Bulletin de la Société des Études Océaniennes numéro 333
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- Bulletin de la Société des Études Océaniennes numéro 333
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BULLETIN DE LA SOCIETE
DES E TUDES O CEANIENNES
N°333
Septembre /Décembre 2014
Nature & Navigation
BULLETIN
DE LA SOCIETE
DES ETUDES OCEANIENNES
(POLYNESIE ORIENTALE)
N°333 - SEPTEMBRE/DECEMBRE 2014
Sommaire
Avant-Propos du président ........................................................................p. 2
Fasan Chong dit Jean Kape
Le changement climatique à Rangiroa :
Le discours scientifique, le concept théorique, la responsabilité…
et ce qu’en pense la population de l’atoll .................................................p. 4
Elisabeth Worliczek
Sur la botanique de Tahiti
Lettre de Francis Johnstone traduite et commentée
par Jean-François Butaud .........................................................................p. 34
Tupaia - A la découverte de l’Autre
Raiari’i ......................................................................................................p. 81
A propos de patrimoine culturel tahitien
dispersé dans divers manuscrits portant sur les expéditions
maritimes espagnoles à Tahiti de 1772 à 1775
Extraits sélectionnés et traduits par Liou Tumahai ..................................p.104
Les Espagnols à Tahiti : Journal de Geronimo Clota
Texte présenté et traduit par Liou Tumahai..............................................p.128
Ile de Raivavae découverte par les Espagnols le 5 février 1775
Texte présenté et traduit par Liou Tumahai..............................................p.174
De l’expression populaire
Constant Guéhennec .................................................................................p.178
Hommage à Jean-Charles Bouloc
Riccardo Pineri .........................................................................................p.187
Photo de couverture : Jean Kape
Avant-Propos
Chers membres de la Société des Etudes Océaniennes,
Chers lecteurs du BSEO,
Bienvenue dans ce dernier Bulletin de l’année qui s’achève,
période de festivités et de bons vœux autour de la Nativité et du
Jour de l’an. Votre Conseil d’administration vous souhaite donc
de passer de bonnes fêtes.
Ce bulletin commence avec une attention particulière pour
notre environnement ou plutôt pour la Nature. Il est bon de nous
rappeler que nous sommes également en pleine période où la
Nature manifeste parfois ses humeurs avec plus ou moins de
violence selon l’année. Les autorités nous rappellent à ce sujet
les recommandations de prudence…
Pour sa part, madame Elisabeth Worliczek nous donne un
aperçu de son travail sur le changement climatique, nous mettant ainsi en face de nos réalités et nos responsabilités envers la
Nature.
Quant au botaniste Jean-François Butaud, il a voulu ici rendre hommage aux observations de son confrère Johnstone qui
se repose au cimetière Uranie depuis 1855.
Ce numéro nous fait tout de même un peu rêver et nous
ramène une fois encore sur la noble thématique de la navigation, surtout à une époque lointaine où les marins polynésiens
et européens découvraient réciproquement leurs méthodes, à
l’évidence aux antipodes de leurs pratiques habituelles, suscitant de part et d’autre, étonnement, intérêt, admiration…
2
N°333- Septembre / Décembre 2014
Tupaia fut sans doute le plus illustre des marins polynésiens
de cette lointaine époque que le capitaine Cook, tout aussi illustre marin britannique, a embarqué à son bord. Leur cohabitation
et partenariat, termes en vogue de nos jours, leur ont fait découvrir des contrées sur de grandes distances pendant près d’un an
comme l’atteste l’article proposé par l’Amiral Emmanuel Desclèves alias Raiari’i.
Vous trouverez aussi trois nouveaux articles de Liou
Tumahai sur le séjour des Espagnols à Tahiti et leur passage à
Raivavae.
Par ailleurs, sur les trois derniers Salons du livre de l’année,
celui de Papara a pu être assuré grâce à nos administrateurs
Constant, Daniel et Pierre, mais pas celui de Taiarapu ni le Marché de Noël malheureusement. Il est donc fait appel aux membres de bien vouloir apporter leur concours pour les prochains
salons.
Comme d’habitude, nous proposons de faire notre Assemblée générale vers fin février ; l’invitation vous sera envoyée
dès confirmation de la date et du lieu. Nous vous invitons aussi
à renouveler votre abonnement à cette période.
Nous vous souhaitons les meilleurs vœux pour la nouvelle
année tout en vous remerciant de votre fidélité au BSEO.
Bonne lecture et bonne année !
’Ia ora na i te matahiti ’āpī !
Le président
Fasan Chong dit Jean Kape
3
Le changement climatique à Rangiroa :
Le discours scientifique,
le concept théorique,
la responsabilité…
et ce qu’en pense la population de l’atoll
Mots clés : changement climatique, Polynésie française,
Rangiroa, perception locale, changement de l’environnement.
Introduction
Je ne crois pas que l’eau va monter naturellement. Elle est
en train de monter à cause de l’homme.1
Le changement climatique est un sujet qui a reçu beaucoup
d’attention sur la scène internationale ces dernières années. Le
monde de la recherche s’est abondamment investi pour mieux
comprendre ce phénomène. Sur le plan politique, on entend bon
nombre de promesses, mais peu d’actions réellement efficaces
sont appliquées, malgré l’existence de fonds considérables qui
soient consacrés à ce sujet.
1
Les parties dans le texte en italique sont des citations directes des habitants de
Rangiroa.
N°333- Septembre / Décembre 2014
La Polynésie française est considérée comme l’un des pays
au monde qui sera fortement touché par les conséquences du
changement climatique, notamment par la montée du niveau
marin. Parmi ses 118 îles, on retrouve une majorité d’atolls
ayant une faible élévation au-dessus du niveau marin, et si les
projections scientifiques (voir par exemple IPCC 2013) s’avèrent vraies, alors la montée des eaux les impactera fortement.
Aujourd’hui, une grande partie de ces atolls connaît déjà des
difficultés importantes, les gênant pour offrir une bonne qualité
de vie à ses habitants en termes de développement économique,
infrastructures ou accès au marché du travail par exemple. De
plus, on observe une tendance au dépeuplement des atolls isolés. Celle-ci risque de s’accélérer, si les impacts du changement
climatique ajoutent une détresse environnementale, qui rendra
la vie sur les atolls plus difficile. Selon les projections actuelles,
cela pourrait se traduire par une diminution de la surface terrestre à cause de la montée des eaux et, par conséquence, la salinisation possible de la nappe phréatique (IPCC 2013 et
Avagliano & Petit 2009). Potentiellement, il y a un impact
considérable du changement climatique sur l’écosystème marin
des lagons, source principale d’alimentation locale. On ne sait
pas exactement comment les cocoteraies vont réagir face à ces
changements néanmoins elles représentent sur plusieurs atolls
la seule ressource à capitaliser.
Ces préoccupations des scientifiques concernent l’avenir de
la Polynésie française, et les politiques commencent également
à faire face à ces questions. Mais où se trouve la population
dans ce débat ? La plupart du temps, autour des questions de
stratégie et d’implémentation des programmes sur le changement climatique, les discussions sont menées au sein d’un cercle assez limité d’acteurs occupant des postes à responsabilité :
politiques, représentants des gouvernements et spécialistes des
domaines techniques. Rares sont les démarches participatives
5
qui prennent en compte le vécu et l’avis de la population civile,
l’on retrouve donc souvent des complications dans les tentatives
de réalisation des programmes que ce soit de développement,
d’adaptation, de mitigation, ou autres. Toutefois, l’appel à une
démarche participative est assez fort mais celle-ci est parfois
difficile à réaliser, que ce soit lié à un manque de volonté des
personnes responsables, ou à une mauvaise conception de la
démarche, mais il est également arrivé que les habitants des îles
ressentent une “fatigue des projets” (Conway et Mustelin 2014),
liée à une saturation de la population trop sollicitée à l’occasion
de projets dont elle ne ressent pas toujours la nécessité, la priorité ou l’urgence de la même manière que leurs concepteurs.
Dans cet article on verra que c’est surtout ce dernier aspect
qui influence la perception du changement climatique sur l’atoll
Rangiroa. Il s’agit du plus grand atoll de la Polynésie française
et il est, sous bien des aspects, un cas atypique comparé aux
atolls plus isolés et plus petits. Cependant, il a été choisi comme
exemple car sa population est assez importante (2.567 personnes selon le ISPF 2012) pour former un échantillon significatif; de plus, cet atoll représente une sorte de passerelle entre
“le centre”, Tahiti et le monde éloigné des atolls des Tuamotu.
La population locale a sa propre façon d’interpréter et d’analyser “le changement climatique”, ainsi qu’une approche spécifique de la thématique et une vision de sa place sur l’échelle des
priorités qui diffère de celle des décideurs.
Trois aspects du changement climatique à Rangiroa seront
analysés dans cette contribution : (1) La perception et l’interprétation locale du discours scientifique, (2) Le concept théorique du changement climatique et le sujet de sa véracité dans
les observations de l’environnement immédiat comparés,
thèmes comparés aux explications locales, (3) et finalement la
question de la responsabilité dans le changement climatique.
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N°333- Septembre / Décembre 2014
Les résultats présentés dans cet article sont basés sur deux
séjours de terrain à Rangiroa en 2010 et en 2011 dans le cadre
d’un doctorat d’anthropologie culturelle et sociale.2
Le discours scientifique du changement climatique
et sa perception sur l’atoll
Le changement climatique est un discours construit par les
médias avec l’appui des scientifiques et des politiques, et il
n’est pas forcément quelque chose qui est ressentie et définie de
la même manière dans la vie quotidienne. Certes, il y a des éléments de changement environnemental qui sont observés sur
place et qui ne sont pas contestables, mais ceux-ci ne correspondent pas toujours à ce qu’on entend sous le titre de “changement climatique”. Pour la population de Rangiroa, le
changement climatique est un concept dont on a déjà entendu
parler, mais pour lequel on ne va pas forcément être d’accord
avec ce qui est dit ou écrit.
Au contraire, on peut constater une forte méfiance contre
les propos des scientifiques en ce qui concerne le changement
climatique. La plupart des informateurs sollicités à Rangiroa ont
eu des propos plutôt vagues par rapport à leurs convictions
concernant la pertinence du changement climatique global. Le
manque de consensus entre les scientifiques relatif aux impacts
et aux mécanismes du changement climatique (voir par exemple Webb et Kench, 2010 ou Moerner, 2004 et 2007) est une
forte contrainte à la crédibilité du concept lui-même. Ce fait est
très connu à Rangiroa, ce qui est une autre preuve de l’exposition médiatique et éducative forte des habitants de cet atoll.
2
La thèse complète, intitulée “La vision de l’espace littoral sur l’île Wallis et l’atoll
Rangiroa dans le contexte du changement climatique. Une analyse anthropologique de la perception des populations locales.” (Worliczek 2013) se trouve sur
http://independent.academia.edu/ElisabethWorliczek
7
Hamilton (2014) décrit la puissance des messages de déni dans
une population qui reçoit des informations mixtes : ils conviennent à ceux qui ont besoin de ne pas se sentir concerné ou, justement, d’affaiblir le pouvoir d’un raisonnement qui pourrait
directement les mettre en danger. Ce sont donc les 3% des
publications scientifiques qui mettent en question le concept du
changement climatique (Cook et al. 2013), tel qu’il est reconnu
par la plupart des scientifiques (IPCC 2013), qui réussissent à
diminuer la crédibilité d’une problématique que les faits sont
pourtant en train de démontrer.
Sur place, on ressent un manque de preuves. Les changements de l’environnement observés dans l’atoll sont expliqués
par des modèles différents, qui ne sont pas forcément en lien
avec le changement climatique comme il est compris dans le
monde scientifique. Cette prise de position n’est pas unique aux
Polynésiens de Rangiroa, mais peut être observée également
ailleurs (Hamilton 2014).
Néanmoins, il existe un sentiment ambivalent envers les
propos scientifiques. Souvent, la population locale estime
qu’elle n’est pas elle-même en position d’évaluer la véracité du
changement climatique. Par conséquent, elle se repose sur les
constats des scientifiques qui possèdent, selon elle de plus de
moyens d’action qu’elle pour vérifier les faits : appareils,
années d’études ou autres. Cependant, cette perception ne
pousse pas à l’activisme et le scepticisme évoqué plus haut
domine le discours.
Par ailleurs, on dénonce le fait que les propos scientifiques
sont très vagues (pour les conséquences de cette incertitude sur
la perception d’un tel phénomène voir par exemple Barnett
2001). D’une part, on se sent presque harcelé par les propos sur
le changement climatique, en particulier par le discours qui veut
absolument faire agir la population. D’autre part, on serait prêt
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N°333- Septembre / Décembre 2014
à prendre ces propos en considération, si on avait plus de données concrètes sur le cas précis de Rangiroa.3
Finalement, il se pose également la question de la représentation : qui a suffisamment de crédibilité pour parler et pour qui,
dans quel contexte et dans quelles circonstances ? Les conditions de communication sont primordiales en ce qui concerne
la bonne réception d’un message, les informations reçues
dépendent fortement de la crédibilité de leur émetteur4.
La Polynésie française est aujourd’hui en train de
construire une nouvelle identité, la recherche des racines
autochtones devient de plus en plus affirmée. C’est dans ce
contexte que la population regrette l’omniprésence de l’administration dont les décisions s’appuient souvent sur des propos
scientifiques. Le système administratif a largement remplacé les
structures coutumières et culturelles locales, ce qui a créé un
manque dans la population qui se sent aujourd’hui envahie par
ce système. Le peuple polynésien a évolué avec le temps et il
n’est plus le même qu’avant la colonisation, mais on ressent en
Polynésie de plus en plus le poids d’un système qui a tendance
à écraser la manière locale de voir les choses.
Afin d’expliquer cette méfiance très forte envers les scientifiques, l’auteure propose deux explications : (1) Il s’agit d’une
forme prononcée de déni. Rangiroa en tant qu’atoll est censé être
parmi les premières « victimes » des prévisions du changement
3
Ceci dit, il existe des données assez précis sur l’élévation du niveau marin à l’île
de Tahiti (une montée de l’ordre de 7,5 cm entre 1975 et 2005, voir Avagliano et
Petit 2009), un fait qui n’est pas connu par beaucoup d’habitants qui considèrent
que cette problématique a été analysé plutôt ailleurs.
4
Cette logique dans le sens inverse pourrait être également appliquée à cet article
qui tente d’être représentatif pour la vision de la population de Rangiroa sur le
changement climatique.
9
climatique. Il est plus difficile d’accepter une théorie qui menace
directement sa propre existence qu’une situation purement théorique et pour laquelle on n’est pas concerné personnellement. (A
comparer avec le fait qu’on ne remette pas vraiment en question
l’existence de mauvaises pistes de développement en général et
les catastrophes naturelles dans d’autres pays, un mécanisme qui
se produit ailleurs). (2) L’expérience du passé a augmenté la
méfiance envers les propos scientifiques. Selon la population, les
théories scientifiques destinées à son propre environnement se
sont souvent avérées sans fondement ou pertinence. Il est évident
que Rangiroa a été beaucoup plus en contact avec des scientifiques et à l’occidentalisation que d’autres endroits dans le Pacifique sud, surtout en connexion avec le Centre d’expérimentation
du Pacifique (CEP) de Moruroa. D’où également des expériences
négatives qui justifient aujourd’hui une approche très méfiante.
L’auteure a une préférence pour la deuxième explication
qui est pour elle intimement liée à l’histoire de l’atoll. Néanmoins, la véracité du changement climatique paraît confirmée
par les constats des scientifiques. Une contradiction se joue à
deux niveaux différents dans la population de Rangiroa : la
méfiance envers les scientifiques se base sur les expériences
passées, mais on est néanmoins prêt à prendre en considération
les développements actuels de la recherche. Cependant, domine
la perception d’un système qui a tendance à écraser la manière
locale de voir les choses.
Le concept théorique du changement climatique
sur place
A Rangiroa, le mode de vie s’est tourné vers le secteur tertiaire et rares sont ceux qui vivent aujourd’hui exclusivement
de l’économie de subsistance. Il se pose donc une question : qui
est le plus apte à porter un jugement sur les changements qui
ont lieu sur place ? Les personnes qui sont peut-être les mieux
placées pour observer des changements sont, mis à part ceux
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N°333- Septembre / Décembre 2014
qui travaillent dans la coprah-culture et les pêcheurs, ceux qui
travaillent dans le secteur du tourisme. Des visites du secteur5,
en particulier à des endroits de destination fréquente (tel que le
lagon bleu ou les sables roses), devraient permettre une observation des évolutions environnementales en cours. L’auteure a
constaté cette tendance, mais ceci reste pour l’instant, une hypothèse à confirmer.
Rangiroa est surtout connu en tant que destination de la
plongée sous-marine. La traversée de la passe de Tiputa avec
ses requins et la rencontre avec les dauphins sont particulièrement appréciées des touristes. En 2011, il y avait d’ailleurs six
centres de plongée sous-marine installés sur l’atoll. On pourrait
en déduire que les moniteurs de plongée sous-marine qui descendent tous les jours dans l’eau devraient être aptes à observer
ce milieu. Néanmoins, les propriétaires des centres de plongée
sous-marine sont exclusivement des personnes non-originaires
de l’atoll, tout autant que la majorité des moniteurs. Ces derniers changent assez fréquemment, donc une observation en
continu n’est pas possible, et surtout pas sous un angle local.
Il est difficile de cerner ce que « la population » de Rangiroa
observe du changement climatique. Comme exposé plus haut,
ces observations vont fortement changer selon le mode de vie
des personnes interrogées. La société de Rangiroa est en mutation, les activités professionnelles qui ne sont pas en contact
quotidien avec l’environnement naturel sont nombreuses.
5
Découpage des atolls des Tuamotu en secteurs : dans le passé, il y en avait quatre
sur Rangiroa, et on se déplaçait tous les trois mois sur un autre secteur. Les trois
d’entre eux étant entre temps « rāhui » ou « interdits ». Ces deux appellations
entre guillemets sont synonymes. Ce système d’alternance était introduit par les
missionnaires et était pratiqué jusqu’à l’introduction des communes en 1972.
Pendant cette période, Avatoru et Tiputa (le premier étant le chef-lieu de Rangiroa jusqu’à présent) étaient identifiés comme villages principaux. Aujourd’hui, le
terme est utilisé pour les zones de l’atoll en dehors des villages.
11
Pendant l’enquête de l’auteure, à Rangiroa, il n’y a pas un
seul informateur qui n’ait jamais entendu parler du changement
climatique, ce qui n’a pas été le cas dans le champ comparatif
de cette étude, l’île de Wallis (Wallis et Futuna).
Cette bonne connaissance du concept est à expliquer surtout par deux faits.
1. La Polynésie française est constituée majoritairement
d’atolls qui sont, selon les recherches scientifiques,
menacés d’une manière immédiate. Les habitants de
Rangiroa se rendent bien compte de la vulnérabilité de
leur atoll. Pourtant, ceci n’a pas une grande influence sur
leur disposition à agir, mais en théorie, ils savent que le
concept scientifique s’applique exactement à leur cas.
2. Etant donné que les politiques de la Polynésie française
ont déjà commencé à faire face à la problématique, le
sujet est présent dans les médias et également dans le
système éducatif.
Pour autant, ceci n’engendre pas une panique sur place, la
problématique ne prend même pas une place importante dans
les préoccupations de la population. Au contraire : les gens
disent qu’ils ont entendu parler à la télé, mais que, sinon, ils ne
voient rien... Ceci illustre très bien l’approche de la population :
elle est loin de la panique suggérée par les médias pour qualifier
le ressenti des populations des îles du Pacifique sud.
Il existe plutôt le sentiment qu’il s’agit d’une idéologie
imposée et qui n’est pas importante dans la vie de tous les jours.
Les Polynésiens ont déjà vécu de nombreuses situations où des
personnes de l’extérieur ont essayé d’imposer des logiques qui,
aux yeux des autochtones, étaient créées par d’autres qu’euxmêmes et pour leurs propres besoins. On a cité, par exemple, la
nourriture occidentale, qui soudainement est devenue malsaine
(le sucre,...) ou la présence du CEP qui a entraîné des cancers
12
N°333- Septembre / Décembre 2014
chez beaucoup de personnes. Alors, on met en question le raisonnement venu de l’extérieur.
Nonobstant, il est notable de souligner que la population ne
remet pas en question le changement de l’environnement en soi,
ce sont plutôt les modèles d’explication qui ne sont pas les
mêmes : on associe le changement climatique plutôt à un changement de la société, ses valeurs et ses actions : « Maintenant
quand tu vois tout ce qui se passe sur la planète, la pollution,
c’est sûr qu’un jour on va passer à la casserole. On se détruit
nous-mêmes si on continue comme ça ».
Les constats se centrent également sur un espace plus limité.
Les Polynésiens ont le sentiment d’avoir perdu leurs racines culturelles, on ne respecte plus l’ancienne façon de vivre et les
valeurs polynésiennes. Dans cette logique, le changement de la
société est plus inquiétant et il offre une explication plus raisonnable pour un changement de l’environnement. Hulme (2008 : 7)
interprète ceci, comme « le climat comme jugement », en donnant des exemples de cultures diverses qui ont également suivi
ce raisonnement. Il s’agit d’une interconnexion d’éléments également observée par Rudiak-Gould (2011 : 12) aux Îles Marshall :
« They graft the scientific notion of climate change onto preexisting narratives of Christian eschatology and cultural decline,
making the global discourse intimately local. »
On constate que le niveau d’éducation d’une personne est
corrélé avec ses connaissances sur le concept scientifique du
changement climatique. Cette personne ne va pas remettre en
question le concept du changement climatique en tant que tel.
La preuve de l’existence du changement est tirée des constats
scientifiques. Par contre, même dans ce contexte-là, il y a une
certaine hésitation par rapport à la probabilité que cela va toucher ses propres îles. La vision scientifique, fondée sur un raisonnement rationnel, entre en contradiction avec le vécu et le
sentiment de la compréhension de la vie dans un environnement
qu’on a connu depuis toujours.
13
Par contre, ceux qui sont sensibilisés au sujet vont utiliser
des « preuves » sur place dont on ne peut garantir la pertinence :
une bande de sable érodée ne peut pas être utilisée comme
preuve, car il peut y avoir de nombreuses raisons à l’érosion
(Worliczek 2013:240ff). Par contre, les personnes en question en général, il s’agit de celles possédant un niveau d’éducation
assez élevé – voient dans ce type de faits des preuves allant
dans le sens de leur conviction, en l’absence d’une analyse systématique plus détaillée. Autrement dit, « awareness of the scientific concept of global warming renders local impacts more
noticeable, salient and worrisome » (Rudiak-Gould (2011:12)).
Dans l’histoire, Rangiroa a été exposée à des cyclones
assez forts et des inondations temporaires sont bien connues.
Dans ce sens, on est persuadé qu’on sait déjà de quoi les médias
parlent, un changement de la morphologie de l’île n’est pas un
phénomène nouveau, qui serait à craindre : C’est vrai, quand il
y aura un coup de vent, il y aura des endroits qui vont être abîmés. Mais c’est tout, et ça toujours été comme ça. Quand j’étais
jeune il y avait des motu6 pas loin du lagon bleu. Aujourd’hui il
y a des motu qui n’existent plus, mais d’autres motu se sont formés. Vu que c’est que du sable, ça bouge.
Il s’agit là d’une très intéressante analyse qui se trouve être
conforme en partie avec la vision du scientifique. Le sable littoral est éminemment mouvant et il se déplace continuellement
sous le jeu des conditions hydrodynamiques régnantes comme
le dit l’informant. Le scientifique est d’accord sur l’analyse spatiale, mais il y ajoute une vision temporelle quantitative en travaillant sur les bilans sédimentaires et ces derniers montrent
partout sur les littoraux meubles, depuis quelques décennies,
des déflations significatives que l’informant n’a pas pris en
compte dans son analyse.
6
Ilot (note S.E.O.)
14
Photo : ©Jean Kape
Motu Fara au milieu de la passe d’Avatoru - Rangiroa (vue du lagon)
Les doutes sur le concept du changement climatique
Pourtant, il y a des doutes très forts par rapport à la réalité
du changement climatique sur place.
En premier lieu, on constate que les scientifiques euxmêmes ne sont pas unanimes et certains de leur discours (voir
plus haut). A Rangiroa, on ne remet pas en question l’existence
du changement climatique - on regarde les documentaires parlant d’autres parties du monde, qui montrent des dégradations,
mais on n’est pas forcément d’accord sur les explications scientifiques: on remet en question les causalités.
Deuxièmement, il est difficile de remettre le sujet dans le
contexte local. La catastrophe naturelle connue à Rangiroa est
le cyclone, et on ressent le cyclone comme une menace beaucoup plus inquiétante que le concept théorique du changement
climatique.
Troisièmement, les observations du changement de l’environnement immédiat ne sont pas très lisibles, voire imperceptibles pour beaucoup de personnes. D’où un manque de preuves
de la réalité sur place, ce qui est souligné par un manque de
données scientifiques sur le cas de Rangiroa.
Par conséquent, il s’agit d’un discours qui n’est pas encore
confirmé, dont il reste à prouver la véracité. (Un positionnement également constaté par Rudiak-Gould (2011:11).)
Les idées associées au changement climatique
à Rangiroa
Même si le concept du “changement climatique” est connu
par son nom, la population ne l’analyse pas toujours de la
même manière que les scientifiques :
• A Rangiroa, l’expression « changement climatique » est
directement liée à la notion des cyclones. C’est la première
association d’idées quand on évoque le sujet. La montée
des eaux et d’autres effets potentiels sont secondaires.
16
N°333- Septembre / Décembre 2014
Les cyclones sont un phénomène connu que l’on craint, et
c’est l’augmentation potentielle des cyclones qui a marqué la population.
• L’interaction avec l’environnement local est également
liée au changement climatique. A Rangiroa, quand on
remarque une baisse de la population des bénitiers ou
d’autres espèces du lagon, on pense d’abord à accuser les
pêcheurs d’une surpêche. Ces derniers, par contre, sont
convaincus qu’il s’agit, soit du phénomène El Niño7 ou
soit du changement climatique. Ils constatent une augmentation temporaire de la température de l’eau et ils
attribuent la baisse de la productivité à ce fait. Les pratiques locales et les accusations qui se basent parfois sur
des rivalités dans d’autres domaines sont incluses dans le
discours sur le changement climatique et sont instrumentalisées à des fins polémiques.
• On ne va pas perdre son temps à polémiquer sur la teneur
de vérité des théories sur le changement climatique : C’est
comme il y a des gens qui croient en Dieu, d’autres non.
Là c’est pareil : certains croient à la montée des eaux,
d’autres non.
• Un cyclone est perçu comme un événement déclencheur
qui change l’équilibre de l’environnement. Certaines personnes ont cité la saison cyclonique de 1983 comme raison principale pour les changements des saisons (le
changement du mara’amu (un vent de sud-est), l’incapacité de prévoir le temps,...). Un cyclone est un événement
qui marque la vie sur place. Dans la même logique, on a
7
Il s’agit d’un phénomène de variation cyclique de la pression atmosphérique
connu sous le terme d’oscillation australe. Ce phénomène de transfert de chaleur
conditionne les courants aériens et marins de l’Océan Pacifique. Rangiroa est
situé dans le Pacifique oriental, et les modèles climatologiques démontrent que
cette zone possède une probabilité élevée d’être exposée à des cyclones pendant le phénomène El Niño.
17
également nommé El Niño, par contre la notion ici est
beaucoup moins claire car il s’agit d’un phénomène
météorologique agissant à l’échelle régionale. Un cyclone
est un événement très précis qui est, pour certaines personnes, lié à des changements consécutifs (voir Worliczek
2013:300ff).
Les mécanismes de protection à Rangiroa
Si la population de Rangiroa ne se sent pas directement
menacée par le changement climatique, il existe de nombreuses
explications qui renforcent la notion de sécurité :
1. La population est bien au courant de l’histoire géologique
d’un atoll. Alors, si on parle du changement climatique,
parfois les personnes évoquent, en riant, que peut-être
Rangiroa va se soulever à l’exemple de Makatea et devenir une île surélevée. Même si on est conscient qu’il n’est
pas très probable que des processus géologiques puissent
se produire à l’échelle d’une vie humaine, il y a toujours
cette théorie de la possibilité que l’atoll lui-même aille
contrer les effets du changement climatique.
2. l’échelle temporelle : la montée des eaux, c’est pour la
génération suivante ! Des prévisions qui concernent les
îles dans quelques décennies, voire des siècles ne sont
pas intéressantes au niveau local. L’incertitude qui règne
sur l’ampleur des mécanismes au niveau scientifique
ajoute à la notion qu’il ne s’agit pas d’un problème dont
il faut absolument s’occuper dans l’immédiat.
3. Une des raisons pour l’emplacement des deux villages
Avatoru et Tiputa à proximité des passes est qu’on ressent
ces lieux comme avantageux en cas de cyclone : si le
niveau de l’eau dans le lagon monte (le lagon se remplit),
le courant va tirer l’eau vers l’extérieur. Ceci crée des
courants forts qui peuvent être dangereux, mais de cette
manière, l’eau est évacuée et ne montera pas sur terre.
18
N°333- Septembre / Décembre 2014
4. Le récif protecteur : Le récif à l’extérieur du lagon est
très solide et il résiste bien aux grosses houles de l’océan.
Même s’il y a de grosses houles lors d’une tempête, le
récif va briser la force des vagues. Cette notion de protection est également évoquée en cas de tsunami, la
grande profondeur de l’océan et le récif extérieur qui agirait comme un mur inspirent un sentiment de protection
supérieur à celui des îles hautes où des vagues sismiques
peuvent plus facilement monter la côte. Ainsi, on se sent
également protégé contre le changement climatique.
(Gabrie et al. 2006)
5. « Pas ici, mais ailleurs » : Je crois au changement climatique. Mais, il y a d’autres pays qui seront plus touchés, à
cause du vent, de la houle,... On se sent relativement protégé sur place. Par contre, les « autres pays » sont divisés
en deux catégories. Premièrement, on pense aux grands
pays occidentaux et aux problèmes qu’ils ont connus (par
exemple l’ouragan Katrina aux États-Unis, les tremblements de terre en Nouvelle-Zélande, la fonte des glaciers,...). Deuxièmement, on pense aux îles de la Polynésie
française qui sont systématiquement plus touchées par les
cyclones, par exemple Bora-Bora ou Maupiti.
On a, par ailleurs, l’impression que les grands pays ne sont
pas seulement plus touchés et plus responsables, mais que ce
sont également eux qui font grossir le problème sur une échelle
perçue comme irréaliste (Voir Worliczek 2013:365ff).
Les observations du changement à Rangiroa
Il n’y a pas trop de danger ici à Rangiroa. La montée des
eaux, je n’ai pas trop vu ici. En tout cas, on ne voit aucun changement.
En général, le changement climatique n’est pas un sujet qui
préoccupe les esprits à Rangiroa. Les gens ne rejettent pas la
notion de changement climatique. Mais on fait surtout un lien
19
avec le changement de la société, dans le sens que la nature ne
peut pas rester la même s’il y a des bouleversements importants
dans la société tel que c’est le cas aujourd’hui. Au premier
abord il y a souvent un certain refus de parler du changement
climatique, mais quand les conversations vont davantage en
profondeur, les informateurs témoignent des observations qu’ils
ont pu faire dans l’écosystème local et que l’on pourrait ou non
attribuer au changement climatique. Cette approche, que l’auteure a souvent pu observer, correspond bien à la notion que les
changements locaux et le changement climatique global ne sont
pas forcément liés dans la vision de la population.
Quels sont les changements observés?
Cependant, la population a constaté des changements dans
l’environnement immédiat pendant ces dernières décennies. On
peut grouper ces changements observés en trois catégories8.
1. Changement de la fertilité des sols
La question de la fertilité n’a pas été abordée en profondeur
à Rangiroa, car l’activité agricole n’y joue pas un rôle majeur,
mis à part la production de coprah. Pour l’instant, les coprahculteurs n’ont pas vu de changements significatifs qui pourraient impacter la production de coprah. Parmi tous les
informateurs questionnés, seule une dame a dit qu’à Rangiroa,
les arbres fruitiers produisent des fruits presqu’en permanence,
fait inconnu auparavant. Elle explique ceci surtout par l’utilisation des engrais. En revanche, on peut généralement constater
que cette question de fertilité des sols n’est pas centrale pour la
perception du changement climatique à Rangiroa.
8
Ces catégories ont été développées en comparaison avec un échantillon d’étude
développé à l’île de Wallis qui diffère d’une manière significative de Rangiroa en
ce qui concerne le mode de vie, l’activité économique et les priorités de la population.
20
N°333- Septembre / Décembre 2014
2. Changements climatologiques
Par contre, de nombreuses personnes ont constaté que le
climat local a changé :
Décalage des saisons : on a constaté que les saisons ne
sont plus fiables comme avant. On a fait ce constat surtout par
rapport à deux phénomènes :
A) Les poissons : certains pêcheurs indiquent que les saisons n’ont pas changé, par contre, d’autres insistent sur le fait
que certains types de poissons ne viennent plus au même
moment de l’année, comme d’habitude, ils prennent du retard
par rapport à leur apparition habituelle.
B) Le vent : le mara’amu est un vent fort de sud-est qui
revient habituellement aux mois de juillet / août. Par contre, ces
dernières années, les gens ont constaté que le retour du mara’amu
n’est plus fiable, car il revient plus tôt ou plus tard, et ne peut
plus, de ce fait, être utilisé comme indicateur structurant l’année.
Fortement lié à ce phénomène, on associe l’observation suivante.
Les grosses houles du sud : ce phénomène connu à Rangiroa est problématique dans le sens où il facilite le remplissage
du lagon avec les grosses vagues venant de l’océan. Le niveau
du lagon augmente, ce qui peut causer des inondations temporaires dans les deux villages qui sont situés au nord de l’atoll et
qui vont donc ressentir, de ce fait, les effets amplifiés de la houle
qui se crée à l’intérieur du lagon. Ce phénomène se produit plus
souvent qu’avant, et on a également constaté que la taille des
vagues, et la force en général de ce phénomène, a augmenté.
Sécheresse : on a constaté une diminution des précipitations qui étaient surtout observées au mois de décembre. C’est
une période de l’année où l’on est habitué à des pluies abondantes. Ceci est problématique sur un atoll où l’on dépend largement de l’eau de pluie, source principale d’eau consommée
par la population.
21
3. Dégradation des ressources
Erosion des plages : on a constaté une forte érosion9, au
village comme au secteur. Cette observation n’entraîne pas forcément la conclusion que l’eau est montée. Il y a une forte fluctuation volumétrique des dépôts de sable sur les plages,
combinée avec une forte fluctuation du niveau de la mer. Ces
observations sont plutôt des constats ponctuels, difficiles à intégrer dans un contexte plus large. Mais la majorité des observations concernent plutôt une diminution de la surface terrestre
qu’une augmentation.
Diminution du stock des poissons : dans le lagon, comme
au large, on a constaté qu’il y a moins de poissons qu’auparavant.
Depuis quand voyez-vous du changement ?
Les réponses à cette question ne sont pas très claires. La
réponse la plus fréquente situe ce changement depuis une
dizaine d’années, parfois plus, parfois moins. Ceux qui ont indiqué une date plus récente se sont souvent appuyés sur El Niño
et les fluctuations naturelles interannuelles.
Les explications locales pour le changement à Rangiroa
En général, la population de Rangiroa n’a pas essayé d’attribuer une explication précise à une observation donnée mais
a fourni, presque systématiquement, une explication globale
pour le changement. Toutefois, on ne croit pas uniquement aux
explications données par les scientifiques, mais on a d’autres
explications qui sont ancrées, soit dans la vision de l’écosystème local, soit dans le monde surnaturel ou encore dans le
fonctionnement de la société.
9
Ce sujet peut être lié aux prélèvements de sable utilisé comme matériau de
construction, mais cette question n’est pas traitée en profondeur dans le cadre
de cet article. Pour plus d’information voir Worliczek (2013:240ff).
22
Photo : ©Jean Kape
Côté lagon à Maherehonae-Rangiroa
Même à Rangiroa, où le problème des prélèvements de
sable est moins prononcé qu’à Wallis (Worliczek 2009 et
2013:207ff), on fait le lien entre l’érosion des plages des villages et l’action de l’homme. Cette explication ne s’applique
évidemment pas au secteur, mais jusqu’à un certain degré, on
attribue l’érosion (qu’on a observée) aux changements naturels
de la morphologie de l’atoll. Certaines personnes y voient clairement le lien avec le changement climatique, mais les explications les plus répandues sont les changements naturels et plus
encore, la faute d’origine anthropique locale.
Le changement de la société est lié au changement climatique
Il y a un consensus général sur la nature de ces changements: ils ont leurs racines dans la société. Il s’agit ici du point
commun de tous les changements observés.
• Ce sont donc les actions et la manière de vivre d’aujourd’hui qui entraînent des dégradations de l’environnement. La pêche en est un exemple local : on a constaté
qu’il y a une diminution de la population des poissons, ce
qui pourrait paraître étonnant car la population humaine
de l’atoll dépend aujourd’hui moins des ressources locales
qu’il y a encore quelques décennies, et les pêcheurs professionnels sont peu nombreux. Par contre, il existe une
explication tout à fait logique : la population de Rangiroa
a beaucoup augmenté ces dernières décennies, il s’y
ajoute les nombreux touristes, alors, même si la consommation par personne a diminué (ce qui est une hypothèse),
la consommation générale a probablement augmenté (y
compris des prises pour les envoyer sur d’autres îles), et
les techniques de pêche ont évolué, augmentant ainsi le
nombre de prises et les raréfiant sur la durée du fait d’une
mauvaise gestion des stocks.
24
N°333- Septembre / Décembre 2014
• Aujourd’hui, le mode de vie en général a changé d’une
manière importante. Pour construire, on a besoin de
détruire la nature, le bois, le ciment... couper le bois,
creuser pour faire le béton, donc tout le monde est responsable. Avant, on ne faisait pas ça. On coupait juste ce
qu’il fallait. Maintenant on a les plastiques, on a des tas
de ferraille. On a la drogue. On a tout.
• Les anciennes générations regrettent que la jeunesse s’intéresse davantage à la télévision et aux jeux vidéo qu’à
leur propre environnement. La mentalité des Polynésiens
change, de nouvelles valeurs s’installent. Sous cet angle
de vue, il n’est pas étonnant que l’environnement change,
étant donné les profondes transformations de l’humanité
qui sont intimement liées à son environnement naturel.
• Avec un mode de vie dans lequel des fléaux comme l’alcool, le tabac, et des maladies comme le cancer ont pris
une ampleur signifiante, on ne peut pas attendre que l’environnement reste sain, car l’homme montre l’exemple.
• Le développement de l’économie est souhaité d’un côté.
De l’autre, il entraîne des habitudes considérées comme
néfastes. La pollution générale joue un rôle majeur dans
cette perception.
• Dieu donne des avertissements sous forme de tremblements de terre,... l’être - humain a le choix, mais il a davantage tendance à se pencher vers le péché, il a contrarié la
volonté de Dieu. Alors il est le seul responsable pour ce qui
se passe actuellement. Si on n’est pas capable de chercher
à préserver notre âme de tout ce qui salit, on ne sera plus
capable de gérer le reste [tel que l’environnement].
• Un informateur ayant des très bonnes connaissances de
son environnement et un vrai don pour faire pousser
toutes sortes de plantes a avancé une autre idée : ce ne
sont pas les saisons qui sont décalées, mais c’est le calendrier humain qui ne va pas à la bonne vitesse.
25
Pour moi, si l’eau doit monter, elle montera. Qui va retenir
la nature ? Personne. C’est nous qui avons détruit la nature.
Elle est gentille, mais le jour où elle va vouloir se fâcher, elle
sera méchante.
On ressent la responsabilité de l’homme dans le changement climatique dans un sens plus large. On ne se limite pas
uniquement aux émissions néfastes au climat comme l’explique
le monde scientifique. Il s’agit d’un ensemble d’actions
humaines qui ne sont pas respectueuses envers la nature, donc
l’homme paiera pour ses propres actions. La responsabilité est
uniquement anthropique.
Les responsabilités du changement climatique
à Rangiroa
Cette notion de responsabilité est pourtant plus nuancée, il
existe des personnes (ou des pays) qui ont plus de responsabilités que d’autres : pour ceux qui croient au changement climatique, la question de la responsabilité est inévitable. D’où vient
le phénomène ? Est-ce que c’est de notre propre faute ? Est-ce
la faute « des autres » ? Qui sont les coupables ? Est-ce « la
nature » qui se venge ? Est-ce qu’il s’agit d’une intervention
divine ? Est-ce que les explications scientifiques ont du sens
dans la perception et compréhension du monde local ?
Toutes ces questions sont justifiées et ont du sens dans un
contexte donné. On verra par la suite que les analyses montrent
une certaine tendance dans les modèles d’explication.
La responsabilité est ailleurs
Il y a un fort sentiment d’injustice. Le problème ne porte
pas essentiellement sur ce qui va se passer avec les îles du Pacifique, mais il se traduit plutôt par une sorte de colère ou de
mécontentement exprimé ainsi.
Premièrement, on regarde avec une certaine distance les
Occidentaux qui parlent de l’environnement et de la protection
26
N°333- Septembre / Décembre 2014
de ce dernier. Il s’agit de gens qui viennent de l’extérieur et qui
sont souvent perçus comme ayant une approche paternaliste
envers la population locale qui a vécu depuis des siècles avec
son environnement spécifique. Cette approche est souvent
considérée sous l’angle d’une position latente : Qu’est-ce que
tu veux m’apprendre ? On note que, depuis des générations, il
y a toujours eu des personnes étrangères qui ont imposé des
interdictions et qui ont donné des ordres. Donc, pour plusieurs
habitants de Rangiroa, le concept de changement climatique est
encore une idéologie qu’on essaie d’imposer en liaison avec des
interdictions n’ayant pas de sens dans l’environnement immédiat, comme cela a été expliqué plus haut.
Deuxièmement, il est très clair que les îles du Pacifiques ne
sont pas les premiers émetteurs des émissions de dioxyde de carbone ou d’autres gaz à effet de serre. Des autochtones informés
sont bien conscients de ce fait. La responsabilité est donc ailleurs,
en l’occurrence dans les grands pays industrialisés. Pour citer un
Polynésien travaillant en tant que technicien environnemental :
Si on me dit de participer à des éco-gestes parce qu’il faut
sauver la planète, il faut réduire la climatisation,.... en tant que
scientifique je le comprends, il faut que je le fasse. En tant que
Polynésien, je dis, les Chinois et les pays du nord, c’est à eux
de fermer le truc ! C’est pas moi qui fais basculer.... ! Voilà, mes
deux perceptions.
C’est donc une question de proportions, et on argumente
avec l’insignifiance du rôle des îliens dans le dysfonctionnement du système mondial.
Visiblement, il s’agit d’un mariage de deux problématiques
différentes : les environnementalistes occidentaux parlent, la
plupart du temps, du changement climatique et de l’urgence
d’agir. Par contre les locaux, colonisés depuis des siècles, prennent plutôt une position méfiante car ils estiment que le changement climatique est un sujet surtout « blanc ». Ce ne sont pas
les autochtones qui ont la responsabilité majeure de ce qui se
27
passe sur la planète, et ce n’est donc pas à eux d’agir en toute
urgence pour inverser le changement climatique.
Au contraire, le fait que des environnementalistes et d’autres
veuillent attirer l’attention sur le sujet est d’une certaine manière
perçue comme une « excuse ». L’occident a causé ce problème,
et maintenant il demande à ce que ce soit les gens des îles qui
s’en occupent et qui souffrent des conséquences. D’ailleurs, l’impuissance évidente des pays industrialisés d’inverser les tendances de ce phénomène, augmente encore l’impression que ces
pays n’ont pas une véritable volonté de travailler sur ce problème
eux-mêmes. C’est l’esprit du développement imposé qui ne plaît
pas, dans le sens de Reuter (2010:28): « Development is essentially a fairy tale we in the western world tell ourselves in order
to whitewash what is all too often an export of our dysfunction
and an extension of our greed to other countries, lest they remind
us that it is possible to live by different principles. »
On suit ici le principe pollueur/payeur, et étant donné que
les pays industrialisés ont causé le problème, c’est également à
eux de s’en occuper et de le résoudre. La question de la responsabilité est essentielle, pour citer un résident de Rangiroa :
Quand je vois surtout les associations qui protègent la
nature, ils disent qu’il y a un massacre assez important en Amazonie, le poumon de l’oxygène mondial. Mais quand je regarde
en France il n’y a pas beaucoup d’arbres ! Et aux Etats-Unis il
n’y a que des immeubles. Qui paye alors ? Il est évident que
cette problématique est chargée par des points de vue et des
positions très complexes, une approche tout à fait neutre est
quasiment impossible, car il y a d’autres notions et émotions
qui interfèrent. Essentiellement, il s’agit de « la justice du climat » (« climate justice », voir par exemple Reuter 2010:25).
