Une autre vérité sur Ariitaimai - Ueva Salmon, Terupe Salmon, Vaite Thiébaut, Tati Morgant
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UNE AUTRE VÉRITÉ SUR ARIITAIMAI
Ueva Salmon, Terupe Salmon, Vaite Thiébaut, Tati Morgant
Descendants de Ariitaimai
Ariitaimai – 1ère intervention
Bonjour et bienvenue à tous,
Je suis Terupe Salmon. Les organisateurs de ce colloque ont eu la folle idée de me
confier la tâche de vous parler de mon ancêtre, Ariitaimai. Pour ce faire, j’ai pensé qu’il
fallait d’abord retourner aux origines connues les plus lointaines de l’histoire du peuple
de mon pays. Ces origines ont imprimé durablement les traditions, les comportements
et, bien sûr, les individus. Et elles expliquent aussi ce qui a fait de Ariitaimai cette femme
étonnante, hors normes et si marquante qu’aujourd’hui, cent vingt-six ans après son
décès, nous nous réunissons pour évoquer sa vie.
Afin de faciliter votre compréhension des évènements, je vais tâcher de limiter au
maximum les références aux noms tahitiens qui n’auront peut-être aucune résonance
sur vous, mais qui, je dois vous le dire, sont très importantes dans la culture polynésienne.
Je vais donc remonter aux alentours de l’an 700 après Jésus-Christ.
De l’union du dieu Taaroa et de la fille du dieu Tāne est né Taaroa Nui Tahi Tumu.
Oui, je sais, je viens de dire que j’allais éviter de vous donner trop de noms pas forcément
faciles à retenir pour tout le monde, mais ce personnage est le plus lointain ancêtre connu
de Ariitaimai. Et comme vous l’avez noté, il est né des amours de deux dieux.
Ce qui fait de lui et de ses descendants des enfants des dieux.
Cette notion d’« enfants des dieux » est très importante pour comprendre la structure de la société jusqu’à Ariitaimai. Une société théocratique basée sur le respect des enfants des dieux et de leurs lois.
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Taaroa Nui Tahi Tumu est donc le premier d’une lignée d’enfants des dieux. Dans
cette lignée, la branche aînée produisait le dirigeant du peuple, celui qu’on nomme le Arii
Nui, ou son vassal, le Arii, qui n’ont pas réellement d’équivalents dans les sociétés occidentales. Un parallèle peut par contre être fait avec les empereurs japonais, considérés
comme des dieux par le peuple du pays du Soleil-Levant.
L’extension de cette lignée avec celle des souverains de Bora Bora a consacré le
contrôle des ancêtres de Ariitaimai sur tous les Marae principiels, érigés par les dieux
pour leurs enfants.
Je vais vous parler de ces Marae, afin que vous en compreniez l’importance pour la
société de l’époque.
Un Marae est un temple à ciel ouvert ayant des fonctions à dimensions variables :
érigé initialement par les dieux pour leurs enfants, lieu de célébration, repère généalogique ou géographique, le Marae est tel « l’église au centre du village ». C’est sur le Marae
qu’a lieu l’évènement le plus important, celui qui fait d’un enfant des dieux un Arii Nui ou
un Arii.
Lors de cet évènement, les attributs du pouvoir sont remis à celui qui devient le
Arii Nui ou le Arii. Ces attributs sont le « maro ’ura », ceinture de plumes rouges, parfois
couplé au « maro tea », ceinture de plumes jaunes. L’homme à qui on remet le maro ’ura et
le maro tea a pouvoir et autorité sur un territoire et un peuple. Il peut par la suite prendre
une pierre d’un Marae principiel afin d’en fonder un autre ailleurs et ainsi asseoir son autorité sur un nouveau territoire, qu’il peut léguer, par la suite, à ses enfants. La fondation
de différents Marae a permis un maillage géographique et l’expansion du contrôle des
territoires. Bien sûr, comme dans toutes les sociétés humaines, les alliances par le mariage entre puissants ont aussi permis l’intégration de nouveaux territoires dans le giron
familial.
