B987352101_PFP3_2012_326_327.pdf
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Bulletin de la Societe
des Etudes Oceaniennes
Naviguer, voyager...
pur,
Societe
Etudes
des
Oceaniennes
Fondee LE 1 er JANVIER 1917
c/o Service des Archives de Polynesie frangaise, Tipaerui
B.P. 110,
98713 Papeete, Polynesie frangaise • Tel. 41 96 03
-
Fax 41 96 04
Facebook : Societe des Etudes Oceaniennes
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e-mail: seo@archives.gov.pf • web : etudes-oceaniennes.com • web : seo.pf
Banque de Polynesie, compte n°12149 06744 19472002015 63
CCP Papeete, compte n°14168 00001 8348508J068 78
Composition du Conseil d'Administration 2012
President
M. Fasan Chong dit Jean Kape
Vice-President
M. Constant Guehennec
Secretaire
M. Michel Bailleul
Mme Moetu Coulon-Tonarelli
Secretaire-adjointe
Tresorier
M. Yves Babin
M. Daniel Margueron
Tresorier-adjoint
Administrateurs
M. Christian Beslu
Mme Eliane Hallais Noble-Demay
M. Robert Koenig
Membre d'Honneur
M. Raymond Vanaga Pietri
Bulletin
DE LA SOCIETE
des Etudes Oceaniennes
(POLYNESIE ORIENTALE)
N°326/327 Aout/Decembre 2012
-
Sommaire
Avant-Propos du president
Fasan Chong dit Jean Rape
p.
2
Les grands voyageurs de Eiao : la diffusion des lames d'herminette
p.
4
p.
19
p.
45
p.
62
Michel Charleux
La navigation astronomique traditionnelle tahitienne
Jean-Claude Teriierooiterai
Le tour de Pile de Tahiti par Cook et Banks en 1769
Robert Koenig
Le Journal de bord inedit de Juan Pantoja y Arriaga (1795)
Presente et traduit par Liou Tumahai
p. 100
Le voyage aux ties Tuamotu de la Victorieuse en 1880
Le Messager de Tahiti 1880
p. 108
La poste maritime dans les Etablissements fran$ais de POceanie
Christian Beslu
Les communications interinsulaires et au long cours a Tahiti
en
1885
p. 114
Annuaire de Taliiti 1885
p. 118
De Kaimiloa a ‘O Tahiti Nui Freedom
Hiria Ottino
Des Polynesiens a bord des navires au long cours
p. 136
Yves Bennett
Peut-on reinventer le voyage ?
L’Aranui, un cargo mixte, aux ties Marquises en
2012
p. 148
Daniel Margueron
L’epopee des Tahitiens en Nouvelle-Caledonie
p. 181
Solange Drollet
P-191
Hontmage it Jean-Jo Scemla (1945-2007)
Jacques Bayle-Ottenheim, Daniel Margueron
Aquarelle de couverture : A’amu 2012 pour
la S.E.0.
Avant-propos
Chers membres de la Societe des Etudes Oceaniennes,
Chers lecteurs du BSEO,
Bienvenue a tous dans ce dernier Bulletin de l’annee qui est dedie au
voyage, theme retenu cette annee pour le « Salon du lire » de Papeete.
Remercions pour cela les contributeurs qui ont propose un article
afin de presenter leurs travaux ou simplement apporter leurs
temoignages
aussi divers que passionnants qui nous feront
reve au cours de traversees
voyager par le chemin du
toujours riches de sens.
Remercions egalement le Comite de lecture qui s’est penche sur ces
articles et enfin le Comite de redaction qui s’est active dans la confection
de ce numero.
Le dernier quadrimestre de l’annee a ete relativement riche en
participation de notre Societe aux evenements touchant au patrimoine
livresque:
•
Les Joumees europeennes du patrimoine, au Musee de Tahiti
et des lies (MTI), du 15 au 16
septembre, a l’initiative du Ministere
de la Culture et du Patrimoine ;
•
Le premier Salon des associations, 19 au 20 octobre a l’Assemblee de Polynesie, a l’initiative de la Jeune Chambre Econo-
mique de Tahiti (JCET);
•
Le Salon du livre de Papara, du 15 au 17 novembre a la mairie
de Papara, a l’initiative de 1’association Litterama’ohi;
•
Le Salon du livre de Taiarapu, du 29 novembre au l er decern-
bre a la mairie de Taravao, a l’initiative de la Circonscription peda•
gogique de Taiarapu et Australes;
Le Salon du livre de Papeete, du 6 au 9 decembre, a l’initiative
de l’Association des editeurs de Tahiti et ses lies (AETI).
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Saluons ces initiatives et reraercions leurs organisateurs. Remercions
egalement les medias qui couvrent ces evenements et qui nous accueiUent
aussi regulierement sur leurs antennes ou plateaux pour parler de nos
publications...
La S.E.O. eut en outre l’honneur de recevoir la visite d’une delegation
de la Commission de la Communication, du Patrimoine Culturel, de
l’Artisanat, de la Jeunesse et des Sports de l’Assemblee de Polynesie frangaise, venue visiter les locaux du Service du Patrimoine Archivistique et
Audiovisuel, le 5 novembre.
Nous prions nos lecteurs de bien vouloir nous excuser pour le retard
du BSEO N°325 qui a rencontre quelques problemes dans sa conception.
Nous mettons la derniere touche a la reedition du dictionnaire
Tepano Jaussen qui a necessite une nouvelle maquette. Nous saisissons
cette opportunity pour y apporter quelques amenagements: pagination,
introduction, maniabilite. L’engouement du pubbc pour cet ouvrage plus
que centenaire n’a pratiquement pas pris une ride.
Enfln, nous vous invitons a nous retrouver en 2013 dans le prochain
BSEO pour continuer le deli et decouvrir le nouveau Conseil d’administration. On verra peut-etre un sang neuf dans la nouvelle equipe qui mettra
en chantier de nouveaux
projets.
A l’approche des festivites de fin d’annee, le Conseil d’administration
vous souhaite de passer de tres bonnes fetes de la Nativite et du Nouvel An.
Bon voyage a tous a travers la lecture de ce numero.
‘Ia ora na !
Le president
Fasan Chong dit Jean Rape
3
Les grands voyageurs de Eiao :
la diffusion interinsulaire
et inter-archipels
des lames d’herminette
On connait les voyages historiques des grands navigateurs grace aux
joumaux de bord et aux traces archeologiques de leur passage ou de leur
naufrage. On a eu plus de mal avec la grande migration qui a abouti au
peuplement des lies polynesiennes. Une migration dont, aujourd’hui, on
ceme beaucoup mieux le trace et la chronologie, quoique ce soit encore
de facon approximative et sujet a discussions. Une fois ce peuplement etabli, les insulaires, loin de se replier sur eux-memes et de rester confines
sur leur lie, ont frequemment etabli des relations avec les lies voisines,
voire des archipels plus eloignes, que ce soit pour obtenir un materiau
qu’ils ne trouvaient pas localement (nacre, obsidienne...) ou lors
d’echanges socioculturels. Ces deplacements interinsulaires ou meme
inter-archipels des anciens Polynesiens, aujourd’hui bien attestes, se heurtent a l’absence d’ecrits et le plus souvent a la perte partielle ou totale des
traditions orales anciennes qui racontaient ces voyages qui restent des
exploits maritimes. Pour reporter sur la carte de I’immensite oceane ces
relations que les populations pouvaient entretenir au sein meme de leur
archipel ou avec celles d’archipels plus eloignes, il revient aux archeologues de trouver des outils originaux. Et pour tous, la premiere des
N°326/327-Aout/Decembre 2012
conditions est que les vestiges qui vont etre utilises aient ete recueillis in
situ dans des niveaux stratigraphiques bien definis et de preference dates.
Parmi ces outils, le premier a ete de chercher les similitudes dans les
formes (typologie des herminettes, des hamegons..ce sont les travaux
de Roger Green, de Robert C. Suggs, de Kenneth Emory, de Jose Garanger... Mais s’il apporta des informations interessantes, ses limites furent
vite atteintes car le risque d’une convergence de forme developpee en
dehors de tout contact, de toute relation, est bien reel. Un outil a manier
avec des reserves.
Les analyses concernant des tessons ceramiques (composition chi-
mique de la pate, structure, composants...), tout comme celles de Fobsidienne dont la composition chimique est caracteristique d’un lieu
d’extraction, se sont revelees, depuis longtemps deja, etre d’excellents
temoins d’echanges interinsulaires.
Occasionnellement, des vestiges animaux recueillis dans des restes
de cuisine ou des sepultures peuvent se reveler etre de remarquables traceurs. Encore faut-il avoir les competences pour definir de facon absolue
leur identification. Outil ou omement faconne dans une espece exotique
a 1'ile, ossement ou test d’une espece dont ce n’est pas l’aire de repartition,
voila des preuves d’un transport par les anciens Polynesiens et done de
relations interinsulaires. Ainsi, tres recemment, e’est une petite gouge
fagonnee dans le test d’un Terebridae {Acus crenulatus precedemment
denomme Terebra crenulata ), qui etait jusqu’alors passee totalement ina,
percue dans les vestiges recueillis sur le site de Wairau Bar par Duff au
milieu du siecle dernier qui a permis de mettre en evidence une relation
1
entre la Nouvelle-Zelande et Hawai’i , autrement dit entre deux des sommets du triangle polynesien separes de plus de 4 500 miles nautiques!
Nous citerons pour memoire les couteuses analyses ADN qui peuvent
contribuer a reconstituer les routes anciennes a partir des restes d’organismes vivants.
1
Janet Davidson, Amy Findlater, Roger Fyfe, Judith MacDonald & Bruce Marshall, 2011.«Connections
with Hawaiki: the evidence of a shell tool from Wairau bar, Marlborough, New Zealand »in Journal
of Pacific Archaeology, vol. N°2 Research report
5
bulletin dc/ la Society des &tude& Oceanienne&
Mais certains materiaux necessaires a ces analyses ne sont pas tou-
jours tres abondants (tests de mollusques, ossements...) voire rares
(obsidienne, si on exclut les importants gisements de Rapa Nui) ou meme
quasi inexistants dans le Pacifique oriental (ceramique).
II en est un, par contre, present dans toutes les lies hautes d’origine
volcanique. Largement utilise, que ce soit pour fagonner les herminettes,
des penu ou d’autres outils, recueilli en abondance dans presque tous les
sites archeologiques, c’est le basalte. On le trouve meme occasionnellement sur certains sites des Tuamotu ou sa presence dans un monde coral-
lien est necessairement exotique. Que peut bien apporter une matiere
inerte dont la seule transformation par 1’homme s’est limitee a en enlever
quelques eclats pour obtenir un outil ?
Le basalte
C’est la que sont intervenues les analyses geochimiques utilisees habi-
tuellement par les geologues: la fluorescence sous rayons X. (XRF : voir
encadre). Car, et c’est la que ce basalte va pouvoir apporter la reponse a
nos questions concemant les echanges interinsulaires,
chaque volcan, du
fait des differences dans les sources magmatiques et des processus de
fusion du magma, est sensiblement different de ses voisins et emet des
laves dont la composition geochimique constitue une veritable signature
propre au volcan. Cette signature chimique, veritable « ADN volcanique »,
va permettre de remonter au volcan, done a 1’ile
d’origine et servir ainsi
de traceur pour les echanges. La technique demande un laboratoire
equipe d’un materiel sophistique, onereux, couple a un traitement informatique que peu peuvent se permettre. Mais encore faut-il aussi pouvoir
disposer d’une base de donnees repertoriant toutes les sources regionales
de basalte et leur composition geochimique pour pouvoir comparer celle
de l’herminette avec celle des lieux d’extraction ! Ce n’est pas vraiment le
aujourd’hui, certaines lies etant sous-representees, mais les travaux utihsant le basalte pour mettre en evidence des echanges interinsulaires, au
sein d’un archipel ou entre archipels se sont largement developpes depuis
le debut des annees 90 (Weisler M., Mills, P, Rolett, B...). L’analyse
de plus de 220 echantillons geopositionnes sur Eiao participe a cet effort
cas
6
Les analyses geochimiques ont montre que cette petite herminette
recueillie sur Hie de Hiva Oa provenait de Eiao.
Photo E. Olivier. Avec son aimable autorisation.
aouUetin de. la Jociele. dc.t Stjidex 0cca/tt'e/i//c,s
de developper une base de donnees fiable et incontestable sur les beux
d’extraction du basalte dans le Pacifique sud oriental (Charleux, M., McA-
lister, A., Mills, P & Lundblad, S. 36 lames d’herminette d’Eiaot sar elle
etait a honorer une personne.robustes et fexibles; on en faisait des cordes
d’excellent a paraitre).
L’ile aujourd’hui deserte de Eiao est situee a P extreme nord de Par-
chipel des Marquises, a environ 100 km au Nord/Nord Ouest de Nuku
2
Hiva, et s’etend sur 39,2 km Geologiquement la plus ancienne de l’archipel, elle est constitute des restes d’un volcan de type hawai'en aux laves
fluides, qui a emerge il y a environ 5,5 millions d’annees. Plusieurs phases
.
d’activite ont suivi cette emergence durant 5 000 ou 600 000 ans, ensuite
comme le
prouvent la presence de paleosols. Suite a divers mouvements
tectoniques, des fissures se sont ouvertes dans le volcan dans lesquelles le
magma injecte sous pression a forme les dykes. Les coulees et les dykes
n’auraient rien d’original, si le basalte qui les compose n’etait un basalte
a grain fin, c’est a dire un basalte dans la matrice duquel, les cristaux sont
de tres petite taille (inferieure a 0,1 mm), d’ou son nom. Cette propriete
eut des consequences sur « l’avenir » d’un volcan a vrai dire assez banal
par ailleurs, car dans un tel basalte il etait facile de fagonner d’excellents
outils fithiques. Le debitage est relativement aise puisque le materiau est
homogene. Il a, dans 1’ensemble, des reactions mecaniques constantes et
uniformes, qui font que Partisan savait par experience tres exactement ou
apphquer une percussion pour obtenir telle ou telle forme d’eclat. Un facteur favorisant pour fagonner des outils de qualite. Cela ne serait pas le
cas avec la presence de gros cristaux, la fracture etant incertaine du fait
de proprietes physiques differenciees. Et les anciens Marquisiens, proba-
blement peu apres avoir decouvert et peuple Pile, voici quelques 900 ans
(Charleux, M., a paraitre ), n’ont pas manque de s’en apercevoir et d’utiliser ce materiau pour mettre en place une veritable industrie lithique que
ce soit des herminettes ou d’autres outils a partir d’eclats. Des milliers de
lames d’herminette ont ainsi ete produites au cours des siecles de «fonctionnement» de cette «ile-atelier ». Une activite dont Pampleur est a elle
seule exceptionnelle par son importance.
8
N°326/327-Aout/Decembre 2012
XRF, EDXRF, WDXRF... et composition geochimique...
en
quelques mots
XRF, est I'abreviation de X-Ray Fluorescence, une technique d'analyse largement utilisee par les geologues pour determiner la composition des roches etudiees. Le principe de
base est simple. Un faisceau de Rayons X de haute energie bombarde I'echantillon a analyser.
Ces photons de haute energie excitent les atomes des elements chimiques qui composent
le mineral qui emettent alors des photons fluorescents. Ceux-ci sont analyses par un spectrometre: leur couleur est caracteristique d'un element chimique et leur intensite (le nombre
de photons par seconde) est proportionnelle a la concentration de I'element dans le mineral.
La methode a I'avantage d'etre non-destructive, ce qui permet d'analyser des objets archeo-
logiques sans les alterer et I'analyse est reproductible.
Avec la technique EDXRF (Energy Dispersive X-Ray Fluorescence), I'analyse compte 3
etapes: le principe reste le meme, a savoir le bombardement de I'echantillon par des rayons
X de haute energie et remission de photons fluorescents. Ceux-ci passent dans un detecteur
qui les convertit en impulsions electriques. L'amplitude de ces impulsions est directement
proportionnelle a I'energie des photons re^us. Ce sont les signaux electriques qui sont analyses et«tries» grace a des logiciels pointus, ce qui permet de determiner tous les elements
simultaneities. Cette methode est egalement non-destructive et peut etre menee sur des
pieces entieres en prenant certaines precautions (surface plane, absence de patine et elements etrangers, etc.). Comme pour la technologie WDXRF, cette methode permet une analyse de tous les elements en quelques secondes. II est aussi possible de prelever une petite
quantite de roche (par micro forage) et de vitrifier la poudre obtenue en un petit disque. C'est
ce disque qui est alors soumis aux analyses.
Les basaltes, tout comme I'obsidienne, sont formes d'elements« majeurs», presents
en quantite importante exprimee en pourcentage
(Sif^, AI2O3, K2O...) et« d'elementtraces»dont la concentration s'exprime en parties par million (ppm) (Ni, Cu, Zn, Rb, Nb, Pb,
Zr...). C'est essentiellement grace aux rapports entre certains elements-traces que I'on peut
mettre en evidence differentes origines volcaniques. II faut au prealable avoir etabli une base
de donnees sur un maximum d'origines, sur des echantillons precisement localises. C'est
ensuite la comparaison avec les valeurs connues qui servent de reference qui permettra de
preciser si oui ou non la roche provient de Eiao. On comprendra aisement que I'analyse portant sur des parties par million, elle doit etre rigoureuse. A I'University of Queensland, le
laboratoire de M. Weisler d'un montant de 6 millions de AUS$ est une enceinte encore plus
aseptisee que le meilleur des blocs operatoires. Les conditions d'analyse sont soumises a des
regies draconiennes. Meme I'eau utilisee est purifiee un grand nombre de fois afin de ne pas
fausser les resultats.
9
Temoins de celle-ci, on trouve aujourd’hui, disperses sur quasiment
toute l’etendue de Eiao, mais plus specialement dans sa partie Nord, plu-
sieurs centaines de sites d’ateliers, nappes d’eclats de plusieurs centaines
de metres-carres, voire d’imposantes accumulations d’eclats, associes ou
non a des stmctures
construites, vestiges de paepae et habitats divers. Une
population residait a demeure sur Eiao, meme si des« visiteurs» venaient
occasionnellement rechercher des herminettes ou fagonner eux-memes
leurs herminettes (quoique cette hypothese soit peu credible par rapport
aux «
proprietaries
»
du gisement).
En utihsant de fagon importante ce basalte a grain fin, les anciens
Marquisiens ne se doutaient pas qu’ils leguaient aux futurs archeologues
un traceur de premier ordre. En effet, ce basalte a
grain fin possede bien
evidemment la signature geochimique qui caracterise Eiao. Ce qui fait que
pour tout outil trouve en fouille, quel que soit le lieu de sa decouverte, il
suffit de comparer sa composition geochimique avec la base de donnees
propre a Eiao. Si les deux resultats sont comparables, on peut affinner que
l’outil provient de Eiao. Il apporte la preuve de relations interinsulaires
entre Eiao et le lieu de sa decouverte, quel qu’il soit. Et cette relation peut
etre datee grace a la position stratigraphique de l’outil!
Des herminettes voyageuses...
Et voila que Ton a decouvert que cette ile-atelier, sur laquelle des milliers d’herminettes ont ete fagonnees, avait ete le point de depart d’une
grande aventure maritime pour probablement des milliers d’entre elles.
Meme si aujourd’hui, on n’en a retrouve que quelques-unes!
Certes, les traditions orales, par ailleurs tres pauvres, soulignaient
que Eiao etait un lieu de fabrication d’outillage (temporaire pour certains)
et qu’il avait une telle reputation qu’on allait sur cette petite Tie pour en
rapporter des outils juges excellents. Mais on n’avait pas la preuve scien-
tifique de ces relations.
La mise en evidence des relations anciennes que l’ile de Tahuata
entretenait avec Eiao revient a Barry Rolett. Cette lie, situee au sud de Hiva
Oa, est a plus de 280 km au sud-est de Eiao. En 1984 et 1985, B. Rolett
mene des fouilles sur le site de Hanamiai. Il met au
10
jour 38 herminettes
Tri des eclats retires de la fosse de dejection
Photo M. Charleux
bulletin dc la Society des &tude& Oieeame/mcs
completes ou fragmentees et 57 eclats provenant d’herminettes. Son idee :
avoir autant d’analyses que possible pour determiner les« artefacts» qui
proviennent geologiquement de Tahuata et ceux qui lui sont exotiques.
Finalement, ce sont 89 echantillons qui sont analyses (fragments ou eclats
d’herminette). Sur les 84 provenant des niveaux les plus anciens (Phases
I-III, datees de 1025-1450 AD), il compte 41 pieces qui proviennent de
Eiao. Pres de 50 % des herminettes ou fragments d’herminettes sont faits
dans le basalte a grain fin de Eiao! Les gens de Tahuata entretenaient done
des relations avec Eiao. Un long trajet qui fort probablement passait par
Hiva Oa et par Nuku Hiva. Les gens de Hanamiai allaient-ils sur Eiao pour
acquerir
-
contre quoi ?
-
des herminettes ebauchees, ou pour y faqonner
eux-memes leurs propres herminettes ? Ou bien des gens de Eiao pas-
saient-ils d’ile en lie pour echanger leurs herminettes contre des objets,
des materiaux qui leur manquaient ? Les traditions orales seraient plutot
en faveur des deux
premieres hypotheses, mais il ne faut pas renier d’au-
tres hypotheses. (Rolett et al. 1997 ; Rolett 1998 ; McAhster 2011)
Dans le site de Hanamiai, de faqon surprenante, l’outillage provenant
de Eiao se fait beaucoup plus rare a partir de 1450 AD, au point que e’est
le basalte de Tahuata qui domine tres largement ulterieurement. Ce declin
des relations avec Eiao a partir de 1450 AD, que Ton note egalement
simultanement dans d’autres lies, reste encore aujourd’hui mal explique.
En 1987, lors de ma premiere expedition sur Eiao, j’avais effectue
quelques sondages. Dans Tun de ces sondages, j’ai mis au jour deux petits
galets de cette phonohte a grenat typique de Hohoi, le fameux caillou
fleuri
endemique si Ton peut dire de Ua Pou a 170 km au sud-est
«
»
«
»
de Eiao. Ces deux petites pierres sont une autre preuve des relations qui
pouvaient exister entre Eiao et d’autres lies marquisiennes. Plus recemment, l’analyse geochimique d’une petite herminette pohe, recueillie par
E. Ohvier et C. Chavaillon au cours de leurs remarquables travaux d’inventaire des petroglyphes de Hiva Oa, a revele que le basalte utilise etait bien
celui de Eiao. Meme si rherminette a ete trouvee en surface, le fait qu’elle
ait ete decouverte dans un lieu difficile d’acces permet de penser qu’il
s’agit bien d’un apport ancien, confirmant que les herminettes de Eiao
voyageaient beaucoup.
12
N°326/327-Aout/Decembre 2012
II est quasi certain que d’autres analyses sur des
outillages trouves en
fouille dans l’arcliipel reveleront un nombre important de relations inter-
insulaires, au sein meme de l’archipel marquisien.
Mais nous sommes toujours dans
l’archipel des Marquises, autrement
dit dans la proche banlieue de Eiao ! Proche banlieue
parce que les
etaient
de grands navigateurs et que quelques dizaines de
Marquisiens
miles marins etaient une gentille promenade. On va voir que nos hermi«
»
nettes ne se sont pas contentees de
voyages intra-archipel.
En 2007, Collerson et Weisler publient un article dans la revue
Science dans lequel ils etudient l’origine de certaines herminettes. Parmi
celles-ci, la reference D465 trouvee dans les Tliamotii a Makatea est sans
conteste originaire de Eiao, un petit voyage de 1 200 km,
probablement
avec une etape sur l’un des atolls de
des
Tuamotu.
l’archipel
Au debut des annees 60 Roger C. Green fouille l’un des deux carres
du site Te Amaama (ScMf5) sur ce qui est tout a la fois cour de l’ecole,
place du temple et du village de Papetoai a Mo’orea, un secteur
aujourd'hui urbanise. Sous un four, dans un niveau partiellement
immerge, il met au jour 37 vestiges en basalte, dont la partie mesiale d’une
petite herminette achevee de section trapezoi’dale qui, a premiere vue, ne
presente qu’un interet tres relatif. Les analyses des elements associes stratigraphiquement permettent de la dater de 760±80BP, (Green, R.C., Rappaport, R.A., Rappaport, A., & Davidson, J. 1967 :182-197), ce qui la place
entre 1173-1406 AD a 2 Personne ne prete attention a ce vilain bout
d’herminette cassee comme on en trouve tant lors des fouilles en Polynesie. On la range done avec les autres vestiges mis au jour durant la fouille
et on l’oublie... Jusqu’au jour ou, 30 ans plus tard, Marshall Weisler, se
penche avec un regard different sur ces 37 fragments de basalte. Poursui.
vant ses travaux anterieurs, il cherche a savoir si certains n’auraient pas
origine externe a l’archipel de la Societe. Il les soumet tout d’abord a
2
une analyse non destructive sous EDXRF
Apres les premiers resultats, il
une
.
2
Energy dispersive X-ray fluorescence. Cf encadre.
13
m ^bulletin da
la Society de& &tude& Oxzeanienne&
decide d’utiJiser une methode plus perforraante. Pour cela, a l’aide d’un
foret en diamaut, il preleve dans chaque echantillon une petite quantite de
roche qui, apres divers traitements est soumise a une analyse sous
WDXRF 3 , une technologie assez proche de la precedente mais plus « poin-
fragment d’herminette se revele avoir
les elements chimiques, leurs concentrations
une origine
exotique
coincident parfaitement avec ceux du basalte de Eiao ! Avec cette analyse,
tue ». Et la, sous le spectrometre, le
«
:
»
M. Weisler venait de demontrer qu’entre le Xlleme et le debut du XVe sie-
cles, la petite herminette elle devait alors etre entiere avait effectue, a
partir de Eiao, en direction du sud-ouest, un grand voyage de plus de
1 400 km sur l’ocean (769 miles nautiques)! Directement ? En «sautant»
d’ile en lie ? Nul ne peut repondre avec certitude a cette question, mais il
est fort probable que la chaine des Tuamotu a constitue l’une des etapes,
Tun des relais, de ce long periple. Voila done ce petit bout d’herminette
cassee temoin incontestable de grands voyages entre archipels!
-
-
En 1959, R- Green fouille aux Gambier. Il est essentiellement a la
recherche d’hamecons en nacre pour etablir des chronologies comparatives avec celles d’autres archipels. Il met au jour 14 herminettes sans atta-
cher plus d’importance qu’a leur forme. A la fin des annees 90, M. Weisler
met en evidence les nombreuses relations anciennes que Mangareva et 1’ile
isolee de Pitcairn avaient etablies entre 1000 et 1450AD. De fagon surprenante, il ne trouve pas sur Mangareva de vestiges faconnes dans le basalte
a grain fin de Pitcairn alors que la carriere de Tautama, la seconde source
de basalte a grain fin pour le Pacifique sud oriental n’est qu’a 600 km au
sud-est.
Sur 14 herminettes recueihies par R. Green pres de trente ans plus
tot, il en selectionne deux. La premiere (repertoriee AMNH 85- 2023) a
ete retrouvee dans un contexte stratigraphique sur Pile de Kamaka (carre
Al, niveau I) date de 640+60BP, (Beta 109016) cahbre a 1294- 1428AD
a 2
.
La seconde herminette repertoriee AMNH 85-2032 a ete trouvee en
surface sur une plage proche de l’extremite nord du village de Rikitea.
3
Wavelength dispersive X-ray fluorescence. Cf encadre.
14
Pacifque.
le
travers
a
hermintes
des
voyage
le
rep snta
carte
BSEO:
93
EIAO
65u/lciui de /a Jocieie des Slades Ocean
Le lieu de la decouverte de cette derniere herminette laisse planer un
doute sur rorigine precise de celle-ci. Aurait-elle pu tomber de la poche
d’un marin occidental ou polynesien, d’un visiteur... qui se serait rendu
sur Eiao au
prealable ? Reconnaissons cependant que les visiteurs sur
Mangareva a cette epoque-la ne sont quand meme pas legion. Quoiqu’il
en soit M. Weisler soumet les herniinettes aux
analyses geochimiques et,
les deux herminettes s’averent avoir ete fagonnees dans le basalte de Eiao.
Eiao qui est a 945 miles nautiques de Mangareva. La encore, une navigation exceptionnelle de plus de 1 750 km, et toujours probablement en passant par les Tuamotu, ce qui n’enleve rien a
l’exploit.
Toujours plus loin... et contre le vent
Mais le plus extraordinaire c’est ce qu’ont mis en evidence A. Di
Piazza et E. Pearthree en 1999- Us fouillent alors dans les lies de la Ligne,
1’actueUe Republique de Kiribati. Le site TE10 est un complexe d’habitat
de Pile de Tabueran (autrefois denommee Fanning). Il s’agit d’un vaste
depot ancien et des vestiges de deux habitats dates de 620±60 BP (Beta
141927) et 810±50BP (Beta 142178) ce qui les place vers le XH-XTVeme
siecles. Dans ce niveau, ils recueillent quelques morceaux de basalte dont
un petit
fragment d’herminette qu’ils soumettent a une analyse sous
WDXRF. C’est la surprise, la composition geochimique de cet artefact est
tout a fait comparable a celle du basalte de Eiao ! Les deux
archeologues
viennent de demontrer que, la encore entre le Xlleme et le XlVe siecles,
une relation a ete etablie entre Eiao et Tabueran ! Une
navigation longue
de 2423 kilometres (1310 miles nautiques) (Di Piazza/Pearthree, 2001)!
Si elle est aisee dans le sens Eiao-Tabueran du fait des vents dominants et
des courants, cette navigation est plus problematique dans le sens Tabueran-Eiao. Car elle doit se faire contre le vent. Mais sont-ce les gens de
Tabueran qui sont venus chercher une ou plusieurs herminettes sur Eiao
ou bien ceux de Eiao
qui sont partis vers l’Ouest en apportant avec eux
leurs outils traditionnels ? Se referant aux traditions orales, les anthropo-
logues auraient tendance a penser que les voyages se faisaient plutot des
ties basses vers les lies hautes. Cette distance a travers un ocean quasiment
vide est en elle-meme tout a fait remarquable. Peut-etre un voyage en trois
16
N°326/327- Aout /Decembre 2012
etapes: des Mai'quises au nord des Tuamotu et de la aux lies de la Ligne.
De plus, cela suppose un « aller et retour » ! Naviguer de Tabueran vers
Eiao, c’est naviguer contre les vents dominants, ce qui est purement
impossible avec une pirogue traditionnelle. Cela laisse supposer que les
navigateurs de Tabueran aient attendu des conditions d’un phenomene El
Nino pour profiter d’un inversement des vents. Cette attitude a deja ete
observee par des ethnologues dans d’autres ties comme le soulignent A.
Di Piazza et E. Pearhree.
La presence de nombreuses herminettes ou eclats de basalte provenant de Eiao dans les sites marquisiens, a differentes
periodes dans le
temps, traduit bien l’existence d’un reseau de relations regulieres et probablement intenses au sein meme de l’archipel. Par contre, la presence
le plus souvent d’un seul vestige isole sur d’autres ties, dans d’autres
archipels, ne traduit qu’une relation qui peut avoir ete unique, voire accidentelle. Elle peut apporter cependant des informations precieuses dans
le processus de peuplement de certaines ties.
Mais il est probable, vu l’importance de la production d’herminettes
sur Eiao, que les vestiges recueillis en fouille n’ont pas tous
parle et
que d’autres ties, d’autres archipels ont egalement beneficie de ces outils
aux qualites reconnues et reputees. Retrouver ces temoins a travers les
collections provenant de fouilles anciennes est un long et couteux processus. Les spectrometres portables en permettant d’etudier rapidement de
-
-
«
»
tres nombreux echantillons de facon non destructive et sans investissement
pharaonique devraient elargir la liste des destinations des herminettes de
Eiao. Les travaux en cours de A. Hermann reveleront-ils que des herminettes de Eiao ont atteint les Australes ? Et si on analysait toutes les herminettes trouvees en fouille depuis les plus anciennes ? On peut encore
s’attendre a de nombreuses surprises.
Michel Charleux
Moorea, 9 septembre 2012
17
bulletin d& fa Society de& &tiule& (§ceanienne&
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18
La navigation astronomique
traditionnelle tahitienne
Un peu d’histoire
La navigation traditionnelle,
victime prematuree des premiers contacts
L’astronomie fut sans doute la discipline la mieux
organisee chez les
Tahitiens. Leur maitrise de l’art de la navigation hauturiere durant plusieurs millenaires reclamait une parfaite connaissance du mouvement des
etoiles. La pratique astronomique, encore bien maitrisee au moment du
contact selon les indices obtenus de Tbpaia, disparait
prematurement avant
qu’elle puisse faire l’objet d’une etude.
Envoye pour observer le passage de la planete Venus devant le disque
du soleil en 1769, James Cook, le plus fameux des explorateurs, choisit
de debarquer dans la bale de Matavai la ou, deux ans plus tot, en 1767, le
commandant Wallis mouilla apres avoir decouvert 1’ile. II construisit son
observatoire astronomique a la pointe Tefauroa, rebaptisee Pointe Venus.
Ce lieu est hautement symbolique, puisque c’est la que se trouvait l’ecole
d’initiation des«savants »taliitiens, te ana vaha rau, «la grotte aux nombreuses orifices», autrement dit, l’abri des conn;iissances. Elle fut notamment frequentee par l’un des plus grands heros navigateurs tahitiens, Hiro.
Les recits de ses exploits ne manquent pas. A bord de Hohoio, sa pirogue,
PPuf/clitt c/e /a Socieie c/es Stuc/en fitCCUfUCflflC&
il fit le tour de toutes les lies connues des Tahitiens. Le texte relatif a la
genealogie des etoiles precise en outre que Venus etait son guide en mer
(Henry, 1968, p. 369).
Le handicap de la langue n’a pas permis a Cook et a ses compagnons
de collecter plus que ces bouts de recits. Pour comprendre comment les
Tahitiens utilisaient les astres pour naviguer, il leur fallait maitriser la
langue. Leur savoir va demeurer pendant longtemps un mystere.
En revanche, Cook les vit mettre en pratique en plusieurs occasions
leur habilite technique sur l’eau. Il put egalement admirer la richesse et
la diversite de leurs moyens de transport: les piihoe, des« petites pirogues
a balancier
(taillees dans un seul tronc d’arbre), les pahi, les pirogues
doubles de voyage
(faites de planches cousues et dotees de He, des
voiles en pandanus »), les va’a taurua (destines au cabotage,
aujourd’hui appelees tpaerua dont Tetrave etait verticale pour augmenter
ses performances face a la houle), les pahi tama'i (pirogues de guerre
pouvant embarquer une centaine de guerriers), les va'a motu (pirogues
de lagon a balancier) et les va'a tira (a double coque dotes d’une longue
canne a peche a l’avant). Il apprit que certaines de ces embarcations partaient parfois fort loin, dans des lies eloignees situees a plusieurs jours de
mer et en ramenaient de la nacre, des perles et des plumes rouges. Marin
accompli, il comprit tres vite que les Tahitiens devaient etre des experts et,
qu’en l’absence d’instrument, seules les etoiles pouvaient etre leurs guides.
«
»
»
«
Apres sa visite, le nombre de visiteurs ne cessa de croitre et, avec eux,
une autre vision du ciel. La planete Venus au nom tres poetique de
Ta'urua-nui-horo-ahiahi (« Grande festivite qui court dans le soir »)
deviendra Venuti, son adaptation phonetique en tahitien. Ta'urua-nui-itu‘i-i-te-porou-o-te-ra‘i (« Grande festivite qui frappe le zenith du ciel»)
Iupiti, une transposition de Jupiter ». Ta'urm-faupapa
(« Sirius»), l’etoile zenithale si importante de Tahiti, disparaitra tout simplement du vocabulaire tahitien et done du ciel. Les etoiles, les constelladons, les planetes ainsi que tout le savoir astronomique, heritage d’une
longue tradition, s’evanouiront et, avec elles, tout le concept porte par ces
sera dorenavant
noms.
20
«
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Les Europeens a la decouverte de la
navigation
traditionnelle
Entre 1822 et 1840, les capitaines
Duperrey, Dumont d’Urville ou
l’amiral Paris ne purent que deplorer le declin de l’art de Part de la navigation et la disparition de la flotte de pirogues doubles du roi Pomare
admiree par Cook en 1774 dans la baie de Matavai. Les
deplacements
entre les lies s’effectuaient desormais sur des
barques de type europeen.
La boussole, le compas, le chronometre et le sextant ont mis fin a une
pra-
tique vieille de deux mille ans. II ne restait aux Taliitiens que de glorieux
souvenirs, essentiellement bases sur des recits relatant les epopees de
leurs heros navigateurs, Rata, Tafa‘i, Ta‘ihia et Hiro qui ont laisse leurs
empreintes dans toutes les lies.
-
Une autre consequence de ce bouleversement a ete la
calendrier astral. Son interet residait dans sa solution du
disparition du
probleme du
recadrage des lunaisons avec les saisons grace aux astres. Quatre d’entre
eux entraient successivement dans le
jeu de mesure du temps, la Lune, le
Soleil, les Pleiades et Pollux. Ce qui laisse supposer des calculs complexes
et, done, un savoir scientifique.
Jacques-Antoine Moerenhout, qui avait une pietre opinion des insulaires, incapables, ecrit-il, de se rendre d’une He a l’autre sans l’aide des
Europeens, s’etait tout de meme demande, en 1830, s’ils n’etaient pas les
survivants d’une civilisation plus brillante :
«II me parait done certain qu’il y a eu une seconde epoque pendant
laquelle les Polynesiens cultivaient jusqu’a un certain point les aits, les
sciences, et se livraient a la navigation. A cet ordre de choses, qui a du
se prolonger beaucoup dans
quelques-unes des Ties, aura insensiblement succede celui dont j’ai parle.
(Moerenhout, 1837)
Comme Ellis qui pensait que le mont Mem en Inde pouvait etre le pays
d’origine des Taliitiens, Moerenhout etait persuade que leurs nobles ancetres
civilises avaient pour patrie un continent englouti. Les interlocuteurs qu’il
»
avait en face de lui n’etaient que les rescapes d’une culture en decadence.
Ce qui reste du savoir ancien, nous le devons en partie a des decouvreurs comme Cook. Grace a ses observations et a celles des naturalistes
21
bulletin c/a ta Jocieta c/cx liucc/cx Oceania
qui l’accompagnaient, nous pouvons apprecier le niveau de connaissance
des Tahitiens. La carte de Tupaia, le tabu'a qui l’accompagna pendant une
partie de son voyage de retour vers l’Angleterre, en temoigne. Elle nous
revele les talents de geographe de son auteur. Pas moins de 83 lies y sont
repertoriees, des lies Marquises a Rotuma. Chaque lie, precise-t-il, possede son etoile zenithale, il en enumere cent trente en les montrant du
doigt, revelant ainsi des qualites d’astronome. En outre, dans quatre d’entre elles, des contacts plus anciens entre Europeens et Naturels sont mentionnes. Comme un historien, il precise, que certaines escales furent
chaleureuses et, d’autres, dramatiques.
Cook reconnut en lui des talents de navigateur. En quittant Tahiti,
souhaitant revoir une derniere fois ses proches, Tupaia le guida aux lies
Sous-le-vent, ce fut la premiere grande decouverte de l’Anglais. Il comprit
a cet instant qu’il pouvait lui etre utile pour decouvrir l’hypothetique
continent austral. Tupaia, de son cote, insistait pour qu’il mette le cap a
l’Ouest, la ou, a vingt jours de navigation, s’etendent de grandes lies peuplees, les lies Samoa, Tonga et Fidji, qu’il avait reportees sur sa carte.
N’ecoutant que ses ordres, Cook mis le cap au sud. N’ayant rien decouvert de notable, il se rangea a l’avis du navigateur tahitien, il vira a l’Ouest
et rejoignit la Nouvelle-Zelande.
A la veille de sa mort a Batavia, Tupaia montrait encore du doigt
Ta'urua-faupapa l’etoile zenithale de son lie.
,
Un an avant Cook, Louis-Antoine de Bougainville avait deja pris la
mesure des
dispositions des Tahitiens pour la navigation astronomique :
Au reste, les gens instruits de cette nation, sans etre astronomes,
comme Font
pretendu nos gazettes, ont une nomenclature des constel-
lations les plus remarquables; ils en connaissaient le mouvement
diume, et ils s’en servent pour diriger leur route en pleine mer d’une
He a l’autre. Dans cette navigation, quelquefois de plus de trois cents
lieues, ils perdent toute vue de terre. Leur boussole est le cours du
soleil pendant le jour, et la position des etoiles pendant les nuits,
presque toujours belles entre les tropiques. (Bougainville, 1771)
Malgre ce constat, il n’eut pas la luddite de porter la moindre attention aux appels pressants d’Aoutourou {Ahutoru ,), le jeune Tahitien qu’il
22
N°326/327-Aout/Decembre 2012
prit sous sa protection. Celui-ci insistait pour le conduire a Ra'iatea son
lie natale. Bougainville l’aurait tout simplement suivi, il aurait eu l’honneur
de decouvrir, un an avant Cook, les lies de Huahine, de Ra'iatea, de Talia'a
et de Borabora.
En 1773, a son second voyage, Cook, accompagne cette fois-ci de
Johann et Georg Forster, des naturalistes allemands, put sillonner le Pacifique pendant deux annees et verifier la justesse des indications portees
sur la carte de Tupaia. Il decouvrit ou redecouvrit toutes les lies qui y
etaient placees, des lies Marquises a l’Est aux lies Fidji a l’Ouest.
Le sejour de ces savants parmi les Tahitiens fut plus long que les fois
precedentes; ils apprirent le tahitien et firent un lexique de sept cents
entrees d’un tres grand interet, le vocabulaire recueilli etant celui du
XVIIF siecle. Ils constaterent que, sur l’espace maritime explore long de
3500 miles nautiques (6,500 km) et large de 1200 miles nautiques
(2,200 km), vivent des populations qui, visiblement, partagent les langues
d’une meme famille, des mythes identiques, des mceurs et des coutumes
analogues etc. Indeniablement, il devait y avoir des echanges et, indeniablement, des contacts frequents entre elles. Or, sans instrument de navigation, comment faisaient-elles ?
La tradition orale nous a legue tres peu dedications. Les genealogies,
les mythes, les contes et les legendes sont, la plupart du temps, des recits
imaginaires qui nous privent d’une analyse plus rationnelle, mais qui,
confrontes aux releves des decouvreurs, pennettent de livrer leurs secrets.
C’est aux missionnaires de la London Misionary Society que nous
devons quelques-unes de nos connaissances. En particular au reverend
Orsmond, dont les travaux de recueil a partir de 1818, aupres du roi
Pomare II et des derniers temoins de l’ancienne societe, sont devenus la
source principale d’information. La valeur de son oeuvre, une premiere
fois egaree, mais que sa petite-fille, Teuira Henry, a reussi partiellement a
reconstituer, repose sur la richesse des textes en tahitien. Les autres
ne sont que des
ouvrages de la meme epoque, d’une grande valeur certes,
facheux.
Une
C’est
verifier.
lecture, debarrasinterpretations impossibles a
see du filtre
missionnaire, aurait pu nous apporter plus d’eclairages. Par
23
Q^u/lelin de la Society dcs Slades Oceanieaaes
exemple, l’ouvrage du reverend Ellis« A la recherche de la Polynesie d’autrefois 1 », est une description tres recherchee des coutumes taliitiennes,
mais sa sincerite ne peut etre evaluee. Ellis fait cependant etat d’un voyage
aux etoiles fort interessant entre Tahiti et Huahine en 1820, durant lequel
il put s’entretenir des methodes taliitiennes de navigation :
Les indigenes des lies etaient cependant habitues, jusqu’a un certain
point, a reconnaitre 1’aspect et la position des etoiles. Principalement
guides pour diriger leurs embarcations au-dessus des abimes. Quand ils partaient en voyage, ils choisissaient une etoile ou une constellation particuliere pour les guider
durant la nuit. Ils l’appelaient leur aveia et sous ce nom est maintenant designee la boussole parce qu’elle repond au meme but. Les
Pleiades etaient Xaveia favorite de leurs marins et c’est d'apres elles
que nous nous dirigeames la nuit. (Ellis, tome II, p. 567)
en mer, elles etaient leurs seules
Il est done clair que les Tahitiens lisaient les etoiles et les utilisaient
pour naviguer. Cette aptitude ne semble pas relever du simple instinct.
Tous les ecrits sur le sujet semblent etablir qu’ils maitrisaient le mouvement des astres et les cycles climatiques, ecologiques et biologiques. Ce
savoir, certes empirique, suffisait. Meme s’ils n’avaient pas la science, telle
qu’on la definit aujourd’hui, ils possedaient un raisonnement qui peut etre
considere comme une demarche scientifique.
La vision tahitienne du ciel
La vision tahitienne du monde ne s’eloignait guere de celle des peu-
pies du pourtour de la Mediterranee jusqu’a la fin du moyen-age. C’est ce
que rapporte Bhgh dans son journal lors de son premier voyage :
«
Leurs idees sur la geographic sont tres simples: ils croient que le
monde est un disque plat et fixe tres etendu, et que le soleil, la lune et
les etoiles tournent autour d’elle. » (Bligh, 1792)
Cette vision d’un monde plat est confirmee par Ellis qui ajoute que,
pour les Tahitiens, le monde est a l’abri d’une voute :
«
’
Ellis, W„ 1972.
24
Les Tahitiens imaginaient que la mer qui entourait leur lie etait une
N°326/327-Aout/Decembre 2012
surface plane et qu’a l’horizon visible ou a quelques distance au-dela,
le ciel, ou ra'i, rejoignait l’ocean, renfermant, comme dans une arche
ou un cone creux, les lies
qui se trouvaient dans le voisinage imme-
diat » (Ellis, tome II, p. 567).
A la place d’une arche ou d’un cone, Henry voyait le « dome du
ciel »,‘apu o te ra‘i, un bol geant renverse pose sur la surface de la Terre.
II en existait en tout dix, empiles les uns sur les autres. Le premier bol, le
plus proche, est appele Ra'i trntahi «le premier ciel», suivent ensuite Ra'i
tuanui, Ra'i tuatoru, Ra'i tmf, Ra'i tuarima, Ra'i tnaono, Ra'i tuafitu,
Ra'i tuavaru, Ra'i tuaiva et le plus haut, Ra'i tuatini «le dixieme ciel».
Chaque corps celeste qui parcourt ces cieux represente une divinite
ou l’esprit d’un defunt. C’est le cas de Ra, le Soleil, une divinite
presente
dans les rnythes, mais non veneree comme dans d’autres civibsations. En
revanche, Mamma, «la Lune », n’est point une divinite, mais un pays situe
peu loin, au-dessus de nos tetes. A tel point que Ton peut entendre la
deesse Hina battre 1’ecorce de Ycioa 2 (« banyan ») avec son i’e (« battoir ») pour fabriquer ses tissus en tapa. Mamma circule done dans le
premier ciel tout proche, et Ra dans le deuxieme juste au-dessus. Inevitablement le premier passera un jour devant le second, ce sera une echpse,
3
appelee par les Taliitiens nauta
Les autres astres sont plus loin, dans des cieux situes plus haut. Les
plus petits sont les plus haut places, dans le dixieme ciel, tout au sommet,
.
la ou coule un lleuve compose d’etoiles minuscules, l’eau du dieu Tane,
le Vai ora (« Voie Lactee ») ou nag eMa'opurotu
,
son beau
requin iden-
tillable par son etoile Fa‘arava-i-te-ra‘i (« Altair »). Tandis que son steme
blanc, Pira'etea (« Deneb ») s’est pose prudemment sur la berge.
II arrive que nous surprenions le deplacement des divinites, ce sont
des etoiles filantes Jetu-rere, ou des cometes,/eft7-ave. Leur trajectoire les
,
conduit parfois a traverser comme un bobde les dix cieux et a foncer sur
la Terre, elles deviennent alors meteores ,fetu-pao. Une fois au sol, elies
prennent le nom de ‘Opurei et sont venerees.
2
Plus connu a Tahiti aujourd'hui sous le nom to
3
Cite par W. Ellis «/l la recherche de la Polynesie d'autrefois» tome 2, p. 209 (Societe des oceanistes, Paris 1972 N°25)
25
4
kftul/etw de, la Joaete des Shides &eeanu
Les termes astronomiques
Chaque He possede son etoile, son ‘avei'a qui passe par son zenith,
porou-a-ra‘i. Celle de Tahiti est Sirius, Ta‘urua-nui-te-amo-‘aha ou
Ta'urua-faupapa.
