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Littérama’ohi
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Sylvie ANDRE
Alexandre Moeava ATA
Diversité
culturelle
et francophonie
Tamatoa BAMBRIDGE
Muriel BAURENS
Estelle CASTRO
Suzanne CHANFQUR
Annie Reva’e COEROLI
Raphaël CONFIANT
Joëlle COUSiNAUD
Monique GENUIST
Paul GENUIST
Barbara GLOWCZEWSKI
Danièle-Taoahere HELME
Jean-Claude ICART
Chantal LEFEBVRE
Daniel MARGUERON
Philippe NEUFFER
Stéphanie-Ariirau RICHARD
Chantal T. SPITZ
Teresia TEAIWA
Littérama’ohi
Publication d’un groupe d’écrivains de Polynésie française
Directrice de la publication :
Flora Devatine
BP 3813, 98713 Papeete - Tahiti
Fax : (689) 820 680
E-mail : tahitile@mail.pf
Numéro 11 / mai 2006
Tirage : 600 exemplaires - imprimerie : STP Multipress
Mise en page : Patricia Sanchez
N° TAHITI ITI
ISSN
:
: 755900.001
1778-9974
Revue
Littérama’ohi
Ramées
de Littérature
Polynésienne
Comité de rédaction
Patrick AMARU
Michou CHAZE
Flora DEVATINE
Danièle-Taoahere HELME
Marie-Claude TEISSIER-LANDGRAF
Jimmy M. LY
Chantal T. SPITZ
-Te Hotu
Ma’ohi -
LISTE DES AUTEURS DE LITTERAMA’OHI N°11
Sylvie ANDRE
Alexandre Moeava ATA
Tamatoa BAMBRIDGE
Muriel BAURENS
Estelle CASTRO
Suzanne CHANFOUR
Annie Reva’e COEROLI
Raphaël CONFIANT
Joëlle COUSINAUD
Monique GENUIST
Paul GENUIST
Barbara GLOWCZEWSKI
Danièle-Taoahere FIELME
Jean-Claude ICART
Chantal LEFEBVRE
Daniel MARGUERON
Philippe NEUFFER
Stéphanie-Ariirau RICHARD
Chantal T SPITZ
Teresia TEAIWA
4
SOMMAIRE du n°11
Mai 2006
Liste des auteurs
p.
4
Sommaire
p.
5
Les membres fondateurs de la revue Littérama’ohi
p.
7
Editorial
p.
9
Le programme
p.
Les Echos
p.
11
13
p.
14
Le programme
p,
Les Echos
p.
19
22
p.
24
DOSSIER
: «
Diversité culturelle et francophonie » (3)
SOIREES DE LECTURES
Au nom de Segalen... (Paris, 07janv.2006)
Joëlle Cousinaud
Courriel aux auteurs
Semaine de l’Océanie à la Comédie française (Paris, 25-29 janv. 2006)
Estelle Castro
Soirées océaniennes à la Comédie française
DOSSIER
FRANCOFFFONIES • FRANCO-PHOW/E • FRANCOPHONISATION • MA’OHIPHONIE
DOSSIER
Jean-Claude Icart
La communauté haïtienne dé Montréal
p.
31
p.
38
p.
42
p.
48
Monique Genuist
Littérature de l’Ouest canadien
Paul Genuist
Deux destins littéraires de l’Ouest canadien : les sœurs Roy
Sylvie André
Faut-il traduire la littérature orale en français
?
5
Danièle-Taoahere Helme
Francophonie : Introduction en ma’ohiphonie
p.
59
p.
66
p.
72
p.
84
p.
p.
92
97
p.
99
Barbara Glowczewski
Les passés qui ancrent, et ceux qui aident à passer
Philippe Neuffer
Préface (aux « Légendes de la folie »)
Muriel Baurens
Aux soleils de nos identités
Stéphanie-Ariirau Richard
L’espace dans l’écriture polynésienne
Les Atollismes : La littérature éclatée de Polynésie française
Daniel Margueron
Vers une « francophonisation » de la Polynésie
?
Une tresse d’interrogations
Raphaël Confiant
Créolité et francophonie : un éloge de la diversalité
p. 105
Tamatoa Bambridge
La francophonie en Océanie
La tradition océanienne, condition de la mondialisation
-
Un « yalta culturel » en défaveur de la
Francophonie océanienne
p. 119
Chantal T. Spitz
francophonie le temps du partage
p. 132
Teresia Teaiwa
3 Poems
p. 140
Annie T. Coeroli
(traduction Teresia Teaiwa)
p. 144
Suzanne Chanfour
Discours de la Journée culturelle
p. 148
Alexandre Moeava Ata
Voyage en OMG
L’ARTISTE
Poema Adams
6
p. 152
Littérama’ohi
Ramées de Littérature Polynésienne
Te Hotu Ma’ohi
La revue Littérama’ohi a été fondée par un groupe apolitique
d’écrivains polynésiens associés librement :
Patrick AMARU, Michou CHAZE, Flora DEVATINE,
Danièle-Taoahere HELME, Marie-Claude TEISSIER-LANDGRAF,
Jimmy LY, Chantal T. SPITZ.
Le titre et les sous-titres de la revue traduisent la société polyné-
sienne d’aujourd’hui :
«Littérama’ohi», pour l’entrée dans
l’affirmation de son identité,
-
le monde littéraire et pour
«Ramées de Littérature Polynésienne», par référence à la rame
de papier, à celle de la pirogue, à sa culture francophone,
-
-
«Te Hotu Ma’ohi», signe la création féconde en terre polynésienne,
Fécondité originelle renforcée par le ginseng des caractères
chinois intercalés entre le titre en français et celui en tahitien.
-
La revue a pour objectifs :
-
de tisser des liens entre les écrivains originaires de la Polynésie
française,
-
de faire connaître la
variété, la richesse et la spécificité des
auteurs originaires de la Polynésie française dans leur diversité contem-
poraine,
-
de donner à chaque auteur un espace de publication.
Par ailleurs, c’est aussi de faire connaître les différentes facettes de
la culture polynésienne à travers les modes d’expression traditionnels et
modernes que sont la peinture, la sculpture, la gravure, la photographie,
le tatouage, la musique, le chant, la danse... les travaux de chercheurs,
des enseignants...
7
Et pour en revenir aux premiers objectifs, c’est avant tout de créer
un
mouvement entre écrivains polynésiens.
Les textes peuvent être écrits en français, en tahitien, ou dans n’im-
porte quelle autre langue occidentale (anglais, espagnol,.. ) ou polynésienne (mangarévien, marquisien, pa'umotu, rapa, rurutu...), et en chinois.
Toutefois, en ce qui concerne les textes en langues étrangères
pour ceux en reo ma’ohi, il est recommandé de les présenter
dans la mesure du possible avec une traduction, ou une version de
comme
compréhension, ou un extrait en langue française.
Les auteurs sont seuls responsables de leurs écrits et des opinions
émises.
En général tous les textes seront admis sous réserve qu’ils respectent la dignité de la personne humaine.
Invitation au prochain numéro :
Ecrivains et artistes polynésiens,
cette revue est la vôtre : tout article bio et biblio-graphique vous concer-
nant, de réflexion sur la littérature, sur l’écriture, sur la langue d’écriture,
des auteurs, sur l’édition, sur la traduction, sur l’art, la danse,...
sur
ou sur tout autre
sujet concernant la société, la culture, est attendu.
Les membres fondateurs
Cher(e) auteur,
Nous vous invitons à faire parvenir vos écrits à l’association Littérama’ohi.
Tous les textes seront publiés.
La revue ne comptant qu’un nombre limité de pages, si un texte est trop long nous nous
réservons le droit de proposer quelques coupures à l'auteur. Le texte modifié ne sera
publié qu'avec son accord.
Les textes retenus seront publiés dans le prochain numéro. Mais si ce numéro est déjà
complet, leur publication sera repoussée au numéro suivant.
La Rédaction
8
Editorial
Si
un
deuxième numéro de Littérama’ohi
apparaît aujourd’hui
presque banal, alors, la parution d’un troisième numéro relève simplement de la dithyrambe. Faut-il croire qu’après huit parutions d’un travail
obscur mais opiniâtre de tous les instants, « LITTERAMA’OHI » soit
devenu l’incontournable label de qualité de la littérature polynésienne
contemporaine ? Faut-il croire qu’être publié dans Littérama’ohi soit
devenu un must pour tous les aspirants écrivains d’ici et d’ailleurs ?
Loin de s’en offusquer, il faut au contraire s’en réjouir pour le bonheur de la création artistique polynésienne. Car écrire en Polynésie ne
suscite plus enfin ni l’opprobre ni la condescendance. Lentement mais
sûrement notre littérature s’étoffe, s’agrandit et s’accapare tous les
sujets qu’ils soient propres à la région, hexagonaux ou universels.
Aujourd'hui, pour un auteur polynésien, écrire est devenu une
forme artistique à part entière, où s’emparant de la langue de l’autre,
l’écrivain d’ici la transforme à sa manière pour exprimer ses propres
idées sans nul besoin de se référer à un quelconque standard extérieur
autre que celui de la qualité. D’un autre côté, en s’exprimant dans sa
propre langue, l’auteur s’affranchit des règles venues d’ailleurs. Il vit ses
idées avec ses propres expressions originales et il montre par là son
originalité et sa maturité intellectuelle.
Envolés les complexes qui enfermaient nos auteurs dans une imitation peu crédible. La littérature polynésienne s’affranchit des garrots
qui entravaient son plein épanouissement et la revue Littérama’ohi peut
être fière d’être à la fois un des supports et un des acteurs accompagnateurs de ce mouvement de pionniers bâtisseurs en lettres.
Jimmy M. Ly
9
Littérama’ohi N°11
Le
CCmC (Centre d'Etudes, de Recherche^ d'Accueil et de Création),
la Délégation Générale à l'Outre-Mer de la Ville de Paris,
la Municipalité du XI*
et la Société Littéraire de la
Poste et de France Telecom
présentent
Au i/vom, de <ségaie^
...Littératures hAa'ofol
"C'est par
ta parole c\y,'ov^ libère l'écrit
L'écrit c\u.’ov^ libère la parole."
et c'est par
T*.ervutrd Rigo
LATITUDES 2005
Présidente d'honneur : Flora Aurima Devatine
Conception : Joëlle Cousinaud
Avec
Claire Cafaro - Patrick Karl
Marianne Mathéus - Mychau Nguyen Thi
Mise en lecture : Christophe Cuichet
Illustration : Ulysse Ketsélidis
Librairie le Comptoir des Mots (Paris XX‘)
Remerciements : Tatiiitl Nena, Ministre de la |eunesse de la cultcre et du patrimoine. Chargé de la
sensibilisation à l'art contemporain - Flora Aurima Devatine - |lmmy Ly et les co-fcndateurs
delà Revue Utférama'ohi-Mlrose Pala-Georges Sarre, Ancien Ministre Conseiller de
Paris, Maire du XI* arrondissement -Christian Idée - Patrick Rahmani
Soutiens : Délégation de la Polynésie française b Paris, Revue Uttérema'ohi, Association La Graine
d'Or, Éditions Au Vent des Iles, Éditions TEITE et les adhérents du Cerac.
10
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
SOIRÉE DE LECTURE
AU NOM DE SÉGALEN,... LITTÉRATURES MA’OHI
(Paris, 07 janvier 2006, Salle Olympe de Gouges)
Programme
Henri Hiro
(Précurseur de la littérature en Polynésie) :
«
Si tu étais venu chez moi, je t’aurais accueilli à bras ouverts
et j’aurais tout partagé avec toi.
Mais tu es venu chez toi, et
Je ne sais comment t’accueillir chez toi !
»
Marie-Claude Teissier-Landgraf :
«
La chance de l’écrivain et du poète vient du fait que si tout est dit
depuis des siècles et des siècles sur l’art, les passions, la condition
humaine, etc.
rien n’est encore compris. »
Bernard Rigo :
”
C’est par la parole qu’on libère l’écrit,
c’est par l’écrit qu’on libère la parole.”
Victor Ségalen - “Génèse” in “Les immémoriaux" ;
Leconte de Lille - “Genèse polynésienne” ;
Maurice Olivaint - “Le grand Ta’aroa” ;
Henri Hiro - (Taaroa) - “Dieu de la Culture” ;
Louise Peltzer - « Qui se souvient de l’époque où nos fare n’avaient
pas de porte...’’]
Flora Aurima-Devatine
(23-3-1977) in article
-
Chant d’exhortation
pour
l’Unesco,
«
:
«
Atae ho’i e !...
Problèmes rencontrés
»
en
11
Littérama’ohi N°11
Polynésie pour la conservation du patrimoine culturel et le développement des cultures océaniennes : évaluation et propositions »;
Chantal T.Spitz - Ecrire et Contester
Chantal
(extraits) in Littérama’ohi n°3 ;
T.Spitz - Je suis comme ces vieux bateaux (extraits) in
Littérama’ohi n°1 ;
Chantal T.Spitz - “1 - Tu te vêtiras sombrement... “ in /7/e des Rêves
Ecrasés - Editions au Vent des Iles ;
Chantal T.Spitz - Si le temps m’était donné
-
in /7/e des Rêves Ecrasés
Ed. au Vent des Iles ;
T.Spitz - « J’ai cherché longtemps » in /7/e des Rêves
Ecrasés - Ed. au Vent des lies ;
Chantal T.Spitz - ce Ceux de mon peuple » in /7/e des Rêves Ecrasés Chantal
Ed. au Vent des Iles ;
Chantal T.Spitz - « Le temps glisse sur mon corps » in /7/e des Rêves
Ecrasés - Ed. au Vent des Iles
Flora Aurima-Devatine - “Adresse” in Littérama’ohi n° et “J’écris’’ in
“Tergiversations et Rêverie de l’écriture Orale" - Ed. Au Vent des Iles ;
Jimmy Ly - “Hakka” in Hakka en Polynésie - Ed. Association Wen Fa ;
Jimmy Ly - “Ne te laisse pas envoûter” in Hakka en Polynésie - Ed.
Association Wen Fa ;
Jean-MarcTeraituatini Pambrun - “L’Écorché” in Littérama’ohi n°2 ;
Jean-Marc Teraituatini
Pambrun
-
“Le savoir-vivant” (Extrait de
“Paroles à la terre”, Paopao, 20 dec.2000) in Littérama’ohi n°2 ;
Louise Peltzer- “Reo Ma’ohi”-in Hymnes à mon Ile - Ed. Polycop BP
n°796 - Papeete - Tahiti ;
Michou Chaze - “Etienne”- in Littérama’ohi n°4 ;
Patrick Amaru - “Sur le Rivage...”in Littérama’ohi n°1 ;
Patrick Amaru - “J’étais là” in Littérama’ohi n°1 ;
Sylvie Couraud - “Emma”-in Dans l’Ombre du jour-Ed. Au vent des
Iles ;
Vaea Deplat et Raiteva Greg - “Poème sur l’Ecriture”- in Littérama’ohi n°6 ;
Simone Grand - “Ecrire pour raconter” in Littérama’ohi n°1 ;
Victor Ségalen - « Jeune homme, tu m’écoutes encore ??? » - in
« Les Immémoriaux »
12
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
LES ECHOS DE LA SOIRÉE DE LECTURE
...AU NOM DE SEGALEN
Lettre de D.D. reçue et transmise par Joëlle Cousinaud
«
Bonjour,
Ayant participé à vos lectures scéniques de ce samedi, je tiens à
témoigner ma reconnaissance pour avoir proposé un choix de
textes aussi variés et profonds d’auteurs polynésiens. Etant d’origine
marquisienne, je sais combien la littérature dans cette partie du monde
est encore un sujet de débat et qu’elle lutte pour se faire connaître. J’ai
pu découvrir et faire l’acquisition d’un livre de Chantal Spitz qui traduit
vous
la fierté et les douleurs des enfants issus de la rencontre de civilisations
presque antagonistes dans leurs fondements. Bravo donc pour cette initiative (les acteurs étaient très convaincants ) (...) nous sommes heureux d’avoir eu la
en
possibilité d’entendre de si beaux textes... peut-être
associant davantage la Délégation de Tahiti autour d’un lieu plus
convivial, il serait possible de renouveler
ces
belles émotions !
Continuez...
Merci encore et excellente année 2006 !
D. D.
PS: Je serai curieuse éventuellement de savoir comment vous avez
conçu cette rencontre et comment je pourrai approfondir ma connaissance de cette littérature. Merci d’avance.
13
Littérama’ohi N°11
Joëlle Cousinaud
L’auteur
Joëlle Cousinaud est l’infatigable directrice du Cerac (Centre d’Etudes, de Recherches, d’Accueil
et de Création).
En 2004, elle avait organisé 4 soirées de lecture des textes d’auteurs polynésiens tirés des numéros de Littérama’ohi.
En janvier 2006, elle réitère avec une soirée de lectures de textes d'auteurs polynésiens publiés
dans les 6 premiers numéros de la revue Littérama’ohi, et augmentés d’extraits d’ouvrages publiés
d’auteurs polynésiens.
(Centre d’Etudes, de Recherches, d’Accueil et de Création)
4 rue Jacques Prévert - 75020 - PARIS - 01 40 33 27 31 - 06 85 75 67 77
Siret : 397 445 040 00033 - APE 923 A
www. cerac.fr.st - courriel :
cerac@club-internet.fr
COURRIEL AUX AUTEURS
«
Bonjour mes Auteurs Polynésiens Préférés !!!
Flora, je sais que tu feras un excellent messager et que tu transmettras à tout le monde le message suivant :
A Flora, Jimmy, Patrick, Jean-Marc, Chantal, Marie-Claude,
Michou, Danièle, Simone, Vaea, Raiteva, Sylvie, et tous ies autres qui,
même s’ils ne sont pas dans notre programme ne sont pas exclus...
Pour Henri, Victor, Maurice, Leconte de Lisle cela va être plus problématique... (Pour le message...)
Merci à tous d’avoir écrit de si beaux textes, d’avoir compris l’importance de mettre en oeuvre une revue comme Littérama’ohi.
Car pour ce qui me concerne, même si, bien entendu j’ai beaucoup
lu, tout ma été facilité par votre travail, non seulement d’écriture mais
aussi de rassemblement. Les gens ici commencent à être en demande
de la revue....
Cela m’a permis de donner à entendre aux personnes présentes
(et à mon équipe qui, pour certains, découvraient vos écrits...) un grand
nombre de pistes à suivre pour connaître la Polynésie et le Pacifique
14
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
sud et ainsi partager cette histoire commune en un point X de l’Histoire
en 2006 avec une mémoire
qui, quel qu’en soit le contenu nous permet
à tous d’avancer.
Cette conscience-là est la seule
arme
valable à transmettre qui
pourra éviter ou limiter les dégâts dus à l’IGNORANCE... Celle qui a fait
tant de mal dans les “colonies”... (et ailleurs...) Ce mot “colonie” que j’ai
toujours détesté car quand j’étais petite son équivalent pour moi était le
mot “PRISON”....
Le choix des textes a été Spartiate et si certains d’entre vous n’y
sont pas c’est juste que
je n’avais qu’une heure et 15 minutes et que
certains de vos écrits ne peuvent pas se fragmenter en espaces-lus de
30 secondes à 3 minutes. Mais pour moi ce travail est l’ouverture d’un
chemin vers vous et une lecture en entraînant une autre vous serez tous
servis par les lecteurs et c’est le but de l’opération : aller vers la lecture
et vers vos oeuvres plus précisément.
Notre Libraire Nathalie du Comptoir des Mots (immense librairie qui
vient de s’ouvrir à Gambetta) a vendu plein de vos livres et nous ferons
encore mieux la
prochaine fois : Christian Robert n’a qu’à bien se tenir
!!! la succursale d’Aux vent des Iles a pris embryon...
Léquipe artistique : Christophe GUICHET, que Flora et Jimmy
connaissent bien, a pris les textes que j’ai choisis, les a agencés suivant
perception et les a répartis vers les acteurs suivant les sensibilités de
chacun. Il a mis en leitmotiv les 3 petits textes en marge du programme :
sa
de Henri Him, M.C.
Teissier-Landgraf et Bernard Rigo. Comme une
vague incessante... Il s’est conduit en chef d’orchestre des mots.
Mychau NGuyen, Marianne Mathéus (Guadeloupéenne... J’avais
envie d’un lien invisible avec la Caraïbe surtout dans une manifestation
comme
Latitudes...), Claire Cafaro et Patrick Karl, ont donné énormé-
ment d’émotion et ont habité vos textes avec la plus grande finesse dont
ils sont tous capables (et ça... Cela va loin...). Un acteur déçu qui tenait
à
participer c’est Aristide Legrand, il vient d’obtenir un rôle dans
15
Littérama’ohi N°11
Joëlle Cousinaud
Caligula de Camus sous la direction de Charles Berling au Théâtre de
l’Atelier (3 à 6 mois de boulot...), il participera certainement la prochai ne fois...
Notre Monsieur Lumière : Patrice Lechevallier a, comme d’habi-
tude, diffusé sa subtile lumière sur vos textes en vie - à l’envie - c’était
beau, même esthétiquement.
Je souhaitais mettre en fond de scène, sur un immense écran, les
sculptures de Xavier Proia (Moorea) : donner l’impression (comme à
/7/e de Pâques) de l’immensité de la pierre, de l’art, (des sculptures
solides, indestructibles) à l’échelle humaine (les hommes, petits, fragiles mais toujours debout -même à genoux...-) Les hommes et les
.
femmes sont forts car ils parlent, écrivent, ils sculptent, ils peignent : ils
vivent et perpétuent la VIE envers (en vers) et contre tout.
Mais..., d’une part la qualité technique des photos ne permettait
pas un tel agrandissement, et la salle municipale ne s’y prêtait pas.
Donc plutôt que de faire une sorte de bricolage, nous reporterons cet
aspect de la prestation si nous mettons en place le spectacle issu de
ces lectures...
J’adore le travail de Xavier. II!
Quant à la musique, n’ayant pas trouvé de musicien de VIVO, nous
passé de la musique traditionnelle que m’a fait connaître Yola
Garbutt. Merci à elle. C’est dommage, je l’ai rencontrée il y a quelques
avons
jours seulement.
C’est Christophe qui a le CD doncje n’ai pas le détail présentement
(comme on dit en Afrique...).
Quant aux institutionnels, je ne crois pas avoir vu quelqu’un de la
Délégation mais nous avions le Ministère de l’Outre-Mer, la Ville de
16
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Paris, la Mairie du Xlè, le Chargé de la Culture des Alliances françaises.
La Presse
François Collet de TNTV, une dame magnifique de
Fréquence Paris-Plurielle de l’Association PAN-AFRIQUE, etc...
:
Pour ce qui est de la convivialité, n’ayant pas ton fils sous la main
et ses délicieuses recettes tahitiennes,
une
Chère Flora, j’ai assuré avec
immense tarte de légumes, une magnifique tarte aux pommes,
comme on dit en
français de métropole... HOME MADE avec de magnifiques fromages bien odorants de chez LuLu de Ménilmontant et un bon
vin rouge (bio) des Hautes Gohardes (Coteaux du
Layon -49) ...Je vois
le sourire de Jimmy... Patrick aussi m’a aidée avec une
patience
inouïe... C’est vrai que je vis comme un cyclone et autour de moi, il faut
encaisser...
Je ne suis pas certaine d’avoir tout dit mais c’est peut-être le
plus
intéressant : ce qu’il reste à dire (voir Marie-Claude) et comme tu dirais
Flora : ce qu’il reste à écrire....
Bon je vous laisse car sinon je
vais écrire un Littérama’ohi de
métropole...
Bien amicalement à Tous et bienvenue si vous passez par Paris.
Je vous tiens au courant de la suite...
NB - Marianne vient de m’appeler pour me dire qu’elle et Patrick
souhaitaient poursuivre... Et puis Mychau aussi à qui je viens de lire
cette lettre et les autres Claire, Christophe, fidèle
compagnon du Cerac,
Patrick, subtile derrière ses manettes.... Et les adhérents du Cerac (ils
sont quand même plus de 80 à suivre mes aventures de rencontres lit-
téraires....) »
Joëlle Cousinaud
(Paris, 08 Janvier 2006, au lendemain de la Soirée de Lecture
« Au nom de
Ségalen,... littératures Ma’Ohi » du 07 Janvier 2006)
17
Littérama’ohi N°11
Studio-Théâtre
Place de la Pyramide inversée Galerie du Carrousel du Louvre,
99, rue de Rivoli - Paris 1er
Renseignements et réservations tél. : (33) 01 44 58 98 58
(du mercredi au dimanche, de 14 h à 17 h)
Représentations : tous les jours, du mercredi au dimanche à 18 h 30.
Semaine de l'Océanie
de l'Océanie Nouvelle-Calédonie, Australie,
Nouvelle-Zélande / Iles Cook, Samoa et Nue, Tonga, Fidji, Vanuatu, Tahiti.
La saison dernière nous consacrions une semaine aux auteurs de la Caraïbe.
Aujourd'hui : place à l'Océanie.
Feuilles de paroles, chansons de gestes, pièces de théâtre, contes, récits, poèmes. Les
voix du Pacifique feront entendre les bruits du monde et des langues : un océan
d'îles*. «Connaître et reconnaître en soi une identité particulière, la signifier aux
autres, par nos chants et nos danses, par nos pièces ou par nos récits, ce n'est pas
nier tout mélange. L'affirmation identitaire se vit comme une attention renouvelée
aux expressions du présent.» Frédéric Ohlen, auteur et Président de l'Association
des Editeurs et Diffuseurs.
Se sont associés pour proposer cette Semaine : Le Théâtre de l'île - centre de créations et de productions, le Centre culturel Tjibaou - Agence de Développement de
la Culture Kanak, la
Bibliothèque Bernheim, l'Association des Ecrivains de la
Nouvelle-Calédonie, l'Association des Editeurs et Diffuseurs, les Ambassades de
France en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Vanuatu et à Fidji.
*« Un océan d'îles » est l'expression de l'écrivain
Epeli Hau'ofa - Tonga/Papouasie Nouvelle-Guinée/Fidji.
Studio-Théâtre
de mercredi 25 au dimanche 29 janvier
18
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Semaine de l’Océanie à la Comédie française
(Paris, 25-29 janvier 2006, Studio Théâtre)
Programme
Mercredi 25 janvier - Nouvelle-Calédonie et Polynésie Française
18h30 : Discours.
19h15
:
Lectures, Nouvelle-Calédonie
:
Déwé Gorodey,&
Nicolas Kurtovitch La peur, la terre, être (extraits de Dire le vrai).
Pierre
Gope, Où est le droit ? : Okorenetit (extrait). Denis
Pourawa, Téâ kanaké, LHomme aux cinq vies.
20h30 : Lectures, Nouvelle-Calédonie : Claudine Jacques,
Aveuglément l’amour (extrait de À l’Ancre de nos vies). Anne
Bihan, Monologue de l’enfant (extrait de V ou portrait de famille
au couteau de cuisine).
Polynésie Française : Flora Devatine, Tergiversations et rêveries de l’écriture orale (extraits). Jimmy M. Ly, Hakka en Polynésie
(extrait). Marie-Claude Teissier-Landgraf, Hutu Painu (extraits).
Chantal T. Spitz, Hombo ; L’île des rêves écrasés (extrait).
Jeudi 26 janvier - Nouvelle-Calédonie et Australie
18h30 : Lectures, Nouvelle-Calédonie : Frédéric Ohlen, La Peau
qui marche (extraits). Maléta Houmbouy, LEnfant Kaori : Wanakat
Kaori. Australie : David Milroy, Windmill Baby (Bébé Moulin).
20h : Lectures, Nouvelle-Calédonie : Ismet Kurtovitch, Bienvenue à Nouméa et Jojo (extraits de Pastorale calédonienne et de
Comédies Broussardes). Australie : Richard J. Frankland,
Conversations with the Dead {Conversation avec les morts).
Andrea James, Yanagai ! Yanagai !
Vendredi 27 janvier - Nouvelle-Calédonie et Nouvelle-Zélande
18h30
:
Lectures, Nouvelle-Zélande
:
Hone Tuwhare, Rain
{Pluie) ; No ordinary sun {Un soleil pas comme les autres).
19
Littérama’ohi N°11
Michael Harlow, La Trapéziste ; C’est aujourd’hui l’anniversaire
du piano. Bernadette Hall, Sonnet de Tomahawk ; The Merino
Princess (La Princesse Merinos). Bill Manhire, Hotel Emergencies
(Urgences en hôtel).
Nouvelle-Calédonie
:
Denis Pourawa, Wâoh, l’ermite scien-
tifique. Déwé Gorodey, Par les temps qui courent. Pierre Gope,
S’ouvrir.
20h Lectures, Nouvelle-Calédonie : Nicolas
Kurtovitch, Ode
(extraits de Le Piéton du Dharma). S. Mc Queen,
Living here (Habiter ici). Allen Curnow, The skeleton of the great
Moa (Le Squelette du grand Moa). J.C. Sturm, Maori to Pakeha
(De Maori à Pakeha). Jenny Bornholdt, Pastorale ; Cet été qui
n’en finissait pas. Owen Marshall, The Divided World (La Division
du Monde). Janet Frame, Dossy ; The Bedjacket (La Liseuse).
Elisabeth Knox, La Veine du vigneron. Patricia Grace, Between
Earth and Sky. Stephen Sinclair, The Bach (Le Bungalow). Dean
Parker, Bagdad Baby. Vincent O’Sullivan, In Sherikan.
aux pauvres
Samedi 28 janvier - Archipels du Pacifique et Nouvelle-Calédonie
16h30 : Débat. « Écrire le théâtre en Nouvelle-Calédonie - Entre
intime et corps social, l’espace commun d’une parole à
conquérir ». Auteurs présents : Dewe Gorodey, Anne Bihan,
Pierre Gope, Maléta Hombouy, Frédéric Oihen, Denis Pourawa.
Intervenants présents : Christophe Augias, Dominique Jouve,
corps
Liliane Tauru, Manuel Touraille.
18h30 : Lectures, Nouvelle-Calédonie : Pierre Gope, Passe, j’ai
le temps (extrait). Pierre Gope et Nicolas Kurtovitch, Les Dieux
sont borgnes. Iles Cook : Alistair Campbell, Apercevoir la terre
de Penrhyn (extrait d’Island to Island).
20h : Lectures, Nouvelle-Calédonie : Nicolas Kurtovitch, Couture
à la Maison Hagen (extrait de Ô saisons, ô châteaux I). Pierre
Gope, Le Dernier crépuscule.
Tonga : Karlo Mila, Dream Fish Floating. Konai Helu Thaman,
Songs of Love.
20
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Niue : John Puhiatau Pule, The Bond of time.
Samoa : Albert Wendt, The Songmaker’s Chair.
Dimanche 29 janvier Nouvelle-Calédonie, Polynésie Française,
Vanuatu, Fidji
18h30 : Lectures, Nouvelle-Calédonie : Déwé Gorodey, Kënâké
2000. Nicolas Kurtovitch, LAutre. Vanuatu : Donald Kalpokas,
tlOiseau blanc (... et l’oiseau noir) (extrait Poètes du Pacifique en
colère). Claudine Bule, Vanuatu des sons.
20h : Lectures, Nouvelle-Calédonie : Frédéric Ohlen, Le
Marcheur Insolent (extraits). Pierre Gope, La Parenthèse
(extraits). Nicolas Kurtovitch, La Commande (extrait).
Fidji : Larry Thomas, Outcasts{Les Exclus), Last Virgin in
Paradise (optionnel). Exposition de photographies
Avec le soutien du Fonds Pacifique (Fonds de coopération économique, sociale
et culturelle pour le Pacifique) pour les traductions. Du ministère de ia Culture et
de la Communication, du ministère de l’Outre mer (Fonds d’aide aux échanges
artistiques et culturelles), de la Mission aux affaires culturelles - HautCommissariat de la République en Nouvelle-Calédonie, du gouvernement de la
Nouvelle-Calédonie. De la Province sud. De la Province nord, de la Province des
îles Loyauté, de la Ville de Nouméa. De l’ambassade de France en Australie, de
l’Ambassade de France en Nouvelle-Zélande. De l’Alliance française. De PortVila au Vanuatu. De l’Australia Council for the Arts
Remerciements à Madame Valerie Nicolas,
-
Australian Government.
General Manager de l’Alliance
Française de Sydney, à Madame Dominique Jouve professeur des universités en
langue et littérature françaises, Directrice du centre de recherches Transcultures,
à Madame Liliane Tauru, Responsable de la médiathèque de l’ADCK - centre culturel Tjibaou, à Monsieur Christophe Augias, Directeur de la bibliothèque
Bernheim, à Monsieur Manuel Touraille, Directeur du Théâtre de /’/7e.
21
Littérama’ohi N°11
LES ECHOS
...SUR LA SEMAINE DE L’OCÉANIE
À LA COMÉDIE FRANÇAISE
(Paris, 25-29 janvier 2006)
Mel de Frédéric Ohlen
Chère Flora,
La Semaine de l’Océanie s’est parfaitement déroulée : public pré-
sent, acteurs enthousiastes, beaux et forts temps de rencontre et de
partage avec tous ceux de la Comédie française.
Beaucoup de chaleur dans l’accueil et une grande simplicité dans
les relations au jour le jour : bref, un souffle d’Océanie déjà dans cette
hospitalité et cette confiance accordée dès le premier regard.
Peu ou pas vu de Polynésiens sur place, malgré la place importante réservée à vos textes.
Je t’embrasse.
Amitiés.
Fred
22
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Mel de Dinah
(retransmis par J. Cousineaud)
«
Bonjour Joelle,
D’abord bon rétablissement car il faut des forces en ce moment
pour affronter le froid !
Hier c’était très intéressant car l’ouverture de “la semaine de
Déwé Gorodé qui a un charisme
incroyable (chez nous on dirait du mana) et qui non seulement a raconté
une légende en faisant participé le public mais a également tenu à faire
la coutume par un échange de cadeaux avec Marcel Bozonnet. Le
ministre de la culture a fait parvenir une très belle lettre qui a été lue
publiquement... puis se sont succédées les lectures y compris en
langues kanak... Pour la Polynésie la sélection était excellente avec un
bon équilibre entre l’humour (Hutu painu et Hakka) et les questionnements identitaires (Devatine et Spitz). Il y a eu un pot dans le foyer (avec
“petits fours” car il y avait nombre de personnalités de Nouvelle
Calédonie dont Mme Djibaou) et quelques personnes de la Délégation
de Polynésie (Mme Creveau et M.Servan Schreiber qui comme son
nom ne l’indique pas est marquisien de naissance!) ...et des vrais
l’Océanie”
a
été faite par Mme
amoureux de la
littérature
....
Le reste s'annonce tout aussi passionnant !
Bien à vous et j’espère à bientôt ! »
Dinah
(Mel retransmis par J. Cousinaud au sujet de la Semaine de l’Océanie
à la Comédie française, Paris, 25-29 janvier 2006)
23
Littérama’ohi N°11
Estelle Castro
SOIRÉES OCÉANIENNES
À LA COMÉDIE-FRANÇAISE
C’est « avec émotion, respect et humilité » que les auteurs, cornédiens et metteurs en scène des îles du Pacifique sont entrés dans la
grande case » de la Comédie-Française lors de la semaine de
l’Océanie organisée du 25 au 29 janvier 2006. « C’est avec émotion,
«
respect et humilité », pour reprendre les termes de Mme Déwé Gorodé,
auteure et vice-présidente du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie
en charge de la culture, que celle-ci, au nom des auteurs et acteurs invités a rendu hommage à cette grande maison de la tradition qui les avait
invités à venir parler et témoigner de leurs histoires et traditions, à venir
partager, par les textes et la parole, un univers ultramarin, souvent
méconnu ou inconnu des lecteurs et spectateurs métropolitains. Dans
un geste symbolique furent déposés, au milieu de la scène du StudioThéâtre, livres et présents, au nom de la délégation ultramarine. Mme
Gorodé expliqua que selon les usages coutumiers de chez elle, il faut,
pour pénétrer dans la grande case, aussi haute soit-elle, passer par une
petite porte qui oblige le visiteur à se baisser et à faire preuve de respect et d’humilité. C’est avec émotion et solennité que Monsieur Marcel
Bozonnet, Administrateur général de la Comédie-Française répondit à
ce geste symbolique en présentant à son tour des cadeaux au nom de
la Comédie-Française, et remercia Mme Gorodé d’avoir rappelé l’héritage et les traditions dont la Comédie-Française s’inspire et tire ses
racines. En plein cœur des débats sur les effets de la colonisation, des
réflexions menées sur le passé de la puissance colonisatrice française,
et sur le présent de sa politique intérieure et extérieure, en cette période
où de nombreux pays critiquent et s’interrogent sur ce qui peut justifier
de franchir une frontière lorsque l’on n’y a pas été invité, ce message
d’humilité et de respect, dans ce haut lieu du théâtre français, était lourd
de sens. Madame Gorodé tenait à traduire l’importance de ce moment
où comédiens de la troupe de la Comédie-Française et jeunes acteurs,
24
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
essentiellement kanak et calédoniens, allaient se faire les porte-voix
d’une littérature ultramarine, mais aussi assurer la continuité de pra-
tiques culturelles orales. Si les livres ultramarins furent un cadeau symbolique offert au Français (comme est parfois appelée la ComédieFrançaise), celui donné en retour resta fort mystérieux pour le public
dans la salle, ne pouvant distinguer ce qu’était ou ce que recouvrait une
chatoyante étoffe de velours rouge. Mais le ton était donné : celui de
l’affirmation de valeurs, traditions, coutumes, du respect, d’un espoir
partagé : « Dis-moi que tu vois l’être en l’autre redevenir humain ».
Ce sont sur ces mots de Nicolas Kurtovitch, vibrants de force et de
simplicité, et tirés de Dire le vrai : to tell the truth de Déwé Gorodé et
Nicolas Kurtovitch, au titre ô combien symbolique pour commencer
cette semaine de l’Océanie, que s’acheva le premier extrait lu lors de la
première soirée. Les soirées océaniennes emmenèrent le public, les
auteurs et les comédiens d’île en île, de contes en récits, de chants en
poèmes, de danses en pièces de théâtre, avec une volonté de porter et
de faire vivre les textes, de transmettre par eux, pour eux, un désir de
dire, d’écrire et de réécrire, et de (re)prendre la parole. Parole en acte,
émancipatrice et créatrice, ces textes ont chacun à leur manière revendiqué et réaffirmé des identités particulières et collectives. Ils ont contribué à faire de ce lieu où les voix s’élèvent et les mots retentissent un
espace de restitution et de création. Soirée après soirée, ces textes ont
rappelé ou mis en évidence que l’écriture permet à la fois d’affronter les
blessures de l’expérience, de réinvestir ou de souligner les limites d’une
certaine représentation historique, de conserver un héritage culturel, ou
en d’autres termes, d’ouvrir un champ de possibles.
Lors d’un débat organisé le samedi après-midi sur « Ecrire le
théâtre en Nouvelle-Calédonie Entre corps intime et corps social, l’espace commun d’une parole à conquérir », Maléta Hombouy, auteur de
Uenfant Kaori, exprima à la fois son attachement à la culture kanak et
au travail d’écriture : « on a besoin
de passer à l’écrit, on a besoin
d’écrire notre histoire ». Pour les écrivains autochtones en particulier,
l’écriture peut être une manière de répondre et d’être entendu « face à
deux siècles d’histoire coloniale/Où nous étions sans être » (Déwé
-
25
Littérama’ohi N°11
Estelle Castro
Gorodé, Dire le vrai : to tell the truth). La Comédie-Française, le Théâtre
de File de Nouméa - Centre de créations, le Centre culturel Tjibaou -
Agence de Développement de la culture Kanak, la Bibliothèque
Bernheim, l’Association des Ecrivains de la Nouvelle-Calédonie,
l’Association des Editeurs et Diffuseurs, les ambassades de France en
Australie, en Nouvelle-Zélande, l’Alliance française de Port-Vila au
Vanuatu avaient oeuvré pour que des histoires soient dites au cœur de
Paris, et pour que soient représentées pendant cinq jours la NouvelleCalédonie, la Polynésie française, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les
Iles Cook, Tonga, Niue, Samoa, Fidji,
La semaine d’îles a en outre permis de mettre en regard et au
miroir des préoccupations, histoires et thèmes communs qui travaillent
les consciences et imaginaires collectifs océaniens et se retrouvent
d'une île, d’une culture, d’une littérature à l’autre. Dans une pièce de
Nicolas Kurtovitch (Le Sentier : kaawenya), Taragnat, un homme blanc,
qui parle avec un chef kanak Bouarate qu’il est le seul à voir et à
entendre, et croit devenir fou, s’interroge sur ce qui peut le menacer. Le
personnage kanak lui glisse alors à l’oreille : « C’est ça le danger qui
te menace, vouloir te débarrasser de nous, vouloir vivre comme si bientôt nous ne devions plus être là. Comme l’autre fou là-bas, il ne se rend
pas compte que les Tasmaniens dont il parle habitent déjà sa
conscience, et qu’ils habiteront encore celle de ses propres enfants
dans un siècle. Parce que vois-tu, jamais plus je ne disparaîtrai. Ni un
coup de canon, ni un trait de crayon ne me feront disparaître. » Les
débats qui ont fait couler l’encre des historiens, journalistes et intellectuels ces dernières années en Australie autour de la polémique soûlevée par le révisionniste Windshuttle (alléguant que les massacres des
peuples aborigènes, notamment en Tasmanie, ne seraient qu’une «
fabrication de l’histoire aborigène ») porteraient à croire que les faits
historiques, la spoliation et l’extermination des peuples autochtones
réapparaissent en effet toujours d’une manière ou d’une autre comme
un retour du refoulé. L'expérience commune de dépossession de la terre
et de la langue des peuples autochtones fut l’un des thèmes récurrents
de ces soirées. Les textes de Pierre Gope, Nicolas Kurtovitch, Déwé
26
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Gorodé, Denis Pourawa, des trois auteurs aborigènes australiens
James, David Milroy et Richard Frankland, ainsi que des
Andrea
auteurs Maori comme J.C. Sturm et Patricia Grace par exemple, réaffir-
ment, pour reprendre les paroles de Barbara Glowczewski l’«attachement des [autochtones] à la terre » qui «
fonde leur conception même
»1, leur attachement à leurs langues, (re)présenté
par des textes bilingues et des chants kanak chantés à quelques voix
au début de la semaine, et repris par l’ensemble des comédiens et
auteurs présents et quelques personnes du public lors de la dernière
représentation.
Ainsi, l’écriture est ce « métier à métisser » dont parle l’auteur
haïtien René Depestre, tissant les langues les unes avec les autres, les
faisant s’entrelacer, traduisant la volonté et le besoin de s’ancrer dans
son peuple et dans sa langue, dans la « terre où palpite mon être au
rythme de la terre » pour Déwé Gorodé, cette « terre vôtre terre hôte
terre d’accueil terre kanak » pour Nicolas Kurtovitch, ou dans ces « routes
coutumières » qui « semblent tortueuses » mais qui « sont aussi celles
qui maintiennent l’intégrité [I’] âme », comme l’écrit Pierre Gope dans
Où est le droit ?: okorenetit. Ces textes, qui sont comme autant de
prises de parole d’Océaniens dont on entend rarement la voix ou les
langues : le kanak, le tahitien, le yorta yorta (dans la pièce Yanagai !