C’est de cette façon que des guerriers de Raiatea sont arrivés à Tahiti, dans la zone
correspondant aujourd’hui à Papeari. À cet endroit, les dieux de la nuit avaient fondé le
Marae Farepua pour leurs enfants.
C’est sur ce Marae Farepua que, vers l’an 850 après Jésus-Christ, fut élevé Tetuna’e
Nui, qu’on a surnommé « le législateur ». Ce surnom, vous l’aurez compris, est lié aux lois
qu’il promulgua.
Ce personnage est très important dans l’histoire de mon pays. Il a institué des lois
qui, aujourd’hui encore, plus de mille ans plus tard, sont respectées par les Tahitiens, notamment celles liées à l’hospitalité. Ce sont certainement ces dernières qui, inscrites dans
notre ADN, font que le peuple polynésien est considéré comme si accueillant.
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Tetuna’e Nui institua aussi un équivalent du principe des apanages pour ses petits-enfants, permettant aux branches cadettes de recevoir des territoires tout en reconnaissant l’autorité du Marae de Farepua. Enfin, le législateur créa l’institution des « Hiva »,
constituée des cadets de la famille, dont les attributions étaient la police, la justice et la
guerre.
Ce n’est pas par hasard que j’évoque aujourd’hui ces différents points. Ces lois et
institutions, couplées à la nature divine des descendants de Tetuna’e Nui ont permis une
stabilité sans pareil dans le monde, avec une famille dont les enfants sont restés au pouvoir pendant plus de mille ans.
À titre de comparaison, en moyenne, les dynasties au pouvoir en France, depuis les
Mérovingiens en 448 après Jésus-Christ, ne perduraient pas au-delà de trois cents ans.
Mais revenons aux ancêtres de Ariitaimai et à l’époque de Tetuna’e Nui, le législateur. Je vais vous partager une anecdote : à cette époque, l’île de Tahiti s’appelait « Hitinui ».
Tetuna’e Nui eut un petit-fils prénommé Tetuna’e. En l’honneur de ce dernier, un nouveau
Marae fut érigé à Papeari, à partir d’une pierre du Marae Farepua. Une grande cérémonie
fut organisée afin de faire de Tetuna’e un Arii Nui. Lorsqu’il fut transporté sur le nouveau
Marae, qui avait été appelé Tahiti, son grand-père décida de renommer l’île en l’honneur
de cette cérémonie, du nom de ce Marae. C’est donc depuis ce jour que l’île Hitinui s’appelle « Tahiti ».
Tetuna’e eut plusieurs enfants. Sa dernière fille s’appelait Hotutu.
L’histoire raconte qu’alors que son mari était en voyage aux Tuamotu, Hotutu
connut un autre homme. Lorsque celui-ci lui fit ses adieux, il lui dit :
« Nous aurons bientôt un enfant. Ce sera un fils et tu l’appelleras Teva, il sera l’enfant du vent Ahura’i et de la pluie. Il sera grand et sa descendance nombreuse. Partout où
il ira, la pluie et le vent annonceront sa venue. Je lui laisse le maro ’ura de Raiatea. »
Après cela, il disparut dans l’océan, où Hotutu vit une énorme queue de requin, là
où était précédemment l’homme. C’est ainsi qu’on dit que Teva est le fils du dieu requin,
Ruahatu.
Pour son fils, Teva, Hotutu fit édifier le Marae Mataoa, à Papara, à partir de sa pierre
venant du Marae Farepua, pierre sur laquelle elle s’asseyait. Sur ce Marae Mataoa, Teva né
aux alentours de l’an 1000 après Jésus-Christ, fut consacré Arii Nui de Papara.
Par la suite, Teva eut dix enfants de deux femmes. Parmi ces enfants, certains ont
des noms que ceux de Tahiti connaissent bien : Afaahiti, Vairao, Mataiea, Taiarapu. Des
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communes de Tahiti portent aujourd’hui les noms des enfants de Teva parce que celui-ci
a décidé de créer des territoires et de mettre à leur tête ses enfants. Ces territoires sont
devenus les communes que nous connaissons tous. D’ailleurs, ces communes ont été regroupées sous les appellations « Teva I Uta » et « Teva I Tai », ce qui signifie « les enfants de
Teva du côté de la montagne » et « les enfants de Teva du côté de la mer ».