Il s’ajoute, par ailleurs et très ponctuellement dans le cas de
Rangiroa, une tension entre les pêcheurs et les centres de plongée sous-marine. Ces derniers accusent les pêcheurs de tuer les
requins, une des attractions principales pour les touristes.
28
N°333- Septembre / Décembre 2014
Les pêcheurs, à leur tour, accusent ces centres de plongée sousmarine d’empêcher les poissons de rentrer dans le lagon par la
passe, car les poissons n’aiment pas les bulles d’air émises par
les plongeurs. Une baisse de population des différentes sortes
de poisson n’est alors pas attribuée au changement climatique,
mais à des mécanismes locaux qui identifient également les responsables selon des lignes d’intérêt différentes.
Ces deux derniers aspects, et en particulier le deuxième,
relèvent d’une logique qui se base sur l’appartenance à un
groupe. Johnson et Levin (2009:1598) évoquent les difficultés
qui s’additionnent à travers cette notion In-group/out-group
bias : « For the environment, in-group/out-group biases can be
particularly significant, because effective environmental action
depends on the cooperation (or at least coordination) of many
different groups and nations. These efforts are easily undermined by perceived injustices, blame casting, and scapegoating
of the causes and consequences of environmental change – all
of which are exacerbated by in-group/out-group biases. »
Le rôle du Seigneur et « la nature »
dans le changement climatique
Il est rare de trouver la notion d’une punition divine à Rangiroa. Le Dieu chrétien est souvent évoqué dans le discours du
changement climatique, dans le sens qu’il a donné à l’homme
la liberté d’agir. L’homme est donc l’unique responsable si le
monde souffre aujourd’hui.
Cette notion change un peu quand on parle de « la nature » :
l’homme a abusé et exploité la terre, donc, si aujourd’hui on
constate des évolutions de la nature qui ne sont pas favorables à
l’homme, c’est de sa propre faute. Il ne s’agit pas d’une
« vengeance » au sens direct, plutôt du fait qu’on doive maintenant subir les conséquences des actes commis auparavant. Ceci
ne se limite pas uniquement aux gaz à effet de serre, mais à la
pollution en général, aux guerres,... aux malheurs de l’humanité.
29
L’interaction humaine à Tuvalu
En évoquant l’exemple de Tuvalu, quelques habitants de
Rangiroa y voient la preuve que le changement climatique est
d’origine anthropique locale - et « fait maison » :
Oui on a vu qu’il y a des problèmes à Tuvalu, j’ai vu ça à
la télé, il y a des endroits où les Américains ont retiré le sable
pour construire la piste, peut-être c’est ça... ou alors Ce qui
s’est passé aux Tuvalu, c’est pour une grande partie la faute
des Tuvalu, ce n’est pas que dû au changement climatique, tous
ces trous qu’ils ont creusés...
Ce sont des constats très clairs - et encore, on évoque la responsabilité humaine locale.
Conclusion
La vision de la population de Rangiroa interroge donc le
changement climatique sur un angle particulier : le discours
scientifique, le concept théorique du changement climatique sur
place, les doutes, les idées et mécanismes associés relèvent
d’une réinterprétation locale et évoquent l’esprit critique d’une
population qui connait bien son environnement immédiat. Les
observations locales ne mettent pas en question qu’un changement environnemental ait lieu, et sont souvent expliquées par le
changement de l’écosystème local et les changements dans la
société. Sur une échelle locale, cette vision rejoint une autre
plus globale, va à la rencontre du changement climatique et
exige une orientation du système global vers un développement
durable.
On peut donc constater que ces deux visions (la vision des
îliens de Rangiroa et la vision scientifique) ne s’opposent pas
vraiment, même si on pourrait avoir cette impression au premier abord. Il s’agit de deux diagnostics distincts qui concernent un seul thème : le comportement de l’homme dans son
environnement. Les points de divergence ne naissent pas de
visions profondément opposées, mais plutôt de la juxtaposition
30
Photo : ©Jean Kape
Les pirogues hawaiiennes Hokule’a et Hikianalia dans le lagon de Rangiroa, première escale de leur odyssée autour du monde
pour répandre le message d’espoir pour la terre Mālama Honua
d’approches différentes. Le vécu de la population locale, son
expérience avec la science dans le passé et l’histoire qui est propre à cet atoll ont mené à une certaine prudence envers des
explications données par l’extérieur. Néanmoins, cette manière
d’être ne se traduit pas par une véritable opposition, elle exige
plutôt une intégration de sa propre approche dans le processus
pour faire face à de nouveaux défis dans un environnement bien
connu. Le fait que le changement climatique n’ait pas encore eu
d’effets directs, drastiques et très visibles sur cet atoll, ne peut
pas être une excuse pour ne pas travailler, de façon globale, sur
des questions relevant du développement durable, telles que la
gestion des déchets, le mode de consommation, ou le risque
d’exposition à des cyclones ou à des tsunamis par exemple. Ce
sont des thématiques qui auront un fort et sérieux impact sur la
qualité de vie à Rangiroa. La problématique ne se limite pas
uniquement à la question de « combien de centimètres l’eau va
monter ». C’est donc dans un contexte beaucoup plus large
qu’il faut aborder le sujet du changement climatique.
Afin d’assurer l’avenir de Rangiroa, et sur une échelle plus
large de la Polynésie française, il est primordial d’intégrer ces
approches locales à des connaissances scientifiques, ce qui
demande un effort considérable de communication des deux
côtés. Malgré des échecs dans le passé, malgré la méfiance, ou
même un certain désintérêt à la thématique que l’on pourrait
reprocher à une partie de la population, il est capital de continuer à développer et à améliorer des modèles de communication pour que la population locale ait également son mot à dire
dans la question : Comment gérer les défis liés au changement
climatique aujourd’hui pour l’avenir ?
Elisabeth Worliczek
Université de la Nouvelle-Calédonie
Université de Vienne
e-mail : elisabeth.worliczek@univ-nc.nc
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N°333- Septembre / Décembre 2014
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33
Sur la botanique de Tahiti
Traduction commentée d’une lettre de Francis Johnstone
publiée en anglais en 1874.
Présentation de Francis Johnstone et de cette lettre
La principale partie de cet article consiste en la traduction
française d’une lettre du Docteur Francis Johnstone, médecin
britannique d’origine écossaise ayant vécu à Tahiti entre environ 1836 et sa mort en 1855.
Peu d’informations nous sont parvenues sur ce médecin qui
fut également botaniste de terrain. Des petites biographies le
concernant sont ainsi disponibles dans les ouvrages de Patrick
O’Reilly, Tahitiens & Tahiti au temps de la Reine Pomaré
(O’Reilly, 1975a & 1975b), ainsi qu’au sein du Dictionnaire
Illustré de la Polynésie (Merceron, 1988). Nous reprenons une
partie de leurs textes afin de présenter ce personnage méconnu
en insistant sur ses liens avec la botanique tahitienne.
A Tahiti, vers la fin des années 1830, le docteur Johnstone
fut un des premiers médecins de la petite colonie anglaise composée des pasteurs et de leurs familles, et prodigua des soins à
de nombreux habitants de la colonie de l’époque, les plus
connus étant la Reine Pomare IV, le consul G. Pritchard,
l’épouse de J.A. Moerenhout ou encore le marin et écrivain
H. Melville qui était de passage dans les eaux polynésiennes à
cette époque.
N°333- Septembre / Décembre 2014
Johnstone ne demeura pas continuellement à Tahiti entre
1836 et 1855. En effet, il quitta Tahiti pendant plusieurs mois
comme cela est sous-entendu dans sa lettre, Forsythe (1938)
précisant qu’il se trouvait sur un bateau entre Hawaii et Tahiti
le 9 juillet 1849. Comme il était présent à Tahiti en octobre
1848, son voyage dura au plus 8 mois.
En relation avec son attirance pour la botanique, il apparaît
comme membre correspondant à Tahiti de la Royal Hawaiian
Agricultural Society à partir de 18501 et a envoyé à Honolulu en
novembre 1850 une importante collection de plantes en provenance de Tahiti : “ New Plants. By the Corsair, Capt. Neal, from
Tahiti, a large collection of plants have been received by various
parties at the islands, through the courtesy and kindness of Dr.
Johnstone of those islands. Among the rest, we are informed by
Capt. Neal, that he has a new species of grass of easy and rapid
propagation, and of luxuriant growth. The species already existing here, called manienie2, is one of the most valuable grasses
on the islands, and is well worthy of more efforts to extend its
growth upon grazing farms, and if the new species introduced by
Captain Neale from Tahiti, is superior or equal to this, it will
prove a valuable acquisition to the islands.”3
Johnstone est décédé le 8 septembre 1855 à Tahiti et est
enterré au cimetière de l’Uranie où il occupe un des premiers
emplacements, le long du mur d’enceinte, sur la droite après
l’entrée principale. Sur sa pierre tombale est écrit : “Sacred to
the memory of Francis Johnstone – Surgeon – Born July 28.
1
Transactions of the Royal Hawaiian Agriculture Society, Volume 1, Numéro 1, 1850, p. 21.
2
Il n’est pas possible de savoir de quelle espèce il s’agit car le nom hawaiien
manienie, comme le nom tahitien matie, est générique pour de nombreuses graminées ou Poacées.
3
The Polynesian (Honolulu) vii, page 110 en date du 23 novembre 1850.
35
1802 – Died Sept. 8. 1855” (Figure 1). Il fut malencontreusement enterré, sa femme Elisa Hunter étant absente au moment
de son décès, avec les études floristiques qu’il avait constituées,
à savoir “une flore tahitienne remarquable ainsi qu’un répertoire de la pharmacopée indigène” (Jacquier, 1950 & 1960).
O’Reilly (1975b) narre ainsi les circonstances de son enterrement : “A sa mort, en 1855, les Tahitiens qui l’assistèrent, ne
voulant pas le séparer de ses plus chers trésors, jugèrent bon
de l’enterrer avec ses herbiers, les notes recueillies par lui sur
la botanique locale et tous ses manuscrits scientifiques relatifs
à la pharmacopée indigène. Il serait ainsi plus à même de poursuivre ses études dans le monde infernal ! Ce geste, qui témoignait des meilleures intentions tahitiennes, nous a
malheureusement à tout jamais privés de la science recueillie
par ce premier médecin de Tahiti”. De ses investigations botaniques, il ne nous reste donc que le présent texte pour nous faire
une idée de son investissement ; en effet, aucun autre document
publié de sa main n’est aujourd’hui connu, aucun échantillon
d’herbier conservé dans les principaux herbiers renfermant des
plantes du Pacifique (P, PAP, BISH, K) ne lui est attribué, tandis
que le devenir des plantes qu’il a envoyées à Hawaii nous est
complètement inconnu. Il ne subsiste de lui que les potentiels
descendants de la cinquantaine de plantes qu’il a introduites
entre 1845 et 1854 et qui sont citées par le botaniste et jardinier
J.A.I. Pancher 4 (in Cuzent, 1860 ; repris ultérieurement plus ou
moins modifié et complété par Butteaud (1891) et Jacquier
(1960)). Néanmoins, Pancher lui a probablement dédié une
plante sur l’étiquette d’un de ses échantillons d’herbier conservé
au Muséum National d’Histoire Naturel (MNHN) : Bryonia
johnstonei, devenu Bryonia johnstonii Cuzent ex Seem,
4
Jean Armand Isidore Pancher a été jardinier et botaniste à Tahiti en 1855 où il
étudia la flore tahitienne indigène et introduite ; il est beaucoup plus connu en
Nouvelle-Calédonie où il arriva en 1857 et y oeuvra jusqu’à son décès en 1877.
36
Figure 1 : Tombe de Francis Johnstone au cimetière de l’Uranie
à Papeete en 2014
après avoir été repris dans Pancher (in Cuzent, 1860) puis par
B. Seemann (1864) dans sa révision des Cucurbitacées de Polynésie tropicale. Malheureusement, ce nom est considéré comme
un nomen nudum car il n’a pas été publié avec une description
adéquate. Aujourd’hui, cette petite liane s’appelle ainsi Zehneria tahitensis W.J.de Wilde & Duyfjes en latin, huehue en tahitien et est endémique de l’île de Tahiti.
Par ailleurs, Johnstone est apparemment le premier botaniste à avoir observé et collecté Erythrina tahitensis. Cette érythrine endémique de Tahiti a été décrite ultérieurement en 1873
par le médecin et botaniste français Jean Nadeaud à partir de
ses propres échantillons collectés en 1858, et non ceux de
Johnstone collectés une dizaine d’années plus tôt et qui ont été
probablement enterrés avec lui.
Cette lettre présentée sans signature en 1870 à la Société
Philosophique de Wellington en Nouvelle-Zélande, parfois attribuée à Jean Nadeaud ayant herborisé à Tahiti entre 1856 et
1859 (O’Reilly & Reitman, 1967 ; Merrill, 1947), est sans nul
doute de la main de Francis Johnstone (Smith, 1974 ; W. Teamotuaitau, comm. pers. 2008) en raison des évènements qui y
sont relatés et notamment de la guerre franco-tahitienne qui
s’est produite bien avant l’arrivée de Nadeaud.
Nous ne connaissons pas avec exactitude le destinataire de
la lettre dont nous présentons la traduction commentée. En
effet, dans la publication originale en anglais, il est indiqué
qu’elle a été retrouvée dans les papiers de feu William John
Swainson, naturaliste britannique mort en Nouvelle-Zélande le
6 décembre 1855, et connu pour ses travaux en zoologie ainsi
que pour les illustrations les accompagnant. En 1841, il émigre
en Nouvelle-Zélande puis rejoint l’Australie en 1851 pour
notamment y étudier la flore des Etats de Nouvelle-Galles du
Sud, de Victoria et de Tasmanie. En 1854, il retourne en
38
N°333- Septembre / Décembre 2014
Nouvelle-Zélande et y décède l’année suivante. Il semble
improbable que la lettre de Johnstone lui ait été adressée car elle
parait destinée à un botaniste basé en Angleterre alors que
Swainson était en Australie ou en Nouvelle-Zélande entre 1841
et 1855 alors que l’année d’écriture de cette lettre est certainement à rechercher entre 1846 et 1849. En effet, Johnstone cite
plusieurs fois le chirurgien et botaniste Jean Vesco qui était en
Océanie entre 1843 et 1847 avec la frégate Uranie et fait référence à la guerre franco-tahitienne qui s’est achevée en décembre 1846. Johnstone mentionne également plusieurs plantes qu’il
a lui-même introduites à Tahiti et qui sont connues par ailleurs
pour avoir été importées en 1845 (Pancher in Cuzent, 1860).
Enfin, s’il n’a effectué qu’un unique voyage en dehors des îles
de la Société après 1846, il se peut qu’il ait écrit cette lettre au
cours de son voyage à Hawaii de 1848-9. Relativement au destinataire, Johnstone cite régulièrement dans son texte des plantes
australiennes ou néo-zélandaises, preuve qu’il possédait la documentation botanique propre à cette région (ou même qu’il y
avait séjourné avant son installation à Tahiti) et qu’il s’adressait
à un botaniste britannique la connaissant certainement.
Enfin, l’orthographe correcte du nom de famille de Francis
Johnstone reste possiblement encore à établir avec certitude car
si sur sa pierre tombale ainsi qu’à travers les travaux de
O’Reilly, il est orthographié “Johnstone”, il est écrit “Johnston”
par Forsythe (1938) et Smith (1974) mais aussi “Johnson” dans
les bulletins de la Royal Hawaiian Agricultural Society dont il
est membre correspondant à Tahiti.
39
Plantes introduites par Johnstone
Les plantes introduites par Johnstone sont connues grâce au
recensement des plantes indigènes et introduites présentes à
Tahiti effectué par Pancher dans son “Conspectus de la flore de
Tahiti” repris par Cuzent (1860). Néanmoins, nous ne savons
pas si la liste extraite de ce catalogue et présentée dans le
tableau ci-après est véritablement exhaustive. Cette liste comprend un peu moins de cinquante espèces, certaines comprenant
plusieurs cultivars introduits également par Johnstone (Tableau 1).
Parmi ces plantes, il est possible de remarquer une dominante
d’espèces ornementales puisque environ 35 peuvent être considérées comme telles, notamment le lotus, différentes espèces
d’hibiscus, des jasmins, le baobab, le tiare taina ou la tubéreuse, avec également une dizaine d’espèces alimentaires
comme le cacaoyer, une variété d’oranger, le bigaradier, la mandarine ou encore le goyavier de Chine. Il faut également noter
que cette liste comprend un bon nombre d’espèces aujourd’hui
classées comme menaçant la biodiversité5 en Polynésie française et figurant à ce titre dans le Code de l’Environnement :
Acacia farnesiana, Leucaena leucocephala, Psidium cattleianum, Eugenia uniflora, Tecoma stans et Furcraea foetida. Et
que dire de la petite sensitive Mimosa pudica var. unijuga qui,
sans être classée, consiste en une vraie mauvaise herbe des jardins ? Harrison Smith, fondateur du Jardin Botanique de
Papeari et célèbre pour avoir introduit le fameux miconia
(Miconia calvescens), n’a donc pas l’apanage de l’introduction
des plantes envahissantes tahitiennes !
5
En d’autres termes des espèces reconnues comme particulièrement envahissantes.
40
Nom latin officiel
Adansonia digitata L.
Theobroma cacao L.
Citrus x sinensis (L.) Osbeck
Citrus aurantium L.
Citrus reticulata Blanco
Melia azedarach L.
Clitoria ternatea L.
Sesbania grandiflora (L.) Poir.
Desmodium motorium (Houtt.) Merr.
Erythrina fusca Lour.
Theobroma cacao L.
Citrus aurantium L. (variété Scleta)
Citrus vulgaris Risso
Citrus nobilis Lour.
Melia sempervirens (L.) Sw.
Clitoria ternatea L.
Agati grandiflora Desv. (fleurs blanches)
Desmodium gyrans (L.f) DC.
Erythrina glauca Willd.
Hibiscus indicus (Burm.f.) Hochr.
Nelumbo nucifera Gaertn.
Rorippa nasturtium-aquaticum (L.) Hayek
ex Mansfeld
Bixa orellana L.
Hibiscus rosa-sinensis L.
Hibiscus heterophyllus Vent.
Hibiscus brasiliensis L. var. luteus Hochr.
Hibiscus syriacus L.
Hibiscus rosa-malabaricus Koenig ex Ker-Gawl
(& flore pleno, flore albo pleno)
Adansonia digitata L.
Bixa orellana L.
Hibiscus rosa-sinensis L.
Hibiscus grandiflorus Salisb.
Hibiscus luteus Pav., flore pleno
Hibiscus syriacus L.
Nelumbium speciosum Willd.
Nasturtium officinale R.Br.
Nom latin de Pancher
Origine
1845 Amérique du Sud
1845
1845 Nouvelle-Hollande (Australie)
1845
1845 Asie mineure
1845 Inde
1852
Date
Rose du Malabar (forme normale et 2 cultivars 1845
à pétales surnuméraires)
Baobab
1845 Afrique
1848 Amérique méridionale
Cacaoyer
1845
Oranger
1845
Bigaradier
Orange mandarine
1845 Chine
Lilas des Indes
1845 Jamaïque
(pois bleu, clitorie de Ternate)
1845 Indes orientales
(agati)
1845 Inde
(plante qui danse)
1845 Inde
(érythrine)
1845 Mexique
Rocou, rocouyer
Rose de Chine
(hibiscus)
(hibiscus ; cultivar à pétales surnuméraires)
(althéa, mauve en arbre)
(Lotus sacré)
Cresson de fontaine
Nom commun
(entre parenthèses figurent des précisions non données par Pancher ;
certains noms latins de Pancher ont été corrigés, que ce soit pour leur orthographe ou leurs auteurs)
Tableau 1 : Plantes introduites à Tahiti par F. Johnstone entre 1845 et 1854
N°333- Septembre / Décembre 2014
41
42
(cassier, mimosa de Farnèse)
(bois noir, lebbeck, marumaru)
(acacia)
(goyavier de Chine, tuava tinitō)
(cerisier de Cayenne)
(fruit de la passion, barbadine, pārapautini)
Cierge du Pérou
(rapahoe)
(rapahoe)
Jasmin du Cap
(forme normale et cultivar à pétales surnuméraires)
(pītī)
(pītate māma'o)
(pītate māma'o)
Albizia lebbeck (L.) Benth.
Leucaena leucocephala (Lam.) de Wit
Psidium cattleianum Sabine
Eugenia uniflora L.
Passiflora edulis Sims.
Cereus peruvianus (L.) Mill.
Opuntia cochenillifera (L.) Mill.
Opuntia cochenillifera (L.) Mill.
Gardenia jasminoides Ellis
Jasminum multiflorum (Burm.f.) Andrews
Tecoma stans (L.) Juss. ex Kunth.
Clerodendrum chinense (Osb.) Mabb.
Clerodendrum chinense (Osb.) Mabb.
Acacia lebbeck (L.) Willd.
Acacia leucocephala (Lam.) Link
Psidium cattleianum Sabine
Eugenia michelii Lam.
Passiflora hamiltoniana (probablement
P. middletoniana Paxton)
Cereus peruvianus (L.) Mill.
Opuntia tomentosa Salm-Dyck
Opuntia cochenillifera (L.) Mill.
Gardenia florida L., flore pleno
Jasminum pubescens (Retz.) Willd. (& flore pleno)
Tecoma stans (L.) Juss. ex Kunth.
Clerodendrum fragrans (Vent.) Willd.
Volkameria japonica Thunb.
(épine de Jérusalem)
(poincinia, flamboyant nain, orgueil de Chine)
(arbre à orchidées jaune)
(cardinalier, pitipiti'ō popa'ā)
Sensitive (pohe ha'avare)
Nom commun
Acacia farnesiana (L.) Willd.
Nom latin officiel
Parkinsonia aculeata L.
Caesalpinia pulcherrima (L.) Sw.
Bauhinia tomentosa L.
Adenanthera pavonina L.
Mimosa pudica L. var. unijuga (Duchass.
& Walp.) Griseb.
Acacia farnesiana (L.) Willd.
Parkinsonia aculeata L.
Poincinia pulcherrima L.
Bauhinia tomentosa L.
Adenanthera pavonina L.
Mimosa pudica L.
Nom latin de Pancher
Origine
1845 Amérique méridionale
1845 Chine
1845
1845
1845 Amérique tropicale
1845 Amérique méridionale
1845 Chine
1845 Chine
1845 Brésil
1845
1845 Chine
1845 Egypte
1845 Amérique méridionale
1845 Antilles
1845 Amérique méridionale
1845 Indes orientales
1845 Ceylan (Sri Lanka)
1845 Inde
1845 Amérique méridionale
Date
Mentha x piperata L.
Bougainvillea spectabilis Willd.
Euphorbia milii Des Moul. var. splendens
(Bojer ex Hook.) Ursch & Leandri
Ficus pumila L. var. pumila
Araucaria cunninghamii Aiton ex D.Don
Hedychium gardnerianum Roscoe
Amaryllis minuta Kunth
Crinum erubescens Ait.
Agave americana L.
Furcraea foetida (L.) Haw.
Polianthes tuberosa L.
Tradescantia spathacea (Sw.) Steam
Mentha piperata L.
Bougainvillea spectabilis Willd.
Euphorbia splendens Bojer ex Hook.
Ficus repens Willd.
Araucaria cunninghamii Aiton ex D.Don
Hedychium gardnerianum Roscoe
Zephyranthes rosea (Spreng.) Lindl.
Crinum erubescens Ait.
Agave americana L.
Furcraea gigantea Vent.
Polianthes tuberosa L.
Tradescantia discolor L'Hér.
(figuier rampant, figuier nain)
(pin de Hoop, pin colonnaire)
(longose)
(lys de pluie)
(riri)
(agave d'Amérique)
Agave, pitte (aloes vert, sisal, manira)
Tubéreuse
(rhoeo)
Menthe poivrée
(bougainvillier)
(épine du Christ)
1854 Inde
1845 Nouvelle-Hollande (Australie)
1845 Inde
1845 Cuba
1845 Amérique méridionale
1845
1845 Amérique méridionale
1845 Mexique
1845 Mexique
1853 Europe
1845 Brésil
1845 Ile de France
N°333- Septembre / Décembre 2014
43
Traduction commentée de la lettre
On the botany of Tahiti
Transactions and Proceedings of the New Zealand Institute,
Wellington, vol. 6, 1874, appendix LXVI-LXXX.
Notes relatives à la traduction
Nous avons effectué quelques corrections du texte de Johnstone qui ne sont
pas systématiquement signalées dans la traduction, et notamment des erreurs
de frappe manifestes et des pluriels à certains noms latins. Nous les listons
ici même : Angiopteris evecta au lieu de Angiopteris erecta ; Gleichenia hermannii au lieu de Gleichenia hermanii ; Bertero au lieu de Bertuo ; Bert. au
lieu de But. ; Diosmia / Diosmea au lieu de Diosmeas ; Tamus au lieu de
Tamuses ; Weinmannia au lieu de Weinmannias.
Relativement aux noms latins, nous présentons en note de bas de page à la
première occurrence le nom scientifique actuellement valide et nous conservons dans le texte les noms donnés par Johnstone.
Sur la botanique de Tahiti
Communiqué par l’honorable W.B.D. Mantell6, F.G.S.7
Manuscrit (auteur inconnu) trouvé parmi les papiers de feu
William Swainson, F.R.S.8 (lu devant la société philosophique
de Wellington, le 12 novembre 1870)
J’ai vu quelque part l’observation que “la botanique des îles
est particulièrement intéressante” ; cela doit être le cas mais je
pense que cela doit être interprété simplement comme voulant
dire que l’étude des plantes est intéressante, car de toute évidence les plantes des îles isolées ne présentent en général aucun
6
Géologue et naturaliste anglais qui émigra en Nouvelle-Zélande en 1840 et est
particulièrement connu pour ses travaux sur les restes des moa, ces oiseaux incapables de voler, propres à la Nouvelle-Zélande et aujourd’hui éteints.
7
Fellow of the Geological Society
8
Fellow of the Royal Society
44
N°333- Septembre / Décembre 2014
intérêt particulier, en ce qui concerne ne serait-ce que leur
beauté, et, pour ma part, je dois avouer que j’éprouve toujours
une sensation de lassitude à l’idée de traquer le nom d’une
plante qui ne se distingue pas par sa beauté, ses usages, son parfum ou l’étrangeté de sa structure. Sur la botanique de Tahiti, je
ne connais pas plus de 3 plantes phanérogames propres à l’île
qui méritent une mise en culture pour leur beauté ou leurs
usages ; les fougères comprennent plusieurs espèces élégantes,
mais rien de très remarquable, à moins que cela ne le soit pour
une qui est épineuse, mais que je n’ai jamais vue, et pour une
autre (Angiopteris evecta 9) en raison de sa taille énorme. Les
Lycopodiacées sont très nombreuses et belles, comme toute la
tribu, et compensent en quelque sorte par leur abondance la
pauvreté des plantes à fleurs ; il y en a sur Tahiti et l’île voisine
de Moorea, environ seize ou dix-sept espèces10, et peut être 160
espèces de fougères. En ce qui concerne les plantes à fleurs, je
n’ai pu en trouver plus de 300 dans toutes les listes mises
ensemble 11, et, sans doute, beaucoup de plantes auront été
comptées en double ou même en triple dans cette compilation,
car beaucoup d’espèces auront été nommées différemment par
les botanistes qui les ont trouvées ; et, de plus, j’ai inclus toutes
les plantes communes (comme Hibiscus rosa-sinensis12), même
si les habitants savent bien qu’elles ne sont pas toutes indigènes.
La liste est également gonflée par ces plantes communes qui
sont trouvées sur toutes les îles tropicales de chaque océan et
9
Grande fougère commune appelée nahe à Tahiti ; Johnstone écrit de façon erronée le nom d’espèce comme étant erecta.
10
Les travaux botaniques les plus récents reconnaissent 10 espèces de Lycopodiacées, appartenant aux genres Huperzia, Lycopodiella et Lycopodium à Tahiti et
Moorea.
11
On estime actuellement la flore indigène de Tahiti à environ 480 espèces dont
180 fougères.
12
Il s’agit du ‘aute ou hibiscus Rose de Chine d’introduction polynésienne et autrefois largement cultivé pour ses fleurs rouges médicinales.
45
qui n’appartiennent pas à un pays en particulier, comme je l’ai
vu dans la liste publiée dans les “Ann. Nat. Hist.”, par le professeur Henslow13, des plantes des îles Keeling14, que toutes les
espèces communes à ces îles et à Timor sont également présentes sur les rivages des petites îles voisines de Tahiti, à l’exception de Acacia farnesiana ; un Acacia est connu mais ce
n’est pas farnesiana, mais plutôt une espèce inerme et duveteuse que je n’ai jamais vue en fleurs15. Il y a aussi une espèce
beaucoup plus grande avec des feuilles ressemblant à celles de
lophanta mais avec des gousses quatre fois plus larges16. Guilandina bonduc17 est rare ; Ochrosia parviflora18 n’est pas indiqué comme étant présent à Timor, mais est abondant ici.
Les plantes du littoral trouvées ici, en plus de celles des îles
Keeling, sont deux espèces de Pandanus19, Pisonia inermis et
13
Henslow J. S. 1838. Florula Keelingensis. An account of the native plants of the
Keeling Islands. Annals of Natural History 1 (July): 337-347.
14
Les Îles Keeling, aujourd’hui appelées Îles Cocos, sont composées de deux atolls
situés dans l’Océan Indien à plus de 1000 km au Sud-Ouest de l’île de Java en
Indonésie et à plus de 2100 km au Nord-Ouest de l’Australie dont elles dépendent.
15
Bien qu’il ne soit pas particulièrement duveteux, il pourrait s’agir de Schleinitzia
insularum (Guill.) Burkart, le toroire, petit arbre de la sous-famille des Mimosacées aujourd’hui rarissime sur le littoral de Tahiti.
16
Très probablement Serianthes myriadenia Planch. ex Benth., le faifai, grand arbre
endémique de Polynésie française encore présent sur les flancs de certaines vallées tahitiennes.
17
Caesalpinia major (Medik.) Dandy & Exell, liane épineuse indigène appelée tātaramoa, est très rare à Tahiti où elle est connue de quelques vallées des côtes
Nord-Ouest, Nord et Nord-Est de l’île.
18
Le Ochrosia parviflora des Îles Keeling est probablement Ochrosia oppositifolia
(Lam.) K.Schum. à large répartition dans le Pacifique mais absent des Îles de la
Société ; Johnstone pourrait confondre à Tahiti avec l’introduction polynésienne
Cerbera odollam Gaertn. aux fruits extrêmement toxiques et parfois planté près
du littoral ou avec Ochrosia tahitensis Laness. ex Pichon, le tamore mou’a, petit
arbre endémique de l’île de Tahiti, trouvé dans les reliques de forêts sèches à
mésophiles et aujourd’hui en danger critique d’extinction.
19
Probablement différentes formes littorales de Pandanus tectorius Parkinson ex Du
Roi var. tectorius, le fara, dont la grande variabilité morphologique est reconnue.
46
N°333- Septembre / Décembre 2014
procera 20 , l’un d’eux étant probablement l’arbre qu’a vu
Mr.°Darwin aux îles Keeling et qui atteint un diamètre de cinq
ou six pieds, avec un bois particulièrement mou. Le bois est
considérablement plus mou qu’un pied de chou, mais est néanmoins utilisé par les natifs pour les pirogues quand ils ne peuvent obtenir de meilleur bois. Paritium tricuspis21, Ximenia
elliptica22, un Capparis23 avec un fruit anguleux, Ipomoea pescaprae, et plusieurs autres. Convolvulus brasiliensis24, Agati coccinea25, Erythrina indica26, Hernandia sonora27, Morinda citrifolia28,
Suriana maritima29, Heliotropium aromaticum30, un Mucuna31,
20
Ces deux Pisonia sont synonymes de Pisonia grandis R.Br., le pu’atea, grand arbre
du littoral et des atolls, aujourd’hui rarissime à Tahiti, ne subsistant que sur de
rares éboulis des vallées sèches de la côte Ouest ainsi que sur les falaises du Te
Pari à la Presqu’île.
21
Hibiscus tiliaceus L. subsp. tiliaceus ‘Hastatus’, le faurau maire ou pūrau teruere, un
cultivar polynésien de purau aux feuilles lobées.
22
Ximenia americana L. var. americana, le rama au fruit comestible, aujourd’hui
éteint à Tahiti et rarissime à Moorea.
23
Aucun Capparis n’est connu de Tahiti, seul C. cordifolia Lam. est présent aux Australes, aux Gambier et dans certains atolls soulevés des Tuamotu.
24
Ipomoea pes-caprae et Convolvulus brasiliensis correspondent à la même plante,
la liane rampante Ipomoea pes-caprae (L.) R.Br. subsp. brasiliensis (L.) Ooststr.,
appelée pōhue tātahi à Tahiti et encore bien répandue sur certaines plages de
sable noir.
25
Sesbania coccinea (L.f ) Poir. subsp. atollensis (H.St.John) Sachet var. parkinsonii
Sachet, le ‘ōfai, petit flamboyant indigène endémique des Îles de la Société et
ne subsistant plus à l’état naturel que sur l’atoll de Tupai.
26
Erythrina variegata L., le ‘atae ou érythrine à fleurs rouges, arbre d’introduction
polynésienne en sursis dans les Îles de la Société à cause de l’introduction involontaire d’un insecte parasite à l’origine de la galle de l’érythrine.
27
28
Hernandia nymphaeifolia (C.Presl) Kubitzki, le ti’anina ou arbre lanterne.
Le nono tahitien, arbuste à petit arbre indigène ou d’introduction polynésienne,
appelé noni à Hawai’i et aux Marquises.
29
Le ‘ō’uru tahitien, arbuste indigène appelé communément ‘ū’ū aux Tuamotu.`
30
Probablement Heliotropium anomalum Hook. & Arn. var. anomalum, herbacée
lianescente apparemment éteinte à Tahiti.
31
Deux Mucuna sont présents sur les littoraux tahitiens, M. gigantea (Willd.) DC. subsp.
gigantea le plus rare et M. sloanei Fawc. & Rendle var. sloanei le plus commun.
47
Sophora tomentosa32, Canavalia littoralis33, avec Barringtonia speciosa34, très rare. A plus grande distance de la mer, des
sites pourvus d’une diversité considérable de plantes pourront
être vus, les plus remarquables d’entre elles étant Barringtonia,
Terminalia glabrata35 (très rare), Calophyllum inophyllum36 dans
les zones caillouteuses, Ficus tinctoria37 et prolixa38, Spondias
dulcis39 et Inocarpus edulis40, en mélange avec une grande quantité de Hibiscus tiliaceus41 et tricuspis (Paritium), et plus rarement Thespesia populnea42 et Aleurites triloba43. Dans certains
districts, il est également possible de trouver dans ces sites de
véritables bois de Ito44, Casuarina equisetifolia.
Dans les parties les plus cultivées de l’île de Tahiti, toutes
ces plantes ont été presque exterminées et leur place est occupée
32
Le pofatu’ao’ao tahitien, arbuste indigène trouvé dans la Société, aux Australes
et dans de rares atolls soulevés des Tuamotu.
33
Il pourrait s’agir de Canavalia rosea (Sw.) DC., liane rampante strictement littorale
et probablement éteinte à Tahiti, ou de Canavalia cathartica Thouars, liane grimpante trouvée plus à l’intérieur des terres et aujourd’hui rarissime à Tahiti (Taharaa, Faaone).
34
Barringtonia asiatica (L.) Kurz, le hutu ou hotu, grand arbre appelé également
bonnet d’évêque.
35
Ce grand arbre endémique qui porte les noms de ‘autara’a, ‘autera’a, ‘aua,
‘auari’iroa et badamier polynésien est aujourd’hui encore plus rare avec uniquement trois pieds connus à Tahiti.
36
Le tāmanu ou ‘ati, grand arbre probablement d’introduction polynésienne.
37
Le mati, petit banian aux figues rouges tinctoriales d’introduction polynésienne.
38
Le ‘ōrā, grand banian indigène aux nombreuses racines aériennes.
39
Le pommier de Cythère (Spondias cytherea Sonn.) ou vī tahiti, d’introduction
polynésienne.
40
Inocarpus fagifer (Parkinson ex Du Roi) Fosberg, le māpē ou châtaignier d’Océanie.
41
Hibiscus tiliaceus L. subsp. tiliaceus, le commun hibiscus des plages ou pūrau.
42
Le bois de rose indigène appelé miro ou ‘āmae.
43
Aleurites moluccana (L.) Willd., le ti’a’iri ou bancoulier.
44
Plutôt ‘aito, le nom tahitien récent du bois de fer Casuarina equisetifolia L. subsp.
equisetifolia.
48
N°333- Septembre / Décembre 2014
par l’arbre à pain, le cocotier et l’oranger, avec un sous-bois
composé entièrement de goyavier45. Cette plante, qui a été introduite de mémoire humaine, est aujourd’hui la plante la plus
commune et la plante envahissante la plus aboutie dans l’île.
Elle couvre l’ensemble des zones basses et également les collines jusqu’à une hauteur d’environ 500 pieds, formant un
fourré peu réjouissant d’environ 10 pieds de haut ; au-delà de
l’altitude 500 pieds, elle n’a pas encore été capable de rivaliser
avec l’épais manteau de fougères et plus haut encore avec la
forêt naturelle, mais on la voit exploser dans n’importe quelle
zone ouverte de n’importe quelle partie de l’île : nulle part il n’y
a eu l’exemple d’une plante prenant aussi intensément possession d’un pays46. Quatre autres plantes exotiques sont trouvées
parmi les goyaviers – Cassia purpurea47, Asclepias curassavica48 dans les zones humides, un Indigofera avec de longs épis
de petites fleurs cuivrées49, et un Crotalaria indien à fleurs
bleues50, dont j’ai oublié le nom spécifique ; cette dernière est
la seule à accompagner le goyavier dans ses excursions à l’assaut des collines. Ces quatre plantes forment presque la totalité
des mauvaises herbes des terrains vagues. Les mauvaises herbes
des zones cultivées sont présentes en très petit nombre et ont,
45
Il s’agit là du tuava tahiti (Psidium guajava), introduit au tout début du 19ème siècle à Tahiti mais qui a aujourd’hui cédé le pas devant des plantes exotiques
encore plus compétitives et envahissantes.
46
Malheureusement, plus récemment, Tahiti a encore été victime d’invasions comparables avec par exemple le petit arbre Miconia calvescens DC. dans les forêts
humides et le grand arbre Spathodea campanulata P.Beauv. dans les forêts sèches.
47
Il pourrait s’agir de la mauvaise herbe non consommée par le bétail Senna occidentalis (L.) Link ou de l’introduction polynésienne Tephrosia purpurea (L.) Pers.
var. purpurea, le hora, employé comme ichtyotoxique.
48
Grande herbe à sève laiteuse appelée tirita à Tahiti en raison de ses graines
soyeuses.
49
L’arbrisseau commun Indigofera suffruticosa Mill.
50
Très probablement Crotalaria verrucosa L aujourd’hui relativement rare à Tahiti.
49
selon toute probabilité, été également introduites ; les plus communes sont un Boehmeria51 et un Phyllanthus52.
Au-delà de la zone des goyaviers, les collines sont généralement entièrement recouvertes de la fougère Gleichenia hermannii53, se développant si intensément sur les flancs pentus qu’il est
pratiquement impossible de passer à travers. Occasionnellement
s’intercalent quelques buissons de Metrosideros villosa54 et, à plus
haute altitude, M. lucida55 (?) en plus grande abondance.
A environ 800 à 1000 pieds, Gleichenia disparaît presque
complètement parmi le fourré de Metrosideros lucida, Dodonaea
viscosa56 (?), Melastoma taitense57, et une espèce de Vaccinium
qui a été appelée par Bertero Arbutus mucronata58. Ces plantes
sont reliées entre elles par deux grandes espèces de Lycopodium59,
et sous elles peuvent être trouvés de magnifiques spécimens de
Schizaea forsteri60. En dépassant cette ceinture de fourrés secs, le
nombre d’espèces augmente. Souvent, la forêt naturelle atteint les
crêtes des collines mais dans le cas contraire le Gleichenia
apparaît en mélange avec des herbes, des Cypéracées, d’autres
51
Il pourrait s’agir de Boehmeria interrupta (L.) Willd., aujourd’hui synonyme de
Laportea interrupta (L.) Chew, herbacée urticante d’introduction polynésienne
appelée iria’eo.
52
Sans doute Phyllanthus amarus Schumach., un moemoe d’introduction moderne.
53
Dicranopteris linearis (Burm.f.) Underw. ou anuhe.
54
Metrosideros collina (J.R.Forst. & G.Forst.) A.Gray var. villosa (L.f ) A.Gray, un des
puarata, arbres indigènes aux fleurs en pompons rouges bien connus.
55
Il s’agit d’un Metrosideros de Nouvelle-Zélande absent de Tahiti ; Johnstone veut
probablement désigner une autre sous-espèce de Metrosideros collina indigène
de Tahiti.
56
Le ‘ āpiri, arbuste indigène trouvé sur les crêtes à fougères tahitiennes.
57
Melastoma malabathricum L. subsp. malabathricum, arbrisseau indigène aux
fruits comestibles et connu sous le nom de motu’u à Tahiti.
58
Il s’agit de Vaccinium cereum (L.f) G.Forst., la myrtille tahitienne ou ‘opu’opu.
59
Il s’agit probablement des lycopodes indigènes Lycopodiella cernua (L.) Pic.Serm.
ou mai’u’utafa’i et Lycopodium venustulum Gaudich.
60
Schizaea dichotoma (L.) Sm., petite fougère terrestre indigène.
50
N°333- Septembre / Décembre 2014
fougères et des Lycopodium ; ce type de végétation se poursuit
jusqu’aux sommets des plus hautes collines que jamais personne
n’a encore gravis – environ 3000 pieds ; si, quoiqu’il en soit, les
collines sont humides et couvertes par des forêts, de grands nombres de fougères seront trouvées à l’altitude de 1500 pieds et il
est probable que si quelqu’un peut atteindre un jour les plus hauts
sommets (4500 pieds), un encore plus grand nombre sera
attendu ; mais je ne m’attends pas à ce qu’il y ait une augmentation notoire de plantes étrangères, car je trouve les mêmes
espèces arborescentes très largement dispersées à diverses altitudes après avoir dépassé la région des vallées ; mais cela n’est
peut-être pas le cas dans le centre de l’île que je n’ai pas été en
mesure de visiter en raison de la guerre.
La majeure partie des forêts des hautes collines, en position
abritée, est composée de Aleurites triloba avec des pieds épars de
Weinmannia61, Carissa grandis62 de Bertero, et d’une ou deux
Urticaceae et Euphorbiaceae que je n’ai pas vues en fleurs. Les
flancs les plus exposés sont généralement couverts de Rhus
apapi63 de Bertero, le plus grand arbre qui appartient exclusivement à ces îles ; il peut arriver, mais alors rarement, qu’il atteigne
18 pouces de diamètre et 15 pieds de haut. Comme le apapi64 n’est
pas un arbre qui donne beaucoup d’ombre, le sol qu’il domine est
généralement couvert par un sous-bois possédant une plus grande
diversité qu’ailleurs, et notamment composé par les principales
espèces suivantes Alstonia costata65, Cyrtandra biflora66 et une
61
Weinmannia parviflora G.Forst., le ‘aito mou’a endémique des Îles de la Société.
62
Il s’agit du pua, arbre indigène aux grandes fleurs odorantes en trompette,
Fagraea berteroana A.Gray ex Benth.
