Bulletin de la Société des Études Océaniennes numéro 337
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- Bulletin de la Société des Études Océaniennes numéro 337
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BULLETIN DE LA SOCIETE
DES E TUDES O CEANIENNES
N°337
Janvier /Avril 2016
Chants, légendes et histoire
BULLETIN
DE LA SOCIETE
DES ETUDES OCEANIENNES
(POLYNESIE ORIENTALE)
N°337 - JANVIER/AVRIL 2016
Sommaire
Avant-propos .......................................................................................p.
Fasan Chong dit Jean Kape
Papeete en fête .....................................................................................p.
Earl Schenck, texte traduit par Michel Bailleul
2
4
’Ūtē, chant traditionnel tahitien ........................................................p. 16
Corinne Mc Kittrick
Un monde incommensurable .............................................................p. 37
Constant Guéhennec
Légendes méconnues de Mai’ao ........................................................p. 39
Carole Atem
Journal de Narciso Gonzalez .............................................................p. 54
Présenté et traduit par Liou Tumahai
Assemblée générale ordinaire de la SEO du 25 février 2016..........p. 111
Procès-verbal, bilan moral, bilan financier, budget prévisionnel
Photo de couverture : © Jean Kape
Avant-Propos
Chers membres de la SEO,
Chers lecteurs du BSEO,
Soyez les bienvenus dans ce premier numéro de l’année de
votre Bulletin qui vous invite à découvrir davantage notre cher
pays à travers notamment les témoignages de ceux qui y ont
posé leur regard un jour.
Remercions donc ces témoins et également nos amis et
auteurs qui se sont investis pour dénicher ces témoignages afin
de nous les faire partager pour notre grand plaisir.
Nous tenons à adresser ici nos remerciements et respects à
Monsieur le Maire de Pape’ete, Michel Buillard, pour avoir
invité les administrateurs de la SEO à l’Hôtel de Ville à l’occasion de la visite populaire réservée à Monsieur le Président de
la République française, François Hollande. Puis de nous avoir
accordé une audience au cours de laquelle il s’est engagé à nous
aider pour l’édition de l’ouvrage Pape’ete de jadis et naguères,
précédemment paru en format BSEO, et maintenant enrichi
d’un index.
2
N°337- Janvier/Avril 2016
Pour notre participation au premier Salon du livre de l’année, remercions notre ami Daniel Margueron, qui a représenté
la SEO au premier Salon du livre de Ra’ivavae (Australes).
Vous trouverez également dans ce numéro le procès-verbal
de notre Assemblée générale ordinaire (AGO) avec ses pièces
annexes. Cette AGO a par ailleurs procédé au renouvellement
du Conseil d’administration (CA) de notre Société. A ce sujet,
nous saluons l’arrivée de quatre nouveaux administrateurs :
Johanna Nouveau, Riccardo Pineri, Vāhi, Sylvia Richaud et
Bruno Saura.
Enfin, rappelons-nous que nous sommes à la veille du centenaire de notre Société, et notre conseil d’administration s’active à vous proposer un programme d’activités à la hauteur de
nos espérances et surtout de nos faibles moyens. Aussi, il me
semble opportun de vous inviter à vous mettre à jour de votre
cotisation ou à devenir membre de la SEO.
Bonne lecture !
’Ia ora na !
Le président
Fasan Chong dit Jean Kape
3
Papeete en fête
Dans le cadre d’un travail que j’ai réalisé pour le n°17 du Cahier des
Archives Archipol, portant sur la célébration de la fête nationale à Tahiti, j’ai
trouvé quelques auteurs s’attardant sur la description des réjouissances
pour ce qu’on a appelé la Fête du Tiurai. Earl Schenck est un de ceux-ci. C’est
un Américain qui a vécu, écrit O’Reilly1, seize ans à Tahiti. Son livre Come unto
these yellow sands (Venez sur ces plages de sable jaune) est publié aux EtatsUnis en 1940. J’ai traduit ce chapitre très “coloré“ concernant la fête de juillet
1935. J’ai pour cela été secondé par Josiane Teamotuaitau qui a bien voulu
relire, corriger et compléter ma traduction, et je l’en remercie.
Michel Bailleul
Chapitre 21 – pages 221 à 227
Naturellement la Fête du 14 Juillet, qui célèbre la prise de
la Bastille, est l’événement festif exceptionnel, et, quand, de la
ville, arrivait la nouvelle que le Comité des Fêtes avait arrêté un
vaste programme comportant de nombreux prix bien dotés et de
nombreuses attractions, la fièvre montait.
1
O’Reilly, Tahitiens, Musée de l’Homme, Paris, 1975.
N°337- Janvier/Avril 2016
Dès le mois de juin, les longues embarcations de course
étaient sorties de leurs hangars, poncées, rassemblées, rééquilibrées, et les entraînements commençaient pour les équipes. Le
dernier coup de peinture brillante serait donné au dernier moment.
Les groupes de danses se rassemblaient ; le battement des
tambours et le crépitement des touques en fer blanc se faisaient
entendre chaque nuit, accompagnant les luttes pour l’obtention
des places parmi les danseurs. Les jeunes garçons et les jeunes
filles opposaient leur jeunesse et leur enthousiasme à l’expérience et à la technique des anciens.
Les chanteurs d’himene2 se réunissaient pour préparer la
chorale qui l’emporterait. Les mêmes airs tahitiens étaient toujours repris dans les concours, mais chaque année les jurys
autorisaient la présentation d’un nouveau chant « européen ».
Le chef de Punaauia3 et quelques-uns de ses chanteurs nous
rendirent visite et nous demandèrent d’écouter nos derniers
disques de jazz, au swing bien prononcé. Du tohu-bohu des
saxophones et des rythmes syncopés que je leur passai, ils ne
retinrent que le plus mauvais. Mais d’agréables mots tahitiens
vinrent vite se substituer aux paroles anglaises et, nuit après nuit,
nous entendions la mélodie évoluant en une belle symphonie.
Les basses marquaient le rythme d’une note tirée d’une
touque ventrue, accompagnée d’un hochement de tête. Les
sopranos, altos et ténors, imitant les instruments, bois, cordes et
cuivres, enchaînaient sur le même thème. Les chanteurs solo,
eux, s’aventuraient sur des chemins étranges avec leurs voix de
faussets et haut perchées avant de s’évanouir complètement.
Le meneur, bâton de purau 4 en main, encourageait les
chanteurs ou les poussait à aller plus loin jusqu’à ce que la dernière version, répétée encore et encore, soit enfin parfaite.
2
hīmene : chant
3
Puna’auia
4
pūrau : Hibiscus tiliaceus
5
Chaque soir, après le bain, de toutes les directions arrivaient
les gens qui se rendaient sur le terrain de Punaruu5, lieu de rassemblement pour les répétitions. Là, sous un abri construit à la
hâte, de nouveaux costumes étaient préparés, de nouvelles
espiègleries étaient inventées par les clowns, et l’on faisait de
grands projets pour la fête.
Partout sur l’île, les machines à coudre bourdonnaient, les
aiguilles s’activaient, et les indigènes, les Chinois et les habiles
couturières françaises créaient de nouvelles robes. Pour le
« juillet », chacun se devait de se montrer avec de nouveaux
habits et un nouveau chapeau.
Une fois de plus, les filles des districts faisaient leur tentative annuelle pour glisser leurs pieds bronzés dans des chaussures à talons hauts. Après quelques heures de souffrance, les
engins de torture seraient retirés, pour être oubliés sous les
tables, dans les trucks ou à côté des pistes de danses.
Les jours précédant le 14, l’exode commençait au départ
des villages, en truck, en voiture attelée, en charrette et à pied.
Des chiens, des poulets, des cochons, du bois à brûler et même
des pierres pour les fours tahitiens étaient transportés jusqu’à
des campements hauts en couleurs qui s’établissaient sur des
emplacements libres, autour de la résidence du gouverneur et
des autres bâtiments dans Papeete6.
Aux premières heures du jour, le café était préparé sur de
petits feux, les pareu7 étaient lavés, les chaussures de tennis
blanchies et l’attirail de danse bichonné pour être prêt le
moment venu.
Partout sur le Quai des Subsistances et dans les rues adjacentes commençaient à apparaître pêle-mêle des bars, des restaurants en plein air, des aires de jeux, des pistes de danse.
5
Punaru’u
6
Pape’ete
7
pāreu : mot devenu paréo en français.
6
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Des gradins étaient installés pour les concours sur la Place du
Maréchal Joffre. Les drapeaux étaient hissés, Papeete était de
nouveau prête pour la fête.
Le croiseur anglais Diomede, arrivé le 12 juillet, et l’aviso
français Amiral Charner, avaient hissé leurs pavillons, et les
embarcations allaient et venaient sur le lagon étincelant, transportant marins et officiers en tenue aérée.
Le petit hydravion de l’Amiral Charner vrombissait sur son
mouillage puis s’envolait avec grâce, pour offrir aux Tahitiens
stupéfaits la vision d’un bateau faisant des loopings dans le ciel.
Plus loin goélettes et cotres, amarrés le long de la digue,
prenaient des allures de houseboats, avec le linge étendu dans
les gréements, les régimes de bananes et les paquets d’oranges
attachés aux bômes, visiteurs, enfants et chiens franchissant les
passerelles pour gagner le rivage.
Ici étaient les cotres chargés de coprah venus des lointaines
îles Tuamotu, appartenant à des familles qui, pendant des mois,
avaient mis de l’argent de côté pour s’offrir cette première visite
dans le « Paris du Pacifique ».
Parfois pendant la fête, les familles se faisaient transporter
triomphalement dans un taxi loué pour l’occasion, et sillonnaient les rues pour leur première virée en automobile. Leur
rêve devenait réalité, au milieu des serpentins de papiers, des
airs de guitare, des chants et des fleurs venant joncher le sol.
Leur joie était un des spectacles les plus touchants de la Fête.
L’ouverture de la Fête, dans l’après-midi du 13, était annoncée par un coup de canon. La nuit venue se déroulait la spectaculaire Retraite aux flambeaux, un défilé illuminé dans lequel
l’excitation de tous, Français nerveux, Tahitiens impulsifs, était
proche de l’émeute.
Mené par un orchestre, le défilé, avec des torches à huile et
des lanternes chinoises, commençait bien en ordre près du bâtiment du Gouverneur, mais était grossi par des groupes survenus
des rues voisines qui soudain débouchaient dans la rue principale
7
en poussant des cris. La foule compacte arrivait enfin sur le
front de mer et s’éparpillait sur ce vaste espace.
Venait ensuite un rassemblement informel de tous les groupes
de chants et de danses, pour une première prestation, sans le stress
de la compétition. Naïvement appelée « Réunion préparatoire »,
elle nous offrait un divertissement des plus agréables.
Trônant sur un siège surélevé apparaissait le gouverneur
Sautot dans un uniforme étincelant, avec le regard perçant de ses
yeux bleus pétillant au-dessus de ses énormes moustaches. A sa
gauche siégeait le maire bon enfant de Papeete, M. Georges
Bambridge, puis, bien à leurs places, les officiels et leurs
épouses. Sur l’estrade du jury se tenait le rondelet M. Georges
Spitz, mieux connu de tous comme « Papa Loulou ». Concepteur du programme des festivités indigènes, juge des concours,
orateur et diplomate, il était l’âme de la Fête, et aucune célébration de la Prise de la Bastille n’aurait été complète sans lui.
Les gendarmes, dans leur nouvel uniforme de cérémonie
bleu et rouge, avec de nombreuses décorations de la Guerre
Mondiale accrochées à leur poitrine, faisaient le service d’ordre.
Les citadins et les touristes, certains de ces derniers venus de
San Francisco en voyage d’excursion, remplissaient les rangées
de chaises. Les joyeux Tahitiens étaient juchés sur les gradins,
avec leurs vêtements bien propres et amidonnés.
Riant et criant pour encourager les artistes, ils buvaient des
douzaines de caisses de « gazor »8 et avalaient goulûment des
gallons d’eis crème9 rose chinois, leur dessinant un large sourire
autour des lèvres.
Le dimanche10 commençait avec la revue des troupes. Dans
l’après-midi avaient lieu les courses de chevaux, et le soir les
bateaux militaires étaient illuminés, tandis que se déroulait le
8
Gazor : limonade locale.
9
“eis crème” : Earl Schenck transcrit ainsi la tahitianisation du mot anglais ice-cream.
10
8
Dimanche 14 juillet 1935.
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bal du gouverneur. Le lundi était consacré aux très sérieux
concours de chants et de danses. Commission et participants
peinaient sous un soleil de plomb, tandis que les cameramen,
tant amateurs que professionnels, rivalisaient pour trouver le
meilleur angle de vue.
Quatre danses – otea, paoa, upa-upa et aparima11 – étaient
ouvertes aux groupes d’hommes, de femmes ou mixtes. Les
chanteurs étaient vêtus de blanc, mais la Commission insistait
pour que les danseurs portassent des costumes anciens ou bien
fabriqués à l’aide de matériaux locaux.
La créativité des indigènes est chaque année mise à contribution pour que les costumes soient toujours différents.
Les échoppes regorgeaient de papiers aux couleurs éclatantes et de tissus aux impressions chatoyantes ; c’est donc à
contrecœur que les Tahitiens utilisaient le auti12, les palmes de
cocotier ou encore l’écorce de purau qui leur paraissaient bien
trop communes. Au départ très modestes, ces costumes pouvaient au final être du plus bel effet, agrémentés de couronnes
de fleurs ou de coquillages, de jeunes feuilles tendres du cocotier, devenues des pompons blancs ou des serpentins, de couronnes magnifiques faites de bambou tressé, et de diadèmes de
palmes vertes. Leurs jupes sont de toutes les tailles, de toutes
les couleurs, et certaines sont faites de feuilles de crotons
luisantes.
Le groupe de danse féminin de Papeete, composé principalement de celles qu’on nomme « filles de rue », était le gagnant
habituel des concours de danse, et se présentait généralement
dans des costumes faisant sensation. Du fait que la Commission
insiste sur l’aspect naturel des tenues de danse, les danseuses
préfèrent revenir aux costumes de danse des temps anciens,
11
‘ōte’a, pā’ō’ā, ‘upa ‘upa, ‘aparima : danses traditionnelles.
12
‘autī : feuille de tī, cordyline.
9
consistant seulement en une courte jupe de tapa13 et quelques
fleurs derrière l’oreille.
Cette année, elles surprirent et embarrassèrent les membres
du jury en apparaissant vêtues d’une courte jupe en feuillage
naturel, et d’un soutien-gorge fait de deux moitiés de noix de
coco. Dans l’excitation de la danse, plusieurs de ces objets glissèrent jusqu’à la taille, de sorte qu’ils ne cachaient plus ce qu’ils
étaient censés couvrir, et beaucoup de ceux qui restaient en
place étaient complètement inadaptés.
Réprimandées et retirées de la compétition, elles ne tardèrent
pas à revenir, marchant vaillamment revêtues d’un haut en pareu,
qui était encore considéré comme trop suggestif. Aussi, pour leur
dernier passage, revinrent-elles très vite, portant ce qui ressemblait à une meule de foin. On ne distinguait que leur visage maussade au-dessus de leur costume qui les cachait jusqu’au cou.
Mais leur énergie et leur habileté dans leur danse étaient si
grandes qu’elles remportèrent le premier prix devant toutes les
équipes des districts et des autres îles. Les membres de la Commission étaient confus, l’air penaud, en entendant les tonnerres
d’applaudissements ; et ils furent forcés d’admettre qu’il y avait
incontestablement quelque chose qui pouvait s’apprécier sous
cette tenue de chaume !
Venaient ensuite les clowns, qui firent un tabac avec une
énorme tortue artificielle, après avoir salué les spectateurs, en
présentant une version rampante d’un otea. A l’apogée de la
danse, la malheureuse tortue était morcelée et emportée au
dehors. Même les cris sauvages des enfants étaient surpassés
par leurs aînés qui donnaient là un témoignage des capacités
vocales des poitrines tahitiennes.
Le même soir, à dix heures, commençait le grand bal public,
sur un espace en plein air, un deuxième orchestre relayant le premier, et jouant jusqu’à l’aube.
13
tapa : étoffe indigène fabriquée à partir de l’écorce de certaines plantes ou arbres.
10
Programme des fêtes de Juillet 1935
tel qu’il est paru au Journal Officiel des Etablissements Français d’Océanie
(n°12 du 16 juin 1935, pages 265, 266 et 267).
Le programme continuait avec les régates pour les pirogues
à voiles et à rames, les joutes nautiques, le lancer de javelot et
divers jeux. Les loteries et les manèges étaient particulièrement
prisés des fêtards.
La fête nationale était le prétexte à de nombreuses réunions
privées. Il y avait des réceptions et des bals à bord des bateaux
militaires, des dîners au champagne sur les yachts et dans les résidences à terre. Il y avait des rassemblements joyeux pour les Tahitiens, des permissions à terre et de bons moments pour les marins.
Les baraques fleuries et les dancings, avec des orchestres
d’accordéons, de guitares et de ukulele, réalisaient de bonnes
affaires jusqu’au petit matin.
Les visiteurs, entrant pour danser ou pour boire sur de
petites tables, étaient toujours étonnés par le plaisir et la quantité de nourriture qu’ils pouvaient obtenir pour un billet de vingt
francs. Car Tahiti est un pays de bonne cuisine, où l’on peut
dégoter quelques vins millésimés sortis des celliers. Les suppléments divers sont inconnus, et on n’attend aucun pourboire.
Et si le touriste aime s’encanailler et désire voir la réalité
des Mers du Sud, il y avait à coup sûr de petits bars locaux qui
s’animaient à minuit. Quelques voitures stationnées, silencieuses sous les arbres, et quelques rais de lumière s’échappant
de sombres bâtiments trahissaient une discrète activité.
Une porte ouverte, cependant, permettait d’apercevoir une
pièce baignant dans la fumée de cigarettes, alourdie des fragrances
de tiare14, de tubéreuse, de jasmin, de savon et de parfum. Une
foule d’hommes et de femmes, buveurs et fêtards, jouait des
coudes et des genoux, rassemblés autour de plusieurs tables.
Quelque part au centre se trouvait une piste de danse tellement bondée que les couples pouvaient seulement se dandiner
sur place et chanter. Dans cette atmosphère lourde, surchauffée,
de corps transpirant, un orchestre local envoyait en rythme un
14
tiare tahiti : Gardenia taitensis.
12
vieil air polynésien aux paroles des plus explicites. Des marins
français pouvaient trouver des jeunes filles prêtes à danser la
biguine, la danse du pays15 au Bal Lou-Lou de Martinique.
Dehors au clair de lune, les cocotiers inclinés projetaient
des ombres mystérieuses sur les plages de sable noir, et la brise
descendue des montagnes rafraîchissait l’air. Mais l’instinct
grégaire des hommes leur faisait préférer la promiscuité des
boîtes de nuit, apparemment trouvant leur bonheur dans cette
proximité intime.
Cependant, une sorte de voile léger semble avoir toujours
été jeté sur le spectacle des indigènes « s’éclatant », parce que
cela se passait toujours naturellement, sans aucune pensée de
vice ou de sentiment de culpabilité. Le « Tiurai » revient une
fois par an, et après ils replongent dans la routine.
A l’approche de la fin de la fête, je tombai sur le plus calme
de nos voisins, un vieux pêcheur, assis, l’air perplexe, à l’ombre
d’un arbre.
Il avait passé une semaine à chanter, danser, et faire la fête,
sans presque dormir.
« Eh! Tane, tu ferais mieux de rentrer à Punaauia avec
moi. »
Il grogna un consentement, mais ne fit pas un geste.
« Tu n’peux pas marcher ? » demandai-je impatiemment.
« Si, je peux marcher, » gémit-il, « mais je ne peux plus
voir ! ».
15
En français dans le texte.
14
Le ’ūtē, chant traditionnel tahitien
Parmi la diversité des chants tahitiens répertoriés dans
divers documents, le chant nommé ’ūtē occupe une place particulière. Le ’ūtē est un terme général, qui comprend deux
genres : le ’ūtē paripari et le ’ūtē ’ārearea. Leurs différences
seront expliquées plus loin.
Le ’ūtē, en fête, présente un caractère pour partie spontané.
Tout peut devenir prétexte à composer et à improviser un ’ūtē :
un événement extraordinaire, une arrivée, un départ, une partie
de pêche, une réception festive…
Ses paroles sont souvent porteuses d’une double signification car basées sur des jeux de mots, ce qui rend parfois le ’ūtē
aussi satirique qu’audacieux.
Mais aujourd’hui, les ’ūtē sont de moins en moins transmis
de génération en génération. Certains, malgré tout, plus célèbres
que d’autres, ont marqué la mémoire de plusieurs générations
d’habitants de Tahiti.
Un des plus connus en Polynésie française est celui qui servit de générique au début des programmes de la télévision,
lorsque celle-ci apparut en 1965. Chanté par Henriette Winkler
(originaire de Raiatea ; 1931-2002), ce ’ūtē était le reflet de
l’image que voulaient donner les responsables de l’ORTF
(Office Radio Télévision Française) de la musique en Polynésie
française. Il appelait ces nouveaux téléspectateurs à se mettre à
l’écoute des programmes, par un réflexe auditif de continuité de
la tradition orale, dont les Polynésiens sont friands. C’est pourquoi ce ’ūtē a marqué les esprits.
N°337- Janvier/Avril 2016
Le texte, que chantait Henriette Winkler, est donné ci-dessous
avec sa traduction.
'ūtē o te 'uru
Texte retranscrit par
Voltina Roomataaroa-Dauphin
'ūtē du fruit
de L'arbre à Pain
Traduction de nous-même
Tātou pau roa i teie 'āru’i
'Ia ora te fārereira'a, ai ē.
A nous tous réunis ce soir
Bienvenue, pour cette rencontre, ai ē.
Mea aroha rahi roa o Ruata'ata ri'i
Tei pohe i te tau o'e ra e,
Tei tapo'i roa i tōna nei tino
Mā'a na te mau tamari'i
Ma'a reo iti fa'ateni o Ruata'ata ri'i
I ni'a i tāna e ra vahine
Ananahi 'oe ia po'ipo'i
Haere mai 'oe i rāpae
Haerera'a i rāpae mai i te ana rahi
Te reira o te tumu rā'au e
Te tumu rā'au rahi ra
O tō'u ho'i ia tino e
Te mau 'ama'a i ni'a iho roa ra
O tō'u ho'i ïa rimarima e
Mā'a menemene i ni'a iho nei ho'i
O tō'u ho'i ia upo'o e.
Teie te reo o te rā'au rahi
Te tupura'a mai i tā'u fare
A he he he… / A ha'a…
E… Rave iti noa mai te mā'a o te 'uru
Tunutunu iho ia 'ama maita'i
Panapana iho, te mau fāri'i
Tu'u atu i roto i te pape.
'Uehe ho'i,
Fa'a'amu i te mau tamari'i, ai ē.
Quelle grande pitié pour Ruata'ata
Mort lors d'une période de famine
Qui a abattu son corps
[Devenu] nourriture pour les enfants
[Voici] la petite voix suppliante adressée
par Ruata'ata A sa femme :
« Demain, toi, quand il fera jour,
Tu iras dehors
Lorsque tu sortiras de la grande grotte
Il y aura un grand arbre
Le tronc d'un grand arbre
Qui est mon corps
Les branches qu'il y a dessus
Sont mes membres
Le fruit rond qui est dessus
Est ma tête
Ce sont les paroles du grand arbre
Qui pousse près de ma maison
A he he he…, A ha'a…
Prends le fruit du 'uru [arbre à pain]
Cuis-le lentement pour qu'il soit bon
Retire la peau
Mets-le dans l'eau
Que c'est bon,
Donne-le à manger aux enfants », Ai ē…
17
Il y a deux générations de cela, les ’ūtē étaient fréquemment diffusés sur l’unique chaîne de radio, laquelle était écoutée
sur l’ensemble de la Polynésie française.
Aujourd’hui, les ’ūtē sont entendus plus rarement sur les
ondes, hormis lors d’émissions « nostalgiques ». Autrement, ils
sont le plus souvent pratiqués lors de concours de chants, et, à
l’occasion, lors de fêtes familiales.
Il nous est apparu intéressant de chercher à sortir de l’oubli
cette forme vocale, en m’attachant à la définition du ’ūtē, à ses
genres internes, à tout ce qui fait sa variété et sa richesse.
1 • Essai de définition et de description
Le dictionnaire A Tahitian and English Dictionary dont la
première édition remonte à 1851, imprimé par la London Missionary Society Press et appelé plus communément le Davies
du nom de son auteur, le pasteur John Davies1, donne de ce
terme la définition suivante :
Utê, s. a song or ditty used by the
natives. v.a. to sign te utê ; to dance
to the utê.
Nom. Chant ou petit poème ou
chant utilisé par les autochtones.
Verbe. Chanter le utê ; danser le utê.
Pour Le Dictionnaire de la langue tahitienne de Monseigneur Tepano Jaussen2, dont la première édition remonte à l’année 1896, le ’ūtē est une chanson, ou bien le verbe “chanter”.
La définition du Dictionnaire de l’Académie tahitienne est
tout aussi succincte.
«’ūtē : l’une des formes traditionnelles du chant ; chanter et
danser le ’ūtē ».
1
Né en Angleterre en 1772 et décédé à Papara (Tahiti) en 1855.
2
Évêque catholique de Tahiti et de ses îles. Né en France 1815 et décédé à Tahiti
en 1891.
18
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Dans son livre A la découverte de la musique traditionnelle, Manfred Kelkel écrit (1981 : 65) :
« On désigne par ute la chanson à boire, à la mélodie lente,
précédée d’un solo de flûte, la mélodie de la ute est généralement interprétée par un homme ou une femme seuls,
tandis que le chœur mixte chante un accompagnement rythmique. Le texte de ces chansons traite souvent d’un amour
déçu ou d’une absence regrettée. »
Par ailleurs, en, 1997, les rédacteurs d’une des brochures de
l’Office Territorial d’Action Culturelle (OTAC ; alors organisateur des concours des Heiva i Tahiti) le définissaient ainsi :
« Improvisation chansonnière, le ’ūtē est laissé à la libre inspiration des groupes. (…) La notation porte sur le thème
choisi, l’originalité et la beauté du texte, la présentation générale, l’harmonie de l’ensemble, l’accompagnement musical,
la qualité des voix : tare omuaraa, faaotiraa, haruharu, aroaro,
aheheraa, ha’u (…). Le nombre de personnes par groupe est
limité de 5 à 8. Le texte doit s’inspirer des paripari fenua ».
Le comité artistique du Heiva Nui 2000, établissement gouvernemental de la Polynésie française gérant diverses fêtes traditionnelles, définit le ’ūtē comme suit :
« Une chansonnette ou petit lied3 (sic) exprimant des désirs
furtifs, des joies menues de la vie quotidienne, des tristesses
passagères, des inquiétudes, des plaisirs sans cause, de la
gaieté que donne un visage nouveau, des objets coutumiers,
des scènes cocasses ou tout simplement louant l’histoire de
son île ou de son district. Interprété par un dialogue de solos
d’homme ou de femme et accompagné d’un chœur mixte et
d’instruments mélodiques traditionnels ou modernes. »
3
Chanson populaire, sorte de ballade propre aux pays germaniques. Petite composition vocale avec ou sans accompagnement, écrite sur les paroles d’un poème.
19
2 • Ecrits anciens sur le ’ūtē
Il existe très peu de textes traditionnels porteurs d’observations sur les anciens chants tahitiens, et encore moins sur le ’ūtē.
Par exemple, aucun chapitre, aucune section de l’ouvrage
canonique Ancient Tahiti (traduit en langue française sous le
titre Tahiti aux temps anciens) de Teuira Henry – composé sur
la base des notes ethnographiques de son grand père, le pasteur
John Orsmond - ne donne d’informations sur ce sujet.
Est-ce à dire que les’ūtē auraient pu apparaître à Tahiti
après 1856, année du décès de John Orsmond ?
En réalité, une source missionnaire semble exister relativement à ce type de chants. Il s’agit d’un texte de William Ellis4,
pasteur anglais de la London Missionary Society, qui arriva à
Tahiti en 1816. De son séjour de huit ans dans les îles de la
Société, il nous reste son livre Polynesian Researches (A la
recherche de la Polynésie d’autrefois) publié pour la première
fois en 1829 à Londres.
Il y décrit le ude (sic), en ces termes :
« (…) On enseignait très tôt aux enfants ces ude et ils prenaient un grand plaisir à les réciter. Beaucoup de leurs
chants se rapportaient aux hauts faits de leurs dieux, certains, aux exploits de leurs héros traditionnels et de leurs
chefs légendaires. D’autres étaient d’un caractère plus grossier. Les ude étaient déclamés à l’occasion de réunions
publiques. Ils étaient souvent accompagnés d’une mimique
correspondant à l’événement décrit et prenaient alors un
aspect théâtral. Dans certains, aux exploits de leurs héros
traditionnels et de leurs chefs légendaires. D’autres étaient
d’un caractère plus grossier. Les ude étaient déclamés à
l’occasion de réunions publiques. Ils étaient souvent accompagnés d’une mimique correspondant à l’événement décrit
4
Né en 1794 – Décédé en 1872.
20
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et prenaient alors un aspect théâtral. Dans certains cas, et
en des occasions publiques, le jeu devenait une espèce de
pantomime. Ils avaient un chant pour le pêcheur et un chant
pour le constructeur de pirogues, un chant pour couper un
arbre et un chant pour mettre une pirogue à l’eau. Mais à
peu d’exception près, ces ude étaient païens ou déshonnêtes.
Ils furent, par conséquent, abandonnés lorsque le peuple
renonça au culte des idoles » (Ellis 1972 : 140).
Il apparaît clairement que William Ellis a écrit ude pour
’ūtē, mais c’est bien certainement le ’ūtē qu’il a observé. Il semble parfois confondre le ’ūtē avec le pāta’uta’u5.
Une génération après William Ellis, arriva à Tahiti - en
1844 - l’Enseigne de vaisseau Edmond-Esprit de Bovis (18181870). Suite à son séjour tahitien de plusieurs années, il écrivit,
au début des années 1850, le petit ouvrage Etat de la société
tahitienne à l’arrivée des Européens6. Il y évoquait très certainement le ’ūtē dans sa description des chants tahitiens :
« Quant au sujet sur lequel roulaient ces chants, c’était
ordinairement comme on doit s’y attendre, d’abord les plaisirs de l’amour et d’une nourriture abondante, ensuite des
improvisations sur le succès de la dernière guerre ou enfin
une satire sur le prince ou quelques membres de la famille
princière, satire dont les couplets respiraient plus de liberté
qu’on ne pourrait le croire au premier abord de la part
d’un peuple qui avait tant de respect pour la caste supérieure. Cette habitude n’est pas tout à fait perdue
aujourd’hui » (1978:11)
5
Chant rythmé, récitation rythmique qui accompagnait certaines activités.
