B987352101_PFP1_2005_007.pdf
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-
Coll.
Littérama
Cote :
Ont participé à ce numéro :
Au vent
du Taui
Patrick Araia AMARU
Mahirava ARIIOTIMA
Alexandre Moeava ATA
Louis-José BARBANÇON
Anne BIHAN
Jean-Marie BIRET
Rarahu BOIRAL
Marc BOUAN
Aurélie CHANZY
Annie, Reva’e COEROLI
Flora DEVATINE
Vaite DEVATINE
Danièle-Taoahere HELME
Elise HUFFER
Malissa ITCHNER
Tatiana LAI KOUN SING
Jimmy M. LY
3
22
0154709
2
#r
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Christa MAONO
Alvane MARAE
Miroslava PAIA
'
'
Jean MarcTera’ituatini PAMBRUN
Titaua PEU
TU Ma’ohi
Raymond Vanaga P|ETRI
Chantal T. SPITZ
Marie-Claude TEISSIER-LANDGRAF
Elise TETUIRA
Numéro 7
Octobre 2005
EDITIONS
TEITE
Littérama’ohi
Publication d’un groupe d’écrivains de Polynésie française
Directrice de la publication :
Flora Devatine
BP 3813, 98713 Papeete - Tahiti
Fax : (689) 820 680
E-mail : tahitile@mail.pf
Numéro 07 / octobre 2005
Tirage : 600 exemplaires - Imprimerie : STP Multipress
Mise en page : Patricia Sanchez
© Editions Te Ite 2005
HOTfOT; ’PAPttTt,
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Littérama’ohi
Ramées
de Littérature
Polynésienne
Comité de rédaction
Patrick AMARU
Michou CHAZE
Flora DEVATINE
Danièle-Taoahere HELME
Marie-Claude TEISSIER-LANDGRAF
Jimmy M. LY
Chantal T. SPITZ
-Te
Hotu
Ma’ohi
LISTE DES AUTEURS DE LITTERAMA’OHI N°7
Patrick Araia AMARU
Mahirava ARIIOTIMA
Alexandre Moeava ATA
Louis-José BARBANÇON
Anne BIHAN
Jean-Marie BIRET
Rarahu BOIRAL
Marc BOUAN
Aurélie CHANZY
Annie, Reva’e COEROLI
Flora DEVATINE
Vaite DEVATINE
Danièle-Taoahere HELME
Elise HUFFER
Malissa ITCHNER
Tatiana LAI KOUN SING
Jimmy M. LY
Christa MAONO
Alvane MARAE
Miroslava PAIA
Jean Marc Tera’ituatini PAMBRUN
Titaua PEU
Raymond Vanaga PIETRI
Chantal T SPITZ
Marie-Claude TEISSIER - LANDGRAF
Elise TETUIRA
SOMMAIRE du n° 7
Octobre 2005
Liste des auteurs
p.
Sommaire
Les membres fondateurs de la revue Littérama’ohi
Editorial
INFORMATIONS
DOSSIER
Au vent du Taui
: «
4
p.
5
p.
7
p.
9
p.
10
p.
15
p.
16
p.
23
p.
28
p.
34
p.
36
p.
41
p.
47
p.
59
p.
64
»
Introduction
Danièle-Taoahere Helme
Changements, vous avez bien dit changements
Chantal T. Spitz
taui
Marie-Claude
Teissier-Landgraf
On change les pions, on recommence
Titaua Peu
Annexion
Miroslava Paia
E « taui
»
ato’a anei no te reo ?
Raymond Vanaga Pietri
Changement de décor et de vitesse
Flora Devatine
Te tahi tauira’a... Le changement en littérature !
Jean-Marc Teraituatini Pambrun
Taui
:
Nous avons changé de pirogue et éclairci notre ciel
Elise Huffer
Au non de la gouvernance, oui à une éthique océanienne
ECRITURES
Jimmy M. Ly
Sable noir... Rivages lointains
p. 75
Araia Patrick Amaru
la ora na tatou... Les prémices de l’abondance...
Le nouveau monde
p. 79
Tuo Te Ama Alexandre Moeava Ata
La Rafflésie en ses mirages
p.
99
JEUNES ECRITURES - POESIES
Alvane Marae
Souvenirs d’Australie
p.126
Mahirava Ariiotima
p.133
Changer? Renaissance,... Poésies
Vaite Devatine
p.138
Jet d’autoportait
Aurélie Chanzy, Christa Maono, Tatiana Lai Koun Sing
Orero et poèmes
p.139
Jean-Marie Biret Toromona, Elise Tetuira
p.141
Pehepehe
CONFERENCES - ARTICLES - 3° SALON DU LIVRE DE PAPEETE
Anne Bihan
Paroles tressées en forme de libre abécédaire sur le thème du
3ème Salon du livre de Tahiti
«
:
La femme dans la littérature (du) Pacifique »
p.144
Rarahu Boirai
L’image de la femme tahitienne à travers la littérature française
du XX0 siècle
p.150
Louis-José Barbançon
Femmes du Pacifique
p.164
ACTUALITES LITTERAIRES
A propos du roman de Marie-Claude Teissier-Landgraf,
racines et déchirements (Editions Au vent des îles)
Hutu painu - Tahiti,
La fureur d’écrire. Interview de Jimmy M. Ly (Serge Vialet - TahitiPresse)
p.166
p.173
Œuvre poétique de F. Devatine (Marc Bouan)
p.175
L’île des rêves écrasées e Chantal T. Spitz (P. Humbert)
p.177
L’ARTISTE DU N°7
Malissa Itchner par Annie Reva’e Coeroii
p. 181
Littérama’ohi
Ramées de Littérature Polynésienne
Te Hotu Ma’ohi
La revue Littérama’ohi a été fondée par un groupe apolitique
d’écrivains polynésiens associés librement :
Patrick AMARU, Michou CHAZE, Flora DEVATINE,
Danièle-Taoahere
HELME, Marie-Claude TEISSIER-LAND-
GRAF, Jimmy LY, Chantal T. SPITZ.
Le titre et les sous-titres de la revue traduisent la société polyné-
sienne d’aujourd’hui :
«Littérama’ohi», pour l’entrée dans le monde littéraire et pour l’affirmation de son identité,
-
«Ramées de Littérature Polynésienne», par référence à la rame
de papier, à celle de la pirogue, à sa culture francophone,
-
-
-
«Te Hotu Ma’ohi», signe la création féconde en terre polynésienne,
Fécondité originelle renforcée par le ginseng des caractères chi-
nois intercalés entre le titre en français et celui en tahitien.
La revue a pour objectifs :
-
de tisser des liens entre les écrivains originaires de la Polynésie
française,
de faire connaître la
variété, la richesse et la spécificité des
originaires de la Polynésie française dans leur diversité
contemporaine,
de donner à chaque auteur un espace de publication.
Par ailleurs, c’est aussi de faire connaître les différentes facettes
de la culture polynésienne à travers les modes d’expression traditionnels et modernes que sont la peinture, la sculpture, la gravure, la photographie, le tatouage, la musique, le chant, la danse... les travaux de
chercheurs, des enseignants...
-
auteurs
-
7
Littérama’ohi N°7
Et pour en revenir aux premiers objectifs, c’est avant tout de créer
mouvement entre écrivains polynésiens.
un
Les textes peuvent être écrits en français, en tahitien, ou dans n’im-
porte quelle autre langue occidentale (anglais, espagnol,.. ) ou polynésienne (mangarévien, marquisien, pa’umotu, rapa, rurutu...), et en chinois.
Toutefois, en ce qui concerne les textes en langues étrangères
comme
dans la
pour ceux en reo ma’ohi, il est recommandé de les présenter
mesure du possible avec une traduction, ou une version de
compréhension, ou un extrait en langue française.
Les auteurs sont seuls responsables de leurs écrits et des opinions
émises.
En général tous les textes seront admis sous réserve qu’ils respectent la dignité de la personne humaine.
Invitation au prochain numéro :
Ecrivains et artistes polynésiens,
cette revue est la vôtre : tout article bio et biblio-graphique vous concer-
nant, de réflexion sur la littérature, sur l’écriture, sur la langue d’écriture,
des auteurs, sur l’édition, sur la traduction, sur l’art, la danse,...
sur
ou sur tout autre
sujet concernant la société, la culture, est attendu.
Les membres fondateurs
Cher(e) auteur,
Nous vous invitons à faire parvenir vos écrits à l’association Littérama’ohi.
Tous les textes seront publiés.
La revue ne comptant qu'un nombre limité de pages, si un texte est trop long nous nous
réservons le droit de proposer quelques coupures à l’auteur. Le texte modifié ne sera
publié qu’avec son accord.
Les textes retenus seront publiés dans le prochain numéro. Mais si ce numéro est déjà
complet, leur publication sera repoussée au numéro suivant.
1
8
a
Rédaction
Editorial
Non ce n’était pas une année sabbatique pas non plus une année
de réflexion encore moins une année de tout repos. Pour ne pas justifier cette année de silences d’absences de vacances mais puisqu’il faut
en
dire quelque chose disons pour faire concis et éviter les plaintes
intempestives que les membres de Littéramà’ohi ont baissé les voiles
les divers taui qui ont agité ébranlé chancelé leur vie.
Les auteurs descendants des navigateurs d’hier ne se sont pas
laissé impressionner par cette morne accalmie et ont continué à croire
à la traversée. Le nombre de textes de ce septième numéro aussi florissants percutants vivants que d’habitude témoigne de la persévérance
des écrivains polynésiens. De même les attentes des lecteurs de tous
horizons maintes fois énoncées exprimées signifiées démontrent la
confiance et l’intérêt attachés à la création littéraire contemporaine
sous
comme
Le bonheur est grand de la parution de ce numéro fidèle au thème
du taui choisi dès la sortie simultanée des numéros 5 et 6 en mai 2004.
Soufflent tous les vents de tous les imaginaires
Bon voyage
Chantal T. Spitz
Littérama’ohi N°7
INFORMATIONS • PARUTIONS • EVENEMENTS
Les journaux, relayés par les média, radio, télé, annoncent régulièrement des
dédicaces de livres, des expositions, de peinture, de photos, des spectacles de danses,
de chants, des festivals,...
(Musée de Tahiti et des Iles, Te Fare Tauhiti Nui-Maison de
la Culture, Place To’ata, Salons ou Ateliers de peinture privés,...)
Nous avons relevé quelques-uns de ces événements.
Revues - Journaux
PARUTION - DEDICACES
Ouvrages
Te U'i Mata
-
La Voix des Etudiants -
N°10 septembre/novembre 2004 : ses pages
culturelles
Chantal KARDILES
Yucca
City Blues (2004) (Editions Au
vent des îles) ; dédicace à l’espace
Odyssey, (19 juin 2004).
Patrick PONS
Cannée du sport à Tahiti Nui 2003 (2004)
(illustré par près de 800 clichés)
Marie-Claude TEISSIER-LANDGRAF
Hutu Painu. Tahiti,
racines et déchirements (2004) (Editions Au vent des îles)
le
sur
Farereira’a i Tahiti
Heiva 2004 et
sur
le
Fa’a'a
(interviews de
Coco Hotahota et de Moana Teheiura), sur
les romans retenus pour le Prix littéraire des
Etudiants 2004 (interviews des éditeurs,
Christian Robert, (Editions Au vent des îles),
Gilles Marsauche, (Editions Te Ite), Florent
Massot ( Oh Editions) : Célestine Hitiura
-
Vaite : L ‘Arbre à pain ; Maeva Shelton : Et
j’ai cueilli des orchidées ; Marie-Claude
Teissier-Langraf : Hutu Painu
Marie-Claude TEISSIER-LANDGRAF
TAHITI BELOVED AND FORBIDDEN,
Tahiti Herehia, Tahiti Rahuia (septembre
Littérama’ohi
-
N”5
Spécial : Rencontres océaniennes
(1) (mai 2004)
2004)
Traduction par le Dr N. Carruthers
Littérama’ohi
Bruno SAURA
-
N°6
Spécial : Rencontres océaniennes
(2) (mai 2004)
Entre nature et culture - La mise en terre
du
placenta en Polynésie française
(2004) (Editions Haere Po)
SALONS DU LIVRE - PRIX LITTERAI
Bruno SAURA
La société tahitienne au miroir d’Israël
Le 3° Salon du Livre de Papeete. Lire
(2004) (Cnrs Editions)
en
Bernard RIGO
Lieux
-
dits d’un malentendu culturel
(2004) (Editions Au vent des îles)
(Réédition augmentée de nouveaux
articles.
Préface
de
Michèle
de
Chazeaux, Postface de Flora Devatine)
Bernard RIGO
Conscience occidentale
Océanien)
10
(Place To’ata, 27-28-29 mai
2004),
Organisé par I ‘Association des éditeurs
de Tahiti et des îles en partenariat avec Te
Fare Tauhiti Nui
thème
:
-
Maison de la Culture, sur le
La femme dans la littérature du
Pacifique.
la
dynamique de la contradiction (204) (Ed.
L’Harmattan,
Polynésie.
ou
Collection
Monde
Une
grande
rencontres
entre
les
auteurs océaniens : deux anglophones et de
nombreux écrivains francophones calédoniens :
Sia Figiel de Samoa ; Teresia Teaiwa de
Nouvelle Zélande.
Nicolas
Kurtovitch,
Arlette
Peirano,
Le
-
membres de
l’Association
des
Ecrivains
sommes
reconnus
dans
expliqué le jury composé de
quatre étudiants en lettres modernes et en
droit. » (SV.Tahitipresse)]
Berger, Loui-José Barbançon, de
Calédonie,... pour la plupart,
Nouvelle
nous
œuvre" a
son
Claudine Jacques, Anne Bihan, Jean Vanmai,
Bernard
chant. Nous
6°
Salon
du
Livre
Insulaire
,
Ouessant (19-22 août 2004)
Calédoniens.
liance entre les écrivains océaniens soutenue
3 auteurs de Polynésie y étaient en cornpétition avec de nombreux autres :
Marc Frémy : Te po rumaruma- Les histoires de la terrasse (Arue, Tahiti, 2003)
vibrant ‘orero de Raphaël Tehiva dit
Etienne Ahuora : Les Parfums du silence
Au programme :
Chaleureuse cérémonie d’accueil et d’al-
par un
(Editions Le Motu, Papeete, 2003)
Ratio, professeur de ‘orero au Conservatoire
artistique territorial.
Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun
Interviews nombreux des auteurs
sents ;
pré« séances “auto-portraits”, « à la
secrets de famille
-
:
Huna
(Matoury, Guyane,
2004)
rencontre des auteurs et à la découverte de
leurs écrits
»
;
dédicaces.
Rencontre avec le public, débat entre les
écrivains océaniens ;
Débat avec les auteurs de Littérama’ohi,
à la radio RFO, Place To’ata
Le Prix Fiction (l’une des 5 catégories
prix) a été décerné à Etienne Ahuora,
(pseudonyme de Jean-Marc T. Pambrun)
pour son livre, Les Parfums du silence
(Editions Le Motu, Papeete, 2003)
de
Conférences sur « La femme dans la littérature du
Rarahu
Pacifique » : interventions de
Boirai, de Chantal Spitz, de Sylvie
11° Salon
du
Livre de l’Outre-mer
(Paris, 16-17 octobre 2004)
André...
Organisé par le Ministère d’Outre-Mer
Pour le Prix Littéraire des Etudiants de
l’Université de la Polynésie française 2004
(2° édition) lancé par l’équipe du journal « Te
L/7 Mata
-
La Voix des étudiants », trois
auteurs avaient été retenus
:
L'Arbre à pain,
(Editions Au vent des îles)
Maeva Shelton : Et j’ai cueilli des orchidées (Editions Te Ite),
Célestine Hitiura Vaite
Tauaea Raioaoa
:
:
"Si loin du monde”
(“Oh éditions”)
sur le thème «
Mémoires d’Outre-mer ».
Participation de maisons d'édition de la
Polynésie française : (Association des
Editeurs, Editions Au vent des île, ...)
Participation de deux auteurs de la
Polynésie française, membres de Littérama'ohi : Flora Devatine et Jimmy Ly.
Au programme : des débats, des confé-
des tables rondes autour des «
Mémoires parta-
rences,
Mémoires d’Outremer », «
», « Mémoires oubliées ? » ;
contres et entretiens avec les auteurs :
gées
Finalement, le Prix littéraire des Etudiants
2004 a été décerné à Célestine Hitiura Vaite
pour son roman Larbre à pain (Editions Au
Vent des îles)
Edouard Glissant,
fondément naturelle. Elle a rendu son héroïne
très naïve et son roman est véritablement tou¬
Roland Brival/ Ch
Seranot ; Claude Ribbe, Patrick Chamoiseau,
Audrey Pulvar ; Daniel Maximin ;
«
[“Nous avons choisi de primer le livre de
Célestine parce qu’il est écrit de manière pro-
ren-
Rencontre
sienne
avec
la littérature polyné-
: Flora
Devatine, Jimmy Ly
Des dédicaces, des performances artis»
tiques...
11
Littérama’ohi N°7
16° Salon de Lire en Fête (Paris, 15,16,
17 octobre 2004)
«
Le « Prix du Président » et le « Prix
du Président pour les Jeunes », renommés « Prix du Reo Ma’ohi », ont été repor-
Rencontre autour de l’écriture polynésien-
tés en 2005, aux Journées du Patrimoine
le thème « De l’oralité à l'écriture, le
dans lesquelles sera intégrée également la
Journée du Reo Ma’ohi.
ne » sur
rôle de la mémoire, l’identité de l’écriture polynésienne et sa place dans le monde contemporain»
À l’initiative du Centre d’Etudes, de
Recherche, d'Accueil et de Création (Cérac),
sous
et
la
Académie marauisienne
Nomination de deux nouveaux membres
responsabilité de Joelle Cousinaud,
Littérama’ohi et
à l’Académie marquisienne : Christiane Duceck
Participation de deux auteurs membres
épouse Gaubil et Gabriel Teikitekahioho en
remplacement de « Lucien Kimitete, décédé,
en
collaboration
avec
l’Association la Graine d’Or.
fondateurs de Littérama’ohi : Flora Devatine
et Mathias Tohetiaatua, démissionnaire ».
et Jimmy Ly
AUTRES INTERVENTIONS
Quatre Soirées de lecture de textes
d’auteurs
polynésiens, au Salon des Arts
(Paris 11°, le 16, 18, 19, 20 octobre 2004)
dans le cadre de Lire en Fête.
Textes
de
Louise
Lycée d’Uturoa- Raiatea
Invitée
Peltzer, de Marie-
Claude Teissier-Landgraf,
de Chantal Spitz,
de Danièle Tao’ahere
Helme, de Michou
Chaze, de Flora Devatine, de Araia Patrick
Amaru, de Jimmy Ly, de Simone Grand, de
Vaea Duplat et de Raiteva Greig.
Lecture par deux comédiennes,
Corinne
Barois, Mychau Nguyen, et par les deux
auteurs présents : Flora Devatine et Jimmy Ly
20° édition du Concours « Vive l’Ecrit
»
2003 à 83 textes en 2004, dont des
textes
rédigés en langue Puamotu et, pour la première fois, Mangarévienne
Un millier de participants.
Treize prix avaient été décernés.
.
Concours littéraires
siennes
12
en
langues polvné-
:
F. Devatine
[« Dans le prolongement du stage mis
en place par la DES sur I' « intégration de la
littérature polynésienne dans les programmes
de français »],
Organisation d’ « une rencontre entre
un
écrivain polynésien, Madame Flora
Devatine, et les élèves du L.U. T. » par « les
professeurs : Madame Mouline, Madame
Piens, Madame Tapea », « pour les élèves
de 1ère L et TL en priorité, en cours de français
et de Tahitien
-
« Prix littéraire des Scolaires »
(11
juin 2004)
Organisé par le ministère de l’Education et
de l’Enseignement technique et par le Centre de
Recherche et de Documentation Pédagogique
de la Polynésie française (CTRDP)
La production scolaire, sur le
thème
“Histoire d’animautf', est passée de 69 en
( 8 et 9
novembre 2004)
«
sienne
»
:
Découverte de la littérature polyné»
-
ateliers sur la langue d’écriture
Découverte de l'anthroponymie »
Le Nom dans les mythes polynésiens. »
-
«
-
(Deux journées consécutives de conféd'ateliers.)
rences et
Lycée de Taravao.
(25 novembre 2004)
Dans le cadre de la
«
Journée des
Cultures polynésiennes » :
Plusieurs interventions et ateliers dont
de F. Devatine portent sur « L’origine
des Noms polynésiens », et sur la littérature
ceux
polynésienne
EXPOSITIONS
FESTIVALS
Exposition sur la pirogue : au Musée
Le festival des chants, des danses et
sports traditionnels de Polynésie, le
des
“Heiva I Tahiti” 2004
de Tahiti et des îles
(122° Edition) Place
photographies de
Moorea
d’autrefois », « Moorea i te matamua »,
organisée par la commune de Mooréa-Maiao
(1-8 octobre 2004) à la mairie de Teavaro,
de
Exposition
To’ata, à Papeete :
“Heiva des écoles de danses", regrou-
pant plus de 500 élèves, répartis en six
écoles de danses
Premiers prix de danses remportés
Tamarii Ahutoru Nui (groupe de danse
professionnel) et par Tamarii Tipaerui (groupe
catégorie « amateur »),
Premiers prix de chants, gagnés par
les groupes de Tamarii Tautira et de Tamarii
Tipaerui.
-
par
Moorea (1900-19801 sur le thème «
le
Dans
cadre
la Journée des
de
Matahiapo, Journée internationale des personnes âgées
« Un hommage aux anciens » (Joël Hahe)
-
Exposition des
copies d’œuvres de
Paul Gauguin (septembre 2004) par Farina
Viera, peintre copiste, et par le petit fils du
A noter que les chants du groupe Tamarii
Tipaerui ont été composés par Vaihere
Cadousteau, « 22 ans à peine,.. .vient d’obtenir son CAPES de lettres modernes,...ancienne brillante étudiante de
l'UPF...(nédaillée d'or
de tamure du Conservatoire artistique territo-
rial » (Mareva L, Te U'i Mata - N° 10
Septembre/Novembre 2004)
Festival
Le
Fa’a’a
«
Farereira’a à Tahiti
-
(juillet 2004).
Une grande rencontre entre groupes de
chants et de danses organisée par Coco
Hotahota et par la commune de Fa’a’a.
Participation de 9 groupes de danses
étrangers (hawaiens, américains) par amour
de la danse polynésienne, et de ceux ayant
»
concouru au 122° Heiva i Tahiti 2004 à To’ata.
Le 9° Festival des Arts du Pacifique
(Palau - Micronésie, 22 au 31 juillet 2004)
Sur le thème «
peintre, Marcel Gauguin, dans leur atelier de
Fa'a'a
:
“150
à
200
tableaux de
Paul
Gauguin sur les 600 » déjà reproduits.
[“Nous souhaiterions organiser dans les
mois à venir une exposition de ces tableaux
en Autriche”, explique Marcel Gauguin et
celui-ci d'ajouter: “En 2000, la plus grande
exposition des œuvre de mon grand père
s’est déroulée à Vienne où j’étais l'invité
d’honneur. Je voudrais les remercier.”]
(JBC,Tahiti Presse)
Exposition de
jardins et fontaines
miniatures à la mairie de Papeete (mai 2004)
de Halola «
sur Je thème
“multiplicité, culture,
Ernest Sin Chan,
et nature". Parrainée par
ethnopsychologue-écrivain avec le concours
de l’artiste peintre, Mateata Vitrac et du sculpteur Bruno, l’exposition met l’accent sur l’art
du “Pen-Jing”, les jardins et fontaines miniatures ». (CD TahitiPresse)
Noum'r, Célébrer, Renaître »
Participation d’une délégation de 10 pérsonnes, artistes et écrivains : Marie-Hélène
Villierme, Chantal T. Spitz, (écrivaine,
membre
fondateur
de
Littérama’ohi),
Marguerite Lai, Mauarii Meul, Poema Adams,
Taaroaarii Teururai, Varii Huuti, Mareva Netide Montluc, Kahu Tametona, Yvana Vaki.
Exposition
«
de biioux en perles du
bijoutier Philippe LeTohic, gérant de la société polynésienne Mana'o, (basée à Pirae) à
Paris, à la Délégation de la Polynésie française, ainsi que des bijoux et objets d'art de
Rodrigue Hikutini, son associé marquisien. »
(TahitiPresse)
13
Littérama’ohi N°7
AUTRES EVENEMENTS
-
Alban Ellacott (Proscience Te Turu Ihi,
et Association Haururu), Le soleil Te Ra dans
Journée « Te Rai o te Ao Maohi - Le
Ciel
du
Monde Polynésien
(Papeete,
Assemblée de Polynésie, 19 juin 2004),
Organisée, en partenariat avec l'ancien
Ministère de la Culture, par les Présidents et
»
les membres des Bureaux de l’Association
ProScience Te Turu’lhi,
Haururu,
du
la culture polynésienne,
Louis Cruchet (Centre d'investigation
d’ethnoastronomique local (CIEL) et Libor
Prokop Association Haururu), Maui : attrapeur de soleil, image d’un héros mythique,
passé maître du ciel,
-
de l’Association
Cercle
d'investigation
d’Ethnoastronomie Locale (CIEL), de la
-
Société des Astronomes de Tahiti (SAT),...à
La lune ou Hina dans la
Fête du Cinéma (23-29 juin 2004)
l’occasion du passage de la planète Vénus
devant le soleil.
Cycle cinéma d’autrefois - Cinématamua :
-
Plusieurs interventions dont celle de
Robert Koenig Société des Etudes
Océaniennes) « 1769 : Cook ou Comment
Vénus devient une pointe à Tahiti »,
-Yannick Amaru (Proscience Te Turu ‘Ihi),
Quelques objets célestes remarquables du
F. Devatine, «
culture polynésienne ».
-
«
Les festivités du Tiurai
«
Tarava
»
»
de Henri Hiro
-
ciel,
:
le 12 juillet 2004,
remplacement du 29 juin.
F.D.
-
Libor Prokop et Jean-Claude Teriieroo
(Association Haururu) et Hans Carlson
(Polynesian Voyaging Society), Le ciel dans la
culture polynésienne et ses applications,
14
Fête de l’autonomie
en
DOSSIER
:
AU VENT DU TAUI
Le 23 mai 2004 à la surprise générale, l’opposition rem-
portait les élections territoriales de Polynésie française.
Nous ne reviendrons pas sur les raisons de ce vote, ni sur
les évènements qui ont précédé ce renversement, pas plus
que sur ceux qui ont suivi, ni sur les choix politiques des uns
ou des autres. Tout cela les politologues, économistes ou
autres scrutateurs de nos sursauts l’ont fait ou le feront avec
le recul nécessaire.
En demandant aux écrivains d’écrire sur cette « révolu-
tion
(dans le sens premier du terme, changement soudain),
qu’ils s’expriment.
Nous avons voulu qu'ils apportent leur regard sur cette
période de la vie politique polynésienne, non pas qu’ils s’engagent, c’est leur choix et certains ne prennent aucun détour,
mais qu’ils témoignent sur ces années de profondes transformations de la Polynésie et surtout sur la place des écrivains,
»
nous avons voulu
des artistes dans les mutations en cours.
Certains avec excès parlent avec leur cœur, d’autres se
font témoins, d’autres encore se souviennent ou rêvent, mais
chacun à sa manière nous rappelle que
le fat//, le change-
ment, ne vit que par ceux qui le veulent et pour cela, les écrivains sont à la première place, spectateurs et acteurs.
Gilles Marsauche
15
Littérama’ohi N°7
Danièle-Taoahere Helme
TAUI
CHANGEMENTS,
VOUS AVEZ BIEN DIT CHANGEMENTS ?
J’avais tout,
Mais je n’avais Rien,
A partir dé rien,
J’ai créé
un
tout !
Les évènements se sont précipités et les changements sont arrivés
à la suite des élections. Que penser de tous ces résultats
? Les mots
avaient déjà transcrit le senti profond d’un peuple ligoté par un pouvoir
qui n’a pas su entendre la blessure du peuple dans sa « gémissure »
pour ne retentir qu’à l’appel de la liquidité matérielle. Les insatisfactions
et les grincements n’ont pas permis de reconsidérer les véritables
nécessités pour résorber le malaise humain. La fracture est venue de
l’assistance dangereuse de pourvoir à celui qui ne sait plus se pourvoir.
L’avenir n’est pas à un parti, il est dans l’esprit qui amènera la justice en tenant compte de la profonde blessure sociale. Ce n’est pas une
étiquette qui définit les sens des bulletins, c’est la justice véritable que
le peuple revendique par ses cris alarmants et déclame ce que le pouvoir a insonorisé.
Je souhaite simplement que le destin de notre pays soit reconsidé-
ré en fonction des capacités à revendiquer une vraie liberté.
Que les maisons soient confiées à des personnes dans la capacité de mettre en valeur leur espace afin de dire que la dignité est de
retour.
Que l’environnement puisse prolonger son abondance sur les
générations en marche vers leur avenir substantiel.
Que la terre vienne en aide à ceux qui la mérite !
16
Dossier : Au vent du Taui
Revendications !
Tahiti veut sa place,
Un pouvoir
des grâces,
Un religieux sa classe,
Le peuple se lasse.
Tahiti cherche ses origines,
Un pouvoir ses pantomimes,
Un religieux ses hymnes,
Le peuple
mime.
Tahiti délie son destin,
Un pouvoir ses bulletins,
Un religieux des larcins,
Le peuple geint sans fin.
Tahiti saisit son envol,
Un pouvoir son protocole,
Un religieux des oboles,
Le peuple
force sa farandole.
Tahiti choisit son lendemain,
Le pouvoir tend les mains,
Le religieux prêche en vain,
Le peuple exige son pain.
(Extrait Influences et adaptations - Fidji - 2003)
17
Littérama’ohi N°7
Daniele-Taoahere Helme
Pour calmer la blessure
La douleur se libère
Enterrée elle retient
Des sensibilités
Qui écorchent encore
Sans panser la souffrance
Qui secrètement tend
Vers sa guérison !
La Polynésie comme tout pays cherche sa définition à partir des
données qui constituent sa spécificité. De si nombreuses petites îles
disséminées sur un vaste Océan Pacifique se
regroupent en cinq archipels, avec des airs communs et des tempéraments différents.
Les conditions climatiques ont déterminé la cadence appropriée à
la vie polynésienne : la survie, la langue, les coutumes, les croyances,
la notion de rythme et de temps. Nous sommes dans un système d’autonomie interne rattaché à la France
avec
des affinités au
système
actuel, avec en opposition, des contractions qui revendiquent l’indépendance du pays. Les malaises de société sont un amalgame de problêmes personnels et professionnels. La société, au travers des crises,
cherche sa précision !
L’identité d'un
peuple se forge à partir de ses repères géographiques, de ses racines sociales et de ses assises culturelles. Cette
identité est rattachée à une histoire constituée par la mémoire des
Ancêtres, préservée par les Traditions et les coutumes. Ce prolongement dans le temps intègre l’influence extérieure et coule avec la mouvance, reliée aux étirements inéluctables des transformations qui sont
déjà des facteurs d’évolution de la société.
18
Dossier : Au vent du Taui
Nos crises peuvent être comparées à un roman feuilleton avec ses
séries à suivre et des rebondissements qui éclatent dans le paysage social
sous forme de
grèves ou de contestations. Les barrages, sur les sorties de
la ville, ont connu leur époque pour extérioriser la pression lorsque les
revendications n’étaient pas entencjues. Ces poussées de fièvre sociale se
traduisent aujourd’hui par des manifestations de grévistes qui, pacifiques
en apparence, brandissent leurs banderoles d’opposition dans le but d’affirmer un questionnement sur les notions de justice. Ces revendications
expriment certainement le message profond d’un cycle social en quête
d’une nouvelle réflexion nécessaire à son processus de mutation.
Chaque étape cherche sa croissance en libérant des malaises qui
nécessitent des diagnostics. Ces troubles génèrent dans le paysage
social des secousses ressemblant tellement à nos propres crises de
croissance. Ici ou là, paralysie d’un chantier, extinction de la communi-
cation, abcès ou enflures des non-dits cumulés, cancers dans la relation. Tout ceci confondu indique bien que le baromètre d’une maladie
sociale recherche un traitement approprié pour son développement. La
négociation aurait probablement avantage à considérer les causes
réelles, exprimées à partir des colères : être estimé dans le sens de partenaires qui veulent faire évoluer une structure, apport de leur rendement, de leur assiduité et de leur efficacité. La révolte sourde demande
une reconnaissance différente.
Pour l’instant cet éclatement épidémique est la seule façon de crier
sa
douleur pour avoir sa valeur. Cela affecte bien entendu d’autres tra-
vailleurs en direction de leur gagne-pain, ligotés par l’expression de la
crise. Il faut savoir qu’à Tahiti, en temps normal, il a fallu pendant long-
temps se lever à cinq heures du matin pour faire 20 kilomètres et
rejoindre son travail, donc à partir de ce calcul simple, il faut multiplier
temps par deux cette estimation dès qu’un accident intervient dans
le paysage routier. La conséquence sur un plan personnel est l’agacement croissant de ce climat qui affecte chaque personne et déstabilise
tout service prisonnier des ralentissements imposés. L'impact général
ce
19
Littérama’ohi N°7
Daniele-Taoahere Helme
est le retard de chaque établissement inter-relié qui estime bien évidemment sa productivité à partir du temps. Toutes ces réactions obligent le
questionnement sur les causes profondes et les interrogations de société qui subissent la mutation des systèmes qui se profilent en Polynésie
et ailleurs dans le monde.
Notre destination attise les rêves les
plus fous : le mythe de la
Polynésie est bien établi dans le monde entier, il est associé aux paysages, aux femmes, aux danses, aux chants et fait naître des espoirs
pour parvenir un jour à visiter cet espace tant convoité. Le rêve a évidemment son prix. Les visiteurs bien nantis ont la liberté et le choix de
leur séjour privilégié. Le touriste moyen se trouve confronté au calcul du
prix de revient et il tente de réussir l’authentique en s’infiltrant dans le
quotidien du Polynésien !
La valise d’un touriste quittant l’aéroport de Tahiti-Faaa n’est jamais
comparable à celle d’un Tahitien qui séjourne à l’extérieur et qui rentre
Fenua (Pays). Les excédents des bagages des Polynésiens sont
bien célèbres et à l’étranger les chauffeurs de bus reconnaissent immédiatement le Tahitien à partir du volume des colis transportés. Les douaniers peuvent le confirmer. Cela dénote qu’il est plus facile de ramener
de la quantité de l’extérieur que de la sortir de chez nous.
au
Cette affirmation est à considérer. Comment produire la qualité et
réussir les quantités en restant dans la concurrence des produits qui
accèdent au marché international ? La production a besoin de couvrir
premièrement les besoins du marché local, puis de développer l’ouverture à l’exportation. Les emplois de la bureaucratie ont précipité trop de
monde dans la monoculture de l’emploi stable à rentabilité immédiate
au
détriment du secteur de l’agriculture et de la pêche tandis que l’in-
dustrie développe son secteur avec une bonne dynamique.
La qualité réclame la finition des produits ; les prix pratiqués sur le
Territoire sont la conséquences du coût de vie élevé souvent décrié par
les visiteurs étrangers.
20
Dossier : Au vent du Taui
Le domaine de la production a besoin de confirmer son label pour
garantir son concepteur et préserver la valeur des produits. Les copies
provoquent l’étouffement au détriment de la nouveauté et la diversité.
Celui qui crée est capable d’assurer la continuité puisque son produit se
forme tel un enfant virtuel et attend le souffle du maître d’œuvre pour
son prolongement et son développement.
Un lien fort unit la
Polynésie à ses habitants. Cet attachement
résonne assez loin puisqu’un certain nombre d’aventuriers a choisi de
îlienne.
couper les amarres avec une Patrie pour oser l’aventure
L’influence vient donc apporter des modifications dans les structures
établies avec des adaptations conséquentes plus ou moins bien tolérées par les principes installés : les différents pouvoirs,
les tranches
d’âge, les ethnies, les classes sociales, les expressions religieuses. La
crise d’adaptation s’exprime par une secousse dans les fondements et
cherche un consensus pour préserver l’équilibre entre le naturel et la
transformation.