Yanagai ! d’Andrea James), disant la souffrance et l’espérance, ont
montré « cette existence d’un monde possible », première composanté du concept d’Autrui selon Deleuze et Guattari2. Ils ont mis en
oeuvre la possibilité que l’écriture devienne oraliture. En effet, ces textes
îliens ont dit à la fois la réaction, la résistance à l’écriture venue avec la
colonisation, celle qui impose sa loi, et bien souvent une foi, et pourtant
le désir de mettre en mot, de rendre parole les mots couchés sur la
page, de les faire s’envoler par le je(u) de l’écriture. Révéler, explorer les
rapports de désir, de fascination, de peur, de rejet, à l’écriture comme
de la vie moderne
^ Barbara
Glowczewski, Du rêve à la loi chez les Aborigènes - Mythes, rites et organisation
sociale en Australie.
2
PUF, Paris, 1991, p. 10
27
Littérama’ohi N°11
Estelle Castro
Flora Devatine le fait dans ses Tergiversations et Rêveries de l’Ecriture
Orale est aussi une manière de réécrire l’histoire, de se réécrire, de « réinventer l’humain
(Dire le vrai : to tell the truth) : « “Il faut être “as” ! / Il
!/Français ! Pour savoir écrire !”[...] La résistance à
l’écriture serait-elle un malentendu,/Comme d’un rendez-vous manqué ?”
(Tergiversations et Rêveries de IEcriture Orale).
Tantôt écriture intime, tantôt écriture sociale, presque toujours les
»
faut être “popa’a”
deux à la fois, les textes ultramarins ont fait état d’affirmations identi-
taires, de maux frappant des populations (comme les morts d’Aborigènes
en garde-à-vue évoquées dans l’extrait de Conversation avec les morts
de Richard Frankland), mais aussi de liens, ou de déchirements d’individus et de communautés à la croisée de deux mondes, deux sociétés,
parfois incompatibles, en contradiction ou en opposition, et pourtant faisant partie l’une de l’autre. Dans Où est le droit ? : okorenetit,
Cango
s’adresse à sa fille Corilen, qui lui demande justice pour le viol dont elle
a été victime :
Ma fille, on est d’abord Kanak et tu dois pour cela te soumettre à notre coutume. Malgré mon chagrin de père, j’ai agi comme il
«
se doit
—
—
[...] pour le bien de tous. [...]
Je n’ai pas trouvé la justice chez ceux de mon sang. [...]
Si tu es dans le vrai, les Ancêtres ne pourront pas t’abandonner. »
Les textes ont su montrer qu’il ne s’agit pas tant d’inverser les
—
modèles que de montrer qu’il n’y a peut-être qu’un pas entre l'union et
la séparation. Dans Windmill Baby, la pièce de David
Milroy, le personnage Wunman fait part de ses réflexions à la jeune Maymay :« Tu sais
Maymay, Madame m’a lu des histoires sur Eden...Tu sais, il y avait deux
amis qui s’aimaient mais tout a mal tourné pour eux parce
qu’ils ont
violé la loi. Peut-être il y en avait un noir et peut-être il
y en avait un blanc
aussi. Quelle couleur l’amour Maymay
? Peut-être la couleur de l’eau
je crois
pas que c'est juste noir et je crois pas que c’est juste blanc. » Bien que
certains membres du public aient été étonnés que les textes soient lus
par les comédiens et non joués sans support (ce que l’on comprend
mieux en sachant qu’une quarantaine d’écrivains furent
représentés),
de pluie ou rouge comme la jolie bague que t’as perdue. Mais
28
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
les extraits sélectionnés permirent de révéler des regards entrecroisés
faisant la part belle à l’interprétation, à une vision du monde qui dessine
les contours d’une expérience qui se veut avant tout humaine. Affronter
les blessures de l’histoire et de l’expérience implique d’aller à la rencontre de l’altérité, d’aller au-delà de soi en même temps que de chercher la trace d’une fracture au-dedans de
soi,
comme
le rappelle
Frédéric Ohlen dans La peau qui marche : «
Ennemis ennemis ennemis. De ce mot n’avons-nous fait [...] une citadelle pour nos peurs ».
Ces textes engagés, fragments variés et chatoyants à vocation
poétique et politique, ont présenté un ensemble kaléidoscopique de
contextes, problématiques, dynamiques, coutumes, créativité et cornportements océaniens. Cette semaine d’îles dans le haut lieu du théâtre
français fut un grand moment. De part et d’autre, c’était des textes
regardant vers le passé, résolument ancrés dans le présent et se tournant vers l'avenir qu’on voulait partager. A l’heure où en Australie,
nombre d’articles et d’opinions insistent sur le lien entre l’universalisme
et le colonialisme, et où en France les débats sur le même sujet ont
défrayé la chronique depuis le début 2005, ces écrits, m’ont en outre
frappée parce qu’ils déclinaient, évoquaient et invoquaient ce que c’est
qu’être humain, mettant certes l’accent sur des identités particulières,
mais soulignant un ensemble de valeurs communes. Ecriture qui crée
et s’inscrit dans un processus de décolonisation, qui se réfère à des traditions, des ontologies et des modes de connaissance particuliers, la littérature océanienne telle qu’elle fut mise en parole, prise de parole, a
fait comprendre qu’il ne s’agit pas tant d’opérer une dichotomie entre ce
qui relève de l’ordre du traditionnel et de ce qui n’en est pas, mais plutôt de mettre en avant ce que l’on veut garder, ce que l’on veut
construire, et (re)définir comme sien.
Lors du débat sur le théâtre calédonien, un professeur d’une langue
kanak aux Langues Orientales, fit une intervention pour dire que la perception kanak et calédonienne avait changé depuis les accords de
Matignon, qu’avec eux avait germé l’idée selon laquelle il fallait s’accepter, vivre ensemble. Il ajouta ensuite que l’aspect positif (sans mentionner la suite attendue : de la colonisation), c’est ce qu’on est en train de
29
Littérama’ohi N°11
Estelle Castro
construire, et dans le cas calédonien : la république et le peuple kanak,
qu’on accepte de construire. Selon lui cette maison est en état de projet.
La semaine de l’Océanie en est une pierre de construction, tout comme
les budgets alloués à la culture dans les différents pays et territoires,
comme les ateliers-oralité mis en place
pour aller dans le sens d’un
encouragement de la langue kanak, ou encore cette part du budget de
la culture calédonienne qui devrait être destinée, selon Madame Déwé
Gorodé, à construire une grande salle de spectacle. Denis Pourawa,
écrivain de Wâoh, l’ermite scientifique, œuvre pour la jeunesse, tint
d’ailleurs à dire que lorsqu'on lui avait passé commande d’un livre qui
devait être destiné à la jeunesse, il n’avait à aucun moment pensé qu’il
serait invité à la Comédie-Française et que son texte serait mis en scène.
Ainsi, s’il faut écrire contre une histoire qu’on a dérobée aux principaux concernés, on peut se demander si seule l’écriture peut guérir de
l’écriture, la prise de parole du silence, ou peut-être de la profusion de
mots qui ne surent pas dire le lieu, la demeure, la terre, les ancêtres,
l’Autre sans le réduire. N’est-ce pas justement ce que permet la magie
du théâtre, de créer des passerelles entre les lieux, les êtres, les
époques et les traditions ? Au cours du dîner d’au revoir, l’écrivain
Frédéric Ohlen et le directeur du Théâtre de l’Ile de Nouméa, Manuel
Touraille se sont plu à raconter que les statuts qui régissent la ComédieFrançaise datent de l’époque napoléonienne, et plus précisément du
Décret de Moscou, initié par Napoléon Premier en 1812, et qu’il dicta à
cheval lors de
son
avancée
vers
Moscou. Le Décret confère à la
Comédie-Française son statut d’association de comédiens, unissant
des sociétaires, des pensionnaires et des élèves, sous la direction d’un
administrateur nommé par le gouvernement. Selon le directeur du
théâtre de l’Ile, si l’on peut, et que l’on devrait même penser au théâtre
à cheval lors d’une avancée militaire, alors à ceux qui
prétexteraient
qu’ils n’ont nul temps à consacrer au théâtre, il faudrait rappeler qu’ils
n’ont aucune excuse, ou peut-être leur dire les mots de Pierre
Gope
dans La Parenthèse : « le rêve il faut le penser devant soi. »
Estelle Castro
30
san-Claude lcart
L’auteur
Professionnel de recherche au CRIEC (http://www.criec.uqam.ca/)
Centre de recherche sur l'immigration, l’ethnicité et la citoyenneté
Département de sociologie
Université du Québec à Montréal
Case postale 8888, succursale Centre-ville
Montréal, Québec, Canada, H3C 3P8
Tél.: (514) 987-3000, poste: 2190
Fax: (514) 987-4638
lcart.Jean-Claude@uqam.ca
ou
: jcicart@videotron.ca (adresse personnelle)
Sociologue, diplômé de l’UQAM (baccalauréat en 1973, maîtrise en 1985), chercheur associé au Centre de recherche sur l'immigration, l’ethnicité et la citoyenneté (CRIEC) et chargé de
Département de sociologie (UQAM).
cours au
J’ai longtemps œuvré dans l’action communautaire, la formation des adultes et la coopéra-
tion internationale. Mes
principales publications portent sur les questions d’immigration et de
refuge, le racisme et les droits humains.
Principales publications
•
2005. Indicateurs pour l'évaluation des politiques municipales visant à contrer la
Rapport présenté à
l’UNESCO.
discrimination.
CRIEC, Montréal, février. En collaboration avec Rachad
Antonius et Micheline Labelle.
•
2003.
Pour une relecture de la Déclaration et du Pian d'action de Durban,
Montréal, Conseil
national des citoyens et des citoyennes d’origine haïtienne (CONACOH), Section Concordia de
la Chaire d’études ethniques Concordia-UQAM, Centre de recherches sur l’immigration, l’ethnicité et la citoyenneté (CRIEC)
•
2001.
Perspectives historiques sur le racisme au Québec, Montréal, Conseil des relations inter-
culturelles (novembre).
•
•
•
•
1998.
«
Mondialisation et migrations », Relations, décembre
1993. « Vous n’êtes pas seuls », Développements récents en droit l’immigration, Service de la
formation permanente, Barreau du Québec, Cowansville, Les Éditions Yvon Blais.
1991.
«
Le piège du racisme », Relations, octobre
1989.
«
Un tricot multicolore », 30 ans de révolution tranquille, sous la
direction de M. Lesage
et F. Tardif, Montréal, Éditions Bellarmin.
•
1987. Négriers d’eux-mêmes : Essai sur les boat people haïtiens en Floride, Montréal,
Édition
CIDIHCA.
31
Littérama’ohi N°11
Jean-Claude Icart
LA COMMUNAUTÉ HAÏTIENNE
DE MONTRÉAL
Le Québec comptait en 2001, environ 90,000 personnes d’origine
haïtienne, soit 90% de la présence haïtienne au Canada, et cette population est concentrée à plus de 94% dans la région de Montréal. Cette
sur-représentation dans la région montréalaise est une constante de
le Grand Montréal étant le seul
véritable pôle de développement manufacturier.
tous les flux migratoires au Québec,
La communauté haïtienne a bénéficié à plusieurs reprises d’importants mouvements de sympathie dans
la population québécoise, par
exemple pour appuyer ses revendications en regard des changements
aux politiques d’immigration, ou encore lors de campagnes de solidarité
avec Haïti Par delà les facteurs
objectifs comme la géographie et le partage linguistique, les liens entre le Québec et Haïti sont aussi tissés par
l’histoire et par de multiples destins ou diverses histoires personnelles
qui se croisent et se rencontrent.
Durant les 17e et 18e siècles, plusieurs personnages de l’histoire du
Québec (administrateurs, soldats, marchands, aventuriers) vécurent à
Saint-Domingue ou la visitèrent durant cette époque. Des membres de
familles françaises partiront soit vers la Nouvelle France, soit vers Saint-
Domingue et il y eut certainement des esclaves venus de SaintDomingue en Nouvelle-France où l’esclavage a existé. La Nouvelle
France fut cédée à l’Angleterre par le traité de Paris en 1763, traité qui
permit essentiellement à la France de conserver Saint-Domingue, la
seule colonie à laquelle elle tenait. Les liens entre Saint-Domingue et le
Québec entreront, à toutes fins pratiques, dans une période d’hibernation qui durera plus d’un siècle.
En 1804, Saint-Domingue devint Haïti à la suite d’une révolution qui
a
consacré et concrétisé ce principe qui est aujourd’hui la référence
32
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
ultime en termes d’éthique et de morale, la norme à l’aune de laquelle
on
jauge tous les états du monde, l’universalité des doits humains. Il
faudra attendre plus d’un siècle et demi avant que ne se nouent des
liens continus entre le Québec et Haïti. Cela surviendra à la suite de
l’occupation d’Haïti par les États-Unis d’Amérique (1915-1934), dans le
cadre de l’application de la doctrine Monroe, l’Amérique aux Américains
(lire : le continent américain aux États-Unis d’Amérique)! Cette occupation favorisera la venue en Haïti de missionnaires franco-américains.
Jusque là, le clergé d’Haïti était composé essentiellement de missionnaires français, suite à la signature d’un Concordat entre Haïti et le
Vatican le 28 mars 1860. Un séminaire avait alors été créé en France,
dans le Finistère, pour la formation des prêtres diocésains.
Ces prêtres franco-américains descendaient de Québécois. Durant
la seconde moitié du 20e siècle, des centaines de milliers de travailleurs partirent du Québec vers les États de la Nouvelle Angleterre à
la recherche de travail. L’Église les accompagna dans cette aventure.
Élie Lescot fut ambassadeur d’Haïti aux États-Unis et il fut bien reçu
dans une paroisse franco-américaine. Devenu Président d’Haïti, il invita
les Oblats à s’y installer en 1941. Très vite, des confrères du Canada
vinrent renforcer cette congrégation qui connut un essôr important.
Aujourd’hui encore, Haïti est la deuxième terre de mission du clergé
québécois qui y compte environ 400 membres, soit près du quart du
clergé. On les retrouve surtout dans l’enseignement, les service sociaux
et les services de et santé. Renversé du pouvoir en 1946, Lescot s’établira dans l’Outaouais avec quelques uns de ses proches. Certains
retournèrent en Haïti, d’autres s'installèrent et devinrent sans doute les
premiers véritables immigrants haïtiens au Québec.
Dès les années 30, des étudiants haïtiens commencèrent à se diriger vers le Québec. Au début, il s’agissait de séminaristes, puis, des
étudiants d’autres disciplines, notamment en agronomie, les rejoignirent. L’un d’eux, Philippe Cantave, créa la première association canado-
haïtienne. Dans les années 50 et au début des années 60, ce furent des
33
Littérama’ohi N°11
Jean-Claude lcart
musiciens haïtiens qui apportèrent la musique des Antilles. Par
exemple, Guy Durosier sillonnera toutes les régions du Québec. Jo
Trouillot, Ernst Lamy et Fritz Pereira firent du Perchoir d’Haïti un des
hauts lieux de la vie nocturne de Montréal.
En 1953, à la demande du Saint-Siège, les jésuites du Québec se
virent confier la responsabilité du Grand Séminaire de Port-au-Prince
afin de former une hiérarchie d’origine haïtienne. Le nombre de prêtres
d’origine haïtienne doubla en quelques années, atteignant 101 en 1963.
Les jésuites développèrent également une intense activité sociale et en
1959, ils construisirent la Villa Manrèse, sur les hauteurs de Port-auPrince, afin de disposer d’un local permanent pour ce volet de leur
action. Ensuite, ils mirent sur pied Radio-Manrèse, un instrument d’éducation populaire et d’alphabétisation à la portée de tous. Toute ceci leur
attira les foudres du régime dictatorial de Duvalier, en place depuis
1957. En 1964, sous prétexte de danger pour la sécurité de l’État, tous
les jésuites furent expulsés du territoire haïtien.
La dictature de Duvalier entraîna un véritable exode de cadres haïtiens. Beaucoup d’entre eux
se retrouvèrent au Québec à compter du
milieu des années 60, invités à occuper des postes ouverts par la grande
expansion
des services sociaux, de santé et d’éducation que fut la
Révolution tranquille. L’immigration devint aussi un enjeu démo-linguistique
important pour la seule province francophone du Canada. Il y eut plus de
deux cents médecins haïtiens au Québec et près de mille professeurs.
Dans les années 70, on remarque une forte augmentation de la pré-
québécoise en Haïti en raison du tourisme et de la coopération,
suite à la création de l’Agence canadienne de développement internatiosence
(ACDI) en 1968. L’immigration haïtienne se fera également plus
importante,'incluant aussi des ouvriers et des personnes immigrant dans
le cadre des programmes de réunification familiale. Cependant, alors
que l’insertion des premiers arrivants dans la société d’accueil fut relativement facile, ces nouveaux arrivants eurent à faire face à des difficultés assez importantes. Afin d’y faire face, les premières véritables organisations communautaires, le Bureau de la communauté chrétienne des
nal
34
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Haïtiens de Montréal et la Maison d’Haïti furent mises sur pied dès la fin
de l’année 1972. La communauté a mis longtemps l’accent sur la régularisation de statut de ses membres. La logique était que, quelque puissent être les difficultés rencontrées dans l'adaptation au nouvel environ-
nement, elles deviendraient insurmontables si la question de la légalité
de la présence des nouveaux arrivants n’était pas réglée.
Une vague de répression en 1980 eut des incidences très différentes
échanges. La coopération se maintiendra mais certaines modalités seront cependant revues. Le tourisme québécois se déplacera vers la
sur ces
République Dominicaine et un programme spécial du Gouvernement
québécois permettra à plus de quatre mille Haïtiens d’obtenir le statut
d’immigrant reçu au Québec. Deux des trois principaux artisans de ce
programme furent des prêtres jésuites : Jacques Couture, ministre de
l’immigration du Québec et Julien Harvey, directeur du Centre Justice et
Foi. Le troisième fut le Ministre Gérald Godin, un poète qui s’était lié
d’amitié avec plusieurs intellectuels d’origine haïtienne à Montréal. Sa
compagne, Pauline Julien, la grande dame de la chanson québécoise,
s’était aussi liée d’amitié avec Toto Bissainthe, la grande chanteuse haïtienne, qu’elle avait rencontrée à Paris. Du côté de la communauté haïtienne, deux des grandes figures furent Karl Lévêque, un jésuite et Paul
Déjean, un ex-oblat qui avait étudié dans la région d’Ottawa.
Une communauté
d’immigrés constitue rarement un ensemble
homogène. Elle est formée de différents sous-groupes, plus ou moins
cloisonnés, plus ou moins reliés entre eux. Devenant numériquement
importante, une communauté d’immigrés tend généralement à reproduire les contradictions de la société de départ. La communauté haïtienne du Grand Montréal connaît donc sa part de tensions et de déchirements internes. De plus, le taux de chômage y est le double de la
moyenne québécoise et près de la moitié des membres de cette cornmunauté vivraient sous le seuil de pauvreté. Cependant, on peut par1er aujourd’hui d’une véritable communauté haïtienne dans le Grand
Montréal, une communauté dynamique qui va de l’avant malgré ses
tensions et difficultés.
35
Littérama’ohi N°11
Jean-Claude Icart
Elle a su mener à bien différentes actions collectives (pour la régularisation du statut de ses membres, contre la discrimination raciale,
notamment dans l’industrie du taxi, contre la brutalité policière, pour un
meilleur accueil des jeunes dans les écoles publiques, etc. Elle a pu, au
fil des années, se doter de structures relativement fonctionnelles :
centres
communautaires, garderies, associations culturelles et sportives, églises, associations professionnelles, maisons d’édition, etc. Un
secteur commercial est en
pleine expansion : restaurants, salons de
coiffure, magasins d’alimentation, agences de voyage, garages, maisons de couture, magasins de vêtements, de disques, promotions artistiques, transferts d’argent, etc. La communauté est desservie hebdomadairement par de nombreuses émissions radiophoniques, une émission
de télévision communautaire et même, depuis peu, une station de radio
émettant 24 heures par jour !
Des échanges se tiennent assez régulièrement avec les autres
concentrations de l’émigration haïtienne, ailleurs au Canada, aux États-
Unis, en Europe ou dans la Caraïbe. Enfin la communauté s’exprime sur
tous les événements importants à survenir en Haïti et prend les moyens
pour faire connaître son opinion. La solidarité avec Haïti s’exprime aussi
d’autres façons : retours au pays natal, production ou envoi de matériel
éducatif ou agricole, support financier à plusieurs projets de développement. L'importante contribution des intellectuels haïtiens de Montréal à
la vie culturelle haïtienne a amené certains à parler d’un véritable axe
culturel Montréal/Port-au-Prince. Depuis 1987, la communauté dispose
d’une structure qui lui permet d’avoir accès à des fonds de l’ACDI, pour
appuyer le renforcement de la société civile haïtienne et la capacité des
communautés de base à se prendre en charge.
Aujourd'hui, la communauté haïtienne constitue une des plus
importantes minorités ethniques dans le Grand Montréal. De plus en
plus de ses membres sont actifs dans les structures de la société d’accueil comme par exemple les grands médias d’information, les commissions scolaires, l’administration municipale, la police, les partis poli-
36
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
tiques ou les affaires. Les problèmes de la seconde génération interpellent de plus en plus la communauté qui se renouvellent désormais
davantage par les naissances que par l’immigration, malgré une nette
remontée dés nouveaux arrivants depuis les cinq dernières années,
surtout des professionnels et des travailleurs autonomes. Cette
seconde génération, malgré les difficultés auxquelles elle doit faire face,
s’affirme de plus en plus, tant sur le plan communautaire que sur la
scène montréalaise, particulièrement dans les domaines sportif, artistique, journalistique ou scientifique. C’est à elle qu’il reviendra de trouver l’équilibre entre l’héritage du pays d’origine et celui du
pays d’accueil. Il faut espérer, et travailler à ce que la nouvelle culture qu’ils contribueront ainsi à créer débouche sur le chemin de la compréhension
entre les peuples.
Jean-Claude Icart
Novembre 2004
(Article paru dans Haïti Tribune, n°10, du 18 novembre au 1" décembre 2004, p. 4)
Bibliographie
•
Bouillette, André S.J.et Goulet, Louis-Joseph, S.J
,
: Les jésuites en Haïti : une histoire mou-
vementée !, Le Brigand, no 470
•
•
Dejean, Paul (1978), Les Haïtiens au Québec, Montréal, PUQ, 189 p.
Icart, Jean-Claude (1995), La contribution des immigrés au développement de leur pays d'origine : la communauté haïtienne de Montréal, Rapport présenté au Centre de développement de
l’OCDE.
•
•
•
•
Icart, Jean-Claude (2004), “Le Québec et Haïti : une histoire ancienne”, La revue d’histoire du
Québec, Cap-aux diamants, no 79, automne, pp 30-34
Lafond, Jean-Daniel (1994), Tropique nord, Montréal, ACPAV, 53 min. (vidéo)
Morisset, Jean (1987), “ Entre hockey et Vaudou, la grande dérive Haïti-Québec ”, Haïti perspectives, 1, 2 (juillet-août).
Verdieu, Ernst: L’Église et les signes du temps : 1946-1956, dans L. Hurbon, dir Le phénomène
religieux dans la Caraïbe. Montréal, CIDIHCA, 1989.
1Le Canada rompit les relations diplomatiques avec Port-au-Prince Elles ne furent rétablies
qu’avec la nomination de Philippe Cantave comme ambassadeur d’Haïti à Ottawa
Le projet de Radio-Manrèse fut repris par l'Église d'Haïti quelques années plus tard et Radio Soleil
jouera un rôle de premier plan dans le renversement de Jean-Claude Duvalier, le fils de l’autre, en
1986.
37
Littérama’ohi N°11
Monique Genuist
LITTÉRATURE DE L’OUEST CANADIEN
Quand on parle de la francophonie au Canada, on pense immédiatement au
Québec, ou à la rigueur au Nouveau-Brunswick, province
bilingue, à l’Ontario peut-être où sont installées d’importantes communautés francophones. Mais au-delà, dans le Farouest du Canada,
existe-t-il donc une francophonie vivante ?
À la fin du dix-neuvième siècle, des pionniers québécois, français,
bretons, suisses et belges sont venus défricher et cultiver les terres
vierges des Prairies. Beaucoup d’entre eux ont écrit des mémoires, des
chroniques, des journaux intimes, des correspondances. Concurremment,
les Pères Oblats partis évangéliser l’Ouest ont laissé des fonds de
documents conservés aux archives du Manitoba, de la Saskatchewan,
de l'Alberta et de la Colombie-Britannique. Ces différents écrits constituent un témoignage précieux sur ces premiers arrivants francophones.
Peu à peu, au début du vingtième siècle, s’est constituée une littérature de création illustrée par quelques grands noms. Au Manitoba, ce
sont deux romanciers :
-
Maurice Constantin-Weyer, d’origine française, ayant vécu dans la
province de 1904 à 1914 et qui obtient le prix Goncourt en 1928 pour
Un homme se penche sur son passé, ce qui lui vaut de devenir une
sorte de Jack London pour les Français.
Gabrielle Roy, de Saint-Boniface, qui produit une oeuvre romanesque essentielle et.internationalement connue.
En Alberta, Georges Bugnet, originaire de Châlons-sur-Saône se
fixe sur un homestead où il a élevé dix enfants; il a vécu plus de cent
ans et écrit plusieurs romans dont le plus connu reste La Forêt (1935);
il y raconte ses déboires et ses réussites de pionnier.
Gamila Morcos compile le Dictionnaire des artistes et des auteurs
francophones de l’Ouest canadien publié en 1998 qui contient des centaines de noms, signe de vitalité évidente. Je me limiterai ici à parler plus
précisément de la littérature en Saskatchewan et en ColombieBritannique où j’ai vécu de nombreuses années et que je connais mieux.
-
38
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Pour l’avènement du troisième millénaire, Bernard Wilhelm, éditeur
de La nouvelle plume, seule maison d’édition de la Saskatchewan, a eu
l’idée - saugrenue peut-être - d’établir une anthologie littéraire fransas-
(c’est le nom que se sont donné les francophones de la
Saskatchewan) et de me nommer directrice littéraire de ce projet auquel
a travaillé une petite équipe.
Nous avons intitulé notre anthologie Sous ies mâts des Prairies.
Des mâts, dans une province au milieu des terres, en plein cœur du
continent nord-américain et fort éloignée de tout océan ? Nos mâts, ce
sont les élévateurs à grain qui se dressent sur la mer des champs de
blé, les perches des tipis des Cris, la verticalité des immenses forêts qui
koise
montent vers le Nord.
Cette anthologie, tout en clignant vers les provinces voisines pour
saluer
quelques grands auteurs tels ceux mentionnés ci-dessus,
regroupe une cinquantaine d’écrivains dont la majorité sont ou ont été
fransaskois. Elle présente une sélection de textes, poèmes, légendes,
chansons, nouvelles, extraits de romans, de pièces de théâtre, aux
styles d’écriture très variés et choisis pour leur qualité littéraire. Il s’agit
d’un voyage dans l’espace et le temps où quelques noms se détachent.
Par exemple, Jean Ferron et Jules Lamy, l’un québécois, l’autre français, publient un roman en deux parties sur la vie des pionniers : La
Terre promise, 1928, qui est le premier roman écrit en français dans la
province. Parmi les contemporains, citons Laurier Gareau, auteur d'une
trentaine de pièces de théâtre dont La Trahison 1982, sur la révolte des
Métis; Michel Marchildon, poète et chansonnier, Allyre Sirois qui retrace
dans Un Canadien derrière les lignes, 1991, ses expériences dans la
Résistance en France, et je me cite aussi comme auteur de plusieurs
romans ayant pour cadre la nature de la Saskatchewan.
L’originalité de l’ensemble des textes de l’anthologie tient en partie
à l’espace évoqué : la vastitude des plaines entre l'infini du ciel et de
la terre, les paysages du Nord encore presque inhabité avec les forêts
impénétrables, les lacs innombrables, ces refuges de silence et de solitude. Les textes s’inscrivent dans une perspective historique qui va de
la fin du dix-neuvième siècle jusqu’à l’époque contemporaine. Les plus
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Littérama’ohi N°11
Monique Genuist
anciens traitent de la Rébellion des Métis conduite par Louis Riel, en
1885, montrent l’esprit des pionniers, leurs expériences, leurs découleur «détresse et leur enchantement »
vertes d’horizons sans limite,
pour évoquer le titre de l’autobiographie de Gabrielle Roy. Les textes
plus récents témoignent de l’angoisse des francophones de l’Ouest de
perdre leur culture et leur langue sans cesse menacées par la civilisation anglophone dominante; mais ils soulignent également leur détermination à garder leur culture et leur langue françaises.
Contrairement à la Saskatchewan, la littérature francophone en
Colombie-Britannique me semble ne pas avoir de racines profondes
dans l’histoire. Elle est en train de se construire. À preuve, l’AEFCB,
(Association des écrivains francophones de la Colombie-Britannique)
cinquante membres. Elle a également organisé ces dernières années des
fondée par Chantal Lefèbvre le 10 janvier 2004 et qui compte déjà
Salons du livre où se sont rencontrés des écrivains franco-colombiens :
Inge Israël, originaire d’Europe centrale, poète ayant obtenu le prix
Champlain en 1990 pour son recueil Aux quatre terres; Jean Lebatty,
d’origine belge, auteur d’un récit sur une randonnée le long de la difficile piste de la côte Ouest qui attire des sportifs sérieux du monde
entier; Diane Léger, d’origine acadienne, publie dans les deux langues
officielles des livres à succès pour les enfants; Emmanuel Roy, Français
qui a fait carrière dans l’aviation civile et a sorti deux romans d’aventures témoignant de ses voyages à travers le monde; Pernelle Sévy, de
La Rochelle, peintre et romancière; quant à moi, originaire de Lorraine,
un de mes derniers ouvrages, Nootka, est un roman historique sur
Victoria. Ajoutons à cette liste Marguerite Primeau qui est trop âgée et
ne peut assister aux Salons; romancière, originaire de Saint-Paul-desMétis en Alberta, elle a également obtenu le prix Champlain pour son
roman Sauvage Sauvageon, 1986.
À l’Université Simon Fraser de Vancouver, Marie-France Auger a
soutenu au printemps 2005 une thèse de maîtrise intitulée Une étude
de la littérature francophone de la Colombie-Britannique. Elle se limite
40
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
prose. Son corpus littéraire comprend 10 romanciers, 8
auteurs de nouvelles et 4 dramaturges, tous contemporains qui ont écrit
aux oeuvres en
au cours des trente dernières années.
Venus d’un peu partout dans le monde et sans lien précis ou fort
avec aucune
communauté, ces auteurs tracent chacun à leur manière
leur empreinte. Se dessinent quand
même dans leurs ouvrages cer-
taines constantes. Rejoignant parfois les mythologies amérindiennes, ils
trouvent dans la nature omniprésente de la côte Ouest une source de
beauté apaisante et de spiritualité. D’autre part, s’éloignant du régionalisme et des nationalismes, ils se voient plutôt comme citoyens du
monde et de la terre. Ce qui n’est pas étonnant dans cette société réso-
lument multiculturelle où ils évoluent.
Selon Marie-France Auger : "Le manque de traditions de cette littérature lui permet, contrairement aux grandes littératures nationales,
d’accueillir l’hétérogénéité du monde contemporain [...] Les hommes et
les femmes de lettres qui vivent en Colombie-Britannique et qui écrivent
français, par les thèmes abordés dans leurs oeuvres et l’esthétique
adoptée, appartiennent déjà au village global de la francographie".
Encore embryonnaire, la littérature franco-colombienne commence
en
à s’affirmer et s’ouvre donc sur l'avenir.
Monique Genuist
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Littérama’ohi N°11
Paul Genuist
L’auteur
Paul Genuist, né en 1936, à Rennes, France
Marié, trois enfants - Naturalisé canadien
Adresse : 4300 Houlihan Place, Victoria, C.B. Canada
Téléphone : (250) 477 4923 - Courriel : pmgen@shaw.ca
Diplômes :
Licence es lettres, Diplôme d’Études Supérieures,
Doctorat d’Université, Université de Rennes.
Poste :
Professeur à l’Université de la Saskatchewan (Saskatoon), Canada
Professeur émérite depuis 1994
Cours enseignés :
Cours de langue : 1 è, 2è, 3è années
Cours de civilisation québécoise
Cours de littérature : Poésie française, Théâtre français, 17è siècle
Directeur de 10 thèses d’honneur et de maîtrise
Publications :
-
Alain-Fournier face à l'angoisse, Lettres modernes (collection “Thèmes et Mythes), Paris, 1966,
184 pages
-
-
-
-
Guide to French Studies, University of Saskatchewan, 1967
À la recherche de la Nouvelle Acadie, (en collaboration) W.U.S.C., Ottawa, 1979
La faillite du Canada anglais, Éditions Quinze, Montréal, 1980, 208 pages
Dans la terre promise de Jean Féron et Jules Lamy, Éditions des Plaines, Saint-Boniface, 1986,
168 pages
-
Héritage et avenir des francophones de l’Ouest, (co-éditeur) Centre d’études franco-canadiennes
de l’Ouest, 1986
-
-
Pleines pages ( avec Jacques Julien), U. of Saskatchewan, 1988 (2è édition en 1991)
À la mesure du pays, (co-éditeur) Centre d’études franco-canadiennes de l'Ouest, Saskatoon,
1990
-
-
Marie-Anna Roy, une voix solitaire, Éditions des Plaines, Saint-Boniface, 1992, 177 pages
Divers articles dans des revues académiques et autres sur des auteurs de France, du Québec et
de l’Ouest canadien
-
Diverses conférences à des congrès (Canada, États-Unis, France, Yougoslavie)
Autres activités :
-
-
-
-
Membre de diverses associations professionnelles (Canada, France) et communautaires franco-
phones (Saskatchewan et Colombie-Britannique)
Président-Fondateur de l'Alliance-Française de Saskatoon, 1981-1984
Récipiendaire de la médaille de bronze de l’Alliance-Française juin 1991
Conférences sur une variété de sujets à divers groupes et à l’Alliance Française de Saskatoon et
de Victoria
-Co-producteur d’une série de 13 semaines de programmes en français pour la radio de
l’Université de la Saskatchewan, 1983
Chroniqueur littéraire au mensuel francophone de Victoria Le Moustique...Pacifique depuis 1999
-
42
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
DEUX DESTINS LITTÉRAIRES
DE L’OUEST CANADIEN : LES SŒURS ROY
Gabrielle
Roy (1909-1983) est originaire du Manitoba, province
située au centre du Canada. Dès son premier roman, Bonheur d’occasion (1945), le succès est retentissant et elle obtient le prix Fémina. Ses
livres sont traduits en plusieurs langues.
Elle a produit une œuvre attachante, à la prose classique et poé-
tique, où elle projette une personnalité à la sensibilité profonde, particulièrement à l’égard de la nature canadienne, comme l’indiquent ces
titres évocateurs : La Montagne secrète (1960), La Route d’Altamont
(1966), La Rivière sans repos (1979) ou encore Cet été qui chantait
(1979). Elle éprouve la même sympathie pour les humbles personnages
qui peuplent ses romans et nouvelles : la servante Florentine de
Bonheur d’occasion, le caissier de banque dans Alexandre Chenevert
(1954), les membres de sa famille dans Rue Deschambault (1955), la
paysanne ukrainienne et l’immigrant chinois Sam Lee Wong dans Un
jardin au bout du monde (1975).
Gabrielle Roy aime aussi présenter d’elle-même l’image toute de
compassion qu’elle professe envers le genre humain, par exemple,
dans La Petite Poule d’Eau (1950), Rue Deschambault (1954), La
Détresse et l’Enchantement (1984).
Cette image sera brisée par sa sœur, Marie-Anna, qui tracera d’elle
portrait peu flatteur.
Marie-Anna Roy (1893-1998) a dû gagner durement sa vie; dès
l’âge de dix-huit ans elle devient institutrice et s’éloigne dans les coins
les plus reculés de l’Ouest canadien, sur des terres fraîchement
ouvertes à la colonisation dans le nord de l’Alberta où les conditions de
pauvreté sont alors extrêmes.
un
Elle aurait bien voulu
bénéficier du succès de sa sœur par
quelques retombées financières. Mais, ambitieuse d’une autre sorte,
elle imagine pouvoir écrire elle aussi des récits qui lui apporteraient
43
Littérama’ohi N°11
Paul Genuist
gloire et fortune. Plus âgée que Gabrielle, n’en sait-elle pas plus qu’elle
sur les histoires de sa famille? Dans son premier livre, Le Pain de chez
nous( 1954), elle raconte la vie difficile de ses grands-parents et oncles,
pionniers venus du Québec pour s’installer au Manitoba à la fin du XlXè
siècle et parle de son enfance. Enthousiaste, elle montre son manuscrit
à sa sœur déjà célèbre, mais celle-ci le rature rageusement et lui interdit même de le publier! Or, un an plus tard, Gabrielle fait paraître Rue
Deschambault qui reprend certains faits du manuscrit de Marie-Anna
laquelle crie au démarquage de son œuvre! Dans son second roman,
Valcourt ou la dernière étape( 1958), elle narre ses expériences au
milieu de colons miséreux qui s’efforcent de défricher les dernières
terres disponibles au nord de l’Alberta dans les années 1930 et 1940.
Mais ces livres n’ont pas de succès. Elle en veut à Gabrielle de ne
pas l’avoir aidée et de ne pas utiliser son influence pour la faire
connaître. Les rapports entre elles s’enveniment, deviennent tumultueux.
En 1979, Marie-Anna publie Le Miroir du passé où elle s’acharne à
démontrer que “l’écriture de la compassion qui caractérise et singularise
si fortement l’œuvre de la romancière”(1), selon le critique François
Ricard, n’a rien à voir avec la véritable personnalité de Gabrielle Roy.
Marie-Anna perçoit plutôt sa sœur comme un être dur, avare, ingrat et
égoïste, rien de moins! Ce jugement sévère, méchant même, MarieAnna le fonde sur ses observations. Gabrielle, la plus jeune enfant d’une
famille nombreuse et peu fortunée, a été gâtée. Sa mère accédait à tous
ses caprices. Marie-Anna accumule les détails mesquins qui portent
atteinte au caractère de sa sœur. Jeune adulte, Gabrielle garde l’argent
qu’elle gagne comme institutrice, pour pouvoir partir pour l’Europe, où
elle espère devenir actrice. Elle délaisse sa famille qui aurait eu besoin
de son soutien, son père ayant en effet perdu son emploi d’agent colonisateur, suite à un changement de gouvernement; il perd aussi son droit
à une pension six mois avant la retraite.
Bien avant la publication de cet accablant Miroir du passé,
Gabrielle avait eu vent du projet de Marie-Anna - qui eut d’ailleurs bien
du mal à trouver un éditeur à cause de la haute estime dans laquelle
était tenue Gabrielle. Elle en dénonce d’avance l’entreprise à sa sœur
44
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Bernadette, religieuse au Manitoba. Ce que dit Marie-Anna ne peut non
seulement être que mensonge et diffamation, mais “[...]sa haine contre
moi est
implacable et touche à la folie”(2); Marie-Anna lui apparaît
psychopathe qui déforme les faits, victime d’un déséquilibre
comme une
mental et irrémédiablement malade d’envie!
Gabrielle Roy est naturellement très ébranlée par ces révélations qui
ne l’amènent
cependant pas à se remettre en question. Au contraire, elle
persiste à créer le personnage idéalisé qu’elle a composé d’elle-même,
ce qui ressort fortement dans ses livres à caractère
autobiographique, et
en
particulier dans ses mémoires posthumes, La Détresse et
l’Enchantement, où elle frôle parfois l’angélisme. Que l’approbation des
autres au portrait qu’elle trace de son propre personnage ne soit pas unanime la laisse désemparée. Les révélations de Marie-Anna ne peuvent
aller qu’à contresens de ce qu’elle a cherché à construire, comme si elle
seule avait le droit de s’exprimer sur elle-même et sur les autres membres
de sa famille puisque c’est aussi beaucoup sur eux qu’elle écrit.
Marie-Anna, quant à elle, poursuivra avec rage une obsession vindicative qui durera toute sa vie, et elle fut longue, cent cinq ans. Étrangement, son obsession tragique produit certaines de ses meilleures
pages comme dans le manuscrit ironiquement intitulé “Indulgence” où
elle trouve des accents d’une intensité racinienne quand elle imagine sa
sœur fermée à tout pardon et constamment torturée : “Quant à moi, je
l’avais toujours présente à ma pensée, je la sentais près de mon cœur.
Je la voyais dans mes rêves éveillés, mais surtout dans mon sommeil.
Je m’approchais d’elle silencieusement, je la regardais sur son lit de
douleur, amaigrie, diminuée, son pâle visage fripé et buriné de rides
profondes creusées par l’angoisse, la souffrance et les regrets J.. .](3).
Ce conflit de famille a l’avantage d'élargir la base de nos connaissances sur
la vie et les textes de Gabrielle Roy. Sa réaction affolée
montre que pour elle il n’existe pas de différence entre l’auteur et le per-
sonnage, “la personne veut rester cachée et garder secrète toute intimité de sa vie alors qu’elle s’identifie totalement à son personnage de
45
Littérama’ohi N°11
Paul Genuist
romancière qui se raconte, à ce reflet poétique d'elle-même créé par sa
plume”(4). Le témoignage informé de sa sœur devrait amener la critique
à mettre en question certains a priori car il ouvre des perspectives nouvelles pour une relecture de l’œuvre de Gabrielle Roy.
Les relations inimicales entre les deux sœurs sont également dues
à deux conceptions différentes du métier d’écrivain. Pour Marie-Anna, la
grande qualité d’une œuvre ne réside pas dans la recherche d’une écriture originale, ni dans ce qui lui semble fiction poétique ou affabulation
romanesque, mais dans la reproduction de la vérité. Celle-ci s’obtient
par l’observation, d’où son intérêt pour les faits, la documentation, les
sujets proches d’elle : famille, lieux et individus au milieu desquels elle
vit. Peu innovatrice en matière d’imagination, elle reste près du réel, elle
transmet le témoignage fidèlement recueilli de ses expériences dans le
vaste champ d’observation qu’a représenté l’Ouest canadien. Elle met
à profit ses dons de chroniqueuse dans des ouvrages à caractère historique ou biographique tels La Montagne Pembina au temps des
colons( 1969), Les Visages du Vieux Saint-Boniface{ 1970) ou Les
Capucins de Toutes-Aides (1977).
