Bulletin de la Société des Etudes océaniennes numéro 338
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- Bulletin de la Société des Etudes océaniennes numéro 338
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Regards sur
la Grande Guerre
Ouvrage soutenu par le Ministère de la Culture de la Polynésie française
BULLETIN
DE LA SOCIETE
DES ETUDES OCEANIENNES
(POLYNESIE ORIENTALE)
N°338 - MAI /AOÛT 2016
REGARDS SUR LA GRANDE GUERRE
Sommaire
Présentation par Michel Bailleul.....................................................................p.
Introduction par Marie-Noëlle Frémy.............................................................p.
I – FAITS DE GUERRE DANS LE PACIFIQUE
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Le début de la guerre dans le Pacifique : prise des Samoa allemandes..........p. 10
La canonnière Zélée ........................................................................................p. 15
Les Allemands aux Marquises : 24 septembre - 3 octobre 1914 ....................p. 24
II – DANS LES E.F.O.
La conscription des anciens sujets de Pomare ................................................p. 54
Les Allemands de Tahiti ..................................................................................p. 74
La fin du Seeadler à Mopelia et le sauvetage des rescapés ............................p. 82
Vive la France ! Lettres de soutien à la France adressées
au Gouverneur à l’occasion du quatorze juillet ..............................................p. 90
III – EN ROUTE VERS LE FRONT
En route vers le front : lettres de Jules Millaud et lettre du Gouverneur
de Nouvelle-Zélande au Gouverneur des EFO ...............................................p. 95
Chants des conscrits d’Eimeo et de Tahiti ......................................................p.100
IV - BLESSURES
Aquarelles........................................................................................................p.105
Teriimata ou le retour d’un Poilu à Tahiti en 1919 .........................................p.166
V – APRES LA VICTOIRE
La grippe espagnole vue par le docteur Allard ...............................................p.174
Appel du Gouverneur pour l’emprunt national...............................................p.185
Dix ans après… Banquet de l’Association Tahitienne des Poilus,
Mutilés et Réformés de la Grande Guerre ......................................................p.187
Aquarelle de couverture réalisée par A'amu pour la SEO, et conçue en collaboration avec Michel Bailleul
(interprétation libre de la gravure de couverture du livre de Jean Mars)
Présentation
A l’occasion des célébrations du Centenaire, une multitude
d’études et de documents (plus particulièrement des photographies), sont venus rappeler aux Polynésiens du XXIe siècle que
les cinq années de conflit meurtrier, de l’entrée en guerre en
1914 jusqu’à la signature de la paix en 1919, ont profondément
impacté la vie des Etablissements Français de l’Océanie.
Depuis sa création, la Société des Etudes Océaniennes
s’était très peu intéressée à la Première Guerre Mondiale. Sur
treize articles, quatre seulement sont en rapport avec les soldats
tahitiens. Dans les neuf autres, deux traitent de la Zélée, six du
Seeadler et un de l’épidémie de grippe de 1918. Quatre de ces
articles sont repris dans ce bulletin.
De nombreuses études permettent aujourd’hui de faire sortir
de l’oubli d’une part ce que fut le quotidien des habitants du pays,
et d’autre part les épreuves qu’endurèrent les Poilus tahitiens.
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N°338- Mai/ Août 2016
Dans ce numéro consacré à la « Grande Guerre », comme
on la désignait avant que n’éclate le deuxième conflit mondial,
la S.E.O. propose à ses lecteurs des articles d’historiens, des
documents d’archives et la traduction de plusieurs chapitres
d’un livre d’une Américaine infirmière bénévole dans le sud de
la France en 1918.
Notre Société bientôt centenaire apporte ainsi sa modeste
contribution pour une meilleure connaissance de cette époque
coloniale où, rappelons-le, l’ensemble des E.F.O. ne comptait
qu’un peu plus de 30 000 habitants...
Michel Bailleul
Remerciements à :
Sylvette Boubin-Boyer
Alex Du Prel
Marie-Noëlle Frémy
Daniel Margueron
Corinne Raybaud
et Edgar Tetahiotupa
pour leur participation et/ou leur aimable autorisation.
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Introduction
à la situation des E.F.O. en 1914
La Première Guerre mondiale, 100 ans qu’on l’examine,
qu’on la scrute, qu’on l’analyse, qu’on en parle, qu’on écrit sur
elle... quatre ans d’événements d’une période de crises, de
batailles, de bouleversements inouïs qui ont touché le monde et
l’ont changé à jamais. Quatre ans qui ont mis sens dessus dessous la vie de millions d’hommes et de femmes de tous les
continents. Et nous voici à réfléchir au sujet d’un petit ensemble
de terres qu’on appelait alors les EFO, les Etablissements Français d’Océanie : 4000 km2 d’îles isolées au milieu d’un océan
immense, d’environ 30 000 habitants en 1914, un millier de soldats polynésiens partis vers les fronts et dont environ 300 sont
morts. Au regard d’un conflit majeur de l’histoire mondiale, on
pourrait qualifier ce « zoom » de détail. Mais en fait, il ne s’agit
pas de cela. Car l’Histoire, la grande, avec un grand H, n’estelle pas avant tout un empilement, une sorte de tissage pour
faire tenir ensemble une multitude de mémoires individuelles,
locales, régionales, nationales, internationales, chacune apportant, avec des vérifications évidemment, son éclairage, ses vérités ou ses mensonges, parfois ses contradictions à l’immense
tifaifai d’une histoire plus globale ? Alors passer de la mémoire
à l’histoire, n’est-ce pas aller chercher l’événementiel, n’est-ce
pas penser le détail, le scruter, le vérifier, l’analyser afin d’essayer ensuite de le placer dans le grand tifaifai de l’histoire ?
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N°338- Mai/ Août 2016
Et pourquoi ne pas évoquer de cette façon polynésienne le travail de base de l’historien ? Trouver des sources diverses,
quelles qu’elles soient, et dont certaines d’ailleurs sont orales,
les croiser, les hiérarchiser pour essayer de tirer sa réflexion
vers quelque chose qui soit au plus près de la vérité historique,
tout en sachant qu’elle-même est parfois douteuse, précaire et
en n’ignorant pas que l’éclairage qu’aujourd’hui on porte à tel
ou tel « détail » puisse changer au cours des temps.
Les EFO, terres de l’Océanie au milieu du Pacifique
Je ne m’attarderai pas sur les particularités des EFO :
immensité océanienne, morcellement des îles, petitesse et isolement, cela a été dit. Par contre je vais les placer dans leur
contexte : le Pacifique, bien sûr. Mais que représente celui-ci
dans l’immense patchwork qu’est le monde en guerre au début
du XXe siècle ? Nous savons tous que la guerre de 14 a été une
guerre européenne. Mais le Pacifique, lui, a été en réalité un des
lieux de la mondialisation du conflit. Même s’il était loin d’être
alors l’axe stratégique et économique essentiel qu’il est
aujourd’hui, il était déjà largement touché par la mondialisation.
Le Japon y prenait son essor, les archipels y étaient des colonies
anglaises ou françaises, et, il faut le rappeler, allemandes.
C’était le cas des Mariannes, des Carolines, des Marshall, des
Samoa occidentales, de l’archipel Bismarck, d’une partie des
Salomon et de la Nouvelle Guinée. Quant aux Etats-Unis, ils
étaient depuis 1898 aux Philippines (que l’Espagne leur avait
vendues après une guerre terminée au Traité de Paris) et aux
îles Hawai’i.
Les flottes de guerre japonaises, australiennes, néo-zélandaises, allemandes et françaises y étaient présentes pour y jouer
un rôle actif. On peut parler de globalisation car il y eut avec la
guerre une coordination très rapide de la flotte alliée dont le
pivot était la marine australienne, la plus puissante sur place.
Dès le début du conflit, des actions furent décidées en commun
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et réalisées de même ou en fonction de l’utilisation la plus
rationnelle des forces présentes. Les Japonais s’occupèrent des
Carolines, et, d’ailleurs, les occupèrent. La flotte franco-australo-néo-zélandaise se chargea des Samoa, prises le 29 août et
occupées par les Néo-Zélandais. Elle s’empara de deux villes
de Papouasie-Nouvelle-Guinée, de Rabaul et de Friedrich Willemshaffen. Le 24 septembre 1914 les Australiens reçurent la
reddition des possessions allemandes de Nouvelle-Guinée. Le
Pacifique était-il en quoi que ce soit à l’écart du conflit mondial ? Pas du tout, c’est évident.
Du côté des Puissances Centrales, les Allemands n’y
avaient pas d’appui. Par contre, il y possédaient dans le port de
Tsing Tao une forte puissance navale sur les côtes de la Chine.
L’escadre d’Extrême-Orient avait été prévue pour appuyer la
puissance coloniale et économique en Asie-Pacifique. Elle se
partagea en deux parties, l’une envoyée en Europe par l’océan
Indien, l’autre se lançant dans un raid étonnant à travers le Pacifique. Cette dernière représentait une force non négligeable :
2 robustes, très modernes croiseurs-cuirassés très lourdement
armés, 3 croiseurs légers, 7 canonnières, 1 torpilleur, et de nombreux ravitailleurs. Suivant les ordres qui lui avaient été donnés,
l’escadre pratiqua des coups de force par exemple couper le
câble qui reliait l’Australie au Canada sur l’île anglaise de Fanning et, donc, annihiler les communications alliées. L’amiral
Von Spee qui la dirigeait pris la décision de passer par les
EFO...
Tant qu’à brosser la situation du Pacifique, il faut s’arrêter
sur un autre aspect de sa globalisation. A la présence coloniale
et militaire des Allemands, il faut ajouter une présence économique et commerciale. En 1914, l’Allemagne est la 2e puissance
maritime commerciale du monde, en concurrence avec les Britanniques. 10 à 25% des exportations des EFO partent vers le
port d’Hambourg et y sont vendues. Des navires allemands
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à fort tonnage font escale à Papeete et y trouvent nacre,
vanille et coprah. La plus grande compagnie commerciale des
EFO est la SCO, Société Commerciale de l’Océanie, branche
polynésienne d’une société de Hambourg aux actionnaires
allemands vivant en Europe, en Amérique latine ou à San
Francisco. Installée à Tahiti, elle a des succursales aux Marquises, dans les Tuamotu et à Raiatea. Ses bateaux jouent un
rôle important dans le trafic inter-insulaire. Elle a une place
essentielle en tant que banque de fait, les locaux ayant davantage confiance dans ses services que par exemple dans ceux
de la Banque de l’Indochine. Elle prend des hypothèques sur
les propriétés, fait des avances sur récolte aux planteurs,
rachète les crédits des débiteurs en difficulté en particulier sur
les bateaux et les terres. Elle prête, elle importe et exporte la
monnaie. Elle a une position dominante sur l’économie des
EFO. Voilà une colonie ouverte sur l’extérieur et déjà dans la
mondialisation !
La situation de Tahiti et des EFO au moment du déclenchement de la Première Guerre mondiale, leurs particularismes et l’irruption de la guerre totale
Après avoir démontré certaines choses, je vais maintenant
exposer le contraire. Si nous réfléchissons à la situation de
Tahiti et des EFO en 1914, ce qui nous saute aux yeux, à nous
humains du XXIe siècle, c’est leur isolement.
Cet isolement, élément essentiel du particularisme de ces
terres, peut être matérialisé pour nous de manière incroyable par
les problèmes de communication. Aucun lien direct avec la
métropole. Pas de téléphone, pas de liaison radio, pas de liaison
télégraphique, pas de télévision évidemment, ni d’avion cela va
de soi. Des bateaux oui, mais pas de liaison maritime organisée
par la colonie, des liaisons dépendant de contrats parfois fluctuants avec des compagnies étrangères. Des liaisons trop souvent au coup par coup. Et des liaisons très lentes !
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On peut prendre conscience de cette réalité par l’exemple
du temps qui s’écoule entre le commencement de la guerre en
métropole, le 3 août 1914, et l’arrivée officielle de la nouvelle
du conflit à Papeete le 29 août : 27 jours... et on a fait vite. On
peut imaginer que le temps n’était pas tout à fait le même pour
les habitants de la Polynésie et pour ceux d’une grande partie
du reste du monde.
Je vais cependant nuancer mon propos. Cet isolement, il
était relatif, car il y avait beaucoup de bateaux qui faisaient
escale. De manière différée, tardive et parfois floue, on a su
l’existence des tensions internationales, la montée des antagonismes, les risques d’explosion. On a suivi tout cela. Les autorités françaises des EFO ou de Nouvelle-Calédonie
connaissaient l’existence de la flotte allemande et pouvaient
envisager le danger qu’elle représentait, mais sans précision, ni
certitude. Certes on a appris à Papeete, mais sans confirmation
officielle, que la guerre avait éclaté. Ce n’était pas alors « radiococotier » mais « news-marine ». Un navire marchand anglais
de passage avait divulgué la nouvelle. Mais ce « su / pas su »
fit naître une période indécise pour l’administration où certaines
décisions ont pu être prises, mais pas toutes.
L’isolement des EFO était aussi militaire. Incroyablement
peu de soldats sur place, très peu d’officiers, très peu d’armes
et de munitions, des fortifications en ruine, un seul navire de
guerre pour défendre Tahiti, la vieille canonnière Zélée. Pour
ajouter aux difficultés, les EFO étaient sous le contrôle militaire
de la Nouvelle-Calédonie, et, détail ennuyeux, il n’existait
aucun contact direct avec cette autorité. Il ne s’agissait pas seulement d’isolement, il s’agissait carrément de solitude.
C’est dans ce contexte difficile que le gouverneur Fawtier,
suivant en cela des ordres prévus à l’avance, confia l’organisation de la défense au militaire le plus gradé de la colonie, le
commandant de la Zélée, Maxime Destremau.
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Le 22 septembre, Papeete fut bombardée. Cette position
arrière si éloignée du front européen allait devenir pendant
quelques heures un front où les canons furent utilisés contre une
ville où se trouvaient mêlés par la force des choses quelques
militaires et beaucoup de civils. Ce fut l’arrivée brutale de la
guerre totale.
C’est une situation paradoxale que vécut cette colonie si
isolée, si profondément polynésienne par la grande majorité de
sa population et en même temps configurée dans un ensemble
mondialisé, dotée d’une élite cosmopolite et dirigée par un système colonial aux fonctionnaires français tout puissants. Paradoxe aussi que la superposition de l’image idyllique du paradis
tahitien si présent dans la littérature de l’époque et de l’arrivée
soudaine de la violence guerrière. L’odeur de la poudre et de la
fumée a pu se dissiper, la peur a pu s’éloigner mais la présence
de la guerre s’installait alors pour les quatre ans suivants dans
la société polynésienne.
Marie-Noëlle Frémy
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I - FAITS DE GUERRE DANS LE PACIFIQUE
Le début de la guerre
dans le Pacifique :
prise des Samoa allemandes
Dans le Pacifique occidental et central, les actes de guerre
commencèrent dès le mois d’août 1914 avec d’un côté les puissances coloniales qu’étaient la Grande-Bretagne (incluant
l’Australie et la Nouvelle-Zélande) et la France, et de l’autre
l’Allemagne qui était implantée en Chine (où elle possédait une
importante base navale et où elle était en concurrence économique avec le Japon), en Nouvelle-Guinée, dans l’archipel Bismarck, aux îles Carolines, aux îles Mariannes, aux îles
Marshall, à Nauru et aux îles Samoa.
Le texte qui suit rapporte les opérations ayant entraîné la
prise des Samoa.
Actions conjointes franco-britanniques pour s’emparer
des colonies allemandes du Pacifique,
par Sylvette Boubin-Boyer (docteur en histoire,
professeur d’histoire à Nouméa).
« Les opérations de prise de possession des colonies allemandes se déroulent selon un processus défini à l’avance entre
la Grande-Bretagne, la France et le Japon et confirmé en janvier 1914.
Lorsque le Montcalm reçoit la nouvelle de la déclaration
de guerre entre la France et l’Allemagne le 7 août 1914 dans
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la nuit, le contre-amiral Huguet est contraint d’obéir aux « instructions en cas de guerre » édictées en 1912, qu’il a en sa possession. Il se met donc dans les dispositions de combat et se
détourne de sa route qui devait l’amener à Nouméa pour se
rendre aux îles Fidji et y recevoir les instructions britanniques.
L’expédition franco-britannique se met en place. L’escadre a
trois objectifs : défendre les colonies françaises et britanniques
contre une éventuelle attaque des navires allemands, poursuivre les navires ennemis, nuire aux possessions allemandes
océaniennes et si possible en prendre possession. Plus précisément, le Montcalm doit rejoindre la flotte australasienne à Nouméa d’où elle partira pour une expédition contre les Samoa
allemandes. Elle devra ensuite s’emparer des possessions allemandes de Nouvelle-Guinée puis rechercher la flotte de Von
Spee aux Marshall et aux Carolines : il faut enlever aux Allemands toute base et tout moyen d’action dans le Pacifique, couler ou s’emparer du plus grand nombre possible de navires
allemands.
Le Montcalm arrive à Nouméa le 20 août 1914 ; il fait la jonction avec la division néo-zélandaise dirigée par le colonel
Logan arrivée le même jour. La flotte britannique est constituée
des croiseurs Psyche, Pyramus et Philomel et des deux transports de troupes Monowaï et Moeroni transportant 1383 volontaires néo-zélandais. Le lendemain, la division australienne du
contre-amiral Patey composée des croiseurs Australia et Melbourne, les rejoint. La division rentre d’une tournée d’opérations dans les possessions allemandes de Nouvelle-Guinée où
elle a tenté sans succès de détruire le poste de T.S.F. de Rabaul
en Nouvelle-Bretagne. Deux vapeurs charbonniers venus tout
exprès de Nouvelle-Zélande, via l’Australie, ravitaillent les
navires en charbon. Le Montcalm s’approvisionne pour la croisière et, suivant ses instructions en cas de guerre, met en dépôt
au magasin de la marine tout le matériel inutile à bord. [...]
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Le 23 août, la division franco-australasienne part pour
Suva. [...] Les navires arrivent à Suva, aux îles Fidji, le 26 août
au matin. Les petits bâtiments néo-zélandais vont y charbonner.
La flotte repart le 27 et arrive en vue d’Apia le 30 août. A
l’aube, craignant d’être attaqués par les Allemands, tous les
bâtiments se mettent en position de combat tous feux allumés.
A 6 heures, ils sont devant Apia, la Psyche les a devancés en
battant pavillon parlementaire. Elle peut ainsi avertir de l’absence de tout navire ennemi dès 7h45. Une embarcation se
détache alors pour porter au commandant d’Apia une lettre de
sommation demandant la reddition des Samoa. De 12h45 à
14h45, les troupes néo-zélandaises débarquent sans incident
notable tandis que les croiseurs Australia, Montcalm et Melbourne demeurent en observation devant Apia pendant les opérations. A terre, le lendemain, le contre-amiral Huguet fait
visiter au colonel Logan la mission catholique dirigée par des
pères maristes français dont il avait apprécié l’hospitalité lors
de son passage pour rejoindre Nouméa. La colonie allemande
des Samoa, prise sans résistance, c’est la Nouvelle-Zélande qui
en devient l’administrateur pour la durée de la guerre, conformément aux instructions. »
Présence navale française dans le Pacifique, 1914-1918
Une des nouvelles technologies les plus importantes utilisées pendant la 1ère Guerre Mondiale fut la radio. La NouvelleZélande avait plusieurs stations de radio terrestres : à
Wellington, à Awanui, aux îles Chatham et à Awarua. Avec l’occupation des Samoa, la station allemande d’Apia passa sous
contrôle néo-zélandais.
Dès que les informations en provenance de NouvelleZélande ou des Samoa purent être captées par le tout nouveau
poste de T.S.F. de Fare-Ute, le Journal Officiel des E.F.O. les
retranscrivit régulièrement, permettant à la colonie de suivre les
événements dans leur déroulement au jour le jour.
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La canonnière Zélée
La fin tragique de ce navire, au cours du bombardement de
Papeete du 22 septembre 1914, a fait l’objet de nombreux
récits.
Voici d’abord à son propos un texte issu de la Revue Maritime d’avril 1975 (« Chronique des navires »), intitulé Caractéristiques et carrière (1899-1914) :
• Déplacement à pleine charge : 680 t.
• Longueur hors tout : 60 mètres
• Tirant d’eau moyen : 3,10 mètres
• Propulsion : machine horizontale à 4 cylindres, puissance
900 cv, une hélice
• Charbon : 95 t.
• Trois mâts ; surface de voilure : 661 m²
• 2 canons de 100, 4 de 65, 4 de 37
• Effectif : 7 officiers, 93 officiers mariniers et matelots
Appréciations :
« Excellent navire de station, et très bon bâtiment de mer
qui se manœuvre facilement et gouverne très bien avec peu de
vitesse, mais qui embarde beaucoup dès qu’il y a de la mer.
Rayon d’action insuffisant : ne peut remplir ses missions qu’en
s’aidant le plus possible de sa voilure et en embarquant du charbon en surcharge sur le pont […] Capacité d’eau douce également insuffisante : même en arrimant des barriques sur le pont,
au bout de cinq jours on doit supprimer le lavage du linge et
rationner l’eau pour la propreté corporelle. Ventilation défectueuse : l’air du poste d’équipage est irrespirable après deux
jours de mer. »
Carrière :
Lancée le 18 octobre 1899, elle est affectée à la Division
navale d’Extrême-Orient en 1900 puis à la Division navale du
Pacifique. Elle arrive le 27 janvier 1901 à Tahiti.
Le Commandant Emile Vedel écrivit à son propos : « Elle
avait l’agréable mission de courir les archipels nous appartenant ».
Elle effectue un séjour annuel à Nouméa, et un carénage
annuel à Sydney.
En 1914, le commandant est le lieutenant de vaisseau Destremau.
Le 10 juillet, le Montcalm, croiseur-amiral de la flotte française d’Extrême-Orient, s’arrête à Tahiti, dans le cadre d’une
croisière de présence dans les archipels du Pacifique sud et sur
les côtes de l’Amérique.
Le 2 août, la Zélée quitte Papeete 12 heures avant le Montcalm, devant aller comme lui à Raiatea. A 40 milles d’Uturoa,
la machinerie tombe en panne ; mise à la voile, elle est finalement remorquée par le Montcalm. A Uturoa, la radio du Montcalm reçoit l’avis de la déclaration de guerre. Le croiseur-amiral
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N°338- Mai/ Août 2016
appareille pour la Nouvelle-Zélande. La Zélée, réparée, est de
retour à Papeete le 7 août.
Elle est désarmée : le canon de 100 arrière est hissé sur le
mont Faiere, ceux de 65 sont installés vingt mètres plus bas, et
ceux de 37 sont montés sur six voitures réquisitionnées.
Le 11 août : une goélette signale la présence d’un navire
allemand à Makatea.
La Zélée appareille avec douze obus pour le canon avant
resté en place.
Le Walküre est escorté jusqu’à Papeete le 13.
Le 22 septembre à 7 heures : la flotte allemande est à 2000
mètres de la passe. La Zélée a été amarrée au Walküre et mise
sous pression pour remorquer le cargo et se saborder ensemble
dans la passe. Mais face au bombardement allemand, la Zélée,
qui ne peut appareiller avant 9 heures 30, reçoit l’ordre de larguer ses amarres, d’ouvrir ses prises, puis elle est évacuée. De
9 h à 9 h 20, le Scharnhorst et le Gneisenau tirent entre autres
sur les deux navires. La Zélée se couche sur babord, les chaudières explosent.
Voici un article paru dans le BSEO n°81 décembre 1947,
intitulé :
Historique de la Zélée coulée le 22 septembre 1914
D’après le récit du quartier-maître Poudoulec –
devenu premier maître principal.
Recueilli par le Commandant Jean-Pierre De Clonard
Je vais faire mon possible pour résumer ici le glorieux
passé de la Zélée.
Nous venions de faire trois mois aux Fidji pour causes
d’avaries quand le Commandant Bienaimé fut obligé de nous
quitter pour raisons de santé. Monsieur Destremau n’a pris son
commandement qu’à notre arrivée à Sydney. Il gagna aussitôt
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l’estime de son équipage car nous nous aperçûmes rapidement
que nous avions à faire à un marin. Au lieu de prendre un
remorqueur de huit cents tonnes afin de nous sortir du bassin,
la Zélée, pour la première fois, sortait par ses propres moyens.
Peu de temps après, nous étions de retour à Tahiti, notre port
d’attache. Nous venions de faire onze mois de tournée et le
bateau marchait à merveille à la voile comme à la machine. En
une année, nous avions fait plus de deux cents jours de mer,
rendant service un peu partout et spécialement dans les îles de
la Colonie. Tout l’équipage était satisfait et fier de son Commandant car le vrai marin aime à être en mer. Tout en explorant
les îles, le Commandant laissait des équipes pour des travaux
d’hydrographie sous les ordres d’un officier, il venait les reprendre la mission terminée. Il s’ingéniait pour rendre service à tous.
Le 14 juillet 1914, nous avions eu la visite du Montcalm
dans notre port et c’est après les fêtes terminées, le 1er ou le 2
août, que nous appareillâmes pour les îles Sous-le-Vent.
Nous pensions arriver en même temps que le Montcalm qui
partait le lendemain matin, mais une explosion de collecteur
survenue la nuit nous retarda et nous ne pûmes le rejoindre que
dans l’après-midi.
Aussitôt après le mouillage, l’Amiral fit demander le Commandant, et avec une baleinière, celui-ci rejoignit le Montcalm.
L’Amiral Huguet se trouvait sur la coupée pour recevoir le
Commandant lui annonça la déclaration de guerre, lui donna
l’ordre de retourner à Papeete et d’y prendre des dispositions de
combat. Notre Commandant informa l’Amiral qu’une partie de
ses munitions de 100 m/m se trouva à Toulon et lui demanda
s’il était dans ses possibilités de lui en céder. La réponse de
l’Amiral fut celle-ci : « J’en aurai peut-être plus besoin que
vous, appareillez ce soir, au revoir et bon courage ».
Dès notre arrivée à Papeete le lendemain, notre Commandant prit ses dispositions de combat. La Zélée fut désarmée sauf
un canon de 100 m/m. Avec son équipage et des volontaires
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civils, il monta la batterie sur une hauteur d’environ 300 mètres,
face à la passe. Le Commandant mobilisa alors les hommes
ayant fait leur service en France : une trentaine. Les canons de
37 m/m furent montés sur des autos réquisitionnées ainsi
qu’une voiture d’ambulance et des camions prêts à se porter à
n’importe quel coin de l’île.
Comme il lui restait encore des armes, il mobilisa quatre
classes de Tahitiens de familles françaises. Les cadres se trouvant très restreints, le Commandant me détacha à ce moment
pour l’instruction de ces 32 recrues sous les ordres de M. Lebreton. Le Gouverneur fit remarquer que l’entretien des ces
hommes devenait onéreux. Le Commandant ne perdit pas courage, il me laissa 24 hommes pour former sa section cycliste et
nous indiqua à chacun notre poste de combat.
Notre officier en second resta à bord avec quelques hommes
d’équipage. Vers le 10, il appareilla pour les îles afin d’y ramasser une trentaine de colons allemands. Il y eut au total 71 prisonniers incarcérés à Tahiti. Le 15, il appareilla avec M. Dièvres et
quelques hommes pour Makatea où il saisit le cargo Walkure.
Voici la mission de l’officier en second :
En cas d’attaque, l’officier en second devait faire chauffer,
appareiller et couler la Zélée pour obstruer la passe. La mission
de M. Charron était d’installer sa batterie avec ses quelques
canonniers et une partie de recrutés à qui l’ont fit creuser des
tranchées. M. Barnaud était chargé de l’infanterie avec le reste
de l’équipage et les réservistes, M. Dièvres du service auto avec
plusieurs mécaniciens et des réservistes comme conducteurs.
Le Commandant avait placé des hommes de vigie en différents points de l’île. Je fus affecté à la section cycliste sous les
ordres de M. Lebreton. En cas d’alerte, chaque homme devrait
se rendre à son poste de combat et le 25 tout était prêt.
Notre Commandant avait fait porter des vivres et des munitions sur une hauteur de la Fataua que l’ennemi n’aurait put
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atteindre. Tous, nous connaissions notre rôle et notre poste en
cas d’attaque.
Le 22 septembre, vers 5 h 30, le poste de vigie de Faaa
nous signala des croiseurs en vue à une quarantaine de milles
de Papeete. Nous crûmes avoir à faire aux Anglais ou aux Japonais, mais il s’agissait en réalité des navires allemands qui ne
hissaient pas leurs couleurs. Le Commandant donna l’ordre de
tirer une salve à blanc, les Allemands étant à proximité de la
passe sans avoir hissé leur pavillon et prenant déjà leurs dispositions de mouillage. Puis une salve réelle fut tirée du fort et
aussitôt ils hissèrent leurs pavois et ouvrirent le feu. A partir de
ce moment, je me suis occupé de ma section et nous avons
rejoint notre poste qui se trouvait devant le Gouvernement.
M. Lebreton me désigna dès mon arrivée, avec quatre Tahitiens, comme garde pavillon. Le commandant me donna l’ordre
de n’amener ce pavillon que sur ses ordres et en sa présence. Je
vous le confie, me dit-il, et il partit. Contrairement à ce qui a été
dit ensuite, j’ai la certitude de l’avoir vu à ce moment faire mettre le feu au tas de charbon car, avant de nous quitter, il avait dit
à M. Lebreton : « Pour le charbon, les Allemands se trompent,
ils ne l’auront pas. »
Jusque là, tout s’était bien passé, mais le tir des Allemands
devenait trop court et nous avions déjà reçu quelques éclats.
C’est sans doute pour ce motif que le Gouverneur vint vers moi
en me demandant si on pouvait hisser le pavillon blanc. Je lui
ai répondu non, d’après les ordres que le Commandant m’avait
donnés, puis j’ai fait prévenir M. Lebreton qui se trouvait à
proximité. Le Gouverneur et lui échangèrent quelques paroles
et M. Lebreton envoya un nommé… trouver le Commandant,
mais cet homme ne revint qu’après le bombardement. Un autre
nommé Pito passa au poste de police et téléphona au poste central
qui était toujours occupé par la courageuse jeune fille dont vous
avez certainement entendu parler, Jeanne Drollet. Pito revint peu
à près nous prévenir qu’il n’avait pas trouvé le Commandant.
20
Le Commandant Destremau et son état-major
Le lieutenant Lebreton me donna l’ordre d’aller trouver le
Commandant et de ne revenir qu’avec des ordres précis. Je partis et quelques minutes plus tard je trouvais le Commandant
fumant sa pipe sur le quai en face des bateaux allemands.
« Qu’est-ce qu’il y a Poudoulec ? – Commandant, le Gouverneur a demandé si l’on pouvait hisser le pavillon blanc,
M. Lebreton vous fait prévenir. – Vous l’avez fait ? – Non Commandant. – C’est très bien, je vais avec vous. »
Au retour, j’ai repris mon poste. Le Commandant s’en fut
trouver le Gouverneur demandant ce qu’il voulait. Après
quelques paroles, j’ai bien entendu le Commandant dire : vous
êtes Gouverneur d’île, comme je suis Commandant d’armes,
aujourd’hui c’est moi qui commande et vous feriez mieux de
vous retirer. » Un instant plus tard, le Gouverneur le quittait.
Vers 9 heures 15, les Allemands ouvrirent le feu sur la
Zélée qui fut coulée à la troisième salve. Le Commandant se
trouvant là se découvrit en regardant la triste fin de notre
bateau. Il envoya peu de temps après un homme au sémaphore
pour transmettre un message aux Allemands par signaux.
D’après les dires de M. Lebreton, ce pli disait : « Si vous ne
cessez pas le feu sur la ville dans un quart d’heure, je l’ouvrirai
sur les 71 prisonniers. Quand le quart arriva à sa fin, il était
10 heures et les Allemands partaient.
Le Commandant vint à nous en disant : « Je vous remercie
mes enfants, vous serez récompensés, prenez votre section et
faites votre possible pour combattre le feu » et il nous indiqua
par quel magasin il fallait commencer. L’ordre fut exécuté et
quelque temps après nous nous trouvions sur les lieux.
A 4 heures, nous avions déjà fait beaucoup de travail, et comme
nous n’avions encore rien mangé, le Commandant nous dit de
casser la croûte avec des boîtes de sardines qui roulaient à nos
pieds. Une équipe resta là et le reste rejoignit la caserne.
Comme la ville avait été évacuée y compris la police municipale, il fallut, durant plusieurs jours, assurer un service d’ordre.
22
N°338- Mai/ Août 2016
Une patrouille fut constamment dehors pour combattre le feu et
empêcher les vols. On reprocha ensuite au Commandant
d’avoir laissé ses hommes piller les magasins et d’autre part
d’avoir exagéré les dépenses. Il n’aurait pu faire autrement
qu’en payant de ses deniers, ou en laissant les Allemands prendre les 3000 tonnes de charbon et les 300000 francs du Trésor.
Au bout d’un certain temps, le Montcalm revint à Tahiti.
On croyait que nous avions tous fait notre devoir, mais quel ne
fut pas notre étonnement lorsque nos officiers, à part M. Charron, furent embarqués à bord du Montcalm avec quelques jours
d’arrêts. Notre Commandant fut immédiatement mis aux arrêts
à bord sous la surveillance d’un factionnaire - une vingtaine de
jours, je puis le témoigner.
Comme souvenir, il me reste la photo de M. Lebreton et
celle de ma section. Quelle peine pour tout l’équipage d’apprendre, deux mois après, la triste fin de notre Commandant1 qui
aurait été, j’en suis certain, pendant la guerre, un de nos plus
brillants officiers.
1
En conflit avec le gouverneur Fawtier, le commandant Destremau fut renvoyé en
France par l’amiral Huguet. Il mourut à Toulon le 7 mars 1915. Son nom fut attribué à une rue de Papeete le 4 février 1921.
23
Les Allemands aux Marquises :
24 septembre - 3 octobre 1914
Récit de Jean-Louis Tamatoa Candelot
[…] Dès 1856, l’Allemagne a posé un jalon dans le Pacifique par l’intermédiaire de la maison de commerce de Hambourg, Godeffroy et fils, laquelle possédant déjà des filiales à
Hong-Kong et Valparaiso, s’installe à Apia aux îles Samoa.
D’autres maisons allemandes succédèrent à Godeffroy :
« En 1876, une importante société commerciale allemande,
la Sharf und Kayser, prend une part importante dans la société
Wilkens and C° de Papeete. C’est ainsi qu’est créée la Société
Commerciale de l’Océanie (SCO) qui ne sera que la branche
tropicale de la société de Hambourg1… La SCO, première maison d’exportation des E.F.O., avait derrière elle l’appui des
colonies de l’ouest, l’apport d’excellentes lignes de communication vers Hambourg et l’aide très fructueuse des quelques
28000 Allemands installés en Australie et de 4000 autres vivant
en Nouvelle-Zélande 2 ». Conformément à l’expansionnisme de
la politique de Bismarck, l’Allemagne n’aura de cesse de chercher à s’implanter solidement dans les Etablissements Français
1
Toullelan, Tahiti colonial, page 176, Ed. de la Sorbonne, 1987.
2
Toullelan, op. cit., page 46.
N°338- Mai/ Août 2016
d’Océanie (E.F.O.) surtout l’île de Raiatea dans l’archipel de la
Société, ce qui incitera la France à procéder rapidement à
l’annexion complète de cet archipel. Par ailleurs, en 1882,
le gouvernement des E.F.O. réussit à manœuvrer pour éviter
que l’île d’Eiao, aux Marquises, ne devienne la propriété privée
de la S.C.O. et évite ainsi l’emprise de l’Allemagne sur ce morceau de territoire français. [...]
En 1914, la seule institution solide aux yeux des enana3
paraît bien être la SCO. C’est sous le dynamisme de Hans
Rambke, sujet allemand, qu’elle est solidement représentée à
travers les îles Marquises où « elle s’était installée dans des
conditions telles qu’elle centralisait à peu près tout le commerce de ces îles essentiellement productives : les indigènes ne
connaissaient qu’elle et lui étaient complètement asservis 4 ».
Dès 1887, la goélette Loreley de cette compagnie reliait
Papeete, Fakarava, Taiohae ; en 1907, la SCO assure le service
postal avec le navire Gauloise. Cette société a donc acquis le
monopole absolu des liaisons. Pour leurs déplacements, les officiels français en poste doivent s’adresser à elle, ce qui fait écrire
à Revel : « nos fonctionnaires se trouvent en position humiliée
face à des étrangers ». Voilà donc cette puissante compagnie
allemande en place dans cet archipel des plus isolés, presque
maîtresse des lieux, là où l’administration de tutelle a quasiment
déclaré forfait !
L’amiral Von Spee avait donc fait le meilleur choix pour
son escale au centre de son périple océanien, certain de n’y
trouver qu’une faible opposition et de pouvoir y refaire les
forces de ses équipages et le plein de charbon pour ses navires
en toute quiétude, voire y rencontrer quelques sympathies.
« Des arrangements avaient été pris dans des bases largement
dispersées avec des personnages officiels, des marchands, des
3
Enana : population marquisienne de souche.
4
Toullelan, op. cit., page 17.
25
colons allemands pour l’envoi, sur réquisition, de cargaisons
de charbon aux forces navales allemandes, approvisionnement
sans lequel leurs mouvements auraient été émasculés 5 ».
Le récit de Teikipahaoa Tekohuotetua
Comment la population marquisienne, elle, avait-elle ressenti l’événement ? A Ua-Pou, un témoin de l’époque, M. Tekohuotetua, me confia le contenu de sa mémoire. Ce ne fut pas
une entreprise facile : il était grabataire, ses souvenirs étaient
nets, mais épisodiques et il avait du mal à les hiérarchiser.
Grâce à ses deux filles, Marie-Hélène et Roselyne, nous avons
pu rédiger son récit, lequel, relu dans son ensemble, a reçu l’assentiment de Tekohu.
Voici donc ce qu’a vu un jeune Marquisien dans son île, un
matin de septembre 1914 :
« Je suis né le 30 mai 1901 et à l’époque de mon récit,
j’étais donc un jeune garçon de 13 ans qui habitait Houmi, à
côté de Taipivai dans la baie du Contrôleur à Nuku-Hiva.
J’avais déjà une femme qui, elle, habitait Hatiheu, de l’autre côté de l’île. Les gens de Houmi étaient nombreux : il y avait
treize familles, alors qu’à Taipivai il y en avait que cinq. Il n’y
avait aucun Européen installé dans notre baie. Il y avait bien
une sorte de magasin, mais il était tenu par un Marquisien du
nom de Mautai. Il y avait deux curés en poste à Nuku-Hiva : les
pères Timeone et Hilario. Le premier était à Taiohae et le
second résidait à Hatiheu. Ce sont eux qui nous avaient
annoncé qu’un état de guerre existait entre la France et l’Allemagne, mais ces deux pays étaient si loin...
Un jour, un messager arriva au village porteur d’un papier
qu’il remit à Mautai. C’était le père Timeone qui nous avertissait qu’un bateau allemand venait de débarquer des troupes à
Taiohae ! Trois jours après, nous vîmes arriver un premier
5
Irving Jones, Coronel et les Falklands, page 53, Payot, 1928.
26
N°338- Mai/ Août 2016
bateau que sept autres devaient rejoindre : les Allemands
venaient chez nous ! Il y avait des bateaux pleins de charbon et
trois grands navires de guerre comme je n’en ai plus jamais
revu d’aussi grands du restant de ma vie, même lorsque plus
tard je suis allé travailler à Moruroa. Effrayés, le chef de Taipivai, le propriétaire du magasin et presque toute la population
de Houmi et de Taipivai s’enfuirent dans la montagne.
A Houmi, ma famille fut la seule à rester, car notre maman était
impotente et nous ne voulions pas l’abandonner. Pour ma part,
je tremblais de peur à la vue de ces grands navires et des canots
de marins en arme qui venaient débarquer sur la plage. Bientôt
nous entendîmes des coups de feu et nous pensâmes que le massacre de la population avait commencé.
Le chef du village de Taipivai, qui s’appelait Hai, ne se rendit compte qu’en cours de fuite qu’il avait oublié son fils Mautaipi, alors âgé de onze ans. Il se rappela un peu tard que
Mautaipi, qui était mon ami, était venu nous rendre visite au
village de Houmi. Que faire ? Le Chef fit demi-tour et, courant,
il voulut rejoindre Houmi avant que les Allemands n’y soient.
Hélas, lorsqu’il arriva ce fut pour y trouver Mautaipi entouré
d’une troupe de marins ennemis munis de longs fusils et qui le
gardaient au milieu d’eux. Malgré sa crainte, Hai essaya de
parlementer car, à notre surprise, certains marins parlaient
français. Que comptaient-ils faire de son fils ? Voulaient-ils le
tuer ? L’emmener en otage ? Si c’était le cas, n’écoutant que
son courage, il leur proposa d’échanger son fils... contre moimême ! Ils lui répondirent qu’ils garderaient Mautaipi prisonnier avec eux pour les aider à transporter les coqs et les poules
dont ils avaient fait une hécatombe à coups de fusils ! Il y avait
parmi eux un officier, un médecin qui était alsacien. Il parlait
bien le français et ayant appris que notre mère était malade, il
s’en vint dans la maison pour la visiter. Après avoir examiné
notre maman, il s’excusa de ne pouvoir la soigner car il n’avait
pas assez de médicaments. Il était très gentil et lui demanda de
27
dire à notre famille de ne pas avoir crainte, de ne plus avoir
peur. Mais cela ne m’empêcha pas de trembler et de continuer
à le faire jusqu’au jour où le dernier bateau quitta la baie.
Cependant, il est vrai que nous n’avions pas de raisons d’avoir
peur. Durant tout leur séjour, les Allemands furent très corrects.