Mais Teva ne s’est pas contenté de mettre ses enfants à la tête de ces territoires.
C’est à son époque que le destin a voulu qu’il récupère le contrôle du territoire de Papeari,
la branche aînée n’ayant plus d’héritiers. Il a ainsi unifié le pouvoir en créant une « fédération » semblable à une forteresse imprenable, « Na Teva E Va’u ». Sous ce dernier titre, cette
fédération est encore chantée de nos jours dans les chants traditionnels « tārava ».
De Teva, Ariitaimai a notamment hérité qu’elle et ses enfants étaient chez eux à
Papara, où beaucoup passèrent une grande partie de leur vie. C’est d’ailleurs là que fut
accueilli Henry Adams.
Cette forteresse du clan des Teva a perduré quarante générations, soit huit cents
ans après lui, jusqu’au contact avec les Européens.
Huit cents ans pendant lesquels le peuple respectera les Arii Nui et les lois de Tetuna’e Nui.
Huit cents ans jusqu’à l’arrivée des missionnaires déicides et la naissance de Ariitaimai.
Terupe Salmon
Ariitaimai – 2
ème
intervention
Bonjour à tous,
Je suis Vaite Thiébaut, et je tiens tout d’abord à vous remercier de votre présence
parmi nous. En effet ce colloque représente pour notre famille bien plus qu’un débat :
nous avons enfin l’opportunité de reprendre l’histoire de ce que fut Tahiti ainsi que ses
dépendances, à travers un personnage central, Ariioehau, prénom dont la signification
est « la princesse de la paix ». Elle était néanmoins plus connue sous son nom d’épouse,
Ariitaimai Salmon.
Aussi me permettrez-vous de la faire revivre au travers d’un monologue à la première personne qui ne s’appuiera pas uniquement sur les habituels ouvrages de référence. Vous allez découvrir certaines vérités quelquefois méconnues mais authentiques
de l’histoire de notre pays.
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« Bienvenue », maeva et ’ia ora na, « longue vie à tous ».
Henry Adams tāne, mon fils d’adoption, je te remercie d’avoir su graver mes paroles. Afin de te rendre hommage, nous, le clan des Teva, te baptisons Tauraatua, « le perchoir des dieux » : désormais tu es l’un des nôtres. Nous t’offrons également une terre, des
racines polynésiennes.
Au soir de ma vie, je rencontrai cet ami venu de loin, petit-fils et arrière-petit-fils de
deux présidents des États-Unis, John Quincy Adams et John Adams. Il vécut parmi nous,
se lia d’amitié avec mon fils, Tati Salmon, et ma fille, Marau Salmon, et comprit ce qu’aucun auteur ou chroniqueur ne sut transmettre de notre Polynésie au monde des grands
continents : notre nature profonde, notre identité, nos généalogies, que je lui racontais,
soit mille années de civilisation originelle. Cet ouvrage est authentique et ne fut publié
qu’en seulement vingt exemplaires.
Je suis Ariioehau, signifiant « la princesse de la paix », un nom que me donna ma
mère, tout comme celui de Tepau ; je deviendrai plus connue sous le nom de Ariitaimai.
Mon père me baptisa Teriirere i Tooarai i Tetuna’e, en hommage à notre ancêtre. Je suis
née Ariinui aux deux ceintures : rouge, du symbole de Taaroa, et jaune, du symbole de Oro.
Je suis la dernière de notre lignée, de sang pur. Ma mère est une Ariinui de ’Eimeo, Moorea,
unique descendante de la lignée des Marama : elle s’appelait Ariimanihinihi Tepau a Marama. Elle me donna naissance sur le Marae de Tahiti, érigé par Taaroa ; elle vécut parmi
les Teva, le clan auquel appartenait mon père Tapuataaroa a Tati, lui-même fils aîné du
Ariinui Tati. Je suis venue au monde en 1821 et fus la seule Ariinui portée sur tous les Marae principiels érigés par Taaroa, notre dieu.