La mouvance c’est donc bien la direction à prendre pour refaire la
composition des éléments, avec des avancées et des obstacles inhérents à la transformation d’un peuple en marche vers son lendemain.
Voici la Polynésie accélérée dans sa mutation qui a dû passer trop rapidement du naturel au matérialisme, avec des avancées et des étranglements pour ceux qui ne savent pas encore nager dans le liquide amniotique monétaire. Les Racines et la Culture retiennent l’acquis tandis que
le courant matérialiste précipite ses nouveaux concepts, injectant des
rêves à gros débits financiers pour proposer le changement, l’adaptation et le déracinement.
Interrogations individuelles, professionnelles, sociales, religieuses
sont donc bien nécessaires et contribuent au réajustement des possibi-
lités tant que les intérêts personnels ne se prennent pas pour des
inté-
rêts collectifs !
21
Littérama’ohi N°7
Daniele-Taoahere Helme
Aujourd’hui tout s’évalue
A partir d’un montant,
Reparlons demain
Des valeurs,
L’abondance a son sens
En Polynésie
!
Danièle-Taoahere. HELME
22
erama ’ohi N°7
taui
mot de ralliement rythmé de toutes les couleurs tagué
de toutes les voix
clamé de toutes les convictions qui restera dans les mémoires dans
l’Histoire ? comme signe particulier marque distinctive nom propre de
l’espoir avéré
les changelent temps de pen-
mot de tous les engagements tous les déploiements tous
ments portés par une société essoufflée d’un trop
sers
muselés de dires émasculés d’imaginers mutilés
comme une
fin
un
début l’enterrement d’un huis-clos ploutocratique
l’avènement d’une plateforme démocratique le couchant d’une
autorité
dominatrice le levant d’une collégialité libératrice
soutenu par des libertés artistiques des
alliances politiques des posi-
tions journalistiques des opinions publiques
éclos de l’ardeur populaire
osé le changement fondamental comme acte fondateur d’un devenir plus conforme à nos aspirations
au moment où notre ciel paraissait si sombre que même les rêves les
plus débridés s’effilochaient au calcul des proportionnalités
car c’est tous ensemble que nous avons
chacun dans son environnement militants de longue date ou nouveaux
engagés déroulant patiemment modestement fermement l’ultime espérance
terrasser le monocrate au pouvoir depuis trop de ruines
...
le vaste mouvement de libération de la pensée de l’écriture de l'expres-
sion instigué par le groupe littérama’ohi au travers de la revue
tures et des débats publics depuis quatre ans a sans aucun
des lec-
doute aidé
23
Littérama’ohi N°7
Chantal T. Spitz
à délier des esprits déranger des certitudes défaire des confiances et
les auteurs
quels qu'ils soient ont été par leur engagement leur
persévérance leur opiniâtreté agents acteurs artisans du changement
il n’est qu’à se replonger dans les six premiers numéros de la revue
pour ressentir les
houles les flux les remous des textes publiés et
prendre mesure de la contribution des écrivains à l’évolution des idées
dans une société où la pensée unique tenait lieu de credo quasi collectif
gardons cependant raison et ne nous approprions pas une entreprise
collective car il est évident que seule la convergence de multiples prises
de positions venues de tous coins du pays a permis la survenue du taui
puis du taui roa et que les écrivains n’ont été qu’une composante de
l’émancipation des consciences ayant débouché sur le renversement
de l’ancienne majorité
mais
aujourd’hui les écrivains restent étrangement silencieux eux qui hier
étaient prompts à s’enflammer pour tous les sujets particulièrement
ceux touchant le déni de démocratie le refus de
dialogue le mépris des
minorités qu’ils affirmaient caractéristiques de l’ancien gouvernement
et soudain des doutes titillent mes esprits brouillent mes intelligences
chamaillent mes pensées des doutes comme des morsures des doutes
comme des coupures des doutes comme des blessures des doutes cui-
sants comme des horizons d'orage luisants comme des
vertiges de
larmes épuisants comme des nuées de sécheresse des doutes d’agonie nauséabonde
et se posent crucialement toutes les question? de l’écrire les pour quoi
pour qui de quoi de qui sur quoi sur qui dont les réponses soutiennent
étaient guident le travail de l’écrivain convoient ses fidélités ses partia-
24
Dossier : Au vent du Taui
lités ses loyautés escortent ses désertions ses dérades ses dérives
car se vouloir se constituer se
revendiquer écrivain et plus particulièrement
écrivain engagé implique une réflexion permanente pertinente perçutante sur ses convictions ses obsessions ses émotions et cette réflexion
ne devrait souffrir aucune concession aucune
soumission aucune déva-
luation des idéaux qui hier rendaient insupportable le fonctionnement
politique du pays
les écrivains sont-ils désormais assujettis aux politiques au pouvoir ou
pour le dire autrement l’écrivain hier engagé pour le changement est-il
aujourd’hui condamné à soutenir toutes les actions du gouvernement
en place sous peine d’être accusé de cracher dans la soupe voire de
trahir la cause ? plus encore cet écrivain est-il aujourd’hui sur le chemin d’être labellisé authentifié certifié écrivain officiel d’origine et d’appellation contrôlées ?
grande paraît la tentation de poncer ses dissidences polir ses divergences lisser ses discordes quand on émarge au budget du gouvernement quand on n’ose le politiquement incorrect quand on espère un
quelconque avantage personnel
la
complaisance intellectuelles de la volonté de la servilité contextuelles
et se posent capitalement toutes les questions de l’indépendance de
de la fermeté de la fragilité émotionnelles de l’écrivain dans les temps
de déséquilibre de flottement de convalescence que nous traversons
les écrivains ont-ils désormais devoir de soutien sans faille à toutes les
décisions gouvernementales sous le
prétexte qu’hier ils partaient en
bataille pour le taui ou pour le dire plus précisément doivent-ils aujour-
l’espérance concentrée dans ce mot sous le voile
glauque du grisant pouvoir
d’hui recouvrir
car il
s’agit bien de laisser s’épancher dans notre corps toutes les ques-
tions de l’utilité de la futilité de notre écrire de l’importance de l’insigni-
25
Littérama’ohi N°7
Chantal T. Spitz
fiance de notre espace de la conservation de l’abandon de notre originalité pour nous dégager de toute allégeance à un quelconque pouvoir
politique religieux social économique et renouer avec l’indicible plaisir
de la création
pourtant
pouvons-nous dissocier en nous l’écrivain de l’individu
celui-là même qui hier était tendu dans l’exigence suprême ... écrouler
l’autocrate en omnipotence depuis trop de crépuscules et faire naître
une
société généreuse soucieuse de chacun de ses membres les plus
faibles
ô jeunesse du rêve décrépite en une si brève éternité
et nous perclus de mutismes de plus en plus grimaçants
vons de discours
nous entra-
d'émancipation d’hier qui aujourd’hui sombrent molle-
ment vers leur néant nous abreuvons d’une idéologie nébuleuse d’hier
qui aujourd’hui expire impassiblement dans son artifice nous abusons
d’une fidélité à l’espérance d’hier qui aujourd’hui chemine sereinement
vers son trépas afin d’éviter la douleur d’une espérance tarie au feu des
compromissions d’ajourner le deuil que nous sentons glacer nos
entrailles
nos silences nos absences nos connivences sonnent comme lâchetés
vacuités légèretés quand le taui emprunte les allures des arrogances
d’hier gratifie les servilités des opportunistes d’aujourd’hui fructifie les
moissons des fortunés de demain dans une euphorie d’épais émoluments d’onctueux avantages d’affables privilèges ceux-là mêmes pour
lesquels nous avons chassé le vieux despote
dans les temps de déséquilibre de flottement de convalescence que
nous
traversons pouvons-nous nous contenter de nous taire de nous
complaire de nous satisfaire d’un dévoiement du taui sous prétexte
26
Dossier : Au vent du Taui
d’une indéfectible fidélité à un idéal moribond
mais
si
finalement
la fidélité de l’écrivain ne se contractait qu’envers son écrire
?
,
Chantal T. Spitz
Tarafarero Motu Maeva
août, 2005
27
Littérama’ohi N°7
Marie Claude Teissier-Landgraf
ON CHANGE LES PIONS,
ON RECOMMENCE
Dans toute tentative de changement on veut penser que ce monde
humain, d’apparence flexible, peut-être transformé selon des idées. On
ne regarde que les choses instables, on se laisse influencer par les
espérances ou les peurs, par les intérêts, les ambitions et les passions.
On ne veut point voir les nécessités géographiques, économiques,
biologiques, qui ne cèdent jamais que pour revenir.
On ignore la résistance individuelle au changement. Or amener
une personne à
l’envisager, à l’accepter, à l’adopter n’est guère simple. L’entreprise
s’effectue à trois niveaux
Sur le
:
plan cognitif il faut arriver à transformer les perceptions
négatives
ou
inhibitrices concernant le changement, (rôle de l’information)
Sur le plan émotionnel il faut créer les motivations qui donneront
envie
d’essayer le changement, (rôle des groupes sociaux)
Sur le plan social il faut faciliter et renforcer les nouveaux comportements. (existence de structures économiques ou sociales adaptées et
disponibles).
Ceci étant planifié et réalisé du mieux que faire se peut, tout en
sachant que les déterminismes de l’ensemble des comportements
humains ne nous laisse guère de choix ; toutes les espèces terrestres,
la nôtre comprise, ayant jusqu’ici obéi au cours des siècles à une prèssion de nécessité.
Alors, le changement, réalité ? Illusion ? Ou encore...
En considérant le
changement sur le plan social on peut dire
qu’une de ses principales caractéristiques est l’ambivalence, créant
pour les individus comme pour la société autant de problèmes qu’il en
résout. En voici quelques exemples pris en Polynésie :
28
Dossier : Au vent du Taui
L’accès à des
revenus
salariés réguliers sécurise les esprits et
enclenche le crédit bancaire. Quand celui ci entraîne l’amélioration de
l’habitat de conception de plus en plus européenne, cela modifie la
dimension horizontale de la famille traditionnelle polynésienne toujours
prête à accueillir des parents, en une dimension verticale du type occidental (le père, la mère, les enfants). Autres conséquences des crédits
bancaires avantageux : ils permettent d’accéder au confort du transport
individuel en voiture et produisent la multiplication des véhicules ce qui
entraîne la mortalité des jeunes sur la route ainsi que la croissance du
nombre des handicapés.
Dans le domaine de la santé on a assisté en Polynésie à la disparition
progressive des maladies infectieuses telles la poliomyélite, la typhoïde, le
tétanos, la tuberculose etc. Mais ce sont les maladies non transmissibles
'
qui ont pris leurs places : l’obésité, le diabète, le stress avec ses conséquences multiformes, l’alcoolisme et la dépendance aux drogues, etc.
Autre exemple tiré du passé : l’évolution des familles aux revenus
modestes, en particulier celles originaires des districts ou des îles,
durant la première décennie de l’implantation du CEP. L’homme, au lieu
d’être maître chez lui, capable dans une large mesure de conduire son
propre travail comme il l’entendait, devint dépendant d’une source de
revenus. Sa femme et ses enfants eux mêmes employés, s’échappèrent
de l’autorité patriarcale. Les enfants encaissant très souvent des rémunérations égales et même supérieures à celles de leur père, tout le système de sécurité sur lequel reposait la famille traditionnelle se trouva
rompu. Pire, le pêcheur ou l’agriculteur non seulement fut mis en position d’infériorité vis à vis de ses jeunes garçons, mais il lui fut impossible
de transmettre son savoir et toutes les valeurs qui y étaient liées : ces
métiers étant devenus inadéquats, improductifs, inutiles. Pour toutes
ces raisons, le père ne fut plus un modèle d’identification pour ses fils.
La mère, traditionnellement transmetteur de savoirs et d’héritage
culturel, continua son rôle auprès de ses filles qui aidaient aux travaux
domestiques et qui étaient tenues à la maison. La mère resta ainsi un
modèle de référence stabilisateur dans la construction de la personnalité enfantine féminine.
29
Littérama’ohi N°7
Marie Claude Teissier-Landgraf
Les années
passant, les signes d’adaptation (réussite scolaire,
acquisition et permanence d’un emploi) devinrent plus fréquents chez
les femmes que chez les hommes, bouleversant ainsi les statuts
sociaux traditionnels.
D’une façon générale, du moment que se trouvaient touchées les
valeurs essentielles, toute une onde d’ébranlements se propagea dans
la famille et finit par toucher tous les secteurs de la vie sociale.
En s’intéressant à l’aspect de la durée, on remarque que les mouvements sociaux à
long terme se caractérisent par des modulations
dont les variations propulsent toujours les mêmes problèmes sous les
feux de l’actualité. Jugez plutôt :
En 1950, Dans le Mémorial polynésien N°6, p, 266 :
“... Chaque mois voit arriver des familles entières à Papeete”. On
la cite comme étant ...’’une ville en mauvais état..”. En politique touris-
tique on s'inquiète :...” Comme le tourisme prend une place de plus en
plus importante dans l’économie de EFO, il n’est plus possible que le
voyageur découvre à son arrivée des habitations délabrées, et trop souvent le spectacle du laisser aller. Si l’on n’installe pas rapidement l’eau
courante et le tout à l’égout ...” Cela ne rappelle t-il pas les commentaires d’un reportage télévisé de Septembre 2004 au sujet de la rivière
Pape Ava ?
Toujours à la même époque, Page 270 :
La circulation de Papeete y est anachronique et fort dangereu“
se...
»«
...Devant l’encombrement des rues à la sortie des bureaux...
l’administration trouve tout de même
prudent d’avancer d’une demi
heure la fin des classes pour permettre aux enfants d’éviter la grosse
circulation.” Cette proposition de décalage horaire n’est-il pas d’actualité
aujourd’hui ?
En 1962, Dans « Tahiti de l’atome à l’autonomie », p, 317 :
Madame Rosa RAOUL, conseillère territoriale, 20 ans cheffesse
d’Arue, dégoûtée de prêcher dans le désert, s’exprime à la une des
journaux. Elle définit, entre autres, les causes de la délinquance juvénile : absentéisme scolaire, immigration des îles, carence éducative des
30
Dossier : Au vent du Taui
parents, inorganisation des loisirs, oisiveté des adolescents de 14 à 18
Page 318
on estime par exemple que 80% des jeunes de 15
à 21 ans ne travaillent pas dans le quartier de Tuteraitane comprenant
330 personnes...” Bien sur que des mesures furent prises. Mais depuis
cette date jusqu’à aujourd’hui, le contenu des discours officiels et populaires, surtout en périodes pré- électorales, n’a pas changé d’un iota. La
compassion éphémère pour la veuve, l’orphelin et le jeune oisif ainsi
que les promesses de changement radicaux et idylliques font toujours
ans.
recettes.
Quant à la construction d’une aire de jeu dans les lotissements
sociaux, présentée il y a quelques mois comme une idée novatrice, les
services sociaux n’ont cessé de la réclamer depuis
1960, lors de la
construction du premier lotissement territorial de ce genre à Faaa face
l’aéroport. Idem pour l’aménagement des trottoirs et autres accès
publics pour les handicapés etc, etc...
à
Si l’on
peut résumer les modalités du changement social de la
façon suivante :
Une phase de débâcles des manières de faire à l’ancienne.
Une ère de troubles caractérisée par la multiplicité des initiatives
du type “essais et erreurs” dont aucune ne parvient à s’imposer
L’émergence d’une innovation qui sera finalement consolidée
grâce à des effets créateurs et stabilisants.
Il faut savoir que chacune de ces étapes présente une alternative
dans le changement ou la régression ; que cette éventualité peut bloquer durablement le changement ; et qu’enfin le risque de régression
est d’autant plus grave que le processus est moins planifié.
-
-
-
Une idée que je crois fausse - et à laquelle s’attachent souvent
les partis les plus opposés - c’est qu’il faudrait changer beaucoup les
institutions et tout pareillement les hommes, pour avoir un état de poli-
tique passable.
Ceux qui ne veulent point du tout de réformes, y trouvent leur
compte, car ils effraient par la perspective d’un profond bouleversement ;
-
31
Littérama’ohi N°7
Marie Claude Teissier-Landgraf
ainsi ne voulant pas tout mettre en risque, on ne changera rien.
-
Et d’autre coté les révolutionnaires essaient de faire croire la
même chose à leurs amis, les
détournant avec mépris des demi-
mesures.
Or il faut l’admettre, coincés par certaines réalités énumérées pré-
cédemment,
nous vivons de demi-mesures
-
:
Une bonne constitution promettant des changements diffère très
peu d’une
mauvaise, de même qu’à bord de la pirogue, un heureux coup de
barre diffère très peu de celui qui la fait chavirer.
-
Il y a peu de changement entre un homme qui part à la pêche
avec son
matériel de survie, et un autre qui s’embarque sans le sien.
Pourtant les conséquences d’un problème technique en mer sont différentes.
Au fur et à mesure des années qui passent dans une vie humaine,
on se
rend compte qu’il faut vivre politiquement selon un état des relations humaines que l’on ne peut de toutes façons choisir, et se conten-
changements minimes, même si notre société marchande
relayée par les politiques veulent nous faire croire le contraire.
ter de
La conclusion de tout ceci ?
Pour une personne qui a exercé avec enthousiasme sa profession
dont l'objectif était d’améliorer durablement la vie des individus ainsi
que les systèmes sociaux susceptibles de bénéficier aux plus défavori-
sés, et qui a vécu plusieurs élections politiques, cette exclamation ima-
ginaire de Jammel Debbouze s’il lisait cet article jusqu’à ces derniers
mots
:
“
Le Changement
? Bof !
Le système n’est ni bon ni mauvais
32
Dossier : Au vent du Taui
Ta gueule
!
C’est comme ça
!”
Marie Claude TEISSIER-LANDGRAF
33
Littérama’ohi N°7
Titaua Peu
Courriel
«
bonjour Flora, bonjour Chantal
Je vous joins un texte pour le prochain littéra, mais ce n’est pas celui
du précédent Salon du livre, comme Flora me l’avait demandé. En effet,
j’avoue que je l’ai perdu, car c’était un brouillon, écrit pour une fois à la
main... Bref, j’espère que celui-là fera l’affaire. Il faut cependant replacer ce
texte dans son contexte
: aux
lendemains des élections territoriales, à
l’élection du président et suite à la polémique du 29 juin (date de fête de
l’autonomie) ou 29 juin, annexion, jour de deuil, Tea Hirshon a eu la bonne
idée de faire une expo itinérante concernant la période de l’annexion.
Manque de pot ou d’organisation, cette expo n’a pas pu se faire à cette
date et prendra la forme d’une longue description de notre histoire depuis
le contact jusqu’à 1977.
J’avais écrit un texte dans lequel je dis mon sentiment sur l’annexion.
Un peu choquant peut-être, mon texte ne sera finalement pas retenu pour
l’expo qui doit aller dans les écoles. Décidément, peut-être ne sommesnous
toujours pas prêts à entendre quelques autres sons de cloche...
Voilà, j’espère que littéra ne trouvera pas à y redire.
Bisous, à + »
Annexion
Annexion, j’aime pas ce mot.
Je déteste ce mot. Il me fait penser à l’Anschluss.
Anschluss, mot barbare, oppressant... comme un long fil de barbelé
Anschluss, oppressant comme ses syllabes rugueuses que même les
fumées d’une haute cheminée ne réussiront jamais à couvrir
Annexion, anschluss...A l’avenir choisissez mieux vos mots.
« Annexion, anschluss », il
y a comme un gros malaise.,.
34
Dossier : Au vent du Taui
anschluss, annexion ...pour dire que des mots étrangers ont mis à
mon Histoire, une fin de non recevoir
29 juin 1880 : va savoir ce qui s’est passé... Mais toi, moi, lui... nous
nous sommes retrouvés français... C’est pas tellement ça qui me gêne.
C’est
«
qu’ensuite on nous a dit « mieux vaut ça qu’autre chose ».
Autre chose
»...
Et si cette « autre chose
» c’était ce «
nous
» tout
simplement. Ce nous qui manque. Ce nous entier, pas ce nous d’un statut hybride, peureux. Pas ce nous d’un peuple toujours heureux et
«
danseux
».
Un nous absolu. Un nous du début. Ce nous de la fin.
Annexion, anschluss. C’était un 29 juin 1880. Il y a plein de photos qui
parlent de cette époque. Photos sépia-nostalgie, « tu sais en ce temps
là... » Ca avait l’air si facile, si paisible. L’air seulement. Parce que j’y
crois pas...
Je dis v[i]ol quand certains parlent de mariage
Je dis anschluss et je dis volontiers : anschluss ça ressemble un peu à
Auschwitz...
Annexion
: à
l’avenir choisissez un peu mieux vos mots.
Titaua Peu
Littérama’ohi N°7
Miroslava Paia
E “TAUI“ ATOÀ ANEI NO TE REO?
«
Taui
»
te taô paha teie ta te taata i Porinetia farani nei i faaroo
pinepine roa aè mai te ômuaraa o te maitiraa porotita e tae roa mai i teie
nei mahana. Aita e faataaraa tona faaôhiparaa : tei roto i te mau vaha
atoà, mai to te tamarii rii roa, te feia âpi e tae roa atu i te feia paari ; tei
roto i te mau veà e i roto roa atoà i te mau parau papal noa hia na roto i
te reo farani. Ahiri e, eere i te mea huru ê tona talraa na roto i te reira reo,
e manaôhia paha ia e taô farani ihoa teie. Mai te huru atu ra ia e, e taô
âpi teie e te huru manamana no te mea, i tona noa ihoa faahitiraahia, ua
taa roa ia i te taata tataitahi i tona mau auraa parau. Eere ra hol i te ôhipa
maere, ua ite tatou e, aore e mea e ôre e taui. Aita atu, te àito rahi o te
tauiraa o te taata ia. E hinaaro te taata e faaâpi, e mono, e huri, e faaôre, e tamata i te mau peu âpi, e taui! la faahiti tatou i te parau o te reo,
reo maôhi anei, reo farani anei, reo peretane anei, te ite atoà hia ra te
tauiraa. Na te feia e faaôhipa nei i te reo, noa atu te faito e te huru faaôhiparaa : te feia parau noa (ia au i te faito matahiti), te mau àivanaa, te
mau ôrometua haapii, te mau àuvaha, te mau tià mana faatere, te feia e
ôpua i tona faanahoraa i roto i te hoê fenua, i roto i te hoê hau... Te vai
ra te reo e mou roa atu no te mea, aita e taata e faaôhipa faahou ra i te
reira. Eiaha tatou e haere atea, i te mea e, i to tatou noa ôtià fenua, e
tauiraa rahi te itehia ra i te pae o te reo. E tauiraa peàpeà no àmuri aè
mai te peu e, eita tatou e ara e e arai i tona huru tereraa. Ei hiôraa no
tatou, te reo tahiti (tei matauhia i teie nei i te parau e, reo maôhi).
I teie mahana, eere te reo tahiti i te reo tumu1 faahou no te rahiraa
o te mau tamarii e te feia
âpi i Porinetia farani. Eere atoà te reo farani to
ratou reo tumu. Inaha hol, ua matau roa te taata i te ânoinol i na reo e
piti, ôia te reo tahiti e te reo farani. Ua riro atu ra ia te reira ei reo taaê e
te haamata ra i te riro mai ei reo tumu no te mau tamarii e raverahi. Te
auraa ra
i teie mahana, e mal te reira no te reo tahiti e no te reo farani
atoà. Ua haamata atoà teie mai i nià i te tahi atu mau reo maôhi. Eaha
ra tatou
i tapae ai i te reira huru faito reo?
^ Parau atoà hia «
36
reo marna
»
oia hoi te reo tamau matamua o te hoê taata.
Dossier : Au vent du Taui
Hou a tapae ai i teie faito fifi o te reo, ua farerei mai te reo tahiti e piti
tauiraa rahi. A tahi tauiraa, te mono maite raa hia te reo tahiti i te reo tarani i roto i te mau vahi e te mau taime i matauhia na i te faaôhipa i teie reo
(ùtuafare, vahi taata, pureraa, âpooraa...). I te tau a faaterehia ai te haapiiraa a te hau i Porinetia farani i haamata atoà ai te reo tahiti (e te tahi
atoà atu mau reo maôhi) i te ôpanihia, i te tare haapiiraa e tona âua noa
ra. E porotita te reira no te hau repupirita farani mai ei raveà no te haapii
maitai i te reo farani, aore hoi e reo e haatafifi i tona tereraa i te âua haapiiraa. E faanahoraa âmui no te mau fenua e tuhaa fenua atoà i raro aè i
te faatereraa a te hau farani. Aita ia te mau reo tumu o teie mau fenua i
haapaô noa aè hia. Tera ra, aita te taata i ôpanihia i te faaôhipa i to ratou
reo tumu i rapaeàu i te âua o te fare haapiiraa. No reira te taata i tamau
noa ai i te parau i teie reo i te ùtuafare e i te tahi atu a mau vahi. I roto i te
tahi mau motu, te rave noa ra te taata i te reira peu e tae roa mai i teie
mahana, e mea iti roa ra ratou. Te faahape rahi hia nei e, na teie ture haa-
paôhia i te fare haapiiraa i tera ra tau i faaôre roa i te reo tahiti na te mau
ùtuafare. E raverahi mau tumu : e mea tià atoà ia parau e, na te mau taata
tahiti i ôpanihia ihoa ra ia parau i te reo tahiti i te fare haapiiraa, i haamata atoà i te faaôhipa i te reo farani i roto i te ùtuafare e tae roa atu i te mau
vahi e i te mau taime i matauhia na i te faaôhipa i te reo tahiti. I te mau
matahiti 1960 i maraa ai te faaravairaa faufaa o te fenua, na roto ihoa ra
i te mauraa mai te pu tamatamataraa no te CEP i Porinetia farani. Ua nuu
atoà te tau, ua àere te mau raveà e rau o te tau âpi. Te haafaufaa maite
atoà hia ra te reo farani ei reo àveià no te maramarama, no te ite, no te
haapiiraa e no te mau ôhipa moni tamau a te hau...Ua riro aéra te reo
farani ei reo faufaa e ei fauraô papu no te haamaitai i te oraraa totiare o
te taata tahiti. Te tahi atoà tumu, ôia hoi, e tià atoà ia parau e, te rahiraa
tei ôpua e parau noa i te reo
popaa i ta ratou mau tamarii. Noa atu a te mau tautooraa a te mau tià e
te mau àmaa atoà o te totaiete maôhi e haafaufaa i te mau reo maôhi,
eiaha ia morohi atu, aita ihoa te tauiraa i faaea. Te mea ra ia faahaamanaôhia ia tatou, i roto i teie tauiraa matamua, hoê i roto i na reo e piti tei
mana rahi mai i roto i te faaôhiparaa tamau a te taata, ôia te reo farani. E
o te mau taata tahiti i faaea i te taata popaa
raverahi ia tamarii tahiti tei mau mai i te reo farani ei reo tumu.
37
Littérama’ohi N°7
Miroslava Paia
I teie nei, e hinaaro rahi to teie ui tamarii i te haapii mai i te reo tahiti. Ua puai roa atoà te mau titauraa huru rau no te haafaufaaraa i te reo
(te Fare Vanaa, te mau pu imiimiraa i nià i te reo, te fare haapiiraa, te
faatereraa hau no te taère e no te mau reo maôhi, te porotita a te tahi
mau
pupu, te mau haapaôraa, te mau rahuà, te mau rohipehe, te tahi
mau tataùraa
papairaa reo, te mau pupu ôri...). Noa atu teie mau raveà,
te tahi pae o te taata i Porinetia farani tei taui roa i ta ratou huru parauraa
i te reo. Te piti ia o te tauiraa rahi. I teie nei, te rahiraa o te taata, te
feia âpi ihoa ra, tei ère i ite maitai i na reo e piti atoà. Te ânoinoi nei ratou
i na reo e piti ma te ère faahou e ite e, tehea te taô farani (i te tahi taime
te taô peretane) e tehea te taô tahiti. E mea hepohepo atoà no te mea,
te mau metua ite ôre aore ra ite rii i te reo farani te parau tamau nei i te
reira reo (te tahi noa mau taô) i ta ratou mau tamarii, ua tae roa atoà i
te mau metua ruàu, tei matauhia na e tatou no to ratou ite i te reo tahi-
ti. Eita atoà e nehenehe faahou, i teie nei, e faahepo i te tahi mau metua
ia parau tahiti noa i ta ratou mau tamarii no te mea aita i papu ia ratou
atoà e, ua ite anei ratou i te reira. No reira, e mea manaônaô
Porinetia farani i roto ihoa ra i teie tau, tau no te matararaa o te
e ia tatou
roa no
mau ôtià
fenua, eita atura tatou e haapapu noa i to tatou iho tumu i mua
i te hau farani, i mua atoà ra i te hau èuropa. I teie nei, ua matara te
parau o te mau reo tumu i roto i te hau repupirita, eaha ra te faufaa mai
te peu e, aita faahou e taata e faaôhipa i te reo tahiti? Nahea te ui âpi
e reva atu i tera mau pae fenua mai te peu e, aita te reo farani na mua
roa i
papu noa aè ia ratou?
Eere to tatou mau ôtià fenua anaè tei farerei i taua huru tereraa o
te reo èia hoi te tuàtiraa o te tahi reo popaa e te tahi atu reo tumu o te
fenua i riro mai ai ei reo tumu no te taata, te vai ra i te mau fenua farani na te aramoana mai i Matinita ma, aore ra i te tahi atu mau fenua mai
ia Vanuatu ma...Teie ra, e feia tei ite papu maitai i te parau i taua mau
popaa noa aore ra i te tahi atu a reo. E tapae anei ra tatou i tera
faito? Peneiaè, na teie porotita âpi a te faatereraa hau i nià i te mau reo
reo
(reo maôhi, reo farani, reo peretane etv...) e to ratou haapiiraa e haaferuri ia tatou tataitahi i nià i te fifi rahi e riro i te tinai roa i te haapaôraa o
38
Dossier : Au vent du Taui
piti. Mai te mea ra e, te haapapu nei teie porotita i te faufaa mau
te ite papuraa i te hoê reo tumu ei mauihaa haapaàraa no te haapii
na reo e
o
mai i te tahi atu mau reo. E mea maitai atoà no te mau tamarii ia parau
e
piti aè red. Ôia mau, eere anei i te mea faahiahia no tatou ia parauhia
e, uà ite ta tatou mau tamarii e piti reo, i te parauhia e, hoê noa reo ta
ratou i ite, e reo ânoinoi ra, e reo haapaàraa ère?
Ua ite tatou e, e taui maitai to te mau mea ia faataehia te mau titauraa i to ratou
faahoperaa. Aita e raveà ê atu i teie nei, e mea tià ia faahepohia te haapiiraa i te reo tahiti aore ra i te mau reo maôhi i roto i te
mau piha haapiiraa. Eita e nehenehe e tiàturi noa i te mau metua no te
faananea atu i te parauraa i teie reo i roto i te ùtuafare. la faaineine maitai hia ra te mau ôrometua haapii (faito ite i te reo, puta haapiiraa, haapiipiiraa...), ia faaravai atoà hia te faito hora (hau atu i te 4 hora i te
hepetoma hoê). la puai atu a te mau pu haapurororaa i te faaôhipa i te
mau reo maôhi. la puai atoà te mau pu faatitiàifaroraa i te reo i te hiôpoà, i te aô, i te haapii i te tereraa e te haapaàraa mau o te reo (Fare
Vanaa, te mau taatiraa no te parururaa i te reo, te mau rohipehe, te mau
haapaôraa atoà e faaôhipa tamau nei i te mau reo maôhi...). E au ra e,
te faaterehia ra te tahi tamatamataraa i te tahi hum haapiiraa i te reo ôia
te haapiiraa i te reo ma te haapae roa i te tahi ê atu reo. Eita atoà e tià
ia faatitiàifaro noa i te parau o te mau reo maôhi, ia haapaô atoà hia ra
te parau o te reo farani. Ôia hoi, ia feruri maite ra i te mau raveà faatitiàifaroraa i te faito ite i te reo farani, o te mau tamarii, o te feia âpi i faaruè aèna i te haapiiraa e tae noa atu i to te feia paari atoà. E tiai atoà
anei tatou e na te mau tamarii rii e haapii atu i te mau metua i te reo
(mai te àtuàturaa i te natura etv...) ? Te mea papu ra, eiaha tatou e
manaô e, e tahe mai te reo, te tahi noa aè topata reo, mai te toto tupuna. E rohi ra e e faaitoito ra i te taui i ta tatou huru faaôhiparaa i to tatou
mau reo.
39
Littérama’ohi N°7
Miroslava Paia
Résumé
La langue tahitienne a subi deux changements importants. Le premier changement va en faveur de la langue française qui l’a remplacée
dans ses sphères sociales (foyer, religion, assemblée....). L’école républi-
caine, la transformation socio-économique de la société polynésienne
depuis les années 60, l’expansion du secteur publique, l’arrivée massive
des nouvelles technologies ont grandement favorisé l’utilisation de la
langue française. Le statut de la langue française a ainsi changé et est
devenue la langue maternelle de beaucoup de Polynésiens. Malgré les
nombreuses tentatives des différentes institutions pour promouvoir la
langue tahitienne ainsi que les autres langues du pays, le changement
poursuit sa course. En effet, à l’heure actuelle, on assiste avec impuissance à l’émergence d’un mélange appauvri du tahitien et du français,
processus qui menace fortement le tahitien mais aussi le français. Ceux
qui parlent exclusivement cette variété de langues, en particulier les personnes de moins de 25 ans, ne sont structurés ni en tahitien ni en français, compromettant ainsi leur chance en matière de communication
dans le contexte européen et mondial. Ce phénomène est également
encouragé par les parents et grands-parents qui parlent un « mauvais
français » ou encore ce mélange appauvri à leurs enfants. Comment en
est-on arrivé à cette situation préoccupante dans le domaine de la
langue ? Comment inverser la tendance actuelle alors que paradoxalement, le tahitien jouit d’une forte représentation institutionnelle ?
Pouvons-nous encore mobiliser les parents à la transmission de la
langue tahitienne qu’ils ne maîtrisent peut-être même plus ? Comptons
sur le changement gouvernemental pour mettre en place de nouvelles
perspectives pour la promotion et l’enseignement de la langue tahitienne. Le changement devrait ainsi s’alimenter d’une prise de conscience
collective de la situation précaire de la langue tahitienne et de la langue
française en Polynésie française.
Miroslava Paia
Maître de conférences à l’université de Dauphine (Inalco).
40
trama’ohi N°7
mond Vanaga Pietri
CHANGEMENT DE DÉCOR ET DE VITESSE
Au sortir de l’assemblée générale mensuelle de l’Académie tahitienne - “Fare Vana’a” du 26 août dernier, ma collègue Flora m’a invité
à participer aux écrits du prochain livret de “Litteramà’ohi”. Le thème
retenu pour cette mouture étant le “taui” — le changement politique
intervenu depuis le 23 mai 2004 dans le gouvernement du “Fenua” of
course
—
mes
élucubrations de
ce
week-end du 04 septembre ont
sécrété les “texticules” quadrilingues ci-après, en rimaillant à la mode
de sonnets (que d’outre-tombe Ronsard et Rimbaud ne me lapident pas
!) conçus à partir de souvenirs d’ambiance” tout yeux, tout ouïe” à l’entour.
Pour ausculter ce “taui”, ne jouissant point de la fréquentation des
élus, que nous avons toutefois choisis sur listes, ni n’étant versé en politicologie, mon melting-pot de comprenette est issu de la lecture en survol des quotidiens de Tahiti (La Dépêche, Les Nouvelles), des révélations de l’hebdomadaire “Tô’ere" et du mensuel “Tahiti Pacifique
Magazine”, du bi-hebdomadaire “Le Semeur” et de l’écoute télévisuelle
locale, avec itou une pénétration dans l’opuscule satirique “Pe’ape’a
Island" de Petero Vérin et accessoirement dans un sérieux article, à la
“une” d’une récente livraison de l’hebdo “UExpress", attestant scientifiquement que “L’amour est bon pour la santé”, ceci dit en batifolant par
■l’esprit du côté des villégiatures galantes de Mai’ao-lti (ti’apa’i motu à
proximité de Vava’ü) ou à mi-parcours de Rotoava (oh ! ses réverbères
d’avant cyclone) et Tetàmanu. Un séjour en bungalow de “Fakarava
Dream” m’a fait zieuter du speed-boat le complexe de labeur et loisirs
de Makarea avant la venue expectante là du Premier Elyséen.