6
Édité par la Société des études océaniennes (publication n°4), Papeete, 1978.
21
Plus d’un siècle plus tard, Raymond Mesplé7, professeur de
musique - qui vécut à Tahiti au début des années 1980 - a étudié
les chants traditionnels de la Polynésie. Il a soutenu en 1986 un
mémoire de maîtrise en musicologie dont le titre est Hīmene en
Polynésie française.
S’il s’y est surtout penché sur la musicologie des chants polyphoniques traditionnels comme le hīmene tārava et le hīmene
rū’au, il consacre aussi quelques pages de sa recherche au ’ūtē.
« Les ute, lors de fêtes, des réunions, des bringues, un chant
d’un style très particulier accompagné par quelques instruments
mélodiques jaillit de la bouche d’un soliste. Un chœur l’accompagne par un ostinato8 où alternent mélodie et articulation gutturales. Les oreilles se font attentives, les yeux se mettent à pétiller
et les rires fusent. Il s’agit d’un ute, aux paroles improvisées et à
double sens. Le ute est, par excellence, le chant de la boisson et
de la fête, l’équivalent tahitien de nos chansons paillardes.
Les paroles du ute sont comiques, joyeuses ; elles provoquent le rire des auditeurs. (…)
Le ute est interprété ou improvisé en solo par une voix
d’homme ou de femme. Deux solistes peuvent dialoguer. L’accompagnement choral est fait d’un chœur mixte chantant un
ostinato. Les voix sont accompagnées par quelques instruments
mélodiques ; guitare, ukulélé, guitare basse, accordéon, harmonica, flûte… peuvent aussi s’y joindre des instruments rythmiques ; tambour à peau et toere.
Le ute est un chant relativement très court ».
Celui qui s’intéresse aux paroles des ’ūtē, en vue d’une étude
de ce genre de chants, rencontre bien des difficultés d’ordre documentaire. Certaines paroles retrouvées dans des puta tupuna
7
Auteur d’un article sur les chants traditionnels tahitiens publié dans le BSEO n°237.
8
Motif mélodique ou rythmique répété obstinément, généralement à basse
d’une œuvre. (Larousse 2004).
22
N°337- Janvier/Avril 2016
(cahiers de traditions autochtones) ont néanmoins parfois été
publiées. C’est par exemple le cas de ’ūtē, transcrits dans le livret
Mahina. (1978 – Teura Heimata a Heuva, Tafa’i Louis Teaotea et
Tāfano a Taiarui). Ce petit ouvrage, édité par la Maison des
jeunes de Tipaerui, fut rédigé en tahitien par trois personnes originaires de Mahina, district de la côte est de Tahiti. Elles y mirent
en commun leurs connaissances des légendes et chants de leur
district pour sauvegarder la mémoire d’une partie d’entre elles.
Toujours en 1978, c’est aussi la Maison des jeunes de
Tipaerui qui édita un deuxième livret d’une dizaine de pages,
Hīmene paripari, comprenant quelques ’ūtē paripari.
Aujourd’hui, il est à espérer que la généralisation de l’outil
informatique et de l’Internet permette une meilleure sauvegarde
et transmission des ’ūtē, notamment par les institutions culturelles de la Polynésie française.
3 • Forme et classification des ’ūtē
Il existe deux types de ’ūtē : le ’ūtē paripari (souvent attaché à un lieu), et le ’ūtē ’ārearea (à vocation comique). Tous les
deux sont profanes. Ils sont surtout exécutés aujourd’hui lors
des concours de chants du Heiva i Tahiti.
Tous les ’ūtē sont introduits pas des salutations protocolaires et hiérarchiques. En voici un exemple :
Texte donné par Odette Frogier
Traduction libre
Tātou pau roa i teie mahana
'Ia ora i te fārereira'a e.
A nous tous réunis aujourd'hui
Bienvenue à la rencontre.
Teie te parau e au faatere iti
'A tu'u te aroha mā'ohi e
'A ti'a i ni'a tamari'i…
Fa'a'ite tō 'oe 'aravihi e
'A pehe mai 'oe i te mau pehepehe
Nō tō taua 'āi'a e.
Ahe he he…
Ia aha aha…
A ceux qui nous gouvernent
Les salutations polynésiennes
Levez-vous les enfants…
Et montrez vos talents
Chantez et déclamez vos poèmes
De notre terre chérie.
Ahe he he…
Ia aha aha…
23
Le deuxième exemple que nous pouvons fournir est celui
des salutations d’un ’ūtē chanté en juillet 1980 par le groupe
Tamarii Tefana (Enfants de Tefana ou Faaa).
Extrait de la compilation de chants
traditionnels du Service de
la Culture et du Patrimoine
Traduction libre
Tōmite teitei,
Te peretiteni,
Te mau tōmite,
'Ia ora te fārereira'a
Au Haut Commissaire,
Au Président,
Au jury
[Vont] nos salutations pour cette
rencontre
Teie mai nei Tamari'i Tefana
Tei ni'a mai nei te tahua
'Ei ni'a tātou te tahua Vaiete
Fārerei mata o tāua e (…)
Nous voici, Tamari'i Tefana,
Sur la place
Nous sommes sur la place de Vaiete
Pour une rencontre face à face (…)
’Ūtē paripari
Il vante les splendeurs d’un lieu, parfois les qualités d’une
personne. Il peut aussi glorifier les activités de la vie quotidienne
(pêche, tressage…) ou rappeler les événements joyeux de la vie
d’une personne. Du fait que le ’ūtē est un chant très rythmé, il
n’est évidemment jamais chanté lors d’une veillée funèbre.
Nous donnons ici un exemple de ’ūtē paripari du district de
Mahina, issu du recueil Mahina (1978) précité. Il a trait au personnage de Nona, ancêtre du héros Tafa’i, découvreur d’îles et
illustre guerrier.
’ūtē nō Nona
Ari’i vahine nō Vaipihoro
’O Nona te vahine niho roa
Ari’i tāne nō Taufaa ra Ari’i
’O ’oe Mono’i-here iti
9
Chef principal.
24
’ūtē de Nona
Traduction de nous-même
Ari’i 9 (femme) de Vaipihoro
C’est Nona, la femme aux longues dents
Ari’i (homme) de Taufaa
C’est toi Mono’i-here chéri
N°337- Janvier/Avril 2016
Ani mai rā Mono’i-here e
Tei hea te vahine niho roa
Pahono noa atu o Hina iti e
Tei te a’au roaroa e
Tei te a’au potopoto
Tei te a’au i Vaiotaha
Mono’i-here demanda
Où est la femme aux longues dents ?
Hina répondit
Elle est sur le long récif
Elle est sur le récif court
Elle est sur le récif de Vaiotaha
Ani mai rā o Nona iti e
Tāna tamahine ia Hina
Te hau’a nei au
Te hau’a ta’ata ora
I roto i taua ana
Nona demanda
A sa fille Hina
Je sens une odeur
Une odeur d’homme vivant
Dans cette grotte
Pāhono noa atu o Hina iti e
’Aore roa ia ta’ata
Fa’aea atu ra
Moe atu ra Hina e o Mono’i-here
I roto i te ana Taufaa
Hina répondit
Il n’y a personne.
Elle se tut,
Hina et Mono’i-here s’endormirent
Dans la grotte de Taufaa
Hīmene paripari (1978)
Mou’a ra ia Puraha e,
O te pape tā’u i rave mai,
’Ei pipi ae tā’u tiare
Ma’iri te ’ua Paetaha e.
Taunoa teie (i) te tau e huti,
Haruru i te ta’i navenave e,
Māniania mai Toatitiotea
Te hua miti Paui e.
Traduction libre
Puraha est la montagne,
J’ai pris un peu d’eau,
Pour arroser mes fleurs
La pluie a commencé à tomber à Paetaha
Taunoa est un lieu très agréable,
Les vagues se brisent au loin
Bruit de douceur vers Toatitiotea
Les vagues de Paui.
La légende raconte que Nona est une ari’i vahine (l’épouse
d’un chef) d’un territoire situé au nord de Tahiti, Mahina. Elle
était une cannibale redoutée dans l’île et la femme du ari’i Tahiti-Toerau, qui l’avait abandonnée avec sa fille Hina.
La jolie Hina cachait son amant, Mono’i-here, dans une
grotte du Taharaa, mais Nona le vit et le dévora. Hina s’enfuit
et trouva refuge et protection auprès du ari’i No’a-Huruhuru.
Celui-ci tua Nona, puis épousa Hina. Leurs deux fils ont pour
nom : Pû-a’a-ri’i-tahi et Hema, le père du grand héros Tafa’i.
Voici deux autres exemples de ’ūtē paripari, qui s’inspirent
de lieux du district de Papeari, au sud de Tahiti.
25
Hīmene paripari (1978)
’Ōutu ra ia ’o Motu Ovini
Tei te topara’a mahana e.
Tāhiri noa mai Fa’arua Maara,
I ni’a i te fenua Horotao e.
’Auē ia ’o Vaiuramata,
Te vai mai rā i tai e,
Tei Pipitore, tei Papatiti
Paeroa terā e (e) ti’a mai.
Traduction libre
La pointe est Motu Ovini
Là où se couche le soleil.
Le vent Fa’arua Maara10 souffle
Sur la terre Horotao
Ô toi Vaiuramata,
Qui se tient au bord de mer
C’est à Pipitore, à Papatiti,11
Que Paeroa se lève.
Ces deux ’ūtē chantent et louent des lieux et cours d’eau,
ainsi que la douceur de vivre de Papeari.
Notons qu’il arrive que le ’ūtē paripari soit chanté lors d’un
mariage tahitien. Il est alors exécuté juste avant la déclamation
des généalogies respectives des mariés et le topara’a i’oa - nom
donné à l’occasion du mariage, que le nouveau couple portera
désormais.
’Ūtē ’ārearea
Il est chanté lors d’une « bringue », d’une fête familiale,
d’une réunion amicale et aussi lors des concours de chants du
mois de juillet.
Ce sont des chansons souvent érotiques, voire salaces, parfois satiriques et mordantes, que certains, mais de moins en
moins, arrivent à improviser. L’indélicatesse du propos est en
général dissimulée par des paroles à double sens mais à peine
voilées.
Le terme ’ārearea est ainsi défini dans le Dictionnaire de
l’Académie tahitienne :
«’ārearea adj. 1°) Amusant, divertissant. 2°) (Davies) - De
bonne humeur, gai à cause de la présence d’invités., 3°) (Davies)
Être diverti, réjoui par des invités. »
10
Fa’arua ou Ha’apiti : vent violent du nord-est.
11
Nom d’une terre.
26
N°337- Janvier/Avril 2016
Voici comment s’improvise un ’ūtē ’ārearea :
Au cours d’une bringue, un des convives se dresse brusquement et entame un ’ūtē visant une personne présente, en faisant référence à une situation ou à un événement cocasse connu
des participants. Dès qu’il a terminé la première strophe, la réplique lui est donnée par un autre convive. S’instaure alors de
strophe en strophe un dialogue chanté improvisé. La cocasserie
va crescendo jusqu’au bouquet final qui réunit les deux chanteurs puis tout le groupe dans l’hilarité générale.
Ce genre de dialogue trouve des équivalents modernes dans
d’autres contextes, dans d’autres pays, dans d’autres cultures.
Comment ne pas penser ici aux batailles de rappeurs nord-américains ou européens ?
Quant aux ’ūtē ’ārearea interprétés lors des concours de
chants du Heiva i Tahiti, leur thème se rattache souvent à celui
du spectacle de danses de leur groupe ou district d’origine.
Le ’ūtē ’ārearea, ci-dessous, a ainsi été présenté lors d’une
soirée du Heiva 2005 à To’ata :
’ūtē ’ārearea : « Te Diva »
Teie mai nei ’o Hei Tahiti
I ni’a i te tahua To’ata e
’Āfa’ifa’i mai i te ro’o o te Hiva
I mua i te aro o te nūna’a e
Ie a ha’a e…
Ari’i e,
Ari’i te metua a’au tō’eto’e
’Ua fānau i te tama matahiapo e
Tamaiti ari’i ’ua ti’a te Hiva
Hiva purotu o te fenua e
Ie a ha’a e…
’A’aro poro mata, ’ātore moe ufa
Tama atua te hiva e
’O ’oe te Hiva rere i te tama’i
’Ua ati te tupa i te puta e
’ūtē ’ārearea :
La Diva - Traduction de l’auteur
Voici Hei Tahiti
Qui se présente sur la place To’ata
Pour rendre hommage aux Hiva
Devant toute la population
C’est l’histoire d’un roi,
Et père, au cœur froid
Il désigna son fils aîné
Au rang de Hiva comme la tradition
l’exigeait
Hiva, beauté suprême du territoire.
Le Hiva est nommé fils des dieux et
était cruel à la guerre.
Tu seras Hiva et iras conquérir
Tous tes ennemis
27
E aha ia…
Eie te ha’ana tama’i nō ’oe
’A ti’a ineine ia ’oe e
Ie a ha’a e…
Voici
Ton armure et ton bouclier
Lève-toi, c’est l’heure.
Terā ho’i ia, inaha nei e
’Ua ati roa ra tō’u purotura’a
’O Vau iho nei te « Diva » e,
mā’itihia vau e te Ari’i ra
Nō tō’u reo ra navenave iti e
E he ho’i e – ’aita, e Hiva ’oe
’Eiaha e turori tō’u mana’o e
’O vau te purotu ’o Diva
’Ua rere te tupa
Ai, e rere…
Effectivement, je suis une beauté
Dans toute ma grâce
Car je suis la Diva, et je suis l’élue du roi
Car ma voix mélodieuse l’a ému
Oh oui ! Non tu es un Hiva
Arrêtez de me perturber
Je suis la belle Diva
Vole, vole le crabe
Et s’envole au loin…
Auteur-Compositeur
Valérie Gobrait
Ce ’ūtē ’ārearea fait partie des textes que Valérie Gobrait
(professeur de langue tahitienne) a écrits pour le temps d’un
changement de costumes de la troupe de danses Hei Tahiti. Le
thème de son spectacle était celui de la guerre.
Tout l’aspect cocasse réside ici dans le jeu des mots Hiva
(guerrier) et Diva (vedette italienne). Ce ’ūtē était interprété par
un homme très efféminé qui s’obstinait à remplacer le terme
Hiva par Diva.
Le public ne s’y était pas trompé, qui l’ovationna longuement à l’issue de sa prestation !
Qu’il s’agisse de ’ūtē arearea ou de ’ūtē paripari, ces
chants présentent aussi la particularité de comporter de nombreuses syllabes apparemment dénues de sens, et assez intraduisibles : i e a haa e ha… La place de celles-ci est surtout
justifiée pour des raisons de rythme. Il semble aussi que ces
syllabes chantées permettent à l’interprète du ’ūtē de récupérer
sa respiration pour mieux reprendre son chant.
28
N°337- Janvier/Avril 2016
4 • Thématique des ’ūtē
Dans le mémoire de Master 1 sur le ’ūtē que nous avons
eu l’honneur de soutenir à l’UPF en 2006, nous nous étions attachée à différents ’ūtē écrits entre 1900 et aujourd’hui. Certains proviennent d’un vieux cahier de chants, d’autres des
concours du Heiva i Tahiti.
Le cahier de chants
Odette Teipoitemarama Frogier, alors âgée de 85 ans, était
une passionnée d’histoire et de culture tahitienne. Elle m’avait
confié spontanément une copie d’un cahier de chants datant très
certainement de la première moitié du 20ème siècle.
Ce cahier manuscrit de ’ūtē et chants renferme :
- 79 ’ūtē sur l’amour malheureux ou heureux ;
- 2 ’ūtē sur la guerre des îles Sous-le-Vent ;
- 2 ’ūtē sur le cyclone de 1903 aux îles Tuāmotu ;
- 49 ’ūtē moqueurs ;
- 7 ’ūtē grivois et libertins ;
- 10 ’ūtē paripari essentiellement relatifs aux îles de
Raiatea et Tahaa ;
- 2 hīmene rū’au.
Notons une particularité : aucun de ces chants ne présente
de titre.
’ūtē sur l’amour
L’amour est, et reste, le thème préféré des chansons tahitiennes.
Manfred Kelkel souligne que :
« Le texte de ces chansons (le ’ūtē) traite souvent d’un
amour déçu ou d’une absence regrettée. » (1981:65)
29
En voici trois exemples :
’ūtē
’Aita ho’i au i fiu e
Te ta’otora’a roa i tā’u tāne
Nō tō aupuru ’ore mai iā’u
Te mea i taa ai taua e
’Āhani taua fa’aea maita’i
Ma te au maita’i te mana’o e
E’ita roa tāua e ta’noa ae
Nā te pohe ia e tātara e
Traduction de nous-même
Je n’étais pourtant pas lasse
Mon homme dormait toujours
Pour n’avoir pas pris soin de moi
Pour cela, nous nous sommes séparés
Si nous étions restés bien
Dans de bonnes pensées
Nous ne nous serions pas séparés
C’est [seulement] la mort qui l’aurait fait.
’ūtē
1. Haere te mahana nā ni’a e
2. Nā raro ho’i au te haere e
3. Nā roto te hihi o te mahana nei e
4. Nā roto i tō’u ’ā’au e
5. E tao’a otui pūai te mana’o
6. Mai te hihi ato’a o te mahana e.
Traduction de nous-même
Le soleil monte
Je marche
Dans les rayons de soleil
Dans mon cœur
La pensée est une chose qui bat fort
Comme les rayons de soleil aussi.
’ūtē
a. Hoe noa iho pō iti e
b. Tā’u tauahira’a i tā’u tāne
c. I te piti o te pō ra ta’a ’ē mai nei au e
d. I reira tō ’oe fa’a’itera’a mai
e. ’Ua tātara ’oe iā’u e
f. Tupu atu ra o tō’u tātarahapa ra
g. I tō’u herera’a ia ’oe e
h. E te mamae ihoā i tō’u māfatu
i. E fa’a’oroma’i nei au e
j. ’Auē ho’i ’oe tā’u tāne iti
k. ’Ua ho’i ’oe tā’u tāne iti
l. ’Ua nā roto te aroha e
m. (bis)’Auē ho’i ’oe tā’u tāne iti
n. ’Ua nā roto mai te aroha e
Traduction de nous-même
Juste une petite nuit
Où j’ai enlacé mon homme
La deuxième nuit, je l’ai quitté
C’est là que tu as dit
Que je t’ai délaissé
Là ont grandi mes regrets
De mon amour pour toi
Mon cœur a mal
Je souffre en silence
Ô mon homme chéri
A travers l’amour
Ô mon homme chéri
Nous nous aimerons toujours.
30
N°337- Janvier/Avril 2016
Dans ces deux derniers ’ūtē se trouve un emprunt typique
à la culture occidentale.
Aux vers notés par nous « Vers 4 » et « Vers h » figure le
terme ’ā’au, qui signifie : entrailles mais aussi siège des idées,
des sentiments, des émotions. Nous l’avons traduit ici par
« cœur » (Dans mon cœur – Mon cœur a mal) et non « entrailles », ce qui est plus conforme à une logique occidentale
(Dans les chants tahitiens, le mot ’ā’au est d’ailleurs de plus
en plus concurrencé par le terme māfatu, qui désigne à proprement parler le cœur).
Un autre exemple que nous livrons est celui d’un amour
malheureux car interdit :
’ūtē
’Ātīrā nā te parau fetii
Haumani te tīa’ira’a atu e
’Ei tei hia ra ’ōpū nei ra
Tāua fēti’i ai e
’Ei tei hia ra tāpū fenua
Tāua fēti’i ai e
’Ei te purūmu i te mātete ra
E aroha tārape taua e
I te aroā rahi Rivoli ra
E aroha rima roa tāua e.
Traduction de nous-même
Arrêtons de parler famille
Fatigué d’attendre
Par quelle famille,
Sommes-nous famille ?
Où est le morceau de terre,
Par lequel nous sommes rattachés ?
Sur la route du marché,
Nous nous sommes fait signe,
Dans la grande rue de Rivoli12
Nous nous serrons la main.
Le ’ūtē ci-dessus a trait à un sujet récurrent à Tahiti et dans
ses îles, celui des liens familiaux.
En effet, les familles tahitiennes sont très attachées à la notion de fēti’i (famille, personnes unies par la parenté). Cette parenté est toujours liée à une terre. Une union entre deux
personnes liées à la même terre est vue comme un inceste,
même si cette parenté remonte à plusieurs générations.
L’auteur de ce ’ūtē pose la question au vers 5. Ce’ūtē est
bien l’histoire d’un amour interdit.
12
En 1941, la rue de Rivoli est rebaptisée : rue du général de Gaulle.
31
Il existe néanmoins dans ce cahier de chants des ’ūtē relatifs à des amours, certes interdits, mais plus heureux. En voici
un exemple :
’ūtē
’Ahuru ma piti i te pō nei e
Pātōtō mai te ’ōpani e
Reo iti to’eto’e tā’u tāne iti
I te pi’ira’a mai iā’u e
Traduction de nous-même
Minuit
On frappe à la porte
Mon homme chéri a une petite voix froide
Il m’appelle
Tā’u vahine iti ’a ’īriti te ’ōpani
Tomo atu ho’i au i roto e
’O vau teie tō tāne iti
I haere tāponi mai nei e
’Aore ’ite tā’u nā metua
I tō’u tāponira’a mai e
Vau iti ana’e iho tei ’ite ra
I tō’u tāponira’a iti e.
Ma femme ouvre la porte
Que j’entre à l’intérieur
C’est moi ton homme
Qui est venu en se cachant
Mes parents n’ont pas vu
Que je me cachais
Il n’y a que moi qui sais
Que je me suis un peu caché.
Il faut souligner le changement de chanteur lors de l’exécution de ce ’ūtē. Les quatre premiers vers sont chantés par une
femme, et les autres sont chantés par un homme.
’Ūtē sur des faits historiques
Le cahier de ’ūtē ne contient que deux ’ūtē relatifs à un fait
historique. Il s’agit de la guerre de résistance des populations
autochtones à l’annexion française des Îles Sous-le-Vent (survenue en 1888).
’ūtē
’Auē te ’ati o nā fenua ra
Te hara i ravehia e Teraupo’o
’Ua āveravera Vaitoare ra
I te pūai rahi o Farāni e
Nō reira ho’i au horo-tītī ai
32
Traduction de nous-même
Ô le malheur [qui s’est abattu] sur ces
pays-là [Raiatea et Tahaa]
[En raison de] la grande faute commise par Teraupo’o
La bataille à Vaitoare fut terrible
A cause de la grande puissance des
Français
C’est pour cela que je me suis enfui
N°337- Janvier/Avril 2016
Tītī a’e nā i te mou’a e
E ’ua riro tā’u tino mai te ha’ari
Pohe manu e.
Fugitif dans les montagnes
Mon corps est devenu comme un coco
Rongé des insectes.
Je suis devenu une proie.
2
Tao’a aroha rahi o te fēti’i e
I te ta’a ’ē ra’a iā’u e
Tei Nu’uhiva ra tō tino iti
Te autā-noa-ra’a mai e
Tē ’imi nei au i te rāve’a ara
I mua i te aro o Farāni e
I reira tāua e fārerei ai
Te fārereira’a tino e.
2
La famille est un trésor
Pour celui [déporté,] séparé
Qui se trouve aux îles Marquises13,
Et pleure de douleur
Je cherche un moyen sûr
Devant les autorités françaises
C’est là que nous nous rencontrerons,
Nous nous retrouverons.
Ce ’ūtē se chante à deux voix. La première strophe par un
homme et la deuxième par une femme.
Le deuxième ’ūtē relatif à la soumission ou à la résistance
de Raiatea et Tahaa est plus court. Il évoque Tumara’a, district
de Raiatea (dont le chef Teraupo’o fut déporté en Nouvelle-Calédonie pour avoir été le meneur de cette résistance).
’ūtē
’Ua ’āueue o Tumara’a e
Tairaau iti ’ua reva
Te haere atu ra Tairaau e
Nā ni’a i te tua ’āivi e
Tītāpou iho i te Fatua ara
Te ’oire fa’aterera’a Hau
13
Traduction de nous-même
Tumara’a est secoué
Tairaau chéri est parti
Tairaau progresse
Sur la crête de la colline
Il descend vers Fatua ara
La ville/village du gouvernement.
Un centre de détention se trouvait aux Îles Marquises. Les rebelles des Îles Sousle-Vent y étaient envoyés.
33
’Ūtē sur des événements extraordinaires
L’exemple suivant a pour thème le passage du cyclone de
1903 sur les atolls des Tuāmotu.
’ūtē
’Auē te ’ati tō Raroia ra
Tei inu i te ta’i ’ava’ava e (mer)
Pari iho nei ’oe i te pari ra e
Nā tō Moerani tamari’i e
’Auē ho’i e ’ua nīnā Marokau
’Ua fati te tara i Ravahere e
’Āhari te ati i ha’apa’o i tō Hao
’Ua ti’a tā ’oe ’ūtē e
’Āfa’i tā ’oe ’ūtē i tō fare
E pupuhi nā tō ’ōhure e.
Traduction de nous-même
Quel malheur pour ceux de Raroia
Qui ont bu la mer agitée par un vent
très fort
Tu accuses en affirmant que ce sont les
enfants de Moerani [qui en sont la
cause]
Quel malheur !
Marokau a été recouvert par la mer
Ravahere a été ravagé
Si le malheur s’était étendu à Hao
Tu aurais un ’ūtē [complet]
Eh bien, ton ’ūtē reprend-le
Et mets-le dans le derrière.
Ce ’ūtē tragique et comique à la fois semble évoquer une
malédiction, un sort qui serait à l’origine du cyclone.
’Ūtē sur la vie quotidienne et ses problèmes
Voici une autre source d’inspiration des ’ūtē populaires :
l’alcool, avec la tristesse et les remords qu’il engendre.
’ūtē
E mā’a ’ino a o te ava tō ea
E mamae nā roto iā’u e
’Ore roa e ti’a ia fa’a’ore
E mā’a nā tā’u tino e
Mai tā’u ’āpīra’a mai a e
E teie nei a e
Traduction de nous-même
Le rhum est très mauvais pour la santé
Ça fait du mal à l’intérieur
[Pourtant] on ne peut pas s’arrêter
C’est une nourriture pour le corps
[Dans mon cas] depuis que je suis
jeune et
jusqu’à maintenant.
Le deuxième ’ūtē décrit un trait de caractère bien connu, pas
seulement des Polynésiens. Il faut boire pour vaincre sa timidité.
34
N°337- Janvier/Avril 2016
’ūtē
E inu a vau i tā’u nei ava
’Ei fa’ata’ero i tā’u tino
’Ei tāparura’a i tā’u vahine iti
’Ia ho’i fa’ahou mai a e
’Ei tāparura’a i tā’u vahine iti
’Ia ho’i fa’ahou māua e.
Traduction de nous-même
Je bois de l’alcool
Pour que mon corps soit saoul
Pour [me donner le courage de]
supplier ma petite femme
Qu’elle revienne
Supplier ma petite femme
Pour que nous nous remettions
ensemble.
Le troisième ’ūtē s’attache au malheureux qui ivre, a fauté.
’ūtē
’Auē te hupe i Tipaerui ra
E tītiri i te fare ’āuri e
’Aita ta’u e ha’amana’ora’a
I te vahine nō ’ō a’e mai e
Hō’ē ta’u e ha’amana’o nei
Te utu’a-hānere a te hau e
Te tāviriviri noa ara
I roto i te fare ’āuri e
Ta’u rima tei hape tei rave noa mai
Terā a’era mōhina ’ava tō e.
Traduction d’Edith Maraea
Ô la brise du soir sur [la vallée de]
Tipaerui
Qui descend vers la prison
Je n’ai aucun souvenir
Pour la femme d’à côté
Une pensée m’habite
La lourde peine qui donne
Du tournis
Dans la prison
C’est ma main qui a fauté en prenant
cette bouteille de rhum.
’Ūtē outrageux
Dans ce type de ’ūtē, la drôlerie se mêle à la méchanceté,
voire à l’agression verbale.
Un premier exemple a trait à une personne qu’une autre a
traitée de chien, ’ūrī, ce qui est très insultant chez les Tahitiens.
’ūtē
O vai te ta’ata i parau iā’u
Nā te ’ūrī au i fānau e
E ’ere ho’i au tā te ’ūrī e
Nā te ta’ata vau i fānau e
E piti tō’u ’āvae ra e
E maha tō te ’ūrī ra e.
Traduction de nous-même
Qui est la personne qui m’a dit
Que c’est un chien qui m’a mis au monde !
Je ne ressemble pas à un chien
C’est un être humain qui m’a mis au monde
J’ai deux jambes
Le chien en a quatre.
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Notons que ce ’ūtē pourrait être une réponse à un autre ’ūtē.
Un autre ’ūtē semble faire référence à l’anthropophagie. A
la réflexion, il pourrait aussi de façon métaphorique faire allusion
à l’inceste, « consommation » du sang que l’on a en commun.
’ūtē
Nō raro mai au e
Nō te fenua iti ’amu ta’ata
’Amu noa ia rātou iho
E tā rātou tamari’i e
Pito hō’ē tō rātou e
’Aore aura’a i te mana’o e.
(à suivre)
Traduction d’Edith Maraea
Je viens d’une petite île
Où vivent des mangeurs d’hommes
Qui se mangent entre eux
Et même leurs enfants
Ils ont le même nombril
Quelle horreur quand on y pense.
Corinne Mc Kittrick
BIBLIOGRAPHIE
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Collectif, 14 avril 1978, Hīmene paripari, Papeete, Fare ui api no Tipaerui (Maison des Jeunes de Tipaerui).
Collectif, 2000, Heiva Nui 2000 - Chants et danses, Tahiti, Maison de la culture et Conservatoire artistique territorial.
Bovis (de), Edmond, 1978, Etat de la société tahitienne à l’arrivée des Européens, Papeete, Société des études
océaniennes.
Ellis, William, 1972, à la recherche de la Polynésie d’autrefois, Paris, Société des Océanistes.
Henry, Teuira, 1997 (édition originale américaine 1928), Tahiti aux temps anciens, Paris, Société des Océanistes.
Heuvea, Teura Heima - Teaotea, Tafa’i Louis - Taiarui, Tefano, avec l’aide de Brémond, Hubert, 1978,
Mahina, Papeete, Maison des jeunes de Tipaerui.
Kelkel, Manfred, 1981, A la découverte de la musique polynésienne traditionnelle, Paris, Publications Orientalistes
de France.
Mesplé, Raymond, 1986, Les Hīmene en Polynésie française, mémoire de maîtrise, Université de Lyon 2/U.E.R
de musicologie, pp. 42-43.
Mesplé, Raymond, Les Hīmene en Polynésie française : musique traditionnelle ou acculturée ?, BSEO n° 237, 1986,
pp. 1-23.