Aussi prétend-elle remettre dans le droit chemin sa sœur cadette
quand celle-ci s’éloigne de la plus stricte réalité. Elle passe au crible les
romans de Gabrielle et s’indigne que celle-ci ait pu transposer dans un
lieu des scènes qui se sont déroulées dans un autre, et elle l'accuse de
déformer les caractères de personnages qu’elles ont toutes les deux
connus (La Petite Poule d’Eau).
De tels commentaires mettent en relief une notion limitée de l’écriture. Marie-Anna confond réalité et vraisemblance et condamne toute
fiction, fantaisie ou imagination. Gabrielle a une autre conception de
l’écriture, processus beaucoup trop complexe pour n’y faire entrer que
des faits réels. Dans son autobiographie elle le définit ainsi : “Dès que
le livre est en marche, même encore indistinct dans les régions obscures de l’inconscient, déjà tout ce qui arrive à l’auteur, toutes les émotions, presque tout ce qu’il exprime et subit concourt à l’œuvre, y entre
et s’y mêle comme à une rivière tout au long de sa course, l’eau et ses
affluents” (p229).
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Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Marie-Anna a écrit des ouvrages qui valent par leur aspect documentaire et historique, alors que Gabrielle a créé une oeuvre originale
de romancière. Elle a consacré sa vie à une écriture qui lui coûtait tra-
vail, énergie, renoncement. Pour atteindre son but, il fallait bien qu’elle
prenne ses distances avec une famille facilement envahissante. Si elle
n’est sans doute pas la harpie que présente sa sœur, elle n’est pas non
plus l’ange qu’elle aimerait tant paraître. Mais ce qui compte avant tout,
qui reste, n’est-ce pas plutôt que des querelles de famille la qualité
ce
littéraire de l’œuvre?
Paul Genuist
Notes
•
François Ricard, “La biographie de Gabrielle Roy : problèmes et hypothèses”, Voix et images,
no 3, p.453-460.
vol. 14
•
,
Gabrielle Roy, Ma chère petite sœur, Lettres à Bernadette, 1943-1970, Montréal, Boréal, 1988,
261 pages, p.136.
•
Marie-Anna Roy “Indulgence” in Paul Genuist Marie-Anna Roy, une voix solitaire, Éditions des
Plaines, Winnipeg, 1992, 177pages, p. 143-144.
•
Paul Genuist, “Gabrielle Roy, personnage et personne", Langue et communication, vol. 9 Cefco,
1990, p.122-123.
47
Littérama’ohi N°11
Sylvie André
L’auteur
Professeur des universités.
Née le 29 avril 1952.
•
2005 : Directeur de L'Institut de Recherche Interdisciplinaire sur le développement Insulaire et
le Pacifique (IRIDIP), Université
de la Polynésie Française, TAHITI. (Equipe d’accueil : EA
3324, Droit, Lettres, Sciences économiques et Sciences humaines).
•
2005 : Chargée de mission pour la Francophonie à l’Université de la Polynésie Française,
TAHITI.
•
2004 : Responsable du Master Recherche «
Lettres, Langues, et Sciences humaines » de
l’Université de la Polynésie française.
•
2004 : Présidente du Jury du concours du CAPES de Tahitien.
•
2004 : Secrétaire Générale de l'A.I.L.C. (Association Internationale de Littérature Comparée).
LA.I.L.C. est l’association universitaire la plus importante au monde dans le domaine des
humanités, elle est présente dans plus de 70 pays et regroupe plusieurs milliers
d’Universitaires. (2im Mandat).
Dernières publications
•
Avec Adriano Marchetti
: «
Littératures du Pacifique, Voix francophones contemporaines ».
Panozzo Editore, 2004, 144 p.
•
« Réflexions sur l’idée de nation et son utilisation en histoire littéraire et en
littérature comparée. »
communication présentée au colloque international du Cinquantième anniversaire de l’AILC,
« A
partire da Venizia, transiti, orizzonti cinquant'anni dell'AILC », Université Ca’Foscari,
Venise, ITALIE, 2005
•
•
Autonomie institutionnelle, identité linguistique, identité culturelle », in Revue Juridique
Polynésienne, Volume 10, Papeete, TAHITI, 2005.
«
« Les Littératures
francophones du Pacifique à la lumière des théories post-coloniales », cornde La FILLM, «Littératures du Pacifique Sud.
Littératures d’émergence, intérêt local et global, signification : théorie, politique, histoire», organisé par L’Université de la Nouvelle-Calédonie, Nouméa, NOUVELLE-CALÉDONIE, publié in
« Littérature d’émergence et mondialisation », Ed. In Press, Paris, 2004.
munication présentée au colloque international
Courriel
48
:
sylvie.andre@upf.pf
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
FAUT-IL TRADUIRE
LA LITTÉRATURE ORALE EN FRANÇAIS
?
Les oeuvres de tradition orale recueillies sont rarement l’objet
d’une approche littéraire réfléchie : elles sont transcrites selon des
méthodes propres à la linguistique et utilisées en ethnologie ou font
l’objet de réécritures parfois très éloignées du texte initial. Se mettre
d’accord sur un type de transcription n’est pas une simple question de
méthode. Cela devrait permettre un authentique dialogue culturel afin
d'aller au-delà du dénigrement systématique de la tradition, de son travestissement aux valeurs
esthétiques occidentales d’une part, mais
aussi de son surinvestissement affectif et fantasmatique, de la revendication d’une incommunicabilité absolue d’autre part.
Comme nous l’avons dit, face à la littérature orale que P. Zumthor
préférait qualifier de traditions orales, les deux attitudes opposées sont
donc, d’une part la traduction et la réécriture qui défigurent souvent
l’oeuvre traditionnelle et son originalité et d’autre part,
conserver l’œuvre
la volonté de
recueillie par écrit au point de refuser de le rendre
accessible hors de
sa
société
d’origine. Cette deuxième attitude
consiste à réfuter toute pertinence aux cadres théoriques occidentaux
et pourquoi pas, à se livrer à de pseudo-reconstructions des anciennes
performances (au sens de représentations devant un public) qui tornbent souvent dans la « participation irrationnelle » à un passé magnifié ou dans
«
l’invention des traditions
».
Un exemple de la première position est celle de l’histoire de la trans-
mission de la légende du héros polynésien emblématique qu’est Mâui.
Ainsi qu’une grande partie du patrimoine polynésien, elle a été recueillie
par le révérend Orsmond, qui déclarait en 1848 : « Comme il est essentiel de préserver la littérature tahitienne dans son style propre et sa sim-
plicité primitive qui constituent son plus grand charme, j’ai recueilli toute
ma documentation telle qu’elle m’était donnée de vive voix
par les
prêtres et les conteurs (...) J’ai revu toute cette documentation avec des
49
Littérama’ohi N°11
Sylvie André
indigènes instruits de tout rang et j’y ai ajouté l’histoire moderne de
Tahiti, recueillie par moi-même et puisée aux sources authentiques. »1
Le résultat de cet immense travail sera confié à un amiral français et
sera perdu. La petite fille du révérend, Teuira Henry, reprendra les
manuscrits de son grand-père, les complétera par des « études cornparatives » qu’elle peut faire du fait de son séjour à Hawaii Elle mourra
en 1915 sans que tout cela soit publié. La première édition sera faite en
1928 par le Bernice P. Bishop Museum, en anglais et Reo Tahiti2i avec
quelques modifications : ce On s’est efforcé de garder l’originai tel qu’il
était, avec quelques changements qui paraissaient nécessaires pour
donner une certaine clarté au texte (...) Uordre des chapitres a été
changé, les appellations des plantes rétablies d’après les données
actuelles par le Dr Forest B. H. Brown, et par endroits certains énoncés
scientifiques erronés ont été corrigés. » Mais il y a plus préoccupant :
« le texte tahitien
recopié par une personne ignorant la langue contient
évidemment des erreurs, n’ayant pas été relu par l’auteur. Beaucoup
d’inexactitudes apparaissent.» L’édition en français date de 1962.
Certains textes sont reproduits en Reo Tahiti, au moins partiellement,
dans le livre de Teuira Henry, ce qui est le cas de la légende de Môui.
Une note fait aussi état de versions publiées en Nouvelle-Zélande en
1855, 1887, et 1891. On trouve une allusion à un Môui dans l’ouvrage
de William Ellis publié en 1853, mais très limitée par rapport aux éléments transmis par Orsmond : Môui serait un prophète qui aurait
annoncé la venue des hommes blancs sur de grandes pirogues sans
balancier.3
Enfin,
un
Américain féru de culture polynésienne traditionnelle,
Edward H. Dodd Jr, publie en 1964 des « légendes de Môui » traduites
en
langue de Tonga et de Niue puis en Reo Tahiti et en français en 1985
1 Un autre
exemple de réécriture « libre », est celui de la transcription de la légende de la
dame à la peau de serpent par Charles Manutahi in UHistoire de la vallée profonde de
Papenoo, île de Tahiti, 1997.
2, P. Zumthor, La Lettre et la voix, Seuil, 1987, p. 248
3 P.
50
Zumthor, La Lettre et la voix, Seuil, 1987, p.295
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
et publiées sous le titre « La légende de Mùui » par les éditions Haere
Tahiti, à Pape’ete. Dodd, dans sa préface, n’évoque pas de
précises, mais reste au niveau des généralités. Même si le
texte en Reo Tahiti est le fait d’éminents linguistes, on voit bien qu’il est
une recréation contemporaine, à partir de la-version anglaise ou française. Dans le récit de la capture du soleil, très connu, une glose introduite dans le texte lui-même démontre bien que ce texte s’adresse en
priorité au lecteur occidental : « Les gens deTîle n’avaient pas de marmites parce qu’on ne trouve ni métal ni argile dans ces terres océaniennes ». Cette phrase est traduite en Reo Tahiti. La typographie permet de penser (même pour un non locuteur) que, comme pour le texte
en français, on a conservé l’histoire mais bien peu de chose des versions de tradition orale recueillies depuis le XIX0 siècle4. Quant aux illustrations, d’un peintre très connu à Tahiti, elles tirent de manière évidente
le recueil vers un public de jeunes et d’adolescents. Mùui, jeune et beau
héros se promène dans une nature édénique et rencontre parfois une
nymphe issue de la meilleure tradition de la peinture classique occidentale ! Comment dans ces conditions présenter le texte comme le «ien » ?
Cette réécriture est sans doute l’exemple type d’une réécriture en français, pleine de bonnes intentions, mais qui, malheureusement trahit
l’œuvre originelle. La légende appartient complètement désormais au
monde de l’écrit, et mieux encore, au domaine marginal de la littérature
de jeunesse, ce qui est le destin de beaucoup de textes oraux, comme
nous pouvons aussi
le constater avec les contes occidentaux par
exemple. Dépouillés de tout ce qui fait leur être, ils sont réduits à un
contenu merveilleux auquel les adultes adhèrent difficilement.
Y-a-t-il un moyen de transmettre autrement les traditions orales ?
Si nous en croyons P. Zumthor, celles-ci sont essentiellement liées à la
performance : « La performance apparaît comme une action orale-aurale
complexe, par laquelle un message poétique est simultanément transmis
et perçu, ici et maintenant. (...) Dans ia performance se recoupent les
po no
sources
4p. Zumthor, La Lettre et la voix, Seuil, 1987, p.180
51
Littérama’ohi N°11
Sylvie André
deux axes de toute communication sociale
: celui
qui joint le locuteur à
»5. Peut-on
en donner encore la sensation ? Selon ce critique, « La reconstitution
demeurerait folklorique et ne saurait, tout en y contribuant, véritablement fonder une connaissance. Il me paraît pourtant nécessaire que
l’idée de sa possibilité (...), l’espoir de sa réalisation soient intériorisés,
sémantisés, intégrés à nos jugements et à nos choix méthodologiques. »6
Au-delà de cet aveu d’impuissance, y aurait-il un chemin à suivre pour
éviter de trahir la tradition orale par la traduction et l’écriture ? Il faut bien
sûr, tout d’abord, revenir aux premières transcriptions en Reo Maohi, en
faire une analyse linguistique et historique sérieuses. Cet immense travail n’a pas été accompli en Polynésie française car il existait d’autres
urgences. Une fois la tradition « établie » si l’on peut dire, la meilleure
façon de procéder serait, comme nous l’avons vu, de placer la performance au cœur de la recherche. A partir de cet axiome, P. Zumthor
reprend, précise et tente de généraliser les caractéristiques de la tradition orale dans son grand texte : La Lettre et la voix. Ainsi, selon lui, «
Lorsque la vocalité d’un texte s’inscrit dans son dessein initial, un trait
général caractérise son style (...) on le définirait à l’aide de termes tels
que discontinuité ou fragmentarité »\ les ruptures pouvant concerner
le style, le ton ou encore les formes syntaxiques. Ainsi un passage
lyrique peut-il s’intercaler dans une narration : on trouve un exemple
dans la légende polynésienne de la dame à la peau de reptile, où un
'utê (petite pièce lyrique) vient interrompre le récit8. Le ton peut variër du
noble au familier, les verbes au passé s’intercaler avec des présents de
l’indicatif. Ces ruptures, si difficiles à accepter à la lecture, pourraient relever de la vie même du texte récité devant un public réel. Les stratégies
l’auteur ; et celui sur quoi s’unissent situation et tradition.
5
Transcription d’une émission de radio du 4 mars 1963.
6 P.
Zumthor, La Lettre et la voix, Seuil, 1987, p.213
7 P.
Zumthor, La Lettre et la voix, Seuil, 1987, p.216-217
® Teuira
Henry, Tahiti aux temps anciens, publication de la Société des Océanistes, n°1, Musée
de l’Homme, Paris, 1988, p.451
52
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
sen.10
expressives sont, selon P. Zumthor, très différentes de celles d’un texte
pensé dès le départ pour la transmission écrite.
Des circonstances de la performance, les traces écrites des traditions orales conservent généralement d’autres traits difficiles à cornprendre pour des gens de l’écrit. Ainsi l’oeuvre fonctionne-t-elle par
addition plutôt que par subordination, par totalisation plutôt que par analyse, par référence à la situation plutôt que par abstraction.9 Perçue
comme la propriété du groupe et non du récitant, l’oeuvre utilise des
«
fragments discursifs préfabriqués » que chaque performance peut
agencer selon les circonstances. L’exemple le plus connu est celui des
formules. Selon Zumthor qui s’en explique longuement, le formulisme
est très caractéristique de la poésie orale. Le terme « fait référence à
tout ce qui, dans les discours et les modes d’énonciation propres à telle
société, a tendance à se redire sans cesse en termes à peine diversifiés, à se reproduire avec d’infimes et infinies variations. » Il est définissable par la disproportion qu’il comporte, entre un nombre élevé de
signifiants et un nombre restreint de signifiés : ces derniers s’identifient
plus ou moins à des catégories culturelles, fondatrices de
Par
exemple, on retrouve dans la tradition polynésienne, de texte en texte
une description très semblable de l’île de Moorea, avec une comparaison plus ou moins explicitée à une pieuvre :
« Mo’orea comparée à une pieuvre,
Mo’orea aux huit radiations de chaînes de montagnes
Se divisant en huit districts »."
Selon Vahi Tuheiava-Richaud, ce formulisme se caractérise aussi
par « la répétition de nombreux anthroponymes dont les incontournables noms des personnages les plus illustres, leurs emblèmes, leurs
marques et leurs attributs respectifs pour les identifier et les représenter,
9 texte inédit
10 Charles
Teriiteanuanua, La Fleur polynésienne dans l'histoire et la légende
,
ed. Veia Ra, p.
76-79
11 R
Zumthor, La Lettre et la voix, Seuil, 1987, p. 162
53
Littérama’ohi N°11
Sylvie André
symboliquement associés à des noms d’arbres et de plantes, d’oiseaux
de mer ou de terre, de poissons, d’insectes mais aussi à des vents, ou
à des insignes culturels forts. Les toponymes abondent, rappelant que
la tradition orale est fortement ancrée dans un lieu. »12 Les lieux sont
qu’il s’agisse de leur nom à forte
charge métaphorique, mais aussi d’images qui se surimposent. Ainsi
les diverses divisions territoriales de l’île de Tahiti, sont-elles décrites
comme les parties du corps d’un grand poisson, car la légende raconte
que cette île s’est détachée de l’île de Raïatea, justement sous cette
forme. Elles portent par ailleurs des noms qui font eux aussi image en
souvent dépeints par des formules,
Reo Tahiti.
Pour nous lecteurs contemporains, la transcription fidèle des traditions orales apparaît souvent comme révélant un manque d’unité et de
cohérence. Or c’est cet aspect-là qu’il faut analyser comme le reliquat
précieux de l’oralité, alors que l’on a voulu souvent y voir l’inconséquence de copistes ou l’œuvre du temps sur des textes, auxquels on a
essayé de redonner une unité qu’ils n’ont sans doute jamais eue. Les
étudiants de Master de l'Université de la Polynésie française ont souvent souligné l’aspect fragmentaire de la tradition polynésienne transcrite, dont on peut trouver des exemples dans les traductions en français elles-mêmes. La légende de la fleur Tiare Pua par exemple cornbine plusieurs thèmes : l’origine du cannibalisme, de l’adultère, de l’accès limité des hommes à la connaissance ainsi que l’origine de la fleur
de Tiare. Un élément les rassemble, c’est le Dieu Tane, qui sera
condamné à vivre parmi les hommes pour avoir désobéi au Dieu
suprême Taaroa. Le texte transcrit en français comporte une sorte d’annexe sur les divers messages des dieux grillons. Parmi eux le chant du
grillon de Tane. « C’est le « Tai-mai-na-te-atua » messager envoyé par
les dieux pour détruire le pays lorsque la population avait commis trop de
péchés. C’est le premier grillon qui accompagna le dieu Tane du dixième
ciel sur la terre. »13 La traduction en français nous permet d’imaginer une
12 p.
54
Zumthor, Introduction à la poésie orale, 1983, p. 138
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
récitation, organisée autour du personnage de Tane, pour un public
averti, capable de comprendre les allusions et les liens logiques, de les
intégrer à ce que P.Zumthor appelle un archétype, c’est à dire un «
ensemble de virtualités pré-existant à toute production textuelle. »14 La
question de méthode se pose dans les termes suivants : faut-il réécrire
le texte, expliciter ou recréer une logique ou bien le transmettre fidèlement, avec un appareil critique permettant d’en goûter la singularité ?
Par ailleurs, Paul Zumthor insiste sur le fait que la tradition orale utilise un langage séparé, éloigné du langage habituel, qui fait du texte un
monument et non pas un simple document. La langue utilisée dans les
productions de la tradition orale n'est pas celle de l’usage quotidien. Cet
aspect est rarement explicité dans les études ethnologiques ou linguistiques. Ainsi par exemple les traits d’archaïsme sont-ils nombreux :
« Quelle qu’en soit l’origine historique, le vocabulaire et la grammaire
de poésie orale sont souvent perçus comme archaïques(...) à moins
que tout bonnement ils ne miment l’archaïsme ! »'5. Ce trait est
confirmé dans la tradition polynésienne. Plus les parau16 sont anciens,
plus ils recèlent de trésors en lexique et vocabulaire archaïque, rendu
obsolète et désuet certes par l’abandon des pratiques culturelles et activités quotidiennes anciennes et la disparition massive des sujets parlants. Mais ce ne sont pas, comme nous venons de le voir les seules
raisons de l’archaïsme, il est aussi consubstantiel de l’oralité.
La différenciation entre tradition orale et discours ordinaire peut,
parfois aller jusqu’à l’utilisation de langages cérémoniels. C’est dans ce
cadre théorique d’un discours séparé qu’il faut sans doute analyser la
complexité métaphorique de la tradition polynésienne. Ainsi de ce passage d’un chant de guerre traduit parTakau Pômare:
13
paroles, oeuvres
I^Takau Pômare, Mémoires de marau taaroa, publications de la Société des Océanistes, n°27,
1971, p.257
13 Peut-être faut-il voir dans ce trait une lointaine résurgence du totémisme.
1® cf. Roman
Jakobson, Essais de linguistique générale,
55
Littérama’ohi N°11
Sylvie André
«
Faina lance à la mer la pirogue la mort !
Etends le filet Rafaea mataono, étends-le sur les huit Teva
Les Teva ont pris leur élan, ils avancent,
A la nuit de hirohiti le poisson sera le urua. »17
Presque tous les mots font l’objet d’une note explicative. La pirogue
symbolise l’armée, le filet « symbolise l’ordre, l’appel au clan, l’appel
aux armes ; il symbolise lui aussi l’armée. Le filet Rafae mataono, qui
encercle, était un des insignes du arii » Urua un très gros poisson,
symbolise le arii, ou tout personnage important. De nombreux textes
sont polysémiques et les éléments de la nature désignent souvent des
,
êtres humains ou des sentiments.18
Par ailleurs, pour des questions de mémorisation, mais aussi de
vocalisation ou encore de volonté de créer un langage séparé, la tradition orale associe toujours le rythme au texte : sous forme de chant ou
de manière plus générale par l’usage abondant de la répétition et du
parallélisme, qui sont à la base même, comme nous le savons de toute
poésie. Scandée, psalmodiée ou chantée, la tradition orale utilise tous
les procédés rythmiques, de la simple répétition de sons, de mots, de
structures grammaticales, de formules, au vers et au chant. Les anaphores, qui créent une sorte de rythme litanique, abondent de toute évidence dans la tradition orale polynésienne. Ont aussi été conservés
d’extraordinaires exemples de modèles de chants. Les procédés mnémotechniques expliquent aussi certaines spécificités mises en évidence
par P. Zumthor pour les transcriptions médiévales et que l’on retrouve
dans la tradition polynésienne: la transcription abrégée qui permet de
mémoriser un grand nombre d’éléments et qui rend la lecture difficile.
Selon Vahi Tuheiava-Richaud, dans les textes polynésiens, « une
grande partie du message délivré se trouve concentré dans les
17 texte inédit
Chantal Spitz, Llle des rêves écrasés, Les Editions de la plage, 1991, p.8 ; traduction de
Teuira Henry : « Pendant une longue période Ta’aroa demeura dans sa coquille. Elle était ronde
comme un œuf et tournait dans l’espace dans l’obscurité permanente », p. 346
56
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
lexèmes. Ces véritables nœuds chargés de sens, contenant deux à huit
termes et plus,
omettent la plupart des morphèmes grammaticaux et
fonctionnent comme des énoncés dépouillés du superflu, plus exactement des résumés compacts, à l’intérieur d’une construction syntaxique
simplifiée au maximum. La combinaison et l’alternance de ces blocs
éparpillés à l’intérieur des énoncés se font suivant une logique qui
relève de l’oralité, c’est-à-dire sur la base de la maîtrise de l’aspect physique de la récitation ( qualité de la voix, sens du rythme, force articulatoire...), de la capacité du récitant à faire appel à sa mémoire à l’aide
notamment de certains procédés mnémotechniques pour l’activer efficacement, et de sa liberté à articuler l’ensemble d’une manière personnelle durant la performance. »
On peut dès lors mesurer plus exactement la déformation que l’on
fait subir à la tradition orale en la réécrivant librement, même avec les
meilleures intentions du monde. Ainsi la Légende de Maui en français
respecte-t-elle scrupuleusement les structures narratives occidentales
écrites. Elle devient donc un récit écrit selon les normes occidentales
les plus canoniques, c’est à dire les plus banales qui soient. Même lors-
qu’un effort est tenté pour préserver la sensation d’oralité, il ne se fonde
pas sur des éléments d’analyse scientifique mais sur des intuitions culturelles, marquées très fortement par l’Occident. Prenons l’exemple du
très beau mythe polynésien de la Création recueilli par Orsmond en
1822, par Moerenhout un peu plus tard et dernièrement retranscrit par
Chantal Spitz, écrivain polynésien contemporain, en ouverture de son
premier roman. Ce texte, légèrement différent d'une version à l’autre,
est présenté par Moerenhout et Spitz sous forme d’une série de « vers ».
En revanche, Orsmond s’inspire clairement du verset biblique. Dans
toutes ces transcriptions sont mises en évidence les nombreuses anaphores que nous savons caractéristiques de la production orale. Plutôt
que de projeter des schémas culturels occidentaux, sans doute serait-il
préférable de tenter de mettre en évidence une forme rythmique à partir d’une étude linguistique approfondie du Reo Tahiti et en comparant
d’autres textes de même nature, c’est à dire d’autres récits étiologiques
en
Reo Tahiti :
57
Littérama’ohi N°11
Sylvie André
«
I noho maoro na o Taaroa
I roto / to na ra àpu.
Mai te huero mau.ra / te menemene,
E te taaminomino ra / roto / te aore
Mai te po tinitini mai a. »
Ces quelques-réflexions voudraient à la fois montrer qu’un énorme
travail de linguistique historique et d’analyse rhétorique reste à faire,
mais aussi que
les analyses de quelques rares chercheurs francophones permettent de jeter les bases d’une étude stylistique sérieuse
de la tradition orale, avec pour horizon des comparaisons éclairantes
ainsi qu’une intégration sans trahison de cette tradition au patrimoine littéraire et culturel de l’humanité.
Sylvie André
Université de la Polynésie française
nièle-Taoahere Helme
INTRODUCTION EN MA’OHIPHONIE
Dis ton texte en Français,
Ressens-le en Tahitien,
Calcule-le en Chinois,
Politise-le en Société
Glisse-le Sous-Le-Vent
Sculpte-le en Marquisien
Tresse-le en Rurutu
Plonge-le en Pa’umotu
Défi polynésien,
Tu nous tiens !
Maintenant parlons Littérama’ohi
Une association qui accompagne l’écrivain, seul sur sa ligne de
départ, il découvre des centaines de « va’a» (pirogues) qui contournent maintenant les frontières se ralliant à la ronde de mots, les
plumes pagaient avec leurs récits, leurs poèmes, leurs romans. Un
sport par excellence qui dépasse nos luttes personnelles pour garder le
cap de la finalité : les Ramées Littéraires. Les coups de crayon convergent, avec des intonations nuancées, chantant un rythme et une
cadence. Les spectateurs sont encore sur la rive tandis que le « rameur »
cherche sur sa ligne d’arrivée, des lecteurs qui couronneront tous les
efforts et les maintenir à flot. Pouvoir au-delà des différences, des progrès, des espoirs, des crises, mettre sur un fond d’océan la glisse de sa
vie, partager ce mouvement quête de tous les peuples qui osent pionger dans leurs mémoires, protéger la survivance, s’abriter des intempéries, des intrigues ou les espoirs peu importe, ils ont osé l’aventure :
ramer en
Littérature.
59
Littérama’ohi N°11
Danièle-Taoahere Helme
ECRIRE
Ecrire est un folklore,
Les mots se présentent,
Se saluent par un Haka,
Leurs «
pa’oti » accomplis,
Les courbes et les liés,
Se lâchent dans un « tamure
».
Les points et les virgules,
Offrent aussitôt le «
fa’arapu »,
De voyelles et consonnes,
Tandis que les « more »,
Se veulent majestueux.
Mouvement incessant de l’identité,
Qui s’arrête parfois à l’aurore,
L’écrit veut coucher sur ses «
tapa »,
La passion des écrivains,
Dans sa matrice polynésienne
!
Un jour, un début
J’avais quelques poèmes au fond de mes tiroirs en désordre, et ils
somnolaient comme beaucoup d’écrits qui dorment certainement dans
de nombreux dossiers inachevés. Textes d’auteurs connus ou inconnus,
je sais aujourd’hui que des nouvelles, des poésies, des romans, sont
appelés au réveil en Polynésie. J’avais écrit avec la fougue de dire ce
qui vivait, ce qui ce pensait, ce qui venait en gestation. Les poèmes ont
été le point de départ de cette filature de mots, je les découvrais comme
le profil d’un nourrisson. Puis le temps et la machine à réfléchir ont
déclenché des controverses, les doutes sont apparus, les interrogations
se sont pointées, tentant de saboter le travail et tout remettre en question, est-ce que cela a du sens ? Que faire avec ces feuilles, trouver
une direction, j’ai rencontré l’Académie Francophone, puis
plus tard
Littérama’ohi.
60
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
LE MATIN
Le matin raconte que le ciel,
Descend embrasser la terre.
L’infini l’effleure avec respect.
Des nuages lâchent une larme,
Sur un ourlet de corail au réveil.
Une pieuvre cherche son encre,
Pour écrire sur un fond d’océan.
Alors les coquillages s’étirent,
Pour saisir le récit du ressac.
L’écume éphémère se trémousse,
Insensible à la ronde des oiseaux
Qui tournoient inlassablement.
Les poissons argentés glissent,
Reflétant des couleurs du ciel
Qui dépose son baiser à la terre.
(06-05-2005)
Dans
un
concours
de
quotidien j’ai déniché une annonce pour participer au
poésies avec toutes les conditions pour présenter
quelques textes. Pourquoi pas, puisque je ne savais pas où m’adresser,
c’était en 1997, Littérama’ohi n’avait pas encore vu le jour, il est né
depuis, il a déjà fait de belles avancées. La poésie un méandre particulier avec des courbures et des détours agréables à dire mais peu de
curieux approchent ce genre qui peut contenir des trésors d’intensité.
Dans ce remue-ménage, bien ou pas bien, pour qui tu te prends,
vas-y et calme-toi, j’ai hésité comme souvent d’ailleurs dans ma vie.
J’avais fait lire mes textes à ma sœur Françoise, elle m’avait dit tout sim-
plement « Il faut envoyer tes textes ! ». C’est elle qui a pris l’enveloppe
et qui a eu le geste de la déposer dans la boîte aux lettres pour continuer sa
route vers l’Académie Francophone.
61
Littérama’ohi N°11
Danièle-Taoahere Helme
C’était parti, les mois passaient et je revenais au quotidien, cette
enveloppe était loin maintenant. Puis, un jour, à la boîte postale, un
courrier spécial m’attendait avec le cachet de l’Académie Francophone.
Je me suis assise sur un banc et j’ai ouvert le courrier avec une fébrilité teintée d’espérance et d’angoisse mêlées, le premier résultat de ce
parcours. Une lettre d’encouragement et un diplôme pour une première
participation, un point de départ que je souhaite à chacun, ma sœur a
été la première à recevoir la nouvelle !
J’ai reçu de cette association tous les encouragements à progrèset cela m’a conduit à rejoindre Flora, Patrick, Chantal, Michou,
Marie-Claude, Jimmy, dans l’aventure que nous poursuivons ensemble
aujourd’hui avec la pirogue de Littérama’ohi.
ser
La francophonie une ramée qui invite les plumes de pays d’expression française à orienter ses possibilités donc à découvrir le monde de
l’écriture. Une association qui accueille des textes provenant de divers
horizons dans le but d’encourager et de traquer le sillon qui pourra
émerger ou se donner le droit d’exister. Nombreux l’utilisent comme le
moyen de tenter une approche de l’écriture en association. Je veux
donc vous présenter le travail de cette Académie Francophone qui se
charge de découvrir des aventuriers venant d’horizons proches ou lointains, oser ses essais qui deviendront empreintes quelque part pour
avoir existé.
Pour écrire une conviction vient doucement nous prendre d’instinct
et les mots d’abord en vrac
se
couchent sur les feuilles avec leurs
ratures jusqu'à ce que le texte soit dans sa finalité. J'ai commencé avec
des mots qui jaillissent et se laissent glisser sur les feuilles, aujourd’hui
j’ai sympathisé avec le clavier et je pianote sur un clavier d’ordinateur
pour écrire. Je regrette cependant ce mouvement particulier des
courbes et des liés qui accompagnent la contexture, mon écriture avait
besoin de cet outil pour préserver la lisibilité et la relecture, je dois le
reconnaître.
62
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
LES MOTS
Les « parau » viennent et puis s’en vont,
Comme des
« marae »
inanimées,
Espèrent désespérément un « tahu’a »
Qui donne âme à leurs histoires !
Combien de « ‘Arioi » pour rêver
?
Combien de « to’ere » pour s’évader
?
Le « manahune » déclare son « rava’i roa »
Pour chercher un « taui » au « fenua » !
Combien de « taura » intrépides
?
Nul ne le sait, nul ne s’en souvient.
«
Metua » simplement enfouis.
Où êtes-vous depuis des siècles
?
Aujourd’hui les « papa’ihia » viennent
Au gré des âges et puis s’en vont
Des « poro’i » s’animent encore,
Entre tes mains « te hotu o te fenua »
L’ACADÉMIE FRANCOPHONE
L’Académie Francophone est une institution culturelle ouverte aux
écrivains et auteurs littéraires
romanciers, poètes, historiens, sociologues... et sympathisants qui constituent son auditoire. Tous sont à
l’Académie Francophone, et vous y attendent. Où que vous soyez, rejoignez-nous, car la pensée ne connaît pas de distance.
:
Pour y adhérer et recevoir la carte de membre joindre deux photos
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63
Littérama’ohi N°11
Danièle-Taoahere Helme
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Francophonie » un bimensuel. L’adhésion
perpétuelle donne plus de droit, dure dans le temps et n’est pas renou-
velable. Elle est limitée à neuf par an.
Activités
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Concours littéraire international, ouvert de
septembre à mars,
chaque année.
•
•
•
Résultats début mai.
Remise des prix et distinctions : fin mai.
Cours de littérature moderne
•
Conférence sur des thèmes culturels
•
Lecture publique des livres des membres.
•
Lecture rencontre (découverte de plusieurs auteurs à la fois et
leurs ouvrages).
•
•
Lecture conférence avec la participation des auteurs, des professeu.rs de lettres et le public.
Récital de poésie scénique ou lecture spectacle de recueils de
poèmes, avec la collaboration des artistes dramatiques.
•
•
•
Lecture, correction et conseil en écriture littéraire.
Publication des oeuvres des membres de l’Académie Francophone,
par les éditions de l’Académie Francophone.
Commémoration ou rappel des souvenirs à
la mémoire des
membres disparus.
•
64
Création des coins de lecture dans les villages francophones.
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Adresse
:
Académie Francophone
19 boulevard Branly - 60
180 Nogent-Sur-Oise
Téléphone : 03 44 71 52 94
Siret
: 38993963800018
ISBN
: 2-915282
Acade.franco@laposte.net
LITTERAMA’OHI
Lorsque tu es « fiu »,
Sois patient attend l’inspiration,
La « vague » vient de loin.
Lorsque tu es fatigué
Sur ta feuille allonge des mots
Ils se reposeront pour toi.
Lorsque tu es déprimé
Mets une quadrichromie en route
La couleur est bien primée.
Lorsque tu es en forme
N’oublie pas la mise en pli,
La forme c’est mettre la gomme.
Lorsque tu dérives
Saisis ton permis d’écrire
Et écris avec excès
Lorsque tu es Littérama’ohi
N’oublie pas les ramées
Elles continuent avec toi !
Danièle-Taoahere Helme
65
Littérama’ohi N°11
Barbara Glowczewski
L’auteur
Barbara Glowczewski
Docteur ès lettres et sciences humaines
Directrice de recherche au CNRS
Membre du Laboratoire d’Anthropologie sociale
Collège de France
52 rue du Cardinal lemoine
75005 Paris
Auteur de
plusieurs livres dont Rêves en colère. Avec les Aborigènes d'Australie. Plon, Terre
Humaine, 2004.
co-auteur de Cultural Diversity and Indigenous Peoples, Unesco 2004, CD-ROM promouvant la
Charte de la Diversité culturelle, suite au
Symposium « Identités autochtones ; expressions
orales, écrites et nouvelles technologies » qu’elle a co-organisé à Paris (Unesco 2001).
LES PASSÉS QUI ANCRENT,
ET CEUX QUI AIDENT À PASSER
Deux petites filles jouaient assises sur le sable dans un enclos de
conques. Elles traçaient des dessins avec des petits morceaux de
coraux et de coquillages. Au-dessus d’elles un toit de feuilles de cocotier tressées fixé sur quatre piliers de bois où étaient suspendus des
hamacs. Terautahi offrait à l’esprit de son père, enterré là sous le sable,
sa voix cristalline
pleine de rires et de murmures tendres. Sans doute lui
répondait-il car elle avait l’air aux anges. Chantal prit une photo. La
petite fille aux longs cheveux noirs fixa la caméra comme pour dire à sa
grand-mère, tu vois il m’écoute. Elles étaient si complices ces deux-là
d’une intimité qui ne pouvait être perturbée par les échos des invités.
Chantal fêtait son anniversaire. Elle émergeait tout juste de l’insoutenable deuil de son fils aîné emporté par la vague un an auparavant.
Hombo, le compagnon de sa vie, avait invité la famille, les amis, pour ce
repas de célébration. Sa renaissance.
66
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Quelques jours plus tard, les anciens du village de Maeva convoquèrent les jeunes dans le préau de l’école pour préparer le festival de
danses et de chants traditionnels (heiva) qui chaque année rassemble
tous les habitants de Huahine. Chantal retrouva le bonheur de chanter
ces
polyphonies extraordinaires. Soir après soir une centaine
d’hommes, femmes et enfants allaient répéter les chants (tarava, ru’au)
puis regarder pendant des heures les garçons et les filles de la dernière
génération qui, en tee shirt hip hop et shorts de surfeurs, s’appliquaient
au rythme des tambours (pahu, fa’atete, ihara, to’ere) à dérouler les
gestes et les pas aux significations ancestrales, singulières de cette
terre. Certains savaient, d’autres pas. Le premier jour, l’homme en robe
à la tête couronnée de fleurs dirigeait la chorégraphie, selon la coutume
souvent les « efféminés » (mahu) sont maîtres de cérémonie. Pourtant
le lendemain une jeune fille prit tous les danseurs au défi demandant
presque en colère si tel mouvement de bras devait être comme si ou
comme cela ? Les danseurs justement n’étaient pas synchrones pour
ce geste-là contrairement à des tas d’autres qu’ils avaient interprétés
comme un seul corps ondoyant. Silence et brouhaha : certains
savaient, d’autres prétendaient et les autres ignoraient. Alors un
homme, aussi frêle que discret, se mit à parler, c’était son père : il était
fier d’elle, de son passé et de sa lignée à venir. Devant tous aujourd’hui
il pouvait transmettre à sa fille ce que, garante de tant de témoins, elle
ne pourrait plus oublier. La transmission était ici à l’oeuvre dans la
beauté de cet enjeu où la connaissance se démontre comme le bien le
plus précieux de toute culture : impossible de prétendre au long cours,
ôn risquerait de se noyer. Ce savoir est inaliénable : il passe ou il meurt.
Il n’est pas à vendre.
Que le savoir meurt ne veut pas dire qu’il ne puisse pas renaître.
C’est bien ce que nous démontrent les peuples autochtones aux quatre
coins de la planète : jamais autant qu’aujourd’hui où nous absorbons
tous les mêmes produits, il n’y a eu tant de revendications à la diversité
fondée sur les racines perdues. L’enracinement devient création de différences et non répétition de traditions.
67
Littérama’ohi N°11
Barbara Glowczewski
Je pense souvent aux diverses manières que les hommes du
monde ont de vivre avec la perte de ceux qu'ils aiment. En Australie, les
Aborigènes s’interdisent de prononcer le nom des morts et doivent
s’écarter, ne plus fréquenter les lieux que le mort habitait. On voit souvent dans les campements ou les nouveaux villages, des hommes et
des femmes faire des détours de plusieurs mètres au lieu de marcher
en ligne, façon de marquer l’espace du mort à éviter. Similairement
dans la langue et les chants, les mots rappelant par homophonie le nom
du mort doivent être omis, parfois remplacés par un synonyme, ou une
expression - comme kumanjayi (« sans nom » dans les langues du
désert) - ou simplement par un silence. Ces trous dans le langage et
dans l’espace des déambulations quotidiennes rappellent sans cesse le
manque de la perte. Une telle accentuation du vide est peut-être proche
de la coutume de Huahine (Ruahine ?) où dans la plupart des jardins
à côté de la maison ou de la cuisine en plein air, trône l’espace décoré
d'une tombe. Le rappel d’un ailleurs fait partie du quotidien : on y
repose sa douleur comme dans les trous des tabous australiens.
C’est au festival des Arts du Pacifique, réunissant en juillet 2004 les
délégations autochtones de 33 pays, que j’ai rencontré l’auteur de L’ïle
des rêves écrasés. Chaque jour les porte-paroles de divers pays se
retrouvaient sur un thème différent pour partager autour d’une table
leurs expériences et leurs rêves d’autodétermination et de développement durable. Chantal Spitz raconta sa passion d’écrivain et l’histoire de
son peuple pris en otage entre la censure missionnaire de la foi chrétienne et la nostalgie d’une, culture si longtemps interdite. Maori,
Hawaiien, Aborigène, Samoan ou Palauan se reconnaissaient dans ses
paroles tout en soulignant le contraste de leurs vécus, analyses et projets. Chaque peuple du Pacifique a connu une histoire différente.
Aujourd’hui ils essaient dans de tels rassemblements d’affirmer leurs
différences dans la solidarité d’un réseau et d’une vision du monde.
Pacific Way ? Palau, Etat souverain de 25 000 personnes, qui accueillit
cette 9e édition d’un festival déployé tous les quatre ans dans un pays
différent s’est endetté de 2 millions de dollars pour l’occasion. La même
68
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
somme a
été dépensée par ia France pour faire venir 200 Kanaks de
Nouvelle Calédonie qui avait accueillit le Festival précédent. Les 3 000
invités de Palau furent traités avec l’hospitalité coutumière,
déborde-
ments de nourriture et autres dons qui nous rappelaient qu’il faut savoir
donner pour ensemencer des alliances fertiles.
La Polynésie française - hôte du festival des années auparavant -
avait envoyé une délégation de seulement 10 personnes qui défendirent avec conviction leur culture sur scène et dans leur hutte du forum
exposition. Il faut dire que les îles étaient emportées dans la tourmente,
entre espoir et colère. Pour la première fois dans l’histoire de la
Polynésie française, un Indépendantiste venait d’être élu, au grand
dam du pouvoir en place qui avait annulé les élections ; dans les mois
suivant j’allais recevoir des mails dépeignant l’ébullition de ceux qui,
croyant au changement, campaient sous la pluie en guise de protestation pour dire leur détermination. Les nouvelles élections ont confirmé
le résultat des premières. L’Indépendantiste gagnait à nouveau. Cette
fois il resta, mais de tous les projets qui avaient essaimé dans l’enthousiasme général que restait-il un an plus tard ? Beaucoup d’attente et
un peu d'amertume. C’était comme ça sur les îles, loin des clichés des
paradis tropicaux, de la mer turquoise et des récifs de corail, la tristesse des tableaux de Gauguin traversait les yeux des passants.
Tristesse des Immémoriaux, histoire d’une colonisation aux perceptions incompatibles, comme la raconte Jean-François Baré dans le
Malentendu pacifique ; tristesse du fiu - ce pouvoir de l’être flottant à
l’existence
si bien décrit par tous les écrivains polynésiens émergéants. Si Gauguin et Segalen ont capté le regard et les postures de
la pénombre, ils ne nous ont pas transmis les paroles, celles-mêmes
qui aujourd’hui éclatent avec tant de force dans cette nouvelle littérature dont la revue Littérama’ohi promeut l’ancrage territorial. Les écrivains de Polynésie et du Pacifique s’enracinent dans un passé qu’il faut
déterrer comme les tubercules, parfois traités, filtrés pour ne pas s’empoisonner. Le passé peut faire mal et le pays peut déchirer. Mais les
mots aident à soigner.
