Concours de nouvelles de l'UPF - Édition 2026 -- Version PDF
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CONCOURS D’ÉCRITURE
ÉDITION 2026
RECUEIL DES
NOUVELLES
Sous la direction de Marie Leyral,
Maître de conférences en langue
et littérature françaises
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Concours d’écriture de l’université
de la Polynésie française
RECUEIL DES
NOUVELLES
ÉDITION 2026
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« Et j'écris
Par gourmandise d'écrire,
De ces gourmandises salées-sucrées,
Aigres douces, agréables et insatiables ! »
Flora Devatine, Au vent de la piroguière
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PRÉFACE
La deuxième édition de notre concours de nouvelles a
permis à de nombreux étudiants et personnels de l'UPF de
témoigner de leur créativité. Sur le thème de la curiosité, ils
ont composé de courtes nouvelles à chute (dont la fin
ménage un effet de surprise). J'adresse à toutes et tous de
chaleureuses félicitations et transmets ma profonde gratitude
aux membre du jury : Audrey Gilles, Myriam Robic, Samuel
Lespets et Damien Mollaret.
Enfin, ce recueil n'aurait pu voir le jour sans la précieuse
contribution de Nicolas Truchaud, auquel j'adresse également
de sincères remerciements.
Bonnes lectures et - je l'espère - à l'année prochaine !
Marie Leyral,
Maître de conférences en langue
et littérature françaises,
Organisatrice du concours de nouvelles
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SOMMAIRE
Préface
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Premier prix : Le client
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Deuxième prix : La curiosité est un vilain défaut
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Troisième prix : La Réunion du Maître-thé
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À Tiòhi
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Aqua hominum divitia est
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Aujourd’hui encore
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Chercher, jusqu’à trouver
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Comme un deuxième soleil
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Curiosité
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Entre les lignes du savoir
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Je me réveillai…
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Journal d’un explorateur
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Le Carnet à Vingt Mètres
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Le cœur curieux
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Le regard d’autrui
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Les aventures de Nugget
113
Par curiosité
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Une bien triste histoire
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Une proposition qui ne manque pas d’audace
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À propos des LAURÉATS
137
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PREMIER PRIX :
LE CLIENT
Liliha Sardin
Elle ne le pouvait pas. Elle ne le pouvait vraiment pas.
Pourtant, son métier le lui interdisait, mais dès qu’elle avait
posé ses yeux sur lui, elle n’avait pu s’empêcher de
s’interroger sur lui, sur sa vie, sur ses passions. En réalité,
c’était surtout son regard qui l’avait marquée : un regard
profond, presque trouble. Même si en réalité, c’était elle qui
était la plus troublée. Dès qu’elle l’avait croisé, la première
fois, il avait déjà cet air serein et calme, l’air de ceux que rien
ne peut faire vaciller, pas même la mort. Elle avait toujours
aimé ce genre d’homme, et cela se voyait au travers de ses
relations passées. Tous les hommes qu’elle avait fréquentés
avaient ce même pouvoir, celui de faire taire les hésitations,
de la faire se sentir toute puissante, elle qui avait pourtant
l’habitude de ployer comme un arbre sous la tempête. Mais
celui-ci était différent, presque inatteignable. Elle désirait le
connaître, plus que tout au monde. Connaître ses failles, ses
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désirs, les plus beaux moments de sa vie et surtout connaître,
si possible, ce qu’il aimerait qu’elle lui fasse. Sans mentir, elle
avait toujours été particulièrement douée pour réaliser les
souhaits, c’était par ailleurs pour cela que son patron l’avait
embauchée. Elle avait su lui montrer son talent, celui de
deviner ce que ses clients voulaient, même sans leur parler,
même sans un regard.
Elle savait y faire avec ce genre d’hommes. Elle s’approcha
du nouveau venu qui l’attendait toujours dans un coin de la
pièce et qui ne lui avait pas parlé ni adressé un regard.
Malgré tout, elle s’approcha de lui, doucement, comme pour
ne pas l’effrayer. Elle savait qu’il n’allait pas poser les yeux sur
elle, mais il semblait malgré tout se raidir à son approche,
comme s’il pouvait sentir sa présence. Elle le regardait
intensément. Il était, face à cette femme, réduit à une forme
d’immobilisme, lui qui était d’ordinaire si séducteur. Il faut
dire que c’était le genre d’effet qu’elle faisait. Elle était
habituée à ce que ses clients ne se débattent pas face à ses
gestes. Pour elle, peu importait, elle les guidait jusqu’à la
pièce voisine. Il faut dire qu’elle connaissait bien les lieux, et
que son patron avait l’habitude, il lui faisait confiance et
savait qu’elle ferait tout en son pouvoir pour satisfaire ceux
qui lui faisaient appel.
Cette fois-ci, c’était différent. Il était bien plus froid que les
précédents. Elle sentait bien qu’il se réchauffait à son contact,
mais il ne lui adresserait pas la parole, même s'il se laissait
guider. C’est une fois seuls qu’elle avait enfin pu se mettre au
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travail. Son plus grand atout, face à ses clients qui ne
s’exprimaient jamais, c’était sa curiosité. Aussi loin qu’elle
s’en souvenait, elle l’avait toujours été. Cette qualité, parfois
considérée comme un défaut, ne lui avait jamais causé aucun
souci, bien au contraire : elle l’avait développée dans sa plus
tendre enfance comme un mécanisme d’adaptation. En effet,
elle était l’enfant unique d’une mère célibataire, n’avait
jamais eu de frères ou de sœurs avec qui jouer, et était bien
trop timide pour socialiser avec les autres enfants de son âge.
Alors, dans la cour de l’école, elle avait réussi à déjouer sa
timidité en apprenant à connaître les autres, de loin. Elle
observait chaque action et ne laissait rien lui échapper, pas
même un léger soupir. Elle consignait mentalement chaque
comportement, et tentait de déduire les goûts de ceux qu’elle
côtoyait de loin. Avec le temps, cette passion de l’observation
et de la découverte couplée à sa grande timidité n’avaient fait
qu’accentuer ce trait, si bien qu’une fois adulte, alors qu’elle
venait d’entrer à la faculté, elle ne parvenait pas à prêter
attention à ses cours tant elle était absorbée par ses
camarades. Quel était leur plat préféré ? Quelle était leur
madeleine de Proust ? Que faisaient-ils une fois rentrés chez
eux ? D’aucuns aurait pu trouver son comportement étrange,
pourtant, c’était sa manière à elle d’apprendre à connaître les
gens, et c’était même comme ça qu’elle avait appris à
connaître celui qui était à présent en face d’elle. Elle l’avait
vu une fois, alors qu’elle était au parc. Il était jeune, dans la
vingtaine, avec des cheveux sombres, la peau pâle et le même
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air mystérieux qu’il arborait encore. Il se promenait avec une
femme à son bras. Elle était enceinte et tous deux semblaient
rayonner de bonheur. Elle avait, comme à son habitude, envie
d’apprendre à les connaître, c’est pourquoi, discrètement, elle
les avait suivis. Avec le temps, elle avait réussi à déduire
chacune de leurs habitudes, mais ce qui l’avait le plus
marquée était la douceur qui semblait envelopper ce couple.
C’est pourquoi, quand son patron l’avait appelée pour
s’occuper d’un nouveau client et qu’elle avait aperçu le jeune
homme, elle avait été profondément attristée pour sa femme,
mais pourtant, elle bouillonnait de joie à l’idée d’enfin
pouvoir apprendre à mieux le connaître et d’enfin le toucher.
Elle avait rapidement réussi à calmer ses désirs : dans ce
genre de métier, se disait-elle, il faut savoir faire passer le
client avant tout.
C’est pourquoi elle commença à faire ce pourquoi on
l’avait payé. Elle passa la main dans ses cheveux avec une
douceur infinie, puis les laissa se placer en forme de vague :
elle avait vu sa femme le faire tant de fois qu’elle se disait
qu’il devait apprécier. Elle observa longuement le visage de
l’homme, qui semblait rester de marbre, presque désincarné
malgré les efforts infinis qu’elle faisait pour répondre à ses
envies. Lentement, elle le déshabilla. Elle était toujours plus
douce avec ses clients qu’elle ne l’était avec elle-même car
son patron lui avait expliqué que cela faisait partie d’un
protocole. Une fois son corps nu révélé, elle passa la pulpe de
ses doigts à la recherche de la moindre faille qu’elle pourrait
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combler, et en général elle en trouvait toujours. Ses clients ne
venaient jamais pour rien dans ce genre d’endroits. Ils
venaient toujours avec une blessure même infime qu’elle
seule pouvait réparer. Elle avait, d’une certaine manière, le
rôle d’une infirmière du corps et de l’âme, et elle aimait
envisager son métier de la sorte ; cela l’aidait à accepter le
contact de sa peau contre la leur, leur odeur parfois immonde
qui s'imprégnait dans ses vêtements et dont elle n’arrivait pas
à se débarrasser. Lui, bien au contraire, elle l’appréciait
d’avance, et se languissait de l’aider. Après quelques instants,
elle en avait fini avec lui, elle avait percé tous ses secrets et
semblait contente de son travail. Elle l’aida à sortir de la
pièce. Lui semblait avoir repris vie à la suite de ce moment
avec elle et l’éclat dans ses yeux semblait avoir retrouvé une
intensité nouvelle, si bien que quand le patron le déposa dans
son cercueil, il lui sembla presque porter un homme encore
vivant.
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DEUXIÈME PRIX :
LA CURIOSITÉ
EST UN VILAIN DÉFAUT
Keyla Panheleux
Je n’ai jamais pu m’en empêcher. Pourtant, j’ai vu ce qui
est arrivé à la petite souris trop curieuse qui a eu l’idée
stupide d’aller voir ce qui se trouvait dans un broyeur à
ordures. Un peu extrême comme exemple, mais ma mère n’a
eu que cette histoire en tête pour me faire comprendre que
j’étais comme ce rongeur : trop curieuse. Et puis la nouvelle
est tombée ce matin, quelqu’un a repêché la voisine, Madame
Arlan, dans le lac. C’est la première fois qu’un drame de la
sorte se produit dans notre petite ville, d’ordinaire si
tranquille. Je fais tout ce que je peux pour ne pas tendre
l’oreille afin d’entendre la conversation de ma mère, au
téléphone avec l’officier de police. Qu’est-ce qui a bien pu se
passer ? D’aussi loin que je la connaisse, Madame Arlan n’a
jamais fait de mal à personne. Elle gardait toujours ses
coupons de réduction, faisait Pilates tous les jeudis et me
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déposait même à l’école avec mon frère, de temps en temps.
Elle avait peut-être une vie secrète ? Agent de la CIA !
Couvrait-elle un ennemi de l’état ? Les voisins se sont réunis
dans le jardin de la défunte pour discuter de la situation.
Bien sûr, je suis aux premières loges pour entendre les
commentaires à tout va « D’après ce que j’ai entendu dire,
c’était une vieille bique ! » lance la mère de famille qui habite
au bout de la rue. Le vieil homme que tout le monde
surnomme affectueusement Papi, secoue la tête : « Non,
c’était une bonne femme très gentille et souriante, un peu
farouche, mais elle nous a toujours offert des tartes
délicieuses. » « Elle me faisait peur », lance une fillette en
tricycle. Plus la conversation avance, plus je réalise qu’il y a
deux camps. Ceux qui aimaient Madame Arlan, et ceux qui
ne l’aimaient pas. Mais comment peut-on avoir des avis aussi
disparates sur la même personne ?
« Moi, je vous dis qu’elle avait quelque chose de
bizarre… » reprend la mère en croisant les bras. « Toujours
à regarder par la fenêtre. Même la nuit.
— N’importe quoi, elle lisait ! » rétorque le facteur, qui
passait par là. « Elle m’a prêté un roman, une fois. Très
cultivée, cette femme.
— Cultivée ou pas, elle ne sortait presque jamais, glisse un
homme que je ne connais pas bien. Et quand elle sortait…
c’était tard. » Cette phrase laisse planer un léger silence, brisé
par la petite fille en tricycle : « Moi je l’ai vue, une fois, dans
son jardin. Elle parlait toute seule. » Sa mère lui lance un
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regard sec : « Arrête de dire n’importe quoi. » Mais l’enfant
insiste : « Elle creusait. » Personne ne répond, au début, puis
le facteur reprend : « Elle avait un chien insupportable. Et du
jour au lendemain, plus rien. Disparu. »
Ensuite je n’écoute plus. Je regarde la maison. Les volets
sont fermés, aucun mouvement, rien. Pourtant, j’ai la
sensation étrange qu’elle n’est pas complètement vide,
comme si elle retenait quelque chose… ou quelqu’un. Tout ça
n’a aucun sens. Ce sont juste des rumeurs, des gens qui
parlent pour combler le silence. Et pourtant… ces bribes de
phrases s’accrochent à moi. Elle creusait. Elle sortait la nuit.
Le chien a disparu. Je sens cette vieille sensation revenir,
celle que ma mère déteste tant. Celle qui gratte, qui insiste,
qui refuse de me laisser tranquille tant que je n’ai pas vérifié
par moi-même. Quels secrets pourrait bien cacher cette vieille
dame ? Je m’emballe tant et tant que l’envie me prend d’aller
enquêter entre ces murs. Les policiers ne sont pas encore sur
place, alors ça me laisse le temps de fureter un peu partout.
Je sais bien ce que je risque, de me faire attraper, mais que
voulez-vous, c’est plus fort que moi.
Tout le monde est massé près du portail, alors je fais le
tour par le petit passage sur le côté, celui qu’on utilise pour
sortir les poubelles. L’herbe est un peu haute, ça cache mes
pas. J’ouvre la petite porte, et me voilà à l’intérieur de la
bâtisse. Immense, sombre, silencieuse. J’ai du mal à croire
qu’elle habitait là toute seule, elle vivait pratiquement dans
un Cluedo ! L’air est plus froid qu’il ne devrait l’être. Tout est
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impeccable, propre, dépouillé. On dirait une maison témoin.
Le parquet grince sous mes pieds, les portes de toutes les
pièces sont ouvertes. Je me balade. Salon impeccable, cuisine
vide, bureau désert. Puis j’arrive dans une petite pièce au
fond du couloir. Celle-là n’est pas comme les autres, c’est la
seule pièce de toute la maison dont la porte est fermée.
Mon instinct de détective se réveille. Ça cache quelque
chose… Lorsque j’agrippe la poignée, je distingue une légère
odeur. Faible, au début, puis de plus en plus nette. Une odeur
qui n’a rien à faire dans une maison qui se veut aussi parfaite.
Je fronce le nez, pousse la porte qui résiste un peu. À
l’intérieur, il fait sombre. Les rideaux sont tirés, je viens de
changer d’époque. Les meubles sont anciens, le canapé
poussiéreux, les fenêtres pleines de toiles d’araignées
semblent ne jamais avoir été ouvertes. Je fais quelques pas, et
puis un coin de tissu sous le canapé attire mon regard. Un
coin de tissu… non… un morceau de fourrure ? Je
m’agenouille lentement et le tire. Le corps et petit, rigide. Je
reste figée. Un chien. Et pas n’importe lequel, celui de
Madame Arlan, son petit bichon blanc qui passait son temps à
brailler et à courir après les oiseaux. Ce n’est pas que je
portais ce petit parasite dans mon cœur, seulement, la voisine
nous avait affirmé qu’il s’était fait écraser il y a un mois. Sauf
que le cadavre que je viens de découvrir n’a pas l’air d’être
passé sous une voiture… Je soulève légèrement son pelage,
et trouve une marque. Nette, précise. Trop précise pour être
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elle aussi un accident. Et puis ça sonne comme une évidence.
Ce chien n’a pas été écrasé : il a été tué volontairement.
Je n’ai même pas le temps de me relever. Un bruit, net : la
porte d’entrée. J’entends ensuite des voix graves et sérieuses
« Faites attention où vous mettez les pieds. » La police…
Instinctivement, je cherche des yeux une cachette et finis par
plonger derrière le canapé. Les pas se rapprochent, les voix se
distinguent :
« Il y a une odeur…vous sentez ?
— Oui, ça vient du fond. »
Ça y est, ils sont entrés. Je me fais toute petite. Est-ce
aujourd’hui que ma curiosité va m’envoyer en prison ? Car
quelqu’un qui n’a rien à se reprocher ne se planque pas
derrière un canapé, dans la maison de sa voisine morte dans
la nuit. J’écoute encore.
« On part sur quoi ?
— Homicide probable. »
Je frissonne. « Bon sang, c’est le chien ! » Je prie de toutes
mes forces pour qu’un miracle les fasse sortir de la pièce, et
coup de chance, quelqu’un toque à l’entrée. Les policiers
repartent et moi je sors, parce que l’odeur de cadavre
commence à me donner des remontées. Je quitte la pièce en
retenant un haut-le-cœur. Ouf, c’est mieux.