Autour de chaque lie, en cercles concentriques, s’etendent les
oceans: tai le plus proche, tua, le plus eloigne ainsi que tous les moana
aux nombreux qualificatifs. Les eaux a l’horizon se perdent ensuite dans
les abysses appeles rua. De ces rua, jaillissent les vents et les astres
,
(Stimson).
De ce fait, la rose des vents est appelee rua mata’i, et le compas
d’etoiles, rua fetu. L’horizon a l’Est (ou a l’Ouest) est divise en dix rua ;
la succession d’astres alignes qui y emerge porte egalement le nom de
rua
chemin d’etoiles (Stimson). Ces chemins d’etoiles traversent le
,
»
«
dome du ciel d’Est en Ouest. Elies sont assimilables aux parallels de nos
cartes. Le dieu Tane s’en est servi pour guider sa pirogue
(Henry, 1968,
p. 475 ).
L’un de ces chemins d’etoiles materialise la trajectoire du Soleil au
solstice d’ete, Rua roa (ou Rua maoro)
,
«
chemin long » ou Tropique du
Capricome; l'autre, celle du Soleil au solstice d’hiver, Ruapoto, chemin
court
ou Tropique du Cancer. Ces chemins sont connus aussi sous les
noms deAra roa ( ouAra maoro) elAra poto.
Lorsqu’on observe le Soleil se coucher pendant toute l’annee, il se
deplace sur l’horizon de Rua roa a Rua poto, du solstice d’ete au
solstice d’hiver ». Lorsqu’il a fait un aller-retour, il aura done accompli
un cycle, passant deux fois par le milieu de ce segment a l’equinoxe,
Le trajet du Soleil, ce jour-la, coincide avec la
ra-hiti, cycle solaire
ligne de 1 ’equateur celeste : les equinoxes sont les moments choisis dans
«
»
«
»
«
«
1
.
»
le calendrier tahitien pour recaler les lunaisons avec les saisons.
A Hawai’i, l’equateur est appele ke alanui 0 kepiko 0 Wakea, « le
grand chemin du nombril de Wakea
d’Atea.
4
Drollet A., 1989 [1922].
!
Makemson, M., 1938.
26
5
.
»,
Wakea etant le nom hawai’ien
N°326/327-Aout/Decembre 2012
*
*
t
*
4
♦
ns
:♦
-t
f1
*
3
cc
t
4
r
Sud
Rua 1
Rua 2
Rua 3
Rua 4
Rua 5
Rua 6
Rua 7
Rua 8
Rua 9 Rua 10
Horizon & I'Est
m
J
:
-
Figure 1
Les eaux plongent a I'horizon dans des abysses appeles rua. Chaque portion d'horizon,
a I'Ouest et a
I'Est, en comporte une dizaine. Les astres et les vents y emergent et y plongent,
leurtrajectoire porte de cefait le nom d erua.
Les Tahitiens avaient aussi remarque que les planetes et la Lime
suivaient un parcours analogue a celle du Soleil, l’ecliptique. En parlant
de Jupiter, Henry precise qu’il suit la trajectoire de tua-o-urupo‘i
,
«
sur
le dos du soleil de l’aube », une bonne definition de l’ecliptique.
Les Hawaiens l’appellent ke ala o ke ku'uku'u, « le chemin de
l’araignee », et les Maoris, te ara matua, «le chemin des parents
6
.
»
Grace a la carte laissee par Tupaia, nous avons aussi un nom pour le
meridien, la ligne Nord-Sud qui passe par Tahiti, rd avatea,
«
soleil de
7
midi .»
Une classification des astres pour la navigation
Les Tahitiens distinguaient les etoiles ,fetu, des planetes, fetu-horo.
Les cinq planetes connues des Tahitiens sont: Venus: Ta‘uma-horo-
po‘ipo‘1 / Ta‘urua-horo-ahiahi -Jupiter : Ta‘urua-horo-po‘ipo‘i/
Ta‘urua-horo-ahiahi / Td'urua-nui-i-tu’i-te-porou-o-te-raH
Maunu‘ura /Fetu ura
-
-
Mars:
Mercure : Ta'ero, mata-piri-te-ra et Saturne :
Fetutea.
6
Ibid.
7
Forster, J.R., 1996.
27
Fftid/cJi/i dv /a dociete de& 6tude& 0iceaMcnne&
La trajectoire des planetes, tm-o-uru-po‘i, est reperee par deux planetes qui portent le nom de ta'urm, Venus et Jupiter: toutes deux servent
a la
navigation d’Est en Ouest.
Les fetii, « etoiles », n’etaient pas classees selon leur magnitude, mais
selon leur usage pour la navigation ; il existe deux classes de fetii utilisees
pour la navigation, les ta‘unia et les ‘ana. Nous verrons plus loin leur role.
Comme en Occident, les Tahitiens regroupent aussi certaines etoiles
qu’ils nomment hui fetii si elles prennent la forme d’une
si elles sont
figure, hamecon, oiseaux, perchoir, nasse... et hui tarava
la
comme
les
trois
etoiles
de
Ceinture
d’Orion.
alignees,
alignees
Ils possedent egalement un nom pour les nebuleuses, mahn et, pour
en constellation
-
—
les parties claires du ciel, moana.
Les Rua, les « chemins d’etoiles »
Douze etoiles parmi les plus grandes et les plus brillantes sont done
classees dans une categorie appelee, ta‘u-rua « repere de rua ». Le rua
est la serie d’etoiles situee sur la meme latitude qui suit ou qui precede
l’etoile ta’urua il peut se traduire par « chemin d’etoiles ». Par exemple,
,
Rua faupapa est le chemin d’etoiles que repere Ta‘urua Faupapa
«
Sirius ».
Ci-dessous la liste des douze ta’urua « etoiles-reperes
»
et leurs rua
correspondants, suivis de leurs noms respectifs en frangais:
Ta‘urua-i-te-ha‘apara’a-manu (Rua-i-te-ha‘apa‘ra‘a-manu)
Deneb (Cygne)
Ta‘urua-nui-o-mere (Rm-nui-o-Mere) Betelgeuse (Orion-Nord)
Ceinture
Ta‘urua-o-mere-ma-tutahi (Rua-o-Mere-ma-tutahi)
d’Orion (Orion-Sud)
Ta‘urua-feufeu (Rua feufeu) Alphard (Hydre-Nord)
Ta’urua-faupapa (Rua-faupapa) Sirius (Grand chien)
Ta‘urua-nui-fa‘atereva‘a-o-atutahi (Rua-o-atutahi) Fomalliaut
-
-
-
-
-
-
(Poisson austral)
Ta‘urua-o-mere (Rua-o-Mere)
Ta‘urua-manu (Rua-manu)
-
-
Deneb Algedi (Capricorne)
Alnai'r (Grue)
Ta‘urua-tupu-tainanu (Rua-tupu-tai-nanu)
28
-
Canopus (Argo)
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Ra (Ruapoto oilArapoto)
Ra
-
Soleil (Solstice d’hiver)
Soleil (Solstice d’ete)
(Rua
roa)
Ta‘urua-nui-horo-po‘ipo‘i / Ta‘urua-nui-horo-ahiahi (Tua-oUmpo'i) Jupiter/Venus (Ecliptique)
roa oi\Ara
-
-
Les pou, les « piliers d’etoiles »
Dix autres etoiles sont classees dans une categorie baptisee ‘ana
«
brillante ». Chaque etoile ‘ana est le sommet d’un pou « pilier
d’etoiles ». II existe done dix pou qui soutiennent te tapo‘i-o-te-ra‘i, la
«
toiture du ciel ». Cette toiture est la coquille superieure du bivalve pri-
mitif Rumia, L’autre extremite, la base du pilier, repose le bivalve inferieur
a son endroit le
«
plus stable, le pole celeste sud. En consequence, un pou
pilier d’etoiles » est une serie d’etoiles alignee du Nord au sud qui, par-
tant d’un ‘ana rejoint la paitie fixe de la voute celeste au sud. Par exemple,
Pou mua est le pilier d’etoiles alignees du Nord au Sud repere par Anamua « Antares».
Ci-dessous la liste des dix Ana « etoiles brillantes » et des dix Pou
«
piliers d’etoiles
»
correspondants, suivis de leurs noms respectifs en
francais:
‘Ana-mua (Pou-mua)
Antares (Scoi-pion)
-
‘Ana-muri (Pou-muri)
-
Zuben-Eschamali (Balance)
Regulus (Lion)
Duhbe (Grande ourse)
(Pou-tia’ira’a)
‘Ana-tipu
‘Ana-heuheup (Pou-‘orerorerora‘a) -Alphard (Hydre)
‘Ana-roto (Pou-roto)
-
-
‘Ana-tabu’a-ta‘ata-metua (Pou vana‘ana‘ara‘a)
-
Arctunis (Bou-
vier)
Procyon (Petit chien)
‘Ana-varu (Pou-nohora‘a)
Betelgeuse (Orion)
Phaet
‘Ana-iva (Pou-haerera‘a)
(Colombe)
Polaris (Petite ourse)
‘Ana-ni‘a (Pou-fa‘arava‘aira‘a)
‘Ana-tahu‘a-vahine (Pou-ti‘ara’a)
-
-
-
-
Les etoiles Alphard et Betelgeuse sont classees aussi bien dans les
‘ana que dans les ta'urua.
29
Q&uUetui d& Id Society de& &tude& Qcecmienne&
Methode de navigation traditionnelle aux etoiles
Premier prealable avant de quitter une lie : identifier le
veia, l’« etoile zenithale
»
de Pile de depart ainsi que de
I’ile-cible
L’etoile zenithale d’une lie est celle qui passe au-dessus d’elle ou sur
un
point quelconque situe sur la meme latitude a une periode precise de
l’annee. Le trajet de cette etoile est de ce fait son rua.
Dans Pimage ci-dessous, nous avons fait figurer les etoiles zenithales
de Tahiti, Nuku-Hiva et Hawai‘i.
+r
—
^
_
Ta’urua-faupapa
‘Ana : tahu’ata’ata
Sirius
AcQturus
J*r
~
-T
-
-
Jau’ru-afeufeirAfphard-
_
HAWAI'I
TAHITI
NUKU HIVA
Figure 2
'Ana-tahu'a-ta'ata (Arcturus dans le Bouvier) est I'etoile zenithale de Hawaii.
Ta'urua-faupapa (Sirius dans le Grand Chien) celle de Tahiti.
Ta'urua-feufeu (Alphard dans I'Hydre) celle de Nuku Hiva.
Second prealable avant de quitter une lie : evaluer le rua de
Pile de depart
Le rua, la position en latitude de Pile de depart, est repere par la
mesure de la hauteur d’un astre connu a son zenith par
rapport a Phori-
zon au sud. Les astres ideaux pour une telle mesure sont ceux
vent le plus loin au sud : Tauhd, « Croix du sud »
et beta du Centaure »
‘apato'a Achernar ».
«
30
—
—
qui se trou-
Na Matarua « alpha
Ta‘urua-tai-nanu « Canopus » et Ari‘i-o-
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Pour mesurer sans instrument la hauteur d’un astre a son zenith, il
faut tendre le bras vers l’horizon au sud (pour les lies de l’hemisphere
sud) en tenant la paume de la main ouverte, Textremite du pouce posee
sur l’horizon. Il faut ensuite mesurer la hauteur de l’astre en se servant de
la longueur de la main, celle-ci etant l’unite de mesure.
Figure 3
A Tahiti, la hauteur de la Croix-du-sud a son zenith fait environ deux mains et demie.
A Hawai'i, il fait la largeur du pouce. ATubua'i, il mesure trois mains.
Troisieme prealable avant de quitter une lie : prendre deux
reperes fixes au sol
La direction de chaque ile-cible est materialisee au sol par l’alignement de deux reperes, des pics de montagne, des rochers, des dots, des
promontoires etc. Ainsi Tde de Tahiti est entouree de reperes qui donnent
la direction des des environnantes.
Parfois, les reperes sont sur l’de voisine : par exemple, pour se rendre a ‘Ana‘a a partir de Tahiti, d faut d’abord gagner l’de de Meheti'a. Une
fois sur place, d suffit de s’aligner sur l’axe de deux pics oriente sur Anaa.
De meme, pour se rendre a Huahine, les pics reperes se trouvent a Touest
de Moorea.
Les departs s’effectuent toujours avant le coucher du soled. Lorsque
la nuit tombe, les reperes au sol laissent la place aux etodes qui sont dans
leur prolongement. Le navigateur cale sa pirogue sur ce nouvel axe qui est
le 'avei ‘a de Tde-cible.
31
bulletin dc /a Societc dc& fstudefr Occam
Pour des trajets courts : suivre le ‘dvei‘a,
l’« etoile zenithale »
Pour atteindre une ile, si elle n’est pas trop eloignee, le plus simple
est de viser directement son avei ‘a, son « etoile zenithale ». Cela suppose
que le voyage ne dure pas longtemps, deux ou trois jours, et qu’il a lieu a
une epoque bien precise de l’annee, celle ou P etoile, en traversant la voute
celeste, passe au zenith de File.
Le voyage de Tahiti a Huahine accompli par Ellis et ses compagnons
tahitiens, a ete realise de cette maniere : il n’a dure qu’une nuit et un jour,
les embarcations sont parties de Moorea, ou ils s’etaient rendus la veille.
Pour des trajets longs : suivre les pou et les rua
Pour une navigation plus ardue, il faut assurer son voyage en s’ali-
gnant sur l’axe d’un pou pour un trajet du Nord au Sud, ou sur celui d’un
rua pour un
trajet d’Est en Quest.
Figure 4
Le depart s'effectue avant le coucher du soleil,
le navigateurs'aligne sur 2 reperes au sol (2 pics de montagne par exemple).
32
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Pour une navigation Nord-Sud :
suivre les pou, les « piliers d’etoiles »
Pour un voyage long, vers le Nord par exemple, il ne suffit pas sim-
plement de suivre une etoile situee au Nord comme !Ana-tipu Duhbe »,
car celle-ci se deplace pendant toute la nuit vers l’Ouest. Une
pirogue qui
la prend pour cible finirait au bout de la nuit a incurver sa trajectoire pour
suivre le deplacement de l’etoile d’Est en Ouest. Il est done imperatif de
maintenir un cap vers le Nord en s’alignant, non pas sur une etoile, mais
sur une serie d’etoiles alignee du Nord au Sud comme les pou,
piliers d’etoiles». De ce fait, au lieu de viser ‘Ana-tipu il vaut mieux aligner sa pirogue sur le pilier repere par cette etoile: pour cela, il faut guetter le moment ou il est au zenith. Au cours de la nuit, il se deplace vers
l’Ouest et, quand il devient inexploitable, il faut guetter le pilier suivant.
Les dix piliers qui se succedent toutes les nuits sont sufflsants pour pouvoir
naviguer sur un axe Nord-Sud pendant toute l’annee.
,
«
«
Pour une navigation Est-Ouest:
suivre les rua, les « chemins d’etoiles »
Pour un voyage long, de l’Est vers l’Ouest ou vice-versa, il faut prea-
lablement identifier le ta'urua de l’ile-cible. Une fois repere, il suffit de
suivre son ma, le « chemin d’etoiles» dont il est le repere, soit vers l’Est,
soit vers l’Ouest, en gardant la meme latitude.
Pour suivre la serie d’etoiles qui materialise le rua, il faut aligner son
embarcation sur l’axe du rua (comme indique a la figure 5), en deviant
le moins possible de l’axe du rua. Des que les etoiles de la serie franchis-
qui represente environ 20 degres —,
ou disparaissent sous l’horizon, il faut choisir celles qui les suivent ou qui
les precedent. Au-dela de la hauteur d’une main, l’alignement de la
sent la hauteur d’une main
—
ce
pirogue sur l’axe du ma devient impossible.
33
bulletin d& la Society de& &tude& Gcea/ue/we&
Figure 5
Un rua est une serie d'etoiles, elles se levent ou se couchent a I'horizon;
la serie est reperee par son etoile la plus brillante, le ta'urua, traversant le del d'Est en Ouest.
Pour suivre un cap, il faut aligner son embarcation sur I'axe d'un rua.
Navigation par la methode des deux ta‘urua
Il est egalement possible de naviguer en utilisant deux ta'urua 1’un
a l’avant et 1’autre a l’arriere, situes dans le prolongement de I’axe de la
pirogue. Il suffit ensuite de s’aligner sur I’axe virtuel ainsi trace entre les
deux etoiles, la proue sur l’etoile situee devant et la poupe sur celle situee
a l’arriere. Cette navigation permet, le cas echeant, une navigation deviant
,
de I’axe d’un rua ou d’un pou.
Figure 6
La navigation par la methode des deux ta'urua.
34
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Les rua, les « chemins d’etoiles »
Le dome du ciel est ainsi divise en
plusieurs ma, c’est-a-dire en plu-
sieurs chemins d’etoiles, plusieurs lignes d’etoiles orientees d’Est en Ouest,
ressemblant a des parallels.
•JSJU'Tiy-.
Figure 7
Plusieurs chemins d’etoiles parcourent le del d'Est en Ouest.
Ci-dessous, a la figure 8, les dix ma reportes sur un disque representant le globe terrestre: le Rua i to'erau et le Rua i to'a sont les zones
situees au Nord et au Sud, semblables a des abysses ou les navigateurs ne
s’aventurent jamais.
’APA-TO’ERAU
Figure 8
Les rua reportes sur un globe terrestre
35
Ci-dessous, a la figure 9, ont ete dessinees sur la carte representant
l’ocean Pacifique, les traces laissees par le passage des ta'uma : chacun
sert de repere aux rua, aux chemins d’etoiles. Nous pouvons constater que
le Triangle polynesien est« quadrille » par des chemins d’etoiles. Naviguer
a l’aide des rua consiste a suivre ces chemins dans une
navigation d’Est
en Quest.
Figure 9
La projection des ta'urua sur la carte du Pacifique
Comment naviguer a l’aide des poll et des rua
Pour avoir une idee de la methode traditionnelle de navigation a
Tahiti, le plus judicieux est de donner un exemple, celle d’un voyage entre
Tahiti et Nuku-Hiva.
Avant de quitter Tahiti, Tile de depart, le navigateur, connaissant au
prealable la position de 1’ile-cible, Nuku-Hiva, situe au nord-est, dont le
rua est Rua-feufeu repere par son etoile repere, Ta‘urm-feufeu choisit
de s’y rendre en prenant prealablement soin de s’aligner sur les reperes
,
(selon Tupaia, les reperes au sol qui donnent la direction des lies
Marquises se trouvent sur Meheti’a).
au sol
36
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Les vents et la houle etant du secteur sud-est, le navigateur sait que s’il
vise directement Nuku-Hiva, les aleas de la derive risquent de lui faire rater
sa cible. II peut soit passer
plus a l’Est, soit passer a l’Ouest de l’ile. II sera
lui
de
determiner
sa position par rapport a l’ile-cible.
impossible pour
Pour etre certain de toucher sa cible, il choisira volontairement de
prendre un cap plus au Nord en visant ‘Ana-tipu,
«
Duhbe », le repere
du Pou-tia‘ira‘a. Il sera alors certain de couper la trajectoire de Rua-feu-
feu a l’Ouest de Nuku-Hiva. Il n’a plus qu’a virer a l’Est et a viser l’archipel
des Marquises, une cible plus grande que l’ile de Nuku-Hiva. A l’approche
de l’archipel, il guettera la houle, les oiseaux et les cumulus accroches aux
montagnes des lies hautes. Des qu’il a atteint une ile de 1’archipel, il saura
comment rejoindre l’ile-cible.
Figure 10
En partant de Tahiti, Hie de depart,
le navigateur ne prend pas le trajet direct pour Nuku-Hiva, ITIe-cible,mais celui qui le conduit
a couper la
trajectoire de Rua-feufeu a I'Ouest de Nuku-Hiva.
37
iT&a/letin dc la Society des Stades Ocean
Naviguer en utilisant la nature
Affiner la navigation par I’observation de l’environnement
La navigation astronomique par les rua, pour autant qu’elle soit efficace, n’est toutefois pas assez precise. Elle permet une approche grossiere : la precision est de l’ordre de 170 milles nautiques, soit environ
315 km. C’est la distance entre Tahiti et Maupiti. Autant dire qu’une Tie isolee est impossible a trouver. Ce qui peut expliquer Tisolement de Tile de
Paques.
Ainsi, le 21 septembre 1999, la pirogue Hokule ‘a quitte Mangareva
pour rejoindre 1’ile de Paques avec a son bord trois navigateurs expertmentes, Nainoa Thomson, Bruce Blankenfeld et Chad Babayan. Le voyage
devait prendre douze jours. A Tissue de ce delai, les navigateurs sentaient
bien que lTle etait toute proche. Tous leur sens etait en alerte. Ils chercherent pendant quatre jours en scrutant le moindre indice qui pourrait les
aider ; au bout du compte, ils resolurent de sortir leurs instruments. Ce
hit le seul echec des navigateurs Hawai'iens en vingt-trois ans et douze
voyages a travers toutes les des du Pacifique. L’ile de Paques est la seule
lie a ne pas faire partie d’un archipel. Les indices qui peuvent permettre
d’affiner la navigation astronomique sont nombreux.
Choisir comme cible un groupe d’iles
Au-dela de 25 ou 30 milles nautiques de rayon, une tie haute n’est
plus visible du large. Dans les groupes insulaires, ces perimetres de 25 ou
30 miles se chevauchent souvent, formant des cibles plus grandes. Pour
atteindre une lie situee au sein d’un groupe d’iles, il vaut mieux cibler le
groupe puis, une fois le groupe atteint, rejoindre Tile cible.
Pour rejoindre par exemple une lle-cible comme Nuku-Hiva en partant de Tahiti, il est plus sur de viser Tarchipel des Marquises. La distance
entre Tile la plus au Nord et celle la plus au Sud est de 200 milles nautiques (360 km), ce qui est considerable au regard de la plus grande Iongueur de Nuku-Hiva (30 km).
38
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Utiliser les couleurs de la mer
La couleur de la mer varie en fonction de sa profondeur: les hauts-
fonds colores au milieu des oceans constituent d’excellents reperes pour
la navigation.
Les hauts-fonds situes pres d’une ile et d’un archipel sont des indications sur la distance qui reste a parcourir et sur la direction a prendre.
Les debris flottants
En pleine mer, les debris flottants permettent d’indiquer la direction
d’une terre en fonction du courant et d’estimer la distance qui reste a parcourir. Une noix de coco sec, flottant au gre du courant, est un bon indicateur de la distance : il suffit d’examiner l’etat de la bourre ou le degre
de putrefaction de l’eau de coco a l’interieur pour apprecier la duree du
sejour du coco dans l’eau et, en fonction de la vitesse du courant, determiner la distance parcourue. L’exercice peut se faire aussi avec une palme
de cocotier ou d’autres debris vegetaux prealablement etudies.
La houle autour d’une ile
Figure 11
La houle autour d'une ile
39
bulletin da la Society de& Qtudes Qcea/ueane&
Une houle, si elle ne rencontre pas d’obstacle, reste reguliere. La presence d’un obstacle cree une houle secondaire ou deforme la houle
prin-
cipale et provoque des turbulences. L’image ci-dessus (figure 11) indique
(A) la houle principal qui arrive du large, elle est reguliere ; lorsque
la houle principal rencontre une lie, cehe-ci renvoie en sens inverse une
la houle reflechie (B) ou alors, elle se courbe en contoumant Tile (C); a
l’arriere de File, la houle principal qui l’a contournee par la gauche et
en
par la droite s’est divisee et se croise en creant des turbulences (D).
En fonction des formes de houle rencontrees, le navigateur sait situer
l’ile meme s’il ne la voit pas.
Paku : la coloration particuliere des nuages au-dessus d’un
atoll
Le lagon de certains atolls est d’une luminosite telle qu’elle se reflete
sur le nuage
de paku
qui se trouve juste au-dessus. Ce phenomene porte le nom
'Iliamotu, en tahitien pa‘u, d’ou le nom de l’archipel en
aux lies
tahitien, Pa‘u-motu.
Le reflet du lagon de Me d’Ana'a est particulierement fameuse ; il se
voit de fort loin alors meme que les cocotiers ne sont pas visibles.
Les cumulus accroches aux montagnes des lies
La chaleur des terres montagneuses peut engendrer de gros nuages
immobiles au-dessus des Ties, les cumulus. La presence d’un cumulus
stable au milieu de nuages en mouvement signale la position probable
d’une ile.
Le vol des oiseaux et leur rayon d’action
Certains oiseaux de mer quittent la terre le matin pour se rendre sur
les lieux de peche. Ils regagnent la terre a la tombee de la nuit. Leur vol,
le matin et le soir, indique la direction de Me et l’espece, le rayon d’action.
Le rayon d’action de certains oiseaux est indique dans la figure 5.
40
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Figure 12
Le rayon d'action des oiseaux de mer
La reconnaissance du savoir tahitien
La navigation fait appel a une somme de connaissances techniques et
scientifiques precises. Les Polynesiens, sounds a un environnement mantime, ne connaissaient pas d’autres voies de voyage que celles de l’ocean.
C’etait leur chemin obligatoire s’ils voulaient rencontrer leurs voisins. Les
Tahitiens, en particulier, sont parvenus a un etat de sensibilite vis-a-vis des
elements naturels tel que tout leur semblait accessible ; leur maitrise de
la navigation est demeuree inegalee. Au-dela des exploits de voyage et de
la lecture des signes, leur genie residait avant tout dans leur comprehension du positionnement par les ahgnements d’etoiles
sans
ce qui n’est pas
et leurs
leurs
latitudes
des
les
outils
geographes modemes,
rappeler
—
longitudes.
41
i
d&ulletin da fa doc/eta de& Gtadcs Oceaaie/me
La mise au point du systeme des piliers d’etoiles et des chemins
d’etoiles faisait du fa’atere va’a, du navigateur, un maitre astronome. Les
astres faisaient partie des mythes dans lequel il s’integrait par filiation. Ses
ancetres defunts, parfois devenus des dieux, etaient tous de belles etoiles
brillantes veillant sur leurs progenitures.
Le voyage realise par la flotte d eMana o teMoana a permis a sept
Polynesiens, issus de divers archipels, de conduire sans le moindre instrument de navigation et pendant deux ans, de 2011 a 2012, sept tipaerua
Pacifique. Ils ont ete formes a Hawaii par l’expert inconteste
de la navigation aux etoiles, Nainoa Thomson, le meilleur eleve de Mau
a travers le
Pialug. Depuis le premier voyage de Hdkule ‘a en 1976, une dizaine de
Hawailens maitrise la navigation aux etoiles.
La pirogue tahitienne Faafaite, qui a realise le periple avec Mana o
teMoana est destinee a etre l’ecole de formation a la navigation tradition,
nelle de Tahiti. Assisterons-nous enfin a la reconnaissance de Tintelfigence
tahitienne en la matiere ?
Jean-Claude Teriierooiterai
42
N°326/327-Aout/Decembre 2012
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44
Le tour de Pile de Tahiti
par Cook et Banks en 1769
Tout ce que nous connaissons de ce premier tour de Pile de 1769,
ce sont deux journaux, celui de Cook et celui de Banks; s’il
y a plusieurs versions du journal de Cook, la premiere est apocryphe (euphe-
misme pour dire douteuse et suspecte, qui parait deux mois apres le
retour de Cook le 11 juillet 1771) et la seconde, la mieux connue, est
officielle, revue et corrigee par Hawkesworth en 1773 (dans l’ouvrage
se trouvent aussi les recits de decouverte de Wallis et de Carteret). En
fait, les 753 pages de la version du texte manuscrit de Cook, classe au
Patrimoine de Phumanite, ne paraissent qu’en 1893... Quant au journal
de Banks, il n’a ete edite qu’en 1896 et n’a pas encore ete traduit en
langue frangaise...
On peut confronter les differentes versions de Cook avec celle de
Banks, mais il ne s’agit pas ici de faire l’exegese du tour de Pile de 1769,
simplement proposer quelques pistes de lecture ou plutot d’ecoute et
beaucoup de questions: donnons deux exemples, a Papenoo ce 26 juin,
au premier jour du tour de Pile : Cook dit:
Je ne vis rim de remarquable, si ce n’est unporce/et rodplace sur
un autel oil, a cote, se trouvaient le corps ou les ossements d’unepersome.
Alors que Banks note :
A cote de la maison de mon hote se trouvait le corps d’une vieille
femme qui avait ete transportee de Matavai le 16juin. Il semble que
m bulletin d& lev \$ociet& des Studes Qtxxmienne&
ce soit I’endroit que notre hote avait requ en
heritage d’elle et que
e’etait a cause de cela qu’elle avait du etre amenee id. Banks recon-
nait le corps de cette dame, il 1’avait dejd vule 5 juin, depose non bin
du camp des Anglais sous un abri de pirogue: il decrit le poisson et la
viande offerte aux dieux (et non a la personne decedee, comme il le
specifie) afin de satisfaire la faim des divinites et eviter que celbs-ci
ne
mangent le corps
-
ce
qui serait arrive si la ceremonie n’avait pas
eu lieu.
Prenons un deuxieme exemple, celui de la rencontre, a la presqu’ile
Vehiatua, le 27 juin : void ce qu’en dit Cook:
Nous avons rencontre le «roi» Vehiatua, un homme tres vieux a
la barhe blanche, avec peu de monde pour le servir. Nous ne Vavons
avec le chef
rencontre que pour le saltier...
Banks nous en revele beaucoup plus:
Vehiatua etait assis pres d’un abri de pirogue qui semblait etre
son habitation.
C’est un homme age et mince, aux cheveux et a la
barbe blanche;
a cote de lui se trouvait une
femme agee de 25 ans
environ, jolie et qui s’appelait Tauhitihiti. Nous avons entendu ce nom
tres souvent, et les gens nous disaient que e’etait une femme tres
importante dans cette partie de Vile, un peu comme Purea l’etait chez
elle, dans la grande ib.
Lorsque Cook et Banks commencent leur tour de File de Tahiti ce
26 juin 1769, leur mission est terminee, le transit de Venus a ete assez
bien observe trois semaines auparavant, ils peuvent done faire un tour,
quitter la pointe Venus et y retoumer, c’est la definition meme du touriste,
celui qui revient a son lieu de depart.
Cook se donne une mission, reconnaitre les lagons, les sonder,
reconnaitre les passes et decrire les baies de Tahiti qui pourraient abriter
des navires, dresser une carte, dont il sera tres content, celle de son Atlas:
Cook ecrit a son retour:
Le plan ou le dessin quej’ai ejfectue, meme s’il n’est pas tres pre-
cis, sera sujfisantpour mettre en evidence I’emplacement des baies et
des ports ainsi que l’aspect general de Vile.
46
1769
Tahit
de
Carte
bulletin d& la tSociete- des Slades Oceania
Mais ce tour de File semble avoir ete bien improvise, car en meme
temps Banks ecrit, le dernier jour, ou ils sont tous surpris par la pluie :
Nous avons eu beaucoup de chance, aucun d’entre nous n’avait
emmene de vetement de
rechange, aucun d’entre nous n’avaitpense
de faire le tour de Idle en quittant Matavai...
pgnmet de
faire le tour de File, c’est aussi la maitrise de leur canot ou plutot de leur
pinasse, une petite chaloupe qui peut avancer a la voile et a la rame.
Si la maitrise d’un certain vocabulaire anglais-tahitien leur
Cook tout comme Banks ecrivent dans leurs journaux : «Nous
qui est invraisemblable ou un euphemisme admirable,
mais qui jette dans Fanonymat ceux qui rament et ceux qui sondent les
profondeurs du lagon, ceux qui suivent a bord de Fembarcation ces deux
messieurs qui marchent a terre. Cook dit qu’ils partent a trois le 26 juin,
c’est-a-dire avec un guide indigene, et Banks ecrit trois jours plus tard, le
29, jour de grande tension a la presqu’ile: «Nous sommes 4 et avons des
armes pour 4». Il est vrai que le nombre des personnes qui les guident
ou qui les accompagnent est tres variable.
ramons... », ce
De temps en temps Cook et Banks remontent a bord de la pinasse
parce que la marche leur semble trop difficile (le long des falaises du Pari,
par exemple) parce qu’ils sont fatigues, ou tout simplement parce que le
paysage ne leur semble pas interessant, ou plus assez interessant, en particulier a la fin de leur tour. Ils ont deja vu Punaauia, Faaa au mois de mai,
et si Papeete n’est pas interessant, c’est que cette ville n’existe pas encore.
Cette pinasse est done un vehicule de transport vital, et un abri
(Banks y passe meme une nuit lorsqu’il ne veut pas dormir au motu Tua-
rite), c’est aussi un lieu de refuge, on le voit bien au petit matin du 29 juin
a Vairao lorsqu’on leur annonce que leur pinasse a disparu, ils craignent
pour leur securite et pour leur vie.
Banks pense immediatement que «les Indiens, nous trouvant
endormis, s’en sontprobablement empares d’abord et I’ont emmenee
ce qui signifiait qu’ils s’enprendraient a nous tres vite. Nous etions
4, nous n’avions qu’un mousquet et 1 boite de cartouches et 2pistolets
-
de poche, sans reserve ni de poudre ni de balles .»
48
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Un mousquet et deux pistolets, est-ce beaucoup d’armes a feu ? En
tout cas, leur effet est bien connu a Taliiti depuis le passage de Wallis et
de Bougainville, mais ces armes sont pratiquement a usage unique, difficilement et lentement rechargeable.
Cook et Banks donnent les noms des guides qui les accompagnent
depuis le depart de Matavai, des guides qui changent, qui les guident puis
les abandomient: ils ne comprennent pas que, changeant de territoire, ils
doivent aussi changer de guides. Leurs armes a feu brouillent la reconnaissance d’autorites differentes sur des terres differentes. Ainsi leur pre-
mier guide veut les decourager de quitter la grande lie pour se rendre a
la presqu’ile : seul les voir charger leurs armes pour defendre leur petit
groupe lui permet de franchir la frontiere entre les deux systemes de pouvoir.
C’est ainsi que s’ouvre la frontiere entre Tahiti nui et Taliiti iti, entre
Porionu’u et Taiarapu. Et, de l’autre cote, l’accueil est tout a fait amical...
II y a d’autres gens, d’autres curieux, curieux de voir nos deux personnages: Cook et Banks rencontrent beaucoup de personnes qui n’ont
jamais vu d’Europeens! 2 ans apres Walhs, 1 an apres Bougainvihe!
La curiosite des uns et des autres, celle des Tahitiens et ceke des
Anglais, la maniere d’avancer et d’accueilhr et d’etre accueilhs sont tres
presentes dans les 2 journaux, mais la violence, sous-jacente, toujours
prete a se manifester.
En voici un exemple. Le chefMatahiapo nous avait guide, nous dit
Cook, dans le lagon du Sud de la presqu’ile. Pourle remercier, nous lui
avons prete un grand manteau, une espece de houppelande dans
laquelle on peut s’envelopperpour dorrnir, il seplaignait d’avoirfroid
ce soir-la. Nous n ’avons d’abordpas cru quand on nous a dit qu ’il
etaitparti. Nous avonspoursuivi Matahiapo dans le noir en obligeant
quelqu’un a nous accompagner sur 3 ou 4 miles, et on nous a ramene
la cape.
Banks rappeke que, depuis le vol de ses vetements au mois de mai,
c’est son habitude de se deshabiher et de poser ses habits en securite (ici,
49
_
bulletin dcy la Society de& Student &ceanie/me
c’est dans la pinasse) et de dormir convert seulement, selon la coutume
locale, d’un tapa. Pour poursuivre le voleur, Banks s’arme de son pistolet,
menace un Tahitien de mort pour qu’il l’accompagne dans sa poursuite...
Du deja-vu...
Mats dans ce tour de 1’ile, il y a aussi de la place pour rencontrer du
deja-vu, ou du deja-connu : a deux reprises, Cook et Banks se trouvent
places devant des objets occidentaux, des objets qu’ils reconnaissent
comme occidentaux, mais qui ne viennent pas d’eux et qui ont ete apportes par d’autres.
D’abord, des le l jour, a Hitiaa, ce 26 juin, on leur montre l’emplacement d’un campement, celui d’une aiguade, les trous qu’ont laisse des
piquets de tente et l’emplacement de la croix ou Ton disait turn turn et
er
meme des tessons de vaisselle dans les traces d’un brasier. Banks
analyse
d’Espagnols
trompe,
parfaitement
comme il croit, mais cedes des Frangais, et turn turn signifie a genoia,
a genoia, ce sont les traces d’un certain Toottero, d s’agit, en fait, de Bougainvide : les habitants du deu leur expdquent meme qu’un des leurs, un
denomme Ahutoru, est parti a bord de ces navires soi-disant espagnols...
Peut-etre du cote de Hitiaa peut-on retrouver encore aujourd’hui les descendants de Reti, de ce chef, et done les cousins du premier touriste tahitien en Europe, qui est presente a Louis XV le 30 avrd 1769, bien avant
que ‘Omai ne soit presente le 17 juidet 1774 au roi George HI... !
ces traces, mais se
ce ne sont pas celles
Ensuite, a Pueu, ce 27 juin, on leur montre des boulets de canon.
Cook et Banks les identifient parfaitement, ce sont des boulets de 12, de
12 livres (environ 6 kg), il y a meme une inscription sur certains,
quelques uns sont de marque anglaise avec leur grande fleche, d’autres
temoignent certainement de la mondialisation des boulets de canon...
Enfin, toujours le meme jour a Pueu, dans la grande foule qui les
entoure, Cook et Banks ne reconnaissent pas grand monde, mais Banks
apergoit des «omements» qui ne viennent pas de leur navire, mais d’un
autre navire etranger. Qu’entendent-ds par omements ? Des petits objets
en verre ? de la verroterie ? Il n’a pas la curiosite de verifier
«made in» ? Nous n’en saurons pas plus.
50
l’origine, le
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Par contre, derniers avatars de ces rencontres
occidentals, ce ne
volaille, de la volaille
anglaise, un dindon et une oie : cela se passe a Vairao, le 28 juin. Ce sont
le dindon et 1’oie offerts par Samuel Wallis, capitaine du
Dolphin, a la
sont plus des objets, mais des etres vivants, de la
reine Purea en 1767. Les deux animaux semblent en bonne sante et Banks
precise qu’ils sont tres gras et tout a fait apprivoises, suivant partout les
Indiens qui semblaient bien les aimer.
Pourquoi ces cadeaux ne se trouvent-ils plus a Papara, mais a Vairao ? Banks
n’apprendra les details de ce transfert que plus tard, lorsqu’ds
seront sur les terres de Purea et de Amo, a
Papara le 29 juin, ce sont des
de
prises
guerre!
Interessons-nous un peu aux relations de nos deux personnages au
cours de ce tour de Pile avec les dames du
pays. Cook n’en parle jamais,
c’est vrai que c’est un journal officiel. Mais meme dans la version
manuscrite, ce qu’il detaille, par contre, c’est l’aspect maritime, bon
port ou non, bien abrite par le recif ou hauts fonds dans le lagon... II
parle pas des dames, mais vante la baie de Vairao, qui pourrait
accueillir une flotte ou des grands navires bien sur il ne peut rien
savoir de la baie de Vairao qui accueiOera beaucoup plus tard les deux
porte-avions de la Force alpha en 1966 et en 1968 ni du paquebot
ne
-
France en 72 ou 74...
Banks a plus de liberte, liberte de ton, liberte de moeurs, et meme
peut-etre un cote libertin. Ainsi le 28 juin, il note :
De nombreuses pirogues vinrent a notre rencontre avec, a bord,
quelques tres jolies femmes qui, par leur comportement, semblaient
nous inviter a venir a terre. Ce que nous
fimes aussitot et nousfumes
bien requs par le chef du district de Vairao, Owiourou. Celui-ci
demanda a ses gens de nous preparer notre repas avec nos provisions
(nous avions une trentaine de uru, quelques fei et dupoisson), suffisant pour deuxjours.
Je restai tres pres des dames, esperant trouver ainsi un logement
agreable, un moyen quej’avais souvent utilise. Elies etaient tres aimables, trop aimables parce qu’elles promettaient plus que je ne demandais. Mais, lorsqu’elles virent que nous etions determines a rester a cet
51
d&uMetinr de /a Soclete de& &tiide& Ocea/uc/m cn
endroit, ellespartirent, I’une apres Vautre, me laisserent tomber a la
fin 5 d 6fois etje fus bien oblige d trouver d me loger tout sent,
La penurie de nourriture
En effet, un probleme se pose, pratiquement tous les jours a Matavai,
depuis le debut de mai et, bien sur, lancinant, tout au long de ce premier
tour de 1’ile. Celui du ravitaillement. Partout Cook un peu, mais surtout
Banks cherchent de quoi manger, et presque partout ils constatent que les
arbres a pain sont vides de fruit, et nos deux personnages en ont besoin
pour accompagner leur viande sechee. Banks compte ce que les gens ont
a manger, du cote du Pari, du motu Tuarite ou Vaiotahi ou plutot
Fenuaino
1
,
du ihi e’est-a-dire des mape un fruit et demi de l’arbre a pain,
,
un ou deux canards et
quelques courlis, venus d’Alaska...
Ce souci de nourriture, mais peut-etre aussi la faim les poussent a
des comportements violents et surprenants du cote de la presqu’ile :
Cook ecrit: Nous avons vu de nombreuses pirogues doubles et
fumes etonnes de trouver un grand nombre d’amis ou de connaissauces; nous etions persuades de trouver ici de quoi manger, mais
nous fumes degas unefois de plus. Pourtant les cocotiers etaient
pleins de fruits, mais nos amis n’avaient aucun droit sur eux ni sur
rien que nous voyions.
Et Banks precise : Nous avons demande d nos amis de nous trouver de
quoi nous ravitailler. Ils repondirent que nous en aurions, si
nous pouvions attendre
ce que nous avons fait jusqu’a perdre
patience. Nous leur demanddmes de nousfaire tomber quelques noix
de coco (dont I’amande remplace le pain), ils repondirent «oui», mais
n’en firent rien. Determines a les obtenir, nous menaqames de couper
-
les arbres avec une hachette s’ils n’accedaient pas d notre demande.
Personae nefit la moindre objection a notre maniere de faire
nous la choisissions
aux cocotiers
'
pour
-
si
maispersonne non plus n’a tente de monter
nous ravitailler.
Nous remercions Josiane Teamotuaitau pour cette precieuse precision.
52
-
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Cependant nous avons eu de la chance. Nous avons vu deux
hommes en train de debourrer un tas de noix, nous les avons obliges
a nous vendre leur
stock, 16 en tout, que nous primes a bord de la
pinasse.
En parlant a ce moment du comportement de nos amis, nous
avons eu tendance a croire
qu’ils etaient etrangers a cet endroit et
que, par consequent, ils ne pouvaient disposer de ces provisions. En
fait, auparavant, nous n’avionsjamais eu la moindre difficulty a obtenir d’eux les vivres, quand ils en avaient suffisamment.
C’est Banks qui fait le bon constat, en bon naturaliste, il est attentif a
qu’il observe.
Il voit qu’il y a des fruits, mais qu’ils ne seront pas murs avant
quelques semaines; que le mois de juin correspond a l’hiver austral, la
saison de la penurie. Il va plus loin dans son analyse, ce manque de fruit
et en particulier de uru et la difficult^ a trouver des pores, ne sont-ils pas
dus a la presence, depuis de si longues semaines, depuis le 13 avril, d’un
ce
equipage d’une centaine hommes du cote de Matavai ? La pression economique exercee au nord de Taliiti ne se fait-elle pas sentir dans toute la
Grande lie ? Et s’il y avait autre chose ? Si cette reelle penurie est liee a un
conflit qui vient d’avoir lieu, dont il y a encore des traces, un conflit qui a
les allures d’une guerre totale, avec les habitations abandonees, detruites
et bailees, les arbres abattus ?
En fait, ce probleme de nourriture peut etre aussi lie a un manque de
connaissances des ressources insulaires, il est tres etonnant que Cook et
Banks puissent decrire des paysages agricoles a la presqu’ile et en admirer
les techniques d’irrigation, ou chaque ruisseau est canalise, coule entre
des talus empierres et ne pas y voir des tarodieres, avec des taros dont la
recolte peut se faire tout au long de l’annee: jamais cette ratine n’est mentionnee dans ce tour de 1’ile, ce qui est etrange, ni meme dans les repas
tahitiens 2
2
...
Je remercie M. Jean Guiart d'avoir attire mon attention sur ce point.
53
bulletin dey la Jociete- cle.i &tude& Dceanienne&
Pourtant ce feculent est connu, Parkinson precise dans son Journal:
Des tubercules comestibles comme le taro, le ape et la patate
douce. Ces racines, accompagnees de differentespurees oupates sont
leur repos principal quand il n’y a pas de fruits a pain.
La violence et le sacre
Le 28 juin 1769, nous voici a la demiere grande etape de ce tour de
Pile. D’abord Cook et Banks sont de retour en territoire connu, ou du
moins sur les terres de Purea et de Amo a Papara, mais, a leur grande sur-
prise, tous deux sont, au meme moment, a Matavai. Cook et Banks s’installent sans plus de fagon dans la case de Purea, la reine de Tahiti selon
Wallis.
Tout s’eclaire a Papara, ou plutot Cook et Banks ont desormais une
meilleure vision de l’organisation des pouvoirs a Tahiti, de ces chefferies
qui sont comme des royaumes. Banks arrive meme a reconstituer un pan
de l’histoire de Tahiti, les deux annees qui se sont ecoulees entre l’arrivee
du Dolphin en juin 1767 et celle de YEndeavour en avril 1769.
Des combats, une victoire d’un cote, la defaite de 1’autre, c’est pour
cela qu’en marchant au bord de mer de Papara, Cook et Banks marchent
en fait sur des quantites d’os humains, en particuliers des cotes et des vertebres. C’est ainsi que Banks comprend l’origine de ces machoires
humaines, qu’il avaient vues, la veille, attachees a une planche semi-circulaire, 15 machoires en bon etat, il n’y manquait aucune dent, des
machoires plutot «frarches» precise Banks, trophees qu’il compare a ceux
des tribus indiennes d’Amerique du Nord et au scalp.
C’est cela qu’il comprend en voyant, a Papara, ces cases detruites et
ces arbres abattus et tous les cochons
emportes: Banks arrive meme a en
situer la date grace a sa maitrise du calendrier tahitien, Owirahew last,
which answers to our December 1768 le mois varehu qui correspond a
notre mois de decembre 1768.
Papara n’est pas seulement un champ de bataille mais aussi le site de
la plus grande construction tahitienne, un merveilleux exemple de l’architecture indienne, ecrit Cook le 29 juin :
54
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Near this place stands the Morie of Oamo or Obarea, a wonderfull
peice of Indian Architecture and far exceeds every thing of its kind
upon the whole Island, it is a long square of stone work built Pyrami-
dically, the base is 267 feet by 87, the breadth and length at top is 177
feet by 7. it riseth by large steps all round, like those leading up to a
dial, there are 11 of those each 4 feet high which makes the whole
height 44 feet; the foundation is of squared rockstone of a redish
sun
Colour one Corner Stone of which measured 4 F ..7‘ by 2 f 4 In. its
thickness 15 Inches; every step was composed of one row of Coral
rock very neatly squared the rest of round Stones like large pebbles
which seem’d to have been worked by their uniformness in size and
Shape
-
of the Coral Stones some were large / 31/2 feet by 21/2 /
On the middle of the top stood the figure of a bird carved in wood and
lay the broken one of a fish carved in stone: there was no hollow
or cavity in the inside the whole being fill’d up with stone the whole was
near it
-
inclosed in a Spacious Area part of one side of which it made, the Size
of this Area was 360 feet by 354F. incompass’d by a wall of stone, in it
were several Etoa trees, or what I call
Cypress, and Plantains. Near to this
Mode were Several small ones all going to decay, and on the beach between them and the Sea
lay great quantitys of human bones; near the
great Morie were many large Altars Supported by 6 or 8 pillars each
about 10 feet high, on which were exposed meat for Eatua or God, there
we saw the Sculls and bones of many
hogs and dogs.
This Morie stands on the South side of Opooreonoo Porionu’u upon
a low
point of land about 100 Yards from the Sea, it appear'd to have
been built many years ago, being in a state of decay as most of their
Modes are, from this it should seem that this Island has been in a
more
florishing state than it is a[t] present, or that Religious customs
are, like most other nations, by these people less observed
-
Et Banks d’ajouter et de preciser:
After having setled our matters we took a walk towards a point on
which we had from far observd trees of Etoa, Casuarina eqiiisetifolia,
from whence we judgd that thereabouts would be some marai ; nor
were we
disapointed for we no sooner arrivd there than we were struck
with the sight of a most enormous pile, certainly the masterpeice of
Indian architecture in this Island so all the inhabitants allowd. Its size
and workmanship almost exceeds beleif, I shall set it down exactly.
