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Chants et légendes dans les Mémoires d’Arii Taimai de Henry Adams (éd. 1964) : des fragments d’histoire et de littérature polynésienne des Teva de Tahiti pour servir de base de référence à l’histoire du Tahiti ancien - Vāhi Sylvia Tuheiava-Richaud
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CHANTS ET LÉGENDES DANS LES MÉMOIRES
D’ARII TAIMAI DE HENRY ADAMS (ÉD. 1964) :
DES FRAGMENTS D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
POLYNÉSIENNE DES TEVA DE TAHITI
POUR SERVIR DE BASE DE RÉFÉRENCE À L’HISTOIRE
DU TAHITI ANCIEN
Vāhi Sylvia Tuheiava-Richaud
Université de la Polynésie française / Maître de conférences honoraire
Rares sont les sources premières du passé tahitien ancien, d’origine polynésienne
et en langue tahitienne. Aussi, les chants et légendes présents dans les Mémoires d’Arii Taimai de Henry Adams (édition 1964), représentant au total 10 fragments écrits de « tradition orale », font exception et méritent une attention particulière. Présentés de manière
composite, sans ordre chronologique et de longueur inégale, ils sont issus d’une source
unique, de Ari’ioehau (née en 1821, décédée en 1897), fille du fils aîné Tapu-a-Ta’aroa du
grand Taura’atua i Patea, plus connu sous le nom de Tati-i-te-ra’i-maru (chef souverain de
tous les Teva pendant la première moitié du XIXe siècle) et de Ari’imanihinihi a Marama,
seule descendante de la famille de Marama, un des grands chefs de Mo’orea. Cette ari’i
vahine « cheffesse » de Papara, de haute lignée, issue du clan des Teva qui était implanté
sur la côte sud et toute la presqu’île de Tai’arapu à Tahiti, s’est fait appeler Arii-tai-mai
(Ari’i-tai-mai : ari’i venu par la mer) – un nom titre, dès son mariage célébré en janvier
1842 dans le temple protestant de Pā’ofa’i avec le négociant juif anglais Alexander Salmon.
Ce nom de Ari’itaimai est donc celui que la reine Pomare IV lui a attribué, à son époux et
au nouveau couple, et qu’elle a fait sien. Petite-fille favorite de son grand-père paternel
Tati, Ari’itaimai a appris de lui les chants, les légendes et les traditions du clan des Teva.
La transmission jusqu’aux générations actuelles de cette précieuse littérature
orale traditionnelle et ancienne en langue tahitienne de l’époque, dont la traduction en
français a été assurée par Aurora Natua, n’aurait pas pu laisser de traces écrites si Henry Adams, Américain érudit versé dans l’histoire et dans l’écriture, n’avait pas rencontré
Ari’itaimai alors âgée de 67 ans en 1891 et si Marau Taaroa, l’une des filles de Ari’itaimai
181
et de Salmon (qui devint reine de Tahiti en 1875 par son mariage avec Pomare V, fils de la
reine Pomare IV), et son frère Tati, ne lui avaient pas fourni des éléments complémentaires utiles pour finir les Mémoires de leur mère, disparue en 1897.
Marau Taaroa qui s’intéressait beaucoup au passé tahitien, à ses légendes et ses
traditions, tout comme sa mère, a laissé par écrit ses « Mémoires » écrits en anglais à sa
fille Takau Pomare qui a pris soin de les traduire en français, sous le titre de Mémoires de
Marau Taaroa, dernière reine de Tahiti, publiés par la Société des Océanistes en 1971. Beaucoup des chants que Ari’itaimai a transmis à Henry Adams et que nous allons passer en
revue sont étoffés et développés par Marau Taaroa dans ses Mémoires.
Chant 1 : chapitre I, p. 8153
Il s’agit ici d’un cri de ralliement ou signal d’appel commun aux Teva (Teva i tai et
Teva i uta) de Tahiti, qui fait partie des traditions historiques et politiques du clan des Teva,
selon Geneviève Mai-Arii Cadousteau (Généalogies commentées des Arii des îles de la Société, Société des Études océaniennes, 2021).
Teva te ua, Teva te matai [mata’i], Teva te Teva la pluie, Teva le vent, Teva les œufs
mamari [māmari]
de poisson
E mamari [māmari] iti au na [nā] Ahurei Les œufs de poisson chers au vent Ahurei
/ Ahurai
/ Ahura’i
Selon Marau Taaroa (BSEO n° 15), le nom de Teva a été donné à l’enfant que portait
la belle Hotutu, princesse régnante de Papeari, suite à une histoire d’amour entre elle et
le ari’i de Havai’i, Vari-matau-hoe ou Ari’imatauhoe du marae ari’i de Vaeara’i, pendant
l’absence de son mari Temanu-tu-nu’u de Puna’auia (avec lequel elle avait eu un premier
enfant du nom de Terii-i-te-moana-rau i Puna’auia) parti avec ses guerriers chercher des
plumes rouges à Fa’a-au (Nīau). À l’annonce du retour de ce dernier, Vari-matau-hoe ou
Ari’imatauhoe respectueux des lois ancestrales, laisse Hotutu sa bien-aimée, en lui prédisant des signes surnaturels accompagnant la naissance de leur enfant (illumination
du ciel, coups de tonnerre, arc-en-ciel et pluie) et en lui demandant de donner à l’enfant
qu’elle porte en son sein le nom de Teva de Ahurei, de lui construire un marae qui sera appelé Mata’oa i Tahiti. Ari’imatauhoe se jeta ensuite à la mer et Hotutu qui le regardait partir, tout en pleurs, l’aurait vu disparaître avec une queue de poisson au lieu de ses pieds,
d’où la légende que Ari’imatauhoe était un dieu poisson, un dieu requin.
La pluie et le vent qui accompagnèrent le premier Teva à sa naissance sont les
signes annonciateurs de la venue des Teva qui voyagent rarement sans pluie et sans
vent, si bien que le terme Teva rarirari (Teva mouillé) est employé pour les nommer. Les
153
Toutes les références des chants passés en revue renvoient aux Mémoires d’Arii Taimai, éd. 1964.