63
Rhus taitensis Guill. ou ‘apape, grand arbre indigène.
64
L’orthographe tahitienne actuelle est ‘apape.
65
Petit arbre des forêts de moyenne et haute altitudes appelé atahe à Tahiti.
66
Cyrtandra biflora J.R.Forst. & G.Forst. ou ha’ahape / hahape étant plutôt une
espèce arrière-littorale ou de basse vallée, il s’agit probablement d’un autre Cyrtandra endémique d’altitude.
51
autre espèce lui ressemblant beaucoup, Omalanthus sp.67, Bradleia68, Melastoma justense69, Commersonia echinata70, Grewia71 et
une ou deux autres Byttneriaceae72, en plus des ubiquistes Metrosideros lucida et Dodonaea viscosa, l’ensemble étant relié par la
grande espèce de Freycinetia73 avec ses bractées rouges, Jasminum
didymum74, quelques Mucuna75 et deux Alyxia76. Ces portions de
montagnes sont sans doute les plus riches en espèces d’arbustes ;
malheureusement, ces flancs sont si pentus qu’il est presque
impossible de les explorer. Le botaniste est confiné à la simple
ligne de crête où le sentier est situé, laquelle crête ne mesure souvent pas plus d’un pied de large ; et si elle s’élargit encore, elle
devient couverte de fougères et de ti ou Dracaena77. Les crêtes les
plus hautes de toutes les collines que j’ai pu visiter étaient couvertes de Metrosideros, Dodonaea, Nelitris jambosella78 et de
67
Homalanthus nutans (G.Forst.) Guill., petit arbre indigène appelé fenia à Tahiti.
68
Probablement une espèce endémique de Glochidion, petits arbres appelés
manono ou mahame.
69
Probablement à nouveau Melastoma malabathricum, seule espèce trouvée à
Tahiti.
70
Commersonia tahitensis (Dorr) C.F.Wilkins & Whitlock ou ma’o, arbuste à arbre
endémique des Îles de la Société.
71
Probablement Grewia crenata (J.R.Forst. & G.Forst.) Schinz & Guillaumin, arbuste
appelé au ere, ma’o ou haupa’a à Tahiti.
72
La famille des Byttnériacées est aujourd’hui placée en synonymie de celle des
Malvacées.
73
Deux espèces lianescentes de Freycinetia, appelées fara pepe ou ‘ie’ie sont présentes à Tahiti, la plus commune, notamment à basse altitude, étant Freycinetia
impavida (Gaudich. ex Hombr.) B.C.Stone.
74
Il s’agit du seul jasmin indigène polynésien, appelé tafifi dans la Société (et
même ti’ati’amou’a aux Îles-sous-le-Vent) et piriti à Tubuai aux Australes.
75
Seul Mucuna platyphylla A.Gray appelé tutae pua’a est présent en altitude à
Tahiti, tandis que deux autres espèces indigènes sont trouvées sur les littoraux.
76
Le lianescent Alyxia scandens (J.R.Forst. & G.Forst.) M.Roem. & Schult. ou maire
tafifi et l’arbustif Alyxia stellata (J.R.Forst. & G.Forst.) M.Roem. & Schult. ou maire.
77
Cordyline fruticosa (L.) A.Chev., appelé ‘autī ou tī, d’introduction polynésienne.
78
Decaspermum fruticosum J.R. Forst. & G.Forst., arbuste indigène appelé aranua à Tahiti.
52
N°333- Septembre / Décembre 2014
buissons de Vaccinium ; à un ou deux endroits, j’ai pu trouver
un Coprosma79.
Immédiatement sous ces crêtes étroites, avec leurs branches
les plus élevées atteignant le niveau où se développent les
plantes les plus robustes, l’on peut voir, à une proximité tentante
mais peu encourageante, beaucoup de plantes qui ne se trouvent
apparemment nulle part ailleurs, mais qu’il est impossible d’atteindre, alors qu’au même moment, elles sont presque à portée
de main. Les crêtes sont, comme je le disais, très pentues et
étroites – en fait simplement des murs de terre ; elles sont couvertes d’épaisses couches de fougères et d’arbustes, de telle
façon que l’abysse de chaque coté est complètement masqué de
la vue et, même s’il était possible de se tenir sur un talus de terre
glissante, peu de personnes oseraient tenter l’aventure si elles ne
pouvaient voir d’endroit où atterrir en cas de glissade. Je suis
moi-même un relativement bon grimpeur sur des rochers ou des
arbres mais j’avoue que je n’ai jamais pu rassembler suffisamment de courage pour descendre de telles falaises de terre, particulièrement après une petite expérience que j’ai vécue un jour
en gravissant une crête terreuse pentue aussi large que le dos
d’un cheval, laquelle expérience a résulté en une glissade d’environ cinquante pieds, au grand détriment de mes ongles et de
mes pantalons et me trouvant excessivement chanceux au final
de tomber dans une touffe de Metrosideros, qui m’a amené juste
à la limite d’une pente encore plus importante d’environ 150
pieds, où je n’aurais pas eu l’avantage de me récupérer ainsi.
Fort de cela, quand je vois des plantes potentiellement tentantes
juste en contrebas, sur la crête d’une colline, je me contente de
spéculer sur la distance probable que j’aurais à parcourir pour
atteindre le bas si j’arrivais à surmonter mes craintes, et au
même instant je prends bien soin de ne pas le faire.
79
Probablement Coprosma taitensis A.Gray, arbuste endémique des Îles de la
Société.
53
L’arbre le plus commun à être trouvé dans de telles situations est une large Araliaceae avec des feuilles comprimées et
environ 10 styles consolidés80, également une plante qui correspond peut être au Celastroma81 qui m’a été fourni en fleurs par
mon ami Vesco82, avec des touffes de feuilles entières, comme
un Daphne83 et des racèmes de fleurs axillaires avec un nombre
irrégulier de lobes et d’étamines, et apparemment un large
disque à la place du style. Je vous envoie un mauvais spécimen
de celui-là, qui est tout ce que j’ai pu obtenir.
La fougère arborescente la plus commune des montagnes
(une Cyathea) est la plus laide que j’ai jamais vue, et en même
temps une des plus curieuses ; elle est élancée et lisse sur le
tronc, présentant des cicatrices uniquement à considérables
intervalles, et, apparemment à cause de sa grande rapidité de
croissance, ses frondes ont leurs bases bien séparées les unes
des autres, avec plus d’un pouce d’écartement, au lieu d’être,
comme pour toutes les autres espèces que j’ai pu voir, très étroitement chevauchantes. Autre curiosité qu’elle présente, elle produit une sorte de bulbille tubéreuse dans la partie supérieure du
tronc ; ces dernières sont reliées par un petit cou au parent et, à
un certain stade, elles produisent des frondes. Je suppose qu’à
un certain point, elles deviennent trop lourdes et elles tombent,
80
Il s’agit sans doute de l’arbuste endémique Meryta lanceolata G.Forst., appelé
‘ofepara à Tahiti.
81
La seule Célastracée indigène connue de Tahiti est l’arbuste sarmenteux Gymnosporia vitiensis (A.Gray) Seem. qui est potentiellement éteint sur cette île.
82
Jean Nicolas Eugène Vesco (1816-1880) était chirurgien de la marine à bord de
la frégate Uranie ; il herborisa aux Marquises et à Tahiti entre 1843 et 1847 ; ses
échantillons datés de 1847 ont été déposés en 1848 à l’herbier du Muséum
National d’Histoire Naturelle de Paris (P).
83
Daphne est un genre appartenant à la famille des Thyméléacées qui comprend
uniquement à Tahiti l’arbuste endémique Wikstroemia coriacea Seem. appelé
‘o’ovao ou ‘o’oao en tahitien.
54
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formant ainsi de nouveaux individus84. J’espère vous envoyer
une ou deux d’entre-elles encore vivantes en Angleterre. Il y a
aussi une Cyathea, très semblable à C. dealbata de NouvelleZélande, mais elle est très rare ; elle n’est pas prolifère85. Une
autre espèce élancée, non prolifère, et très élégante, avec une
tige robuste et des frondes ressemblant fortement à celles de C.
medullaris de Nouvelle-Zélande ; elle est modérément prolifère86. Je pense avoir des pieds vivants de celle-là aussi. Je ne
connais pas d’autres espèces de fougères arborescentes, mais
les Indigènes, qui nomment la curieuse laine de la fougère arborescente des Îles Sandwich87 mamau88 (mammow), disent que la
même substance est trouvée, bien que très rarement, dans leurs
propres montagnes ; il est, quoiqu’il en soit, possible qu’ils fassent allusion aux poils qui couvrent la base des pétioles de la
grande Cyathea que je viens juste de mentionner et qui ressemble au mamau, ou puru comme elle est appelée aux Îles Sandwich, pour ce qui est de la couleur.
Pour ce qui me concerne, aucune de ces fougères n’est
comestible à l’état jeune, comme C. medullaris, mais une des
espèces d’Angiopteris produit un type curieux de gaines à la
base de la fronde, qui, une fois grillées, constituent un très bon
aliment pour quiconque est affamé – très dense et, à mon avis,
84
La description correspond à Cyathea epaleata (Holttum) Holttum, endémique
des Îles de la Société mais il s’agit de la plus rare des fougères arborescentes de
l’archipel. Il est néanmoins probable que Johnstone n’ait pu visiter que trop rarement les formations végétales d’altitude où les autres espèces sont beaucoup
plus communes.
85
Probablement Cyathea affinis (G.Forst.) Sw., indigène, qui est pourtant la plus
commune des fougères arborescentes de l’archipel.
86
Il s’agit certainement de C. societarum Baker, endémique de Polynésie orientale,
qui a longtemps été considérée comme identique à C. medullaris (G.Forst.) Sw.
de Nouvelle-Zélande.
87
Ancien nom de l’archipel hawaiien.
88
Mama’u est également le nom tahitien des fougères arborescentes à Tahiti.
55
nourrissant89. L’autre espèce d’Angiopteris que j’ai occasionnellement vue possède des frondes de 15 pieds de longs et un rhizome de forme à peu près sphérique et de deux pieds de
diamètre ; elle est sans exception, la fougère la plus énorme que
j’ai jamais vue ; les frondes diffusent un agréable parfum une
fois froissées ou coupées90. Je pense qu’il y en a trois espèces
mais je ne sais pas si celle avec les frondes quelque peu digitées, que je n’ai vue qu’à une seule reprise dans la Vallée de
Piré91, est différente de celle qui est comestible92.
J’observe dans le “Companion to the Bot. Mag.” ce que je
pense être une erreur, mais faite par qui ou comment, je ne peux
le savoir actuellement. Dans le “Specimen of the Botany of New
Zealand”93, sous le nom Gleichenia hermannii, est présentée
une observation attribuée à Forster, qui ne peut s’appliquer qu’à
la plante que j’ai toujours supposée être Pteris esculenta, et qui
est la fougère commune de Nouvelle-Zélande, se développant
n’importe où et qui est universellement consommée par les
Indigènes. Je suis presque certain qu’ils ne consomment le rhizome d’aucune espèce de Gleichenia ; en fait, les Gleichenia
possèdent des rhizomes petits, durs et filiformes. G. hermannii
est la fougère commune de Tahiti ; je ne crois pas que la même
espèce pousse en Nouvelle-Zélande, et je suis sûr qu’elle n’est
pas consommée ou consommable à Tahiti. A nouveau, sous le
89
Probablement Ptisana salicina (Sm.) Murdock ou para, grosse fougère indigène
d’altitude appartenant à la famille des Marattiacées tout comme Angiopteris.
90
Sans doute l’indigène Angiopteris evecta (G.Forst.) Hoffm. ou nahe, la plus commune des Marattiacées.
91
Correctement orthographiée Pirae ; la Vallée de Pirae correspond à la vallée de
Nahoata.
92
Seules une espèce d’Angiopteris et une autre de Ptisana sont reconnues en Polynésie française.
93
Cunningham A. 1837. Florœ insularum Novœ Zelandiœ precursor; or a specimen
of the botany of the Islands of New Zealand. In Hooker W.J. (Ed.). Companion to
the Botanical Magazine II 24 (31-32): 358-378.
56
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nom de Pteris esculenta, est attaché le doute de son indigénat
en Nouvelle-Zélande, et il est fait état que Forster l’a collecté à
Tahiti. Maintenant, si je suis dans le vrai pour l’identification
de P. esculenta comme étant la fougère banale de NouvelleZélande, aucune espèce semblable de Pteris ne se développe à
Tahiti, et le rhizome d’aucun Pteris tahitien n’est consommé par
les Indigènes quoiqu’il en soit – au moins, j’ai mené toutes les
enquêtes nécessaires auprès des Indigènes et je suis également
sûr qu’il n’a été observé par aucun des quatre très méticuleux
collecteurs94 (des officiers français) qui avaient l’habitude de
pratiquer des excursions botaniques au cours des deux ou trois
dernières années lorsque leurs occupations habituelles le leur
permettaient, et j’ai souvent entendu de leur part des interrogations sur ce que pouvait être le Pteris esculenta du catalogue95.
Je pense donc qu’il a dû y avoir quelques changements d’étiquettes ou mélanges de spécimens, qui ont entraîné la confusion
entre deux espèces de plantes très différentes96.
Parmi les quelques plantes comestibles propres aux Îles des
Mers du Sud, et apparemment indigènes à Tahiti, peut être mentionné, comme méritant le premier rang pour son intérêt, le féi
(fé-i), Musa fehi97 de Bertero. Cette plante, à beaucoup d’endroits, couvre les flancs des montagnes en excluant presque
94
Dont probablement le chirurgien J.N.E. Vesco, un certain Hupé et le pharmacien
J. Lépine.
95
Ce catalogue consiste probablement des travaux de J.R. Forster & G. Forster,
botanistes du Capitaine Cook lors de son second voyage dans le Pacifique entre
1772 et 1775 et notamment de l’ouvrage Florulae Insularum Australium Prodromus du fils G. Forster imprimé en 1786.
96
Pteris esculenta G.Forst, synonyme de Pteridium esculentum (G.Forst.) Cockayne,
est effectivement absente de Polynésie française ; sa citation de Tahiti résulte
d’un mauvais étiquetage d’une plante collectée ailleurs ou plus probablement
d’une confusion avec Angiopteris evecta dont le rhizome était également
consommé.
97
Musa troglodytarum L. appelé fē’i en tahitien, le plantain de montagne d’introduction polynésienne.
57
complètement tout autre végétal et constitue une grande part de
l’alimentation des Indigènes à tout moment de l’année.
Les jeunes pieds se distinguent aisément des bananiers par
leurs feuilles pointues et plissées, mais les pieds plus larges se
différencient uniquement par des taches noires sur la tige qui ne
sont pas toujours très apparentes, ou en tranchant la tige,
lorsqu’elle laisse échapper une grande quantité de sève pourpre
foncée. La plante, une fois bien développée, est aussi grande
que le plus grand bananier et porte un grand épi dressé de fleurs
vertes, environ six sous chaque bractée ou spathe, cette dernière
étant également verte. Les fruits qui, même mûrs, sont complètement masqués par les feuilles, arborent une couleur orangejaune foncée, et sont très densément regroupés sur l’épi, le
régime entier étant de forme grossièrement conique, les fruits
les plus bas étant les plus gros. La partie comestible est d’une
couleur jaune éclatante, comme la gomme-gutte98, et est difficilement consommable à l’état cru ; il n’est pas sucré en l’état
mais c’est un excellent légume une fois cuit ; ou, quand il est
complètement mûr, s’il est bien cuit, il ressemble étroitement
aux pommes sucrées farcies. Il a la curieuse propriété de colorer
l’urine d’une teinte vive vert-jaunâtre qui, quoiqu’il en soit, ne
persiste pas ; mais, bien que la même quantité de féi puisse être
consommée chaque jour, après environ une semaine, la sécrétion retrouvera sa couleur originelle. Je ne sais pas si cela a un
effet particulier sur les organes urinaires mais les Européens en
général imaginent qu’il en a un. La plante apparaît difficile à
cultiver au niveau de la mer et j’ai bien peur de ne pouvoir réussir à en transporter de vivants même jusqu’en Nouvelle-Galles
du Sud99. Elle ne produit en général pas de graines ; j’en ai vu
une fois mais les graines étaient avortées. Néanmoins, il y a une
98
Pigment jaune produit à partir de la résine d’arbres appartenant à la famille des
Clusiacées, dont le tāmanu est un proche parent.
99
Un des états constituant l’Australie.
58
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plante modérément cultivée à Tahiti qui résulte de façon évidente de l’hybridation entre le féi et le bananier, produisant un
énorme régime affichant une direction horizontale100. En partant
du principe que le féi ne produit pas de graines, j’ai été enclin à
douter de son indigénat à Tahiti ; je voudrais vraiment savoir
s’il y a des exemples de pieds stériles dans son véritable milieu
naturel. Un bananier indigène de Nouvelle-Hollande101 produit
de nombreuses graines.
Les restrictions portant sur les libertés individuelles, imposées par les autorités françaises à Tahiti en raison de la guerre,
sont très vexatoires. Il est nécessaire de se rendre auprès du
“Ministre des Affaires Européennes” afin d’obtenir une autorisation chaque fois qu’on souhaite aller à l’extérieur des postes
qui sont tous, à l’exception d’un seul, plutôt en ville. J’ai un permis spécial pour sortir du plus distant des postes quand je le souhaite, afin de me rendre dans un jardin102 créé par le Capitaine
Bonard103 de la frégate “Uranie” où j’ai planté un certain nombre
de mes plantes. Ce permis était intitulé “Permission jusqu’à nouvel ordre” ; néanmoins, j’ai été une fois forcé de rebrousser chemin à cause du sergent de la garde, sous le prétexte que toute
100
Il pourrait néanmoins s’agir du cultivar ‘afara ou ‘afara tarere du fē’i, caractérisé
par un rachis allongé et couvert de bractées à l’amont de l’infrutescence, et
alors souvent horizontal ou pendant.
101
Ancien nom de l’Australie, ou de sa partie occidentale.
102
Il pourrait s’agir du “Jardin du Gouverneur” qui fut initié par le contre-amiral
Bonard probablement dès la fin de la guerre franco-tahitienne (décembre 1846)
dans la haute vallée de la Fautaua, à l’arrière du fort appelé “Fort de Fachoda”
après 1898 ; et probablement pas du “jardin potager” aménagé et géré de 1847
à 1849 par le lieutenant d’Infanterie de Marine François Petit à l’amont du Camp
de l’Uranie, et aujourd’hui devenu le cimetière de l’Uranie.
103
Louis-Adolphe Bonard est un officier de marine, apparemment capitaine de
vaisseau à l’époque de Johnstone, qui arriva à Tahiti en 1843 et joua un rôle très
actif lors de la guerre franco-tahitienne, avec notamment la prise du fort de la
Fautaua en décembre 1846 ; à l’instar de Johnstone, il participa à l’enrichissement de la flore polynésienne en introduisant plusieurs plantes alimentaires et
ornementales.
59
permission devait être renouvelée chaque mois, et la mienne
datait de deux mois auparavant. J’étais si connu qu’on m’accordait généralement le passage sans interruption. Cela a été une
très petite satisfaction de se plaindre et de faire réprimander cet
homme pour sa stupidité ; et cela m’a mené à de très amusants
heurts avec les sentinelles à un autre poste avancé. Un de mes
amis, M. Eugène Vesco, un jeune chirurgien appartenant à
“l’Uranie” était d’accord pour m’accompagner à une excursion
sur la montagne située immédiatement à l’arrière de Papeite104
(l’établissement) mais en raison de rumeurs d’une attaque des
Indigènes, les autorités lui ont, lorsqu’il a sollicité la permission
la veille, refusé de s’exposer. Comme je n’étais pas en danger,
j’ai reçu le permis pour moi-même et pour un Indigène ;
quoiqu’il en soit, l’Indigène était effrayé d’y aller et je dus me
résoudre à y aller seul. Comme l’ascension de la montagne
devait durer plusieurs heures, je suis parti avant le lever du jour
afin d’en avoir fini avec la partie difficile durant la fraîcheur de
la matinée, et en conséquence franchir le poste avancé pour
lequel mon permis était nécessaire avant que les sentinelles ne
puissent bien me voir. Après avoir franchi ce poste (où on ne me
réclama pas le permis), j’ai immédiatement commencé mon
ascension et l’aube me surprit sur la crête étroite d’une colline
qui était complètement visible d’une autre casemate, située à
environ un quart de mile, mais séparée par une petite vallée divisée en deux par une petite colline s’élevant en son centre. Quand
les sentinelles m’ont découvert initialement, j’étais juste au sommet de la première ascension et au commencement d’une longue
crête presque horizontale d’environ cinq pieds de large qui courrait en direction des collines plus élevées mais dans une direction presque parallèle avec celle de la crête ou du massif sur
lequel l’édifice était placé. J’avais parcouru peut-être deux cents
104
Papeite est l’orthographe usuelle de Papeete en vigueur en ce milieu du 19ème
siècle.
60
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yards quand j’ai remarqué quelqu’un appeler ; je l’avais entendu
précédemment mais je ne pensais pas que cela m’était destiné.
J’ai regardé aux alentours et j’ai vu une grande agitation parmi
les soldats, cinq ou six d’entre eux ayant descendu le flanc de
leur colline et étant dans la première petite vallée. Quoiqu’il en
soit, voyant que je m’étais arrêté, l’un d’entre eux m’appela pour
savoir où j’allais. Je lui répondis alors que j’avais une permission que je sortis et brandis pour qu’il puisse voir ; cela ne le
satisfit pas et il dit que je devais descendre pour la lui montrer.
Je lui répondis que j’avais passé le poste de la vallée de Ste Emilie105 et que je ne voulais pas avoir le désagrément de sortir si
loin de mon chemin pour le rejoindre, mais que je pouvais l’attendre s’il décidait de venir jusqu’à moi. “Si vous ne venez pas,
nous allons tirer” – les mousquets pointés en fonction ; mais
comme j’étais bien décidé à éviter la détention et la fatigue inutile de gravir dans un sens et dans l’autre trois collines pentues
simplement pour satisfaire la curiosité d’un soldat français, je
répondis simplement - “tirez si vous voulez106”, et sautant depuis
la crête jusque sur le versant, je fus hors de leur vue en un instant. Je ne voulais pas endosser le rôle du “tigre-singe107” de la
fable pour le cas où ils me poursuivraient, aussi ai-je effectué la
plus grande partie de mon trajet en suivant le flanc de la colline,
sachant pertinemment que, le temps qu’ils arrivent à l’endroit où
ils m’avaient vu, j’aurais quadruplé la distance qui me séparait
d’eux car je progressais quasiment le long d’une ligne de niveau
tandis qu’ils auraient à grimper deux collines très pentues ; et
j’étais assez correct dans mes calculs. Quand je suis arrivé en
bout de crête, j’ai été obligé de me montrer dans le but de poursuivre mon ascension, et j’ai alors vu qu’un unique soldat avait
atteint le sentier où j’avais été, et à la distance où je me trouvais,
105
Johnstone confond probablement avec Sainte Amélie.
106
En français dans le texte.
107
En français dans le texte.
61
je ne craignais pas beaucoup son seul mousquet, en particulier
parce que je savais qu’il devait être relativement hors d’haleine
après son effort. Je m’assis sur une pierre et racla la terre de mes
chaussures, juste pour le vexer, et en cinq minutes j’étais dans
un endroit où je savais très bien qu’il n’oserait pas s’aventurer.
Les parties supérieures de ces premières chaînes de collines
sont fréquemment dépourvues de végétation, suite apparemment à un ingrédient toxique dans le sol, qui est de couleur
rouge vive, comme de l’ocre ; lorsque quelque chose pousse sur
ces taches rouges, qui sont toujours très entrecoupées par des
talwegs, il s’agit de Metrosideros villosa qui s’accroche à toutes
les petites zones de sol brun amené sans doute de l’amont par
les pluies, ce qui constitue une misérable façon de vivre au
milieu de cette désolation. Là où le sol n’est pas rouge, il est
couvert, par tâches seulement, par quelques herbes sèches, particulièrement un Cenchrus108, Bidens australis109, des herbes
rabougries, et Gleichenia. Après avoir franchi ces zones dénudées, j’ai atteint un sentier situé sur le flanc d’une colline qui
était plus fertile et couverte par d’autres herbes, un bel Hedysarum à fleurs pourpres110, des Diosmia111 et Tamus112 errants, et
108
Il pourrait s’agir de Cenchrus caliculatus Cav., le piripiri indigène aujourd’hui
rarissime à Tahiti (et le plus souvent cultivé) ou plus probablement de Cenchrus
echinatus L., le piripiri introduit aux fruits épineux très désobligeants.
109
Bidens australis Spreng. est un arbrisseau endémique des Iles de la Société mais
dans le contexte de crête sèche dégradée, il pourrait s’agir de l’introduit Bidens
pilosa L.
110
Probablement l’arbrisseau d’introduction polynésienne Desmodium heterocarpon (L.) DC. var. strigosum Meeuwen appelé ti’apipi en tahitien.
111
La famille des Diosmées, basée sur le genre Diosmia que Johnstone orthographie Diosmea, est aujourd’hui inclue dans celle des Rutacées qui comprend les
genres arborescents indigènes Melicope et Zanthoxylum en Polynésie française ;
l’auteur semble néanmoins vouloir désigner de petites plantes introduites
spontanées.
112
Le genre Tamus, absent de Polynésie française, appartient à la famille des Dioscoréacées ; Johnstone désigne probablement ici une espèce d’igname d’introduction polynésienne appartenant au genre Dioscorea.
62
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également une grande plante que je n’ai jamais vue ailleurs et
qui est apparue être un Smilax113 mais qui n’était pas en fleurs.
Plusieurs espèces de Cucurbitaceae et Convolvulaceae se développaient parmi les herbes ainsi que plusieurs fougères qui
valaient la peine d’être collectées.
En bas de cette pente, juste là où le sentier pénètre dans le
massif arbustif longeant le petit ruisseau, se trouvait un pied
arborescent d’une espèce de Pittosporum avec des fleurs verdâtres insignifiantes, rare dans la plus grande partie de Tahiti, mais
assez commune à Moorea ; dans son apparence générale, il ressemble étroitement à P. undulatum quand il est en fruits114. Le
sentier franchit le ruisseau juste à l’amont d’une jolie petite cascade assombrie par une touffe de bambous qui se développe
depuis le bas ; de l’autre coté, dans une sorte de niche, se trouve
un pied de féi. Il y a deux vasques dans les rochers à travers lesquelles l’eau passe avant de chuter, et tout cela constitue un
endroit charmant pour un pique-nique. J’ai pris mon petit-déjeuner ici une fois ou deux avant d’aller plus loin ; comme il s’agit
du dernier point d’eau disponible sur le chemin, il est nécessaire
de remplir nos bouteilles ici pour la ration du jour. J’avais l’intention de faire de cet endroit une sorte de jardin sauvage mais
je n’ai eu le temps que d’y planter un seul arbre, un Bixa orellana115, dont la situation dans un tel endroit étonnera peut être
quelque futur botaniste. Sur les pieds de purau et de pirita116 ici
113
Aucun Smilax n’est présent à Tahiti mais d’autres lianes indigènes appartenant
à la famille des Ménispermacées sont connues dans l’île : Stephania japonica
(Thunb.) Miers et la très rare Pachygone vitiensis Diels.
114
Il s’agit de Pittosporum taitense Putt. ou ofeo, arbuste à petit arbre endémique
des Îles de la Société.
115
Johnstone est à l’origine de l’introduction du rocouyer à Tahiti, en provenance
d’Amérique du Sud en 1845.
116
Johnstone confond probablement pirita, nom tahitien de la liane d’introduction
polynésienne Dioscorea nummularia Lam., et mara, nom de l’arbre Neonauclea
forsteri (Seem. ex Havil.) Merr.
63
présents (Hibiscus tiliaceus et Nauclea nitida117) peuvent être
observées quatre ou cinq sortes d’orchidées épiphytes (Dendrobium biflorum118 et D. myosurus119), la plante appelée Cyontidium umbellatum120, et les deux orchidées si communes sur les
petites îles de l’archipel, une avec les feuilles équitantes, et l’autre sans feuille du tout mais simplement une masse de racines
vertes avec une petite hampe de fleurs presque invisibles ; je
suppose qu’il s’agit des plantes appelées dans le catalogue Epidendrum fasciolata121 et equitans122, parce qu’autrefois toutes les
plantes qui n’étaient pas un Dendrobium étaient un Epidendrum
et vice versa.
Il n’y a pas d’intérêt à visiter cette vallée ; j’y suis descendu
une fois et n’y ai récolté pour ma peine que des habits déchirés.
En traversant ce petit ruisseau, je suis passé sous un oranger et
j’ai trouvé un sentier menant jusqu’au flanc de la colline. En
arrivant au sommet, j’ai trouvé que la crête était, à de nombreux
endroits, d’une largeur d’un pied au maximum, et que de l’autre
coté se trouvait une petite vallée, un affluent de la Vallée de la
Reine123, apparemment recouverte de bambous, et en conséquence n’invitant pas à y descendre. Le long de la crête on
trouve en abondance un curieux petit Ophioglossum d’environ
un pouce de haut pour les plus gros spécimens124 ; également de
117
Aujourd’hui Neonauclea forsteri, le mara tahitien, l’un des grands arbres les plus
communs dans les vallées.
118
Petite orchidée indigène graminiforme appelée mave en tahitien.
119
Phreatia matthewsii Rchb.f., orchidée indigène.
120
Probablement l’indigène Bulbophyllum longiflorum Thouars appelée mafatu
‘anae en tahitien.
121
Taeniophyllum fasciola (G.Forst.) Seem., uramoae en tahitien, la première décrite.
122
Oberonia equitans (G.Forst.) Mutel, rimarima en tahitien, la seconde décrite.
123
La Vallée de la Reine correspond à la vallée de Tipaerui.
124
Il doit s’agir de Ophioglossum nudicaule L.f. var. nudicaule, très petit ophioglosse
indigène non retrouvé récemment à Tahiti mais plus commun sur certains
atolls.
64
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bons spécimens de l’universel Vandellia crustacea125. A environ un demi mile plus haut sur la crête, la vallée sur la droite
commence à montrer quelque diversité dans la végétation ; il
y a plusieurs beaux arbres de pua (Carissa grandis, Bert.),
Weinmannia, Rhus apapi, et une espèce de Cyrtandra avec de
grandes fleurs et de petites feuilles qui est peut être différente
des espèces communément trouvées à plus haute altitude dans
la montagne. Il y a aussi plusieurs espèces intéressantes de
fougères à trouver dans ce site. A environ un mile plus haut,
le sentier mène le long d’un précipice, qui forme l’un des
flancs de la très encaissée Vallée de la Reine, et qui est dénué
de végétation en raison des incendies. Là se développent en
abondance ces grands Lycopodium rampants, une curieuse
plante à forme de Restiaceae126 (?) avec des feuilles si semblables à celles d’un Iris qu’avant que je n’en voie le fruit je pensais qu’elle devait être un Libulia127, plusieurs Carices128, deux
ou trois espèces ou variétés de Metrosideros lucida, deux
espèces ou variétés de Vaccinium, Arthropodium sp.129, appelé
de façon erronée cirrhatum130 (une plante très rare), et Schizaea forsteri, et beaucoup d’autres plantes. Le long du flanc
de la vallée, il est possible de voir Commersonia echinata,
125
Lindernia crustacea (L.) F.Muell., toute petite herbacée médicinale d’introduction
polynésienne appelée ha’eha’a.
126
Aujourd’hui Restionaceae, que l’auteur a probablement observé en Australie ;
cette famille est absente de Polynésie française.
127
Probablement une erreur orthographique pour Libertia, genre appartenant à
la famille des Iridacées et restreint à la Nouvelle-Guinée, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande et au Chili.
128
Il s’agit du pluriel de Carex, nom de genre qui désigne communément plusieurs
Cypéracées, et qui pourrait correspondre aux genres polynésiens Cyperus et
Gahnia.
129
Peut être la Xanthorrhoéacée indigène Dianella adenanthera (G.Forst.)
R.J.F.Hend appelée maupo à Tahiti.
130
Cette espèce appartenant à la famille des Asparagacées est originaire du Nord
de la Nouvelle-Zélande.
65
Grewia mallococca131, et peut être une ou deux autres plantes
leur ressemblant, Aplonia costata132, et beaucoup d’autres arbres.
Sur le flanc opposé de la vallée, sur la gauche, près du point le
plus élevé de la chaîne de montagnes, j’ai trouvé le seul spécimen que j’ai pu observer d’un arbre appartenant à la famille des
Euphorbiacées, avec des feuilles cordées duveteuses et des fleurs
femelles ressemblant étroitement à celles d’un Stillingia133.
Poursuivant sur le coté du précipice, j’arrivais finalement
au sommet boisé de la montagne. Juste avant d’entrer dans la
forêt, j’ai trouvé, sur un pied de Dodonaea viscosa, deux orchidées que je n’avais jamais vues ailleurs et qui, je pense, n’ont
jamais été trouvées par quiconque. Lorsque je l’ai découvert,
l’arbre était bien recouvert par ces plantes. Il s’agit des deux
plus petites orchidées épiphytes que j’aie jamais vues ; la plus
abondante consistait uniquement en une racine verte, de forme
triangulaire ou bicarénée, courrant le long de l’écorce en y
adhérant très étroitement134, de la même façon que les racines de
Gunnia135 ; les fleurs étaient très petites et discrètes. L’autre
avait des feuilles semblables à celles d’une Gamya136, mais les
fleurs étaient presque invisibles et leur hampe était couverte par
de très larges bractées foliacées137. Comme j’ai par bonheur pu
131
Grewia crenata (J.R.Forst. & G.Forst.) Schinz & Guillaumin.
132
Probablement une erreur orthographique pour Alstonia costata.
133
Un ancien synonyme de Homalanthus nutans (G.Forst.) Guill., arbuste indigène
appelé fenia, consiste en Stillingia nutans (G.Forst.) Geiseler mais la description
donnant les feuilles cordées et duveteuses ne correspond pas.
134
Il doit probablement s’agir de Taeniophyllum elegantissimum Rchb.f., orchidée
endémique de Tahiti et Moorea, ou d’une espèce de Microtatorchis, genre recelant encore des espèces non décrites en Polynésie française.
135
Ce genre est aujourd’hui synonyme du genre Sarcochilus, regroupant des orchidées trouvées en Australie et en Nouvelle-Calédonie.
136
Ce genre ou nom n’a pas été retrouvé dans la littérature botanique à notre disposition.
137
Probablement Microtatorchis paife (Drake) Garay, la plus petite orchidée tahitienne, endémique de la Société et des Australes.
66
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préserver dans de l’alcool les deux seules plantes en fleurs, vous
serez probablement capable d’en déterminer le genre à partir
des spécimens.
J’avais donc enfin pu accéder au fourré humide enveloppant le sommet de la montagne – le site que je connais le plus
riche pour les plantes à Tahiti – et chaque pas ajoutait quelque
chose de nouveau ou de rare à mes collectes. Ici l’on trouve
toutes ensemble, les quatre espèces de Cyathea138, la plus commune étant la grande espèce poilue, une des plus élégantes que
je connaisse, Ophioglossum sp., et O. pendulum139, une plante
excessivement rare [Note de Johnstone : Mon ami M. Vesco a
découvert que les sporules de Ophioglossum sont inflammables,
comme celles de Lycopodium, auxquelles elles ressemblent
exactement en apparence. Est-ce que cela est généralement
connu ?], deux ou trois Acrostichum140, un Botrychium141, deux
beaux Lycopodium épiphytes142, et la plus exquise espèce terrestre aux rameaux aplatis et ressemblant à une fougère en apparence143, deux espèces de Angiopteris, l’espèce géante à l’odeur
douce, nai ou nahi144 des Indigènes, de laquelle il y avait ici le
plus grand individu que j’aie jamais vu, avec des frondes de
quinze pieds de long, et l’espèce comestible plus petite, ou pura
138
Seules trois espèces de Cyathea sont connues à Tahiti.
139
Ophioglossum pendulum L., appelée mave ou ripene (de l’anglais ribbon pour
ruban), fougère pourtant relativement commune à Tahiti aujourd’hui.
140
Ce genre possède une conception aujourd’hui plus restreinte et ne possède
plus qu’une espèce à Tahiti, A. aureum L. trouvée dans les eaux saumâtres littorales ou arrière-littorales ; les autres espèces autrefois rapportées à ce genre correspondent notamment à Bolbitis lonchophora (Kunze ex Fée) C.Chr.,
Teratophyllum wilkesianum (Brack.) Holltum ou encore Lomagramma spp.
141
Botrychium daucifolium Wall., seule espèce du genre à Tahiti, non retrouvée
récemment.
142
Probablement des Huperzia dont Tahiti compte 5 espèces.
143
Il doit s’agir de Lycopodium henryanum E.D.Brown, endémique de Polynésie
française.
144
Correctement orthographié nahe en tahitien.
67
(purra)145, dont les Indigènes me disent qu’elle n’est présente
qu’à trois endroits dans l’île. Je constate qu’elles sont très difficiles à distinguer à l’état sec ; à l’état frais, elles sont faciles à
distinguer car les pinnules du pura sont fripées ou bullées, tandis
que celles de A. evecta sont plus longues et plutôt plates. Là également se trouve la fougère épineuse146 trouvée par M. Vesco et
que je n’avais même pas remarquée ; en fait, cette forêt est
pleine de fougères rares, qu’elles soient terrestres ou épiphytes.
Ici, j’ai trouvé une plante que j’aurais considérée avec assurance
comme étant un Commelina s’il ne m’était pas arrivé auparavant
d’être trompé par ce qui s’avéra au final être une orchidée. Je
n’ai jamais pu la trouver en fleurs mais j’ai des individus en culture se développant correctement. J’ai aussi trouvé un Astelia147
mais j’ai oublié de ramasser le spécimen que j’ai arraché d’un
arbre dans lequel je suis monté pour ce faire.
Dépassant le bois, j’ai commencé à gravir un grand mur de
terre qui forme le réel sommet de la chaîne de collines, trouvant
au cours de l’ascension une plante de la famille des Restiaceae,
avec des feuilles semblables à celles de Marica de 5 pieds de
long148, et, au sommet, le Coprosma (pour lequel quoiqu’il en
soit je n’avais pas besoin d’aller aussi haut), et la plante que j’ai
précédemment mentionnée comme appartenant probablement
aux Celastraceae, et qui a, jusqu’alors, été uniquement trouvée
à cet endroit. Il y a presqu’une aussi grande diversité dans les
arbres et arbustes que dans les fougères, mais je ne m’en rappelle pas plus de 2 ou 3 propres à cette localité ; l’un est un
arbre appartenant aux Urticaceae possédant des épis de fruits
145
Correctement orthographié para en tahitien.
146
Probablement Dennstaedtia scandens (Blume) T.Moore qui possède un stipe
épineux.
147
Astelia nadeaudii Drake appelée ‘ānae en tahitien, seule espèce indigène trouvée à Tahiti.
148
Il pourrait s’agir d’une confusion avec les feuilles de la Cypéracée Machaerina
bidwillii (Stapf ex Setch.) T.Koyama.
68
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ressemblant à ceux d’un Piper149 ; un autre consiste en un Cyrtandra à très grandes feuilles150, ce qui en fait la cinquième
espèce à Tahiti. Quatre espèces peuvent être trouvées à cet
endroit : deux d’entre elles peu développées, des arbustes rachitiques, et les deux autres, des plantes robustes à la croissance
bien verticale, avec des feuilles d’un pied de long et de très
grandes inflorescences aux fleurs blanches parfumées, aussi
larges que Achimenes grandiflora151 ; une espèce est très commune dans toutes les stations confinées de l’intérieur, qu’il
s’agisse de montagnes ou de vallées ; elle a des feuilles fines et
ridées ; l’espèce que je n’ai vue qu’ici a des feuilles aussi
grandes, mais elles sont charnues, lisses et blanches au revers.
Il est étonnant que je n’aie trouvé qu’à une seule reprise le fruit
de l’espèce la plus commune, alors que toutes les autres mûrissent et produisent de nombreuses graines. Dans l’espèce commune, les pédoncules sont très courts et les réceptacles des
graines immatures apparaissent toujours comme devant être
détruits par le pourrissement de la grande masse charnue de
bractées et de calices les entourant. Elles devraient constituer
de superbes plantes dans une serre chaude, et j’espère que je
pourrai réussir à les envoyer vivantes en Angleterre, car il s’agit
du seul moyen par lequel vous pourrez les observer, car il est
tout à fait impossible d’en sécher des échantillons ; c’est certain, ils pourriront en dépit de tout ce qui peut être fait. Je
regrette de n’avoir jamais pensé amener des bouteilles d’alcool
avec moi en montagne pour y mettre les échantillons à l’intérieur, ou d’écrire leurs descriptions directement sur site. Il y a
149
Si la famille est correctement identifiée, il pourrait s’agir des arbustes indigènes
Pipturus argenteus (G.Forst.) Wedd., le rō’ā, ou Boehmeria virgata (G.Forst.) Guill.,
le vairō’ā.
150
Potentiellement Cyrtandra nadeaudii C.B.Clarke, le Cyrtandra endémique de
Tahiti possédant les feuilles les plus grandes.
151
Herbacée ornementale d’origine américaine, appartenant à la famille des Gesnériacées, celle des Cyrtandra, et cultivée à Tahiti.
69
également une autre plante à grandes feuilles qui se développe
ici, que j’ai prise dans un premier temps pour un autre Cyrtandra ; elle s’est, quoiqu’il en soit, avérée être une plante appartenant à la famille des Cinchonaceae 152 , dotée d’énormes
stipules décidues et de fleurs duveteuses épaisses de trois
pouces de long, et que je n’ai jamais trouvée ailleurs.
Un grand désavantage d’aller seul dans ces expéditions
tenait à ce que je ne pouvais transporter du papier avec moi et,
le temps que je rejoigne Papeite, la plus grande partie de mes
grands spécimens de fougères était abîmée par la chaleur ou
pour avoir été trop compressée dans ma boîte en fer-blanc.
J’avais peu de temps à perdre et comme il est difficile de faire
quelque chose qui sorte de ses habitudes, je n’ai jamais réussi à
confectionner des sangles pour transporter un carton à dessins
sur mes épaules ; le transporter autrement sur les montagnes
tahitiennes aurait été au delà de mes forces.
En redescendant, j’ai perdu mon chemin en raison de ma
négligence à repérer le bon endroit pour quitter la crête principale et atteindre le point d’eau dont j’ai parlé précédemment.
J’ai réalisé à temps mon erreur pour la rectifier si je l’avais
voulu, mais sachant que j’étais sur une crête menant directement à la Vallée de la Reine, avec laquelle j’étais parfaitement
familiarisé, j’ai voulu essayer de voir si cela pouvait être un
meilleur itinéraire que celui par lequel j’étais venu. J’ai eu,
quoiqu’il en soit, de nombreuses occasions de me repentir de
ma témérité, car quand je suis arrivé à la fin de la partie supérieure de la crête, et après avoir descendu une longue pente de
terre qu’il m’était impossible d’imaginer de remonter à nouveau, je me suis trouvé séparé de la vallée par un précipice que
152
Cette famille à laquelle appartient les quinquinas ou arbres à quinine, est
aujourd’hui placée en synonymie au sein des Rubiacées ; la plante citée par
Johnstone pourrait appartenir au genre Psychotria qui comprend plusieurs
arbustes endémiques de Tahiti.
70
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j’ai été obligé de longer sur environ un mile, à travers de longues
herbes qui ont entaillé mon visage et mes mains, et des liserons
qui me faisaient constamment trébucher au dessus des rondins
et des pierres, momentanément en danger de chuter de la falaise,
qui n’était, après tout, que de 50 pieds de hauteur. J’ai finalement
pu trouver une brèche dans la falaise par laquelle je suis parvenu
à me glisser, et le reste du chemin menant en bas de la vallée,
bien qu’il emprunte des champs de roches éparses sur lesquelles
j’étais obligé de manœuvrer en posture assise par peur de tomber, était comparativement aisé. S’il n’avait pas plu à verse
durant tout ce temps, mes échantillons auraient été valables le
temps que j’atteigne Papeite ; ils auraient été secs ; mais voilà,
ils étaient terriblement abîmés et déchirés, et, bien entendu,
beaucoup furent perdus. Une autre fois, j’ai perdu le labeur
d’une journée entière en me trompant de chemin dans une vallée
au commencement de mon aventure dans le noir, et en essayant
de me rattraper en gravissant le versant d’une colline couverte
de fougère (Gleichenia). Cette dernière s’est avérée être si difficile et haute que, bien que n’ayant à parcourir pas plus de la
moitié d’un mile avant d’atteindre le sommet où la progression
serait raisonnablement facile, j’étais vraiment exténué avant
d’atteindre un endroit où je pouvais m’attendre à trouver des
plantes valant la peine d’être collectées.