55
bulletin d& la Jacielo dcs 6tude& Ocea/uc/i/i es
Its form was like that of Marais in general, resembling the roof of a
house, not smooth at the sides but formd into 11 steps, each of these
4 feet in liight making in all 44 feet, its lengh 267 its breadth 71. Every
one of these steps were formd of one course of white coral stones
most neatly squard and polishd, the rest were round pebbles, but these
seemd to have been workd from their uniformity of size and roundness. Some of the coral stones were very
large, one I measurd was 3_
by 2_ feet. The foundation was of Rock stones likewise squard, one of
these comer stone [s] measurd 4ft: 7in by 2ft: 4in. The whole made
a
part of one side of a spatious area which was walld in with stone, the
size of this which seemd to be intended for a square was 118 by 110
paces, which was intirely pavd with flat paving stones.
It is almost beyond beleif that Indians could raise so large a structure
without the assistance of Iron tools to shape their stones or mortar to
join them, which last appears almost essential as the most of them are
round; it is done tho, and almost as firmly as a European workman
would have done it, tho in some things it seems to have faild. The steps
for instance which range along its greatest lengh are not streight, they
bend downward in the middle forming a small Segment of a circle :
possibly the ground may have sunk a little under the greatest weight
of such an immense pile, which if it happend regularly would have this
effect. The labour of the work is prodigious: the quarry stones are but
few but they must have been brought by hand from some distance at
least, as we saw no signs of quarry near it tho I lookd carefully about
me ; the coral must have been fishd from under water, where indeed
it is most plentifull but generaly coverd with 3 or 4 feet water at least
and oftenest with much more. The labour of forming them when got
must also have been at least as great as the getting them; they have not
shewn us any way by which they could square a stone but by means of
another, which must be most tedious and liable to many accidents by
the breaking of tools. The stones are also polished and as well and
truly as stones of the kind could be by the best workman in Europe,
in that particular they excell owing to the great plenty of a sharp coral
sand which is admirably adapted to that purpose and is found everywhere upon the seashore in this neighbourhood.
About 100 yards to the west of this building was another court or pavd
area in which were several ewhattas, a kind of altars raisd on wooden
N°326/327-Aout/Decembre 2012
pillars about 7 feet high, on these they offer meat of all kinds to the
gods; we have seen large Hogs offerd and here were the Sculls of
above 50 of them besides those of dogs, which the preist who accompanied us assurd us were only a small part of what had been here
sacrafisd.
This marai and aparatus for sacrafice belongd we were told to Oborea
and Oamo. The greatest pride of an inhabitant of Otahite is to have a
grand Marai, in this particular our freinds far exceed any one in the
Island, and in the Dolphins time the first of them exceeded every one
else in riches and respect as much. The reason of the difference of her
present apearance from that I found by an accident which I now
relate: in going too and coming home from the Marai our road lay by
the the sea side, and every where under our feet were numberless
human bones cheifly ribbs and vertebrae.
So singular a sight surprizd me much ; I enquird the reason and was
told that in the month calld by them Owirahew last, which answers to
our December
1768, the people of Tiarreboo made a descent here
and killd a large number of people whose bones we now saw ; that
upon this Occasion Oborea and Oamo were obligd to fly for shelter to
the mountains, that the Conquerors burnt all the houses which were
very large and took away all the hoggs &c., that the mrkey and goose
which we had seen with Mathiabo were part of the spoils, as were the
jaw bones which we saw hung up in his house; they had been carried
away as trophies and are usd by the Indians here in exacdy the same
manner as the North Americans do scalps.
Petits marae
Cook ecrit le 27 a Tautira : A chaque endroit se trouve un marae
sculpture representant une serie d’homme debout sur la
tete les uns des autres; ou encore d’une espece de treillis sur lesquels
orne d’nne
se trouvent des silhouettes d’oiseaux etc.
Banks decrit d’abord le cadre : Les maisons n’etaientpas tres
grandes ou tres nombreuses, mais des grandes pirogues avaient etc
hissees sur la plage un pen partout, elles etaient presque innombrables.
57
bulletin de /a Societe de& 8hide& &eecuiicnne&
A chaque endroit ily avait un marae c’est-a-dire uneplace a
enterrer les morts et beaucoup aussi d I’interieur des terres. Les marae
avaient la forme d’un toit, mais etaient plus propres et mieux entre-
terms, et decores de nombreux panneaux sculptes: au sommet, des
silhouettes d’animaux et d’hommes. Et plus precisement, sur I’un
d’eux la silhouette d’un coq peint en rouge etjaune, afin d’imiter les
plumes de ce volatile.
Sur quelques uns se trouvaient des silhouettes humaines, chacune
se tenant debout sur la tete d’une autre
—
on m’a dit que
c’etaitpre-
cisement I’ornement des endroits oil I’on enterrait les morts.
Le lendemain (28), pres du Pari, Banks quitte la case et traverse dif-
ferents marae ; il voit sur les dalles plusieurs vertebres et cranes humains
qui trainent la comme si on ne s’etait pas soucie de les enterrer.
Le surlendemain (29), du cote de Papeari, Cook decrit un autre
dallage : il etait ome d’une pyramide haute de 5 pieds faite
de noix de coco et des petites noix de Crateva [pua veoveo). Sur les
marae et son
dalles, a cote se trouvent 3 cranes humains ranges les uns a cote des
autres et protegee par un petit abri, une image grossiere en pierre, haute
de 45 cm. Pres du marae, se trouve un autel ou avaient ete disposes les
cranes de 26 cochons et de 6 chiens. La encore Banks est
plus precis :
Nous n’avons rien vu de remarquable sinon que cet endroit ou
enterrer les morts etait inhabituellement propre. Il etait orne d’une
pyramide haute de 5 pieds, entierement couverte de fruits de pandanus et de Crateva, A cote, au
milieu, une petite statue en pierre, grossierement sculptee. C’etait la premiere aperque depuis mon arrivee a
Tahiti, elle semblait avoir de Importance auxyeux des gens: elle etait
protegee des intemperiespar une espece d’abri construit specialement
a cette intention. A cote se trouvaient 3 cranes humains, tres blancs
et propres et tout a fait parfaits.
Le mystere de Maui, incursion dans Part sacre
Un mystere, une enigme, des questions se posent dans le dernier district de Taiarapu. Cook et Banks y decrivent une oeuvre monumentale de
58
N°326/327-Aout/Decembre 2012
vannerie, ou plus exactement de sparterie, un objet fabrique en fibres
vegetales, couvert de plumes blanches et noires qui figurent des dessins de
tatouage. C’est une piece exceptionnelle et unique a cette epoque, et dont
on peut avoir une petite idee en regardant d’abord d’autres objets semblables dans les lies du Pacifique comme par exemple les Rambaramp de
Malekula au Vanuatu, portrait et recipient d’un chef mort, ou encore ces
tetes de monnaie canaques ou, enfin ces recipients hawaiiens a ossements,
jadis decores de plumes. En fait, c’est un temoignage extraordinaire.
Cook et Banks decrivent une sculpture monumentale de plus de
2 metres de haut (7 pieds et demi, nous dit Cook), qui represente une
figure humaine de sexe masculin. L’objet est fabrique en vannerie, tresse
avec des fibres
de coco, nape ou eventuellement avec les racines
aeriennes de ieie (Freycinetia impavida) pour lui donner plus de solidite
vu sa
grande taille. Cook compare cette curiosite des plus extraordinaires
au Pobchinelle des
jeux de marionnette.
Paradoxalement, les seuls objets sacres en vannerie connu jusqu’a
present de Tahiti sont plutot de petite taille, depassant rarement les 40 centimetres, ce sont les too.
Maui, c’est le nom rapporte par Cook et Banks, impressionne non
seulement par le nom prestigieux qu’il porte, par sa taille, mais aussi par
le fait qu’il est totalement recouvert de plumes, chose totalement inedite
pour une sculpture de Tahiti et plutot connue de l’archipel de Hawaii, que
Cook et Banks ne connaissaient pas encore en 1769 ! La figure humaine
de Tahiti est recouverte de plumes blanches et noires. « le noirpour les
cheveux et les tatouages, le blanc pour la peau », selon Banks et Cook.
Les coffrets a ossements hawaiiens ont disparu, voles en 1994 au
Bishop Museum, il nous reste heureusement les photographies de ces
objets extraordinaires et les commentaires de ces receptacles a ossements: ils appartiennent a deux chefs du XVIe siecle, Liloa et son arriere
petit-fils Lonoikamakahiki. L’effigie decrite par Cook et Banks est-elle un
receptacle a ossement semblable ?
Les omements de tete sont observes et compris differemment par Cook
et Banks: le premier yvoit des knobs, c’est-a-dire des especes de boutons,
alors que le second aperqoit des horns, des cornes; et les Tahitiens
59
Kjfc bulletin d& fa Society de& Slade# (9cca///esm
es
qui les entourent leur affirment que ce sont des taata iti, des petits
homines... comme sur la fameuse statuette de Rurutu...
En se basant sur la description de Cook et de Banks, en respectant
les proportions, en tenant compte des details entrevus, void l’essai de
reconstruction ou de reconstitution d’Andreas Dettloff. Cet artiste a fait ce
choix de trois chignons, dans lesquels pourraient se cacher des petites
figurines en bois sculptes comme dans le costume du deuilleur restaure
en
1966 au British Museum ; et les tatouages s’mspirent d’un rare temoi-
gnage de tatouage tahitien sous forme d’un dessin de Parkinson, et celui
de la poitrine de l’omement pectoral d’un chef tahitien.
Retour a la pointe Venus
er
juillet, au dernier jour du tour de Pile, RAS pourrions-nous
dire, le paysage est deja connu, nos deux messieurs etaient deja venus en
mai a Atahum, ils avaient vu et decrit le grand marae analyse par Aurora
Le l
Natua dans son ouvrage, Te marae rahi 0 Atahuru.
Pendant les quelques jours d’absence de Cook et de Banks, pendant
premier tour de 1’ile realise par des Europeens, les marins de XEndeaGeorge qu’ils avaient
construit a la pointe Te Fau roa (future pointe Venus), ont controle Petat
de la poudre et des provisions pour la poursuite du voyage a la recherche
de la Terre Australe et charge 65 tonnes d’eau...
ce
vour ont commence le demantelement du fort du roi
Ayons une pensee emue pour tous ces touristes qui font le tour de Tile
climatise en quelques heures, a ce qu’ils voient ou pas, a ce qu’on leur
montre ou non, a ce qu’on leur dit ou pas ou a ce qu’ils comprennent...
«
»
Et essayons d’ameliorer nos propres tours de Pile ! Verrions-nous
plus ? Comprendrions-nous plus que Cook et Banks ne Pont fait entre le
26 juin et le l juillet 1769 ?
er
Robert Koenig
60
\fr
Cliche photographique pris par Joseph Banks le 29 juin 1769 a Toahotu, presqu'ile deTahiti
banks©dettloff
Collection Andreas Dettloff
Le journal de bord inedit
de Juan Pantoja y Arriaga
( 1795 )
Le Journal de Maximo Rodriguez (MR) edite par la SEO sous le titre
LesEspagnols a Tahiti, est a present connu des lecteurs interesses par la
culture polynesienne. Pour completer ce sejour espagnol dans la
presqu’ile de Taiarapu et offrir une perception elargie a d’autres ecrits
sous differents angles 1’auteure de cet article propose en lecture, la traduction inedite de certains passages du Journal de bord redige par Juan
Pantoja y Arriaga (JPA), second pilote a bord de la fregate YAguila, commandee par le capitaine Boenechea, lors de la deuxieme expedition espagnole a Tahiti en 1774 ; le second journal est ecrit par Andia y Varela
(AYV), capitaine et pilote du Jupiter, paquebot-marchand navigant de
conserve avec YAguila. Ce dernier paraitra dans le prochain numero du
bulletin de la SEO.
Les extraits selectionnes correspondent aux mois de novembre,
decembre 1774 et janvier 1775 du Journal, deux mois et demi pendant
lesquels tout l’equipage espagnol et leurs officiers superieurs se trouvaient
aux abords et dans la presqu’ile de Taiarapu, a deux endroits successivement: d’abord a l’Est, a Taiarapu correspondant de nos jours a la localite
est qui se trouve dans les parages de Tactuelle passe de Tea i anui, ancien-
nement nommee Aiurua et appelee Santa Maria de Magdalena par les Espa-
gnols oil ils resterent peu de temps; en raison des mauvaises conditions
N°326/327-Aout/Decembre 2012
meteorologiques et du mauvais mouillage de ce premier lieu, ils sont
remontes plus au nord, vers la baie de Tautira, bien mieux abritee, qu’ils
baptiserent du nom de SanHsima Cruz de Ojatutira et ou ils purent
mouiller en toute quietude pour mener a bien leur mission : installer les
peres missionnaires.
Ces temoignages portant sur les evenements observes, vus et vecus
par ces deux auteurs (JPA et AYV), offrent des perspectives differentes :
par exemple, pour un meme incident ou pour un spectacle tahitien, on
s’apercoit qu’ils peuvent parfaitement se completer du fait que les deux
pilotes n’ont pas pu tout observer ni tout retenir. Ils peuvent egalement
interpreter differemment ou ne retenir qu’un seul element qui les a
frappes ou emus.
Ces ecrits offrent ainsi un panorama assez complet de ce sejour: des
incidents, des aventures, des anicroches, vecus de part et d’autre; leur pre-
grandes perturbations et des soucis
dans la population tahitienne ; les Espagnols et les Tahitiens entrent dans
une reelle zone de turbulences psychologiques et emotionnelles: ambiance,
sence a provoque indeniablement de
desordre, agitation, angoisse, peur, crainte, etonnement, tout cela assure
en ces territoires inconnus; tantot admiration reciproque ressentie a la vue
de certaines techniques et pratiques, tantot reprobation devant certains
comportements ; les difficultes etaient nombreuses et variees... ainsi que
des tentations... et il y avait de quoi attiser la convoitise.
Avertissement du traducteur:
Criteres de traduction:
II s’agit d’une traduction fidele et adaptee a la langue moderne des
lecteurs contemporains, de copies de Journaux manuscrits, conserves
dans les archives espagnoles (Archives des Indes, Musee Naval de Madrid)
et chiliennes (Bibliotheque Nationale de Santiago de Chile).
A- Ont ete conserves les elements suivants:
-
-
la terminologie ancienne de la navigation a voile espagnole ;
les appellations des lies et toponymes entendus par les Espagnols
63
bulletin de la Society dex Stadex Ocea/i
et donnes aux lies, aux baies, suivies de leur toponyme actuel: ex: Otajiti
[Tahiti], Tayarabu [Taiarapu], Ojatutira [Tautira] ; de meme les nouvelles
appellations que les Espagnols ont donnees aux deux baies: Santa Maria
Magdalena pour Tairapu et Santisima Cruz de Ojatutira pour Tautira;
San Damaso pour la baie de Havae, a Teahupo’o ; Le puerto de la Virgen,
pour la petite baie en face de la passe de Rautea;
les noms des aril, capitaines et les vocables tahitiens ont ete actuaUses a leur premiere occurrence : eri [ arii ].
Quant a la syntaxe, et pour la necessaire clarte de la phrase, on a
introduit un mot ou une expression entre deux parentheses pour clarifier
-
certaines omissions de leurs pensees;
A certains passages, le style lourd, parfois incoiTect, voire parle, a ete
respecte : en effet, les pilotes ecrivaient parfois comme ils parlaient et se
repetaient souvent; on a veille ainsi a traduire le plus fidelement possible
le mouvement de leurs pensees; la syntaxe espagnole ancieime a ete bousculee : les phrases espagnoles etant tres longues, souvent non ponctuees
ou
de maniere fantaisiste ; elles ont ete coupees en propositions plus
courtes et en respectant leur unite de sens.
B- Enfin les coupures sont signalees par deux crochets [... ] ; car
elles n’affectent en rien la comprehension des recits et leur deroulement
puisqu’elles portent sur des releves de sondes de profondeur d’eau estimee en brasse, sur des leves de cartes et de nombreuses donnees techniques de mesure de l’epoque devenues obsoletes comme l’unite de
mesure espagnole en vare (0,835 m)
ou encore les nombreuses estimations portant sur la longitude et la latitude ainsi que sur les positions
-
-
-
reelles des navires... etc.
Rappelons que les Espagnols venaient en mission d’exploration et
decouverte du Pacifique, mandates par le vice-roi du Perou, don Manuel
Amat. II leur fallait done tout relever, tout mesurer, tout cartographies bref
tout consigner meticuleusement. En ces temps lointains, ils ne disposaient
pas du GPS ni des nouvelles technologies; tout au contraire, ils naviguaient
a Testime ; ils avaient souvent du mal a situer la longitude tout en
disposant d’une latitude constante et du loch pour estimer approximativement
la position du navire. Vers la fin du XVIIIe siecle, periode qui nous
64
N°326/327-Aout/Decembre 2012
concerne dans ces
Journaux, ils avaient a disposition le gouvernail
d’etambot, les voiles, le compas, le sextant, les horloges marines. Et c’etait
deja un grand progres pour Fepoque, en plus des cartes de routes de reference et les derniers leves etablis lors du
premier Voyage en 1772 ; mais
ils n’avaient pas la maitrise de la duree de la navigation. Les Espagnols, en
revenant a Tahiti pour la deuxieme fois en 1774, demeuraient de vrais
explorateurs au long cours, car ils avaient mis six mois pour accomplir
cette mission, de port a port, en effectuant un aller-retour au depart du
port de El Callao de Lima.
Sans plus tarder, lisons cette selection de pages de ce Journal.
Liou TUmahai
Le Journal de Juan Pantoja y Arriaga
Extrait du Journal de bord que vient de faire Juan Pantoja y Arriaga
sur la
Fregate de S.M. appelee Santa Maria Magdalena, alias YAguila, des
lies nouvellement decouvertes par le Capitaine Don Domingo de Boenechea, apres avoir laisse sur celle d eAmat, deux religieux de l’Ordre seraphique de Saint Francois d’Assise, l’interprete Maximo, un matelot pour
servir les Peres, les deux Indiens qu’ils avaient amenes a Lima dans ladite
fregate en 1772, une maison en bois et des vivres pour un an ; puis apres
les avoir laisses, nous avons pris la route de l’Ouest sur ordre superieur,
jusqu’a rencontrer File que les naturels appellent du nom de Orayatea
[Raiatea], et nous La Princesa (Princesse), que nous avons parcourue
mais pas entierement, et nous revinmes sur Otajiti [Tahiti] ou nous limes
l’aiguade ; une fois que nous avons verifie et constate que les Peres allaient
bien, nous rentrames sur Callao de Lima, port d’oii nous avions appareille
pour cette reconnaissance, lequel se trouve a la latitude S. de 12°7’et par
298° 15 de longitude du Meridien de Tenerife, selon la carte francaise et
je le dedie a la Tres Sainte Marie, avec le titre de Bon Vent, protectrice des
navigateurs qu’on venere aujourd’hui au College Royal et Seminaire de San
65
m S&u//ciin cfe la doc/efe des Glades Ocea/ueaaes
Pedro Gonzalez Telmo, extra muros de la ville de Seville. Le paquebot
1
Jupiter, avec son Capitaine Don Joseph Andfa y Varela a voyage de
conserve avec nous.
Les deux Indiens, des qu’ils apprirent a prier et certaines regies de
notre Religion, furent baptises, ce qu’ils regurent avec joie et
allegresse,
leurs parrains ayant ete deux chevaliers officiers des troupes de la ville de
Lima, dont l’un deux etait le neveu de Monseigneur Vice-roi.
(f. 17v) [... ] Au matin du 14, nous etions a environ quatre lieues de
Me, et le Commandant se rendant compte qu’il faudrait deux a trois jours
2
pour y parvenir, car le vent venait de la proue, ordonna d’arriver et de
suivre la route pour Otajiti [Tahiti]. On voit cet dot ou colline par temps
clair a une distance de douze a treize lieues.
Le 14 dans l’apres-midi on apergut la terre et c’etait Tahiti, distante
de six lieues, et nous avons bouline sous-le-vent pour reconnaitre la pointe
duSE.
Le 15 au matin fut promulgue tres serieusement un edit destine a tous
les individus de la fregate pour qu’ils observent un bon traitement avec les
naturels de cette terre et qu’ils s’interdisent formellement toute relation
3
peine d’un chatiment au canon A huit heures on
apergut une voile vers la terre mais qui n’a pu etre reconnue, ce qui nous
a mis sur nos gardes, car les habitants de Maitu [Mehetia] nous avaient
dit que l’Anglais (f. 18) avait mouille a Matabay [Matavai]. A neuf heures,
la voile apergue fut identifiee comme etant celle du paquebot. Nous limes
force de voiles, hissant les pavilions, et des que nous en fumes assez
proches, nous envoyames les signes de reconnaissance, aux endroits prevus a cet effet dans les instructions, en larguant les enseignes accompaavec les femmes sous
.
N,d,T,. dans ce journal nous privilegions le terme de paquebot, dans son sens vieilli de navire mixte transportant marchandises, counters et passagers.
2
Arriver: terme de navigation ancien: tourner le navire de maniere a avoir le vent plus en poupe (Dictionnaire
maritime espagnot, Musee Naval de Madrid, 1974); on dirait de nos jours: lofer ou venir au lof.
1
3
Le chatiment au canon: il s'agissait dans la marine espagnole de cette epoque, de fouetter un marin attache
a un canon
66
(cf.Dictionnaire maritime espagnol).
5
N°326/327-Aout/Decembre 2012
gnees d’un coup de canon, ce a quoi il correspondit avec sa banniere
espagnole en poupe, et aussitot nous hissames la notre une fois que le
navire eut ete reconnu comme etant notre conserve et nous nous sommes
mis en panne tout en descendant le canot a l’eau. A onze heures embar-
querent le lieutenant de fregate Don Raymundo Bonacorsi, le second
pilote, un sergent, l’interprete, Pautu, le plongeur, et l’equipage du canot,
tous armes.
Ordre queportait Don Raymundo Bonacorsi.
Des que celui-ci aura quitte le bord avec son canot arme, l'un des
pilotes prendra le cap sur le port de Tayarabu [Taiarapu] pour verifier
tout d’abord si le paquebot Jupiter s’y trouve bien ou s’il est arrive dans
un autre port de cette lie ; ensuite, une fois cette verification faite, et pour
pouvoir entrer en toute securite en sondant dehors et dedans avec suffisamment de minutie, on verifiera conjointement si le parage est bon pour
que (f,18v) les Peres puissent subsister dans leur maison tout en veillant
qu’ils puissent disposer d’eau aux alentours. Une fois cette reconnaissance
faite, il continuera de naviguer a l’interieur du recif, il executera la meme
tache (diligence ?) dans les lies de Rosario 4 ainsi que dans le port de San
Ddmaso\ dans la mesure ou il pourra agir selon le temps qu’il trouvera
et aller voir la crique qui se trouve au N.O. dudit port de San Damaso.
,
A cinq heures de l’apres-midi du meme jour, le capitaine du paque-
bot flit appele a venir a bord sur ordre du Commandant; ce qu’il executa
immediatement, et des qu’il eut termine de s’entretenir avec le Commandant, il monta sur le gaillard d’arriere pour dire que cela faisait huit jours
qu’il etait arrive a cette ile, et lorsqu’il s’est rendu a terre, il fut regu avec
beaucoup d’affection par Yarii Titorea, gouverneur du port de Santa
6
Maria Magdalena, alias Taiarapu
.
4
il s’agirait des ilots de Oputotara etTaaupiri.situes au sud de la presqulle de Tairapu.
5
II s'agirait d'une baie proche de Teahupo'o, avec la passe de Havae.
6
C'est le nom qui designait a I'epoque la baie ou se trouve I'actuelle passe de Vaionifa, appelee de nos jours
baie deTautira.
67
iT^id/etin de /a So tide des &tudc& Ocea/u'v/mei
A six heures et demie, il regagna son bateau, et nous tirames des
bords dans la nuit, les uns vers la terre, les autres vers la mer.
Le 16 arriva une pirogue avec six Indiens, dont (fol. 19) deux sont
restes a bord, et ils y dormirent cette nuit-la.
Le 17 vint une autre pirogue avec la femme du capitaine Ytari
7
prode
lors
du
la
maistrance
ou
s’etait
trouvee
de
la
maison
voyage
prietaire
,
1772 et contenant plusieurs babioles de Me pour etre echangees. A quatre
et demie de ce meme jour arriverent deux pirogues doubles; sur l’une
d’entre elles se trouvait Yarii Titorea avec sa famille, et le pere de l’indien
Manuel, lesquels apportaient diverses choses produites par le pays. Cet
arii monta a bord avec sa femme et ils furent tres bien recus par le Com-
mandant et les autres officiers; ils firent des signes manifestant beaucoup
leur attachement et affection ; peu apres, monterent tous les Indiens,
parmi lesquels le pere de Manuel qui, soudain, vit son fils; ce spectacle
est motif d’un grand etonnement; en effet, ni l’un ni 1’autre ne purent se
parler tant ils se mirent a pleurer de joie, chacun pouvant imaginer ce
qu’il aurait bien pu se passer entre eux deux. A cinq heures et demie une
des pirogues s’en alia a terre, et ledit arii dit au notre qu’il voulait rester
a bord cette nuit-la ; il (le commandant) ordonna alors de faire monter
les pirogues, lesquelles nous encombrerent fort pour les manoeuvres
(f. 19v) puisqu’elle elles allaient du grand mat au mat de misaine. Durant
la nuit, nous n’eumes aucun incident. A trois heures et demie de l’apresmidi du jour suivant, ils retournerent a terre.
Le 19 a deux heures et demie de l’apres-midi nous nous etions mis
en panne pour attendre le canot
qui venait a notre recherche avec le
pavilion largue. Il arriva a trois heures sans nouveaute, avec tous les
hommes de l’equipage qui avaient quitte bord, avec en plus quatre arii et
deux Indiens: ce sont Otu et Vehiatua, seigneurs de cette lie et de beaucoup d’autres avoisinantes a celle-ci: Hinoi frere de Otu, proprietaire de
l’un des districts appele Otiarey [Tiareij, des domaines de son frere
7
Itari un des nombreux capitaines de Vehiatua.
68
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Titorea, beau-pere de Vehiatua et seigneur du port de Santa Maria Magdalena alias Taiarapu, des domaines de Vehiatua; Taruri ambassadeur de
Otu et Trajo [Teralio ?] frere de l’indien Manolito. Ces arii furent tous fort
bien regus par le Commandant auquel tous offrirent leurs couvertures,
manifestant beaucoup de joie, et en particulier 1 'arii Otu qui l’embrassait
beaucoup et qui lui donnait le nom d eArii. II lui offrit egalement la couverture et la natte qu’il portait autour de sa taille, il l’enveloppa entierement avec celle-ci et les autres donnees par l’ambassadeur; pour eux ce
geste semble etre une preuve de grande amitie. Ce que je crois bien volontiers car c’est ainsi qu’ils font avec tous ceux qu’ils appellent tayo, may,
tay \taio maitai] (f.20) ce qui signifie dans notre langue, ami tres aime,
,
et egalement selon les dires de l’indien Manolito.
Pendant les jours oil les arii se trouvaient a bord, ils ne mangerent
que du poulet et du pore, car d’apres Pautu, ils ne mangeaient pas autre
chose provenant de nos nourritures. Ils apportaient leurs provisions qui
composaient de nombreux noix de coco sec, de bananes ecrasees avec
de l’igname et du urn, quelques paniers de tres petits poissons, grilles et
se
enveloppes dans des feuilles de bananiers. Ils ont egalement beaucoup
aime notre pain et toute la nourriture grillee qu’on leur donnait; comme
disait Pautu, ajoutant que pour toute nourriture chaude, ils ne la mangeaient pas autrement preparee. L’apres-midi oil ils etaient venus, on leur
avait prepare quelques poules et un officier s’etait mis a les decouper et
en repartir les morceaux, ce qu’ils prenaient quand on le leur offrait, mais
Otu non, car c’est l’lndien Pautu qui le lui donnait de sa main ; il arriva
egalement que lorsque l’officier voulut lui en donner de sa propre main,
il le refusa ; en revanche il ordonna a Pautu de le prendre et c’est alors
seulement il l’accepta. Je crois que ce geste est une des marques de consideration avec lesquelles ils lui temoignent sa grandeur.
Par moments lorsqu’on procedait a des virages de nuit, on constatait
que cet arii etait tres pusillanime parce que (f.20v) il avait extremement
peur quand il entendait le coup de canon tire en signe de virage, et il fallait
l’avertir auparavant, car il restait plus d’un quart d’heure comme un idiot.
On lui demanda quelle etait la cause de cette frayeur; Hinoi, son frere
69
d&uf/ctin de /a Society des St/ides 0tceamennev
repondit que la peur s’emparait de lui comme lorsque l’Anglais lui avait
rappeler s’il y avait eu
un quelconque navire
dans
comme
on
nous
l’avait dit a MehePile,
anglais
tia ; il repondit qu’il y avait un mois et des jours qu’il etait
parti, et qu’il
etait bien plus grand que notre fregate ; en entendant ses
propos, on
essaya d’en savoir plus et apres qu’on lui eut demande s’il y avait longmassacre tant de gens. On demanda a celui-ci de se
temps que cette embarcation etait venue, on comprit a partir de ses propos que les deux fregates etaient arrivees pour la premiere fois en 1769,
lesquelles mouillerent dans le district de Matavai, qui est la pointe la plus
Tahiti; grace a ses nombreuses demonstrations, nous comprimes
qu’ils firent plusieurs observations astronomiques, et qu’elles furent faites
de nuit sur une colline, pas tres haute ; ils firent egalement le tour de Tile
dans une de leurs petites embarcations, ils firent provision d’eau et de
bois, et pour chaque arbre coupe, ils leur donnaient une hache ; (f.21)
une de leurs embarcations echoua la ou se trouvait
YAguila, qu’ils ont
carenee, puis au bout de trente-cinq jours ils naviguerent a l’E.
Ils ne les revirent pas avant 1774, ou arriva une embarcation qui a
mouille dans le port de Ojatutira [Tautira], et qu’ils rencontrerent
quelques differends avec Vehiatua, arii de ce district ou ils ne resterent
que cinq jours. A la suite de quoi ils leverent l’ancre pour aller mouiller
a Matavai ou ils installment un
baraquement sur terre, a 1’interieur de
ils
laquelle deposerent toute la futaille et la voilure pour leur verification.
Pendant ces travaux d’inspection, les Anglais firent du mal aux naturels, et
le plus grand mal commis fut de leur enlever leurs femmes, ou de les faire
cooperer par la force ; en consequence de quoi ces naturels tenterent de
leur voler leur construction ; pour cela ils se rejoignirent en une foule
au N. de
immense et, une nuit, leur donnerent assaut; mais ils furent entendus et
ils recurent un chatiment tres grand parce que les gens du baraquement
firent feu sur eux, et ceux du bateau qui les mitraillerent egalement; des
qu’il fit jour, ils purent constater les degats qu’ils leur avait causes aux
indiens et ils se retirerent craignant que ces derniers ne reunissent tous
ceux de
File, ce qui pourrait atteindre le chiffre de douze a treize mille
hommes, (f.21) d’apres ce que j’ai vu, aux occasions ou je suis sorti en
canot; ils deciderent de s’en aller et de ramasser progressivement en deux
70
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jours tout ce qu’ils avaient laisse sur la plage. Ils leverent l’ancre et poursuivirent vers I’O. jusqu’a parvenir a Raiatea ou ils mouillerent dans un
port qu’ils ont appele Gmmanino [Huamanino] ou ils resterent quinze
jours ; apres avoir appareille, ils parvinrent a File Tuajine [Huahine]
emmenant avec eux un Indien appele Jitijiti [Hitihiti]
qui, toujours selon
lui
a
dit
avoir mouille a Huahine dans un des ports qui se trouvent
Hinoi,
a 1’0., et ou ils sont restes
peu de temps.
Ensuite ils leverent la voile et naviguerent quarante jours a l’O.
rencontrer une tres grande lie appelee Gmitajo [Vaitaho] 8 ; mais
pour
d’apres
signalement, il y a une autre (lie) plus grande que Tahiti, ou ils mouillerent, et ou ils eurent de bons contacts avec les Indiens auxquels ils acheterent plusieurs plumes ayant des couleurs tres etranges; ils y resterent
son
vingt jours, leverent l’ancre et s’en revinrent a Tile de Raiatea, ou ils ancrerent dans le port de Huamanino, laissant a terre l’lndien
qui les avait
accompagnes, apres lui avoir offert un fusil, un baril de poudre, un sabre,
une hache et bien d’autres choses encore (f.22);
puis, au bout de douze
a treize jours, le navire leva l’ancre et s’en aba mouiller dans le
port de
Matavai ou les plumes furent bien vendues en echange d’effets, d’eau et
de bois que le pays offre, tout en achetant quelques arbres contre des
haches ; au bout d’un mois ils leverent l’ancre en direction vers l’E.
Il dit egalement qu’une autre fregate frangaise 9 s’y etait trouvee, mais
put savoir le temps de son escale; en revanche, il est certain qu’elle
a mouille dans le port dit Hitiaa, de Varii Oreti; le fond etait si mauvais
on ne
que, durant le temps de leur mouillage ils perdirent deux ancres, dont une
fut retiree par les naturels et qui se trouve a Raiatea,; c’est la tout ce que
put nous rappeler Varii Hinoi, ou du moins ce que l’on en a compris, et
je ne sais si telle est la verite. Lui, c’est un jeune tres serieux, devant avoir
dix-sept a dix-huit ans, de stature normale, de belle prestance, tres
robuste, de couleur plutot brune, je ne sais si c’est a cause du soleil qu’ils
regoivent en permanence ; de plus il a un grain de beaute tres noir sur la
joue gauche et un autre pas trop gros, sur la levre.
8
En reference a Vaitahu capitale de IHe de Tahuata, dans I'archipel des Marquises.
9
En reference a La Boudeuse de Bougainville, mouille dans la baie de Tapora, a Hiti'aa, le 6 avril 1768.
71
d&iilleti/i d& la docietv de& &tude& Oceame/ine&
(f.22v). Les Indiens de File Vaitaho sont en tout point semblables a
ceux de Tahiti.
Journal de ce qui a ete execute et vu par ceux qui se trouvaient
sur le canot qui partit en reconnaissance de quelque crique ou port
dans file de Tahiti, conformement aux ordres donnespar le Commandant de lafregate Don Domingo de Boenechea au lieutenant defregate
Don Raymundo Bonacorsi.
Le 15 novembre 1774, a onze heures du matin nous partimes pour
quatre jours avec vivres et armement correspondant a l’equipage, nous
guidames le paquebot qui se trouvait a proximite de la terre, auquel nous
avons
dit, des notre arrivee, de mettre la barque a l’interieur avec la plus
grande vivacite, et pour le canot, des son retour de terre, de faire la meme
manoeuvre. Nous continuames avec le grand-mat et le misaine cap vers 0.
et par vent E.N.E. frais vers le port de I’Aguila, dans le district de Taiarapu,
heures; nous poursuivimes a l’interieur du
recif vers le N. jusqu’a la crique ou se trouve la maison et les parents de
Thomas Pautu. Nombreuses furent les pirogues qui entouraient le canot
poussant de grands cris en voyant leur compatriote Pautu. Nous debaret
quames en face de chez lui (f.23) ou il fut regu avec grande tendresse
joie ; tous ses parents et amis pleurent de joie, l’embrassent et Tenlacent
aux jambes ; l’empechent de passer pendant un moment, leurs sanglots
l’empechent de parler, et une fois passe ce premier elan naturel ils se
ou nous arrivames a douze
consolerent et il put enfin leur raconter, ce qu’ils ecouterent avec grand
etonnement et en silence jusqu’a une heure ou nous embarquames tous
pour continuer notre commission. Ils nous accueillirent chaleureusement
avec des noix de cocos et des bananes, escortes par un grand nombre de
pirogues, et sur la plage par une foule d’indiens.
Nous longeames la cote a l’interieur du recif, en compagnie du beauvinrent a notre
pere de Pautu, jusqu’au district de Tautira : a mi-chemin
rencontre Titorea et sa femme, ensuite Yarii Otu et Vehiatua, que nous
avons tous regus dans notre canot; nous remarquames que Thomas
Pautu, a la vue de son arii Vehiatua, ota son chapeau et ne le remit plus
72
*
N°326/327-Aout/Decembre 2012
en sa presence. Tous les
Indiens, a une grande distance, baissaient leur
poncho et couvertures des epaules pour les ceindre a leur taille, ceremonie dont usent les hommes et les femmes en voyant leur arii Otu et Vehia-
tua, caciques principaux de llle. Nous trouvames une anse (f.23v) formee
par la pointe des recifs dans une belle vallee dont l’embouchure se trouve
au N.S.
et le recif au N. avec la pointe du Puerto de la Virgeti
10
situee a
l’E.O. Les caciques debarquerent et des la fin d’une forte averse avec vent
faible du E.N.E., nous commenqames a sonder, naviguant d’une partie a
l’autre ; en dehors des recifs face a l’embouchure, nous ne trouvames pas
plus de cinquante brasses de fond et, aux environs de l’extremite ou pointe
de recif S. [... ] dans la partie escarpee ou face a l’embouchure, c’est une
plaine, a son sommet poussent des palmiers et d’autres arbres droits, qui
ne semblent pas fouettes par le vent; en bas il y a une autre riviere ou
(f.24) vit Yarii Veliiatua, avec lequel se trouve en ce moment Yarn Otu en
villegiature avec toute sa famille. Ils nous dirent que dans cette crique une
embarcation a mouille, il y a de cela environ un mois, et qu’un autre
11
(navire) est parti: ce dernier s’appelle Famre, et son capitaine Notute
Apres avoir sonde et reconnu cette crique, a six heures de l’apresmidi nous jetames le grappin a quatre brasses sable E. 14 S.E. Et 0.1/4
N.O., avec les maisons et la pointe du recif a une distance d’une encablure
et demie de terre, la pointe N. de et tracer un plan de ce port de La Virgen.
.
Son embouchure Pile demeurant en vue, au N.l/4 N.; ensuite les deux
caciques principaux et Titorea, ainsi que bien d’autres, revinrent au bateau
et Vehiatua amena une pirogue chargee de bananes, de noix de coco, avec
un cochon et du
poisson. Nous l’accueillimes lui tout seul avec quelques
noix de cocos afin de ne pas trop charger le bateau, tout en lui presentant
nos remerciements et
quelques bagatelles en echange comme des hame-
qons et couteaux. Au bout d’un moment, une fois la priere terminee, ils se
retirerent dans leurs cases, quant a nous, repas et repos!
Le 16 nous levames le grappin au lever du jour, et tout en effectuant
une serie de releves
10
principaux, on dressa le plan de cette crique ; pendant
Port de la Vierge, nom espagnol donne par Boenechea en 1772 a la baie se trouvant a Pueu, actuellement
Faraari, a laquelle on accede par la passe de Rautea.
11
Allusion probablement au navire Adventure de Tobias Furneaux. Notute: allusion au nom tahitien de Cook.
73
$ d&u/letin de, /a JocietA dex &Uide& Qcearii,
temps-la, arriverent deux Indiens caciques avec quelques parents et
acolytes. A six heures nous continuames a la rame et a la voile avec un faice
ble vent de terre vers le Port de la Virgen (f.24v) et a 1’entree du recif par
lequel nous nous appretions a passer pour nous y rendre, se trouve une
passe assez large, et nous avons sonde en son milieu vingt brasses sable
noir ; ce recif forme un bon mouillage, mais il est a decouvert des vents
dominants; et c’est pour cette raison que nous n’en limes pas une plus
grande reconnaissance et aussi parce que les Indien nous disaient qu’il y
avait quelques patates dans le fond. A six heures trois quarts, nous arrivames au port de la Virgen, apres avoir vu et offert de cadeaux a Yarii
Pajariro [Pahairiro] et reconnu ainsi une partie du port. A sept heures et
demie, nous primes la direction du district de Ojitia [Hitiaa] afin de pouvoir nous debarrasser, de jour, de la reconnaissance du port, ainsi que de
ses abords, bale ou avait mouille la fregate frangaise commandee par M.
Bougainville. Les deux caciques et leurs compagnons ne voulurent pas
nous suivre, vraisemblablement pour quelque motif d’indiscipline envers
Oreti, le cacique de ce district; ils nous disaient qu’ils ne voulaient pas s’y
rendre, car Oreti etait malade, alors que nous l’avions trouve en parfaite
sante, et ils debarquerent. Nous poursuivimes a la voile et a la rame vers
le N. sortant par la passe du port de la Virgen, et en dehors des recifs.
(f.25) Il faisait calme plat et le soleil brillait de toutes ses forces. A
onze heures nous arrivions a une passe formee par des recifs courant au
N.S., avec son entree a E.O. Au milieu de cette passe nous sondons a 17
brasses, fond de bloc de pierres, et en peu plus a l’interieur, du sable par
20 et 14 brasses, face a la passe, a une demi encablure de la terre et deux
du recif; mais vers le N., du gravier et ensuite de la pierre, si bien que
Yarii Oreti qui etait venu en personne avec sa pirogue pour nous rencontrer, nous dit que tout etait seme de pierres. Nous continuames en peu plus
vers le N. pour apercevoir un autre petit chenal sur lequel deferle la mer,
et aussitot apres, vers les lies de Rosario
,2
12
,
tout etait parseme et ceme de
Ce sont probablement desilots situes dans la baie et qui ne semblent plus repertories de nos jours sur la carte
de Tahiti.
74
N°326/327-Aout/Decembre 2012
recifs. Dans ce port non abrite, du N. jusqu’a E.S.E. selon les dires des
naturels eux-memes habitant ce district, la petite passe s’est ouverte
par
la force continue des grosses marees; pour ces raisons, une connaissance
plus approfondie nous apparut vaine, considerant cela totalement inutile.
C’est a l’abri d’un fond se trouvant en face de cet embouquement
proche
de terre que nous jetames le grappin qui toucha le fond des ecueils, alors
que commengait le repas. (f.25v). C’est entre les deux passes qu’avait
mouille la fregate de guerre frangaise, et au recif forme par la passe de la
partie N. le cacique nous dit qu’ils avaient laisse plusieurs ancres, et dont
plusieurs constituaient un danger. A la nouveaute du bateau, les pirogues
accoururent apportant nattes et couvertures afin de les troquer contre des
couteaux, hamegons et autres bagatelles. Nous avions remarque que, dans
ce district, les femmes sont plus belles et
plus attirantes que celles que
nous avions vues jusqu’a present. A une heure et demie nous sortimes
par
la meme passe pour traverser la baie et rentrer dans le port dit de la Vir-
gen ou nous n’arrivames pas avant six heures et demie de l’apres-midi,
parce que c’etait calme plat et que Ton n’avangait qu’avec les rames, le
soleil brillant de toute sa splendeur. [...].
Le 17, a cinq heures, nous levames l’ancre pour effectuer plusieurs
sondages des pointes principales doit au moins avoir deux encablures de
large (f.26) fond sablonneux dans toute la partie 0. et N. C’est un bon
port, decouvert et abrite des vents du premier quadrant, face a elle se
trouve une riviere, le terrain est moyennement spacieux, mais pas autant
qu’a Tautira. L'arii Pahairiro nous offrit des noix de cocos et des bananes,
et nous le saluames en le quittant. A six heures nous poursuivimes vers le
S. par ou nous etions passes la veille, et en passant par le port et le district
de Tautira, nous apprfmes que les arii principaux se trouvaient a Taiarapu.
Nous continuames vers la-bas pour arriver a la maison de Pautu, a neuf
heures et quart, Celui-ci passa quelques instants avec ses parents, quant a
nous, nous primes le frais et remplimes les barils a une tres belle source.
Nos hommes continuerent de se reposer d’avoir tant rame pour venir ici
et a dix heures et quart, nous poursuivimes vers notre destination ; face
port de YAguila, nous amarrames pour recevoir Vehiatua et son compagnon Taruri, frere de 1 'arii Oreti: avec eux (embarques) en plus dans
au
75
bulletin dv fa Society dc& Slades Oceanic*
le canot et accompagnes d’une quantite de pirogues qui nous suivaient de
conserve, nous sortimes en dehors des ilots se trouvant au S. du port de
I’Aguila, et gouvernant au S.O. avec un vent doux de E.N.E.; nous penetrames dans les recifs, tout en passant au milieu de nombreux coraux, et
a deux heures de
l’apres-midi nous sortimes par une petite passe, (f.26v)
de faible fond, car les naturels nous avaient dit que le bateau ne pouvait
passer par 1’interieur. A trois heures et quart nous empruntames une autre
passe, d’un mille, un peu courte et qui forme comme un bout de cote
voire un hers du recif de l’E.
[...]
Nous achevames (fol.27) de sonder la totalite de cette passe formant
le port, appele sur le plan San Damaso 13 mais il nous pamt fort peu appro-
prie en raison aussi bien de son fond de pierres que de sa petitesse ainsi
que de sa difficulty d’acces avec les vents dominants de cette saison. A quatre heures et demie nous touchames fond a une brasse et demie d’eau,
fond d’ecueil de pierres, la petite pointe de cette crique se trouvant au S.
distante de la terre a vingt a vingt-cinq brasses et la pointe de Papara a
O.N.O. L’enseigne de vaisseau, Don Diego de Machado, se rendit a terre
Vehiatua, le soldat Maximo et Thomas Pautu ; ils virent le parage ou
se trouvait depose le cadavre de Yarii Taitoa; sa maison avait ete detruite
et ils dirent que le corps se trouvait en-dessous, mais Vehiatua ne leur permit pas de s’en approcher; en meme temps un Indien, poussant de grands
cris, arriva pour offrir un petit cochon blanc a Vehiatua, avec une pousse
de bananier. Un peu plus en avant nous rencontrames deux autres depots
de cadavres; quand bien meme ils eussent voulu effrayer les notres en
disant que le demon les voyait et qu’il leur ferait du mal, ceux-ci repondirent en lui montrant une petite croix que le demon ne pouvait rien contre
eux (fol.27v), et qu’il s’ecartait meme de ceux
qui portaient ce signe de
chretien ; puis s’approchant davantage ils remarquerent que les cadavres
etaient deposes sur une petite estrade elevee, au toit bien recouvert et bien
preserve de la montee possible de rats. Ils recouvrent le corps de couvertures
et leur deposent des portions de nourritures aux alentours. Les insulaires
avec
13
Port correspondant a la baie qui se trouve face a la passe de Havae au sud de Teahupo'o.
76
N°326/327-Aout/Decembre 2012
proteges derriere les notres s’approcherent mais non sans grande apprehension ; en se retirant vers l’embarcadere ils virent deux femmes au
visage tout ensanglante, qui lavaient et nettoyaient les taches au bord de la
riviere ; s’enquerant du motif de cette etrange scene sanglante, ils apprirent qu’elles etaient parentes de Pautu et qu’en les voyant, elles commencerent a se piquer le visage avec force sanglots jusqu’a faire ecouler une
quantite de sang, manifestation ainsi la douleur que leur absence causait,
rituel qu’ils ont en usage, mais nous ignorons si elles le font avec les
ongles ou tout autre instrument
14
.
Les notres regagnerent le canot et Vehia-
tua resta a terre avec son ami ou ambassadeur de Otu. Ce district s’appelle
Oyaotea
15
et appartient a Vehiatua a la suite de mort de Taitoa. La nuit
jour, calme plat.
(f.28) Lel8, a cinq heures du matin, nous levames l’ancre, Yarii
comme de
Vehiatua arriva avec Taruri et nous poursuivimes a l’interieur du recif en
direction de la crique ; et nous arrivames en vue de la petite passe du district de Mataoae
16
.
[...]
Pendant ce temps qui fut consacre a sonder et a reconnaitre cette
17
crique, sachant qu’il s’agissait du district de Guayuru celui de Francisco
18
Ojellao [OHeiao] qui etait natif de cette lie et qui est mort a Lima le soldat Maximo Rodriguez s’en fut en pirogue a terre avec Pautu pour voir ses
parents et sa famille, mais ils ne trouverent aucun des deux et leurs compatriotes repondirent qu’ils se trouvaient a Taiarapu.
Une fois executees cette commission et ces reconnaissances qui nous
avaient ete ordonnees, a neuf heures et demie, nous rebroussames chemin
a 1’interieur des recifs en quete de la pointe S. et de la fregate. A onze
heures et demie nous arrivames au port de San Damaso, d’ou nous etions
partis le matin meme (f.29), toujours avec Yarii Veliiatua et Taruri; nous
,
,
14
D'autres sources (MR) de la meme epoque, signalent qu'elles se laceraient le visage avec des dents de requins
montes sur du bois, ou des morceaux tranchants de coquillages.
