B987352101_PFP1_2013_021.pdf
- extracted text
-
LitteR
Itlftff
nouemBRE 2013
Te hotu ITla'ohi
Ramées de littérature
polynésienne
Emancipations
{•■
•
(
’
'
'
■
.
:
-
Littéramaohi
Publication d’un groupe d’écrivains autochtones de la Polynésie française
Directrice de la publication :
Chantal T. Spitz
Farepoiri Motu !Araara
Huahine
E-mail
:
hombo(3)mail.pf
Numéro 21 / Novembre 2013
Tirage : 600 exemplaires - Imprimerie : STP Multipress
Mise en page : Backstage
Couverture : A an’so Le Boulc’h
Peinture rupestre, grotte de Eiaone, Hiva Oa, Marquises
Photos : Rolando Insoddisfatto
N° Tahiti Iti
:
755900.001
Sud
Revue
Littéramaohi
Ramées
de Littérature
Polynésienne
-
Te Ho tu Maolii -
Liste des auteurs de Littérama’ohi n°21
Guillaume Colombani
Annie Coeroli-Green
Isabelle Tai
Flora Aurima-Devatine
Manuela Macori
Danah Drollet-Tauafu
MeariManoi
Rarahu Flohr
Mataa’ia’I
Malia Fotutata
Adeline Michoux
Emilie Tiare Gonzalez
Heinarii Grand
Hamid Mokaddem
Moeava Grand
Romaine Moreton
Simone Grand
Frédéric Ohlen
Philippe Guerre
Te’ura Opu’u
Isidore Pliro
Karoli S Pallai
Yvette Holt
TitauaPeu
Hong-My Phong
Jean-Claude Icart
Odile Purue-Alfonsi
Georgette Kollen-Colombani
Nicolas Kurtovitch
Nathalie Salmon-Hudry
Sébastien Laplaque
Chantal T. Spitz
Sinita Manukula Tahimili
Mareva Leu
Angelo Ariitai-Nuffer
Ernest Salmon
■
Isabelle Tai
Edgar Tetahiotupa
Teuraheimata a Tixier
Goenda a Turiano-Reea
SOMMAIRE
LITTERAMA’OHI N°21
Novembre 2013
Liste des auteurs
p.
4
5
9
11
p.
14
p.
16
p.
17
p.
20
p.
22
p.
24
p.
33
p.
35
.p.
Sommaire
p.
La revue Littérama’ohi - Les membres fondateurs
Ils nous manquent
p.
Hommage
Flora Aurima-Devatine
Hommage et gratitude
Odile Purue-Alfonsi
Une envolée discrète
Annie Coeroli-Green
Ils sont partis
Te’ura Opu’u
Ta vie, un roman
Dossier « Emancipations »
Mareva Leu
Aujourd’hui je t’enterre
Edgar Tetahiotupa
Que serais-je sans toi
Guillaume Colombani
De l’émancipation
Nathalie Salmon-Hudry
Emancipation
Odile Purue-Alfonsi
Emancipation alliée de la liberté
L’émancipation
..
p.
.p.
37
38
p.
39
p.
41
p.
44
p.
45
.p.
47
p.
53
p.
55
p.
58
p.
68
p.
73
p.
75
p.
79
P-
81
p.
88
.p.
96
Goenda a Turiano-Reea
‘Ua fa’ati amâ b Iesu ia be
Flora Aurima-Devatine
Par l’écrire
Moeava Grand
Je m’émancipe
Isidore Hiro
Apropos d’émancipations
Simone Grand
Emancipation et ti’amâra’a ont-ils le même sens ?
Mataa’ia’i
Amers relents, sillons
d’agonie
Titaua Peu
Triste pantin
désarticulé dans de tristes tropiques
Hamid Mokaddem
Ce que s’émanciper veut dire en Kanaky/Nouvelle
Calédonie
Chantal T. Spitz
Décolonisation des esprits et émancipation politique
Créations autochtones
Teuraheimata a Tixier
Rangiroa... Tôù here ia ôe tôù fenua
Danah Drollet-Tauafu
Femmes de ma vie
Hong-My Phong
Peu de farani
Rarahu Flohr
Dérive
Meari Manoi
A hura mai
Goenda a Turiano-Reea
Râhiri, Râ haruhia i te 132raa o te Heiva !
Edgar Tetahiotupa
Merci en marquisien
p.
92
Emilie Tiare Gonzalez
Le symbolisme de la tête
p. 96
Simone Grand
Rob
p. 109
Auteurs invités
Adeline Michoux
Les aventures de Haari
p. 114
Manuela Macori
Maeva
p. 117
Louis-Karl Picard-Sioui
Extraits du recueil De la paix en jachère
p. 119
Frédéric Ohlen
La nuit tout est plus clair
p. 121
Jean-Claude Icart
Le vieux nègre dans le temple
.p. 125
Nicolas Kurtovitch
En nos latitudes
p. 132
‘Epeli Hau’ofa
Notre mer d’îles
p. 137
Sinita Manukula Tahimili
Kakala o Uvea
p. 139
Malia Fotutata
L’alphabet futunien
p. 140
Philppe Guerre
Moires delà mémoire
p. 141
Yvette Holt
Anonymous prémonitions (extraits)
:
p. 144
Romaine Moreton
Taxi driver
p. 148
Sébastien Lapaque
Georges Simenon à Tahiti
p. 149
Karoli S. Pallai
Flora Devatine en Hongrie
p. 154
Pina’ina’i
Patrick Amaru
Evahineau
p- 157
Heipuni a mate
.•
p. 158
Angelo Ariitai-Neuffer
p. 161
Mâramaotepô
Heinarii Grand
p. 162
L’assemblée des 3 peuples
Moeva Grand
p. 165
Une terre, un peuple, un homme
Romaine Moreton
p. 167
Don’t let it make you over
Te’ura Opu’u
Je rêve éveillée
P- 175
Odile Purue-Alfonsi
Mon aïeule
P- 177
Ernest Salmon
Les fleurs du destin
p. 181
L’heure des tupapau
p. 182
Le lézard de Fautaua
p- 183
La bataille du 25 octobre 1918
p. 184
Je songe à ceux qui dorment pour toujours
p. 186
Nathalie Salmon-Hudry
p. 187
Des racines, une vraie liberté d’avenir
Chantal T. Spitz
Quête d’identité..
P- 189
Efenuatô’u
P- 191
Isabelle Tai
L’histoire d eMuntaryfakalan
P- 193
Goenda a Turiano-Reea
P- 195
Hoani
Hitivai Tracqui
P- 196
Perdue en forêt
L’artiste
Rolando Insoddisfatto
.p.
195
Littérama’ohi
Ramées de Littérature Polynésienne
-
Te Hotu Ma’ohi -
La revue Littérama’ohi a été fondée
tones de la
par un groupe d’écrivains autoch-
polynésie française associés librement :
Patrick Amaru, Michou Chaze, Flora Devatine,
Danièle-Tao’ahere Helme, Marie-Claude
Teissier-Landgraf, Jimmy M. Ly,
Chantal T. Spitz.
Le titre et les sous-titres de la revue traduisent la société
polynésienne d’au-
jourd’hui :
-
«Littérama’ohi», pour l’entrée dans le monde littéraire et pour l’affirmation de son identité,
-
«Ramées de Littérature Polynésienne»,
par référence à la rame de papier,
pirogue, à sa culture francophone,
Te Hotu Ma’ohi »,
signe la création féconde en terre polynésienne,
Fécondité originelle renforcée par le
ginseng des caractères chinois intercalés
entre le titre en français et celui en tahitien.
à celle de la
-
-
«
La revue a pour objectifs :
-
-
de tisser des liens entre les écrivains
originaires de la Polynésie française,
spécificité des auteurs originaires de la
Polynésie française dans leur diversité contemporaine,
de faire connaître la variété, la richesse et la
de donner à chaque auteur un
espace de publication.
Par ailleurs, c’est aussi de faire connaître les différentes facettes de la culture
-
polynésienne à travers les modes d’expression traditionnels et modernes que
sont la
peinture, la sculpture, la gravure, la photographie, le tatouage, la musique,
le chant, la danse... les travaux de chercheurs, des
enseignants...
objectifs, c’est avant tout de créer un moupolynésiens.
Les textes peuvent être écrits en français, en tahitien, ou dans n’importe
quelle autre langue occidentale (anglais, espagnol,... ) ou polynésienne (mangarévien, marquisien, pa’umotu, rapa, rurutu... ), et en chinois.
Toutefois, en ce qui concerne les textes en langues étrangères comme pour
ceux en reo ma’ohi, il est recommandé de les
présenter dans la mesure du possible avec une traduction, ou une version de compréhension, ou un extrait en
langue française.
Et pour en revenir aux premiers
vement entre écrivains
Les auteurs sont seuls responsables de leurs écrits et des opinions émises.
En général tous les textes seront admis sous réserve qu’ils respectent la
dignité de la personne humaine.
Invitation au prochain numéro :
Ecrivains et artistes polynésiens,
cette revue est la vôtre : tout article bio et
biblio-graphique vous concernant,
de réflexion sur la littérature, sur l’écriture, sur la langue deériture, sur des
auteurs, sur l’édition, sur la traduction, sur l’art, la danse,... ou sur tout autre
sujet concernant la société, la culture, est attendu.
Les membres fondateurs
ils nous manquent
I
numéro spécial
H
parce que le premier sans nos compagnons
qui s’en sont allés de l’autre côté du miroir
parce que de nombreuses contributions
le thème que pour les créations littéraires
d’auteurs autochtones et d’auteurs invités
tant pour
parce que les textes des lectures de pina’inai
danses
place dans la dernière partie de ce numéro
mises en scène en musiques en
trouvent leur
‘
la littérature autochtone est plus que jamais vivante
les liens avec les auteurs d’ailleurs s’étendent
vogue la pirogue Littérama’ohi
dans les flots impétueux de la création
afin de partager les mots et les idées
■ï>%$
"
v
V.
'A3\*
Vic \
/e t'aime
Photo : Rolando Insoddisfatto
LittéRama’OHi » 21
Flora Rurima-Devatine
Auteure de poèmes traditionnels en tahitien, de poèmes libres en français,
et de nombreux articles dans de
multiples domaines touchant divers as-
pects de la société, de la culture, de la littérature, de la poésie tahitiennes.
Hommage et Gratitude
à
Aimeho
Eugénie
En commun
La générosité du cœur
Le sourire permanent
Une timidité inattendue
En commun également
L'appartenance à Littérama’ohi
Triturant et mêlant
Les mêmes idées
Sur la culture
La littérature
Solange
La modeste
Efficace
Discrète
La bienveillance
En toutes circonstances
Toujours avec le sourire
Aimeho
Personnage
Au verbe haut
Sous sa désinvolture
Une sensibilité extrême
Une immense tendresse
Eugénie
La chaleureuse
A l’aise en toutes circonstances
Mère Secours aidant
Autant quelle le pouvait
Toujours présente
Elle manque et manquera.
Notes
Solange Drollet, avocate, grande juriste du droit du travail en Polynésie, auteur d'ouvrages de droit, et de
nouvelles publiées dans la revue Littérama’ohi, a participé vivement à la diffusion de célle-ci.
Aimeho Charousset, le poète, le conteur, auteur de
légendes poétiques, a soutenu activement lAssociation
Groupe Littérama’ohi ces dernières années de sa courte vie, organisant les lectures publiques de Litté-
rama’ohi au Marché de Papeete.
Eugénie Le Gayic, psychologue, ancien Chef du Service de la culture et du patrimoine, secrétaire de lAssodation Groupe Littérama’ohi, elle a été un membre très actifde l’aventure Littérama’ohi, dès la
première heure.
LittéRama’oHi # 21
Odile Purue-RIfonsi
Née à Rikitea Mangareva
dans l'archipel des Gambia: Mère defamille,
revendique
sa souche
par l’écriture en langues mangarévienne etfrançaise de ses souvenirs d'enfance. Traductrice des textes du site internet de l’Assemblée
Territoriale en langue mangarévienne.
retraitée de l'Education Nationale, membre de Littérama’ohi,
■
■
•
■
f
'
Une envolée discrète
L’un après l’autre, discrètement, nos littérateurs
Aimeho, Solange, Eugénie, se sont envolés
Dans le brouillard astral comme un exode,
Nous épargnant sans doute le dérangement,
Et semant la peine et le triste désarroi.
Reflets émouvants d’images, de représentations
Qui convergent ensemble dans la méditation.
Des questions effarées fusent de tous côtés
Qui ? Comment ? Encore jeune ! Pourquoi !
Des ressentiments d’une vie si brève, d’un devoir
Encore inachevé ou à mi-parcours les attendait.
Ils laissent en écho le timbre volubile de leurs voix
Et impriment à jamais, comme une relique, leurs écrits.
-
Triste Marché de Papeete qui se retrouve orphelin
De leurs présences drôles et généreuses
De leurs timbres loquaces et particuliers.
Litterama’ohi, héritière avérée de leurs textes
Les retiendra inévitablement en souvenirs.
La destinée prévisible de notre existence
fugitive
Inspire la philosophie suivante :
Nous naissons pour engendrer
Nous vivons pour exister
Nous mourons pour perpétuer et pour nous effacer.
Avec sagesse nous raisonnons « Si
la vie s’achemine fatalement vers la mort,
Alors ! Dépêchons-nous de la fleurir des parfums d’amour et d’espérance. »
En mémoire de nos littérateurs disparus
j Rnnia Coeroli-Green
Traductrice en français de « Qiii suis-je ? Journal de Mary Talence-Sydney 1937 » de Anita Heiss, histoire d’une enfant aborigène de la « génération volée » et de textes d'écrivains du
Pacifique. Traductrice en anglais
de textes de Patrick Amaru. Publie des poèmes dans Litterama’ohi dont
certains traduits en tahitien par
Isidore Hiro.
Ils sont partis
Ua reva ratou
Ils sont partis.
Ua reva ratou.
Dans le parc,
Irotoiteàüâ,
du musée,
o te
plus de Jean-Marc,
aita faahou o Jean-Marc,
sur
les routes,
Âna Vaha Rau,
na nià i te
puromu,
plus de chapeau,
plus de vêtements bariolés,
plus deÀimeho.
Solange,
aita faahou terà taüpoo iti ra,
envolée
ua maùë ia
comme un
ange,
aita faahou terà àhu û huru rau ra
o
Àimeho ia, aita faahou.
O Solange nei hoi,
mai te arèrè ra,
Eugénie
Eugénie iti hoi ë
vite partie,
ôiôi i te reva,
avec
la même énergie
e taua
huru iti nona ra
quelle avait dans sa vie.
te îèïè i roto i tona ôraraa.
Parti
Ua reva
aussi
atoà
Maco
oMaco
Maamaatuaiahutapu
Maamaatuaiahutapu
au nom
i te iôa hoi
long,
i te roroa,
si
avec
«
taata mau ra
qui
on a tant
ri,
àuë, n’a plus Papa Penu
i te âreàreà,
«
àuë, aita faahou Papa Penu
et Mama Roro »,
eo Mama Roro »,
Culture et gentillesse,
« Allez ! Pas de tristesse ».
Taata no te pëu-tumu e te maitai
«
Haere !... Eiaha e haapeàpeà ».
omage
Litteaama’oHi « 21
Rnnie Coeroli-Green
Ils sont partis
Ua reva ratou
Sans bruit,
Aita i poroi mai,
la pudeur
mà te haehaa
dans le cœur,
0 te
la pudeur
mà te haehaa
dans la mort
tae roa i te
quand il faut remercier
âfea e vaiiho ai
un
corps usé
e tei
de laisser là
e
qu’on croyait
important,
et qui maintenant
apparait dérisoire,
tout ce qu’on croyait
pohe
i te hoê tino tei paruparu
parfois abusé,
quand il faut quitter même
ceux
qu’on aime,
quand vient le moment
tout ce
âàu,
haavîhia i te tahi taime,
âfea e faataa ê ai
i tei herehia,
âfea e tae mai ai te taime
vaiiho ai i te hoê vahi
te mau
e mea
ôhipa atoà i manaôhia
faufaa,
e i teie nei
ôhipa faufaa ore
ôhipa atoà i tiàturihia
ua riro ei
te mau
faufaa,
indispensable,
e mea
des histoires
e mau àamu
qui s’effacent déjà,
0 te riro i te moè taùe noa
des vies-châteaux de sable
ratou, mai te fare-ône ra te huru.
Ayant souffert
Parfois l’enfer,
ils sont partis
dans l’intimité,
I faarùrù mai na i te mau àti rahi
avec
la dignité
I te tahi taime aita e faaàuraa i te àti,
ua reva ratou
ratou noa e to ratou iho,
ma te tura
souhaitée,
respectée.
i hiaàihia ra,
Restent des empreintes
Toê mai te mau tapaô
àurarohia.
De leur passage,
I te ôraraa ra,
De leur courage
To ratou itoito
Face aux craintes,
I mua i te mau fifi,
De leurs personnalités
To ratou paari
de leur humanité.
to ratou maitai.
19
Ils ont transmis
Ua vaiiho mai
leur amour
i to ratou here
de la culture,
i te peü-tumu,
de la nature
i te natura
de leur pays,
i to ratou fenua âià,
de leurs amis,
i to ratou mau hoâ,
de leurs enfants,
i ta ratou huaài tamarii,
de leur famille.
i to ratou mau opü
fetii.
Oui, ils sont partis.
Ôia nei, ua reva ratou.
Et je prie
E te taù nei âu
pour que le meilleur
calme leur douleur
ia fanaô i te tahi maitai hau atu â
Et que les couleurs
E ia ànapanapa mai te ùnaùna
D’une autre vie
No te tahi atu huru ôraraa
repeignent leur cœur.
Ils sont partis
ei tamàhanahana i to ratou àau.
Ua reva ratou
Mais ce n’est pas fini.
Terâ râ, èere ia ê, o te hopeà iho ra
tamarü i to ratou mau mauiui
ia...
Hom age
LittéRama’OHi » zi
Te'ura Opu'u
Jeunefemme de 27 ans, maman d’une merveilleuse petitefille de S ans.
Travaillant dans le tourisme en tant quagent de réservation.
Pensant que rêver éveiller, c'est comme penser trop haut ce que tout le
monde pense tout has.
Cherchant le courage de surpasser cette douleur aussi vive qu'une bléssure à
l'arme blanche.
A toi qui nous a quittées,
Reposes en paix parmi les étoiles,
Nous savons que tu veilleras sur chacune de nous.
Ta vie, un roman...
Entre Terre et Mer, tu voyages aux grés des courants.
Majuscules, minuscules, tu galopais à chaque des lignes.
Amour, tendresse, joie, tu partageais selon tes humeurs.
Noel, anniversaire, baptême, mariage, tu y assistais avec joie.
Chanter, danser, tu bougeais aux rythmes des instruments de ton pays.
Inévitable, marquante, tu es dans la mémoire des gens
Parler, échanger, débattre, tu animais avec ardeur.
Apprendre, conseiller, tu dispensais selon tes enseignements.
Travailleuse infatigable, aux services de tout le monde,
tu
omage
inspirais à travers tes actes.
Innover, imaginer, tu encourageais les personnes qui te croisaient.
Ovation, télévision, photo, tu y échappais à chaque évènement mondain.
Nourricière et protectrice, tu étais dans ton rôle de mère et grand-mère.
Seule parmi tout ce monde, je me sens depuis ton départ.
Déterminé
Photo : Rolando lnsoddisfatto
LittéRama’OHi # 21
iïlareua Leu
Joyeuse plume révoltée à ses heures, intolérante à l'intolérance, épicurienne
depuis l’enfance et “émancipée" dès l’adolescence. Amoureuse de son pays,
passionnée par sa culture, engagée pour sa jeunesse : des sources d'inspiration
infinies, inépuisables, intarissables."
Crédit photo : Matareva
Aujourd’hui je t enterre...
«
Aujourd’hui je t’enterre ». Ces mots résonnent encore dans sa tête et ébran-
lent son âme comme le fa dièse de l’Emmanuel ébranle, elle le suppose, les fondations de File de la Cité. Elle ne sait pas si « ça finira par passer » un jour. Peut
être. En réalité, elle ne l’espère même
«
comme
plus. Elle n’était pas assez bien, pas assez
il faut », pas assez toi. Ou alors elle était trop mal, trop « de travers »,
trop elle. Elle a aussi cru que d’avoir réussi où tu échouas, d’avoir fait -grâce à
toi- ce que tu rêvas de faire mais que tu ne pus finalement pas faire parce quelle
débarqua au moment où tu aurais pu le faire peut-être, eut finalement raison
de la tendresse quelle espérait. Que parce quelle vint asphyxier tes aspirations,
il te sembla légitime de faire pareil avec ce que tu crus être les siennes.
«
C’est pas comme ça que je vois les choses », alors pas question que qui que
ce soit ne
les voit pas-comme-toi. C’est drôle, mais ça l’énerve ! Vingt-trois ans
plus tôt, c’était symétriquement identique. Calculus 101 ! Hélas, les maths n’ont
jamais été son point fort. Or, si la logique avait été vraie, le résultat aurait pu être
diamétralement opposé. Peut être. Elle n’y songe même plus. Elle pensait trop
pas-comme-toi. Elle pensait trop par elle. Pour ça, elle n’était peut-être pas digne
de la compréhension quelle aurait pu espérer.
23
Dossier
«
Dix ans que vous me mentez ! » Et soudain tout s’éclaire ! Tu-enterré devient
vous-méprisé, laissant place à je-exclu. Exclusion, déception, trahison. Les mots
s’enchaînent, les sentiments se bousculent. Je ne se sent plus à sa place et
déplace. Je est blessé et blesse en retour. Vous est cassé. Nous est broyé. La sève
des pieds s’épand par de profondes écorchures. Les coeurs saignent et les larmes
coulent. La faute à qui ? À personne ? À nous ? À vous 1À tu? Ou alors à je-autoaveuglé ? Elle a réponse. Pour je, tu n’avait pas mérité sa confiance. Pour tu, je
s’était voilé la face. Elle, qui porte encore la cicatrice de sa naissance, doit maintenant apprivoiser celle, plus profonde, du
rejet.
Easy and comfy ? Not quite actually !
«
Aujourd’hui je t’enterre ». Convictions inébranlables. Plaidoyer impeccable.
Verdict implacable. C’est violent, certes, mais au moins c’est final. C’est brutal,
mais c’est irrémédiable. C’est féroce, mais c’est sans
appel. Qu’y a-t-il de plus
définitif que la mise-sous-terre ? Rien. Presque rien. Rien, saufla non-venuesur-Terre. Alors on en revient au début. À la racine du mal, là par où il doit être
traité.
Et bien soit ! Aujourd’hui elle s’émancipe. Aujourd’hui tu libère je des entraves
de sa naissance.
Aujourd’hui je enterre tu. Et tu n’a pas le don de résurrection !
Si je et tu suffisaient à faire nous, ce verdict serait odieusement acceptable.
Si seulement !
LittéRama’OHi « 21
Edgar Tetahiotupa
Enseignant, anthropologue, membre du réseau Asie-Pacifique, du CNEP,
du projet DobeS, de l’association C.I.E.L., de Littérama'ohi, des To’ohitu
de l'association Ati ti'a (Moorea), président de l'association Te ui hou 0 te
Fenua Enata... De manière générale, s’intéresse à la culture et aux
langues polynésiennes.
Que serais-je sans toi !
Les propos1 qui suivent ne rentrent pas à proprement parler dans le sens que
définit l’émancipation : « action de s’affranchir d’un lien, d’une entrave, d’un
état de dépendance d’une domination, d’un préjugé »
(Larousse internet).
Néanmoins, à travers eux, l’idée d’affranchissement apparaît, comme une
manière de se libérer, de partir à
la découverte de l’autre.
Je vous propose d’écouter Moihau2 et John Martin. La première va nous expliquer comment l’apprentissage des langues française et anglaise lui ont permis
de partir à la rencontrer l’autre. Quant au second, il nous entraînera dans une
aventure, vécue par lui-même, lors de la seconde guerre mondiale. Il nous
grâce à la langue tahitienne, ses compagnons d’armes et
lui-même purent sortir d’un piège tendu par des Italiens et des Allemands.
racontera comment,
1
2
Ils ont été recueillis en marquisien pour Moihau, en tahitien pour John Martin.
Moihau est un pseudonyme, ses propos ont été recueillis en 1996 lors d’une enquête sur le
mm bilinguisme et la scolarisation Polynésie française.
en
25
Dossier
Àla conquête du français et de l’anglais
Moihau et le français
«
Concernant le travail scolaire (hana hâmani) [...] aujourd’hui (tënei â), les
enfants apprennent vite (koi). Peut-être que cela est dû aux nouveaux moyens
(raveà), comme la télévision. À notre époque, il n’y en avait pas. Ce que nous
avions, c’était la radio (ratio) et le dictionnaire. Cela suffisait pour nous rendre
heureux. On jouait avec le dictionnaire. Je ne sais pas si les enfants de maintenant se
plairont à jouer à ça. C’est comme ça que l’on faisait. Un élève choisit
dans le dictionnaire un mot que les autres devront chercher dans le dictionnaire. Le premier (te ènana àmua)
qui trouve devra l’expliquer (takitaki te auraa)
aux autres. À ce moment-là, on lui donne un bon
point. Avec dix bons points,
il a droit à un livre de bibliothèque de l’école qu’il
peut garder pendant une
quinzaine de jours. Avec l’aide de notre professeur, nous avions obtenu l’autorisation du directeur d’emporter les livres à la maison. Nous lisions (tatau) à
l’école aussi. Parfois, on avait envie aussi d’emporter les livres à la maison [mais
on ne
pouvait pas]. Pour ce faire, nous recopions (patu) le récit dans le cahier.
Àla maison nous le lisions encore et encore (ma ùka iho, ma ùka iho). On arrivait à retenir par cœur tout le paragraphe. C’est comme ça
que l’on faisait, parce
qu’on n’avait pas d’argent pour acheter des livres. On n’avait pas de photocopieuse, ni d’imprimantes... Qui étaient les enfants qui avaient des livres ?
C’étaient les enfants de “riches” : les enfants de médecins, de l’administrateur3,
des gendarmes. Ils avaient des bibliothèques. On essayait d’en faire des amis.
Comme ça, on pouvait lire d’autres livres. Sinon, la seule solution, c’était de
copier dans le cahier. Comme si au temps de ces jeunes-là [de son époque], ils
rendus compte (haatià, accepter) qu’il fallait s’ouvrir au monde (te tau
meapupuà io he ao maama, litt., les choses étincelantes de ce monde lumineux),
les nouvelles (tekao hou), d’autres histoires, des faits divers qui arrivaient de
métropole (fenuafarâni, litt., terre française). Pour apprendre l’histoire des pays,
se sont
on
regardait (tiàhi) dans le dictionnaire. Lorsqu’on n’était pas d’accord sur un
sujet, on se référait au dictionnaire. C’était le seul livre qui nous permettait d’approfondir nos connaissances. On n’en avait pas d’autres. Maintenant, je sais que
tous les ans, il y a
beaucoup de livres qui parlent (hakaïte, litt., montrer) de la
vie d’ici (te oraïa o te henua). À cette
époque, il n’y avait pas ça. Après il y a eu la
*
C’est l’équivalent d’un sous-préfet.
manciptos
LitteRama’oHi » 21
Edgar Tetahiotupa
télé, la radio. La radio, c’était pour écouter, tu écoutais les informations de tel
endroit, de tel endroit. La télé, tu vois aussi les images, il n’y a pas que le son. »
Moihau et l’anglais
«
À Taiohae, dit Moihau, l’accent (hakako oko 00 ; litt., apprentissage très fort)
l’anglais. Lorsque j’étais jeune, je parlais anglais, je n’avais pas honte.
Je discutais avec des Américains (Menïke) arrivés sur des yachts (iake). Lorsque
notre professeur d’anglais est averti de la présence de voiliers américains. Il partait chercher ces Américains pour une rencontre (haatutuki) avec nous, leur
était mis sur
disant que s’ils voulaient connaître les histoires du pays, il fallait qu’ils viennent
Nous, nous étions obligés de nous débrouiller pour discuter avec
gens-là... Nous ne restions pas seulement en classe. Nous pouvions [aussi]
les rencontrer sur la route. ‘Allez, allez, venez là disait-il (le professeur), vous
avez
quelqu’un avec qui exercer !”. Ils nous laissaient là. Nous avons commencé,
prudemment (moû, lentement), pour arriver (ensuite) à bien parler (korero)
[...] lorsque tu t’y habitues (matau), il n’y a plus de difficultés. À cette époque,
j’avais seize ans, dix-sept ans. Lorsque les gens avaient besoin d’aide, ils nous
appelaient pour que nous expliquions aux Américains ce qu’étaient les objets
exposés ainsi que les motifs gravés, leur donner le prix de chacun [...]. On servait d’intermédiaire, moi j’ai servi d’intermédiaire pour le français et l’anglais,
durant cette période (area èhua). Pour notre village (mataèinaa), on était
devenu des spécialistes des langues (tuhuka èo). Les gens du village étaient
contents. Ils disaient qu’on était des enfants intelligents, les familles en étaient
lières (kaiè). »
avec nous.
ces
«
Te hana hâmani, e tiôhi au mei te tai a matou hee mai i tenei à, mea koi oko
te toiki i tenei â, mea
koi oko. Na te tau raveà oti, teâ tau raveà télévision. la matou
i teâ tai ahe mea. Ta matou e ratio, e dictionnaire, oiaa ta matou haakoakoaia, to
(i) tenei tai e
Ômua, matou i ôto (o) to matou pâôto hâmani, oiaa ta
matou keu. Too tïtahi te dictionnaire, ù pao, ua peàu te tekao, ùmihi ôe tïtahi
pona tekao i ôto no te haa..., haarere hoi, haaùmihi... Tenei peàu ôe e tahi
pona teào, mei te mea ônohuu tatou i ôto (o) te pâôto hâmani, ùmihi tatou o ai
te ènana ômua na ôa koàka ia ïa. Pao ua takitaki mai te aura teâ pona tekao
paotü. Tukuia na îa un bon point. Koàna anaè ia ïa ônohuu bon point, koàna ia ia
e tahi livre
bibliothèque. Ônohuu ma ima â i ôto (o) to ïa ima. Aè au ite teâ keu,
matou tai. E keu i ôto i te dictionnaire. Aê au ite e aha nei te toiki
vaè nei (te) keu atii aa.
27
Dossier
(e) keuia nei (i) tenei â. Teâ livre bibliothèque mei (mi) ôto o te haè hàmani, no
bibliothèque ia ôe (no te) kave io he haè. To matou
professeur (de)français, na ïa e tauturu ia matou. Haatiàia (e) te directeur teâ mea
hana atii aa. No te mea aê anaè aê koàka ta màtou livre
bibliothèque kave io he
haè. Tatau io he haè hàmani, ua pao, ù vai. Tenei kaki matou (e) vaè tatau te livre,
aê atu â e hana. Tenei ta matou tatau, mea
patu io he cahier, e patu matou teâ
ààmu o teâ livre io he cahier. la
pao, àve io he haè, tatau ma ùka iho, ma ùka iho.
E mau koekoe te patuia te
paragraphe paotù. Tenei, atii à te hana, aê moni no te
hoko te livre, aê photocopieuse, aê imprimante. Tenei o ai te tau toiki enà me teâ
tau hàmani a àtou ? Te tau toiki enà me teà tau hàmani a àtou, te tau toiki
(a) te
tau
poi moni. Te toiki a te... me he mea te taotê, te kômanà, te mutoi, teina tau
toiki, bibliothèque ihoa ta àtou i to àtou haè. Tenei e vaèia màtou e hoa me teâ
tau toiki. E koàka ia ù e hano e tatau te tau hàmani kê atu. Mi
(mei) te mea aôè
teâ hoa a ôe mi (mei) te haè hàmani atu... oiaa anaiho
patupatu i no he cahier.
te mea, aê tuu hânoaia te livre
Me he mea, teâ tai toiki, ua tihe ihoa àtou i ôto i te haatiàia, te mea e, ia
pepeùia
àtou i ôto i te tau, tau mea pupuà io he ao mààma, tekao hou, tïtahi atu tau ààmu
haatihetia mai nei mi te fenua farani. Tenei e tahi aneiho mea ta màtou e koàka
e tatau i
ôto (o) te dictionnaire : à teâ èhua mea..., ua teka teâ èhua, ua teka teâ
mea...
Ma keina màtou te hakako te ààmu teina henua, teina henua. Oiaa â hua
mea, e kaituto anaè màtou, mea hee i ôto
mea i tenei â. Oiaa
(o) te dictionnaire. Aê hoi livre me he
aneiho ta matou hàmani no te taki te tekao hôhonu, diction-
naire, teâ Larousse hein ! Tenei â, ua ite au paotü te èhua enà mea nui te tau
hàmani hou, tau hàmani hou hakaite hoi te oraia o te henua. Teâ tau ahe mea,
mui iho â tihe mai ai te télé, ratio. A teina no te
puaika ia te radio, hakaôko pü ana
ôe te tekao hou (i) tupu à i teâ vahi, teâ vahi, i hakaiteia mai. Ma ôto i te télé â, e
ite hoi to ôe mata... aê te puaika aneiho.
I Taiohae â, te èo menike ihoa te mea hakako oo. E teà tai hou o ù, ua tekao èo
menike au, aê hakaika. Ua tekao me te Menike, me he mea aê hakaika... ma
he iake oiaa ta màtou poi tekatekaoia. Ite anaè to màtou tumu hàmani, enà me
te iake
menike, ua hano ia teâ, teâ tau Menike, ua kave mai haatutuki me màtou,
haaparakë. Ena ihoa ïa e peàu ia teâ tau Menike : kàkl ôtou e ite te tau, te tau
tekao no te henua paotü, hano ôtou parakê me teâ tau toiki. Tenei ùmihi ia
màtoiu te raveà ia koàka ia màtou e hakaite teâ tau
poi te tekao hou o te henua.
Ma he tekao moû e e e, ua korero ihoa. Ua korero, aê hakaina hakaùa. [...]. Aê
hakako aneiho i ôto (o) te pàôto hàmani... akoè â ma he uapü. Ite anaè teâ mea
‘Allez, allez, venez là, vous avez quelqu’un avec qui exercer ! » U pao, titii ia
:
suo
LitteRama’oHi » 21
Edgar Tetahiotupa
matou me hua Menike â. Parakë matou. Ua mâtau anaè ôe... ua iô ihoa me he
mea aê
hana nui. Teâ tai ônohuu ma ono to ù, ônohuu ma hitu, tekatekao ma
he èo menike, tekatekao me te poi paotü. Kaki anaè te ènana tïtahi mea, ù taaau
mai: ‘Â mai aè ma inei, a taki aè (ôe) e hia moni tenei mea, i mua (i) te Menike”.
A teâ mea e ùù, teâ mea e mea, atii â ta ia hana, oiaa, e mea moni to ïa. No to
mâtou mataèinaa, ua iô mâtou me he tau tuhuka èo, te èo farani me te èo
menike. Teia na mâtou e àuaha. Koakoa oko to te fenua, no hua tau toiki nei.
Peàu hoi, hua tau toiki maama â, me he mea kàiè te tau huaa.
Merci à la langue tahitienne
Voici l’histoire racontée par John Martin du temps où il était dans le Bataillon
du Pacifique où il eut à lutter contre les Allemands et les Italiens, en Afrique,
durant la seconde guerre mondiale. La langue tahitienne Fa sauvé, ses compagnons d’armes et lui.
Ecoutons-le :
Nous avons été encerclés par l’ennemi, des Allemands et des Italiens à
Bir-Hakeim. Deux ou trois jours avant, on nous a dit d’aller à un endroit
«
dehors de Bir-Hakeim, à Rotonda-Signali. Il y avait des ennemis, c’était
des Italiens. On nous a dit qu’ils allaient quitter cet endroit et nous avions
en
reçu instruction, notre Bataillon, d’occuper cet endroit.
Nous sommes allés là-bas, en fait c’était un piège qu’ils
(italiens - Ailemands) nous avaient tendu. Il n’y avait que le bataillon qui est allé là-bas,
quelques-uns de nos camarades sont restés à Bir-Hakeim. Lorsque nous y
sommes arrivés, nous avons été bombardés
par l’aviation. Nous sommes arri«
vés le soir.
«
Le soir commençait à tomber, on nous a attaqués.
[... J.Nous sommes
restés deux jours là-bas. Nous avions des soldats à l’entour, ils avaient des
automitrailleuses, ce n’était pas des chars. Ils surveillaient, c’était des Sudafricains.
Note - Pour plus d’informations, lire Le bataillon des guitaristes, François Broche, éditions Fayard,
1970. Sur internet taper Reconnaissance à Rotonda-Signali.
29
Dossier
«
Ils surveillaient. Ils nous ont dit qu’ils (italiens - Allemands),
c’était un piège, ils étaient en train de nous encercler.
parce que
Cependant, notre
colonel, le colonel Broche téléphona au Général Koenig qui était à BirHakeim pour lui dire ce qui s’y passait.
«
Nous avons tout de suite reçu une réponse: restez, tenez bon. C’était
cela durant toute la journée. Le lendemain, la troupe anglaise sud
africaine est venue nous dire: “ils s’approchent, nous nallons pas rester,
comme
nous
«
allons partir”.
Alors Broche eut l’idée de téléphoner en tahitien. C’était André Snow
qui était à Bir-Hakeim et, chez nous, c’était Totin Thunot [Jean Thunot],
à Rotonda-Signal! Nous avons alors parlé en tahitien, la
réponse n’arrivait
pas aussi vite que d’habitude. Et lorsqu’elle arriva, le message du général
Koenig nous disait de rentrer urgemment. Nous sommes partis à l’instant
même et nous n’avons pas été pris au
piège.
La raison, c’est que les Allemands et les Italiens avaient des voitures avec
la radio. Lorsqu’ils entendaient des messages en français envoyés à Bir«
Hakeim pour demander ce qu’il fallait faire, ils avaient vite compris.
Ils répondaient sur notre ligne, ils disaient de rester, de tenir encore.
Ensuite nous coupions la liaison, pour économiser
l’énergie parce que
«
nous utilisions les
<<
batteries des voitures.
Nous avons fait cela deux fois, trois fois en français, nous avons tout de
suite reçu une
nous avons
réponse en français : tenez bon, ne partez pas. Mais lorsque
adressé un message en tahitien, ils n’ont plus rien compris, les
Allemands. Il y avait André Snow à la radio, là-bas, à Bir-Hakeim. Il a traduit (le message) en français, puis l’a remis au général Koenig.
Le général Koenig, en français, nous demandait de revenir. André Snow
s’est chargé de traduire et de nous transmettre ce
message en tahitien. Thunot le traduisit en français et en informa Broche. C’est comme cela
que
«
nous sommes
partis, parce que sinon les Allemands nous auraient fait pri-
sonniers.
«
Voilà, c’est une histoire courte.
manciptos
LitteRama’oHi » 21
Edgar Tetahiotupa
C’est ce que j’ai vécu, parce que j’étais sur les lieux. Je ne faisais pas parti
de la radio, mais j’étais dans les troupes. Parce que, parmi nous, il y en avait
«
qui était dans les troupes de combat, d’autres à la radio, d’autres pour ceci,
pour cela. J’ai su parce que c’est ce qui nous a été raconté ce soir-là, c’est
comme cela
que ça s’est passé. »
John Martin
Interviewé par Edgar Tetahiotupa par téléphone,
mardi 18 mai 2004.
Àuaa aè te reo tahiti
Teie te tahi àai i faatiàhia mai e John Martin, i te tau i haere ai 6 ia i te tamai na
roto i teie nuu Bataillon du
Pacifique no te àro i te Purutia e te Itaria i te fenua
Afirita. Àuaa aè te reo tahiti i ora ai 6 na e to na mau hoa.
Teie mai tôna reo :
«
Ua hâatihia matou e te ènemi, te Purutia e te Itaria i Bir-Hakeim, e piti
àore ra e toru mahana i mûri iho faauehia matou e haere i te hôê vâhi àtea
atu i
rapae ia Bir-Hakeim parauhia Rotonda-Signali. E faèhau ènemi to
reira e mea, Itaria. Ua faaroohia ra e e te faaruè ra râtou i tera vâhi e ua
faauehia to màtou Bataillon e haere i te reira vâhi no te tapeà, parauhia pai
i te reo faràni e occuper,
«
haere occuper tera vâhi. »
Ua haere mâtou i tera vâhi, e i teie nei, hôê â huru e, e herepata terà na
ratou i laataa. Màtou anàè te bataillon tei haere, ua toe mai te tahi mau hoa
to màtou i Bir-Hakeim. Màtou anàè tera i
manureva i tae atu i tera
«
haere, ua àrohia matou e te
vâhi. Ua pô to mâtou taeraa atu. »
Ua haamata te pô, àrohia mai nei mâtou. [...]. E e piti mahana màtou i
ô. E te vai ra to màtou mau tiai na te hiti, e mau pereôo pà àuri parauhia
automitrailleuse e ère i te char e pereôo uira pà àuri hein ! E hiôpoà ta ràtou
ôhipa automitrailleuse na te mau nuu Sud-africains. »
31
Dossier
«
Na râtou e tamoemoe noa ra na te hiti, o ràtou tei parau mai e : te haere
mai ra, no te mea e
herepata tera vâhi, te haere mai ra râtou e faaàti ia
mâtou, tera vâhi. Teie nei niuniu atu ra ta matou Colonel Broche ia te tenerara
«
Koenig te vai noa ra i Bir-Hakeim tera te ôhipa e tupu ra. »
Pahono ôioi-noa-hia mai : e faaea, tapeà. E te reira mahana taatoà mai te
reira noa. A poipoi aè, haere mai tera mau nuu
paratane sud africains parau
mai e : « te fâtata roa mai nei e e ita mâtou e faaea e haere mâtou ».
«
Manaô atu ra o Broche e e tano (e) te niuniu na roto i te reo tahiti, alors
o
André Snow to mâtou i Bir-Hakeim e o Totin Thunot [Jean Thunot] to
mâtou i
Rotonda-Signali. Tuuhia atu ra na roto i te reo tahiti àita te pahono
pahono, naô mai ra te tenerara Koenig haa-
i tae ôiôi mai. E te taeraa mai te
viti i te hoi mai. I te reira iho a taime ua hoi mâtou i to mâtou
pü. Àita te
herepata i piri roa mai.»
«
Te tumu, no te mea te vai ra ta te Purutia e ta te Itaria te mau pereôo uira
e ta ràtou mau
âfata haruharuraa i nià iho. la faaroo ràtou ta mâtou mau
poroi na roto i te reo faràni e faatae atu i Bir Hakeim no te ani e nahea, ua
taa noa ia ràtou. »
«
Na râtou e pâhono mai i nià i ta mâtou rêni, pahono mai e tapeà ; à tapu
ia mâtou ta mâtou âfata uira no te mea e mea faananea te uira, no te mea e
aq pereôo uira hein, e haananea èiaha ia pau. »
«
A i teie nei e piti e toru na reira noaraa, faatae atu te niuniu na roto i te
faràni, pahonohia mai ihoa i te reira ihoa taime na roto i te reo farâni e
tapeà e èiaha e haere, tera rà fâatae-raa-hia na roto i te reo tahiti, à àita ràtou
e taa ra e aha te auraa, te
purutia, tera râ te vai ra André Snow ia i ô, ôna te
radio i Bir-Hakeim, ua tatara ôna na roto i te reo faràni, à horoa atu ra i te
reo
tenerara
Koenig. »
À tuu mai nei te tenerara Koenig na roto i te reo faràni no te parau e e
hoi mai. E hurihia atu ia e mea e André Snow na roto i te reo tahiti no te
«
faatae mai ia mâtou ra, na Thunot ia e huri faahou atu na roto i te reo faràni
e
faaite atu ia Broche. E i reira to mâtou tapaparaa mai e àuaa aè, àhani àita
ua mau i te àuri. »
manciptos
LitteRama’oHi » 21
Edgar Tetahiotupa
« Tera te àamu
poto noa.
Tera ta ù i ite no te mea tei reira atoà vau. À, e ère ra vau no roto i te
pupu
radio, tei roto vau i te pupu faèhau tamai. No te mea i roto ia màtou te vai
ra te feia tamai, te vai ra te feia ratio, te vai ra no tera
ôhipa, no tera ôhipa.
Ua ite ra vau no te mea tera tei faatiàhia mai i tera ahiahi, mai te reira te
tupuraa tera ôhipa. »
John Martin
Uiuihia e Edgar Tetahiotupa na roto i te niuniu paraparau,
mahana piti 18 no mé 2004
INo te faananea atu iteie parau,a taiô atu te puta : Le batail on des guitaristes, François Broche,
éditions Fayard, 1970 ; aore ra haere atu i nia te tahua natirara, patapata Reconnaissance à
Rotonda-Signali.
33
a
Guillaume Colombani
Dossier
Citoyen engagé, intéressé par l’avenir institutionnel des îles qui l'ont vu
Éditions, la maison
naître et grandir. Co-fondateur de “Pacific Islanders
d’éditions qui va décoloniser ton esprit”.
De lemancipation
Dans le langage courant, émanciper signifie affranchir d’une autorité, d’une
domination, d’une tutelle, d’une servitude, d’une aliénation, d’une entrave,
d’une contrainte morale ou intellectuelle, d’un préjugé...
Exemples : émanciper un peuple, une colonie. L’émancipation de la pensée.