Une autre fois je vous donnerai un compte-rendu d’une
expédition que j’ai faite jusqu’au camp des “ennemis”, ou
insurgés comme les Français appellent les Tahitiens indépendants.
Fataua153 est le nom d’une vallée à travers laquelle s’écoule
un ruisseau passant à environ un mile de Papeite, et qui était,
avant la guerre, la principale zone de baignade des habitants. Le
ruisseau, comme la plupart des autres à Tahiti, s’accroît en
153
Correctement orthographiée Fautaua.
71
dimensions au fur et à mesure de la remontée, si bien qu’au premier gué à environ 4 miles de la mer, il apparaît presque digne
d’être qualifié de rivière, terme que personne ne penserait appliquer à sa portion aval. Sur environ 6 miles depuis l’entrée dans
la vallée, il n’y a rien à trouver qui mérite d’être recherché, car
il s’agit d’une vallée sèche peu boisée et, en conséquence,
pleine de goyaviers qui, toujours, excluent la végétation indigène. Après avoir traversé le ruisseau environ seize fois, on
arrive à une division de la vallée en deux parties presque égales.
J’ai une fois remonté la branche gauche mais ma progression a
été stoppée au bout de deux miles par le rétrécissement en largeur de la vallée et par l’encombrement par des rochers du
canyon au sein duquel s’écoule la rivière ; la végétation se composait également de Scitamineae154 et de féi, leur voisinage étant
toujours un bon site de collecte pour le conchyliologiste mais
très mauvais pour le botaniste.
Le ruisseau de droite apparaît tout d’abord comme étant
plus petit que l’autre mais s’il est remonté sur un demi mile, il
se divise à nouveau en deux ; cette fois la branche de gauche est
vraiment la plus large, et, en fait, il s’agit du ruisseau le plus
important de la Fataua. S’il peut être remonté sur environ un
mile, je n’ai pas de doute qu’une riche collecte de mousses, etc.,
puisse être réalisée sur les parois rocheuses situées en bas de la
cascade, où le ruisseau chute d’une traite sur environ 250 pieds
au centre d’un large amphithéâtre de roches dressées. Cette
chute d’eau, je ne l’ai jamais vue que du dessus et je ne sais pas
si quelqu’un a déjà visité la partie basse ou s’il est possible de
le faire. Le paysage, avec les montagnes se précipitant de
chaque coté de la grande caverne au sein de laquelle le ruisseau
154
Il s’agit d’une ancienne famille de Monocotylédones ; Johnstone désigne très
probablement ainsi la grande herbacée indigène Etlingera cevuga (Seem.)
R.M.Sm. appelée ‘ōpuhi à Tahiti et qui constitue un habitat privilégié pour les
escargots endémiques de la famille des Partulidés ou ‘ āreho.
72
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semble être englouti, est des plus beaux. Au lieu de remonter
l’un ou l’autre de ces ruisseaux, j’ai un jour gravi la crête surplombant ces deux ruisseaux en contrebas, et, après une petite
recherche, j’ai pu trouver un sentier battu bien emprunté, qui
m’a mené, après un cheminement sur deux miles, en vue du pa
principal, ou fort des Indigènes, qui consiste en un mur de boue
avec des ouvertures traversant la vallée au sommet d’une petite
crête latérale, juste au-dessus de la cascade et faisant face au
précipice étagé le long duquel se trouve le sentier par lequel
quiconque souhaitant gagner la haute vallée doit cheminer. Le
mur de roche en dessous est vraiment abrupte sur une longueur
considérable, et les montagnes au-dessus presque trop pentues
pour que quoi que ce soit puisse même pousser dessus, et, de
plus, composées d’une sorte de grauwacke mou et friable qui
est toujours enrobé d’une fine couverture de sol gras ; c’est
pourquoi ce fort peut raisonnablement être considéré comme
imprenable ; en fait dix hommes pourraient le défendre contre
dix mille. Rien ici ne m’a autant convaincu de la couardise des
Tahitiens en regardant cet endroit, et sachant que quand les
Français ont marché pour l’attaquer, ces derniers ont non seulement avancé jusque dans les 200 yards, mais quand ils sont
arrivés, les Indigènes qui étaient dans le fort se sont enfuis après
avoir tiré une ou deux volées de mousquets ; heureusement ou
malheureusement, les Français ont reçu l’ordre de faire demitour juste au même moment et ils n’ont jamais su que les défenseurs avaient abandonné. Comme je tiens ce récit des Indigènes
eux-mêmes à cet endroit, il peut difficilement subsister des
doutes quant à sa véracité. Quand je leur ai demandé pourquoi
ils n’étaient pas restés dans le fort et n’avaient pas tué tous les
Français qui essayaient de franchir l’étroit sentier, ils m’ont
répondu qu’il y avait très peu d’hommes dans le fort et qu’ils
étaient si étonnés de la hardiesse de soldats venant de si loin
qu’ils n’ont jamais pensé à se battre, mais ont plutôt jeté leurs
mousquets et ont couru dans les montagnes aussi vite qu’ils le
73
pouvaient. La couardise et l’imbécillité des défenseurs (!!!) peuvent difficilement être comprises par une personne qui ne connaît
pas le pays, mais vous pouvez en avoir une idée quand je vous
dis que la vallée est certainement aussi étroite et plus difficile que
la passe de Khyber155, avec l’avantage additionnel, pour les défenseurs, de la couverture arborescente du flanc des montagnes, qui
devrait efficacement les abriter du feu des attaquants, et que sur
800 soldats y marchant, seulement environ quarante en fin de
compte furent blessés ou tués. Qui peut éprouver un quelconque
intérêt pour une telle bande de couards ? S’il s’était agi d’un autre
peuple que les Tahitiens, il est certain qu’il ne serait resté aucun
Français vivant pour relater ces évènements.
Sur le chemin du pa, j’ai trouvé un arbre en fleurs, avec de
belles feuilles rassemblées à l’extrémité des rameaux, comme
un Terminalia, et avec une intense profusion de fleurs se développant sur le tronc et la racine, aussi bien que sur les
branches156 ; ces fleurs étaient hexandres 157et semblaient similaires à celles de Laurineae158, mais le fruit correspondait bien
à celui de Aegiurus159 ; ses feuilles étaient lancéolées et simples,
mais M. Vesco me dit qu’il a trouvé à Bora Bora, un autre arbre
avec les mêmes fleurs et type d’inflorescence, pour lequel les
feuilles étaient digitées, comme Caroliniae160.
155
Il s’agit d’un col culminant à plus de 1000 m d’altitude, permettant de relier le
Pakistan et l’Afghanistan, et lieu de nombreuses embuscades au cours des siècles.
156
Il pourrait s’agir d’une espèce appartenant au genre Myrsine bien connu pour
sa cauliflorie.
157
Fleurs dotées de 6 étamines.
158
Ancien nom de la famille des Lauracées à laquelle appartient le laurier-sauce
ou l’avocatier.
159
Johnstone confond probablement avec le genre Aegiceras appartenant à la
famille des Myrsinacées et comprenant des plantes littorales restreintes au SudEst asiatique, à la Malésie et à l’Australie.
160
Il n’a pas été possible de retrouver ce genre dans la littérature botanique à
notre disposition.
74
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Avant de quitter le ruisseau, j’ai vu un peu au-dessus dans
la montagne ce qui m’a paru être un arbre avec des fleurs
rouges, mais comme je n’ai jamais entendu parler d’une telle
chose dans l’île, j’ai dû me contenter (comme je n’ai pas pu
m’approcher de lui) de penser que cela pourrait être seulement
les stipules de Nauclea161. Quoiqu’il en soit, juste avant d’arriver
au pied de la montagne, j’ai vu, à presque 10 pieds en contrebas, une autre plante, que j’ai immédiatement reconnue comme
étant la même, et être un Erythrina, que je tiens comme plutôt
nouveau162, à moins qu’il ne s’agisse de celui identifié aux Îles
Sandwich sous le nom de monosperma163. Quand je suis arrivé
sur le sentier étroit, il faisait presque noir, mais je pouvais voir
une grande agitation à l’intérieur du pa ; quoiqu’il en soit, j’ai
poursuivi ma marche sans faire plus attention jusqu’à ce que je
sois suffisamment près pour entendre ce qu’ils disaient, lorsque
j’ai compris qu’ils m’avaient immédiatement identifié comme
un Piritani, autrement dit un Anglais, et que j’étais plutôt bienvenu. Mon assistant, un grand Yankee qui mesurait bien six
pieds fit alors son apparition, s’étant laissé distancer car il
considérait comme le comportement le plus avisé de maintenir
sa précieuse personne hors de vue jusqu’à ce qu’il découvre
comment j’étais reçu. J’ai vite reconnu deux ou trois vieilles
femmes, de vieilles connaissances, et grâce à leurs bons
comptes-rendus, j’ai été rapidement comme chez moi dans la
maison du chef qui, n’étant pas très grande, m’avait été laissée
comme chambre à coucher. Après avoir fait un bon thé avec les
affaires que j’avais apportées, j’ai eu une longue discussion
161
Neonauclea forsteri, le mara tahitien aux stipules effectivement de couleur rose.
162
Il s’agit effectivement d’une espèce d’érythrine nouvelle pour la science à
l’époque de Johnstone puisque cette espèce endémique de Tahiti n’a été
décrite qu’en 1873 par le botaniste Jean Nadeaud à partir de ses échantillons
collectés en 1858, sous le nom de Erythrina tahitensis, ‘atae ‘ōviri en tahitien.
163
Erythrina monosperma Gaud., aujourd’hui E. sandwicensis Degener, le wiliwili
endémique de l’archipel hawaiien.
75
avec les Indigènes à propos de la guerre, ce qui m’a permis
d’apporter les informations que je vous ai livrées ci-dessus. Le
matin suivant, à 6 heures, j’ai commencé à remonter la vallée
par laquelle j’espérais atteindre le sommet du haut pic triangulaire de la montagne du Diadème, telle qu’elle est appelée, qui
est presque aussi haute que n’importe quel point sur l’île164.
La vallée s’élargit considérablement après avoir quitté le pa,
mais comme la plus grande partie a été en culture ou était couverte de pieds de féi, je n’ai pas trouvé grand-chose. J’ai trouvé,
quoiqu’il en soit, un rocher couvert d’une plante que je n’ai précédemment vue que dans la Vallée de Piré, et que j’avais alors
prise pour une Commelinaceae ; elle était ici en fleurs et s’est
avérée être une orchidée, mais très insignifiante. Elle possède
des tiges rondes, dressées et charnues, et des feuilles ovales
pointues et quelque peu serrulées165, et ainsi je pense que je peux
être excusé pour l’erreur. Les premières nouvelles plantes que
j’ai vues étaient sur une petite crête que nous avons franchie afin
d’éviter une longue courbe dans un ruisseau ; j’ai trouvé ici
Alyxia stellata, Nelitris jambosella, et l’Arthropodium pour la
première fois, en plus d’une ou deux Myrtaceae sans fleurs.
Environ un mile plus loin, j’ai vu un très élégant Metrosideros
aux feuilles duveteuses se développant sur un rocher au milieu
du ruisseau, et sur une colline que j’ai gravie par erreur, j’ai
trouvé deux spécimens166 d’un curieux arbre doté de branches
articulées, comme un poivrier, aux feuilles opposées, ovales et
serrulées et un long racème lâche de petits fruits noirâtres167.
164
Le Diadème, ou Te Tara o Maiao, culmine à 1321 m alors que le plus haut sommet de Tahiti, le Mont Orohena, atteint 2241 m d’altitude.
165
A l’exception de la forme en dents de scie des feuilles, la description pourrait
correspondre à l’orchidée Moerenhoutia commelynae, endémique de Tahiti,
Moorea et Raiatea.
166
Johnstone écrit ici “species”, probablement au lieu de “specimens”.
167
Il pourrait s’agir de Ascarina polystachya J.R.Forst. & G.Forst. ou araihau, appartenant à la famille des Chloranthacées.
76
N°333- Septembre / Décembre 2014
Ce n’est pas une plante rare mais je ne l’ai jamais vue en fleurs.
Sur le versant de cette colline, j’ai vu un grand nombre de pieds
de mon nouvel Erythrina en pleine floraison, mais un seul
accessible. Ils varient en couleur de presque blanc à écarlate, et
malheureusement, celui que j’ai pu atteindre arborait une couleur chair pale ; il était complètement dépourvu d’épine et avait
un calice très duveteux, et un fruit paraissant monosperme mais
qui était trop jeune pour en être sûr. Les arbres étaient entièrement défeuillés168, mais quelques rameaux que j’ai rapportés
avec moi se sont développés dans mes bacs à plantes, et ainsi je
pourrai être capable de le décrire à partir de spécimens cultivés.
Il s’agissait de la toute dernière plante que j’ai trouvée dotée
d’un intérêt certain. J’ai continué à remonter la vallée jusqu’à
environ deux heures sans trouver autre chose. Au moment où je
faisais demi-tour, j’ai remarqué un arbre vraiment recouvert par
une orchidée épiphyte parfumée, que je n’avais pas vue auparavant, à l’exception d’une unique station, et Lobelia arborea169
qui était très commun ; mais même si ce dernier aurait pu présenter quelque intérêt aux yeux de mes amis français, cela ne
l’était pas pour moi, car il se trouve, assez curieusement, que je
ne suis jamais allé en expédition sans le trouver, et ils le
connaissent uniquement par l’intermédiaire de mes spécimens,
n’ayant jamais pu le rencontrer, même lorsque je les ai dirigés
vers la station où je l’ai collecté. C’est une plante assez curieuse
à cause de son port arborescent, mais les fleurs ne sont pas
belles, étant vert foncé, tachées de pourpre sur le labelle ; elles
sont quelque part remarquables pour leur texture coriace et pour
leur parfum, une caractéristique que je n’ai pas retrouvée dans
les autres Lobeliaceae170. Il y a une espèce alliée très proche sur
l’île de Raiatea, qui est très estimée par les Indigènes qui la
168
Cette érythrine est décidue et perd en effet ses feuilles en saison sèche.
169
Sclerotheca arborea (G.Forst.) A.DC.
170
Aujourd’hui les Lobéliacées sont intégrées dans les Campanulacées.
77
considèrent d’une certaine façon comme sacrée pour la Reine.
Elle est, je crois, très rare. La fleur est blanche mais autrement
semblable à l’autre, sauf que je n’ai pas entendu qu’elle était
“noa-noa171” (parfumée) ; les tiges apparaissent très succulentes,
et les feuilles sont lancéolées, délicatement serrulées, et regroupées à l’extrémité des rameaux. Le nom local est “tiari172 apatai”173 ; “tiari” signifie la fleur et plus particulièrement celle de
Gardenia ; je n’ai jamais pu découvrir la signification du
second mot174. J’ai promis à une femme qui se rendait à Raiatea
un nouveau mouchoir si elle me ramenait des graines ou un
plant de celui-là, mais elle n’est pas revenue avant mon départ.
J’ai aussi promis à la sœur de la Reine de lui donner un plant du
Gardenia double175, duquel je suis le seul possesseur et qui est
tant convoité que je pourrais obtenir presque tout ce que j’aurais
choisi de demander. J’ai laissé le Gardenia à un ami qui lui
donnera la plante et me transmettra les graines quand elle les
aura obtenues, ce qui, par l’entremise de sa sœur, ne présentera
aucune difficulté pour elle.
Je pense que cela aurait pris, d’après ce que les Indigènes
m’ont dit au pa, un jour entier au moins pour atteindre le sommet du Diadème, et j’ai par conséquent été obligé d’abandonner
la tentative pour le moment, ayant vraiment l’intention de revenir un autre jour quand j’aurai plus de temps à ma disposition,
171
no’ano’a en tahitien.
172
tiare en tahitien.
173
Il s’agit bien entendu du tiare ‘apetahi, Apetahia raiateensis Baill., arbuste endémique des plateaux du Temehani à Raiatea, et botaniquement proche des Sclerotheca de Tahiti et Moorea.
174
D’après le dictionnaire de l’Académie tahitienne, ‘apetahi signifie “qui n’a qu’un
seul coté”, en référence à la fleur fendue du tiare ‘apetahi et dont tous les pétales
sont réunis du même côté.
175
Probablement le cultivar “flore pleno” de Gardenia jasminoides J.Ellis ou tiare
taina, plante introduite à Tahiti par Johnstone en 1845.
78
N°333- Septembre / Décembre 2014
mais alors que je m’apprêtais à faire une nouvelle tentative, j’ai
reçu un message des Indigènes me demandant de ne pas venir,
car ceux de Punaria 176, un autre fort de l’autre coté du col,
étaient jaloux de ma visite là bas. J’aurais pu encore faire un
nouvel essai avant de quitter l’île si je n’avais été atteint d’une
maladie qui m’a fait craindre les effets de marcher autant dans
l’eau, comme j’aurais dû le faire en remontant la vallée.
Remerciements
Un grand merci à Josiane Teamotuaitau pour
avoir effectué plusieurs relectures efficaces de
la traduction, à Walter Teamotuaitau pour avoir
attiré mon attention sur ce texte, sur son auteur
et sur certaines plantes citées, et à Jacques
Florence pour des échanges botaniques.
Jean-François Butaud
Botaniste
176
Correctement orthographiée Punaauia, zone habitée située à l’aval de la vallée
de la Punaruu.
79
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Grant M.L., Fosberg F.R. & Smith H.M. (Eds). Partial Flora of the Society Islands: Ericaceae to Apocynaceae. Smithsonian Contributions to Botany 17 : 54-69.
80
Tupaia
A la découverte de l’Autre
Chef Polynésien embarqué par Cook lors de son premier
voyage, Tupaia est l’Indigène océanien le plus cité dans les
nombreux récits de l’époque des Grandes Découvertes. A partir
des commentaires écrits de ceux qui l’ont connu, mais aussi à
la lumière de ce que nous savons désormais de la culture océanienne, il est possible de faire revivre aujourd’hui ce personnage historique d’une façon beaucoup plus pertinente. L’objet
de cet article est de redonner à Tupaia la place qui lui revient de
droit dans l’histoire de son Océan, de le mettre sur le devant
d’une scène jusque-ici monopolisée par les acteurs britanniques.
Le propos se concentre sur les aspects maritimes, de façon à
rester dans le champ des compétences également partagées par
les deux partis, même si les façons d’appréhender l’art de la
navigation au sens la plus large diffèrent sensiblement entre les
deux cultures. On découvrira ainsi jusqu’à quel point les qualités intellectuelles des navigateurs polynésiens étaient sollicitées,
laissant entrevoir un vaste espace d’interrogations inédites entre
les fils des Lumières, d’une part et ceux qu’ils avaient hâtivement qualifiés de Sauvages ou d’Indiens illettrés, d’autre part.
Un chef indigène un peu encombrant
Bien entendu, il n’était pas question d’évoquer tout ceci
dans le rapport officiel de l’expédition. A travers James Cook et
son expédition, c’est toute la Couronne qui était glorifiée et cet
exploit immense devait pouvoir être porté sans partage au seul
crédit britannique. Nul de ceux qui participèrent à ce premier
voyage de circumnavigation sous le commandement de Cook
n’y dérogea. Même le jeune et riche aristocrate Joseph Banks,
qui avait pourtant été le principal artisan de l’embarquement de
Tupaia sur l’Endeavour et le généreux sponsor de l’expédition
tout entière resta prudent dans ses Mémoires, se contentant de
souligner qu’il leur avait été d’un immense secours à telle ou
telle occasion. A maintes reprises au cours ces longs mois passés
ensemble, Tupaia les avait en effet surpris, étonnés, décontenancés même par sa vive intelligence et la pertinence de son jugement. Ils avaient écouté ses propos et bien souvent suivi ses avis
pour leur plus grand profit. Quoi de surprenant d’ailleurs,
puisqu’il était natif de ces îles perdues dans le Grand Océan
alors qu’eux-mêmes le découvraient avec peine.
Mais au-delà de la barrière de la langue, ses paroles restaient
souvent elliptiques et peu claires pour des esprits occidentaux
issus du siècle des Lumières. Comment Tupaia arrivait-il à comprendre les choses de la mer avec autant d’évidence ? En l’absence de cartes et d’instruments comment faisait-il pour indiquer
en permanence et sans délai la direction de son île natale, alors
même qu’ils naviguaient à plusieurs milliers de milles de là ?
C’est ce qu’ils n’étaient jamais parvenus à comprendre, au fond.
Ce qui peut aussi expliquer cette absence de reconnaissance formelle vis-à-vis de ce qu’il leur avait apporté, parce qu’ils
n’étaient pas en mesure de l’appréhender avec leur logique occidentale ni a fortiori de le traduire dans leur propre langage.
Leurs camarades, leurs sponsors, leurs lecteurs les auraient-ils
pris au sérieux ? Qui se serait réclamé d’un Indien illettré ?
82
N°333- Septembre / Décembre 2014
Au cours de son premier voyage de circumnavigation
(1768 – 1771) et à la demande insistante de son passager de
marque Joseph Banks1, James Cook avait accepté d’embarquer
un prince de Ra’iatea exilé à Tahiti, lorsqu’il appareilla des îles
de la Société pour aller à la recherche du Grand continent austral, selon ses instructions secrètes. « […] nous décidâmes d’en
emmener un, nommé Topia, chef et prêtre. […] nous l’avions
trouvé très intelligent et plus versé que quiconque dans la géographie des îles situées dans ces mers, ce qu’elles produisaient,
les fêtes religieuses et les coutumes des habitants, […]. »
« Nous n’avons jamais rencontré un homme qui ait autant de
savoir et en conséquence nous n’avons rien pu ajouter à ce
qu’il nous a dit de leur religion, si ce n’est des notions superstitieuses2 ». Tupaia (ou Topia) était l’amant et le prince consort
de la reine Purea, récemment évincée du pouvoir à Tahiti. Il
était présent lors du passage du HMS Dolphin en 1767 (capitaine Wallis), puis de La Boudeuse en 1768 avec Bougainville.
Cook s’était montré tout d’abord réticent à l’idée d’embarquer pour un temps indéterminé un personnage aussi considérable et probablement encombrant, qui risquait en outre de lui
porter ombrage. La requête insistante du jeune naturaliste
Joseph Banks – qui prenait aussi tous les frais de passage à sa
charge3 – n’était cependant pas de celles qu’il pouvait refuser,
1
Riche aristocrate très actif et ouvert aux idées nouvelles. Membre de la Royal Society
à 23 ans, il présidera cette société savante à partir de 1778 et pendant 41 ans.
2
Abrégé de l’histoire générale des voyages, La Harpe, Paris, édition de 1820. La dernière phrase est de 1774, quatre ans après la mort de Tupaia, à l’occasion d’un
nouveau passage de Cook à Ra’iatea.
3
Extrait du journal de Banks, 12 juillet 1769 (sic) : « The Cptn refuses to take him on his own
account; in my opinion sensibly enough, the goverment will never in all human probability
take any notice of him; I therefore have resolvd to take him. Thank heaven I have a sufficiency
and I do not know why I may not keep him as a curiosity, as well as some of my neighbours do
lions and tygers at a larger expence than he will probably ever put me to; the amusement I
shall have in his future conversation and the benefit he will be of to this ship, as well as what
he may be if another should be sent into these seas, will I think fully repay me.”
83
compte tenu des solides appuis de l’aristocrate auprès de lord
Sandwich, premier Lord de l’Amirauté britannique commanditaire de l’expédition. Au moment de quitter Tahiti, Tupaia avait
déjà acquis une forte réputation auprès des Anglais, avec qui il
venait de passer trois mois.
Le jour de l’appareillage, Cook note dans son journal :
« What makes him more than anything else desireable is his
experience in the navigation … » et quelques jours plus tard :
« We have now a very good opinion of Tupaia’s pilotage, especially since we observed him at Huahine send a man to dive
down to the heel of the ship’s rudder; this the man did several
times and reported to him the depth of water the ship drew …”
« Depuis notre départ, Tupaia est très désireux de nous voir
gouverner vers l’ouest, car dans cette direction nous rencontrerions de nombreuses îles […] éloignées de plus de 400 lieues
de Ra’iatea. Il faut, d’après lui, 10 à 12 jours pour s’y rendre,
30 ou plus pour en revenir à bord des pahī, beaucoup plus
rapides que notre vaisseau. Je crois qu’il dit la vérité. Ils peuvent très bien couvrir plus de 40 lieues par jour [125 milles]. »
Banks écrit de son côté sans aucune ambiguïté : « Nous repartons vers l’Océan, à la recherche de ce que le hasard et Tupaia voudront bien nous indiquer ». « L’instruction si étendue et si variée »
de ce chef d’environ quarante quatre ans, qui avait déjà exercé le
pouvoir à Ra’iatea et à Tahiti, avait fortement impressionné les
Anglais. Comme le souligne encore Cook une dernière fois4:
4
Ce commentaire un peu ambigu figure sur le journal de bord de Cook à la date
du 26 décembre 1770, jour du décès de Tupaia à Batavia (Jakarta), des suites du
scorbut contracté à bord et de la malaria. Il semble que rien de particulier n’ait
été fait pour les obsèques de ce grand chef polynésien qui avait tant apporté à
l’expédition britannique pendant plus d’un an, alors même que les rites des
morts avaient été soigneusement étudiés et consignés dans les récits des
Anglais, en grande partie grâce à Tupaia. De nombreux Polynésiens et Māori ont
naturellement demandé par la suite de ses nouvelles, sans beaucoup de succès.
84
N°333- Septembre / Décembre 2014
« C’était un homme intelligent, perspicace, ingénieux, mais également fier et opiniâtre».
Il leur servit de navigateur, de guide, d’interprète, de médiateur avisé et prudent avec les populations belliqueuses maories
de Nouvelle-Zélande, auprès desquelles il se fit immédiatement
un grand renom compte tenu de sa naissance et de son origine :
la terre sacrée du grand marae de Taputapuatea à Ra’iatea, d’où
étaient partis environ deux millénaires auparavant les tout premiers explorateurs et colonisateurs du « Triangle polynésien5 »,
ancêtres des Maoris. De nombreuses années plus tard, des indigènes qu’il n’avait jamais connus demandaient encore avec
insistance des nouvelles de cet ambassadeur prestigieux originaire de leur mère-patrie, dont le nom est depuis lors resté plus
célèbre localement que celui de James Cook.
En réalité, il joua un rôle tout à fait dominant lors des rencontres avec des nouvelles populations6, comme Cook le relate
sobrement : « Tupaia nous accompagna dans toutes nos excursions à terre ; il fut d’un immense secours. » Il séjourna sur
l’Endeavour près d’une année, au cours de laquelle il surprit ses
hôtes par sa connaissance du Pacifique, qu’il n’avait naturellement pas eu le temps matériel de sillonner, mais dont il se montra capable de décrire et de situer dans l’espace de nombreux
archipels de façon étonnamment précise.
5
Cette appellation occidentale réductrice dénote l’incapacité à comprendre le
concept d’océan d’îles. Avec cette image, nous réduisons en effet l’espace géographique polynésien à une portion réduite du Grand Océan, alors même que
toute l’histoire de ce peuple tend à prouver son extension géographique sur la
totalité de l’espace océanique. Pourquoi ces navigateurs d’exception se seraientils arrêtés aux limites de ce triangle artificiel ? En particulier, il n’est pas douteux
que les Polynésiens ont découvert tous les rivages de leur Océan, et ont également parcouru très probablement l’océan indien et l’Atlantique.
6
A l’exception toutefois de l’Australie, dont les habitants aborigènes ne parlent
pas la même langue.
85
« Tupaia avait beaucoup d’expérience et de lumière sur la
navigation. Il nous a fait de temps en temps la description de plus
de cent trente de ces îles et dans une carte qu’il a tracée lui-même,
il en a placé jusqu’à soixante-quatorze », raconte Cook7. Il s’est
montré capable d’appréhender le concept de représentation cartographique occidental et de traduire une partie au moins de ses propres connaissances dans ce référentiel, si différent de celui des
Océaniens : « Il avait compris le rôle des cartes et donna ses instructions pour en obtenir une. Il pointait toujours du doigt les parties du ciel qui correspondaient aux îles […]8. » Il a situé sur cette
carte des îles dont les extrêmes sont éloignées de près de 3 000
milles d’est en ouest et d’environ 1 200 du nord au sud, ce qui
représente une superficie de la taille de celle des États-Unis. Il
avait appris à bord le dessin et l’aquarelle, et se montra capable de
réaliser des vues d’îles assez détaillées. La British Library
conserve ainsi quelques œuvres de la main de Tupaia, mettant en
évidence sa curiosité intellectuelle et son aptitude à adopter des
méthodes de représentation occidentales. A l’inverse, cependant,
aucun témoignage ne laisse penser que ses hôtes Anglais aient fait
preuve de la même ouverture d’esprit, s’agissant en particulier des
compétences inédites de Tupaia en matière de navigation.
Il s’illustra donc à bord de l’HMS Endeavour 9 par ses
talents de navigateur pendant la longue traversée jusqu’à la
7
Conservée à la British Library, la « carte de Tupaia » est devenue célèbre et a fait
l’objet de très nombreux commentaires. On lira en particulier les travaux d’Anne
di Piazza publiés entre autres dans le « Journal of the Polynesian Society ». En
1606, l’Espagnol Quiros relate qu’un chef nommé Tumaï lui apprit aussi le nom
de plus de soixante îles.
8
Relaté par Johann Forster, naturaliste embarqué avec Cook lors de son deuxième
voyage.
9
Petit trois-mâts de 35 mètres de long et 9 de large, armé de 6 canons, avec 94
personnes à bord dont 11 scientifiques. 38 personnes décèderont durant le
voyage. Notons que Cook a relevé lui-même à Tahiti les plans d’un catamaran de
108 pieds, capable d’embarquer au moins deux cents personnes.
86
N°333- Septembre / Décembre 2014
Nouvelle-Zélande puis le long des côtes australiennes et jusqu’à
Java. Il avait surtout le don d’étonner les officiers navigateurs
par son aptitude à indiquer la direction du fenua (son île natale)
quelle que soit sa position géographique du moment. Il était
donc a priori capable de rallier Tahiti à partir de n’importe quel
endroit du Pacifique. « Tupaia était si expérimenté en la matière
que partout et pendant un voyage de presqu’une année jusqu’à
Batavia10, il put toujours indiquer la direction de O’tahiti.», rapporte le commandant R. Foster. Aujourd’hui encore inégalée,
cette étonnante aptitude pouvait assurément être considérée
comme un peu humiliante pour les officiers anglais férus de
sciences occidentales. Là encore, aucune mention n’est faite
d’une quelconque interrogation de la part des officiers et scientifiques britanniques sur la méthode remarquablement efficace
employée par Tupaia. Il faut reconnaître que deux siècles et
demi plus tard, la question reste pendante.
Notons qu’en utilisant des méthodes de navigation astronomique directe par arc de grand cercle, le Polynésien se place de
facto sur la route maritime la plus courte d’un point à un autre,
appelée orthodromie, évitant ainsi sur les longs trajets les inconvénients des tracés loxodromiques du système cartographique
occidental11. Selon son propre système de référence astronomique, Tupaia indiquait directement et sans délai l’azimut vrai
de Tahiti. Pour obtenir le même résultat, les officiers anglais
étaient d’abord obligés de faire le point avec plusieurs
étoiles – à l’aide de sextant, montre, éphémérides et tables
10
En ligne directe sur un arc de grand cercle, il y a 7 000 milles nautiques ou 12 250
km, entre Batavia (Djakarta) et Tahiti, situé au milieu du Pacifique. Pour mémoire,
il n’y en a « que » 5 080 entre Paris et Shanghai.
11
Les cartes marines sont en général établies selon un système de projection dit
de Mercator, destiné à transposer sur un plan la représentation d’une partie de
la sphère terrestre. Il s’ensuit des erreurs et approximations, notamment sur les
mesures d’azimuts et de distances lues sur la carte de Mercator.
87
mathématiques diverses – pour se positionner approximativement sur une carte, elle-même entachée d’erreurs. Il s’agissait
ensuite de faire un calcul de triangulation sphérique pour en
déduire un azimut orthodromique de Tahiti, la carte selon Mercator n’indiquant pas autre chose qu’une donnée assez éloignée
de la vérité, compte tenu de la distance et de l’écart de latitude
entre ces deux points. Pour se diriger vers Tahiti, il aurait fallu
enfin transformer cette série d’azimuts calculés en une succession de caps magnétiques corrigés des variations géomagnétiques et des déviations propres au compas du bord. D’où une
multitude d’erreurs de mesures et d’approximations bien peu
propices à un résultat vraiment fiable, et – en tout état de cause
– bien moins précis que celui indiqué directement par Tupaia.
Il semble que ses rapports avec Cook et les officiers de
marine britanniques aient été un peu tendus, probablement
parce que son attitude fière et martiale n’était certainement pas
celle attendue d’un Indien ou d’un Sauvage, qui aurait du se
montrer avide et reconnaissant devant les bienfaits de la civilisation des Lumières. Cook évoque même une certaine «arrogance intellectuelle». Par ailleurs, ses vastes connaissances en
matière de navigation au sens le plus large, comme son expérience de chef de guerre plusieurs fois blessé au combat 12
venaient directement les concurrencer sur leur propre terrain.
Tupaia s’entendait en réalité beaucoup mieux avec l’aristocrate
naturaliste Joseph Banks, l’astronome Charles Green et le peintre Sydney Parkinson, qui lui apprit l’anglais mais aussi le dessin et l’aquarelle.
12
Cook : « Tupaia, qui s’embarqua avec nous, avait été percé de part en part par une
javeline, armée à sa pointe de l’os d’une espèce de raie ; l’arme était entrée par le dos
et sortie au dessous de la poitrine. »
88
N°333- Septembre / Décembre 2014
Un art réservé aux initiés
Encore peut-on raisonnablement présumer que ce vrai
tahu’a – celui qui sait, l’initié – est bien loin d’avoir livré toute
l’étendue de son savoir aux hommes blancs (popa’ā). Comme le
répétait une nouvelle fois un astronome européen en 1931 :
« Parmi les secrets conservés par les Indigènes, ceux relatifs à
l’art de la navigation sont probablement encore aujourd’hui les
plus précieux et les plus jalousement gardés13 ». On mesure pleinement toute la valeur accordée à cette connaissance sacrée
réservée aux initiés quand on observe qu’il n’en existe pratiquement aucun témoignage indigène, alors même que plusieurs
Européens ont eu dès la fin du XVIIIe siècle l’occasion de séjourner longuement au sein de la société tahitienne dans laquelle ils
se disaient fort introduits. Par ailleurs très intéressants, leurs
journaux et récits ne parlent pratiquement pas de tout ce qui
touche à l’art essentiel de la navigation. Cela reste vrai beaucoup
plus tard, dans les très nombreux documents relatant la vie en
Polynésie au cours des XIXe et XXe siècles, après l’installation des
Européens, les méthodes de navigation n’y étant pratiquement
jamais évoquées. On peut d’ailleurs déplorer que parmi les nombreux chercheurs passionnés d’Océanie, bien peu soient suffisamment avertis des choses de la mer. Cette carence récurrente
est d’autant plus significative que l’art de la navigation est au
cœur même de cette civilisation originale. A contrario on en
mesure d’ailleurs toute l’importance dans les nombreux récits en
langue locale, où les références maritimes sont omniprésentes et
le vocabulaire lié aux choses de la mer exceptionnellement riche.
A cet égard, il paraît probable que l’accueil plutôt « aimable » réservé aux Occidentaux a été pour une large part le fruit
d’un calcul politique de la part des chefs. Ne pouvant en général
13
A. Grimble, Gilbertese astronomy and astronomical observances, Journal of the
Polynesian Society 40, 1931.
89
s’opposer aux armes destructrices des Européens, ces excellents
marins ont habilement manœuvré selon leurs coutumes, en
envoyant des vahinés et des vivres en abondance, ce qui leur a
permis de protéger leurs secrets les plus précieux, notamment
ceux relatifs à la navigation. Même un authentique navigateur
aussi proche des Polynésiens que l’était Alain Gerbault – qui
parlait parfaitement leur langue et vivait avec eux et comme eux
– se plaignait des difficultés à obtenir des informations sur les
temps anciens. Évoquant l’un de ses amis proches, Narai, fils
de chef : « En général, chaque fois que je l’interroge sur le
passé, il me répond avec la plus grande méfiance. C’est une
lutte terrible pour obtenir de lui quelques minces renseignements […] il cherche à m’empêcher de découvrir bien des
choses 14. » Il faudra attendre les années 1960 pour commencer
à percer petit à petit les secrets des anciens Navigateurs, en les
accompagnant dans leurs voyages et en observant in situ leurs
façons de faire.
Le secret des routes maritimes
De tous temps, les explorateurs tentèrent de cacher leurs
découvertes pour en conserver le bénéfice exclusif. Comme
leurs prédécesseurs, les Européens pratiquèrent le même art du
secret quand il s’agissait surtout de ne pas divulguer telle nouvelle découverte sur les routes de l’or, des épices ou de la soie,
auprès de concurrents redoutés. Considérés pratiquement
comme des secrets d’États, les périples, portulans, cartes, instructions nautiques et anciens récits de voyages ont été jalousement gardés sous clé par les capitaines et leurs commanditaires
des cours royales d’Europe ou de la Sérénissime République de
Venise, par exemple.
14
Un paradis se meurt.
90
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Cela étant, les explorateurs européens sont toujours partis
avec des données cartographiques et des récits de voyages précédents, plus ou moins exacts - voire imaginaires dans le cas du
mythique continent austral15- mais jamais réellement au hasard,
quoi qu’ils aient pu en laisser croire dans leurs relations de
voyage, la véritable source de leurs inspirations étant rarement
dévoilée. Magellan par exemple, connaissait bien sûr la rotondité de la terre et sa destination finale, mais n’avait pas annoncé
grand’ chose de ses projets réels à ses équipages, autant pour ne
pas les effrayer que pour se réserver toute la gloire de la découverte. Il avait en outre déjà pratiqué la route orientale des Indes
jusqu’à Malacca avec l’un de ses bons amis portugais comme
lui, Francisco Serrão, qui était vice-roi des îles Moluques à
l’époque où la flotte de Magellan sous pavillon du roi d’Espagne se lançait sur la route de l’ouest pour le rejoindre à l’autre
extrémité de la terre16.
Ainsi peut-on raisonnablement imaginer que Cook, quittant
une dernière fois l’archipel du roi Georges (de la Société) en
décembre 1777 pour aller explorer la partie septentrionale du
grand Océan, ne s’est pas tout à fait dirigé au hasard pour
« découvrir » les îles Sandwich (Hawai’i) dès le 18 janvier
1778, quoiqu’il ait pris soin dans son journal de mentionner :
« Je ne perdis aucune occasion de demander aux naturels s’il
existe des îles au nord ou au nord-ouest de leur groupe [Société] ;
mais je m’aperçus qu’ils n’en connaissaient pas une seule. »
15
Le service historique de la Marine conserve ainsi un « Mémoire pour une expédition secrète à la découverte des Terres Australes », adressé à Mgr de Sartines, ministre d’État et de la Marine, par le Sieur de Lauglin, ancien officier de Marine.
16
Serrão lui avait écrit qu’il régnait sur un empire « plus riche que celui de Vasco de
Gama ». Ils ne se reverront pas. L’histoire n’aura pas permis l’aboutissement de
ce rêve, il s’en est fallu de quelques petits mois et quelques centaines de kilomètres seulement entre les deux archipels voisins des Moluques et des Philippines.
Ces îles mythiques du bout du monde furent leur tombeau.
91
Le terme connaître est employé ici de façon abusive : en réalité,
les navigateurs indigènes n’ont manifestement rien dévoilé aux
Européens, mais ils connaissaient évidemment l’existence de
ces terres polynésiennes. La route suivie par les vaisseaux britanniques depuis Bora Bora les menaient en effet en ligne
directe vers ces « nouvelles » îles situées à plus de deux mille
deux cents milles, dont les liens culturels avec les autres archipels du Pacifique étaient évidents, comme l’admet d’ailleurs
Cook : « On éprouva une surprise agréable en reconnaissant
que les insulaires parlaient la langue de Tahiti. » Se serait-il
déterminé à prendre au départ un cap seulement quelques petits
degrés plus à l’est ou plus à l’ouest, il n’aurait pas redécouvert
l’archipel Hawai’i, complètement isolé dans cette zone de
l’océan. En réalité, comme le rappelle Lapérouse, ces îles
avaient déjà été découvertes par les Espagnols en 1542, mais
placées 16 ou 17 degrés plus à l’est (environ mille milles) sur
leurs cartes, récupérées par le commodore britannique Anson
sur un galion espagnol en 1742 et faisant donc naturellement
partie de la documentation embarquée par Cook.
Une prodigieuse mémoire
Le plus déconcertant pour les esprits occidentaux modernes
est de s’imaginer que Tupaia avait en mémoire une représentation précise de la géographie d’un espace maritime d’une taille
considérable, parsemé de centaines d’îles dont le plus grand
nombre lui était évidemment inconnu parce qu’il n’avait pas eu
le loisir de les visiter personnellement. Comme il n’existait ni
cartes ni documents écrits, cela suppose que cette connaissance
bien réelle était acquise par la tradition orale.
Il semble cependant qu’il n’ait évoqué officiellement avec ses
hôtes anglais ni Hawai’i, ni l’île de Pâques, ni la NouvelleZélande, ces trois extrémités du triangle polynésien, ce qui marque
peut-être simplement la volonté de Cook et de l’Amirauté de
92
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conserver la gloire de ces « découvertes », sans trop insister sur
ce qu’ils devaient indéniablement à Tupaia. Même si les relations courantes entre les îles de la Société et ces extrémités du
triangle Polynésien étaient déjà, sinon interrompues au moins
ralenties depuis deux ou trois siècles avant l’arrivée des Européens à Tahiti, on ne peut en effet tenir pour crédible que le souvenir s’en soit perdu aussi vite, dans cette société où la
mémorisation tenait lieu d’écriture, soutenue par des procédés
mnémotechniques très efficaces comme la versification, la répétition, la mise en formules et surtout le chant. Nous avons
oublié l’importance de la mémoire et de la transmission orale
dans les sociétés traditionnelles, y compris celles qui pratiquent
l’écriture depuis des millénaires. De générations en générations,
d’immenses récits étaient ainsi appris et transmis fidèlement.
De nos jours encore, des sagas de plusieurs milliers de vers sont
apprises par cœur en Inde. Les capacités de la mémoire – l’une
des facultés les plus fondamentales de l’intelligence humaine il
faut le souligner avec force – étaient développées à un point qui
nous paraîtrait aujourd’hui simplement inimaginable, notre
« mémoire » étant aujourd’hui le plus souvent consignée sur
papier et désormais sur ordinateur, ce qui nous exonère en
contrepartie de bien des efforts intellectuels.
En réalité, le pouvoir des chefs polynésiens reposait amplement sur leur capacité à comprendre les événements et à replacer leurs actions dans un contexte historique et singulièrement
généalogique. ’Ōrero l’art oratoire, l’art de manier les mots de
manière à convaincre et capter l’attention d’un auditoire, occupait une place privilégiée dans la vie sociale. Par extension
métonymique, ’ōrero est la parole même, l’essence du parler,
l’éloquence, la rhétorique, le discours lui-même. Force vive du
Verbe et de la parole, énergie immanente, le Chef est indéniablement celui qui incarne le mana des anciens. Notons que
l’orateur parle un langage particulier, riche de véritables trésors
93
en vocabulaire et en syntaxe archaïques, dont une partie est
réservée à l’aristocratie. Les mots eux-mêmes peuvent avoir
une signification sacrée et certains sont tout simplement tapu17
pour la population ordinaire. Pendant des années, nuit après
nuit, les jeunes futurs ari’i et autres tahu’a faisaient les cents
pas dans les marae de leurs familles, en scandant ces récitations
pour les apprendre par cœur. On récitait (vāna’ana’a) tous les
noms de famille sur trente générations, voire plus. La seule
dynastie de la famille royale de Tahiti comprenait déjà quarante
deux noms jusqu’à Tū, père de Pomare I (né vers 1774), répertoriés dans Tahiti aux temps anciens18.