Ils ne firent de violences à personne et ne cherchèrent pas à
poursuivre les filles et les femmes qui s’enfuyaient à leur
approche. Seulement, ils avaient besoin de beaucoup de nourriture et ils abattaient tous les porcs, les coqs et les poules
qu’ils pouvaient trouver. Le magasin, qui avait été abandonné
par Mautai, fut pillé et partout où les maisons étaient vides, les
marins s’approvisionnaient en fruits.
Le père Hilario était venu nous rejoindre depuis Hatiheu car
nous faisions partie de sa paroisse et tous les dimanches il venait
dire la messe. Les Allemands le prirent comme interprète et nous
firent savoir qu’ils voulaient des bœufs. Personne n’a voulu aller
chasser pour eux. Alors, ils sont allés eux-mêmes à la chasse,
mais nous étions réquisitionnés pour transporter la viande
jusqu’aux embarcations. Toutefois, chaque propriétaire de bœuf
abattu était payé : il recevait deux sous français par bête. Même
à cette époque, que pouvait-on faire avec deux sous ? Tous les
jours, ils abattaient deux ou trois bœufs et je devais les accompagner pour porter la viande ou les coqs et les poules.
Les marins ne dormaient pas à terre et ils n’ont pas installé
leur drapeau sur le sol de la vallée. Un jour, ils ont recruté quatre guides pour accompagner des officiers en excursion dans la
montagne et sur les plateaux. Les guides étaient des hommes
mûrs qui portaient encore les tatouages anciens. Ils s’appelaient Piteni, Tetauohai, Mataua et Tuki. Ce sont de jeunes officiers qui sont partis et il y avait parmi eux le médecin alsacien.
Ils sont allés à pied à Toovi, à Terre déserte, et ont visité plusieurs villages. Ils ont bivouaqué à Vaikaka, un plateau entre
Taipivai et Hooumi. Au retour, les guides ont été invités à monter à bord d’un des bateaux. Ce sont les seuls habitants de la
28
N°338- Mai/ Août 2016
baie qui ont pu monter à bord d’un des navires ennemis. Puis
les bateaux ont commencé à s’en aller. Après le départ des Allemands, nous avons retrouvé notre vie normale et même s’ils
avaient pris beaucoup de nourriture, nous en avions encore suffisamment pour continuer comme avant. Nous avions cependant peur qu’un jour ils reviennent et que cette fois là nous
serions massacrés. Ils ne nous ont rien laissé comme cadeaux
ou souvenirs ».
Récit paru dans Tahiti Pacifique
Magazine n°221 de septembre 2009
Rapport du gendarme Xavier Martin
Poste de Taiohae
Détachement de l’Océanie à Tahiti - Brigade des Marquises
Poste de Taiohae - N°36
Objet : Au sujet de l’arrivée de trois croiseurs allemands à
Nuka-Hiva
Le gendarme Martin, Xavier, du poste de Taiohae
à
Monsieur l’Administrateur des îles Marquises
Monsieur l’Administrateur,
J’ai l’honneur de vous rendre compte que ce jour [24 septembre], le croiseur allemand S.M.S. Nürnberg est arrivé à
Taiohae, vers deux heures du soir. N’ayant pu reconnaître le
pavillon, je me disposais à me rendre à bord, lorsque j’ai vu
débarquer des marins armés, je suis retourné en courant chez moi
pour sauver mes armes, que j’ai emportées dans la montagne ;
29
en rentrant j’ai trouvé le pavillon occupé par trois officiers et
vingt-cinq marins.
Le lieutenant commandant le détachement m’a prévenu que
la guerre existait entre la France et l’Allemagne, il venait s’emparer de l’argent de l’Administration, des instruments d’optique, télégraphe, téléphone, etc, etc.
Après avoir ouvert tous les plis qui étaient au bureau un officier m’a demandé mon livre-journal et les clés du coffre-fort.
Une somme de neuf-mille-huit-cent-soixante-deux francs
vingt centimes, a été enlevée par les Allemands, vingt-six fusils
et carabines, appartenant aux indigènes de l’île, ont été confisqués et emportés à bord du Nürnberg.
Le détachement s’est ensuite rendu à la mission catholique
pour voir s’il pourrait avoir du bétail vivant, puis s’est embarqué
sur la Roberta [goélette appartenant à la SCO, compagnie de commerce allemande], où deux mitrailleuses avaient été installées.
Le Nürnberg, qui pendant ces opérations était allé au large,
est rentré au port vers sept heures du soir où il a passé la nuit.
25 septembre
Le Nürnberg a quitté Taiohae vers cinq heures du matin, se
rendant vers l’est.
Mon livre de caisse m’a été rendu.
A trois heures du soir, un indigène de Taipi-Vai, vient m’annoncer que quatre navires sont mouillés dans la baie du Contrôleur ; d’après les explications assez vagues de l’indigène, il y
aurait le Nürnberg et trois bateaux charbonniers, aucune indication précise.
26 septembre
Les indigènes de Taiohae racontent qu’à la pointe du jour,
un navire venant du sud-ouest aurait passé au large se dirigeant
sur Taipi-Vai. Ils n’ont pu distinguer s’il s’agit d’un bateau de
guerre ou de commerce.
30
N°338- Mai/ Août 2016
Vers neuf heures du matin, un croiseur-cuirassé entre en
rade de Taiohae : je me rends au débarcadère, un officier qui me
dit être sous-chef d’Etat-Major, m’informe que le vaisseau amiral vient pour se ravitailler en vivres et prendre le magasin de la
« Société commerciale » ; il m’invite à le suivre partout où il
désirera aller : deux matelots armés nous accompagnent.
Vers midi, l’officier m’autorise à aller déjeuner, mais accompagné d’un marin armé : il me déclare que je ne suis pas prisonnier, mais qu’il est nécessaire que je sois toujours à sa disposition.
A partir de midi, deux marins sont placés à la résidence.
Vers quatre heures, le sous-chef d’Etat-Major vient m’annoncer
qu’il relève la garde et m’invite à l’accompagner. A cinq heures
il me rend ma liberté, mais en me faisant promettre d’être présent demain matin.
Un indigène de Taipi-Vai raconte qu’il y a actuellement huit
bateaux mouillés à Taipi-Vai.
Toute la journée les matelots ont enlevé des vivres du
magasin de la S.C.O. ainsi que des cordages et de la benzine.
Une garde est installée au magasin pour la nuit.
27 septembre
A huit heures du matin, deux marins et un officier arrivent
à la résidence ; vers huit heures trente, le sous-chef d’EtatMajor vient m’annoncer que la veille on lui avait promis cinq
bœufs qui devaient être livrés à huit heures du matin, les animaux n’étant pas arrivés, il m’en rend responsable.
J’apprends qu’il s’agit de bœufs du district de Akaui, il y a
eu erreur d’interprétation ; après avoir expliqué à l’officier qu’il
est absolument impossible d’amener des bœufs sauvages par la
route, il consent à faire armer le cotre à gazoline de la S.C.O. pour
aller chercher les animaux à Akaui et les envoyer à Taipi-Vai.
L’officier m’annonce qu’il est nécessaire que j’aille avec lui
à Taipi-Vai, et je dois être à l’embarcadère à onze heures pour
embarquer avec lui sur le vaisseau amiral.
31
A l’heure sus-dite j’embarque sur le Scharnhorst ; l’officier
me prévient que l’on va me conduire au mess des premiers-maîtres pour déjeuner et qu’ensuite je serai libre de monter sur le
pont. Les maîtres me font très bon accueil, l’un d’eux qui cause
couramment le français se met à ma disposition pendant mon
séjour parmi eux.
Les officiers se montrent d’une grande bienveillance à mon
égard.
Dans la baie de Taipi-Vai, je reconnais le croiseur Nürnberg et un croiseur cuirassé qu’on me dit être le Gneisenau
du même type que le Scharnhorst, ces deux navires font du
charbon.
Cinq navires charbonniers, dont les noms ont été effacés,
sont mouillés dans la baie, trois portent le pavillon de guerre,
deux, le pavillon national allemand.
Au cours de la conversation, j’apprends que les croiseurs
font partie de l’escadre allemande stationnée à Tchin-Tao, en
Chine, et qu’au moment de la déclaration de guerre, ces navires
se trouvaient aux îles Carolines.
Après avoir passé aux Samoa, qu’ils ont trouvé occupées par
les Anglais, ils sont venus faire du charbon à Bora Bora puis sont
partis pour Papeete, y prendre des vivres, sans intention de bombarder la ville ; les canons français avaient, d’après eux, commencé le feu, auquel les Allemands auraient répondu par
quatre-vingts coups de canon, ils disent avoir coulé la Zélée et
détruit l’arsenal ainsi qu’un dépôt de charbon. Deux obus français
auraient éclaté à cent mètres du Scharnhorst sans causer de dégâts.
Les Allemands ignorent s’il y a de la troupe à Papeete et le
sous-chef d’Etat-Major m’a demandé s’il y avait des forts audessus de la ville. Sur ma réponse affirmative, il m’a déclaré
qu’ils n’avaient pas pu les distinguer car ils étaient cachés par
le brouillard. A trois heures du soir, le chef d’Etat-Major me fait
appeler et m’annonce que je serai reconduit à Taiohae, demain
matin avec une chaloupe à vapeur.
32
N°338- Mai/ Août 2016
28 septembre
A sept heures du matin, j’embarque sur la chaloupe et j’arrive à Taiohae vers huit heures.
Pendant le séjour des Allemands à Taiohae, la population a
été tranquille et n’a pas été inquiétée.
Le district de Akaui leur a fourni douze bœufs qui ont été
payés dix francs chaque : le sous-chef d’Etat-Major a en outre
rendu quatre fusils aux chasseurs.
Les Allemands ont enlevé presque tous les vivres du magasin de la S.C.O. ainsi que l’argent de la caisse : j’ai insisté vivement auprès du sous-chef d’Etat-Major pour qu’il nous laisse
quelques sacs de farine, il a bien voulu y consentir ; d’autre part
quelques sacs qui ont échappé à leurs investigations sont restés
au magasin ; il en est de même d’un lot de conserves françaises.
6 octobre
L’arrivée des bateaux allemands dans la baie du Contrôleur
a eu lieu ainsi qu’il suit : le 25 au matin : Nürnberg et trois charbonniers ; le 26 les deux autres croiseurs et un charbonnier
d’après le chef de Houmi. Les départs ont eu lieu comme suit :
le 30 septembre à 5 heures du soir, un croiseur (Gneisenau) et
un charbonnier ; le 2 octobre vers 5 heures du soir : deux croiseurs et deux charbonniers ; le 3 octobre au matin deux charbonniers : un allant vers l’Est, l’autre vers le Sud-Ouest. Les
croiseurs auraient tous pris la direction de l’Est.
Rapport du gendarme Martin Xavier,
détaché au poste de Taiohae, brigade des Marquises
au sujet des pertes subies lors du séjour
des Allemands à Taiohae.
Le gendarme détaché à Taiohae a l’honneur de rendre
compte que le 24 septembre 1914, lors du séjour du croiseur
33
allemand Nürnberg à Taiohae, il lui a été soustrait par les
marins allemands, les marchandises et objets suivants :
Une montre en argent, une glace, deux tire-bouchons, un
couvert en métal argenté, un couteau de cuisine, un verre gobelet nickelé, diverses boîtes de conserves, une boîte de biscuits
fins, trois douzaines d’œufs, cinq bouteilles de vin de Bordeaux,
deux bouteilles de vin mousseux, une bouteille de Pernod, une
bouteille de bière, deux boîtes de plumes, divers coquillages et
environ cinq francs de timbres-poste.
Ces objets ont été soustraits par les marins allemands pendant que le gendarme était au bureau, avec les officiers en train
de compter l’argent de la caisse.
Le gendarme détaché estime au moins à cent cinquante
francs le montant des objets qui ont disparu.
Rapport du brigadier Fromentin,
commandant la brigade des Marquises à Atuana.
Sur le séjour d’un navire allemand à Atuana.
A Atuana le 3 octobre 1914,
Le brigadier Fromentin a l’honneur de rendre compte que le
premier octobre à six heures du matin, il a été réveillé par les cris
habituels que poussent les indigènes lors de l’arrivée d’un bateau.
Le brigadier a aussitôt constaté qu’un bateau de guerre était
tout proche d’Atuana, celui-ci ne portait pas de pavillon. Etant
sorti pour aller aux renseignements, il est arrivé près du débarcadère au moment où ce bâtiment a hissé son pavillon, mais
déjà une embarcation atterrissait, des officiers en sont descendus ainsi que des marins armés, d’autres embarcations chargées
de troupes suivaient.
34
N°338- Mai/ Août 2016
Ce bâtiment n’était autre que le croiseur allemand Gneisenau.
Ce brigadier a été sommé par ces officiers de les accompagner à la Résidence et à l’Agence spéciale ; n’ayant aucun
moyen de s’y soustraire, il les a amenés à l’Agence spéciale qui
a été aussitôt occupée militairement, le pavillon a été descendu
par eux et sur leur demande la clé du coffre-fort leur a été
remise par ce brigadier. Quelques instants après en présence de
M. l’Administrateur qu’ils avaient ramené de la Résidence, ils
ont pris l’argent qui se trouvait dans le coffre-fort puis lui en ont
donné reçu.
Sur leurs ordres le livre-journal, ainsi que les pièces comptables leur ont été communiqués pour contrôle. Le livre-journal
a été pris par ces officiers, ainsi que tous les timbres-poste restant avec le cachet de la poste, le tout emporté par eux à bord.
Sur leurs sommations, ce brigadier a accompagné divers
officiers dans la recherche de vivres à embarquer, quarante et
un porcs ont été par eux achetés à un Chinois, sept vaches à
Madame Kneck à Taaoa. Ce croiseur s’est en outre approvisionné au magasin de la Société Commerciale de l’Océanie où
ils ont pris environ, d’après le gardien actuel Bonno, pour dixhuit mille francs de marchandises.
L’Agence spéciale occupée continuellement depuis leur
débarquement par une trentaine de marins en armes était en
outre gardée par quatre sentinelles l’arme chargée.
Il a été interdit à ce brigadier de pénétrer dans le bureau et
de quitter le poste où il est resté toute la journée du 2 courant
jusqu’à sept heures du soir, heure à laquelle la troupe s’est retirée, non sans avoir au préalable interrogé ce brigadier sur le
manque d’argent constaté par eux après vérification des pièces
comptables.
Une somme d’environ six mille cinq cents francs avait été
lors de la vue du croiseur par ce brigadier mise à tout hasard en
lieu sûr, il a alors été difficile à ce brigadier d’expliquer à ces
35
officiers que la somme trouvée dans le coffre-fort était bien
celle devant s’y trouver.
Pendant près d’une heure, ces officiers lui ont demandé des
explications ainsi que les pièces prouvant l’exactitude de la caisse.
Ce brigadier, par des passages de mandats déjà payés les
mois précédents et en comptant le double des mandats du mois
de septembre, a réussi à satisfaire à leur désir.
A ce moment, le Commandant du bord est arrivé, ces officiers
lui ont transmis les explications et réponses de ce brigadier, il a eu
l’air satisfait, c’est alors que l’Agence spéciale a été évacuée.
Ce brigadier a aussitôt hissé le pavillon, et, le soir même a
averti la population que toutes les personnes à qui des sommes
étaient dues n’avaient qu’à se présenter à l’Agence spéciale
comme habituellement, ainsi que les fonctionnaires qui seront
payés à cette fin de trimestre, la caisse permettant encore de suffire aux besoins actuels de l’archipel.
Ce croiseur est parti à minuit le 2 octobre, dans une direction inconnue.
Les archives de l’arme n’ont souffert aucun dommage,
seuls le registre-journal de l’Agence spéciale, les timbres et le
cachet de la poste ont été enlevés.
Les armes de ce brigadier n’ont été souillées par les mains
de l’ennemi, seules six cartouches de révolver sont tombées
entre leurs mains et ont été emportées par un officier.
Groupe du Pacifique
Commandant Supérieur des Troupes
Ordre général N°3
Le Chef de Bataillon, Commandant Supérieur des Troupes
du Groupe du Pacifique - Inspecteur de la Gendarmerie en
Nouvelle-Calédonie ;
36
N°338- Mai/ Août 2016
cite à l’Ordre du Groupe du Pacifique :
Fromentin, Alphonse, maréchal des logis de Gendarmerie
du Détachement de l’Océanie (Tahiti),
« Quoique surpris par l’arrivée à Atuana, îles Marquises, le
er
1 octobre 1914, du croiseur allemand Gneisenau, a eu néanmoins la présence d’esprit d’enlever de la caisse de l’Agence
spéciale une somme de 6500 francs et de la mettre en lieu sûr ;
et, malgré la vérification par les officiers allemands du LivreJournal, qui accusait un en-caisse de 18604,07, a pu, par son
sang-froid et à l’aide de pièces déjà acquittées, dérouter complètement les recherches de l’ennemi ».
Nouméa le 13 mars 1915,
Le Chef de Bataillon, Commandant Supérieur des Troupes
du Groupe du Pacifique, Inspecteur permanent de la Gendarmerie en Nouvelle-Calédonie.
A. Talon
37
Les Allemands à Taipivai (Nuku-Hiva)
Présentation (par Michel Bailleul)
Le texte qui suit est un manuscrit dont la SEO possède une
copie, parfois peu lisible.
Il a probablement été écrit par le père Siméon1. Une grande
partie est écrite en marquisien, le reste en français. Il est accompagné d’une carte de la pointe sud-est de Nuku-Hiva, où se
trouve la Baie du Contrôleur.
La traduction marquisien-français a été réalisée par Edgar
Tetahiotupa.
Le français est transcrit en caractères droits, le marquisien
en italiques.
Lorsqu’il s’agit de dialogues, les guillemets ont été ajoutés
par le traducteur.
Les titres en gras sont tous en français ; ils sont de l’auteur.
Dans une première partie, en guise d’introduction, l’auteur
raconte sommairement en français la course des navires allemands dans le Pacifique, leur passage à Bora-Bora et le bombardement de Papeete. (Cela laisse à penser que le récit est bien
postérieur aux événements relatés.) Seule la fin de cette introduction est reprise ici.
Flotte allemande dans le Pacifique
[…] On tira […] en tout 150 projectiles. La Zélée a coulé,
un trois-mâts allemand coulera demain des blessures d’aujourd’hui ; le feu a pris aux maisons ; le charbon du gouvernement, crainte de passer à l’ennemi, s’enflamme de lui-même. Il
y aura pour 3000 000 de francs de dégât… on peut être content,
et on s’en va. C’est fini.
1
Le père Siméon : Jean-Baptiste Delmas. Arrivé aux Marquises en 1886.
38
N°338- Mai/ Août 2016
Pas fini tout-à-fait. Le Saint-François, la fumée de la poudre pas encore dissipée, s’en va à Samoa d’où il revient gaillardement après huit jours. Le charbon brûle encore à Papeete ;
mais les Anglais, Français et Japonnais (sic) sont sur la piste
de l’ennemi. Qui leur dira qu’il est aux Marquises ?
Des bateaux allemands à Vaii 2
Jeudi 24 septembre 1914 à 3 heures de l’après-midi, Tuipua et Pakoka sont arrivés par la route. « Il y a un navire de
guerre avec trois cheminées.
– Mensonge
– Véridique. »
Des femmes accoururent tenant par la main ou bien une
fille ou bien un petit enfant. Elles se dirigèrent vers la plage :
« Telo ! Telo ! 3 » Elles étaient heureuses de voir le navire à trois
cheminées. D’autres arrivèrent mais ne virent que la fumée :
« Oh ! Je n’ai pas vu le navire ». D’autres encore continuèrent
d’arriver, mais le bateau n’était plus là. « Où est-il ? – Il est
parti depuis longtemps ». Les derniers arrivés n’étaient pas
contents parce qu’ils n’avaient pas vu le bateau. Ceux qui
avaient vu étaient contents. Ils pensaient que ce pouvait être des
bateaux anglais ou russes, peut-être. Nous allons vérifier cela.
Je pense que demain viendra la peur… Après demain, nous
serons obligés de partir en montagne.
2
Dans le document, en notes de bas de page, est précisé : « Nous avons donné ailleurs en français les opérations du Nurnberg à Taiohae. On n’y revient pas ici. »
Vaii, nom de la vallée peuplée par la tribu des Taipi. Elle est plus connue sous le
nom de Taipivai.
3
Lorsqu’un bateau arrivait, les gens avaient l’habitude de prévenir la population
en criant : « Tero ! tero ! » et non « Telo ! »
39
Cinq navires prussiens à Taipivai
Cinq gros navires prutiens4 mouillés à Vaii. Un exprès
envoyé à Taiohae en rapporte que un d’eux, la veille, y a saisi
la caisse et le pavillon. De peur, la population se groupe pour
passer la nuit, partie sur la montagne et partie dans une case.
Au matin du 25 septembre 1914, cinq navires arrivèrent à
Vaii : un navire de guerre et quatre navires de charbon. Lorsque
les gens les virent, ils eurent peur, certains furent étonnés. Ils se
demandaient de quels bateaux pouvait-il bien s’agir, peut-être
anglais, peut-être allemands. Napoléon courut chercher le Catalogue des pavillons. A son retour, il le consulta et s’aperçut que
c’étaient des bateaux battant pavillons allemands. Une crainte
empreinte à la fois d’admiration et de surprise s’emparait de la
population. Celle-ci partit s’installer sur les montagnes, du
matin jusqu’à la tombée du jour, elle regardait, surprise et admirative, les bateaux qui se trouvaient dans la baie. C’était la première fois qu’elle voyait autant de bateaux réunis.
Certain que c’était des bateaux allemands, le chef du village envoya deux émissaires, Una et Ii, à Taiohae afin d’informer la police que cinq navires allemands avaient jeté l’ancre à
Vaii. A leur retour, ils nous informèrent qu’un bateau est arrivé
à Taiohae. L’argent de l’état a été confisqué ainsi que le drapeau. A cette nouvelle, une plus grande peur s’empara des
gens. Au soir venu, ils partirent dormir pour certains, dans une
maison, chez Tahiahaukau, pour d’autres en montagne, ainsi
ceux-ci pouvaient-ils épier, surveiller […]5 les mouvements des
bateaux6.
4
Prussiens devrait-on écrire.
5
Mot non lisible, il n’apparaît pas entièrement sur la photocopie.
6
À la fin de cette phrase, un mot était illisible, mais la traduction n’altère en rien
la compréhension générale de l’histoire.
40
N°338- Mai/ Août 2016
Fuite des Taipivai
Perplexités de Jonas, angoisses de Manu
Les Taipivai n’étaient pas plus tranquilles. Le 25 à 8h, Philippe, Jonas, Keu, Matio allaient à la pêche. A l’arrivée à la
plage l’aspect des navires leur saisit l’âme. Matio court porter
la nouvelle, les trois autres se cachent pour épier… mais à la
vue du pavillon il est jugé et conclu que la fuite s’impose. Sans
retard au triple galop chacun a rejoint les siens et attrapé le chemin de la montagne. On gagne la crête par quatre voies à peu
près parallèles. Jonas doit aller le plus loin à Utukua ; mais les
étincelles jaillissent sous les pieds du cheval. Les mioches à
Manu, parti pour aller au coprah avec Tomini, ne sont pas
oubliés. L’aveugle (Apopa) y a couru. « Enfants ! Prussiens…
Partons. » Les enfants saisis par l’éloquence du ton et du geste,
sans savoir de quoi il s’agit, s’élancent, s’attachant aux pas de
l’aveugle, qui tatonne, trébuche, tangue mais fait du chemin
avec son kooka de popoi sur l’épaule. Et les enfants de se dire
mutuellement « Vite ! Vite ! -Silence ! » dit l’aveugle.
Parvenus à une distance respectueuse, dans la montagne, les
trois premiers groupes se sont réunis, mais Jonas est trop loin. Il
est avec les siens à Pokii. On ne voit rien, on ne saura rien : il a
mal compté. S’étant donc rapprochés, ils se fixent, et Jonas laissant là son monde, retourne à la mer pour voir ce qui se passe. Il
y sera bientôt, le cheval dévorant l’espace ; mais pan ! Un coup
de fusil presque à la figure… Le cheval tourne et s’en revient
plus vite qu’il n’était venu. La prudence avant tout.
Jonas a rejoint les siens, mais voilà que le chien aboie à la
maison. Les Prussiens y sont pour la brûler ou voler les cochons :
« – Je vais voir », dit Jonas.
« – Non, reste, tu vas te faire prendre », dit Amélie, et l’enfant qui est prêt à pleurer.
« – Et tu crois que je vais approcher ? Sois sans crainte. »
Il va et d’un œil, de loin, il voit qu’il n’y a rien. Le chien a
seulement perdu la piste, et s’ennuie seul au logis. Il le siffle, et
41
par gestes lui fait doucement comprendre que en temps de
guerre il faut être silencieux à point.
Entre temps Ahutu, à Taiohae depuis hier, est rentré et dit
ce qui s’y est passé. La nuit fut dure, à la montagne, sans abri.
C’est la guerre, oui ! Heureusement il ne plut pas.
Manu fut sans doute le plus angoissé. Dès le matin il était
parti avec son Tomini à la recherche de cocos, sans rien savoir,
et revenait vers midi le cheval chargé. Personne dans les cases ;
même les mioches ont violé la consigne. Il songe à régler ça
avec eux tout à l’heure quand les cocos auront été mis sur les
perches. Mais en débouchant sur la plage, il voit… et d’un coup
de couteau au burau, déclenchant la charge7… « Enfant ! » ditil ; et tous deux volent vers la montagne… l’enfant sans rien
comprendre, Manu songeant où peuvent être les autres, et les
mioches en particulier. On va, on va, à toute haleine… Le flair,
les herbes foulées indiquent bien la piste. On s’est sauvé par
là… tout le monde n’est pas prisonnier à bord ; mais les
mioches en particulier, qui sait ? Rien qui puisse renseigner.
Au surplus, les groupes partis depuis le matin ne seront pas
rejoints. Peine perdue que cette marche affolée… Manu décide
de retourner à la case.
Pas d’appétit quoique presque à jeun. Pas de lumière, par
prudence, et… silence. On se couche, pour songer plus que
pour dormir.
Le matin à l’aube on repart pour rejoindre les autres qui
d’ailleurs se rapprochent, car c’est samedi, et le missionnaire
doit venir, peut venir. La rencontre a lieu. Oh ! La joie. Les
mioches sont là. La maison sera encore pleine.
Le P. Ignace 8 aussi arrive, et tout le monde présent se
confesse sérieusement ; mais retournons à Hooumi.
7
Il coupe les liens de burau qui maintiennent le chargement.
8
Le père Ignace : Mathurin Jégousse. Arrivé aux Marquises en 1910, chargé plus
particulièrement de Ua Pou.
42
N°338- Mai/ Août 2016
Fuite à la montagne
Eclaireurs, service des subsistances Fuite encore plus loin - Retour
Le lendemain, 26 septembre, tôt le matin, nous9 sommes
allés prendre le thé. Une nouvelle arriva : il y avait trois nouveaux bâtiments : deux bâtiments de guerre et un navire à charbon. Il y avait donc huit bateaux en tout. La peur s’installa. On
ne pensait plus à boire du thé, mais à partir en montagne. Les
hommes, les femmes et les enfants partirent sur la montagne
Puaaki. Les femmes et les enfants restèrent sur place, tandis
que les hommes partirent chercher de la nourriture, tentaient
d’avoir des nouvelles, de savoir si les bateaux étaient toujours
là ou non. Gabriel Matua et sa femme Tauoha ainsi que des
personnes âgées sont restés à Avaikakai.
A deux heures, tout en regardant les bateaux, des personnes
virent arriver les étrangers : « Qui sont-ils ?
– Des gens à cheval10, ce sont les étrangers. » Ils sont une
dizaine. « Venez, ! » dirent les étrangers.
«– Allons-nous-en », dit mon ami (on voulait aller à leur
rencontre, mais en même temps on voulait s’en aller). « Allonsnous-en. Les étrangers vont se regrouper. » Une partie s’en alla
vers le rivage, l’autre partie resta sur place. Les étrangers nous
dirent : « N’ayez pas peur. Savez-vous parler français ?
– Non », répondit Timauhavaiki. Les autres ne répondirent
point, pensant qu’il valait mieux ne pas parler français. Cela
nous évitera de beaucoup discuter. « Au revoir ! dirent les
étrangers, nous allons voir le village. »
9
Dans le document, cette partie du récit est impersonnelle, on ne sait pas s’il s’agit
de “nous” ou de “ils”.
10
Dans le texte en marquisien il est écrit ihevale, ce terme ne doit pas correspondre à celui utilisé par les Marquisiens. Ceux-ci disent ihovare ou ihorave, ils n’utilisent pas de “l”.
43
Quelques personnes partirent avec les étrangers, d’autres
rejoignirent les femmes. « Les étrangers sont partis vers le village, partez sur le champ. »
Les femmes partirent plus haut dans la montagne, avec les
enfants en laissant leurs biens et la nourriture sur place. Il y
avait Moio et sa femme, trois filles, un enfant, trois chiens, une
petite chèvre. Pourquoi ce chevreau, pour qu’il crie ? Pour que
les Allemands les entendent ?
Ils n’étaient pas allés loin que déjà les chiens jappaient
après les poules et les coqs11. Les autres se fâchèrent. Et les
chiens et les chèvres firent du bruit. « Pourquoi les prendre
avec nous. Nous allons pour nous cacher et ils font du bruit. »
A cinq heures Tuipua arriva à la montagne. « Qu’en est-il
des étrangers ?
– Ils sont plus bas, ils sont trois. Ils sont proches de l’endroit où nous avons laissé nos biens.
– Qu’ont-ils dit ?
– Ils ont dit : n’ayez pas peur. Pourquoi allez-vous en montagne ? Dites-leur de revenir. Demain nous reviendrons. C’est
la mort12, si les hommes reviennent, ils vont les tuer. » Les
hommes eurent peur, ils se demandèrent : « Que faire maintenant ? Repartir ? Comment ? »
A six heures Naporeo arriva.
– « Que faire ?
– P. Ignace a délégué quelqu’un pour chercher la famille,
lui demander de revenir.
– Certains membres de la famille sont revenus. Ils sont
arrivés à sept heures à la maison. Les autres ont dormi dans la
brousse. Ils rentreront le lendemain. »
11
Dans le document, on parle de moa, gallinacés au sens général.
12
C’est la traduction la plus plausible. Dans le document, il est écrit ainsi : Ma te e
hua mai te tau enana e puhi, ma te écrit ainsi aurait sans doute dû s’écrire en un
seul mot mate qui signifie, mort.
44
N°338- Mai/ Août 2016
Dimanche 27
Frisson général. Madame ! Madame Naporeo et Paris - Hoio et les chevreaux.
Sauvetage et fuite définitive
27 sept13. Les Allemands apparurent lorsque la messe arriva
au Saint sacrifice. Ils étaient environ une quarantaine ou quatre-vingts. A la fin de la messe, quelques étrangers revinrent à
l’entrée de l’église :
– « A qui sont ces bœufs14 ?, demandèrent-ils.
– C’est au chef.
– Peut-on en acheter avec des pièces en or ?
– Oui. »
Les matelots15 chassèrent les bœufs avec quelques hommes.
Ils tirèrent pan16 ! pan ! deux s’écroulèrent. Encore pan ! pan !
deux s’écroulèrent. Les femmes eurent peur, elles s’entassèrent
dans la maison de prière17.
Lorsque les bœufs eurent été tués, ils payèrent 3 francs en
pièce d’or l’un, 2 francs en pièce d’or l’autre en se mettant
d’accord que ce serait les Marquisiens qui iraient les porter
jusqu’à Vaii à 3 heures. Pourquoi attendre 3 heures18 ? Les
bœufs ont été tués à 9 heures.
La cour Pahutiki était remplie d’étrangers, allant et venant
avec leur pistolet : pan ! pan ! Ils tiraient sur les mangues, sur
13
En français dans le document.
14
Piha, dans le document, est le nom générique qui désigne soit une vache (koivi
piha), soit un bœuf (koimaa piha). Par commodité le traducteur a choisi “bœuf”.
15
Mataro, dans le document, terme emprunté à la marine à voile. Le préposé à la
charge et décharge des affaires sur le truck (véhicule de transport en commun
dont la caisse est en bois) était aussi désigné par mataro.
16
Pa, dans le document.
17
Haè himene dans le document, littéralement maison de chants. Il devrait s’agir
d’une salle attenante ou proche de l’église.
18
Il s’agit fort probablement de 3 heures de l’après-midi.
45
les arbres19, sur les fruits de l’arbre à pain. Les femmes avaient
très peur.
A trois heures, les hommes emportèrent les bœufs. Beaucoup de femmes se retrouvèrent à l’église avec Mautai, Mataua,
Papi, les époux. Ils récitèrent le chapelet. Ce n’est qu’à la fin
de la récitation que tous les étrangers finirent par quitter les
lieux avec des poules, des coqs20, une (un) pour certains, deux
ou trois pour d’autres. Au revoir.
C’est alors qu’une nouvelle nous parvint : des hommes
armés de pistolet sont entrés dans une maison en disant :
« Madame ! Madame ! »
Une autre nouvelle nous informa que Hoio a failli se faire
tuer au couteau, un couteau pointu appartenant à un étranger.
Il n’était coupable de rien. Hoio s’est échappé par une petite
(…) réussissant à s’emparer du poignard et du fourreau.
A six heures du soir, les hommes, qui étaient partis porter
les bœufs dans la vallée voisine, revinrent. « L’un d’entre nous
n’est pas encore revenu.
– Qui ?
– Naporeo.
– Où est-il ?
– Il est parti chercher le cheval, accompagné de l’étranger.
On ne sait pas quand il reviendra ». La nuit fut fort avancée
lorsque deux messagers partirent sur la montagne à Avaikakai.
A leur retour, ils dirent : « Nous n’avons rien vu ». C’est alors
que les femmes se mirent à pleurer, pensant qu’il était entre les
mains des Allemands, qu’on lui a peut-être tiré dessus. Deux
autres éclaireurs partirent à Vaii. Tahurura fit parvenir un
message : « Passer par les montagnes pour libérer les femmes.
Tout le monde doit fuir. Il faut partir le soir ».
19
Àkau, dans le document, qui se traduit par bois, il s’agit fort probablement d’arbres, tumu àkau.
20
Dans le texte en marquisien, il est question de moa, terme générique pour désigner le coq et la poule.
46
N°338- Mai/ Août 2016
Lorsque les deux éclaireurs revinrent, ils allèrent chez
Hoio. Naporeo arriva. « Pourquoi as-tu tardé ?, lui demanda
Una. La famille qui est restée sur la côte te pleure ». Les éclaireurs, Papi et Rura, dirent : « Allons-y, allons vers la côte, tout
de suite. » Naporeo et Papi coururent à la maison, c’est à ce
moment que cessèrent les pleurs de la famille. Napoléon est
arrivé à sept heures. Certaines personnes transportèrent les
affaires pour les cacher dans la chapelle, dans la petite maison.
Elles demandèrent à Naporeo : « Pourquoi as-tu tardé ?
– Lorsque l’étranger et Paris sont arrivés pour monter sur
le bateau, je suis allé pour prendre [Paris] par la bride.
L’étranger se fâcha en me pointant du doigt. J’ai eu peur et je
me suis enfui pour me cacher. Lorsque l’étranger eut terminé
avec le bateau, la nuit était déjà avancée. C’est à ce momentlà que je suis parti chercher Paris. Je ne l’ai pas trouvé. Je suis
parti vers la côte. Pauvre Paris ! avec la selle21 et avec la bride
à son museau, il 22 est resté attaché au séchoir de coprah toute
la nuit. » Lendemain l’étranger est arrivé, il a enfourché la
monture jusqu’au soir.
Lorsque nous eûmes terminé de cacher certaines affaires
dans l’église, nous partîmes vers la montagne, nous étions
trente-sept, il était sept heures du soir. Nous avions emporté nos
biens, un battant pour la boîte de biscottes23. Nous partîmes par
21
Selle en bois désignée par parahiraa (parairaa dans le document), mot tahitien
signifiant chaise.
22
Par commodité, en raison du manque d’information sur le sexe de l’animal.
23
Paruru poteto dans le document ; paruru signifie battant de cloche. Sans doute
faut-il voir ici un instrument pour frapper sur la boîte de biscottes, en signe d’appel. En effet, le deuxième terme poteto, se réfère à biscotte (célèbre biscuit, bien
connu des familles polynésiennes, avec pour emblème un perroquet ornant
l’une des faces de la boîte). Celle-ci, en métal léger, pouvait servir de caisse de
résonance et était utilisé par des groupes de danses. Quant au biscuit, il est dit
que, le terme poteto est apparu lorsque des navigateurs voulant manger des
pommes de terre, proposèrent à la population, en échange de celles-ci, des biscuits. Celle-ci croyait que ce qu’on lui présentait étaient des potatoes.
47
Matautau. A onze heures, nous arrivâmes à Tupa. Nous continuâmes notre route et, à une heure de l’après-midi, nous arrivâmes à Tamahuiitoa. C’est là que nous dormîmes, à même le
sol mouillé par la rosée. Il faisait très froid. Il fait pitié de voir
la femme enceinte mais aussi Boni mon enfant malade.
Le 28 septembre à cinq heures du matin, nous reprîmes
notre chemin. Nous arrivâmes à huit heures à Pinaitea. Là, il y
eut beaucoup de discussions. Certains nous demandèrent :
« Où sommes-nous ?24
– A Vaianu.
– Que faisons-nous à Vaianu ? C’est un endroit dégagé.
Comment faire si jamais un bateau arrivait et nous apercevait.
Ce n’est pas bien Vaianu. Il faut repartir sur les crêtes ». Certains repartirent, ils étaient dix, d’autres ne purent partir aussitôt
à cause de la chaleur du soleil. Ils vont mourir de soif. Certains
s’arrêtèrent à Pinaitea, ils étaient vingt-sept. Ils avaient faim,
parce qu’ils n’avaient pas bien mangé le dimanche. C’était le
deuxième soir qu’ils n’avaient pas bu de thé. Quatre garçons
partirent chercher l’eau à Vaianu : Papi, Naporeo, Taharera,
Teikiheiaa. Ils revinrent à onze heures. C’était un endroit très
éloigné de là où ils étaient. Les femmes pleurèrent, à cause du
départ des autres, elles eurent mal au cœur. L’eau est arrivée.
24
Note en français dans le document : « Ce que le narrateur ne dit pas, c’est qu’il
emportait précieusement les deux croix, presque deux objets d’art pour lui, qui
ornent l’une son magasin et l’autre son salon devant laquelle on prie tous les
soirs en commun. » A propos de la question-réponse transcrite dans le document par « No hea tatou ? – No Vaianu », elle pose une interrogation par rapport
à la suite de l’histoire. En français, sa traduction peut être rendue de cette
manière « D’où venons-nous ? – de Vaianu ». Or cette traduction est inadéquate
par rapport à la suite du texte qui dit ceci : « Aha tatou i Vaianu ? Vahi tahakahaka
te tai. Pehea me tihe mai te ihepe ma ìnei e ìte ia tatou », en français « Que faisonsnous à Vaianu ? C’est un endroit dégagé. Comment faire si jamais un bateau passait par ici et nous apercevait ? ». En effet, l’expression « par ici » en français « ma
ìnei » en marquisien indique de manière claire que les protagonistes sont à
Vaianu. Pour résoudre la difficulté, il faudrait remplacer “no” par “i”. « I hea tatou ?
– I Vaianu », en français « Où sommes-nous ? – à Vaianu. »
48
N°338- Mai/ Août 2016
Hai, le chef, prépara le thé. Les femmes donnèrent à manger aux
enfants. Qu’y avait-il à manger ? Il y avait un peu de popoi 25
dans le kookā 26, sans doute un kilo. Une boîte de corned-beef.
Les enfants mangèrent de la popoi, du corned-beef. Les autres,
nombreux, les hommes, les femmes, se contentaient de quelques
biscottes, de l’eau, du thé, c’est tout.
Onze heures, la pluie s’est calmée, et le départ a pu se faire
à midi. Les gens gravirent cette crête élevée, bien droite. A deux
heures, ils arrivèrent à Ohoépo. C’est là qu’ils firent halte,
qu’ils dormirent. Ils y restèrent sept jours. Il avait plu tout le
temps. Ils mirent leurs affaires à l’abri sous une grotte en
pierre 27.
Sept jours sur la montagne à Ohoepo
Le grand village des Prussiens
Les hommes construisirent six maisons, heureusement qu’il
y avait des feuilles de hau28 parce que les affaires qui étaient
dans la grotte n’étaient pas bien protégées. Les enfants ainsi
que les femmes se sont regroupés sous des abris mais ils étaient
quand même trempés. Ils eurent un petit répit lorsque les maisons furent terminées, mais le soir, ils se réveillèrent, une partie
du linge fut trempée.
Toutes les heures il fallait voir si les bateaux étaient partis.
Quelle joie ce serait s’ils partaient !
Qu’y avait-il à manger à Ohoépo ? Les hommes allaient
chercher la nourriture à Hooumi. Ils sont allés le soir du 29,
sous la pluie. Lorsqu’ils arrivèrent à Matauhau, ils entendirent
25
Pâte fermentée obtenue à partir du fruit de l’arbre à pain.
26
Récipient en bois destiné à recevoir la popoi.
27
Dans le document, il est écrit « ma àò o te ana keâ », littéralement en français
« sous la grotte en pierre ». Il semble difficile de mettre quelque chose sous une
grotte.
28
Hibiscus tiliaeus.
49
le bruit d’un pistolet. Ils virent trois étrangers. Ils partirent vers
une autre montagne. C’est par Vaikuivi qu’ils y arrivèrent.