L’émancipation, qui est l’un des éléments moteur de la transformation de la
société, permet donc de se libérer et de devenir indépendant. Autant de
notions fortes qui éveillent les passions des citoyens
engagés pour l’avenir de
leur pays.
Du point de vue de l’individu, une prise de conscience est nécessaire avant de
parler d’émancipation. Elle peut prendre plusieurs formes mais à chaque fois,
il faut un élément déclencheur.
Pour certains, cela peut être une séparation d’ordre affectif L’enfant qui quitte
le nid familial ne fait-il pas preuve d’émancipation par rapport à ses parents en
décidant à son tour de fonder son propre foyer ? L’amoureux éconduit ne doitil pas tirer un trait sur sa relation pour pouvoir passer à autre chose, évitant ainsi
de faire revivre les fantômes du passé à lAutre ?
Pour d’autres, il peut s’agir d’un changement dans une carrière professionnelle.
La prise de responsabilité par rapport à un supérieur hiérarchique ou le choix
d’une nouvelle orientation.
manciptos
j LitteRama’oHi tt 21
Guillaume Colombani
Pour d’autres encore, cela peut être un imprévu de la vie, ou tout simplement
gré des rencontres amicales, des lectures, des découvertes.
Que dire alors de l’émancipation des femmes qui luttent partout dans le monde
au
j pour leurs droits ...
Ce sont autant de bouleversements qui amènent l’individu à remettre sa vie en
perspective et entamer une démarche d’émancipation de ses choix passés, avec
comme idéal, l’envie de se libérer.
L’émancipation vise à rompre « l’équilibre » existant d’une relation que l’on
peut qualifier de dominant à subordonné en poussant ce dernier à sortir de
sa zone de confort s’affirmant ainsi comme un individu à
part entière.
Ce qui est vrai pour un individu, s’applique également pour une société, un
peuple, une colonie : l’émancipation opère dans un esprit libre. Mais avant de
s’affirmer comme pays, la colonie doit avoir conscience de sa condition subordonnée à l’autorité de tutelle qui malgré tous les artifices et les euphémismes
déployés pour donner une impression de liberté, n’en reste pas moins dominante dans la relation. Une phrase résume très bien cette situation : « vous
pouvez faire ce qu’il vous plaît, tant que je suis d’accord ».
La conscience collective doit vaincre cette peur de l’abandon qui n’est qu’un
leurre. En se libérant, elle pourra compter sur des énergies créatrices nouvelles
pour avancer, enfin.
flathalie Salmon-Hudry
Dossier
Auteurs du livre 'Je suis née morte"paru aux éditions “Au vent des lies".
Avec ses mots, elle nous montre le monde, tel quelle le voit par laperspective de son
fauteuil roulant.
Emancipation
Le matin, qu est-ce qui fait lever le soleil ?
Sinon ce bonheur de voir qu’hier a disparu sans orgueil
L’aube offre une nouvelle page blanche à mon histoire
N’est-ce pas pour que je livre un autre épilogue au soir ?
Ce temps qui passe n’est ni de la monotonie ni un temps qui se finit
Il est simplement le fidèle ami qui aime à regarder combien je grandis
Combien je change à chacun de mes pas
Combien je triomphe sur tous mes tracas
Le chemin parcouru est jonché de mes lardeauxtrop lourds
Comme les trophées des étapes de mon parcours
Délesté de ressentiments, mon passé pèse le poids que je lui donne
Il est l’immense champ sur lequel mon présent moissonne
Je continuerai
Je m’émanciperai
Non pas comme cette envie impétueuse de fuir les jupes de ma mère
Mais plutôt comme un besoin d’assumer ma place sur cette terre
Comme ce soleil que nul ne peut arrêter ou ignorer
Comme une évidence, une fin logique à mon trajet
manciptos
LitteRama’OHi # 21
flathalie Salmon-Hudry
Sans cesse, je chercherai à memanciper
Que je puisse porter un regard tendre sur mes insuffisances
Et (re)connaitre tous ces petits détails qui font l’unicité de ma vie
Que je puisse trouver enfin des destinations à mes errances
Pour quitter ce qui est fini, sans haine ni rancoeur, par un
digne “parahi”
Que je puisse voir des expériences à mes souffrances
Sachant qu’une blessure vive, avec du temps, deviendra cicatrice me rendant
aguerrie
Que je puisse mieux apprécier les valeurs de mon enfance
L’accueil de mes aïeux sans renoncer ou oublier mes traditions
Le partage qu’ils m’ont inculquée sans me perdre dans la nouvelle mondialisation
L’altruisme qui nous caractérise tant sans me laisser abuser et finir désabusée
Le sourire reçu en héritage puisse résister aux affres de ces
temps sombres et
qui semblent s’éterniser
Un passé n’est pas un lest à trainer, il est le socle où mon futur se bâtit
Il me revient de crier au monde qui je suis
Pour que le partage me rende plus épanouie qu’appauvrie
Et enfin, s’émanciper
Que les jours s’enchainent sans perdre leur légitimité
Vivre intensément, chérir tous mes proches et ne retenir
que les rires pour la
postface
Où regret et remord ne trouveront pas leur place
Pouvoir accueillir, le cœur léger, l’émancipation ultime qui ne dépend pas de
notre volonté
On y reconnaîtra l’âme de la vie qui continue sa douce éternité
Comme un bon semeur, elle fauche ce qui peut être récolté
Ainsi elle choisit toujours les meilleurs
Et les éloigne de nos yeux pour les installer près de Dieu
Sans laisser du temps, parfois, aux adieux
Nous restons là, abandonnés à nos pleurs et attendant notre heure
37
Odile Purue-Rlfonsi
Dossier
Née à Rikitea Mangareva dans l’archipel des Gambia: Mère de
famille,
revendique
sa souche
par l'écriture en langues mangarévienne etfrançaise de ses souvenirs d'enfance. Traductrice des textes du site internet de l'Assemblée
Territoriale en langue mangarévienne.
retraitée de l'Education Nationale, membre deLittérama’ohi,
Emancipation alliée de la liberté
Quand j’entends le mot émancipation
Mon cœur palpite, mon âme la chante.
Les valeurs nobles qualifient le mérite
Et instaurent le respect de la liberté.
La devise belle et universelle la proclame :
«
Nous naissons libres et nous mourrons libres. »
Utopie ! Réalité ! Illusion ! Evidence !
Est-ce important si la réflexion mûre
L’accepte et préserve l’impartialité ?
Des décennies, la femme l’interroge,
La revendique pour une justice équilibrée.
La jeunesse légère et avide de liberté
La réclame pour en tirer profit.
Le peuple méditatif et mature
L’exprime pour affranchir la dépendance
Les Nations puissantes et réalistes
La décrètent pour désavouer la soumission
La vieillesse résignée et nostalgique
L’attend pour asseoir la légitimité
L’enfant curieux et éveillé dans l’amour
La raconte pour anticiper l’intelligence.
Des qualificatifs merveilleux ornent le mot
Des idées de méfiance, d’ambition piègent
La pratique concrète de réalité et de sincérité.
Emancipation dans la Liberté, dans l’affranchissement
Quand tu titilles, hilare mes oreilles frivoles.
ons
LitteRama’oHi » 21
Odile Purue-RIfonsi
Refrain d emancipation
L’émancipation auréole la vie d’un passe droit,
Qui engage les comportements vers le pouvoir.
Elle acquitte les manœuvres avec sagesse,
Dans une intelligence pleine de finesse.
Décision constructive, riche de caractères
Elle s’écarte du despotisme et de l’arbitraire.
Méprisant les préceptes passés d’une idéologie,
Elle infléchit les actes obscurs vers la logique.
Elle cultive un parterre de projets d’égalités,
Vantant à profusion leur réalité et leur originalité.
Elle épanouit la libre-pensée et la raison,
Et libère le flux sensuel de la passion.
Elle scelle l’affranchissement de la soumission,
Et restitue l’autonomie acceptée dans Faction.
Elle fertilise l’esprit de doute, de la critique,
Et assoit la singularité affirmée et constructive.
Elle accompagne les décisions dans la souveraineté,
Et développe les échanges-partage dans la sincérité.
L’Emancipation, un principe indépendant de règles
Soustrayant la censure delà pensée de vérités,
Pour parvenir à la justice d’un monde rêvé.
39
Goenda a Turiano-Reea
Nô Moorea tô u nâ metua o
Dossier
teifanau mai iâ 'u i te 14/04/74 i Papeete
Tahiti. E 'orometua ha’api’i reo tahiti au i te pii tôro’a I.U.F.M. nô Po-
-
rinetiafarâni.
’Ua ha’amata mai au epâpa'i i tematahiti 2012 nô teHeiva i Tahiti
'e ua ô mai au i roto i te ta’atira’a Littéramaohi i teie matahiti 2013.
Ua fa’ati’ama o Iesu ia be
Reo teie nô te ’orometua i te tâpati,
’la ti’a mai oia i mua i te naho’a ta’ata,
E fa’aro’o te tari’a o te etaretia,
’Ua faati’amâ o Iesu iâ be »
«
E vai mü noa ! E pi’o noa te
upo’o !
E pure.
Reo teie nô te metua i te fare,
’la a’o mai i tôna hua’ai,
E püva’ava’a te tari’a o te taure’are’a,
«
’Ua fa’ati’amâ b Iesu iâ be »
E vai mü noa ! E pi’o noa te
...
.
E maere râ tô mûri mai !
..Türorirori te mana’o...
...
-
upo’o !
Uiuira’a...
Fa’ati’amâ i te aha ?
-1 te hara.
-
-
-
Tei hea hara ?
Ta Âtamu ràua b Eva.
E aha ? Âtîré !
Aita e tü ra ! Ai ta e.tae ra te mana’o !
émanciptos
LitteRama’oHi » 21
Goenda a Turiano-Reea
E aha te orive nô’u ?
E aha te tâmera ?
-
-
Aita ho’i e amu nei !
Aita ho’i i pa’umahia ae nei !
E aha te parataito ? E aha te pâtireia ? E aha te tatâuro ?
Nô te fenua âtea roa mai tenâ mau parau,
Aita e e’ita te mata e ’ite i tenà mau pae,
Aita ato a e hinaaro ra !
E mea itoito rà, e mea itoito pa’i i te fanora’a mai
Nâ teie nei mau pae fenua,
Afa i roa mai i tâ râtou i o nei,
E fa’atï’ama i te etene i te ’ï o tôna aia,
E fa’atï’ama i te etene i te ’ï o tôna mau tupuna,
E fa’atï’ama i te etene i te ’ï o tôna mau atua.
Tei ta’ahia na e tô’u nüna’a, tei atiti noa ae ihoâ iàna !
E mea he’euri tôna fenua, b Ere’ere fenua te atua !
E ’uru tâna mà’a, e pape ha’ari tâna inu, b Atoro-i-ra’i te atua !
E Yihi te ia, e mahimahi te ’ïna’i, b Ruahatu te atua
Mau atua tôna !
Ahë,
Nâ te hôe puta i ha’atïtï i tô’u nüna’a,
Ha’atïtï i nia i te parau ta’a ’ore hia e ana !
Ha’atïtï i roto i te ti aturira’a a vetahi !
Nâ te puta ato’a râ e fa’ati’amâ iâna,
Fa’ati’amâ i te ’ite bre i tôna iho !
Fa’ati’amâ i terà mau a’ora’a !
Té hia’ai nei ’ia màramaramahia mai,
Té hia’ai nei ’ia fa’ari’ihia mai,
Të hia’ai nei ’ia fa’ati’amâhia,
Aita rà e ’aita ihoâ :
«
Ua fa’ati’amâ b Iesu iâ be »
E reo ia ta u i fa’aro’o noa na i te
tàpati !
Te reo ato’a ia o tei here mai ià’u !
LitteRama’OHi » 21
Flora Rurima-Devatine
Aimant si patient
Debout
Par lecrire
S’affirmant
Par l’écrire
Au monde
Attestant
Ici ailleurs
Pas de culture
Sans terre
Ni peuple
Et de la terre
Pas d’histoire
Ni sociétés
Aimant si paix
Sans contrainte
Par l’écrire
Leçons
Desseins
Décisions
Choix de société
Alliances
Parenté
Histoire
En conscience
Violences
Rejetées
Sans renier
Aimant si passion
Pour l’écrit
Par l’écrire
M3
Dossier
Passion née librement
Agissant comme ancêtres
Poser
Jalons
Pépins
Noyaux
Racines
Et graine
Ici ailleurs
Par lécrire
A l’ancre
A la dérive
Se démarquer
Exister
Par l’écrire « Aimant si passion »
S’aimant si paix des corps et de l’esprit
Parlant écriture évolution
L’heureux proche propre aux écrivains
Vers quoi amène d’écrire
Sur quoi se fonde Dame Littérature.
m
I Flora Rurima-Devatine
Dossier
Auteure de poèmes traditionnels en tahitien, de poèmes libres enfrançais,
et de nombreux articles dans de
multiples domaines touchant divers as-
pects de la société, de la culture, de la littérature, de la poésie tahitiennes.
Par lecrire
Aimant si passion
Pour l’écrit
Par l’écrire
Ecrivant car passion
A témoin prenant
Par l’écrire
Par l’écrire
Dénonçant
Et donnant à penser
Ecrivant par passion
Pour terre
Et peuple siens
Par l’écrire
Déposant
Respect
Amour et dignité
Pour terre
Et peuple siens
manciptos
I.ittéRama’om # 21
(Tloeaua Grand
Dossier
Professeur d'Anglais. Sesfilles, Moehei et Teavai, sont une motivation et une
d’inspiration,futuresfemmes sur le chemin de l’émancipation aussi
parsemé de désillusions soit-il... Poème pour l’émancipation delà Femme,
l’émancipation d’un peuple, l'émancipation des esprits.
source
Crédit photo TeavaMagyari
Je m’émancipe...
Je m'émancipe, forte de mes convictions
Sans faux-semblant, sans concession
Je memancipe, à coups de protestations
Contre les trahisons, les humiliations
Je m’émancipe, par la contestation
De toutes formes de colonisation
Je m’émancipe, manifestations
A l’appui de mes contradictions
Je m’émancipe, d’action en action
Empruntant les voies de la création
Je m’émancipe, avec passion,
Je n’ai pas peur des tensions
Je m’émancipe, autosatisfaction
Estime de soi, qu’est-ce que c’est bon !
Je m’émancipe, quelle bénédiction !
Avec Amour et Compassion
Je m’émancipe : dans Fautodérision
Je ris de mes propres déraisons
Je m’émancipe, sans rémission,
Aucune chance de guérison
Si je m’émancipe ? Quelle question !
Insidieuse interrogation !
Je m’émancipe : après réflexion,
Ne serait-ce qu’une illusion ?
M5
'!
Isidore Hiro
Dossier
Né à Tiaia-Teaharoa-Moorea où il vit toujours. Retraité de l'éducation,
il a fait paraître en 2009 aux éditions leMotu un recueil depoèmes bi-
lingue Poèmes du temps/Pehepehe no te tau. Membre de Litteramâàhi,
il est président d'une association pour la sauvegarde du patrimoine culturel deMoorea Tefaufaa tupuna noAimeho.
:
Apropos demancipations
Si l’on veut parler d’émancipations, il faut d’abord
s’interroger sur les divers sens
de ce mot.
L’émancipation est un affranchissement, une libération, une délivrance mais aussi
le fait d’être informé, initié, renseigné.
Par exemple on a pu parler d’émancipation des esclaves
On peut aussi évoquer l’émancipation intellectuelle
quand l’esclavage a pris fin.
pour signifier qu’un peuple s’est
libéré de ses préjugés souvent après avoir acquis un certain accès au savoir.
S’émanciper c’est aussi, se libérer d’idées reçues, du conformisme : on peut parler
d’esprits émancipés pour désigner, par exemple, ceux qui admettent l’union civile
de couples homosexuels sans faire une fixation sur le mot «
mariage » qui a une
connotation religieuse. Si l’on fait la synthèse de tous ces sens, on
peut en arriver à
parler de l’indépendance d’un pays colonisé.
En Polynésie, le premier pas vers l’émancipation a été la récente
réinscription de
la Polynésie française par l’ONU, le 17 mai 2013, sur la liste des pays à décoloniser.
Le second pas sera une réelle souveraineté
pacifique, obtenue par un référendum,
quand le moment sera venu. Pour en arriver là il faudra que la population ait dépassé les peurs dues à de la propagande mensongère.
La liberté retrouvée fera naître une véritable
paix, l’abondance reviendra dans le
pays, tout s’apaisera : cela fera disparaître toutes les tensions actuelles entre partisans d’une autonomie
qui, en réalité, n’existe pas et partisans d’une indépendance
déformée par certains.
Pour que cette libération soit possible, il faudra que les habitants de la Polynésie,
manciptos
quelle que soit leur origine, s’émancipent de leurs préjugés et de leurs craintes pour
enfin pouvoir vivre ensemble en harmonie dans lAmour et la Paix.
L’émancipation n’implique pas le rejet de l’autre. Une Polynésie devenue indépendante pourra avoir des relations fructueuses et amicales avec la France comme
avec tous les autres
ET
pays du monde. Ce sera une Polynésie émancipée.
LitteRama’OHi » 21
Isidore Hiro
Te parau ra : faatiàma
la hinaaro tatou e parauparau i te parau note Faatiàma, e
i nià i te âuraa e rave rau no taua
tuatâpàpà hohonu ia
parau ra.
Faatiàma, te tahi âuraa i tôna o te hoê ia ôhipa tei matara, ua tiàmà, ua ôra e i te
màrama, ua haapiihia e ua ite i teie nei râ.
Ei hiôraa, i mûri aè i te faaôre roa-raa-hia te mau faatîtîraa taata, ua tiàmà te mau
mea ua
tîtî. E tià atoà ia faahaamanaôhia atu te matararaa o te feruriraa, ei
tapaô haapapüraa no te hoê nunaa tei tiàmà e tei üpootià i nià i te feià-haavï e te reira i
mûri aè ihoa ia te roaaraa te paari o te ite ra.
Faatiàmà te tahi âuraa i tôna, te tiàmâraa ia i nià i te mau
parau tià ôre, te pee e
te tiàturi
matapô-noa-raa te taata : te tahi hiôraa, te matararaa te feruriraa o te
taata i nià i te tahi
parau rahi roa, ôia hoi, te faarii-raa-hia te Taatiraa Tivira o te
mau mahü, ua tiàmà taua
ôhipa ra i teie mahana, aita râ te manaô i nià i terà
huru parauraa e : faaipoiporaa, no te mea, e âuraa faaroo tôna.
la puôhuhia te mau âuraa e rave rahi no teie taô, e
no te tiàmâraa no te
tapae tatou i nià i te parau
hoê fenua faaterehia e te tahi Flau ê.
I Te Ào Màôhi nei, te taahiraa âvae matamua ta teie taô Faatiàmà i
faatupu, o
tapaô faahouraa-hia ia e te Hau Amui O Te Ào nei i te 17 no Mê 2013 i mairi
noa aènei, tô tatou fenua i nià i te
tapura no te mau fenua e Faatiàmà. Te piti
no te taahiraa âvae o te Tiàmâraa
manahope ia, tiàmâraa na roto i te Fiau, ia àu
i te hoê maitiraa uiuiraa manaô e
faatupuhia, ia tae i tôna taime. Flou râ e tapae
atu ai i reira, ià faaëa te nunaa i te riàrià i te mau
parau haavare atoà e haapararete
noa-hia nei.
Te tiàmâraa e fâ mai, e fanau mai ia i te Fiau, e hoi mai te àuhune o teie fenua,
e e Hau te mau mea atoà
nei, e moü te mau ümeümeraa rahi i rotopü i te feià
otonomi, tei itehia i teie mahana i te faufaa ôre, e te feiâ nô te tiàmâraa tei faahuru-ê-hia tôna âuraa- mau e verà mà.
No te manuiaraa o teie nei moihaa o te tiàmâraa, titauhia i te feià atoà e ôra nei
i Te Ào Mâôhi nei, mà te hiô-ôre i te huru e te hohoà o te taata, ia vai tiàmà noa
i mua i te feià atoà e tôtoà noa nei e te haamataù ia tatou, e manuia ai te hoê
ôraraa âmui na roto i te faatura maiteraa te tahi i te tahi i roto i te Here e te Hau.
Te tiàmâraa èere ia no te tàtàhi e te tiàvaruraa i te taata. la tiàmà Te Ào Màôhi
nei, e vai noa te taamuraa e tô tatou âuraa hôa e te Hau Farani, mai tei àu i te
fenua atoà e àti aè o teie nei Ào. Faatiàmà, o te Ào Màôhi nei ia.
mau
j Simone Grand
Dossier
Simone, Mathilda, Ta'ema Grand née le 8 Avril 1943est une métisse de
Tahitiens, Tubua’i, Bora-Bora, Anglais, Français et Mexicains. C'est
pourquoi le mot « Demie » ne lui convient guère. A 14 ans, après le
BEPC, elle partit étudier en France. Parmi ses camarades de pension il
y avait des rapatriées de Tunisie et du Maroc.
Emancipation et tïamâra’a ont-ils le même sens ?
Un échec est parfois plus riche
d’enseignement que des succès. A Montpellier,
pourtant soigneusement bûché, j’appris l’importance de
définir les mots d’un discours. Présenter un exposé oral ou écrit comme si le
correcteur en
ignorait tout, m’a permis de terminer plus rapidement que cornmencées, des études scientifiques sanctionnées par d’agréables mentions. Cela
en ratant un examen
devint un automatisme évitant et levant les malentendus quand la sincérité est
une
valeur partagée. Car dans mon parcours professionnel et associatif, cette
exigence de clarté m’a souvent valu de violentes agressions de la part de personnages dont la position ne pouvait se maintenir qu’en entretenant un flou
propice à dissimuler une forme (disons-le) d’imposture. Celle dont parle Albert
Memmi pour qui la colonisation fut source de supériorités indues formant cerclés où l’on se coopte, se fortifie et se reproduit pour noyauter une société. En
dévoilant l’imposture, des personnes chosifiées, réifiées, se découvrent pourvues
de qualités jusque là occultées. Si d’aucuns s’en réjouissent, d’autres s’en
offusquent. Non seulement les tocards ne reculant devant rien pour pavaner
indûment mais aussi des maltraités apeurés de ne plus l’être. L’inacceptable
offrirait des bénéfices secondaires.
Emanciper1 est issu du latin "emancipate" = affranchir un esclave du droit de
vente, venant de “e" privatif et “manucapare”, prendre par la main (L’achat des
«
esclaves se faisait en les prenant par la main). »
I 1 Wikipedia
ms
LitteRama’oHi « 21
Simone Grand
.
Le sens du mot «
Emancipation » a évolué au cours de l’histoire romaine et
française ainsi qu’en Angleterre, Ecosse, Irlande où la cohabitation entre catho-
liques et protestants illustra un protestantisme particulièrement discriminant
et persécutant
jusqu’à la fin du XVIIIe siècle2.
Qu’il s’agisse d’un acte juridique, de conditions de respect ou persécution, d’assistance ou soumission, discriminatoires ou conciliantes, de déni ou reconnaissance
de l’humanité d’autrui, 1’« émancipation » vient libérer la main
auparavant tenue, atténuer ou mettre fin à une inégalité de statut social, à une
relation de sujétion, une entrave.
L’inégalité est normale au cours des âges de la vie où l’on passe des stades de
nourrisson à enfant, d’adolescent à adulte autonome
prenant en charge de plus
faibles puis à celui de vieillard(e) impotent(e) dépendant(e). Un
handicap physique ou mental (génétique, de naissance ou accidentel) est une vulnérabilité.
A ces inégalités, d’autres furent
ajoutées pour instaurer conforter une relation
de dominant/dominé à l’intérieur d’un
groupe et/ou vis-à-vis de l’étranger. Le
dominant élabore des idéologies
politico-religieuses pour faire admettre l’existence d’une sous-humanité ou de déshumanisés à
qui la « capacité » est réduite
ou
déniée.
La capacité est ici : « l’aptitude d’une
personne à être titulaire de droits et à les
exercer3 » selon des critères variables, révélant la tendance de certains à s’arroger du pouvoir sur autrui y compris en maintenant et/ou acculant au dénuement matériel. Les
arguments justifiant l’injustifiable tournent souvent autour
d’une certaine conception d’un « ordre naturel des choses » à
respecter ou
de faiblesses de la nature » à combattre ou dépasser. La femme fut
longtemps
réduite à son état de « nature » et les
indigènes, « naturels » à civiliser. Sont
«
alors appelés à la rescousse d’un « ordre établi »
pour les bénéficiaires mais
désordre établi » pour qui subit, les arsenaux éducatifs et
religieux visant à
formater les esprits à se soumettre, défendre et transmettre un
«
système social
économique sacralisé. Naissent des préjugés plus forts que la réalité, véhiculés en toute bonne foi, toute candeur
malgré un contenu parfois nauséabond4.
et
2
mm
Grand dictionnaire encyclopédique (1983). Est-ce la raison
pour laquelle, la fin du XVIIIè siècle
proliférer des évangélisateurs obsédés par la sauvagerie de « païens primitifs » de l’hémisphère Sud ? Etait-ce pour oublier la leur dans un mécanisme de projection ?
3
La Grande Encyclopédie Larousse
Bernard Rigo : « Malentendu culturel et sciences humaines » in Le rôle des
grands parents dans les
famillespolynésiennes. (AFAREP 2007)
vit y
4
Dossier
«
Grands enfants » par exemple fut un argument pernicieux.
Lemancipation est rarement accordée, elle est presque toujours arrachée.
Telle peut être brossée à grands traits une certaine idée de l’émancipation véhiculée dans la pensée européenne. Qu’en est-il de la tahitienne ? Que nous en
disent les mots ?
Pour Tepano Jaussen, « émanciper » =faatiama et « s’émanciper » = auraro
‘ore. Auraro = obéir, se soumettre, se résigner, céder, être soumis, être sujet d’un
autre. ‘Ore = sans, ne pas.
Ti'amâ = être libre. Devant un verbe,faa = faire, causer,
nommer.
Pour [Académie tahitienne, ti’amâ = « libre, indépendant, exempté » mais aussi
légitime » dans le sens de « qui ne vit pas maritalement ». L’emploi du mot
étant illustré par des versets bibliques et notions du code civil aux concepts for«
cément occidentaux, je suis contrainte de me référer à ma défunte grand-mère
Maraetafa’a pour approcher la pensée polynésienne. Elle était née à Tubua’i
d’une mère Tubua’i, elle-même de père Tubua’i (Hauata) et de mère métisse
(Bonard-Atamoe) franco-tahitienne. Son père Moko Richmond était issu d’un
des premiers mariages autorisés entre une Tahitienne et un Anglais lors des
épousailles dAri’ita’imai et Alexander Salmon en 1842. Unions dites Huri mana,
Renverse pouvoir.
Grand-mère ne parlait que la langue tahitienne et n’en comprenait pas d’autre.
Dame respectable et respectée elle était fort pudique mais nommait les choses
sans
fausse pudeur. Traduites en français, certaines de ses expressions paraissent
triviales, mais je les livre telles quelle nous les a assénées. Pour elle, la dignité
était une conquête quotidienne visant à se tenir debout (ti’a) propre {ma). Cela
n’était possible qu’en assumant les conséquences de ses actes et besoins. Quand
l’un de nous quittait la table sans débarrasser sa vaisselle ni la laver, elle interpellait
Titi'ojairu i te ohure ! E ti’ama ia be. » = « Quand tu défèques, laves-toi le
derrière ! Ainsi tu seras debout-propre. » Elle rajoutait : « Ahini aita, ‘e tohepa'o
târere ia be »
« Sinon, tu seras un
parasite au cul sale. » Tohepa’o, cul sale, et
târere profiter des autres, faire le pique-assiette, étaient pourMarae le comble
: «
=
=
de la déchéance.
Pour elle, ti’amâ était une discipline personnelle où les gestes d’hygiène intime
témoignaient de l’aptitude à assumer dignement des responsabilités familiales
et sociales. Elle était lucide sur la comédie
que se jouaient les nantis chez qui
elle fit le ménage après l’épidémie de grippe espagnole emportant son cornpagnon non époux mais ayant reconnu leurs quatre enfants. En décembre
1918, son décès 36 heures avant celui de sa mère, fit basculer du jour au len-
manciptos
LitteRama’OHi # 21
Simone Grand
demain ses enfants et sa compagne dans l’illégitimité. Au nom de la légitimité,
ti’ama, ses frères et sœurs snobèrent la dignité, ti’ama, arrachée quotidiennement à l’adversité
par la compagne et les enfants de leur frère. Dispendieux, ils
bradèrent les terres ancestrales jusque là inaliénables, (actes ti’amâ dre aux yeux
de Marae), pour mener grand train en appliquant l’alors misogyne code civil.
C’est ainsi qu’un mot détenteur de vertu revêtant sans discernement les
valeurs d’une autre culture devient opprobre accablant et spoliant veuve et
orphelins.
Quid du sens donné à ti’ama dans la société ancienne ?
Les mythes racontent le maria inné et le mana acquis d’une société du Ao hié-
rarchisée à l’image d’une cosmogonie divine du Pô ; les humains étant nés,
fanau ou fabriqués, hamani, ou rahu, appelés à l’existence, par les divinités. Leurs
préséances découlaient de leurs plus ou moins proches consanguinités divines.
Si l’on en croit les premiers observateurs, ce modèle inégalitaire permit
malgré
tout l’épanouissement d’humains avant d’être anéanti
par les maladies européennes et asiatiques introduites. Le zèle missionnaire le formola, diabolisa,
relégua dans un lieu temps obscur. Aujourd’hui, un utopique modèle aux flous
contours du
genre : « Paradis polynésien à l’heure de l’an 2000 » mobilise des
incantateurs nullement ti'amâ selon
l’éthique de Marae, mais zélés adeptes d’une
obsessionnelle émancipation brumeuse. Enfin c’est ainsi que m’apparaissent
celles et ceux qui s’allient à des colons d’ailleurs pour dénoncer une colonisation ici. Maoris, Amérindiens, Hawaiiens et
Aborigènes toujours discriminés
et colonisés at home ne me contrediront
pas. Lors d’une réunion de la Cornmission du Pacifique Sud à Nouméa il
y a une trentaine d’années, je fus apostrophée « colonised people » par un Cook islander. Je lui renvoyai le compliment
précisant qu’en plus il était colonisateur de Maoris. (Plus de 50% de Cookiens
vivent en Nouvelle-Zélande... )
Je suis née Tahitienne et Française. La France fut d’abord « fille aînée de
l’Eglise » puis République anticléricale tendue vers la laïcité. Fière coloniale
conquérante elle pensa agir en généreuse civilisatrice tout en s’appropriant des
richesses puis renonça à la « France de Dunkerque à Tamanrasset » pour,
démographiquement éviter de perdre son âme chrétienne. Aujourd’hui, elle
co-anime une Europe
laïque où négocier prévaut sur canonner.
Lors de la guerre franco-tahitienne de 1842, certains de mes ancêtres combattirent des deux côtés. Mon existence
témoigne de leur réconciliation. Malgré
enterrée par ses belligérants ! Après
le don par Pômare Y de ses Etats à la France, les Tahitiens devinrent citoyens
ce, d’aucuns tentent de réveiller une guerre
51
Dossier
français5. Volontaires sous drapeau tricolore, des grands-oncles et oncles des
deux origines combattirent durant la guerre de 1914-18 ; des oncles en 39-40 ;
des cousins (parfois conscrits) en Indochine et Algérie. Sous ce drapeau, des
amis de mes enfants ont péri et luttent là où ils ont
accepté d’aller. C’est mon histoire et je l’accepte avec ses beautés et ses laideurs. Pour rien au monde
je
nechangerai mon passeport français européen contre celui d’un cousin océanien
indépendant. C’est ma liberté. Le fait nucléaire est à élucider à l’échelle de notre
planète. Les actuels moyens de communication nous connectent au monde
dans une interaction possible, une interdépendance où la misère est toujours
asservissement. Les enfants de couples non mariés ne sont plus ti'amâ ‘ore-.
En plus de me préserver de l’aliénante pauvreté de
quoi d’autre devrais-je
m’émanciper ?
Après le BEPC à 14 ans, j’ai réussi à un concours de bourses. Sous des regards
étonnés amusés encourageants ou désapprobateurs, ma jeune mère veuve, me
laissa embarquer sur le cargo-mixte Le Tahitien rejoindre Marseille en 30 jours
et étudier en Haute-Savoie. Ce n’était
pas un destin de fille. Ensuite, ma mère
m’émancipa dans un pari de confiance et en défi aux usages limitant les femmes
à la cuisine et au lavoir.
Peut-on s’émanciper de tous les conditionnements étreignant la cage thora-
cique ? Etrangement pour se libérer d’une entrave, l’on se leste parfois d’une
autre. Ainsi, j’adoptai la
cigarette en compagne de mes voies royales et chemins
de traverse où je prospectai le champ de mes possibles. Quarante ans après la
première dope prise en cité universitaire, j’eus une aigüe conscience d’être
possédée » par elle. Un « exorcisme » m’en libéra.
De quoi devrais-je encore m’émanciper ? De la colère et la rancune ? Je m’en
affranchis un peu chaque jour davantage. De la crainte de parler et d’écrire en
mon nom ? Les interventions
pour m’empêcher d’écrire fùrent si récurrentes
depuis l’enfance que je reste gênée aux entournures au moment de libérer mon
imaginaire sur le papier. Comme si j’allais commettre un péché d’orgueil, un
«
crime de
lèse-majesté.
Que faire de la violence des « vérités » pérorées par de doctes et moins doctes
experts es nous qui parlent à notre place, sans même s’être présentés ? Selon
Ouaknin et Rotnemer ( 1997 :16-17)6 :
I3 Les habitants des îles sous-le-Ventfurent d’abord « sujets ». La citoyenneté leurfut accordée
plus tard.
6
Ouaknin M-A et Rotnemer D., 1997. La bible de l'humour juif tome 2, ouf! Ed. J’ai lu, 382 p.
ms
LitteRama’OHi a 21
Simone Grand
«...
l’homme préhistorique est l’homme ‘des astres’, Thomme-désastre’ de la
destinalité préfabriquée, de l écoute non révoltée... A tout moment l’homme
a
la force de renverser la situation... et entre dans le questionnement... la
quoibilité... il sort de la violence des pensées et situations toutes faites... où
il était parlé sans avoir jamais accès à lui-même. »
Emancipation » et « Ti amâra’a » ont-ils le même sens ?
Une réponse est donnée par Màui qui par ses hauts-faits vainquit des monstres,
«
apprivoisa le feu, dompta le soleil et libéra les humains de la peur. Il défia même
la mort. Son nom signifie « Questions » ou « Questionneur » ou « Questionnement ».
De 1962 à 1968, étudiante en sciences à Montpellier, Simone Grand se lia d’amitié avec des rapatriés
dAlgérie (Pieds-noirs, Harkis) et d’« Emancipés » maghrébins et dMrique noire. Elle constata qu’une
fois leurs études terminées, les « libérés » ne rentrèrent pas tous chez eux. Et, parmi celles et ceux qui
avaient décidé de servir leurs pays, il y en eut qui revinrent dans leur ex métropole s’installer. Dans le
pays émancipé une autre aliénation avait remplacé la colonisation française faisant fuir cadres supérieurs
et
pauvres encore vaillants.
iTlataa'ia'i
Dossier
Origines multiples, poly-créatrice auxpassions variées : dessin peinture
couturejardi-recyclage randonnéephotographie va’a et ses 4 enfantsfruits d'amour.
écriture
Amers relents, sillons d’agonie
Un pays dit grand s est permis dejaculer son désir de puissance
internationale
dans notre ciel bleu, nos eaux turquoises et jusque sur nos plages de sable blanc
ou
noir, 30 années durant.
Ses coups de butoir carnassiers, à grands flots de francs pas si pacifiques, auront
fini par émasculer nos pères, nos frères, nos fils ; étrangler nos mères, nos
sœurs, nos filles ; éviscérer nos îles dans l’océan réputé
le plus calme au monde ;
qui faisait du maohi un Maohi...
Au nom de quoi ?
C’est fait, c’est fait, on n’y peut plus rien » diront certains ;
ua oti, ua oti ihoa ia», diront d’autres.
Prostituer sa terre, son ciel, sa mer, consciemment ou pas ; avaler encore et
avorter ce
«
«
encore
jusqu’à plus faim, plus soif, jusqu’au bout de l’écœurement...
Ta carte postale,« vahiné aux seins nus et longs cheveux lâchés »,invention
toute faite si
contrefaite, a viré à l’horreur polychrome ; tes « bouchons de
champagne » lui ont cramé le cerveau, la laissant moribonde...
Fausses couches, enfants nés morts, orphelins précaires, veuves précoces, familles fissurées émiettées...
De silence forcé en mélopées de morts multiples, d’angoisses tenaces en irréfutablés désastres, la prophétie longtemps étouffée d’un homme seul, expulsé de sa
terre natale tel un
non-humain, un non-citoyen, un non-autochtone, s’est faite jour.
Les déjections de tes sinistres jouissances explosives à répétition, sans égard
aucun
pour ceux et celles qui ont participé, sciemment ou pas, à cette orgie
dégénérante et débilitante, qui ont eu le tort tout simplement d’exispire moment et au pire endroit, sont indélébiles, sillons létaux tracés par
de macabres permanent markers » dans les gènes des vivants de l’époque,
des morts depuis l’époque, et de leurs descendants d’aujourd’hui.
Champignons orgasmiques, source de développement économique, foyer
tangible de destruction organique, réduisant un peuple à qui l’on avait arraché
son autonomie à un
vulgaire cheptel de laboratoire à ciel ouvert...
omnivore
ter au
«
I
LitteRama’oHi tt 21
fTlataa'ia'i
Merci de ta mansuétude, ô
grand pays, merci bien pour les égards que tu as pris
de nous avoir traités comme des moins que citoyens, des moins
que rien à l’échelle humaine ; normes de sécurité à deux niveaux, doses admissibles partiales, mesures de contamination aléatoires, relevés de radiations erratiques, calculateur purement expérimental de retombées d’expérimentations jouets de guerre pour généraux hauts commissaires vice-amiraux contre-amiraux
professeurs experts médecins docteurs capitaines regardant mon pays à
travers le hublot de la
guerre nucléaire, pétris d’égoïsme, égocentrés fondus de
patriotisme chauviniste :
Oui, allons-y, larguons nos bombes, un accident, ce n’est pas si grave puisque
ça se passe ici, en plein océan, et pas chez nous »
Allez, déclenchez nos engins, de toute façon on a payé, on a le droit ! »
Par leurs
agissements sur la foi de la-peu-près : « puissance d’explosion différente de celle
escomptée »... « pas possible de chiffrer la contamination qui
peut en résulter »... ces grands hommes ont formaté à eux seuls la destinée bioenvers nous,
«
«
logique de tout un peuple.
Dans ta grande miséricorde, tu as bien voulu nous accorder le
privilège d’un
petit dédommagement par ci par là.
Merci bien, ô grande nation, tes petites
compensations au compte-goutte et du
bout des lèvres, tu peux te les
garder !
Ce n’est pas du bout des
doigts que nous avons touché à TA bombe, mais de
plein fouet, par tous les pores de notre peau et jusqu’à la moelle.
L’ère des pantins est révolue, nous ne sommes
pas désarticulés, et loin d’avoir
perdu conscience !
La résignation s’est
disloquée en même temps que le socle de nos atolls.
Conscience collective basée sur les bribes d’informations arrachées,
déterrées,
extirpées du pestilentiel « secret - confidentiel Défense » charognard imposé
toutes ces années, mutisme-torture de l’âme
pour ceux qui y étaient soumis.
Ton secret, notre linceul, aies le
courage de nous en délivrer : lève le voile sur
tes errements
technologico-scientifico-psychopathes !
Pays de lumière, tu nous as volontairement maintenus dans l’ombre de l’ignorance,
nous déniant le droit à l’information la
plus capitale, celle qui touchait et touche
encore directement à nos vies dans l’absolu des
générations entières condamnées
par le hasard d’un choix historique hautement symbolique, bassement politique.
Aujourd’hui, sois enfin la grande nation que tu prétends si ardemment être, et
daignes admettre - reconnaître - ravaler l’insulte que tu as faite à mon peuple ;
rends-lui sa dignité confisquée en prélude aux dérives de tes savants fous.
:
Titaua Peu
Dossier
Auteur engagé de “Mutismes" paru en 2003.38 ans, maman de deux en-
fants et conciliant bon gré mal gré vie “ordinaire" et vertiges de l'écriture...
partagée entre le devoir de dire et l'obligation de "réserve" inhérent à notre
gentilpeuple...
Triste pantin désarticulé
dans de tristes tropiques
Quelles leçons devons-nous recevoir des Etats indépendants du Pacifique
(...) ? De quelle dignité se gargariser quand leurs populations souffrent de la
misère, de l’insécurité et d’une couverture sanitaire archaïque, quand elle
existe ?
L’indépendance, une quête inutile et dangereuse »... A des milliers de kilomètres de ces Etats indépendants, 46 individus, tantôt grassouillets,
tantôt fleuris, tantôt somnolents, tantôt détachés de leur corps ou entreprises
prospères » d’origine, tantôt ex-chômeurs et souvent couverts d’une petite
laine en guise de protection contre les souffles d’une dim rageuse, ont dépeint
(que dis-je ?) ... lapidé, cloué aux piloris des communautés, des pays libres,
formés de millions de vies humaines et ayant une existence propre sur la scène
internationale... A Papeete, la nomenklatura, demie, venait de dire ce qu’aucun
parlementaire français n’aurait jamais osé dire... en tout cas, pas à haute voix !
Destins segmentés, catégorisés, ... pas un chiffre pour étayer leurs dires, leurs
concepts, leurs pré-jugés... juste leur iatuité. Avec gratuité. Tout est permis.
Bang, bang, les dés sont lancés, l’anathème inscrit dans le bois luxueux d’une
assemblée construite pour calmer les caprices d’anciens serviteurs de la pensée-présence française... « Quelles leçons » ? Qu’entendre, qu’accepter de ces
bouts de terres perdus dans le pacifique océan ? Du nombril de sémillants ora«
». «
«
teurs
pourfendeurs d’indépendances et d’émancipations, jaillit la lumière d’une
très haute conscience... de soi même. « Quelles leçons ? », résonne avec
manciptos
LitteRâma’OHi tt 21
Titaua Peu
insistance. « Quelles leçons ? », martèle et poinçonne mon cerveau... Sensa-
déjà vue. Vertigineuse. Le chant de l’enfance soudainement retrouvé...
Sensation du vide et de la folie. Du manque, du questionnement nauséeux mais
tion
salutaire. Me revient en mémoire la douce plainte de Henri Hiro. Quelle leçon ?
« Aitau 110 te aha ? Aitau i te aha ?»... La
réponse du poète jamais n’est par...
venue aux
oreilles de ceux qui dirigent, de ceux qui se rêvent diriger... Pas pris
entrailles, jamais. « Aitau i te aha ? Aitau no te aha ? » Manger le temps
perdu, pourquoi ? pour qui ? pour leur ressembler ? Pour le passé, honni à
aux
jamais ?
Quelle leçon ?... Me revient en mémoire la solitude du poète. Photo noir et
blanc. « Tifenefene », pour prendre l’essence tellurique, la force, l’amour du
dedans... Photo noir et blanc chassée par une autre. Celle du grand Bob Mar-
ley. Rieur, photo couleur « Legend » en guise de cadeau à l’humanité. « Emancipate yourselffrom mental slavery, none but ourselves can free our mind »...
Pourquoi, quelle leçon ? Les hommes de mon enfance reviennent. Ils sont
forts. La réponse est dans le vent, je le sais. Robert Zimmerman me l’avait appris
déjà ! Il faudrait qu’ils l’apprennent aussi, ces descendants d’une colonie à la fietive beauté, à la brillance sur-jouée, à l’hypothétique
grandeur... il faudrait
qu’ils le connaissent ce chant ! Celui des planteurs de cotons dAmérique du
Sud, au 19e siècle. Celui de Rosa Park dans un bus, celui de Martin Luther King
un
j our à Washington.
Celui de peuples opprimés et jetés en partage pour satisfaire les égos de
marna
en mal de
possessions. Mama farani, mama peretane... Deux
marna
qui donnèrent le lait puis la syphilis. L’argent puis la bombe nucléaire.
L’instruction puis la haine. La bible et le vin, contre des terres. L’enfer pour punition post-mortem, en échange d’un Eden-Eldorado que ne méritaient point, il
semblait aux uns, ces mélanésiens au nom générique adoubé par la communauté scientifique internationale. « Mélanésien », de mélasse pour dire le noir,
puis la difficulté
Polynésiens, pour englober, par paresse. Nommer sans distinguer. Baptiser sans appeler.
Quelles leçons recevoir des NiVanuatu, Fidjiens, Samoans, Solomonais...
enfants de pauvres qui resteront à jamais pauvres car le destin choisi est aux
antipodes de ce que la raison éclatante, évanescente et blanche leur avait dicté
des siècles durant.... Le cœur bat dans la poitrine de l’orateur. Sa tirade, c’est
sûr, enflammera tous ceux, épris de réussite, de « civilisation », de relance économique pendant que l’occident lui-même, saturé, fatigué, exsangue de ressources naturelles se
penche sur celles de ces petits Etats indépendants...
«
»
...
