B987352101_PFP3_2011_322.pdf
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-
Societe
Etudes
des
Oceaniennes
Fondee LE 1 er JANVIER 1917
do Service des Archives de Polynesie franqaise, Tipaerui
B.P. 110,
•
98713 Papeete, Polynesie frangaise • Tel. 41 96 03
e-mail: seo@archives.gov.pf
•
-
Fax 41 96 04
web : etudes-oceaniennes.com • web : seo.pf
Banque de Polynesie, compte n°12149 06744 19472002015 63
CCP Papeete, compte n°14168 00001 8348508J068 78
Composition du Conseil d'Administration 2011
President
M. Fasan Chong dit Jean Kape
Vice-President
M. Constant Guehennec
Secretaire
M. Michel Bailleul
Mme Moetu Coulon-Tonarelli
Secretaire-adjointe
Tresorier
M. Yves Babin
M. Daniel Margueron
Tresorier-adjoint
Administrateurs
M. Christian Beslu
Mme Eliane Hallais Noble-Demay
M. Robert Koenig
Membres Correspondants
M. Bernard Salvat * M. Darrell! Tryon
Membre d'Honneur
M. Raymond Vanaga Pietri
Bulletin
de la Societe
des Etudes oceaniennes
(Polynesie orientale)
N°322 -Mai/Aout 2011
Sommaire
Avant-propos
Jean Kape
p.
Le voyage de la Manureva
-
4
Presentation du texte
Michel Bailleul
Chronologie du voyage
p.
7
p.
12
p.
14
Le voyage de la Manureva
Transcription et mise en forme : Michel et Edwige Bailleul
Yvonne de Harven
Interview de Francis Moeava Peltier, le fils d’Yvonne et Charly
Michel Bailleul
p. 140
Espace Debat
Reflexions.
..
sur la SEO et son devenir
Michel Bailleul
A propos.
..
p. 159
du Voyage en Oceanie dans le temps missionnaire,
paru dans le BSEO n°321 : pp. 21-44
Simone Grand
p. 162
Compte-rendu de TAssemblee generale
p. 166
Bilan Moral 2010 de la SEO
Simone Grand
p- 169
Compte de tresorerie 2010
p. 173
Budget previsionnel 2011
P-174
Avant-propos
Chers membres, chers lecteurs, chers amis,
Pour ce premier avant-propos de notre Bulletin sous ma plume, je
voudrais d’abord rendre hommage a tous les anciens presidents qui ont
permis a notre Societe une longevite remarquable, presque centenaire aujourd’hui. Et plus particulierement aux trois demiers, que j’ai
eu le privilege de cotoyer : le regrette Paul Moortgat, Robert Koenig et
oeuvre et
Simone Grand.
Suite a la demission de cette derniere, le 17 juin 2011, le Conseil
d’administration s’est trouve dans 1’obligation de revoir sa composition
avec le reste de
l’equipe. C’est ainsi que le C.A. du 21 juin m’a designe
pour succeder a Simone Grand et Constant Guehennec comme vice-pre-
sident. L’equipe que j’ai desormais la charge d’animer pendant un an et
demi a pour modeste ambition de terminer la mandature en cours avec
serenite et de respecter nos obligations. Elle s’efforcera aussi d’apporter
certains amenagements dans la gestion pour limiter, voire gommer les
deviances qui ont contribue a engendrer des tensions, prejudiciables au
bon fonctionnement et a l’image de la Societe.
Etant pris par de multiples obligations ailleurs et n’etant pas en
mesure d’assurer
personnellement la confection de nos Bulletins, comme
le faisaient mes predecesseurs, j’ai propose au C.A. de mettre en place un
comite de redaction anime par un binome pour falre ce travail. Ce comite
recevra les textes
qui nous seront proposes et les soumettra a l’avis du
comite de lecture avant la mise en forme du Bulletin pour l’edition. Je tiens
done a remercier ici Robert Koenig et Christian Beslu, deux des plus
anciens administrateurs, d’avoir bien voulu accepter de se charger de ce
nouveau comite.
4
II serait souhaitable d’inciter certains membres a
participer aux
travaux du comite de lecture, afin de les familiariser avec la vie de la
Societe, dans l’espoir de les voir un jour rejoindre le Conseil d’administration. Des membres plus jeunes venant sieger au C.A., vu la
moyenne
d’age actuelle tres elevee et preoccupante, verraient que la Societe n’est
pas un cercle esoterique ni inaccessible.
Le prochain Conseil d’administration se penchera sans doute sur
l’opportunite ou non de la revision de nos statuts pour clarifier, assouplir
ou instituer certains
points. Nous tiendrons nos membres informes.
Je voudrais par ailleurs adresser ici nos remerciements a notre
collegue et secretaire, Michel Bailleul, qui a bien voulu accepter de preparer ce BSEO n°322, consacre pour l’essentiel au passionnant recit de
voyage de madame Yvonne de Harven aux lies Australes en 1938, a bord
de la goelette Manureva. Vous y trouverez aussi le proces-verbal de
l’assemblee generate ordinaire, du 17 juin 2011, avec notamment le bilan
de l’exercice ecoule et le budget previsionnel de l’annee.
Bonne lecture,
‘la ora na!
Le president,
Fasan Chong dit Jean Rape
5
Le voyage de la Manureva
aux lies Australes
du 28 septembre au 4 novembre 1938
par
Yvonne de Harven
Transcription et raise en forme :
Michel et Edwige Bailleul
Presentation
Le texte sur lequel nous avons travaille a pour auteur Yvonne de
Harven. II a ete remis a Robert Koenig, pour etre transmis a la Societe des
Etudes Oceaniennes, par Francis Moeava Peltier, fils de l’auteur (Yvonne
de Harven, Alger 1903
-
Montreal 1992) et de son compagnon Charly
(Charles Peltier, Alger 1911
-
Montreal 1999).
bulletin da la docieta des 6/ude.t Ocewui’/mas
II se compose de 54 feuilles A4.
C’est un texte ecrit essentiellement a bord de la goelette Manureva
,
dont la transcription avec une machine a ecrire a ete arretee a un peu plus
de la moitie.
II se decompose en :
-
-
-
36 pages dactylographies;
65pages, plus !4 de page, manuscrites;
6 pages Va de croquis et de photos.
Toutes ces pages sont des photocopies.
Les feuilles sont maintenues par une rehure a spirales.
Les pages dactylographies presentent parfois quelques difficultes de
lecture et quelques lacunes. La moitie inferieure de la page 32 est manus-
crite, de la meme ecriture que les autres pages manuscrites. Celles-ci par
contre se lisent aisement.
Nous avons vite remarque, en ce qui conceme la partie dactylogra-
phiee:
que celle-ci recele des fautes d’orthographe qui ne sont pas du fait
de l’auteur. (Ces fautes n’apparaissent pas dans la partie manuscrite, ce
-
qui ne veut pas dire qu’il n’y a aucune faute.)
que celui qui avait commence la transcription dactylographique
(il s’agit, selon F.M. Peltier, de Charly, son pere) n’avait pas toujours res-
pecte 1’orthographe des noms propres adoptee par l’auteur.
L’auteur ecrit systematiquement «ou», «e» et «'i» pour les lettres u,
e, i telles qu’il les entend. Un «h» est intercale quand deux voyelles se suivent mais se prononcent separement (exemple: «Moherai'» pour Moerai).
Nous avons fait les choix suivants :
-
Les noms de lieux : dans le texte presente ici, ces noms apparai-
tront tels qu’on les connait aujourd’hui.
-
Les noms communs d’origine tahitienne (plantes, objets d’artisa-
nat, etc) apparaitront en italique tels que l’auteur les a orthographies.
L’orthographe de 1’auteur est egalement respectee pour les noms
-
de personnes.
8
N°322-Mai/Aout 2011
-
Le nom de la goelette, qui apparait a presque toutes les pages, est
orthographie «Manoureva». Francis Moeava Peltier nous a demande
d’ecrire Manureva. (Yvonne de Harven pensait a des lecteurs metropolitains si son texte venait a etre publie.)
Nous n’avons pas respecte systematiquement les passages a la ligne
qui parfois ne s’imposent pas.
-
Ce voyage se deroule du 28 septembre
au 4 novembre
1938.
L’auteur ne donne pas toujours l’indication de la date. Nous avons
opte pour un decoupage du texte au jour le jour, avec mention de la date
complete (meme si l’auteur ne l’a pas fait), ce qui «aere» la lecture.
Nous avons ete confrontes a une difficulte dans la chronologie. Des
le troisieme jour, la narratrice commence a se tromper : 30 octobre au
lieu de 30 septembre. Les 2 et 3 octobre, elle ecrit septembre ; elle fait
suivre le 3 septembre par le 3 octobre. Ce n’est que le 29 octobre (a la fin
du voyage) que le comptage des jours reprend correctement. Le 31 octo-
bre, Yvonne de Harven ecrit: je passe presque toute cette journee a
completer les notes que j’ai prises au cours du voyage ». Nous pensons
qu’il y a peut-etre deux erreurs: celle de l’auteur, mais aussi celle du
transcripteur dans la partie dactylographiee qui correspond au debut du
«
voyage.
Cette narration est d’un grand interet.
C’est d’abord un recit« d ‘aventures touristiques». Les touristes sont
rares a Tahiti a cette epoque. On n’a aucune indication de son statut
mais on devine dans ce
couple
social,
une certaine aisance financiere.
Ce sont de jeunes personnes (Charly a 27 ans, Yvonne 35), « Fran-
gais epris de pittoresque et d'aventures, fraichement debarques en
Oceanie ». Ils ne precisent pas depuis combien de temps ils sont arrives
a Tahiti par le navire « Gommissaire Ramel ». Ils ont eu le temps de
faire connaissance avec le microcosme. Ils sont avertis que la Mission
Protestante va entreprendre une tournee d’environ un mois aux lies Aus-
trales. C’est une occasion unique, et ils s’embarquent, avec quelques
vetements ordinaires (ils regretteront de ne pas avoir emmene des effets
9
i
bulletin de /a tfoc/c/e de& Studcs Otcca/nen/ies
plus distingues), des provisions (la nourriture n’est pas comprise dans le
prix du voyage), des cadeaux (en particulier des cigarettes), de l’argent
et un tout petit chien, Bobby, recueilli dans la me a Papeete (et introduit a
bord clandestinement).
C’est un recit plaisant. Yvonne de Harven note tout. Sa vision « euro-
peenne » des lies et de leurs populations est souvent a connotation coloniale (par exemple : « Raivavae, lie lointaine, tres sauvage... »), mais elle
sait prendre du recul et nuancer ses jugements. Elle est globalement ravie
de ses contacts avec les gens de ces lies oil « la civilisation » n’a pas
encore
repandu tous ses bienfaits... ou ses mefaits.
Elle brosse le portrait des notables qu’elle cotoie : l’administrateur
Frederic Ahnne (« fils d’un instituteur missionnaire, assumant actuellement aupres du gouverneur, Monsieur de Gery, la fonction de conseiller
prive (il s’agit de Edouard Ahnne), l’agent de police Hoffman a Tubuai,
Natapu, le grand juge de Rurutu, madame Lucette Maitere, institutrice et
infirmiere a Rimatara, et aussi de toutes les petites gens qui animent son
quotidien, sans oublier l’equipage avec le capitaine Nee.
Mais avant tout, ce voyage est une tournee du pasteur Vernier
(Papeete, 1883 Montelimar, 1966), a la tete d’une delegation protestante.
Ce voyage a trois finalites. La premiere est de maintenir et de renforcer les liens entre la direction de l’Eglise a Taliiti et les paroisses eloignees
»
-
des Australes. La seconde est d’aller installer dans leurs nouvelles fonctions deux pasteurs a Rurutu. La troisieme est de recolter les fonds qui
serviront a installer une canalisation d’eau dans l’ecole des pasteurs a
Papeete. De ce dernier point de vue, ce sera un voyage reussi.
La narratrice observe 1’emprise de la religion protestante sur les
populations. Elle ne porte pas vraiment de jugement, par respect pour
monsieur Vernier, mais on devine dans ses notes qu’elle n’en pense pas
moins: ce periple n’est qu’une succession de cultes et de tamaaraa donnes en l’honneur de la delegation ; les cultes ont lieu jusqu’a quatre fois
par jour, se prolongent tard dans la nuit. Elle est a la fois admirative et
scandalisee devant la ferveur irreflechie des fideles reunis dans les tern-
pies ou dans les salles de chants. Elle ne manque pas parfois de souligner
l’hypocrisie des situations (ainsi quand monsieur Vernier demande a
10
N°322
-
Mai /Aout 2011
Charly de ne pas descendre a terre a Rurutu en short, pour ne pas choquer la population ! Ou encore, lorsqu’apercevant des nuages annonciateurs de vent, le pasteur improvise un culte a bord
pour prier Dieu de faire
enfin avancer le bateau en panne au large de Maiao...
se
-
a noter
qu’il ne
passerarien!).
Nos deux voyageurs seront, selon les mots memes de monsieur
Vernier « gaves au maximum de nourriture et de cubes ».
Ils garderont un souvenir enchante des paysages insulaires et des
relations humaines qu’ils ont nouees au fil de ces 38 jours.
II est dommage que les notes ne decrivent pas l’arrivee a Tahiti...
Nous avons finalise cette publication apres avoir pris contact avec
Francis Moeava Peltier, et realise une tres interessante interview, moi a
Moorea et lui a la Martinique...
Michel Bailleul
Les photos du Voyage de la Manureva sont de Charles Peltier (Charly).
11
bulletin c/c /a ifocicJe c/e,t Sfccc/e,c 0ivea/ue/i/ie&
Voyage de la Manureva
Annee 1938, du 28 septembre au 4 novembre
Chronologie
Les dates en italique gras sont celles de T auteur, qui correspondent
au calendrier de
1938.
Les autres mots en italique sont les indications de T auteur
Les autres dates sont les dates rectifiees ou reconstitutes.
Depart de Tahiti le mercredi 28 septembre (remorquage)
jeudi 29 septembre : en face de Tahiti
vendredi 30 septembre : idem
samedi ler octobre : vent (tempete) vers 10 heures
dimanche 2 octobre : fin de la tempete
lundi 3 octobre: en mer
mardi 4 octobre : en mer
mercredi 5 octobre : en vue de Raivavae le soir
jeudi 6 octobre : arrivee a Raivavae
Le lendemain vendredi 7 octobre : a Raivavae
Le lendemain samedi 8 octobre : depart de Raivavae / en mer / on dis-
tingue Tubuai le soir
Lorsque nous nous reveillons dimanche 9 octobre: nous distinguons tres
bien la vegetation de Tubuai / soir: remorquage puis vent passe debar-
-
quement
Le pasteur vient nous chercher a 6hl/2 lundi 10 octobre : a Tubuai
Le lendemain mardi 11 octobre: a Tubuai: mariage d’Hoflman / depart
Assez bonne nuit mercredi 12 octobre : arrivee a Rurutu (l4h)
Le lendemain jeudi 13 octobre : a Rurutu
-
visite des maisons de Moerai
Le lendemain vendredi 14 octobre : a Rurutu
Le lendemain samedi 15 octobre : a Rurutu
retour a Moerai
dimanche 16 octobre : a Rurutu
12
-
-
Auti
visite des maisons d’Auti
-
N°322
lundi 17 octobre : a Rurutu
-
mardi 18 octobre : a Rurutu
-
-
Mai/Aout 2011
depart pour Avera
visite des maisons d’Avera
-
retour a Moerai
Le lendemain matin mercredi 19 octobre : a Rurutu
Le lendemain jeudi 20 octobre : a Rurutu
vendredi 21 octobre : depart de Rurutu
samedi 22 octobre : pas mentionne
dimanche 23 octobre : arrivee a Rimatara le matin
lundi 24 octobre : a Rimatara
-
tour de File
-
accident baleiniere
mardi 25 octobre : depart de Rimatara
Le lendemain mercredi 26 octobre: retour imprevu a Rurutu
Le lendemain matin jeudi 27 octobre : promenade
-
depart de Rurutu
-
tempete
Vers trois beures du matin vendredi 28 octobre: en mer
-
tempete toute
la joumee du lendemain
samedi 29 octobre : en mer
Le lendemain dimanche 30 octobre : en vue de Maiao
Sur lepont des qnatre henres du matin lundi 31 octobre : en mer
mardi ler novembre : en mer
-
en vue de Moorea
mercredi 2 novembre : en mer
jeudi 3 novembre : en mer
-
mise a l’eau de la baleiniere
A I’aube du vendredi 4 novembre: en mer
vee du Mitiaro
-
-
retour de la baleiniere
-
arri-
remorquage
13
(bulletin de /a Society de& &//de& Ocea/ue/mes
Manureva a quai a Papeete
Voyage de la Manureva
aux lies Australes en 1938
par Yvonne de Harven
La Manureva partira dans trois jours, vient de nous apprendre notre
ami tahitien Parai'ta; elle aura a son bord monsieur Vernier, Directeur de
la Mission Protestante en Oceanie, madame Vernier et toute une delegation protestante. A cause de cela, la goelette fera le circuit des quatre lies
Australes et s’y attardera plus que de coutume.
«
-
Pourquoi ne profiteriez vous pas de ce voyage exceptionnel »,
nous demande-t-il ?
RAIVAVAE... TUBUAI... RURUTU... RIMATARA... lies magnifiques acces-
sibles seulement aux navires a faible tirant d’eau a cause de leurs passes
dangereuses et de ce fait tres rarement visitees par les touristes.
La Manureva... derniere goelette a voile...
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N°322 -Mai/Aout 2011
Tout cela est bien tentant pour des Francais epris de pittoresque et
d’aventure, fraichement debarques en Oceanie.
C’est decide, nous partirons !
Nous partirons... a la condition cependant que le Gouverneur nous
en donne
l’autorisation, car personne, les Francais comme les etrangers,
ne peuvent debarquer dans ces lies sans une autorisation
signee par Monsieur le Gouverneur des Etablissements Frangais de l’Oceanie, et visee par
les services de Police.
Nous avons demande par lettre rautorisation de visiter les lies du Slid
et en meme temps celle de sejoumer quatre semaines a Rurutu. Monsieur
Tranchant, l’aimable administrateur de la Manureva, a bien voulu avoir la
gentillesse de presser un peu monsieur Pers, secretaire du Gouverneur,
afin que tout soit en regie pour le depart qui aura lieu dans deux jours le
mercredi 28 septembre 1938.
Mardi soir nous sommes en possession de Fautorisation de visiter les
lies, mais celle d’y sejoumer nous est refusee.
Colere de Charly, mon compagnon de voyage.
*
Mercredi 28 septembre
Aussi, mercredi matin, de bonne heure, retourne-t-il voir monsieur
Pers pour lui demander la raison de ce refus. II lui est repondu que la
police seule est responsable de cela. Charly court aux services de la police
ou on lui annonce que ce refus vient du bureau du Gouverneur. Impossible d’eclaircir la chose...
La Manureva quittera Papeete vers trois heures de l’apres-midi, mais
nous faisons monter nos
bagages a bord vers midi avant d’aller dejeuner
en ville.
Un agent de police est la, nous attendant, pour nous avertir que mon-
sieur Pers demande a nous parler a deux heures.
Inquietude... Va-t-on nous empecher de partir ?
Le maa tahiti que nous mangeons d’habitude avec tant de plaisir
dans le fameux petit restaurant chinois ou dejeune chaque jour Alain
Gerbault, nous semble moins savoureux aujourd’hui. Partirons-nous ?
15
fT&u/tetin de /a Joae/e des S/ctdes 0c.can/cnncs
A deux heures precises, Charly se trouve dans le bureau de monsieur
Pers qui tres aimablement lui donne l’autorisation de sejourner a Rurutu
comme nous le desirons.
II y a toujours beaucoup de curieux aux departs et aux arrivees si pit-
toresques de la Manureva, mais aujourd’hui la foule des flaneurs est
accrue des nombreux amis de monsieur Vernier venus lui souhaiter bon
voyage.
Le temps est splendide, le ciel lumineux, le soleil d’autant plus ecrasant que pas le moindre souffle de vent n’en calme l’ardeur : aussi mon-
sieur Tranchant decide-t-il de faire remorquer la goelette jusqu’a la sortie
du port ou nous trouverons un peu de brise.
Nous franchissons les derniers l’etroite passerelle qui rebe la belle
goelette au quai, sur lequel beaucoup d’animation regne. On entend
d’amusants souhaits de bon vent, on voit des mains, des mouchoirs qui
s’agitent; un glissement tres doux, nous sommes partis.
Alors je commence a examiner ce bateau sur lequel nous allons vivre
plusieurs jours.
La Manureva dont le nom en Tahitien signifie « l'oiseau des cieux »
est une goelette a deux mats de 65 tonneaux entierement construite en
bois.
Avant ce depart elle m’avait procure bien souvent un vif plaisir visuel;
grandes voiles blanches (trois foes, une brigantine et une voile
latine), glissant sur l’eau tres bleue, elle cree un spectacle magnifique dont
avec ses
on ne se lasse pas.
A la base du mat de misaine, il y a une petite construction en bois que
le mat separe en deux parties: la partie avant sert de dortoir aux marins,
celle arriere sert de cuisine. C’est une cuisine minuscule, presqu’entierement occupee par le foumeau, aussi ne reste-t-il au malheureux cuisinier
qu’un tres petit espace ou il se tient accroupi a demi asphyxie par de
grosses volutes de fumee.
Il y a bien deux tirages d’installes, un de chaque cote suivant le sens
du vent, mais ils ne servent guere qu’a bruler la main des imprudents qui
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Mai / Aout 2011
circulent par mauvais temps et ne voient dans ces petits tubes qu’un point
d’appui providentiel les empechant de passer par dessus bord.
De chaque cote du bateau, se trouvent: une baleiniere pouvant contenir 20 personnes et un craft» pouvant prendre a son bord une douzaine
de personnes au plus. Deux tonneaux d’eau sont a proximite, prets ay etre
embarques.
A l’arriere du grand mat, le toit de la cale reservee aux passagers
forme une petite plate-forme dont le centre, sur une superficie de deux
«
metres carres, peut se lever de trente centimetres environ. Par beau temps,
ce centre est maintenu leve a l’aide de morceaux de bois et permet ainsi
1’aeration de cette cale qui possede encore quatre petits hublots gros
comme le
poing.
Hublot « gros comme le poing » de la Manureva
17
bulletin dc la docielc des Sluder (9i'ccame/mes
Autour de cette plate-forme, un etroit espace qui reste libre sert de
pont promenoir et mene a la plage arriere (ou se trouve la barre) qui servira de salle a manger.
A l'extremite du pont, perchee au-dessus de l’eau, on peut voir une drole
de petite cabine munie d’un rideau flottant au vent et qui n’est autre que le
petit coin ou «les rois vont seuls». Cette constmction existe depuis peu de
temps et represente pour la Manureva le summum du progres et du confort.
Je descends la petite echelle raide qui mene a l’interieur du bateau
et le spectacle le plus effarant se presente alors a mes yeux.
Le fond de la cale a ete entierement recouvert de matelas et de cous-
sins; 5 femmes et 6 enfants y sont vautres, la minuscule niche de bois que
le subrecargue nomme pompeusement« notre couchette » se trouve tout
a fait au
fond; elle est entierement occupee par nos bagages et pour l’atteindre il faut marcher sur les matelas, les couvertures, enjamber tous ces
corps tasses les uns a cote des autres.
Monsieur et madame Veraier possedent une cabine minuscule a deux
couchettes; le Capitaine a aussi la sienne, mais comme ces cabines ne
sont separees du dortoir que par une cloison de bois atteignant a peine
un metre, tandis
que le haut est en grillage, monsieur et madame Vernier
auront la joie, durant toute la traversee, de participer aux bruits et... aux
odeurs de la cale commune.
Il ne faut pas songer dormir ici; le pont est tres encombre aussi car
le bateau est au complet, trente passagers et une douzaine de matelots,
mais nous trouvons une petite place sur le toit des cabines, place dont
nous ne
bougerons guere pendant toute la duree du voyage.
Maintenant que j’ai sommairement examine la goelette, je jette un
coup d’ceil rapide sur les passagers: outre monsieur et madame Vernier
dont j’ai deja parle, il y a madame Bob du Pont, son frere Steven et une
jeune amie. Tous les trois sont des demis-blancs. La mere et la tante de
madame Bob du Pont, imposantes masses de chairs gelatineuses, sont etalees en has, pres de notre couchette, en compagnie du petit Johnny, le septieme enfant de Steven.
Cet enfant age de quatorze mois vient d’etre donne a la vieille tante et
habitera desormais Rurutu. Cette habitude extremement frequente de
18
N°322
-
Mai / Aout 2011
donner ses enfants m’a toujours revoltee. Parfois, meme avant sa naissance, le bebe est retenu par des amis ou parents, exactement comme en
France on retient un petit chien. Tres souvent, I'enfant est donne, parce
que, ayant ete confie, pour une journee, a des amis qui tout le jour
durant, le bourrent de friandises, le soil venu lorsqu’on vient le chercher,
-
exprime par ses cris le desir de ne pas quitter ce nouveau logis.
Madame Vernier a, parait-il, souvent essaye de lutter, mais en vain,
contre cette triste coutume.
Voyons, dit-elle, chaque fois qu’elle le peut, a une femme venant
de donner son enfant, c’est tres mal et cela ne te fait-il pas de peine ?»
Oui, beaucoup repond alors la maman.
Alors pourquoi as-tu consenti ?»
Hi comprends, ses parents adoptifs ont tellement insiste que je n’ai
«
-
-
»
-
-
pu faire autrement. »
Ceci depeint admirablement le caractere nonchalant des Tahitiens.
La plupart du temps, les adopteurs sont des gens ages sans enfants,
soit parce que les leurs sont morts, ou donnes a une epoque oil des bebes
les auraient encombres, ou habitant une lie eloignee. L’enfant adopte
pourra leur servir de domestique des Page de dix ans. A noter, cependant,
que les Tahitiens etant d’un naturel doux et bon, les enfants adoptes sont
general bien traites.
II y a des cas, cependant, ou je suis pleine d’admiration pour les
adopteurs, par exemple quand il s’agit d’adopter un enfant de lepreux.
Lorsque des lepreux ont des enfants, on ne leur donne pas l’autorisation
de les garder ; avant meme que le bebe soit baigne, il est enveloppe de
linges neufs et quitte la sinistre vallee d’Orofara et ces enfants trouvent
toujours amateurs... N’est-ce-pas merveilleux ?...
Mais revenons a nos moutons. Deux jeunes Americains, pasteurs
Mormons se rendant a Tubuai, seront aussi nos compagnons de voyage.
en
Tous les autres passagers sont des Tahitiens: voici le chef d’Arue, Petero
Michelli, long type maigre parkint tres bien le Frangais, qui eut certainement des ancetres italiens, son nom et son profil le prouvant bien ; le pasteur du meme district Tearo, faisant bien 120 kgs, son neveu et son petit
neveu, mignon petit gargon de six ans; le pasteur de Moorea; enfln, deux
19
(bulletin (fc fa Jocicte (fe s Staefes Gccanietuies
5
jeunes nouveaux pasteurs accompagnes de leurs nombreuses fam ilies. Ils
viennent d’etre nommes a Rurutu et la ceremonie de leur installation aura
lieu lors de notre passage dans cette lie. Puis un etrange gargon aux
longues et epaisses moustaches, a la tignasse invraisemblable, boucles
noires lui descendant sur les yeux, couvrant sa nuque.
«
-
-
«
Pourquoi ne coupes-tu-pas tes cheveux ?»lui a-t-il ete demande.
C’est un signe de force, repondit-il, la force de Samson ne lui
venait-elle pas de ses cheveux ?»
Desormais nous le nommerons Samson.
Les autres passagers sont assez insignifiants a part cependant une
femme de Rurutu rentrant dans son ile. C’est une forte et robuste femme,
au
profil d’une purete remarquable, un veritable profQ grec accentue peut-
etre par sa coiffure, une merveilleuse natte de cheveux sombres enroulee
autour de sa tete. Elle a une voix de contralto puissante et magnifique. Au
cours du voyage, nous la nommerons le « diable », car
pleine de vie, elle
est tres bruyante et remuante.
Voici maintenant le Capitaine Nee, magnifique type de vieux loup de
mer au
regard profond, infiniment sympathique. Ce vieux loup de mer est
aussi un visionnaire ; instruit d’etrange fagon, il affirme qu’un tresor est
cache a Pinaki, une des lies des Tuamotu : il sait exactement ou se trouve
ce tresor,
derriere un grand mur parait-il. Sur de lui, il affreta il y a
quelques mois une goelette et partit avec plusieurs marins a la chasse au
tresor, chasse qui faillit toumer tragiquement; une tempete d’une violence
oblige, tres pres du but, afin d’eviter de briser la goelette
inoui'e l’ayant
sur les
recifs, a rentrer a Papeete avec un bateau en assez piteux etat.
Une chose l’inquiete beaucoup c’est la part qui lui reviendra s’il
trouve le fameux tresor car il n’a pas abandonne son projet. A Papeete on
lui repond invariablement: Trouvez d’abord le tresor, on verra ensuite ».
Ce qui n’est pas sans l’ennuyer un peu.
Le Capitaine ne sait pas le moindre mot de Frangais par contre Anai le
subrecargue parle notre langue couramment.
L’equipage se compose de six homines, tous de solides Rurutu auquel
il faut ajouter le cuisinier aux mains calleuses et d’une salete peu encourageante, le cuistot assassin comme nous l’appellerons desormais. En effet,
«
20
N°322
-
Mai / Aout 2011
ce cuisinier a sur la conscience un assassinat
qu’il n’a pas commis seul,
il faut le reconnaitre : tout se fait en communaute a Rurutu, meme les
crimes. Un malheureux Martiniquais, egare, on se demande comment
dans leur lie, avait parait-il, par son arrogance, le don d’exasperer les
naturels du pays qui deciderent un jour de s’en debarrasser ; ils le ficelerent done et le jeterent purement et simplement dans une mare ou il ne
tarda pas a rendre le dernier soupir.
En me relisant je nraperqois que j’ai oublie un passager: Bobby, notre
bebe chien age de un mois, qu’entre parenthese nous avons introduit clandestinement sur la Manureva. Les chiens, a Tahiti, par leur nombre, sont une
veritable plaie. Les Tahitiens bons et nonchalants, ne tuent jamais les chiens
nouveaux-nes, mais par contre neuf fois sur dix les abandonnent a leur triste
sort. De fait existe une foule de chiens errants vivant de fruits ou d’ordures.
Bobby est le fils d’une chienne sauvage : il est ne dans le creux d’un
bananier ou nous l’avons decouvert avec ses freres et sceurs.
La goelette qui nous a amenes a la sortie du port nous a maintenant
abandonnes et depuis nous n’availcons guere; je ne m’en plains d’ailleurs
pas, car ainsi, nous aurons la joie de contempler, jusqu’a la nuit, Tahiti,
spectacle merveilleux dont on ne peut se lasser.
Les matelots ont descendu les deux pavilions, franqais et rurutu.
Celui de Rurutu est fait de trois couleurs: blanc rouge jaune avec au
milieu du rouge une etoile blanche.
La Manureva appartient aux indigenes de Rurutu, qui se partagent
les benefices; elle fut d’ailleurs construite la-bas par eux.
Cinq heures; on vient d’apporter sur la plage arriere le diner des pasteurs: riz, corned-beef, the, pain. Il est sage de diner avec le jour, le pont
de la Manureva ne possedant aucun moyen d’eclairage, aussi allons nous
les imiter et entamer nos provisions de route. La nourriture n’etant pas
comprise dans le prix du passage, nous vivrons pendant quelques jours
de conserves, de biscuits de mer, de quelques bananes.
Si le vent nous est favorable, nous serons d’ailleurs dans trois jours
a Raivavae, la Manureva etant un fin voilier sachant
profiter des moindres
brises, mais le vent nous sera-t-il favorable ?
21
f$u//etin dc /a Joc/c/c des tjtudes Oiceamcfi/icdi
Le soleil vient de se coucher ; Tahiti devient rapidement une masse
sombre, il fait delicieusement doux et la soiree s’annonce fort agreable.
Un des nouveanx pasteurs, un grand gargon au regard reveur, vient de
dire en tahitien le culte du soir sur la plage arriere ou tout le monde se
trouve reuni, passagers et matelots. Maintenant, au milieu d’un silence pro-
fond, un chant rauque tres beau dans son etrangete monte vers le ciel, un
ciel lumineusement pur; tous chantent, homines et femmes, et la minute est
merveilleuse, infiniment emouvante... comme on est loin de la vie trepidante,
decevante, enervante, d’Europe. Les cantiques ne ressemblent en rien a ceux
d’Europe, ils sont etranges, sauvages, ce sont des paroles bibliques chantees
sur des titres
paiens. Une fois le culte tennine se passe une amusante ceremonie qui se renouvellera d’ailleurs deux fois par jour durant tout le voyage;
tout le monde sans prononcer un mot se serre gravement la main. Oui, quarante poignees de main a dormer en quelques minutes et certaines de ces
poignees sont plutot rudes, entre parentheses celle d’un jeune colosse de
dix neuf ans dont j’aurai Toccasion de reparler.
Cette nuit nous n’aurons pour tout matelas qu’une natte de pandanus
tressee dont le nom est peoe\ mais par contre au lieu d’un plafond bas et
maussade nous aurons le plus beau des cieux. La minute est infiniment
precieuse ; je suis tellement heureuse en ce moment que des larmes de
bonheur me viennent presqu’aux yeux ; Charly est tres tres pres de moi,
bManureva se balance doucement, un silence profond regne, la grande
voile se dresse orgueilleuse, voici le Scorpion et cette Croix du Sud, qui
me laissa petite fille si souvent reveuse.
Nous nous sommes endormis sans nous en apercevoir et ma foi, malgre l’inconfort de notre ht», nous nous reveillons bien en forme et bien
decides a profiter de notre journee.
«
1
Peoe:pe'ue.
22
N°322
*
-
Mai / Aout 2011
Jeudi 29 septembre
Comme hier pas le moindre souffle de vent, aussi sommes-nous tou-
jours en face de Tahiti, a peu pres a hauteur de la passe de la Boudeuse.
Rien a signaler durant cette journee si ce n’est l’accablant soleil dont
il fallut se defendre durant les heures les plus chaudes. Notre
peoe qui
pendant la nuit nous sert de matelas, fait usage de tente durant la journee,
laquelle, il est vrai, nous sommes obliges de rester couches.
obhger a
travailler, nous n’avons pas apporte de lecture, sauf cependant quelques
une tente sous
Nous tuons le temps en faisant un peu d’anglais; pour nous
numeros de Marianne
2
.
Rompant la monotonie de cette longue journee, les enfants du bord
chantent tres souvent et ces petites voix claires et pures sont tres agreables a ecouter.
Ils chantent ou se gavent de bananes. Un peu partout sur le pont se
trouvent des regimes de bananes, ils se servent sans s’inquieter de savoir a
qui appartiennent ces fruits. Sans exagerer chaque enfant doit consommer
jour.
Une de ces enfants, Ruth, six ans environ, est la plus adorable petite
creature qu’on puisse rever. Imaginez d’immenses yeux noirs tres expressifs dans un petit visage allonge, au chaud colons d’un brim cuivre que sa
une trentaine de ces bananes par
robe d’un rouge vif met encore en valeur ; une bouche tres charnue au
sourire merveilleux, de droles de petites dents ecartees d’un blanc eblouis-
sant, des cheveux tresses d’un noir d’ebene, laissant echapper sur le front
tres bombe mille petites boucles rebelles.
Petite Ruth... Ton image restera toujours gravee dans ma memoire
tant tu savais, femme en miniature, deployer de grace un peu mievre en
chacun de tes gestes harmonieux.
Bien que la mer se montre tout a fait « pacifique », la Manureva se
balance assez fortement, mais Charly et moi n’en eprouvons aucun malaise
alors que plusieurs femmes tahitiennes souffrent du rnal de mer. Je dois
avouer que nous en eprouvons une certaine fierte.
2
Marianne: Journal politique et litteraire, oriente a gauche, publie a Paris de 1932 a 1940. Pacifiste, «heb-
domadaire de I'elite intellectuelle francaise et etrangere». (Source: Wikipedia)
23
Shif/elin de /a Jociele dev &tude& Gceanietmes
*
Vendredi 30 septembre
Joumee identique a celle de jeudi toujours en face de Tahiti que Ton
ne veut meme
*
plus contempler.
Samedi ler octobre
Reveil deprimant, encore et toujours Tahiti.
Nos nuits et nos journees passees couches sur une planche, commencent a nous courbaturer singulierement. L’inconfort de notre lit n’est
rien cependant en comparaison du malaise que nous eprouvons a vivre
dans la salete ; pas le moindre petit endroit reserve a la toilette : nous la
faisons sur le pont dans une minuscule cuvette que j’ai eu l’heureuse idee
d’emporter et naturellement elle se resume a peu de choses.
Brusquement, vers dix heures du matin, un vent violent mettant la
mer en furie se leve ; les voiles bien tendues, la Manureva file a toute
allure, chevauchant avec aisance les plus grosses lames. Je commence a
apprecier hautement la navigation a voile, malheureusement les gros
nuages noirs qui, depuis un moment, s’etaient amonceles au-dessus de
nos tetes, viennent d’eclater et une pluie tropicale s’est abattue sur le pont.
Panique generate et ruee vers la chambre commune, tandis que le capitaine s’empare de la barre.
La Manureva est maintenant secouee en tous sens et je commence
ainsi a etre malade, tout au moins assez peu a mon aise, surtout dans cette
atmosphere demoralisante de la chambre commune : des enfants braillent, des bruits incongrus se font entendre, on se passe ou plus exacteservant a triple
ment on vous passe sous le nez, des« pots de chambre
usage. Assis tristement sur le bord de notre pseudo-couchette, Charly et
»
moi faisons grise mine. Mais la vieille femme couchee pres de nous a pitie
de moi, et m’offre Thospitalite de son matelas ; mes tempes sont serrees,
j’ai grand besoin de sommeil, j’accepte son invitation jusqu’au lendemain
soir, car la tempete fit rage pendant 24 heures.
Je dormis d’ailleurs presque continuellement et ne hit reveillee que de
temps a autres par les craquements sinistres de notre petit bateau ou par
des cris d’enfants plus aigus que de coutume (a noter qu’ils se relayerent
pour pleurer sans arret.) A deux ou trois reprises la Manureva s’inclina si
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dangereusement qu’elle eut grand peine a reprendre son equilibre. Je reverrai toujours les visages angoisses des femmes et des enfants a ce moment- la.
Ces 24 heures, le pauvre Charly les passa recroqueville dans la couchette a
se battre avec les
fourmis, les cafards ou encore avec Bobby qui ne souf-
frant pas du mal de mer, eprouvait le desir de manger ou de jouer.
*
Dimanche 2 octobre
La tempete semble terminee bien que la Manureva soit cependant
toujours fortement balancee, mais grace a Dieu, nous avons tout a fait le
pied marin. Nous remontons sur le pont, quelle joie de pouvoir respirer
pleins poumons l’air pur et vivifiant du large, mais quelle deception d’apprendre que cette tempete n’a meme pas eu l’avantage de nous mener
rapidement vers le but de notre voyage, car en effet durant la nuit, la
Manureva fuyant l’ouragan qui aurait pu causer sa perte, prit une toute
a
,
autre direction que celle de Raivavae.
2
Nous reprenons possession de notre domaine, 2 m environ de
planches.
La Manureva marche a assez bonne allure et il fait sufflsamment frais
pour que le bain de soleil soit un plaisir ; je me regarde brunir avec le plus
grand plaisir car j’eprouvais toujours une certaine gene a etre si demodee
avec ma peau
trop blanche.
Apres 24 heures de jeune, notre repas compose de sardines, de pain
rassis, de cafe au lait, nous semble succulent.
Cette joumee de dimanche, agrementee de quatre cultes, passe assez
rapidement. La nuit du dimanche au lundi, par contre fut extremement
penible a cause du froid, un froid humide, nous penetrant jusqu’aux os,
paralysant nos membres deja engourdis par la durete de notre matelas de
planches.
*
Lundi 3 octobre
Le vent a cesse de souffler, la Manureva n’avance plus que tres lentement.
Madame Bob du Pont siffle inlassablement pour appeler le vent, coutume du pays parait-il.
25
(RuUclin tie la tfoc/c/e de& Slades Qiccamcfi/ics
Nous conimencons a nous adapter parfaitement bien a notre vie sans
confort, meme le besoin de nous laver, si torturant les premiers jours
commence a s'attenuer.
Les journees passent agreablement; lecture de Marianne , etudes
d’anglais, bavardage avec les uns et les autres. Monsieur Vernier, ne a
Papeete, connait admirablement 1’Oceanie et ses habitants, et on eprouve
un veritable plaisir a 1’ecouter en parler.
Une bonne entende regne a bord : blancs et indigenes, matelots ou
passagers, tous sont fratemels. Je compare la vie menee sur la Manureva a
celle vecue sur la Commissaire Ramel alors que nous voguions vers Tahiti:
cette poignee de « civilises » obliges de vivre, cote a cote, pendant trente
cinq jours, etait vite arrivee a se detester. Pendant les demiers quinze jours
sans escales, la situation menaqant de tourner au drame, le commissaire
du bord avait meme juge bon de faire la recolte des revolvers.
Sur la Manureva, l’atmosphere est aimable, souriante, bienveillante et
heureuse.
Charly a passe une bonne heure a fabriquer un sac de couchage avec
notre peoe ; nos couvertures, qui, trop petites, laissaient toujours Tun de
nous decouvert, grace a ce sac ne bougeront plus desormais.
Apres un coucher de soleil splendide, un de ces couchers qui vous
font regretter de n’etre ni un poete ni un peintre pour en chanter la beaute
ou en fixer les couleurs
-
toute la gamme des oranges d’une violence
inouTe contrastant avec des bleus tres tendres
-
la nuit est venue et avec
elle un froid terrible. Voici done le moment d’experimenter notre sac de
couchage : y penetrer, deja enroule dans une couverture, est chose peu
facile, surtout, lorsque comme moi on est secouee par un veritable fourire. Cependant apres bien des efforts, nous voici installes.
Comme «il fait bon chaud a trois la-dedans, a trois car Bobby s’est
glisse silencieusement pres de nous. Par exemple la durete de ma couche
»
me fait eprouver le besoin de me retoumer
cinq fois par heure au moins,
operation difficile, aussi Charly se reveille chaque fois et grogne. 11 est si
insupportable que je me decide a descendre dans la chambre commune
ou Ton m’offre immediatement une place. Je passe le reste de la nuit entre
diable qui me serre tendrement dans ses bras.
une vieille femme et le
«
26
»
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La vielle femme tousse et crache sans arret, d’une
faqon vraiment peu
elle
doit
etre
maladie
appetissante;
tuberculeuse,
qni mine un grand nombre
de Tahitiens. Par dessus le marche, je viens de m’apercevoir qu’une de ses
jambes, celle qui touche la mienne, est enorme, elle a certainement lefeefee, nom tahitien de 1 ’elephantiasis. C’est une maladie tres frequente en
Oceanie et dont on n’a trouve encore ni la cause ni le remede. Les uns disent
qu’elle est donnee par la piqure de certains moustiques, d’autres qu’elle provient de l’eau que l'on boit, ceci etant base sur le fait que les Chinois
qui ne
boivent que du the en sont atteints tout a fait exceptionnellement.
Est-ce contagieux ? On ne le sait pas. On signale plusieurs cas de personnes ayant contracte cette maladie
pour avoir habite l’ancienne maison
d’un malade, mais par contre, tres souvent un seul membre d’une famille
est atteint, alors que penser ?
Les Tahitiens pretendent qu’un homme marchant pieds nus sur un
sol souille de l’urine d’un malade contractera sans nul doute le fee-fee.
Ils vous racontent la-dessus mille histoires de vengeance.
Heureusement, c’est une maladie a evolution lente ; elle debute par
des acces de fievre venant a intervalles assez eloignes d’abord, puis plus
rapproches; les ganglions sont tres enflammes; l’acces termine on s’apergoit qu’une jambe, un bras, ou un sein reste un peu enfle, enflure qui plus
tard deviendra hideuse. J’ai vu souvent des pauvres etres trainant lamentablement des jambes a peu pres quatre fois de la grosseur des jambes
ordinaires.
A noter qu’un blanc retournant en Europe guerira sans medication a
condition toutefois de ne pas attendee trop longtemps. Cette idee me
console, mais tout de meme, je resterai desormais sur le pont.
*
March 4 octobre
Midi, le subrecargue, muni d’un modeste reveil en guise de chronometre de precision, d’un almanach nautique pour 1938, consciencieusement fait le point: les calculs tres laborieux durent au moins une heure
mais c’est avec satisfaction que nous apprenons n’etre plus tres loin de
Raivavae si toutefois les calculs sont exacts, les Tahitiens ayant l’habitude
de naviguer au juge.