Lorsqu’ils regardèrent à travers les fourrés, ils constatèrent
qu’il n’y avait plus d’étrangers, c’est ainsi qu’ils allèrent chercher de la nourriture. Lorsqu’ils eurent suffisamment à manger,
ils partirent en toute hâte. Ils sont partis le matin pour revenir
le soir à Ohoépo.
– « Quelles sont les nouvelles ?29
– Il n’y a rien à signaler. Le cochon a été pris, avec la
volaille, mais ils ont été achetés. »
Le mercredi 30 septembre, les pirogues sont parties pour
Vaianu chercher de la viande. Elles ont pu avoir un cheval30
avec un sac de crabes31. Les femmes étaient contentes parce
qu’elles avaient mangé de la viande.
1er oct 32. – Ils ont encore construit des maisons en toit de
feuilles de hau, en toit de feuilles de òàha33.
2 oct. – Les hommes sont repartis pour Hooumi chercher
de la nourriture.
3 oct. – Ils sont allés à la chasse aux bœufs. Ils ont eu un
bœuf. C’était un jour d’abondance. Tous les bateaux sont partis. Le 4 octobre, ils sont rentrés à Hooumi34.
29
Dans le document, il est écrit « Pehea te fenua ? », littéralement, « Qu’en est-il de
la terre ? », qui pourrait se traduire par « Qu’en est-il de la population ? ». L’expression « A ka’oha atu i te fenua », litt., « Dit bonjour à la terre », formulée à
quelqu’un qui rentre aux Marquises, montre l’attachement viscéral que les personnes portent à leur terre (fenua). La terre, c’est l’ancêtre.
30
Ihovale dans le texte en marquisien.
31
Grapsus tenuicrustatus.
32
Ecrit tel quel dans le document.
33
Asplenium nidus.
34
Note en français dans le document : « À Ohoepo, le Crucifix emporté, mis à sa
place d’honneur, on faisait matin et soir la prière comme à la maison. Là-bas l’enclos abandonné était plein d’Allemands du matin au soir. Ils portaient leur nourriture, même leur eau et prenaient leur repas à la table sous la véranda. Les uns
n’étaient pas encore levés que les autres attendaient pour occuper leurs places.
50
N°338- Mai/ Août 2016
Hoio et sa famille, Una et la sienne sont allés à Vaiteio.
C’est un endroit fertile. Il y a des bananes, des fruits à pain, des
anguilles, des chevrettes35…
Retour dans la vallée
Una était occupé à préparer la popoi, lorsqu’arrivèrent les
étrangers. Ils coupèrent les bananiers chez Hoio. Ils n’ont pas
coupé le tronc, ils sont montés pour couper le régime. Ils ont
payé 10 marks à la vieille Kuatatai. La vieille le leur aurait
donné gratuitement, tellement elle avait peur.
Mori et Orai sont allés à Hatiheu, regarder les bateaux. Ils
étaient en train d’observer les bateaux par Avaimana qu’ils
tombèrent nez à nez avec les étrangers qui venaient de Vaii. Ils
tremblèrent de peur. Les étrangers montèrent sur les chevaux,
Mori et Orai les devançaient. Lorsqu’ils arrivèrent à Mataaata,
ceux-ci feignirent de vouloir uriner. Lorsqu’ils étaient hors de
vue des étrangers, ils s’échappèrent en allant par la rivière puis
partirent chacun de son côté. Mori est arrivé au lieu où poussent les kakaho 36 pensant dormir à cet endroit. Quelques
minutes après, il vit Orai, plus bas, qui courait. Mori courut
après lui et rencontra Teatamau. Tous les trois coururent
jusqu’à Vaii. Les gens de Vaii les virent essoufflés et effrayés.
– « Que se passe-t-il ? leur demandèrent-ils.
– Notre cheval a été pris par les Allemands, c’est pour cela
que nous nous sommes enfuis.
– Qu’en est-il du cheval?
Malgré l’indiscrétion d’un bavard, heureusement incomprise, on ignora jusqu’à
la fin que sur la véranda s’ouvrait la porte du petit magasin. Au retour, il manqua
seulement à l’appel deux couteaux et quelques poules. Même la plupart
n’avaient eu que peur et revinrent une à une, deux à deux les jours suivants. On
priait sur la montagne, et le Grand Gardien avait laissé à sa bonne Mère de bien
garder à sa place. »
35
Il s’agit de crevettes d’eau douce. La suite est illisible.
36
Erianthus floridulus.
51
– Si les étrangers ont envie de l’abandonner, ils l’abandonnent. Il faut qu’on sauve notre peau. C’est ce qu’il y avait de
mieux à faire.
Le soir à huit heures, ils arrivèrent à Hatiheu. Le lendemain, l’un d’entre eux partit aux nouvelles. Lorsqu’il arriva à
mi-parcours, à Taipivai, il rencontra deux étrangers. Il repartit
aussitôt à Hatiheu, comme le vent. « Si ! Si ! Les étrangers sont là ! »
Tout le monde partit dans les kakaho, à Vaòvaò37, se cacher.
A-Won est resté sur le littoral. Il a des problèmes aux pieds, il
ne peut pas se déplacer.
Il fait pitié le cheval de Orai. Il est resté trois jours attaché.
Il s’est évanoui.
A Taipivai
Les gens de Taipivai, après leur première alerte, montrèrent
quelque courage… discrètement. Ils restaient dans les cases,
quelques-uns. La première idée fut de cacher quelques filles et
femmes dans la brousse, à proximité. Mais les balles tirées sur
les poules, les porcs, les fruits et partout croisaient à ne laisser
aucun lieu de sûre sûreté. Alors on cache ces filles dans la
sacristie, et deux factionnaires, Malis et Rosalie, avertissant
fidèlement à l’approche des haoé 38 – le silence en ce moment
était religieusement gardé. Marie-Anne, Christine, Anne-Marie,
Heremano poiti connurent ces heures d’angoisse.
Una, Manu, etc apprirent dès le premier jour le danger de
s’exhiber sachant parler français, car alors il fallait conduire aux
chèvres sauvages, aux poules sauvages. Si on déclarait le gibier
manquant on n’était pas cru ; si on s’offrait de conduire et
qu’on n’en trouvait pas… qu’arriverait-il ? On prit alors le parti
37
Vaòvaò est écrit en majuscule, sans doute est-ce un nom de lieu, mais vaòvaò
(Premna serratifolia), c’est aussi une plante. Il n’est pas impossible que les gens
soient allés se cacher sous les plantes de vaòvaò.
38
hao'e/ étranger, non indigène.
52
N°338- Mai/ Août 2016
de simuler l’idiotisme à toute interpellation, et chaque essai
réussit à merveille. C’était déconcertant :
« – Mais hier il parlait bien.
– Quoiqu’il en soit il est idiot. C’est que hier il aura dit tout
ce qu’il sait. »
(Ce dernier paragraphe se présente comme une conclusion
au récit des événements.39)
Sur 2200 ou 2500 hommes il y a toujours presque tous les
degrés de moralité. Sur ce nombre d’Allemands en particulier
beaucoup parurent s’efforcer de ne laisser que bonne impression. Il est certain qu’on ne pourra pas dire qu’un seul ait
[connu ?] une personne du sexe. Il y eut bien des vols, mais
l’abandon imprudent de tout est une grande circonstance atténuante. On ne cite pas un cas que quelqu’un ait refusé de payer
ce qu’il devait. Parfois on paya au-dessous du prix rationnel,
mais il faut souvent – pas toujours cependant – l’attribuer à la
modestie du vendeur timide. Quelquefois le prix accordé
dépassa le prix normal. Plus souvent il ne l’atteignit pas.
Fin.
Transcription, traduction et notes
par Edgar Tetahiotupa
39
Remarque de M.B.
53
II - DANS LES E.F.O.
La conscription
des anciens sujets de Pomare
Frédéric Delattre
(BSEO n°295, décembre 2002)
Des indigènes citoyens français non astreints
au service militaire
Le Gouvernement français ne s’était pas lancé sans hésitation,avant 1914, dans le recours aux “troupes indigènes” en
cas de guerre européenne.1
Huit mois avant que n’éclate le premier conflit mondial, le
Gouverneur Fawtier met le doigt sur les incohérences de l’arrêté interministériel du 9 février 1910 concernant le recensement des jeunes gens français ou naturalisés résidant dans la
Colonie, et atteints par l’âge du service sous les drapeaux dont
la plus notoire résulte du fait que seuls les Français métropolitains, ou leurs descendants, sont astreints au service militaire,
et non les indigènes. Le Chef de la colonie écrit au Département : En Océanie française, tous les anciens sujets du roi
Pomare sont citoyens français en vertu de la loi d’annexion de
1830. Ils sont pourtant soustraits aux obligations militaires,
bien à tort à mon avis puisqu’ils sont citoyens français.
1
Thobie Jacques, Histoire de la France coloniale, t. 2, p. 76, Armand Colin, Paris,
1990.
N°338- Mai/ Août 2016
En organisant la défense de Tahiti, le Gouverneur Fawtier,
secondé dans sa tâche par le Commandant Destremau (lieutenant de vaisseau dirigeant la canonnière Zélée), arrive à réunir,
afin d’assurer la protection de l’île, en plus des 107 hommes de
la Zélée et des 60 soldats d’Infanterie Coloniale, 36 réservistes
et territoriaux, non incorporés, et autant d’hommes appartenant
aux classes 1904 à 1912, soit un total de 239 hommes. Suite au
bombardement du 22 septembre 1914, les classes 1913 et 1914
sont appelées sous les drapeaux.
William Fawtier autorise également les engagements
volontaires de manière, écrit-il au Département, à permettre à
la défense d’avoir à sa disposition un nombre d’hommes égal à
celui des fusils dont nous disposions ; la Colonie obtient ainsi
181 hommes en plus, dont 133 recrues tahitiennes engagées
volontaires, soit un total de 420 défenseurs.
En septembre 1914, le Gouverneur Fawtier n’ayant pas
encore reçu d’instruction du Département concernant l’envoi en
France des réservistes actuellement domiciliés dans les E.F.O.,
c’est à titre individuel que des hommes appartenant à la réserve
et à la territoriale2 demandent à rejoindre la Métropole. C’est
ainsi que William Fawtier autorise Messieurs Rémy et Le Moal,
envoyés en Mission Topographique à Makatea, à retourner en
France, pour se mettre à la disposition du Ministre de la Guerre,
le 17 septembre 1914. Le 25 du même mois, les nommés Malinowski, Gérard, Sebillo et Monard quittent Papeete munis de
leurs feuilles de route afin de rejoindre la France par voie
d’Amérique, suivis de Messieurs Bachimont et Genno qui quittent la Colonie en octobre, accompagnés du jeune Sicard, âgé
2
Active : armée active. Réserve : période faisant suite au service actif et à la
disponibilité ; ensemble des citoyens soumis à ces obligations. Territoriale :
fraction des réserves de l’armée de terre composée des classes les plus
anciennes.
55
de 19 ans, qui s’en va prendre du service dans l’armée. Conformément aux instructions ministérielles arrivant dans la Colonie,
le Gouverneur Fawtier dirige sur Nouméa, le 20 mars 1914,
quelques Français métropolitains en état de porter les armes,
appartenant aux classes 1915 et 1916, et sélectionnés par le
Conseil de Révision institué à Papeete par un arrêté du 13 octobre 19143. Parmi les 133 engagés volontaires indigènes défendant la Colonie, 35, en raison du désarmement réclamé par
Paris, demandent volontairement à aller en France pour y faire
campagne. Le Gouverneur Fawtier, se conformant à la dépêche
ministérielle n°13 B du 25 février 1914 (en réponse à sa lettre
n°371 du 15 novembre) ainsi qu’aux instructions émanant de
Nouméa, conserve ceux-ci à Tahiti.
Seuls des Français métropolitains avaient été expédiés sur
Nouméa, car une indication publiée au J.O. des E.F.O. de 1908
spécifiait, en ce qui concerne le recensement des classes, de ne
pas comprendre les fils de Français nés eux-mêmes dans la
Colonie. Le Gouverneur Fawtier décide de consulter Nouméa ;
le Commandant des Troupes Talon lui répond que tous les descendants de Français ou naturalisés, à tous les degrés, devaient
être recensés. Le Chef de la Colonie, confiant la tâche du recensement à François Cardella, maire de Papeete, écrit à ce dernier : J’ai l’honneur de vous faire connaître que suivant les
instructions reçues de Nouméa, les jeunes nés dans les E.F.O.
de père né lui-même en Océanie mais reconnus d’un père
européen et français sont français et soumis à la loi militaire
et doivent être recensés 4.
3
Corr. du Gouv. au Min., n°154, 31/07/1915. Le Conseil de révision pour les E.F.O.
siégeait à Nouméa.
4
Le Gouverneur Fawtier faisait constater dans sa correspondance sur le recensement, de novembre 1913, que jusqu’à ce jour, les fils de Français nés eux-mêmes
dans le pays n’ont pas été recensés.
56
N°338- Mai/ Août 2016
William Fawtier fait savoir au Commandant des Troupes de
Papeete que les hommes des classes 1912 à 1914 de Tahiti, Makatea et des I.S.L.V., reconnus aptes à faire campagne en Europe
ainsi que les engagés volontaires européens ou fils d’européens
seront dirigés sur la France par le paquebot quittant Papeete le
10 mai, et que ceux aux classes 1915 et 1916 seront dirigés par le
même paquebot à destination de Nouméa via Sydney.
Le Gouverneur va obtenir 40 hommes de l’active (classes
1912 à 1916 inclues), mais comme il note au Département : Sur
ce chiffre, je vais être obligé de mettre en sursis d’appel plus de
la moitié de ces hommes qui ont la mentalité indigène et ne parlent même pas le français. Ils seraient plus gênants qu’utiles.
Par le steamer-courrier Marama, les classes de l’active,
exceptée celle de 1916, s’embarquent le 11 mai 1915 pour Nouméa via Sydney, soit 21 hommes auxquels il faut ajouter cinq
réservistes désirant volontairement devancer l’appel de leur
classe, ainsi qu’un engagé volontaire exempt de toute obligation militaire. En dépit de sa conformité aux instructions reçues,
le Gouverneur Fawtier est profondément surpris en apprenant,
par radiogramme du Consul de France à Auckland que les 21
hommes originaires de Tahiti, fils ou petits fils de Français nés
dans la Colonie, appartenant aux classes d’active, étaient renvoyés à Papeete, car considérés comme indigènes5.
En 1915, des fonctionnaires quittent la Colonie pour se
mettre au service de la France, conformément aux instructions
du Commandant Supérieur des Troupes du Groupe du Pacifique, comme Hippolyte Malardé, Raymond Coural6 ou encore
5
Corr. du Gouv. au Min., n°111, 4 juin 1915. Les 35 Indigènes tahitiens demandant
à partir avaient été retenus par le Gouv.
6
Ces deux fonctionnaires partent conformément aux instructions du Cdt Talon du 15
février 1915. Raymond Coural, Commis de 1ère classe des Travaux Publics, est Lieutenant de réserve d’Artillerie. Hippolyte Malardé est quant à lui Sous-Lieutenant de
réserve de Cavalerie.
57
le Docteur Valleteau de Mouillac, ancien médecin de lère classe
de la Marine, remplissant à Tahiti les fonctions de Chef de Service d’Hygiène, pourtant non touché par la mobilisation. D’autres, comme M. Rémy, ayant exprimé le désir, dès le début des
hostilités, de rentrer dans la Métropole pour participer à la
Défense du pays avaient déjà reçu l’autorisation du Gouvernement local.
La conscription des indigènes citoyens français
Le 20 mars 1915, le Gouverneur Julien débarque à Bordeaux, en provenance de l’Afrique Occidentale Française
(A.O.F.). Il est à peine depuis cinq mois en France que le Gouvernement le désigne, par décret du 26 août 1915, pour prendre
la Direction des E.F.O. Le 22 octobre de la même année il
débarque à Tahiti où, comme il l’avait fait en Côte d’Ivoire, iI
assumera la tâche de la mobilisation des Européens et Indigènes.
Exécutant les ordres du Ministre des Colonies transmis par le
Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, Gustave Julien prend un
arrêté le 29 décembre 1915 concernant la conscription des classes
de l’armée active et de sa réserve (1902 à 1916 inclus). Seuls les
Français métropolitains ou leurs descendants sont concernés.
Cet arrêté aborde également la question des engagements
volontaires, mais, même s’il laissait de côté les Indigènes et ne
visait que les Français non mobilisables ou territoriaux en sursis
d’appel, 18 Indigènes engagés volontaires font partie du 1er
contingent quittant Papeete le 21 janvier 1916 pour Nouméa.
Le Gouverneur écrit à son homologue de Nouméa le 20
janvier 1916 : Le Maire, en dépit des précisions de ma décision
précitée, ayant reçu l’engagement volontaire de ces 18 Tahitiens
tous très désireux d’accomplir leur devoir, j’ai cru bien faire en
donnant à ces jeunes gens la possibilité de défendre leur patrie
d’adoption. Néanmoins le Chef de la Colonie ajoute : Toutefois,
58
N°338- Mai/ Août 2016
j’ai invité l’autorité municipale à ne plus accepter jusqu’à nouvel ordre ces sortes d’engagements tant que le Département ou
vous-même ne m’aurez fait savoir dans quelles conditions je
puis opérer à l’avenir.
C’est d’ailleurs dans ce sens que Gustave Julien adressait
au Département, le 3 janvier 1916, le radiogramme suivant :
Majorité indigènes nos Etablissements susceptibles contracter
engagement jouissant loi annexion nationalité française
quoique non astreints conscription. Prière faire connaître si
devons accepter engagements en cette qualité ou appliquer
office conditions décret 9 octobre. Mais le Maitai qui doit
emporter la correspondance du 20 janvier 1916 que Gustave
Julien adresse au Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie,
apporte une instruction ministérielle répondant aux interrogations du Chef de la Colonie qui écrit en post-scriptum de sa lettre : Au moment de clore, je reçois par le Maitai le
câblogramme suivant transmis par les soins de Monsieur le
Consul Général de France à San Francisco : « Conscription
doit être appliquée jusque classe 1901 exclue à tous les indigènes ayant nationalité française d’après loi annexion (…)
Ministre des Colonies. »7
Le Gouverneur Julien conclut alors :
La question se trouve ainsi réglée : Les Indigènes de nationalité française seront appelés comme l’ont été les Français
faisant partie des classes de l’armée active de sa réserve.
Le Gouverneur Julien prend un arrêté dans ce sens le 29 janvier
1916. Quant aux Indigènes des E.F.O restés en dehors de la souveraineté reconnue à la monarchie tahitienne (I.S.L.V., Marquises, Gambier, Rurutu, Rimatara et Rapa) non soumis à la
7
L’instruction ministérielle concernant l’engagement des indigènes, citoyens français des É.F.O. avait été expédiée vers San Francisco par le Ministère des Colonies,
par câblogramme n°3 du 7 janvier 1916.
59
conscription, ils ne pouvaient entrer dans les contingents levés
dans la Colonie qu’à titre d’engagés volontaires.8
Ainsi la population indigène se trouve-elle appelée, pour la
première fois, à servir sous les drapeaux. Les contingents que
la colonie envoie sur Nouméa en 1916 et 1917 sont composés
de nombreux conscrits indigènes. Le 15 février 1916, à peine
un mois après réception des instructions ministérielles ordonnant l’engagement des anciens sujets de Pomare, citoyens français en vertu de la loi d’annexion de 1880, nous comptons 87
indigènes (dont 7 volontaires) sur les 139 hommes qui embarquent sur le Moana. Le 28 février, l’officier d’administration de
1ère classe d’Artillerie Marcillac reçoit l’ordre de se rendre
dans les divers districts de Tahiti et de Moorea à l’effet d’y procéder, d’accord avec les chefs des dits districts, à l’établissement des listes de recrutement de la population indigène. Ainsi,
dans le contingent du 28 mars 1916, tous les districts de Tahiti
sont-ils représentés. Quant au quatrième convoi quittant Papeete
le 11 avril 1916, il est composé en grosse majorité d’hommes
recrutés à l’île de Moorea. En mai 1916, les opérations de
mobilisation étant sur le point d’être terminées pour ce qui
concerne les îles de Tahitit et de Moorea, le Gouverneur se
préoccupe alors des moyens d’assurer aussi normalement que
possible, le recrutement et la conscription dans l’archipel des
Tuamotu et certaines îles des dépendances. Il décide d’envoyer
une mission composée de l’Administrateur des Tuamotu9, de
monsieur l’Officier d’Administration d’Artillerie Marcillac, du
Médecin Major de 2e classe l’Hermier des Plantes rappelé à cet
effet des Marquises. Gustave Julien demande à cette occasion à
8
« Par la suite, la qualité d’ancien combattant de la guerre 1914-1918 […] permit
d’obtenir le statut de citoyen français. » Michel Panoff, Tahiti Métisse, p. 207,
Denoël, Paris, 1989.
9
Il s’agit de M. Deniau, Administrateur p.i. de l’archipel des Tuamotu.
60
N°338- Mai/ Août 2016
l’Administrateur des Tuamotu de rejoindre le chef lieu à bord
de la Mouette afin que soit mise sur pied la mission de recrutement aux Tuamotu. Les îles à visiter s’élevant au nombre de
quarante et les conditions de la navigation y étant particulièrement pénibles, il est vraisemblable que les opérations envisagées dureront deux mois au minimum note le Chef de la Colonie
à M. Talon, Commandant Supérieur des Troupes du Groupe du
Pacifique. Le recrutement intensif va s’opérer dès la première
quinzaine d’août 1916 aux Tuamotu, aux Gambier et aux îles
Australes, précise le Gouverneur Julien au Commandant Talon.
Gustave Julien estime pouvoir trouver dans ces archipels un
contingent de quatre à cinq cents hommes. Mais dès le mois de
septembre 1916, il reçoit du Département le radiogramme suivant : Réponse rapport 176, opérations recrutement et mobilisation doivent continuer pour retardataires, inaptes provisoires
et hommes en sursis départ provisoire, dans îles où mobilisation
générale a été appliquée, elles seront suspendues dans archipels éloignés. En février 1917, le Gouverneur Julien adresse à
l’Administrateur des Tuamotu la liste des îles de son archipel
où résident des hommes mobilisables appartenant à l’armée territoriale et à sa réserve, et le prie de s’entendre avec MM.
Charles Bernard, Directeur de la C.N.O.10, et le Capitaine
Charlot du Saint-François, qui ont déjà été saisis de la question,
afin que le vapeur, faisant le service des archipels, puisse prendre au cours du présent voyage le plus de mobilisés possible.
Les trois derniers contingents quittant Tahiti pour Nouméa, en
1917, ne représentent plus que 173 hommes. Nous sommes loin
des 400 hommes prévus uniquement aux Tuamotu et aux îles
du Sud en juillet 1916.
10
La C.N.O., Compagnie Navale de l’Océanie, assure le service inter-insulaire entre
Tahiti, les Tuamotu, les Marquises et les îles du sud grâce au vapeur Saint-Michel,
très vite supplanté par le Saint-François, de 1913 à 1918.
61
Les limites de la conscription
La géographie particulière des E.F.O. explique fort probablement cette décision du Département des Colonies11 de suspendre la mobilisation dans les îles éloignées ; elle aurait en
effet mobilisé bien des efforts pour des résultats relativement
modestes aux yeux des ministères parisiens. De plus, le dernier
contingent quitte Tahiti en juin 1917 alors que la guerre durera
encore un an et demi. Pourquoi les départs au front s’interrompent-ils ? Nous pouvons tenter de donner quelques explications.
Tout d’abord un premier constat très simple peut-être dressé, ce
que le Gouverneur Julien ne manque d’ailleurs pas de faire à
son homologue de Nouvelle-Calédonie dès le mois d’août
1917 : Tahiti n’aura plus beaucoup d’hommes à fournir. Il m’est
tout à fait impossible de vous fixer, d’une façon même approximative, sur les effectifs que nos Etablissements auront à expédier en Nouvelle-Calédonie aux cours des deux années à venir ;
il est raisonnable que, sans des mesures nouvelles au point de
vue de la mobilisation, nos contingents seront peu nombreux et
ne comprendront que les jeunes hommes touchés par la
conscription en 1918 et en 1919. Denise Bouche écrit dans Histoire de la Colonisation française : [...] Pour compenser les terribles pertes des premiers mois de guerre, commença la chasse
aux effectifs12. L’historienne rapporte les propos tenus par Clémenceau à la Commission Sénatoriale de la guerre, en novembre 1915 : Il faut 500 000 hommes de troupes indigènes. Je veux
que les Colonies nous rendent aujourd’hui le plus possible de
la force que nous leur avons donnée13.
11
En 1913, le Gouverneur Fawtier faisait déjà état de la difficulté de recensement
des jeunes gens français ou naturalisés résidant dans la Colonie, et atteints par l’âge
du service sous les drapeaux, dans les archipels disséminés, où les communications
sont difficiles.
12
D. Bouche, Histoire de la Colonisation française, tome 2, p. 289, Fayard, Paris, 1991.
13
Id.
62
N°338- Mai/ Août 2016
Tahiti n’échappe pas à l’œuvre de recrutement des indigènes opérée dans les Colonies. Pourtant si les E.F.O. ont
annoncé une reprise démographique (à l’exception des Marquises où la situation démographique est jugée catastrophique
dans les rapports de l’époque), le nombre d’habitants demeure
insuffisant pour répondre aux nécessités de la mise en valeur de
la Colonie. Le Prince Hinoi14 insiste sur ce problème ; il écrit
au Gouverneur Julien : Ainsi que j’ai eu l’honneur de vous l’exposer verbalement, la population tahitienne est fière d’être
appelée à servir dans les rangs de la valeureuse armée française où elle fera, soyez-en certain, tout son devoir. Cependant,
permettez-moi, Monsieur le Gouverneur de vous faire remarquer que la levée en masse des classes 1902 à 1916 va priver
nos districts de la main-d’oeuvre, déjà rare, indispensable à
l’entretien de nos cultures, que les mauvaises herbes, qui croissent rapidement ici, vont envahir et qu’il sera ensuite difficile
de les extirper. Le Prince Teriihinoiatua Pomare conclut sa lettre
en demandant au Gouverneur de surseoir au recrutement de la
réserve, dont peu d’hommes parlent français et de n’envoyer en
France que les jeunes gens de l’armée active15. Le Gouverneur
Julien aborde le problème de l’aggravation du manque d’exploitants et de main-d’oeuvre, engendrée par la conscription ;
ainsi écrit-il au Département au sujet d’un projet d’arrêté, soumis au conseil d’Administration le 23 mai 1918, tendant à établir une taxe progressive (…) sur la valeur des terres indivisées
depuis plus de cinq ans et non exploitables et d’un projet de
décret modifiant les formalités relatives à la liquidation des
successions immobilières16. La mesure envisagée, en dehors des
14
Hinoi (1869-1916). Chef d’Arue. Petit-fils de la Reine Pomare IV.
15
Le Gouverneur Julien répond au Prince Hinoi que « l’armée active ne saurait être
mobilisée sans sa réserve. Il ne saurait être question pour Tahiti d’une mesure
d’exception ».
16
Envoi d’un projet d’arrêté sur les terres incultes et d’un projet de décret sur la
procédure de licitation.
63
conséquences heureuses qu’elle aura sur l’avenir économique
de ce pays constitue également un acheminement important sur
l’établissement dans la Colonie d’une contribution foncière
devant aboutir forcément à la mise en valeur intégrale du sol et
procurer à nos finances des ressources nouvelles. L’étude d’un
tel projet n’était pas cependant actuellement opportune, nombre
d’agriculteurs et de propriétaires mobilisés se trouvant absents
de leurs districts et la main-d’oeuvre peu abondante déjà en
temps normal étant, de ce chef, raréfiée à l’extrême. Gustave
Julien note également, peu après, au Ministère des Colonies :
L’Etat de guerre a accru la nécessité de réglementer l’entrée
des étrangers et l’introduction d’une main-d’oeuvre indispensable au développement économique de la Colonie. Il devient,
en effet, de plus en plus urgent d’introduire des travailleurs
pour mettre en rapport les nombreuses terres abandonnées
faute de bras et renforcer la main-d’oeuvre indigène qui de tout
temps insuffisante a encore été réduite par la conscription.
Se posait également le problème de l’acheminement des
troupes qui ne pouvait qu’être onéreux : les contingents quittent
Tahiti pour la Nouvelle-Calédonie via la Nouvelle-Zélande et
l’Australie. A Nouméa ils reçoivent une instruction militaire avant
de rejoindre la France. De plus, les Tahitiens ont à souffrir du climat lors de leur transport vers Nouméa, et durant leur séjour en
Nouvelle-Calédonie ; quelques-uns mourant dans les hôpitaux de
Nouméa alors que le Gouverneur local tentait de suivre aussi
scrupuleusement que possible les instructions ministérielles qui
stipulaient que seuls les Tahitiens capables de faire campagne en
France devaient être mobilisés. Il fut même d’abord prévu que les
soldats tahitiens seraient acheminés de France en Tunisie, pour
éviter d’avoir à souffrir des rigueurs du froid17, mais c’est dans le
17
Le Gouverneur Julien fait mention « de la faible aptitude de la race océanienne
pour son acclimatation au dehors ».
64
N°338- Mai/ Août 2016
sud-ouest de la France que vont stationner les premiers Tahitiens
incorporés au futur Bataillon de Marche du Pacifique (BMP18),
arrivés à Marseille le 11 août 1916 à bord du vapeur Gange des
Messageries Maritimes (trois décès sont à déplorer durant la traversée). Installés à Boulouris du 13 août au 5 septembre 1916,
leur bataillon (il s’agit d’un bataillon mixte puisqu’il est composé
de Tahitiens et de Calédoniens) quitte ce cantonnement pour être
mis à disposition des Ports de Marseille où il arrive le même
jour19. Jusqu’au 15 avril 1917 ils y sont employés au chargement
des bateaux destinés à l’Armée d’Orient 20. Le BMP monte
ensuite au front (dans la Marne, près de Valmy) pour y être
occupé essentiellement à des travaux de terrassement et ce,
jusqu’à la fin du mois d’octobre 1917, date à laquelle il regagne
le Var. Paris dut ainsi comprendre que l’engagement des Tahitiens
posait bien plus de problèmes qu’il n’en résolvait et que de toute
façon, il ne fournirait plus de combattants en nombre suffisant.
En novembre 1917, Clémenceau, devenu Président du
Conseil, intensifie les recrutements. En Algérie, la conscription
est généralisée. Le Député du Sénégal Blaise Diagne est envoyé
en A.O.F., avec le titre de Commissaire de la République. Il est
placé à la tête d’une mission qui doit intensifier le recrutement
en expliquant aux indigènes que dans cette guerre immense qui
a la civilisation pour enjeu, leur sort est solidaire de nos destinées 21. Pourtant à Tahiti, le dernier contingent part à destination
18
Bataillon Mixte du Pacifique, Journal des marches et des opérations.
19
Id.
20
Id. Le Bataillon fut ainsi utilisé comme « troupes d’étapes ». « Le service des
étapes était indispensable mais aussi très contraignant car il contrôlait et assurait le débarquement, le transit, l’hébergement et l’acheminement des unités
isolées » (Cf. Robert D., Les Marsouins du Pacifique à leurs glorieux anciens, p. 2 –
Copie manuscrite de M. Robert Hervé).
21
D. Bouche, op. cit.
65
de Nouméa en juillet 191722. La France peut en effet compter
sur l’immense réserve humaine que constituent ses possessions
africaines, plus proches et où le recrutement dépend des conditions géographiques moins contraignantes ; ce sont des colonies
d’un seul tenant, pour reprendre une expression utilisée par William Fawtier en 1913. L’Algérie envoie 172 000 Tirailleurs, la
Tunisie, 60 000, le Maroc, enfin, dépêche 37 000 volontaires23.
Les E.F.O., situés aux antipodes, avec leurs 320 00 habitants environ, où seuls les indigènes citoyens français (c’est-àdire ceux de Tahiti, Moorea, des Tuamotu, et de
Tubuai-Raivavae) sont soumis à la conscription, n’ont même
plus de place dans cette surenchère humaine.
La conscription indigène : une œuvre de francisation
Une centaine de Tahitiens sont acheminés dès l’automne
1916 dans la région de Salonique, en Grèce, où ils affrontent les
Autrichiens lors d’une campagne très éprouvante. Quant au
B.M.P., il devient unité combattante en 1918, après un
deuxième hiver passé dans le Var (Fréjus, Boulouris).
Envoyé au Front dans les environs de Soissons, il participe de
façon active à l’arrêt des dernières offensives ennemies lors de
22
Ceci n’empêche pas la poursuite des opérations de mobilisation des Indigènes
citoyens français résidant aux îles Cook.
23
D. Bouche, op. cit. L’indochine envoya 45 000 hommes et Madagascar 34 000.
Indochinois et Malgaches ne furent pas placés dans des unités combattantes,
mais constituèrent des bataillons de Dépôts et d’Étapes. La Côte des Somalis fit
partir 2 000 Indigènes. Les 6 500 habitants de Saint Pierre et Miquelon envoyèrent 594 des leurs défendre la Métropole (soit 9% de la population) ; les 212 000
habitants de la Guadeloupe en dépêchèrent 6345 (soit 3%). Au total, l’Empire
envoya en Europe 518000 Indigènes et Créoles à titre de combattants (auxquels
il faut ajouter 185 000 tirailleurs) soit un peu moins de 1,1% de sa population.
Les 1000 Indigènes de Tahiti représentent 3,1% de sa population. Parmi les 39
600 000 habitants de la Métropole, plus de 7 millions et demi furent mobilisés,
soit près de 20%.
66
Arrivée du El Kantara à Papeete, le débarquement des poilus
Collection privée
la seconde bataille de la Marne, et se joint à la contre-offensive
alliée qui pousse les Allemands à signer l’armistice.
Sur un peu plus d’un millier d’hommes quittant la Colonie pour
rejoindre les théâtres d’opérations européens, 300 trouveront la
mort. Le B.M.P. est cité à l’ordre n°349 de Xème Armée en date
du 10 décembre 1918 pour sa belle conduite à l’attaque de
Vestes et Gaumont le 25 octobre 1918 24.
Le 28 juin 1919, les « Poilus » tahitiens rentrent glorieusement à Papeete. Le Gouverneur Julien va s’attacher à présenter
l’œuvre de conscription entreprise dans les E.F.O. comme la
volonté du Gouvernement de la République de voir de jeunes
Polynésiens accéder à une citoyenneté pleine et entière en remplissant un devoir crucial : la défense de la Mère-Patrie. Ainsi le
Chef de la Colonie écrit-il aux Chefs de districts de Moorea, en
avril 1917 : (…) Quand le Gouverneur prend des décisions, ayez
avant tout cette certitude qu’il n’est guidé que par son désir d’assurer l’avenir de votre pays, son développement moral et économique et aussi de se conformer scrupuleusement aux ordres du
Gouvernement de la République. Au point de vue moral, à celui
du développement de la race tahitienne. Il est bon que vos jeunes
hommes aillent en France participer à la victoire finale, y puiser
des renseignements dont ils pourront, à votre tour, vous faire profiter lorsqu’ils reviendront fiers du titre enviable de citoyens français. (…) Au surplus, ne croyez pas que vos administrés soient
mobilisés parce que la Patrie a nécessairement besoin de leurs
bras pour la défendre et qu’ils représenteront dans l’armée française des contingents indispensables à l’obtention d’une victoire
qui, à cette heure, n’est plus qu’une affaire de quelques mois
(…) Elle [la France] a voulu simplement, en appelant quelques
contingents tahitiens dans les rangs de son héroïque armée,
démontrer qu’elle vous considérait comme ses fils et vous
24
68
Bataillon Mixte du Pacifique, op. cit.
N°338- Mai/ Août 2016
permettre d’être fiers d’avoir, dans une modeste proportion, participé à l’œuvre qu’elle accomplit pour la sauvegarde de l’humanité menacée par un ennemi implacable et sans scrupules.
Certains indigènes, citoyens français, résidant aux Marquises, furent mobilisés par voie d’appel, comme ce fut le cas du
nommé Taiara employé par la Société française des îles Marquises. Le Gouverneur Julien répond au directeur de cette
Société, suite à une lettre de ce dernier, datée du 6 mars 1917,
relative aux nouvelles alarmantes circulant aux Marquises au
sujet de la guerre, dont la mobilisation de quelques Marquisiens,
laissant supposer que la France manque de monde, aurait
contribué à donner créance. Il est aisé de répondre à ceux qui
répandent ces fausses informations que si notre pays était à ce
point affaibli, l’autorité militaire n’enverrait pas en permission
aux antipodes des hommes dont elle a tant besoin, et les soldats
Ahnne et Assaud, débarqués du dernier courrier, ne seraient pas
venus passer un mois de congé à Tahiti. D’autre part le retour
aux Marquises des bénéficiaires de sursis sera un argument suffisant pour convaincre les moins rassurés. Si la France appelle
tous ses fils sous les drapeaux, c’est pour rester fidèle à son
idéal d’égalité entre tous les citoyens et non parce qu’elle est
« perdue ». D’ailleurs les événements qui se précipitent se chargent bien de dessiller les yeux à ceux qui ne veulent point voir.
L’annonce de la guerre dut troubler les esprits de nombreux
Polynésiens. En effet, comment des nations civilisatrices et chrétiennes pouvaient-elles s’entre-déchirer ? Gustave Mondain,
missionnaire protestant à Madagascar, écrit en 1920 au sujet des
chrétiens indigènes des Colonies françaises : Pour beaucoup
aussi, il faut l’avouer, cette guerre était un scandale. Ils n’arrivaient pas à comprendre pourquoi les nations dites civilisées25
25
Mondain Gustave, Nos Indigènes mobilisés, p. 13 et 14, Société des Missions
évangéliques, 1919.
69
et qui prétendaient ne venir coloniser dans les pays lointains
que pour y porter des lumières nouvelles dans tous les
domaines, se jetaient ainsi les unes contre les autres : étaientce là les fruits de tant de sciences, de tant d’habilité, de tant
d’énergie dépensée ? Pour la plupart des indigènes qui ne pouvaient naturellement voir les choses qu’en bloc, les grandes
Nations d’au delà des mers étaient chrétiennes, ce qui, pensaient-ils, signifiait qu’au moins la grosse majorité de leurs ressortissants avaient réellement adopté l’enseignement du Christ.
Dans le fond de leurs cœurs la pensée, sinon le mot, de faillite
du christianisme, dut commencer à se faire jour. (…)
Gustave Mondain note plus précisément en ce qui concerne
les E.F.O. : A Tahiti un grand nombre de chrétiens ont crié au
scandale, nous dit M. Ch. Vernier, missionnaire aux I.S.L.V. A
l’occasion de la levée des jeunes Tahitiens de Tahiti et de Moorea, notre collègue M. de Pomaret26 eut fort à faire pour mettre
le calme dans l’esprit des plus exaltés, il ne nous a pas toujours
été facile de leur faire admettre que le patriotisme peut se
concilier avec l’Evangile.27
Les Eglises chrétiennes et protestantes, affirmant dès le
début de la guerre leur patriotisme et leur soutien à l’égard du
Gouvernement de la République, surent apaiser ces craintes en
présentant la France comme combattant pour le triomphe du
Droit et de la Liberté des peuples28 contre les puissances de
26
Louis Rousset de Pomaret (1852-1924). Pasteur missionnaire de la Société des
Missions Evangéliques de Paris et Président du Conseil Supérieur des Eglises
tahitiennes.
27
Mondain Gustave, op. cit., p. 14. A Rurutu, les chefs de Moerai et d’Avera firent
tout d’abord « opposition » en ce qui concerne les opérations de recensements
et de conscriptions prescrites pour les Tahitiens ou descendants de Tahitiens
habitant leurs districts. Voir Corr. du Gouv. à Divers, n°418et 419, 2 juin 1916 et
n°801, 7 novembre 1916.
28
Corr. du Gouv. à Divers, n°927, décembre 1916, et n°11 et 12, 5 janvier 1916.
70
N°338- Mai/ Août 2016
tyrannie et de domination brutale. Gustave Mondain ajoute :
Mais dans l’ensemble, la population de nos grandes colonies se
ressaisit très vite. Et très spécialement la partie de cette population directement en contact avec les Missions en vint très
rapidement à une compréhension, sinon complète, du moins
très nette et très saine des événements extraordinaires qui se
déroulaient.29 Lors de la conscription, le Gouverneur Julien présente aux Chefs de district l’action de la France comme une
œuvre accomplie pour la sauvegarde de l’humanité. Faisant
appel au patriotisme de Mgr Hermel, évêque de Papeete, il lui
demande de soutenir l’action officielle dans la tâche qui constitue à faire savoir aux masses la noblesse du devoir que leur
dictent aujourd’hui de graves événements.30 Lors de leur passage en Nouvelle-Zélande et en Australie, les soldats tahitiens
sont l’objet de toutes sortes d’attentions délicates, de manifestations de sympathie, ce qui ne pouvait que renforcer à leurs
yeux l’image d’une France aimée et soutenue dans son combat.
La France avait fait le don de la citoyenneté française aux
anciens sujets de Pomare ; en remplissant le devoir essentiel
que constitue la défense de la Nation, ceux qui partiraient au
front recevraient la « confirmation » de cette citoyenneté : ils
vous reviendront fiers du titre enviable de citoyens français note
le Gouverneur Julien aux Chefs de district de Moorea.
Cette notion de mérite se retrouve dans le projet de décret élaboré par Gustave Julien, consistant à ouvrir l’accès de la nationalité française à ceux de nos sujets qui le solliciteraient après
s’en être rendus dignes (…) pour les services rendus à la
France ou à la Colonie, notamment lorsqu’ils auraient figuré
sous les drapeaux.
29
Mondain Gustave, op. cit.
30
Corr. du Gouv. à divers, n°105, 31 janvier 1915. Mgr André-Etienne Hermel
(1873-1932), Vicaire apostolique de Tahiti.