-
69
Littérama’ohi N°11
Barbara Glowczewski
Il y a des passés qui ancrent et des passés qui aident à passer.
L’amour filial par exemple. La plupart des sociétés traditionnelles du
monde semble avoir mis
en
oeuvre
des
rites de
passage
pour
apprendre aux enfants à accepter la séparation symbolique d’avec leurs
parents. Mourir à l’enfance pour renaître à l’âge adulte, mourir à la
dépendance, accepter la mort des générations passées pour pouvoir
trouver sa place et transmettre aux générations du futur. La douleur de
ces passages, fortement ritualisés, s’est introvertie dans le désordre de
la solitude du dogme chrétien. Certes on chante encore ensemble à
l’église et souvent dans la vieille langue des îles, mais c’est seul que
l’on affronte les épreuves des morts physiques et symboliques. Les rites
de passages d’antan ne sont plus vraiment portés par la communauté.
Il reste la douleur de ne pas savoir comment grandir quand l’âge adulte
renvoie sans cesse l’image d’une dépendance à l’égard d’un pouvoir qui
n’est plus celui du père ou de l’ancêtre, mais seulement celui de l’Etat.
De nouveaux rites de passation et d’ancrage s’inventent dans l’art.
Merci Flora de m’avoir invitée à écrire dans cette revue que tu as
créée comme un espace de souveraineté pour les langues que tu par-
tages avec ton peuple, les Ma’ohi : langues ancrées, langues qui passent, langues à venir. Nous nous sommes connues grâce à ton fils Tokai
qui, pour ancrer le passé que tu lui as passé, est venu faire des études
d’anthropologie en France. Il est maintenant passeur à son tour, travaillant à Tahiti à documenter toutes les émergences futures de son
héritage.
Je vous attends toi, Chantal et les autres au salon dq Livre dans ce
Paris, dont les rues et le métro offrent tant d’interstices au cosmopolitisme. Malgré ses polices, ses hiérarchies, son déballage de luxe,
la
misère de ses démunis et la colère de ceux qui la refusent, la ville abrite
tous les exilés du
ancre et
«
tout-monde
»
qui naviguent entre le passé qui
le passé qui aide à passer. Le mois dernier vos écrits se sont
posés ici sur une scène, symbole d’une tradition métropolitaine, lus par
70
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
les acteurs de la Comédie française. Pendant une semaine, des spectateurs époustouflés ont entendu des paroles qui leur disaient que ces
Français du bout du monde sont tout autant proches de la langue française que d'un regard partagé avec d’autres peuples du Pacifique :
Polynésiens ou Kanaks marient les mots français en styliste pris au défi
de tisser des fibres de couleur avec des larmes en guise de teinture. Si
ces mots nous touchent ici en France par la familiarité des émotions
suscitées, leur étrange étrangeté nous révèle aussi que ces mots sonnent un cri commun à d’autres aujourd’hui anglophones par les aléas
de la colonisation. Nous avons reçu vos paroles polynésiennes projetées dans l’écho des voix Maori de Nouvelle-Zélande ou celles des
Aborigènes d’Australie traduits en français, tous invités des écrivains
Kanaks maîtres d’oeuvre de cette saison parisienne. Les mots nous ont
montré avec humour à quel point les « bienfaits » de la colonisation
sont pris au deuxième degré par ceux qui ont souffert de son emprise
quel que soit l’Etat colonial qui les a entravés. Ils donnent la mesure du
temps à venir, la conviction qu’il n’y a que dans la prolifération de cette
diversité complice que nous trouverons une unité entre hommes et avec
la terre.
Barbara Glowczewski
(21 Février 2006)
71
Littérama’ohi N°11
Philippe Temauiarii Neuffer
L’auteur
Bac A2
Collège Pômare IV, maîtrise de droit des affaires' Université française du Pacifique.
bilingue à RFO, interprète de monsieur le haut-commissaire de la République en
Polynésie française chargé des questions foncières, juriste au secrétariat général du gouvernement de la Polynésie française, chargé du contentieux.
Avocat à la Cour d’appel de Paris.
Journaliste
PARIS, LE 1ER FÉVRIER 2006
Lorsque j’ai ouvert ce matin ma boite aux lettres électronique,
j’étais loin de me douter que je recevrai un message de mon ancienne
professeur d’espagnol, me proposant de surcroît d’écrire dans le prochain numéro de son journal littéraire.
C’est donc avec joie que je lui ai répondu non sans constater certaines choses amusantes. Ainsi, je me suis vu répondre à son « Cher
Philippe », un déférent « Chère Madame ». Il faut voir là l’empreinte
du caractère propre d’une certaine éducation et d’un certain enseignement. Ce n’est pas spontanément que je m’adresse à mes anciens professeurs en les interpellant par leur prénom, à une exception notable.
C’est généralement Madame ou Monsieur suivi du nom de famille. Audelà du respect, il y a quelque chose d’indéfinissable, un peu comme si
leur contact
renvoyait à celui qui arpentait les couloirs de son
Collège, généralement vêtu d’un short noir et d’un tee-shirt de la même
non-couleur et que je regarde aujourd’hui avec émotion.
me
C’est donc un transport émotionnel déférent qui m’amène à écrire
«
Chère Madame
»
peu à contre coeur, «
et un rappel à l’ordre civil qui me fait réécrire un
Chère Flora ». Par cette courte réponse, je ne
peux m’empêcher de repartir dans le temps pour revoir un cours de 3ème
qui avait bifurqué, je ne sais plus pourquoi ni comment, sur les « tapas »
espagnols. C’est un des rares souvenirs de ce cours, avec des petites
chansons, que ma mémoire encore vive a pu sauvegarder. Elle ne
72
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
stocke à long terme que les informations de nature gastronomique et
accessoirement musicales, pour le reste, j’ai la chance d’avoir des sup-
ports plus fiables.
Je
revois
donc
les
descriptions de ces « apetizers » ou
espagnols qui nous étaient donnés avec force d’expression, mimiques et gestuelles, tel un arioi devant ses disciples dans
l’obscurité d’une grotte. Je revois les images qui se formaient dans mon
esprit au fur et à mesure que l’on entrait dans les détails. Il ne manquait
que le goût et cette absence me faisait saliver au point d’oublier la chaleur suffocante de cette classe de la rue Viénot. C’est ce goût que j’ac«
amuamu
»
cueillais un soir avec bonheur dans une « taverna
»
d’une rue sombre
de Madrid, la veille d’une « semana santa ».
Ce soir là, tout concordait ; l’évocation rejoignait la réalité dans un
cocktail qui élevait l’âme, aidée en cela par quelques «
sangria » bien
frappées.
Voilà, Chère Madame Devatine, au-delà des beaux discours littéraires, scientifiques et convenus, ce que signifie pour moi la diversité culturelle et la francophonie; un cocktail culturel fort qui peut élever l’âme et
donner force pour qui a appris à le boire, mais qui peut surtout entraîner
des effets redoutables pour qui n’est pas préparé à le consommer.
C’est aussi ce que j’essaie d’exprimer dans les lignes qui suivent et
que je dédie à ceux qui éduquent et qui enseignent. Ce texte est la préface d’un recueil de nouvelles à paraître bientôt.
PRÉFACE AUX “LEGENDES DE LA FOLIE”
La musique m’accompagne comme mon ombre. Elle était là avant
même que je ne prenne conscience de moi. Dans le bain de mère, je
l’entendais, chantée par elle. Murmurée aussi en duo avec mon père.
Mes
premiers souvenirs me ramènent une mélopée, psalmodiée en
73
Littérama’ohi N°11
Philippe Temauiarii Neuffer
rythme accompagné du mouvement de vague qui me ballottait sur les
flots du sommeil. Il m’arrive encore de chanter cette berceuse pour ma
fille en inventant des paroles sur le même thème. Je t’aime et je suis là
quand tu m’appelles pour te prendre dans mes bras et chasser la vilaine
bête qui a mangé ta bouillie.
La musique me transporte et je l'aime car on m’a appris à l’écouter.
L’initiation a été rude ; sur les bancs de l’Eglise, ceux de Vaiete ou encore
sur les
sièges de notre voiture ou ceux du salon, à supporter, entendre
puis enfin écouter. Les himene nota, les tarava, ruau, Bimbo et Mantovani
et BoneyM. Du live, des micros sillons et des bandes magnétiques.
Puis est venu le temps de la musique du dehors, chantée par des
espèces de teppaz en plastique, dans l’espace d’une salle omnisport
devenue dortoir le temps d’une halte sur le chemin d’un camp itinérant,
ou encore dans une tente improvisée en salle de danse le
temps d’une
boum improvisée. Le reggae et le disco des regards langoureux et des
gestes discrets et tendres.
La petite radio neuve offerte, apportait aussi sa cohorte de poprock
des eighties. Des échos de la nuit interdite répétés dans les cours de
récréation, des messages codés distillés par des cavaliers du disque
parfois fleuris, nouveaux héros des temps modernes.
aux noms
C’était juste
avant le temps de la rupture, de la violence de la
révolte du heavy metal. Honni soit qui mal écoute. Un déferlement de
guitares et de voix saturées sur des tempos déchaînés. Des cassettes
clandestines venues de Suisse porteuses d’espoir, Maiden, Malmsteen
et autres Metallica. Période douloureuse de mélancolie pubère et morbide, enfermée dans ce désespoir avec une petite fenêtre new age des
Cure aux Dead can dance, ouverte par mégarde par un frère.
Puis les premiers pas dans le classique avec un ami amoureux de
la
74
«
Flue enchantée
»
mais
las, aucun opéra n’a résonné en moi
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
comme
la musique sacrée l’a fait au travers du requiem allemand de
Brahms.
Parce
qu’ils sont sacrés et beaux comme les himene de mon
enfance, ces chants m’ont ramené vers ces rivages désertés par l’adolescent, que je regardais désormais avec curiosité.
Redécouvrir sa musique et se laisser submerger par les flots de
souvenirs qu’elle
ramène est un plaisir aussi doux que le jazz d’un
après midi pluvieux. Un peu comme aujourd’hui, où je passe en revue
dans ma tête quelques morceaux de musique, de la même façon que
l’on regarde un vieil album de photos jaunies, l’œil humide.
Je les passe en revue en essayant d’éviter les clichés.
«
I haere mai nei oe e letu, i te ao faapu e...
E fenua paùra to
matou mau aàu faararirari atu oe, e te fatu.e »
J’aime ce himene pour sa mélodie et les métaphores agricoles qu’il
transporte. Le chant mêle avec bonheur la langueur propre au ruau avec
la musicalité d’un nota. Il s’ouvre par les notes des premières voix. Puis
viennent les voix des hommes qui reprennent la mélodie en chœur, crescendo. Et ainsi de suite jusqu’au crescendo final. Les paroles mettent en
scène le Seigneur venu abreuver nos cœurs arides d’obscurs pêcheurs de
sa parole divine. C’est l’expression de la culpabilité inculquée par les missionnaires, sublimée et soutenue par une mélodie envoûtante. Le syncrétisme religieux polynésien tient pour partie dans ce chant. Et puis ces
images qui ramènent à la culture de la terre trouvent naturellement à s’imprimer dans l’oreille d’un descendant d'une lignée de cultivateurs raromatai. Elles me renvoient aux bancs de l’école du Dimanche. Placés dans le
temple ou dans le fare amuiraa c'est là que j’ai fait mes classes. De pupu
en pupu, j’ai étudié la Parole et les exégèses, appris à chanter et à prier,
pour les autres et pour moi, devant les autres et devant moi. Certains
chants étaient cependant si lénifiants que nous avions coutume de les
75
Littérama’ohi N°11
Philippe Temauiarii Neuffer
accompagner par nos bouches imitant des instruments de musique, Roger
à la basse, Ariera au synthé, Clément à la batterie et moi à la guitare, sous
le regard inquisiteur de Suzanne. Il est vrai que ces parenthèses d’indisci-
pline (je dirai de créativité des années avant que les rappeurs n’en fassent
de même) n’étaient pas très appréciées. Mais c’était si bien, comme l’école
buissonnière du Dimanche qui consistait à y aller en transport en commun
comme tout le
monde et revenir à pied pour déguster une glace achetée
ice-cream avec l’argent de la quête, assis à l’ombre d’un purau,
bord de l’eau et raconter des trucs. C’était avant que certains d’entre
au pereoo
au
nous
«
partent, en taule, au cimetière, en France ou ailleurs.
E tiare hol au no Tarona e, e tiare hol au no Tarona e, e tiare hot
au no Tarona e, te hihi o te mau
peho ra e. la ora hol oe e Toromona e,
hanohano mau matou ia oe mai te vine taviri hia ra e »
Les estrades de Tarahol se vident dès les premières notes des reo
faaaraara qui ouvrent le himene. Mon père me glisse que l’on reconnaît
la qualité d’un tarava à son ouverture. Toutes les voix doivent entonner
à
l’unisson
dès
ce
moment,
«
ia
maraa
maitai te himene
».
Manifestement la grande masse des spectateurs de cette nuit fraîche
des années 80 a déjà décidé que ce tarava n’était pas bon. A moins
que ce ne soit la faim qui les oblige à se lever et à quitter les gradins
respect pour le groupe qui s’applique. Le groupe de Piraè est en
forme ce soir et démontre toute sa technicité. Même les haù résonnent
sans
malgré une sono hasardeuse. Mon père vante ses qualités aussi nombreuses que les membres de la communautée raromatal qui le composent. En rythme parfait, les haù résonnent tous les quatre temps, le perepre s’envole au-dessus de la mélopée porté par les maru teitei et les
parauparau. Je n’entends qu’une seule note, celle qui guide la troupe,
autour de laquelle s’enlacent, s’entrelacent toutes les fréquences des
voix aiguës aux graves. Hors du temps, j’observe mon père qui s’amuse
des paroles cachées. Les frissons qui me parcourent le corps n’ont rien
à voir avec le hupe qui rejoint la passe de Papeete, c’est le diapason qui
me traverse. Je devais ressentir ce frisson quelques années plus tard
76
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
pendant des vendanges vaudoises, alors que Radio-Lac diffusait dans
mon
walkman étanche un himene ruàu. Alors je me suis relevé
pour
contempler la brume de cette aube automnale.
Mais ce soir-là, je faisais mes premiers pas dans le monde de la
nuit et je buvais avec avidité ses paroles et les flots de sons
qui se
déversaient du chœur.
C’était un peu aussi les travaux pratiques après
madame Penina. Alors que tous les autres lycéens
les cours de
apprenaient la flûte à
bec, nous avions des cours de himene à Pômare IV en guise d'enseignement musical. C’était aussi pour moi l’occasion d’avoir des notes bien au
dessus de la moyenne. J’aimais cette femme, véritable force de la
nature. Aux abords du marché, devant son étal de carnets de tombola ou
sur les bancs du
jury des concours de chants et danses, je la saluais toujours d’un discret « laora na madame Penina ! » et je voyais son visage
s’illuminer à ma vue. Son cours comportait un volet
théorique « e hitu
reo i roto i te himene ruàu, te reo
parare, te reo teitei, te maru, e te va... »
et un volet pratique redouté et redoutable. A l’examen, nous récitions
chacun la leçon devant elle puis, par groupe de trois, nous exécutions
notre couplet en fonction de nos voix. Avec son timbre
profond ou métallique, elle nous donnait notre auri, des teitei jusqu’aux haù. Cette
épreuve comportait aussi son lot de drame à l’image de cette jeune fille
bloquée qui ne pouvait même plus articuler un mot. Ce n’était pas de sa
faute si elle n’avait pas l’accent tahitien et que malgré ses efforts, aucun
son ne sortait de sa bouche. Au travers de ses larmes et de son
visage
écarlate et secoué de spasmes, je pouvais voir la honte et la
rage d’une
fille de pasteur élevée en France, à l’écart de ses racines
paternelles.
«
By the rivers of Babylon, where we sat down, yeah we wept,
when we remembered Zion
un
»
Avec Boney-M, le disco est entré dans notre maison,
remplaçant
temps le gospel des Golden Gate Quartet ou le blues de Big Bill
77
Littérama’ohi N°11
Philippe Temauiarii Neuffer
Brounzy. Mes parents s’étaient pris d’affection pour ce groupe je ne sais
plus comment ni pourquoi. Il y a des questions que l’on ne se pose pas
au sujet de ses parents, parce que c’est normal ou parce qu'on est
content du changement. Pour ma part, j’aimais bien « Locomotion »,
au rythme soutenu et saccadé d’un train lancé à pleine vitesse ou de
vagues galopant sur le récif une nuit de forte houle. J’étais si fier de
cette cassette que j’avais réussi à persuader mes camarades de CM1
à faire notre spectacle de fin d’année sur cette chanson. C’était un beau
succès mais je devais perdre la cassette en la prêtant à un copain,
« Do the locomotion with me »... C'est à ce moment que j’ai adulé
John Travolta et les Bee Gee’s, Abba et les déhanchements frénétiques
sur des notes aiguës et stridentes, « Ah ah ah ah stayin alive ! Voulez
vous ? Aha ! ». De cette époque j’ai gardé une attirance pour la danse
qui m’amènera plus tard vers le smurf. C’était le temps des tuita à fond
dans les voitures, des shorts courts aux coutures arrondies et aux couleurs écarlates.
Grâce à Boney-M, Mantovani et ses mélopées doucereuses ne
passaient plus en boucle sur l’auto-reverse de l’auto radio. Mais il est
revenu aussitôt après la perte, jusqu’à ce que Manuiti se décide à éditer Bimbo en cassette.
«
E ruàu ma e mea taahoa, ilei ke lei lei »
:Ne souriez pas, il n’y aucun lien voulu entre ce paragraphe et le
précédent. Quand je pense à Bimbo, C’est vraiment la chanson qui me
vient à l’esprit. Il y a aussi « Meha meha to ù i te tupapaù » qui faisait
trembler ma sœur de peur. La cassette de Bimbo durait le temps du tra-
jet vers le district. Un mélange de temps qui s’étire dans une langueur
infinie seulement rythmée par les secousses dues à l’état de la voirie,
aux suspensions à lames et à la direction “insistée” de cette land rover.
Mon esprit se mettait à faire le trajet en parallèle et me regardait à travers la fenêtre coulissante du véhicule en me
disant, « Viens avec moi,
échappe-toi », et moi doucement je lui répondais, « Aita peàpeà e Toto
78
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
e, toro mai na to oe avae ». Ce n’est que plus tard que j’ai appris que
Bimbo habitait la même vallée que moi.
Après Bimbo sont arrivés les Tahiti cool toujours de chez Manuiti.
L’esprit de Mantovani a donc encore hanté les hauts parleurs de la maison...
«
Root woman root woman, she’s a truth woman »
L’album «
Reggae night » de Jimmy m’a révélé à cette musique.
C’est plus le contexte que le texte; un camp d’adolescents itinérant à
Huahine. L’expérience était saisissante. J’avais l’habitude de ce genre de
sortie avec les enfants du centre au Pari, mais là j’étais seul. Certes il y
en avait
qui étaient avec moi, mais il n’y avait que nous, ni parents ni éducateurs, la liberté. Cet album nous a accompagnés pendant que l’on
dressait les tentes ou que l’on coupait de quoi faire des commodités sur
le motu de Tefarerii même pendant les veillées. C’était le temps des dernières illusions. Un peu comme les paroles de Jimmy ou
de Bob qui
décrivent une réalité effroyable sous des accents naïfs et enchanteurs.
On ne se doute pas du malheur qui se cache derrière le low trempo d’un
drop ou même les accents saccadés d’un rock steady. De fait on n’y
prête aucune attention, trop accaparé par le rythme et la langueur qu’il
dégage. Mais, au fond de nous, on se doute bien du sens des paroles.
Le reggae ressemble à la musique locale, d’abord par ses racines puisées dans un cœur chargé de voyages et d’histoire, mais aussi par ses
influences de la soul et du jazz américain. Et puis il y aurait peu de différence entre la salubrité et la solidarité dans les quartiers de la zone
urbaine de Papeete et ceux des ghettos de Kingston, si ce n’est que l’on
y meure pas autant par les balles. L’exode et l’acculturation sont identiques sauf qu’ils ont été déplacés d’Ethiopie pour remplacer les arawaks
décimés, comme le chante si bien The Abyssinians dans le sublime
« African race »
(ma préférée). Et puis un jour nous connaîtrons aussi
un véritable mouvement mystique moderne à
l’image du Rastafari, avec
les mêmes ferments ; un synchrétisme religieux épicé au huti sur un lit
one
79
\
Littérama’ohi N°11
Philippe Temauiarii Neuffer
de désespoir. On verra alors
les nouveaux mamaia se promener en
pleine ville à la recherche d’une terre et d’un homme. Si vous les voyez,
ne les dérangez pas, vous risquerez de cacher leur soleil. Sont-ils fous à
se rechercher ainsi ? Peut être ne savent-ils tout simplement pas que ce
qu’ils cherchent à l’extérieur est à l’intérieur. Un peu comme ceux qui
recherchent les titres royaux au lieu de cultiver la noblesse.
«
I need a friend oh I need a friend, to make me happy »
Cette chanson de Black marque aussi le début de la révolte intérieure.
Celle qui accompagne les changements du corps. Premières sorties non
autorisées, premières ivresses et premiers dangers. Doux frissons que
procure ce contact du bout des doigts avec une certaine idée de la liberté.
Celle dont les échos circulent le lundi matin dans les cours de lycée, rap-
portée par des orero improvisés qui saisissent leur auditeurs avec des
gestes des grimaces et même des bruitages, véritables tahuà enseignant
dans la pénombre d’une grotte. C’est le début du questionnement et l’absence de réponse satisfaisante. Le désir de liberté pousse alors à l’extrême, à vouloir toucher la mort. Au fond c’est juste pour jouer. Mais elle ne
joue pas quand elle vous enlève votre pote. C’est pour de vrai.
« If
you believe in a world of magic... » chante Allan Parson, « Don’t
dream it’s over » lui répond Paul Young, « We're just two lost souls
swimming in a fish bowl » renchérissent les Pink Floyd, mais je n’entends que le doux appel de Black « No need to hide away, it’s a wonderful wonderfull life
»...
pour l’instant car, «
That was yesterday »
rappellent les Foreigners.
«
Heaven can wait, heaven can wait, heaven can wait ‘till another
day »
La rythmique impeccable,
la saturation bourdonnante, IRON MAI-
DEN a gentiment commencé à répandre son fiel dans mes veines. Leur
goût de la mise en scène et pour l’histoire a achevé de me convaincre.
80
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
J’ai longtemps gardé le tee-shirt sans manches d’Eddy sortant de sa
tombe par la grâce de la foudre, des masques de « Master of puppets »
et des crânes blanchis. Avant que Metallica ne sombre dans l’inconscient
collectif, ils nous ont poussés à « Shout at the devil ». Mais ce n’était pas
suffisant, pas assez rapide, pas assez sanglant, pas assez gore. Le
refrain gras et guttural de Lemy sur son « Orgasmatron » surgi des profondeurs de la nuit me rapprochait du poiri. Mais il m’en fallait plus ; le
craquellement d’os écrasés par des bottes, le bruit de chairs déchirées à
vif, le cri déformé par les gargouillis de la gorge tranchée, des contes
d’outre tombe avec ses cohortes de tupapaù et de sorcières cannibales
venus dévorer nos âmes corrompues par
la pourriture cynique. Il n’y avait
Sympathy for the devil », uniquement le reflet de nos peurs
et de nos croyances ancestrales revenues du poiri dans lequel on pensait
les avoir enfouis avec la complicité des religions. Mais ils sont toujours là
et peuvent, à tout instant, prendre possession d’une âme fragilisée par
l’idéal prédateur de notre société, qui n’accorde aucune place au véritable
amour. Le seul qui peut faire hurler aux survoltés d’Anthrax « Efil nikuf
ecin! » sous un crépitement de guitares et de batterie...
là aucune «
«
Selig sind, die da leig tragen, denn sie sollen getrôstet werden »
Au-delà de la mort il y a la vie éternelle. C’est le message que
semble adresser Brahms aux affligés du deuil. Les premiers airs de
cette
messe
des morts me transportent dans cette allégresse. Sans
vraiment comprendre les propos du choeur, je sens cette joie. Les mouvements du requiem m’emportent vers des sommets tels des anges. Je
sens
bruisser leurs ailes au fur et à mesure du crescendo comme la
première fois où je les avais entendus, dans cette belle nuit d’hiver alsacien. Un ami, connaissant mon peu d’intérêt pour la musique classique
européenne m’avait demandé quelques minutes d’attention pour
Brahms. Dès les premières notes, je me suis senti transporté de la
Grand Rue vers les sommets de Raiatea et de Tahiti et c’est en larmes
que j’en suis revenu. Tant de souvenirs remontaient de mes entrailles et
avec eux la
peine de l’exil. J’en oubliais mon hôte. Comment lui expliquer
81
Littérama’ohi N°11
Philippe Temauiarii Neuffer
ce déferlement de sentiments que
j’ignorais moi-même, peut être de les
avoir mis en sommeil. Il n’y a pas d’explication à donner mais rien que ce
sentiment de légèreté comme une délivrance. Cet ange arrive au cin-
quième mouvement pour apporter la bonne nouvelle. « Un jour, nous
nous reverrons et ton cœur se réjouira, et je te donnerai le réconfort d’une
mère ». De ma mère, j’en étais loin, comme de mon pays et un jour, je
ne les reverrai plus, ni l’une, ni l’autre. Comment faire autrement alors que
de croire que nous serons réunis un jour pour toujours ? Alors je rêve des
sommets de mon pays, de ces vallées aux parfums cachés qui se dégagent à chaque buisson que l’on écarte et à chaque feuille que l’on
effleure. Je revois ces crêtes secrètes qui se dévoilent au fur et à mesure
des pas posés. Et même si j’ai un peu peur, je continue à marcher, à
œuvrer, à souffrir, car un jour je trouverai le repos et je ne serai plus seul.
«
Heida, tei hea oe, mauiui nei to ù mafatu
»
Jusqu’à ce soir, je ne me doutais pas du sens de ces paroles apporsouffle de beauté » de ces chanteurs de Tahaa. Maintenant
que je suis loin de toi, j’entends cette chanson. Elle me parle et traverse
de part en part mon corps secoué de spasmes. Je pleure doucement.
Pourquoi ce soir, alors que ce disque a tourné tant de fois sur le rayon
laser de ma chaîne et qu’il n’avait suscité aucune autre émotion que celle
d’un produit bien emballé ; bon enregistrement, belles voix, paroles d’antan donc riches, cinquième volume d'un groupe bien rodé à la variété
polynésienne. Tout coïncidait pour en faire un exemple du marketing
musical made in chez nous. Mais il faut croire que les chansons les plus
insignifiantes peuvent produire le même effet qu’une œuvre de maître,
car l’une comme l'autre transporte celui qui écoute et entend autre chose.
Une voix venue de nulle autre part que du tréfonds de ses entrailles et qui
lui parle parce qu’il est en état de la comprendre. Désormais, à chaque
fois qu’il l’écoutera, il sera comblé. Je rêve d'un jour où j’entendrai ainsi
toutes les chansons d’Angelo. Pour l’instant je n’entends vraiment que
celle où il chante son plaisir d’être là, à apprécier la lune et la brise du soir,
assis sur le pont de Apooiti. Je fais le même vœu pour celles de
tées par le «
82
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Barthélémy qui n’a jamais aussi bien écrit que pour chanter son sentiment, face au coucher d’un soleil sur le récif d’une île des Tuamotu, alors
qu’il regarde les vagues se briser. Et aussi pour celles de Rod dont la voix
monte au diapason lorsqu’il demande la grâce du Père céleste pour ce
qu’il subit ici-bas. Et puis aussi les paroles d’Elise lorsqu’elle évoque
l’amour de ses parents qui amenaient la joie dans leur maison, malgré les
difficultés quotidiennes dont elle ne prend conscience qu’aujourd’hui.
Mais est-il possible de partager des sentiments que l’on n’a pas
ressentis, de décrire des évènements que l’on n’a pas vécus, de parler
? Certainement, tout dépend de l’intérêt
que l’on porte aux histoires et à ceux qui les racontent.
de ce que l’on ne connaît pas
C’est pourquoi j’ai choisi de partager un morceau de ma réalité,
Légendes de la folie ». Ainsi, je
pars d’un réel pour aller vers des fictions en vous laissant le soin de
faire la part des choses. Mais un peu aussi en vous obligeant, je m’en
excuse d’avance, à aller au-delà de votre réalité en cherchant, qui les
sens des mots, qui l’essence des maux.
avant de raconter chacune de ces «
«
Un fou, ce n’est que les idées des hommes
bien enfermées dans une tête »
(Céline, Voyage au bout de la nuit).
«
But
«
we never gonna
survive unless, we aren’t a little crazy »
(Seal, Crazy).
Areàra, no to ù anei maamaa e, i fa mai ai te here e,
No to ù anei maamaa ia oe e toù fenua iti e
»
(Coco Hotahota, Maamaa).
A mon pays et à ceux qui l’aiment
Philippe Temauiarii Neuffer
83
Littérama’ohi N°11
Muriel Baurens
L’auteur
Muriel Baurens a soutenu, en 2004 à la Faculté des Lettres et Sciences Humaine de, l’Université
de Pau et des Pays de l’Adour, et sous la direction de Mme Christiane Albert, En-quête d’une littérature polynésienne ma’ohi d’expression française, resserrée sur l'œuvre de Flora Devatine.
«
Actuellement
en
deuxième année de Master intitulé
«
Poétique et histoire littéraire » à
l'Université de Pau, je poursuis mes recherches sur la poésie de Flora Devatine, à travers ses deux
recueils
: Humeurs
(Vaitiare) et Tergiversations et Rêverie de l’Ecriture Orale Te Pahu a Hono'ura,
dans son rapport à ia langue, son écriture poétique...
Ma rencontre formelle avec la littérature d'expression française s’est faite en deuxième année universitaire de Lettres modernes, grâce à Mme Albert, avec le cinéma africain, subsaharien, puis en
Licence, autour des littératures africaine, québécoise, antillaise, et une étude personnelle sur
Simone Schwarz-Bart. Mais, outre la foi avec laquelle Mme Albert dispensait ses cours - tel que
je l'ai ressenti -, je dois dire que la littérature francophone était en amont une chance, une fenêtre
pour moi qui voyais en elle ce en quoi je pouvais me reconnaître. De là, comment en suis-je arrivée à choisir la littérature polynésienne pour sujet de mémoire de Maîtrise ? Clairement, difficile
à détailler. Peut-être, entre autre, le fait qu'elle soit méconnue et que finalement, être initié à la littérature francophone, c’est être porté à garderies yeux ouverts aux vents d’ailleurs. Mais ce qui y
aura contribué, ce sont les divers extraits de compositions vibratos que j’ai pu lire par l’intermédiaire d’Internet.
C’est bien un choix de ma part, que je referais si le temps devait être remonté, et malgré les difficultés dues à l’accès mal aisé des œuvres.
A ce titre, je remercie tout particulièrement et chaleureusement Flora Devatine pour sa précieuse
et amicale aide à m’en communiquer, éclairant ainsi au plus juste mon approche.
Enfin, pour y avoir eu recours, Littérama’ohi a ceci d’essentiel, c’est qu’elle permet et ouvre la diffusion des écrits, des voix des Polynésiens, telle une anthologie d’auteurs-scriptomanes de talent,
tout en réunissant généreusement l,es amis des arts et des cultures.
Aussi, est-ce aujourd’hui un honneur que d’y apporter ma modeste contribution.»
AUX SOLEILS DE NOS IDENTITÉS
«
L’écrivain d’outremer est, généralement, riche de deux cultures
et la sauvegarde de la sienne passe, de manière incontournable, par
l’écriture dans l’autre (...) !
Aussi attendre ou entendre qu’il écrive, exclusivement, dans sa
langue d’origine, n’est-il qu’un déni de son être, de la spécificité de son
identité ! (...)
84
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Ce qui importe en définitive, n’est-ce pas cela même, progresser,
grandir,
Et que l’on puisse entrer en relation les uns avec les autres, en tout
premier lieu, avec soi, exprimant soi, dans la langue choisie par soi,
parce qu’ainsi vécu de l’intérieur et accepté d’être exprimé ? »
Flora Devatine
Quelle langue d’écriture en Polynésie Française ?
(article, Dixit 97 N°6,
et Les Tablettes
-
TE HIAPO - Les Tata’u sur Tapa de Vaitiare)
La notion d’identité ouvre sur un questionnement blotti au creux de
l’humain, être penseur et intuitif noué au hasard d'une ultime et indéfectible histoire trans-ethnique. Tour clivé de la mémoire rétrospective et
prospective, l’identité est un signifié inépuisé de prédilection de la philo-
sophie - la maxime substantielle de Socrate « Connais-toi toi-même »
figurant parmi les plus connues en la matière... et que nous assumons
en outre comme Ressens-toi toi-même -, ainsi que d’autres sciences,
et des plus contemporaines, révélant ainsi combien ses effets multiplient les perspectives de ce que nous nommerons très largement les
sciences humaines.
A en juger par nos sociétés et par leurs évolutions de par le monde,
à
par le métissage - par renversements ou chiasmes
anthropologiques, le métissage jouit de la capacité de lier des horizons
alors dissociés et de rendre visible, en une sorte d’épiphanie, l’universalisme humain -, mais aussi l’interdépendance des cultures, des idées, la
porosité des langues, des langages, des religions, des religiosités, de ce
qui de fait établit et précède notre identité formelle et sensible, corroborés par une certaine proximité des peuples grâce notamment à l’exploitation des médias, des nouvelles technologies de communication, au
développement performant des moyens de transport - déplacements
dont la nature aura peut-être, pour certains, pris de court, sans pour
autant toujours le stimuler, l'examen autocritique quant à l’appréhension
de l’Autre -, bref, tout cela prête à présager que dans ce contexte général,
commencer
85
Littérama’ohi N°11
\
Muriel Baurens
la problématique de l’identité n’en a pas fini d’incarner un magnétique
pôle de réflexions, de sujets à débats, d’engagements. Elle renferme, en
germe et surtout à l’œuvre, la source lumineuse et l’éveil de notre devenir commun, pour éviter qu’elle n’en devienne notre mausolée.
L’affirmation, l’expression entendue de l’identité d’un peuple, d’un
foyer, quel qu’il soit, est un droit humain inexpugnable, universel. Audelà d’un droit institutionnalisé, elle est donc, au seuil de nos sentiments
et de nos émotions, une exigence morale,
de cœur, un accomplissement instinctif, dont la spécificité, collective et/ou individuelle, se vit au-
delà de toute contingence migratoire.
Ceci étant dit et fixé, il n’en demeure pas moins vrai que ce qui a
pu être insufflé d’une part, n’a pas nécessairement inspiré le dessein
souhaité d’autre part. Autrement dit, l’économie de la souffrance qui
trouve
refuge dans l’intransigeance s’abreuve de ressentiments
prompts à radicaliser le système des identités en une identité du cru,
«
(...) Car, en dépit de l’évolution des mentalités, subsiste, fortement
prégnant mais dévié, le sens de la propriété ou le sentiment exacerbé
d’appartenance ! »1.
Comment exercer son identité ou plutôt ses identités avec sagacité,
alors même qu’elles se trouvent régulièrement confrontées ou en proie
aux esprits du cloisonnement régressif, disséminés uniformément eux
à travers le monde ? Au regard des fracas perpétrés par ivresse
de conquêtes, hégémonie idéologique, religieuse, raciale, creusets
même d’animosités, l’indispensable élan de fond et la force déployée
par les oppressés, les colonisés, les Polynésiens, à se dresser contre
l’aliénation, l’assimilation, la « déterritorialisation », enfin la dépossession par l’Occident - pour ce qui concerne les derniers énumérés mais
aussi par d’autres par ailleurs - aboutit parfois, à regret, à des perceptions tronquées de la réalité des implications identitaires. Comment, en
effet, passer à côté du fait qu’en contrepartie des tentatives, poursuites
-
1
DEVATINE, Flora, Tergiversations et Rêveries de l’Ecriture Orale, Te Pahu a Hono'ura.
86
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
d’assujettissement d’un peuple ou d’une personne, sa propension à se
retrancher un vaste champ d’identités, à la faveur d’une unique, se
dilate, à la mesure du vécu intime de chacun. Aussi fondamentale - et
elle l’est assurément soit cette identité bafouée, en riposte d’avoir été
mise sur pilori, elle s’épure, par rejets tout aussi radicaux que symétriques aux afflictions endurées, en une identité minimaliste ; le culte
inconditionnel d’une part d’identité inhibant ainsi l’intime à l’« extime »,
inhibant la parole, l’acte même d’écriture, ruinant par conséquent l’affir-
mation et l’affranchissement commun et individuel.
ou
-
Si la critique paraît aisée, il ne s’agit certainement pas là de vilipender
d’évincer de toute considération l’importance de l’éducation
dans tout ce qu’elle comprend d’enseignement culturel, éthique... -
dont on reconnaît de surcroît l’héritage et ses bienfaits, mais de toucher
du doigt ce qu’il se joue de déchirures pour toute quête intime de soi-
au-monde, dans la distanciation première qu’elle suscite. Du moment
de notre naissance, accueilli, nommé, reconnu et donc conforté d’une
protection, d’une affection, on se sent en outre particulièrement redevable envers la famille et/ou la communauté qui nous a fait place. Et dès
lors, la transgression de l’édifice coutumier qui relève du tabou gèle la
progression, cristallise le questionnement autour de comment rester, se
fondre, sans se renier, ou comment saillir son individualité composite
sans
être disgracié, véritable dilemme pour quiconque souhaite assu-
mer simplement, pourrait-on dire, pour lui-même, ses identités. En dépit
de patientes, longues, laborieuses ou modestes explications - possible-
ment réclamées -,
la récidive se poursuit et de demander, implicite-
ment, par détours, ou même sans y toucher, quelle identité finalement
triomphe des autres, nous empressant ainsi à établir une hiérarchie ou
mieux, à nous amputer de ces fameuses autres composantes - tout
aussi imposantes - identités.
Et on finit par ne se réclamer que de celle dont autrui nous a légitimé par transfert ou rémanence. C’est ainsi que l'esprit se mue, comme
dans un réflexe instinctif de survie au milieu dans lequel il évolue, en un
être compatible à cet univers mais plus tout à fait à son intime, plus tout
à fait véritable.
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Littérama’ohi N°11
Muriel Baurens
Est-ce à dire que l’homme social, puisqu'il s’agit bien d’un rapport
à l’Autre, au groupe, pour cela même, est voué à renoncer à sa corn-
plexité, à sa multiplicité, à sa pleine liberté d’être dans sa totalité, sous
peine de finir plus ou moins si ce n’est entièrement exclu du groupe
pourtant incontournable ? Un « oui » à cette question serait pour le
moins pessimiste, et surtout reviendrait à ignorer de manière outrageante l’influence, le rôle des arts dans l’affirmation de l’Etre pluriel,
voire dans sa rébellion. Nous avouons ne pas connaître beaucoup
d’autres espaces qui offrent une liberté d’expression exponentielle pour
peu que l’on s’y adonne sans retenue, à l’épuisement. La littérature, la
peinture, la sculpture, la musique, la danse, le théâtre, ...pêle-mêle,
sont autant de leviers à la respiration de nos identités connues ou à
découvrir, sans oublier, à partager.
Tout comme le Tahitien du Bambou noih enrichit et parfait, épreuve
à épreuve, le dessin inaugural de son itinéraire, dans son prolongement, cette intrication continue des arts et de l’Etre harmonise les chatoiements identitaires, l’Etre embrassant sa libre envergure à travers la
création dont les rayonnements pénètrent comme autant de soleils ses
profondeurs « Tout est magique ! La société polynésienne est une
! Voyez l’écriture ! Voilà deux pratiques magiques à redécouvrir et à développer ! Mais pour cela, mettezvous en relation, non pas avec des tahutahu, ces sorciers « attiseurs »,
mais plutôt avec des esprits, des devins hi’ohi’o (...), et servez-vous, non
pas des ti’i ou « têtes-chercheuses », comme le faisaient les spécialistes
tahu d'antan, mais des fa’o, ces « mots-javelots » qui zébraient le ciel
d’éclairs (...). Chacun de ces hi’ohi’o, tous de bons et grands esprits, a
son identité propre (...). Tous sont des « regards », des « miroirs », des
« prismes » brillants,
réfléchissants, réfléchis, translucides, transparents... révélateurs de l’âme, de l’homme, dans ses aspirations les plus
profondes.
»3
société magique. (...) Voyez la parole
2
PAMBRUN, Tera’ituatini Jean-Marc, Le bambou noir.
3
DEVATINE, Flora, « Récit d'une communication avec les esprits hi’ohi’o sur deux pratiques
magiques : la parole et l’écriture », Magie et fantastique dans le Pacifique (dir. Sylvie André).
88
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Car, malgré une accoutumance à ne voir et à n’écouter qu’une
part de nos identités - pour X raisons -, ne suffit-il pas d’une seule
corde, jusque là fragilisée ou oubliée, pour que légèrement pincée, elle
se tende de nouveau, plus vibrante que jamais, plus que tout autre,
comme autant de « violents soubresauts corporels quand le déficit de'
reconnaissance est profond
»4.
Aussi, comment interpeller chacune de nos appartenances-identités à travers la revendication d’une supérieure, certes réalité mais pas
exclusive ; comment faire jour à nos variantes sans vriller ? De plus,
jusqu’à quel point asseoir notre fière appartenance à un peuple, une
culture, une religion, ou un agnosticisme, un athéisme, une nation, une
idéologie... quand elles peuvent ensemble s’affronter violemment ?
Dans cet entre-deux ou entre-mille, les orateurs, poètes, écrivains...,
artistes de la lisière, du carrefour, « « Frontaliers » de naissance, ou
par les hasards de leur trajectoire, ou encore par volonté délibérée, (ils)
peuvent peser sur les évènements et faire pencher la balance dans un
parmi eux qui voudront assumer pleinement
leur diversité serviront de « relais » entre les diverses communautés,
les diverses cultures, et joueront en quelque sorte le rôle de « ciment
» au sein des sociétés où ils vivent. En revanche, ceux
qui ne pourront
pas assumer leur propre diversité se retrouveront parfois parmi les plus
virulents des tueurs identitaires, s’acharnant sur ceux qui représentent
cette part d’eux-mêmes qu’ils voudraient faire oublier. »5.