57
Dossier
M. l’orateur en bon descendant de l’ancienne danseuse croit savoir de quoi il
parle. Il ignore que les images, pré-chauffées, réchauffées et autres campagnes
de communication anti indépendance ont été fabriquées pour qu’il arrive, un
jour, à dire que nous, si riches, si bons, si beaux n’avons aucune leçon à recevoir
des Etats indépendants du Pacifique... Triste pantin désarticulé dans de tristes
tropiques... Sait-il que le peuple autrefois fier se fait appeler aujourd’hui « Collectivité territoriale ? Il n’est plus un pays. Il est devenu le prolongement outremer de la France. Plutôt la verrue... Près de la moitié de sa
population vit sous
le seuil de la pauvreté. Des déshérences-expulsions quotidiennes, des sansdomiciles fixe par centaines à qui on a appris à mépriser la terre d’origine... Le
chômage non chiffré, heureusement imprécis. Un mois d’assises au Palais de
Justice pour dire, étaler la misère sociale, humaine, sexuelle... la solitude, le désœuvrement, le manque d’Education, laissant suinter l’essence d’une société violement inégalitaire. Coutumière de dérapages en tous genres. Comme celui-ci.
Quelles leçons devons-nous recevoir des Etats indépendants du Pacifique? ».
La première d’entre toutes, sans doute : l’humilité !
»
«
■émanciptos
LittéRama’OHi « 21
Hamid (Tlokaddem
Hamid Mokaddem, anthropologue dont les productions contribuent à
depublications océanien pour comprendre le deveKanaky/Nouvelle-Calédonie notamment par les travaux édito-
construire un espace
nir de
riaux d’études et des écrits des auteurs kanak et calédoniens. Il est auteur
de nombreux livres.
Ce que s’émanciper veut dire
en
Kanaky/Nouvelle-Calédonie
S’émanciper ou émanciper ?
Les dictionnaires indiquent d’une part, que s’émanciper renvoie à Faction de
s’affranchir de la tutelle d’une autorité dominante et que d’autre part, l’étymo-
logie latine évoque la prise en main d’une propriété (ex et mancipium). L’émancipation en Océanie exprime l’idée d’une revendication d’indépendance par
les peuples considérant celle-ci comme leur propriété confisquée par un coup
de force et une prise de possession par des puissances occidentales. Pour les
peuples océaniens, s’émanciper signifie s’approprier leur souveraineté confisquée. On doit être attentif à la forme réfléchie du verbe : s’émanciper suppose
que l’acte de s’affranchir de la puissance de tutelle coloniale soit effectuée par
le peuple concerné. Le peuple assujetti par l’empire colonial est propriétaire,
acteur et auteur de son
émancipation. Le peuple doit sortir de l’état de minorité
pour conquérir sa propre souveraineté. Dans la majeure partie des cas, les
périodes de décolonisation reproduisent les formes insidieuses d’assujettissements les travestissant
par des pseudo-libertés, des enjoliveurs démocratiques.
Il suffit de gratter le vernis social des sociétés postcoloniales pour décoder une
même équation cynique : le peuple colonisé est décolonisé
par la puissance
coloniale. L’action de s’émanciper signifie en clair que le peuple doit se décoloniser et devenir libre en s’affranchissant lui-même des mainmises coloniale ou
postcoloniale. L’homme politique kanak Tjibaou ironisait sur les prétentions
59
Dossier
de la France à vouloir décoloniser la Nouvelle-Calédonie : « La gauche n’a
jamais décolonisé. Et aujourd’hui, pour unefois qu’ils parlent de décoloniser, c’est dans
le cadre de la Républiquefrançaise ! (Rires) ». Les propos datent de décembre
1988 et peuvent nous surprendre dans la mesure où ils sont à peine postérieurs
de la signature des accords de Matignon/Oudinot en mai/août 1988. D’une
certaine façon, ils reprennent le discours du 2 novembre 1984 exhortant les
militants kanak à boycotter les élections du 18 novembre 1984 où l’indépendance était identifiée au patrimoine kanak et le pays kanak à la propriété du
peuple kanak :«[...] Lindépendance c’est notre patrimoine. C’est comme quand
figure. Vous pouvez vous laisser la barbe ou la moustache, vous raser
de la peinture dessus. C’est votre problème. Ça vous appartient, l’indépen-
vous avez votre
ou mettre
dance, c’est la souveraineté qui nous appartient, que l'on revendique. Mais c’est à nous
de dire le calendrier pour l’indépendance, parce que c’est notre patrimoine. [...] c’est
notre propriété le pays kanak, c’est notre maison, et c’est à nous
qu’appartient le droit
de donner la porte d’entrée. »
On peut se demander si la démocratie, sous toutes ses formes : représentative,
parlementaire, participative, ou consociative (gouvernée en associant les forces
politiques contraires), contribue à l’émancipation du peuple kanak en Nouvelle-Calédonie ? On peut élargir la question à l’Océanie. Le XXIe siècle changera-t-il la donne des peuples océaniens? Les pouvoirs postcoloniaux des
puissances occidentales reconnaissent la souveraineté du peuple colonisé à
condition quelle se plie aux normes démocratiques imposées/proposées par
ces mêmes
puissances occidentales. Pour le cas précis de la Nouvelle-Calédo-
nie : une revendication de souveraineté est reconnue
...
dans le cadre institu-
tionnel d’une consultation des populations intéressées organisée par l’État ...
de tutelle. L’équation frôle le cynisme. Le peuple peut demander son émanci-
pation mais par le biais de l’expression du nombre, le vote. Or, la majorité a été
instituée suite aux politiques migratoires coloniales et postcoloniales, organisées par l’État, ayant minoré les peuples autochtones, indigènes ou aborigènes.
Le révolutionnaire kanak Éloi Machoro en 1983 imageait fort bien ce paradoxe : « Dans le système colonial, nous ne voulons pas être les petits pois noyés dans
le potage ». Au même moment, Yéiwéné Yéiwéné, un autre militant nationaliste
kanak, dénonçait ce faux-semblant de démocratie piégeant le peuple
colonisé, en colportant cette petite histoire : « Je vivais paisiblement chez moi. Un
jour, un étranger passe et me demande de boire du café. Comme il est de coutume chez
moi, je lui en offre. Un deuxième arrive et veut aussi du café. Je lui en donne. Puis, arrive
un troisième, un
quatrième, un cinquième. Au dixième, je dis que je ne peux plus offrir
manciptos
LitteRama’OHi # 21
Hamid fTlokaddem
de café car ilfaut en'garder pour mes enfants. Alors ils se réunissent tous et disent : "pas
-
de problème, on vote pour savoir si tu dois nous en donner ou pas. C’est la démocratie".
Ils étaient dix, j’étais tout seul... ». Les contradictions du peuple introuvable des
démocraties occidentales ne nous sont d’aucune utilité pour comprendre com-
l’émancipation se pose au point de vue des peuples d’Océanie. Les peupies océaniens colonisés ou post-colonisés vivent dans des îles d’Océanie qui
sont des îles d’histoires. Le
dialogue interculturel entre Marshall Sahlins,
anthropologue américain ayant œuvré en Océanie et Épeli Hau’ofa, anthropologue et écrivain tongien ayant pratiqué l’exercice politique en Océanie, doit
être mobilisé pour comprendre l’émancipation au point de vue des histoires
océaniennes. Pour la Nouvelle-Calédonie, on doit inclure peuples océaniens
et peuples d’Océanie pour mesurer les
rapports en présence.
ment
Petites îles et Grands hommes :
Jean-Marie Tjibaou, Yéiwéné Yéiwéné et Eloi Maclioro
Jean-Marie Tjibaou (1936-1989), homme politique kanak ayant milité et
œuvré pour l’émancipation de son peuple par la voie culturelle. Organisateur
et concepteur
du festival culturel mélanésien en 1975, Melanesia 2000, il
contribua à reformuler l’identité kanak confisquée par les pouvoirs colo-
(armée, église et économie). Suite à une guerre civile, il accepta de
signer un pacte de paix en 1988 avec les partisans calédoniens profrançais
et avec l’État français. Incompris, il fut assassiné avec Yéiwéné Yéiwéné
par
Djubelli Wéa, dans Prie d’Ouvéa à l'occasion de la levée de deuil des 19 militants nationalistes kanak tués lors de l’assaut de la
grotte de Gossanah entre
les deux tours des élections présidentielles en mai 1988. En 1989, Aimé
Césaire lui consacra un remarquable hommage PourJean-Marie Tjibaou : «
Si, dans la rétrospective des hommes de l’année, il y a unefigure que l’on n’a pas le
droit d’oublier, c’est bien celle de Jean-Marie Tjibaou, car nul à mes yeux n'incarne
mieux en cettefin de siècle, et de manière plus pathétique la noblesse et la grandeur
véritable mises au service d’un petit peuple luttant pour sa survie et la survie d'une
civilisation. Yéiwéné Yéiwéné ( 1946-1989), proche de Jean-Marie Tjibaou,
avait une conception pragmatique de l’exercice politique. Originaire des îles
Loyauté, il formait avec Tjibaou, originaire de la Grande Terre, un duo charismatique. Éloi Machoro ( 1936-1985), considéré comme un des leaders
politiques les plus charismatiques par le peuple kanak, avait mené une action
révolutionnaire sur le terrain pour faire reconnaître le peuple kanak au niveau
niaux
».
national et international. Dans une lettre adressée à l'intention du FLNKS
(Front de libération nationale kanak socialiste), écrite la veille du boycott
61
Dossier
actif du 18 novembre 1984, il anticipait sa destinée en mêlant celle-ci avec
celle du peuple kanak : « Le combat ne doit pas cesserfaute de leaders etfaute de
combattants ». Tué avec Marcel Nonnaro par le GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale) le 12
janvier 1985, il rejoint dans l’imaginaire collectif kanak la
figure du grand chef Ataï, principal leader de la
première grande insurrection kanak en 1878. Ces hommes politiques kanak
assassinés sont tombés pour une cause,
l’émancipation du peuple kanak.
Les logiques de Kanaky/Nouvelle-Calédonie
Les peuples océaniens ont leur propre perception de leurs histoires, de leurs
cultures et de leurs modes d’être au monde. Ce sont des îles d’histoire. L’éman-
cipation s’exprime à leur point de vue. On vient de dire que les peuples océaniens composent avec les peuples d’Océanie. Qu’est-ce
que ça veut dire ? Cela
veut dire que
l’émancipation inclut l’émancipation des autres. On doit être plus
précis. La revendication de Kanaky en Nouvelle-Calédonie, nom de la souveraineté du pays kanak que la majeure partie du peuple kanak revendique, compose maintenant avec le peuple calédonien, peuple issu des descendants des
populations transportées, déportées, immigrées par le système-monde de l’expansion capitaliste. On parle désormais de l’émancipation de l’ensemble du
pays. La Nouvelle-Calédonie, archipel mélanésien francophone, est une île
d’Océanie appartenant à la souveraineté de la République française. Parmi la
population de 250 000 personnes, la moitié veut la souveraineté de Kanaky,
l’autre veut une large autonomie, une Nouvelle-Calédonie française. On assiste
à deux mouvements contraires qui doivent composer ensemble le devenir de
l’Océanie. Comment faire avancer une pirogue alors que les uns rament dans
un sens tandis
que les autres en sens contraire ? Kanaky veut s’émanciper de la
France considérée comme la puissance coloniale ou postcoloniale. La Nouvelle-Calédonie française tient à rester avec la France
avec une large autonomie. L’équation cynique « majorité/minorité » avait
provoqué les conflits
entre deux
légitimités. Les partisans avec la France ont décidé d’un commun
accord d’accepter une équation appropriée au devenir de l’île d’Océanie, la souveraineté partagée. Qu’est-ce qu’une souveraineté partagée ? La souveraineté
partagée est un cercle carré aux yeux des énarques et techniciens des appareils
institutionnels d’Etat formés aux géométries juridico-politiques. L’idée reformule à un autre degré les propositions antérieures de Jean-Marie Tjibaou,
Jacques Lafleur et Michel Rocard. Tjibaou, Président du FLNKS (Front de
libération nationale kanak socialiste) ne voulait pas que le peuple kanak sorte
...
suo
LitteRama’OHi » 21
Hamid fTlobaddem
de la France par la grande porte pour revenir mendier par la fenêtre. Jacques
Lafleur, président du RPCR (Rassemblement pour la Nouvelle-Calédonie
dans la France) ne voulait pas d’un référendum couperet tranchant par un vote
le devenir politique. Michel Rocard, Premier ministre de la République française, voulait une France pacifique dans le Pacifique. Les négociateurs des
accords politiques ont entendu ces compromis : suspendre l’indépendance
pour mettre en place un transfert évolutif de la souveraineté1. L’émancipation
devient l’émancipation de l’ensemble et non d’une partie. Le devenir de file inscrit son histoire dans une
période que les peuples de Kanaky/NouvelIe-Calédonie écrivent avec un « A » majuscule et prononcent avec un « A »
emphatique, lAccord de Nouméa. Mais nous n’avons pas répondu à la question
de savoir quel sens donnons-nous à la souveraineté partagée et de son rapport
avec
l’émancipation de la Nouvelle-Calédonie.
Une brève histoire des désaccords et des accords
De 1983 à 1998, il y a eu au sujet de l’indépendance de la Nouvelle-Calé-
donie
accords
successifs
tripartites entre État
français/FLNKS/RPCR; les négociations politiques ont toujours différé
et
suspendu la question de l’indépendance. Ces accords font fonctionner
d’une part, une stratégie dilatoire repoussant la résolution de la question de
l’indépendance à un référendum consultant les « populations intéressées »
et d’autre
part, à une écriture différente de l’histoire coloniale dont le style
ou le
symptôme renvoie à une névrose de procrastination. On pourrait
croire que ces accords politiques successifs, Nainville-les-Roches en
juillet
1983, Matignon/Oudinot en juin et août 1988 et Nouméa en mai 1998,
ont suspendu les conflits autour de
l’indépendance en apportant une paix
civile durable. À trois reprises, la France a négocié avec les partisans de findépendance, pour l’essentiel des représentants du peuple kanak et avec les
partisans de la Nouvelle-Calédonie française, les représentants des cornmunautés calédoniennes avec quelques Kanak, sans que la question politique de l'indépendance ne trouve une solution satisfaisant tout le monde.
Le dernier accord politique, bien que garanti par la Constitution de la
République pour une période transitoire de vingt ans, se fonde sur un
compromis », la suspension de l’indépendance remplacée par l’idée d’une
souveraineté partagée en cours de transfert évolutif.
«
trois
63
Dossier
Les acteurs physiques ayant signé l’accord de Nouméa
Les signataires du texte du 21 avril 1998 étaient : Roch Wamytan UC
(Union calédonienne), Paul Néaoutyine Palika (Parti de libération kanak),
Charles Pidjot (UC) et Victor Tutugoro UPM (Union progressiste mêla-
nésienne) pour le FLNKS ; Jacques Lafleur, Pierre Frogier, Simon Loueckhôte, Harold Martin et Jean Lèques pour le RPCR; Alain Christnacht,
prélet, conseiller au cabinet de Lionel Jospin pour les affaires intérieures et
loutre-mer de 1997 à 2002 et Thierry Lataste pour l’État. En présence de
Bernard Deladrière, directeur de cabinet de Jacques Lafleur et de Dominique Bur, haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie. On
pourrait ethnographier les parcours et trajectoires politiques de chaque
négociateur pour montrer que le transfert des pouvoirs régaliens est propre
aux contrats
sexuels. La domination masculine reproduit une méthode
régalienne et virile de discussion reléguant en arrière plan les femmes et les
positions classifiées « féminines » de discussion. Il est vrai que les signataires sont tous de
bons pères defamilles » reproduisant l’ordre patriarcal
de chacune des sociétés en présence, aussi bien l’ordre masculin des sociétés
kanak, françaises et calédoniennes. L’ordre du discours reproduit l’ordre
politique normé par la différence et hiérarchie des genres sexués ; il produit
une incidence sur les manières et
techniques des négociations. Dans les
sociétés et cultures kanak, on dit que les clans maternels ont un rôle dominant dans les
échanges de dons et contre-dons. Toutefois, les porte-parole
des clans maternels sont toujours des hommes rarement des femmes. Il est
vrai que la réussite de la négociation supposait une virtuosité technocratique des hauts fonctionnaires, une mémoire orale collective partagée du
dossier calédonien, la ténacité des porte-parole politiques kanak et calédoniens, leur militantisme pour mobiliser leur base arrière et surtout une
volonté d’inverser l’histoire de l’emprise de l’empire colonial français sur ses
colonies. Jacques Lafleur (1932-2010) créa le RPCR en 1977. Il détenait
un
empire économique ramifié en sociétés. Décédé en 2010, son parti est
divisé et partagé par les barons du parti, Harold Martin, Pierre Frogier et à
partir des élections provinciales de 2004, Philippe Gomès aujourd’hui
député et président de Calédonie ensemble. La rivalité interne entre les
barons du parti politique hégémonique aujourd’hui divisé trouve sa réciproque dans la compétition de prestige entre l’UC et le Palika, les deux partis majoritaires du FLNKS, pour exercer le leadership du FLNKS. Paul
«
LitteRama’oHi » 21
Hamid fflokaddem
Néaoutyine préside la Province nord (indépendantiste) et tente de se placer
comme le successeur de Jean-Marie
Tjibaou et l’interlocuteur principal de
l’État français. Charles Pidjot ancien président de l’UC est décédé en 2011.
Victor Tutugoro, un des vice-présidents de la Province nord, est originaire
du pays paicî et apparenté dans les alliances des clans à Paul Néaoutyine.
Une ethnographie plus fine des partis et des leaders politiques kanak et
calédoniens indiqueraient les rôles et fonctions de mobilisateurs et diviseurs
de chacun, réconciliés entre eux, dans les logiques triangulaires de la
négociation politique. Alain Christnacht et François Garde, intercesseurs
et
négociateurs pour l’État, ont décrit leur vision de la négociation. Les deux
principales forces politiques (FLNKS et RPCR) ont recouru à l’argument
detre signataire » de l’accord comme droit exclusif d’être le représentant.
des deux légitimités respectives de la Nouvelle-Calédonie. Au nom de la
signature d’une parole et d’un pacte, les « signataires » avaient droit de dire,
de faire, et de participer aux négociations tripartites avec l’État au nom des
deux légitimités. Or, à partir des élections de province de 2004, cette représentation fut remise en cause par les voix du scrutin électoral. Les élections
provinciales ont produit des scissions et des recompositions des partis politiques. Les divisions au sein des formations politiques forcèrent l’État à
ouvrir le comité des signataires à de nouveaux élus présidant des institutions politiques de la Nouvelle-Calédonie. La séquence d’événements
depuis la période ouverte par l’accord politique est rythmée par un temps
politique, les mandatures des élections de province se déroulant tous les
cinq ans. Les représentations des légitimités des « signataires » ont été
remises en cause. Les signataires ne sont pas des représentants historiques,
éternels et immuables. Ils sont représentés par ceux qui en détiennent le
mandat de leur base. La critique sur ce point de Philippe Gomès, leader de
Calédonie Ensemble, parti politique issu d’une scission du RPCR en 2004,
est justifiée et arrange ce parti politique né pendant la séquence politique
«
Nouméa.
Devenir souverain
Tout ce qui précède doit être recentré autour de la souveraineté et de son rap-
port à l’émancipation.
Les contraintes économiques et juridiques font certainement sens pour compatir
aux misères
du monde et aux sujets asservis ou qui s’asservissent volontairement.
65
Dossier
Le clientélisme électoral et politique des petits monarques, des partis politiques
et des élus
accaparent les institutions publiques pour dévier l’intérêt public vers
leurs intérêts privés est certes réel. Les addictions aux marchés et aux consom-
mations produisant des
pathologies (obésités, maladies cardiovasculaires)
détruisant les modes d’être océaniens ne sont pas imaginaires. Que dire aussi
des perfusions financières maintenant les îles sous la tutelle du donneur, des
emprises des banques ? Jean-Marc Ayrrault, Premier ministre de la République,
lors de son passage à Nouméa en 2013 feignait de s’indigner sur un plateau télévisé au sujet des frais bancaires trois fois plus élevés qu’en métropole. Que penser
des grandes surfaces commerciales et des marchés de l’import/export
monopolisés par quelques grandes familles profitant des marges exorbitantes
creusant encore les
marginalisations des démunis ? On n’oublie pas non plus
les rentes foncières des mêmes familles faussant la valeur du marché immobilier reproduisant au niveau local les inégalités structurelles entre centre et péri-
phéries ; les populations océaniennes multipliant les habitats précaires ou
squats. On pourrait compléter le tableau par d’autres statistiques inégalitaires,
la reproduction ségréguée et sélective de la machine scolaire obligatoire amplifiant les évaluations et examens ajustés à la clientèle métropolitaine ou européenne produisant de manière sournoise la clientèle future des prisons,
hôpitaux et centres psychiatriques.
Claude Lévi-Strauss dénonçait dans Race et histoire le modèle culturel écono-
mique occidental favorisant le mode de vie et d’être de ïhomo œconomicus mettant en queue de peloton derrière les Etats-Unis
dAmérique, l’Europe et le
Japon, tous les pays classifiés de Tiers-Monde, dAfrique, dAsie et on pourrait
ajouter d’Océanie. Le Tiers-Monde existe en plein cœur de l’Europe. Dans ces
tristes tropiques du XXIe siècle, on complétera en parlant des plaies pansées
par les consultants, conseillers, techniciens et scientifiques experts en dévelop-
pement durable (pour qui ?), organismes gouvernementaux ou non dont certains comme la CPS
(Communauté du Pacifique) s’affichent en institutions
apolitiques. Ces contraintes normatives des aides aux pays insulaires oublient
derrière leurs tartufferies de céder leurs places et postes aux acteurs concernés.
Certes ! Certes ! Certes ! Les séditions, sous tous ses aspects, de la petite délinquance gratuite des jeunes Océaniens aux violences conjugales et domestiques
expriment les malêtres des Océaniens asservis aux sociétés clivées par les devenirs ordonnés par la puissance du Capital. Mais à force de n’accentuer que la face
visible des violences, on fait le jeu des démocraties occidentales qui reviennent
par la fenêtre (sont-elles parties ?) pour intervenir en brancardier humanitaire
Emanciptos
LitteRama’OHi # 21
Hamid (Tlokaddem
au nom
du droit d’urgence. Par ailleurs, on sous-estime les puissances de déci-
sion des peuples, sociétés et
cultures océaniens à reformuler leur propre éman-
cipation. Les écrivains océaniens ont tous, et bien mieux que les sociologues,
décrit ces maux et dérives des sociétés océaniennes.
Par définition, une souveraineté définit les puissances de décisions
conférant
suprématie et pouvoir absolu au peuple constituant ou le corps des citoyens
transférant leurs pouvoirs au Léviathan, l’État. Les théories occidentales de la
souveraineté fondent le pouvoir sur un contrat social entre citoyens et État. La
société civile lègue à la puissance souveraine le droit de vie et de mort sur les
citoyens au nom du contrat social. Par extension, le souverain constitué en État
a
plein pouvoir et exerce les pouvoirs dits régaliens. La puissance souveraine
administre par les institutions territoriales ou déterritorialisées les biens, les
choses, les gens et la sécurité civile et sociale. Dans l’accord de Nouméa, le
transfert de la souveraineté est un transfert possible des compétences régaliennes (la sécurité intérieure et la défense, les relations extérieures, la justice et
la monnaie). Mais ce transfert possible de souveraineté confère-t-il puissance
de décision au peuple ? L’émancipation est-elle effective ou rendue effective par
un
État souverain constitué par les futurs/probables citoyens/nationaux kanak
et calédoniens ?
L’émancipation ne s’exprime plus par la révolution nationaliste du peuple
kanak. L’île d’Océanie est située dans une complexe articulation entre souveraineté et interdépendances économiques. Le peuple kanak représenté par le
FLNKS avait une vision politique claire. Fort de l’expérience institutionnelle et
de terrain, consolidé par les congrès politiques, nourri de l’histoire politico-culturelle, la vision de la souveraineté et de l’indépendance s’exprimait à travers la
voix d’un de ses porte-parole, Jean-Marie Tjibaou : « la souveraineté, c’est le droit
de choisir les partenaires; l’indépendance, c’est le pouvoir de gérer la totalité des besoins
créés par la colonisation, par le système en place. Pour nous, il y a une situation statique
qui est la restitution de la souveraineté du peuple kanak sur son pays - souveraineté
sur les hommes, sur la terre, le sous-sol,
l'espace aérien, la mer, etc. ça, ça ne mange pas
de pain mais, au niveau du principe, c’est important [...]. C’est la souveraineté qui
nous donne le droit et le
pouvoir de négocier les interdépendances. Pour un petit pays
comme le nôtre,
l'indépendance c’est de bien calculer les interdépendances. » De
manière condensée, Tjibaou formule une pratique kanak de la souveraineté.
Restituer la souveraineté confisquée au peuple souverain (principe politique),
pouvoir gérer les systèmes économiques postcoloniaux et puissance de négocier
les interdépendances propres et ajustées aux îles d’Océanie (base économique).
Dossier
Devenir souverain exprime les puissances rendues effectives pour le peuple à
être ce qu’il devient. Le devenir de File d’Océanie est la
possibilité de fonder
une base
économique léguée par le système mis en place (industrie du nickel,
machines scolaires, commerces et distributions des richesses, etc.) pour lexercice de la souveraineté la
gestion et le choix des modèles économiques et des
partenaires internationaux dépendront de la puissance de décision. Face à ce
type de réponse, les oligarques calédoniens n’opposent qu’un modèle conservateur entretenant une mainmise des
monopoles économiques et marchands,
une économie assistée sous
perfusion financière profitant aux mêmes. Devenir
:
souverain est rendu difficile à moins de se
déprendre des modèles normatifs
les démocraties obligeant à soumettre les Océaniens
au consensus occidental. Devenir souverain
aujourd’hui en Kanaky/NouvelleCalédonie suppose une reconnaissance réelle et non feinte de l’histoire coloniale, de l’héritage post-colonial et d’une connaissance des cultures et sociétés
en
présence. La puissance de décision de regarder l’autre appartient en propre
à chaque personne. Une véritable émancipation suppose de sortir des barrières
ou des chaînes mentales instituées de toutes
pièces par le système colonial en
passe de devenir post-colonial.
transmis et imposés par
C/5
fi
o
n
Cm
l'Je me permets de renvoyer le lecteur intéres é à mon article détail é, Hamid Mokaddem,
Kanaky ou Nouvelle-Calédonie, souveraineté et indépendance dans 1ère post-coloniale », revue
Asylon(s), n°l l,mai 2013, « Quel colonialisme dans la France d’outre-mer ? », (url de référence :
http://www.reseau-terra.eu/articlel284.html).
«
S
a
LittéRama’oHi tt 21
Chantal T. Spitz
Tahitienne mère grand-mère tante grande-tante amante amie écrit pour traverser ses
pourritures éviter de s effondrer pour s'efforcer de se tenir debout
Crédit photo Moeava Grand
décolonisation des esprits
et émancipation
politique
Dans toutes les îles de ce qui allait devenir Etablissements Français de l’Océanie
puis Polynésie française par décision de l’état français, des batailles voire des
guerres montrent la résistance des peuples autochtones à l’annexion de leurs
terres.
Enfouie au fond des âmes ce désir d’émancipation porte Pouvâna’a a ‘O’opa à
la tête du gouvernement local à l’instauration de la loi-cadre Defferre en 1957.1
Dès son élection à la vice-présidence du conseil de gouvernement en 1957,
les gaullistes de Polynésie, aristo-bourgeois habitués aux pouvoirs, mettent en
1
La loi-cadre Defferre dotait chaque colonie française d’un conseil de gouvernement présidé par
gouverneur assisté d’un vice-président autochtone, rapidement le personnage central du dispositif Les Assemblées territoriales voyaient leurs compétences étendues et recevaient pouvoir
législatif et réglementaire pour les matières d’intérêt local. Enfin le suffrage universel était proclamé.
Les élus des TOM vont être appelés à gérer leurs propres affaires tout en bénéficiant de l'expérience de nos
fonctionnaires et de l'aide matérielle et morale de la France. Plus tard, quand les choses auront évolué, les
conseils de gouvernement ayant acquis au contact des responsabilités l’expérience nécessaire à la bonne gestion
des affairespubliques, quand la situation économique et sociale des TOM se sera améliorée, une nouvelle
étape vers l’indépendance pourra êtrefranchie (22 mars 1957). Gaston Defferre
un
«
69
Dossier
doute les capacités d’un autochtone issu des classes
populaires, protestant ne
maîtrisant ni la langue ni la culture françaises, à diriger un
nome
gouvernement auto-
de même qu’ils se demandent s’il est judicieux de donner possibilité à
un territoire si
peu peuplé de se gérer lui-même. L’autonomie accordée par l’état
est mal accueillie
par ceux qui voient le pouvoir leur échapper.
Cette loi-cadre, pensée pour les colonies africaines, est
supprimée en Polynésie
française en même temps que Pouvànaa a Ü’opa est condamné à l’exil afin que
le projet de centre d’expérimentations nucléaires de l’état français
puisse s’installer durablement en Polynésie française et que les velléités
d’indépendance
s’éteignent aussi durablement.
Ces alibis gaullistes tahitiens ne sont, à bien y réfléchir,
que le condensé des
théories raciales racistes qui sous-tendent la colonisation. N’est-ce pas parce
que nous sommes de grands enfants immatures irresponsables imprévisibles
inaptes au progrès que le colonisateur, se sentant tenu par sa grande mansuétude humaine et sa profonde miséricorde chrétienne, nous
protège afin de
nous
défendre contre nous-mêmes et nos travers sous-humains ? N’est-ce pas
parce que nous ne sommes qu’un collier d’îles minuscules perdues dans l’océan
le plus vaste, proies faciles pour des puissances économiques aux visées ina-
vouables que le colonisateur nous protège afin de nous défendre contre les
autres et leurs travers
expansionnistes ?
Ces alibis et tous les autres seront repris à l’envi par tous les
politiques autonoaujourd’hui d’être le
principal fonds de commerce de tous les partisans de la présence française dans
notre pays. Gaston Flosse héritier du
gaullisme tahitien élu à la tête du gouvernement n’a eu de cesse dans ses déclarations
publiques de rappeler que les indépendantistes ne sont que des rustres sans éducation, ne manquant jamais de
se
glorifier d’avoir des collaborateurs bien nés formés aux universités françaises,
réveillant dans les esprits le mépris et la peur que la cellule psychologique de
l’état a commencé d’instiller dès l’arrestation de Pouvànaa a ‘O’opa.
mistes de quelque parti qu’ils soient et continuent encore
De son côté le majeur parti indépendantiste
dirigé par Oscar Temaru n’a eu de
de sa première arrivée au pouvoir en 2004, d’aligner des dirigeants
bien nés diplômés des universités françaises, recrues de la dernière minute attirées par le pouvoir, gage de son accession aux
aptitudes reconnues à ceux qui
cesse, à partir
manciptos
LitteRama’oHi s 21
Chantal T. Spitz
maîtrisent au moins la langue au plus la culture française. Peinant à se
défaire
de toutes les pensées imposées depuis de longues générations, le parti indépendantiste reprend souvent à son compte la logique d'un développement pensé
par les officines franco-européano-mondiales axée sur le progrès scientifico-
technique et les bénéfices économico-financiers oublieux de l’homme en général et de l’autochtone en particulier, comme une confirmation voire une
justification de la colonisation et qui sait peut-être une admiration de l’administration coloniale.
Avons-nous atteint le stade ultime de la colonisation quand son appareil dés-
humanisant s’auto-alimente de l’assentiment de l’adhésion de l’acceptation du
colonisé qui légitimise ainsi la présence et la domination françaises, quand les
nouveaux
dominants, enfants du pays, ont su faire accepter leur domination en
reprenant les discours du colonisateur. Suffit-il de s’appeler Pays d’Outremer,
d’avoir un drapeau et un hymne pour être un pays alors que nous n’avons ni
citoyenneté ni nationalité propres ? Suffit-il d’accuser de manifester de revendiquer une indépendance alors que nous continuons de perpétuer une école
coloniale d’où sont quasi absents nos langues notre histoire notre pensée ?
A quoi nous servirait finalement de s’émanciper de
l’état colonisateur quand
dans nos têtes se bousculent la mutilation langagière l’aliénation culturelle le
déficit historique la déshérence spirituelle. Quel sens donner à une émancipa-
politique quand nous sommes encore dans l’incapacité d’inventer un
mode de vie et un système économique qui ne livreraient pas notre pays pieds
tion
poings liés à un marché dont les règles sont pensées pour dépouiller les plus
faibles. Quelle société indépendante bâtir avec des citoyens peu désireux d’hériter de leur patrimoine de leur autochtonie qui se pâment d’admiration devant
et
ce
qui vient de lAilleurs de lAutre.
L’émancipation politique sans décolonisation des esprits ne serait qu’un habillage sémantique sans changement comme nous en connaissons à chaque toilettage de statut accompagné d’un nouveau baptême, multiples déclinaisons
allant de Colonie à Pays d’Outremer.
Remonter les ruisseaux des mémoires pour atteindre l’origine du
l’éradication des systèmes religieux et philosophique
la quasi disparition de nos ancêtres par des épidémies mortelles
Mal
71
Dossier
la déshumanisation du Code Pômare puis des lois de l’indigénat
les guerres les déportations les confiscations de terre
la tentative forcenée de l’assimilation en interdisant
l’usage des langues autoch-
tones
la nucléarisation imposée et le déni de ses conséquences
Non une litanie supplémentaire pour accuser ici pour
fustiger là
mais
une remontée
exigeante dans les méandres des douleurs des terreurs patiem-
ment accumulées
une
plongée laborieuse dans les profondeurs des lacunes des fortunes
consciencieusement dissimulées
une traversée
salutaire des contrefaçons et des dissimulations historiques reli-
gieusement assimilées
pour reconstruire une intériorité ravagée par la violence de tous les mépris et
ne
plus s’accepter comme colonisé
C’est parce que nous nous acceptons comme colonisés
que nous autorisons les médias nous dénigrer voire nous discriminer
que nous courbons l’échine devant la discrimination positive en faveur des
Polynésiens issus de l’immigration sous le prétexte de compétences que nous
n’aurions pas
que nous pratiquons le politiquement le socialement correct de peur que la
moindre de nos contestations ne se voie accusée raciste
que nous mourons de nous prouver à la hauteur des colonisateurs ou des
dominants alors que nous sommes leurs égaux
que nous sommes dépendants de leur approbation de leur reconnaissance
pour nous sentir admis dans le cercle de l’humanité
L’émancipation quelle quelle soit est un long cheminement volontaire souffrant
sur
lequel se déposent nos illusions nos certitudes nos orgueils
elle nous donne à regarder nos tréfonds pour éclairer notre esprit
elle nous donne d’abandonner nos colères nos peurs nos haines nos rancoeurs
elle nous donne de démonter les discours les croyances qui nous
dependants
elle nous donne de nous libérer de lÂutre quel que soit cet Autre
elle nous donne de faire de chacun un humain debout
ions
Black Swan
Photo : Rolando Insoddisfatto
73
I Teuraheimata a Tinier
O Teuraheimata, Amélie a TIXIÈR tôù iàa, jânauhia i te matahiti
1980.0 Tevaearai tôù metua tânefaaipoipo ia Amélie a Deligny i Faaa
i te matahiti 1979, E ono tamarii to râua e o vau te
matahiapo. E maOa.
rania no te Tuamotu, no Ratigiroa iAvatoru e no Hiva
Rangiroa... Toù here ia ôe toù fenua
Home, horue ! Mau i taù iri e faahee ‘tu ! ! !
Poipoi roa, té màraôraô noa ra, i ara èna toù hiaai aru inapo ra...
Te hîmenemene noa ra vau i teie hïmene... o Hinaraureà, à haere noa ai
Tôhonu e tôhonu e ôoru e kahaia teie e faanoànoà nei,
Tapaô faaite e te tata mai nei te maru o te ao... tâhiri te noànoà, tâhei...
ôfâfai e tae roa atura vau i tua, tü i te pae tahatai, tü i nià i te iriiri nô tua,
Ua ùoùo purapura ahi noa atura te ùo o te one i te mahana...
A hiô-fenua ai au i te iriâtai ma ùna te rima i te rae,
Té tâviriviri ra, te hipahipaha ra, té nânâ ra mai te kaveka i te àna are,
Âpà ia àre i te mata à patï pihaa mai ai te hiaai hee...
E kâreu ana au i tàku kâreu a pâtakutaku ai !
Vaevae naè, monoi tâvaihia te tino, rouru firi-vï-hia !
Inaha, të tuoro mai ra i tua i Mairea
Ua ineine, ua aratôhia i te hiehie toètoè o te haumàrü !
Ua horo, ua àu, nô te tâpapa ia tü.,. hee ‘tura vau...
Hehëéê, àta, tuô, hurô... àiiiiiiiiiiiii ! ! ! ! hïiii
autochnes
füréations
LitteRama’oHi » 21
Teuraheimata a Tinier
Tü atura vau i nià i te àre ; i te tupuai te mata i mua, à hanihani ai ia ôe...
Tôù motu : Rangiroa !
Rangiroa ë ! Motu herehia ôe e au,
Oe i tâvai iaù, i ite, i hii e i rapaau i te rau o tôù mau pëpë...
Rangiroa ë... tôù âià tupuna, tiare poehia ôe e au !
Tei te tupuai àre i faaàreàre i tôù toto, i faatoromaamaa i tôù mau uaua,
àreàre ë, fatifati ë, tâûû ë, va... vavâ te miti, vavâ te matai i tôù tarià...
Piri te mata, miti tàpii i tôù pâpârià... veà i te vera ahu ia mata,
Aita e horuhoruraa, hiô i mua, tùtonu, èiaha e tuu, à mau ! à mau à ;
Ua ahu tôù iri, ua àma i te miti... ê ! ôia mau, ua rave o rava e o miti i tà râua
haga,
àputa navenave, àina tôù toto, àta ôtui mâfatu, àpa rima, tâviriviri, tïporoporo
â noa atura tôù ôaôa i te hâmama a hura, î te âau i te hiahieôa...
...
Eeee ! Hope ia nave àre tahi....
Ua hoi au i te pü, paupau te aho, toro te âvae i uta, te mau hoa ia oranahia e tià ai !
Fârereiraa, âparauraa, à tià mai ! ! ! E tuoro teraè e vovô mai ra !
“Mau atura, mau atura i taù iri”... faahonu ! ! !
imi i te nave i haahoehoea e taime poto noa, tei e mea roa râ iaù,
èiaha ia mutu, ia hono ra, ia pùôi, ia roâ, ia paô...
E hitahita ai au i te firi vave, i të tàpii !
ia hani ia hono ihoa teie àre e ôhu moè nei iaù,
e
haaùputa rô nei nô te tâpoi, ia ôre roa râ ia mou ! mai tei ôre i tiàvaruhia è tei
ère i taiva !
Tôù here ia ôe e tôù fenua, tôù niu, papa, hïroà, iho tumu, manava !
la heinoà noa â ôe iaù e toku kaiga tumu,
Rangiroa... tôù here ia ôe e tôù fenua,
a tau e a
hiti noa atu.
75
Danah Drollet-Tauafu
Drollet-Tauafu Danah, mariée, mère d’un petit garçon, demie par mon
père, et Rimatara par ma mère. Etudes de lettres modernes à l'UPF.
Journaliste reporter d'images à TNTV. Ecole perlicole de Rangiroa. Professeur de reo Ma’ohi en 2006. De 2007 à 20 11, professeur de tahitien.
Professeur defrançais à Mayotte. Membre du RESFIM Mayotte.
Femmes de ma vie
J’ai mal au ventre, mal aux entrailles, mal à mon pays, mal pour mes frères et
sœurs
que je bafoue, que je vomis, que je torture chaque fois que j’obéis, que
j’exécute, que j’expulse au nom de nos concitoyens, de ces politiques, du droit
au
respect, à la liberté, à l’égalité, à la fraternité. Des mots sourds, notions vides
qui résonnent au fond de mon âme. J’oublie, je le veux car je n’en peux plus, de
toutes mes tripes, je veux nier tous ces cauchemars, tous ces réveils dans l’ombre
et la torpeur de mes nuits sans sommeil, obscurs,
étranges visions où j’entends
encore le cri de
désespoir et de souffrance des mères séparées de leurs enfants,
de leurs bébés, le déchaînement de haine de l’analphabète venu de si loin sur
des embarcations de fortune, espérer le meilleur pour les siens. Je suis flic et je
n’ai pas le droit de parler, encore moins de penser. Il y a des choses que l’on est
en droit de refuser au nom de notre conscience, et
je ne l’ai pas fait. J’ai communié avec l’autre, partagé, échangé le pain et le vin de l’autre, avec lui, sans même
me
préoccuper de nous autres, j’ai pensé à moi d’abord, à ma femme et à mes
enfants. Je n’ai pas vu plus loin, je ne l’ai pas voulu, par souci de conformisme,
par arrivisme, par ambition, par mimétisme, par dérision, par lâcheté... Je sens
en moi mes intestins se
broyer, se froisser, à chaque coup de boutoir qui sonne
le glas d’un souvenir honteux, douloureux, indescriptible, intrépide. Besoin de
confesser ! Ya t-il un prêtre, un cadi à l’horizon ? Il n’y a ni Allah, ni Dieu qui
tienne. Il n’y a pas d’excuses, pas de rémission. Allah n’est plus, Dieu est mort,
ne m’en
parlez pas. Motus... Silence ! ! ! -Said, si nos dieux ne sont plus, exilés
dans les nues de nos désespoirs les plus obscurs, il reste les femmes de ma vie :
aréutaocthionness
CBI
LitteRama’oHi # 21
Danah Drollet-Tauafu
Anne, Véro, Flo ! Comment puis-je vous oublier ? Quand de votre attention,
de votre prévenance incomparables, vous êtes venues à mon secours du haut
de mes seize ans de « sans papiers », sans existence, sans identité officielle !
Vous m’aviez tiré du gouffre, du néant. Sans chercher à savoir, sans poser de
questions, vous m’aviez tenu le langage de lAmour, de la tolérance. Comment
puis-je l’oublier ? De véritables mères, voilà ce que vous aviez été pour moi, à
jamais gravées dans ma mémoire adolescente en quête irrépressible d’affection.
M’zungu » vous appelle t-on ? Etrangères, ennemies de nos peuples déchirés
par des années de compromissions et d’illusions. Bah ! ! ! ! ! ! ! ! ! De vaines promesses. Oui, tout est vain
lorsque grâce à vous, je me sens être, je lève la tête
avec ces mots nouveaux, si forts « fierté », «
Amour-propre », qui prennent
de plus en plus sens au fil de ma vie, au fil des mots qui défilent dans mon cœur
et dans mes pensées. Anne, je t’ai retrouvée dix ans plus tard, mariée à un autre
sans
papier », autre désabusé de la vie, inexistant, victime comme nous autres
«
«
des tribulations insensées et terribles de nations « immatures » disent-ils de
nous, dont
toute
l’incapacité d’auto- gestion est avérée disent-ils aussi, est fatalité de
façon, à jamais condamnées à la détresse errante, quêtant sans relâche «
l’Eldorado » où nous pourrons poser enfin le pied, fatigué par toutes ces
effrénées, sans foi, ni loi... sans papiers... sans identité ! Nous n’y pourien, c’est l’Histoire qui nous condamne au néant ! Anne, tu es venue à ma
rencontre dans toute la splendeur de ta beauté, et tu m’as offert ton cœur discourses
vons
posé. Femme italienne, femme du Sud, tu en avais assez des rapports à l’autre
si compliqués, et tu es venue chez nous trouver la simplicité du « Tu », de la
vie, du sexe... Et de l’amour. Anne, mais bon Dieu Anne, je te retrouve des
années après, plus jamais la même, le visage fermé, la beauté
flétrie, déchirée
par la douleur, l’incompréhension, le pourquoi du comment ! Mais que s’est-il
passé ? Trou noir du silence ! Il y a des douleurs qu’il vaut mieux taire, des questions qu’il faut laisser en suspens, trop difficiles, trop inavouables ! Il vaudrait
mieux laisser les choses comme elles sont, laisser le temps, ah oui le temps, toujours le temps, impassible temps, panser les maux, guérir les blessures... J’ai
appris que tu l’avais retrouvé au bout d’une corde, pendu à un arbre, lui le grand
amour de ta vie, semblable à un de ces fruits
étranges déjà vus quelque part,
celui avec qui tu as accepté tout compromis, celui qui valait à tes yeux le coup
de relever le défi de l’amour, et par amour. Confus, errant, apeuré comme un
animal blessé, traqué, tu l’as accueilli comme un maître dans ta maison. Lui t’a
aimé comme jamais tu ne t’es sentie aimée en retour, mais son passé l’a rattrapé... toujours sans papiers. Dix ans se sont écoulés... J’ai mal à mon cœur,
77
j’ai mal à mes tripes, j’ai mal à mon pays, j’ai mal pour mes frères et soeurs, pour
tous nos enfants sans
papiers. Et toi Véro, toi qui as rejoint ton Jura natal, toi qui
m’as instruit, appris à penser, en excellente prof de philo, plus que tout, tu as
meublé mon Banga. Avec Anne et Flo, vous m’aviez aidé à rejoindre la Métropole pour y commencer mes études. Oui Véro, tu as fait le voyage avec moi
juqu’à Anjouan, et tu as bravé tous les interdits, tous les non-dits, tu as pris tous
les risques qui incombaient à ta profession pour m’offrir le droit à la liberté, au
prix même de ta propre vie, de ta carrière, et de ta famille... pour moi qui n’avais
pas souhaité autant ! Comment, mais comment puis je l'oublier ? Que de belles
choses la vie nous réserve non ? Quand on y croit, quand on en veut. Il reste
toi, Flo, toujours aussi amoureuse et passionnée par ton métier ! Grâce à vous,
j’ai réussi à devenir médecin, en service à Mamoudzou. Je viens de fêter mes
trente ans, et je m’apprête à retrouver le corps des « Médecins sans frontière ».