27
fTbiillcti/i c/e /a Society c/ca &tue/e& 0cea/i/e/i/ies
Plus d’une fois la Manureva est parait-il rentree bredouille, n’ayant
pu trouver le but de son voyage ; d’ailleurs monsieur Tranchant nous a
avertis: « C’est 1’aventure, nous a-t-il dit, mais ne craignez rien, a-t-il
ajoute, les Polynesiens sont des marins nes a qui Ton peut se confier ».
Vers le soir, Nee, le capitaine, fait monter deux matelots en haut du
plus grand mat afin de scruter rhorizon... mais helas, rien a signaler, il
nous faudra certainement passer une nuit a bord.
Mais que se passe-t-il ? Un des pasteurs mormons, le visage decom-
pose, semble bien malade... Depuis le depart, six jours deja, il n’a pas eu
a utiliser la petite cabine a rideau flottant perchee au-dessus de 1’eau et
maintenant des douleurs au ventre le font affreusement souffrir.
Immediatement, chacun des blancs pense silencieusement a une
occlusion intestinale ou a une crise d’appendicite et chacun pense aussi a
notre isolement au milieu de cette immensite. Pas de docteur, pas de T.S.F.,
pas de terre en vue, une poignee d’hommes impuissants sur un minuscule
bateau soumis au bon vouloir du vent. Chacun s’affaire, le capitaine gravement fait un doux et lent massage (a noter que tous les Tahitiens sont
de remarquables masseurs), on prepare un the purgatif qu’on fait absor-
ber au malade par petites gorgees.
Madame Bob du Pont a des pilules purgatives qu’elle distribue a la
ronde, chacun eprouvant soudain le besoin d’en absorber... mais n’allonsnous pas tous nous disputer demain matin un certain et unique petit
siege... et chacun d’en rire.
*
Mercredi 5 octobre
Il fait encore presque nuit lorsque je me reveille; je scrute l’horizon
dans l’espoir de decouvrir cette terre tant desiree, rien, toujours rien.
Cependant vers dix heures, un fort vent de nord-est se leve et pour la premiere fois, la Manureva peut montrer ce dont elle est capable en Slant a
toute allure.
Ces quelques heures de vitesse resteront pour moi un merveilleux
souvenir: les voiles bien tendues font entendre de petits claquements secs,
brefs, obsedants, Pair vivifiant du large penetre a larges brassees dans mes
poumons, la Manureva
28
«
l’oiseau du ciel
»
fortement inclinee semble
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voler sur cette immensite d’un bleu magniflque, presque
arrogant par
la violence de ses coloris; heures merveilleuses de vie intense, terrible«
»
ment impressionnantes par cette course effrenee, cette course a la mort.
Cependant un matelot scrutant inlassablement l’horizon, est toujours
de garde en haut du grand mat ou il se tient par miracle. Soudain il crie :
«
Fenua, Raivavae !
»
Explosion de joie... Les Tahitiens sont doues d’une
vue extraordinaire et ce n’est
que deux heures apres avoir entendu ce cri
de victoire que les passagers blancs arrivent a apercevoir une petite tache
noire qui grandit lentement: vers le soir on apercoit enfin les cocotiers ;
nous sommes tout pres mais la nuit est
presque venue et la passe etant tres
dangereuse, nous ne la franchirons que demain matin seulement.
*
Jeudi 6 octobre
Au petit jour, la Manureva se dirige vers la passe ; deux piquets de
fer en marquent l’entree qui est a peine plus large que notre bateau.
Le Capitaine a crie d’une voix rude : « Gardez les enfants en bas et
silence maintenant ». Puis s’adressant a ses matelots il a ajoute : « Une
seule personne commande a bord, c’est moi, ne l’oubliez pas. »
Le subrecargue debout sur le bastingage surveille les pates de corail,
tandis que le Capitaine gravement tient la barre. Il semble d’ailleurs
connaitre parfaitement bien la passe de Raivavae et etre tout a fait sur de
lui, car il ne fait pas diminuer la vitesse vertigineuse avec laquelle file la
Manureva. Les passagers, debout, silencieux, vivent d’emouvantes
minutes. Le moment difficile est passe... Comment avons nous pu sans ani-
croches, a une telle allure, franchir l’etroit couloir menant au lagon aux
eaux calmes dans lequel nous naviguons maintenant ? Je ne sais...
Nous longeons tout d’abord de hauts rochers sombres qui plongent
presque directement dans l’eau bleue et limpide du lagon, puis une plage
de sable blond, bordee de cocotiers romantiques et d’orgueilleux filaos.
Enfin le premier village apparait avec son temple au toit rouge. Le Capitaine joyeux crie a tue tete:
Ohe, tuez le cochon, nous arrivons!
«
»
29
bulletin dc la Jocte/e dcs Slades 0icea/uc/i/ies
Arrivee a Raivavae
De nouveau une plage toute doree sous le soleil puis le village oil
nous devons
mouiller, Raima.
II est sept heures du matin. A peu de distance du wharf, le Capitaine
fait jeter l'ancre. Mais avant de descendre, monsieur Vernier fait dire un
culte d’arrivee : les beaux cantiques sauvages au milieu de cette nature
merveilleuse sont tres emouvants.
Raivavae
La baleiniere vient de nous deposer sur le wharf ou a notre grande
surprise peu de personnes nous attendent, quelques gamins se trouvent la
seulement, tres intimides d’ailleurs.
Ce wharf, fait de morceaux de coraux reconverts de terre sur laquelle
a pousse un
job gazon vert, est long de pres de deux cents metres, mais
par contre fort etroit, une seule personne peut y marcher de front. Apres
1’avoir franchi, nous faisons quelques pas encore et arrivons dans le vil-
lage qui se trouve tout pres de 1’eau; de tres beaux arbres le protegent du
vent du large.
La toute la population de Raima est massee pour nous accueillir.
Au premier abord Raima n’est pas job ; ses maisons faites de pierre,
30
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avec des toits de toles
peintes en rouge, sont loin d’avoir le charme des
delicieuses cases tahitiennes faites de bois et de bambous et coiffees de
feuilles de pandanus ou de cocotiers.
Ce sont les premiers missionnaires qui ont
appris aux indigenes des
lies Australes a construire ces demeures : c’est grand
dommage pour les
touristes aimant le pittoresque et aussi pour les indigenes qui sous leur
toit de tole doivent beaucoup souffrir de la chaleur.
Les maisons ne sont pas groupees ; une dizaine seulement sont ali-
gnees le long d’un mauvais chemin, les autres que Lon apergoit de ci de la,
cachees dans la verdure, se trouvent assez eloignees les unes des autres.
Apres les premieres salutations les domiciles sont assignes a chacun,
car naturellement il n’existe
pas d’hotel: monsieur et madame Vernier
seront les invites du pasteur, un beau vieillard
grand et sec, aux blanches
petillants de malice sous des sourcils en brous-
moustaches,
sailles, qui rit souvent d’un bon rire sympatliique et qui semble tres lieuaux yeux
reux de revoir monsieur Vernier.
Nous, nous logerons chez le vieux chef qui possede une grande maison composee d’une vaste veranda et de
plusieurs chambres. La notre, tres
propre, est sommairement meublee, mais elle possede un lit, un grand lit
avec de bons ressorts, un doux
matelas, un lit... que je caresse avec atten-
drissement a la seule pensee d’y coucher ce soir.
Apres ce bref examen, nous rejoignons monsieur et madame Vernier.
Est-ce le fait d’avoir ete balancee pendant huit jours sur foManureva,
mais la terre ferme me donne l’impression de bouger terriblement. Vais-je
a terre, souffrir du mal de mer ?
La maison du pasteur ne possede qu’une seule piece aux fenetres
etroites; elle est neuve car le pasteur vient de la faire construire en l’honneur de sa nouvelle epouse ; en
effet, las d’un veuvage premature, il se
remaria il y a quelques mois (il a certainement plus de cinquante ans)
avec une tres jeune personne qui doit peser au moins 150 kg. Elle est
l’heureuse maman d’un bebe de trois mois, semblant en avoir neuf et qui
comme sa mere a des cheveux dores faisant un
joli contraste avec sa peau
brune. D’ailleurs, j’ai retrouve cette magnifique teinte auburn chez de
nombreuses femmes de Raivavae, qui toutes aussi sont de grandes et fortes
31
iT&u/Ictin de /a Joaelc des Slttdes Oceeuu'e/mcs
femmes: cependant, il faut reconnaitre que madame la pasteur detient le
record du poids: en ce moment elle est occupee a allaiter son bebe ; de
je n’ai contemple un sein aussi imposant. Nous la laissons a cette
douce occupation et partons en promenade a travers le village; nous n’alIons d’ailleurs pas loin, car les habitants de la cinquieme maison nous
invitent a venir partager leur repas. Sous la veranda, de larges feuilles de
bananiers posees a meme le sol contiennent un tas imposant de popoi,
sorte de fine puree de taros legerement fermentee, tandis qu’a cote une
ma vie
quarantaine d’oranges sont a notre disposition.
Chacun se sert avec ses doigts, a meme le tas, de ce popoi que je
n’apprecie pas particulierement d’ailleurs, les indigenes semblent eux en
raffoler, car l’enorme tas est vite englouti. Par contre les oranges sont merveilleuses, si merveilleuses que j’aimerais chanter en leur honneur de
pai'ens cantiques: Gloire, gloire, aux oranges de Raivavae, juteuses a
souhait, sucrees a point etc. etc. ».
Comme celles de Tahiti, elles proviennent d’orangers sauvages, or
aucune des oranges europeennes (espagnoles, algeriennes ou autres) ne
peuvent meme leur etre comparees. Apres nous etre gaves sans retenue
de ces magnifiques fruits, nous quittons ces braves gens, non sans les avoir
chaleureusement remercies, et poursuivons notre promenade.
«
Dans la cour d’une maison, assez eloignee du village, nous aperce-
grands enfants de douze a quatorze ans, gargon et fille, entiePauvres enfants, dit madame Vernier, ils n’ont pas d’argent
rement nus.
Evidemment, maintenant que tous les
pour s’acheter des vetements.
Polynesiens portent des vetements europeens, ces enfants doivent avoir
honte de leur nudite et cependant tant des leurs, depuis qu’ils portent des
vons deux
«
»
vetements et a cause de cela sont morts de la tuberculose.
Dans un pays comme l’Oceanie ou les vetements que Ton porte sont
constamment mouilles, soit par la transpiration, soit par la pluie tres fre-
quente pendant pres de six mois de l’annee, et dont les naturels ne font
aucun cas a cause de la chaleur
qui l’accompagne, il est infiniment plus
rationnel de vivre nus.
Raivavae, tie lointaine, tres sauvage, est depourvue d’instituteurs, de
gendarmes et de fonctionnaires mais elle a
32
-
car sans cela ce ne serait
plus
N°322
l’Oceanie
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son « Chinois» dont nous visitons le
-
Mai / Aout 2011
magasin ; quelques pieces
de cotonnades, quelques barres de savon bleu fabriquees a Papeete, des
touques de petrole, quelques nattes de riz de Chine, quelques boites de
corned-beef ou de saumon americain, voila a peu pres toutes les marchandises qui gamissent l’humble boutique.
Par contre, devant son echoppe, ce Chinois possede une fort belle
plantation de cafeiers qui doit lui rapporter plus que son commerce. Une
femme aux cheveux gris est venue nous rejoindre chez le Chinois, nous
supphant d’aller lui rendre visite ; elle est tres exuberante, tres joyeuse,
avec une physionomie intelhgente, ouverte, agreable a regarder. Elle nous
entraine litteralement, et a peine arrivee chez elle, nous propose une omelette de si bon coeur que nous l’acceptons immediatement. Une omelette
cuite a point, de quinze ceufs pour quatre personnes, nous est servie sur
gamie d’une nappe blanche et de vaisselle impeccable. Comme
boisson, chaque personne a devant elle un coco pose dans un bol, dont
une table
l’eau fraiche et parfumee desaltere si bien.
Je garderai toujours un delicieux souvenir de ce frugal repas pris
dans une atmosphere agreable ; pendant que nous mangeons, la brave
femme nous parle de sa nombreuse famille et surtout de la joie que lui
procure notre venue. Joie sincere sans aucun doute, l’expression de son
visage le prouvant bien. Le repas termine, elle nous donne comme guide
fils, un solide gaillard de dix-huit ans: il va nous mener visiter un
marae qui se trouve parait-il assez pres de sa demeure.
A la suite du jeune garcon, nous empruntons un joli sender montant
tres rapidement au sonunet d’une petite colhne d’ou nous jouissons d’une
vue magnifique: au miheu d’une masse de verdure extravagante, de-ci dela paraissent des toits rouges; puis, si loin que Ton puisse voir, les eaux
son
lumineusement bleues du Pacifique ; pres du wharf la Manureva, voiles
baissees est la au repos: nous la contemplons avec attendrissement et avec
un peu de crainte, elle semble si petite... Apres avoir degringole de l’autre cote ce que nous venons de monter, nous arrivons au marae , antique
temple pai'en polynesien.
Il ne reste d’ailleurs plus grand chose de ce temple (les immenses
tiki
-
idoles pa'ielines
-
qui gamissent le jardin du musee de Papeete, ont
33
fDiiillctin dc /a Joa'cle des &//des &t■ceamenne&
ete pris id). II reste seulement quelques immenses blocs sans forme bien
definie, mais le decor reste le meme : toutes les varietes les plus sacrees
de la flore gigantesque d’Oceanie se trouvent reunies la: tamanu (callophyllum), aito (casuarina), hutu (barringtonia), aux larges feuilles luisantes d’un vert sombre.
Ce decor, d’ailleurs magnifique, opprime par sa beaute un peu morbide ; nous nous eloignons rapidement et lorsqu’enfin j’apergois un peu
de ciel bleu, je respire plus librement.
Nous visitons ensuite une immense tarodiere (champ de ble des Poly-
nesiens).
Les feuilles des taros, larges, d’une tres johe forme, sont tres decoratives. La culture des taros exige beaucoup de travail et surtout une
enorme
quantite d’eau, ce qui oblige les malheureux travailleurs a rester
des heures entieres dans l’eau et la boue.
Notre guide nous propose alors de revenir a Rairua en faisant un
leger detour.
«
-
Combien de kilometres aurons-nous a franchir ? » demande
monsieur Vernier.
Quatre kilometres seulement, lui est-il repondu.
Quatre kilometres... alors c’est entendu. II est midi. En marchant
d’un bon pas nous serons a Rairua dans une heure, ce qui sera tres bien,
-
-
et la promenade semble devoir etre agreable. »
En effet nous empruntons un delicieux sous-bois longeant la mer. Les
ties Australes ont une temperature nettement plus froide qu’a Tahiti. Les
saisons y sont surtout mieux marquees si bien que la flore est legerement
differente : les cocotiers y sont beaucoup moins beaux, moins nombreux
aussi; le long des plages de sable blond, ils sont meme en partie remplaces par des filaos appeles aussi arbres de fer, qui supportent mieux les
vents froids venus du sud : apres Raivavae, a part File de Rapa, il n’existe
aucune autre terre avant d’atteindre le
pole austral.
Les manguiers et les maiores y poussent encore mais donnent peu
i
de fruits; certaines annees froides meme pas du tout.
3
More: «orbre a pain». Ce mot designe oussi le fruit de cet orbre
34
N°322
-
Mai/Aout 2011
Le bois de santal existe ici.
Les orangers, extremement nombreux, sont des arbres immenses,
tres hauts, magnifiques en ce moment parce que surcharges de fruits : le
sol d’ailleurs en est couvert et personne lie songe meme a les ramasser.
Les papayers fournissent de grandes quantifies aussi de ces excellentes
papayes dont on peut se servir comme legume et comrne fruit
-
mais les
gens de Raivavae les dedaignent et se contentent de les porter a leurs
cochons entierement noirs comme ceux de Tahiti, qui circulent en liberie
Tile, comme d’ailleurs les dindons, les coqs, les poules sauvages, comme les chevres, les taureaux et les vaches.
Mais comment faites vous pour traire vos vaches ? ai-je demande
a travers toute
«
-
a notre
-
guide.
Mais nous ne les trayons pas, nTa -t-il dit en riant, les veaux se char-
gent de ce travail. Nous n’aimons pas le lait, nous n’en buvons jamais,
cependant, parfois, quand une maman ne peut allaiter son enfant,
quelques hommes vont attraper au lasso une vache qu’ils ramenent au village oil elle demeurera jusqu’a ce que Tenfant soit en age de manger».
En voyant toutes ces betes vivre, se reproduire en hberte, je pense au
magnifique Uvre de Jean Giono Que majoie demeure.
II y a aussi de splendides chevaux sauvages, mais beaucoup d’autres
sont asservis, les naturels du pays hommes et femmes circulant a travers
leur lie presque toujours a cheval.
Tout a Theure une fois de plus j’ai regrette amerement de ne pas etre
peintre ; j’aurais aime fixer le magnifique spectacle auquel j’ai assiste :
imaginez un petit sender de terre battue une terre d’un rouge violent
-
-
frayant difficilement un passage a travers une masse de verdure oil tous
les tons de vert se melent agreablement et qui ne laisse passer qu’a interse
valles des bout de ciel d’un bleu tres pur. Brusquement deux sauvages
creatures, leur longue et magnifique chevelure flottant au vent, montant le
meme cheval, a califourchon sans selle, viennent d’apparaitre au galop de
charge. Elies nous voient, arretent brusquement leur fougueuse monture
pour nous dire bonjour. Elies semblent personnifier la joie de vivre. Elies
rient... elles ont de belles dents d’une blancheur eblouissante que le chaud
coloris de leur peau cuivree accentue encore, des levres sensuelles, un
35
fcjgj muUetin dv la Societe des &tude& Ocea/ue/i/ie&
regard franc, leurs beaux seins lourds pointent sous la simple robe de
mauvaise cotonnade, tout leur etre respire la sante : un geste d’adieu, et
elles repartent au galop.
Nous marchons, nous marchons toujours et commengons a avoir des
craintes serieuses sur les notions de distance de notre guide. A noter que
c’est a peu pres le cas de tous les Tahitiens; ils vous annoncent froide-
ment, au cours d’une promenade, qu’il reste trente km a franchir alors
qu’il n’en reste que cinq ou vice-versa; en tous cas ils ne vous diront pas
qu’ils ne savent pas.
Je commence a etre lasse de porter mon bebe chien ; heureusement
une fillette
qui nous suit depuis un long moment vient de s’en charger
spontanement. De temps a autres nous nous arretons dans d’humbles maisons, leurs habitants nous ayant demande d’entrer avec tant de desirs dans
leurs bons yeux d’hommes simples que nous ne pouvions leur refuser.
Monsieur Vernier sait trouver pour eux des mots affectueux, inventer
la plaisanterie facile qui dechainera leur bon rire et surtout il sait rire avec
eux.
Chaque fois on nous offre bananes, popoi et oranges que nous ne
pouvons naturellement pas refuser. Par contre les jeunes enfants sont de
veritables sauvageons, ils poussent des cris de terreur a notre approche ;
ils voient si rarement d’hommes blancs.
Il est deux heures et demie et nous marchons toujours; apres avoir
franchi une riviere peu profonde (monsieur et madame Vernier ont ete
portes par le robuste guide) nous arrivons dans un modeste village; quatre ou cinq maisons, « un grand temple ».
La vieille femme du pasteur pleure de joie ; a tour de role elle nous
tient tous les quatre bien serres contre sa poitrine et nous embrasse inlas-
sablement. Toutes les femmes du village l’imiteront d’ailleurs. Nous nous
trouvons exactement de l’autre cote de Rairua ; maintenant il nous faut
monter tout a fait au sommet de File (300 metres environ) puis redes-
cendre de l’autre cote afin d’atteindre notre but.
Le soleil est accablant; a present que nous nous elevons, il n’y a plus
de verdure pour en attenuer l’ardeur; la grimpe est rude, nous ruisselons
de sueur.
36
N°322
-
Mai /Aout 2011
Cependant nous void enfin au sommet de la colline ; la, nous
sommes largement
recompenses de nos efforts par le spectacle s’offrant
a notre vue et
nous
que
pouvons contempler a l’ombre d’un tres beau
lilao, unique arbre de l’endroit d’ailleurs. Cette crete se trouve a peu pres
au milieu de 1’Tle ; de
chaque cote descended rapidement des terres
rouges piquees de blocs de lave noire menant a une masse de verdure qui
s’etend jusqu’au bord du lagon. Dans le lointain des deux cotes, on
apergoit la mer qui brise sur les recifs.
Peniblement nous nous remettons en route, quittant avec
regret Torn-
bre bienfaisante et ce double paysage enchanteur; nous nous
hatons, nos
montres marquant plus de trois heures, on doit nous attendre
dejeuner,
avec
pour le
quelle impatience ?
La piste est a peine tracee, tres mauvaise,
remplie de fondrieres, par-
fois nous devons passer dans des champs de plantes
mes pauvres
jambes
sont couvertes
piquantes, si bien que
d’egratignures, plus nous sommes
en
encombres de Bobby que Charly et moi portons a tour de role car sa
«
petite bonne
»
nous a abandonnes au dernier
village : le pauvre animal
est d’ailleurs a moitie mort de chaleur.
Enfin nous arrivons dans la reposante zone de verdure. Comme il fait
bon et comme c’est agreable de marcher dans un sentier a peu pres
convenable!
Autrefois, nous raconte notre guide, nos chemins et nos ponts
etaient tres bien entretenus: or depuis quelques annees, le Gouvemement
preleve sur chaque habitant une taxe de 50 francs par an pour l’entretien
des routes que naturellement il n’entretient pas du tout. Depuis nous laissons a l’abandon nos chemins, ne voulant
pas et payer la taxe et faire le
«
-
travail.»
Voici le village; bien que quatre heures viennent de sonner, le dejeuner n’est pas tout a fait
pret, il acheve de cuire au four tahitien.
Pour preparer un de ces fours, il faut d’abord creuser a meme le sol
grand trou, puis en gamir le fond de grosses pierres que Ton chauffe a
blanc. C’est le moment alors de poser les aliments sur ces pierres qui
un
seront d’abord recouvertes de feuilles de bananiers puis d’une epaisse
couche de terre.
37
bulletin d& fa dociele des Studcs Ocean
Dans un four ordinaire, le poisson, cuisant a cote des viandes ou des
legumes, leur communiquerait, sans nul doute, son gout; dans le four
tahitien, chaque aliment garde exclusivement son propre gout: il est vrai
que viandes, poissons ou legumes sont enveloppes soigneusement de
feuilles de bouraou (espece geante d’hibiscus a larges feuilles epaisses)
fonnant autant de paquets separes.
Au bout de deux heures environ tout est cuit a point: cochon de lait
entier, poulets, bananes etc, bien que toutes ces choses soient de grandeurs differentes.
Une grande table a ete dressee dans la maison du pasteur, nappe
blanche, bouquets de fleurs, imposant tas d’oranges; naturebement il n’y
pain ni vin.
(Le Gouvemement, dans l’espoir de preserver la race, interdit Pimportation d’alcool d’aucune sorte.)
Ici, de gros morceaux de taros qui ressemblent a des pierres ponces
remplaceront le pain, tandis qu’a Tahiti, c’est la mai'ore, fruit de l’arbre a
pain. On nous demande enfln de passer a table : seul le maitre de maison nous tiendra compagnie, tous les autres mangeront apres nous nos
restes qui seront certainement considerables, car outre un cochon de lait
entier, plusieurs poulets et bananes cuits au four tahitien, il y a d’autres
poulets en sauce, des assiettes de corned-beef (ce qui represente pour eux
un gros sacrifice d’argent mais aussi sans doute le summum du chic), des
omelettes froides aux herbes, des crepes de l’epaisseur d’un doigt. Le desa ni
«
»
sert se compose d’oranges et de morceaux de poe.
Le poe, sorte de pate de fruit elastique comme des caramels mous,
est un dessert delicieux. On le prepare avec des bananes ou des papayes
cuites et ecrasees, melangees a de la farine de manioc, du sucre et du lait
de coco
-
le tout cuit au four tahitien ou au bain-marie.
Une tasse de cafe tiede termine ce gigantesque repas. A peine la derniere goutte avalee, Charly et moi filons a la riviere qui se trouve a peu
pres a un kilometre du village.
Pres du petit pont, nous apercevons Michelli et le pasteur d’Arue,
couverts de mousse de savon ; nous nous eloignons discretement a la
recherche d’un petit coin tranquille que nous trouvons bientot d'ailleurs.
38
N°322
-
Mai /Aofit 2011
Cette riviere qui serpente sous une tonneUe de verdure ininterrom-
pue forme, a l’endroit oil nous nous arretons, une sorte de ravissante piscine naturelle.
A faible hauteur au-dessus de la berge et de l’eau, un bouraou a
incline, en une courbe harmonieuse, une de ses branches ; la voici, transformee pour quelques instants, en porte-manteau. Tandis que nous nous
savonnons voluptueusement, je pense sans regrets aux
johes salles de bain
car
celle-ci
ne
etre
modemes,
peut
comparee a aucune d’entre elles.
Sur le chemin du retour, nous nous amusons a observer les meres
poules occupees a caser, pour la nuit, leur progeniture: une d'entre elles,
une grosse brave mere poule, juchee tres haut sur la derniere branche
d’un manguier, exhorte par de retentissants « cot, cot, cot
»
une dizaine
de poussins a la suivre; ceux- ci, malgre tous leurs efforts, ne parviennent
pas a atteindre la premiere branche. Alors elle redescend, et suivie de
toute sa braillarde et petite bande, repart, a toute allure, en quete d’un
logis, car elle sait que le soleil venant de se coucher, la nuit va
venir brusquement.
Lorsque nous rejoignons le village, on nous attend deja pour le diner,
quoique deux heures a peine se soient ecoulees depuis le dejeuner. Ce
diner a lieu chez le chef, la composition du menu est exactement la meme
que pour le dejeuner. La soiree est vite terminee, chacun ayant hate de
rejoindre enfin un lit confortable.
nouveau
*
Vendredi 7 octobre
Le lendemain, apres le petit-dejeuner, nous repartons nous ebattre
dans l’eau limpide de notre merveilleuse piscine puis a neuf heures et
demie, en compagnie de monsieur et madame Vernier, nous partons de
l’autre cote de File au village de Anatonu, ou nous devons dejeuner.
Le petit sender que nous empruntons est ravissant; bien qu’il longe la
mer de tres pres, nous n’apercevons l’eau lumineusement bleue du lagon
que de temps a autres, lorsque la vegetation tres touffue nous le permet.
Nous traversons plusieurs ponts a moitie casses. A part le bruit de la mer
recifs, le plus profond silence regne. Les arbres ne sont
pas habites comme en Europe par une multitude de joyeux petits oiseaux,
se brisant sur les
39
G&nf/etin (lc fa ijoctc/e {/es &///</e,s Ocea/tien/ie#
cependant de temps en temps des becassines d’eau et des «pailles en
queue» volent au-dessus de nous. Parfois des albatros, venus du sud, viennent se reposer dans Pile mais au cours de notre sejour, nous n’en verrons pas.
Nous depassons un amusant groupe de femmes et d’enfants, trans-
portant de Raima a Anatonu la vaisselle, les ustensiles de cuisine, les linges
etc, car ces objets « modemes» ne doivent pas exister en grand nombre
dans Me et Ton doit se les prefer dans les grandes occasions. Deux magni-
fiques bambins nus« ravissantes statuettes de bronze nous contemplent
avec des yeux agrandis par la peur; de loin, pour essayer de les apprivoiser, je leur souris, mais mon sourire produisant exactement l’effet inverse
»
de celui que j’esperais, leur fait pousser des cris de terreur.
Un peu plus loin, nous nous arretons pour photographier un specta-
cle extremement pittoresque.
Fabrication de popo'i
Emergeant d’une masse de verdure, se dresse une maison de pierres
et de chaux au toit de toles rouges, accompagnee un peu plus loin, selon
la coutume polynesienne, d’une cuisine au toit de cocotier. Devant cette
cuisine, deux superbes fiJles, assises l’une en face de l’autre, sur une sorte
de tabouret de bois legerement incurve, precedent a la preparation du
popoi. La masse de taros, que d’autres femmes sont en train d’ecraser un
40
N°322
-
Mai /Aout 2011
peu plus loin a l’aide d’un perm, est petrie par leurs mains habiles : elles
soulevent la lourde masse qui se gonfle pour foraier des sortes de poches
puis la laissent retomber, ce qui produit un claquement tres sonore.
Jouant avec des chiens, des bebes nus se roulent avec delices sur le
sol couvert d’une herbe drue, d’un vert aussi doux que celui des legendaires gazons anglais.
Bientot, nous atteignons Anatonu, ou la plus grande animation regne;
cependant nous poursuivons notre route, devant aller prendre notre petit
dejeuner (il est deja midi...) chez le pasteur de Vairuru. Vairuru est le dernier des quatre villages de Raivavae qu’il nous reste a visiter. D’ailleurs
nous n’y sommes pas encore car le fils« de la vieille femme a l’omelette
nous happe au passage.
Il habite un peu en dehors du village ; sachant que nous passerions
devant sa maison, sa femme a prepare un repas a notre intention, qu’il
nous supplie avec tant de gentillesse de venir manger, que nous ne pou»
vons pas decliner son invitation.
Du plafond de la premiere piece ou nous penetrons pendent une
quantite invraisemblable de guirlandes japonaises, decoupees dans un
papier leger et dont les couleurs vives sont assez agreables a l’ceil. Au
milieu de la chambre aux murs blanchis a la chaux, sur une table, se
trouve une immense gerbe de fleurs dans laquelle de petits drapeaux frangais sont piques de-ci de-la. Geste touchant n’est ce pas ?... surtout
lorsqu’on songe que Raivavae est une petite lie perdue dans l’immensite
du Pacifique, visitee seulement deux fois l’an par des goelettes venant chercher la recolte du tabac ou du bois de santal.
Dans la seconde piece, une table joliment ornee de fleurs est dressee.
La maitresse de maison est une bonne cuisiniere, aussi les mets,
tres abondants, sont-ils mieux assaisonnes que ceux de nos deux repas
hier: le traditionnel cochon de lait dore a point est delicieux, les crepes
de bananes, etc etc... Nous mangeons de bon appetit, nous refusant a
penser que « notre petit-dejeuner » nous attend a une grosse heure de
marche de la.
Apres mille remerciements, nous les quittons et reprenons le petit
chemin de ceinture qui doit nous mener a Vairuru.
41
bulletin da la ifocielc dc& &tade& &ceantenne&
Monsieur Vernier repete souvent: toute cette nature est vraiment mer-
veilleuse, combien de Frangais envieraient notre sort et comme il serait
doux de vivre ici, entoure de cette population accueillante, saine et simple.
Oui, il serait doux de vivre ici, loin des envieux, des arrivistes, des
compliques, des insatisfaits, loin des agitations, des bruits fatigants, harcelants de la vie moderne, usines,motos, TSF, etc., au milieu de cette
nature magnifique... oui, mais il n’est pas possible de venir s’installer ici,
le Gouvemeur en a decide ainsi. C’est heureux pour les gens de Raivavae,
qui ainsi, ne seront pas gates par le contact des civilises, malheureux pour
les Frangais desireux de vivre la douce vie des primitifs dans une lie a la
temperature beaucoup plus fraiche qu’a Tahiti.
Comme voila plus d’une heure que nous marchons, nous ne devons
plus etre loin de Vairuru; j’avoue que je ne serais pas fachee de m’asseoir
un peu.
Mais qu’est-ce ceci ? Au milieu d’une large clairiere, apparait un vaste
et imposant temple dont la construction abandonnee depuis plusieurs
annees va etre
reprise (la Manureva est d’ailleurs chargee de materiaux
de construction a cette intention).
Les dimensions de ce temple, qui doit mesurer environ quinze metres
de large, quarante de long et quinze de haut, laissent legerement reveur,
lorsqu’on songe que Raivavae n’a pas plus de cinq cents habitants et que le
village auquel appartient ce temple n’en possede qu’une centaine, or ce
temple peut contenir au moins 1200 ouailles.
Il est harmonieux de formes et fort bien construit, ses murs ont
l’epaisseur de ceux d’une forteresse. Il represente une rude et harassante
besogne pour la poignee d’hommes qui a du y travailler.
Le village est a quelques metres de la: toute la population nous accueille
joie, les hommes nous donnent de rudes poignees de main, les femmes
nous serrent affectueusement dans leurs bras et plaquent sur nos joues de
avec
longs baisers sonores, seuls les enfants apeures nous observent de loin.
Les temples en Oceanie n’ont jamais de clochers; une petite
construction assez basse construite a cote de l’edifice principal contient
generalement la cloche ; ce temple-ci fera exception et aura un grand clocher qui s’elevera orgueilleusement dans le ciel.
42
N°322 -Mai/Aout 2011
Temple en construction
Madame Vernier, Charly et moi nous installons dans une des pieces
de la maison du pasteur, tandis que ce dernier travaille dans une cham-
bre voisine avec Monsieur Vernier justement a propos des materiaux de
construction que Ton est occupe d’apporter ici en pirogue puis a dechar-
ger a bras d’homme. Par la fenetre, j’admire la haute silhouette musclee
de ces hommes splendides qui portent avec une aisance magniflque des
charges considerables.
Tout autour de la chambre oil nous nous trouvons, plusieurs hommes
et femmes, assis par terre, sur des peoe, nous contemplent silencieuse-
ment, tandis que la femme du pasteur bavarde avec animation ; c’est une
petite femme brune d’un type nettement espagnol, aux yeux petillants de
malice : elle est tres vive et ayant habite Papeete de tres nombreuses
annees, tout a fait civilisee.
Charly lui offre une cigarette qu’elle accepte avec une joie evidente.
Cependant elle n’en aspire que quelques bouffees, la passe a sa voisine qui
agit de la meme fagon et ainsi de suite jusqu’a epuisement de la cigarette.
Pourquoi ? Tout simplement parce que ces braves gens adorent le tabac
et en sont tres prives: le Chinois n’en vend pas; d’ailleurs ils ne sont pas
pouvoir s'offrir ce luxe. Ils n’ont pas d’allumettes non
plus, c’est pourquoi, devant chaque maison, une grosse buche se consume
lentement nuit et jour, comme autrefois le feu eternel.
assez riches pour
43
iQOuffetin de /a ifocicle des S/udes 0ce,amcfinedi
L’emploi du sel dans les aliments est aussi un luxe, qui ne s’offre que
dans des grandes occasions.
Bien qu’ayant distribue toutes ses cigarettes Charly n’a pu en donner
l’odeur du tabac a attire beaucoup de monde et la petite
a tous car
piece est pleine a craquer. C’est un amusant spectacle de voir tous ces gens
se passer sans aucun souci d’hygiene, ces quelques cigarettes qu’ils fument
avec beaucoup de gravite.
II est deux heures de l’apres-midi, on vient de nous offrir notre petit
dejeuner : cafe au lait condense, biscuits sales et sucres (grand luxe)
accompagnes de poulets au curry, de pore, etc, etc...
Nous ne faisons que gouter a chaque plat, ce qui represente cependant un abondant repas. Dire qu’au village suivant on nous attend pour un
«
»
tamara... (diner de ceremonie en tahitien) et que nous allons etre encore
obliges de manger; cela devient angoissant.
Au cours de ce repas, tandis qu’il decoupe un morceau de viande,
Charly casse en deux morceaux sa fourchette faite d’aluminium leger, ce
qui l’ennuie un peu car cette argenterie de pacotille represente cepen«
»
dant ici un certain luxe.
Devant la maison, il y a un grand remue menage avec force cris,
des cages de bois remplies de poulets et de canards sont apportees,
bientot suivies d’une dizaine de cochons noirs de toutes tailles qui poussent des clameurs desesperees. A cote de regimes de bananes et de fei
sont poses des sacs de pia (amidon de manioc) et d’immenses paniers
faits de feuilles de bananiers tressees contenant des cargaisons
Un peu plus loin des peoe s’accumulent, formant un tas
d’oranges.
enorme.
Le pasteur vient de se lever et solennellement, au nom des
fideles de son district, offre en un long discours tous ces cadeaux a
madame et monsieur Vernier.
Tous les Polynesiens sont des orateurs nes: ils aiment a palabrer des
heures entieres a propos de tout et de rien, d’ailleurs au cours de ce
conferences.
voyage nous subirons chaque jour d’interminables
Selon les rites, monsieur Vernier remercie longuement les genereux
donateurs, apres quoi nous reprenons le chemin d’Anatonu ou nous arrivons vers quatre heures.
44
N°322
-
Mai /Aout 2011
A cote de chaque temple se trouve une vaste salle que Ton nomme la
salle de chants et qui sert de lieu de reunion ; c’est dans celle d’Anatonu
que le tamara aura lieu : de loin Charly a apergu des carafes contenant
un
liquide rouge. Du vin ? Non, pauvre Charly, ce liquide, d’un rouge ravis-
sant d’ailleurs, est obtenu avec des fleurs d’hibiscus
rouge ecrasees et
melangees avec de l’eau sucree. Cette boisson est assez agreable au gout
mais un peu trop sirupeuse, je lui prefere l’eau de coco delicieusement
petillante.
Toujours, l’eternel menu, mais ici Charly ne cassera pas de fourchettes pour la bonne raison qu’il n’y en a pas et que Ton mange avec les
doigts.
Le tamara termine, Charly et moi allons nous promener sur la jolie
plage de sable blond en quete de coquillages rares; des enfants nus sont
occupes a se baigner; un jeune gargon d’une dizaine d’annees attire mon
attention par sa peau blanche, ses cheveux blonds Blasses et ses yeux bleus.
Quelques indigenes de Raivavae ont parait-il du sang suedois; est-ce
d’un grand-pere que ce petit gallon a herite de ce type physique nordique ?
Un peu avant la tombee de la nuit nous partons a la recherche de
monsieur et madame Vernier ; nous les retrouvons dans une des maisons
du village.
Dans la cour de cette demeure, j’apergois un bizarre poulet a pattes
courtes; je m’arrete pour l’observer: ses maitres, sans doute, s’imaginent
que je desire le posseder car les enfants de la maison se mettent immediatement en devoir de l’attraper et une jeune Bile me l’apporte, triom-
phante. Cet animal va etre terriblement encombrant, le rehiser risque de
causer de la peine a ces braves gens, que faire ? Charly caresse le poulet,
fait semblant de ne pas comprendre qu’on veut nous le donner et apres
avoir fait mine de l’admirer nous nous eloignons, laissant la jeune Bile
toute decontenancee et les yeux pleins de larmes.
A six heures aura Beu un culte dans le job temple au toit rouge et aux
murs tres blancs. Tous les habitants de lUe sont la. Les
jeunes fiBes se pro-
menent par groupes en bavardant et en riant beaucoup : eBes sont magni-
fiques, pieds nus et vetues de leurs beUes robes blanches« chretiennes»,
leur longue chevelure luisante de mono'i (huile de coco) flottant au vent.
45
(bulletin de /a Joa'e/c deg Slades Ocean
Leurs immenses chapeaux de paille blanche ajouree (veritable dentelle)
sont poses bien en arriere, formant une sorte d’aureole a leur beau visage
cuivre, mais n’admirons pas trop le tres beau travail de ces pailles en
feuilles de pandanus tressees car sans cela l’une d’entre elles va se decoiffer et m’oflrir son chapeau.
Tous les pasteurs de la delegation ont revetu leurs plus beaux costumes pour cette grande manifestation rehgieuse. Le chef d’Arue, Michelli,
grand et mince il porte avec beaucoup d’allure un pantalon de Handle blanche et un veston bleu marine de coupe impeccable;
sa cravate, un petit nceud papillon, est faite dans un tissu a impressions
a un cliic fou : tres
tres nouvelles.
Naturellement, il nous faut ecouter d’interminables sermons en taliitien, coupes heureusement de tres beau et tres sauvages chants.
Cette ceremonie se termine par un cantique merveilleux : 150
fiddes environ chantent avec ferveur un cantique qui semble ne devoir
finir : par moment on le croit termine mais brusquement, d'une
jamais
voix de tete tres aigue, une femme seule reprend, bientot suivie par la
masse et cela indefiniment.
C’est vraiment magnifique. Parfois cette
musique sauvage et fortement cadencee ne semble plus provenir de voix
humaines mais plutot d’un instrument inconnu, un orgue ou un ensemble de cloches aux sons tres varies, depuis les plus aigus jusqu’aux plus
profonds.
En tout cas c’est une musique qui vous entraine, vous emporte, vous
absorbe entierement, une musique qui s’empare de tout votre etre.
Apres la ceremonie au temple, les fiddes, e’est-a-dire tous les habitants de Raivavae, se reunissent dans la salle de chants ou ils passeront la
nuit a chanter ou a discourir a tour de role sur un sujet biblique fourni
par monsieur Vernier. Parler, chanter inlassablement, represente pour
le summum de la joie. Comme tous les Polynesiens, ils doivent aussi adorer la danse, mais la presence des membres de la mission protestante sup-
eux
primera pendant tout notre sejour le plaisir pai'en. C’est dommage...
Charly et moi reprenons a la nuit le chemin de Raima.
En cours de route, nous croisons quelques retardataires se rendant
nous n’y
en toute hate a la fete rehgieuse et semblant tout etonnes que
46
N°322
assistions pas. A l’entree du village, nous sommes accueillis
-
Mai / Aout 2011
par une bande
de chiens hurlant, tout desempares de se trouver les maitres du
village.
Excellente nuit.
*
Samedi 8 octobre
Le lendemain petit dejeuner a 7 heures dans la maison du
pasteur qui
vient juste de rentrer.
Apres ce repas, les habitants de Rairua offrent leurs cadeaux a la
delegation. Meme abondance, meme discours qu’a Anatonu.
Partirons nous aujourd’hui ? Pour l’instant il n’en est
pas question car
nous voici de nouveau a la merci du vent
qui pour le moment ne daigne
meme pas souffler si
peut soit-il. Qu’importe... Le temps ne compte pas
dans ce pays ou Ton se laisse vivre sans songer aux heures qui s’ecoulent.
Nous partons nous baigner dans notre jolie piscine.
J’essaye de fixer
jamais dans mon souvenir ce veritable paradis terrestre car je sais
que, plus tard, les jours de cafard, son evocation sera douce et apaisante.
a tout
Le vent commence a souffler legerement me semble-t-il, aussi rentrons-nous rapidement a Rairua. Nous avons eu raison de nous hater, car
le capitaine vient d’ordonner le depart.
Tous les habitants de Raivavae sont la, les hommes, tres emus, nous
donnent de longues poignees de main, les femmes, le visage inonde de
larmes, nous serrent en sanglotant dans leurs bras et nous embrassent
avec tout leur cceur. Mon dieu que
je suis bete... Voici que des larmes me
viennent aussi aux yeux, vraiment ce depart est infiniment emouvant.
Allons, il faut tout de meme s’arracher, se separer.
La baleiniere, apres nous avoir rnenes a bord, se met en devoir de
tirer la Manureva jusqu’a la sortie de la passe, le vent n’etant pas assez
fort pour 1’eloigner de la terre.
Au depart de Papeete, Bobby, bebe chien, etait le seul animal du
bord; maintenant, outre les nombreuses volailles et petits cochons offerts
a monsieur Vernier, le Capitaine a
embarque un tres beau cheval paye cent
francs qu’il pourra revendre au moins quatre cents a Papeete.
Outre les animaux, le minuscule pont est encombre de monceaux de
taros, de regimes de bananes, de paniers d’oranges. Les paniers d’oranges
47
bulletin da fa Society de& fotiides Oiccamames
n’encombreront pas longtemps le pont d’ailleurs, car grands et petits
absorbent des quantites effrayantes de ces fruits.
Nous avons repris notre place habituelle sur le pont: silencieuse-
ment, melancoliquement, nous contemplons une derniere fois cette lie
benie des dieux ou nous avons vecu des heures inoubliables.
Le petit point noir qui etait encore Raivavae a maintenant disparu,
nous voici de nouveau pour de
longues heures peut-etre entre ciel et mer...
Nous nous adaptons facilement a la vie inconfortable, mais non sans
charme du bord.
Vers le soir, alors que la Manureva file a bonne allure, le pardessus
d’un des passagers tombe a l’eau ; cinq minutes s’ecoulent puis le jeune
matelot de 19 ans a la poignee de main si vigoureuse, venant d’apprendre
l’incident se jette brusquement a l’eau. Comme il nage avec une admirable aisance et extremement rapidement, il atteint vite son but, tenant d’une
main le pardessus; la mer est agitee d’une longue et profonde houle dans
laquelle il disparart parfois plusieurs minutes angoissantes pendant lesquelles chacun songe avec terreur aux requins si nombreux dans ces
parages. Un dernier effort, et il arrive a atteindre la bouee de sauvetage
que les autres marins lui ont lancee au bout d’une longue corde; se liisser
a bord est pour lui un
jeu d’enfant.