71
Vers l’éveil politique des masses polynésiennes
Les Polynésiens et les Colons, totalement exclus de la
bonne marche de la Colonie, vont désormais pouvoir arguer du
sang versé pour réclamer leurs droits, à savoir surtout une plus
grande participation à la vie politique des E.F.O. où les pouvoirs
sont concentrés dans les mains du Gouverneur.
A partir d’août 1914, nécessité guerrière fit loi. La guerre
dura et se révéla mangeuse d’hommes. Il fallut donc contrebalancer les pertes et les apports insuffisants du recrutement français31. La France fit appel à ses guerriers de la terre exotique
accourus par centaines de milliers des continents lointains32 au
nombre desquels figuraient dans une modeste proportion les
Polynésiens. Nous avons pu constater que l’autorité française
voyait dans l’enrôlement de ceux-ci une œuvre d’assimilation
ne pouvant engendrer que de bons Tahitiens qui sont aussi de
bons Français ; mais chaque médaille a son revers.
En 1919, le Gouverneur Robert écrit au Département : (…)
Le service de la police est rendu très difficile depuis le retour
des soldats tahitiens, animés d’un esprit quelque peu bolchevik
et incités par certains meneurs à des mouvements de grèves ou
de révolte.
Même si ces mouvements n’ont pas eu un caractère de gravité inquiétant et si tout est rentré dans l’ordre grâce aux
mesures énergiques prises à cet effet, ces événements sont les
signes avant-coureurs de ce qui allait advenir dans la Colonie :
lors d’une manifestation le 31 août 1921, ou de l’élection du
Délégué au Conseil Supérieur des Colonies de 1928, les critiques les plus vives sont lancées dans la Colonie contre l’Administration (ce n’est pas la présence française qui est remise
en cause). Paris accède alors aux exigences des habitants des
E.F.O. Le Ministre des Colonies, Albert Sarrault, institue par les
31
J. Thobie, op. cit., p. 76.
32
Sarrault Albert, La mise en valeur des Colonies françaises, p. 114, Payot, Paris, 1923.
72
N°338- Mai/ Août 2016
décrets des 1er et 13 octobre 1932 les Délégations Economiques
et Financières (D.E.F.). Mais en dépit de cela, la Colonie ne
dispose pas encore de réelles institutions démocratiques.
C’est le deuxième conflit mondial qui va marquer le début
d’une ère nouvelle pour la Polynésie, avec l’éveil des masses
polynésiennes à la vie politique 33. En 1945, l’Assemblée Représentative voit le jour. En 1949 est créé le Rassemblement
Démocratique des Populations Tahitiennes (R.D.P.T.) de Pouvanaa a Oopa34 qui dominera la vie politique des E.F.O. de
1949 à 1957.
Frédéric Delattre
33
Encyclopédie de la Polynésie française, volume 7, p. 41, Ch. Gleizal, Papeete,1986.
34
Pouvana’a a Oopa (1895-1977). Homme politique polynésien. Originaire de Huahine, aux I.S.L.V, il participa à la Première Guerre Mondiale comme volontaire.
Voir à son sujet : J.M. Regnault, Te Metua, l’échec d’un nationalisme tahitien, Polymages, Tahiti, 1996. Le R.D.P.T. de Pouvana’a résulte de la fusion des volontaires,
regroupement des Anciens Combattants de la Deuxième Guerre Mondiale, et
du Comité Pouvana’a.
73
Les Allemands de Tahiti
Sanctions et recherche de compensations
Le gouverneur imposa aux Allemands de la Colonie une
contribution de guerre et il lutta contre la concurrence allemande. Il fallut évaluer les dégâts causés par le bombardement
du 22 septembre 1914. Dès le 24 septembre 1914, le gouverneur Fawtier réunit le Conseil d’administration pour discuter du
bombardement et de ses conséquences économiques.
Aussi déclara-t-il1 :
« …par suite du bombardement de la ville… de nombreux
commerçants français ou chinois se sont trouvés ruinés. Une
grande partie de la ville commerçante a été incendiée et l’on
peut évaluer à deux millions le chiffre des pertes. » Les Français
de Tahiti ne peuvent guère venir en aide aux sinistrés à cause du
ralentissement des affaires. D’autre part, les maisons allemandes n’ont pas souffert. En conséquence, le gouverneur propose d’imposer une contribution de guerre d’un million à la
Société Commerciale de l’Océanie (maison allemande) ainsi
qu’aux nationaux allemands résidant dans la Colonie et y ayant
des propriétés. Cette somme sera distribuée à tous les sinistrés
au prorata de leurs pertes… « Des dégâts considérables ont été
commis par les Allemands, il est équitable que les maisons allemandes indemnisent ceux qui ont perdu… »
1
Extrait du procès-verbal du Conseil d’administration du 24 septembre 1914.
SPAA.
N°338- Mai/ Août 2016
Le secrétaire général estima qu’en raison des pouvoirs discrétionnaires dont disposait en cette période le chef de la Colonie, il n’y avait pas lieu de soumettre l’arrêté relatif à la
contribution de guerre à l’approbation ministérielle. Toutefois,
le chef du service judiciaire trouvant que la mesure était très
grave, estima que l’arrêté devait être soumis à l’approbation du
Ministre, ce qui fut finalement décidé. En outre, lors de ce
conseil l’on débloqua de la Caisse de réserve la somme de 100
000 francs afin qu’elle fut immédiatement distribuée aux sinistrés qui avaient tout perdu.
Le montant de total de l’aide attribuée aux victimes s’éleva
à 97 000 francs et il fut décidé que les 3 000 francs restants
seraient donnés à ceux qui justifieraient d’un préjudice et qui se
présenteraient ultérieurement.
D’après un état établi par le chef du service des contributions, le chiffre des pertes s’élevait à la somme de 2 340 000
francs. Cette évaluation datée du 28 septembre 1914 était basée
sur les déclarations des sinistrés. Soumis au directeur de la
Banque de l’Indochine, ce montant parut exact.
Mais qu’advint-il de cette contribution de guerre ?
Dans sa lettre2 du 18 décembre 1914, le gouverneur Fawtier
s’adressa en ces termes au sénateur Béranger, président de la
Commission consultative coloniale :
« ...L’application du décret du 27 septembre 1914 et la mise
sous séquestre des biens allemands devrait faire rentrer de très
fortes sommes au Trésor. Ne pourrait-on pas dès maintenant en
utiliser pour indemniser les propriétaires et négociants qui ont
été victimes du bombardement du 22 septembre dernier par les
croiseurs allemands ? Dans ce but, j’avais pris un arrêté prélevant une contribution de guerre d’un million sur les maisons de
2
Lettre N°1235 du 18 décembre 1914. Correspondance Gouverneur à divers.
SPAA.
75
commerce et sujets allemands de la Colonie pour payer les
dégâts qui atteignent et dépassent même trois millions. Le
Ministre des Colonies m’ayant ordonné de ne pas porter atteinte
à la propriété privée commerciale, j’ai câblé au Département et
n’ai encore reçu aucune réponse... »
Ainsi, face au refus du Ministre des Colonies, le désir du
gouverneur et du Conseil d’administration de la Colonie de
faire payer les Allemands restait inassouvi.
Il y eut aussi une autre raison qui poussa le gouverneur et
son conseil à vouloir sanctionner les Allemands. Dans la même
lettre on pouvait aussi lire :
« ...J’aurai été heureux d’obtenir non seulement une
réponse favorable mais d’être autorisé à prélever sur les Allemands la totalité des trois millions de dégâts causés par leurs
navires. Leurs maisons de commerce seraient ainsi ruinées et le
commerce de la Colonie serait débarrassé pour de longues
années de cette concurrence dangereuse. Il faut avouer que
jusqu’à la guerre près de la moitié du commerce total de Tahiti
a été entre des mains allemandes... »
On pouvait remarquer qu’en dehors d’un désir de vengeance ou de représailles patriotiques, le gouverneur voulait
surtout utiliser le prétexte du bombardement de Papeete par les
deux croiseurs allemands, pour ruiner toutes les maisons de
commerce allemandes au profit des maisons françaises tenues
par les colons.
Ainsi, s’il n’obtenait pas gain de cause au niveau de la
contribution de guerre, le gouverneur se rabattit sur des sanctions économiques draconiennes à l’égard de l’ennemi. Dès le
29 août 1914, il avait retiré par arrêté l’autorisation de faire du
cabotage dans les EFO aux navires allemands. Il avait aussi
décrété la fermeture de tous les magasins tenus par des Allemands, leur retour à Papeete, soit pour y être expulsés, soit afin
d’y être incarcérés. Tous les magasins de la Société Commerciale
76
N°338- Mai/ Août 2016
de l’Océanie furent fermés au public et gardés afin d’éviter
toute tentative de commerce clandestin ou de pillage.
Corinne Raybaud3
Les prisonniers allemands à Tahiti
Les citoyens allemands et austro-hongrois incarcérés à
Tahiti se plaignaient de leurs conditions de détention.
Le Consul des Etats-Unis (ce pays est encore neutre dans le
conflit qui déchire l’Europe en 1916) effectua une visite auprès
d’eux et fit son rapport au Gouverneur « sans commentaires et
sans intention d’émettre aucune protestation au sujet de la
manière dont ils peuvent être traités ».
Du 11 octobre 1916
J’ai l’honneur de vous informer qu’au cours de ma visite
d’hier matin aux sujets allemands et austro-hongrois détenus
dans les casernes d’artillerie, mon attention a été attirée sur les
rations de vivres qu’ils reçoivent actuellement ainsi que sur les
traitements auxquels ont été soumis certains des internés.
D’après eux, le menu établi le 6 février de cette année
n’aurait pas été suivi depuis quelques semaines par suite de la
réduction de la quantité de certaines denrées. Ils ont également
déclaré que la ration de pain qui avait été portée, depuis le 20
juillet dernier, de 300 à 600 grammes, a, de même, été réduite.
Vous voudrez bien vous souvenir qu’à l’occasion de votre
visite aux casernes, le 16 du mois dernier, une semblable déclaration vous avait déjà été soumise par les prisonniers qui
3
Raybaud Corinne Les Etablissements Français de l’Océanie pendant la 1ère guerre
mondiale 1914-1918. Mémoire du Pacifique. 2011. 204 pages.
77
avaient également mentionné le manque de variété et la trop
grande quantité de quelques-unes des denrées spécifiées dans
le menu. Les internés apprécient la gracieuse permission que
vous avez bien voulu leur accorder de réduire ces quantités, de
les remplacer par une augmentation équivalente des autres denrées plus à leur goût ainsi que votre proposition de leur verser
l’allocation de 1f 33 par homme et par jour s’ils préféraient se
procurer eux-mêmes leur ration journalière.
Désirant se conformer à votre proposition, l’un d’eux,
M. Alfred Kriech, pour se rendre compte de la meilleure
méthode à suivre, s’est procuré les prix courants des différentes
denrées alimentaires qui composent leur menu actuel.
M. Kriech en a conclu qu’il ne leur est pas possible de se nourrir avec la somme qui leur est présentement allouée. Il prétend
que pour se pourvoir de la quantité des vivres spécifiés aux
menus, il leur faudrait une allocation journalière de 1f425 par
homme. En conséquence, il vous prie, ainsi que ses co-détenus,
de vouloir bien leur accorder cette somme, et alors ils se procureraient eux-mêmes les vivres nécessaires, ou d’augmenter
les crédits afin que le menu actuellement établi leur soit fourni
suivant les quantités fixées. Dans ces conditions, ils se contenteraient du régime actuel avec la faveur de pouvoir varier le
menu de chaque jour suivant leurs goûts.
M.Kriech a déclaré que la réduction des vivres et du pain
qui s’est produite depuis quelques semaines est due à l’insuffisance de l’allocation de 1f 33 qui ne permet pas de couvrir le
coût des quantités fixées au menu établi depuis le 6 février. Il
attribue à cette même cause la récente diminution du savon et
demande qu’une allocation supplémentaire leur soit accordée
afin de leur permettre d’avoir cet article indispensable.
Les prisonniers ont également exprimé le désir d’être autorisés
à utiliser les latrines qui ont été récemment réparées derrière
les casernes, ce qui les dispenserait du désagrément de vider
les tinettes actuellement en service.
78
N°338- Mai/ Août 2016
Frederick Habedank, l’un des internés, a sollicité l’autorisation de retirer de la maison Maxwell & Company, limited,
une somme minime qui lui reste due par cette maison.
Un autre des internés, Gustave Kramer, a exprimé le désir
de faire porter à votre connaissance les traitements auxquels il
a récemment été soumis pensant qu’il a été injustement puni. A
deux reprises, il reçut l’ordre du sergent Bouche, l’ordre qu’il
n’exécutera pas, de se faire couper les cheveux, lorsqu’au
même moment, il fut appelé au bureau de votre Chef de Cabinet. Il profita de l’occasion pour se faire délivrer l’autorisation
écrite de conserver ses cheveux longs. L’interné présenta ce
document au sergent Bouche lorsqu’il celui-ci (sic) se rendit à
la caserne, le 30 septembre dernier, pour faire exécuter son
ordre. Le sergent s’en alla et ne revint que vers dix heures, le
matin même, portant l’ordre d’enfermer Kramer pendant 48
heures, à la salle de police des casernes d’infanterie pour avoir
fait appel à votre bureau sans avoir soumis son cas au Commandant des troupes. Il ajoute que la toiture du local dans
lequel il a été enfermé était pleine de trous et que pendant la
nuit du 1er octobre, il lui fut impossible de se mettre à l’abri de
la pluie qui tombait. Il dit encore que pendant les 25 premières
heures de son incarcération, il ne lui a été remis ni vivres, ni
eau, et que son emprisonnement dura trois jours au lieu de 48
heures comme le portait l’ordre d’arrestation.
Les internés Félix Vonnegut, Philip Back et Joseph Michaelis ont également un grief à porter à votre connaissance. Le
premier a eu deux jours de prison pour avoir refusé d’accompagner le sergent Bouche qui menait les prisonniers au bain de
mer. M. Vonnegut a dit qu’il souffrait de rhumatismes et qu’une
hernie l’empêchait de marcher jusqu’à la mer. Michaelis et
Back se sont vu infliger deux jours d’emprisonnement pour le
même motif : le premier étant atteint d’une maladie de l’oreille
pour laquelle il a été soigné à l’hôpital, craignait de plonger
dans l’eau salée. Quant à Back, il aidait le cuisinier et était
79
retenu pour son service. Il ne put se rendre aux ordres du sergent. Ces deux hommes ont été punis pour refus d’obéissance.
Les coussins emportés par Back et Michaelis dans la cellule
leur furent retirés par les soldats et retrouvés plus tard sur les
couches de ceux-ci. Quand ils furent conduits en cellule, ces
trois prisonniers avaient pris leur dernier repas à 11 heures et
ne reçurent aucun aliment jusqu’au lendemain matin au café à
huit heures.
Les pétitions et les plaintes sus-mentionnées sont soumises à
votre attention sur la demande des prisonniers, sans commentaires.
Sur la demande des prisonniers, je soumets à votre attention leurs pétitions et leurs plaintes sans commentaires et sans
intention d’émettre aucune protestation au sujet de la manière
dont ils peuvent être traités.
Veuillez …
Papeete le 13 septembre 1915
Le Commissaire de Police de Papeete
à Monsieur le Gouverneur des Etablissements Français
de l’Océanie
Monsieur le Gouverneur
J’ai l’honneur devous rendre compte que les internés allemands signataires de la lettre ci-jointe entendus au sujet de leur
réclamation, m’ayant déclaré qu’ils désiraient qu’un contrôle
soit établi pour voir ce que le chef de gamelle payait chaque
jour, il a été convenu que chacun des signataires de cette réclamation irait à tour de rôle en corvée avec le chef de gamelle
pour contrôler les achats faits par ce dernier et il a été également
entendu que cette corvée ne dispensait pas du travail en ville
ceux qui y sont astreints.
(Signature)
80
N°338- Mai/ Août 2016
Lettre traduite :
Les prisonniers de guerre demandent à son Excellence M.
le Gouverneur la permission de pouvoir exercer sur leur administration un contrôle plus démocratique.
Jusqu’ici les ordres de notre administration se sont exécutés
d’une manière plus complètement autocratique que du côté des
Messieurs de la guerre.
On nous a refusé jusqu’à présent de voir dans les livres de
comptes.
Nous prions son Excellence M. le Gouv. de nous donner la
permission de choisir parmi nous un homme qui aurait notre
confiance et serait chargé des achats en ville
Salutations etc., Signé : Sihenik etc
Note au bas de ces lignes, en diagonale : Police – C’est tout
naturel. Il faut surveiller les achats et inviter les Allemands à
désigner un mandataire.
On peut penser que cette remarque (signée illisible) provient du Gouverneur.
81
La fin du Seeadler à Mopelia
et le sauvetage des rescapés
L’aventure du Seeadler et de son capitaine von Luckner
a fait l’objet de six articles dans le BSEO entre 1917 et 2004.
C’est le premier, paru en 1917 dans le bulletin n°2,
qui est reproduit ici.
La fin d’un corsaire
Fragments d’histoire contemporaine
Le corsaire Seeadler, schooner en acier de 1 700 tonnes,
après avoir été, au début de la guerre, le Pass of Balmaha, de
nationalité américaine, ayant quitté le Weser le 21 décembre
1916, passait la 3è ligne anglaise de blocus le 25 décembre
1916, arraisonné par le Highland Scott comme étant le voilier
norvégien à trois mâts Irma, allant de Christania à Sydney avec
un chargement de bois.
Ce trois-mâts était muni d’un moteur Diesel de 2000 chevaux ; il possédait deux canons de 105 mm, des mitrailleuses et
un important stock de munitions ; le tout habilement dissimulé
sous un chargement de bois bientôt entièrement jeté à la mer.
Au début de l’année 1917, le Seeadler fit de nombreuses victimes dans l’Atlantique ; 14 navires alliés furent coulés par lui.
En avril, le corsaire mit tous ses prisonniers à bord du dernier bateau capturé dans l’Atlantique et les abandonna dans le
voisinage de Buenos-Aires, leur permettant ainsi de rejoindre
ce port.
N°338- Mai/ Août 2016
Le Seeadler se proposait de poursuivre ses exploits dans les
Archipels du Pacifique, où de nombreuses goélettes naviguaient
sans songer à la présence des pirates.
Après avoir doublé le cap Horn, le corsaire arrivait, au
début de juin, dans les régions fréquentées du Pacifique. Le 15
juin, il coulait la goélette américaine, A.B. Johnston, le 18 juin,
il coulait une seconde goélette américaine la Slade, et le 8 juillet
une troisième, Manila.
Depuis plus de huit mois le Seeadler avait pris la mer et les
officiers ainsi que l’équipage aspiraient ardemment à quelques
jours de repos sur la terre ferme ; le bateau avait également
besoin de quelques réparations.
Le Capitaine, après avoir cherché un îlot isolé et inhabité
du Pacifique, choisit l’atoll français de Mopelia, à 265 milles à
l’ouest de Tahiti.
Le 31 juillet 1917, il jeta l’ancre à droite de la passe de
Mopelia, à quelques mètres seulement des récifs.
Le 1er août, le capitaine du corsaire prenait possession de
l’îlot et arborait le pavillon allemand sur l’ultime colonie, disaitil lui-même, qui restait au Kaiser.
Le corsaire traitait ses prisonniers avec une dédaigneuse
bienveillance : le 2 août il avait organisé un pique-nique pour
distraire l’équipage et ses prisonniers, ne laissant à bord qu’un
personnel réduit. Les embarcations n’avaient pas encore touché
terre qu’un coup de canon était tiré du Seeadler. Une lame
venait de le jeter sur les récifs où il s’échouait, faisant des Allemands, des prisonniers dans leur propre conquête.
L’îlot de Mopelia n’était pas complètement désert : 3 Tahitiens y récoltaient du coprah et élevaient porcs et volailles pour
la maison Grand, Miller et Cie, de Papeete. Cette maison, arrivée à l’expiration de son contrat d’exploitation, devait envoyer
prendre ses travailleurs à une date prochaine, aussi les corsaires
n’étaient-ils pas sans inquiétude. Aussitôt échoués ils débarquèrent planches et toiles pour construire des baraquements, des
83
vivres, des mitrailleuses, des munitions et des appareils de
T.S.F. afin d’être en communication avec l’extérieur. Les deux
canons de 105, trop lourds pour être débarqués, furent abandonnés mais détériorés. Quelques jours après, le Seeadler fut incendié ; préalablement, les mâts avaient été dynamités et le moteur
Diesel mis hors d’usage par la suppression de pièces essentielles qui furent immergées au large de Mopelia.
Grâce à leur poste de T.S.F., les Allemands recueillaient
tous les radios, mais un assez grand nombre étant chiffrés et
intraduisibles, les corsaires ne se sentaient pas en sécurité.
Ils décidaient immédiatement d’aller chercher du secours
ou tout au moins l’hospitalité chez des neutres bienveillants.
Le 24 août le capitaine du corsaire s’embarquait avec cinq
hommes sur une chaloupe, à moteur, prenant la direction des
îles Cook où il abordait sept jours après et réussit à tromper la
bonne foi des autorités locales. Il fut pris néanmoins, quelques
jours après, aux îles Fidji.
Les autres pirates n’avaient qu’une pensée : fuir ; mais il
leur manquait une embarcation suffisante pour tout l’équipage
composé de cinquante-huit hommes.
Le 5 septembre au matin, la goélette la Lutèce, venant de
Papeete, se présentait devant la passe de Mopelia venant
chercher les trois indigènes de la maison Grand, Miller et Cie
et la récolte de coprah. La Lutèce, voyant sur le récif un
bateau échoué et incendié, s’empressait pour secourir les naufragés. De leur côté, les Allemands apercevant la Lutèce,
avaient immédiatement décidé de s’en emparer pour fuir et
ils avançaient à sa rencontre avec une chaloupe armée d’une
mitrailleuse.
La Lutèce avait à peine franchi la passe de Mopelia qu’elle
se trouvait face à face avec l’embarcation des pirates qui, au
même moment, arboraient le pavillon allemand et démasquaient
leur mitrailleuse en donnant à la Lutèce l’ordre de stopper et
d’amener le pavillon français.
84
N°338- Mai/ Août 2016
La Lutèce étant sans arme et dépourvue de moteur, toute
résistance était impossible. Cependant l’ordre d’amener les couleurs françaises n’étant pas immédiatement exécuté les corsaires eux-mêmes procédèrent à la substitution du pavillon.
L’officier allemand déclara la Lutèce et sa cargaison prises
de guerre, permettant cependant aux propriétaires et à l’équipage d’emporter à terre leurs objets personnels et, le même jour,
ils fuyaient tous sur la Lutèce, abandonnant leurs prisonniers à
peu près sans ressources.
Selon leur coutume, avant de quitter Mopelia, les pirates
eurent soin de détruire tout ce qu’ils abandonnaient : appareils
de T.S.F., meubles et ustensiles divers, sans compter les nombreux arbres (environ cinq cents) qu’ils avaient abattus pour en
récolter plus commodément les fruits.
Sitôt après la fuite des pirates, les prisonniers abandonnés
s’étaient empressés de hisser au mât du pavillon allemand les couleurs françaises, après quoi les nouveaux Robinsons s’organisèrent. Le capitaine Southard, du Manila, fut reconnu comme chef
avec M. Fain, un des propriétaires de la Lutèce, en qualité de
conseiller. Le camp fut réédifié, les dégâts réparés, la tâche de chacun déterminée et la vie journalière reprit son cours dans l’attente
angoissée des évènements. Les vivres laissés par les pirates furent
inventoriés et rationnés, la base principale de l’alimentation devant
être fournie par les pêcheurs et les chasseurs de tortues.
La question à la fois la plus pressante et la plus difficile à
résoudre était d’aller chercher du secours : les Allemands
avaient annoncé à leurs prisonniers qu’ils reviendraient les
prendre pour les emmener à Hambourg et, d’autre part, ils
avaient détérioré toutes les embarcations. Que faire ? Essayer
de s’enfuir ou attendre ?
Cependant, trois jours après le départ des pirates, le 8 septembre, M. Pedro Miller, l’un des propriétaires de la Lutèce,
s’embarquait sur une vieille embarcation peu résistante, avec le
capitaine Southard du Manila, le capitaine Porutu de la Lutèce,
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le second William du Manila et trois matelots de la Lutèce dans
l’espoir d’atteindre l’île de Maupiti à quatre-vingt-cinq milles dans
l’Est. Après huit jours de lutte contre des vents contraires et une
mer déchaînée, vaincus par les éléments, ils retournaient, dans un
suprême effort, au point de départ, exténués ou près de défaillir.
Malgré l’échec de cette première expédition, deux jours
après son retour, le 19 septembre, Le capitaine Smith, du Slade,
avec deux seconds et un matelot, prenaient la direction de
l’Ouest dans une mauvaise baleinière hâtivement réparée et
dénommée par eux : Deliverer of Mopelia.
Cette seconde expédition devait être plus heureuse. En dix
jours ces courageux marins franchirent les 1 080 milles les
séparant de Tutuila, ce qui permit aux autorités américaines des
Samoa de signaler à Tahiti par T.S.F. la situation des prisonniers
abandonnés par les Allemands.
Le radio reçu à Papeete avec quatre jours de retard à cause
des conditions atmosphériques, signalait l’état de détresse dans
lequel se trouvaient les victimes des pirates et l’urgence qu’il y
avait à leur porter secours.
Bien qu’ayant reçu ce même jour, des autorités anglaises
d’Apia, l’offre de secourir, avec le navire de la station, les abandonnés de Mopelia, le Gouverneur des Etablissements Français de
l’Océanie, ne voulant pas se décharger sur qui que ce fût du soin
de secourir de malheureux alliés abandonnés sur une terre dépendant de son autorité, remercia le Gouverneur anglais de sa courtoise proposition et prit immédiatement les mesures nécessaires.
Il réunissait d’urgence les armateurs de Papeete, les mit au
courant de la situation, et M. Barberel, représentant de la maison
A.B.Donald Ltd, mit immédiatement à la disposition de l’Administration la seule goélette qui pût remplir une mission aussi
urgente dans des délais très courts. C’est donc la Tiare Taporo,
munie d’un moteur à gazoline de quarante chevaux, commandée
parle capitaine Winchester, qui depuis quarante ans navigue dans
le Pacifique, à qui échut l’honneur d’opérer le sauvetage.
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N°338- Mai/ Août 2016
Le jeudi 4 octobre, à 12 heures, la Tiare Taporo quittait le
port de Papeete. L’expédition était placée sous la direction de
l’Administrateur des Colonies Chazal à qui avait été adjoint, en
l’absence de médecin, le pharmacien aide-major de 1ère classe
des Troupes coloniales Lespinasse, Docteur en pharmacie, pour
donner éventuellement des soins aux malades et blessés.
La traversée, favorisée par le vent d’Est, se passa sans accident. Le samedi 6 octobre, à 7 heures, la vigie signalait Mopelia
à l’Ouest. Quelques minutes après on apercevait une colonne de
fumée qui s’élevait dans le ciel au Nord de l’îlot.
Les naufragés avaient organisé un service de surveillance
et dès la première heure ils avaient aperçu la goëlette.
A 9 heures 50, la Tiare Taporo contournait le récif par le Sud
et distinguait bientôt nettement le Seeadler échoué près de la
passe, à l’Ouest de l’atoll. Au même moment de nouveaux feux
étaient allumés par les naufragés afin qu’aucun des signaux
d’appel qu’ils faisaient depuis quelques jours ne passât inaperçu.
Quelques minutes après deux embarcations à voiles étaient
signalées dans la direction N.O, s’avançant à la rencontre de la
Tiare Taporo.
Le capitaine Winchester faisait immédiatement mettre
toutes les voiles, ordonnait au mécanicien de donner le maximum de vitesse. Quoique non armé il se préparait ainsi à aborder les embarcations et à les couler, pour le cas où elles auraient
été montées par les Allemands revenus dans l’île.
Fort heureusement ces précautions étaient inutiles. Dix
minutes après, M. Miller était reconnu dans la première embarcation où il se trouvait avec un Américain et trois indigènes.
La seconde embarcation était montée par deux Américains ;
c’étaient les deux équipes de pêcheurs parties dès le matin avant
que la Tiare Taporo ne fût signalée à l’horizon. Dès qu’elles
avaient aperçu la goélette elles étaient parties à sa rencontre,
toutes voiles déployées, tant les abandonnés de Mopelia craignaient de laisser passer une occasion d’être secourus.
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A 10 heures 10, les deux embarcations accostaient la Tiare
Taporo et les naufragés, montés à bord, tombaient, en pleurant
de joie, dans les bras de leur sauveurs.
A 10 heures 30 la Tiare Taporo mettait à la cape devant la
passe de Mopelia, tout près du Seeadler.
Après un déjeuner pris à la hâte, les sauveteurs s’embarquaient dans la chaloupe du bord, traversaient la passe et le
lagon et à 11 heures arrivaient devant l’ancien camp allemand
de Mopelia.
Il est difficile de dépeindre la joie des quarante-sept malheureux prisonniers abandonnés par les Allemands et vivant sur
cet atoll, les Américains depuis le 3 août, les Tahitiens depuis le
5 septembre : l’arrivée de la mission de secours fut saluée de
hurrahs frénétiques.
Les naufragés se trouvant tous réunis, l’Administrateur
Chazal leur annonçait que le retour, conformément aux ordres
précis du Gouverneur, devait s’effectuer le jour même, afin
d’éviter une surprise possible des pirates. La recommandation
de faire vite était, à la vérité, inutile. Tout le monde avait hâte
de fuir cette terre d’angoisses et de souffrances. Il n’y avait
cependant pas de malades. Quelques hommes avaient aux
membres inférieurs des plaies plus ou moins profondes qui
furent soignées avec les pansements apportés de Papeete.
L’infirmerie du camp allemand, en dépit d’une prétentieuse
dénomination de feldlazarett, « hôpital de campagne », peinte
en grosses lettres au-dessous d’une grande croix-rouge, était
totalement dépourvue des médicaments et objets de pansements
de première nécessité.
A 3 heures, le groupe des rescapés fut photographié au pied
du pavillon français et, dès 4 heures, le départ commençait,
chaque naufragé emportant ses objets personnels et quelques
souvenirs peu encombrants.
L’Administrateur Chazal, accompagné du pharmacien aidemajor Lespinasse et de M. Pedro Miller, se faisait conduire à
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N°338- Mai/ Août 2016
bord du Seeadler pour constater l’état du bateau et prendre
quelques photographies d’une épave fortement malmenée par
l’accident primitif qui causa son échouement, puis par l’incendie et l’œuvre systématique de destruction par les Allemands.
A 20 heures, la dernière embarcation ayant rejoint la Tiare
Taporo, l’ordre de départ était donné.
Le vent étant contraire, le retour fut plus long que l’aller.
Le lundi matin, à 5 heures, la Tiare Taporo arrivait en vue de
Bora-Bora, et à six heures reconnue par la goélette Vahine Raiatea, patron Ellacott, qui avait assumé un rôle de surveillance et
devait faire connaître d’urgence à Papeete le sort de l’expédition, pour le cas où il eut été défavorable.
Les deux goélettes rentraient ensuite en rade de Bora-Bora ;
la Tiare Taporo stoppait à environ 500 mètres du warf.
A 8 heures la Vahine Raiatea amenait à bord de la Tiare
Taporo les Chefs et la population de Bora-Bora chargés de
vivres frais : oranges, bananes, ananas, noix de coco, etc.,
offerts aux rescapés à titre purement gracieux.
A 9 heures 10, la Tiare Taporo quittait Bora-Bora et, deux
jours après, elle arrivait, sans autre incident, en rade de Papeete,
le mercredi 10 octobre, à 8 heures du matin. Toute la population
s’était donnée rendez-vous sur les quais, attendant avec une
impatiente curiosité le retour des rescapés.
Au premier rang, pour les accueillir et les féliciter, se trouvaient, entourant le Gouverneur, MM. le Consul des Etats-Unis,
le Consul d’Angleterre, le Secrétaire Général et les Chefs de
Service, les représentants de la Municipalité, etc. Les rescapés,
au nombre desquels on remarquait la courageuse compagne de
M. Andrew Back Petersen, après avoir exprimé au Chef de la
Colonie leur reconnaissance pour la promptitude des secours
envoyés à Mopelia, les soins et attentions dont ils avaient été
l’objet de la part de l’Administrateur Chazal, du pharmacien
Lespinasse et du commandant Winchester, poussèrent trois hurras vigoureux en l’honneur de la République française.
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Vive la France !
A l’occasion du 14 juillet, le Gouverneur a reçu, pendant les années
de guerre, de nombreux témoignages de patriotisme et de soutien dans
la lutte contre l’ennemi.
Voici quatre lettres rédigées à cette occasion, émanant du Comité
des Anciens élèves des Ecoles de Papeete, des Consuls des Etats-Unis et
de Grande-Bretagne, et de la Ligue de Papeete de la Chine Nationaliste
Le comité des anciens élèves des écoles de Papeete
Papeete, le 14 Juillet 1917
La Présidente du Comité à Monsieur G. Julien
Gouverneur des Etablissements Français de l’Océanie.
Monsieur le Gouverneur,
Avec ces quelques fleurs veuillez agréer, je vous prie, les
vœux les plus chaleureux des Dames de la « Croix Rose » et du
Comité des Anciens Elèves des Ecoles de Papeete à l’adresse
des Nations alliées ainsi que l’hommage ému et respectueux des
Enfants de Tahiti à la France Immortelle. Puissent-elles symboliser auprès de vous la modeste collaboration de ces derniers au
Triomphe de nos Armées, au retour à la Mère Patrie des provinces envahies et annexées, au relèvement de la France de
demain, tâche qu’ils auront à cœur de réaliser et qu’ils poursuivront quand même… et jusqu’au bout.
Dans ces sentiments, veuillez agréer, Monsieur le Gouverneur, l’hommage de notre respect.
(signé) Bl. Gallien
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Consulat britannique
De Tahiti, îles de la Société
Le 14 juillet 1917.
A Son Excellence Monsieur le Gouverneur G. Julien
Officier de la Légion d’Honneur
Papeete
Excellence,
En ma qualité de représentant provisoire de Sa Gracieuse
Majesté le Roi et du Peuple de Grande-Bretagne, j’ai le grand
honneur de saluer et de féliciter en Votre Excellence, le représentant de la France dans la Colonie, à l’occasion de l’anniversaire de l’un des jours les plus glorieux et mémorables de
l’histoire de l’Humanité.
Ce n’est pas dans votre pays seul que les flammes sacrées
seront alimentées et ravivées sur l’autel de la Liberté. Par le
monde entier, tous les vrais croyants en la Démocratie, pour
renouveler leurs énergies et lui demander l’inspiration, se tourneront vers la grande génératrice de leur idéal.
De cet Armageddon, de cette lutte titanique des passions
viles, sortira triomphante une France purifiée. Elle apparaîtra
sous les traits d’un conquérant humain ! Couronnée des lauriers
de la Clémence et rayonnante des lumières de sa simple Foi !
La gloire est l’héritage et le talisman des enfants de la
France.
Vive la France !
J’ai l’honneur d’être,
Excellence,
Votre obéissant serviteur.
Signé : A. J. Williams, Consul
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Service consulaire américain
Papeete, le 14 juillet 1917
A Son Excellence
Monsieur le Gouverneur des Etablissements Français
de l’Océanie – Papeete.
Excellence,
Permettez-moi, en ce quatorze juillet, comme représentant
des Etats-Unis dans les Etablissements Français de l’Océanie,
d’exprimer la profonde amitié et l’ardente admiration du peuple
américain pour le peuple de France. Cette amitié qui remonte à
l’époque de l’accession de notre libre nation à l’indépendance
se double d’une admiration qui n’a fait que s’accroître avec le
siècle et demi qui s’est écoulé depuis. Une amitié et une admiration qui nous ont placés aux côtés de notre République sœur
pour l’assister, et qui me permettent d’affirmer aujourd’hui avec
orgueil que l’Amérique est intimement unie à la France dans un
même esprit, à la poursuite d’un même but qui est la lutte pour
la liberté et la paix du monde.
Dans le conflit qui se déroule actuellement pour la liberté,
l’autonomie gouvernementale et le progrès ininterrompu de
toutes les nations et de toutes races, en opposition au principe
allemand qui prétendrait soumettre le monde entier à une seule
nation – la sienne, - possédant les plus puissants bataillons, la
France, avec un courage surhumain et sa puissance d’action, en
face des pires épreuves et de sacrifices sans précédents, s’est
opposée à la réalisation de cette doctrine toute germaine ; elle a
mérité ainsi l’amitié et l’admiration de l’Humanité.
Je suis, pour cette raison, fier de me trouver aujourd’hui sur
un sol français ; plus fier encore d’être le représentant d’un peuple allié à la France dans la plus noble des causes qui aient été
enregistrées par l’histoire.
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N°338- Mai/ Août 2016
L’entrée des Etats-Unis dans le parti du droit et de la liberté
me procure la joie d’exprimer sans détour, en ce quatorze juillet, les sentiments qui ont toujours animé mes compatriotes et
moi-même.
Veuillez agréer, Excellence, par mon intermédiaire, le message du peuple américain au peuple de France, message d’inébranlable amitié et de ferme collaboration. En mon nom
personnel, je vous renouvelle les assurances de ma plus haute
considération et de ma plus sincère amitié.
Signé : Thomas B. L. Layton,
Consul Américain
The Chinese nationalist League of Papeete, Tahiti
Papeete, le 12 Juillet 1918
Le Président de la Société
A Monsieur le Gouverneur des Etablissements Français
de l’Océanie.
Monsieur le Gouverneur,
A l’occasion du 14 juillet, grand jour du Gouvernement de
la République, le Président de la Société « The Chinese League
of Papeete, Tahiti » a l’honneur de présenter humblement en
son nom et aux noms des membres de ladite Société, leurs respects et attachements les plus dévoués à Monsieur le gouverneur des Etablissements Français de l’Océanie, representant le
Gouvernement de la Grande République Française, et le prie de
bien vouloir recevoir les plus chers de leurs vœux réalisés prochainement par la victoire glorieuse de la grande cause humanitaire […] par la brillante et […]… rie germanique.
Veuillez agréer, Monsieur le Gouverneur, […] respectueux
de votre tout dévoué,
Than-Long-Tham
Président de la Société
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III - EN ROUTE VERS LE FRONT
En route vers le “front”
BSEO N°258-259, décembre 1992
Lettre de Jules Millaud (1894 -?) sur le Maitai,
les 29, 30 janvier et 1er février 1916
L’original de cette lettre, écrite au crayon le 29 janvier 1916
à bord du S/S Maitai de l’Union Steam Ship Co of New Zealand semblait se détériorer. Je l’ai recopiée intégralement (l’original est classé avec la correspondance de cette époque). C’était
la guerre. Mon premier voyage hors de Tahiti et en route pour
la France, via la Nouvelle-Zélande, l’Australie et Nouméa, où
notre contingent devait stationner près d’un an avant d’être
dirigé sur la Métropole par le Gange, paquebot mixte des Messageries Maritimes.
Ma chère Maman :
A midi, demain dimanche nous serons à Wellington, après
une traversée qui ne fut pas trop fatigante, ni trop ennuyeuse :
“M’ennuyer, mais comment ?”
Je lis beaucoup, on a des himene, des otea et le soir de huit
à dix heures, dans notre salle à manger surnommée le “Soussol”, nous apprécions Fradet dans son répertoire ; j’y ai chanté
aussi “Nini-Peau-de-Chien” qui fut un succès.
Ne va pas croire que je vous oublie, je reste tous les soirs
accoudé au bastingage un moment : c’est celui que je vous
consacre. Personne n’est oublié, je te vois dans ta chaise renversée, ton livre ou ton crochet à la main, les deux gosses se
chamaillant et toi qui leur promets une gifle qu’ils ne recevront
jamais !
Paulette lit-elle toujours dans son lit, au risque d’ébrécher
ton budget par sa consommation énorme de pétrole ? Je vois
son air pincé en lisant ce mot, pauvre Paulette. Je pense aux
affaires de Félix à Atimaono, à Dédé, à Lili et Minou dont le
souvenir m’est d’autant plus vivace que j’ai eu la joie de goûter
leur pâte de banane qui est exquise.
Ma valise si bien rangée me rappelle Marcelle, le complet
gris qui fera mon orgueil demain matin, tu sais, vous savez à
qui il me fait penser, Léon dont les livres, apportés si gentiment
par lui au moment où j’allais quitter le pays, me procurent de
très agréables moments.
Toutes ces choses si douces qui me viennent le soir à la tête
ne me rendent pas neurasthénique, ni ne m’affaiblissent pas,
comme il en est de quelques-uns, mais me donnent au contraire
le courage de tout supporter, de tout affronter parce que je sais
que vous m’aimerez davantage, si je reviens après avoir fait
comme mes frères de France.
Nous avons vu Rarotonga où l’on est resté quatre heures à
se baigner et à marcher un peu. Le village n’a rien de bien épatant, mais l’île vue du bateau est ravissante : c’est frais, vert,
de petites collines couvertes de verdure se détachent sur les
montagnes bleuies par le lointain. Mal à mon aise durant les
trois premiers jours, la santé est maintenant excellente, il fait
frais, un peu, c’est délicieux. Seule la cuisine est atroce, c’est
fade, fade, l’heure du repas est un véritable supplice, car il faut
pourtant bien se nourrir.