15
Plutot Vaiaotea a Teahupo'o.
16
Probablement Matahihae entre Vairao et Teahupo'o.
17
Vaiuru, ancien toponyme de Vairao.
18
Heiao, cf. Le Journal de MR, meme jour.
77
($u//ctin de la Society des Slades Ocea/te
funes halte pour preparer le repas. A onze heures trois quarts, nous poursuivimes a l’interieur du recif; a deux heures et demie nous en sortimes
pour longer, toujours a la rame, cette portion de cote sauvage. A trois
heures et quart la fregate etait en vue, situee au SE., et nous pointames la
proue sur elle, nous trouvant a une encablure de la terre entre Taiarapu
et la pointe S. de 1’ile. Les hommes n’avaient pas encore mange, entretenant l’espoir de trouver le vent en arrivant a la pointe S. et de se nourrir
apres; la fregate etant toujours en vue mais, comme nos hommes fatigues
d’avoir rame toute la joumee en raison de l’accalmie, n’etaient toujours
pas decides a la rejoindre puisqu’il se faisait tard. Nous longeames done
la cote et a six heures et quart nous ancrames a six brasses, fond de sable
et pierres, dans le port de Taiarapu ou avaient coutume de descendre les
charpentiers du voyage precedent a l’abri du N. Marii Vehiatua et Taruri
s’en furent donnir a terre, Pautu, le plongeur et le soldat Maximo allerent
voir le petit jardin arbore et plante qui avait ete laisse au proprietaire de
la maison ou travaillaient ces charpentiers ci-dessus designes mais ils l’ont
trouve fort neglige et abandonne. Ils rencontrerent le Epure ou pretre, qui
ne se differenciait en rien des autres: en revanche ils lui accordent beau-
coup d’attentions, et meme les caciques le respectent.
Le 19, a six heures nous levames Tancre pour sortir par la passe du
port de Taiarapu, avec a bord Yarii Otu et deux freres, Titorea et sa femme,
Vehiatua, Taruri, et le frere de Manuel. Nous continuames a la voile avec le
vent du N. jusqu’a huit heures; voyant que la fregate n’etait toujours pas en
vue, que le vent fraichissait en grains et que la pointe S. se situait au S.O.1/4
S. par rapport a nous, a une distance de quatre lieues et demie, nous
virames vers le port de Taiarapu ou nous franchimes a nouveau. A onze
heures et quart, presque tous les insulaires s’en allerent a teixe et Yarii Otu
ordonna a deux de ces serviteurs d’aller voir si la fregate apparaissait. On
preparait le repas lorsqu’a douze heures, ils dirent qu’elle etait visible ;
plan pour lever Tancre et sortir par la passe du port
ou se trouvait la fregate au S.E.1/4E. Les insulaires revinrent, a Texception
nous laissames tout en
de la femme de Titorea et du petit frere de Otu, nous naviguames avec la
seule voile de misaine jusqu’a la fregate avec un vent du N.N.E.; a deux
heures et demie nous arrivames bord a bord (f.30) incident particulier.
78
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Presentement, nous louvoyons sans cesse sans perdre de vue la terre,
particuliere jusqu’au 22 novembre, jour oil, a trois heures,
aiTiva bord a bord une pirogue double dans laquelle venait Opo, femme de
Titorea, toute en larmes, suivies des pirogues coulant quasiment a cause de
sans nouveaute
la forte mer et des averses repetees, du fait que nous nous trouvions a environ
sept a huit Iieues car, en raison du mauvais temps et du faible vent,
nous nous etions mis sous le vent. Des que le mari la
vit, il se mit egalement
pleurer, et apres avoir parle un moment, ils dirent qu’ils desiraient aller
plupart des sujets de Oni et
de sa famille etaient en train de pleurer puisque cela faisait quatre jours
qu’ils avaient quitte Pile ; comme ils ne voyaient pas la fregate de la terre
en raison de l’important assombrissement du ciel, ils croyaient que nous
a
a terre parce que tous les Indiens de Hie et la
les avions amenes a Lima. Le Commandant considerant l’etat du temps et
la distance qu’il y avait de la terre, fit savoir au arii Otu, au vu du danger
auquel ils s’exposaient, (f.30v) qu’il serait plus raisonnable pour tous d’attendre le jour suivant: pour nous, de nous approcher davantage de la terre,
et pour eux, de s’en aller. Une fois que le arii eut pris connaissance de cette
proposition, il repondit que c’etait tres bien, demontrant beaucoup de joie
et appelant notre commandant taio, mai tai ; on hissa les pirogues a bord
et cette nuit-la quinze hommes monterent la garde armes.
A onze heures du 23 on descendit les pirogues a l’eau et ils s’en allerent a terre avec uniquement les serviteurs. A douze heures on mit le canot
quart on fila vers la terre, avec le lieutenant
d’infanterie Don Juan de Manterola, un sergent, le soldat Maximo et deux
autres, l’equipage du canot et moi-meme, tous armes, avec a bord tous les
a l’eau et a douze heure un
arii et leurs families en direction du Port de Santa Maria de Magdalena,
alias Taiarapu.
A neuf heures du matin du 24, le vent leger et variable se mit a souf-
fler par le S.S.E. et Ton forga la voile pour voir si le canot venait. A neuf
heures et demie le commandant convoqua ses officiers pour tenir un
conseil de guerre, montrant le journal du canot etabli lors de la reconnaissance des ports, et prenant avis pour savoir lequel serait le mieux pour
le mouillage (f.31); tout le monde s’accorda pour aller a la crique du district appele Tautira, car elle est la seule a avoir un fond de sable et sans
79
bulletin de fa Jodete des Slades Qccaniennes
aucune
pierre ; elle est par contre a decouvert au N.O. et Ton ne sait pas
si la mer monte beaucoup ; cependant les naturels disent qu’il n’en est
rien et que le vent est faible, que cela est sans doute du aux collines se
trouvant dans la partie S. L'autre port de La Virgen est plus a decouvert
mais il n’offre pas autant d’etendue de terres pour l’etablissement des
Peres.
Le 24 du mois, a cinq heures et demie de l’apres-midi, ils helerent le
paquebot, pour leur communiquer ce message du Commandant: comme
les vents etaient faibles et qu’ils avaient quelque peu louvoye pour mouiller
dans le port de Tautira, lieu ou ils avaient determine de se mettre, a
quelque distance de Taiarapu, il ne lui semblait pas convenable d’approcher ledit port, afin de ne pas perdre ce qui etait gagne, pour que le canot
puisse les voir et qu’il soit visible du bord ; qu’ils essayent de forcer la
voile dans la nuit afin de faire jour dans le port de Taiarapu a une distance
de deux et demie a trois lieues, et qu’il se maintmt a vue pour pouvoir
reperer le canot (f.31v), l’intercepter, en le faisant remorquer par la
poupe, sans s’exposer a un danger quelconque ; de conserver de minuit
au matin, une lumiere fixee au sommet du grand mat, qui est notre signal,
le tour de File nous ayant fait prendre conscience des difficultes.
Recit de ce qui arriva durant le voyage que nous avions ejfectue
dans le Port de Santa Maria de Magdalena, alias Taiarapu, pour
conduire les Ariiprincipaux et leurfamille.
A midi et demie, Don Juan de Manterola, un sergent, l’interprete
Maximo, deux soldats, l’equipage du bateau et moi-meme (JPA), tous
armes, nous quittames le bord pour nous rendre a la rame vers le port de
Taiarapu. Nous naviguames jusqu’a deux heures et demie, et peu de temps
apres nous hissames la trinquette avec le vent du S. quasiment calme. A
trois heures nous amenames la voile principale et la trinquette, pour continuer a la rame jusqu’a quatre heures, et nous recumes par le N.O. une
averse si forte qu’elle nous a obscurci toute la vue, (f.32) et j’ai releve la
pointe dite de Tautira a l’O.N.O. et la plus au S. de 1’ile au S.S.O. puis le
port de Taiarapu au S.O. tout cela a partir de l’aiguille, distance deux
80
N°326/327-Aout/Decembre 2012
lieues. A cinq heures et quart nous avons hisse a nouveau la trinquette et
poursuivi a la rame.
A six heures et demie nous entrames par une passe, qui a mon avis,
devait avoir une encablure de deux tiers de large, situee plus au N. que
Taiarapu, appelee Vaiurua [Aiurua] ; nous continuames a l’interieur a la
rame et a la voile, en compagnie d’un nombre infini de pirogues, jusqu’a
parvenir au mouillage ou la chaloupe avait fait l’aiguade lors du voyage
precedent de 1772, et qui est le parage ou se trouve la famille de Yarii
Otu. A sept heures et demie nous mouillames par trois brasses et demie
de fond, la poupe orientee au quart de vent, fond de gros sable et gravier.
Des que Yarii Otu sauta a terre, se presenta une rnultimde d’indiens, pouvant atteindre le chiffre de plus ou moins 300, faisant autour de lui un
grand cercle dans lequel se tenait la famille du arii Otu, face a lui; parmi
eux, un individu sortit pour venir lui presenter plusieurs pousses de
bananes qu’il lancait de temps en temps. Get arii se tenait toujours debout
au milieu du cercle, parlant fort; d’autres qui se trouvaient la (f.32v)
munis de longs batons, contenaient les indiens qui voulaient s’approcher
de lui. Des que celui aux pousses de bananes eut fini, on lui apporta un
petit chien qui lui fut jete (aux pieds), une fois la ceremonie achevee.
Deux femmes sortirent de cette famille et se mirent a cote dudit arii ; avec
des coquillages munis de pointes, elles se prosternerent, se blessant le
visage, et celui-ci une fois lacere, elles en recueilhrent le sang sur quelques
toiles blanches, avec lesquelles elles s’habillent et arriverent au bord de la
riviere, pour se laver; une fois cette ceremonie achevee, les indiens commencerent a se disperser et a parler fort, car jusqu’alors on n’avait pas
entendu quelqu’un parler.
Peu de temps apres la fin de cette ceremonie, le arii Vehiatua, SeiDon
gneur de la moitie de 1’ile de Tahiti, se mit a importuner beaucoup
Juan de Manterola pour se rendre a terre; 0 insista tant que ce dernier se
decida a accepter d’aller avec l’interprete Maximo, deux soldats, trois
matins, et moi-meme; mais nous y restames peu de temps car la nuit tombait avec force eau, tonnerre et eclairs, et ainsi abondamment jusqu’a trois
heures du matin. A quatre heures du matin (f.33), on entendit a terre plusieurs coqs chanter. Le jour se leva avec les horizons et le ciel bien plombes
81
bulletin de la Society de& &tude& Ocean
et le vent presque calme. A cinq heures et demie commencerent a venir
plusieurs pirogues si bien qu’a cinq heures trois quarts elles pouvaient
etre au moins 200. Au meme moment six hommes s’en furent a terre pour
porter les barils d’eau et de l’herbe au betail que nous avions a bord, mais
les indiens refuserent de laisser les notres revenir charges; ils se disputaient plutot pour savoir lequel (d’entre eux) devait les porter. A six heures
arriva la pirogue de Yarii Titorea portant un cadeau pour le Commandant
et Juan Herve, ce que j’ai bien recu, puis nous avons leve l’ancre et rame.
En depassant la pointe nous vimes la famille de le arii Otu occupee
par la meme harangue que celle d’hier apres-midi; nous continuames
pour sortir par la passe du recif de Taiarapu ou nous virames vers l’E.; et
apres avoir navigue environ une lieue et demie, ne voyant toujours pas la
fregate et encore moins le paquebot, car c’etait mer calme, nous deci-
dames de nous mettre plus sous le vent; peu de temps apres, les horizons
boucherent; c’etait vers (f.33v) huit heures et demie du matin, et nous
franchimes la passe du port de Taiarapu, sans vent et sous une trombe
d’eau. A onze heures et quart nous mouillames a six brasses, gros sable,
se
et nous arrivames presque inondes. A douze heures Don Juan de Mante-
rola et Maximo s’en allerent a terre avec le sergent, les deux soldats et
quatre marins, pour constituer de quoi manger et voir avec les indiens s’ils
pouvaient grimper dans les cocotiers pour reperer la fregate. A douze
heures et quart ils en descendirent pour annoncer qu’ils ne la voyaient
toujours pas ; d’apres leurs indications elle semblait etre au N.E. En foi de
quoi nous levames l’ancre pour continuer a la rame et a la voile avec le
vent du N.O. faible. Nous sortimes par la passe de Taiarapu ; des que nous
atteignimes un mille environ, le vent fraichit par le N.N.O.; nous poursuivimes avec deux voiles jusqu’a trois heures et trois quarts ou 1’horizon
commenca a se boucher de toutes parts, le vent toujours calme, et la terre
s’etant obscurcie ; en ne voyant plus aucune embarcation, nous virames.
A quatre heures, par le N., nous est tombee une averse avec un vent violent
qui dura jusqu’a quatre heures et trois quarts, mais nous etions deja entres
dans le recif du port de Taiarapu. Nous poursuivimes a la rame en carguant la trinquette (f.34), avec le vent toujours calme, accompagne souvent d’averses. A cinq heures nous mouillames dans le port de la premiere
82
N°326/327-Aout/Decembre 2012
fois, fond de sable et gravier. Peu de temps apres on monta la bache et Ton
se retrouva a l’etroit dans le bateau. A six heures de
l’apres-midi vint Varii
Vehiatua pour nous dire qu’on n’avait toujours pas vu la fregate. La nuit
tomba avec les horizons bouches, le del avec des eclairs et le vent quasiment calme.
A sept heures et de demie, le arii Vehiatua retourna a terre. A dix
heures, le ciel se couvrit et il commenga a pleuvoir jusqu’a douze heures,
et le vent frais du N.O. se mit a souffler, la pluie cessa.
A une heure du matin du 25, le temps fut couvert et il nous tomba
une averse avec des trombes
d’eau, vent, tonnerres et eclairs. A deux
heures et demie, le vent frais souffla par le S. et tout s’arreta. A trois heures
et demie, on entendit chanter plusieurs coqs, il fit jour avec les horizons,
et le ciel pas trop degage, avec une legere brume et le vent quasiment
calme. A cinq heures et demie un homme se rendit a terre avec l’interprete
pour apporter du sable et des bougies; a cette heure-la un nombre infiiii
de pirogues commenga a venir. A six heures et quart ils virent la fregate
qui se trouvait au N.E. !4 E ; nous levames l’ancre a toute vitesse et nous
naviguames a l’interieur du recif (f.34v) jusqu’a pouvoir sortir par la
bouche de Taiarapu. A six heures et demie nous gouvemames au N.E. 14
E.; ensuite il commenga a pleuvoir, avec un vent N. frais. A huit heures on
largua le trinquet et on vit que l’embarcation qui avait ete apergue, etait le
paquebot. A huit heures et demie on cargua le trinquet et ferla les perroquets, hissant le pavilion qui etait notre signal d’appel. A huit heures et
trois quarts nous approchames de son bord et Ton nous remorqua par
l’arriere. A deux heures de l’apres-midi, nous larguames pour rejoindre
notre bord, et nous arrivames tous fort contents.
A dix heures et trois quarts du 27 novembre, on mit le canot a l’eau
et Ton fit signe au paquebot de se preparer a mouiller; aussitot apres nous
larguames dans le canot le second pilote avec moi-meme, accompagnes
de l’equipage correspondant pour nous rendre a la bouche du port. A une
heure le canot hissa le drapeau, signal indiquant qu’il se trouvait a l’entree
du port et c’est a cette heure-la que nous larguames les enseignes. A une
heure et demie, avec le canot a l’arriere, ils jeterent l’ancre par tribord ;
83
dSuUetin- (te /a Jocietv c/ex Q/adcx Occa/it'e/i/icx
ensuite arriva le paquebot auquel on fit signe de mouiUer a une ancre, ce
qu’il executa aussitot apres. A deux heures et demie nous jetames une
petite ancre a treize brasses, fond de sable.
[••■]
Recit de ce qui arriva lorsque nous alldmes reconnaitre le port
avec le canot.
[•••].
A douze heures 1 Arii Vehiatua monta a bord, et par l’intermediaire
de l’interprete, le Commandant lui demanda un endroit ou etablir les
Peres; il repondit qu’il verrait avec ses Indiens. A une heure il s’en fut a
terre, reunit tous ses Indiens et Capitaines, et s’assirent tous dans une
grande maison ; sur les cotes quatre Capitaines et 1’arii face a eux. Pendant plus de deux heures ils furent occupes a cette harangue a la fin de
laquelle ils se mirent tous a crier et sortirent de la maison, d’apres les propos de quelques-uns de la fregate qui ont assiste a la scene ; ils disaient
que toute leur harangue se resumait a savoir s’ils etaient heureux de ce
qu’ils (les Espagnols) etaient mouilles dans ce port, et s’ils voulaient donner un terrain aux Peres pour qu’ils restent; ce a quoi ils repondirent par
l’affirmative, eu egard a ce que nous y etions en l’an 1772, que nous ne
leur avions fait aucun mal et que nous voulions etre leurs amis, car (f.36v)
nous avions offert tellement de presents a leurs arii quand ils etaient venus
a bord. Tout ce qu’ils disent est vrai, parce que notre Commandant s’evertue a ce que aucun mal ne leur soit cause, et que tout ce que les notres
affirment est certain, propos qui furent portes a la connaissance du arii.
Je crois qu’il ne faut pas les traiter entierement de Barbares mais uniquement parce qu’ils n’aiment pas notre religion, et que leur mode de pensee
et de reflexion est tres eloigne du concept que nous leur avions elabore.
A quatre heures le beau-pere Titorea arriva a bord, chacun dans sa
pirogue, et avec les olSciers, il s’en alia a terre a quatre heures demie pour
leur montrer 1’emplacement qu’ils avaient destine aux Peres, et qui se
trouve a environ trente pas de sa maison.
Le 29 au matin le commandant se rendit a terre avec les Peres mis-
sionnaires et Don Thomas Gayangos pour voir 1’endroit designe par le
84
N°326/327-Aout/Decembre 2012
arii; terrain qui plut beaucoup au commandant une fois qu’il l’a vu, alors
qu’il ne convenait pas aux Peres car le terrain etait un peu humide ; ceci
etait du au fait que les Indiens le maintenaient en l’etat pour en faire les
semis ou pepinieres de leurs nourritures. Notre commandant, apres avoir
inspecte tout le terrain, fit savoir aux Peres qu’il n’y avait pas d’autre
emplacement a propos, pour plusieurs raisons, et parmi les plus importantes, notamment la proximite du arii, les maisons des capitaines et la
riviere d’eau douce ; ce a quoi ils se conformerent, et on commenga a
delimiter l’endroit reserve au potager et a la maison. Celle-ci comprend
une fagade de vingt vares, vingt-neuf de profondeur ; pour le
potager, la
19
meme fagade mais cent vares
de profondeur. Une fois cette operation terminee, ils se retirerent a bord, tous tres contents: de meme les Indiens,
parce qu’ils voyaient que c’etait vrai que les Peres allaient rester, et nous
parce que nous constations un debut bien favorable a notre dessein. Ce
jour-la on commenga a faire aiguade; accompagnes des charpentiers de la
Fregate, on envoya des gens couper le bois de construction pour la maison
et Ton devergua toutes les voiles, pour les mettre a secher puis les ranger.
Le 30 au matin le Commandant s’en fut a terre avec Don Juan Herve
20
et la maistrance ; on commenga la tache, tout le monde voulait voir l’endroit; en procedant a une nouvelle verification du lieu, il fallut borner
1’emplacement du potager de dix a douze vares par rapport a la riviere ;
sinon, on les privait de beaucoup de urn, qui se trouvaient dans les cent
vares; de plus les indiens se sentaient peines de voir leurs arbres abattus,
parce qu’ils se trouvaient tout pres et que leurs fruits constituent le pain
qu’ils mangent habituellement; pour cela, deux maisons genaient; leurs
proprietaires regurent l’ordre de les deplacer et l’indication du nouveau
terrain sur lequel les rebatir. A huit heures ces messieurs se retirerent en
laissant la maistrance decouper les arbres.
A dix heures du matin, Don Thomas Gayangos retouma a terre pour
proceder a une verification, a la suite d’une plainte des Indiens presentee
par l’intermediaire de l’interprete qui en avisa le Commandant. A onze
19
Unite de mesure espagnole 0,835 m
20
L'ensemble des charpentiers, calfats et autres personnes, designes pour la reparation du navire.
85
d&uf/etin de, /a Society des &lude& Ocean
heures et quart la chaloupe revint avec le lieutenant emmenant prisonnier
le matelot Pedro Caravajal, lequel est bel et bien tombe a pieds joints dans
le piege 21 A onze heures et demie on appela l’equipage du paquebot, et
.
des son arrivee a bord, on tira un coup de canon tout en hissant le drapeau de chatiment; celui-ci ne fut pas execute, car il a ete reclame par
arii Vehiatura et Hinoi, frere de Otu, et c’etait parce que ce matelot avait
quelques Indiens l’apres-midi du jour precedent; ce dont les
caciques et capitaines se plaignirent aupres de l’interprete, Ini disant que
menace
tous les Indiens allaient quitter le district.
Le 3 decembre, les Indiens, en voyant que les notres (f. 38) abattaient
plusieurs arbres, commencerent a s’agiter comme pour dire qu’ils ne voulaient plus que Ton poursuive la taille, ce dont l’interprete rendit compte
au Commandant; des que arii Vejhatua est venu avec les autres arii
comme ils avaient coutume de le faire deux a trois fois chaque jour, il lui
dit ce qui se passait, et il ordonna a l’un de ses capitaines, appele Taitoa,
de prendre en charge cet abattage tout le temps qui serait necessaire a la
construction de la maison, de fagon a ce que les Indiens ne puissent en
aucune fagon s’opposer a quoi que ce soit; il avertit de laisser tailler tous
ceux que le dit Taitoa signalerait, etant donne que lui seul connait ceux qui
donnent de bons ou de mauvais fruits, afin que les Indiens ne pussent se
plaindre de ce que Ton otat leur nourriture ; car ces arbres avaient leurs
proprietaries, ils n’appartenaient pas au seul arii bien qu’il fut proprietaire
de tout le terrain; mais ce dernier leur designe a chacun son lot de terrain,
et chacun le retribue par une contribution quotidienne, sans qu’ils ne trouvent rien a redire de ce systeme ; telle est T experience que nous avons
vecue; on lui fit egalement comprendre que les arbres abattus, et ceux qui
restent encore a abattre, etaient nombreux et se trouvaient a une certaine
distance ; que nos gens etaient en nombre insufflsant, epuises de la coupe
et devaient encore parcourir deux lieues. Il donna alors l’ordre au dit capitaine d’emmener avec lui (f.38v) le nombre d’lndiens necessaries pour
aider les notres, lesquels arriverent a deux cents, au moins, a la fin de la
,
21
Ce matelot a desobei aux consignes du commandant repetees a leur arriver, notamment de ne pas commercer
avec les femmes.
86
N°326/327-Aout/Decembre 2012
(construction de la) maison ; ces demiers tralnaient les arbres sans trop
foumir d’efforts, parce qu’ils connaissaient la route et qu’ils prenaient egalement la precaution d’utiliser la riviere ; il nous fallait parfois grimper plus
haut dans la montagne pour les trouver et une fois les troncs jetes dans la
riviere, il n’y avait plus aucun travail, car les courants les entramaient vers
la maison meme. Pendant ce temps, nous subimes de nombreuses averses,
et selon les Indiens, si j’en crois les propos, il en sera toujours ainsi.
Le 4 du meme mois, a l’aube, a la pointe N.O. on vit venir vers nous,
une multitude de
pirogues tres grandes et nous en avons demande la raison aux nombreux Indiens qui se trouvaient a cote ; cela arrive chaque
fois avec ceux qui venaient echanger leurs affaires et avec les autres venus
juste pour voir ; ils repondirent que c’etaient les gens du arii Otu, qui
venaient de Opare, district ou il assiste, pour lui apporter de la nourriture
ainsi qu’a ses serviteurs; ils etaient en villegiature a Tautira et ils venaient
meme de renouer
amitie, car il y a peu de temps encore il y eut une
grande guerre, qui avait ete declenchee avec Vehiatua pour defendre les
habitants de File deMoorea (f.39-) qui etaient toujours en guerre contre
eux, bien qu’en ce moment il ne l’etaient plus. Cette ile de Moorea se trouverait a 3 lieues environ de Tahiti, sur la pointe N.; a trois heures et demie
arriva a bord de son canot le capitaine du Jupiter amenant de son navire
,
le prisonnier, le marin Esteban Gomez, qui a ete accuse par les Indiens
d’avoir frequente une femme. Cela s’est su parce qu’il a donne un mouchoir a la femme indienne et des qu’il eut conclu son affaire, il le lui reprit.
Elle alia se plaindre aupres des Indiens et ces demiers aupres dudit Capi-
taine, lequel porta l’incident a la connaissance du commandant, laissant
le choix du chatiment a sa discretion. Le lendemain on convoqua l’equipage du Jupiter, on tira un coup de canon, on hissa le drapeau du chati-
ment, et on lui donna cinquante coups de fouet. Les arii a la vue de cette
scene qui leur causa une tres grande surprise, laisserent entendre que les
Anglais avaient agi tout a fait a T oppose; a la suite de quoi le commandant
leur demanda d’informer les Indiens de la difference de religions qui
existe entre les deux nations. Les arii et les Indiens, une fois au courant
de cette particularite, dirent que, des qu’ils verraient a terre Tun des notres
parler avec une Indienne, ils viendraient en faire part a la fregate.
87
bulletin d& /a Society des Studies &cea/ue/i/ie&
(f.39v) Si bien que quelques-uns des notres durent empecher les
Indiens de monter a bord car ils voulaient tout manipuler, et il en venait
beaucoup, et jamais a quatre ou cinq; et meme s’ils ne l’avaient pas reellement observe, ils commengaient a crier qu’ils les avaient vus se mettre
avec des
femmes; c’est ce qui arriva et qui dura douze a quatorze jours,
mais par la suite, il se passa exactement cornme au debut, ils etaient (deve-
nus) les courtiers titulaires d’un tel commerce.
Le 6 du mois, a six heures et demie, le Commandant s’en alia a
terre pour voir les murs qui se montaient. Mais ces derniers, des qu’ils
se sechaient, se craquelaient et s’effritaient; de ce fait le commandant
decida de construire une pabssade. A cinq heures et quart de l’apres-
midi, au moment ou le commandant filait vers la terre, on y entendit
des cris qui disaient mate, qui signifie quelqu’un mort ; en meme
temps ils faisaient des signes avec un tissu blanc, si bien que, aussi bien
les pirogues qui se trouvaient autour du Jupiter que celles de notre
cote, se mirent a fuir precipitamment; mais aucune ne se dirigeait vers
l’endroit d’ou provenaient les cris, mais plutot en direction du port de
la Virgen ; outre cette scene, de notre bord, on voyait de nombreux
Indiens courir en direction de la montagne. A cinq heures et quart, on
largua en toute diligence le canot de terre, qui arriva bord a bord, avec
le marin Manuel Basquez, decede. C’etait un de ceux qui decoupaient
les bois pour la maison des Peres, et un cocotier qu’il abattait, lui est
tombe dessus et il en est mort. Qu’il repose en paix ! A sept heures le
canot revint de terre avec le Commandant et ses Officiers, lesquels
dirent avoir vu le arii Otu regagner ses districts avec plus de cent
Indiens en passant par la montagne, en raison de l’incident de la mort.
Ceux-ci mandaterent plusieurs Indiens pour lui dire de ne pas s’en
aller, que ce n’etait pas de sa faute et encore moins celle des Indiens.
En voyant cela, il revint montrant toutefois quelque defiance. Les vents
que nous subissons soufflent plus du S.E. et S.S.E., quelques-uns du S.
et N.O. mais ils nous arrivent tres charges, provoquant beaucoup de
crachin. Le jour suivant, on dit la messe des Trepasses, puis le corps
fut leve et conduit a terre, et on lui offrit une sepulture, avec toutes les
formalites requises, devant la maison des Peres.
88
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Le 8 du mois, au lever du soleil, on pavoisa et decora la fregate,
saluant a la voix de « Vive le Roi!
»
la fete de la Conception de la tres Pure
et tres sainte Vierge Marie, patronne des domaines d’Espagne. (f.40v) Au
coucher du soleil, on ota tout et redescendit les drapeaux dans les memes
termes. Le lendemain on refit la meme chose pour l’anniversaire de la
Princesse, et les pilotes s’en afferent lever le plan du port de La Virgen, et
le surlendemain, celui de Santa Cruz de Fatutira 22
.
Le 11 decembre, a huit heures et demie, le arii Hinoi, frere de Otu,
est arrive a bord pour faire part au commandant de la fagon dont les
Indiens de la vallee s’etaient souleves contre le arii Vehiatua ; et aussitot
il retourna a terre et il mit une vieille casaque d’uniforme qu’un officier
lui avait offerte, mettant en meme temps les deux epaulettes qui avaient ete
oubliees dans les poches. Il partit avec quelques personnes marchant quasiment au pas de course, accompagnant son frere qui se trouvait plus en
avant pour aider Vehiatua. A huit heures, pour je ne sais quelle raison, le
commandant envoya a terre Nicolas Toledo dans un canot avec douze personnes, sergent et caporal, armes. A douze heures on vit venir par la val-
lee, de nombreux Indiens charges, les uns avec les toits des maisons, les
autres avec des moities (de maison), d’autres encore transportant des elements et d’autres enfin (f.4l) lestes de quelques nattes, parmi lesquelles,
une que quatre-vingts hommes trainaient a leurs pieds. Parmi ceux-ci,
quelques-uns aborderent et nous firent comprendre qu’ils avaient vaincu
Veliiatua, et que pour cette raison ils emportaient tout ce qu’ils trouvaient.
A une heure, les deux Am Otu et Vehiatua arriverent a bord, accompagnes
de tous leurs capitaines, tous avec leur chemise et certains meme avec
deux ; ils dirent que les insurges etaient deja mates, dont deux des plus
importants furent arretes, et que le lendemain ils allaient etre chaties a
mort, dans le meme parage, en presence de tous les siens. Depuis que
nous avons mouille, ces naturels nous avaient maintenu dans une confusion telle que nous ne savions plus ou ils avaient mis nos affaires comme
les vetements; les uns les donnaient, d’autres les echangeaient, mais dans
22
Aucun rapport d'evenements n'a ete pas fait par JPA entre le 8 et le 11 decembre; le lecteur pourra se reporter
qui relate certains autres details.
au Journal de MR et de AW,
89
bulletin dv ta Society de& Slides Ocea/Uenne&
la presente echauffouree, on leur a demande pour quelles raisons ils
n’avaient pas du tout porte ces vetements jusqu’au jour d’aujourd’hui; ils
repondirent qu’ils les conservaient pour les jours de danses, de fetes dans
les emmaraes [marae] ou de guerre. Ces marae sont les lieux ou ils font
leurs sacrifices; tout cela, nous l’avons vu reellement, car dans l’apresmidi de ce meme jour, de nombreux Indiens sont venus dans leurs
pirogues, dans l’accoutrement ou (f.4lv) ils etaient chaque jour ; nous
avons vu beaucoup de deguisements, car chacun sortait celui qu’il avait;
il y eut un justaucorps porte par trois, parce que l’un portait une manche,
l’autre la deuxieme et le troisieme, le reste; d’autres encore, portaient une
jambe de culotte avec un seul collant; d’autres, une chemise toute dechiree, et enfin, chacun sortait ce qu’il avait pu echanger.
I’arii Vehiatua, avant de s’en aller pour la vallee de Santa Cruz de
Tautira, laissa a flot toutes ses pirogues, pour pourvoir s’enfuir vers Taiarapu et reunir toutes ses gens dans le cas ou il aurait ete vaincu.
Ces indiens se sont insurges parce que I’arti Vehiatua les avait chasses
de ses terres, car, du fait du mouillage de la fregate dans ce port, ils s’amusaient a troquer, et ils ne parvenaient pas a s’entendre pour remettre au
quotidien le tribut qu’ils doivent payer a cet arii, et qui se compose de
nourriture le plus souvent, et qui est ce qui lui permet d’entretenir ses serviteurs. La nuit suivante, une fois bannis, ils se ruerent dans le port et commencerent a bruler les maisons et toutes choses se trouvant sur leur
passage ; Vehiatua, des qu’il les eut vaincus, fit la meme chose, car il avait
fait tout abattre (f.42).
Des que les arii et les capitaines apercurent la troupe a terre, ceux
qui les avaient vus, raconterent qu’ils se montraient tres joyeux, s’embrassant les uns les autres et leur demandant s’ils etaient venus pour les aider;
quoi chacun leur repondit ce que bon lui sembla. La maistrance est
23
restee a terre pour 1’aiguade et la composition de la voilure.
Le 26 du mois, a quatre heures de l’apres-midi, du bord, on vit les
Indiens courir a terre, lancer les pirogues a l’eau et remonter tous la
ce a
2i
Aucun rapport d'evenements n'a ete fait par JPA entre le 8 et 11 decembre; le lecteur pourra se reporter au
Journal de MR et de AW, qui relatent d'autres details.
90
N°326/327-Aout/Decembre 2012
pointe E. comme pour aller a Taiarapu ; le commandant donna l’ordre a
Juan de Manterola de descendre le canot avec un quartier-maitre et trois
soldats. A quatre heures et demie le canot du paquebot est venu avec le
marin Francisco Navarro ; celui-ci, avec d’autres personnes de la meme
barque, etait alle laver trois chemises et deux paires de calegons; comme
il poursuivait l’lndien qui les lui avait derobes, un autre lui envoya un jet
de pierres a la tete, et selon le chirurgien, il est reste plutot mal en point a
l’infirmerie de la fregate.
Aussitot apres, le canot arriva avec un message de Juan de Manterola
afin que descendit a terre le second Capitaine Thomas Gayangos pour aller
s’enquerir aupres des Indiens, des raisons pour lesquelles tout le monde,
sans exception, partait vers d’autres districts; sur le champ, on largua le
canot avec, a bord, le second et d’autres officiers. A sept heures Nicolas
Toledo revint pour remettre un message de Don Thomas au commandant
qui, peu de temps apres, s’en fut a terre. A huit heures tous les Officiers
revinrent en rapportant tous les outils des charpentiers qui se trouvaient
a terre. (f.43) A neuf heures le blesse reprit connaissance, confessa et
regut l’extreme onction. A six heures et demie du matin du jour suivant,
on lui administra les Saints Sacrements; a huit heures et demie, le capitaine Taitoa charge de la maison des Peres, aborda pour dire que son arii
avait arrete le delinquant et que les deux Indiens qui se trouvaient a bord
ainsi que l’interprete, pouvaient aller le chercher ; il ajouta que toute la
nuit ils n’avaient pas dormi, en raison de la grande peine qu’ils avaient
ressentie avec cet incident et parce que les capitaines n’avaient pas voulu
remettre le delinquant a Don Thomas, puisqu’ils 1’avaient garde dans une
de leurs maisons. Il decida de descendre a terre ; pour cela ils reunirent
les chevaliers officiers dans le carre et peu de temps apres on largua le
canot avec Don Thomas Gayangos, le lieutenant d’infanterie, un quartier
maitre, et quatre soldats armes pour ramener le prisonnier. Pendant ce
temps on montra le blesse a Taitoa et on lui fit savoir que le marin qui avait
menace les Indiens serait puni sur le canon. Ce que Taitoa comprit parfaitement. A onze heures et demie le Commandant fit porter un message a
Don Thomas pour connaitre le motif du retard et il repondit que l’inter-
prete, Thomas Pautu et Barbarua, etaient alles voir Vehiatua qui se trouvait
91
uttctin de la Society des Slades 6tccamenne&
a une distance d’une lieue
environ, pour ramener ensemble (f.43v) le prl-
sonnier.
A douze heures et quart les offlciers regagnerent le bord ; l’lndien
Pautu et Maximo sont restes a terre ; seul celui-ci remonta a bord a
12 h 30. A deux heures, le canot se rendit a terre, pour la meme
demarche, pour revenir a sept heures sans l’interprete et Pautu ; quinze
hommes armes s’en allerent avec un sergent pour surveiller la maison. A
sept heures et demie le commandant convoqua ses officiers pour les
consulter, et il en resulta que le canot fut arme, avec un officier, pour aller
mouiller sur la plage, afln de proteger la troupe qui se trouvait a terre.
A la suite a ce qui s’etait passe la nuit precedente, on commenca a
medire les Indiens et a faire comprendre a Pautu tout le mal qu’ils avaient
cause; il se mit a presenter ses excuses et on Ini demanda s’il voulait rester
ou aller a
Lima, et il repondit que, meme si on ne le lui donnait plus aucun
il
cadeau, se trouvait tres content, et Manuel le jeune garqon fut du meme
avis; les Officiers le blamerent pour cette reponse; ensuite nous appiimes
par l’lndien Barbarua, que si l’on n’avait pas amene l’accuse et que si
Vehiatua s’etait retire, c’etait bien sous l’influence de Pautu ; ils (les offi-
ciers) voulaient l’arreter et le punir a bord parce qu’il n’avait pas suffisamment insiste pour que ses capitaines consentent a leur remettre l’accuse.
(f.44) Le jour suivant, au matin, un serviteur de Vehiatua arriva portant un message pour Don Thomas Gayangos lui disant de venir a terre,
car il avait peur de monter a bord tout
seul; l’instant d’apres, 1’interprete
et Taitoa arrivaient avec le meme message ; ces Messieurs se rendirent a
terre, l’interprete avec Don Thomas et Taitoa jusqu’a remonter la pointe
de l’E.; Monsieur constatant qu’il etait assez loin, ordonna a l’interprete
en
question et a Taitoa d’avertir Vehiatua qu’il l’attendait. Ce dernier se
decida a venir, et en passant par la maison de Pautu, celui-ci sortit et Farreta pour lui dire, ainsi que d’autres choses qu’il lui passait par la tete,
qu’il serait tue s’il se rendait a bord; ce qui le fit faire marche arriere pour
aller au district de Oyaotea [Vaiaotea], sans que l’interprete ne put le
ramener
(a la raison) et disant que tout cela etait faux. Ce scelerat avait
deja jete tous ses vetements et remis son cache-sexe ; et il hurla de vilains
mots aux hommes du bateau ou se trouvait l’interprete, pour voir s’ils
92
N°326/327-Aout/Decembre 2012
pouvaient le noyer en renversant le canot; celui-ci rendit compte de ce
qui se passait a Don Thomas, lequel se facha fort, et a trois heures et
demie ils revinrent a bord. A mon avis, je crois que le refus (f.44v) de
Vehiatua de venir a bord n’est pas du au jet de pierres que les Indiens a
terre avaient lancees au marin du paquebot, mais plutot parce que le
matin de ce meme jour, il se trouvait a bord et qu’il s’etait rendu dans le
carre des
sergents ; comme il faisait sombre et qu’il n’y avait personne, il
s’est installe ; mais le soldat des qu’il est entre et qu’il les y a trouves, a
pense qu’ils etaient en train de voler ; il s’etait cache mais il a vu que
Vehiatua etait en train de sodomiser le serviteur qui Taccompagnait; le
soldat se leva pour lui donner une claque et une bastonnade au serviteur,
et sans rien dire ils retoumerent a terre.
Le 30 decembre, a dix heures de la joumee, accosterent Vehiatua, la
mere de
Otu, son fils Hinoi et un nombre infini d’lndiens et d’indiennes;
on demanda a ce dernier
pourquoi il avait quitte le bord et son district;
il repondit que Pautu ne cessait de lui dire que s’ils l’attrapaient, ils le tue-
raient; on le questionna au sujet de Pautu et il repondit qu’il n’avait plus
que le cache-sexe et qu’il ne voulait pas monter a bord ; on lui dit alors
tout le mal qu’il avait fait et combien il etait ingrat; que c’etait un grand
beaucoup de choses fausses (f.45) ; Vehiatua
informe de l’absence totale de reconnaissance de Pautu, en echange de
tant de bienfaits requs, et quand bien meme il l’avait nomme capitaine, a
son retour, pour plusieurs petites choses qu’il lui avait donnees, ordonna
a tous ses hommes de le rejeter et de ne plus en faire cas. Taitoa avait
beaucoup contribue a la prise de cette decision, car c’est sur sa requete
que Vehiatua etait venu a bord, du fait qu’il etait toujours occupe par les
travaux de la maison des Peres lorsque les indiens etaient partis; comme
il voyait avec quel amour nous le traitions, et tout a l’oppose des propos
menteur puisqu’il inventait
le Commandant
que Pautu disait a bord, avec femme et enfants, pour voir
et quelques autres connaissances Vehiatua, il s’obligea a nous l’amener, et
il n'eut de cesse de le faire jusqu’a obtenir satisfaction; le capitaine Ytari,
maitre de la maison oil les charpentiers avaient travaiOe au precedent
de ces jours, de
voyage, y a beaucoup participe egalement; en effet, un
la
il
dit
venant
a
que les Indiens lui
fregate,
Taiarapu il est venu a. En
93
E-jjpE Julietta de la Jociele des Slades Qceanieaaes
avaient raconte ce qui s’etait passe. Mais il n’en fit nullement cas ; il vint
plusieurs petites choses qu’il avait apportees avec ses connaissances, et par l’intermediaire de l’interprete il fit
savoir au Commandant que (f.45v) que Vehiatua n’etait pas son ami,
puisqu’il l’avait fait appeler plusieurs fois et qu’il n’avait pas voulu venir,
parce que Pautu lui avait dit qu’il voulait le tuer. Et e’est ainsi que Ytari
a bord et commenga a distribuer
avec sa famille tacha de rencontrer Vehiatua pour lui dire combien Xarii
de la fregate etait fache du fait qu’il ne venait pas le voir, alors qu’ils
1’avaient largement regale et qu’ils ne lui avaient fait aucun mal, ni a ses
serviteurs; il (Vehiatua) lui promit que le lendemain il viendrait sans faute
et e’est ainsi qu’il accomplit sa promesse. Ledit Ytari fit part au Commandant de la reponse que Vehiatua avait fait transmettre par un de ses serviteurs, cet apres-midi-la.
Ces jours-ci on a peu travaille sur la maison des Peres parce qu’il n’y
avait pas d’Indiens a disposition pour nous aider; on a demande a Vehiatua pour quelle raison il ne donnait pas a ses Indiens l’ordre de nous
aider, sinon la maison resterait toujours a batir et les Peres retoumeraient
a Lima; il en ressentit de la peine car il ne voulait pas que les peres s’en
allassent, et alors, en personne, il se rendit a terre et donna l’ordre a tous
les Indiens qu’il rencontrait, d’aider pour tout travail.
(f.46) Le 30 dudit mois, on descendit a terre les vivres des Peres avec
toutes leurs affaires, prenant ainsi possession de la maison ; cette nuit-la
fut la premiere ou iis dormirent a terre et la troupe qui s’y trouvait en faction, se retira.
Le l
avec
er
janvier 1775, a cinq heures du matin un garde se rendit a terre
quatre hommes pour aider les Peres a s’installer confortablement et
pour ranger leurs affaires. A sept heures et demie, pour je ne sais quel motif,
le commandant reunit ses officiers en conseil de guerre. A neuf heures la
troupe avec quinze hommes de plus se rendit a terre, tous armes, pour s’y
rassembler et faire feu a l’arrivee de la tres sainte Croix. A neuf et demie, elle
fut benite, debarquee dans le canot, accompagnee par les deux aumoniers
et tous les officiers de guerre qui la transportaient avec toute la
grande vene-
ration et le respect qui se doit, et des qu’elle arriva, la troupe tira une
94
N°326/327-Aout/Decembre 2012
premiere salve ; une procession se forma tout en chantant le Te Deum. En
arrivant a la maison des Peres, on commenca a celebrer le saint sacrifice de
la messe ; a F elevation de Fhostie, on tira la deuxieme decharge, et au
moment de la poser a l’endroit designe a cet effet, (f.46v) on tira la troisieme
decharge, en saluant Vive leRoi en meme temps que de la fregate on tirait
vingt-et-un coups de canon. Cette ceremonie provoqua un tres grand etonnement chez les Indiens car un grand nombre d’entre eux se jeterent a l’eau
et d’autres prirent la fuite precipitamment; tous les notres etaient occupes
a leur dire de ne pas s’en
un
aller, qu’on ne leur faisait aucun mal, car cela etait
geiba [heiva\ de Lima, qui veut dire danse. Tout te monde revint pour
assister a la representation et a onze heures, tout te monde revint a bord
ainsi que Varii Titorea qui, revenant de Papara, tout juste gueri d’un grand
catarrhe qui avait affecte toute sa famille, arrivait au moment de la ceremonie
et on leur avait dit d’y assister et de revenir ensuite.
A cette representation les arii etaient absents car ils s’etaient rendus
a d’autres festivites
qui avaient lieu dans te district appele Vaiaotea, afin
de rendre toutes les civilites a certaines personnes de rang qui etaient
venues de
Orayatea [Raiatea] pour se distraire et voir File.
On a donne a ce district te nom de Santa Cruz de Tatutira.
Cette nuit-la, il y eut un gros grain comme il y en a beaucoup ces joursci et une fois Forage passe, (f.47) on effectua la ronde de nuit comme d’ha-
bitude; et soudain, on vit deux hommes sauter dans l’eau, et aussi vite qu’ils
purent, ils prirent les petites embarcations; on reussit a les rattraper non
sans grandes difficultes; c’etaient les Indiens; on les fit monter sur te gail24
lard, on fixa a leurs pieds le cep attacha leurs mains, et a peine deux
,
heures apres ils les avaient liberees eux-memes. Le lendemain a neuf heures
et demie, on les chatia sur te canon, leur faisant demander par l’interprete
quelle etait leur intention; ils repondirent que c’etait pour voter les cadenas
des tables de gamison, qui n’etaient pas rondes mais plutot plaquees; et
comme ils affectionnent tellement tout fer aplati, ils pensaient pouvoir les
arracher. Ils apprecient beaucoup ces fers avec lesquels ils fabriquent de
24
Cep: terme de marine signifiant le jas d'une ancre et par extension un lien. (Note S.E.O.)
95
d&u//eiin c/c /a Jocietc de& &tude& 6tcea/ucn/ie&
'
petites haches fort bien faites, ainsi que les cerceaux en metal des tonneaux,
plus grossiers et plus larges; par contre pour le couteau ils lie lui accordent
qu’une valeur de quatre sous. Pour effectuer cette punition, on fit appeler
Taitoa et on lui en dit la raison; il repondit que s’il est de la volonte du commandant de les chatier comme il le voulait, et que s’il souhaitait les noyer,
qu’il le fasse. Voici leur fagon de punir lorsqu’ils attrapent un voleur: ils les
emmenent en pirogue, pieds et mains attaches a une pierre et ils les jettent
a l’eau. Je n’ai pas vu le faire mais c’est eux
qui le decrivent ainsi; la punition
Titorea
et
sa
femme arriverent pour voir les voleurs, car les Indiens
achevee,
le leur avaient dit a terre. Ce dernier des qu’il les vit et hit informe des cir-
Constances, les poussa meme a terre avec une rame et leur fit mal. Le commandant ordonna de les renvoyer a terre, mais la mere de Vehiatua n’etait
pas d’accord, elle preferait les faire tuer; on lui repondit alors qu’ils avaient
ete sufflsamment punis, et a onze heures, ils se rendirent a terre. Ce jour-la
on
guinda les mats et on hissa les grandes vergues.
Le 4 janvier, arriverent a bord les am qui revenaient des representa-
tions de Vaiaotea.
Le 6 dudit mois, on vit arriver a la pointe N.O. une quantite de
pirogues, cent-trente-cinq, arrivant des terres de Otu pour apporter a ce
dernier de la nourriture ; parmi ces pirogues, il y avait environ soixante,
tres grandes, avec deux voiles (f.48); les autres etaient de taille moyenne;
des qu’elles echouerent sur le rivage, il s’eleva un grand vacarme, car au
moment du debarquement de la nourriture, ceux qui se trouvent a terre
ont pour habitude de s’en emparer. le arii Hinoi voyant qu’il n’y avait pas
moyen de l’empecher et qu’ils voulaient tout prendre, en avisa l’interprete
qui est son grand ami; celui-ci se rendit sur la plage et poussant des cris
tout en donnant des coups de baton et de sabre, parvint a les calmer ; et
c’est pour cette raison qu’ils n’ont plus recommence ; ainsi lorsqu’arrivaient quelques pirogues, ils appelaient ledit interprete, et aucun n’osait
plus prendre quoi que ce soit.