J’ai puisé également dans l’excellent bulletin double de la Société
des Etudes Océaniennes (n° 296-297 de février/juin 2003) réservé à
l’anthropologue-naturaliste Léon-Gaston Seurat. M’atteler à la présente
littérature m’a fait compulser, comme dans un retour mnémotechnique
au lointain temps scolaire, ma triade de dictionnaires français Hachette/
41
Littérama'ohi N°7
Raymond Vanaga Pietri
Robert/Larousse : si, si ! J’y ai glané une flopée de combinaisons de
prose pour habiller ma rédaction envisagée autour du “taui”, mais hélas
! la condensation en sonnets rétrécit l’expression dans une grandiloquence abstruse, mea culpa ! J'ai aussi plongé dans mon dico anglais
obsolète de Clifton & Mc Laughlin (Editions Garnier Frères 1956) et,
mes références du “Pays” : les
(français/tahitien) et “Davies”
(tahitien/anglais) soutenus par le “Fa’atoro” du “Fare Vàna’a”
(tahitien/français), enfin l’affirmation de mon indigénat mitigé Corsicapa’umotu en effeuillant le remarquable ouvrage du parler des Tuamotu
en english de Stimson & Marshall.
toujours
avec ravissement, dans
inusables
“Tepano Jaussen”
Si l’avant-taui s’est emballé dans des gigantismes tous azimuts à
impressionner les bulletineurs aux fentes des urnes, appâtés par de
féales rémunérations, et favoriser d’alléchantes affaires, un mien camarade m’a rappelé, une de ses réminiscences universitaires, que tout
homme en obtenant le pouvoir est naturellement porté à en abuser...
avec un
clin d’œil cardinalice à l’épectase (?)... En tout cas, la nouvel-
le gouvernance avec urbanité et humilité, après les fatidiques Cent
Jours attendus par les observateurs, doit affronter les sarcastiques banderilles lancées par les trépidants et trépignants prédécesseurs, dans le
Temple des Débats des élus de Taraho’i, quand mon ex-Caserne transformée naguère en sardanapalesque chasse-gardée est désormais
béante au monde tout-venant dans l’ivresse de profond heur.
Le “match” nul (O-O) que vient de disputer chez elle l'Equipe de
France new-look face à Israël a bénéficié quand même de critiques pon-
dérées de la part des connaisseurs Jacquet, Wenger et Guy Roux, sans
impatience... Mêmement, dans la nouvelle conjugaison politique locale
pour garder la tête haute, supputons que le Fenua atteigne la division
harmonique mathématiquement souhaitée/souhaitable !
Voici donc le résultat, en raccourci descriptif des tâtonnements du
“fat//”, de mes tribulations du week-end qui se veulent ni gourmeries
42
Dossier : Au vent du Taui
d’escarpin, ni bourneries de tapin, ni fourberies de larbin... décidément,
je bégaie dans ces scapinades d’étourderies, en signant Vert aux initiales de mes quatre prénoms à l’état-civil. Comme a chanté Herbert
Léonard de Châteauvallon à l’ancien OTAC : “Pour le plaisir...” du verbe,
ajouté-je.
Week-end à ‘Orovini, 4-5 septembre 2004.
Vert Pietri.
1. Les seigneurs des anneaux (1)
Vingt-trois mai an deux mil quatre, date historique :
La clôture vespérale au scrutin unique
Des élections paysiennes a permuté
Le rang des candidats aux affiches listés.
Caserne Broche (2) en effet, bien avant minuit,
Premiers inscrits, selon le dit évangélique,
Stupéfaits, ils ont cédé leur place eu-follique,
S’étant grisés dans un pouvoir majeur qui fuit,
Victimes de l’inique loi électorale
Par eux initiée via Chirac en capitale.
Le bonus a rayé les transports stup(r)éfiants
En Tüpai et Fakarava si vivifiants.
L’hybride oscarisation, choréomanie (3) neuve,
Déjà porte sa croix après cent jours d’épreuves.
Vànaga
43
Littérama’ohi N°7
Raymond Vanagra Pietri
2 - ‘A fa’a ro’o i te Fenua
Rau mahana a’enei te tupura’a
O te ma’itira’a i ha’a-’àmui
‘I teie huiti’a ‘àpï no Hitinui
‘Ei mono a vërâ fa’aterera'a
‘Ua hau rua ‘ahuru matahiti te roa !
Nô te tühapa ho’i o teie ture
O ta râtou paenui tahito i tàroa
Rü noa ‘i Faràni i mahere ai te rë.
E inaha, e feia ‘à’au amo ‘ài’a
Të noho nei ‘i te Aora’i Fa’ahau (4)
Ma te tàno’o o Temaru ma te hau.
l‘ite iho nei tô te Fenua o Ni’a
‘I to Tüpai ‘e Makarea hanahana...
‘A ito no te ro'o o tô mou’a na !
Émile
3. New enlistment near “Pëtoro’ü” (5)
Ever since about end of May upon this year,
A new political team was choosed through a tear
Of the ancient gang astonishingly exhausted
In regular election from rules they just trusted
By remote interposition of Big Brother.
Thus after a reign of so overjoyed power
Lasting more than twenty years, the owners upset
Never did enjoyed their mishap on this sunset.
44
Dossier : Au vent du Taui
Thenceforth, Tahiti’s people, so trustful in Bible,
Discover two pearly and too incredible
Dream islets recently kept for Government’s sake.
The new fashioned urban keepers now have to take
Care of their Common Palace to receive persons
With all due honours, having to pay attention.
Raymond
4. Te ruruga o te nunaga ke te vanaga (6)
Kaore te kaunuku ki te marae fata ra
Tahitinui ki Nuihi, ki tahatika,
Ke tôna nau huhuki ki te pafata
E hakamori à ki te t'ffai reka.
E peu tau-tahito hoki i garohia
Ki Fakahina, koia hoki ki konei
Ki Tahiti tôreu. Rogo fakahiahia
To te Hau Henua i heke noa iho nei,
Ki mûri ake ki te tahi ràroa mau
Hakaterehaga rua gahuru tuatau :
Kua fanako te hakoi i noho reka ai !
Kia fakatura tâteu ki te pupu nei,
Ko rateu te tükau e fakaariki mai
Ki te Fare Kura-tuaroa ki teienei !
Takapua
45
Littérama’ohi N°7
Raymond Vanaga Pietri
NOTES
1
) Il s’agit des atolls de Tüpai (Mai’ao Iti) — à quelques encâblures de Porapora — et de Fakarava
(où le site de Makarea est joignable (?) par “speed-boat' ou par la bitumée Via Tihati directement
d’un bel aéroport).
La Caserne de la CAICT (Compagnie d’infanterie Coloniale de Tahiti — plus tard
Bataillon
d’infanterie de Marine de Tahiti : BIMAT puis du Pacifique : BIMAP) alors sise Avenue Bruat : c’est
là que fut coffré, en son gnouf à bat-flanc, quelques jours début octobre 1958, Pouvana’a a 'O’opa
lors des événements “troubles” du Référendum du 28 septembre 1958. Baptisée Caserne Broche
pour honorer ce capitaine ayant vaillamment accompagné son Bataillon du Pacifique, l’Armée
transféra ses campements à Pü’o’orotevaita’irea (’Àrue), allant permettre au Territoire autonome
d’y installer son quartier général rénové dit Palais de la Présidence. Au temps de l’ancienne mandature de la Commune de Pape'ete, celle-ci avait souhaité donner à l’ancienne avenue de la “Reine
Blanche", devenue Avenue Bruat, l’appellation contrite de “Avenue du Sénateur Pouvana’a” allant
du seuil de la Gendarmerie Nationale vers l’ex-place maritime du Général de Gaulle...
3) Vocabulaire emprunté au “Pe'ape’a Island" de Pierre Vérin.
4) Selon le Dictionnaire du Fare Vâna’a, le terme “fa’ahau" peut signifier soldat (variante de
“fa’ehau") ou pacificateur, réconciliateur, ce qui est conforme aux notions de paix et de gouvernement dont doit être garante cette maison (fare).
5) Patoro'ü est le lieudit en bas du promontoire en versant de la vallée de Sainte Amélie, occupé
par les édifices du CESC, du bâtiment ministériel de la Culture et de l’Académie Tahitienne, du
Monument aux Morts pour la Patrie, à proximité de la “Caserne - Présidence”, cet ensemble
connaissant des infiltrations de la rivière Vaihï aujourd’hui recouverte de béton et déviée.
/ noho mai nei te mau tika fakatere ki tô tateu Henua. Eie ïa te tahi puke tuatako i tâhia ma te
hipahipa ki roto ki te puka hakatoro reko Tuamotu a Stimson.
46
irama’ohi N°7
ra Devatine
TE TAHI TAUIRA’A
...
LE CHANGEMENT EN LITTERATURE !
Le changement en littérature impulsé par Littérama’ohi
Le « Taui », changement ou tournant majeur pris dans le domaine
littéraire, s’est amorcé il y a 2 ans, quand en mai 2002, 7 auteurs
polynésiens qui jusque-là travaillaient isolément créèrent l’événement
Premier Salon du Livre de Papeete, en faisant paraître le numéro 1
de Littérama’ohi, la seule revue littéraire, faite par des auteurs natifs de
Polynésie,
Et le changement a rapidement produit ses fruits, concrétisés non
seulement par le nombre de numéros de la revue Littérama’ohi parus
régulièrement, soit un total de 7 numéros à ce jour, au bout de deux
au
années d’existence,
Mais aussi par celui croissant des ouvrages des auteurs polynésiens qui ont été publiés.
En mai 2004, Littérama’ohi créa à nouveau la surprise lors du 3°
Salon du Livre de Papeete, avec la parution simultanée non pas d’un
mais de deux numéros, le N° 5 et le N° 6 dont le thème du «
dossier »
portait sur les « Rencontres océaniennes »,
Avec la présence au Salon de plusieurs écrivains océaniens, anglophones et francophones, dont de nombreux auteurs venus de la
Nouvelle Calédonie,
Un Taui, un tauira’a rahi, historique, dans le monde, la vie littéraire
francophone et anglophone de la région océanienne ! Il coïncida avec
le changement de gouvernement en Polynésie française.
Pour en revenir à la revue, de mai 2002 à mai 2004, ce fut un total
de 6 numéros auxquels viendra s’ajouter le N°7 à paraître avant la fin
du mois de décembre 2004.
Tous ces numéros sont importants car ils témoignent de la profondeur de la conscience, de la réflexion, de la variété, de la richesse, des
47
Littérama’ohi N°7
Flora Devatine
écritures, des langues, d’une fraction, non des moindres, des
Polynésiens qui jusque-là n’avaient pas pu trouver de lieu, d’espace de
partage, de communication, de leurs dits, sentis, écrits. C’est ainsi
qu'en lieu et place de quelques dizaines de pages prévues initialement
pour le démarrage de la revue Littérama’ohi, ce furent plus de deux
cents qu’il allut faire imprimer. Grâce au partenariat avec l’OPT, l’impression a pu être réalisée pour le :
N° 1, en mai 2002, 202 pages : 35 auteurs (auteurs d’articles,
écrivains) parmi lesquels 5 non polynésiens sensibles à/intéressés par
ce qui se joue en Polynésie, et comptant 21 femmes !
N° 2, en décembre 2002
298 pages : 29 auteurs dont 4 non
polynésiens, et 18 femmes,
N° 3, en avril 2003, 214 pages : 21 auteurs dont 3 non polynésiens, et 13 femmes,
N° 4, en novembre 2003, 218 pages : 22 auteurs dont 4 non polynésiens, et 14 femmes,
N° 5, en mai 2004 - Ecrivains du Pacifique Sud, 186 pages : 23
auteurs, et ô changement, seuls 7 d’entre eux sont de Polynésie française,
Comportant donc 16 écrivains océaniens anglophones et francophones, parmi lesquels 12 femmes,
N° 6, en mai 2004 - Auteurs de la Polynésie française, 220 pages :
23 auteurs dont 2 non polynésiens : 4 hommes - 19 femmes,
N° 7, à paraître en décembre 2004, plus de 200 pages : 33
auteurs dont 8 non originaires de la Polynésie française, parmi lesquels
-
-
,
-
-
-
-
-
19 femmes.
Ce furent chaque fois, un défi, un challenge à relever
! Cela était
possible grâce à la cohésion et à la volonté du groupe des 7
auteurs fondateurs d’accord sur un point primordial : lancer, faire avancer et tenir la mer, la pirogue de la littérature
polynésienne.
rendu
Ainsi, en même temps que Littérama’ohi, et en termes de publication au cours des deux dernières années, se sont multipliées les éditions de livres pensés écrits par les Polynésiens.
48
Dossier : Au vent du Taui
Un changement remarquable au regard de l’ensemble de la popu-
lation de la Polynésie française
!
En effet, à côté des ouvrages collectifs, bulletins, revues,... aux-
quels participent de plus en plus de Polynésiens, sont apparus ceux,
individuels, d’un certain nombre d’auteurs :
Célestine Hitiura Vaite, Larbre à pain (traduit de l'original écrit en
anglais, Breadfruit, en collaboration avec Henri Theureau, Editions Au
vent des îles, Papeete, 2003), Titaua Peu, Mutismes, (Editions Haere Po,
Tahiti, 2003), Jean-Marc Pambrun, La nuit des bouches bleues (2002),
Jean-Marc Pambrun, alias Etienne Ahuora, Les parfums du silence
(théâtre, Editions Le motu, Tahiti, 2003), Tavae Raioaoa, Si loin du monde
(récit écrit en collaboration avec Lionel Duroy, Ohéditions 2003), Maeva
Shelton, Et j’ai cueilli des orchidées, (Editions Te Ite, Papeete, 2003),
Virgile Haoa, Lalliance ma’ohi (Editions Au vent des îles, Papeete, 2003),
Corinne Mateata McKittrick, Te ‘a’amu no Tintin, Te pa’apa’a ‘avae fa’ahoboni piru (traduction en tahitien du Crabe aux pinces d’or..., Editions
Casterman, Paris 2003), Ernest Sinchan, Identité Hakka à Tahiti Histoire, rites et logiques (Editions Te Ite, Papeete, 2004), ...
Les fondateurs de la revue Littérama’ohi n’étaient pas en reste :
Danièle-Tao’ahere Helme, Créativité (Imprimerie Polytram, Tahiti,
2002), Chantal Spitz, L’île des rêves écrasés (1991, réédition par les
Editions Au vent des îles, Papeete 2003j, Hombo (Editions Te Ite,
Papeete 2003), Jimmy Ly, Adieu l’Etang aux chevrettes (Editions Te Ite,
203), Marie-Claude Tessier-Langraf, Hutu Painu -Tahiti, racines et
déchirements (Editions Au vent des îles, Papeete, mai 2004), TAHITI
BELOVED AND FORBIDDEN - Tahiti Herehia, Tahiti Rahuia” (version
anglaise, traduction de Dr Neil Carruthers, (Nouvelle Zélande) éditée
par Institute of Pacific Studies (IPS) - University of the South Pacific Suva
FIJI, septembre 2004)
-
Et là, le changement réside également dans la démocratisation de
l’informatique, outil performant pour l’écriture, dans l’apparition de la
49
Littérama’ohi N°7
Flora Devatine
«
Toile », ou Internet, qui permet l’accès à des sites sur lesquels on
peut lire des études sur les écrivains ou sur la littérature polynésienne.
La création littéraire faisant fleurir tout naturellement des Prix qui
sont un encouragement à la production de nouveaux ouvrages, aussi
s’en suivit-il des Prix littéraires décernés à des auteurs
polynésiens
pour des ouvrages écrits en français et/ou en tahitien, lors des salons
du livre en France, notamment à Ouessant, ou en Polynésie, comme
aux Journées du
-
Reo Ma’ohi
:
Prix du Livre Insulaire, catégorie Fiction, Ouessant 2004 (6° édi-
tion), attribué à Jean-Marc Pambrun alias Etienne Ahuora pour Les
parfums du silence (théâtre, Editions Le motu, Tahiti, 2003)
-
Prix Littéraire des Etudiants de i’Université de Polynésie française
2004, (2° édition, Prix créé en 2003), décerné à Célestine Hitiura Vaite :
Uarbre à pain ((traduit de l’anglais, Editions Au vent des îles, Papeete 2003),
En se souvenant que parmi d’autres livres, avaient été également
sélectionnés en 2003 puis en 2004, les romans de Chantal T. Spitz :
Hombo
(Editions Te Ite, Papeete 2003), de Maeva Shelton : Et j’ai
(Editions Te Ite, Papeete, 2003).
cueilli des orchidées
Avant ces dates, d’autres Prix littéraires spécifiques à la Polynésie
avaient été créés, tel
Prix Henri Hiro, prix de poésie, le Prix Littéraire
de l’Académie tahitienne
(Fare Vana’a), devenu le Prix Littéraire du
Président, Re a te Peretiteni, (institué en 2000), et le Prix Littéraire du
Président pour la Jeunesse (créé en 2001),
Et attribués à des auteurs d’ouvrages, récits fictifs et poésies, écrits en
tahitien ou dans l’une quelconque des langues polynésiennes, reo ma’ohi,
Raison pour laquelle le Prix du Président récompensant un ouvra-
ge écrit en langue polynésienne fut transformé en Prix du Reo Ma’ohi
qui sera décerné pour la première fois en 2005, pendant les Journées
du Patrimoine.
50
Dossier : Au vent du Taui
Parmi les lauréats de ces prix, on peut citer ;
-
Prix Henri Hiro, créé et décerné par Te Fare Tauhiti Nui/Maison de
à trois lauréats :Tane a Raapoto, Valérie
Gobrait, poète, auteur par ailleurs de pièces de théâtre, en tahitien, Te
‘a’ai no Matari’i, La légende de Matari’i (2000), Te vahira’a fenua, Le
partage de la terre (2001), et Arai'a Patrick Amaru, lauréat par ailleurs,
en 2000, du Prix Littéraire du Président.
la Culture, en mars 2000,
Leurs poèmes font l’objet de publication d’un livret, Puhihau (Te
Fare Tauhiti Nui-Maison de la Culture,
Impression STP Multipress,
Tahiti, 2003)
Et pour les Prix Littéraires du Président, il y a eu, Patrick Amaru, Te
oho no te tau ‘auhunera’a - Les prémices de l’abondance (1° Prix
Littéraire du Président en 2000, édité en 2001), EtetieraTchongTai, Aita
mai ra ‘oia i ta’u vahiné (1°
édité en 2002), Te’ura, Camélia
Marakai : Aue ...Te Oeoe o te ‘a’au...- UEcho des entrailles (1° Prix
Littéraire du Président pour la jeunesse, 2002, édité en 2003), JeanClaude Teriierooiterai : Te heva {Le Deuil) (1° Prix Littéraire du
Président en 2003, en cours d’édition).
te Atua i tau’a mai i to’u ‘ino, uafa’aora
Prix Littéraire du Président en 2001,
.
Car le changement, opéré en profondeur, est que les gens mainte,
nant osent écrire, et s’expriment sur des questions d’actualité : « Quelles
langues d’écritures », « Où sommes-nous ? », « Rencontres », ou sur
« Le Taui
le Changement », et dans la langue de leur choix, celle à
leur portée.
Une prise de parole salutaire ayant trouvé à s’enraciner dans les
pages de la revue Littérama’ohi !
Enfin, ils s’affirment peu à peu, ils acceptent de se faire connaître,
alors que jusqu’ici ceux qui écrivaient ne publiaient quasiment jamais. Il
y en avait, - et il y en a toujours !- qui gardaient leurs cahiers, et écrits
par de vers eux, et certains s’enterraient même avec eux !
-
51
Littérama’ohi N°7
Flora Devatine
Se faire enterrer avec ses écrits était le signe du
pas pouvoir participer au monde
désespoir de ne
!
Autre changement : des publications bilingues, et trilingues, apparaissent.
C’est le
cas
non
seulement des publications
régionales anglophones, et universitaires, telle que la revue Manoa, qui prépare la parution pour 2004 d’un numéro spécial consacré à la littérature
polynésienne,
Ou telle que la revue Mana, de l’Université du Pacifique Sud à
Fidji,
qui prépare pour 2005, un numéro portant sur la Polynésie française,
Et c’est le cas de la revue Littérama’ohi qui accepte les écrits dans
toutes les langues océaniennes, occidentales, chinoises, ou autres.
Enfin, c’est le cas des romans de :
Célestine Hitiura Vaite, Breadfruit, roman écrit en anglais, traduit
en français en Uarbre à
pain,
Marie-Claude Teissier-Landgraf, Hutu Painu, Tahiti, racines et
déchirements, roman écrit en français, traduit en anglais, TAHITI BELOVED AND FORBIDDEN Tahiti Herehia, Tahiti Rahuia.
-
-
-
Le changement,
c’est donc également que des pays anglophones
Polynésie française, et suivent son évolution.
découvrent la littérature de la
Le changement, c’est aussi l’intérêt, de plus en plus manifeste pour
la littérature
polynésienne, d’étudiants, de doctorants qui, bien que
n’ayant jamais posé le pied en Polynésie, prennent les auteurs polynésiens et leurs écrits comme sujets d’étude.
On y compte non seulement des individus mais aussi des
organismes aussi fondamentaux que l’IRD (Institut de Recherche
pour le
Développement), que la FILLM (Fédération Internationale des Langues
et des Littératures Modernes ), des Universités, notamment américaines, (Universités de Santa Clara, de Santa Cruz, en Californie,
Université de New-York, Université de Hawaï, Universités de Pau,
52
Dossier : Au vent du Taui
Bordeaux, Metz,...), des Associations, l’APEP (Association pour une
école
de
la
psychanalyse), le CERAC (Centre d’Etudes, de
Recherches, d’Art, de Création),...
Le changement, c’est l’intérêt grandissant porté à tout ce qui s’écrit
Polynésie française.
Et le changement énorme, c’est que ceux qui étudient la langue ou
ceux qui lisent les textes font enfin la distinction entre la littérature exotique inspirée par la Polynésie et la littérature polynésienne.
en
En Polynésie française, l’un des changements rassurants relevés
au cours
de ces deux dernières années, c’est
l’éveil de la nouvelle
génération à tout ce qui touche à la littérature du fenua, comme on l’entend dire, fruit des efforts des auteurs eux-mêmes relayés par des
enseignants en avance sur l’évolution des programmes.
C’est la raison pour laquelle, lorsque des collèges, des lycées et
des universités font appel aux auteurs polynésiens dans le cadre de
leurs travaux d’étude, de recherche, pour des conférences et/ou ateliers
en
classe, suivies ou précédées toujours d’un travail spécifique sur les
auteurs en question,
Leur demande est toujours prise en compte, et satisfaite dans la
mesure du
possible :
Ainsi sont intervenus
:
Chantal Spitz
-
-
-
Lycée Samuel Raapoto
Lycée de Taravao
Lycée du Taaone
Lycée Paul Gauguin
Lycée de Papara (à deux reprises)
- Université de la Polynésie française
-
Mairie de Mont Dore en Nouvelle Calédonie,
Récemment, à l’Université du Pacifique Sud à Suva (Fidji) (du 14
-
octobre au 14 novembre 2004 ), Chantal T. Spitz, «
écrivaine en rési-
dence », invitée au Département de Littérature et de Langue dirigé par
le Dr Larry Thomas.
53
Littérama’ohi N°7
Flora Devatine
Patrick Amaru
Université de la Polynésie française ( à deux reprises)
-
Marie-Claude Teissier-Landgraf
-
Lycée d’Uturoa
Michou Chaze
-
Lycée La Mennais (à deux reprises)
A l’Université de Hawaï, en Nouvelle Zélande.
Jimmy Lycée
Lycée La Mennais - Lycée Technique du Taaone
Lycée Hôtelier
- Collège de Paea
Ecole philanthropique chinoise.
-
-
-
Danièle-Tao’ahere Helme
Dans de très nombreux établissements scolaires, écoles primaires,
collèges, de plusieurs îles, (Il du Vent, Iles sous le Vent, Iles
Marquises,..) dans le cadre d’ateliers d’écriture et de poésie.
Collège de Papara
Collège de Paea,
-
-
...
Flora Devatine
Collège Notre Dame des Anges (à deux reprises)
Lycée de Papara ( à deux reprises)
- Collège de Papara
Lycée de Faaa
- Collège de Faaa (CDI)
Lycée de Uturoa
- Lycée de Taravao
Collège de Taravao
- Lycée Paul Gauguin
Université de la Polynésie française (à deux reprises)
Stage pédagogique à la DES
A Paris, à l’Association des Etudiants de Polynésie française, à
l’IRD, auprès de doctorants sur la littérature francophone du Pacifique
Sud, sur celle de la Polynésie française.
-
-
-
-
-
-
-
54
Dossier : Au vent du Taui
Il en est de même d’autres auteurs ayant publié ou non dans la
Littérama'ohi : Titaua Peu, Célestine Hitiura Vaite, Jean-Marc
revue
Pambrun,
...
La direction des études secondaires
(DES) ne fut pas en reste
puisqu’elle a, elle aussi, organisé en mai 2004 un stage pédagogique
portant sur « l’intégration de la littérature polynésienne dans l’enseignement des lycées et collèges », à l’intention des professeurs de tahitien et de français.
Autre changement, c’est l’invitation des auteurs de Littérama’ohi à
intervenir dans des séminaires, colloques
tels que :
Le Séminaire
«
régionaux, internationaux
Ecritures de l’identité
»
(dans le cadre des
Journées annuelles de l’unité de recherche « Constructions identitaires
(Centre IRD.d’Ile de France, 23-24 octobre 2002)
(Flora Devatine)
Colloque International « Paul Gauguin : héritage et confrontation »
(Université de la Polynésie française, 6-8 mars 2003) (interventions de
Chantal Spitz, Jean-Marc Pambrun, Flora Devatine)
Colloque International de la FILLM à l’Université de la Nouvelle
Calédonie (19-24 octobre 2Q03) Rencontre écrivains chercheurs (21
octobre 2003) ; Atelier « Littératures féminines » (23 octobre 2003)
(interventions de Chantal Spitz, Flora Devatine)
Festival des Arts à Palau (Micronésie) (juillet 204) (Chantal Spitz)
Invitation et participation à « Ecrivains en résidence » à
l’Université du Pacifique Sud de Suva-Fidji (Chantal Spitz)
et mondialisation
»
Autre changement, c'est l'invitation et la participation
des auteurs
de Littérama’ohi aux Salons du Livre :
-
Premier
Salon du Livre de Papeete
des auteurs fondateurs de
(mai 2002)( interventions
Littérama’ohi, interventions de Flora
Devatine, et de ceux qui analysent ce qui s’écrit. (Bertrand- F. Gérard,
Daniel Margueron, Sylvie André )
55
Littérama’ohi N°7
Flora Devatine
-
2° Salon du Livre de Papeete (avril 2003) (Interventions de Titaua
Peu, de Célestine Hitiura Vaite, et de
Sinchan, de Bruno Saura,...)
-
Bertrand-F. Gérard, de Ernest
1° Salon du Livre de la Nouvelle Calédonie à Poindimié (16-19
octobre 2003) (interventions de Chantal Spitz, de Flora Devatine)
-
3° Salon du Livre de
Papeete (mai 2004) (interventions de
Chantal Spitz, de Titaua Peu, de Rarahu Boirai, de Sylvie André,...des
auteurs océaniens, francophones, anglophones,... )
-11° Salon du Livre de l’Outre-mer à Paris (16-17 octobre 2004),
programme, parmi d’autres, une « Rencontre avec la littératupolynésienne ». (intervention de Jimmy Ly et de Flora Devatine).
16° Salon de Lire en Fête à Paris (16-20 octobre 2004) (interventions de Jimmy Ly et de Flora Devatine lors de 4 soirées de rencontre,
témoignages, lectures de textes tirés des numéros de Littérama’ohi ou
extraits des ouvrages des auteurs,
Soirées organisées par le Cérac en collaboration avec
Littérama’ohi et l’Association Graine d’Or, en amont d'un spectacle pour
le Printemps des Poètes 2005, « Au nom de Ségalen,... littératures
ma’ohi », consacré à la littérature polynésienne.
avec au
re
Et à ce propos, autre changement, c’est l’organisation de soirées
de
lecture
publique des textes de Littérama’ohi,
ou
extraits des
ouvrages des auteurs. Ainsi :
à Papeete
A l'occasion de la sortie du N° 2 et du N° 4, trois soirées de lecture
mises en place :
le 11 décembre 2002
-
sienne
: «
Lectures publiques de littérature polyné-
: soirée
organisée par la revue Littérama’ohi au Petit Théâtre
de la Maison de la Culture/TFTN à l’occasion de la sortie du N°2
-
»
21
-
22 novembre 2003
:«
Miroir Littéraire
»
:
deux soirées
autour de la littérature polynésienne organisées par les fondateurs de
Littérama’ohi pour présenter le N° 4, au Petit Théâtre de la Maison de
la Culture /TFTN à la Maison de la Culture /TFTN de Papeete)
56
Dossier : Au vent du Taui
«
Lecture des autres », lectures publiques par les écrivains poly-
nésiens d’autres auteurs
«
L’auteur face à facteur », théâtralisation par de jeunes étudiants
d’extraits du N° 4 de la revue Littérama’ohi
à Nouméa
A l’occasion du Colloque de la FILLM :
22 octobre 2003 : « intermèdes Océaniens
-
re
»
:
soirée de lectu-
déambulatoire de textes d’auteurs océaniens, programmée par des
jeunes au Centre Culturel Tjibaou, parmi les textes retenus, ceux des
auteurs de Littérama’ohi (Chantal Spitz et Flora Devatine)
A Paris
:
Dans le cadre du 16° Salon de Lire en Fête 2004 au Salon des
Arts
:
-16 octobre 2004
-
18-19-20 octobre 2004
:
4 soirées de lecture, organisées par le
Cérac, se déroulant en deux temps :
1 °) « De l’oralité à l’écriture, de la mémoire à l’écriture »,
Lecture de textes (par deux comédiennes, Corinne Barois
et
Mychau N’Guyen,
«
Rencontre en français et en tahitien »
Témoignages - Echanges : deux auteurs polynésiens : Jimmy Ly
et Flora Devatine
2°) « De l’oralité à l’écriture, le rôle de la mémoire
l’identité de l’écriture polynésienne
et sa place dans le monde contemporain »
Lecture de textes de réflexion ou de poèmes issus de la revue
Littérama’ohi
En 2005, il est prévu, dans le cadre du Printemps des Poètes,
qu’une troupe de comédiens français parcourre les régions de France
-
57
Littérama’ohi N°7
Flora Devatine
spectacle intitulé « Au nom de Segalen,
Littératures
présenter cette nouvelle facette de la littérature française qu’est la littérature polynésienne ».
avec
un
...
Ma’ohi », pour «
Ainsi, s’est produit un « Tauira’a... Un changement notable » en
littérature, après l’intervention du « Groupe des 7 », fondateurs de
Littérama’ohi. Ce mouvement a permis à la littérature des natifs de
Polynésie de sortir de l’ombre et de s’afficher sans complexe à la lumière des lecteurs comme des
critiques.
Les fondateurs de Littérama’ohi se réjouissent que leurs objectifs
aient été atteints, et au delà de leurs espérances.
Certes ! Mais tout n’est pas acquis
!
Car il semble que dans les esprits, il y ait une spécialisation
telle
Aux Antilles, les Arts littéraires, et à la Polynésie, les Arts chorégraphiques, ou festifs !»
que : «
Les clichés ont la vie dure !
Et malheureusement, il y en a qui ignorent encore que le changement a maintenant quelques années d’âge dans le domaine littéraire en
Polynésie française.
Il ne reste donc plus aux auteurs polynésiens qu'à accomplir, en
faveur de la littérature polynésienne, un long travail d’information, pour
dire que cette dernière existe, un lourd travail de traduction pour qu’elle soit accessible au plus grand nombre de lecteurs,
Enfin un permanent et puissant travail d’écriture, de publication,
pour qu’elle soit mieux connue, reconnue.
Il faut donc continuer de ramer,
Ramées de Littérature polynésienne
!
Flora Devatine
n-MarcTeraituatini Pambrun
TAUI
:
NOUS AVONS CHANGÉ DE PIROGUE
ET ECLAIRCI NOTRE CIEL
Étonnante, inattendue, inespérée, la pensée libératrice polynésienjamais à court d’épithètes pour conter la double victoire des
indépendantistes emmenés par Oscar Temaru aux élections du 23 mai
2004 et du 13 février 2005. Inconcevable, invraisemblable, impossible,
l’idéologie francophile aux relents du colonialisme ne trouvera plus non
plus les mots pour exprimer son aversion de l’indépendance. Mais une
fois la surprise savourée par les uns, et l’impact amer digéré par les
autres, tous sont convaincus que les Polynésiens savent désormais que
l’indépendance, n’est pas un spectre de la misère, n’est plus un miroir
aux alouettes, une chimère de la littérature du colonisé, un mythe oral
perdu derrière eux, mais une histoire faite par eux, pour eux, devant
eux, à portée de main.
Au soir du 23 mai, d’immenses clameurs se sont élevées de toutes
parts sur la terre polynésienne comme autant de soupirs de soulagement pour les vivants et de plaintes de consolation à l’égard de toutes
les âmes de nos disparus qui s’étaient battus pour cette victoire, ou en
avaient tout simplement rêvé. J’ai songé en cet instant à toutes les
femmes et tous les hommes de notre cher pays emportés par la mort,
la maladie et la misère engendrées par plus de deux siècles d’occupation anglaise et française, trente années d’essais nucléaires et quinze
longues années d’un régime autonomiste dictatorial, et j’ai pleuré de
tristesse pour tous ceux qui avaient espéré voir et savourer ce moment
unique.
J’ai pleuré comme un prisonnier libéré du bagne, comme un survivant d’une catastrophe, tremblant de joie et n’osant croire encore à ce
qui nous arrivait. Car, nous avons tant lutté contre le colonialisme français, et contre la tyrannie morale et psychologique du régime monarchique de Gaston Flosse, que nous désespérions de goûter un jour aux
premiers parfums de la démocratie. Nous avions tant sacrifié de nos
vies familiales et renoncé à tant de projets de vie pour dénoncer l’iniquité,
ne ne sera
59
Littérama’ohi N°7
Jean-Marc Teraituatini Pambrun
que nous nous étions résolus à l’attentisme
jusque dans la mort.
Parfois, la colère assourdie par des échecs électoraux trop cuisants ou
la tristesse de voir nos compagnons de lutte tout
perdre, se perdre ou
disparaître, nous nous sommes laissé gagner par l’amertume et le
découragement. Et pourtant, sans le savoir, nous étions parvenus aux
portes de la victoire.
Ces 23 mai 2004 et 13 février 2005, nous avons fait le Taui, nous
fait le changement comme on échange sa
autre qui file mieux sur le lagon, comme on
avons
pirogue contre une
change l’état et la couleur
du ciel. Nous l’avons fait en Polynésiens, en maîtres avertis de notre
destin, nous avons franchi une étape décisive de notre révolution amorcée, il y a deux cent ans, par Opuhara et poursuivi par tous nos héros
nationaux, Teraupo, Pouvanaa a Oopa, Henri Hiro. Une révolution bien
polynésienne qui s’inscrit dans la longue durée et le temps acyclique
d’un peuple indifférent en apparence à son sort de colonisé, mais attentif aux bouleversements de l’histoire. Une révolution
qui ne s’achèvera
que lorsque notre peuple aura retrouvé sa peine souveraineté, son histoire, sa culture et ses traditions, son organisation politique fédérale, ses
terres et ses biens culturels, en un mot sa civilisation. Un art de
penser
et de vivre que le colonisateur n’a pas encore renoncé
pour autant à
réduire à la sienne.
En effet, tout danger de revenir aux affres du
depostisme de Gaston
Flosse n’est pas définitivement écarté. Car quelque part, de l’autre côté
de la planète, sévit en France une droite
politique réactionnaire, encore
républicaines et ses
droits de l’Homme, vieille gouvernante acariâtre et
arrogante d’une maison polynésienne qui ne lui a
jamais appartenu, dresseuse de pseudo
enfants d’une terre ma’ohi dont elle a toujours ignoré la puissance, docteur Moreau d’îles habitées par des cerveaux impossibles à
manipuler,
cette France-là a refusé le scrutin. Et cette France-là fomente, dans ses
laboratoires de déstabilisation de la pensée émancipatrice, des stratégies contre-révolutionnaires de récupération politique de notre pays.