Je suis Abdou sans frontière, citoyen du monde, mais mon cœur demeure irrémédiablement rattaché à mes racines dAfrique. Je ne résiste pas à l’appel sauvage et tonitruant du tam-tam, au son enivrant du balafon, au cri enchanteur
du griot s’élevant langoureusement vers le feuillage fourni et humide du Baobab, et qui m’appelle à servir mon peuple, qui me crie sans cesse de son cri dèspoir et de fierté, de lui porter secours... Ils ont tant besoin de moi ! Voici mon
sacerdoce. Aujourd’hui je suis libre parce que vous avez cru en moi comme j’ai
cru en vous.
M’zungu » vous appelle t-on ? Pour moi, vous êtes et vous serez
à jamais les femmes de ma vie, les femmes que j’aime, les femmes que l’on
n’aime qu’une seule fois, et que l’on n’oublie jamais. Merci pour tout.
«
autochnes
Blréations
LittéRama’OHi « 21
Hong-fTly Phong
Peu de farani
Tandis que l’avion décolle et que Tane voit son île natale s’éloigner par le hublot,
confortablement assis dans son fauteuil, il ne peut s’empêcher de soupirer de
soulagement. Il est impatient et heureux de retourner chez lui à Paris. Revoir sa
famille a été une expérience accablante et triste.
Il avait échappé à une existence centrée sur le coprah, seul moyen de subsis-
l’enfance, il avait aidé son père à remplir des sacs en toile pour
la raffinerie de Tahiti qui les achetait pour en extraire l’huile de monoï. Il rêvait
tance de l’île. Dès
déjà d’être parmi ceux qui consommaient et dépensaient gaiement leur argent ;
et non faire partie de ceux qui trimaient le dos courbé, le visage brûlé par le
soleil malgré les chapeaux en pandanus.
Le temps sur l’atoll passait immuable dans le bleu turquoise du lagon où il
pêchait souvent pour ramener du poisson. Il s’engluait dans un temps qui semblait élastique et s’ennuyait souvent. Leur pêche améliorait ainsi leur repas ordinaire fait habituellement de boîtes de conserves telles que du maquereau ou
du punu puatoro. Sa mère s’occupait de la maisonnée avec gaieté et efficacité.
Il fallait faire preuve d’ingéniosité pour cuisiner avec si peu de .provision. Les
étagères de la petite épicerie du village, plutôt une baraque misérable faite de
pinex et de tôles, étaient vides. Le bateau n’était pas encore passé mais quand il
arrivera de Papeete avec son chargement de viande, des fruits et légumes, ce
serait fête.
79
Chaque jour sur l’île passait dans la quiétude et dans l’apprentissage d’une vie
dans la nature, paisible, lente, simple. Il retrouvait chaque après-midi son ami
Taiti sur la plage. Ils se racontaient leurs désirs, leurs peines, et leurs désespoirs.
Ils se cherchaient et voyaient l’avenir fermé, monotone, vivre comme leurs
parents vivaient, sous le poids des années et des responsabilités.
Tane avait parfaitement assimilé la langue française. Il avait obtenu son BAC
alors que la plupart des jeunes du village avaient arrêté leurs études pour vivoter
l’île. Etudier à Papeete lui avait fait entrevoir un avenir différent. Il avait aimé
fondre dans la populace de Tahiti, où l’argent était roi. Connaître les magasins
sur
se
clinquantes, aller au cinéma et manger au Mc Donald avec les camarades de
classe, flirter le soir en se promenant sur le quai, sortir en boîte de nuit. Facile
de s’intégrer à cette vie amusante et drôle comparée à la vie responsable et estimable de Fakarava, où chaque chose possédée était partagée avec le voisin, où
l’eau était précieuse et économisée avec soin, où l’erreur était impardonnable,
où chaque fait et
geste était commenté par tout le village. A Papeete, tout semblait possible dans l’anonymat, il goûtait la joie d’avoir ses propres affaires,
d’avoir de l’eau potable rien qu’en ouvrant le robinet, il avait l’impression que
rien de
grave ne pouvait arriver.
Et s’il quittait Fakarava, Tahiti pour aller en France ? Comme ses cousins et
cousines, et revenir sans complexes avec de nouvelles valeurs, un nouveau code
de vie. Rencontrer des hommes qui discuteraient de milles et une chose plutôt
qu’un père grave que le dur labeur avait rendu silencieux. Connaître des
femmes actives et raffinées plutôt que les celles du village dont les manières
étaient primitives et brusques.
Le modèle occidental lui plaisait et l’attirait. Il avait le cœur lourd d’espérances
et de misères car il ne voulait
pas ressembler à ses parents, avoir des habitudes
qui ne s’usaient jamais. Cependant, comme certains polynésiens, il se sentait
intimidé par le popa’a au point que jamais il ne mettrait les pieds dans certains
lieux essentiellement fréquentés par des Français. Là-bas, s’il quittait la Polynésie, il faudrait bien qu’il dépasse ce sentiment. Il lui faudrait combattre la nostalgie du Fenua. Ce serait un déchirement. C’était le cas de tant de Polynésiens
installés en métropole qui réclamaient lès odeurs et les goûts de la Polynésie.
Sa jeune sœur qui préparait les meilleurs ipo de Fakarava lui manquerait. Il
aimait plonger dans le lagon, pêcher, rester assis sur la plage et contempler le
coucher du soleil. S’assoir sous l’arbre le soir et gratter son ukulele en fredonnant un petit air. Il n’avait pas envie de quitter cela pour l’inconnu, pour les difficultés qu’il devrait surmonter en terre étrangère. Tane savait que les popa’a
réâtïonsauôche
18
ütteRama’OHi » 21
Hong-lTly Phong
fronçaient parfois les sourcils quand les Tahitiens parlaient en roulant les « r »,
et que parce que sa peau était plus foncée, on le traiterait en inférieur. Et puis, il
faudrait de l’argent, or ses parents ne pourraient lui financer le voyage, le logement. Même en
pensant à cela, il savait qu’il y avait une solution. Son oncle avait
une
entreprise à Papeete et gagnait bien sa vie. Ce dernier l’aimait beaucoup et
l’avait souvent encouragé à continuer ses études. Il l’aiderait s’il lui demandait.
Il avait soif de connaissance et était prêt à connaître un monde différent, de
marcher sur la trace de ceux qui sont partis loin. Il voulait dépasser ses propres
craintes, ses limites, voir d’autres horizons.
Il a retrouvé ses parents, ses frères et sœurs exactement tels qu’il les avait quittés
quatre ans auparavant. Lui a changé, et s’est sentit douloureusement différent
et en
décalage avec eux : un Tahitien avec des « peu de farani », des peu qui
Font exclu au milieu des siens.
les manières des Français
Peu de farani
:
Coprah
: amande de coco,
décortiquée et séchée au soleil, prête pour l’extraction d’huile de
COCO.
Punu puatoro
: conserve de bœufsalé aussi communément
Ipo ou faraoa ipo
: pain
Fenua
:
Popa’a
: l’homme blanc
appelé « corned beef » à Tahiti
légèrement sucré et parfumé, fait à base de farine et d’eau de coco
pays
81
!§ Rarahu Flohr
Diplômée en Arts Plastiques à l'Université Jean Monnet de Saint-Etienne
et à la Faculté des Beaux Arts de Salamanque, a travaillé à l'Opéra
Théâtre de Saint-Etienne avant de revenir chez elle en Polynésie, où elle
exerce actuellement en tant
que professeur en Art.
Dérive
Sur sa peau lisse les ombres des barreaux de la fenêtre glissaient à mesure que
les heures défilaient, et sous son cuir déjà tanné par les bagarres et le soleil, les
tics s’affairaient à lui vider le pico
de globules colorés et autres humeurs dont
elles ont besoin pour maintenir vivante, leur entité de parasite. Saloperies nombreuses dans la mousse d’un matelas qui n’avait absolument rien de confortable.
Sa jambe hors de la couverture se balançait dans le rien du vide entre le sol et
son
lit. Allongé, le bras posé sur la poitrine, il scrutait le plafond prostré dans ce
l’on ne peut pas mesurer avec des chiffres au risque de lui faire
perdre de son prestige, celui-là même qui enveloppe l’amoureux sur le point de
donner son premier baiser ou courbe la grande vague devant le surfeur et lui
coupe le souffle. Son cœur battait à tout rompre, il était heureux et dans l’attente
de le devenir encore plus.
Jeudi avant daller à la cantine, il avait dit à Tihoni : « Elle a écrit quelle viendrait
me chercher !
Puis il avait vu toute l’incompréhension du monde dans les traits
de son copain : « Te chercher? Pourquoi tu veux sortir ? Ici c’est bien, je te comprends
pas, tout le monde est content, on a un toit et à manger, on n’a pas à se poser des questions sur le meta de demain, il y a de l’espace, on a une grande cour pour marcher et des
potagers pour planter les légumes et toi tu veux sortir?» Oui il voulait sortir car il
avait une raison Tihoni et les autres, n’avaient peut-être personne
qui attendait
dehors mais lui, si. Elle lui avait écrit qu’Elle viendrait le chercher, Elle qui n’ailirait pas écrire, avait fait l’effort ! Il y a combien de temps maintenant ? Peu de
temps, hier peut-être? Le mois dernier ? C’est tout comme. E ha’apa’ora’a no te
B8
tau, le temps n’avait plus d’importance et le passé ne se répare pas.
moment que
»
:
aréutaocthionness
LitteRama’oHi tt 21
Rarahu Flohr
Il y a quelques années, Elle avait promis qu’ils vieilliraient ensemble, qu’Elle ne
le laisserait pas tomber, qu’Elle trouverait un moyen et que parmi tous ses amis
influents, il y en avait « plein » qui pouvaient l’aider lorsqu’il perdît son travail.
Un travail précaire lui avait-on dit et qui ne le lui convenait pas : avec ses cornpétences il aurait pu faire tellement mieux. C’était d’ailleurs sa faute de n’avoir
pas cherché autre chose à faire, sa faute d’avoir cru que la situation s’améliorerait
d’elle-même. « Chérie ! Lui avait-Elle dit sèchement un soir, « ton copain te
propose un travail de comptable dans son entreprise, pourquoi tu ne veux
pas ? » Parce que la comptabilité l’emmerdait royalement, il détestait ça, préférant aider les gens
plutôt que de calculer des chiffres. « Non je ne veux pas, je
pouvoir choisir de faire ce qui me plaît ! » Lui avait-il rétorqué la
tête dans son assiette. « Et tu crois qu’on fait ce qu’on veut dans la vie ? (Allez
fais ta philosophe et passes du général... ) Tu crois que tu peux vivre comme
tu veux (au
particulier : c’est pour ma gueule et c’est moralement abjecte) ? Et
les tarahu de ta bière, ceux du magasin, le loyer, c’est moi qui paye tout (Moi j’ai
dépensé tout mon plan d’épargne pour cette putain de terrasse en teck que tu
voulais et sur laquelle tu ne vas même pas) ! Mon père avait dit que tu es un
rêveur et que tu sers à rien ! (tiens comment va-t-il ton psychopathe de père,
lui qui te foutait des coups dans la tronche et qui n’a jamais pu me blairer ?) »
Après cette dispute Elle ne s’était pas excusée de l’avoir brisé et ce soir là, T. avait
fumé une cigarette sur la terrasse en se disant qu’Elle avait raison et que dès le
lendemain il accepterait le travail du copain. Le lendemain il était trop tard, le
copain avait embauché quelqu’un d’autre et au SEFI, on enregistra sa Candidature en lui promettant de le rappeler.
veux encore
Tout empirât lorsque sans propositions de travail, il cessa de croire que
les
choses iraient mieux surtout après qu’Elle lui eût avoué qu’Elle ne l’aimait plus.
T. la quitta sans crier, il partit en se disant que c’était la bonne
attitude à avoir : il
reporta toute sa colère sur lui-même, se pensant responsable de tous leurs problêmes, incapable d’être celui qu’Elle voulait. Lorsqu’il devint un traîne-savate
fumant le tabac bon marché : il commit l’erreur de trop : celle du dégoût, du dernier sursaut d’idéalisme, qui le mena dans le box des accusés à regarder ses pieds
sales.
À une autre époque, il portait des chaussures en cuir, des chemises repassées et
il se foutait un peu de prendre une douche deux fois par jour « c’est bon j’ai une
salle de bain.» Pire les soirs de bringues avec les collègues de travail quand il
rentrait bourré
jusqu’à la moelle, fleurant atrocement la vinasse et refusant
83
catégoriquement « Non femme je ne me baignerai pas ! ! » d’entrer dans la
douche, sa douche, leur douche, Elle l’y traînait en rigolant et plus hilare encore
lorsqu’après le bain, T. encore bien imbibé, mettait son short à l’envers, puis réfiéchissait à la meilleure stratégie pour le remettre à l’endroit sans le retirer. Il aurait
pu passer la nuit à y penser, appuyé contre les portes transparentes de la belle
douche avec ses différents boutons pour la température et le débit, son pommeau
large comme une raquette de Ping Pong. « C’est design chéri » qu’Elle lui
avait dit tout sourire
lorsqu’ils avaient signé ensemble le compromis de vente.
«C’est un acte que l’on doit qualifier de délinquant » avait tranché le psychologue d’une voix forte, le ton plein d’emphase au cœur de la salle d’audience. Il
se
figeât alors : la salle de bain, les chemises, les chaussures, les bringues, les
copains, Elle et toutes les images plaisantes qui lui permettaient de supporter
cette mascarade judiciaire furent
aspirées dans le siphon de la réalité. Il était
assis dans le box, deux
agents l’encadrant et derrière la vitre, le tribunal était vide
de public : son absence à Elle ainsi que celle de son frère étaient cruellement
palpables. T. avait perdu ses parents depuis longtemps, ceux-là avaient donc
une bonne raison de n’être
pas venus le soutenir. Peut-être valait-il mieux : le
voir dans cet état de crasse aurait tué sa mère une deuxième fois.
On ne lui avait laissé que deux minutes pour se savonner puis on lui avait tendu
un tricot avec
le logo d’une banque, un short délavé à cordons et une paire de
savates usées. « C’est des dons, tu connais » lui avait dit le
gros officier, un sou-
rire en coin « et c’est mieux que ce que tu as l’habitude de
porter alors te plains
pas ». Il aurait préféré justement ne pas être vêtu comme d’habitude et pour
son
procès, être habillé comme avant, porter une montre, une belle montre
large, brillante, masculine et qui donne aux autres l’impression que l’on maîtrise
le temps : ainsi les avocats, le juge et ce satané psychologue le regarderaient
peut-être avec plus de respect ?
Avant de l’amener au tribunal, on a dû lui courir après dans la rue. Peut-être qu’il
y vivait mais il n’y était pas né ! Il avait eu un travail que l’on qualifiait de précaire
car
jamais à durée indéterminée, mais il l’aimait ! On fut bien content de pou-
voir compter sur lui pour traiter les dossiers difficiles, annoncer les mauvaises
nouvelles aux familles, faire le sale travail, celui dont on ne parle pas quand on
défend le Social. Du jour au lendemain on ne l’appela plus, on lui préféra une
minette fraîchement sortie de l’université « tu
comprends c’est la nièce de
Tavana et puis elle a été élue Miss Heiva » qui refusait tous contacts avec les
familles, même au téléphone, qui ne faisait aucune faute d’orthographe mais
manquait cruellement de bon sens.
autochnes
réations
LitteRama’OHi » 21
Rarahu Plohr
Pour se rattraper on promit à T. de lui proposer un poste « bientôt ».
Cinq ans de « bientôt », d'entretiens dembauche sans suite, d’errance et de
dépression plus tard, il fut arrêté pour vagabondage et envoi d’un disgracieux
Eure Taioro, payé à rien foutre à part emmerder les gens, rentre dans ton
pays !» à la face d’un fonctionnaire de la gendarmerie, suivi d’un bras d’honneur, d’un coup de pied dans le panier à salade et d’une tentative de fuite dans
le marché de Papeete, à faire descendre et remonter les escaliers aux agents de
«
la maréchaussée.- Les vendeurs à la criée en rient encore.
Son procès était une mauvaise pièce de théâtre avec de mauvais comédiens,
dont il ne se rappellerait plus jamais la fin. Il se souviendrait juste de l’épilogue
les grandes portes de ce centre pour lequel il avait œuvré, s’ouvrant pour
avaler la fourgonnette blanche dans laquelle il se trouvait.
avec
Les souvenirs firent remonter ses angoisses, il jeta la couverture et se leva de
son
lit. Il ouvrit le tiroir du petit meuble en briques de jus qu’il s’était fabriqué,
tira une enveloppe toute propre, sortit la lettre qui s’y trouvait et commença à
la relire :
Cher T.
Je t'ai pardonné tout le mal que tu m'asfait car j’ai compris que tu étais en colère
après ton travail et surtout que tu avais perdu lafoi dans ta vie. Je n'ai jamais
compris tes trucs d'intellectuels maisje sais que trop penser ça rend triste, tu t’es
posé trop de questions et tu t'es perdu sur le chemin de ta vie. Avec le groupe et
nos discussions,
j'ai compris que tu avais passé une épreuve mais que maintenant, tu avais retrouvé la bonne voie. On t'a aidé et on t'a donné un lieu où tu
peux enfin te reposer et tefaire pardonner tes mauvaises actions. Je suis heureuse
pour toi car là où tu es il n’y a pas d’alcool alors tu dois avoir les idées claires. Je
viendrai avec le groupe le mardi de la deuxième semaine du mois prochain,
nous sommes en train de récolter des vêtements et
je t'ai gardé une chemise à
fleur dans les couleurs que tu aimes et un pantalon noir, il est un peu large mais
peut-être que tu as pris du poids alors tu vas rentrer dedans.
Mardi, on pourra se rencontrer et discuter mieux et peut-être si ça se passe bien
et si on autorise, tu pourrais venir après rencontrer le groupe à la paroisse. J’imagine que ça doit tefaire peur de sortir du centre mais si c’estjuste pour aller à la
paroisse, ça devrait aller.
Porte-toi bien, que le seigneur éclaire ta vie et ton cœur.
Yolanda
85
T. croyait en un Dieu qui dépasse le cadre des saintes écritures, un Dieu
qui se
découvre dans le firmament. Il ne comprenait pas pourquoi la Bible devait être
considérée comme le seul livre qui donne des réponses à suivre alors que
Claude Levy Strauss en a trouvé d’autres tout aussi valables, quArt Spiegelmann
a traité de façon
magistrale de la propagande et de ses dérives, que Claude
Laborit a étudié le conditionnement et le fonctionnement du cerveau,
qu’Henri HirO s’est penché avec sensibilité sur le passé et le devenir de son
Fenua. Tout en repliant le papier, il pensait aussi aux auteurs femmes Willa
Cather, Agatha Christie, Virginia Woolf Chantal T Spitz, Marie Bonaparte qui
dans leurs grandes sensibilités ont écrit sur les mystères les plus complexes qui
dévorent le cœur et l’esprit des femmes et des hommes : ces liens impercepti-
blés, poétiques, intemporels, d’attachement et de solitude, ces liens que l’on ne
perçoit pas au travers d’études cliniques mais dont l’autopsie onirique permet
d’offrir des réponses à des questions que l’on ne se pose pas encore.
Beaucoup considérait T. comme un intello. Au début de leur relation ces qualités d’orateur et sa culture plaisaient à Yolanda. A la fin, elle le voyait comme un
gars imbu et qui regardait les autres de haut, elle n’était pas la seule car lorsque
sa chute fut inévitable, on le
prit en pitié avec une satisfaction non dissimulée.
Pourtant T. ne lisait pas pour faire le fier et rabaisser les autres, il lisait et s’intéressait au monde parce
qu’il aimait ça. Les livres ne jugent pas le lecteur et au
plus loin dans la réflexion là où vos amis ont
atteint leurs limites dans une discussion autour d’un verre. Pourtant et
malgré
toutes les
critiques, T. éprouvait plus de compréhension vis-à-vis de ceux qui
ne lisaient
pas et le jugeait mal que pour ces intellectuels pédants et argentés
qui jugeaient les autres. Dans sa carrière il avait rencontré assez de familles dans
la misère sociale, pour savoir qu’un livre ça ne nourrit pas une progéniture.
Face à la faim, le savoir cumulé ne sert à rien, il en va de même lorsque l’on
est amoureux et dans l’attente... alors on
prie » pensa-t-il. C’est au cœur de
cette affirmation,
que la dimension de ferveur qu’il n’avait pas, prit tout son sens.
Ce que les croyants possèdent, cette foi qui leur faisait croire jusqu’aux pires
balivernes scientifiquement démantelées et les faisaient espérer en de lendemains meilleurs, le fascinait. Car qu’était-il devenu, lui avec ses
grands idéaux,
lui et ses trucs d’intellectuels incompréhensibles, lui qui se moquait des
religions persuadé que le savoir mène à autre chose ?
Il était parqué dans ce centre pour sans abris cherchant encore à se cultiver,
même si les livres étaient des denrées rares dans une
bibliothèque aux étagères
vides. Pourquoi tu veux lire des gros livres, ça va pas te servir, y a le Tiki Mag
travers d’eux Fauteur vous pousse
«
«
«
»
autochnes
réations
LitteRama'OHi # 21
Rarahu Flohr
de la semaine ou le Fenua Orama. Sinon comme livre il y a la biographie de
Président ou la dépêche, y a Molière aussi, quoi tu parles comme Molière ?»
Lui avait soufflé l’agent derrière le comptoir. Il resta droit mais baissa le regard
devant la moquerie, il rangea le Bourgeois dans son étagère et sortit de la biblio-
thèque.
En rangeant la lettre dans l’enveloppe, il sourit en se remémorant cet épisode.
Les mauvaises expériences étaient loin ; désormais, il ne lui restait qu’un peu
d’amertume et beaucoup d’espoir avec l’arrivée le lendemain, de Yolanda. Il se
recoucha sans manger, il faisait encore jour, le soleil ne tarderait pas à se coucher
et lui a s’endormir
pour que demain arrive vite. « La paroisse, pourquoi
pas après tout ? Il ne faut prendre du réel que ce qui nous semble nécessaire.
Trop de questions ça rend triste et je veux un enfant avec Yolanda.» Il ferma les
yeux convaincu du bien fondé de cette dernière pensée : la Foi il la trouverait
même s’il devait la feindre.
Lorsqu en 2013, le gouvernement décidât d’ouvrir ce centre d’hébergement
pour sans abris, l’objectif annoncé était de proposer un toit ainsi qu’un vaste
potager pour les pensionnaires. Aussi avaient-ils la possibilité de subvenir à leur
besoins alimentaires et rester dans un environnement salubre tant que leurs
situations sociale et financière ne s’étaient pas améliorées. Un organisme payé
par le gouvernement était chargé de réinsérer les sans-abris en leur trouvant un
travail. Toutefois, les dépenses exorbitantes pour la réinsertion professionnelle,
les échecs cumulés : démissions de poste, retours dans la rue et surtout un marché du travail dévasté par les abus politiques, firent décider au gouvernement,
sa
fermeture définitive. Toutefois et dans une volonté de garder la population
nécessiteuse dans un environnement maîtrisé, afin quelle n’entache pas, par sa
seule existence visible, la réputation touristique de la Polynésie Française, le
gouvernement se ravisa.
Ainsi : « Toutes personnes originaires de Polynésie Française, sans travail
depuis au moins 2 ans, sans couverture sociale et ayant commis un acte de vandalisme ou arrêté pour vagabondage, doit être envoyé dans le centre pour sans
abris. Aucune mesure de réinsertion ne serait prise en charge par le gouvernement. Les personnes entrant dans le centre doivent travailler au maintient de
celui-ci tant dans l’entretien de ses bâtiments que dans la culture des potagers
servant à nourrir la communauté du centre ».
Avec le temps et pour rendre l’endroit productif les cultures des pensionnaires :
blettes, tomates, ananas, patates douces, concombres et courgettes furent
87
commercialisées en dehors du centre sur des étals spécifiques au marché de
Papeete. Les pensionnaires du centre devaient alors se contenter de purée lyophilisée, de riz, de lentilles en sachets et de ragoût en barquette accompagnée
d’une sauce tomate sucrée en boîte pour le déjeuner et le diner. Le petit déjeuner était
composé de pain, de café en poudre, d’eau chaude, de fromage en boîte
et de confiture à l’abricot. Le menu satisfaisait la
plupart des pensionnaires et
les activités d’entretien comblaient parfaitement leurs journées.
Les visites étaient autorisées à toute heure mais bizarrement, seuls les
groupes
religieux venaient et si les organismes de tutelle donnaient l’autorisation, ils
pouvaient proposer aux pensionnaires les plus méritants quelques petits
emplois non rémunérés d’entretien de piscine ou de jardinage chez les membres des groupes de prières avec, en outre, la possibilité de se rendre à l’office
religieux.
Le centre d’accueil pour Sans-Abris compte dix ans après son ouverture
près
de 1200 pensionnaires et gravée à son fronton, la phrase suivante, celle qui fut
prononcée par une personnalité quelconque lors de l’ouverture et adressée au
Président Fondateur : « Nous avions faim et tu nous as nourris, nous avions
froid et tu nous as donné un toit.»
autochnes
réations
LittéRama’OHi » 21
fTleari fTlanoi
Née le 24février 1968 à Papeete, je connus la danse à l’âge de 20 ans.
Jefis mes début avec Makau en 1988. Par la danse, Coco Hotahota et
Makau m’ont enracinée dans cette culture. Les mots de ce poème, mis en
musique par Patrick Noble, sont nés de mes tripes à un moment où la
danse a été un soutien réel et solide dans ma vie.
Ahuramai
Mai te tau e te tau
Àpetahi tô mata
I vai noa na te hura.
I mua i tô tino purotu
Tupu iho ra te hinaaro
Hura no te faaùnaùna i to ù nei tino
I tô haapeuraa mai
Hura no te faariiraa i te mau râtere, te mau hoa
I mua i to ù nei aro
Hura no te tamarü i to ù nei ôto
E, ua hema te àito
Hura no te mamü i to ù nei heva.
I ta ôe piiraa.
A àhu mai i te mau ùnaùna
Te teôteô nei au
A te natura i püpü atu ia ôe
I to ù (nei) hiroà tumu
A hei mai i te mau noànoà
E reo teie no te âau.
O te mau tiare rau
A tavai i tô tino
Te hura atu nei au
I te monoi tupuna (metua)
No ôe e to ù nunaa
la ànapa tô iri ravarava
No ôe e to ù fenua.
Mai te fetià o te rai anoano
E,
I raro aè i te marama o te rui
A hura mai, a hura mai
E te purotu (hine) e.
89
Ahuramai
Depuis toujours
La danse vibre en moi.
Danser pour séduire
Danser pour accueillir mes amis
Danser pour soigner ma douleur, ma peine
Danser pour taire mes pleurs.
Alors,
Revêt ton corps des merveilles de la nature
Parlume-le de fleurs multiples et odorantes
Enduit-le du mono] de tes ancêtres
Qu’il brille comme une étoile dans le ciel majestueux
Et,
Dans la lueur du ciel
Danse, danse
Beauté divine.
Mes yeux brillent de plaisir
Devant ta beauté suprême
Mon corps frémit
Devant la sensualité de ton corps
Et le héros succombe
À ton appel sensuel.
Fière,
Je le suis dans ma culture
C’est la voix de mes entrailles.
À mon tour,
Je danse
Pour toi mon Peuple
Pour toi mon Fenua.
autochnes
Rlréations
LittéRama'OHi # 21
Goenda a Turiano-Reea
Nô Moorea tô u nàmetuao teifanau mai iâ u i te 14/04/74 i Papeete
-
Tahiti. E 'orometua ha'api’i reo tahiti au i tepü tôro’a I.U.F.M. nô Po-
rinetiajarâni.
'Ua haamata mai au epâpa'i i te matahiti 2012 nô te Heiva i Tahiti
'e 'ua ô mai au i roto i te ta atira a Littéramâ ohi i teie matahiti 2013.
Ràhiri, Râ haruhia i te 132raa o te Heiva !
Hiti mahuta !
E toru parahira’a ’ura tei te vâhi maita’i roa a’e o To’ata !
Hiti mahuta !
E ari’i té tae mai i teie aru’i ?
Hàruru te fenua ! Autâ te varua !
’Ua ô roa mai te hàruru o te pehe aniania a vëtahi nô te fenua âtea roa,
Terà iho o tei haru atu i te iho tupuna.
’Ua ô roa mai te ta’i punu o te hïmene ai’a a vëtahi i nia i te tahua To’atâ
Terà iho o tei eiâ atu i te vàrua tupuna.
E tuaa’ai e e, e tuaa’ai nô te fenua roa, ha’api’ihia i roto i te mau puta
Ma te ta’a’ore i te aura’a tumu !
Aumihi, aumihi uri pa’o te a’au, ’aita e fa’aaura’a !
Auta’i, auta’i hôhonu faito bre te a’au, aore e aore !
’Ua riro te Heiva ei Hevara’a
I te mana ore i mua i teie mau fa’aôra’a, e fa’a’ôora’a !
Vai mü noa, vai maau noa te ruau, te taure’are’a, te tama !
Auë tô’u nüna’a, terà noa à fa’a’ohura’a !
’Ua ’ata fa’ahou iho nei ràtou
E ata ta’ahi i teie, e ’ata ninâ mà’ohi !
E aha ïa huru poirira’a ?
E ha’afaufa a-ânei-hia te rima rave i tà vëtahi ?
91
Ha’amanab atu ra vau i terà ra tau
I fa’arirohia ai tô’u nüna’a ei fa’aheivara’a i nà vëtahi !
Mehara atu ra vau i tera râ tau
I fa’apëpêhuriohia ai tô’u iho toto i te oro’a a vëtahi !
’Ua mau ae nei ho’i te tau o te mau pahu i te purou mou’a
’Ua bre ae nei te ta ue o te mau tohe i te marupô
E Hau tàmarü noa tei tae i te tümâ i tâ te Hau fa’aro’o,
E mea ’ino roa atu â râ te ravera’a !
’Ua ho’i te mau atu'a i te piha atua
’Ua vaiho mai i te ta’ata i te piha ta’ata
Terâ noa â i teie nei tau !
Tô mua roa atu râ te faito !
I te mea ho’i, nâ tô tâtou iho e tü’ino ra i tà tàtou !
I te mea ho’i, nâ tô tâtou iho e tâta’ahï ra i tâ tàtou !
Faatura bre i te manava !
Faufa’a bre te hîro’a !
’Ua tïa’i e ’ua tïa’i
Te tômite, te rahu’a, te rauti pupu
Te tama, te metua, te nüna’a
E ’ia tae mai ra te ta’ata atu ra,
’Ua mo’ehia te ta’i navenave o tô’u nei reo nô te ta’a bre i te tab !
Aua’e ato’a ! Âhani ’aita, ’ua pàhurehure roa ïa reo !
E paraira’a te tumu !
E parai e e parai, ’ia hinuhinu maita’ihia te i’a,
E ha’apori e e haapori, ’ia ’a’o maita’ihia te i’a,
E ’ia ’amu iho,
E pu’unana roa, e mate iho !
’Ua tehu-roa-hia te nüna’a
E’ita e ti’a fa’ahou te fare ni’au !
’Ua matau-roa te nüna’a
E’ita te ahimaa e ’ama fa’ahou !
Âuë ïa va’a pâremo ë !
E otare, e painu !
’Eiaha râ e ta’i e tâ ’u nüna’a
Nà be ihoà i maiti i tà be tàpü ati ’ei tàpü farâoa nà be !
autochnes
réations
LittéRama’oHi » 21
Edgar Tetahiotupa
Enseignant, anthropologue, membre du réseau Asie-Pacifique, du CNEP,
du projet DobeS, de l’association C.I.E.L., de Littérama'ohi, des To'ohitu
de l’association Ati ti’a (Moorea), président de l'association Te ui hou 0 te
Fenua Ènata ...De manière générale, s'intéresse à la culture et aux
langues polynésiennes.
Merci en marquisien
Vers les années 1990, la société marquisienne a été témoin de l’apparition d’un
terme, “nouveau” pour certains, “ancien” pour d’autres, qui est la traduction en
marquisien du mot “merci”. Cette volonté de traduire, qui n’est pas particulière
aux îles
Marquises, s’explique par l’exigence d’une société qui a opté pour la
promotion et la valorisation de ses langues polynésiennes. Des concepts étrangers, inexistants dans sa propre culture, sont naturellement destinés à être traduits, parce que faisant partie de la vie quotidienne actuelle, d’autant qu’en
tahitien merci se dit « mauruuru ». Il fallait donc trouver un équivalent mar-
quisien. Comment dit-on merci en marquisien ?
Actuellement le terme le plus usité pour dire “merci” est koutauK Des anciens,
interrogés à ce sujet (bien avant les années 1990), ont affirmé que le terme
merci n’a jamais existé en marquisien. Ils expliquaient cela par le fait que dans
la relation à l’autre, la confiance est forcément de mise. Prêter, c’est mettre l’autre
en
position de subordonné, de redevance. C’est la distribution, le prêt des biens
qui lient les gens entre eux. Ainsi donc la notion véhiculée en français par le
terme merci ne trouve
pas sa place dans la culture marquisienne puisque les
attitudes, les comportements, les codes de la vie sociale sont édifiés de telle
y 1 Par commodité, l’expression kou tau est écrite en un seul mot, kouta’u, afin de rendre l’idée de
9 merci.
93
manière que la personne qui dérogerait à la règle s exclurait elle-même de la
société.
Dans son dictionnaire marquisien, René Ildefonse Dordillon définit kou en ces
termes : « Plaise à Dieu ! Que
n’ai-je ! Que ne puis-je ! Que ne suis-je ! Plût à
(p. 239). C’est la même définition que donnent les Marquisiens
de Hiva Oa. Kou tau ko’ana tïtahipereo'o nau ati’i a'a ! (que ne puis-je avoir une
Dieu que ! »
e
voiture comme celle-là
!), dirait un Marquisien. Selon eux, kouta’u ne signifie
nullement merci. Cette définition est partie de l’île de Ua Pou et prenait comme
support la définition suivante : kou tau e ha’ahua i ta 'oc, (puissé-je te le rendre
[un jour ce que je t’ai emprunté]). Ici, kou marque un désir, une volonté. Cependant, des termes, pour marquer la satisfaction ou le contentement, ont toujours
été utilisés, comme koakoa ou eka’eka. ’U koakoa te hakaiki
signifie que le chef
est content, sous-entendu : merci d’avoir contenté le chef; l’expression haahua
eka’eka, littéralement, rendre avec plaisir ou avec allégresse, renvoie à l’idée de
merci, elle est utilisée aussi par les catholiques pour louer le Seigneur.
Pour en revenir à koutau, le terme s’est progressivement transformé en ko’utau
(notons le déplacement de la glottale) avec tau signifiant que les choses sont
de se poser, de se fixer et que le terme est accepté par la population de
Ua Pou2. Cependant, ce n’est pas le cas dans certaines îles. L’exemple de Hiva
Oa montra aux hommes politiques qui battirent campagne en 2008 que cette
expression n’est pas acceptée par les anciens, si bien que cela devint une préoccupation. Comment dire merci ? Comment remercier la population d’être présente à un
meeting politique ? Pour éviter toutes invectives, l’un des conseillers
municipaux suggéra, avec humour, d’utiliser les différents termes connus pour
en train
dire merci.
Une personne de Hiva Oa avait proposé l’expression taka mau. Celle-ci avait
temps anciens et n’était connue que de rares initiés. Taka signifie ceinturer, attacher ensemble avec un lien, mau exprime l’ancrage, la solidité. E
cours aux
haatihe atu nei au i te taka mau ia tatoupaotü (je vous confirme les liens qui nous
autochnes
I2 Ce ne fut pas le cas au débutde son introduction. En ef et, une bonne partie de la population réations
a manifesté son refus d’utiliser ce terme.
L’acceptation, disons, l’ancrage de ce terme dans le
langage populaire est dû en grande partie à l’action de Radio Marquises qui n’a eu de cesse
d’utiliser ce terme.
LitteRama’OHi # 21
Edgar Tetahiotupa
unissent tous...
) pourrait être la phrase dite à l’ouverture ou à la fermeture d’un
discours. Un autre terme, utilisé surtout par les habitants de Fatu Hiva, est vai'ei
qui signifie généreux, aimable3. Cette notion d’amabilité se retrouve, en italien
et en espagnol, dans le radical gratia qui veut dire bonne volonté, amabilité et
qui vient degratus aimable, agréable. Vai'ei est bien accepté à Hiva Oa (en tout
par la majorité de la population), il correspond bien à l’idée de gracias en
espagnol et degrazie en italien. Cependant, un phénomène nouveau est apparu,
sans doute, à cause du désir
marqué, de certaines personnes, d’utiliser ko’utau.
En effet, il arrive que ce terme se substitut à celui de ka'oha (bonjour, bonsoir).
Il est utilisé dans l’expression suivante : ko’utau nui i to ’otou tihetia mai (merci à
vous d’être venu)
prononcée au début d’un discours, sans que le mot ka'oha
n’apparaisse pour saluer les personnes présentes. Les cas sont encore isolés,
mais gageons que ka'oha ne disparaisse pas du vocabulaire.
cas
Le concept de vai’ei
'Ei signifie attache, c’est ber les choses ensemble. C’est le même mot que hei qui
signifie couronne, sauf que dans celui-là le “h” a disparu. Une couronne de
dents de cachalot se dit eipa'aoa. Hei désigne la couronne de cou. C’est l’idée
de cercle, de boucle, d’unité, de ben, d’attache qu’il faut retenir ici, quabté indispensable pour la solidité d’une communauté. Hei a un autre sens, en marquisien, il signifie : juste, équitable. La cohésion du groupe est aussi à ce prix. Vai
signifie demeurer, rester. En somme, que les choses demeurent, quelles restent
en
place. C’est dire que les liens doivent demeurer, c’est une question de survit.
On comprend aisément cette idée de lien et donc de solidarité, lorsqu’on se
réfère à l’organisation d’une société traditionnelle avec la présence de spécialistes, chacun dans leur domaine : pour la construction de pirogues, de maisons, pour la pêche, pour la médication, pour la danse, pour la tradition orale,
etc. Les tâches partagées se complètent et participent à la cohésion, à la vie de
la société. Un chaînon vient à manquer et la société est déstabilisée.
Le terme hei signalé plus haut, dont est issu ei, revêt un caractère
particulier,
puisqu’il signifie aussi : juste, équitable, équilibré... Selon cette définition, la
notion de lien dépend d’un équilibre savamment dosé des relations qu’entretiennent les gens ou les groupes entre eux. Rompre ce ben, et donc rompre cet
équilibre, c’est s’exclure. Ce pourrait être le cas de groupes d’individus qui
Il3 Notons au passage que le terme kouta'u na pas cours à Fatu Hiva.
95
n'appliqueraient pas le principe connu sous le nom de « don et contre-don ».
Prendre, c’est forcément rendre. C’est rendre la même chose ou rendre la même
valeur si ce n’est plus. Ne sommes-nous pas ici devant une forme d’économie
dynamique, si tant est que cette forme ne rompt pas l’équilibre ci-dessus discuté ?
Quant à vai que nous avons vu plus haut, il se réfère à “place, endroit” et à “eau”.
La question de l’eau est indissociable de l’existence même de l’être humain. Pour
rendre en marquisien « Qui es-tu ? », on dit : « O ai be ? », mais elle est surtout visible et lisible en
se
langue tahitienne. Dans cette langue-ci « Qui es-tu ? »
dit : « O vai be ? >> qui littéralement se traduit ainsi : « De quelle eau es-
tu ? », entendu de la manière suivante : « De
quelle eau es-tu constituée ? » qui
peut se comprendre comme ceci : « De quel source viens-tu ?, ou « A quelle
appartiens-tu ? », ou encore « À quel animal marin appartiens-tu ? ».
Lorsqu’on sait que la vie a commencé dans l’eau, que l’enfant dans sa vie intrautérine baigne dans un liquide amniotique (qui a le goût de la mer), on ne peut
qu’être admiratif devant cette conception de l’être humain, d’autant que celuisource
ci est constitué de 70% d’eau.
Vai'ei et la société actuelle
Le territoire de la Polynésie française, dans sa politique d’aide aux personnes
les plus en difficultés, a façonné chez un nombre important de la population,
une
mentalité d’assisté, renforcée en cela par une politique de clientélisme4.
Lorsqu’on introduit le concept de va’ei dans la vie moderne, on se rend compte
de l’abîme qui sépare les valeurs d’antan à celles d’aujourd’hui. Demander, sans
qu’il ait retour, devient, aujourd’hui, un acte normal et courant. Les valeurs ont
changé, les concepts aussi. Le rétablissement de ceux-ci n’est-il pas le garant
d’une société plus responsable, terme dont le sens étymologique signifie :
répondre de ses actes » ? Dans l’organisation de la société traditionnelle, les
gens devaient répondre de leurs actes, une chose prise devait être rendue et cela
n’excluait nullement la solidarité. Il en allait de la solidité et de l’équilibre de la
«
société.
Bibliographie : Dordillon, I. - René (Mgr), 1931, Grammaire et dictionnaire de la langue des iles Marquises,
marquisien -français, Institut d’ethnologie, Paris.
4
Due à une période faste, des années 1960 à 2000, liée à l’activité des essais nucléaires.
autochnes
réations
LittéRama’OHi # 21
Emilie Tiare Gonzalez
Professeur certifié d'anglais au collège et lycée d'Uturoa
Titulaire d'une maîtrise de langues et civilisations étrangères (anglais)
Le symbolisme de la tête
Les Polynésiens d’antan ont toujours considéré la tête comme la
partie la plus
sacrée du corps. Remémorons nous les recommandations de Marau Taaroa :
“Veille à ce que ta tête ne soit pas touchée par une femme de basse extraction.
Rappelle-toi que ta tête est sacrée1. »
Les polynésiens vénéraient et déifiaient leurs ancêtres, eux
qui leur donnaient
leur haut rang. Les crânes ancestraux étaient pieusement conservés et
produits
lors de cérémonies visant à la fertilité et la fécondité.
Comment un crâne blanchi (mort !) pourrait il
suggérer, sinon susciter la vie ?
question. A File
de Pâques, ces mêmes crânes servaient à multiplier les poules2. En NouvelleZélande, ils favorisaient les récoltes abondantes de umara3. Les légendes abondent à propos de têtes enterrées produisant des
plantes tels les uni, les noix de
cocos. Le
corps humain devient substrat favorisant l’apparition de plantes nouvelles : mûrier à papier, canne à sucre, kava, ape.
Car c’est bien de ce pouvoir créateur et procréateur dont il est
ï
1
l’homme, Paris, 1971, p. 66.
Métraux, Alfred, Ethnology ofEaster Island, Bishop Museum Press, 1971, p. 266.
3
Best, Maori Agriculture, the cultivatedfoodplants ofthe natives of New Zealand, with some account
of native methods ofagriculture, its ritual and origin myths, Dominion Museum Bulletin 9, AR
Shearer, government printer, Wellington, New Zealand, 1976, pp. 193-194.
2
aes& m
Mémoires de Marau Taaroa, Publications de la Société des Océanistes, N°27, Musée de
97
Les ancêtres sont associés à la vie. Ne l’ont-ils pas amené en Polynésie à la force
de leurs rames ? Les tupuna introduisirent, les plantes, la vie, la civilisation polynésienne à ces îles désertes. La connexion
linguistique entre tupu et tupuna se
lait parlante. N’oublions pas que les dieux sont aussi des ancêtres.
A Tahiti, Taaroa sacrifie son corps, se démembre pour créer l’univers mais
sa tête
garde
immortelle. A file de Pâques, le dieu Makemake apparaît d’abord sous
la forme d’un crâne. Pourquoi cette obsession pour cette partie du corps ?
Nous avançons l’hypothèse que la tête était un symbole ésotérique utilisé à des
fins politiques. De nombreux mythes semblent l’associer aux symboles de l’œuf
et de la
graine, porteurs de vie. Une certaine analogie semble se forger entre le
crâne et l’ceufj blancs, minéraux. Cela n’est pas sans rappeler
l’usage de l’élément
minéral en tant que facteur d’abondance. Nous pensons à l’usage des pierres
puna i’a et mauri.
La tête est associée à la graine, au fruit mais aussi aux organes sexuels masculins,
porteurs de vie. L’univers lui-même est visualisé comme une calebasse, un œuf
ou une noix de coco, mais non comme un ventre féminin !