Homicide…Le mot tourne encore dans ma tête. Je devrais
partir, mais je n’en fais rien, je refuse de lâcher. Mon regard
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glisse vers une autre porte, entrouverte cette fois. Je la
pousse. La pièce est entièrement vide, au centre sont
déposées quelques affaires. Alors je m’approche. Une boîte…
Le couvercle résiste un peu, mais je finis par gagner et
découvre son contenant. Des dents. Des petites dents. Mais
pas des dents humaines… Je suis prise d’un doute atroce. Je
fouille le reste, un collier. Le chien… Je réalise alors qu’il n’y
a jamais eu d’accident. C’est madame Arlan elle-même qui a
tué son chien. Alors que je pense être au comble de l’effroi, je
trouve quelque chose de bien pire. Des photos. De tous les
gens du quartier, de toutes les maisons, donc la mienne.
Toujours les mêmes heures : la nuit. Je tourne une autre
photo, la voisine y est. Debout, dans son jardin, en train de
creuser. Comme l’avait dit la petite… Un carnet rouge est
posé à côté des clichés, je l’ouvre et trouve une centaine de
notes griffonnées à la main. Elle espionnait tout le monde…
Nos habitudes, nos horaires d’école, de travail, de sorties… Et
puis sur une des pages, je lis très nettement : il faut qu’elle
arrête de regarder, trop curieuse. Mon cœur s’arrête. Pas la
peine d’être un génie pour deviner qu’elle parle de moi. Bon,
c’est vrai que j’avais une légère tendance à la regarder de
manière insistante. Mais si c’est cette femme qui avait
l’intention de nous faire du mal et pas l’inverse, qui a bien pu
la tuer ? Me voilà arrivée à la dernière page du carnet, et
c’est une heure qui y est gravée. L’heure exacte de la mort de
madame Arlan. Et au coin, en bas, une tâche sombre, séchée.
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Le tueur était en possession du carnet au moment où il l’a
tuée. Je sens que je touche au but…
En repassant en revue toutes les photos, je remarque un
détail. Sur chacune d’entre elles, dans le même angle mort du
jardin, une silhouette. Toujours au même endroit. Manteau
sombre, cheveux attachés. Si je ne savais pas que c’était son
manteau fétiche, je ne l’aurais pas reconnue. Après réflexion,
c’est la seule personne qui n’a ni sa photo, ni ses horaires, ni
rien de marqué dans ce carnet. Un bruit dans le couloir attire
mon attention. Des pas. Encore. Lents et assurés, mais si
c’était la police, je les aurais entendus parler. Non, la
personne qui est là ne veut sûrement pas se faire remarquer.
Sauf que cette fois je n’ai pas le temps de me cacher, alors
quand la porte s’ouvre, je lui fais face. Elle regarde la pièce,
puis moi, sans surprise, sans panique. Déglutissant
péniblement, je trouve le courage de regarder ma mère dans
les yeux et de murmurer : « c’était toi, c’est ça ? »
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TROISIÈME PRIX :
LA RÉUNION
DU MAÎTRE-THÉ
Haumana Cordioli
Je connais la douleur, et, suant sous les cieux
Je ne m’entraîne que pour te dire adieu
« Comment trace-t-on des kanjis sur la neige ?…». Voici ce
que se demandait Fujiwara no Toba, dit Gege Akutami,
entrant, avec quelques camarades dans la salle de thé, espace
de sept tatamis et demi dont l’architecture faisait tout
converger vers l’autel de leur passion : le tokonoma, cette
alcôve nippone d’où le Maître, assis en tailleur, prononce ses
bénédictions, ornée de l’inévitable ukiyo-e illuminé par un
midi d’or dégoulinant à travers les shōjis. Au dehors, les
flocons tombaient, impassibles, aussi frêles qu’un souvenir,
inépuisables, portés par le vent qui venait soudain de se lever
et faisait frémir la surface figée des arbres morts. Au dedans,
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le souffle de l’appréhension parcourait tous les adeptes, les
effleurant, les attachant à cette union glaciale.
Que le lecteur accepte une telle solennité, elle est
nécessaire lorsque l’on écrit sur ce rituel si particulier, si
sibyllin, qu’il écopa du doux nom de « Cérémonie du thé ».
Cette feuille amère est originaire, nous dit-on, du sud de la
Chine. Toujours est-il que nous n'éprouvons, à l'égard de la
consommation chinoise du thé, d'autres impressions que
d'avoir affaire à une action strictement utilitaire ; cependant
il nous suffit de voir le rituel de consommation japonais pour
sentir une sorte de chaleur qui nous met le cœur à l’aise. Issu
à l’origine d’une méditation, le cha-no-yu conserva cette
posture contemplative. Par ses valeurs profondes - silence,
harmonie, contrôle, sérénité - il se fonde sur la beauté
partout présente en chaque instant. En effet, une philosophie
entière s’est centrée autour de cette boisson chaude, de cette
petite chose obéissant à des dogmes très précis et devenant
une intense communion spirituelle en même temps qu’une
expérience esthétique : l’éveil du goût est ainsi accompagné
de calligraphie, de poésie, d’aphorismes, d’architecture et de
botanique. Cette cérémonie devint, plus qu’une sublimation
de l’art de boire, une excuse à l’adoration de la pureté et du
raffinement, un monde éphémère, sacré, dans lequel l’hôte et
l’invité communient afin de produire la plus haute gratitude
pour même l’ordinaire, et dans lequel Gege Akutami s’était
introduit par curiosité, jusqu’à être lui aussi incapable de
penser sans tasse de thé.
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Plus de dix hommes étaient présents, mais un seul
importait. Si tous buvaient et mangeaient pour vivre, celui-ci
savait que, selon les circonstances, boire revêt des
significations profondes, et que boire du thé ne sert pas tant à
épancher la soif qu’à chasser le crachin nonchalamment
déposé en notre âme par la peur et la colère. Il était une sorte
de nuage souriant, de rocher apaisant, aussi doux qu’une
sucrerie dégustée de toutes parts : froid mais chaleureux,
solide mais aimable. Pour le dire dans un style plus limpide,
Tatsuki Fujimoto, plus communément appelé Siddhartha de
son nom de Dharma, était l’homme que tous respectaient. Sa
parole ne pouvait être ignorée, car elle était la Parole
éternelle, et le Mot qui ne peut être admiré n’est pas le Mot
réel. Sa présence imposait le silence, et son savoir en tout ce
qui devait composer une parfaite dégustation donnait à ses
directives une allure divine. Avec précision il saisit ces
ustensiles dont Akutami s’était plu à rêver le nom
impénétrable : chakin, chasen, fukusa, hishaku, et l’essentiel
chawan, ce bol sans lequel le thé ne pourrait être servi, et qui
était parcouru de fissures d’or. D’aucuns diront que la
fallacieuse beauté créée par la brillance n’est pas la beauté
authentique. Toutefois, ainsi que nous l’écrivions plus haut,
les Orientaux façonnent la beauté en la faisant naître des
objets et endroits naturellement insignifiants, triviaux, et ce
fut le mariage de ce récipient avec cet or fin et ces
mouvements mesurés, rayonnants, classiques, qui évoqua un
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instant bref mais plaisant, telle la tombée des dernières
feuilles de cerisiers.
Gege Akutami se leva subitement et l’interpella :
« Siddhartha !… » puis se jeta à ses genoux. Le maître posa
une main sur son dos et lui dit : « Akutami, ôte-toi de mes
genoux. Un homme doit vivre et mourir debout. » Il se releva,
tremblant, indécis, puis bafouilla :
« Pardonne ma crainte…
— Je la pardonne. Toute peur prouve notre humanité.
— Je suis simplement anxieux… un monde nouveau
s’offre à moi… bien loin de tout ce que la vie a à offrir…
— La vie telle que tu l’as connue n’était qu’une étape. La
curiosité t’a menée vers moi, et je t’ai fait découvrir une
nouvelle passion.
— Mais si tu veux vivre selon ses principes, il est temps
d’avancer.
— Mais que ferais-je sans celle que je me suis mise à
aimer ?
— L’amour que tu portes pour elle est un flambeau que
nos ennemis cherchent à détruire. N’est-il pas meilleur de
l’éteindre toi-même pour que son souvenir illumine les
générations futures, plutôt que de se résigner à sa mort et
faire comme si cela n’était point un immense déshonneur ? »
Il ne répondit rien. Fujimoto se leva et dit pour tous ceux
présents : « Nous sommes des feux d’artifice. Nous brillons, et
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le monde nous hait car nous seuls pouvons toucher le ciel.
Maintenant, disparaissons en beauté. » Il reçut une ovation
pour cela. Le thé fut servi. Chacun échangea des paroles avec
son voisin. Même les plus habiles artistes de l’Office de la
Peinture, au palais de l’Empereur, ne pourraient exprimer
d’un coup de pinceau cette scène comparable aux grandes
processions religieuses. Même les peintres spécialisés dans les
représentations d’expressifs et vivants sujets que nul n’avait
jamais vus : les armées menaçantes des rudes royaumes
d’Occident ; les fauves féroces des îles perdues, au nord ; les
visages des Yokaïs qui terrorisent les enfants et se dérobent
au son des cloches des monastères, toutes ces images
violemment tracées, remplies de couleurs criardes et qui
frappent les yeux et l’âme, ne pouvaient susciter autant
d’émotion que cette cérémonie d’une majesté flottante,
diffuse, possédant une qualité rare, une pesanteur
particulière.
Après que tous eurent levé leur bol, l’adepte du nom de
Renji Kuriwa se leva pour déclamer le poème de clôture :
« Les femmes de Heian honoraient leurs cheveux
Aujourd’hui nous balayons, sans nous rendre heureux,
Cette pourriture que nous cachons comme un vice.
Pourtant, les ongles, les cheveux nous embellissent !
Pourquoi, séparés, deviennent-ils sales et sinistres,
Des fossoyeurs dont les siècles sont les ministres ?
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La réponse est bien simple : hors de notre corps
Ils prennent la silhouette que nous aurons, morts. »
Ses camarades l’applaudirent sans se rendre compte qu’il y
avait une syllabe de trop au troisième vers.
« Ta femme t’a aidée à composer ça ?
— Non, tu sais bien qu’elle n’est pas intéressée par nos
traditions.
— Oui, bon, en même temps elle est mineure, alors… »
Kuriwa avait en effet été condamné pour pédophilie le
mois précédent. En fait, ils avaient tous été condamnés pour
pédophilie, Siddhartha le premier, ce qui ne l’empêcha pas de
tous les initier à cette « passion de l’amour réel », comme il la
présentait. Les cérémonies du thé n’étaient que des façades
pour rallier d’autres hommes à sa cause et échanger des
conseils avec eux. Elle n’était plus une sublimation de l’art de
boire, mais une excuse à l’adoration de la « pureté », comme
disait Siddhartha, et du « raffinement des enfants, de leur
monde éphémère
» dans lequel Gege Akutami s’était
introduit par curiosité, jusqu’à être lui aussi incapable de se
satisfaire sans petite fille. Mais l’ouverture au monde de la
restauration de Meiji les empêchait de vivre dans l’impunité,
l’Occident étant plus intransigeant sur la question. Pour
échapper au « déshonneur d’être forcé d’abandonner le fruit
de cette merveilleuse passion » Siddhartha avait proposé un
seppuku collectif, mais aucun maître-forgeron ne voulait
fournir de sabre court à de tels criminels par crainte de
30
l’opprobre. Ainsi, il fut convenu de verser de l’arsenic dans le
thé, une mort moins hiératique. Akutami avait, la veille,
menacé sa compagne (si nous pouvons l’appeler ainsi) : « À
midi, quand nous partirons, tu allumeras une bougie pour
moi. » Il n’allait tout de même pas partir sans hommage
funéraire ! Il avait ensuite posé sa joue contre la sienne,
toute chaude et mouillée de larmes, ce qu’il trouvait
délicieux. Le poison fit effet, tous disparurent, souhaitant le
bonheur de leur prochaine réincarnation, et Akutami,
auparavant curieux et désireux de connaître les sensations
d’une union avec un enfant, était maintenant curieux de
savoir ce que la mort lui prépare. Des semaines plus tard, la
police avait retrouvé la demeure et, lorsque les agents
ouvrirent les portes, ils furent accueillis par une odeur des
plus nauséabondes provenant des corps jonchant le sol. Au
moins, le thé avait été consommé en entier, comme le veut la
coutume.
31
32
À TIÒHI
Sunset Ahnne
Avant de commencer à lire, je vous conseille d’écouter la
musique NO TE ATI ENATA de Timi Jarossay jusqu’à 2:20
disponible sur Youtube, afin de vous plonger dans l’univers de la
nouvelle.
« No te ati enata ia vai ana mai tō oe iti nui / Haa uti te
tama tō oe kuhane meitai Haa tapu mai oe tō uti uti e / Ono
hei tōu ruu / No te tama.
Tahu mai te motua / A haka onono i te eo / No te pakaihi
nui »1
1 Traduction des paroles par le collège d’Atunona pour un projet. « Pour
la tribu des hommes, protège ta force intérieure. Que ton esprit se
transmette correctement, de génération en génération. Ressens ta
puissance, ressens le sacré. Laisse-toi bercer par le ru’u, ce souffle profond
qui unit le monde visible et invisible. Pour les enfants, les anciens Tuhaka
montrent le chemin. Ils enseignent l’écoute, celle qui mène au grand
respect ».
33
« Keva’i mai2 ! Eo3, tu fais quoi ? C’est interdit aux filles et
tu sais en plus ! Ha’aviti4, viens, sinon je vais dire à papa !
— Sœur ! Hi’o5 ! C’est les Tuhaka6 qui chantent ! Je veux
voir ce qu’ils font dans la grotte !
— Beuh, beuhhhh7 ! » me dit-elle en faisant les pinces de
crabes avec ses mains.
Je rejoignis ma petite sœur après l’avoir vue courir au
fare8. Vai’ei9 a toujours aimé m’embêter. J’ai toujours su que
je ne pouvais rien lui dire, parce qu’elle allait forcément tout
rapporter à papa. Tous les premiers lundis du mois, j’allais
observer les Tuhaka10 et les ka’ioi11, les anciens du village et
les jeunes garçons qui se regroupaient dans la grotte sans
fond de Haatemiei12. Au milieu des flambeaux et des chants,
je percevais des cris et des applaudissements. Le rituel
2 Prénom de la narratrice qui veut dire «
gracieuse ».
3 Expression utilisée par les Marquisiens.
4 Dépêche-toi
5 Regarde
!
!
6 Ancien, ancêtre.
7 Pression employée pour dire que tu fais une bêtise.
8 Maison.
9 Prénom de la petite sœur.
10 Jeune garçon.
11 Groupe de jeunes hommes célibataires.
12 Nom d’une grotte aux Marquises.
34
finissait toujours par un haka13, et j’avais tellement envie d’y
participer, de voir ce qu’il s’y passait. Là où je vis, les femmes
ont toujours été interdites aux rites sacrés, aux
rassemblements au marae14 et aux décisions importantes. Ici,
les pokoehu15 doivent faire les tâches de la maison, s’occuper
des tamari’i16 et des motua17, tunu18 le ma’a19 et danser le
haka manu20. Moi, je n’ai jamais voulu de cet avenir. Je
voulais être comme un ka’ioi, un kaito21, et vieillir pour
devenir Tuhaka afin de participer aux grands rituels. Papa et
maman connaissaient mes ambitions, mais mon père et mon
frère me répétaient sans cesse que je suis une pokoehu, et
rien d’autre. Les ka’ioi s’entraînaient à la pêche, à la chasse
aux cochons sauvages, à planter et à chanter le himene pour
devenir Tuhaka. Aucun d’entre eux ne nous disait ce qu’ils
faisaient dans la grotte. C’était sacré, réservé uniquement aux
hommes. Mon frère, Anaru22, n’avait pas encore participé au
13 Danse guerrière.
14 Lieu sacré.
15 Jeunes filles.
16 Enfants.
17 Grands-parents.
18 Cuire.
19 Nourriture, repas.
20 Danse de l’oiseau.
21 Guerrier.
22 Prénom du frère qui signifie «
fils sacré ».
35
rituel, et cela m’inquiétait. Je n’avais pas envie qu’il lui arrive
quelque chose. Soudain, j’entendis ma mère crier au loin :
« Kaikai23 ! »
C’était l’heure de manger. À table, maman avait préparé
un bon cochon à la broche que papa et Anaru avaient chassé
avec les autres hommes. J’adorais le cochon, mais encore plus
le keūkeū, la chèvre sauvage. Pendant que maman était
occupée à nous servir, Vai’ei en profita pour me taquiner, et
elle savait que j’avais horreur de ça.
« Keva’i, dis-moi… c’est pas toi que j’ai vue pas loin de
Haatemiei ? dit-elle d’une voix joueuse.
— A hakaea24, Vai’ei ! Tu m’énerves ! » lui répondis-je
vivement.