O’Reilly, Patrick & Teissier, Raoul, 1975, seconde édition, Tahitiens - Répertoire biographique de la Polynésie
française, Paris, Société des Océanistes.
Teissier, Raoul, 1982, Les Cyclones en Polynésie française (1878 - 1903 - 1905 - 1906), Papeete, Société des
Etudes Océaniennes.
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Un monde incommensurable
La voûte céleste n’a jamais cessé de fasciner les hommes
des deux hémisphères, de toutes les cultures.
L’annonce récente de la découverte d’un amas géant de
galaxies d’un diamètre de 500 millions d’années-lumière vient
titiller notre entendement. On sait que l’Univers serait daté de
près de 13,8 milliards d’années, que notre soleil, une bien
modeste étoile âgée d’un peu moins de 5 milliards d’années
serait à la moitié de sa vie. Or notre système solaire est un point
minuscule dans la Voie Lactée notre galaxie, elle-même contenue dans ce super amas qui regroupe des centaines de milliards
d’étoiles ; on touche donc à l’exponentiel et on se retrouve bien
éloigné de la Polynésie française.
Pas si sûr que ça. L’Océanie orientale partie intégrante du
Triangle Polynésien est certes un point sur la mappemonde,
incertain pour beaucoup. Pourtant La Polynésie française s’affiche avec force d’âme dans le domaine patrimonial, depuis que
des élus, des gouvernants du Pays et le représentant de l’Etat, ont
défendu dans un même élan ce projet cher à tous, du classement
sur la liste de l’Unesco du site archéologique situé à Raiatea, le
marae de Taputapuātea, sanctuaire mā’ohi considéré comme le
berceau d’un monde polynésien d’avant le Contact. Le dossier
de classement au patrimoine mondial est en cours d’examen.
Mais alors quel enchaînement entre cet amas géant de
galaxies de l’infiniment grand et la Polynésie française qui protège jalousement son point d’ancrage Taputapuātea ?
Comme les cyclones à qui on donne un nom quand ils naissent, porteurs de véhémence, les galaxies porteuses de rêves
reçoivent aussi une dénomination particulière. Ainsi tout près
de nous, à seulement 2,5 millions d’années-lumière se trouve
Andromède (un nom issu de la mythologie grecque) et son cortège de milliards d’étoiles.
On a appris récemment via la presse que ce super amas de
galaxie tout juste découvert a été nommé Laniākea, un vocable
hawaiien qu’on a traduit par un monde incommensurable. C’est
un qualificatif qui ne nous est pas étranger puisque le terme
Laniākea trouve sa symétrie dans la langue tahitienne en Ra’iatea1, toponyme bien connu du chef-lieu des Îles-Sous-Le-Vent.
Je ne saurais dire si les astrophysiciens qui nous ont livré
un peu de leur savoir ont évalué le rapport entre cet infiniment
grand, l’amas de galaxies Laniākea et cet infiniment petit, une
île polynésienne sur la mappemonde qui abrite un marae2 longtemps oublié dans la mémoire des hommes, mais qui renaît et
va sortir de l’infiniment petit pour rejoindre un monde incommensurable celui du patrimoine de l’humanité qui n’a cure de
l’espace-temps.
Constant Guéhennec
1
Rappelons brièvement que les langues tahitienne et hawaiienne entre autres,
sont langues parentes issues d’une souche reconstruite par les linguistes sous
une forme nommée PPO, soit proto polynésien oriental. “chacune des langues
PPO est constituée de couches lexicales de diverses origines; on retrouve dans
toutes un fonds primitif proto polynésien commun. Il alimente les langues PPO
de termes ayant un rapport avec les éléments naturels, la cosmogonie, les industries traditionnelles de l’homme, son alimentation, soit la globalité de son
quotidien.” (extrait du BSEO 311, décembre 2007– article de Constant Guéhennec “Nuku Hiva 1804” ). Chaque langue ayant ses particularités, les termes génériques /rangi/ et /âtea/ se sont accommodés dans leur langue respective d’un
agencement de certains phonèmes.
2
Lieu de culte des anciens Polynésiens (note SEO).
38
Légendes méconnues
de l’île de Mai’ao
Les quelques légendes de l’île de Mai’ao présentées dans
cet article ont été recueillies en 2015 auprès de deux des habitants les plus âgés de cette île, qui comptent aujourd’hui parmi
les derniers anciens de ce petit territoire que l’on appelle aussi
Tapua’e Manu. Il s’agit, d’une part, de Madame Tehipa a Teihotu, dite Māmā Tipa, née le 4 janvier 1937, dont le grand-père,
Fa’afana, était le frère de Nu’u a Tauniua, dernier souverain de
Mai’ao, et, d’autre part, de Monsieur Hiti Temauri, dit Papa
Hiti, né le 9 avril 1936, Président de l’Association Agricole de
Mai’ao depuis avril 1989, à qui nous adressons nos plus vifs
remerciements.
Un grand merci également à Iotua et à Tetahu a Tauniua,
fils de Temanava a Tauniua, qui nous ont accordé l’autorisation
de proposer une traduction en français d’une des légendes, « Te
’ā’ai o Tapua’e Manu », qui raconte l’histoire d’un roi mangeur
d’hommes de l’île de Mai’ao. Cette légende que leur a transmise leur grand-mère, plus connue sous le nom de Māmā Rahi,
a été publiée en tahitien dans le numéro 12 du Ve’a Porotetani
des mois d’août-septembre 2014. Temanava a Tauniua était l’un
des fils du pasteur de l’île, Matari’i a Tauniua, et de Matari’i
Vahine, née Temauri, grande détentrice des légendes de son île.
Parmi leurs enfants, c’est surtout Temanava qui était féru de la
tradition orale de son île au point d’en devenir le dépositaire,
grâce essentiellement aux liens étroits qu’il entretenait avec son
oncle Ara’i Temauri, ancien chef de Mai’ao et premier Président de l’Association Agricole de l’île.
Notre gratitude va enfin à Temaevaarii a Tauniua, frère de
Temanava, qui, en tant que représentant de la famille Tauniua,
nous a lui aussi donné son accord pour que nous réalisions une
traduction française de ces récits.
A partir d’enregistrements et de notes prises en tahitien au
cours de nos entretiens avec ces personnes, les légendes dont
nous donnons ici le texte ont été transcrites puis traduites en
français, afin de les rendre accessibles aux lecteurs francophones. Outre la traduction inédite que nous en proposons, l’intérêt de cet article réside dans le fait que ces légendes peu
connues n’ont été jusque-là transmises, du moins à notre
connaissance, que par tradition orale et en langue polynésienne,
ou de façon partielle et sporadique. Si une version de la légende
du couple Temaiatea a bien fait l’objet d’une traduction par
Raoul Teissier en juin 1961, dans le BSEO n°138, il nous a
néanmoins semblé intéressant de proposer la version que les
anciens de Mai’ao donnent aujourd’hui de ce récit, au vu des
divergences importantes que nous avons pu observer en recueillant leurs témoignages. De même, le récit concordant qu’en font
actuellement les habitants les plus âgés de l’île nous a incitée à
donner leur version de la légende de Tamatefetu, dont une traduction par Ben Finney a été publiée en 1967 dans le BSEO
n°158-159.
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Carole Atem, Hiti Temauri et Tehipa a Teihotu
Photo © Florent Atem, 2015
La légende de Ta’iri’ari’a et de Tetahu,
le lézard jaune
Dans les temps immémoriaux vivait sur l’île de Mai’ao un
couple du nom de Temaiatea Tāne et Temaiatea Vahine (Monsieur et Madame Temaiatea). A l’instar de beaucoup de familles,
ces derniers adoptèrent un animal de compagnie, un chien au
pelage roux barré d’une bande blanche sous le cou et sur la
nuque. Ils l’élevèrent et le nourrirent jusqu’au jour où, à leur
grand étonnement, ils s’aperçurent que son évolution physique
s’accompagnait d’un changement d’une tout autre nature. Il
donnait en effet l’impression de se comporter voire de réfléchir
comme les humains. Dans le quotidien du couple, le chien
occupait du reste une place importante, celle d’un enfant prêt à
aider ses parents dans les menues tâches de la vie familiale.
C’était lui qui, le soir venu, s’en allait en montagne puiser de
l’eau dans un rocher creusé d’un trou, appelé ’Āpo’o Mahu, à
l’aide d’un récipient attaché à une cordelette. Il ramenait aussi,
quand il le pouvait, un peu de nourriture.
A mesure que le temps passait, il grandissait considérablement, à tel point que, devenu adulte, il atteignit une taille et une
corpulence impressionnantes, qui n’étaient pas sans rappeler
celles d’un autre compagnon fidèle de l’homme, à savoir le cheval. Sa vue inspirait de la terreur à ses maîtres, de même que
son aboiement, qui faisait penser au tonnerre qui éclate.
Lorsqu’il estimait sa ration alimentaire insuffisante, il le manifestait si violemment que Temaiatea Tāne et sa femme en
étaient terrorisés. Tous deux se sentaient d’autant plus impuissants que la force physique de leur chien ne leur permettait plus
de le corriger. C’est ainsi que, peu à peu, le chien prit l’ascendant sur ses maîtres et commença à leur dicter ses désirs, ce qui
ne fit qu’accroître le sentiment de peur qui les habitait. Aussi, un
jour, décidèrent-ils d’abandonner leur enfant chéri et de s’enfuir
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N°337- Janvier/Avril 2016
de leur île. Après avoir préparé leur pirogue et s’être munis de
tout le nécessaire pour leur traversée, il ne leur restait plus qu’à
trouver un moyen de partir à l’insu de leur chien. Temaiatea
décida alors de percer deux récipients en noix de coco et dit à
sa femme : « Demain à l’aube, nous partirons. »
Ce matin-là, très tôt, Temaiatea appela son chien. Ce dernier
vint s’asseoir près de son maître. Avec une extrême émotion,
l’homme posa la main sur la tête de son compagnon. Il le baptisa
Ta’iri’ari’a (Pleurs effrayants), car lorsque son chien se mettait
à pleurer, il faisait réellement peur. Il ressentit beaucoup de pitié
pour son chien bien-aimé tout en étant persuadé qu’un jour,
celui-ci se vengerait de lui. Il lui donna les deux récipients en
noix de coco et lui dit : « Tu vas aller nous chercher de l’eau ! »
Aussitôt que le chien fut parti dans la montagne, Temaiatea et sa
femme prirent le départ pour leur traversée. Arrivé à la source
d’eau, le chien déposa un récipient puis, saisissant l’autre entre
ses dents, il descendit chercher de l’eau. Lorsqu’il remonta, il
s’aperçut que son récipient était vide. Il répéta ainsi l’opération
jusqu’au moment où il se rendit compte que ses maîtres avaient
abusé de sa naïveté en perçant le récipient. Pris de colère, il regagna leur maison, bien décidé à mordre ses maîtres. Mais à son
arrivée, il ne put que constater leur absence.
Il s’élança à leur recherche, parcourant la plage dans tous
les sens, soulevant le sable dans sa course effrénée jusqu’aux
lieux où ses maîtres avaient coutume de se rendre chaque matin
à l’aube, mais ce fut en vain.
Alors qu’il demeurait incapable de retrouver ses maîtres et
ne pouvait que pleurer leur absence, l’idée lui vint de se rendre
jusqu’au sommet d’une colline qui lui permettait de voir d’un
côté comme de l’autre de l’île.
C’est alors qu’il aperçut au loin la pirogue de ses maîtres à
l’est de l’île, se dirigeant vers Tahiti. Il se mit à aboyer si fort que
ses aboiements désespérés parvinrent jusqu’à eux. Temaiatea se
retourna et aperçut son chien bien-aimé au sommet de la colline.
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Affligé par la douleur à l’idée que ses « parents » avaient pu
l’abandonner, il se roula par terre en pleurant son désespoir.
Submergé par le chagrin, il finit par s’épuiser et mourut de
fatigue sur place. Telle l’eau d’une rivière, sa bave mêlée à du
sang s’écoulait sur le sol. C’est ce qui inspira le nom attribué à
cette terre de couleur rougeâtre, connue de nos jours comme Te
Hā’ae ’Ūrī (La Bave de Chien).
Temaiatea et sa femme continuaient à pagayer en direction
de la côte Ouest de Tahiti. Ils atteignirent le district de
Puna’auia et s’y établirent, au lieu dit Atiue. Quelque temps
plus tard, Temaiatea Vahine se retrouva enceinte. Les époux
décidèrent alors de regagner leur île pour la naissance de leur
enfant, mais leur retour était surtout motivé par le fait qu’un
prophète était apparu dans le sommeil de Temaiatea pour lui
annoncer que leur chien était mort. Le retour s’annonçait cependant hasardeux, car si Tahiti et Mo’orea étaient visibles depuis
Mai’ao, l’inverse n’était pas vrai : il était impossible de voir
l’île de Mai’ao à partir de Tahiti, ce qui rendait problématique
leur trajet jusqu’à leur île. Du district de Puna’auia, Temaiatea
et sa femme pouvaient voir la crête d’une montagne. Ils décidèrent d’entreprendre l’ascension de cette montagne, ce qui leur
prit une semaine entière. Parvenus au sommet, ils s’y installèrent ; ils passèrent les journées à étudier le mouvement du soleil
et les nuits à observer le déplacement des étoiles, pour tenter de
déterminer la position de Mai’ao.
A l’aube du cinquième jour, Temaiatea sortit de leur abri
pour scruter l’horizon et c’est alors qu’il aperçut son île natale. Il
appela sa femme et s’écria : « Voilà Mai’ao ! Devant nous ! ».
Elle lui répondit : « C’est bien cette montagne où nous nous trouvons qui a été baptisée Te Tara o Mai’ao (La Crête de Mai’ao).
Aujourd’hui on l’appelle « Le Diadème ». Ils séjournèrent encore
quelques jours avant de redescendre et de préparer leur retour. Le
temps s’étant amélioré et le vent calmé, ils reprirent ce matin-là
la mer pour rallier leur île dans des conditions plus favorables.
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N°337- Janvier/Avril 2016
Dès leur arrivée à Mai’ao, Temaiatea se mit à la recherche d’une
anguille ; lorsqu’il en eut capturé une, il lui trancha la tête pour
la déposer sur le marae de Puahi en guise d’offrande au dieu
Ta’aroa et fit serment de ne plus jamais quitter son île.
Temaiatea se rendit également au sommet de la colline où
était mort leur chien le jour où ils l’avaient abandonné. Sur place,
il découvrit la tête de l’animal, à l’endroit même où il s’était roulé
sur le sol, accablé de chagrin, et où sa bave s’était abondamment
écoulée. C’est à partir de ce jour que cette partie de la colline fut
appelée Te Hā’ae ’Ūrī (La Bave du Chien). Temaiatea ramassa
la tête et les restes de son chien pour les apporter au village
Tarava o Mere et les déposer sur un marae appelé Taporo, encore
visible aujourd’hui dans la cour de l’école. C’est là que fut enterrée la tête, qui devint le dieu tutélaire de ce marae, celui du roi
Roonanuaitera’i et de Temaeva’ari’i.
Dès lors, Temaiatea et sa femme menèrent dans leur île une
vie sans encombres, jusqu’au jour où l’épouse mit au monde
son enfant, qui, à l’accouchement, s’avéra être un œuf. Temaiatea alla le déposer dans une grotte près du rivage, à un endroit
appelé Vai ’Ōnini.
Une nuit, un prophète lui apparut dans un songe pour lui
rappeler qu’il avait un fils et qu’il devait aller le chercher. Il se
souvint alors de l’œuf qu’il avait abandonné dans la grotte. Il
partit la nuit même et, à l’approche du rivage à Vai ’Ōnini, il
entendit des pleurs, non pas des pleurs d’enfant mais des pleurs
d’animal. C’était ceux de son fils, le lézard. Il le chargea sur son
épaule et le transporta chez lui. Le lendemain, il informa sa
femme de ce qui s’était passé et lui dit : « Voici notre fils, c’est
un lézard ! » Effrayée, celle-ci lui répondit : « Nous venons à
peine d’oublier la peur que nous a inspirée notre bien-aimé, je
veux dire, notre chien Ta’iri’ari’a, et voici maintenant que tu
nous rapportes cet animal ! » Son mari lui répondit : « C’est
notre fils, celui à qui tu as donné naissance. C’est un don de
Dieu. Nous devons l’accepter. Nous l’appellerons Tetahu. »
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Les paroles de Temaiatea eurent pour effet d’apaiser les craintes
de sa femme.
Un jour, Temaiatea sculpta une pierre pour en faire un
’ūmete, un genre de plateau creux, et il y déposa le lézard. Ils
l’élevèrent de sorte qu’il devint plus tard comme un fils adoptif
bien-aimé. Temaiatea baptisa l’endroit où il fut élevé Fā’ai
re’are’a. Le lézard finit par atteindre une taille impressionnante
voire terrifiante, de plus d’un mètre et demi de long et de près
d’une cinquantaine de centimètres de large. A mesure que le
temps passait, il devenait de plus en plus grand, si bien qu’il
finit par ne plus pouvoir tenir dans son ’ūmete, le plateau de
pierre qui avait été fabriqué pour lui. Il vécut alors près d’un
rocher au pied d’une petite montagne, où il continua de grandir
et de s’allonger. Compte tenu de son âge avancé, Temaiatea
finit par éprouver de plus en plus de difficulté à nourrir le
lézard, qui avait alors atteint une taille effroyable. Il mesurait en
effet de la tête à la queue près d’une vingtaine de mètres et atteignait cinq pieds de large, soit plus d’un mètre et demi au milieu
de son abdomen. Debout, il mesurait au moins deux mètres.
Pour le nourrir, Temaiatea devait chaque jour trouver vingt
pieds de manioc, cinquante cocos et un seau d’eau. Face à
toutes ces charges importantes que devait supporter sa famille
et en raison de son âge et de sa santé déclinante, Temaiatea dit
un jour à son fils : « Mon cher fils, je pense qu’il serait préférable que tu partes et que tu essaies de te débrouiller seul car, vu
mon grand âge, je ne suis plus en état de subvenir à tes besoins
alimentaires. » A ce moment-là, il entendit un gémissement et
vit de grosses larmes couler des yeux de son fils, ce qui remplit
de chagrin le cœur de Temaiatea. Pour marquer le départ de leur
fils, Temaiatea décida d’organiser un grand festin avec du poisson, du manioc, des oursins et des biches de mer.
Le lendemain matin, ils se retrouvèrent sur la plage pour le
départ de leur fils bien-aimé. Tetahu rampa jusqu’à la plage puis
se laissa glisser dans la mer. Au fur et à mesure qu’il s’éloignait
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N°337- Janvier/Avril 2016
du rivage, il se retournait vers ses parents les yeux remplis de
chagrin. Sans pouvoir se retenir, son père Temaiatea s’avança
dans la mer et lui dit : « Tetahu, mon fils, va à Nanuaitera’i à
Ha’apiti, que l’on appelle aussi ’Aimeho. » Le lézard reprit sa
route et se dirigea vers la pointe opposée appelée Maurea. Il
s’appuya sur la partie arrière de son corps et se propulsa au-delà
du récif. Malheureusement, son élan s’avéra insuffisant. Il se
retrouva sur la barrière de corail et dut se traîner pour passer de
l’autre côté. Il s’arracha avec tellement de force qu’il parvint à
s’ouvrir un passage dans le récif, qui aujourd’hui encore porte
le nom de Avaava Mou’a (Ouverture dans la Montagne). Lors
de sa traversée, il dut faire face à trois courants, le premier du
nom de Ara Veri (le Chemin du Scolopendre), ainsi désigné du
fait de la ressemblance de son sillage avec cet animal. La lutte
contre ce courant commençait à l’affaiblir, lorsqu’il s’opposa au
deuxième courant, appelé le Puatou car la couleur orangée de
sa mousse rappelait la fleur d’un bois appelé tou (Cordia subcordata). Epuisé par ses efforts, le lézard se rapprochait néanmoins de la terre. Il rassembla tout son courage et ses dernières
forces pour affronter le dernier courant, appelé Pu’a (Savon) à
cause de sa mousse qui ressemblait à celle du savon. A bout de
force, il ne parvenait cependant plus à nager, et c’est ce courant
qui le transporta et lui permit d’atteindre sa destination, celle
que ses parents lui avaient indiquée, Nanuaitera’i à Ha’apiti.
Lorsqu’il s’approcha de l’île, il était totalement exténué. Il rassembla ses dernières forces pour atteindre la barrière de corail
et se creuser un passage dans le récif, formant une passe qui
aujourd’hui porte le nom de Avamotu. Ses ultimes efforts lui
permirent de rejoindre la plage où il mourut.
Outre la petite passe qu’il a creusée dans le récif à Avaava
Mou’a le jour de son départ, le lézard a également laissé une
autre trace sur son île. Aux dires des anciens, un vent appelé
Maraaihoe (ou Mara’amu, vent du sud-est) se mit à souffler ce
jour-là. La caractéristique de ce vent qui souffle désormais une
47
fois dans l’année, parfois deux fois ou pas du tout, est que la mer
devient alors incroyablement calme et que surtout, ainsi que le
constatent encore de nos jours les habitants, l’eau de mer sur une
partie de la plage de l’île se teinte de rouge pendant deux ou trois
jours, pendant lesquels ils évitent de recueillir cette eau pour
leurs besoins culinaires et préfèrent se servir loin du rivage.
Le lendemain à l’aube, bien avant le lever du soleil, deux
pêcheurs aperçurent sur le rivage la masse impressionnante que
formait le cadavre du lézard. Ils s’empressèrent de retourner au
village et informèrent la population de ce qu’ils avaient découvert sur la plage. Les habitants qui s’étaient rassemblés sur le
rivage pensaient avoir affaire à un lézard marin, un type de
lézard qui vit dans la mer et qu’ils considéraient comme un poisson. La population de ’Aimeho le dépeça et se le distribua, et
chacun repartit avec un morceau du lézard. Selon certains habitants, il valait mieux consommer ce lézard marin que de manger
le meho (marouette fuligineuse), qui se nourrit de vers et d’autres impuretés. C’est de là que vient le nom ’Aimeho, autre désignation de l’île de Mo’orea, car les autochtones se nourrissaient
principalement des meho, qui étaient de tout petits oiseaux.
Les habitants de ’Aimeho avaient ainsi mangé du lézard,
pensant qu’il s’agissait d’un lézard de mer, alors que c’était en
fait un lézard terrestre. C’est ce qui explique le changement du
nom de ’Aimeho en Mo’ore’a, c’est-à-dire lézard jaune, Mo’o
re’are’a. Certains le mangèrent cuit, d’autres cru, d’autres encore
au lait de coco ou au re’a tahiti (Curcuma longa). Mais on ignore
si c’est à cause de la couleur de la préparation au lait de coco
qu’on l’a appelé Mo’ore’a, ou si c’est parce qu’il s’agissait d’une
espèce de lézard de couleur jaune. La question reste sans réponse.
Selon une autre version de cette même légende, la femme
de Temaiatea ne souhaitait pas que son mari apprenne qu’elle
avait mis au monde un œuf, aussi s’en alla-t-elle le dissimuler
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dans une caverne située sur une terre qui est aujourd’hui appelée Tetāhuna, le terme huna signifiant « cacher, dissimuler ».
Ce n’est que lorsque l’œuf eut éclos que les parents découvrirent que c’était un lézard et qu’ils le rapportèrent chez eux.
Dans une troisième version, le départ du lézard est expliqué
d’une manière différente. Face à toutes les charges importantes
que devait supporter sa famille et en raison de la santé déclinante de son mari, la femme de Temaiatea laissa libre cours à
ses sentiments plutôt hostiles quant à la situation dans laquelle
son mari et elle se trouvaient. Elle se plaignit à haute voix du
fardeau que représentait la présence du lézard dans leur vie de
tous les jours. « Si seulement, à la place de cet animal, nous
avions un vrai fils, que la vie serait plus agréable ! », s’écria-telle, loin de s’imaginer que le lézard pouvait l’entendre. Très
affecté par ce qu’il venait d’apprendre, ce dernier se mit à geindre et quelques larmes s’écoulèrent de ses yeux remplis de tristesse. Il décida alors de quitter sa demeure et ses « parents ».
Lorsque sa mère se rendit compte de son erreur, elle s’élança,
prise de remords, à la poursuite de son fils-lézard. Lorsqu’elle
parvint à sa hauteur, elle le vit ballotté par les vagues, à un
endroit qui fut alors appelé Te Pe’e, le mot pe’e étant employé
pour désigner quelque chose qui est emporté par le vent. Parvenue à sa hauteur, sa mère tenta de se faire pardonner, mais en
vain. Le lézard préféra poursuivre sa route, ce qui donna à cet
autre endroit le nom de Te Ti’i, ti’i signifiant « aller chercher ».
49
La légende du roi Tamatefetu
de Tapua’e Manu
Dans cette légende qui relate l’histoire d’un ancien roi de
l’île de Mai’ao, il est également question de l’origine de l’appellation Tapua’e Manu donnée à Mai’ao.
A l’époque de la royauté, bien avant l’arrivée de l’Evangile,
régnait sur l’île de Mai’ao un roi du nom de Tamatefetu. Souverain puissant et respecté, il inspirait la terreur à ses sujets
aussi bien qu’à ses pairs, car il faisait preuve d’une grande
méchanceté et était, de surcroît, anthropophage. Sur simple
injonction du roi, ses serviteurs ou ses esclaves partaient à la
recherche de telle ou telle personne de son choix qui allait
constituer son repas. La victime était préparée sur un marae
appelé Vanaataraa, où son corps devait ensuite être cuit. Dans
le four creusé dans la terre, le corps entier était enterré, à l’exception de la tête, car elle constituait pour le roi le moyen de
contrôler l’état de la cuisson. Lorsqu’elle se fendait et s’ouvrait
depuis le sommet du crâne, cela signifiait que la cuisson était à
point. Ces actes de cruauté terrifiaient ses sujets, à tel point
qu’ils les empêchaient de sortir ou de simplement mener une
vie normale, dans la paix et la sérénité.
Excédés par les exactions de ce roi, les autres souverains
ainsi que l’ensemble de la population furent un jour amenés à
prendre une décision le concernant. Ils décidèrent après
réflexion de charger deux des leurs d’éliminer leur roi. Les deux
préposés à la mission macabre avaient pour noms Ra’iatea Nui
et Mehomeho’ura. Simples sujets, loin d’avoir l’expérience des
grands guerriers, ils élaborèrent un stratagème pour assassiner
leur souverain. Ils savaient que ce dernier avait pour habitude
d’aller prendre un bain dans un trou d’eau appelé Te Papa Ri’i.
Ils lui demandèrent de les autoriser à lui raser la barbe lors de
ses prochaines ablutions, ce qui leur fut accordé. Aussi, le
50
N°337- Janvier/Avril 2016
moment venu, précédèrent-ils leur roi sur le lieu du bain pour
mettre leur plan à exécution. Ils taillèrent une pièce de bois et,
après l’avoir effilée, ils la placèrent au fond du trou d’eau. A
l’arrivée du roi, ils descendirent dans l’eau et ils se mirent à lui
raser la barbe. Le roi se sentait tellement bien qu’il en oublia
leur présence. C’est alors que Ra’iatea Nui et Mehomeho’ura le
précipitèrent sur le pieu en bois effilé qu’ils avaient installé au
fond de l’eau. Le roi Tamatefetu alla s’y empaler et mourut
ainsi dans ce trou d’eau. Emportés par l’immense joie d’avoir
pu mener à bien leur triste besogne, ils dévalèrent la montagne
jusque dans le village pour annoncer triomphalement à la population la réussite de leur mission : ils avaient tué le roi mangeur
d’hommes. Alors qu’ils parcouraient le village d’une extrémité
à l’autre pour répandre la bonne nouvelle, ils se retrouvèrent
devant un trou d’eau dans lequel ils se jetèrent, submergés par
la joie d’avoir accompli leur devoir. Cependant, au contact de
l’eau, celle-ci se colora soudain en un rouge jaunâtre. Cette couleur se fixa sur leur peau, ce qui leur valut d’être appelés les
deux mo’orā ’ura (canards rouges). En souvenir de ces deux
héros, ce trou d’eau fut alors baptisé Puna Re’a, aujourd’hui
appelé Puare’a. De Punare’a, ils poursuivirent leur marche pour
continuer de diffuser l’heureuse nouvelle dans la population. En
longeant le rivage, ils aperçurent dans le sable des empreintes
de pattes d’oiseau. C’est ainsi qu’ils décidèrent de donner à leur
île le nom de Tapua’e Manu, qui signifie « empreintes de pattes
d’oiseau ».
51
La légende du nom Tapua’e Manu
Mai’ao, Maniao, Tapua’e Manu sont trois noms qui font
référence à la même île, plus connue sous le nom de Mai’ao.
Selon les anciens, Tapua’e Manu résume les deux autres noms,
Maniao et Mai’ao, tous trois ayant la même signification. C’est
le nom d’un oiseau.
D’où provient le nom de Tapua’e Manu ? A une époque très
lointaine, les premiers hommes arrivés sur l’île de Mai’ao ont
remarqué dans la terre la présence d’empreintes de pattes d’oiseaux. Ils donnèrent ainsi à cette île le nom de Tapua’e Manu,
qui signifie « empreintes de pattes d’oiseaux ». Avant d’être
habitée, l’île de Mai’ao constituait, aux dires des anciens, une
étape dans les migrations des oiseaux.
Outre le nom Tapua’e Manu, les anciens font également
état d’un autre nom, certes tombé dans l’oubli, mais néanmoins
encore plus honorifique, celui de Tapua’e Manu Te Ramarama
ia Rē.
Quelle est l’origine de ce nom ? A une époque où Mai’ao
était encore une royauté, un prophète de la reine lui apparut,
pendant une nuit appelée « La Nuit de Ta’aroa », pour lui
annoncer qu’un guerrier allait venir la combattre. La messagère,
Ruahatutinirau, était venue la prévenir que le roi Tautu de Porapora s’apprêtait, avec ses hommes, à conquérir Mai’ao par les
armes. Mais ne souhaitant pas agir de sa propre initiative, Ruahatutinirau s’en référa au dieu Ta’aroa, et c’est lui qui légitima
la bataille de Rā’au Roto, nom de la dix-neuvième nuit du
calendrier lunaire tahitien.
Cette nuit-là, à leur arrivée à Mai’ao, les guerriers de Porapora franchirent le chenal à la demande de leur roi qui, lui, était
resté à l’extérieur de la passe. Ce fut à cet instant que flambèrent tout le long de la plage une multitude de torches. Les guerriers de la reine de Mai’ao, ’Ā’eho Ari’i Vahine, s’élancèrent
52
N°337- Janvier/Avril 2016
alors à l’attaque des assaillants venus de Porapora, qui s’étaient
rapprochés du rivage. Le roi Tautu, stationné à l’extérieur de la
passe de Avarei, observait avec stupeur l’agitation sur le rivage
où de nombreux guerriers, torches à la main, se déplaçaient
d’une pointe à l’autre de la plage.