Les mythes de création insistent sur une croissance végétale du monde ou un
mode de reproduction ovipare de toute chose ou de toute vie. La création semble être exclusivement masculine. La femme n’est vue que comme une enve-
loppe, une coquille. Elle semble être exclue du pouvoir de création. Faut-il
mettre ce rapt
idéologique sur le compte du désir misogyne des hommes
d’écarter les femmes du pouvoir tout en s’appropriant la quasi-totalité des pouvoirs
-
dont ceux de la création et de la procréation ?
aréutaocthionness
KH
LitteRama’oHi « 21
Emilie Tiare Gonzalez
Fertility heads in Polynesian myths
Polynesian founding myths
In the Cook Islands, the Universe was perceived as a coconut shell. At
the
beginning, there were three major gods and one goddess. The male spirits lived
below the coconut shell. A «thick stem, gradually tapering to a point called Teaka-ia-Roê, the-root-of-all existence», represented the space they occupied.4
The goddess lived inside the coconut. She lacked so much space that her knees
and chin touched5. She was called Vari-ma-te-takere, literally “the mud and the
bottom”. Te Rangi Hiroa insists on the Mangaian conception that plant life and
human life are intertwined. Six beings with human characteristics grew within
Vari. They sprouted from either side of her body and were picked like ripe
fruits. Her first son was a human being called Vatea6.
In Tahiti -Society Islands- and in the Tuamotu islands, Ta’aroa the parentless
lived in a round shell. “He was Ta’aroa above, Ta’aroa below, Ta’aroa in stone”.
One day, he broke his shell and slipped out. He realized that he was alone. He
transformed his shell into the universe. He created Tumu Nui “Great founda-
tion”, a male, and Papa raharaha, “Stratum rock”, a female. He called to them to
unite but they would not. So Taaroa dismembered his body to create the world.
“He took his spine for a mountain range, his ribs for mountain slopes, his vitals
for broad floating clouds, his flare and his flesh for fatness of the earth, his arms
and legs for strength for the earth, his finger nails and toe nails for scales and
shells for the fishes, his feathers for trees, shrubs and creepers, to clothe the
earth; and his intestines for lobsters, shrimps, and eels for the rivers and the
seas; and the blood of Ta’aroa got heated and drifted away for redness for the
sky and for rainbows.” However, in the end, his head “'uru” was the only thing
he kept. It was described as “mo’a”, “sacred”.7
4
Gill, William, Myths and songsfrom the South Pacific, Arno Press, 1977, p 1.
Ibidem, p 3.
6
Hiroa, Te Rangi, Mangaian society, Bernice P. Bishop Museum, Hawaii, 1934, p 10.
5
7
Henry, Teuira, Ancient Tahiti, Bernice P. Bishop Museum, Hawaii, 1928, p.339.
99
In Hawaii, the universe grew from itself. The Kumulipo, or chants of creation,
puts the emphasis on unions between males and females that resulted in numer-
offspring. Everything is coupled because the Kumulipo is a genealogical
chant. It is not at all clear who is at the origin ofmen in the Kumulipo. In the first
ous
case, La’ila’i is
presented as the mother ofgods and men through her unions with
Kane and Ki’i. The second version has it that man came about thanks to
Haumea and Kanaloa. Haumea’s characteristic is her ability to bear children
through her brain. And the third story presents Papa and Wakea as the official
parent pair8. In one account, Papa gave birth to a gourd. Wakea threw the cover
ofthe calabash, which became the sky, the inner core, the sun, the seeds, the star
and the whiteness ofthe soft core, the moon9. The gourd, the vegetal egg, is a
variant ofanother account. Old Hawaiian
legends claim that the universe sprang
from a primordial egg laid by an immense bird on the waters of space10.
In Easter Island, Makemake first appeared on earth as a skull. Makemake the ereator masturbated in different elements such as water, stone and earth. He obtained
red flesh with water and with earth “were born Tive, Rarai, Hova, and the old
Arangi-kote-kote”1 ' . One day, he decided to drive the sooty terns to his
country As he saw that human beings ate them, he directed the birds to the island
ofMotu-Nui. Makemake is associated with the sooty tern and its eggs.
woman,
'
In Aotearoas creation myth, the sky-father
Rangi and the earth-mother Papa
closely embraced. They begot seventy sons. The children lived in everlasting darkness and lacked space so much that most ofthem agreed about the
necessity of separating their parents. Tane is the one who forcibly parted his
parents. Tane was associated with the sun and the light. Tane then searched the
female element. In his quest for the ira tangata, the human life, he mated with
many female beings and produced plants, trees and birds. But he did not find
the female principle. He had to fashion the first woman. Hine-Ahu-One was
made of earth taken at Papas mons veneris12.
were
8
Beckwith, Martha, The kumulipo, University of Hawaii Press, Hawaii, 1981, p.99.
Kamakau, Mânaikalani, Tales and traditions of the people of old, Bishop Museum Press, Hawaii,
2000, p. 125.
10
Henry, T, op.cit., p. 345.
11
Métraux, Alfred, op. cit., pp. 312-313.
12
Best, Elsdon, Maori Religion and mythology, part I, A. R. Shearer, Government Printer, Wellington, New Zealand, 1976, pp. 75-121.
9
autochnes
réations
LitteRama’OHi s 21
Emilie Tiare Gonzalez
Male appropriation of womens powers of creation
(...)
•
The egg symbol
the universe was represented in the form of a
They possess the same round shape and
actually are the different facets ofthe same symbol. They all represented the
primordial egg, the primordial seed from which life sprang out. The calabash
and the coconut put the emphasis on vegetal growth and the egg on animal
In Polynesian mythology
coconut shell, a calabash or an egg.
procreation.
However, with the egg the focus was on the oviparous method and not on the
viviparous way. The reason for this insistence on a special reproduction mode
was
that the second method related to maieutics. The egg symbol was signifi-
cant because of its exteriority to
the body of the female bird. Since it was outside females, creation could be dissociated from women. Males could thus
control the egg symbol. Moreover, winged creatures and their attributes -eggs,
feathers- represented masculinity and virility par excellence, thus allowing a dis-
tanciation to be made between femininity
and procreative powers. Creation
myths had no need ofwomens intervention. Childbearing was only mentioned in genealogies. The role of women was to create a divine first-born, in
other words an heir.
The mineral aspect ofthe egg shares a striking resemblance with the rock foundations ofthe beginning ofthe universe. First beings were described as rocks
coming from rocks. In Tahiti, “Taaroa in stone” called to rocks to unite. HineAhu-One, the first Maori woman, was created out ofearth. In real life, rocks
were also used to
yield important catches. Fertility stones such as puna i’a or
maun controlled food
supplies. There seems to have been an evolution from
the original image of a mineral-like egg producing life to a stone enhancing
abundance. The egg symbolised creation. It is a potential for life. According to
Tahitian legends, everything has a shell. Everything comes from a shell.
Women were man’s shell. Women are just seen as husks, a “skin”, pa a. This representation is analogous to the image of crustaceans shedding stheir shells or
that of hatching eggs. What matters is what is inside. The first-born of two
chiefs could be of higher rank than his parents. The mother only acted as an
“incubator”. The egg microcosm represents the macrocosm ofthe universe. It
or
is the enclosed space
where the mysteries of the po, night, occur. Life springs
from night to life and daylight. The egg symbol was deliberately never associated with a female matrix in myths. When so, it was always done in a way to
101
make creation dissociated from womanhood. The role of the womb was
diverted to other symbols.
Creation powers were diverted to another part of the human anatomy: the
head. The egg symbol is interchangeable with the head symbol. This is obvious
in Easter Island. Makemake the creator first
appeared under the form of a skull.
swept it away. She swam after it
A priestess was watching over a skull. A wave
and landed on the island ofMatiro-hiva. There, Haua revealed it to her that it
was
“not a skull, but the god Makemake”B. This episode bears some similitude
with the Tahitian version. Both Ta’aroa and Makemake dwell in a receptacle,
eggshell for Ta’aroa and a skull tor Makemake. The latter is embodied by the
sooty tern and its eggs. It is highly important to underline the predominance
of the birdman cult in Rapa Nui. Every year, the quest for the first
egg ofthe
sooty tern took place. Each contestant sent a hopu or servant. The hopu swam
an
over to
the island oi Motu-Nui using big bundles ofreeds as floats. The
gods
appointed the tangata manu -the birdman. His servant would be the one to find
the coveted egg. Upon discovering it, he shouted “So and
so,puoko te varu
(shave your head)”. The birdman had his hair, eyebrows and eyelashes shaven14.
Makemakes skull can be likened to the first egg ofthe sooty tern. Makemakes
spirit “showed” the egg to one of the competing servants. The equivalence
between heads and eggs is exemplified by a strong physical symbolism. Indeed,
the servant swam back with the egg tied to his forehead. The birdman shaved
his head in the likeness of an egg. The first egg therefore symbolised renewal,
year and possibly a new tangata manu. The migrations of the sooty tern
announced the return of fecundity and prosperity Birds and eggs could be cona new
sumed.
In Tahiti, Taaroa lived in an
egg. The egg hatched when Ta’aroa broke it. Then
he dismembered his body in order to create the world. However, the only
thing
he kept was his head. In doing so, Ta’aroa kept his most divine and sacred side.
He kept the source oflife, the life ofthe universe and the source ofhis immor-
tality. His round head, immobile in space, strangely resembles the primordial
egg he dwelled in.
I13 Métraux,
Métraux, A.A.,ibid,
op.cit., pp.334-336.
312-313.
14
pp.
autochnes
réations
LitteRama’oHi » 21
Emilie Tiare Gonzalez
•
The seed symbol
Myths focus on another strong symbol we afore mentioned, the seed symbol.
This symbol is equivalent to the egg symbol. The only difference is that the
seed symbol emphasizes vegetal fertility.
The Cook Islands version of creation stresses the analogy between human
beings and plants. Vari-ma-te-takere, literally “the mud and the bottom” is associated with the slime ofthe beginnings from which human beings have developed and grown. Hiroa adds that vari means “mud” or “menses” and takere “a
canoe bottom or keel”. Vari is one of
Papas avatars. Her polysemous name,
“Van, definitely associates the female body to the chthonian world. Takere suggests the long migratory canoe voyages which are also at the basis ofPolynesian
civilisation. In the New Zealand version, seventy sons were waiting for germination. They lacked space in the bosom ofthe Earth-mother. This lack of space
is also emphasised in the case of Vari. She lacked so much space that her knees
and chin touched. These beings are actually equated with buried seeds. Many
gods were represented giving birth to lesser gods through their bodies. Their
bodies acted as a papa, a foundation ofearth, on which young generations grew.
The central Rurutuan god was called A’a “roots”. This male deity was sculpted
with small humanoids sprouting out from his head and body. Aa was believed
to be the ancestor who peopled the whole island and who was apotheosised
after his death b. Cook Islanders also represented primary gods having secondary ones emerging from their bodies.
\
15
Lavondes Anne, La culture matérielle en Polynésie, thèse de doctorat de 3eme cycle, Université
René Descartes, Paris V Sorbonne, p. 116.
103
The human body in general was closely associated with
plant life. There are
many instances ofthe apparition of new plants with the humus of human
corpses. According to Kamakau16, the paper mulberry or wauke is derived from
Maikohâ instructed his daughters that a useful plant would
grow from
his corpse. This is the origin ofbark cloth,or kapa. In the Cook Islands, in times
of famine, a couple offered the tui tonga their cooked baby. He refused and
a man.
ordered them to bury it. From the corpse sprang the kava plant17. In a variant,
the body and the head were buried separately and two plants sprouted from
the remains, the kava plant and the sugar cane. Tahitians thought that many
plants came from human beings. The main reason was the morphological analogy between some anatomical human parts and some plants. Sugar cane and
ava, (piper methysticus) came from the human spine, the trunk of the Ape (Alocasia Macrorrhiza) from the
thigh, yams (Dioscorea) from human legs, taro roots
from the feet, the nahe (Angiopteris erecta) and para (Marattia salicina) ferns
from man’s liver18.
The universe was pictured as a coconut or a calabash. These fruit
symbolised
powers of creation. Containers such as gourds or bailers metaphorically evoked
sexual relationships. They are used to retain water. This
image is implicitly
related to female sexual organs receiving semen. In the Polynesian
way ofthink-
ing, round-shaped fruits are associated with male generative organs and with
the human head. Polynesians symbolically equated the powers of
generation
with heads and testes. Heads were often assimilated to testicles. The coconut
tree was believed to be a man “whose head was buried in the
ground with his
penis and testicles above”19. In Hawaii, the breadfruit sprang from the testes of
a man who died for his
family. The gods ate some of the fruit. As they learn
about where they came from they vomited it and thus spread the breadfruit
tree20. In another version, Ulu died of famine, and then was buried. Later on a
breadfruit tree sprang from his corpse21.
16
Kamakau, M, op.cit.,p. 14.
Gifford, Edward, Tongan Myths and Tales, Bernice P. Bishop Museum, Hawaii, 1924, pp. 71-75.
18
Henry, T, op. cit., pp. 420-421.
19
Kamakau, M. in Valeri, op.cit, p. 46.
20
Fomander and Thrum, Hawaiian Antiquities andfolklore, Ai Pohaloi Press, 1999,
pp. 676-678.
21
Thrum in Beckwith M., Hawaiian
Mythology, University of Hawaii Press, Honolulu, 1970, p. 98.
17
autochnes
réations
LitteRama'OHi # 21
Emilie Tiare Gonzalez
Heads were equated with symbols offertility. Recognition ofthis fertility was
refused to women in myths and bestowed oilmen. Logically the role of the
womb was assumed not only by the head but also by round-shaped organs,
mans
generative organs. The fertility ofmale sexual organs is underscored in
many tales. In Niue, according to traditional beliefs, man was born from the ti
plant, Cordylinejruticosa. This was the reason why pregnant women were fed
with ti root. “The ti is the parent ofthe man, and the child should feed on the
fullness of its parent, the ti-mata-alea” while still in the womb22. The ti root is a
phallic symbol. It is at the origin ofhumanity. Implicitly, the penis is the parent
of man. In a similar way, Tongans say that human beings originated from a
worm or a
grub. The head of the worm became the first tui tonga, id est the first
supreme chiefof Tonga23. In the Cook Islands creation myth, Te-aka-ia-Roê,
the “root of all existence” is also a worm. Gill gives “thread” and “worm” as the
definitions ofRoê24.
(... )Most staple food plants were created by males. This is the case for the
breadfruit tree, the coconut tree, and the taro root. They are strongly connected
to male generative organs. Because male organs were so intimately associated
with foodstuff, women were prohibited to eat phallic foods such as bananas
and coconuts25. They were forbidden to devour masculinity.
Fecund ancestors
•
Tupu and tupuna
In Polynesia, ancestors are closely linked to fertility. The dead, who left the
realm ofthe living, belonged to the past. They became the ancestors. Logically,
without ancestors there would be no life today. They were the sine qua none condition ofthe existence ofthe present human beings. Knowledge of ones ancestors, namely of ones roots and genealogies, have always been vital in Polynesia.
In New Zealand, ancestors are highly connected with sexuality. The posts of
meetinghouses invariably represent sexual unions. Tupuna, ancestors, are represented enacting fertility. They are connected with abundance and growth.
Fertility is associated with old age. The Maori term tawhito which means organs
22
Loeb, Edwin, History and Traditions ofNiue, New York Krauss reprint, 1971, pp. 164.
Gifford, E., op. cit., p. 25.
24
Gill, William, op.cit.,p. 1.
23
25
Dunis, Serge, Ethnologie d'Hawaii, Presses universitaires créoles, l’Harmattan, Paris, 1990, p.
351.
105
of generation, also means26 ‘“primeval, source, origin, original, ancient’ in the
Polynesian language.” Mythical ancestors created everything. All Polynesian
numina were viewed as ancestors and were hence ofhuman
origin. Linguistic
study ofthe etymology of the word atua further corroborates that idea. “The
term atua (atua) and its Austronesian variants [such as matua]
designate in the
great majority of cases exclusively or partly human ancestors, spirits of the dead
or even
living persons of age and importance27.”
237089BGMHielnrbay,ch
The idea ofvegetal growth and ancestors were linguistically coupled. Lexically,
the words tupu “growth” and tupuna "ancestors” are connected. In Milner’s
Samoan Dictionary28, tupu means “grow”, “arise, break out” or “happen, occur”.
Tupuga, “ancestor” derives from tupu. Tupulaga means “generation”. Tupu is the
etymon of tupuna.
In Tahiti, Ta’aroa is presented as the ancestor, the
origin ofeverything. He is
dubbed “Ta’aroa nui Tahi Tumu”, “Taaroa te tupuna”29. Tumu means “root, ori-
gin, cause, foundation” but also “tree trunk.” In Samoa, Tagaloafa’atupu nu’u ereates all
things. The creation pattern is similar to the Tahitian version. His name
emphasizes the idea of growth. In the Cook Islands, the term tupu is connected
to the creation
process and to the first era. “Tupu means grow, happen. In the
phrase ‘mei tupua roa mei’ (...) the sense is 'from the very beginning’”30, namely
from the time when things first began to “tupu’’, “to grow or happen", that is to
exist.
The word tupu is used to describe the growth ofplants, hair and body. It is also
the name of a plant that has yet to be identified. It may mean “happen”. We can
clearly see the shift in meaning from the idea of growing to the event. We can
how the universe was conceived, as it grew and sprang into life. The universe came into existence. The universe came to
“happen”.
see
Creation was a divine process. The head was viewed as the seat ofLife. Vegetal
growth was a common metaphor for human life. We have established that the
Museum, 1924, p.222.
and Horst, Religion and Language ofEaster Island, Berlin, 1996, p. 62.
Samoan Dictionary, Polynesian Press, 1993.
autochnes
I26Best, Elsdon, Maori Religon andMythology, Section 1, Wel ington NZ and Dominion Füréations
T., op.cit., p. 336.
op. cit., p.34.
LitteRama’oHi » 21
Emilie Tiare Gonzalez
concepts of“head”, “fertility” and “ancestor” were linguistically interrelated. Language reveals Polynesians’ beliefs. Language reflects extra-linguistic practices,
in this case, the use of ancestors’ skulls as fertility providers.
(...)
•
Fertility skulls
Ancestor cult was widespread in Polynesia. This is exemplified by the practice
ofkeeping tire skulls of ancestors. The skulls ofthe dead, especially those imbued
with mana, were highly revered. These skulls were used for their fertilising pow-
They were employed in several ceremonies connected to fertility.
especially those of one’s
ancestor were imbued with mana, power, and conveyed magic powers. The first
reason was their oldness. Old
age represents wisdom. Some dead were deified.
To be in possession of a divine bone meant having strong supernatural allies.
Skulls are powerful because they symbolise “living” ancestors. Skull conservation was possible because bone was a durable, time proof material. Skulls
ers.
Human skulls were given magical properties. Bones,
showed that ancestors were still alive but in another realm. Ancestors still acted
from the Po, the land ofthe setting sun, Hawaiki. The blood link between older
and younger generations was still strong. Ancestor worship showed the bond
between the living and the dead. The dead acted as protectors. When Polynesians wanted
something out of the gods, they gave them oblations. In the
Tuamotu Group, Caillot remarked that whenever a person wished to have the
best fish, he took offerings offood to a grave so that his desire be granted31.
ariki-paka or chiefs "were supposed to have the
magic power to multiply chickens.” What is interesting is the fact that “they
were
always marked in front with an incised design.” Most designs represented
In Easter Island, the skulls of
birds. In Ethnology ofEaster Island, three fertility skulls designs can be seen. They
represented on the next page. The designs represent a bird without a head,
bird and a vulva32. The bird images were probably associated with the bird-
are
a
cult. The vulva drawing is further evidence that skulls were endowed with
the same magic properties as those offemale genitals. They could give life.
man
B31 Métraux,op.
Cail ot,Mythes,cit.,légendes
266. et traditions, E Leroux, Paris, 1914, p. 67.
32
p.
107
Figure 43; - Signs engraved on skulls used tailsmans :
(U.S. Nat. Mus. 31064) ;
b, bird (from Routledge, 194, fig. 96) ;
a, bird without a head
c, vulva
(U.S. Nat. Mus. 31064a).
Designs incised on Easter Island skulls
In New Zealand, Maori preserved the heads oftheir dead. This
practice was
calledpakipaki. Best33 noticed “a ceremonial use of the skulls and other bones
of dead and gone tribesmen with a view to
causing fertility and an abundant
harvest.” The tohunga would hold a kumara, a sweet potato, towards the oldest
of the skulls and say; “Eat thou ofthe food cultivated by your many folk left in
this world.” After the crop had been planted, skulls were sometimes brought to
the field and elevated on a stake. Seeds or tuber plants were sometimes placed
between the jaws. Relatives ofthe dead would then weep over the bones of
their defunct relatives. Even the skulls of their enemies were used to fortify
crops.
(... )ln Tahiti, an “oromatua is the skull of a dead relative preserved (...)
wrapped up in cloth, and at certain times (such as a case of sickness, &c.,) it was
produced, when the priest made prayers to the Oromatua, in thepo or night,
for the restoration of the sick34” What Davies tells us is that sick people about
to pass away could be saved
by their ancestors’ skulls. Skulls enclosed the life
principle. They symbolised life because they belonged to ancestors. Ancestors
were those who conditioned
present day life. Ancestors were those who had
vanquished death through apotheosis.
The same ideology pervades throughout Polynesia. Polynesian myths insist
on the
procreative powers of the heads. Life could spring from a head. A head
created the first coconut tree. The most popular version has it that the coconut
derived from an eel lovers head35.In Napuka, “Cétait un être moitié homme
moitié poisson que l’illustre Maui aurait tué et dont il aurait détaché le chefdu
33
Best, Maori Agriculture op. cit., pp. 193-194.
Davies, op. cit., p. 173.
35
Beckwith, M., Hawaiian Mythology, op. cit., p. 102.
34
autochnes
réations
B
LitteRama’oHi tt 21
Emilie Tiare Gonzalez
corps. » « Hina se précipita pour voir. Ils prirent l’un et l’autre une mâchoire,
l’emportèrent et l’ensevelirent36. » Nothing could be more fertilising than the
head of an eel, a phallic symbol par excellence. In another account, a woman
called Pitô-ura, wife of one Râ-tairi, gave birth to heads. These heads became
coconuts soon after birth. Another version has children
dying ofhunger. Plants
sprouted from their heads. These plants were coconut trees37. The analogy was
taken a step further in the way fractures were dealt with. In Tahiti, “the natives
3401987BGHoeilcnkrwyth,
mended broken skulls with the shell of a half-matured coconut”38. Births
through the head are sometimes mentioned in myths. In the Cook Islands,
“Taaroa came right up through Papa’s head (...) by “the crown”39.” The Hawaiian goddess Haumea’s
particularity was to give birth through the brain, her children coming out from her fontanel40.
The skulls of ancestors were imbued with Fertility, with Life. Heads were con-
nected to the primordial egg and seed symbols. One plausible explanation of
this association lies in Polynesian history. The ancestors ofthe Polynesians did
growth, more precisely husbandry. Aboard their double-hulled canoes,
Polynesian seafarers brought the food plants that were inexistent in the new
botanically poor islands. Plants meant control over forces of nature and control
of food supplies. It meant life. They brought with them sugar cane, breadfruits,
bananas, yams, taro, arrow roots, ti plants, Malay apple, wild ginger, kava, paper
mulberry and bamboo41. They also cultivated the sweet potato. The strength
and courage ofthose able seamen brought life, so in a way men really
gave birth
to Polynesian civilisation. This
may be one way of explaining men’s predominance in creation
myths and in legends relating the transformation of a corpsein general, a male one, into a
plant. It also explains the strong ancestor cult in
Polynesia and the use of fertility skulls. Ancestor cult was connected to these
beliefs that fertility was brought by ancestors.
master
contact, 1774-1821 », IVORY Carol, Société des Etudes Océaniennes n°268, Tome XXIII,
décembre 1995, pp. 52-53.
I36«Lerôledelaparueperson el auxîlesMarquise aucoursdelapremièrepériodedu
T., op. cit., pp. 421 -422.
T, ibid., p. 145.
W, op. cit., p. 10.
M., Hawaiian Mythology, op. cit., pp. 276-278.
K.R., The questfor origins, whofirst discovered and settled the Pacific Islands, University of
Hawaii Press, 2003, p. 79.
Simone Grand
A Littérama'ohi, j'offre la primeur de ce Chant des
origines, tiré de Tahiti
temps anciens de Teuira Henry dontj’ai corrigé la transcription en
tahitien et pour laquelle je propose une traduction différente de celle de
BertrandJaunez. Que tous deux soient remerciés ainsi que leurs éditeurs
de m'avoir permis d’accéder à ce trésor de la culture polynésienne pour
en
proposer corrections et traduction autre.
aux
Roo1
Rob
(api 380-382)
(pp 380-382)
Efano be i te rai ta vero hia
Pars vers le ciel rendu orageux
E ata e, e ata ti’iti’i2
Nuages, nuages ronds
Nuages, éphémères nuages.
Non pas le nuage glissant,
Non pas le nuage immobile,
Non pas le nuage floconneux,
Non pas le nuage qui s’effiloche,
E ata e, e ata mareva.3
Eialia te ata hi’a,
Eiaha te ata tü noa,
Eiaha te ata taataa,
Eiaha te atafare,4
Eiaha te ata puaas
Non pas le nuage rebondi,
'O atu ra i te atape’e noa6
'O atu1 ra i te ata oehau8
Mais au-delà du troublant nuage,
Te ata tira, te ata rearea,
Du nuage rouge, du nuage jaune,
Te ata teatea, te ata taupe,
Du nuage clair, du nuage affaissé,
Au-delà du rougeoyant nuage,
'0 atu i te ata verovero,9
‘O atu i te ata viriviri,
Mais au-delà du léger nuage,
Au-delà du nuage qui s’enroule,
E te ata mahaha !
Et du nuage vaporeux !
'Afano be i te rai ta vero hia
E ata e ! E atapoiri, e atafétu i
E atapaari, hiti marearea !
Pars vers le ciel rendu orageux.
‘O Faurourou10 te ata,
E ta’ai na, ta’ai na, tupu, ta’ai na
'Ua hapu te atapaari
Nuage ! Sombre nuage d’après
minuit.
Nuage gelé aux bords dorés !
Enfant-gâté est le nuage
Voyage, voyage, grandit, voyage
ES
LitteRama’oHi » 21
Simone Grand
la Ro'o ‘arm nui a Tâne
La nue gelée est enceinte
Ta’ai na, ta'ai na, tupu, ta'ai na
A moe Ro’o nui i te ata ta’ai na
De Ro’o, le grand messager de
‘A hurihuri, a tauahi
Voyage, voyage, grandit, voyage
Afa’auta11 0 Roo i te ata,
A ta’ai na, tupu, ta'ai na
Ro’o nui dort dans le nuage voya-
geur,
A a’ai '0 Roo i te ata
Tourne et retourne, enlace,
A ta’ai na, tupu, ta’ai na
Ro’o est véhiculé par le nuage,
A tatuatua12 0 Ro’o i te ata
A ta’ai na, tupu, ta'ai na
Voyage, grandit, voyage
A huihu’i 0 Ro'o i te ata
Voyage, grandit, voyage
X iti’iti13 0 Ro’o i te ata
Ro’o combat tout nu le nuage
A mamae ia Ro’o te ata,
Voyage, grandit, voyage
Roo fait palpiter le
nuage
Afanau ia Ro’o te ata
A ta’ai na, tupu, ta’ai na
A tapahi’i '0 Ro'o i te ata
A ta’ai na, tupu, ta’ai na
'Efare hua no Ro’o te ata
A ta’ai na, tupu, ta’ai na
A ne’e ‘0 Roo, a totoro '0 Ro'o i te ata
A ta’ai na, tupu, ta’ai na
A haere '0 Ro'o i te ata
A ta’ai na, tupu, ta’ai na
Tane !
Roo dévore le nuage
Ro’o donne des douleurs au
nuage
Ro’o fait souffrir le nuage
La nue a enfanté Ro’o
Voyage, grandit, voyage
Ro’o est langé de nuage
Voyage, grandit, voyage
Maternité est le nuage pour Ro’o
Voyage, grandit, voyage
Ro’o rampe, avance à tâtons dans le
Apa’ari ‘0 Ro’o i te ata
nuage
Hahaere e Ro'o ma Tü
Voyage, grandit, voyage
Tu’ava 14 e i te ata ‘e rere.
Ro’o déambule dans le nuage
‘E ta'ai na, ta’ai na
Tupu ta’ai na
Voyage, grandit, voyage
Ro’o grandit dans le nuage
‘0 Roo mua, Roo arere nui teie na
Ro’o et Tü se promènent
Tâne, i rahua e Ta’aroa, ifanau hia e
Faurourou, te atapa’ari mareare’a
Maigreur singulière du nuage qui
A rahu ra i te tahu’a na Tâne.
Voyage, voyage
Teie ia ! 'O 'Oina, ‘0 Fâfâ, b O’oia, e b
Grandit, voyage
C’est Ro’o premier, Ro’o grand messager de Tane, invoqué par Ta’aroa,
enfanté par Faurourou, la nue dorée
Tuiroa, na tahu’a nui ite a Tâne e.15
Tei Mou’a ura i Uporu tefenua ‘0 Tâne
i te ao nei.
I reira tâna nu’u atua i ta’iruru raa i te
s’envole.
gelée.
Ill
ta’upiti no te ao nei.
Fais surgir les experts pour lane.
Tei te ra'i hamama o Tam na ta'ata
Les voici : Aiguisé, Palpe, Rapide et
ihie'a 16 ra : o Pau, b Hühura 11 b
Ajuste, les savants grands experts de
Hua-nuu-marae18, b Aruru-nuu-rara
19, b Poro-a-uta, b Poro-a-tai, b Poro-arau-ata20, e na vahiné tama, b 'Anei-
Tane
anotau
,
ra’i11 e b Tupetupe-i-fare-one.
‘0 Tâne e b Arurujanau maira ta
tamaiti, b Fanau-tiniatua hua'ai
rahi roa.
raua
Ici-bas, le pays de lane est Montagne-rouge à Uporu.
Là, ses armées divines se réunissent
en
réjouissances terrestres.
Dans le ciel ouvert de Tane résident
les très ingénieux : Eclabousse,
‘E ’ore tana vahine e hope i te tai’o no te
Coursier, Petit-warae-martial, Ras-
rahi.
semble-larmée-dispersée, Hérautamont, Héraut-aval, Héraut des
divers nuages et les deux mères :
Fichtia-céleste et Flâneuse en maison de sable.
Tane et Rassemble eurent un fils :
Multipare, divinité à très nombreux
enfants.
Il est impossible de dénombrer ses
femmes tant elles étaient nom-
breuses.
Notes
1 -Ro’o
signifie renom, renommée, nouvelle. Son équivalentpa’umotu est rongo. TH intitule ce
chant : Ro’o le messager sans donnerle titre tahitien. Aussi je l’appelle simplement Rob.
2
-
Ti’iti’i est traduit : « qui s’étend au loin » !
TJ, Ti'i (tiki, le sculpté), « nom du 1erhomme..., sculpture, idole, - apporter, guérir ?
(plutôt quérir), aller chercher ».
a. Dans
b. Dans Acad : Ti'i
i.
( 1 ) ne (Pa’umotu : tiki) 1 °. Image d’un Dieu, statue (moderne) suivent 2 exemples d’uti-
lisation dans ce sens dont l’injonction à briser les statues (Deu. 7/5)2°. Mauvais esprit utilisé par le tahu’a nànati pour... maléfices... esprits ... représentés par des statues de
pierre... susceptibles de se déplacer tant quelles étaient « vivantes », «
habitées par
un
esprit maléfique. » (Etonnante Académie tahitienne pour qui la spiritualité ancestrale
est
uniquement maléfique.)
ii (2) np. le 1cr homme selon la tradition tahitienne...
iii (3) v.t. 1. Quérir aller chercher 2. Faire venir
quelqu’un, 3. venir, approcher (désuet)
...
aréutaocthionness
PS
LitteRama’oHi tt 21
Simone Grand
5-pû’a
c. FS :
Tiki
i. To be
frustrated, disappointed, in something, ...a season ofscarcity...
belly is distended... - tikitiki = paunchy, protuberant, round, swollen, pendulous,
distended; as the belly. Tumid, ofthephallus, virile,...
Hi. A stone, wood, statue, image... the personifiedphallus... the name
ofthefirst man,...
iv. J opte ici pour « rond »,ii. To eat until the
12197--AHuehirna à
3 - Mareva est traduit « qui vole ». Pour FS ma.reva= « to pass, fit by, as something seen for an
instant but quickly gone. Flotating
lightly, supended, driftingwithout visible support ; as a cloud...
High, elevated, as a cloud. « J’opte pour « éphémère ».
4- Fare maison (TJ et Acad) est ici traduit « qui s’incline » ! Dans FS, Fare = certes habitation,
maison mais fare.fare=, to overhang, overspread, as a cloud. J’opte
pour « effilocher ».
est traduit : « rebondi ». Dans Acad. Püa’a = moisi. Et Puaav.e. (Davies) = Etre devenu
gros comme l’abdomen d’une personne en bonne santé qui a pris de l’embonpoint... Suis
=
d’accord avec rebondi mais en écrivant : puaa.
6- Pe’e noa est traduit « qui dérive ». Pe’e s’applique aux objets se laissant facilement emporter
par le vent, une impulsion, un mouvement. Donc « léger ».
7- Le texte est O ata it te ata... Il doit s’agir de
‘O atu (7)...
8- Oehau traduit « changeant » TJ et Acad : « troubler la paix »
9- Verovero est traduit « orageux ». Pour TJ et Acad c’est « scintiller comme les étoiles » et
pour FS, c’est : to glow with the red colours ofsunset. J’opte pour « rougeoyer ».
10 - Faurourou = enfant gâté.
11 Fa'auta est traduit « s'installe » or Fa’auta = transporter, poser en hauteur.
-
12- tatuatua est traduit « est nu » or si tatuatua est bien « nu », c’est dans un combat.
13- 'iti'iti = premières douleurs de l’enfantement.
14- Tu'ava e où est corrigé par % est traduit : « Revenez du.. » Or, Tu'ava selon TJ et Acad = personne décharnée et
amaigrie par la maladie, e = autre, singulier.
15- ‘O 'Oina, 0 Fâfà, 0 O’oia, e 0 Tuiroa, na tahu’a nui ite a Tâne e. est traduit: « ‘Oina (qui est
aiguisé), Fafa (antenne), ‘O’oia (rapidité) et Tuiroa (Installation de pirogue) » Pa s de pb
pour « Aiguisé » et « Rapide ». Par contre/â/ù = palper, et tuiroa = être bien fixé avec des
coins et des attaches, (cf construction de
pirogues) (Davies), j’opte pour « Ajusteur ».
16- ihi’ea est traduit: « remarquablement ingénieux ». 'ihi = adroit, habile
(Acad). ea= aphte.
garde la tra-
Mais e'a = chemin. Sous-entendre : personnes habiles à trouver leur chemin. Je
duction et modifie êa en e'a.
est traduit « fuyard ». Hü =
péter ; hühü= péter souvent (en pétarade). Il s’agirait
alors de hühüra. Pour Acad, hühura= « courir, se presser » sans référence au désordre intestinal. Donc, ce ne serait pas « fuyard », mais « coursier ».
18- Hua-nu’u-marae est traduit : « maison de refuge portative » S’il
s’agit d’un marne miniature
pour une armée, cela devrait s’écrire : Hua-nuu-marae.
est traduit: « Qui rassemble les
groupes dispersés ».Araru n’ayant aucun
sens, il doit s’agir de drum, synonyme de àmui = ensemble. Rara = disperser.
20- Porapora i rau-ata traduit: « Parapora i rau-ata. (Premier né au rire varié) ! » Porapora est
devenu Parapora mais aucun des deux mots ne signifie « premier né. » Il pourrait s’agir de
poro i rau ata signifiant Héraut des divers nuages.
= herbe odoriférante
(Fichtia) d’altitude. (Acad).
Notrefierté, notre peuple
Photo : Rolando Insoddisfattq
LittéRama’OHi » 21
Adeline fflichouH
Les aventures de Haari
Ce sera une belle
journée dit Haari à ses frères et sœurs qui admirent le soleil
apprécie plus particulièrement ce
moment où le soleil n’est
pas encore trop chaud, alors que la douceur de la
rosée lui caresse encore le
corps et que sa maman « Tumu Haari » le berce
se
lever tranquillement mais sûrement. Il
doucement.
Sa mère se dresse fièrement au bord du
lagon. On entend gronder au loin
l’océan. Les oiseaux cohabitent avec Haari et ses frères tout en haut d’où la vue
est
imprenable.
Mais de gros nuages arrivent, cachent le soleil. Tout devient sombre et avec
ça,
le vent contribue à
gâcher cette belle journée. Haari s’accroche tant bien que
mal à sa famille, mais en vain. Il finit
par tomber sur le sable blanc. Il appelle sa
mère, trop occupée à se stabiliser, à venir le chercher. Mais elle ne peut plus rien
faire pour lui.
-
Tu ne peux plus remonter mon enfant ! lui dit-elle. Tu dois faire ta vie main-
tenant !
Là-dessus, le lagon l’attrape et l’emmène au loin. Haari pleure et regarde sa mère
et ses frères
s’éloigner. L’eau le ballotte, essaye de le noyer, mais il résiste tant bien
que mal. Il finit par s’échouer sur le récif L’océan se met à gronder, à se jeter sur
115
le récifpour l’attraper. Les vagues se font si grandes quelles finissent par le happer et l’entraîner encore plus loin de sa famille.
Son chagrin est si grand. Il sait qu’il n’a plus aucun espoir de retour. Il se laisse
tanguer sans plus essayer de résister.
Plusieurs journées, plusieurs nuits passent quand le soleil revient enfin. Malgré
sa
se
tristesse, la chaleur du soleil le réconforte et lui donne de l’espoir au cœur. Il
laisse balancer doucement en pensant à sa mère, quand il échoue sur une
plage qu’il ne reconnaît pas. Il y a d’autres mamans Haari mais leur langage lui
est inconnu.
Les jours ont passé. Il finit par comprendre et par parler la langue de ses voisins.
Il lui semble qu’une ouverture s’est faite dans son corps. Des jambes ont poussé
dans cette ouverture et son corps se met à se transformer, mince et effilé, et des
cheveux tout verts lui poussent sur la tête. Il ne pense plus à sa mère depuis des
années. Il doit s’occuper de
bercer doucement ses enfants maintenant.
LittéRama’OHi # 21
iTlanuela fflacori
Italienne, j'ai eu la chance d'entrer tout de suite en contact avec unefamille
polynésienne la premièrefois quej’ai atterri à Tahiti où j’ai découvert tout
un monde ! J'anime un
blogwww.edilsognocontinua. wordpress.com pour
partager avec les italiens mon rêve devenu réalité. La Polynésie ce n'estpas
que des plages et des cocotiers mais une multitude d'aspects à découvrir.
Maeva
“Che programmi hai per questo pomeriggio” mi chiede con un bel sorriso la
signora col flore di Tiare’ sullorecchio dopo avermi dato un passaggio: a Tahiti
ci si puô permettere di girare in autostop, i rischi sono inesistenti; “Con mio
marito faremo una gita alla Presquile, se verrai con noi potrai scoprire nuovi
panorami...”
Naturalmente sono andata, i modi sereni e gentili mi avevano già conquistata,
quel flore fresco raccolto per me come piccolo dono offerto dalla natura aveva
intenerito il mio cuore.
Ci siamo conosciute davanti alla Chiesa di Faa’a, appena dopo la Messa della
domenica Maeva (che il polinesiano vuol dire benvenuta) ed io, volevo andare
al museo di Tahiti ma la domenica i trasporti pubblici non passano ed e troppo
lontano per una bella camminata.
Dopo la gita e’ stato normale scambiarsi i numeri di telefono ed ho iniziato a
chiamarli di tanto in tanto, quando ripassavo nella capitale fra un’isola e l’altra;
abbiamo iniziato ad incontrarci regolarmente, mi hanno spiegato pazientemente
le loro tradizioni, aprendomi con garbo la porta della loro cultura, facendomi
ritrovare tante belle cose che in Italia facciamo flnta di aver dimenticato e mi
hanno permesso di assorbire la dolcezza e la serenita della loro cara famigliola.
Il Natale lo abbiamo trascorso insieme in una villa sulla laguna di Moorea, man-
giando e ridendo come amici di vecchia data, facendo a gara nelle preparazioni
culinarie dei nostri rispettivi paesi; quando ho scovato un panettone in un
negozio hanno riso del mio urlo di gioia, e questo nostro dolce tipico, il simbolo in Italia dellawicinarsi della nascita di Gesù è tanto piaciuto anche a loro!
117
E mi hanno seguita fin quaggiù
nella lontana Roma, dall’altra parte del loro
mondo, hanno dormito nel mio letto come io avevo dormito nel loro, hanno
scoperto la mia città dalle antiche origini e la mia cultura, abbiamo condiviso
una
parte della mia realtà quotidiana.
“Deve essere bello il Natale a Roma, la prossima volta torneremo a Natale” ha
detto il marito Wilfrid, “Roma è molto più bella di Parigi ! ” o forse i miei sforzi
per fargliela conoscere ed apprezzare hanno centrato l’obiettivo.
Il giorno del loro arrivo un arcobaleno mi ha accompagnata per strada fino
allaeroporto: un bell’arcobaleno nitido e colorato corne quelli che sivedono a
Tahiti, un segno dal cielo, quasi ad indicare che dopo la neve ed il freddo
inverno di quest anno, la natura finalmente ritrova la sua nuova forza vitale.
E la loro visita ha avuto termine proprio il giorno di Pentecoste, dopo una bella
Messa a Santa Agnese, per andarci Wilfrid aveva indossato la sua migliore camicia fiorata: “Non avete un vestito
spéciale per andare a Messa? Come si vestigli altri?” No, Wilfrid, abbiamo perso questo rispetto per il Signore,
purtroppo, ma quando ripartirô per Tahiti non dimenticherô di mettere in valigia il mio migliore vestito bianco, io che vesto solo di nero, per la Celebrazione
ranno
della domenica.
Quel giorno abbiamo sentito Spirito Santo intorno a noi che, divertito, deve
aver
girato intorno a questo gruppetto cosi eterogeneo, felice di aver risparmiato un bel po’ di strada per aver trovato uniti popoli cosi lontani.
Maeva
“Qu’as-tu prévu cet après-midi?” me demanda avec un joli sourire la dame à la
fleur de Tiaré à l’oreille qui m’avait prise en voiture quelques minutes auparavant; à Tahiti on peut se permettre de faire de l’auto-stop, les risques sont
presque inexistants.
‘Avec mon mari nous allons faire un tour à la Presqu’île, viens avec nous et tu
verras
des paysages magnifiques...”
J’ai accepté sans hésitation, sa douceur et sa gentillesse m’ayant déjà conquise
et la fleur quelle venait de cueillir pour moi tel un petit cadeau de la nature
ayant instantanément touché mon coeur.
Maeva (‘bienvenue’ en polynésien) et moi nous étions rencontrées devant
invtés
Eute rs
LitteRama’oHi s 21
'lTlanuela (Tlacori
l’église de Faa’a, juste après la Messe du dimanche; je voulais alors me rendre au
Musée de Tahiti en bus, ce qui est impossible un jour férié et
y aller à pied n’était
pas raisonnable tant il est éloigné.
Après la balade, nous avons échangé nos numéros de téléphone, je les ai appelés
de temps en temps lorsque je passais dans la capitale entre une île et une autre;
nous nous sommes ensuite rencontrés
régulièrement. Ils m’ont patiemment
expliqué leurs traditions, m’ont ouvert la porte de leur culture, m’ont fait retrouver toutes ces choses si
importantes que l’on lait semblant d’avoir oubliées en Italie et m’ont permis de m’imprégner de la douceur et de la sérénité de leur foyer.
Nous avons passé Noël ensemble dans une villa au bord du lagon de Moorea,
à manger et à rire comme de vieux amis et à préparer avec le
plus grand soin
nos
spécialités culinaires respectives. Quand j’ai trouvé un ‘panettone’ dans un
magasin, ils ont ri à mon cri de joie: ils ont bien aimé ce dessert typique qui, en
Italie, annonce la Nativité.
Ils m’ont suivie jusque dans ma lointaine Rome, à l’autre bout de leur monde,
ils ont dormi dans mon lit comme j’avais dormi dans le leur. Ils ont découvert
ma
ville et ses origines si anciennes ainsi que ma culture, et nous avons partagé
ma vie
quotidienne.
“Ça doit être beau Noël à Rome. La prochaine fois nous reviendrons à Noël”,
dit Wilfrid, son mari, “Rome est bien plus belle que Paris!” J’étais donc parvenue à leur faire découvrir et
apprécier Rome de l’intérieur.
Le jour de leur arrivée, un arc-en-ciel m’a
accompagnée jusqu’à l’aéroport: un
arc-en-ciel magnifique, vif et coloré comme ceux que l’on peut voir à Tahiti, un
signe du ciel pour indiquer qu’après cet hiver froid et neigeux sur la Ville éternelle, la nature venait de retrouver sa puissance régénératrice.
Leur visite prit fin le jour de la Pentecôte, après une belle Messe à
Sainte-Agnès,
où Wilfrid avait revêtu sa plus belle chemise à fleurs: “N’avez-vous
pas une
tenue spéciale pour aller à la Messe? Comment les autres seront-ils habillés ?”
m’a-t-il- demandé. Non, Wilfrid, nous avons perdu ce respect pour le
Seigneur,
mais quand je repartirai pour Tahiti, je n’oublierai pas
d’emporter ma plus belle
robe blanche, même si je ne porte que du noir, pour aller à la Messe le
dimanche.