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hommes du clan forment un seul groupe, en grand nombre, à l’image du māmari (les œufs
de poisson contenus dans la laitance), mais cette dernière est aussi une allusion à la puissance guerrière des Teva et à l’origine des guerriers.
-Ahurai, Ahurei est le nom du vent du sud-est qui souffle de Tai’arapu. C’est le vent
des Teva qui est dévastateur lorsqu’il souffle.
-Ahurei est aussi une autre appellation de la déesse du vent du sud-est des Teva
(Geneviève Mai-Arii Cadousteau, Généalogies commentées des Arii des îles de la Société,
p. 35 – Mémoires de Marau Taaroa, p. 169).
Dans la version française de l’ouvrage de Teuira Henry, Tahiti aux temps anciens,
un extrait d’un chant de Papara, où l’on retrouve aussi Oropa’a, indique les vers suivants
proches de la version de Ari’itaimai :
O Papara nui ia ’Oro hua re’a
’Oe te vai i Tai-au
Ta’ai na i te horo i pa’epa’e ’iri’iri
E manu vau nei e Teva
E Teva i te ua,
E Teva i te māmari
Māmari iti no ’Oro hua re’a
Teva, consacré plus tard prince régnant de Papara sur le marae Mata-o’a eut dix
enfants de ses deux épouses qu’il fit régner, grâce à l’appui de sa mère la reine Hotutu de
Vai’ari, sur différentes subdivisions territoriales de Tahiti. Craignant que des conflits ne
surgissent entre ses dix enfants, il les réunit tous à Papara dans une grande assemblée
que l’on peut qualifier d’historique, à l’issue de laquelle le principe d’une fédération incluant les subdivisions territoriales majeures est acceptée par tous d’un commun accord,
ainsi qu’une alliance défensive avec à sa tête Teva.
La fédération regroupant Papara (le centre), Vai’ari, Mataiea, ’Ātimaono (Vai’ari iti
et Vai’ari nui) formait les Teva i uta, Teva de l’intérieur ; et ’Āfa’ahiti, Vaira’ō, Hui (Tautira)
et Tai’arapu formant les Teva i tai, les Teva de l’extérieur. D’où l’allusion à Nā Teva e va’u,
les huit Teva, magnifiés dans les chants : une fédération une et indivisible, une force militaire et politique indestructible et qui tiendrait de génération en génération tant que ses
membres seraient unis.
Chant 2 : chapitre IX, p. 71
Il s’agit ici d’un paripari fenua, chant de louange à la terre, des chefs de Ra’iātea.
183
E moua [mou’a] i nia [ni’a] o Teaetapu Tea’etapu est la montagne qui domine
[Tea’etapu]
E tahua o Hauiri [Hauviri]
Hauviri le lieu de rassemblement
E outu [’outu] o Matahiraiterai [Mata- Matahiraiterai la pointe
hira-i-te-ra’i]
E marae o Taputapuatea [Taputapuātea]
Taputapuatea le marae
Pourquoi ce paripari fenua des ari’i de Rai’ātea ? Cela s’explique par le lien de Ari’itaimai avec Tetupaia i Hauviri qui a épousé Teu, appelé aussi Tu-nui-e-’a’a-i-te-atua de Pare
(’Ārue). Teu était le fils de Ta’aroa-manahune et de Tetua-ehuri v., cette dernière était la
fille d’un Vehiatua, grand chef de Te-ahu-upo’o et ari’i nui des Teva i tai de Tai’arapu. Dans
la hiérarchie de la société tahitienne, Tetupaia permettait à ses descendants le port du
maro ’ura à Ra’iātea, privilège exclusivement réservé aux grands ari’i.
Chaque ari’i, petit ou grand, jouissait de quatre prérogatives. Tous, ils possédaient
un mou’a, un ’outu, un tahua et un marae. Pour qu’un ari’i soit reconnu, il lui fallait justifier
de sa lignée et de ses titres, de sa victoire mais également de ces quatre éléments importants :
— un mou’a, une montagne, la plus haute et la plus loin possible à l’intérieur des
terres, Tea’etapu, c’est le symbole de la royauté.
— un marae qui soit marae ari’i, qui donne au ari’i son titre pour régner sur son
mata’eina’a : Taputapuātea.
— une pointe qui permet aux grandes pirogues d’accoster et sur laquelle est érigé
le marae ari’i : Matahiraitera’i.
— un terrain de réunion et de rassemblement Hauviri (qui est un marae).
Chant 3 : chapitre III, p. 21
Teuraitera’i et Ta’urua.
E ore [’ore] e pai a u [pā ia ’u], no [nō] fea e pa Je ne m’en séparerai pas. Comment
séparer de moi,
ia u [pā ia ’u],
Teuraiterai ono rai [ra’i] ono, e ura [’ura] piria Te’uraitera’i des six cieux, le ’ura
attaché à la prunelle de mes yeux ?
mai tau orio [ta’u ’ōri’o],
E ura [’ura] ahuahu mai Rarotoa [Raroto’a] ’Ura resplendissant venu de Raroto’a,
ô ma bien-aimée
mai e te ipo iti e,
E tahi arii [ari’i] haamoe [ha’amoe] i te ura Un seul ari’i peut bercer le ’ura chéri
[’ura] here
Mai piti e mau faau[fa’aau]. Tau mate ono ia Tous deux unis. Je l’aime à en mourir.
ia.
184
Unis par les cieux
Unis par les nuages des cieux, les
nuages fleuris, les nuages du ciel
La sécheresse a déchiré le filet,
Mahiti te upea [’ūpe’a] ma te paora
Paora te pa [pā] tuatini, tuatini te pito i haafifi Saccagé l’enceinte où des milliers de
liens
[ha’afifi].
Nous tenaient solidement unis.
Upea [’ūpe’a], upea ia mau maitai [maita’i].
Ruruu [ruru’au] te rai [ra’i] ma fau hia,
Fau hia te rai mai ata, e ata pua, e ata rai,
Nous avons ici un magnifique spécimen d’un morceau unique d’histoire et de littérature des Teva qui a marqué leur patrimoine culturel et littéraire.