Son étonnement était extrême et il essayait de comprendre
comment la reine avait pu être informée de l’attaque qu’il avait
projeté de mener contre elle cette nuit-là. Les cris de détresse
de ses guerriers en perdition lui permirent de prendre la mesure
de la débâcle et l’incitèrent à regagner son île de Porapora. Malgré la puissance de son armée, le roi Tautu s’était laissé abuser
par le stratagème mis au point pour repousser les agresseurs. En
fait, ce stratagème mis en place avec succès était l’œuvre d’une
’aito (guerrière), Teanuanuaitera’i, venue de Ra’iātea, l’une des
Îles-Sous-le-Vent. Un tāura (prophète) était venu lui annoncer
que les guerriers de Porapora se préparaient à attaquer l’île de
Mai’ao. Les nombreuses palmes de cocotiers enflammées plantées dans le sable et surmontées de noix de coco, ainsi que les
guerriers qui se déplaçaient le long de la plage avec leurs
torches allumées, avaient persuadé le roi Tautu que la reine
’Ā’eho Ari’i Vahine de Mai’ao disposait de guerriers en très
grand nombre.
Pour commémorer cette victoire de la reine de Mai’ao sur
le roi de Porapora, on baptisa l’île de Mai’ao Tapua’e Manu Te
Ramarama ia Rē (Tapua’e Manu que les torches l’emportent !).
Carole Atem
Université de la Polynésie française
Laboratoire EA 4241 (Membre associé)
53
Journal de Narciso Gonzalez,
missionnaire espagnol à Tautira
de 1774 à 1775
Avant propos
Ce Journal de Narciso Gonzalez vient compléter le Journal
de Geronimo Clota, qui a déjà été publié dans le Bulletin de la
SEO n°333 de septembre-décembre 2014 (pp. 128 à 173) et qui
portait sur le séjour des Espagnols dans les eaux polynésiennes.
Ces deux journaux sont traduits à partir de leurs manuscrits
respectifs, celui de Geronimo Clota et celui de Narciso Gonzalez, déposés aux Archives des Indes à Séville.
Pour rappel, ces deux missionnaires espagnols furent les
tout premiers Européens à effectuer un séjour de onze mois à
Tautira dans la Presqu’île de Tahiti iti, en 1774-1775. Ces deux
documents sont également contemporains du Journal de
Maximo Rodriguez, publié par la Société des Océanistes, à
Paris, en 1995.
Ces trois récits relatent le séjour insulaire exceptionnel de
quatre Espagnols à Tautira à la fin du XVIIIème siècle; en dépit
de leur contenu très anecdotique et axé sur leur relation quotidienne parfois tendue avec la population locale, ils méritent toutefois d’être lus ; ils doivent également être confrontés car ils se
N°337- Janvier/Avril 2016
complètent par de tout petits détails divergents, par endroits et
à certains jours, même si bien souvent, sous couvert de rapporter au vice-roi du Pérou les faits les plus marquants de leur
séjour, chacun ne retient que ce qui lui a semblé important à
consigner en ce temps-là, respectivement aux instructions qui
leur avaient été confiées, au départ de Lima.
Ces trois témoignages donnent en effet une certaine vision
de l’île de Tahiti en 1775, ils révèlent des bribes de la culture
tahitienne et de l’organisation sociale des Tahitiens de cette
époque ; on relèvera en particulier les observations faites par les
missionnaires assistés de Maximo Rodriguez, à propos du jeune
ari’i Vehiatua dans ses derniers moments, du mois de juillet au
6 août 1775.
En outre, mû par la simple curiosité, le lecteur pourra voir
comment on résolvait les problèmes quotidiens en ces temps
reculés, avoir également une idée du rapport des Tahitiens au
temps et à l’au-delà, de leurs croyances “païennes” auxquelles
les missionnaires se sont heurtés brutalement…et s’imprégner
naturellement de l’ambiance particulière qu’avait pu générer la
présence de quatre Espagnols dans la presqu’île de Tai’arapu.
Nous proposons donc ce deuxième journal inédit du missionnaire Narciso Gonzalez, qui est très peu connu, texte précédé de la première lettre que les missionnaires ont adressée au
Capitaine Boenechea le 26 janvier 1775 dont la lecture donne
déjà la tonalité inquiète voire angoissante qui va teinter peu à
peu le séjour de ce petit groupe d’Espagnols en contact avec des
Tahitiens.
Bref rappel du contexte historique
Pour prendre toute la mesure des difficultés grandissantes
qu’ont connues les deux missionnaires durant leur séjour à Tautira, le lecteur doit avoir présent en tête le contexte qui a présidé
à la préparation de cette deuxième expédition espagnole à Tahiti
en septembre 1774.
55
L’historien espagnol, Francisco Mellén Blanco, dans sa
monographie publiée en 2011, intitulée Las expediciones marítimas del virrey Amat a la isla de Tahiti, 1772-1775 expose
minutieusement toutes les circonstances qui ont entouré la prise
de décision du vice-roi Amat de mandater d’abord une première
expédition à l’île de Pâques en 1772 puis deux autres à Tahiti
en 1774. Il explique également que, du fait que les deux précédents missionnaires (José Amich et son compagnon) qui avaient
participé à la première expédition de Boenechea avaient
demandé à prendre leur retraite, les révérends pères Geronimo
Clota et Narciso Gonzalez ont donc été désignés comme remplaçants pour la deuxième expédition de 1774 à Tahiti ; il
signale ensuite qu’en octobre 1773, ils se trouvaient déjà au
Palais du vice-roi pour recevoir les instructions royales, mais
l’expédition n’a commencé qu’en septembre 1774 ; l’historien
Francisco Mellén Blanco relève notamment que, malgré les difficultés exposées d’avance à « sa Seigneurie» pour mener à
bien ce projet d’évangélisation, les deux nouveaux missionnaires écrivent qu’ils (nous traduisons) « se sont sacrifiés pour
cette expédition, pour la gloire de Dieu et le bien de la nation
païenne de l’île de Otageti »1.
Avertissement du traducteur2
C’est une grande difficulté que d’offrir une lecture aisée et
fluide d’un texte datant du XVIIIème siècle, en raison de la phraséologie en usage dans le milieu religieux et de la prépondérance des normes et tournures hiérarchiques en vigueur dans les
1
op. cit., p. 820
2
N.d.T. Le manuscrit de Narciso Gonzalez est plus facile à traduire que celui de Geronimo Clota car ses phrases sont toutes rédigées, plus complètes et plus claires ;
notre profonde et chaleureuse reconnaissance à Jean Munoz pour ses conseils
éclairés, à Jean-Michel Brazo pour ses nombreuses et patientes relectures ainsi
qu’à Sylvia Richaud pour ses précieuses suggestions concernant les mots tahitiens reproduits qu’elle a pu identifier et rétablir dans la langue moderne.
56
N°337- Janvier/Avril 2016
échanges officiels de l’époque coloniale espagnole ; bien des
tournures de phrases sont devenues totalement désuètes de nos
jours. Tout en allégeant certaines lourdeurs syntaxiques de cette
époque, nous nous sommes constamment efforcés de tendre
vers une bonne lisibilité de ce Journal en respectant fidèlement
les idées du missionnaire.
Conventions d’écriture
Les toponymes anciens tels qu’ils figurent dans le Journal
ne sont ni corrigés ni actualisés en raison de la pluralité des
noms et des toponymes tahitiens qui ne sont plus d’usage maintenant, d’autant plus qu’ils ont été entendus et retranscrits par les
missionnaires avec plus ou moins d’exactitude. Toutefois, pour
ceux qui sont encore utilisés, chaque fois que ces toponymes ont
été identifiés exactement, nous le signalons entre crochets.
Quant aux nouvelles dénominations que les navigateurs
espagnols ont données aux îles, elles sont également laissées en
l’état, sans traduction, sauf pour celles qui sont encore utilisées
de nos jours, lesquelles sont actualisées entre [ ] dès leur première occurrence sans la marque de l’occlusive glottale.
Les quelques mots ou phrases que le père Narciso a pu
retranscrire en tahitien sont également actualisés.
Signes employés :
(…) : ajout du traducteur pour toute précision nécessaire à
la bonne compréhension du passage.
Entre //..// : quelques divergences de texte avec le manuscrit
de Geronimo Clota (signalées dans le Journal le 2 février 1775).
Petite chronologie des événements
Le lecteur pourra constater que, dès le tout début de son
Journal, le missionnaire Narciso Gonzalez se contente de rapporter par ouï-dire les faits auxquels il n’a pas pu assister : l’on
sait que, d’un point de vue chronologique, et durant le mois de
décembre 1774 notamment, les missionnaires ne descendirent
57
pas une seule fois à terre avant la fin de la construction de l’hospice qui leur servirait également de lieu d’habitation. Sa
construction si l’on y inclut la phase de défrichage du terrain, a
nécessité tout le mois de décembre 1774. Les moindres faits et
gestes provenant de la presqu’île leur sont donc rapportés à la
fois par les soldats et matelots et par l’interprète Maximo Rodriguez qui se rendaient chaque jour à terre pour procéder au défrichage puis au montage de la maison préfabriquée transportée
en bateau depuis Lima.
Puis du 7 au 20 janvier 1775, les deux missionnaires se
retrouvent à trois (avec Maximo Rodriguez) pendant que le
reste de l’équipage part faire une courte visite vers Raiatea afin
de procéder à la reconnaissance de cette île. A leur retour, le
commandant reçoit une lettre des missionnaires datée du 26 janvier 1775 dans laquelle ils requièrent un renfort de personnes
pour effectuer leur séjour dans de bonnes conditions et en toute
sécurité ; mais comme à ce moment-là le commandant Boenechea se trouvait à l’article de la mort, le missionnaire Geronimo
Clota dut attendre la fin des obsèques pour recevoir une réponse
à sa requête.
Nous proposons donc en première partie cette lettre du père
Geronimo Clota 3 suivie du Journal de Narciso Gonzalez.
L’évocation des nombreux incidents qui ont émaillé leur séjour
donne la mesure des tribulations vécues par les deux missionnaires, pendant les onze mois de leur séjour en 1775.
3
Cette lettre ne figure pas dans les Journaux des missionnaires que nous avons
consultés ; elle figure par contre dans le dossier du père franciscain Bernardino
Izaguirre, dans son Historia de las misiones franciscanas, 1619-1921, Cajamarca
1925. pp.151-152.
58
N°337- Janvier/Avril 2016
A Monsieur Don Tomas Gayangos
Nous frère Geronimo Clota et frère Narciso Gonzalez, prédicateurs apostoliques du Collège de Santa Rosa de Ocopa,
disons ceci à sa S.S. (Sa Seigneurie) en toute humilité :
Durant les jours où la frégate avait tant tardé à revenir dans
ce port de Atutira [Tautira], nous avons subi de nombreux préjudices causés par les habitants naturels de cette île, non seulement de la plèbe de ce district, mais provenant également
d’innombrables autres personnes qui venaient pour célébrer leur
Geibas [Heiva] et nous ne pouvions par conséquent échapper à
cette foule qui ne cessait d’accourir à cause de ce Geiba [Heiva] ;
nous ne connaissions pas non plus ni ne comprenions leur
langue, puisque l’interprète s’était absenté quelques jours et
qu’en même temps le naturel4 de cette île s’était éloigné de
notre compagnie ; cette situation a engendré une bien grande
tristesse dans notre cœur, car nous avions cru trouver en lui une
certaine consolation pour non seulement assurer notre défense
en cas de nécessité, mais également pour les quelques services
qu’il pouvait régulièrement nous rendre dans cette maison qui
nous servait aussi d’hospice ; par ailleurs nous savions que nous
pouvions désormais considérer que ledit Thomas était devenu
notre ennemi déclaré, puisqu’il avait renié notre sainte foi
catholique, après s’être montré ici séditieux non seulement pendant les jours d’absence de la frégate mais également pendant
qu’elle était mouillée dans ce port ; tout comme pour l’interprète dont le service s’est avéré notoirement insuffisant en raison des nombreuses tâches qu’il exerçait régulièrement, du fait
qu’il était tout seul et qu’il pouvait par conséquent, se retrouver
surchargé par la somme de travail à fournir et donc à ne pas être
en mesure de nous défendre en cas de nécessité ; quant à
Manuel, l’autre naturel, il est encore moins capable de le faire
4
Il s’agit du naturel Thomas Pautu qui a fait un séjour à Lima puis est revenu à
Tahiti lors de cette deuxième expédition.
59
en raison de son jeune âge, nous nous retrouvions de la sorte
dans l’obligation de faire les travaux qui ne relèvent pas normalement de notre ministère ; pour toutes ces raisons, et par
manque de temps suffisant, compte tenu de la difficulté que
nous rencontrions à réaliser l’état sacerdotal et à recommander
à Dieu la réduction de ces infidèles ; pour toutes ces raisons, il
nous faut nous soumettre à la très haute considération de Votre
Seigneurie afin qu’elle daigne nous concéder deux autres
hommes qui resteraient en notre compagnie afin que, de cette
façon, nous puissions agir selon la volonté de Sa Majesté.
Par conséquent nous demandons et supplions Votre Excellence (V.E.) de bien vouloir réunir son conseil et d’agir comme
nous vous le demandons, ou de faire quelque chose qui soit de
son accord, car c’est faveur et charité que nous attendons de sa
haute justification et charité éternelle.
Frère Geronimo Clota – Frère Narciso Gonzalez
(Réponse de Tomas Gayangos à la lettre précédente)
Attendu que le commandant de ce vaisseau, Don Domingo
Boenechea se trouve dans les derniers moments de sa vie et
qu’il perd sa raison, et que je suis moi-même sur le point de lui
succéder au commandement, en tant que premier lieutenant le
plus ancien et le plus haut gradé sur ordonnance générale de la
marine, pour répondre aux justes et réelles urgences qu’expriment les R.P. Missionnaires et pour leur éviter ces pénibles
occupations telles que cuisiner, charger des barils d’eau sur une
certaine distance, ajoutées à d’autres incommodités qu’ils ont
vécues durant mon absence pour me rendre à l’île de Orayatea
[Raiatea] (sans secours), j’ai désigné Francisco Perez, jeune
mousse de l’équipage du navire en question, pour l’affecter au
service des requérants, sans préjudice de soldes qu’il a gagnées
et qu’il gagnera pour ses rations correspondantes, car il a des
compétences en agriculture, sait s’occuper du bétail et peut servir à toutes fins utiles relevant de cette affectation.
60
N°337- Janvier/Avril 2016
A bord de la frégate Santa Maria Magdalena alias Aguila,
au mouillage dans le port de cette île de Amat, alias Otaheiti, le
26 janvier 1775.
Copie conforme à son original qui se trouve en mon pouvoir. Tomas Gayangos.
Son Excellence
(Réponse des pères Missionnaires adressée au Vice-roi du
Pérou)
Ayant été conduits sur cette île de Amat par la frégate nommée Aguila sur l’ordre de Votre Excellence à des fins de réduction de l’idolâtrie de ses habitants et pour faire en même temps
le récit des faits notables observés sur cette île, nous disons
ceci : après avoir mouillé dans le port nommé Ojatutira [Tautira]
par les Naturels, le 27 novembre de l’an 1774 passé, à deux
heures de l’après-midi, le jour suivant, le capitaine de ladite frégate détermina que son lieutenant Don Tomas Gayangos,
accompagné de nous-mêmes, du soldat Maximo l’interprète et
de Thomas, l’indien naturel de cette île, descendraient à terre
pour reconnaître un endroit approprié pour installer notre habitation ; comme nous n’avions pas trouvé un endroit convenable
en raison des nombreux marécages et bourbiers qui s’y trouvaient dans une limite d’un mille de la terre formant une pointe,
autour de laquelle vivent les habitants de ce district avec son ery
Oritumu [ari’i Oritumu], connu sous le nom de son père Vexiatua [Vehiatua], nous fûmes obligés d’indiquer le terrain qui pouvait nous convenir ; en ce moment, il sert d’emplacement pour
l’établissement de la maison, ainsi que le verger, situé près de
la maison dudit ari’i, avec toutefois cet inconvénient pour nous
de devoir aller chercher l’eau potable à plus de trois cuadra5
environ ainsi que le bois pour cuisiner, alors que l’eau destinée
5
Una cuadra, ancienne mesure espagnole, valant 150 varas, soit 125 m environ
avec une vara équivalant à 0,836 m.
61
à la cuisine se trouve à une cuadra environ, car la rivière dans
sa partie orientale reçoit le ressac de la mer, la terre est basse et
ses eaux par conséquent ont un goût désagréable.
Une fois terminé le toit de la maison le 31 décembre, ce
même jour, les vivres furent déposés à terre puis rangés dans
l’entrepôt ; c’était le 1er janvier 1775 ; ce fut en effet la première
nuit où nous avons dormi à terre, à l’intérieur de la maison et le
lendemain,. A 8 heures du matin, la Sainte Croix fut transportée
et installée à environ 12 pas6 devant la maison, à la place même
du tronc du cocotier qui avait, pendant sa chute, ôté la vie du
marin Vasquez ; nous arrivâmes en procession en chantant les
litanies des Saints correspondant aux chants et aux larmes de
joie, plongés dans la contemplation nous louions Dieu en sa Trinité (dans les cieux) et unique sur terre, lui qui pendant tant
d’années est resté inconnu (ici). Fifres et tambours militaires
répondaient aux clameurs de Vive le Roi. On fit ensuite les
prières de la première messe conclue par le Salve (Regina) que
prononça et chanta le père missionnaire frère Geronimo Clota ;
après avoir récité l’action de grâces, nous regagnâmes la frégate, en laissant hissé le drapeau qui avait été apporté à cet effet
et l’interprète Maximo comme gardien de la maison.
Quant à la qualité et aux penchants des naturels de cette île,
nous avons estimé qu’ils étaient naturellement enclins au vol et
à toutes sortes de vices, satisfaisant eux-mêmes toute injustice
reçue, qu’elle fût juste ou non, car ils ne sont pas du tout subordonnés au ari’i ni ne le reconnaissent en tant que tel, sauf dans
l’apport de nourriture ; et s’il n’en est pas ainsi, il les exile de
son district ; pour pouvoir regagner celui-ci, ils se rendent dans
d’autres districts pour voler soit des pirogues, soit des cochons
ou des couvertures confectionnées à partir de certains arbustes
qu’ils tentent de cultiver ; c’est avec ces choses qu’ils lui témoignent leur amitié ; par contre ceux qui ne veulent pas payer
6
Le pas espagnol correspond à cinq pieds, soit 1,39m.
62
N°337- Janvier/Avril 2016
cette sorte de tribut, se soulèvent contre le ari’i, lui envoient des
signes de guerre sous forme de grande fumée et se réunissent à
cet effet avec leurs parents et amis; ce qui nous fait dire qu’ils
sont hautains et orgueilleux ; pour preuve, leur fort penchant à
voler et en même temps leur arrogance ; en effet, nous nous en
remettons à l’incident du 1er janvier qui a eu lieu à bord de la
frégate à 9 heures, ainsi qu’aux deux cas qui se sont produits :
la première fois, le 11 décembre de l’an dernier quand ils se
sont soulevés contre le ari’i Oritumu, qui demanda l’aide du
ari’i Manahune7, connu sous le nom de Otu ; celui-ci envoya
un de ses frères comme renfort pour seconder le capitaine de la
frégate ; et la deuxième fois, c’était avec le patron du paquebot
qui, parti pour récupérer je ne sais quels vêtements qui lui
avaient été volés, reçut un jet de pierres, comme pourra le
confirmer longuement le médecin principal de la frégate. Pour
cette raison, le 28 décembre, le capitaine de la frégate réquisitionna un peloton pour garder la maison, de crainte d’un éventuel vol ; mais comme le caporal du peloton voyait se
rassembler un plus grand nombre de naturels, il demanda un
renfort de personnes ; le capitaine ordonna alors de faire préparer 8 soldats sous les ordres du lieutenant d’infanterie et du sergent Martinez ; il fit armer également la chaloupe avec deux
pierriers et les fusils correspondant aux gens de mer, avec l’ordre de mouiller au plus près de la maison, afin qu’en cas de
nécessité, ils puissent s’y réfugier et éviter tout danger. Et c’est
ainsi qu’ils voulurent nous attaquer plus tard, une fois que nous
nous retrouvâmes seuls, car Maximo Rodriguez était parti chercher des bambous pour clôturer la maison, nous couvrant d’insultes car, même si nous ne pouvions pas entièrement
comprendre tous leurs propos, ils nous laissaient bien entrevoir
certaines choses à travers leurs actions et gestes.
7
Le terme tahitien « manahune » renvoie à la classe inférieure de l’ancienne
société tahitienne, d’après le dictionnaire de l’Académie tahitienne.
63
Pour ce qui concerne la fertilité de ce pays et selon ce que
nous avons expérimenté, il n’y a pas autre chose que des arbres
fruitiers, comme les cocotiers, uru, vi et d’autres dont nous
ignorons les noms. Ils se nourrissent des fruits des premiers qui
sont abondants (tout comme les plantes) ainsi que des bananiers
et d’autres encore ; certains de leurs fruits ressemblent aux châtaignes et d’autres, à des noix, certains autres, quoique de forme
différente, servent pour l’éclairage ; certains arbres n’étaient pas
de taille suffisante pour pouvoir fabriquer une embarcation,
comme nous l’a dit une personne compétente en la matière,
puisque lors de la première campagne, nous n’avions trouvé
qu’un bois de gouvernail (un mât d’artimon) et pour celui-ci,
qu’un bout dehors qui était plein de trous en raison des rejets ;
concernant les autres plantes, (il y avait) une sorte de patate
insipide appelée igname qui leur sert également d’aliment.
Connaissant la qualité des Naturels et leur grand nombre, qui
dépassent à notre avis les douze mille personnes, tous sexes et
âges confondus, et sachant que l’indien baptisé du nom de Thomas que nous avions considéré comme apostat de Notre Sainte
Foi, et par conséquent ennemi juré en ce qui le concerne,
puisqu’il nous avait faussé compagnie le 27 décembre ; il avait
dit à Maximo Rodriguez qu’il ne voulait rien d’autre de la frégate, et qu’il voulait seulement repartir vivre en toute liberté, et
craignant que Manuel n’en fît tout autant, car nous le voyons plutôt attiré par les siens, nous décidâmes de nous présenter en
bonne et due forme au capitaine afin de lui demander d’affecter
deux autres hommes à notre compagnie ; mais on ne nous en
attribua qu’un seul, après la déclaration du capitaine commandant
dans son décret, annexée avec le mémorial, que nous remettons
à V.E. afin que, dans la mesure où vos continuelles occupations
vous le permettraient, vous daigniez y jeter un coup d’œil.
Ceci est, Votre Excellence, une petite description de ce que,
selon notre pauvre intelligence, nous avons pu apprécier et
qu’en ce moment présent, nous ne pouvons en espérer retirer
64
N°337- Janvier/Avril 2016
des fruits, compte tenu des circonstances que nous présentons
à la haute compréhension de V.E., en prenant en considération
notre délaissement et le danger imminent de perdre notre vie,
étant donné notre si petit nombre et la si grande cupidité des
Naturels.
Que notre Seigneur préserve la digne vie de Votre Excellence, pour notre consolation et pour le bien public, comme
nous le demandons à Votre Majesté, dans ce port de S. Francisco de Ojatutira [Tautira], le 28 janvier 1775.
Les très respectueux et très affectueux chapelains baisent la
main de Votre Excellence
Frère Geronimo Clota – frère Narciso Gonzalez.
Le 28 janvier enfin, après les obsèques du Commandant
Boenechea, les deux navires lèvent l’ancre en route pour Lima
et de ce fait, les missionnaires se retrouvent réellement tout
seuls sur l’île : ils entrent dès lors dans un univers mental polynésien complètement différent du leur, dans lequel ils sont rarement acteurs mais le plus souvent observateurs des us et
coutumes tahitiens ; la petite communauté religieuse déjà saisie
d’appréhension au début de cette année 1775, s’organise peu à
peu, vaille que vaille. Ils vivent pleinement l’expérience de
l’Altérité assortie des effets d’un dépaysement total ; mais vers
le mois de Juillet, ils ont été soumis à une forte pression psychologique produite par la fin de la vie de Vehiatua et les rituels
“païens” afférents à ce jeune ari’i.
Nous proposons en deuxième partie le Journal inédit en
langue française de Narciso Gonzalez.
65
Journal de Narciso Gonzalez8
Départ du port de El Callao le 20 septembre 1774, à 2
heures de l’après-midi, escorté par le Jupiter, navire marchand
de José Varela, transportant la maison en bois destinée à leur
habitation sur l’île.
Frère Narciso Gonzalez
Journal des faits les plus notables que le Père frère Narciso
Gonzalez, missionnaire apostolique du Collège de propagande
FIDE de Sainte Rose de Sainte Marie de Ocopa, sis dans la vallée de Jauxa, province du même nom, a observés dans l’île de
Amat, nommée par ses Naturels Otageti [Tahiti], où il séjourna
un an avec son compagnon frère Géronimo Clota, Révérend
Père Prédicateur général apostolique, sur ordre de son Excellentissime Monsieur Don Manuel de Amat y Junient, chevalier de
San Juan et San Genaro, vice-roi et capitaine général de ces
royaumes du Pérou et du Chili.
En l’an 1769 arriva dans le port de El Callao un navire
français9 en provenance des Indes Orientales, qui déclara qu’il
avait vu une île se trouvant par 27 degrés 30 minutes de latitude
méridionale, à environ six cents lieues de la côte du Chili. Et
cette île était celle qu’avait aperçue un navire anglais en 1685
et à laquelle son capitaine, qui s’appelait David, avait donné son
nom. Son Excellence Monsieur Don Manuel de Amat envoya
en reconnaissance de ladite île, deux navires, l’un nommé San
Lorenzo et l’autre Santa Rosalia.
8
Traduction faite à partir du manuscrit de la Bibliothèque Nationale de Santiago
de Chili-Ms BA-tomo 106- fols 282-313- fecha 10 de Enero 1778. Un autre exemplaire se trouve au Pérou, dans les archives du Sanctuaire de Cayma (Arequipa).
Ce manuscrit a déjà été publié par Mellén (2011), p.819-839.
9
Il s’agit du navire Saint Jean Baptiste commandé par François de Surville, comme
indiqué par Mellén, p. 819, note n°1854.
66
N°337- Janvier/Avril 2016
Ils quittèrent le port de El Callao le 10 octobre 1770 et
aperçurent ladite île le 15 novembre de la même année ; lesdits
navires revinrent dans le port de El Callao avec les plans de
cette île, à laquelle le commandant Don Francisco Gonzalez
donna le nom de San Carlos. Monsieur le Vice-Roi transmit ces
nouvelles à notre Monarque Catholique, qui donna l’ordre de
former un établissement dans ladite île de San Carlos, autant
pour empêcher toute autre nation de l’occuper que pour prêcher
le Saint Evangile à ses habitants. Pour procéder à l’exécution
de ce mandat, on fit caréner la frégate nommée Santa Maria
Magdalena, aussi appelée L’Aguila ; et monsieur le Vice-Roi
demanda au collège de Ocopa deux missionnaires pour cette
expédition. Furent alors désignés par le R.P. Gardien Frère
Domingo de la Cruz, les R.P. Missionnaires Apostoliques Frère
José Amich et Frère Juan Bonamo, qui se mirent immédiatement en route pour rejoindre la ville de Lima.
Pendant les préparatifs de départ de la frégate, Son Excellence reçut une dépêche selon laquelle les Anglais s’étaient installés dans une île de l’Océan Pacifique, appelée par eux l’île de
Georges, et Otageti [Tahiti] par ses habitants, île qui se trouvait
par 17 degrés 29 minutes de latitude méridionale, et à dix
heures et demie à l’ouest du Méridien de Paris. Au vu de cette
information, Sa Majesté ordonna alors de procéder à la reconnaissance de cette île, et, dans le cas où les Anglais s’y trouveraient, de les en déloger. Cet ordre, Son Excellence le fit tenir
secret, en faisant courir le bruit que la frégate partait à la reconnaissance de l’île de San Carlos ; une fois embarqués à bord
l’équipage et la garnison correspondante et des vivres pour une
navigation de six mois, elle fit voile le 26 septembre 1772, à
deux heures de l’après-midi.
Son Excellence le Vice-Roi remit à Don Domingo Boenechea, capitaine de ladite frégate, un pli scellé contenant une instruction à n’ouvrir qu’une fois parvenue à une distance de dix
lieues de El Callao, afin de mettre à exécution ce qui y était
67
ordonné. Une fois atteinte la distance prévue et l’instruction
décachetée, ils constatèrent qu’ils devaient mener deux expéditions durant le même voyage ; la première étant la reconnaissance de l’île de Tahiti et l’expulsion de tout étranger qui s’y
trouverait ; la seconde, la reconnaissance exacte de l’île de San
Carlos ; laissant le capitaine libre de déterminer laquelle des
deux il exécuterait en premier, tout comme de revenir à Valparaiso pour prendre des vivres frais, une fois la première expédition exécutée, et de procéder par la suite à la seconde. Le
capitaine et ses officiers, après avoir bien considéré ces deux
expéditions, décidèrent de mettre d’abord le cap sur celle de
Tahiti, c’est pourquoi ils orientèrent la proue vers l’O.SO.
jusqu’à se trouver à la latitude de ladite île et, une fois cette
position atteinte, ils firent route vers l’O. et la trouvèrent le 8
novembre de la même année à 9 heures du matin.
Comme ils n’avaient aucune connaissance des ports, il fallut
mettre le canot à l’eau pour qu’il aille en reconnaître un qui fût
sûr et abrité des vents ; une fois celui-ci trouvé, ils revinrent à la
frégate pour y débarquer les câbles ; ils virèrent vers le large, et
cette manœuvre terminée, ils mirent le cap vers la terre, suivant
le canot qui sondait à la proue ; mais soudainement, la poupe de
la frégate toucha un fond de rochers, brisant la barre du gouvernail et arrachant quelques morceaux du vaigrage10, au risque de
nous faire périr. Il n’y avait pas de houle, mais comme le vent
venait de côté et que la frégate ne touchait que par la poupe, Dieu
voulut que lorsqu’elle toucha le rocher, le vent la tourna vers le
nord et après avoir orienté la misaine, le bâtiment put aussitôt se
dégager sain et sauf. On vérifia les pompes et on ne trouva aucun
indice laissant supposer que la frégate eût pu faire eau. Ils doublèrent les voiles , s’écartèrent de la côte et remplacèrent la barre
de gouvernail dont ils avaient emporté une pièce de rechange.