La mer etant devenue tres mauvaise vers les dix heures du
soir, nous
obliges de renoncer a notre sac de couchage qui glisse d’une
fagon inquietante a chaque coup de roulis, ce ne serait pas drole d’etre
projete a l’eau avant meme d’avoir pu nous en degager.
Decidement, nous avons tout a fait le pied marin car nous ne
sommes nullement incommodes par cette longue houle ; il est vrai que
sommes
nous n’avons guere le
temps de songer au mal de mer, il faut d’abord
de
penser a ne pas idler servir de dessert aux requins. Meme hors du sac
couchage, c’est tout un probleme: afin de ne pas trop nous fatiguer, nous
nous tenons tantot d’une main tantot de l’autre au rebord de l’ouverture
de la cale. Parfois, vaincue par le sommeil, je m’endors, pas pour longcar glissant a belle allure, je me reveille en sursaut; heureuse-
temps,
ment le cceur battant, j’arrive toujours a me rattraper a la jambe de
Charly. Plusieurs fois dans la nuit, les matelots enjambent nos corps pour
48
N°322
manoeuvrer les
-
Mai / Aout 2011
voiles, mais nous n’y faisons plus attention, etant tout a fait
habitues a cela.
*
[ 4 ] Au petit jour, la pluie se mettant de la partie, nous nous decidons
a plier bagages et a descendre dans la cale ou nous resterons jusqu’au lendemain 10 heures.
Avec mille difflcultes, tant la Manureva est secouee, nous arrivons a
enjamber les corps des femmes et des enfants Tahitiens, plus ou moins
malades, et a grimper sur le pont. La, il souffle un vent invraisemblable,
un vent qui vous deshabille, vous aveugle, vous etouffe presque. On nous
offre du poulet bouilh que nous avalons de bon appetit, assis par terre
pres du barreur, seul endroit ou l’on soit a peu pres a l’abri des vagues
qui balayent le pont.
Le pauvre cheval est douche copieusement et, malgre tous ses efforts,
tombe a chaque instant, c’est tout un travail pour le remettre debout.
Quant aux cochons, etant sans doute malades, ils poussent des cris aigus et
ininterrompus.
Voir evoluer la Manureva qui chevauche avec aisance des vagues
hautes comme des montagnes est un spectacle riche d’impressions.
Pas une minute un sentiment de peur s’empare de moi, tant on sent
cette petite
goelette robuste, vaillante et souple. J’ai aussi la plus grande
confiance en T equipage. Les Tahitiens ne sont peut-etre pas de fins marins
sachant profiter de la moindre brise et gagner ainsi du temps, non, ils sont
trop nonchalants pour cela
eux
-
-
d’ailleurs le temps n’a aucune valeur pour
mais que le danger se montre, ils sont la, courageux, habiles, prets
a lutter vaillamment et on
peut leur faire confiance.
Vers le soil’ nous sommes a une huitaine de milles de Tlibuai qu’on dis-
tingue assez nettement, malheureusement a Tapproche de la terre, le vent
s’est tout a fait calme et il ne faut pas envisager Tespoir d’arriver ce soir.
Cabne nuit sous un ciel merveilleusement etoile.
4
II y a □ cel endroit du recit un probleme dans la chronologie, avec semble-t-il un jour de trop.
49
(bulletin de fa Sodete des Studes^ Ocean
*
Dimanche 9 octobre
Lorsque nous nous reveillons, pas un souffle de vent n’agite l’air et
la mer parfaitement immobile semble un miroir. Nous distinguons tres
bien la vegetation de Tubuai, tant nous sommes pres, malheureusement
n’avangons plus guere, d’ailleurs l’equipage semble se desinteresser
completement des manoeuvres: le Capitaine dort dans sa cabine, le second
et le subrecargue bavardent a l’avant, les autres matelots paressent ou
nous
mangent sans interruption taros, bananes et oranges.
A quatre heures de l’apres midi, les passagers commencent a s’enerver; allons-nous etre obliges si pres de la terre de passer encore une nuit
inconfortable a bord ?
Le Capitaine qui vient de se lever daigne donner des ordres pour
essayer au moins de toumer la Manureva dans la direction de la passe.
Rien a faire, le vent etant tout a fait insuffisant.
Monsieur Vernier demande alors quelques volontaires pour mettre
la baleiniere a la mer et essayer de tirer la Manureva a bras d’hommes.
Les volontaires ne manquent pas, son desir est vite exauce.
Maintenant six hommes sont en train de ramer avec une energie
magnifique et lentement, la Manureva toume et prend la direction de la
passe.
Le dicton « aide-toi, le ciel t’aidera », serait-il parfaitement exact ?
Brusquement le vent se leve, les voiles bien tendues, la Manureva se met
a
prendre son allure de course, tirant derriere elle la baleiniere.
Au bout d’un instant la corde reliant le canot de sauvetage a la Manu-
reva se casse ; tres vite la frele embarcation n’est
plus pour nous qu’un
point noir. Comme ils ne sont plus que deux rameurs (les autres matelots
etant remontes a bord), ils auront certainement beaucoup de peine a ren-
trer; le Capitaine ne s’en soucie guere car voila le moment dangereux; il
fait presque nuit et la Manureva file a tombeau ouvert.
Nee, debout sur le bastingage, regarde de ses yeux pergants les recifs
de corail que parfois nous effleurons presque, et lance sans interruption
des ordres brefs au barreur. Ce dernier, le visage contracts par l’effort d’at-
tendon, couvert de sueur, est oblige de tourner sans arret la barre. Tous
deux savent qu’une seule minute de defaillance peut causer la perte de
50
N°322
-
Mai / Aout 2011
cette belle Manureva, aussi sent-on que tout leur etre est tendu vers le but
a atteindre.
Le danger est maintenant ecarte : nous avons franchi le passage ; les
matelots manifestent leur joie en poussant leur cri strident de victoire.
Chaque fois qu’ils ont vaincu un obstacle, Us lancent cette meme etrange et
sauvage clameur qui ressemble un peu, oh ! de tres loin, par ses modulations seulement, a un chant tyrolien.
Maintenant nous n’avons plus qu’a attendre la baleiniere pour descendre a terre. La nuit est tout a fait venue. Aurons-nous un lit pour dormir
? D’apres monsieur Vernier ce n’est pas du tout certain, aussi
a-t-il
fait un ballot de nos couvertures et coussins car si personne
Charly
ce soil
-
ne nous offre
l’hospitalite, U sera tout de meme plus agreable de dormir
a la belle etoile sur la terre que sur le
pont.
Le culte d’arrivee se termine juste lorsque la baleiniere arrive ; les
deux matelots doivent etre rompus de fatigue mais ils n’en laissent rien
paraitre.
En route pour Tubuai.
J’admire madame Vernier qui se plie avec un calme sourire a toutes
les circonstances. Elle n’est plus tres jeune, et il n’est pas tres aise, en
pleine nuit, de prendre place dans la baleiniere ; il faut d’abord enjamber
la balustrade, descendre a reculons une petite echelle raide, profiter enfin
du moment ou la petite embarcation se trouve assez pres de la Manureva
pour sauter dedans.
Les matelots doivent avoir beaucoup de peine a manceuvrer la baleiniere car nous sommes entoures de pates de corail que parfois meme
nous effleurons. Maintenant, il est
impossible d’aller plus loin. Il n’y a plus
wharf, c’est a bras d’hommes que
nous franchirons les quelques metres qui nous separent du rivage
assez d’eau. Coniine il n’existe pas de
TLibuai
Beaucoup de monde pour nous accueillir. Joie... nous pourrons etre
loges. Le pasteur nous conduit chez lui; son habitation est parait-il a un
quart d’heure de marche : tout semble bouger affreusement autour de
moi, j’avance comme dans un reve. Pourtant malgre cet etrange malaise,
51
aoulletin da fa Joc/etc de& Stades 0cea/ue/mc&
qui me saisit a chaque descente a terre, je suis heureuse, car monsieur
Almne vient de nous apprendre que tout danger de guerre est ecarte 5
.
La maison dans laquelle nous venons d’entrer ne se compose que
d’une seule piece dont les quatre coins sont garnis de divans-lits. Une
petite table et quelques chaises competent son ameublement.
En attendant le the du soir, nous nous y installons pour bavarder. Une
vieille femme aveugle attire tout de suite mon attention ; son visage aux
traits d’une remarquable regularity est encadre de souples cheveux d’un
blanc de neige.
Elle a une tres grande distinction naturelle et un port un peu hautain,
aussi est-ce sans etonnement que j’apprends qu’elle est de sang royal. C’est
la mere du pasteur.
Dans l’intention de bavarder avec moi, une forte jeune fille est venue
s’asseoir a mes pieds; elle parle tres correctement le frangais avec ce
doux accent trainant que prennent les Tahitiens pour prononcer notre
langue. Elle est tres gentille, extremement affectueuse, aussi, pendant tout
mon sejour a Tubuai, elle sera ma grande amie.
Elle a un assez joli visage aux traits reguliers, mais malheureusement,
elle est beaucoup trop grande et trop forte ; agee de seize ans seulement,
elle doit certainement peser ses quatre-vingt dix kilos.
Sa cousine, par contre (chez qui nous logerons) est la plus ravissante
jeune fille que Ton puisse rever; une frimousse amusante, comme illuminee par d’immenses yeux
rieurs, un sourire adorable et un tres joli corps
aux attaches tres lines. Toutes deux sont des« demoiselles »
qui n’ont deja
plus rien des sauvages creatures de Raivavae.
Mais il faut interrompre ce bavardage car on nous demande d’aller
nous restaurer ; le repas est servi dans la salle a
manger qui se trouve a
quelques metres de la. En realite la salle a manger n’est qu’une hutte au
toit en feuilles de cocotier, aux murs de bambou et au sol de terre
battue; en notre honneur on nous a fait une table a l’aide de planches
posees sur des treteaux.
5
Allusion aux accords de Munich de sepfembre 1938
52
N°322
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Mai/Aout 2011
Teinauri, la cousine de « ma grande amie »
Nous mourons de faim et faisons honneur au repas compose de the,
de crepes de bananes et de farine, d’omelettes froides et de pain et de
beurre. Il faut etre reste comme nous plusieurs jours sans pain comme
c’est notre cas, pour l’apprecier vraiment.
Le diner termine, nous retournons dans la premiere maison ou monsieur Alinne nous rejoint: il s’embarquera sur la Manureva avec nous;
administrateur des lies Australes, il reside generalement a Rurutu ou il
retoume apres un sejour de quelques semaines aux lies Tubuai.
Monsieur Alinne 6 est un grand type maigre d’une quarantaine d’annees, au physique un peu etrange. Il est vetu d’un pantalon de toile
blanche et d’une chemise a manches courtes qui laisse voir ses bras
osseux couverts de
poils roux.
Il a une drole de figure rouge, comme perchee sur un long cou couvert de taches de son : son nez est long, ses levres minces et pities. Ses
yeux, bien que noirs, doivent craindre la grande lumiere, car tout le tour
6
Frederic Ahnne (1899-1970), fils de Edouard Ahnne.
53
bulletin de la Societe de& &tude& 0icea/uefifies
est finement plisse comme s’il les avait clignes toute sa vie. Son front haut
est deja bien degami vers le milieu ; par contre, de
chaque cote, ses che-
veux rebelles forment des masses frisees et ebouriffees
qui retombent
assez bas dans le cou.
Naturellement, nous parlons de notre sejour a Raivavae et des habitants si sympathiques de cette charmante tie. Incidemment
je lui fais part
de leurs recriminations a propos de leur fameuse taxe de 50 francs pour
l’entretien des routes. Brusquement, il m’interrompt et me dit d’un ton sec :
Ah, non, surtout Madame ne me parlez pas de cela et ne les defendez pas, croyez-moi ils sont impossibles et se plaignent toujours de tout.
-
«
Je vais d’aibeurs vous raconter une petite anecdote prouvant leur
mauvais esprit: comme je leur faisais le reproche de laisser dans un tel
abandon leurs ponts, savez-vous ce qu’ils m’ont repondu ?... qu’ils attendaient le moment ou un de ces ponts s’effondrerait sur mon passage ...»
Cependant comme nous avons tous besoin de repos, nous ne prolongeons pas la soiree. La maison ou nous logeons est a quelques metres
de la; nous avons une tres grande chambre et un tres bon lit. Naturellement selon la mode tahitienne il n’y
pas de draps: une couverture de
cotonnade de couleur est simplement posee sur le matelas. Pour nous
couvrir nous avons un ravissant tifefe.
Les tifefe sont de tres jobs couvre-lits faits a la main ; ils
representent un travail enorme car ce sont de veritables mosaiques d’etoffes: en
effet de minuscules carres de tissus de differentes couleurs sont rassembles et cousus a la main pour former de forts jobs dessins; celui-ci represente des ananas.
D’autres ne sont faits que de dessins geometriques, tous sont de cou-
leurs vives mais l’assemblage des couleurs ne choque jamais; au
contraire, il prouve que ces femmes ne sont pas depourvues d’un certain
sens
artistique. Generalement plusieurs femmes cobaborent a la confec-
tion d’un seul tifefe : assises par terre, ebes bavardent des heures entieres
en
travaibant, ne s’apercevant pas que le temps passe.
Excebente nuit que nous aurions aime prolonger tard dans la mati-
nee, malheureusement, le pasteur vient nous chercher a 6 h Vi pour le
petit dejeuner.
54
N°322
*
-
Mai/Aout 2011
Lundi 10 octobre
Tubuai est la plus basse des quatre lies que nous devons visiter 7 son
,
point culminant n’atteignant pas trois cent metres". Si un service regulier
et rapide (ce qui serait fort possible) la mettait en
rapport avec Papeete,
elle pourrait etre le jardin potager de Tahiti si depourvue de legumes, car
tous les legumes de France peuvent pousser ici.
Avant la nomination de monsieur Ahnne comme Administrateur des
lies Australes, Tubuai etait placee sous la surveillance d’un gendarme fran-
Qais dont le jardin potager faisait Tadmiration des indigenes ; bien qu’il
soit parti depuis bientot pres de trois ans, ils parlent encore de ses
pommes de terre, de ses choux enormes, de ses fraises succulentes etc...
Les vertes prairies, cloturees de barrieres de bois blanc qui entourent la maison du pasteur, font penser a certains paysages de France et
cela d’autant plus qu’un vent frais fouette nos visages etonnes car ils
avaient deja pris l’habitude de la douce caresse des brises taliitiennes.
Charly et moi evoquons les deux sejours a Tubuai des revokes de la
Bounty.
Une premiere fois, tentes par l’aspect attrayant et engageant de Tile,
ils essayerent de s’y installer. Ils furent accueillis a coups de pierres et de
fleches par les indigenes, ce qui cependant ne les decouragea pas. Cependant l’absence de femmes parmi eux les inciterent a partir en chercher a
Taliiti. Apres un sejour assez long dans cette demiere Tie, ils retoumerent
a Tubuai: ils s’installerent sur une
petite hauteur ou ils construisirent un
petit fort. Les insulaires, mecontents, les ayant alors attaques en masse, ils
finirent par abandonner cette Tie vraiment trop inhospitaliere.
Vers les neuf heures nous partons faire une petite promenade en
compagnie de monsieur et madame Vernier. On voit que monsieur Ahnne
fait de frequents sejours a Tubuai car le chernin que nous empruntons est
fort bien entretenu.
Nous faisons connaissance du seul agent de police de Tubuai, un
nomine Hoffman :
c’est un « demi », sa mere etait Polynesienne et son
1
Erreur de la narratrice: la plus basse est Rimatara.
8
En realite: 422 m.
55
bulletin de' la Society de& Studes Oceani*
pere Alsacien. Bien qu’il ne soit plus tres jeune, il est encore bien physiquement; il est grand, bien decouple, son visage encadre de cheveux
blanc-neige est d’un ovale parfait, son teint tres basane fait un heureux
contraste avec ses yeux bleus faience.
Cet ex-don Juan a parait-il une tres belle et tres nombreuses progeniture eparpillee dans toute File. Nous aurons le plaisir d’assister a son
mariage : il a decide en effet de profiter du sejour de monsieur Vernier
pour regulariser la demiere de ses unions.
Nous faisons aussi connaissance de l’infirmier (a noter qu’il n’en
existait pas a Raivavae) qui est le fils de Nee, notre Capitaine.
Un peu plus loin nous rencontrons un Anglais, un vieil Anglais qui
habite Tubuai depuis des annees : le malheureux voudrait bien faire un
sejour a Papeete, mais il n’ose mettre son projet a execution, car il craint
que les autorites frangaises ne lui donnent plus ensuite I’autorisation de
revenir a Tbbuai ou il possede une plantation de cafeiers.
Un autre blanc habite aussi Tubuai: c’est un Norvegien, une sorte
d’hercule parait-il, qui possede un fort beau troupeau de bceufs car Uibuai
a de
magnifiques paturages.
Un Frangais, un nomme Ilari, a vecu aussi plusieurs mois ici; il n’est
reparti que depuis quelques semaines, emmenant avec lui son fils, un bebe
de vingt mois qu’il a eu avec une jeune femme de Tile. La maman, une tres
jolie fille, n’a pas Fair du tout affectee du depart de son enfant. Cet Ilari
est parait-il un dangereux agitateur 9
Cinq religions differentes se partagent les neuf cents habitants de
Tubuai: protestante, catholique, adventiste et deux sectes mormones.
Naturellement a cause de cela, cette poignee d’homme est souvent en disputes. Parfois les membres d’une meme famille sont de religions differentes, ce qui amene une foule de complications.
Les plantations de cafeiers sont les principales richesses de File, or il
.
est interdit aux adventistes de boire et de recolter du cafe. A cause de cette
interdiction certaines families adventistes laissent actuefiement a l’abandon
des plantations autrefois florissantes, ce qui est vraiment lamentable.
9
Noel Ilari (1897-1985): voir son livre Secrets tahitiens.
56
N°322
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Mai / Aout 2011
On comprend aisement que le Gouvemement, sous l’instigation des
protestants, ait interdit l’installation de missionnaires a Raivavae et a
Rurutu dont les habitants sont profondement protestants. L’introduction
de nouvelles religions ne ferait que troubler ces ames simples et jeter le
disaccord parmi ces etres obbges de vivre cote a cote.
Les deux pasteurs mormons, nos compagnons de voyage, semblent
heureux comme des rois. Nous avons croise l’un deux tout a l’heure parcourant Pile a cheval, suivi de trois jeunes filles a califourchon sur la
meme monture.
Le second, devant le petit temple mormon qui se trouve
a
quelques metres a droite de la chapelle cathobque et a quelques metres
a
gauche du temple protestant, est occupe a bavarder avec ses fideles, de
belles jeunes filles qui s’accompagnent a la guitare, chantonnent en sour-
dine, pendant qu’il leur parle en souriant.
Le pasteur va parler
Nous revenons tout doucement a Mataura qui est le village que nous
habitons; c’est egalement le district. II n’y a qu’un district a Tubuai et trois
sous-districts. En dehors [du village] des maisons assez eloignees les unes
des autres sont disseminees en plus un peu partout a travers Pile.
Avant d’aller dejeuner, nous visitons l’ecole dans laquelle cent petits
ecoliers sont instruits par deux institutrices.
57
bulletin de la Society de& &adc& Oceanicnne&
5
Monsieur Vernier envoie au tableau un gallon de la premiere division et lui demande d’ecrire les phrases suivantes: « La France est un tres
beau pays et Tubuai est une tres belle lie », tache dont [ ? ] 10
Ensuite il fait faire des divisions a une fillette.
Pendant ce temps, je jette un coup d’ceil sur les cahiers fort bien
tenus des eleves. Le sujet de leur demiere narration etait la description de
Tubuai: la fillette chez qui nous logeons avait ecrit entre autres cette
phrase :
«
Mon village n’est pas joh mais je Taime parce que j’y suis nee. »
Monsieur Vernier vient de lui demander de nous reciter quelque chose et,
avec son
joh accent trainant, elle nous recite une fable de La Fontaine. Il
fait delicieux dans cette ecole dont les nombreuses fenetres sont toutes
grandes ouvertes, creant ainsi un agreable courant d’air.
A deux heures, un excellent tamara nous est offert ou monsieur
Alinne a ete naturellement convie.
J'ai regu du gouverneur votre autorisation de sejourner quatre
semaines a Rurutu, me dit-il, permettez-moi de vous deconseiller ce
«
-
sejour.
-
Pourquoi done ? lui demandons nous aussitot: Rurutu n’est-il done
point agreable ?
-
C’est une lie merveilleuse, vous pourrez en juger vous meme, mais
si la question du logement sera pour vous assez facile a resoudre, celle du
ravitaillement restera un veritable probleme, a moins que vous ne vous
contentiez des quelques mauvaises conserves vendues par le Chinois. Moimeme
je ne rrien sors qu’en me faisant expedier directement mon epice-
rie de Papeete, en ayant un jardin potager et une basse-cour.
-
Ne pourrions nous trouver a acheter du poisson, des volailles ou
des legumes ?
-
Des legumes... ils n’en cultivent pas ; c’est un trop gros travail pour
eux, d’ailleurs cela ne les interesse pas, ils preferent leurs taros, leurs feis
et leurs bananes. Des volailles... ils ne veulent pas les vendre et cela a plus
forte raison apres la veritable hecatombe qu’ils vont faire apres ces jours
de fete. Savez vous qu’avant d’avoir ma basse-cour, j’ai essaye de leur
10
II manque une ligne dactylographiee sur le document photocopie.
58
N°322 -Mai/Aout 2011
acheter des poules et qu’ils m’en ont refuse la vente. Quant aux poissons,
ils n’en consomment eux-memes qu’assez rarement. La peche est difficile
a Rurutu. A l’inverse des autres lies ou les recifs se trouvent a un ou deux
kilometres de la cote, a Rurutu ils bordent Pile meme. De ce fait, il n’existe
pas de lagon aux eaux calmes et poissonneuses. La peche ayant lieu en
haute mer est dangereuse et n’est possible que par temps calme. Savezvous, ajoute-t-il, que vous allez avoir de nouveau connne compagnons de
route les deux pasteurs mormons ? Comme leurs papiers ne sont pas en
regie, je les reexpedie a Papeete malgre leurs protestations.
-
Pauvres malheureux, dit alors madame Vernier, n’y a t-il pas moyen
d’arranger les choses ?
-
Absolument pas. Je ne veux pas courir le risque d’ennuis person-
nels pour leur faire plaisir; d’ailleurs ils n’ont que ce qu’ils meritent, pour-
quoi sont-ils partis dans ces conditions ?
Puis s’adressant a monsieur Vernier, toujours d’un ton sec :
Puisque vous m’avez dit n’avoir besoin que deux jours a Tubuai,
j’active le depart le plus possible, n’est-ce-pas ? Vraisemblablement, nous
leverons l’ancre demain apres le dejeuner. Voyez-vous, si je laissais Nee
agir a sa guise, dans huit jours nous serions encore ici: il se trouve tres
bien a terre et puis surtout cela lui permet d’accomplir son petit commerce. Savez vous ce qu’il fait en ce moment ? Il achete des bceufs qu’il
revendra a Papeete avec un benefice de 100 %.
Monsieur Tranchant m’a parle de ce commerce qu’il reprouve, dit
monsieur Vernier. Personnellement, je ne vois pas en quoi il lese la compagnie puisqu’il lui paie le fret. En plus, si sur certaines operations il gagne
effectivement beaucoup d’argent, sur d’autres il en perd. Il arrive souvent
-
-
par gros temps que des betes crevent en route
Ces histoires de commerce ne m’interessent pas particulierement,
-
dit monsieur Ahnne, ce que je ne veux pas, c’est qu’il reste a terre plus
qu’il ne lui est necessaire.
Connaissez vous l’histoire lamentable arrivee a Madame Lucette qui
occupe a Rimatara le double emploi d’institutrice et de sage femme ?
Attendant elle-meme la naissance prochaine d’un bebe, elle decida d’al-
ler faire ses courses a Papeete. Elle devait s’embarquer un mois avant la
59
ufletin- de fa tfociele dc& Studcs 0icea/uetmcs
1
date prevue sur la Manureva, qui arriva effectivement a cette epoque a
Rimatara.
Malheureusement la recolte de coprah que Ton devait charger sur la
goelette n’etant pas terminee, les indigenes de File demanderent a ce que
le depart soit recule de trois jours. Enchante de Faubaine, Nee accepta
naturellement.
Au bout de ce laps de temps, le brave Capitaine leur accorda un nouveau
prolongement de trois jours qui se transforma en quatre, Nee ne vou-
lant pas partir un dimanche.
Le lundi suivant, a l’heure prevue pour le depart, pas un souffle de
vent n’agitant Fair,
impossibilite fut de partir. On attendit ainsi six autres
jours. Puis, alors que le bon vent se levait, un passager alia trouver Nee et
lui dit: Dans deux jours ma niece se marie, ce qui va donner lieu a un
grand tamara et a mille rejouissances, voila treize jours que nous attendons le depart, nous pouvons bien rester trois jours de plus. Nee fut tout a
fait de cet avis: le temps compte-t-il en Oceanie ?
La Manureva partit avec quinze jours de retard, et comme, par surcroit de malchance pour Madame Lucette, la traversee fut fort longue, la
malheureuse mit au monde a bord un petit gargon qui ne vecut pas. Vous
connaissez tous la salete et l’inconfort qui regne a bord, alors vous ima-
ginez facilement ce que dut etre cet accouchement.
Madame Lucette a eu de la chance de s’en tirer... il est vrai que pour
les Polynesiennes, mettre des enfants au monde est chose facile : beaucoup de ces femmes vont laver a la riviere le lendemain de la naissance
de leur bebe. »
Le pasteur a convie tous les protestants de Tubuai a un tamara qui
doit avoir lieu apres le notre. Placees a meme le sol, des feuilles de bananiers forment un ravissant chemin de table. Sur ces feuilles sont poses a
intervalles reguliers des petits tas de nourriture composes d’un morceau
un de poisson, et un de taro (tous ces mets sortent du four taliide
pore,
tien que Ton vient de decouvrir devant nous).
Lorsque le signal de se mettre a manger est donne, chaque tas trouve
vite un proprietaire qui se met a bafrer en silence. Les Polynesiens s’attardent
60
N°322
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Mai / Aout 2011
peu a table, ce qui ne veut pas dire qu’ils mangent peu car ils sont capa-
bles d’engloutir tres rapidement d’enormes quantites de nourriture.
Apres avoir contemple un moment ce spectacle fort pittoresque, nous
allons nous reposer un peu dans notre chambre.
Notre sieste terminee, ayant cherche en vain une riviere agreable pour
baigner, nous allons nous promener sur la plage. A l’endroit ou nous
nous trouvons, il ne faut pas songer a se baigner: des pates de corail a
lleur d’eau forment une sorte d’immense plate forme sur laquelle nous
nous
nous amusons a
marcher, n’ayant de l’eau que jusqu’a la cheville. Natu-
rellement, nous avons garde nos sandales car les coupures faites par le
corail tres tranchant sont venimeuses et tres longues a guerir. D’ailleurs
l’Oceanie est le pays des plaies qui trainent des semaines entieres, comme
celui de quantites de maladies de peau.
Cette plate-forme de corail qui s’avance loin dans le lagon est traverde
canaux que nous enjambons; ces canaux regorgent de poissons.
see
Nous nous amusons a suivre du regard un banc d’une vingtaine de mulets
qui circulent a une vitesse vertigineuse, revenant inlassablement a l’endroit
qu’ils viennent de quitter comme en proie a une sorte de folie les incitant
a aller de
plus en plus vite.
Bobby notre bebe chien nous appelle de la plage ou nous l’avons
abandonne ; nous avons pitie de lui et en sa compagnie nous nous dirigeons vers la maison du pasteur.
Les vertes prairies qui l’entourent sont parsemees de monde ; des
groupes se sont formes: ici on bavarde assis par terre, ici on chante a mivoix des cantiques religieux appris le matin par madame Vernier. Des
enfants jouent, courent, poussent des cris. Pres de la riviere, les hommes
sont en train d’appreter pour le lendemain des petits cochons.
A six heures un the nous est servi; c’est tout de suite apres ce repas
que commencera un grand culte qui sera suivi jusqu’a l’aube de chants.
Ce district est depourvu de temple (on va bientot commencer la
construction d’un tres beau
temple parait-il) mais une sorte de batiment
rectangulaire, au sol recouvert de sable blanc, en tient lieu. Les jeunes
filles sont vetues comme a Raivavae de classiques robes blanches et de
chapeaux de paille. Certaines ici sont chaussees.
61
ORal/etin de la Jocleie- dcs Slades Ocean
Bien que nous tombions de sommeil, par deference pour monsieur
Vernier, nous assistons au culte mais avant que les chants ne commencent,
nous nous
echappons.
Tout autour de l’edifice religieux, if y a foule ; a peu pres toute la
population de Hibuai se trouve la, adventistes, catholiques ou mormons
ont tenu a assister... du dehors a la manifestation protestante. Us ecoutent
avec
beaucoup d’attention, me semble-t-il.
Yvonne et deux personnages
(peut-etre Mme Vernier au centre ?)
*
Mardi 11 octobre
Le lendemain, apres le matinal petit dejeuner, nous aUons faire les-
sive et toilette au bord d'une petite riviere qui se trouve exactement en face
de notre demeure (noter que la vedle nous etions aller chercher fort loin
et en vain ce que nous avions si
pres). Cependant, les rivieres de Tubuai
sont loin d’avoir le charme de cedes de Raivavae. Prenant leur source a
faible altitude, elles coulent tres lentement, sur la derniere partie de leurs
parcours, leurs eaux sont meme stagnantes, des masses de sables ferment
dunes et arretent completement leur cours (marigots).
62
N°322
-
Mai /Aout 2011
Les gens de Tubuai ont construit des citernes
puisque les eaux de la
riviere ne sont pas potables dans les parties habitees.
II y a des canards sauvages tres nombreux dans Pile ; eux
apprecient
tout de meme ces rivieres.
A dix heures doit avoir lieu le mariage d’Ho ffm an ainsi que trois baptemes. Voulant absolument y assister, nous nous rendons au
temple a
l’heure dite : la ceremonie ayant ete retardee d’une heure, nous partons
compagnie de madame Vernier. Chemin faisant, elle
que je veux noter ici:
II y a eu quelques annees, le gendarme de Maiao etait parait-il
assez mal avec les habitants de Pile; un
jour, exaspere, il leur dit:
Vraiment le protestantisme n’a guere eu une influence heureuse sur
nous promener en
nous raconte deux anecdotes
«
-
-
votre caractere.
-
Vous trouvez, lui fut-il repondu ironiquement ? Pourtant, si nous
n’etions pas devenu chretiens, il y a longtemps que nous vous aurions
mange... Les habitants de Maiao etaient en effet autrefois anthropophages.
La seconde anecdote se passe a Hiva-Oa (Marquises) ou le frere de
monsieur Vernier etait missionnaire Pannee ou mourut le celebre peintre
Gauguin. Un matin, celui qui s’occupait de ce dernier vint, en courant,
avertir monsieur Vernier que son maitre venait de mourir. Or le Polynesien, pour avoir la certitude de la mort de Gauguin, lui avait fait une
affreuse morsure a la joue d’ou le sang n’avait pas jailli, d’ou la certitude
de ce qu’il cherchait.!
»
«
Ma grande amie » vient nous chercher car les ceremonies vont
avoir lieu. A Pinverse de ce que je pensais, peu de monde au temple. Sur le
premier banc, trois nouveaux nes dans les bras de leurs marraines respectives, attendent le moment de devenir chretiens. Ils sont tous trois
richement vetus de leurs longues robes de bapteme gamies de dentelles,
comme on en faisait if y a une cinquantaine d'annees en France.
La ceremonie de bapteme accomplie, le mariage a lieu.
La future madame Hoffman est une superbe matrone au teint tres
fence: elle a revetu sa plus belle robe et son plus beau chapeau mais elle
est pieds nus. Hoffman semble emu.
63
(Ruf/ciin de /a tJocte/c des Stt/des Oicea/nc/ute&
Leurs sept enfants ont tenu a assister au manage de leurs parents:
les trois plus jeunes sont meme assis a leurs cotes. Monsieur Vernier, en
long sermon en tahitien doit (je le suppose car je ne comprends pas
un mot) leur vanter la joie d’etre unis devant dieu. En tout cas, les... (j’allais ecrire les jeunes epoux) nouveaux maries boivent religieusement les
paroles de leur eveque.
un
La ceremonie se termine par un cantique chante par les rares jeunes
filles venues assister au mariage. Les voila maries. Tout en allant leur ser-
feliciter, je souhaite en moi-meme que dieu benisse cette
union qui fut si fructueuse pendant la periode oil elle fut libre.
Le tamara d’adieu est fort reussi, mais se prolonge plus que ne le
souhaiterait monsieur Ahmie, aussi, la demiere bouchee avalee, nous nous
rer la main et les
dirigeons vers le debarcadere.
Nous nous installons sur le perron de l’ecole (videe de ses ecoliers
en l’honneur de notre
depart) en attendant le moment du depart.
La plus grande animation regne ; la baleiniere fait sans interruption
la navette entre la Manureva et le wharf. Elle part bourree de gens et
revient presque aussi chargee: c’est que les visiteurs sont plus nombreux
«
que les voyageurs. Monsieur Ahnne bougonne: J’ai deja dit cent fois au
subrecargue qu’au moment du depart il ne doit laisser monter a bord que
qui partent, mais rien a faire avec ces gens la, ajoute-t-il sur un ton
de profond mepris. Certains font la navette deux et trois fois et cela pour
ceux
echanger quelques barres de savon
bleu contre des fruits ou des paquets de popoi.
Cependant nous ne partirons pas a la nuit, comme nous l’avait predit le pessimiste Ahnne, car a quatre heures precises le signal du depart
serrer la main a un matelot ou pour
»
est donne.
Les adieux bien que tres amicaux, sont loin d’etre aussi touchants que
ceux de Raivavae.
La Manureva est pleine a craquer : quarante passagers alors qu’elle
ne
peut en contenir que trente. Monsieur Ahnne fait remarquer avec justesse
coup dur» la situation serait passablement grave, la baleiniere ne pouvant contenir que vingt deux personnes et naturellement il n’y
qu’en cas de
«
a a bord pas de TSF et des ceintures de
64
sauvetage en nombre insuffisant.
N°322 -Mai/Aout 2011
Quant aux animaux, tout l’arriere de la goelette est encombre : deux
vaches, un cheval, une quinzaine de pores fort a l’aise et circulant un peu
partout, des poules, des canards et des oies... En plus, Nee a du emporter
pour ses vaches de l’herbe qui occupe un assez grand espace. Les deux
pasteurs Mormons ont repris tristement leur place aupres de la notre, que
nous avons retrouvee apres
quelques negotiations.
Le pasteur adventiste de Tubuai, sa femme et leurs deux jeunes
enfants se sont embarques aussi, devant aller regler certaines questions
d’heritages a Papeete.
Lui est demi-blanc, a Pair tres intelhgent et fort sympathique comme
sa femme d’ailleurs. C’est un ancien
protestant; il fut meme un brillant
eleve de l’ecole de pasteurs que dirige monsieur Vernier a Papeete sur la
colhne d’Hermont. Il fut longtemps infirmier et sans filiste a Rurutu tandis que sa femme occupait le poste d’institutrice : ils se faisaient ainsi de
fort beaux mois, mais Rumtu etant un peu le fief des protestants, ils furent
expulses de Pile, n’etant pas acceptes la-bas. Du reste le petit fait suivant va
prouver Pintransigeance, Petroitesse d’idee et le rigorisme exagere et...
ridicule dont font preuve les Rurutus ou... leurs dirigeants.
Monsieur Vernier vient d’appeler Charly et d’un air assez gene lui dent
le discours suivant:
«
-
Cher monsieur Peltier, d’accord avec monsieur Ahnne, je viens
vous demander un service: voulez-vous etre assez aimable pour
porter un
pan talon long pendant votre sejour a Rumtu ? A Raivavae et Tubuai vous
etes descendu vetu d’une chemise a manches courtes et d’un short, et cela
n’avait aucune importance; a Rumtu il n’en est pas de meme, les habitants
sont un peu arrieres, ils ne comprennent pas les modes modemes. » (Ils
vivaient nus autrefois et se portaient beaucoup mieux d’ailleurs...) « Je
pense que vous les choqueriez en descendant en short. La reflexion d’un
jeune pasteur que nous allons installer a Rumtu me le prouve bien: il vient
de me dire : je serais tres heureux et tres honore si monsieur et madame
Peltier acceptaient de loger chez ma mere, seulement je mets une condition
cela, c’est que monsieur Peltier porte un pantalon long. D’ailleurs monsieur Ahnne, ajoute monsieur Vernier, qui connait bien ses administres, a
a
fait les memes reflexions a monsieur X venu visiter dernierement Rurutu.
65
bulletin d& la Sociele de& &tude& Qceanicane&
Comme ce monsieur n’avait emporte que des shorts, monsieur Ahnne lui
a
prete un de ses pantalons. Peut-etre etes-vous dans son cas. Si oui, je
pourrais vous passer un ou deux de mes pantalons car j’en ai apporte plus
qu’il ne m’en faut.
»
Et devant la reponse affirmative de Charly il ajoute : « Je pense qu’ils
vous iront car nous sommes a peu pres de la meme taille.
»
Comme les gens se connaissent mal eux-memes... Monsieur Vernier a
au moins dix centimetres de moins que
Charly.
Le bouillant Charly est fort en colere, pour ma part cela m’amuse ;
oui, je trouve cela si comique que je me dispenserai meme ici de
reflexions ou de commentaires, surtout lorsque je revois en pensee les
habitants de la reputee pudibonde Angleterre parcourant tout leur pays en
tenue plus que legere par une temperature presque fraiche alors qu’ici,
sous des cieux
un
tropicaux, dans une lie perdue, il est parait-il indecent a
jeune homme de montrer ses jambes.
Au bout d’un moment, Charles finit par se dire que cela n’a guere
d’importance et qu’enfin il peut bien faire ce plaisir a monsieur et
madame Vernier qui furent si aimables pour nous au cours de ce voyage.
Nous perdons assez rapidement de vue Tubuai, la Manureva mar-
chant honorablement.
On s'eloigne de Tubuai
66
N°322
«
-
-
Mai /Aout 2011
Si ce vent arriere se maintient, nous dit Monsieur Ahnne qui est
un ancien
capitaine, nous arriverons a Rurutu demain vers la fin de la
matinee.»
Apres le culte du soir, nous nous installons pour la nuit: de nouveaux
voyageurs, deux femmes et un homme, sont devenus nos tres proches voisins; une des femmes dort tout a fait contre moi.
*
Mercredi 12 octobre
Assez bonne nuit quoique vers les une heure du matin nous avons ete
reveilles par une forte averse. Heureusement, nous n’avons pas ete obliges de descendre dans la cale car nos voisins, qui possedent un vaste peoe,
Font installe fort aimablement au-dessus de nous cinq et sous cet abri
improvise nous nous sommes rendormis fort rapidement pour ne plus
nous reveiller jusqu’au lendemain.
La vie a bord, une fois de plus, a repris, primitive mais non sans
charme.
Par exemple, pour aller chercher a la cuisine l’eau chaude necessaire
cafe, cela devient complique : car vaches, cochons, poulets sont
masses tout autour de ladite cuisine et mettent peu d’empressement a me
a mon
laisser passer.
Vers midi, nous sommes en vue de Rurutu et deux heures plus tard
longeons Tile qui presente un relief de formes apres: nous passons
devant le district d’Auti, puis bientot apparait celui de Moerai. Monsieur
Ahnne nous montre sa demeure qui se trouve un peu en dehors du village
et qui possede un wharf personnel.
nous
L’arrivee a Rurutu est fort pittoresque. Une vingtaine d’hommes de
Rurutu sont la, courant sur les recifs, gesticulant, criant. Ils attendent que les
matelots de la Manureva leur jettent des cordes. En efifet, c’est tiree a bras
d’hommes que la goelette, voiles baissees, penetrera dans la minuscule passe.
Mais un silence profond fait soudain place au brouhaha car monsieur
Vernier vient de commencer le culte d’arrivee. Bientot, d’emouvants can-
tiques montent dans Fair pur; les Rurutus dans l’eau jusqu’a mi-corps se
sont decouverts et ont joint leurs voix Hides a celles des passagers et des
membres de Fequipage de la Manureva,
67
1bulletin de /a dociele des Slades Oicea/iu/i/tcs
Le culte termine, les cris reprennent de plus belle ; des cordes sont
jetees dont les Rurutus s’emparent immediatement. Tous leurs muscles
tendus, ils se mettent a tirer la Manureva qui avance lentement. Puis avec
d’infinies precautions, ils la toument pour la mettre dans la direction du
depart, operation rendue extremement delicate par l’exigui'te de l’espace
dans lequel doivent avoir lieu ces manoeuvres. Pour ma part, je n’ai pas
encore compris comment ils peuvent y arriver. Parfois d’ailleurs, la Manureva touche les recifs, alors les vociferations redoublent, puis tout fini par
s’arranger.
La manoeuvre dure pres d’une heure.
Rurutu
C’est en baleiniere que nous franchissons les quelques metres qui
separent du wharf sur lequel la foule s’est massee pour nous accueillir. Accompagnes d’une quinzaine de personnes, nous montons un sender
qui aboutit a une immense place recouverte d’un epais gazon d’un vert
tendre sur lequel on a plaisir a marcher tant on s’y enfonce mollement.
nous
Une rapide evocation de l’Angleterre me vient immediatement a l’es-
prit et j’imagine aisement des Anglais, jalousant ce doux parterre, capable
de rivaliser avec leur« gazon national ».
A la place d’honneur, en plein centre, s’eleve un vaste temple au toit
rouge.
Immediatement, a la fagon dont les Rurutus nous le montrent, on
sent qu’il est l’orgueil et la joie de cette population profondement religieuse. A cote se dresse la salle de chants, tres grande aussi. Lui faisant
face un splendide arbre centenaire projette son ombre large et bienfaisante. Ce temple, comme tous les edifices et maisons des lies Australes, est
construit en pierres et en chaux. Les habitants de ces ties fabriquent la
chaux vive avec des coquillages appeles benitiers que Ton trouve en fort
grand nombre ici.
Arrives au bout de la place, nous prenons une large rue recouverte
toujours de gazon et bordee a droite et a gauche de plates-bandes de
fleurs: phlox, pervenches, oeillets d’Inde, canas, se melent harmonieusement. Precedees d’un jardin de fleurs, se trouvent, de chaque cote en
68
N°322
-
Mai / Aout 2011
retrait de ces plates bandes, de fort jolies maisons enfouies dans la ver-
dure. Des bougainvilliers surcharges de fleurs rouges, violettes ou mauves,
escaladent les maisons, s’emparent des barrieres, grimpent dans les
arbres. L’effet est feerique lorsqu’ils melent leurs fleurs aux tons vifs, a
celles des frangipaniers de couleurs ivoire et jaune or. D’ailleurs peut-on
rever arbres
plus merveilleux que ces frangipaniers dont les branches
prennent des formes si artistiques et qui portent autant de fleurs que de
feuilles, des fleurs odorantes ayant la forme d’etoiles.
Les hibiscus et les lauriers sont tres nombreux aussi dans ces jardins;
ils olfrent a notre admiration des masses de fleurs qui, selon les arbres,
sont rouges, rose-vif, ou d’un rose delicat a peine teinte. Des
jasmins
embaument Fair ainsi que des rosiers de toutes especes et de tous coloris.
Vraiment on ne sait plus qu’admirer, toutes ces fleurs, ces milhers de
fleurs, ce gazon d’un vert tendre, ce ciel merveilleusement bleu, ces splendides fougeres arborescentes, enfin au bord de l’eau, les cocotiers balangant leurs palmes.
On nous fait asseoir chez la veuve du pasteur.
Au loin, nous apercevons un petit vieux qui arrive en courant et en
faisant de grands gestes: c’est le diacre de Moerai qui assume depuis un
an les fonctions du
pasteur decede et pas encore remplace.
il
ne
s’arrete pas tout de suite, tenant a se changer avant
Cependant
de presenter ses souhaits de bienvenue a monsieur et a madame Vernier.
«
Comme il travaillait dans un champ de 1’autre cote de la colline, nous
raconte un de ses amis, il n’a pas vu arriver la Manureva. Il doit etre
navre, vraiment il n’a pas de chance, car depuis dix jours, il attendait
patiemment sans bouger au district, et c’est justement le jour ou il se
decide a aller travailler que vous arrivez. »
Un quart d’heure apres, il arrive, propre comme un sou neuf.