Ce chant, que les Teva ont gardé en mémoire, exprime avec une grande force le
sentiment d’amour éprouvé par le ari’i de Papara, Teuraitera’i ou Tuitera’i Arorua pour la
femme d’un autre ari’i, Tavi, puissant ari’i de Tautira, à qui il a fait la demande de la lui
céder pendant sept jours, avec la promesse formelle de la lui rendre, passé ce délai. La
femme, objet de don contre don, est Ta’urua de Hitia’a, réputée pour sa grande beauté, et
mère de Tavi-hauroa (fils de Tavi). C’est en réponse au ari’i Tavi de Tautira, venu réclamer
sa femme que ce chant a été composé.
Il se décline en deux parties, la 1ère est le refus de Tu-i-te-rai de rendre Ta’urua à son
mari et la 2ème est le motif de ce refus.
Cette histoire se serait passée dans les années 1650154, soit un siècle avant la venue à Tai’arapu des Anglais sous le commandement de Cook en 1769. La coutume polynésienne ne permettait pas le refus de ce genre de demande entre chefs de haut rang,
sans risque de mécontentement et de dispute susceptibles de provoquer à court ou à long
terme des relations conflictuelles.
Un détail soulève des interrogations : la mention de l’île de Raroto’a associée au ’ura
ou encore ura (plume rouge très importante dans la confection des insignes du pouvoir
– le maro ’ura était l’emblème suprême des ari’i nui liés au marae Taputapuātea à Opoa).
Raroto’a a été une dépendance de Ra’iātea, mais de la partie tea (Te-ao-tea) de l’île, c’est-àdire Tevaito’a-Fetuna, Taha’a inclus. Le ’ura, perroquet rouge des montagnes, était l’émanation de la divinité Tāne (le ’ārevareva étant l’émanation du dieu Ta’aroa). Cela dit, les Teva
disent être alliés avec Raroto’a, et même, pour certains, originaires de ce groupe d’îles155.
154 Mémoires d’Ariitaimai (suite), BSEO n° 7, avril 1923, p. 45.
155 Takau Pomare, Mémoires de Marau Taaroa dernière reine de Tahiti, Paris, Publications de la Société des Océanistes, n° 27, 1971, pp. 181-182.
185
Chant 4 : chapitre III, p. 23
Tavi et Teuraitera’i.
A mau ra i te vahine ia Taurua [Ta’urua],
Tau [Ta’u] hoa iti e ! E matatarai [mātatara
ai] maua [māua] e,
Taurua horo poipoi [po’ipo’i] oe [’oe] ia u
[’u] nei.
Prends ma femme Ta’urua,
Ma chère amie, nous voici séparés
elle et moi
Tu étais mon étoile du matin.
To aiai [a’ia’i] ua pohe mai nei au i te ono.
Nau hoi oe [Nā ’u ho’i ’oe] i teie nei ra.
A mau ra ia Taurua, tou [to’u] hoa iti e !
Matatarai [Mātatara ai] mau ai maua
[māua] e !
Ta beauté a été la cause de mon malheur.
Tu étais mienne, mais maintenant
Prends donc Ta’urua, ma chère amie.
Nous voici séparés elle et moi.
Le refus de Tuitera’i de rendre son dû à Tavi de Tautira fut connu de tous, et pour
répondre à cet affront, une guerre s’ensuivit d’où Tavi de Tautira sortit vainqueur. Par la
suite, agissant en grand ari’i, Tavihauroa relâcha le prisonnier et lui céda sa femme.
De l’union de Tuitera’i et de Ta’urua naquit un fils nommé Teri’itahi i Marama. Celui-ci épousa Tetuaaumeretini i Vaira’ō dont il eut 4 enfants. Cette union est l’une des plus
anciennes unions connues entre Teva i uta et Teva i tai156.
Chant 5 : chapitre 4, pp. 28-29
Complainte d’Aromaitera’i, ari’i de Papara exilé à Mata’oa’e.
Ei Mataoae au hio [hi’o] atu ai i tau [ta’u]
fenua i Te tianina (nom de la terre natale
d’Aromaitera’i)
i te moua [mou’a] ra o Tearatapu (sa
montagne), te peho i Te maite, (ou Temarua)
- versant de la montagne Tearatapu
tiaa puaa [Tiaapua’a]- i te moua rahi.
De Mata’oa’e je regarde là-bas vers ma
terre Ti’anina
vers la montagne Tearatapu (la route
sacrée), vers la vallée Maite
Vers mes troupeaux de porcs (il y a
une ligne d’arbres épars qu’on appelle
le troupeau de porcs) sur la grande
montagne
La brume recouvre la montagne
Ua tahe te hupe i te moua.
Mon vêtement est étendu
Ua hora hia tau ahu [ta’u ’ahu].
Tera ra ua e, e ore oe [’ore ’oe] e iriti ae [’iriti La pluie qui tombe, tu ne te dissipes
pas
a’e]
Afin que je puisse voir la grande
ia hio [hi’o] atu au i te moua rahi ra.
montagne.
Mes pensées vont vers le mur de
Aue te pare i Mapuhi, e tau fenua iti e.
Mapuhi, ô ma terre bien-aimée.
156
Mémoires d’Ariitaimai (suite), BSEO n° 7, op. cit., p. 48.
186
Te pahu taimai [ta’i mai] o nia [ni’a] o Fareura
[Fare’ura]
e iriti [’iriti] hia mai te matai [mata’i] o te toa
[to’a]
ei tahirihiri [tāhirihiri] no te arii no
Aromaiterai.
I te huru o tau [ta’u] aia [’āi’a].
Les tambours qui résonnent audessus de Fare’ura
Chassent vers moi les vents du sud
En guise d’éventail pour éventer le
chef Aromaitera’i
Telle est ma terre natale.
C’est un autre fragment d’histoire (Mémoires de Marau Taaroa).