10
Terme marin : ensemble des vaigres, bordages revêtant l’intérieur des membrures d’un navire (d’après Le Larousse, Lexis, 1979)
68
N°337- Janvier/Avril 2016
Le 19 novembre, à 11 heures du matin, ils mouillèrent dans
le port qu’ils appelèrent port de l’Aguila, situé dans la partie
S.E. du district de Tallarapo [Tai’arapu]. C’est ici que fut inspectée la frégate, et après l’avoir carénée une description
exacte de l’île fut faite, selon les ordres de l’instruction ; ils sortirent du port de l’Aguila, le 20 décembre de la même année
1772, à dix heures du matin, et le 21 février 1773, à six heures
du soir, ils jetèrent l’ancre dans le port de Valparaiso ; puis le
deux avril de la même année, à deux heures de l’après-midi, ils
mirent à la voile pour exécuter le deuxième volet de l’expédition, embarquant assez de vivres pour trois mois de navigation ;
tout en continuant leur route le 22 avril, ils découvrirent que la
frégate faisait beaucoup d’eau, ce qu’ils n’avaient pas observé
durant tout le voyage. Après consultation des officiers, des calfats et des charpentiers, le capitaine détermina alors de revenir
vers El Callao, en raison du manque de sécurité qui devait
régner dans le port de l’île de San Carlos. C’est ce qu’ils firent
et, mettant le cap à l’E., le 28 mai, au lever du soleil, ils découvrirent les sommets du mont Atico et, poursuivant leur route, ils
mouillèrent dans le port de El Callao à trois heures de l’aprèsmidi, le 31 mai de l’année 1773.
Les R.P. missionnaires qui étaient d’un âge déjà bien avancé
demandèrent alors l’autorisation de se retirer, Son Excellence la
leur accorda de je ne sais quelle manière, et demanda au R.P.
frère José Amich d’écrire sur son ordre au R.P. Gardien de
Ocopa afin de lui envoyer deux autres missionnaires, pour qu’ils
se joignent à l’expédition de l’île de San Carlos ; ayant été nommés pour effectuer ladite expédition par le R.P. Gardien frère
José Bueno, le R.P. missionnaire apostolique frère Geronimo
Clota et moi-même, nous nous mîmes en chemin pour atteindre
la ville de Lima où nous arrivâmes le 29 octobre de cette même
année 1773 ; nous nous présentâmes aussitôt à son Excellence
qui nous dit de demeurer à l’Hospice des Conversions jusqu’à
nouvel ordre. Nous y restâmes jusqu’au mois de juin de l’année
69
suivante, 1774, où, après qu’il nous ait demandé de passer au
Palais, il nous dit qu’il avait décidé de faire réaliser l’expédition
à l’île de Tahiti qui avait été nommée île de Amat en l’honneur
de Son Excellence, lors de la précédente campagne.
Nous n’avions certes pas manqué de faire part à son Excellence de certaines difficultés mais constatant que les portes se
fermaient, nous nous sacrifiâmes pour cette expédition pour la
gloire de Dieu et pour le bien de cette nation païenne de ladite
île de Tahiti ; et, après avoir caréné la frégate et affrété un autre
bateau appelé le Jupiter pour transporter une maison en bois
construite à El Callao pour notre habitation ainsi que des ustensiles qui ne rentraient pas dans la cale de la frégate ; le 20 septembre de la même année 1774 à deux heures de l’après-midi,
nous quittâmes le port de El Callao en direction de ladite île, le
commandant de ladite frégate étant Don Domingo Boenechea,
et celui du Jupiter (qui est un navire marchand), Don José
Varela ; nous poursuivîmes notre voyage sans rien à signaler.
Le 28 octobre - A 5 heures de l’après midi, il fallut virer
parce qu’une île avait été aperçue, inconnue jusqu’à présent,
puisqu’elle n’avait pas été relevée dans le journal de la précédente campagne ; et après avoir louvoyé toute la nuit.
Le 29 - Au matin, nous nous approchâmes de l’île susmentionnée et nous réalisâmes qu’elle était différente de celles
consignées pendant la précédente campagne, on lui donna le
nom de San Narciso (Tatakoto)11, parce qu’elle a été relevée le
jour de cet admirable saint.
Le 31 - Vers le milieu de la journée, on aperçut l’île de San
Simon y Judas (Tauere) qui fut la première île découverte
durant la précédente campagne de 1772, et relevée le jour de
ces saints apôtres, d’où cette dénomination.
11
N.d.T. : nous ajoutons le toponyme actuel entre parenthèses, pour la clarté de
la lecture, sans traduire l’appellation espagnole qui n’est plus en usage.
70
N°337- Janvier/Avril 2016
Le 1 er Novembre - A trois heures de l’après-midi, on
découvrit une île basse et dangereuse et, en raison de ses nombreux récifs et hauts-fonds, elle fut appelée Todos los Peligros
(Amanu)12. Celle-ci est inhabitable, parce que comme je l’ai dit elle
est composée de récifs et de hauts-fonds très dangereux et n’offre
en son milieu qu’un petit monticule couvert de rares arbres.
Les 2 et 3 - Durant ces deux jours, on aperçut les îles de
San Quintin et de Todos Santos (Haraiki et Anaa) qui ont été
découvertes et relevées lors de la précédente campagne de
1772. Du 3 au 11 (novembre) nous avons longé la côte nord de
cette île de Todos Santos en attendant le Jupiter qui s’était éloigné de notre frégate, le 4 octobre, à la suite d’une légère tempête. Pendant ce laps de temps, le commandant ordonna de faire
descendre le canot à l’eau pour aller voir s’il y avait quelque
part un débarcadère ; cette manoeuvre fut effectuée et partir
dans le canot le second du commandant Don Tomas Gayangos,
un sergent, quatre soldats, douze matelots et un aide-pilote,
munis des armes nécessaires pour pouvoir se défendre. Dès que
les Naturels virent le canot s’approcher de la terre, ils firent un
grand feu. A la vue de ce signal vinrent se rassembler sur la
plage plus de deux cents païens qui suivaient de la terre le canot
et pour empêcher le débarquement, ils lançaient bâtons et
pierres, dont quelques-unes touchèrent le bordage du canot.
Don Tomas Gayangos voyant qu’il n’y avait aucune crique permettant de débarquer, décida de revenir à bord de la frégate.
Mais auparavant, un matelot originaire de Malte se jeta à l’eau,
et après avoir touché la terre avec difficulté, y planta un couteau
puis se retira. Les naturels, aussitôt qu’ils virent le couteau, vinrent le prendre, et comme l’objet semblait leur plaire, ils en
demandèrent plus, et il leur en apporta effectivement quelques
autres, en échange desquels ils lui donnaient quelques petits
12
Todos los peligros : (île) de tous les dangers.
71
objets sans valeur de leur île, qui furent ramenés à la frégate. A
l’une de ces occasions où le Maltais rapportait ces babioles, un
païen brandit un long bâton pour le frapper mais une femme
saisit le bâton par derrière de sorte qu’elle l’empêcha d’asséner
son coup.
Le 12 - Comme jusqu’à ce jour nous n’avions pas encore
aperçu le convoyeur, nous quittâmes l’île de Todos Santos, à
neuf heures du matin, reprenant notre cap et nous naviguâmes
par un vent calme.
Le 13 - A 9 heures du matin, nous découvrîmes l’île de San
Christobal qui, lors de la précédente campagne, reçut ce nom
en raison de sa similitude avec la colline de San Christobal de
Lima. Cette île est appelée par les naturels, Maitu (Me’etia) et
fait partie du domaine de Biaxiatua [Vehiatua], un des ari’i
principaux de Tahiti.
Le 14 - A quatre heures de l’après-midi de ce jour, nous
vîmes l’île de Tahiti.
Le 15 - A huit heures du matin, nous découvrîmes le
convoyeur, qui s’y trouvait déjà depuis cinq jours, selon les propos de son capitaine Don José Varela, et qui tirait des bords vers
le nord puis vers le sud devant ladite île, attendant notre frégate
pour entrer dans le port. Après avoir fait les signes de reconnaissance, il s’approcha. Quand il se trouva assez près, son
capitaine vint à bord de la frégate rendre compte de son voyage,
des îles qu’il avait découvertes et de l’endroit ou la latitude à
laquelle elles se trouvaient. Depuis ce jour jusqu’au 27, nous
restâmes à longer le N. de Tahiti, car nous ne pouvions entrer
dans le port en raison du vent contraire, et parce que le commandant avait voulu reconnaître un autre port, meilleur que
celui de l’Aguila, ci-dessus mentionné. Il envoya le lieutenant
de vaisseau Don Raimundo Buonoccorsi (qui est maintenant
capitaine de frégate), accompagné des hommes nécessaires ; cet
officier, après avoir exécuté cet ordre, revint à la frégate où il
arriva.
72
N°337- Janvier/Avril 2016
Le 19 - Transportant à bord du canot les deux ari’i principaux de l’île, l’un nommé Otu ou Manahune (O Tu o Manahune) et l’autre, Vehiatua ou Oritumu (Vehiatua ou ari’i Tumu),
un frère de ce dernier, nommé Ginoy (Hinoi) et le capitaine Titorea, beau-père de Vehiatua. Ce Titorea était déjà monté à bord le
16 avec sa femme Opo o Teone, mère de Vehiatua, et ce Titorea
est le premier homme que j’ai vu manger du requin cru.
Ceux-ci étaient montés à bord de la frégate, nous restâmes
à bordailler ; mais, comme il nous fallait souvent perdre l’île de
vue, Opo la mère de Vehiatua, les soupçonna, avec plus de
malice que de fondement, d’avoir l’intention d’emmener les
ari’i à Lima. Et animée de ce soupçon elle eut l’audace d’aller
vers le large dans ses pirogues en quête de la frégate.
Dès que les pirogues furent aperçues, le commandant
ordonna de mettre le navire à la cape ; quand les pirogues arrivèrent à proximité, ils s’aperçurent que c’était Teone qui arrivait
toute en larmes en raison de l’absence de son fils et de son
mari ; mais dès qu’elle fut informée par ces derniers que, s’ils
s’étaient éloignés, c’était à cause du vent contraire, elle fut rassurée ; elle demeura à bord cette nuit-là car il était impossible
de regagner la terre avant la tombée du jour ; dès le lendemain,
la frégate se rapprocha le plus possible de l’île, put les faire tous
débarquer et ils retournèrent chez eux très contents.
Le 27 - A deux heures de l’après-midi de ce jour, la frégate
jeta l’ancre et au coucher du soleil, le convoyeur fit de même,
dans le port de Ojatutira [Tautira] qui appartient au ari’i Vehiatua ; les nôtres lui donnèrent le nom de Santisima Cruz13. Au
moment de son entrée dans le port, la frégate fut entourée par
plus d’une centaine de pirogues, attirées par la nouveauté ; dans
les petites pirogues se trouvaient au moins trois personnes, et
davantage dans les grandes qui sont très longues, de dix à vingt
et dans d’autres, encore plus.
13
Très Sainte Croix.
73
Le 28 - Ce jour-là, à 8 heures du matin, nous descendîmes
à terre : mon compagnon et moi-même, Don Tomas Gayangos,
Maximo Rodriguez qui allait servir d’interprète, deux soldats
pour notre sécurité et Thomas Pautu, l’un des naturels de Otageti
[Tahiti] qu’ils avaient baptisés à Lima, pour reconnaître le terrain
que le ari’i Vehiatua avait offert, pendant son séjour à bord, pour
installer la maison en bois qui devait nous servir d’habitation ;
après examen de cette pointe orientée vers l’E., nous trouvâmes
qu’elle était marécageuse et nous nous vîmes dans l’obligation
de signaler l’endroit qui nous parut le moins mauvais, comportant le risque de manquer d’eau potable et de bois ; parce que,
bien qu’il y eût beaucoup d’arbres, c’étaient des arbres fruitiers
et la bonne eau se trouvait à une distance d’au moins douze cuadra14 de cet endroit ; et le bois, à plus de trente.
Le 29 - Depuis ce jour jusqu’au 30 décembre, nous passâmes notre temps à fabriquer une maison presque semblable à
celles que l’on construit dans l’île, pour entreposer le bois qu’on
avait apporté pour notre maison. Durant tout ce temps, la foule
des païens était nombreuse ; ils venaient dans leurs pirogues,
certains pour rendre visite aux amis qu’ils y avaient depuis la
précédente campagne, d’autres, les plus nombreux, étaient
venus pour troquer des objets de l’île comme des nattes, des
couvertures, du corail, des bananes, du poisson, des herminettes
en pierre, et autres bagatelles contre des clous et d’autres objets
en fer ; de sorte qu’on arriva à compter plus de cinq cents
pirogues autour de nos deux navires.
Le 6 décembre - Ce jour-là, aux environs de cinq heures
de l’après-midi, le matelot Manuel Vasquez mourut malheureusement du violent coup que lui porta un cocotier qu’ils étaient
en train de couper sur le site où devait être installée notre maison ; le coup fut si terrible qu’il ne put même pas recevoir l’extrême onction.
14
Una cuadra : 150 varas = au moins 125,4 m, soit environ 1,504 km.
74
N°337- Janvier/Avril 2016
Le 7 - Après l’office du matin, le cadavre fut descendu à
terre, et on lui donna une sépulture dans le lieu qui servit
ensuite de cour à la maison, dans la partie sud, en présence des
deux aumôniers de notre frégate et de ceux qui le transportèrent
sur leurs épaules.
Le 11 - Il devait être environ six heures du matin lorsque
nous vîmes s’élever une grande fumée à l’intérieur de la vallée
qui se trouve au S. de Ojatutira [Tautira] ; immédiatement
après, un très grand nombre de païens, munis de quelques
bâtons posés à l’épaule ressemblant aux macanas15 à deux tranchants, qu’ils appellent umore [’omore], marchaient vivement
vers cet endroit ; ayant demandé à Thomas Pautu ce que c’était,
il répondit que Vehiatua avait banni de ce district de Ojatutira
[Tautira] quelques-uns des habitants qui n’avaient pas apporté
les nourritures qu’ils lui devaient, et que ces exilés ayant mal
pris ce bannissement s’étaient soulevés contre le ari’i, et qu’ils
lui avaient envoyé un signal de défi, qui était cette grande
fumée. Ensuite arriva l’interprète qui se trouvait à terre en compagnie de Ginoy [Hinoi] ; ce dernier demanda au commandant
des gens armés pour aller en renfort de Vehiatua et de son frère
Manahune qui était parti en compagnie de Vehiatua. Aussitôt le
commandant ordonna à D. Juan de Manterola, le lieutenant
d’infanterie, de se rendre à terre avec un sergent et douze soldats et de rester dans la maison de Vehiatua. Mais, comme il
fallut un certain temps aux soldats pour s’armer puis descendre
à terre, cette opération s’avéra être inutile parce qu’entre temps
les ari’i revinrent avec leurs hommes qui apportaient des maisons des exilés, qu’ils déplacent facilement d’un endroit à l’autre car elles sont faites de poteaux droits, avec un toit peu lourd.
A partir de cet incident et d’autres que je consignerai, on peut
inférer que les naturels de Tahiti sont fiers et orgueilleux, car
étant en vue des deux bâtiments de guerre et Vehiatua étant
15
Macana : massue indienne.
75
accompagné du ari’i Manahune entouré d’une quantité considérable de gens, ils avaient osé les défier en bataille rangée.
Le 26 - Ce jour-là, à cinq heures de l’après-midi, ils ramenèrent à bord de la frégate, le maître du canot du Jupiter
presque mort, car le chirurgien avait exigé aussitôt qu’on lui
donnât l’extrême onction. Le fait est que, alors que ce maître
s’était rendu à terre pour laver ses vêtements, ils lui en volèrent
je ne sais quelle pièce sans qu’il le vît ; en voulant la récupérer
il se rendit auprès d’un païen qui n’était pas loin, pensant que
c’était lui le voleur. Ce païen, dès qu’il le vit s’approcher de lui,
lui décocha une pierre si bien lancée qu’elle lui enfonça le crâne
au-dessus de l’oreille gauche et l’envoya mordre la poussière.
Les matelots qui étaient en train de couper l’herbe pour le bétail
accoururent et le transportèrent dans le canot pour le conduire
à bord. Ensuite, le second capitaine et les autres officiers se rendirent à terre pour demander instamment à Vehiatua de leur
remettre l’agresseur ; mais c’était peine perdue ; car ce dernier
était un parent très proche de Vehiatua et bien décidé à fuir
comme l’avaient fait tous les autres du district, craignant surtout
les armes à feu (mais non les autres armes). Le capitaine en
second, voyant qu’il ne pouvait obtenir ce qu’il prétendait,
donna l’ordre à l’un des officiers d’aller informer le commandant de ce qui se passait à terre et du fait qu’ils occupaient ari’i,
en attendant sa décision. Le commandant dit alors sur le ton du
reproche : que devons-nous faire ? L’officier répondit : ce qu’il
faut faire, c’est amener Vehiatua à bord, le garder prisonnier
jusqu’à ce que le délinquant soit livré, et dès qu’il sera remis,
lui donner le châtiment mérité ; le ari’i sera alors libéré de
même que l’Anglais a emprisonné dans le district de Opare le
ari’i Manahune, son père et son frère Hinoi jusqu’à la restitution du matelot qui s’était caché à terre. Mon père et compagnon
qui se trouvait présent à cette occasion, en entendant un tel raisonnement, se leva pour dire que s’ils commettaient un tel attentat, ni mon compagnon ni moi-même ne resterions (davantage)
76
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sur l’île ; car, s’ils nous acceptent, ce sera pour pouvoir se venger sur nous de l’offense qui a été commise à l’encontre de leur
ari’i ; et si l’Anglais a arrêté les hommes ci-dessus mentionnés
à Opare [Pare], il fallait avoir à l’esprit la raison pour laquelle
il l’avait fait, et qu’il n’était que de passage ; de même qu’ils
devaient considérer le but qui nous avait amenés ici et qu’ils
devaient passer outre ou ignorer toute extorsion que les païens
leur feraient ; et en dernier lieu, qu’ils aient bien présent à l’esprit le fait que nous nous trouvions sans défense, et ils devraient
réfléchir à ce qu’ils avaient à faire en ce moment précis. Ces
paroles semblèrent produire leur effet car ces messieurs les
Officiers renoncèrent à leurs intentions, même s’ils ne cessaient
de discuter sur ce sujet, ce qui a suffi pour que le naturel baptisé
du nom de Thomas se chargeât de (transmettre) ce dont ils
avaient discuté et allât rendre compte à Vehiatua de ce qui se
passait à bord.
Le 27 - Vehiatua fort de cette nouvelle, embarqua très tôt le
matin, dans ses pirogues pour regagner son district de Tallarapu [Tai’arapu] où le ari’i Manahune était arrivé le jour précédent, pendant qu’on transportait le blessé à bord. Dès que le
commandant apprit la fuite de Vehiatua, il décida que le capitaine en second, en compagnie d’autres officiers, de l’interprète
et de Thomas Pautu, se rendraient à terre pour vérifier si cette
fuite était bien réelle, et si c’était le cas, il chargerait le second
capitaine d’envoyer l’interprète avec Thomas Pautu à Tallarapu
[Tai’arapu] afin de persuader Vehiatua de revenir. Mais, comme
Thomas Pautu s’était montré malveillant envers Vehiatua, il ne
réussit pas à le faire revenir. L’interprète en voyant l’échec de
cette tentative, dit à Thomas qu’ils devraient rentrer sur la frégate rendre compte au commandant de leur mission. Alors Thomas, avec arrogance et superbe digne de Lucifer, répondit : « Je
ne veux pas revenir, je ne veux rien de la frégate, je ne veux rien
de vous ; je ne veux rien de Lima, et je veux seulement rester
dans mon pays et chez moi ». Telle fut ce jour-là la résolution
77
prise par cet infortuné ; ce qui ne m’étonne guère car je doute
qu’il ait (pu avoir une bonne) connaissance de Dieu, du saint
sacrement, par le baptême qu’il a reçu à Lima. Lorsqu’il s’était
trouvé dans cette ville, il était déjà bien grand et marié dans son
île, et, pire encore, je crois qu’il avait été éduqué à être libre et
qu’il avait été emmené de force.
Le 28 - Aussitôt séparé de Thomas, l’interprète décida de
rester cette nuit-là dans le district de Atinua16 où se trouvent les
maisons des deux naturels baptisés. Dans la matinée du 28, à
neuf heures, l’interprète arriva accompagné du naturel nommé
Tahaitoa, serviteur très proche du ari’i Vehiatua, et qui nous
avait rendu quelques services ; il nous dit que les ari’i Manahune et Vehiatua venaient mais qu’ils redoutaient de monter à
bord de la frégate en raison de ce qui était arrivé le vingt-six. A
cette nouvelle le commandant décida de faire débarquer dans le
canot, le capitaine en second (Gayangos) avec le sous-lieutenant d’infanterie (Diego Machao), qui était l’ami de Vehiatua,
pour qu’en leur compagnie ils (les ari’i) puissent venir à bord
délivrés de leurs inquiétudes ; après avoir vogué jusque tard
dans la journée, car ils devaient rejoindre Tallarapu [Tai’arapu]
qui se trouve à une distance de trois lieues, ils trouvèrent Vehiatua dans sa maison, qui déclara qu’il n’était pas allé à bord
parce que Manahune était parti dans le district de Yrimiro17
mais que le lendemain tous deux monteraient à bord. Forts de
cette nouvelle, ils regagnèrent tous la frégate.
Comme le district de Ojatutira [Tautira] avait été déserté en
raison de ce qui s’était passé le 26, le caporal de faction qui faisait la sentinelle devant notre maison avait remarqué que dans
la brousse de nombreux îliens montraient leur tête à divers
endroits, et craignant une embuscade, il avertit le commandant
de ce qui se passait ; celui-ci décida d’envoyer à terre un sergent
16
Atinua : ancien nom donné à une petite localité du sud de Teahupo’o.
17
Irimiro, autre localité du sud de Teahupo’o.
78
N°337- Janvier/Avril 2016
accompagné de huit soldats qui rejoindraient ceux qui se trouvaient déjà là-bas ; à huit heures du soir, la chaloupe partit avec
son équipage en armes, deux pierriers, en ordre de bataille ; il
donna l’ordre au lieutenant d’infanterie de mouiller au plus près
de notre maison pour que, en cas d’un éventuel assaut des
païens, la troupe ait un endroit où pouvoir se réfugier. Dieu
Notre Seigneur voulut qu’il ne se passât rien de la sorte, et au
matin du 29, les sentinelles revinrent à bord, laissant les
hommes habituels pour la garde de la maison.
Le 29 - A quatre heures et demie de l’après-midi, quelques
officiers, le second capitaine et moi-même, descendîmes à
terre ; peu de temps après avoir commencé notre promenade,
on vint nous informer que Vehiatua arrivait avec le arii Manahune ; nous demandâmes de quel côté ils venaient, on nous
montra la plage. Nous allâmes à leur rencontre et les reçûmes
avec force embrassades et manifestations de joie ; après les
avoir accompagnés jusqu’à leurs maisons, nous restâmes dans
celle de Vehiatua, afin de le persuader de monter à bord, toute
crainte étant désormais écartée puisqu’il savait que tous les officiers l’appréciaient ; mais, voyant qu’il faisait presque nuit,
nous regagnâmes la frégate.
Le 30 - A neuf heures du matin de ce jour, Vehiatua vint à
bord et nous le reçûmes avec de grands témoignages de joie ;
mais je me rendis compte que ses craintes n’étaient pas (entièrement) dissipées, car, quand bien même nous le reçûmes à la
coupée par des accolades, il était toujours très inquiet, regardant
partout ; on lui donna du chocolat, et après avoir demandé une
lanterne avec une bougie, il dit qu’il allait se rendre dans le district de Guayaotea18 et partit à midi.
Le 31 - Ce jour-là, dans la matinée, on commença à déposer à terre nos vivres et autres ustensiles, tâche qui nous a occupés une grande partie de la journée. Mon compagnon et
18
Aiaotea, ancien lieu-dit de Teahupo’o devenu Vaiaotea.
79
moi-même descendîmes également à terre pour les réceptionner
au fur et à mesure, restant ainsi dans la maison et dans le port
de Tautira, comme des habitants de l’île ; le commandant ne
manqua pas pour autant de nous faire envoyer nourriture et
dîner jusqu’à ce que les navires quittent le port en direction de
l’île de Orayatea [Ra’iatea].
Année 1775
Le 1er janvier - Le premier jour de janvier de cette année
1775, à sept heures du matin, on se rendit à bord et je dis au
commandant que tout était prêt pour la célébration du Saint
Sacrifice de la messe. Ensuite il donna l’ordre d’embarquer
dans la chaloupe, avec elle la troupe en ordre de bataille, et en
même temps, dans le canot, la Sainte Croix (qui avait été transportée depuis Lima, ornée de vert portant cette inscription
Christus vivit et Carolus III imperat) et tout en faisant également descendre dans la chaloupe messieurs les officiers, les
deux pères aumôniers qui étaient D. Salvador Font et le M.R.P.
Mtro 19. Fr. Francisco Zerezeda de l’ordre de N. Dame des
Grâces (le premier portant le surplis et l’étole) et moi-même ;
nous nous rendîmes au débarcadère sur la plage où se tenait
déjà la troupe bien rangée, sous les ordres du lieutenant d’infanterie D. Juan de Manterola, et où nous avait rejoint mon Père,
compagnon et frère Geronimo Clota ; ils érigèrent alors la
croix, au son de la première salve tirée par la troupe ; une fois
placés en deux rangées bien ordonnées, tous les gens qui étaient
venus à terre depuis les deux navires, mon frère et moi-même
commençâmes à chanter la litanie des Saints, la joie que nous
ressentions dans nos cœurs, était si grande que, débordant de
nos poitrines, elle faisait briller des larmes dans nos yeux, car
c’était la première fois qu’avait lieu dans cette île lointaine cette
célébration à la louange du très Saint Nom de l’unique Dieu en
sa Trinité, jusqu’alors inconnu de ces malheureux païens.
19
Mtro : abréviation correspondant à Maître.
80
N°337- Janvier/Avril 2016
Une fois la procession arrivée avec la très Sainte Croix, on
la plaça devant notre maison à l’endroit qui était prévu, où servait de socle ou de piédestal le tronc même du cocotier qui dans
sa chute avait ôté la vie du matelot Manuel Vasquez ; et au
moment de l’ériger, la seconde salve fut tirée par la troupe. Une
fois la très Sainte Croix implantée, mon compagnon dit la
messe que nous écoutâmes avec attention, non sans étonnement
des naturels qui disaient qu’ils n’avaient pas vu de célébration
se dérouler avec tant de solennité, tout en regrettant l’absence
du arii Vehiatua. Nous croyons que ce fut bien la première
messe qui fut célébrée dans cette île que le Christ notre salut et
notre vie daigna visiter montrant ses plaies et professant son
message. La messe terminée, on chanta le Salve Regina, tout en
hissant le drapeau royal, les salves tirées par l’artillerie depuis
le navire, pendant que la troupe à terre acclamait par trois fois
(selon l’usage), notre Monarque Catholique Charles III, que
Dieu protège. La messe achevée, tout le monde se retira à bord,
nous retrouvant seuls avec nous-mêmes, mon compagnon, moimême, Maximo Rodriguez et Manuel, l’autre naturel baptisé,
dans la maison de notre résidence.
A neuf heures du soir, nous entendîmes de grands cris provenant de la frégate, mais jusqu’au matin du
2, nous n’en sûmes pas la cause : en fait deux païens
s’étaient cachés sous le porte-haubans ; mais l’on n’avait pas pu
savoir s’ils s’y étaient trouvés depuis l’après-midi ou s’ils y
étaient plutôt montés de nuit à la nage. Dès qu’ils les virent, ils
embarquèrent la chaloupe et le canot et eux se jetèrent à l’eau ;
comme tous ceux de l’île sont de très bons nageurs et plongeurs, nos hommes eurent beaucoup de mal à les rattraper. Mais
dès qu’ils l’eurent fait, ils les hissèrent à bord et les mirent aux
fers ; mais ayant averti Titorea, sa femme Teone et Tahaitoa, ces
derniers les firent fouetter sur le canon (plus par obligation que
par plaisir) car ils avaient avoué qu’ils venaient pour voler. Mon
compagnon et moi-même regrettions bien un tel châtiment,
81
sachant que tout ce qui était fait en faveur et à l’encontre de ces
naturels, à bord de la frégate, retomberait sur nous à cause de
notre manque de discernement.
Le 4 - Ce jour-là, les ari’i Manahune et Vehiatua de retour
de Tallarapu [Tai’arapu], vinrent à bord de la frégate, bien
qu’ils redoutaient toujours d’être faits prisonniers, puis après
avoir mangé, ils regagnèrent la terre.
Le 6 - Nous fixâmes sur le linteau de la porte deux
estampes représentant deux effigies de notre très Saint Père Clément XIV et de notre Roi Catholique Don Charles III (que Dieu
les protège). Devant cette nouveauté, les païens vinrent chez
nous en très grand nombre et nous leur explicâmes alors, par
l’intermédiaire de l’interprète, qui étaient ces deux personnes
sur les portraits ; lorsque nous disions que c’était le Roi d’Espagne qui les défendrait de leurs ennemis, ils montraient des
signes de joie et disaient « Rey no20 Espanna » sans redoubler
la (consonne) R car ils la prononcent toujours faiblement.
Le 7 - A dix heures du matin les deux navires sortirent de
ce port pour se rendre à l’île de Orayatea [Ra’iatea] et nous
demeurâmes mon frère et moi-même avec l’interprète, et le
naturel Manuel, dans ce port de Tallarapu [Tai’arapu], théâtre
de nos tribulations. On ne pourrait compter celles que nous
vécûmes depuis ce jour jusqu’au 20 où les navires revinrent de
l’île de Orayatea [Ra’iatea]. Il est vrai qu’ils ne nous donnèrent
ni coups de bâton ni d’autre chose, mais ils nous faisaient tant
et tant de facéties qu’il nous sembla manquer de patience pour
pouvoir endurer tout cela. L’affluence de ces païens, chaque
jour,(et déjà bien avant même le départ des vaisseaux pour
ladite île), était telle qu’en tout bon sens, on pouvait compter
environ trois mille âmes de tous âges et de tous sexes ; et ainsi,
plusieurs jours durant, en nombre encore plus important tant
20
N.D.T. Dans le manuscrit consulté, il s’agit bien de « no » faisant référence à la
préposition qui indique l’origine en langue tahitienne.