Apres les salutations d’usage, il jette un bref coup d’ceil au groupe
imposant que nous formons, puis, d’un ton autoritaire, designe a chacun
logeront chez la veuve du pasteur, nous chez Natapu, le grand juge, qui possede la plus grande maison
du district; les autres membres de la mission protestante seront loges
sa demeure. Monsieur et madame Vernier
dans d’autres maisons.
69
(bulletin do fa iSocieto des &tude& Qcoanicnnos
Notre compagnon de voyage, le futur jeune pasteur du district voisin
d’Auti, insiste aupres du diacre pour que nous logions chez sa mere. Rien
faire, quand le diacre a decide quelque chose, il est inutile d’essayer de
changer sa decision : nous aurons par la suite plusieurs fois l’occasion de
nous en apercevoir.
Le grand juge est un fort bel homme qui doit mesurer pres de deux
a
metres de haut. Il est l’heureux pere de onze enfants. Nous faisons la
connaissance de sa femme, d’un physique encore agreable malgre ses
nombreuses matemites, de sa fille ainee, Timeri, une tres jolie fille qui est
institutrice a Avera, un des trois districts de Rurutu, et enfln de sa belle
mere, une tres vieille femme toute ridee qui nous serre, (Charly et moi)
dans ses bras et nous embrasse plus de vingt fois a la file
Natapu, Yvonne et sa fille Timeri
11
A cet endroif figure un espace blunc dans la page dactylographiee; on y voit quelques traces d'un croquis.
70
N°322
-
Mai / Aout 2011
La maison de Natapu se compose d’une immense veranda a
laquelle
escaliers, d’une salle a manger et de quatre chambres
a coucher. Cette veranda est meublee d’une vaste
table, de deux canapes
divan recouverts de tifefe ravissants ainsi que de jobs coussins, de chaises
et de plusieurs confortables rocking-chairs.
Dans des touques a petrole peintes en vert, des fougeres ravissantes
ont ete plantees. Ces touques posees sur des sellettes
garnissent avec gout
on accede par deux
cette veranda.
A noter en passant la grande utilite des touques a petrole en Oceanie :
ebes remplacent bien des choses: seaux, faitouts, bains de pieds, arrosoirs,
etc... meme instruments de musique (helas). Les Tahitiens tapent en cadence
sur des touques,
accompagnant souvent ainsi leurs danses ou leurs chants.
La salle a manger tres vaste occupe le centre de la maison qui n’a pas
de couloir. Les murs de cette piece sont gamis de photographies, de cartes
postales (generalement envoyees de tous les coins du monde en remerdement du sejour en cette demeure), d’images bibbques et de peoe garnis de jobs dessins en couleurs. Le sol est entierement recouvert de peoe
flambant neufs. Les fenetres sont gamies de rideaux au crochet ou en den-
telles, bien empesees. La table tres longue rappebe que la famibe Natapu
est nombreuse. Ici, comme dans la veranda, il y a deux canapes divans,
plusieurs fauteuils et chaises.
Les deux premieres chambres a coucher ont deux portes: une
ouvrant sur la veranda, l’autre sur la salle a manger seulement.
Derriere cette demeure princiere se trouvent les dependances: une
grande maison en magonnerie se composant d’une salle a manger, ou
joumebement la famibe Natapu doit prendre ses repas, et une buanderie a
eau courante.
Un peu plus loin se trouve la cuisine qui n’est qu’une hutte rustique au
sol de terre battue, aux murs de bambous et au toit de feuibes de cocotier.
Encore plus loin , cache dans la verdure, «le petit coin ».
Les « petits coins », il y a deux ans, a l’arrivee de monsieur Ahnne,
qui obbgea les habitants des ties du sud
leurs petites maisons », selon son appebation. A Rimatara, nous
n’existaient nube part;
a batir
«
ce fut lui
a-t-il raconte, pres de cent proces verbaux ont ete dresses a ce sujet.
71
i
bulletin (le la dociele (lex Sladex 0tceanienne&
A un de ses passages dans cette lie, il avait signifie a la population
l’obligation dans laquelle il les mettait de construire de petites maisons
et cela dans un delai de six mois. Il avait charge alors les chefs des
«
»
districts de surveiller ces constructions, leur dormant meme 1’autorisation
de dresser proces-verbal aux Rimataras recalcitrants. Or, les six mois
ecoules, pas une seule maison n’avait ete construite, et e’est la raison pour
laquelle chaque famille de Rimatara eut a payer son amende.
Naturellement la maison du grand juge est entouree d’un fort joli jardin de fleurs: notre chambre a coucher, qui est une des chambres donnant sur la veranda, est meublee d’un bon lit, d’une table, de deux chaises
et d’un coifre de bois sur lequel est pose un phonographe.
La maitresse de maison a fait chauffer de l’eau a notre intention et
nous pouvons nous laver fort confortablement dans les bassins de la
buanderie.
Notre toilette terminee nous allons rendre vlsite a la mere de notre
jeune pasteur. Chemin faisant ce dernier nous apprend qu’il ne fut pas
eleve par sa mere. Selon la coutume, il fut donne, des sa naissance, a une
beaucoup d’amour : aussi est-ce naturellement vers sa mere adoptive que vont ses preferences. La maison plus petite
autre femme qui l’eleva avec
boisque celle de Natapu est arrangee avec un certain raffinement. Des
sons rafraichissantes, des peches de conserves, des sucreries, nous sont
fort aimablement offertes. Le subrecargue, qui est un demi-frere du pasteur et qui lui hit eleve par sa mere, semble etre 1’unique fils de la maison.
C’est dans la salle de chants qu’a lieu a sept heures le diner compose
d’une soupe de corned-beef, de the, de pain, de beurre et de
simplement
crepes.
Selon notre habitude nous prolongeons fort peu la soiree et allons
rejoindre notre lit le plus vite possible, d’autant plus que nous savons que
le petit dejeuner, precede d’un culte au temple, aura lieu le lendemain a
sept heures precises.
Il existe a Rurutu la tres vieille et tres curieuse coutume que voici:
notabilites, administrateurs, chefs et pasteurs
visitent minutieusement chaque maison. Ceci est d’ailleurs une excellente
coutume qui stimule l’ordre et la proprete des menageres. Les outils de
une ou deux fois par an, les
72
N°322
-
Mai/Aout 2011
travail des hommes sont aussi soigneusement examines. II faut
que cha-
cun se debrouille a avoir tout ce
qui lui est necessaire tant pour les travaux des
ceux
de
la maison. Les engins de peche doivent
champs que pour
etre aussi en bon etat.
*
Jeudi 13 octobre
Le lendemain, le petit dejeuner termine, nous partons a la suite de
monsieur et madame Vernier, de monsieur Ahnne et des membres de la
delegation pour proceder a la visite des maisons.
Nous nous dirigeons d’abord d’un bon pas vers le bout du village cote
est. Notre premiere visite est pour le cimetiere qui est
presque au bout du
II
est
bien
entretenu : de beaux arbres l’ombragent, les fleurs abonlagon.
dent; pas une seule tombe ne semble a l’abandon. Il doit faire bon dormir son dernier sommeil dans ce joli coin paisible.
Dans chaque maison, nous faisons une courte visite : les unes sont
humbles, les autres prouvent l’opulence de leurs proprietaries, mais toutes
sont d’une egale proprete et dans toutes nous recevons un touchant
accueil. Les femmes nous serrent dans leurs bras, les hommes nous donnent de solides poignees de main. Dans chaque maison une table est garnie de boissons rafraichissantes: eau de coco ou de l’eau parfumee par
une sorte de sirop a l’ananas ou a la grenadine. Il y a aussi du
poe d’ita
ou de bananes, des crepes, des bananes ou des oranges (apportees de
Raivavae par les matelots sans doute, car ici la saison de ces fruits est terminee). Dans les riches maisons on nous offre des biscuits secs achetes
chez le Chinois, ou des boites de poires ou de peches en conserve. Tres
souvent aussi, a peine avons-nous franchi le seuil de la maison, que les
femmes nous aspergent des pieds a la tete de mauvaise eau de Cologne
tres parfumee : des la dixieme aspersion nous empestons litteralement.
Vers la fin de la matinee, la visite des maisons, amusante au debut,
devient une veritable corvee : il fait chaud, puis afin de ne pas desobliger
nos hotes, dans chaque maison, nous avons absorbe quelque chose solide
ou liquide et de ce fait nous nous sentons lourds et nonchalants.
12
12
lla: i'ita, papaye.
73
bulletin de la Joc/elc des Slades 0icctifuc/uies
Cependant, il n’y a qu’une chose a faire: reprendre courage et continuer.
Les murs a l’interieur des maisons sont amusants a regarder : certains sont entierement tapisses de vieux joumaux de mode demodes venus
echouer ici on se demande par quel hasard. Il y a beaucoup d’images
bibliques. Dans plusieurs maisons on peut voir, placees a l’envers, des
cartes du bassin mediterraneen. Elies furent donnees par des mission-
naires pour faire connaitre aux Rurutus l’endroit ou est ne Jesus: mal-
heureusement ils ont oubbe de leur apprendre a bre ou a regarder une
carte. C’est avec beaucoup de plaisir que nous regardons les admirables
photos prises il y a quelques mois lors de son sejour a Rurutu par monsieur (Smith) 13
.
A deux heures de l’apres midi, apparaissent enbn, assez eloignees des
autres, les deux demieres maisons: l’une est l’ecole de Moerai, l’autre la
demeure de monsieur Ahnne.
Apres une courte visite aux deux insbtuteurs et a leurs ecobers, nous
nous rendons au
bungalow de monsieur Ahnne.
Maison de I'administrateur monsieur Ahnne (de face)
13
Ces parentheses sont de la narratrice.
74
N°322
-
Mai / Aout 2011
Dans un salon delicieusement frais, de confortables fauteuils accueil-
lent nos corps las.
La maitresse de maison, une
demi-tahitienne, nous oflre aimablement
des boissons: pemod pour les amateurs d’alcool,
des sandwichs excellents et de la patisserie
sirop pour les autres,
frangaise de sa confection, si
delicieuse que nos estomacs acceptent de s’ouvrir une fois de
C’est avec le plus grand plaisir que nous aurions
plus.
passe l’apres-midi
dans ce cadre agreable, en compagnie de monsieur et madame Vernier et
de nos charmants hotes, mais helas... il faut deja
repartir car dans la mai-
son de chants se trouvant au centre de Moerai nous attend un
grand
tamara.
Tandis que nous cheminons, nous faisons part a monsieur et madame
Ahnne (qui doivent aussi assister a ce repas) de l’admiration
que provoque en nous la proprete extraordinaire regnant partout ici, et aussi cette
touchante passion des fleurs que semble avoir tous les habitants de
Ruratu.
«
-
Oh, nous dit alors monsieur Ahnne, si vous etiez venus avant mon
arrivee ici, vous n’auriez pas trouve toutes ces fleurs car c’est moi
qui ait
donne aux Rurutus les graines qu’ils se sont cru obliges de planter afin
de rester dans mes bonnes graces. Je dois cependant reconnaitre qu’ils
aiment maintenant beaucoup leurs jardins et les entretiennent fort bien.
D’ailleurs j’essaie de creer une certaine emulation qui reussit parfaitement: ils mettent un point d’honneur a avoir la plus belle maison, le
plus
beau jardin, comme ils mettent un point d’honneur a offrir le plus abondant tamara, quitte a vivre ensuite des mois entiers de bananes et de taros,
et quelquefois de poissons.
Pendant votre sejour ici, il va y avoir une surabondance de nourriture a laquelle vous ne devez pas vous fier : ces quelques journees de
ripailles seront suivies de longues semaines ou, faute d’argent et de nourriture, ils seront tenus a une sobriete exageree.
Autrefois, il existait de magnifiques plantations de vanille qui enrichissaient fort les Rurutus ; actuellement, il n’en existe plus. Cependant, sous
mon
impulsion, ils en replantent un peu partout. Voyez-vous, les Polynesiens
75
tbulletin de /a Jociele des Sttides Occa/n'cii/ics
sont tous de
grands enfants insouciants et paresseux ; pour les faire pro-
duire, il faut les stimuler sans arret. Ils sont aussi d’une imprevoyance
deconcertante. L’exemple suivant va vous le prouver. Lorsque la recolte du
cafe est terminee, ils la vendent a bas prix au Cliinois. Ensuite, au fur et a
mesure de leurs besoins (fetes, mariages, etc), ils vont racheter au prix
fort leur propre cafe. D’ailleurs le Chinois les roule toujours et, par nonchalance, ils ne veulent pas s’en passer. Au moment de la vente du coprah,
c’est le Cliinois qui leur sert d’intermediaire, leur enlevant naturellement la
plus grosse part du benefice. Pour la vente des peoe ou de leurs bananes
sechees appelees pieres, ils agissent de la meme fagon. Si les indigenes
voulaient s’en donner la peine, Rurutu pourrait devenir une lie extremement riche. En plus des plantations assez prosperes de cocotiers et de
cafeiers, ils pourraient avoir des plantations de cotonniers (de l’espece
coton long fil) et de kapok, ainsi que des vanilleres. Enfin ils pourraient
avoir de bons jardins potagers dans lesquels pousseraient presque tous
les legumes de France. »
A trois heures, nous nous mettons a table : menu tahitien classique.
En signe d’honneur a ete placee devant monsieur Vernier la tete, d’ailleurs
succulente, d’un enorme poisson cuit au four tahitien. A elle seule elle suffirait a nourrir cinq ou six personnes.
Au cours de ce repas, monsieur Ahnne repondant aimablement a
toutes nos questions, nous nous documentons sur Rurutu et ses habitants:
«
-
LUe compte 1 450 habitants, tous protestants a l’exception de dix
catholiques. Chacun des trois districts a son ecole. Dans chacune de ces
ecoles, deux instituteurs (ou institutrices) instruisent les enfants jusqu’au
certificat d’etudes. Cet examen est d’ailleurs beaucoup plus facile en Oceanie qu’en France. Rurutu est la seule des quatre lies Australes a posseder
un
poste de TSF recepteur et emetteur. Le fonctionnaire qui s’en occupe
est aussi infirmier.
Un assez grand nombre de Rurutus ont du sang espagnol: autrefois,
quelques matelots rescapes d’un naufrage furent contraints de s’etablir a
Rurutu ou ils eurent de nombreux enfants qui portent leurs noms: c’est
la raison pour laquelle on trouve ici des families Sanchez, Perez, etc.
76
N°322- Mai /Aout 2011
A Rimatara, un Frangais nomine Lenoir a laisse une nombreuse des-
cendance.
Ce gargon etait parait-il un fort bel homme et sa progeniture est
magnifique avec un teint dore a point, legerement moins fence que celui
des purs Polynesiens, un profil tres pur, et une forme de visage tout a fait
caracteristique. Les
«
Lenoir » sont tres facilement reconnaissables. »
Les tables abondamment garnies de poissons de toutes sortes nous
amenent a plaisanter monsieur Alinne qui nous avait tellement parle de la
rarete des poissons a Rurutu.
«
-
En fait, nous dit-il, la peche est plus difficile et plus dangereuse
ici que dans les iles qui possedent un lagon, mais elle peut etre tres finetueuse lorsque les Rurutus s’en donnent la peine.
A l’exception des grandes occasions, les Rurutus ne pechent gene-
ralement qu’une fois par semaine, chaque samedi soir. Ils partent en
groupe, armes de torches dont la vive lumiere attire les poissons. Les poissons volants viennent d’eux-memes se
jeter dans la pirogue, parait-il.
Les Rurutus possedent des filets, des hgnes, mais la peche au har-
pon est leur peche favorite.
J’ai souvent observe a Tahiti, les pecheurs au harpon.
Pour pratiquer ce sport, ils vont, parfois en pirogues, au miheu du
lagon et la, penches au-dessus de leurs embarcations, ils observent le fond
de l’eau : lorsqu’un poisson passe a portee de leur main, ils lancent rapidement leur harpon, embrochant leur proie avec une rare adresse.
Parfois, ils vont simplement a la nage, a une certaine distance de la plage.
Ils sont capables de rester immobiles, la tete dans l’eau, fort longtemps.
Lorsqu’ils embrochent des poissons, ils les mettent au fur et a mesure
dans une petite nasse d’osier qui flotte pres d’eux a cette intention.
D’autres fois encore, ils restent debout au bord d’un recif, leur belle
silhouette bronzee et musclee se decoupant admirablement bien dans tout
ce bleu. Ils
portent toujours des lunettes speciales leur permettant de voir
nettement le fond de l’eau. D’ailleurs, meme sans lunettes, on peut obser-
aquatique aussi parfaitement que dans le plus moderne des
aquariums. Et e’est bien un des plus grands charmes du lagon.
ver la vie
77
bulletin de la Jociete■ des Slades Oceanic,
Quel ravissement pour les yeux cette eau merveilleusement limpide,
le fond (que l’on distingue nettement parce que souvent assez peu profond) fait de coraux affectant des formes ravissantes un peu semblables a
celles des stalagmites. Les coraux ont des teintes differentes: il y a des
beiges, des bruns, des violets sombres, des mauves roses, mais je n’ai
jamais vuama grande deception de classiques coraux rouges. Quant aux
poissons tres nombreux, evoluant avec grace, ils sont splendides: d’especes, de tallies et de coloris fort varies.
Ceux que je prefere sont de couleur bleue : il semble que le createur
ait voulu essayer sur eux toute la gamme des bleus: depuis les plus violents jusqu’aux plus tendres. Il y a d’amusant poissons rayes jaunes et
noirs; d’autres rouges pointilles regulierement de noir, d’autres encore
noirs pointilles de blanc. Les« perroquets »sont des poissons dont la tete
se termine par une sorte de bee ressemblant a celui des oiseaux dont ils
portent le nom. Ils leur ressemblent aussi par leurs coloris: ils sont d’un
vert fauve melange de rouge vif et de jaune.
De mai a septembre, les Rumtus pratiquent la peche a la baleine, car
e’est le moment en effet ou les cetaces, a 1’approche des grands froids,
quittent le sud et remontent vers des regions plus temperees. Ils possedent, a l’intention de cette peche, de vastes pirogues, lourdes a manier
mais tres solides. Pour faire fondre la graisse ils ont aussi d’immenses bassines que Ton peut voir devant certaines maisons.
»
Le repas se termine vers cinq heures. Nous sortons de table prets a
eclater : « Nos pauvres amis, a dit spirituehement monsieur Vernier en
parlent de Charly et moi a monsieur Ahnne, sont gaves au maximum de
nourriture et... de cultes. »
Nous nous sentons si lourds que nous eprouvons le desir de nous
allonger sur notre ht et dormir un moment. Apres une courte sieste, je vais
faire a la buanderie une petite lessive suivie de ma toilette. Je n’ai pas
encore termine mes ablutions que la cloche du
temple nous annonce deja
le grand culte de reception auquel nous sommes tenus d’assister.
L’element feminin fait preuve d’une veritable elegance et je suis un
peu genee de mes pauvres vetements. (J'ai en effet emporte toutes mes
78
N°322
-
Mai / Aout 2011
vieilleries, pensant, a ma grande erreur, trouver dans ces lies lointaines
une population a
deml-sauvage vivant a moitie nue.) Timed a une robe,
un chapeau, un sac, des souliers tout a fait dernier cri de
Paris, et elle n’est
pas seule. Toutes rivalisent de chic. Seules les tres vieilles femmes (comme
d’ailleurs les jeunes femmes des pasteurs) sont liabilities de robes noires
a manches longues ressemblant comme formes aux chemises touchant
terre de nos vieilles grands-meres.
En parlant de grand-mere, j’evoque celle de Timeri pour laquelle
j’eprouve la plus vive sympathie. L’amour qu’elle porte a sa petite fille
n’est-il point touchant ?
Lorsque Timeri fut obligee de partir a Papeete afin de poursuivre ses
etudes, sa grand-mere la suivit, ne voulant pas que sa petite fille reste seule
loin des siens. Elle loua dans le quartier chinois une modeste petite chambre et comme elle ne possedait pas un sou, se mit, pour subvenir a ses
besoins, a faire des lessives: travail penible pour une femme aussi agee
qu’elle.
Le culte fort long est ennuyeux pour nous, qui ne comprenons pas le
tahitien, et coupe de quintes de toux prolongees et collectives car la grippe
sevit actuellement a Rurutu. Comme tous les Polynesiens, les habitants de
cette lie sont tres delicats des bronches.
Nous avons le plaisir d’entendre de tres beau cantiques (les chceurs
de Rurutu sont d’ailleurs reputes), nous dedommageant un peu des interminables sennons qu’ils nous faut ecouter.
Le culte est suivi d’une serie de baptemes dont celui de la petite fille
de notre subrecargue qui s’appelle Eleonore. On a donne a une autre fil-
lette le prenom de Chapedelaine, qui est le nom de famille du delegue de
Taliiti. Les prenoms des enfants montrent Timagination des parents a cet
egard: parfois ils sont purement tahitiens (alors ils ont toujours une signification comme Manou qui veut dire oiseau) d’autres fois ils sont empruntes a la Bible comme celui de la petite Ruth dont la sceur, par quel hasard,
se nomme Beatrice.
Moerai possede trois salles de chants: la principale (si vaste qu’elle ins-
pira a un Americain de passage la pensee suivante qu'il tint a exprimer au
pasteur quelle magnifique salle de danse cela ferait» sic!) se trouve au
«
-
79
bulletin do la Socleto de& &tudc& &c6anienne&
milieu du district, presque attenante au temple. La seconde s’eleve a quelques
metres plus loin a droite, la troisieme se trouve a gauche du temple.
Ce soir nous sommes invites a diner par les fideles de celle de
gauche. Le repas se compose de the, de cafe au lait accompagnes de toutes
sortes de choses auxquelles nous ne goutons guere.
Ce tamara est suivi d’une longue soiree, a la salle de chants du centre.
Pendant un moment, nous ecoutons du dehors de fort beaux can-
tiques coupes selon la coutume de discussions bibliques. Le vieux diacre
parle avec une energie farouche qui nous amuse beaucoup.
Vers dix heures nous rentrons nous coucher.
Le lendemain, monsieur Vernier, dont j’admire profondement Pen-
durance (il est vrai qu’il doit puiser dans la foi une source d’energie un
peu sumaturelle), nous dit qu’apres minuit, les choeurs devinrent splendides. L’excitation de ces fanatiques augmentait parait-il de minute en
minute : ils semblaient illumines et chantaient avec une sorte de sauvage
ardeur des cantiques emouvants semblant ne devoir jamais finir.
*
Vendredi 14 octobre
Apres le petit dejeuner, nous trouvons dans la cour de Natapu nos
montures pretes a nous accueilhr. Les selles sont jolies, rustiques et tres
pittoresques, etant faites simplement de feuilles de cocotier sechees.
Nous enfourchons nos chevaux et en route pour Auti. Notre cavalcade
traverse une partie du village qui grimpe par un joh sender ombrage en
haut d’une colline qu’il faut redegringoler ensuite par une pente tres
rapide... heureusement pour nous, les chevaux «mrutus» semblent avoir
la surete de pas des mulets.
Nous longeons la mer a l’ombre de magnifiques filaos qui poussent
les pieds dans l’eau. Mon cheval est le plus vif de la bande et marche tou-
jours en tete : je m’amuse a le faire trotter, mais un Tahitien vient m’avertir de faire attention car lorsque cet animal se met a galoper il est
impossible de l’arreter, parait-il.
J’ai installe mon bebe chien devant moi et il s’amuse a mordiller la
criniere du cheval; parfois il manque de degringoler et je le rattrape de
justesse.
80
N°322
-
Mai / Aout 2011
Sur la route
Ensuite il nous faut refranchir une colline. La pluie se met a tomber.
Environ deux heui-es apres notre depart nous decouvrons bmsquement un
tres beau panorama: au bord de l’eau bleue du lagon, une masse de coco-
tiers tres serres laisse difficilement apercevoir quelques maisons aux toits
rouges. C’est le district d’Auti, sorte d’oasis saharienne au bord de la mer,
encastree entre deux hautes murailles de roches noires un pen sinistres.
La descente sur Auti s’effectue rapidement et nous penetrons bientot
dans le district.
Nous sommes regus dans la maison du chef qui vient d’epouser la
veuve du
pasteur (les trois pasteurs de Rurutu sont morts dans l’espace
de deux ans). Les salutations d’usage sont suivies d’un culte familial d’arrivee pendant lequel le bon gros pasteur d’Arue, les mains sur la masse
imposante de son ventre, dort comme un bienheureux. Sa tete dodehne
de droite a gauche de fagon fort amusante.
On nous conduit ensuite a notre demeure qui se compose d’une
veranda rudimentaire a laquelle on accede par une sorte d’echelle raide,
et d’une vaste piece contenant deux grands lits et deux petits. Cette quan-
tite de lits ne nous inspire pas confiance : allons-nous etre obliges de par-
tager cette chambre avec d’autres personnes ? Nous nous installons dans
des rocking-chairs sur la veranda ou le maitre de maison vient nous
rejoindre. Il est jeune avec une bonne tete sympathique. Il sait a peine
quelques mots de frangais; cependant la conversation s’engage tant bien
81
(bulletin de la Society de& litadcx Qicea/iie/mea
que mal. II semble eprouver le plus vif plaisir a nous apprendre le tahitien. Au bout d’une heure notre vocabulaire s’est etendu d’une quinzaine
de mots. Certains mots sont tout a fait differents en rurutu et en tahitien :
d’autres sont semblables mais ils sont dits avec un accent tres different.
La jeune femme de Taputu (c’est le nom de notre nouvel ami) est
venue s’installer timidement a une certaine distance de notre
groupe. Elle
est fort jolie. Elle est assise par terre et ses enfants s’amusent autour d’elle.
Notre hote nous fait comprendre qu’il a quatre fils, ce qui nous donne
l’occasion d’apprendre a compter jusqu’a quatre en tahitien.
Vers une heure on vient nous chercher pour le tamara qui a lieu
dans la salle de chants.
Toujours le menu classique et abondant. Charly casse de nouveau une
fourchette, ce qui fait rire de bon coeur monsieur et madame Vernier. Une
autre chose dechaine nos rires: ce que nous avions appris studieusement
comme etant
1, 2, 3, 4 devaient etre tout simplement le prenom de cha-
cun des 4 fils de
Taputu. Apres le repas a eu lieu une distribution fort
abondante de cadeaux: nous ne sommes pas oublies, ce qui est tres aimable de la part de ces braves gens.
A trois heures se deroulera la grande ceremonie de l’installation du
jeune pasteur. En attendant que le moment soit venu, nous allons lui rendre visite dans sa demeure, ce qui semble lui faire tres plaisir.
Il a revetu ses habits de ceremonie : souliers noirs, pantalon blanc,
longue redingote d’alpaga noir, cravate noire. Ces vetements l’engoncent
terriblement: le pauvre gargon a Fair d’un singe habille. Pourtant il est
d’un beau type tahitien: vetu d’un simple pareu, je suis certaine qu’il ferait
tres bien, se promenant a l’ombre des cocotiers.
La cloche du temple carillonne : il faut nous diriger vers 1’edifice
religieux.
Au cours de cette ceremonie religieuse, monsieur Vernier, Michelli et
les autres pasteurs prononcent de longs discours (pendant lesquelles ils
dorment tous a l’exception de monsieur Vernier et de celui qui parle)
auxquels, tres emu, le jeune pasteur repond. Sa voix un peu sourde note
l’emotion qui l’etreint: ses mains tremblantes sont obligees tres souvent
d’essuyer les larmes qui coulent de ses yeux.
82
N°322
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Mai / Aout 2011
La ceremonie terminee, ses nouveaux paroissiens, auxquels nous
nous
joignons, vont lui donner un fraternel baiser.
Une pluie tropicale s’est raise a tomber: que faire de cette fin de jour-
nee ? Notre hote nous ayant
prete un immense parapluie, nous partons en
promenade. Le vent souffle avec violence : Charly a beaucoup de peine a
tenir ouvert le lourd parapluie qui, a notre profonde consternation, finit par
se retoumer. Cela acheve de
gater une promenade assez peu interessante.
Apres le diner, seance de chants a laquelle nous assistons pendant
plus d’une heure. C’est une reunion vraiment familiale. Tout le monde est
assis a la mode arabe sur des nattes. Nombreuses sont les mamans qui
allaitent leurs nourrissons, tandis que leurs bebes un peu plus ages j ouent
autour d’elles. D’autres meres, tout en chantant, occupent leurs mains
inactives a epouiller leur progeniture ou a la moucher avec leurs doigts.
Excellente nuit dans notre demeure aux quatre fits dont heureusement nous demeurons les uniques occupants.
*
Samedi 15 octobre
Le lendemain, apres le petit-dejeuner, nous visitons les maisons qui
sont en general assez pauvres. Nous sommes accueillis partout fort aima-
blement: a Auti, les aspersions d’eau de Cologne se transforment presque
en douches. Nous sommes
obliges aussi d'absorber de grandes quantites
de poes et de sirops.
Bavardage a Auti
83
bulletin cle la Society de& Studes 0tcea/uc/vie&
l
Les proprietaries de ces rustiques demeures sont souvent de tres
jeunes couples de moins de vingt ans; beaucoup ne sont pas maries, a la
grande consternation des pasteurs. Une future maman agee peut-etre de
seize ans se trouve dans ce cas : elle est aussitot« entreprise par monsieur Vernier qui voudrait la marier. La pauvre petite est toute intimidee
»
de voir tous ces gens s’interesser ainsi a elle : on l’interroge, on la sermonne tandis que
quelqu’un part a la recherche du futur pere qui nous
maisons
rejoint quelques
plus loin. II est fort jeune aussi. II ecoute silen-
cieusement mais sans conviction, avec un visage bute, ces messieurs les
pasteurs. Finalement, il prend conge de tout ce monde sans avoir rien
voulu promettre.
Les jardins de fleurs sont assez rares a Auti: je dois noter cependant
un
magnifique champ de zinnias.
Apres la visite des maisons, nous passons dans la salle de chants ou
grand tamara autien nous est offert. Charly casse encore une fourchette qu’il dissimule vivement tout en me faisant signe de ne rien dire.
Me taire est chose aisee, mais dissimuler le fou rire qui me secoue est plus
difficile. Cependant personne ne s’apercoit de rien.
Apres le repas, culte d’adieu puis depart pour Moerai.
Il fait un temps splendide et la promenade a cheval me semble encore
plus agreable qu’a Taller. Nous arrivons vers cinq heures seulement, ce
un
«
»
qui nous laisse juste le temps de faire notre toilette avant le diner.
Nous serons ce soir les invites de monsieur Ahnne et c’est un grand
probleme pour nous que d’arriver a etre presentables. Malgre tous nos
efforts, nous sommes pitoyables: Charly est vetu d’un pantalon qui ne lui
appartient pas, lui arrive au-dessus des chevilles, tandis que le fond est
quatre fois trop large, d’une chemise non repassee et... d’une veste de ski
en tissu impermeable bleu marine. Moi je porte un vieux tailleur de shantung fraichement lave mais non repasse ; mes cheveux auraient le plus
grand besoin des soins du coiffeur, et mes sandales de remplagantes.
84
N°322
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Mai / Aout 2011
La maison de monsieur Ahnne (arriere)
Cela ne nous empeche d’ailleurs pas de profiter pleinement de la soiree qui est agreable sous tous les rapports: l’amie de monsieur Ahnne,
qui est un veritable cordon bleu, nous sert un appetissant repas europeen,
defaut.
ou, grace a son jardin potager, ni les legumes, ni la salade ne font
Monsieur Ahnne a sorti de sa cave une bonne bouteille de vin qui procure
Charly un grand plaisir. Un excellent fromage, ce qui est difficile a trouver a Papeete, precede un savoureux entremets qui, apres les patisseries
tahitiennes, semble d’une finesse de gout remarquable.
Monsieur Ahnne, qui est le fils d’un instituteur missionnaire, assua
mant actuellement aupres du gouverneur, Monsieur de Gery, la fonction
de conseiller prive, est ne a Papeete comme monsieur Vernier. Tous deux
connaissent
l’Oceanie, ses coutumes, ses legendes, ses habi-
parfaitement
tants, et comme ils se laissent aimablement interroger nous apprenons
grace a eux bien des choses interessantes.
«
-
La recolte du coprah est reglementee dans les lies Australes; elle
ne peut etre faite que tous les trois mois et
pendant un laps de temps de
trente jours. En ce moment, la recolte devrait etre faite a moitie, nous dit
monsieur Ahnne, puisque nous sornmes le 15 octobre et que la fin du
mois cloturera cette periode. Or certains ne Pont meme pas commencee,
a la chaux les murs
trop occupes, a cause de votre arrivee, a reblancliir
de leur maison ou a repeindre leurs toitures. Maintenant ce sont les receptions qui les occupent.
85
(bulletin de la Jociete- des. Glades Occa/Iii
Au moment de la recolte, la Manureva part toujours chargee au
maximum ; cette fois, elle n’apportera a Papeete qu’une cargaison de
coprah insignifiante. En tout cas vous ne quitterez certainement pas Pile
avant la date prevue, c’est a dire mercredi: les notabilites vont demander
a Nee de retarder le
depart.
II m’est impossible de rester ici plus d’une semaine, lui repondit
-
alors monsieur Vernier: outre qu’un travail fantastique m’attend a Papeete,
j’ai promis a monsieur Tranchant de ne pas m’attarder dans les lies.
Le sourire sceptique de Monsieur Ahnne est sa seule reponse.
II nous parle ensuite de ses administres qui adorent venir lui raconter
leurs affaires de famille, de successions, etc... Ils sont capables de discourir des heures entieres sur le sujet qui les interesse.
Autrefois, nous dit-il, je n’osais pas les interrompre, ce qui m’amenait a prendre mes repas a des heures invraisemblables. Maintenant,
lorsque onze heures sonnent, je leur ferme la porte au nez. Ils ne s’en vont
d’ailleurs pas pour cela, attendant sous la veranda la reprise du travail.
Parfois, ils amenent du renfort en la personne de quelques amis leur
»
«
-
servant d’avocat.
La question des enfants adoptes, si nombreux en Oceanie, compbque
toujours beaucoup les questions de succession. Les adoptants veulent toujours favoriser leurs adoptes au detriment de leurs heritiers legaux. Or il
est tres difficile de leur faire comprendre que la loi
frangaise leur interdit
cela, pour la bonne raison que leurs adoptes ne le sont jamais legalement.
Parfois, nous dit-il, je suis charge de m’occuper d’affaires assez
piquantes du genre de celle que je vais vous conter. Hier, je recois la visite
d’un homme d’Avera venant sofficiter mon aide car un de ses amis, apres
lui avoir pris sa femme, s’est installe tout simplement dans sa propre
demeure dont il lui interdit absolument l’entree !... »
Il nous parle ensuite de l’esprit de sohdarite regnant a Rurutu :
Presque tous les travaux se font en communaute : recolte du
coprah ou du cafe, culture des taros, construction des maisons, la peche.
Ils peuvent ainsi, ajoute-t-il, bavarder en travaillant, et les haltes tres fre«
-
quentes sont plus distrayantes: tous les Polynesiens sont tellement nonchalants et paresseux, ajoute t-il.
86
N°322
En tout cas, personnellement,
-
Mai /Aout 2011
j’admire beaucoup cette sorte de com-
munisme qu’ils pratiquent le plus simplement du monde.
On m’avait deja raconte qu’autrefois a Tahiti, avant l’ouverture d’un
marche, chaque pecheur, apres avoir pris la quantite de poissons necessaires a sa famille, offrait le reste de sa peche a ceux
qui en avaient
besoin. Je ne puis m’empecher de penser qu’en
Europe, les annees de
surabondance, on jette parfois de grandes quantites de marchandises plutot que de les vendre a vil prix et en faire ainsi beneficier les
pauvres
gens.
Autrefois, lorsque les Tahitiens allaient se rendre visite, ils avaient
l’habitude d’emporter en partant les objets leur plaisant dans la maison
de leurs amis: ces demiers etaient d’ailleurs tres flattes qu’un objet leur
appartenant fut trouve digne d’etre emporte. Actuellement, cette qualite
est devenue un defaut, les Tahitiens
sons des blancs des
s’appropriant souvent dans les mai-
objets. Mais si pour nous cette action est celle de voler
(en Oceanie on dit chaparder), pour eux c’est simplement prendre, et
comme leur morale est tres
speciale, la difference est immense.
Tout appartenant a tous, sur des lies benies des dieux, les femmes par
gentillesse avaient l’habitude de se donner a qui les desirait et sans y voir
blancs, le gout de Targent leur etant venu,
aucun mal. Avec l’arrivee des
cette aimable coutume est devenue une vile prostitution se pratiquant sur
une echelle fonnidable.
Actuellement, les indigenes de Tahiti ne sont guere interessants: ce
ne sont plus des sauvages et ce ne sont
pas encore des civilises. Ils ont pris
aux blancs tous leurs vices et aucune de leurs
qualites. Ont-ils eu d’ailleurs de bons exemples ? C’est peu probable, car les premiers blancs
furent presque tous, a part quelques rares exceptions, des aventuriers sans
foi ni loi, qu’aucun scrupule ne genait et qui souvent abuserent de la bonte
de cette race insouciante mais foncierement bonne et naive.
Les habitants des lies Australes ont ete jusqu’a present preserves de
tout cela et c’est pourquoi ce sejour offre pour moi un tel interet.
L’arrete du Gouvemeur interdisant l’introduction d’alcool d’aucune
sorte dans les lies Australes (a part 12 bouteilles de vin destinees aux com-
munions) est une chose inestimable.
87
bulletin d& la Society de& Stnde# Ocea/Uenne&
Alors que je faisais un sejour a Moorea, l’ile soeur de Tahiti, eurent
lieu les fetes de la coupe de la vanille. Des fetes ? non, des souleries collectives.
Hommes, femmes et meme des enfants de dix ans ne dessaoulerent
pas, pendant des jours et des jours et mon coeur me faisait mal devant ces
visages abnitis par l’alcool. II faut noter qu’ici aussi l’alcool est interdit
mais la loi n’est pas appliquee. Cependant, rnalgre cet arrete, les jeunes
gens s’enivrent parfois avec de 1’alcool qu’ils preparent eux-memes avec
des bananes ou avec les jus que contient le cceur des cocotiers. Seulement,
comme
je suis tres severe a ce sujet, cela leur arrive tres rarement.
»
Nous ne prolongeons guere la soiree, etant tous tres fatigues, puis la
journee de demain dimanche sera tres fatigante pour monsieur Vernier
qui fera les quatre grands cubes, les autres pasteurs de la tournee se trouvant soit a Avera soit a Auti.
Pour nous, ce sera une journee de liberte et de repos, car notre
gavage de cubes » commengant a devenir exagere, nous sommes bien
decides a n’assister qu’au culte piincipal pendant lequel aura Ueu une quete.
«
Profitant de son passage dans les lies, monsieur Vernier solheite de
l’argent de ses fideles, dans le but d’installer a l’ecole des pasteurs de
Papeete
,H
une canahsation d’eau.
Ces travaux seront importants puisqu’ils necessitent une somme de
[
l5
]. A Raivavae et a Tbbuai, les pasteurs ont dit a monsieur Vernier de par-
tir tranquille, car ils lui feraient parvenir rapidement la somme recueillie.
A Moerai l’energique diacre a decide de faire immediatement cette quete
afin que monsieur Vernier puisse emporter le montant de la collecte.
*
Dimanche 16 octobre
Le dejeuner termine, nous partons en promenade, tout joyeux d’etre
e nfi n seuls et
14
15
bbres.
II s'agit de I'ecole pastorale d'Hermon.
II y o un espace blanc, et aucune indication de somme.
88
N°322
-
Mai / Aout 2011
La quete du matin (notre participation fut de 100 f) a atteint la
somme de
["’] qui est fort importante pour un si petit nombre d’habitants.
Je suis bien certaine que maintenant tous ces gens vont etre obliges de se
priver de bien des choses, pendant plusieurs mois.
Comme il fait assez chaud, nous marchons peniblement et notre promenade » est vite terminee : d’ailleurs la plage sur laquelle nous nous pro-
pittoresque. Tandis que je
l’autre
de
de
cote, puis nous renvain,
passer
menons est limitee par une haute falaise tres
me repose,
Charly essaie,
en
trons nous reposer dans notre chambre.
En revenant, un peu caches dans la verdure, non loin du village, nous
apercevons des jeunes gens qui boivent de l’alcool de bananes et chantent
en s’accompagnant de la guitare.
Tout le monde n’est done pas au temple ?
Mae, sa famille et Yvonne a Auti
*
Lundi 17 octobre
Nee, le Capitaine de la Manureva, nous ayant invites pour le petit
dejeuner, nous nous rendons chez lui vers 7hl/2.
Une grande table a ete dressee sous la veranda autour de laquelle
nous nous installons.
16
Meme remarque que precedemment.
89
(bulletin da fa Jociele des $tude& Ocea/uc/f/u
Nous mangeons tout en bavardant; brusquement, Nee se leve de
table, se dirige vers moi et, sans prononcer une parole, d’un geste rude
m’enleve mon chapeau ; puis, le tenant a la main il se dirige d’un pas tranquille vers l’interieur de la maison. Pourquoi a-t-il agi ainsi ? Je l’ignore,
mais cela ne m’empeche pas de continuer mon repas.
L’explication de ce geste nous est bientot fournie car un moment
apres, sa femme et lui reviennent les bras surcharges de chapeaux de pandanus. Du meme geste brusque avec lequel il m’avait ote mon vieux chapeau, Nee m’en enfonce un neuf sur le crane.
Chaque invite se trouve en possession d’un nouveau couvre-chef.
Ceux de madame et monsieur Vernier sont naturellement les plus beaux;
mais celui de Charly lui va fort bien et a beaucoup de chic.
Apres de nombreux «Maroro, metei' », de chaudes poignees de
mains, nous quittons nos aimables hotes car voici le moment de partir a
Avera. Nous chevaux nous attendent dans la cour de chez Natapu. Nous les
7
enfourchons et partons en direction de la demeure de madame et monsieur Vernier qui ne sont pas encore prets. Nous aimerions les attendre,
mais l’instituteur et le chef de Moerai nous entrament litteralement a leur
suite.
Le chef de ce district obtint cette haute distinction nullement pour ses
merites personnels mais uniquement parce qu’il est le fils de l’ancien roi
de Rurutu. C’est un espece de gros veau, sans interet; il semble manquer
totalement d’energie, il a un regard fuyant et fourbe, des mains moites et
molles et aucune... royaute dans l’allure.
L’instituteur par contre est sympathique. La route de Moerai a Avera
n’est pas tres longue, mais assez accidentee, on monte et on redescend
sans arret des collines faites d’une terre d’un fort beau rouge ardent. Nous
pouvons admirer aussi de tres belles fougeres arborescentes. Emergeant
d’une masse de verdure, Avera nous apparait bientot au bord de l’eau
bleue du lagon.
Encore une descente rapide, une petite riviere a traverser et nous
entrons dans Avera. A notre
17
grand desappointement l’arriere garde n’est
Maroro metei: Mauruuru mailai: merci beaucoup.
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N°322
-
Mai /Aout 2011
pas en vue : car c’est assez ennuyeux pour nous d’arriver les premiers.
Des la premiere minute, on voit qu’Avera est un district riche : les maisons
sont cossues avec de beaux
jardins de fleurs. La rue centrale est garnie
d’une large et ravissante bordure de fleurs de toutes teintes et de toutes
couleurs.
On nous mene dans une drole de maison composee d’une seule
piece dont les quatre coins sont garnis de lits et a laquefle on accede par
une tres haute echelle raide. Une fois la-haut on a un
se trouver dans un
peu l’impression de
pigeonnier ; monsieur Bobby, qui n’arrive pas a grim-
per les echelons de l’echelle, est bien ennuye.
Sur les bts, nous remarquons, a cote de guitares, plusieurs de ces
robes que mettent les Polynesiens pour danser leur fameux upa-upa. Elies
appartiennent sans doute aux trois jobes filles qui semblent habiter ici.
Peu de temps apres notre arrivee, nous retrouvons monsieur et
madame Vernier.
La place d’Avera a ete recouverte de nattes sur lesquelles sont poses
des sacs de pia (manioc), des paquets de nattes, des chapeaux, etc. Ce
sont tous les cadeaux qui vont etre offerts.
Le premier tas
-
qui sera evidemment celui de monsieur Vernier
-
est enorme, les suivants sont de moins en moins gros; le dernier tas, le
notre sans doute, est fort petit.
Une serie de chaises a ete installee, en face de ces cadeaux : le chef
du district nous prie de nous y asseoir, puis les discours commencent. Les
delegues de ceux qui offrent et de ceux qui reqoivent parlent avec emphase
pendant fort longtemps. Je me demande ce qu’ils peuvent bien raconter ?