Le 7 dudit mois, on mit a la voile et a onze heures et demie, on gouverna pour aller en reconnaissance de
Raiatea; notre depart hit quelque
chose de tres sensible pour les Indiens, car beaucoup pleuraient; nous
embarquames 1’indien Barbarua avec nous comme familier de cette ile et
96
N°326/327-Aout/Decembre 2012
sujet tres apprecie par les naturels, ainsi que deux autres Indiens qui
s’etaient caches, et qui se sont manifesto alors que nous etions a environ
dix a douze lieues. L’un etait serviteur de Otu, l’autre (f.48v) de Vehiatua.
Le matin du 8, nous apergumes la terre bien rase au N.N.E., celle-la
25
s’appelle Teturoa [Tetiaroa] dit Barbarua, elle est tres fertile, et c’est la
,
que Ton fabrique les nattes fines ; pour nous elle s’appelle Los Tres Hermemos
[...].
Le 26 a quatre heures de l’apres-midi mourut notre Commandant
Don Domingo de Boenechea : « Que Dieu le garde dans son repos eter-
nel», assiste des Peres missionnaires; (f.57) des qu’il expira, on hissa a
l’avant et a l’arriere du navire, le drapeau en beme.
A six heures et demie du lendemain, on dit une messe basse et on
prepara la troupe armee pour rendre les honneurs funebres. A huit heures
arriverent de terre les Peres missionnaires; on celebra la vigile et la messe
devant le corps du debint sous les salves drees par la troupe. A neuf heures
et quart, on embarqua dans le canot le cadavre accompagne de tous les
officiers et des pedtes embarcations de la fregate et du Jupiter ; des que
le canot fut largue, on dra sept coups de canon ; au moment ou il arriva
a terre, on se mit sur le passage, la
une autre encore au moment de la
troupe fit une premiere decharge et
sepulture qui se trouve devant la mai-
achevees, nous nous retirames a bord; tout
grande confusion chez les Indiens, et plus encore
la mort, car cet apres-midi-la je me trouvai a terre, et des la nouvelle du
deces, celle-ci se repandit chez tous les Indiens; ils en etaient si affliges
qu’ils ne parlaient meme plus, demandant de quoi il etait decede. A six
heures de la soiree nous levames la pedte ancre.
Le 28 dudit samedi, nous commengames a medre a la voile ; il manquait deux mousses appeles Manuel Montoro et Bias de la Candelaria, que
(f.57v) le commandant Don Thomas Gayangos ordonna de rechercher ;
un sergent avec l’interprete partit en canot et Varii Titora dans ses
pirogues vers le port de la Virgen ou ils les avaient retrouves endormis. A
son des Peres. Les funerailles
cela avait cause une tres
25
Teturoa a evolue en Tetiaroa en raison de la coutume du pi'i et du caractere devenu sacre de la syllabe -tu.qui
represente un arii important de cette periode.
97
m bulletin da fa Societa cfes Stucfea 0cea/iieane&
onze heures et trois
quarts, on fit toutes les manoeuvres pour 1’appareiUage
Callao, notre port de destination finale ; jusqu’au 31
Cristobal, car
les vents etaient faibles. Ces naturels en venant faire leurs adieux, montrerent une tres grande peine, beaucoup etait en pleurs, plus encore que
lorsque nous etions partis pour Raiatea, mais ceux qui le montraient le
plus, furent la mere de Otu et Taitoa.
Le jour meme de la veillee funebre les deux arii se trouvaient a bord
et le commandant dit a Vehiatua que, en tant que Seigneur de Santa Cruz
de Fatutira, il veille bien a ce que les Peres ne subissent aucun mal de la
part des Indiens; car sinon, lorsqu’il reviendra, il le ferait pendre sur le
en vue du retour a EL
nous etions encore a la vue de Tahiti et de la colline de San
champ et mettrait le feu a toute Tile sans laisser aucun survivant; il lui
repondit de ne rien craindre, et qu’en tout premier lieu ils ne manqueraient
nufiement de poisson, chaque jour, puisqu’ils en pechaient dans File; des
autres fruits ils en auraient en abondance,; les Indiens ne leur feraient
lui, les surveillerait; (f.58) mais, si jamais ils etaient en
guerre, et que les ennemis pouvaient leur faire plus de mal, il n’etait en rien
aucun mal car
responsable et qu’il n’allait pas en payer les dommages qu’ils auraient
subis; sur ce point, on lui fit comprendre qu’il avait raison.
Est-ce pour cette raison que ce garcon se nomme Barbare car il n’est
pas des plus habiles ni des plus experts. Il doit avoir environ vingt-deux
ans, il est bien blond, avec des levres noires, tres corpulent, de bonne
figure ; c’est seulement a notre arrivee que nous l’avions trouve tres laid,
mais il etait completement aifecte d’une maladie comme la lepre, a cause
de la boisson avec laquelle ils s’enivrent; et les officiers, en sachant la raison, commencerent a le reprimander et sont parvenus a Ten defaire com26
pletement et a notre depart 0 etait bien
.
[... ] fin du Journal de JPA.
26
Sur la route de leur retour a Lima, vers le 5 fevrier 1775, les Espagnols decouvrent Raivavae. Ils mouillent a
Lima le 8 avril 1775. Le voyage aura dure 6 mois et 21 jours. Au bilan, deux morts, et deux blesses retablis. Quatre
jours apres arrive le Jupiter, qui a embarque deux indiens: un de Raiatea, et I'autre de Otu, qui mourut de la
petite verole au mois de mai. Ceux de la fregate ont emmene Barbarua, frere de la mere du arii Otu et natif de
Raiatea, et I'autre s'appelle Puhoro, pilote experiments de toutes les lies situees a I'est de Tahiti.
98
N°326/327-Aout/Decembre 2012
BIBLIOGRAPHIE
Documents de reference:
Copies de manuscrits deposes au Musee Naval de Madrid (MNM), a la Bibliotheque Universitaire de Seville
(BUS), et a la Bibliotheque Nationale de Santiago de Chile (BNSC).
1 "Estracto del diario de vijae que acaba de hazer Juan Pantoja y Arriaga en la Fragata de S.M.
-
nombrada Santa Marla Magdalena, alias el Aguila, de las yslas nuevamente descubiertas por
el Capitan de esta dase Don Domingo de Boenecheam habiendo dejado en la de Amat dos re-
ligiosos de la Serafica Orden de San Francisco de Asis, el ynterprete Maximom un grumete para
que sirva a los Padres, los dos yndios que tregeron a Lima en la dicha fragata el ano 1772, una
casa de madera y vlveres para un ano.. ."(MNM- BUS);
2 -"Relacion del viaje hecho a la isla de Amat i sus adyacentes, de orden del Excmo, sefior don
Manuel de Amat i Junient, caballero del orden de San Juan i de real de San Jenaro, del consejo
de S.M. su gentilhombre de camara con entrada, teniente jeneral de los reales ejercitos, virrei,
gobernador i capitan jeneral de los reinos del Peru."(BNSC).
Bibliographie breve:
O'SCALAN, Timoteo: Diccionario marltimo espanol, Museo Naval de Madrid, 1974.
RODRIGUEZ, Maximo: Les Espagnols a Tahiti, Societe des Oceanistes, n° 45, Musee de I'Homme, Paris, 1995,
229p., traduction frangaise de "Espanoles en Tahiti", Cronicas de America 69, Historia 16.
TUMAHAI, Liou:
a. « Retour aux sources espagnoles», BSEO n° 284, fevrier 2000, pp. 3-15;
b. «Etat de la langue tahitienne entendu en 1772... d'apres un dictionnaire espagnol recueilli a
la fin du XVIIIe siecle », BSEO n° 294, septembre 2002, pp.2-72;
c. «Tour de Hie en
chaloupe espagnole, en cinq jours, a la force des rames, en decembre 1772»,
BSEO n° 312, avril 2008, pp. 94-106.
99
Le voyage aux lies l\iamotu
de la Victorieuse en 1880
te tere i te mau fenua tuamotu
Lorsque les grands explorateurs de la fin du siecle dernier visitaient
1
nos parages et reconnaissaient les lies de la Societe, ils s’eloignaient toujours avec une certaine crainte de cet archipel aux lies basses, d’une
conformation tout-a-fait speciale, et dont l’etroite bande de terre ne se laissait apercevoir qu’a une tres-faible distance. C’etait l’archipel des lies Iliamotu qui conserve encore le nom d’lles Basses ou
d’Archipel Dangereux,
que les navires evitent soigneusement et ne traversent que lorsque leur
destination les y oblige.
Aujourd’hui cependant, Me de Fakarava, qui fait partie de ce groupe,
vient de recevoir pour la premiere fois dans les eaux de son lagon interieur la visite de 1’un des plus puissants navires de guerre qui aient jamais
2
parcouru l’Ocean Pacifique ; et, d’un autre cote, le village de Rotoava a
ete pendant 3 jours le theatre d’une reunion des plus nombreuses et des
plus rares pour les habitants de ces lies, disseminees sur une etendue de
plus de 300 lieues de superficie.
'
2
Article repris du Messagerde Tahiti du vendredi 3 septembre 1880. Supplement au n° 36 pp. 189-191.
En fait, ce puissant cuirasse vient de Valparaiso: il a participe a la pacification des lies Marquises (1“ juin -30
juin 1880) et, retournant a sa base, la Station navale du Pacifique, protegera quelques mois plus tard, en janvier
1881, la population et les refugies de Lima a la fin de la guerre du Pacifique qui oppose le Perou au Chili. R.K.
Victoreus
La
bulletin dv la Society dev Stade& &ceanicnnes
Le cuirasse la Victorieuse portant le pavilion de M. le contre-amiral
B. Du Petit-Thouars, partit de Papeete le lundi 23 aout pour Fakarava, ile
ou est etablie la Residence
depuis le cyclone qui passa sur les Tuamotu en
fevrier 1878. II y avait a bord: le Roi Pomare V, accompagne de ses deux
freres, les princes Tamatoa et Taaroarii, M. le Commandant Commissaire
de la Republique, seize chefs de district, et un certain nombre d’indigenes
qui avaient demande passage. La traversee fut penible ; le vent soufflait
avec force S.E., et la mer etait assez houleuse pour imprimer a la fregate,
ordinairement si tranquille, des mouvements de tangage et de roulis qui,
quoique lents, ne manquerent pas de produire leur effet habituel sur
quelques passagers mal aguerris.
Le mardi vers midi, Ton se trouva par le travers de Pile Niau, et
quelque temps apres on put apercevoir la cote, ou plutot les cocotiers de
Fakarava, dont la vue seule calma les souffrances des malheureux eprouves. Un drapeau frangais flottait au sommet d’un mat plante sur le recif,
indiquant la passe dans laquelle s’engagea la Victorieuse vers cinq heures
du soir. C’est alors que Ton put distinguer, a six milles de la, disparaissant
au mibeu des arbres, l’aviso le Chasseur, commandant Fleuriais, qui etait
arrive deux jours avant des lies Marquises pour etudier et preparer la
route a son puissant chef de File. Aussi, des qu’il 1’apercut, s’avanga-t-il
au-devant de lui, semblant lui indiquer son chemin. Mais la nuit qui survint
ne permit pas de gagner le mouillage de Rotoava, et la Victorieuse s’arreta
en dedans du recif, a quelques encablures de la roche Punio, situee vis-avis de la passe.
Le lendemain, a 6 h. du matin, le signal de l’appareillage fut donne,
et la Victorieuse , precedee du Chasseur, suivit docilement son guide,
etonnee de fendre pour la premiere fois les eaux d’un lac sale. Au-devant
d’elle s’avanga une flottille de petits batiments aux voiles blanches, cotres
et goelettes, que la violence du vent inclinait gracieusement sur l’eau, et
qui leur permettait non seulement de lutter de vitesse avec le puissant cuirasse, mais encore de tracer autour de lui les circuits les plus capricieux.
A 8 h. du matin, l’ancre fut de nouveau jetee devant la Residence, a
proximite du wharf en corail, couvert en ce moment d’une population
curieuse et etonnee, au-dessus de laquelle flottaient, repetees a l’infini, les
102
N°326/327-Aout/Decembre 2012
couleurs nationales de la France. A 1’entree du mole etait dresse un arc-
de-triomphe dont les montants disparaissaient sous du feuillage et meme
de la verdure, chose si rare dans cette contree si aride.
Le resident, M. de Keroman, vint a bord saluer l’Amiral et le Commandant et leur donner connaissance du programme des rejouissances.
«Toute la population vous attend sur le quai, dit-il, heureuse de saluer
en vous les deux
plus grands representants de la France en Oceanie.»
En effet, le Roi, entoure de ses freres, l’Amiral et le Commandant,
accompagnes de la plupart des offlciers de la Victorieuse et du Chasseur,
tous en grande tenue, descendirent a terre, et furent obliges
pour se rendre a la Residence de traverser deux bgnes d’indigenes des deux sexes
revetus des costumes les
plus bizarres.
Void la bste des districts qui avaient repondu a l’appel du Resident
et avaient affronte un voyage de plusieurs jours et meme de plusieurs
semaines pour venir assister aux fetes de Rotoava:
lie Anaa (6 districts)
319 personnes
Apataki
36
Rangiroa
19
Raroia
52
Faaite
44
Takapoto
6l
Anitua
17
Tetamanu
23
Takaroa
4
Manihi
22
Katiu
21
Niau
55
Kaukura
54
Makemo
10
Taenga
16
Hao
22
Fakarava
130
Total: 905 personnes
103
bulletin d& la tfocielv des $£ude& Ocean
Chaque district avait dans son habillement ses couleurs particulieres
et ses marques distinctives; les habitants d’Anaa se faisaient principalement remarquer par la richesse et l’originakte de leurs costumes. Ainsi on
voyait des femmes en petite jupe bleue serree a la taille, en caraco rouge
et la tete couverte d’un diademe en fer-blanc travaille et imitant a s’y
meprendre des fleurs namrebes; chez d’autres, les jupes etaient jaunes
ou bariolees, les casaques de meme couleur ; d’autres encore portaient
des vetements dont les dessins inimitables pretaient a la plus grande confusion et ajoutaient a la vue un charme de plus. Apres information, on apprit
que ces femmes ainsi habdlees, et dont les bas blancs font croire a un
maillot, forment des corps de ballet appartenant a differents theatres, installes sur plusieurs points du vibage. Les hommes avaient cherche a imiter
des costumes mibtaires; le shako bleu et le chapeau a claque rouge attiraient particulierement les regards, a la grande joie des proprietaries qui
aimaient a etaler ainsi leur luxe. Mais dans tout cela, ce qui faisait encore
le plus de plaisir, c’etait la prodigalite des drapeaux frangais flottant au
mbieu de cette multitude, et 1’entrain avec lequel ceux qui en etaient porteurs les agitaient, afin de bien montrer la joie interieure que leur avait
cause la reunion definitive de leur pays a la France.
Tous les districts defderent successivement devant le Resident, tarn-
bours et drapeaux en tete. Le chef d’Otepipi, district de File Anaa, fit un
long discours au nom de tous les habitants de l’archipel reunis, souhaitant
la bienvenue au Roi, a 1’Amiral et au Commandant Commissaire de la
Republique.
L’Amiral y repondit en quelques mots, et termina en disant que pour
mieux monter sur le plus puissant batiment de guerre en ce moment dans
le Pacifique, il leur ofifrait de venir le visiter; tout a bord serait a leur dis-
position : bs n’auraient qu’a exprimer leur curiosite et leurs desirs pour
etre immediatement satisfaits.
L’apres-midi de cette journee si bien commencee devait etre consacree aux
regates et a des jeux divers; mais la force du vent, qui soulevait
les hots bleus du lagon, empecha les batiments de jouter. L’Amiral envoya
la musique de la Victorieuse a terre, et descendit bientot lui-meme avec
M. le Commandant Commissaire de la Republique. Les habitants de
104
N°326/327-Aout/Decembre 2012
differents districts se presenterent alors a tour de role devant eux, ainsi
que devant tous les offlciers reunis sous la verandah de la Residence, pour
chanter les himene les plus varies et executer les danses les plus originales que Ton puisse voir, danses tres renommees dans ces lies, dont elles
sont la seule distraction.
Le soir il y avait representation theatrale donnee par les habitants du
district d’Otepipi (ile Anaa). Ce theatre etait ce qu’il peut etre chez ce peu-
pie naif et enfant, mais il n’en etait pas moins pour les Europeens une
chose nouvelle et curieuse : les himene, les danses indigenes, des especes
de pantomimes oil des animaux etaient grossierement representes, des
compliments a l’adresse du Roi, du Commandant et de 1’Amiral, des chants
sur l’hospitalite offerte par les enfants
d’Otepipi, formaient le fonds de
cette representation, qui dura plus de deux heures et dont les assistants se
retirerent enchantes.
Le jeudi matin hit consacre au repos et au travail. A 11 h. tous les
chefs Tliamotii reunis a Rotoava, se rendaient a bord de la Victorieuse, ou
un
dejeuner des plus copieux leur etait prepare dans la tourelle. A babord
et a tribord, entre les gros canons de 24, des tables avaient ete dressees,
ou chacun hit
appele a prendre place. Au commencement du repas, a
peine les chefs sont-ils assis, que l’Amiral et le Commandant, accompagnes
de quelques habitants notables des Tuamotu, viennent les visiter et s’assurer que les ordres donnes a leur
egard sont bien executes. L’Amiral leur
fait repeter par l’interprete combien 0 est heureux de les voir a son bord,
qu’il met a leur entiere et complete disposition.
Comme gage de leur soumission et de leur sympathie pour la France,
ils offrent quelques nattes bien travaillees a titre de present au Roi, a l’Ami-
ral et au Commandant Commissaire de la Republique, qui les accepterent
avec
joie et reconnaissance.
A 1 h. de l’apres-midi, tous les canots de la Victorieuse et du Chas-
seur amenerent a bord de la
fregate la plus grande pailie de la population.
La musique recut l’ordre de jouer, et ces pauvres habitants se presserent
emerveilles autour des musiciens pour ne rien perdre de ces accords
completement inconnus sur leurs recifs, oil n’avaient jamais resonne
jusqu’alors que le tambour et le tam-tam.
105
Le branle-bas de combat qui suivit ne les etonna pas moins, et ils ne
purent reprimer un sentiment de frayeur lorsque le canon, dont la voix est
si puissante a bord, langa ses projectiles sur un but place a cet effet, au
large, a 500 metres de distance.
A 3 h. les regates commencerent; elles se divisaient en deux courses:
1
-
Course a la voile par des batiments au-dessus de 6 tonneaux:
100 fr.
l er prix
e
prix
50
3 prix
30
2
e
2
-
Course a la voile par des batiments de 6 tonneaux et
au-dessous:
100 fr.
l er prix
2
e
50
prix
Six batiments etaient inscrits pour la premiere course et partirent au
signal donne par le canon de la Victorieuse.
Nous publions ici les noms des vainqueurs:
1
-
Cotre Matarii de 8 tonneaux, appartenant a l’indigene Marere,
,
er
d’Arutua, l prix.
2
-
Cotre Apataki, de 8 tonneaux, appartenant a l’indigene Kehegae
3
-
toro, d’Apataki, 2 prix.
Goelette Tou Haama, de 13 tonneaux, appartenant a M. Hawkins,
de Papeete, 3 e prix.
Cinq batiments etaient inscrits pour la deuxieme course, et les deux
prix furent remportes par:
1
2
-
-
Cotre Mamu Noa, de 5 tonneaux, patron Rua, de Faaite, l
Cotre Tehoro, de 6 tonneaux, patron Nui, de Papeete, 2
e
er
prix.
prix.
Le lendemain, vendredi 27 aout, devait avoir lieu, vers 2 h. de l’apres-
midi, une course d’ensemble entre les differents batiments ayant concouru
la veille, mais le calme qui regnait sur le lagon ne permit pas a tous les
navires d’y prendre part, et les prix furent repartis a titre d’encouragement
entre les patrons qui avaient deja pris leurs dispositions pour ce concours
d’honneur.
106
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Parmi les choses qui frapperent principalement d’etonnement ce peu-
pie primitif, il ne faut pas oublier la lumiere electrique qui, pendant trois
soirs, vint jeter ses rayons magiques sur ces plages de sable et se jouer
dans le feuillage des cocotiers, dont les troncs projetaient leurs longues
ombres sur toute la largeur du recif. Etonnes, surpris, les indigenes admiraient un moment, et reprenaient ensuite leurs danses interrompues, dans
lesquelles le tambour et le tam-tam jouent un si grand role.
Tout ce temps passe en fete ne fut pas cependant completement
perdu. M. le Commandant Commissaire de la Republique fut en relation
constante avec tous les chefs reunis a Rotoava. Il s’enquit de leurs besoins,
se fit rendre
compte de leurs travaux au point de vue du commerce, des
plantations de cocotiers et de la peche des nacres dans differents lagons;
il se fit renseigner sur leurs moyens de communication entre eux et entre
les lies de ce vaste archipel, ainsi que sur l’ecoulement de leurs produits;
il leur donna a tous des conseils, et leur promit de venir de nouveau les
visiter dans un temps peu eloigne, afin de pouvoir donner en toute
connaissance de cause le plus grand developpement possible a Tindustrie
de ces recifs habites, dont Taspect est si triste, mais qui possedent au fond
des tresors incalculables.
Le samedi 28 aout, la Victorieuse appareilla des 6 heures du matin
et traversa de nouveau le lagon, precedee du Chasseur, qui ne s’en separa
qu’au dehors de la passe pour aller visiter d’autres lies de cet archipel,
dont Thydrographie est encore si peu connue.
La traversee de retour fut gaie et courte. Mais, il faut l’avouer, ce hit
plaisir que Ton revit les riantes vallees de Tahiti, qui, pour
particulierement, doivent etre regardees
comme un veritable paradis.
avec un secret
un habitant des lies Tuamotu
Le Messager de Tahiti 1880
107
La poste maritime dans
les Etablissements trancais
de l’Oceanie
1
Si le courrier flit plutot reduit durant les annees «missionnaires»
allant de 1’arrivee des premiers Europeens (1767) jusqu’a l’installation du
protectorat de la France sur Tahiti (1842), les contacts se firent de plus
plus nombreux, tant avec l’Europe qu’avec les Ameriques et l’Australie
des que les negotiants en tous genres se furent installes dans la colonie.
II est en effet reconnu qu’a l’epoque des grandes colonisations, les
prises de possessions etaient generalement et en premier lieu suivies par
l’arrivee de missionnaires de toutes confessions, laquelle entrainait irremediablement celles d’aventuriers et de negotiants. Les E.F.O. n’ont pas
deroge a la regie et Papeete se couvrit rapidement d’echoppes dont les
en
noms des
proprietaries n’avaient aucune consonance tahitienne... Tahiti
devint en quelques annees le centre du Pacifique, veritable plaque tournante du commerce international. Ce fut d’ailleurs Fun des pays du monde
ou toutes les monnaies avaient cours et Ton
pretend meme que ce hit l’en-
droit ou les pieces d’or furent les plus nombreuses par rapport au nombre
de commergants (?).
Ce texte a paru dans la revue Timbre magazine de juillet-aout 2002, pp. 76-80.
Le Tropic Bird etait un grand trois mats goelette de 368 tonneaux qui assura a partir de 1883 et durant
de longues annees une liaison reguliere entre San Francisco et Tahiti via Taiohae, aux lies Marquises.
Le voyage durait de 28 a 34 jours avec une dizaine de jours d'arret a chaque escale. Bien que moins
regulierement, quatre autres navires americains semblables font la meme ligne en 1897, le City of
Papeete, le Norma, le Falcon et le Galilee. Ils sont, au depart de San Francisco, charges des produits les
plus divers et de quelques produits polynesiens au retour (agrumes, noix de coco, nacre, vanille etc.)
«Le voilier americain Tropic Bird, charge du transport de la correspondance et des passagers, fera
route pour San Francisco le lundi 15 fevrier courant. Les sacs postaux seront fermes le meme jour a
10heuresdu matin...»
(bulletin da !a Societa des &Uidas Ocean
Quoiqu’il en soit, les plus entreprenants des colons etaient surs de
reussir et d’importantes fortunes se creerent des le debut. Le courrier qui
s echangeait alors n’avait rien de «philatelique» ni de tres romantique et
il etait avant tout question de «gros sous” (meme chez les mission-
naires!).
Beslu
C.
Colection
RMS Maunganui, Union Royal Mail Line entre 1923 et 1936,
San Francisco-Tahiti-Rarotonga-Wellington-Sydney
Lettre postee le 6 novembre 1935 avec un petit plus, le timbre de I'abbe Rougier de llle de Christmas...
Courrier et commerce etaient bien evidemment tributaires des arrivees et des
departs des navires et il etait important de se tenir constant-
ment au courant des mouvements de ceux-ci. Parmi les premieres societes
implantees, la Maison Laharrague se montra particulierement active. Il
s’agissait d’un negoce de foumitures maritimes, ce qui recouvrait evidemment un large eventail de marchandises. La Maison mere se trouvait a Val-
paraiso qui etait a l’epoque le principal port de relache pour les bateaux
allant ou revenant de Taliiti par le cap Horn et il etait interessant de pos-
seder des filiales tant a Taliiti qu’a Bordeaux, ce que firent les Laharrague,
pere et fils.
110
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Beslu
C.
Colection
I, Neptunus Rex, King of the Seas, Son of
Saturn and Ops, send Greetings from the
Equator, Certifying that the R.M.S. Makura
passed over this Line at Long. 142.12 West,
Lat. 00.00 this day as postmarked.
ft-©-*
C-A
C/O
RMS Makura, Ship Company of New Zealand Ltd, entre 1908 et 1936,
Sydney-Auckland-Suva-Honolulu-Vancouver puis Sydney-Wellington-Rarotonga-Papeete-San Francisco
(timbre du dernier jour)
Jean-Baptiste tient done le comptoir de Papeete ou ses deux freres
viennent Pepauler de temps a autre (et creer d’autres commerces!). Ce
devait etre un homme instruit et meticuleux. Aucune faute d’orthographe
dans les plis qui nous sont parvenus: et sur les enveloppes de son abondant courrier, les timbres sont soigneusement colies et surtout les batiments transporteurs sont nommement designes en faisant Partisan le plus
fructueux de la philatelie maritime des E.F.O.
Les voiliers affectes au courrier n’avaient pas de bureaux postaux a
bord, ni de marques postales, ni meme de cachets nominatifs. Difficile
done de reperer les batiments transporteurs, si ce n’est par les designations manuscrites, en principe obligatoires, mais bien souvent omises par
les expediteurs, sans doute par manque de renseignements precis.
Ce n’est pas le cas des enveloppes Laharrague dont la plupart porte
thematiste qu’a se
ainsi le nom du bateau postal. Il ne reste done au
«
»
mettre a la recherche de documentation concemant le batiment en ques-
tion (caracteristiques techniques, ligne effectuee, photos, dessins, age du
capitaine etc.).
Ill
bulletin dc la Joc/ete dcx Sf/rde.t Ocean
II est bien evident que, pour qui connait un peu l’histoire du pays, ces
recherches ne peuvent aboutir qu’a un savoir encore plus etendu que la
question et a la realisation d’un album veritablement documentaire, depas-
largement la simple collection de timbres.
La legende veut, par exemple, que les navires de guerre ne se chargeaient generalement pas de courrier ; certaines mentions manuscrites
prouvent qu’il y eut quand meme quelques exceptions.
En 1894, une entreprise locale, d’origine allemande, la Societe commerciale de l’Oceanie, assure avec le vapeur Croix-du-Sud une hgne regusant
Here entre Tahiti et la Californie. La maison Tandonnet Freres de
Bordeaux, dont Laharrague est justement le representant a Tahiti, possede
quelques voiliers qui assurent a peu pres regulierement des liaisons entre
Tahiti et la metropole en passant par TAustralie et le canal de Suez, mais
ce sont principalement des navires americains qui font la navette en San
Francisco et Tahiti en passant par les Marquises ou la SCO a de nombreux
comptoirs.
La marcophilie maritime change d’aspect avec les accords passes au
debut du XXe siecle par la compagnie neo-zelandaise Union Steam Ship
Company dont les steamers possedaient chacun leur propre bureau postal.
Le courrier transports devient alors en grande partie « philatelique » et
Ton verra appai'aitre de part et d’autre de l’ocean des specialistes des obhterations maritimes tel le Sieur Leralle dont tous les amateurs possedent
au moins une
enveloppe et sans lequel la collection manquerait singulie-
rement de saveur.
Les marques de ces bateaux sur enveloppes affranchies en timbres
des E.F.O. sont cependant relativement plus rares que les lettres portant
des timbres des Etats-Unis d’Amerique ou de Nouvelle-Zelande et, la aussi,
les recherches peuvent se reveler passionnantes et peut-etre meme se pro-
longer en veritable aventure.
Christian Beslu
112
Franciso-ThtRgWelSyd
San Beslu
1936,
et
1923
entre
Line
Mail
Royal
Union
RMSaung i,
C.
Colection
Les communications
interinsulaires et au long cours
a Tahiti en
1885
1
Les moyens de communication existant aujourd’hui entre Tahiti et
les autres lies composant les Etablissements frangais de l’Oceanie sont les
suivants:
-
Huit fois par an, un batiment a voiles quitte le port de Papeete,
emportant la correspondance, les passagers et les marchandises a destination des lies Tbamotu et des lies Marquises. II touche successivement a
la Residence de chacun de ces archipels, Fakarava et Taiohae et rentre a
Papeete environ 35 jours apres son depart;
-
L’ile de Moorea est desservie chaque semaine par le vapeur Eva,
qui part tous les samedis matins, a 7 heures, de Papeete pour Papetoai, et
quitte ce dernier poste, le meme jour, a 3 heures du soir, pour effectuer
son retour au chef-lieu ;
-
Une petite goelette de commerce fait le transport de la correspon-
dance, des passagers et des marchandises pour les groupes de Tubuai et
Raivavae, qu’elle visite six fois par an ;
-
Les autres groupes, les Gambier et Rapa n’ont pas de service regulier
etabli et ne sont desservis que par les navires du commerce qui visitent ces
archipels, et par les navires de l’Etat une ou deux fois par an.
Tous ces services sont subventionnes par la colonie.
Cetexte a paru en 1885 dans I'Annuaire de Tahiti (imprimerie du gouvernement).
N°326/327-Aout/Decerabre 2012
Avec San Francisco (Califomie)
Un service mensuel, assure par trois navires a voiles, accomplissant
chacun quatre voyages par an, existe entre Tahiti et San Francisco pour le
transport de la correspondance, des passagers et des marchandises.
Les departs de Tahiti s’effectuent du 12 au 15 de chaque mois ; ceux
de San Francisco le ler. Le budget local fait aux entrepreneurs de ce service une subvention annuelle de 75,000 francs.
On a lieu d’esperer qu’une ligne a vapeur reliera prochainement la
colonie a la Califomie. Diverses propositions sont soumises en ce moment
a l’examen des conseils locaux.
Avec Valparaiso
Communications accidentelles et rares par les navires de commerce.
Avec l’Australie
Les communications ne sont pas regulieres, Deux fois par an, en
moyenne, des batiments du commerce font avec l’Austrahe le trafic des
viandes conservees, qu’ils apportent a Tahiti avec d’autres produits, parmi
lesquels dominent le savon et le genievre.
Independamment de ces relations, le transport a vapeur de l’Etat qui, tous
les cinq mois, fait la traversee de Tahiti en Nouvelle-Caledonie, permet de dirlger la correspondance sur Sydney ou Melbourne par le steamer annexe des
Messageries Maritimes. Les voyageurs profitent generalement de cette voie.
Avec la Nouvelle-Zelande
Les relations existant entre Tahiti et la Nouvelle-Zelande sont entrete-
quelques maisons de commerce d’Auckland qui envoient leurs
navires, deux ou trois fois par an, visiter l’archipel de Cook, les lies sous
nues par
-le-vent et Tahiti.
Avec l’archipel de Cook
Cet archipel, place sur la route de la Nouvelle-Zelande a Tahiti, profite
du trafic existant entre ces deux points. Generalement les navires qui font
ces voyages touchent a
Rarotonga, Tile principale du groupe.
115
bulletin da fa ifac/cle des fjtuden Oceanienne&
Avec les lies Sous-le-Vent
Les navires du commerce sont seuls utilises pour les echanges avec
les lies sous le vent, mais les rapports sont frequents en raison du commerce actif
qui se fait entre ces iles et la colonie de Tahiti. Des batiments
de l’Etat visitent aussi ces iles.
Avec les iles Fanning, Carolines et Gilbert
Les rapports de Tahiti avec ces archipels sont rares, et c’est a des
intervalles fort eloignes que des navires de commerce de la colonie, allant
Taventure, y tentent quelques operations commerciales.
Precedemment les relations avec les iles Fanning etaient assez
constantes. On en tirait du guano, qui etait offer! aux navires du commerce
a
rentrant sans fret.
Ces operations ont cesse par suite de l’epuisement des mines de cette
localite.
Avec la France
La correspondance et les passagers pour la France sont achemines
sur San Francisco par un service
regulier de navires a voiles qui relie la
Californie a Tahiti. De San Francisco a New-York, le transit s’effectue en
six ou sept jours par les voies ferrees, et la traversee de l’Atlantique s’ac-
compht dans un laps de temps qui varie de six a dix jours par les steamers
de la Compagnie Generate Transatlantique.
Depuis quelque temps, une nouvelle voie ferree a ete ouverte au transit des passagers et des marchandises entre San Francisco et la Nouvelle-
Orleans. De cette derniere ville, les paquebots de la Compagnie
Commerciale Transatlantique se rendent a Bordeaux en dix ou douze
jours.
Tous les cinq mois, un transport a vapeur de l’Etat met Tahiti en communication avec la ligne frangaise a vapeur des Messageries existant
depuis le ler janvier 1883 entre Sydney et Marseille et reliee a la NouvelleCaledonie par des batiments a vapeur annexes d’un moindre tonnage.
Enfin une ligne reguliere de communication par batiments frangais
entre Bordeaux et les colonies de la Nouvelle-Caledonie et de Tahiti avec
116
N°326/327-Aout/Decembre 2012
escale au Gabon, adjugee le 19 septembre 1883 a la Compagnie Generate
des Transports a vapeur frangais, fonctionne depuis cette annee.
Cette ligne est exploitee au moyen de deux batiments a vapeur regu-
liers qui viennent tous deux toucher a Tahiti en passant a Noumea, et de
quatre navires a voiles parmi lesquels deux doivent, suivant les conditions
du contrat, venir dans la colonie par la voie du cap Horn.
L’Administration locale est saisie en ce moment d’un projet de la maison Ballande de Bordeaux pour l’etablissement d’un service a vapeur entre
la Nouvelle-Caledonie et Tahiti, qui ferait quatre ou six voyages par an et
serait cornme un prolongement de la hgne des Messageries Maritimes.
Avec l’Angleterre et Hambourg
Les moyens de communication avec les ports anglais et Hambourg
sont ceux indiques a Tarticle 9 pour les relations etablies avec la France,
en ce
qui concerne la correspondance et les passagers.
Les marchandises exportees de Tahiti a destination sont ordinairement chargees sur les navires etrangers qui approvisionnent la colonie.
Beslu
C.
Colection
Le Mariposa au Port de Papeete, Tahiti
117
De Kaimiloa a
‘O Tahiti Nui Freedom
Journal de bord : samedi 11 septembre 2010
En regardant notre fragilite sur la distance de cet ocean, je me dis
que « in her own time, the ocean will either accept you, or swallow
you » et c’est la ou il faut lire les signes.
-
II est 05h00. Nous sommes encore entoures de penombre. Et fort de
mes pensees sur les
signes, j’entends que le bruit des vagues sur le balan-
cier est different. La houle ne se brise plus sur le flotteur, mais passe par-
dessus celui-ci. Et encore, et encore. A-t-on pompe durant le quart
precedent ? Non ? Oublie ! Alors qu’un lourd nuage charge de pluie vient
et que l’equipage s’affaire a abaisser la grande voile, je me
deplace sur le balancier, ouvre le capot et horreur! Completement
inonde ! bouteilles d’eau, morceaux de carton mouilles, hamegon,
masque, palmes, le tout flottant dans une eau, au ras du ama.
La grande voile est affalee, on essaye de nous placer face au vent pour
attenuer la houle, mais impossible. Ce que Ton vide du flotteur (pompe a
main, sceau, mains...) est instantanement remplace par une puissante
vers nous,
-
vague.
Par miracle, le temps se calme, et vers 08h30, nous sommes parvenus a vider le balancier de son eau,
qui a retrouve sa hauteur normale sur
la mer.
Et le soleil se leve, un immense cercle, la-bas au loin, sa lumiere
diffuse, au-dela des nuages. Merci a 1’architecte, merci aux Affaires
FNuire dom KapeJean
Tahit Photo
V
9&u/fetiii da /a foetele des Slades Ocean
<
maritimes, merci a Manutahi, Edgard, Marama et Guns qui ont respectivement calcule puis installe la mousse de flottaison. Sans cet ensemble de
personnes, le voyage se serait arrete ici, exactement au Sud 10°32,
Est 163°52.
Et la, juste cette realisation que nous n’avons pas besoin de grande
catastrophe pour couler! Pas de typhons, pas de grandes vagues... Mais,
comme toujours, les problemes sont positifs: ils surviennent pour prevenir d’un probleme a venir. Sur la pirogue, le changement de tempo est
etonnant: d’abord une priere pour chaque respiration, puis au prochain
moment, quand la tension retombe, le silence ou le rire. Puis, un instant
encore apres, la fatigue, qui est aussi le prix du courage.
Et un arc-en-ciel droit sur nous. Et la journee se passe. La grande
voile est relevee, puis abaissee pour un nouveau grain, puis renvoyee.
Douche sous la pluie, la premiere depuis deux mois, les cheveux sont propres! La peau sent bon !
On croque le poisson seche et sale, il reste un peu de patate douce,
tout le monde au repos. Petite vitesse, tout le monde est heureux!
Vers 15h00, un couple de petits oiseaux noirs au ventre blanc,
voguant au ras de l‘eau, sans doute a pecher les petits poissons volants. Ils
planent, et ce faisant, posent leurs pattes sur l’eau, peut-etre pour mieux
rebondir. Des centaines de photos, quelques unes seulement precises. Un
mahimahi est capture, depece par Fai: la peau est arrachee, la chair est
decoupee et la moitie est mangee immediatement, l’autre sera sechee.
La journee se termine, encore peut-etre deux heures de lumiere. Je
rampe dans ma couchette humide, recupere un panier en fibre vegetal
accroche sur une poutre au dessus de mes pieds, je l’ouvre, en sors un
sac
en
plastic, le deroule, et sors le precieux livre qui
m’accompagne depuis des annees : Fung Yulan,^ short History of
Chinese philosophy. Ah ! Quel delice!
Le debut de 1’expedition
Mon arriere grand-pere, passionne d’liistoire, d’archeologie, de bota-
nique et de zoologie, affreta et equipa le Kaimiloa, un voider de 4 mats.
Le navire quitta Hawaii le 9 novembre 1924 pour un voyage qui allait
120
ekaimloa
L
bulletin de la ifociete- de.i Studes Oceaa/eaacA
durer 5 ans, jusqu’en 1929 : Fanning, Christmas, Penrhyn, Malden, Tongareva, Tahiti, Moorea, Samoa, Nouvelle-Zelande... equipee que l’anthropologie polynesienne nommera « Expedition Kaimiloa ».
Medford R. Kellum Jr, mon grand-pere, faisait egalement partie du
voyage, accompagne de deux tuteurs. A Tahiti, il tomba sous le charme
de File de Moorea... et de Gladys Laughlin, de quatre ans son ainee. Ils
se marierent en
1925 et vecurent sur une plantation dans la baie de Opu-
nohu. Ils eurent deux enfants, Rotui et Marimari, ma mere. Rotui poursuivit ses etudes aux Etats-Unis, integra l’Armee de l’Air et devint pilote
de Air Force One. Marimari, visceralement attachee a son Tie natale,
s’orienta vers l’archeologie polynesienne au cours d’etudes superieures
suivies aux Etats-Unis, dans les universites d’Antioch et de Hawaii. Apres
plusieurs annees comme anthropologue et ethnologue en Amerique du
Sud, au Sahara et a Madagascar, Paul M. Ottino, celui qui allait devenir
mon pere, venait d’etre nomme en 1967 pour implanter a Tahiti une
antenne de l’Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre Mer
(ORSTOM).
Tout jeune, les hvres sur les murs, les conversations, les discussions
avec les nombreux
invites, les entretiens dont j’etais temoin, mes papiers
brouillons au dos desquels je dessinais etaient souvent des plans, des
cartes, des ebauches d’articles sur la culture, la langue et le peuplement
du Pacifique... D’ou venions-nous ? Du mythique continent Mu ? De
l’Amerique du Sud ? de l’Asie ? Et par quels moyens sommes-nous arrives
dans toutes ces lies eparpillees sur le plus grand ocean ? Les pirogues
sont-elles navigables sur de si grandes distances ? Ces conversations, ces
interrogations, murirent dans mon esprit pour aboutir, 19 annees plus
tard, a l’expedition xungen zhilu ».
«
Les origines des Polynesiens
Les ancetres des Polynesiens ont realise un double exploit unique
dans l’histoire de rhumanite :
1. la derniere grande migration et la colonisation systematique du
plus grand ocean du monde qui reste au cceur des echanges: le Pacifique,
20 000 km de l’Asie a l’Amerique centrale,
122
*
N°326/327-Aout/Decembre 2012
2. la premiere qui ne s’est pas effectuee a pied, mais qui a necessite
une
grande connaissance technique et empirique : le savoir-faire pour la
construction de navires oceaniques, la connaissance et la comprehension
des elements.
La vision des explorateurs
La question etait deja posee par les premiers explorateurs europeens.
L’Espagnol Pedro Fernandez de Quiros (1565-1614), qui traversa les lies
Marquises en 1595, pensait que les Polynesiens venaient de TerraAustralis Incognita ', cette large et riche terre du Sud, speculee des le XUe siecle,
necessaire pour compenser le poids des continents nordiques et equilibrer la Terre.
En 1722, le navigateur hollandais Jacob Roggeveen (1659-1729),
pensait que
«
ce
peuple, descendant d’Adam, avait du etre cree sur place
ou avoir atterri ou encore avoir ete
transporte par d’autres moyen, bien
que l’habilite de la comprehension humaine demeure sans ressources a
apprehender par quels moyens [les Polynesiens] auraient pu etre transportes
2
».
Avec ces observations et ses notes de voyages des societes des
lies du Pacifique debuta une recherche sur les origines de ces societes qui
durera deux siecles avec des erudits, des scientifiques et des aventuriers3
.
Les trois voyages du Capitaine James Cook (1728-1779), celui de
1768-71 QMS Endeavour), puis 1772-75 (HMS Resolution) puis 177679 (HMS Discovery), avec l’introduction du chronometre dans le second
voyage, allaient permettre de caiiographier et de debuter une etude scientifique de l’ocean Pacifique et de ses lies. Son ordre de mission lors de son
premier voyage sur le Endeavour etait de rechercher la Terra Australis, le
passage du nord-ouest, d’observer le transit de Venus et de Mercure ainsi
que &observer attentivement la Nature de la Terre, et les Produits de
«
'
Eisler, William, The Furthest Shore. Images of Terra Australis From the Middle Ages to Captain Cook. Cambridge
University Press, 1995
2
Citation de Durrans, Brian, Ancient Pacific voyaging, Cook's views and the development of interpretation, p. 142,
Edition T.C. Mitchell, 1979, in VakaMoana, p. 274
«Quand Roggenween decouvrit Pile de Paques en 1722, il aper$ut, a sa grande surprise, des blancs sur le
rivage». Expedition du Kon Tiki, Sur un radeau a trovers le Pacifique, Phebus libretto [1994] p21
3
123
d&uflctin de, fa Socicte des Slades' Ocean
cela ; les Betes et les Volailles qui les habitent ou lesfrequente, lespois-
qui peuvent etre trouves dans le rivieres ou le long des Cotes, et
Nombres; et dans le cas ou vous trouverez des Mines, des Mineraux ou des pierres precieuses, ramenez des Specimens de chaque,
comme egalement des Specimens de Graines d’Arbres, de Fruits et des
Grains, autant que vous pouvez collecter... de meme, observez le
4
Genie, le Caractere, la Disposition et le Nombre des Natifs
Le capitaine Cook et ses scientifiques conclurent sur la base de ressons
ceux en
»
...
semblances physiques et de similitudes culturelles et linguistiques que les
peuples habitant le triangle polynesien, de Hawaii au nord, a 1’Tle de
Paques au sud-est et la Nouvelle-Zelande au sud-ouest partageaient une
origine commune, en rejetant la possibilite d’une colonisation venant de
Terra Australis ou des Ameriques. Le naturaliste J.R. Forster, lors du
second voyage, reprenant les travaux entrepris des 1756 par Charles de
Brosses, regroupera ces peuples epars en un nom commun, les
«
Malais », en separant les groupes d’iles habitees par des peuples avec
la peau plus foncee et parlant une langue differente : cette division restera
d’actuabte pour les siecles a venir, avec la Polynesie a l’est, et la Melanesie
a l’ouest.
Tupaia, le navigateur de Tahiti qui embarqua sur le HM Bark
Endeavour, impressionna le Capitaine Cook et son equipage par sa
connaissance de la mer et des lies. Ce dernier nota avec precision les
embarcations rapides des Polynesiens, la possibilite de les conduire sur
de longues distances en naviguant avec les etoiles.
Horation Hale (1817-1896), linguiste du United States Exploring
Expedition (1838-42), proposa une theorie resolument moderne. En
recourant a la linguistique, il fit de l’lnde de l’Est (East Indies) le point de
depart originel des Polynesiens, avec un second moyeu a Malekula, au
Vanuatu, puis, suivant les chemins linguistiques, a Fidji, puis Samoa et
Tonga. Les Samoans auraient continue vers les lies de la Societe et la Nouvelle-Zelande, et ceux de Tonga vers les Marquises, puis Hawaii 5
.
4
Captain Cook, James, The Journals of Captain James Cook on his Voyages ofDiscovery. Millwood: Kraus Reprint,
1988, cdxxxii-xxlxxxiv, in VakaMoana, p275
5
Hale, Horatio, United States Exploring Expedition 1838-42, Vol.VI, Ethnography and Philology. Philadelphia: Sherman, 1846, in VakaMoana, p280
124
N°326/327- Aout /Decembre 2012
Une origine aryenne
Depuis les expeditions de James Cook, les chercheurs appliquaient
comparaison linguistique et culturelle aux aires du Pacifique. Sur les
travaux de William Jones (1746-1794) qui, le premier, nota en 1786 les
similitudes entre les langues europeennes et le Sanskrit, le linguiste Max
Muller (1823-1900) assimila l’histoire des langues a l’histoire des races:
les Europeens et les Indiens partageaient ainsi un passe commun. Edward
Tylor (1832-1917), un des fondateurs de l’anthropologie, ajouta sur ces
une
liens linguistiques, religieux et mythologiques une dimension ethnogra-
phique. Puis des similitudes furent trouvees entre les langues malayo-polynesiennes et indo-europeennes. Les langues du Pacifique, disait-on,
recelaient des mots Sanskrits, et les coutumes, mythologies et pratiques
religieuses des habitants de ces ties rappelaient les antiques pratiques cultu6
relies aryennes. Abraham Fomander (1812-1887) de Hawaii et Edward Tre7
gear (1846-1931) de Nouvelle-Zelande en furent les plus ardents defenseurs.
A partir de la moitie du XIXe siecle (1850-1880), cette vue etait largement repandue et acceptee pendant pres d’un siecle. Parfois avec des
variantes, comme dans les ouvrages de Robin Daggett, The Legends and
the Myths ofHawaii (1888), avec sa theorie de l’origine des Polynesiens en Arabie, et de Peter Buck Vickings of the Sunrise (1938) avec
sa theorie du Moyen Orient.
«
»
»
«
Une origine semitique
8
Certains missionnaires semblaient avoir des idees bien arretees qui
dominaient les discussions jusqu’a la moitie du XK° siecle. L’evangehsation
vocation de sauver les ames et les personnes, et de les eleavait ainsi
pour
apparaissaient et disparaissaient done en fonction de leur superiorite morale, et les societes
ver vers une societe meibeure. Ces societes humaines
de progres
-
comme
l’Europe occidental
-
etaient avancees du fait de
leur consubstantieUe superiorite morale. Les societes devenaient arrierees,
6
Fomander, Abraham, An account ofthe Polynesian Race, its Origin and Migrations, and the Ancient History ofthe
Hawaiian People to the times ofKamehameha 1,3 vols, London :Trubner, 1878,1880,1885
7
Maori. Wellington: George Didsbury, Governement Printer, 1885
Edward, The
Tregear,
8
Aryan
Editor K. R. Elowe, VakaMoana, p280, David Bateman & Auckland Museum, 2006
125
bulletin/ d& la Society des S/ades Oceanu
primitives, du fait d’une degenerescence de leur qualite morale. A cette
dimension ethique, s’ajoutait une distinction genetique. Les missionnaires
en question
prodiguaient naturellement une comprehension biblique de
l’origine du monde ; les differentes races descendaient des trois enfants
de Noah : Shem, Ham et Japheth. Les Europeens descendaient de Japheth,
les indigenes plus avances, dont les Polynesiens, de Shem et ceux plus primitifs, comme les Papous ou les Aborigenes, de Ham.