C’est après un concert, organisé par les passagers de Première et nous, sous la présidence du Commandant, que je continue ma lettre. Soirée très réussie, Mr. Lesrats a très gentiment
chanté le cor de Frégier, des Anglais ont dit des vers, une
96
N°338- Mai/ Août 2016
Anglaise laide de Rarotonga a mal chanté, sa fille très jolie,
pianiste, fut très applaudie. Le Commandant a remercié les
Tahitiens de leur concours, surtout de leur gaîté, de l’entrain
qui ont rendu aux passagers et à lui-même cette traversée particulièrement agréable. Il s’est excusé de n’avoir pu nous mieux
loger car, d’après lui, les gens qui vont au secours de leur
patrie ne seront jamais assez bien traités. Il s’est dit très honoré
d’avoir eu à son bord des troupes. Vive l’entente cordiale, la
Marseillaise et l’hymne anglais chantés par tout le monde, vive
la France, vive l’Angleterre, vive les Alliés, il a ajouté : vive
Papa Joffre. On voit que cet homme est très admiré par eux.
Après la séance, le “Sous-sol” est en pleine activité, de ma couchette où j’écris, des rires, du violon.
Dimanche 30 janvier 1916
La Nouvelle-Zélande est en vue ; nous longeons la côte
pendant très longtemps, la distance est un peu grande malheureusement et l’on ne peut pas très bien voir les villages et les
fermes qui certainement ne manquent pas dans cette grande
étendue de terre. Avant l’arrivée à Wellington, le brouillard
nous force à marcher très doucement, toutes les trente secondes
un coup de sirène, on fait machine arrière pour rectifier la
direction, on ne voit que très peu et à courte distance.
Puis tout à coup, alors que nous déjeunons, par les hublots,
on aperçoit les maisons aux toits rouges, le brouillard s’est
presqu’entièrement dissipé et l’on est dans la rade immense de
Wellington. La ville est étagée et l’on voit des maisons à grande
hauteur sur les collines.
Deux bateaux arrivés après nous, dont les capitaines n’ont
pas aussi bien manœuvré que le nôtre dans ce brouillard, se
sont mis au plein. Nous n’avons pu débarquer que vers quatre
heures. Dîné en ville, mauvaise cuisine. Nous avons passé notre
première soirée dans un ciné où se donnait une soirée protestante patriotique.
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Une fanfare passant dans la rue suivie d’une centaine
d’hommes marchant au pas, nous les avons suivis, ils sont tous
entrés dans cette salle et quelqu’un est venu sur la route nous
prier de rentrer. On s’est exécuté, il a fallu monter, à l’applaudissement de l’assistance sur la scène, derrière les pasteurs et
les chanteuses. Un homme revenant du front a fait un très long
discours et l’on s’est pas mal rasé.
Mardi 1er février 1916
Hier, invités par le maire de la ville à visiter le Parc Zoologique où un thé était servi, gâteaux, limonades, speech
d’usage. L’après-midi c’était le tour du jardin botanique, pas
très grand, mais une merveille. Des fleurs ravissantes et disposées avec beaucoup de goût. On a vu dans une petite serre une
collection de bégonias tubéreux ! Des fleurs simples, d’autres
doubles de la grosseur du poing : des rouges, des blanches,
jaunes ; c’est certainement ce que l’on a vu de plus beau. Le
soir, théâtre, mais à nos frais, c’était très bien. Nous sommes
invités ce soir 1er février à l’opéra et demain soir nous donnons une représentation au profit des victimes de la guerre :
otea, himene et quelques autres chansons.
N’étant pas fixé sur la date de notre départ, je préfère terminer ma lettre maintenant et en écrire une autre si notre séjour
à Wellington est prolongé. Tu embrasseras tout le monde pour
moi et donneras de mes nouvelles. Je n’écrirai à la famille
qu’une fois à Nouméa.
N’oublie pas grand’mère, à qui j’envoie une carte postale.
Soigne-toi bien Maman, et ne t’inquiète pas de ton fils chéri
qui t’embrasse bien fort.
Jujules
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N°338- Mai/ Août 2016
A Tahiti, on a connaissance du bon accueil que les NéoZélandais ont réservé aux soldats tahitiens.
Le Gouverneur Julien a d’ailleurs écrit au Gouverneur à
Wellington pour le remercier, lui ainsi que les différentes autorités du pays et la population.
Le Gouverneur Liverpool lui répond le 18 janvier 1917.
Voici la traduction de sa lettre (doc. 48W 993 – SPAA) :
Wellington, le 18 janvier 1917
Le Gouverneur
à Son Excellence Monsieur le Gouverneur
des Etablissements Français de l’Océanie
Papeete, Tahiti
Excellence,
Je désire vous remercier de votre lettre du 20 décembre
1916, par laquelle vous avez bien voulu exprimer dans les
termes les plus cordiaux votre appréciation au sujet des petits
services qu’il nous a été permis de rendre aux soldats et aux
marins français qui ont traversé la Nouvelle-Zélande à différentes époques.
Permettez-moi de vous assurer, Monsieur Julien, que le
Gouvernement de la Nouvelle-Zélande ainsi que les habitants
de Wellington ont éprouvé le plus grand plaisir à rendre aussi
intéressant que possible le court séjour dans nos îles de ces
divers contingents, et nous sommes très heureux d’apprendre
par votre Excellence qu’ils ont emporté d’agréables souvenirs
du temps passé parmi nous.
J’ai l’honneur d’être,
Monsieur,
de votre Excellence, le plus obéissant serviteur.
Signé : Liverpool, Gouverneur.
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Chants des conscrits
d’Eimeo et de Tahiti
BSEO n°3, 3 mars 1918
La Société d’Etudes Océaniennes publie aujourd’hui
quelques chants tahitiens inspirés par la guerre et le départ des
contingents. Ils sont caractéristiques de la littérature tahitienne
d’aujourd’hui.
Quoique modestes et de forme très simple, ils montrent que
cette littérature est toujours féconde et s’exerce sur tous les
sujets. Elle est spontanée et naïve et comme telle dépourvue de
toute affectation. Le départ des conscrits tahitiens pour la
défense de la France qu’ils ont appris à aimer, ne pouvait manquer d’inspirer nos bardes indigènes, et il y a effectivement eu,
à cette occasion, toute une floraison de ces chants qui tantôt
sont modulés sur des airs européens, tantôt sur la mélopée du
“ute” indigène, et qui sont composés nul ne sait par qui. Les
jeunes conscrits tahitiens ont senti renaître en leurs cœurs les
vertus guerrières de leurs ancêtres, mais on peut regretter que
dans ces chants il ne soit point parlé, en général, de ce passé
glorieux. Les jeunes générations ne le connaissent pas ou
presque pas, et la Société d’Etudes Océaniennes a précisément
pour but de le leur rappeler. Un de nos membres et non des
moins savants sur le passé de nos îles, M. Tati Salmon, dans un
N°338- Mai/ Août 2016
discours qu’il fit lors du départ du premier contingent, avait rappelé les hauts faits des anciens héros et l’on sentait dans toutes
ses paroles comme un parfum poétique et subtil du Tahiti de
Bougainville et de Cook, des Tu, des Vehiatua, des Amo et des
Puni, C’est là, croyons-nous, que réside la vraie poésie tahitienne. Quelle n’est pas non plus la douceur de ces anciens
“mihi” ou élégies des guerriers mourants qui regrettent les
charmes puissants de leur district, de leur montagne, de leur
baie, ou de ces chants d’amour dont le secret est perdu ?... Dans
quelques chants modernes sur la guerre nous retrouvons de ces
allusions aux pics altiers de l’Orohena, de l’Aorai, du Tohivèa,
à la vallée de Fautaua, à celle de Vairaharaha, à la passe de
Toata et autres lieux chers aux partants. Dans d’autres, il est
parlé des fleurs aux parfums pénétrants qui laissent une ivresse
éternelle, surtout du “tiare tahiti”, du gardénia national ; dans
beaucoup, enfin, des vahine laissées au district. Quoi qu’il en
soit et telle qu’elle est, la poésie tahitienne moderne ne manque
point d’un reste de saveur, Elle est empreinte d’un loyalisme
indiscutable à l’égard de la France. De temps en temps, comme
en un leit-motiv, on sent le regret ému de ceux qui quittent l’île
aimée : l’éternel murmure du flot sur le récif est dans leurs
oreilles, et la vision des nuits de lune et des couchers de soleil
toujours présente à leurs yeux. Et comment pourrait-il en être
autrement ?
A. Leverd
101
Premier chant
1er couplet
L'heure a sonné
Où nous devons nous lever
Et paraître devant
Notre mère Patrie ;
Levons-nous !
2e couplet
Courons tous
Pour affronter la mort.
Mes enfants,
Pour notre Patrie,
Levons-nous !
Refrain
Levez-vous, jeunes soldats
De Tahiti, Eimeo et Dépendances,
Prenez vos armes,
Protégez le sol
De votre chère Patrie.
E ua tae i te hora
No to tatou tiaraa
I mua i te aro
No to tatou Metua ;
A tia.
Haere anae a
I mua i te pohe
Tau mau tamarii
No to tatou fenua,
A tia.
A tia e te mau tamarii faehau
No Tahiti no Eimeo e tei au mai
A rave i te maihaa iti
Paruru i te fenua
No to metua here e.
Deuxième chant
Ainsi la voix du pays
S'est fait entendre
Appelant
Tous ses enfants.
Ecoutez la voix bien-aimée
De notre Patrie
La France chérie.
Levons-nous,
Enfants de Tahiti ;
Levons-nos,
Enfants d'Eimeo ;
Partons tous
A son secours,
A son secours
Et à celui de ses enfants,
Secourons-la,
Elle et ses enfants.
102
Inaha ua tae mai nei
Te reo o te Hau
I te pii raa mai
I tana mau tamarii.
A faaroo anae
I te reo iti here no to tatou Metua
O Farani here mau.
A tia anae tatou
E te mau tamarii o Tahiti e
A tia anae tatou
E te mau Tamarii Eimeo
E haere a tatou
Ei paruru iana e
Ei paruru iana e
E tana ra mau tamarii
Ei paruru iana e
E tana ra mau tamarii.
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Troisième chant
1er couplet
O terre de Tahiti
A la douce brise du soir,
Nous voilà séparés de toi,
Nous, tes enfants,
Ne reculerons pas
Et irons jusqu'au bout
Par amour pour la France
Notre patrie.
France objet suprême
Des enfants de Tahiti
O emblème de ma patrie !
Refrain
C'est la Patrie,
France chérie,
C'est la Patrie,
Tahiti chérie.
O te basileia e
O Farani here e
O te basileia e
O Tahiti here e.
2e couplet
O Conscrits
De Tahiti et d'Eimeo,
Ne craignez point la mort,
C'est la gloire du pays ;
Soyez d'abord vainqueurs,
Puis revenez au pays
Pour l'amour de la France
Notre terre aimée.
E te mau tamarii faehau e
No Tahiti e Eimeo e
Eiaha e vi i te pohe e
Te hanahana ia o te fenua e
Ia roaa mai hoi o te re e
Hoi mai ai hoi i te fenua
No te here ia Farani e
Tau fenua iti e.
Aue oe e Tahiti e
Te fenua hupe haumaru
Ua taaé oe ia matou
I ta oe na mau tamarii
Eita matou e hoi é
E tae noatu te hope'a e
No te here ia Farani e
Tau fenua iti e.
Tei nia o Farani e
E te mau tamarii o Tahiti
Aue o te reva e tau fenua iti e.
Quatrième chant
Salut ! Salut ! Tahiti la grande,
La voix de ma patrie
Se fait entendre au loin :
« Accourez mes enfants
« Le cœur plein d'allégresse ».
Dressons-nous,
Aujourd'hui,
Prouvons notre amour
Pour la grande France
Iaora Iaora Tahiti rahi
Te pii mai ra
Te reo iti no tau metua i te ara
Haere mai na tau mau tamarii
Ma te aau hinaaro mau
A tia anae tatou i nia
I teie nei mahana
A faaite i to here ra
Ia Farani rahi ra.
103
Cinquième chant
Salut ! Salut à toi, Tahiti la grande
En ce jour de séparation ;
Nous répondons à la France
Pour combattre nos ennemis.
Grande est notre douleur ;
En partant, nous pleurons
Notre chère patrie,
Mais la pensée vole vers la France ;
Que l'ennemi soit donc vaincu
Et que la victoire nous appartienne.
Maeva ! Maeva oe e Tahiti e Tahiti nui
I to tatou taae raa i teie nei mahana
Te auraro nei matou i te reo o Farani
E haere e aro i te enemi
Aue hoi te mauiui
Te oto nei matou
I te aia here
Haamanao vau i te Hau metua
Ia vi te enemi
No tatou te re.
Sixième chant
er
1 couplet
Par sa voix le Gouverneur
Parlant à ses enfants
Dit : « Courons tous au secours
De la patrie aimée, la France ».
2e couplet
Ma bien aimée, sèche tes pleurs,
Et si je ne reviens pas,
Enseigne à nos enfants
L'amour du drapeau français.
Refrain
Je pars, les yeux baignés de larmes.
O ! vous qui m'êtes si chers !
Malgré tout, il faut penser aussi
Que si je pars, c'est pour la France !
104
E reo teie no te Tavana Rahi
I te pii raa mai i tau mau tamarii
Haere anae mai e tauturu
I to tatou metua here o Farani e.
E hoa e tau here haamahu tena oto e
E ia ore hoi au ia hoi faahou ma
Haapii atu oe i hoi to taua huaai
I te here i te reva o Farani e.
Te reva nei au ma te oto rahi
E tei here hia e tau aau e
E mea oaoa toa ia manao
No Farani here tau e tauturu nei !
IV - BLESSURES
Aquarelles Sud de la France
1918-1919
Watercolors South of France 1918-1919
de Susan Farley Nichols
Boston, The Four Seas Company, 1921
Introduction aux extraits de Aquarelles
de Suzan Farley Nichols.
Cette traduction veut faire connaître une partie d’un livre
américain publié en 1920, resté largement ignoré du public, surtout français, et dont la lecture m’avait profondément émue lors
de mes recherches. L’auteure, Américaine, Suzan Farley
Nichols, a été infirmière volontaire pendant la Première guerre
mondiale et envoyée comme bénévole de la Croix Rouge dans
un hôpital du Sud de la France : l’hôpital auxiliaire 203 à
Cannes, En 1918, c’est là qu’elle a rencontré et soigné de
jeunes soldats, dont un certain nombre de « Poilus tahitiens »,
ce qui lui a permis de raconter « ses souvenirs à leurs propos »,
ainsi que l’a souligné P. O’Reilly1.
Venue de la Côte Est des Etats-Unis, S. F. Nichols était
issue d’une vieille et grande famille du Massachusetts, les
1
Patrick O’Reilly, Edouard Reitman : Bibliographie de Tahiti et de la Polynésie française, 1967, Paris.
Pierce Nichols. C’était une voyageuse qui dessinait et peignait
des aquarelles. Elevée dans une famille d’intellectuels, d’écrivains et de mémorialistes, elle écrivait aussi et a réuni les souvenirs de ce moment de sa vie dans un livre paru sous le titre
Aquarelles. Elle y esquisse des chapitres qui sont autant de
tableaux représentant un lieu où l’on essaye de remettre en état,
avec les moyens de l’époque, des hommes malades ou blessés,
des soldats bien mal en point envoyés à l’écart du front pour se
remettre. Ses coups de crayon ont tracé en mots justes et touchants la vie et la mort dans un hôpital militaire de France à la
fin de la grande guerre, Entourée d’infirmières ou de médecins
français, elle s’est dévouée au service de ces hommes en compagnie d’autres Américaines2 ou d’une infirmière en chef d’origine italienne, américaine et tahitienne3.
En lisant S. F. Nichols, le lecteur ressent sa profonde sensibilité et partage ses émotions. Il perçoit qu’elle a su s’effacer du
récit pour dépeindre par touches impressionnistes les expériences vécues par les soldats tahitiens : les blessures, la maladie, en particulier la tuberculose, l’isolement, le dépaysement et
le mal du pays, le souci que les hommes ont pour leurs familles,
la mort trop souvent inéluctable, mais aussi l’alcool, le rapport
à l’Amérique, l’envie d’apprendre l’anglais, les lectures, la religion, la permission où le soldat va faire « la vie », la solidarité
ou le retour parfois impossible vers la lointaine Tahiti...
Alors, loin d’être un texte de plus où « on » raconte les Tahitiens, ce livre offre une sorte d’écho de leurs voix et un témoignage sur les Poilus tahitiens d’autant plus précieux qu’il existe
très peu d’écrits évoquant directement leur épopée. On y sent le
respect que portait S.F. Nichols aux hommes qu’elle a soignés et
son intérêt pour leur culture. Comme son style, certains mots
utilisés sont de son époque et on pourrait trouver irritantes
2
Madame Léopold Jammes, directrice de l’hôpital.
3
Cécilia Buckley de Gènes.
106
N°338- Mai/ Août 2016
les quelques allusions au côté enfantin des Tahitiens, mais ne
serait-ce pas alors émettre un jugement anachronique ? D’autant
plus que le regard que S. F, Nichols portait sur « ses enfants »
était davantage individuel que collectif ; elle était leur infirmière, rôle maternel s’il en est, elle était plus âgée que ces très
jeunes soldats dont il ne faut pas oublier qu’ils étaient pour la
plupart de véritables « enfants » de moins de vingt ans, isolés
dans un monde très éloigné du leur et dont, pour certains, ils ne
parlaient même pas la langue... Comment ne pas comprendre
qu’ils aient été adoptés comme des enfants par cette femme et
par les autres infirmières ? A l’inverse, à travers des lettres pieusement retransmises, on ressent également le respect que ces
hommes adressaient à ces mama de substitution qui s’étaient
occupés d’eux, respect parfois teint de familiarité ou de véritable amitié.
Comment ne pas penser aux familles du Tahiti d’aujourd’hui qui, peut-être, retrouveront à travers ce texte dans les
noms de ces « enfants », ceux de leurs aïeuls et comment ne pas
évoquer le discours de la reine Marau à l’occasion de l’inauguration du monument aux morts de Papeete en 1923 : « Partis làbas, ils sont morts là-bas. Nous les avons pleurés, ces chers
enfants. Mais aujourd’hui leurs noms revivent. Ils sont à l’honneur et revivront à jamais.4 » Avec le centenaire de la Grande
Guerre, souhaitons que la traduction de Suzan Farley Nichols
donne la possibilité de ramener quelques souvenirs de ces humbles héros polynésiens vers leur terre d’origine.
M.-N. Frémy
Remarque : Les mots français et italiens en italiques sont en français et en italien
dans le texte original, de même que les mots tahitiens en italiques sont en tahitien
dans le texte original.
4
Le Mémorial Polynésien, tome V, 1914-1939.
107
Aquarelles
Sud de la France, 1918-1919
Susan Farley Nichols
(Extraits)
Depuis une fenêtre de l’hopital
Par dessus les toits aux tuiles rouges de la vieille ville de la
Riviera, je regarde les collines gris-vert, au nord, et, au sud, la
mer. Le matin tôt, j’observe les bateaux de pêche longs et noirs
naviguer vers le large et l’horizon gris sur une mer sombre. La
teinte grise s’éclaircit peu à peu en lumières argentées plus
douces là-bas, au loin sur l’eau, là où s’étend la Corse, île féerique de pâle améthyste. Cette image pareille à un mirage gagne
en couleurs, elle est touchée d’or par le soleil levant et elle sombre, telle la terre perdue de l’Aurore, dans une mer opalescente,
mer-miroir du bleu le plus doux. Plus tard dans la journée, les
couleurs de la mer changent pour des verts et bleus abyssaux
tandis que des voiles apparaissent à la surface, en blanc ou
rouge flamboyant. Oh ! Embarquer sur un de ces bateaux
magiques aux voiles rouges et partir au hasard là où la douce
brise méditerranéenne peut emporter quelqu’un, une véritable
aventure sur cette mer peinte et ondulée, en mélange de bleus
et de verts, s’étendant au loin jusqu’aux ombres sans nom.
Tandis que j’observais les bateaux aller et venir ou la
lumière et l’ombre sur l’eau par la fenêtre d’un hôpital, j’ai
connu un autre monde, plus subtil, plus mystérieux, quoique
pittoresque et vif, un monde plus intime, fait de romance, de
courage et de douleur. J’ai aperçu, lumière et ombre, des visions
fugitives de vie des soldats invalides arrivés de terres différentes, se croisant, allant et venant dans les salles de notre hôpital. Ces Poilus de France, ces errants, garçons des cités grises
du nord ou du plus petit hameau retiré de Provence, ils étaient
parvenus jusqu’ici, sur les rivages ensoleillés de leur propre
108
N°338- Mai/ Août 2016
pays fleuri. S’étonnant d’être allés si loin, ils y ont rencontré des
soldats de contrées qui s’étendent au-delà de l’horizon, au-delà
même de cette mer étincelante : des hommes des basses latitudes
de l’Afrique, de l’Est, des Îles minuscules de l’autre côté des
deux océans, loin vers le sud et l’ouest, même des Îles de Tahiti
aux rivages tropicaux baignés par les eaux les plus éloignées. En
dessous de ma fenêtre, j’ai contemplé, pendant, l’après-midi, la
fin de la journée de voyage du petit bateau, une fois ses voiles
rouges ferlées, comme lui, ainsi, chaque vagabond peut être parvenu au terme de quelque valeureuse aventure et se reposer ici,
faire étape dans son voyage vers un autre rivage, le plus éloigné
peut-être ? Je n’ai pas été capable de suivre les vies de ces
hommes pendant longtemps ; je n’ai connu qu’une petite part de
ce qu’ils étaient bien sûr ; mais cette connaissance furtive a
révélé jusqu’à l’intime, comme on voit les profondeurs étonnantes de la mer à ses couleurs ou à la lueur de sa surface ici ou
là. J’ai dépeint seulement ce que j’ai vu, un éclat de la lumière
du soleil, le miroitement d’une couleur, une ombre mouvante,
semblable aux aperçus que j’ai eus de la vaste étendue d’eau
bleu-gris, depuis la minuscule fenêtre sous l’avant-toit.
Tahitiens
Pour ceux d’entre nous qui ont connu ces aimables insulaires
et partagé avec eux le toit de cet hôpital de France, leur souvenir
reste doux, empreint de gentillesse, comme l’étaient leur caractère, leur simplicité de pensée et leur faculté d’émotion.
Comment pourrions-nous les oublier ? Même s’ils sont
arrivés ici, petit détachement de l’armée française, au milieu de
soldats venus de toutes les parties du monde, ils restèrent singulièrement eux-mêmes. Ils ne se sont pas mélangés aux autres,
ils avaient apporté avec eux leurs coutumes et leurs façons de
faire. Ils s’accrochaient les uns aux autres, une petite bande où
chacun dépendait du groupe, et ils étaient, pour certaines
choses, aussi éloignés des coutumes européennes que s’ils
109
s’étaient trouvés au centre d’un bosquet d’arbres indigènes de
leur propre île lointaine.
Issus de lignées au sang fort et chaleureux d’une île assez
primitive, ils paraissent avoir hérité du sens de l’amitié et d’un
jugement simple pareil à celui d’enfants aux manières imprécises et affables. D’apparence extérieure, ils se ressemblent singulièrement, gracieux et pittoresques, avec des peaux brunes et
des yeux foncés au regard limpide. Seuls les contours différents
des visages et la forme caractéristique des yeux dénotent les
mélanges de sangs étrangers, chinois, japonais, anglais, espagnol, américain.
J’avais connu seulement Tahiti comme un point sur la carte,
dans l’étendue bleue du Pacifique, jusqu’à ce que je la vois
agrandie par la peinture à l’aquarelle d’une île verte dans une
jolie carte tracée à la main décorant le mur nu d’une salle d’hôpital. Nos patients à la peau brune ont souvent levé leurs yeux
vers elle et nous ont raconté comment ils sont venus, faisant
tout le chemin sur cette Mer, et ensuite à travers un continent et
une autre Mer - comme c’était loin ! Et là ils gisaient, malades,
à l’hôpital pour des semaines et des mois, souvent sans même
avoir atteint la fin réelle et le but de leur long voyage ; ou
encore ils étaient ici seulement pour une plus courte période de
jours et de semaines afin de reprendre des forces dans un climat
plus chaud avant d’être envoyés former les rangs de la prochaine offensive.
Le médecin avait diagnostiqué leur maladie comme un problème pulmonaire (ce n’était pas encore non plus tout à fait
cette maladie bien connue…) ; le malin et habile petit Docteur
à l’œil aiguisé et à la barbe taillée en pointe aurait secoué la tête
à la moindre doléance ou suggestion d’opération chirurgicale.
Est-ce qu’il comprenait vraiment, en tant qu’Européen, ces
petits corps bruns venus de conditions et d’un climat différents ?
Vous n’avez sans doute jamais été embarrassé devant les
noms écrits sur des feuilles de températures au-dessus des lits,
110
Infirmière et soldats convalescents
et, si vous l’aviez été, vous ne vous étonneriez pas que nous
connaissions nos Tahitiens plus familièrement par leurs numéros. Ils se nommaient Muehumua a Etaeta, Faatito a Metua,
Joseph Tetuarahi5, mais entre nous : « 43 », « 56 », « 57 » et
tous les autres ; couchés à plat la plupart du temps, ils étaient
de simples formes endormies sous le drap blanc que leur respiration soulevait, gardant même leurs têtes enfouies sous le linge
afin de laisser l’air à l’extérieur car il leur semblait glacé, même
dans cette région méridionale. Ils étaient cependant tout à fait
d’accord pour être dérangés aux heures des repas au moment
où, semblables à celles d’autant de tortues, leurs têtes sortaient
de cette carapace pour une boisson chaude, ou le repas indigène
de riz et de fruits. Alors nous arrivâmes à les connaître et, ainsi,
les numéros gagnèrent une signification individuelle.
La tête de Pehe6 était plus souvent visible que celle des
autres car le Docteur avait ordonné au « 56 » de boire à intervalles fréquents. En outre « 56 » était sociable et plutôt consentant pour être dérangé. Sa face arrondie et ses yeux affichaient
un sourire débonnaire assez gai quand nous l’appelions, mais
en même temps il refusait de toucher aux bonnes tisanes françaises et aux thés offerts. Cependant dès qu’on utilisait une
copieuse ration de sucre américain dans le thé ou la limonade,
les Tahitiens auraient bu pratiquement n’importe quoi.
Maitia a Maitia7 souffrait encore plus que les autres ; poumons, tête, gorge, intestins, et par-dessus tout de sentir ses
5
Le caporal Joseph Aitaimai a Tetiarahi, né le 10 septembre 1898 à Faaa, fils de
Tevaerai a Tetiarahi et deTetuanuihururau a Tapuiatua. Il décède le 5 juin 1918 à
l’âge de 19 ans. (d’après les recherches de T. Shigetomi)
6
Pehe a Agnie né le 11 octobre 1895 à Teavaro. Il est le fils d’Aoni a Agnie et de
Tetuaaiteroi a Teamotuaitau. Il décède le 2 août 1918 à l’hôpital militaire de Mandelieu-La Napoule à l’âge de 22 ans. (d’après les recherches de T. Shigetomi).
7
Maitia a Maitia, né le 28 août 1897 à Afareaitu, fils de Homoa a Maitia et de Vahineneura a Nuu. Il meurt à l’hôpital le 12 juillet 1919 à l’âge de 21 ans. (d’après les
recherches de T. Shigetomi).
112
N°338- Mai/ Août 2016
membres lourds. Il glissait parfois sa main vers le dos d’une
infirmière qui lui faisait une friction, et il le caressait en un faible
essai pour le frotter, puis il demandait : « Rohirohi8, Maman ? »
Et quand elle venait avec des oranges et d’autres choses
qu’elle était sortie pour acheter, il était le seul à secouer la tête
et dire : « Le panier était très lourd. »
« 57 », avec sa longue face décharnée et ses cheveux brossés droits vers le haut au-dessus de son front, présentait pendant
ses bons jours une apparence absolument hérissée, due, je suppose, à la grande énergie utilisée dans le brossage de ses cheveux. « 57 » était d’une continuelle bonne humeur, accompagnée
d’un rire allant jusqu’à la grimace. Il portait aussi un intérêt
soutenu aux progrès de sa santé et tout aussi égal à ses rechutes.
II s’informait chaque matin pour s’adapter à ce qu’il devait
manger : qu’est ce qui lui ferait le plus de bien aujourd’hui ?
Quoiqu’il reçoive, cependant, était pour le mieux. Souriant largement, il s’asseyait prêt pour le plateau qui lui était apporté :
« Vous faites bien le manger. »
Pendant les jours de fièvre, il étudiait les lignes étranges de
sa feuille de température et il parlait de son régime alimentaire
avec un soin encore plus grand. Un jour il devint si faible que
le Docteur renonça à le guérir, et le Prêtre fut envoyé chercher,
afin que « 57 » reçut, comme nous le pensions tous, sa dernière
communion. Pendant quelques jours, il resta au bord de l’inconscience et on ne put pas grand chose pour lui à part lui faire
prendre du lait de temps en temps ; enfin il demanda un fruit.
« II peut avoir tout ce qui lui plaira pour ces derniers jours. »
« 57 » mangea le fruit doux avec du sucre comme s’il était
affamé et en demanda encore. A partir de ce moment sa force
revint. « Une résurrection » comme la superstitieuse Madame
l’Infirmière qualifia ce qui s’était passé. « 57 » semblait regarder cela plus comme une plaisanterie que comme autre chose,
8
Fatiguée.
113
d’après la façon dont il grimaçait en lui souriant à nouveau et,
en fait, en souriant à tout. II se prit d’un intérêt renouvelé pour
sa feuille de température, mais aussi tout particulièrement pour
ses repas et même, il s’asseyait dans son lit portant son képi et
raccommodant les trous de son uniforme. De telles rechutes
sans règle apparente et de tels rétablissements n’étaient pas
inhabituels. Le Docteur secouait souvent la tête mais n’ajoutait
aucun commentaire.
Les insulaires à la peau brune recevaient de la part des citadins français du lieu la même sympathie et les mêmes encouragements que ceux qu’ils apportaient, pleins de bienveillance, à
leurs Poilus de France. Les dames-infirmières, vieilles dames à
cheveux blancs, n’auraient pas pu traiter leurs propres enfants
avec plus de gentillesse. Les soldats, quelles que soient leurs
races ou leurs couleurs, étaient pour elles juste «mon petit», Elles les choyaient et les dorlotaient de toute leur douceur, mais
les visages bruns restaient trop souvent inexpressifs.
« Qu’est-ce qu’il a ? »
Peut-être quelque chose qu’on ne soigne pas facilement, un
poignant mal du pays qui déchire le cœur.
Même entre eux, ces gens simples sont souvent peu communicatifs. Dans les salles d’hôpital, ils gisaient faibles et tranquilles, tristes mais pacifiquement résignés.
Quelle que soit la pratique religieuse que les hardis prêcheurs protestants leur aient apprise dans leur lointain pays, ils
avaient emporté leurs propres usages vers une France plus
catholique, irrévérencieuse. Chaque matin, les Tahitiens disaient
des prières, leur Diacre, Maiturai, se tenait au centre de la salle
blanche de l’hôpital. Il campait avec superbe sa haute silhouette
dressée, plus majestueuse que gracieuse, son long visage sombre, ses nobles traits sérieux. Les mains serrées sur la poitrine,
il ne regardait pas vers le ciel pour l’inspiration mais vers le
bas, comme s’il attendait la force des Stoïques qui vient de l’intérieur. Il parlait d’une voix profonde et étrangère avec une
114
N°338- Mai/ Août 2016
intense ferveur tandis que les hommes, dans les lits, avaient
joint leurs mains sur les couvertures blanches et restaient allongés, les yeux clos, leurs traits las mais détendus, sereinement
résignés.
La cérémonie qui venait ensuite par ordre d’importance est
celle du lavage. Chez eux, ils peuvent se baigner à n’importe
quelle heure du jour ou de la nuit dans les rivières et les lacs
tièdes. Ici ils se délectent dans l’eau courante, ou celle qu’ils
transportent à l’aide de grandes cuvettes bien pleines aux camarades qui doivent rester au lit.
Ceux qui se sentent assez bien pour être debout ne se
contentent pas de la tenue ordinaire du soldat français. Ils doivent être vêtus de l’uniforme brun de sortie de leur régiment, et
pourtant il n’y a rien de chic dans leurs habits. Usés sans excès,
ils sont plutôt amples, et flous même si les mouvements des soldats y sont aisés et gracieux. Ils ne se considèrent pas complètement habillés jusqu’à ce qu’ils portent une rose derrière une
oreille ou derrière les deux. « Savez-vous la signification d’une
fleur blanche portée au dessus de l’oreille ? » Rupert Brooke
écrivait cela de Tahiti. « Une fleur blanche au-dessus de l’oreille
droite signifie “je cherche une petite amie“. Et une fleur blanche
au-dessus de l’oreille gauche signifie “j’ai trouvé une petite
amie“. Et une fleur blanche au-dessus de chaque oreille signifie
“j’ai une petite amie et j’en cherche une autre“. Une fleur
blanche au-dessus de chaque oreille, mon cher, est, je le crains,
la façon la plus à la mode de se parer à Tahiti. »
Les fleurs qu’ils aiment ramasser ici dans le jardin leur servent de cadeaux ainsi que pour les petites cérémonies. Ils
confectionnent des colliers ou lais9, pour couronner un des leurs
qui vient d’arriver ou est en train de partir, tandis que si un
homme est malade ou s’il souffre, ses amis entretiennent des
9
L’auteure qui est américaine utilise le mot hawaïen (lei) pour dénommer les couronnes de fleurs. (NdT)
115
fleurs près de son lit, ou lui déposent un joli lais à contempler.
Petit Tai, aux yeux affolés mais au regard espiègle et aux
manières plaisantes, nous remettra souvent une rose en nous
disant « Bonjour » ou « Bonsoir, demoiselle ». Si nous allons un
jour à Tahiti, il nous fournira aussi un petit cochon bien gras
pour nous souhaiter la bienvenue.
Pourotu, avec sa face prosaïque, tout ronde, et ses yeux
noirs encore plus ronds, même s’il a une température de 103°10,
se tient assis affable et souriant, mais espérant toujours avec
impatience ses bons jours pour pouvoir se lever, être habillé de
sa chemise rose-clair et balayer la salle d’hôpital jusqu’à ce
qu’elle soit aussi brillante et propre que lui. Pour le reste, il
s’occupe de ses camarades malades, sauf les dimanches quand
il se promène à l’extérieur de la ville, ses chaussures attachées
par de grands nœuds de raphia.
De son premier dimanche dehors avec les Français, Tahiri
revint marchant assez bizarrement, les bras raides pendant sous
son manteau, glissant au milieu de nous sans même une salutation. Mais quand il sortit à nouveau de sa chambre, balançant
ses bras, la petite mère infirmière devina vite.
« Mais sûrement, tu en as eu assez, Tahiri, pourquoi cacher
les bouteilles ? » Obéissant, il renonça à elles pour les placer
sous bonne garde, cependant il repartit pour la ville le même
soir. Elle courut alors après lui et lui fit signe de rebrousser chemin, et, quand elle eut posé la main doucement sur son bras,
Tahiri, baissant la tête, revint avec elle. « J’avais oublié à toi »,
dit-il ; d’une certaine manière il avait compté sans son hôtesse.
Et cette nuit, se tenant debout en chaussettes dans l’entrée,
Tahiri prononça cette déclaration finale de dépendance :
« Toi bonne pour les Tahitiens, moi plus sortir, moi rester. »
Pour vous, je resterai parce que vous êtes bonne pour mes frères.
10
39°5. (NdT)
116
N°338- Mai/ Août 2016
En toutes choses, les Tahitiens se soutenaient. Si vous faisiez quelque chose pour l’un, ils en étaient tous reconnaissants.
Ceux qui étaient capables de se lever voulaient tout de même
rester près de ceux qui devaient garder le lit. Ils n’allaient guère
dehors chercher de la compagnie ailleurs. Ils avaient ici leurs
propres occupations. Certains s’asseyaient sur le sol jambes
croisées, occupés à faire des paniers en vannerie, tressant du
raphia vivement coloré et de la paille. Ils se distrayaient facilement, s’amusant comme des enfants à leurs jeux ensemble.
Terimana adopta une petite poupée aux cheveux blonds qu’il
demanda après l’avoir vue dans le panier d’une dame, une gentille visiteuse, qui devait l’amener à l’orphelinat d’à côté. Mais
aucune petite fille n’aurait pu materner ce petit jouet plus tendrement que Terimana. Il offrit à la poupée un livre d’images pour
qu’elle le regarde, et, après avoir lissé ses vêtements avec le plus
grand soin, il la couvrit d’une mousseline afin que les mouches
ne l’ennuient pas, et la mit au lit quand il quitta la pièce, dans son
propre grand lit, la petite tête jaune bien au milieu du traversin
qui est tout ce à quoi les soldats ont droit en guise de coussin.
Les Tahitiens aiment lire les livres d’histoires pour enfants,
les Contes de fées, mais les autres livres et les journaux les intéressent rarement. Les images brillantes les amusent et notre Victrola11 peut les garder heureux pendant des heures, Le langage
de la couleur et celui de la musique sont les plus sûrs pour toucher un peuple à l’esprit naïf, mieux que les mots seuls sans
couleurs, même avec une signification agréable. Ils sont intéressés par la musique du Victrola en grande partie parce qu’elle
est américaine.
« L’Amérique, c’est près de Tahiti ? » questionnent-ils avec
confiance. Et après « Quels sont les chants que les soldats américains chantent ? » Ils prennent plaisir au rythme de « Over
11
Phonographe américain de la Victor Talking Cornpagny, très apprécié à l’époque
et dont le célèbre slogan était « La voix de son maître ». (NDT)
117
There » et de « Johnny Get Your Gun ». Mais parmi les disques
apportés d’Amérique, ceux qu’ils aiment spécialement sont les
airs hawaïens, ressemblant à leur propre musique, étrange et
magique. « Pareil que chez nous. » nous disent-ils.
Souvent il semble qu’un voile de silence, un calme mystérieux tombe sur la salle d’hôpital tout entière. Les camarades
les plus faibles dorment tranquillement dans leurs lits sous les
draps bien bordés, et je me demande si, ainsi, ils parviennent
plus facilement à rêver à leur île si verte de l’autre côté de la
mer ? Le groupe de convalescents assis, le dos rond, dans la
pièce commune sont immobiles, silencieux. Leurs bras sont
enroulés autour des épaules avoisinantes, tandis que, de leurs
grands yeux pleins de sagesse, ils fixent leur regard devant eux
à travers les nuages de fumée bleue de cigarettes. Pensant ? A
quoi ? Je m’interroge...
La petite infirmière française joyeuse vient en s’agitant voir
ses patients. Perplexe, elle regarde de l’un à l’autre et secoue la
tête : « Ils ne s’amusent plus, ils rêvent et pensent à leur pays. »
Le voyage de Moohono
II s’assied, tout droit dans son lit; sérieux, presque solennel,
le visage inexpressif,- ne portant aucun intérêt à rien. Il n’est
pas remué, pas même par les caresses affectueuses de la vieille
Madame, qui fait toujours des manières et voudrait tant le voir
heureux, lui, - « le pauvre petit, si laid.» Moohono est vilain,
avec ses cheveux noirs hérissés, ses grands yeux sombres saillants, ses dents proéminentes, et son petit nez dans une face qui
souvent apparaît toute plate et froide. Pourtant le front est beau,
haut et large, expressif même, son contour physique classique
suggérant de profondes pensées et une sérénité pleine de bonté.
Ce qu’il pense, ce n’est pas facile à savoir. II ne discute pas
beaucoup, même avec ses camarades et ceux-ci vont hocher
souvent de la tête à cause de lui, et peu à peu ils nous diront
d’abord ceci puis cela, sur leur camarade Moohono. II a tant
118
N°338- Mai/ Août 2016
changé ! Bien sûr, ils le connaissaient à Tahiti. Il vivait à
Papeete et était employé par une banque, alors qu’eux étaient
du district12 où ils travaillaient sur leurs plantations, cultivant la
vanille. Ils pensent que Moohono est plus riche qu’eux, et probablement plus savant. Au contraire des autres, il connaît bien
le français, et cependant s’il parle avec nous, ce n’est que rarement, et alors comme s’il s’agissait d’une autre fatigue physique, en utilisant les mots les plus brefs avec la solennité d’un
oracle. A nouveau, par pure espièglerie un peu méchante, il
bavardera en sons soudains et étranges pour embarrasser la
vieille Madame l’Infirmière.
Il lui joue aussi des tours et saute vers elle de derrière son
coussin quand elle approche avec la soupe. Ou il fait des grimaces si elle lui demande des nouvelles de sa santé en insistant.
« Parler, parler, pourquoi la femme est-elle toujours en train de
parler ? »
J’ai installé un puzzle sur les draps en face de Moohono, et
méthodiquement, sans réfléchir, il commença à placer les pièces
en un ensemble complexe. Quand il s’aperçut qu’il avait rassemblé une image de la Seine, des bateaux et des foules sur les
quais, il y eut une lueur dans ses yeux pour la première fois
depuis de nombreuses semaines.
Tout aussi systématiquement et lentement, presque sans y
penser, comme Moohono place les pièces imbriquées d’un puzzle, l’une après l’autre, il se lève, s’habille et fait son lit. Ensuite
il époussette la pièce posément, se penchant péniblement haletant quand ces tâches matinales sont finies. II va régulièrement
dehors pour s’asseoir sur sa chaise-longue au soleil. Sa canne
frappe légèrement le sol devant lui, cadençant ses pas douloureux comme il marche vers le jardin.
Le gentil petit Docteur est content des progrès de Moohono :
« A peine assez malade pour l’hôpital maintenant, n’est-ce pas,
12
La campagne à Tahiti.
119
mon brave ? Il y aura un bateau pour Tahiti bientôt et ne serastu pas content de rentrer chez toi ? » Moohono le regarde seulement avec tristesse, ne le croyant pas.