Ce jour-là nous avons ressenti le Saint-Esprit qui nous entourait. Je suis sûre
qu’il
tournait, amusé, autour de ce groupe si hétérogène: sûrement heureux d’avoir
trouvé des peuples aussi lointains unis, ainsi dispensé d’un très
long trajet.
Traduction : Jean Claude Peyrolle et Lucie Sarteel
119
j Louis-Mari Picard-Sioui
Historien, anthropologue, écrivain, dramaturge, poète et commissaire
visuels, Louis-Karl Picard-Sioui refuse les catégorisations et se
définit avant tout comme un créateur. Ancré dans un paradigme critique
postcolonial, l’auteur wendat (nation autochtone du Canada) souhaite,
par ses écrits, réactualiser les symboles et valeurs de son peuple.
en arts
Les poèmes suivants sont tous tirés du recueil
De la paix en jachère, Wendake
Editions Hannenorak, 2012
tihchion’ hatironnion’
pendues à petit feu d’une nuit pourfendue
gardiennes de nos pas erratiques
dans le tendre fracas d’une chute glorieuse
vos noms
oubliés renaissent ici-bas
s’enracinent dans l’aurore
s’éreintent à la source
et au cœur de la forêt
ils chantent
une
oh ! ils chantent
aubade empiffrée de vie
nos vérités sont tissées
dans les méandres
enracinées au cœur de profondes vallées
chéries par les saisons en voyage dans les feuilles
notre âme est ancrée dans les
champs sans fin
dans le bruit du vent
qui siffle un hymne à notre grandeur
tu las sûrement
compris
pour quelle autre raison t’acharnerais-tu
à trouer le paysage?
LitteRama’oHi » 21
Louis-Harl Picard-Sioui
un
bateau de papier
s’est échoué sur les rives du temps
pour y déverser des âmes en carence de sens
ils appellent ça des pionniers
une croix
s est
de bois
érigée en excuse
pour affûter 1 appât et sanctifier le gain
ils appellent ça la foi
le Lion et le Lys
giguent d’un air étrange
jeu anodin
un
ils appellent ça la guerre
Molière et Shakespeare
répètent la dernière scène
sur les
plaies dAbraham
Wolfe et Montcalm
trinquent à la gloire
ciseaux en main
découpent mon territoire
de l’un et de l’autre
que de pages d’épopée
de cuivres et de marbres édifiés
sur une terre
de javel mourante
des lettres éparses sur bouts de papier
immortalisent le mensonge
unique legs d’un passé éhonté
ils appellent ça l’histoire
B Frédéric Ghlen
Écrivain, poète, éditeur et enseignant. Né à Nouméa, il vit ses premières
années dans laferme de son grand-père. Il y apprendra l'amour des mots
et du monde. La poésie est au cœur de son itinéraire : l'enfance, la mort,
les îles, elle noue avec le monde de l’intime et celui de la Terre, des terres,
un
lien quasi viscéral.
Crédit photo © Francesco Gattoni,
Saint-Malo, 2012
La nuit, tout est plus clair...
La nuit, tout est plus clair.
Ce soir, les collines brûlent. L’air sent la braise.
Hannah est fatiguée. Elle n’a pas pu s’éclipser plus tôt. Alors elle laisse la ville l’envahir
par tous ses pores, avec ses pluies de cendres.
Cela fait deux jours quelle tourne.
Tout en marchant, elle a conscience de ce qui l’entoure.
La circulation est si dense avec tous ces 4 X 4 qui circulent, ces maçons qu’on suit,
affalés dans les bennes malgré l’interdiction, dans ces camionnettes qui les ramé-
blanchis de ciment. Le tabac roulé passe de main en main, du
Job en pochette avec cet encouragement : 'TUMERTUE”.
Hannah est si lasse quelle pourrait s’allonger aussi, le dos sur la tôle, pour dessoûler,
se vider du
trop-plein de paroles que la vieille a déversé sur elle.
En traversant la Vallée, elle aperçoit des gamins qui reviennent du magasin avec une
brassée de pains dans les bras, un bouquet de baguettes qui dépassent de leurs
épaules, oscillent au rythme de leur marche. C’est la base, le cœur du repas, ce qu’on
mange avec le thé, tartiné de Meadow Lea, une margarine salée facile à étaler qui
laisse dans la bouche un goût d’huile végétale et de vide, l’odeur fade qu’on sent
quand l’orage s’approche, que les éclairs zèbrent le ciel, cette émulsion d’espace et
de terre légère juste avant que l’averse n’arrive.
Plus loin, vers Montravel et le 4e km, elle croise les gosses des squats qui s’en vont
ravitaillement. On les voit transporter le soir des jerrycans ou de gros bidons
nent le soir, fantômes
au
invtés
Bute rs
LitteRama’OHi # 21
Frédéric Ohlen
remplis d’eau à ras bord dans des chariots volés à l’hypermarché, des équipages qui
ballottent à grand bruit sur les cailloux du bas-côté. Leurs poignets tremblent follement sur la barre rouge du chariot en cavale, avec la fente de sa consigne et sa
chaîne désormais sans objet.
Et puis, il y a les autres. Les enfants blancs en scooter dernier cri, dont chacun vaut
deux à trois mois de salaire et les autres, ceux qui prennent toujours le car, qui l’attendent en s’alignant sur l’ombre du poteau quand il n’y a pas d’abribus, juste un
totem de béton
qui remplace les anciens rails qu’on avait mis là. On a dû y renoncer.
Il y avait trop de casse. Le matin, on les retrouvait pliés, rabattus jusqu’au sol. Alors
il a fallu trouver quelque chose de plus solide et de plus joli, qui ne plie pas quand
appuie, qui ne se prêtent pas aux origamis des vandales, tous ceux qui en prenqu’ils n’ont rien d’autre à faire, pas
besoin d’indications, d’ombre ni de consignes.
Les gros marqueurs, les bombes de peinture, c’est trop cher, alors on arrache une
touffe d’herbes, on en fait un bouchon, et on écrit très vite avec la sève fraîche, en
repassant plusieurs fois sur les traits pour que le nom soit bien visible. Kash...
on
nent à leur aise avec le mobilier urbain parce
Sioul... Enok...
Souvent, il n’y a pas de message : Nie le système ou Nik la bac. C’est juste un signe en
passant, un souvenir. J’étais là. J’appose ma marque. Le nom de ma bande, d’où je viens,
pseudo en verlan sur le mastodonte, sur la pieuvre. Je suis vivant. J’existe. Il y a,
au-delà de mon corps, un lieu que j’ai habité, modifié, une empreinte qui témoigne de
mon
moi, un presque-rien, quelque chose que je revendique, une fêlure qui me ressemble.
Nouméa a changé.
Aujourd’hui, les gens ne dorment plus trop sur les pelouses. Ils sont pressés. On
vient les chercher. Il faut rentrer. Partir, entrer, sortir, revenir à l’heure, ne pas rater
le car de quatre heures, le ramassage scolaire, cet automatisme du pendule bien
dressé, qui ne sait plus ce que c’est que de s’assoupir sur l’herbe, la tête dans
pour filtrer la lumière, se dire que rien n’est plus important que de se
reposer un instant, s’abstraire du courant, du mouvement, des foules, quitte à rentrer à pied, à marcher interminablement au bord des routes pour retrouver un semblant de lit, plus tard, beaucoup plus tard, quand tout le monde est couché, qu’il n’y
a
plus dehors que des passants fauchés et des voitures folles.
D’ailleurs, on n’a pas sommeil. On profite de cette disponibilité de la nuit, sans bruit
parasite, sans saccades, pour penser. Demain, il fera beau. Les étoiles lancent des
éclats vifs, comme si chacune était un phare et quelles vous décochaient, à intervalles
réguliers, un unique rayon adressé à vous seul, un clin d’œil. La nuit, ni les cocotiers
ni les hommes ne dansent de la même façon. La vie s’autorise des langueurs, une
un manou
123
amplitude dont ils n’ont plus honte, une jouissance oublieuse qui se regarde de biais.
Il y a aussi ceux qui restent devant leur maison, assis des heures sur le seuil, les yeux
dans le vide, avec en arrière-plan la télé, la vibration métallique des voix, le zinzin
permanent des musiques. Quand elles cessent, le cœur accélère dans le silence,
souffre de sa pesanteur retrouvée, de sa nudité, de ce froid qui s’installe quand le
sang ressasse. Et puis, il y a ceux qui courent quand le soleil est couché - au point
que le soir, le .front de mer est bouché, tout embouteillé de belles berlines et de sportifs, minces et racés. Plus une place pour se garer ou même marcher et respirer tranquillement tandis que tous ces athlètes filent et vous dépassent. On sent dans leur
sillage une odeur de sueur et de savonnette.
Et puis, chose nouvelle pour elle, tous ces nakamals, des bouges où les bourges s’encanaillent faciles frissons. Un fanal au fond d’une impasse, dans les terrains vagues
de Ducos, dans les franges, des rez-de-chaussée déglingués, des cabanes avec des
-
bancs de bois, de la terre battue, ces lieux où l’on va boire un sell \ un bol de kava au
coin du feu, avec des lumières tamisées, des hommes et des femmes qui
parlent
doucement et fument pour oublier. Et puis, il y a les autres, ceux qui ne se conten-
de boire un ou deux bols et de tirer sur leurs dopes avant de rentrer, l’esprit
détendu, mais qui mélangent joint et alcool, café, kava, tabac et pour lesquels, au
bout d’un certain' temps, le monde se floute comme un motif obscène et qui flottent
tard dans la nuit, shootés et contents.
Le week-end, on pique-nique toute la journée à la plage, à Magenta, devant l’aéroport, à l’anse Vata, face au Novotel, ou encore à la Côte-Blanche, avant l’école de
voile, sur ces bandes étroites et gravillonneuses où la mer mord par gros temps,
prend de grosses bouchées de coquillages morts, s’attaque à la scorie tassée des
remblais. On joue aux boules, on fait cuire des brochettes, de la viande de cerf qu’on
propose pour pas cher. On s’installe sous une bâche, sous une branche. On gratte
les palourdes, les clovisses à langue rose qui sont sous
le sable. Les gosses ont
des bouées. Ou rien. Ils jouent avec des bâtons, des bouts de bois, des coquilles. Les
femmes sont assises. Elles ne se lèvent pas. Elles ne contrôlent rien. Les gosses font
tent pas
ce
qu’ils veulent. Ils ne pleurent pas. Ils boivent, au goulot, des sodas locaux, des
Tulem moins verts que la mer, cette chair tremblotante de méduse que le soleil
découpe en losanges, en lignes de feu molles que le reflux déforme.
A Magenta, les sables autrefois blonds sont devenus gris, et plus l’on creuse,
plus le dessous laisse apparaître une vase noire où se trémoussent de grands vers
marins dont raffolent les limicoles, quand ils tatouillent du bec.
1
Demi-noix de coco qui sert de coupe.
<Z3
-a>
-M
I
u
3
(U
LitteRama'oHi » 21
Frédéric Ühlen
En ville, il y a ces nymphettes qui la saluent d’un sourire, souvent des Wallisiens très
grands - dans les six ou sept pieds - qui se travelotent en fille puis arpentent les
rues ensemble, à la recherche de chaussures à leur taille ou de ces
petits bodys qui
laissent entrevoir leur nombril. On les retrouve sur des balcons encombrés de linge
de mégots et de plantes en pots, rue de Sébastopol ou à Chinatown, dans ces chambres quelles louent au mois et où elles crèchent avec leur room-mate ou leur mac.
Sans parler des pauvres diables - dixit la police - qui traînent aux abords des plages
et qu’on retrouve les poches pleines de devises parce qu’ils s’occupent aussi à leur
manière, en marge des tour-operators, des WASP de passage.
Hannah se sent comme en apesanteur ici.
Longtemps cette ville a cherché les mêmes choses quelle. Lutter contre l’eau sale,
combler les marais. Cette quête de l’eau pure aussi, de l’espace.
Aujourd’hui, Nouméa s’est enfoncée, avec ses collines, dans la mer. Ici, on a vraiment déplacé les montagnes, aplani les buttes, assaini les paluds, puis aligné les
hommes dans les venelles interminables de la rue de Papeete, du péage ou de
Rivière-Salée.
Bien sûr, il y a des colonies de vacances pour les enfants, des virées en Brousse ou
à l’île des pins pour oublier le béton ; bien sûr, on a voté un
salaire minimum, en se
moquant de ceux qui se rappellent toujours de l’herbe et qui ne la fument pas, de
ceux
qui ont foulé un jour la prairie, parce qu’on n’arrête pas le progrès, vous comprenez, et que tous les Indiens comme vous sont, de toute façon, destinés à mourir.
Bien sûr, on ne fait plus de barres d’immeubles
ni de tours, mais du saupoudrage d’habitat social, mais sans voir forcément les enfants qui ne sont pas dans le
circuit, ceux dont les parents n’ont pas sollicité d’aide, ni de bourse provinciale ni
ces bons
que les bureaux de bienfaisance des mairies accordent en urgence. Ceuxlà se retrouvent dans la rue. Ils ne communient pas dans le foot officiel, celui des
tribunes vides et des stades trop chers. Leur balle à eux ? Un chiffon ou une boule
de papier kraft renforcée de scotch. Ça ne rebondit pas bien. Il faut frapper fort, délivrer son
coup dans un cri pour le ballon consente à s’élever, fasse une passe qui ne
dévie pas, prenne toujours le bon angle ou la bonne lucarne.
Sur le coup de midi, Hannah s’était arrêtée dans un snack. Pas le genre no tie, no tea2,
qu’elle avait connu à Londres, non, un boui-boui sympathique avec une terrasse.
On lui avait servi un croque-monsieur sur un kleenex de 5 cm sur 5. Elle en avait
aussitôt déduit cette loi fondamentale : la valeur d’une civilisation est inversement
proportionnelle à la largeur de ses serviettes. [... ]
12 Pas de cravate, pas de thé.
Jean-Claude lcart
A œuvré dans l’action communautaire, l’éducation aux adultes et la coopération internationale, il a été professeur associé au Département de
sociologie de l’Université du Québec à Montréal et coordonnateur de
l'Observatoire international sur le racisme et les discriminations. Se consacre
depuis 2010 à laformation en milieu communautaire et à l’écriture.
Le vieux nègre dans le temple
Nouvelle
À la mémoire de Gwo Jo Alexis
C’est un grand édifice éclectique en haut d’une colline dédiée à la sainte
patronne de la ville la plus importante au pays du Petit caporal. En forme de
croix grecque, il est chapeauté par une coupole surmontée d’une tourelle qui
l’éclaire par le haut. Sur le fronton, on peut lire cette légende : « Aux grands
hommes, la patrie reconnaissante». Il s’y passait depuis quelque temps des choses
bizarres. Parmi les nombreux étudiants qui fréquentent le quartier, certains
disaient avoir remarqué que, tard dans la nuit, des guirlandes de couleur semblaient envelopper les imposantes colonnes qui en font le tour. D’autres prétendaient avoir entrevu à travers les fenêtres du sous-sol une lueur sombre qui
sourdait après le coup de minuit, comme si on aurait allumé un grand feu dans
la crypte.
Quel crédit accorder à ces divagations d’universitaires surmenés, connus pour
leurs tours pendables, réputés pour leurs élucubrations sur le sexe des anges,
célèbres pour leurs conjectures farfelues au point d’en perdre leur latin? Les
examens de fin d’année
approchaient et ils avaient probablement décompressé
à l’aide de généreuses tournées de vins mauvais. Par le passé, certains avaient
invtés
Ejute rs
LitteRama’oHi # 21
Jean-Claude Icart
déjà vu le roi Philippe Auguste revenir des croisades à la tête de sa troupe de
chevaliers et d’autres, des sorcières se poursuivant sur des balais dernier cri. Les
gardiens de l’édifice, qui n’avaient rien remarqué, recommandèrent quand
même à la direction de l’établissement d’aviser le commissaire de police du
quartier, question de se couvrir au cas où ces petites fumées signaleraient un
véritable feu.
Nouveau à ce poste, le commissaire tenait à éviter tout faux-pas. Il avait vu cette
affectation comme un test, peut-être déterminant pour son avenir. Il estima
qu’il était préférable d’agir, même si toute cette histoire lui paraissait peu crédible. Il convenait de recueillir les témoignages avec soin, de promettre de s’occuper de cette affaire, et d’essayer de mettre une sourdine aux racontars.
La rumeur était née autour de l’équinoxe de printemps et elle continuait son
chemin, indifférente à la dérision. Un élément nouveau vint même la renforcer.
Des passants disaient avoir ressenti au cours de certaines nuits d’étranges vibrations saccadées marquant un rythme lancinant. Puis des personnes
de toutes
conditions se mirent certains soirs à danser devant le grand édifice, sans qu’on
puisse comprendre quelle mouche les piquait. Elles s’arrêtaient brusquement,
comme si elles entendaient des voix ou une
musique. Elles se tournaient vers
les grandes colonnes quelles saluaient d’une révérence puis, arrangeaient leurs
vêtements comme pour se déguiser. On avait alors l’impression que chacun
incarnait un personnage s’exprimant par le corps plutôt que par la parole et que
chaque mouvement était une invocation. Ces danseurs improvisés devenaient
capables d’exécuter avec élégance des figures de chorégraphies vraiment
sophistiquées. Us pouvaient tourbillonner, agiter leurs épaules avec frénésie,
donner des impulsions équivoques à leurs bas ventres, secouer leurs membres
dans tous les sens, frétiller, se mettre à trembler et se déchaîner, comme agités
par des exhalaisons magnétiques. Des danses sauvages et saccadées, des danses
sinueuses et langoureuses, des danses qui semblaient venir du fond des âges et
faisaient vibrer leurs corps sans aucune retenue. Quand ils s’arrêtaient, épuisés,
ils ne se souvenaient de rien et étaient incapables de fournir la moindre explication sur
l’étrange rituel.
Plus inquiétant encore, ces curieuses manifestations affectaient le commun des
mortels, des pères et mères de familles tout à fait ordinaires, peu portés sur le
pelletage de nuages. Cela devenait sérieux. Le commissaire de police comprit
127
que le temps d’agir était arrivé. Il fit rapport à ses supérieurs et prit des dispo-
le phénomène. Il commença par limiter l’accès des
abords de l’édifice à la tombée de la nuit et renforça les patrouilles dans le sec-
sitions pour circonscrire
teur. Il fit intensifier
l’éclairage du bâtiment de manière à estomper les illusions
d’optique qui pouvaient suggérer un quelconque feu intérieur ou des coloris
sur
les colonnes.
Mais la rumeur était encore là, tenace et obstinée. Des personnes continuaient
à venir le soir ; elles restaient calmement derrière les barrières et regardaient en
silence l’édifice brillant de ses mille feux. On ne saurait dire si elles apercevaient
encore
des spirales de couleur ou les reflets des flammes d’un quelconque feu
intérieur mais certaines se mettaient parfois à danser. Les policiers les emmenaient alors discrètement, pour
ébriété sur la voie publique. Les autres les regardaient tranquillement, sans essayer de s’interposer, sachant quelles seraient bien
vite relâchées, faute de preuves.
Cela n’en devenait que plus inquiétant. Ces gens étaient trop sages. On leur disait
de partir et ils partaient. Ils revenaient tranquillement ou se regroupaient un peu
plus loin, fixant le bâtiment, comme hypnotisés. Ils ne buvaient pas, ne criaient
pas, ne faisaient pas de tapage, ne salissaient pas la chaussée. Ils étaient là sans
rien
revendiquer. Ils se contentaient d’être présents et de regarder. Cela devenait
intolérable et ne pouvait pas durer. Il fallait attaquer le problème à la source.
Le commissaire et le responsable de l’édifice réunirent un groupe consultatif
formé de spécialistes de différentes disciplines. Ils se retrouvèrent devant un
assemblage hétéroclite d’egos surdimensionnés mais l’hypothèse avancée par
la psychologue fut finalement retenue : on était devant un cas d’hystérie colléeles agissements d’une secte encore inconnue qui voulait
frapper l’imagination du public par une action d’éclat. Dans la conjoncture économique difficile que l’on traversait, ces faux prophètes profitaient du désarroi
des gens pour exacerber leurs angoisses au point de provoquer chez un certain
nombre d’entre elles des expressions psychosomatiques à l’aide de stimuli
tive provoquée par
visuels et sonores.
Cette piste ne mena à rien. Or, il fallait absolument trouver. C’était encore l’été.
On était en plein mois d’août mais quand les étudiants reviendraient, la situation pourrait
dégénérer rapidement. Il fallait pousser plus loin les recherches.
invtés
'Bute rs
LitteRama’oHi # 21
Jean-Claude Icart
Le physicien proposa d’attendre la prochaine lune nouvelle pour tenter une
expérience vu que c’est à cette époque que les manifestations semblaient plus
fréquentes selon les rapports. Ce serait dans la nuit du 22 au 23 août. La pluie
d’étoiles filantes des Perséides provoquée par la traînée de la comète Swift-Tuttie atteindrait alors son maximum, mais la lune et la pollution lumineuse les
empêcheraient de toutes laçons d’admirer ce phénomène.
éclairaient l’édifice et ce fut
véritable féerie. Des couleuvres de lumière de toutes les couleurs s’enroulaient et se poursuivaient autour des colonnes majestueuses du bâtiment et on
Le moment venu, on éteignit les projecteurs qui
une
distinguait la lueur assurée d’une flambée provenant de l’intérieur même de
l’édifice. Il fallut se rendre à l’évidence : il se passait des choses bizarres dans cet
immeuble. On ralluma bien vite les projecteurs.
Le groupe se dirigea vers l’intérieur. Il emprunta
l’imposant escalier qui conduit
vide. La lueur était
là, discrète mais bien nette. Le foyer était situé devant une plaque proche du
caveau XXVI, sur
laquelle on pouvait lire l’inscription suivante :«Ala mémoire
de Toussaint Louverture : Combattant de la liberté, artisan de l'abolition de l'esclavage,
héros haïtien mort déporté au Fort-de-Joux en 1803 ».
à la chapelle souterraine, plutôt spacieuse mais relativement
L’anthropologue intervint immédiatement. Il demanda de faire appel au doyen
des fonctionnaires du Ministère de la Marine, le mage Médéric Louis Elie. Personne n’en avait
jamais entendu parler mais il insista tellement que le commissaire finit par en référer à ses supérieurs. Une heure plus tard, le groupe reçut la
visite d’un juge qui les assermenta car l’existence du mage était un des secrets
les mieux gardés.
Quand survinrent ces événements, Médéric Louis Élie était âgé de plus de deux
siècles et demi. Il avait vécu en Haïti mais était un sang-mêlé né à la Martinique.
Il avait « passé la ligne » en confortant les principales préoccupations des
colons, la nécessité du maintien de l’esclavage et de la discrimination raciale.
Protégé de Talleyrand et de l’Impératrice Joséphine, il occupait depuis 1816
un
petit bureau au troisième sous-sol d’un élégant immeuble de la Place de la
Concorde, l’Hôtel de la Marine. Un de ces curieux retours de l’Histoire car il
avait fait partie des émeutiers qui avaient attaqué ce bâtiment pour s’emparer
des armes qu’il contenait, au matin du 13 juillet 1789.
129
Il ne s’occupait que du dossier d’Haïti, qu’il appelait encore Saint-Domingue.
Il était considéré comme un des meilleurs spécialistes de ce coin de terre et son
œuvre
encyclopédique était réputée incontournable pour l’étude de ce pays. Il
avait décidé qu’il ne mourrait pas avant d’avoir assouvi sa revanche d’outre
tombe sur le vieux nègre dont le nom figurait sur cette plaque. Ce dernier avait
gagné la première manche de façon posthume quand Haïti conquit son indépendance en 1804 mais il n’avait pas dit son dernier mot. Il poursuivait la lutte
par tous les moyens nécessaires. Il avait remporté de nombreuses batailles mais
n’arrivait toujours pas à gagner la guerre !
Il avait décidé récemment de changer son approche. Il enfermerait l’esprit du
définitivement. Il l’envelopperait du linceul de sa
sollicitude et l’ensevelirait sous un monceau d’honneurs. Il le réduirait aux yeux
vieux nègre pour l’anéantir
de ses descendants à un rôle d’auxiliaire dans la grande histoire qu’il écrivait
depuis plus de deux siècles et sa victoire serait alors étemelle. Il rendit accessible à quelques chercheurs son immense collection de documents conservée
au ministère
de la Marine (il disait encore « Ministère de la Marine et des Colo-
») et inspira plusieurs ouvrages qui montraient sous un jour nouveau son
adversaire séculaire. Puis, il fit entrer le vieux nègre dans le grand temple mais
la plaque n’était qu’une étape. Il projetait d’y faire transférer sa dépouille et avait
nies
planifié une impressionnante cérémonie pour l’occasion. Un seul problème
pouvait sembler de taille : il n’y avait pas de dépouille ! Ce détail ne pourrait
cependant pas faire échouer son projet.
Le vieux nègre avait été inhumé dans la cour de sa prison. Par la suite, ses restes
avaient été mêlés à la terre utilisée comme remblai à l’occasion de travaux dans
le fort or, il faut au moins une partie du corps pour recevoir les grands honneurs.
Cependant, la vérité est ce que les experts déclarent être vrai! Et il avait
les moyens de convaincre quelques experts du service inestimable qu’ils ren-
draient à l’Empire, en certifiant que des fragments d’os extraits du site provenaient bien de la
dépouille du vieux nègre. L’État saurait reconnaître et
apprécier leur contribution. Au pis aller, toute règle comporte des exceptions
qui ne font que la confirmer. Et il avait l’autorité voulue pour décider quel cas
pouvait être une exception dans cette situation.
Le mage, qui ne subissait plus les effets de l’âge depuis 1816, arriva peu après,
vêtu comme toujours à la mode Empire, redingote noire avec revers en pointe,
cravate blanche et escarpins à boucle. Il
rejoignit le groupe dans la crypte et
LitteRama’OHi » 21
Jean-Claude Icart
salua chacun d’entre eux. Quand il s’approcha de la plaque, la lueur sembla
devenir plus intense. C’était comme si le vieux nègre l’avait reconnu et le fixait
d’un regard soutenu. Il recula en tremblant un peu. Il se rappela de cette autre
nuit du 22 au 23 août, enl791, au cours de
laquelle les esclaves de SaintDomingue se révoltèrent. Il crut discerner dans cette crypte la lueur de leurs
torches dans les champs de canne à sucre de la Plaine du Nord. Il prit l’anthropologue par le bras et invita le groupe à remonter au niveau supérieur.
Ils traversèrent la grande salle avec ses colonnes doriques et remontèrent le
majestueux escalier. Le mage réfléchissait à toute vitesse durant le parcours.
Une de ses erreurs avait sans doute été de placer la plaque du vieux nègre pas
loin de celles d’autres figures de la lutte contre l’esclavage, comme Delgrès, le
héros guadeloupéen. Il eut été préférable de l’isoler pour l’affaiblir...
Quand
le groupe s’arrêta près du centre de la nef, le mage se mit à parler doucement. Il
leur exposa rapidement sa mission sur terre. Il leur expliqua que le vieux nègre
avait transformé l’édifice en
temple vaudou. Il avait convoqué le panthéon des
divinités de lÂfrique et de la Caraïbe et elles étaient toutes venues le protéger.
Les grandes colonnes étaient devenues autant de chemins permettant aux
esprits de pénétrer dans le monde des vivants.
Il lui fallait gagner du temps pour apaiser cet esprit rebelle et le surprendre une
fois qu’il aurait baissé un peu sa garde. Il envisageait quelques concessions et
gestes symboliques forts, tout en renforçant la collaboration avec ses alliés, à
l’intérieur comme à l’extérieur de Saint-Domingue. Dans un mois, ce serait
l’équinoxe d’automne, le moment de l’année où les ténèbres peuvent triompher
sur la lumière. Ce 22
septembre, il convoquerait une assemblée de grands
druides auprès de laquelle ses maîtres à penser l’avaient introduit deux siècles
plus tôt. Les grandes colonnes de l’édifice pourraient alors devenir des pierres
sacrées capables de contenir un moment les génies protecteurs du vieux nègre,
juste le temps de régler définitivement cette affaire. Il pourrait ensuite mourir
en
paix, son devoir accompli.
Tandis qu’il exposait son plan, le groupe commença à ressentir d’étranges
vibrations. Très subtiles au début, elles se précisaient et gagnaient en intensité
point où le mage put distinguer nettement le rythme d’une chanson du
pays de son adversaire de toujours, dont le titre, « La vie du vieux nègre »,
au
l’avait intrigué. Les vibrations semblaient reprendre en cadence, un passage
qui disait :
«
Le vieux nègre ne traverse pas la vie sur des semelles cousinées. Il nefaut pas blâmer
les damnés de la terre si celle-ci est ronde».
Un policier avisa le commissaire par radio que dehors, les danseurs étaient si
nombreux qu'il était impossible de les emmener tous. Des touristes s’étaient
mis de la partie, pensant que cette
atmosphère d’allégresse relevait de quelque
sympathique rituel local du milieu de l’été. Le rythme s’accentua et même des
gardiens se mirent à danser à l’intérieur de l’édifice. Le mage leva les yeux
comme
pour implorer le ciel. Il s’aperçut alors avec stupeur que le pendule
géant qui servait à prouver la rotondité de la terre, ainsi que sa rotation sur elle
même, s’était détaché. Il s’était mis à osciller en marquant la cadence de la
chanson. C’était donc ça le hochet sacré qu’utilisait le vieux nègre pour ses
invocations !
Le mage comprit qu’il ne pourrait jamais disposer d’un mois et
qu’il lui fallait
trouver une solution radicale cette nuit même.
Alors, le long câble d’acier accroché à la voûte se rompit et la lourde sphère qu’il retenait se dirigea droit sur le
groupe qui se dispersa rapidement. Médéric Louis Élie resta figé, comme cloué
sur
place. Seul l anthropologue l’entendit murmurer : « Trop tard » !
LittéRama’OHi # 21
Dicolas Hurtovitch
Calédonien de vieille souche par sa famille maternelle, Yougoslave par la
branche paternelle de sa généalogie, il naît à Nouméa en 1955.
Après une scolarité calédonienne, il voyage, s’imprégne de ce Pacifique
dont il souhaite habiter pleinement la diversité. Homme de lieux : des
'
lieux qui bruissent de la parole des hommes.
En nos latitudes
Liens océaniques, formes océaniennes.
...
En septembre 1513 Lorsque le chevalier Vasco Nunez
de Balboa s’avance
de quelques pas dans ce qui sera nommé « l’océan Pacifique » qu’il vient de
«
découvrir », il offre un nouvel horizon à la couronne d’Espagne et à l’Europe
également l’Europe et bientôt lAmérique aux Océal’existence et la diversité. Loin de lui l’idée d’ouvrir
une
quelconque porte, loin de lui l’idée qu’un Autre est quelque part, au-delà
de la première houle, présent et aussi important que lui-même. Son imagination et celle de ceux qui le suivront se borne à l’évaluation de nouvelles
toute entière, mais ouvre
niens dont il ignore encore
richesses, nouvelles fortunes, nouvelles conquêtes et nouveaux asservissements, ce qu’ils ne manqueront pas de réussir. Pour lui l’horizon est vide et si
terres il y a elles sont « terra nullius », et si des hommes y vivent, ils ne sont que
sauvages et cannibales, païens et ignorants. Il aura le droit et le devoir, lui et les
Torres, Mendena de Neyra, Cook, La Pérouse, - en ouvrant les routes aux
1
Tms M
Dreaming/Jukurpa : : J'ai pour la premièrefois rencontré ces deux termes lors d’un court passage à
Uluru, mais ilfaudrait un livre entier pour expliquerJukurpa. « Le terme anglais Dreaming désigne
chez les Aborigènes à lafois les êtres étemels, les récits mythiques dont ils sont les acteurs, leurs itinéraires
et les points d’arrêts géographiques devenus des sites sacrés, ainsi que la matrice créative qui les génère.
Dreaming traduit des concepts de différentes langues aborigènes qui englobent la mythologie et ses
parcours dans une espace-temps lié au rêve. » (Barbara Glowczewski, Rêves en colère avec lesAborigènes australiens. Plon)
133
militaires, aux ecclésiastiques et aux fonctionnaires bien armés de poudre et
de certitudes -, de les asservir et de les soumettre à leurs rois et à leur Dieu, mission pour laquelle on ne transige pas. Le Chevalier découvreur n’avait pas songé
que « là-bas », à l’horizon, il existait des peintres, des sculpteurs, des musiciens,
des danseurs, des poètes, tout autant artistes et talentueux que les artistes
embarqués avec lui ou laissés au pays.
Et pourtant !
dreamthne(l *) aborigène et J ukurpa(*l) (qui
signifie, sommairement, en langue Anangu Pitjantjatjara d’Uluru : « la loi traditionnelle qui explique l’existence et qui guide la vie de tous les jours ». Depuis
des millénaires, le monde tient, le monde vit parce que dans le dreamtime tout
a été créé. Parce
que chaque jour, depuis toujours, et en suivant J ukurpa, les
Aborigènes, par des danses, des chants, des peintures sur le corps et sur le sable,
sur les écorces font revivre l’acte créateur, recréant, créant
perpétuellement,
maintenant en vie, en existence et en beauté, l’eau, les puits, les montagnes, les
collines, les forêts, le désert, le sable, les pierres, les sentiers, les grottes, les kangourous, les émeus, les hommes, les femmes, les relations sociales, les mariages,
les naissances et aussi la mort. La mort qu’aucun artiste ne craint. Tous les
découvreurs ignoraient les peuples et les civilisations des latitudes australes,
cette
ignorance a duré des siècles, elle perdure. LÂutre de l’Europe ce bit en tout
premier beu son empire colonial, ce fut l’Indigène - lÂborigène perçu comme
le plus sauvage des sauvages, le Maori simple mais exotique, le Kanak farouche
mais promis à disparaître. Mais, depuis, l’Européen à ouvert les yeux, ouvert
son cœur, son
esprit, sa sensibilité à l’autre. L’Europe est aussi cet espace de
Le « Temps du rêve », le fameux
«
»
confluence et de rencontre, celui de l’Humanisme et des Lumières, celui de la
Révolution française et de l’Habeas Corpus. En son sein, la constante remise
en
question tout autant que l’ouverture au monde lui permet d’avancer. Nous
n’oublions pas que c’est en France qu’a eu lieu la première rencontre entre écrivains de l’Océanie, ce jour d’octobre 1999 où Alexis Wright, Alan Duff, Sia Fie-
gel Dewe Gorodé, Nicolas Kurtovitch et Pierre Gope ont pu échanger leur
espoir que la kttérature ne pouvait pas être sans effet sur le devenir des sociétés
en
profonde mutation de l’Océanie. Aujourd’hui l’Océanien est homme, il est
artiste se révélant l’égal de son ancien conquérant, ce dernier devenu à son tour
l’« Autre de cet Indigène ». Turkey Toison, Kwementway Kngwarreye,
Mike Tjapaltjarry, George Milpurrurru, mais tout autant Destiny Deacon perpétuent non seulement la Tradition du désert ou la Tradition du nord du contilient, mais ils créent le Monde à leur tour. C’est ainsi qu’ils conçoivent
»
«
invutetérss
LitteRama’oHi « 21
flicolas Hurtouitch
l’existence des hommes, c’est ainsi qu’ils leur donnent une autre conception de
la vie, une autre cosmologie, une autre raison et un autre bonheur de vivre.
Au sud du Nord, il y a un Sud. Ce Sud océanien n’a pas
attendu l’intrusion euro-
péenne et ses formidables capacités de déplacement pour être en intra-relation.
Il n’est que de songer aux formidables épopées des navigateurs polynésiens partant à la découverte des îles et
archipels du Pacifique. Des îles Hawaii, au nord,
jusqu’aux îles de la Nouvelle-Zélande, merveilleuse Aotearoa, au-delà des 40emes
sud, ultime terre avant lAntarctique. Plus de 7500 Kilomètres parcourus en
lisant les étoiles, les courants, les houles et le vent. Le long et lent trajet des
objets d’échanges, en Mélanésie (le jade et la céramique en Nouvelle-Calédonie), ainsi que les échanges entre archipels polynésiens (la céramique mais
aussi le bois, les armes et le Tapas entre Samoa, Tonga et Fiji, jusqu’au 18eme siècle !), témoignent des relations, qu’entretenaient entre eux les Océaniens
d’avant la colonisation. Depuis une vingtaine d’années, les relations longtemps
mises sous leteignoir par l’arrogance coloniale ont repris, cette fois par l’intermédiaire du monde artistique, tout particulièrement dans le domaine des arts
plastiques.
Qui sommes-nous ?
Ce qui se dit, ce qui se lit n’est pas une interrogation, encore moins un doute
propre identité. L’artiste affirme une existence qui se veut davantage une
présence au monde qu’une errance dans l’incertitude de la condition humaine,
cette incertitude qui semble être l’expression dominante dans d’autres parties
du monde. C’est l’expression d’un « en avant », d’une tête de pont en quelque
sorte, qui fraye le chemin en éclaireur, qui défriche l’apparence de chaos offerte
aux
générations présentes. Aborigènes, Polynésiens, Mélanésiens, Européens
et Métis se côtoient, se frottent, peau à peau, œuvres à œuvres, concepts à
concepts. Incertitudes, tâtonnements, découvertes, mélanges, mélanges réussis,
sur sa
mélanges abandonnés. Pas de culture métisse, non, plutôt des lieux de
confluence, des interfaces dynamiques, Occident, vieille et jeune Europe avec
Océanie traditionnelle et moderne. Voilà notre état d’aujourd’hui. Regardez :
Voyez-nous exister tels que nous sommes en cet instant du XXIe siècle, nous
avons une
pensée, nous avons une conception du monde, nous exerçons une
critique de notre propre monde, le nôtre, celui qui nous entoure, celui que nous
érigeons, nos îles, nos archipels, notre océan.
Regardant aussi l’Occident, ces artistes n’hésitent pas à poser les questions qui
dérangent et qui font mal, qui sont salutaires, prenant leur pleine place dans
135
l’intelligence du « village monde » dont les faubourgs atteignent Rapa nui(2*)
et jusqu’au-delà du 40eme
parallèle sud. Une multitude de noix de coco, sèches,
travaillées avec précision, posées les unes à côté des autres sur une série de supports métalliques se déclinant à la verticale, les « yeux » de ces noix, secs et
tristes portent le regard des Océaniens du passé(3*). Silencieusement, sans cesser de me
regarder, ils me disent : qu’avez-vous fait de nous ? Qu’avez-vous fait
de vous ? Quelle âme, quel cœur avez-vous révélés au monde ? Tout en mettant
nu, devant vos propres enfants, l’esprit de votre temps. Un temps aujourd’hui
révolu en Océanie. Il y a cette confiance dans les combats menés dans toutes
les îles pour la protection de l’environnement, pour la rétrocession de certaines
terres
aborigènes, pour davantage d’équité et d’harmonie. Des combats qui sont
autant remises en question de certitudes héritées que luttes sociales et
politiques. Les Terres du Pacifique, c’est aussi cela.
La mer est l’alliance entre les Océaniens. Par elle, les peuples se rencontrent
depuis la nuit des temps. Sans liens, pas de pirogues, pas de découvertes, pas de
traversées volontaires et organisées du Pacifique, pas de vaka tafa anga, pirogues
tongiennes pour la pêche, ni de pahi tamai, pirogue double de Tahiti pour la
guerre. Les liens sont éléments fondamentaux en Océanie. Qu’ils soient liens
aux autres,
Polynésiens, Kanak ou Européens, structurant de longue date les
clans, les communautés et les familles,.les chefferies et les sentiers coutumiers.
Qu’ils soient liens à la terre et aux totems ou gestes d’alliance. Ils sont périodiquement renforcés. Parfois renoués à l'instar des lianes tenant, en un tout cohérent, les multiples poteaux, goélettes et bottes de paille qui créent la case autour
H 2 HENUA
Rapa Nui : L’île de Pâques, c’est RAPA NUI (LA GRANDE RAlPÀ), c’est aussi OTEPITOTE
(le nombril du monde). 1687, le flibustier Edward Davis découvre une terre dans
le lointain mais n’accoste pas. 1722, avec la Compagnie des Indes Occidentales, le marchand
de Middelburg, Jacob Roggeveen accoste dans une île qu’il nomme « Paasch Eyland »,
île de Pâques. C’est cette expédition qui fait connaître file de Pâques grâce aux écrits des cornvenu
pagnons de Roggeveen. Elle est la plus isolée du monde puisqu’elle est à 4000km de tout lieu
habité, (3870 km de la côte chilienne et 4012km de Tahiti.
i.J 3 Installation : installation de René Boutin (Nouvelle Calédonie). Sans titre particulier elle fait
partie d’une exposition intitulée « Destin Commun ». Présentée une première fois au musée
de Singapour en 1998 puis l’année suivante dans la grande salle d'exposition de la Bibliothèque Bernheim de Nouméa, Nouvelle Calédonie. Elle se compose d’une soixantaine de
noix de cocos, sèches, tenues par des serre-joints métalliques à l'intérieur d’un grand cadre
fabriqué avec du bois de charpente.
LitteRama’oHi « 21
flicolas Kurtouitch
d’un poteau central monumental. Cette case marque l’espace du « séjour paisible » où la communauté se rassemble. Partout nous trouvons ce geste de
l’échange, exécuté rapidement et simplement ou, au contraire, solennellement
mis en scène, entre membres de la famille, entre amis, entre alliés, entre délégâtions de plénipotentiaires. Lors des arrivées, des départs, de moments propres à la société océanienne ou au contraire, comme en Nouvelle-Zélande, lors
de cérémonies occidentales devenues, par ces gestes, maori
(« un bout de manou »)
accompagne les dons. Ce long tissu est le lien qui noue et assemble en une vaste
famille, ne serait-ce que pour un moment - moment qui peut vivre éternelleEn Nouvelle-Calédonie, un large et très long tissu
ment en soi - les
parties qui se rencontrent. Il est aussi la parole qui voyage
les hommes et les pensées, il est toute communication dont les
hommes veulent bien le charger. Il n’a pas de limites, pas de formes figées, les
comme
pulsions créatrices conduisent à transgresser et à innover, à inventer et à redéfinir ce que doit être ce lien aujourd’hui. Ici, lorsque l’on crée, on rend compte
de ce besoin de marquer la rencontre à travers le discours, à travers les formes,
les lieux évoqués. C’est de rencontres dont il s’agit le plus souvent, l’océan est
lieu de rencontre, l’océan est lien premier en Océanie, nul ne l’oublie, pas plus
aujourd’hui qu’il y a trois siècles. La modernité n’a rien ôté de ce besoin vital,
de cet appel rarement entendu dans les sociétés occidentales ; la liane accrochée à une perche va transpercer la paille de la case et être recueillie par une
main invisible, de l’autre côté du mur ou du toit, pour faire attache : appel lancé
en
aveugle et en confiance vers lÂutre.
C’est dans la sueur, celle de Tagaloa(4*) créant le monde, c’est l’interrogation,
le doute, l’extase, la colère, la joie imprégnant le souffle, que la dimension
atteinte devient l’égale de l’océan, l’égale du désert et des vallées. Créer de l’espace entre moi et lAutre, c’est donner forme et fond, vitalité et imaginaire à ce
lien dont le besoin fait palpiter le cœur.
1 4 Tagaloa : Le panthéon polynésien comptait des divinités de rang et de pouvoirs variés, dont
les « atua tupua » ou dieux créateurs qui se retrouvent dans l’ensemble de la Polynésie : Taga-
loa, est l’un de ces dieux créateurs. « A l'issue de la création, le puissant Tagaloa (graphie tongienne)
enflamma le ciel supérieur dans sa volonté de puissance, au risque d'anéantir lefragile échafaudage de
la création. L'intervention d’autres divinités secondées par les premiers hommes permit d'éviter le désastre mais en châtiment Tagaroa (graphie tahitienne) fut précipité sous terre où il devint le dieu des ténèbres et de la mort. F.Anglevielle. 2003 CLIO
».
137
[ 'Epeli Hau'ofa
Epeli Hau'ofa (l 939-2009), auteur de nouvelles et d’essais, considéré
comme le
penseur de la décolonisation et de l’océanité. Docteur en anthropologie sociale, il a été le secrétaire particulier du roi de Tonga, avant
de partir enseigner à l'Université du Pacifique Sud à Fidji. En 1997, il
a créé
le Centre océanien des arts et de la culture.
Notre mer cilles
Lorsqu’Epeli Hau’ofa s est éteint, au matin du 11 janvier 2009 à l’age de 70 ans,
les hommages unanimes ont afflué de part et d’autre du grand océan Pacifique.
L’ancien vice-président fidjien, Joni Madraiwiwi, le décrivit comme « l’un des
plus grands écrivains et penseurs du Pacifique, bien que, peut-être il eut préféré
qu’on le désignât comme un citoyen de l’Océanie ».
Sa vie est en effet la parfaite illustration. Ce fils de missionnaires méthodistes,
né en Papouasie Nouvelle-Guinée, a ponctué sa jeunesse d’incessants voyages
dans et en dehors du Pacifique, avant de devenir docteur en anthropologie
sociale. Intellectuel reconnu, il n’en a pas pour autant perdu son humilité naturelie dans ses relations avec autrui. ‘Epeli Hau’ofa a été le secrétaire particulier
du roi de Tonga, a édité une revue littéraire, avant quitter ce pays qu’il trouvait
alors trop conservateur, pour partir enseigner à Fidji, à l’Université du Pacifique
Sud, véritable carrefour de la formation intellectuelle de la région. En 1997 il a
créé et dirigé à Fidji le Centre océanien des arts et de la culture, poste grâce
auquel il a encouragé la créativité des jeunes artistes océaniens. Il est aussi l’auteur de contes et de nouvelles
qui posent un regard drôle et sarcastique sur les
travers de la société post-coloniale de son
temps.