82
N°337- Janvier/Avril 2016
était élevée la quantité de gens qui nous environnaient, dès le
lever du jour jusqu’à la nuit tombée ; certains s’en allant, d’autres revenant, au milieu des cris poussés par les uns et les
autres ; nous étions comme privés de sens, sans pouvoir faire
quoi que ce fût ; et même de manger on aurait dit qu’on avait
oublié de le faire. Pour pouvoir célébrer l’office divin, je m’enfermais dans la maison pendant que mon frère effectuait des
rondes pour empêcher que l’on nous volât quelque chose, ce
pour quoi étaient venus ces païens, semble-t-il. Dès que j’avais
fini de prier, mon frère s’enfermait à son tour, tandis que moi,
je menais les mêmes surveillances. Les incommodités causées
par ces hommes étaient telles qu’elles nous empêchaient même
d’aller faire nos besoins naturels ordinaires. Car aussitôt qu’ils
nous voyaient sortir, ils nous emboîtaient le pas. Certains nous
traitaient de voleurs, ce qui dans leur langue est rendu par ce
mot guariro [ua riro] ; d’autres, d’ivrognes ababa [’ava’ava],
ou encore de neneba norima [neneva na Rima], de fous de
Lima, ou fils de… taona21, et bien d’autres insultes étaient proférées dont nous comprenions la signification par les gestes qui
les accompagnaient ; d’autres, encore plus effrontés et plus
impudiques, nous lançaient : « ami manger coquillages : tayo
poreho [taio’ai poreho]» et tout en nous montrant de leur main,
leurs parties honteuses.
Au milieu d’une telle quantité d’épreuves que nous subissions intérieurement, nous ne négligions pas nos activités physiques, soit en semant les graines de légumes verts, soit en
faisant des cadeaux aux chefs pour qu’ils ordonnent à leurs serviteurs de nous apporter des bambous pour monter la palissade
tout autour du terrain qui nous avait été indiqué ; d’une part,
pour nous préserver en quelque sorte de toute la gêne causée
21
Pas de mot tahitien approchant, selon les propos de Sylvia Richaud, spécialiste
en langue polynésienne que nous remercions pour sa précieuse contribution
dans divers passages de ce récit.
83
par ces naturels, d’autre part pour protéger les petites pousses
naissantes. Finalement nous parvînmes à faire clôturer tout le
potager et la maison et à aménager une petite cour devant celleci. Car même si ce n’était qu’une claie de roseaux, faite sans
argile, elle était toutefois suffisante pour dissuader les naturels
de s’approcher de la maison en bois ; voilà à quoi fut consacré
tout notre temps, et ce jusqu’au 12 avril, car elle était longue
d’une cuadra22 et large d’un peu moins du tiers.
Le 10 - Au milieu de toutes ces tribulations que nous subissions, Dieu notre Seigneur qui nous vient toujours en aide au
moment où c’est nécessaire, nous fit la grâce d’une grande joie;
en effet il devait être neuf heures du matin environ lorsque Thomas Pautu arriva chez nous. Dès que nous le vîmes, mon compagnon et moi-même nous nous jetâmes à son cou avec tant de
joie et d’allégresse qu’il éclata en gros sanglots, à la pensée que
cette brebis regagnait le troupeau du bon berger à l’instar d’un
autre fils, non pas avec les vêtements en haillons parce qu’il les
avait déjà ôtés, y compris le caleçon. Il arriva donc tout nu, la
peau tannée par les inclémences du climat et le châtiment de
Dieu. Il est revenu si défiguré que nous eûmes bien du mal à le
reconnaître car ses habits ne permettaient pas de le distinguer
de tout autre. Il portait un cache-sexe, la tête coiffée d’une sorte
de turban, fait d’une étoffe du style de celles qu’ils fabriquent
habituellement à partir de l’écorce d’arbre. Nous lui donnâmes
à manger, non pas avec cette abondance qu’un père démontre
envers son fils prodigue puisque nous manquions d’une telle
richesse, mais nous lui donnâmes en revanche, et avec tout
notre cœur, amour et affection, des biscuits, des bananes et du
lard, c’était là tout ce que nous avions alors. Thomas ne cessait
de verser des larmes qui (me) semblèrent bien fausses car
connaissant les causes, on en connaît les effets ; dès qu’il eut terminé de manger, nous lui fîmes de légers reproches, lui rappelant
22
Una cuadra : 150 varas, soit une enceinte d’environ 125,4 m sur 41,8 m.
84
N°337- Janvier/Avril 2016
tous les bienfaits qu’il avait reçus à Lima, et parmi ceux-ci, le
plus grand, celui d’avoir reçu le Saint Baptême ; mais il ne prononça le moindre mot, il dit seulement qu’il était parti par peur.
Ensuite il dit qu’il se rendait à un geiba [heiva] (ce sont leurs
danses) et il ne revint pas avant le lendemain.
Le 11 - Ce jour-là, à dix heures du matin, Thomas Pautu
revint accompagné du ari’i Vehiatua, du capitaine Titorea et de
sa femme Teone (O Purahi) et de Tahaitoa. Il demanda la clef
de son coffre qui était jusqu’à présent resté en dépôt chez nous.
Aussitôt qu’il l’eut ouvert, il commença à répartir entre les personnes ci-dessus citées, tous les bijoux et les vêtements qui s’y
trouvaient. En voyant sa détermination et sachant que ses intentions étaient de vivre en liberté à la façon païenne, nous lui
reprîmes les armes blanches qui se trouvaient dans le coffre,
ainsi que quelques médailles chrétiennes, de crainte qu’elles ne
fussent méprisées ou profanées. Dès qu’il eut fini la distribution, il sortit avec les personnes susnommées et nous ne le
revîmes plus. Par la suite, nous apprîmes qu’il s’était rendu
dans le district de Opare [Pare], puis de là, dans l’île dite Teturoa [Teti’aroa], appartenant au ari’i Manahune (Tu) voyage au
cours duquel il s’était trouvé en danger de mort. La peine que
nous a causée ce malheureux par son dernier choix, je ne peux
la mesurer. Et ma seule consolation, c’est ce que me procure
mon cœur de chrétien.
Le 15 - Ce jour-là, nous vécûmes une autre peine qui, bien
qu’elle ne fût pas directement dirigée contre nous, nous avait
suffisamment irrités. Teone, mère de Vehiatua, a un petit garçon
de l’âge de sept à huit ans, mais mal élevé selon leur habitude,
et si impertinent qu’on perd toute patience à le supporter. Ce
dernier eut donc la fantaisie de vouloir le vêtement qu’on avait
confectionné pour Manuel, le naturel de cette île, quand il était
à Lima, habit qui était fait pour les jours ordinaires et les jours
de fête. Manuel, soit par plaisir ou soit par crainte, avait laissé
Guatepua l’enfiler (c’est ainsi qu’ils appellent ce petit garçon)
85
sans que nous l’ayons vu faire ; mais aussitôt que nous l’apprîmes, nous le reprochâmes gentiment à Teone ; mais voyant
que notre mansuétude ne servait à rien, nous nous mîmes en
colère et c’est à contrecœur qu’il se dévêtit certes, mais sans
toutefois tout ôter, gardant une bande de soie en guise de cachesexe ; quant au reste il en fit un baluchon dans l’intention de
l’emporter, mais voyant son obstination, je le lui pris de force
pour le ranger dans la caisse de Manuel, gardant la clef afin que
cela ne soit plus un objet d’inquiétude.
Le 20 - Ce jour, à quatre heures de l’après-midi, la frégate
mouilla ainsi que le convoyeur, dans ce port de Ojatutira [Tautira], de retour de l’île de Orayatea [Ra’iatea] ; en montant à
bord pour souhaiter la bienvenue à ces messieurs les Officiers
et au Commandant, j’appris que la maladie dont il souffrait
déjà, s’était aggravée, le chirurgien qui le considérait comme
condamné, lui avait ordonné de se soucier de son âme, devoirs
nécessaires en de telles circonstances critiques.
Le 21 - A 6 heures du matin de ce jour-là, mon compagnon
monta à bord pour rendre les civilités et effectuer les visites
d’usage à Messieurs les Officiers, et conjointement pour parler
de notre retour à Lima, tout en exposant les raisons qui nous
poussaient à le demander et en relatant tout ce que nous venions
de vivre durant quatorze jours où les embarcations avaient bien
tardé à revenir de leur voyage à Orayatea [Ra’iatea]. Mais
comme il n’avait rien obtenu en raison de ces circonstances particulières que j’omettrai par respect pour certains, il revint à
terre.
Le 24 - A partir de ce jour-là, la maladie du commandant
Don Domingo Boenechea alla en s’aggravant, et comme les
deux aumôniers de la frégate étaient également malades, il
nous incomba, à nous, d’assister le malheureux dans son agonie, durant toute cette journée jusqu’au
Le 26 - Jour où, à quatre heures de l’après-midi il rendit
son âme à Dieu, et nous descendîmes ensuite à terre.
86
N°337- Janvier/Avril 2016
Le 27 - Dans la matinée de ce jour-là, une fois l’office religieux célébré à bord, on donna une sépulture au cadavre accompagné de toutes les formalités prévues par les ordonnances,
devant notre maison au pied de la grande croix, après avoir
d’abord déposé le cadavre dans un cercueil qui fut fabriqué puis
doublé avec du molleton bleu, à défaut d’autre chose.
Le 28 - A onze heures du matin, ce jour-là, la frégate et le
convoyeur quittèrent le port en direction de Lima et nous restâmes dans cette île, mon compagnon et moi-même, l’interprète
et un marin du nom de Francisco Pérez (originaire de Cantabrie) qui resta avec nous sur notre demande, ne serait-ce que
pour nous faire la cuisine et nous prêter assistance, du fait que
nous nous retrouvions désemparés ; pour obtenir cette faveur,
nous présentâmes une requête qui fut approuvée par un décret
de Don Tomas Gayangos qui avait alors pris le commandement, suite à la mort du commandant.
Le 2 Février - Ce jour-là, dans l’après-midi, Manuel le
Naturel de l’île nous demanda l’autorisation de passer voir sa
mère prétextant qu’elle était malade : c’était jeudi et nous lui
répondîmes d’attendre dimanche pour s’y rendre et qu’il pourrait le faire après la messe ; //Car en s’y rendant ce jour-là, il
aurait plus de temps pour rester en compagnie de sa mère//23
parce qu’ il n’y avait pas fête cette semaine-là ; nous en sommes
restés là, (sur le fait) qu’il irait le dimanche.
Le 5 - Ce qu’il fit, accompagné des deux oncles et de son
père (qui, depuis que nous étions descendus vivre à terre, l’accompagnait nuit et jour) et nous lui recommandâmes de revenir
le dimanche pour entendre la messe, et il répondit qu’il viendrait.
Le 13 - La relation que les enfants de ces païens tout juste
baptisés entretiennent avec leurs parents est toujours à craindre
en raison non seulement du danger de perversion causée par
23
Cette phrase entre //, ne figure pas dans le manuscrit du missionnaire Gonzalez,
déposé aux Archives des Indes (Séville). Nous l’ajoutons par souci de clarté.
87
l’amour naturel et les conseils parentaux mais également à
cause de la peur qui menace en particulier les sujets de jeune
âge. Nous en avions déjà quelques soupçons à l’égard de
Manuel, car depuis l’arrivée de la frégate dans le port, il n’avait
pas quitté son père un seul instant ; et lorsque celui-ci se rendait
à terre, les deux oncles restaient à bord avec le garçon. Pendant
leur présence à bord, nous avions observé qu’il ne voulait pas
aller manger dans la cambuse, et lorsque nous l’appelions pour
le repas pendant que nous étions à terre, il répondait toujours
qu’il avait déjà mangé avec son père et ses oncles.
Ce jour-là Vehiatua regagna son district de Tallarapu
[Tai’arapu], et comme nos soupçons de ce que Manuel ne
reviendrait plus étaient bien fondés, nous le chargeâmes de le
faire revenir, car dimanche était déjà passé.
Le 14 - Manuel arriva ce jour-là à 4 heures de l’après-midi,
accompagné de son père ; après l’avoir embrassé et lui avoir
témoigné notre affection, nous lui posâmes des questions sur la
santé de sa mère et il répondit qu’elle était déjà bien mieux, et
c’était vrai, car nous avions appris qu’elle n’avait nullement été
malade. Nous lui donnâmes à manger des restes de ce midi,
pensant qu’il revenait vers nous en toute bonne foi ; nous nous
étions bien trompés, car dès qu’il fit nuit, ils disparurent, sans
qu’on pût les retrouver, après les avoir cherchés dans les maisons environnantes. Nous en avisâmes Teone, qui dépêcha aussitôt deux de ses serviteurs qui les retrouvèrent dans leur
maison déjà bien endormis, et ils revinrent le lendemain nous
apportant la réponse que Manuel reviendrait.
Le 16 - Ce jour-là je tombai malade avec les douleurs liées
à une colique qui a duré jusqu’au 18 et, grâce à Dieu, je recouvris la santé à force de prendre des médicaments dont nous
étions pourvus.
Le 25 - Ce jour-là Taitoa est venu à l’hospice pour nous
informer que Vehiatua se trouvait bien malade, et pour se réconforter il voulait que nous lui donnions un petit cochon de ceux
88
N°337- Janvier/Avril 2016
que nous avions apportés de Lima, des biscuits, du miel et du
lard, et ayant reçu tout ce qu’il avait demandé, il retourna à Tallarapu [Tai’arapu].
Le 11 mars - En voyant que tant de jours passaient et que
Manuel ne revenait toujours pas, mon compagnon et moi-même
décidâmes d’envoyer l’interprète à Tallarapu [Tai’arapu] afin de
supplier Vehiatua de le faire revenir. Et la commission faite il
revint de Tallarapu [Tai’arapu] à douze heures de ce même jour
nous disant que Vehiatua se chargerait bien de le faire revenir,
ce qu’il exécuta (bien qu’il fût malade) ce même jour à trois
heures de l’après-midi accompagné de Tahaitoa. Nous le
(Manuel) reçûmes avec plaisir et après lui avoir demandé la raison de son retard, il répondit catégoriquement qu’il ne voulait
pas rester avec nous. Nous lui rappelâmes les faveurs et avantages qu’il avait reçus à Lima, aussi bien de la part du vice-roi
que des autres dignitaires et également du bénéfice que Dieu lui
avait accordé en l’ayant intégré dans la bergerie de sa Sainte
Eglise au moyen du Saint Baptême, ainsi que d’autres conseils
qui nous étaient dictés par la charité et la sagesse. Mais tout cela
ne fut que vains efforts, c’était comme donner des perles aux
cochons car le seul fruit que nous ayons pu retirer de tout cela,
ce fut de le voir s’éloigner de notre compagnie, sans que nous
ayons pu le revoir de nouveau. Par la suite nous apprîmes que
Vehiatua avait exilé ses parents avec tous leurs enfants, du fait
que Manuel n’avait pas voulu rester avec nous. Et quelque
temps après, nous suppliâmes Vehiatua de suspendre ce bannissement, ce qu’il mit à exécution, quoique avec beaucoup de
répugnance.
Le 12 - Ce jour-là, Vehiatua, après avoir mangé avec nous,
regagna son district de Tallarapu [Tai’arapu] et ne revint pas
avant le jour que je mentionnerai ; nous restâmes tout seuls si
bien que dans le district de Ojatutira [Tautira] on pouvait compter douze personnes, grands et petits, y compris nous quatre.
89
Le 5 avril - Ce jour-là je tombai malade avec de fortes températures et ensuite j’attrapai un ictère qui a duré quelques
jours ; et à force de prendre des médicaments et grâce à la
volonté de Dieu notre Seigneur, je recouvris la santé.
Le 15 - Même si à tout moment dans cette île on pouvait
subir de nombreuses averses, il pouvait pleuvoir pendant 24
heures et celle de ce jour là fut si forte que la rivière déborda et
se divisa en trois bras dont l’un nous isola complètement toute
la journée et la nuit suivante24.
Le 24 - A cinq heures du matin je quittai ce port et district
de Tallarapu [Tautira] pour me rendre dans celui de Guayari
[Papeari] où se trouvait Vehiatua gravement malade et dès mon
arrivée, il me reçut avec beaucoup de signes d’affection. Je restai toute cette nuit en sa compagnie et après lui avoir donné de
menues choses à manger pour lesquelles il me remercia, je
regagnai Ojatutira [Tautira].
Le 31 Mai - Après avoir vu Vehiatua passer par tous les
Emarahaes [e marae] en compagnie de tous ses serviteurs, de
ses mère, frère, beau père ainsi que les Tajuas [tahu’a] qui sont
comme une sorte de maîtres adressant des déprécations à Theatua [te atua], nous jugeâmes qu’ils en appelaient à leur dieu,
bien que nous n’en vîmes jamais aucune effigie, malgré toute
notre vigilance. Il s’installa sur un îlot se trouvant près du district de Yrimiro25 qui est consacré à Teatua [te atua]. C’est pour
cette raison que personne n’y vit et que rien n’y est semé. Dès
que nous apprîmes son arrivée et l’aggravation de sa maladie
due à ses intempérances, mon compagnon et moi-même nous
tentâmes de voir comment nous pourrions le faire revenir à
24
Le lecteur voudra bien se reporter au Journal du père Geronimo Clota, pour
compléter ces mois d’avril et mai où visiblement Narciso Gonzalez n’a rien pu
consigner d’important. (Cf BSEO N°333-septembre-décembre 2014).
25
Selon une note de Francisco Mellén Blanco (op. cit., p. 831), il s’agit d’une petite
localité dans le sud de la presqu’île, entre les rivières Vaitoto et Aiurua.
90
N°337- Janvier/Avril 2016
Ojatutira [Tautira]. A cet effet je partis à trois heures de l’aprèsmidi avec l’interprète en emportant quelques babioles à lui
offrir. Nous avions appris que dans cet îlot ils voulaient sacrifier
un homme et que les naturels qui voguaient, s’y rendaient
quelque peu craintifs, si bien qu’ils ne mettaient guère d’entrain à faire avancer leurs pirogues. Nous avions parcouru environ une lieue et demie lorsque nous rencontrâmes un Naturel
qui venait de l’îlot en pirogue. Ceux qui étaient dans les nôtres
lui demandèrent quand ils feraient le sacrifice ? Il répondit dans
sa langue : apopo atura [apopo atura], ce qui en français26 veut
dire « après demain ». En entendant ces paroles, nos rameurs
commencèrent à crier inconsidérément (follement) : maitai maitai [maita’i maita’i], « bien, bien » et donnant de grands coups
de rame, nous arrivâmes à Yrimiro de nuit. Au moment de
débarquer, nous tirâmes deux coups de fusil pour avertir Vehiatua que nous étions à Yrimiro.
La nuit était tombée quand nous touchâmes terre, et à ce
moment-là, une pirogue sortit pour se rendre sur l’îlot et par
l’intermédiaire du païen qui s’y trouvait, nous fîmes passer à
Vehiatua le message suivant : nous étions à Yrimiro et nous
venions lui rendre visite, mais nous n’osions pas nous rendre
jusque là où il se trouvait par crainte des hauts-fonds (il y en a
beaucoup depuis Yrimiro jusqu’à l’îlot), et si il voulait que nous
y accédions, qu’il nous envoyât un pilote expérimenté pour
nous guider. Dès qu’il eut connaissance du message, il envoya
un serviteur qui nous guida sans encombres jusqu’à l’îlot où
nous fûmes reçus avec joie par les rares personnes qui pouvaient encore se lever, parce que tout le monde était sous la
forte emprise de la boisson ava [’ava](qui est cette plante dont
la racine mâchée et trempée dans l’eau les prive totalement de
26
N.D.T. : Nous substituons l’expression « en espagnol » qui apparaît dans le
manuscrit.
91
leurs sens27 ; après avoir salué Vehiatua et pris un peu de viande
froide en guise de repas, nous allâmes nous reposer.
Le 1er juin - Dans la matinée de ce jour, une fois terminées
nos obligations de prière, je me rendis dans la cabane où se
trouvait Vehiatua et grâce à l’interprète je lui dis de revenir à
Ojatutira [Tautira], et que là-bas nous prendrions soin de lui, en
lui préparant ses repas et en faisant appliquer par l’interprète
quelques remèdes parmi ceux qui étaient en notre possession.
Je lui dis aussi de ne pas faire cas de ses tahau [tahu’a], car ces
derniers, outre le fait qu’ils n’amélioraient guère sa santé, lui
mangeaient ses pua [pua’a] (c’est ainsi qu’ils nomment leurs
porcs), emportaient ses lits, nattes et couvertures. Alors que
nous, nous ne voulions rien de tout cela, nous ne voulions et ne
désirions que sa santé, parce qu’il était notre ami.
Vehiatua voyait bien que tout ce qu’on lui disait était vrai,
car depuis le jour où il était tombé malade, il n’avait pas
constaté d’amélioration ; mais, je ne sais si ce fut à cause de ses
tahua [tahu’a], ou pour une autre raison, il répondit que durant
ces cinq jours il ne pouvait se rendre à Ojatutira [Tautira] car il
devait aller faire le epure [pure] (ce qui veut dire déprécation
ou prière) à Teatua [te atua], sur le marae de Guayahotea
[Vaiaote] et une fois cette prière terminée, il irait alors à Ojatutira
[Tautira].
Après cela, je voulus voir cet îlot pour savoir s’il avait
quelque chose de remarquable; passant par la partie située au
nord et à l’est, je me mis à marcher le long de la plage jusqu’à
gagner la partie sud où vint à ma rencontre Tahaitoa qui me
demanda où je me rendais. Je lui répondis que j’allais regarder
cette terre de Teatua [te atua] et il me dit aussitôt dans sa
langue que « c’était bien, et qu’il m’accompagnerait » : maitai,
oau hare [maita’i, o vau haere] ; quand nous eûmes fait quelques
pas, nous entendîmes de grands cris, dont j’ai pu comprendre
27
Cf. Mellén Blanco, op.cit. note n°1892, p.831.
92
N°337- Janvier/Avril 2016
les mots suivants : mate pratito. Par ce mot de pratito c’était
bien moi qu’ils désignaient car ils n’arrivaient pas à prononcer
Père Narciso. Et moi, en entendant dire mate patrito, qui veut
dire que l’on tue le père Narciso, je revins aussitôt auprès de
Tahaitoa, et nous vîmes venir l’un d’eux au pas de course ; on
aurait dit un diable parce que je n’ai jamais vu de visage aussi
laid chez un homme. Il tenait dans sa main une pierre qui pouvait bien peser six à huit livres. Et comme je le voyais venir
vers moi, je commençais à lui faire des réflexions car j’ai toujours été convaincu que j’arriverais à me défendre par la raison
et non au moyen des armes. Je ne pensais pas que la fuite eût
été bienvenue car il était important de ne pas montrer aux
païens le moindre signe de lâcheté. Comme il se trouvait à environ quatre à cinq pas de moi, Tahaitoa surgit à sa rencontre, lui
entoura le cou de ses bras et se mit à lui parler ; mais le seul
mot que j’ai pu comprendre de ses paroles, ce fut le mot de
tayo, qui veut dire ami. A ce moment-là je faisais le courageux
en disant au tahu’a dans sa langue ha(e)re mai tata, qui veut
dire « viens, viens donc ici, fanfaron ».
Il s’ensuivit que ce tahua [tahu’a]’après avoir embrassé un
moment Taitoa, s’enfonça dans la petite brousse de l’îlot, faisant mine d’être reconnaissant, accompagné de gestes et de
hochements de tête, faisant un quart de tour et d’autres gestes
comme s’il regrettait de n’avoir pas pu exécuter ses intentions.
Ce tahua [tahu’a] est l’un de ces manipulateurs menteurs
qui font croire que le tehatua [te atua] a pénétré dans leur
corps et que pour ce motif, ils se déplacent avec tant de raideur
en faisant ces voyages que personne n’arrive à faire obstacle à
quoi qu’il veuille faire, même à l’empêcher de commettre des
actes les plus iniques, car ils disent que ce n’est pas lui qui
œuvre en lui mais que c’est Tehatua [Te atua].
Et même quand le tahua [tahu’a] avait ôté la vie à autrui,
les païens considéraient cet acte comme étant bien. Et à cette
occasion Vehiatua manifesta beaucoup de peine ; il aurait châtié
93
ce tahua [tahu’a] s’il n’avait accueilli Teatua dans son corps.
Dès que ceci fut terminé, je pris congé de Vehiatua, de Tahaitoa
et de Titorea et nous passâmes à Yrimiro, puis de là, après avoir
mangé quelques aliments, nous retournâmes à Ojatutira [Tautira] pour arriver le jour-même car il y avait une distance d’à
peine quatre lieues à parcourir.
Le 5 - Il devait être huit heures et demie du soir lorsque des
païens frappèrent à la porte ; leur demandant ce qu’ils voulaient,
ils nous répondirent que Vehiatua se trouvait au débarcadère. Je
sortis aussitôt et, après l’avoir salué, je le fis porter chez nous
dans la cabane de la pirogue car il y avait un vent très frais soufflant du sud. Il venait avec sa mère, son beau-père, son frère,
Tahitoa et les autres serviteurs. Je réalisai que sa fièvre était
assez élevée et qu’il était bien enrhumé avec de fortes douleurs
aux genoux et dans les jambes. Comme il nous apparut utile de
le faire suer, nous fîmes dire par l’interprète que nous pourrions
lui faire une décoction de violettes, de celles que nous avions
dans la pharmacie et Dieu voulut qu’il fût soulagé, en particulier de la forte toux qui le fasait souffrir énormément. L’effet fut
connu dès le jour suivant.
Le 6 - Dès le lever du jour, l’interprète continua de lui
appliquer les remèdes qui semblaient le soulager, si bien que le
20 son état s’était notablement amélioré, il n’avait plus de fièvre. Nous avons eu du mal à le décider à garder le lit, et pour
cela nous fîmes usage de tous les moyens possibles ; mais ce
qui nous a le plus éprouvés, ce fut de le convaincre de se mettre
à la diète et de s’y tenir, ce qu’il ne pouvait guère supporter
parce que tous les naturels de Otageti [Tahiti ] relèvent de cette
sorte d’hommes qui, comme le dit Saint Paul, n’ont d’autre
Dieu que leur ventre ; mais nous finîmes par y parvenir en faisant le pacte de lui donner de notre nourriture, et à des heures
qui ne pouvaient pas lui faire de mal. Cependant nous voyions
bien qu’il trichait et, pour savoir la vérité, je lui tâtais le pouls.
Et même s’il n’y avait rien de nouveau, je lui disais : tu as
94
N°337- Janvier/Avril 2016
mangé parce que je le sens à ton pouls ; il reconnaissait que
c’était vrai, fort étonné que je m’en sois rendu compte (par le
pouls selon lui).
Le 7 - Depuis ce jour où Vehiatua parvenait à se rétablir
peu à peu, le nombre de païens qui venaient célébrer sa guérison ne cessa de s’accroître, avec des geibas [heiva], ce qui est
la même chose que les fêtes, mais avec également des danses,
interprétant et représentant des sortes d’intermèdes, dont certains pouvaient durer plus d’une heure ; après cette séance, ils
lui offraient des couvertures, de celles que font les femmes à
partir de l’écorce de certains arbres qu’ils appellent aute28 ; une
fois terminée cette fête qui se déroulait le matin, dans l’aprèsmidi, ils regagnaient leurs maisons. Et il en fut ainsi jusqu’au 7
Juillet où l’on constata la guérison totale du ari’i.
Le 23 - Ce jour-là à onze heures et demie, Vehiatua vint à
notre hospice nous rendre visite, délivré alors de toute fièvre et
sans besoin de soutien ; après avoir reçu de quoi manger, il rentra chez lui.
2 Juillet - Après que Vehiatua eut constaté l’amélioration
de sa santé, comme nous l’avions tant espéré pour lui, il
retomba malheureusement dans les travers qui dominent non
seulement chez lui mais également chez les Naturels de Otajeti
[Tahiti], ce qui le fit replonger dans le même mal mais avec plus
d’intensité encore ; ce fut avec grande tristesse que nous vîmes
nos desseins et nos efforts totalement frustrés, et pour échapper
à la diète il se fit transporter dans son district de Tallarapu
[Tai’arapu].
Le 8 - Arguant de l’amélioration de sa santé, alors que c’est
tout le contraire qui lui arrivait, il se vit contraint de revenir
dans ce district de Ojatutira [Tautira]. Il arriva dans l’aprèsmidi du 16 et on le mit dans une autre maison qui se trouve au
sud de notre hospice, à une distance d’une cuadra. A peine
28
Espèce végétale cultivée et nommée en latin Broussonetia papyrifera.
95
arrivé, il ordonna à un serviteur d’aller dire à mon compagnon
de venir chez lui ; une fois ce dernier arrivé chez lui, il lui
demanda à manger, mais comme il faisait quasiment nuit, il ne
put le secourir car ce qu’il voulait, c’était de la viande du seul
mouton survivant du voyage, et comme il ne restait plus que lui,
nous l’avions tué pour notre nourriture. Et il se contenta alors
d’un peu de biscuit et de bananes jusqu’au lendemain.
Le 17 - On lui apporta un pot-au-feu spécialement fait pour
un malade avec de la poule et de l’agneau, mais il avait déjà tellement perdu l’appétit qu’il y goûta à peine.
Le 22 - De jour en jour la maladie de Vehiatua ne cessait de
s’aggraver et en ce jour du 22, il se trouvât dans une situation
si critique que les tahuas [tahu’a] faisaient leur epure [pure] ou
prière avec beaucoup de véhémence en poussant des cris insensés du matin au soir. La nuit tombée, ils exécutèrent un concert
funeste aux sons des tambours et bebos [vivo] qui dura de nombreuses heures. Le vivo est une petite flûte de bambou percée
de quatre trous, dans laquelle ils soufflent par une narine. Le
concert se déroulait de cette façon : les tambours ou vivo résonnaient un bref moment, puis faisant tous silence, l’un des tahua
[tahu’a] faisait un sermon qui durait environ huit à dix minutes,
dont on n’a compris que ces deux mots qui étaient abare
vare [ha’avarevare], qui veut dire « mensonge » en français29.
Après la réponse des autres, le tahua [tahu’a] disait le
deuxième mot guciba30. Ensuite la cacophonie continuait un
court moment ; un autre tahu’a prenait la parole, poursuivait
son prêche qu’il terminait avec les mêmes mots que ceux prononcés par le premier.
Le 23 - A sept heures ce matin-là, nous entendîmes de terribles lamentations et les cris de la mère du Eri Bexiatua [ari’i
Vehiatua] ainsi que des autres femmes qui l’accompagnaient ;
29
Cf. note 27.
30
Ce terme en tahitien, probablement mal retranscrit, n’a pas été déchiffré.
96
N°337- Janvier/Avril 2016
et en même temps, des tahua [tahu’a] faisaient leur epure
[pure] à toute vitesse, en poussant des cris inhabituels ; nous en
apprîmes alors la cause : le malade avait rechuté tant et si bien
qu’ils pensaient qu’il allait mourir. Nous assistâmes en même
temps à une procession désordonnée d’hommes et de femmes,
dis-je, et de jeunes gens qui se rendaient au emallahae
[e marae], portant chacun à l’épaule un régime de bananes,
implorant Teatua [te atua] en poussant des cris excessifs; après
avoir déposé leurs bananes sur le emarahae [e marae], les uns se
rendirent à la maison de Vehiatua, les autres regagnèrent la leur.