« Tahiti, c’est loin, » était tout ce qu’il dit alors, restant
plus silencieux que jamais pendant quelques jours. Plus tard :
« Bien, oui, si je pouvais juste aller à Paris, maintenant que je
suis en France. »
« Bien sûr, le dépôt13 est là-bas. »
Tandis que, pour lui, le temps de partir s’approchait, Moohono faisait et défaisait son havresac, réassortissant ses possessions peu abondantes. Pendant plusieurs jours, je remarquais
qu’il était occupé à arranger et à réarranger des cartes postales
dans un album destiné à cet usage, Quand ce fut fait, il me tendit le livre,
« Est-ce que je peux le regarder ? »
II secoua la tête. « Le garder, » dit-il.
« Mais ces cartes viennent de tes amis, de ton pays. »
Moohono sourit simplement semblant très las. « A garder,
» et il ne voulut plus en entendre parler. Pour la vieille Madame
l’Infirmière, Moohono avait aussi un cadeau d’adieu. C’était
l’oreille sèche de quelque chose à l’aspect bizarre.
« Pour les gâteaux » expliqua-t-il avec un large sourire vers
celle qui avait cuisiné pour lui chaque jour.
A la mention de Paris, Moohono souriait lentement ; cette
ville, et non son île verte et lointaine, semblait désormais le but
et la fin de son voyage. Qu’est-ce que Paris n’a pas signifié
pour ces jeunes rêveurs, aventuriers, vagabonds, à travers les
siècles ? Rousseau même avait quitté les délices ruraux de
Chambéry pour rejoindre à pied la cité de l’aventure. Casanova,
à Venise, avait rêvé des femmes de Paris. Paris, Paname 14
13
Le dépôt était le lieu où une unité de l’armée pouvait être rassemblée ou stationnée. Les soldats de la Coloniale passaient effectivement par le dépôt à Paris. (NdT)
14
Paname est Paris en argot. (NdT)
120
Un soldat tahitien typique
familièrement pour les poilus, a été, pour eux, un lieu où se rendre ensemble en gaie compagnie, pour quelques jours de permission, de plaisir, et pour le cinéma. Mais, je m’interrogeai,
qu’est-ce que la cité grise pouvait signifier pour les petits étrangers silencieux comme Moohono, qui allaient là bas seuls en
ces jours sombres ? Qu’importe, il devait disposer de chaussons
chauds à ses pieds pour ce voyage, d’un bon stock de gâteaux
et d’autres sucreries ainsi que d’une couverture chaude.
Après une attente pleine d’anxiété, nous eûmes des nouvelles de lui, mais la lettre ne venait pas de Paris, Le pauvre petit
voyageur avait simplement troqué un hôpital pour un autre.
Nogent sur Marne le 8/8/18.
Na Mama iti
E Mama iti e
Ua tae mai nei ta oe rata iti e ua maururuu roa vau ia oe.
Te faaite atu nei au ia oe e ua taui hia tou fare mai ; i teie nei
hoe a to matou fare mai Muehumua eo Mauati.
E Hôpital ino roa teie, mea rahi roa te Senegalais e te maa
aita e maitai ; eita vau e hinaaro e faaea iunei, c’est trop
dégoûtant parce que les Sénégalais crachent partout ; on ne
voit aucun Français dans cet Hôpital il n’y a rien que des coloniales comme les Malgaches, Marocains, Anamites et Sénégalais mea ino roa, I teie nei mea maitai rii au terara mea
paruparu, Aita roa tu e parau api ; je suis dans les bois de
Nogent ; il n’y a personne ici, pas même un chat.
Aroha oe ia Miss N, Mlle C, e pauroa te mau vahiné tuati.
Tirara parau
la orana
Na to oe tamarii ino
Moohono.
A la petite Mère
Oh, petite Mère
Ta petite lettre est arrivée et je te remercie beaucoup. Je te
122
N°338- Mai/ Août 2016
fais savoir que mon hôpital a changé ; maintenant c’est le
numéro un et le même que l’hôpital de Muehumua a Mauati.
Cet hôpital est très mauvais, les Sénégalais sont très nombreux et la nourriture n’est pas bonne ; je ne veux pas rester ici.
C’est trop dégoûtant parce que les Sénégalais crachent partout;
on ne voit aucun Français dans cet hôpital; il n’y a que des
Coloniaux comme des Malgaches, Marocains, Anamites, et
Sénégalais, très mauvais. Maintenant je suis un peu mieux et
ma faiblesse est finie. Il n’y a pas d’autres nouvelles, je suis
dans les bois à Nogent ; il n’y a personne ici, pas même un chat.
Salutations de ma part à Miss N., Mlle., C. et à toutes les
infirmières. Conversation terminée Salutations
De Ton mauvais garçon Moohono
Nogent sur Marne, le 16/ 8/18
Ma chère Mama :
Ua tae mai ta oe Carte iti i ananahi i te poipoi e ua mauruuru iti roa vau ; i teie nei ua huru maitai au area ra mea
paruparu roa tou avae ; e piti mau ionei hoe Fei no te Salle I .
Muehumua oe Mauati ua reva raua i te Dépôt.
Ua aui mai nei oe iau ahiri afaaea vau i Paris aore e hoi
faahau i Cannes ; aita roa tu vau i ite te teai noa nei. Quand
j’aurais la réponse je vous écrirai tout de suite. Aita roa tu tau
e parau rahi ia papai atu ; eiaha oe e peapea ia ‘u.
Tirara parau
Aroha atu i te mau Vahine tuati
Ia ora na oe e Mama iti
Na ta oe Tamarii ino Moohono
Ma chère Mama
Ta petite carte est arrivée hier matin et j’étais très content ;
maintenant je suis un peu mieux mais je me sens très faible sur
mes jambes ; deux d’entre nous ici, un homme de la Salle I et
Muehumua a Mauati sont partis tous deux pour le Dépôt.
123
Tu m’as demandé si je reste à Paris ou si je reviens à
Cannes ; je ne sais rien de cela, j’attends seulement. Quand
j’aurai la réponse je t’écrirai tout de suite.
Je n’ai pas grand chose à écrire, mais ne sois pas fâchée
avec moi.
Conversation terminée
Salutations à toutes les infirmières.
Salutation pour toi, petite mère
De la part de ton mauvais garçon, Moohono,
Dans un compartiment d’un lent train omnibus une Française remarqua un jeune Tahitien malade blotti dans un coin de
la banquette. Pouvait-elle faire quelque chose pour lui,
demanda-t-elle ; où allait-il, quelle était sa destination ? Le soldat de la Coloniale restait distant et froid. Finalement il la
regarda de ses yeux ronds solennels et lui parla à la manière
d’un oracle détachant les syllabes :
« Je viens de Marseille ; je vais mourir à Cannes, je serai
bien entouré là-bas. » L’infirmière se pencha pour laver les long
pieds noirs, fatigués de leur voyage. « C’est mieux que Paris,
parce qu’ici il y a de l’eau chaude et une Maman, » dit-il.
Elle défit le havresac, sortant les chaussons doux au toucher
qui lui avaient été donnés au moment de la séparation. « Propres comme lorsque je te les ai donnés ! Alors soit tu es resté au
lit, soit dans tes bottes, dis-moi où as-tu été, mon Moohono ?»
Il y avait un éclat de l’ancienne espièglerie dans les yeux noirs :
« Ce n’étaient pas des Hôpitaux », ce fut tout ce qu’il dit. Pendant un moment seulement, Moohono fut lucide, puis en toussant, fragile, il s’installa pour dormir.
Pendant de nombreuses semaines Moohono reposa sur son
ancien lit d’hôpital, mais là je le reconnaissais à peine. Sa face
brune n’était plus malicieuse, elle portait une expression indécise, plus douce. Les cheveux noirs clairsemés brillaient comme
un halo autour du visage olivâtre.
124
N°338- Mai/ Août 2016
Moohono, soldat tahitien, est mort à l’hôpital15. Le petit
groupe de ses compatriotes a placé des fleurs aux couleurs éclatantes à la tête et au pied du cercueil de planches sombres. Un
des siens a monté en permanence la garde auprès de lui.
Aujourd’hui le cercueil a été enveloppé du drapeau tricolore et
ils le portent eux-mêmes jusqu’au hall d’entrée à l’endroit où
les derniers offices ont lieu.
Le vieux pasteur protestant français ressemble de manière
incongrue à quelque bon petit lutin étranger dans sa robe-manteau et avec sa barbe grise taillée en pointe et ses sympathiques
lunettes rondes. Il parle là parmi les grands et solennels insulaires, stoïques, têtes baissées. Pourtant la douce langue française n’a jamais résonné de tant de bienveillance qu’alors dans
les mots simples choisis par le pasteur. Il fait l’éloge du jeune
soldat qui a voyagé si loin et qui est mort aussi dignement ici à
l’hôpital qu’il l’aurait fait au champ d’honneur. Il prie pour
apporter le réconfort aux amis de Moohono près de lui, et pour
ses parents si loin là-bas dans leur pays. Et finalement la prière
familière de consolation est prononcée en utilisant les mots
d’une langue différente de celle d’ici. Têtes courbées, voix
basses, les Tahitiens répètent le « Notre Père » : « E to matou
Metua i te ao ra, ia raa to oe i’oa.... »
Sous le soleil brillant du Sud, la petite procession grimpe le
long du blanc chemin poussiéreux montant vers le cimetière sur
la colline. Un peloton de formes sombres dans l’uniforme foncé
de la Coloniale marche derrière le cercueil, un petit groupe serré
où chacun est soucieux d’être le plus proche possible des autres
et du camarade qu’ils sont en train d’accompagner dans son
dernier voyage. Derrière eux, en couples bien ordonnés, venaient
15
Mairahi Moohono Rerea, fils de Teehiavatea a Mairahi et de Tetiaveroa était né
le 3 février 1897 à Papeete ; il était parti avec le 2° contingent tahitien 1e 15
février 1916 par le vapeur Moana, il est mort le 17 octobre 1918 à l’hôpital 203,
il avait 21 ans. (NdT)
125
les infirmières sous leurs voiles noirs, les soldats français, et
également deux par deux, les villageois qui avaient rejoint sur
la route le cortège funéraire militaire pour un soldat inconnu, un soldat de France.
Le cercueil est descendu dans la terre fraîchement creusée,
le pasteur a prononcé les bénédictions finales de son Eglise. Il se
tient debout et parle d’un ton ferme et assuré offrant une dernière
consécration divine. Une infirmière, dans son voile noir, fait un
pas pour sortir du groupe. Ses contours flous lui donnent une
silhouette brisée mais évoquant la paix, appelant seulement la
gentillesse et la sympathie quand elle se penche lentement pour
déposer des bleuets d’une couleur lumineuse, des œillets et des
roses du Sud près de la tombe. Comme une voix venue des profondeurs, mystique, un chant s’élève de cette colline au-dessus
de la mer. – L’Hymne funéraire des Tahitiens pour Moohono.
Immobile, un petit groupe s’attarde près du monticule fraîchement réalisé ; les soldats de la Coloniale ont placé dans ce
cimetière de France une couronne de plus faite de perles brillantes. Ils jettent un coup d’œil critique pour voir si l’inscription
est placée bien droite « Mort pour la Patrie ». Têtes baissées,
ils s’éloignent en marchant derrière la procession en train de se
disperser.
Le Franco-Tahitien
A la différence des autres Tahitiens, C- peut facilement parler la langue des étrangers parce que c’est aussi la langue de son
père. Ici il est interprète de l’armée et j’ai appris de lui beaucoup de choses sur Tahiti. Maintenant tous connaîtront Tahiti,
dit-il. Autrefois quand un voyage de Tahiti à la France prenait
de neuf à quatorze mois, et que ne passaient là-bas que des
navires à trois ou quatre ponts, pour des voyages aux desseins
étranges, avec leurs chargements de forçats pour la Nouvelle
Calédonie... -bien, c’est un autre sujet ! Aujourd’hui, tout a
changé, et c’est principalement parce qu’il s’agit de bateaux à
126
N°338- Mai/ Août 2016
vapeur venant régulièrement des Etats-Unis et que les EtatsUnis ont pris en main le commerce avec Tahiti. Et maintenant
avec l’Isthme de Panama16 et la reprise du commerce mondial...
Quand C- parle ainsi, du futur de son pays, il s’exprime plus
rapidement, plus intensément, les yeux tournés vers l’horizon,
avec le regard distant mais vigilant du visionnaire.
De nos jours les indigènes peuvent vraiment se tenir à part.
A la campagne, ils vivent encore la vie primitive de leurs îles.
Les palmes de leurs cocotiers forment les toits de leurs maisons.
Ils vont à demi-nus, travaillant la terre, pêchant et se baignant
dans l’eau tiède des lacs et des rivières. Le premier frisson de ce
climat froid de France ne fait souvent aucun effet à ces soldats
tahitiens, et c’est cette indifférence portée à leurs corps fragiles,
aussi bien que le changement de climat qui ont causé de nombreux cas de pneumonies et de bronchites parmi eux. C- m’a dit
cela et beaucoup d’autres choses sur le peuple de son île, mais
l’interprète est encore plus intéressant que ses interprétations.
Le cas médical de C- est tout à fait différent de tous ceux
que nous avons eus auparavant parmi les Tahitiens ; juste un
problème de nerfs, a diagnostiqué le Docteur ; les yeux saillants
au regard oblique du malade ne semblent jamais au repos, toujours à la recherche... Il n’était pas heureux en partageant les
jeux de ses camarades. De temps en temps alors qu’il parlait
avec nous il les regardait avec une sorte d’amusement paternel,
bienveillant, tandis qu’eux, peaux sombres et gestes gracieux,
pêchaient à la ligne dans la minuscule mare qui sert de vivier à
poissons, ou se poursuivaient en riant autour de la pièce, ou
encore se lançaient dans le jeu des anneaux contre des gages.
« Pauvres garçons, ils ne peuvent même pas penser »,
disait-il, «est-ce qu’ils parlent jamais avec vous ? Leur ignorance est mal vécue par ces indigènes que la guerre a arrachés
à leurs maisons -»
16
Le canal de Panama a été inauguré le 1er Juillet 1914. (NDT)
127
« Où as-tu étudié ?»
« Tiens donc, dans la maison de mon père. J’y ai appris tout
ce qui peut être étudié aux écoles jusqu’à treize ans et ensuite
mon père m’a fait apprendre le reste avec des professeurs
anglais et français. Je crois que seuls ceux d’entre nous qui
réussissent à avoir une éducation supérieure peuvent juger les
pertes dont notre peuple a souffert. » Je regardais les Tahitiens,
des traits tirés de C- aux autres, heureux dans leurs jeux, et je
m’étonnais.
C- ne pouvait pas apprécier la passion des Tahitiens pour la
musique du Victrola, II souriait seulement avec indulgence,
secouant sa tête vers ses camarades alors qu’ils surplombaient
le phonographe, ravis :
« Cette musique populaire d’Europe qu’ils écoutent ici ?
Pouah ! Je voudrais que tu puisses entendre les chants locaux
de Tahiti, -même ce que nous chantons ici est différent. Là-bas,
nous chantons tout ce qui fait la vie, du matin au soir, au repos
ou au travail, aux moments de joie, ou aux réunions, à une noce
ou à des funérailles. Le chant original indigène produit des sons
si caractéristiques et modulés de diverses façons si particulières
qu’on ne peut l’entendre ailleurs. Une fois qu’un étranger l’a
entendu, il ne peut pas l’oublier.
« Montre-nous. »
Mais quand, avec un curieux fredonnement et un accompagnement gratté sur leurs instruments à cordes, les Tahitiens
chantèrent une mélodie étrange et douce de leur peuple et de
leur île, C- ne se joignit pas aux autres ; gardant une sorte
d’étonnant sourire embarrassé : « Ah non ; j’ai oublié comment
chanter Tahiti ; je pourrais vous montrer les notes - quoique mais non, il est impossible d’écrire en notes la musique produisant de tels sons, vous auriez une si pauvre idée de ce que
c’est ! Les plus intéressant sont les Ute 17, plus ou moins
17
Le Ute est une des formes traditionnelles du chant tahitien.
128
N°338- Mai/ Août 2016
comme des vers et cependant sans aucune des règles qui régissent les vers comme celles sur la longueur ou le nombre, ils
sont chantés toujours sur le même ton monotone, - mais seuls
ceux qui possèdent une profonde connaissance de notre langue
peuvent comprendre leur humour et leurs railleries amères. A
Tahiti nous connaissons bien l’ironie comme le bonheur et le
chagrin. »
Personnalité exotique et compliquée, étranger dans ce pays
européen, C- trouve un lieu où il peut se reposer, il est à l’aise
et se sent chez lui auprès des soldats de son peuple primitif.
Avec ses compatriotes simples, « les garçons », il se montre
familier et affectueux. Inquiet et attentif, il voudrait aider
Domingo le boiteux en le menant à sa chaise longue, ou il voudrait passer l’après-midi aux côtés du malade, Nohorai, tandis
que celui-ci gît sur son lit étroit dans l’embrasure ensoleillée de
la fenêtre. II parle avec lui doucement comme une mère, riant
de chacune de ses simples plaisanteries :
« Nohorai doit avoir un manteau plus chaud » nous disaitil, « réalisez-vous combien il souffre ici dans votre climat froid ?
Nous n’avons pas les coups de froid subits ni les rafales de vent
que vous avez ici. A Tahiti il fait toujours calme sauf pour la
bonne brise qui se lève tard le jour, et à la nuit, le hupe, un léger
vent frais qui descend des vallées pour rafraîchir la température
et refroidir un air qui était si chaud à midi. La-bas, toutes les
choses, y compris le temps, sont douces, eh, Nohorai ? »
D’un geste caressant, il entourait son camarade malade
plus confortablement de son manteau : « Ces garçons simples
ne vont pas prendre assez soin d’eux, ils doivent rester bien
couverts. »
Et les camarades se sont attachés à leur C- comme un petit
garçon l’est à son aîné fascinant. Ils ont confiance en lui, parce
qu’il est bon et les soignera. Il est aussi intelligent et son discours, intéressant. Ils aimeraient citer ses remarques sophistiquées, fiers mais embarrassés, et à moitié satisfaits.
129
Pourtant le contact familier avec les gens de son peuple ne
suffisait pas à C- ici. Il était troublé et tenté de contracter des
relations particulières. Un soldat américain vint à l’hôpital pour
le voir. « Nous avons été au camp ensemble et il avait promis de
passer me voir quand il viendrait ici en permission », expliqua
C-, « Nous sommes bons amis, lui et moi. -Allons, voyons ! Ne
sommes-nous pas presque semblables dans cet uniforme brun
que nous portons tous deux ? Si peu de gens ont jamais entendu
parler de Tahiti, » ajouta-t-il avec bonhomie, « que souvent nous,
dans nos uniformes bruns, nous sommes pris pour vous autres,
Américains. » Bras dessus dessous avec son ami, ils partirent
pour voir la ville. « Maintenant sûrement ils vont penser que
nous sommes deux Américains, » dit C- à demi-satisfait.
Avec les soldats français, on aurait pu le penser plus proche
en terme d’égalité intellectuelle, mais C- semblait avoir encore
moins en commun avec eux qu’avec ses compatriotes si simples.
« Et pourtant je devrais me sentir chez moi ici au sein du
peuple de mon père, je suis déjà venu dans ce pays avant, aussi.
C’était avant la guerre ; mon père, ma petite sœur, et moi, nous
avons voyagé le long de la côte et nous étions à Nice pour la
semaine du Carnaval. Nous étions venus à travers l’Amérique
en 1913 et nous nous étions arrêtés en Nouvelle Zélande. La
façon de faire les choses ici en France est si différente ! Ma
sœur et moi nous avons observé immédiatement le changement
en débarquant à Marseille. Les hommes étaient si lents avec les
bagages et tout le reste, et puis, nous n’avons pas pu nous
empêcher de remarquer aussi ce vilain accent nasillard méridional, si différent du français que nous avions l’habitude d’entendre dans la maison de notre père à Tahiti. »
Mais le père qui avait simplement ri et savait comment imiter cette étrange manière de parler français, disait de ses enfants
qu’ils n ‘étaient pas habitués aux façons de son pays, c’était tout.
C- secoua la tête exprimant une incompréhension confuse ; « Un
pays bizarre que celui-ci,- et comme son peuple, - certainement
130
Le Bataillon du Pacifique à Boulouris
les Français ne nous comprennent pas. Et pourtant ce sont uniquement des Européens qui ont écrit sur nous. Paul Huguenin a
certainement écrit le meilleur livre sur Tahiti et ses îles : Raiatea
la Sacrée . Raiatea est une île distante d’à peu près vingt miles
de Tahiti et avec ses deux montagnes, Tapioi et Temehani, elle
est aussi la terre des Légendes. Celles-ci, Huguenin les a données sans altérer du tout leur inspiration naïve. Cependant,
quelques coutumes décrites dans Raiatea la Sacrée sont démodées maintenant. Le Mariage de Loti est spécialement intéressant puisqu’il traite de la période moderne. » Qu’il puisse
mentionner ce livre avec autant de désinvolture ! J’aurais pensé
que cette histoire de la venue d’un officier de la Marine française
dans une petite île du Pacifique, de sa vie, de ses amours là-bas
avec une belle indigène de l’île puis de son abandon insouciant
de la jeune fille quand il retourne vers la civilisation, était un
thème à éviter. Puisque les insulaires, ainsi que la beauté des îles,
ne semblent être appréciés par Loti et Gauguin que d’un point
de vue artistique, alors que, selon l’angle humain et moral,- et
bien, ils sont jugés si différents, que même ils seraient vus
comme la race de quelque bel animal sauvage.
Les mains dans les poches, pensivement et froidement, le
Franco-Tahitien discute de tout. Durs et tendus, ses traits semblent encore se durcir en prononçant ces mots :
« Quant à l’amour de Rarahu pour Loti, bon, on doit être
prudent en donnant son opinion. »
« Je pense qu’il s’agirait plutôt de s’interroger sur la dévotion de Loti pour Rarahu, n’est-ce pas ? »
Il sourit avec réserve. « Non, je crois là que tu te trompes,
c’est plutôt sur l’amour de Rarahu pour Loti qu’on ne devrait pas
être d’accord. Et pourtant on devrait être gentil en jugeant cette
petite fille de la campagne. Tu dois prendre en compte l’arrière
plan, -coutume, civilisation, naturellement pour n’importe quel
livre, et pour ma part, je peux mettre pratiquement de côté la personnalité de l’auteur. Sa description de la vie facile qui existait à
132
N°338- Mai/ Août 2016
cette époque est assez juste et elle montre aussi comment et avec
quel empressement les esprits des indigènes peuvent être dirigés.
Les relations de nos femmes avec les Européens ont été très
libres – vous dans l’Est vous ne pouvez pas vraiment comprendre, » au contraire de ses camarades plus simples, C- était toujours poliment conscient de parler à une étrangère.
« Bien, tu ne dois pas penser que je défende du tout ces
relations libres ou ces coutumes, -mais- » son sourire portait en
lui une sorte de tolérance rompue, et pas du tout de conviction.
« Personne ne comprend aussi bien que nos jolies femmes comment danser pour les fêtes d’accueil ; pour ces chants et ces
danses, les indigènes viennent même de tous les districts
jusqu’à Papeete. Et alors vous voyez que c’est la coutume pour
la femme qui conduit la danse d’embrasser tous les visiteurs les
uns après les autres. Ainsi Loti a été embrassé par Rarahu, et la
description de la fuite des deux au clair de lune dans une
pirogue navigant sur la mer est belle, n’est-ce pas ? »
Le goût de C- pour les livres français est différent de celui
des hommes de France. Il sourit devant leur prédilection pour
le roman ; les histoires sont très bien pour passer le temps mais,
les Revues françaises politiques et littéraires sont ses lectures
favorites. Grâce à elles, il souhaite apprendre et s’informer.
« Je ne suis jamais satisfait avec ce que j’ai, je dois apprendre et progresser d’une façon ou d’une autre. Je sens mon esprit
me tirer dans toutes les directions, » passant sa main devant ses
yeux fatigués dans un geste caractéristique.
Il me demanda de lui parler des romans anglais les plus
connus, et alors il voulut les lire, mais comme sa lecture avançait moins vite qu’il ne l’aurait souhaité, il demanda de suivre
des leçons d’anglais.
« Et ne pourriez-vous pas organiser une classe pour mes
frères ici ? Ils apprendraient l’anglais plutôt que le français à
n’importe quel moment. Ils associent cette langue à celle des
hommes valeureux de la London Missionary Society qui
133
venaient à Tahiti autrefois et qui ont fait tant de bonnes choses
pour les indigènes. Bien sûr, d’autres religions ont été amenées
à Tahiti. Il y a les Missionnaires Catholiques Romains, et les
gras Mormons et les Adventistes. Le Bouddhisme aussi est pratiqué dans l’île aujourd’hui. »
« Tu as sûrement eu plus d’opportunités que la plupart des
gens pour aborder un bon nombre de croyances : laquelle
penses-tu la plus proche d’exprimer la vérité ? »
« De tous ces différents cultes ? Bien, on doit être prudent en
donnant son opinion au sujet des différentes religions. En plus de
cela ce serait trop long de commencer à te dire ce que j’en pense.
Et puis, aussi, c’est difficile de savoir réellement. Oui, vraiment,
je peux t’assurer que j’ai entendu de nombreux enseignements et
sur de nombreuses croyances. » Son rire était cynique, « Et aussi
sûrement qu’il y ait ces nombreuses croyances amenées par vous,
vraiment, il y a beaucoup de gens abusés et conduits à l’erreur,
pauvre peuple simple. Certainement cela ne peut pas être une
question de vérité ! » il riait à nouveau, presque cruellement « Ah,
non ! Vous devez juger la religion comme vous jugeriez n’importe quoi d’autre, c’est à dire par la cause et l’effet. Que réalise
cette religion ou cette autre, combien de bon, tangible, réel a-telle accompli? Les Mormons et leur matérialisme ont fait appel
à la classe sociale la plus réaliste avec un certain succès, - très
vrai. Mais ce n’est pas cette sorte de résultats qu’on attend d’un
membre d’une Eglise, et tout ce que ça signifie, vous comprenez.
Certaines des Eglises ont fourni un travail réellement progressiste
parmi nous. Leurs publications périodiques nous aident à connaître nos propres progrès et, à travers elles, des étrangers peuvent
apprendre de nous,- » Les yeux de C- lançaient sur le monde ce
regard lointain qu’ils avaient toujours lorsqu’il parlait du destin
de son peuple, du futur. Ses yeux rétrécissaient à nouveau tandis
qu’il continuait avec intensité. « C’est de cela dont nous avons
besoin, spécialement, pour être remis à jour, Tahiti a été trop
longtemps une île isolée ! »
134
N°338- Mai/ Août 2016
« Ainsi vous aimez que des étrangers viennent parmi vous
pour des raisons commerciales et industrielles ? »
« Assurément, nous avons toujours été un peuple hospitalier », répondit-il avec un sourire de côté bizarre.
«D’après ce que tu dis, je penserais que vous êtes
aujourd’hui spécialement dépendants des immigrants chinois ? »
Ses yeux rétrécirent étrangement. « Ils sont trop nombreux
parmi nous ! Que mon peuple reste loin de leurs restaurants et
de leurs paroles ! C’est seulement une habitude étrangère
dénuée de raison qui fait désirer aux indigènes du vin avec leurs
repas. Non après tout la vie est plus heureuse et meilleure à la
campagne. Le propriétaire de la plus petite plantation dispose
d’une boisson rafraîchissante offerte par ses cocotiers.
L’amande de la noix est râpée et exposée au soleil avec des
fleurs, voilà d’où les filles tirent leur monoi18, l’huile pour garder leurs cheveux brillants et légers et l’onguent destiné au massage qui maintient leurs corps doux et satinés... Les grandes
palmes sombres, niau19, nous pouvons les mettre avec les jolies
fougères dans les maisons et les palmes sèches, nous les transportons en guise de torches pour pêcher tard la nuit sur les
récifs qui encerclent Tahiti. »
Alors arriva la nouvelle d’un fléau dans les îles. Certains
pensaient que l’épidémie20 était le résultat du bombardement
par les bateaux allemands qui s’étaient montrés à Tahiti durant
les premiers jours de la guerre21 ; C- secoua la tête sévèrement ;
18
Huile de coco.
19
Feuille de cocotier.
20
L’épidémie de grippe espagnole, pandémie mondiale qui atteignit Tahiti en
novembre 1918 et causa de très nombreux décès. (NdT)
21
Le Gneisenau et le Scharnhorst, puissants croiseurs allemands de l’escadre de
l’amiral Von Spee, se présentèrent devant Papeete le 22 septembre 1914 et
bombardèrent le centre de la ville qu’ils détruisirent. (NdT)
135
« Superstition» tout cela, notre peuple est en train de mourir, c’est tout ; pourquoi, c’est dans l’ordre des choses, et notre
vie disparaît à nous, simple peuple de la campagne,- et comme
les étrangers ont joué avec nous ! Même les Chinois, non
contents de tenir le commerce entre leurs mains, désirent s’installer parmi nous ! »
Un jour, C- ne s’approcha pas de nous pour discuter comme
d’habitude ; son visage agité semblait exceptionnellement fermé,
ses traits durs, alors qu’il s’asseyait à part lisant son livre.
« J’ai eu de mauvaises nouvelles » nous dît-il simplement,
« et je dois penser à autre chose ; j’ai appris ce matin qu’à la
maison mon père et ma mère sont morts tous les deux. Bien sûr,
c’est mon sort, cette peste- ». Les visages de ses camarades,
alors qu’ils surveillaient C-, étaient résignés et emplis de douce
compassion, mais la face de C- était seulement plus laide et
totalement hagarde. « Je ne peux pas penser » disait-il. « Qui
sont les Dieux des Tahitiens, pour qu’une telle affliction tombe
sur nous tous, aujourd’hui nous adorons le Dieu Protestant des
Chrétiens, c’est vrai, -mais sommes-nous plus heureux qu’aux
jours anciens ? Nous avons eu beaucoup de religion, même le
Bouddhisme, je ne peux recevoir de réconfort d’aucune... Bien,
dans tous les cas, vos livres européens me distraient- pour
aujourd’hui, donne-m’en quelques-uns vraiment excitants : je
dois avoir des livres et des livres et toujours plus de livres de
façon à ce que je n’ai pas besoin de penser ! »
C- attendait dans son malheur la lettre de Tahiti qui lui en
dirait plus. « Mais ça prend trois mois, une lettre, pour venir, Le
pire, me disait-il, c’est que notre maison est partie, ma sœur
devra trouver du travail. Bah, qu’est ce que ça signifie pour une
jeune fille tahitienne d’aller travailler? Elle est seule dans la
grande ville, elle rencontre des étrangers, des soldats et des
marins en escale, ils vont au bals et aux danses, et alors il y a
les Chinois et leurs menées sournoises,,. » Il riait avec dureté,
il y avait quelque chose de cruel dans le son de son rire.
136
N°338- Mai/ Août 2016
« Penses-tu que nous, ceux qui portons le sang indigène,
pourrons jamais retourner à notre ancienne vie dans le bonheur,
après que nous nous soyons mêlés à vous, les étrangers ?...
Cependant c’est dans notre sang, je suppose, -mon père vint sur
un de ces grands bateaux, et mon grand-père, - c’est pour cela
que je connais le monde et de nombreuses langues et bien des
choses que mes frères tahitiens ne savent pas. »
Les Tahitiens étudient l’anglais
La salle des Tahitiens, dans l’hôpital, ressemble à une classe
d’école maternelle ou primaire avec le tableau de l’alphabet vivement coloré ; « A pour Animal, - Bear 22 représente le B » les sons du langage élémentaire sont plutôt différents de ceux
du latin, et les sons anglais sont ici jusqu’à présent totalement
inconnus, Mais les Tahitiens sont déterminés à les apprendre.
L’intérêt pour les leçons d’anglais a presque remplacé l’enthousiasme pour les jeux. Les cubes de l’alphabet, semblables à
ceux qu’utilisent les enfants, ont pris la place des cartes à jouer.
Ils s’asseyent, se creusant la tête face au tableau sur le mur et
répétant les sons : « E pour Elephant » et ainsi de suite, alors
que s’élève une sorte de chant rythmique, méthodique, accompagné de signes réguliers de la tête.
Sérieuse et professionnelle, leur préceptrice se tient sous les
affiches vivement colorées, faisant face à une classe d’une sorte
différente de toutes celles qu’elle a rencontrées jusqu’ici durant ses
longues années d’enseignements divers et d’élèves cosmopolites
de la Riviera, Sa classe s’assied sur le banc en face d’elle ;
Honorai, simple et consciencieux, Tiafariu23 avec ses yeux vifs
et en mouvement; toujours le premier à donner les réponses,
22
Ours.
23
Tiafariu a Tai, né le 1er février 1897 à Punauuia, fils de Tiafariu a Poura a Tai et de
Tepairu a tau. Il est revenu à Tahiti par le El Kantara le 28 juin 1919. Il est décédé
à Vairao le 14 septembre 1919 à l’âge de 22 ans.
137
Teanio qui pense que c’est insensé d’apprendre mais qui a
rejoint la classe parce que les autres l’ont fait. Tous ont une
expression étonnée, perplexe, à demi amusée, leurs yeux intensément fixés sur leur professeur. Seuls ceux de Pourotu, ronds
et sérieux, sont rarement levés d’un cahier d’écolier modèle où
il trace des lettres symétriques ligne après ligne. L’unique
façon d’enseigner à ces soldats tahitiens est de s’appuyer sur
des leçons de choses ; sur l’appel de la couleur, du toucher et
du son.
« Qu’est ce que c’est ? » la préceptrice interroge la tête de
la classe, montrant en même temps un dessin sur son tableau.
Timidement et lentement, chacun répond à son tour :
« C’est une fleur. »
« Une table »,
Elle parle lentement et avec force.
« Mettez les fleurs sur la table. » Elle toise sévèrement ses
élèves en passant de l’un à l’autre. Tiafariu obéit sans un mot.
Il se lève lentement, solennellement ; les autres sourient ou rient
nerveusement d’une manière embarrassée, n’ayant eux-même
qu’à moitié compris mais amusés par ce que Tiafariu va faire.
Ils le regardent avec intérêt, prenant tout cela comme une plaisanterie ou comme une sorte de jeu comique. Tiafariu seul est
très sérieux tandis qu’il soulève le vase et le replace sur la
table ; ses yeux sont fixés sur le professeur en attente d’instructions avec quasiment la concentration de quelque victime hypnotisée. « Mets les fleurs sur la table, - sous la table. » Tiafariu
obéit avec solennité, cherchant son professeur du regard, quêtant son approbation même quand il se penche avec obéissance
pour placer le vase sur le sol.
Puis Pourotu époussette comme il faut, et les autres installent les tasses à thé de la dînette ; leur professeur voit que tout
est disposé correctement à la manière anglaise :
« Veux-tu du thé, Tiafariu ? »
« Du sucre, Pourotu ? »
138
N°338- Mai/ Août 2016
Après « Le thé », la « Leçon d’anglais » se termine par des
indications sur les bonnes manières de prendre congé. L’un
apporte à « Miss » son chapeau, l’autre sa canne, Un par un,
avec solennité, ils serrent tous sa main en un « au revoir». Ces
soldats sombres et empruntés s’inclinant au dessus de leur poignée de main, à moitié amusés, à moitié embarrassés, ne ressemblent quasiment à rien d’autre qu’à des enfants à leur
première école de danse.
Maintenant, même à 7h30 du matin, la salle des Tahitiens
est déjà balayée scrupuleusement, et Pourotu, complètement
habillé d’une chemise rose empesée qu’il ne peut se permettre
de porter qu’après l’exécution des tâches matinales, est déjà
assis devant un cahier d’écolier, traçant laborieusement des lettres bien formées. Les Tahitiens sont devenus subitement
bavards, faisant résonner avec force des phrases d’une langue
étrange et que nous pouvons cependant parfois reconnaître.
Nous sommes accueillies par un chœur de « Good morning»
prononcés de diverses manières. Pourotu, même, lève les yeux
de son livre avec gravité pour un très lent :
« Good morning, Miss »
Cette formalité de bienvenue est plus démonstratrice pour
Lydia, quand celle-ci vient s’occuper du ménage :
« Good morning, Sweetheart » mais je m’écarte du sujet ;
de ce langage, Miss Warner et les leçons d’anglais ne peuvent
être tenues responsables.
Fils noués et brisés
Domingo24 est quelque peu un étranger ici où il gît dans la
salle d’hôpital avec les autres Tahitiens, Ses cheveux longs
répandus sur l’oreiller sont d’un noir plus bleuté que ceux des
24
Domingo Alfred, né le 2 mars 1893 à Papeete, fils de Teaafaui. Classe 1913,
numéro matricule 462 du 1° Bataillon du Pacifique. Décède de tuberculose le 14
août 1919 à l’âge de 26 ans. (d’après les recherches de T. Shigetomi)
139
autres, sa peau bistre d’une nuance noisette plus claire. Son
visage, de profil contre le linge blanc, est d’un type plus européen, avec son front haut, la forme dédaigneuse de son nez
aquilin et ses lèvres pleines aux courbes douces.
Au matin, quand j’entre dans la longue salle pour relever
les températures, tous, sauf Domingo, sont enjoués et curieux
même de cela. Ils prennent le thermomètre d’une façon maladroite, embarrassée, amusée. Tenir le thermomètre éloigné de
moi pour me taquiner et y lire la température est un jeu partagé
avec eux. Le considérant d’un œil critique, le caporal Domingo
prend le thermomètre que je lui donne d’un geste délicat,
comme un connaisseur prend le brandon d’une cigarette du
meilleur choix. Il me le remet dans un mouvement élégant, d’un
air distrait, comme si ce n’était pas son affaire ou qu’il n’avait
aucun intérêt à s’informer de sa température.
Il doit avoir du linge propre chaque jour, se montre pointilleux
pour obtenir que ses infirmières n’aient en rien la charge de ses
soins vulgaires. Ses camarades aiment par dessus tout s’occuper de
leur caporal, prenant en charge les détails les plus grossiers de sa
toilette, penchés sur lui avec anxiété, lui prodiguant regards affectueux et questions. Domingo bavarde avec eux dans leur langue
aux beaux sons bruts. Pour nous, il explique de nombreux détails
sur ses frères tahitiens, faisant des phrases dans le français le plus
pur. Parce que Tahiti est la terre de son amour et de ses rêves.
« Et tous sont mes frères ici- et bien que mon père ait été
un étranger, ma mère était une belle Tahitienne. »
Il est exigeant, demandant d’avoir ses boissons et des plats
sucrés et délicats à des intervalles exactement réglés. Quel
changement dans le régime de l’hôpital préférerait-il ?
« Je pense que je n’ai pas de préférence », nous dît-il. «Moi
j’aime tout ce qui est bon. »
Les visiteurs des salles laissent tous à Domingo leurs fruits,
gâteaux ou fleurs les mieux choisis, qu’il partage toujours avec
140
N°338- Mai/ Août 2016
ses amis. Le gentil vieux Docteur secoue la tête alors qu’il se
tient au pied du lit de son favori.
« Ne craignez-vous pas d’être trop gâté, mon petit ? »
« Moi, gâté ? Pourquoi, non ! Sûrement vous ne pouvez pas
trop gâter quelqu’un de malade ; je suis malade, et si sensible
aux belles choses délicates. Oui, vraiment la vie est douce. »
Duchini est arrivé aussi parmi nous comme un étranger en
provenance de la zone de l’Armée italienne25 sur le front. Il s’assied tout droit et sérieux dans son lit. Il devrait manger mais il
ne le fera pas. Il a abouti dans un hôpital français alors qu’il pensait être sur le chemin de chez lui vers sa patrie. Si seulement il
pouvait aller jusqu’à sa mère, « Mama mia », s’il pouvait la voir,
il se sentirait mieux. II ne mangera rien : « Pourquoi ? »
« Je ne peux pas manger la nourriture française, »
« Et des macaronis ? »
II ne croit pas qu’il y ait une telle chose en France mais oui,
s’il y en avait ici, il en mangerait
Pendant un temps, il prend avec reconnaissance les macaronis bien cuisinés à l’italienne, -fromage râpé couvrant la surface du plat. [...]
Duchini aimerait lire, les Français lui ont prêté leur livre
favori pour les longs séjours au lit, Le vicomte de Bragelonne.
Mais même l’aventure palpitante et l’intrigue à la cour de Louis
XIV ne peuvent pas intéresser le soldat italien souffrant du mal
du pays ; il soupire après les premières pages : « Si seulement
je pouvais le lire en italien. » [...]
Après quelques semaines, Domingo n’est plus ce profil
doux, immobile qu’il était quand nous entrions dans la salle
d’hôpital. Il est devenu une silhouette courbée, semblable à celle
25
L’Italie entre en guerre aux côtés des Alliés contre l’Autriche-Hongrie et la Turquie en 1915 et contre l’Allemagne en 1916 .
141
d’un vieil homme dans ses pyjamas blancs flottants, il porte un
large sombrero à l’arrière de la tête pour se protéger des courants d’air quand il se lance dans ses premiers pas le long du
sombre couloir de l’hôpital au bras de sa solide infirmière.
Un jour, le grand et ténébreux Duchini, se promenant seul
dans l’entrée en uniforme vert-olive décoloré, rencontre là
l’étrange petite personne en pyjama flottant et au large chapeau
de paille, se promenant aussi, mais au bras de son infirmière. Ils
se saluent mutuellement, chacun d’eux utilisant son français à
l’étrange accent, ce qui forme un lien immédiat entre eux. A
partir de ce moment, Duchini parcourt les corridors, le bras
autour de la poitrine de Domingo, tandis qu’il se courbe vers lui
avec sollicitude.