Toutes ces identités ou ressentis ventilés sont de plus en plus perméables et ne sont pas nécessairement intraduisibles à l’Etre. Ce qui
rebute tant aujourd’hui jaillirait-il de la complexification de l’ordre jusque
là établi des prérogatives de chacun, ad vitam aeternam. Si le monde
actuel tend à niveler les spécificités, à une certaine vision dévoyée de
l’universalité, uniformisant, et fait prendre peur à certains qui considèrent
cette approche comme une mise en péril de la pérennité des cultures
sens ou dans l’autre. Ceux
4
5
KAUFMANN, Jean-Claude, Linvention de soi. Une théorie de l'identité.
MAALOUF, Amin, Les identités meurtrières.
89
Littérama’ohi N°11
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Muriel Baurens
ancestrales, dans leur typicité, dans leur transmission fidèle et approfondie, la diversité s’introduit pourtant en chacun d’entre nous qui n’appartenons - par raccourci - qu’à nous-même, mais qui nous reconnaissons des fraternités insoupçonnées alors, et qui progressons au fil de
ces alliances, de mieux en mieux enracinés à l’humain. Ces combinaisons identitaires audacieuses et désirables exigent, de pair, il est vrai,
une précieuse, attentive et non hégémonique recherche et implication
culturelle, tout simplement pour pouvoir les vivre et qu’elles nous fassent vivre, où que l’on soit, aux côtés de qui que nous soyons, dans un
«
quant-à-soi » apaisé. La réciprocité de filiation, en ce sens, est effectivement la condition, la teneur essentielle au mouvement des Etres. Si
l’évolution de l’humain ne va pas contre la tradition, il est néanmoins
important de l’expérimenter dans un effort volontaire pour ne pas que
croyant la posséder, elle lui échappe.
En tout état de cause, l’heure n’est pas et ne peut être au renoncement de ces parts d’identités qui et que composent chaque individu et
chaque peuple. Elles sont autant de portes ouvertes à l’écoute et à la
vision de l’Autre, dans l’éventail et la saveur de ses délicatesses. Si la
voie de la diversité s’avère trouée de jugements, préjugés, présupposés..., si la dialectique involutive élaborée sur un inconciliable être-à-lafois, sur la division de l’intime, colle aux semelles, la parole
perfor(m)ative des auteurs fera taire les sifflets bigots.
Le désœuvrement, le dépouillement de la culture, de l’individu, de
l’identité ne s’organisent pas dans ses écarts mais dans le dénigrement,
la dévalorisation, les appels de fond restés sourds, la résignation. De
même qu’une langue désincarnée est une langue privée de création,
d’écarts, de poésie, privée d’auteurs, de même qu’une culture pastiche
est une culture sur pied de mémoire sèche, une identité délestée est une
identité vidée de ses substances, de sa capacité à Etre, à devenir.
La culture tout comme les peuples et les individus, les identités,
comme instruments de résistance et art de vivre, dans leur historicité,
sont mouvements, vagues successives, l’une creusant le lit de la suivante
et sculptant à mesure son empreinte dans la chair du monde et des mots.
90
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
[Aux soleils de nos identités, il est ce soir d’été où
comme l’enfant fait un vœu,
la poitrine gonflée,
souffle,
sème les aigrettes de soie de ses destinées,
plumes d’air, palmes d’espoirs.
Aux soleils de nos identités, il est ce soir d’été où
mû de sa chrysalide,
ses
paupières ombellées sillonnent mon cœur,
et battent les peurs qui filent la vie.
Ce soir d’été, les enfants nouveaux de nos identités
irisent notre humanité.]
Muriel Baurens
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\
Littérama’ohi N°11
Stéphanie-Ariirau Richard
L’ESPACE DANS L’ÉCRITURE POLYNÉSIENNE
Une réflexion
théorique et critique applicable à l’écriture polynésimple allégorie, celle du tressage. Interpréter
cette allégorie nous permet d’aborder une écriture spécifiquement océanienne et de pénétrer le monde de la fiction et de la réflexion ma’ohi. Il
se peut que Uallégorie de la Natte nous serve à mouler ou plutôt à mieux
comprendre la psychologie et révolution des personnages dans diverses
fictions polynésiennes, car elle aborde la question de l’espace dans
l’écriture polynésienne : espace onirique, géographique, historique, où
les personnages déambulant dans la modernité de leur monde, seraient
guidés inconsciemment par une étoile de l’instinct et seraient invités à
s’asseoir sur la Natte, élément symbolique où l’intersection des
contraires (illusion/ science, rationel/onirique, traditionnel/moderne) se
fait de façon pacifique.
sienne découle d’une
1ère lecture de l’allégorie
L’écriture polynésienne correspond a la confection d’une natte vir-
tuelle, a mi-chemin entre la tradition et la création.
L’écrivain polynésien suit-il/elle les pas d Aurora Tetunui Natua ?
1- le temps:
Aurora est ‘celle qui conta la première son histoire avant de partir’:
le travail de l’écrivain est de projeter sa fiction passée dans l’avenir, et
l’espace de l’écriture est un espace muable plutôt que monodirectionnel
passé/présent/futur. L’absence de chronologie dans les évènements
n’est pas illogique, la logique du conte, de l’allégorie est onirique.
2- La grotte de Platon:
Cette femme, une conteuse, a les ‘yeux grands ouverts’. Pour corn-
prendre l’allégorie de la natte/ le texte, il faut ‘plonger dans l’inconnu’...
‘s’avancer dans le Haere po. Le personnage du Tahitien dans le Bambou
92
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
3-le
Noir (sortie du
roman, octobre 2005), lorsqu’il est aveuglé, que sa vue
devient graduellement douloureuse, comprend de mieux en mieux le
monde qui l’entoure. Ce n’est que dans le noir, que nous pouvons apercevoir la lumière. Le conteur, la conteuse, aujourd’hui, l’écrivain, est un
explorateur du pô, c’est à dire de ‘cet espace magique’ où l’imagination
et le savoir se rencontrent.
narrateur polynésien est un guerrierI une guerrière
‘L’histoire personnelle (d’Aurora Tetunui Natua) n’ayant plus d’intérêt pour elle-même’... c’est l’enseignement de cette histoire qui compte
essentiellement.
Lire l’écrivain polynésien aujourd’hui, c’est accepter de comprendre
comment le, la Polynésien/ne conçoit son monde.
Le recueil de pamphlets du Sale Petit Prince de Pambrun, Mutismes de
Peu ou nie des rêves écrasés de Spitz, aussi différents soient-ils, sont des
textes où les narrateurs/narratrices sont de véritables guerriers/ères, à
leurs façons. Le combat n’est pas le même, selon le temps, l’espace,
l’histoire; mais la vie se résout à une lutte. Le terme de ‘guerrier’ est
important: le guerrier est noble, fier, fort. Un ‘aito.
Confection et signification de la Natte
Il y a un temps pour
1- décider de confectionner la natte
2-collaborer
3-assembler
4-inviter
5- remercier
6- distribuer la nourriture aux enfants et aux plus démunis.
Avant tout, remarquons que la Natte est assez fine pour que les
invités gardent un contact à la terre, tout en ne touchant pas la terre. La
terre étant pour le Polynésien, la matière fertile qui lui permet de ‘pous-
ser’ (Ma’ohi : 1ère pousse d'un arbre) et d’être, la Natte permet ainsi de
conserver le contact à l’origine.
93
Littérama’ohi N°11
\
Stéphanie-Ariirau Richard
Tous les auteurs polynésiens abordent le sujet du contact à la terre,
de son appropriation, ou de son désir.
Les personnages appartiennent plus à leur terre, que la terre ne
leur appartient. Dans Hutu Painu, Tessier-Landgraf décrit minutieusement la géographie naturelle de la terre natale qui imprègne dans tous
ses
détails l’esprit de la petite fille, dans L’île des Rêves écrasées, la
terre (l’île) appelle sans cesse les personnages, dans Les Cris d’une
Tahitienne, Spitz mentionne la coupure du contact au sol, à sa terre,
lorsque l’enfant doit mettre des ‘chaussures’... ainsi la Natte permet
paradoxalement de conserver ce contact à la terre, tout en représentant
un espace bien défini destiné à accueillir les êtres.
on
La Natte doit s’adapter au nombre d’invités et non pas le contraire :
confectionne la Natte selon le nombre de personnes qui s’assiéront
évite l’humiliation de l’exclusion par manque de
place. L’espace de la Natte est donc conçu selon les besoins des êtres
humains ; cet espace répond au besoin humain, plutôt que l’humain
doit s’adapter à un espace.
On retrouve ainsi chez Pambrun des personnages qui traversent
différents espaces fluides (le rêve, la réalité) et qui transcendent des
espaces temporels et géographiques. Chez Devatine, l’espace de la
page est lui-même mis à l’épreuve : à défaut de pouvoir sortir de l’encadrement de sa page, Flora Devatine exploite son espace et s’offre le
sur cette natte, ainsi on
luxe du Blanc.
Dans différents cas chez nos auteurs, l’espace s’adapte aux besoins
du personnage. Les défis sont le plus souvent intérieurs, psychologiques
ou émotionnels
(dans Uîle des Rêves écrasés, les défis des personnages
rêves). L’espace de la Natte
s’adapte au nombre d’invités comme ces espaces flexibles dans lesquels
évoluent certains personnages de fiction (La Nuit des Bouches Bleues ou
La passe du voyant dans Huna) Lespace du rêve semble incontournable
dans la littérature polynésienne. Cet espace ‘tri-dimensionel’ de l’écriture
polynésienne (onirique, géographique, historique) n’a pas réellement de
délimitation, il n’est pas figé. Absence de marge, refus de l’encadrement:
sont identitaires et culturels et liés aux
94
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
un
anti-exotisme dans l’exploration des sentiments, dans la fiction psy-
chologique.
La Natte traite les humains de façon égale : ils sont tous assis au
même niveau ; ni infériorité ni supériorité, la hiérarchie est déjouée. Il
s’agit de réunir sur un même sol, une communauté d’invités ou de
famille. Cette dé-hiérarchisation ou plutôt égalitarisme symbolique se
retrouve dans le parler polynésien : le vouvoiement n’existe que dans le
multiple. Le Polynésien tutoie, te parle d’égal à égal. Ainsi le guerrier
Rua-Tini lorsqu’il rencontre la fée de l’eau pour la 1ère fois, la tutoie sans
la connaître (La Nuit des Bouches bleues). Sur une même natte, l’ouverture idéologique à l’autre ne rencontre pas l’obstacle hiérarchique.
La Natte permet la rencontre sans heurts, un entrecroisement des
contraires qui rappelle la pensée de Glissant dans Poétique de la relation
: dans
L’esprit de la Natte, l’auteur développe le thème de l’harmopacifisme océanien imprime la Natte, aux antipodes de la
réflexion Noir/Blanc, maître/esclave que l’on retrouve dans les systèmes critiques de la francophonie africaine.
nie. Le
Le tressage d’éléments distincts se fait de façon rigoureuse : on
spécificité, on se croise sans jamais réellement s’aliéner à
l’Autre. Cet entrecroisement des contraires se retrouve dans le travail de
conserve sa
Pambrun, dans l’ensemble de son oeuvre : pièces, essais, pamphlets,
romans, articles... ouvrages divers et parfois sans liens les uns les
autres, mais qui s’entrecroisent en formant un tout, une unité qui est la
matière polynésienne. On retrouve cet entrecroisement des contraires
dans l’écriture même, surtout dans la collection de nouvelles Huna où
les personnages sont pris entre la logique de l’irrationnel (guidés par le
rêve et le fantastique) et la logique du rationnel et de la société dans
laquelle ils évoluent. Ainsi, l'auteur polynésien s’apparente à un tresseur
de natte. La logique de la Natte reflète dans toute son œuvre. Le fait
même qu’il se pose « écriturien » aux 2 écritures suit cette logique
d’entrecroisement des contraires.
95
Littérama’ohi N°11
Stéphanie-Ariirau Richard
Enfin, l’auteur Pambrun se réfère au penseur Samoan Malama
: Tresser la Natte est une nécessité pour les peuples du
Meleisa
Pacifique ; il s’agit de former un ‘ensemble’ (on retrouve donc le thème
Mosaïque), il faut tresser ‘ les aspects sociaux, économiques,
techniques, historiques de notre culture pour former un ensemble’
de la
Récapitulons ce que symbolise la Natte :
-
-
-
-
-
la conservation du contact humain à la terre.
l’adaptation au besoin humain.
La hiérarchie est déjoué : sur un pied d’égalité
Le croisement des éléments distincts sans le sacrifice de l’aliénation.
La formation d’un ensemble : l’unité pour le tout. Donc la mosaïque,
ou le tifaifai.
L’écriture et le parcours de l’écrivain
polynésien correspon-
dent à la confection d’une natte virtuelle.
Pambrun lie le parcours initiatique exprimé dans l’allégorie de la
natte, à des préoccupations modernes (20). D’où l’incipit de Cohélet ‘Ce
qui a été, c’est ce qui sera’.
polynésien plonge dans le haere pô, l’inconnu (1), un
espace magique ‘qui donne à l’homme des pensées profondes’. Il se doit
ensuite, tel un guerrier, ‘abattre les cloisons’, c’est l’énigme, existentielle ou
réaliste qui s’impose au personnage. Le combat de l’écrivain polynésien
est de faire en sorte que les chemins qui mènent à Anavaharau, le temple
sacré, soient des sentiers et non plus des chemins cloisonnés qui forcent
au labyrinthe, à l’énigme. Ces 3 chemins: conserver, innover ou créer.
Lécriture polynésienne, comme le tressage de la natte, est un cheminement durant lequel tradition et création sont des conditions préalables.
Lécrivain
‘Trois chemins...mènent à Anavaharau : le premier vient du
large, le second vient de la montagne, le troisième vient des deux.
Et c’est celui du cœur.’ (28)
96
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Ecrire avec le coeur, conter avec le coeur, tresser avec le coeur. Le
sentiment, l’intelligence de l’émotion, contre toute logique de l’espace et
du temps, c’est ce qui fait couler l’encre de nos auteurs polynésiens.
Stéphanie-Ariirau Richard
LITTÉRATURE ÉCLATÉE
DE POLYNÉSIE FRANÇAISE
LES ATOLLISMES
: LA
Ce que j’entends par « atollisme » : ce qui subit psychologiquement la condition de l’atoll qui est l’éloignement, la barrière océanique
et l’ouverture, la solitude et la promiscuité sexuelle, l’autosuffisance, le
développement du sens de la vision1, l’espace de la peau de chagrin2,
la terre ‘éclatée’.
Telle est la condition ‘physiologique’ de la littérature polynésienne,
où chaque auteur est un atoll qui décline l’échange tout en acceptant
l’union ; c’est une écriture qui dialogue avec elle-même, forcée à la solitude. Plus précisément, les premiers contacts coloniaux sont basés sur
le mythe et la sexualité ; il n’est ni question de race, ni question d’es-
clavage. La littérature polynésienne ne se retrouve pas dans le mouvement antillais, ni africain. La Polynésie est française, son statut ambivalent de gouvernement autonome fait développer des thèmes tels que la
‘transfusion’, le para colonialisme, la très forte notion de ‘pays’ à travers
le mot'Fenua’.
1
Exemple : Le cas vécu, où des enfants d'atoll pouvaient percevoir à vue d’œil des embarcations
qui se situaient a deux heures de l'atoll, invisibles pour le regard étranger.
2 les atolls du
Pacifique se forment après 6 millions d’années d’érosion ; les conditions climatiques
récentes ont accéléré le processus de disparition des atolls ; aux Maldives, par exemple, certains
atolls sont en train de disparaître de la surface du globe. Les populations d’atoll ont une attitude
territoriale particulière et la conscience qu’ils peuvent tout perdre, par un cyclone ou une simple
montée des eaux.
97
Littérama’ohi N°11
Stéphanie-Ariirau Richard
Edouard Glissant a mis le doigt dessus : ‘Les Antilles, ce n’est pas
la Polynésie’. Et dans sa volonté de se démarquer de nos cartes pos-
taies, celles qui reproduisent éternellement les tableaux de Gauguin,
Glissant se rapproche de la réflexion de l’auteur Jean-Marc Pambrun
sur ‘le nœud’ ou le symbolisme du tressage de la natte. La littérature
polynésienne est une littérature profondément émotionnelle, éclatée qui
reflète un traumatisme inconscient de 30 années d’essais nucléaires.
C’est une littérature qui rejette le cliché mais n’arrive pas à lui échapper :
Titaua Peu écrit ‘la Polynésie n’est plus une carte postale’. L’ a-t-elle
jamais été pour les auteurs de ce pays ? Mais pour les auteurs des
autres pays, oui, la preuve étant : Edouard Glissant.
Le genre théâtral polynésien a toujours existé, il prend ses racines
dans le théâtre érotique du 18èms siècle tel que décrit par Cook dans son
journal. Le théâtre musical, puisqu’il faut tout définir, pour que l’autre se
retrouve en nous, le « théâtre musical » est plus que vivant, il explose
en Polynésie française, dans les nombreux spectacles de danses où le
corps exprime l’histoire, l’épopée, l’amour. Des pantomimes à rendre
jaloux le Neveu de Rameau.
La littérature polynésienne est atollisée par les lois de la Nature, les
lois de l’Histoire et l’autocratie de la critique littéraire. Francophone, oui,
inévitablement. Mais l’atollisme la distingue des autres. La question
existentielle de cette littérature polynésienne ne trouvera sa réponse
que dans la littérature comparée et non pas dans la francophonie. Car
aujourd’hui, ce qui unit les hommes plus que la langue, ce sont les émo-
tions, les idées, les réflexions. Et si Beckett ou Diderot sont des « francophones » ce sont surtout des auteurs qui ont apporté philosophie et
analyse du NOUS universel ou ethnique à l’humanité livresque. La
langue usitée dans l’écriture équivaut donc pour moi, à la couleur de
l’encre de la plume. La francophonie n’est qu’une couleur d’encre, il faut
la dépasser pour pouvoir extraire la substance de ces auteurs qui évoluent sur nos atolls.
Stéphanie-Ariirau Richard
98
Daniel Margueron
VERS UNE « FRANCOPHONISATION
»
DE LA POLYNÉSIE ?
UNE TRESSE D’INTERROGATIONS...
Certes la francophonie désigne bien «
sant la
l’ensemble des pays utili-
langue française
comme outil d’échanges linguistiques et
comme vecteur de culture ». Mais cette définition
générique, unani-
miste, œcuménique pourrait-on même dire, masque une diversité de
situations vécues et objectives sur les plans historique, géographique,
linguistique, culturelles, psychologique et politique.
Je vais simplement et très succinctement aborder sous la forme
d’un questionnement déroulé un certain nombre de problématiques
liées à la francophonie en Polynésie lesquelles s’inscrivent dans le
champs plus vaste de l’anthropologie des changements culturels. Je
n'accompagne pas, volontairement, cette tresse d’interrogations d’une
bibliographie précise afin de ne pas alourdir ce document.
Questions de langue...
Il convient de déterminer au préalable la situation de la langue fran-
çaise en Polynésie : le nombre de locuteurs pour lesquels le français
est la langue maternelle ou la langue seconde. Etudier ensuite les
caractéristiques du « français-tahitien » parlé, la prosodie, la syntaxe,
l’énonciation et les emprunts. Mesurer la distance existant entre la
langue de la maison et la langue normée de l’école, sans oublier la
langue des médias audiovisuels qui se tient en « embuscade » dans
chaque foyer. S’agit-il d’une créolisation ou d’une variété évolutive du
français ? Quel est l’effet de la scolarisation sur le français-tahitien
parlé et les instances pédagogiques prennent-elles en compte les distorsions du français parlé ?
99
Littérama’ohi N°11
Daniel Margueron
Quel est le statut juridique de la langue française en Polynésie
? De
la langue du conquérant, dont la maîtrise permettait une intégration au
monde colonial, à la langue française qui s’est progressivement répandue et à travers laquelle transite actuellement la plupart des conversations langagières, quelles furent les étapes de la «
francophonisation »
linguistique de la Polynésie ? Quels types de difficulté l’appropriation1 du
français pose-t-il à la population polynésienne ? Quels rapports les
Polynésiens entretiennent-ils avec la langue française, comment viventils son utilisation ? Le conflit de diglossie affecte-t-il (encore) la population selon l'échelle des âges ou selon les convictions culturelles ?
Langue et héritage colonial
Quels discours directs ou détournés les Polynésiens portent-ils sur
la colonisation
(française) ? La perception de la francophonie comme
concept est-elle en rapport avec la conscience que les Polynésiens ont
du fait colonial qui a façonné et structuré la Polynésie depuis 1842 ? Le
contentieux colonial se maintient-il ou évolue-t-il maintenant que le français est parlé par la quasi totalité de la population ? Ce contentieux
peut-il enfin se formuler grâce et par l’utilisation de la langue française ?
L’évolution politique de la Polynésie depuis 19772 change-t-il le regard
sur la période coloniale ? Pourquoi existe-t-il un conflit de légitimité
entre la colonisation religieuse (acceptée et fêtée) et la colonisation
politique (perçue de manière disons critique) ? Le français qui fut la
langue de la colonisation (et de la promotion sociale) peut-il devenir
aujourd’hui la langue de l’émancipation voire de la décolonisation ?
Existe-t-il un statut politique privilégié (départementalisation, autonomie, indépendance...) qui favorise cette décolonisation ? Y a-t-il des
freins, des limites ou des contre-pouvoirs à l’expansion de la langue
française en Polynésie ? De quelle nature seraient-ils ?
1
Le terme d'appropriation signifie ici que désormais l’usage de la langue française n’impliquë
plus forcément un rapport avec « l’étranger ».
2
Date du 1° statut d’autonomie, si l’on ne prend pas en compte la loi Deferre de 1957.
100
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
La francophonie dans sa composante créatrice de culture parti-
cipe-t-elle d’une conscience, d’une citoyenneté polynésienne voire
d’une identité nationale en construction ?
Langue et cultures
Le lien entre la langue française comme outil de communication, la
culture française et les valeurs dont la culture française s’estime porteuse, est-il perçu, accepté ou rejeté aujourd’hui par les Polynésiens ?
Existe-t-il une continuité ou une rupture ou une différences de nature
entre la francophonie linguistique et la francophonie culturelle
?
postcoloniales » qui se donnent pour buts de
« déconstruire les savoirs coloniaux » et la
prétention de l’occident à
énoncer des lois universelles qu’il imposait (critique de l’ethnocentrisme), fonctionnent-elles en Polynésie ? Si oui, de quelle manière,
avec quelles adaptations théoriques ou méthodologiques ?
La production francophone est en situation de contacts de cultures.
Comment les oeuvres se situent-elles par rapport aux traditions culturelies locales la plupart du temps orales ? Comment rendent-elles
compte de la diversité culturelle du milieu au sein desquelles elles
émergent ? En quoi l’écriture devient-elle.un outil de transformation des
Les études
«
connaissances et de la culture ?
Langue et créations
Peut-on parler en Polynésie d’une oeuvre francophone inaugurale
qui constituerait une rupture épistémologique par rapport à la production
allogène (exotique, coloniale etc.) ? Comment se libérer des clichés et
autres stéréotypes exotiques concernant la Polynésie au moment où le
tourisme en use largement pour attirer les visiteurs-clients ? Quel lien y
a-t-il entre les résistances culturelles et la puissance créatrice ? Quelle
est la part d’imitation et d’inventivité dans les œuvres francophones par
rapport aux œuvres métropolitaines voire francophones (Antilles,
Maghreb etc.) ? Que devient la langue française, dite normée, dans la
pratique d’écriture des écrivains francophones ?
101
Littérama’ohi N°11
Daniel Margueron
Les arts modernes (la chanson, la littérature, le cinéma...) qui utilisent la langue française créent-ils une culture originale
? Quelles sont
spécificités des productions/créations polynésiennes ? En quoi
consiste le « discours polynésien » au niveau des thèmes, genres,
valeurs, sources d’inspiration, univers symbolique et imaginaire, etc.) ?
Quels sont les éléments structurant l’esthétique polynésienne ? Le français peut-il exprimer les réalités vécues polynésiennes ? Traduire est-ce
trahir ou bien la culture polynésienne qui s’exprime à travers les œuvres
francophones reflète-t-elle celle qui s’offre en langues polynésiennes ?
Peut-on comparer les créations artistiques des différents pays francophones (historiquement ou par zone géo-culturelle etc.), entre elles,
compte tenu des histoires et des contextes différents des peuples qui
les ont produites, sans faire d’anachronisme ou de lectures fautives ?
Peut-on comparer les littératures anglophone et francophone du
Pacifique insulaire ?
Le sentiment d’appartenir à une « communauté » linguistique
internationale stimule-t-il les Polynésiens dans le domaine de la créales
tion et crée-t-il des solidarités interculturelles ?
Quel sont les destinataires des œuvres francophones ? Le public
polynésien accepte-t-il les œuvres produites en langue française et les
intègre-t-il à la culture polynésienne contemporaine ? Comment cornprendre, analyser une production francophone ? Comment recevoir une
œuvre francophone sans passer par le référentiel
métropolitain appris
dans le cadre scolaire ? Le public découvrant une étrangeté dans la production francophone ne risque-t-il pas de réintroduire le « déjà connu »
c’est à dire une perception exotique et le « regard tropical » ?
A quelles catégories sociales et à quels groupes ethniques ou
métissés appartiennent les créateurs francophones polynésiens ?
Expriment-ils davantage une vision culturelle, ou sociale ou encore
idéologique dans leurs œuvres ? La société offre-t-elle à ses créateurs
une
102
reconnaissance sociale ou intellectuelle ?
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Francophonie subie et vécue
Maintenant que Polynésiens et Français parlent la même langue, la
communication entre les deux peuples est-elle facilitée ? Les deux cultures
comprennent-elles mieux... ? La Polynésie peut-elle être énoncée par
autres » (celui des sciences humaines, de la critique littéraire, du langage universitaire...), ou bien existe-t-il encore un refus d’être
« enfermé » dans le discours de l’autre ? Parallèlement, la
Polynésie
peut-elle se retrouver, s’identifier dans les concepts forgés ailleurs en rapport avec des réalités différentes de l’histoire polynésienne ?
Qu’apporte ou que peut apporter la Polynésie à la francophonie
extérieure sur les plans de la langue, de la culture, des expressions
artistiques ?
se
le langage des «
Francophonie et mondialisation
La mondialisation n’est-elle pas en train de déplacer les enjeux de
la francophonie
notamment du fait de la prééminence de la langue
anglaise ? La francophonie peut-elle échapper à son instrumentalisation politique ?
La Polynésie est-elle en train de se « francophoniser » volontairement ou à son insu sous l’effet des politiques scolaires, médiatiques
etc. ? Le français sera-t-il dans l’avenir la langue vernaculaire de la
Polynésie ? Le bilinguisme voire le trilinguisme constitue-t-il un idéal
envisageable, satisfaisant, enfin souhaité par la population ?
Créateurs et critiques
Peut-on créer une œuvre sans se poser cette kyrielle de questions ?
Je réponds : bien sûr et heureusement ! La création et la critique relèvent de deux instances différentes. Sauf à produire une « ennuyeuse »
littérature de professeurs, savante, précieuse, autocentrée voire narcissique, le créateur invente, propose un produit nouveau, même s’il est
fait d’éléments anciens qui ont été intégrés, détournés, subvertis etc. Le
103
Littérama’ohi N°11
Daniel Margueron
critique, lui, interroge, s’interroge, cherche à comprendre, fait preuve
d’empathie puis de distanciation, produit un métalangage qui a la prétention de donner du sens à partir de questions telles que celles-ci :
Que dit l’œuvre, comment le dit-elle, pourquoi le dit-elle ainsi etc. ? Le
critique in fine tend un miroir, jugé plus ou moins déformant par le créateur. Le créateur et le critique sont deux consciences séparées, ne se
placent pas sur le même registre, leurs discours peuvent et doivent être
différents, c’est pour cela que l’unanimisme entre eux est impensable.
Au cours des siècles, créateurs et critiques se sont regardés en chien
de faïence, se sont maintes fois affrontés. C’est un débat normal !
Chacun exerce sa fonction librement. Chacun définit pour cela ses
règles éthiques.
« Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ! » s’exclamait
Baudelaire dans l’incipit des Fleurs du mal...
Daniel Margueron3
3 Docteur
ès-lettres, directeur du lycée protestant Samuel RAAPOTO. Contact :
margueron@mail.pf
Raphaël Confiant
L’auteur
Ecrivain martiniquais né en 1951 (Prix Novembre 1991 pour Eau de Café, Grasset ; Prix Casa de
las Americas 1993 pour Ravines du Devant-Jour, Gallimard). Dernier ouvrage publié : Brin
d’Amour 2000, Mercure de France.
CRÉOLITÉ ET FRANCOPHONIE :
UN ÉLOGE DE LA DIVERSALITÉ
En guise d’en-allée
Longtemps cette langue nous fut étrangère, langue du colon
découvreur d’Amériques, langue du Planteur esclavagiste, langue d’une
métropole qui nous qualifia plus tard de « confettis de l’Empire ».
Pendant trois siècles, les Noirs des Antilles françaises (SaintDomingue, devenue Haïti, jusqu’en 1804, Martinique, Guadeloupe et
Guyane) n’eurent pas le droit de l’apprendre. Aux maîtres blancs, le
sinistre « Code Noir » (1685), qui régissait les rapports entre maîtres
et esclaves, interdit aux premiers d’enseigner aux seconds l’art de la
lecture et de l’écriture. Dans le même temps, empêchés de continuer à
parler nos langues d’origines, celle de l’Afrique perdue, c’est-à-dire
l’éwé, le fon, l’ibo ou le wolof, nous inventâmes de toutes pièces un nouvel idiome, le créole, qui nous permit de survivre au sein de l’univers
plantationnaire. C’est dans celui-ci, que, de concert avec les maîtres qui
n’eurent d’autre ressource que de se l’approprier, nous nous sommes
réinventés en tant qu’êtres humains puisque le commerce triangulaire
avait fait de nous de simples marchandises, du « bois d’ébène » disait-on
à l’époque.
Nous avons donc confié au créole l’entièreté de nos souffrances,
de nos espoirs, de nos rêves, de notre rage qui éclatait parfois en
révoltes vite matées dans le sang. Tout cela peut encore se lire à travers
les contes de nos veillées, les devinettes, les proverbes, les comptines
et surtout les chants. Ils disent la blessure intérieure, « le chant profond
105
Littérama’ohi N°11
Raphaël Confiant
du
jamais refermé » selon l’expression d’Aimé Césaire (Moi, laminaire,
1992). Vint l’Abolition de l’esclavage en 1848 et notre désir, compréhensible, de devenir des citoyens à part entière c’est-à-dire des hommes
libres. Alors nous décidâmes d’oublier d’un seul coup le temps du fouet
et de l’insulte, d’effacer de nos mémoires non seulement le souvenir de
trois siècles d’abaissement de
peuples mais même celui du
originel qu’on nous avait patiemment appris, il est vrai, à
mépriser. Et le sésame de cette accession rêvée au statut d’homme et
de citoyen fut d’abord et avant tout l’acquisition de la langue française,
l’acquisition rapide, parfaite des moindres arcanes d’une langue que les
ces
nos
continent
esclaves avaient à la fois haï et désirée. Désormais, en cette seconde
moitié du XlXè siècle, ce désir pouvait se donner libre cours et surtout
s’allier à la nécessité car dans la nouvelle société qui se mettait en
place, le créole commençait à perdre de son importance en tant qu’organe de communication unique puisque l’école s’ouvrait aux fils d'esclaves. Pour réussir, pour grimper dans l’échelle sociale, la maîtrise du
français - du meilleur français - devint un impératif catégorique.
Jusqu’au mitan du XXè siècle, un phénomène d’idolâtrisation de la
langue de Molière se propagea dans nos sociétés antillaises, du plus
riche Mulâtre jusqu’au Noir ou à l’Indien le plus démuni. Seuls les
anciens maîtres blancs demeurèrent à l’écart de cette frénésie linguistique puisqu’ils parlaient déjà le français et surtout se voyaient déposséder du monopole de cette dernière par des gens qu’ils considéraient
hier comme des sous-hommes.
Parler français devint une « distinction » sociale au sens où l’entend Pierre Bourdieu, la marque de ce que l’on avait réussi à gravir les
marches de la Civilisation, de la seule qui méritât ce nom, la civilisation
française et plus largement occidentale. Nos poètes se voulurent
Romantiques, Parnassiens, Symbolistes et plus tard Surréalistes. Nous
nagions en plein « bovarysme collectif » selon le mot cruel et juste de
l’Haïtien Jean-Price Mars (Ainsi parla l’Oncle, 1925). Temps de décentrement, d’aliénation, d’oubli de soi, de rejet total de la langue et de la
culture créoles. Temps des peaux noires et des masques blancs pour
paraphraser Frantz Fanon. Puis vint le doute, l’hésitation, cela à partir
106
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
des années 60 du XXè siècle. Doute qu’avait instillé dès les années 30,
le mouvement de la Négritude et qu’Edouard Glissant et sa théorie de
l'Antillanité vint conforter en pleine guerre d’Algérie et au moment
même où les colonies d’Afrique noire française accédaient à l’indépendance. Nous redécouvrions la «
poétique » de la langue créole, ses
beautés cachées, sa force rebelle, son ironie mordante, son allégresse
impudique. Notre français cessait peu à peu de faire la révérence à
l’Académie et intégrait des vocables nouveaux, interdits jusque là, des
vocables créoles. Peu à peu, cette langue s’autochtonisait, prenait
racine dans les îles, commençait à exprimer nos sentiments les plus
profonds et ce faisant, elle perdait du même coup sa belle raideur racinienne que l’école nous avait présenté comme son unique parure. Dans
les ultimes décennies du XXè siècle, on assista à un double mouvement :
l’accession du créole à l’univers de l’écrit accompagné de l’explosion
d’une littérature de qualité dans cette langue et l’appropriation du fran-
çais par les Antillais, désormais décomplexés face aux exigences de
Malherbe, Vaugelas et Grévisse. De toute cette trame historique et culturelle est né, vers les années 80, le mouvement de la Créolité dont les
Martiniquais Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant
(Eloge de la Créolité, 1989) et le Guadeloupéen Ernest Pépin furent les
plus ardents promoteurs. Nous savions enfin que nous avions deux
langues - l’une légitime, le créole ; l’autre adoptive, le français - et qu’il
nous faudrait composer avec cette réalité. Sortir de la névrose
linguistique qui avait poussé nos parents à idolâtrer le français et à rejeter le
créole pour arriver à une situation d’équilibre entre ces deux idiomes,
une relation de non-conflictualité en tout cas. Le mouvement
général du
monde appellé « mondialisation » ou « globalisation » et que nous
préférons appeler « créolisation » - nous aidait grandement à penser
notre situation particulière sans nombrilisme et surtout dans un esprit
d’ouverture à toutes les langues du monde. L’anglais, l’espagnol, le hollandais et le papiamento, langues de l’archipel caraïbe, frappaient à nos
portes à travers le disque et le CD, le cinéma, les voyages désormais
facilités et l’immigration inter-insulaire. Nous étions dès lors sommés
-
d’inventer la Diversalité.
107
Littérama’ohi N°11
Raphaël Confiant
Les leçons de l’expérience antillaise
Nous n’avons pas la prétention de dire que les Antilles sont un
modèle pour la nouvelle humanité « globalisée » qui est en train de se
construire sous nos yeux mais il n’en reste pas moins que c’est la première fois, dans l’histoire de l’humanité, qu'une société s’est constituée
à partir d’un véritable laboratoire humain. Partout, dans le passé, des
peuples ont envahi d’autres peuples, des empires se sont constitués empire romain, empire arabe, empire ottoman, empire anglais et français - mais la confrontation s’établissait toujours entre des autochtones, souvent farouchement attachés à leurs traditions, et des
conquérants désireux d’implanter les leurs par la force. Dans le
Nouveau Monde, au contraire, dont les Antilles furent la préfiguration
et la métaphore tout à la fois, des souches humaines se sont implantées/ont été implantées comme pour former un véritable « bouillon de
cultures » au sens où l’entendent les sciences naturelles. Une fois les
autochtones amérindiens totalement exterminés (cela prit entre vingt
et
quarante ans selon les îles à partir de 1492 pour les Grandes
Antilles et 1625 pour les Petites), elles devinrent des territoires vierges,
presque sans mémoire, libres en tout cas de toute attache mythique ou
historique. C’est dans les Antilles que s’est réalisée une première globalisation du monde, cela dès la fin du XVIIè siècle. Trois civilisations
extrêmement différentes
se sont entrechoquées sur des territoires
minuscules, l’Amérindienne, vite éliminée (mais point totalement effacée, « désapparue » comme dit E. Glissant et non pas « disparue »),
l’Européenne, conquérante, brillante et l’Africaine, vaincue, humiliée.
Trois types d’humanité, trois imaginaires, trois destins. Plus tard, au
XlXè siècle, de nouvelles souches humaines furent introduites Indiens de l’Inde, Chinois et Syro-Libanais - élargissant ainsi le spectre
de la créolisation. Car c’est de cette manière qu’il convient de nommer
phénomène inédit de brassage culturel de peuples originaires de
quatre continents (seule l’Océanie n’a pas contribué à la formation du
Nouveau Monde) : créolisation. Que signifie ce mot ? D’où vient-il ?
Qu’est-ce qu’un Créole ?
ce
108
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
La réponse est à la fois simple et compliquée : « créole » provient
du latin
qui signifie en français « créer/être créé ». Il
désigne, dans son étymologie même, la nouveauté, l’artificialité, l’inouï
de ces sociétés qui sont nées de ce fameux bouillon de cultures que
nous avons évoqué plus haut. Il désigne un monde neuf. Maëlstrom
humain, culturel, linguistique et religieux comme le décrit Edouard
Glissant (Le Discours antillais, 1981) qui n’a pas abouti à un mélange
harmonieux ou en tout cas complet comme cela a pu se produire dans
l’Ancien monde où Gallo-romains et Arabo-berbères, par exemple, se
sont mêlés jusqu’à ce que l’on ne puisse guère plus reconnaître ce qui
tient de l’autochtone et du conquérant. Aux Antilles, le mélange s’est fait
sous le mode de la diffraction, de l’hétéroclite, du « bricolage culturel »
au sens de Lévi-Strauss et loin de fusionner jusqu’à effacer les traces
de leurs origines, les apports culturels des quatre continents se sont ici
agrégés là juxtaposés sans presque jamais perdre disparaître en tant
que tels. Le Créole ne possède pas une nouvelle identité comme le
Gallo-romain ou l’Arabo-berbère mais de nouvelles identités. Le phénomène de créolisation a inventé de toutes pièces l’identité multiple. Alors
que dans l’Ancien Monde, il est impensable d’être à la fois Juif, chrétien
et musulman, dans le Nouveau, où il y a « surabondance de Dieux »
comme l’écrit joliment Simone Henry-Valmore (Dieux en exil, 1976),
chacun assume ou partage plusieurs identités religieuses à la fois : la
même personne peut se rendre à une messe catholique le matin, participer à une cérémonie hindouiste l’après-midi et aller consulter un sorcier nègre à la faveur de la nuit. Cela sans y voir la moindre contradiction, la moindre incongruité. Jésus, Mariemen et Papa Legba cohabitent
chez le Créole, certes pas de manière oeucuménique, mais comme des
pans de l’identité de chacun, pans qui se mêlent et se démêlent sans
cesse, qui s’embrassent et s’excluent dans un même élan. Et ce qui est
vrai du religieux l’est tout autant du culinaire, du vestimentaire, de l’architectural, du technologique et bien entendu du linguistique. Identité
multiple donc dans laquelle les auteurs de l'Eloge de la Créolité ont vu
une préfiguration de cette globalisation qui nous affecte en ce début du
«
creare
»
troisième millénaire.
109
Littérama’ohi N°11
Raphaël Confiant
Il y a donc des leçons à tirer de l’expérience antillaise. Née du plus
grand déni d’humanité jamais commis - l’esclavage des Noirs africains
(entre 30 et 70 millions d’hommes arrachés à leur terre natale et déportés dans un univers inconnu et hostile) -, s’étant développée au sein
d’un monde concentrationnaire la Plantation de canne à sucre -, résistant aujourd’hui à la francisation totale et à la globalisation anglo-américano-saxonne, la civilisation créole, dans sa déclinaison française, qui
s’est développée des bayous de la Louisiane aux confins de l’Amazonie
guyanaise, en englobant Haïti, la Guadeloupe, la Dominique, la
Martinique et Sainte-Lucie, est un formidable outil pour nous permettre
de penser le monde à venir. Au plan linguistique qui nous intéresse plus
particulièrement ici, elle nous clame que toutes les langues sont belles,
que toutes ont droit à l’existence et que si lorsqu’un vieillard meurt, c’est
une bibliothèque qui brûle comme l’écrivait Amadou Hampate Ba, lorsqu’une langue disparaît, c’est tout un pan de l’imaginaire mondial qui
est à jamais perdu. C’est un appauvrissement de l’humanité, un rétré-
cissement de la conscience.
La guerre des langues
Pendant trois bons siècles, la langue française a mené une guerre
sans merci
contre la langue créole qu’elle s’acharnât à désigner sous les
vocables péjoratifs de « jargon des Nègres », de «
patois », de « baragouin » et plus récemment de « petit-nègre ». Elle s’est posée, ici mais
aussi en Europe, comme la langue de la Raison, de la Logique et du Beau
et cela contre toute logique puisque Descartes lui-même écrivait, au tout
début de son Discours de la Méthode, que la raison est la chose au monde
la mieux partagée. Or, le monde parle une multitude de langues ! Langues
toutes égales, quoique différentes, dans leur manière de découper le réel
et de servir aux besoins communicatifs des communautés qui les utilisent,
n’en déplaise à Rivarol. On ne voit pas en quoi, en effet, J’ai mal à la tête
serait plus logique que l’espagnol Me duele la cabeza ou le créole Tet
mwen ka fè mwen mal qui signifient tous deux, littéralement, Ma tête me
fait mal. Dans pareille idée, il n’y a qu’aveuglement ethnocentriste.
110
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
La guerre menée par le français contre le créole a imprimé un fort
sentiment de culpabilité linguistique dans la psyché des Antillais, sentiment qui a conduit certains au
bord du suicide linguistique
: ne plus
vouloir parler cette langue pourtant ancestrale et interdire aux enfants
de l’utiliser. A l’école, nos maîtres, longtemps pourchassèrent ce qu’ils
appelaient les •« créolismes » c’est-à-dire l’intrusion subreptice de la
langue dominée au cœur même de la langue dominante. Ils se firent lesplus ardents défenseurs de la norme parisienne alors même qu’ils
étaient incapables, ne serait-ce qu’au plan phonologique, de l’atteindre
tout à fait. Traumatisme de la pseudo-absence du r en créole dont
Fanon s’est bien gaussé. Mensonge d’ailleurs puisque c’étaient les premiers colons normands qui disaient paler au lieu de parler alors que
leurs esclaves africains roulaient les r plutôt deux fois qu’une, chose qui
se remarque d’emblée aujourd’hui dans le
français d’Afrique noire.