Utilisant et adaptant les propos de l’Ancien Testament, les Polynesiens
etaient peut-etre un peuple ayant vecu en Mediterranee, une tribu
perdue
d’lsrael, ayant erre dans le monde jusqu’a avoir atteint les distantes lies du
Pacifique... Appbques a changer les fondements culturels et rehgieux des
peuples du Pacifique (interdiction de voyager en pirogue, interdiction de
porter certains vetements traditionnels, et dans une culture uniquement
orale et gestuelle, interdiction de reciter chants, hymnes,
genealogies et de
danser, destruction des sites religieux, les plus grands sont remplaces par
des temples et des eglises...), les missionnaires trouvaient des similarites
entre les traditions orales
polynesiennes du grand Pacifique et des evenements bibliques
comme le deluge. Us notaient done les« ridicules et
puerils mythes qui pourraient malgre tout apporter des
fragments, ou
-
»
«
corroborer avec les Ecritures » afin de remonter a «la petite enfance de la
societe, lorsque la Terre etait encore mouillee, des eaux du deluge9 ».
Dans la meme veine, le Mormon Joseph Smith (1805-1844) identifie
1’origine des Polynesiens a l’une des tribus perdues d’lsrael qui se serait
retrouvee en Amerique du Nord. Cette tribu dTndiens
d’Amerique semise
serait
ensuite
vers
tique
deplacee
1’Amerique Centrale, puis du Sud,
aurait rejoint Hawaii en 58 avant l’ere chretienne et de la, aurait colonise
le reste du Pacifique.
L’Expedition du Kott Tiki
Thor Heyerdahl (1914-2002), initiateur en 1947 de la formidable
traversee en radeau en balsa Kon Tiki du Pacifique oriental, du Chib a
Tahiti, est le navigateur le plus souvent associe a la theorie du peuplement
9
Dunmore Lang, John, Origin abd Migrations of the Polynesian Nation [1834], in VakaMoana, p280
126
N°326/327-Aout/Decembre 2012
du Pacilique a partir de l’Amerique 10 une idee en vogue depuis le debut
,
du XVIIIe siecle. L’idee lui etait venue en conclusion d’une rencontre avec
un
specialiste : Heyerdahl venait de lui remettre son manuscrit sur sa these
du peuplement et le specialiste lui retorqua : « Aucun peuple de I’Ame-
rique du Sud n’apu atteindre les ties du Pacifique, savez-vouspourquoi ? La reponse est bien simple. Ils ne pouvaient pas y arriver
puisqu’ils n’avaientpas de bateaux ». «Ils avaient des radeaux!
Le vieillardsourit et dit tranobjecta d’un ton hesitant Heyerdahl.
d’aller
en radeau du Perou aux
quillement: bon, vouspouvez essayer
u
lies du Pacifique ! ». De cet echange est nee la necessite de doubler les
theories par des experiences concretes un precepte que j’allais par la
suite tenter de suivre et d’appliquer, dans mes propres disciplines.
L’expedition, racontee a la premiere personne, a eu sur le jeune que
je fus un impact majeur, tout comme en fin d’ouvrage la photo en noir et
blanc de notre propriete, les cocotiers en premier plan, la plage de sable
blanc, la jetee, un coin de la maison et les montagnes en fond, avec pour
11
legende : la terre que decouvritKon Tiki, fils du Soleil
-
-
«
-
«
.
»
Le continent Mil
Et il y avait enfin la belle theorie de Mu, du continent englouti. Le
continent Mu, parfois confondu avec la Lemurie, serait un continent
englouti il y a plusieurs millenaires, qui se situait dans le triangle polynesien de l’ocean Pacifique. Le patrimoine mythologique et archeologique
,0
D'Amerique oui, mais par des 'hommes blancs':« D'ou les Polynesiens tiraient-ils leur vaste savoir astronomique et aussi leur calendrier, calcule avec une precision etonnante ? Certainement pas des peuples melanesiens
ou malais de I'ouest. Mais la vieiile race d"hommes blancs et barbus', precisement, qui en Amerique avait enseigne aux Azteques, aux Mayas et aux Incas leur prodigieuse civilisation, etait elle-meme arrivee a etablir un calendrier curieusement sembiable et a se constituer un savoir identique sur les astres sciences a laquelle I'Europe
de ces temps-la etait loin d'atteindre», pi91. Egalement:«A leur arrivee dans les iles du Pacifique, les Europeens
furent tres etonnes de voir que beaucoup d’indigenes avaient la peau aussi blanche qu'eux et portaient une
barbe. Dans de nombreuses iles, des families entieres se distinguaient d'une fa{on frappante par leur teint dair,
leurs cheveux allant du roux au blond, leurs yeux bleu gris et des nez aquilins qui leur donnaient un aspect un
peu semitique», Expedition du Kon Tiki, Sur un radeau a trovers le Pacifique, Phebus libretto [1994], p20-21
11
Expedition du Kon Tiki, Surun radeau a trovers le Pacifique, Phebus libretto [1994], p24
'2
Expedition du Kon Tiki, Sur un radeau a trovers le Pacifique, Phebus libretto [1994], p257
-
127
bulletin de la Society des 6fades Ocean
du sud-est asiatique, des lies du Paciiique aux Amerindiens feraient refe-
jadis immense qui aurait dispam lors d’un cataclysme.
Detruit par des tremblements de terre et des eruptions volcaniques et un
deluge, les lies de l’Oceanie en seraient les vestiges. C’est sur un continent
semblable qu’aurait vecu, selon la cosmogonie azteque, la troisieme
grande race ayant peuple le monde.
Bien plus tard, je decouvris avec nostalgie que l’existence meme d’un
continent englouti dans l’ocean Paciiique etait irrealiste du fait de sa profondeur et de l’anciennete du bassin oceanique (ere primaire). Certains
des dequs deplacent maintenant Mu vers l’Antarctique qui aurait ete
deplace suite a un mouvement de l’axe de rotation de la terre... un
Antarctique avant sa couveiture de glace.
rence a une terre
Theorie actuelle
Le berceau des lointains ancetres polynesiens, selon les donnees
actuelles de Tarcheologie, de la linguistique, de la botanique et de la
science (ADN), sont a rechercher la ou se developperent les cultures
coheres du sud-est du continent chinois, et tout particulierement de l’ac-
tuel Fujian. Ces hommes confectionnaient des etoffes en battant des
ecorces, fabriquaient des ceramiques, pechaient et possedaient des
pirogues a balancier.
Ces peuples apprirent a domestiquer nombre de plantes et d’animaux
qui les accompagneront durant des millenaires dans leurs migrations. Ils
se familiariserent avec un monde de plus en plus maritime et insulaire,
jusqu’a considerer la mer et l’ocean, non pas comme des obstacles en
marge du monde continental, mais comme un univers a part entiere. Alors
que partout ailleurs, les decouvertes se faisaient a pied, sur la terre ferme
ou, plus rarement, en traversant des bras de mer, en se hasardant au cabo-
tage, ici, l’ocean est un univers a part entiere, un moyen de subsistance,
de deplacement, de decouverte et de vie.
Tout au long de ce periple d’ouest en est, a travers l’ocean, les generations de navigateurs, qui etaient certes des marins, mais aussi des
pecheurs, chasseurs, cultivateurs, guerriers, artisans, artistes..., ont peupie nombres d’lles du Pacifique.
128
Le Kon-Tiki et son periple
Les merveilles du monde (chocolats Nestle-Kohler) 1957.
Fonds Margmon
(ftu/lciin do la Joa'cte des S/ades Oceania
Ils progresserent au cours des millenaires suivants a travers un univers de
plus en plus insulaire, et penetrerent le Pacifique occidental il y a
plus de 4 000 ans. L’etude de leur vocabulaire nous apprend que le taro,
l’igname, la canne a sucre, le pore, le chien, le poulet... font partie de
leur univers, auquel s’ajoutent progressivement l’arbre a pain, le cocotier,
le bananier... Les travaux actuels des archeologues sur l’emergence de
ce peuple austronesien, reperable
jusqu’a 1’oree de notre millenaire,
notamment par une ceramique dite Lapita, ont permis de situer une zone
“creuset” au nord des Salomon, vers les Bismarck, les lies de l’Amiraute,
et le nord-est de la Papouasie- Nouvelle-Guinee, ou, vers 2 500 avant J-C,
ont cohabite des populations de fonds culturels differents.
Dans cette region se sont operes de multiples contacts et echanges,
aboutissant a la mise en place de ce que Ton appelle le Complexe Culturel
Lapita; celui-ci s’etendra sur toute la Melanesie jusqu’a la Polynesie occidentale.
Le Pacifique est aujourd’hui couramment subdivise en trois grandes
aires culturelles (Micronesie, Melanesie et Polynesie) ; pourtant, linguis-
tiquement et archeologiquement, seuls les Polynesiens peuvent etre identifies comme un groupe unifie :
«
uniquement en Polynesie
trouvons-nous une affiliation coherente, significative d’un peuplement et d’une culture partageant une histoire commune 13
.
»
Un peuplement accidentel ou intentionnel ?
Au debut du XLXe siecle, la connaissance ancestrale de construction
des pirogues s’est effondree, entrainant dans son sillage la quasi disparition de la connaissance de la navigation traditionnelle. Les debats concernant le peuplement de la Polynesie ce concentrerent sur la possibilite,
voire la capacite, des Polynesiens a se deplacer
puis a revenir sur de
longues distances maritimes. Les premiers Europeens a explorer la Poly-
-
nesie n’avaient aucun doute sur le fait que les polynesiens avaient colonise
les lies suivant des deplacements intentionnels 1 1 {purposive voyaging),
'
13
"On the Roads of the Winds
-
an
archaeological history of the Pacific Islands before European Contact», Uni-
versity of California Press, 2000, Patrick Kirch (page 211).
14
Ces deplacements intentionnels sont notes dans les tres nombreuses traditions orales polynesiennes.
130
N°326/327- Aout /Decembre 2012
car ils etaient temoins des
15
grandes pirogues et de leurs capitaines
Autant a ete retentissant l’impact de l’exploit de Thor Heyerdahl,
.
autant sa theorie a trouve peu d’echos dans les cercles savants.
En 1956, la theorie de Andrew Sharp sur le peuplement accidentel fut
largement et rapidement acceptee par les anthropologues, les archeologues
et les liistoriens comme une correction bienvenue a une image surrepresentee des Polynesiens en tant que grands voyageurs et colonisateurs. Au
heu d’accepter et de tenter de recreer ces navigations qui semblait neces-
siter des qualites de navigation et d’endurance surhumaines, le modele de
Sharp permettait a toutes les disciplines de simplement supposer que les
Polynesiens etaient incapables de navigation sur de longues distances contre
vents et courants. Ils avaient juste assez de capacites maritimes pour se mettre en danger et etre aleatoirement pousses par les caprices du vent et du
16
Le peuplement du Pacifique etait alors du a une longue succescourant
sion de derives et de chances, naviguant et s’installant au hasard des lies
.
croisees, voyageant sur les vents et les courants portants.
Cette theorie prevalut pendant une vingtaine d’annee, et allait etre
detruite en 1973 par Levison. II utihsa une importante matrice comportant
la force des vents et des courants provenant des documents hydrogra-
phiques navals disponibles de points specifiques du Pacifique (cf. carte).
Sur les 101 016 tests, s’il etait possible de deriver d’est en ouest, il etait virtuellement impossible de se deplacer dans le sens inverse sans un deplacement intentionnel. Egalement, sur les 16 000 tests simules, pas une route
demarrant de Polynesie centrale ou orientale ne put rejoindre Hawaii!
Journal de bord : dimanche 10 octobre 2010
Hier au soir, vers 22h30, j’entends beaucoup d’agitations sur le pont.
La grande voile vient d’etre affalee. Quelques minutes suivent, et Herve
vient me voir: peux-tu verifier notreposition sur la carte ? »Il est en
hamais et impermeable trempe.
«
Rencontre en plein ocean en 1616 des navigateurs Hollandais Schouten et Le Maire avec une pirogue entre
Tonga et Samoa.
16
wayfinders.com, site de PVS
15
131
^ xfyiiUeti/h da fa Societa cfe& &tude& Otcea/iic/ifics
Je me leve immediatement, et regarde la carte : nous nous trouvons
nautique de Augulpelu Reef et nous avangons a une allure de
moins de 8 noeuds. Le risque se trouve done a moins de 30 minutes. Je
l’indique a Herve. Je sors, me dirige a l’endroit du roof oil j’avais laisse
mon pantalon et mon pardessus. Je l’enfile dans la
pluie, mais je suis deja
trempe. Je me dirige ensuite vers Sam, qui est la barre et lui indique notre
position, ce qui est devant. Je le repete a Koronui qui est assis a ses cotes.
Entre-temps, Hiroiti est entre se changer.
Herve me dit que nous allions toutes voiles dehors, tout droit. II avait
propose a Hiroiti de ralentir, refus. Puis Koronui est intervenu, a egalement
demande de ralentir la pirogue. Refus, puis 5 minutes apres, ordre du
Capitaine : on affale tout!
Sur le pont, sous une pluie battante, un vent de travers, un mouvement desordonne de la houle, je propose que, comme convenu, on
attende la journee ou du moins le lever du soleil pour tenter l’entree.
a 4 miles
Koronui me dit: It is common knowledge to never make land
by night.
De l’exterieur, j’appelle Hiroiti qui est maintenant en pareu et allonge sur
sa
banquette : Hiroiti! Hiroiti! Hiroiti! Hiroiti! Finalement je descends,
et je le vois les yeux ouverts, fumant de rage :
Hiriafe vois bien ce que tu fais.
De quoi parles-tu ?
Ce n ’est pas la peine de cachet; je vois tres bien ce que tu fais.
Tu as cache le recifsur la carte pour ne pas que je le voie!Je le sais!
Parlous de tout cela plus tard, je reponds. Pour I’instant,
qu’est-ce que Von fait ?
Aucune reponse. N’insistant pas, je remonte dans le cockpit, explique
la situation sans m’attarder, et nous decidons de retoumer a 180°. Sur ce,
le Hiroiti revient une dizaine de minutes apres, marque sur le log avec une
pression sur le stylo bille qui manque de dechirer la page: Hiriaprend
le commandement de la pirogue », et decide de changer de cap et de
diriger la pirogue vers la terre. Koronui est a la barre, et me dit: He is
on a suicide mission. He wants to
go home, and to do that, he has to
wreck the vaka. Et il essaye de maintenir la pirogue sur un axe le plus
parallele a la cote, afin de gagner un peu de temps. Vers 03h30, Hiroiti
—
«
—
—
—
«
«
»
132
Hiria et Punua (le capitaine)
Photo Jean Kape
0
(Courtesy G. Irwin.)
WOO kilomtlcn
f$u//etin de. /a doc/ele des Otudes Ocea/iu
appelle Tahiti, et decide de maintenir le cap. Je lui repose la question,
Ne serait-ilpas mieux d’attendre un peu ici, de faire des
—
tours ?
—
Non! On y va!
Je remontre a Herve la carte, les differents points de dangers, et vais
m’installer a l’avant. Finalement, a quelques centaines de metres du recif,
Hiroiti decide de faire quelques tours et d’attendre le lever du soleil.
Les premiers rayons du soleil se levent vers 05h30. Nous distinguons
une
magnifique lie, toute boisee. De veritables boules de verdures posees
sur l’ocean. Le tout entierement preservee. Le soleil se leve a l’arriere de
la pirogue, couche d’orange vif dans le ciel, puis de bleu, puis de bleu
fence, puis de noir au zenith... Le soleil du matin en donne d’abord une
couleur orangee, puis elle se teinte d’or pour donner une lumiere si pure!
La balise qui arrive indique un recif sous-marin. Ce que je pensais
etre un etroit chenal physique sur la carte, en est un invisible, sous l’eau.
Nous le suivons et avangons doucement le long du chenal bien balise vers
des constructions.
Archeologie experimentale
Les ancetres des Polynesiens ont done realise un exploit unique dans
l’histoire de l’humanite: la colonisation systematique du plus grand ocean
du monde, le Pacifique, 20 000 km de l’Asie a l’Amerique centrale.
Depuis, cet ocean reste au cceur des echanges.
L’idee ? Retracer, en sens inverse, sur une pirogue traditionnelle a
voile et a balancier, le chemin de peuplement qui a debute il y a plus de
6 000 annees. La pirogue ‘O Tahiti Nui Freedom, construite en bois et en
quatre mois a partir d’un croquis de l’amiral Paris, a ainsi remonte cette
lente migration, d’est en ouest, des lies du Pacifique vers la Chine, le pays
d’origine. Les grandes aires de peuplement deviennent ainsi les escales du
chemin du retour : Tahiti; Rarotonga, Tonga, Fidji, Vanuatu, Salomon,
Papouasie Nouvelle-Guinee, Palau, Philippines, Chine. La traversee dura
123 jours.
Hina Ottino
134
Hiria Ottino,Teraupo Richmond (le constructeur), Herve (I'architecte),
Kaitapu Maamaatuaiahutapu (le President de I'Association)
La pirogue de la traversee
Forme
: 1 coque
principale a bouchin,
1 balancier a bouchin,
2 traverses de balancier en lamelle-colle
Dimensions
:
longueur de coque : Lht
=
15,25 m/50ft
balancier
: Lht =
14,50 m/47,5ft
baumaxi
: Lht =
6,25 m/20,5ft
Greement
: voilure
Surface de voile
:76,7 m
Deplacement
Equipage
: 6 tonnes en
aurique
2
charge
: 6 personnes
La pirogue a balancier de la traversee est inspiree d'un plan historique releve a Tahiti par I'amiral Paris vers 1820
(construction type en planche de bois et cousue).
Le cabinet d'architecture naval«NG Yacht Design», a repris I'esthetique dans le respect des textes des Affaires
maritimes pour le type de navigation envisage et a con?u des plans afin de repondre aux exigences actuelles de
securite, de solidite et d'ergonomie: insubmersible, legere et rapide, la pirogue fut construite en bois epoxy, aux
normes de construction des navires de categorie I.
Des Polynesiens a bord
des navires au long cours
“Autrefois les bateaux etaient en bois et les marins en fer.
Aujourd’hui, les bateaux sont en fer et les marins en bois”. C’est ce qu’un
vieux capitaine norvegien nous disait lorsque j’etais marin dans les annees
1950. II nous faisait comprendre que dans cette decennie cinquante les
marins vivaient a bord des bateaux confortablement et meme dans le luxe
et travaillaient moins
peniblement qu’a l’epoque des voiliers. Ce vieux
capitaine est la seule personne que j’ai connue qui avait navigue sur un
voilier a 1’age de 14 ans.
A Tahiti, apres la guerre 1939-1945 il y eut le retour des volontaires,
ceux de
l’lnfanterie, ceux de l’armee de Fair, et ceux qui ont servi sur les
navires de guerre, les marins de la France libre (F.N.F.L.). Mon frere Paul
Bennett s’etait embarque en tant qu’electricien sur le Cap despalmes qui
etait un cargo transport de troupes; il y avait de nombreux Tahitiens a
bord, employes dans plusieurs domaines. Ils etaient mecaniciens, electriciens, cuisiniers, marins de pont etc. Je peux me rappeler de quelquesuns comme Jacques Drollet, Guy Brault, Brada Salmon, Louis
Cheng, Jean
Helme 1 Thunot, Bimbo et bien d’autres encore. Le Cap des palmes trans,
port de troupes servait aussi pour F evacuation des blesses de Guadalcanal
aux lies Salomons.
1
2
Jean Helme a navigue sur des navires battant pavilion fran^ais en tant que capitaine brevete
d'attache etait Noumea.
2
Mon frere Paul, atteint de la tuberculose a bord du Cap des palmes, decedera en 1945.
-
son
port
^.v
1938
construien
norvegi n
navire
I,
Thor
d&ullelin de !a Society dc& Guides Qccanu
Des 1946, peut etre un peu plus tard, quelques-uns retrouverent un
emploi dans le civil sur les goelettes locales et d’autres sur les navires de
commerce ou sur les paquebots comme Guy Brault a bord du Mariposa
et Jean Helme a bord de bateaux frangais. Cette periode marquera le debut
de l’embauche des Polynesiens sur des navires etrangers comme le Mariposa et le Monterey, paquebots americains de la Matson-line, et le Thor I,
cargo-mixte norvegien qui pouvait heberger 12 passagers a son bord. Les
Taliitiens furent embarques dans tous les professions: stewards, patissiers,
cuisiniers, mecaniciens et matelots.
L’embauche a Papeete se faisait tres simplement, sans passeport. II
suffisait d’etre en possession d’un livret de marin que procurait sans difficultes l’agent Guy Grand du commissariat de police que tout le monde
connaissait a Papeete.
Apres 1947, la France commenca le recrutement de volontaires polynesiens pour l’lndochine et beaucoup de jeunes partiront par bateau aim
de defendre encore une fois la Patrie. J’avais un cousin, Poito Moutham
qui reviendra avec les plus hautes distinctions militaires en 1949, de cette
guerre atroce qui ne se terminera que bien plus tard.
Mon frere Ernest Bennett s’embarqua sur le Thor I en 1948 en tant
que steward (gargon de chambre pour passagers). II y avait plusieurs
Taliitiens a bord dont: Marcel Hugon, Coco Trafton, Harold Adams, Ruben
Doom, John Crake et Bill Crake ; il y en a eu d’autres qui n’ont fait qu’un
seul voyage qui durait 3 mois. Les Taliitiens a bord des bateaux etrangers
se faisaient remarquer par leur bon
comportement et le travail assidu
qu’ils foumissaient. La regie etait d’apprendre au plus vite a parler anglais,
de bien se comporter et de travailler dur afin de permettre a d’autres Polynesiens de pouvoir embarquer des qu’une occasion se presentait.
En 1949 a 17 ans je quittai l’ecole ou j’etais en classe de troisieme.
J’avais beaucoup de copains d’ecole qui partaient pour l’lndochine. C’etait
vraiment triste de voir ses propres amis partir.
Ma mere etait intransigeante sur mon eventuel depart vers un pays en
guerre car elle avait deja perdu un fils en 1945. J’ai appris un jour que
mon
copain d’ecole et de football Jacky Bambridge s’embarquait vers la
France en vue de rejoindre une affectation a bord du croiseur Jeanne
138
N°326/327-Aout/Decembre 2012
d’Arc. II fera d’ailleurs carriere dans la Marine Nationale. Je me suis senti
dors tres seul. L’idee de partir devenait une obsession, il fallait a tout prix
que je quitte Tahiti mais ma mere intervint et me somma de trouver un
emploi a Papeete le plus vite possible.
Pourtant, tout juste un mois plus tard, une petite chance se presenta,
et je dis “petite chance” car pour moi “une grande chance” etait de pou-
voir partir loin du pays. Un copain qui partait faire son service militaire
me proposa de le
remplacer comme vendeur aux Etabhssements Laguesse.
Ce qui fut fait. C’etait un travail formidable. Le patron et proprietaire,
M. Emile Laguesse etait un homme d’affaires de grande classe. II etait juste
courtois et genereux et il etait connu et respecte par tous, meme par ses
concurrents.
Au magasin, il y avait aussi un employe de marque. C’etait un grand
ami et peut-etre meme un associe de M. Laguesse. Il s’agissait de M.
Auguste Stein qui etait horloger de profession.
Ma vraie chance fut de debuter ma carriere de travailleur aux cotes
de deux hommes qui etaient aussi ages que mon pere mais qui me parlaient serieusement, comme si j’avais leur age. Je me sends tres encourage
et je commengai a mettre mes
problemes personnels de cote.
C’est M. Stein qui m’a appris a conduire une voiture ; il me demandait
de temps en temps de le ramener apres le travail chez lui a Punaauia.
Comme j’etais her d’etre son chauffeur ! Il faut dire qu’heureusement la
circulation de ce temps-la n’etait pas comme celle d’aujourd’hui.
Pendant les 6 mois que j’ai passes aux Etabhssements Laguesse, je
n’ai appris que de bonnes choses et de plus j’avais ma paye a la fin de la
semaine, meme si ma mere en recevait la moitie.
Tout au debut de l’annee 1950, l’agent Guy Grand fait savoir a mon
I
pere qu’il a regu un telegramme provenant du capitaine du navire Thor
disant qu’il avait une place a bord pour moi comme cabin boy (gargon
de chambre pour les passagers).
Comme Ernest mon frere etait deja a bord du Thor /, j’ai vite compris
que c’etait lui qui avait propose au capitaine de m’engager et de prendre
sa place, lui-meme devenant alors matelot de premiere classe. Je sais aussi
que ma mere a du lui dire a un moment de faire quelque
chose pour moi.
139
bulletin da fa dociete de& Otude& Occa/t
>
Le Thor I etait un navire de commerce d’environ 7000 tonnes, tres
connu dans les lies du
en blanc.
Pacifique sud; c’etait un bateau entierement peint
Pendant les annees de guerre, il desservait Tahiti, Samoa, Fidji,
la Nouvelle-Caledonie et les Nouvelles- Hebrides (aujourd’hui appelees le
Vanuatu), a partir des Etats-Unis et du Canada. On le surnommait le
“cygne blanc” The White Swan. Il fournissait l’avitaillement des lies en
produits alimentaires de toutes sortes; tout venant des Etats Unis et d’Austrade a l’epoque de la guerre.
Debut 1950, le Thor I comptait 7 Tahitiens a bord ; Les 3 anciens
Coco Trafton, Ruben Doom et Ernest Bennett et les 4 nouveaux, Denis
Brillant, Jaco Bell, Steven Ellacott et moi-meme Yves Bennett. Un voyage
entier durait trois mois. Le navire partait de San Francisco, cap au sud
et desservait Tahiti, Pago Pago (aux Samoa Americaines), Apia (aux
Samoa Occidentals). Une fois sur deux il touchait Nukualofa aux Tonga,
Suva et Lautoka aux Fidji, Noumea, Port Vila ou Santos aux NouvellesHebrides, puis retour vers San Francisco, Tacoma et Coos Bay aux USA,
puis New Westminster et Vancouver au Canada avant de revenir a San
Francisco.
J’avais effectue trois voyages a bord et a notre passage a Tahiti notre
frere Gardner s’est joint a nous. Nous etions alors 3 freres a bord du
meme navire.
J’avais constate que quelques Tahitiens du bord avaient deja debarque
a San Francisco en quete d’aventure et de decouverte de nouveaux pays.
De voir les autres partir vers une nouvelle vie nous donnait a mon frere et
a moi-meme 1’envie de les imiter. Done sur le voyage de retour vers l’Ame-
rique, 7 jours avant notre arrivee a San Francisco, nous avons donne au
capitaine un preavis de disengagement; nous voulions quitter le bateau.
Notre frere Gardner 3 n’etait pas content du tout de nous voir debar-
quer, d’autant plus qu’il ne maitrisait pas encore tres bien Tanglais.
Ernest et moi-meme sommes restes un peu plus de 2 semaines a San
Francisco, le temps de bien visiter cette ville superbe, avant de retrouver
3
Mon frere Gardner Bennett naviguera 3 ou 4 ans plus tard sur d'autres bateaux norvegiens en tant que 4eme
ingenieur non brevete (les non brevetes etant consideres comme des sous-officiers).
140
Le radeau Kon-Tiki embarque a bord du Thorlen 1947
Aquarelle A’amu 2012
bulletin de la Society des- Otudes Ocean
un
emploi sur un autre bateau et repartir vers d’autres horizons. Mais dans
notre esprit il n’etait pas question de retoumer a Tahiti!
A la mi-novembre 1950, je trouvai une place sur le DonAurelio, un
cargo americain battant pavilion panameen. Les 3 autres Tahitiens, Crake,
Trafton et Doom nous avaient precedes a bord de ce navire en tant qu’officiers mecaniciens 4 J’etais moi-meme embarque comme cabin boy
.
(gargon de chambre) pour les offlciers.
A bord du DonAurelio on comptait plusieurs nationalites. Le capitaine et les offlciers de navigation etaient norvegiens, le chef mecanicien
et le premier mecanicien des hollandais, les trois autres mecaniciens des
tahitiens et des argentins, le telegraphiste etait irlandais, le chef steward et
le maitre d’hotel etaient danois, le chef cuisinier norvegien, l’aide-cuisinier
panameen, le gargon de cuisine colombien, les mess-boys (gargons de
service) nicaraguayens et costaricains, le Bosco equatorien, le Charpentier
finlandais, les matelots mexicains, ecossais, chihens, et guatemalteques.
Le DonAurelio apres chargement a San Francisco et Los Angeles
dechargeait sa cargaison de marchandises generates dans pratiquement
tous les ports de l’Amerique Centrale de la cote ouest, ainsi qu’en Colom-
bie et au Venezuela, en Amerique du sud. A bord du bateau, nous ne nous
entendions pas tres bien avec les Latino-americains qui avaient un temperament incontrolable. Us se mettaient tres vite en colere et sortaient un
couteau ou autre chose des qu’il y avait une bagarre. J’etais loge avec deux
autres stewards dans la meme cabine; un des deux voulut un jour me poi-
gnarder parce que j’avals ete plus fort que lui durant une lutte amicale. Je
fus contraint de changer de cabine apres seulement deux semaines a bord.
Le maitre d’hotel du nom de Leifhansen qui etait seul dans une cabine
pour deux personnes m’avait alors offert la place vacante.
Leif qui etait plus age que moi etait quelqu’un de bien et il est devenu
un ami.
Il connaissait bien l’Amerique centrale et l’Amerique du sud. Il
avait d’ailleurs une copine dans chaque port a qui il rapportait un cadeau
a
4
chaque passage. Il s’estimait etre l’homme le plus heureux de la planete.
A bord du Don Aurelio Bill Crake etait second ingenieur brevete, Ruben Doom 3eme ingenieur et Coco Trafton
4eme ingenieur.
142
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Je me souviens qu’il etait toujours vetu de la meme fagon ; chemise
blanche, manches courtes et pantalon kaki americain. Je l’ai d’ailleurs
rencontre a peu pres quatre ans plus tard a Newport en
Angleterre. C’etait
en ete. Je l’avais reconnu
grace a sa fagon de s’habiller. On marchalt en
sens inverse, lui rentrait a bord de son bateau et moi
j’allais en ville. II fut
tres etonne lorsque je l’ai appele par son nom. On se trouvait a
peu pres
a cinquante metres l’un de l’autre et on etait seuls sur ce
quai a ce moment
precis. Cette rencontre valait bien un petit verre en ville, done il a fait
demi-tour et on y est alle. Pour les marins, le monde est petit. Quand on
a navigue quelques annees sur differents bateaux et sur toutes les mers du
monde, on a des chances de rencontrer un jour ou 1’autre au cours d’un
nouvel embarquement ou dans un port des hommes d’equipage qu’on a
connus.
Apres un passage au Venezuela, le DonAurelio regut l’ordre de faire
route pour Santiago de Cuba puis, de decharger a Baltimore sur la cote
est des Etats Unis ou tout le monde devait debarquer, le bateau devant etre
vendu.
Nous arrivames le jour du nouvel an 1951 a Cuba gouverne a cette
epoque par le president Batista. Il n’y avait aucune restriction a Cuba. On
est reste au moins cinq jours et on peut dire que c’etait la fiesta tous les
jours. Leif n’etait jamais venu dans ce pays, il n’avait plus de cadeaux a
donner mais ce fut la fiesta quand meme.
Nous sommes arrives a Baltimore en plein hiver; il y faisait tres tres
froid. Bill Crake et Coco Trafton avaient pris la decision de rentrer a San
Francisco par le train. Ruben Doom voulut egalement retourner a San
Francisco et il me conseilla de le suivre. Pas question ! Il fallait que j’aille
a New York. Peut-etre que c’etait pour
m’eloigner encore plus de Tahiti.
J’etais sur d’une chose, c’etait a New York que je trouverais le bateau qui
m’enverrait faire le tour du monde. Ruben prit la decision de m’accompagner jusqu’a New York et une fois que j’aurais ma place sur un bateau
il rejoindrait San Francisco.
A New York, il faisait encore plus froid qu’a Baltimore. Nous avions
pris une chambre pour deux au Y.M.C.A. (hotel pour jeunes gens) sur la
23
e
rue de la T avenue a Manhattan. Nous decidames de bien visiter New
143
d&ulfetw d& fa Society de& &tade& Oiccamc/mcs
York avant mon depart et c’est ce que nous avons fait. La Statue de la
Liberte, Times Square, Broadway, Central Park, TEmpire State Building, et
bien d’autres sites connus. Un jour que nous etions proches de Times
Square nous avons decouvert dans une petite rue, l’enseigne d’un restaurant Le Steak de Paris. L’etablissement n’etait pas tres
grand, mais bien
frangais. La decoration etait superbe, les couverts etaient splendides et disposes sur des nappes brodees. Ruben me dit que c’etait fabuleux et moi
de repondre oui, mais surement tres cher.
Nous nous sommes assis au bar apres un echange de “Bonjour”;
c’etait done la rencontre avec de vrais Frangais. Ce jour-la nous y avons
rencontre le boxeur Ray Famechon et avons trinque avec lui.
Apres
quelques verres nous nous sommes installes pour le diner, excellent
comme le vin propose par la sommeliere. Ruben ne s’etait
pas preoccupe
du prix et quand le moment crucial de payer fut arrive et que Ton nous
presenta l’addition Ruben ne broncha pas devant un total de $ 180 (dollars US). 11 faut savoir qu’en 1951, ce montant representait deux mois de
salaire pour un travailleur moyen a Tahiti. Je ne sals si Ruben s’est dessaoule d’un seul coup, mais a aucun moment il n’a perdu le nord. II
donna meme $ 10 en pourboire a la serveuse.
De retour a 1’hotel, on regia nos comptes gentiment, moitie-moitie et
Ruben me dit alors: “Yves, je t’ai appris quelque chose aujourd’hui. Ne
jamais manger dans un restaurant sans d’abord examiner le menu, la carte
des vins et surtout les prix”. Je crois que lui aussi avait appris la meme
legon ce jour-la. Mais pourquoi regretter ? Tout etait tres bon et tous les
deux avions debarques du Don Aurelio avec au moins $ 1000 en poche
chacun. Ruben Doom est une personne formidable, un ami veritable, gentil, devoue au plus haut niveau, et c’est vrai, j’ai beaucoup appris de lui.
Apres deux semaines d’escale a New York il fallait que j’entreprenne
de retrouver du travail sur un bateau. Ce n’etait pas difficile. A ma
deuxieme visite au Norwegian Shipping Office a Brooklyn un quartier de
New York, on me proposa un poste sur un cargo norvegien du nom de
L0vdal (le 0 se prononce e), toujours dans le steward department oil je
travaillais depuis un an et demi. Or je voulais desormais etre marin de
pont, pour plus de classe quoi! Jeans Levis ou Lee, chemise denim bleu
144
N°326/327-Aout/Decembre 2012
clair, un couteau dans un fourreau a la ceinture, c’etait tout cela que je
voulais apres mes 18 mois de mer.
Le L0vdal etait un bon bateau qui faisait la ljgne New York, Halifax et
St John (au Canada) puis descendait vers deux ports du Venezuela, avant
de toucher trois ports en Colombie et a Cristobal (au Panama). Sur le L0vdal mon reve de devenir marin de pont sera realise et c’etait egalement a
,
bord du L0vdal que j’ai appris que mon frere Ernest 5 serait reste plusieurs
jours dans une baleiniere de sauvetage avec d’autres jeunes marins apres
que leur navire, le Florentine, aurait coule dans une tempete apres avoir
quitte les lies Philippines ; ils ont ete recuperes sains et saufs par la marine
americaine.
C’etait en juin 1951 que je suis devenu jungmann, terme norvegien
pour marin de pont et je sautais deja d’un rang celui de mousse que je ne
serais pas; desormais ma vraie vie de marin allait commencer. Et tout
d’abord mes vetements de travail allaient subir un grand changement. Plus
de vestes blanches et de pantalons noir ou kaki.
Du mois d’aout 1951 a avril 1962, j’ai embarque a bord de mes
bateaux a partir de ports anglais, Londres, Cardiff, Liverpool et Newcasde.
J’ai embarque coniine matelot specialise, bosco ou charpentier sur des
navires de toutes sortes et de differentes nationalites, anglais, norvegiens,
suedois, finlandais, grecs. Sur des petroliers qui allaient au Golfe Persique,
qui allaient en Afrique et meme sur de vieux rafiots de
plus de cinquante ans d’age qui allaient jusqu’en Siberie via l’ocean glacial
Arctique.
En mai 1962 je suis revenu a Tahiti car je me suis rendu compte que
mes parents prenaient de Page. Ma mere avait 6l ans et mon pere 67 ans.
ou sur des cargos
J’aurais tout fait pour rester a Papeete et travailler a terre, mais la
paye ne valait pas celle que l’on pouvait gagner sur un bateau et j’etais
devenu matelot specialise bosco ou charpentier et je n’avais que 30 ans.
Done en decembre 1962, j’ai repris la mer a bord du Thor I ; ca n’etait
pas le meme navire que celui de 1950 mais il appartenait a
5
la meme com-
Mon frere Ernest naviguera plus tard en tant que bosco (maitre d'equipage et done sous-officier) sur des navires
norvegiens et allemands.
145
*
bulletin/ (Jcy fa Society cfcs Stac/e# Ocea/iie/i/ie&
pagnie maritime; il faisait pratiquement les memes escales que son ame,
sauf que le Thor I de 1962 allait jusqu’en Australie, et avec ce dernier je
revenais a Tahiti tous les 3 mois et mes parents etaient contents.
A bord du dernier Thor I il y avait plusieurs Tahitiens, tous plus
jeunes que moi, il y avait Virau Ortas, Pierre Dehors, Claude Domingo, For6
tune Tessier, Marc Grand Joseph Fiu (qui est marquisien), Remy Ortas
7
qui embarquera apres moi. Il y avait egalement deux stewardess tahitiennes qui etaient mariees a deux officiers norvegiens du bord. Dorena,
vant le passeport etait obhgatoire pour tous.
Avec tous ces Tahitiens a bord, quelques Fidjiens et quelques Norve-
giens, nous etions arrives a faire une tres belle equipe de football qui remportera en 1964 la coupe des bateaux scandinaves (Norvege, Suede et
Danemark). Ce n’etait pas facile car il fallait jouer contre une dizaine de
bateaux uniquement scandinaves dans les differents ports des Etats Unis
et au Canada que nous
frequentions.
Il y a bien d’autres Tahitiens qui ont navigue et travaille sur d’autres
navires etrangers comme le Thorscape et le Thorsisle qui etaient des
bateaux de la meme compagnie que le Thor I.
Les marins tahitiens etaient ni en bois ni en fer, ils etaient tout sim-
plement de bons travailleurs.
‘Marc Grand aurait "grimpe" tous les echelons en tant qu'ingenieur mecanicien; il aurait d'abord integre une
ecole dlngenieurs mecaniciens navals en Norvege, condition essentielle pour acceder au grade de chef ingenieur
brevete (quatre galons) qu'il deviendra.
7
Stewardess etant en anglais le mot feminin de steward.
146
N°326/327-Aout/Decembre 2012
J’aimerais terminer mon histoire 8 en disant que la mer et les bateaux
sont ensemble une
partie integrante de la vie des Polynesiens, et je me
la
pose
naviquestion pourquoi il n’y a pas plus de marins tahitiens
qui
guent a bord des navires marchands frangais et/ou etrangers. Il nous faut
peut etre encore des hommes comme l’agent Guy Grand et le capitaine du
port et pilote Louis Le Caill, qui de leur temps, n’ont jamais cesse de parler
aux differents
capitaines de bateaux de l’assiduite des marins polynesiens.
Yves Bennett
80 ans aujourd’hui
8
J'aurai done navigue 18 mois dans le steward department, environ 10 ans comme matelot de pont et matelot
specialise (en anglais able-bodied seaman) et 3 ans comme charpentier (en anglais ship's carpenter). J'ai servi
comme pumpman (operateur de pompe) sur un mineralier
norvegien; enfin j'ai ete bosco (en anglais bosun
diminutif de boatswain) pendant une annee, le terme bosco etant le diminutif en frangais de maitre d'equipage.)
A mon epoque la hierarchie des officiers a bord etait:
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
Le capitaine (en anglais the captain ou the master), 4 galons
Le chef ingenieur (the chief engineer), 4galons
Les officiers de pont ou de navigation:
Le chef des officiers (the chief officer) egalement appele le second capitaine, 3 galons
Le premier officier (the first officer), 3 galons
Le second officier (the second officer), 2 galons
Le troisieme officier (the third officer), 1 galon
Les officiers de la Machine:
Le premier ingenieur (the first engineer), 3 galons
Le deuxieme ingenieur (the second engineer), 2 galons
Le troisieme ingenieur (the third engineer), 1 galon, sll est brevete
Le radio-telegraphiste (the radio officer), 1 ou 2 galons selon I'anciennete
L'electricien (the electrician), 1 ou 2 galons selon I'anciennete
Le chef steward charge de I'equipage de cuisine et de I'equipage de cabine (the chief steward), 1 ou 2 galons
selon I'anciennete.
147
Peut-on reinventer le voyage ?
L’Aranui , un cargo mixte,
aux lies
«
Marquises en 2012
L’homme n’a pas besom de voyager pour s’agrandir; il porte
avec lui I’immensite »
ecrivait Chateaubriant qui conseillait a l’etre
humain de demeurer plutot dans sa chambre, afin d’y poursuivre une
reverie immobile et de se conduire comme un voyageur casanier de 1’interiorite. Le terme «l’immensite », employe ici, est situe non dans l’espace
auquel il renvoie generalement, mais au dedans de l’homme, sorte de beu
protege et considere, si ce n’est comme infini, du moins en expansion, de
receptacle cache et enigmatique. Et pourtant l’auteur des Memories d’Outre-tombe est alle decouvrir lui-meme son Amerique et s’est meme
rendu jusqu’a Jerusalem, la ville phare du judai'sme et berceau des rebgions monotheistes. J’allais chercher des images... des muses », ecrit-il
encore, attestant ainsi que le voyage contribue, pour cet ecrivain romantique, a stimuler son imagination et ses capacites d’invention. Entre mobilite utilitaire et sedentarite professee, ne s’agit-il, dans le cas de
Chateaubriand, que d’un simple paradoxe humain ? La vie deroule la
sinuosite de ses parcours, de ses traces laissees ou effacees, des affirm ations peremptoires vite dementies par l’experience.
Cet article souhaite faire le point sur la nohon de voyage aujourd’hui,
le differencier du concept de tourisme, tel qu’il s’est impose dans la
«
«
»
Voyager ga fait avancer,
publicite humoristique des annees 1990
Cliche Margueron
bulletin/ da la/ Society de& &tude& &cea/i
societe de loisirs contemporaine. II presentera un survol historique du
tourisme en Polynesie, enfin il se demandera si le cargo mixte I’Aranui
qui effectue une croisiere aux lies Marquises, entre dans cette
«
redeflni-
tion » voire cette rehabilitation du voyage et des vacances, souhaitee par
beaucoup.
Voyage exotisme et colonisation
Le voyage jut d’abord collectif, souligne PaulMorand, migrations guerres, pelerinages, exodes, transfers etc. Le void qui revient
«
d ses origines, le deplacement par masses' ». Il est exact que le voyage,
au cours des ages, a revetu de nombreux mobiles et obei a diverses fonc-
tions autorisant l’analogie courante que la vie est aussi un voyage, dans le
temps et dans l’espace. Puis il a pris des formes plus individuelles, a
compter du XVIe siecle (Montaigne) et notamment au cours du XlXe siecle
avec les voyages d’ecrivains celebres: Chateaubriand, Stendhal, Nerval,
Baudelaire etc. Au debut du XXe encore, Part du voyage, qui associait
rarete relative du phenomene, luxe et esprit cosmopolite, sans neghger le
panache d’une certaine mise en scene, avait encore Here allure (Blaise
Cendrars, Paul Bourget, Pierre Benoit, Paul Morand, Somerset Maugham
etc.). C’est done par ces ecrivains que s’est developpee l’idee que le voyage
est une aventure philosophique, une experience personnels et fondatrice,
un
desir de connaissances et souvent de rencontres avec l’autre, « le
visite », une exploration de soi et de ses bmites, sur les plans physique et
intellectuel. Tour a tour flaneur, vagabond, pelerin, marcheur et explorateur, le voyageur individuel modifie le rapport de son corps et de son
esprit a l’espace comme au temps. Le voyage, lent et initiatique, exerce sur
FOccident une ample fascination comme quete personnels, « mise a
l’epreuve de soi », mais aussi depassement de soi et recherche si ce n’est
rencontre avec Talterite, afln d’atteindre, ce que certains voyageurs nom-
ment, une certaine universalite.
1
Paul Morand (1888-1976), ecrivain-voyageur type de la premiere moitie du XXe. Citation extraite de i'ouvrage
Le voyage, edition du Rocher, 1994.
150
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Pourtant« le divers decroit » prophetisait deja l’ecrivain Victor
len au debut du vingtieme siecle : au cours de ses
Sega-
voyages, en Oceanie et
Chine, il constatait que le monde avait tendance a s’uniformiser. Les
voyages de decouvertes, les circumnavigations ont, en effet, ouvert la voie
aux
entreprises civilisationistes ». L’evangelisation, la colonisation, les
echanges commerciaux, le tourisme enfin produisent des effets niveleurs
sur les
populations et leur cadre de vie. Cette opinion est affermie par
Claude Levi-Strauss dans sa magistrale et tres litteraire premiere
partie de
Tristes tropiques (1955), intitulee La fin des voyages, dans
laquelle il
son
desenchantement
et
se dit convaincu d’avoir
vecu au
exprime
temps des vrais voyages, qaand s’offrait dans toute sa splendeur un
spectacle non encore gache, contamine et maudit ». Il denonce l’illuen
«
«
sion du voyage confronts a l’avancee irreversible de la civilisation :
«
Voyages, coffrets magiques aux promesses reveuses, vous ne livrerez
plus vos tresors intacts. Une civilisation proliferante et surexcitee
trouble ajamais le silence des mers.
Et pour notre region qui connut
la terrible guerre du Pacifique, il note : «Aujourd’hui oil des
liespolynesiennes myees de beton sont transformees en porte-avions pesamment
ancres au
fond des mers du Sud... comment la pretendue evasion du
voyage pourrait-elle reussir autre chose que nous confronter aux
foirnes les plus malheureuses de notre existence historique ? 2 ».
..
»
Cette reduction de la diversite qui va du different vers le semblable
voire l’identique n’a pourtant pas fait disparaitre, loin s’en faut, le desir de
voyage, le voyage lui-meme et la litterature des lointains. En effet, une part
importante de 1’economie mondiale repose aujourd’hui sur les echanges
et le tourisme.
Le voyage est deplacement geographique, il est aussi le recit que l’on
fait, c’est-a-dire une parole, un choix de mots, un ton, une logique de
transcription, un imaginaire de mots et de situations. Le voyage, s’il est
en
d’abord « une sensation 3 » comme l’est interieurement l’ecriture que Ton
cree, est essentiellement la rencontre avec l’alterite, naturelle et humaine,
2
Tristes tropiques (1955), collection Terre humaine des editions Plon, Ter chapitre intitule La fin des voyages.
!
Paul Bourget, cite dans La pensee de Paul Bourget, I'exotisme par Anna Sebring, these, Grenoble 1933
151
bulletin c/e /a doc/e/e des Stccc/es 0icea/ue/i/ie&
tout comme Test
egalement le langage. Et la litterature s’apparente a ce
voyage risque comme incertain dans les mots, les siens et ceux des autres,
dans leur profond mystere. L’espace litteraire est done en lien metapho-
rique avec l’espace geographique, arpente et decrit.
Et si Ton voyage, si Ton parcourt le monde e’est bien souvent dans
les images et les mots'* deja vus, lus et parcourus dans les livres tant de
fois, de maniere a se situer dans une continuity culturelle et parfois a creer
le sentiment de nostalgie en confrontant le songe et la realite. Ce sentiment
sied si bien lorsque l’on superpose le meme objet geographique a differentes epoques. Et les mots, grace
auxquels chacun tapisse son imaginaire,
se revelent bien souvent moins decevants que la realite rencontree.