En tous cas, je constate une fois de plus combien les Polynesiens ont la
parole facile.
Nous passons ensuite dans la salle de chants pour le tamara.
Madame Bob-du-Pont se trouve a Avera depuis hier. Elle a dans ce
district de fort nombreux fetis (parents). L’un de ses cousins, monsieur
Perez, est le grand chef cuisinier d’ici. A ses cotes, elle s’est occupee de
1’ordonnance du repas. Grace a elle, en plus du rituel menu, nous avons
de la salade verte, des papayes rafraichissantes, et un excellent carry de
poulets.
91
QSul/etin da la Jocielv des &Uide& 0a'eamc/i/ics
La ceremonie d’installation du nouveau pasteur qui suit ce repas se
deroule exactement de la meme maniere que celle d’Auti.
A la sortie du temple, tous les habitants d’Avera se sont ranges en file,
afin de serrer la main a chaque membre de la delegation (Charly et moi
compris). II faut que je note ici, qu’apres chaque tamara, ils agissent de
meme : de ma vie,
je n’aurai donne autant de poignees de mains et de bai-
paix que durant ce mois de voyage.
Profitant ensuite de quelques precieuses heures de liberte, nous
allons nous promener sur la plage. Nous admirons, en passant, une belle
goelette en construction qui appartiendra en communaute aux habitants
d’Avera, comme la Manureva appartient a ceux de Moerai. Comme eux,
ils se partageront les benefices.
Communisme ! communisme ! Voila la grande formule des lies Aussers de
trales.
De retour de promenade, nous demandons un endroit pour nous laver.
On nous conduit dans une sorte de reduit dans lequel est posee une touque
d’eau puisee a la petite riviere qui coule non loin de la. Comme j’ai oublie
d’emporter une serviette, j’en demande une et on m’apporte un linge inutilisable tant il est sale. Decidement, ils ne sont guere aimables dans cet Avera.
Bien qu’on ait porte nos bagages dans le pigeonnier », une des
jeunes filles de la maison nous fait comprendre que nous ne pouvons
loger ici. Diacre ! energique diacre de Moerai, que n’es-tu ici avec ton
esprit d’organisation! Nous n’avons plus qu’a aller demander aide a monsieur Vernier. Apres interrogatoire, ce dernier nous apprend qu’en effet,
notre logis se trouve au bout du village et qu’on va nous y conduire.
On nous designe alors, dans une maison assez cossue, une chambre
«
miserable meublee d’un lit aux couvertures d’une proprete douteuse et
d’une chaise. Pas de nattes sur le plancher macule de taches de peinture;
pas de rideaux aux fenetres. Serions-nous en disgrace ?
Tout ceci nous a mis de fort mauvaise humeur. Et puis nous avons
assez de ce manque total de
liberte, et des tamaras et des cultes! Aussi
sommes-nous fermement decides a ne pas assister au
grand culte de ce soir
pendant lequel aura lieu une quete (toujours pour l’installation de conduite
d’eau). Sitot le repas termine, nous filons nous coucher sans rien dire.
92
N°322
*
Mardi 18 octobre
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Mai/Aout 2011
-
La matinee d’aujourd’hui est reservee a la visite des maisons. Cette
perspective ne nous enchantant guere, Charly va dejeuner seul: il m’excuse aupres de madame et monsieur Vernier et leur dit qu’etant un peu
souffrante, je resterai couchee toute la matinee. Dans les chambres voisines de la notre, il y a un grand remue menage : on se prepare pour la
visite des demeures.
Toutes les dix minutes, un des membres de la famille vient jeter par la
fenetre un coup d’ceil dans notre chambre afin de voir si nous nous decidons a sortir. Non seulement nous ne sortirons pas et les priverons ainsi du
plaisir de maquiller la salete de cette piece par des nattes ou autres fioritures, mais encore nous nous arrangerons a ouvrir toute grande la porte
de cette chambre et a faire rentrer le plus de monde possible. Ainsi la delegation pourra voir l’etat de salete de cette piece qui nous a ete reservee.
Non loin d’ici, un groupe de jeunes gens et jeunes filles chantent des
chansons paiennes en s’accompagnant a la guitare, pourtant Charly vient
d’apercevoir le groupe des pasteurs. Ces jeunes gens sont bien audacieux!!!
D’habitude, les«joueurs de guitare (selon l’expression de madame Vernier qui prononce toujours ces mots avec une expression de profond
mepris) se cachent. Ceux-ci au moins ont le courage de leur opinion.
Enfin, l’heure de la visite de notre demeure est venue. Malgre tous
nos efforts, peu de personnes entrent dans notre chambre. Monsieur et
madame Vernier jettent un coup d’oeil distrait: ils ne veulent plus voir.
Natapou, le grand juge, notre aimable hote de Moerai entre et inspecte la piece d’un ceil meprisant. Quelle difference, nous empressonsnous de lui dire, avec la jolie chambre que nous occupons chez vous! ».
Les Moerais et les Averas se jalousent beaucoup parait-il. Natapu parlera. Comme il ne reste que quelques maisons a visiter, nous nous deci»
«
dons a suivre le groupe des visiteurs. Dans chaque maison, on leur a offert
des nattes, des coussins, des chapeaux etc. Michelli surtout a ete comble
de cadeaux.
Apres le tamara, culte d’adieu et de remerciements dans la salle de
chants, puis depart pour Moerai. Tandis que nous attendons le moment
de partir, nous voyons les dirigeants d’Avera rire, je pense, a nos depens,
93
SduUetw
la Societa des Stacies' Oceaaii
car il
n’y a pas de chevaux pour nous. A la fin, on finit par m’en ofifrir un que
je refuse. Nous abregeons les adieux et partons a pied, ce qui nous permet
de faire une promenade delicieuse. J’ai mis Bobby, bebe chien, dans un sac
a provisions d’ou emerge, seule, son amusante
petite tete. Il se trouve bien;
il
a
ete
habitue
si
a
tant
de
choses extraordinaires.
d’ailleurs,
jeune
son
cheval
a
Forqant
galoper, malgre une montee assez rade, Natapou, le grand Juge, nous rattrape dans le but de m’offrir son cheval. Decidement, ce Natapou est un brave homme ! Cependant, n’ayant nulle envie
d’abreger cette agreable promenade malgre son insistence, je decline son
invitation, non sans 1’avoir chaleureusement remercie.
Toujours a la suite de monsieur et madame Vernier, nous nous rendons a sept heures chez le vieux diacre qui nous a invites a diner.
Il nous offre de tres bon cceur un frugal repas papayes, cafe au lait,
pain et beurre qui nous fait grand plaisir. Nous avons tous tellement
assez de ces enormes plats de cochon, de poulets, de
poe de toutes sortes,
«
»
de crepes indigestes, etc dont la seule vue suffit meme a nous ecceurer.
A notre arrivee a Riirutu, le depart avait ete fixe au mercredi 18 octo-
bre. Bien que le chargement du coprah soit loin d’etre termine, notre
sejour dans cette lie ne sera prolonge que de deux jours car en reponse
telegramme du subrecargue, monsieur Tranchant a repondu ceci:
Partez sans attendre chargement».
Les invitations officielles etant terminees, plusieurs families se sont
parait-il disputees l’honneur de nous recevoir demain. Apres bien des discussions il a ete decide que nous dejeunerions chez le subrecargue et
a un
«
dinerions chez Natapou.
*
Mercredi 19 octobre
Le lendemain matin, alors que nous bavardons avec madame Vernier
toujours si bienveillante pour nous, une femme vient nous supplier de
venir prendre un «leger repas » chez elle. Elle insiste avec tant d’opiniatrete que monsieur Vernier
(pourtant occupe a travailler) finit par accep-
ter son invitation.
Chez elle, nous trouvons une table surchargee de nourriture: toujours
le meme menu auquel est venu s’ajouter plusieurs magnifiques langoustes.
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Puisqu’il faut absolument manger pour lui faire plaisir, mangeons ;
elle nous surveiUe attentivement, insistant pour que nous nous resservions
des plats au moindre signe de defaillance de l’un de nous.
Vers la fin de ce repas a lieu un petit incident qui ne nous fait guere
plaisir : au cours du discours en tahitien que prononce le diacre, nous
entendons plusieurs fois le mot popa (etrangers) suivi d’eclats de rire formidables. Tous ces Polynesiens sont sans nul doute occupes a s’amuser a
nos depens.
Je me penche alors vers monsieur Vernier et lui demande le sujet de
leur hilarite : Voila, me repond-il, le diacre ayant fait une quete pour
l’achat d’un ten’ain sur lequel sera construit un presbytere, il vient de lire
«
la liste de ceux qui ont donne et a ajoute que malheureusement il ne peut
remercier les popas qui n’ont rien donne. »
Je fais alors remarquer a monsieur Vernier que nous ignorions cette
quete.
Charly est furieux et me dit que puisqu’on veut 1’obliger a donner, il
ne donnera rien. Je finis par le calmer et le decider a donner 50 f (on
demandait 15 f pour les femmes et 20 f pour les hommes). Notre don ne
doit pas sembler suffisant au diacre puisqu’il ne nous remercie meme pas.
Lorsque nous avons termine ce plantureux repas, il est exactement
l’heure de nous rendre chez le subrecargue ou nous arrivons le coeur
chavire.
Dans la chambre centrale une immense table a ete dressee : nappe
blanche impeccable, job service de porcelaine, garniture de fleurs ravissantes. Je ne sais pas qui prepara tous les plats savoureux qui composaient
proprietaire du plus riche palace d’Europe
pourrait s’estimer heureux de l’avoir comme premier cuisinier.
Malgre notre manque d’appetit nous goutames avec plaisir a chacun
ce menu, mais en tous cas, le
des plats dont voici la liste :
1° Soupe de legumes (fort appreciee car depuis notre depart de
Papeete, nous avons ete presqu’entierement prives de legumes)
2° Papayes crues
3° Poisson cm delicieusement assaisonne de lait de coco, de tomates
et d’oignons
95
(ftitffciitt i/c la Society de& &Uute& Occ<uiie/ines
4° CEufs durs gamis de chevrettes ones et de mayonnaise
5° Langoustes et poissons mayonnaise
6° Curry de poulet au riz (splendide!)
7° Jeune pore en sauce
8° Un cochon de lait cuit au four tahitien, send entier et accompagne
de salade verte
9° Dessert compose de poe de bananes au lait de coco, des crepes.
Une tasse de cafe termine ce gargantuesque repas.
Maintenant installes dans des fauteuils sous la veranda, peniblement
digerer. Par la porte-fenetre, nous apercevons
dans la salle a manger monsieur Ahnne occupe a parlementer avec une
nous essayons tous de
de nos compagnes de voyage, cette femme de Rurutu que je nommais
«le diable ».
Que se passe-t-il ? Nous allons le savoir car voici monsieur Ahnne qui
revient vers nous avec un visage epanoui et reprimant assez mal un violent
fou rire: Voila, nous dit-il, je viens d’accepter pour vous une invitation a
«
dejeuner. Un repas est pret a votre intention chez cette femme et il m’a ete
impossible de decliner son offre... Puis maheieusement il ajoute: Moi,
»
«
naturellement, mon travail m’attendant, je ne pourrai y assister ».
Nous le harcelons de reproches, puis accables par... tant d’abondance
nous nous taisons sombrement, enfin, resignes, nous nous rendons a pas
lents vers cette maison ou il nous faudra absorber un troisieme dejeuner.
Ici Charly ne pourra pas casser de fourchettes (il a brise tout a
I’ll cure, de ses mains puissantes, la sixieme fourchette de la serie) pour
la bonne raison qu’il n’y en a pas: on mange avec les doigts et on coupe la
viande avec ses dents.
Selon la coutume, avant de se mettre a table, le diacre dit une priere.
Voici les paroles qu’il prononce cette fois:
«
-
Dieu infiniment bon, protegez-nous de la terrible detresse eprou-
vee par ceux
qui ont trop mange !
»
Steven me fait a voix basse la reflexion suivante :
«
-
Ils sont malins. Genereusement ils nous offrent un abondant
tamara parce qu’ils savent que nous n’y toucherons guere et qu’apres
notre depart ils pourront se regaler de la presque totaflte de ces mets».
96
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Le repas termine, Charly et moi partons pour une promenade qui
malheureusement ne pourra pas etre tres longue, deux heures a peine
nous separant du diner. Lourds de nos
sons
«
peniblement
une
dejeuners successifs, nous gravispetite colline: la-haut, couches dans l’herbe grasse
sentant bon les foins de France », nous jouissons d’un tres beau spec-
tacle, juste recompense d’un reel effort.
Lorsqu’a sept heures les invites de Natapu commencent a arriver nous
avons l’impression de recevoir nos invites.
Avant de passer a table, des cadeaux sont solennellement distribues
a chacun: j’ai oublie de parler de la meme distribution,
accompagnee des
memes discours, qui eut lieu ce matin chez le subrecargue. Ces cadeaux
d’ailleurs appellent d’autres cadeaux : c’est pour cette raison que monsieur Ahnne, des son arrivee ici, a refuse systematiquement toutes les invitations qui, nous dit-il, lui seraient revenues trop cher.
Personnellement, si nous additionnions le prix des objets que nous
avons distribues (colliers, broches, echarpes de soie pour les femmes, stylos, etuis a cigarettes en argent pour les hommes), nous arriverions a une
somme importante, au moins equivalente a celle que nous aurions pu
depenser a 1'hotel.
*Jeudi 20 octobre
Le lendemain, apres avoir pris, en compagnie de monsieur et
madame Vernier, notre petit dejeuner chez Natapou, nous passons chez le
Chinois afin de completer nos provisions de route ; nous lui demandons
aussi de nous procurer pour le lendemain quelques jeunes cocos, l’eau
du bord n’etant guere agreable a boire.
Nous passons ensuite chercher de l’alcool camphre et des bandes de
gaze a l’infirmerie, l’ampoule que je me suis faite a la cheville lors de notre
premiere promenade a Raivavae n’etant toujours pas guerie.
L’infirmier qui est aussi sans filiste est fort aimable, aussi en profitons-nous pour l’interroger sur l’etat sanitaire de Rurutu qui « est dans
l’ensemble satisfaisant», nous dit-il.
«
-
La maladie la plus frequente ici est la grippe : au moins une epi-
demie par an vient faire ses ravages parmi une population tres fragile des
97
bulletin do lay Jocioto de.i Sft/de.1 0icea/iicfi/ies
bronches. Comme dans toute la Polynesie : abces, furoncles ou autre
maladie de peau sont tres frequentes; par contre les lies Australes sont
seules a ignorer le fefe (elephantiasis).
-
-
Y a-t-il beaucoup de maladies veneriennes ? lui demande Charly.
Malheureusement oui, et elles sont la cause de bien des tares here-
ditaires. Cependant, le gouvemement semble s’interesser beaucoup a cela
puisque les marins des goelettes ne peuvent s’embarquer pour les lies Australes sans un examen prealable qui ne sert pas a grand chose, ajoute
-
l’infirmier. Par contre notre population est preservee de bien des maladies
frequentes en Europe, comme l’appendicite, le cancer (aucun cas meme
parmi les blancs de Tahiti), etc.
Nos femmes ont des couches faciles, jamais aucun ennui de ce cotela, tout au moins au moment meme de l’accouchement. Quelques fievres
puerperales se declarent ensuite par defaut d’hygiene. Une femme vient
d’en mouiir, mais ce sont cependant des cas assez rares.
A propos d’hygiene, la population semble etre devoree de poux de
tete, dis-je alors 0’ai d’ailleurs personnellement quelques inquietudes a
ce sujet.), n’avez-vous rien a leur offrir pour combattre ces affreuses betes ?
-
-
Naturellement oui, seulement vous savez, ils ne viennent jamais rien
demander, ils sont habitues, cela ne les gene nullement.
-
Pourtant, les Tahitiens sont propres, se douchent plutot deux fois
par jour qu’une, les femmes lavent frequemment leur longue chevelure,
se changent chaque jour de linge, et cela m’etonne qu’ils n’eprouvent
aucun desir de se debarrasser de cette vermine.
Evidemment, mais certaines femmes affinnent que chez les enfants les
poux sont un signe de sante, alors elles ne font rien pour les en debarrasser.»
Ne voulant pas abuser du temps precieux du tres aimable monsieur,
nous le quittons, non sans l’avoir auparavant remercie.
-
Charly va prendre un bain de mer a l’extremite du wharf personnel
de monsieur Ahnne; a cause de mon pied malade, je ne puis malheureusement suivre son exemple. Puis nous rentrons tout doucement par un joli
sender longeant la mer : nous admirons notre belle Manureva que les
matelots sont en train d’activement charger de coprah.
98
N°322
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Mai / Aout 2011
Nous prenons notre repas de midi dans la salle de chants du centre
de Moerai.
L’apres midi, apres une courte sieste, nous partons faire une agreable promenade.
A notre retour, nous sommes accueillis par un Natapou fort en colere.
Le subrecargue Anneye qui nous sert d’interprete nous explique l’objet de
son irritation. II vient
d’apprendre notre commande de cocos chez le Chinois. Pour quelle raison avons-nous agi ainsi ? Ne possede-t-il pas assez de
cocotiers ? A-t-il l’habitude de nous laisser manquer de quelque chose ?
Pourquoi lui faire l’injure d’aller chercher ailleurs ce que nous pouvons
trouver chez lui ? Voila les paroles qu’il demande a Anneye de nous repeter.
A notre tour, nous chargeons ce dernier de lui expliquer que seule la
crainte de le deranger nous a fait agir ainsi et surtout de le remercier pour
l’accueil charmant qu’il nous a reserve durant ce sejour pendant lequel
nous n’avons manque absolument de rien.
Cette violente colere finit par abandonner Natapou le grand jnge, mais
tout de meme, nous allons demander a monsieur Vernier de lui faire com-
prendre que nous n’avions eu nullement l’intention de l’offenser.
Les fideles de la salle de chants de droite nous ont convies pour le
diner de ce soir.
La famille adventiste (accompagnee de leur cousin l’infirmier qui pra-
tique la meme religion) ainsi que les deux pasteurs mormons ont ete invites aussi.
Le diner se compose d’un plat de viandes en sauce oil des morceaux
de pore voisinent avec des morceaux de poulets. Or les adventistes ne peuvent manger de viande de pore!!
Ce plat est suivi d’un cafe au lait accompagne d’un beau gateau a la
noix de coco pour chacun. Or le cafe est absolument interdit aux adventistes et aux mormons, et pas un seul protestant ne l’ignore.
Tous les Tahitiens de notre table rient de l’embarras « de ceux qui ne
pratiquent pas leur religion ». Le tour etait premedite, car il n’est pas dans
leurs habitudes de melanger la viande de pore a celle des poulets, et, au
cours de ces
diners, une cafetiere a toujours eu comme voisine une
theiere.
99
bulletin tie la tfocietv ties Statics &ccanienne&
Cette fagon d’agir, vraiment depourvue de charite chretienne, me
degoute profondement.
Pendant tout le repas, monsieur Ahnne nous affirme en riant que la
Manureva ne partira pas avant le debut de la semaine prochaine. Ses pronostics pessimistes ne se realiseront certainement pas car « le dictateur
diacre » vient de parler a ce sujet. Voici ses paroles: « Puisque monsieur
Vernier desire partir demain, il faut absolument que la Manureva quitte
Rurutu demain apres le dejeuner. Le vent ne semble pas favorable au
depart. Qu’importe, nous tirerons la goelette a bras d’hommes. Il faut que
tous les hommes valides soient la a l’heure du depart, ne 1’oubliez pas ».
On a presque envie d’ajouter pour lui Rompez maintenant!
Je suis bien certaine que nous partirons demain.
«
*
»
Vendredi 21 octobre
Manureva au mouillage a Moreai
Ce vendredi matin, nos gros bagages boucles et expedies sur la
Manureva , nous allons chercher monsieur et madame Vernier, car nous
devons aller faire en leur compagnie nos adieux officiels a madame et
monsieur Ahnne.
100
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Selon leur habitude, ces derniers nous regoivent fort aimablement.
Madame Ahnne, bien que prevenue de notre visite seulement une
heure auparavant, a trouve le temps de preparer a notre intention d’ex-
quis gateaux. Pourtant, elle n’a personne pour l’aider en ce moment, sa
petite bonne chinoise etant atteinte d’une forte grippe.
A leur arrivee ici, madame et monsieur Ahnne eurent mille difficubes domestiques. Lorsque monsieur Ahnne demandait aux chefs des
families tahitiennes de lui envoyer une de leurs filles pour travailler
chez eux, tres fiers, les Rurutus lui repondaient que leurs filles etaient
destinees a servir leurs parents mais personne d’autre. Sur les deux ou
trois jeunes filles qui consentirent cependant a se deranger, pas une ne
resta plus de huit jours, trouvant extenuant un travail reduit a peu de
choses.
A la fin, monsieur Ahnne alia trouver le
«
Chinois » qui, diplomati-
quement, consentit a ce que sa fille ainee devienne leur servante. A l’inverse des
Tahitiens, les Chinois sont extremement travailleurs, ils sont plus
intelligents aussi, et madame Ahnne est fort contente des services de sa
jeune domestique.
II nous faut bientot quitter cette agreable demeure car l’heure du
tamara approche.
Lorsque nous arrivons sur la belle place de Moerai, nous la trouvons
encombree de cadeaux de toutes sortes. Leur distribution a lieu selon les
rites habituels. Cette solennelle ceremonie terminee, nous passons dans
la salle de chants pour le tamara qui est suivi d’un long culte d’adieu.
Voici le moment du depart ; nous allons chercher dans notre chain-
bre nos bagages a main ; la, le cousin de Natapou nous rejoint et nous offre
un
paquet de ces bananes dessechees et confites nominees piere. Elies sont
comprimees dans une sorte d’etui fait de feuilles de pandanus. Les Rumtus expedient en assez grosse quantite cette speciality de leur ile.
Natapou nous dit qu’il a fait porter a bord une dame-jeanne d’eau de
«
»
citerne, des papayes et des cocos que nous pourrons partager avec rnonsieur et madame Vernier.
Nous passons prendre du pain chez le Chinois qui nous fait cadeau
de 4 cocos.
101
$hd/ctin dc !a doae/e des S/udcs Occam
Arrives au bout du wharf, nous faisons nos adieux a tous ces braves
gens, puis nous montons dans la baleiniere qui nous mene a la Manureva
de plus en plus encombree et qui est, par surcroit helas ! violemment par-
fumee au coprah.
Tous les hommes valides de Rurutu sont deja dans l’eau ou en
pirogues, prets a tirer la Manureva.
Ce depart est le moment le plus pittoresque du voyage. Tiree par ces
hommes qui courent pieds nus sur les dangereux recifs aux aretes tranchantes, lentement, la Manureva sort de Tetrode passe dans laquelle elle
semblait etre coincee a tout jamais. Au bout du wharf, on apergoit la vieille
grand-mere de Timeri parlant avec animation aux jeunes filles qui Tentourent. Soudain, d’une bourrade, elle en jette une a Teau. Ce plongeon
force est suivi d’une serie de plongeons volontaires: pour aider a tirer la
Manureva toutes ces belles filles se jettent a Teau tout habillees.
Des cris, des vociferations, des rires se font entendre de tous cotes.
Pendant ce temps, a bord, les matelots manoeuvrent les voiles qui
,
bientot se dressent toutes blanches dans un ciel merveilleusement pur.
Maintenant, la Manureva, tiree par la baleiniere du bord et deux ou
trois pirogues, avance plus rapidement. Peu apres, le claquement des
voiles se fait entendre et la goelette avance par ses propres moyens, remor-
quant a son tour pirogues et baleiniere. Leurs passagers (dont Natapou)
se hissent a bord pour un dernier adieu ; ils regagnent ensuite leurs
pirogues qu’ils detachent, comme a regret, du beau voider, et s’en retournent vers Rurutu et... le travail, car quetes, receptions et cadeaux ont du
manger toutes leurs economies.
Apres cet assez long sejour a terre, notre lit de planches nous semble dur. Puis, le foie fatigue sans doute par ces exces de nourriture, je
souffre d’une mauvaise migraine aggravee par cette odeur ecceurante du
coprah dont nous sommes enveloppes.
La partie du toit des cabines qui se trouve un peu au-dessus de notre
place fut occupee par madame Vernier tout le debut de la traversee; maintenant helas ! elle est devenue le domaine de deux filles fort sans-gene. A
chaque instant, leur couverture sale vient balayer notre visage. En maniere
de plaisanterie ce qui les fait beaucoup rire, plusieurs fois par jour, pen-
102
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chees au-dessus de nous, elles peignent leur longue chevelure, ce qui pro-
jette sur nous une pluie de poux. Charly ostensiblement prend sur leur
couverture une dizaine de poux qu’il ecrase consciencieusement; cela ne
les emeut nullement, elles rient sans comprendre. Comme il n’y a plus a
bord la moindre petite place de libre, nous n’avons plus qu’a nous resigner a notre triste sort.
Nous faisons connaissance de monsieur Santiago.
Monsieur Santiago est un Chinois fort laid cai’ il louche atrocement. Il
rit d’un rire enigmatique a tout ce qu’on lui dit. Les Tahitiens se moquent
de lui, mais leurs plaisanteries stupides ne semblent guere le toucher. Son
visage impassible est d’ailleurs sagement depourvu depression : il est
impossible de savoir ce qu’il pense. Monsieur Santiago est un savant: il
parle avec sagesse aux Tahitiens de la guerre de Chine ou de la politique
franqaise, aussi flnit-il par impressionner les plus moqueurs qui n’osent
plus le plaisanter.
La valise de monsieur Santiago doit contenir des choses fort pre-
cieuses car il la couve du regard: elle est d’un beau cuir jaune et munie de
deux serrures de surete et d’un sohde cadenas..
Monsieur Santiago est fort aimable, aussi offre-t-il des bonbons a tous
les passagers.
(pas de mention du samedi 22 octobre)
*
Dimanche 23 octobre
Nous sommes en vue de Rimatara, la plus basse des quatre lies (70 m
maximum 18 ) le dimanche 23 octobre vers 7 heures du matin.
Les alentours de Rimatara etant fort dangereux, la Manureva ne peut
s’en approcher; durant tout notre sejour ici, elle croisera en vue de Tile.
La passe de Rimatara est extremement dangereuse, tres etroite et
sinueuse, elle ofifre en plus cette particularity: qu’une fois entre dans le chenal aux eaux profondes il faut franchir une sorte de plate-forme de corail
presqu’a decouvert lorsque les hautes vagues ne le recouvrent pas.
11
En realite: 83 m.
103
bulletin de /a tfocic/c des Studes Ocean
L’ocean Pacifique a ceci de particular : les vagues ne se succedent
pas sans interruption, mais chaque periode de calme plat est suivi de trois
vagues hautes comme des montagnes. De la terre, un homme surveille le
large : lorsqu’il leve la main, c’est signe qu’une vague arrive et qu’il faut
passer sans perdre une minute. Si les matelots ne manceuvrent pas assez
vite, la baleiniere, prise dans les tourbillons de la vague brisant sur les
recifs, se retoume, projetant ses passagers qui presque toujours se blessent cruellement sur les venimeux oursins.
Le cceur battant, en compagnie de madame et monsieur Vernier, nous
prenons place dans la baleiniere ; par mesure de prudence, nous avons
tous enleve nos chaussures. J’ai debarrasse Bobby de la grosse chaine qu’il
porte generalement autour du cou et qui pourrait l’entrainer au fond de
la mer, en cas d’accident, ensuite j’ai glisse mon bebe chien dans ma veste
que j’ai reboutonnee ensuite.
Manceuvree avec mille precautions, la baleiniere entre dans la passe
puis s’arrete a proximite de l’endroit dangereux. Nous regardons tous
l’homme qui du bord de la plage doit donner le signal. Voici le moment
venu. La baleiniere est soulevee par la vague
qu’elle chevauche allegre-
ment. Nous sommes eclabousses copieusement mais qu’importe, pour
cette fois les matelots ont gagne la bataille.
Heureux, ils poussent leur etrange cri de victoire.
Rimatara
A peine avons-nous mis pied a terre qu’il nous faut echanger force
poignees de mains et baisers.
Le pasteur, etant justement occupe a dire le premier des quatre cultes
traditionnels du dimanche, ne sera la que dans quelques minutes, c’est
done sa femme qui nous reqoit. Monsieur et madame Vernier logeront
chez elle, notre demeure se trouve non loin de la. Comme elle ne possede
pas de douche, la femme du pasteur nous propose aimablement de venir
faire notre toilette chez elle. Elle semble tres here de sa salle de douche
qui n’est en realite qu’une petite cabane en bambous dont le sol a ete
recouvert de gros galets blancs et lisses. II n’y pas 1’eau courante et les
seuls ustensiles de toilette sont deux touques d’eau.
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N°322
-
Mai /Aout 2011
Peu de temps apres notre arrivee, un petit dejeuner nous est offer!
dans la salle de chants. Les habitants de Rimatara sont beaucoup plus primitifs que ceux de Rurutu : peu de blancs viennent les visiter, la passe etant
trop dangereuse. Leur nourriture est restee tres indigene: des taros et des
crepes grossieres remplacent toujours le pain, ils ignorent le pain et le lait
condense. Du lait de coco nous est offert avec le cafe.
Comme le second culte de la journee n’aura lieu que dans deux
heures, nous avons le temps d’aller nous promener. Auparavant, nous passons dans notre chambre ou notre hotesse, une tres aimable jeune femme,
nous a prepare une collation : d’enormes tranches de
pasteque et du poe
de bananes au lait de coco particulierement bien reussi.
Nous visitons d’abord le village qui se nomme Anapoto. II se compose
d’une dizaine de maisons pauvres et de deux boutiques de Chinois a peu
pres depourvues de marchandises. Charly trouve cependant des cigarettes
a
acheter, alors qu’a Raivavae il lui avait ete impossible d’en trouver.
Au milieu d’Anapoto se trouve une vaste citeme dans laquelle chacun
peut venir puiser son eau. Comme dans toutes les des oceaniennes la vegetation est luxuriante.
Dans les arbres vivent parait-il de nombreuses et fort jolies per-
ruches; apres bien des recherches nous finissons par en apercevoir une;
le coloris qui predomine dans son plumage est un rouge tres intense. La
plage est fort jolie : de magnifiques filaos l’ombragent en partie ; sur la
droite ces beaux arbres ferment meme un agreable petit bois. Sur la
gauche une haute falaise a pic limite la plage : nous essayons, en vain, de
contoumer cette masse rocheuse.
Devant s’etend la mer, derriere un immense marecage sur lequel a
une multitude de joncs. Les souples et flexibles tiges de ces herbes
pousse
agitees par le vent ferment une mer de verdure d’un tres job effet.
Nous retrouvons monsieur et madame Vernier a onze heures.
Michelli, les pasteurs d’Arue et de Moorea n’etant pas encore revenus de
promenade, monsieur Vernier les attend pour commencer le culte.
Le temple, les deux salles de chants, la maison du pasteur et ses
dependances encerclent une sorte de cour au milieu de laquelle un arbre
centenaire projette son ombre bienfaisante. Le tronc de ce tres vieux
105
f&id/ctin de fa Jociete des Slades Ocean
manguier est creux d’une large niche pouvant servir d’abri a un homme
de belle taille.
La femme du pasteur a installe des bancs a l’ombre de cet arbre.
Madame Vernier apprend des cantiques aux belles jeunes biles en robes
blanches qui l’entourent. Ces cantiques chantes en demi-teinte par ces
fraiches voix de jeunes biles sont tres agreables a ecouter. Madame Vernier seconde admirablement son mari dans sa tache de missionnaire, car
elle sait se faire aimer des Tahitiens en s’interessant a leurs petites histoires de famille, en les conseibant sagement, en pouponnant et en admirant leurs bebes, en leur distribuant enfin des medicaments. Elle ne
manque jamais de leur dire qu’elle est la maman de quatre grands bis:
les Polynesiens marquant le plus profond mepris a ceux qui n’ont pas
d’enfants.
Nombreux sont les fideles attendant l’heure du cube : c’est chose
aisee que de reconnaitre parmi eux les Lenoir, tous d’un physique fort
agreable. Le chaud coloris de leur teint tenterait le peintre le plus difficile.
La femme du pasteur est une « Lenoi r», un peu trop forte main tenant, on
sent qu’elle dut etre une jeune bile splendide.
Notre hotesse est la aussi, accompagnee de ses deux enfants, magni-
bques dans leurs habits de fete; nous bavardons un moment avec elle et la
comphmentons longuement sur sa progeniture.
Une violente odeur de monoie botte dans Pair, toutes les chevelures
etant soigneusement hssees avec cede huile de coco qui vaut largement la
meilleure des lotions capibaires de France.
Bien que les trois retardataires ne sont pas encore arrives, monsieur
Vernier, las d’attendre, se decide a commencer le cube.
Les Rimataras chantent fort bien. Les homines chantent ici en plus
grand nombre que dans les autres lies du Sud : certaines voix d’hommes
sont splendides; tres graves elles accompagnent magnibquement les voix
pergantes des femmes.
Apres le culte au mibeu duquel sont arrives les trois retardataires qui
avaient un peu trop prolonge leur visite au pasteur malade, nous sommes
convies a un grand tamara dans une des salles de chants. La nourriture
qu’on nous sert est tres abondante mais peu rafbnee.
106
N°322-Mai/Aout 2011
A peine la derniere bouchee avalee, Charly, Bobby et moi partons en
promenade. Nous avons Fame joyeuse et surtout la sensation delicieuse
de faire l’ecole buissonniere : en effet a quatre heures aura lieu un
grand
culte auquel nous n’assisterons pas.
Nous suivons un job sender ombrage. Nous passons le col le
plus
eleve de Rimatara (70 metres) puis redescendons dans une vabee tres
humide. Le sender traverse alors sur un kilometre environ une magnifique
tarodiere qui s’etend a perte de vue. Nous arrivons bientot au district
d’Amaru. Une femme nous demande de la suivre dans sa maison. La, elle
essaye de nous vendre de minuscules et adorables coquidages. Nous refusons son offre car pour faire couronnes et colbers il doit faboir habilete
et patience : deux quahtes que je ne possede
pas.
Les indigenes de Rimatara font de jobes choses avec ces petits coquil-
lages. Ils travaibent bien le bois aussi. Nous avons admire, dans le salon
de monsieur Ahnne, une fort jobe rape a cocos tablee dans un bois magnibque et qu’il avait achetee ici. La rape a coco, d’un usage tres courant en
Oceanie, est une sorte de siege dont l’extremite se termine par une rape
ronde, de la grosseur environ d’une demi-noix de coco. Le Tahitien assis
a cabfourchon tient a
pleine main la demi-noix de coco qu’il gratte d’un
mouvement lent d’avant a arriere sur les pointes de la rape : sans se fati-
guer, confortablement instabe, il reduit en poudre rapidement la pulpe de
noix. Avec cette sorte de farine b prepare des gateaux et le fameux lait de
qui accompagne tous leurs mets.
Chaque fois qu’un Tahitien peut travaiber assis ou couche il le fait.
Les femmes, qui sont en general de bonnes repasseuses, repassent toujours assises par terre. C’est fort amusant de les voir faire. Nous sommes
de retour a Anapoto un peu avant le tamara du soir.
On tient salon a l’ombre du vieux manguier. Nous faisons connaissance de madame Lucette Maitere qui est institutrice et infirmiere a
coco
Amaru.
Elle connait tres bien madame Vernier car ebe a habite longtemps
Papeete ou ebe fit d’abord ses etudes et ou ebe occupa ensuite pendant
plusieurs mois la place de premiere sage femme a la maternite. Ebe est
nee a Rimatara ou sa mere etait institutrice, mais apres un si long sejour a
107
bulletin tie /a Sociele des Otudea 0c<ea/ucn/icA
Tahiti, elle a beaucoup de peine a se readapter a la vie de Rimatara. Les
indigenes sont ici tres primitifs, tres ignorants et cette pauvre jeune femme
est maintenant une declassee panni les siens.
EOe a aussi le caractere un pen aigri par la mort de ses deux nouveaux-nes. J’ai deja raconte son lamentable accouchement sur la Manureva. La mort de son second bebe est due aussi a un accident:
appelee
d’urgence aupres d’un moribond, elle fut obligee de partir a cheval en
pleine nuit. Le chemin deja fort mauvais en temps ordinaire, etant completement detrempe par deux jours de pluie, son cheval gUssa et elle fit
une chute
qui eut de graves consequences: elle accoucha prematurement,
en effet, quelques heures
plus tard, d’un superbe gargon, helas mort.
Elle voudrait que radministration mette a sa disposition un cabriolet
lui permettant de se deplacer plus confortablement mais jusqu’a present
elle n’arrive pas a obtenir satisfaction. Monsieur et madame Vernier lui
promettent alors d’intervenir en sa faveur a ce sujet aupres de monsieur
Ahnne.
Apres le repas, je vais faire un brin de toilette avant d’aller au grand
cube du soir qui sera suivi de chants jusqu’a l’aube.
Nous trouvons notre hotesse assise par terre sous la veranda, occu-
pee a coiffer sa
longue chevelure. Elle m’appelle et me fait signe de m’as-
seoir pres d’elle. Avec un sourire radieux, elle me verse sur les cheveux la
moitie de son flacon de monoie aux «tiares » (fleurs) a-t-elle soin de me
preciser.
Je crois que jamais monoie n’a eu odeur plus atroce que celui-la,
j’empeste litteralement. Cependant je la remercie le plus gentiment possible car elle croit fermement m’avoir cause un vif plaisir et je ne veux pas la
detromper.
Las de notre longue promenade de l’apres-midi, au dernier moment
nous decidons de ne pas assister au culte. Nous nous contentons de nous
promener un moment autour de la salle de chants oil il a lieu, puis allons
retrouver avec delice notre lit. Cette nuit sera la seule passee a Rimatara, la
Manureva devant reprendre demain vers trois heures, le chemin de
Papeete.
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N°322
*
-
Mai/Aout 2011
Lundi 24 octobre
Apres le petit dejeuner nous nous appretons a faire le tour de File a
cheval en compagnie de madame et monsieur Vernier. Nos montures, deux
juments et deux chevaux, nous attendent. Le pasteur nous avertit que ces
betes s’entendant fort mal, il est preferable de les maintenir a une certaine
distance les lines des autres. Pour les pietres cavabers que nous sommes,
ce n’est guere rassurant, d’avoir a monter des chevaux si
Enfin,
en route tout de meme.
en n’offrant rien de
peu sociables.
Le sender qui fait le tour de Rimatara tout
special est fort job. Il circule au miheu de cette intense
vegetation tropicale qu’on ne peut se lasser d’admirer.
Les trois districts de Rimatara se partagent les 500 habitants de cette
lie. Au bout d’une heure environ nous arrivons au district de Naho 19 qui
possede une plage magnibque ombragee d’imposants blaos. Face au vb,
lage, a peu de distance de la cote, se trouve un ravissant ilot dont les
magnihques cocotiers semblent emerger de l’eau calme dans laquebe bs
se mirent.
Le pasteur malade nous regoit, abonge sur une natte. Une distribution de cadeaux a beu. Le pasteur remet aussi a monsieur Vernier le resultat de la quete. Apres une courte visite au temple, nous continuons notre
promenade. Une heure apres nous sommes a Amaru. Les trois vblages se
trouvent a peu pres a egale distance les uns des autres. Apres une courte
visite a la veuve de 1’ancien pasteur, nous nous rendons a la salle de
chants ou les notabihtes du district precedent immediatement a une solen-
nebe distribuhon de cadeaux (plusieurs cobiers de nbnuscules coqublages
nous sont
destines).
Cette ceremonie est suivie d’un excebent tamara.
Un splendide garcon attire mon attenbon : c’est un ancien eleve pasteur qui n’eut pas la perseverance de continuer ses etudes jusqu’au bout.
Ce jeune homme est certamement le plus beau Polynesien que j’aie vu depuis
mon arrivee en Oceanie. U a un
long visage reguber surmonte d’une masse
de cheveux noirs aux souples ondulations, un front vertical, des yeux
unmenses, un nez droit, des levres chaniues mais sans exces et une denbbon
19
Naho: peut-etre Mutuaura ?
109
d&u/lctin de fa Socicle dcs Slades- Ocean
irreprochable. A Tahiti, jeunes gens et jeunes filles sont des leur vingtieme
annee souvent depourvus de dents, ce qui les enlaidit considerablement.
Ce garcon a surtout un corps splendide et il est extremement grand et d’une
carrure impressionnante que Ton remarque d’autant plus qu’il est fort
etroit de bassin. Beaucoup de Polynesiens sont ainsi faits d’ailleurs.
On nous presente un jeune garcon qui vient d’etre admis a l’ecole
pastorale. Il s’embarquera tout a l’heure avec nous, en compagnie de sa
femme, d’une de leur fille agee de neuf ans et du plus jeune enfant de la
famille : un petit garqon age seulement de dix jours. Les eleves pasteurs
ne sont autorises a amener a l’ecole que deux de leurs enfants.
Ce jeune
couple prolifique est done oblige de laisser a Rimatara ses sept autres
bambins.
Ce repas termine, nous allons rendre visite a madame Lucette Maitere. Sa petite maison est arrangee avec gout. Sur le mur, je remarque une
envoutante
photographie de son man tenant tristement dans ses bras leur
bel enfant mort. Madame Lucette est tout a fait sympathique et charmante.
Elle se multipbe pour nous faire plaisir: nous offre des cocos a boire et
au moment du
depart distribue gentiment a chacun de jobs cadeaux.
Nous allons ensuite nous promener en sa compagnie sur la plage.
Tres pres de l’eau se trouve un ancien et tres curieux cimetiere.
Cimetiere a Rimatara
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N°322
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Mai /Aout 2011
Charly prend en photographies de tres etranges pierres tombales
plantees verticalement diins le sol et hautes de pres de trois metres.
Nous ne devons pas oublier que le depart a ete fixe a trois heures.
Apres de nombreux baisers et poignees de main nous reprenons
done le chemin d’Anapoto ; nous allons refaire a cheval la route faite
hier a pied. Nos chevaux sont durs a mener; j’ai le bras qui me fait mal
a force de tirer sur les renes
(si on peut appeler ainsi le morceau de
corde qu’on enroule ici autour des dents des chevaux car ils n’ont pas
de mors). Mon cheval a en effet decide de depasser la jument de
madame Vernier que cette perspective rend furieuse et il me faut
employer toute ma force pour l’empecher de mettre son projet a execution.
Des notre arrivee a Anapoto nous nous mettons a table pour un
second dejeuner : absorber a la suite deux repas est devenu pour nous
chose banale. Vers la bn de ce repas, une sorte de rumeur venant de la
plage parvient a nos oreilles Que se passe-t-il done ?
Tout a coup, la figure effrayee du Chinois apparait a la fenetre ; il
-
demande au chef du secours. La baleiniere qui transportait ses mar-
chandises vient de se retourner au fameux endroit dangereux et il voudrait recuperer le plus d’affaires possible. Nous nous precipitons vers
la plage. En chemin nous rencontrons le jeune matelot qui s’etait jete a
l’eau pour repecher le pardessus du pasteur ; il est blesse et marche
peniblement, soutenu par des camarades. Une de ses cuisses est affreusement dechiquetee sur toute la longueur. Le sang coule abondamment
d’un trou si profond qu’on pourrait y mettre la main. C’est affreux. Il a
un visage crispe, couvert de sueur mais il ne fait pas entendre une
plainte.
Les vagues furieuses qui assiegent le rivage nous donnent l’expbca-
tion de l’accident: les Polynesiens ont beau etre d’habiles marins, il est
des circonstances ou ils sont domines par les elements.
Inquietudes! Allons nous tout de meme partir ce soir ?
Les vagues roulent toutes sortes de choses, chapeaux, nattes de pandanus que les indigenes repechent tant bien que mal. Plusieurs caisses
sont au fond de l’eau, ainsi que tous les papiers du bord.
Ill
f.T&uf/etin c/e fa iJocce/e cfcei Slac/e.i 0ceac//c////cx
Un groupe de Rimataras discute avec animation autour de la baleiniere qui, couchee sur le sable n’est plus qu’une epave ; elle est inutilisa-
ble, tout son cote droit ayant ete arrache.
Nee est la aussi; prevenu de l’accident, il vient d’arriver en pirogue
(pendant cette escale il n’etait pas descendu a terre).
Monsieur Santiago, qui vient de nous apercevoir, se precipite vers nous,
sa precieuse valise a la main. Un large sourire eclaire sa face plate, il a
echappe par miracle a 1’accident. En efifet, il devait s’embarquer sur la baleiniere, mais par bonheur il est arrive une minute apres son depart. Nous
remontons jusqu’a la maison du Capitaine qui va voir son matelot blesse.