Cette guerre a fait des victimes : enfants des classes populaires et
donc créolophones brutalement exclus du système scolaire, travailleurs
bloqués dans leur carrière par une maîtrise insuffisante du français et
même dans la petite-bourgeoisie, puissant sentiment d’insécurité linguistique conduisant parfois à des hypercorrections.
A ce traumatisme, Aimé Césaire, dans les années 30, a voulu
riposter en déclarant vouloir « négrifier la langue française ». Désir
louable mais impossible à mettre en œuvre si l’on ne dispose pas d’une
langue « nègre » sous la main. Or, on le sait, comme tout Antillais, l’auteurdu Cahier d’un retour au pays natal (1939) ne parlait aucune langue
africaine et de plus, il tournait le dos au créole, symbole pour lui de la
promiscuité coloniale et de la compromission entre maîtres blancs et
esclaves noirs. Son désir est donc resté lettre morte mais sa simple formulation témoignait du mal-être linguistique qui étreignait les élites
antillaises en cette première moitié du XXè siècle. Il a donc fallu attendre
Edouard Glissant dans les années 60, puis les auteurs de la Créolité
dans les années 80 pour que le désir césairien puisse commencer à
s’exaucer. L’hybridation du français et du créole était alors revendiquée
comme l’une des tâches primordiales de nos écrivains afin de
pouvoir
trouver/construire leur propre langage. Car au-delà de la langue en tant
111
Littérama’ohi N°11
Raphaël Confiant
qu'outil linguistique, il y a le discours, la vision du monde qui, pour trouoriginalité, ne peut en aucun cas considérer la langue comme
un objet neutre. Le français de France charrie en lui des siècles et des
siècles d’expérience hexagonale et ne saurait impunément être utilisé
par des écrivains non-Hexagonaux sous peine de se voir déporter, à
leur insu parfois, de leur identité propre.
La première leçon que nous enseigne l’expérience antillaise est
que le français doit être acclimaté aux nouvelles régions où il s’est installé, il doit s’adapter à de nouvelles cultures, à de nouveaux imaginaires. Il doit surtout ne pas résister à un certain métissage avec les
langues déjà installées qu'il est journellement amené à côtoyer. Les linguistes qualifient ce phénomène de « nativisation du français » et la
racine de ce mot, « naître », renvoie à celle du mot « créole » qui est
« créer ». Un nouveau
français doit naître, doit se créer partout où la
langue de Molière a trouvé à s’installer. Non pas une langue entièrement différente mais une variété de français qui a sa propre couleur, sa
propre odeur, ses propres élans et qui, par ricochet, à vocation à enrichir la langue de l’ancienne métropole.
La seconde leçon que nous devons tirer du processus de créolisation, c’est que les langues locales, tribales, régionales ou nationales basque, corse, breton, occitan, créole, wolof, bamiléké, malgache ou
arabo-berbère ne menacent aucunement le français, qu’elles n’empêchent point sa diffusion et qu’elles doivent être étudiées et enseignées
au même titre que le français. Chacun sait
que le nombre de francophones a doublé en Afrique noire après les indépendances des années
60, qu’il a triplé en Algérie malgré la politique d’arabisation. Que là où
le français se porte le mieux, c’est dans les régions où il y a eu une prise
en compte, limitée certes, des langues locales (Mali, Bénin,
République
Centre-africaine, île Maurice).
La troisième leçon est qu’aujourd’hui, le meilleur allié du français
contre l’hégémonisme anglo-américain, ce sont les langues régionales
de l’Hexagone (breton, corse basque etc.) et les langues indigènes des
ver son
-
anciennes colonies. Car à se battre comme il continue, hélas, à le faire
sur deux fronts
112
: d’une
part contre les langues régionales et indigènes
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
et d’autre part, contre l’anglo-américain,
le français risque à terme de
s’épuiser et de s’appauvrir. L’exemple d’Haïti est très éclairant à cet
égard : faute, pour la Coopération française d’avoir résolument soutenu
l’introduction du créole dans le système scolaire haïtien, le français est
en passe de nos jours d’être
remplacé par l’anglo-américain. Il y a
désormais autant d’Haïtiens qui parlent le français que la langue de
l’Oncle Sam et la tendance dominante est celle d’une diminution inexorable du premier groupe. Or, le créole ne comportait aucune menace
sérieuse pour le français et bien au contraire, ceux qui avaient d’abord
été alphabétisés dans leur langue maternelle apprenaient ensuite
plus
rapidement et mieux le français ! Aveuglement d’une francophonie
impérialiste et finalement auto-destructrice.
La question de la norme
Qui dit français nativisé,
indigénisé, dit norme endogène. Or, la
France est l’un des rares pays dans le monde où il y a une véritable féti-
chisation de la norme. Impossible de devenir présentateur-vedette du
journal télévisé sur une grande chaîne nationale, agrégé de Lettres,
ministre ou même grand acteur de cinéma si l’on conserve l’accent de
sa province. Yves Montand a maintes fois raconté combien d’efforts il
avait été amené à faire lorsque, jeune Marseillais monté à Paris
pour
faire une carrière cinématographique, il avait été contraint de gommer
son accent méridional. Ce dernier, tout comme l’accent
alsacien, bourguignon, créole ou africain, est sans cesse moqué, ridiculisé. Mais il n’y
a pas que l’accent : depuis que Malherbe avait
entrepris de « dégasconner la langue française » au XVIIè siècle, le
français s’est privé
d'étonnantes richesses dialectales et s’est figé, voire étiolé dans une
parlure parisiano-bourgeoise qui sent parfois le chloroforme. Que de
mots perdus à jamais, d’expressions, d’images envolées ! Quand on la
compare avec les littératures allemande ou italienne qui n’hésitent pas
à puiser dans le trésor de leurs dialectes, on mesure la
perte qui a
résulté, pour la littérature française, de l’imposition presque militaire (cf.
l’enquête de l’Abbé Grégoire, pendant la Révolution française, « sur les
113
Littérama’ohi N°11
Raphaël Confiant
patois de France et les moyens de les éradiquer ») d’une langue qui,
départ, n’était parlée que par une modeste fraction de la population
au
de l’Ile-de-France.
A l’heure de la mondialisation, cette fétichisation de la norme
confine au ridicule le plus absolu. D’autant que l’adversaire principal,
l’anglo-américain se fiche royalement-d’une telle contrainte. Personne
ne fait attention à votre accent, ou en tout cas ne vous en tient rigueur,
quand vous postulez pour un emploi, passer l’oral d’un examen ou
jouez dans un film. Accents australien, néo-zélandais, africain, indopakistanais, sud-étasunien, nord-étasunien, californien, caribéen ne
souffrent d’aucune discrimination particulière par rapport à l’accent british lequel se divise déjà entre accents anglais, gallois, écossais et
nord-irlandais. Et cela est aussi vrai du lexique : le Flarrap’s accueille
chaque année des centaines de mots indo-pakistanais, caribéens, africains ou étasuniens alors que le Robert est particulièrement frileux, y
compris envers ce qu’il nomme pudiquement les « canadianismes ».
Le grotesque est d’ailleurs atteint lorsqu’au lieu d’adopter le beau néologisme québecquois de courriel pour dire e-mail, l’Académie française
tente froidement de nous imposer mél. Autrement dit, le franglais vaut
mieux que les français indigènes !!!
Il est donc temps pour l’Hexagone de reconnaître qu’il n’est plus le
seul centre de production du français et donc de la norme et qu’il existe
depuis bientôt un siècle des lieux où le français est aussi vivace, aussi
dynamique que sur les bords de la Seine. Que dans ces lieux de nouveaux
types de français s’élaborent et donc de nouvelles normes, des normes
endogènes qui ne sont en rien inférieures à celle de Paris. Qu’elles ont
droit au respect parce qu’elles témoignent non pas de l’appauvrissement
de la langue mais de son enrichissement par l’apport d’imaginaires différents. En couronnant l’Acadienne Antonine Maillet en 1979 pour Pélagiela-charrette et le Martiniquais Patrick Chamoiseau en 1992 pour Texaco,
les académiciens du Prix Goncourt ont montré la voie à suivre, la seule
manière pour le français de résister à l’avancée de l’anglo-américain.
Un simple exemple, brutal, sec : après cinq ou dix années de scolarité plus ou moins chaotique, l’Haïtien moyen parvient à peine à articuler
114
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
phrase correcte en français alors que lorsqu’il émigre aux USA, au
bout de six mois, il parle déjà anglais relativement couramment ! Pourquoi ?
une
Parce que l’anglais serait plus facile que le français ? Absolument pas !
La raison est la suivante :en français, il est paralysé
par l’épée de
Damoclès d’une norme rigide, il crève de peur de commettre des fautes
alors qu’en anglais, rien de tout cela ne pèse sur lui. Personne ne lui fera
de remarque désobligeante sur son accent ou sur telle ou telle faute qu’il
pourra inévitablement commettre au cours de son apprentissage.
Pour une Académie francophone
La mondialisation exige qu’à côté de l’Académie française soit fondée
une
Académie francophone.
L’intégration de non-Hexagonaux au
première (intégration dont Léopold Sédar Senghor est
l’exemple le plus connu) ne suffit plus. Au mitan du troisième millénaire, il
y aura davantage de locuteurs du français hors de l’Hexagone qu’à l’intérieur de celui-ci, de locuteurs réels s’entend, pas de locuteurs « administratifs »(ces 70% d’Africains noirs, par exemple, qui vivent dans des états
où le français est la langue officielle mais qui ne parlent
pas un traître mot
de français dans leur vie de tous les jours et qui ne le parleront
jamais tant
qu’on partira de l’enseignement de leurs propres langues pour leur enseigner le français). Cette Académie francophone sera définitivement installée dans l’Hexagone puisque ce dernier est le berceau
historique de la
langue française mais sa composition se fera au pro-rata des francophones réels. Ce qui veut dire que des pays de 400.000 habitants comme
la Martinique ou la Guadeloupe devront y avoir
davantage de sièges
qu’un pays de 7 millions d’habitants comme Haïti qui ne compte que
200.000 francophones effectifs. Cette Académie francophone devrait être
co-financée par les pays francophones au pro-rata de leur PNB. Ce qui
veut dire que le minuscule Luxembourg devra contribuer
davantage que
l’immense Mali, par exemple. A côté de cette Académie francophone
mondiale devraient voir le jour des Académies francophones
régionales
non pas par pays mais par zone
géographique : académie francophone
des Amériques (Caraïbes, Guyane et
Québec), académie francophone
sein de la
115
Littérama’ohi N°11
Raphaël Confiant
du Maghreb, académie francophone d’Afrique de l’Ouest etc. Ces der-
nières travailleraient à consolider ces fameuses normes endogènes dont
parlé tout en maintenant les liens avec les autres variétés de
français. Leur financement serait exclusivement à la charge des régions
concernées, toujours au pro-rata de leurs nombre de francophones réels
et de leur PNB. Le travail de ces Académies francophones régionales,
tout comme celui de l’Académie française d’ailleurs, servirait de base préparatoire à deux sessions annuelles de l’Académie francophone mondiale dont l’une se tiendrait à Paris, l’autre dans chacune des régions francophones à tour de rôle. Le tout serait couronné par la publication d’un
« Dictionnaire du
français mondial » dans lequel les apports régionaux
français d’une part et les apports africains maghrébins, antillais et canadiens de l’autre, trouveraient leur juste place.
nous avons
Pour une utopie francophone
Le monde ne va pas sans utopies. C’est là le moteur des énergies
intellectuelles. L’utopie francophone doit s’inscrire résolument dans la
créolisation et dans la diversaiité. Dans la créolisation d’abord comme
modèle de mondialisation opposé au communautarisme anglo-américano-saxon. On
le sait, aux USA, il n’y a jamais eu de « melting-pot »
et les Chinois vivent leur sinitude dans Chinatown, les Noirs leur négri-
tude dans les ghettos, les Hispaniques leur latinité dans les barrios et les
Blancs leur caucasianité dans les white suburbs. C’est la théorie du
separate but unequal (et non pas equal comme cela est mensongèrement affirmé) que Hollywood, CNN et Coca-Cola tentent d’imposer au
monde entier. La juxtaposition des communautés. L’enfermement dans
l’Identité Unique. En effet, devant la mondialisation inéluctable, inexorable qui se met en place, il n’y a qu’une alternative sérieuse : la créolisation ou Identité Multiple contre la globalisation communautariste sous
égide étasunien ou Identité Unique. On sait les ravages récents de cette
dernière en Bosnie ou au Rwanda. On sait moins qu’en juillet 2000, deux
états américains, le Nouveau-Mexique et l’Arizona ont supprimé l’enseignement bilingue anglais-espagnol. La francophonie doit tourner le dos
116
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
à cette globalisation, et tout en promotionnant le français, déployer les
mêmes efforts en faveur du créole, du wolof, du bambara, du kikongo, du
berbère, de l’arabe, du tahitien ou des langues canaques. Et le principal effort consiste à aider à la fabrication d'ouvrages scolaires dans ces
différentes langues d’une part et à la réalisation de productions télévisuelles, cinématographiques et multimédias (CDROM, site-Internet).
Tout cela risque de coûter très cher mais, on le sait, les utopies n’ont pas
de prix. Il y va de la crédibilité même de l’idée francophone qui dans un
deuxième temps doit s’inscrire dans la perspective de ce que les auteurs
de l'Eloge de la Créolité ont nommé la « Diversalité ». En quoi ce néologisme se distingue-t-il de diversité ? Pourquoi a-t-il été nécessaire de
le forger ? C’est parce qu’il y a risque que des esprits trop peu attentifs
confondent mondialisation globalisée et mondialisation créole. La pre-
mière valorise la « diversité
» telle que
l’exprime spectaculairement les
publicités de Benneton où sont juxtaposées ce qu’une idéologie aux
relents racistes appelle « les trois races » : la Blanche, la Noire et la
Jaune. Du coup, la moitié de l’humanité - l’humanité métisse - est passée à la trappe : Indiens de l’Inde, Sud-Américains, Arabes, Juifs,
peuples océaniens. L’Amérique triomphante « blanche-anglo-saxonneprotestante » et ses affidés européens aiment à penser le monde en
catégories étanches. Cela les rassure et leur permet de mieux le contrô1er. Tout ce qui est métissage - biologique, linguistique ou religieux - les
inquiètent et les dérangent. Au contraire, la mondialisation créole valorise la « diversalité » c’est-à-dire le mélange, le partage des ancêtres et
des identités, le non-cloisonnement des imaginaires. Elle se distingue de
l’idéologie sud-américaine du mestizaje qui se place uniquement sur le
terrain biologique et qui ne voit la « solution » des problèmes « amérindien et noir » que dans la fusion à terme de ces derniers dans la
« race blanche » considérée comme la
pointe avancée de l’humanité.
La Diversalité, suivant en cela les traces (et les stèles) de Victor
Segalen, nous contraint de reconnaître que l’Autre vit en nous, que
nous sommes partiellement lui et qu’à ce titre il a droit à notre
respect
le plus absolu. Le jazz, en dépit de la ségrégation inavouée qui sévit aux
Etats-Unis, n’est plus depuis des lustres une « musique nègre » et la
117
Littérama’ohi N°11
Raphaël Confiant
cuisine chinoise n’est plus, en Europe de l’Ouest, une cuisine exotique.
C’est qu’il y a désormais du « nègre » et du « chinois » chez l’Européen
et inversement. Nous partageons tous - et nous partagerons de plus en
plus - les mêmes ancêtres, à des degrés divers bien entendu.
Final de compte
fin », on dit « final
de compte ». Pour bien montrer sans doute qu’au terme du raisonnement,
rien ne doit être omis ou oublié, que le décompte scrupuleux des proposiEn français des Antilles (et en créole), pour dire «
tions est une exigence à la fois morale et intellectuelle. C’est pourquoi je
termine en réparant un oubli : le français de l’Hexagone est en train de
changer. Il est en proie à un bouleversement extraordinaire au sein de ces
multiples banlieues où parfois vingt ou trente nationalités différentes sont
sommées de vivre ensemble. Ce français-Djamel (pour reprendre le nom
du célèbre humoriste de Canal+) est en passe de supplanter le français
populaire-gaulois car il déborde les cités pour s’emparer des bouches et
des esprits de toute la jeunesse française. Il fait bouger le français, il
décrispe la norme, il retrouve la créativité, l’inventivité insolente du français
pré-malherbien, celui de François Villon et des poètes de sac et de cordes
de la fin du Moyen-Age, celui de François Rabelais et de sa boulimie lexicale. Les décideurs actuels de la Francophonie doivent tenir compte de ce
paramètre incontournable ainsi que de tous les autres que nous avons
examinés plus haut s’ils veulent que dans le nouveau siècle qui s’annonce,
la langue française ne devienne pas une langue marginale, s’ils veulent
qu’elle continue à rayonner sur les cinq continents.
Raphaël Confiant
Bibliographie
Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Eloge de la Créolité, 1989, Gallimard.
Aimé Césaire, Moi, laminaire, 1992, Le Seuil.
Edouard Glissant, Le Discours Antillais, 1981, Le Seuil.
Jean-Price Mars, Ainsi parla l’Oncle, 1925, Imprime Nationale d’Haïti.
Simone Henry-Valmore, Dieux en exil, 1976, Gallimard.
118
Tamatoa Bambridge
I
LA FRANCOPHONIE EN OCÉANIE
II
LA TRADITION OCÉANIENNE,
CONDITION DE LA MONDIALISATION
UN « YALTA CULTUREL
»
EN DÉFAVEUR DE LA
FRANCOPHONIE OCÉANIENNE
I - LA FRANCOPHONIE EN OCÉANIE
Introduction
L’Océanie insulaire comprend
ici les îles de la Micronésie, de la
Polynésie et de la Mélanésie dispersées sur une surface maritime de 30
millions de km2 Dans cette Océanie, les acteurs de la francophonie
sont au nombre de 4 : la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, le
Vanuatu et Wallis et Futuna. Ce sont donc 435 000 personnes qui utilisent quotidiennement le français, c’est-à-dire, une faible part de
l’Océanie insulaire (11%).
Problématique
Selon que l’on aborde la francophonie avec un grand F « institutionnelle », celle des sommets biannuels et des chefs d’Etat ou la fran-
cophonie des peuples, celle du quotidien, celle du vécu, la perspective
n’est pas la même. On constate souvent un hiatus entre la
Francophonie institutionnelle, celle des chefs d’Etats, des sommets
biannuels et la « francophonie » du vécu, du quotidien, celle des sociétés.
119
«
Littérama’ohi N°11
Tamatoa Bambridge
Les intellectuels du sud comme du nord, lorsqu’ils jouent bien leur rôle,
sont là pour le rappeler.
Christian Valentin, le directeur du Haut Conseil de la Francophonie,
s’est lui-même interrogé récemment sur l’intérêt réel des sommets fran-
cophones1. Quels impacts cela a-t-il sur les sociétés ? Quels sont les
suivis au travers de programmes, des grandes déclarations d’intention
dans ces sommets ? Et pour le bénéfice de qui
?
1) Les instances de la francophonie dans l’Océanie insulaire
L’organisation internationale de la Francophonie compte actuellement 56 pays qui ont participé au sommet de Beyrouth en octobre
2002. Ces sommets sont l’occasion de réaffirmer un certain nombre de
bonnes intentions
en
matière de
développement. En dépit de leurs
adhésions massives, les pays du sud envisagent la francophonie
comme une nouvelle forme de l’impérialisme français et européen. Les
52 pays totalisent 600 millions de personnes mais environ le quart est
locuteur du français. A contrario, l’Algérie n’est pas membre de la fran-
cophonie (on en reparlera au point 5). Il est clair que l’inflation du
nombre d’adhérents est à la mesure des enjeux politiques et économiques représentés par la Francophonie (Afrique du Sud, Pologne,
République de Moldavie, Chili, etc.).
Dans l’Océanie insulaire, seul le Vanuatu est membre de l’OIF et
prend part aux sommets de la Francophonie. En ce qui concerne les
collectivités françaises du Pacifique, Madame Tjibaou est la seule à être
membre du Haut Conseil de la Francophonie depuis 2004.
Dans l’Océanie, les relais économiques, militaires et culturels français
manquent et les collectivités territoriales françaises existantes apparaissent comme des atouts essentiels pour la France. Les services de coopé-
ration et d’action culturelle, les Alliances françaises, et les établissements
d’enseignements supérieurs assurent la mission de promotion de la
‘
Hermes n°40, «
120
D'un sommet à l’autre, quelles continuités ?
»
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Francophonie. Le dispositif diplomatique, technique et culturel se déploie
inégalement suivant les intérêts économiques et diplomatiques français.
Les alliances françaises au Vanuatu sont au nombre de 2 (Port-Vila
+ 4 annexes et
Espiritu Santo). Les Fidji, les Iles Cook et la Papouasie
Nouvelle-Guinée en comptent un chacun alors que la Nouvelle-Zélande
en totalise
11 et l’Australie 47.
Les services de coopération
et d’action culturelle sont présents
partout où se trouvent les ambassades françaises (Australie, Fidji,
Nouvelle-Zélande, Papouasie Nouvelle-Guinée et Vanuatu). En outre,
l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Vanuatu proposent des établissements français d’enseignement. A ce propos, on peut noter que le seul
lycée français de Port-Vila accueille sensiblement autant d'élèves français que l’ensemble de tous les autres établissements de la NouvelleZélande et de l’Australie.
Le bureau Asie-Pacifique de l'AUF regroupe 4 états (Cambodge,
Laos, Vanuatu et Vietnam) ainsi que la Nouvelle-Calédonie et la
Polynésie française. Encore une fois, le Vanuatu fait le grand écart entre
Francophonie et Commonwealth puisque l’université de rattachement
du Vanuatu est l’université anglophone du Pacifique Sud avec cependant des programmes de coopération avec
Calédonie et de la Polynésie française.
l’université de Nouvelle-
2) Langue : la promotion d’une diversité verticale
ou
horizontale ?
Dans
mondes autochtones, ce sont
plusieurs dizaines de
langues vernaculaires qui rythment le quotidien des locuteurs. C'est
sans doute une des différences majeures entre les îles du Pacifique
habitées depuis des millénaires et celles vides d’autochtones à l’arrivée
des européens. En Nouvelle-Calédonie (29 langues vernaculaires), 6
en Polynésie française, 109 au Vanuatu.
Si la francophonie a un sens aujourd’hui dans le Pacifique, c’est
peut-être parce qu'elle est devenue une communauté qui fait de la diversité culturelle un atout plutôt qu'un handicap face à la mondialisation.
ces
121
Littérama’ohi N°11
Tamatoa Bambridge
La diversité est définie par le dictionnaire comme « caractère, état
de ce qui est divers » ou comme « divergence, écart, opinion ». C’est
bien sûr en son premier sens qu’il faut l’entendre lorsque la francopho-
nie l’avance comme slogan mobilisateur depuis quelques années : il
s'agit en fait de la suite logique de l'exception culturelle ou de l’application de cette exception culturelle aux langues. Mais cette définition minimaliste ne doit pas nous empêcher d’interroger plus avant cette notion.
Le socio-linguiste Jean Calvet a distingué deux types de diversité,
l’une horizontale, l’autre verticale. Par exemple, lorsque la francophonie,
la lusophonie, l’hispanophonie font alliance pour exiger le respect des
règlements linguistiques dans les organisations internationales, elles se
battent pour une diversité horizontale. Et cela pourrait s’apparenter à
une sorte de Yalta linguistique. Or dans chacun des ces grands espaces
linguistiques, il existes d’autres langues le plus souvent dominées et
cela pose le problème de la diversité verticale, des rapports entre ces
langues et celles qui gravitent autour d’elles. Que signifie par exemple
la diversité linguistique pour les locuteurs du Rurutu en Polynésie, ou du
motlav au Vanuatu ? En quoi la défense du français les concerne-t-il ?
Si l’idée est de préserver la diversité linguistique en Océanie, deux
directions d’intervention peuvent être imaginées.
La première concerne la défense de la diversité horizontale dont on
a parlé et sur laquelle nous ne reviendrons pas. Et
je crois qu’il y a déjà
eu
d’autres interventions dans ce sens dans cette même enceinte
La seconde direction, concerne les langues dites minoritaires, sou-
vent les
plus menacées. En d’autres termes, la défense du français
dans le Pacifique pour être crédible, doit aussi prendre en compte le
sort des petites langues, faute de quoi le combat de la francophonie
face à l’anglais pourrait s’apparenter, nous l’avons dit, à un yalta linguis•
tique largement défavorable à la francophonie d’ailleurs, pour ce qui
concerne le Pacifique dominé par l’anglais.
Mais cela ne suffit nullement qu’il faille par principe protéger toutes
les langues menacées comme on défend les baleines ou les bébés
phoques. Si les langues n’existent que par leurs locuteurs, de ce point
de vue, il ne s’agit pas de voler au secours de n’importe quelle langue
122
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
menacée de disparition, li s’agit en réalité de se demander quels sont
les besoins linguistiques des citoyens: Autrement dit, si les Etats ont le
devoir de donner aux citoyens le contrôle de la langue ou des langues
nationales, ils doivent en même temps leur permettre, s’ils le désirent,
de conserver une ou des langues identitaires. C’est sans doute ce plu-
rilinguisme des citoyens de demain qui garantira la diversité.
3) D’un point de vue économique : quelle solidarité ?
La petite communauté franôophone de l’Océanie insulaire a bien
du mal à générer un courant de développement entre ses membres. Le
plus pauvre, le Vanuatu, reste le plus pauvre ; les plus riches, comme
la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie poursuivent avec des options ditférentes leurs progressions économiques, sociales et statutaires.
C'est donc le constat d’une absence quasi-totale de relations, de
flux d’échanges économiques. Il faut dire que la fin du « principe de
l’exclusive » qui réservait à la France métropolitaine l’exclusivité des
relations économiques y compris dans la région naturelle de chacune
des
collectivités d’outre-mer date des années
1990. C’est bien
M. Rocard, lorsqu’il était premier ministre, qui tout en mettant fin à ce
principe, met en place des ambassadeurs itinérants notamment pour le
Pacifique.
Le principe de l’exclusive n’a pas entièrement disparu dans le nouveau statut de 2004 de la Polynésie française puisque ce pays n’a pas
le pouvoir de conclure de convention d’Etat à Etat même si cela ne
concerne que le strict domaine des relations économiques. La difficulté
concernant l’accord de pêche avec les Kiribati en est sans doute
l’exemple le plus récent.
La dynamique endogène de ce groupe francophone est finalement
très limitée et doit plus son existence au hasard de l’histoire et de la
géographie qu’à une véritable aspiration de ses habitants de se reconnaître au travers d’une langue qu’ils ne partagent que partiellement.
123
Littérama’ohi N°11
Tamatoa Bambridge
4) La question de la littérature
Sur la question de la littérature, des personnes bien plus compétentes que moi pourraient vous en parler. Pour la
Polynésie française, je
particulier à des analyses critiques comme celles de D.
Margueron ou de madame S. André. En tant qu’auteur, je pense aussi
à madame la présidente de l'université, à madame Chantal Spitz, Flora
Devatine et bien d’autres, etc.
Pour ma part, je me contenterai de rappeler qu’une analyse cornparative des bibliographies des auteurs du Pacifique, de l’Asie, du
Maghreb, montre :
dans le Pacifique : surtout des expressions culturelles, identitaires, des revendications indépendantistes, la question de la laïcité
commence à être évoquée, etc.
En Nouvelle-Calédonie, la production littéraire a été particulièrement soutenue depuis ces dernières années. La mise en avant de spécificités culturelles et identitaires va souvent de paire avec l’instauration
d’un dialogue inter-communautaire, kanak, caldoche et d’autres. Eux
plus que d’autres comprennent la nécessité de reconsidérer leur histoire commune selon des perspective qui sont les leurs.
une brève comparaison avec nos
bibliographies du Pacifique et
celle provenant d’autres espaces francophones (notamment le
Maghreb) montre que les préoccupations des auteurs francophones
divergent.
pense en
-
-
Cela étant, je ne vais pas m’étendre sur ce chapitre car je pense
que d’autres personnes plus compétentes que moi pourront mieux en
parler au cours de la discussion à venir.
5) La colonisation, une histoire commune en Océanie ?
Nous l’avons
indiqué, la Francophonie « institutionnelle » est
regardée avec suspicion par les Etats et surtout les sociétés francophones car elle est toujours suspectée de néo-colonialisme. Et ce ne
124
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
sont pas les changements d’organigramme au sein de l’organisation ou
les sommets de chefs d’Etat biannuels qui changeront grand-chose. En
réalité, la France tout comme les anciennes colonies, ont bien du mal à
affronter ensemble avec objectivité leur histoire commune de la décolo-
nisation.
Je signale à ce propos depuis 5 ans, le rôle précurseur d’un groupe
d’historiens mené par Blanchard, F. Vergés à la Réunion, etc., qui
amène la France métropolitaine à se réinterroger sur son histoire coloniale (zoos humains, l’Asie à Paris, etc.)
Pas plus tard que
la semaine dernière, de plus en plus de voix
outre-mer ou dans les anciennes colonies françaises, se sont élevées
contre l’article IV de la loi du 23 février 2005 relative à l’indemnisation
des rapatriés qui stipule que “les programmes scolaires reconnaissent
en
particulier le rôle positif de la présence française outre-mer (.. ,)”2.
Cette disposition a été incluse via un amendement parlementaire que la
majorité UMP a refusé de supprimer le 29 novembre 2005.
Ce texte reste muet sur la face sombre de la colonisation. La majorité UMP s’est aussitôt empressée d’amoindrir la portée réelle de ce
texte
: commission
d’enquête, pas de portée normative à dit le ministre
de l’outre-mer, etc..
Cela me permet de faire un rapprochement avec le traitement de
l’histoire coloniale algérienne, dans les manuels scolaires français.
Après avoir longtemps exalté la « plus grande France », les programmes scolaires ont minimisé, voire occulté, cinq siècles d’histoire
coloniale. Il aura fallu attendre la loi d’avril 1999, destinée à satisfaire les
2
Article 4 de la loi du 25 février 2005 : Les programmes de recherche universitaire accordent à
l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle
mérite.
Les programmes scolaires
reconnaissent en particulier le rôle positif- de la présence française
outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit.
La coopération permettant la mise en relation des sources orales et écrites disponibles en France
et à l’étranger est encouragée.
125
Littérama’ohi N°11
Tamatoa Bambridge
aspirations des anciens combattants, pour que l’expression « guerre
d’Algérie » soit enfin employée dans un texte de loi à la place de
« pacification », « événements » ou « maintien de l’ordre ».
Dans le Pacifique, il aura fallu les « évènements » de la NouvelleCalédonie pour que le fait colonial soit officiellement reconnu dans le
préambule de leur loi organique. En Polynésie française, combien de
jeunes de - de 25 ans sont capables de citer 3 dates de l’histoire de la
colonisation polynésienne (1844, 1867-Rapa-, 1866, 1880, etc) ?
Non seulement cette partie peu connue de l’histoire polynésienne
mérite d’être révélée, ouverte, mais il s’agit bien de notre histoire
quelles que soient nos origines. L’histoire française en Océanie est
aussi notre histoire, fait partie de notre patrimoine et il s’agit de regarder/ réexaminer cette histoire selon des perspectives différentes et souvent nuancées.
Ce qui est évidemment critiquable dans cette loi, c’est qu’elle se
permet de trancher ainsi de graves débats : les rapports entre mémoire
et histoire et les relations entre les historiens et le
pouvoir. Elle impose
une
sorte d’histoire-mémoire canonique, contraire à la liberté de pen-
sée et contraire aux règles de la recherche scientifique.
Elle met en cause les compromis, difficilement élaborés depuis la
Troisième République, entre l’Etat et la corporation des historiens afin
d’élaborer,
au sortir de guerres civiles répétées depuis 1789, un
permettant d’assurer, à travers l’élaboration d’une histoire
commune, l’intégration sociale.
Imagine-t-on un instant des classes où serait enseigné exclusivement le « rôle positif » de l’œuvre française ? Comment ne pas voir
que ce serait priver de tout passé des populations outre-mer, dont le
consensus
Pacifique.
C’est à ce titre que je pense que les insuffisances de l’histoire coloniale ne doivent pas être ignorées.
126
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
6) Conclusion
Enfin, je terminerai en disant qu’il ne faut pas négliger l'analyse critique des nationalismes du Sud. Elle est indispensable, un demi-siècle
après les indépendances ou les « autonomies », à la lumière des
impasses du développement, des dictatures, des répressions, de Toppression de la femme, etc.
Certains thèmes méritent d’être abordés et les recherches fran-
çaises/francophones dans le Pacifique lorsqu’elles ont lieu n’ont pas à
démériter face aux recherches anglophones, loin de là... Encore une
fois, c’est un style différent, un regard critique spécifique qui est mis en
avant (exemples de publications, recherçhe de J Vernaudon, etc...).
Autant de débats qui doivent être ouverts. On devrait s’inspirer,
pour les aborder, de la lucidité dont fit preuve Edward Saïd qui, luttant
contre l’impérialisme, n’a pas omis de souligner les dangers de toutes
les identités fermées. « Tous ces appels nationalistes à l’islam pur et
authentique, à Tafrocentrisme, à la négritude ou à Tarabité éveillaient un
puissant écho : on ne se rendait pas compte que ces essences ethniques et spirituelles allaient coûter cher à leurs adeptes victorieux...
Nul aujourd’hui n’est seulement ceci ou cela. Indien, femme, musulman,
américain... ». Et on pourrait ajouter ma’ohi, polynésien, chinois, etc...
Tamatoa Bambridge
(Conférence Savoir pour Tous
Université française de Polynésie,
15 décembre 2005)
127
Littérama’ohi N°11
Tamatoa Bambridge
Il - LA TRADITION OCÉANIENNE,
CONDITION DE LA MONDIALISATION
UN « YALTA CULTUREL
»
EN DÉFAVEUR
DE LA FRANCOPHONIE OCÉANIENNE
égard à la très faible importance démographique et économique du Pacifique, il est paradoxal de constater que cette région a
été et demeure l’enjeu de multiples stratégies politiques néocoloniales
ou impérialistes. Les anglophones y ont étendu leur domination économique et orientent les flux migratoires par une politique de visa discrétionnaire. La francophonie océanienne n’y est pas nécessairement perçue de manière positive.
«
eu
En fait, le
français intéresse peu les deux géants océaniens
(l’Australie et la Nouvelle-Zélande). Pour ne citer que le Vanuatu, unique
pays francophone indépendant dans le Pacifique, le seul lycée français
de Port-Vila accueille sensiblement autant d’élèves français que l'ensemble de tous les autres établissements de la Nouvelle-Zélande (onze
alliances françaises) et de l’Australie (quarante sept alliances françaises).
Aujourd’hui, les stratégies impérialistes des ensemblës francophones et anglophones du Pacifique, cèdent la place à une autre domination économique, celle qu’exerce progressivement le monde asiatique (et notamment la Chine).
La culture, condition de la mondialisation
Ces enjeux géopolitiques intéressent cependant peu
les auteurs
francophones du Pacifique. De ce point de vue, les expressions littéraires, artistiques et scientifiques du Pacifique reflètent la créativité mais
aussi les problèmes sociaux, politiques et économiques de leur temps.
128
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Développement des cultures, condamnation du colonialisme, évolutions
des relations identitaires, inégalités sociales et économiques, construetion de la démocratie, résurgence de la coutume,
maintien des tradi-
tions, appropriation de la mondialisation, nécessité impérieuse du dialogue interculturel : telles sont les grandes questions que survolent,
chantent, narrent ou décortiquent les titres de la bibliographie océanienne. Certains thèmes sont classiques dans le monde francophone
(démocratie, identité, colonialisme). D’autres, en raison de leurs usages
récurrents et inévitables en Océanie, doivent être soulignés : la coutume, la tradition et la culture.
Ces derniers thèmes, privilégiés par les francophones océaniens,
mettent l’accent sur un changement radical de perception de la mondialisation. En effet, la lecture des différents ouvrages suggère que la mondialisation n’est pas combattue en tant que telle ; elle est plutôt trans-
formée selon les termes et
conditions fixées par
les mondes
plutôt que de favoriser la
disparition des coutumes, a au contraire contribué à la résurgence de
celles-ci et à la prise de conscience de l’importance de la culture. Les
développements et la renaissance des coutumes et des traditions, véhiculées par l’oralité et l’écriture, refondent leur pertinence et marquent
leur importance vitale dans un monde où la mondialisation est perçue
comme synonyme d’occidentalisation.
aux
autochtones océaniens. La mondialisation,
Ne
y trompons pas. Les traditions et les coutumes du
Pacifique ne cherchent pas à se faire une place dans le « tsunami de
l’occidentalisation », elles revendiquent leur légitimité à le colorer, le
dévier, l’amadouer, lui donner du sens. La mondialisation actuelle
contribue ainsi grandement au développement de l’autochtonie du
Pacifique. Pour ne prendre que quelques exemples épars, les bénéfices
tirés des revenus provenant des migrants travaillant dans des entreprises multinationales, dans des plantations de bois, de café, de nickel
et d’autres encore, n’ont jamais autant contribué qu’aujourd’hui aux
grandes cérémonies d’échanges locaux entre les clans, les chefferies et
nous
129
Littérama’ohi N°11
Tamatoa Bambridge
les villages. Qu’il s'agisse des Wallisiens, des Kanak, des Paumotu, des
Marquisiens, des Vanuatu, des Enga, des Chimbu ou des Hagen en
Papouasie Nouvelle-Guinée, les cérémonies traditionnelles ont considérablement progressé en terme de fréquence et de magnitude dans
des proportions jusqu’alors inconnues.
Le dialogue interculturel, autre condition de la mondialisation
océanienne
Les identités, âprement débattues d’un bout à l’autre de l’Océanie
par les communautés autochtones et autres, s’ouvrent résolument à la
mondialisation, mais selon les termes et aux conditions choisies par les
sociétés. Le rythme et la cadence de cette mondialisation sont aussi
l’objet de discussions. La nécessité du dialogue interculturel en
Nouvelle-Calédonie, les inégalités économiques et sociales provoquées
par la politique d’assistanat de la France en Polynésie française, les
rivalités politiques anglophones/francophones au Vanuatu sont évoquées par plusieurs auteurs et par la seule revue littéraire paraissant
régulièrement en Océanie, Littérama’ohi. Ces auteurs rappellent que la
communication interculturelle ne progresse que dans le temps long et
devient une condition de la mondialisation. Dans ce contexte, l’écriture
s’affirme comme mode d’expression autochtone qui, loin de supplanter
l’oralité, l’accompagne et lui donne une autre couleur car elle contribue
à décloisonner les espaces publics et linguistiques et à construire un
espace de dialogue insulaire et régional.
Les revendications et débats qui traversent les ouvrages francophones océaniens apparaissent ainsi au nombre de trois. Tout d’abord,
une plus grande solidarité entre francophones. Alors que les francophones océaniens les plus riches (parce que bénéficiant des transferts
de fonds de la France) demeurent les plus riches, le plus pauvre est toujours le plus pauvre (Vanuatu). L’absence totale de relations économiques et de coopération est flagrante et navrante.
130
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
En second lieu, tous les auteurs
francophones recherchent ou
approuvent la construction d'un espace de dialogue avec le monde
anglophone du Pacifique. Le « Yalta linguistique » des langues dominantes en Océanie favorise largement l’anglais. De ce fait, pour être crédible, la francophonie océanienne doit participer à la construction d’un
espace d’expression régional spécifique. Pour promouvoir la diversité
culturelle tout en étant écoutée, la francophonie océanienne doit nécessairement défendre les langues dominées, très nombreuses dans le
Pacifique et encourager les réappropriations de l'histoire partagée entre
occidentaux et océaniens.
Enfin, dans la mesure où les peuples du Pacifique ont su remarquablement « utiliser » la coutume et leurs ressources culturelles pour
s’approprier la mondialisation, certains auteurs n’hésitent pas à donner
une leçon de modestie au monde occidental à propos des prétendus
progrès apportés par « la civilisation ». L’objectif est de faire prendre
conscience de la nécessité de conserver ou de promouvoir un modèle
démocratique pluraliste où coutume et modernité peuvent cohabiter
sans esprit d’absorption de l’une par l’autre, comme c’est souvent le
cas. Or les réalités démocratiques, ayant trait à la laïcité, à l’identité, au
dialogue interculturel peuvent à tout moment être absorbées par l’une
ou l’autre. Le monopole de la tradition sur la vie sociale tout comme l’impérialiste de la modernité, sont les pièges que nous tend le monde
contemporain. L’équilibre recherché entre tradition et modernité apparaît ainsi comme l’enjeu principal de la contemporanéité car il conditionne la vie sociale et politique à venir.
Tamatoa Bambridge
131
Littérama’ohi N°11
Chantal T. Spitz
francophonie le temps du partage
voici venu le temps de ia francophonie officiellement célébrée dans tous
les hémisphères sous toutes les latitudes sur tous les continents comme
si soudain l’usage de la langue française plaçait ses parleurs ses écriveurs ses entendeurs dans un
espace particulier coupé du monde d’enpeuplé de tous les locuteurs de toutes les autres quelconques
langues, voici venu le temps de la réjouissance commune consentie
consensuelle orchestrée par une politique néocoloniale expansionniste
prosélyte qui veut manifester au genre humain dans son entier la chance
des francophones d’user de la belle langue que la France dans sa grandeur leur concède en partage ou pour le dire plus justement en usufruit
car n’est francophone que l’étranger l’émigré le colonisé, voici que par un
pernicieux glissement de pensée se confondent désormais francophonie
et francophilie comme si parler français quand on n’est pas français ne
s’originait que dans un choix délibéré familial individuel ne s’engendrait
que d’une admiration portée à la langue la culture françaises ne se signifiait que dans la nostalgie d’une hégémonie linguistique expirée.
bas
dès le XVI0 siècle sont définies «
vulgaires » toutes les langues autres
que française parlées à l’intérieur du territoire français même si on ne
parle français qu’à Paris et dans l’aristocratie du nord de la France, cette
idée que la seule langue française mérite statut et existence prendra
importance jusqu’à la création par Richelieu de l’académie française
chargée de veiller sur « la pureté de la langue ». la révolution en faisant
de la France une « république unie et indivisible » la dote aussi d’une
langue nationale portée par le fameux rapport de l'abbé Grégoire
(Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française), une véritable terreur linguistique se met en place qui aboutit à un linguicide officiel dont l’unique
objet est la disparition programmée de tous les patois et leur remplacement par le français, aucune région n’échappe à la folie destructrice des
132
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
politiques et des zélés fonctionnaires particulièrement ceux de l’éducation
qui appliquent à la lettre le décret du 30 Vendémiaire an II (17 novembre
1794): « Dans toutes les parties de la République, l’instruction ne se fait
qu’en langue française ». ce génocide linguistique et culturel instauré
sur tout le territoire français sans exception y compris dans tout l’empire
colonial prend fondement sur un enseignement de la langue française
soumise à une grammaire codifiée et à l’orthographe de l’académie, il
est encore dans les mémoires puisque l’institutionnalisation du symbole
stigmatisant le parler d’un patois ou d’une langue indigène et la généralisation de la délation des brimades des vexations de la part des instituteurs dont la mission était de « supprimer l’usage des parlers locaux »
a eu cours dans les écoles de la république jusque dans les années
1960. seuls les enfants francophones de naissance ont échappé au
symbole de sinistre souvenir, le XXe siècle malgré l’effondrement de
l’empire colonial français et la reconnaissance des droits humains et
des peuples indigènes n’a apporté que très peu de changement dans
la politique linguistique de l’état français, en 1972 Georges Pompidou
président de la République déclare: « Il n’y a pas de place pour les
langues et cultures régionales dans une France qui doit marquer
l’Europe de son sceau», lors des débats sur le traité de Maastricht
Robert Pandraud (député et ancien ministre) déclare le 13 mai 1992:
« Je rends
hommage à l’école laïque et républicaine qui a souvent
imposé le français avec beaucoup d’autorité - il fallait le faire - contre
toutes les forces d’obscurantisme social, voire religieux, qui se manitestaient à l’époque. Je suis également heureux que la télévision ait été
un facteur d’unification linguistique. Il est temps que nous soyons français par la langue. S’il faut apprendre une autre langue à nos enfants,
ne leur faisons pas perdre leur temps avec des dialectes qu’ils ne parleront jamais que dans leur village: enseignons-leur le plus tôt possible
une langue internationale! » en mai 1997 Daniel Gauchon inspecteur
de l’Éducation nationale proclame: «Les langues régionales ont sans
doute leur place à l’école comme l’enseignement de n’importe quelle
langue ou discipline, mais le bilinguisme en langue régionale est
incompatible avec les principes de fonctionnement de l’école publique.