Voyager, e’est parfois encore se construire une memoire et des souvenirs, eprouver des sensations nouvelles. Pour voir l’homme tel qu’il est
devenu dans l’Histoire, ou bien pour vouloir croiser le dernier sauvage, le
dernier eden, la derniere foret primitive. Pour simuler le retour vers un
passe aboli, chez soi, une origine supposee, une innocence perdue, l’ultime refuge d’une pensee, d’un mode de vie ou d’un refus.
Multiple et paradoxal, tel est bien le voyage dans notre monde ou
bouger constitue bien souvent l’avatar, le ressort d’une vie de plus en
plus regulee et sedentaire.
«
»
Crise et rehabilitation du recit de voyage
La fin de la colonisation, dans les annees d’apres guerre, avait sonne
—
pensait-on- le glas d’une forme de recit de voyage qui fonctionnait
comme une domination de
type imperialiste, comme l’extension d’une
rationalite unilateral aux nouveaux mondes, comme une appropriationdomestication. « L’ere du soupgon » avait atteint ce genre litteraire qui
avait eu pourtant, dans le passe, une si grande importance, tant comme
lieu de passage, d’echanges et de malentendus entre les Europeens et les
autochtones, que dans la construction de Pimaginaire occidental sur l’audela des terres connues et des mers.
4
152
Voir Jean-Jo Scemla, Line navigation bibliothecaire oceanienne, BSEO n° 228, Papeete, 1984.
MESSAGE RIES
MARITIMES
Les Messageries Maritimes font le tour du monde
Cliche Margueron
bulletin de la Society des. Studes &cea/u'<
En depit d’une vision souvent reductrice ou fautive des peuples, le
savoir contenu dans ces recits doit etre aujourd’hui relativise, et compris
comme une somme de
representations datee et situee, et non comme une
decouverte absolue, n’ayant en ligne de mire qu’une seule et indubitable
verite ». Au-dela de ses prismes deformants, le recit de voyage constitue,
a posteriori, un materiau
qui sert aux litterateurs comme aux sciences
«
humaines. 11 ne peut en aucun cas etre neglige.
De fait, on constate une periode de relatif effacement du recit de
voyage entre 1950 et 1980, au cours de laquelle le lecteur a decouvert les
recits maritimes des « yachtmen tour-du-mondistes », activite en plein
essor «
democratique
»
a cette
epoque-la, comme si l’aventure etait des-
ormais sur l’eau et dans cet espace restreint qu’est un voilier. Structure
close et autonome, le bateau offre la possibility de se rendre en des lieux
du monde, notamment les lies, difficilement accessibles, mal connues et
de se mouvoir plus aisement.
Depuis cette periode, le voyage et son recit ont ete ainsi repenses et
redefinis a l’aune d’une massification des echanges -qui entraine un
controle social sur les recits rapportes- (tourisme et diminution du cout
des voyages), d’une evolution dans les modes de transport (avions, ferry,
developpement de l’automobile et construction de routes) et de communication (satellite, presse et guides specialises, puis internet) et d’un desir
frequent de reconnaissance des cultures voire d’un respect affiche et souhaite des populations visitees. A ce souci humanitaire, on a ajoute desormais une dimension ecologique.
Aujourd’hui le voyage s’identifie essentiellement au tourisme et aux
vacances. Le voyageur devient
touriste, identifie comme tel. Le droit a ces
activites, au tourisme semble inscrit dans la Constitution de l’homme
modeme; on pourrait sans doute definir le degre de developpement d’un
«
»
pays a la quantite de ses ressortissants qui se deplace notamment a l’exterieur de ses frontieres. Le tourisme constitue de nos jours, on le salt,
la premiere industrie mondiale. L’atout soleil et mer conjugues (« sea,
sun
»
et parfois « sex ») a beneficie a des pays qui ont betonne leurs
cotes, sacrifie 1’environnement et produit une inegalite sociale rarement
egalee.
154
N°326/327-Aout/Decembre 2012
L’impact du tourisme sur l’ecologie et les populations locales notamment fait predire a certains penseurs que le tourisme pourrait etre le nouvel
5
enjeu du choc des civilisations De plus«le paradoxe du tourisme, declare
Rodolphe Cristin, c’est qu’il tue ce dont il vit. Partout sur la planete, on massacre l’environnement pour rendre les lieux accueillants. Cotes betonnees,
.
parkings, consommation d’eau a outrance... Les touristes represented une
infime minorite de la population mondiale, mais ils ont un impact majeur
sur les lieux qu’ils visitent. Le tourisme exploite, pollue, detruit».
Le respect des lieux et des populations doit-il etre des lors considere
comme un voeu partiellement pieux, lorsque l’on se rend compte que le systeme economique mis en place fait des cultures locales des spectacles permanents et les habitants des contrees visitees les acteurs d’un theatre d’ombres ?
L’intellectuel individualiste souvent elitiste -meme s’il s’en defend-,
voit d’un mauvais ceil le deferlement des vacanciers sur les plages, les
rivages defigures pour laisser la place aux hotels et immeubles
«
pieds
dans 1’eau », l’organisation ultra rationnelle des vacances, «l’enfennement
quasi autiste dans les enclaves dereahsees des centres de vacances et
complexes touristiques, bref tout ce qui massifie, desindividuahse voire
deresponsabilise le citoyen dans son droit aux vacances.
»
La contradiction du voyage moderne peut s’enoncer ainsi: comment
conciber la banahsation du voyage (massification, rapidite, frequence)
d’experience personnelle qualifiante, qui l'a longtemps
fonde ?« Voyage)-, c’est obeird une pulsion mmade, un peu libertaire, qui
avec la notion
nous
pousse a I’aventure, a la decouverte, a la connaissance. Mais noire
societe de bisirs afait du voyage un produit de consommation. On nous
vend sur catalogue du soleil ou de la neige, du divertissement ou de I’exotisme. La destination importe souvent moins que leprix, le confort le ser,
vice, le decor. La prestation touristique a remplace l’esprit du voyage
6
».
5
Titre du numero de la revue Herodote n° 127 de 2007.
6
Interview donne par Rodolphe Christin, iauteur de iouvrage Manuel de I'anti tourisme, editions Yago Dans
son Manuel de I'anti tourisme,
Rodolphe Christin relance I'opposition traditionnelle entre le voyageur et le tou-
riste. II denonce avec virulence les degats socio-ecologiques engendres par l'industrie touristique. Mais surtout,
son ouvrage permet de reflechir au fait de vouloir«partir en vacances»ce que cela dit de nous, de notre societe.
Le tourisme, ses tendances et ses consequences sont un revelateur de notre societe moderne. La sedentarite
recree en nous le nomade
provisoire.
155
-jfco|
v
c/c fa Joc/ctc- des Chides Ocea/u'e/mes
En effet, il faut avoir bien conscience que la demande touristique est mul-
tiple et ne se reduit pas a une seule formule : entre le tourisme vert, le trek
oil la vie dans un hotel de luxe avec
piscine, l’eventail des desirs et des
offres est large.
7
Dans L’art du voyage (1999), l’universitaire Jean Chesneaux , s’ins-
pirant de trois« appels» complementaires au voyage, construit sa propre
theorie. Ces trois appels sont d’abord celui du geographe Domeny de
Rienzi (1789-1843), dont la destinee tragique fut surtout d’etre et de
demeurer un incompris, celui ensuite des nombreux romans de Jules
Verne ou le deplacement fait partie de la narration et de la fiction ; il s’appuie enfin sur sa propre experience personnelle en Asie au lendemain de
la guerre. C’est ainsi qu’il elabore son « art du voyage » en cherchant une
reponse a ce questionnement: « Comment vivre le voyage dans la relation
reciproque de I’ailleurs et de I’ici, de I’alterite et de I’identite ? Comment
retrouver I’universel detriere Vexotique ? ». Jean Chesneaux consacre sa
conclusion au « voyage, mode d’emploi » a l’usage des voyageurs « de
bonne volonte » ou il decline un abecedaire de tout ce qu’il faut associer
pour reussir son periple. A comme accueil, G comme guides touristiques,
P comme photographier etc. Le voyageur ideal est, selon lui, celui qui pri-
vilegie «la lenteur, le detour, la rencontre fortuite... pour faire siens d’autres rythmes sociaux, d’autres heritages culturels, en quelque sorte d’etre
a rebours de la rapidite et de l’efficacite contemporaines. L’objectif final
est de redonner au voyage une portee philosophique : le lieu comme
«
cheminement », 1’ailleurs qui « conduit a l’autre », la recherche du
sens dont « la modernite celebre la decheance », la
a l’universel et la volonte « d’etre dans le monde
8
capacite d’atteindre
».
Le sociologue Jean-Didier Urbain a publie de nombreux ouvrages
consacres aux voyages, aux vacances et au tourisme moderne
9
qu’il traite
7
Jean Chesneaux (1922-2007), specialiste de I'Extreme-Orient, a publie les livres suivants concernant le Padfique: Transpacifiques (1987), La France dans le Pacifique (1992), Tahiti apres la bombe (1995).
8
Voir Stanislas Breton, L'autre et I'ailleurs, Paris Descartes et Cie, 1995.
9
Jean-Didier Urbain: L'envie du monde (2001), La France des temps libres et des vacances (2002), L'idiot du
voyage (2002), Les vacances (2002), Sur la plage (2002), Secrets de voyages (2003), Ethnologue mais pas trop
(2003), Le voyage etait presque parfait (2008), L'envie du monde (2011).
156
MESS AGERIES
MARITIMES
GUIDE DES COLONIES FKANfAISES
COLONIES
DE L’OCEAN INDIEN
ET DE L’OCEAN
COTE DES SOMALIS
-
PACIFIQUE
LA REUNION
ETADLISSEMENTS FRANQAIS DE L’lNDE
fTABLISSEMENTS FRANCA1S DE UOCf ANIE
ETADLISSEMENTS FRANpAIS DU PACinpUE AUSTRAL
Margueron
Cliches
OCEANIE
EN
CROISIERE
L'ALGERIE, LES ANTILLES, CURAQAO, PANAMA, TAHITI,
LES NOUVELLES-HEBRIDES, LA NOUVELLE-CALEDONIE, MADERE.
Q O O
I 7 O O
I
Guide touristique des annees 30, et
Croisiere en Oceanie du 27 juin au 14 octobre 1938: Marseille, Port-Vila et retour,
15 000 F en 1
0
F
dasse, 10 700 en 2° dasse
*
d&u/fctw da la Society de& Qutdes &cea/ii€M/ic&
dans toutes leurs dimensions et points de vue critiques. Le titre L’idiot du
voyage attire notre attention : le voyage rendrait-il idiot, c’est-a-dire ignorant, l’etre humain ?« L’idiot du voyage, c’est le touriste. II est, on le suit,
un mauvais voyageur.
C’est du moins la reputation que lui prete
aujourd’hui le setts commun, en vertu d’une longue tradition de
mepris. Pourtant, le touriste n’estpas si idiot. Ilfaut lui reconnaitre,
outre ses utilites evidentes (economiques, politiques et culturelles), utte
reelle intelligence du voyage, un univers que fonde, avec ses confins et
ses deserts, ses enfers et ses paradis, une geographie personnels: une
poetique de I’espace que manifeste une diversite de comportements.
Seulement voild: hante par le mythe du voyageur, le touriste
n’echappepas au mepris. Meprisant ses semblables, ilse meptise luimeme. Pris au piege d’un telparadoxe, les usages et les discours de cet
explorateur s’en ressentent, faisant de lui un personnage complexe et
10
complexe ». Cette presentation montre la complexity de la fonction du
personnage de touriste et des representations qui se sont construites
autour de lui. C’est, de plus, une fonction ephemere, car tout individu
peut, a un moment de l’annee se transformer en touriste.
Le touriste utilise les moyens de transport de son epoque : la diligence, le bateau, le train, l’automobile, 1’avion etc.; a chacun correspond
des formes de voyage, des types d’observations et de decouvertes et sans
doute de recits. Et cela, conformement a ce que pensait Jacques Ellul
11
:
c’est la technique qui impose son regard et ses determinations a 1’homme.
Voulant, lui aussi, rehabiliter le voyage touristique moderne,
Rodolphe Christin declare : c’est cela I’exotisme, cettepart de non vu,
de non vecu, que le voyage, parce qu’il change les perspectives et provoque des experiences inedites, permet de decouvrir et d’experimenter
mental plus que physique —, I’incertitude, la
malgre I’inconfort
peur parfois. Decouvrir, rencontrer, pour le meilleur et pour le pire.
«
—
10
11
Presentation en quatrieme de couverture du livre.
Jacques Ellul (1912-1994), historien, sociologue et theologien protestant, penseur de la societe postindustrieile
ou technicienne.
158
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Etre la, vraiment la, conduit la conscience au dehors, hors de nos
horizons et des contours ordinaires de notre subjectivity grace a une
receptivitepleine et entiere, exacerbeepar le changement de contexte,
oil Von recueille le monde comme I’eau de la source dans le creux de
ses mains.
Une fois hors de soi, Vanodin s’entoure d’une aura parti-
culiere, il ajjiche sa presence a Vinterieur de la conscience. C’est ainsi
que le voyagepermet d’acceder a Vuniversel en soi, via un detour qui
ouvre «les
portes de la perception ».
L’aventure du voyage moderne en Polynesie
L’ouverture du canal de Panama (1914) a ouvert le Paciflque insu-
laire aux relations commerciales maritimes directes depuis l’Europe ;
ainsi, des la fin de la guerre, les cargos mixtes de la Compagnie des Mes12
sageries Maritimes ont entrepris la rotation reguliere de leurs navires
dans les possessions frangaises d’Oceanie (E.F.O 13 Nouvelle-Caledonie,
Nouvelles-Hebrides). Trente a quarante jours desormais suffisent pour se
rendre de Marseille a Papeete, via Alger, Les Antilles et Panama avec un
depart toutes les quatre a six semaines selon les periodes. Quelques
annees plus tard s’est constitue a Tahiti un
Syndicat d’initiatives», sorte
14
de comite du tourisme avant l’heure dont la SEO creee en 1917, etait
.,
«
-
,
partie prenante -, visant a creer et a organiser cette nouvelles activite economique, car dans les annees trente, la Polynesie a subi, elle aussi, les
consequences de la crise de 1929- C’est a cet effet qu’a ete convoque un
ecrivain, vecteur potentiel des reves (nostalgiques) occidentaux et des
desirs de voyage : Pierre Loti. C’est dans ce contexte, aussi, qu’il faut comprendre l’erection du buste de l’auteur de Rarahu dans la vallee de la Fautaua, en 1934, a l’initiative d’Andre Ropiteau et de la SEO, alors que
l’ecrivain exotique (mort en 1923) n’etait plus du tout dans l’actualite litteraire en France. Tres nombreux sont, dans l’entre-deux-guerres, les journalistes et ecrivains qui effectuent une escale ou un sejour dans les
12
13
14
Societe maritime frangaise ayant existe de 1851 a 1977 (site internet des M.M.).
E.F.O.: Etablissements Frangais de I'Oceanie, nom de la Polynesie Frangaise durant I'epoque coloniale.
SEO: Societe des Etudes Oceaniennes, societe savante locale.
159
(bulletin c/e /a doccete des Slades Otcva/ue/mes
Etablissements Frangais d’Oceanie et rapportent un reportage, un recit ou
exotique
Simenon etc.).
un roman
15
(Jean Dorsenne, Titayna, Pierre Benoit, Georges
Cet appel au voyage en Oceanie par le truchement de l’ecrivain roche-
fortais repose pouitant sur un malentendu extreme : il faudrait, pour que
T operation promotionnelle fonctionne, d’une part que la vision du Tahiti
qu’en a donne Loti en 1880 fut reellement qualifiante, d’autre part que le
temps n’ait pas transforme la Polynesie depuis le passage de Tecrivain, une
cinquantaine annees auparavant, ce qui la rendrait meconnaissable et ruinerait l’engouement souhaite pour un voyage a Tahiti. Il semble, au fil des
annees, que certains des ecrivains-voyageurs aient reussi a denouer la
contradiction en distinguant le mythe exotique permanent (beaute de la
nature et des hommes, de la vahine notamment, mode de vie insulaire
etc.), des ombres casuelles creees et entretenues par la colonisation
(Titayna, Renee Hamon, Alain Gerbault, Marc Chadoume). Par ailleurs, le
desenchantement moral et intellectuel qui prevaut en Europe apres la premiere guerre mondiale, aide, objectivement, la Polynesie a valoriser ses
atouts esthetiques et existentiels. Le conflit entre l’appel au reve sur lequel
fonctionne le tourisme et l’authenticite historique et du reel est permanent.
En effet et malgre ce paradoxe, les voyageurs et joumalistes se sont deplaces et ont decouvert les charmes d’une Polynesie attrayante, souvent feminisee. Entre folle attente et disillusion, les voyageurs auront su trouver
alors les mots pour raconter l’atmosphere et la temporalite paiticulieres
des lies, a Tissue d’un sejour bien souvent tres court.
Le tourisme modeme s’est developpe en Polynesie un peu en deca de
16
la construction de Taeroport de Faa’a (ouverture du Club Mediterranee
en
1955 a Moorea par Laris Kindynis), mais il a pris son essor a Tarrivee
progressive des jets et des grandes companies aeriennes (TEAL, TAI, UTA,
Air New Zealand, Pan American, Air France, etc.), suite a Tachevement de
'5
Voir notre commentaire litteraire intitule«Tahiti, ITIe des voyageurs cosmopolites» dans Touvrage Tuimata
de B. Kroepelien (Haere po 2008) et I'artide publie dans Les Nouvelles de Tahiti le 1" juillet 2000:«Silence et
solitude ou le bonheurtahitien».
16
Voir le livre de Sylvie Jullien-Para, Madame Bobby, editions Le Motu, Papeete 2007.
160
iuai du Commerce,
«
i-«.
—
VANILLE
COPRAH
—
NACRE
GEnERALES
EXPORTATION MARCHANDISESTABAC EN ROTIN
LIQUEURS
IMPORTATION
MEUBLES
ePICERIE
i
—
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ARTICLES
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IV. Z. A
RAROTONGA
Taaaslii, Harqnnu
Francisco, London and
Australian Agents <
BURNS PHILP A
Co, Ltd
"Reclame" dans une brochure presentant Tahiti en 1939
FondsMargueron
dfau/letin de la Society (leu toUides- 0iceanic/i/ics
la piste en 1961. De grands hotels internationaux ont ete constants au
bord de l’eau, a Tahiti, Moorea et Bora-Bora principalement, et un tourisme haut de gamme s’est ainsi developpe, d’abord toume vers le marche
des Etats-Unis. La frequentation touristique n’a pourtant jamais depasse,
les bomies annees, deux cent cinquante mille personnes, malgre les efforts
promotionnels et financiers deployes. Le developpement du tourisme en
pensions de famille date des annees 1970 et s’est adresse d’abord aux
families de militaires presents dans le cadre du CEP 17 et aux fonctionnaires
civils (enseignants). 11 a conceme done d’abord une clientele locale, puis
s’est etendu egalement a la clientele etrangere, mais il n’est pas non plus
bon marche. On connart le debat recurrent sur les forces et faiblesses du
tourisme polynesien : eloignement, prix pratiques, services offerts etc.
Interrogeons-nous plutot sur le fait de savoir si l’offre touristique s’effectue
en Polynesie, au-dela du mythe ecule, sur des formes
originales ou inedites
de voyage. En s’appuyant sur les depliants touristiques, on peut dire qu’il
longtemps privilegie 1’exotisme de la destination en misant sur la nature
insulaire, le climat tropical et la gentillesse polynesienne. Progressivement
il a decouvert l’interet culturel du pays, le tourisme vert, la plongee sousa
marine, et l’attraction de la croisiere maritime.
Le tourisme moderne recherche et privilegie des lieux ou la nature
serait intacte et preservee et ou l’histoire moderne n’aurait pas eu de
prise
18
.
La Polynesie mythique entre dans cette definition et cette attente 19
.
On recherche le lointain dans l’espace et le temps (cf. la demarche du
peintre Gauguin, deja, a la fin du XIXe). C’est pourtant la une double mystification:
-
d’une part car l’homme a fagonne depuis deux siecles et demi la
nature insulaire, comme les paysages
(plantations de cocoteraies,
introduction d’especes devenues parfois dominantes acacia, miconia etc.-, disparition de plantes endemiques voire d’oiseaux etc.),
-
17
CEP: Centre (('Experimentation du Pacifique, present de 1963 a 1996.
18
Voir le livre de Mac Cannell D., Empty Meeting Grounds:«the Tourist Papers», London 1992.
19
On n'associera jamais la proximite qui existe entre les sites touristiques et les sites nudeaires I
162
N°326/327-Aout/Decembre 2012
-
d’autre part parce que le temps a fait egalement son oeuvre et ses
traces tant materielles
(villages, routes, automobiles etc.) que moins
visibles (evolution ethnique et culturelle de la population) sont bien
presentes.
L’Oceanie touristique joue ainsi a la fois du contact avec l’etranger
(accueil, role de la femme...) qui est en permanence rejoue, et de la
negation de toute influence, comme si«l’immuabilite etait le caractere
dominant des lieux. Ce sont bien entendu des representations toutes faites
produites par l’occident qui servent des interets mercantiles.
Venir en Polynesie, et qui plus est, jusqu’aux lies Marquises, repre»
senterait-il pour le touriste ce bout du monde et ce bout du temps ? « Le
temps s’immobilise aux Marquises» chante Jacques Brel, mais pour qui et
pour combien de temps ? On ne sort done pas vraiment du stereotype que
Ton cultive et reproduit allegrement. Une idee regue et un imaginaire actif
permettent-ils la rencontre de la realite des hommes au sein de leur environnement ?
Croisieres et cargos mixtes, l’aventure de VAranui
Le tourisme de croisiere maritime (et fluviale) se developpe depuis
quelques decennies rapidement dans le monde. Cette forme de voyage nait
de la rencontre entre le tourisme, le voyage, le loisir et le bateau comme
mode de transport, qui permet de parcourir 70% de la surface de la planete. On voit meme maintenant de veritables villes flottantes accoster a
Papeete. Elies n’ont rien a envier a la
«
Standard island », inventee par
(1895), qui circulait dans le
Jules
2
Pacifique de San Francisco a Tahiti et dont la surface -27km ne permettait pas de se frayer un passage entre Tahiti et Moorea!
Verne pour son roman L’ile a helices
-
Dans le domaine du tourisme de croisiere, il existe trois formules:
la rotation reguliere d’un navire entre les lies et archipels (cf. le paquebot
Paul Gauguin ), la croisiere a theme qui joint voyage et activites, type pein-
ture, poterie, musique etc., et la croisiere oil sont reunis touristes, voyageurs locaux et fret. La Polynesie connait la premiere et la troisieme
formules.
163
bulletin de fa Jociete- des &<tde& Oiceamennca
Les croisieres 20 sur I’Aranui
21
ont commence dans les annees quatre
vingt. Le concept novateur imagine : un cargo mixte qui associe le transport des residents locaux et du fret pour les populations des vallees a une
decouverte touristique de l’archipel marquisien pour un nombre limite de
voyageurs, ce concept, ne d’un compromis entre commerce et tourisme,
a
plu a la clientele de ce type de voyage : sa frequentation est en hausse
constante et le carnet de reservations a peu pres plein un an en avance.
Cette formule est a mettre en relation avec l’« Express cotier » norvegien
de la societe Hurtigruten, qui permet de se rendre du port de Bergen, au
sud du pays, jusqu’a Kirkenes a la frontiere russe, se trouvant au-dela du
cercle polaire Arctique, a travers lies, fjords et glaciers. Les fonctions de
transport de fret et de passagers pour les populations locales, puis celle
d’entreprise touristique se ressemblent, toutes proportions gardees : la
societe norvegienne possede treize navires (les demiers construits emmenent 650 passagers) et les departs sont quotidiens.
L’attractivite des lies Marquises
II faut d’abord preciser que les lies Marquises oflrent une triple attractivite touristique. En premier lieu une insularite faite d’un isolement extreme
l’Odyssee, l’ile
et l’insularite constituent l’un des ressors du reve humain. Citons simplement
et d’une geographic insulaire specifique. Depuis Homere et
le temoignage, bien comiu, de l’ecrivain ecossais R. L. Stevenson decouvrant
la cote nord de Nuku Hiva: « Bien peu des hommes venus aux lies les quit-
tent; ils grisonnent ou ils ont debarque, et les palmes et I’alize les eventent
jusqu’d leur mort. Aucune partie du monde n’exerce plus puissant attrait
sur le visiteur et la tache que je m’assigne est de communiquer quelques
idees... de cette seduction... La premiere sensation ne se retrouve jamais.
Le premier amour, le premier lever de soleil, la premiere ile des mers du Sud
sont des souvenirs a part, auxquels s’attache une virginite d’emotion.
20
Definition d'une croisiere maritime:«circuit maritime a fin de detente ou d'agrement a bord d'un paquebot
ou d'un bateau de
plaisance».
Le navire actuel est le troisieme du nom. II a ete mis en service en 2003 et peut transporter jusqu'a 200 passagers. Un nouveau batiment encore plus grand est en cours de construction, ce qui ne manque pas d'inquieter
lestouristeseux-memes.
164
Le reve du voyageur
Aquarelle A'amu 2011
L'Aranui
Cliche Margueron
m bulletin de la Society d&s &tude& Ocea/ue/i/i
c&
...Laluneetaitcouchee, depuisunehenre. IIetaitquatreheures
du matin. A Vest une lumiere irradiante annongait lejour; au-dessus
de la ligne d’horizon, la brume matinale s’amassait deja, noire comme
de I’encre. Nous avons tous lu avec quelle soudainete vient et disparait
22
le jour sous les basses latitudes ». Tel est cet« ailleurs absolu » dont
parle egalement Michel Le Bris, le createur du festival Etonnants voyageurs
de Saint-Malo. La nissologie ou science des lies classe et caracterise le
monde insulaire pour le comprendre dans son cadre geographique, historique et humain.
Deuxieme attractivite des lies Marquises, une culture qui attire et
interpelle, dont les hommes constituent pour les Europeens une
1*
enigme ». Le professeur Greg Dening definit bien la position complexe
qu’ont pu tenir les Marquisiens, peuple longtemps menace d’extinction,
pour les Occidentaux. Les Marquisiens ont constitue pour les Europeens une enigme: cette terre est hospitaliere, elle est plantureuse
avec ses fruits et sa nourriture abondante, mais le danger est latent,
menagant en ce sens que le pays recele des maladies dangereuses et
qu’il impose Visolement. Il regne une sombre mefiance, que ni Vouverture d’esprit, ni la candeur n ’ontpu dissiper. Pour les enata depossedes, il est clair aujourd’hui comme il le fut dans le passe: aucun
etranger sans arriere-pensee n’a franchi le rivage.
«
«
Les enata entrerent dans le discours des Europeens sur la nature
humaine sous laforme d’une enigme. C’est le caractere sauvage qui constituait l’enigme. Ils n’etaientpas simplement dijferents. Ils etaient differents
par mille et un aspects irrationnels quifaisaient d’eux des objets de curiosite plus que des personnes avec qui entrer en relation. Les enata avaient
en commun avec les autres sauvages, Vutilisation
didactique quefaisaient
les Europeens de leurs cultures, en litterature et en analyse pbilosophique.
Cependant ils avaient en propre des caracteristiques genantes. Tout d’abord
ils etaient cannibales. Quelle reflexion sur la nature humaine pouvait
22
Veillees des ties, 1891.
23
Greg Dening, Marquises 1774-1880, reflexions sur une terre muette, edition de I'Association Eo Enata, Papeete
1999.
166
N°326/327-Aout/Decembre 2012
trouver rationnelle la consommation de chair humaine ? Que pouvaient
avoir de commun les sauvages et les civilises si le four avait une signification aussi sinistre et aussi repugnante ?Ensuite ils pratiquaient la poly-
andrie. Les enata tenaient devant I’homme un miroir sans indulgence: la
polyandrie venait perturber les rapports de I’homme et de la femme. Enfin
ils etaient tatoues, c’est la troisieme caracteristiquegenante.
D’autres coutumes, coupees de leur contexte, ont fait I’objet
d’etudes: I’irrationalite apparente du tapu, la violence du sacrifice
humain, leur religiosity irreverencieuse, mais aussi leur assujettissement
a la sorcellerie, etaient autant d’elements qui les eloignaient du monde
civilise etfaisaient d’eux des sauvages irrecuperables. ».
Dernier point qui caracterise l’archipel des Marquises, un double
interet provenant de la culture europeenne : le peintre Paul Gauguin
(1848-1903) et le chanteur Jacques Brel (1929-1978) y ont vecu et sont
enterres tous les deux dans le cimetiere dominant le bourg d’Atuona. La
reconstitution de la « Maison du jouir » du peintre agrementee de copies
de ses oeuvres marquisiennes, ainsi qu’une exposition permanente consa-
beige offrent, sous la forme de deux petits musees contigus, un interet patrimonial indeniable. Le voyage aux Marquises peut
revetir la forme d’un pelerinage qui permet, et de comprendre Part du
peintre, pour lequel ces ties furent artistiquement et humainement detercree au chanteur
minantes, et de paiticiper affectivement aux demieres annees du chanteur
beige, mine par un mal incurable. Gauguin et Brel constituent done chacun une etrangete et un heritage occidental en terre marquisienne qui
n’est pas encore, selon Pheureuse expression du poete Henri Michaux,
«
rincee de son exotisme
24
».
Cette croisiere qu’offre lAranui
25
permet ainsi de conjuguer les lies
Marquises pour ce qu’elles offrent par elles-memes et pour ce qu’elles ont
represente voire ont inspire a deux artistes europeens de grande renommee.
24
Citation puisee dans Ecuador, Gallimard, Paris 1968, page 35.
«Le nom d'un navire est toujours porteur d'un symbole fort; I'Aranui n'echappe pas a la regie: en tahitien, te
le long chemin. En marquisien, e'est plus nuance: te a'a, forme erodee de fe ara, e'est
aranui e'est la
25
une
grand'route,
ligne, un trait n'ayant li largeur ni profondeur, comme une ligne d'horizon quand on navigue sur le grand
bleu». Precisions fournies par Constant Guehennec, vice-president de la SEO, que je remercie.
167
ibulletin i/e ta tSociete c/cs liltnfex Ocean
Au fil des animations a bord (conferences, activites traditionnelles proposees comme la
danse, le chant, la musique, le tressage) et au fil des
escales, chacun peut trouver son compte au tenne de ce voyage: l’alterite
insulaire avec son adaptation a la modernite acculturant, et la proximite
culturelle matinee par le contact avec le milieu marquisien restituee sous
les formes de Tecriture, de la peinture et de la chanson.
La croisiere dure actuellement quatorze jours et les departs de Tahiti
ont lieu toutes les trois semaines. Le navire effectue une courte escale a
Taller sur l’atoll de Fakarava et au retour sur celui de Rangiroa. Le croisieriste decouvre ainsi le monde particulier de ces anneaux de corail que
sont les Tuamotu. Le Dixit 2012 nous apprend que lAranui a transports 26
en quinze rotations annuelles 2318
passagers et gen ere un milliard de
francs pacifiques 2 de retombees economiques. L’impact direct pour les
"
Marquises est une evidence. II est indeniable que les emplois crees a terre
et sur le bateau, Tapprovisionnement en vivres frais du navire, la retribution des excursions touristiques et des repas pris a terre, ainsi que les
achats d’objets artisanaux par les voyageurs, ont contribue a un essor eco-
nomique visible, ne serait-ce que sur le plan de la quantite des vehicules
circulant sur les routes et pistes des lies et celui de la modernisation de
Thabitat. Ce developpement s’accompagne aussi d’une dependance accrue
vis-a-vis des marchandises apportees par... lAranui !
Ecrivains-voyageurs sur VAranui
Rapidement les adeptes du tourisme culturel, les chercheurs d’aventures inedites, de tourisme atypique ou d’experiences nouvelles ont ainsi
rencontre TAranui et son periple marquisien. Ainsi que les ecrivains du
voyage. Les Marquises ont maintenant leurs voyageurs «sans alibi», qui
trempent leur plume assis ou non sur la passerelle de VAranui, tels TArnericain Paul Theroux, le poete et ethnologue frangais Jacques Meunier et
le Suisse Jean-Robert Probst. En nous appuyant sur leurs ouvrages, nous
26
En 2010 (p. 202). Dixit, revue economique, sociale et culturelle de la Polynesie franqaise, editions Creaprint.
www.creaprint.pf.
27
Soit 8 379 982 euros.
168
N°326/327-Aout/Decembre 2012
porterons l’interrogation suivante : la croisiere proposee sur lAranui
rehabilite-t-elle le voyage malmene par la modernite touristique ? Que permet-elle de decouvrir, d’apprendre, de connaitre ?
Paul Theroux et les lies heureuses d’Oceanie 28
L’ecrivain americain Paul Theroux voyage a travers les archipels et
pays du Pacifique-sud en 1989. II effectue egalement le periple de 1 ’Amnui ; lui aussi decouvre les Marquises, le roman de Melville a la main, les
sens a l’affut d’une reincarnation de la belle
29
Fayaway
; il se rememore le
moment ou, en compagnie de Tommo, « elle se dresse dans la pirogue,
denoue son pareu qu’elle deploie au vent comme une voile... ».
Il raconte done le voyage sur lAranui et commence par le mal de
mer
qui indispose les passagers, decrit les lies, les paysages, les balades
et narre quelques petites mesaventures. Observant tout ce qui se deroule
autour de lui, il cherche la faille, le detail qui tue, le non dit, le cache.
Comme s’il cherchait un secret qui exphquerait les lies, elles lui apparaissent «paradoxales», et cherche a foiTnuler le malaise qu’il ressent. « Le
sol estfertile, mais lesjardinspotagers semblent insuffisants. Les Marquisiens s’enorgueillissent de leur ancienne culture et redoutent un dieu
catholique. Lis sont fiers de leurs mines et nefont rien pour les preserver... ils aiment le pain franqais, mais e’est lAranui qui leur livre le pain
de Tahiti. Brefson recitfourmille de toutes les contradictions qui interpellent le voyageur. Il defend egalement la civilisation premiere, ideate»
mentperque, une societe
«
reputee pour Tinnocente liberte sexuelle
30
».
Il rehabilite les Polynesiens:« Les Tahitiens etait tout saufprimitifs ». Rencontrant une femme sur le bord de la route a Puamau il note : « elle res-
semblait beaucoup aux autres indigenes rencontres, pudiques, travailleurs
et heureux. Elle etait la seule a montrer une etincelle de coquetterie ». Il
obseive en toutes circonstances un decalage entre le desir et Taction, entre
les besoins et la realite, entre la mentalite des hommes et la societe
28
Editions Grasset, Paris 1993.
29
Fayaway est la jeune marquisienne avec laquelle le deserteur Melville noue une relation affective dans Tai'pi.
Page 351.
20
169
m d&u/fetin da la Society des &tude& Ocea/ueiui
es
modeme inadaptee qui se cree. Paul Theroux est un voyageur de « Tinterstice », selon l’expression luinineuse de Paul Morand, c’est-a-dire qu’il
positionne en un lieu qui lui permet de decouvrir ou de souligner ce
qui n’est pas toujours vu et donne.
se
Son recit narratif releve aussi du journalisme polemique : 1’auteur est
tres critique vis a vis de la politique frangaise dont il denonce a
longueur
de pages le colonialisme vicieux et recurrent, ignorant totalement la realite
de l’autonomie pohtique du Territoire et la tenue d’elections democra-
tiques, (il n’est pas tendre non plus dans son livre lorsqu’il evoque la politique americaine aux Samoa americaines): LesFrangais n’ont rien laisse
de durable dans les lies excepte une tradition d'hypocrisie et leur interpretation diverse de I’histoire, plus un degre eleve de radioactivite ». En
fin de chapitre, il ecrit encore: Lorsque tout aura etepille, les Frangais
organiseront une grande ceremonie et offriront genereusement a ces
chomeurs et a ces deracines en T-shirts et tongs leur independance.
Dans le processus de destruction des lies, le dessein imperialistefrangais aura acheve sa mission civilisatrice ». La patrie des droits de
«
«
l’homme semble ne pas les respecter outre-mer. Enfin devant la plaque
commemorative qui rappelle les soldats frangais morts lors de l’annexion
de Vaitahu (Tahuata), une AUemande lui declare : « trois cents ans de
colonialisme ont fait moins de mal dans le monde que trente ans de tourisme ». Et Theroux de repondre, paradoxalement: « C’est remarquablement vu ». C’est comme cela que Ton se fait des relations amicales et
cosmopolites sur I’Aranui !
31
Jacques Meunier et ses voyages sans alibi
L’ouvrage de Jacques Meunier, Voyages sans alibi », temoigne, des
son titre, de l’aspect desinteresse des periples entrepris. Il commence par
«
une reflexion bien utile sur la notion de «
notre
«
bout du monde ». Herite de
geocentrisme », ce mythe survit aujourd’hui malgre les satellites
Jacques Meunier (1941-2004), Voyages sans alibi, recits, Flammarion 1994. Ethnologue de formation, ecrivain,
poete et grand voyageur. A egalement ecrit: Le monocle de Joseph Conrad (Payot) et On dirait des lies (Flammarion). Les citations sont puisees entre les pages 9 a 13 et 55 a 60.
31
170
N°326/327-Aout/Decembre 2012
et les voyages aeriens, sans doute parce que chacun « cultive
l’image de
cet extreme ». Ce lieu ultime s’identifie souvent aux lies : « elles engen-
drent I’utopie, leur inaccessibility les protege du monde trivial... chacun pent y mettre en reserve sesfantasmes ». La « rarefaction » actuelle
des bouts du monde annonce la fin des voyages, c’est-a-dire des« raisons
qui I’avaientfait entreprendre ». Le voyage doit done bien etre reinvente
sur de nouvelles bases puisque la terre entiere est desormais connue. Le
voyage n’a pour ainsi dire plus d’alibi, il n’existe que pour lui-meme et les
effets interieurs qu’il produit. Desormais, comme l’art qui ne se definit plus
dans la perspective de representer le reel tel qu’il est mais plutot l’emotion
ressentie face a une situation, lors d’un voyage, ecrit Jacques Meunier
«
rien n 'arrive en dehors de la resonance intime ». Cet ecrivain cherche
done a associer la vision subjective que procure le voyage a l’importance
de l’observation qui fonde une part importante de ce genre litteraire.
Le chapitre intitule « Un cargo pour Gauguin » forme une illustra-
tion concrete de cette conception du voyage. Simulant une personnifica-
tion, Jacques Meunier feminise d’abord l’archipel:
«
Ces Marquises-la ne
sont ni poudrees, ni emperruquees. Une fleur a I’oreille suffit a leur
beaute. Elles out des levres couleur cafe croque, des yeux emerveilles
et des nombrils ensorceles. Elles se parent en un toumemain et ressemblent aussitot a un Gauguin. Qiuindelles sont nues, elles n’ontpas
l’air deshabillees ». Derriere « I’exotisme chatoyant » des lies se cache
spleen ensoleille », phenomene bien pergu des
ecrivains: Restez deux minutes sur le gaillard d’avant et vous com32
prendrezpourquoi des ecrivains si differents ont reussi ay acclimater leur grain de derision et de neurasthenie ». Decouvrant les lieux que
contaparcoururent les artistes occidentaux, le voyageur souhaite etre
mine par eux, au moment ou sa plume court sur le papier
Le lien qu’il noue avec les Marquises inspire a Jacques Meunier une
une « melancolie. un
«
«
»
»
«
reflexion sur l’exotisme, notion-cliche et usee s’il en est: « I’exotisme n’ap-
partientpas aux choses, ecrit-il, e’est un sentiment lie a I’incomprehension et au malentendu » ; ce n’est done pas le lieu qui est emprunt
!2
«Je pense a Melville, a Stevenson, a London, a Segalen, mais aussi a Brel et a Loti et bien sur
a
Gauguin ».
171
bulletin de fa Society de& &tude& 0cean£eane&
d’exotisme, mais c’est le contact, le rapport actif de la personne a 1’objet qui
provoque ce sentiment, lequel encourage une fonne de dedoublement de la
personnalite (on n’est pas tres loin de l’« esthetique du divers de Victor
»
Segalen); en outre,« la chimie de I’ailleurs nousfait decouvrir notrepropre etrangete et en cela, paradoxalement, le deplacement provoque I’introspection ». N’est-ce pas la, et affirme sans detour, la fonction premiere du
voyage-decouverte de l’autre, a savoir in Une la connaissance agrandie,
elargie de soi ? La grande tradition du voyage participe au connais-toi toimeme
pliilosopliique. Voyager, qafait avancer »titrait, avec humour, il
y a quelques annees deja, un tour operateur populaire bien comiu.
Qu’apportent a l’humanite agitee ces voyages rapides et incessants ?
C’est bien une question qui se pose a l’homme d’aujourd’hui, comme si
la connaissance du plus grand nombre de regions et de pays constituait
l’experience humaine type. La quantite au detriment du contenu.
Jacques Meunier evoque aussi dans le huis clos que constitue un
-
-
«
«
»
bateau de croisiere, les roles que nombre de voyageurs se croient obliges
d’emprunter: I’espace restreint du cargo exagere les manies, les tics
et Vidiosyncrasie. Chacun est sa representation... et personne
n’echappe auphenomene. Cette mise en scene du quotidien fascine ».
«
Le cargo : un theatre ou chacun, jusqu’au « taote 33 » joue sa partition.
L’auteur observe egalement qu’un voyage ne se limite pas a son itineraire:
«Il est fait de mille et un petits details vagabonds. Une simple fleur
rouge qui tombe en tournoyant sur Vaustere tombe de Gauguin pent
emplir unejournee. L’histoire de la derniere reine d’Hiva Oa qui fut
enterree en compagnie de sa bicyclette, vousparlent du chemin com-
plique duprogres. Et lesMarquisiens... n’en finissentpas de refaire
le scenario de leur depossession ».
34
Jean-Robert Probst et La route des Marquises
Probst intitule son recit La route des Marquises », le sous«
titre offrant une annonce du contenu : « en cargo sur les traces de
33
Taote: le medecin (present a bord).
34
Editions Olizane, Geneve 1995.
172
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Gauguin et de Brel». Ce joumaliste suisse raconte, lie par tie, etape apres
etape le voyage de I’Aranui et la vie a bord. II decrit, il observe, il mele
present, histoire et litterature, il bavarde, rencontre l’equipage, interroge
les passagers. Il recherche des temoignages concemant le passage de Brel
a Atuona de
1975 a 1978. C’est un recit de voyage precis, realiste, sans
grande fantaisie, c’est aussi un guide touristique depourvu d’images.
Probst cherche a comprendre lui aussi et apres tant d’autres voyageurs
«
I’aimantation
»
des Europeens pour les lies Marquises: « Nous void
dans un lieu etrange, oil des vibrations inconnuesflottent dans l’air epais
et nous envahissent... Au bin, au-deld de la baie de Tahauku, lAranui
s’eloigne, semblable a un grand oiseau blanc qui survole les flots. Sa
silhouette vagrijfer la tache orangee du soleil qui descend a l’horizon ».
Et revient alors de la chanson de Brel sur les Marquises la phrase Le
«
temps s’immobilise ». C’est cela le secret des Marquises:
«
La vie
change mais les Marquises restent immuables. Loin au-dessus des
ties... un sabliergeant s’est enraye, dans cettepartie du monde, le
temps n’a jamaispu dieter sa loi. Car ici le temps n’a aucuneprise ».
C’est une atmosphere, une sensation du temps etemel
Les revues touristiques alimentent I’attrait
pour l’archipel lointain
De nombreux magazines 35 a vocation touristique evoquent le voyage
a bord de lAranui.
Leurs reportages (textes accompagnes de photogra-
phies) sont souvent, pour l’armateur ou le Service du tourisme de Tahiti,
ce que Ton appelle, des retours sur investissement. Ils constituent chacun
autant d’appels au voyage, a T experience de la croisiere enlin aux decouvertes que le touriste peut faire, s’il met bien en pratique cette culture du
regard pendant son sejour.
Les reportages illustres portent essentiellement sur les points suivants:
le navire, son activite fret, les paysages des lies, la culture marquisienne,
Sources consultees: Geo, Grands Reportages, Terre Sauvage, Partir, Ulysse, Couleurs Voyage, Vivre autrement
magazine, Marie-Claire, L'Express magazine, Guide Croisiere, revues publiees entre 1994 et 2012 (fonds personnel
et archives Aranui aimablement mises a disposition).
JS
173
(Pidlcti/i dc la Society de& &tade& Gccanienncs
plus rarement sur l’histoire de l’archipel ou la vie a bord du cargo ou
l’existence quotidienne des Marquisiens sur leurs lies. C’est une croisiere
souvent qualifiee d’« humaine et commerciale ».
Ainsi, le voyage est compare a une odyssee sur un bateau deux
en un
presente comme mini-petrolier, maxi-epicerie flottante, quincaillerie des mers et bateau de croisiere ». L’Aranui est qualifie de
mytheflottant », de cordon ombilical des ties », il assure la «survie
de l’archipel», declare meme un habitant de Hanavavae. C’est grace a ce
cargo que les lies Marquises peuvent se decouvrir en profondeur et
permettre une visite tres complete de I’archipel au travail ».
L’activite fret surprend et etonne les touristes; le dechargement des
«
»
«
»
«
«
«
»
«
«
marchandises, toujours risque, est narre comme faisant partie de l’aventure qui permet de mesurer la force et l’habilete des marins, notamment
Mahalo, le grutier dont les tatouages lui devorent le visage ». L’Aranui
prolonge la tradition des goelettes a coprali qui ont longtemps assure le
seul lien economique et humain entre Tahiti et les archipels. Puamau,
Nahoe, Vaipaee, Hatiheu, les noms des villages dansent comme les
perles sur un collier ». A chaque jour, son ile et ses vallees.
La geographic des Marquises, une terre mythique », une beaute
«
«
«
brute a « Veclat sauvage », des paysages de « creation du monde »,« un
decor rugueux qui semble ramener aux origines », une lumiere, la puissance des
montagnes, un relief« austere et majestueux »,
«
la demesure »
qui identifle une marche de quatre heures en montagne a une une aventure exceptionnelle », une vegetation comparee a une jungle ver«
«
dayante ». Ce sont des des« au climat hesitant entre chaleur extreme et
pluie rafraichissante, livrees aux «fureurs du Pacifique ». Le navigateur
Moitessier dira de lTle de Fatuiva: j’y ai effleure la perfectionformelle ».
»
«
La presentation de la culture fait partie du voyage : sous la forme de
conferences a bord ou de visites sur sites ou encore de danses
danse gracieuse de l’oiseau ou le celebre haka guerrier
-
-
dont la
du mana au
tapu, des tiki aux umuhei (les bouquets d’amour faits de plantes et de
fleurs aromatiques), a la fabrication du tapa, les croisieristes decouvrent
des realites qui construisent une identite marquisienne, celle, du moins,
qu’on presente aux visiteurs. Les Marquisiens ont aussi a surmonter
174
Anaho
de
baie
la
Margueron
dans Cliche
HAranui
d&it/fctin c/e /a Jocield dcs totudcs 0<cea/uesmes
«les blessures du passe et d imaginer I’avenir » rappellent souvent les
guides accompagnateurs, reprenant ainsi les propos de l’ancien maire de
Nuku Hiva, Lucien Kimitete, tragiquement decede dans un accident d’avion
en 2002.
Geographie et culture, liees comme elles le sont dans l’archipel, font
en sorte que
le sumaturel impregne le quotidien », et c’est probablement cela 1’atmosphere des Marquises qui frappe et produit tant de reso«
nances interieures.
A bord les touristes ne sont-ils que « des routards et des rrmiar-
daires » (1996) ou bien
«
des retraites baroudeurs, des celibataires
jeunes ou endurcis, des residents polynesiens ? Les croisieristes sont
en fait des personnes qui ont suffisamment de
temps (retraites pour beausauf
en
de
vacances
et
scolaires) des moyens (la croisiere
coup
periode
est chere et il faut aussi se rendre en avion jusqu’a Tahiti). Mais le style
familial du cargo, la simplicite de la vie a bord et son confort sans luxe ne
predisposent pas a attirer les milliardaires. Il n’y a pas de divertissement
factice, ni de casino, ni meme de night club a bord. Les marins deviemient,
le temps d’une soiree, musiciens et danseurs. La vie s’organise avec
bonne humeur et le sourire du personnel y est vite contagieux ».
L’Aranui glisse investi de la noble mission de reinventer 1’archipel
a chacun de ses passages
; l’image est belle, I’Aranui devient la source
d’une legende vivante, un enchanteur dont la presence laisse apparaitre
un monde magique. Les reportages effectuent
un travail litteraire de
I’espace », creent une vision des lieux en en offrant une traduction liee
aux attentes d’un public.