Papa remarqua qu’on se disputait et cria :
« Ua àva25 ! Keva’i mai ! Vai’ei ! E aha te kōhii26 !
— Papa, c’est Vai’ei qui m’embête ! dis-je, énervée.
— Menteuse ! C’est elle qui regardait les Tuhaka et les
ka’ioi dans la grotte ! »
Anaru partit en fou rire sans que je comprenne pourquoi,
et mon père s’énerva. Il m’interdit formellement de
23 Manger ou à table
24 Arrête
!
!
25 Ça suffit
!
26 Qu’est-ce qui se passe
?
36
m’approcher de cet endroit et me rappela sévèrement ma
position. Je quittai la table sans un mot et rejoignis ma
chambre. Rien ne m’empêcherait de découvrir ce qu’il se
passait dans cette grotte. J’y arriverais coûte que coûte. Et
puis, de toute façon, le mois prochain, Anaru participerait au
rituel. J’avais cette chanson en tête tous les soirs. Le son des
voix de nos kaito, porté au-dessus des percussions des pahu27,
résonnait dans mon esprit, encore et encore, jusque dans
mon âme. Être une pokoehu ne m’intéressait pas. Encore
moins le mariage et les tâches ménagères. Je serais la
première kaito de mon genre.
Les semaines passèrent très vite, et nous étions déjà le
week-end précédant le rituel dans la grotte. J’étais en train de
laver le linge quand les ka’ioi passèrent devant moi. Mon
frère était avec eux. Visiblement, ils revenaient de la pêche et
discutaient de ce qui allait se passer lundi. Ses amis lui
demandèrent s’il était prêt pour le rituel, et Anaru répondit
qu’il avait hâte de devenir un homme, un vrai kaito.
Soudain, il me regarda et comprit que je tendais l’oreille.
Il me lança un bout de bois pour me faire comprendre que ça
ne me regardait pas. Ses amis éclatèrent de rire, et l’un d’eux
s’adressa à moi en se moquant :
« Eoo, Keva’i ! Tu veux voir le rituel de ton frère ?
— Vous verrez, un jour j’y serai, et vous rigolerez moins !
rétorquai-je.
27 Tambours.
37
Hâte de voir ça, Keva’i ! » répondit-il en riant de plus
belle.
J’en avais assez qu’ils se moquent de moi, tout ça parce
que je suis une fille, une femme, une pokoehu. Je le jurai sur
ma vie : j’assisterais à ce rituel lundi, par n’importe quel
moyen. Mon frère s’approcha ensuite de moi. Il s’assit à mes
côtés, essayant de me consoler. Il me disait que tout se
passerait bien, que c’était un passage important pour devenir
un homme. Mais j’étais trop en colère pour entendre ses
paroles. Je lui dis que c’était injuste, que moi aussi je voulais
être comme eux, faire tout ce qu’ils faisaient. Je lui confiai
mes pensées les plus profondes. Mais, comme papa, il me
répondit que ce n’était pas mon devoir, encore moins le rituel
de Haatemiei. Mon frère ne me comprenait pas. Pour lui, ma
condition était une chance. Ma vie était plus simple, plus
douce. Il disait même que s’il pouvait échanger nos places, il
le ferait. Mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Être
brave, fort et courageux reste difficile pour lui. Ils peuvent
être confrontés à la mort à tout moment. Et reculer, ou même
verser une larme, ne leur est pas permis.
Lundi arriva, et mon plan était prêt. J’irais à la tombée de
la nuit. Et cela tombait bien : Vai’ei était chez sa copine.
Toute la journée, je sentis mon frère stressé, et j’avais peur
pour lui. L’après-midi, papa et maman le préparèrent pour le
rituel, l’ornant de plumes, de sa parure et de ses boucles
d’oreilles en dents de cochon. Il était couvert d’encre
traditionnelle, et cela rendait papa fier. Je lui souris et lui dis
38
que je l’aimais. Il me prit dans ses bras. Le soir venu, je vis les
Tuhaka et les ka’ioi se rendre à la grotte. Je restai près de
l’entrée, sans me faire remarquer. Une prière, menée par un
Tuhaka, débuta. C’était magique. J’entendais enfin plus que
les chants. Les percussions s’intensifièrent, accompagnées de
voix graves qui me donnèrent des frissons jusqu’aux pieds.
Les ka’ioi s’avancèrent en grognant pour montrer leur force.
Un Tuhaka appela mon frère.
« Anaru !
— Eo ! » rétorqua mon frère d’une voix imposante.
C’était le premier. J’entendis les autres Tuhaka s’emparer
de lui et le mener plus loin. Les percussions redoublèrent,
comme pour étouffer les voix dans la grotte. J’essayai de voir
à l’intérieur : ils l’encerclaient au milieu des flambeaux. Puis,
soudain, je l’entendis crier. La peur me saisit. Je décidai de
courir vers lui pour l’aider. Et là… je vis une chose que je
n’aurais jamais dû voir. Mon frère était allongé, nu, son sexe
ensanglanté, sous les mains du Tuhaka qui lui avait infligé
cela. La honte m’envahit.
39
40
AQUA HOMINUM DIVITIA
EST28
Elodie Yau
Le soleil coulait à flots depuis son point culminant. Une
vague de chaleur torrentielle déferlait sur la ville de
Kristiansand vers le sud de la Norvège. C’était l'été. Il faisait
tellement chaud que même un moustique se noierait dans
cette fournaise des rayons impitoyables du soleil. Dans une
Agence Hydrologie de la Haute Fonction — l'une des plus
réputées de la ville — un jeune homme âgé de vingt-cinq ans
venait de terminer ses dernières heures de travail. Il scella
l'accès à son bureau en glissant sa carte magnétique
rectangulaire dans le récepteur métallique, après il la rangea
entre les plis de son manteau. Il suspendit son badge
identitaire — où l'on pouvait déchiffrer « Knut Kald » c’était
le prénom et le nom de famille de ce jeune homme — parmi
les autres insignes. Knut quitta aussitôt les lieux, s'engouffra
dans sa voiture hybride et l'éveilla d'un mouvement fluide. À
cette heure-ci les rues étaient fort animées, cela n'offrait pas
28 En latin
: « L’eau est la richesse des hommes. »
41
une fluidité constante. Les routes étaient inondées de
véhicules ; le trafic n'était pas favorable. Les autres
conducteurs tapèrent sur le klaxon en balançant des injures
sur tous les toits. Kunt ne faisait pas partie de ce troupeau
désagréable, après tout il n'était pas pressé de regagner son
domicile. Parce qu'il vivait seul dans sa maisonnette.
Personne ne l'attendait, ce fut donc une bonne excuse pour
lui de flâner.
Il en profita aussi pour jeter un coup d'œil autour de lui.
Quand le feu tricolore passa du rouge au vert, la circulation
reprit de plus belle et il dirigea son véhicule vers une autre
route. La raison de ce changement soudain était cette envie
impérieuse d'une délicieuse glace à la vanille, au chocolat, à
la fraise et pourquoi pas à la pistache. Il se demandait bien
quel parfum lui conviendrait le mieux. Après tout, un bon
sorbet constituait le remède idéal contre cette chaleur
accablante.
Aqua ergo hominum divitia est. Aqua quoque meritum est,
sed eo modo saevitiae adversa est. Per mille annos Aqua domina
fuit et in Hominibus dominata est.
La voiture était garée devant un salon de crèmes glacées.
Sur l'enseigne publicitaire il y avait le nom du lieu : Brygga
isbar. Le slogan était tout aussi aimable. Les serveuses
l’étaient tout autant. Elles apportaient les commandes aux
clients : Gelidorum frigidum spiritus pacificabat29. La
29 En latin
: « Le froid de la crème glacée apaisait les esprits. »
42
caractéristique de ce bâtiment était sa robustesse. Il avait l'air
d'un château et sa couleur rougeâtre criarde attirait pas mal
d'attentions. En s'approchant il vit dans un coin près du mur
un sans-abri. Ses vêtements en lambeaux pendaient sur son
corps. Il avait une flûte de pan dans sa main. Une boîte en
carton usée était posée près de lui. Quelques pièces de
monnaie norvégiennes30 brillaient faiblement au fond.
Knut pouvait — s'il avait bon cœur — donner à son tour
de la monnaie en guise de politesse et de gentillesse envers
une personne démunie. Cependant il n'avait pas une bonté
d'âme — vous étiez prévenus — il préféra faire semblant de
ne pas voir le pauvre être. Une vague de mépris et
d'arrogance s'abattit sur sa conscience : il exécrait ces
parasites de la société car ils n'avaient même pas la dignité de
chercher à améliorer leur pathétique existence.
Il était sur le point de rentrer dans le bâtiment quand le
sans-abri s’adressa à lui en zozotant et en lui tendant la
main : « God dag min herre31 ! Des pièzes pour du pain vær
så dog32. »
« Je n'en ai pas désolé », s'excusa-t-il en baissant la tête.
Ce n'était pas vrai ; c'était manifestement un mensonge.
Après tout, il s'apprêtait à entrer dans un salon de glace, il
30 En Norvège la monnaie locale est la couronne norvégienne que l’on
désigne par NOK.
31 Traduction du norvégien au français « Bonjour monsieur. »
32 Traduction du norvégien au français « S’il vous plaît ».
43
devait bien posséder de l'argent. Le clochard n'insista pas. Il
baissa la main en hochant la tête — il comprenait ce que ce
menteur voulait dire tout bas — puis compta ses pièces avec
une grande fatigue.
Ensuite il reprit la parole une dernière fois en lui contant
quelque chose. Bien trop curieux le jeune homme décida
d’écouter : « Là-bas, près de la cazecade de Kjosfossen, il y
avait un Fossegrim33 z’était un petit zesprit musizien. Il
adorait jouer dez airs magiques. Ze jour-là, le pauvre bougre
était tout trizte par zeque zon violon, il l'avait cazé. Alors un
petit zesprit de l'air, il l'a vu comme za tout malheureux, et
puis il zest dit qu’il fallait l'aider. Alors il ramaze tous les
bouts du violon, et avec za magie à lui, il remet tout en état.
Pour le remerzier, le Fossegrim il joue un air tellement beau
que tous les petitz êtres malades près de la cazecade, ilz ont
touz guéri d'un coup. On me dit toujours que l'on est
récompenzé par zes bonnez aczions. » Kunt n'avait cure de
ses beaux discours et n'en croyait pas un mot.
Il poursuivit alors son chemin.
Le jeune homme retira ses tennis de sport Swims et les
plaça sur un rebord — c'était obligatoire pour entrer dans le
bâtiment — il prit des mocassins et les enfila. Il s'approcha du
comptoir, là où se trouvait la caissière. Cette dernière était
occupée à écrire les commandes des autres clients.
33 Un esprit des cascades et des rivières dans la mythologie nordique. Il est
de nature très timide.
44
Instantanément une jeune fille, portant l'uniforme du collège
Cathédral, le bouscula et lui présenta ses excuses. Il les rejeta
froidement.
« Regarde où tu vas tullebukker34 ! » s'exclama-t-il
furibond.
La collégienne devint rouge-tomate. Elle voulait répliquer
face à cette insulte. Toutefois elle décida de se taire et de
s'éloigner pour éviter de créer un scandale. Finalement Kunt
s'approcha du comptoir. Avec curiosité il scruta avec
contemplation chaque produit et chaque parfum. C’était le
paradis des mondes des glaces. Et il prit sa commande : un
sorbet à la banane (trois boules pour être précis) dans un
gros verre. C'était son fruit favori. Il paya cent NOK. Il y avait
beaucoup de monde. Il décida donc de prendre l'une des
deux tables libres. Ce fut avec enthousiasme qu'il s'installa
sur une chaise en choisissant la table la plus isolée pour
trouver de la tranquillité. Face à la mer. Or cette sérénité fut
interrompue par l'arrivée de cette même jeune fille. Elle
s'était assise en face de lui.
« C'est pas possible ! » songeait-il avec agacement, on lui
cherchait vraiment des noises. La serveuse déposa le sorbet
sur la table, puis elle s'éloigna en silence. Knut s'apprêtait à
saisir le verre lorsque la jeune fille le devança tout à coup,
plongeant sans gêne sa cuillère dans la boule de glace. Il
s'empara alors de sa propre cuillère d'un geste déterminé et
34 Insulte norvégienne.
45
se servit à son tour. « Je n'arrive pas à y croire. » pensait-il
encore une fois tout en inspirant par la bouche pour ne pas
exploser. Quelques minutes plus tard le verre fut presque
vide. La jeune fille le prit dans ses mains et était sur le point
de le vider. Knut n'en pouvait plus. Ce fut la goutte d'eau qui
faisait déborder le vase. Le pire ! Cette peste avait un
comportement nonchalant. Cela le mettait hors de lui. Sa
rage se manifesta comme un torrent :
« Quoi ! tu comptes finir ce verre ? Tu es répugnante !
C’est quoi ton problème ? Tu devrais avoir honte. Tu devrais
partir et reprendre tes études au lieu de prendre la nourriture
des autres. Tes parents ne t’ont-ils pas appris les bonnes
manières ? » La collégienne était muette, abasourdie et figée
comme un iceberg. Dur comme un roc. Lorsqu'une autre
serveuse arriva et déposa un autre verre.
« Votre sorbet, min herre ! » dit la serveuse en souriant.
Elle s'apprêtait à partir quand elle entendit les mots du jeune
homme.
« Nei35, nei, nei, c'est inutile, tu as déjà déposé le mien »,
répliqua-t-il en lançant un regard noir à la jeune fille. Celle-ci
était toujours figée de stupeur.
« Oh ! pardonnez-moi c'est bien le sien. Elle a pris
exactement le même parfum que le vôtre. »
35 Marque la négation.
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47
48
AUJOURD’HUI ENCORE
Rosie Aite
Aujourd’hui encore, une lettre m’attendait dans mon
casier. Sur l’enveloppe, une fleur dessinée à l’encre, délicate
et précise. Sa signature.
Je ne m’en plaignais plus. Ses mots étaient devenus une
habitude douce, une présence précieuse et silencieuse dans
mes journées bruyantes. Une simple feuille et j’avais
l’impression d’exister pour quelqu’un.
« Le soleil s’attardait sur tes traits quand tu traversais la
cour, tes yeux avaient pris la couleur des pierres précieuses.
Depuis, l'émeraude est ma couleur préférée ».
Je repliai la lettre avec soin, comme on replie un secret.
Je ne savais pas qui elle était, mais elle me connaissait.
Elle remarquait des détails que personne ne voyait.
Chaque matin, j’ouvrais mon casier avec impatience. Mon
regard errait sur les visages, les gestes, les écritures, je
cherchais une silhouette qui me fixerait trop longtemps. Je ne
trouvais rien.
49
Je finis par aimer cette absence. Aimer quelqu’un sans
visage, sans défaut. Un amour parfait, imaginaire.
Le soir, je relisais ses lettres dans ma chambre. Le papier
gardait une odeur légère de fleurs séchées. J’imaginais ses
mains, sa voix, sa façon de sourire quand elle écrivait.
« A cet instant, la pluie faisait des caprices et pourtant tu
étais présent, à affronter la colère du vent, tenant fermement
une boule de poils contre ta poitrine faisant office d’abri, on
s’est bousculés, ta main a frôlé la mienne mais j’étais invisible
quand ton regard s’est posé sur moi ».
Je me rappelais vaguement cette scène. Une fille que
j’avais bousculée, un instant banal. J’avais continué mon
chemin sans m’arrêter. Si j’avais su que c’était elle, je lui
aurais parlé, je lui aurais demandé son prénom.
Je la trouverais. En silence, je le lui avais promis.
Puis ses lettres changèrent.
« Je suis fatiguée. Tout devient lourd. Parfois, j’aimerais
juste m’envoler. »
Je relus ces mots plusieurs fois, elle ne parlait jamais
d’elle. Pour la première fois, quelque chose fissura sa douceur
habituelle. J’ai décidé d’accélérer mes recherches. Je
comparais des écritures, j’observais les cahiers, les regards.
Rien ne correspondait. C’était angoissant.
Un matin, un professeur m’arrêta dans le couloir. Son
visage était grave, il me tendit une enveloppe.
50
Cette fleur familière était dessinée dessus.
« C’est la dernière », dit-il.
Je déchirai l’enveloppe. À l’intérieur, une adresse. Rien
d’autre.
Mon cœur s’emballa. Un rendez-vous. Enfin.
Je courus sans réfléchir. J’imaginais sa voix, ses gestes, la
manière dont elle m'expliquerait tout. Je préparais des
phrases, des excuses, des promesses. J’allais lui dire que je
l’aimais.
L’adresse me conduisit à un cimetière. Je me suis arrêtée
net.
Un bouquet de violettes reposait sur une tombe. Les
pétales étaient encore frais. Je m’approchai lentement,
hésitant, tremblant même.
Violette PATTY
Le monde se rétracta autour de moi.