« Cette nuit-là - comme tant d’autres nuits si nombreuses
qu’on n’y pouvait songer sans une confusion – Terii le Récitant marchait, à pas mesurés, tout le long des parvis inviolables. L’heure était propice à répéter sans trêve, afin de n’en pas
omettre un mot, les beaux parlers originels : où s’enferment,
assurent les maîtres, l’éclosion des mondes, la naissance des
étoiles, le façonnage des vivants, […]. Et c’est affaire aux promeneurs-de-nuit, aux haere-pō à la mémoire longue, de se
livrer, d’autel en autel, de sacrificateur à disciple, les histoires
premières et les gestes qui ne doivent pas mourir. »
« L’apprentissage commença. […] C’étaient des gestes
rigoureux, des incantations cadencées, profondes et confuses,
des en-allées délimitées autour de l’enceinte du corail poli. »
« Avant de prétendre en arriver là, le haere-pō devait,
maintes fois, faire parade irréprochablement du savoir transmis. Pour aider sa mémoire adolescente, il recourait aux artifices tolérés des maîtres, et il composait avec grand soin ces
17
Tapu : terme polysémique qui signifie ce qui a été consacré de façon permanente
et qui ne se réduit donc pas à « l’interdit » comme le croient les Occidentaux. On
nomme rāhui un tapu à caractère provisoire. L’espace commun ouvert à tous est
appelé noa.
18
Teuira Henry. Ancient Tahiti.
94
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faisceaux de cordelettes dont les brins, partant d’un nouet
unique, s’écartent en longueurs diverses interrompues de
nœuds réguliers. Les yeux clos, le récitant les égrenait entre ses
doigts. Chacun des nœuds rappelait un nom de voyageur, de
chef ou de dieu, et tous ensemble ils évoquaient d’interminables
générations. Cette tresse, on la nommait « Origine-du-verbe »,
car elle semblait faire naître les paroles. […] remâchés sans
relâche, les Dires consacrés se suivraient à la longue d’euxmêmes, dans sa bouche, sans erreur et sans effort, […]. »
« Vêtu du maro sacerdotal, peint de jaune et poudré de
safran, le torse nu pour découvrir le tātau des maîtres-initiés
[…]. Terii ne cherchait point à dénombrer les saisons depuis
lors écoulées ; ni combien de fois on avait crié les adieux au
soleil fécondateur. Les hommes blêmes ont seuls cette manie de
compter, avec grand soin, les années enfuies depuis leur naissance, et d’estimer, à chaque lune, ce qu’ils appellent « leur âge
présent » ! Autant mesurer des milliers de pas sur la peau changeante de la mer … ».19
De nombreux témoignages relatant les capacités de mémorisation des Océaniens nous sont parvenus. En 1828, les capitaines de vaisseau J.R. Kent et S.P. Henry constatent: « They
know the Bible and Testament off by heart, from beginning to
end […].” Dès l’arrivée des pasteurs de la société missionnaire
de Londres en Polynésie au début des années 1800, l’objectif
est fixé d’apprendre la lecture et l’écriture aux indigènes pour
leur permettre un accès direct à la Bible. Au début, les enseignants lisaient naturellement les différents passages de l’Écriture, ce que leurs élèves illettrés mémorisaient aussitôt sans
difficulté ; ils étaient capables de réciter ensuite à la demande
des chapitres entiers du Livre. Dès lors, ils ne cherchaient pas à
apprendre la lecture, puisqu’ils savaient comment s’approprier
19
Victor Segalen, Les immémoriaux.
95
directement la connaissance grâce à leur mémoire. Devant cette
réticence, les missionnaires britanniques ont alors tout simplement interdit la pédagogie traditionnelle par transmission orale,
pour obliger leurs élèves à apprendre à lire.20
Outre la navigation au sens le plus exhaustif, on enseignait
également aux futurs dirigeants la généalogie et l’histoire des
ancêtres dans des écoles spécialisées appelées fare ’aira’a ’upu
que l’on traduirait par « La maison où l’on dévore les invocations, les prières » ou « La maison pour y absorber les invocations ». Ces récits relataient les exploits des premiers
navigateurs passés au rang des divinités tutélaires sur leurs
grands catamarans célestes. Ils avaient aussi pour vocation de
légitimer les droits fonciers de l’aristocratie locale. Lorsque le
régime de la propriété foncière fut instauré dans les années
1880 par le gouvernement français, en l’absence de pièces
écrites des actes de notoriété furent dressés devant les fonctionnaires républicains. A Tahaa par exemple, la propriété de la terre
de Muri fenua fut établie sur la base d’une généalogie récitée
sans interruption dans tous ses détails sur près de cinq cents
ans : « Imagine-t-on en France des gens revendiquant des terres
et se faisant des procès dont les droits de propriété remonteraient à l’époque de Louis XI ?21 ». En 1903 encore, Victor Segalen raconte une soirée à Hiva-Oa (Marquises)22 : « Scandant son
dire monotone, une vieille femme […] nous récite les Origines,
et comment furent peuplées les îles et les soixante et onze générations qui s’affilièrent depuis […]. Tioka, l’amie de Gauguin23,
commente les vieux dires, et la récitante […] balançant d’un
20
Raconté par William Ellis, Polynesian Researches.
21
Alain Gerbault, Un paradis se meurt.
22
Cité par Jean-Jo Scemla, Le voyage en Polynésie.
23
Paul Gauguin est enterré depuis 1903 dans le somptueux cimetière fleuri qui
surplombe la baie. Jacques Brel lui tient compagnie.
96
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rythme égal sa main sèche, scande d’une oscillation chaque
nom de sa longue dynastie […]. »
Leurs facultés de mémorisation étaient en outre sollicitées
et même exacerbées par les méthodes de navigation traditionnelle, sans cartes ni instruments. On apprenait et chantait par
cœur des litanies de routes maritimes, avec leurs chemins
d’étoiles et mille autres références indispensables à la navigation
océanique. Nul doute donc que Tupaia, tahu’a issu d’une famille
de Navigateurs de Ra’iatea, savait l’existence et la position relative de ces terres polynésiennes découvertes par ses ancêtres
dont il connaissait naturellement les exploits, relatés dans des
chansons et des mythes récités de génération en génération.
En quittant la Nouvelle-Zélande en 1770, Cook avait déjà
évoqué l’éventualité d’un futur voyage d’exploration et noté en
particulier que si Tupaia pouvait y participer à nouveau, cela
prodiguerait à cette expédition « a prodigious advantage over
every ship that has been upon discoveries in those seas before. »
Un bel hommage et une reconnaissance implicite de ce qu’il
devait lui-même à Tupaia. Il n’est pas improbable qu’après
avoir guidé l’Endeavour vers la Nouvelle-Zélande, Tupaia avait
également indiqué à Cook la direction à suivre pour atteindre
l’archipel Hawai’i, cette autre extrémité du triangle polynésien
peuplé par ses ancêtres. A l’instar de ce qui s’était passé en
Nouvelle-Zélande, on peut en outre imaginer que la présence
décisive de Tupaia lors des rencontres empreintes d’incompréhension mutuelle des Anglais avec les Polynésiens des îles
Hawai’i, aurait peut-être pu éviter la fin tragique de Cook sur
ces rivages24.
24
O’mai, un autre Polynésien natif de Ra’iatea, faisait partie de cette expédition,
mais il était loin d’avoir le rang et l’autorité de Tupaia.
97
Un hommage à l’intelligence
Les futurs navigateurs étaient initiés à cet art dès leur plus
jeune âge, mais ne pouvaient prétendre le maîtriser pleinement
qu’à l’issue d’un long apprentissage dont les méthodes sévères et
rigoureuses n’avaient probablement rien à envier à celles utilisées
traditionnellement en Chine pour enseigner les arts, comme la
calligraphie par exemple. Des écoles nombreuses existaient, quelquefois plusieurs par île, dont celles réservées à la famille royale,
notamment à Ra’iatea. Les jeunes Océaniens apprenaient notamment les techniques de base de la navigation à l’aide de divers
modèles réduits de pirogues (’aumoa), de cerfs-volants (’uo) et
même d’une sorte d’hydro-aéroglisseur (tītīrāina 25) tout à fait
étonnant, réservé aux futurs chefs et préfigurant les sports nautiques actuels les plus récents. Le héros légendaire Hiro – également dénommé Te’ihitai paro’o o te-Tai-nui (le plus grand
navigateur de l’Océan) – naviguait ainsi sur son vaisseau manua
(qui flotte dans les airs) appelé Hōhoio (effigie volante) 26.
Compte tenu de l’étendue des connaissances nécessaires à
la pratique de l’art de la navigation océanienne, il apparaît que
les plus avertis de ces navigateurs devaient faire preuve d’une
belle et vaste intelligence au sens propre du terme, d’un ordre
encyclopédique. Même si probablement une partie importante
de toute cette connaissance nautique au sens le plus large s’est
inscrite dans leur patrimoine génétique au cours des millénaires
de leur histoire, l’Océan étant leur principale source de stimulation intellectuelle. Il n’est pas indifférent de souligner que si la
culture océanienne donne la meilleure place au Navigateur initié,
elle exige en contrepartie de lui une compétence exceptionnelle,
fruit d’une longue expérience intime de la mer et d’une aptitude
intellectuelle peu commune, ses facultés de mémoire et de
25
Littéralement : qui se dresse là-haut dans les cieux.
26
Va’a, la pirogue polynésienne. Ouvrage collectif, Editions Au vent des îles, Tahiti,
2008.
98
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synthèse notamment étant sollicitées jusqu’à des niveaux rarement atteints. Ni charlatan, ni prophète, ni aventurier inculte – et
encore moins sauvage – il a passé de très longues années à
apprendre et à pratiquer sous la conduite de Maîtres confirmés,
jusqu’à atteindre un niveau de maîtrise totale de son art.
La transposition dans le système occidental n’est pas aisée ;
aucun capitaine européen ne semble avoir eu des connaissances
aussi étendues dans des domaines aussi variés - qui correspondraient aujourd’hui à un grand nombre de métiers de spécialistes - mais étaient déjà à cette époque l’apanage de personnes
bien différentes : capitaines, pilotes, maîtres d’équipages, cosmographes, ingénieurs-géographes, astronomes, météorologistes, physiciens, zoologistes, hydrographes, mathématiciens,
naturalistes, apothicaires, autres botanistes, embarqués parfois
en nombre dans certaines expéditions.
Les connaissances de Tupaia en matière astronomique
devaient en particulier nettement surpasser celle des capitaines
ou des pilotes et ne pouvait probablement être comparées qu’aux
savoirs pratiques des savants astronomes occidentaux, ce qui
ressort d’ailleurs des commentaires de l’époque. L’une des différences les plus notables cependant est l’absence totale de tout
document écrit et de tout instrument. Imaginons la seule mémorisation de l’incroyable quantité de données que suppose la
connaissance des chemins d’étoiles et des multiples autres paramètres nécessaires pour chaque voyage. Selon la remarquable
formule d’Edward Dodd, universitaire américain, historien d’art
et navigateur lui-même : « His navigation was a compendium
of observation and memory, an art and skill that can no more
be appraised by a captain of a freighter or a battleship than a
chemist can assess the paintings of Gauguin.”27
27
Edward Dodd. Polynesian Seafaring.
99
Au fond, en contemplant le ciel avec ses yeux intelligents
de Navigateur complet, pour qui l’art de la navigation n’est pas
une simple technique instrumentalisée, mais bien le fondement
d’une culture globale, Tupaia devait tout simplement y lire sa
propre représentation imagée des terres d’Océanie découvertes
et peuplées par ses ancêtres – « carte » plus fiable en l’occurrence que celle gravée sur le papier et détenue dans la chambre
de Cook à bord de HMS Endeavour. Gageons en outre que ce
chef et prêtre de haute lignée, digne héritier d’une expérience
inégalée de l’art de la navigation océanique, aurait eu bien des
raisons de considérer d’une certaine façon ses hôtes britanniques comme des néophytes en matière de navigation hauturière et vis-à-vis des choses de la mer en général. Il est surtout
fort dommage que nous n’ayons pas eu sa vision personnelle de
l’épopée maritime européenne dans le Pacifique, qui ne nous
est connue que par ses acteurs occidentaux, imprégnés de leur
propre vision culturelle et légitimement soucieux de rédiger
leurs relations de voyage de façon à faire valoir leurs propres
mérites auprès de leurs commanditaires royaux28. Peut-être en
aurions nous conçu une vision plus relative des compétences
occidentales en matière maritime, au sens le plus large ?
Dans les relations de l’époque, il est probable que le rôle
éminent joué par Tupaia dans les explorations britanniques du
Pacifique a été volontairement réduit. Il est tout à fait étonnant
en effet que Cook et plus encore Banks, Molyneux le maître
d’équipage ou encore Parkinson aient été si peu diserts sur les
activités de Tupaia qu’ils avaient pourtant côtoyé quotidiennement pendant près d’une année. Cette attitude expliquerait aussi
qu’aucun portrait ce grand personnage ne semble avoir été
28
Il s’agit donc de ne pas prendre pour vérité intangible tout ce qui est écrit,
même par des personnages célèbres, qui excellent aussi dans l’art subtil de
l’omission.
100
Pirogues miniatures réalisées par les élèves
du Centre des métiers d’art de Papeete
Photo : ©Jean Kape
réalisé malgré la présence de trois excellents peintres et dessinateurs embarqués, qui ont laissé par ailleurs de nombreuses
représentations d’autres Indigènes. La British Library dispose
en revanche de quelques aquarelles, récemment identifiées
comme étant de la main même de Tupaia.
Concluons cette évocation historique du personnage de
Tupaia par ces commentaires avisés de trois spécialistes de la
culture polynésienne, eux-mêmes navigateurs :
« […] simply because the Polynesians were seafaring to a
degree to which no other culture had ever adapted.29 »
Ils sont les « dignes descendants des dieux de la mer, à mes
yeux les plus grands navigateurs de tous les temps30» comme le
répétait justement Alain Gerbault.
« Il se pourrait que la contribution océanienne au vaste
monde pré-européen fût intellectuelle : une science de la navigation certes dépourvue d’instruments, mais hautement sophistiquée parce qu’elle toisait les cieux.31 »
Raiari’i 32
29
30
Edward Dodd, Polynesian seafaring.
Alain Gerbault, Un paradis se meurt, op. cit.
31
Ben Finney, Voyagers into Ocean Space.
32
Vice-amiral Emmanuel Desclèves, Le Peuple de l’Océan, L’Harmattan, 2010. Préface de Michel Rocard. Prix Éric Tabarly 2011. Le nom de Raiari’i lui a été conféré
solennellement en 1994 par le regretté grand Chef Tutaha Salmon, qui l’a initié
à la culture traditionnelle.
102
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BIBLIOGRAPHIE
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Scemla, J-J., Le voyage en Polynésie, Paris, 2002.
Segalen, V., Les immémoriaux, Paris, Société du Mercure de France, 1907.
103
A propos de patrimoine culturel tahitien
dispersé dans divers manuscrits
portant sur les expéditions maritimes espagnoles
à Tahiti de 1772 à 1775
L’auteure de ces traductions a longtemps travaillé sur les différents manuscrits portant sur la présence espagnole à Tautira, à
la fin du XVIIIe siècle. Elle propose en lecture, par ordre chronologique, plusieurs extraits de textes inédits contenant des
informations sur la vie tahitienne, communiquées aux Espagnols
au cours de diverses causeries qu’ils ont eues avec les quatre
Tahitiens, embarqués sur la frégate Aguila en 1772-1773.
Pour bien comprendre le contexte et prendre la mesure de
la qualité de ces échanges effectués entre Tahitiens et Espagnols, il convient de rappeler que la frégate Aguila, après avoir
quitté la baie de Tautira en décembre 1772, a navigué au moins
quatre mois avant de regagner le port de El Callao, car, en plus
de procéder à la première exploration de l’île de Tahiti, elle
devait, sur la route du retour repartir pour l’île de Pâques, après
avoir fait escale à Valparaiso (Chili), pour se ravitailler. Mais le
navire a fait eau en route et les Espagnols ont dû rebrousser
chemin, indique le Journal de bord. Durant ces longues journées
de navigation, on peut dès lors aisément comprendre que les
Espagnols ont eu largement le temps de perfectionner leur tahitien et recueillir ainsi le maximum de données possibles – tout
en les vérifiant – sur ce peuple nouvellement découvert.
Carte présentée avec l’accord du musée naval de Madrid
Ces textes, souvent inédits, éparpillés, ont longtemps été
délaissés, car ils étaient considérés comme mineurs dans l’histoire de la Polynésie au moment des contacts avec les Européens. Dans un contexte où les recherches portant sur ce passé
lointain de Tahiti et ses îles sont devenues plus actives, puissent
ces textes venir enrichir le patrimoine culturel polynésien préeuropéen ! C’est le seul intérêt qui anime l’auteure des traductions de ces différents extraits, qui présentent une valeur
linguistique testimoniale indéniable. Nous laissons les termes
tahitiens (noms propres et toponymes) selon la graphie hésitante
de l’époque.
Tout d’abord ce premier texte a été rédigé par le pilote Juan
Hervé durant la navigation effectuée de décembre 1772 à mars
1773, au retour de la première expédition espagnole en direction de Callao (Pérou) : il s’agit d’un extrait du Journal de bord
de Juan de Hervé, premier pilote à bord de l’Aguila, sous le
commandement de Boenechea, qui est daté du 31 mai 1773 et
qu’il a intitulé : « Informations recueillies auprès des naturels
de l’île de Amat (appelée par ces derniers Otajiti) durant la
navigation, depuis que nous sommes sortis du port de Valparaiso pour arriver au port de Callao1. »
Pour situer le contexte, il convient de rappeler que quatre
insulaires ont embarqué à bord de l’Aguila, au mois de décembre 1772 :
Pautu (30 ans environ),
Tetuanui, (12 ans environ),
Heiao (16 à 20 ans)
et Tipitipia (entre 25 et 28 ans), tous deux décédés en arrivant à Lima.
Seuls deux d’entre eux reviendront à Tahiti : Pautu et
Tetuanui nouvellement baptisés Thomas Pautu et Manuel
1
Source : Archives Générales des Indes (AGI) Séville, Lima 1035, fol. 118v-121.
106
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Tetuanui, lors de la seconde expédition espagnole à Tahiti effectuée à la fin de novembre 1774.
Durant leur navigation qui durait au moins trois mois environ dans un sens comme dans l’autre, les échanges répétés entre
Tahitiens et Espagnols étaient favorisés à bord, la communication pouvait donc s’établir et la compréhension mutuelle rendue
relativement aisée ; c’est ainsi que les Tahitiens ont répondu
progressivement aux diverses questions posées par les Espagnols, en référence au questionnaire remis par le vice-roi, qui
les invitait à recueillir le plus d’informations possible sur le
mode de gouvernance et les croyances de ces îles nouvellement
découvertes.
Premier document :
Ce premier document a été rédigé entre le 16 décembre
1772 et le 8 mars 1773 lors du voyage de retour de la frégate
vers le Pérou ; tout en traitant de la visite de navires étrangers
à Tahiti, il donne en même temps les premiers renseignements,
quoique encore quelque peu imprécis sur le mode de gouvernance, les manières de vivre polynésiennes, sur l’existence de
très grands bateaux à Raiatea.
Lisons ce témoignage :
« Renseignements recueillis auprès des naturels de l’île de
Amat (appelée par ces derniers Otajiti) durant la navigation,
depuis notre départ du port de Valparaiso jusqu’à notre arrivée
à El Callao2 ».
2
Cette traduction a été faite à partir du manuscrit du pilote Juan Hervé, en date du
4 janvier 1773 déposé aux Archives des Indes de Séville (Lima 1035, doc.112-4-11)
et nous l’avons comparé à la version contenue dans la monographie récente de
Francisco Mellén Blanco : Les expéditions maritimes du vice-roi Amat dans l’île de
Tahiti, 1772-1775 », editions Gondo, Madrid 2011, p. 530-533. Pour cette traduction, nous avons respecté les tournures et lourdeurs de style de l’époque.
107
Le plus âgé d’entre eux, appelé Thomas Pautu dit qu’il y a
plusieurs lunes de cela, sont arrivées deux frégates qui, d’après
la description qu’il en donnait, étaient anglaises ; elles étaient
commandées par un capitaine que ces derniers nomment
Tepane3, précisant que ce capitaine avait le nez long ; l’une des
deux frégates a échoué sur le récif immergé, là où nous avons
échoué nous aussi (qui, selon le plan de l’île, se trouve à la lettre E) ; ils y sont restés immobilisés toute une nuit et le lendemain matin, à la force du cabestan et autres apparaux, elle a pu
passer à l’intérieur du lagon4 ; ensuite ils ont sondé jusqu’à trouver un chenal et ce même jour elle a réussi à regagner la haute
mer; les deux frégates ont quitté ces parages pour se rendre plus
au nord-ouest et ont mouillé en face de la demeure du arii Otu,
à l’extérieur du lagon en face de la baie Sainte Marie5; elles sont
restées trois lunes (ce qui représente trois mois) dans ces
parages, laps de temps durant lequel certains hommes des deux
frégates ont fait le tour de l’île de Amat, en chaloupe ont tué quatre naturels de ladite île de Amat, car ils voulaient prendre leurs
femmes ; l’un de ces hommes ayant déserté, fut caché par les
naturels ; une troupe armée de la frégate s’en fut à sa recherche
mais ne l’ayant pas retrouvé, les hommes de la troupe ont amené
à bord le père du arii Otu qu’ils ont emprisonné dans la soute et
ils ont fait dire à son fils que s’il leur remettait l’homme manquant, ils relâcheraient alors le père ; et c’est ainsi que ces deux
conditions ont été exécutées ; selon la période indiquée par
Pautu ainsi que par Francisco Taturaje qui s’y trouvaient alors6,
3
Tepane : nom tahitien donné à Banks.
Il s’agit très vraisemblablement du Dolphin de Wallis en 1767 qui a perdu une
ancre au large de Hitia’a.
5
Santa Maria : nom espagnol donné à la baie de Guayurua (Vaiurua) de la
presqu’île de Tai’arapu.
6
Dans le manuscrit, on lit « Jatunuje » qui est incompréhensible et sans doute une
erreur de copiste, il s’agit du Tahitien Heiao qui a été baptisé Francisco le 28 août
du nom de Francisco José Amat.
4
108
N°333- Septembre / Décembre 2014
ce pourrait être l’an 1766 ou 1767 ; ces derniers disaient également que, lorsqu’elles sont parties de l’île de Amat, elles sont
passées à l’île de Orallatea où les hommes ont mis le canot à
l’eau pour se rendre à terre, et sont revenus à bord à la nuit et
que les deux frégates ont continué ensuite leur route.
Outre ces deux vaisseaux, Thomas et Francisco parlent
d’autres navires, notamment celui que commandait un capitaine
que ceux-ci nomment Tootera7 et que ces navires ont mouillé
dans une baie appelée Ohitia’a à laquelle nous avons donné le
nom de crique de Saint Nicolas ; le commandant de ces deux
frégates avait amené avec lui une très jolie femme habillée à
l’européenne qui n’était pas descendue à terre ; on l’a simplement aperçue à bord. Ces deux frégates sont restées deux
mois dans cette baie; et la nuit, beaucoup d’officiers et d’autres
gens des frégates se rendaient à terre avec de grandes et grosses
longues-vues posées sur des trépieds, et dans leurs parties inférieures, ils plaçaient une chose blanche comme du papier et ils
observaient ainsi la lune et les étoiles ; les naurels ont observé
que la longue-vue était de la grosseur de nos frondes. Ces deux
frégates, sans l’ombre d’un doute, sont celles qui sont allées
observer le passage de l’étoile de Vénus ; ils (les naturels)
disent qu’un de leurs hommes d’équipage qui semblait être soldat, en ayant voulu voler un cochon à terre, alors que son propriétaire l’en empêchait, a tué celui-ci d’une balle ; la troupe
allait à terre pour faire des exercices, et celui qui les commandait leur avait bien spécifié, de manière à bien le faire comprendre des naturels, de ne pas tirer, car les naturels de Otajiti étaient
des amis : le naturel Francisco ayant demandé un fusil, nous a
montré comment ils avaient fait l’exercice. Une de ces frégates,
n’ayant pas pu sortir le jour même où sortait l’autre, a mis les
voiles le jour suivant, laissant dans la baie une ancre qui n’avait
7
Nom tahitien de Bougainville, commandant la Boudeuse en 1768.
109
pas pu être remontée, car elle s’était accrochée à une pierre du
fond ; comme elle était à pic, ils ont coupé l’amarre puis ils ont
rejoint l’autre frégate qui les attendait hors du lagon, et toutes
deux sont parties sans savoir qu’elles atteignaient une autre île.
Selon les propos des naturels, ces frégates seraient de la taille
du navire Secours8, embarcation de Lima, et c’était durant la
période 1769 à 1770 puisque ces naturels disent qu’il y a plus
de trente lunes que ces deux dernières frégates ont quitté l’île
de Amat ; après le départ de ces dernières, ils sont allés avec des
grandes pirogues de l’île de Orallatea, pour dégager l’ancre et
la déposer sur l’île où elle est restée, ainsi qu’un fusil que ceux
de l’île de Amat ont dérobé à l’un des hommes des frégates,
l’en dépouillant sans lui faire de mal ; ce dernier s’était écarté
de ses compagnons, et bien qu’il ait pu tirer un coup de fusil,
les naturels ne lui ont pas laissé le temps de recharger, ils l’ont
maintenu fermement, puis désarmé et renvoyé à son bord ; sans
doute ce dernier s’était-il écarté en quête de femme, c’est du
moins ce que disaient ces naturels à propos des agissements des
Anglais.
Ces naturels disent également qu’ils communiquent
avec une île qui se trouve à l’Est de l’île de Amat, distante de
huit à dix jours de navigation avec leurs pirogues, et selon le
cap, la distance, la qualité qu’ils en donnent, elle s’appelle
Ma’atea, ce qui doit être l’île que nous avons appelée Toussaint ; ils disent qu’ils ont apporté à l’île de Amat trois clous de
quatre à cinq pouces de long et qu’une grande embarcation est
arrivée à l’île de Ma’atea, même sans y avoir mouillé et qu’elle
est restée deux jours et demi ; elle a jeté le canot à l’eau et
effectué de nombreux voyages à terre ; et lors de la première
fois que le canot s’y est rendu, trois des naturels ont été tués ;
d’après l’époque que les naturels indiquent du passage de cette
8
Selon la monographie de Francisco Mellén Blanco, ce serait un navire marchand
armé en 1740 (cf. op. cit. note 335, p. 159.)
110
N°333- Septembre / Décembre 2014
embarcation, elle correspondrait à l’année 1764 ou 1765 ; par
conséquent cela pourrait être l’île que le voyageur Byron a
dénommée Ile des Coraux, bien que celle-ci n’ait pas la longueur prétendue, car ce voyageur dit qu’elle a onze lieues de
longueur, alors qu’elle n’en a que sept ; par contre, elle a bien
trois de largeur, ainsi que toutes les particularités qu’il présente
d’elle; de même que les habitants de ladite île de Saint Christophe ou Maitu ont vu la même embarcation, à la même
période ; de celle-ci, elle est allée à celle de Amat, et c’est alors
que le Thomas Pautu en question l’a vue, et qu’elle était plus
grande que la nôtre ainsi que les quatre frégates se trouvant sur
l’île ; ensuite, de celle-ci, elle est passée à l’île de Saint
Domingue ou Morea, puis de cette dernière à Orallatea ; mais
selon les dires des habitants des autres îles, et d’après ce qu’il
en a appris, ils n’ont pas jeté le canot à l’eau, ni ne se sont arrêtés à aucune d’elles, sauf à la première, qu’ils se sont juste
contentés de les longer ; ce fameux voyageur Byron dit que,
dans cette île qu’il a nommée des Coraux, deux pirogues de l’île
sont venues à leur rencontre alors qu’ils étaient en train de sonder, et qu’ils ont tué deux naturels ; il est fort probable qu’un
autre ait été blessé, blessure dont il est mort par la suite, et ceci,
il ne l’aurait pas su; si bien que, pour moi, il n’y a pas le moindre doute que l’île de Toussaint correspond bien à la fois l’île
de Ma’atea et à l’île des Coraux ; celle de Amat ainsi appelée
par le voyageur correspond à l’île du Roi Georges et celle de
Orallatea, à l’île du Prince de Galles, car ces dernières furent
celles par où est passée l’embarcation, c’est du moins ce que
prétend Thomas, bien que, vers l’an 1764 ou 1765, aucune
information ne m’est parvenue qu’une embarcation voire plus,
en provenance d’Europe, serait passée par là, alors qu’ il n’y a
aucun doute que les quatre frégates qui se trouvaient à l’île de
Amat, étaient bien anglaises ; j’ajouterai une remarque sur ce
que dit ce voyageur à propos de l’île de Amat : il veut laisser
entendre qu’elle est de peu de valeur, mais il se contredit car
111
comment elle pourrait être de si peu de mérite comme il prétend
lui, si l’on en juge d’après le nom qu’il lui donne, et de la
manière dont il en occulte latitude et longitude.
Les naturels disent que le arii Otu, cacique principal de l’île
de Amat ne peut se marier afin que, à sa mort, le frère suivant,
puisse entrer en possession du gouvernement de l’île, et de cette
façon, ce n’est pas le fils qui hérite du père mais le frère, ou de
frère à cousin, le célibat du gouverneur de l’île étant obligatoire.
Ils punissent ceux qu’ils attrapent en train de voler ; si c’est
pour une faute légère, ils leur ligotent les mains, leur brûlent la
barbe et toutes les parties velues ; si on les attrape pour un vol
d’objets de valeur, comme les couvertures, les pirogues ou
autres choses de cet acabit, ils leur ligotent les mains et les
pieds, ils attachent bien solidement une grosse pierre à leur cou,
puis une autre, aux cuisses, ils les embarquent dans une pirogue
pour les emmener au large, puis ils retournent leur pirogue de
façon à noyer les coupables ; s’ils ne se font pas attraper en flagrant délit de vol, ils sont libres de tout châtiment, on ne leur
fait rien, même si l’on sait qu’ils ont commis un vol.
Le arii ou cacique gouverne pleinement sa juridiction, et
lorsqu’il désire châtier quiconque de son district en raison d’une
offense commise envers sa personne, ou un autre, il ordonne
qu’on leur attache les mains et qu’on leur empale la bouche
jusqu’à l’estomac avec un bâton, c’est le châtiment infligé selon
le délit.
Ils obéissent et aiment infiniment le cacique qui les commande ; et ils lui paient en quelque sorte un tribut ; dès qu’il le
désire, le cacique ordonne à son majordome ou secrétaire, de se
rendre chez un sujet pour lui demander une couverture ou deux,
qu’ils appellent parue9; d’un autre, il peut exiger un cochon ; d’autres, des bananes, et d’autres encore, une pirogue ; finalement
9
paruai : tapa blanc.
112
N°333- Septembre / Décembre 2014
selon ce que lui considère que le sujet peut lui donner ; si le tribut ne lui est pas payé, il ordonne à ce sujet de quitter sa juridiction, il est comme exilé jusqu’à ce que ce dernier lui apporte
un bon cadeau.
Ils n’ont qu’une seule femme qu’ils répudient quand ils
veulent, mais Thomas Pautu nuance ses propos en précisant
qu’il y a eu des occasions où quelques caciques n’ont eu qu’une
seule femme pendant cinq à six mois, et qu’après avoir rejeté
celle-ci, ils en prennent une nouvelle ; à la mort du arii, la
femme qui reste, gouverne le district du défunt mari, et si cette
veuve se remarie, même s’il n’est pas arii ou cacique, le nouveau mari dirige le district et à la mort de cette dernière, ce
second mari se retrouve sans autre privilège que ce qu’il avait
auparavant. Le arii Titorea, cacique maître du district de Taiarapu où nous avions mouillé, était devenu arii par sa femme,
puisqu’elle était veuve d’un arii qui était maître de ce district ;
si elle meurt, le district de Taiarapu revient à un fils du arii
défunt, et tel fut le cas de celui appelé Vehiatua et qui est mon
bon ami et beau jeune homme de 17 ans à 18 ans : il se trouve
actuellement en train de gouverner une partie des terres de Taiarapu.
Les prêtres de ces naturels ne peuvent pas non plus se
marier. Si les naturels tuent un cochon, ils doivent remettre la
tête au prêtre de leur district qu’ils appellent pure et les parties
du dos au cacique, ceci étant une obligation forcée, et davantage
à une autorité plus haute, tant et si bien qu’il ne leur reste quasiment rien. Chaque district n’a qu’un seul pure, un seul cacique
ou arii.
Toujours selon ces naturels, un jeune homme de très belle
apparence qui se trouvait sur la frégate lorsque nous étions dans
l’île de Amat, était de celle de Raiatea ; au début on aurait dit une
femme ; celui-là est revenu avec quatre autres, également de belle
apparence ; ils sont également originaires de ladite île, et tous
sont bien plus blancs que ceux de Amat, et tout particulièrement
113
les femmes. D’après eux, dans cette île il y a grande abondance
de bons et très grands bois, et leurs embarcations sont bien plus
grandes que celles des autres îles.
Chacun des caciques possède un grand bateau qu’ils nomment pahī ; d’après leurs descriptions, elles sont plus ou moins
longues de 16 vares10 et elles peuvent contenir un équipage de
cinquante hommes. Ils disent que dans l’île de Saint Christophe,
il y a eu une grande pirogue de la même fabrication qui se
trouve en haut de la colline, pour qu’on ne la vole pas. Elle est
sans aucun doute démontée en plusieurs pièces. Ils disent que
la plus grande se trouvant dans ces îles, est à Raiatea, qu’elle a
vingt vares de long11, et chaque pirogue, deux de large, toutes
deux très grandes, apposées à une distance de trois vares l’une
de l’autre, avec des bois posés en travers, qu’ils amarrent l’une
à l’autre fortement. A chacune de ces pirogues, ils leur posent
des courbes12 dans la partie située à l’intérieur et qui dépassent
les plats-bords, et au-dessus, des fargues, de sorte qu’en plus
d’avoir vingt vares de long, chaque pirogue possède deux vares
de large et avec ces trois vares à l’écart, la pirogue obtient une
largeur de sept vares et ils rehaussent de fargues celles qu’ils
veulent, ce que je considère comme un promontoire au-dessus
de l’eau où précisément peuvent s’y tenir beaucoup de gens.
Ils arment quelques-unes avec deux pièces de bois avec la
voile. La mèche de bois tombe ou repose sur un madrier grossier, posé en travers des deux pirogues et le mâts du milieu ;
quand ils doivent transporter des femmes, ils leur fabriquent
une petite maison posée sur les pirogues, et une fois arrivée à
terre, ils débarquent cette maison avec les femmes, et alors ils
ne mettent qu’un bout de bois à cette embarcation.
10
Environ 13,40 m, le vare valant 0, 836 m
Environ 17 m.
12
Pièce de bois dur faisant office de jambe et permettant diverses manœuvres sur
un bateau.
11
114
N°333- Septembre / Décembre 2014
Quand on leur dit que pendant notre tour de l’île nous
n’avions vu aucune de ces embarcations, ils nous répondent
qu’elles se trouvent sur l’île de Raiatea, qu’il y a des moments
de l’année où les habitants de l’île d’Amat se rendent à Raiatea,
et ceux de Raiatea, à d’autres moments viennent à l’île d’Amat.
Ils laissent entendre, que pour fuir les mauvais temps, il est des
moments où, dans ladite île de Amat, il se forme des tempêtes
de vents du N.O. et de l’E. qui sont tous si forts qu’ils détruisent
les cocotiers. »
Juan Hervé
Copie de son original. Lima, 4 Juin 1773.
Deuxième document : les noms des îles
Le dictionnaire de mots et verbes les plus usuels des habitants de l’île de Tahiti, qui a été établi grâce à l’aide de trois
insulaires de Tahiti, après avoir été instruits dans la langue espagnole durant le temps de leur séjour dans cette ville des Rois,
capitale du Pérou, durant toute l’année 1774 et qui ont été ramenés. Le lecteur intéressé pourra se reporter à la revue BSEO n°
294, septembre 2002, où une étude sur ce document a été longuement faite.
A la suite de ce dictionnaire d’un millier de mots, se trouvent des argumentaires, que nous traduisons tels quels, sans corriger ni actualiser l’orthographe des toponymes et noms propres
tahitiens qui ont été retranscrits par les Espagnols tels qu’ils ont
été entendus. Ces mots tels que énumérés, sont compréhensibles à l’heure actuelle. Pour certains, on précisera entre parenthèses l’actuel toponyme, en cas d’incertitude.
« Commentaires des indiens de Otaheti ou île de Amat, où
les sujets suivants trouvent de grandes perles de l’île de Matea.
Le arii appelé Vehiatua en a deux, sa mère appelée Opò en
a une.
115
La mère dudit arii dite Otautiti en a deux.
Dans le district de Opare, Otu en a quatre, grandes.
Le arii Potatao du district de Atejuru a une perle et elle se
trouve avec sa femme Paratijara.
L’indien Teura qui est du district de Tayarapù est celui qui
se rend dans l’île de Matea pour apporter les perles à Otaheti.
L’indien Tavi qui est de l’île de Matea est celui qui a
quelques perles pour Otaheti, et il a l’habitude de s’y rendre
deux fois par an ; quelques pirogues d’autres districts de Otaheti
se rendent à Matea.
Commentaire des indiens de l’île de Amat qui se son rendus dans l’île de Orallatea.
L’indien Opoiray qui est le fils de Orallatea et qui est marié
à Otaheti avec une sœur de Tomas Pautu, alias Gallangos.
Commentaire des indiens du district de Guayuru qui se
sont rendus à Orallatea.
L’indien Tivibirau, l’indien Otane, l’indien Tepua, et l’indien Omarama, et il convient de préciser que le premier, Tivibirau, est celui qui a reconnu le plus d’îles, et qu’il fait office de
tojoa, ce qui correspond au rôle de capitaine, lequel avec l’indien Temaeva beau-frère de Tomas Pautu, fera plus de commentaires sur toutes les îles qui suivent :
- Otaheti, grande.
- Maitu, petite.
- Matea, moyenne, abondance de perles, dont quelquesunes grosses.
- Teturoa, petite et basse, abondante en poissons.
- Morea, petite, a des bananes et des noix de coco.
- Orallatea, grande et abonde en bois.
- Tupuamanu, petite comme Morea, a des noix de coco et
des bananes.
- Maurua, comme Morea, avec des noix et des bananes.
116
N°333- Septembre / Décembre 2014
- Tupai, toute petite, avec des noix et des bananes.
- Omapija, toute petite, avec des cocos et des bananes.
- Oatiù, toute petite, avec des noix et des bananes.
- Ojenuauru, grande, il y a beaucoup d’oiseaux aux couleurs variées.
- Oralotoa, moyenne, avec beaucoup de cocotiers grands et
des bois.
- Ojuaju, toute petite.
Les îles mentionnées ci-dessus font commerce avec celle
de Amat, et elles sont assez peuplées. A travers le récit que lui
a fait son beau-frère Temaeva, Tomas indique le nombre de
jours nécessaires pour se rendre en pirogue dans les autres îles,
à partir de l’île de Amat ; à savoir que, pour se rendre jusqu’à
Maitu, avec un vent régulier, il faut un jour ; à Matea, avec le
même vent, cinq jours ; à Teturoa, une demi-journée ; à Morea,
trois jours ; à Orallatea, deux jours ; à Tapuamanu, treize jours ;
à Ojenuaura vingt-deux jours ; à Oralotoa quarante jours ; et à
Oajuaju, vingt-cinq jours.
Le arii Bejiatua de l’île de Amat la gouverne totalement et
sont sous ses ordres, le arii Otù, ainsi que les petits arii appelés
Pajirio, Tabiaari, Otane, Tavibirau et lorsqu’ils meurent, ils donnent leurs charges. Le arii Pejapuro se trouve à trois lieues de
distance du district de Bejiatua ; le arii Tivivirau à une distance
de douze lieues de Bejiatua ; Otane à égale distance ; Tabiare
quatre lieues. Otu se trouve à quarante lieues de l’endroit où
commande Begiatua. Le district de Bejiatua s’appelle Tayarapu ; le district du arii Otu se nomme Opare ; le district du arii
inférieur, celui qui s’appelle Pajairiro, se nomme Oayti
[Ahiti ?] ; le district du arii Tabiari, Ajagiti [Afaahiti], le district
du arii Tivivirau, Guayuru [Vaiuru, Vairao actuel] ; en plus
d’envoyer ces cinq arii gouverner ces cinq districts, le arii
Bejiatua désigne également divers capitaines pour commander
les petits districts qui sont : Guayari, Guayuriri, Papara, Atejuru
117
o Tetaja, Opare, Matabay, Japayani ou Tiarei, Joaena, ou Jitia.
Ces emplois ou charges, sont attribués à vie par Bejiatua aux
capitaines, et ils ont l’obligation de lui donner tous les vivres
qu’il demande, ainsi que les gens nécessaires, et s’ils ne le font
pas immédiatement, il les destitue de leur emploi et il en
désigne d’autres à la place.
Dans ladite île il y a les arbres suivants : ebi [vī, Spondias
cytherea], qui donne un fruit de la forme d’un coing et de la
grosseur d’une pêche, quant à la grosseur, il faut quatre
hommes pour faire le tour du tronc mais il ne sert pas pour le
bois car il est très mou ; un autre qu’ils appellent emara [mara,
Neonauclea forsteri] qui est très long, et d’une grosseur nécessitant deux hommes pour faire le tour, son bois est très dur ; un
autre qui s’appelle efauoù [hau’ou, autre nom du pua, Fagraea
berteroana], de petite hauteur, et pour sa grosseur, quand il
arrive à maturité, il faut deux hommes pour en faire le tour, son
bois est dur ; un autre, appelé abai [‘avai, ancien nom du
‘apape, Rhus taitensis], de petite hauteur, de faible grosseur,
mais le bois avec lequel ils font leurs pirogues, est très dur ; un
autre, nommé etoy [toi, Alphitonia zizyphoides], très léger et qui
sert pour les lances de combat ; en plus de ces deux, il y a les
suivants, appelés : purau [Hibiscus tiliaceus], erama [rama,
Allophylus rhomboidalis], lautà [probablement rata, Inocarpus
fagifer, actuellement appelé māpē], sitoà [probablement hitoa,
Ixora spp.], tibi [indéterminé, le nom le plus proche, teve, correspondant à une herbacée, Amorphophallus paeoniifolius], eji
[probablement ahi, Santalum insulare, le santal], etoa [toa,
ancien nom du ‘aito, Casuarina equisetifolia], qui sont de petits
arbres, et il en est d’autres variétés dont on ne se souvient pas.
Le arii Bejiatua, outre l’île de Amat, gouverne aussi celle
de Matea, et il y envoie son arii, celui qui est fils de l’île de
Amat, et qui s’appelle Tabi ; la femme et la fille dudit arii ont
beaucoup de grosses perles, ceci a été rapporté à Tomas et à
Manuel par l’indien Tetuatagi, qui est le serviteur du arii Bejiatua.
118
N°333- Septembre / Décembre 2014
Les plongeurs sont nombreux dans l’île de Amat, on les appellent ejopuja mais les meilleurs sont les indiens Teabi, Onau.
Bejiatua gouverne l’île de Maitu et il y a placé son capitaine
Otibibi pour la diriger, et l’indien Tuajo commande un autre
district de ladite île.
Les circonstances pour le mariage : le fiancé demande la
femme au père (de celle-ci) et même si ce dernier accède à la
demande, si la femme ne veut pas, le mariage ne se fait pas, et
dans le cas où elle daigne consentir, ledit mariage dure le temps
que le mari désire, mais il la répudie si l’envie le prend.
Lorsqu’un arii conquiert le terrain d’un autre, il y pose une
statue qu’ils appellent eti [ti’i] en signe de possession, comme
le fit le arii Begiatua avec le arii Otù.