Notre XIXe siècle marqua malheureusement la période des empires coloniaux
anglais et français, à laquelle notre civilisation polynésienne ne résista pas, disparaissant
sous la supériorité des armes à feu ; ce fut aussi l’époque de la division de notre peuple
indigène et de la religion des missionnaires anglais.
Pōmare II était mon père adoptif. Il fut malheureusement le premier indigène à
posséder des armes à feu, que lui concédèrent les navigateurs Cook, Wallis, Bligh et les
missionnaires anglais qui accostèrent à la baie de Matavai, petit territoire qu’il dirigeait en
tant que Arii de petite noblesse. Mais il était tyrannique et cruel, et les Anglais avaient fait
de lui un monstre. Il tua hommes, femmes et enfants dans d’atroces conditions, laissant
derrière lui leurs corps mutilés. Il était craint tant des Britanniques que des populations
qui, soumises, se rangeaient à ses côtés.
Amo, mon grand-oncle, le mari de la belle Oberea, Ariinui du clan des Teva, perdit
sa descendance lors de ces affrontements. Tati, mon grand-père paternel, et Opuhara, son
frère cadet, devinrent les deux Ariinui de la lignée.
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Opuhara et les Hiva exilèrent Pōmare à Moorea en 1808 et, jusqu’en 1815, Opuhara
et son clan, les Teva, résistèrent aux attaques des Anglais dotés d’armes à feu.
Tati, sa femme et ses deux fils étaient sous la protection de Opuhara, alors sans
descendance : telle était la loi de Tetuna’e. Ma grand-mère était Tehea a Teiri a Puni, ellemême héritière du titre de Ariinui de l’île de Vaiotaha, devenue aujourd’hui Bora Bora :
c’est là-bas que la prophétie de Vaita indiquait de se réfugier. La prophétie annonçait également la mort de Opuhara.
Effectivement, 1815 marqua la fin de notre civilisation théocratique. Les Teva, selon
la tradition, attendaient le cri du ’Orero, annonciateur de la guerre, que leurs adversaires,
Pōmare et ses alliés, n’avaient pas respecté. Notre Ariinui fut lâchement abattu dans le
dos par une arme à feu et l’unique préoccupation de ses hommes était de préserver sa
dépouille de leurs ennemis et de le ramener jusqu’à sa montagne sacrée, Tamaiti, à Papara. Cette bataille s’appelait la « bataille de Fē’ī Pī ». Le sacrifice de Opuhara et le courage
de notre clan avaient valeureusement sauvé les derniers Ariinui de Farepua, Tati, mon
grand-père, mon père, Tapuataaroa, et son frère cadet Faaitohia Matahuira.
C’est alors que les missionnaires anglais instituèrent le royaume tahitien, s’étendant des Australes aux Tuamotu, englobant les îles de la Société, ayant à sa tête Pōmare II,
devenu à la fois souverain et Chrétien protestant. Ce dernier institua aussi un pacte : que
chaque aîné issu de notre sang lui soit confié en adoption ou en mariage à sa descendance. Il décida que le premier enfant né de mes parents lui soit donné en adoption. J’étais
donc l’aînée. Il mourut avant ma naissance et je grandis auprès de sa fille, ’Aimata, qui
devint Pōmare IV, reine de Tahiti. Avant de mourir, il demanda à Tati de devenir le roi successeur. Tati refusa en mémoire de son frère, Opuhara.
1842 fut non seulement l’année de la signature du protectorat avec la France mais
encore l’année de la célébration de mon mariage avec Alexander Salmon, que j’ai aimé
au premier regard. Je l’appelais Taiamani parce qu’il portait au doigt un énorme diamant.