Aroma-i-te-ra’i et Tu-i-te-ra’i sont les 2 fils de Teriitahi i Marama, le ari’i de Papara
(fils de Ta’urua i Hitia’a et de Tuitera’i Arorua de Papara), nés vers 1690 ou 1700, leur sœur
aînée étant mariée et partie vivre à Ra’iātea. Aromaitera’i était l’aîné des deux, et à la mort
de son père, il revendiqua la position de ari’i nui de son père en se déclarant grand chef,
selon la tradition tahitienne. Tuitera’i contesta cette prétention de son frère à être ari’i
nui, avec comme argument que tous les enfants cadets pouvaient avec justice prétendre
au titre. Les hiva, chefs secondaires qui devaient juger ce conflit, décidèrent de renvoyer
Aromaitera’i – de le bannir. Il fut chassé de son district et exilé à Mata’oa’e (un district qui
a aujourd’hui disparu et qui est à mettre en relation avec celui de To’ahotu). Il se trouvait
entre To’ahotu et Te-ahu-upo’o, vers Tai’arapu, ayant reçu l’ordre de ne pas dire aux gens
de Mata’oa’e qui il était.
De Mata’oa’e, Aromaitera’i pouvait voir, par temps clair, les montagnes de Papara,
là où se situait son propre marae Mata’oa – le marae tupuna des Teva qui se trouve à Afaina. En fait, c’est dans ce district de Afaina sur le marae Mata’oa que la décision de faire la
guerre devait être prise, décision qui devait être ratifiée sur le marae Fare-pu’a de Vai-’ari
lorsque tous les Teva étaient convoqués pour prendre une décision commune de faire la
guerre.
Chant 6 : chapitre IV, p. 30
Cette complainte est un chant d’amour de Taura’atua i Amo à Papara, obligé de
rompre avec sa belle de rang inférieur.
Tauraatua te noho mai ra i tona paepae, i Taura’atua demeure sur le paepae de
Paepaeroa,
te paepae roa.
Je suis le petit ’ūriri qui s’envole vers
E uriri [’ūriri] iti au e rere i te Ruaroa.
Ruaroa (ancien nom de Papara)
Reviens à Papara au ciel nébuleux
E fenua Papara i te rai [ra’i] rumaruma,
e haere a i Teva, tena te aia [’āi’a] tei Reviens chez les Teva, ta terre natale à
Papara, ta terre ceinte de rouge sacré
Papara, to fenua ura [’ura] e,
187
Moua [mou’a] tei nia, moua Tamaiti,
e outu [’outu] tei tai, outu Manomano, te
faariiraa [fa’ari’ira’a] ia Teriirere i outu
rau ma To’o’ara’i.
E tii [ti’i] na vau e turai [tūra’i] atu i te
niau [nī’au] para o te Ruaroa e,
Ia vai noa mai nau i puu [pu’u] rii o
Maraeura tei tai e !
La montagne qui domine est Mou’a
Tamaiti
Le promontoire qui surplombe la mer est
Manomano
Le lieu d’investiture de Teri’irere à
Outurau ma To’o’ara’i
Je viens écarter les feuilles de cocotier
dorées de Ruaroa
Afin que je puisse encore admirer
Marae’ura se laisser porter par les vagues
Le jeune chef Taura’atua est amoureux d’une jeune fille de rang inférieur – Maraeura – qui habitait Ruaroa, groupe de maisons près de la plage, près du marae de Mata’oa, vers l’extrémité ouest de Papara. Il n’était pas question pour le couple de se marier,
la fille étant de condition inférieure. Leur liaison a continué si bien que Taura’atua vint
s’établir à Ruaroa, et vécut avec sa bien-aimée.
Un jour lui vint l’ordre des Hiva de revenir à sa place.
Dans ce chant, le messager est un petit oiseau, ’Ūriri, porteur de mauvaises nouvelles. Il était venu à Ruaroa où Taura’atua vivait avec sa maîtresse, pour lui intimer l’ordre
de retourner à Papara.
Tuitera’i a probablement chassé Aromaitera’i vers 1730. À l’arrivée de Wallis en 1767,
Amo ou Tevahitua i Patea i To’o’ara’i (le fils de Tuitera’i), a autorité sur l’île tout entière, mis
à part quelques districts.
Aromaitera’i avait épousé Teraha et a eu 2 enfants : une fille, Tetuanui, et un fils,
Aromaitera’i, qui épousa sa cousine germaine, la sœur de Amo.
Ari’itaimai est Aromaitera’i et Tuitera’i à la fois.
Chant 7 : chapitre VII, p. 49
C’est l’histoire du ahura’a reva (lever de l’étendard) désacralisé.
On est en 1767, avec l’arrivée et le départ de Wallis (1768 pour Bougainville).
Amo (de son nom Te-vahi-tua i Patea) et Purea (de son nom Te-vahine-’ai-roroatua i Ahura’i) à Papara préparent la grande fête au cours de laquelle leur fils Teri’irere i
To’o’ara’i devait porter le maro sur le grand marae neuf, de Maha’iatea ; des troubles éclatèrent qui interrompirent le ahuraa reva – la prise du maro ’ura, équivalant du couronnement. Le maro ’ura ou ceinture rouge que devait revêtir Teri’irere pour cette cérémonie
188
est une ceinture rouge, faite avec une flamme ou étendard que lui avait donné Wallis en
1767. Il se trouve qu’un fragment de ce maro historique est actuellement exposé au Te Fare
- Iamanaha – Musée de Tahiti et des Îles à Puna’auia.
Cette cérémonie spéciale instituée par Purea pour son fils Teri’irere n’eut pas
lieu. Purea, Amo et Teri’irere réussirent à s’enfuir par les montagnes jusqu’à Ha’apape. À
Ha’apape, aujourd’hui Mahina, le marae de Farero’i, situé sur la pointe Tefauroa, était le
marae de Teri’irere i ’Outu rau ma To’o’ara’i par sa grand-mère paternelle, fille du ari’i du
lieu. Aussi Tevahitua i Patea, Amo, et son fils Teri’irere avaient un siège sur le marae Farero’i dont le chef régnant était le cousin ou oncle de Amo, et aussi parent de Purea157.