Les articles publies dans les magazines souhaitent restituer la beaute
des heux, des gens, des situations vecues au moyen d’images et de mots
adequats: arrives avec le mal de mer, les passagers de lAranui repartent
avec le mal de cceur». Tristesse ressentie de repartir, deja, de revenir dans
le quotidien, de quitter des des qui se sont a peine entr’ouvertes. Certains
»
«
»
«
«
»
«
«
touristes rapportent meme de ces lies « un mal du pays d rebours ». La
decouverte du spectacle de la vie aux Marquises a, en effet, de quoi ebranler l’homme et ses certitudes, car rien de ce qu’il voit et ressent ne peut
laisser indifferent le voyageur: ces lies nous poussent a reflechir au destin
176
N°326/327-Aout/Decembre 2012
des civilisations, aux grandes sensations humaines comme l’isolement ou
la solitude, aux sentiments religieux, au type de lien social fonctionnant au
sein d’une petite communaute, a la vie tout simplement et a ce que Ton est
ou ce que Ton est devenu au fll des ans et des
experiences de l’existence.
L’Aranui, un concept adapte ?
Paul Theroux, on l’a compris, regie visiblement des comptes, lorsqu’il
ecrit un pamphlet anti frangais mais la violence de ses propos atteste aussi
de la fascination que les lies, telles qu’elles pourraient etre idealement,
exercent sur lui. Il reproduit alors un procede
classique qui consiste a
opposer une vision d’un absolu a la deroute provoquee par les hommes.
Jacques-Robert Probst redige un sage et raisonne recit de voyage, fldele
au vecu, un peu comme s’il tenait
quotidiennement un livre de comptabi-
lite. Les magazines assument ainsi leur totale fonction d’invitation au
voyage. Quant a Jacques Meunier, il construit son voyage comme
oeuvre d’art, et non comme une « traversee dans I’apparence ».
une
Pourtant les auteurs des ouvrages et revues tout occupes qu’ils sont
decouvrir, a decrire, a s’enthousiasmer, peuvent masquent un aspect
important du tourisme, a savoir son non-dit, c’est-a-dire le ben aux populations d’accueil, deflni par certains intebectuels comme un rapport de
a
«
domination » que le tourisme impbque : accueiUir un touriste, c’est bien
souvent se pber a ses desiderata, a ses habitudes ahmentaires, a ses gouts,
a sa sante, a sa manie de tout
photographier, de discuter les prix etc. La
relation commerciale ne permet pas d’etre soi-meme. On propose, le
cbent dispose. On ne salt pas ce que pensent les Marquisiens des touristes
de I’Aranui, ce qui se cache derriere leur sourire et gentillesse legendaires. Or la vision « exotico-esthetique », recherchee par les touristes,
vision teintee de passeisme, ne peut sans doute qu’irriter la conscience
des populations autochtones qui aspirent a etre pergues telles qu’elles
sont: des hommes, des Marquisiens attaches a leurs lies et a leur culture
et ancres dans le monde modeme, du moins de la maniere dont ce monde
arrive sur place, en bref des hommes qui vivent entre tradition et moder-
nite, entre fidebte et adaptation pennanente. Comment l’arrivee brutale
ne constitue-t-elle, pour
pour quelques heures d’un essaim de touristes
et
177
Q&id/etin de la Societe, des &fades Ocea/ueaacs
petite vallee, une intrusion voire une predation ? Quant a moi, j’ai particulierement eprouve ce sentiment pesant a Hakahetau (Ua Pou) et a
Hapatoni (Tahuata), dans la mesure ou le rapport entre l’espace de la vallee et le nombre de touristes me paraissait disproportionne.
une
Le temps de la croisiere, pour un touriste, est un temps hors du quo-
tidien mais qui se veut le plus souvent authentique, notamment sur le plan
des rapports humains, parce qu’il est degage de tout souci de perfor-
plutot bien les contradictions du voyage
37
36
A aucun
de
l’exclusivite
et de l’authenticite
moderne sur ces plans
mance. L’Aranui gere d’ailleurs
.
moment la realite ne s’y estompe au profit d’un tourisme « d’enclave »,
«
I’authenticite existentielle » demeure et le contact avec l’exterieur reste
permanent. Le personnel du navire ne donne jamais l’inipression qu’il
repete des taches habituelles et mecaniques. La dimension du navire
(moins de 120 metres) et le nombre de passagers embarques (au maximum 200) offrent ainsi la chance d’une experience du voyage a taille
humaine. Les quatre mille kilometres parcourus en quatorze jours donnent neanmoins un rythme soutenu a la croisiere qui ne permet pas a tout
un chacun de musarder, d’approfondir une relation avec les habitants des
lies, de laisser filer le temps. II n’est pas question non plus de s’immerger
dans le milieu. D’autres hommes Font fait et meme relate : notamment
Thor Heyerdahl (1937) a Fatu Hiva38 Gerard Cheval (1986) a Ua Pou39 et
,
40
Dominique Agniel (1999) aNuku Hiva
.
Mais a bord de 1 'Aranui, tout est organise, tout a ete teste et eprouve,
il n’y a pas d’aleatoire, sauf justement l’imponderable, comme l’etat de la
qui peut provoquer un dereglement du programme, donnant ainsi a
la croisiere une spontaneite, un cote aventure non prevu, craint et desire
a la fois. On pourrait citer egalement la survenue de cyclones ou de tsunarni qui auraient les memes consequences.
mer
36
Voir/e concept de distinction chez Bourdieu (1979).
37
Voir: www.teoros.revues.org Le tourisme de croisiere par Alain Grenier.
Thor Heyerdahl, Fatu Hiva, Les editions du Pacifique, Papeete, 1976.
38
39
Gerard Cheval, Ua Pou, fleur des ties Marquises, Haere Po, Papeete 1986.
40
Dominique Agniel, AuxMarquises, L'Harmattan 1999 et Ceuxqui vonten mer, Robert Laffont 2002.
178
N°326/327-Aout/Decembre 2012
L’Aranui pratique non un tourisme d’enclave, comme celui des
grands hotels ou la frequentation des populations locales se limite au personnel de l’etablissement, mais un tourisme ouvert sur la population insulaire. Lors d’une escale dans les lies, la recreation fictive41 de scenes
(danses) ou de pratiques culturelles (fabrication du tapa, de couronnes)
«
»
devant et pour les touristes peut avoir deux consequences : maintenir une
tradition (qui a neanmoins perdu sa symbobque interne) et « affirmer
une identite
ethnique ». En renversant ainsi la proposition qui veut que
le tourisme detruise et pervertisse les« cultures »locales, on peut, peutetre, avancer l’idee que la croisiere de I’Aranui maintient dans ces lies
une certaine permanence culturelle (fabrication d’objets sculptes en bois),
qui se repete toutes les trois semaines, meme si elle est, certes, dans Pair
du temps (existence et role du festival des arts des lies Marquises dans la
transmission culturelle).
Reinventer le voyage ? Tout depend, en realite, de l’idee que chaque
individu a du voyage et du type de voyage et de tourisme qu’il souhaite reabser et des attentes qu’il nourrit. Le voyage est peut-etre d’abord un regard
-
fait d’empathie
-
sur les gens et les heux et leur culture.
Mais le voya-
geur peut aussi etre transforme par les decouvertes qu’il enregistre. C’est
ce qu’ecrit Nicolas Bouvier: « on croit qu’on va faire un voyage, mats
bientot c’est le voyage qui vous fait ou vous defait
42
».
L’Aranui ne
reinvente pas le voyage, il n’en a sans doute pas Tambition, il souhaite permettre aux touristes de decouvrir dans les meilleures conditions un archi-
pel peu connu, sans trop peser sur lui et ses habitants.
Et Ton en revient toujours a la sempiternelle question : pourquoi
voyage-t-on ? Cette interrogation depasse l’effet de mode qui consiste a
avoir envie de se deplacer parce qu’on y est pousse par l’esprit du temps,
entretenu par les puissances economiques mercantiles. Les loisirs qu’on
s’offre sont a l’image
-
positive ou inversee
-
de la vie qu’on mene. Avec
I’Aranui, Les Marquises attirent une clientele exigeante, ayant un souci du
41
Jean-Didier Urbain, L'idiot du voyage, page 240.
42
Nicolas Bouvier, L'usage du monde, 1963; citation puisee page 12 de I'edition de 2001.
179
bulletin/ c/e fa Society c/c& \Dtade& Ocean
respect culturel, rejetant tout ce qui« disneylandise »les etres humains.
Dans ce sens-la, la croisiere a son bord rehabilite un type de voyage ou la
qualite et la densite l’emportent sur 1’ivresse de la rapidite et de l’abondance de situations vecues.
Les croisieristes de YAranui ne sont en effet et en general pas decus
qu’ils recherchaient: l’adequation est forte entre l’attente et l’offre, a savoir le depaysement et la decouverte. Le voyageur a
car ils ont trouve ce
ainsi toujours le sentiment de rester 1’acteur de son voyage, meme si l'or-
ganisation est parfaitement huilee ; ce sont, precisement, le fait de descendre dans une lie ou de rester a bord, la liberte de suivre ou non les guides
touristiques qui offrent cette latitude.
Mais tout homme doit avoir conscience de sa realite en situation : le
touriste reste un touriste
-
il sera toujours percu de la sorte
-
le marin un
travailleur salarie, l’ailisane une productrice d’objets a vendre. Chacun se
construit une representation plus ou moins stereotypee de l’autre. Mais
c’est toujours par l’echange, l’ecoute et la discussion que les masques peuvent tomber, que la reconnaissance s’acquiert, que des relations peuvent
nartre et se nouer. C’est, au-dela des cultures, des modes de vie, des souf-
frances endurees dans le passe, qu’une solidarite humaine peut s’inventer.
Le tourisme alors, peut rapprocher des hommes qui n’auraient eu, sans
lui, aucune raison de se croiser, ni meme de se rencontrer, encore moins
de se connaitre.
180
L’epopee des Tahitiens
en Nouvelle-Caledonie
Les deplacements des Tahitiens
1
vers la Nouvelle-Caledonie et de
maniere moins importante vers les Nouvelles-Hebrides sont un fait relativement ancien.
Des echanges anciens entre les Etablissements francais de
l’Oceanie et la Nouvelle-Caledonie
Les contacts avec la Nouvelle-Caledonie ont debute avec la colonisation frangaise, ce territoire ayant ete une dependance des Etablissements
frangais de l’Oceanie de 1853 a I860. Depuis plus de 150 ans, des
echanges entre ces deux plus impoitantes colonies frangaises du Pacifique
ont ete reguliers et de nature tres diverse. Ainsi, l’evangelisation protestante par les pasteurs anglais de la London Missionary Society, partie des
EFO s’etait etendue en 1840 en Nouvelle-Caledonie. Dans les deux colo-
nies, des pasteurs anglais avaient mis en place un systeme educatif original
adapte au mili eu indigene caracterise par une lecture de la Bible qu’ils
traduisaient. Les missionnaires cathohques suivirent le meme chemin, ils
apprirent les langues mdigenes et s’installerent a l’interieur des terres dans
les districts et au miheu des tribus melanesiennes.
Ce terme «Tahitiens»est employe par commodite et designe les Polynesiens.
.^jjgj bulletin (/& fa Society cfe& &tucfe& &ceamerme&
Dans la societe civile, les opposants aux regimes en place, les chefs
politiques, comme les condamnes de droit commun avaient ete deportes
ou exiles dans l’un ou l’autre des territoires. Puis,
pendant les deux dernieres guerres mondiales, le centre de mobilisation des Francais d’Oceanie etant situe a Noumea, des contingents de Tahitiens furent embarques
vers cette destination avant d’etre envoyes au
front, regroupes au sein du
Bataillon du Pacilique.
Apres la guerre, les liaisons entre les deux territoires avaient ete facilitees par l’amelioration des voies de communication, grace aux lignes desservies par les paquebots mixtes des Messageries Maritimes, les deux
demiers les plus connus ont ete « Le Tahitien » et« Le Caledonien ». Des
appeles tahitiens furent envoyes a Noumea pour effectuer leur service militaire. Les enfants de classes plus aisees de la societe tahitienne allaient,
apres le brevet elementaire, poursuivre leurs etudes en Nouvelle-Caledonie
jusque dans les annees I960 le baccalaureat ne pouvait etre obtenu qu’a
-
Noumea. De cette epoque, datent les premieres installations definitives
polynesiennes.
Dans les periodes plus recentes, les relations s’etaient intensifiees
sous la pression des besoins economiques, lorsque le marche du travail
a Tahiti devenait
trop etroit, coincidant avec une expansion industrielle et
prosperite par-a-coups et parfois exceptionnelle de Teconomie caledonienne. L’immigration polynesienne vers la terre caledonienne devint
une
massive.
Les differents flux migratoires des Tahitiens
vers la Nouvelle-Caledonie.
Les deplacements des Polynesiens vers la Nouvelle-Caledonie ont subi
des flux et des reflux en fonction des fluctuations des cours changeants du
minerai du nickel.
Les grandes migrations ont veritablement pris leur essor apres les
annees
1950. A cette epoque, le centre d’exploitation des phosphates de
Makatea etait le plus grand employeur du secteur prive polynesien, assurant seul plus du quart des salaires des travailleurs. Avec l’epuisement pro-
gressif des gisements de phosphates de Makatea, des ouvriers qualifies
182
1950
de
vol
Margueron
premier Fonds
le
-
Noumea,
lPapete nteraviN°4,1950
via
Revue
-
Paris
bulletin de la Joc/ete des Slades 0icea/ucfmes
tahitiens furent demarches par les entreprises caledoniennes et furent aisement
reemployes sur les chantiers du
«
Caillou ». Ceux d’entre enx de reli-
gion sanito partirent avec leurs diacres.
Le reste de la population vivait de petits metiers souvent precaires, de
maigres revenus tires de l’artisanat, de 1'agriculture et de la peche. Certains
d’entre eux s’expatrierent hors de Tahiti lors de la crise agricole liee a Teffondrement des exportations de coprah, de vanille et de la nacre. Le choix
de la Nouvelle-Caledonie s’exphquait par reference a l’histoire et aussi a
la metropole qui favorisait ces deplacements et il avait pu etre influence
par la simihtude des cultures, des systemes d’education ou d’enseignement, des organisations juridiques des deux territoires et d’une longue tra-
dition de monnaie commune.
A partir de 1955, les autorites caledoniennes avaient engage une poh-
tique de construction d’infrastructures necessaires au developpement de
l’economie en langant de grands programmes de travaux publics tels que
le barrage de Yate et sa centrale hydraulique, ainsi que l’extension du
indispensable a Texploitation du nickel. L’augmentation de
la production de ce minerai provoqua l’embauche d’une importante maind’oeuvre asiatique, mais cette immigration massive d’etrangers inquieta les
autorites caledoniennes qui preferment favoriser l’embauche des Polynesiens dont la venue etait plus facile a organiser du fait de leur appartenance a la meme communaute frangaise des Territoires d’outre-mer. Pour
les attirer, les employeurs caledoniens n’hesiterent pas a proposer des
reseau routier
contrats de travail.
Puis l’appel d’air economique faibht. Le flux migratoire ralentit en
1964 apres un enieme effondrement du cours de nickel. Une partie des
Tahitiens retournerent a Tahiti ou le centre d’experimentation du Paci-
fique (CEP) s’etait implante en creant de nombreux emplois. D’autres
furent engages aux Nouvelles-Hebrides dans de grandes stations d’elevage ou dans la mine de manganese de Forari. Ceux qui resterent en
Nouvelle-Caledonie essayerent de vivre de la peche, du colportage de
marchandises en brousse et quelques-uns fonderent des families avec
des Caledoniens blancs et parfois, avec des Melanesiennes vivant en
«
tribus.
184
»
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Quelques annees apres, en 1968, les cours du nickel flamberent a
nouveau avec une forte demande mondiale du minerai.
Le « boom du
nickel» permit a des puissantes societes multinationales de batir des pro-
jets ambitieux d’industrialisation du territoire. II provoqua une nouvelle
et forte migration polynesienne.
Les Tahitiens arrives au cours des
«
annees
1968,1969,1970, represented ainsi 51 % de la communaute ins-
tallee en Nouvelle-Caledonie contre 40 % pour ceux arrives entre 1950
et 1963 ». On avait recense 2542 personnes en 1963 puis, 3346 per2
1969 et enfin 5400 personnes en 1971
en
Puis,
1974, Le territoire caledonien entra de nouveau en recession. Les entreprises licencierent, la plus importante d’entre elles, la
sonnes en
.
societe Le Nickel elabora des plans sociaux et congedia contre indemnites
partie de ses travailleurs, parmi lesquels des Tahitiens. Cette periode
flit traversee de graves troubles sociaux et politiques. Les agitations etaient
provoquees par les«independantistes» kanaks, protestant contre un systeme economique qui les laissait« au bord de la route ». Des militants
une
armes se dressaient contre les autorites. Au milieu de cette confrontation
entre «loyalistes» et«independantistes >>, les Tahitiens essayerent d’etre
neutres et ceux qui habitaient en brousse maintenaient de bonnes relations
avec les communautes caledoniennes « blanches » et kanakes. Mais les
evenements violents qui se succederent sans discontinuer de 1982 a 1984
et leurs lots multiples de barrages routiers, degressions en tout genre,
d’incendies et de meurtres flnirent par entrainer le depart d’une partie des
migrants. Deux mille Tahitiens retoumerent chez eux.
Puis vint la paix des braves, la signature des accords, sous le gouvernement Rocard (1988), par le Kanakjean Marie Tjibaou et le Caledonien
blanc Jacques Lalleur. La Nouvelle-Caledonie s’organisa, en faisant travailler, ensemble, les independantistes et les«loyalistes», en marche vers un
destin commun ». Depuis 2002, le territoire vit un autre boom du nickel»
«
«
avec
2
»
«
Texplosion de la demande mondiale en provenance notamment
Sources: catalogue du musee de Noumea, travaux de Jean Fages«La communaute tahitienne de Nile Cale-
donie», in cahiers de I'ORSTOM, 1972, vol. IX, n°1 et Ralph Teinaore, The Tahitian migrants in New Caledonia,
Pacific theological college, Suva, 1980.
185
gfi Pfou/letin i/v ta tSoaele (/es Shn/eA Qcea/iiert/tc&
de la Chine et de l’lnde. Elle construisit plusieurs nouvelles unites metallurgiques: l’usine de Goro Nickel dans le grand Sud exploitee par la mul-
tinationale bresilienne Vale et l’usine de Koniambo dans le Nord exploitee
conjointement par la SMSP des independantistes et par l’anglo-suisse
Xstrata. L’impact de ces deux unites, ajoute a celui de l’usine de la societe
Le Nickel instakee depuis longtemps a Noumea Doniambo, devait susciter
la creation de milkers d’emplois directs et indirects, en pleine crise economique mondiale! Redevenue un Eldorado economique, La Nouveke«
Caledonie vit un reve eveike ».
L’installation et l’apport de la communaute tahitienne
Attires par l’abondance des emplois, et par des remunerations tres
superieures a ce qu’ks pouvaient trouver chez eux, des Tahitiens de plus
en plus nombreux, s’instakerent en Nouvehe-Caledonie. La plupart d’entre
eux partaient, a l’aventure, sans contrat de travak et avaient rencontre de
nombreux obstacles a leur arrivee. Pour eux, k n’existait aucune structure
d’accuek organisee. Etrangers dans un pays qu’ils ne connaissaient pas,
maitrisant mal le frangais, ks devaient a la fois trouver un emploi et surtout, un logement. La vie etait chere, les locaux d’habitation rares et les
loyers eleves. Lorsqu’ks etaient embauches par une entreprise, ks etaient
loges dans des gargonnieres et dans les baraques en pinex des
bases-vie ». Les autres trouvaient un abri provisoire chez des amis ou
«
»
«
dans leur famkle ou montaient des tentes sur des terrains de camping ou
partageaient a plusieurs des chambres d’hotel au confort sommaire. Le premier investissement des Tahitiens lorsqu’ks etaient en famkle,
encore
etait consacre a l’achat de terrains bon marche generalement depourvus
d’amenagement en eau et en electricite. Avec l’aide des membres de leur
communaute, ils construisaient leur maison en parpaings, ou pour les
moins fortunes d’entre eux, de simples baraques en tole. Le quartier de
Ducos, traverse par la celebre rue de Papeete a ete un des premiers et
,
des plus fameux quartiers tahitiens.
Leur vie sociale dans les premieres annees etait le plus souvent tour-
d’origine et beaucoup moins vers les autres communautes. Us se retrouvaient dans les rassemblements rekgieux, cotisaient ou
nee vers leur mikeu
186
N°326/327- Aout /Decembre 2012
organisaient des kermesses qui servaient a financer la construction de leur
temple, protestant ou sanito, et de leur internat a la Vallee du Tir ou a
Ducos. Ils se lancaient dans des travaux en commun pour aider la paroisse
ou pour manifester leur solidarite aux nouveaux
a
arrivants, ils etaient aussi
l’origine de nombreuses manifestations sportives. On les voyait beaucoup
aussi dans des« bringues» et les boites de nuit avec orchestre tahitien ou
ils aimaient se detendre et danser a la mode de chez eux. Excellents
pecheurs, ils s’adonnaient frequemment et avec passion a cette activite qui
leur paraissait fabuleuse dans un des plus riches lagons du monde. Le produit de leur peche leur apportait toujours un complement de revenus
appreciable.
Venus dans l’eldorado caledonien pour gagner de T argent, ils etaient
prets a executer les travaux les plus penibles, les plus exposes, les plus
dangereux. Des Tahitiens ont raconte leur aventure professionnelle a l’occasion de l’evenement organise en septembre 2012 par la Ville de Noumea
en l’honneur des
migrants tahitiens. Ils ont fait couler le beton, ils ont ete
concasseurs ou manoeuvres avant de devenir ouvriers
specialises ou pro-
fessionnels puis agents de maitrise ou surveidants ou responsables d’intendance sur les chantiers du barrage de Yate ou a l’usine de la societe Le
nickel. Ils s’etaient engages comme chauffeurs d’impressionnantes semiremorques qu’ds devaient conduire, la peur au ventre sur des pistes qui
derapaient, parsemees de bides de chrome. Us ont deboule sur les routes
de mine en frolant le precipice dans les virages serres qui les surplombent.
D’autres ont paye le salaire de la peur en acceptant des affectations« aux
bouches du four » de l’usine de Doniambo ou Ton coule dans de gigan-
tesques moules, du metal en fusion, exposes aux nombreuses projections
de metal qu’on retrouvait bien souvent sur leur visage ou sur leur corps.
Plusieurs Tahitiens sont morts, lors d’une grande explosion du four de
noyes» dans le metal en fusion, d’autres ont ete gravement
brides et n’ont pu compter que sur leur communaute pour survivre. Tous,
Doniambo,
«
l’usine, sur les mines, a bord des mineraders, sur les chantiers de travaux pubdcs ou de batiments, ils travaillaient sans menager leur peine,
10 heures a 12 heures par jour.
a
187
d&uf/etin cf& la Society des Slades Gcea/ueanes
«
Leur habilete, leur qualification en font une main-d’oeuvre appre-
ciee des employeurs, leur esprit d’entreprise leur procure des situations
enviables dans plusieurs secteurs (Batiment, Transport, Commerce) 3 ».
Ainsi, les Tahitiens furent-ils tres recherches sur le marche du travail.
Majoritairement salaries, ils furent employes dans l’industrie du nickel.
Dans la hierarchie des emplois, ils se situerent dans des metiers interme-
diaires entre les cadres d’origine metropolitaine ou europeenne et les
qualifies constitues par des Indonesiens, des Wallisiens,
des Neo-Hebridais et des Melanesiens. Par rapport a ces demieres ethnies,
manoeuvres non
les Tahitiens ont occupe une place enviable. « Leur meilleure qualification
professionnelle et leur esprit d’entreprise leur assurent des revenus
annuels moyens non negligeables: 542 000 Fcfp contre 745 000 Fcfp
pour les Europeens, 429 000 Fcfp pour les Wallisiens et 378 000 Fcfp
pour les Melanesiens
4
»
Une frange moins importante de cette population se retrouva dans le
batiment et dans le secteur du commerce et des professions liberates. Certains d’entre eux prirent patente et se firent entrepreneurs de
roulage principalement ou de colportage en brousse. Les femmes suivirent en
pratiquant des activites artisanales de couture de confection d’objets d’art
ou meme de petite restauration. La communaute etait
dispersee entre la
capitale et ses environs (Ducos, Robinson, Mont Dore, Plum) et autour
des principaux sites miniers de brousse (Thio, Kouaoua, Nepoui).
Les Tahitiens d’origine chinoise, eux, ont plutot choisi de s’installer
dans le grand Noumea ou ils gerent en famille de petits commerces et
quelques restaurants reputes.
Nombreux ont ete les Tahitiens qui ont accede a une vie materiehe
aisee. Bons payeurs, depensant facilement pour leur bien-etre et leurs dis-
tractions, ils possedaient tous les biens de consommation qu’offrait la
grande ville. Us savaient aussi epargner, envoyaient leurs economies a leur
famille restee « au pays », apprenaient a investir et meme a specifier dims
les affaires. Certains parfaitement integres dans la societe caledonienne
3
JeanFages.
4
Sources: catalogue Travaux Musee de Noumea 2012.
188
Nickel
de
Societ
la
de
Kape
I'usine PhJeanoto
et
Noumea
de
baie
La
£Au//efai da la Society de& Otude& Oceaniermes
sont devenus fonctionnaires dans l’enseignement ou dans la police,
quelques-uns ont fait partie des equipes sportives caledoniennes, ont remporte des titres de champions en hand-ball ou en peche sous-marine, parfois contre des equipes tahitiennes.
Aujourd’hui, les Tahitiens installes de longue date en terre caledonienne et leurs enfants se disent satisfaits de leur vie et la majorite d’entre
n’eprouvent pas le besoin de retoumer vivre dans leur pays d’origine,
«trop petit», «trop etroit» «trop chaud », «trop humide affirment-ils.
Leur passage ne manqua pas de laisser une empreinte au quotidien
des Caledoniens, a travers :
divers mets, tels que la salade tahitienne, le maa tinito, le poe, le
eux
»
«
-
firifiri, le gateau ananas ainsi que la consommation de certains
poissons des profondeurs...
-
-
des elements vestimentaires, tels que le pareo, la chemise
hawai'enne, la robe tahitienne, les colliers de fleurs, le tifaifai, le
chapeau en pandanus;
des pratiques culturelles, comme la musique tahitienne, le travail
de la nacre, les sports nautiques, la chasse sous-marine au fusil
tahitien, la peche
5
...
»
Fiers d’avoir contribue a la construction de leur pays d’adoption, ils
disent qu’ils ont plus apporte a la Nouvelle-Caledonie qu’ils n’en ont regu
d’elle.
Solange Drollet
5
Sources: catalogue Travaux Musee de Noumea 2012.
190
Hommage a Jean-Jo Scemla
( 1945 2007 )
-
Jean-Jo Scemla est ne a Rabat en 1945 dans une famille de juifs algeriens et tunisiens ayant vecu en Espagne, Italie, Tunisie et Egypte avant de
s’installer au Maroc au debut du XXe siecle. Son grand-pere maternel y
crea une entreprise de minoterie et de pates alimentaires. Jean-jo doit son
double et rare prenom au souvenir d'un de ses oncles Joseph Scemla et
de ses deux fils, Gilbert et Jean, arretes par denonciation en Tunisie durant
la courte occupation nazie de ce pays de novembre 1942 a mai 1943,
alors qu’ils voulaient rallier les lignes alliees aux confins algero-tunisiens
(Gilbert etait lieutenant dans l’armee frangaise). Ils furent deportes a
Dachau et decapites a la hache au camp de Torgau.
Apres ses etudes secondaires a Rabat, Jean-Jo fait une licence de droit
et de sociologie a Paris. Il arrive en 1977 en Polynesie avec sa compagne
Christiane et entre comme journaliste a la Depeche de Tahiti. Il collabore
durant son sejour a d’autres medias: Le Monde, Radio Australie, FR3
(ex RFO) etc., avant de regagner la France en 1985, a Tissue du contrat
de sa compagne. Demeurant a Paris, galerie Vivienne, en face de la Biblio-
theque nationale, il consacre desormais son temps a Tecriture d’ouvrages
et d’articles sur la culture, la societe et la litterature de Polynesie. En 2004,
il preside le jury du Salon du livre insulaire de Tile de Ouessant.
Il decede le 7 janvier 2007 a Paris des suites d’une longue maladie.
Il etait marie, depuis 1997, a Catherine Vernoux, styliste et creatrice de
vetements pour femmes.
(D. M. Informations fournies par Alain Scemla)
Margueron
Cliche
Hommage de Jacques Bayle-Hottenheim
En lisant avec Jean-Jo Scemla
Apprendre le monde et decouvrir l’homme
En 1990, Jean-Jo Scemla fait paraitre dans les Temps modernes un
long article consacre a Georg Forster, figure remarquable du XVIIIe siecle,
qui s’etait signale a l’attention du public europeen en participant avec son
pere, le naturaliste Reinhold Forster, au second voyage du capitaine Cook
(1772-1775). Quand la Resolution et 1 'Adventure levent l’ancre, Georg
Forster est un tres jeune homme, il est ne en 1754, mais il est deja «savant
dans toutes les sciences, erudit en six langues». Jean-Jo voit en lui« celui
qui a eu la chance de partir et d’avoir vingt ans dans les mers du Sud ».
Mais il n’est pas question d’une aventure individuelle, et moins encore de
la vaine recherche d’un exotisme de surface ; Georg Forster est entoure
d’un groupe de scientifiques exigeants
a-t-on deja vu de tels flaneurs
sur les mers ?
Tous sont partis
apprendre le monde et decouvrir
-
»
l’homme
«
«
; a leurs yeux, le voyage vaut par la possibilite qu’il offre de
le
deporter regard, de rompre les habitudes, d’eventer les prejuges.
»
N°326 327 Aout / Decembre 2012
-
Le second temps fort du parcours de Georg Forster, que Jean-Jo relate
egale ferveur, se deroule au cceur de l’Europe secouee par la
Revolution franqaise. En Allemagne, 1789 a fait lever un fol espoir: poetes,
philosophes, artistes ont reve d’un monde meilleur et Georg Forster s’est
engage sans reserve aux cotes de ceux qui aspiraient a un ordre politique
et social renouvele : en 1793, il est un des trois deputes allemands venus
avec une
offrir a la Convention nationale «le soutien solennel des Etats rhenans » ;
il meurt un an plus tard, « pas sous la guillotine, mais de chagrin et
d’epuisement», profondement affecte par le spectacle de tant d’espoirs
dequs dans les egarements de la Terreur.
Intitule Georges Forster l’Europeen: du voyage autour du monde a
la Revolution franqaise », 1’article eclaire la coherence, la visee et la portee
d’une aventure dont les deux temps les plus saillants se conjuguent pour
mettre en oeuvre une haute conception de l’humanite.
«
La vie et Faction de Jean-Jo, avec moins d’apparent eclat, sont a
l’image de ce parcours lumineux egale curiosite, egale exigence. En
temoigne une oeuvre plus ambitieuse dans son architecture et plus largeLe voyage en Polynesie,
ment diffusee que l’article des Temps modernes :
Anthologie des voyageurs occidentaux de Cook a Segalen (Robert Laffont,
1994), un recueil toujours inegale qui propose une approche rigoureusement structuree du regard occidental sur les lies polynesiennes et sur ceux
qui y vivent. La multiplicite des points de vue (plus de cinquante temoins
sont convoques, marins, scientifiques, romanciers, poetes...) et l’extreme
diversite des centres d’interet (geographic et sciences naturelles, societe)
font montre d’une genereuse ouverture du champ de la connaissance : la
demarche est encyclopedique au sens strict. Si les« grands» decouvreurs
tels Cook ou Bougainville ont ici une place de choix, comme les« grands»
romanciers
Melville, Stevenson ou Loti par exemple Jean-Jo donne a
entendre d’autres voix plus discretes mais non moins eclairantes, celles paiexemple de Max Radiguet ou de Jacques Arago, celles encore de ces
beachcombers a la reputation souvent douteuse : Joseph Kabris, Wil-
«
»
-
-
»
«
liam Leblanc ou encore Georges Winter. Le souci d’ouverture est encore a
il s’agit de parer le risque d’une vision trop marquee par les
l’ceuvre
quand
193
bulletin da la Jocieie? de& &tade& 0iceame/mcs'
volontes d’hegemonie
-
celles surtout de la France et du Royaume Uni: les
voyageurs americains ont id la part belle, l’Espagne n’est pas absente, ni la
Russie. A cette polyphonie Jean-Jo porte 1 attention d’un connaisseur aussi
!
bienveillant qu’averti, comme lorsqu’il croque Robert-Louis Fletcher en
heureux grincheux. S’agissant souvent d’ouvrages oublies depths trop long-
temps sur les rayons de bibliotheques delaissees, on imagine les heures de
lecture necessaires pour recueillir, selectionner et organiser une matiere
aussi profuse. Mais tel etait le prix d’une demarche congue pour echapper
aux
ce
stereotypes reducteurs du regard exotisant. Car la grande reussite de
projet insense est de faire surgir une vie autonome
-
ou les
sujets d’ob-
servation finissent par echapper aux ceilleres que porte chaque observa-
teur; et c’est a la croisee des regards, dans la juxtaposition des textes, que
peut se transmettre le meilleur des acquis de ceux qui sont partis« apprendre le monde et decouvrir l’homme ».
«
Le Voyage en Polynesie » aurait pu faire figure d’accomplissement.
Jean-Jo y voyait une base de depart, le nceud initial d’ou tramer de nouvelles aventures. Ainsi avait-il pu donner une vie nouvefie a l’enigmatique
et fascinant recit de William Leblanc, « Souvenirs d’un vieux Normand »,
qui met en scene l’aventure marquisienne d'un de ces si decries beachcombers ». Mais trop de projets n’ont pu voir le jour. Sur Segalen par
exemple, dont il ne cessait d’interroger l’enigme; et sur Gauguin il revait
«
-
de voir aboutir une edition complete de son oeuvre d’ecrivain. Et pour,
revenir a son cher Georg Forster, il s’emerveillait du formidable echo souleve dans les lettres allemandes par la decouverte des lies du Pacifique et
esperait contribuer a faire entendre en France les repercussions de cet
echo dans la pensee et les oeuvres de Jean-Paul, Klopstock, Lichtenberg,
Overbeck, Stolberg, Schnabel... Certains avaient echafaude le projet d’une
colonie de poetes au cceur du Pacifique, et Jean-Jo temoignait plus d’indulgence a leur egard qu’envers les visees missionnaires ou politico-administratives du Royaume-Uni ou de la France.
Un autre objectif lui tenait tout particulierement a cceur. Dans la pre-
paration du Voyage en Polynesie », il avait exhume la transcription d’un
«
194
N°326/327-Aout/Decembre 2012
debat sur la peine de mort, introduce a Tahiti par le code Pomare (1819)
-
Cinq ans plus tard, en 1824, une assemblee de chefs avait mis un terme a
cette pratique qui heurtait profondement les Polynesiens. Texte admirable
a bien des
egards, dans son objet comme dans sa forme : des sujets de la
colonisation pronaient 1’abolition d’un devoiement barbare de la justice ;
ils le faisaient en maniant avec rigueur les principes juridiques, religieux et
moraux revendiques par le colonisateur; ils menaient un debat contradictoire avec une extreme courtoisie, sans egard au rang des participants, les
plus humbles disposant de la meme ecoute et du meme pouvoir de persuasion que les plus puissants. Le resultat de la deliberation, prise a I’unanimite, flit que la peine du meurtre serait le bannissement et non plus
la mort ». Georg Forster aurait apprecie. Quant a Jean-Jo il n’a cesse de
«
rechercher les moyens de transposer sur scene ce memorable debat:
quelle belle legon regue des antipodes! Quelle meilleure illustration des
richesses qu’offre le vrai voyage sur mer ou dans les bibliotheques.
-
Principales references
-Jean-Jo Scemla, Georges Forster VEuropeen : du voyage autour
du monde a la Revolution frangaise, Les Temps modernes, n°523,
fevrier 1990 (pp. 135-187)
-Jean-Jo Scemla (ed.), Le voyage en Polynesie: anthologie des
voyageurs occidentaux de Cook a Segalen, Paris: Robert Laffont (Bouquins), 1995
-
William Leblanc, Souvenirs d’un vieux Normand: recit de ?na vie
d’aventures et de navigation avec une preface de Jean-Jo Scemla,
Papeete : Au Vent des lies, 2006
Texte inedit de Jean-Jo Scemla: L’arbre
Jean Jo Scemla habitait a Mahina, une maison cote mer, sans
par les vagues et le vent, au PK12, dans le quartier
cesse battue
Ahonu. Apres son depart, elle est devenue un temps un restaurant.
Elle a retrouve, depuis, son usage premier, mais I’arbre dont il est
question dans le recit, lui, a definitivement disparu, comme Jean-Jo
d’ailleurs...
195
G&uUetin de /a dociete de& &tude& Oceaniennea
Salvador Dali, apprenant la mort d’un grand homme, saluait d’un
«
Ole ! » admiratif la derniere passe de l’artiste dans l’arene. Je lui
pour un arbre dont j’apprends la fin.
J’ai vecu huit annees aupres de lui. II n’appartenait a personne, sinon
emprunte cet« Ole !
»
qui se promenaient sur la plage oil il s’avangait seul sur le
sable, precedant la frange des premieres herbes et des cocotiers penches
vers la mer. L’individu de l’espece des grands filaos, dit« arbre de fer », ou
aito en langue maohi, se dressait plus haut que les autres en plein centre
a tous ceux
de cette baie du Pacifique Sud. Quelques liserons tentaient de s’elancer et
franchir l’espace de sable jusqu’a lui, dans des efforts toujours mines par
la maree suivante. L’arbre leur tournait le dos et, avec les ans, sa masse
oblique semblait toujours plus ostensiblement inclinee vers l’ocean. Derriere son ecorce, sa peau etait rouge, a la fois vivante et reputee comme la
plus imputrescible de toutes les essences. Son tronc surgissait d’un sable
uni qu’on dit noir ou bnin, faute de mieux, parce que cette couleur n’existe
pas en franqais. Ce sable tres fin, luisant, prend toutes les couleurs selon
les moments et les lumieres du jour. Il resonne avec la mer et le ciel; il
peut non seulement se clarifier mais s’iriser: ambre, rosi, bleui, jauni. Sombre, les jours de mauvais temps, il revet toutes les teintes du bronze. De ce
sable noir, comme des perles noires, tout aussi diverses, emane un orient.
Des coleres oceanes, des cyclones, des vents devastateurs, des boues
rouges envahissant et saignant la baie, l’arbre en a affronte de toutes
sortes. C’etait justement son role, sa fonction, sa mission. De sa place, le
grand aito s’interposait de toutes ses branches levees entre mer et terre,
calmant l’une et protegeant l’autre. C’est pourquoi il meritait son rang et
la position de chef incontestable du lieu.
La baie d'Ahonu dans le Pacifique Sud oil il tronait etait particulierement creusee avec de longs bras symetriques en etau. Celui de l’Ouest en
courbe se distinguait par un dot corallien qui le chapeautait a une encablure comme un point sur un i. Entre le cap et l’ile, le recif s’y developpait,
la ou la mer brisee devenait ecumeuse et blanche. Le reste de l’horizon,
oriente plein nord, etait vide. Pourtant, des traits blancs sur la mer appa-
raissaient parfois. Ils indiquaient d’autres hauts-fonds signalant d’autres
sites de formation corallienne.
196
N°326/327-Aout/Decembre 2012
La-bas, les marees paraissent minuscules, clementes, mais pas pour
le solitaire de la baie d 'Ahonu. Lui enregistrait et ressentait le moindre
phenomene sous-marin, selon le rythme des saisons. La maree montante
d'hiver lui apportait d'abord des galets qui roulaient a chaque flux et
reflux, attaquant sa base. Les galets finissaient par recouvrir toute la plage,
durant quelques Jours. Puis, le sable revenait et les galets finissaient par
disparaitre. Alors le grand intercesseur s’epanouissait, reverdissait d’une
energie qui remontait jusqu’a ses plus hautes frondaisons.
La maree basse d’ete decouvrait une partie de ses racines pendant
plusieurs semaines. L’air passait au travers. Un voisin y attachait parfois un
cochon. L’entrelacs vigoureux, blanchi par le soleil, recevait quelques
herbes projetees par le vent qui s’y enlaqaient comme des langes, vite
sechees et renouvelees. Mais ce petit metre de racines a l’air ne pouvait
menacer le colosse hors norme,
irremplaqable et indispensable a son
cadre. Decidement, l’arbre tenait bon, il en avait encore sous le pied, toute
sa surface
immergee. Sans le volume de ses feuilles, l’arbre dressait une
silliouette pathetique et impressionnante de bravoure. Il s’entetait a brandir ses branches comme un chef d’orchestre rythmant les vagues. Il lui
arrivait, certaines belles journees, d'afficher mauvaise mine et grande
paleur. La silhouette fantomatique et comme vide de seve, le vieil arbre
semblait flechir toujours plus vers l’ocean, mais les forces du phenix lui
revenaient avec la maree haute fidele. C’etait regie ainsi. Il etait la depuis
si longtemps, indestructible et resplendissant, et tel il etait le jour oil je
partis, apres huit ans de compagnonnage.
Depuis, j’ai continue de l’evoquer comme l’une de mes grandes
figures amicales de la-bas. Une fois, avant d’apprendre sa mort, j’ai realise
combien j’aimais ressasser son image et me retrouver aupres de lui. J’en
reve en effet souvent. Mon esprit s’envole vers lui et sa baie ensoleillee. Il
survole l’ocean apaise, bruissant d’allegresse et, arrive & Ahonu, s’y pose,
souleve au gre des vagues pour observer l’ensemble du site familier, avant
de s’elancer autour de ses frondaisons, les traversant en tous sens. Je vois
la baie depuis son point de vue, celui du roi qu’il fut. Il s’est eteint, a seche
sur
pied, sans fracas et est reste debout en grand torero. Ole ! S’il existe
de bons fantomes, il en fait partie.
197
S&uilatui da ta Joctetv de& Strides Ocea/Uenne
BIBLIOGRAPHIE de Jean-Jo Scemla (DM)
Ouvrages
-
Les Immemoriaux Ae Victor Segalen, lecture critique, collection Origine du verbe, editions Haere po no Tahiti,
81 pages, Papeete 1986
-
-
Le voyage en Polynesie, anthologie des voyageurs occidentaux de Cook a Segalen, collection Bouquins, editions
Robert Laffont, 1261 pages, Paris 1994
Les cahiersMorillotou la vie tres exotique du boucherPoncelet, collection Mondes oceaniens, editions I'Harmat-
tan, Paris 1999
Articles dans les revues
-
-
-
-
-
Une nouvelle contree de limaginaire, des decouvreurs auxpremiers romanciers, B5E0 n° 222, Papeete 1981
Une navigation bibliothecaire oceanienne, BSEO n° 228, Papeete 1984
La degradation du divers, revue Europe n° 696, Paris avril 1987
Georges Foster I'Europeen. Du voyage autour du monde a la revolution, Les Temps Modernes n° 523, Paris
fevrier 1990, repris dans BSEO n° 251/251, Papeete decembre 1990
Segalen dans le dernier decor de Gauguin, Tahiti-Magazine n° 29,4° trimestre 1992 Tahiti (en collaboration avec
Gilles Manceron)
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[.'experience de Pomare II, Vea porotetani n° 15/1997, mensuel de I'EEPF (EPM), Papeete 1997
Loti comme une chose morte, Supplement au Manage de Loti, BSEO n° 285/86/87, Papeete avril
-
septem-
bre 2000
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La litterature dans le Pacifique: le cas tahitien, in Notre librairie, revue des literatures du sud, n°143, janviermars 2001, Paris,
-
repris dans Tahiti-Pacifique n°121, mai 2001
Article sur Gauguin dans Beaux Arts magazine, HS n°7, du 1° octobre 2003, a I'occasion de I'exposition Gauguin
au
grand Palais a Paris et au musee de Tahiti et des lies a Tahiti
Articles dans les ouvrages
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La legon de Polynesie, in Brest, Tahiti, Chine: le musee imaginaire de Victor Segalen, Centre culturel Daoulas, 1992
La revelation de I'oeuvre de Gauguin, in Brest, Tahiti, Chine :le musee imaginaire de Victor Segalen, Centre culturel
de Daoulas, 1992
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Les Immemoriauxetl'oceanisme aujourd'hui, in Victor Segalen, actes du colloque de Brest 26 et 26 octobre 1994,
reunis par J. Balcou etYves Leroy, Universite de Bretagne occidental, Brest 1995
Polynesie frangaise et identite maohi, in Tahiti apres la bombe, quel avenir pour la Polynesie 7 Sous la direction
de Jean Chesneaux, editions L'Harmattan, Paris 1995
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Segalen dans le dernier decor de Gauguin, in Marquises, editions Polyedre, CTRDP Papeete 1996
Preface, in Paul Gauguin, vers Me voisine, bibliographie de Gauguin par Jacques Bayle-Ottenheim, coedition
bibliographie de Bretagne a Quimper et Haere po a Tahiti, ouvrage publie a I'occasion du 3e salon du livre insulaire (Ouessant 2001)
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L'utopie Kerguelen, in Terra kergelensis incognita, ouvrage collectif, editions Ibis rouge, Matoury 2005
Preface in Souvenir d'un vieuxnormand par William Leblanc, editions Au vent des ties, Papeete 2006
Avant-propos, introductions, legendes et elements biographiques, in Les grands voyageurs racontentla Polynesie,
Selection du Reader's Digest, Bagneux 2007 (livre paru trois mois apres le deces de I'auteur)
Interview dans la presse
Desdecenniesdemeprisfrangais in Liberation du 14septembre 1995
198
N°326/327-Aout/Decembre 2012
Filmographie
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Scenariste du film Une heure aperdre (1965,42') tourne au Maroc; Jean-Jo Scemla apparait sur I'image a la
36° minute
-Legenie d'un lieu, mmoiresparisiennes, la librairie Le Divan 1921-1997, en collaboration avec Georges Goldman, documentaire 1997, couleur 29 minutes
Manuscrits
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Ma main dans mon autre main, essaide biographie familiale, 36 pages, recit non publie
Comptes-rendus des travaux de Jean-Jo Scemla
Les Immemoriaux de Victor Segalen, lecture critique (Haere po), in BSEO n° 235 par L. Carloz
Le voyage en Polynesie (Bouquins, R. Laffont) et Les cahiersMorillot (I'Harmattan) sur le site:
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www.jacbayle.perso.neuf.fr
Reactions suite a la mort de Jean-Jo Scemla
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Dans L'ecriturien, le blog de Jean-Marc Pambrun : Jean-Jo Scemla est parti...
Safid (Jean-Charles Blanc), L'arbre suivi d emanao tupapau: temoignages de Jean-Charles Blanc, Marie Bran-
sard, Abdelkebir khatibi, Gaetane Lamarche-Vadel, Bertrand Lorquin, Gilles Manceron, Helena Staub, diffusion
-
privee, Paris 2007
Hommage a Jean-Jo Scemla, in Tahiti-Pacifique n°190, fevrier 2007 par Daniel Margueron
199
Publications de la Societe des Etudes Oceaniennes
Prix reserve aux membres, en vente au siege de la Societe/Service du patrimoine archivistique et de I'audiovisuel
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Dictionnaire de la langue tahitienne
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Tepanojaussen (13™ edition)
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Dictionnaire de la langue marquisienne
Mgr Dordillon (3
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A Dictionary of some Thamotuan dialects
J.Frank Stimson et Donald S. Marshall
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Mangareva Dictionary
Edward Tregear
Journal de James Morrison, second maitre a bord de la Bounty
Traduction Bertrand Jaunez
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Etat de la societe tahitienne a l’arrivee des Europeens
Edmond de Bovis
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Chefs et notables au temps du Protectorat (1842-1880)
Raoul Teissier
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Les Etablissements fran^ais d’Oceanie en 1885
(numero special 1885-1985)
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Dossier succession Paul Gauguin
BSEO N°210
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Papatumu Archeologie
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Genealogies commentees des arii des lies de la Societe
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Tahiti au temps de la reine Pomare
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Le Bulletin de la Societe des Etudes Oceaniennes
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parait depuis mars 1917.
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N° ISSN: 0373-8957
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Illustration provenant de I'article
de Jean-Claude Teriierooiterai,
intitule
«
La navigation astronomique tahitienne traditionnelle ».
N° ISSN: 0373-8957
Fait partie de Bulletin de la Société des Études Océaniennes numéro 326-327