Je me souvenais. Des rires. Des surnoms. Des mots lancés
comme des pierres. Des moments où je regardais ailleurs.
Je tombai à genoux. La réalité s'écrasa durement contre
mon torse.
Les blagues, les messages envoyés dans le groupe de
classe, les phrases griffonnées sur son bureau. Les mots
répétés par les autres. Les miens.
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Les lettres, les mots, l’amour. Tout venait d’elle.
Je compris qu’elle m’avait aimé, en silence. Qu’elle
m’observait pendant que je la réduisais à néant. Qu’elle
m’avait écrit pendant que je l’effaçais.
Je posai la main sur la pierre froide.
Le bouquet de violettes avait la même odeur que ses
lettres.
Je compris alors que je n’avais jamais aimé une inconnue.
J’avais aimé une fille que j’avais détruite.
52
53
54
CHERCHER, JUSQU’À
TROUVER
Julien Picard
Elle est un être comme les autres, respirant l'air du ciel,
foulant le sol de la Terre. Comme les autres, son individualité
lui donne le vertige de l'existence. Comme les autres, elle
seule a conscience de sa singularité. Son nom n'a que peu
d'importance. Je raconterai simplement son histoire.
Tous les jours, sa promenade l'amène à passer devant cette
galerie. Tantôt de la peinture, tantôt de la photographie, elle
s'arrête quoi que la vitrine ait à lui proposer. Elle n'oserait
cependant pas rentrer. L'Art elle aime le regarder, mais serait
bien incapable d'en parler. Elle préfère se priver que de passer
pour sotte. J'aimerais lui dire que son goût pour le beau, et le
moins beau, vaut autant que toute la connaissance du
monde.
Tous les jours devant cette galerie, elle observe et se
demande qui sont les sujets de ces œuvres, d'où viennent ces
artistes qui les ont créées, pourrait-elle faire de même.
Aujourd'hui, c'est la photographie d'un homme, originaire
55
d'un pays sans doute lointain, qui attire son attention. Il
déjeune dans un boui-boui, il lit, les couleurs sont vives,
l'atmosphère semble chaleureuse. Quel bel endroit pour se
restaurer pense-t-elle. Je partage son impression.
Le jour d'après, son regard revient au même portrait de cet
homme. Vient-elle y trouver le confort qu'elle y a ressenti la
veille ? Je jurerais que oui. Mais ce regard, il vacille. Elle voit
un nouveau détail ou, plutôt, un détail qui a changé. Elle
pense que sa mémoire lui joue des tours, ce n'est peut-être
pas la première fois. La surprise passée, elle profite de la
scène. Elle pourrait presque sentir l'odeur des épices
exotiques émanant de ce lieu, immortalisé en photo. Ces
choses qu'elle ressent n'appartiennent qu'à elle, elles sont
uniques, elles atténuent son vertige. Je le vois dans ses yeux.
Les jours d'après encore, les différences dans cette
photographie s'accumulent. Les émotions qu'elle lui procure,
elles, restent intactes.
Aujourd'hui, cet homme, imprimé et suspendu dans la
vitrine, qui boit un thé au lieu de déjeuner, semble la
dévisager. Elle en est sûre, il l'observe.
...
Surprise elle-même, elle ouvre la porte de la galerie, sa
peur envolée. Elle se dirige vers l'employé, et échange avec
cet inconnu autrefois intimidant. Quelques minutes passent,
elle prend des notes et ressort, avec ce quelque chose de
métamorphosé dans sa démarche.
56
Le dernier jour, elle porte un sac à dos bien rempli, usé,
mais pas encore vaincu par le temps. Elle colle un bout de
papier juste en face de la photo, sur la vitrine. Aussitôt fait,
cette singulière personne, prévisible comme toutes les autres,
brise l’ordre établi : elle emprunte une route nouvelle, une
route que je connais bien.
Elle ne repassera plus devant la galerie. Elle m’a trouvé.
Nous prenons le déjeuner ensemble dans ce somptueux
paysage à l'air chaud qui lui apporte la sérénité, aux couleurs
qui la libèrent enfin de son vertige. Nous jetons parfois un œil
à cette photo au mur du boui-boui comme elle dit, la photo
d'un bout de papier sur lequel est écrit « Attends-moi pour
manger, j’arrive ».
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58
COMME UN DEUXIÈME
SOLEIL
Rehia Tepa
« Pour la paix ? Et pour qui ? » grogna tout à coup le vieil
homme, le regard sombre et grave plongé vers l’horizon.
« Plus de paix, plus jamais… » Puis, remarquant enfin la
présence de la fillette, il la prit dans ses bras et l’enlaça.
« Désolé ma Poupette ! »
Matariki émergea dans un sursaut. Bien qu’elle peinât à
distinguer la silhouette se tenant à ses côtés, elle avait déjà
une idée de qui avait pu la réveiller d’une manière aussi
brusque. La voix d’un jeune préadolescent en pleine mue ne
tarda pas à lui parvenir. « Dépêche-toi Mata, se plaignit
Teragi, son cousin de deux ans son aîné, les adultes sont déjà
partis ! On va arriver trop tard ! »
D’ordinaire, Matariki lui aurait jeté son coussin en pleine
figure, serait retournée dans sa couverture et se serait
rendormie. Mais tout comme la veille de Noël, le sommeil
valait la peine d’être sacrifié ce matin-là. En tout cas, c’est ce
que lui avait dit son cousin, qui l’avait à son tour entendu
59
dire des grands. Elle se contenta d’enfiler sur son linge de
maison un grand tricot appartenant à son papa en guise de
protection contre le froid matinal. Elle eut seulement le
temps de se débarbouiller à l’évier de la cuisine, de boire
quelques gorgées d’eau au goulot d’une bouteille et
d’emporter avec elle une demi-baguette de pain rassis de la
veille. Elle suivit Teragi hors de la maison où le jour tardait à
venir. Les deux enfants se mirent à traverser les rues et
sentiers du village en courant, le claquement de leurs savates
brisant le silence de la nuit et leurs ombres produites par la
faible lumière des lampadaires se projetant sur les murs des
fare encore endormis.
Matariki n’était pas de ce village, ni de cette île, ni même
de cet archipel. Ou plutôt, elle n’y passait pas la majeure
partie de l’année. Elle habitait Tahiti et se rendait à l’occasion
des grandes vacances de juillet sur l’atoll d’origine de sa
grand-mère, ou comme elle aimait l’appeler, Mimie. En cet
endroit, elle vivait telle une véritable princesse,
excessivement gâtée ; au-delà du fait que son oncle — un
neveu proche de Mimie et père de Teragi — était le « Chef »,
très respecté, Matariki avait hérité d’une grande beauté. Ne
s’apprêtant alors qu’à faire son entrée au collège, tout le
monde lui présageait déjà le titre de Miss Tahiti. Elle
incarnait la beauté polynésienne métissée par excellence :
elle arborait une chevelure ondoyante aux reflets châtains
digne des Pa’umotu ainsi que des yeux d’un bleu quasi
turquoise qu’elle avait reçus de son grand-père, son
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« Papou », dont elle était le trésor, la petite poupée ;
d’ailleurs, c’est ce qui lui valut son surnom dans tout le
village : Poupette.
Mimie et Papou n’avaient pas toujours vécu sur cet atoll
des Tuamotu. Ils n’étaient venus s’y installer définitivement
que depuis cinq ans, pour prendre leur retraite. Eux aussi
résidaient jusqu’alors sur Tahiti, l’île qui fut le théâtre de leur
rencontre durant leurs jeunes années. Mimie s’y était avant
tout rendue pour le travail mais aussi pour découvrir le mode
de vie de la Capitale. Papou quant à lui, était originaire de
Bretagne, en France. Rendu orphelin par la Première Grande
Guerre, il aspira à une existence de paix à l’autre bout du
monde — où, disait-il souvent, sa vie avait véritablement
commencé. En outre, si la première était à la recherche de
plus d’animations dans sa vie, le second en désirait moins
dans la sienne, et c’est ainsi que ces deux âmes éloignées par
leur naissance furent réunies. Ils bâtirent leur petit cocon
familial qui survécut également aux conflits de la Seconde
Grande Guerre.
Malheureusement, Mimie s’en était allée depuis un an.
Papou s’était décidé à demeurer sur son île natale jusqu’à ce
qu’il puisse la rejoindre à son tour. Matariki et son père
continueraient à lui rendre visite une ou deux fois dans
l’année.
Toutefois, cette année-là, Papou avait insisté pour qu’ils ne
viennent pas. Le père de Matariki, inquiet pour l’état de ce
dernier, avait tout de même tenu à entreprendre le voyage à
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son insu. À leur arrivée, Papou éclata de colère et leur somma
de rentrer le plus tôt possible. Cela avait beaucoup attristé
Matariki. Un soir, elle surprit un de leurs échanges.
« Papa, commença son père, tu t’inquiètes pour rien !
— Tu sais rien ! lui répondit Papou, tu sais pas de quoi tu
parles !
— Tout est sous contrôle. C’est pas n’importe qui quand
même ! Ils savent très bien ce qu’ils font. Ils ont dit qu’il n’y
avait aucun risque. Pourquoi es-tu si têtu ?
— T’as pas conscience de la situation. Vraiment pas ! Et
impliquer ma pauvre petite-fille dans tout ça… Imbécile ! Je
t’avais dit de pas venir ! T’en as fait qu’à ta tête ! Tu l’as
condamnée, tu m’entends ! Tu as condamné Matariki !
Condamné ! Souviens-t’en jusqu’à ta mort. Je veux que vous
soyez partis la semaine prochaine ! »
Papou avait depuis pris ses distances. Matariki demanda
des explications à son père. Il put seulement lui dire : « T’en
fais pas ma puce, ce sont des problèmes de grands. En plus,
ton Papou a bien vieilli. Il est plus le même depuis que Mimie
est partie. Il est devenu un peu foufou. T’en fais pas, il va se
calmer. »
Les deux enfants parvinrent jusqu’au port où tout un
attroupement s’était fait. « Voilà Poupette et Teragi ! » Il y
avait des adultes — majoritairement —, une dizaine
d’enfants — eux y compris — et quelques chiens. Ils
rejoignirent leurs pères. Surpris de leur présence, les deux
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hommes leur annoncèrent fièrement : « C’est un grand jour,
vous savez ! Vous allez être les témoins de l’Histoire ! » Le ciel
avait commencé à s’éclaircir alors qu’une légère brise faisait
frémir les pins et les cocotiers. Le fracas lointain des vagues
venues du large sur le récif était recouvert par les discussions
des grands et par les rires des petits en pleine distraction. La
foule était impatiente. Matariki se rapprocha de la bordure
d’un quai pour y jeter le restant de vieux pain qu’elle n’avait
pas mangé. Des poissons de toutes sortes étaient apparus à la
surface et se disputaient les morceaux de pain quand une
gigantesque murène les fit s’enfuir, tous, et engloutit le repas
tout entier. Matariki fut prise de frissons et lui lança par
réflexe une pierre pour qu’elle se dérobe à sa vue. Elle vouait
à l’espèce de cet animal une haine féroce et en avait une peur
viscérale. Un jour, Teragi en avait remonté une sur la terre
ferme et la vision de cette rage démoniaque, de ces dents
acérées, de ces yeux froids et perçants lui avait longtemps fait
faire des cauchemars. Le grand méchant loup ne lui inspirait
rien car il ne sévissait certainement pas dans son pays. La
murène quant à elle se tapissait jusque dans les eaux pures
de ce lieu cher à son cœur, qui renfermait les souvenirs les
plus heureux de sa petite vie.
Elle s’apprêtait à retourner avec son papa lorsqu’elle vit à
l’extrémité d’un ponton, à l’écart, son très cher grand-père.
Contrairement à la grande partie du monde présent ce matinlà, il avait pris l’habitude de se lever de bonne heure pour
aller pêcher. Confortablement installé dans une chaise de
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camping, il avait près de lui une vieille brouette remplie de
son matériel de pêche, d’une lampe à pétrole vacillante et de
sa fidèle radio qui grésillait. Seulement, ce matin-là, sa ligne
ne touchait pas l’eau. Il se contentait de scruter l’immensité
du paysage. « Peut-être qu’il n’est plus fâché maintenant ? »
se demanda la jeune fille.
Elle s’était rapprochée de lui au moment où le spectacle
tant attendu fut donné. Une lueur grandissante, tantôt rouge,
tantôt jaune, jaillit soudain de l’horizon, fendant l’obscurité
du ciel et perçant les nuages, un peu comme un deuxième
soleil. Un terrible grondement s’en suivit, semblable au plus
effroyable des tonnerres, qui fit trembler et la mer et la terre.
Matariki fut alors traversée de mille frissons qu’aucune
murène n’aurait jamais pu lui procurer. Sans s’en rendre
compte, ses petits doigts étaient en train de s’enfoncer dans
l’épaule de son grand-père. Elle s’attarda, tout en reprenant
ses esprits, sur le visage de ce dernier. Il était parcouru de
larmes. La première et dernière fois qu’elle en avait vu sur le
visage de son Papou, il faisait ses adieux à Mimie. Des larmes
d’une telle rareté et d’une telle profondeur qu’elles finirent
par entraîner celles de Matariki.
Bien d’autres soleils similaires se succédèrent les années
d’après. Et tous, sans exception, la ramenèrent
inéluctablement à ce matin-là. Ce matin qui lui resterait à
jamais en mémoire et qui n’aurait de cesse de la tourmenter.
Celui du samedi 2 juillet 1966.
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CURIOSITÉ
Rose Robert
J’ouvris une boîte poussiéreuse, laissée au grenier, à
l’abandon depuis un certain temps. Je suis intrigué, qu’est-ce
que peut bien contenir cette boîte à chaussures ? Sûrement
des affaires appartenant à mes parents lorsqu’ils étaient plus
jeunes.
« Elven, on passe à table !
— J’arrive, je descends tout de suite. »
Bon, je regarderais le contenu plus tard, après manger.
Avant de rejoindre mes parents, je déposai ce carton
mystérieux dans ma chambre. Je pris soin de le cacher dans
mon armoire sous des vêtements. Mon intuition me dicta de
ne pas parler de cette découverte tant que je ne savais pas ce
qu’il contenait. Je finis de descendre l’escalier le plus
rapidement possible.
« Tu en as mis du temps, me dit mon père.
— J’étais au grenier, le temps que j’enlève toute la
poussière qui m'était tombée dessus.
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— Qu’est-ce que tu faisais au grenier ? me demande ma
mère.
— Je cherchais des livres qu’on avait mis dans les cartons
au moment du déménagement, mais je ne les ai pas trouvés.
— Tu es sûr qu’on ne les avait pas donnés, je crois me
souvenir qu’il n’y avait pas assez de place pour tout prendre.
Tu te rappelles ce qu’on en a fait, Tristan ?
— Non, je ne crois pas qu’on les ait gardés, on les a
donnés à la voisine en partant.
— Bon ok, dommage, je voulais lire
Les Trois
Mousquetaires. Mais ce n’est pas grave, j’irai le chercher à la
bibliothèque.
— Pourquoi tu en avais besoin ? me questionna ma mère
Céline.
— Parce que je dois le lire pour le cours de français au
lycée.
— Ah oki, tu l’emprunteras alors, ajouta Tristan.
— Oui !!! »
Une fois, le repas fini, la vaisselle lavée, essuyée et rangée,
je retourne dans ma chambre. Je récupère la boîte en carton
dans mon placard et la pose sur le lit. Je l’observe plus
attentivement, après avoir essuyé avec un chiffon la poussière
et les toiles d’araignées accumulées au cours des années. Sur
le couvercle de la boîte, une inscription au feutre noir est
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inscrite, à moitié effacée. Je déchiffre péniblement C-O-N-F-ID-E-N-T-I-E-L.
Je l’ouvre avant d’hésiter et de me poser des questions. À
l’intérieur, je trouve un dossier portant mon nom. Qu’est-ce
que c’est ?
Une fois le dossier sorti, je l’ouvre délicatement, et
découvre que c’est un formulaire d’adoption. Mes mains
tremblent, laissent échapper les feuilles par terre, ne voulant
pas croire ce qui est écrit. Peur, panique, dégoût, mensonge,
colère, curiosité, toutes mes émotions se mélangent. Je
n’arrive pas à démêler les unes des autres. Après dix minutes
d’attente, les tremblements de mes mains, les battements de
mon cœur redescendent. Je ramasse les feuilles et les remets
dans le dossier proprement, ferme la boîte, m’installe sur
mon lit confortablement et commence à lire ce dernier avec
une nouvelle envie de recherche de la vérité.