133
Littérama’ohi N°11
Chantal T. Spitz
Il privilégie la culture et la langue d’une communauté alors que le rôle
de l’école publique est de privilégier la culture et la
langue françaises
dans un objectif de cohésion sociale. » ce qui vaut en hexagone vaut
outre-mer.
jusqu’à l’installation du centre d’expérimentations nucléaires en
Polynésie française seules les familles de la bourgeoisie locale qui
s’auto-nomment « demies » avaient résolument fait le choix du français
comme langue de communication et d’expression familiale pour se
désolidariser de leur appartenance au peuple indigène dévalorisé et
s’installer dans le groupe .dominant paré des plus hautes qualités
humaines, cette intégration passait bien sûr par la maîtrise de la langue
colonisatrice garante de connaissances de réussite sociale et l’abandon
de la langue primaire porteuse d’ignorance d’échec scolaire, l’occidentalisation effrénée de la société polynésienne et une politique scolaire
agressive d’apprentissage du français a développé un profond sentiment de culpabilité chez les parents et ancré dans les esprits la minoration de toutes les langues indigènes désormais perçues comme obstacle à la modernité systématiquement opposée à la tradition synonyme
inavoué de stagnation, il est dorénavant de bon ton de se présenter bi
voire multilingue mais bizarrement peu de polynésiens peuvent inclure
une des langues indigènes dans leur plurilinguisme.
ne pas se sentir intéressé concerné préoccupé par la francophonie
apparaît presque comme un crime de lèse-francité comme un manque
de reconnaissance de gratitude de respect dans notre pays où la francisation des pensers des parlers des raisonners vaut visa à l’intégration à
la promotion à la progression sociales, essayer de démonter les mécanismes obscurs de la francophonie donne à entendre provocation dans
notre société multiculturellement très correcte pluriethniquement très
consensuelle polycommunautairement très conventionnelle quand il s’agit
simplement de déchiffrer les ambiguïtés d’un concèpt prétendu mondialement accueilli consenti garanti, concept à l’image de tous les autres
concepts impérialistes français enfanté de patriotisme de narcissisme de
134
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
paternalisme dans un intense besoin d’imposer dans tous les ailleurs de
l’univers une langue une culture des valeurs posées comme universelles
car absolues, je ne suis pas plus citoyenne parce
que je parle français je
ne suis pas plus humaine parce que
j’écris français je ne suis pas plus
souveraine parce que je chante français ma citoyenneté mon humanité
ma souveraineté m’ont été données avec le souffle
qui me fait vivante,
parler français n’est qu’une des nombreuses conséquences de la domination de mon pays, parler français est le résultat d’une politique hautement agressive de l’état français à l’encontre de toutes les langues de
tous les peuples qui depuis quelques siècles composent la France quelle
que soit l’histoire individuelle de ces peuples internes ou externes à
l’hexagone, parler français est le produit d’une minoration massive des
parlers indigènes d’une disqualification abusive des pensers indigènes
comme si le seul parler penser français était
l’unique accès à une qualité dite supérieure humaine.
aucune langue ne peut se prétendre plus belle
plus universelle plus utile
qu’une autre, à l’image de tous les êtres humaines elles sont égales en
droit en valeur en légitimité, aucune langue ne peut être prétendue plus
précieuse parce que présente sur tous les continents, aucune langue ne
peut être tolérée en danger d’extinction sous prétexte de confidentialité.
la francophonie telle qu’elle est aujourd’hui conçue est une atteinte aux
droits d'existence des autres langues quelles que soient ces langues, les
langues historiques de l’hexagone et de l’outre-mer comme les langues
hégémoniques particulièrement l’anglais dont le rayonnement mondial
énerve. « La France considère que plus il y aura de gens dans le monde
à partager sa langue, ses idées, sa culture, plus elle en retirera des
avantages culturels, mais surtout des avantages économiques et politiques ». le véritable objectif est de faire obstacle à l’hégémonie de l’anglais dans le monde, cette lutte quasi atavique contre le voisin d’outremanche et la nostalgie du XVIIe siècle où « le français était davantage
parlé en Nouvelle-France, en Angleterre, aux Pays-Bas et à Moscou
qu’en France même » fondent le principe de la francophonie qu’elle se
montre avec un petit ou un grand f combien même les belles parlures
135
Littérama’ohi N°11
Chantal T. Spitz
des objectifs officiels de la charte de la
admirable humanisme
: «
Francophonie la parent d’un
La Francophonie, consciente des liens que
crée entre ses membres le partage de la langue française et souhaitant
les utiliser au service de la paix, de la coopération et du développement,
objectifs d’aider: à l’instauration et au développement de la démocratie, à la prévention des conflits et au soutien à l’État de droit et aux
droits de l’homme ; à l’intensification du dialogue des cultures et des civilisations; au rapprochement des peuples par leur connaissance mutuelle ;
a pour
renforcement de leur solidarité par des actions de coopération multilatérale en vue de favoriser l’essor de leurs économies. »
au
pourtant la France est sur la réserve lorsque au début des années
soixante quelques chefs d’états nouvellement indépendants proposent
de se regrouper et de maintenir des relations linguistiques culturelles
économiques avec l’ancien pays colonisateur. Le premier sommet francophone se tient à Paris en 1986 à l’initiative de François Mitterrand et
pendant une dizaine d’années les communiqués officiels des divers
sommets se limitent pratiquement à une « critique acerbe de l’expansion de l’usage de l’anglais dans le monde ». en 1997 le sommet
devient “organisation internationale de la Francophonie” et s’engage
résolument dans le renforcement de son rôle politique notamment dans
la défense et la promotion de la “diversité linguistique” après avoir tempété contre l’universalisation de l’anglais et avoir renforcé quelques
années auparavant son « interventionnisme linguistique » ou pour le
dire plus clairement sa politique de génocide linguistique à l’intérieur de
ses propres frontières en modifiant en 1992 l'article 2 de sa constitution,
cette modification au départ témoignait de la détermination de protéger
le français contre toutes menaces extérieures en particulier l’expansion
irrémédiable de l’anglais bien sûr la langue française ne s’est pas plus
affirmée au plan international et a dans le même temps permis d’exdure systématiquement de l’espace public toutes les langues régionales ou indigènes qui y avaient place, le conseil constitutionnel dans
un avis de 1996 à propos du nouveau statut de la Polynésie française
réaffirme que la seule langue des institutions et de l’administration est
136
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
le français destituant de ce fait le tahitien déclaré « langue officielle »
de la Polynésie française au même titre que le français par une délibération de l’assemblée territoriale.
la circulaire du 7 avril 1995 qui régit actuellement l’enseignement des
langues et cultures régionales en France, réaffirme «le souci de veiller
à la préservation d’un élément essentiel du patrimoine national» et
«l’engagement de l’État en faveur de cet enseignement». Cette circulaire considère en principe comme devant être généralisée la découverte de la langue et de la culture régionale dans chaque classe:
«Chaque enseignant, lorsque les activités de la classe s’y prêteront,
fera découvrir à ses élèves les richesses du patrimoine culturel et linguistique, il les amènera à appréhender le fait régional non comme une
opposition entre des particularismes locaux, mais comme une composanté de la culture nationale. » à l’heure actuelle l’enseignement en
langue régionale est fondé sur le volontariat aussi bien' pour les élèves
que pour les professeurs, et n'est donc pas obligatoire, dans notre pays
l’éducation primaire relève du gouvernement local et l’enseignement
des langues y est en principe obligatoire, dans la réalité les instituteurs
qui par principe se sont intégrés à la culture dominante pour leur réussite scolaire ne maîtrisent aucune de ces langues assez bien pour les
enseigner ni ne leur portent considération puisque de peu d’utilité dans
la modernité ne se donnent pas les moyens de le faire, cet état est le
résultat d’une dépréciation systématique de nos langues et de la survalorisation du français, la même situation se retrouve dans les régions
françaises dont les langues sont des idiomes tolérés dans l’espace
privé mais sans droit d’existence dans l’espace public, il n’est donc pas
étonnant que la France refuse de ratifier la charte européenne des
langues régionales et minoritaires ainsi que la convention cadre sur la
protection des minorités nationales. « S’agissant de la prise en compte
des langues régionales et minoritaires, la France figure parmi les pays
les plus restrictifs de l’Europe avec la Turquie » et se place elle-même
au rang des états « les plus rétrogrades d’Europe dans le refus de la
diversité linguistique » diversité linguistique qu’elle défend sur la scène
137
Littérama’ohi N°11
Chantal T. Spitz
internationale par Francophonie interposée, l’état français fait la preuve
une fois encore
d’une pensée quasi schizophrénique puisqu’il réclame
à l'étranger pour les pays étrangers l’application des droits fondamentaux de l’être humain qu’il nie à l’intérieur de son territoire.
francophonie dans le sens où je parle français ne me rend ni francophile ni redevable encore moins fière. elle est une composante de
mon essence au même titre que toutes les autres qui me font qui je suis,
après m’avoir été blessure m’avoir fait violences elle a depuis longtemps perdu tous ses pouvoirs de déstabilisation de mon identité pour
n’être qu'une de mes langues, elle n’est ni plus ni moins importante que
les autres, elle est un outil d’expression de communication dont j’use à
mes convenances sans convenances libre du corset grammatical de la
camisole syntaxique aux goûts de renfermé aux odeurs de formol, cette
francophonie cramponnée à ses normes du bien écrire du beau parler
mutile l’expression de ceux qu’elle complexe par ses complexités qui
finissent par s’en penser indignes, je n’aime pas cette francophonie
sans générosité qui ne tolère aucune improvisation aucune adaptation
aucune appropriation ou pour le dire plus clairement aucun partage,
cette francophonie impose la norme fixée à Paris qui doit s’appliquer en
tous lieux en.tous temps et muselle les imaginaires au lieu de les débrider. elle implique un mimétisme total une dépersonnalisation radicale
un reniement fondamental de sa façon de structurer le monde d’ordon- .
ner l’espace d’imaginer l’invisible, aucun lien possible avec cette francophonie franco-française qui exclut tout ce qui ne répond pas à la gramma
maire au vocabulaire académisés labellisés authentifiés, cette franco-
phonie refermée sur l’assurance de sa supériorité cloîtrée dans la cerperfection n’est somme toute que la permanence d’une
« certaine idée » de la France et de sa
grandeur qui ne cesse de se
nourrir de l’insoutenable nostalgie d’un passé idéalisé et de se mourir
de l’insondable apathie d’un avenir inimaginé.
titude de sa
la francophonie que la France voudrait mondialiser globaliser universaliser a des allures de colonisation des
138
temps modernes malgré l’utilisation
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
de discours humanistement corrects qui donnent à imaginer des grandeurs dignes de la patrie des droits de l’homme, pourtant derrière les
déclarations médiatiques du gouvernement français et plus particulièrement de Jacques Chirac dans chacun de ses déplacements à l’étranger
se
donne à entendre toute la mentalité gavée d’histoire et d’imaginaire
coloniaux intacte,
l’anglo-saxophonie semble plus sympathique parce
qu’elle a depuis longtemps admis que Londres n’est pas seule garante
d’une langue de Shakespeare que les anglais eux-mêmes ne formolent
pas mais improvisent joyeusement, aucune sacralisation de la langue,
anglaise qui ne s’offusque pas de toutes les appropriations les adaptations les modifications subies depuis son exportation, pas de norme
rigide mais un naturel qui permet à tous ceux qui le souhaitent une
appropriation rapide de la langue anglaise sans complexe.
rien de tel en francophonie, sa raideur a les airs de la rigidité coloniale,
on
sait ce
qui est arrivé à l’empire colonial français, la mémoire ne
donne pas raison l’histoire ne fait pas leçon, il est temps pour la France
de cesser ses façons de penser dépassées ses nostalgies d’arrière-
garde ses mégalomanies linguistiques, la francophonie existe parce
la langue française est un outil de communication commun à
quelques millions de terriens, il est temps pour la France d’accepter que
cet outil qu’elle a parfois souvent imposé contre toutes volontés n’est
plus son exclusive propriété depuis bien longtemps, la langue française
s'est enrichie et continue de s'enrichir parce que les francophones la
colorent l’épicent la sablent de leurs diverses diversités, il est temps que
cette réalité soit entendue, l’intraitable traumatisant « bon parler bon
écrire » identique sous tous les cieux français où qu’ils soient est un
des premiers obstacles à la francophonie, il est temps que la France
partage entièrement sa langue avec tous les terriens qui désirent la pratiquer, sans condescendance, sans péjoration, sans supériorité, ou la
francophonie risque d’imploser à l’avenir.
que
Chantal T. Spitz
139
Littérama’ohi N°11
Teresia Teaiwa
FOR CHANTAL
In the turbulent turning
towards sleep
my spirit goes swimming
Manta ray girl
seeks mentoring
from a woman
who has
borne only sons
Huahine calls
Huahine calms
the turbulent turning
A son, a brother, a father, a lover
gets lost in the skin of the sea
He had been training his mother
for this moment:
first his foot
then his face
now his
spirit
Tamanui swims with manta rays
The mother calls
The mother cries
The mother trains
the daughters
of other women
From Huahine they will surf
the turbulent turning
Teresia Teaiwa
140
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
FOR HINEMOANA
in the hand of a
lover or friend
a
leaf of grass
makes no sound
as
it enters the ear
of the loved or befriended
a
leaf of grass makes
no sound as
it enters the ear
in the hand of a
lover or friend
a
leaf of grass makes
no sound
as it enters the ear
of the loved or befriended
a leaf of grass
makes
no sound
in the hand of a
lover or friend
Teresia Teaiwa
141
Littérama’ohi N°11
Teresia Teaiwa
THE OCEAN IS WIDE :
10 SOUND BYTES ON FRANCOPHONIE FROM
AN ANGLOPHONE PERSPECTIVE
My american mother majored in french as an undergraduate. She
put her french to much use in hawai’i and fiji, so she feels it was
never
a waste.
I studied french at the age of sixteen through a summer school run by
the university of the south pacific’s fiji centre. A frenchman was our tutor.
He was encouraging of my progress, but observed that i pronounced my
french with an american accent. I decided not to study french any more.
I was 18 years old and traveling through europe by myself on a
break from studying in england. Riding on a train across Switzerland, i
was wooed
in french by a man who was italian. « Aujourd’hui », he kept
saying, « aujourd’hui ».
On the train from Venice to nice, i became a target for another amorous man. A tall french woman
came
dressed in jeans and a black turtleneck
to my rescue. She spoke some english and asked, if i was from
fiji, whether that was near tahiti? I said yes.
After one whole
day of walking around paris by myself, i was
by one too many uses of the phrases “ou est le...?” and
“combien?” so i sought refuge in a burger king restaurant, where they
spoke the universal language of american cultural colonization.
exhausted
I made a friend in hawai’i : a mauritian who had migrated to austra-
lia as a youth. He liked to sing songs in creole and reminisce about growing up in mauritius. Edouard was looking for a revolution, and found
two young women with impoverished pacific island palates, so he took
time to teach us how to julienne carrots, among other things.
142
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
I made another friend in hawai’i : a french woman, born in Vietnam
and raised in new york city. When she spoke english she was a no-non-
yorker, and when she spoke french she was a no-nonsense
francophone. I wished i could see her french side more often.
sense new
I made a friend in fiji : a francophone swiss who had lived in tahiti,
but had spent most of his life in fiji. His name is robert. Some friends call
him raw-bear.
Two
Polynesian activists came to speak at the university of the
1995. Under the big ironwood trees near the student
association building, they recounted tales of their struggle with french
nuclear testing. One spoke eloquently in english, but the students did
not stop to listen. Next, his colleague spoke into the microphone in tahitian. Suddenly, the grass under the ironwood trees filled with students
sitting down to listen to this language they couldn’t understand, and
rarely got to hear. They looked entranced. Afterwards, while the englishspeaking activist answered questions from the students now flocking
around them, the tahitian-speaking activist broke away from the crowd
and sought out the ni-vanuatu students, looking relieved to be speaking
south pacific in
french with them.
At a conference in noumea where french-speaking academics presented papers alongside english-speaking academics, no translations
provided even though there were only a few bilinguals in the
audience. When it was the french-speaking academics turn to speak,
were
most of the english-speakers’ eyes glazed over. Some of them took quiet
naps. While english-speaking academics held the floor, a couple of the
french-speaking academics unabashedly read the newspaper and tou-
rist brochures. The ocean is wide.
Teresia Teaiwa
6 Levy Street, Mt Victoria
Wellington - Aotearoa/New Zealand
143
Littérama’ohi N°11
Annie Coeroli-Green
POUR CHANTAL
Dans le turbulent rouleau
Vers le sommeil
mon
esprit part à la nage
Une jeune raie manta
demande conseil
à une femme
qui n’a
mis au monde que des fils
Huahine appelle
Huahine calme
le turbulent rouleau
Un fils, un frère, un père, un amant
s’est perdu dans la peau de la mer
Il avait entraîné sa mère
pour ce moment :
d’abord son pied
puis son visage
maintenant son esprit
Tamanui nage avec les raies mantas
La mère appelle
La mère pleure
La mère entraîne
les filles
d’autres femmes
Depuis Huahine elles surferont
le turbulent rouleau
Teresia Teaiwa
144
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
POUR HINEMOANA
dans la main
d’un amant ou d'un ami
un
brin d’herbe
ne fait aucun
en
bruit
entrant dans l’oreille
d’une personne qu’on aime
amour ou ami
un
brin d’herbe ne fait
aucun
bruit en entrant dans l’oreille
dans la main d’un
amant ou ami
un
brin d’herbe ne fait
aucun bruit
en entrant dans l’oreille
d’une personne qu’on aime
amour ou ami
un
brin d’herbe ne fait
aucun
bruit
dans la main d’un
amant ou d’un ami
Teresia Teaiwa
145
Littérama’ohi N°11
Annie Coeroli-Green
L’OCÉAN EST VASTE :
10 AFFIRMATIONS SUR LA FRANCOPHONIE
D’UN POINT DE VUE ANGLOPHONE
Ma mère américaine s’est spécialisée en français quand elle était
étudiante. Elle n’a pas eu beaucoup l’occasion d’utiliser le français à
Hawai’i et à Fidji, aussi elle a l’impression d’avoir perdu son temps.
français à l’âge de seize ans lors de cours de
organisés par l’Université du Pacifique Sud dé Fidji. Notre
professeur était français. Il encourageait mes progrès mais fit observer
que je prononçais le français avec un accent américain. Je décidai de
ne plus jamais étudier le français.
J’ai étudié le
vacances
J’avais 18 ans, je faisais mes études en Angleterre et voyageais seule
Europe pendant les vacances. Dans un train en traversant la Suisse, je
fus courtisée en français par un italien. « Aujourd’hui », il n'arrêtait pas de
en
dire, « aujourd'hui ».
Dans le train de Venise à Nice, je devins la cible d’un autre homme
amoureux.
Une femme grande, vêtue d'un jean et d’un col roulé, vint à
mon secours.
Elle parlait un peu anglais et me demanda si j’étais de
Fidji, si c’était à côté de Tahiti ? J’ai dit oui.
Après une journée entière de marche seule dans Paris, j’étais épuisée par un trop grand usage des.phrases “ou est le...?” et “combien?”
aussi je cherchai refuge dans un restaurant «
Burger King » où on
parle le langage universel de la colonisation culturelle américaine.
Je me suis fait un ami à Hawai’i : un mauricien qui avait émigré en
Australie quand il était jeune. Il aimait chanter des chants en créole et
Edouard cherchait une révolution
femmes aux goûts d’une île du Pacifique
appauvrie, alors il prit le temps de nous apprendre, entre autres, cornment faire les carottes en julienne.
raconter sa jeunesse à l’île Maurice.
et trouva deux jeunes
146
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Je me suis fait une autre amie à Hawai’i : une française née au
Vietnam et élevée dans la ville de New York. Elle parlait parfaitement
anglais comme une vraie new-yorkaise et français comme une parfaite
francophone. J’aurais voulu voir son côté français plus souvent.
J’ai un ami à Fidji : un suisse francophone qui a vécu à Tahiti mais
qui a passé la plus grande partie de sa vie à Fidji. Il s’appelle Robert.
Certains amis l’appellent : « raw-bear ».
Deux activistes
polynésiens sont venus parler à l’Université du
Pacifique Sud en 1995. Sous de grands arbres de fer, près du bâtiment
de l’association des étudiants, ils racontaient les histoires de leur lutte
contre les essais nucléaires français. L’un d’eux parlait en anglais de
façon éloquente mais les étudiants n’arrêtaient pas d’écouter, à côté,
son collègue qui parlait dans le microphone en tahitien. Soudain, l’herbe
sous l’arbre de fer fut remplie d’étudiants assis, venus écouter cette
langue qu’ils ne pouvaient comprendre et qu’ils avaient rarement l’occasion d’entendre. Ils semblaient transportés. Ensuite, pendant que l’activiste qui parlait anglais, répondait aux questions des étudiants réunis
autour d’eux, l’activiste qui parlait tahitien, quitta la foule et alla trouver
les étudiants ni-vanuatais semblant soulagé de parler français avec eux.
Lors d’une conférence à Nouméa où des universitaires francophones
présentaient des travaux à côté d’universitaires anglophones, aucune traduction ne fut fournie bien que très peu de personnes soient bilingues
parmi le public. Quand c’était le tour des francophones de parler, la plupart
des anglophones avaient les yeux vitreux. Certains faisaient tranquillement
petit somme. Et alors que les universitaires anglophones prenaient la
parole, un couple d’universitaires francophones lisaient, sans aucune
gêne, les journaux et les brochures touristiques. Locéan est vaste.
un
Teresia Teaiwa
147
Littérama’ohi N°11
Suzanne Chanfour
DISCOURS DE LA JOURNÉE CULTURELLE
DU 5 FÉVRIER 2006
Mme le Haut Commissaire de la République en Polynésie Française,
M le Ministre de
l’Equipement, représentant le Président de la
Polynésie Française,
Mme la Vice Présidente de l’Assemblée de la Polynésie Française,
représentant le Président de Assemblée,
Mme la Député de la Polynésie Française,
M le 1er Adjoint au Maire, représentant le Député-Maire de la
Commune de Papeete,
Mmes et Mrs les Ministres,
M l’Administrateur des Iles du Vent,
Mmes et Mrs les Présidents d’Association,
Chers amis,
Bonjour !
L’association SI NI TONG organise ces festivités du JOUR de l’AN
CHINOIS depuis 29 ans déjà, assurant la continuité d’une initiative de
l’association WEN FA en 1977, avec une adhésion plus forte chaque
année d’un public varié :
nous étions près de 750 au Bal samedi,
-
-
1700 élèves participaient à notre matinée jeudi et nous avions
même dû
en
refuser. Les élèves venaient de Moorea, de
Taravao...
-
Nous
aujourd’hui plusieurs milliers de personnes circuleront dans
les jardins du Temple Kanti.
en
sommes
heureux car le but de
ces
manifestations ne
relève pas tant d’une quête d’identité, encore moins d’un repli identi-
taire, comme certains peuvent le penser, que d’un désir de partager un
peu de notre culture.
148
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Notre identité est
plurielle, nous Français d’origine chinoise de
Polynésie, nous le savons et nous sommes très attachés à cette triple
appartenance.
Lorsque nos grands-parents avaient décidé de s’installer définitivement en Polynésie Française, ils avaient de suite et sans ambiguïté tout
fait pour s’intégrer dans leur pays d’accueil, à commencer par
apprendre la langue.
Il est vrai que nos grands-parents avaient plus vite appris le
Tahitien, langue de proximité, plus utilisée au quotidien: ils avaient plus
de contacts avec le polynésien qu’avec l’administration française à
l'époque.
Nos parents avaient commencé à aller à l’école française, bien qu’il
y avait aussi des écoles chinoises.
Quant à nous, le Chinois est notre langue maternelle, mais elle se
perd hélas chez nos jeunes.
Par le Français, nous avons accédé à la connaissance, à l’universalité des choses. Nos parents n’avaient de cesse de nous dire d’apprendre le français si on veut avoir une place dans ce pays. C'est à
Paris, Bordeaux ou Montpellier qu'ils nous envoyaient faire nos études
supérieures, et non à Hong-Kong, Pékin ou Shanghai. Et nous faisons
de même avec nos enfants.
Le Tahitien est la langue du cœur, de
la complicité amicale, de la
joie de vivre. Nous baignons dans cette langue depuis notre enfance.
La Polynésie c'est chez nous. Et c’est pour vivre encore mieux chez
nous que nos enfants apprennent le tahitien à l’école, que nos femmes
et nos filles apprennent les chants et danses polynésiennes au
Conservatoire ou dans une école de danse.
Dans
nos
réunions familiales les trois
langues fusent spontané-
ment de manière souvent très amusante.
Nous
sommes
fiers de notre identité
plurielle, nous la vivons
richesse, un résultat harmonieux de notre intégration. Et je
pense que c’est pour nous faire connaître et pour mieux vivre ensemble
que nous cherchons à vous faire partager notre culture.
comme une
149
Littérama’ohi N°11
Suzanne Chanfour
Un proverbe chinois dit : « Se connaître, c’est connaître les autres ;
ainsi peut-on prendre son cœur pour mesurer celui des autres. »
Nos manifestations culturelles sont modestes. Nous ne prétendons
pas vous offrir l’authenticité d’une culture ancestrale
immense. Et d’ailleurs le pourrions-nous ?
Notre identité plurielle
millénaire et
n’est-elle pas un prisme déformant notre
? Mais qu’importe !
propre approche de cette culture
CONFUCIUS ne disait-il pas que « Nature qui l’emporte sur Culture
est fruste ; Culture qui
l’emporte sur Nature est pédante. Seule leur
combinaison harmonieuse donne l’Homme de bien. »
C’est tout simplement cette combinaison harmonieuse que nous
voulons partager avec vous.
Pour finir, je voudrais
dire quelques mots des projets de SI NI
TONG.
Ces festivités ne sont qu’une activité ponctuelle de notre association. SI NI TONG c’est aussi la gestion du Temple de Kanti, haut lieu de
la
pérennité de nos traditions. Nous achevons la rénovation de ce
temple, vieux de près de 20 ans, pour plus de 80 millions de francs.
SI NI TONG est une association d’entraide et gère le Foyer des
Personnes âgées de notre communauté, situé derrière le Temple. Ce
foyer tombe en désuétude et nécessite des travaux de reconstruction de
plus de 150 millions de francs. Nous n’acceptons plus de nouveaux
pensionnaires ces dernières années.
Dans un but social et culturel, nous enterrons nos morts au cime-
tière chinois du Repos Eternel à Arue. Le culte des ancêtres est un des
fondements de nos traditions. Les
premiers Chinois installés avaient
voulu un lieu propre pour y pratiquer librement nos traditions, sans heurter la sensibilité des autres et sans les voir tournées en dérision.
150
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
SI NI TONG gère ce cimetière où le manque de place devient très
préoccupant. Il nous faut d’urgence trouver un domaine pour un autre
cimetière. Et ce sera plusieurs centaines de millions à trouver.
Comme vous pouvez le constater,
l’association SI NI TONG qui
fédère 11 associations chinoises, est devenue par nécessité, d’une gestion lourde. Ses projets nous mobiliseront encore bien des années.
Elle est le reflet d’une communauté dynamique qui se projette dans
l’avenir.
Les membres actifs de l'Association SI NI TONG sont tous des
bénévoles et je tiens à
rendre hommage à leur dévouement et à leur
ténacité
LAO-TSEU disait
un
:
«
Un voyage de mille lieues a commencé par
pas ».
Chers invités,
Chers amis,
Je vous remercie de l’intérêt que vous portez à notre communauté
en
étant avec nous aujourd’hui.
Tous mes Vœux de Bonheur de Longévité et de Prospérité
l’année du Chien de Feu soit excellente pour tous
! Que
!
Kok wui tsao chin !
Gnai hao fong hi tahi tche ka loi tao tche tche
Gnai hi mong tahi tche ka kirn gnik fon fon hi hi,
On on lok lok.
To to loi chit, to to loi zim.
Gnai tsou fouk tahi tche ka sing gnen kahi lok, wan su yi yi.
Suzanne Chanfou
151
Littérama’ohi N°11
Tuo te ama Alexandre Moeava Ata
EN FORME D’AVERTISSEMENT...
« Il est
permis d’imaginer plus que ce qu’on sait ; de penser en
leur place ; de raconter selon leur guise ; de voir avec leurs yeux ; et
de dire ce qu’ils auraient peut-être dit... On ne veut point cataloguer...
On ne mettra pas leurs dieux en vitrine, et il ne sera pas, pour tout dire,
question d’anthropologie, ou d’exégèse, ou d’ethnographie...
Pourquoi se récrier ? On a pressenti les objections... Il ne débitera que des paradoxes... Où serait le mal ? Et qu’est-ce qu’un paradoxe, le plus souvent, sinon l’exposé d’un phénomène identique à celui
déclaré vrai, mais dont le point de vue tout seul a changé ?
Ici... qui embrasse une aire archipélagique...
c’est le vide, le vide
monumentaire, et presque mémorial. Et tout cela est positivement
lugubre...
Notre avenir ? C’est un temps négatif exactement, un à-venir qui
ne
viendra pas... »
Victor Segalen, « pensers païens »...
Tuo te ama
A Piafau...20 Août 2003
152
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Voyage en OGM
Rivages aux chimères absentes
«
0, wonder,
How many goodly creatures are there here
How beautiful mankind is ! 0 brave new world,
That has such people in’t
...
This is a strange a maze as e’er men trod
And there is in this business more than nature
Was ever conduct of some oracie
Must rectify our knowledge
...
If this prove
A vision of the island...A most high miracle
!... »
D’Océanie, « les hautes narrations du large », chantées par St
John Perse, sont tout entières contenues dans ces vers de « la
Tempête », qui lui appartiennent à jamais. Et quand on aurait lu, relu,
vécu, en se frappant la tête pour se frayer une clairière, alors l’intuition
bourdonnerait qu’il faut peut-être lire à côté des livres,
cheminer à la
lisière des récits mythiques, esquiver les méandres des légendes ins-
tantanées, s’affranchir de la théorie des états d’âme, se garder de
l’épaisse trame tissée drue des correspondances hasardeuses, se
garer des feux d’artifice trompeurs dont une cohorte d’experts en
« nonsense » plombe leurs divagations d’un ennui immense. On pourrait tout aussi bien se contenter d’emprunter, à peine surprenant, au
livre de la Révélation...Non pas pour y puiser les clés de la délivrance,
ou d’énigmatiques nuages, ou des pressentiments tirés des mirages
des vents, ou découvrir on ne sait quelles « fleurs d’espace » d’une
luciologie scintillante de signaux secouràbles. Mais tâcher à pourchasser quels oracles ont exercé quels pouvoirs aussi longtemps et pour
quoi, c’est l’un des chemins ouverts à l’intuition créative, parcourue
d’une frissonnante intime conviction.
153
Littérama’ohi N°11
Alexandre Moeava Ata
Le Grand Océan des doutes
C’est le lot de l’Océanie, destin fascinant tel un serpent bien des étourneaux, et quelques têtes aux
■
pensées fertiles en culbutes contrariées.
Légende des mythes...Mythe des légendes et des dires oiseux. On
aurait beau, comme le recommande la sagesse, lentement lire, réciter,
fredonner légendes et mythes foisonnants, qui sont roucoulés en versions aussi nombreuses que le sont, additionnés, lecteurs, auditeurs et
récitants supposés, car bien souvent auto-proclamés.
On prendrait le
temps qu’ii faut pour y mettre quelque ordre accordé à son propre entendement, d’ailleurs en vertu d’on ne sait quelle logique, ou réminiscence,
ou flair happé on ne sait pourquoi, ou héritage dit culturel où la culture
s’imprimerait en tifaifai d’impressions mêlées, fragiles, délavées par le
temps, parla succession des engouements et des reniements qui en ternit le dessein primordial jusqu’à méconnaissance propice aux élucubrations. On tenterait, mais en vain, au terme d’un tri dont l’arbitraire ordonnance
ouvrirait tout aussi bien la voie à d’autres facéties tout aussi
valides ; de ne retenir, par prudence, que ce qui ne souffrirait pas la
contestation. On irait quérir quelque appui en d’autres temps, en d’autres
contrées ; solliciter d’autres humains,
et leurs croyances, et leurs
usages. On se demanderait par exemple pourquoi la pieuvre soit si obstinément associée au dit « triangle polynésien » quand on ne connaît
qu’un exemple, Ponhpei, d’association insulaire à ce céphalopode.
Quand on aurait entrepris tout cela, cahin-caha, on rencontrerait
les mêmes,
les étrangement comparables héros évanescents d’épopées surgies de manière obsécante d’une rive à l’autre, d’une trame
épique à l’autre, d’une prosopopée élégiaque à l’autre, d’un récitatif
adapté à l’autre, d’un récit claudicant à l’autre, d’une simple histoire à
i’autre, d’une furtive évocation à l’autre, d’une allusion, d’une phrase
lancée de manière entendue à l’autre ou, comble de présomption, d’un
modeste mot isolé, autour duquel se vibrionneraient les profusions de
l’imaginaire.
154
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
On n’éprouverait en fin de compte qu’une demi-surprise. Car pré-
dominerait, malgré tout, ce qu’il faut bien convenir de nommer une
nébuleuse-espace-temps singulière, diverse, dispersée certes, mais qui
dégagerait néanmoins comme des saveurs, des senteurs, des attitudes,
à ce point convergentes que l’instinct dicterait sans ambages qu’il existe
bien des connexions sous-jacentes, ici sans doute marines, et aussi
sous-marines. Paraissent alors attestées quelques dispositions originelles à aborder de manière comparable le quotidien, la rumeur des
jours, les frayeurs de la nuit qui va tomber, le dur labeur de la terre, les
surprises végétales, les désarrois de la démographie et ses contraintes
spatiales et alimentaires, les interdits savamment gradués, les girations
des sens, les fléaux qui rôdent ou s’abattent, les tentations et les
audaces du voyage, à pied, sur mer, la formidable entreprise du repérage des amers, voyage poursuivi en rêve psalmodié, chanté, enchanteur, prémonitoire ou ingrat.
La tyrannie des informateurs ferait son oeuvre,
qui n’est pas rien
pour le propos. La liste en serait ininterrompue de ces intermédiaires
complaisants, dont la cupidité, plus que le scrupule, est généralement la
spécialité, et qui ont tant de fois circonvenu même les plus avertis. A cet
égard, on retiendrait volontiers ces modes de transmission particulière,
cernés de respect obligé, auxquels s’adonnent avec emphase les
« anciens », de Rabaul à Hauraki, de Ponhpei à Tuhorahora. Et plus
encore, depuis que les communautés océaniennes ont succombé avec
empressement aux modernes croyances qui se disputent âprement des
parts du marché de la psyché collective ; et s’envoûtèrent des sortilèges
piégés de l’écriture ; plus qu’à des références, sinon trahies, au mieux
affaiblies par une mémoire sélective ou vacillante, on assisterait à des
joutes orales, aux canons imprécis, engagées contre les nouvelles
formes d’organisation supposée des pouvoirs, contre les nouvelles déférences aux prestiges conflictuels de substitution, avec une attention particulièrement sourcilleuse portée aux risques d’en être exclus, aux
risques de perdre ce pour quoi chaque « ancien » se dit, se croit, investi,
dans le tumultueux silence de son ego, assailli de toutes parts.
155
Littérama’ohi N° 11
Alexandre Moeava Ata
Symétriquement, des commentateurs proposeraient des déchiffrements hardis, ou aventureux, où se liraient tantôt des inférences préci-
pitées ; tantôt des hâtes audacieuses à déduire, à se pâmer des récits
de pratiques décrites comme originelles, ou originales, ou fondatrices,
ou produites par des influences assignées à dessein ; tantôt des traditions naissantes seraient détectées ; tantôt des prétentions assurées
d’avoir saisi enfin l’alpha et l’omega du pourquoi-comment-quand-pour
qui, encombrant tant de littératures aux verbosités alambiquées.
Florilège : on clamerait avoir retrouvé une « preuve mythologique » de
l’importance d’un objet, d’une plante; d’un mammifère : cette étape la
plus achevée de la recherche est ainsi assise, si l’on peut dire, sur le
déroulement par nature composite, ou construit immanquablement par
paliers successifs, stratifiant les bribes de la mémoire transmise, ou
jaillie ex-nihilo, d’un savoir aux sources inlassablement réinventées,
puis interprétées, puis réinterprétées, jusqu’au point de conviction du
narrateur, ébahi, sceptique au mieux, crédule, paresseux, ou négligent,
illuminé parfois en tous les sens de ce terme. Dégâts comparables :
« venus de l’Ouest, ou fruit du
développement local, l’origine de ces
gens est encore incertaine, sans doute parce qu’il s’agissait d’une catégorie archéologiquement variable plutôt que., .il est peu probable en fait
que...il y eut sans doute...si elle semble une introduction...son décor
dériverait plutôt de...les développements indigènes contribuèrent sans
doute autant que... »... « cette hypothèse a l’avantage de permettre
également une meilleure transition entre »...Banalités : « l’implantation
humaine et l’organisation de l’espace varièrent au cours des siècles en
fonction de plusieurs facteurs.... » « ils connaissaient en détail les propriétés et qualités de leurs terres » « tiens donc ! et comment le sait-on ?... »
« les
jardins variaient en fonction des besoins physiologiques des
plantes »... « peut-il en être autrement ?... » « là où se trouve la
plus forte densité de structures, plate-formes d’habitation et petits
enclos, terrasses et murets, là est le cœur de la communauté »...qui
l’eut crû ?...Un autre parle curieusement, « en tant que scientifique »,
de mutation, au terme de longs développements qui dénient ce terme à
une évolution dont on apporte la preuve qu’elle fut progressive et
156
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
lente...Mais voici une somme à inscrire au Guiness des records
: « the
overall results can probably...traits which are thougth.. ; this at least is
possible explanation., .the apparent selection for.. .it also appears to
operate...may relate to...it alone is most unlikely to lead to...they are
probably due to..they are of a rather unclear significance..it seems fair
to say...it would appear to be due to...although the effects may be partially rectified by...which acts as something of an equaliser...the founders (?) of the new group will be most unlikely to mirror.. ; and may
often be., .the same process has undoubtedly been of great importance
in Oceania...the virtual absence of...is much more likely to reflect
...there is a very low chance...the reasons for these variations seem to
revolve around...of course this degree of divergence may not necessarily apply to...it looks here as though...seem to hold great
promises....not all agree on the validity...it is possible that...they make
it very hard to generalise ...the general picture still remains sketchy... »
...Dont acte...Et ces ratiocinations ponctuent de leurs enfilades les
deux pages retenues ici d’un ouvrage qui en compte 423, truffées de
même, ouvrage encyclopédique, qui fait autorité, comme il se dit présomptueusement, bien qu’en effet parfois habile, et qui, tous comptes
faits, participe d’une exploration qui eût été plus méritoire en l’absence
de ces divagations.
one
Rare miracle de l’aléatoire, ces pertinentes
observations sur le
comportement des enfants, et celui des parents à leur égard : « the
natives are sinfully and very injuriously indulgent to their offspring now.
I have often seen a child cast stones at his parents white they only laughed at it (Orsmond journal 22 nov 1826) »; et « their children are
under no restraint from their parents ans are allowed to gratify every
appetite without leave of any person » (Gyles 23 nov 1818, LMS arch) ;
et encore « savage ignorance and brutal freedom are the children
delight. The children cannot bear to have their desires crossed, their
actions prohibited and their wild ramblings controlled » (Jefferson journal
23 April... 1799 !...
LMS arch)... Ces remarques pourraient être
reprises sans amendement notable.
157
Littérama’ohi N°11
Alexandre Moeava Ata
Embarquement pour l’OGM
St John Perse, encore : « Après avoir abusé de ses troublantes
réserves d’invisibilité et de fascination... Son nom devint assez vite
familier, approprié par tous les fantasmes, mais restait néanmoins
étrange aux âmes écarquillées, étranger même, inaccessible encore
plus, agressé des témoins qui peinaient à ne témoigner que de leur
incapacité à rendre compte d’autre chose que de leurs propres reniements, démissions, solubilité dans la dérision ».
C’est que, pendant des siècles, peut-être un ou deux millénaires
pour les uns, leurs inventions, le voyage justement, en terres flottantes
exigües ; plusieurs millénaires pour d’autres, leurs marches aux chants
des grands pays muets, car on aura cru les apercevoir arpenter des
terres voilà longtemps disparues des toponymies, inaugurant alors, et
poursuivant inlassablement au rythme des sonorités feutrées des didgeridoo, la longue errance onirique parsemée de pointillés, en Béringie
australe ennoyée après leur passage ; ou voguant à la dérive, ou peutêtre à destination de, ou à exploration, ou en aller-retour, sur des
pirogues de toutes factures... aidées de star charts et de stick
charts...et dont l’épopée se confondrait à celle-là même des hommes,
sauvages, anthropophages, cannibales, indiens, indigènes, canaques,
autochtones, c’était selon : indissociables destins vaporisés d’écume,
scellés par l’éblouissant mirage des dieux errants, des terres, des mers,
des vents et des étoiles.
Poursuivaient-ils, ces êtres-esquifs, un au-delà de leurs jours ?