Nombreux sont les habitants qui font office de prêtres
qu’ils appellent etajua [tahu’a], et ils sont également mariés.
L’un d’entre eux qui est le plus grand des prêtres, qu’ils appellent oraè, qui œuvre parmi d’autres, sert immédiatement la personne du arii en qualité de privé, qui en son absence ou en cas
de maladies du arii commande à sa place, pour les affaires courantes. Sa tenue se réduit à une couverture qui l’habille du nombril jusqu’à mi-jambes et qui s’appelle purau ; et la partie
supérieure du corps jusqu’à la poitrine est recouverte d’une
autre plus petite dite paruai. C’est dans cette tenue que ces prêtres prient et font leurs offices mais ils enlèvent cette couverture
de mi-corps, et pour manger, ils mettent une autre.
Quand ils partent combattre en guerre, ils ont coutume
d’utiliser comme une sorte d’uniforme, des habits qu’ils appellent eruru, composés d’une couverture enroulée autour de la
tête, qu’ils appellent taupo [tāupo’o], et à la poitrine ils se mettent une autre, faite de fibres de coco, qu’ils appellent taumi, qui
est le signe distinctif pour la guerre, et le arii porte quatre de ces
taumi [tāumi] répartis sur la poitrine et le ventre, et les deux
autres sur le dos et autour de la taille.
119
Les deux frégates anglaises ont mouillé trois mois en face
du district de Ojitia, et les deux françaises se trouvaient face au
district de Matabay.
Ils disent qu’ils rêvent souvent du poisson appelé requin, parce
que le diable leur apparaît sous cette forme, et ces îliens croient très
fortement que le jour où ils rêvent de ce requin et que si ce même
jour ils se rendent en mer, comme d’habitude, et que leur pirogue
se met à chavirer, il suffit d’invoquer le atua mau qui est leur dieu
de la mer, pour qu’il vienne accueillir le sujet qui en a rêvé ; c’est
ce que dit Tomas ainsi que Manuel, car ils en ont vu venir à terre
plusieurs, montés sur un requin, sans avoir subi le moindre mal.
Les îliens en question, au moment où le arii passe devant
eux, abaissent leur couverture, des épaules à la taille, qu’ils
soient hommes ou femmes, et s’ils sont assis, ils se lèvent
jusqu’à ce qu’il soit passé ; le arii règne en roi absolu, et quand
il ordonne d’accomplir une tâche quelconque, il appelle les
tojoas qui correspondent aux capitaines et qui l’exécutent.
Noms des rivières de l’île de Amat
(Les toponymes actuels sont indiqués entre crochets, quatre
noms suivis d’un point d’interrogation restent non identifiés)
a) Oaygiriria : très grande [Vaihiria]
b) Oaygiriria : très grande [Vaihiria]
c) Ojatutira : grande [Huatuatira ?]
d) U-ayurua : grande [Vaiurua]
e) Apayanò : grande [Papeno’o]
f) Matabay : grande [Matavai]
g) Ojuaena : petite [Maha’ena]
h) Otiarey : petite [Ti’arei]
i) Joautagua : petite [Houtaua ?]
j) Meninijaurea : Manini haorea (s’agit-il de la rivière
Ahoaraa de Papara ?)
k) Oayhija : petite [Vaiiha]
l) Ofaaone : petite [Fa’aone]
120
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m) Etinuy : petite [Etinui ?]
n) Oayate : petite [Vaiatu]
o) Ojatautia : petite [Fa’atauti’a]
p) Oayta : petite [Vaita ou Vaiata sur la rivière Ahaaroa]
q) Otajarù : petite [Taharu’u]
r) Ofalealea : petite [Harearea ?]
s) Otalebaleba : petite [Tārevareva]
t) Opunarùu : grande [Punaru’u]
u) Oatau : petite [Vaia’au]
v) Oaymajanajana : petite [Vai māhanahana]
w) Oayturum : petite [Vaiturumu]
Troisième document de 1775
Les informations suivantes ont été recueillies à bord de la
frégate Aguila sous le commandement du lieutenant Gayangos
qui a remplacé le capitaine Boenechea, mort à Tautira le 26 janvier 1775. Avant d’appareiller, les Espagnols ont embarqué deux
autres Tahitiens, un certain Puhoro et le second se nommant Barbarua ou Vavarua, tous deux hommes importants originaires de
l’île de Raiatea, ce dernier identifié comme étant le frère de la
mère du arii Otu. A la fin de son Journal, Gayangos13 reporte les
informations communiquées par ces deux Tahitiens, comme suit :
« La liste des îles, acquise auprès des indiens les plus
sérieux et de tout premier rang, de l’île de Amat, et confirmés
auprès d’autres personnes d’égal rang, dont les déclarations
concordent avec celles des premiers.
Informations sur les îles qui se trouvent
à l’Est de celle de Amat
Joaau [Toau] : petite et basse avec lagon et récif, inhabitée,
abondante en cocotiers et ignames, les pirogues de Otajeti mettent neuf jours pour y parvenir, il y a quelques perles.
13
AGI-legajo 1035- f14-14v.
121
Opatay [Apata’i, Apataki] : petite, basse avec récif, inhabitée ; il y a des perles, et les pirogues mettent un jour, de Joaau.
Tabau : petite et rase avec récif, inhabitée, aucun fruit mais
abondante en poissons et perles ; les pirogues de Joaau s’y rendent pour pêcher et elles mettent un jour.
Tayaruru [Taiaro ?] : petite et rase, avec récifs, semblable
en tout à la précédente.
Auroa [Au’ura, Kaukura] : grande mais plus petite que
celle de Amat, elle est basse ; mais elle abonde en cocotiers,
ignames, chiens, d’un bon pelage et en perles ; beaucoup de
récifs, très peuplée, et il faut un jour de pirogue pour s’y rendre
depuis Tayaruru.
Oarutua [Arutua] : très petite et rase avec récifs : abondante en poissons, perles, très faible nombre d’habitants, et
toute proche de la précédente.
Tapujoe : c’est celle que l’on a nommée Toussaint et que
nous avons reconnue, persuadés que c’était Matea, abondante
en cocotiers, ignames et elle a quelques perles ; ceux de Otajeti
disent que ses habitants sont de mauvaises gens.
Guaraba : de la taille de Tapujoe et identique en tout
point, les pirogues mettent deux jours pour s’y rendre depuis
Tapujoe.
Maemo [Makemo] : petite et basse, abondante en cocotiers,
ignames, chiens, poissons et perles ; entourée de récifs, ses
habitants sont dociles ; les pirogues mettent trois jours pour s’y
rendre, à partir de Guaraba.
Maropua [Marupua, Fagatau] : petite, basse avec récifs,
abondante en cocotiers, ignames, chiens et poissons, leur population est mauvaise ; il faut deux jours de pirogues pour se rendre de Maemo à Maropua.
Oanà [Anaa, Ganā] : petite et basse, avec récifs, abondantes en cocotiers, ignames, chiens, poissons et avec quelques
perles ; elle est habitée et de la précédente, les pirogues tardent
deux jours.
122
N°333- Septembre / Décembre 2014
Orairoa [Ra’iroa, Rangiroa] : grande et basse avec récifs,
elle a deux baies pour les petites embarcations mais de fond
mauvais ; est abondante en cocotiers, ignames, chiens, poissons
et perles, et ses gens sont très sociables.
Otiejao [Ti’ehau, Tikehau] : petite et rase avec récifs, des
cocotiers, ignames, chiens, et beaucoup de poisson, ses habitants
sont bons et ils font d’excellentes nattes, elle est visible depuis
la précédente.
Mataiba [Mataiva] : petite et basse avec récifs, il y a des
poules, des chiens, des ignames, beaucoup de poissons et
quelques perles ; ses habitants sont de bonnes personnes et elle
est visible de la précédente.
Matea [Ma’atea, Makatea] : haute comme Morea
[Mo’orea], entourée de récifs, leurs pirogues mettent deux jours
pour Maitu ; le convoyeur Jupiter l’a vue et située à 17 degrés
latitude au N.E. 8 degrés N. de Maitu.
Nota : Les arii de Otajeti disent que toutes ces îles lui paient
un tribut et qu’aucune d’elles, à l’exception de Matea, n’a d’eau,
que leurs habitants creusent des trous dans le sable pour puiser
de l’eau14 ; l’indien dit Pujoro que nous avons à bord, est très
bon connaisseur de toutes ces îles, et il précise qu’il s’est exercé
plusieurs fois à plonger pour pêcher des perles.
Iles à l’ouest de Amat
Teturoa [Teti’aroa] : petite et basse, avec récifs, abondantes
en cocotiers, cochons, chiens et poissons ; elle a beaucoup de
perles, mais de mauvaise qualité ; elle appartient au arii Otu et
elle est visible de la partie située la plus au nord de celle de
Amat ; (nous) l’avons vue.
Tupauemanu [Tupuae manu, Mai’ao] : petite et basse, avec
récifs, abondante en cocotiers, bananes, ’uru, chiens, cochons
14
Cacimba dans le manuscrit espagnol ; nous en proposons l’explication.
123
et poules, de la bonne eau, et ses habitants sont sociables. Son
arii s’appelle Oajau ; (nous) l’avons vue.
Manua : plus grande que Morea, abondante en cocotiers,
bananes, et ’uru, a un récif et une baie de bonne capacité et de
bon fond ; non habitée parce qu’ils disent qu’il y a des tourbillons
de vent qui submergent les pirogues, nous l’avons aperçue.
Oajine [Huahine] : comme Morea, abondante en ’uru,
bananes, cocotiers, chiens, cochons et poules, est très peuplée ;
elle a deux baies très bonnes pour les grands navires, et dans
l’une d’elles il y a une rivière, ses habitants sont très sociables
et elle a de très bonnes pirogues ; ils disent qu’un navire anglais
a mouillé dix jours dans une des ces baies, et à travers leur
conversations nous déduisîmes que c’était dans la partie située
la plus au Nord qui comprend un îlot à la passe ; mais toutes
deux se trouvent dans la partie ouest de l’île. Son arii se nomme
Taguaoja [Tahuaoha] et il est tributaire du arii Opuni qui règne
à Orayatea ; nous l’avons aperçue.
Oraiatea et Taja [Raiatea et Taha’a] : ces deux îles sont réunies par un petit récif où il y a tout au plus un demi vare d’eau15
(40 cm environ) ; dans la partie O. il y a un banc de récifs en
forme de fer-à-cheval, où ils disent qu’à trois reprises une frégate
anglaise a mouillé ; les deux sont également abondantes en ’uru,
cocotiers, bananes, cochons, poules et de la bonne eau ; leurs
habitants sont très sociables, et en tout comme ceux de Amat,
avec lesquels ils entretiennent des liens étroits : leur arii s’appelle Opuni ; nous l’avons reconnue le 9 janvier 1775 : son
extension et plan figurent sur le plan ainsi que son port.
Pora Pora [Bora Bora] : petite et haute, entourée de récifs
avec une baie dans la partie sud où ils disent qu’un navire peut
entrer ; abonde en ’uru, cocotiers, bananes, chiens, cochons et
il y a quelques perles ; elle est bien peuplée, et elle appartient
au arii de Oraiatea ; nous l’avons aperçue.
15
Une vara (vare) : 0 ; 836m.
124
N°333- Septembre / Décembre 2014
Maurua [Maupiti] : Basse, avec trois hautes montagnes,
entourée de récifs et abondante en cocotiers, ’uru, bananes,
cochons, chiens et il y a des perles, de l’eau et elle est peuplée ;
elle appartient au arii de Oraiatea, elle se trouve à l’O. de Pora
Pora, et nous l’avons aperçue.
Mapijà [Maupihaa, Mopelia] : moyenne et basse, avec
récifs, elle produit des cocos et des perles, sans habitants, et ils
disent qu’il y a grande abondance d’oiseaux de grande taille qui
ne volent pas et ceux des îles adjacentes s’y rendent pour les
attraper et les manger ; car ils sont d’un goût excellent. Depuis
Maurua, il faut deux jours de pirogue.
Genuaura : moyenne, rase, avec des récifs, des cocotiers,
et non habitée, il y a la même abondance d’oiseaux que la précédente.
Urimatara [Rimatara] : peuplée et abondante en cocos,
bananes et cochons.
Oaiyu [Atiu des îles Cook ?] : identique en tout à la précédente.
Uajuaju [Oahu des îles Hawaï ?] : idem, comme la précédente.
Rarotoa [Rarotonga] : ils disent qu’ils n’en savent pas plus,
elle est peuplée.
Tupuai [Tubuai] : idem
Puatireaura : idem
Temiromiro : sans âme et abondante en oiseaux.
Toaituputupu : idem.
Marere : peuplée
Ponamun [en référence au pounamu ? la pierre de jade et à
l’île du Sud de Nouvelle-Zélande] : elle est peuplée, il y a des
sommets très élevés, aucun fruit mais abondante en poissons,
qui est le seul aliment de ses habitants qui sont très sauvages et
vivent dans des grottes ; ceux des îles adjacentes craignent de
s’y rendre car ils disent qu’il y a eu plusieurs fois où ils ont tué
et mangé les étrangers.
125
Genuateatea : elle est peuplée de gens de race blanche qui
parlent la même langue que celle de Amat, et s’habillent pareillement, mais elle est abondante et plus grande.
Teonetapu : peuplée.
Uritete : grande et abondante, et les habitants sont de
bonnes personnes.
Oaitajo [Vaitahu des îles Marquises ?] : c’est la plus grande
qui lui est parvenue, haute, très peuplée, et abondante ; on y
parle la même langue que celle de Amat, et ils s’habillent
pareillement.
Oaurio : pas d’autres informations que son existence.
Oaupo : idem
Genuabaro : idem
Teputuroa : idem. »
L’énumération des îles s’arrête là : l’on constate que de
nombreux noms d’îles ont été, très probablement, juste entendus, mais les Tahitiens n’ont donné aucune information précise
pour certaines d’entre elles. Le mérite de ces toponymes ainsi
énumérés, dans leur graphie d’origine, réside dans leur intérêt
linguistique : témoins de leur existence et de leur graphie restituée dans l’alphabet romain de la fin du XVIIIème siècle.
Le dernier témoignage intéressant porte sur l’origine des
premiers habitants de Tahiti, selon les dires des Tahitiens
embarqués sur la frégate Aguila. De tous les manuscrits consultés, ce passage ne figure que dans le manuscrit de José de Andia
y Varela16, capitaine du Jupiter qui a navigué en conserve en
1774 avec la frégate Aguila.
« Quant au premiers occupants de cette île, les indiens en
parlent diversement : certains disent que ce fut Hoitore avec sa
femme appelée Teipo et un enfant de leurs enfants nommé
16
Source : Voyage de José de Andia y Varela, Anuario hidrografico de la marina de
Chile, Santiago de Chile, 1892, pp. 25-27.
126
N°333- Septembre / Décembre 2014
Teihotua ; Oaiva et sa femme Tetuaearo, avec Tomatahiapo, fils
des deux ; Oaeripo et sa femme Tetuaura ; lesquels ayant
embarqué dans une pirogue et quitté l’île de Oraiatea [Raiatea]
pour se rendre dans une autre toute proche, ont rencontré un
vent fort venant de l’ouest qui les a obligés à lui présenter
poupe et continuant involontairement vers l’est, ils découvrirent
Tahiti ; ils parvinrent à entrer dans l’une de ses baies ; n’y
voyant personne et après avoir examiné le terrain, ils le trouvèrent très fertile et abondant en tout ce qui leur permettait de
vivre, ce qui les détermina à y rester car elle leur offrait plus
d’espace et de richesse que celle qu’ils avaient dans leur patrie.
D’autres disent qu’il est certain que plusieurs personnes des
deux sexes sont sorties de Raiatea pour se rendre en pirogue sur
une île proche mais qu’ils ont subi la tempête ci-dessus évoquée,
et ayant découvert l’île de Tahiti, ils tentèrent de s’y réfugier mais
près de la terre, l’embarcation a sombré et la plupart des passagers furent dévorés par les requins à l’exception de Oirimiro et
de sa femme Oavahi, lesquels se retrouvant certes sans embarcation pour revenir dans leur patrie mais dans une terre fertile toutefois, décidèrent d’y passer le restant de leur vie ; ajoutant à ce
récit, l’histoire que ces deux derniers eurent ensuite deux filles
qui demeurèrent orphelines et seules sur l’île à la mort de leurs
parents, et lorsqu’elles se trouvèrent en âge de se marier, deux
hommes naturels de Raiatea appelés Taniuri et Ohanuitea furent
enlevés par leurs dieux qui avaient pris la forme de deux grands
oiseaux, et qui les avaient transportés à Tahiti sur leurs ailes pour
les marier aux deux jeunes filles ; c’est de leur mariage ainsi que
de quelques autres familles, constituées au fil du temps et grâce
aux nouvelles reçues de Tahiti, qu’elles se sont propagées à partir
de Raiatea et d’autres îles, que descend le nombre important
d’habitants qui aujourd’hui la peuplent. »
Extraits sélectionnés et traduits par Liou Tumahai
Maître de conférence à l’Université de Polynésie française
127
Les Espagnols à Tahiti :
Journal de Geronimo Clota
Avant-propos
Cette traduction, destinée à tout lecteur intéressé par la culture de la Polynésie au moment des premiers contacts européens, tire ses sources du manuscrit du Journal des
missionnaires espagnols, dont les feuillets sont intégrés dans le
volumineux dossier portant sur le gouvernement du vice-roi
Don Manuel de Amat sous le règne de Charles III, et en particulier dans la rubrique portant sur les Expéditions espagnoles
dans le Pacifique. Il existe une copie de ce manuscrit aux
Archives des Indes de Séville (Audiencia Lima, legajo 1035)
ainsi qu’à la BRAH de Madrid, collection Munoz, tome 66.
Cette traduction comprend deux parties : la première traite
spécifiquement du Journal des missionnaires, lequel est écrit de
la main du frère Geronimo Clota, daté du 28 janvier au 12
novembre 1774 ; la seconde porte sur les missives datées du 4
au 7 novembre 1775, échangées entre les pères missionnaires et
Don Cayetano de Langara, commandant à bord de l’Aguila.
Celui-ci avait pour seule mission de ravitailler les pères, mais
ces derniers, à travers un long mémorial, et tout en refusant de
réceptionner les vivres, expliquent les raisons pour lesquelles
ils se désistent de leur mission et demandent instamment leur
rapatriement à Lima.
N°333- Septembre / Décembre 2014
Ce journal inédit est à mettre en parallèle avec celui plus
connu de Maximo Rodriguez (Les Espagnols à Tahiti, Société
des Océanistes, n°45, Musée de l’Homme, Paris, 1995). Il offre
ainsi au lecteur un éclairage complémentaire et intéressant sur
leur éprouvant séjour, d’un an environ, dans l’île de Tahiti en
1774.
Pour la présente traduction, nous nous sommes efforcés
d’observer la plus grande fidélité au texte source, dans la
mesure du possible et sans trop l’alourdir de notes. Elle a été
également faite dans le respect de certaines tournures d’époque,
du style parfois peu soigné, de l’emploi des temps passés, de
l’amplitude de certaines phrases d’inspiration latine, et du
lexique religieux propre aux pères missionnaires ; à quelques
exceptions près toutefois, ont été opérées les nécessaires transpositions et modulations, dictées par la clarté et l’ordre syntaxique usuel de la phrase française. Enfin, pour lever toute
ambiguïté grammaticale, nous avons inséré entre parenthèses
les mots utiles à la compréhension du lecteur et en fin d’article,
figure un glossaire des antonymes et toponymes.
Journal présenté et traduit
par Liou Tumahai
Maître de conférence en espagnol
à l’Université de la Polynésie française1
1
Sa traduction a été relue et corrigée par Maria del Milagro de Obregon y de
Lanuza, ancienne avocate au Barreau de Madrid, licenciée en philologie espagnole, master de professeur d’espagnol, langues étrangères.
129
PREMIERE PARTIE
Journal de Geronimo Clota
Journal des choses notables qui eurent lieu dans l’île de
Amat (alias Otageti) depuis le 28 janvier 1775, date à laquelle
la frégate de sa Majesté, dite l’Aguila, mit à la voile pour le port
de Callao, jusqu’au 12 novembre de la même année, jour où
elle partit pour la seconde fois du même port emmenant les
Pères prédicateurs apostoliques frère Geronimo Clota et frère
Narciso Gonzalez du Collège de propagation de la foi de Sainte
Rosa de Ocopa.
Le 28 janvier. Vers midi la frégate sortit du port appelé Très
Sainte Croix de Ojatutira, suivi du Jupiter convoyeur de Lima.
Le 29. Le soldat interprète appelé Maximo Rodriguez s’est
rendu à Huayari, district du arii Vegiatua.
Le 1er février. A six heures du matin, la mère du arii vint à
notre hospice, accompagnée de son mari Titorea, pour nous
informer que cette nuit ces mêmes gentils2 qui dormaient dans
la maison, nous avaient volés ; nous laissant entendre que
c’étaient les parents du garçon Manuel, même si sur le moment
nous ne l’avions pas crue, c’était pourtant vrai, parce que...
Le 2. Au lever du jour, frère Geronimo entendit du bruit et
se rendit compte que quelqu’un était en train de passer sur le
toit de la maison en bois ; il se leva et trouva un jeune homme
qui grimpait du côté où étaient entreposés les vêtements et les
2
N.d.T. : le mot espagnol « gentil » est d’un emploi récurrent dans le manuscrit des
missionnaires ; nous proposons, selon le contexte, d’utiliser les termes français «
gentil, ou païen, ou naturel, ou idolâtre ».
130
N°333- Septembre / Décembre 2014
affaires ; en voyant cela, nous appelâmes la mère du arii et son
beau-père Titorea ; dès leur arrivée, nous leur racontâmes ce qui
s’était passé ; ils répondirent que le jeune Manuel et son père
étaient au courant du vol, et Manuel, interrogé à son tour,
répondit que c’était tout le monde qui avait volé. Dans l’aprèsmidi Manuel demanda la permission à frère Geronimo pour se
rendre chez lui et voir sa mère car il disait qu’elle était malade ;
à quoi nous répondîmes que c’était bien, mais qu’il fallait attendre dimanche où, après avoir entendu la messe, il pourrait s’y
rendre. (Manuel)3 répondit : « Oui, mon père ».
Le 5. Une fois la messe entendue, le jeune homme se rendit
chez lui, sa maison se trouvant dans le district de Tallarapu, en
compagnie de son père, de deux frères et de deux oncles. Nous
l’avertîmes de ce que le dimanche suivant il devait revenir rapidement pour entendre la messe.
Le 7. Sur ordre du arii, une partie du potager fut clôturée.
Le 8. Frère Geronimo et l’interprète passèrent dans la vallée de Ojatutira où habitent beaucoup de gens mais de façon
dispersée ; nous en sortîmes bien trempés, tellement il avait plu.
Le 11. On finit de clôturer le potager, on arracha du terrain
beaucoup d’herbes, jusqu’à en nettoyer la moitié.
Le 13. Le arii Vehiatua se rendit dans le district de Tallarapu
où se trouvait le jeune Manuel. Frère Geronimo demanda au arii
de donner l’ordre à Manuel de revenir à la maison, parce que
nous soupçonnions sa fuite, puisqu’il n’était pas revenu le 12
pour entendre la messe, comme nous le lui avions recommandé.
3
N.d.T. : pour une claire compréhension de la phrase, nous indiquons entre parenthèses tout mot ajouté.
131
Dans l’après-midi, frère Geronimo et l’interprète se rendirent
dans la vallée de Ojatutira pour demander des bambous afin
d’en faire une haie devant notre maison, où avait été érigée la
Sainte Croix et se trouvaient enterrés les deux corps, celui de
don Domingo Boenechea, commandant de la frégate Aguila, et
celui d’un marin qui avait perdu brutalement la vie sur les lieux
mêmes, terrassé par un cocotier qu’ils étaient en train d’abattre,
lequel dans sa chute tomba en plein sur sa tête.
Le 14. A quatre heures de l’après-midi, arriva à l’hospice le
jeune Manuel, sur ordre de son arii, accompagné de son père.
Nous les reçûmes avec plaisir et force embrassades et tout de
suite après nous leur offrîmes à manger afin de leur réserver un
meilleur accueil encore ; mais comme ils étaient venus sous la
contrainte, dès la nuit tombée, ils s’enfuirent pour renter chez
eux où on les retrouva déjà couchés ; les serviteurs en voyant
cela, et du fait qu’il était tard, se couchèrent également.
Le 15. Le matin arrivèrent à l’hospice les serviteurs en
question pour annoncer que le jeune Manuel leur avait dit qu’il
viendrait le lendemain. Ce jour-là, on apporta de la vallée de
Ojatutira les bambous destinés à la clôture de la cour.
Le 16. Le père Narciso tomba malade, souffrant de colique
et de vomissements, fut soigné grâce à trois remèdes qui lui
furent administrés et il recouvra la santé au bout de deux jours.
Le 20. Un cocotier qui menaçait de détruire notre maison,
fut abattu.
Le 21. La mère du arii accompagnée de toute sa famille et
chargée des affaires de leur maison, changea de district, pour se
rendre dans celui de Tallarapu où se trouvait son fils Vehiatua.
132
N°333- Septembre / Décembre 2014
Le 22. La mère du arii Otu, ainsi que son père, ses frères et
sœurs et tous leurs gens embarquèrent pour Tallarapu où Otu les
attendait, pour se rendre ensemble dans leurs terres. A partir de
ce jour-là, et jusqu’au retour du arii Vehiatua, notre hospice
dans le district de Ojatutira se retrouva sans âme qui vive dans
son voisinage.
Le 23. On commença la construction de la clôture dans la
partie située à l’avant de l’hospice, ainsi que la galerie, qui fut
bâtie autour de la maison en bois avec des poteaux droits, parce
qu’il pleuvait tellement dans ce pays que l’eau abîmait le plancher et les piliers de bois.
Le 24. La galerie fut terminée.
Le 25. On commença à construire une autre galerie dans la
partie orientée vers le potager. Le matin de ce même jour arriva
à notre hospice un païen, serviteur confident du arii Vehiatua,
porteur du message qu’il était envoyé par son maître malade
pour que nous lui remettions un cochon vivant, du lard salé de
Lima, des biscuits et du miel. Ce que nous exécutâmes avec
grand plaisir et il se dirigea vers le district de Oallautea où se
trouvait le arii malade. L’interprète se rendit à Tallarapu afin de
persuader le jeune Manuel de venir habiter avec nous ; ce à quoi
il répondit catégoriquement qu’il ne voulait pas.
Le 26. On travailla à la galerie.
Le 27. On a terminé la galerie et achevé une partie de la
clôture de la cour.
Le 9 mars. Dans la nuit, un drap du lit de l’interprète fut
volé.
133
Le 11 mars. Le matin l’interprète s’en alla rendre visite au
arii Vehiatua et lui demanda de faire revenir le jeune Manuel à
Ojatutira pour qu’il habitât avec nous ; le arii lui répondit qu’il
le conduirait en personne chez nous ; l’interprète revint aussitôt
à Ojatutira et si vite qu’à midi déjà il était de retour. A deux
heures de l’après-midi arriva le arii accompagné de son serviteur Taytoa et, avec eux le jeune homme. Nous demandâmes à
ce dernier s’il voulait vivre avec nous et il répondit en pleurant
qu’il ne voulait pas. Nous lui signifiâmes le mal qu’il faisait et
nous l’invitâmes à prendre en considération la très grande
faveur que Dieu lui avait faite en lui accordant le baptême sacré
ainsi que les faveurs qu’il avait reçues du Seigneur vice-roi et
bien d’autres choses encore que nous lui avions dites pour le
salut de son âme, mais tout cela fut en vain et pour notre plus
grande affliction en voyant que cette âme-là courait à sa perte.
Le 12. Après avoir mangé avec nous, le arii Vegiatua prit
congé et retourna à Tallarapu ; peu de jours après, nous
apprîmes que le jeune homme et son père avaient été exilés par
le arii et qu’ils se trouvaient sans domicile dans l’île.
Le 16. On a volé à l’interprète deux draps et une chemise ;
on sut qui était le voleur, mais on ne put lui reprendre qu’une
seule pièce.
Le 17. Dans l’après-midi frère Geronimo sortit en compagnie de l’interprète pour se rendre dans le district de Aragero ;
nous rencontrâmes un rassemblement important de naturels et
nous vîmes une femme qui, en présence de cette foule, faisait
couler du sang de sa tête et qui pleurait la mort de son fils.
Le 18. On nous a volé un petit cochon et nous apprîmes qui
était le voleur ; c’était Tarioro, capitaine du district de Ojatutira,
que nous connaissions bien.
134
N°333- Septembre / Décembre 2014
Le 19. Dans l’après-midi frère Geronimo et l’interprète sortirent pour passer dans la vallée de Ojatutira afin de récupérer
le petit cochon ; nous arrivâmes à la maison du capitaine
Tarioro et l’interprète, agissant comme s’il ignorait que c’était
lui le voleur, lui dit qu’on nous avait volé un petit cochon et
qu’il lui demandait d’entreprendre des recherches pour le trouver et pour savoir qui l’avait. Il se mit à sourire et répondit qu’il
chercherait. Ce qu’il fit (plutôt), ce fut de l’offrir au arii, en
disant que les Pères le lui avaient offert à lui ; par la suite, le arii
apprit que ce capitaine nous l’avait dérobé, et il nous le restitua
sur le champ en l’envoyant chez nous. Quant au capitaine, il (le
arii) lui retira son emploi, ses terres et l’exila du district de Ojatutira. On ne revit plus ce capitaine dans le district jusqu’après
le décès du arii. Ce geste du arii ne fut pas celui d’un naturel
barbare, ce qu’il était pourtant, mais plutôt le geste le plus
approprié qui soit d’un chrétien à la sainte loi divine. Je veux à
présent relater un événement qui est arrivé à ce capitaine vers
la fin de février passé. Ce dernier était marié mais il ne vivait
pas avec sa femme puisqu’il l’avait chassée de chez lui. Sa
femme se trouvait chez son père, dans une maison située tout
près de notre hospice ; même s’il ne la voulait plus chez lui, ni
ne lui donnait à manger, il venait cependant la chercher pour
user d’elle comme de sa femme, et ceci en l’absence de son
père. Ce dernier apprit par sa fille ce que je viens de dire, et très
offensé contre son gendre, se posta en vigie pour pouvoir l’attraper à l’intérieur de chez lui, en train de commercer avec sa
fille et pour le tuer. Il finit par réussir à l’attraper et avec un couteau flamand dans la main, il fonça sur son gendre pour le tuer
avec l’aide également de sa fille ; mais ils ne purent en finir
avec lui car bien que grièvement blessé, il réussit à s’échapper.
Il vint à notre hospice (cet incident eut lieu un jour, très tôt
avant le lever du soleil). En le voyant si blessé et si souffrant,
nous lui demandâmes avec qui il s’était battu. Qui l’avait blessé
de la sorte ? Il répondit que c’était son beau-père, lequel voulait
135
le tuer et avec l’aide de sa femme également. Et pour quelle raison ? Le motif était celui que je viens d’évoquer ; cela faisait
pitié de le voir si blessé, au cou, sur les bras, aux mains et sur
le corps, mais la plus grande et la plus dangereuse des blessures
se trouvait à son coude gauche. Cependant malgré la gravité de
ses blessures, il finit par guérir parfaitement sans recourir à un
chirurgien, ni remède aucun pour recouvrir son corps nu, il lui
suffisait seulement de le laver dans la saine rivière.
Le 24. Frère Geronimo se rendit dans le district de Ajuy
avec l’interprète pour rendre visite à un païen, homme de bien
et de raison, dont nous avions reçu et recevions encore la faveur
de nous envoyer parfois du poisson ; et il nous prêtait également le filet quand nous le lui demandions. Il nous rendait également visite de temps à autre ; la visite au païen terminée, nous
rentrâmes à l’hospice.
Le 30. La basse-cour fut terminée.
Le 5 avril. Le père Narciso malade fut pris de fièvre et il
attrapa un ictère. On lui appliqua des remèdes et le temps aidant
il put guérir.
Du 12 (au)4 15. On termina la clôture du terrain ou enclos
situé devant la maison ; on y installa une porte en bois avec une
clef. Dans l’après-midi il avait tant plu que la rivière en crue se
divisa en trois bras et l’un d’eux vint à traverser le potager de
notre hospice.
Le 24. Le père Narciso et l’interprète partirent dans le district de Huayari afin de rendre visite au arii Vegiatua qui était
4
N.d.T. : dans le manuscrit, les dates du 12 et du 15 figurent en marge, l’une sous
l’autre (folio 219).
136
N°333- Septembre / Décembre 2014
malade. Ce jour-là également le matelot5 souffrit d’un écoulement d’humeur dans les yeux.
Le 27. Les susdits de retour du district de Huayari arrivèrent à l’hospice. Dans la nuit le matelot se sentit si mal que nous
ne pûmes fermer l’oeil de la nuit tant la douleur aiguë qu’il ressentait dans ses yeux et dans sa tête, lui faisait pousser continuellement des cris, disant qu’il perdait la raison ; on tenta de
lui appliquer des remèdes ; ses douleurs s’atténuèrent quelque
peu et il guérit en peu de jours.
Le 5 mai. Le père Narciso et l’interprète se rendirent dans
le district de Tallarapu pour aller chercher les bambous qui
manquaient pour clôturer une partie du potager et…
Le 6 mai. Ils revinrent sans les bambous, mais avec l’espoir
que certaines personnes de ce district-là les transporteraient à
notre maison, comme ils nous l’avaient promis, mais ils ne tinrent point parole car ils avaient été payés d’avance par le capitaine dudit district.
Le 31. Après avoir appris avec certitude que notre arii
Vegiatua se trouvait très malade dans un îlot situé devant le district de Tallarapu, lequel était inhabité et uniquement consacré
à leur faux dieu Terma (sic), le père Narciso et l’interprète
embarquèrent pour aller dans cet îlot, afin de lui rendre visite et
le persuader de revenir dans sa maison de Ojatutira, pour que
nous nous appliquions à lui administrer quelques remèdes, et
afin qu’il congédiât les Tayuas [tahu’a] qui l’avaient trompé par
leurs mensonges, tout en mangeant ses cochons, sans lui donner
5
N.d.T. : il s’agit du mousse Francisco Pérez détaché de l’équipage de l’Aguila par
le lieutenant Gayangos en janvier 1775 et affecté au service des pères missionnaires durant leur séjour à Tautira.
137
aucun remède pour autant. Ce à quoi il répondit qu’il reviendrait à Ojatutira après être passé dans un autre Ymarae [marae]
où il allait se rendre d’ici peu pour faire le epure [pure] avec les
Tayuas [tahu’a]. Le Ymarae [marae] est un port ou endroit
(dédié au faux dieu que vénèrent ces gentils) habituellement
disposé en forme de petite place carrée comportant deux ou
trois marches hautes faites de pierres, sur un terrain très plat, sur
lequel se trouvent de grandes figures en bois qu’ils appellent e
ti [ti’i]. Le terme e pure signifie « prier » et celui de Tayua
[tahu’a] veut dire « Maître ». Je disais que le imarae [marae]
est habituellement disposé comme une petite place car il y en a
qui sont formés sans placette et c’est suivant ce dessin, (dessin6)
haut de cinq à six vares. C’est dans cette île que le père Narciso
s’était fait attaquer par un tayua [tahu’a] brandissant dans ses
mains une grosse pierre. Et si un serviteur païen du arii, appelé
Taytoa, n’avait pas accouru pour empêcher le Tayua [tahu’a]
de mettre sa menace criminelle à exécution, le père en question
aurait passé un très mauvais moment.
Reproduction du dessin du marae
provenant du manuscrit
6
N.d.T. : un dessin rectangulaire comportant à l’intérieur deux autres rectangles,
figure dans le manuscrit (fol.219v) ; une vara : mesure espagnole valant 0, 836 m.
138
N°333- Septembre / Décembre 2014
Le 1er juin. Le père Narciso et l’interprète sont revenus à
l’hospice, laissant le arii dans ledit îlot.
Le 5. Dans la nuit le arii arriva malade avec une forte fièvre, un rhume et totalement paralysé des bras et des jambes. Il
nous demanda des remèdes et de le soigner ; sachant que sa
maladie provenait d’un refroidissement, nous lui donnâmes
cette même nuit une boisson chaude pour provoquer la sudation, grâce à laquelle le malade parvint à transpirer comme il
faut.
Le 6. Le malade se réveilla quelque peu soulagé ; et
voyant que le remède lui avait été profitable durant la nuit, on
lui redonna le même breuvage tout en lui appliquant sur les
genoux une huile tout à fait appropriée pour lui ôter les douleurs qu’il ressentait à cet endroit-là et qui l’empêchaient de
marcher. Puis tout en continuant à lui donner ces remèdes, la
fièvre finit par retomber peu à peu, et les douleurs dans les bras
et les jambes s’atténuèrent également, si bien que le 22 il commença à se lever un peu. Dans toute l’île, se répandit la rumeur
de la nouvelle à laquelle les gens ne s’attendaient pas du tout,
de l’amélioration du arii Vegiatu ; et dès (l’annonce de) cette
bonne nouvelle, ses vassaux commencèrent à venir à Ojatutira
pour lui rendre visite et le divertir par des danses, des intermèdes et de la musique, aux sons d’un tambour et de deux instruments en bois, lesquels joués tous ensemble font beaucoup
de bruit.
Le 14. La quantité de gens rassemblés pour faire la fête à
leur arii, à en juger par le terrain qu’ils occupaient, était telle
qu’ils pouvaient bien atteindre trois mille personnes ; les cris
que poussait par moments cette affluence considérable nous faisaient peur ; une fois terminées les festivités ou Heyba [heiva],
qui durèrent assez longtemps, les gens s’en allèrent.
139
Le 17. Le matin arriva un nombre important de jeunes garçons, bien mis, qui venaient pour se présenter à leur arii Vegiatua, selon leurs usages et coutumes. Il est habituel que, à
certaines époques ou à certaines lunes, se rassemblent les jeunes
garçons de chaque district ; ils prennent place dans une de ces
grandes maisons qu’ils réservent pour entreposer leurs grandes
pirogues qui leur servent pour partir en guerre contre une autre
île. Et installés là, avec toute la nourriture nécessaire, ils s’étendent sur les herbes sèches qu’ils étalent en guise de matelas et
usant pour se couvrir d’une couverture que chacun apporte,
confectionnée à partir de l’écorce de certains arbustes, qui est
très fine, un peu moins que le papier paille7. Ils ne se lèvent que
pour leurs besoins naturels, dorment et mangent tant qu’ils peuvent. Un vieil homme leur donne la nourriture. Cette pratique
dure le temps d’une lune dans le but de grossir et d’acquérir des
formes généreuses. Une fois achevée cette période de gavage,
ils se relèvent et s’oignent tout le corps d’huile de coco, s’ornent la tête d’un tressage de feuilles de palmes [visière ?] qui,
posé au-dessus du front, fait de l’ombre au visage quand le
soleil les touche. De même, par-dessus leur cache-sexe, ils
enroulent une longue bande faite de plusieurs couleurs de tissus.
Ainsi arrangés, ils se dirigent vers la maison du arii. Avant d’y
arriver, juste à proximité, vient se mettre devant ces (jeunes)
engraissés, quelqu’un qui, faisant office de capitaine, pousse de
grands cris jusqu’à leur arrivée à la porte de la maison. Seul le
capitaine entre pour rendre compte et annoncer la liste de ces
engraissés en même temps qu’ils entrent ; et le capitaine les présente par leur nom, chacun en particulier, en précisant leur district d’origine, et aussitôt il remet au arii les couvertures que ces
jeunes engraissés lui offrent en guise de présents ; pendant ce
temps-là, leurs accompagnateurs leur ruent dessus dans un
7
N.d.T. ; l’expression « papel de estraza » figure dans le manuscrit, comparaison
utilisée par l’auteur pour évoquer la texture grossière, à peine élaborée du tapa.
140
N°333- Septembre / Décembre 2014
grand tumulte pour leur ôter la ceinture aux multiples couleurs,
laissant les engraissés avec uniquement leur cache-sexe ; pour
finir, après un bruyant Jeyba [heiva] au son des tambours, ils
exécutèrent un intermède mettant en scène un gentil dont la
femme était jalouse. La représentation dura une heure et demie,
elle fut fort divertissante parce que le bouffon jouait son rôle
parfaitement; lorsque de temps à autre les tambours battaient,
les personnages, bien inclinés vers la terre, se balançaient au
rythme de la musique, sans bouger de place, bien alignés, avec
le bouffon en tête de file que tout le monde se mettait à imiter.
Ils sont très rapides dans l’exécution des mouvements, très
entraînés et d’une grande souplesse quand ils bougent les différentes parties de leur corps, réussissant des figures et des grimaces horribles. A ces danses et intermèdes participent
également des femmes très honnêtement habillées, qui ressemblent aux femmes espagnoles et qui ne sont pas moins souples
de leur corps que les hommes.
Le 18. Trois heures avant le lever du jour, frère Geronimo
entendit les poules faire du bruit, il appela à haute voix l’interprète qui dormait à côté d’elles pour qu’il se lève mais quand
bien même il se leva rapidement, il ne put empêcher un naturel
de partir avec une poule. Les serviteurs du arii entendirent les
grands cris de frère Geronimo qui disait le mot suivant : Guarero qui veut dire « voleur ». Ils se levèrent sur le champ pour
courir après le voleur ; c’était un serviteur de la mère du arii, ils
restèrent discrets et secrètement allèrent en faire part à leur maîtresse et cette dernière le jour même exila ce serviteur voleur
dans un autre district loin de Ojatutira. Jeyba [heiva] ce jour-là
avec beaucoup de monde et beaucoup de tambours qui durèrent
trois jours consécutifs, en célébration du rétablissement de la
santé de Vegiatua.
Le 19. Poursuite des Jeybas [heiva] et multitude de païens.
141
Le 22. Nous restâmes dans la maison, tout en faisant très
attention, en raison du grand nombre de personnes qui venaient
fêter leur arii, lequel s’était déjà levé de son lit, quasiment rétabli.
Le 23. Vers midi le arii Vegiatua quitta sa maison pour se
rendre dans la nôtre en compagnie d’un de ses frères, son petit
frère Natagua et de quelques-uns de ses serviteurs ; il mangea à
table avec nous. Dans l’après-midi il y eut jeyba [heiva] avec
beaucoup de bruits, de tambours et de cris.
Le 24. Avant le lever du soleil arriva un nombre important
de naturels dont les cris discordants et les hurlements faisaient
peur. Ils exécutèrent leur Jeyba [heiva] qui dura une heure sans
tambours et ils conclurent leur divertissement en répétant plusieurs fois, tous ensemble, un seul et même mot dont nous
n’avons pas compris la signification ; cela fut exécuté avec tant
de force et de cris puissants que c’en était épouvantable. La plupart d’entre eux partirent ensuite, d’autres demeurèrent
quelques heures de plus. Cinq poulets nous furent dérobés.
Le 2 juillet. L’interprète se rendit dans le district de Opare,
territoire qui appartient au arii Otu. Le arii Vegiatua tomba
malade à nouveau ; nous lui fîmes envoyer de la nourriture de
notre hospice. Jeyba [heiva]. Il en fut de même le jour suivant.
Le 3. Nous donnâmes à manger au arii. Jeyba [heiva].
Le 4. Le matin, encore un Jeyba [heiva] avec musique de
tambours, grande affluence de personnes et longue proclamation, dite par un Tajua [tahu’a] en présence de cette grande
multitude qui l’écouta avec attention, en silence. Dans ce sermon, nous fûmes les quatre seuls nommés, les deux séculiers,
par notre propre nom, de même que furent cités le beau-père du
arii, appelé Titorea et un autre païen du nom de Taytoa, son
142
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vassal et proche parent. Nous n’avons pas compris un seul mot
du reste de la péroraison du Tajua [tahu’a]. Jusqu’à présent
nous n’avions pas vu les tajuas [tahu’a] durant la maladie,
depuis que le arii malade les avait congédiés, quand il était
venu à Ojatutira pour que ce soit nous qui le soignions. Jeyba
[heiva] dans l’après-midi. La maladie du arii était en train de
s’aggraver.