J’apprends donc que j’ai été adopté à l’âge d’un an et
demi, dans un orphelinat s’appelant « Espoir de la vie », il
n’y a cependant aucune information concernant mes parents
biologiques. J’aimerais en savoir plus, pour cela, je cherche le
nom de l’orphelinat sur Internet, note le numéro de
téléphone. J’appellerai demain après-midi. On sera mercredi,
cela veut dire plus de cours à partir de midi et je peux rentrer
plus tard dans l’après-midi. Parfait ! Je ne vais pas en parler à
« mes parents » pour l’instant, j’attends d’avoir mené ma
petite enquête et d’en savoir un peu plus sur cette histoire. Je
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n’en reviens pas, j’ai été adopté et je n’étais pas au courant.
La question que je me pose, c’est pourquoi me l’avoir caché.
Après les cours du matin, deux heures de maths, une
heure de géographie et une heure d’anglais, je m’éclipse
rapidement en dehors du lycée. Je vais dans un petit parc pas
très loin, où je serai tranquille pour passer mon appel. Je
stresse beaucoup, je prends au moins dix minutes avant
d’oser rentrer le numéro dans mon téléphone. Une fois fait, il
me faut au moins le même temps pour appuyer sur le bouton
vert de l’appel.
Une sonnerie, deux sonneries, trois, sonneries, quatre
sonneries... C’est long, une boule se loge dans ma poitrine,
ces quelques secondes d’attente me paraissaient
interminables.
Cinq sonneries, ...
« Bonjour, vous êtes bien à l’orphelinat “Espoir de la vie”,
avez-vous besoin de renseignements ?
— Bonjour, euhhh, je souhaite avoir des informations sur
mon adoption au nom d’Elven CARRY.
Patientez cinq petites minutes, je regarde dans les
dossiers. »
Sept minutes plus tard, oui, j’ai compté les secondes pour
ne pas réfléchir à autre chose.
« Monsieur, vous êtes toujours là ?
— Oui oui !!!
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— Eh bien, le dossier à votre nom est classé à remettre à
un responsable légal, vous êtes mineur si j’en crois les
documents, je ne peux pas vous renseigner sans l’accord de
vos parents. Pouvez-vous leur dire de me rappeler ?
— Pourquoi vous ne pouvez rien me dire, je veux savoir,
mes parents ne sont pas au courant que j’ai découvert un
dossier portant le nom de l’orphelinat et mon nom. S’il vous
plaît…
— Je ne peux rien faire, désolé, faudra rappeler, après
avoir récupéré une pièce justificative de vos responsables
légaux.
— Bon, bah, ok merci quand même, je rappellerai. »
Après avoir raccroché, je m’étends dans le parc les yeux
humides, je suis déçu de ne pas pouvoir assouvir la curiosité
qui s’est ouverte en moi. Je reste un bon moment, là tout seul
dans ce parc à ruminer mes pensées. Qu’est-ce que je fais ?
Soit j’en parle à mes parents, soit j’attends d’être majeur...
Non pas possible, c’est trop long... J’ai une idée : et si je
faisais un faux justificatif et que je l’envoyais ? C’est une très
bonne idée.
Je sortis mon ordinateur et commençai à falsifier un
document donnant l’accord pour que je sois mis au courant.
Une fois la lettre rédigée, je la relus plusieurs fois pour éviter
les fautes d’orthographe. Ensuite, je pris la signature
électronique sur un autre document et la mis sur le nouveau.
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Une fois le document fini, je l’envoyai par mail à
l’orphelinat. On me répondit dans la demi-heure qui suivit en
envoyant le dossier complet de mon adoption.
Je suis surexcité, je ne pensais pas que cela allait marcher.
Mon cœur s’accélère, je télécharge le document sur mon
ordinateur. Mes mains tremblent sur le clavier, je prends une
grande inspiration et clique sur le bouton ouvrir en fermant
les yeux.
Lorsque je les réouvre, je n’arrive pas à croire ce qu’il y a
dedans. Toutes les informations qui m’intéressent sont
barrées d’un gros trait noir. Je ne vois rien à part le gros
cachet en plein milieu de chaque page SECRET D’ETAT.
Qu’est-ce donc cela ? Je ne comprends pas. Je n’ai rien
découvert de plus à part que cela concerne apparemment
l’armée. Je suis frustré de ne pas savoir. Je suis plus que
curieux, mais je ne pense pas que je vais avoir accès à ces
informations. J’aurais peut-être mieux fait de ne pas ouvrir
cette boîte, au moins je n’aurais pas eu cette sensation
étrange, de ne pas savoir qui je suis. Si j’avais été moins
curieux, je ne me poserais pas toutes ses questions. En fin de
compte, la curiosité est-elle une bonne chose ou un vilain
défaut ?
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74
ENTRE LES LIGNES DU
SAVOIR
Lana Collinet
C'était un agréable samedi de printemps. Le temps était
doux, idéal pour flâner dans les rues de la ville. C’est ce que
Hélène décida de faire pour profiter du beau temps après ces
dernières semaines pluvieuses. Elle s’arrêta prendre un café
et entra dans plusieurs petites boutiques. Lorsqu’elle ressortit
de l’une d’entre elles, elle s’aperçut que la nuit commençait à
tomber ; elle ne s’était pas rendu compte du temps qui avait
filé.
Soudain, il se mit à pleuvoir. Par chance, un commerce
encore ouvert était éclairé. Elle s’y réfugia.
C’était une petite bibliothèque qu’elle n’avait encore
jamais remarquée.
L’air y était chaud, réconfortant, mais avec un soupçon de
mystère. Elle erra entre les étagères sans but précis, laissant
ses doigts frôler les dos alignés des livres, jusqu’à ce que l’un
d’eux rompe l’uniformité. Seul, relié, presque envoûtant, il
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l’attirait. Il était légèrement en retrait. Plus sombre, plus
ancien.
Elle le retira délicatement de l’étagère.
La couverture était d’un rouge vieilli par le temps ; un titre
y était à peine visible : Entre les lignes du savoir.
Elle chercha, mais aucun nom d’auteur, aucune autre
information — à part quelques lignes au dos de l’ouvrage,
écrites à l’encre fine :
« Ce livre ne se lit qu’une fois, car la curiosité n’y éclaire
pas le texte — elle le modifie. » Elle eut un léger sourire.
C’était une formule bien prétentieuse, selon elle. Mais
lorsqu’elle voulut le reposer, une drôle d’impression la
traversa. Alors, même si ce n’était pas son genre de
prédilection — préférant lire de légères histoires d’amour
pour passer le temps — elle se rendit à l’accueil et emprunta
le livre.
Arrivée chez elle, la pénombre et le silence ambiant
étaient pesants.
La pluie avait repris en s’intensifiant ; les gouttes
frappaient ses fenêtres, brouillant le paysage extérieur. Tout
était flou.
Elle posa le livre sur sa table basse et s’assit sur le canapé,
face à celle-ci.
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Elle fixa le livre quelques instants, hésitante sans trop
savoir pourquoi. Puis elle le saisit et en ouvrit la première
page.
Les premières lignes étaient fluides, simples. Étrangement
familières.
Elle lut les premières pages sans difficulté, absorbée dans
sa lecture sans vraiment comprendre pourquoi. Mais cela
n’allait pas assez vite pour elle.
Elle tourna alors les pages et sauta un chapitre pour se
rendre directement au suivant.
Mais la page était blanche. Aucun nouveau chapitre. Elle
fronça les sourcils, tourna plusieurs autres feuilles. Blanches.
Elles étaient toutes blanches.
Un léger agacement la traversa. S’était-elle fait arnaquer ?
Avait-elle emprunté un livre vierge ?
Elle feuilleta plus loin, cherchant la fin. Mais à nouveau, le
vide. Aucune ligne, aucune phrase n’était inscrite sur le
papier.
Elle resta là, immobile, à contempler cet étrange livre
ouvert entre ses mains. Une sensation diffuse l’envahit — cela
ne ressemblait pas tout à fait à de la déception, ni vraiment à
de la frustration, mais plutôt à une attente brûlante, une soif
de savoir, un désir irrépressible de comprendre les secrets que
renfermait l’ouvrage.
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Elle reprit sa lecture en revenant au début. Cette fois-ci
correctement, sans tricher, sans chercher à savoir à l’avance
ce que le livre contenait.
Elle lut frénétiquement. Arrivée à la fin du premier
chapitre, elle tourna la page sans trop d’espoir, résolue à
arrêter sa lecture ici.
Mais des lignes apparurent. Un nouveau chapitre : « La
révélation ». Peu à peu, les pages blanches disparurent,
laissant place à la suite de l’histoire, comme si le livre
acceptait enfin de se dévoiler — mais à son rythme.
Elle continua. Une rue était décrite. Trop précisément.
Elle s’arrêta. Cette rue… elle la connaissait. Une scène
d’enfance. Une odeur. Un détail insignifiant : une tasse
ébréchée et un rire étouffé, qu’elle n’avait jamais raconté à
personne. Mais ce n’était pas qu’une ressemblance. Ce n’était
pas une coïncidence.
Elle referma brusquement le livre. Elle aurait pu s’arrêter
là. Mais ne pas savoir lui paraissait soudain plus
insupportable que tout le reste.
Alors, lentement, elle rouvrit le livre.
Les pages défilaient plus vite désormais.
Sa vie s’y déroulait sans détour. Les souvenirs devenaient
récents. Elle reconnut des phrases prononcées la veille. Des
gestes faits quelques heures plus tôt.
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Elle leva les yeux, comme pour vérifier, mais
l’appartement était le même. Silencieux. Elle arriva aux
dernières pages. Elle hésita. Puis elle tourna la page.
Les lignes étaient plus courtes.
Elle lut.
Une heure.
Un lieu.
Un geste simple.
Rien de dramatique. Juste… inévitable.
Lentement, elle referma le livre. L’horloge indiquait 22h13.
Elle sentit une tension étrange dans son corps, comme si
chaque mouvement devait être choisi avec une précision
nouvelle.
Elle aurait pu poser le livre. Se lever. Faire autre chose.
Mais la tentation était trop grande. Ses doigts glissèrent
malgré elle sur la couverture. Elle inspira.
Et rouvrit le livre à la dernière page.
À 22h14 … il était écrit qu’elle le ferait.
Et, pour la première fois, elle ne sut plus si elle lisait
encore… ou si elle obéissait.
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JE ME RÉVEILLAI…
Vaitea Hauvuy
Je me réveillai sur le banc sur lequel je m’étais endormi,
au milieu du jardin juste à côté de l’étang. Il faisait froid dans
ce jardin dont les couleurs étaient encore plus froides. Des
flocons étaient tombés sur la terre glacée durant ma sieste, et
le soleil s’était couché. Comment ai-je pu m’endormir sous
une telle fraîcheur ? Du regard, je balayai les alentours et ne
vis pas ma famille. Cependant, les bruits venant de notre
humble demeure me laissèrent penser qu’ils étaient à
l’intérieur.
Le vent frais me fouetta les joues et le bout de mon nez.
Mon manteau me protégeait des ardeurs du temps d’hiver
mais… il ne put empêcher une délicieuse odeur d’atteindre
l’entrée de mes narines. Une odeur, je reconnais, de miel, de
poivre, de thym et d’une chaleur à envahir tout le corps. Cet
effluve alléchant faisait chanter mon cœur ! Que pourrionsnous espérer de mieux qu’un plat aromatisé au miel, en un
temps rude d’hiver ? Rares sont les fois où j’ai pu manger ou
humer des plats mélangeant tous ces arômes exotiques.
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De l’autre côté, mes frères et mes sœurs ne faisaient pas
tellement de bruit, au point qu’ils me firent penser qu’ils
n’avaient pas encore remarqué mon absence. Alors je pris le
risque.
Je me faufilai sous le trou formé dans le grillage et courus
jusqu’aux barrières de bois. Arrivé à la hauteur de ce mur
impénétrable, je me rappelai que l’un de mes frères ainés
m’avait déjà parlé d’une de ces planches. En effet, à l’une
d’entre elles, cachée derrière un buisson, manquait le dernier
quart de sa longueur qui avait été cassé à cause du chien des
voisins, ce monstre à la gueule anormalement large qui ne
faisait que foncer sur notre mur de bois. Je scrutai alors le
périmètre, et trouvai enfin le fameux buisson. Je m’y
précipitai, y enfonçai la tête et parvint enfin de l’autre côté
après avoir lutté contre les branches rebelles. L’odeur s’était
évanouie. Je m’avançai alors, marchant sur un sol de béton
cette fois-ci et reniflant dans l’air et dans l’espoir de retrouver
cette senteur succulente. Mon corps tremblait malgré mon
manteau épais mais se vit propulsé en avant quand l’odeur
revint à mes narines. Elle venait de quelques maisons plus
loin à droite. Discrètement rapide, je traversai la route et
longeai les maisons aux briques noircies par le temps.
Quelques mètres plus loin, comme si l’effluve se présentait
sous forme de fumée doucement colorée, je sus qu’il fallait
tourner à gauche. Là !
Je tournai dans la direction que mon instinct indiquait et
vit de larges poubelles vertes, des cartons empilés dans le
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coin et une porte entrouverte. Celle-ci laissait échapper une
lumière si éclatante au milieu de la pénombre de l’impasse
qu’elle ne fit qu’attiser ma curiosité encore plus. Puis me
rappelant de la raison de ma fugue, l’odeur se manifesta
encore. J’étais décidé. Je ne voulais plus reculer, la tentation
était si forte. Mais est-ce de la gourmandise ou réellement de
la curiosité ? En réalité, un peu des deux. Ces odeurs que
mon odorat chérit me poussent à découvrir ce qui se cache
derrière cette porte. D’un autre côté, j’aimerais savoir quel
plat pourrait mélanger de telles saveurs.
Je m’avançais toujours plus, de la manière la plus
silencieuse dont je me sentais capable. Je dus pousser la
porte un peu plus afin de me faufiler dans la pièce.
Sans surprise, il s’agissait d’une cuisine. Les carreaux
beiges qui ornaient les murs reflétaient la lueur de chaque
ampoule, de la même manière que la vaisselle argentée
éblouissait mon regard. Il a fallu du temps pour que mes
yeux s’adaptent à une telle clarté.
Enfin, je vis qu’il s’agissait d’une cuisine bien plus grande
que d’ordinaire. Cette pièce avait plusieurs éviers, plusieurs
fours, plusieurs plaques de cuisson, plusieurs placards à
rangement et ainsi de suite. Autant d’espace pour qu’il n’y ait
au final personne à part moi. Cela m’étonnait puisque j’étais
certain que l’odeur venait bel et bien de cette cuisine. Je
scrutais les alentours à la recherche du fameux trésor
gourmand. Peut-être ici ? Ou là ? Il y avait tellement de
comptoirs sur lesquels reposaient tellement de préparations
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différentes
! Mais impossible de trouver celle qui me
réchauffait rien qu’à l’odeur.
Je ne voulais pas abandonner, pas si près du but. Après
tout, avions-nous souvent l’occasion de goûter au sens de
l’aventure ? Je continuai d’explorer cette gigantesque cuisine
jusqu’à enfin trouver une poêle d’où il semblait émaner
l’appétissant effluve.
La voilà ! La préparation qui faisait rêver mes papilles. Je
voulais à présent me rapprocher pour la contempler ou peutêtre même, qui sait, la goûter ? Néanmoins, il fallait admettre
que le comptoir avait l’air bien plus grand que moi, imposant
sa taille face à la mienne. De plus, le four vide incrusté au
milieu du meuble me laissait croire qu’il était en train de
préchauffer étant donné la chaleur et la lumière qui émanait
de l’intérieur. Mais il le fallait, je le voulais.
Je reculai pour prendre mon élan, puis m’élançai tout en
bondissant et en étirant mon corps autant que possible.
Finalement je parvins à prendre appui au rebord du meuble
et me hisser sur le dessus. J’y étais ! La poêle juste sous mes
narines m’attirait de plus en plus.
Je penchai la tête au-dessus de cette poêle dans laquelle
une sauce bouillait à petit feu. Une sauce dont les épices
ressortaient. Une sauce mélangeant province et douceur. Je
voyais tous ces ingrédients désormais. Les petits cristaux de
sels se diluaient dans le miel chauffé. Des petits grains de
poivre gris reposaient à la surface du nectar. Puis à quelques
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endroits, des branches de thym s’étaient ramollies dans la
sauce tandis que son parfum s’incorporait au tout. Quelle
odeur ! Quel spectacle silencieux ! Ma tête se pencha un peu
plus au fur et à mesure que les secondes passaient. Je pouvais
presque sentir toute la vapeur et la chaleur me recouvrir la
face et…
Une porte s’ouvrit. Un homme corpulent portant une
coiffe sur ses cheveux courts mais aussi un tablier taché parci, par-là, s’approchait dans ma direction tout en regardant
ses mains. En effet, à l’aide d’un torchon, il les séchait avec
une telle fougue qu’il les rendit rouges.
Je reculai doucement, essayant de ne pas faire de bruit,
mais les casseroles qui se trouvaient derrière
s’entrechoquèrent et attirèrent l’attention de cet homme au
corps massif.