Ce jour-là, nous reçûmes les noms de baptême de Ariitaimai tāne, « prince venu des
mers lointaines », et de Ariitaimai vahine. Nous célébrâmes aussi la naissance de notre
première fille, Titaua Tetuanui Salmon. Taiamani avait vingt-et-un ans lorsqu’il arriva à
Tahiti. Il était commerçant anglais, né en 1820, il appartenait à une famille de banquiers
israélites d’abord installés à Paris et ayant fui la Révolution de 1789, étant soupçonnés
d’avoir financé la fuite du roi Louis XVI à Varennes, puis réfugiés à Londres à partir de
1791 ; il était aussi franc-maçon. Puis, il devint le conseiller de la reine ’Aimata Pōmare à
la suite du pasteur anglais Pritchard, ce dernier ayant été à l’origine du déclenchement
de la guerre dite « franco-tahitienne ». Mon grand-père, Tati, et lui-même, rédigèrent le
protectorat français. Il resta un homme très influent à Tahiti. Le gouverneur Bruat consigna dans son mémorandum de 1847 au gouverneur Lavaud, son successeur : « Il (Alexan102
der Salmon) a puissamment contribué à la demande et à l’établissement du Protectorat
français ». ’Aimata signa le protectorat sur mes conseils, ceux de mon mari et de Tati, mon
grand-père, qui veillaient également sur ’Aimata.
Nous eûmes neuf enfants de sang mêlé. Mon époux était un bon père et veillait à
ce que nos enfants reçoivent une éducation anglaise, française et tahitienne à la fois. C’est
ainsi que nous envoyâmes nos trois fils en Angleterre, auprès de leurs grands-parents, et
nos filles à Sydney. Ils revinrent à Tahiti en tant que jeunes adultes, parlant couramment
l’anglais, le français et le tahitien.
La guerre franco-tahitienne de 1844, déclenchée à la suite du non-respect du traité
du protectorat par la reine Pōmare IV, eut pour conséquence la révocation de Pritchard et
l’investiture de Moerenhout comme consul de France.
Ayant proposé à Bruat de négocier auprès des chefs indigènes, je rencontrai ces
derniers au cœur de la bataille, au prix de grands dangers, afin de leur apporter la paix.
Ces négociations conduisirent, après maintes interventions de Taiamani et de moi-même
auprès de Pōmare IV, qui s’était réfugiée aux îles Sous-le-Vent, à la signature définitive du
protectorat français, que ’Aimata signa devant le gouverneur Bruat, lequel la rétablit dans
ses fonctions de souveraine à partir de cet instant.
La paix de l’île était dès lors scellée, le 7 janvier 1847.
À la mort de Tati, en 1854, le conseil des chefs me transmettait les titres, les
privilèges et les terres d’apanage lui ayant appartenu, en tant qu’aînée de son fils aîné. Et
je devins cheffesse de Papara. Mon mari devint consul des États-Unis en 1861, puis président du Tribunal de commerce en 1864 et mourut en 1866. À la suite de ce décès, ’Aimata
me supplia alors de marier ma fille, Marau, à son deuxième fils, Ariiaue. Il devint à son
tour Pōmare V, sombra dans l’alcoolisme et le vice. Il signa l’annexion à la France en 1880
pour régler ses dettes de jeu. Marau devint alors la dernière reine de Tahiti, recevant plus
tard, en 1932, de la part de la France, trois titres princiers, que personne d’autre qu’elle ne
put obtenir ni transmettre.
Je mourus en 1897, entourée de mes enfants et de mes petits-enfants, à Tahiti, île
de mes ancêtres, à qui je rends hommage.
Māuruuru e ’ia ora na.
Vaite Thiébaut
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Ariitaimai – 3ème intervention
Le rôle central tenu par Ariitaimai dans la « vengeance du dernier Arii Nui »
Tati, grand-père de Ariitaimai, n’a jamais pardonné à Pōmare II le meurtre de son
frère. S’étant juré de le venger, il a été l’instigateur principal de la chute de la royauté Pōmare.