Le 5. Grande affluence et de nouveau Jeyba [heiva] avec
tambours.
Le 6. Grande affluence et jeyba [heiva] le matin. Et dans
l’après-midi la maladie du arii s’aggrava peu à peu.
Le 7. Jeyba [heiva] le matin et l’après-midi.
Sur le conseil des tajuas [tahu’a] le malade fut transporté
jusqu’au district de Tallarapu. Ces menteurs le persuadèrent que
là-bas il guérirait de sa maladie, mais il n’en fut rien du tout,
parce que son état avait empiré.
Le 16. Dans l’après-midi le malade revint une fois de plus
à Ojatutira où il fut installé dans une maison différente de celle
qu’il occupait avant d’être transporté à Tallarapu, cependant
proche de la nôtre, à une distance d’environ una cuadra8.
Ensuite, le malade, à peine arrivé, fit appeler frère Geronimo pour lui demander de la viande du mouton que nous
avions tué la veille. Frère Geronimo répondit que sa demande
ne pouvait pas être satisfaite sur le moment parce qu’il était tard
mais que le jour suivant il lui ferait apporter le plat préparé
assez tôt. Il sollicita également des biscuits, des bananes, et on
accéda sur le champ à sa demande, lui fournissant bananes et
8
Una cuadra : environ 125,5m
143
biscuits apportés par un de ses serviteurs. Chaque jour l’état du
malade allait en s’aggravant car il était si prostré qu’un serviteur
devait lui soutenir le dos pour qu’il pût s’asseoir dans son lit, et
outre sa déjà très grande faiblesse, il avait une forte fièvre qui
l’angoissait.
Le 17. Nous apportâmes au malade la nourriture qu’il nous
avait demandée la veille mais c’est à peine s’il y toucha.
Le 18. L’interprète avec ses gens arriva à 9 heures du soir
du district de Opare (où réside le arii appelé Otu), débarqua les
ballots de couvertures et de nattes9 qu’il avait rapportés de làbas ainsi que d’autres districts. Il déchargea également une
grande vasque en pierre noire10 et d’autres objets.
Le 22. Les tajuas [tahu’a] furent fort occupés à faire leur
epure [pure], priant pour leur arii malade. Ils s’y employèrent
le plus clair de la journée. A la nuit tombée, ils se rassemblèrent
et déclenchèrent une musique funèbre et bruyante provenant de
tambours et de flûtes. De temps en temps, les musiciens s’arrêtaient, et l’un des tajuas [tahu’a] déclamait ses incantations.
Cette prestation dura un long moment car il y eut beaucoup
d’incantations. Et une fois ceux-ci achevés, les musiciens continuèrent de jouer et les tajuas [tahu’a] de prier tantôt sur un ton
monocorde, tantôt en chantant jusqu’après minuit et plus tard,
ce fut le grand silence.
Le 23. A sept heures du matin nous entendîmes des femmes
qui se trouvaient dans la maison du malade, pleurer fortement
9
N.d.T. : « petates o esteras » répétées dans le manuscrit.
N.d.T. : il s’agit de l’umete en dolérite noire actuellement déposé au Musée ethnologique de Madrid ; pour son histoire, cf. Maximo Rodriguez, Les Espagnols à
Tahiti, publié par la Société des Océanistes, pp.23-30, Paris, 1995.
10
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N°333- Septembre / Décembre 2014
et les tajuas [tahu’a] qui se trouvaient dehors, se mettre à prier
soudainement, poussant des cris inhabituels. Nous en déduisîmes en entendant un tel tapage que le malade était mort ; nous
sortîmes pour nous retrouver avec un nombre important
d’hommes et de jeunes gens, les uns derrière les autres, chacun
portant un régime de bananes à l’épaule. L’un derrière l’autre,
ils marchaient vers le Ymaray [marae] où ils déposèrent leur
régime en guise d’offrande pour améliorer la santé de leur
malade et ils invoquaient en criant leur faux dieu Teatua. Une
fois arrivés au ymaray [marae] et leur régime déposé, ils revinrent avec les petits cochons qu’ils avaient apportés en vociférant
en direction de la maison du malade. Nous demandâmes le
motif de toute cette agitation et ils nous répondirent qu’ils pensaient que le arii était en train de mourir ; une grosse truie
pleine, sur le point de mettre bas, disparut ; le arii nous
demanda de la nourriture que nous lui donnâmes.
Le 24. Ces menteurs de tajuas [tahu’a] dirent que Teatua,
leur faux dieu, était entré dans le corps du malade et que dans
dix jours il serait en bonne santé.
Le 25. Le matin, quelqu’un vint rendre visite au malade feignant d’être possédé par son faux dieu Teatua, donnant avec ses
deux poings des coups furieux sur sa poitrine, secouant sa tête
comme un fou et faisant avec ses yeux et sa bouche des grimaces épouvantables. Puis il poussa un cri véhément et dit que
l’âme du défunt Taytoa (le arii ayant précédé Vegiatua) avait
pénétré dans le corps du présent Vegiatua parce qu’avant la
mort de Taytoa, les parents de Vegiatua lui avaient volé une
natte, désignée par moea Atagi11 dans la langue de cette île,
11
N.d.T. : Cette expression pourrait être « moe a atahi », expression tahitienne qui
ferait allusion à une apparition de l’ancêtre Taitoa sous forme de rêve ; d’où cette
mention analogique de la natte correspondant au sommeil et aux rêves.
145
ainsi que deux limes ; il ajouta que le malade ne guérirait pas
tant que ces deux limes et cette natte ne lui auraient pas été restituées ; toutes ces choses lui furent restituées aussitôt et alors
l’individu en question annonça que dans trois jours le arii commencerait à marcher, et que dans dix, il se rétablirait totalement.
Ils portèrent le arii au ymaray [marae] afin que Teatua leur
faux dieu lui ramena l’âme dans son corps, et c’est pour cela
que les tajuas [tahu’a] firent leur epure [pure], c’est-à-dire
prier Teatua à cet endroit-là; la cérémonie païenne terminée, ils
ramenèrent le arii malade chez lui, et l’imposteur qui était venu
lui rendre visite, s’en alla ensuite pour ne plus réapparaître.
Le 26. On retrouva la truie (qui avait disparu le 23) cachée
dans la montagne où elle n’avait mis bas que trois petits, deux
vivants et le troisième mort. Nous en informâmes la mère du
arii, laquelle nous dit qui était le voleur, et qui détenait les
autres petits que la truie avait mis bas car il y en avait cinq.
Nous partîmes à la recherche du voleur qui, une fois trouvé,
nous les restitua. Et comme nous étions fort reconnaissants des
bienfaits que cette femme nous rendait, nous lui donnâmes par
la suite les petits cochons, une fois élevés.
Le 27. A six heures du matin un serviteur du arii malade
entra dans notre hospice ; avec force mots et gestes, il nous
montra une blessure récente qu’il avait à la tête, au-dessus de
l’oreille gauche, faisant comprendre qu’il s’était disputé et qu’il
avait été traîné et blessé. Frère Geronimo, voyant avec qui le
serviteur parlait et ne pouvant pas bien comprendre ce que le
serviteur essayait de lui dire, ne connaissant pas cette langue-là,
appela alors l’interprète pour demander au serviteur ce qu’il
voulait dire. Il répondit qu’un jeune homme, qu’il voulait sacrifier pour que son maître le arii recouvrât la santé, l’avait traîné
et blessé, et même failli le tuer. Il déclara également, par l’intermédiaire de l’interprète, qu’après minuit, cinq hommes
146
N°333- Septembre / Décembre 2014
étaient sortis de la maison du malade pour tuer des gens pour
obtenir son rétablissement. Ils ne purent tuer personne cette nuitlà. Suite à cette démonstration évidente de cruauté chez ces barbares, nous nous fîmes la réflexion prudente et bien fondée que
nous pouvions nous aussi courir le risque de perdre la vie prochainement, puisque ces barbares inhumains essayaient de l’ôter
à leurs voisins ; nous décidâmes alors de sortir les armes à feu
que nous avions jusque-là cachées et qui furent chargées par le
soldat interprète. Après avoir mangé aux environs de midi, le
soldat les sortit pour que les naturels en les voyant eussent peur
et en fussent effrayés ; il n’arrêta pas de tirer avec toutes les
armes, 17 en tout. Grande fut la frayeur qui s’empara d’eux,
puisque ceux qui se trouvaient au bord de la rivière, située tout
près de la maison que nous habitions, se sauvèrent en plongeant
dans l’eau. Après les tirs de fusils, quelques serviteurs du arii,
parmi les plus familiers avec nous, s’approchèrent, tout craintifs,
de la clôture de la maison et appelèrent frère Geronimo pour
dire : pare Geronimo, matau, matau [mata’u], ce qui veut dire
qu’ils avaient très peur, et ce dernier leur répondit : ayma matau,
il n’y a pas de quoi avoir peur, qu’on faisait cela pour nettoyer
les pupugi (c’est ainsi qu’ils nomment les fusils ou toute arme à
feu) ; afin d’atténuer leur frayeur et qu’ils n’aillent pas supposer
de mauvaises intentions de notre part, frère Geronimo leur ouvrit
la porte de l’enclos pour les faire entrer ; ils restèrent à l’intérieur
un long moment à observer les armes. Peu de temps après, nous
apprîmes qu’avant cette décharge des fusils, six hommes parmi
lesquels se trouvait un tayua [tahu’a], étaient sortis de la maison
du arii, afin d’attraper quelqu’un pour le tuer, et c’étaient (précisément) ceux qui en entendant les tirs, s’étaient jetés à l’eau ;
ensuite ils regagnèrent la maison du arii.
Le 28. Le matin on nous assura que cette nuit-là on avait
tué un homme dans la vallée de Ojatutira à un quart de lieue de
notre maison, et, comme nous demandions où se trouvait le
147
cadavre, ils répondirent qu’on l’avait transporté au ymaray
[marae] du district Etajuru où finissent tous les cadavres des
sacrifiés à leur faux dieu Teatua. Ce même matin, vers les 9
heures, arriva un grand nombre de personnes des deux sexes et
de plusieurs districts pour pleurer leur arii qu’ils estimaient
proche de la mort. Ces nombreuses personnes arrivèrent en
poussant de grands cris, exprimant ainsi les sentiments qui
oppressaient leur cœur de barbare. L’ordre qu’ils maintenaient,
était le suivant : les femmes allaient devant, les hommes derrière ; les unes en bon ordre, les autres en désordre ; les femmes
allaient par rang de quatre ; ainsi disposées, elles s’arrêtèrent
devant la porte de la maison du malade. L’une d’entre elles, de
la première rangée, commença à pleurer d’une voix plaintive,
mais sans verser de larmes et entreprit de se piquer la tête avec
une dent de requin ; elle fut suivie par les autres qui firent la
même chose ; avec la main gauche elles étalaient le sang qui de
la tête coulait sur leur corps dénudé jusqu’à la taille. Dans la
main droite elles avaient un morceau de couverture blanche
avec lequel elles essuyaient le sang qui coulait devant leur tête.
Les mots qu’elles prononcent dans ces circonstances-là, et tout
en pleurant, sont : ague, ague qui sont semblables aux aïe aïe
aïe employés dans notre langue espagnole. Cette cérémonie
païenne dura jusqu’à ce que leur corps fût bien rouge de sang
et, tandis que les femmes répandaient leur sang, les hommes
offraient à Teatua un régime de bananes et au malade quelques
petits cochons ; les femmes lui présentèrent des pièces
d’étoffes ; puis elles se rendirent à la rivière pour nettoyer le
sang et rentrèrent chez elles ; à huit heures du matin, les
hommes transportèrent le malade de l’autre côté de la rivière et
l’installèrent dans une de ses maisons située entre la mer et la
rivière. A quatre heures de l’après-midi, un garçon parmi ceux
qui nous servaient à l’hospice, appelé Mayoro, arriva de l’extérieur pour nous informer qu’il avait entendu quelques hommes
dire que si le arii malade mourait, les gens du district de
148
N°333- Septembre / Décembre 2014
Tallarapu viendraient et se jetteraient sur nous pour nous voler
ce que nous avions comme outils, vêtements et autres choses
encore. A huit heures du soir, nous entendîmes que les tayuas
[tahu’a] qui étaient en train de veiller dans la maison du malade
et de faire un epure [pure] pour lui, poussaient des cris et couraient au bord de la rivière, demandant à leur faux dieu qu’il
rétablisse la santé de Vegiatua. Leur vacarme discordant dura
un bon moment. Observant que tout ce tumulte arrivait de plus
en plus près de notre hospice, le soldat et le matelot préparèrent
aussitôt les armes en prévision de ce qui pouvait arriver, car
nous pouvions craindre à notre encontre n’importe quel débordement de la part de ces barbares païens. Ils n’arrivèrent pas
jusqu’à nous, car, atteignant le bord de l’autre rive de la rivière,
ils s’arrêtèrent et cessèrent de crier ; mais notre attention ne se
relâcha pas un seul moment parce que nous craignions quelques
assauts barbares contre nous. Jusqu’au lever du jour, nous laissâmes une sentinelle en poste avec une lanterne allumée.
Le 29. Le matin nous apprîmes le motif de tant de cris provenant des tayuas [tahu’a] la nuit précédente ; ce fut parce
qu’ils pensaient qu’une attaque soudaine était survenue au
malade et qu’il allait mourir. La nuit venue nous postâmes une
sentinelle jusqu’à minuit, mais la lanterne était resté allumée.
Le 30. A dix heures du matin, est venu de la rue le jeune
homme appelé Mayoro pour annoncer qu’il avait entendu dire
par le capitaine du district de Aragero que, dès la mort du arii,
les naturels de Tallarapu voulaient venir s’en prendre à nous.
Dans la nuit nous restâmes éveillés jusqu’à minuit et laissant
allumée la lanterne, nous nous sommes couchés jusqu’à quatre
heures du matin.
Le 31. A midi, le arii malade arriva à notre hospice, couché
dans son propre lit porté par 4 serviteurs, accompagné d’un
149
vieux capitaine, son porte-parole. Nous reçûmes le malade avec
beaucoup de témoignages d’affection et de démonstrations
d’amitié ; le capitaine porte-parole demanda à frère Geronimo :
« Vous êtes fâchés contre Vegiatua ? ». (C’est ainsi que s’appelle le malade) ; le père répondit que non ; que Vegiatua était
notre bon ami ; se tournant vers le arii et lui prenant les mains,
il lui dit dans sa langue : oau tayo maytay no Vegiatua. Ooe
tayo maytau no pare Geronimo. Ce qui veut dire : « Je suis un
bon ami de Vegiatua. Et toi tu es bon ami de père Geronimo ».
Le malade répondit : maytay, guiate, qui veut dire : « C’est
bien, je comprends ». Après cela, l’interprète lui parla en ces
termes : « Nous savions déjà que tes serviteurs avaient tué un
homme de la vallée de Ojatutira, et qu’ils voulaient en tuer
d’autres pour rétablir ta santé. On nous a également prévenus à
deux reprises que si tu meurs, tes vassaux de Tallarapu s’en
prendront à nous ». « Tout cela » - continua l’interprète - « nous
oblige à ne pas sortir de notre maison, et à tenir les armes prêtes
pour nous défendre, dans le cas où tes gens viendraient nous
causer du tort ». Il ajouta : « Sache que c’est très mal ce que tu
fais en faisant tuer les gens innocents. Ceux de Lima ne le font
pas ». Après que nous eûmes achevé blâmes et critiques de ses
opérations et mauvaises intentions, le malade (sans répondre
aux paroles de l’interprète qui le blâmait), nous dit de ne pas
partir à Lima quand le navire reviendrait ; bien au contraire, il
nous exhorta à rester à Ojatutira. Ce à quoi on lui répondit : « Si
tu persistes à faire tuer des gens, sans aucun doute nous retournerons à Lima quand le bateau arrivera. Mais si tu t’amendes,
nous resterons comme tu nous le demandes ». Il ne répondit
rien. Ses serviteurs le reprirent pour le ramener dans sa maison
située de l’autre côté de la rivière d’où il avait été amené.
Le 1er août. A quatre heures de l’après-midi le père Geronimo sortit de l’hospice accompagné du soldat et de l’interprète,
pour deux raisons : la première, pour rendre visite au malade et
150
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la deuxième pour se rendre au ymaray [marae] dudit malade,
et y voir deux défunts père et fils ; ils avaient été amenés vers
midi dans deux pirogues par les tayuas [tahu’a] du district de
Ojitia, accompagnés de nombreuses pirogues dans lesquelles
était embarqué un grand nombre de personnes venues pour rendre visite au arii ; nous traversâmes la rivière avec deux
pirogues ; nous fûmes ensuite en présence du malade qui se
trouvait sur la rive prenant le frais, à l’ombre d’un arbre, mais
bien installé dans son lit et en compagnie du capitaine porteparole, et de quelques serviteurs dont l’un lui épouillait la tête.
Nous lui parlâmes avec affection lui faisant entendre que nous
regrettions beaucoup sa maladie. Il avait une forte température,
avait dépéri et se trouvait bien affaibli. La visite au malade terminée, nous retraversâmes la rivière pour nous rendre au ymaray [marae] par des sentiers, afin de ne pas être vus des païens,
car ils se méfiaient de nous. Nous arrivâmes près du ymaray
[marae] et nous trouvâmes suspendu à un long bâton une
couffe ou un panier en feuilles de cocotier, bien tressé, à l’intérieur duquel se trouvait le corps du fils, lequel, à en juger par la
longueur du cadavre, pouvait bien avoir dix à douze ans ; en
avançant encore, nous rencontrâmes les trois tayuas [tahu’a]
qui avaient transporté dans leurs pirogues le jeune garçon
immolé qu’ils venaient de sacrifier, selon ce que l’on nous
raconta, avant de le débarquer ; sans nous arrêter ni leur parler,
nous arrivâmes tout près du bord de mer, et nous vîmes une
pirogue qui venait débarquer le cadavre du père sacrifié ; bien
qu’ayant l’intention d’attendre la pirogue pour voir le cadavre,
nous renonçâmes aussitôt à satisfaire notre curiosité, car nous
remarquâmes qu’arrivait au débarcadère une grande foule de
païens probablement venus pour voir le défunt. Comme ils se
méfiaient de nous, et afin de ne pas être soupçonnés d’être allés
là-bas, nous fîmes les ignorants ; et faisant comme si nous ne
savions rien des morts, nous prîmes sans délai le même chemin
par lequel était venu ce grand nombre de barbares ; l’un d’eux,
151
qui marchait devant tout le monde, était un naturel très amical
et très familier avec nous ; il nous demanda d’où nous venions.
Nous lui répondîmes que nous venions du district de Aragero
parce qu’en vérité nous y étions passés. Ensuite, sans nous arrêter, en passant au milieu de cette multitude de personnes, nous
marchâmes en direction de notre hospice. Le soleil était déjà
couché, et nous étions proches de l’Angélus du soir lorsque
nous sonnâmes la cloche, aussitôt après notre arrivée à la maison. Nous postâmes une sentinelle toute la nuit avec la lanterne
allumée.
Le 2. Le matin, les mêmes tayuas [tahu’a] emportèrent les
cadavres dans le district de Etajuri pour les offrir à leur faux
dieu, en sacrifice pour la santé du arii dans le Imary [marae]
dudit district, ce à quoi il est dédié, et où seuls finissent les
corps des sacrifiés, d’après les informations de l’interprète qui
s’était rendu dans ledit ymaray [marae]; nombreux furent les
hommes sacrifiés par ces barbares inhumains parce que cet
endroit est rempli d’ossements.
Le 3. On nous déroba deux poules.
Le 6. Avant le lever du jour, nous fûmes réveillés par un
grand cri provenant des tayuas [tahu’a] qui veillaient sur le
malade. Nous écoutâmes attentivement les cris et estimant avec
raison que le arii était en train de mourir, nous nous levâmes.
Peu de temps après, arriva à l’hospice, en courant, un serviteur
du arii qui appelant l’interprète, lui dit que Vegiatua était mort
et que sa mère l’appelait, lui, pour qu’il se rendît chez elle aussitôt. L’interprète s’empressa de sortir sur le champ et arrivant
chez celui qu’il présumait défunt, il put lui parler tout de suite
car le arii bougeait encore quelque peu mais ce fut là le dernier
moment de sa vie. Le susdit revint à l’hospice pour entendre la
messe, car c’était jour de la transfiguration du Seigneur. A peine
152
N°333- Septembre / Décembre 2014
la messe était-elle terminée que l’on nous avisa qu’un voleur
avait rompu la clôture de la basse-cour des poules, et sur le
champ, l’interprète sortit pour courir derrière le voleur. Il l’attrapa ; le voleur lâcha une des poules volées et continua de fuir.
Ce voleur effronté était celui qui, lors du voyage précédent de
la frégate, avait blessé d’un coup de pierre un marin dont la
blessure faite à la tête fut si importante qu’elle l’a mis en danger
de mort, on lui avait donné par conséquent le viatique ainsi que
les saintes huiles. La mère du défunt arii apprit ensuite l’audace
du païen voleur ; et, se rappelant les menaces que nous avaient
faites les barbares païens, ses vassaux dans le district de Tallarapu, qui voulaient venir nous voler dès la mort de son fils le
arii, elle envoya immédiatement à l’hospice son autre fils qui
devait être sacré arii, afin qu’il se trouvât avec nous et que par
sa présence il pût dissuader les gens qui viendraient. Le jeune
homme arriva, appela frère Geronimo à la porte de l’hospice,
pour qu’il le laissât entrer, et une fois entré, il nous dit de charger les fusils et resta avec nous ; cette femme affligée ordonna
également à tous ses serviteurs, ainsi qu’à d’autres de venir vers
nous et de grimper dans les arbres les plus proches de notre
maison afin de s’y poster en surveillance. Ce que les serviteurs
exécutèrent strictement. Grâce à Dieu, ces barbares ne sont pas
apparus, ils en arrivent même à se craindre entre eux. A neuf
heures du matin, frère Geronimo sortit avec l’interprète pour
aller voir le défunt arii, et pour présenter en même temps les
condoléances à la mère affligée. Nous arrivâmes à l’endroit où
il avait été installé, en dehors la maison afin que tous ses vassaux puissent le voir en toute liberté. Les païens déjà présents
était si nombreux qu’ils formaient un vaste et dense cercle à
l’intérieur duquel se trouvaient le cadavre et sa mère inconsolable, pleurant et faisant couler sans pitié du sang qu’elle faisait
surgir grâce à une dent de requin avec laquelle elle se piquait la
tête. Et cette pauvre et malheureuse ensanglantée, à l’instant où
elle nous vit, vint à notre rencontre, se plaignant de nous parce
153
que la veille nous ne lui avions pas donné de remèdes pour soigner son fils. Nous ne répondîmes pas à ce reproche ; et, lui faisant comprendre que nous regrettions le décès de son fils, nous
nous dirigeâmes vers l’endroit où était déposé le cadavre, laissant la femme s’avancer vers le milieu du cercle. Le cadavre
était installé dans un faré mortuaire12 posé sur deux pirogues
recouvertes de tissus à rayures aux couleurs variées. Sa tête
(était) ornée de plumes noires posées au-dessus du front en
guise de couronne. Un drap blanc recouvrait les bras posés sur
la poitrine. Quatre serviteurs se trouvaient au chevet du défunt,
et l’un d’ eux l’éventait avec une branche de gingembre. La
foule, demeurait dans un silence total ; on n’entendait que les
sanglots plaintifs de cette inconsolable mère. Après avoir vu
cette scène, nous sortîmes du cercle pour regagner notre hospice
en passant par derrière sa maison, à un moment où cette femme
nous tournait le dos. Lorsqu’elle s’aperçut que nous partions et
que nous ne lui disions rien, elle vint au-devant de nous, franchissant le cercle de gens ; nous lui demandâmes où elle se rendait. Elle répondit qu’elle allait chez nous, pour se consoler. En
entendant ces mots, on la persuada de ne pas laisser ces gens en
de telles circonstances, et que l’interprète reviendrait plus tard
là-bas pour la réconforter ; on lui prit la dent de requin avec
laquelle elle se piquait la tête. L’interprète revint vers elle, lui
fit laver le sang qui lui tachait tout le corps, et il la laissa (une
fois) consolée et sa douleur apaisée.
Vers midi arrivèrent les naturels du district de Ajuy, armés
de leurs bâtons, déclarant la guerre à grands cris contre ceux de
Ojatutira, se précipitant vers l’endroit où se trouvait le cadavre
de leur défunt arii. Ceux qui formaient le cercle et gardaient le
défunt entendirent les clameurs de ces gens-là, et les voyant
12
N.d.T. : le terme espagnol « carroza » est mieux rendu ici par le terme tahitien
de faré, plus adapté aux réalités socioculturelles de ces temps lointains.
154
N°333- Septembre / Décembre 2014
venir armés, abandonnèrent le lieu et se mirent à courir vers
l’autre rive13 de la rivière pour prendre leurs armes ; mais, le
capitaine des attaquants, qui se trouvait présent, ne bougea pas ;
en voyant venir ses gens armés pour faire la guerre contre les
habitants de Ojatutira, il se présenta devant eux avec un régime
de bananes dans la main (c’est leur signe pour manifester leur
refus de faire la guerre et leur désir de demander la paix).
Voyant cela, ils s’arrêtèrent un instant, pour écouter leur capitaine leur dire que ceux de Ojatutira ne voulaient pas faire la
guerre. Ils continuèrent en criant et en courant pour arriver à
l’endroit où était déposé le cadavre. Après avoir courru trois
fois autour, ils s’arrêtèrent, et, ensemble ils prononcèrent trois
fois, avec toute la force que leur voix pouvait le permettre, un
mot que nous n’avions pas pu comprendre. Mais, par la suite
nous avons pensé que ce mot était « déclarer la paix » parce
que, aussitôt les gens de Ojatutira traversèrent à nouveau la
rivière, ainsi que ceux des autres districts, et se joignirent à ceux
de Ajuy. Nous n’avons pas pu saisir le motif pour lequel ceuxci ont voulu déclarer la guerre à ceux-là.
Le 7. Le matin, les habitants de ce district de Ojatutira
apprenant qu’arrivaient par la mer beaucoup de gens du district
de Tallarapu et craignant qu’ils ne vinssent leur faire la guerre,
se préparèrent, armés et postés au débarcadère. A neuf heures
ceux de Tallarapu arrivèrent ; mais en paix et sur ces entrefaites,
ceux de Ojatutira laissèrent leurs armes, se joignirent à eux et
marchèrent ensemble où se trouvait le arii défunt.
Le 10. Les gens du district de Guayautea sont venus voir le
défunt.
13
N.d.T. : le terme espagnol est illisible dans le manuscrit. Mais le contexte permet
de supposer qu’il peut s’agir de « côté ou de rive ».
155
Le 13. Dès l’instant où ils avaient appris la mort du arii
Vegiatua, les gens du district de Mataoaè arrivèrent avec de la
nourriture pour leur arii, lequel était (déjà) venu dans ce district.
Ceux de Matauay firent la même chose pour leur arii.
Le18. Dans le district de Guayary ils ôtèrent la vie à un
homme et le transportèrent dans le district de Atajuru pour le
sacrifier à leur faux dieu Teatua, dans cet ymaray [marae] où
finissent tous les sacrifiés ; avec celui-ci, cela faisait le quatrième que ces païens barbares et inhumains sacrifiaient, trois
avant le décès du arii, et un autre après sa mort.
Le 11 septembre. Le matin, père Narciso, l’interprète, le
jeune garçon frère du défunt arii, accompagné de son beau-père
Titorea et d’un assez grand nombre de personnes, grimpèrent
sur une colline située tout près du mouillage afin de préparer un
des cocotiers pour y mettre un drapeau (que nous avons fait à
l’aide d’une couverture blanche, assez longue et large, en cousant des bandes de couleurs provenant d’autres couvertures,
rouge, brun foncé, jaune et bleue, aux couleurs des armes de
notre Roi d’Espagne), lequel signalerait à la frégate, quand elle
reviendrait, l’emplacement du mouillage et que nous sommes
toujours en vie.
Le 16 octobre. Très tôt le matin arrivèrent les gens des districts de Tallarapu, Aragero et Ajuy pour la proclamation du
nouveau arii. Il y eut une grande affluence. Devant le jeune garçon qu’ils devaient proclamer en tant que roi légitime avec le
titre de arii, ceux de Tallarapu se sont rassemblés dans une maison de l’arii, ainsi que d’autres chefs importants venant d’autres
districts. La réunion et les discours durèrent un certain temps,
et, une fois terminée, ils se rendirent au grand ymaray [marae]
situé au bord de la mer où battaient des tambours. Nous n’avons
pas vu les cérémonies qui se déroulaient dans le ymaray
156
N°333- Septembre / Décembre 2014
[marae] parce que nous ne pouvions pas laisser notre maison à
la vue de tant de personnes. Une fois achevées les cérémonies
de la proclamation, leur festin ou banquet consista à manger
douze cochons que les cuisiniers rôtirent ce matin-là à l’air
libre. A l’heure de manger, le nombre de convives était si
important, qu’ils s’agglutinèrent au moment de partager la
viande ; le banquet se déroula dans une telle agitation qu’on distribuait plus de coups de bâtons que de viande, dans le dos nu
des invités : celui qui parvenait à agripper un morceau ne
lâchait plus prise, en dépit des coups de bâtons qu’il recevait.
Et pour finir il ne resta plus rien à manger bien que les cochons
fussent à moitié crus, car une fois les tripes arrachées, ils les
rôtissaient entiers. Ces naturels n’ont aucune vaisselle pour
cuire leurs aliments ; lorsqu’ils veulent manger quelque chose
de cuit, voilà ce qu’ils font : ils creusent un trou dans la terre et
ils y mettent du bois sec, et, au-dessus d’un certain nombre de
pierres de la taille du poing, ils allument ce bois pour chauffer
les pierres ; pendant que ces cailloux chauffent, ils enveloppent
leur nourriture dans des feuilles de bananiers ou d’autres
arbres ; une fois les pierres chauffées et le bois devenu braise,
ils sortent du trou la moitié des braises et des pierres, déposent
ensuite la nourriture à l’intérieur, puis au-dessus posent le reste
des pierres et des braises et ils les recouvrent totalement de
terre pour que la chaleur ne s’échappe pas. La nourriture ainsi
déposée, est laissée le temps nécessaire à sa cuisson, durée
qu’ils connaissent par expérience. Ils ne mettent pas de sel dans
leurs aliments parce qu’ils n’en ont pas ; ce qu’ils font quand ils
mangent, c’est d’avoir une calebasse remplie d’eau de mer
posée à côté de la nourriture, et de temps à autre, ils trempent
leur main dans l’eau de mer et prennent ensuite quelque nourriture pour la porter à la bouche en se suçant les doigts.
Le 30. Le matin on aperçut la frégate. Le 2 novembre, elle
mouilla dans la baie de Ojatutira. Le 3, elle y entra. Le 8,
157
au lever du jour, les païens de Tallarapu arrivèrent armés pour
se défendre contre ceux du district de Ajuy qui étaient venus leur
faire la guerre mais elle n’eut pas lieu ; au contraire, ils firent la
paix, parce que nous avions dit à ceux de Ojatutira que la frégate
se fâcherait et que les canons leur ôteraient la vie à tous, si guerre
il y avait. Les deux districts réussirent à se réunir ; ils firent la
paix, mangèrent deux cochons rôtis, puis ils s’en allèrent.
Le 12 novembre, la frégate partit pour le port de Callao…
Fr. Geronimo Clota.
158
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DEUXIEME PARTIE
Le Journal de Clota
est suivi de plusieurs lettres rédigées à Tautira
que nous proposons à l’attention du lecteur.
Ces missives ont été échangées
entre les Pères et Don Cayetano de Langara,
à bord de l’Aguila, ancrée en novembre 1774
dans la baie de Tautira.
(fol.213-214)
Trois courriers échangés avec le capitaine Cayetano de
Langara.
*Aux Révérends Pères, frère Geronimo Clota et frère Narciso Gonzalez.
Très chers Messieurs,
Sur disposition de Son Excellence, Seigneur vice-roi de
tous ces domaines, j’ai transporté les vivres destinés à l’alimentation de vos grâces et des sujets qui sont restés également pour
ce motif lors du précédent voyage. Et comme je dois mettre à
la voile, aussitôt que seront accomplies toutes les réparations
qui sont nécessaires, vos Seigneuries sont priées d’avoir l’obligeance de me prévenir quand elles pourront recevoir les effets
qui leur sont destinés, et ce afin de faciliter mon retour.
Que notre Seigneur protège vos Seigneuries pendant longtemps.
A bord de la frégate de Sa Majesté l’Aguila, dans le port de
La Très Sainte Croix de Ojatutira, le 4 novembre 1775.
Votre très dévoué serviteur Cayetano de Langara.
159
(Réponse)
Monsieur Le Capitaine et Commandant de l’Aguila, Don
Cayetano de Langara.
Très cher Monsieur,
Nous avons bien reçu votre bien aimable missive dont nous
avons pris connaissance et à laquelle nous répondons : nous
sommes déterminés à rentrer à Lima et par conséquent, à ne pas
réceptionner les vivres et autres ustensiles qui se trouvent à
bord de la frégate.
En premier lieu, l’an passé, lorsque nous avions pris congé
de Votre Excellence, nous vous avions demandé un renfort de
personnes pour notre sécurité, car nous savions le danger de
périr que nous avions connu, au milieu de gens si barbares ; ce
à quoi vous nous aviez répondu que le Roi nous avait donné
l’ordre d’y rester pour une durée d’un an, pour accomplir notre
mandat apostolique. Dans cette hypothèse, ne voyant pas venir
des gens de la milice pour rester avec nous, et du fait de la
défaillance de nos deux naturels baptisés, appelés Thomas
Pautu et Manuel de Amat, nous sommes restés plongés manifestement dans l’abandon et exposés au danger de perdre la vie,
au vu de l’expérience que nous avons eue avec d’autres missionnaires qui sont morts des mains des infidèles dans les entretiens de Manoa. Dieu Notre Seigneur ne nous envoie pas pour
que nous nous ôtions la vie à nous-mêmes, ni non plus pour que
nous nous retrouvions en péril de la perdre.
Car ces gens-là sont inhumains et cruels ; la preuve en est
qu’ils ôtent la vie à des innocents, (fol.214) pour les sacrifier à
leur faux dieu qui, selon les dires des tayuas [tahu’a], est en
colère contre le arii. Nous avons physiquement vu cette
cruauté, car pour la maladie qui a emporté le arii, ils en ont
sacrifié quatre, parmi lesquels un seul faisait partie de ses districts, les trois autres étrangers venaient d’autres terres, mais de
la même île ; et comme nous provenions de terres étrangères,
à leurs yeux, c’est du pareil au même. Et quand bien même
160
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cette déduction ne suffirait pas à justifier notre retour, ce n’est
que motif suffisant, le fait que le père, frère Narciso, se soit
retrouvé en danger mortel lorsqu’il se trouvait dans la petite île
de Tallarapu. L’un de ces tayuas [tahu’a] qui disent que leur
dieu Teatua pénètre dans leur corps, a surgi devant lui, brandissant une pierre d’une bonne grosseur dans la main ; si le naturel
Taytoa, serviteur du arii, ne s’était pas interposé, le père aurait
perdu la vie ou du moins il aurait passé un très mauvais
moment. Pour preuve de cette férocité, il suffit de mentionner
cette sorte de secte qui existe au sein des naturels de cette île,
qu’ils appellent ariois [ari’oi]. Cette sorte de gens, ou ariois,
s’entraident les uns les autres, tantôt avec des couvertures, tantôt avec des cochons ou encore des pirogues ; si bien que, dès
qu’ils manifestent avoir besoin d’une de ces choses-là, on leur
donne, mais cela est caractéristique de leur état, ou condition
nécessaire, qu’ils n’aient pas d’enfants. Et de la sorte, si l’une
quelconque femme de ces derniers donne jour à une créature,
cette dernière est tuée dès sa naissance. A-t-on entendu, vu ou
lu dans les Histoires, semblable cruauté contre l’affection naturelle que les parents démontrent à leurs enfants ? Je ne crois
pas. Quoique l’on puisse lire dans les Lettres Sacrées, nous
croyons en toute bonne foi qu’il y a bien eu des mères qui ont
dévoré leurs enfants, en raison de la faim si excessive qu’elles
ont endurée, assiégées par leurs ennemis. Mais ces arioi ne le
font pas nécessairement par faim, mais plutôt par avidité pour
des choses si abâtardies. Le fait de dire qu’ils semblent inoffensifs, d’esprit familier, de bon caractère, très amicaux, ne constitue pas une preuve pour autant. Car ils peuvent se montrer doux
amis et familiers dès qu’on leur donne, mais dès qu’ils ne reçoivent plus, c’en est fini de l’amitié, et ils s’en étonnent en disant
que nous sommes de mauvais amis, comme nous l’avons expérimenté.
La seconde raison qui légitime notre demande de quitter
cette île, c’est la vaine espérance d’en recueillir un quelconque
161
résultat ; car, pour cela, il est nécessaire que ces barbares soient
réduits en villages, et cela nous semble impossible d’y parvenir
aisément, car ce sont des gens altiers, arrogants, belliqueux,
insubordonnés et dépourvus d’administration de justice,
puisqu’ils ne la connaissent pas. Ainsi chacun agit de sa propre
autorité, se faisant rendre raison d’une offense qu’il a reçue.
(fol.214v) Etant donné que le arii n’a ni la capacité ni le courage de châtier quiconque, vu qu’ils s’élèvent aussitôt contre ce
dernier, comme nous en avons longuement informé Votre
Excellence.
Et pour renforcer encore cette situation dans laquelle nous
sommes en danger de mourir, il suffit de mentionner cet incident qui est arrivé le jour de la mort du arii : un jeune homme
du nom de Mayoro, qui était à demeure chez nous et qui nous
servait soit de sa propre volonté, soit plutôt par intérêt, ce qui
est plus certain, nous avait informés deux mois auparavant, que
les habitants de Tallarapu et de Arajero lui avaient dit que, dès
la mort de Vehiatua, ils nous tomberaient dessus pour nous tuer
et nous voler. Forts de cette mise en garde, nous nous sommes
préparés, en ne laissant entrer dans notre hospice que les naturels qui s’étaient habitués à venir pour faire quelque chose que
nous leur avions ordonné. Et la mère de Vehiatua, ayant eu
connaissance de cette nouvelle, nous fit comprendre de préparer
nos armes, afin qu’ils ne s’avisent pas de commettre un tel
attentat. Et en même temps elle ordonna à son petit fils, à présent arii, de rester avec nous. Elle ordonna également à ses serviteurs de grimper dans les arbres se trouvant aux abords
immédiats de notre maison, de faire les vigies et de surveiller le
moindre bruit. Ceci fut exécuté en partie, car bien qu’ils ne nous
aient pas ôté la vie, ils nous ont dépouillés des poules qu’ils
voulaient, en saccageant la clôture pour les voler. A présent je
fais la réflexion suivante en me demandant : cette femme
connaissait-elle bien le caractère de ses vassaux, et aurait-elle
décelé leurs intentions ? Je crois bien que oui. Sinon, elle ne
162
N°333- Septembre / Décembre 2014
nous aurait pas prévenus, pour que nous préparions nos armes,
et elle n’aurait pas posté des vigies pour nous prévenir de la
moindre venue de ces gens-là. Et qui plus est, elle a ordonné à
son jeune enfant qui est à présent arii, de se tenir à l’intérieur
de notre maison, pour dissuader les assaillants en cas d’attaque
et à la vue de leur nouveau arii ; par conséquent, je crois qu’aucun être doté d’un jugement dépassionné, au cœur chrétien et
miséricordieux, ne manquerait de le reconnaître ; je crois que
nous sommes bien là en danger de perdre notre vie. Nous supplions donc votre grâce de conserver à bord vivres et autres
ustensiles qui faisaient partie de l’embarquement général, et de
nous faire la charité de nous conduire à Lima où, avec plus de
sérénité, nous pourrons informer plus longuement Son Excellence, sur la foi du Journal que nous avons tenu à propos de tout
ce qui nous est arrivé durant ce séjour.
De même, votre grâce nous pardonnera si dans la présente
lettre, figure le moindre terme irrévérencieux à l’endroit de
votre personne, ce qui est nullement de notre intention de porter
préjudice à quiconque, ni par des mots, ni par écrit, et si tel est
le cas, cela est dû à notre faible intelligence.
Que notre Seigneur protège la vie de sa Seigneurie, comme
nous l’en supplions.
Dans notre hospice du port de Ojatutira, le 4 novembre
1775.
Vos affectueux et respectueux aumôniers,
Frère Geronimo Clota, frère Narciso Gonzalez.
**fol. 215
Révérendissimes Pères, frère Geronimo Clota, frère Narciso Gonzalez,
Très chers Messieurs, par la lettre du 4 novembre que j’ai
reçue de vos grâces en réponse à celle que je vous ai adressée
et dans laquelle je voulais savoir quand vous voudriez faire
débarquer les vivres, je suis informé des fondements qui vous
163
animent dans la résolution d’abandonner la mission qui vous a
été confiée.
Afin de me conformer aux instructions que j’ai reçues de
Son Excellentissime Seigneur Don Manuel de Amat, vice-roi
de tous ces domaines, il faudrait que vos grâces aient l’obligeance de m’exprimer clairement les progrès effectués en
matière de religion et de vassalité à Dieu et à notre Souverain,
ou l’absence totale d’espoirs de toute réduction. Comme de ce
rapport sans doute dépendra la félicité ou l’infélicité des âmes
de ces naturels, qui priverait la Sainte église de Dieu du fruit et
de la propagation de l’évangile qui, devons-nous croire, ferait
de nombreux heureux, je me persuade de ce que vos grâces
l’auraient fait avec toute la maturité et la chrétienté qui vous
accréditent, lorsque ces circonstances et bien d’autres le recommandaient au choix de cette destination. Car, quelle que soit la
détermination qui accompagnera votre exposé, elle sera consignée dans vos rapports ; Sa Majesté, que Dieu le protège, a
engagé une fortune immense dans les trois expéditions, ses
royales et pieuses intentions ; elle étendrait les dépenses dès lors
que les moyens qu’elle a mis en oeuvre conduisent au bon succès escompté, ou, elle propose d’autres qui puissent être appliquées avec une meilleure connaissance afin de réussir la
tentative. J’espère que vos grâces l’exposeront distinctement
afin que je puisse prendre les dispositions opportunes pour exécuter parfaitement ma tâche, comme le requiert une affaire de
cette gravité, m’affranchissant ainsi des conséquences causées
par votre exposé.
Je suis entièrement sous les ordres de vos grâces, dans l’infime désir de les servir et de ce que Notre Seigneur les garde
longtemps.
A bord de la frégate de S.M. l’Aguila dans le port de La
Très Sainte Croix de Ojatutira, le 5 novembre 1775.
164
N°333- Septembre / Décembre 2014
(réponse deux)
Fol 215v
A Monsieur le commandant de l’Aguila, Don Cayetano de
Langara,
Très cher Monsieur,
Nous avons bien reçu la missive de votre Grâce datée du 5
novembre, et après avoir pris connaissance de son contenu,
nous répondons respectueusement à votre requête ; à savoir,
qu’il est nécessaire que nous expliquions clairement les progrès
qui étaient attendus en matière de religion et leur état de vassalité à Dieu et à notre souverain, ou la nulle espérance de la
réduction des païens. Nous disons clairement que, d’après ce
que nous avons vécu et expérimenté, durant une année de séjour
au milieu de ces barbares païens, en pareilles circonstances et
en l’état où se trouvent actuellement ces païens, nul progrès
n’est à espérer en matière de religion et d’assujettissement à
Dieu et à notre souverain, ni espérance aucune de leur réduction, car, ces gens barbares vivent en habitat dispersé, sans
aucune formation de village. Ils vivent sans (aucune) subordination, ne connaissant ni justice, ni sujétion ; ils sont profondément enracinés dans leur faux dieu qu’ils appellent Teatua,
enferrés dans leurs erreurs, dans leurs coutumes inhumaines et
sacrifices exécrables ; ce sont des gens qui ne châtient pas les
délits, mais qui ôtent la vie aux innocents. C’est dans cet état
malheureux que se trouvent ces pauvres âmes rachetées du précieux sang de Jésus Christ notre Rédempteur ; pour les extraire
d’un si lamentable état et pour les engager sur la voie du salut,
nous ne voyons pas d’autres moyens que celui de les obliger à
vivre en villages et de les subordonner à la justice, afin que les
ministres évangéliques puissent à la lumière de leur sainte prédication, les sortir des ténèbres dans lesquelles les font plonger
leurs erreurs ; et pour parvenir à ce résultat, plusieurs années
seront nécessaires. Car c’est une condition nécessaire que les
convertisseurs apprennent parfaitement leur langue ; que l’acte
165
d’apostasie envers notre sainte Foi Catholique que les deux
naturels Tomas Pautu et Manuel de Amat ont commis, après
toutes les faveurs et les bienfaits qu’ils ont reçus de notre souverain, ainsi qu’également les présumés secours qu’ils ont dû
recevoir dans leurs âmes de la grâce de Dieu, servent d’exemple
et de preuve suffisante de ce qu’il n’y a l’objet d’aucun espoir
de réduction de ces païens ; par conséquent si votre grâce
daigne nous faire la faveur de nous conduire à Lima, nous informerons Son Excellence avec plus de calme de toutes ces choses
relatives à cette île.