Chaque nuit se déroule dans le vestiaire une petite scène
familière, née de la rencontre de deux étrangers, quand
Domingo et Duchini vont prendre leur traitement en même
temps. C’est un moment de bien-être, tandis qu’ils discutent
ensemble, là dans la petite pièce joliment carrelée et dans la
lumière réconfortante de la lampe, avec la gentille infirmière en
blanc leur prodiguant ses soins.
Bientôt, Domingo, arborant son large chapeau de paille, est
capable de s’asseoir dehors tout au long de la journée au soleil.
Il a organisé lui-même l’excursion au jardin. Son brancard est
transporté par deux compagnons plus robustes, et placé sous les
palmiers. Ici, dans le plaisant et chaud soleil méridional,
Domingo s’assied, couvert de son grand chapeau, un éventail
de palmes à la main, accueillant aimablement quiconque s’arrêtera pour lui parler un moment
« Un jour agréable, n’est-ce pas ? Il fait chaud ici, comme
à Tahiti, » dit-il, « pourtant j’aimerais avoir quitté votre pays
- Je suis fatigué - fatigué, après ces années dans les tranchées,
- j’ai un petit frère, un soldat comme moi, vous savez, mort en
France. Oui, je voudrais être parti d’ici, parti pour Tahiti, bien
que je trouverai beaucoup de changement à Tahiti ». Il rêvassait,
142
Un groupe à l'hôpital
taquinant un lézard du bout de sa canne ; « nous ne traînerons
plus très longtemps par là autour, comme ces lézards, heureux
au soleil, ma petite sœur et moi. Depuis que je suis parti, ma
mère est morte, et aussi ma petite sœur, d’une maladie comme
la mienne – Oui, mon pauvre peuple est en train de mourir,
mourir... et je souhaite mourir à Tahiti, - le pays de ma mère, »
« N’avez-vous pas un livre de Tahiti ? » demandait-il un
jour, s’ennuyant à rester assis seul depuis si longtemps. Je
regrette qu’il sache qu’il y a Le Mariage de Loti, et m’ait
demandé de le lui apporter.
« Qu’est-ce que vous pensez de ceci, Mademoiselle ? Une
jolie description de notre île, vraiment, mais quelle morale !
Bien, néanmoins, c’est à peu près comme ça là-bas, Loti a bien
décrit les choses – Je devrais le savoir. ]’ai souvent pensé que
ça a dû paraître ainsi à mon père.- »
Bientôt Domingo, soutenu par sa fine canne de caporal,
dans sa tenue militaire coloniale brune, s’éloigne dans le crépuscule. Comme il met le pied sur la terrasse en marchant, ses
épaules fléchies, voûtées, se redressent, montrant sa jeunesse,
et il touche son képi en saluant les Français déjà assis là :
« Bonsoir, Messieurs ! »
II s’assied à son tour un peu à l’écart des soldats européens
et au milieu de ses humbles compatriotes. Le petit groupe se
réunit et se lance dans le chant de quelque douce et bizarre
mélodie de leur île, tandis que Domingo sourit avec esprit et
tambourine de sa canne en rythme sur le sol. Soir après soir,
alors qu’ils regardent le soleil descendre derrière les montagnes
bleues, leurs yeux lumineux s’emplissent d’un vague désir Domingo parle pour tous : « Ici c’est presqu’aussi beau qu’à
Tahiti. »
Petit à petit, comme Duchini se lève et vient s’asseoir de
plus en plus longtemps près de la fenêtre, il décide :
« Après tout, les palmes et la côte sont assez semblables à
l’Italie ! »
144
N°338- Mai/ Août 2016
Dans l’après-midi lui aussi flâne dehors sur la terrasse - et,
concession silencieuse à la sociabilité, il porte même un képi de
soldat français sur le côté de la tête, ce qui prête un air quelque
peu désinvolte à son uniforme d’un triste vert olive délavé.
Pourtant il ne s’assied pas parmi les Français, et hésite à se joindre à un groupe. Pour lui, tous ici sont encore des étrangers, les
Poilus qui chantent, discutant entre eux, les Tahitiens bronzés
bavardant et riant. Un seul parmi eux, mélancolique et de frêle
apparence, semble un peu étranger comme lui-même, au milieu
de ses congénères, mais ce n’est qu’une apparence.
Domingo a aussi remarqué la silhouette hésitante à la porte.
Il fait signe à Duchini de s’approcher. Après cela, durant tous
les longs après-midi, la chaise de Domingo est tirée près de
celle de Duchini. Utilisant comme langage commun le français
qu’ils parlent tous deux comme des étrangers instruits, leur
conversation aborde les idées éternelles de la jeunesse, critiquant la France et racontant chacun à sa manière ses idéaux et
l’amour de son pays.
« Dis moi quel âge as-tu, Domingo ? »
« Tout juste vingt ans – pourquoi ? »
« Je m’étonne que les Français t’appellent toujours « le
petit vieux », mais tu m’as toujours paru à peu près de mon âge,
dix neuf ans, aurais-je dit »
« Les Français, qu’est-ce qu’ils savent ? Leur rire est dur et
ils ne voient pas le cœur des gens. Mais toi, cher Duchini, tu
viens d’un pays plus amical, ensoleillé comme le mien, tu vois
jusqu’au cœur, tu comprends. »
« Hélas, – combien la guerre nous a emportés loin de nos
chers pays, Domingo. »
« Mais pense juste à cela, elle nous a conduit l’un à l’autre,
Duchini. Je viens de l’ouest - qui était la direction que j’ai prise en
quittant Tahiti, et toi de l’est, de la vieille Italie, et ici nous nous
sommes rencontrés comme deux frères. Ta religion ne t’a-t-elle
pas appris cela, Duchini ? Elle dit seulement que nous sommes
145
tous frères, et tu es ici le seul que j’ai trouvé, le seul d’un pays
différent, je veux dire ; alors je me suis toujours beaucoup interrogé, Duchini, sur ces garçons allemands qu’on nous a dit de
tuer, de notre âge peut-être ; qui peut répondre ? »
« Je m’étonne aussi, Domingo, – tu sais que cela me fait
toujours penser à ma mère chez moi, et je me demande si ces
garçons ont des mères, – Je t’ai souvent parlé de ma mère,
n’est-ce pas ? Je crains de ne jamais la revoir. »
« Maintenant ne pleure pas, mon Duchini, je suis sûr que tu
la reverras. Pense à quel point l’Italie est proche ! »
« Cependant je peux ne pas rentrer chez moi, mais être
envoyé d’un hôpital à un autre ; – je vais subir une opération
dans le suivant. N’as-tu pas réfléchi à cela, Domingo, nous ne
mesurons plus par la distance et par le temps comme on nous
l’a enseigné à l’école mais par la Vie et la Mort, par la peine et
le chagrin ? Nous sommes là, toi à peine vingt et un ans, et moi,
juste dix neuf, et pourtant, nous devons nous asseoir ensemble
et discuter comme des vieillards - »
« Vraiment oui, Duchini, c’est la guerre qui rend vieux. Tu
sais que la seule pensée de la guerre fait que tout me paraît
gris, laid et vieux, tel le vieil homme hideux que je vois parfois
dans mes rêves quand mes blessures me font spécialement
souffrir. Les enfants ne pensent pas à la guerre, et sont toujours
heureux et en train de jouer ensemble. Et cette guerre maintenant ; n’est-elle pas juste une guerre des plus vieux pays ?
Tiens, dans notre jeune pays ensoleillé, il n’y avait pas de pensée de guerre - »
« Ne me comprends pas de travers, Domingo. Cette guerre
devait venir ; seulement nous, les Italiens, nous avons le sang
trop chaud, nous nous excitons rapidement ; nous ne pouvons
pas supporter ces avancées du front et ces retraites, cette souffrance qui traîne en longueur ! Qu’on nous laisse combattre tout
de suite jusqu’à la fin ou sinon mourir. Aucun soldat d’Italie ne
craint de mourir ! »
146
N°338- Mai/ Août 2016
« Pourtant, pourquoi, pourquoi mourir, mon Duchini ? Estce que ce n’est pas un gaspillage coupable de la douce vie,
quand il y a quelque part encore des choses à aimer, des fleurs
et de la musique et de tendres lèvres rouges, - rouges comme ce
ciel - regarde du côté du ciel dans ce coucher de soleil, Duchini,
c’est là que se trouve Tahiti ! »
Nuit après nuit, quand le rouge soleil avait disparu derrière
les montagnes bleues, Domingo et Duchini, les camarades
étrangers se séparaient dans la grisaille du crépuscule.
« Bueno Notte, Domingo mia »
« Ia ora na 26, Duchini. »
Duchini est parti chez lui vers sa mère et Domingo a été
déclaré à évacuer, et il doit prendre le premier bateau au départ
de Marseille. Les quelques dernières semaines à l’hôpital ont
été des semaines heureuses ; tous ceux qui le connaissaient ont
voulu lui témoigner de la gentillesse avant le départ.
Il a été invité à sortir prendre le thé, à manger des glaces au
village un après-midi. La mince silhouette délicate de l’étranger
est devenue au moins aussi familière dans la petite ville et dans
les salons campagnards qu’elle l’était dans l’hôpital. Chacun
souhaitait à Domingo un « bon voyage », Son bagage est déjà
trop lourd pour qu’il le porte et il a donné ses cadeaux aux
moins chanceux qui restent après lui.
De Duchini, chez lui avec sa mère, nous n’avons jamais eu
de nouvelles mais ici, c’est la seule maison que Domingo ait
connu en France. Ses pensées se sont tournées vers nous à
chaque étape de son voyage. Des petits billets élégants, joliment
écrits, nous parviennent depuis Paris, puis Marseille.
« Juste 2 mots à la hâte pour vous souhaiter le bonjour et
une bonne Santé. Ici je me porte très bien et j’espère que ma
Carte vous trouvera aussi en bonne santé - Au revoir - et recevez
26
Ici, Bonsoir.
147
mes meilleures sympathies et mon amitié. Bon souvenir de votre
petit Tahitien qui pense à vous. »
« Marseille le 1er Novembre, 1918.
Chère Maman,
Je vous envoie cette Carte pour faire savoir que je suis à
Marseille depuis hier à 4h de l’après midi mais dans un état
fatigué. Mais aujourd’hui je me sens beaucoup mieux et demain
je serai tout à fait sur mon séant. Pour aujourd’hui il n’y a rien
de nouveau. Chère Maman e tehoi au ia oe iti ta oe tamaiti. »
Domingo contemplait à nouveau la mer la plus bleue sur
laquelle il devait bientôt naviguer vers son cher pays.
Mais le bateau ne prit pas la mer, mois après mois, il n’appareillait pas. Au final, il ne prit pas la mer cette année-là. Les
cartes postales brillantes de Domingo, ses petits billets écrits
soigneusement nous parvinrent moins fréquemment, et à la fin
ils contenaient seulement de bons vœux pour nous.
« Le bateau n’a pas pris la mer. » a dit Domingo, quand il
revint vers nous avec un détachement de l’hôpital. « Je ne
reverrai pas mon pays. » Et après cela, il ne parla que rarement.
Ses espoirs et ses menus enthousiasmes étaient partis ; seul
un faible esprit déclinant semblait s’accrocher aux douces attentions de la vie, des choses de peu d’importance. Il demandait à
avoir les longs ongles de ses mains polis jusqu’à montrer un
rose pâle sur le drap blanc, et il regardait avec plaisir ses mains
brunes reposant là devant lui. Le dernier jour de sa vie, il parla
du raffinement de la délicieuse chayote27 cuite qui constituait
son déjeuner. II désirait vivre et sa vie refluait lentement ; il
livra bataille jusqu’au bout, un combat à mort entre un vaillant
esprit aimant sa jeunesse et un corps trop fragile28.
27
Chrystophine ou chouchoute.
28
Mort pour là France d’une tuberculose contractée en service. (NdT)
148
N°338- Mai/ Août 2016
Poma Tea
(Lumière et ombre)
L’hôpital long et noir s’étend derrière elle alors qu’elle sortait par le sentier bordé de palmiers, une silhouette voilée de
bleu telle une nonne, ses yeux parcourant avec lassitude le chemin devant elle.
« Iaorana29, tu te souviens de moi ? »
II semblait être venu de la plus bleue des mers ou du soleil
rouge du couchant» quand elle leva les yeux et le vit grand, visage
bronzé et yeux brillants, se tenant là debout sous un palmier.
Il tendit timidement une grande main, et elle lui donna la
sienne avec joie.
« Bien sûr que je me souviens –, c’est toi qui m’as fait ce
panier, et tu m’as demandé quelles étaient mes couleurs préférées ; et ensuite tu l’as tressé ainsi, tout entrelacé de fils bleus
et roses, et marqué de vos jolis mots tahitiens. Regarde, je le
porte à la ville maintenant pour faire mes emplettes. »
« Mademoiselle, je suis venu pour te dire Iaorana30, - le
bateau va bientôt faire voile vers Tahiti, »
« C’est gentil de ta part. Bonne chance, bon voyage ! »
« Mademoiselle, c’est encore cela que je veux te dire, - s’il
te plaît arrête juste un moment » ; il se tenait là tournant son képi
bleu usé entre ses mains et baissant les yeux vers le chemin.
« Oui ? »
« Quand j’étais malade tu m’as fait des gâteaux et alors je t’ai
toujours bien aimée. II y a un an que je t’ai vue pour la première
fois, quand tu me soignais ici dans l’hôpital J’ai écrit à mon père à
la maison, pour savoir si je pourrais ramener avec moi une femme
de France - Les courriers sont lents pour Tahiti et sa lettre est venue
seulement maintenant, et elle dit oui, je peux t’amener ! »
Ses yeux trop brillants au dessus d’elle lui firent baisser son
29
Ici Bonjour
30
Ici Au revoir
149
regard vers le chemin. Son aisance était douce et naturelle et
elle hésita pour trouver une réponse. « Tous mes remerciements
mais ton pays est très loin. » II indiqua la mer : « Juste là-bas »
« Je sais mais... – bien, veux-tu porter mon panier jusqu’au
marché juste aujourd’hui ? »
Ils descendirent à travers les jardins déserts, et en riant, il
montra les larges feuilles au-dessus de leurs têtes.
« A Tahiti, je suis cultivateur, c’est bon de travailler la terre. »
« J’aime cueillir des fleurs. »
Pendant leur marche le long du bord de mer, ils se mêlèrent
aux simples pêcheurs réparant leurs filets, s’affairant sur les
bateaux tirés au sec sur le rivage.
« Là-bas, j’ai un bateau pour pêcher sur la rivière, » lui ditil, « et aussi, quelquefois, je vais dans la grande ville de
Papeete. C’est une belle ville parce qu’elle est près de l’eau, et
on y regarde les bateaux comme ici, tous les bateaux qui vont
et viennent » indiqua-t-il avec enthousiasme. Cannes, il juge la
ville belle, aussi, parce que l’océan est là. Oui, et elle également
trouve que l’océan est très beau.
Ils cheminaient en suivant les joyeuses petites rues de la
ville, lui silencieux et sombre, incapable de parler au milieu des
étrangers ; elle, occupée de détails et de son panier, s’arrêtant
pour des fleurs et des fruits, saluant les vieux marchands et les
gens de la ville.
Quand ils remontèrent seuls le sentier, il parla de nouveau.
« A Tahiti, nous avons des fruits brillants comme les
oranges de ton panier, et les fei31, qui sont plus sucrés. »
Brièvement, elle lui donna la main, et se détourna de lui rapidement pour aller vers l’endroit où une lumière clignotait, et elle
rentra par la porte étroite et sûre. Il resta seul, stoïque, sombre,
sans protester. Les épaules courbées, il se tourna et descendit le
sentier qui s’assombrissait. La lumière avait disparu dans la mer.
31
Bananes à cuire poussant dans la montagne.
150
Le marché aux fleurs
Les Tahitiens disent adieu
Le bateau des Tahitiens allait quitter bientôt Marseille, et ils
avaient invité tout l’hôpital à un concert d’adieu.
Les bancs de bois du réfectoire sont placés, les uns derrière
les autres, en tristes rangées ; mais cet après-midi les hauts
chandeliers de verre sont garnis de mimosas jaunes. Les
rameaux retombent avec grâce en se mélangeant joliment aux
pendeloques de verreries brillantes ; tout au long de la salle
sombre il y a une lumière presque semblable à celle, rayonnante, du soleil méridional. Comment se fait-il que, quand les
Tahitiens arrangent les fleurs, ce qu’ils aiment faire, elles semblent disposées de manière aussi évidente et belle que si elles
avaient poussé là ?
A la porte, alors que nous entrons, se tient un soldat tahitien
silencieux qui donne avec solennité une rose rouge à chaque
infirmière. Nos patients tahitiens sont assis en un demi-cercle
sombre au bout de la grande salle, ils sont habillés de l’uniforme brun familier, mais chacun porte une couronne de fleurs
éclatantes, et, signe qui indique leur humeur spécialement festive, une rose derrière chaque oreille. Leur infirmière s’assied
avec eux dans son costume blanc et son voile, elle qui connaît
leur langue et dont ils savent quelques bribes de la sienne. Ils la
regardent tous, concentrés pour retenir l’air et les mots tandis
qu’elle lance le chœur dans l’interprétation des doux airs de
l’Italie, son pays. Ils les ont souvent fredonnés et elle accompagne le chant de sa guitare. Les voix étrangères suivent la
sienne dans cette mélodie de la vieille Italie avec une douceur
poignante et un peu gauche :
« Santa Lucia, -Santa Lucia »
Ensuite Petit Laurent, tenant son grand instrument à cordes
décoré par une longue guirlande de fleurs, se tient debout au
centre du demi-cercle, et, faisant face à ses camarades, tournant
le dos aux spectateurs, balançant sa tête couronnée de fleurs
avec enthousiasme, battant du pied en rythme, il dirige la petite
152
N°338- Mai/ Août 2016
compagnie dans sa prestation. Et en accord avec la coutume
tahitienne d’entonner naturellement des chansons pour accompagner l’événement que l’on célèbre, Laurent Tarahu32, leur
meneur, a composé ces vers d’adieu :
Aue hoi i te mauiuî rahi
Hélas la grande peine
I te moeraa îa matou atoa
Que ça a été pour nous
To matou fare, o tei nohohia De quitter notre maison
E matou te oto nei a matou Où nous avons demeuré
I te matou taaeraa.
Cette séparation nous a
causé beaucoup de chagrin.
Ils ont dit leur gratitude en musique avec leurs propres
mots ; les applaudissements enthousiastes qui suivent semblent
porter un arrêt aux airs étranges presque surnaturels, aux vibrations à peine esquissées.
Après tout cela ils affrontent leurs spectateurs, - des étrangers - même leurs « camarades », les poilus d’ici, ont souri à
certains moments. Il y a une pause, pleine d’hésitation, et alors,
souriant eux-mêmes, d’un air un peu penaud, ils reprennent leur
prestation. Ce ne sont pas de puissants chanteurs, même s’ils
sont au meilleur de leur voix, mais ils sont mélodieux et mélancoliques, - et comme ils chantent Tahiti, leur terre de fleurs,
d’amours et de soleil, ils s’oublient peu à peu dans leur chant.
Charmante terre de Tahiti
O douce mère ! O doux pays !
O douce terre de fraternité !
O doux pays, O doux pays de liberté !
Et alors comme toujours vient un refrain :
O Tahiti ! Pays d’amour
Tu règnes dans nos cœurs,
A toi les couronnes de fleurs !
32
Il avait été blessé le 20 juillet 1918.
153
Pays de ma naissance,
Pays chéri de France,
Tu fus ma royauté
Garde toujours ta liberté.
Encore :
Là-bas sous le ciel bleu
Tout près des cieux,
Noyé par le soleil
Brillant, vermeil,
Terre de verdure
Où la nature est un trésor.
C’est un jardin fleuri
Où tout sourit,
Les femmes et les fleurs
Ont des couleurs
Fraîches et jolies,
Qui font envie à tous les cœurs.
Refrain
C’est la terre tahitienne
Le pays des amours,
Et cette terre est la mienne
Je l’aimerai toujours.
Une agitation, un mouvement, comme un rire étouffé, parcourt les bancs où les Français sont assis tandis que le grand
Faatea33, très sérieux» sort du petit groupe de chanteurs, s’avance,
et, le visage emprunt de solennité, prononce un discours que nous
33
Probablement Aro a Faatae, fils de Tani a Raiheni et de Faatae a Temauri, né le 9
juillet 1893 à Papara. Il appartenait au 2° contingent. Il était parti de Tahiti le 15
février 1916 par le vapeur « Moana » à l’âge de 22 ans, il est mort à l’hôpital
n°203 de Cannes le 13 février 1919 à l’âge de 24 ans. (NdT)
154
N°338- Mai/ Août 2016
ne pouvons pas comprendre, le soulignant par d’amples gestes.
Puis Laurent traduit en français les mots de son chef Faatea :
« Les Tahitiens sont venus de très loin et ici, dans ce pays
étranger, ils sont nombreux à être tombés malades. Malgré tout,
même ici, ils ont trouvé des amis et ont été reçus avec bonté et soignés avec affection. Ils veulent remercier l’hôpital et les infirmières ; ils ont quelques menus cadeaux pour chacun, ce n’est pas
beaucoup, - un collier de coquillages jaunes pour l’un, une couronne de graines pour l’autre. Maintenant ils retournent chez eux
traversant à nouveau deux mers, mais pendant leur long voyage et
durant toute leur vie, ils ne vous oublieront jamais et ils enfermeront pour toujours ces souvenirs dans leurs cœurs reconnaissants.»
Lettres tahitiennes
(Lettres originales de soldats tahitiens convalescents
envoyées à leur ancienne infirmière dans un hôpital de la Croix
Rouge française. Leurs lettres illustrent bien les conditions de
leur voyage de retour entre Marseille et Tahiti, et de leur arrivée
à Tahiti, l’été 1919.)
le 23 Mai 1919
A bord de l’El Kantara
A ma petite mère bien aimée :
Je vous écris, à vous ma petite mère, ces mots de salutation
pour vous et pour les «petits enfants» qui restent entre vos
mains. Oh, chère petite Mère, depuis le jour où nous sommes
partis et nous vous avons quittée, la tristesse et une grande souffrance ont envahi nos cœurs. Hélas, oh, ma chère petite Mère,
quand je pense à vous et à votre bon travail, aux petits chants
que vous m’avez appris - hélas, la douleur, o chère petite Mère,
de se souvenir de vous chaque jour et chaque matin quand vous
veniez dans nos chambres et nous disiez « Iaorana». Puis
« Coquins » ainsi que vous nous appeliez, vos enfants joueurs
et fripons! Vilaine, vilaine, Mère! Et pourtant ? hélas, oh, vous
155
ma petite, je voudrais que nous puissions chanter à nouveau
tous les deux comme nous avions l’habitude de le faire
« In questa barchettina » ou ces petits chants que nous avons
chantés pour vous « Parahi oe34 », et « Non, Monsieur » ou
spécialement « Au revoir ».
Bien, chère petite Mère, je vais vous dire comment nous
nous trouvons ici à bord depuis notre départ de Marseille, Les
deux premiers jours nous avons été un peu malades du mal de
mer et maintenant nous sommes très bien, même les plus
malades, comme par exemple Louis Rua, Tarihaa et les autres,
qui sont aussi très bien. Chère Maman, je fais comme vous me
l’avez dit au sujet de petits sacs35 mais il n’y en avait pas assez
pour tous les malades. A la fin ils ont tous été contents et je leur
ai expliqué qu’il n’y en avait pas un pour chacun, et même dans
ces conditions, ils ont répondu Merci à notre petite Maman.
Alors, chère petite Mère, je conclus mon discours en communiquant mes salutations à tous les enfants de Tahiti qui
demeurent encore avec vous chaque jour et qui sont malades de
la grande maladie36. Quand j’arriverai à Tahiti, je vous écrirai à
nouveau et je vous ferai savoir la condition des petites familles
que la grippe espagnole a attaquées. Maintenant je vous
embrasse de toute ma grande affection pour vous et pour votre
grande affection à mon égard.
Adieu, chère Mère,
Votre enfant affectueux
Laurent Tarahu.
34
Cette chanson est celle dont Laurent Tarahu a composé paroles et musique et
que ses camarades ont chantée avec lui pour les infirmières qui avaient soigné
les poilus tahitiens au moment du départ de l’hôpital. Il suivait une coutume
tahitienne typique qui est de composer un chant pour une occasion précise. Voir
ce chant en annexe.
35
Des sacs prévus pour le mal de mer et confiés à Laurent Tarahu afin qu’il les distribue à ses camarades à bord. (NdT)
36
Certainement la tuberculose.
156
N°338- Mai/ Août 2016
Mahina, 16 juillet 1919.
à ma chère petite Mère :
Je vous salue au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit amene37, Chère petite Mère, nous sommes arrivés à Tahiti le 28
juin à une heure de l’après-midi, et à ce moment nous sommes
tristes, parce qu’il n’y a plus ni pères, ni mères, pas même nos
frères ou nos sœurs, notre population n’est plus nombreuse ; il
n’est plus rien si ce n’est que des enfants38. Dans les districts, il
n’y a que des enfants, pauvre pays. Quant à « nos enfants39»,
nous sommes très contents car de Marseille à Tahiti la mer a été
calme. Lors de notre voyage, nous avons perdu 5 Tahitiens,
1 Calédonien, tireur d’élite, et une petite fille. Dans ma famille,
j’ai perdu deux tantes, deux oncles et un cousin et de nombreux
parents éloignés, mais Dieu nous aidera. Je n’ai pas beaucoup
de nouvelles à te donner. J’espère que tu viendras à Tahiti dans
quelques années, nous serons très heureux si tu viens à nous,
Envoie aussi des nouvelles de toi et de ta famille. Teamo et
moi très bien, comme aussi mes camarades.
Je finis ma petite lettre en te souhaitant le meilleur avec une
bonne poignée de mains.Votre40 enfant Muehumua a Etaeta qui
ne vous oubliera jamais, vous resterez toujours dans mon cœur
jusqu’à la fin de ma vie.
37
Cette forme de salutation était très utilisée par les Tahitiens. Amene, en tahitien
dans le texte, amen.
38
En effet la grippe espagnol a touché et tué davantage les adultes et les personnes âgées que les enfants. (NdT)
39
Les Poilus tahitiens. (NdT)
40
Les Tahitiens utilisaient souvent indifféremment en français le « vous » ou « le tu
». Pour l’auteure, cette indifférence à ces précisions reflétait l’esprit communautaire et d’égalité régnant entre ceux qui étaient de naissance tahitienne, ce que
démontrerait l’inexistence dans la langue tahitienne de la forme « vous ». (NdT)
157
Te aroha atu nei maou taatoamu tamarii faehou Tahiti ia
oe Mama iti41.
Les salutations de nous tous, les soldats enfants de Tahiti, à
vous, petite mère,
Papeete 19 août 1919,
A ma chère Mama iti here, ia ora na oe i te fareiraa na roto
i tei nei rata iti Aroharoa ia oe iti e i te mau tamarii rii o tei
parahi i pihai iho ia oe.
Salut à vous à la réception de cette petite lettre. Que la
Grâce soit sur vous, ma petite, et sur les petits enfants42 qui
séjournent auprès de vous. Maintenant est-ce que je peux vous
dire comment je me sens dans mon pays ? Je dois vous dire que
je suis en très bonne santé comme aussi ma petite famille et
toute la population43. Depuis notre arrivée à Tahiti jusqu’à maintenant nous avons été continuellement fêtés. Nous n’avons pas
su quoi faire, nous n’avons pas été capables de refuser par peur
de les ennuyer. Et maintenant je travaille dans un magasin
comme employé afin de gagner ma vie et celle de la petite
famille des Tarahu44. Depuis que j’ai perdu mon pauvre père,
restent à la maison ici ma pauvre mère et ma petite sœur, si bien
41
Pour l’auteure, les Tahitiens les plus éduqués qui savaient le français semblaient être
les plus fiers de leur propre langue. Ils étaient des professeurs zélés et, dans leurs
lettres, quand elles étaient écrites en français, ils écrivaient toujours quelques passages en tahitien, souvent immédiatement traduits, comme c’est le cas ici. (Nd T)
42
Les Poilus Tahitiens malades. (NdT)
43
Un compte rendu plus réconfortant que celui donné par Muehumua a Etaeta
dans la lettre précédente. Cette version du retour par Laurent Tarahu ressemble
à la façon de voir des Tahitiens qui s’expriment avec optimisme que ce soit justifié ou non. Aussi les malades qui écrivaient depuis les autres hôpitaux disaient
« qu’ils étaient aussi bien que possible » même si en réalité ils étaient mourants.
44
Laurent Tarahu était un Tahitien catholique, de là venait son nom et son prénom. Selon la tradition tahitienne des noms, le fils portait le nom du père
comme Tahua a Maru, Tahua le fils de Maru. Il y a aussi les noms de ceux que les
Tahitiens appellent « afa », demi anglais, américain, chinois ou français, comme
Clark André, Vidal Paul…
158
N°338- Mai/ Août 2016
que j’ai deux personnes à charge plus moi, et je dois travailler
afin de gagner de l’argent pour acheter la nourriture, Ainsi maintenant je remplace mon pauvre père, je dirige la maison comme
il le faisait. Maintenant, chère petite mère, nous sommes séparés
l’un de l’autre, mais notre amitié est toujours présente dans nos
cœurs. Je peux aussi promettre que je ne vous oublierai jamais
parce que vous avez été une mère pour moi par votre gentillesse
et votre affection pour moi et pour les malades dont vous aviez
la charge ; c’est cela que je garde dans mon cœur en éternel souvenir de vous, chère mère Peretane45 bien aimée des Tahitiens.
Alors, chère petite mère, j’ai reçu votre petite lettre hier,
avec une image de la Sainte Vierge, qui m’a fait très plaisir et
cette lettre est arrivée juste trois jours après sa Fête du 15 août ;
nous avions une procession à Papeete en face de sa Grotte46.
A présent nous voudrions parler de nos malades47. Je pense
qu’ils ne sont pas trop malades, aussi nous allons espérer les
revoir, ces jeunes gens malheureux qui aspirent à retrouver leurs
parents, eux qui les attendent impatients de savoir qu’ils sont
sains et saufs.
Maintenant, chère Maman, adieu à vous et aux petits
enfants48 qui demeurent près de vous. Dis leur de garder courage et de prier Dieu pour qu’il Nous aide.
Adieu Mama,
Laurent Tarahu.
45
Peretetane ou “Anglaise” est utilisé ici alors qu’il s’agit d’une Américaine ; ce mot
pourrait venir du français “Bretagne”.
46
La grotte de la Vierge en question se trouvait -et se trouve toujours- derrière
l’Évêché de Papeete. (NdT)
47
Ces soldats tahitiens qui étaient trop malades pour faire le voyage de retour vers Tahiti
étaient restés en France dans un hôpital militaire, confiés aux soins de l’infirmière à
qui cette lettre est adressée. L’auteur de la lettre n’a pas eu de nouvelles d’eux depuis
qu’il a quitté la France en mai et ignore qu’au moment où il écrit, le 19 août 1919, tous
sont morts sauf Nohorai a Haupuni, le dernier à décéder le 20 août 1919. (NdT)
48
Les Poilus tahitiens malades.
159
Leurs vies sont comme des feuilles
« Leurs vies sont comme les feuilles
Eparpillées en flocons de laine perdus, jetées en l’air soufflées par le vent »
– Sassoon.
II y a un fort vent chaud soufflant vers ta terre depuis la
mer, les feuilles jaunes, poussées ici et là avec le sable blanc et
la poussière, sont en train de tomber, de tomber...
Nohorai49, sa chaise tirée près de la fenêtre, regarde dehors.
Il semble surveiller de toute son attention le tourbillon de
feuilles dans l’air et je me demande si la manifestation de l’automne et sa présence, même dans les indices les plus subtils, ne
sont pas pratiquement inconnues dans son pays lointain. Nohorai a levé son long bras mince dans un geste vague, mais soudain, il a pointé attentivement et directement sa main vers
quelque chose ; cela semble être une grande feuille restée sur
l’arbre dans le jardin.
« Qu’est ce que c’est ? »
« Tahiti ! », il pleura, et soudain ensuite il se leva, son corps
entier sembla suivre pendant un moment son doigt pointé ainsi
que le regard lointain mais attentif de ses yeux. Alors, secouant
la tête, Nohorai retomba sur son oreiller, et le bras levé vint
frapper presque sauvagement sa poitrine.
Nohorai demande d’avoir à nouveau son lit transporté dans
le coin sombre. Aujourd’hui il ne regardera pas les feuilles qui
tombent.
C’est un été chaud, tardif, la pire chose qui arrive pour les
pauvres tuberculeux. Un après l’autre, ils sont en train de mourir comme des feuilles desséchées, emmenées au loin par les
tourbillons du mistral chaud et sec.
49
Nohorai a Haupuni, né le 12 mai 1892 à Tubuai, fils de Mauritera a Haupuni et
de Tauihaa a Tetoitaata, il meurt le 20 août 1919 à l’âge de 27 ans. (d’après les
recherches de T. Shigetomi.)
160
N°338- Mai/ Août 2016
Immobile, Nohorai git entre Tairua a Tehautapapa et Teiho.
Teiho a Matehau50, lui avec ses grands yeux noirs et ses belles
dents blanches, est connu pour être le plus gentil, même parmi
les Tahitiens. Ce matin, à 6 heures 30, il a pris à la cuillère son
café au lait, ensuite il s’est installé, posant sa joue dans une
main pour dormir, et a demandé à l’infirmière de recouvrir son
visage. Une demi-heure plus tard l’infirmière revint pour prendre la température matinale et enleva le drap. Ses lèvres étaient
blanches, ses mains froides au toucher. Nohorai allongé dans le
lit à côté, leva les yeux vers l’infirmière et soupira.
Tairua a Tehautapapa est resté allongé dehors dans le jardin.
On l’a ramené à son lit mais ensuite une faiblesse lui vint, la
plus grande difficulté à respirer l’envahit de plus en plus. Son
infirmière se détourna de lui pour dire à son ami Terimana : «
Veux-tu prendre ta Bible et lire ? »... Elle demanda s’il y avait
quelque chose que désirait le garçon mourant ... Ou n’était-il
déjà plus là ?...
« … Pure iti » elle pensait qu’elle l’avait compris. « Pure »
signifie prière en Tahitien et « iti » est petit : « Ainsi il veut une
petite prière. »
Terimana cherchait dans la Bible. Domingo, sur le lit suivant, dit :
« Non, il demande un peu de cette purée, celle qu’on a eue
pour le déjeuner, avez-vous encore un peu de ces pommes de
terre ? » Mais Tairua, sentant qu’elle s’éloignait, attrapa son
vêtement. Après tout, pensa l’infirmière peut-être que c’était
une prière qu’il voulait :
« E io matou Metua » elle commença le « Notre Père », et
il dit très faiblement : « ...to oe ioa » Votre Nom... Alors Tairua
50
Teiho a Matehau né le 3 mars 1898 à Tautira. Il décède à la suite de blessures
reçues au combat le 20 août 1919 à l’âge de 21 ans. (d’après les recherches de T.
Shigetomi.)
161
parla à nouveau d’une voix faible, « Mauruuru. » Merci et
ensuite « Nohorai ». Ceux qui se penchaient sur lui répétèrent
le nom, comme cela son ami allongé à peu de distance entendit
et répondit... Une fois de plus Tairua parla à son ami :
« Ia ora na» : cela vaut pour toutes sortes de Salut et aussi
c’est Au revoir. On a laissé Nohorai a Haupuni tranquille. Il
avait toujours semblé plus affectionné que ses camarades et plus
nostalgique de Tahiti qu’aucun d’eux ; mais maintenant ce désir
vague et indéfini semblait avoir pris un tour nouveau, Nohorai
voulait partir, aller n’importe où pour s’éloigner de cet endroit
où il avait vu ses camarades mourir. Le désir augmenta tandis
que ses forces déjà insuffisantes déclinaient de jour en jour.
« Oui c’est joli l’hôpital tout est bien, mais, pour moi pas
bien. »
Puis en tahitien, il expliquait que, pour son « tino », son
corps, l’air ici était si mauvais. Il frappait sa poitrine violemment parce qu’il n’arrivait pas à aller mieux, il montrait ses bras
maigres et disait :
« Quand je suis venu ici, ils n’étaient pas comme ça, et
maintenant -tu vois, tu comprends ? »
Lui qui était si gentil levait son poing en l’air et le secouait
de rage, puis le laissait tomber à nouveau.
Ce n’était que des explosions d’amertume. Passé cela, il
s’accrochait à son infirmière dévouée comme un enfant faible
et malade le fait à sa mère, avec une confiance pathétique dans
ce qu’elle pouvait faire pour lui. Quand elle était obligée de le
quitter pendant un court moment, il l’accueillait à son retour.
« Mau maururu vau, i iti Maman51 » et ensuite, faisant un
gros effort en français ;
« Ici Mama, ‘ya, ‘ya, ‘ya quelque chose ; pas ici Mama ‘ya
rien, rien !» II ne faisait pas de reproche du tout, mais il parlait
comme quelqu’un qui tristement et gentiment rétablit un fait.
51
Je suis heureux de te voir, Maman.
162
N°338- Mai/ Août 2016
II ne voulait pas qu’elle quitte la place à ses côtés et pour porter
l’emphase sur le « rien », il secouait sa main droite en l’air, tous
ses doigts si longs et si fins bien écartés.
Pendant trois nuits consécutives l’infirmière ne l’avait pas
laissé seul un moment Elle avait tenu sa place près de lui,
l’éventant constamment, puis, épuisée, la troisième nuit, elle lui
demanda la permission de le laisser. Mais ferme et gentil, craignant qu’elle soit fatiguée, il lui retira l’éventail de la main et
lui dit qu’elle devait rester ! Elle n’avait qu’à s’asseoir sur la
chaise près du lit et poser sa tête sur le lit et « taooto», dormir,
mais elle devait rester ! Alors elle resta là près de lui, dormant
de pur épuisement par instant et ensuite frottant la poitrine du
malade de temps en temps pendant que l’Annamite52s’occupait
de l’éventail et du crachoir.
Nohorai se plaignit une fois ou deux et ensuite il consentit
à une injection d’éther, et plus tard d’huile camphrée, mais il ne
voulait pour rien au monde recevoir une injection de morphine,
parce qu’il savait ce que ça signifiait, et il voulait vivre ! Tôt le
matin, il dit qu’il avait mal à la tête et ensuite, il dut se lever et
s’allonger dans la chaise longue à nouveau près de la fenêtre.
Nous l’installâmes dessus à son ancienne place, et je me
demandai, comme il regardait dehors, s’il avait remarqué que
l’arbre était désormais presque complètement dépouillé de ses
feuilles après les vents de l’été. Sa respiration devint de plus en
plus laborieuse et il souffrait ; -finalement à six heures il
accepta l’injection de morphine.
Après cela il ne dit presque plus rien, - quelquefois
« Mama iti 53 » tandis qu’il luttait pour sourire, pour vivre.
52
Employé originaire de l’Annam, c’est-à-dire le centre de l’Indochine de l’époque,
ou Viet Nam. (NdT)
53
Petite Maman.
163
Sur une simple plaque de marbre qui se dresse parmi les
arbres, de jaunes mimosas fleuris, au milieu des collines de
Grasse, il y a des noms écrits devant lesquels vous pouvez vous
arrêter et vous étonner :
Teiho a matehau
Maitia a maitia
Tarevaura a tapare54
Tairua a tehautapapa
Alfred Domingo, caporal
avec, à la fin,
Nohorai a Haupuni55 et sous les noms, on lit :
« Le seigneur dieu les éclairera, ils verront sa face »
Apocalypse XXII, 4-5.
54
Terevaura a Tapare, fils de Manu a Tapare et de Tearaitua a Tati, né le 27 décembre 1896 à Afareaitu. Après avoir été utilisé en Nouvelle-Calédonie dans la “pacification” des rebelles Kanak, il arrive à Marseille le 10 novembre 1917 sur le El
Kantara.
55
D’autres poilus tahitiens sont morts à Cannes dans le même hôpital avant la
période que raconte l’auteur : le caporal Joseph Aitamai a Tetiarahi de Faaa, 19
ans, Tetauroura a Terai de Haapiti à Moorea, 27 ans, Taea a Tetuanui de Vairao, 19
ans, Tavi a Teihoarii de Tautira, 22 ans. D’autres Poilus encore sont morts dans
des hôpitaux de la Côte d’Azur, à Saint-Raphaël, Fréjus, Nice… (NdT)
164
N°338- Mai/ Août 2016
Annexe : Parahi Oe
Chant composé (paroles et musique) par Laurent Tarahu à
l’occasion du départ vers Tahiti des Poilus tahitiens rapatriés en
1919. Il a été traduit en français par l’auteur. Il a été composé
en hommage aux infirmières.
Te aroha o te tamarii ia mamaiti here
Parahi oe e Mama here
Te moe nei hoi matou
Eita oe e moe raa ia matou taatoa.
No te rahiroa to oe here
Ia matou taatoa
E mihi matou ia oe
E to matou ia oe
E to matou metua e !
L’hommage des enfants à leur chère petite mère
Adieu maman chérie
Nous nous éloignons
Nous ne t’oublierons jamais
Aucun de nous ne t’oubliera jamais.
Parce que tu nous as
Beaucoup aimés
Nous te pleurons
O notre chère Mère.