À l’instar d’un Arii Nui, et selon le code ancien, il annonce à l’assemblée des chefs
de 1824 :
« Est-ce bien au nom de la justice de faire que l’homme devienne le bourreau du
meurtrier de son frère ? Je ne le pense pas. Je crois donc que nous devons nous en tenir au
bannissement du meurtrier. J’ai dit. »
Après avoir préservé ses deux enfants, Tepua Taaroa a Tati et Faitohia a Tati, les
derniers descendants de la lignée de Teva, de la fureur meurtrière de Pōmare II, Tati reste
proche de ce dernier, car le meilleur moyen de contrôler l’ennemi est de rester dans son
intimité, tout en demeurant parfaitement identifiable.
Ayant été le témoin privilégié :
• de la montée en puissance de Pōmare grâce aux Anglais,
• de sa conversion au christianisme, qui a légitimé la royauté,
• et de la propagation de cette nouvelle doctrine grâce à cette conversion,
Tati a parfaitement compris que tout affrontement direct pour préserver l’ancienne civilisation théocratique des Arii Nui serait voué à l’échec.
Après avoir pris le temps d’évaluer les forces qu’il devait affronter, après les avoir
bien étudiées, il a élaboré une stratégie digne d’un Arii Nui :
Inviter dans la danse des adversaires de la même envergure que les Anglais : la
puissance coloniale française et la religion catholique. Et les soutenir.
Cette stratégie va mener à la chute de la royauté Pōmare et donc à la vengeance de
Tati, selon la chronologie suivante :
1817 : le 1er cheval de Troie : Tati donne son accord pour l’adoption de son premier
petit-fils par Pōmare. Il s’agira en fait d’une fille.
1819 : Tati n’intervient pas dans l’élaboration du code Pōmare, pour mieux le combattre cinq ans plus tard.
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1821 : Tati n’accepte pas la couronne, que Pōmare II lui propose à sa mort.
1821 : naissance de Ariitaimai ; elle est aussitôt adoptée et grandira avec ’Aimata,
née en 1813, la future reine Pōmare IV. Ariitaimai connaît parfaitement son rôle : phagocyter sa sœur d’adoption.
1824 : Tati relativise l’autorité des Pōmare et de l’Église protestante lors de la
réunion des chefs : grâce à son intervention, la peine de mort est abolie.
1842 : le 2ème cheval de Troie : Tati, sa petite-fille Ariitaimai et l’époux de celle-ci,
Alexander Salmon, sont les instigateurs de la signature du protectorat par la reine Pōmare IV.
1843-44 : la reine s’enfuit à Raiatea. Ariitaimai gère le royaume et s’implique pour
calmer les belligérants tahitiens et français, qui s’affrontent.
1845 : Bruat fait venir tous les chefs pro-Français, leur communique le résultat
négatif de cette dernière démarche et leur propose de remplacer la reine récalcitrante
par un roi élu, pensant évidemment en premier à Tati. Ce dernier refuse.
1845-46 : Bruat propose la couronne à Ariitaimai. Celle-ci refuse et va elle-même
chercher la reine réfugiée dans les îles Sous-le-Vent, puis la ramène à Tahiti.
L’action déterminante de Ariitaimai dans la guerre franco-tahitienne et son refus
de la couronne sont les causes du protectorat par les Français.
1846 : Tati et les chefs historiques proposent à Bruat de nommer Paraita, un chef
qui s’est rallié à eux, comme régent de Tahiti. Bruat accepte.
1847 : retour de Pōmare IV, accompagnée de ses deux maris, Tapoa et Ariifaaite, de
sa sœur, Ariitaimai, et du nouveau secrétaire de la reine, Alexander Salmon.
La reine est docile. Elle se cantonne au rôle purement cérémoniel et décoratif qui
lui a été assigné par Bruat. Si elle ne manifeste pas davantage de velléités, c’est surtout
parce qu’elle est entièrement dominée par son secrétaire et beau-frère, Alexander Salmon.
1875 : le 3ème cheval de Troie : Marau Salmon épouse Teratane Ariiaue, futur Pōmare V.