Que Dieu préserve longtemps la vie de sa grâce.
De notre office de Ojatutira, le 6 novembre 1775.
Vos très humbles aumôniers
Frère Geronimo Clota et frère Narcizo Gonzalez.
***fol 216 (réponse trois)
R.P. frère Geronimo Clota et frère Narciso Gonzalez.
Très chers Messieurs,
Eu égard à l’exposé que vos Grâces, en date du 6 de ce
mois, ont fait en réponse à ma missive du 5 dernier, et si je
m’en tiens aux instructions qui me guident, j’ai décidé de ne pas
procéder au débarquement des vivres et de vous recueillir à
bord avec les deux individus qui vous assistent, l’un en qualité
d’interprète et l’autre comme serviteur, afin que tout le monde
rentre à Lima, où vos grâces pourront plus prolixement répondre au gouvernement supérieur. Dès la fin de l’approvisionnement en eau que je suis en train de faire à toute vitesse, aussitôt
rentrée la chaloupée de bois qui se trouve sur la plage, et une
fois la frégate préparée pour me présenter à la hauteur requise
et avec les précautions nécessaires, je mettrai à la voile. Ainsi
informées, vos grâces voudront bien se tenir prêtes au premier
avis, qui suivra celui-ci, dans peu de jours.
Pour le plus grand service de notre souverain et le plus
grand bien de son Etat, il me paraît fort inconvenant de laisser
166
N°333- Septembre / Décembre 2014
le bétail grand et petit ; il est fort possible qu’avec le temps, un
bon pâturage et la faible consommation des habitants de l’île,
les étrangers viennent à se fournir et à restaurer les besoins que
les distances provoquent, au préjudice de ce que tout au moins
un navire de guerre ou de commerce tente d’introduire ses
effets sur les côtes du Sud ou d’interrompre le cours de leur
navigation. En perspective de ce dommage qui pourrait se produire et pour s’en prémunir, il faudra embarquer tout le bétail
pour le distribuer ensuite auprès des gens bénéficiaires de ration
et pour renforcer leurs diètes, laissant à vos grâces toute latitude
pour les poules, à offrir en cadeau à Opo, à son fils arii Vehiatua, son beau-père Titorea, et à tous ceux dont vos grâces ont
reçu de l’aide ou avec lesquels elles sont en bons termes ; ce
présent, ainsi que les autres ajoutés aux outils existants s’il en
reste, ou ceux provenant du bord, pouvant constituer un gage
pour la bonne conservation de l’hospice, dans le cas où S.M.
estimerait judicieux de continuer cette expédition. Je reste à
vos ordres, désireux que Notre Seigneur les garde des années.
A bord de la frégate Aguila, dans le port de Sainte Croix de
Ojatutira, le 7 novembre 1775.
Votre très affectueux serviteur,
Cayetano de Langara
Qui baise vos mains.
****
Dès réception de cette dernière lettre, les pères ont commencé à faire leurs paquets afin de ramener à Lima tout ce
qu’ils avaient apporté de là-bas. A partir du 11 novembre, ils ont
embarqué tout leur matériel. Après trois mois et huit jours de
navigation, la frégate a mouillé dans le port de El Callao, le 17
février 1775. Les pères dès le lendemain, se rendirent au palais
du vice-roi pour rendre compte et lui présentèrent le manifeste
suivant :
167
Manifeste
« «Votre Excellence,
Nous, les frères Geronimo Clota et Narciso Gonzalez,
conformément aux explications qu’ils proposent à Son Excellence, dans les réponses données aux consignes rappelées par le
capitaine Don Cayetano de Langara, dès son arrivée au port de la
Très Sainte Croix de Ojatutira, que nous joignons en copie, ainsi
que les Journaux qui ont été rédigés à propos des choses les plus
remarquables qui se sont succédées et les variations de temps et
de vents, (qu’ils ont) observées durant tout leur séjour sur l’île,
avec tout le respect qui se doit, disons qu’après avoir passé l’année 1774 dans la dite île sur l’ordre de Votre Excellence en compagnie des naturels Manuel et Thomas, lesquels ont été confiés à
nos bons soins afin que non seulement nous les convertissions à
la Sainte Foi catholique qu’ils ont reçue par le sacrement du baptême, mais pour que nous propagions également la doctrine évangélique dans les âmes de ces païens, lesquels, en nombre
important, vivent dans l’aveuglement de leurs erreurs et dans
l’ignorance de la véritable loi de Jésus Christ, il est de notre
devoir d’informer Votre Excellence de notre conduite.
Nous sommes arrivés au port, et en voyant un si grand
nombre de personnes nous recevoir agréablement, nous nous
sommes réjouis d’avance à l’idée de recueillir de bons résultats
de ces âmes-là, aveuglées, grâce à notre travail et à notre vigilance. Mais en peu de jours nos tentatives furent ruinées en raison de la zizanie que l’ennemi commun a semée dans les cœurs
de ces naturels baptisés ; car, oublieux des bienfaits qu’ils ont
reçus de la main divine et des faveurs de Votre Excellence, celui
qui a été baptisé Thomas, a retrouvé sa vie païenne en semant
de très graves discordes dans les cœurs des païens de l’île ; la
raison invoquée était que les deux Arii les plus importants craignaient de retourner à la Frégate ; ce qui a pu se faire grâce aux
168
N°333- Septembre / Décembre 2014
concours appuyés de messieurs les officiers et que nous avons
notifié à Votre Excellence, tout en mettant en évidence également les soupçons que nous entretenions, non sans fondements,
que Manuel agirait de même, car, quand bien même nous nous
efforcions avec douceur et flatteries de l’attirer, il se montrait
toujours très distrait. Tant et si bien que, même au moment du
repas, il refusait de pénétrer à l’intérieur de notre maison, sous
le prétexte qu’il avait déjà mangé avec son père et d’autres
proches parents, qui ne manquaient pas (d’ailleurs) de s’y trouver régulièrement.
Dernièrement, le 5 février 1775, le fameux Manuel nous a
faussé compagnie, sous prétexte de rendre visite à sa mère qui,
disait-il, était malade. Les démarches empressées que nous
avons effectuées pour qu’il revienne, Votre Excellence pourra
les voir dans le Journal. Intenses furent la douleur et la tristesse
que nous avions ressenties de l’apostasie de ces deux naturels
et chrétiens en lesquels nous avions fondé, après Dieu, tous nos
espoirs de retirer quelque fruit auprès des païens de cette île. De
ces deux derniers nous avions espéré que, tout en persévérant
en notre compagnie, ils conteraient merveilles du grand bien et
des grandes faveurs qu’ils avaient reçues de Votre Excellence.
Nous avions également escompté qu’ils le raconteraient aux
païens, et qu’en venant puis en séjournant dans leur île nous
n’avions pas d’autre motif que celui de faire du bien à tout le
monde, et bien d’autres choses encore dans cette intention ; non
seulement ils n’en firent rien du tout, mais ils laissèrent aussi
entendre tout le contraire, comme nous l’avons insinué précédemment.
Depuis le 22 du mois de février, nous sommes restés tout
seuls jusqu’au 5 juin où est arrivé le arii, poussé par ses douleurs et sur notre requête ; tout ce que nous avons fait pour qu’il
recouvrât la santé, ce que nous lui souhaitions tous, et ce qui est
arrivé jusqu’au jour de sa mort, se trouve consigné dans l’ordre
dans le Journal.
169
Votre Excellence ne manquera pas de remarquer que,
s’agissant de la mort du arii et de ce qui advint ces jours-là,
nous omettons de faire mention de son baptême, car il est certain que nous ne l’avons pas baptisé ; et ce n’est que juste raison, puisqu’il n’avait pas les dispositions requises pour recevoir
ce saint sacrement. Les dispositions que doit avoir un sujet pour
le recevoir, s’il est adulte, requièrent, d’une part qu’il manifeste
l’intention de le recevoir, et que d’autre part, s’il est en état de
péché mortel, cela nécessite au moins de l’attrition surnaturelle
et qu’il soit instruit des mystères les plus importants de notre
sainte foi catholique. De telles dispositions, le arii ne les avait
pas, et nous ne pouvions pas non plus en disposer par ignorance
de leur langue, et encore moins par l’intermédiaire de l’interprète. Parce que, même si nous considérions qu’il manifestait
quelque entendement de cette langue qui lui permettait de la
pratiquer avec les naturels, il n’en connaissait pas suffisamment
pour la dispenser à un adulte païen, et pour le rendre ainsi apte
à recevoir le saint sacrement.
La maxime de notre Ministère et de tout convertisseur a
toujours été de veiller à montrer le bon exemple, afin que ces
païens le comprennent à travers nos œuvres et qu’ils soient persuadés que nous n’étions pas dans les mêmes dispositions que
les leurs : nous n’autorisions pas l’entrée des femmes dans notre
hospice sans qu’elles fussent accompagnées de la mère du arii,
et faisions comprendre à cette dernière qu’elles devaient entrer
dans la plus grande honnêteté possible.
La règle la plus importante que nous avions adoptée dans
notre conduite fut de gagner l’amitié du arii, lequel mangeait
avec nous chaque fois qu’il le voulait durant ce court laps de
temps où sa santé lui avait permis de séjourner à Ojatutira. La
correspondance que nous échangions avec la mère n’était pas
moindre, laquelle au nom de l’affection qu’elle nous manifestait, nous a défendus quelques fois, soit par des mots, soit en
agissant contre la gêne constante que ne cessaient de nous
170
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causer les païens. Nous avions également pour ami, Titorea le
beau-père. Le jeune garçon qui, à la suite à la mort de son frère
Vehiatua, s’est retrouvé arii de ce district-ci et des autres, tout
en portant le même nom que son frère, se trouvait en quasi permanence chez nous ; il mangeait avec nous, nous lui apprenions
à faire le signe de la croix ; nous lui faisions prononcer plusieurs fois les doux noms de Jésus et de Marie, ainsi que d’autres choses encore relevant de notre ministère.
Afin que les naturels de l’île voient et prennent en affection
notre grand monarque et roi d’Espagne, Charles III, que Dieu
le garde, nous avions fixé son portrait au frontispice de la maison. Les païens venaient, demandaient qui il était, nous répondions « notre roi d’Espagne », et afin qu’ils le comprennent
encore mieux, nous leur disions « notre grand arii, qui vous
protègera de vos ennemis. » Ils manifestèrent beaucoup de plaisir en entendant ces mots, sans écorcher la lettre R puisqu’ils la
prononçaient sans se forcer, ils répétaient « Roi Espagne. »
Dernièrement, l’occasion s’était présentée à nous – mais
sans aucun résultat effectif toutefois – de leur reprocher leurs
vices si inhumains qui consistaient à ôter la vie aux innocents,
tant adultes qu’enfants, en leur faisant comprendre qu’à Lima
tout comme en Espagne, on ne se comportait pas de la sorte ;
lorsque quelqu’un avait commis un délit de cette nature, notre
grand arii Roi d’Espagne, le faisait châtier.
Telles furent, Votre Excellence, les modalités de notre
conduite et de notre travail durant notre séjour dans cette île,
afin que Son Excellence, à la lecture de ces dernières, ordonne
ce qui lui paraît le mieux convenir, au service de Dieu, notre
Seigneur ainsi que de notre roi catholique.
Frère Geronimo Clota – Frère Narciso Gonzalez Freile. »
171
BIBLIOGRAPHIE
Ouvrage de référence
1. « Diario de las Cosas notables que ocurrieron en la Isla de Amat (alias Otageti)
desde el dia 28 de Enero de 1775, en que se hizo a la vela para el Puerto del Callao la Fragata de su Magestad llamada el Aguila, hasta el 12 de Noviembre de
dicho ano, en cuio dia salio segunda vez para el mismo Puerto conduciendo a
los P.P. Predicadores Apostolicos Fr.Geronimo Clota, y Fr. Narciso Gonzalez, del
Colegio de Propaganda Fide de Santa Rosa de Ocopa ». Archivo General de las
Indias (AGI), Audiencia de Lima, legajo 1035. (fol-217 à 225b).
2. Correspondance échangée entre le commandant Don Cayetano de Langara et
les pères missionnaires : ibidem, fol-212 à 216b.
Ouvrages de consultation
Izaguirre, Bernardino Padre Fray, Historia de las misiones franciscanas, 16191921, Cajamarca, Lima, 1925.
Maximo Rodriguez, Les Espagnols à Tahiti, Société des Océanistes n° 45, Musée
de l’Homme, Paris, 1995.
Dictionnaires et grammaire consultés
1- Dictionnaire de la Real Academia Espanola (DRAE) 20è édition, Madrid, 1992.
2- Dictionnaire Espagnol-Français, de L. Pompidou et M. Maraval, Hachette, 1968.
3- Dictionnaire Le Robert, édition 2009.
4- Larousse de la langue française, Lexis, 1979.
INDEX
Noms propres espagnols
Amat, don Manuel de : vice-roi du Pérou, sous Carlos III, roi d’Espagne
Deuxième voyage : 20 septembre 1774
Boenechea, Don Domingo, Capitaine et commandant la frégate Santa María
Magdalena, alias l’Aguila
Gayangos, Tomás, lieutenant en second de navire
Rodriguez, Maximo (MR), soldat-interprète auprès des missionnaires à Tautira.
Perez, Francisco, mousse affecté au service des pères, durant leur séjour à Tautira.
Clota, frère Geronimo, P.P. apostoliques du Collège de Ocopa, Pérou.
Gonzalez, frère Narciso, idem
A bord du Jupiter, navire marchand en conserve :
Andia y varela, Don Joseph de.
Troisième voyage : 27 septembre -12 novembre 1775
Cayetano de Langara, commandant de la frégate Aguila
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Noms propres tahitiens
Opo : mère de Vehiatua
Mayoro : jeune tahitien posté en vigile
Vegiatua : Vehiatua
Otu, arii Tu, résidant à Pare
Pautu Tomas, le plus âgé des Tahitiens emmenés à Lima, d’une trentaine d’années.
Taytoa, serviteur de Vehiatua
Tarioro, capitaine du district de Tautira.
Tetuanui Manuel, camarade de Pautu, également revenu à Tahiti et source de
nombreux tracas pour les pères.
Toponymes tahitiens avec leurs variantes graphiques
Ajui, ajuy : Ahui, lieu-dit proche de la vallée de Ata’aroa ; (peut-être) A Hui : un
lieu-dit de Vaiaotea
Allautea, Ayautea, Guayautea : Vaiaotea, lieu-dit situé au sud de Teahupoo
Arageno, Aragero : Arahero, un chenal étroit près de Tautira, pratiquable en
pirogue uniquement.
Atejuru, Atexuru : Atehuru, ancien nom de la région ouest de Tahiti, englobant
les districts actuels de Punaauia, Paea et la partie sud de Papara..
Guayari : Vaiari, actuellement Papeari, district situé dans la partie sud de Tahiti
et relié à l’isthme de Taravao.
Guayautea : voir Allautea : Vaiaotea
Guayotaja : Vaiotaha. Nom donné au marae familial de Vehiatua situé à Tautira,
proche de la maison de ses parents.
Guayotigi, Evayotigi : Vaiotihi : il s’agit d’un îlot proche de la passe de Aiurua,
actuellement dit Fenuaino. C’est également le nom de la rivière qui coule de la
vallée de la montagne Aiurua.
Matabae, Matauay : Matavai : zone côtière englobant Haapape, Tahara et Arue,
dans le district de Mahina ; mouillage de Cook dans cette baie, pour le passage
de Vénus.
Mataoae, Mataobae : Matahiae ou Matahihae : district situé dans le sud-ouest
de la presqu’île, entre Vairao et Teahupoo.
Oallautea, Oayautea : voir Allautea- Vaiaotea.
Ojatutira : Ohatutira, Ofatutira : actuellement Tautira, district situé au NE de la
presqu’île, principal lieu de résidence du arii Vehiatua. La baie de Tautira fut baptisée par Boenechea Santísima Cruz de Ojatutira, en 1772.
Ojitia : Hitia’a : district de la côte est de Tahiti.
Opare : Pare : ancien district comprenant Arue et Faa’a.
Tallarapu, Tayarapu : Tai’arapu : c’est la partie est de Tahiti, divisée en deux districts : à l’est Faaone, Afaahiti, Pueu et Tautira, et à l’ouest, Toahotu, Vairao et Teahupo’o.
173
Ile de Raivavae
découverte par les Espagnols
le 5 février 1775
Cette toute première approche de l’île de Raivavae est faite
par le lieutenant de la frégate Aguila, Don Raimundo Bonacorsi1, parti reconnaître l’île, sur ordre du lieutenant Gayangos,
succédant au commandant Boenechea, après son décès survenu
à Tahiti en janvier 1775; les deux bateaux L’Aguila et le Jupiter
sont en route vers Callao (Pérou) au début de cette année 1775.
Et à la date du 6 février, on peut lire le rapport suivant :
« A dix heures du matin nous descendîmes de ladite frégate
dans le canot et, hunier hissé, nous suivîmes, (une pirogue) tout
en observant ses mouvements ; les indiens de cette pirogue, dès
qu’ils virent le canot descendre du bord, ramèrent à toute force
vers la terre mais voyant que nous les rattrapions, ils relevèrent
leurs rames et se mirent à parler avec les nôtres sans rien en
comprendre sinon le mot de Eri qui, en langue de l’île de Amat,
correspond à cacique; le canot continua à se diriger droit vers
l’île ; à 11h et demie, voyant que nous étions sur le point d’aborder, je virai de bord pour me mettre en panne, bâbords amures,
à une lieue d’elle environ ; (…) à une heure de l’après-midi,
1
Manuscrit de Boenechea, AGI, Lima, 1035.
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le canot revint et après l’avoir fait remonter à bord, je gouvernai
cap au sud, sous un vent frais, et l’officier commissionné me fit
le rapport suivant :
Qu’il était entré par un petit chenal à grand-peine et qu’il
avait pu jeter l’ancre à une distance d’une demi encablure de la
terre, face à une petite baie où se trouvaient environ 400 à 500
indiens des deux sexes de tout âge dans un tumulte de cris et de
joie, sans se résoudre pour autant à venir près du canot jusqu’à
ce que l’un d’eux plus audacieux se jetât à l’eau et lançât plusieurs fois de suite le mot de tamay2, qui, dans la langue de ceux
de Amat, veut dire « guerre » ; à quoi nos deux indiens3 répondirent en faisant des grands gestes d’amitié que nous nous
venions en paix ; il arriva au canot et fut hissé à bord ; et au vu
du bon accueil qu’on lui avait réservé, il commença à danser en
faisant des mouvements désordonnés et à crier en montrant une
grande joie ; et ceux de l’île en voyant cette scène, furent très
nombreux à se mettre à l’eau et nager vers le canot avec l’intention d’y grimper, et l’équipage se vit dans l’obligation de les
modérer, en employant des menaces et des coups ; mais voyant
que cela ne leur faisait pas peur ni ne diminuait leur ardeur, nos
hommes levèrent l’ancre, se maintinrent sur les rames un peu
plus loin pour empêcher leur progression ; certains sont si audacieux et si voleurs que le patron du canot et le pilotin se virent
assaillis de face, leur arrachèrent le bonnet et plongèrent dans
l’eau avec leur butin, pour aller à terre, où ils sautaient de joie ;
d’autres s’agrippaient aux rames et s’efforçaient de les emporter ; et tout compte fait leur seule intention était de voler et
d’emporter quelque chose de tout ce qu’ils voyaient, et qui
étaient à leurs yeux si étrange et si original ; les hommes reçurent de ces indiens un collier de coquillages en nacre comme
2
Le rapport de Andia y varela portant sur l’île Raivavae (Anuario hidrografico, Santiago de Chile, 1892), propose les termes suivants : tamai, genua, ebagine, eri.
3
Il s’agit des Mabarua et Puhoro, embarqués avec les Espagnols en janvier 1775.
175
ceux qu’ils portent au cou en général, une rame et une lance
faite d’un bon bois, car elle semblait façonnée au tour ; leur
cadeau fut récompensé par des couteaux et des clous dont ils
ignoraient l’utilisation ; nos indiens discutèrent pendant tout ce
temps avec une personne âgée, un peu plus calme, lui posant
plusieurs questions à la demande de l’officier susmentionné, et
qui concernaient le but de sa mission ; bien qu’ils ne comprissent rien de tout son long discours, ils purent deviner, grâce à
quelques mots saisis ça et là qu’ils n’avaient vu aucun autre
bateau, qu’il n’y avait aucune autre terre voisine, à leur connaissance ; l’île s’appelle Oraibaba et le arii qui gouverne Jarabaroai4 ; ils demandèrent comment s’appelait notre terre, et après
avoir répondu que c’était l’Espagne, tout le monde répéta ce
nom à grands cris.
L’officier missionné se rendit compte par les paroles dites
à nos indiens qu’il ne leur serait pas aisé d’en savoir davantage
sur ces naturels, puisqu’ils n’en comprenaient que quelques
mots par ci par là ; même si nos hommes s’étaient retirés de la
plage, ceux qui ne cessaient d’affluer en grand nombre,
venaient dans le désir d’entrer dans notre canot, avec détermination et hardiesse ; c’est pourquoi il détermina de se retirer à
bord de la frégate car il considérait que leur témérité relevait
davantage de la curiosité et du désir d’obtenir toutes nos choses
que de la mauvaise intention ; ce à quoi il se résolut, se voyant
dans la nécessité d’user des armes pour se dégager d’un tel désordre, et ne voulant pas faire de mal à quiconque, il prit le parti
de battre en retraite.
Cette île (...) est montagneuse, mais très escarpée, avec
beaucoup d’arbres et entourée de récifs et d’un vaste lagon ; elle
semble pour ce qu’on en a vu, très fertile par sa verdeur et sa
4
Le Journal de Andia y Varela propose Teroberobari ; nom qui pourrait correspondre au nom actuel de Hara varo arii.
176
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terre sombre, on a aperçu des euro, des bananiers, et d’autres
arbres fruitiers5.
Ses habitants sont plus blancs que ceux de Amat, et parmi
eux, il y en avait quelques-uns qui ressemblaient à des Européens par le teint, portant longue barbe, les cheveux courts attachés sur le dessus de la tête, formant une houppe, ils ont de
grands trous aux oreilles ; ils se couvrent de couvertures comme
celles de Amat ; on n’a pas vu de village ni de maison dans
toute la partie nord, et il n’y avait pas plus de cinq à six
pirogues doubles, de meilleure construction et en bois6, que
celles de l’île de Amat, ornées de franges aux couleurs variées
pendant sur le côté et ils ne semblent pas utiliser de voile ; cette
île semble être très peuplée ; elle est distante de celle de Amat
de 135 lieues au S.S.E. 6° 30’ Est ; son étendue et sa forme
figurent sur le plan, sous le nom de Sainte Rose. »
Texte présenté et traduit
par Liou Tumahai
Maître de conférence en espagnol
à l’Université de la Polynésie française
5
Dans le journal de Andia y Varela, on peut lire ces quelques précisions : « on y voit
jusqu’à mi-hauteur, les arbres que l’on trouve à Otahiti, les eurus, etoas, eifìo,
puroa, eutu, tutui, et d’autres variétés. Sur la plages, plusieurs bananeraies. (…)
Les gens n’ont de peinture nulle part sur leur corps. » p. 59
6
Idem, p. 59 : « les pirogues sont doubles, les proues et les poupes surélevées ; les
bois utilisés sont ceux du toa qui ont un air de caoutchouc et les plats-bords sont
peints. »
177
De l’expression populaire
Ces quelques expressions qui suivent en reo tahiti ou en
langue française révèlent une indéniable couleur locale, faite
d’un savoir-bien-vivre épicurien assez éloigné d’un savoir-vivre
corseté. Glanées au hasard des rencontres, dans la rue, sur un
lieu de travail ou à l’occasion d’agapes familiales, ces expressions non dénuées de saveur laissent entrevoir ce penchant bon
enfant qui est de rire de soi-même comme de son prochain dans
une société polynésienne où nul n’est indifférent à l’autre,
pourvu que l’on dispose d’un œil exercé pétillant de malice et
d’une oreille subtile. L’expression populaire exprime une
facette de la pensée polynésienne prompte à rendre acceptable
à l’autre, l’innaceptable du quotidien. Cette liste ne prétend pas
être exhaustive ; d’ailleurs nous invitons le lecteur à nous faire
connaître d’autres tournures de langage, de Tahiti et des îles
recueillies ici et là, en usage aujourd’hui ou dans un passé
proche, permettant ainsi de vivifier l’expression populaire ;
nous invitons aussi le lecteur à nuancer si besoin est, la forme
des locutions proposées et leur acception. Une langue est certes
codifiée dans sa structure, mais la langue parlée et le langage
de la rue sont libres comme le vent et c’est l’expression populaire qui conduit à son enrichissement.
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‘A ‘amu i te pirū
Apostrophe lancée à quelqu’un qui dédaigne quelque
chose, c’est littéralement lui dire mange de l’or si tu n’es pas
satisfait de ce que l’on te propose ; à noter la connotation /te
pirū/ avec le Pérou pays d’Amérique latine réputé dans l’imaginaire des hommes depuis la conquête espagnole, comme un
Eldorado qui recelait or et richesses.
A coco nana
C’est pour un enfant chevaucher un jouet ou le dos d’un
pāpā ‘ū 1 devenu un cheval le temps d’un jeu. Expression enfantine encore usitée.
Aller chercher des mā‘oa sur le récif
C’est échouer à un examen, à un concours, à une épreuve.
Cette expression très couleur locale mériterait un éclairage pertinent sur le pourquoi du mā‘oa 2.
‘Aita atu ai
Pourrait se dire quand on trouve quelque chose de “super”,
une situation, un repas etc...
dans un sens plus large on dira ‘ua hope te au.
‘Aita ā i fa’arue i te pāhi‘i
Littéralement c’est dire que la couche-bébé est toujours en
place quand on a pêché un poisson manifestement d’une trop
petite taille.
1
Grand’père.
2
Turbo ou bigorneau.
179
Arrête de faire le Chaplin
Chaplin est ici prononcé à la française ; on sait l’importance du personnage de Charlot dans le cinéma de la première
moitié du 20ème siècle. Nul n’ignore que le talentueux Charlie
Chaplin, acteur, metteur en scène et musicien a laissé de Charlot
une image universelle, où chacun d’entre nous trouve sa part ;
curieusement c’est le nom de l’auteur qu’on a gardé dans la
mémoire polynésienne et qu’on évoque, quand quelqu’un, au
cours d’une fête bien arrosée ou non, joue une facette du personnage Charlot, sans doute avec beaucoup d’excès.
Astiquer
Le sens premier de ce verbe est bien connu en métropole
comme à Tahiti, c’est faire briller un objet pour le rendre brillant, le sens second moins usité semble-t-il en métropole est ou
était à Tahiti d’usage courant : c’est rosser quelqu’un.
Au 19ème siècle en France dans le monde interlope qui parlait
l’argot, astiquer signifiait faire l’amour à une belle, acception
assez rare mais relevée à Tahiti il y a trois ou quatre décennies.
Kaitoa
On entend encore à Tahiti, mais assez rarement chez les
jeunes cette expression empruntée à la langue des Tuamotu,
lapidaire dans sa forme : c’est bien fait pour toi, tu l’as bien
cherché, pourrions-nous transcrire en français, à qui vient de
connaître mauvaise fortune par sa faute.
Kakararū
“Prends le balai nī’au et chasse ce kakararū” est une
expression souvent entendue ; ce kakararū désigne aux Tuamotu le cafard ou cancrelat, la blatte diront les puristes, le
pōpoti dirons-nous plus souvent à Tahiti, bien que le vocable
/kakararū/ n’est pas d’un usage rare. Nous connaissons tous cet
insecte commensal de l’homme que personne pourtant n’aime
180
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à voir roder dans la cuisine, près d’une boite à graisses ou dans
un carton oublié; il a la vie dure ce kakararū puisque les entomologistes lui concèdent une antériorité sur l’homme de
quelques 400 millions d’années.
Cheveux pūkakara
Elle a des cheveux pūkakara pouvait-on encore entendre il
y a quelques années à Tahiti; cette expression signifiait semblet-il une masse importante de cheveux quelque peu échevelée
/māheuheu/ - ces cheveux pouvaient frisotter; on sait que des
cheveux très sensibles à l’humidité de l’air ont la pointe qui
frise quand la pluie est proche. Mais c’est une expression à ne
pas confondre avec /pōtītī/ qui signifie /crépus/ quand on parle
du cheveu. Une autre acception peut être retenue pour /pūkakara/ d’origine pa’umotu c’est faire ressortir une fragrance sui
generis, agrémentée du délicat mono‘i, cosmétique essentiel
pour l’entretien du corps et de la chevelure qu’il valorise.
E mea ha‘amā - concurremment avec ça fait honte Ça fait honte de parler reureu, ça fait honte de prononcer
les /r/ à la française ! Cette expression dans la bouche du polynésien est de moins en moins entendue ; par bonheur on sait de
nos jours ou s’exprimer dans sa langue natale ou parler un français compréhensible par tous, sans craindre la honte, qu’on
devrait plutôt qualifier d’excès de timidité.
Mata ‘iore - c’est littéralement des yeux de souris Désigne une personne qui observe quelqu’un d’autre derrière un rideau par exemple, et plus généralement de manière
furtive, comme une souris à l’affût.
Māmā ‘ū, pāpā ‘ū
Désigne une grand’mère, un grand’père ; cette acception en
reo tahiti possède sans doute un contenu plus émotionnel que
181
son équivalent en langue française ; c’est littéralement les
parents de lait, très proches affectivement de ses mo‘otua
(petits-enfants).
‘ōpū hors-jeu
Expression qu’on entend encore de nos jours ; elle désigne
familièrement une bedaine plus qu’imposante chez un homme,
jeune ou moins jeune ; c’est littéralement un ventre /te ‘ōpū/
gonflé à l’extrême pour cause d’abus de table ou de boisson;
soit un embonpoint notable.
‘O vai ‘oe ?
Il y a trente ou quarante ans, quand deux ou plusieurs personnes avaient une conversation devenant animée, un des protagonistes se montrant plein de suffisance, quelqu’un alors le
questionnait brutalement et dans le même temps faisait question
et réponse : ‘o vai ‘oe ? ‘o de Gaulle ? qui es-tu ? tu es de
Gaulle ?
Comparer une personne ordinaire même avec “la grosse
tête” à cette sommité qu’était dans les esprits le général de
Gaulle suffisait à dédramatiser la scène. Cette expression simplissime dans sa forme avait ce pouvoir. Peut-être faudrait-il la
remettre en usage aujourd’hui.
Un demi-kilo
C’est un demi-kilo de sucre ou de tout autre produit de
consommation en vrac, qu’on achetait au magasin de quartier
“chez le chinois” ; en métropole on dira une livre pour un demikilo.
La gazoline
Terme encore en usage à Tahiti dans les décennies soixante
et soixante dix du siècle dernier pour désigner de l’essence servie à la station.
182
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Sweater
Prononcer /swèteu/ ; mot d’origine anglo-saxonne, comme
le pullover usité en France métropolitaine ; autrement dit, c’est
un lainage, une petite laine qu’on porte à Tahiti quand le fond
de l’air est frais.
Jacket
Prononcer /djaquette/ ; mot d’origine anglo-saxonne pour
désigner un veston ou une veste que portait la plupart des
hommes le dimanche pour aller au temple ou à l’église, que
portent encore de nos jours les hommes membres de l’Eglise
Evangélique.
Parler reureu
C’est prononcer les /r/ à la manière des Français de métropole : la consonne est produite à la racine de la langue alors
qu’en Polynésie les /r/ sont roulés : la consonne est réalisée par
des battements de la pointe de la langue au niveau dental. Cette
pratique du /r/ roulé usitée longtemps dans les parlers de la
doulce France métropolitaine se retrouve encore aujourd’hui
dans certaines provinces en Bourgogne et dans les Pyrénées, un
usage qui remonte aux langues latines et grecques.
To‘eto‘e (il fait frais), le mara‘amu souffle en ce moment
dira le locuteur qui sent le temps plus par l’observation in
situ que par l’écoute de doctes bulletins météo. Ainsi à Tahiti, sur
la côte NO, quand il fait frais et que le vent du Sud-Est souffle
régulièrement entre mai et septembre le locuteur averti ajoutera :
regarde le mont Tohivea à Moorea, il porte sa couronne. Il est
vrai qu’on peut voir sur Tohivea, quand le vent frais du SE est
établi une couronne de nuages à l’homogénéité quasi parfaite.
Courte digression à propos du vocable /mara‘amu/ qu’on
retrouve sous une autre forme aux Tuamotu. On parle alors du
marangai. Ce terme est noté dans le vocabulaire du reo tahiti
183
du 19e siècle sous une forme érodée : /mara‘ai/, concurremment
avec /mara ‘amu/. Puis /mara‘ai/ disparaît de la chaîne parlée.
Pourquoi aujourd’hui /mara‘amu/ ? Ce pourrait être une
résultante de la pratique ancestrale du pi‘i (rite en usage dans le
reo tahiti qui consistait à substituer un vocable devenu tapu à un
autre, noa, (permissible) et de même valeur). Manifestement le
locuteur tahitien pratiquant le pi‘i ignorait l’étymologie de
/marangai > mara‘ai/ et n’aura retenu pour le phonème /‘ai/ que
l’acception manger, et lui aura substitué /‘amu/. Il n’est pas inintéressant de souligner l’origine pa‘umotu du prototype /ma.rangai/ littéralement /qui se meut dans la même direction sans
dévier/une acception qui vaut tout à fait pour ce vent frais du SE.
Hau‘a ‘ino - ça sent pue - et
tumu rā‘au - pied d’arbre Aucune ambiguïté en reo tahiti ; tout le monde comprend
le sens de /hau‘a ‘ino/ ; on retrousse le nez on fronce le front :
ça sent vraiment mauvais ! L’expression en français /ça sent
pue/ qu’on entendait encore il y a une trentaine d’années dans
les cours de récréation est intéressante ; la redondance évidente
montre la difficulté de l’enfant qui s’exprimant en français
énonçait un concept pensé dans sa langue maternelle. Parvenu
à l’âge adulte il continuera de parler /d’un pied d’arbre/ quand
il pensera /tumu rā‘au/.
Ça hī
Quand on entend cette expression dans la bouche d’une
personne qui grimace et se serre le bas ventre en se dirigeant
dare dare vers les toilettes, on a compris que c’est urgent. Ça hī 3
c’est avoir la courante, en d’autres termes ce sont les affres de
la diarrhée.
3
gicler, jaillir, diarrhée
184
N°333- Septembre / Décembre 2014
‘Ufi‘ufi
C’est une préparation à partir de lait de coco (te ha‘ari)
“cuit” à l’aide d’une pierre de basalte préalablement chauffée à
blanc avant d’être délicatement déposée dans le récipient contenant le ha‘ari, à l’aide d’un bâton fendu partiellement à une
extrémité.
‘Ufi‘ufi est un terme encore usité à Moorea dans la première moitié du vingtième siècle qu’on ne retrouve plus guère
dans le parler d’aujourd’hui aux dires de quelques locuteurs du
troisième âge. Ce /ha‘ari/ “cuit” est un délice quand on y
trempe du /‘uru/4 ou même un morceau de pain qui acquiert une
saveur particulière.
Ce vocable ‘ufi‘ufi a un synonyme à Tahiti c’est /fa‘arara/.
Pour qui voudrait aller plus loin sur le sujet nous l’invitons
à se plonger dans quelques ouvrages ou articles qui datent sans
doute, mais qui n’ont pas pris une ride.
Citons tout d’abord Patrick O’Reilly (religieux mariste et
océaniste de talent) qui en 1957 séjournant quelques mois à
Tahiti fît une étude fouillée du “Français parlé à Tahiti”, de la
même manière qu’il avait procédé en 1953 à Nouméa (“la
langue parlée en Nouvelle-Calédonie”), par l’observation sur le
terrain. Modestement il dira que ça n’était pas “une étude formelle”. Il n’empêche qu’il a apporté un éclairage des plus utiles
dans un copieux compte rendu publié en 1962 dans le Journal
de la Société des Océanistes (tome 62, p69-81).
Je ne résiste pas à l’envie de citer un court extrait d’un texte
rédigé par Odette Frogier (bien connue dans le milieu enseignant catholique des années 50-60 du siècle dernier). Elle souhaitait, à la demande de Patrick O’Reilly souligner les
particularités de langage de ses élèves : “certaines sœurs sont
4
Fruit de l’arbre à pain
185
allées par dessus le truck à Punauia” - “Mère Roger elle tape
sur la machine mais c’est parfois faux à elle” - “elles n’ont pas
ramé la pirogue” - “j’ai moqué à elle” En 1979 paraît aux Editions Honoré Champion, Paris “Le
Français à Tahiti” par J.C. Corne qui a enseigné le français à
l’Université d’Auckland. Cet ouvrage savant mais accessible à
tous est toujours plein d’intérêt. Il avait retenu l’attention d’
Yves Lemaitre, académicien du Fare Vana’a et linguiste distingué (auteur du “Lexique du Tahitien contemporain paru à
l’O.R.S.T.O.M. Paris en 1973), qui avait bien voulu rédiger un
compte-rendu de lecture dans le Bulletin de la Société des
Etudes Océaniennes (n°209 décembre 1979).
Il faudrait aussi consulter André-Georges Haudricourt, “les
récents changements de prononciation en Océanie” (Journal de
la Société des Océanistes n°74-75 Paris 1982).
Enfin, en allant consulter leurs écrits qu’ils nous ont laissés
dans le Bulletin de la Société, on ne manquera pas de rendre
visite à nos anciens et redécouvrir avec bonheur Philippe ReyLescure qui parle de la langue maternelle ou des analogies dans
le langage tahitien - Edouard Ahnne qui nous intéresse à la coutume du pi’i - ainsi que John Muggridge Orsmond qui nous
raconte doctement les figures de langage et proverbes tahitiens.
Plus récemment, on notera la parution en 1999 à Papeete
(Editions “Au Vent des îles”) du “Petit lexique du parler local”
(159 p) par Olivier Bauer. C’est à découvrir.
On pourra aussi apprécier le savoir de Djo Brad qui ne
manque pas d’humour en nous donnant sans compter des
“tranches de vie à Tahiti” dans sa “Mâ’ohitude” tomes 1 et 2
(2012-2014).
Constant Guéhennec
186
Hommage à Jean-Charles Bouloc
in memoriam
Le mercredi 5 mars 2014, le peintre a déposé ses pinceaux,
son cigare cubain, son chapeau paysan et il a entrepris le
voyage vers d’autres couleurs, d’autres formes mystérieuses
qu’il avait aperçues et suscitées parfois dans ses tableaux. Il
s’est éteint dans la paix de la maison blanche de Punaauia,
assisté par l’amour de Marguerite et de ses enfants, salué par les
fleurs du jardin de bord de mer qui étaient les très anciennes
compagnes fidèles de son existence et, depuis qu’il ne pouvait
plus entreprendre les travaux de peinture, étaient devenues ses
interlocutrices de la couleur. Depuis une cinquantaine d’années,
Jean-Charles Bouloc avait entretenu un dialogue créateur avec
les visages et les couleurs de Polynésie. Il arrive en juillet 1962
à Tahiti, sur les conseils de Francis et Laisa Sanford, rencontrés
à Paris et qui deviendront des amis fidèles. Bouloc avait déjà
une riche expérience de peintre, il avait été un des peintres officiels de l’expédition de l’archéologue Henri Lhote au Sahara en
1956. L’Afrique deviendra le terrain de création du jeune peintre et le lieu aventureux qui marquera profondément son caractère. Bora Bora, Maupiti, Tupai, les Tuamotu donnent au peintre
ses premiers ravissements dans la couleur, ses premiers portraits
des hommes et des femmes des îles. Le séjour aux États-Unis à
la fin de l’année 1965 est marqué par de nombreuses expositions bien accueillies par le public à Los Angeles et à Hollywood. Il devient le portraitiste de nombreuses stars du cinéma.
De retour en Polynésie à la fin de l’année 1967, toute son énergie va bientôt trouver comme source d’inspiration et thème central de sa peinture le regard des petites filles des îles, ce
mouvement de l’être où se conjugue l’étonnement devant le
monde et la peur du passage, de la sortie de l’âge de la plénitude de l’enfance vers un accès difficile à l’âge adulte. Le signe
majeur d’une œuvre picturale digne de ce nom, consiste dans la
nouveauté du regard qu’il nous donne à partager, mettant en
suspens le commerce quotidien avec la réalité, l’approfondissant dans son évidence et sa dimension cachée. Sa peinture est
188
N°333- Septembre / Décembre 2014
une peinture de la pudeur, entièrement vouée à l’énigme du
temps que traduisent les visages et les corps des jeunes filles,
elle s’écarte ainsi des clichés exotiques de la femme polynésienne ou de ses récentes démolitions féministes, elle se donne
comme tâche de montrer et de nous faire partager le mystère du
monde incarné dans le regard des petites filles.
Sans concessions et sans clins d’œil, le peintre a su traduire
la rencontre entre la tradition picturale occidentale qu’il possédait pleinement et le monde polynésien qui demeurait à ses
yeux une perpétuelle énigme. Aujourd’hui, les petites filles ont
le regard voilé.
Riccardo Pineri
189
La S.E.O. au 14e Salon du livre
« Lire en Polynésie » 2014
Tetuanuimarurau Raufauore, secrétaire de la SEO,
accueillant les visiteurs et les membres
Constant Guéhennec, vice-président de la SEO,
présentant les 2 derniers BSEO
190
N°333- Septembre / Décembre 2014
La S.E.O. au Salon du livre
de Papara en 2014
Le stand S.E.O. est tenu le 1er jour par le vice-président Constant Guéhennec
et son épouse
191
PUBLICATIONS DE LA SOCIETE DES ETUDES OCEANIENNES
Prix réservé aux membres, en vente au siège de la Société c/o Service du patrimoine archivistique et audiovisuel
• Dictionnaire de la langue tahitienne
Tepano Jaussen (13ème édition)...................................................... 2 000 FCP 17 €
• Dictionnaire de la langue marquisienne
Mgr Dordillon (3ème édition).......................................................... 2 000 FCP 17 €
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J.Frank Stimson et Donald S. Marshall........................................... 2 000 FCP 17 €
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(numéro spécial 1885-1985)........................................................ 1 200 FCP 10 €
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des Bulletins de la S.E.O. : .............................................................. 200 000 FCP 1676 €
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Tout envoi postal comprend des frais de port, nous consulter.
Le maître navigateur Nainoa Thompson, président de la Polynesian Voyaging Society et
capitaine de la pirogue double Hōkūle’a constate en juin à Māherehōnae (Rangiroa) le recul
du littoral. Hōkūle’a, accompagnée de Hikianalia, porte le message Mālama Honua, une vision
polynésienne pour une meilleure connaissance de la terre afin de pouvoir préserver durablement notre planète. Ce message est parti de Hawai’i avec Hōkūle’a pour un tour du monde de
trois ans avant que la pirogue regagne son port d’attache en repassant par Tahiti et Rangiroa.
N° ISSN : 0373-8957
Fait partie de Bulletin de la Société des Études Océaniennes numéro 333