Et comment pourrait-il en être autrement? Cette France-là voudrat-elle mener jusqu’au bout la mission
émancipatrice dont elle se targue
et toujours coloniale. Sorcière bégayant ses valeurs
60
Dossier : Au vent du Taui
pourtant sur la scène internationale? J’en doute encore. Elle qui a
temps, d’argent et d’hommes à nous enfoncer la
langue française dans la gorge et à la déployer pour entonner la
Marseillaise ; elle qui s’était évertuée à nous faire les louanges de son
sacro-saint modèle de développement ; elle qui avait réglé nos vies en
les enfermant derrière les barreaux de ses règlements administratifs et
de ses lois, cette France-là, même si elle se rend compte que toute son
entreprise de génocide culturel, de lobotomie de la pensée traditionnelle n’a servi à rien, ne renoncera pas aussi facilement à l’enjeu géostratégique que représente ses colonies françaises du Pacifique.
Mais depuis le 23 mai, nous avons retrouvé la parole et bouté en
quelques mois hors de l’enceinte de notre assemblée la pensée unique
et la censure, le décorum et les règles du temps de parole établis par le
législateur français. Nos langues se sont déliées comme nos ancêtres
consacré tant de
nous l’avaient
enseigné, pour dire le fond d’une pensée jusqu’ici ligotée
jusqu’au sang, d’un cœur jusqu’ici bridé à mort, d’entrailles jusqu’ici
étouffées par l’oppression de la raison d’État. Nos langues se sont
déliées et ont révélé toute l’ignominie du régime autoritaire et corrompu
de Gaston Flosse, un régime aux couleurs honteuses d’une France protectrice des œuvres les plus nuisibles et indifférente aux malheurs d’un
peuple dont rien ne justifie la pauvreté et la détresse. Rien, sauf de
l’avoir délibérément sacrifié sur l’autel de l’inégalité, du profit et de la
concentration des richesses entre les mains d’une oligarchie locale à la
botte d’une république française coloniale et ultra-libérale.
Nos langues se sont déliées pour oser dire au grand jour que nous
n’avons jamais cru que l’histoire de nos relations avec la France n'avait
été qu’une longue suite d’amitiés franches qui auraient abouti à un heureux mariage franco-tahitien. Nous savons que nos îles furent naïvement abusées et forcées par l’Etat colonial français, comme des filles
promises depuis leur enfance en vertu d’un droit de cuissage à des rois
conquérants. Comme nous savons aussi que la colonisation de la
Polynésie n’a pas été pour nous qu’une entreprise d’assimilation, mais
un temps de récupération pour panser nos plaies, une longue convalescence durant laquelle nous avons appris à comprendre le colonisateur
61
Littérama’ohi N°7
Jean-Marc Teraituatini Pambrun
et le monde extérieur, à lutter contre notre propre extinction, à faire des
enfants, patiemment et obstinément pour nous préparer au moment où
pourrions nous libérer du joug monarchique et colonial.
C’est donc que le processus révolutionnaire n’est pas achevé. Le
nous
Taui doit à présent entretenir sa nouvelle pirogue et conserver à la surface du ciel son bleu limpide. Car dans un pays encore pénétré de ses
avatars aristocratiques, dans un pays à l’économie modelée sur les lois
capitalistes, dans un pays où le clientélisme et le népotisme sont devenus une seconde nature, dans un pays où la critique et la contestation
sont encore jugées déloyales et irrespectueuses, dans un pays où des
habitudes anti-démocratiques ont marqué ses habitants depuis leur
naissance, changement de parti ne rime pas forcément avec pluralisme
et changement de mode de gouvernance, souveraineté ne danse pas
naturellement avec tolérance et liberté. Nous avons encore beaucoup à
apprendre et à réapprendre.
Car nous vons perdu l’habitude d’être indépendants, nous avons
perdus l’expression libre de nos opinions et la tolérance à l’égard de
celles des autres sans nous préparer au conflit. Et surtout nous n’avons
pas appris à refuser l’argent facile, les passe-droits et les privilèges, à
repousser les marques de prestige et à nous mettre avec humilité au
service de notre communauté, nous n’avons pas appris tout cela car ce
n’est pas dans notre culture. Nous commençons à peine à apprendre la
notion d’égalité et ferons encore beaucoup d’erreurs avant de devenir
une nation où chacun aura sa place, un métier, un toit et des conditions
de vie décentes et équitables. Nous sommes encore dans l’ignorance
de tout ce que la Démocratie impose comme droits et comme devoirs,
et nous ferons encore beaucoup d’erreurs avant de devenir meilleur que
nous-mêmes et meilleur que ceux qui nous ont imposé leur organisation institutionnelle et leur code moral sans que nous n’ayons eu le
temps de les modeler nous-mêmes à notre image, à celle de notre histoire intellectuelle et de nos traditions.
C’est cela qui nous reste à faire : bâtir une démocratie qui ressemble
à ce qu’il y a de plus juste et de plus beau dans notre cœur. Et pour y arriver, nous devons réveiller, réapprendre, enseigner et développer toutes
62
Dossier : Au vent du Taui
les valeurs positives qui sommeillent, s’agitent en nous, sont en nous
depuis l’aube de notre civilisation : la compassion, l’entraide, la générosité, le respect et le courage. Nous disposons de tout ce qu’il faut pour
construire un- modèle de société qui nous ressemble, débarrassé des
valeurs négatives de notre propre culture et des normes individualistes
dévastatrices du style de vie occidental ultra-libéral. Nous avons tout ce
qu’il faut pour bâtir une démocratie et une société qui nous ressemble,
une démocratie sociale qui prenne en compte notre identité communautaire et fédéraliste. Et c’est dès à présent qu’il faut la faire, pour que l’espoir incarné par le Taui ne meure jamais, n’ait pas été qu’un slogan
électoral, mais soit la pierre de fondation de l’édifice de notre liberté.
Jean-Marc Teraituatini Pambrun
63
Littérama’ohi N°7
Elise Huffer
AU NON DE LA GOUVERNANCE,
OUI A UNE ETHIQUE OCEANIENNE
Je ne suis ni écrivain ni littéraire, mais ayant eu le privilège de par-
ticiper au colloque de la FILMM sur la littérature d'«émergence» en
octobre 2003, (organisé par l’Université de Nouvelle-Calédonie dans le
site magnifique de la Communauté du Pacifique - CPS), j’ai eu l’occasion de mieux me rendre compte en quoi mes préoccupations pouvaient rejoindre celles des écrivains océaniens présents. Leur oeuvre,
fut, à ce colloque, qualifiée d’ «émergente». Commençons donc par ce
terme d’«émergence» qui froisse et gêne parce qu’il catégorise immédiatement (’«autre» (dans ce cas l’écrivain océanien) et son savoir-faire.
Il témoigne d’un certain dédain (ou d’un dédain certain) envers celui
dont on juge l’œuvre à l'aune de critères définis dans les grandes capitaies du monde. Qui doit décider ce qui émerge ? Et qui émerge réellement ? Est-ce celui qui écrit ou celui qui décide enfin d’écouter et de
prendre en compte la voix de (’«autre»? Plutôt que de parler de littérature «émergente» ne faudrait-il pas parler d’émergence de la reconnaissance des voix océaniennes ? Car les auteurs du
Pacifique (comme
ceux d’ailleurs) expriment, selon des normes littéraires convenues
(certes), les espoirs, les angoisses, les voyages, les vies et les rêves de
leurs ancêtres comme de leurs enfants à/venir. Ils ont simplement choisi de le faire par écrit alors que bien d’autres l'ont fait avant eux (et continuent de le faire) à travers la danse, le chant, les arts plastiques, l’oralité et même la politique.
On ne peut nier que l’écriture ouvre une fenêtre sur des mondes
souvent mal compris, des histoires de souffrances réprimées, des senteurs passées enfouies, et des vies à venir. Comme l’écrit le philosophe
Richard Rorty, les écrivains sont les témoins et interprètes privilégiés
des injustices subies par les hommes et les femmes : ils rendent leur
histoire réelle et prenante, chose que les sciences sociales et humaines
ont du mal à faire. Mais parler de littérature d’«émergence» sert surtout
64
Dossier : Au vent du Taui
à cloisonner la littérature, à la répertorier et à établir des barrières là où
les écrivains tentent justement de les faire sauter. Parler d’émergence
c’est avant tout parler de politique, de politique de domination. C’est
s’arroger le droit de classer les uns et les autres selon des critères définis par les puissants et subis par les autres.
Au non de la gouvernance...
C’est au cœur de cette domination aussi, malheureusement, que se
situe souvent le discours de la gouvernance, ou de la «bonne» gouvernance, notion qui déferle sur le Pacifique (surtout anglophone) depuis le début
des années 1990, et thème de cet essai. D’où nous vient ce terme ?
Quelle est sa généalogie ? Et à qui s’adresse ce nouveau credo ?
Le terme de «gouvernance» est ancien (et français)1 mais l’usage
qui en est fait désormais est récent et nous provient tout droit de la
Banque Mondiale (BM). C’est en cherchant à expliquer les faillites des
plans d’ajustement structurels en Afrique sub-saharienne que la BM a
ressuscité ce terme dont le contenu peut se résumer en une.proposition : si les plans n’ont pas fonctionné c'est en raison de la mauvaise
gestion politique des dirigeants politiques africains et en particulier à
cause de leur corruptibilité. La BM étant un organisme « apolitique », et
n’étant pas habilitée à s’ingérer « ouvertement »dans les affaires politiques des Etats, elle choisit de parler de «gouvernance», et par proiongement de «bonne gouvernance». Ironie du sort réservé à ce terme :
alors qu’il était proprement politique, il devient singulièrement apolitique.
Ce message qui s’adresse d’abord à l’Afrique à la fin des années
1980, se dirige petit à petit en direction du Pacifique, où les affaires politiques ne vont pas toujours très bien non plus, il faut l'avouer. Quel est
son contenu et par qui est-il véhiculé dans la
région ? Le mot d’ordre est
simple, pour ne pas dire simpliste : pour attaquer la corruption, il faut
1) réduire le rôle de l’Etat (car l’Etat est tenu responsable de la cor-
ruption) ;
65
Littérama’ohi N°7
Elise Huffer
2) promouvoir la société civile, en particulier les organisations non
gouvernementales - peu importe si celles-ci sont créées artificiellement
et pilotées par l’extérieur, et,
3) promouvoir le rôle du secteur privé comme moteur de l’économie.
En Océanie indépendante et anglophone, le message est repris en
premier par le Programme des Nations Unies pour le Développement
(PNUD) et les bailleurs de fonds, en particulier l’Australie, la NouvelleZélande, et la Grande-Bretagne, suivi de l’Union Européenne et de la
Banque Asiatique de Développement (celle-ci a pris jusqu’à récemment
le relais de la BM dans le Pacifique). L’assistance financière et économique est désormais liée à la bonne gouvernance (du moins en principe) : elle est apportée en priorité aux domaines qui sont jugés susceptibles d’améliorer la gestion des affaires politiques des pays. Les
bailleurs soutiennent par conséquent les programmes de réforme
publique ainsi que les ONG qui prônent les droits de l’homme, l’ordre
démocratique, le développement de la micro-finance et du secteur informel, et le renforcement de la liberté des médias. Les Etats insulaires
sont, par ailleurs, priés de privatiser nombre d’industries et de services
publics et d’offrir de toujours meilleures conditions à l’investissement
privé et étranger.
Et alors, direz-vous, n’est-ce pas ce qui se pratique ailleurs et puis
le remède n’est-il pas indiqué? A ces questions, plusieurs réponses :
1) La bonne gouvernance, comme d’autres notions qui l'ont précédé, s’adresse d’abord au tiers monde, c’est-à-dire aux pays en voie de
développement (ou en «émergence») et provient du ‘Nord’. A titre
d’exemple, à l’USP2 lorsque l’on reçoit des groupes d’étudiants d’université américaines (et non des moindres) et que je leur demande s’ils ont
connaissance des termes gouvernance ou bonne gouvernance, ils me
regardent d’un air perplexe et hochent la tête. Par contre, il n’y a pas un
étudiant de l’USP qui n’ait pas entendu parler de gouvernance. On peut
en conclure que ce qui est considéré «bon» pour les Océaniens
66
Dossier : Au vent du Taui
([’«autre») ne s’applique pas aux Américains. Pareillement, lorsque les
Américains parlent des droits de la personne chez eux, ils emploient le
terme «civic rights». Lorsqu’ils appliquent le terme aux pays du tiers
monde, ils parlent de «.human rights». Distinction qui en dit long sur leur
vision des «autres»3.
Pour
résumer, la bonne gouvernance c’est donc d’abord pour
l’autre, c’est-à-dire pour « celui qui ne sait pas vraiment se gouverner ».
C’est dans cette logique que les Africains n’ont pas été consultés (et
encore moins
les Océaniens) quand au contenu de cette notion.
La gouvernance ne cherche pas à poser de vraies questions sur
les systèmes et structures politiques mais plutôt de promouvoir et d’ap-
pliquer des modèles issus de la pensée et de la pratique politique et
économique libérales occidentales. L’idéologie de la «bonne gouvernance» permet donc, pour reprendre les termes de Sophie Bessis, « de
faire l’économie d’une analyse des rapports mondiaux »4 et même de
les occulter. La « bonne gouvernance » ne demande pas aux peuples
et aux dirigeants océaniens de réfléchir à des solutions à leurs propres
problèmes politique, économique et sociaux ; au contraire, elle impose
un dogme.
2) Les solutions préconisées ne sont pas adaptées. En Océanie ne
faut-il pas davantage d’Etat (ou un Etat différent) plutôt que moins
d’Etat ? Ne faut-il pas privilégier les liens entre les populations et l’Etat.
Autrement dit, ne vaut-il pas mieux repenser l’Etat plutôt que de chercher à le réduire?
Pourquoi vouloir imposer, à tout prix, la domination d’un secteur
privé de type occidental souvent peu contrôlable ? L’exemple de certaines entreprises de confection dans la région est édifiant : celles qui
emploient une main-d’œuvre entièrement composée de travailleuses
Chinoises enfermées dans les usines de jour et dans leurs dortoirs de
nuit, ou encore les usines qui, en pleine nuit, «plient bagage» avec tout
67
Littérama’ohi N°7
Elise Huffer
leur matériel sans même payer le dernier salaire de leurs employés laissés «sur le carreau». Dans les industries des pêches et des forêts, l’ex-
ploitation sauvage par certaines compagnies privées étrangères a déjà
causé des dégâts considérables sinon irréparables.
3) Troisièmement, une société civile artificielle (qui représente souvent une élite urbanisée) peut-elle réellement apporter un mieux-être
populations alors que les messages qu’elle prône vont souvent à
l’encontre de la pensée et des valeurs autochtones (ou du moins les
aux
prend peu en considération) ? Ne risque-t-elle pas de remplacer un
dialogue direct entre la population et l’Etat ?
Le dogme de la bonne gouvernance paraît donc, en grande partie,
inadapté aux réalités océaniennes, même s’il faut reconnaître qu’il peut
être utile par certains aspects : par exemple, dans les efforts entrepris
pour susciter une meilleure compréhension des systèmes constitutionnels démocratiques, l’amélioration du fonctionnement des institutions et
le soutien aux médias, entre autres. Mais il pêche par deux cotés : en
tant que dogme, il n’accepte pas la critique et reste étanche aux discours
alternatifs et 2), il se débat dans un «vide» politique et agit souvent en
dépit, voire à l’encontre de, la conceptualisation politique océanienne.
Pourquoi parler de «vide» politique et qu’entendons-nous par
conceptualisation politique océanienne ? Cela nous amène à la
deuxième partie de cet essai.
...
oui à une éthique politique océanienne
Avant de répondre à ces deux questions (auxquelles nous revien-
drons) il est utile de faire deux détours rapides. Premièrement, il faut
rappeler qu’en Océanie, comme ailleurs dans le monde, il y a de sérieux
problèmes politiques. Il ne s’agit donc pas ici de nier les problèmes mais
plutôt de chercher à y apporter des solutions adaptées. Deuxièmement,
nous utilisons le terme éthique non dans le sens limité de comporte-
68
Dossier : Au vent du Taui
ment individuel si cher à l’air du temps (voir Frédéric Lordon5),
mais
dans celui plus large de la philosophie et dont l’objectif, pour reprendre
les propos de Calum Paton, est de répondre aux questions suivantes :
1) « What does good or right mean »
bon et le juste ?)
? (que comprend-on par le
2) «What sorts of things are good and right »? (qu’est qui est consi?)
Comme le rappelle Calum Paton, la première question est de portée universelle, c’est-à-dire que toutes les sociétés se la posent, alors
que la deuxième question s’adresse au contenu de ce qui est juste et
bon, et cela varie selon les sociétés et à travers le temps6.
déré comme bon ou juste
Pourquoi donc parler d’éthique politique océanienne et comment
aborder ce domaine ?
1) Parler d’éthique politique océanienne c’est s’intéresser à un
champ connu implicitement des populations mais occulté du discours
politique « moderne » et national, et souvent ignoré par les universitaires, chercheurs et à fortiori par les «gurus» de la bonne gouvernance.
L’éthique océanienne se décline-sous nos yeux mais nous ne la voyons
pas. Pourquoi ? Parce qu'il est plus facile pour le monde occidental, qui
régit le Pacifique insulaire, d’encourager (sinon d’imposer) un schéma
de pensée qui se dit (et se veut) universel et de demander à l’autre
(l’Océanien) de s’y conformer (et surtout de ne pas le remettre en question
du moins au niveau national)7.
-
Parler d’éthique politique océanienne c’est chercher à comprendre
ce
qui constitue le bien-être politique dans le monde océanien8. Pour ce
faire il faut travailler avec les chercheurs et universitaires océaniens,
mais surtout avec les gens ordinaires de la région afin de comprendre
et de permettre une connaissance et une diffusion plus large au sein de
l’espace public national, de leurs valeurs et principes politiques. Il ne
69
Littérama’ohi N°7
Elise Huffer
s’agit pas de se mettre à la place des Océaniens mais plutôt de trouver
avec eux des ouvertures ou des voies nouvelles permettant de construire des systèmes et institutions adaptées.
2) Pourquoi l’éthique politique océanienne n’a-t-elle pas été davantage prise en compte ? Jusqu’à présent, les conceptions éthiques et
politiques océaniennes n’ont pas primé (loin de là) dans le débat politique national pour les raisons suivantes :
a) l’héritage colonial : les institutions coutumières ont été, selon le
cas créées (Fidji), modifiées (Tonga), tolérées (Samoa) ou vidées de
leur contenu ou démolies (Tahiti, Iles Cook), marginalisées (Vanuatu
/Salomon), mais les valeurs qui les sous-tend(ai)ent ont été évacuées,
comme effacées de la vie publique politique officielle et reléguées au
champ (classé) coutumier, en opposition au champ politique.
Le traitement des idées politiques océaniennes est un peu à l’image de l’idée que se faisaient les anciennes administrations coloniales
des populations indigènes ; elles étaient destinées à disparaître.
b) Les mondes de l’administration puis de l'enseignement et de la
recherche ont, dans le Pacifique, longtemps été dominés par l'héritage phi-
losophique et académique occidentaux. Comprendre et apprécier les
notions éthiques et politiques océaniennes suppose une connaissance de la
langue, une ouverture réelle sur le monde océanien et la volonté de le
connaître avant de le juger. Peu d’enseignants /chercheurs, du moins en
sciences politiques, ont voulu s’engager dans cette voie, préférant étudier les
institutions, l’histoire et les changements. Les politologues ont longtemps
considéré l’étude des sociétés non-occidentales comme relevant de l’ethno-
logie ou de l’anthropologie. La non prise en compte de la philosophie politique océanienne par les politologues, a reléguée celle-ci (particulièrement
dans la vision occidentale) à une sorte de « folklorisation» coutumière. La
coutume est, dès lors, souvent jugée comme étant en dehors du champ politique (malgré certaines concessions ou aménagements institutionnels).
3) Il semble important de s’intéresser à l’éthique politique océanienne aujourd’hui pour les raisons suivantes :
70
Dossier : Au vent du Taui
a) les modèles importés tendent à contribuer à la «malgouvemance»,
maldéveloppement et à la corruption car en entrant en conflit avec
des modèles plus anciens basés sur des principes et normes différentes,
ils créent des malentendus et facilitent la manipulation politique.
au
b) Il est grand temps d’écouter les populations locales et de
prendre en considération leur pensée profonde, afin de mieux cornprendre en quoi consiste les normes particulières aux société océaniennes on pourrait ainsi mieux les mettre en relation avec les normes
-
dites internationales.
c) Nombre de chercheurs océaniens, qu’ils soient théologiens, éducateurs sociologues ou économistes (llaitia Tuwere, Faauuga Logovae,
Konai Helu Thaman, ‘Ana Taufe’ulungaki, Kabini Sanga, David Gegeo,
Ropate Qalo, Manulani Meyer pour n’en citer que quelques uns), ont
déjà publié des travaux sur la pensée océanienne, en particulier sur les
notions de bien-être social, éducatif, économique, spirituel, et sur
l’épistémologie9. Sitiveni Halapua, économiste et directeur du Pacific
Islands Development Program au East-West Center de Hawaii, a,
quand à lui, théorisé la notion et la pratique de talanoa, forme océanienne de dialogue et de résolution de conflit qu’il applique actuellement à
Fidji10. Ces intellectuels ont donc lancé un mouvement de réflexion
approfondie sur la pensée océanienne qui mérite d’être poursuivi et surtout généralisé.
d) La philosophie et l’éthique politique océaniennes sont contenues
dans le langage quotidien, dans les pratiques, dans les questions que
posent les artistes, les écrivains et les gens du commun (même si
elles ne sont pas toujours explicitées). Mais pour qu’elles puissent vivre
se
au
niveau politique national (et même international), elles ont besoin
d’être mises en valeur, diffusées, analysées, débattues, critiquées, bref- il leur faut sortir de leur enfermement actuel dans ce qu’on appelle la coutume, qui les paralyse et les contient à l’écart des normes éta-
blies au niveau national.
71
Littérama’ohi N°7
Elise Huffer
Le besoin se fait sentir particulièrement dans le domaine de la politologie où il n’existe quasiment aucun travail théorique sur la pensée
océanienne. A l’USP, par exemple, il n’y a aucun enseignement sur la
philosophie politique océanienne en 1er et 2e cycles. Les étudiants n’ont
donc pas la possibilité d’examiner dans un contexte formel, c’est-à-dire
soumettre à un travail critique intellectuel et rigoureux, les valeurs et principes qu’on leur inculque dans leur milieu social et qui entrent souvent en
conflit avec les principes qui sous-tendent les institutions introduites.
Faire connaître
l’éthique océanienne servirait à combler le vide
politique auquel nous avons fait allusion plus tôt. Ce vide existe du fait
que la pensée politique océanienne est mal connue et qu’elle n’apparaît
guère dans l’espace public national. D’un coté se trouvent les institutions étatiques fondées sur des principes issus d’une histoire particulière (la création de l’Etat-nation, invention
européenne du 18e siècle), le
marché et la société civile (inventions libérales) et de l’autre, le monde
dit de la coutume. Entre les deux se situe le vide politique conceptuel
même si, par nécessité, il existe de multiples aménagements institutionnels [par exemple, création d’institutions comme les conseils de chefs,
système électoral samoan ou seuls les matai (chefs de famille étendues) sont autorises a devenir parlementaires], procéduraux et même
mentaux. Mais ces derniers ne font que masquer le fossé conceptuel
qui existe entre les valeurs libérales qui dominent la pensée occidentale, et la pensée océanienne. Il faut donc susciter une connaissance plus
approfondie et une diffusion plus large de l’éthique politique océanienne afin de permettre à la région de mettre en avant sa
propre vision du
monde, et de décider de son avenir dans de meilleures conditions. Il
s’agit là d’un projet bien différent de celui de la «bonne gouvernance»
qui ne cherche pas à comprendre les fondements de la moralité océanienne mais, au contraire, à imposer un modèle de gestion politico-économique d’inspiration libéral.
Pour mener à bien ce projet, au niveau universitaire, il faut créer un
cadre permettant aux étudiants de travailler sur ces questions et de
chercher leurs propres solutions, adaptées aux problèmes politiques du
72
Dossier : Au vent du Taui
Pacifique. C’est ce qu’on a commencé à faire en créant un cours en 3e
cycle sur la pensée, philosophie et éthique océanienne. Dans un
deuxième temps, l’université va accueillir un colloque sur l’épistémologie océanienne en 2006, auquel seront invites artistes, écrivains et
chercheurs. Déjà, le Programme d’Etudes du Pacifique à l’USP (Pacific
Studies Program) a organisé une table ronde avec l’Université
Nationale de Samoa (NUS) sur l’éthique et la philosophie politique
samoane. Cela nous a permis de réunir des «sages» et des chercheurs
samoans afin de faire un travail de défrichage des principaux concepts
samoans liés à la politique ; premier exercice du genre.
Dans un deuxième temps il faut travailler avec des communautés
locales, qu’elles soient rurales, péri-urbaines ou urbaines, afin de corn-
prendre comment elles construisent leurs valeurs et leurs normes politiques - et comment ces dernières s’articulent avec les institutions et
services publics. L'objectif est de construire ensemble, avec ces cornmunautés, de nouveaux outils ou axes leur permettant de peser davantage dans la gouvernance (au sens de gestion sociale, politique et économique) contemporaine11.
Pour conclure, il serait souhaitable qu’il y ait davantage d’échanges
entre artistes et
écrivains, chercheurs et universitaires en sciences
sociales et humaines, et les populations en général, afin de réfléchir
ensemble au monde océanien, actuel et en devenir.
Elise Huffer
Littérama’ohi N°7
Elise Huffer
NOTES
I ) Le terme
de gouvernance, en soi, n'est pas ici mis en cause. La gouvernance est une façon utile
et simple de parler de gestion politique et économique des sociétés. C'est
l’usage qui en est fait
dans le «discours» de la «gouvernance» qui pose problème.
2) University of the South Pacific. L’USP est une université
régionale composée de 12 pays
membres. Elle compte trois campus principaux : le plus important se situe à Fidji et les deux autres
sont au Vanuatu et aux Samoa. Chaque pays membre compte un centre universitaire.
3) Voir à ce propos, Makau Mutua, 2000. Human Rights: A Political and Cultural
Critique, University
of Pennsylvania Press, Philadelphia.
4) Voir Sophie Bessis, L’Occident et les autres : Histoire d’une
suprématie, La Découverte/Poche,
Essais, 2001, p.93.
5) Frédéric Lordon, 2003. Et la vertu sauvera le monde, Broché
6) The first is “answered universally” and that “the content of good and
right [i.e. the focus of the
1992. Ethics and
second question] vary over time or across societies” (1992: 60). Calum Paton,
Politics, Avesbury Series in Politics, Ashgate, London.
7) La pratique de normes particulières est tolérée au niveau local,
généralement en raison de l’im-
puissance de l’Etat.
Ce dernier n’est évidemment pas singulier mais ii a une cohérence philosophique. On peut donc
parler de pensée philosophique océanienne comme on parle de philosophie occidentale.
®) Voir à ce sujet, E. Huffer et R. Qalo, “Have We Been Thinking
Upside Down: The Contemporary
Emergence of Pacific Theoretical Thought", The Contemporary Pacific, vol. 16:1, pp. 87-116. Dans
notre titre nous employons le mot émergence dans le contexte suivant:
“By using the term “emergence" in the title of this article, we are not suggesting that Pacific thought is new, only that it is gradually making its way into formal academic settings. While Pacific thought has formed the basis of
communal living in the Pacific for many years, it has not generally been accepted in modern discourse and institutions. Because Pacific
philosophies have been transmitted orally in vernacular
languages, the dominant institutions and actors in the colonial and postcolonial Pacific have ignored them. This is finally changing, thanks to. all the Pacific scholars and practitioners who have been
advocating Pacific thought', p. 109.
10) Le processus de talanoa est en cours depuis plusieurs années à Fidji. Il permet aux
dirigeants
politiques qui s’affrontent habituellement, de mieux se comprendre et de tenter de régler certains
dossiers sensibles.
II ) C’est
également ce que suggèrent P. Calame et A. Talmant, dans le contexte français, dans leur
ouvrage, LEtat au Cœur : le meccano de la gouvernance, Gouvernances Démocratiques, Desclée
de Brouwer, Paris, 1997.
74
Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’inconsolé
Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie
Ma seule étoile est morte
Et mon luth constellé d’étoiles
Porte le soleil noir de la Mélancolie
Gérard de Nerval, El Desdichado (Le Déshérité)
SABLE NOIR
Vivre et mourir
Dans un éclat de rire
Embrasser dans un élan
De volupté la vie
Se livrer tout entier
Dans un corps à corps éperdu
Avec le monde
Plonger dans la mer
Sentir l’eau mouiller
Chaque carré de peau
S’allonger sur le sable de corail
Faire l’amour avec le soleil
Se rassasier de l’ombre
Du palmier immense
N’en plus finir de boire
A la source qui coule
De la noix rugueuse
Exhaler
Le soupir de l’homme
Revenu enfin
Chez lui
Littérama’ohi N°7
Jimmy M. Ly
DOUCE JENNY
Quand je serai reparti
Vers mes îles lointaines
Quand tu seras
Bien loin de mes pensées
Je me souviendrai
De ma douce Jenny
Devenue lasse
Du temps qui passe
Emportant ses amis
Comme les feuilles
Au vent d’automne
HUPE
Il faisait bon le soir
Sentir le vent
Descendre de la montagne
Il faisait bon le soir
Voir le soleil
Se coucher sur la mer
Demain est bien loin
Aujourd’hui il fait bon vivre
Et un matin
Tout est devenu hier
Ecritures
E UA
La pluie ruisselle
Sur les souvenirs de mon enfance
Goutte après goutte
Elle descend vers la mer
Emportant
Ma vie dans l’oubli
NUIT
La nuit
Une porte ouverte
Sur les étoiles
La vie
Une énigme fermée
Sur l’avenir
ETRE DEUX
Se dire que l’on s’aime
Se dire que l’on est deux
Le bonheur c’est l'autre
Ensemble c’est être
Pour un moment d’extase
Qui vaut toute une vie
Pour un instant de félicité
Un voile levé sur l’éternité
Aimer
C’est être Dieu lui-même
77
Littérama’ohi N°7
Jimmy M. Ly
TUAMOTUS
Atolls
A la lumière souveraine
Quelquefois implacable
Où le ciel et la mer
Tiennent plus de place que la terre
J’aime ces îles ivres de soleil
Où vers midi
L’ombre devient un besoin
D’une oppressante urgence
RIVAGES LOINTAINS
Sous l’alizé nocturne
Au bord de la plage déserte
Les purau décharnés
Veillent en ombres chinoises
Dans la clarté lunaire de
La nuit corallienne.
Sur cette île sans leçons
Rien
Pour qui veut apprendre
A devenir meilleur
Ephémères sont les bonheurs d’ici
Sans remèdes les peines
Incurables les douleurs.
Solitaire et inquiet
Songeant aux temps heureux d’avant
Je baisse la tête
Et fermant les yeux
Je rêve pensivement
A l’abandon insouciant
D’autres rivages lointains
Jimmy M. Ly
78
ia Patrick Amaru
MATA’I TO’ETO’E
E mata’i iti to’eto’e teie i ’arepurepu na i te hau o to’u manava, mata’i
to’eto’e i mua i te ti’ara’a o te ta’ata, i mua i to tatou parau, to’u parau, te
parau o te iho tupu o te hia’ai hia nei e tuma, mata’i to'eto’e no roto mai
i teie tapa’o, teie mana’o ’otahi o teie e fa’ahepo maru noa hia nei.
IA ORA NA TATOU
la ora na tatou
Tei hea ho’i te aroha teitei
Na roto i te aroha teitei
I to vaha pa’ari
O te Atua
E ‘a’au fati hara ‘ohie ho’i to ‘oe
O te Atua
Tei hea o te Atua, to ‘oe Fatu
To’u fatu”
I to vaha hitoa
Aue ia parau iti i te ‘oa’oa
Tei hea to tatauro mo’a
Oia mau
I to vaha tihotiho
E parau faro’o pinepine hia teie
Aore ho’i ‘oe e amo i to tatauro
E Fatu Aroha ho’i to ‘oe
Parau ’Amui i te Tavini i te vahi
Ho’e
Tei hea roa to aroha teitei
No te Here e te Ti’arama o te
Tei hea roa to tatauro
'Ai’a
Tei hea roa ‘oe
E te Fatu
Ahe, to’u nei taea’e
Tei hea ho’i te aroha teitei
A he, to’u nei taea’e
I roto i to vaha mona
A he
Monamona ha’ape i te ma o to
nuna'a
Tei hea ho’i te aroha teitei
I roto i to vaha tao’a
Amaru Araia
(16 03 91)
Aore ho’i ‘oe i tau’a i tei ‘aihamu
79
Littérama’ohi N°7
Amaru Araia
MOERURUA
CAUCHEMAR
Moerurua hia vau
J’ai fait un cauchemar
Inapo ra,
To‘u tino i tua
J’étais au large
I te ava
Devant une passe
E motu teie e tu nei
Une île était là
I te ata po.
Dans l’obscurité
Haruru atu ra te ra’i
Le ciel gronda
Mai a tini patiri,
Comme de milliers de tonnerres
Hier au soir
Ma’u’u atu ra te fenua
La terre grinça
Mai te ‘iri ia pahae hia
Comme une peau déchirée
Te miti i te ‘arepurepura’a,
La mer s’agita
Te ‘are i te po’opo’ora’a
Les vagues se creusèrent
I te ava Toata,
Dans la passe de Toata
Te ama i te fatira’a,
Le balancier se brisa
Te va’a mata’eina’a i te rarara’a...
La pirogue société dérapa...
Mau papu atu ra ia’u
Je me saisis alors
Te hoe arata’i,
Du gouvernail
Te Reo Metua Vahiné
Lorsqu’une voix maternelle
i te mahutara’a e:
S’éleva
:
Pitié
“Aue te aroha
«
I te tama”
Pour tes enfants
Iri atu ra to’u tino
Je me retrouvai
I tahatai,
Sur le rivage
Te fenua i te ta’u’ura’a,
Tori’iri’i atu ra te roimata,
Lorsque le sol trembla
Les montagnes s’éboulèrent
Lorsque la roche mère de l’île craquela
Des larmes en fines gouttelettes tombèrent
Ei roimata ‘ura.
Des larmes de sang
Mareva atu ra to’u tino
Mon corps alors s’envola
Au Nombril de Tahiti Nui
Te mou’a i te horora’a,
Te papa o te motu i te ‘afafara’a.
I te Pito o Tahiti Nui.
80
»
Ecritures
Pa’a’ina atu ra te ‘Ofa’i Tihi,
Les Pierres Angulaires explosèrent
Te aho i te mapuhi ra’a
Mai raro roa mai i te Fenua
Lorsqu’un souffle s’échappa
Des profondeurs de la Terre
Mai roto roa mai i te Pufenua :
De l’intérieur du Placenta :
«
A ara, a ara
Eiaha te Mono ia mutu...
«
»
Prends garde, prends garde
Que le Lien ne se rompt point... »
Hape atu ra to’u mata
Cinq étoiles périrent
Lorsque mes yeux aperçurent
I te ‘ite ra’a atu
Une croix
Ma'iri atu ra Rima Fétu.
Te ho’e tatauro ‘ana’ana
Une croix aveuglante
O teie e tara nei
Qui s’élevait
I nia a’e ia ‘Orohena,
Au-dessus de Orohena
O teie e vavahi nei
Qui brisait
I te niu o te ‘Ai’a...
Les fondements du Pays...
‘Aore parau ia’u vaha
Je n’avais plus de mots
Ua haru hia te parau...
La parole confisquée...
Teie a reo i te anaura’a e:
Et toujours cette lamentation:
«
A ara, a ara
I ni’a i teie tatauro
ce
Prends garde, prends garde
Sur cette croix
E patiti hia ‘oe
Tu seras cloué
I ni’a i teie tatauro
Sur cette croix
E tapu hia ‘oe... »
Tu seras sacrifié...”