Il me surprit tentant de prendre la fuite, mais les yeux du
cuisinier ne me lâchaient point du regard. Aussitôt, ses bras
s’élancèrent pour m’attraper. Il me saisit par le coup tandis
que je remuais des ailes et cancanais à en percer les oreilles.
L’homme s’exclama donc : « Enfin ! Le dernier ingrédient à
mettre au four pour finaliser mon magret de canard ! ».
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86
JOURNAL D’UN
EXPLORATEUR
Nicolas Truchaud
An de grâce 1812,
Ce sont peut-être les derniers mots que je consigne dans
mon journal. Elle m’avait prévenu.
Je ne l’ai pas écoutée. Il fallait que je sache.
Je sais que je ne sortirai jamais de ma prison, mais il faut
que je leur dise. Ils doivent savoir.
Tout avait commencé par cette rencontre sur le port de
Lima. J’y étais alors étudiant en théologie et mon professeur
m’avait fait quérir quelques liqueurs dont il disait qu’elles
libéraient l’âme mieux qu’une confession. Je déambulais sur
les quais en quête de celles-ci quand une main colossale
m’avait soudainement tiré en arrière, m’évitant l’écrasement
par une cargaison mal arrimée qui explosa devant moi.
Voulant remercier mon sauveur, je me retournai et vis cette
montagne de tatouages ornée d’un majestueux sourire rieur.
Je n’avais jamais vu de motifs semblables à ceux qui
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couvraient sa peau et ils éveillèrent en moi une étincelle qui
allait me consumer tout entier.
En me renseignant auprès des membres de l’équipage
auquel il appartenait, je découvris que cet homme était un
naufragé repêché au large d’îles perdues au milieu de l’océan
Pacifique.
Elles semblaient faire l’objet de bien des fantasmes et de
mystères.
On me raconta les couleurs, les parfums, les musiques, les
fruits, les vallées, les cascades... mais aussi l’invisible, les
dieux et les légendes.
Les nuits qui suivirent, je ne pus trouver le sommeil. Elles
m’appelaient. Quelque chose poussait en moi : une force, une
évidence, une certitude.
Quelques mois plus tard, je réussis à embarquer sur un
navire qui pratiquait le commerce du bois de santal avec cet
intriguant territoire.
Au bout de l’attente et de l’immensité, elles émergèrent :
d’abord vapeur, puis montagnes et enfin lagons.
Je fis la connaissance de ce peuple d’eau, de danses et de
chants, qui guidé par les étoiles s’était élancé sur les océans
et avait découvert leur terre, leur fenua. Au fil des mois, ils
m’apprirent leur langage, leurs traditions, mais aussi leurs
règles, leurs silences.
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Ils m’expliquèrent l’absence de frontière entre le monde
du visible et celui de l’invisible, le respect qu’il fallait avoir
pour les interdits sacrés - tapu - au risque de déclencher la
colère des tī’i, leurs gardiens protecteurs.
J’avais pris l’habitude de marcher sans but pour ressentir
cette île, mû par la même force que celle qui m’y avait attiré.
Près d’un marae, je croisai une femme au parfum de monoï et
d’éternité. Nous en vînmes à parler de « celle qui vit derrière
les cascades ». On disait d’Elle qu’elle hantait le cœur des
hommes depuis la nuit des temps. Qu’Elle les avait poussés à
s’élancer sur les océans, à aller toujours plus loin, à sonder
l’inconnu et à braver tous les dangers. Elle avait toujours été
là et le sera aussi longtemps que l’homme sera homme.
Elle me prévint sur la malédiction qui l’entourait : Elle
était si attirante que tous ceux qui la rencontraient s’en
trouvaient aussitôt prisonniers. À mon incompréhension et
mes questions, la femme répondit en s'en allant, rieuse,
comme si elle savait déjà.
Il ne m’en fallut pas plus pour ignorer sa mise en garde et
me mettre en quête de ces chutes d’eau, persuadé que ce
n’était là qu’une légende de plus dans le luxuriant folklore
local.
Après plusieurs heures à parcourir la vallée de Faarumai et
ses insondables recoins, je réussis à trouver la plus
impressionnante des cascades. Elle s’élançait d’une centaine
de mètres de haut et cachait derrière son onde un
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renfoncement, qui lorsque je l’atteignis se révéla être une
caverne.
À ce stade, je dois te prévenir, toi qui lis ces lignes :
poursuis, et tu seras prisonnier comme je le suis. Je t'en
conjoins — arrête-toi là.
Je m’enfonçai donc dans la caverne, là où la lumière du
jour elle-même n’ose s’aventurer, guidé par quelque chose qui
n’avait pas de nom. Au bout d’un temps qui échappa à ma
conscience, je débouchai sur un endroit éclairé par une
anfractuosité dans la voute du plafond.
Et c’est là que je la vis, envoûtante, éternelle, universelle.
Elle est la force qui mue l’humanité depuis sa naissance.
Elle est la fièvre des explorateurs, la folie des scientifiques, la
frénésie des amoureux, l’engrais des enfants. Elle est celle qui
t'a amenée - malgré mon avertissement - à la ligne que tu lis
en ce moment même.
Elle est… la Curiosité.
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LE CARNET À VINGT MÈTRES
Ravanui Guyon
Léa trouva le carnet par un après-midi pluvieux, coincé
entre deux gros livres poussiéreux à la bibliothèque
universitaire. Cuir, brun, usé, sans titre. Sur la première
page : « 15 février 2027 ». L’année prochaine. Et l’écriture…
c’était la sienne, sans le moindre doute.
Elle rit d’abord pensant à une blague élaborée d’un
camarade. Mais les premières lignes racontaient sa journée
de la veille, avec une précision glaçante : le café renversé, le
message rageur de sa mère, la chanson qu’elle avait écoutée
en boucle dans le bus.
Le lendemain, poussée par une curiosité qu’elle ne
contrôlait déjà plus, elle lut la suite. Les lignes parlaient de ce
qui allait arriver aujourd’hui : le cours « increase/decrease »
annulé, une dispute avec son colocataire pour une histoire de
vaisselle. Le soir même, tout se produisit exactement comme
écrit.
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Quelques jours plus tard, elle commença à tester. Au lieu
d’aller en amphi elle resta chez elle à traîner sur son
téléphone. Le soir, en ouvrant le carnet, une nouvelle entrée
était apparue :
« Léa a passé la journée enfermée, à scroller sans but. Elle
se dit que ça va peut-être changer quelque chose. Fun fact :
n’a rien changé. »
Une semaine après, elle changea complètement son trajet
pour rentrer : elle prit un détour par le parc, s’arrêta acheter
un thé qu’elle n’aimait pas. Le carnet s’adapta encore :
« Elle a essayé de dévier le chemin. Le thé avait un goût
amer. Elle a compris que le futur s’adapte, pas l’inverse. »
Au fil des semaines, la curiosité devint une obsession. Elle
dormait mal, relisait les pages en boucle la nuit, cherchait des
indices, murmurait seule dans sa chambre :
« Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Pourquoi moi ? »
Un soir, trois semaines après le début, les entrées
devinrent plus courtes, presque suppliantes :
« Elle lit trop vite maintenant. Elle veut tout savoir. Elle
ne voit pas que chaque page tournée resserre la boucle. »
Léa s’arrêta net. « Boucle » ? Le mot lui donna la chair de
poule. Elle tourna les pages plus lentement, comme si elle
avançait vers quelque chose qui reculait à chaque pas.
La dernière page, jusque-là vierge, portait maintenant une
ligne fraîchement tracée :
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« Aujourd’hui, j’ai trouvé ce carnet. J’ai tout lu jusqu’à la
fin. Maintenant je sais que c’est moi qui l’ai écrit, il y a un an,
après avoir ouvert la boucle.
Et toi, qui lis ça en ce moment…tu viens de la refermer. »
La bibliothèque était presque déserte. Les néons
bourdonnaient doucement. À une vingtaine de mètres, près
des étagères du fond, une silhouette immobile la fixait. Une
femme. Elle leva lentement les deux mains, paumes
ouvertes : stop. Puis secoua la tête. Non. Non. Non.
Léa se leva. Fit un pas. La silhouette recula exactement de
la même distance. Vingt mètres. Toujours.
Elle se mit à courir. La femme reculait, mais plus
lentement, comme épuisée. Léa sentait qu’elle gagnait du
terrain. Le couloir entre les rayonnages semblait s’étirer puis
se contracter.
Elle la rattrapa près de la sortie de secours. La femme se
retourna.
C’était elle. Beaucoup plus vieille. Cheveux grisâtres, yeux
fatigués par des décennies, la même petite cicatrice au
menton qu’elle s’était faite ado.
La vieille Léa esquissa un sourire épuisé.
« Enfin… tu es venue. J’ai attendu quarante ans. »
Léa, le souffle court :
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« Quarante ans ? Mais… tout ça, c’est arrivé en quelques
semaines ! Le carnet, les tests… » La vieille posa une main
froide sur son poignet.
« Pour toi oui. Quelques semaines de curiosité dévorante.
Pour moi, quarante ans à te regarder de loin, à vingt mètres,
à te supplier en silence de ne pas approcher. Chaque fois que
tu tournais une page, je reculais un peu plus dans le temps.
C’est toi qui m’as créée, quand tu as lu jusqu’au bout, il y a
quarante ans pour moi, dans quelques semaines pour toi.
Maintenant, c’est à ton tour d’attendre. »
Un vertige la traversa, violent. Le monde pivota.
Quand elle rouvrit les yeux, elle était à vingt mètres. Dans
la bibliothèque silencieuse. Elle regardait une jeune femme,
elle-même, il y a quelques instants, penchée sur le carnet, les
yeux brillants d’excitation.
Elle leva les mains, paumes ouvertes et secoua la tête.
Non.
Mais au fond d’elle, elle savait déjà. La jeune Léa allait
continuer à lire. Elle allait tourner la page. Et dans quelques
semaines ou dans quarante ans, elle la rattraperait.
Léa murmura dans le vide :
« Ne sois jamais curieuse, jamais, où tu te retrouveras
dans la même situation, voir pire… » Mais elle savait que
l’autre ne l’écouterait pas.
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LE CŒUR CURIEUX
Myla Girod
Écoute battre le cœur curieux. Son rythme s’emballe et
déballe
D'un regard ce que cache les yeux. Sachez l'art fou et le
public heureux,
Car il y a bien des différences
Qui font l’homme vivant et l’objet inanimé.
Mais à trop chercher la nuisance
Tous se font curiosités.
Musique : Lust for a Vampyr, I Monster.
La curiosité de l’Homme s’est toujours tournée vers ce qui
est délaissé – un point commun qu'il tient avec le Brocanteur.
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Les choses abandonnées sont souvent étranges ou brisées,
considérées comme inutiles ou inconfortables pour l'œil,
comme si une poussière de l’âme de ces objets venait se loger
sous la paupière pour ne plus jamais partir. Si cela est vrai,
l'Homme a des yeux de sable. Ses orbites ont été mangées par
des choses trop observées qui se montrent souvent sinistres et
dérangeantes pour l'humain. Ses étagères sont maintenant
pleines de poupées aux yeux torturés, au corps torturé, à
l’âme torturée par l’imaginaire des créateurs. Ces visages sont
mille de ses facettes d’homme vivant et inscrivent leurs
expressions dans sa personnalité morose et singulière, peu
appréciable pour ceux qui le regardent dans les yeux. Mais
ici, les objets l’accueillent de leur immobilité familière.
Bienvenue ! crient leur silence et il se lance dans les dédales
d’étagères à la recherche d'un nouvel habitant.
Au fond d'un rayon d’étrangetés brille une lumière,
annonçant une pièce tout au bout où la musique du magasin
semble battre son plein.
« In the light of the moon
When the stars are in bloom »
Au même moment, une ombre passe, lui cachant la
lumière le temps d'un instant fugace, mais assez long pour y
découvrir la silhouette d'une femme. Bien que le magasin
reste ouvert même aux heures les plus sombres, il est
généralement le seul client qui s’aventure ici au coucher du
jour. C’est l'une des raisons pour lesquelles il vient si tard.
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L'homme a toujours été un homme dont la curiosité se tourne
vers l’étrange et, quoi de plus étrange qu'une pièce habitée
d'une femme-ombre inconnue dans un fond de couloir serré ?
L’hésitation ne dure pas.
Son bras passe de l'autre côté ainsi que le reste de son
corps, le souffle légèrement coupé par l'effort. Ses mains
secouent sa veste pour la défroisser tandis que ses yeux la
trouvent, figeant ses gestes et le reste de son être. La
première chose qu'il rencontre est son regard : yeux de mer
tropicale où le vert couvre le bleu d'une douceur plus
sauvage. Des yeux de forêt, de rivière boueuse prenant la
moitié de son visage, marécage où le danger nage comme
chez lui, battant sa queue et préparant ses dents dans les
profondeurs lorsque la surface ondule d'une nouvelle proie.
Son nez simple, sa bouche rosée, son sourire : une entaille
sur le visage pourvu de deux lèvres. De son cou à son ventre,
elle expose son interne, dissection précise écartant sa chair
afin de dévoiler ses cordes vocales, ses poumons striés, ses
intestins de laine mais surtout son cœur d'or épineux, comme
un trophée de vie fait pour être exposé et non pour battre.
De ce cœur immobile, le sien se mit à pulser d’une
curiosité dévorante, non pas à cause de sa peau sinistre et
ouverte ou de ses grands yeux d'eau, mais parce que son
corps – nu et d'une blancheur de porcelaine – n’atteint pas les
20 centimètres. Une figurine mise sous verre et exposée sur
une table ronde au centre de la pièce, ne demandant qu’à
être emportée. Et ces yeux, oh ! Ces yeux ont l'art
101
d'hypnotiser comme un piège tendu aux animaux trop sereins
et, comme l’animal qui ne peut laisser sa proie, l'Homme se
penche, ses yeux dans les siens, jusqu’à ce que son nez
effleure la vitrine. « Quelle magnifique curiosité… » laisse
échapper l’Homme. Une phrase lâchée comme un souffle
venant chatouiller les joues de la poupée malgré le verre et
réveiller son vivant. Son cœur bat une fois, assez fort pour
faire bouger ses pupilles alors bien droites, capturant
l'homme sans qu'il puisse rien y faire. Ainsi il tombe dans ce
regard bleu-vert, tombe encore et encore jusqu’à s’apercevoir
lui-même, ses yeux pris par la poupée. Il se voit grand et
proche avec son air d’impatience et de chasseur invétéré. Il se
voit, de moins en moins bien, de plus en plus loin, enlisé
dans les couches pigmentées qui font de ces iris l’Amazonie,
sable mouvant, incapable de s'en défaire même en se
débattant, même en battant la mer encore et encore et
encore.
« Vous allez bien ? » L'Homme se redresse pour voir le
Brocanteur en face de lui, un carton dans les bras. « Eh bah !
Faut dormir la nuit, au lieu de venir ici ! J'adore ma brocante
mais c’est vrai que même à moi elle me file des cauchemars. »
Puis il se met à rire. À la fin il essuie une larme et se remet à
son travail, plaçant de nouveaux objets dans les coins vides.
L'Homme respire fortement pendant que la musique résonne
à nouveau, faible mais assez forte pour qu'il se demande
quand est-ce qu'elle s’était arrêtée.
« I opened the box.
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And with just one glow, you were gone »
La poupée, figurine immobile comme une rareté exposée,
reste morte, complètement dépourvue de toute animation et
de tout danger. Et l’Homme sent son cœur battre d'un désir
presque compulsif, l'envie d’acquisition cognant contre les
portes de sa raison. « J’aimerais acheter cette figurine », dit-il
sans même s’en rendre compte, ses mots pressés par sa
curiosité maladive et son envie grandissante de replonger ses
yeux dans les siens pour voir ce qu'il se passera. « Bien
sûr ! », répond le Brocanteur, prenant maladroitement la
figurine sous verre dans son autre main afin de pouvoir
reprendre sa boîte. L’Homme doit serrer les poings afin de ne
pas lui prendre l'objet des mains. « Bon… à la caisse ! » et
tous deux sortent du petit espace circulaire, marchant vers le
comptoir près de la porte d’entrée. Le Brocanteur lui donne le
prix et l'Homme sort son porte-monnaie, tirant quelques
billets et cherchant l’argent manquant dans ses innombrables
pièces. Après avoir déposé sur le comptoir ce qu'il fallait,
l’Homme prend sa figurine sous verre et demande au
Brocanteur un tissu pour la protéger (et pour se protéger de
ses yeux). Il repart donc dans la nuit noire de silence,
dansant d’empressement dans les ruelles jusqu’à atteindre
son chez-soi : un appartement en hauteur – un peu trop,
même – où le silence continue son règne. Porte ouverte et
pieds dedans, l'Homme referme derrière lui et pose ses clés
sur la petite table collée au mur. Il retire ses chaussures et les
103
jette dans le coin, pressant le pas dans le salon afin de
déposer sur la table basse l’objet de sa curiosité inflexible.