Etaient-ils affamés, mus par la hantise du poète d’aller « là où l’arbre et
l’homme, pleins de sèvel se pâment longuement sous l’ardeur des climats ?
»
Leur âme rêva-t-elle simplement d’appareiller, en curieux, pour
un ciel lointain
? Fuyaient-ils l’incurable imperfection du présent si prompt
à se dépouiller de ses charmes
? Eurent-ils jamais conscience d’être
quasi virtuelle, perçue comme
intangible ? Tentaient-ils d’échapper à cette contrainte en manifestant un
redevables à une communauté éparse,
158
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
individualisme atavique, ou forgé de leur propre gré, au gré de leurs
mobilités ? La frayeur du sacré aura-t-elle inspiré leurs effrois, leurs
tourments, leurs audaces ? Furent-ils obsédés par ta quête de l’enivrante léthargie pour « aimer à loisir,
aimer et mourir au milieu des
oiseaux ivres sous des deux inconnus ? »
Invitation fabuleuse ; mais aussi formidable invitation au voyage,
faire ensemble le voyage...Enjoindre le destin de conduire au bout du
voyage, où « tout y parlerait I à l’âme en secret I sa douce langue
natale/ où demain serait paresse ? » Auront-ils savouré, ces écumeurs
ardents, ou affamés, ou vengeurs, ou flâneurs, ou conquérants, ou
hardis, ou téméraires, l’envoûtement du repos en escale ou, au bout de
l’errance, la quiète et inquiète fin de l’aventure ?»... Symbolismes réfiéchis, désirs des poètes réfractés, immense miroir de l’enchantement
formidable du grand océan...
Longtemps les pliures de ces vagues humaines auront été le
feuilleté d’un inlassable feuilleton. Les mythologies aspiraient comme
buvards bavards des hardiesses, de hauts faits aux couleurs chan-
géantes, comme confusions confondantes confondues aux exploits des
dieux convoqués et des éléments invoqués, semant ici la crainte, la soumission là, imposant l’agrégation d’éléments de prestige, d’autorité, de
secret et de magistère qui sont de tous les temps. La grande rumeur
mythologique, on peut la croire si voyageuse pour aborder par risées
des flots. Des quatre coins inspirée, digérée, transmuée, elle repartirait
pour de nouvelles croisières éclaboussées vers d’autres quatre coins.
Alors pourrait sourdre en désordre l’entrelacs de la grande épopée
inconnue qui affouille inlassablement la mémoire désespérée de ne pas
se souvenir de ce dont elle ne se console pas de n’avoir pas vécu, ni
entendu, ni prononcé, ni souffert, ni enterré, ni préservé, et pleuré
encore moins.
Et quand au second festival des arts, dans les vapeurs sulfureuses de
Rotorua, se côtoyèrent pour la première fois le fond des âges aborigène,
la gouaille sans retenue des hautes terres de Papua, le revendicateur
159
Littérama’ohi N°11
Alexandre Moeava Ata
maori, les lascifs pervers des Polynésies, l’hésitation canaque, le
cynisme aguichant des groupuscules déboussolés, Henri Hiro regretterait ; la moue enflée de concupiscence, que tous ensemble ne pussent
franchement copuler dans l’ébahissement de ces retrouvailles, « ho’e
ana’ae ho’i tatou », la cause lui était hélas ! entendue...
Plus encore peut-être, Taupiti Nui, premier, et d’ailleurs dernier fes-
tival de la musique et de la danse à Tahiti en 1975, semblerait sceller un
peu plus, non point les théories, mais la physique sensation d’un frémissant apparentement : abos nus couverts de cendre ; papua testicules
ballants, mimant la rencontre dérisoire des missionnaires ; bayanihan
cabotins virevoltant parrainés par Imelda ; polynésiens des montagnes
de la lune taïwanaises ; cortège de japonais inspirés venus des hautes
terres intérieures du Honshu, précédé d’un impressionnant tambour et
d’un exécutant .partie du patrimoine national nippon ; les surabayens
surgis enrubannés et cymbalant ; maoris à l’aise, comme conquérants
de retour au pays ; samoas et tongiens corsetés, le jour, de pruderies
trompeuses ; marquisiens timorés, repliés sur eux mêmes, se parlant à
eux-mêmes ; pascuans d’argile-et de craie...Laéroport se mua en
rivage étrange et fiévreux : y aborderaient toutes les curiosités, langages inédits, gestes, regards en coin ou ébahis, balbutiements, mains
tendues, salutations embarrassées... Longtemps de lancinantes images
seraient restées gravées, l’envie de dire, de décrire, ou de chanter, de
danser : moments d’émois traversés de doutes, lasérisées de fulgurances,... Congédiant les carcans du gigantesque étau imaginaire qui
l’avaient artificiellement maintenu écartelé en divisions opportunes, le
grand éventail océanien s’était replié un temps de grâce; de re-connaissance, de connivence allant de soi, d’étonnement de bien-être naturel,
du sentiment partagé que des synapses invisibles, en se connectant
comme elles pouvaient, avaient fait frissonner une
impatiente latence, en
léthargie depuis trop longtemps, pour vivre le temps trop bref, peut-être
aussi trop dense, qui s’offrait à découvrir en dansant, toute une gamme
immense de rites et d’arts luisants encodés par pudeur, et révélés furtivement en gestuelles dérobées à leur nue expression.
160
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Quand les dieux se défient
Des croisés endimanchés, en se voilant la face suaient de la sueur
impure des conquêtes, cruelles à l’arraché des âmes, à émasculer les
corps, à bannir les parlers natals, les beaux parlers des rêves gravés de
chair devenue honteuse, drapée, flétrie, parcheminée par les codes
nouveaux. Les sillons apparus aux navigateurs de circonstance seraient
sarclés de cultures nouvelles aux terres étonnées. De nouveaux cerfsvolants bariolèrent de nouvelles couleurs les deux devenus martiaux,
aux
quatre coins, dès lors possessifs et impérieux. Les peuples à peine
abordants bientôt enjugués verraient les vautours fondre sur terres tout
juste révélées. Les cohérences à peine tramées devinrent de lambeaux
lacérées.
Uimmense interrogation jeta sa fourche à l’encan. Des mauvais
présages elle devint peu à peu la faux. Les dieux avaient fui, désertés
leurs interprètes. Les destins tressaillirent. Alors s’ouvrirait la béance de
la grande peur d’être soi, de la lente érosion, ou fulgurante c’est selon,
des ébauches sociales en labeur.
De nouvelles transhumances infiltrèrent les grandes terres alen-
tour, jadis natales, inhospitalières aux errances du jour. Patte blanche
serait leur sésame. Foin des mélopées d’antan : elles hanteraient les
nostalgies, les mornes ruminations des chimères absentes. L’immense
rumeur des temps d’écume se dissiperait. Une torpeur hagarde remonterait depuis du puits du fond du Grand Océan des autres.
La pathétique obstination des témoins
lis ne sont pas tous présents à l’appel. Les pêcheurs rieurs de Ine,
en mer intérieure
nipponne, font un clin d’œil de leur habitat lacustre,
pirogues et matériels de pêche du poisson quotidien sous le plancher.
Poisson justement au gigantesque Tsukiji embué du froid de l’aurore,
marée criée intonations qui bien rappellent quelque chose, se rappellent
161
Littérama’ohi N°11
Alexandre Moeava Ata
à vous qui ondoyez là comme au fond des mers devenues hurlantes,
rugissantes, senteurs puissantes familières à l’odorat, mais aussi à
l’ouïe, à l’œil, aux papilles alléchées. Des hautes vallées de Taïwan
ne descendront ces tribus si aimablement polynésiennes,
assises le soir autour d’un feu de pierres en terre, regard absent si clair,
jamais
présent au lointain, fouillant quelque souvenir vague mais lancinant, pathétique tension dans le silence épais où grésillent les pierres
comme
rougies, les dents qui claquent, et les rires des enfants feutrés d’instance muette. Au grand marché de Ipoh, les Malais esquissent un sourire et s’interrogent, cillent de ses grands yeux noirs aimantés qui veulent vous parler, mais non, je viens de très loin, dommage, et s’en vont
dubitatifs, traînant des pieds nus, se retournent, rotation de tête, et
haussent les épaules, tiens, ce geste si familier. Langueurs du haut
Cambodge, échine courbe et gracieuse, peau de grains satinés. Paire
rebelle et belle, de Renne! et Bellona, « there is a group waiting for you
in the lobby... but how come... we heard of your presence on the radio,
and here we are from our islands to see you, to greet and entertain you
...mais où ont-ils appris ces danses, ces chants, ces musiques
...through video from Tahiti...promise us to send new ones for further
learning...Sure...émouvante rencontre de témoins égarés. Remonter le
Sepik et entendre devinez qui, Barthélémy suspendu par la voix aux
poteaux d’entrée des cases...he is our god...et Ton devine que dans
l’imaginaire papua Barthélémy nu, couvert de terre grise et blanche,
masqué, gesticulant, tonitruant, communique à sa manière aux papua
subjugués, qui peut-être entendent alors et se grisent des rythmes
oubliés, guettant le langage des paupières, les mots en saccade, qui
évoquent d’autres chimères perdues. Si Taiaro réserve naturelle était
conté, imaginer que cet atoll oriental serait posé près de cet autre,
Kapigamaragi, occidentale peut-être première héroïne polynésienne de
la curiosité du monde, réserve humaine inclassable, indéfinissable qui
périra sans doute avec ses mystères. En silence à les observer tranquilles, sûrs de n’être pas autres que ce qu’ils ont toujours crû qu’ils
étaient peut-être, pourquoi ce n’est pas la question, comment le sauraient-ils jamais, et pour quelle aventure au monde cernée par le vide
162
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
horizon, la lueur de leur regard vacille des réverbérations immémoriales
et endormies. De troncs creusés, des esquisses effilées glissent sur des
portions de lagon verts et gris et glauques ; des voiles amidonnées
pavoisent en collages fugaces sous les deux ; pour quelles expéditions
ont-elles été conçues, testées, gréées, pilotées au vent, ou contre lui, ontelles rebroussé chemin, été englouties, sont-elles parvenues au nord, au
sud, aspirées par des tornades de plomb, mais non, les pléiades matariki bien sûr veillaient, mais que leur ont-elles dit, rappelé, enjoint de leurs
clignotements saisonniers au faîte des arbres à pain géants, essentielle
nourrice à ces hommes, avant de recueillir après cueillette les vagues
espérances qui ne peuvent s’accomplir sur le sable ; pourquoi l’obsession du grand feu, très haut, terrifiant, soulevant les mers, poissons morts
le regard hagard ; aller quand même, fuir à pensées chahutées l’inconnu
usant de l’instant, et poursuivre l’inconnu connu des seules baleines, toujours et encore plus arrière dans le brouillard souvenir vers les bribuscules de la mémoire, radeau de brindilles crissantes comme le gravier de
Hare pour la danse des frayeurs hakamataku. Marionnettes en suspension à des fils invisibles. Cailloux blancs, gris et noirs d’un conservatoire
aléatoire éparpillé flottant à la dérive psalmodiant l’énigme des chavirantes images burinées des visages las peut-être d’être là. On voudrait
tant tendre la main aux témoins déboussolés sur ces langues de terres
posés, ou déposés, dépossédés c’est sûr, en possession malgré tout de
la déchirante épopée muette qui foula aux temps immémoriaux ces grumeaux de sable, arrière garde ? Avant-poste ? De Nukumanu à
Nukuoro surnageant éperdument dans la trouée frissonnante des
entrailles de l’océan indéchiffré.
Ensemble ou pas
Se sont-ils affrontés, ces gens des mers
? Quelles alliances, avec
quelles arrière-pensées d’appropriation en trêve travesties ont été
négociées, conclues, vengées, trahies ? Quelles batailles navales ont
eu lieu ? Quels naufrages engloutirent quelles ambitions ? Quelles vietoires ont établi quelles dominations, pour combien de temps, de
163
Littérama’ohi N°11
Alexandre Moeava Ata
quelles façons ? A quelles hiérarchies se sont soumises quelles mentalités, accordées ou rebelles ? Quelles déprédations ont résulté d’occupations probables, quels crimes, quelles atteintes, quels motifs ont
provoqué quels sursauts, quelles résignations ? Des gens d’histoire,
d’ethnologie, d’archéologie, de spéculation, d’économie, de socio-histoire-ethnologie ont débattu, débattent et vont débattre. Noter que l’ethnologie est affligée d’une forme à peine voilée d’anthropophagie, le
savoir se nourrissant de la substance des autres, sujets décrits, mensurés, autopsiés, puis phagocytés...Les mœurs supposées font tourner
les têtes chercheuses, et des gens de foi, comme de science consignent avec épouvante, ou feinte, des traits singuliers ou croisant à la
lisière de leurs préjugés, de ceux du temps, la belle excuse. Des experts
en techniques s’émerveillent et envisagent avec enthousiasme des
vastes déplacements au long cours sur des unités dont ies ordinateurs
semblent asseoir des exploits inouïs aidés des vents, des courants et
des astres. Des gens de l’art et de la terre, brute ou cuite, décryptent
les insinuations de tessons de poteries, infèrent de vastes enjambées
et tissent des cousinages, sèment le trouble dans les idées reçues. Des
maniaques de la dissection s’enchantent de consonances orthographiques, de correspondances sonores, de rapprochements audacieux,
de sujets mythiques et de figures vénérées. Des apprentis sexologues
tirebouchonnent leurs propres obsessions, ploient la moisson des
indices à leurs certitudes mal assurées, frémissent d’horreur, se
méprennent, ont des pudeurs qui se lovent en latin. Cleansing des salacités, appauvrissement des parlers : honneur aux chercheurs nippons
qui recensent ces mots aux Tuamotu, aux Marquises, mots qui ne sont
gros que des fausses pudeurs. Aboutissement programmé : le classement méthodique. On pourrait se laisser aller à croire qu’à peu près tout
est dit de ce qui fait que des peuples existent, sur leurs terres, leurs
mers, avec leurs façons culturales, leurs techniques de pêche, leurs
rythmes saisonniers, leurs appétences, organisations et conflits. Il n’en
est rien, et c’est tant mieux. A parcourir la « morgue universelle des
musées », on s’interroge à l’envi sur cet insatiable engouement de
l’Occident pour les cultures sauvages, premières ou exotiques. Blues...
164
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Peuplades ici, d’ailleurs « en voie d’extinction » périodiquement annoncée. Aires socio-politico-culturelles, pour ne pas dire raciales, certains
le clament haut, catalogue des singularités imputées à la géographie,
au climat, aux mensurations crâniennes, au cuir chevelu, aux cornplexions. La spéculation a de beaux jours devant elle. Les voyages n’enseignent-ils pas autre chose que ces doctes querelles, dépourvues d’intuition, de poésie encore plus, de cette instinctive intuition qui épie les
sursauts, guette les subtiles évolutions, les mutations plus rarement,
observe le commerce des êtres, les transmissions voilées, les errements éloquents, les frôlements des non-dits. Le vaste savoir du dernier
guru en date, tour à tour prolixe en pronunciamentos, soudain rongé
de scrupules, se met non sans raison au service d’une construction
laborieuse d’aires linguistiques plus signifiantes que la trinité archipélagique primaire et trompeuse. Cela ne va pas sans transes, sans ivresse
langagière, jusqu’à une forme tonitruante et hermétique du développement. Il n’est pas indifférent de noter que ce guru de Berkeley est
accueilli par celui-là même dont les frasques langagières figurent au
début du présent essai. Il est suffisant de dire que ces analyses et projections suscitées par les diverses formes de poteries Lapita stimulent
la réflexion. Uauteur se félicite de la fructueuse coopération entre les
études archéologiques et linguistiques, c’est bien le moins. Admirons
donc que les questions de structures de reproduction (?), les modes de
comportement économique, les visions du monde des sociétés océaniennes, leurs changements, puissent être révélés, pourvu que les cornpartiments académiques soient communicants. Mais « such questions
(should not) be based on an unthinking retrodiction (?) of the present onto
the past, for such in fact is anathema to any kind of sound comparative
method. Let us be clear : the modern descendants of the Lapita peoples
are owed a far more sophisticated construction of their history ». Tout y
est, y compris une forme de pathos répandue. Et quelques méprises sur
le sens accordé à l’« histoire ». Mais le vacarme ne va pas s’arrêter en si
bon chemin. Caries langues, si elles sont partie des cultures, leur produit,
et leur condition tout à la fois,auraient-elles plus de part aux définitions
des peuples que les arts et les rites qu’ils déploient ?
165
Littérama’ohi N°11
Alexandre Moeava Ata
Trouble corollaire
:
les
distinctions, divisions serait mieux dire,
entretenues depuis cinq siècles pour des motifs, on le sait maintenant,
tout à fait étrangers à l’état de nature,
si ce terme était admissible.
Quelles que fussent les conditions d’émergences, puis d’agrégations
des sociétés océaniennes, l’on sent bien qu’un fonds commun polyvalent ait été à l’œuvre continûment en défi à l’alibi des fabrications dont
l’origine extérieure ne fait pas de doute. Tout se passait comme si Ton
avait voulu asseoir des influences sur les trois bouées océaniennes
archipélagiques, sortes de DCP humains, comme l’on dit des poissons,
pour aimanter la succession des desseins. Ces séquences furent souvent sécantes : elles aggravèrent les rivalités, jusqu’à provoquer des
rejets par des océaniens d’autres océaniens, consécration ultime du
rôle, transcendé en « mission », de parrains blancs, dont l’œuvre de
remodelage ne serait pas rien.
Illustration de ces glissements subséquents
seraient certaines travénérées parfois, par les océaniens eux-mêmes, et
qualifiées de « traditionnelles » avec des trémolos. Les « toohitu » en
Polynésie ; le grand conseil des chefs à Fiji : relais opportun des occupants, soucieux d’installer un interlocuteur unique. A des degrés divers,
ces deux institutions sont frappées Tune et l’autre dans leur domaine
particulier, du sceau quasi sacré de gardiens suprêmes des fondements
de la société indigène. L’une et l’autre se sont prises au jeu, comme il
advient. Poussées à leurs limites, elles eussent pu faire éclore en effet
des traditions neuves, des magistères respectés, des références, des
conservatoires, des contre-pouvoirs, des recours. C’eût été aller trop
loin. Et si le grand conseil de Fiji est toujours en place, c’est que son
obsolescence est de plus en plus manifeste dans une société aussi
démographiquement et culturellement partagée. Pathétique insistance
dans les deux sociétés à se prévaloir de corps d’inspiration allogène
pour la quête de solutions que l’enchevêtrement des lois nouvelles et
des coutumes mal assises est impuissant à procurer. Ces incursions
extérieures auront jalonné l’histoire. Tribunal de Waitangi, Conseil des
affaires aborigènes aujourd’hui noyé dans un sous-ministère de la
ditions évoquées,
166
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
famille, House of ariki des Cook où balbutient des détenteurs de titres
ventriloquents, Conseil de Kanaky qui deviendrait le fossoyeur des missions dont chacun de ses membres avait dans son aire d’humanité individuellement chargé, et pour ainsi dire mis en réserve à cette fin ( ah !
le beau travestissement...), tanoala de façade entre un roturier fijien et
roturier de souche indienne, comble de dérive suscitée par un
un
Tongien, comme une parodie perverse, ou prémonitoire, des rites moribonds d’allégeance aux paramount chiefs dont la société fijienne était
scandée.
Une sorte de principe de Peter ravagerait ainsi les sociétés océaniennes
aux
: sont-elles
crédules, auraient-elles succombé tout simplement
prestiges futiles d’une reconnaissance vulgarisée, d’un canniba-
lisme culturel, d’un détournement du sens à leur insu ? Dérision affichée sans vergogne, comme si les sociétés paraissaient lasses, épuisées par les effets de la vitesse d’érosion des comportements qu’on
avait crû mieux ancrés. Sans cesse s’adapter, rattraper une réalité,
s’élancer à nouveau, traîner les derniers oripeaux pour des us nouveaux qui des sirènes ont le chant tentateur : les dernières clôtures
ploieraient sous le tsunami venu des mers, des airs, des images et des
ondes. Inexorable ? Ce couchement des psychés, comme vont ramper
sur le rivage les pohue aux lianes blessées de l’indifférence à leurs der-
nières fleurs mauves ou blanches....
Ensemble ou pas, ce serait la question d’aujourd’hui pour demain.
Les océaniens auront vécu côte à côte, de côte en côte. Le temps de
l’avènement de leur commun destin, avant qu’ils ne soient désorientés
au
carrefour de leurs identités divergentes, ia séquence-déclic de leur
mutuel et pathétique adieu, ce chapitre n’est pas encore écrit. Il ne
serait pas de tout repos. Il n'est pas sûr que soient mis à jour les gestes
délibérés qui signalent les chemins qu’empruntent les peuples ; que
soient observées des convergences consensuelles ; moins encore,
dégagés les contours d’une hypothétique homologie d’ensemble.
167
Littérama’ohi N°11
Alexandre Moeava Ata
Pala ou Palau
Quand A. Huxley, entre deux pessimismes, se mit à rêver, son uto-
pie irait flotter tout naturellement sur une île imaginaire d’Océanie.
« Island », Pala, est noire de
présages et de sinistres fermentations.
Coïncidence ou pas, Palau d’aujourd’hui en est la contre-épreuve
désespérée, la contrée du non-retour, l'abîme instable, le il n’y a plus
rien à espérer, le « ua tae i te hope’a », la fin de l’aventure, pour une
autre aventure, une bifurcation vers l’insoupçonné, barbouillé par de
sombres augures. Relents de délitement contagieux.
C’est que les odeurs d’Océanie s’exhalent aux narines attentives, ou
agressées, qui ne pourraient être insensibles. Odeurs grasses, épaisses,
maculées, frontales et défiantes toisent le passant en terre basse papua ;
se font plus poivrées sur les terres hautes, et sans doute fouettantes aux
sommets inexplorés. Musc tiède et sirupeux, cramoisi de betel, ou liméblanchi de chaux de corail, ronge et dévore les Salomons, au sourire
inquiétant qui paraît ne s’adresser qu’à leur for ravagé. Quand se répand
une odeur salée, en permanente suspension dans l’air, et quand le mal à
l’être des visages se tord de l’impatience de prendre le large, les aéroports de Micronésie vous l’envoient en pleine figure : enfin respirer, sortir des méandres presque klong de Tarawa ; fuir les béances phosphateuses de Nauru ; ailleurs, détourner ies sens olfactifs des cimetières où
marinent en marée haute les cadavres de ces macabres aquarium ; se
pincer le nez à l’odeur presque fétide des cônes de ces étonnants, de ces
admirables témoins immémoriaux, les cycades de Rota, de Guam, de
Pingelap ; là-bas, presque partout, s’indigner du cliquetis des boîtes
vides dans lesquelles des produits de civilisation s’étaient mis en
conserve ; tenter d’éviter la rauque odeur d’écume des bières chaudes,
de toutes ies bières de la planète qui se bousculent à baver Tenvi comme
pour prendre le dessus des âcretés ambiantes ; même l’eau, rare et
croupissante, est moussue ; comme le sont les lagons qui dégagent de
puissants relents mêlés de bière, ou d’alcools, d’algues agonisantes, de
corail qui va mourir, et de matières qui furent humaines.
168
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Refuge vers les huiles ? Y détrempe avec insistance le foisonnehuiles râpeuses mais safranées de
Surabaya, profuses mais feutrées et frangipanées à Bali qui se prélasse
en spectacle, huiles hydro-carburées ailleurs. Macération de toutes les
synthèses de drug-store, nous sommes aux Philippines, ointes aussi
d’huiles sacramentelles. Aqueuse et sourde de sous-entendus à Fiji,
moite de feuillages froissés et aussi d’encens en divagation. Capiteuse
à Tonga, suspendue avec préciosité au heilala. Poivrée mosoi enrubannée et insistante à Samoa. Entêtante à Kirimati, en philtre d’alcool
s’égouttant du cœur de cocotier et de pulpe pressée du fruit de pandanus. Parfumées et trompeuses des Polynésies plus orientales, compositions de moins en moins naturelles, et jusqu’à Rapanui où la sueur
des animaux en liberté s’insinue malgré tout dans les senteurs
ambiantes, rêches, comme blessées. Huile de baleines mêlée d’aloe
des Maori qui ne se consolent pas d’être grimés durant l’hiver austral.
Huiles de poisson du large en tous lieux, qui concentrent leurs principes
en séchant. Huiles de santal et de palmier des murmures du Vanuatu où
le kava est lourd de fantasmes. D’eucalyptus géants en Australie, se
répandant en bulles galopantes à la surface des alcools tord-boyaux
des abos de Cape York, recroquevillés en leurs obsessions contemplatives des rêves rocailleux d’un passé en pointillés jusqu’à l’infini ininter-
ment des îles indonésiennes,
rompus.
Time is always running out
Le temps n’attend pas. Au bord des rivages, le clapotis marin res-
qu’à ces senteurs, à ces luisances, est suspendue la
dérision des mythes fondateurs. Pathétique et vaillante fut cette appro-
sasse sans cesse
priation des fragrances et des reflets, au gré des errances, sauvés des
tempêtes, des famines, des violences. Résiduels nostalgiques de ce qui
serait altéré à jamais.
Le grand étau qui prit dans ses mâchoires le grand océan serait
impitoyable aux retardataires de calendriers imprévisibles. Malheur à
ceux dont les ressources ignorées viendraient à s’identifier aux
169
Littérama’ohi N°11
Alexandre Moeava Ata
richesses convoitées de l’heure. Point de répit non plus pour ceux dont
tes ressources ne seraient que potentielles. Les nouveaux Cortès pouvaient
entreprendre leur chevauchée et administrer les nouvelles
donnes. Les épices, les mines, les forêts, les mers viendraient à point
nommé s’accorder aux engouements du monde. Uimagerie, la condes-
cendance, la table rase sournoise, l’autorité de la force, et les prosélytismes pourraient s’appliquer en connivence à sillonner les nouveaux
chemins du monde océanien déjà éclaté, bientôt vautré au gré des fra-
gilités, des isolements, des veuleries, des soumissions calculées vers
l’incoercible meurtrissure. Le titanesque et terrible feu des hommes
monterait enfin aux quatre coins des deux vierges d’Océanie, afin
qu’elle aussi entre à son tour dans l’effervescence des mondes hostiles.
Des atolls inconnus pouvaient enfin surgir. Ils seraient durant un demisiècle les témoins affolés de la folie qui fit exploser l’innommable,
déclencha la hantise de douloureux lendemains, bienvenue au « morning after », substitua au réel le réalisme cruel de l’autre hémisphère.
Sur les pistes incantatoires de leurs ancêtres, Yankuny et Pitjan croisérent en tremblant leurs psalmodies héritées d’antiques frayeurs, aux
éclairs et retombées du ciel austral. Au Nord, au Sud, à l’Ouest comme
à l’Est, le
grand océan des autres serait parsemé de scientifiques
méprises, tressaillirait d’explosions inouïes, et depuis lors est assailli, et
résonne de la complainte pitoyable de dantesques périls ignorés. Dans
les affres intermittentes d’une conscience réfractaire, on assisterait au
spectacle navrant d’aumônes consenties en maugréant à des populations
accablées. Ces contributions héroïques à l’avancement des sciences de la
destruction massive devraient être converties en médailles posées sur
des cadavres décomposés, mieux encore, sur des poitrails défigurés
par la bête.
La grande déchirure
Remonter le temps. Les temps de nos Jndes galantes s’achèverait
dès la construction de
légende. Les littératures burlesques, ou
béates, les philosophies de pacotille se mueraient en ordres de mission.
170
sa
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Les indigènes, ou « natives », naîtraient. Non pas les habitants d’une
contrée. Non pas des peuples à la recherche de leur espace et de leur
organisation. Mais une forme d’humanité à ce point déroutante qu’il failut bien lui trouver des tares originelles, ou des indices d’hérédité fatale,
ou
des attraits contraires aux mœurs et bonnes lois. Cette invention
serait ta première grande écorchure. Noter que de doctes fora régio-
perpétuent de nos jours, sans honte ni malaise apparents, ce troublant héritage. Force persuasive des martèlements de l’enseignement
naux
surveillé.
Les oripeaux suivraient.
Des cultures allogènes dépenaillées se
mettraient à infiltrer, et même à asséner leurs canons, parfois littéralement. Résultat
: de
durables stridences grinçantes dont glousseraient
d’autres fora régionaux, obnubilés par les simulations, et les apparentements terribles, elles s’étoufferaient le gosier du gargarisme suffocant
des « renaissances des cultures indigènes » ; elles engageraient les
sociétés océaniennes dans une compétition blême et sans âme, exposition des vanités les plus ostentatoires, en des re-compositions-citations qui prêteraient à ironie, n’eussent-elles manifesté aussi évidemment le sombre projet de corruption active des traductions culturelles de
la vie océanienne, d’ailleurs mal connues, en proie à des soubresauts
pour l’heure inqualifiables.
Cette double déchirure n’aurait que des égards ambigus. Ses
écarts seraient boulimiques.
Les sociétés les moins battues par les
vents culturels ou politiques du large ne pourraient longtemps souffrir
leur isolement relatif. Grimaces et grimoires se feraient face. Alors des
postes d’observation, guérites de surveillance et de contrôle social, des
officines du bien-penser,
laïque ou pas, engageraient LEUR combat
contre les langues, mémoires, terres, filiations, pouvoirs et hiérarchies à
peine consolidés. La sape conduirait ce complot au point de non-retour
que refléterait le désordre polymorphe des sociétés océaniennes. Alors
triompherait la schizophrénie.
171
Littérama’ohi N° 11
Alexandre Moeava Ata
Et si Chatwin avait raison
Citant Pascal
: «
notre nature est dans le mouvement »... travel
and changes bring an active purpose in life... Et Montaigne :
« the
savages who roast and eat the bodies of their dead do not scandalise
me so much as those who persecute the living »... Et Ib’n Battuta, arab
wanderer : « he who does not travel does not know the value of men »...
Tracking the paths are the raw material of the mind...» Et Proust :
primitive people are perpetually mobile... » Et Stevenson : « the great
affair is to move »... Et R Burton : « everything teaches us that we
should ever be in motion
archeology is a dismal discipline, a story-of
technical glories interrupted by catastrophes whereas the great figures
of history are invisible »...To follow the Way...
«
...
Dans la vallée des
Cycades, certains aborigènes pourraient en
effet s’engager d’un pas tranquille sur le dernier sentier ponctué, ultime
pèlerinage avant la mort. Alors ils réciteraient pour nous le poème poignant, immémorial, des rêves étiolés des fleurs desséchées au soleil du
rouge désert d’Uluru. Ainsi s’achèverait pour eux dans le monde pierreux, la longue marche commencée il y a longtemps. Si longtemps, que
seuls les chants parvenus de loin, en vibrations de si loin, feraient
entendre aux seuls initiés, à ceux que le sort a désigné d'être bleu noir
indélébile, d’être les victimes de la cruelle indifférence, de murmurer du
fond du désert à nos oreilles profanes, les chants de la plus riche, de la
plus hermétique, de la plus élaborée construction sociale de tous les
temps. Singulière aventure herméneutique a-t-on dit justement, tout
entière rythmée par les cadences d’un métronome inexorable, imperméable et connu d’eux seuls.
Du côté de chez Sacks
«
You do not taste
Some subtleties of this isle that will not let you
Believe things certain... »
172
The Tempest V 1
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Salutaire détour chez Lévi-Strauss
: Un
mythe n’est pas fait seulemais de ce qu’il exclut, affirme ou
récuse. Dit et contredit...une des notions les plus pernicieuses... est
celles des peuplades isolées, fermées sur elles-mêmes, vivant chacune
pour son propre compte une expérience particulière d’ordre esthétique,
mythique ou rituel. On méconnaît ainsi...que ces populations étaient
davantage au coude à coude. A quelques exceptions près, rien de ce
qui se passait chez l’une n’était ignoré de ses voisines, et les modalités
selon lesquelles chacune s’expliquait et se représentait l’univers étaient
élaborées dans un dialogue ininterrompu et véhément... des structures
idéologiques se sont échafaudées, respectant toutes les contraintes
inhérentes à leur nature mentale, et qui, en conformité avec elles, encoment de ce qu’il dit ou croit dire,
dent les données du milieu et de l’histoire.. .■ sur cette immense étendue,
pratiques et œuvres restent solidaires les unes des
et même, peut-être surtout, quand elles
semblent s’infliger des démentis... »
ces
croyances,
autres quand elles s’imitent,
Et Onfray : « voyager suppose quérir des traces, hanter des lieux,
parcourir des paysages, quitter les lieux de la sédentarité, les rites, les
habitudes, opter pour le nomadisme, changer de latitude, ou de longitude, aspirer à de nouvelles langues, magnifiques et radicalement
étrangères, vouloir un autre soleil, une autre lumière, d’autres peaux,
désirer le décalage horaire, l’étonnement dans l’espace, se sentir
dépaysé, voilà les battements d’ailes des géographies... hédonistes »...
bien sûr, mais pas très loin de celles de notre savant ci-dessus.
Tel est cet
aquarium linguistique, cette émulsion culturelle...
l’Océanie. Du massif emblématique d’Uluru, aux pierres exhaussées Nan
Madol, à celles, tassées, des Marae, sourd un même message, le même
silencieux message lancé par-delà les mers : Seigneurs incontestés du
langage, les Océaniens se seront perdus dans l’enchevêtrement même
de leurs aptitudes à plier les dires aux caprices mêlés de la vie d’en haut
et d’ici-bas, aux perceptions confuses des sociétés qu’ils n’auraient pas
eu le temps de doter des cohérences indispensables à leur pérennité.
173
Littérama’ohi N°11
Alexandre Moeava Ata
Grâces soient rendues à Oliver Sacks d’avoir mis le doigt sur les
récurrences, les engourdissements, les déficiences, les correspondances
: vaste
champ encore à peine exploré !
Au secours !
La bouée génétique n’est pas encore à portée d’entendement. Et
ses méandres
demeureraient pour longtemps encore, imprécis, sinon
franchement obscurs. Un jour sans doute, les mathématiques mettraient
de
l’ordre
dans
ce
fatras.
D’autres
énigmes ont tant
attendu...Mais on sent bien que bien des dissertations antérieures à
cette promesse perdraient alors leur assurance, et leurs auteurs cesse-
raient de se vibrionner. Intuition
: cette clarification à venir
enseignerait
que l’Océanie entière fut un vaste champ d’incessantes expériences,
avant de devenir, pour son malheur, un champ d’expérimentations.
Dans la dionysiaque beauté du spectacle qu’elle se donne à soi-même,
Stevenson, « no part in the world exerts the same attractive
power », l’Océanie fut trop longtemps dissipée, sous le déferlement
d’une incessante rumination de sempiternités. Elle deviendrait infiniment fugitive et indéfiniment avenante, transfigurée à elle-même, en un
éternel retour du jeu frivole des apparences et des apparitions, un prodigieux décor pour fantasmes et obsessions. Il faudrait donc attendre
les résultats du patient travail des généticiens et des mathématiciens
pour célébrer enfin le moment révolutionnaire que révélera la double
hélice, seule douée, selon leurs inventeurs il y a cinquante ans, du pouvoir de déterminer l’identité, de révéler les origines les plus anciennes,
de rendre intelligibles les relations sociales formées dans les sociétés
voyez
océaniennes isolées ou en mouvement.
Alors s’ouvrirait en effet le
temps de LOcéanie Génétiquement
Modifiée, cette OGM vers laquelle l’immense et intime conviction
conduit inéluctablement.
174
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Cette curiosité engendrerait i’ardeur d’en savoir encore plus. Des
pathologies génétiques récurrentes sont rampantes au Nord, en sommeil
au Sud, fatales ailleurs, tissant comme une trame menaçante, un filet
dont les mailles pourraient s’ouvrir tragiquement à tout moment. De
nouvelles pandémies menacent, comme si les rencontres vénériennes
avaient entrepris de réveiller les cauchemars des premiers contacts.
Plus poétiques de promesses, malgré le zèle quasi-théologique de
quelques fous-furieux, seraient ces variations génétiques de la botanique familière, curieusement négligée, hors des cultures alimentaires.
Pourtant, chansons et propos quotidiens ordinaires font de claires références au pohuetea des rivages ; au ‘ooru imputrescible, comme olivier
de mer ; au gapata qui les soirs de lune a des reflets d’argent. Le
paragdime génétique tirerait grand profit du paragdime des formes
botaniques, si importantes à l’Océanie, vie et décor.
Et que dire de cette lugubre gigantesque toile tendue de Fangataufa
et Moruroa à Montebello ; de Maralinga à Bikini, Eniwetok, Kwajaleen,
Kirisimasi, et Maiden, et Johnston ? Hier lieux d’épouvantes, « pinky
snow »
qui saupoudrait les jeux innocents des enfants éblouis ; eaux
interdites où se mourraient des poissons apeurés ; chemins funestes
des tribus aborigènes ; terres « de Noël » maudites d’où
fuyaient les grands beaux oiseaux à jabot rouge...Aujourd’hui deux
ouverts à d’autres éclairs de fusées, de missiles, de fusées anti-missiles, dans un
ciel de Bagdag... Demain, ou peut-être déjà, sinistres centres d’accueil
de produits toxiques à peine enfouis. Pour son destin troublé, déjà certains augures le croient si inexorable qu’une intervention des dieux
serait, Krakatoa des temps en marche, l’ordonnateur d’une catastrophe
implacable. Alors l’Océanie serait entrée dans cette imprévisible, irréversible phase de modification génétique. Sous le plus céruléen, le plus
vaste chapiteau du monde. Amère apothéose en forme de bras d’honneur, d’horreur serait mieux dire, à tous les mythes, tous ensemble
aux
pas
récusés !
175
Littérama’ohi N°11
Alexandre Moeava Ata
Pourquoi de détresse des poissons, en ce « Lagoon fish plea » :
Fretting back from death almost
Bereft wa are of wonder blue
Astounded us the surreal sea
Around we glare through glitzy glints
Signals again of upheaval to come
Poor gone generations of ours
Misfits innocent of the unseen
Immersed mushroom of atomic atrocity
Last meal of deadly colors
Below a brave shining rainbow
At us why no ancient gods look back
At drifting reclusive fate of ours
Into deep down deafness
We cry good bye...
Et si L’Océanie était une oeuvre d’art collective ?
Comment rendre compte autrement du double et répété destin :
miroir éclaté doué de redoutables pouvoirs de réflexion,
de diversion
plutôt, trompeurs, inconstants, comme s’il fallait déjouer les sortilèges
des revenants, et les desseins des nouveaux venus, ce serait l’une de
ses faces. L’autre, cet acharnement à lui faire subir les fractures les plus
vengeresses, comme s’il s’agissait de lui infliger le châtiment d’être
sans trêve ce spectacle inouï, provocant, hautain et dédaigneux des
onctions d’ailleurs, fustigeant tous les estampilleurs. Se doutaient-ils,
Eluard, Breton, Char ou Tzara, que leur désir obsédant d’aller dormir «
au milieu des fétiches d’Océanie et de Guinée », allait déclencher la
convoitise, le rapt morbide et la rapine ? Un sac organisé de ces trésors témoins éparpillés devait être entrepris : il le fut en effet. Mais de
Rabaul à Rapa Nui, de Kauai à Otago, de Palau à Rapa, d’Ebeye à
176
Dossier : Diversité culturelle et francophonie
Maralinga, sans relâche des artistes anonymes communiquèrent à distance, leur monde était déjà virtuel, comme s’il fallait répudier les
pesanteurs de l’angoissante mémoire, et conjurer les ruses de la géographie et de l’histoire. Alors seraient élaborées ici, consolidées là, raffinées partout, des modèles si complexes que même les mathématiques n’arriveraient pas à déchiffrer de sitôt. Des constructions sociales
et mentales, demeure le mystère des formes démultipliées des parentés, du souffle crypté de leurs messages, venus des deux, de la mer et
des terres, ce serait la sixième dimension de l’Océanie, secrète, indicible, inaccessible. Antique terreur de la transmission orale intégrale qui
évaporerait le sens. Recours au training continu de la mémoire visuelle.
Aux mots parlés et chantés, aux gestuelles, eux dessins, aux signes,
échoirait la sauvegarde d’un ésotérisme subliminal, gravant pour ainsi
dire les sillons d’une matrice virtuelle. Il ne serait perceptible, audible et
compréhensible qu’à ceux qui disposeraient du logiciel de downloading,
extrudant sans vraiment choisir la marée qui submerge le savoir
contemporain. Vaste champ pour iPods en tous genres. Et leur corollaire
de piratage, florissant comme on l’a vu.
Admirable
prémonition qui inspire les doubles hélices de Dali,
toupies pirouettant dans le rougeoyant désert de feu : direction
Ulur, sûr... Et ces musiques étranges de Sonic Gene, mise en musique
du génome humain, que donnerait leur application à l’Océanie ? Les violentes tourmentes d’Eole, quelles particules transportent-elles au très
loin ? Les langues enfin, sous influence ADN d’Eduardo Kac en sa
« Genèse »,
promettent de nous hanter longtemps.
comme
Gigantesque et éblouissante efflorescence ! Mais garde à sa
nature, tragique, caria vie océanienne est un consentement à sa propre
apparence, amnésique et comblée. En sorte que rien ne semblerait
pouvoir troubler le cours alangui que lui présente sa propre contemplation. Extravagante espérance épicurienne ! Une lourde indifférence
l’habiterait. Elle se conjuguerait d’un optimisme obstiné, répudiant, au
gré des fureurs nouvelles, les passés barbouillés, travestis ou remisés.
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Cependant, l’esthétique océanienne est assiégée. De toutes parts,
viendraient drosser par ruées et curées, d’autres cargaisons, justement,
en un culte du cargo
généralisé. Forme achevée de l’épicurisme, le vertige du gaspillage ferait le reste.
De Mataiea, oui,
«
Rupert Brooke :
There waits a land
Hard for us to understand
Out of time
Under the sun »...
Tuo te ama
(Fin de la 14" de trois parties).
gestes de précaution de précision à l'écoute des murmures qui frissonnent la création
regards perdus tendus dans un espace qu’elle arpente de ses visions
imagi-
corps sinueux silencieux dans un temps qu’elle sature de ses
naires
à la recherche de la matière qui pourrait rendre ce qu’elle pressent
elle conjugue bois pierre corail pae ore coquillages nacre perles
dans une créativité sans confins
dans une exigence sans concessions
dans une urgence sans répit
elle sculpte grave tresse
elle créée des bijoux
elle enrichit notre âme
elle
Poema Adams
créatrice
artiste
TIKI MAORI 2004
TIKI MAORI 2004
Pour commencer,
prendre un morceau de nature pour pouvoir le transformer avec ma sensibilité.
Curieuse de l’Art océanien, en harmonie avec la matière première, j’évolue avec le temps.
J’exprime mes sentiments polynésiens.
Poema Adams
ISSN
:
1778-9974
Fait partie de Litterama'ohi numéro 11