Mure maru noa atu ra te motu nei
L’île, lentement, s’enfonça
I te teimaha o teie tatauro
Sous le poids de cette croix
I te Moana Uri Po
Dans l’Océan Ténébreux
l‘a’aoa ai te Moa no Maroto.
Lorsque le Coq de Maroto chanta
Hiti atu ra te Ra
Ra se leva
Ara atu ra vau
Je me réveillai
Moerurua
Cauchemar
Amaru Araia (Faaa 04 0104)
81
Littérama’ohi N°7
Amaru Araia
TE OHO NO TE TAU AUHUNERAA
LES PREMICES DE L’ABONDANCE
Fare ute, dix sept heures, le long de la digue entre deux foulées au
ralenti...
-
-
-
Amaru Patrick ?
O ! la ora na !
On étudie ton livre, Te oho no te tau Auhuneraa.
/ ae ! Paari !
-
Ah bon !
-On ne comprend pas pai tout... les mots sont trop anciens...On ne
parle plus pai tahitien à la maison...
E e ! Tu as fait une traduction...
-
E pai
! Comment /a !
Comment se rencontrer ? Comment partager mes émotions, mes
ressentis, ma passion du reo si ce n’est que par la traduction... trahison ?
Terrible paradoxe ! Douloureuse demande puisqu’elle émane des
jeunes du fenua...
Voici des extraits de traduction des nouvelles ayant constituées le
livre Te Oho No Te Tau Auhuneraa, traduction certes littérale, donc
maladroite, souvent incorrectement français mais sincère dans le souci
de répondre aux préoccupations de nos jeunes et de tendre des passerelies à ceux qui éprouvent un intérêt à la littérature en reo tahiti.
82
Ecritures
TETAPU NO MEHITI
Qu’adviendra-1- il de l’amour quand le peuple se meurt
?
Manua était le roi,
Hina la reine,
Aifa le marae,
Tiarei le district.
C’est une histoire des temps oubliés,
Des temps où Tiarei était appelé :
Mehiti Vaa Ino Taparahi Taata te Toroa.
Mehiti, le clan cruel, tueur d’hommes.
Une nuit se posa,
Sombre nuit,
Où le roi Manua
Décida de rassembler
Les nobles et les tahua.
Le grand tambour hurla ;
Le clan se fit silence
Et même les atii
Sur le sable, n’osèrent pas s’aventurer...
C’était une réunion sacrée !
Il leur dit
:
-Les uru se font rares. Dans peu de lunes, ils disparaîtront...Qu’en pensez-vous
?
Le grand prêtre répondit en réfléchissant aux propos qu’il allait tenir
:
-O mon roi,
A ton marae,
Nous instaurerons l’interdit,
L’interdit du uru,
Que cet interdit soit tapu
Et que la vie puisse s’étendre...
83
Littérama’ohi N°7
Amaru Araia
Manua tarda à répondre. Il se réjouissait de la terreur qu’il leur ins-
pirait.
-O assemblée de prêtres, il me convient d’accepter votre proposition.
Alors, ils se rendirent en procession au marae de Aifa.
Des incantations bientôt s’élevèrent dans la nuit.
-O nombreux dieux, o milliers de dieux,
Nous instaurons l’interdit sur la nourriture,
L’interdit du uru,
Qu’il soit un interdit sacré,
De Ana Pu jusqu’à Anahoho.
Malheurs au clan qui le brisera !
Mort à la personne qui commettra ce crime
!
La nuit, peu à peu, s’estompa ;
Les dieux s’envolèrent
Et sur le terrain de réunion,
Un messager planta une branche de ti
Surmontée d’un uru.
Le jour se fit.
Le village se réveilla et Mehiti prit connaissance de l’interdit.
Des lunes plus tard,
Quelqu’un hélas,
D’une irrésistible envie,
Dévora ce qui avait été consacré.
Il commit une faute...
Un crime !
En effet,
Le tonnerre gronda comme les rochers qui se détachent de la montagne,
La mer hurla à Anahoho ; les malheurs s’abattirent,
Le sable blanc s’assombrit,
84
Ecritures
Le jour devint nuit ; la clarté, l’obscurité,
Le rouge devint écarlate, Onohea charria du sang...
Et soudain, le ciel s’illumina ;
Une chaleur étrange s’installa.
Les fruits, tous, flétrirent,
Les cours d’eau se tarirent,
La sécheresse était là,
La famine aussi,
C’était la colère, la colère des atua.
Les dieux en voulaient aux hommes !
Une nuit vint,
Une deuxième puis une troisième...
On ne les comptait plus.
Très peu de survivants.
Plus de vieillards, plus de nourrissants,
Tous morts de faim.
Plus de liens familiaux,
Déchirés par l’avidité...
L’amour était rompu par la faim.
Les parents frappèrent les enfants,
Les enfants s’attaquèrent aux parents,
Le vent mauvais du péché avait défait les liens,
Mehiti se tuait réalisant ainsi le dicton
:
Mehiti Vaa tno Taparahi Taata,
Mehiti, le clan cruel, tueur d’hommes.
Il ne restait à manger que quelques racines de ti. Mais la population s’inquiétait, car de mémoire d’homme, elle avait oublié le moyen de
longtemps ces tubercules. Mehiti n’avait guère connu de
périodes de sécheresse et de famine. C’était une terre souvent baignée
conserver
85
Littérama’ohi N°7
Amaru Araia
par les pluies ; la nature était verdoyante du rivage jusqu’au fond des
vallées.
On y entendait maintenant des lamentations...
Une voix, doucement, retentit :
Cessez de vous disputer
! Cessez de gémir !
Je suis Tanetua. Tanetua, le grand prêtre de Vahiné Nui Tahu Rai...
Je connais un moyen. Nous préparerons un umu ti. Nous cuirons ces
tubercules de ti, ils se conserveront longtemps.
-
Qu’attendons-
nous
? Que la terre soit morte ! Cria jaloux
le roi
Manua.
-O mon roi, ne nous pressons pas
!
Ce four ne fonctionnera pas si un d’entre nous a péché en brisant l’interdit !
Nous devons le sacrifier pour adoucir le courroux des dieux
...
ORAMA NUI TAU MAI TE RAI
GRANDE VISION DESCENDUE DU CIEL
Première Partie.
C’est une histoire qui nous vient du plus profond de la nuit, la nuit
où Turei, au lever du soleil, vivait en harmonie.
Verdoyante était la vallée
Où demeurait la reine Orama !
«
Orama Nui Tau Mai Te Rai »,
Grande Vision Descendue Du Ciel.
Mais périlleux était de ramasser
Les «
86
maoa
»
à Turei, à Anahoho,
Ecritures
Car « Mehiti Vaa Ino Taparahi Taata » y veillait,
Mehiti, le clan cruel, tueur d’hommes.
Un jour, hélas,
Le roi de Haapaianoo, Arona,
Te arii aro na i te po »,
Le Roi Qui S’opposa À La Nuit,
«
Se rendit à Turei, à « la grotte qui hurle »,
Ramasser des « maoa ».
O roi, tu restas sourd aux inquiétudes de ta fille bien aimée. Tu dénigras
les conseils de tes prêtres lorsqu’ils te supplièrent :
-O roi, non, notre roi, non!
Tu seras tué ! Ne va pas ramasser les « maoa
»!
En effet,
Le malheur est sur toi, Arona!
La mort, ta mort,
Cette ombre glaciale se lève,
Elle t’ouvre ses ailes sournoisement,
Elle te couvre, elle te recouvre maintenant.
O grand roi de Haapaianoo, ta fin sera horrible
!
Ta tête, coquille de « maoa », sera brisée sur les rochers
Les falaises noires de Anahoho seront rouges de sang !
Les flots, de peur à Faaurumai, mugiront
! '
!
Ton corps telles ses vagues à présent
S’avancera, se retirera vers la passe,
Et s’enfoncera, inéluctablement dans les abîmes.
Tu seras étalé aux ténèbres,
Sacrifié aux dieux.
Ton cadavre décorera le «
marae
»,
A Turei, à Turei
Arona !
87
Littérama’ohi N°7
Amaru Araia
En effet,
Il fut porté au « marae » de Turei
Comme un paquet de « poissons enfilés »
En offrande au dieu Oro.
Mais les prêtres prirent peur
Et hésitèrent donc à offrir ce corps.
Ils se rendirent à la maison royale.
-O reine, Orama Nui Tau Mai Te Rai,
Voici un « tuia » pour le dieu Oro.
Mais ce «
poisson » n’est pas un « poisson » des plus communs,
poisson noble », un « poisson sacré »...
C’est Arona ! Arona, le grand roi de Haapaianoo !
C’est un «
Orama s’écria
-
:
O assemblée des prêtres,
Hier au soir,
J’ai été couronnée de rêves !
Je me suis vue me débattre
Dans une eau de sang,
Un torrent de sang
!
Un bourgeon de « uru » se dressait.
Ses feuilles étaient formées
Et s’ouvraient majestueusement dans cette eau de sang.
Je me suis réveillée,
L’étoile du matin était au firmament.
O prêtres,
Révélez moi le sens de ce rêve,
Retirez ce qui m’empêche de voir clair en moi même,
Que mon âme soit limpide !
Le grand prêtre, en transe, répondit :
L’eau de sang,
-
C’est le sang de Arona
!
Le torrent de sang
Sera le torrent de malheurs
88
Que Turei affrontera...
Quand, soudain, il s’écroula...mort !
Le trouble et la confusion s’emparèrent de Orama.
Et c’est ainsi que Turei fut aussi appelé :
Turei, Umaa Tapau Piripiri »
Turei, à la grande confusion.
«
<Ce même jour,
La mer hurla à l’embouchure de Haapaianoo,
Les anguilles rampèrent comme des chenilles
Sur les berges de Puhi,
Un nuage rouge s’éleva seul
Au-dessus du déclin du soleil,
Symbole d’une mort royale,
La mort de Arona,
«
Te arii Arona TTe Po »,
Le Roi Qui S’opposa Aux Dieux.
Le ciel, main ouverte du chagrin, s’assombrit.
Alors, les éclairs brillèrent et la voûte se déchira.
Le tonnerre gronda et les pleurs cessèrent.
Une rafale s’abattit et les guerriers se redressèrent.
Vai Tu Oru devint amère et la peur disparut.
Le ciel en deuil s’empourpra,
Mains qui étranglent
Les mains de la vengeance.
Vengeance effrayante,
Qui retourne les terres,
Qui chasse les ennemis,
Vengeance qui extermine...
Littérama’ohi N°7
Amaru Araia
TE AHATUPUNA
LA CORDE ANCESTRALE
«
Un peuple sans mémoire
Est un peuple mort. »
Première Partie
La Nuit était à la magie,
La Nuit était aux mystères,
La Nuit était à l’effroi,
La Nuit était ensorcelée,
La Nuit était troublée,
Troublée le ciel élevée,
La Nuit était aux palabres
Où l’assemblée des dieux se réunit
Pour compatir avec les âmes,
Les âmes errantes.
Ainsi
Voici venu le temps
Où les corps s’évaporent
Où les âmes cherchent
Un havre de paix,
Larmes de compassion divines
Pour ces âmes implorantes
Qui crient leur détresse
A la lune témoin.
Les nuages se mirent à défiler,
Des larmes rouges aux yeux de Hina Po Tea
90
Bruinèrent au nombril de Tahiti Nui.
La rivière aux multiples sources bouillit de sang.
L’étoile filante creusa de jaune
Le « tapa » sombre de la nuit.
Les fondations de Fare Hape tremblèrent,
La pierre angulaire de Ana Pua éclata.
Les « peretei » chantèrent de joie,
Tout doucement, du ciel, un « vivo » lui répondit.
La grande coquille retentit de l’envol des âmes,
pahu » de pierre, une prophétie.
Les étoiles ruisselèrent en étincelles
Le «
Sur l’autel des « marae
»
Pour éclairer les pas du «
Haere Po »,
Les pas hésitants de lassitude,
Les pas du dernier «
Haere Po » de Haapaianoo.
Il s’agenouilla sur le « paepae »,
Des larmes de sang à ses joues,
Un paquet de «
auti » à ses mains,
A la recherche de son souffle.
La nuit se tut,
Sa vue se troubla.
Aue, aue !
Je suis seul,
Seul avec les fantômes.
Une foule bruyante semblait entourer le « marae ».
-
Ah, vous êtes aussi là !
Que votre souffle est glacial !
Glacial et putride
! Putride !
Allez vous en ! Eloignez vous
! Eloignez vous !
Le bruit se fit de plus en plus fort.
Car ici se meurt l’insouciance
Littérama’ohi N°7
Amaru Araia
Pour que règne la souffrance
Et sur l’autel de l’angoisse,
Amour et pitié se lassent,
Que disparaisse le cynisme
Pour apaiser le courroux
De ce dieu jaloux
Comme le sont tous les dieux uniques.
Fasse que la magie de ces rites
Ouvre un chemin à leur désespoir
Et que celui qui possède le pouvoir,
Leur offre le feu de son gîte,
Que l’errance de ces âmes tourmentées
Trouve enfin le repos mérité.
Il s’adossa à une pierre, ferma les yeux, des dents grincèrent...
Des mains s’allongèrent pour le tirer vers l’obscurité lorsque, dans un
soupir, il dit :
Je m’en vais dormir
Du sommeil profond,
Arbre de fer desséché
Sur les rives du temps,
Guettant les descendants.
Aucun pas ne vient rompre
Les brumes de l’abandon,
Mon espérance se délaie,
Mes jours se raccourcissent pourtant.
Je m’en vais dormir
Du sommeil profond,
Source tarie
En vous espérant.
Langoisse se prolonge,
La lassitude est sur moi.
Aucune main ne saisit
Ma corde ancestrale,
92
Ecritures
La nuit froidement m’enlace.
Ma flamme faiblit.
Qu’adviendra-1- il de nous ?
Je m’en vais dormir
De l’oubli profond.
Qu’adviendra-t- il
De mon savoir, de mon dernier souffle
?
Je m’en vais dormir
Du sommeil profond.
Le grillon, alors, se mit à chanter, plus fort, pour éveiller,
réveiller
celui qui s’en va mourir.
Quelle est cette mélodie, « peretei » ?
-
«
Elle est assourdissante, peretei.
Quelle est cette mélodie,» ?
Est-ce la pluie
marae
«
? En attendant une réponse, il guettait les alentours du
».
Le grillon insista.
-
Toi aussi !
Toi aussi comme les fantômes, guettant mon dernier souffle..: alléchés
par mon âme !
Toi aussi ! Murmura le « Haere Po
».
Les démons, eux aussi, murmuraient et leur langue claquait, claquait de
faim, d’une faim à dévorer, même une âme errante.
Le souffle se fit court, le froid pénétrant et le grillon, lui, continuait sa
mélodie.
-
«
Peretei », tais-toi ! Tais-toi !
Je m’en vais dormir du sommeil profond
Il s’allongea sur le « paepae »,
!
le paquet de feuilles de « ti » à la
main, posé sur son ventre, comme une mère berçant son enfant.
93
Littérama’ohi N°7
Amaru Araia
-«
Peretei, comme tu insistes !
Il essuya ses larmes, quelque chose resta au creux de sa main.
Qu’est ce que c’est ?
C’était un grillon, mais pas un grillon quelconque, un messager
-
!
Il le dévisagea ...puis l’interrogea.
-
Ce n’est pas ta piuie
?
Qu’est ce que c’est peretei
? Un message ?
Il se remit à chanter...
-
Ils arrivent... ?
Alors, il exécuta un « ute
-
O «
»
;
peretei », chante, chante, que vive Orohena, que la grande val-
lée s’éveille !
TE AO API
LE NOUVEAU MONDE
Il quitta son île, l’origine
Pour le large, le grand large
Pour rattraper son rêve...
Première Partie
Une première bouteille... une seconde... une sixième bouteille...
une
première caisse de bière gisait alors aux pieds de Teruake et de ses
compagnons d’infortune.
He, he, he ! Jamais je ne serai soumis, jamais !
Moi, je vous étendrai !
C’étaient les paroles de Teruake à l’adresse de ces bouteilles vides, ces
cadavres !
Il s’empara, fermement, d’une bouteille pleine,
Comme le randonneur qui s’accroche à une racine,
94
Ecritures
Lorsqu’il tombe dans un ravin,
Lorsqu’il se raccroche à la vie.
Il suça... suça cette bouteille !
O quelle délice ! Quelle fraîcheur... !
Apaisé ce corps épuisé,
Noyés la honte, l’humiliation,
La conscience et les soucis,
La dignité et la sagesse,
Noyés dans les flots éthyliques !
-He, he ! Toi aussi, mort ! Mate !
Il balança cette bouteille contre le mur du magasin...
La bouteille éclata, mille et un morceaux,
Comme cette lampe échappée des mains de sa mère,
Cette nuit là...
Oui, c'était une nuit glaciale, le cœur de sa mère s'était refroidi.
C’était une nuit glaciale et lui même avait froid.
La pluie ruisselait sur ses joues comme des larmes de chagrin. Les
grillons chantèrent le repentir.
Il tournait les yeux vers les deux et le visage de sa mère lui appa-
rut, enveloppé de brumes.
Est ce vraiment de la brume ?
Ne serait ce pas de la vapeur éthylique
?
Ne serait ce pas la faim qui l’étourdissait
?
Il n’était sûr de rien... et toujours ces
deux...douloureuses qui le traversaient.
larmes, ces larmes des
Il se rappela de sa vie dans les îles. Pas facile, mais heureuse, car
la terre et la mer apportaient aux siens tant de richesses.
Il était l’unique enfant de Tuanaki et de Hitianau et comme dans
toutes les îles des Tuamotu, les principales ressources étaient le coprah
et la pêche.
Le soleil ne s’était pas encore accroché à son firmament, que déjà,
95
Littérama’ohi N°7
Amaru Araia
très tôt, dès son plus jeune âge, il accompagnait son père, dans la cocoteraie.
Celui-ci songeait sérieusement à se retirer car une grande lassitude
le gagnait. Il faisait aussi le rêve d’une pirogue, dans laquelle il se tenait,
et qui s’éloignait vers le large, le grand large, vers l’océan ténébreux.
Un jour, il ne revint pas de la pêche.
L'île toute entière le chercha, en vain. Son corps ne fut pas
retrouvé et les vieux disaient qu’il était quelque part, dans une grotte
sous-marine, retenu.
De nombreuses pensées traversèrent la tête de Teruake et depuis
ce
jour là, devant la dernière passe empruntée par son père, il fit un ser-
mon.
il jura que jamais il n’abandonnera l’île, l’origine. Jamais il ne délaissera sa
mère qu’il adorait, sa mère qui avait pris la décision de ne plus
se remarier et de ne vivre que pour
Le temps passa, se posa
lui, son fils unique.
le temps de l’éveil, le réveil des sens.
Teruake aussi, posa ses lèvres sur la coquille de l’amour.
Coquille douce...qui lui fit chuchoter ce poème lorsqu’il cueillait la
hinano.
Mon envie de toi
Est comme ce courant,
Dans la passe,
Violent,
Ce courant,
Qui entre, qui sort...
Jamais tari,
Jamais arrêté...
Oui, Teruake connaissait une vie enchantée et comme on le dit :
Du poisson dans ie lagon,
Quelques ipo,
La « maire a fleuri
96
».
Ecritures
Une beauté dans te lit,
Le corps est rassasié...
Mais cependant, tous ces bienfaits ne lui sont plus maintenant que des
plats dont il a oublié la saveur...des souvenirs...
Un soir, un soir chargé, chargé d’un silence, inhabituel dans le vil-
lage, Teruake s’interrogea :
-
Où sont-ils ?
Il perçut, au loin, du côté de la mairie, un bruit, confus...des voix...
il
s’en approcha...
Ils étaient là, tous, agglutinés, dans la salle de mariage et tous, le regard
planté dans une boîte, une petite boîte, comme un écran de cinéma sur
lequel s’agitaient des images...
Des images de Tahiti, de pays étrangers, des images d’un monde très
différent, attirant.
Depuis ce soir là, la vie fut bouleversée dans l’île.
Les flambeaux restaient éteints, abandonnée la pêche
de nuit, au
récif...
Le silence s’empara des fare, muettes les prières...
Plus de famille, fermées les portes...
Sujets de conversation... étrangers...
Parler...
nouveaux...
Parler...vrai... au rébus...
La parole intelligible avait disparue, des dires autres...
des sons
discordants peut-être...du bruit sûrement... une cacophonie s’était installée.
Il n’y avait plus de sujets de conversations,
Si ce n’est, celui d’un nouveau monde,
Un monde... magnifique...
Un monde... plus facile...
Un monde... moderne...
Un monde de lumière et d’intelligence.
97
Littérama’ohi N°7
Amaru Araia
Son existence, pareu démodé, se déteignit.
Il n’aimait plus sa façon d’être, son corps, il ne s’aimait plus.
L’envie de partir à Tahiti entra en son âme, partir pour attraper son rêve,
le rêve d’une vie meilleure.
Oh oui ! Une vie meilleure...
Amaru Araia
98
Ama - Alexandre Moeava Ata
LA RAFFLESIE EN SES MIRAGES
Pendant l’horreur d’une lointaine nuit..
Minés de fièvres, la plupart des Rafflésiens sans abris, bien plus
vivres; les arbres arrachés obstruaient les passes et faisaient obstacle au refluement des eaux; les poissons de mer pleuraient leurs semsans
blables emportés à terre par la furie des eaux, certains d’entr’eux se
disputant des cadavres de bestiaux et même humains; dévastées les
cocoteraies, les troncs d’arbres ployés, tordus, fendus, déracinés; partout un humus sinistre de boue desséchée de choses informes, dislo-
quées, broyées et pilées; rasé, tout ce qui faisait obstacle à la houle, aux
bourrasques tempestueuses; éboulis partout; l’eau qui fut potable
désormais souillée. Mais dans la sombre nuit, des chants montent tout
de
même, comme s’il fallait affirmer malgré tout qu’il fera bon vivre
après ce tumulte sinistre, ce cyclone qui bouleverse à périodes régulières l’enchantement alangui des cinq pétales de Rafflésie, les fraissant, les outrageant, les secouant au point d’en chasser leurs fragrances célébrées de par le monde, d’en flétrir les couleurs chatoyantes
qui font leur renom, de les jeter à terre pour un temps, un trop long
temps, déboussolant les Rafflésiens tant habitués à contempler cette
merveille florale géante qui est leur emblème en même temps que leur
fierté millénaire.
La faune marine tout entière était elle aussi désorientée. Rougets
curieux et cependant craintifs n’osant s’aventurer hors de leurs sombres
cavernes;
moi pourtant accoutumés au voisinage de la terre et des
rivières se tenaient à distance des charriées de détritus défigurant les
côtes; les requins d’habitude aventureux faisaient de brusques et
fugaces apparitions, happant au passage tout un amoncellement de
cadavres animaux ou humains; les marara rompus aux exercices de
voltige aérienne ne se risquaient plus qu’à de prestes bondissements;
les fai, qui de leur queue claquant le lagon présagent au crépuscule les
99
Littérama’ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava Ata
rasaient désormais le plancher sous-marin,
leurs nageoires d’un rythme coupable d’avoir peut-être
déclenché une catastrophe; les ho’a assez sereins de leur toxicité
redoutée exploraient timidement les lagons; les taivaiva faisaient de
même, malgré la protection de leur mortelle tache noire en flanc; les
huehue se montraient moins confiants, et leur réputation d’excellence
prisée par les asiatiques imposait qu’ils ne se hasardassent qu’avec
une grande prudence, gonflant à loisir leur anatomie élastique comme
pour se protéger par métamorphoses successives; les nohu ne quittaient pas leur environnement de pierres dont ils simulent l’apparence
pour tromper les marcheurs téméraires; les tortues évoluaient avec une
lenteur inaccoutumée, même les tortues aux écailles toxiques ne montraient pas plus d’assurance; les puhi pouvaient bien risquer une apparition hors de leurs tanières, c’était pour s’y rétracter prestement; toute
une gamme de perroquets d’ordinaire gracieux, nonchalants et pratiquant un surf récifal écumeux, les voilà soudain étrangement cois, traînant leurs soies bleues et vertes et grises comme éperdus; les oiri si
joueurs, presque taquins, sécurisés par une peau épaisse et un éperon
en défense, vaquaient sans but, leurs stries de vives couleurs ternies
par la pollution des eaux; toute une colonie de parai et autres tiamu
musaient, sans trop savoir pourquoi, tourmentés par les comporteséismes cycloniques,
ondoyant
ments inhabituels de leurs frères et cousins de la mer; même les dau-
phins semblaient ne plus savoir à quel sonar se vouer, et s’interrogeaient gravement sur les défaillances de leurs micro-processeurs qui
n’obéissaient plus que de façon erratique... Les coraux étaient défigurés, leurs arêtes coupantes, et leurs branches râpeuses ayant été
limées; les algues s’emmêlaient dans un pêle-mêle inextricable; et les
tavake suspendaient leur vol au-dessus de ces curieux comportements
de leurs compagnons marins. Le vent soufflait encore par bouffées
brusques, comme en derniers soubresauts. La pluie avait certes disparu. Les nuages noirs devinrent gris, s’éffilochèrent en attendant le jour.
Seules quelques étoiles, matariki en première ligne, condescendaient à
jeter quelque lueur sur le désarroi ambiant et généralisé. Le jour n’allait
pas tarder. Il fallait convenir de quelque chose, ne pas demeurer dans
100
Ecritures
cette sinistre expectative, projeter au contraire les phases d’un retour à
la vie normale, l’antique, la mystérieuse ordonnance de la vie marine, et
sous-marine.
Conciliabules
Autour des. pâtés qui s’adossent en haut-fonds de corail, on s’as-
sembla, au grand dam des gentils petits poissons bleus, rouges et
jaunes qui peuplent de leur vivacité ces paisibles refuges. La mer toujours houleuse requerrait quelques dons d’équilibriste. Il fallait aussi un
meneur de jeu. Ou plutôt non; il fallait un communicateur, de toute
urgence: tout un ballet de cétacés se porta volontaire, les méduses en
furent écartées, leur vêture de tulle et de mousseline fut jugée trop
flasque et trop délicate.
Assignés à la collecte des informations, les cétacés firent merveille.
rapportèrent des choses inouïes, des faits terribles, des misères
atroces. Non pas tant dans le monde marin, hormis quelques hécatombes qui frappèrent les imprudents. Mais surtout sur terre, .parmi les
humains et les bêtes, selon ce que rapportait la faune marine de proximité. Les “moi “avaient interrogé les nato et les chevrettes qui avaient
été entraînés, désemparés, malgré leurs efforts contraires, vers les
embouchures des rivières; même les anguilles d’eau douce, tendant
l’oreille du haut du lacVaihiria, avaient enregistré d’effroyables histoires.
Les fee s’étaient enhardies à se ventouser aux bouquets des fara, et
avaient observé de lamentables situations. Il convenait de faire le point
Et
de tous ces récits hallucinants.
Stupéfiantes révélations
Honneur à la plus altière, puhi tari’a, qui de son douillet refuge du
lac Vaihiria fut projetée par les crues dans l’opulente et tumultueuse
Papenoo. L’anguille d’en haut rapporta qu’elle entendit une nuit de ses
longues oreilles insolites, une étrange, inconnue mélopée qui montait
101
Littérama’ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava
du creux d’un vallon voisin de la rageuse Papenoo. Se faufilant le long
des racines aériennes tourmentées des mape bleus, elle assista à des
danses, bien plutôt à des jeux
érotiques conduits jusqu’à l’extase
publique, sous les acclamations de spectateurs prompts à relayer de
même les groupes fourbus, éreintés et ébaubis; à ces rondes s'adonnaient toute une tribu de mâles tatoués en érection, les testicules solidement rejetés sous la raie des fesses, et de femmes quasi-nues mais
belles et soyeuses de leur peau ointe et parfumée, couronnées de fleurs
sirupeuses, les seins en pomme - étoiles presque mauves, étincelantes
d’huiles et de sueurs; ce spectacle devait enivrer l’assistance, qui ne
contenait plus ses pulsions, tant la licence avait enfiévré tout le monde.
Ce microcosme endiablé et licencieux, mais naturel et braillard, semblait s’être réfugié ici, pour échapper au carcan des lois nouvelles, et à
la sévérité missionnaire. La tempête n’avait point troublé leurs ébats,
bien à l’abri dans le cirque aménagé en arène de sexomachie. Mais
pour son infortune, puhi tari’a ne rencontra que l’incrédulité.
L’assemblée du haut-fond indexa ce récit incroyable au trouble ambiant.
D’ailleurs, se souvint un cétacé, un Anglais seul, intrépide et savant
chercheur de pierres précieuses et avide de leur collection, fut.le témoin
d’une scène comparable, en 1825, il y a bien longtemps donc. Dépitée,
puhi tari’a ne s’en consola pas. Elle se lamente depuis dans les profondeurs de jade du lac de ses langueurs, hors des curieux, à l’écoute des
légendes et des mythes, que les hommes cherchent à domestiquer, et
à surfiler de “nape” de fibres de noix de cocotiers, pour assouvir leur
inclination favorite, une mythomanie élevée à la dignité douteuse mais
répandue de coutume instantannée.
Les marara, exocet est leur nom,
parurent plus crédibles. C'est
qu’après avoir été inexplicablement privés à jamais de leur havre de
ponte millénaire dans l’autrefois hospitalière Fare, dans l’île Huahine,
jadis Atupii, les marara errent pour toujours, même leurs compagnons
marins ignorent le ou les lieux d’accueil de leurs reproductions. C’est
vrai que leur adresse à fendre l’air à grande vitesse leur procure l’autonomie, et l’observation secourables. Mais leurs escadrilles errantes
102
Ecritures
parurent trop sujettes à caution. Néanmoins, leurs incursions aériennes
la peur, et plus souvent une panique durable.
Une première formation d’exocet survola un atoll, Hao, dont les cétacés
donnèrent une brève description historique: c’est que le même Anglais
qui observa les derniers arioi vint à séjourner là, en 1825. Des pêcheries d’huîtres perlières, presque inépuisables selon ses estimations
d’alors, il ne restait plus que des monceaux épars de gravats. Les
strates de nacres des atolls voisins étaient dans le même état de raré-
semèrent l’inquiétude,
faction. L’eau potable manquait: les cocotiers étant à terre, la soif étran-
glait les humains, et ce qui restait des bêtes s’étiolait sous l’intense chaleur. Les belles promesses d’exploitation de la nacre perlière s’étaient
d’un coup effondrées: adieu les cages de plongée en verre, les exportâtions vers l’Europe, les salaires des plongeurs venus des lointaines
îles Australes, les menus, et les grands, plaisirs inédits surgis à l’occasion des escales de navires qui débarquaient tant de choses curieuses
et alléchantes, et dont les équipages-s’abreuvaient d’alcool de coeur de
cocotier, préludes à de langoureux abandons avachis. C’était, entendirent les exocet, le bon temps. Aue ho’i e ! soupirait la population frustrée. Restait le souvenir de cette période animée: tout à présent n’était
que paresse parmi le délabrement. De nouvelles entreprises s’annonpaient, cependant, auxquelles il fallait s’adapter: on ne savait pourquoi,
mais une longue piste d’aviation avait été construite en un temps
record, une usine à faire de l’eau potable à partir de notre mer, un étonnant village de style familier aux Rafflésiens, de bambous et de pandanus, d’allure plaisante, au milieu des ooru et mikimiki rescapés, de gros
avions bruyants allaient et venaient, en de mystérieux et fréquents mouvements tenus secrets. “Hao dangerous is the place? ” fusait de toutes
parts, en un pastiche vaillant. Une seconde escouade d’exocet s’en
alla couvrir deux autres atolls, encore plus entourés de secret, de mystère et de silences troublants. Des humains engalonnés se cabraient
dans un mutisme patriotique. De nombreux Rafflésiens y travaillaient et
n’avaient pas grand’chose à dire, ou étaient indifférents, soucieux avant
toute chose de rapporter le fruit de leur labeur, qui à Tahiti, qui en
d'autres îles dans lesquelles eurent lieu des campagnes de recrutement
103
Littérama’ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava
de main-d’oeuvre conduites par des Rafflésiens complaisants. Pour en
savoir plus, on s’en fut enquêter auprès de collègues des sites, ainsi
qu’on désignait ces atolls désormais. Pour toute réponse, il fut transmis
à ces envoyés spéciaux que, du plus lointain au Nord, d’un atoll baptisé, sans doute par ironie, île de Noël, de terrifiantes nouvelles parvenaient de feux gigantesques qui avaient illuminé les deux, jusqu’à
Hawaï, fait fuir les beaux oiseaux à jabot rouge, qu’une torpeur fatale
avait frappé les cousins marins, et que circulait la rumeur insistante que
des feux géants semblables allaient aussi bientôt illuminer en tonnant
les paisibles deux des sites de deux atolls de notre mer; qu’il fallait fuir
les lagons, sous peine de mort assurée; qu’il fallait s’éloigner des sites,
car le corail allait se fracturer, et que des interstices sous-marins allaient
propager un mal étrange, dont la nocivité allait perdurer, peut-être de
longs siècles. Déjà des panneaux avaient été aperçus par les exocet
résidents, portant interdiction de baignades: et nul ne savait vraiment
que faire devant ces mises en garde et les dangers qu’elles présageaient. L’émotion semblait partagée, car d’audacieux humains, venus
de la branche maorie des Rafflésiens, combattants pour une “paix
verte”, sans doute un vocable reconverti de la paix du grand bleu marin,
s’étaient résolus à venir voir de plus près si ces travaux n’allaient pas
menacer de ruiner leur dessein de simplement vivre en paix. La rage
saisit les humains engalonnés, qui firent savoir que la présence de ces
curieux n’était pas souhaitée: ils furent éconduits, et reconduits au loin,
en dehors des 12 miles, frontière inconnue aux marara, et même jusqu’à une lointaine baie, Paopao, qui s’ouvre au Nord de la belle île de
Moorea, où courent en toute liberté et sans vergogne les taivaiva
toxiques aux humains. Ces collègues se rigolèrent des péripéties dont
ils suivaient de leur fleur d’eau les épisodes cocasses. La grande
pirogue verte fut laissée en paix, mais priée de galérer ailleurs. Une troisième escadrille d’exocet rendit compte des messages recueillis au
sud-est, où la distante quasi-théocratie prenait de suspectes précautions, construisant des abris bizarres, entièrement aveugles, comme si
l’on redoutait quelque insupportable soufflerie atmosphérique. Des
Rafflésiens installés depuis un millénaire en cette île craignaient pour
104
Ecritures
leurs pêcheries de nacres perlières, parmi les plus belles, les plus
tées, et dont une perle exceptionnelle ornerait, chuchotaient
van-
à bulles
gloussantes les collègues, marins initiés, la tiare d’une reine anglaise.
Un frisson d’émotions et d’effrois parcourut l’assemblée du haut-fond: et
si tout cela qui nous revient était vrai ? Que deviendraient les humains
et les bêtes, peut-être moins habiles à se protéger des effets des
grands feux, moins agiles à fuir, comme le peuvent les animaux de la
mer, moins dépendants des fantaisies, et des fantasmes de la psyché
terrestre, notion si couramment évoquée par les humains, confirmée
par les antennes des cétacés, ayant souvent enregistré des débats sur
ce quasi-esclavage si particulier aux humains, qu’ils dénomment attachement, qu’ils qualifient volontiers de viscéral, et que nous ne comprenons guère. D’ailleurs, des “essais “ d’on ne sait trop quoi, ont déjà eu
lieu, et nos collègues témoignent de secousses sismiques, de bouillonnements marins, d’intense chaleur, et de nuages sombres au travers
desquels, allez savoir pourquoi, des avions à menton noir se précipitent
à grande vitesse.
Juchés sur les bouquets de fara malmenés, sans fruits ni fleurs
pour longtemps, les poulpes écarquillaient leurs gros yeux pour corn-
prendre, et rapporter. Ils ne comprenaient à vrai dire plus grand’chose.