La baleiniere s'est fracassee sur le recif
Sous le manguier nous trouvons assis par terre le gros pasteur
d’Arue. D’un air lugubre et un peu comique, il tapote regulierement, avec
petit baton, la plante ensanglantee d’un de ses pieds. Nous l’interrogeons. Est-il blesse lui-aussi ? Oui, en courant sur la plage, un clou rouille
s’est profondement enfonce dans ses chairs. Je lui propose du mercurochrome qu’il refuse d’un air plein de mepris. La fagon tahitienne de traiter
un
les plaies est parait-il bien preferable a la notre. Les tapotements qu’il pra-
tique avec tant de patience, ont pour but de faire saigner abondamment la
plaie dans laquelle il versera ensuite du monoie bouilli et brulant.
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N°322
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Mai /Aout 2011
Madame Lucette prefere nos disinfectants, elle a verse, parait-il, tout
a l’heure toute une bouteille de teinture d’iode dans la
plaie du pauvre
matelot qui, tres courageux, a supporte cette epreuve, presque avec le sourire : puis elle est partie a cheval a Amam dans le but de rapporter de Pin-
firmerie tout ce qui lui est necessaire pour recoudre son blesse.
Nous venons d’apprendre a notre grande satisfaction que Nee a remis
le depart au lendemain matin six heures. Nous franchirons la passe dans
des pirogues conduites par les Rimataras. Nous passons alors un moment
dans notre chambre : sur la table, notre hotesse a prepare a notre intention une collation qui se compose de biscuits de mer et de corned-beef.
Decidement nous serons toujours ses obliges.
Dimanche soir, nous lui avions donne quelques paquets de cigarettes
(notre provision de cadeaux etant epuisee nous n’avions rien d’autre a lui
offrir). Pour nous remercier, elle nous servit ce matin un petit dejeuner
qu’il nous fallut absorber pour lui faire plaisir, bien qu’ayant deja pris un
premier repas a la salle de chants.
Afin de la remercier, a notre tour, nous lui avons offert des biscuits et la
grosse boite de corned-beef qu’elle vient d’ouvrir a notre intention. Pourtant
de toute evidence, cette femme n’est pas riche. Cette fois nous en resterons
la, c’est plus sage, car elle aurait toujours le dernier mot. D’ailleurs, la voici en
train d’arracher des murs de la plus grande piece, des sortes de napperons
en
pehoe de couleur et sa photographie qu’elle nous apporte avec un large
sourire. Un moment apres elle revient avec une bouteille de cet affreux mono!
dont elle m’huila si copieusement les cheveux le premier jour.
*
Mardi 25 octobre
Charly et moi sommes des cinq heures du matin sur la plage ou nous
pouvons constater avec satisfaction que la mer s’est bien calmee. Malheureusement, hManureva n’etant pas en vue, le depart ne pourra avoir lieu
a l’heure prevue.
Vers 7 heures la plage commence a se peupler ; des groupes pitto-
resques se ferment. Sans arret, des marchandises, transportees par de jolis
petits chevaux, sont dechargees et viennent grossir le tas deja considerable
de caisses et de paquets qui doivent etre embarques sur la Manureva a
113
bulletin (le la Jociete (les Glades Occaaicane
destination de Papeete. Les chevaux attaches dans le petit bois de filaos
hennissent en chceur a chaque nouvel arrivant.
Plusieurs femmes profitent de cette inaction pour faire une etrange
dinette... de poux.
Non, non, ceci n’est pas une plaisanterie, plusieurs meres sont occupees a epouiller consciencieusement leur progeniture et semblent eprouver ensuite le plus grand plaisir a manger le produit de leur chasse. De
temps a autre, elles passent quelques-uns de ces insectes a leurs enfants
qui savent apprecier a leur juste valeur cette faveur.
Bien que ce spectacle ne nous ait pas mis particuherement en appe-
tit, nous nous dirigeons vers la salle de chants ou nous attend notre petit
dejeuner.
Nous nous informons tout de suite aupres de madame et monsieur
Vernier de l’etat du blesse qui heureusement a passe une bonne nuit; il
n’a que peu de flevre : 38°. Monsieur Vernier nous exprime ensuite toute
l'admiration qu’il eprouve pour madame Lucette Maitere. Recoudre cette
cuisse dechiquetee, dont il fallait couper auparavant plusieurs lambeaux
de chair, n’etait pas chose facile. Cependant, la jeune femme pratiqua cette
petite operation avec l’adresse et l’energie d’un excellent chimrgien. Quant
au blesse, il fit preuve une fois de plus d’un
courage extraordinaire. Par
ce
l’i
nfir
miere
c’est
ne possede pas de vaccin
exemple que je deplore
que
antitetanique. Le blesse sera reembarque sur la Manureva afin d’etre
transfere ensuite a l’hopital de Papeete.
Le petit dejeuner termine, nous redescendons sur la plage. Le vent
s’etant leve brusquement, de nouveau comme hier des vagues enormes
harcelent sans repit la greve. La Manureva se trouve maintenant a peu de
distance de la cote. Des pirogues chargees de marchandises commencent
un inlassable va-et-vient.
Assis sur le sable a l’ombre des filaos, le coeur battant, nous assistons
spectacle emouvant de ces hommes courageux, qui, dans leurs freles
embarcations, sans souci du danger, escaladent des vagues hautes comme
des montagnes. A chaque passage, on s’attend a voir se retourner leurs
pirogues, au dernier moment ils arrivent toujours cependant a les redresau
ser, grace a leur habilete.
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N°322 -Mai/Aout 2011
La baleiniere etant inutilisable, c’est en
pirogue que nous allons
rejoindre la Manureva. D’ailleurs, franchir la passe dans ces embarcations etroites et faciles a manier, offre moins de
danger que dans la baleiniere a peine moins large que le canal. Enfin, les Rimataras
nous
qui
prendront dans leurs pirogues sont tous des pecheurs ayant une grande
habitude de la passe qu’ils franchissent joumellement.
Generalement le danger produit toujours sur moi une
etrange attraction. Ce n’est pas le cas en cette circonstance. Des mon arrivee a Tahiti on
m’a tellement prevenu du danger qu’offrent,
pour les Europeens, les cou-
pures de corail que l’idee d’etre projetee sur des recifs me fait peur. On
m’a cite plusieurs cas de Frangais qui furent
de rentrer en France
obliges
pour se soigner : blesses tres legerement sur du corail, ils avaient traine
des semaines, puis des mois, des plaies qui, devenant de
plus en plus profondes, avaient fini par attaquer les os.
Assis dans un fauteuil, le blesse vient d’etre apporte sur la
plage. Peni-
blement on l’installe dans une pirogue, son visage crispe montre combien
tous ces deplacements le font souffrir. Le signal est donne, ils
Deux minutes apres l’etrange cri de victoire retentit: ils sont
partent.
passes.
Non loin de nous, assise sur le sable, la jeune femme nouvellement
accouchee tenant dans ses bras son petit gargon de dix jours bien emmi-
toufle attend calmement le moment de partir.
A dLx heures, il reste encore beaucoup de fret a embarquer;
quant a
la mer, loin de se calmer, elle devient plus mauvaise de minute en minute.
Rimatara a une autre passe que celle d’Anapoto, qui se trouve au district
d’Amaru. Cette passe n’est guere meilleure que celle-ci, cependant
aujourd’hui, elle est beaucoup plus abritee du vent. Nee vient de prendre
la sage decision de nous faire embarquer de ce cote la.
Il nous demande de partir tout de suite a cheval a Amaru; pendant ce
temps la Manureva contoumera ITle. En consequence, Charly et moi allons
vite chercher nos bagages dans notre chambre et faire en hate nos demiers
adieux a notre genereuse hotesse. Lorsque nous arrivons cinq minutes
apres, a la maison du pasteur, on nous annonce tranquillement que le
depart est remis a la fin de l’apres-midi. En effet, nous allons auparavant
dejeuner ici. On nous conseille une petite promenade car le repas ne sera
115
(bulletin de la Society des Stude& Oceamennea
pas tout de suite pret, ce que j’imagine aisement car le cuisinier est en
d’egorger le petit cochon qui sera la partie essentielle du menu.
train
Les heures d’attente finissent par vous mettre les nerfs a fleur de peau.
Nous redescendons sur la plage qui, si animee tout a l’heure, est
maintenant a peu pres deserte ; les derniers chevaux charges de mar-
chandises repartent vers le village.
Vers lhl/2 on nous appelle pour le dejeuner. Lorsque le culte d’adieu
qui a suivi ce repas est termine, il est quatre heures.
A ce moment Nee apparait et nous annonce que decidement nous
allons partir par la passe d’Anapoto. Nous jetons un coup d’oeil vers la
mer, les vagues sont toujours aussi hautes. Cependant, resignes, nous des-
cendons avec nos bagages, sur la plage.
Pendant notre repas les matelots ont termine le chargement de la
Manureva, nous allons embarquer tout de suite. La jeune maman et son
bebe sont deja sains et saufs a bord.
Chaque pirogue est manceuvree par deux Rimataras. Michelli et le
pasteur de Moorea partent les premiers; ensuite le gros pasteur d’Arue
seul (car a lui seul il pese plus que deux personnes) puis c’est le tour de
monsieur et madame Vernier et enfln le notre. Nous sommes installes,
attendant le moment de partir. Nous partons, notre pirogue a pris la vague
trop tot, heureusement elle peut rapidement faire marche arriere ; de nouveau angoissante attente, le signal est donne une seconde fois nous bondissons avec la vague au-dessus de la plate-forme de corail, retombons
dans le trou en plein remous, le gros danger est passe, mais nous ne
sommes pas encore sauves:
la passe fait maintenant un coude tres
brusque difficile a suivre par gros temps.
Le cri de victoire, suivi d’un long rire, des deux Rimataras nous
annonce que nous sommes en pleine mer. Nous devons aller maintenant
jusqu’a la Manureva qui se trouve a une certaine distance de la cote. Navinous aurait
guer en pirogue, sur un ocean en furie, infeste de requins,
semble, il y a quelques jours, fort dangereux, maintenant cela nous semble
insignifiant.
Apres avoir chaleureusement remercie
«
nos sauveurs», une fois de
plus nous nous hissons sur la Manureva par la mauvaise echelle raide.
116
N°322
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Mai /Aout 2011
La famille adventiste, connaissant les dangers qu’offre la passe de
Rimatara, est restee a bord. Voila cinquante huit heures exactement que
la Manureva croise aux abords de 1’ile par un temps epouvantable, et cin-
quante huit heures que leur pauvre petite Muriel agee de vingt mois ne
cesse de vomir. Elle fait
peine a voir, on dirait un petit cadavre.
Peu d’instants apres notre montee a bord, la Manureva prend le chemin du retour. Comme nous filons a bonne allure, Rimatara disparait rapi-
dement a l’horizon. Si cette vitesse se maintient, nous toucherons Papeete
dans trois jours, nous assure le subrecargue. Presque instinctivement le
mot« deja » me vient a la bouche.
L’idee d’un proche retour nous fait apprecier a nouveau avec inten-
site, le charme des longues soirees sur le pont, pendant lesquelles, doucement balances par la houle, on
contemple, sans jamais se lasser, le plus
merveilleux des ciels.
*
Mercredi 26 octobre
Le lendemain, au reveil nous apercevons avec stupeur Hie de Runitu
vers
laquelle semble se diriger la Manureva.
Pendant la nuit, un violent courant nous a deporte parait-il vers
l’ouest en direction de Rurutu. Profitant de l’occasion, le capitaine a
decide de s’y arreter. Deux raisons Pont pousse a cette decision : remettre le blesse a sa fiunille et prendre une baleiniere. Evidemment il est assez
temeraire d’accomplir les 300 milles qui nous separent de Tahiti sans
bateau de secours, sans T.S.F. Et cela d’autant plus qu’on a l’absolue certitude de ne rencontrer aucun navire dans ces parages, hi. Manureva n’allume la nuit ses feux de position que tres pres de Tahiti.
Comme le vent est presque tombe, nous arrivons a Rurutu vers trois
heures seulement. lx Manureva croisera a peu de distance de Tile. Les
Rurutus viendront chercher en pirogue les quelques personnes voulant
descendre a terre dont font partie monsieur et madame Vernier et la
famille adventiste (leur petite fille ayant absolument besoin des soins de
l’infirmier). Monsieur et madame Vernier semblent montrer assez peu
d’empressement a ce que nous descendions, cependant nous sommes parfaitement decides a aller au moins faire notre toilette a terre.
117
Q&ufletin do /a JodetA des Glades &icea/iie/t/ies
Une des immenses pirogues servant a la peche a la baleine, arrive,
Natapou est un des rameurs. Les Rurutus semblent tres inquiets. Nous
avons bientot 1’explication de leur anxiete : le pavilion de Rurutu qui se
balance en haut du plus grand mat est en beme. Nous ne nous en etions
pas aperqus mais les gens de Moerai 1’ont vu de loin, et comme ils ont tous
des parents a bord, ils furent fortement impressionnes, cela d’autant plus
que notre retour inopine etait deja pour eux un sujet de preoccupation.
Nous prenons place dans l’immense pirogue en meme temps que monsieur et madame Vernier et la famille adventiste.
Rurutu
Au debarcadere, nous sommes accueillis par monsieur et madame
Ahnne, la famille Bob-du-Pont et la vieille grand-mere qui, apres nous
avoir, selon son habitude, longuement serres dans ses bras, nous entraine
vers la maison de son gendre. Toujours aimable, l’epouse du grand juge
nous fait tout de suite chauffer d’une
touque d’eau pour notre toilette.
Decidement, tous les membres de cette famille sont infiniment sympa-
tliiques et complaisants.
Un moment apres monsieur Vernier a l’amabilite de se deranger en
venant nous prevenir ici que nous serons les invites de monsieur Ahnne.
La reception de monsieur Ahnne est simple et cordiale. Le repas qui
qu’un the est tres abondant bien qu’d n’y ait pas de viande
au menu. Un excellent the accompagne de pain et de beurre le termine.
Avec energie, monsieur Ahnne reclame a sa femme son bol de chaque soir,
a la place de cette petite tasse qui ne contient rien.
ne devait etre
Pendant le chemin du retour, monsieur Vernier nous dit combien cela
l’ennuie de mettre de nouveau a l’epreuve la generosite des Rurutus. C’est
la raison pour laquelle, nous dit-il, Michelli et les pasteurs d’Arue et de
Moorea sont restes a bord.
:!:
Jeudi 27 octobre
Pour qu’on n’ait pas a nous offrir un dejeuner, le lendemain matin,
apres avoir pris notre cafe au lait chez Natapou, Charly et moi partons en
pique-nique.
118
N°322
-
Mai / Aout 2011
Nous avons decide d’aller a Vitaria oil se trouve un ancien marae.
Bien des sacrifices humains furent
accompfis sur cet autel. Le nom de la
indique qu’a la derniere minute et
victime choisie par les pretres n’etait
Ton imagine aisement l’angoisse qui devait etreindre tous les cceurs aux
cours de la ceremonie
precedant le sacrifice.
Munis de quelques biscuits, d’une boite de sardines et d’une bouteille
d’eau, nous partons fort joyeux de cette escapade. Pendant une heure environ nous grimpons
allegrement un job sender ombrage. Arrives au sommet de la montagne, nous nous arretons, eblouis, un
magnifique panorama
s’offrant a notre vue. A nos pieds la montagne, veritable masse de verdure,
descend en pentes rapides vers l’etroite plaine qui la separe de la mer. C’est
dans cette etendue plate que s’est niche le village de Moerai. De-ci de-la,
emergeant d’un fouillis de vegetation oil tous les tons de vert se melent,
nous apercevons les toits
rouges de quelques-unes de ses maisons.
Les vagues venant violemment se briser sur la cote faite de corail l’en-
cerclent d’une large bande d’ecume dont l’eblouissante blancheur
contraste heureusement avec le vert tres doux des cocotiers et le bleu
eblouissant de l’eau.
Ensuite, si loin que Ton puisse voir, rien d’autre que la nappe sereine
du Pacifique.
Nous poursuivons notre route, passons un col, etroitement serre
entre deux hautes murailles de terre rouge, puis pendant pres d’un kilometre nous suivons un sender qui descend entre une double haie d’hibiscus abondamment
gamie de fleurs d’un rouge vif. Apres avoir franchi un
job ruisseau le chemin circule au milieu d’une magnifique cocoteraie : les
cocotiers ont ete plantes en lignes extremement regulieres et si serres que
le soleil ne doit jamais penetrer ici.
Au beau milieu du chemin, un jeune gargon, une hache a la main, est
occupe a creuser un enorrne tronc de bouraou dims le but de le transformer en pirogue. Tranquillement assis un peu plus loin un homme
,
d’une cinquantaine d’annees le surveille tout en fumant des cigarettes.
C’est sans doute un pere adoptif et son adopte.
Deux heures environ apres notre depart, notre chemin nous conduit
sur une belle
plage que nous longeons un moment seulement car nous
119
bulletin dc la Jociete des Studes Oceanic/mes
sommes bientot arretes par une barriere de hautes roches
impossible a
franchir. Nous rebroussons chemin et empmntons alors un sentier a peine
trace qui s’enfonce en pleine terre. Bien qu’il soit midi, il y fait presque
nuit. Plus nous avangons, plus la vegetation semble se resserrer autour de
Orangers geants autour desquels s’enroulent d’etranges banes,
mapes maiores aux feuilles epaisses entremelent leurs branches et forment une voute de verdure ininterrompue ne laissant passer le moindre
rayon de soleil ou le plus petit coin de ciel bleu.
nous.
,
Des roches noires d’aspect sinistre se dressent brusquement de-ci
de- la; un ruisseau roule son eau bmpide sur une masse de caiboux.
Un silence profond et etrange regne autour de nous; dans ce beu
absolument desert on ne perqoit aucune trace d’etres vivants, hommes ou
betes; pas un oiseau dans les arbres pour egayer de sa chanson ce paysage impressionnant; l’amas de feuibes humides qui couvre le sol etouffe
le bruit de nos pas. Nous marchons silencieusement, nous nous sentons
oppresses, accables, sans echapper cependant au charme invincible de ce
paysage morbide. Maintenant, il n’y a plus aucune trace de sentier autour
de nous; nous marchons un peu au hasard, en faisant bien attention de
ne pas froler les bnes et fremissantes
sensibves, car leurs ecorchures sont
venimeuses.
Apres avoir escalade une sorte de talus, a notre grande sabsfaction
apparait au-dessus de nos tete un ciel d’un bleu magniflque. Respirant plus
bbrement nous poursuivons joyeusement notre route vers l’inconnu. Pas
pour longtemps d’aibeurs, car quelques metres plus loin, nous trouvons
pres d’une jobe riviere le coin ideal pour notre halte du dejeuner. Octobre etant le dernier mois de la saison fraiche et seche, cette riviere ne
roule en ce moment qu’une faible quantite d’eau, cependant a certains
endroits se sont formes des sortes de bassins qui bien vite deviennent pour
nous des
baignoires. Nous restons longtemps assis dans cette eau debcieusement fraiche qui nous repose de notre longue marche. Tranquilhses par notre immobihte, des chevrettes viennent nous mordiber les doigts
de pieds. Ebes sont si nombreuses qu’b doit etre facbe de faire en peu de
temps une abondante peche de ces debcieux crustaces. Charly prepare
alors une sorte de lasso avec la nervure d’une jeune feuibe de cocober.
120
N°322
-
Mai /Aout 2011
En quelques minutes, il arrive a attraper une demi-douzaine
d’enormes chevrettes, les suivantes ont ete sans doute mises en mefiance,
car la cadence a
laquelle il les peche se ralentit singulierement. Cepenheure, douze belles chevrettes sont enfilees a la mode
au bout d’une
dant,
Tahitienne, dans un batonnet.
Comme il est deja une heure de l’apres midi et que le depart de la
Manureva a ete fixe a quatre heures, nous avons juste le temps d’avaler
notre frugal repas et de rebrousser chemin. Comme nous marchons d’un
bon pas, nous arrivons bientot a la plage limitee par cette haute muraille;
la nous reprenons le sender bien trace que nous avons suivi a Taller, ou
plus exactement, nous croyons le reprendre, car une demi-heure apres,
nous commengons a avoir des doutes a ce sujet. Un peu plus tard, nous
avons la certitude de cette erreur, car a Tinverse de l’autre, ce chemin
longe maintenant la mer. Que faire ? Rebrousser chemin ? Il est fort tard
et nous commengons a etre serieusement ennuyes. Sur la droite, aussi
loin que nous puissions voir, nous n’apercevons qu’une immense cocoteraie ; ce doit etre celle au milieu de laquelle circulait le sender qui
mene a Moerai.
Nous filons done sur la droite en suivant un vague chemin qui nous
mene a une maison vide mais non abandonnee: au moment de la recolte
du coprah, les travailleurs doivent loger ici.
Nous poursuivons notre promenade a Tombre des cocotiers, ce qui
serait fort dangereux par un jour de vent. Meme par temps calme d’ail-
leurs, il ne faut jamais sejoumer sous ces arbres, car les cocos murs tombent journellement et en recevoir un sur le crane entraine fatalement la
mort.
Joie! Bientot apparait un sender qui semble bien etre celui que nous
avions suivi a Taller. Quelques metres plus loin nous sommes completement rassures a ce sujet, car nous retrouvons Tenfant creusant le tronc de
bouraou tandis que le vieux se repose. Deux autres travailleurs aident
maintenant le gamin.
Tres aimablement, un des jeunes gens nous oflre des bananes et nous
ouvre des cocos, dont nous buvons Teau avec
delice, etant tres assoiffes.
Deja trois heures! Il nous faut repartir en hatant le pas le plus possible.
121
fRullcJi/i da la docieta des Shtdcs 0tcea/iic/ines
Une demi-heure plus tard nous arrivons a l’endroit d’ou Ton jouit d’un si
beau panorama. Nous scrutons la mer de tous cotes dans l’espoir d’apercevoir la Manureva mais la goelette n’est pas en vue. Non loin de la, nous
croisons une jeune fille a cheval. Elle nous parle avec animation en tahitien
; le mot Manureva revient souvent dans ses propos ; elle Unit par prononcer en francais le mot «
sans nous ?
parti ». La goelette aurait-elle quitte Rurutu
Non, ce n'est pas possible.
Nous degringolons en courant la montagne et arrivons rouges et
suants a Moerai. Nous nous precipitons a la maison de la veuve du pas-
teur, ou nous trouvons madame Vernier assise sous la veranda.
Nous l’interrogeons. Le depart est fixe en principe a ce soil’, mais on
qu’est devenue la Manureva a bord de laquelle se trouve le
joumee. Nous pensons a notre course
Capitaine,
et inutile. Non, pas inutile, car un violent coup de tonnerre
eperdue
vient d’ebranler Fair, bientot suivi d’une veritable trombe d’eau et que
ne sait pas ce
on ne l’a pas vue de la
...
grace a notre galopade nous voici a 1’abri.
Je note en passant que, lorsque j’ai la facilite de pouvoir me changer
en rentrant
(ce qui n’est pas le cas actuellement) me promener sous une
pluie torrentielle par une tiede joumee est pour moi un des grands plaisirs
que m’offre 1’Oceanie.
Tandis qu’apres une minutieuse toilette, allonges sur notre lit, nous
nous reposons des
fatigues de la joumee, Natapu apparait dans l’embra-
sure de la porte. II nous dit de nous rendre en toute hate a la salle de
chants du centre oil le diner est servi car le depart aura lieu immediatement apres ce repas. La Manureva vient parait-il d’arriver du village
d’Avera ou un chargement de coprah a ete effectue et le Capitaine ne veut
a aucun
prix retarder le depart.
Des eclairs, suivis de formidables coups de tonnerre se succedent
interruption (j’avais pourtant lu dans plusieurs livres que le tonnerre
ne grondait jamais en Oceanie) ; un vent violent souffle en tempete tandis qu’une pluie diluvienne tombe sans intermption. Charmant temps pour
sans
s’embarquer surtout dans les conditions dans lesquelles nous voyageons.
Combien allons-nous etre dans la cale, car il ne faut meme pas envisager
la possibilite de rester sur le pont.
122
N°322
-
Mai / Aout 2011
Le diner passablement lugnbre est vite termine, personne n’etant en
appetit. Ce repas est suivi d’un culte interminable ; dehors la pluie tombe
sans interruption et bien qu’il ne soit
pas encore six heures, la nuit est
presque venue.
Retour
Apres des adieux assez brefs, nous prenons place dans la « nouvelle
baleiniere » qui nous mene rapidement a la Manureva ; bien que le trajet
n’ait guere dure plus de sept minutes, nous arrivons completement trem-
pes. Nous descendons directement dans la cale; la un spectacle si effarant
s’offre a notre vue que je suis prise d’un fou rire inextinguible.
Dans le but de remplir de coprah la cale aux marchandises, on l’a
videe des nombreuses caisses, malles, ballots qu’elle contenait et, sans se
soucier des malheureux voyageurs, les matelots ont jete en vrac le tout
dans notre dortoir. Toutes ces caisses ont tellement sureleve le plancher
qu’on ne peut plus avancer que courbes en deux. Comme personne ne
retrouve ses affaires au milieu de ce desordre invraisemblable, c’est un
va-et-vient indescriptible, un fort roulis projette sans arret, par comble de
malheur, les passagers les uns sur les autres. Enfin, au bout d’une heure
environ, tout fini par se tasser. Apres bien des recherches, Charly a pu
retrouver nos valises, nos couvertures et nos coussins. Notre niche de bois,
debarrassee au prix de mille efforts, de tout ce qui l’encombrait, deviendra
son domaine. Pres de sa couchette, sur deux coffres en bois, il a fait a mon
intention a l’aide d’un pehoe, de couvertures et de coussins, un assez
confortable matelas sur lequel je m’empresse de m’etendre.
Dehors la tempete a encore augmente d’intensite, un vent violent souf-
fie avec rage, des eclairs suivis de violents coups de tonnerre se succedent
interruption et la pluie tombe avec une telle abondance que les
quelques courageux passagers restes sur le pont se decident a descendre.
Maintenant, il n’y a plus dans la cale le moindre espace de libre : sur les
trente-cinq passagers, seuls les favorises comme nous ont la place d’etre
allonges; les autres sont assis et deux ou trois des derniers arrives (dont
l’un des pasteurs Mormons) sont obliges de rester debout. Le bateau fait
sans
entendre des craquements sinistres et se penche sur le cote parfois si
123
fftul/ctin de /a Sociele dc& Stude& Ocean
dangereusement que Ton se demande s’il va parvenir a reprendre son equilibre. Heureusement pour nous, Nee, vieux loup de mer experiments, est
a la barre et ne la quittera plus jusqu’a la fin de la tempete. On l’entend
jeter, d’une volx rauque, des ordres brefs a ses matelots qui, toute la nuit,
sous une pluie battante, manoeuvreront les voiles.
Comme la pluie et les paquets de mer entraient avec violence par les
hublots et par la trappe donnant acces aux escaliers, les passagers mouilles ont soigneusement ferme toutes les ouvertures, et il fait maintenant
dans la cale une chaleur etouffante. Cependant je finis par m’endormir
dans cette foumaise.
*
Vendredi 28 octobre
Vers trois heures du matin, je me reveille a moitie asphyxiee par le
manque d’air et aussi par les fermentations du coprali qui se sont infiltrees
jusqu’a nous. La plupart des voyageurs sont dans le meme etat; heureusement le pasteur mormon, qui, oblige de se tenir debout, ne dormait pas, a
send venir l’asphyxie et a pu ouvrir a temps la trappe. Je jette un coup d’ceil
sur la couchette de Charly, il a disparu. Ah ! le voici: debout, il a passe sa
tete dans le hublot et respire a pleins poumons Pair pur du large. La Mannreva file a toute allure et on entend toujours sur le pont les pas rapides des
matelots qui manoeuvrent sans arret sous le commandement du capitaine.
Bien que certaines parlies de notre cale soient toujours copieusement
arrosees, cette fois les ouvertures ne seront pas fermees. Par bonheur Pen-
droit ou se trouve nos couchettes n’est pas du tout mouille et cependant
bien aere maintenant, aussi nous rendonnons-nous vite d’un bon sommeil
reparateur. Par contre, moins favorise, le futur eleve pasteur sera oblige
de tenir un pehoe au-dessus de son nouveau-ne afin de le proteger de la
pluie, cela pendant de longues heures.
La tempete continuera a sevir toute la journee et toute la nuit suivante.
Pendant ces vingt-quatre heures nous ne faisons que de rares et courtes
apparitions sur le pont ou il serait d’ailleurs fort dangereux de sejourner
car il est a chaque instant balaye par les vagues. Quelques biscuits,
quelques bananes et une boite de lait condense suffisent a nous rassasier.
Notre bebe chien commence a trouver qu’on l’obhge a dormir beaucoup
124
N°322- Mai /Aout 2011
trop, cependant comme Charly sait se faire obeir il ne nous ennuie guere.
Le temps passe relativement assez vite, car nous dormons beaucoup.
*
Samedi 29 octobre
Le temps s’etant sensiblement ameliore, nous passons la joumee sur
le pont. A midi le subrecargue fait le point: si ses calculs sont exacts, qua-
tre-vingt milles seulement nous separent de Tahiti. Quelle joie! Nous arriApres cette joumee de demi-diete,
notre appetit est tout a fait revenu aussi faisons-nous mille projets relatifs
au diner de demain soir a Papeete.
L’eau nous vient a la bouche a la pensee du bon petit menu que nous
nous offrirons. En attendant, nous nous contentons d’une boite de sardines, de biscuits de mer, de bananes et de lait.
La provision de papayes et de cocos annoncee par Natapou est introuvable, a notre grand desappointement et celui de monsieur Vernier. Ce
verons done sans doute demain matin.
dernier vient de nous apprendre que la pauvre madame Vernier a souffert
pendant les deux premiers jours de la traversee d’une fievre violente due a
un acces de lymphangite aigue. La fameuse nuit ou nous avons failli mourir asphyxies, sa temperature est montee a 41°. Comme elle a du souffrir!
Je la plains sincerement. Actuellement elle est beaucoup mieux quoique
trop faible pour se lever.
Un peu avant le coucher du soleil, deux matelots montent en haut des
longuement l’horizon. Ils redescendent sans avoir rien vu.
Cependant tout espoir d’arriver demain n’est pas perdu, car le temps resbouche il est assez normal qu’on ne distingue pas
tant passablement
Tahiti malgre la courte distance qui doit nous en separer: cinquante milles
mats et scrutent
«
»
environ.
*
Dimanche 30 octobre
Le lendemain dimanche, il fait un temps splendide ; malheureuse-
ment, le vent ne souffle plus que tres legerement. Le subrecargue vient de
monter en haut du grand mat d’ou il examine attentivement l’horizon. Il
(terre !) mais le son de sa voix exprime peu d’enthousiasme. Une fois redescendu, il nous explique que si une terre est bien
crie soudain «
...
»
125
fDiul/etin de la Joc/ele- des Glades Gtveaniewiea
en vue, ce n’est pas helas! Tahiti! La
Manureva, pendant la tempete sans
doute a terriblement devie de sa route. L’ile que nous commengons a aper20
cevoir nous-meme est Maiao qui se trouve au nord-est de Tahiti Cette
.
petite ile qui ne compte que cent-vingt habitants, est entierement plantee
de cocotiers foumissant d’abondantes recoltes. L’anthropophagie qui etait
autrefois pratiquee sur cette ile a maintenant, sous Tinfluence civihsatrice
missionnaire, completement disparu. Au loin nous apercevons un petit
boat a moteur, c’est le courrier de Maiao qui reviendra demain a Tahiti.
Nous n’osons plus penser a notre fameux diner de ce soir. En effet,
Maiao se trouvant encore a quarante milles de Papeete, il y a peu de
chance, le vent etant a peu pres inexistant, pour que notre voyage se termine aujourd’hui.
Au dejeuner, nous mangeons nos demieres provisions: quelques bis-
cuits, une boite de sardines et une boite de confiture. Nous regrettons
amerement les cocos, toujours introuvables, de Natapou, car le peu d’eau
restant au fond du reservoir est nauseabonde, nous la buvons tout de
meme, car il fait tres chaud, et nous sommes extremement alteres.
Sur le pont, le soleil est si accablant qu’apres notre repas nous des-
cendons nous etendre sur nos couchettes. Dans le dortoir la chaleur est
torride aussi, mais nous eviterons au moins une insolation toujours possible. Durant les premiers jours de la traversee, Charly, aux heures
chaudes, installait toujours sur le pont une tente a l’aide de nos peboes.
Actuellement ces peboes marquent nos places en bas, et la prudence nous
conseille de ne pas abandonner ce precieux petit espace a l’abri de la
pluie et sur lequel nous pouvons nous etendre. Avec novembre commence
l’hivemage c’est-a-dire la periode la plus chaude et la plus pluvieuse
(Thivemage dure generalement du debut de novembre a la fin de mars),
et une pluie diluvienne peut s’abattre brusquement sur le pont.
»
«
La joumee se traine lamentablement.
Vers le son , nous remontons sur le pont ou nous trouvons enfin une
-
agreable fraicheur. Comme le vent est toujours a peu pres nul, la Manureva
20
En realite au nord-ouest.
126
N°322
-
Mai/Aout 2011
peine et nous n’arrivons pas a depasser Maiao. Nous pouvons examiner tout a loisir cette petite ile au relief peu accentue
le
le
avance a
puisque
point
plus eleve n’atteint que cent-cinquante metres. Sur la plage arriere, l’aide
cuisinier vient d’apporter dans la cuvette emaillee servant de
plat la ration
de riz cuit a l’eau et de corned-beef, destinee aux membres de la delegation
protestante. Comme nos provisions sont epuisees, nous allons chercher une
pleine assiette de cette infame mixture qui cependant nous parait excellente.
Depuis deux jours nous sommes franchement sous-alimentes et quand on a
vraiment faim, n’importe quel aliment semble delicieux.
Les quelques litres d’eau restant au fond du reservoir sont si sales que
le subrecargue se decide a entamer le petit tonnelet destine a etre embarque a bord de la baleiniere en cas de naufrage. Apres avoir assiste au culte
du soir, nous descendons nous coucher. Beaucoup de passagers dorment
de nouveau sur le pont, si bien que les quinze voyageurs qui occupent
maintenant les 16 m
2
(?) du dortoir ont l’impression d’avoir a leur dispo-
sition une place inouie.
Un des plus grands ennuis de cette cale, c’est qu’elle est habitee par
une foule d’insectes dont les moins ennuyeux sont encore les
a
petites betes
coprah qui sont inodores et ne piquent pas.
Par contre les petites fourmis rouges qui circulent en files ininter-
rompues le long de la cloison de bois sur laquelle je m’appuie tombent
frequemment dans mon cou qu’elles piquent cruellement. Il y a aussi deux
especes de cafards: certains sont petits et de couleur chatain dore ; les
autres, d’un fort beau noir, sont tres grands et d’aspect repugnant. Tous
les soirs vers les neuf heures, les gros noirs sortent brusquement, en tres
grand nombre, de leurs cachettes et sans raison apparente se mettent a
executer une curieuse sarabande qui dure plus d’une demi-heure. A une
vitesse effrayante, ils toument, virent, s’entrecroisent, puis enfin se calment
et reintegrent leurs demeures. Durant la nuit cependant, quelques-uns
viennent se promener sur nos visages et meme nos levres. Comme la vio-
lente sensation de repulsion des premiers jours a maintenant disparu,
tranquillement de la main on les rejette un peu plus loin et Ton se rendort
paisiblement. Par bonheur, Charly est imberbe, car ces cafards adorent
nicher dans les barbes. Un de mes amis, au cours du voyage precedent de
127
Si (Ruffelin dc /a docietc den Sladc-s
Ocean
la Manureva, fut oblige de couper la sienne, qui etait magnifique ; elle
etait devenue en effet la demeure de plusieurs de ces affreuses betes.
«
-
Si un peu de vent se leve cette nuit, demain a l’aube la Manureva
se trouvera a peu
de distance de Tahiti », nous dit un de nos compa-
gnons.»
Esperons que son pronostic se realisera.
L’arrivee a Tahiti au lever du soleil est une veritable feerie. Pour etre
bien certaine de ne pas manquer ce spectacle merveilleux, je suis sur le
pont des quatre heures du matin. Bien qu’il fasse nuit encore, j’essaie de
distinguer la masse importante de Pile enchantee. II me semble apercevoir sur la droite une terre, mais je n’en suis pas certaine. Tout le monde
dort autour de moi, sauf le barreur qui ne parle pas frangais. Je m’ap-
proche de lui cependant et lui dit
point noir. -Aita (non), Maiao.
«
*
«
Taliiti » en lui montrant du doigt un
»
Lundi 31 octobre
J’espere avoir mal compris. Helas ! Non, le jour qui est maintenant
venu me permet de reconnaitre Tile de Maiao qui se trouve a notre droite
alors qu’elle etait hier a notre gauche ; nous nous sommes done legerement rapproches de Moorea et par consequent de Tahiti, mais si peu.
Le petit dejeuner des membres de la delegation se compose ordinairement de the et de biscuits de mer. J’attends avec impatience l’heure de
cette collation car je meurs de faim, etant levee depuis plus de deux
heures. Deception ! II n’y a plus de biscuits a bord ; pour les remplacer,
le cuistot assassin a fabrique avec de la farine mouillee d’eau des boules
de pates qu’il a jetees ensuite dans l’eau bouillante dans le but de les faire
cuire ; but a moitie atteint car Pinterieur est presque cru. II est impossi-
ble a Charly et a moi d’en avaler plus d’une bouchee. Bobby, qui lui aussi
est au regime amaigrissant, ne dedaigne pas nos restes.
La presence a bord d’une grosse quantite de poules, canards, din-
dons et pores enleve tout caractere de gravite a la question nourriture.
J’espere meme que les heureux proprietaries de ces animaux ne tarderont
pas a en sacrifier quelques-uns. Quant a la question d’eau, elle est toute
differente ; elle commence meme a devenir inquietante, si bien que,
128
N°322
-
Mai / Aout 2011
lorsqu’un malheureux passager va chercher un peu de ce liquide precieux, plusieurs paires d’yeux le surveiUent dans la craint d’un gaspillage
quelconque. A ce sujet, il commence a circuler a bord des histoires
effrayantes de voiliers qui, a cette epoque de l’annee, mirent des semaines
a accomplir des traversees de quelques jours. Naturellement, chaque fois,
passagers et matelots souffrirent atrocement de la soif, et ne furent sauves
d’une mort affreuse que par une pluie abondante ou par l’arrivee d’un
bateau a moteur. Tout le monde est d’accord pour affirmer que durant le
mois d’octobre le vent souffle tres rarement. Dans ce cas, je ne comprends
pas pourquoi les provisions d’eau ne sont pas doublees ou meme triplees
pendant cette periode de grand calme. On reconnait bien la l’insouciance
des Taliitiens.
Le repas de onze heures, comme tous ceux qui suivront jusqu’a notre
arrivee, ne nous apporte pour calmer notre faim qu’un morceau de taro
gros comme une pomme de terre et un peu de saumon de conserve arrose
de lait de coco.
Comme je passe presque toute cette journee a completer les notes
que j’ai prises au cours du voyage, le temps passe assez vite pour moi.
*
Mardi l
er
novembre
Comme la veille, je suis sur le pont avant le lever du soleil dans Les-
poir d’apercevoir Tahiti. Helas ! Le jour venu, c’est Maiao que j’apergois
toujours. Evidemment nous avangons un peu cependant, puisque cette Tie
n’est plus maintenant derriere nous qu’un point a peine visible. La faim
m’occasionnant des tiraillements d’estomac, au petit dejeuner je me
decide a manger des fameuses boulettes. Trempees dans du sucre, je les
trouve acceptables et Charly est de mon avis.
Vers dix heures du matin, un petit orage eclate. Le vent s’etant bins-
quement leve, la Manureva prend son allure de course. L’espoir renait
dans tous les cceurs: peut-etre amverons nous ce soir ? Malheureusement
le vent arrive par cote, ce qui oblige le Capitaine « a tirer de continuelles
bordees».
Vers quatre heures du soir, le vent cesse completement de souffler
mais on apergoit Moorea dans le lointain, ce qui nous console un peu.
129
(bulletin de fa Joa'e/e de& &tude& OtC€€Ml€/iaC&
Un splendide coucher de soleil contribue aussi a attenuer la
deception
que nous eprouvons de ne
pas arriver ce soir. Pendant plus d’une demi-heure
toute la gamme des oranges se succede dans le ciel: decrire la beaute et la
violence de ces tons est chose impossible. Parfois des coins de ciel d’un bleu
mrquoise reapparaissent, rendant plus outres encore ces chauds coloris.
La mer entierement mordoree est splendide aussi.
Nous restons assez tard sur le pont et une fois de plus
nous appre-
cions tout le charme des soirees a bord. Je comprends seulement maintenant pourquoi les marins aiment tant la mer. On doit tres vite arriver
ne
a
plus pouvoir s’en passer. Au culte du soir, le pasteur implore Dieu de
plus prolonger davantage ce voyage. Ce culte est suivi de nombreux
hymenes chantes avec ferveur par tous.
ne
*
Mercredi 2 novembre
Nous renongons au semblant de toilette que nous pratiquons d’ordinaire car le tonnelet d’eau tire a sa fin. Par bonheur, monsieur Vernier a
decouvert dans sa cabine la dame-jeanne offerte par Natapou. Nous avons
done de quoi boire aujourd’hui. Mais serons-nous a Tahiti demain ? Ceci
reste peu
probable car pas le moindre souffle de vent n’agite Fair: la mer
est d’un calme absolu. Le barreur a abandonne son
poste.
Les boulettes du petit dejeuner nous semblent aujourd’hui delecta-
bles tant nous souffrons de la faim. Quoique les volailles
patissent beaudu
ont
leurs
coup
voyage puisque plusieurs
deja creve,
proprietaries (dont
fait partie monsieur Vernier) ne se decident pas a en faire tuer quelquesunes et a les offrir a tous ces affames.
Par contre, le pasteur adventiste est plus charitable, puisqu’il
avec tous ses
partage
provisions de route. Au depart de Rurutu, il possedait une
pleine caisse de conserves de toutes sortes, mais a force d’en offrir il ne
lui reste plus grand-chose. Il a meme entame ce matin sa derniere boite
de lait et s’inquiete serieusement au sujet de sa petite fille Muriel deja si
affaiblie par le mal de mer.
Au cours du voyage, monsieur Vernier, qui a une grande experience
de la navigation a voiles, a appris beaucoup de choses a Charly a ce sujet,
entre autres que l’apparition dans le ciel de certains nuages d’une forme
130
N°322
-
Mai / Aout 2011
speciale est tres souvent signe de vent. En ce moment, plusieurs de ces
nuages sont visibles. Monsieur Vernier les regarde sans rien dire, puis
brusquement appelle tout le monde sur le pont et dit:
La situation devenant plus grave d’heure en heure, nous allons
dire immediatement un culte exceptionnel en priant Dieu d’accomplir un
«
-
miracle en notre faveur. »
Le culte termine, comme les nuages ont presque tous disparu, laissant le ciel d’une purete remarquable, aucun miracle ne se produira.
La mer, veritable miroir, est terriblement tentante. J’ai une envie folle
de me baigner ; ce bain est fort possible puisque la Manureva reste
presque sur place. Cependant, a mon grand desappointement, le sage
Charly m’empeche de mettre mon projet a execution.
Pas le moindre souffle de vent n’agite Pair ; des neuf heures du matin,
le soleil est si accablant que Charly et moi descendons nous allonger dans
le dortoir a l’abri de ses dangereux rayons.
Tout a coup, par Touverture de la trappe, nous voyons les passagers
du pont s’agiter brusquement, tandis que nous les entendons prononcer
sur tous les tons le mot tahitien « maou! maou !
»
qui veut dire requin.
Trop heureux de cette diversion, nous remontons sur le pont.
En effet, un magnifique requin, precede de son minuscule poissonpilote, le remora, toume autour du bateau. Il est d’un vert gris indefinissable et evolue avec beaucoup de majeste.
Aussitot plusieurs pecheurs preparent leurs engins de peche. La passion qui les anime est telle qu’ils ne pensent plus a leur faim et, pour appater le squale, sacrifient les demieres boites de conserves qu'il leur reste.
Bientot apparait un deuxieme, puis un troisieme requin.
Retrospectivement je tremble en songeant au bain de mer que j’aurais certainement pris si Charly ne m’en avait empechee.
Un cachalot se promene aussi non loin de la Manureva.
Ce n’est que vers trois heures de Tapres-midi qu’un matelot finit par
attraper au lasso un des requins. Pendant un long moment la dangereuse
bete se debat affreusement sur le pont qui a ete, a son apparition, instantanement debarrasse de ses passagers. Je ris encore en pensant au bond
instinctif et impressionnant que j’ai fait en arriere.