Ahuraa reva
Ahu raa [ahura’a] reva i Tooarai
Patiri [pātiri] i te pae o te rai
Tuua te tapii i te avatea
Haati [hā’ati] i te reva a te arii
Te arii i te rai tuatini
Hapuni i te reva a te arii
Te arii i te rai tauamano
E faatia raa [fa’ati’ara’a] reva tei
Matahihae
I te aro o Vehiatua
Na taata [Nā ta’ata] i ofati [’ōfati] i te
reva a te arii
Le lever de l’étendard
Le lever de l’étendard eut lieu à To’o’ara’i
Les grondements de tonnerre dans le ciel
La splendeur de lumière du zénith
Entouraient l’étendard du ari’i
Le ari’i des cieux innombrables
Enveloppaient l’étendard du ari’i
Le ari’i des cieux infinis
Un lever de l’étendard a lieu à Matahihae
O Te’ie’ie raua o Tetumanua
Ahiri [’āhiri] te hara i hope i reira
I ati [’ati] te Oropaa
Ua hiafaifai [hi’afa’ifa’i] roa te pohe o te
fenua
Ua hara oe e te Pūrahi
I te reva ura a te arii
Tei fatihia e Taiarapu
A pohe ai tatou e
Te’ie’ie et Tetumanua
Si seulement l’offense s’était arrêtée là.
Mais le malheur s’est abattu sur Oropaa
Tout le pays fut en état d’accablement
157
En présence de Vehiatua
Se tenaient les deux hommes qui brisèrent
l’étendard du ari’i
Tu as commis une faute Pūrahi
Contre l’étendard rouge royal
Qui fut rompu par Taiarapu
Ce qui nous a amenés à notre perte.
Takau Pomare, Mémoires de Marau Taaroa, op. cit., p. 209.
189
E tatari [tātari] oe i te nuu [nu’u] nui i te
patu ofai [’ōfa’i]
I te marae i Mahaiatea
Pohuatea tei Punaauia
Tepauarii tei Ahurai
Teriimaroura tei Tarahoi
Te fenua i hara atu ai te maau [ma’au] e
Eimeo i te rara varu
Te fenua i tai hia e Mahine
Ua oti te pure, tootoo ia ite iho na
O Puni i Farerua, o Raa i Tupai
E tahua i Teae a fano i Tahiti
E oroa [’ōro’a] tei Tahiti
Ahuraa reva na Teriirere i Tooarai
Tatou e noho ai e
Ua hara oe e te Pūrahi
I te reva ura a te arii
Tei fati e Taiarapu
A pohe ai tatou e.
Tu as réuni la grande assemblée dans
l’enceinte de pierres
Du marae de Mahaiatea
Pohuatea de Punaauia,
Tepauarii de Ahurai
Teriimaroura de Tarahoi
La terre où l’insensé commit une offense,
Eimeo aux huit branches
La terre bien-aimée de Mahine
Les prières sont faites, lancez l’appel
Vers Puni du marae Farerua, vers Raa de
Tupai
Le grand-prêtre Teae158 est parti pour Tahiti
où a lieu la grande cérémonie
Le lever de l’étendard pour Teriirere de
Tooarai
Là où nous résidons tous.
Tu as commis une faute Pūrahi
Contre l’étendard rouge sacré du ari’i
Qui fut brisé par Taiarapu
Qui nous a amenés à notre perte.
Les éclaireurs en front de bataille à Pafaarava
sont en éveil
La guerre est déclarée
Quatre de l’intérieur, quatre de l’extérieur
Si l’avis de Amo avait été suivi
Par vous Oropaa
Pour nous guider directement
Au combat naval à bord des pirogues
Par l’intérieur des terres pour subir des
dommages
Devant Matataupe
Tei mua i te Matataupe
E aau paapaa [a’au pa’apa’a] tei Vaitoata Le récif est à sec à Vaitoata.
Nous aurions été battus à l’image de la
A aau paapaa tei Vaitoata
défaite de Pairituaipo
E pau tatou i te pau o Pairituaipo
Au champ de bataille de Temahuru
I te rahi tahua Tamahuru ma nei
Et de Pahupua
Pahupua ma nei
Papara est tombé
Hia [hi’a] orero tina Papara
Le mont (le ari’i) s’est effondré
Ua hia te moua
À cause de la grande armée de Hui et de
I te vaa nui o Hui ma Taiarapu
Taiarapu
Hoe [hō’ē] noa tia [ti’a] ei te pae tahatai Un seul est resté debout sur le rivage
Faaara [fa’aara] viriaro [viri’aro] tei
Pafaarava
E rima tahivai e rima tahivai
E ha [hā] ei roto e ha ei rapae [rāpae]
Ahiri i te tao a Amo e
E te Oropaa e
E hopoipoi tia tatou
I te aro na tai o te vaa
Na uta tatou hoe ana a ino
158
Teao, grand-prêtre de Tahiti.
190
Tau mate o no iaia e
Ua hara oe e te Pūrahi
I te reva ura a te arii
Tei fatihia e Taiarapu
A pohe ai tatou e.
La cause de notre défaite
Tu as commis une faute Pūrahi
Contre l’étendard rouge sacré du ari’i
Qui fut rompu par Taiarapu
Ce qui nous a amenés à notre perte.
To’o’ara’i est un marae qui se trouve à Papara, sur la pointe Manomano, pratiquement dans la même enceinte où sera construit le marae Maha’i-atea, que Purea voulait
ériger pour son fils Teriirere.
Matahihae est un marae du district de Mata’oa’e, district aujourd’hui disparu, compris entre Vaira’ō et Teahupo’o, intégré probablement dans le district de Vaira’ō.
Teae est une variante probable de Teao, grand-prêtre.
Vehiatua est le grand ari’i nui de Tautira.
Te’ie’ie et Tetumanua étaient connus pour être de grands guerriers de Tai’arapu, appelés les Ohiteitei (les grandes pousses). En 1768, les armées de Tai’arapu sous la
conduite de Te’ie’ie et de Tetumanu’a s’associèrent avec les armées de Pare et de Oropa’a
(Manu-Rua (Pā’ea) et Mano-Tahi (Puna’auia) pour écraser Papara. Les Teva i tai remportèrent la victoire sur les Teva i uta, sur Teri’irere, ari’i de Papara, d’où ce chant du ahura’a
reva.