Car les Rafflésiens semblaient avoir renoncé à leurs habitations séculaires, fraîches de niau ou de pandanus, aux cloisons de aeho par lesquelles filtrait la brise, aux pilotis dont Atupii offrait encore quelques
exemples sur le lac Fauna, aux dires des ava qui déjouent avec astuce
les pièges de pierre disposés par les Rafflésiens du coin, et à leur capture destinés. En lieu et place, ce n’était plus que bâtisses sans attrait,
anguleuses, parfois prétentieuses, ou en copies conformes d’époques
dont bien des Rafflésiens souhaiteraient l’oubli, il y faisait sûrement très
chaud, et qui avaient une tendance à grimper sur les collines, ou plus
souvent et sans grâce à l’insolente verticale. De sorte que poulpes et
pieuvres sur leurs bouquets perchés ne distinguaient que très imparfaitement ces Rafflésiens d’un nouveau genre, d’un genre de vie inédit,
qui d’ailleurs semblait occuper tout leur temps et toute leur cervelle
105
Littérama’ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava
somnolante. Peu de Rafflésiens marchaient encore: même
roues
les deux
pétaradantes se faisaient rares. Un nouvel engouement les avait
saisi, et sans doute étranglé: ils se déplacent dans des boîtes montées
sur roues, vitres teintées fermées, comme si l’on craignait de se montrer, pour se rendre dans d’autres grandes boîtes d’où les Rafflésiens
reviennent encombrés de Orohena de denrées, peut-être par précaution avant le prochain cyclone, peut-être par gourmandise, ou goulute-
rie, ou encore pour simplement, bêtement démontrer leur vaste aptitude à consommer, et à gaspiller plus encore. Personne ne s'émeuvait de
la présence des pieuvres et poulpes curieux: c’est que cet animal était
familier aux Rafflésiens, de doctes cerveaux les ayant persuadés qu’il
symbolisait le triangle dans lequel était une fois pour toutes enfermé
leur destin tentaculaire, au mépris de toute vraisemblance, seule la
Micronésie lointaine avait depuis toujours vénéré cet animal-symbole
dans la palette de ses mythes fondateurs. Nos octopodes pouvaient à
loisir de leur aire ventousés scruter le monde d’en bas, et parfois celui
d’en haut. Ils crurent se reconnaître au comportement de certains
Rafflésiens avides et insatiables, tendus à l’extrême d'ourdir, de tramer
quelques bons et plus souvent mauvais coups. Mais était-ce bien des
Rafflésiens, ces humains de peau souvent translucide, aux yeux bridés,
au cheveu raide et noir, aux tempes saillantes, à la démarche pieds vers
l’extérieur, reniflant, émettant des sonorités buccales distinctives, sourire pincé, retenu, sur un visage impassible d’ordinaire, ou franchement
trompeur d’éclats de rires annonciateurs de satisfaction du joli coup
accompli à l’insu de la victime, parfois mené à bien, si l’on peut dire,
avec son agrément implicite et inconscient ? D’autres humains, plus
clairs encore de cheveux et de complexion, semblaient prendre avec
fébrilité une part active à la désorganisation de la société de Rafflésie
dont la confuse réalité s’étalait sans ambages. Des plaques d’un beau
cuivre doré ciselés de lettres capitales noires affichaient des noms d’officines prédestinées, Te Vaha, dont on entendait dire peu de mal; Te
Ruau, qu’on couvrait de sarcasmes, tant quelques affaires successoraies et foncières avaient défrayé la chronique des nausées annoncées;
Te Aito, dur comme le bois du même nom, servant à la confection d’ou-
106
Ecritures
tils et d’objets contondants, dont il se colportait que ses meurtrissures
étaient écrasantes; ironie, l’une de ces plaques d’or évoquait l’indulgence, par un détournement du sens théologique,
personne n’ayant paru
convaincu que fussent possibles de quelconques remises. Les corn-
plaintes foncières montaient, et ne cessaient d’envahir prétoires, officines, agences immobilières et intermédiaires douteux; les autorités
elles-mêmes inclinaient par d’ambiguës dispositions légales à suivre ce
courant que bien des Rafflésiens estimaient attentatoires
aux coutumes ancestrales,
à l’histoire,
à l’équité, au bon sens, et à la sauvegarde
de l’assise même de leur patrimoine culturel. Une sorte d'effervescence
à peine contenue agitait les esprits, alimentait les dires, enflammait
les propos, envenimait les relations familiales, et entretenait une psychose du dépouillement qui écorchait des Rafflésiens de plus en plus
nombreux, de moins en moins disposés à faire silence sur ce qu’ils
considéraient comme une atteinte fatale à leur dignité et à leur substan-
envoyés d’une lointaine république ne disaient mot de ce
qui taraudait les esprits rafflésiens. Et l’on pouvait imaginer qu’à la
veillée du soir, entre prières et repas, remontaient à la surface d’antiques obsessions, de lourdes inquiétudes, de lancinants questionnements sur le devenir dérisoire de ces pliures de papier jauni par les ans,
sur lesquelles étaient consignés quelques titres désormais contestés,
mais auxquels les Rafflésiens s’accrochaient à perdre haleine de douleur, comme le feraient des naufragés à leur bouée de sauvetage.
Quelques Rafflésiens studieux s’étaient penchés avec gravité sur le
problème, qui taraudait l’église évangélique. Ils en inférèrent provisoirement que la solution passait par un renversement des notions acquises:
ce qui obstruait l’horizon, ce n’était pas tant ce qui faisait le gagnebrioche des cabinets d’avocats et des prétoires, que le mode de raisonnement initial, frappé d’une tare dirimante. La balance de référence
aurait dû comporter deux types de curseurs: le premier, coutumier, ressenti comme tel, et quasi-viscéral, c’est la propriété commune et les
droits d’usage afférents, le garant de premier rang assurant la transmission de ses devoirs par primogéniture; le second curseur, qui validerait
la notion allogène de propriété, ferait exception aux règles ci-dessus sur
ce même. Des
107
Littérama’ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava
justifications, dont la liste serait élaborée avec précision, nécessaires à
l’assentiment d’une majorité qualifiée des ayants-droit, une clause de
retour assurant la sanction du mésusage de la terre concédée. C:est à
cette tâche, par des sages vaillants clamée dans le désert, qu’il faudra
bien s’atteler un jour, faute de quoi l’explosion de la société rafflésienne
aura, si l’on peut dire, raison des atermoiements funestes actuels. Bien
que peu familiers de ces pratiques propres aux humains, les octopodes
furent pris de compassion, tant était visible, et comme palpable, le
désarroi rafflésien; tant semblaient complexes et interminables les procédures dont chacun avec rage attendait en tremblant qu’elles missent
un baume aux affres d’un doute immense, devant ce qui pouvait à bon
droit apparaître comme l’anaphase fatale de toute une société en voie
de déréliction avancée. Car aussi délétère semblait être la génuflexion
générale devant les mirages des temps nouveaux, et singulièrement de
l’argent Les terres mêmes étaient binées pour servir de terreau aux calculs, aiguillonnés par une propension répandue à se fier aux appels
venus, clamés, étourdissants, des nouvelles donnes qui s’étaient insinuées, infiltrées à tous les degrés de la société. Le gaspillage n’étant
point gratuit, il était fréquent que s’y perdissent les désirs de paraître,
de faire comme, de pavaner, avec pour résultat prévisible un engloutissement assuré, cruel, sourd aux supplications, brutal et radical. Mais les
larmes et les regrets ne feraient pas retour des terres imprudemment
indexées aux caprices et aux vertiges en vogue, et trop brutalement
converties en produits de consommation ou de sûretés illusoires et
dépréciées. C’est alors que pourrait advenir la terrifiante mutation,
l’épouvantable éventualité des opérations de dépiautage systématique
des derniers remparts d’un groupe d’humains dont la trace ne se lirait
que dans quelques livres épars, condescendants ou méprisants: ce fut
leur faute y lirait-on, mais les voilà dégagés des pesanteurs lointaines,
pour de nouvelles aventures dont seraient procurées les clés, le visa, et
la condition d’être
au
service des
nouveaux
ordonnancements. Les
octopodes ne purent retenir leur émoi, eux qui furent de tous temps, en
lente évolution, partie intégrante d’un domaine immense, terres
ondoyantes et liquides sans autres frontières que celles qui s'offrent
108
Ecritures
encore
au
choix de chacun,
où se reconnaissent les espèces, les
genres et les modes de génération. Et d’énoncer avec candeur “Notre
langage n’est pas si ésotérique, et nos signes sont lisibles, même si les
humains ont quelque difficulté à nous saisir, se répétaient-ils à euxmêmes, en une nostalgique évocation de leur antériorité d’espèce de la
planète. Du moins notre condition nous est largement ouverte sans
autre contrainte que celle qu’imposent les éléments, parfois la cruauté
des humains, parfois aussi notre imprévoyance ou nos nécessités.”
à
laquelle s’astreignaient les Rafflésiens empesés de blanc et portant
haut le chapeau soigneusement choisi. Leurs chants étaient doux à nos
ouïes plus souvent accoutumées à capter des stridences de détresse,
parfois d’amour et de ballets aquatiques nuptiaux. Ce qu'il y avait de
touchant, ici à terre, c’était l’évidente spontanéité à chanter, et à encore chanter, le chant comme panacée, la voix comme vecteur du réconfort, les mots comme tuteurs des espérances. Alors, peut-être que tout
n’est en effet pas condamné à sombrer dans le chaos. Des rais d’optimisme modéré filtraient ici et là. Que leurs dieux fassent que les
Rafflésiens ne soient point déjà aveugles ! A demi-rassurés, 'les octopodes glissèrent de leur bouquet déplumé par la tempête. Ils repartaient
apitoyés. Avec une lenteur brownienne, l’humeur aqueuse devenue
glauque, ils regagnèrent la mer et le haut-fond pour rendre compte de
leur moisson. La violence inaccoutumée de leurs jets d’encre attestait
leur trouble en même temps qu’elle brouillait leurs traînes plus capricieuses que d’ordinaire.
C’était dimanche, et l’on s’émerveillait de l’ardente coutume
Toute une nuée flottante de curieux, d’intrigués, comme le iihi et le
apa’i furtifs, dont les gros yeux se dilataient et suppliaient qu’il leur soit
fait un récit séparé; le puhi jaune à taches peut-être noires, ou grises,
guettaient les nouvelles de la terre, au bord de leurs trous; quelques
perroquets bleus et verts et argentés et jaunes faisaient des rondes agitées et mues par le désir précipité d’en savoir plus sur les conduites
capricieuses auxquelles ils soupçonnaient les humains de s'adonner
109
Littérama’ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava
pour tuer le temps de l’ennui; une pluie de petites comètes d’or et de
bleu accompagnèrent et firent un nuage d’honneurs aux octopodes
abordant le haut-fond, parmi l’envie, peut-être la jalousie des manini,
des paraha zébrés de citron de safran et de suie, paradant avec grâce
livrée, presque un
uniforme d’apparat dont ils sont si fiers....alors les octopodes vont s’al-
et un brin d’effronterie, comme de coutume en leur
longer paresseusement sur le plateau du haut-fond, les ventouses
rétractées, mission accomplie, parmi les algues langoureuses et
ondoyantes, Surfaisant des signes de bienvenue, comme des caresses
dansées...et le récit va pouvoir commencer, ponctué des sourdes, parfois stridentes sonorités, commentaires que va propager la mer de ses
six cardinaux, familiers de tous temps aux petits poissons japonais promis à la cruelle incarcération en bocal, en haut et en bas inconnus des
humains qui ne connaissent que le nord, le sud, l’est et l’ouest.. Déjà les
cétacés établissaient des relais pour atteindre leurs congénères du
Nord et du Sud, et tout un Web flottant se mettait à l’écoute, des chat
s’engageraient en une sorte de composition fantastique d’un bout à
l’autre de l’océan, bien plus rapide, bien plus fertile, bien plus audible,
bien plus communicant que jamais ne le seraient les relations entre les
humains de surface. Car l’apparent désert océanique ne l’était que pour
ces condescendants et avides d’en haut, le monde du silence et le
grand bleu étaient les seules appréciations qu’ils portaient sur le
grouillement et ses bruyances inaudibles à leurs ouïes inaptes. Et les
câbles sous-marins qui s’apercevaient ici et là, rarement il est vrai, parurent dérisoires au raffinement, à la maîtrise exceptionnelle que les animaux marins avaient mis au point depuis toujours dans l’océan conducteur naturellement accueillant à leurs messages. Ces êtres d’exception
se demandaient parfois si leurs comportements étaient comparables
aux sentiments qu’exprimaient les humains. Le débat durait depuis la
nuit des temps. Des colloques rassemblaient les plus éminents spécialistes venus de mers lointaines. Les mara, gourous craints mais respectés, prononçaient sentences, ou plutôt grognements irrités, avant de
regagner leurs refuges trompeurs: il en ressortait que toutes ces
palabres n’avaient point de sens, ou alors un sens sans cesse remis en
110
Ecritures
cause, contesté par les marées, les séismes, les prétentions des bâtis-
de récifs qui voulaient en se haussant défier l’habileté des
humains à construire toujours plus haut. Ces bâtisseurs parfois inaugu-
seurs
cependant prodigieusement
de ua’o calfeutrés en leurs coquilles
acérées, en pahua aux lèvres chatoyantes mais farouches et même
dédaigneuses, aux ma’oa astucieux à prendre les couleurs ambiantes,
même les langoustes trouvaient le repos dans les galeries d’accueil du
tombant et y dormiraient en paix, n’étaient ces feux rouges allumés en
permanence qui attireraient la convoitise des humains friands de leur
chair crue, en fafaru, grillée, bouillie ou découpée en morbides
médaillons, ou encore réduite en mousse ou agrégée en aspic en
gelée. Pour célébrer la sortie hors d’eau de ces excroissances récifales
surprenantes, tout un ballet de dauphins viendrait enchanter le monde
des mers, ébahi et admiratif, par le spectacle conçu et réglé par un chorégraphe anonyme talentueux, en ballets inouïs de pirouettes
aériennes, de rotations espiègles comme des geysers vivants, joueurs
et malicieux, au grand dam des exocet dont les vols planés paraîtraient
bien banales. Et chacun de songer au pareil destin du haut-fond autour
duquel virevoltaient les ‘araoe aux milles nuances rouges de leurs
écailles, parfois argentées, les tiere, les maunauna dans ces ondulations croisées, comme les mannequins d’une mode multicolore défilant
à toute vitesse, le temps d’un éclair, puis d’un autre, à donner le tournis, bousculant la mer et fendant l’espace que se réservaient d’habitude les frêles et joyeux tout petits poissons bleus, blancs et jaunes et or:
destin inéluctable et qui deviendrait la cible qui serait alors visible à l’impatiente cruauté des humains. Ils viendraient avec leur barre à mine
déloger les pahua prisonniers de leurs ancres; les u’a’o incapables de
fuir; même le madrépore serait dépecé et emporté par blocs entiers
pour servir de matériau qu’on retrouverait le long des rues des villages
d’atolls, métamorphosé en chaux de construction; les ma’oa si peu
méfiants seraient récoltés à la pelle, leur belle coquille verte striée en
colimaçon finissant en salières ou boutons; les tehu qui aiment à se prélasser dans les sillons qui vont du lagon au large tomberaient dans
raient leurs élancements calcaires et
vivants de polypes d’arc-enciel,
111
Littérama’ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava
quelques filets de traîtrise, à moins que d’habiles hameçons de nacre
rauoro
simuleraient les ‘u’u jaunes funestes dont ils raffolent; ainsi
qu’un festival de chienlits, le grand rassemblement célébrerait l’émergence du haut-fond, mais dirait aussi adieu, pour toujours, à ce lieu de
rendez-vous marin paisible où avait évolué sans entraves toute une
population historiée, aujourd’hui mieux informée de ce qui se passait à
la surface, en haut, ainsi qu’on le dit en bas, là où les humains ont peur
des caprices de la mer, elle qu’ils qualifient pourtant de nourricière, et
qu’ils ne connaissent pas vraiment.
A leur tour, les “huehue” s’enhardirent sur l’injonction de l’assemblée du haut-fond. Ils se firent escorter par une garde de “paraha pe’ue”,
plus résistants, plus impressionnants, dépourvus de ce côté gadget
aimable pour bocal de salon qu’exposent ces fanfarons de tétrodons,
avec leurs robes variées de couleurs et de mouchetages. Alertés viscéralement, c’est le mot, par la convoitise des asiatiques, ils résolurent
néanmoins, audace inouïe, à s’embusquer près d’un carrefour des
appétits qui justement appartenait à un asiatique omniprésent dans la
distribution des denrées de toutes sortes, et des clientèles que le tourisme lui confiait. Et ce qu’ils en rapportèrent mérita et l’attention médusée, et la méditation désabusée de l’assemblée du haut-fond. Expert en
ballonnements capricieux, et en rétractions subites, les huehue furent
très surpris que les humains, de même ballonnés, fussent incapables
des mêmes exploits. Toute une cohorte d’êtres atteints d’enflures, de
boursouflures, traînaient leur démarche farcie de canards au milieu des
rayonnages où s’empilaient les maléfiques délices qui ouvraient toutes
grandes les écluses de diabétie. De promotions en sollicitations par
microphone interposé, la foule affamée et assoiffée semblait inapte à
limiter ses choix aux produits qui eussent justifié amplement, c’est le
mot, une escale en ces lieux. Il semblait qu’une force irrésistible leur
enjoignît d’explorer plus avant les étalages, en toutes leurs diversités,
de l’électroménager aux alcools, via l’inévitable et funeste arrêt proiongé au rayon des sucreries de toutes variétés, de tous parfums, de toutes
couleurs, de toutes compositions, comme s’il fallait à tout prix récom-
112
Ecritures
penser par leur collection gloutonne la peine d’avoir succombé aux
séductions tentatrices qui s’offraient sans retenue alentour. Les
Rafflésiens, et d’autres dont on ignorait l’origine, semblaient tout entier
occupés à délester leur bourse plus que nécessaire, sous l’effet d’une
sorte d’éblouissement étourdissant devant tant d’affriolances accumulées. Les deux compères jetèrent un oeil discret vers les caisses, pour
s’ébahir des files interminables de consommateurs fourbus, en appa-
déjà repus de savourer d’avance la profusion empilée à rasbord des caddies. Ils regagnèrent le littoral en rasant les murs, profirence aussi
tant des rus que laissaient subsister la mer encore présente et qui ne
refluait qu’avec une extrême lenteur, tant était encombré le sol recouvert de détritus charriés par les houles successives et ravageuses des
jours passés. Ils étaient venus, avaient vu, étaient devenus incrédules I
Ils firent aussi une incursion dans l’hôtel partie du même conglomérat: l’accès en était plus facile puisque le restaurant construit sur pilotis
dans la mer ouverte sur la passe permettait de s’infiltrer discrètement.
Une bâtisse un peu lourde, démembrée, on y accédait par une rampe
paysagée vers un lobby un peu confus, une béance où croisaient
employés, visiteurs, hôtes et artisans. I! y avait peu de monde, on s'en
doute, le temps exécrable l’expliquait. Il était environ midi et quelques
rares clients s’affairaient au buffet composé de plats insipides, ou plus
souvent nageant dans d’épaisses sauces incertaines au goût douteux,
ou baignaient dans des flaques indéfinissables de couleurs découragéantes, le tout sans doute proposé à des prix immodérés, mais ils ne
le purent savoir, faute d’affichage lisible, et d’ailleurs en langage inconnu d’eux. Le mauvais temps avait un peu froissé le jardin, et lacéré les
feuillages, l’ensemble avait un air de résignation attristée, et les rares
clients reflétaient cette ambiance de lendemains de tourmentes,
comme on se réveille un lendemain de bringue débridée.
Ayant aperçu un poster vantant l’eau, l’éclat, l’orient et les nuances
des perles de Rafflésie, ils décidèrent d’en savoir plus, de visu si possible, au prix de quelques acrobaties dans le port où ils prirent avanta-
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Littérama’ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava
d’un ruisselet opportun pour parvenir à un curieux amalgame
musée-bijouterie-duty-free, insolite, et étincelant de milles reflets qui se
renvoyaient mutuellement le compliment scintillant. Ils crurent percevoir
comme un attentisme ambiant, sourdre une inquiétude, entendre
quelques réflexions désabusées: c’est que la perle avait déserté le
champ des engouements, comme une mode qui passe, comme un effet
qui s’épuise. Paraha pe’ue n’en fut pas surpris, lui dont la rareté, et l’habileté à déjouer celle des pêcheurs, en faisaient un être de choix et, partant, de prix: au marché, les connaisseurs se précipitaient avec délectation sur ceux de ses congénères qui avaient eu l’infortune d’avoir été
capturés. Il en tira ici la même et sensée conclusion. La perle souffrait
du syndrome du trop-plein. Encore ne pouvait-il se rappeler qu’un
magazine prestigieux avait publié une photographie du maître de ces
lieux, et tout premier producteur de perles, debout et contemplant onze
bacs de plastic écarlate remplis de perles: l’effet de surabondance, qui
faisait penser à un amas de roulements à bille, était incompatible à celui
de rareté recherché. Cette contradiction, énorme bévue, signait d’avance la déconvenue d'aujourd’hui. Et que dire des bijoux qui s’agrippaient
avec mélancolie à des présentoirs de velours, de daim ou de soie sans
éclat: il y en avait trop, et trop banales, et peu d’entr’eux fulguraient un
violent désir de possession, par quoi toute la mécanique de l'achat se
ge
déclenche. De la branche maorie des Rafflésiens, en écho à la morosi-
té perceptible ici, parvenait d’ailleurs la nouvelle que des rabais de 50%
étaient pratiqués sur toute la gamme de perles de Rafflésie. Les céta-
cés ajoutèrent leur propre information, reçue de congénères anglais:
c’est sur Bond Street qu’il était recommandé d’urgence d’avoir pignon,
et de se mettre en quête d’un orfèvre artisan, deux priorités
absolues,
étant entendu que “rareté” devait se décliner à la lettre. L’écho d’un
débat sur les mérites comparés de la perle blanche et ceux de la perle
noire semblait se propager en murmures, en complaintes,
parfois en
exclamations incrédules: la ruine était aux portes, le désordre partout
rampant, les décisions tardives, le branding incertain, en somme un
immense et lancinant malaise pâlissait les visages et ternissaient les
espoirs et l’orient de ces petites boules de nacres dont la nature, il est
114
Ecritures
vrai, était de refléter des présages indomptables. Les cétacés rapportérent, au surplus, que des messages inquiétants s’affichaient sur Ocean
Web, en provenance des lointaines Philippines: “ the new Pearl road
leads to the Philippines...which is consistently harvesting large size golden and champagne pearls... from early as year 1400 when ennuch
Admiral Zhen led expeditions to that country for those pearls, conside-
by Chinese Emperors to be the best in the world...Deep golden
pearls are the most valuable. They are rare, unique and have association with the metal which make them a symbol of high value and a safe
investment. At the same time they have a unique aesthetic value that
complements any complexion whether you are tanned or pale-skinned”...Brrrrr, marmonèrent les excursionnistes de retour dans le lagon,
en se gargarisant de bulles salées qui remontaient en surface, comme
s’ils souhaitaient alerter les humains, mais ceux-ci n’entendaient rien
au langage marin...
red
Ces trois incursions avaient persuadé les deux marins que le sigle
First était omniprésent, et se notait en d’autres entreprises prospères,
de boissons, de charcuterie notamment. A quoi l’on pouvait reconnaître
des traits
particuliers de physionomie dont Claudel avait consigné la
récurrence en des pages perspicaces écrites “sous le signe du dragon”:
“chercheurs d’affaires...dévastateurs et rongeurs ...impitoyables au sol
et à l’argent...la démesurée, l’incomparable vanité, l’inexprimable
'
orgueil, l’amour-propre exacerbé, qui forme peut-être le trait le plus
général et le plus marquant du caractère chinois...jamais il ne s’avouera à lui-même sincèrement une faute, une erreur, une infériorité quelconque: pris sur le fait, il trouvera toujours pour se défiler quelque subterfuge misérable....il représente toujours son groupe, il est toujours en
représentation, un mandataire en état de perpétuelle citation...il sait
l’heure sans montre...le convaincre d’erreur, c’est le léser dans sa personne et dans ses biens....ingénieux et débrouillard...” Mais nos excursionnistes n’avaient pas lu Claudel ou Segalen, ou Parker ou Needham,
Spence ou Gernet...
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Littérama’ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava
D’autres Rafflésiens d’extraction asiatique ne pesaient pas moins
lourdement sur l’économie cahotante de Rafflésie. Un conglomérat corn-
posé d’une vingtaine de sociétés lançait avec une opiniâtreté notoire des
tentacules en toutes directions. Les matériaux de construction, les hydro-
carbures, les voitures de marque, les plastiques, les télécom, la pirogue et
radiodiffusion, les assurances, les voyages et les transports, rien
n’échappait à leur appétit que la seule recherche du profit n’épuisait pas
entièrement. D’autres perspectives s’ouvraient, avec une opportunité
variable, à leur imbrication dans la vie économique, jusqu’aux frontières
brumeuses et poreuses du pouvoir. RS était un peu la figure emblématique
de cette famille étendue, dès lors que le vénérable père prenait congé de
la vie, humble et opiniâtre patriarche, fin cuisinier, cultivant l’art de l’idéogramme aristrocratique dont aucun de ses enfants n’hérita. RS avait fait
carrière en Californie, et ses vastes et sobres bureaux de Market Street,
respiraient la clarté de son esprit curieux, ouvert, studieux et appliqué. Son
humour tempéré lui permettait de se tenir à distance avisée des bruits de
cette métropole un peu prétentieuse, jouant à l’européenne, mais innovante en tous domaines, des gays aux vallées technologiques. Il périt dans
un crash aérien, en face de cette banque sous enseigne américaine prèstigieuse qui avait pris le relais de l’antique bric-à-brac familial de Papeete.
Nul des siens ne fut l’héritier de ses dons exceptionnels, preuve des surprises, ou des désillusions de la génétique. Lun de ses neveux se prit de
la démangeaison d’écrire, et partait en quête de son identité composite,
qu'il striait comme des côtes de fouca. Son talent risque de se perdre dans
cet affouillement qui tient du cuzco et du labyrinthe.
la
On renoncerait à décompter les autres, riches et influents, preuve
que la modeste condition de leurs aïeux transplantés en Rafflésie avait
cependant au fil des ans, déployé avec astuce et patience les ingrédients de l'alchimie convenant à leur ascension, et s’était assurée les
connivences utiles, de quelque bord qu’elles fussent disposées. D’une
épicerie sans attrait dans un lointain district, à la distribution d’hydrocarbures, la banque, les media, un temps l’hôtellerie, l’immobilier, les
coups boursiers: éclatante réussite dont une résidence cossue d’accès
116
Ecritures
manifeste et tempérée. On y rangerait aussi
bien les bravades d’un autre, l’aimable préciosité d’un troisième, ama-
discret donne la mesure
teur de sujets orientaux et armateur imaginatif; la surprenante décrépi-
tude d’un clan qui fut notoirement au premier plan; les cavaleries d’un
cinquième, aux prises avec plus retors que lui-même...
A vrai dire, et en dépit de soubresauts à prétention culturelle, et références
incertaines à des traditions édulcorées, nos deux visiteurs d’en
bas convinrent en connaisseurs que l’adage du poisson dans l’eau seyait
assez
bien aux asiatiques rencontrés, quelques mésalliances d’ailleurs
entretenaient
à dessein cette impression, largement illusoire dans les
jeunes générations, plus portées à gravir l’échelle sociale de la notariété grimaçante, leur obsession. Au point que récemment, mi-2003, en
suite d’une injonction tombée de très haut à Nouméa, la renonciation par
les services de statistiques à toute référence asiatique dans leurs données démographiques ne suscita que quelques murmures
Assimilation, intégration, anti-communautarisme: un magma s’était substitué subrepticement aux définitions, diluées dans la crispation coloniale qui avait décidément du mal à être éradiquée. Les humains semblaient
à nos intrépides visiteurs que les humains ne se limaient la cervelle à
celle d’autrui qu’en soulevant d’insolubles questions quasi-métaphysiques: vertige du syndrome de l’impasse sans doute.
...
Ce fut enfin le tour des squales d’aller voir, assurés de ne rencon-
des humains soucieux de se prémunir contre leur réputation
superbe et
inégalée; doués d’une ouïe et d’un radar - laser associés, qu’un perfectionnisme plusieurs fois millénaire avait portés à un degré insurpassé de précision ; capables de séduction efficace, de langueur trompeuse, et de soudains accès de fébrilité, voire de sauvagerie qu’on dit plus
défensive qu’agressive.
trer que
de voraces des mers; parfaite illustration d’une esthétique
Deux ruisseaux de la mer conduisaient à deux officines qu’ils souhaitaient accommoder. L’une à l’enseigne de Te vaha, semblait promise
117
Littérama’ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava
à la poussière et aux toiles d’araignées: son apparence, façade décré-
pite et même lézardée; placards de rangement encombrés de dossiers
déchiquetés et fourrés de feuilles lacérées; machine à écrire antédiluvienne; personnel aimable, plus porté à la conversation et aux nouvelles
du jour qu’à prodiguer conseils; un maître de céans, moustache en
bataille, ventre bedonnant, et voix éraillée; tout respirait, si l’on peut dire,
une sorte de remise, de combles, de grenier à surprises ou déconvenues, au rythme lent des décrépitudes tropicales. Les deux parata s’en
furent, rien à moudre, ni à mordre, ni gras ni chair fraîche, le compterendu paisible en serait vite évacué.
lis furent en revanche très attentifs à ce qu’ils crurent percevoir, ils
d’une autre officiruisseau
au curieux nom d’une sainte. Le contraste d’apparence frappait: façade
étaient un peu myopes, par les vasistas entrouverts
ne, à l’enseigne de Te ruau, vers lequel serpentait le second
immaculée d’une bâtisse
sans
éclat, d’une sobriété calculée, d’une
banalité presque rassurante. Un silence ponctué des seuls crépitements des claviers des machines à écrire bien réglées. Que d’ordre
aussi ! Et cette atmosphère feutrée qui accueille les visiteurs, intimidés
sans
doute par le clair-obscur et les chuchotements fugaces, à peine
une plissure des lèvres, comme s’il convenait de ne communiquer qu’à
voix étouffée. Un maître de céans sûr de lui, voix de stentor, et argu-
ments
sans
réplique contrastait avec l’ambiance en demi-teinte des
lieux. Les parata se régalaient, peut-on dire, de ce qu’ils observaient et
entendaient. Des héritages tumultueux étaient renvoyés de prétoires en
prétoires, de cabinets en recours, d’huissiers en référés, jusqu’à
encombrer pour longtemps de hautes instances quelque part en
Europe. Des sociétés jetaient leur dévolu sur des terres vacantes ou
évacuées. Ils rencontrèrent une espèce de ahuru haravai de surface,
autrement désigné barbillon travesti, qui s’était mis en tête de concurrencer les bâtisseurs de récifs en élevant un peu partout des monuments de béton, de verre et de stuc. L’aspect de ces curieuses grosses
boîtes, sans charme ni fantaisie, n’avaient ni le foisonnement divers des
récifs marins, ni leurs irisations, ni leurs vivantes respirations, ni cette
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Ecritures
incomparable musique que Debussy eut aimé orchestrer à l’envi. Leur
chant maussade se déclinait dans les répercussions cinglantes des
bruits automobiles alentour, et cette cacophonie déplut aux squales,
plutôt séduits par des amalgames fondus et des points d’orgue proiongés de la haute technologie acoustique océane. La convoitise étendait
ses méfaits, c’était palpable. La rage du plumage teignait les esprits et
bleuissait les commissures. Une odeur de crematorium attestait que de
lourds secrets s'en allaient en fumée dans un recoin d’un jardinet discret, invisible au passant. Les parata philosophaientdeur liberté d’aller
et de venir, d’agir au vu, peu à l’insu, de leurs victimes éventuelles,
représentaient à leurs yeux ébahis un impressionnant progrès au
regard des pratiques dont il étaient les témoins imparfaits. Certes, il leur
arrivait, comme par inadvertance, et souvent par la faute d’humains
insouciants, de s’en prendre à ces dérangeurs d’un ordre auquel ils ne
comprenaient rien: rançon de l’arrogante ignorance, pas plus. Nul prétoire marin n’avait été nécessaire. Même La Fontaine ne trouva que des
huîtres un peu sottes pour fabuler, et un coq et une perle pour être sage.
C’est que la justice, comme le répétaient alors à satiété les visiteurs
cyniques de l’officine, semblait n’être qu’un instrument, le vain fléau
d’une balance déréglée, ou surestimée, ou tarable à merci. La singularité de ces découvertes ne permettait pas d’y réfléchir plus avant. Et
aucun autre ruisseau ne pouvant les conduire vers d’autres officines qui
eussent pu accroître leur entendement, les parata regagnèrent l’azur
familier, au milieu de leurs congénères un peu marris d’avoir été exclus
de cette prospection, dépités d’avoir dû attendre que leur soient distillées des informations indirectes, probablement filtrées avec soin, c’est
une des spécialités des squales, aux branchies adaptées à ces absorptions et expulsions alternées qui sont leur seconde nature. Il fallut ainsi
regagner le haut-fond et faire la queue, pour ainsi dire, comme tout un
chacun.
Les mara s’assemblèrent à leur tour, en un lieu à eux seuls réser-
les leçons de toute cette extravagante équipée.
Perplexes, et ne voulant pas en donner l’impression qui eût assombri
vé, afin de tirer
119
Littérama'ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava
leur prestige de gourous consultés, les maras en conclave résolurent de
désigner un porte-parole qui ne fût point des leurs. Ils dévoiurent cette
fonction au paraharaha, dénommé papillon à antenne, cet appendice
ayant paru utile à la fonction de communication. En outre, sa merveilleuse livrée, sa frange dorsale orangée décorée d’un confetti noir seraient
une concession accordée au temps présent des humains, puisqu’il
s’agissait de décrire leur condition courante. Ce ne fut pas triste, car le
porte-parole du haut-fond avait de son côté pris langue avec un quatuor
d’émissaires discret, dont la feuille de route avait expressément prèscrit qu’il ne s’en tînt qu’à l’observation de ce que les humains dénomment “hommes politiques.” Cette dénomination avait d’abord surpris: il
y avait donc différentes catégories d’humains. Il fallait y aller voir. A cette
mission furent affectés une paire de perroquets, uhu mapu et uhu totoke des deux sexes, à dominante orangée, recouverts d’écailles hexagonales. Trois taches brillantes entourent leur museau. Sagace et opportune sélection, car ces attributs couvraient le spectre du correct consensuel à bien des humains. Ils se répartirent la tâche adroitement. Uhu ho'e
par le ruisseau Ouest, vers une commune rebelle. Uhu piti, par le ru central, vers le siège des institutions, appellation qui lui apparut de mauvais
augure. Uhu toru, par le ruisseau Est, vers les remparts, les bien nommés, qui longent la commune légitimiste. Enfin, Uhu maha, par la rivière
d’une reine frivole et déchue, vers la résidence d’un extra-humain,
comme l’on dit d’un extra-terrestre, venu d’une contrée lointaine, en
curieux lui aussi, ordonner les gesticulations des hommes politiques de
surface. Ils ne furent pas déçus de leurs incursions.
Uhu ho’e s’enchanta de la verve du parler châtié et chatoyant du
chef rebelle, pris de compassion pour un pêcheur égaré en mer, et qui
dissertait sur les mérites qu’il y aurait à
pêcher chacun chez soi, la
variété de poissons qui lui conviendrait, s’aidant à l’occasion d’un adage
venu
d’Asie.