Le 24 - En ce jour du 24 le malade fut saisi d’une sorte de
léthargie, quoique différente de celles que j’avais pu voir chez
d’autres malades ; car Vehiatua avait toujours les yeux ouverts
et scintillants, c’était tout le contraire de ce que j’avais pu observer chez ceux qui avaient été victimes de ce mal. Dès que les
tahua [tahu’a] virent le malade dans un tel état, ils dirent que
ce mal était causé par la pénétration de Teatua [te atua] dans le
corps du ari’i malade, ce qui était un signe très certain de santé,
et que dans dix jours, il recouvrirait toute sa santé. Tous adhéraient à ces croyances, mais
Le 25 - Il arriva d’un autre district un charlatan prétendant
que ce n’était pas Theatua [te atua] qui était dans le corps du
Eri [ari’i], mais l’âme du précédent ari’i de ce dernier qui se
prénommait Taitoa, oncle du malade ; que son âme était déposée dans le emarahae [e marae], avançant comme explication
de cette transmigration que les parents du malade auraient volé
au défunt oncle une natte et deux limes de fer appartenant au
défunt Tahaitoa et que tant qu’ils ne lui auraient rien rendu, tout
resterait en l’état. Comme Teone souhaitait la guérison de son
fils, elle remit aussitôt à cet imposteur une natte très fine et
deux limes différentes de celles qui avaient été soi-disant
volées. Dès qu’il les eut reçues, il dit de transporter Vehiatua au
emare [marae] pour faire une prière et échanger les âmes. Cette
séance terminée, ils ramenèrent le malade chez lui. Le tahu’a
97
dit alors que dans trois jours il commencerait à marcher, et que
dans dix autres, il serait complètement guéri. Une fois tout ceci
achevé, le tahu’a regagna son district avec les cadeaux qu’on
lui avait donnés ; mais Vehiatua se mit à souffrir encore plus
qu’auparavant.
Le 27 - Ce matin-là à sept heures un serviteur du malade,
appelé Teinu31 arriva chez nous avec une blessure sur la tête
située au-dessus de l’oreille gauche, nous faisant comprendre
par des gestes qu’il avait été traîné au sol après avoir eu une
altercation avec un autre. Nous appelâmes l’interprète pour
qu’il nous confirmât les propos du païen ; après que Teinu eut
raconté une deuxième fois son histoire, l’interprète expliqua que
ce Teinu était sorti cette nuit-là avec quatre autres personnes
pour aller attraper des hommes et les tuer en vue du sacrifice.
Teinu avait mis la main sur un homme pour lui ôter la vie et
l’emmener au marae en sacrifice pour la santé de Vehiatua mais
l’agressé s’était révélé plus fort et en se défendant il avait traîné
Teinu, lui causant ainsi cette blessure avec une pierre.
Devant cette nouvelle si évidente et convaincus par un raisonnement bien fondé du danger que nous pouvions alors courir, nous dîmes à l’interprète de préparer les armes, malgré notre
petit nombre.
L’après midi, l’interprète commença à les essayer pour
vérifier qu’elles fonctionnaient toujours ; cette vérification était
très importante pour nous, du fait que ces naturels ont une telle
peur des armes à feu qu’elle les tint ainsi éloignés de notre maison. Quelques-uns parmi les plus familiers s’approchèrent de la
clôture pour demander pourquoi nous tirions des coups de feu.
Nous leur répondîmes que c’était pour nettoyer les pupuhies
[pupuhi], c’est ainsi qu’ils nomment les armes à feu et qu’ils
n’avaient aucune crainte à avoir pour autant. Puis ils nous dirent
31
Dans le manuscrit, ce prénom est écrit avec la voyelle « u » accentuée : Teinú,
ce qui allonge la syllabe finale en espagnol.
98
N°337- Janvier/Avril 2016
que, lorsque les tirs avaient commencé, il y avait par là six
hommes parmi lesquels un tahu’a du nom de Themaheba
(Temaeva), originaire de l’île de Orayatea [Ra’iatea], qui
venaient voir s’ils pouvaient attraper un homme pour le sacrifier ; et comme ils avaient entendu les coups de feu, ils s’étaient
jetés à l’eau et avaient replongé chaque fois qu’ils entendaient
un tir. Ensuite ils étaient retournés dans la maison de Vehiatua
renonçant alors à leur intention.
Le 28 - Le matin du 28 nous eûmes la certitude que ceux
qui étaient partis l’après-midi précédente pour attraper des
hommes à sacrifier, le firent la nuit suivante et que dans le district de Ojatutira [Tautira] ils avaient ôté la vie d’un homme
trop vieux pour se défendre ; son corps avait été transporté au
emarae [marae] de Atejuru [Atehuru]32, où se font tous les
sacrifices destinés à Teatua. Ce même-jour à huit heures du
matin, un grand nombre de païens de tous âges et sexes arriva
en poussant des cris insensés, et je voyais qu’ils se rapprochaient de la maison du malade. J’observai que les hommes et
les jeunes gens marchaient sans aucun ordre ; mais les femmes
marchaient sur quatre files, bien alignées ; arrivées près de la
maison de Vehiatua, celle qui officiait comme capitaine commença à pousser des cris qui pourraient émouvoir celui qui ne
saurait pas qu’ils étaient simulés ; et en même temps elle se mit
à se frapper la tête d’une dent de requin aiguisée, ce qui, au bout
de quelques coups, fit peu à peu couler le sang sur une couverture blanche, de celles qu’elles fabriquent sur l’île et qui était
posée par terre ; de la main gauche elle s’en enduisait le visage,
la poitrine, le ventre et les épaules, de sorte qu’en peu de temps
elle était devenue si laide qu’elle ressemblait à un diable. A
l’instar de celle-ci les autres commencèrent à faire la même
chose, elles devaient être au moins seize ; cette séance a bien
32
Atehuru, Atahuru, ancien emplacement du marae de Taputapuatea dans l’actuelle
commune de Pa’ea .
99
duré quinze minutes au moins et les hommes se trouvant sur le
marae offrirent à Teatua [Te atua] un régime de bananes, des
porcelets au malade et les femmes, quelques couvertures. Une
fois cette offrande terminée, elles se rendirent à la rivière pour
se rincer puis rentrèrent chez elles.
Dès la fin de cette manifestation, ils portèrent Vehiatua sur
l’autre rive de la rivière et l’installèrent dans une maison qui se
trouvait à l’ouest de la nôtre, presqu’en face du mouillage. On
aurait dit qu’il fuyait la mort car il n’était pas tranquille et
aucune de toutes ces choses situées de ce bord de la rivière ne
lui plaisait.
A quatre heures de l’après-midi un garçon du nom de
Mayoro [Maioro] entra chez nous pour nous dire qu’il avait
entendu quelques païens du district de Arajero [Arahero] dire
que si Vehiatua mourait, ils nous tomberaient dessus sur le
champ pour nous dérober tout ce qui se trouvait dans la maison.
A cette nouvelle nous nous mîmes en état d’alerte, les armes
prêtes, car comme ils sont très avides et très voleurs, nous agissions prudemment dans la crainte de quelque assaut.
A huit heures du soir, Vehiatua fit une rechute de sorte que
certains tahu’a commencèrent à réciter leur epure [pure] en
poussant des cris extraordinaires, et d’autres sortirent en criant
sur la plage, demandant à Teatua [Te atua] de préserver la santé
de leur ari’i dont l’état avait bien empiré et ils pensaient alors
qu’il allait mourir. Quant à nous, nous nous faisions beaucoup
de soucis en raison de l’information que Maioro venait de nous
donner ; et nous montâmes la garde afin de ne pas être pris au
dépourvu dans le cas où quelque chose surviendrait.
Le 30 - A dix heures du matin Maioro était entré chez nous
et il nous répéta que le capitaine de Arahero avait dit qu’aussitôt
après la mort de Vehiatua, ils nous tomberaient dessus, si bien
que nous continuâmes à monter la garde avec la lanterne allumée ; ceci pour leur faire comprendre que nous ne dormions
pas et que nous étions sur nos gardes.
100
N°337- Janvier/Avril 2016
Le 31 - A midi ce jour-là, on frappa à la porte du jardin et,
après être sorti pour aller ouvrir, nous découvrîmes Vehiatua
couché dans son lit qui était sur une estrade transportée par quatre serviteurs, entouré d’une de ses tantes, sœur de sa mère et
d’un autre parent très proche et qui était capitaine d’un district,
homme de grande sagesse, aux cheveux blancs 33. Nous le
reçûmes avec force manifestations d’amour et d’affection ; une
fois Vehiatua installé sur un coffre, le vieux païen nous
demanda si nous étions fâchés contre lui. Nous lui répondîmes
que non, parce que Vehiatua était notre ami, et que nous étions
également de bons amis de Vehiatua et pour cette raison nous
n’éprouvions aucune colère ni irritation envers lui. Le vieux
répondit maitai guaite [maita’i, ’ua ’ite], ce qui veut dire la
même chose que « Je comprends, c’est bien ». Quant à la raison
de cette visite du ari’i, nous déduisîmes qu’elle provenait de
notre mise à l’écart ; mais la cause (réelle) de notre retraite était
que nous avions entendu dire par les tahu’a que Vehiatua se
mourait à cause des médicaments que lui avaient appliqués les
étrangers de Lima (c’est ainsi qu’ils nous appelaient par
moments). Et nous autres, en sachant bien que la rivalité et l’envie entraînent des troubles, nous nous abstînmes de lui appliquer des remèdes, mais non de lui rendre visite ni de lui donner
les quelques babioles qu’il nous demandait.
Ensuite nous demandâmes à l’interprète de lui parler en ces
termes : à savoir que nous avions appris qu’ils avaient tué un
homme du district de Ojatutira [Tautira] et qu’il avait été transporté sur le emarae [marae] de Atehuru ; qu’ils voulaient faire
de même avec d’autres ; et que s’il continuait à agir de la sorte,
Dieu ne lui rendrait pas la santé, que bien au contraire il la lui
ôterait en châtiment des mauvaises actions qu’il autorisait. De
lui dire également que nous savions bien que les hommes du
33
La description de cette visite de Vehiatua est plus précise chez Narciso Gonzalez
que celle de son compagnon Geronimo Clota.
101
district de Tai’arapu et de Arahero avaient dit qu’à sa mort, ils
viendraient nous voler et nous tuer, et que c’est pour cette raison, mais aussi parce que leur tahu’a avaient raconté que nous
autres, nous l’avions tué avec nos remèdes, que nous ne sortions
plus aussi souvent qu’auparavant, ce qui nous obligeait à tenir
nos pupuhie [pupuhi] prêts à l’usage ; que le fait d’ôter la vie
aux hommes était une très mauvaise chose ; enfin, que cela ne
se faisait ni en Espagne ni à Lima, et si quelqu’un d’Espagne
ou de Lima tuait quelqu’un d’autre, aussitôt notre grand ari’i
d’Espagne (c’est-à-dire le Roi) ou le ari’i de Lima (c’est-à-dire
le Vice-Roi) le ferait pendre par le cou. Vehiatua écoutait tout
cela avec attention mais il nous répondit de retourner à Lima
quand le navire arriverait ; ce à quoi nous répondîmes que si
eux persistaient à vouloir tuer des gens, nous irions à Lima mais
que s’ils se corrigeaient par contre, nous resterions s’il nous le
demandait. Il ne répondit rien à tous nos propos, et aussitôt il
dit à ses serviteurs de le ramener dans sa maison située de l’autre côté de la rivière.
1er août - Ce jour-là à quatre heures de l’après-midi, mon
compagnon sortit pour aller rendre visite au malade ; après
avoir consacré un moment à cette visite, il sortit, accompagné
de l’interprète, empruntant la partie S. et S.E. pour se rendre à
la pointe située à l’E. où se trouve un emarae [marae] ; au
moment d’y parvenir, ils remarquèrent que du côté de la mer,
une pirogue avec un cadavre avançait et qu’un autre se trouvait
déjà au emarae [marae], ce que nous savions déjà. Pour en
avoir le cœur net, ils s’approchèrent dudit emarae [marae] et
ils virent le cadavre déposé dans un panier tressé en palme de
cocotier traversé par un bâton dans toute sa longueur et dont
une des extrémités était posée sur un arbre, et l’autre, fixée à un
autre arbre. Comme ils étaient en train de regarder le cadavre
entre les ouvertures du panier, il apparut brusquement trois
tahu’a dont l’un venait juste de tuer avec une pierre sur la
plage, ce malheureux innocent qui devait avoir dix à douze ans.
102
N°337- Janvier/Avril 2016
Dès qu’ils virent venir à eux les tahu’a, ils continuèrent
leur chemin vers la plage discrètement, ils virent l’autre cadavre
qui était le père de celui qui se trouvait déjà au emarae [marae]
et ils avaient été tués dans le district de Ogitira [Hiti’aa]. Au
moment où mon compagnon et l’interprète se rendaient à la
plage, ils virent venir un grand nombre de païens pour accueillir
le défunt et pour éviter d’éveiller tout soupçon, ils continuèrent
par le même chemin, faisant délibérément semblant de rencontrer les païens par hasard ; parmi ceux-ci, beaucoup leur demandaient où ils allaient. Et mon compagnon de répondre : nous
promener. Ils regagnèrent ainsi leur maison presque de nuit,
nuit que nous passâmes à monter la garde comme les nuits précédentes.
Le 2 - Ce matin-là très tôt ils emmenèrent les deux cadavres au emarae [marae] de Atehuru, lieu où ils disposent les
corps des sacrifiés.
Le 6 - Il devait être quatre heures du matin lorsque nous
entendîmes les cris les plus intenses que nous ayons jamais
entendus ; même si cela était arrivé plusieurs fois et que nous y
étions accoutumés, nous y fîmes encore plus attention parce que
les tahu’a et tous ceux qui assistaient le ari’i, aussi bien les
hommes que les femmes, criaient d’une façon telle qu’ils épouvanteraient même le cœur des plus courageux. Nous en devinions la cause ; un serviteur du ari’i confirma nos soupçons en
nous disant de la part de Teone que Vehiatua était décédé. L’interprète partit sur-le-champ et à son arrivée il put recueillir son
dernier souffle. Avec la mort de Vehiatua notre inquiétude s’accrut considérablement. Car, lui mort, nous pouvions craindre
que ces barbares n’exécutent ce qu’ils avaient prémédité.
Nos soupçons étaient bien fondés. Une demi-heure était à
peine passée après la fin de la messe (parce que c’était
dimanche) que nous entendîmes la clôture se défaire et nous
accourûmes aussitôt voir ce que cela pouvait être. Et en même
temps on nous avisait qu’un païen s’était emparé de je ne sais
103
combien de poules. L’interprète courut après ce dernier et nous
restâmes aux aguets pour empêcher les païens d’entrer en grand
nombre. Cette nouvelle parvint à Teone et même plongée dans
une affliction toute naturelle, elle ne nous oubliât pas, ni les
menaces des païens de ses districts de Tai’arapu et de Arahero.
Aussitôt elle ordonna à son fils unique de venir dans notre hospice et d’y rester en notre compagnie ; et ceci, probablement au
cas où les païens auraient l’intention de venir nous attaquer,
qu’ils manifestent du moins quelque respect (bien qu’ils en
montrent très peu) en voyant en notre compagnie celui qui
devait légitimement devenir ari’i. C’est ainsi qu’elle ordonna à
quelques-uns de ses serviteurs de grimper dans les arbres qui se
trouvaient près de notre maison pour faire les vigies, et de prévenir s’ils voyaient venir de la montagne quelques païens. Dieu
notre Seigneur dans son infinie miséricorde voulut qu’il ne se
passe rien d’autre, ce dont nous lui rendîmes grâces, plusieurs
fois. Une telle faveur nous fut accordée par cette femme affligée
ainsi que d’autres faveurs qui ne sont pas ici citées du fait de
leur faible importance. Elle fut toujours notre refuge, en dépit
de la mauvaise réputation que certaines personnes mal intentionnées lui attribuaient.
Dès que Vehiatua expira, il fut transporté par la rivière au
emarae [marae] qui se trouve au S.E. de la maison où il était
mort et au S. de la nôtre ; après qu’un tahu’a eut terminé une
longue déclamation à l’adresse de Teatua, il fut ramené chez lui,
reposant à même le plateau qui lui servait de lit mortuaire,
décoré cette fois-ci de quelques étoffes de l’île, aux couleurs
diverses. Le défunt portait à la tête une couronne de plumes
noires, les bras sur la poitrine, le corps dénudé jusqu’à la taille,
puis de là jusqu’en bas, recouvert d’une étoffe blanche. Quatre
serviteurs se trouvaient à la tête du lit-plancher comme s’ils
montaient la garde auprès de son corps, et l’un d’eux chassait
les mouches (car de ces impertinentes et insupportables bestioles, il y en avait en abondance) agitant une tige de gingembre.
104
N°337- Janvier/Avril 2016
Des deux côtés de la maison s’étaient formées deux rangées de
pirogues telle une rue, et par dessus, étaient étalées plusieurs
étoffes de diverses couleurs qui donnaient à voir une certaine
symétrie agréable à regarder. Tout autour de la maison et des
pirogues se trouvaient rassemblés un grand nombre de païens,
observant un grand silence qui m’a fort étonné car c’était bien la
première fois où, tout en se trouvant tous réunis, ils le faisaient.
A neuf heures du matin, mon compagnon sortit en compagnie de l’interprète pour aller présenter ses condoléances à
Teone pour la mort de son fils ; celle-là était si horrible et si
abominable à voir à cause du sang qui avait coulé de sa tête
que, si elle avait surgi de la montagne, elle aurait pu épouvanter
tout le monde. Avec attention, il se dirigea sans lui parler vers
l’endroit où se trouvait le cadavre et en revenant, il fit comme
s’il la croisait par hasard. Après cette rencontre, ils marchèrent
ensemble ; et mon compagnon lui demanda où elle se rendait.
Elle répondit « chez toi pour trouver consolation avec vous ».
Alors mon compagnon lui répondit : il ne convient pas que tu
viennes maintenant, car si tu viens, ils pourraient regretter ton
absence et quelque chose pourrait arriver. Dès que j’arriverai à
la maison, Maximo viendra pour te consoler ». Ils arrivèrent
ainsi à la maison et l’interprète revint aussitôt ; après être resté
en sa compagnie jusqu’à onze heures, il revint manger, après
avoir fait nettoyer le sang qui avait collé sur son corps et sa tête
et après lui avoir pris la dent de requin avec laquelle elle se
lacérait à tout moment.
A midi arrivèrent les païens de Ajui [Ahui34] armés et poussant des cris intenses ; ceux qui étaient auprès du défunt en
comprenant qu’ils venaient pour déclarer la guerre, passèrent de
l’autre côté de la rivière, laissant très peu de personnes pour
34
Ahui, lieu-dit proche de la vallée de Ata’aroa. Dans le manuscrit, il est écrit tantôt
Ajuy, tantôt ajui.
105
veiller le cadavre, et parmi elles, le chef 35 Auhi. Celui-ci en
voyant que les siens venaient pour faire la guerre, alla à leur
rencontre au débarcadère, présentant un régime de bananes en
signe de miséricorde. Aussitôt ce capitaine leur tint un discours ; une fois celui-ci achevé, tout le monde partit en courant
vers la maison où se trouvait le défunt. Après avoir fait trois fois
le tour de la maison (en courant également), ils s’arrêtèrent et
ensemble ils prononcèrent trois fois, en mesure, un seul mot,
qui, même sans parvenir à le comprendre tout à fait, nous indiquait que c’était le signal de paix, car aussitôt les hommes de
Tautira retraversèrent la rivière pour s’agréger à ceux de Auhi,
sans rien d’autre de nouveau.
On n’a pas pu vérifier pourquoi les hommes de Ahui ont
déclaré la guerre à ceux de Tautira.
Le 7 - Dans la matinée de cette journée, les hommes de
Tautira apprirent que ceux du district de Tai’arapu arrivaient à
toute vitesse en pirogue ; craignant alors qu’ils ne vinssent faire
la guerre, ils préparèrent leurs armes puis se placèrent au débarcadère, à l’embouchure de la rivière. Mais (constatant) à neuf
heures que ceux de Tai’arapu étaient venus en paix, ceux de
Tautira déposèrent les armes ; une fois tous rassemblés, ils se
rendirent tous dans la maison du défunt.
Les 10 et 13 - Durant ces jours-là arrivaient les habitants
du district de Guayahotea (Vaiaotea), de Matahohae
(Mata’oa’e) et de Matabay (Matavai) ; les premiers, pour voir
leur défunt, et ceux des deux autres, pour apporter de la nourriture à leur ari’i respectif qui étaient venus dans ce district de
Tautira, dès qu’ils apprirent la mort de Vehiatua.
Le 18 - Ce jour-là dans le district de Guayari (Vaiari), on
tua un homme pour le porter en sacrifice à Teatua [Te atua]
dans le emarae [marae] de Atehuru pour la mort de Vehiatua ;
35
C’est le mot « capitán » qui est retranscrit dans le manuscrit ; dans le contexte
tahitien, nous optons pour le mot « chef ».
106
N°337- Janvier/Avril 2016
on atteignait ainsi le chiffre de quatre sacrifices : trois avant la
mort de Vehiatua et un autre après.36
Le 11 Septembre - Ce jour-là, à quatre heures du matin, je
grimpai sur une colline qui se trouve devant le port et cela me
fut très difficile ; car en raison de la végétation dense de cette
montagne et de sa forte pente, il a fallu qu’un païen me pousse
par derrière et qu’un autre me tire de la main gauche tandis
qu’avec la droite je m’accrochais à la montagne pour pouvoir
monter ; il en fut de même pour l’interprète qui m’accompagnait. Le jour était déjà levé quand ils montèrent en portant le
ari’i Guatepua ; son beau père monta également avec Tahaitoa
et tous ses serviteurs avec des haches pour débrousser et brûler
le sommet de la colline, où nous plantâmes un mât de pavillon
pour qu’à l’arrivée de la frégate, l’étoffe blanche de l’île puisse
leur servir de repère pour reconnaître le port et sur laquelle nous
dessinâmes (mais bien mal car ne sachant pas le faire) les armes
catholiques.
Le 16 octobre - Ce jour-là dans la matinée Guatepua37, un
garçon de sept à huit ans fut proclamé ari’i principal de ces districts ; son nom fut changé en celui de son frère Vehiatua. Les
cérémonies qu’ils firent sont en partie semblables à celles qui
se font en Espagne. Avant de se rendre à la cérémonie, ils laissèrent cuire douze cochons de très bonne taille. Ils se rendirent
au emarae [marae] qui se trouve à la pointe est ; après avoir
36
Les missionnaires n’écrivent plus rien du 18 août au 11 septembre. L’on sait à
travers le Journal de Maximo Rodriguez qu’il ne se passe rien de bien particulier
durant ce laps de temps, hormis la continuation des rituels funéraires, une réparation de clôture ou la construction d’un parc à cochons. Par contre l’interprète précise le 8 septembre qu’un mât de pavillon a été fixé en haut de la
colline Tahuareva, pour guider la prochaine frégate dont ils attendaient l’arrivée
avec impatience. A partir du mois de septembre, leurs Journaux deviennent laconiques, voire vides de toute note.
37
Il s’agit du successeur de Vehiatua, Tetuaounumaona appelé Guatepua par les
Pères, ce qui correspond au nom Ruatupua – Il aurait mal compris le prénom
du jeune héritier –.
107
placé Guatepua sur une éminence, l’un des tahu’a importants
fit une longue déclamation. Concluant avec ce mot de Maheva
[Maeva], auquel tout le monde répondit : ari’i, qui en français
veut dire « Vive le Ari’i », répétant ces mots trois fois ; et deux
autres tahu’a parmi ceux de rang important, en même temps
qu’ils disaient « Maheva Arii [Maeva te Ari’i] », le hissèrent de
façon à ce que la moitié de son corps dépasse leurs têtes. Puis
ils se rendirent dans la maison du ari’i, mangèrent les cochons
et se mirent à cuver la ahaba.38
Le 30 - Ce jour-là, le matin, on nous prévint qu’un navire
était en vue, et après nous être rendus sur la plage à dix heures,
je pus l’apercevoir avec la longue-vue ; mais comme il venait
un vent contraire, on le perdit de vue jusqu’au
2 novembre où il mouilla à l’embouchure de la rivière, une
fois le vent calmé, et le 3 il entra dans le port en sondant.
Le 8 - Ce jour-là, au lever du jour, arrivèrent dans ce district de Tautira les habitants du district de Tai’arapu armés pour
livrer bataille contre les hommes du district de Ahui. La raison
en était que les gens de Ahui voulaient emmener dans leur district le nouvel ari’i Guatepua. Tout cela resta à l’état de
menaces, car tout fut résolu par un régime de bananes et deux
à trois cochons qu’ils enfouirent alors dans leurs ventres.
38
Mot indéchiffré. D’après le contexte, on peut comprendre que le narrateur
puisse faire allusion aux beuveries prolongées d’une longue sieste qui ont suivi
cette cérémonie ; ou la somnolence liée au ‘ava ; il est possible que ce mot (non
répertorié dans les dictionnaires consultés) soit un régionalisme péruvien familier ou tout simplement une déformation d’une expression tahitienne mal
retranscrite.
Pour de plus amples détails, le lecteur pourra se reporter au récit du père Geronimo Clota concernant ce banquet de cochons rôtis qui a suivi cette proclamation avec une description du ahima’a, le four tahitien. Maximo Rodriguez ne fait
aucune mention ce jour-là de cette cérémonie d’intronisation du jeune ari’i.
108
N°337- Janvier/Avril 2016
Pour conclure sur la chronologie des événements
Le Journal de Narciso Gonzalez s’arrête brutalement à la
date du 8 novembre. Celui de Geronimo Clota, à cette même
date39, relate encore ces conflits entre les habitants de Taiarapu
et de Tautira ; on lit en effet que les missionnaires sont intervenus pour les calmer en brandissant la menace de la prochaine
arrivée de la frégate et en évoquant les canons qui pourraient les
tuer s’il y avait une guerre entre eux.
Vers le 2 novembre 1775 (selon le Journal de Maximo
Rodriguez), apparaissent à environ quatre kilomètres (visibles
très exactement à partir du 30 octobre), les voiles de la frégate
du Capitaine Cayetano de Langara, venu initialement pour les
ravitailler. Dès lors les missionnaires se désintéressent totalement de la population et ne consignent plus rien dans leurs
Journaux.
L’on sait également que, pendant ce laps de temps, le père
Clota était fort occupé à rédiger au commandant Cayetano Langara, son argumentaire pour demander immédiatement leur
rapatriement plutôt que de poursuivre leur séjour dans l’île.40
Les missives échangées entre le 4 et le 8 novembre avec le
capitaine Don Cayetano de Langara, traduisent bien l’atmosphère constamment difficile et tendue qui a régné au sein de
cette petite communauté espagnole : ils ont quasiment vécu au
milieu de nombreux conflits relationnels d’abord surgis entre
eux et ensuite de malentendus culturels, installés progressivement au contact de la population de la presqu’île, jugeant le
moindre incident à travers le prisme de leur référent culturel
occidental ; cette tension constante – et par conséquent l’absence
39
Voir BSEO n°333, sept/décembre 2014, p. 157-158.
40
Lire ces courriers échangés entre le commandant et le père Geronimo Clota
dans le BSEO n°333 (2014) pp.159-171. Le missionnaire Clota indique à la fin de
son Journal que le 12 novembre correspond à la date du départ de la frégate
pour le port de El Callao.
109
totale de tranquillité d’esprit – les ont notoirement écartés de
leur but initial et principal : initier l’évangélisation. Tant et si
bien que, au milieu de leur séjour, ils étaient obnubilés par la
seule idée de survivre et non pas de figurer parmi les futurs sacrifiés au nom de Teatua. Ils ont vécu un vrai choc de civilisations.
Le fossé culturel était tel qu’en cette période des premiers
contacts européens, rien ne pouvait favoriser un quelconque
changement.
Toute tentative d’évangélisation espagnole est abandonnée
au départ de la frégate le 12 novembre 1775.
Traduction de Liou Tumahai
MCF à l’Université de la Polynésie française
BIBLIOGRAPHIE
Manuscrit source : Journal de Narciso de Gonzalez, copie du manuscrit déposé à la Bibliothèque nationale du
Chili, MsBA-tome 106, fols- 282-313, du 10 février 1778.
Dictionnaire espagnol-français, de Pompidou et Maraval, Hachette, 1968.
Maximo Rodriguez, Les Espagnols à Tahiti, Société des Océanistes, n° 45, Musée de l’Homme, Paris, 1995.
Mellén Blanco, Francisco, Las expediciones marítimas del virrey Amat a la isla de Tahiti 1772-1775, ediciones
Gondo, 2011.
BSEO n°333, septembre/décembre 2014, pp. 104-177.
Dictionnaire tahitien-français de l’Académie tahitienne – Fare Vāna’a, Papeete, 1999.
110
Assemblée générale ordinaire
de la Société des Etudes Océaniennes
le 25 février 2016
PrOCèS vErbaL 2016
Sur invitation du président Fasan Chong dit Jean Kape (PR),
les adhérents de la Société des Etudes Océaniennes se sont
retrouvés le jeudi 25 février 2016 à 13h30 au Fare Pote’e de
l’Université de Polynésie française (UPF) pour tenir l’Assemblée Générale Ordinaire (AGO) tel que le prévoit les statuts.
Afin de garantir la bonne tenue de l’AGO, le PR, assisté de
la secrétaire administrative Tetuanui Raufauore, procède au
pointage des membres présents. Comme le prévoit l’article 7
des statuts de la SEO : « L’Assemblée générale, pour délibérer
valablement, doit comprendre au moins le quart des sociétaires
résidant à Tahiti. ». Suite aux vérifications, sur les 56 membres
à jour de leurs cotisations et résidents à Tahiti, 20 sont présents
et 15 ont donné procuration. Le quart des voix nécessaires est
atteint et l’AGO peut délibérer valablement.
Cette vérification faite, à 14h20, le PR ouvre l’AGO. Il souhaite la bienvenue aux membres et les remercie d’avoir fait le
déplacement, en cette période de vigilance météorologique. Il
remercie également M. Eric Conte, président de l’UPF, d’accueillir la SEO sous le Fare Pote’e et lui remet 4 ouvrages offerts
à la B.U. : Océania, Tepano Jaussen, De Bovis et Chefs et notables.
Le PR désigne Peter Meuel comme secrétaire de séance.
Le Président présente rapidement l’ordre du jour et passe à
la lecture du bilan moral.