Mais au-delà de cette personnalité attachante aux multiples facettes, Notre mer
d’îles apparaît comme une invitation à réinventer l’Océanie autour d’une vision
ouverte et optimiste selon
laquelle les peuples du Pacifique ne sont pas isolés
sur leurs
petits bouts de terre mais sont en fait reliés les uns aux autres par une
invtés
iuteurs
LitteRama’OHi tt 21
Epeli Hau'ofa
histoire et une culture communes de la navigation d’une île à l’autre. Ce texte
offre esquisse aussi un avenir commun pour les peuples de l’Océanie centré sur
la préservation d’un héritage commun : l’océan. Pour le magazine BBC History,
cet essai a « révolutionné la
façon de voir l’Océanie ».
Oursea ofislands, traduit ici pour la première fois en français, a d’abord été prononcé en 1993, lors d’une conférence donnée à l’université de Hawaii.
En 1920, Eric Scheurmann publiait en Allemagne les impressions
de Touiavii,
de retour d’un séjour en Europe. Ce grand chef samoan n’a pas été impressionné de découvrir une terre si vaste et, en retour, n’a pas ressenti son île
comme un
espace minuscule et misérable. « Toutes les villes sont éparpillées
comme nos
îles dans la mer. Elles sont éloignées l’une de l’autre tantôt seule-
ment d’un sentier de
baignade, tantôt d’un jour de voyage. » Sa terre, c’était la
mer.1
73 ans plus tard, ‘Epeli Hau’ofa tentait, à travers Oursea ofislands, de reconnecter cette réalité ancienne du monde océanien pour en faire le socle d’une nouvelle page d’histoire. Il ne s’agit pourtant pas pour lui de s’enfermer dans un
passé magnifié et révolu. << La recréation du passé est un phénomène courant
dans le Pacifique Sud, mais on ne peut recréer le passé et y vivre », disait-il en
2002, dans une critique du Pacific way, qu’il voyait comme une idéologie élitiste
et vide de sens. Il faut au contraire amener des éléments du passé dans le présent et créer à partir d’eux, non s’y enfermer. »2
Les premiers découvreurs européens ont décrit les Océaniens comme lascifs,
paresseux, parfois barbares. En rappelant la grandeur de leur civilisation passée,
‘Epeli Hau’ofa a simplement tenté de redonner confiance aux peuples de
l’Océanie en leurs capacités et en leur avenir.
Il est temps, pour le Pacifique francophone, de découvrir Notre mer d’îles.
Pacific Islanders Editions
1
Page 3 : Le Papalagui, ed. Pocket, 2004.
2
Page 4 : ‘Epeli Hau'ofa, Engagement et satire dans la littérature du Pacifique Sud contemporain, Isabelle Proust, mémoire de DEA, UPF, 2002.
139
I Smita iTlanukula Tahimili
Professeur de waüisien au collège de Lano Alofivai et animatrice/formatrice pour les enseignants de waüisien de l’enseignementpublic. Ecrit des
poèmes. Travaille avec des collègues afin que le projet de l'Académie de la
langue voie le jour. Et pour le moment, la priorité est défaire entrer l’art
local dans l'histoire des arts. Mais la difficulté est qu’il y a peu d’écrits.
Kakala o Uvea
Ko toku ki’i motü ‘e takatakatai ia,
E kakala afea o Uvea mohu lea,
Pea kâ hoko leva tona terni vale lua,
Peau tui fiofio te siale mo te mapa.
‘E au fia viki koe, tama ki’i foi hea,
‘I siou ki’i lanu e fakalogo gata’a,
Toli mai ke au tui o kahoa i te ala,
Ke magoni taufua i ‘Uvea mâfana.
Koteà hina lea Paogo mo Fàhola,
Ki si’i kula mama’a he’e fakafuafüa,
Kua lua filifili mo’o lua têuga,
Lanu tonu o aliki ke gata mo kôlua.
Ko higano mo siale fia nofo matatai,
Kakala o toku motu ke au tui fakatahi,
Toli mai kê lahi he ko si’i ta’ukai,
fakafihi ke au tau i mala’e he’e gali.
invutetérss
LittéRama’OHi » 21
ftlalia Fotutata
Futunienne, vit à Futuna où elle est enseignante et anime des stages pour
les directeurs d'école et pour les enseignants du primaire. Travaille à la
mise en
place de l’Académie de la languefutunienne avec différents par-
tcnaires locaux. Ecrit des poèmes, des chansonnettes, des contes destinés
au
public élèves des écoles.
L’alphabet futunien
Tou sua ‘ia le alefapeti
‘E fakafutuna b feneeki
A Fa Ga Ka La Ma Na Pa Sa Ta Va
Comptine
E Fe Ge Ke Le Me Ne Pe Se Te Ve
O Fo Go Ko Lo Mo No Po So To Vo
I Fi Gi Ki Li Mi Ni Pi Si Ti Vi
U Fu Gu Ku Lu Mu Nu Pu Su Tu Vu
Lele mai le peka mei Tamana
Fanai ePatita
Kai e Mikea.
Apositolofi mô fakatu’u
Mo le gâ laini mô fakaloa
Lena laku fakamatala
Ki le ‘alefapeti fakafutuna
Chant
Sua o le vaka
Ko le vaka, le vaka o oku
Na ‘igoa e au ko Fetu’ufolau
Ka kau moe usu, ti tagi siti o tulu
I le moana usi, kae kau
tagi atu.
im
Philippe Guerre
Moires de la mémoire
Les souvenirs colorent le monde, c’est-à-dire lui donnent sa signification affective et
éthique. Teintes vives ou pâles, intimes ou communes, joies ou blessures.
Ils ne sont point ce pur fond obscur de la vie de l’esprit. Ce qui remonte à la surface de la conscience l’éclaire, c’est-à-dire la guide et l’explicite. Sans qu’il y ait
d’ailleurs besoin d’un acte exprès de remémoration, les souvenirs habitent les
perceptions et vont jusqu’à dorer et odorer, dans des synesthésies parfois gracieuses, l’univers qu’ils honorent de leur présence car sans eux le présent serait
pauvre et la terre claudicante. Préjugent-ils pour autant de l’avenir en le fermant
sur le
passé qu’ils seraient condamnés à répéter, comme le frisson des vieux grognards de l’Empire, évoqué par Théophile Gautier, dont les mains tremblent
d’un froid venant d’un autre âge et d’un autre lieu qui les dérobent pour toujours au présent des températures1, la chair, dans son indépendance dépendante, conservant le sceau des événements quelle a traversés ? Pour le savoir, il
importe de voir la mémoire dans ses reflets changeants, c’est-à-dire sa polysémie qui signifie, en-deçà du langage, l’épaisseur de l’exister, et de suivre ses essors
car elle s’élance, la mémoire, vers l’avenir : ses sillons
appellent des semences
qui déjoueront l’oubli voulu d’êtres sur la terre. L’oblitération, c’est-à-dire la
carrière laissée au temps pour effacer lentement le radieux et les adieux, est une
I1 Théophile Gauti/er,Emaux
Librairie Droz, 1947,p.49 : « Si leurs mains tremblent,
Du froid et
deCamées,
la Bérésina.
c’est sans doute
»
LitteRama'oHi # 21
Philippe Guerre
autre ruse de ceux
qui désirent méconnaître et taire pour naître à leur seul aveéthique et poétique : proximité, distance de ce qui nous reflète.
Penser les moires de la mémoire signifie reconnaître aux souvenirs une extension cosmique : « Pâle soleil d’oubli, lune de la mémoire »2. Double polarité
marquant une bifurcation des existences. La lumière la plus éclatante n’est pas
la plus fidèle car par ciel pur parfois s’embrume l’évidence : l’affairement du jour
masque quelques tropismes. Témoins muets de nos espérances et de nos agitâtions, astres et planètes devraient attirer nos regards et attiser nos égards mais
il y a l’oubli, ce félidé glissant qu’enfante le silence3. Mais chercher à dire la couleur des souvenirs et des visages qui les portent, n’est-ce pas là s’abandonner au
pur métaphorique ? Non, si l’on sait reconnaître les strates de la conscience et
le fouillis ordonné des remémorations dans lequel se trouvent « toujours
quelques souvenirs dominants, véritables points brillants autour desquels les
autres forment une nébulosité
vague », « points brillants » qui « se multiplient
à mesure que se dilate notre mémoire »4. Or c’est à la poésie que revient le privilège de cette dilatation, l’acribie historienne constituant plutôt son resserrement, ce pourquoi « la poésie est quelque chose de plus philosophique et qui
a
plus de valeur que l’histoire »5. Mais quelle poésie ?
La poésie de peuples opprimés passe souvent pour ne pouvoir être qu’engagée,
genre qui ne manque ni de dignité ni de nécessité mais la richesse des voix
s’avère manquée. Le passé qu’évoque Yvette Holt dans Anonymous premonition
ne saurait se réduire à celui de la servitude dont
pourtant il y a éminemment
épreuve. Souvenirs d’habitudes joyeuses ou tristes, de drame et de féérie, donnant à voir le détail du
quotidien, mémorial parfois, réveil d’événements, oscilnir. Dioptrique
lation de la révolte à la tendresse, alternance de la blessure et du bercement.
L’idée de « couvertures de mémoires », dans « Perdre, gagner ou le tirage au
sort », ou encore d’« un thermos de souvenirs », dans « Amant acoustique »,
suggère ainsi le primat de la chaleur dans la relation au passé. Une nation spobée est nation avant d’être spohée et ce n’est pas la spoliation en elle-même qui
saurait la constituer comme telle.
L’expérience de l’exil sur sa propre terre,
lorsqu’une tradition tente brutalement d’en supplanter une autre, n’annule pas
2
3
Jules Supervielle, Oublieuse mémoire, in La Fable du monde, Nrf Gallimard, 2002, p. 139.
idem, p. 147 : « L’oubli me pousse et me contourne / Avec ses pattes de velours, / Il est poussé
par le silence ».
4
Henri Bergson, Matière et mémoire, Paris, PUF, « Quadrige », 2008, p. 190.
5
Aristote, Poétique, 1451b, Les Belles Lettres, Classiques en poche, 2002, trad. B.Gernez, p.35.
celle des sonores beautés de la sororité et de l'écoute. Séjournent dans le passé
pour lui donner une futurition ceux qui entendent des promesses dans ce qui
semble révolu sans s’abandonner à l’accablement ni vivre dans la crispation du
ressentiment. Contre la déclinaison forcée de l’identité qui
conduit à décliner,
vaciller et s’effacer par elle, importe la promotion de l’anonyme donnant à la
désignation des êtres par de simples pronoms personnels la saveur de l’ineffable
et les élevant à des symboles d’un univers. Scintillement d’arcanes. Fait en effet
difficulté l’idée d’Hannah Arendt selon laquelle ce que l’on attaque en nous est
ce avec
quoi il faut répondre car alors c’est accepter le choix des armes, c’est-àdire des fixations asservissantes de l’identité.
Mais il y a le fait de la blessure dont l’intensité peut aller jusqu’à la confusion de
l’être avec elle. Se pose alors en question, c’est-à-dire en espérance, l’affirmation
de Hegel selon laquelle « Les blessures de l’Esprit guérissent sans que demeurent des cicatrices »6 Visibles et
invisibles, les traces du passé dans le présent.
Que des bras, selon la forte image d’Yvette Holt, puissent devenir « braille »,
la souffrance qui ne peut se libérer se retournant contre soi, redoublant l’injustice, suggère que les corps peuvent devenir des parchemins, que les entailles
forment texte que peut déchiffrer la main amie. Le tact, au double sens physiologique et éthique, est nécessaire pour comprendre sans l’impassibilité d’un sur.
plomb dialectique. Comprendre non simplement pour dresser l’atlas des failles
et des triomphes mais
pour dessiner un avenir. Ecouter les voix de la poésie ce
pluriel entend signifier que dans toute voix résonnent d’autres voix - suppose
de se garder de toute outrecuidance dissertative, c’est-à-dire de l’arrivée aisée,
dans un confort intellectualiste, de réponses préétablies. Des résonances entre
les êtres s’élèvent. La gageure est d’entendre en vérité l’altérité, ainsi pour l’«
amant acoustique ». L’amour reste acouphène s’il n’entend que soi.
Serait-ce en écrivant à l’encre sympathique
Que du passé brûlant, pourtant vu comme cendres,
Vont renaître étonnées traces roboratives ?
C’est en tendant l’oreille au chant qui se soulève
(plissements et sourcils, questions et révoltes)
Qu’il y aura réponse et de notre avenir
Un souvenir ravi à nos indifférences.
6
G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l'Esprit, Phànomenologie des Geistes (1807), Meiner 1988,
iiuntvetuérss
LittéRama’oHi » 21
Yvette Holt
Membre des nations bidjara, wakaman andyiman du Qiieensland',
Australie. Elle a remporté de nombreux prix littéraires. Universitaire,
féministe, elle est très impliquée dans la promotion de la poésie et les
lignes de chant (songlines) desfemmes aborigènes. Achève son Masters
de recherche sur l’humour, l’expressionisme et la comédie aborigènes.
Contre les dés jetés
Al age de 21 ans
En sept jours
J’ai brisé sept miroirs
On m’annonce
49 ans de malheur
Mauvais augure
21 plus 49
Font 70
Vivrai-je pour voir cet âge?
Statistiquement parlant
Je vais tromper la superstition
Par la mort
Quelle façon de bien piper les dés
Yvette, Holt. Anonymous Premonition. St Lucia: UQP, 2006. P. 28.
Traduction : Philippe Guerre
1M5
Perdre, gagner ou le tirage au sort (Pour Cal)
A chacune de nos rencontres, je scrute tes poignets,
Habitude à laquelle j’ai manqué de résister
Tu les nommes des trophées de la dépression
Je les nomme champs de lutte pour survivre
Nous avons droit au désaccord
Je n’aime pas te voir ingérer des barbituriques
Mais tu me dis qu’ils ont bien meilleur goût
Que les produits qui te tenaient en leur pouvoir voici cinq ans
Je griffonne ta réphque dans mon journal
Tu nommes mes journaux un montage pour les carrossiers de l’émotion
Pièces en mosaïque d’une existence à part
Je dénombre les ronds de fumée s’envolant de ta bouche
L’un après l’autre ils arrivent à moi
En cercles symétriques d’une addiction toujours présente entourés d’ombres bleues
Ainsi tu en as vu, tu en as fait et malgré tout je continue de t’aimer
Je fus témoin de ton retour après la chute
Toi à l’esprit étincelant et à l’existence vivement colorée
Un authentique charmeur de St Kilda charismatique
Bien avant que les briques et
les lits de jardin ne devinrent à la mode
Tu résidais parmi les laissés-pour-compte
Je replie ta chevelure babeurre à l’aide de pinces et de barrettes tournesol
Tandis que tu lis Charles Bukowski pendant le repas du soir
Ta petite amie vraiment me contrarie
Je n’apprécie pas quelle te dise de fermer ta gueule
J’ai envie d’agrafer ses lèvres
Mais à la place je me mords la langue
J’ai le droit d’évacuer mes frustrations
Comme toi les tiennes
Notre amitié est sinon parfaite
Et nos vies quelque peu imparfaites
invtés
Routers
LitteRama’oHi » 21
Vuette Holt
Tes deux de Melbourne sont aussi prévisibles que ma garde-robe
Bien trop noire avec une touche de tweed
Tu la nommes la couleur du deuil
Je me pare donc d’un bandana rose juste pour contraster avec le paysage
A l’intérieur de ton cottage de conteur
Nous déballons des couvertures de mémoire autour d’un verre de thé
Darjeeling
Faisant tournoyer le miel sur des antioxydants
Tandis que Nina Simone négligemment raye son disque dans la véranda
Le soir je repose à tes côtés
Attendant le hibou pour prendre la parole
Dénombrant tes trophées l’un après l’autre
Tes bras si délicatement devenus braille par une enfance douce-amère
Depuis le coude jusqu’à l’ongle du pouce
Semblables à des lignes de tramway dressant la carte des lieux de jeunesse
Meilleurs amis, toujours
Toi et moi nous avons fait un pari
Perdre, gagner ou le tirage au sort
Pour prendre soin l’un de l’autre
Sans quoi j’allais partir vivre à Melbourne
Raser ma chevelure
Percer ma lèvre
Changer de nom
Et psalmodier d’obscènes choses à la lune dévêtue
Eh bien devine, cher ami ?
Je garde mes cheveux sans nul trou dans la lèvre
Mon nom va demeurer le même...
Mais préviens ta douce, je pique comme une abeille
Quant à la lune, je la préfère nue
Toute nuit de la semaine
Rappelle-lui alors de venir s'asseoir auprès de moi
Yvette, Holt. Anonymous Premonition. St Lucia: UQP, 2006. P. 43.
Traduction : Philippe Guerre, avec la collaboration d’Estelle Castro.
147
Amant acoustique
il amène à son torse
médaillon
sa
fidèle brune amante
ils ont ensemble voyagé
la boussole
ne
laissant jamais l’autre seul
dans les bons moments comme dans les mauvais
chantant des chants d’amour oublié
tenant
compagnie
soigneuse bouteille de bourbon
avec une
juste lui et elle
et un thermos de souvenirs
des bars de bords de route
et des hôtels de voies
rapides
fredonnant de douces bagatelles
dans le froid vent du soir
jusqu’à ce que la première fringille dame
arrive à l’aube
il berce son seul amour authentique
jusqu’au point du jour
glissant dans le sommeil avec une étrangère familière
son
endurante amante à six cordes
gît épuisée à son côté
Yvette, Holt. Anonymous Premonition. St Lucia: UQP, 2006. P. 60.
Traduction : Philippe Guerre.
invutteérss
LittéRama’OHi # 21
Romaine ITIoreton
Romaine Moreton est membre des peuples Goenpul jagara etBundju-
lung (Australie). Poétesse et cinéaste renommée, elle a publié trois anthologies de poésie, Poemsfrom a Homeland, PostMe to the Prime Minister
et The Callused Stick
of Wanting. Ses courts-métrages Cherish etRedreaming the Darkfurent sélectionnés pour le Festival de Cannes en 1998.
Taxi Driver
J’ai trente secondes pour expliquer deux cents ans d’oppression et faire preuve
d’un empressement évident à justifier pourquoi mon peuple continue de camper
sous les arbres ? Le chauffeur de taxi,
professeur, maître, politicien de comptoir, dit que c’est lui qui a raison. Que lui fait partie des espèces menacées, du
peuple que l’on a dépossédé, emmené loin de la Mère Patrie. Rentrez chez
vous, lui dis-je.
Pourquoi auriez-vous droit à une reconnaissance particulière ? demande-t-il
pour la forme, en prenant une petite gorgée dans le Saint Graal. Je commence
à
parler et ne peux m’arrêter car l’histoire est complexe, la guerre socio-économique injuste, et mon temps de parole de trente secondes est plus qu’écoulé, le
compteur s’est arrêté, je viens de commencer, et alors que lui, ce chevalier,
repart dans la nuit sur son grand destrier blanc, à une vitesse blanche, je sais que
je n’ai converti personne, et qu’un incrédule quitte un incrédule.
Romaine Moreton, in Romaine Moreton, Alf Taylor, and Michael J. Smith.
Rimfire. Broome,
WA.: Magabala Books, 2000, p. 57.
Traduction : Estelle Castro et Philippe Guerre.
j Sébastien Lapaque
Georges Simenon à Tahiti
Georges Simenon a rêvé de Tahiti avant d’y avoir jamais posé les pieds. En
1929, à l’époque où ce forçat de la Remington publiait des romans d’aventures
populaires produits à une vitesse défiant toute concurrence — une quarantaine
de titres par an —, il a en effet écrit sous les pseudonymes de Georges Sim et
de Christian Brûlis deux livres ayant pour cadre la Polynésie française : Le Roi
du Pacifique chez Ferenczi et Captain S.O.S chez Fayard. C’est une singularité à
laquelle les biographes de l’écrivain belge n’ont pas prêté l’attention quelle méritait.
Car Georges Simenon a fini par se rendre à Tahiti, à l’occasion d’un tour du
monde de 155 jours entrepris au Havre en décembre 1934 ; et cette île rieuse
où il a séjourné deux mois mars-avril 1935 a compté dans son œuvre et dans
sa vie. À Tahiti, à sa beauté
sauvage et à ses habitants, l’écrivain a consacré un
long reportage publié en cinq volets dans le quotidien Paris-Soir en septembre
1935 et trois romans que les simenoniens de bon goût placent haut dans sa
bibliographie, Long Cours ( 1936), Touriste de bananes (1938) et le Passager clandestin (1947). De Papeete, cet artiste aux dons étendus a également rapporté
une riche collection de
photographies où des jeunes femmes, des joueurs de
guitare et des amis embarqués à bord de pirogue à balancier continuent de dire
ce
qu’a été Tahiti pour lui.
Jusqu’à la fin de sa vie, Georges Simenon a souvent revu en rêve cette île ancrée
dans son havre de corail dans laquelle Samuel Wallis (1767), Louis Antoine de
Bougainville (1768) puis James Cook (1768) ont vu une image du paradis en
invtés
ÉJute rs
LitteRama’oHi » 21
Sébastien Lapaque
l’abordant, avant que leurs successeurs n’en entreprennent la colonisation et
que Tahiti ne devienne français en 1880. «Hier soir, je me suis endormi sur des
images de Tahiti, de Tahitiens et de Tahitiennes, écrit ainsi Simenon dans ses
mémoires à la date du 25 septembre 1976. Pas du Tahiti
d’aujourd’hui que je ne
connais pas. Le Tahiti
que je connais est celui d’il y après de quarante ans, avant qu’on
y installe un aéroport, ce qui a, paraît-il, amené dans l’île un flot de touristes, et aussi la
bombe atomiquefrançaise et Messieurs les Militaires. De mon
temps, comme disent les
vieillards, ilfallait cinq semaines pour aller de Bordeaux à Tahiti à travers le canal de
Panama. Quatre autres semaines séparaient Tahiti de l'Australie...»
A la fin de sa vie, l’écrivain installé à Lausanne n’avait
plus grand chose à voir
avec le
jeune homme de 26 ans capable d’envoyer en deux jours et demi des
romans d’aventures
tropicales de 200 pages. Le Tahiti qu’il revoyait en rêve était
dépouillé de ses jeunes filles couronnées de tiaré, de ses flamboyants, de ses
requins et de ses paréos. À ses visiteurs, l’homme à la pipe répétait qu’il détestait
l’exotisme et le pittoresque, condiments dont il avait pourtant dopé Le Roi du
Pacifique et Captain S.O.S, ses deux premiers romans polynésiens. Mais à
l’époque, il n’était encore que Georges Sim ou Christian Brûlis. Il n’était libre
d’écrire ce qu’il voulait.
Et ce qu’il voulait, c’était partir à la recherche de l’homme nu, le rencontrer, le
comprendre et le mettre en scène. Ce qu’il fit d’abord en Afrique au cours d’un
voyage entrepris durant l’été 1932, puis à l’occasion d’un vaste tour d’Europe
bouclé en 1933, enfin à Tahiti, qui semblait plus qu’aucun autre lieu au monde
la terre de l’homme nu au moment où Simenon a découvert
Papeete en 1935.
Au début, il a cru ne jamais le trouver. «Le jour de mon arrivée,
faifaillifuir Tahiti,
j’avais suivi une route, j’avais trouvé un hôtel très Montparnasse appelé le Blue Lagon.
Et là, j’étais tombé parmi les Blancs en short
quifaisaient de la culture physique sur une
plage et qui prenaient des bains de soleil. Cela puait si intensément son Saint-Tropez
que j’ai décidé départir et qu’un hasard seul m’a retenu.» Ce hasard, c’est qu’on lui
ait proposé à 10 Km à
l’ouest de Papeete, entre Faaa et Punaauia, une maison
aujourd’hui disparue édifiée par le cinéaste allemand Murnau en 1930. Bien
que de conception traditionnelle, cette demeure bâtie sur un site sacré avait la
réputation d’être maudite. Sa localisation ainsi que des sacrilèges à commis lors
tournage de Tabou sur le motu Tapu, à l’entrée de la passe de Bora Bora, aurait
entraîné la mort accidentelle du cinéaste
quelques mois plus tard.
Plutôt enclin à donner l’avantage aux Polynésiens dans leur face-à-face avec l’arrogance des touristes américains, les bizarreries de l’administration coloniale
et les
exigences des cinéastes hollywoodiens — Tahiti est alors à un studio à
ciel ouvert —, Simenon n’entend pas l’avertissement des Anciens sur ces lieux
à laisser en paix. Il s’installe chez Murnau et organise à son arrivée une belle fête
tahitienne «sur la tarasse et sur la plage ombragée de cocotiers, avec vingt musiciens
.
frénétiques, le punch quon puisait à la louche dans d'immenses pots de terre et surtout
des douzaines de bellesfilles dont le paréo laissait les seins à nu.»
Il faut ne rien connaître à l’œuvre et la vie de Georges Simenon pour s’étonner
de le voir ainsi considérer que les plus intéressants des hommes nus de Tahiti
sont des femmes. Cet homme aux 10 000 femmes supposées — je connais de
bons amis qui ne cessent de refaire le compte et que cela rend fous — ne cesse
d’insister sur la disponibilité sexuelle de la femme tahitienne, son ignorance du
péché, son plaisir pris sans préjugé. «C'est le seul pays où les bellesfilles que fai rencontrées, et elles étaient toutes très belles, surtout celles qui possédaient un mélange bien
dosé de sang maori et de sang chinois, étaient toutes complètement désintéressées.»
Même s’il parle davantage de « belles filles» que de «vahinés», et se refuse d’une
façon générale à employer tout vocabulaire pittoresque, il n’est pas certains que
le romancier ait ici échappé aux banalités touristiques dont il entendait se
débarrasser en se moquant des images convenues du Tahiti de Bougainville et
de Pierre Loti, fameuse île d’amour, avec ses coraux, ses guitares, ses fleurs dans
les cheveux, ses danses au clair de lune, sa vie molle et béate... Selon sa tradi-
considérer l’image de l’aimable tahitienne qui se
déshabille sans que personne ne lui demande rien comme un des plus mémo-
tion et son préjugé, on peut
râbles clichés du Voyage autour du monde Bougainville : «Malgré toutes les pré-
prendre, il entra à bord une jeunefille, qui vint sur legaillard
d’arrière se placer à une des écoutilles qui sont au-dessus du cabestan; cette écoutille était
cautions que nous pûmes
donner de l’air à ceux qui viraient. La jeunefille laissa tomber négligemla couvrait, etparut aux yeux de tous telle que Vénus sefit voir au
berger phrygien : elle en avait laforme céleste. Matelots et soldats s’empressaient pour
parvenir à l'écoutille, etjamais cabestan nefut viré avec une pareille activité.»
Débarqué à Tahiti à la recherche de l’homme nu, ayant là-bas rencontré la
femme nue, Simenon lui fera une place généreuse dans ses romans situés dans
le Pacifique Sud. Dans l’édition illustrée qu’il a donnée de Touriste de bananes,
ouverte pour
ment un pagne qui
Loustal a su rendre avec un trait et des couleurs assurés les charmes enivrants
des plus aimables Tahitiennes qu’a aimées le romancier. Mais avec ses seuls
mots, ce dernier en a montré encore plus. Son parti pris pour les indigènes est
assumé. Farouchement anticolonialiste, son reportage de Paris Soir s’intitule
d’ailleurs Tahiti ou les gangsters dans l'archipel des amours. Dans Long cours, dont
seule la troisième partie se déroule à Tahiti, Charlotte Godebieu et JefMittel,
LitteRama’oHi « 21
Sébastien Lapaque
deux anarchistes qui ont fuit la France après avoir commis un meurtre, débar-
quent à Papeete avec un bébé dans les bras. Après avoir reçu «tout à coup le paysage dans lesyeux, dans les narines, dans la peau», ils ne tardent guère à se déchirer.
Mais la légèreté ne vient pas des autochtones. C’est Charlotte qui oublie son
amant et son enfant. «Pendant ce
temps, entre deux travaux de cuisine, cetaitMaria,
la petite Canaque, qui s’occupait du bébé». Dans ce roman conradien, plein de
sombres caractères
dont Patrick Deville me disait qu’il semblait enfermé
dans la collection Folio-Policier pour contrarier la volonté de Georges Sime—
qui a lutté toute sa vie pour s’extraire des banlieues de la littérature —, les
Européens sont tous malades du corps et de l’âme. Et seules les Tahitiennes
non
sont belles comme le commencement du monde. Ainsi Tita. «Ce
quelle avait
de curieux, c’était sa voix, et surtout ses inflexions. Elle paraissait toujours chanter. Et
cetait une chanson douce, affectueuse, à peine teintée d'ironie.» Voyant Jef moribond,
Tita veut lui faire découvrir les beautés de son pays natal. Non pas une beauté
de catalogues de voyage, mais une beauté intérieure : «C’était tout et rien, cetait
cette petite
ces
île au milieu d’un océan immense, c’étaient des maisons pareilles à des jouets,
hommes en pantalons blancs, manches retroussées, le vaste chapeau de paille sur la
tête, et les robes claires des jeunesfilles, la nonchalance des êtres et de la nature, le silence
absolu qui tombait de la calotte lumineuse du ciel comme du plafond d'une cathé-
drôle.» Dans Touriste de bananes, les descriptions ont la même puissance, mais
évitent le pittoresque dont se moque d’ailleurs un des
personnages : «Les atolls,
les plages bordées de cocotiers, les couleurs chatoyantes du lagon, tout ça, c'est de la chansonnette...» Le roman évoque
le destin tragique d’Oscar Donadieu, venu à
Tahiti avec des rêves de retour à la nature et de robinsonnade. Dégoûté par le
cynisme des Européens et l’incurie de l’administration coloniale à l’occasion
d’un procès truqué, cet enfant triste finit comme leJefde Long cours par mourir
dans les bras d’une Tahitienne, la touchante Tamatéa, la seule qui le comprenait.
Dans le Passager clandestin, le destin de René Maréchal est plus heureux. Marié
avec
la fille d’un pasteur marquisien établi sur la presqu’île de Taiarapu — où
les amateurs de surf extrême en tow-in viennent aujourd’hui du monde entier
attaquer la monstrueuse vague de Teahupoo —, René a oublié les agréments
de la richesse matérielle pour mener la vie sobre d’un Tahitien parmi les Tahitiens. Imaginé par Georges Simenon en 1947, ce renoncement aux
biens du
monde d’un personnage qui a choisi d’avoir existence simple parmi les gens
ordinaires est d’autant plus émouvant que c’est celui du romancier vingt-cinq
ans
plus tard, lorsqu’il vendra son château suisse d’Epalinges pour s’installer
153
dans un appartement de Lausanne, heureux de finir sa vie plein d’usage et raison, sans livrée ni limousine de luxe.
d’enfance
qu’a vainement recherché Oscar Donadieu dans sa cabane de paille où il croyait
pouvoir vivre avec de soleil, de noix de coco, des bananes et des poissons du
Mieux qu’un retour à la nature, ce sera pour lui un retour à cet esprit
lagon.
À travers le personnage de René Maréchal, Georges Simenon s’est souvenu que
Tahiti, mieux que des paysages, c’était un état dame. Il est émouvant de savoir
qu’à 70 ans passés, parmi les plaisirs simples qu’il s’était réservés il y avait celui
de rêver du Tahiti mythifié dans ses trois beaux romans. «J’aifait maintesfois le
tour de l’île dans ma voiture. J’emmenais chaquefois deux ou trois joliesfilles et elles
insistaient) par contre, pour que j’emmène avec elles deux ou trois guitaristes. Ceux-ci
aussi étaient gratuits. Et tout le long du chemin, ils jouaient de vieux chants tahitiens
que lesfilles reprenaient en choeur. U n’existait pas de jalousie et si, à un moment donné,
desfilles sefaisait aguichante, on s'arrêtait n'importe où et on s'avançait, en couples,
de quelques mètres dans le sous-bois. Au cours de mes randonnées autour du monde, il
une
m’est arrivé parfois de rencontrer le même état d'esprit. Mais, de pays en pays, d’île en
île, la mentalité a changé et nous sommes tous maintenant à égalité, que nous le
veuillons ou non : l’argent. Mes pensées d’hier m’ont donné une nuit délicieuse et dans
flottaient des paysages, des hommes, d’un temps où la société de consommade vivre pour le plaisir de vivre.» Un monde
sans
argent, ni péché, à la veille du choc du tourisme de masse : l’utopie tahitienne de Georges Simenon.
mes rêves
tion n’existait pas et où on se contentait
À lire de Georges Simenon
Long cours, Folio policier
Touriste de bananes, Folio policier
Le Passager clandestin, Le Livre de Poche
Tout Simenon, tomes 26 et Tl (Mémoires), Omnibus
Touriste de bananes illustré par Loustal, Vertige Graphie
Mes apprentissages, Reportages 1931-1936, Omnibus
LittéRama’oHi # 21
Raroli S. Pallai
Chercheur doctorant à l'Université de Budapest - ELTE. Consacre ses
recherches aux littératures contemporaines de la Caraïbe, de l'océan Indien et du Pacifique. Membre de plusieurs sociétés savantes (Australie,
Hawaii, Paris, Ile Maurice), publie régulièrement des articles théoriques
dans des revues spécialisées en Europe et en Amérique du Nord.
Flora Devatine en Hongrie : Ua mahora te puta
(Université Eôtvôs Lorând de Budapest, les 6-12 avril 2013, Hongrie)
L’Europe du Centre-Est. Budapest. Cette ville historique était l’accueil d’une
visite, d’une occasion unique, d’une pose de pierre culturelle et littéraire honorée par Flora et René-Jean Devatine.
Avril, attente agitée, face à face après les lectures. I te hôe oro’a rahi.
Arrivée en Hongrie après des mois de
préparation, des fatigues d’un voyage,
d’une traversée de cultures et de continents, après tous les problèmes imprévisibles. Une rencontre tant attendue dans le lobby de l’hôtel. Une rencontre de
multiples origines, une auteure exceptionnelle, une œuvre d’importance mondiale, une personne admirable. Flora Devatine sème des graines lors de ses
voyages, visites et conférences, pour qu’une fois jetés dans une terre arable, ses
mots et idées
prennent racine.
Parau tahiti, parau farâni, ai’a tupuna, Fenua,
puta. Vâhi. Un esprit de sacrifice,
la prise en charge personnelle des dépenses très considérables des déplacements, de l’hébergement ont permis cette rencontre, ces conférences inoubliables, ces événements uniques dans les 378 ans de l’histoire de notre université,
la plus grande université hongroise.
Couleurs, langues, histoires, héritages mis en commun, préparation d’interventions, entretiens.
Tuatàpapara’a: poe rava.
Un parcours des beautés de la ville, du Danube, bateau, histoire millénaire
pour
dire nos ressemblances et différences, nos ancrages et exils, nos distances,
155
palpitations, amputations, déchirures mais aussi nos renouvellements, nos traditions et fiertés.
’Orero, pirogues, reflets d’un esprit étincelant, d’une poétique vécue. Les intergéo-historique et culturelle
ventions se concentraient autour de la présentation
de la Polynésie française pour préparer ”le sillage d’une traversée littéraire” enrichie de vidéos dans le cadre des cours universitaires pour des étudiants de premier et deuxième
cycles. Un échange avec les enseignants-chercheurs et
doctorants du Département d’Études Françaises était la clôture du programme
des interventions officielles.
Aura’a, vâhi ta’ae.
Mots, lignes, textes, poésies s’animaient, lus, vécus, scandés, transmis... attention et intérêt soutenus, sans
précédent.
Les traces de cette présence, de cette personnalité qui
s’enthousiasme, rayonne,
influence et inspire sauront se multiplier et féconder les esprits, motiver la
recherche et la plongée dans l’imaginaire polynésien.
Faufa’a, hôro’a, tauturu.
Flora Devatine, ambassadrice mondiale de la culture et littérature polynésiennés, travaille sans relâche pour partager, discuter, analyser, transmettre ses connaissances, ses idées, ses expériences, pour travailler les textes, pour réfléchir
les constructions et dynamiques identitaires. Un personnage littéraire, une
dame de la culture polynésienne qui a déclenché et encadré des échanges, des
sur
mises en commun, des découvertes géographiques, historiques, littéraires, culturelles, humaines. En avril 2013, à l’Université Eôtvôs Lorând de Budapest,
nous avons eu
le privilège d’être le lieu d’un échange, d’une présence enrichis-
santé, d’une genèse. Et aussi un dépôt de mots, une bibliothèque, un centre de
recherche de l’histoire, des cultures et des littératures de l’Océanie et de la Polynésie française en particulier.
Fa’ahiahiara’a, auraro.
Une cinquantaine de livres et de revues... le don généreux de nombreux auteurs et d’éditeurs, du
groupe Littérama’ohi. Témoignages d’un engagement et
d’un intérêt, d’un partage. Une contribution inestimable à la pose de pierre d’un
centre de documentation et de recherche spécialisé sur les cultures et littératures des aires
océaniques de la langue française.
Genèse d’un lien transcontinental, riches expériences partagées, soleils et découvertes, promenades, parcours historiques, mots écrits, mots déposés, souvenirs de livres parlés, jours inoubliables, écriture orale.
Mâuruuru roa.
Labeur, larme, sueur
Photo : Rolando Insoddisfatto
Patrick Rmaru
E aha atu rapai ia to ù nei parau, te metua tâne ...no te tama hoi i me-
tuahia ai tatou... Patrick Araia Amaru, te ôminomino noa nei à o ia,
inaha, aore à ta na e parau, aore âtanae taà, aore â ta na vaianu no te
tàmarü i to na mamae.
E vahiné au
Texte luparMareva Leu
I raro aè i te ùra
Sous le rouge
Faaùnaùna i to ù vaha,
Qui embellit mes lèvres
Faatianiani ia 6e,
Et qui te tente
E vahiné au !
Je suis une femme !
I te hei upoo motoi
Sous la couronne de motoi
Faanoànoà i to ù iri,
Qui embaume ma peau
Faahahi roa ia 6e,
E vahiné au !
Et qui t envoûte
I te ànapa o to ù ahu
Je suis une femme !
Sous les reflets de ma robe
Haataponi i to ù pàutuutu,
Qui dissimulent ma corpulence
Faahemahema ia ôe,
Et qui t'attirent
E vahiné au !
Je suis une femme !
la hiti râ te mahana,
Mais quand se lève le soleil,
I mua i te hi6,
Devant mon miroir,
la maramarama roa,
Quand il fait jour
Que de chagrin en moi...
Je ne suis pas une femme !
Auë te ôto ia ù nei...
Eere au i te vahiné !
LitteRama’oHi » 21
Patrick Rmaru
E te Fatu ë,
Ô Seigneur,
Fatu aroha e te here,
Dieu de compassion et d’amour,
E to ù Metua e,
0 mon Père,
Metua i te rai ra,
Mon Père dans les cieux,
Metua i te fenua nei,
Mon Père sur terre,
O vai mau hoi au ?
Qui suis-je réellement ?
E te Fatu ë,
Ô Seigneur,
Fatu aroha e te here,
Dieu de compassion et d’amour,
E to ù Metua e,
Ô mon Père,
Metua i te rai ra,
Mon Père dans les cieux,
Metua i te fenua nei,
Mon Père sur terre
O vau to Tama,
Je suis votre Enfant,
Tama Hine...
Enfant Fille...
Heipuni a mate
Texte lu par Minos
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Tauu te àpu nui o Taaroa atua
La coquille céleste de Taaroa trembla
Te rai mârevareva no to ù âià
Ciel étendu de mon pays
Trembla sous la puissance de l’homme
Tauu i te puai Taata noa
Puai teôteô râ.
Orgueilleuse puissance
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa..
Moururoa, Fanataufa..
Anaana te reva
Le ciel s’illumina
Anaana a matapô
Aveugla
Anaana a mano
Comme de nombreux
Anaana a tini mahana.
De millier de soleils.
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Haruru te papa o Tumu Nui
La fondation Tumu Nui retentit
Rürü te fenua i te tairitu a tama
La terre vacilla sous la foudre de l’enfant
Pâhaehae i te iri metua âià
Qui déchira la peau de la terre mère
Flahae i te maiuu viivii.
De ses doigts immondes.
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Mâmü i te rai
Le ciel se tut
Aore tai a manu
Aucun chant d’oiseaux
Mâmü i te tairoto
Le lagon se tut
Aore horo a ià.
Aucune course de poissons.
Mâmü i to ù nei aro
Silence
Mâmü horuhoru
Silence inquiétant
Mâmü a mamae
Silence pénible
,Màmü tüoro i to teie nei ao :
Silence qui supplie le monde :
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Te vero ra te hihi mahana
Des rayons du soleil s’étendent
Tepee ra te mâhu i te raipoia...
Un nuage s'envole au ciel sombre...
E mâhu a Râ mau ânei ra
Est ce réellement un nuage ?
E mâhu a Râ mau ânei râ
Est ce réellement un nuage?
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Eere ânei teie
N'est ce pas là
lie mâhu a pô
Un nuage des ténèbres
N’est ce pas là
Eere ânei teie
I te mâhu a pohe
Un nuage de mort
LitteRama’OHi it 21
Patrick Rmaru
Em and teie
N’est ce pas là
I te heipuni ia outou
Une couronne qui vous entoure
Eere ânei tek
N’est ce pas là
I te hei 0 ta te rima taata ifatu
Une couronne tressée par l’homme
Eere ânei tek
N’est ce pas là
I te hei rumi ia outou
La couronne qui vous étranglera
Eere ânei tek
N'est ce pas là
I te heifaatauaroha
Une couronne
I to outou heva.
Pour votre mort.
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Moururoa, Fanataufa...
Tâmumu te papa o to ù nei àau
Alors mon âme se réveilla
I te pii oono
De l’appel insistant
Pii ôto o to ù âià metua
Du cri de mon pays
Aià o te mâuiui nei.
Mon pays qui souffre.
161
I flngélo Rriitai-fleuffer
Mârama o te pô
Texte lu par Mataaiai
Topa te mahana
Ha a poiri te mau ata
Te mo’e ra ho’i te ao
‘Ua ama te mau môrï na te pae purumu
‘Einaha ‘ua pô i teie nei
Purapura te mau feti’a
I roto i te ra’i poiri
Te hiti mai ra te ‘ava’e
‘Ua topa te hau i nia iho i te fenua
Inaha ‘ua pô i teie nei
Aru’i nehenehe teie
E aru’i no tatou e te mau hoa
Tahiri noa mai ra te hau’a o te natura
Fa’a haumaru i te fenua nei
Aru’i nehenehe teie
E aru’i no tatou e te mau hoa
Te oto noa mai ra te himene o te mau perete’i
Fa’a hanahana i to’oe taera’a mai
Mârama o te pô
ima
ma
LittéRama’OHi # 21
Heinarii Grand
jeune Polynésienne encore étudiante lorsqu'elle fait la connaissance de
l'association Littérama'ohi et des membres engagés qui la composent.
Une rencontre marquante pour elle, de générosité et de bienveillance, qui
confirmera la conviction que l'engagement pour la culture ma'ohi est
nourri dans son essence par
l'Espoir.
L’assemblée des 3 peuples
Le sort regretterait-il, s’il pouvait, la décision fatidique prise ce jour là ? L’assemblée des 3 peuples, réunie à l’aube des temps a-t-elle vraiment pris la bonne
décision alors que le soleil allumait le ciel ?
Les voix immémoriales avaient pourtant débattu. Parfois en murmures élevés
des abysses, parfois en angoisses descendues du ciel. En rumeurs venant des
quatre coins du monde.
Allait-on permettre au quatrième peuple, d’enfin sillonner l’Océan inconnu ?
Allait-on lui permettre de découvrir les milles terres dispersées en myriade sur
les flots ?
La baleine l’avait senti dans ses entrailles. La frégate l’avait senti aussi. Oui, il était
temps. Mais les autres, peuples nombreux des mers, de la terre et des airs ?
Comment allaient-il réagir...
...
A l’idée que l’Homme foule leur sanctuaire ?
des
parlaient d’orgueil, d’égoïsme et de violence. On le disait aussi capable
d’arpenter la terre, d’apprivoiser les mers et d’inspirer le grand air. Peuple
Le quatrième peuple n’avait déjà pas très bonne réputation. Des récits venus
continents
dernier né, à la croisée de tous les peuples, animé de prodiges et de forces dangereuses.
Etait-il vraiment temps, de lui ouvrir les portes de ce monde confié par les
dieux ?
La baleine était sûre. Des pas humains devaient parcourir
et leur voix devaient résonner, nommer
vre. Percer
le sable. Leur parole
les dieux et les mille choses de leur oeu-
les mille mystères de leur incommensurable ouvrage. Et les dire. Les
déclamer. Les faire vibrer dans l’air comme une ode.
Alors les trois peuples acceptèrent et bientôt l’horizon fut déchiré par la proue
des pirogues elles aussi en myriade. Infatigables. Inexorables. Courageuses.