Te’ie’ie, fils de Tetuanuihaamarura’i, ari’i de Tautira, était le cousin du ari’i Vehiatua.
Amo, grand ari’i de Papara, dont le nom est Tevahitua i Patea, était descendant de
Tetuaumeretini i Vaira’ō qui était sa grand-mère159.
Oropa’a comprenait deux divisions : Mano-Tahi, appelé aussi Mano-’ura (Puna’auia
de nos jours) et Mano-Rua (Pā’ea actuellement).
Pūrahi était une Aroma-i-te-ra’i (branche aînée)160 par son père et son grand-père.
Elle portait aussi le nom de Te-vahine-moe-atua. Elle était cousine au 1er degré du jeune
Teri’irere (né en 1762) qui était un Tuitera’i de la branche cadette.
159 Josiane Di Giorgio Teamotuaitau, Fa’ati’a mai ia Tai’arapu ! Grandeur et déclin des Teva i tai, Papeete, Parau,
2020, p. 89.
160 Takau Pomare, Mémoires de Marau Taaroa, op. cit., p. 209.
191
Chant 8 : chapitre VII, p. 51
C’est un chant de remontrance du ari’i Vehiatua au grand guerrier Te’ie’ie, accompagné de la réponse de ce dernier161.
Vehiatua était avide de pouvoir et envieux de la position de Tavi hauroa. Après la
défaite de Papara, Tavi était devenu l’un des ari’i les plus puissants de Tahiti.
Tirimiro, Manuataha et une autre part non mentionnée dans ce chant, Teraehiti,
sont les terres le long de la côte que Vehiatua offre à Te’ie’ie pour lui avoir sauvé la vie162.
Vehiatua à Te’ie’ie.
Teieie, eiaha e faainoino [fa’a’ino’ino] i te Teieie, ne trouble pas le gouvernement !
hau !
Tena ta oe [tā ’oe] i te ra [rā] e hiti ra
Tu as le lever du soleil
I Tirimiro, i Manuataha,
À Tirimiro, à Manuataha
Manuataha ou Manuatere : Teahupo’o
Te’ie’ie à Vehiatua.
Te mata toa [toa] na, te mata toa nei, Le regard du guerrier tu as, le regard du
guerrier je l’ai aussi
Tu es guerrier, guerrier je le suis aussi
Te huru toa na, te huru toa nei
Haapiti te matai [mata’i] na uta mai i
Tahuareva
I te rua o matai taua Fatutira i te tai
paaina [ta’i pa’a’ina]
O Mirihau anae ra o tau e tai
Le vent Haapiti souffle de l’intérieur de
Tahuareva.
De la source des vents de guerre de
Fatutira aux cris assourdissants
Mirihau est tout ce que je demande et
implore
Le vent Ha’apiti souffle du nord-est.
Tahuareva est la montagne de Tautira, de 1306 m, située entre Teahupo’o et Tautira.
Fatutira, ou Tautira est une division très étendue et très montagneuse, avec la rivière Vai-ta-piha.
161
162
Ibid., p. 187.
Ibid., p. 192.
192
Chant 9 : chapitre IX, p. 69
Il s’agit ici d’un chant d’orgueil ou de vantardise de Niuhi, ari’i de Pare, également
mentionné dans les Mémoires de Marau Taaroa, p. 218.
Je suis le maître de mon fief
Taveroitera’i,
I te tatua [tātua] o Manavataia, te tootoo Par la ceinture Manavataia, le bâton
Ninihotetoa,
[to’oto’o] o Ninihotetoa,
Te taamu [tā’amu] o Tiaperetii, te tahiri L’attache de Tiaperetii, l’éventail
Nuna’aehau
[tāhiri] o Nunaaehau.
E fatu vau i tau [ta’u] hau o Taveroiterai
E too [to’o] vau i tau nuu [ta’u nu’u] Pare Arue Je suis le meneur de mes armées de
Pare, Arue, Mahina
Mahina
Teharuru, Eue, Temehiti, Ahuara,
Teharuru Eue Temehiti Ahuara Tetaero
Tetaero
Toina [to’īna] te horo i paepae iriiri e maau Demandez à la cascade de Paepaeiriiri
si je suis l’idiot / le bouffon des Teva.
vau nei na Teva.
Niuhi ou Niufi était un ari’i sous les ordres de Tetohu, chef ari’i de Pare qu’il représentait. Pendant l’absence de son ari’i Tetohu allé vivre avec sa femme à Fa’a’a pour
attendre la naissance de leur premier enfant, Niuhi conspira contre lui et prit possession
de Pare.
Un tel acte d’usurpation est grave et appelle la vengeance.
Voyant son pouvoir lui échapper avec l’arrivée des fils de Tetohu, venus reprendre
la chefferie qui leur revenait de droit, Niuhi les tua lâchement sur le marae Ra’ianaunau et
prit la fuite dans les montagnes. Tetohu fut rétabli sur Pare, et par vengeance, fit appel aux
ari’i Teri’itua de Hitia’a, Teriimanaite ra’i de ’Eimeo qui acceptèrent de réparer l’offense
faite au ari’i Tetohu. Avant qu’il soit exécuté, Niuhi invoqua un droit de naissance du côté
maternel sur le marae Hauviri à Ra’iātea.
Chant 10 : chapitre XIII, p. 96
Un chant de l’union du chef Ari’ifaataia de Papara et de la cheffesse Maheanu’u de
Vai’ari.
Ari’ifaataia et Maheanu’u.
193
Orie [Ōrie] e pati [patī] i te pae tahatai
Petit surmulet qui nage en surface près
du rivage
Fait surgir l’oiseau aa-ura (aux plumes
rouges) à Taravao
Pour servir d’échange avec Terehemanu
(oiseau)
E mahuta mai te aaura i Taravao
Ei tapihoo i tei Terehemanu
Ia vai noa mai te moua iti ra Tearatauru
Afin que la petite montagne Tearatauru
reste telle qu’elle est
E Temarii e oto [’oto] oe [’oe] i te moua ra Temari’i, tu pleureras de chagrin pour la
montagne, Mou’a Tamaiti
moua Tamaiti.