Ses yeux le grattent.
Il se met à genoux puis s’assoit au sol, son regard à
hauteur de l'objet. Ses doigts touchent le bas du tissu et le
retirent avec une étrange délicatesse et le verre se retrouve
dénudé à nouveau, exposant sans malaise le corps cœurouvert et le visage de créature. Son visage s’approche jusqu’à
embuer la vitre, cherchant la lumière dans ces yeux, mais
l’obscurité de la pièce semble la dépouiller de sa magie de
vie. L’Homme se lève donc pour allumer la lumière et se
rassoie au côté de sa compagne inanimée, mais le temps
passe et rien ne se passe. La statue reste immobile et ses yeux
restent les siens. Avec son visage si près, ces iris ont bien l'air
de plastique. Les minutes n'y font rien… les heures encore
moins. La langueur de son regard ne bouge même pas une
paupière et ses yeux le piquent à force d’observer. Déçu, il se
relève et laisse la poupée gésir sur la table, seule, derrière lui.
Après une douche passée minuit, l'Homme rejoint sa chambre
en se grattant les paupières, désireux d'un bon sommeil. Ainsi
il se couche et s’endort, pris dans des rêves de corps ouvert et
d’inspections bien faites, de yeux chirurgien-créateurs
ouvrant son cœur curieux afin de remplacer le sang par le
sable. Et la musique, un murmure chanté par les murs faisant
de ses veines des fils de grains jusqu’à ce que ses yeux
brûlants s’ouvrent. La chambre est silence, son corps est de
104
chair… mais en tendant l’oreille, il déchiffre des sons, phrases
rythmées.
« As you sleep in the day, you are mine.
I just want your love, so don't waste my time ! »
Intrigué et toujours curieux malgré lui, l'Homme se lève et
se dirige lentement vers le salon, là où se tient maintenant
une partie de la brocante. La pièce circulaire laisse en son
centre assez de place pour qu'il puisse s'y tenir droit et
troublé, toujours ensommeillé, toujours les yeux piquants. La
figurine a disparu… mais avant même qu'il puisse mieux y
penser, une lumière forte lui agresse la rétine, faisant du peu
de ses murs et de la totalité de son toit une pièce de verre.
Au-dessus de lui, un œil, grand aux couleurs vert-eau, assez
grand pour s'y noyer. Ses cheveux effleurent la vitrine, sa
poitrine inclinée toujours ouverte aux yeux de l’homme
montre son cœur d'or battre comme les vivants. Et la Femme
le regarde, sourire en coin, tandis que l'homme-poupée sent
son sang s’assécher et son intérieur devenir poussière. La
femme regarde la figure de cette figurine immobile,
approchant son doigt de la vitrine avec pour seule parole
« quelle magnifique curiosité. » et son ongle frappe, un
coup… et l’homme-figurine s’écroule, ne laissant sous le verre
qu'une curieuse plage de sable-poussière et un cœur trop
curieux.
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LE REGARD D’AUTRUI
Frédéric Lux
Au début, il ne fait que passer. Comme les autres. Le
regard bas, les gestes retenus, avec cette attention presque
imperceptible qu’on garde quand on arrive quelque part sans
encore savoir comment s’y tenir. Rien ne le distingue
vraiment. Rien ne l’inscrit non plus. Autour de lui, tout
circule. Surtout les voix. Un brouhaha continu, fait de
fragments qui ne se laissent jamais saisir entièrement. Des
rires éclatent, se perdent. Des phrases commencent sans finir.
Par moments, il croit distinguer des mots. Pas des phrases
entières. Seulement des morceaux. Des inflexions. Une
intonation qui semble changer quand il passe. Il n’en est
jamais sûr. Mais cela suffit. Il lève les yeux. Pas longtemps.
Juste assez pour avoir l’impression qu’une chose, quelque
part, s’interrompt. Une suspension à peine perceptible,
aussitôt absorbée par le mouvement général. Rien de clair.
Rien de prouvable. Mais quelque chose s’ajuste. C’est là que
ça commence. Il ne cherche pas encore à comprendre. Il
revient simplement. Le lendemain. Puis encore. Toujours au
même endroit. Là où les trajectoires se croisent sans jamais
107
s’arrêter, où personne ne semble vraiment rester, mais où tout
passe. Il ralentit. Presque imperceptiblement. Et il écoute
autrement. Le brouhaha devient plus dense. Il croit y
reconnaître des motifs, des retours, des coïncidences. Un rire
qui revient trop souvent. Une phrase qui s’interrompt quand
il s’approche. Une présence qui semble se déplacer avec lui
sans jamais se fixer. Il ne sait pas si cela vient des autres. Ou
de lui. Alors il observe. Un peu plus longtemps. Un peu plus
précisément. Il ajuste. Un geste dans les cheveux. Une
posture plus droite. Une manière de tenir son regard une
seconde de plus que nécessaire. Comme s’il répondait à
quelque chose. Dans le monde d’où il vient, ces choses-là
avaient un poids. Les regards suffisaient. Ils découpaient sans
bruit, classaient sans appel. On savait, presque
immédiatement, ce qu’il en était. Ici, c’est différent. Ou du
moins, il le croit. Ici, les choses circulent. On regarde sans
fixer. On s’attarde sans enfermer. Il y a moins de tranchant.
Moins de certitude. Et cela ouvre quelque chose. Alors il se
laisse faire. Il parle davantage. Rit plus facilement. Corrige
moins ce qu’il dit. Et surtout, il revient. Chaque jour, ou
presque. Toujours à la même heure. Toujours au même
endroit. Comme si quelque chose l’y attendait. Ou comme s’il
y déposait quelque chose de lui. Les jours passent. Les visages
changent. Certains reviennent, d’autres disparaissent. Mais
lui reste. Et chaque fois, il cherche. Un signe. Quelque chose
de suffisamment net pour confirmer ce qu’il ressent sans
pouvoir le formuler. Par moments, il croit y parvenir. Un
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regard qui dure un peu trop longtemps. Un silence qui
s’installe au mauvais moment. Une présence qui semble
s’ajuster à la sienne. Alors il reste davantage. Il attend.
Comme si quelque chose allait enfin se produire. Parfois, il
est presque sûr que quelqu’un va lui parler. Un mouvement se
dessine. Un regard se pose — il en est convaincu. Il se tient
prêt. Rien. Le mouvement se dissout avant d’exister. Le
regard disparaît avant d’avoir été fixé. Mais cela suffit. Cela le
retient. Encore. Quelque chose insiste. Pas assez pour être
nommé. Mais trop présent pour être ignoré. Alors il revient
avec plus d’attention. Il ne se contente plus de passer. Il
ajuste le moment. Le rythme. Comme si une légère variation
pouvait tout révéler. Il hésite, parfois. À partir. À ne plus
revenir. L’idée lui traverse l’esprit — brièvement. Puis quelque
chose le retient. Pas une réponse. Pas encore. Mais la
promesse qu’il en existe une. Avec le temps, cela devient
naturel. Il ne cherche plus seulement à comprendre ce que les
autres voient. Il cherche à sentir ce qui passe. Le brouhaha ne
le gêne plus. Il l’habite. Par moments, il lui semble même y
trouver une forme de réponse. Pas claire. Pas formulée. Mais
suffisamment présente pour ne plus devoir être cherchée
ailleurs. Quelque chose a changé. Il ne se sent plus observé
de la même manière. Ou peut-être ne regarde-t-il plus de la
même façon. Il se surprend à attendre sans raison. À rester
plus longtemps que nécessaire. Comme si quitter l’endroit
trop tôt risquait d’effacer quelque chose. Ou de le manquer
définitivement. Aujourd’hui, pourtant, quelque chose résiste.
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Il s’arrête. Pas entre deux pas. Pas par habitude. Il s’arrête
vraiment. Face à cette surface lisse et froide qui occupe le
mur depuis le début, sans qu’il y prête attention. Le brouhaha
continue derrière lui. Mais il ne l’écoute plus. Il fixe ce
rectangle de verre et d’ombre. Longtemps. Sans bouger. Il ne
cherche plus la source du brouhaha. Ni le visage d’un
inconnu dans la foule. Il ne cherche que cette profondeur
immobile qui lui fait face. Une absence de mouvement qui
finit par l’hypnotiser. Le monde autour n’est plus qu’une
rumeur lointaine. Une vibration. Quelque chose dont il se
détache enfin. Il regarde. Droit devant. Comme s’il attendait
enfin que quelque chose se fixe. Rien ne vient. Aucun regard
ne se pose. Aucun signe ne confirme ce qu’il a cru
comprendre pendant tout ce temps. Alors il s’approche.
Lentement. Comme pour réduire une distance qui n’a jamais
été mesurée. Encore. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien entre lui
et ce qu’il regarde. Il reste là. Longtemps. À se fixer. Il
observe chaque détail. Chaque variation. Chaque hésitation
dans ce regard qui lui fait face. Il remarque la fatigue dans la
courbe des paupières. L’éclat incertain de la pupille. Le
mouvement infime d’une tempe qui bat. Tout ce qu’il prêtait
aux autres — cette attente, cette peur, cette soif d’être
reconnu — se trouve là, piégé dans la matière froide. Rien de
plus. Comme s’il cherchait, enfin, à reconnaître quelque
chose. Ou quelqu’un. Puis, presque imperceptiblement, son
expression change. Pas complètement. Juste assez pour que
la recherche cesse. Dans le monde d’où il vient, il croyait que
110
les regards décidaient. Ici, il croyait qu’ils ouvraient. Mais il
n’y avait jamais rien eu à lire. Sa curiosité ne s’est jamais
portée sur eux. Elle tournait en cercle, prisonnière. Depuis le
début. Il ne cherchait pas à voir. Il se comportait comme
quelqu’un qu’on regarde. Alors il comprend. Il n’y a jamais eu
d’autre regard que le sien. Et moi, je n’ai jamais fait que le lui
rendre.
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LES AVENTURES DE NUGGET
Caroline Glapski
Je m’appelle Taimiti. J’ai huit ans et j’habite à Tahiti. Je
vais vous raconter l’histoire de ma poule Nugget. C’est une
poule bien étrange. Elle est arrivée chez nous alors qu’elle
n’était encore qu’un poussin. C’était une toute petite boule
brune et noire bien trop curieuse pour son bien. En général,
les grognements de notre chien faisaient fuir les autres
animaux mais ce poussin avait voulu savoir quel était ce bruit
qui effrayait tant sa famille. Il s’est donc aventuré dans notre
jardin. Il y a eu une folle course poursuite. Personne n’aurait
parié sur la survie de l’oisillon mais papa avait réussi à le
sauver in extremis. Quand nous avions voulu le rendre à sa
maman poule, elle était déjà introuvable. Nous avions donc
décidé de l’adopter et de l’appeler Nugget.
Au début, nous gardions Nugget dans la maison. Nous
avions trop peur que notre chien n’en fasse qu’une bouchée.
Le petit animal aimait se blottir dans les grandes mains de
papa pour s’y endormir. Et il nous suivait partout dans la
maison. Quand il était trop fatigué mais qu’il voulait tout de
même voir où nous allions, il jouait le passager clandestin en
113
se perchant sur un de nos pieds en mouvement. Un jour,
maman décréta que Nugget ne pouvait pas rester dans la
maison.
Nous avons donc construit une cabane bien confortable
dans le jardin. Il avait fallu clôturer une partie du jardin pour
empêcher notre chien de croquer Nugget. Elle avait d’ailleurs
été très intriguée par ce qui se passait dehors. Elle n’eut aucun
mal à s’installer dans sa nouvelle maison. D’instinct, elle sut
gratter la terre pour y trouver insectes et vers. Bien trop
occupée à manger des mets qu’elle n’avait jamais goûtés, elle
ne se soucia pas de nous de toute la journée. Je pensais qu’on
allait lui manquer un peu mais elle avait l’air d’être heureuse
dehors. Comme elle avait passé des jours à parcourir notre
maison, elle passa des jours à explorer son petit coin de
jardin.
Au bout de quelques semaines, elle avait fait le tour de
tous les coins et recoins de son chez elle. Comment je l’ai su ?
Un soir, je l’avais retrouvée perchée sur l’une des chaises de la
terrasse. Elle s’était envolée loin de la protection de son
enclos. Elle observait notre chien sans crainte comme si elle
savait qu’il ne pouvait pas monter sur la terrasse. Le chien
aboyait furieux mais incapable de se défaire de l’interdiction
que maman lui avait inculqué dès son plus jeune âge. Il fallut
beaucoup de caresses pour calmer mon ami à poils. Ce soirlà, je ramenai mon amie à plumes dans sa cabane pour la
nuit. Elle ne protesta pas mais continuait à regarder le toutou.
114
Le lendemain, en rentrant de l’école, Nugget était encore
sur la terrasse. Elle poussait des petits cris qui ressemblaient
à s’y méprendre à des aboiements. Mon chien lui répondait
par des aboiements. Ce manège dura quelques jours. Puis un
jour, Nugget se mit à me tendre la patte pour réclamer des
graines. Elle l’avait appris en voyant mon chien tendre la patte
pour réclamer des friandises. Je ne pense pas avoir jamais vu
une poule se comporter ainsi. Je trouvais ça extraordinaire.
Nugget était vraiment très intelligente pour une poule. Je
passais beaucoup de temps à lui apprendre des tours et elle
était toujours attentive. On pouvait jouer à la balle, voir qui
lançait les cailloux le plus loin mais je n’avais pas réussi à
trouver un vélo à sa taille. C’était bien dommage car je suis
sûr qu’elle aurait réussi à en faire.
Nous avions passé vraiment de bons moments ensemble
mais aujourd’hui, je suis triste. Nugget avait fait le tour de
notre maison, de notre jardin, de notre terrasse. Elle voulait
voir le monde au-delà de notre muret. Maman m’a dit qu’une
poule de l’extérieur s’était posée sur notre portail et avait
discuté avec Nugget. Cette étrangère a dû lui raconter des
histoires du dehors et mon amie aura eu envie d’aller voir par
elle-même. Après tout, elle a toujours été attirée par les
choses nouvelles. Elle n’a pas pu résister et est partie.
En tout cas, c’est ce que maman a dit. Mais j’ai vu le trou
dans l’enclos. J’ai reconnu les plumes près du trou. Mon chien
n’a pas pu contrôler sa jalousie. Je ne peux pas lui en vouloir.
Les chiens mangent les poules. Nugget est morte. Je n’ai pas
115
trouvé son corps alors je veux bien croire maman. J’ai huit
ans et je pleure parce que mon amie me manque.
116
117
118
PAR CURIOSITÉ
Maro-Ura Dubois
Au fond du couloir, il y avait une porte que je n’avais
jamais remarquée avant.
Elle n’avait rien de spécial, pourtant elle attirait le regard.
Aucune étiquette, aucun numéro. Juste une porte fermée.
Au début, je passais devant sans y penser. Puis un jour, je
me suis demandé pourquoi elle était toujours fermée. Les
autres salles étaient utilisées, parfois bruyantes. Celle-là,
jamais.
Chaque fois que je la croisais, la même question revenait :
qu’est-ce qu’il y a derrière ? Un midi, j’ai demandé à un ami.
« Tu sais ce qu’il y a derrière cette porte ? »
Il a haussé les épaules. « Aucune idée. Elle a toujours été
là, non ? Justement, je n’en étais pas sûr. »
Plus les jours passaient, plus j’y pensais. En cours, en
rentrant chez moi, même le soir avant de dormir. Cette porte
ne faisait rien, mais elle me dérangeait. J’avais l’impression
qu’elle me provoquait.
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Un soir, le couloir était vide. J’étais seul. La porte était là,
silencieuse. J’ai hésité longtemps. Puis j’ai posé la main sur la
poignée.
Elle s’est ouverte.
Derrière, il n’y avait rien d’étrange. Juste une petite pièce,
vide, avec une chaise au milieu. Sur le mur d’en face, un
miroir.
Je suis entré. La porte s’est refermée derrière moi.
Je me suis approché du miroir. Mon reflet me fixait.
Normal. Pourtant, quelque chose clochait. Je clignais des
yeux. Mon reflet, non.
J’ai reculé d’un pas. Lui est resté immobile. Puis il a souri.
La porte s’est rouverte brusquement. Je me suis retrouvé
dans le couloir, seul, le cœur qui battait fort. La porte était de
nouveau fermée. Comme si rien ne s’était passé.
Le lendemain, la porte avait disparu.
À sa place, il y avait un miroir accroché au mur.
Chaque fois que je passe devant, j’ai l’impression qu’il me
regarde avant que je le regarde. Depuis ce jour, j’ai compris
une chose :
Parfois, la curiosité ne cherche pas à découvrir quelque
chose. Parfois, elle cherche juste qui osera regarder.
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UNE BIEN TRISTE HISTOIRE
Vaimiti Alibert
La curiosité, disait mon père, ne la perds jamais.