Transportant à leur bord nos tupuna. Nos ancêtres acceptés, guidés par les trois
peuples aînés, taura bienveillants, décideurs d’un basculement dont seulement
peu se souviennent et qui nous aura permis, Polynésiens d’aujourd’hui, de naître sur nos îles. Ancrées en elles.
Mais... au bout du compte, après ces lunes innombrables. Ces lunes changées
en
siècles. Si on lui demandait et s’il pouvait répondre, que dirait le sort ? Si
leur langage, que diraient les taura ? Qu’avons nous fait de
nous connaissions
leur bienveillance et de ce monde luxuriant créé par les dieux ?
Des questions sur le bout des lèvres, mêlées au sortir
de ce conte, à la brise
saline balayant l’Océan, aux profondeurs infinies mouvant sous la surface et à
la mélopée fascinante des rivages.
Un voyage aux confins du temps, emmené par la prose énigmatique
ite raravaru Charousset,
encore
de Aimeho
jusqu’à un âge où nos racines n’avaient même pas
pris terre.
Une légende poétique qui nous raconte l’histoire de notre enracinement.
Sagesse, peur, espoir, risque, mesure et démesure. Destin, courage. Exploit, possibles, audace. Avenir. Devoir et abnégation.
Ces thèmes vibrant dans L'Assemblée des 3 peuples nous invitent à une mémoire
tombée dans l’oubli. Aune conscience engloutie.
Nous, quatrième peuple, descendants des premiers hommes ayant bravé ces
mers
immenses, avons-nous assez dit l’ouvrage qui nous entoure ? Avons-nous
LitteRama’OHi o 21
Heinarii Grand
assez
déclamé notre culture ? Avons-nous au fond du cœur, assez de gratitude
envers
les taura audacieux qui ont ouvert les portes de leur havre ?
A l’heure où les justes mots de nos ancêtres se
perdent, où la Nature risque des
périls si grands, où le passé se noie dans la démesure... Peut-être est-il de nouveau
temps qu’une décision soit prise, risquée sans doute, mais courageuse et
animée de bienveillance et
quelle bascule le cours des choses. Ouvrant les
portes d’un havre à la parole et au prodige de nos enfants.
A Aimeho, et aux autres, qui désormais,
manqueront à jamais à l’assemblée des
peuples. Merci.
Extrait :
Un banc de poisson intrigués s’approcha et demanda à un bénitier :
«
La baleine, notre aînée, vous a-t-elle donné la raison de ce
grand ras-
semblement ?
-
Son expérience est aussi grande que son indifférence vis-a-vis de
nous »
répondit-il.
Dans un des arbres noueux et sec qui poussait sur l’îlot, un Bernard
l’Hermite insignifiant pris les autres à témoin : « La frégate aurait-elle
oublié que seuls les dieux avaient convoqués les trois peuples du
océan après le
grand
long labeur de la Création ? »
Dans ce petit matin où le ciel était bleu, la voix de la
frégate à gorge
rouge s’éleva clairement pour être entendu de tous :
«
Frères et sœurs, salut à vous tous !(...) Celle dont l’œil a vu la nais-
sance
des étoiles va vous éclairer »
L’imposante baleine s’échoua sur le sable pour mieux s’adresser à tous :
«(...) Force et lucidité sont en chacun de nos trois peuples. Le temps
est donc venu,
aujourd’hui, de faire le grand choix. Voilà pourquoi,
nous sommes tous réunis. »
I fTloeava Grand
Professeur d'Anglais. Sesfilles, Moehei et Teavai, sont une motivation et une
source
d’inspiration, futuresfemmes sur le chemin de l’émancipation aussi
parsemé de désillusions soit-il... Poème pour l’émancipation de la Femme,
l’émancipation d’un peuple, l’émancipation des esprits.
Crédit photo Teava Magyari
Une terre, un peuple, un homme
Parle-moi de ta terre, de ton pays
Parle-moi de ton peuple, de sa vie
De sa mémoire, de ses oublis
Dis-moi lame de ton pays.
Parle-moi des étoiles, du ciel au crépuscule
De la force du soleil et de leclat de la lune
Des montagnes, des plaines et des dunes
Qui se dressent, s’étendent et ondulent
Raconte-moi le souffle du vent
La pluie, les torrents
Les soubresauts de la mer
Les lacs, les rivières
Explique-moi les croyances
Les paix les violences
Les dieux les héros
Les hommes et les mots
LitteRama’OHi # zi
rïloeaua Grand
Enseigne-moi le courage
Les joies les victoires
Les défaites et les rages
Les peines et les espoirs
Montre-moi les chemins de traverse
Qui mènent aux forteresses
Murmure-moi au creux de l'oreille
Les mille et une merveilles
Fais-moi toucher les formes, les couleurs
Partage-moi le secret du bonheur
Et dans un ultime corps à cœur
Fais-moi goûter toutes les saveurs
Celles de ton pays
Et les tiennes aussi.
Romaine ITIoreton
Romaine Moreton est membre des peuples Goenpul jagara et Bundju-
lung (Australie). Poétesse et cinéaste renommée, elle a publié trois anthologies de poésie, Poemsfrom a Homeland, PostMe to the Prime Minister
et The Callused Stick of Wanting. Ses courts-métrages Cherish etRedreaming the Darkfurent sélectionnés pour le Festival de Cannes en 1998.
Traduction : Estelle Castro et Philippe Guerre
Don t let it make you over
Refuse qu on tefface
if you were doin’ time
si tu purgeais ta peine,
like a fine wine, brother
tel un vieux vin, mon frère,
you would make a beautiful
ton
bouquet
au
if you were doin’ time
si tu purgeais ta peine,
like a fine wine, sister
liktel un vieux vin, ma sœur,
you would make a beautiful
ton
bouquet
au
when they rounded us up
depuis notre rassemblement
took our land
comme
put the shackles
on our
hand
stayin’ free has been
a
burden ever since
bouquet fleurirait
palais
bouquet fleurirait
palais
du bétail,
depuis qu’ils nous ont retiré notre
terre
et
posé des chaînes
sur nos
mains,
depuis lors quel fardeau
que de demeurer libre
m1maa
LitteRama’oHi « 21
Romaine fTloreton
the cultural claustrophobia
la peur de la captivité culturelle
of a hard prison cell
phobie de la cellule de prison
occupies my blood
envahit mon sang
roule ses voix dans mes veines
choruses through my veins
makes me fear
me
my choices
mes
choix
freedom
can be lost
car à
des voix appauvries
cos
to
impoverished voices
do not take freedom
for granted
fait craindre
la liberté peut
échapper
ne tiens
pas la liberté
for she is a very fickle lover
pour acquise
c’est une amante bien inconstante
she will leave you in a
elle te quittera
heart
le temps d’un battement
de cœur
beat
for now
she is married
pour l’heure
elle est mariée
to colonisation
à la colonisation
cos
a
cruel and murderous spouse
car
époux cruel et criminel
ifyou were doin’ time
si tu purgeais ta peine,
like a fine wine, brother
tel un vieux vin, mon frère,
you would make a beautiful
ton
bouquet
au
ifyou were doin’ time
like a fine wine, sister
si tu purgeais ta peine,
you would make a beautiful
ton
bouquet
au
bouquet fleurirait
palais
tel un vieux vin, ma sœur,
bouquet fleurirait
palais
the greatest prospect of the consta-
le plus grand vœu de la police :
bulary
que chacun parte en patrouille
is that one begins to
patrol
contre soi-même
one’s self
patrolled
frère, tu as été
pris par des patrouilles
controlled
contrôlé
enrolled
in the states
enrôlé
design
de l’Etat
brother you have been
dans le projet
they want you to step back
from the black
not cut you any
mon
slack
ils veulent ton pas en arrière,
et le trépas du noir,
ne te
feront pas de cadeau
avant
qu’on te renvoie derrière
before they send ya back
for a colonist crime
les barreaux pour le crime d’un colon
please my brother
do not go where freedom does not
je t’en prie mon frère
ne va
pas là où la liberté
reside
n’est pas
please, my sister
je t’en prie ma sœur
je ne veux pas te voir
I don’t want to see you
,
go back inside
retourner sous les verrous
you’re not alone, brother
you’re not alone
when they lock the door to your cell
tu n’es pas
you’re not alone, sister
you’re not alone
tu n’es pas
I am here as well
we want
you
to be free
seul, mon frère
seul
quand ils verrouillent ta cellule
tu n’es pas
seule, ma sœur
seule
moi aussi je suis là
tu n’es pas
nous
voulons
ta liberté
LitteRama’oHi » 21
Romaine Uloreton
we
need you
nous en avons
besoin
to be free
ifyou’re gonna be
si tu veux devenir
the best
that you can be
le meilleur de toi-même
let’s take the shackles off our minds
retirons de nos esprits les chaînes
let’s pretend we’re doing time
in the
Dreaming
imaginons que nous purgions nos
peines
dans le Dreaming
let’s pretend we’re down
on our
knees scheming
redemption
feignons de conspirer
à genoux
pour notre rédemption
if you were doin’ time
si tu purgeais ta
like a fine wine, brother
tel un vieux vin, mon frère,
you would make a beautiful
ton
bouquet
au
peine,
bouquet fleurirait
palais
if you were doin’ time
si tu purgeais ta peine,
like a fine wine, sister
tel un vieux vin, ma sœur,
you would make a beautiful
ton
bouquet
au
bouquet fleurirait
palais
prison is as hard as lightning
dure comme l’éclair,
and
lourde
as
comme
heavy
un
as
rocher
the
pesant
boulder
sur ton
which has rested upon your
c’est cela la prison
shoulder
épaule,
while freedom feels softer than
quand la liberté est plus douce que la
cream
crème,
freedom must
et il faut
qu’il en soit ainsi,
be softer than cream
take a chance, brother
tente ta chance mon frère
let yourself fall in love with
laisse venir l’amour
possibility
des possibilités
take a chance, sister
tente ta chance, ma sœur
let yourself fall in love with
laisse venir l’amour
prosperity
de la prospérité
it’s a fact
c’est un fait
it ain’t easy
bein’ black
this kinda livin’ is all political
pas facile d’être noir
this kinda living
can be all
up hill
type de vie
toujours est politique
et pourrait se réduire
à de rudes épreuves
but there is
mais il y a un
a
way back
I like to ascend
with hope in my heart
I like to wake
with freedom on my breath
ce
chemin
pour faire demi-tour
j’aime gravir
l’espoir au cœur
j’aime me réveiller
quand mon souffle a un goût de
liberté
I like to float to the top like cream
j’aime comme la crème remonter à la
surface
and never give up on
et ne
the Dreaming
au
jamais renoncer
Dreaming
LitteRama’OHi n zi
Romaine iTloreton
give up on
the Dreaming
never
non, ne jamais renoncer
au
Dreaming
if you were doin’ time
like a fine wine, brother
tel un vieux vin, mon frère,
you would make a beautiful
ton
bouquet
au
if you were doin’ time
si tu
li ke a fine wine, sister
tel un vieux vin, ma sœur,
you would make a beautiful
ton
bouquet
au
it’s in your gait
dans ton allure
the bearing ofall that
weight
which has relaxed itself
upon your recall
let
si tu purgeais ta peine,
bouquet fleurirait
palais
purgeais ta peine,
bouquet fleurirait
palais
tu portes tout ce
it fall
laisse-le
tomber
let
laisse-le
it fall
tomber
let
laisse-
it fall
le tomber
move it over,
brother
move it over
poids
qui s’est atténué
aux souvenirs
précis
mets-le, mon frère, de côté
bien de côté
move it over, sister
mets-le, ma sœur, de côté
move it over
bien de côté
don’t let it make
refuse qu’on t’efface
you over
don’t let it take
refuse qu’on réforme
ton être
you over
cos
car
if you were doin’ time
si tu purgeais ta peine,
like a fine wine, brother
tel un vieux vin, mon frère,
you would make a beautiful
ton
bouquet
au
but you’re not wine,
mais tu n’es pas du vin,
brother
mon
and doin’ time aint’ fine,
être en taule n’a rien de bon,
sister
ma sœur
you will be over, brother
ta fin sera
bouquet fleurirait
palais
frère,
signée, mon frère,
before you’ve just begun
avant même un début de ta part
you will be over, sister
ta fin sera
more times
we
than one
all need you to be free
signée, ma sœur
bien plus d’une fois
nous avons tous
if there is any chance
si la prospérité
of prosperity
a
do not accept
rejette
the illegality
qu’être noir
soit illégalité
ofblackness
you can be softer
than cream
cos
yes
let’s pretend were down on our
knees in
the Dreaming
besoin de ta liberté
la moindre chance
car tu
peux plus que la crème
être doux
oui
imaginons-nous à genoux
dans le Dreaming
LitteRama’OHi tt 21
Romaine iTloreton
we
will not pretend
nous ne
feindrons pas
about scheming
de conspirer
redemption
à la rédemption
cos
car
while you’re behind bars
tant que tu es
brother
mon
my heart is in chains
mon cœur est
sister
ma sœur
derrière les barreaux,
frère
enchaîné
do not refrain
ne
brother
mon
do not maintain
ne maintiens
sister
ma sœur
this spiritual bondage
ce
your shackles do not belong
elles ne sont pas à toi
to you
ces
your shackles
tes chaînes
do not
elles ne sont pas
belong to you
à toi
if you were doin’ time
si tu purgeais ta peine,
like a fine wine, brother
tel un vieux vin, mon frère,
you would make a beautiful
ton
bouquet
au
if you were doin’ time
si tu purgeais ta peine,
like a fine wine, sister
tel un vieux vin, ma sœur,
you would make a beautiful
ton
bouquet
au
t’abstiens pas
frère
pas
servage de l’esprit
chaînes
bouquet fleurirait
palais
bouquet fleurirait
palais
175
l~Te'ura Opu'u
Jeunefemme de 27 ans, maman d'une merveilleuse petitefille de 5 ans.
Travaillant dans le tourisme en tant qu'agent de réservation.
Pensant que rêver éveiller, c'est comme penser trop haut ce que tout le
monde pense tout bas.
Cherchant le courage de surpasser cette douleur aussi vive qu'une bléssure à
l'arme blanche.
Je rêve éveillée
Passion enivrante d’aventure, elle n’a de cesse de me torturer jour après jour et
me
morfondre dans cette immobilité larvaire : pourquoi se limiter à sa petite
vie égoïste?
Parcourir ces sujets et ressortir le meilleur comme pour extraire le pue de cette
société qui se noie dans une noirceur
nombriliste : pourquoi ne pensez qu’à soi
et oublier l’autre?
Plainte entêtante qui fige l’imaginaire d’un monde meilleur qui semble devenir
une
utopie à chaque coup d’éclat qui la blesse: pourquoi ne pas lui rendre tout
l’amour quelle nous offre ?
Les pleurs infinis qui découlent des actes de cruauté envers celle qui nous offre
une
richesse infinie: pourquoi tant de malveillance?
Comportement despotique envers ces espèces qui nous offre leur vie ou leur
amitié avec un simple regard ou un simple geste : pourquoi tant
Oh je rêve je rêve je rêve...
de barbarie?
1ma
ma
LitteRama’OHi » 21
Te'ura Üpu'u
Je rêve d’un monde meilleur comme tout ces gens qui le crient à chaque débat
ou bien sur les réseaux sociaux.
Je rêve dun monde dans lequel égalité, fraternité et liberté auront un sens pour
tout le monde et
signifierait une harmonisation des peuples.
Je rêve d’un monde où la richesse serait une utopie et que l’amour universel
deviendrait notre monnaie d’échange.
Je rêve d’un monde dans lequel les mots guerre, crime contre l’humanité, génoeide; destruction massive, arme nucléaire, arme chimique, n’auront pas leurs
place.
Je rêve d’un monde où l’être humain et tout les êtres vivants ne feraient qu’un
pour sauver notre mère.
Je rêve d’un monde où je pourrais laisser mes enfants, petits enfants, arrières
petits enfants et ainsi de suite grandir en paix.
Je rêve d’un monde qui n’existe pas mais qui peut exister.
177
I Odile Purue-Rlfonsi
l'archipel des Gambier. Mère defamille,
revendique
sa souche
par l'écriture en langues mangarévienne etfrançaise de ses souvenirs d'enfance. Traductrice des textes du site internet de l'Assemblée
Territoriale en langue mangarévienne.
Née à Rikitea Mangareva dans
retraitée de l’Education Nationale, membre de Littérama’ohi,
Un hommage à ma grand-mère disparue
Ainsi qua toutes les grand-mères.
Mon aïeule
Elle était brave mon aïeule, cette vieille dame
Qui, dans sa robe débraillée, toussait près du feu.
Cette femme petite, débordante de ténacité,
Cuisinait jour après jour, dans sa case enfumée.
Elle était active mon aïeule, cette vieille dame
Qui, tôt le matin, sortait du lit les paresseux.
Cette femme empressée, se souciant du quotidien,
Inculquait l’ordre dans sa maison et son entretien.
Elle était entêtée mon aïeule, cette vieille dame
Qui, laborieuse, portait les faisceaux de bois morts.
Cette femme de tradition, savourant son « popoi »,
Répandait le parfum gâté de la pâte des fruits à pain.
Elle était preste mon aïeule, cette vieille dame
Qui, d’âge respectable, s’agrippait encore aux caféiers.
Cette femme alerte, jasant de sa voix nasillarde,
Déclenchait l’épatement ironique des gens hilares.
ima
ma
LitteRama'OHi # 21
Odile Purue-RIfonsi
Elle était pétillante mon aïeule, cette brave dame
Qui, avec son « mono! » enduisait sa chevelure argentée.
Cette femme belle dans sa tenue flamboyante,
Se rendait à la fête publique du village, pimpante.
Elle était aussi sévère mon aïeule, cette brave dame
Qui, constatant mes échappées, m’attendait de pied ferme.
Cette femme exaspérée, tenant fermement les brindilles,
Me punissait sans hésitation en cas de récidives.
Elle était croyante mon aïeule, cette brave dame
Qui, aux carillons du matin, se rendait à la messe
Cette femme crédule qui franchissait l’entrée de
l’église
S’agenouillait respectueusement telle une repentie
Elle était douceur mon aïeule, cette brave dame
Qui, de bonté, consolait les chagrins d’enfant.
Cette femme attachante au sourire presque édenté,
Veillait en peuplant de rêves paisibles le sommeil.
Elle était partie mon aïeule, cette vieille dame
Qui, de tendresse, berçait doucement les souvenirs
Cette femme, un présent aux valeurs spirituelles d’autrefois
Colorait l’enfance des couleurs d’amour et d’espoir.
179
E gararaga akaro’a ki toku kui tupuna tei ‘avaroa.
E gararaga ki te utu kui tupuna ua.
Toku kui tupuna
E toa moepa’ob toku rue’ine kui tupuna,
I to te ka’u tue’ue’u, kua puka’a ia i te pae ai.
A taigoregore poa’ua’u me te ai
pakapere’i nei,
I te mau rà ua, kua ruki mai te kai ki roto tana karaga ai.
E toa katave toku rue’ine kui tupuna
I te marikoriko roa, ku akaara ake te ü moe
A taigoregore tubta nei, i to te gara iraiara
Kua kitemi mai te mu’aniraga o te aka’iriga.
E toa uoko toku rue’ine kui tupuna
No te tiatiaoko, kua peka mai te puke maramara
A taigoregore no te pouga magareva kai popoi nei,
Kua pu ake’ ake te kakara o te mei pakia.
E toa e’era toku rue’ine kui tupuna
I, to te nuiga ano, kua piki ana noti ki ruga te tumu kape
A taigoregore btabta nei, i tupere ana là tona reo goi’u,
Ku akatu mai te akakatakataraga a te utu erero koikoi.
E toa marumaru toku rue’ine kui tupuna,
Kua korue mai, ki te mono’i tamore, tona puo’o ‘ina’ina
A taigoregore meitetaki nei ki roto tona ka’u ‘iti’iti
Ku eva’eva atu ki te moriga a te mautai o te punui.
mia
ma
LitteRama’oHi » 21
Odile Purue-RIfonsi
E toa mata aka'iva’iva ua toku rue’ine kui tupuna,
I varaka ana toku to’uraga, kua tiaki ta’aga mai
A taigoregore gaga’u te ni’o nei, i mau ana te kinau
Kua rutu mai noti, ma te ko’orua kore, no te purua aka’ou.
E toa kereto tuku rue’ine kui tupuna
I te tagiga pore’o o te re’ure’u, kua koi ki te pure
A taigoregore kuare nei, i tomo atu ki to te ‘are ekeretia
Kua koturi ma’aro’aro mai pe te ta’i toa kokoti manava.
E toa matatiare toku rue’ine kui tupuna
No te avamate, kua ko’a’a mai te mamata toromiki,
A taigoregore maru nei, mau toega nib nei kata mai,
Kua kiara porotu mai te ninininiraga.
Ku ‘avaroa tuku rue’ine kui tupuna
No te puareaunoa, kua ‘iki’iki moere mai te moekoumea
A taigoregore manava ikoura nei, e kounu no garoatuara
Kua takura mai te tau toromiki, ki te takura o te rumaki, me te auati.
181
I Ernest Salmon
Troisième enfant de la reine Marautaaroa i Tahiti. Engagé volontaire
de la première guerre mondiale. Premier magistrat tahitien, il termine
sa carrière comme
Président de la Cour d'Appel à Saint-Denis-de-la-
Réunion. « Vile parfumée », recueil de poèmes daté de 1919fait de lui
le père fondateur de la littérature contemporaine de création.
Les fleurs du destin
Nous sommes les fleurs du destin,
Ecloses
Telles les roses
Du matin.
Nous sommes les fleurs ivres
D’azur, qu’un baiser profane
Fane,
Et qu’un baiser divin fait revivre.
1ma
ma
B
LitteRama’oHi # 21
Ernest Salmon
L’heure des tupapau
Passant que la nuit guette
Au tournant du chemin,
Halte !... L’ombre inquiète
Des “tamanu” hautains
À moins que le silence
Tremble au long du rivage...
Pesant de l’infini
Dans le jour qui s’éteint
N’absorbe la semence
Geignent les coquillages...
Du tumulte maudit,
Ou que, dans l’ombre dense,
Arrête ô pèlerin !
Le son mélodieux
Car l’heure inévitable
Des “vivo” ne cadence
Est proche où les démons
Le chant des demi-dieux...
La horde redoutable
Désertera les monts,
Mais avant tout redoute,
Descendra la vallée,
Si tu hais le frisson,
Comme vient la mêlée
O toi qui, sur la route,
Hurlante des typhons.
Chemine sans soupçon,
D’entrevoir la sirène,
'V.
Sur les rochers béants
Quémbrase son haleine,
Enfanter des géants.
183
Le lézard de Fautaua
Le lézard homicide
ayant mangé ses frères,
Traîne son ventre fauve au flanc velu des monts,
Epanchant sur la mousse, à l’ombre des fougères,
En longs frissons hideux, son âme de démon.
Sa queue en s’incurvant lèche le précipice -
Vertigineux abîme où, parmi les fragments
De basaltes croulés du haut des sommets lisses,
La cascade écumeuse émet ses hurlements.
Or la voix familiale a franchi les ténèbres
Qu’endort le val béant, et monte jusqu’à lui.
“Reviens ! Reviens ! Reviens !...” le lézard est séduit.
Ayant sondé longtemps avec des yeux funèbres
Les glauques profondeurs d’où montent des clameurs,
Il s’élance, imprudent, au creux du vide, et meurt !
m1a
ma
LitteRama’OHi # 21
Ernest Salmon
La bataille du 25 octobre 1918
Eclaboussés d’éclairs, courbés vers le tonnerre
Du barrage roulant - au sein des hurlements,
Des râles sourds, des échos fous, des sifflements
Qu’arrache la bataille aux sillons de la terre,
Les gars de Tahiti s’élancent vers CAUMONT.
Audace rare, assaut farouche, ô charge épique !
L’homme brun fils d’ORO se bat comme un lion !
Trompant d’un vœu subit la torpeur des tropiques,
Et laissant son cœur chaud palpiter librement,
Il s’est dressé superbe et droit parmi les balles,
Comme un rocher battu par de sombres rafales,
Avant que de bondir sur le Boche en hurlant !
Mais brusquement au flanc des pentes périlleuses,
À trente pas à peine, un nid de mitrailleuses,
S’est révélé, crachant au visage des preux
La bave de la mort en un baiser lépreux.
La vague hésite, ondule... et la voix éperdue
Des héros terrassés, monte dans l’air qui bout...
Va-t-on boire l’affront de la lutte perdue ?
Ou mourir en baisant le vieux sol jusqu’au bout ?
Terrible instant, où lame inquiète, âpre et grave
Du bataillon broyé guette le flux sacré
De l’inspiration !... Or un groupe de braves
Fond sur le nid hideux des fauves effarés...,
Et nos gars stimulés par ce trait de bravoure,
Eperdument se ruent sur le village en feu...
Encore un coup ! Plus loin est l'objectif mon vieux !...
Laboureur de nos champs de victoires, laboure
Jusqu’au dernier effort, jusqu’au dernier sillon.
Mais comment rallier les géants héroïques,
Parmi les débris morts du décor fantastique ?
“Faites sonner la charge !”... “En avant ■!”... Bataillon
Merveilleux, tu bondis sur la noire avalanche
Des obus mugissants, en hurlant : “En avant !”
Et c’est dans la fournaise où tant d’horreurs s’épanchent,
Que tu sus rallier tes chevaliers servants !
Dans le vaste secteur, un seul bataillon fauve
Apercé - jusqu’au but ! - à travers les vivats
De la mitraille en fête et des rangs qu’il creva.
C’est lui !... Ce sont les gars d’Eimeo, de Teva,
Qui passèrent, dans l’incendie aux reflets mauves,
Luttant dès l’aube ainsi que des Léviathans !
VESLES-CAUMONT, PETIT-CAUMONT, sont deux victoires
Dont la moindre eût vengé la chute des titans...
Dans la cendre funèbre, où se tord, haletant,
Le squelette hagard des vieux murs impotents,
Les “as” ont imprimé leur empreinte de gloire.
Et dans les plis fumant du sol de France, ils ont
Au sang gaulois, mêlé le cœur, la sève et l’âme
De file océanienne, en versant à foison
Leur sang virilisé par d’intrépides flammes.
LitteRama’oHi » 21
Ernest Salmon
Je songe à ceux qui dorment pour toujours...
À l’heure où les vivants surgis du drame rouge,
Fêtent le retour des beaux jours,
Je songe à ceux qui dorment pour toujours
Sous l’humble tertre nu, dans le grand soir qui bouge...
Je songe à ceux
Dont le chant des récifs devait bercer la tombe,
Et qui reposent dans les champs silencieux,
Où la bataille avait vomi ses hécatombes.
Je songe... Je songe à ceux
Qui sont morts en scellant de leur sève flétrie
Où palpitait l’amour, le pacte précieux
Qui nous lie à la France, immortelle patrie.
Je songe à nos héros
Qui sont morts en lavant sur la face du monde
L’empreinte formidable et rouge du héraut,
Prophète ténébreux des cultures immondes.
I Hathalie Salmon-Hudry
Auteure du livre “Je suis née morte"paru aux éditions ‘Au vent des îles".
Avec ses mots, elle nous montre le monde, tel quelle le voit par la perspective de son
fauteuil roulant.
Des racines, une vraie liberté d’avenir
Comme les mots planaient autour de moi, je m’y suis accrochée
J’ai attrapé “espoir” d’une main, “vie” de l’autre et je me suis laissée emportée
Je pensais qu’ils m’amèneraient loin, au-delà de mes deux
Suivant je ne sais quel vent
Papillonnant de continent en continent
Je voyais déjà les paysages qui défileraient devant mes yeux
Or ils n’ont rien fait de tout ça
Les mots m’ont juste ramenée chez moi
Là où l’arbre majestueux prend racines
Là où, sans fondements, il ne peut avoir de cimes
Là où la terre se laisse fouler des pieds pourtant nul ne vivra sans son bon gré
Même l’aérien, qui souffle et disperse selon ses humeurs, sans elle, il ne
construit rien
Il peut balayer sa surface par un coup de caprices et ruiner ses efforts, il peut
la toiser
Mais seule la terre donne vie et point d’appui mais tes mouvements restent tiens
LitteRama’OHi # 21
flathalie Salmon-Hudry
Les mots disaient :
“Sois avant de vouloir
Sois pour pouvoir
Car, avant detre, que peux-tu faire
Toi, plus futile qu’un courant d’air
Avant de penser à partir, sois
Pour ne jamais trahir le “moi”
C’est en cherchant qui tu es
Que tu trouveras ta liberté
Car choisir un point d’arrivée, c’est connaître le point de départ
Pour éviter d’être partout et, finalement, d’être nulle part
Et, lorsque tu partiras, sois comme l’arbre qui se penche, recherchant la
lumière dont il a besoin
Il suit son chemin, il choisit sa vie mais ses racines restent là où il a été planté
avec soin
Car même si sa curiosité, aidée d’un coup de vent, le ploie vers d’autres
horizons
Où il sera le doux foyer d’autres espèces d’oiseaux heureux
Jamais il n’oubliera sa terre, sa mère nourricière, où il trouvera toujours
consolation
Et qui continue à faire de lui un arbre somptueux!”
Au final la liberté ne se conjugue pas avec partir
Elle commence avant toute chose avec devenir
Devenir qui cache tant de rêves à concrétiser
Devenir qui suit un “être” accompli et offre des lendemains à l’infini
Alors que la liberté n’est bien souvent que des projets surestimés
Un passé regretté, un présent désenchanté et un avenir déjà fini
Pour des jours pleins de vie et de cette liberté qui vous fait toucher le ciel
Etendons plus profondément nos racines et oublions l’inutile paire d’ailes
I Chantal T. Spitz
Tahitienne mère grand-mère tante grande-tante amante amie écrit pour traverser ses
pourritures éviter de s'effondrer pour s'efforcer de se tenir debout
Crédit photo Moeava Grand
quête d’identité
Texte lu par Minos
’ORümiate ’apuotera’i
e ra iatea e
ra’imàteata
b Rümia te tua o te fenua
e
fenuaroa e tenua mo’a
b Tane te ava’e màrama
pô ’auhune no te feruri
pô auhune no te tuatâpapa
Mama iti e
tô’u turu pàpü
i te mahana baba
i te mahana
hepohepo
i te roara’a e te matahiti i horohia mai nei
tai’o atura i te puta
mâta’ita i ihora i te hôhoa
fa’aro’o aéra i te pehepehe
reva atura nâ te ara
tàotobtoàhia vau
te tïa’ituru
LitteRama’oHi » 21
Chantal T. Spitz
fa’ati a i te iho nünaa
i nia i te papa ô te
aroha
fa’aiho i te reo tupuna
i nia i te paari ô te aau
fa’atumu i te tura ta’ata
i nia i te parau tia
hautua
fa’arue mai nei i te ’utuàfare
huritua atura i te feti’i tamari’i
niu ihora te ora ia au i te heita’oto
tâpapa atura i teie moe
ahoruhoru a’era i te aau
ua
ahure te aau i te fa’ahua
huritumu te mana’o i te ‘aifenua
hurifenua te manava i te nounou
hïnanà (haere) noa te nûna’a i te ha’amâ
ua
ua
ta’amino noa te nüna’a i te haavï
tâviriviri noa te nünaa i te ta’a’ore
oto aéra
i te ha’avahavaha i te reo tupuna
i te fa’ahi’a i te tura ta’ata
i te niho taratara o te fe’i’i
i motu ai te tïa’ituru
e
fenua tou
e
fenua tô’u
fenua aia fenua tupuna
e
fenua tô’u
fenua tumu fenua tü noa
e
fenua tô’u
fenua ha’amaita’ihia e te mau atua
fenua püautau fenua mata’i ôna
fenua aihia verâ fenua ‘aihuaraau
e fenua tô’u e fenua tô’u e fenua tô’u
ma terre est
bleu
bleu lagon bleu cliché
ma terre est
bleu
bleu vague bleu à l’âme
ma terre est vert
vert bouteille vert
paka
ma terre est vert
vert de rage vert
d’orage
ma terre est noir
noir fureur noir homme
ma terre est noir
noir sueur noir femme
vahiné tuânui
vahiné tuàrau
vahiné tuatuârau
vahiné tua’aîvi no te ao
vahiné tuamo’o no te ora
oitoito rouru pi’ipi’i rouru pôtïti
‘iri ravavara ‘iri moremore ‘iri hinuhinu
rouru
vahiné tumu i tumu ai te nüna’a
LitteRama’oHi tt 21
Chantal T. Spitz
les femmes de ma terre
disent la terre effacée de l’histoire
les femmes de ma terre
parlent la terre vivante de mémoires
les femmes de ma terre
chantent la terre des peuples des pères
les femmes de ma terre
portent la terre des enfants de ma terre
ma terre est
bleu
ma terre est vert
ma terre est noir
ma terre est
mangée
ma terre est
colonie
e
fenua tô’u
fenua aia fenua tupuna
e
fenua tô’u
fenua tumu fenua tü noa
e
fenua tô’u
fenua ha’amaita’ihia e te mau atua
fenua püautau fenua matai ôna
fenua aihia verâ fenua aihuaraau
e
fenua tô’u e fenua tô’u e fenua tô’u
133
I Isabelle Tai
L’histoire de Muntaryfakalan
Texte lu par Flora Devatine
Blong Mamie blongmi
Hilda Tango Lini,
à ma Mamie
Je m’appelle Muntaryfakalan, ce qui veut dire « Grandefemme qui vient de loin
qui va et qui revient », abrégé en Muntary (Grandefille), et en Mun (Petitefille),
dit tendrement par Mamie.
C’est grâce à Mamie que je suis devenue
quelqu’un aujourd’hui. Ma fierté est
de porter ce prénom de Muntaryfakalan que Mamie m’a donné. Ce prénom a
une
grande importance.
Mamie chante avec ses cailloux. Quand elle a fermé son ahima’a, elle
deux cailloux quelle tape dans ses mains, et elle chante :
« Bolo tabeana masalaë
dano vano moruru masalaë eo !
Tabeana hol blongfire !
Tabeana stone blongmi ! »
prend
1ma
ma
LitteRama’OHi » 21
Isabelle Tai
«
Merci à toi mon ahima’a !
Ilfaut que tu cuises mon ma’a !
Merci à vous mes cailloux de cuire mon ma’a tous les jours !»
Mamie est très près de la nature. Elle dit que chaque chose parle, et que chaque
chose a une signification. Tous les jours, elle tape les cailloux dans les mains et
elle chante. Elle chante fort. Tout le monde autour de notre maison l’entend.
Quand ses entants lui disent :
Yu kruhky to singsing ol sem ! »
«
«
Tu esfolle de chanterfort comme ça ! »
Mamie répond :
«
Si tu veux que lefeu travaille pour toi, car c'est lejeu qui travaille pour toi,
Si tu veux que ton maa soit cuit,
Tu parles à tes cailloux !»
«
Yu toktokwit hem stone blongyu ! »
Mamie est de Abwatuntora sur file de Pentecôte, un village où les cailloux font
la mélodie. Quand le repas est cuit et que tout le monde est installé pour manger, elle dit à ses fils :
«
Tout à l'heure, vous m'avez prise pour unefolle ! Vous vous êtesfoutus de ma
gueule ! N’empêche que vous êtes en train de bien manger ce que j'aifait ! »
Before i laugh long mi bac nao iayu kakai, kakai Hong mi, mi use stone
Hong rnekemfire cook kakai Hong mi.»
«Avant vous vous moquiez de moi, maintenant vous mangez le ma’a, mon
ma’a que les cailloux que j’ai utilisés ont cuit.»
«
Mamie est née en 1923, le 13 février, un jour avant la date de mon anniversaire.
Comme elle dit :
«
«
Me before, yu after ! »
Moi d’abord, et toi après ! »
Si elle n’était pas partie, elle aurait 89 ans aujourd’hui.
Goenda a Turiano-Reea
NôMoorea tô’unà metua o teifanau mai iâ'u i te 14/04/74 iPapeete
-
TAHITI. E ’orometua ha'api’i reo tahiti au i tepü
tôro’a I.U.EM. nô
Porinetiafarâni.
'Ua ha'amata mai auepâpa’i i te matahiti 2012 nô teHeiva i Tahiti
’e 'ua ô mai au i roto i te ta’atiraaLittéramaohi i teiematahiti2013.
Hoani
E atua faatupu hia’ai
E atua faatupu here
Te tàne e te vahiné
Te tàne e te tàne
Te vahiné e te vahiné
Tauhanihani,
Tïhanihani,
Hôaniani,
Hanihani
E ho’aho’ahia te mata,
E navenavehia te vaha
’U’uru, pàhôhô,
E ’ura’urahia te tino
Hîhî te pào’à,
I te horomiri
’Utê te vârua
A Hôani atua
E toro te aveave,
E ’ia topa na te matai,
E vï te manava,
’Uamàhaato’aïa
’Ua tupu te hïa’ai,
Te tino
’Ua tupu te here !
I te rave a Hôani Atua
I te mau arioi
’Ua vevo te ta’i nave
A te arioi
E atua faatupu hia’ai
I te pàrahi omene
E atua fa atupu here
patï-a-hühâ
Te vahiné e te vahiné
e te
Ori mai te vahiné
Te tàne ’e te tàne
’Ori atu te tàne
Te tàne ’e te vahiné...
LittéRama’OHi # 21
Hitiuai Tracqui
J'ai choisi de vous lire un extrait de l 'histoire écrite par
arrière-grand-mère :
Georgette Kollen-Colombani. C'est une histoire vraie. Elle
s’est perdue dans laforêt tropicale de Sarramea en Nonvelle-Calédonie quand elle avait 6 ans et elle a survécu
toute seule pendant 15 jours.
mon
Perdue en forêt
«
Chez nous à Port des Pointes, autour de la maison coloniale, la nature netait
pas aussi exubérante, aussi sauvage. Mais cette forêt ne me faisait pas peur car
je m’intéressais trop à tout ce que j’y voyais. Ces lianes qui pendaient de partout
étaient mes amies, je les caressais, je leur parlais,
je m’y empêtrais quelques fois
mais je leur pardonne.
Je parlais aussi aux oiseaux. Vous devez savoir certainement, car tout le monde est
passé par la petite enfance, que lorsque l’on est très jeune, à partir de l’âge de 2,3
ou 4 ans, on tient des conversations, tout seul, à haute voix, avec des interlocuteurs
invisibles, mais qui nous écoutent et nous répondent. D’ailleurs, bien souvent, le
jeune enfant parle tout seul, il pose les questions et donne les réponses.
Je faisais ainsi de même alors que j’étais toute seule dans cette grande forêt tropicale. Aussi je ne m’y ennuyais pas. J’avais des interlocuteurs valables qui
s’adressaient à moi et l’on avait des discussions très animées. Ces êtres invisibles
yeux des grands mais avec lesquels les très jeunes enfants ont la possibilité
de communiquer, de voir et d’entendre, c’est le monde des élémentaux : les fées,
aux
les elfes, les gnomes, les salamandres. C’est vrai ils sont invisibles mais ils existent bel et
bien, et moi je les sentais bienveillants autour de moi...
137
Donc, cette forêt peu dangereuse à mes yeux, ne m’inquiétait pas et les premiers
jours, mes seules préoccupations étaient de savourer les petites framboises et
de trouver un bon coin pour dormir la nuit.
Mais, de ce côté-là, aucune inquiétude à se faire. C’était facile, il y avait de
grandes failles dans les rochers qui bordaient les talus côté montagne et ils
étaient remplis d’herbes sèches, très volumineuses et bien tassées.
Dans ces failles qui étaient des sortes de petites grottes, je m’installais la nuit bien
abritée et au chaud sur des lits de feuilles sèches. D’ailleurs, j appréciais mes nids
douillets et je m’endormais bien rassurée car je m’y sentais en sécurité. Ainsi passèrent les jours, le 1er, 2“ie, 3ème, 4ème, 5èmc. Ensuite je perdis toute notion du temps...
Presqua l’agonie le matin de mon I6eme jour d’errance j’appelais encore mais
d’une voix très faible, presque dans un dernier souffle, ma sœur Lucette et son
amie Denise. Je répétais sans cesse comme un automate ces 2 prénoms :
Lucette, Denise. J avais joué avec elles au ballon avant de les quitter et pensant
rejoindre la ferme, je m’étais bel et bien égarée. Lucette et Denise me rattachaient au monde d’avant, au monde des vivants, quand tout allait bien, quand
j’étais encore heureuse de vivre.
C’est dans cet état que j’entendis soudain une vois d’homme, une voix pleine
de suspicion : « Cocotte, c’est toi ? »
Je répondis aussitôt : « Oui, c’est moi » et dans un sursaut, me retournant péniblement, je vis le canon d’un fusil émergeant d’un fouillis de branchages, pointé
dans ma direction. J’étais très lucide à ce moment-là.
La voix reprit, insistante et surtout inquiète : « C’est bien toi cocotte ? »
Oui répondis-je encore une fois : « C’est bien moi ».
M’entendre appeler Cocotte dans la lueur incertaine de ce petit matin, le surnom
que m’avait gentiment donné, depuis ma naissance, mes frères et mes
sœurs, me galvanisa brusquement de la tête aux pieds.
Un courant d’espoir me parcourut. Des sueurs froides me glacèrent l’échine...
En entendant mes petites plaintes, si faibles, il avait cru d’abord que c’était un
chat qui miaulait (je le sus plus tard lorsqu’il me le raconta).
Roger, je t’en prie, viens'vite me chercher, enlève-moi d’ici et emmène-moi à
la maison le suppliai-je.
Le jeune homme était si ému qu’il me regardait abasourdi et se demandait s’il
n’était pas victime d’un rêve en plein jour. Il me souleva alors de terre et me prit
«
»
«
»
dans ses bras musclés et robustes.
Il me dit d’une voix réconfortante : « Oui, ma petite cocotte, je te ramène à la
maison ».
LittéRama’OHi tt 21
Rolando Insoddisfatto
]
Bonjour, je suis artiste photographe...
La photographie est pour moi un moyen de m evader, de méditer. Quand je
suis en mode
photo, le passé s’évapore, le futur disparait pour céder la place au
présent. Seule la beauté transparait.
Je scanne du regard tout ce qui se passe autour de moi. Un paysage peut m’interpeller comme des animaux, les vagues déferlantes sur une plage, des personnes dans la rue ; les
regards, les mouvements ou l’immobilité.
J’adore m’aventurer. Prendre mon appareil photo et me balader au gré du vent.
Découvrir, oui découvrir et surtout aussi partager ces moments parfois intimes
que je vole, que je capture pour immortaliser et figer définitivement dans cette
boîte qui me sert de coffre fort à mémoire.
La photographie, c’est également un genre de peinture. Avoir des idées de thème
et les retranscrire en instantané.
Reproduire ce qui se cogitait dans ma tête.
Je suis très critique sur mon travail. En général, je ne suis jamais satisfait car un
détail que je n'avais pas fait attention au départ peut tout remettre en question
alors que beaucoup vont trouver la photo magnifique. Mais c’est mon oeil de
photographe qui a parlé donc je me comprends.
Je me mets en mode photo seulement en fonction de mes envies. Difficile de
m’y obliger. Mais quand je considère le thème ou le sujet comme un défi, inutile de répéter deux fois, je réponds présent.
artise
Rolando Insoddisfatto
Autoportrait
.
.
y
.
.'
,
■
■
Publiée par le Groupe Littérama'ohi, association d'auteurs autocthones
de la Polynésie française, la revue Littérama’ohi est un espace offert à
tous les auteurs
autochtones afin de promouvoir la littérature sous
toutes ses formes.
Elle est aussi un lien entre les auteurs du monde
désireux de participer à l'aventure d'une revue dynamique et originale.
Le titre et les sous-titres de la revue traduisent la société polynésienne
contemporaine dans sa diversité.
Ce numéro décline des textes créés sur le thème «Émancipations»
sujet de société s'il en faut à un moment où la Polynésie française
vient d'être réinscrite sur la liste des pays à décoloniser de l'ONU.
La deuxième partie, création littéraire, déroule poésie, nouvelles, compte
rendu, présentation d'ouvrage, récits, essais d'ici ou d'ailleurs rehaussés
des photographies de Rolando Insoddisfatto.
Les textes lus pendant le spectacle Pin'aina'i 2013, écho de l'esprit et
des corps, trouvent leur place dans la dernière partie de la revue.
Guillaume Colombani, Rnnie Coeroli-Green, Flora Rurima-Devatine, Danah
Drollet-Tauafu, Rarahu Flohr, fTlalia Fotutata, Emilie Tiare Gonzalez,
Heinarii Grand, iïloeava Grand, Simone Grand, Philippe Guerre, Isidore
Hiro, Yvette Holt, Jean-Claude loart, Georgette Hollen-Colombani, flicolas
Hurtovitch, Sébastien Laplaque, fTlareva Leu, Rngelo Rriitai-Fleuffer,
Flanuela Flacon, (Tleari fTlanoi, (Tlataa'ia'i, Rdeline fTlichouH, Hamid
fTIokaddem, Romaine [Tloreton, Frédéric Qhlen, Te'ura Opu'u, Haroli S
Pallei, Titaua Peu, Hong-ITIy Phong, Odile Purue-Rlfonsi, flathalie SalmonHudry, Chantal T, Spitz, Sinita ITlanukula Tahimili, Isabelle Tai, Edgar
Tetahiotupa, Teruaheimata a Tinier, Goende Turiano-Reea.
_2 000 Fcfp
ISBN
978-2-916411-10-0
Fait partie de Litterama'ohi numéro 21