Bilan moral
Le PR affiche sur le rétroprojecteur le texte du bilan moral
et demande au secrétaire de séance de procéder à sa lecture.
La lecture étant terminée, le PR invite les membres à prendre la parole. Aucune prise de parole ne se fait. Le PR propose
alors de passer au vote à main levée du bilan moral. Aucune
opposition ne se fait. Le PR demande successivement qui s’oppose ou qui s’abstient. Aucune main ne se lève. Le bilan moral
2015 est adopté à l’unanimité.
Le PR passe donc au point suivant de l’ODJ.
Rapport financier 2015
• Rectification des comptes 2014
Le PR explique à l’AG que lors du vote du bilan 2014, les
relevés bancaires du compte CCP utilisées n’étaient pas les derniers de l’année. Il a été donc été procédé à l’adoption d’un
compte de trésorerie qui n’était pas exactement le même qu’au
moment du vote. Ce compte de trésorerie ayant été voté en AGO,
il convient de le modifier en AGO. L’écart est de -5000 XPF.
Le PR invite les membres à prendre la parole sur ce sujet
s’ils le souhaitent. Aucune prise de parole ne se fait. Le PR propose alors de passer au vote à main levée de la rectification du
compte de trésorerie 2014. Aucune opposition ne se fait. Le PR
demande successivement qui s’oppose ou qui s’abstient.
Aucune main ne se lève. La rectification du compte de trésorerie
2014 est adoptée à l’unanimité.
Le PR passe donc au point suivant de l’ODJ.
• Compte de trésorerie 2015
Le PR invite le trésorier, M. Yves Babin, à lire le compte de
trésorerie 2015. Après lecture, le trésorier apporte quelques
points d’éclaircissements, en particulier concernant le BSEO
n°335 qui apparaît comme ayant coûté moins cher que les
autres BSEO de 2015, mais uniquement parce que toutes les
opérations n’ont pas été réalisées.
112
N°337- Janvier/Avril 2016
M. Constant Guehennec demande à quoi correspondent les
307 200 XPF de dépenses réalisées au titre de “livres/boutiques”. Le PR répond qu’il s’agit d’exemplaires d’Archipol qui
sont achetés et revendus sans marge. Cette opération est faite
pour aider à la promotion de cette revue éditée par le Service du
Patrimoine Archivistique et Audiovisuel (SPAA), service administratif qui héberge et entretient des relations amicales avec la
SEO. Le PR en profite pour évoquer des travaux au SPAA qui
pourrait permettre à la SEO de retrouver une salle de réunion.
Le PR invite les membres à prendre la parole sur ce sujet
s’ils le souhaitent. Aucune prise de parole ne se fait. Le PR propose alors de passer au vote à main levée du compte de trésorerie 2015. Aucune opposition ne se fait. Le PR demande
successivement qui s’oppose ou qui s’abstient. Aucune main ne
se lève. Le compte de trésorerie 2015 est adopté à l’unanimité.
Le PR demande le vote du quitus de la gestion du bureau,
à main levée. L’AGO vote à l’unanimité le quitus pour la gestion présentée.
Le PR passe donc au point suivant de l’ODJ.
Renouvellement du conseil d’administration
M. Phillipe Raust demande s’il n’y a pas de budget prévisionnel. Le PR le rassure : il y en a un, en dernier point de l’ODJ.
Le PR indique qu’il y a 15 candidatures pour 14 postes
d’administrateurs. A cette annonce, Mme Annie Baert indique
qu’elle retire sa candidature. Le PR la remercie. Il ajoute que la
SEO n’hésitera pas à faire appel à ses nombreux talents.
La secrétaire administrative procède à la distribution des bulletins. Chaque bulletin est une liste des 15 noms des candidats.
Chaque membre exprime son vote en laissant le nom d’un candidat tel quel, ou en barrant le nom d’un candidat pour lequel il
ne souhaite pas voter. M. Pierre Blanchard précise que s’il faut
rayer Annie, c’est bien à contre-cœur. Elle n’y voit aucun inconvénient, étant donné qu’elle a un jardin chronophage.
113
Après le temps nécessaire à la réflexion, le PR procède à la
récolte et au dépouillement des votes. 33 bulletins sur 35 ont
pour seul nom barré celui de Mme BAERT. 2 bulletins sur 35
ont le nom de M. Saura barré. Les 14 candidats restés en lice ont
donc été élus à une large majorité pour siéger au nouveau CA.
Le PR souhaite la bienvenue au 4 nouveaux administrateurs
qui rejoignent les 10 administrateurs déjà en place l’année précédente et propose que le CA se réunisse dès le lundi suivant
pour procéder à l’élection du bureau. Les administrateurs ne
posent aucune objection.
Le PR passe donc au point suivant de l’ODJ.
Résolutions 2016
Le PR détaille une partie de ce qui attend la SEO en 2016,
à savoir :
- le centenaire de la SEO
- le centenaire de la 1ère guerre mondiale
- la collection Bray
- la demande du statut d’intérêt général pour la SEO.
Le PR rappelle que la SEO ayant été fondée en 1917, elle
fêtera l’année prochaine son centenaire. A cette occasion, les
possibilités sont nombreuses, tout comme les tâches. En attendant de décider d’un plan, le PR appelle toutes les bonnes
volontés à se faire connaître.
Concernant le centenaire de la guerre 14-18, le CA de la
SEO a entrepris un travail de compilation de documents qui
pourrait donner lieu à une publication. Ce travail est en suspens
et son avenir sera éclairci lors d’un CA.
La collection Bray est un leg de M. Patrick Bray, que
M. Robert Koenig propose de mettre en lumière par une exposition. Le PR indique que c’est une noble démarche, mais
demande comment cela se concrétise. M. Pierre Blanchard
confirme, en tant que représentant de R. Koenig, que Robert
compte monter cette exposition au nom de la SEO.
114
N°337- Janvier/Avril 2016
M. Philippe Raust rappelle l’opportunité pour la SEO de
demande le statut d’association d’intérêt général. Cette proposition rencontre un écho favorable auprès de l’AG. Le PR rappelle que c’est une démarche conséquente et qu’il est préférable
de solliciter formellement l’AG par un vote.
Le PR propose donc de procéder à un vote à main levée
pour la réalisation de la démarche de demande du statut d’association d’intérêt général. Aucune opposition ne se fait. Le PR
demande successivement qui s’oppose ou qui s’abstient.
Aucune main ne se lève. La réalisation de la démarche est
approuvée à l’unanimité.
Plus aucune intervention ne se faisant sur les résolutions
2016, le PR passe donc au point suivant de l’ODJ.
Budget prévisionnel
• Rectification du budget 2015
Le PR propose de procéder également à la rectification du
budget 2015, consécutivement à la rectification du compte de trésorerie 2014, avec un ajustement de 5000 cfp en moins. Le budget
2015 approuvé initialement à hauteur de 9650000 cfp est donc
proposé à 9645000 cfp. Le PR invite les membres à prendre la
parole sur ce sujet s’ils le souhaitent. Personne ne souhaite prendre
la parole. Le PR propose alors de passer au vote à main levée à la
rectification du budget prévisionnel 2015. Aucune opposition ne
se fait. Le PR demande successivement qui s’oppose ou qui s’abstient. Aucune main ne se lève. La rectification du budget prévisionnel 2015 est adoptée à l’unanimité.
• Budget prévisionnel 2016
Le PR invite le trésorier a procédé à la lecture du budget
prévisionnel. A la fin de la lecture, plusieurs remarques sont
faites. Il apparaît qu’en se basant sur le bilan de 2015, le budget
de 2016 peut être amélioré. Le PR procède aux modifications
suggérées par l’AG et obtient un budget 2016 qui satisfait tous
les membres présents.
115
Le PR invite les membres à prendre de nouveau la parole
sur ce sujet s’ils le souhaitent. Aucune prise de parole ne se fait.
Le PR propose alors de passer au vote à main levée du budget
prévisionnel 2016. Aucune opposition ne se fait. Le PR
demande successivement qui s’oppose ou qui s’abstient.
Aucune main ne se lève. Le budget prévisionnel 2016 est
adopté à l’unanimité.
Le PR passe donc au point suivant de l’ODJ.
Questions diverses
Le PR passe aux questions diverses. Il souhaite commencer
par l’épineuse question des salons du livre auxquels participe la
SEO. Ces salons sont lourds à organiser lorsque les bonnes
volontés sont rares et force est de constater que la SEO compte
très souvent sur les mêmes sociétaires. Le PR souhaite ainsi
faire appel à la participation de tous.
Le PR souhaite ensuite évoquer le site web de la SEO et en
particulier les deux anciens sites (seo.pf et etudes-oceaniennes.com). Il explique que les deux adresses pointent vers le
même nom et que le contenu a été fusionné dans un nouveau
site web, moderne et adaptif.
Le PR évoque ensuite les chantiers numériques concernant
la SEO. Des plates-formes demandent à pouvoir distribuer le
contenu de la SEO et celle-ci devra se prononcer prochainement
sur la suite à donner à ces demandes.
Le PR aborde le cas des personnes qui accèdent à la bibliothèque de la SEO et qui monopolisent la secrétaire administrative, Mme Tetuanui Raufauore, pour leurs demandes. Un vote
du CA a mis en place un règlement d’accès aux ouvrages de la
bibliothèque permettant de limiter ces abus.
M. Marcel Vigouroux souhaite porter à l’attention de l’AG
que, concernant le BSEO, le passage de l’impression offset à
l’impression numérique (et un léger changement de taille du
BSEO) pourrait permettre à la SEO d’économiser une somme
116
N°337- Janvier/Avril 2016
non négligeable. M. Yves Babin lui répond que l’essai avait été
tenté il y a «3 ou 4 ans», sans être concluant.
M. Eric Conte se dit chagriné car il fut un temps où des
chercheurs d’un certain niveau publiait dans le BSEO et que ce
temps lui semble être révolu. Il constate que de nos jours, il faut
être un journal classé pour attirer certaines contributions, en évoquant l’exemple de la Société des Océanistes. M. Conte précise
qu’il ne s’agit pas de transformer le BSEO en journal universitaire mais simplement de souligner que la présence d’un comité
de lecture constitué de personnes reconnues dans leurs domaines
pourrait attirer un certain type de publication dans le BSEO.
M. Guehennec rappelle qu’un comité de lecture a été créé
il y a 15 ans, constitué des administrateurs de la SEO et que
l’orientation «grand public» des articles publiés dans le BSEO
est volontaire afin de participer à une réappropriation culturelle
par les Polynésiens. M. Conte appuie le fait qu’un comité de
lecture est un organe propre dont la valeur dépend des qualifications des membres du comité de lecture. Mme Baert demande
si ce mouvement vers le grand public tel que décrit par M. Guehennec a été formalisé par la SEO, i.e. en AGO. Considérant
importante la question du comité de lecture, elle souhaite que
l’ensemble de la SEO puisse s’exprimer à ce sujet.
Plusieurs sociétaires s’expriment et l’on observe que la discussion s’oriente vers quel type d’articles privilégier : ceux de
recherches, dit «universitaires» ou ceux plus grand public, dit
«culturelles». Certains membres précisent que les deux types ne
sont pas antinomiques. Les contributions de chacun sont écoutées et considérées. Le PR constatant que le tour de la question
avait été fait, il propose d’aborder ce point plus formellement
une prochaine fois.
Fermeture
Plus rien n’étant à l’ordre du jour, Le PR remercie les
membres et clôt l’AGO à 16h40.
117
Le Président
Papeete, le 28 janvier 2016
Cher/chère sociétaire,
Permettez-moi de vous inviter à l’Assemblée générale ordinaire (AGO) de notre Société qui aura lieu, le jeudi 25 février
2016 à 13h30, au Fare Potee de la Présidence de l’Université de
la Polynésie française à Outumaoro, Punaauia.
Ci-après l’ordre du jour :
Rapport moral 2015,
Rapport financier 2015,
Renouvellement du Conseil d’administration
Résolutions 2016,
Budget prévisionnel 2016,
Questions diverses.
Je vous remercie d’avance de votre présence à ce moment
important de la vie de notre Société, prévu par ses statuts. Toutefois, si vous avez un empêchement, veuillez faire parvenir sans
faute votre pouvoir afin d’éviter un coûteux report d’AGO.1
’Ia ora na !
Jean Kape
1
Seuls les sociétaires habitant sur l’île de Tahiti et à jour de leur cotisation sont
tenus de fournir un pouvoir en cas d’empêchement et chaque mandataire, également membre à jour, ne peut accepter plus de 3 pouvoirs.
118
N°337- Janvier/Avril 2016
biLaN MOraL 2015
Chers membres de la Société des Etudes Océaniennes,
chers amis, votre Conseil d’administration et moi-même tenons
d’abord à vous saluer et à vous remercier pour votre participation à notre Assemblée générale ordinaire 2016. C’est un
moment très important dans la vie de notre Société, bientôt centenaire, car c’est notre assemblée qui approuve ou non les rapports ou bilans de l’exercice précédent et les prévisions de
l’année en cours.
Voici en résumé le bilan moral de l’année passée :
Le Bulletin
La S.E.O. a publié trois bulletins en 2015 :
Le BSEO N°334 contenant 5 articles et un hommage, dont
les contributeurs sont : M. Aureau sur la vallée de Punaruu ;
R. Canavesio sur les politiques publiques de gestion des submersions aux Tuamotu ; M. Charleux sur les ossements d’oiseaux sub-fossiles d’Eiao ; J-M. Regnault sur Pouvanaa a
Oopa ; R. Kaehr sur l’assassinat du « Père Vanille » et M. Bailleul qui rend hommage à Jean-Louis Candelot, membre à vie de
la SEO, qui nous a quitté en avril dernier.
Le BSEO N°335, est un numéro avec un seul article, qui
est consacré au chemin de fer en Polynésie française, une étude
menée par notre sociétaire M. Vigouroux.
Le BSEO N°336, sortira de l’imprimerie dans quelques
jours. Il comprend 5 articles, proposés par : B. Saura sur
l’échange de sexe entre Ātea et Fa’ahotu ; M. Salaün sur les
langues de l’école au temps des EFO ; J. Vernaudon sur les finalités pour l’enseignement des langues polynésiennes ; C. Atem
sur l’île de Maiao et A. Baert sur trois mystères aux Tuamotu.
Remercions chaleureusement ces contributeurs qui nous
confient leurs articles à publier, permettant ainsi à notre Bulletin
d’assurer sa mission de diffusion et de partage des connaissances sur notre pays et notre région. Remercions également
119
ceux qui apportent une participation à sa réalisation : maquettiste, imprimeur, membres du comité de lecture… N’oublions
pas les médias qui nous aident à faire connaître notre Bulletin
au grand public à chaque parution.
Nous saisissons cette occasion pour lancer un appel à article pour les prochains BSEO : écrivez ou encouragez vos amis
à nous fournir des articles.
Les Salons
Les Salons du livre participent au rayonnement de notre
Société, mais ne sont pas toujours faciles à assurer. La SEO a
participé à 4 salons en 2015 :
Le Salon des Australes en mars, sur 2 jours à Rimatara où
notre ami D. Margueron s’est dévoué pour nous représenter.
Le Salon de Raiatea en novembre, notre ami R. Koenig
s’est chargé de nos livres.
Le Salon de Papeete « Lire en Polynésie », sur 4 jours en
novembre, avec une permanence assurée par quelques administrateurs et membres bénévoles : D. Margueron, P. Blanchard, JF. Butaud, J. Teamotuaitau, P. Meuel, C. Guéhennec, C. Atem,
A. Baert ainsi que notre secrétaire T. Raufauore.
Le Salon de Taiarapu, sur trois jours en décembre, tenu à
tour de rôle par nos administrateurs : D. Margueron, R. Koenig,
J. Teamotuaitau et également notre secrétaire T. Raufauore.
On rencontre toujours des difficultés pour la gestion des
salons et en particulier celui de Papeete. Il est encore fait appel
aux membres de bien vouloir venir donner un coup de main aux
administrateurs pour la permanence à assurer à notre stand lors
des prochaines manifestations.
Projets et aides
La SEO a encore besoin de soutien pour réaliser ses projets,
surtout une aide financière substantielle pour les préalables
nécessaires aux célébrations de son centenaire en 2017. Il est à
120
N°337- Janvier/Avril 2016
rappeler, qu’après des années de fonctionnement sans soutien
financier, la SEO a présenté et obtenu en 2013 une subvention de
2000000 cfp. Ce qui lui a permis notamment de remplacer un
ordinateur et de rééditer un livre. Elle a présenté une autre demande
en 2014, mais les fonds n’ont été versés qu’en 2015. Trois
ouvrages en retirage/réédition ont été alors mis en chantier, mais
ont pris quelque retard. Deux sur les trois viennent juste d’être
livrés : Etat de la société tahitienne à l’arrivée des Européens
d’Edmond de Bovis et Chefs et Notables au temps du Protectorat
de Raoul Teissier. Pape’ete de Jadis et Naguères de Raymond
Piétri, avec un index réalisé par D. Margueron, le sera bientôt.
Enfin, nous devons nous préparer pour les célébrations du
centenaire de notre Société. Le CA a déjà discuté de ce projet
important pour nous, mais votre avis est aussi important pour
préparer un tel évènement.
Représentation de la S.E.O. dans d’autres structures
La S.E.O. est représentée dans les structures ci-après :
– Conseil d’administration du Musée de Tahiti et des îles –
Fare Manaha : deux membres ;
– Conseil d’administration de l’Association des Editeurs de
Tahiti et des Iles (A.E.T.I.) : un membre ;
– Commission des sites et monuments naturels : un membre.
Là où la SEO a deux sièges, le président désignera un
administrateur pour siéger avec lui.
Partenaires et institutions
Remercions le Pays qui est notre premier partenaire. Il nous a
accordé deux années de suite une subvention : 2013, 2014 à travers
le budget du ministère de la Culture. Il offre également l’hébergement à notre Société depuis que le bâtiment du SPAA (ancien
Service des archives) existe dans la vallée de Tipaerui. Par conséquent, remercions également le chef du SPAA pour sa bienveillance et les bonnes relations que nous entretenons avec son service.
121
En octobre, nous avons eu une bonne surprise, l’Agence
Française de Développement (AFD) nous a octroyé une contribution de 800 euros, soit 95.465 cfp. En remerciement, le directeur de l’agence a accepté notre invitation à visiter notre
Bibliothèque et notre proposition d’un texte sur l’agence en 4ème
de couverture du BSEO N°336 qui paraîtra sous peu.
De son côté, l’OPT, pour la deuxième fois, a sponsorisé la
4ème de couverture du BSEO, en l’occurrence celle du BSEO
N°335, sur le chemin de fer en Polynésie française.
Autres
Monsieur le ministre Heremoana Maamaatuaiahutapu, en
charge de la promotion des langues, de la culture, de la communication et de l’environnement nous a fait l’honneur d’une
visite de la SEO et de sa Bibliothèque en juillet. Il nous remercie de nos efforts et se dit prêt à soutenir nos actions.
Monsieur Thierry Paulais, nouveau directeur de l’AFD, et
fidèle lecteur du BSEO, a apprécié la visite de notre Bibliothèque en novembre.
Suite à la démission des administrateurs Moetu Coulon et
Constant Guéhénnec, en début d’année, le CA a pourvu à leur
remplacement en juillet par Josiane Teamotuaitau et Peter
Meuel. Le même CA a élu Philippe Raust, vice-président, en
remplacement de C. Guéhennec, et Peter Meuel, secrétaireadjoint, en remplacement de Frédéric Torrente qui a démissionné de ce poste.
Tel est le bilan moral que nous soumettons à votre approbation.
’Ia ora na !
Le président :
Fasan Chong dit Jean Kape
122
N°337- Janvier/Avril 2016
Les candidatures recevables
au renouvellement
du Conseil d’administration
1
Liste par ordre alphabétique pour l’élection des 14 administrateurs
lors de l’Assemblée générale ordinaire du 25 février 2016
Babin Yves, ancien administrateur
Baert Annie, nouvelle candidature
Bailleul Michel, ancien administrateur
Butaud Jean-François, ancien administrateur
Chong Fasan dit Jean Kape, ancien administrateur
Koenig Robert, ancien administrateur
Margueron Daniel, ancien administrateur
Meuel Peter, ancien administrateur
Nouveau Johanna, nouvelle candidature
Pineri Riccardo, nouvelle candidature
Raust Philippe, ancien administrateur
Richaud Sylvia, nouvelle candidature
Saura Bruno, nouvelle candidature
Teamotuaitau Josiane, ancien administrateur
Torrente Frédéric, ancien administrateur
1
Extrait des statuts : Titre II – Administration & Fonctionnement.
Article 4 : La Société est administrée par un Conseil d’administration composé
au plus de 14 administrateurs qui élisent en leur sein : un président, un vice-président, un secrétaire, un secrétaire-adjoint, un trésorier, un trésorier-adjoint, 8
administrateurs au plus. Les administrateurs sont élus par l’Assemblée générale
pour 3 ans. Les candidats au Conseil d’administration devront être membres de
la Société depuis au moins un an et faire acte de candidature par écrit, auprès
du président, au moins 14 jours avant la date de l’Assemblée générale qui doit
procéder au renouvellement du Conseil d’administration.
123
124
au 31.12.2014
Total
Postes
Report au 31/12/13
Cotisations
Ventes directes
Ventes en librairies
Salon Paris
Salon Papeete
Salon Raiatea
Salon Taravao
Salon Papara
Salon Mahina
Salon Moorea
Autres salons
Redevances reprographie
Publicité
Subventions
Dons
Mouvements
(fonds caisse...)
11 455 000
recettes
Prévues
3 167 866
1 100 000
700 000
1 100 000
50 000
300 000
50 000
50 000
50 000
50 000
50 000
50 000
37 134
300 000
2 900 000
1 500 000
Rectifié par l'assemblée générale
du 25 février 2016
COMPTE DE TréSOrEriE
6 043 824
Réalisées
3 167 866
959 352
508 861
1 042 800
29 582
187 540
14 760
0
28 400
0
0
84 663
0
0
0
0
20 000
En banque
CCP
BP
Total
2011
57 029
1 750 562
1 807 591
2012
123 409
2 657 984
2 781 393
2013
278 193
2 889 673
3 167 866
Dépenses
Postes
Prévues
Fonctionnement
550 000
Salaire + cotis. CPS
1 500 000
livres/bibliothèque
50 000
livres/boutique
150 000
Salon Paris
30 000
Salon Papeete
50 000
40 000
Salon Raiatea
10 000
Salon Taravao
10 000
Salon Papara
10 000
Salon Mahina
15 000
Salon Moorea
15 000
Autres salons
700 000
BSEO 330 + envoi
BSEO 331 + envoi
700 000
700 000
BSEO 332 + envoi
BSEO 333 + envoi
700 000
Mouvements (fonds caisse...)
Centenaire 1ère GM
700 000
Carnet de voyage
1 000 000
Rééd. De Bovis
700 000
700 000
Rééd. Chefs et notables
Rééd. Papeete naguère
700 000
250 000
Matériel bureautique
Représentation
33 607
2 141 393
Solde (à reporter)
11 455 000
Total
2010
76 308
3 168 932
3 245 240
Réalisées
293 554
1 297 940
36 920
119 500
0
50 000
0
0
0
0
0
0
600 525
680 678
525 650
0
20 000
0
0
0
0
0
484 540
19 830
1 914 887
6 043 824
2014
261 331
1 658 556
1 914 887
au 31.12.2015
Postes
Report au 31/12/14
Cotisations
Ventes directes
Ventes en librairies
Salon Paris
Salon Papeete
Salon Raiatea
Salon Taiarapu
Salon Papara
Salon Mahina
Salon Moorea
Autres salons
Redevances DD
Publicité
Subventions
Dons, contributions
Mouvements (fonds caisse...)
9 645 000
recettes
Prévues
1 914 887
1 000 000
600 000
1 000 000
50 000
200 000
15 000
30 000
30 000
30 000
30 000
120 000
25 113
200 000
2 900 000
1 500 000
Approuvé par l'assemblée générale du 25 février 2016
COMPTE DE TrESOrEriE
7 158 347
Réalisées
1 914 887
857 684
736 371
1 173 200
0
218 400
15 600
14 500
0
0
0
12 240
0
100 000
2 000 000
95 465
20 000
En banque
CCP
BP
Total
2012
123 409
2 657 984
2 781 393
2013
278 193
2 889 673
3 167 866
2014
256 331
1 658 556
1 914 887
Total
9 645 000
Dépenses
Postes
Prévues
Fonctionnement
395 000
Salaire + cotisation CPS
1 500 000
Livres/bibliothèque
50 000
Livres/boutique
150 000
Salon livre/Paris
30 000
Salon Papeete
50 000
Salon Raiatea
40 000
Salon Taiarapu
10 000
Salon Papara
10 000
Salon Mahina
10 000
Salon Moorea
15 000
Autres salons
15 000
BSEO 333 + envoi
700 000
BSEO 334 + envoi
700 000
BSEO 335 + envoi
700 000
Réédition De Bovis
700 000
Mouvements (fonds caisse...)
Réédition Chefs et notables
700 000
Réédition Papeete naguère
700 000
Centenaire 1ère GM
700 000
Carnet de voyage
1 000 000
Représentation
20 000
Solde (à reporter)
1 450 000
2011
57 029
1 750 562
1 807 591
7 158 347
60 000
0
0
0
0
0
0
714 912
638 016
214 700
0
20 000
0
0
0
0
0
3 354 506
Réalisées
259 861
1 548 992
40 160
307 200
2015
475 778
2 923 215
3 398 993
N°337- Janvier/Avril 2016
125
buDgET PréviSiONNEL
2015
Rectifié par l'assemblée générale du 25 février 2016
En banque au 31 décembre 2014
CCP : 261 331
BP : 1 658 556
Total : 1 914 887
Recettes
Dépenses
Report : 31.12.14
Cotisations
Ventes directes
Ventes en librairies
Salon Paris
Salon Papeete
Salon Raiatea
Salon Taravao
Salon Papara
Salon Mahina
Salon Moorea
Autres salons
Redevances DD
Publicité
Subventions
Dons
1 914 887
1 000 000
600 000
1 000 000
50 000
200 000
15 000
30 000
30 000
30 000
30 000
120 000
25 113
200 000
2 900 000
1 500 000
Fonctionnement
Salaire + cotis. CPS
Livres/bibliothèque
Livres/boutique
Salon livre/Paris
Salon Papeete
Salon Raiatea
Salon Taravao
Salon Papara
Salon Mahina
Salon Moorea
Autres salons
BSEO 333 + envoi
BSEO 334 + envoi
BSEO 335 + envoi
Rééd. De Bovis
Rééd. Chefs et notables
Rééd. Papeete naguère
Centenaire 1ère GM
Editions à définir
Représentation
Solde (à reporter)
395 000
1 500 000
50 000
150 000
30 000
50 000
40 000
10 000
10 000
10 000
15 000
15 000
700 000
700 000
700 000
700 000
700 000
700 000
700 000
1 000 000
20 000
1 450 000
Total
9 645 000
Total
9 645 000
126
N°337- Janvier/Avril 2016
buDgET PréviSiONNEL
2016
Approuvé par l'assemblée générale du 25 février 2016
En banque au 31 décembre 2015
CCP : 475 778
BP : 2 923 215
Total : 3 398 993
Recettes
Dépenses
Report : 31.12.15
Cotisations
Ventes directes
Ventes en librairies
Salon Papeete
Salon Paris
Salon Papara
Salon Taiarapu
Salon Raiatea
Salon Huahine
Salon Australes
Autres salons
Redevances DD
Publicité
Subventions
Dons
3 398 993
900 000
700 000
1 000 000
200 000
30 000
30 000
30 000
30 000
30 000
30 000
80 000
11 007
100 000
2 600 000
800 000
Fonctionnement
500 000
Salaire + cotisation CPS
1 700 000
Livres/bibliothèque
80 000
Livres/boutique
300 000
Salon Papeete
70 000
Salon Paris
30 000
Salon Papara
10 000
Salon Taiarapu
10 000
Salon Raiatea
10 000
Salon Mahina
10 000
Salon Australes
10 000
Autres salons
20 000
BSEO 335 + envoi
500 000
BSEO 336 + envoi
725 000
BSEO 337 + envoi
725 000
BSEO 338
225 000
Rééd. De Bovis
725 000
Rééditions Chefs et notables 725 000
Réédition Papeete naguère
725 000
725 000
Centenaire 1ère GM
Célébration centenaire SEO
350 000
Représentation
30 000
Solde (à reporter)
1 765 000
Total
9 970 000
Total
9 970 000
127
PUBLICATIONS DE LA SOCIETE DES ETUDES OCEANIENNES
Prix réservé aux membres, en vente au siège de la Société c/o Service du patrimoine archivistique et audiovisuel
• Dictionnaire de la langue tahitienne
Tepano Jaussen (13ème édition)...................................................... 2 000 FCP 17 €
• Dictionnaire de la langue marquisienne
Mgr Dordillon (3ème édition).......................................................... 2 000 FCP 17 €
• A Dictionary of some Tuamotuan dialects
J.Frank Stimson et Donald S. Marshall........................................... 2 000 FCP 17 €
• Mangareva Dictionary
Edward Tregear.............................................................................. 2 000 FCP 17 €
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Traduction Bertrand Jaunez........................................................... 2 000 FCP 17 €
• Etat de la société tahitienne à l’arrivée des Européens
Edmond de Bovis .......................................................................... 1 200 FCP 10 €
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Raoul Teissier................................................................................ 1 200 FCP 10 €
• Les Etablissements français d’Océanie en 1885
(numéro spécial 1885-1985)........................................................ 1 200 FCP 10 €
• Dossier succession Paul Gauguin
BSEO N°210 .................................................................................. 1 200 FCP 10 €
• Papatumu - Archéologie ................................................................. 1 200 FCP 10 €
• Généalogies commentées des arii des îles de la Société
Mai’arii Cadousteau....................................................................... 1 500 FCP 13 €
• Tahiti au temps de la reine Pomare
Patrick O’Reilly.............................................................................. 1 500 FCP 13 €
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Emile de Curton ............................................................................ 1 500 FCP 13 €
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Christian Beslu .............................................................................. 2 200 FCP 19 €
• Naufrage à Okaro, épopée de la corvette Alcmène (1848-1851)
Christian Beslu .............................................................................. 2 000 FCP 17 €
• Les âges de la vie – Tahiti & Hawai’i aux temps anciens
Douglas Oliver............................................................................... 2 500 FCP 21 €
• Océania - Légendes et récits polynésiens ..................................... 2 200 FCP 19 €
• Collection des numéros disponibles
des Bulletins de la S.E.O. : .............................................................. 200 000 FCP 1676 €
Anciens numéros du BSEO, nous consulter
Tout envoi postal comprend des frais de port, nous consulter.
N° iSSN : 0373-8957
Fait partie de Bulletin de la Société des Études Océaniennes numéro 337