À la demande de Pōmare IV, sa sœur adoptive, Ariitaimai accepte que sa fille, Marau Salmon, alors âgée de quatorze ans, épouse le fils de la reine, Ariiaue, qui lui succèdera
en 1877 sous le titre de Pōmare V.
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1877 : Pōmare V accède au trône mais la branche est sciée ; le savait-il ?
1880 : le 29 juin, annexion des Établissement français de l’Océanie. Pōmare V cède
ses États à la France pour rembourser ses dettes de jeu.
Mais la boucle n’est pas bouclée pour autant. Il restait une chose à faire.
Marau, au mépris du code Pōmare et du diktat de la religion, a deux filles, dont l’une
n’est pas de Pōmare. Celui-ci le sait. Malgré cela, Marau utilisera la loi française pour le
contraindre à les reconnaître.
1879 : naissance de Terii Nui o Tahiti Pōmare.
1887 : naissance de Ariimanihinihi Takau Pōmare.
À la mort de Pōmare V, Marau est reconnue comme la dernière reine de Tahiti et
elle est reçue en tant que telle lors de ses voyages en France, en Angleterre et ailleurs.
Ainsi, les deux filles, Terii et Takau, hériteront des terres ancestrales des Teva qui
vont du Pont de l’Est, à Papeete, jusqu’à Taravao.
Marau, le dernier cheval de Troie, a parfaitement rempli son rôle :
• pousser Pōmare V à céder la couronne à la France,
• obliger Pōmare V à reconnaître les deux enfants,
• forcer Pōmare V à lui rendre les terres ancestrales des Teva.
En 1932, Marau réunit une dernière fois les membres du conseil de famille pour
les informer qu’elle ferme définitivement la royauté tahitienne et qu’elle a obtenu de la
France trois titres princiers authentiques, qu’elle attribuera selon sa bonne volonté.
Enfin, Marau, née Salmon, descendante des Teva, est bien la dernière à avoir porté
le titre de reine de Tahiti, n’en déplaise aux ignorants.
Ce qui vient de vous être présenté n’est qu’un simple devoir de mémoire pour rétablir une vérité historique inconnue des non-initiés.
Cette défaillance mémorielle a permis à des révisionnistes de raconter une histoire
tout autre, en proférant des absurdités et des propos insultants envers des membres de
notre famille, les descendants de Teva, les Salmon et alliés.
Nous n’avons aucunement l’intention d’initier un contentieux :
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Teriinavaharoa Pōmare a épousé successivement Opuhara Salmon et son frère
Teuraiterai Salmon.
Nous avons beaucoup de respect pour nos cousines et cousins issus de ces deux
mariages.
Bien évidemment, si entre-temps des personnes ont réussi, de leur côté, à obtenir
de la France des titres de noblesse, nous serons heureux qu’ils partagent cette information avec nous, comme nous le faisons aujourd’hui avec le passeport de notre cousin, descendant de Teva et de Ariitaimai, affiché devant vous.
J’ai dit.
Rédaction : Ueva Salmon / Lecture : Tati Morgant
Note des deux directeurs de la publication
Les directeurs de cette publication et organisateurs du colloque « Henry Adams et
les Mémoires de Ariitaimai » ont choisi de ne pas altérer par des transformations éditoriales
outrancières les textes des interventions de Terupe Salmon, Vaite Thiébaut, Ueva Salmon,
Tati Morgant et S.A.R. Raanui Daunassans Pōmare. Il nous a en effet semblé important de
respecter au plus près la forme et le sens que ces intervenants ont souhaité donner à leur
présentation collective, dont la force pragmatique, imprégnée de tradition oratoire insulaire, répond à d’autres codes que ceux des écrits académiques continentaux.