131
u/fetin dc hr Society de& Strides 0cea/uc/ine&
Requin attrape au lasso
Les matelots ont beaucoup de peine a assommer le squale. Des qu’il
est mort, ils commencent a le
depecer. Les ailerons sont mis soigneuse-
ment a secher car ils seront vendus fort cher aux riches Chinois de Papeete
qui en raffolent. Le foie du requin est un mets delicieux paraTt-il, mais
comme il occasionne parfois de graves empoisonnements, nous preferons
nous abstenir d’en manger. D’ailleurs nous aurions ete bien en peine d'en
gouter car les matelots le mangerent en cachette, tard dans la soiree, ainsi
que toutes les autres parties comestibles de la bete. Au cours de cette
versee de retour, ils agirent toujours ainsi d’ailleurs: les quelques poistra-
qui tomberent sur le pont a plusieurs reprises disparurent
tous, comme par enchantement. Charly, apres avoir peine plus d’une
heure, est arrive a extraire de la tete une moitie de machoire qu’il fait
secher en la suspendant aux cordages. Esperons que durant la nuit, elle
ne disparaltra pas, les dents de requin ayant la reputation de porter bonheur. Cette double rangee de dents est impressionnante.
sons volants
132
N°322
-
Mai/Aout 2011
Plus la traversee se prolonge, plus grand devient le laisser-aller a bord.
Les Tahitiens ont renonce definitivement a baisser la toile de «la petite maison
suspendue ». Ils accomplissent leurs besoins naturels au vu et au su de
tout le monde, en continuant a converser avec leurs camarades du pont.
Les toilettes
Nous avons photographie ainsi le gros pasteur d’Arue.
Comme d’autre part cette place favorisee, a l’abri du soleil et de la
pluie, est toujours occupee, les blancs ayant besoin de s’y rendre sont obliges de regarder d’un peu pres avant de deranger l’occupant.
Par contre, nous avons laisse a Rimatara la jeune Me qui, pendant
d’interminables moments et principalement aux heures des repas, se
raclait bruyamment la gorge, pour cracher ensuite fort habilement dans
l’eau, bien qu’elle se trouvat a une grande distance du bastingage. Vers
la fin du voyage, elle etait d’ailleurs arrivee a des performances remar-
quables!!!
Depuis Rurutu, nous avons a bord une fille qui fait la joie des matelots. Comme monsieur Vernier l’a reprimanded pour sa tenue, elle se tient
maintenant: le jour a 1’avant de la goelette et la nuit dans le dortoir des
marins.
A la tombee de la nuit, nous nous trouvons assez pres de Moorea
pour commence!’ a distinguer son relief apre
et tourmente.
133
bulletin de /a Jocte/e des Otades Ocean
Au cours de cette joumee, la goelette n’a pas
tre milles; si bien que, si le vent
parcouru plus de qua-
a ne pas vouloir se
persiste
montrer, notre
voyage peut se prolonger plusieurs jours encore. Pour comble de malheur,
le petit bateau a moteur revenant de Maiao est passe si loin de nous
qu’il
fut impossible de lui signaler notre detresse.
Un peu deprimes, Charly et moi descendons nous coucher de bonne
heure. Nous ne nous endormons que longtemps apres d’ailleurs, car
pendant des heures d’emouvants cantiques montent vers le ciel, chantes
par
cette poignee d’etres qui, vivant les memes heures
angoissantes, s’unissent
pour implorer Dieu.
*
Jeudi 3 novembre
Aujourd’hui encore, pas le moindre souffle de vent n’agite l’air. Le capitaine, qui depuis hier dort des heures entieres dans sa cabine, semble se desmteresser completement de la question. Les matelots
agissent de meme; les
sont
les
martres
de
la
passagers
goelette. Ils manoeuvrent eux-memes les
voiles, essayant mais en vain, faute de la moindre brise, de mettre la Manureva en direction de Moorea. En
effet, le courant nous eloigne lentement
mais surement de cette lie oil nous pourrions au moins nous ravitailler.
A propos de nourriture : je trouve les boulettes absolument
exquises
maintenant. Nous en aurons encore demain, puis il faudra nous en
passer
car, nous a annonce le cuistot, la provision de farine tire a sa fin. Quant
aux taros, qui
pendant la tempete ont ete copieusement arroses, ils pourrissent rapidement. Nous pouvons encore les manger, mais ils seront bientot inutihsables.
Pour menager l’eau douce, le cuisinier les fait cuire a l’eau de mer,
qui les sale un peu trop mais par contre attenue le gout de moisissure.
Comme la provision d’eau sera completement epuisee au cours de
cette joumee, je suggere a monsieur Vernier qu’il serait
peut-etre sage de
ce
demander a nos valeureux matelots de mettre la baleiniere a la mer, afin
d’aUer chercher du secours a Moorea. Mon idee ne semble pas lui
Cependant,
une heure apres, monsieur
plaire.
Vernier, apres avoir consulte le
Capitaine, demande des volontaires pour aller a Moorea. Presque tous les
matelots offrent alors leurs services. A huit heures du matin, la baleiniere
134
N°322
-
Mai / Aout 2011
part avec six robustes rameurs et le pasteur de Moorea. Au dernier moment, la
grande amie des matelots» saute aussi dans la petite embarcation. En
quelques coups de rame, la baleiniere est deja loin. Monsieur Vernier est
furieux de la presence de cette fllle panni eux. De la Manureva on les rappelle
a grands cris; ils entendent mais refiisant d’obeir, ils rament de
plus en plus
vite en direction de Moorea. Cependant, au bout d’un quail d’heure, sous les
exhortations du pasteur sans doute, ils reviennent, deposent la jeirne personne
et repartent. Ils ont a bord quelques provisions : un peu d’eau, du taro et du
saumon. Si tout va bien, ils arriveront dans
cinq ou six heures seulement.
Monsieur Vernier semble tres Her de son esprit de decision. A plusieurs reprises il dit a voix haute : Dans la mer, il faut savoir prendre des
«
«
decisions».
La journee semble interminable. Nous nous inquietons au sujet de
qui sont partis a Moorea et nous les plaignons aussi car ramer sans
arret, sous un soleil accablant, represente un effort considerable.
A la tombee de la nuit, chacun scrute anxieusement l’horizon avec le
ceux
vague espoir de voir apparaitre la baleiniere. Au cours de cette journee,
la Manureva a derive un peu de sa route ; les marins de la baleiniere sau-
ront-ils nous retrouver ? Le Capitaine a fait allumer tous les feux de position ainsi que des torches. Un matelot perche au haut du grand mat
surveilie sans arret les environs. Mais non, toujours rien.
Peut-etre ont-ils decide de passer la nuit a Moorea, mais peut-etre
aussi sont-ils passes trop loin de nous et n'ayant pu apercevoir la Manureva
continuent-ils, en pleine nuit, leur route vers le grand large.
Plusieurs passagers et marins passeront la nuit en surveillance. Charly et
moi descendons nous coucher. Reveillee par l'inquietude, je vais chercher
des nouvelles sur le pont vers une heure du matin. Helas ! Ils ne sont tou-
jours pas la! Heureusement le temps reste merveilleusement beau et calme,
car je ne pense pas que la frele embarcation serait capable de resister a une
tempete semblable a celle que subit la Manureva au depart de Rurutu.
*
Vendredi 4 novembre
A l’aube, un bon petit vent se leve ; malheureusement, pour aller
en direction de Moorea, il faut
naviguer contre le vent et par consequent
135
bulletin d& fa Society cfcs otude& o,cea/uefi/ics
louvoyer continuellement. Cependant nous sommes bientot tres pres du
recif ceinture et Moorea nous apparait dans toute sa splendeur.
Nous distinguons nettement les deux minuscules dots de Tiahura et
de Fareone semblables a deux bouquets de cocotiers emergeant de l’eau
bleue du lagon. La cote bordee de magniliques cocotiers est extremement
decoupee : de ravissantes anses se succedent sans interraption. Peu apres
apparait la profonde baie de Papetoai puis celle de Pao-Pao qui est aussi
appelee baie de Cook. Moorea a un relief apre et sauvage qui,
aujourd’hui, se profile nettement dans un ciel d’une purete remarquable.
Jusqu’a mi-hauteur a peu pres les montagnes sont recouvertes d’une
vegetation luxuriante ; elles se terminent generalement ensuite par des
sommets tres pointus faits de roches volcaniques noires. Chaque sommet
d’ailleurs a un aspect different: celui-ci s’elance tel la fleche d’une
immense cathedrale, cet autre aux formes plus arrondies semble un
sphinx, tandis que ce troisieme se termine par une serie de dents aigues
comme des dents de loup.
Le plus haut sommet est le pic de Tohivea (1212 m) perce d’un trou
qui a cette distance semble un rond bleu au milieu de cette pointe noire.
La legende maorie raconte qu’un des principaux dieux tahitiens, Oro, langait des fleches dans la direction de Raiatea-la-Sacree, depuis l’isthme de
Taravao (qui se trouve a Tahiti). L’une de ces fleches, deviant, traversa en
passant le pic de Tohivea.
Soudain le guetteur du haut de son mat annonce joyeusement l’arrivee de la baleiniere. En effet, peu apres, nous apercevons un petit point
noir qui grossit assez rapidement car la Manureva file a leur rencontre.
Ils abordent enfin et sont fetes comme il convient: ils apportent de l’eau,
des maiores et des mangues.
Une veritable ruee vers les mangues se produit alors a bord. Deux
remplis de ces fruits disparaissent en un clin d’oeil. Charly, qui ne s’est
pas precipite des la premiere minute, a beaucoup de peine a en obtenir
sacs
deux que nous mangeons avec delices.
Le pasteur de Moorea a attrape hier un coup de soleil invraisemblable:
figure est d’un rouge violace inquietant; j’ai 1’impression que ses yeux
vont jaillir de sa face congestionnee. Il nous raconte en detail les peripeties
sa
136
N°322 -Mai/Aout 2011
de leur expedition. II leur a fallu sept heures pour atteindre Papetoai.
Aussi, terriblement fatigues, ils ont eu la sagesse de passer la nuit a terre.
Les gens de Moorea Ini ont appris qu’a Papeete on s’inquietait serieusement a notre sujet, aussi a-t-il immediatement expedie a monsieur Tranchant une lettre dans laquelle, tout en le rassurant sur notre sort, il lui
expliquait notre lamentable situation.
Le Capitaine se trouvant dans l’obligation de tirer de continuelles bordees, c’est avec une lenteur desesperante que nous avancons vers la pointe
d’Aroa. Les gens competents affirment que si nous arrivons a depasser
cette pointe, notre route vers Papeete se poursuivra ensuite beaucoup plus
rapidement, car les montagnes de Moorea empechent certains vents d’arriver jusqu’a nous.
Soudain apparaissent a 1’horizon deux bateaux qui se dirigent sans
aucun doute vers la Manureva. Le plus grand des deux pourrait bien etre
la Zelee (petit navire de guerre attache au port de Papeete) envoye a notre
secours par les autorites. Non, c’est un magnifique yacht americain qu’il
nous est possible d’admirer en detail car il passe tres pres de la Manoureva. Ces deux bateaux se saluent. Le second bateau apergu, un
petit canot
s’approche rapidement de notre goelette. Lorsque ses occupants
sont a portee de voix, ils nous crient qu’une des goelettes a moteur faisant
a moteur,
le service Moorea-Tahiti viendra dans deux ou trois heures chercher les
passagers et apporter des vivres et de l’eau pour l’equipage.
L’idee d'abandonner la Manureva, si pres du but, deplait beaucoup a
Charly et a moi. Ce serait manquer de cran au dernier moment. D’ailleurs,
qu’importe de passer quelques heures de plus a bord, puisque une provision d’eau va nous etre apportee.
Le dejeuner compose de maiores et de saumon est plus abondant
a
que d’habitude ; lorsqu’il est termine, notre faim est peu pres calmee,
ce qui ne nous etait plus arrive depuis de nombreux jours.
Vers trois heures arrive le courrier de Moorea, un tres petit bateau a
moteur
appele Mitiaro. Le patron du Mitiaro tend a monsieur Vernier une
lettre que lui envoie monsieur Tranchant. Ce dernier prie dans cette lettre les
a bord du Mitiaro. Il
passagers blancs de la Manureva de regagner Papeete
a envoye pour
1’equipage un tomielet d’eau, du pain et des conserves.
137
(bulletin clc la docielv dc& Sladea 0icea/ncn/ies
Le Mitiaro en baie de Cook
Arrivee a Papeete
138
N°322
-
Mai /Aout 2011
Monsieur et madame Vernier se soucient peu d’abandonner la Manu-
laquelle se trouvent toutes leurs affaires : l’honnetete n’etant pas
la qualite dominante des Tahitiens.
D’un autre cote, une fois de plus, le vent est completement tombe et
le Capitaine, consulte au sujet de notre prochaine arrivee a Papeete, prereva sur
tend que la Manureva peut fort bien mettre encore un ou deux jours avant
d’atteindre le port. Apres reflexion, monsieur Vernier demande au patron
du Mitiaro de remorquer la Manureva jusqu’a Papeete.
Pendant les negotiations, Nee n’a pas prononce une parole. Maintenant il tient la barre d’un air fort mecontent. Sans aucun doute, ce remor-
quage l’humilie profondement. Comme ses matelots ont baisse les voiles
sans le consulter, contrairement a l’habitude, furieux, il leur crie des
injures et leur ordonne de les lever immediatement.
«
-
Vous croyez done que les voiles ne servent a rien ! » leur dit-il en
conclusion.
139
Interview de
Francis-Moeava Peltier,
le fils d’Yvonne et Charly
Michel Bailleul : Francis, comment vous est venue l’idee de publier
ce recit ?
Francis Moeava Peltier : Ma mere avait redige ce recit a partir de
ses notes de voyage avec l’idee de le
publier.
J’ai voulu honorer son souhait, d’autant qu’il n’existe que peu d’ecrits
sur les Australes
pour cette periode de 1938.
Pensant a une publication de son texte en France, maman avait pri-
vilegie, pour les termes tahitiens, la phonetique a l’orthographe polynesienne, d’ou l’ecriture de
«
«
Manoureva » choisie par elle au lieu de
Manureva ».
J’ai pu sauver ce document (mais pas les notes de voyage) de nombre
de demenagements. Je l’avais mis de cote vers Page de 10-12 ans et toujours conserve. J’avais egalement preserve precieusement les negatifs des
photos prises par mon pere avec un Pocket Kodak a soufflet 24/36, ce qui
permet a la SEO d’illustrer ce recit. (Paradoxalement, il ne semble pas
qu’il y ait de photos des Vernier.)
MB : Pouvez-vous nous donner quelques elements de la vie de vos
parents, et d’abord qu’est-ce qui les a amenes a venir a Tahiti ?
FMP : Mes parents sont nes a Alger. Mon pere, ingenieur electromecanicien, venait d’une famille frangaise originaire de Dijon et installee
N°322
-
Mai /Aout 2011
quelques decennies plus tot a Alger. En 1938, la succession de son pere,
decede alors que papa avait 11 ans, se reglait par la vente d’une cartonnerie, ce qui donnait alors a mon pere la possibility de partir vers Tahiti, ce
dont il avait tant reve. En effet, peu apres la mort de son pere, il avait fait la
connaissance d’une dame ayant vecu quelques annees auparavant a Taliiti.
Elle lui en avait tant parle, tant montre de photos et fait ecouter de disques
de hupa hupa »* qu’il avait alors pris la decision d’y partir un jour.
«
MB : Et votre mere ?
FMP : Ma mere venait d’une famille beige de Bruxelles (pere wallon,
flamande), venue s’installer en 1896 a Alger pour y monter une
fabrique de cigarettes et cigares, primes a plusieurs reprises. Mais en 1938,
ils etaient pratiquement mines. Maman avait du arreter ses etudes a Page de
14 ans, ayant attrape la grippe espagnole, et n’avait pu les reprendre par la
suite. Mariee tres jeune, elle etait en instance de divorce. C’etait une parfaite
autodidacte, se cultivant et s’instruisant par la lecture, les conferences, les
conceits de musique classique (elle etait tres bonne pianiste), la radio, les
mere
voyages... et elle adorait ecrire. J’ai d’ailleurs conserve ses autres manuscrits, dont une petite nouvelle se deroulant a Moorea qu’elle avait ecrite de sa
main sur un cahier d’ecolier, a mon intention, pour mes 12 ans.
C’etait une tres jolie femme en 1938, mais aussi par la suite, toujours
gaie, prete a s’adapter a tout, d’une tres grande simplicity et finalement
tres «aitapecipea» (rien n’a grande importance), mais dans le sens
de «savoir faire fi des tracas de la vie ». Toujours affable, elle s’interessait
aux personnes avec lesquelles elle bait facilement connaissance et elle
aimait« les gens simples ». Curieuse de nature, elle avait egalement une
bon sens ». Mon pere,
tres grande force de caractere et beaucoup de
«
par contre, etait un honnne plutot reserve.
MB : Ils vont done se rencontrer en 1938 a Alger ?
FMP : Oui, et decouvrir qu’ils etaient lies dans deux immeubles voisins de la meme rue!
Ma mere avait fait la connaissance de mon pere qui lui revendait son
ancienne voiture. Ce dernier voulait se marier mais n’avait pas trouve
chaussure a son pied... Il demanda alors a ma mere, de 8 ans son ainee,
de l’accompagner dans ce periple vers Tahiti.
141
bulletin d& fa lPocic/v de& Studes Oceanieane$
D’abord, depart d’Alger vers Marseille, puis du Havre vers les
Cara'ibes a bord d’un paquebot de croisiere qui les debarqua, en fin de
tour des lies antiliaises, a la Martinique, oil ils resterent 3 mois en attendant la liaison maritime reguliere pour Tahiti.
MB : Dans son recit, votre mere parle du navire « Commissaire
Ramel », comparant la tension qui regnait a bord entre les passagers
«
civilises»
avec la fratemite
qui presidait aux rapports entre les passa-
gers de la goelette...
FMP : C’est exact, mes parents trouvaient les rapport humains a Taliiti
tres fratemels et bon enfant, sans racisme et sans conflit de classes sociales.
Ils etaient arrives a Tahiti depuis 3 semaines lorsque le Pasteur Vernier leur proposa de se joindre a sa tournee pastorale annuelle aux Aus-
trales, partant avec hManureva. Mes parents etaient catholiques, mais la
sceur ainee de maman s’etait convertie au protestantisme en se mariant et
lui avait remis un mot a l’attention du Pasteur Vernier.
A leur arrivee, leur connaissance de la region se limitait a leur lecture du « Guide des Colonies Frangaises » de 1931 sur les « Etablisse-
ments Frangais de l’Oceanie » et a une serie d’articles parus dans un
quotidien d’Alger sur les mysteres et croyances de Tahiti.
MB : Vous avez d’ailleurs garde ce livre, ces articles et les notes qu’ils
avaient prises concemant les Australes. Mais le recit de ce voyage se ter-
mine un peu abruptement.
FMP : Oui, lorsque je lui avais fait moi aussi remarquer que son texte
s’arretait un peu brutalement, maman m’avait repondu que son grand
bonheur de retrouver la terre ferme apres cette veritable odyssee lui avait
fait negliger ce point. Elle ajouta un detail, inquietant retrospectivement.
Quelques semaines apres leur retour, le pasteur Vernier apprenait a mes
parents qu’ils avaient echappe de justesse a la mort! En effet, dans tout
l’equipage (compose de protestants) commengait a circuler la rumeur
que I’absence de vent etait due a la presence a bord des deux mormons
et des deux catholiques. II etait question de les passer par dessus bord !
Et le Pasteur Vernier de leur dire qu’il aurait ete incapable d’avoir gain de
cause. Triste consolation... les deux mormons auraient ete
miers en pature aux requins!
142
jetes lespre-
N°322
-
Mai/Aout 2011
A priori, apres le retour de la Manureva, mes parents se seraient ins-
talles a Iriti, d’apres une photo de novembre 1938, avant de poursuivre
leurs deplacements autour de 1’ile, mais ils iront aussi pendant quelque
temps a Moorea et a Bora Bora.
MB : C’est a cette epoque que vous etes ne
...
FMP : Je suis ne 2 ans plus tard a Papeete, le 12 juillet 1940.
Mes parents, partis pour 6 mois, avaient decide de rester 6 mois de plus
pour decouvrir parfaitement Tahiti. Puis survint la guerre qui les bloqua. En 8
ans, ils demenagerent 12 fois, faisant pratiquement tous les districts, au debut
avec seulement
quelques affaires et le cliien Bobby, mais apres ma naissance,
avec beaucoup plus, dont une basse-cour de
poules. En effet, mes parents
avaient decouvert dans mon berceau, alors que j’avais 3 mois, un scolopendre, un cent-pieds ». Des Taliitiens leur suggererent d’avoir des poules pour
s’en preserver. Ce devait etre tout un demenagement en truck!
MB : Vos parents sont done coinces a Tahiti pour une periode
«
«
»
indeterminee.
FMP : Avec la guerre, mes parents se retrouverent a un moment
donne a court de ressources. Je pense que c’est avec l’aide des Sachet
qu’ils erigerent a Pirae une case au sol de terre battue. Mon pere avait
confectionne un filet et pechait a l’epervier le matin. La petite friture se faisalt dans l’huile de coco qu’il avait obtenue a partir du lait de coco. Tous
les matins, j’avais droit a mon eau de coco puis a sa gelee. Malgre ces difficultes, mon pere estimait que les 6 mois que dura la situation furent
parmi les plus beaux mois de sa vie.
Mes parents passerent egalement deux-trois mois a Moorea, mon
pere ayant trouve un emploi chez un riche Americain que je pense etre
Kellum. Ce dernier 1’avait embauche pour qu’il augmente la capacite energetique de ses generateurs.
Mon pere travailla aussi dans Timport-export (le nom dejuventin me
dit quelque chose) et dans d’autres domaines (dont la construction d’une
goelette), avant d’etre recrute, vers 1943, comme Directeur de l’usine
electrique des Etablissements Martin. II y eut pour tache, entre autres, d’en
augmenter la capacite de production afin de repondre aux besoins des
navires de guerre americains en escale a Papeete. II proceda egalement a
143
bulletin Jc !a Society c/cx llftt(/c.s Oceaniewie&
l’electrification d’un centre de convalescence edifie a Fare Rau Ape, la
route y menant ayant ete construite par le Bataillon du Pacifique sous le
commandement du Colonel Bouillon.
MB : Vous avez quatre ans alors que vos parents vont vivre des
moments douloureux...
FMP : En 1944, maman attendait un deuxieme enfant, mais une epi-
demie de dengue ravageait File. Maman ayant contracts la maladie, perdit l’enfant dans des circonstances difficiles. A Fhopital, l’obstetricien
atteint lui aussi par la dengue, n’etait pas present, ce fut done un medecin
militaire qui intervint. Ce dernier venait de passer deux ans emprisonne
sur Filot de Motu Uta
...
a graver de la nacre!
Medecin militaire nomme
regime de Petain, il fut arrete a Farrivee de de Gaulle et fut emprisonne avec d’autres
petainistes» a Motu Uta, sous la garde de tirailleurs
Il
venait
d’etre
libere lorsqu’il intervint aupres de maman. Il
senegalais.
rata le curetage, perforant Futerus... hemorragie interne. Il s’ecria
je
sous le
«
«
Fai tuee »
...
et laissa Finterne terminer seul le travail.
Transfusion sanguine de son bras au bras... du man d’une infirmiere.
Arret cardiaque, recuperation par respiration artificielle. L’interne n’ayant
pas bien effectue Fintervention, il y eut occlusion intestinale, puis peritonite
3 mois de douleurs insupportables, sous morphine.
...
A sa convalescence, le Pere Calixte qui venait voir maman a Fhopital
qu’elle apprecia fort,
alors qu'elle ne buvait jamais d’alcool, ni apres cet episode d’ailleurs.
lui avait apporte une bouteille de vin de messe
Voyant qa, l’infirmiere avait dit a mon pere
«
...
mon mari est un
ivrogne et
vous voyez maintenant votre femme !!! »
Le Pasteur Vernier venait egalement l’y voir. C’est lui qui demanda a
paroissiennes, Mere Pere, notre proche voisine a Patutoa de
venir s’occuper de la maison et de moi au retour de maman de Fhopital.
Mere s’occupa de nous jusqu’a notre depart en juillet 46; c’est a elle
une de ses
que mes parents laisserent notre chien Bobby. Mere etait pour moi une
vraie « mama faamu ». Un jour ou je l’accompagnais a Papeete pour
des courses, quelqu’un lui demanda si j’etais son fils, moi, blond aux yeux
bleus. Avant que Mere n’ait repondu, j’avais affirme oui, je suis son
fils!». Ce fut un grand moment de bonheur pour Mere !
«
144
N°322
-
Mai / Aout 2011
Son mari Rahiti Pere, grand gaillard originate des Cook, etait operateur au cinema Bambou ou l’on passait des westerns en noir et blanc.
Ils avaient adoptes trois enfants, frere et sceurs de parents lepreux.
MB : Pendant l’hospitalisation de votre mere, qui prenait soin de vous ?
FMP : Pendant les 3 mois d’hospitalisation de maman, papa m’avait
confie a Madame Sachet, veuve avec ses cinq enfants avec lesquels je m’entendais fort bien. Pour sa part, papa dormait dans la chambre d’hopital
de maman, avec la complicite dliMrmieres car cela etait interdit.
Mes trois mois chez les Sachet furent pour moi si magnifiques que
lorsque Madame Sachet m’annonga que mes parents viendraient me chercher le lendemain, je lui repondis Madame Sachet, j’ai bien reflechi,
alors vous direz a mes parents que je prefere rester chez vous! Ah! L’ingratitude des enfants! Mais, chez eux, il y avait des vaches a traire, une
basse-cour, des ruches, un grand manguier et plein d’autres choses interessantes, sans compter la plage et le lagon. Madame Sachet faisait parfois de la creme glacee avec une sorbetiere dont nous tournions
«
»
altemativement la manivelle, mais aussi de la bonne creme au chocolat et
puis il y avait tous ses enfants, mes compagnons de jeux, avec lesquels on
faisait tant de choses amusantes, sur terre et dans le lagon.
Je retoumais done a Patutoa avec mes parents, pour y decouvrir Mere
et retrouver Bobby. Notre maison etait en bois, avec un toit de toles ondulees a quatre pans, ayant pour fenetres des auvents de bois. Elle etait edifiee
sur une structure en beton avec de hauts
pilotis. Un escalier d’acces a l’etage,
en beton aussi, se trouvait sur le cote. Le rez-de-jardin, paitiellement ouvert,
servait de buanderie et de garage-atelier pour papa. J’y avais aussi une balan-
qoire pour les periodes de saison des pluies. Dans le jai’din, il y avait un
magnifique flamboyant rouge, et aussi un burau en bord de mer. De ses
branches en surplomb, je pechais a la hgne. Et puis, je prenais la pirogue
tiree sur la greve pour idler me balader et me baigner dans le lagon.
MB : Parlez-nous un peu de Tahiti en ce temps-la.
FMP : Oui, j’aimerais que Ton s’imagine Tahiti a cette epoque. La
population etait peu importante. On se deplaqait en truck, a pied, a velo,
en caleche.
Il y avait peu de voitures. Je me souviens de la Jeep militaire
utilisee pai’ mon pere la demiere annee pour son travail, de la belle voiture
145
{Uti/Zcti/i i/c /a Joa'e/c des abides Oeea/iic/i/ies
noire de Guilpain (qui etait« defenseur », c’est-a-dire avocat), de la sta-
tion-wagon a la carrosserie de bois d'Hirshon, un Americain vivant a
Pirae et qui possedait un troupeau de vaches brahmanes commandees aux
Etats-Unis.
Coupes de la France par la guerre, on manquait de beaucoup de
choses. Il n’y avait de disponible que quelques conserves, dont des boTtes
de lait concentre sucre, et encore pas tout le temps et parfois avarie, du
comed-beef et aussi du beurre sale en boite; au marche, les haricots verts
s’achetaient par botte de six! Pour certains produits, les penuries etaient
frequentes.
Ainsi les repas se composaient souvent de riz et de comed-beef agre-
d’oignons! Ou le shop suey que Ton ramenait du Cliinois dans des
gamelles d’aluminium s’emboitant les unes dans les autres. Avec, bien sur
aussi, les poissons et les produits locaux.
Les livres de contes pour enfants venaient du Quebec, des Editions
mente
Beauchemin. Les livres de lectures scolaires du Service de 1’Instruction
Pubhque des Etablissements Francais Libres de l’Oceanie, etaient imprimes a Papeete par rimprimerie du Gouvemement.
C’etait l’epoque ou le Gouvemeur Orselli dirigeait Taliiti d’une main de
fer et sans gant de velours (d’octobre 1941 a decembre 45 ; en 1946, il etait
Gouvemeur de la Martinique). Tahiti avait ete une des premieres colonies
a rallier la « France Libre » ; il faut dire que le refrain en vogue au
vote (en 1940) etait fort
explicite:
«
jour du
Petain la famine, de Gaulle la farine » !
C’etait 1’epoque ou les communications postales prenaient des
semaines, voire des mois. Cette periode de guerre generait beaucoup
d’anxiete, surtout pour maman qui avait deux fils, d’un premier mariage
a Page de 16 ans: de tout jeunes hommes partis a la guerre, 1’aine dans
les blindes, le cadet engage volontaire dans les fusiliers-marins.
d’angoisse egalement pour tous ceux dont les fils etaient
Beaucoup
partis au combat, tels le fils des Vernier et le fils des Martin (electricite).
Le fils Martin dirigeait avec papa l’usine electrique et la brasserie
(biereAorai me semble-t-il). C’est comme ga que mon pere, plus age, prit
la direction des Etablissements Martin, etant en quelque sorte requisi«
tionne » pour s’occuper de la production electrique de File.
146
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Mai /Aout 2011
Je me souviens aussi, vers mes 4 ans, de ce tissu javanais mauve
fonce, achete par mes parents pour masquer les fenetres le soir, car, pendant toute une periode, le black-out etait impose, a cause de sous-marins
japonais dont on croyait qu’ils rodaient dans les parages.
C’etait l’epoque oh se deplacer en track dans les districts prenait des
heures, d’autant que lorsqu’une feuille de cocotier coupee barrait la route,
cela signifiait qu’un passager souhaitait prendre le track. Apres quelques
coups de klaxon, ne voyant rien venir, le chauffeur descendait, s’enfoncait
dans la cocoteraie pour revenir un moment apres avec son client, parfois
plus longtemps s’il en profitait pour boire ou manger quelque chose.
C’etait l’epoque ou les informations etaient rares, il n’y avait pas de
systemes d’alerte ; c’est ainsi que le tsunami du l avril 46 surprit tout le
er
monde et il y eut quelques degats importants. L’epicentre du seisme a l’ori-
griie du tsunami se situait en Alaska, dans les Aleoutiennes. Il etait de magnitude 7.
Le tsunami frappa les Hawai’i en premier, detraisant la ville de Hilo,
puis passa aux Marquises... mais a Tahiti, on n’en savait rien. J’y echappai moi-meme de justesse.
MB : Racontez-nous cet episode.
FMP : C’etait le debut de l’apres midi, maman m’avait demande de
faire la sieste, mais celle-ci s’etant endormie, j’etais descendu au bord de
la mer. L’eau etait clapoteuse et surtout se retirait, laissant des feuilles sur le
rivage, feuilles que je relancais dans l’eau. Ma mere se reveilla en sursaut,
ne me voyant pas la, furieuse de ma desobeissance, elle m’ordonna de
remonter immediatement. J’obtemperai, tout en lui disant que je jo urns
avec la mer ; j’etais a peine arrive au palier du haut de l’escalier qu’une
premiere, puis deux, puis trois vagues deferlerent, passant sous la maison,
traversant la route et ahant inonder chez Mere. Je vis meme, plus loin une
case en bord de
lagon emportee par les vagues. Un Americain, heureuse-
ment absent de sa maison au moment du deferlement, ne retrouva ni mai-
son, ni voiture, mais seulement un buffet fiche dans la montagne!
Peu d’habitations beneficiaient de Telectricite et le petrole etait beaucoup
utilise, pour l’eclairage, pour les fers a repasser, pour la cuisine avec les
Primus», mais aussi pour remplir des boites de conserves dans lesquelles
«
147
(bulletin d& /a Society des Slades 0cea/u'e/vics
trempaient les pieds des garde-manger afin de proteger ces derniers de
Pattaque des fourmis. Rares etaient les personnes possedant un refrigerateur. La nuit, de crainte des revenants et autres tupapau, les gens gardaient une veilleuse allumee.
H n’y avait pas, non plus, de jouets disponibles et mon pere fabriqua
done, dans son garage-atelier sous la maison, les jouets de mes Noels
1944 et 45, des jouets de bois mais egalement une auto skiff en metal
«
»
peint en rouge. II avait egalement fabrique un siege pour moi afin d’en
equiper la bicyclette de maman qui ainsi pouvait m’emmener avec die.
Pour se deplacer mes parents utilisaient le truck, allaient a pied 011 a
bicyclette. Pour le lagon, papa avait fait faire par des artisans reputes de
Tautira une belle et fine pirogue a balancier; il en avait profite pour rn’en
faire faire aussi une a ma taille, alors que je venais d’avoir deux ans.
Nous allions de temps en temps passer des vacances a Punaauia
«
Chez Rivnac » un hotelier restaurateur repute.
Dans le hall d’entree, il y avait deux grands dessins caricaturaux du
peintre Huze dont Pun representait un embarquement en goelette. (Mes
parents auraient du voir cette caricature avant de s’embarquer a bord de
la Manureva !)
Dans le jardin, proche de la mer, un grand tiki de pierre. Nous
retrouvions souvent « Chez Rivnac » Madame Guilpain avec ses enfants,
Yvette, Claude et Jacky; ce dernier etait de mon age et mon compagnon
de jeux. Claude etait ma marraine.
Dans le lagon, il y avait un rocher emergeant a peine de l’eau que
nous, gamins, appelions«la France ». Nous allions done « en France » a
la nage et, de la, nous plongions dans le lagon, leste d’une pierre que les
plus grands nous remontaient ensuite. Nous faisions des chewing-gums
avec de la seve d’un caoutchoutier que l’on entaillait la veille a l’aide d’un
canif et, a l’epoque des « quenettes », nous passions des heures a sucer
ces
petits fruits a gros noyau avec peu de chair.
MB : Vous avez de nombreux souvenirs oil interviennent des forces
mysterieuses...
FMP : C’etait Pepoque ou circulaient d’etranges histoires de tupa2
pau, de tabu de tikis rouges malefiques. N’y avait-il pas eu ce naufrage
,
148
N°322
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Mai/Aout 2011
d’une goelette qui transportait a son bord un tiki en pierre rouge !? N’y
avait-il pas eu vengeance d’un tiki sur le frere d’une amie de mes
parents!?
Ce frere s’etait bmsquement trouve paralyse. Les medecins ne com-
prenaient pas. Sa sceur, bien que catholique pratiquante, alia done consulter un
sorcier
qui, apres s’etre fait expliquer la situation, lui dit:
Votre frere a ramene un tiki de pierre de la presqu’ile, il l’a mis dans
son salon et alors la, tout allait bien. Mais maintenant, il l’a mis dans le
«
»
«
jardin, a la pluie et au vent; le tiki n’est pas content. Il faut le ramener a
l’endroit ou votre frere l’a pris».
La famille deposa le tiki simplement en bout de route de la
presqu’ile, car sinon il eut fallu une embarcation pour le ramener sur son
site. Le frere guerit. Mais il rechutait quinze jours plus tard. Le sorcier
consulte a nouveau, leur expliqua qu’il fallait vraiment ramener le tiki sur
son site originel, ce qu’ils firent. Le frere retrouva 1’usage de ses membres,
ne gardant qu’un leger boitillement.
En outre, mes parents avaient a la maison un grand tiki sculpte dans
un tronc de manguier. Celui-ci etait cul-de-jatte car ses pieds, ranges par
les termites et autres poux de bois», avaient ete coupes. C’etait un tiki
polynesien metis avec des oreilles pascuanes et une bouche
hawaiienne. Il possedait certainement de forts pouvoirs. En effet, un ami
«
»
«
«
»
officier de marine venu voir mes parents ne retrouva pas sa casquette au
moment de partir. On la chercha tous fort longtemps avant de la retrouver posee sur la tete du tiki.
Ce dernier nous avait certainement joue un
tour en la rendant invisible un temps! Je traitais done notre tiki avec
grand respect... comme toujours actuellement! Je fus tres tot plonge
dans le monde des croyances et legendes!
Ma mere, elle-meme, n’avait-elle pas ete le temoin de choses
etranges et mysterieuses!?
Les tupapau n’avaient-ils pas aussi annonce ma naissance!?
Mes parents etaient heberges a Papeete dans la maison de Madame
etre plus proches de la matemite. La
avant ma naissance,
Snow, peu
pour
nuit precedant ma naissance, des bruits etranges sur la toiture de tole se
produisirent. Le lendemain, maman en ayant parle a Madame Snow, cette
149
bulletin da fa Societe dc& Otude& Qcea/iienne&
derniere lui dit que « ce n’etait que les tupapau annongant l’arrivee de
son enfant».
Le soil maman etait a la maternite.
-
MB : D’ou vient ce prenom Moeava qui vous fut donne alors ?
FMP : Mon deuxieme prenom, Moeava, m’a ete donne par Madame
Snow. Le cure ne voulut pas me baptiser d’un « prenom de pai'en » et me
prenomma Yves en second prenom ! Mais pour mon etat civil, c’est bien
Moeava qui a ete retenu. Un prenom dont j’etais tres fier puisqu’il faisait
reference a la legende de Moeava Tukirima, un grand guerrier des lies
Uiamotu qui poursuivit, a bord de sa pirogue double Murihenua, le geant
Patira qui lui avait enleve sa femme Huarei. Il rejoignit le geant Patira et
le vainquit au lagon de Makemo grace a sa fronde, comme David tuant
Goliath!
C’etait aussi 1’epoque ou l’on consultait, outre les medecins pop’aa , les
guerisseurs locaux. A Patutoa, ma mere fit plusieurs crises d’elephantiasis. La
medecine occidentale ne pouvant rien, efie alia consulter Maman Po qui lui
prepara une mixture a boire plusieurs jours... et les crises cesserent.
L’acupuncture avait beaucoup d’adeptes et c’etait le bijoutier Martin
qui fabriquait les aiguilles, d’or (pour tonifier) et d’argent (pour disperser), utilisees par les acupuncteurs cliinois.
Mon pere faisait aussi des voyages vers Makatea a bord du magnifique
trois-mats YOiseau des lies, sans doute encore pour des installations elec-
triques.
Le Commandant Pro, commandant 1’ « Oiseau des lies», venait par-
fois a la maison. Il m’avait donne un sifflet de bosco en argent. Malheureusement, quelques jours plus tard, tombe a terre dans le jardin, les
« maudits »
tupa l’avait emmene dans leurs trous. Ces crabes de terre
m’avaient aussi vole de nombreux canifs donnes par mon pere. De colere,
je
«
pechais
»
ces derniers avec une feuille de buran attachee a une
ficelle. Friands de ces feuilles, les tupa ne les lachaient pas apres les
avoirs saisies de leurs pinces, ce qui me permettait de les eloigner de leur
pourchassais alors avec un coutelas, mais souvent, ils m’echappaient, car il y avait des entrees de galeries dans tout le jardin !
Maintenant, je les deguste a la Martinique sous forme de crabes
farcis », une specialite antillaise, ma vengeance !
trou. Je les
«
150
N°322
-
Mai / Aout 2011
MB : Frequentiez-vous une ecole ?
FMP : Des 4 ans, j’allais a I’ecole des Freres des Ecoles Chretiennes a
Papeete. La classe des petits se trouvait dans une case en bois, sur pilotis, au plancher disjoint, avec des trous et des ouvertures. La surveillance
devait etre sommaire, car, par une ouverture un peu plus large, sous un
pupitre du fond de la piece, on pouvait quitter cette demiere en se faufilant
sous la maison. Nous montions sur les flancs de la colline d’ou nous
avions une vue sur Papeete, sa baie, son ilot Motu Uta avec ses cocotiers.
C’etait magnifique. Un jour, avec 3 petits Tahitiens, nous avions mis le feu
aux herbes
die,
seches; toutefois, dans l’emoi des riverains devant cet incen-
nous avions pu regagner notre classe sans etre
remarques !
Si la surveillance etait reduite, les legons de morale T etaient tout
autant. En voici deux dont je me souviens: «II ne faut
pas se promener le
derriere a Fair. » et «II ne faut pas faire la bringue le samedi. », preoccupations du moment!
A Papeete, nous allions voir les tortues marines parfois presentes au
bord des quais et surtout l’enorme tortue de terre, fort agee, qui se trouvait dans un pare. Les enfants s’amusaient a monter sur sa carapace. On
achetait des tranches de pasteques a des vendeurs ambulants, des cocos
verts pour leur eau et leur creme, de « l’ice-cream »
«
escrime »), des pai banane (patisserie)
le tiurai 3
,
...
(ecrit parfois
Les festivites du 14 juillet,
duraient jusqu’au 15 aout. J’avais, moi-meme, mon more de
danse!
MB : N’etait-ce pas deja « Tahiti la joie de vivre », comme un film
allait le proclamer dans les annees cinquante ?
FMP: Sans doute. II y avait beaucoup de nonchalance, de laisser idler
et d’insouciance dans la population a
l’epoque. Les gens etaient tres cool
dirait-on maintenant. C’est ainsi que papa regu un jour une plainte des
Guilpain, car deux employes des Etablissements Martin, venus pour relever
le compteur electrique, n’ayant trouve personne et ayant une petite faim,
etaient entres, se preparant cafe et ceufs, laissant ensuite leurs rehefs en
partant!
Le fiu, cet etat de degout devant une tache fastidieuse, l’emportait
souvent. C’est ainsi qu’un soir, les Guilpain qui recevaient des amis a diner
151
©bulletin de la Society des Sluder 0cea/ue/u/es
abandonnes, en plein repas, par le depart inopine de la petite
vahine qui servait, devenue subitement fm.
Par contre, mainan rappelait souvent la puissance de travail des Chinois et de leurs engagements moraux et professionnels. N’y avait-il pas eu
ce Chinois, negotiant en vanille, mine par l’effondrement des cours car il
avait regie les planteurs au prix qu’il s’etait engage verbalement a leur verse virent
ser avant la crise ?
Et puis, ce jeune preparateur chinois qui s’etait apercu que la pres-
cription d’un medicament pour moi etait erronee dans sa posologie, beaucoup trop importante et qui aurait pu avoir des consequences fatales.
Mes parents avaient aussi pour ami Paul Nordmann, un photographe
americain travaillant pour la National Geographic Society. C’est lui qui fit la
plupait de mes belles photos d’enfant, et qui oifrit a mon pere nombre de ses
superbes photos des annees 1938, de veritables photos d’art. On retrouve
d’ailleurs, dans l’ouvrage TAHITI que Nordmann publia en 1938 chez Fernand Nathan, avec 150 de ses propres photographies, des photos similaires
a celles presentes dans 1’album de papa. Lorsqu’il me prenait en photo, mes
parents faisaient des grimaces dans son dos afin de me faire rire aux eclats.
MB : Votre pere a egalement eu des ennuis de sante, m’avez-vous dit.
FMP : Oui, en 1945, mon pere etait tres faible, avec des poussees de
fievre. Il avait beaucoup maigri et, d’apres une radio des poumons, aurait
attrape la tuberculose. D’accord avec Monsieur Martin, il faisait une sieste
dans son bureau, selon les recommandations du medecin.
Mes parents tenterent alors de quitter Tahiti a cause de l’etat de sante
preoccupant de papa qui ne pesait plus que 50 kilos pour lm78.
Le Gouverneur Orselli avait meme regu un telegramme signe « de
Gaulle » demandant de « faire 1’impossible pour rapatrier la famille Peltier », cela, grace a une intervention du beau-frere de papa, le General Men-
digal, Commandant en Chef de l’Armee de l’Air frangaise d’Afrique du Nord.
Mais il n’y avait aucune possibilite, meme vers les Etats-Unis ou le Canada.
Enfin, en juillet 1946, nous prenions le premier navire retournant
la
France depuis le debut de la guerre, le Sagittaire. Ce dernier avait
vers
ramene quelques semaines auparavant le Bataillon du Pacifique, accueilh
dans une liesse indescriptible.