Ce furent les premiers mots de l’acte de ma vie. Mon père
n’a que trop respecté son conseil. Bien trop curieux, il a fini
par perdre sa famille, en cherchant notamment la lumière
d’une nouvelle. Mais qui ne s’est jamais laissé tenter par le
sentiment qui animait Alice ? Qui n’a jamais cédé aux
perpétuels mystères qui jonchent notre existence ? Beaucoup
soutiennent qu’il faut cultiver le sentiment, explorer la
sensation et crier au développement. Peut-être n’a-t-on jamais
réellement songé aux efforts et aux conséquences de cette
douce mais preneuse interrogation.
Peut-être est-ce l’une des raisons qui a poussé la vieille
Petra à cette existence solitaire et pieuse. Jamais ne s’est-elle
remariée, jamais n’a-t-elle conservé d’amis, de parents,
d’enfants au sein de la sentinelle de sa demeure et de son
cœur. Seule était-elle, jugée par tous, scrutée et finalement
prise en pitié.
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N’est-ce pas là l’illustration même d’une certaine, si ce
n’est d’une tout autre forme de curiosité ? La curiosité
morbide ou la fascination envers le paria, l’anomalie des
parfaites vies.
La vieille Petra était pourtant bien gentille, jolie, polie et
lotie. Elle aimait les gâteaux au beurre de la pâtisserie du
coin de la rue, écouter les potins de Bernadette le samedi
matin, les serments des sœurs et son chapka noir. Peut-être la
curiosité nous habitait-elle aussi, ce jeudi après-midi, alors
que le soleil se faisait dorer à l’horizon, que la brise était
douce mais si lourde et humide. Ce jour-là, nous lui avions
demandé, comment cela se fait-il qu’elle vive ainsi. Et voilà
qu’elle nous conta sa bien drôle histoire. Cela débuta
lorsqu’elle avait, semblable à ma mère, un âge
d’établissement dans la vie, un âge que je n’aurais atteint
dans une dizaine d’années à l’époque, du haut de mes huit
ans.
Elle avait eu un mari, doté de la curiosité de mon père, de
la cupidité de mon frère et de la vanité de ma sœur. Mais
Petra aimait son mari, comme elle l’avait juré. Une promesse
mutuelle qu’ils s’étaient faites m’avait raconté ma mère,
conforme aux fins dans mes contes de fées. Une promesse
d’adulte, un lien qui devait durer si ce n’est pour l’éternité,
jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible d’aimer. Une impossibilité
naissante non pas d’une indisposition, d’une maladie ou
d’une dispute mais bien, à la disparition de l’être aimé.
Conforme au sentiment de sécurité, d’accomplissement des
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femmes de l’époque. Conforme à la volonté d’aimer,
d’accompagner et de fonder des femmes d’aujourd’hui.
Une promesse que tant font, mais que rares sont ceux qui
la voit arriver à son terme. Cependant, Petra le souhaitait.
Mais son mari...Quel vilain défaut, qui l’avait animé et poussé
à trahir ! Néanmoins Petra l’avait juré et elle respecterait. Et
c’est ainsi qu’elle a vécu. Pauvre Petra, tragique de son sort
mais honorée de sa propre parole.
Je les avais surprises, elle et ma mère, se racontant des
« secrets » les jours suivants. Des secrets sombres et justes.
Que tous auraient cherché à savoir mais que personne d’autre
ne pouvait mieux comprendre qu’elles. L’alibi, les armes, les
occasions, les conséquences et le mobile. Des secrets qui
auraient eu raison de la liberté, de la dignité et de toute
chance d’être un jour crues et aimées. Petra avait respecté sa
promesse après tout : elle l’avait aimé et chéri jusqu’à la
délivrance.
Petra savait aussi. Elle l’avait vu dans les yeux de ma
mère. La blessure de la curiosité. Elle vit ce que ma mère vit
plus tard, dans les miens. Après tout, n’est-ce pas le même
procédé ? Un manquement, une excuse, une coïncidence, un
pressentiment suffit pour laisser le soupçon se former. Puis
une recherche, d’abord furtive, rythmée par la culpabilité
mais entretenue par l’instinct. Il y a le souhait de la situation
où l’on inventerait tout, que l’on ne doute que pour rien, que
l’on se trompe.
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Puis vint le ressentiment, l’action de chercher des preuves
corroborant ou niant l’hypothèse. La recherche d’une
rassurance ou d’un verdict. Cette recherche est faite selon la
femme en question.
Petra regardait juste l’heure tardive, avait remarqué le
regard fuyant et le sentiment de malaise installé dans la
maison. Le sentiment d’impuissance qu’elle ressentait au
quotidien. Voilà ce que ma mère fit en étudiant
scrupuleusement la lessive, le calendrier et le niveau
d’essence. Voilà ce que je fis à travers la consultation du
compte en banque, les interrogations quoique inintéressées
mais parfaitement planifiées des employés. Le sentiment
d’une lourde méfiance.
Mais ce jeudi après-midi, ma mère écoutait attentivement,
décelant sans doute le mensonge sous le deuil et la tristesse
de cette veuve. Elle vit et comprit, elles étaient semblables et
au final, elles seraient toutes deux unies, dans le secret, dans
le vice et dans le péché de sa définition biblique.
Ma mère, l’avait évidemment comprise, c’est pourquoi elle
avait cet air, en repassant et nouant les rubans noirs tel un
chat échaudé, avant de les accrocher dans mes cheveux. Un
air de grandes heures, ni heureuses, ni malheureuses, juste
solennelles. Des heures qui ne sont étirées jusqu’à tard,
méfiantes mais compatissantes. Les personnes étaient
habillées d’ombre et d’obscurité, s’amassant pour se lamenter,
pour pleurer. L’enterrement de Petra aux côtés de son mari fut
rapide, et figé. Traduisant peut-être le sentiment de la fin que
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nous allions partager. Qu’a bien pu ressentir Petra, en se
sentant se rapprocher de son mari ? A-t-elle regretté son
choix ? L’a-t-elle une dernière fois félicité ? Devons-nous
blâmer les victimes de la curiosité pour l’erreur d’un moment,
du geste de trop ? Allait-elle être accueillie en victime ou en
coupable ? En abusée ou en bourreau ? En maladroite ou
vengeresse ?
L’enterrement de mon père fut plus langoureux, comme
témoignant de l’aveu de ma mère. En portant encore ma robe
noire, je commençais à comprendre. Ma mère était telle Petra
: trahie, moquée, humiliée mais elle avait repris le semblant
de contrôle quand l’action fut décidée et exécutée. Elle le
savait, elle était libre désormais. Curieuse, il est préférable de
l'être mesdames, mais maline, il le faut.
Mais l’heure était aussi aux grandes découvertes, aux
grandes évolutions et à mon ascension. Des années plus tard,
il est temps de comprendre ce sentiment si impactant et
inspirant.
La curiosité passe par les yeux. Les yeux de mon petit
frère, penchés sur ma mère, essayant de lui faire lever son
regard de la télévision. Le regard de mon chien stupide et
tranquille posé sur la brise en dehors de la maison et par-delà
la fenêtre. Le regard de mon père sur la nouvelle boîte de
céréales, tentant désespérément de déchiffrer l’étiquette
verte. Tous ces souvenirs. Rien que souvenirs d’un temps
révolu, d’un temps rejeté et regretté. Un temps faisant partie
uniquement du passé.
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Mais, habillée pour la troisième fois de ma robe noire et
de ce chapeau. Semblable à ma mère, semblable à tant
d’autres. Et à cette pauvre Petra.
Tandis que je nouais le ruban noir, ma décontenance ne se
portait pas sur l’objet reposant pour l’éternité sous la couche
d’eau bien épaisse du lac, sur les cendres dans la cheminée
pourtant neuve de la voisine, sur les traces de lutte sous mes
manches ou sur la disparition soudaine et douloureuse de
mon chandail beige, entaché à jamais. Le poison avait
également été enseveli après-tout dans la forêt de mon
grand-père. Mon attention se portait sur notre défaite, ma
fille, ma défaite et notre soulèvement.
Personne ne soupçonnerait rien, personne ne l’a jamais
fait. J’étais Petra, ma mère et toutes celles humiliées. Celles
qui n’ont pas su pardonner. Et un jour, la petite dans sa robe
noire, avec les cheveux de mon mari et mes yeux, elle le
comprendrait aussi. Elle comprendrait le départ si brusque de
nos maris.
En effet, la curiosité, elle passe par les yeux. Et je sentais
leurs yeux sur moi, comme elle les a sentis sur elle, cette
pauvre Petra. Leurs yeux jugeurs, moqueurs, rieurs et
ennuyés. Leurs yeux brillaient dans mon esprit, s’attardant
sur chacun de mes gestes, de mes mouvements, calculant mes
respirations avec ricanements.
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Ne se sont-ils donc pas tous tus, pendant un instant, très
bref avant d’érupter. Et je les saluais, tandis qu’ils
m’acclamaient : « Coupable ! ».
N’est-ce là pas, l’art du succès ? Et la brisure se créa,
infime mais significative. Provocatrice mais symbolique. La
curiosité, n’est-ce pas ce qui a tué le chat ? Et n’est-ce pas le
moment fatidique de courber le dos ? La fin de l’histoire
racontée de si nombreuses fois, celle que nous sommes
toujours forcées d’incarner, de jouer, d’honorer. L’héritage de
ces femmes brisées et manipulées se perpétra, à travers
d’autres, à travers les livres et les contes, à travers les salles et
les manuscrits, à travers finalement d’inconnues unies, tenues
au respect du script.
Tandis que part le coup inopportun qui a mis fin à tant de
maux. Car après tout, la vieille Petra l’avait promis.
Et le public applaudit.
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UNE PROPOSITION QUI NE
MANQUE PAS D’AUDACE
Bobby Blanc
Depuis le début, je ne sais pas. C’est bête dit comme ça
mais y’a un truc dans ses yeux ou tout comme. Sa façon de
me regarder. Tantôt de la froideur, tantôt autre chose et c’est
le sol qui se dérobe sous mes pieds. On est en cours. Vissé sur
sa chaise. L’un en face de l’autre alors qu’un abîme nous
sépare. Il n’est pas question de s’adresser la parole
directement. Quand c’est le cas, c’est commentaire sec :
insuffisant. Toujours. Jamais assez. Faudrait faire davantage
de sacrifices sur son autel fait de QCM bidons.
Je l’observe livrer sa leçon du jour. Un menu servi avec des
airs supérieurs et prétentieux. Il trône en bout de salle avec
sa tête de jeune premier. Sa bouille petit bourgeois tout
propet. Son attitude de l’arriviste revanchard. Il transpire le
mec qui a mouillé des millions de chemises, toute cette sueur
pour en arriver là qui dégouline de ses mains sur les copies
d’exams. Vu de l’extérieur, il a tout pour réussir sauf qu’à y
regarder de plus près c’est un drame. Pour devenir ce qu’il est
devenu. La tautologie du monstre qui s’est autoréalisé en
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dévorant son entourage. Il fait une blague et il ricane tout
seul. Fait une pause pour voir si on a compris et comme on ne
réagit pas il pense qu’on a rien pigé. C’est vrai qu’on est
atone. Il n’a pas d’amis. Je ne vois pas comment il peut en
avoir. Des élèves le tiennent en admiration. C’est normal, à
vingt ans, on est facilement impressionnable. Faut juste bien
parler et être en confiance. Ils sont pas beaucoup mais
certains élèves l’adorent, presque ils le verraient comme
paternel de substitution. Et lui, il est là, son plaisir est
palpable, de voir la classe suspendue à ses mots. Qu’il a
comme un droit de vie ou de mort sur notre année
universitaire. Ça se voit que c’est un sadique. Pas besoin de
chercher midi à quatorze heures. Il aime nous voir souffrir.
Entendre la clameur des claviers d’ordinateur c’est son
dopamine shot. Voir nos visages défaits à l’annonce des
résultats c’est son kif. Comme en miroir de nos têtes abattues,
il nous offre une deux rangées de dents tirées par les rideaux
d’un sourire. C’est un rire qu’il aimerait sortir de sa gorge
mais il se retient, ça serait de trop, alors il n’en sort qu’un
toussotement narquois. Hinhin. Faut pas faire cette tête
blasée. Z’êtes des fragiles la Gen Z.
Pas une heure passe sans qu’il s’empêche d’exprimer du
mépris. Je me tais et l’observe. Me passe le film de sa vie. Là
il est presque en extase — aux rattrapages, il sera
impitoyable qu’il dit, parce qu’il ne croit pas en l’égalité en
citant Sarkozy qu’il aime bien et dont il ne saurait nous
convaincre de faire de même. En plusieurs dizaines d’heures
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de cours il a cité une personne et fallait que ce soit lui. C’est à
ce moment-là que j’ai tiré la conclusion qu’il devait être bien
seul dans sa vie pour aimer Sarko en 2026. C’est que
personne autour de lui n’a eu le courage de vous dire stop,
arrête ton char, t’as réussi c’est bien mais t’a pas réglé tes
daddy-and-mommy-issues babe. C’est comme un drame, de
s’être retranché derrière des douves impénétrables et de ne
pas voir ce qui crève les yeux.
Dès le premier cours, quand j’ai vu que son fond d’écran
c’était une photo de lui à sa remise de doctorat, ouais — je
me suis dit, c’est louche. Encore plus bizarre quand elle est
affichée en triple pour pas perdre en qualité. On est
content pour lui c’est clair. Ça se serait passé de
commentaires si il se sentait pas obligé de la ramener à
longueur de séance. À faire des disgression pour nous parler
de Sarko et de comment il vient d’un milieu modeste et
caetera… C’est lui qui se livre. Il déballe son sac. Nous
raconte sa vie. Comment nous on a la chance que lui il a pas
eue. Ouin-ouin. Comment nous on se rend pas compte… puis
nous faire cravacher sans pause parce que c’était vachement
important cette parenthèse de vingt minutes sur Elon Musk
qu’il aime encore plus que Sarko ou prendre le temps de tirer
à boulet rouge sur les meufs qui portent du Mickael Kors,
parce que lui, il est tellement intelligent, que le luxe il pige
pas, et il pige encore moins ces nanas qui achètent Mickael
Kors. Que c’est pour faire genre on a de la thune mais
queudtz ou pas loin. J’ai failli l’interrompre pour lui dire,
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comme quoi que ça allait bien au-delà du sac à main, de la
montre, du brillant de plaqué-or, que c’est rattaché à une
notion bien plus grande qui dépasse et c’est pour ça, le
prestige, l’aura, avec lequel — chacun à sa manière s’auréole
avec son pognon. Non. Il n’est pas du style à faire les
boutiques. Il s’habille avec ce qu’on lui offre. L’ensemble ne
matche pas. Presque dépareillé avec son pantalon. Il s’habille
comme la majorité des hommes. Il ne finasse pas. Je suis
plongé dans les motifs : des carreaux noirs sur fond blanc.
Presque un labyrinthe Hasbro et plus. Je parcours les coins,
absorbé par le tissu qui semble prendre vie sur sa poitrine. Ce
jour-là on parle des Grecques dans l’antiquité. Plus
précisément de la sexualité des Grecs. Je crois l’entendre
parler d’un retour aux sources mais je suis confus, le regard
confondu dans les marbrures carrées de la chemise. Trois
semaines qu’il n’a rien dit. Ça m’intrigue.
A l’interruption de sa parole l’averse des claviers cesse et
on n’entend rien d’autre que le vrombissement du climatiseur.
Ding-dong — c’est l’heure. Il en a fini — avec les autres, pas
avec moi. Faut qu’on discute qu’il me dit. Vous et moi parce
qu’il me vouvoie. J’attendais ce moment. Je m’y préparais
allongé sur le lit, les yeux perdus dans les combles, à
parcourir tous les chemins de ma carte mentale, à naviguer
dans l’arborescence infinie des scénari. Les autres se lèvent,
certains en jetant des regards douteux. Très vite nous
sommes seuls. Il plonge son regard dans le mien. Je dévisse
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et fixe ses mains pris de vertige. Il y a un malentendu, j’ai pas
bien compris le message, qu’est-ce que vous voulez au juste ?
Sur le moment je n’ai pas su quoi répondre. J’avais recopié
la même phrase, une invitation salace sur six pages et lui ai
rendu ça au dernier examen. Pour une fois que c’était pas un
QCM. Pas chez moi j’ai dit, y’a mes parents, je ne sais pas ce
qu’ils en penseraient. Il m’a dit qu’importe.
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À PROPOS DES LAURÉATS
1. Liliha Sardin, étudiante en L1 Droit Excellence, pour sa
nouvelle « Le client »
2. Keyla Panheleux, étudiante en L2 Lettres et arts, pour
« La curiosité est un vilain défaut »
3. Haumana Cordioli, étudiant en L1 Lettres et arts, pour
« La Réunion du Maître-Thé »
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Fait partie de Concours de nouvelles de l'UPF - Édition 2026