Chant 11 : chapitre XVII, p. 134 (en langue française)
Chant du ari’i rahi Marama, de ’Eimeo.
Terii o Marama i te tau o te rai
Le chef Marama du haut du ciel
Eimeo et Nuurua s’inclinent devant toi
Tu surpasses Taaroa et Tane (les dieux importants)
Tu es le chef que l’arc-en-ciel ceint
Quand tu te tiens sur Punaauia
Tu es l’enfant de Ra’amaurire
Qui était chef et néanmoins un dieu
Tu portes la ceinture jaune du marae Tefano
Tes domaines allant croissant, tu grandissais comme ari’i d’Eimeo.
Nu’urua et Tefano sont les marae des Marama à Ha’apiti, sur l’île de Mo’orea.
En conclusion, ces fragments de traditions orales des Teva reposent pour la plupart
sur des faits historiques vérifiables par des recoupements de sources écrites par les Occidentaux présents à cette époque. Ils sont passés par le filtre de la mémoire d’une femme
de haute lignée, Ari’itaimai, attachée à son statut, à l’histoire de ses racines et à la préservation de la beauté de sa langue, la seule langue d’expression et de communication qu’elle
connaissait.
Leur passage en revue, sous la plume d’un passeur extérieur à la famille, nous
donne un aperçu concret d’une vision du monde et d’une approche de l’histoire tahitienne
vue de l’intérieur, sous la forme de fragments de littérature orale, celle des Teva de Tahiti,
laquelle, par leurs relations de famille et/ou de rivalité avec les autres chefferies de Tahiti,
forme la trame historique et politique du Tahiti ancien.
194
Empreints d’un langage poétique au souffle inspirant, au croisement de la littérature orale et des discours de locuteurs de haut rang, ces chants pleins d’allusions métaphoriques sont aujourd’hui incompréhensibles sans une maîtrise de la culture et surtout
de la langue tahitienne typique de cette époque – et sans une connaissance de l’histoire
du Tahiti ancien tout court. Ces véritables morceaux d’histoires doivent être « chantés »,
racontés et transmis à haute voix, et pas seulement lus, pour qu’en ressortent pleinement
toute la finesse, l’élégance et l’authenticité.
Ces fragments s’inscrivent néanmoins, non dans une histoire écrite plate, figée, inerte, accessible à peu, mais plutôt dans une histoire vivante à découvrir et à redécouvrir, qui prend vie chaque fois qu’elle est énoncée, prononcée, déclarée ; qu’on prend
le temps de les écouter, de les entendre, pour en apprécier la verve, l’éclat, la force verbale
et expressive ; qu’on s’attarde à ressentir la puissance et la beauté des images évoquées,
ainsi que les émotions dont sont porteuses leurs représentations.
Il va sans dire que ce mode d’énonciation et de communication est caractéristique
d’une culture de l’oralité dont les points de repère ne sont pas ceux d’une culture de l’écrit.
Éléments sensibles du patrimoine immatériel des Teva, uniques dans leur préservation en termes de recueil et de transmission dans la longue durée, ils ne divergent guère
du contenu de ceux que l’on peut lire dans les puta tupuna connus des Îles de la Société et
des Australes, à ceci près qu’ils ont été fort bien mis en valeur par le talent de l’historien et
écrivain Henry Adams, qui fut lui-même capté par la magie de la voix de Ari’itaimai, et par
un véritable amour des mots transmis de la bouche même de la cheffesse.
Par leur contenu historique, leur forme littéraire et langagière, ils représentent
plus qu’une base de référence à l’histoire familiale particulière des Teva et de leurs descendants. Ils sont et font l’histoire du Tahiti ancien, dans laquelle ils ont toute leur place,
d’où l’intérêt qu’ils représentent pour nous aujourd’hui.
195
Bibliographie sélective
Bulletins de la Société des Études océaniennes (BSEO), dans
l’ordre chronologique
Chadourne, Marc, Mémoires d’Ariitaimai, n° 6, 1922, pp. 33-48.
Mémoires d’Ariitaimai (suite) chap. III, n° 7, 1923, pp. 45-51.
Légendes des Teva (F. Hervé) – La légende de Teriitaumatatini […], n° 15, 1926, pp. 110125.
Vieux papiers de l’Amiral Bruat (Capitaine de Corvette Cottez), n° 71, 1944, pp. 415-430.
Les « Informations » du Messager de Tahiti de 1853/1855, Mort du Prince Ariiaue, n° 112,
1955, pp. 430-432.
Les « Informations » du Messager de Tahiti de 1857, Couronnement de Tamatoa, fils de la
reine Pomare IV, n° 115, 1956, pp. 533-537.
Lescure, Rey, La mort de Vehiatua, n° 115, 1956, pp. 538-542.
Les « Informations » du Messager de Tahiti en 1860 (J. Laguesse), Quelques réflexions sur
la situation à Tahiti en 1860 […] Fête du 29 Novembre 1860 offerte par S. M. la
Reine Pomare IV à l’Amiral Larrieu et à sa femme à l’occasion de leur départ de
Tahiti, Couronnement de la Reine de Borabora, n° 123, 1958, pp. 779-790.
O’Reilly, Patrick, The History of the Tahitian Mission 1799-1830 de John Davies,
n° 136/137, 1961, pp. 323-324.
Mai, T., Tati le grand 1772-1854, n° 172/173, 1970, pp. 393-396.
Les Mémoires de Marau Taaroa, Discours prononcés au Musée Gauguin, le 5 novembre
1972, par la Princesse Ariimanihinihi Takau Pomare et Dr. Bengt Danielsson,
n° 179, 1972, pp. 137-148.
Cadousteau, Geneviève Mai-Arii, Les Teva ancienne dynastie tahitienne, n° 212, 1980,
pp. 727-732.
Lagayette, Pierre, Les Teva et les Pomare, n° 229, 1984, pp. 1687-1694.
Kœnig, Robert et Baessler, Arthur, Deux chants de Papara – La nostalgie de Aromaiterai et Les lamentations de Tauraatua, n° 330, 2013, pp. 121-127.
Ouvrages spécifiques
Adams, Henry, Mémoires d’Arii Taimai, Paris, Société des Océanistes, n° 12, 1964, 167 p.