Uhu piti, femelle, fut étourdie par l’imbroglio dans lequel macéraient
avec délice
120
les occupants des institutions: de son palais hétéroclite, le
Ecritures
Régent de Rafflésie s’employait disait-on à faire plier tout un chacun,
succès croissant, sous la férule de son mantra préféré, dissimulé derrière les tentures orangées de son langage, et qui se proposait
de gagner la bataille de l'amnésie, mal endémique des humains de surface; on le disait belliqueux et goguenard, il ferraillait d’une moue futée
avec son Suzerain lointain, d’ailleurs enclin, allez savoir pourquoi, à
rendre les armes dans l’indifférence de ses sujets; il serait aidé en ces
joutes incessantes par une variété de poisson importée d’une île lointaine dont la beauté égalait bien celle de Rafflésie, aux dires des cétacés qui enquêtèrent promptement sur Ocean web: ‘o’iri pao affairé,
masque jaune barré de noir, dont la toxicité parfois mortelle était justement redoutée, friand d’étoiles de nos mers, et dont le mantra, allez
savoir pourquoi, énonçait qu’il fallait oublier un pied de vigne; un opercule d’une variété inconnue du monde marin relayait leurs desseins sur
un Web concurrent. L'occupant de la seconde institution, d’ailleurs une
occupante, était continûment tétanisée d’un “ma’ee” familier aux poissons rebelles, et qui n’en pouvait mais: uhu piti tenta de lui transmettre
quelques recettes de sérénité, mais en vain, car un chevrier veillait aux
galipettes télécommandées de son troupeau. Le troisième occupant,
candide et neuf, s’époumonnait à faire entendre les babillages de son
cénacle au sigle obscur et que personne ne voulait entendre: uhu piti
quitta bien vite ce monument de fausses briques et d’ennui.
avec un
Uhu toru prêta l’oreille aux confusions légitimistes, et ressentit clairement l’influence asiatique omni-présente, qui avait pris d’assaut les
sucreries de l’espèce de citadelle en forme de bonbonnière qui trônait
au
milieu de la foire citadine. Celle-ci bruissait, crut-il ouïr, de plus en
plus d’échos de Sinisie, nouvel engouement du Régent.
Uhu maha, femelle elle aussi, surprit l’extra-humain en plein désarroi: son latin scolaire, il venait de le perdre ici, au milieu de ces humains
incultes, dont il disait, comme ses congénères qui venaient prendre le
pouls des sujets de sa mission impossible, s’attrister qu’ils avaient la cervelle en jachères, perdue en joutes oratoires sans grande substance.
121
Littérama’ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava
A tous les quatre, il n’avait pas échappé que les trois marques de
leur
museau
avaient soulevé la surprise d’abord,
puis la sympathie
connivente d’autres humains, gravés d’étoiles eux aussi, que seule une
éclipse stellaire permanente dissimulait opportunément. Ces humains
très entreprenants, se nourrissant d’ombres et s’abreuvant à de mystérieux nectars, se trouvaient en compétition à d’autres étoiles, dites du
berger, expression inconnue chez les poissons marins, mais qui avaient
haut pignon sur rue, et même n’importe où, selon leur fantaisie, ou leur
élan de foi, autre formule énigmatique aux poissons marins: ils crurent
déceler comme un dédoublement des comportements de ce troupeau
qui avait déserté ses dieux pour des pâturages que gardaient de nouveaux pâtres à penser: car des pans entiers d’anciennes croyances surgissaient en toutes occasions, en tous lieux, et pour toutes faveurs.
Le
quatuor, perspicace, tira l’enseignement que ces humains
étaient peut-être atteints d’une maladie étrange, d’un malaise persistant
au mieux. D’ailleurs,
leurs dérèglements corroboraient en tous points le
désordre physique qu’avaient rapporté les huehue.
Aue !
vint le moment du communiqué oral final, dévolu au
papillon à antenne, et après que se furent positionnés les cétacés émetteurs-récepteurs, fut dispersée aux six points cardinaux marins l’étonnante synthèse que voici: “ monde de la mer, dont les récents remous
ont occasionné quelques perturbations dans nos habitudes, et modifié certains de nos paysages, voici d’en haut quelques nouvelles.
Et quand
D’abord, d’immenses dégâts matériels sont advenus, et quelques
humains ont péri: notre mer n’est pas leur mer, bien qu’ils l’appellent
“mer nourricière”, qu’ils s’empressent de
polluer avec leurs déchets,
leurs expériences, comme ils disent, leurs négligences encore plus, à
ne pas tenir compte des cycles de nos reproductions, ce dont nous
souffrons, et eux-mêmes, les humains d’en haut, demain, tant pis pour
122
Ecritures
eux.
Inconscients, ils se préparent de plus à écumer l’océan de leurs
navires prédateurs,
supposés apporter la fortune que des intermé-
diaires douteux leur font miroiter. La haute teneur en mercure, en cadmium et autres composés radioactifs des prises qu’ils convoitent auront
raison de leurs projets fous. Pour ne rien dire de ce qu’ont rapporté les
cétacés au sujet des huîtres perlières. Sans oublier d’autres malheu-
entreprises, aujourd’hui émigrées, les crevettes, ou éteintes, le
loup et le chanos.
reuses
Ensuite, des maux étranges rongent les humains et menacent de
les diagnostiquent d’ailleurs eux-mêmes, sans qu’ils
les anéantir: iis
la manière de s’en
portent des noms étranges à nos ouïes: gaspilleurs, jouisseurs, arrogants et écervelés.
soient capables de décider pour eux-mêmes de
affranchir. Ces
maux
Ils gaspillent leur temps en vaines poursuites de ce qu’ils appellent,
curieux détournement de sens, les “biens matériels”, dont la
plus évidente réalité les assimile plutôt à des malédictions. Ils abattent
leurs beaux arbres, mettent ainsi à sec leurs cours d’eau, et nos frères
nato d’eau douce, comme nos cousines chevrettes sont condamnés,
sauf pour eux à opérer une mutation morpho-génétique pour nous
rejoindre. Ce ne serait sans doute d’ailleurs qu’en sursis, car notre mer
à nous, notre mère nourricière à nous se réchauffe par la folie du gaspillage des humains, peut-être n’aurons-nous pas le temps de nous
par un
reconvertir.
Ils jouissent de tout, d’eux-mêmes, de leur temps, de leur travail
auquel ils se résignent pourvu qu’il soit intermittent, chantant, dansant
et sexant. Ils jouissent du produit de leurs prédations, sans retenue,
avec inconséquence.
Leur cerveau tourne en rond, sur lui-même,
à l’image de leurs
terres annulaires, se mord la queue en quelque sorte, jusqu’à le rendre
inapte à la perception du lendemain, et des funestes séductions dont ils
123
Littérama’ohi N°7
Te Ama - Alexandre Moeava
tolèrent bizarrement le tintamarre venu d’ailleurs et
qu’aucune onde
n’amortit.
Ils sont inconsciemment rongés d’inquiétude, en dépit de leur
bonne humeur apparente, et de leur posture d’indifférence. Ils se réfu-
gient avec constance dans d’étranges constructions, d’ailleurs concurrentes, pour échapper à leur angoisse inavouée de n’être que les figurants d’une tragi-comédie qu’ils n’ont pas écrite: ces pèlerinages ne les
rendent pas moins perplexes. Et c'est sans doute pourquoi ils se montrent d’une farouche arrogance, convaincus que leurs maux viennent et
de plus loin, et d’ailleurs, ce dont ils rendent responsables autrui, tous
les autruis, y compris les leurs.
Il s’affairent et gesticulent, vaquent à leurs travaux et occupations,
de
préférence en groupes d’où jaillissent quolibets et salacités: c’est
leur façon d’échapper à leur quotidienne condition qu’ils jugent avec
sévérité, parfois avec l’envie de se venger un jour de leur altérité de plus
plus marginalisée sous le flot des parades des nantis et des
richesses étalées qu’ils n’auraient jamais, taraudés en silence du senti-
en
ment que leur longue histoire accaparée répète, en leur faisant ces grimaces
qui sont l’aumône brutale de la condescendance des vainqueurs
presque vaincus, les scènes d’une tragédie commencée voilà un
demi-millénaire. La violence rôde et les pensées en se durcissant se
aux
disloquent en crépitements annonciateurs de surprises. Mais une surdité incurable semble colmater leurs ouïes.
Mais voici un réconfort: en tournée à Vairao, Papenoo, Taapuna et
Papara, exocet marara balladeurs assurèrent que certains humains
sont pour notre mer pleins de respect et de sympathie vraie. Ils appartiennent à une tribu singulière, celle des surfeurs. Des heures durant ils
s’en vont glisser sur notre mer, juchés sur une planche, au milieu des
vagues, parfois même dans leurs tubes. Ceux-là sont nos amis, amoureux de notre mer, car sans elle leur tribu sombrerait dans le désespoir.
Aux
124
quatre coins du monde, selon les cétacés et Ocean Web, les
Ecritures
membres de cette tribu, jeunes et sensibles aux mouvements de notre
mer, dont ils guettent les amplitudes et les saisons: ils sont de plus en
plus nombreux, le regard lourd de fumerolles et rougi d’espérances, ce
sont les gardiens aimables et vigilants de notre mer. “
Chacun regagna qui son empire, qui sa tanière, qui son rocher, et
l’on pouvait enfin s’émerveiller de nouveau des jeux enchanteurs,et
espiègles des petits poissons bleu et jaune, étourdis mais heureux
d’avoir enfin retrouvé le haut-fond efflorescent de leurs ébrouements
libres, vivaces et légers.
Te Ama
09.03
125
Littérama’ohi N°7
Alvane Marae
«
SOUVENIRS D’AUSTRALIE... »
Présentation
J’ai effectué mes études de
Management à VUT ( Victoria
University of Technology), une université
située à Melbourne, en
Australie. En parallèle, j’ai aussi suivi une formation d’Art dramatique
(mi-temps) à Suzan Johnston, un établissement pluridisciplinaire.
A mon retour d’Australie, avec d’autres associés, nous avons
monté une société de production audiovisuelle.
Concernant l’écriture, je m’y suis mis grâce, en grande partie, à ma
passion pour la lecture. Au plus lointain que je m’en souvienne, j’ai toujours aimé lire, peu importe le support et le genre : magasines, livres (
biographies, science fiction, développement personnel etc.), articles de
journaux, revues...
Ce goût pour la lecture m’a naturellement poussé, au fil des
années, vers l’écriture.
Jusqu’à présent, je n’ai encore rien publié, mais je ne désespère
pas un jour...
Ce qui me plait dans l’écriture, c’est cette faculté de donner vie à
un regard, une idée, des sentiments, des personnages... par des mots.
Alvane
5 juillet 1999
C’est le
grand jour, le grand départ pour l’Australie. Quelques
avions
le biais d’une
semaines auparavant, avec 4 autres jeunes polynésiens, nous
été retenus par le ministère de l’éducation, notamment par
126
Jeunes écritures
bourse australienne, pour effectuer nos études dans diverses universi-
tés du grand continent. A l’aéroport, plusieurs membres de ma famille
ainsi que quelques amis étaient venus me souhaiter un
bon voyage.
C’était la première fois que je quittais mon île, ma famille, mes amis et
la tristesse se ressentaient parmi plusieurs d’entre eux. Certains ont
même versé quelques larmes. Sur le moment, contrairement à eux, la
seule chose à laquelle je pensais c’était de partir le plus vite possible,
j’avais hâte de découvrir ma nouvelle destination. Depuis le temps que
j’y pensais, j’avais enfin l’opportunité et la chance de découvrir un autre
monde, une autre culture, un autre mode de vie. Cela ne signifie pas
que j’étais insensible. Au contraire, ce n’était pas évident pour moi de
quitter, du jour au lendemain, une île splendide, des personnes chères
ou un environnement auquel j’étais habitué depuis l’enfance. Mais
j’avais fait un choix...
Lorsque je suis arrivé à l’aéroport de Tahiti - Faa’a, quelques-uns
des autres boursiers étaient déjà présents, en compagnie de leurs
familles et amis. Comme moi, ils portaient de magnifiques colliers de
coquillages et de fleurs. J’en profitais pour aller les saluer. En attendant
la convocation, je passais le temps en discutant avec des amis et la
famille. L’attente dura une heure environ avant que notre vol ne fût
annoncé. A ce moment là, l’émotion fut encore plus forte. En me dirigéant dans la salle d’embarquement, je voyais le visage de plusieurs
proches attristés. « Ce n’est pas le moment de craquer », me disais
je. En me ressaisissant, je continuais de marcher droit devant moi,
jusque dans la salle d’attente. Encore une fois, je dus patienter plusieurs
minutes avant de pouvoir embarquer et nous rendre à notre première
destination... Auckland, en Nouvelle-Zélande.
Dans l’avion, contrairement à mon excitation de partir au plus vite
dans le hall de l’aéroport, je restais là, scotché dans mon siège, sans
un mot. Je venais de prendre conscience, que je partais pour 3 ans, loin
du fenua, des feti’i, des amis, de tous ceux auxquels j’étais attaché. Je
n’allais sans doute pas les revoir avant très longtemps. Je me sentais
mal, un peu perdu. Près de moi, j’ai fait la connaissance d’un sympathique couple néo zélandais. Ils me posaient des tas de questions sur
127
Littérama’ohi N°7
Alvane Marae
Tahiti et la Polynésie en général. J’essayais de répondre de mon mieux,
mais sur le moment, je n'avais pas trop la tête à cela. Je me posais mille
et une questions sur mon avenir, ma nouvelle vie, mon pays d’accueil.
Durant le trajet, j’avais du mal à fermer les yeux, je n’ai dormi qu’une
dizaine de minutes pendant tout le vol. A peine commençais-je à m’endormir que déjà le commandant de bord annonçait notre descente sur
Auckland. A travers l’hublot, j’admirais avec fascination,
les lumières
surplombant la ville. Rien de tel pour se remettre en forme.
A l’aéroport d’Auckland, avec un autre jeune polynésien, nous
dûmes, hélas, nous séparer de 3 autres boursiers. Depuis notre sélection, nous nous sentions assez proches les uns des autres et ça faisait
bizarre de les voir nous quitter aussi vite, d’autant plus que nous
n’avions pas pu discuter longtemps. A peine descendus de l’avion que
nos 3 camarades devaient reprendre un autre vol pour Brisbane, une
ville située au nord ouest de l’Australie. On leur a souhaité bonne chance pour la suite, puis à travers les grandes vitres de la salle d’attente,
on les a regardés décoller pour Queensland. Une fois les autres partis,
avec mon ami nous avons visité les Duty-free. C’était assez impressionnant de voir toutes ces boutiques de souvenirs, ces parfumeries contenant quelques flacons de parfums énormes...
J’aurais bien voulu prendre le petit déjeuner à l’aéroport, mais nous
n’avions pas trop le temps non plus. Notre avion décollait dans les
minutes qui suivaient ...destination Melbourne.
Cela faisait 2 heures environ que nous avions quitté la Nouvelle
Zélande, et voila que déjà nous longions les côtes de Victoria, en phase
d’atterrissage. Le jour venait de se lever. En jetant un coup d’œil par l'hublot, ce qui attira mon attention, c’était la vue de certains champs
immenses, la hauteur des falaises, la variété des paysages ; un spectacle majestueux. Toutefois, un sentiment étrange m’envahit à l’approche
de l’aéroport de Melbourne. Je m’attendais à voir une ville vivante, animée. Mais au lieu de cela, j’avais plutôt l’impression, en regardant tout
autour, que la ville semblait sans vie, calme avec un ciel assombri, malgré la présence des rayons de soleil. J’aurais tendance à dire une ville
fantôme...mais ce n’était évidemment qu’une première impression naïve.
128
Jeunes écritures
A notre descente d’avion, mon camarade et moi avions offert des
colliers de coquillages à des hôtesses et stewards. Ils nous ont gracieusement remercié avec le sourire.
Pendant que je m’apprêtais à m’aligner dans la file d’attente pour
la vérification des passeports, je devais faire face à une autre situation
inconfortable, celui de me séparer de mon ami. J’étais arrivé à destination, mais lui devait reprendre un autre vol pour Adélaïde. Je lui ai souhaité bonne chance dans ses études, puis nous sommes repartis chacun de son côté. Je me sentais mal à l’aise, non seulement par le départ
d’un de mes camarades boursiers, mais surtout parce que désormais
j’étais seul, livré à moi-même, sans repère, dans un pays qui m’était
totalement inconnu, avec une langue dont je comprenais et maîtrisais à
peine les termes ... bref c’était le flou total. Même si j’étais un peu
inquiet, perdu, nostalgique du fenua, de la famille, des amis, j’essayais
de rester calme. Après le traditionnel passage en douane, je me suis
dirigé vers le hall. En me trimbalant avec mes bagages et ma tonne de
colliers en coquillage autour du cou, plusieurs personnes me fixaient du
regard ; certains avec le sourire, d’autres bizarrement, sans doute à
cause, entre autre, de ma tenue vestimentaire : short, chemise à fleurs,
chaussures de sport (s’ils me trouvaient effectivement bizarre à cause
de mes habits, ils n’avaient pas du tout tort. Je l’ai appris plus tard, à
mes dépens). Sans faire attention, je traversais le hall jusqu’au guichet
d’information pour me renseigner. Une représentante d’Ausaid était
sensée venir me récupérer. Avant d'arriver au guichet, j’avais remarqué
non loin,
une femme très bien habillée munie d’un bloc note, d’une liste
et d’un tableau d’affichage. Trouvant cela étrange, je me suis approché
près d’elle et lui ai demandé si elle n’attendait pas, par hasard, des
boursiers Ausaid. Elle me répondit que oui. Je lui ai dit que j’en faisais
partit. Bingo ! (enfin c’est ce que je croyais !). Ma joie fut malheureusement de courte durée. Tout en vérifiant sa liste, elle m’annonça assez
froidement : « Désolé, mais je ne vois pas votre nom ». Vous n’imaginez pas dans quel embarras je me trouvais à ce moment là. La terre
semblait s’écrouler au dessus de ma tête. Je tentais de ne pas paniquer
et de me dire : « c’est une représentante d’Ausaid, mais bon... peut
129
Littérama’ohi N°7
Alvane Marae
être pas celle qui devait me récupérer » ( Oh boy ! c’était plus facile à
dire qu’à faire. ). En la remerciant, j’ai continué mon chemin vers le guichet d’information. Je me suis informé et après plusieurs minutes d’at-
tente, l’homme de l’accueil, me montra la femme que je venais de quitter il y a quelques secondes, en me disant que c’était la personne que
je recherchais.
J’aurais bien voulu lui répondre en lui disant : « En êtes vous sûr ?
Je viens de la quitter à l’instant et elle m’a dit que mon nom n’était pas
sur sa
liste ». Mais je venais tout juste d’arriver et pensant qu’il aurait
peut être pris ces paroles pour des insultes, je suis retourné vers la
charmante dame. Je lui ai demandé de nouveau si elle pouvait recontrôler sa liste, pour voir si je n’y étais pas. Après vérification et quelques
secondes d’angoisses, il se trouvait effectivement que mon nom y figurait. J’ai poussé un grand ouf de soulagement.
Après avoir rempli des formulaires administratifs et réuni tous les
étrangers (d’Italie, de Hong Kong, d’Afrique)
nous nous sommes rendus vers la porte de sortie, pour ce qui allait être
« ma
première grosse surprise ». Les longues heures d’avion
m’avaient fatigué, je voulais me dégourdir et profiter un peu du soleil.
Une fois les formalités et les présentations terminées, je me suis dirigé
vers la porte, qui s’est automatiquement ouverte et là...
A peine avais je posé les pieds dehors que j’étais aussitôt de retour
dans le hall. A l’extérieur, il faisait un froid glacial, j’étais gelé. Tout en
me réchauffant à l’intérieur, presque dans un état de choc, je trouvais
surprenant que le soleil à l’extérieur puisse resplendir et qu’en même
temps il fasse aussi froid (j’avais encore mes habitudes du fenua à ce
moment là). Sans chercher à comprendre, je me suis simplement mis à
rejoindre au plus vite la voiture qui était chargée de nous conduire au «
Student Village », une résidence universitaire située à Marybyrnong,
une « commune » en périphérie du centre ville. C’est là qu’a débuté
mon attachement pour l’Australie et plus particulièrement pour la ville
de Melbourne. Des mois passèrent depuis mon arrivée. Malgré les premiers jours d’adaptation difficile, je m’y suis assez vite accoutumé à ma
nouvelle vie. Raconter mon séjour entier en Australie prendrait plusieurs
autres boursiers Ausaid
130
Jeunes écritures
pages, il y a tant de belles choses à voir, visiter, relater, expérimenter.
En ce qui concerne Melbourne, outre son côté « ville fashion », je
retiendrais, entre autre, le changement régulier du temps. Plusieurs personnes pourront le confirmer, Melbourne est la seule ville en Australie
réputée pour avoir « 4 saisons dans une journée ». Au début, lorsque
des amis me l’ont raconté, je ne comprenais pas ce qu'ils voulaient dire.
Mais au bout de quelques mois, je prenais conscience de leurs paroles
:
le matin le soleil brillait, l’après midi il pleuvait ou parfois il faisait très
froid. Un autre jour, le matin il pleuvait et l’après midi il y avait du vent.
J’hallucinais par ce que je voyais. Si cela se produisait dans un interval-
mais là, c’était
régulièrement. Il m’arrivait même parfois de sortir le matin avec
un parapluie, tellement le temps était imprévisible (heureusement que
ce n’était pas tous les jours, sans ça ma chambre aurait ressembler à
un entrepôt à parapluie !). Malgré ces aléas climatiques, je garde néan-
le de temps de quelques semaines, je comprendrais,
assez
moins un souvenir mémorable de la ville cosmopolite, de ses immenses
buildings, du Rialto, du Colonial Stadium, le Victoria Market, Philipp
Island, le village de Ballarat, la plage de Wilson Prom, la gentillesse, le
côté relax et ouvert des gens, leur passion pour le sport et surtout l’immensité des terres. Que
ce
soit dans l’Etat de Victoria, dans le
Queensland ou dans d’autres Etats, l’Australie est entourée de vastes
champs, plaines, à perte de vue. Je me rappelle que lors d’une sortie
des amis, à deux ou trois heures de route du centre ville de
Melbourne, on traversait de gigantesques propriétés privées, qui ressemblaient plutôt à des ranchs, sur plusieurs kilomètres. A certains
endroits, on trouvait seulement une petite cabane en bois au milieu d’un
champ de blé qui paraissait illimité. J’étais sans voix lorsque j’ai vu ça
pour la première fois. Par comparaison, je dirais que certains ranchs ou
propriétés privés pouvaient facilement contenir une ou même deux
communes de Tahiti, tellement c’était immense.
Si je devais retenir quelques moments clés de mon séjour là bas,
ce seraient l’inauguration du Melbourne Museum (que plusieurs décrivent comme le plus grand musée du Pacifique sud), la distribution de
paquets de chips dans les rues lors des finales du « footy », sport très
avec
131
Littérama’ohi N°7
Alvane Marae
populaire en Australie (un mélange entre le rugby et le football américain), le jour où je me suis retrouvé à 2 mètres de Monsieur Steeve
Bracks, le « premier » ( le gouverneur) de l’Etat de Victoria, les 35°c à
40°c au mois de Février- Mars
(je n’avais jamais autant « chauffé » de toute ma vie) et...les jeux
olympiques.
De mes trois années passées au pays des kangourous, j’en garde
une expérience très enrichissante, inoubliable.
Alvane Marae
hirava Ariiotima
Paea, le 17 septembre 2004
A l’équipe de LITERAMAOHI,
Lorsqu’il m’a été demandé de faire une présentation sur ma vie, je
j’allais bien écrire, n’ayant pas l’habitude de
faire des autobiographies.
Mais, quandj’ai pris mon stylo et mon carnet, mes pensées se sont
inscrites “d’elles-mêmes” sur ie papier. J’ai voulu parler ainsi de ma rencontre avec mon époux parce que ça a été un réel changement pour
moi : dans ma façon de vivre, de penser, d’agir.
Ma vie a vraiment commencé avec mon époux. (Avant cela, je
vivais dans un cocon familial bien douillet mais qui m’empêchait de voir
l’horizon).
Et puis cela m’amuse de suggérer plutôt que de dire ou d’écrire.
Merci encore pour l’honneur que vous me faites en publiant mes 2
poèmes.
me suis demandée ce que
Recevez mes sincères salutations.
Mahirava ARIIOTIMA
“Qu’est-ce qu’une vie sur la terre ?... C’est une suite de changements... Pourquoi ces changements ?... Pour te permettre d’évoluer... Et
si je ne veux pas évoluer, et si je ne veux pas changer ?... Alors ta vie
n’aurait aucun sens...”
“Naître de nouveau” : “voilà de bien grands mots” diront certains. Et
pourtant... je l’ai vécue, cette renaissance. En rencontrant il y a trois ans
celui qui allait devenir mon confident, mon homme... l’homme de ma vie.
Il y a à peine trois ans, le mariage était une notion bien abstraite.
Maintenant, chaque jour qui passe contemple notre alliance, symbole
d’un amour partagé... Amour... Aimée, le nom de notre petite fille.
133
Littérama’ohi N°7
Mahirava Ariiotima
Rencontre qui changea ma vie, mon coeur, mon esprit, mes idées,
idéologies... mon être tout entier.
qui suis-je pour mériter ce bonheur ?...Je suis moi,
apprentie professeur de 26 ans, seulement moi... Mahirava.
Comme quoi.... le bonheur est là ; chacun de nous y a droit... Il sufmes
Et pourtant,
.
fit de le trouver...
A mon époux, ma reconnaissance éternelle.
Je suis née un 17 décembre 1978 à Papeete. J’ai grandi dans une
famille aimante de 5 enfants.
J’enseigne le français au collège de
Papara.
Depuis le primaire, j’ai toujours été fascinée par la langue française, et c’est entrant au collège que j’ai vraiment pris goût à la poésie.
J’ai écrit mon premier texte lorsque j’avais 10 ans et depuis j’écris
un peu par-ci, un peu par-là.
Je me suis mariée en janvier 2002 et en octobre 2002 notre petite
fille Aimée est naît.
Depuis, j’écris plus des textes par rapport aux 2 êtres les plus
chers à mon coeur : mon époux et notre fille.
134
Jeunes écritures
Poésies...
Ma petite perle
En marchant sur la plage,
Enfouie dans le sable,
Je trouvai une perle,
Blanche comme les nuages,
Eclatante comme l’étoile des mages.
Cette perle avec moi je pris
Et depuis elle changea ma vie.
Tout n’était que folie
Et chaque jour j’en ris.
Ma perle, mon amie que je chéris.
Chaque matin elle m’apporte fraîcheur,
Dans mes malheurs, du bonheur.
Quand mes yeux pleurent,
Avec elle ils deviennent rieurs.
Sa lueur à jamais gravée dans mon cœur.
En marchant sur la plage,
Enfouie dans le sable,
Je trouvai une perle,
Blanche comme les nuages
Eclatante comme l’étoile des mages.
135
Littérama’ohi N°7
Mahirava Ariiotima
Un matin à l’aube,
A mes yeux ma perle se dérobe.
Revêtue de sa robe blanche,
Elle dit adieu au globe
Et me promit une nouvelle aube.
Chaque jour sur la plage,
Je recherche dans le sable
Ma petite perle,
Blanche comme les nuages
Eclatante comme l’étoile des mages.
Mes yeux autrefois rieurs aujourd’hui pleurent.
Je me souviens de nos moments de bonheur
Et me rappelle sa douce chaleur...
Il y a toutefois cette lueur
D’espoir qu’un jour je reverrai ma perle, mon cœur.
Mahirava Arriotima
17 juin 2003
136
Jeunes écritures
Noël
Noël
: le bruit des feux d’artifice
Remplace celui des armes.
Noël
: les cris
joyeux des enfants devant leurs cadeaux
Couvrent les pleurs désespérés des petits misérables.
Noël
: l’amitié, l’amour,
la gaîté
Ont pris la place de l’individualisme, de la haine, de la tristesse.
Noël
: une main tendue,
charitable
Fait oublier ses soeurs meurtrières.
Noël
: ce moment
magique,
Où tout le monde est heureux, même les plus miséreux,
Où les pleurs deviennent cantiques,
Où la mort fait place à la vie.
Noël
: moment trop
bref...
Si seulement c’était tous les jours Noël
!
Mahirava Arriotima
22 novembre 2003
137
Littérama’ohi N°7
Vaite Devatine
JET D’AUTOPORTRAIT:
«
J'ai 27 ans
J’aime manger mais surtout dormir.
Dormir, il n’y a pas meilleur lieu de paix que ce monde là
Je baille, je grimace...mon dos me tire.
!
Toujours cette même douleur,
Toujours cette même tension
Eternelle...éternelle.
Elle me fait me sentir toujours
Et un peu plus chaque jour,
Me rappelant qu’elle est là.
Oui mon dos ! Je sais que tu m’accompagnes.
Parfois cependant, il serait sage que tu te taises un peu
Au moins pour me donner du répit.
As tu peur que je t’oublie ?
Comment le pourrai-je
?
Toi ma charpente,
Le bois de ce corps,
Toi ma poutre
!
Comment ai-je pu te négliger ?
Comment ai-je pu t’oublier ?
T’ai-je abandonné ?
Tu me le fais payer maintenant !
Tu as peur et donc tu as trouvé le moyen de prendre prise sur moi.
Ah dos, quel sculpteur as-tu voulu être ?
As-tu achevé ton travail, ou autre chose m’attend-il encore ?
Ah dos, ah double scoliose majeure !
Tu m’as emprisonnée !
Tu m’as tatouée de ta douleur !
»
(Vaite- mars 2004)
138
érama’ohi N°7
rélia Chansy - Christa Maono - Tatiana Lai Koun Sin
ORERO NO TE VAHINE
E vahiné tavaimanino
E vahiné e èri i te tairaa o te vivo
Na roto i te rahuraa a Taaroa
Na na i horoà mai i te n?tura
No te ora, no te tamaru
E no te àhu ia tatou.
A àhu i t? tino e to oè rouru e
A faaôri ia na.
A ôri na roto i te noanoa o te mau tiare tahiti
I mua i te aro o te mau alto
Tei raro aè i to oè na mana.
E, na roto i to oè ànaànatae rahi
E èri, e ora, e huti
Te faatura nei oè i to oè taère
A ôri e Tapairu e,
A haaparare i to oè Ite na te ui api
la ère ia p?èhu te rahu a Taaroa.
CHANZY Aurélia
ORERO NOTETATAU
Tatau, Tatau
I te tau o te P? ra,
Ua tul to ‘oe na roo.
T?ho’e a’e ra ia te n?na’a M?’èhi,
No 'oe noa ia.
Tapura’a, ‘Aruera’a, ‘Oaoara’a, ‘Amuira'a
O ta ‘oe ia t?taura’a.
139
Littérama’ohi N°7
Aurélia Chansy - Christa Maono - Tatiana Lai Koun Sing
Noa atu te ti’ara’a o te ta’ata,
Mai te Ari’i, te mau manahune e tae roa atu i te mau vao.
Ter? ra, i te taera'a mai o teie mau Tapanehi
Na te ara,
Mama a’e ra to t?tou hiro’a tumu, ta t?tou mau peu
Mai te tahitumu o te mata’i.
Tomo a’e ra t?tou i roto i te ho’e Ao ‘ap?.
Haere atu ra ia ‘oe
Na mûri iho i to t?tou
Mau T?puna
Mai te rave ato’a
I to ‘oe ‘a’amu.
Tei hea atu ra ia ’oe i teie nei ?
Maoti a’e ra i te t?tavara’a
O to t?tou na mau m?tua
E te hia’ai rahi o te mau u'i ’Ap?,
Ho’i mai nei ‘oe
Na roto i te P?.
Ter? ra, ua morohi ri’i ta 'oe faufa’a rahi,
Te Mana ia e t?’àti nei i te ta’ata e te mau Atua.
MAONO Christa
LAI KOUN SING Tatiana
(tirés des Orero et poèmes des TPE des Terminales du Lycée La Mennais qui avaient travaillé sur
Limage de la femme
Le tatouage)
-
-
140
ITEVAHI NOTE HAU
Haere mai, a tapiri mai
Approche toi, viens plus près
A puhi I roto I to àau
Souffler dans mon Coeur
Te mau parau no te here
Les mots tendres et fous de l’amour
Atuu mai, a honi mai na
Te iripaia o toù nau paùfifi
Viens poser tes lèvres charnues
Sur mes épaules nues (douces)
i to ôe na ùtu hinihinu
Dessine sur ma peau
A nenei ia horiri
Des torrents de frissons
Toù iri mai te vai puè
A faa î ia ù I to ôe maitai
A ninii mai I to 6e ièiè
Ouvre ma chair de ton audace
Inonde mon ventre de ton bonheur
Fais moi simple et pur(e)
A taui ia ù, e taata noa, e taata maitai
Fais moi (un) Être de Lumière
A taui ia ù, e taata no te rama
Dépose sur la portée de mon âme
A tuu i te hohonu o toù àau
,
Les chants divins de l’amour
Te mau himene navenave o te here
Emmène moi vers les étoiles
A tai ia ù I te mau rama ra
Là où la paix inonde le ciel.
I te vahi no te hau
Jean Marie Biret, Yvonne Tetuira
Littérama’ohi N°7
J-M. Biret, Y. Tetuira
ITE MURIAVAI.
Mai te peho hohonu
I rotopu i te mau mato
Raro aè i te tamaru o te purau
Te hahaere noa ra te mau ànavai
Omuhumuhu i te pae tumu o te mape
Ua horo te vai ateate mai te vaipihaa tahe atu i te muriavai
Mai te tahi vahi ë atu i te tai hauriuri
Na te ariari o te tairoto
Ua tiraha te moana
Tai vahatete ânei
Tai ièiè ânei
Te Faahema ra te vaimiti i te vaimato
E tau anoi i te muriavai,
Herehereraa, tauahi,
Horiri ânei,
Navenave ânei.
Jean Marie Biret, Yvonne Tetuira
TIAITURURAA
la teatea re reva i teie po
la î te mau rama no te tialtururaa
la puhi mai te matai haumaru I teie po
la î i te haù noànoà no to tatou mau taa motu
la mahanahana to àau i teie po
la manii noa te here e te ànapa rama
Te tahi te tahi
E ia àmui i te mau reo no te himene faateniteni
To taua nunaa
To taua àià
To taua huitama.
Jean Marie Biret, Yvonne Tetuira
142
Jeunes écritures
E ‘ORAMA MANAHAU
E ôrama tei pou (mai)
Mai te rai mai
Te tiai mai ra te merahi
E here, e oaôa rahi tona
E ôrama na te Tumu Nui
Tei horoà mai ia ù
Te ànaànatae e te àau maru
E ôrama no te hau e no te ora
A tauturu mai ia ù
A rama i toù varua
A pou mai ia ù nei
la î au i to ôe mana
E i to ôe hau.
Jean Marie Biret, Yvonne Tetuira
143
Littérama’ohi N°7
Anne Bihan
Paroles tressées en forme de libre abécédaire
sur le thème du
«
3ème Salon du livre de Tahiti
:
La femme dans la littérature (du) Pacifique »
Un thème bateau, banal, peut parfois devenir un excellent chemin
pour questionner l’essentiel. C’est un peu ce qui s’est passé avec l’invitation à s’exprimer en tant que femme et qu’écrivain, à partir du thème
du salon du livre 2004 de Tahiti
:
«
La femme dans la littérature
Pacifique ».
Ma première réaction, à la découverte de ce thème, a été d’agacement. Imaginerait-on un Salon du livre sur le thème « Uhomme dans la
littérature Pacifique »
? Et l’absence d’un « du » n’y changeait rien,
même si l’idée de paix se trouvait ainsi joliment suggérée.
De quelle femme parlait-on
?
Est-ce quecela existait d’abord, LA femme, le concept de femme,
l’essence féminine, l’idéal mythique et nous, pauvres filles réelles, incar-
nées, n’avons plus qu’à ramer pour être à la hauteur ?
S’agissait-il de parler de la femme comme personnage dans la littérature ?
Dans ce cas écrite, décrite par qui
? Devait-il être question de la
femme océanienne devenue objet littéraire dans la littérature occidentale ? De la femme vivant dans le Pacifique, toutes origines confondues,
telle que décrite, écrite dans la littérature plus récente, prenant apparemment son destin en main ?
Ou devait-il être question de la femme comme auteur de littérature
?
Mais de quelle femme une fois encore : de la femme océanienne
plus largement de la femme écrivant dans le Pacifique, qu’elle y soit
née ou pas, ce qui est mon cas puisque je vis et j’écris en Nouvelle-
ou
Calédonie depuis seulement douze ans
144
?
Conférences
N’y avait-il pas un piège enfin derrière cette préoccupation apparente de la féminité ?
les littératures émergentes » l’an
colères de Philip Mclaren et d’Anita Heiss,
J’avais en tête le colloque sur ce
dernier à Nouméa, les
auteurs aborigènes,
celles de Flora Devatine et Chantal Spitz. Est-ce
induit
le
s’extasie sur l’émergence d’une littérature des peuples premiers
? Une
que la représentation du lien entre femme et littérature
par
thème du salon n’était pas jumelle de celles qui prévalent quand on
représentation d’immaturité... « Regardez comme ils ont grandi ces
petits, ces petites. Ils, elles écrivent maintenant. Consacrons leur une
réflexion spécifique. »
Mais attention, l’écriture, la littérature, celle qu’on ne qualifie pas,
qui est LA littérature simplement, se joue ailleurs.