165
Teriimata ou
Le retour d’un Poilu à Tahiti
en 1919
La question du retour au pays des « revenants de guerre »,
déclarés morts ou non, est traitée par la littérature après chaque
conflit1 et plus récemment par le cinéma2. Lorsque ces hommes
foulent à nouveau leur terre natale, ils sentent qu’ils ont été
oubliés de leurs compatriotes qui sont restés, et se découvrent
surtout déclassés, notamment dans le regard des autres. Le courage des partants, souvent leur héroïsme comme l’expérience
traumatique qu’ils ont endurée, la violence qu’ils ont causée et
subie, le sacrifice possible de leur vie qui fut le leur en totale
conscience, en rajoutent à ce sentiment d’étrangeté et de déca1
On pense nécessairement à L’Odyssée d’Homère, au roman de Balzac Le colonel
Chabert, à E. M. Remarque avec Der Weg zurück etc. Le lecteur intéressé par la
question lira avec profit l’ouvrage de Bruno Cabanes La victoire endeuillée, la sortie
de guerre des soldats français (1918-1920), éditions du Seuil, 2004. L’atrocité de la
guerre de 1914-18 a été narrée par de nombreux écrivains (H. Barbusse, R. Dorgelès, J. Giono, M. Genevois etc.). Le pays tout occupé à pleurer ses morts s’est
longtemps peu intéressé aux « gueules cassées », hommes défigurés aux visages
amputés par la guerre (voir dans l’ouvrage collectif Particularités physiques et marginalité dans la littérature, la contribution de Sylvie Ducas-Spaës, PUR, 2005).
2
Notamment par le cinéma hollywoodien qui a fait du vétéran une figure importante : Voyage au bout de l’enfer avec R. de Niro (1978), ou Né un 4 juillet avec Tom
Cruise (1989), Taxi driver de Martin Scorsese (1976) etc. Le cinéma français a mis
en scène la guerre de 1914 surtout à partir du début des années 2000.
N°338- Mai/ Août 2016
lage qui les étreint en revenant chez eux. La narration du retour
montre, en fait, qu’il n’est pas facile pour un vétéran de retrouver sa place, tant dans son identité qu’au sein de sa famille et de
la société. La nostalgie qu’il entretenait au loin, se brise souvent
sur les réalités retrouvées ou découvertes du pays d’origine.
Sur ce sujet, un petit livre dédié « à la mémoire des Tahitiens qui tombèrent pour la France en 1914-18 » raconte le
retour d’un jeune poilu polynésien à Tahiti3. Ce petit opus, intitulé simplement Teriimata, est ignoré de la Bibliographie de
Tahiti et de la Polynésie française de Patrick O’Reilly publiée
en 19674. Son auteur, Jean Mars, n’est pas non plus mentionné
sur Internet comme écrivain. Par contre, son nom apparaît par
le biais de Jacques Lechantre (1907-1977), dessinateur, peintre
et illustrateur connu à l’époque, dont cinq lithographies encadrent le récit de Mars. Seule, l’intrépide et hardie voyageuse
Titayna, dans son récit Les ratés de l’aventure5 (1938), raconte
l’histoire d’un certain Jean Mars, croisé à l’hôpital de Tahiti, où
il a été évacué, suite à une blessure provoquée lors d’une
révolte de plongeurs aux Tuamotu. Ce Jean Mars rencontré estil également l’auteur de l’ouvrage Teriimata ? Les dates semblent coïncider : Titayna a effectué son séjour en Océanie en
1927, l’ouvrage de Jean Mars date de 1931.
3
Jean Mars, Teriimata, avec 5 hors-texte (lithographies) de Jacques Lechantre, Guillaume et Huot éditeurs, Paris 1931, 45 pages. Les mille exemplaires imprimés
sont numérotés. Cet auteur n’est pas à confondre avec Jean Price Mars (18761969), médecin, diplomate, intellectuel et écrivain haïtien qui a participé au mouvement de la négritude.
4
Ce livre m’avait été signalé par le bibliographe Jean-Pierre Le Hebel, récemment
décédé. Je lui dédie, en hommage et amitié, ce petit texte.
5
Titayna, Les ratés de l’aventure, les Editions de France, 1938. Citations puisées dans
les pages 14 à 21. J’ai évoqué la vie et les publications de Titayna dans Tahiti dans
toute sa littérature (1989) et Flots d’encre sur Tahiti (2015), éditions L’Harmattan.
167
Selon Titayna, Jean Mars, originaire d’Angoulême, est épris
de gymnastique et d’un puissant désir d’aventures qui le conduisent à choisir « la carrière de clown ». C’est ainsi que se déploie
sa vie « de misère et de paillettes » de foire en foire ; il se produit en France, puis la troupe passe en Angleterre, de là aux
Etats-Unis où il rejoint un cirque du Far West qu’il sert durant
trois ans. Enfin le cirque cherche à se rendre en NouvelleZélande, mais arrivé à Tahiti, à court d’argent, il décide d’y rester ; la troupe se sépare « et ce fut la débâcle ». Jean Mars
rencontre alors un « bandit » nommé Paddy, qui voyage d’île en
île afin de s’enrichir en escroquant les insulaires. Le clown Mars
doit simuler la venue d’un évêque sur les atolls, pendant que son
compère demande et obtient des habitants tous leurs biens, des
productions agricoles jusqu’aux perles rares qu’ils embarquent
à bord du cotre sur lequel ils cabotent. L’aventure tourne finalement au drame, lorsque, dans une île, le faux évêque, au cours
d’un repas bien arrosé, commence à caresser en public une jeune
fille. La population comprend la supercherie, Paddy est tué et le
clown est ramené blessé à Tahiti où Titayna le rencontre sur son
lit d’hôpital. Ce dernier souhaite, qu’au terme des années de prison auxquelles il s’attend, rentrer à Angoulême et reprendre la
boutique familiale : « Jean Mars avait raté son aventure »
conclut lapidairement Titayna, qui clôt ainsi le récit de cette
misérable vie. L’écrivaine a peut-être, de son côté, quelque peu
arrangé le déroulement de cette existence pour en offrir un objet
littéraire qui corresponde à son projet…
L’ouvrage Teriimata débute par une préface de quatre pages
dans laquelle l’auteur, tout en rappelant la disparition programmée
des Polynésiens6, consécutive au contact avec les Blancs, adresse
un éloge appuyé à la civilisation autochtone, qui possède « une
6
C’est un thème récurrent des récits jusqu’à la fin des années trente, celui de « l’impact fatal ».
168
cosmogonie, une littérature… une écriture idéographique… une
organisation politique et sociale… et des marins (qui) surent établir des cartes pour parcourir sur des pirogues géantes » de
grandes distances. « Non, écrit-il, cette race qui garde encore dans
son regard le deuil de sa splendeur passée, cette race ne méritait
pas de mourir au contact du blanc… ». L’auteur dénonce alors les
maladies et l’alcool comme facteurs de déchéance, pourtant, écritil « la race polynésienne…. est l’une des plus belles et des plus
intelligentes qui furent jamais… ».
Le récit Teriimata raconte donc, en une trentaine de pages,
le retour du « marsouin » à Tahiti à l’issue de la grande guerre,
titulaire désormais de la médaille militaire et de la croix de
guerre. Le titre Teriimata peut signifier « les yeux de Terii »,
une manière de renvoyer à sa double expérience visuelle d’engagé durant le conflit mondial et d’homme qui regarde son île,
à son retour à Tahiti : « devant ce spectacle à qui chaque
seconde donnait une vie plus intense, Teriimata se laissait aller
à une émotion d’autant plus vive, qu’elle éveillait en lui des
souvenirs ». Le récit suit les étapes de la progressive redécouverte de l’île qui accompagne le personnage à partir de son
débarquement dans le port, puis sur la route qui le mène, de nuit
et sous la Croix du Sud retrouvée, de Papeete à Paea, où il résidait avant de partir. Il revisite ainsi son île : les paysages, les
transformations de la ville durant son absence, les « effluves »
de fleurs de tiare et de santal, le vent du soir, les habitants croisés, connus ou inconnus, le bruit de la mer lorsque la route
longe le lagon, les chants religieux entendus en traversant Faa’a
et qui le fascinent, notamment les voix des jeunes femmes. Ces
chants le bouleversent et créent intérieurement l’impatience
d’arriver chez lui, car il distingue parmi le groupe une jeune
fille « brune à peine, une douceur angélique se reflétait sur son
visage » qui lui rappelle celle qui l’attend, depuis trois ans, à
destination : Pairu. A cette première et forte émotion s’ajoute « le
mystère d’un bonheur plus grand », autrement dit la nouvelle
170
N°338- Mai/ Août 2016
existence qu’il espère après les épreuves traversées. Au cours
de sa marche, les souvenirs heureux aussi renaissent, comme
ceux de la pêche d’antan : « sur toutes choses, une paix profonde descendait, dans la blancheur tremblante des lumières du
ciel ». En longeant cette route qui le ramène progressivement
chez lui, comme un pèlerinage, comme une ré- initiation, il
reprend goût à la liberté, à la vie, à son pays.
A Punaauia il croise un autre ancien combattant, Manutei,
revenu à Tahiti quelques mois avant lui : ce dernier a découvert,
à son retour, que sa belle promise s’était envolée, qu’elle vivait
désormais avec un Chinois et que ses parents avaient été emportés par la grippe espagnole (1918).
A l’aube, enfin, il arrive à Paea : « sa maison était là, elle
avait l’air de l’attendre ». Il retrouve sa grand-mère, « assise
sur une natte » qui lui déclare d’emblée : « l’homme appartient
à sa terre, mon petit ». Aussitôt Teriimata prononce le nom de
Pairu comme une interrogation inquiète et incertaine. La grandmère « glissa sa main dans la chevelure de Teriimata et la
caressa doucement…Il vit alors une larme couler sur la joue
crispée de la vieille, tandis que dans son cœur, quelque chose
s’écroulait ». Teriimata ainsi que le lecteur, n’en sauront pas
plus, le rêve de la femme espérée s’est évanoui : « Pairu était
donc partie, elle aussi, et l’espoir était menteur qui le conduisait triomphant sur la voie du retour ». Déçu, s’estimant dupé,
désespéré et serrant « les poings », il se dit : « j’aurais dû mourir là-bas » et son esprit immédiatement s’envole vers les terribles souvenirs des champs de bataille qui se précipitent : les
tranchées, la peur, la capote « boueuse, percée, rapiécée », la
corvée de soupe, « tous ces hommes qui tombent sur la plaine,
tandis que les lignes d’assaut continuent d’avancer ». Une voix
lui dit néanmoins d’oublier, de choisir le silence et de préférer,
maintenant qu’il est revenu au pays, un « ute », signe qu’il doit
tourner la page et entamer une nouvelle vie. « Teriimata s’allongea… et peut-être s’endormit-il avec la douceur d’une grande
171
espérance », tandis que sa grand-mère lui chantait un air ancien
« mon petit-fils chéri est revenu, combien mon cœur en est heureux et je le berce dans mes bras… ». Malgré le drame qui l’assaille, la sollicitude de sa grand-mère lui offre un apaisement
intérieur et une certaine et momentanée sécurité.
Ce livre Teriimata, rend bien compte de l’attente faite
d’enthousiasme et d’anxiété qui peut habiter un militaire de
retour dans son pays après l’épreuve de la guerre, de la douleur
qu’il éprouve lorsqu’il pense atteindre son bonheur et qu’il
apprend l’infidélité de sa promise7 qui ne l’a pas attendu. Sobrement lyrique, ce court récit suggère parfois et dit toujours l’essentiel. Pour survivre, ou tout simplement pour continuer à
vivre, Teriimata doit se défaire de son identité de combattant et
reconstruire celle d’un homme rendu à la vie civile8. Il n’a pas
à espérer non plus de reconnaissance de la part de la société.
« Teriimata, avait confié l’auteur à la fin de sa préface, « tu es
l’héritier de siècles qui ne furent pas sans lumière ». Un bel
hommage rendu à la civilisation dont Teriimata est issu, et au
jeune adulte qui se trouve à l’aube d’une vie nouvelle qu’il doit
nécessairement reconstruire et inventer.
Daniel Margueron
7
Le célèbre roman de Raymond Radiguet Le diable au corps (1923), jugé scandaleux à l’époque, raconte une relation amoureuse entre Marthe, une jeune femme
de 18 ans fiancée à un soldat envoyé au front et le narrateur du récit, âgé de 16
ans. La liaison se poursuit après le mariage du soldat et de Marthe célébré lors
d’une permission du militaire. Cette question de la transgression occasionnera,
au retour des poilus, des actes de violence pouvant aller jusqu’au crime passionnel, dont la presse de l’époque s’est largement fait l’écho à travers les procès qui
se sont tenus (voir dans l’ouvrage de J.Y. Le Naour, Misères et tourments de la chair
durant la grande guerre, Aubier 2002, le chapitre L’infidélité, trahison suprême). « La
femme qui trahit un combattant est pareille au soldat qui déserte », affirme de son
côté l’écrivaine Marcelle Tynaire.
8
Roger Vercel, dans Capitaine Conan (Prix Goncourt 1934) aborde la difficile réadaptation à la vie civile des vétérans de la guerre. Le roman a été adapté au
cinéma par Bertrand Tavernier en 1996. Ce même thème est traité récemment
par Pierre Lemaître dans Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013.
172
V – APRES LA VICTOIRE
L’épidémie de grippe espagnole
à Tahiti
Novembre et décembre 1918
Rapport du directeur du service de santé
Depuis le mois de mai 1918, la grippe n’avait cessé de se
manifester, non seulement à Tahiti, mais aussi aux Tuamotu et
aux îles Sous-le-Vent. C’est surtout aux mois d’août et de septembre que les cas les plus nombreux furent observés.
Pour Papeete, le chiffre des décès en août 1918 est exactement le double de ce qu’il était en août 1917. A Raiatea, le rapport de septembre signale 73 cas de grippe dont 11 avec
complications pulmonaires graves. De Tatakoto, le Président du
Conseil de district écrivait le 16 septembre : « Ici tout le monde
est grippé, impossible de trouver des travailleurs ». Enfin, le
Médecin des Îles Sous le Vent signalait le 20 août que la grippe
était générale dans l’archipel.
Toutefois la maladie évoluait d’une façon généralement
bénigne et semblait même près de s’éteindre, lorsqu’à la suite
du passage d’un navire venant de San Francisco éclata l’épidémie dont nous allons relater la marche et les effets.
Le vapeur Navua de l’Union Steam Ship Cy arrive à
Papeete le 16 novembre sans passagers et avec une patente
absolument nette émanant du Consulat Français. En outre, la
liste des maladies épidémiques établie par les soins du Board
N°338- Mai/ Août 2016
Of Health américain ne présentait rien d’anormal ; enfin le
Capitaine du Navua n’attirait pas l’attention sur l’état sanitaire
lamentable (nous l’avons su depuis) de la ville de San Francisco
au moment du départ du navire.
Cependant, la visite du médecin arraisonneur révèle la présence, parmi l’équipage, de 5 malades présentant un état mal
défini et, en apparence, peu grave.
L’un des malades, un Tahitien, est débarqué et hospitalisé ;
ordre est donné d’isoler les deux autres malades et le navire
reçoit la libre pratique.
Ajoutons que trois semaines plus tôt, un autre navire de la
même Compagnie, le Paloma, était passé à Papeete avec
patente nette et plusieurs cas d’indisposition paraissant être de
la grippe légère. Les mêmes mesures avaient été prises et il n’en
était rien résulté de fâcheux pour Papeete. Mais la situation du
Navua se modifie dès le lendemain de son arrivée ; le 17 à 7h.
du matin, un des 2 malades isolés à bord succombe brusquement avec des phénomènes asphyxiques ; plusieurs cas nouveaux se déclarent dans la journée, particulièrement parmi le
personnel de la machine en sorte que le Capitaine se voit dans
l’impossibilité de prendre la mer.
Nous ordonnons alors au navire d’aller mouiller en rade, de
s’isoler rigoureusement et de débarquer ses malades à l’îlot de
Motu-Uta où ils seront soignés dans de meilleures conditions
qu’à bord.
A terre cependant on ne constate encore que des cas très
peu nombreux et qui ne semblent pas devoir évoluer autrement
que ceux que nous observions depuis plusieurs mois.
Puis, coup sur coup, sont atteints le médecin arraisonneur
(qui contamine sa femme), les matelots du Port et plusieurs
autres personnes qui les premières ont été en relations avec le
personnel du navire – Alors, brusquement, les cas se multiplient avec une rapidité inouïe et s’aggravent à mesure qu’ils
s’étendent.
175
Déjà les écoles ont été licenciées (25 novembre), les salles
de spectacles fermées ; mais toute mesure de protection vis-àvis des districts est vaine désormais ; par suite de leurs relations
incessantes avec le Chef-Lieu, ils ont été atteints presqu’en
même temps que lui ; pour les mêmes raisons, Moorea et les
Îles Sous-le-Vent sont prises dès le 20.
Au bout de 15 jours, c’est-à-dire dans la première semaine
de décembre, l’épidémie est à son apogée ; tous les services
sont arrêtés ; les rues désertes , les magasins fermés ; on peut
estimer que les deux tiers de la population sont atteints plus ou
moins gravement ; dans certaines maisons où plusieurs familles
se sont entassées, c’est à peine s’il se trouve une personne
valide pour assister les autres.
La deuxième semaine de décembre est presque aussi terrible, puis l’épidémie s’atténue et finalement s’éteint à la fin du
mois.
Quant au Navua il avait quitté notre port dès le 30 novembre après avoir perdu 1 officier et 4 hommes d’équipage sur 22
malades traités.
Notre impression sur l’origine de cette épidémie est que
toutes les conditions les plus défavorables se sont trouvées réunies pour mettre la population tahitienne en état de réceptivité.
En dehors du réveil de virulence incontestable apporté à la
grippe locale par les malades du Navua, il faut noter l’état nerveux résultant de l’annonce toute récente de la victoire et des
fêtes qui s’en étaient suivies ; une température excessive et un
état atmosphérique particulièrement pénible dû au retard de la
saison des pluies ; enfin des secousses sismiques fréquentes et
assez accentuées qui avaient fortement impressionné la population tahitienne prompte, par nature, à s’inquiéter.
Je ne parle que pour mémoire des semeurs de panique,
oiseaux de mauvais augure, annonciateurs de fin du monde qui,
à Tahiti comme ailleurs surgissent dans les périodes troublées.
176
N°338- Mai/ Août 2016
La grippe observée à Tahiti a présenté tous les degrés d’intensité depuis la simple indisposition jusqu’à l’attaque foudroyante enlevant le malade en moins de 48 heures.
Les formes les plus communément observées ont été :
1° La forme fébrile (grippe nerveuse avec courbature,
céphalée violente, fièvre très intense, collapsus et quelquefois
manifestations convulsives).
2° La forme angineuse avec agitation, température très élevée et roubles digestifs.
3° Les formes respiratoires : broncho-pneumonie à noyaux
multiples - pneumonie à gros foyer hépatisé – œdème aigu du
poumon avec dyspnée asphyxique.
Ces dernières formes ont été les plus fréquentes et les plus
graves. Ce sont elles qui ont entraîné la très grande majorité des
décès par suite de l’intensité des phénomènes et de la précocité
du ralentissement cardiaque aboutissant à une véritable myocardite infectieuse.
Notons également quelques cas de formes gastro-intestinales avec ou sans ictère et quelques rares pleurésies. Très souvent nous avons constaté des troubles cérébraux intenses ;
délire conscient ; agitation ; manie ambulatoire, persistant après
que la température était redevenue voisine de la normale. Beaucoup de ces malades ont fait des rechutes fatales ; les autres ont
conservé longtemps après la guérison une sorte de torpeur mentale et d’hébétude qui ne se sont dissipées que très lentement.
Enfin les formes larvées à marche insidieuse n’ont pas été
rares : fièvre atypique dénotant une infection latente et persistant pendant plusieurs semaines pour aboutir parfois à l’explosion de phénomènes suraigus.
Le traitement symptomatique (antithermiques, purgatifs,
stimulants toni-cardiaques) a été généralement insuffisant dans
les cas graves à forme pneumonique. Par contre les saignées
fréquentes par ventouses scarifiées et les injections d’électrargol
nous ont donné des résultats satisfaisants.
177
La maladie a frappé particulièrement les adultes et, parmi
eux, les « forts » et les individus précocement gros que l’on rencontre fréquemment dans la race tahitienne. Par contre les vieillards et les jeunes enfants ont été relativement peu touchés.
Par un étrange privilège, les soldats tahitiens provenant de
l’Armée d’Orient et tous plus ou moins entachés de paludisme
ont été épargnés. Alors que tout le détachement de Papeete était
terrassé par la grippe les seuls « Saloniquards » sont restés
debout et c’est presque exclusivement parmi eux que nous
avons pu trouver du personnel auxiliaire. Comment expliquer
cette immunité ? Est-elle le fait, non pas du paludisme, mais de
la quinisation intensive dont ces soldats ont été l’objet ? Nous
serions plutôt enclins à penser qu’elle résulte de nombreuses
vaccinations ( anti-typhoïdique, anti-paratyphique et anticholérique) qu’ils ont subies. Il est en tout cas certain qu’il ne s’agit
pas d’une simple coïncidence car la constatation faite sur 40
sujets ne comporte qu’une seule exception – Encore s’agit-il
d’un « malin » qui s’était vanté de s’être dérobé à toutes les
séances de vaccination pendant son séjour en Orient et qui a
succombé à une grippe à forme pneumonique.
On peut dire que la maladie s’est attaquée indifféremment
à toutes les races, Européens, Tahitiens, Asiatiques ont été également atteints mais très inégalement éprouvés ainsi que le
montrent les statistiques jointes. Si la mortalité a été si élevée
parmi les Tahitiens c’est, il faut bien le dire, à cause de leur
insouciance et des imprudences qu’ils ont commises comme à
plaisir malgré les conseils donnés. Beaucoup, suivant les prescriptions des anciens médecins (dont le plus célèbre a d’ailleurs
été victime de ses propres méthodes) se sont soignés par des
bains de rivière glacés avec des températures de 39 et 40° ou
même par des applications directes de glace sur la poitrine et le
dos. D’autres, inquiétés par l’éventualité d’un tremblement de
terre, passaient les nuits sur les vérandas ou en dehors de leurs
demeures sur le gazon humide... Dans beaucoup de maisons, à
178
N°338- Mai/ Août 2016
mesure que l’épidémie devenait plus intense et plus meurtrière,
familles et amis se groupaient en nombre excessif dans des
pièces exigües moins pour s’y soigner que pour y mourir
ensemble.
L’œuvre d’assistance, vis à vis de tels maladies, était immense. Insouciant et généralement dépourvu de tout ressort, le
Tahitien toujours prêt pour les fêtes et les chants est désarmé
devant la maladie. On peut dire que dès que l’épidémie a été
déclarée il a fallu venir en aide à toute la population indigène
non seulement pour lui donner des soins et des médicaments,
mais aussi pour l’alimenter. A la suite d’une réunion tenue dans
le bureau du Chef du Service de Santé, un certain nombre de
personnes de bonne volonté (dont l’Administration connaît les
noms) se sont partagées la tâche d’aller de maison en maison
pour y porter du lait, du bouillon et du thé. Car le Tahitien,
même valide, est incapable de pourvoir à sa nourriture ; il est,
pour cela, tributaire des restaurants chinois – Or les Asiatiques,
effrayés par une menace aussi maladroite qu’intempestive de
proclamation de « loi martiale », avaient clos leurs boutiques et
fui la ville.
Les indications générales sur les précautions à prendre et le
traitement à suivre étaient également répandues aussi fréquemment que possible. Enfin une potion antigrippale pouvant s’appliquer à tous les cas était distribuée par les soins des Sœurs,
des Frères, des Pasteurs et de diverses personnes à tous les
malades que le médecin n’avait pas encore pu voir.
En effet, sur 3 praticiens que compte l’Île de Tahiti, deux
ont été atteints par la grippe dès le début ; l’un, le Dr Bellonne
est resté disponible pendant presque toute la durée de l’épidémie ; l’autre, le Dr Le Strat, a pu reprendre son service au bout
de 10 jours à peine rétabli et dans un état d’extrême faiblesse.
En sorte que pendant cette période il n’y avait à Papeete et
dans toute l’île de Tahiti, qu’un seul médecin à qui incombait la
179
tâche écrasante de répondre nuit et jour à d’incessants appels en
ville et de régler les importantes questions de police et de surveillance sanitaires et, enfin, d’assurer seul le service de l’Hôpital Colonial bondé de malades, du lazaret et de l’Hôpital
auxiliaire anglo-américain.
Dans ces conditions il ne pouvait être question d’aller visiter
les districts et l’île de Moorea : des circulaires en français et en
tahitien donnant des conseils pratiques ont été envoyées par le
Service de Santé à tous les chefs de districts. En outre, des tournées organisées comme il avait été fait pour la ville ont permis
aux malades de recevoir des médicaments en attendant l’arrivée
d’un renfort médical, M. Danès, Officier de santé à Rangiroa.
Le cotre Noelina avait été en effet envoyé par nos soins aux
Tuamotu dans le double but de s’enquérir de la situation sanitaire de cet Archipel particulièrement riche et peuplé et de ramener M. Danès à Tahiti si sa présence n’était pas absolument
indispensable à Rangiroa.
Le navire avait des instructions formelles pour ne pas communiquer avec la terre. L’Archipel étant encore indemne, M.
Danès a pu quitter son poste et arriver à Papeete dans la nuit du
7 au 8 décembre dans des conditions qui faillirent être tragiques : le cotre dont tout l’équipage était terrassé par la fièvre
se perdit sur le récif.
Des tournées médicales ont été aussitôt organisées, du 8 au
15 sur la côte Ouest du 14 au 16 sur la côte Est. Sur ces entrefaites de mauvaises nouvelles étaient parvenues des Îles Sousle-Vent où l’épidémie faisait rage et où le docteur Conil était lui
même alité. M. Danès est parti pour visiter cet archipel du 17
au 22 décembre ; à la même date une tournée fut faite à Moorea
par le Docteur Bellonne.
A Papeete, en dehors des soins à domicile, les malades ont
été traités à l’Hôpital Colonial et dans des formations auxiliaires
au nombre de trois. Le premier, organisé par un Comité Angloaméricain, a reçu une centaine de malades. La visite y était passée
180
N°338- Mai/ Août 2016
par le Chef du Service de santé. Cette formation dont la tenue
générale laissait à désirer, a cessé d’exister le 24 décembre, date
à laquelle l’Hôpital Colonial a pris à sa charge tous les malades
restant en traitement.
Les deux autres formations, moins importantes, étaient surtout destinées à recevoir les cas légers et à donner asile à des
indigènes sans ressources. La visite médicale y était passée par
le Docteur Le Strat.
Quant à l’Hôpital Colonial il a eu surtout à traiter des cas
graves, souvent désespérés.
Alors que tous les autres services étaient désorganisés, il a
continué à fonctionner sans interruption avec son personnel
réduit à un médecin et à trois infirmiers atteints eux-mêmes par
la maladie. Quoique exténués par la fièvre et le manque de
sommeil, soutenus par l’exemple de l’Infirmier chef âgé, ils ont
assuré sans interruption, en plus du service des malades, celui
de la pharmacie extrêmement chargé et de la cuisine qui n’avait
plus son personnel. Faute d’infirmiers volontaires vainement
demandés l’Hôpital a utilisé comme auxiliaires deux soldats de
bonne volonté dont les services ont été appréciables.
A la pharmacie, dont le médecin chef avait pris la direction
par suite de la maladie grave du Pharmacien major Lespinasse,
le nommé Tehuitua à Huioutu, soldat libéré de la section des
infirmiers revenant de l’armée d’Orient a rendu bénévolement
des services remarquables.
Les deux infirmières du service des femmes ont été
malades pendant toute la durée de l’épidémie. Une seule infirmière auxiliaire s’est présentée pour les remplacer.
Malgré tant de difficultés de toutes sortes, les malades n’ont
jamais manqué de soins.
Le stock de médicaments existant au magasin a permis de
faire face aux premiers besoins en attendant l’arrivée des substances demandées en Nouvelle-Zélande. En outre, grâce à l’arrivée très opportune en pleine épidémie de la commande annuelle
181
de médicaments, faite en 1917 nous avons pu donner satisfaction
à toutes les demandes.
La question des inhumations a été un moment donné extrêmement difficile à résoudre. Faute de bras il ne pouvait plus être
question de creuser des fosses individuelles ni même des fosses
communes. Pendant la période où l’on relevait dans la petite
ville de Papeete plus de 70 cadavres par jour, il a fallu se résoudre à brûler les corps dans une vaste et unique fosse après les
avoir enduits de goudron.
Cette pénible détermination a été prise le 2 décembre au
cours d’une réunion du Comité exécutif d’Hygiène et de salubrité publique institué par le Gouverneur.
Nous avons dit qu’il n’avait pas été possible de prendre à
Tahiti des mesures efficaces pour la protection des districts en
raison de la grippe déjà existante et de la brusquerie du réveil
de virulence que provoqua le passage du Navua. Pour la même
raison, Moorea et les Îles Sous-le-Vent ne purent être épargnées ; mais dès que la nouvelle allure de l’épidémie fut manifeste, la sortie du port fut interdite à tous les navires à
destination des autres archipels. Cette mesure a permis de tenir
hors de la contagion le groupe important des Tuamotu dont
nous venons d’avoir, tout récemment, des nouvelles excellentes.
Il en est sans doute de même pour les Marquises, les Gambier et les îles Australes dont nous sommes sans nouvelles
depuis trois mois.
A l’heure ou nous écrivons ces lignes, l’épidémie est absolument éteinte depuis plusieurs semaines, mais le mois de janvier étant habituellement un mois de vacances à Papeete, la
rentrée des classes n’a eu lieu dans les Ecoles que le 1er février.
Le Service d’Hygiène s’occupe actuellement de parfaire les
inhumations qui sur bien des points ont été faites hâtivement et
à une profondeur insuffisante. Une sorte de tumulus fait de
chaux et de caillasse constituera une protection efficace au-dessus des corps.
182
N°338- Mai/ Août 2016
Qu’il nous soit permis en terminant de rendre au Chef de la
Colonie un hommage respectueux pour la confiance qu’il a bien
voulu nous témoigner au cours de cette période critique. L’accueil que nous avons trouvé auprès de lui à toute heure du jour
et de la nuit nous a permis une collaboration étroite et efficace
en vue du bien commun.
Papeete, le 1er Février 1919.
Dr. Allard
Directeur du Service de Santé
p Répartition par race, par âge et par sexe des décès dus à la grippe
du 20 novembre au 31 décembre 1918, ville de Papeete
Pour
2500 hommes
Pour
1100 hommes
Européens
Métis
Pour
400 hommes
Indigènes
Chinois
M
F
M
F
M
F
M
F
De 0 à 15 ans
.
.
3
4
7
11
.
2
De 16 à 30 ans
.
.
3
2
31
37
8
1
De 31 à 50 ans
4
.
22
23
88
81
7
.
Au-dessus de 50 ans
2
2
6
15
52
53
.
.
Âge inconnu
3
2
12
9
52
60
7
.
9
4
46
53
230
242
22
3
13
99
472
25
Soit au total : 609
183
Répartition des décès par groupe d'îles
Tahiti
1250 décès pour 7000 habitants
Moorea
253 décès pour 1500 habitants
Makatea
95 décès pour 800 habitants
Îles sous le Vent
900 décès pour 6000 habitants
Répartition par journée des décès de la ville de Papeete
1918
Novembre
Décembre
A reporter :
184
1918
25
1
décès
26
2
27
28
Report :
481
10
26
décès
"
11
19
"
5
"
12
11
"
6
"
13
14
"
29
9
"
14
18
"
30
14
"
15
7
"
1
24
"
16
3
"
2
44
"
17
3
"
3
79
"
18
5
"
4
71
"
19
7
"
5
71
"
20
1
"
6
50
"
21
3
"
7
37
"
Du 22 au 31
11
"
8
40
"
9
28
"
481
Décembre
Total :
609
Souscrivez à l’emprunt !
M. Jocelyn Robert, Gouverneur p .i. des Etablissements Français de l’Océanie
adresse à la population le pressant appel ci-dessous :
APPEL aux habitants
des Etablissements Français
de l’Océanie
Le Gouvernement de la République
vient de décider l’émission d’un
emprunt illimité dont les conditions ont
été portées à votre connaissance par
voie d’affiches.
Français de toutes classes et de
toutes conditions, donnez, avancez, prêtez à la France. C’est elle qui vous convie.
Commerçants, industriels, fonctionnaires, ouvriers, colons et indigènes,
souscrivez à l’emprunt.
Il faut des milliards. Où sont-ils ?
Dans vos comptoirs, dans vos armoires,
dans vos bourses d’argent ou de cuir. Il
vous reste de l’or, de l’argent, des billets :
placez en rente tout ce qui vous reste.
Ne gardez rien qui ne soit strictement nécessaire à vos affaires, à votre existence,
à votre foyer. Tout ce qui est disponible sur votre fortune, petite ou grande, portez-le aux caisses publiques.
Le chiffre de l’emprunt est illimité : il y a tant et tant de dépenses !
Reconstituer les régions reconquises, développer puissamment la production
et le crédit de la France, tel est le but directeur qui doit guider le développement
de notre ardente démocratie. Lorsqu’il s’agit du salut du pays, qui donc hésiterait
à s’imposer des sacrifices, mêmes pénibles, mais si légers auprès des souffrances
endurées par nos soldats lors de la Grande Guerre.
Françaises et Français, riches, aisés ou d’humble condition, souscrivez, selon
vos économies et vos ressources, à l’emprunt fait pour la France.
Mobilisez vos capitaux et vos revenus. A votre tour, la France vous appelle.
Répondez à l’appel de la France. Aidez à la reconstitution de ses beaux départements libérés. Soyez, à votre façon, les soldats de l’après-guerre.
Souscrire, c’est assurer le salut de la France.
Jocelyn Robert
(encart paru dans Le Feï du 8 mars 1920)
Le monument au morts à son premier emplacement
au milieu de l’avenue Bruat
Carte postale (S.P.A.A.)
Dix ans après…
Banquet de l'Association Tahitienne des Poilus,
Mutilés et Réformés de la Grande Guerre
Papeete le 16 novembre 1929
Monsieur le Gouverneur – mes chers Camarades.
Vous m’excuserez, mes chers camarades, à l’issue de ce
modeste banquet, de retenir votre attention pendant quelques
minutes.
Nous avons voulu, ce soir, évoquer l’épopée grandiose que,
nous tous ici, avons vécue. Voici 11 ans que la sonnerie “Cessezle-feu”, courant d’un bout à l’autre du front, franchissant les
frontières, mettait fin à l’horrible cauchemar, à l’innommable
boucherie qui fit tant de victimes, et chassait du cœur de millions d’êtres le spectre de la Mort.
Un Idéal de Justice nous avait soutenu pendant 5 ans, et
telle était notre Foi, qu’au premier appel, sans hésitation ni faiblesse, nous avions abandonné nos familles, nos foyers, pour
venir accomplir notre Devoir.
Certes, il y eut des défaillances. Il y eut ceux que la crainte
de la Mort ou qu’un égoïsme féroce a tenu à l’arrière, ceux qui,
sans scrupule, profitent aujourd’hui du sacrifice des autres, parlent, s’agitent, et se décernent le titre de bons Français.
Qu’ils sachent bien, ceux-là, que pour avoir mérité ce titre,
les hommes de notre génération qu’aucune tare physique n’affaiblissait ou qu’aucun devoir impérieux ne retenait loin du
front de combat, doivent avoir donné à leur Patrie leur vie, leur
santé, leur activité, ou à tout le moins cinq ans de leur existence.
Les vrais Français, ce sont les autres, les mutilés, les grands
blessés qui, sans vaine parade, sont partis simplement.
Ils ont des droits aujourd’hui qu’on ne doit pas oublier. La
Guerre, c’est loin maintenant, c’est une vieille histoire, mais
nous, les combattants plus heureux qui sortirent indemnes de
cette effroyable aventure, nous, les mobilisés d’autrefois qui les
avons vus souffrir sous nos yeux, quelle que soit leur race, leur
situation, leur couleur, nous nous inclinons bien bas devant la
grandeur de leur sacrifice.
Il n’y a plus ici de nationalité, de grades : Nous sommes
tous des Anciens Combattants, des êtres humains que le destin
a accablés et que groupe un même sentiment de franche et
bonne camaraderie.
Notre Société n’a pas d’autres buts : Elle essaye de grouper
sous sa bannière ceux qui, après avoir vécu la Guerre, veulent
intensément la Paix.
Il faut aussi étendre notre gratitude aux Etrangers d’aujourd’hui que nous préférons appeler nos Alliés d’autrefois.
188
N°338- Mai/ Août 2016
Il faut que la France, qu’ils ont arrosée de leur sang, soit leur
deuxième Patrie, qu’ils s’y sentent chez eux, à Tahiti comme
ailleurs, car ils y ont acquis droit de cité. Il faut que ce sentiment de Fraternité humaine qui vit le jour dans les tranchées, se
perpétue et se retrouve dans l’accueil cordial et sincère que
nous devons leur réserver.
Nous leur montrerons ainsi le vrai visage de la France, de
la France immortelle et chevaleresque, hospitalière, et restée
digne de son glorieux Passé.
Monsieur le Gouverneur, je vous remercie d’avoir voulu
que la France, que vous personnifiez, ait été présente à cette
fête. Vous pouvez être assuré du dévouement profond des
Anciens Combattants à leur Patrie. Ce qu’ils ont fait, ils sont
prêts à le refaire encore, car ils ont montré ce dont ils sont
capables.
Monsieur l’Inspecteur, vous pourrez témoigner à Paris de
cette manifestation réconfortante. Vous pourrez dire qu’à Tahiti,
il reste encore de bons et vrais Français, qui aiment leur Patrie
et veulent la conserver digne du sentiment qu’ils lui portent, et
du respect du monde entier.
Mes chers camarades, j’adresse un dernier souvenir aux
Morts de la Grande Guerre ; je lève mon verre en l’honneur de
la France et de Monsieur le Gouverneur BOUGE, son représentant ici.
Messieurs…
à tous nos Alliés
à tous nos mutilés et Anciens Combattants
à Tahiti
à notre belle Association.
189
Réponse du Gouverneur
Messieurs,
Avec une profonde émotion, je m’associe aux fortes et éloquentes paroles que vient de prononcer votre Président sur une
période d’épreuves et de gloire qui ne s’effacera jamais de nos
mémoires, et sur ceux qui, d’une belle ardeur et d’un cœur uni,
participèrent à la défense de la cause sacrée du Droit, jusqu’à la
victoire de ce principe d’essence française. Sans transition, je
dois associer aux forces nationales nos fidèles et vaillants alliés
qui vibrèrent et luttèrent dans le même sentiment.
Ainsi, et particulièrement en sa qualité de représentant de la
France, le Gouverneur se doit de donner son attention la plus
grande aux droits de chacun et plus spécialement à ceux des
Anciens Combattants à qui va la reconnaissance indéfectible de
la Nation.
Récemment, dans une période où la prudence était de
rigueur, j’ai obéi à ce devoir en ne donnant de l’avancement
qu’aux Combattants et Mutilés de la Grande Guerre.
Pour ceux qui n’appartiennent pas à la famille administrative, ma sollicitude leur est également et entièrement acquise.
Je veillerai scrupuleusement à ce que les droits des uns et
des autres, que le temps ne saurait amoindrir, ne soient jamais
méconnus.
Mes intentions étant nettement exprimées, qu’il me soit
permis de vous demander, Messieurs, de vouloir bien, dans vos
revendications, vous adresser, sans crainte, au Chef de la Colonie puisque c’est lui qui, le plus souvent, sera chargé de les
satisfaire.
Si par nécessité réglementaire ou obligation gouvernementale il ne pouvait, à son grand regret, vous donner toujours et
immédiatement raison, vous connaîtriez les motifs de sa décision. La conviction qu’il vous donnerait de ses bons sentiments
190
N°338- Mai/ Août 2016
à votre endroit vous permettrait de prendre patience jusqu’au
jour où il serait possible de faire mieux et conforme à vos
désirs.
A ce propos, laissez-moi ajouter qu’il n’est rien de plus
agréable pour un Gouverneur que de répondre par l’affirmative.
Lorsque son devoir ou les nécessités de l’heure commandent
une autre réponse, il en est le premier contrarié. Puisque,
aujourd’hui, rien ne l’empêche, soyons tous et d’un seul élan
dans la joie de notre réunion.
Nous sommes également heureux de voir, ce soir, parmi
nous, Monsieur l’Inspecteur Moretti si compréhensif aux intérêts de tous. Ses excellents sentiments à l’égard de votre Association vous sont connus. En votre nom et au mien je le prie de
croire à notre vive reconnaissance et d’accepter nos remerciements sincères.
A votre Président, Capitaine-aviateur1, à vous tous Poilus
de l’épopée glorieuse, j’adresse mes vœux les plus cordiaux de
réussite dans la vie et de bonheur dans l’amour familial.
Je bois à la prospérité de votre Association,
à nos amis et alliés de toutes nationalités,
à nos Etablissements d’Océanie,
à notre chère France.
1
Armand Hervé : négociant à Tahiti, meurt en 1936. S’est distingué lors de la
guerre comme aviateur. Officier de la Légion d’honneur.
191
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Prix réservé aux membres, en vente au siège de la Société c/o Service du patrimoine archivistique et audiovisuel
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M. Jocelyn Robert
M. Jocelyn Robert, Gouverneur p.i. des Etablissements Français
de l’Océanie adresse à la population le pressant appel ci-dessous :
APPEL aux habitants des Etablissements Français de l’Océanie
Le Gouvernement de la République vient de décider l’émission
d’un emprunt illimité dont les conditions ont été portées
à votre connaissance par voie d’affiches.
Français de toutes classes et de toutes conditions,
donnez, avancez, prêtez à la France.
C’est elle qui vous convie.
N° ISSN : 0373-8957
BULLETIN DE LA SOCIETE
DES E TUDES O CEANIENNES
N°338
Mai /Août 2016
La Grande Guerre
1914 -1918
Fait partie de Bulletin de la Société des Études Océaniennes numéro 338