Adams, Henry, Lettres des mers du Sud. Hawaii, Samoa, Tahiti, Fidji 1890-1891, Paris,
Société des Océanistes, n° 34, 1974, 447 p.
Bodin, Vonnick, Tahiti, La langue et la société, Papeete, ’Ura Éditions, 2006, 393 p. + Index.
Cadousteau, Geneviève Mai-Arii, Généalogies commentées des Arii des îles de la Société, Papeete, Société des Études océaniennes, 2021.
Di Giorgio Teamotuaitau, Josiane, Fa’ati’a mai ia Tai’arapu ! Grandeur et déclin des
Teva i tai, Papeete, Parau, 2020, 367 p.
Pichevin, Bernard, Généalogie et histoire de Tahiti et des îles de la Société. De prestigieuses lignées d’arii, Papeete, Au vent des îles, 2013.
Pomare, Takau, Mémoires de Marau Taaroa, dernière reine de Tahiti, Paris, Société des
196
Océanistes, n° 27, 1971, 295 p.
Salmon, Ernest, Alexandre Salmon 1820-1866 et sa femme Ariitaimai 1821-1897. Deux
figures de Tahiti à l’époque du Protectorat, Papeete, Société des Études océaniennes, 2024, 296 p.
Saura, Bruno et Millaud, Hiriata, La lignée royale des Tama-toa de Ra’iātea, Cahiers
du Patrimoine, Puta ’ā’amu nō te ’ōpū hui ari’i Tama-toa nō Ra’iātea, Papeete,
Ministère de la Culture de Polynésie française, 2003, 230 p.
Teissier, Raoul, Chefs et notables au temps du Protectorat 1842-1880, Papeete, Société
des Études océaniennes, 2016, 136 p.
Résumé
La tradition orale d’un peuple sans écriture, racontée et transmise en langue, librement et directement d’une autorité respectée au collecteur de ces informations, est
précieuse, non seulement pour comprendre la réalité d’une époque révolue mais surtout
pour en saisir le contenu ; à leur tour, les éléments porteurs de sens sont à dévoiler et à lier
à d’autres, en contexte, pour éclairer les faits et gestes mentionnés. Partie intégrante de la
tradition orale, les chants légendaires présents dans les Mémoires d’Arii Taimai expriment,
racontent et fondent l’histoire, d’un point de vue polynésien, telle qu’elle a été ressentie
et vécue, conservée dans la mémoire collective, représentant en cela l’art du discours et
de la rhétorique polynésienne au service de la transmission intergénérationnelle de son
patrimoine immatériel.
Mme Vāhi Sylvia Tuheiava-Richaud, maître de conférences honoraire de l’Université de la Polynésie française, a axé ses recherches sur la langue tahitienne d’un point de vue
linguistique et anthropologique. Actuelle présidente de la Société des Études océaniennes
– Te Niu ’Ihi Mā’ohi (TNIM), qui publie depuis 1917 ses bulletins BSEO (www.seo.pf), rédactrice-traductrice dans l’association Parau, créée en 2015, elle a publié en tant qu’auteure,
co-auteure, traductrice et co-directrice :
Ua mana te ture – Les premières lois de Tahiti-Mo’orea […] 1819-1842, Volume I, Haere
Pō, 2013, réédition Parau, 2017 et 2020.
Ua mana te ture – Les premières lois de Tahiti-Mo’orea […] 1819-1842, Volume II, Rupture ou mutation, Parau, 2015.
Recueil général de documents juridiques intéressant l’histoire du royaume de Tahiti
et des Établissements français en Polynésie, Tome 2 – Les codes locaux et textes
assimilés (1819-1881), Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2016.
Une histoire de Tahiti. Des origines à nos jours (dir. Éric Conte), Chapitre 5 : « Un nouvel
ordre religieux et politique », Au vent des îles, 2019.
Les us et coutumes mā’ohi en quelques mots, Parau, 2019.
197
Abstract
“The Songs and Legends in The Memoirs of Arii Taimai by Henry Adams: Fragments
of Oral Polynesian Literature of the Teva of Tahiti to Serve as a Reference Base for the History of Ancient Tahiti”
The oral tradition of a people devoid of any means of written transmission, told and
passed on in the indigenous idiom, freely and directly from a respected authority to the
collector of that information, is invaluable, not only in order to understand the realities of
a bygone era, but above all to grasp its content; in turn, the relevant elements are to be uncovered and connected to others, in context, to shed light on the events and deeds that are
mentioned. An integral part of oral tradition, the legendary songs found in the Memoirs of
Arii Taimai are the expression, the narration, and the foundation of history, seen from a
Polynesian perspective, as it was felt and experienced, preserved in the collective memory, thus illustrating how the art of Polynesian discourse and rhetoric serves the purpose of
securing the intergenerational transmission of its intangible heritage.
Mrs. Vāhi Sylvia Tuheiava-Richaud, Honorary Associate Professor at the University
of French Polynesia, has conducted research on the Tahitian language from a linguistic and
anthropological point of view. An editor and translator within the Parau association, created
in 2015, she is currently the president of the Society for Oceanic Studies – Te Niu ’Ihi Mā’ohi
(TNIM), which has been publishing its BSEO bulletins since 1917 (www.seo.pf). As a contributor, director, translator or main author, she has published:
Ua mana te ture – Les premières lois de Tahiti-Mo’orea […] 1819-1842, Volume I, Haere
Pō, 2013, réédition Parau, 2017 et 2020.
Ua mana te ture – Les premières lois de Tahiti-Mo’orea […] 1819-1842, Volume II, Rupture ou mutation, Parau, 2015.
Recueil général de documents juridiques intéressant l’histoire du royaume de Tahiti
et des Établissements français en Polynésie, Tome 2 – Les codes locaux et textes
assimilés (1819-1881), Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2016.
Une histoire de Tahiti. Des origines à nos jours (dir. Éric Conte), Chapitre 5 : « Un nouvel
ordre religieux et politique », Au vent des îles, 2019.
Les us et coutumes mā’ohi en quelques mots, Parau, 2019.
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