152
N°322
-
Mai/Aout 2011
Le navire etait poussif et en mauvais etat apres avoir servi de trans-
port de troupes. Les cabines etaient reservees aux femmes et aux enfants
(nous etions 60), les hommes dormaient en cale dans des shelters. Depart
ler juillet, arrivee a Marseille ler septembre, deux mois, en passant par
Panama (ou je vis mon premier ascenseur), la Martinique (escale d’une
semaine). Au passage de Gibraltar, la ceinture magnetique du Sagittaire
plus et, compte tenu des mines flottantes encore pre-
ne fonctionnant
sentes, tous les passagers etaient regroupes aux postes d’evacuation avec
les gilets de sauvetage et les embarcations de sauvetage pretes. Par
chance, tout se passa bien mais l’une de ces mines ne passa pas loin
...
nous 1’avons bien vue.
MB : Mais votre destination, c’est l’Algerie ?
FMP : Oui. A Marseille, nous avons attendu 3 semaines le bateau
pour Alger. Mon pere etait inquiet de ce retard et des caisses laissees sur
le port car il rapportait 1 tonne de produits alimentaires sachant la penurie de denrees tres importante en Algerie, juste apres la guerre.
A Alger, papa consulta rapidement son medecin de famille qui
constata que la radiographie remise etait celle d’un enfant et non pas celle
d’un adulte (!!!) et qu’il etait, en fait, atteint d’une parasitose intestinale
majeure qu’il put heureusement traiter avec succes en quelques mois.
MB : Vous aviez 6 ans a votre arrivee a Alger. Le choc a du etre rude ?
FMP : Le retour de mes parents a Alger crea pour moi une brisure
totale. Je quittais un paradis,
mon
chien, mon lagon, mes petits cama-
rades, Mere, pour me retrouver avec mes parents loges chez ma grandmere matemelle, au 4e etage d’un immeuble, dans une ville. Ce fut affreux,
vous ne pouvez imaginer, d’autant que je pensais que nous n’etions venus
voir ma grand-mere que pour quelques semaines et que je m’attendais a
rentrer « chez moi», a Patutoa.
Arrives en octobre, nous etions frigorifies avant la mise en route du
chauffage de l’immeuble, et papa nous faisait quelques petites dambees
d’alcool a bruler dans une bassine en metal. Faute d’arbre, je grimpais
jusqu’au plafond par les tuyaux apparents des caloriferes, adant du sol au
plafond! Il y avait bien le Parc de Gadand a cote, mais d ne fadait pas
marcher sur les pelouses, ni cueidir des deurs, ni couper des branches,
«
»
153
ft
63ulletin de fa Jociete des Slades- Oeca/ueti/ics
<
ni faire du feu, ni pecher dans le bassin, ni s’y baigner (meme en ete), ni
grimper aux arbres!!! J’etais affole par les voitures et les tramways circulant a Alger, et mes cousines m’appelaient«le petit sauvage ! II est vrai
que j’etais nralicieux et aimais leur jouer des tours pendables!
C’est cette njpture brutale qui rn’a amene a me rattacher au passe, a
conserver tous ces documents, puis, beaucoup plus tard, a devenir, un
temps, archeologue oceaniste et a toujours maintenir bens et contacts.
Si nous etions restes a Tahiti, ou revenus comme le proposait Monsieur Martin a mon pere et ce, pendant plusieurs annees, je pense que les
»
ecrits d’Yvonne n’auraient pas survecu, et nous n’aurions pas la chance
de pouvoir nous replonger dans ce passe et de revivre par Timaginaire ces
moments qu’ils vecurent.
Apres la seconde guerre mondiale, la liaison maritime habituelle
entre Tahiti et la metropole reprit. II fabait quand meme un mois de mer,
d’autant que les cargos mixtes faisaient escale a Alger et a la Martinique,
puis passaient par Panama, les Marquises avant d’arriver a Papeete.
C’est ainsi que pendant plusieurs annees mes parents ont revu regulierement a Alger des amis de Tahiti, de passage au retour de vacances en
France.
MB : Mais le destin vous reserve encore un deuxieme changement
radical ?
FMP : Mon pere avait trouve du travail a Alger, et retrouve sa famille.
Maman avait retrouve la sienne et decouvert ses premiers petits-enfants, a
peine plus jeunes que moi. Alors ils resterent, jusqu’a devoir, a nouveau,
dix ans plus tard, partir vers de nouveaux horizons.
En octobrel954, premier attentat de la guerre d’Algerie ; nous y
echappons a une heure pres. Puis encore a deux autres a Alger. Mon pere
travaihait dans les travaux pubhcs et nombre de chantiers furent attaques
et plusieurs de ses cohegues ingenieurs furent tues. Des 1955, il entreprit
des demarches pour immigrer au Canada. Ce choix fut en partie guide par
leur lecture de la saga des Jalna de Mazo de la Roche.
En 1956, nous recevions l’autorisation du Canada. Nous avons quitte
Alger en janvier 1957. Arrivee a Halifax le 9 fevrier 1957, a Montreal le 10
apres 24 heures de trajet en train dans un paysage vide et blanc de neige.
154
N°322
Une semaine apres, papa trouvait un poste
-
Mai / Aout 2011
d’ingenieur a
«
Hydro-
Quebec », T equivalent d’EDF, ou il termina sa carriere en tant que Chef de
Division.
Nous etions partis avec deux malles cabines et six valises. Dans l’une
des miennes, j’avais precieusement place les negatifs, les « manuscrits
d’Yvonne » et mes autres«tresors»tahitiens.
Mes parents ont termine leur vie dans un pays qui leur plaisait et dont
ils appreciaient les gens, la nature et les grands espaces comme ceux qu’ils
avaient apprecies en Algerie et en Polynesie. J’ajoute aussi que maman
avait conserve des liens epistolaires avec ses amis de Tahiti jusqu’a la fin et
que done, meme si, en franchissant la passe a notre depart en 1946 nos
couronnes de fleurs sont
parties vers le large, signe de non-retour, pour
nous tous, les liens du cceur pour Tahiti sont demeures indestructibles et
indefectibles.
MB : Parlons maintenant de votre parcours.
FMP : Pour rna part, j’ai effectue toutes mes etudes universitaires au
Canada, a l’Universite de Montreal. D'abord en anthropologie, jusqu’a
l’obtention de la « Maitrise es Arts », avec nombre de terrains archeolo-
giques : Hawai’i, Mexique, Polynesie (dont les Marquises).
Puis, j’ai poursuivi mes etudes de doctorat en amenagement. Des
evenements imprevus m’ont oblige a m’adapter, les debouches etant trop
rares en anthropologie, j’ai opte pour cette nouvelle disciphne. Titulaire
d’une bourse de doctorat du prestigieux Conseil des Arts du
Canada », j’ai poursuivi mes etudes a la Faculte de l’Amenagement.
En 1971, je fut approche par le Ministere Canadien des Affaires du
Nord qui me proposa un poste de planificateur aux Parcs Nationaux et
Lieux Historiques du Canada. Le gouvernement federal avait decide de
creer deux pares nationaux au Quebec et j’ai principalement travaille a la
preparation des Plans Directeurs d’Amenagement au Long Terme des
«
»
«
Parcs de «la Mauricie» et de «Forillon».
J’ai ainsi travaille a Parcs Canada jusqu’en debut 75.
MB : Et vous etes alors parti pour la Martinique ou vous vivez toujours...
FMP : Oui, e’est bien qa. La nostalgie des tropiques et une nouvelle
opportunite m’amenerent a postuler et a obtenir le poste d’adjoint au
155
fftiti/lcliti de /a Society del Slades Ocean
Charge de Mission aupres du Prefet pour la mise en place du Parc Naturel
Regional de la Maitinique.
Fin 1977, la mise en place etait terminee et mon contrat aussi. Souhaitant rester a la Martinique et decouvrant que mes diplomes canadiens
n’avaient pas d’equivalences professionnelles, je cherchais un nouveau travail et, apres 3 mois de chomage, j’acceptais un poste de delegue medical
au sein d’une agence de laboratoires. L’annee
suivante, 1979, je propo-
sais mes services a un grand laboratoire pharmaceutique frangais. J’y ai
termine ma carriere en tant qu’attache scientiflque aupres du coips medi-
cal de la Martinique.
Pendant de longues annees, j’ai souhaite revenir a Tahiti, mais,
diverses circonstances m’en ont empeche. Je n’ai pu y faire qu’un court
sejour en 1962 et seulement un petit passage en 1967-68, alors en mission archeologique vers les Marquises. Mais mon cceur y est toujours;
d’ailleurs j’ai appele ma viba a la Martinique Herenui, Herenui Atm no te
Rai.
pour beneficier de la protection des dieux du ciel! J’y ai aussi un
pied de tiare, un frangipanier, des anti sacres... et en haut de l’escaher
4
d’acces, il est ecrit Kaoha !
MB : Revenons sur votre passage a Tahiti en 1962.
..
FMP : En fait, a Montreal, des 1959-60, commenga un battage tou-
ristique pour Tahiti avec l’ouverture prevue en 1961 d’une piste sur le
lagon.
Il y eut d’abord, en 1959, la sortie d’un film sur Tahiti, Si Tahiti
conte, avec le passage de la jeune actrice Ramine Buchin venue
le presenter. Je l’avais rencontree a l’occasion. Ses parents avaient un hotel
m ’etait
a Bora Bora.
publiait l’annee suivante un
L’ecrivain quebecois Jacques Languirand
hvre sur Tahiti J’ai decouvert Tahiti et les ties du bonheur, et 1’Office du
Tourisme Frangais a Montreal, dirige par Robert Ollier, organisait une soiree
mediatique, nous empruntant des objets de Tahiti et notre tiki pour
l’occasion.
Je convenais alors, avec Air France et une agence de voyage, d’orgar
niser un tour vers Tahiti le Tour Manureva esperant trouver 20 passagers pour avoir mon billet gratuit.
«
156
»
N°322
-
Mai / Aout 2011
Toutefois, je ne pus trouver que 4 couples qui partirent sans moi et
revinrent enchantes.
Suite a cela, Air France m’ofirit un petit poste au service promotion-vente
qui me permit, l’annee suivante, grace aux tarifs reduits pour les employes,
de venir passer deux semaines a Tahiti en aout 1962. J’y revis Mere et les
siens, Pierre et Gerard Sachet, les Narigon, les Martin (bijoutier).
A mon retour, je demissionnai d’Air France pour commencer mes
etudes en anthropologie, portant un interet tout particulier a l’aire culturelle de la Polynesie orientale. Des 17 ans d’ailleurs, je m’etais abonne
au Bulletin de la SEO.
MB : et en 1967-68 ?
FMP : Cette fois, c’etait juste quelques jours de passage, en partance
pour les lies. Kenneth Emory m’avait propose de me joindre a une mission archeologique du Bishop Museum, sous la direction du Docteur
Sinoto, d’abord a Huahine puis a Hiva Oa aux Marquises. Nous n’avons
done passe que peu de temps a Papeete. Par contre mes deux mois passes dans la vallee
d’Hanaiapa furent prenants et« hors du temps ». Dans
cet isolement, je ressentais sans doute un peu les memes emotions que
mes
parents aux Australes.
Surprise a Nuku Hiva, ou je fis la connaissance d’une infirmiere
s’etant occupee de maman durant son hospitalisation et s’en souvenant
fort bien. Elle m’offrit en souvenir une petite herminette ancienne au
manche en bois de santal sculpte d’un tiki. Le monde est parfois bien
petit!... J’ai eu bien d’autres bonnes surprises de cet ordre au cours des
annees.
MB : II est temps de conclure cet entretien un peu particulier,
puisque nous l’avons realise a coups de courriers electronique...
FMP : En effet! Je dirais que maman aurait certainement dedie son
recit a ses enfants et petits-enfants afin qu’ils conservent l’esprit d’aventure, le gout des voyages et le « savoir faire face » avec « courage,
conflance, espoir » comme le disait Charly a Yvonne.
II faut maintenant le dedier egalement a ses arriere-arriere-petits-
enfants, demi-tahitiens, a tous ses autres descendants, a sa famille sur
laquebe le soleil ne se couche jamais... car la tradition se poursuit!
157
£P)tt//eliri de /a Society des Stude& Ocean
MB : Merci, Francis, pour vos informations et revocation de vos
souvenirs.
FMP : Merci, Michel, pour votre interview. Je sais que je suis un
grand bavard, mais encore un dernier mot a propos de la Manureva.
C’etait une des dernieres goelettes a voile, en bois et sans moteur
auxiliaire. Construite sur plan americain en 1895 a Moerai, ile de Rurutu,
a qui elle appartenait, elle faisait 52 tonneaux. Elle avait deja 43 ans
passes lorsque mes parents y embarquerent.
La Manureva fut fidele aux Australes pendant 48 ans. Elle s’echoua
sur un recif a Tubuai en mibeu d’annee
En 1964, a Hawaii,
rite,
sceur du
1943.
heberge chez Kenneth Emory, sa femme Margue-
Capitaine Temarii de Tahiti, me conta les raisons du naufrage.
Le Capitaine de la Manureva avait donne a son barreur un cap a suivre bien
precis, mais ce dernier, aveugle par des bourrasques de pluie,
penchant alors au dessus du compas,
le metal de la touque fit devier ce dernier, amenant ainsi le barreur a
se coiffa d’une touque de metal. Se
modifier le cap initialement suivi. La goelette fila directement sur les recifs
ou elle s’abima.
Triste fin due a une ignorance humaine
...
Cet entretien a ete realise en juin-juillet 2011.
Michel Bailleul
1
Hupa hupo: ‘upa 'upo
2
"Tabu": lapu
3
Le tiurai: les fetes b I'occasion de la celebration du 14 juillet.
4
Kaoha: bonjour en marquisien.
158
Espace Debat
Reflexions...
sur la SEO et son devenir
Les membres de la Societe des Etudes Oceaniennes, et tous les lecteurs
de ce bulletin n°322, sont en droit de s’interroger a propos de la demission de Simone Grand, le 17 juin dernier, des fonctions de presidente de
notre Societe ainsi que de sa participation au Conseil d’administration.
Cette demission, a mon sens, s’expbque a plusieurs niveaux:
-
deux niveaux de forme: la personnalite de Simone Grand et sa ges-
tion de la SEO ;
-
un niveau de fond: la
place de la SEO dans la societe polynesienne
d’aujourd’hui.
Simone Grand avait ete elue presidente en 2004. « succedant ainsi,
comrne elle l’ecrit dans le BSEO
n°301, a Robert Koenig qui souhaite souf-
Her un peu tout en demeurant present ». Personnalite bien connue dans
le monde politique, universitaire et associatif du pays, elle devenait la premiere femme a prendre la direction de notre institution depuis sa crea-
tion en 1917.
Peu a peu, la gestion de la SEO s’est revelee comme n’allant pas de
soi, surtout a partir du moment ou Hilda Picard, qu’on croyait secretaire a
vie, a pris sa retraite.
Ce depart a oblige le Conseil d’administration a prendre la mesure
des taches que cette derniere effectuait a plein temps.
(bulletin dv /a Joctelc de& &tude& Qceanicnncs
Notre presidente s’est vite apergue que des dysfonctionnements
aUaient necessiter une plus forte implication des membres du CA dans la
marche de la Societe. II fallait:
recruter et superviser une nouvelle secretaire : nous en sommes a
-
la quatrieme, les trois premieres etant parties pour diverses raisons; sans
oublier que desormais, cette secretaire serait entierement a la charge de la
SEO (avec toutes les regies d’emploi a apprendre et a appliquer);
revoir le listing des adherents: le logiciel de gestion n’etait plus
-
maitrise (si tant est qu’il l’ait ete un jour !), et des erreurs grossieres
etaient commises;
-
revoir les methodes de gestion comptables: la comptabilite sincere
mais archaique ne correspondait pas aux normes minimales;
prendre une decision concemant« les objets de la SEO
-
»
:
d’une
part, le Musee de Tahiti et des lies souhaitait clarifier la situation de
«
nos»
collections, et d’autre part le pays souhaitait prendre le relais de la
SEO, arguant du fait que celle-ci n’etait que depositaire transitoire d’un
patrimoine pubhc;
-
reactualiser et animer le site internet de la Societe ;
gerer une quantite importante d’articles proposes depuis des
annees et entasses sans y avoir donne suite.
-
Et avec tout cela, il fallait tenir le rythme annuel de trois numeros du
BSEO.
Il n’etait pas facile de faire s’activer un conseil d’administration dont
la moyenne d’age devait depasser les 67 ans...
Avec le dynamisme qu’on lui connalt, Simone Grand s’est impliquee dans
toutes les directions, se heurtant: a qui ne voyait pas d’inconvenients dans
comptabilite manuscrite sur un cahier peu accessible aux membres du
bureau ; a qui ne voyait pas que la SEO etait bien incapable de gerer convenablement des objets dont, en droit, elle ne pouvait pas etre proprietaire;
a qui disait«il faudrait faire...» mais n’etait pas dispose a faire, etc.
une
«
»
Mais c’est sur un probleme de fond qu’insidieusement la situation s’est
envenimee au sein du Conseil d’administration. Les origines polynesiennes
160
N°322
-
Mai /Aout 2011
de Simone Grand l’ont faite vivement reagir a la lecture de deux articles. Elle
s’exprime d’ailleurs a ce sujet dans l’article suivant de cet Espace Debat.
La SEO, et plus particulierement son Bulletin, est un outil d’etude de
tout ce qui se rapporte a la Polynesie orientale 0e
rappelle Particle ler de
sa fondation en 1917 : II est
fonde d Papeete, chef-lieu des Etablissemerits frangais de I’Oceanie, un groupement dit« Societe d’Etudes
Oceaniennes », ayantpour but l’etude surplace de toutes les questions
se rattachant a
I’anthropologie, I’ethnographie, la philologie, I’archeo-
logie, Vhistoire et les institutions, mceurs, coutumes et traditions des
Maoris de la Polynesie orientale.) Mais si cet outil a longtemps ete aux
mains d’une categorie de personnes « expatriees» (meme si ces personnes
se considered polynesiennes... de cceur) , il est fondamental que les
Polynesiens s’approprient, au moins en partie, cet outil. Et cela passe par:
-
leur participation a la marche de la SEO ;
Pexpression dans le bulletin d’un regard different sur le passe: que
le miroir change de mains ! Pour faire simple, qu’il ne soit plus seulement
le reflet d’eux-memes propose aux Polynesiens, mais aussi le reflet d’eux-
expatries», descendants de fait des colons.
C’est dans cet esprit que Simone Grand a cree cet Espace Debat, qui
ne plait pas a tout le monde. Il doit permettre que la SEO n’apparaisse plus
memes propose aux «
comme une institution
figee dans une contemplation convenue et a sens
unique du passe.
Chers membres de la SEO, amis lecteurs et lectrices, reagissez en
nous ecrivant.
Michel Bailleul
l6l
Espace Debat
A Propos du...
Voyage en Oceanie
dans le temps missionnaire,
Paru dans le BSEO n°321 : pp. 21-44
II est interessant d’y noter le regard missionnaire sur la realite
humaine de File de Tahiti en 1815. Car le discours formate par l’Angle-
plus tard, a etre
vehicule et repris (pp. 19 20 ) y compris par ceux-la meme qu’il disqualifie et insulte. C’est qu’encore aujourd’hui, dans l’esprit de beaucoup,
terre des XVIIIe et XIXe siecles continue, deux cents ans
-
les messagers de la « Parole de Verite » auraient ete nantis en sus, d’une
sorte d’infaillibilite omnisciente sur toutes les autres reahtes. Meme au
sein du comite de lecture de la SEO, interroger les certitudes, roles et
croyances de ces acteurs de l’Histoire de la Polynesie, peut provoquer
des indignations scandalisees pouvant se transformer en agressivite
ouverte. Pourtant, l’interrogation des discours, de tous les discours, est
ce
«
qui caracterise la pensee objective, la pensee scientifique qui laisse les
verites » aux rehgions.
L’hypothese de travail retenue ici est qu’a l’instar des experts
du rapport agricole paru dans le n°320 (pp.95-100), les
es «indigenite
»
missionnaires ont concomitamment instaure une pensee dominante a
l’ceuvre depuis deux siecles dans et sur la societe polynesienne, partici-
pant activement a la fabrication de l’identite polynesienne.
N°322
-
Mai / Aout 2011
II est propose ici de le verifier sur deux enonces.
Le premier est la derniere phrase
du l
«
er
paragraphe de la page 24
Nos Otahitiens paroissent tous encore de grossiers idolatres, ennemis
de Dieu par leurs mauvaises oeuvres, sans Christ et sans esperance. »
Ces « admirables » missionnaires-la se posaient done en modeles
supremes de respectabilite reunissant les qualites de : non idolatres,
aimant Dieu par leurs bonnes oeuvres en Christ et dans l’esperance et
avaient decretes les Otahitiens comme etant leurs parfaits negatifs.
«
Idolatres ». Comme il n’existe pas de mot tahitien pour « idola-
tre », nous pouvons afflrmer qu’il s’agit la d’une realite
gere a ceux
conceptuelle etran-
qui s’en trouvent affubles. Le Larousse donne pour«idole »,
mot issu du latin ecclesiastique eidolon, image :
«
representation d’une divinite sous une forme materielle, qui est l’ob-
jet d’un culte d’adoration comme s’il s’agissait du dieu lui-meme.
Or, les mythes taliitiens ne mentionnent jamais les ti’i representant la
»
divinite comme etant« la » divinite. Ce ne sont que des representations,
certes sacrees, mais comme cedes des personnages bibliques, divinites
antiques, rois, reines, ancetres, etc. ornant les rues, palais et demeures
britanniques d’aspect en effet plus rafflne. Ainsi, le meme objet selon par
qui il est sacralise peut etre icone, oeuvre d’art ou... idole meprisa«
»
ble. Et le meme elan de respect est soit veneration emouvante britannique
soit«idolatrie grossiere »indigene.
«
Ennemis de Dieu » Pourtant aucun Tahitien n’est jamais alle
menacer le culte rendu au Dieu chretien en
«
Sans Christ »
Europe !
Qu’est-ce done qui differencierait les
«
avec
Christ» dans l’Angleterre du XK siecle ? La societe y etait-ede un paradis
C
fratemel ou l’amour protegeait les enfants pauvres de l’exploitation indus-
triede, de la maltraitance institutionnede, des rapts cruels pour peupler
des contrees conquises par genocide de populations indigenes ?
Sans esperance
L’esperance etant la certitude d’une vie apres
la mort peut-on qualifier ainsi les Tahitiens pour qui le Rohotu no’ano’a
«
»
existait ?
163
SiuUctiii c/c fa <Societe c/cs St/tcfcs Qceanienacs
Cette succincte analyse revele qu’a aucun moment il n’est question ici
de realite tahitienne. Apres six mois de voyage eprouvant et un sejour de
quelques annees sous la protection de Pomare, ces missionnaires sont
encore et toujours hantes par leurs obsessions d’Anglais du debut du XIXe
siecle et... aveugles a Phumanite des Tahitiens, leurs hotes contraints.
Comme est etrange aussi leur besoin imperieux de designer des etres a
mepriser pour se sentir eux-memes estimables!
En 2004, un president chretien et independantiste de PAssemblee
polynesienne, cloua un crucifix au mur de la maison du peuple pour affirancetres idolatres »... Les Tahimer sa parfaite difference d’avec ses
dens n’ont plus besoin d’etrangers pour insulter leurs ancetres. Ils se
suffisent a eux-memes. Le paradoxe est que c’est en se prevalant du dieu
de la Bible qu’ils enfreignent ouvertement son commandement qui
exhorte : Honore ton pere et ta mere afin que tes jours se prolongent
«
«
dans le pays que Dieu te donne. » Le seul des dix commandements qui
soit assorti d’une recompense immediate...
Le deuxieme enonce se trouve p. 25
grand nombre des sujets du roi Pomare
Ainsi, pour ces missionnaires, Pomare etait deja le King de tout Tahiti
en butte a la rebellion de ses sujets. John Mairai a repris haut et fort cette
«
»
un
assertion lors de la representation du groupe Toakura au Heiva 2011, evo-
quant la mort de Opuhara.
En realite, si Pomare avait bien ete investi arii a Pare ou les missionnaires s’etaient mis sous sa protection ; ailleurs a Tahiti, l’investiture sur
les marae lui fut refusee.
Sur toute Pile sevissaient de massives mortalites dues aux maladies
introduites par les Europeens qui puisaient regulierement dans les
reserves d’une partie des insulaires qui, affames utilisaient leurs armes a
feu obtenues en echange, pour forcer leurs voisins a ceder leurs provisions. D’ou les guerres de penuries aussi reelles que les deuils, alternant
periodes« aimablement» qualifiees par C. Guehennec p. 21 de:
paix de pacotille
avec des
«
164
».
N°322- Mai /Aout 2011
Done, si Ton peut se fier a ces personnages-la pour comprendre la
Bible, il est recommande d’etre prudent, voire tres mefiant des qu’ils abordent un autre sujet.
Issue des deux cultures, la dominee et la dominante,
j’ai longtemps
cherche l’origine de la douloureuse perte de l’estime de nous-memes
exprimee de maniere evidente ou dissimulee, permanente ou episodique.
Cette recherche est la raison de mon engagement a la SEO. Elle fut le
moteur de mon devouement. Il n’est pas anodin
que la crise au sein de la
SEO soit apparue au moment ou je me suis mise a interroger ouvertement
les discours coloniaux et missionnaires du passe comme du
present.
Etudiant l’Histoire de l’Europe je me suis souvent demande comment
et pourquoi des societes ayant genere des actes de cruautes aussi inouies
phenomenales pouvaient et peuvent encore se targuer de superiorite
par rapport aux insulaires du Pacifique ou de tout autre peuple a qui ils
et
attribuent habituellement l’exdusivite de la sauvagerie.
Si les canons de Wallis et surtout les maladies introduites furent un
traumatisme d’importance, leurs effets furent de surcroit, utilises par des
detenteurs d’anticorps pour entretenir et raviver le choc post-traumatique
en distillant une violence
symbohque contenue entre autre, dans le rapport agricole publie
paroles missionnaires du n°321.
Il y a urgence a demasquer l’imposture et a se liberer des mots
au n° 320 et les
«tue-Pame ».
Simone Grand
165
Assembles generale de la
Societe des Etudes Oceaniennes
Le 17 juin 2011
L’Assemblee generale de la Societe des Etudes Oceaniennes est
ouverte le jeudi 17 juin a 14 heures dans la grande salle de reunions du
Service des Archives a Papeete, vallee de Tipaerui.
Elle est presidee par Madame Simone Grand, presidente de la SEO.
II y a 14 presents et 17 procurations (dont 15 de membres residant a
Tahiti).
Le quorum de !4 des membres de la SEO residant a Tahiti, soit 21
membres, est done atteint.
Apres les mots d’accueil de la Presidente, i’ordre du jour est
approuve.
Madame la Presidente rappelle que le proces verbal de la precedente
Assemblee Generale n’a fait l’objet, jusqu’a ce jour, d’aucune remarque. II
est approuve.
Presentation du rapport moral 2010 par Madame la Presidente
Annexe au present compte rendu, il comporte les points suivants:
-
Les Bulletins
En 2010, les bulletins parus sont les numeros 318, 319 et 320.
-
Les Salons
La SEO a ete physiquement presente a:
N°322
-
-
-
-
-
Mai / Aout 2011
celui de Paris du 26 au 31 mars ;
celui de Raiatea du 30 avril;
celui de Papeete a Te Fare Tauhiti Nui du 14 au 17 octobre ;
celui de Papara les 26 et 27 novembre.
Conseils d'administration dans d’autres structures
La SEO est titulaire de :
-
deux sieges au conseil d’administration du Musee de Tahiti et
des lies
-
Fare Manaha, sieges tenus par Simone Grand et Yves
Babin.
-
-
siege au conseil d’administration de 1’Association des editeurs de Tahiti et des lies (AETI).
un siege a la Commission des sites et monuments naturels
un
avec Eliane Hallais
Noble-Demay.
La mediatisation
-
Notre Vice-president Jean Rape assure la mediatisation de la
parution de nos bulletins et ouvrages.
-
Michel Bailleul alimente regulierement notre site etudes-oceaniennes.com.
Les activites du Conseil d’administration
Le Conseil d’administration s’est reuni sept fois, le comite de lecture
quatre fois.
Nous avons a nouveau une nouvelle secretaire.
Madame la Presidente fait etat des difficultes rencontrees par le
Conseil d’administration au long de cette annee.
Le rapport est approuve a l’unanimite.
Presentation du rapport financier
Les deux tableaux sont joints a ce P.V.
1) Presentation du compte de tresorerie par Yves Babin, tresorier,
qui precise que les depenses ont ete limitees au maximum.
Ce bilan est adopte a l’unanimite.
2) Presentation du budget previsionnel pour 2011 par Simone Grand,
presidente.
167
;:'siSb bulletin da /a Societv des
Studcs Gceanie/mcs
Ce previsionnel est modifie sur certains points a la suite de quelques
interventions.
II est adopte a l’unanimite.
Interventions diverses
J.F. Petard demande que le rappel de paiement de cotisation soit
envoye systematiquement a tout le monde. II declare que faute de rappels,
-
il n’a pas paye sa cotisation pendant trois ans.
II declare que la SEO devrait se faire mieux connaitre aupres des
jeunes. Constant Guehennec nous informe qu’il a propose au proviseur du
lycee hotelier de presenter la SEO aux eleves.
Sur le terrain de la mediatisation, J.M. Dubois rappelle qu’il faut se
mefier des joumalistes qui redigent des articles dont la teneur n’est pas
toujours conforme a l’esprit de la SEO.
P. Blanchard souhaite qu'on fasse savoir aux adherents qu’un pro-
bleme dans le recouvrement des cotisations va etre resolu prochainement.
Il revient ensuite sur le contentieux de la SEO avec les autorites du pays a
propos des« objets ». Il n’a lu que Particle de Robert Koenig dans le BSEO
320. Il lui est repondu qu’il devra prendre connaissance de l’aiticle de Vero-
nique Mu et de Pierre Morillon dans le BSEO 321 qui vient de paraitre.
L’ordre du jour est epuise. Simone Grand remercie Passemblee, en
precisant que, pour une meilleure presentation du bilan financier et du
previsionnel annuel, les prochaines assemblies generales se tiendront en
fevrier.
La seance est levee a 15 h 10.
Le secretaire
Michel Bailleul
168
Bilan moral
2010
Le Bulletin
En 2010, le premier bulletin est le n°318 traitant de divers sujets et
ouvrant un debat sur le vandalisme d’objets de memoire illustre par celui
perpetre contre le buste de Pierre Loti. Par la suite, le Comite de lecture
Rubrique Debat» accueillant en fin de bulletin, des articles d’un maximum 2000 mots et/ou 6000 signes. Ceci pour a
la fois, contraindre a la concision et encourager les moins diserts a s’exprimer. Le n°319 traite du vini ‘ura et de differents aspects de la vie
sociale et religieuse. II presente outre les bilans moral et financier approuves
en Assemblee generate, les decisions du gouvernement retirant a la SEO
la mission de service public de conservation des objets du patrimoine,
fonction qu’elle n’assurait d’ailleurs plus dans le reel depuis l’ouverture
du musee de Tahiti et des lies. Le n°320 ne paraitra qu’au premier tri-
adopta le principe d’une
«
mestre 2011.
Les Salons
La SEO est membre de l’Association des Editeurs de Tahiti et des lies.
En 2010, votre presidente en assurait le secretariat et votre tresorier la tre-
sorerie sous la presidence de Christian Robert. La SEO a ete physiquement
presente a tous les salons a savoir:
-
celui de Paris du 26 au 31 mars ou vos presidente et tresorier poursuivirent le travail initie, saluant la presence du jeune senateur
Tuheiava, des ministres Marie-Luce Penchard ministre de Toutre-mer
bulletin de la Society des btude& Ocean
et Frederic Mitterand, ministre de la culture ainsi
que de lecteurs
fideles et d’autres nouveaux.
-
-
II n’y eut pas de salon a Moorea ni a Taravao ni a Bora-bora par
manque de mobilisation communale et ou associative locale.
A Papara ou le maire a mobilise le conseil municipal, Yves Babin
et Constant Guehennec assurerent la presentation de nos
ouvrages
les 26 et 27 novembre.
-
Le Salon de Papeete a Te Fare Tauhiti Nui du 14 au 17 octobre etait
oriente Polar et fut particulierement riche en evenements ou s’ex-
primerent des talents les plus divers et ou les invites comme les
auteurs locaux feterent
allegrement le livre pour la grande joie des
lecteurs et visiteurs.
-
Au salon a Raiatea le 30 avril, votre presidente s’y rendit.
Les Salons sont des moments privilegies de rencontre avec des lecteurs et auteurs. Ils offrent la possibility de proposer et vendre nos
ouvrages a un public beaucoup plus large, de participer a des
debats et conferences; en somme, d’animer la vie intellectuelle du
Fenua. Nous avons toujours cherche a au moins equilibrer nos
depenses et recettes. Toutefois, la crise economique atteint d’autant plus le monde du livre que les autorites du
Pays y paraissent
indifferentes. Les recettes n’equilibrent plus forcement les depenses
et les subventions a l’AETI se reduisant comme peau de
chagrin, il
fut decide qu’un seul representant de la SEO participera au salon
de Paris 2011 consacre aux Outre-mers.
Conseils d'administration
et Assemblies generates d’autres structures.
La SEO est titulaire de :
-
deux sieges au conseil d’administration du Musee de Tahiti et des
lies
-
-
Fare Manaha, sieges tenus par Simone Grand et Yves Babin.
Un siege au conseil d’administration de l’Association des editeurs
de Tahiti et des lies (AETI) tenu par Simone Grand.
-
un
siege a la Commission des sites et monuments naturels avec
Eliane Hallais Noble-Demay.
N°322
-
Mai / Aout 2011
Notre Vice-president Jean Kape assure la mediatisation a la parution
de nos bulletins et ouvrages.
Notre secretaire Michel Bailleul poursuit la mise a jour meticuleuse
de notre site internet.
Toutes les decisions sont prises par votre Conseil d’administration qui
s’est reuni sept fois avant ou apres le comite de lecture (4 fois) ou est
consulte par mail.
Malia Lasalo fut une secretaire fort appreciee pour sa competence et
sa
gentillesse, aussi nous deplorames l’annonce de son retour en Nouvelle-
Caledonie pour debut 2011 ou Tetuanui Raufauore a pris le relais.
Le logiciel de traitement de donnees installe en 2009 n’a pas resolu
nos
problemes, nous mettant regulierement en porte a faux avec nombre
de nos adherents que nous prions de nous excuser.
Certaines manieres de travailler peuvent fonctionner quand tout va
bien et se reveler pemicieuses quand les difficultes surviennent.
Pendant des annees, Hilda Picard assura l’essentiel de l’intendance
et de la gestion ; les membres du CA se reservant la partie intellectuelle
tout en assumant la livraison des commandes aux libraires, l’organisation
des salons etc. D’avoir a gerer du personnel salarie qui plus est changeant
et la faillite de la librairie Vaima, nous mirent face a nos lacunes en decla-
rations aupres de la CPS et en suivi de l’encours de nos gros clients (librai-
ries, Hachette, service de l’education). Si les consequences financieres
furent peu importantes, les morales le furent. Avant de quitter la Polynesie frangaise, le tresorier-adjoint mit en place une methode avec un systeme de double verification par le tresorier et la secretaire comptable et
accessible par chacun des membres du CA.
Cela mit en evidence la necessite de s’astreindre a plus d’orthodoxie
dans la tenue de caliiers de courriers arrivee et depart. En outre, la clarification de la liste des adherents individuels (cotisants et« a vie ») et institutionnels (de droit, cotisants et offrant des revues en contrepartie)
s’avere une criante necessite.
De meme, la definition de la liste des taches incontoumables et leur
repartition entre les membres du CA est indispensable. Afin d’alleger la
charge des actuels membres du CA, votre presidente a propose de proceder
171
bulletin de /a Joccele dcx Studex Oceania
anticipe des deux postes vacants au Conseil d’administration. Sa proposition ne fut pas acceptee.
Jusqu’ici la SEO a fonctionne sans veritable analyse ni reflexion sur
au renouvellement
particular ou Ton peut distinguer d’une part, l’activite associative classique et d’autre part, T activate d’edition et commercial
lisation de ses produits en respectant les regies propres au benevolat.
L'absence de precision des differentes taches a accomplir fut source de
malentendus et de grandes tensions internes. Ces problemes doivent aboutir a la mise en place d’un rappel de regies elementaires de gestion, de
son fonctionnement
rigoureuses methodes de travail ainsi qu’au respect du travail foumi. Votre
presidente a realise et foumi des documents en ce sens afin que certaines
choses ne se reproduisent plus. Cela pourrait etre concretise a terme par
sinon une modification des statuts, au moins par l’etablissement d’un
reglement interieur.
Tel est le bilan moral que nous soumettons a votre approbation.
La Presidente
Simone Grand
172
N°322
-
Mai / Aout 2011
Cptes Tresorerie 2010-SEO
En banque au 31.12
CCP
76 308
BP
3 168 932
3 245 240
en cours
3 245 240
libraires
A reporter
sommes engagees
477 869
127 850
66 657
3 373 090
544 526
3 022 403
Recettes
Prevues
Realisees
Depenses
Recettes
2 187 862
2 828 564
impayes lib. Vaima 2010
Report au 31 12 09
1 000 000
646 572
Fcnt
Cofisations
1 100 000
754 638
Salaire + cotis. CPS
Ventes directes
65 500
500 000
282 845
1 279 586
Cotisation AETI
20 000
20 000
145 000
95 611
2 300 000
2 653 530
300 000
254 000
Salon PPT
115000
Achat de livres
115 000 Salon PPT
Salon Paris
55 500
45 000
Salon Raiatea
40 000
annule
Salon Bora Bora
40 000
annule
Salon Moorea
80 000
annule
Salon Taravao
80 000
annule
Salon Marquises
40 000
48100
Salon Papara
167 504
Total
Salon du livre/Paris
Salon Raiatea
Salon Bora Bora
Salon Moorea
Salon Taravao
Salon Marquises
50 000
53 000
350 000
380 022
18 800
37 770
70 000
0
60 000
0
20 000
0
90 000
0
15 000
10 000
Achat/ARCH
Achat/ Acad Tahit
Achat/ Montillier
250 000
194000
10 000
0
50 000
68 000
Genealogies
715 000
506 000
BSEO n°318 + envoi
630 000
635 066
BSE0 n°319 + envoi
630 000
744 661
BSEO n°320 + envoi
630 000
n r
Parlicip. expo. MTI
Reedition Papeete
701 771
0
410 000
0
Autre reedition
400 000
0
Informatiq, tvx, logic
200 000
23 742
Reliures
50 600
50 600
Reception, gerbes
Imprevu
110000
10 000
40 000
0
7666171
4483403
0 Salon Papara
Achat Caillot
7505866
7345404
Realisees
1 500 000
Ventes en librairies
Billet AETI
Prevues
Total
27 000
173
1
bulletin t/e /a Jocie/S (/ex Stiidcx Ocean/
Budget prev., 2011
■
CA 17 juin
-
SEO
En banqueau 31-12
CCP
76 308
BP
3 168 932
3 245 240
en cours
libraires
A reporter
3 245 240
sommes engagees
66 657
3 373 090
544 526
2 828 564
RECETTES
Report
au 31
500 000
127 850
1210
Cotisations
DEPENSES
2 828 564
900 000
Fcnt
Salaire + cotis. CPS
500 000
1 500 000
Ventes directes
1 000 000
Cotisation AETI
20 000
Ventes en libraries
2 000 000
Achat de livres
95 000
Salon PPT
54 000
Salon PPT
250 000
Salon Paris
50 560
Salon du livre/Paris
152 601
Salon Raiatea
45 500
Salon Raiatea
30 000
Salon Taravao
80 000
Salon Taravao
20 000
Salon Papara
40 000
Salon Papara
Achat/ARCH.
150 000
Achat Caillot
25 000
Achat/Acad Tohit
10 000
Achat/ Montillier
50 000
BSEO n°320+ envoi
727 239
BSEO n°321 + envoi
727 239
BSEO n°322- 323 + envoi
727 239
Reedition Mqses
396 000
Reed. Mamaia
346 500
Reed., T, Jaussen
1 226 500
Reed., de Bovis
Informatiq, tvx, logic
Total
174
7 194 624
15 000
300 000
71706
Reliures
10 600
Representation
Imprevu
30 000
Total
10 000
7 194 624
Publications de la Societe des Etudes Oceaniennes
Prix reserve aux membres, en vente au siege de la societe/Archives Territoriales de Tipaerui
Dictionnaire de la langue tahitienne
tae
2 000 FCP
17 €
2 000 FCP
17 €
2 000 FCP
17 €
2 000 FCP
17 €
700 FCP
6€
2 000 FCP
17 €
1 200 FCP
10 €
1 200 FCP
10 €
1 200 FCP
10 €
1 500 FCP
13 €
2 400 FCP
20 €
par Christian Beslu
Tahiti & Hawai’i aux temps anciens
1 900 FCP
16 €
Par Douglas Oliver.
2 500 FCP
21 €
par Patrick O’Reilly.
Tahiti 40,
1 500 FCP
13 €
par Emile de Curton
Collection des numeros disponibles
1 500 FCP
13 €
200 000 FCP
1676 €
5 000 FCP
4 500 FCP
42 €
Decennie 1930
Decennie 1940
4 000 FCP
Decennie 1950
3 500 FCP
34 €
29 €
Decennie I960
3 000 FCP
Decennie 1970
2 500 FCP
25 €
21 €
Archipol, le numero
Histoire de Pile d’Oparo
1 000 FCP
8 €
par Eugene Caillot
Histoire des religions de l’archipel Pa’umotu
2 000 FCP
17€
2 000 FCP
17€
edition)
par Tepano Jaussen (ll
Dictionnaire de la langue marquisienne
tae
edition)
par Mgr Dordillon (3
Dictionnaire de la langue paumotu
par J.F. Stimson et D.S. Marshall (2™
c
edition)
Dictionnaire de la langue mangarevienne
par Edward Tregear (2
6rae
edition)
Etat de la societe tahitienne a Parrivee des Europeens,
6me
edition)
par Edmond de Bovis (2
Journal de James Morrison, second maitre a bord de la Bounty,
traduit par Bertrand Jaunez
Chefs & notables au temps du Protectorat (1842-1880),
par Raoul Teissier.
Genealogies commentees des arii des lies de la Societe,
parMai’arii
Papatumu Archeologie
-
Les Etablissements francais d’Oceanie en 1885
(numero special 1885-1985)
Tranche de vie a Moruroa,
par Christian Beslu
Naufrage a Okaro
Les ages de la vie
-
Tahiti au temps de la reine Pomare,
des Bulletins de la S.E.O.:
Anciens numeros du BSEO
Decennie 1920
par Eugene Caillot
38 €
Le Bulletin de la Societe des Etudes Oceaniennes
Le Bulletin cle la Societe des Etudes oceaniennes (B.S.E.O.)
parait depuis mars 1917.
Le Bureau de la Societe accepte les articles qui paraissent
dans son Bulletin mais cela n’implique pas qu'il epouse les theories
qui y sont ou qu'il fasse siens les commentaires et assertions
des auteurs qui, seuls, en prennent toute la responsabilite.
Aux lecteurs de former leur appreciation.
Le Bulletin ne fait pas de publicity
Le Bureau
Les articles publies dans le B.S.E.O., exceptes ceux dont I'auteur a reserve ses droits, peuvent etre
traduits et reproduits, a la condition expresse que I'origine (n°, date et pages) et I'auteur soient mentionnes.
Pour toute communication relative a la Societe ou a son Bulletin,
s'adresser au President de la S.E.O.,
Polynesie francaise.
echange ou donation de lit res,
s'adresser au siege de la Societe.
Le B.S.E.O. est envoye gratuitement a tous les membres de la Societe.
B.P. 110 98713 Papeete, Tahiti
-
,
Pour tout achat de Bulletins
,
Cotisation pour Fan 2011:
membres residents en Polynesie frangaise: 5 000 F. CFP
membres residents en France metropolitaine et Dom-Tom : 42 € plus frais de port.
Reglement: mandat ou virement postal. Autres pays: 70 $ US par transfer! bancaire
N° ISSN: 0373-8957
Imprime a Tahiti par I’imprimerie STP Multipress
Mise en page: Backstage
Dans ce Bulletin, la Societe des Etudes Oceaniennes vous offre
le recit inedit d une tournee du pasteur Vernier aux lies
Australes, lequel a accepte d'etre accompagne par un couple
de touristes frangais: avec Yvonne de Harven et Charly Peltier,
embarquons a bord de la Manureva pour decouvrir Raivavae,
Tubuai, Rurutu, Rimatara, et vivre d'angoissantes journees,
alors que la belle goelette est encalminee au large de Maiao...
C etait en 1938.
Fait partie de Bulletin de la Société des Études Océaniennes numéro 322