Nous signalons ainsi que :
À l’exception d’interventions mineures sur les éléments usuels d’harmonisation
typographiques, ont été conservés
-les marques d’adresse directe à l’auditoire, indices délibérés, signifiants en euxmêmes, de la situation d’oralité dans laquelle s’inscrit la transmission de ces textes,
-les choix graphiques, en particulier pour les noms tahitiens, dans les transcriptions des interventions transmises par ces communicants, dont les souhaits ont été respectés concernant l’établissement de leurs textes définitifs ;
-surtout, sur le fond, l’engagement personnel de ces intervenants dans l’exégèse
historique qu’ils réalisent, au niveau individuel ou collectif, ainsi que leur interprétation
idéologique des sources premières auxquelles ils ont eu un accès direct par le biais de leur
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patrimoine familial, matériel, oral ou écrit – nous précisons que nous recourons ici au
terme d’interprétation sans aucune connotation, ni positive ni négative.
Dans leurs communications, dans leurs textes comme dans les résumés de leurs
interventions, il nous a paru essentiel d’interférer le moins possible avec le propos de ces
invités, afin de faire entendre leurs voix, sans filtrage excessif susceptible de faire perdre
sa pertinence et son authenticité à l’entreprise de mise en présence des points de vue,
d’expression, d’écoute et d’échange, qui fondait la démarche même du colloque.
Résumé
Ariitaimai.
Qui est-elle vraiment ?
D’où vient-elle ?
Son rôle charnière et sa mission vis-à-vis de l’éphémère royauté Pōmare :
-Faire redécouvrir l’histoire d’une dynastie théocratique qui a régné neuf cents ans
et qui a été balayée de la mémoire des hommes en soixante-dix ans.
-Rappeler les lois sacrées de Tetuna’e qui ont été le ciment de la monarchie des
enfants des dieux et dont certaines vivent encore dans le cœur de nombreux Polynésiens.
-Relativiser une vérité « pōpa’a » qui fait loi.
-Quarante-neuf générations séparent Ariitaimai de Tetuna’e, le premier Arii Nui
Maro ’Ura et Maro Tea de Hiti Nui, et quarante-cinq générations la séparent de Teva, son
arrière-petit-fils, le premier Arii Nui Maro Tea sur le Marae Mata Oa.
-Ils sont les piliers d’une monarchie théocratique qui a régné sans partage sur Tahiti pendant quarante-neuf générations.
Écoutons Ariitaimai et faisons nôtres ses paroles :
« Résonnent encore dans mon cœur et dans mon âme les dernières volontés de
mon ancêtre Tetuna’e :
Venez, pour la dernière fois, écouter mes souhaits.
À vous, mes enfants, à vos descendants, je laisse un héritage de grande valeur. »
Terupe Salmon, Vaite Thiébaut, Ueva Salmon et Tati Morgant, de même que
108
S.A.R. Raanui Daunassans Pōmare, dont l’intervention est présentée ci-après, sont tous
des descendants de Ariitaimai.
Abstract
“Another Truth about Ariitaimai”
Ariitaimai.
Who is she really?
Where does she come from?
Her key role and her mission in relation to the short-lived Pōmare royalty:
-Rediscovering the history of a theocratic dynasty that reigned for 900 years and
was swept from memories in 70 years.
-Recalling the sacred laws of Tetuna’e which were the cement of the monarchy of
the children of the gods, some of which are still alive in the hearts of many Polynesians.
-Qualifying a “white” authoritative history regarded as the norm.
-49 generations separate Ariitaimai from Tetuna’e, the first Arii Nui Maro ’Ura and
Maro Tea from Hiti Nui, and 45 generations separate her from Teva, her great-grandson,
the first Arii Nui Maro Tea on the Marae Mata Oa.
-They are the cornerstones of a theocratic monarchy which reigned unchallenged
over Tahiti for 49 generations.
Let’s listen to Ariitaimai and make her words our own:
“In my heart and soul, the last wishes of my ancestor Tetuna’e still echo:
Come, for the last time, and hear my wishes.
To you, my children, to your descendants, I leave a heritage of great value.”
Terupe Salmon, Vaite Thiébaut, Ueva Salmon and Tati Morgant, as well as
HRH Raanui Daunassans Pōmare, whose presentation is featured hereafter, are all descendants from Ariitaimai.
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Fait partie de Une autre vérité sur Ariitaimai - Ueva Salmon, Terupe Salmon, Vaite Thiébaut, Tati Morgant