Seulement LA littérature n’existe peut-être pas plus que LA femme.
Est-on bien certain que cela ait un sens par exemple de parler de
LA littérature du Pacifique
?
dit
Ne fait-on pas pareillement des rapprochements hâtifs lorsqu’on
LA littérature latino-américaine, projetant sur elle des représentations
qui ne laissent guère de place à des auteurs pourtant incontestablement latino-américains, mais non conformes à l’image ?
Puis justement, ce qui, dans le Pacifique, m’éblouit, c’est ce témoignage permanent de la formidable vitalité d’une approche plurielle du
monde.
Or tout soudain, ce Pacifique pluriel se résoudrait en UNE littérature
?
Peut-être oui, mais peut-être pas, et attention quoiqu’il advienne à
ne pas
réintroduire en lousdée une lecture univoque de la diversité.
Femmes, Littératures, Pacifique
Pour qu’une parole soit possible, à ce stade du questionnement,
me devenait donc nécessaire
il
de détourner quelque peu le thème impo-
sé, en ajoutant aux mots ce pluriel qui dit si fortement le Pacifique, et
même l’indéfini qui est marque de sa liberté :
145
Littérama’ohi N°7
Anne BIHAN
non
pas LA femme donc, mais LES femmes, DES femmes ;
non
pas DANS mais EN littérature ;
non
pas LA littérature, mais LES littératures, DES littératures...
...
et le tout dans un océan Pacifique où la mer lie, relie, n’est
pas la fin des terres, un autre monde, mais le monde même. Un
monde fluide,
liquide, ontologiquement « féminin » pourrait-on dire.
Mais un monde surtout où se joue cet équilibre de terres qui se dres-
sent et de mers qui les épousent, dans un va-et-vient continu entre
ouverture et pénétration, un va-et-vient d’étreinte perpétuelle.
Mais une fois décidé qu’il m’importait de parler DES femmes EN lit-
térature DANS le Pacifique, le premier problème posé n’était pas résolu : questionner le rapport féminité-littérature avait-il un sens ? Était-ce
donc si différent d’être un homme et un écrivain, ici et maintenant, dans
le Pacifique ou ailleurs
?
Après les mots Femmes, Littératures, Pacifique, d’autres s’imposaient avec lesquels mes ennuis allaient bel et bien commencé :
Chant, Conquête, Corps, Désir, Ecriture, Emergence, Féminin,
Féminité, Mort, Naissance, Reconquête, Sens, Voix... Légitimité
aussi... Sûrement... D’abord peut-être.
Prenons
«
féminin, féminité
».
On dit littérature féminine (c’est
dans ce cas perçu par les lettrés comme vaguement péjoratif) ou, plus
noble, littérature de femmes. Mais dit-on littérature masculine, littérature d’hommes
? Non bien sûr.
Peut-on pour autant en finir d’un trait avec cette question de la «
féminité
»
de l’écriture ?
J’aurais bien voulu, mais par exemple, sur le site très féministe des
Éditions des femmes, se réaffirme l’idée que l’écriture est sexuée, et
cette idée, il n’est pas toujours si facile de s’en débarrasser.
Admettons alors que l’écriture soit sexuée comme chaque chose
sur cette
146
planète. Dans ce cas de quel sexe parle-t-on ? Celui du corps
Conférences
de l'écrivain ou vaine ? Celui de thèmes qui seraient plus ou
d’essence masculine ou féminine
moins
? Celui des mots ? Et quoi encore ?
Quel corps en effet parle dans l’écriture ? Car il y a bien un corps
qui parle, cela au moins est pour moi, au milieu de tout ce questionnement, une certitude. Ce corps crie, écrit, pense, s'inscrit, se prononce.
L’auteur de théâtre Valère Novarina considère que le corps de l’acteur est fondamentalement féminin, que « tous les grands acteurs sont
des femmes. Par la conscience aiguë qu’ils ont, dit-il, de leur corps de
dedans...
».
Mais le corps qui écrit
? Féminin lui aussi ? Pas si sûr.
écrivant », de se laisser traverser, pénétrer par les bruits du monde.
Seulement cette pénétration n’est rien sans cet autre désir, tout aussi
puissant, d’érection celui-là, de projection d’une langue qui cherche à
Certes, cela semble commencer par l’acceptation, pour tout «
nommer, comme pour la première fois, ce
monde.
Écrire serait donc se dresser, avec tout ce corps pénétré de partout
par tous les bruits du monde, pour faire de sa voix, de son
chant, de sa
parole projetée, projectile, une espérance de puissance capable d’y
changer quelque chose. Parce que nommer autrement, c’est déjà changer quelque chose.
Une écriture sexuée donc. Je voulais bien l’admettre. Mais relevant
du cycle du yin et du yang. Tour à tour
féminine, masculine, androgyne,
laisserait parler plus
et chacun, chacune d’entre nous d’un livre à l’autre
ou
moins l’une de ces deux énergies.
Cela m’allait mieux.
Mais je n’en avais pas fini encore avec le doute.
autour de moi,
Car regardant
écoutant la parole de femmes et d’écrivains écrivant
posais une nouvelle
question : étais-je si certaine de ne pas prendre mes désirs pour des
dans le Pacifique mais aussi bien au-delà, je me
réalités ?
147
Littérama’ohi N°7
Anne BIHAN
Un autre mot en effet s’imposait : celui de légitimité.
Je constatais par exemple que nombre de femmes écrivent sur des
thèmes finalement soigneusement balisés : l’amour, le désir, le corps,
les petites choses du quotidien, le départ des enfants, la transmission
des savoirs traditionnellement placés sous leur autorité.
Mais combien d’entre elles ouvrent leur écriture d’emblée sur une
problématique philosophique, politique ? Est-ce que pour traiter ce type
de problème, elles - moi compris -, ne pratiquent pas toujours un peu la
pédagogie du détour ? Est-ce que, femmes, nous nous sentons réellement légitimes à aborder tous les thèmes ou est-ce que notre liberté
d’écrire ne s’exerce pas en terrain balisé
? Des balises bien intégrées
certes, mais qui ne tardent peut-être pas à révéler leur vraie nature de
barreaux si l’une d’entre nous s’avise de les franchir.
En revenant de Tahiti en mai dernier, cette ultime question a conti-
nué de m’habiter. Celle de la part de légitimité et de la part d’illégitimité
dans notre pratique de l’écriture. Appliquée aux femmes, elle pourrait
sans doute
dominée
s’appliquer aussi à tout écrivain qui écrit en situation dite «
».
Peut-être avons nous encore à conquérir - mot à énergie masculine habituellement - à
reconquérir pour être femme, écrivain, ici et main-
tenant, dans le Pacifique comme ailleurs dans le monde.
« Écrire, c'est faire assaut contre la frontière », disait Kafka. Cela
vaut pour les femmes.
Mais conquérir sur quoi ?
Sur la parole masculine, en s’autorisant à emprunter des chemins
qu’elle n’a pas encore ouverts ? Peut-être.
Sur la parole des dieux, en s’autorisant à leur être infidèle ?
Sûrement. Et justement, les femmes en Océanie me semblent à la croisée de ce chemin. Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes.
D’un côté nombre d’auteurs femmes réaffirment avec force la parole ancestrale, une identité dont elles sont traditionnellement les déposi-
148
Conférences
taires et qu’elles ont pour rôle de faire passer d’une génération à l’autre.
Elles écrivent pour en défendre, et à juste titre, la mémoire vive.
De l’autre elles ont à assumer le fait que cette réaffirmation est rendue possible par une rupture avec l’ordre
traditionnel des choses, qui
donnerait plutôt la parole aux hommes. Or cette rupture n’est-elle pas
historiquement rendue tout à la fois possible et nécessaire, par la rencontre avec ceux et celles qui sont venues de l’horizon ?
Enfin, il est une autre dépendance dont l’écriture est un chemin
écrivaines,
pour s’affranchir. Celle que, garçon ou fille, écrivains ou
en
Océanie comme ailleurs, nous avons à surmonter pour pouvoir habiter
en
conscience un monde où continuité et rupture se conjuguent sans
cesse
avec
l’une à l’autre, où il s’agit de transmettre mais aussi de rompre
la transmission pour rendre possible d’autres lectures du monde,
totalement inédites : à savoir la tentation du retour aux origines.
Jean-Marie Tjibaou l’a écrit : ce retour, aucun peuple ne l’a vécu.
C’était une parole d’homme, une parole hautement politique. Je la traduis pour ma
part en disant qu’écrire implique une part de deuil.
Qu’écrire suppose
l’acceptation de vivre séparée. Qu’écrire est de
l'ordre d’une maternité regardant en face la mort qui commence avec la
naissance. Qu’écrire n’est pas seulement une conquête sur la parole
mâle, mais sùr la parole des déesses matriarcales, sur leur appétit
fusionnel qui est un appétit castrateur, mortifère.
Or cela, c'est peut-être plus difficile à assumer pour les petites filles
que nous sommes, les mères tentées par la fusion physique que nous
pouvons aussi être.
Mais vivre et écrire, écrire et vivre, consiste peut-être à le tenter.
Anne Bihan
Littérama’ohi N°7
Rarahu Boirai
L’IMAGE DE LA FEMME TAHITIENNE À TRAVERS
LA LITTERATURE FRANÇAISE DU XXe SIECLE
En 1771,
paraît en France, écrit par l’explorateur scientifique
Bougainville, la relation de sa circumnavigation :
Voyage autour du monde par la frégate la Boudeuse et la flûte l’Etoile
(1). Autour de son escale à Tahiti qui a duré une dizaine de jours et à
laquelle il a consacré deux chapitres, ses lecteurs font grand bruit. Il leur
plaît d’y lire la survivance d’un Age d’or qu’ils croyaient à jamais révolu.
Si Bougainville a pris soin de nuancer son propos, son public ne veut
retenir que la facilité des amours rendus paradisiaques par la douceur
du climat, la luxuriance de la végétation et la beauté de la femme tahitienne. Cet engouément naît sous l’impulsion de l’urgence, il devenait
en effet impératif de trouver, sans délai, l’île bienheureuse qui n’avait
cessé de hanter l’imaginaire occidental et qui semblait se dérober à
toutes les investigations maritimes. Les philosophes des Lumières
auront beau dénoncer ce phantasme afin de mieux exposer leurs théories sociales, leurs contemporains s’obstineront à voir en la femme tahiLouis- Antoine de
tienne, un don de la Providence, l’initiatrice de cet Eden océanien.
D’autant que la mutinerie qui éclate en 1788, au large de Tahiti, à bord
de la Bounty, renforce leur thèse. Elle devient la sirène retenant par ses
charmes les marins
qui ne peuvent y résister. Ce sont ces mêmes
charmes qui déclencheront paradoxalement, l’arrivée, en 1797, de colonisateurs d’un tout autre genre : les évangélisateurs anglais de la
London Missionary Society. Sous leur influence, la société polynésienne se modifie
profondément et irrévocablement, engendrant un avant et
après la christianisation. L’image de sensualité et de félicité attachée
à la femme tahitienne et véhiculée par le monde littéraire européen
aurait pu évoluer considérablement, mais il n’en sera rien. Elle se renforcera plutôt, célébrée par un Hugo, un Byron, un Chateaubriand, elle
incitera même des artistes tels que Loti, London, Stevenson, à vivre en
personne l’exotisme polynésien.
un
150
Conférences
Face à ce passé si riche et si contrasté, il devient intéressant de
savoir comment les écrivains français du XXe siècle ont disposé de cet
héritage, de quelle manière ils ont participé à cette longue chaîne, quelle image de la femme tahitienne ils donnent à voir. Aussi pour ce faire,
je propose que nous nous penchions sur trois romans, genre dominant
par excellence, qu’ont écrit trois auteurs qui sont venus en Polynésie et
dont la réputation d’homme de lettres est incontestée. Ainsi, nous interrogerons tour à tour Les Immémoriaux de Victor Segalen (2), Touriste
de bananes de Georges Simenon (3) et La tête coupable de Romain
Gary (4). Puis, pour finir et engager le débat qui suivra, nous confronterons leur vision à celle d’une femme tahitienne qui, elle aussi, a choisi
pour mode d’expression le roman. A travers L’île des rêves écrasés de
Chantal Spitz (5), il nous importera de voir jusqu’où leurs regards s’accordent, jusqu’où leurs regards divergent.
1907, Victor Segalen,
polynésienne d’autrefois,
Avec Les Immémoriaux, ouvrage paru en
se livre à une véritable reconstitution de la vie
trop déçu de ce qu’il avait découvert en débarquant à Tahiti et qu’il rapporte ainsi : « La nature est restée sans doute intacte, mais la civilisation a été pour cette belle race maorie infiniment néfaste. » (6). Segalen
refuse cette agonie et tente dans un superbe effort d’arracher à l’oubli
un
passé qui avait sombré dans le silence et la nuit. Ainsi, il fait revivre
dans son légendaire, dans sa mythologie, un peuple qui a abandonné
ses
valeurs, qui, au contact du monde occidental chrétien, a renoncé à
sa différence.
Son oeuvre, véritable pamphlet, oppose, en deux parties distinctes,
séparées par une ellipse de vingt années, la vie libre et joyeuse des
anciens Polynésiens à celle austère et inhibante qu’ont imposée les missionnaires protestants. Et à ce qu’il considère être une véritable catastrophe, Segalen accuse, non seulement les nouveaux agents de l’expansion coloniale, leur intolérance, leur impérialisme, leur incapacité à apprécier l’autre en tant qu’égal, mais aussi les Tahitiens qui, oublieux de leur
identité, avides de nouvelles dignités, n’ont pas hésité à rejeter ce qui
constituait leur richesse, entraînant un bouleversement irréversible.
151
Littérama’ohi N°7
Rarahu Boirai
Et c’est à propos
de la femme tahitienne que l’interrogation de
Segalen se fait incisive. Qu’a-t-elle gagné au change ? En a-t-elle
perçu un quelconque bénéfice ? Sa réponse est sans équivoque, rien.
Segalen sait la condition de la femme d’autrefois. Si elle était issue
de la classe des rois, des arii, elle bénéficiait de tous les égards, mais
dès qu’elle appartenait aux rangs inférieurs, son traitement s’inversait
jusqu’à l’esclavage. Femme du peuple, sa situation n’était guère
attrayante puisqu’elle avait pour devoir d’assumer les lourdes tâches
inhérentes à sa condition, celles de satisfaire les besoins des classes
supérieures. Arioi, son sort devenait plus enviable, mais elle devait alors
se soumettre à la règle incontournable de cette troupe de baladins, l’infanticide.
Segalen ne cache pas plus son rôle d' « Ornée-pour-plaire » (7),
la satisfaction des hommes jusqu’à servir de monnaie
d’échange ou encore d’appât quand des étrangers venaient à menacer
conçu pour
la cohésion de la société.
Et pourtant Segalen, malgré ses éléments peu engageants, clame
que la femme n’a rien gagné avec l’évangélisation. Il soutient avec
vigueur que la christianisation a tué son énergie vitale en emprisonnant
son corps dans de longues robes amples et incommodes, en la privant
de ses expressions primordiales qu’étaient la danse et le chant, en
introduisant dans son esprit la notion de culpabilité quand il ne s’agissait que d’aimer.
Au bout du compte, Segalen considère qu'elle est perdante. Elle a
perdu ce qui, à ses yeux, la rendait unique, son harmonie avec son
milieu naturel.
Pour Segalen, la femme tahitienne, c’est celle du Tahiti des temps
anciens, celle qui laissait son désir s’épanouir sans entraves. Cette
période, dont il n’en a aperçu que des vestiges et dont il a la nostalgie,
Segalen la recompose afin de la vivre au moins intérieurement, à la
force de son imagination. Ce qui le fascine surtout c’est le prélude à
l’amour que représentent les danses traditionnelles et c’est avec
enthousiasme qu’il restitue ces moments privilégiés entre tous :
152
Conférences
Une femme sortie de la foule, ajusta ses fleurs, secoua la
tête pour mieux les fixer, fit glisser sa tapa roulée, et cria. Les batte«
ments recommencèrent. Jambes fléchies, ouvertes, désireuses, bras
ondulant jusqu’aux mains et mains jusqu’au bout des ongles, elle figura le ori Viens t’enlacer vite à moi. Ainsi l’on
répète, avec d’admirables
jeux du corps - des frissons du dos, des gestes menus du ventre, des
appels des jambes et le sourire des nobles parties amoureuses - tout
ce que les dieux du jouir ont révélé dans leurs ébats aux femelles des
tané terrestres : et l’on s’exalte, en sa joie, au rang des êtres tapu. A
l’entour, les spectateurs frappaient le rythme, à coups de baguettes
claquant sur des bambous fendus. Les tambours pressaient l’allure.
Les poings, sonnant sur les peaux de requins, semblaient rebondir
sur la peau de la femme. La femme précipitait ses pas. Des sursauts
passaient. La foule, on eût dit, flairait des ruts et brûlait. Les reins, les
pieds nus, s’agitaient avec saccades. Les hommes, enfiévrés, rampaient vers des compagnes. Parfois, les torches, secouées, jetaient,
en pétillant, un grand éclat rouge. Leurs lueurs dansaient aussi.
Soudain la femme se cambra, disparut. Des gens crièrent de plaisir.
Dans la nuit avancée, des corps se pénétrèrent. Les flammes
défaillaient. Sombre s’épancha. » (8)
Segalen s’est livré à un travail d'anthropologue pour serrer la réalité au plus près, mais son véritable intercesseur à la vie polynésienne
reste Gauguin pour qui il éprouve une admiration qui déterminera son
regard : « J’ai essayé décrire les gens tahitiens d’une façon adéquate à celle dont Gauguin les vit pour les peindre : en eux-mêmes, et du
dedans en dehors. Et ce n’est pas ma moindre admiration vers lui que
cette illumination de toute une race, répandue dans son oeuvre tahitienne. » (9)
Il nous appartient dès lors de nous interroger sur la pertinence de
sa reconstitution sachant que Gauguin lui-même n’avait pas hésité à
recomposer son univers exotique quand les informations lui manquaient, quand la réalité ne s’était pas montrée à la hauteur de son
attente.
153
Littérama’ohi N°7
Rarahu Boirai
ra
Segalen, comme Gauguin veut voir triompher son rêve, il l’assouvidans ce long poème en prose qui dira son phantasme avant son
amertume. Il veut son oeuvre
militante, génératrice d’une prise de
conscience avant la fin inéluctable d’une civilisation, si elle n’est pas
déjà intervenue.
Dans Touriste de bananes, roman publié en 1938, et qui s’apparente davantage à un reportage, Georges Simenon choisit de situer son
action au temps où les liaisons entre Marseille et Papeete s’effectuaient
par voie maritime.
Dès le début de l’oeuvre, la femme tahitienne est annoncée et cela
avant que le paquebot n’ait atteint Tahiti. D’emblée, elle est caractérisée
par un parfum de soufre. Elle est à l’origine du crime commis, au large
des côtes polynésiennes, par le commandant d'un de ces cargos mixtes
qui faisaient la ligne, sur la personne de son troisième officier. Elle
devient dès lors objet de curiosité, à quoi ressemble donc cette Tamatea
? L’attente est bientôt déçue car cette dernière ne possède pas la splendeur qui a fait la réputation de la femme tahitienne. A la question qu’elle suscite concernant sa beauté, la réponse ne se fait pas attendre : «
Ses seins peut-être, qui étaient fermes d’une belle couleur cuivrée. Ses
yeux étaient beaux aussi, mais vides de pensées et le nez était camus,
la bouche vulgaire. » (10)
Et c’est là que le mystère s’installe, comment une jeune femme
presque insignifiante et sans prétention peut-elle pousser à de telles
extrémités ? Le mystère s’épaissit quand on apprend qu’elle appartient
au comité de charme de Papeete qui accueille les bateaux en escale
renouant avec un rite devenu ancestral, source de fête collective où
l’érotisme loin de l’hypocrite pudeur peut se débrider. Et Simenon de
préciser :
« Ce ne sont même pas des prostituées. Tamatea et Hina n’en
étaient pas non plus, ni Angèle, ni Lola, ni Nénette. Elles vivaient le plus
souvent au Relais des Méridiens ou dans d’autres petits hôtels de la
ville, où, quand elles n’ont pas d’argent, on ne leur réclame pas le prix
de la pension.
154
Conférences
Parfois, un fonctionnaire leur loue une petite maison et elles y habitent pendant des mois, quasi bourgeoises, portant des souliers à haut
talons et des bas.
Au La Fayette, elles dansent et font boire, se retrouvent d’aventure
dans le lit d’un officier de passage ou d’un touriste de marque et on tes
voit revenir à l’hôtel avec un ou deux billets de mille francs que tout le
monde tes aide à dépenser en quelques heures.
N’empêche que d’autres fois, si elles n’en ont pas envie, elles refusent les offres les plus alléchantes et que les copains comme Jo ou
Raphaël montent chez elles quand ça leur chante. »(11)
Simenon ne résout pas l’énigme que pose le crime passionnel du
comme
commandant. Comment cet homme de cinquante ans, avec une famille
Métropole, avait-il envisagé sa liaison avecTamatéa ? D’autant que
celle-ci ne comprend pas un tel comportement, elle sait le caractère
en
éphémère de ce genre de fréquentation et a en pris son parti. Ces liaisons, forcément fugitives le temps pressant, entretiennent un manque
de connaissance de l’autre, si bien que chacun conçoit son partenaire
selon son imagination ou plutôt, selon ses lacunes, de sorte que des
incompréhensions ne sont jamais tirées au clair. Simenon ne les lèvera
pas. Il optera pour le silence et ses investigations se révéleront finalement superficielles.
Il semble en définitive que le commandant tue son jeune officier parce
que ce dernier a dévalorisé son union exotique, le privant de son rêve, vital
pour accepter la routine de son existence. La femme tahitienne, enfin, celle
dont Simenon rend compte et qui manque à bien des égards de représentativité, n’a rien d’exceptionnel. Il lui apparaît que sans contestation possible, sa renommée ne correspond pas à la réalité. Son sort cache mal sa
trivialité. Elle ne lui semble pas être à la hauteur de son mythe puisqu’elle
ne saura insuffler au touriste de bananes le goût de vivre quand celui-ci
comprendra que la réalité polynésienne ne correspond pas à son rêve.
Pour Simenon, l’image de la femme tahitienne est surfaite, car
observe-t-il, ne doit-elle pas se déguiser pour faire illusion, revêtir dans
les vestiaires du dancing la tenue indispensable au rêve, soit les incontournables couronne de fleurs et petit paréo. A Simenon de constater
155
Littérama’ohi N°7
Rarahu Boirai
que la femme tahitienne a perdu son authenticité si bien qu’elle ne vaut
plus le déplacement, mais il se garde bien d’en connaître les raisons. At-il eu l’impression, lui aussi, d’être venu avec une image qu’il a voulu à
toutes forces trouver au
mépris d’une histoire dont l’Occident s’enorgueillissait alors : la colonisation.
Avec La tête coupable,
le roman picaresque de Romain Gary,
paru en 1968, nous nous transportons à l’époque où la Métropole prit
la décision d’effectuer ses tirs atomiques en Polynésie. La femme tahi-
tienne, dans cette oeuvre, gagne en plénitude mais s’incarne exclusivement en une jeune femme prénommée Meeva.
Elle est présentée comme originaire des Tuamotu, fille du chef de
l’île de Ouana, ayant fréquenté l’Ecole des Missions jusqu’à
l’âge de
treize ans.
Si elle séduit dès leur première rencontre, le héros Gengis Cohn,
c’est indéniablement par sa beauté. Et si ce jeune popaa est si amoureux, c’est qu’elle ressemble à s’y méprendre au modèle de Gauguin
ce
Les lèvres avaient exactement la même
:
épaisseur moelleuse, les
yeux graves, sérieux, un peu tristes, le nez félin et la chevelure épaisse »
(12). Ce qui lui plaît, c’est la lourde beauté de son corps aux formes primitives et comme archaïques dans leur rudesse. Il en vient même, parce
qu’il veut éprouver le vertige des temps originels, à regretter l’apport de
sang chinois qui a pour effet de donner aux attaches, à la taille et au cou
une finesse préjudiciable. Car l’attrait
principal de sa séduction ne réside-t-il pas, en un aveu clairement affirmé, de sa féminité animale ? Gary
remarque, non sans ironie, à propos de la femme tahitienne : « Elle
n’avait même pas à être potable : il lui suffisait d’être exotique et d’évoquer la légende des mers du Sud. » (13). Plus loin, il ajoute :« Les touristes perdaient la tête dans les bras des filles dont l’équivalent esthétique en Europe ou en Amérique les eût fait fuir. » (14), et finalement
déduit : « Le Mythe qu’ils apportaient avec eux était infiniment plus
puissant que la réalité qu’ils serraient dans leurs bras. » (15). Nul doute
pour Gary, « Les hommes venaient à Tahiti à la recherche de l’exotisme,
du primitif et du mythologique » (15).
156
Conférences
Si Meeva retient son amoureux c’est qu’elle possède une qualité
essentielle, celle de le rassurer. Lui, si tourmenté, lui cachant sa véritable identité, ses activités antérieures, apprécie qu’elle ne l’interroge
pas. Son ignorance, elle n’a même pas le certificat d’études, lui est
douce et apaisante. Il n’a pas à être brillant, mais à laisser déborder son
imagination pour défendre l’oeuvre de Gauguin. Il veut le peintre pour
référent afin de témoigner de son incompréhension à l’égard de la politique observée par la France. Comment peut-on dans le même temps
louer la beauté de la femme tahitienne à travers ses tableaux et conce-
? A Cohn, dans sa lucidité désespérée, de tenter un baroud d’honneur pour lutter contre cette cruciale
voir l’implantation d’un site nucléaire
contradiction.
Or, si Cohn se révèle être à la fin du roman, un physicien français
qui a joué un rôle déterminant dans la réalisation de l’arme nucléaire
française venu expier sa faute sur le lieu de son crime, c’est Meeva qui
provoque le coup de théâtre.
De fille des îles, sans grande instruction, quoique connaissant un
grand nombre de légendes, ce qui ne manque tout de même pas d’intriguer, Meeva se révèle être, en définitive, Liebchen Kremnitz, fille d’un
professeur de droit international à l’Université de Tübingen, elle-même
diplômée en anthropologie. Si elle n’a jamais rien dit de son métissage, car elle a la possibilité de faire illusion physiquement, c’est qu’elle
craint d’être rejetée par l’homme qu’elle aime, ce qu’il ne manque pas
de faire dans un premier temps. Dès lors, tout bascule, et le désarroi
de Meeva s’étale au grand jour : son besoin de retourner aux sources,
de renouer avec le passé c’est parce qu’elle ne veut pas se résigner à
l’idée que les dieux de ses ancêtres ont disparu de la tradition orale
pour trouver refuge dans les musées occidentaux. A son père de la
qualifier : « Liebchen est une de ces jeunes révoltées toujours en
conflit avec notre pauvre civilisation... Elle a quitté l’Allemagne pour
venir vivre en Polynésie. Toujours cette vieille hantise du paradis terœstre, ce besoin d’innocence et cette volonté des civilisés de revenir
sur leurs pas, aux origines comme si l’on pouvait repartir dans une
autre direction... » (16)
157
Littérama’ohi N°7
Rarahu Boirai
Quand Cohn pensait que Meeva ignorait son identité, quand il ne
connaissait pas la sienne, il s’était demandé s’il pouvait l’emmener en
France, craignant qu’elle ne s’étiole, qu’elle ne perde ses couleurs, son
innocence et sa pureté. Il estimait que ce n’était pas une vie pour une
vahiné, il refusait de réfréner sa sexualité. Or, et c’est là le piquant de la
chose, quand il apprend son identité, son regard change. Elle n’est plus
celle vivant librement sa sexualité, mais une nymphomane, une détra-
quée sexuelle assouvissant ses appétits.
A Romain Gary de mettre en exergue l’imposture à laquelle la
femme tahitienne doit se livrer afin d’être prise en considération. Il cornpatit avec elle de sa difficulté d’être, de trouver ses repères alors qu’elle appartient à une civilisation dévastée, alors qu’elle est obligée pour
retrouver son passé de se rendre dans les musées ou dans les bibliothèques européennes qui en ont consignés des vestiges, preuve de la
supériorité occidentale. Mais de quelle supériorité s’agit-il ? Celle de
continuer une oeuvre de destruction avec l’implantation d’une base
nucléaire ?
Dans L’île des rêves écrasés de Chantal Spitz, publié en 1991, la
femme tahitienne est vue de l’intérieur, soit par une femme tahitienne
qui porte un regard sur sa propre société. Et c’est une longue plainte qui
jaillit, non pas seulement pour dénoncer la dernière exaction commise
à l’encontre des Polynésiens, l’insupportable réalité des essais
nucléaires, mais parce que c’est la seule manifestation qui lui est permise et qu'elle s’autorise. La violence contenue immanquablement dans
son oeuvre se fait aussi pudeur afin de ne pas remettre à vif des plaies
impossibles à panser, afin de permettre l’idée d'un après, de poursuivre
l’espoir d’une reconstruction. Cette volonté d’aller toujours de l’avant,
cette puissance ce sont les femmes qui la détiennent et c’est en elles
que Chantal Spitz, met toute sa croyance. Car on a beau chercher,
l’homme n’a pas une place prépondérante dans ce roman, même s’il se
révèle être aussi un soutien précieux, aimant, sensible.
Pour qu’un après soit possible, il faut que le poids qui pèse sur le
cœur disparaisse. Et c’est ce que Chantal Spitz s’efforce de faire à tra-
158
Conférences
vers sa
généalogie de femmes qui ont été confrontées à l’homme blanc
à diverses périodes et sous différents aspects. Le premier contact, bou-
leversant, irréversible fut celui avec le missionnaire anglais qui n’eut de
cesse
de transformer sa nature profonde, fort de sa bonne foi. L’autre
contact douloureux s'établit lorsque un détachement militaire français
vient recruter les enfants du pays afin de grossir les rangs des soldats
engagés dans la Seconde Guerre mondiale : « Pourquoi vient-il les
chercher pour chasser l’envahisseur hors de chez eux, alors qu’euxmêmes se sont installés ici sans aucun droit ? » (17). Cette rencontre
se fait encore plus cruciale, quand plus tard, la France impose sa présence encore plus massive et plus dévastatrice avec l’implantation du
Commissariat à l’Energie Atomique et le Centre d’Expérimentation du
Pacifique. Mais pour imaginer un lendemain, la condition impérative
s’avère être la lucidité. Et c’est sans complaisance que Chantal Spitz
examine tous ceux qui, parmi les Polynésiens, ont permis ce nouveau
désastre de société, générant « profit, envie, pauvreté, délinquance,
prostitution, exploitation » (18), et condamne tous ceux qui n’ont pas
voulu savoir par confort, par égoïsme, par bêtise. Toutefois un espoir
subsiste, et c’est vers la femme que Chantal Spitz se tourne.
D’ailleurs son ouvrage n'est-il pas un hymne à la femme tahitienne
qui viscéralement porte en elle sa terre. Et c’est ce lien indéfectible qui,
malgré les vicissitudes endurées, la sauve. Ainsi, Teuira n’omettra pas
quand son enfant partira pour la lointaine Mère Patrie de glisser dans
ses
affaires un tube de bambou contenant la terre de leur île, Tetiare
mobilisera
forces pour
empêcher la défiguration de sa terre
d’Amour quand il sera question d’y implanter une base de lancement de
ses
missiles. Et si d’aventure elle fait taire en elle ce lien vital, si elle ne l’ac-
cepte pas, elle en meurt. Eritapeta mourra de ne pas l’avoir reconnu.
Indiscutablement, la femme tahitienne apparaît majestueuse, une
autoglorification ? Plutôt un hommage à toutes celles qui ont su, par
delà la difficulté d’être, se réaliser. Car les femmes qui sont mises en
évidence chez Chantal Spitz, sont des battantes. Certes, la femme tahitienne est présentée comme une amoureuse attentive à l’homme qui
partage sa vie, mais surtout comme une forte personnalité allant jus-
159
Littérama’ohi N°7
Rarahu Boirai
qu’au bout de ses idées, capable de défier l’ordre de la société pour
vivre son amour, d'endurer les sarcasmes des gens bien pensants pour
protéger son enfant, de combattre les idées reçues pour préserver sa
terre.
Bien sûr, la femme apparaît belle, de cette beauté qui lui a valu tant
de déboires historiques et qui a fait couler tant d’encre, mais pas
seule-
ment, même la femme au « corps usé » (19) est admirable, car elle
possède l’autre beauté, celle qui ne se voit pas si on n’y prête pas attention, celle de l’amour.
Car c’est la mère qui a la primeur dans ce roman. La femme tahitienne est avant tout celle qui sait ce que ressent son enfant avant
même qu’il n’ait cherché à verbaliser ses sentiments. Elle est encore
celle qui lit sa blessure derrière le masque rassurant qu’il affiche,
celle
qui trouve les mots consolateurs quand la peine est à la limite du supportable. Elle est aussi celle qui est capable d’observer un silence bienveillant pour respecter un choix qui lui échappe, celle qui dépasse sa
souffrance pour insuffler la force de vivre. Son savoir en ce domaine est
inné et infaillible puisqu’il vient du plus profond de ses entrailles, et
qu’elle ne permet à personne d’entraver cette communication.
Mon enfant unique, née d’une rare passion
Je t’ai volée à l’amour de ton père
Je t’ai voulue à moi sans partage
Tissant chaque matin une toile d’amour
Pour t’offrir une vie conforme à mes rêves.
J’ai bâti une cage, monde irréel
Pour te protéger-du monde des hommes.
Aujourd’hui l’amour de ton père t’enlève,
T’offrant avec ce morceau de terre
Un nouveau monde qui te prend à moi.
Tu pars vers ta nouvelle vie,
Lien qui t’unit enfin à lui après tout ce temps.
Je ne connaîtrai pas cette terre d’amour
Où tu vas naître à ta vie de femme,
160
Conférences
Cadeau de ton père après la vie qu’il t’a donnée.
Tu n’as pas choisi la sécurité de la petitesse
Et tu souffriras sans doute beaucoup
Mais la douleur est le prix à payer au bonheur.
Tu vivras tes rêves, autres que ies miens,
Mais si au bout du chemin tu trouves l’amour,
Don de Dieu accordé à ceux qui le méritent
Tu sauras que la vie que tu as choisie
Est la seule que tu devais vivre.
Mon enfant unique,
Je t’aime depuis l’instant où tu m’as habitée
Dans le nid que mon corps t’a aménagé.
Je te laisse partir vers ton avenir
Mais tu es en moi, plus fort que tout
Jusqu’à la fin de mes jours.
Vis la vie que tu dois vivre
Et si tu trouves ton bonheur
Alors je serai heureuse. (20)
particulièrement l’attention de Chantal
Spitz, trois femmes d’une même famille qui essaient de négocier, selon
leur époque et leur personnalité, une blessure qui ne cicatrise pas, et
qui même s’infecte selon les événements, selon leur personnalité.
Toofa, jeune fille m?’ohi, qui connaîtra l’amour dans les bras de son
unique amant anglais, souffrira toute sa vie de la lâcheté ce dernier, qui,
richissime et afin de préserver son statut social, refusera de reconnaître
leur enfant. Dès lors, cette bassesse condamnera la mère et la fille à
mettre une croix à la place du nom du père, souillure indélébile quand
il s’agit de s’insérer dans une société devenue soucieuse des convenances occidentales, méprisante quand on ne s’y conforme pas.
Emere, qui d’abord souffrira du manque de courage de son père en
la privant de légitimité, souffrira davantage encore quand celui-ci, toujours avide de plus de richesse, vendra la terre à laquelle elle est viscérâlement attachée, cette terre qui l’avait vu devenir femme, femme
Trois femmes retiennent
161
Littérama’ohi N°7
Rarahu Boirai
aimante et comblée par l’homme qui avait compris ce lien indéfectible.
Tetiare souffrira de cet héritage de deux cultures, qui semble non
seulement au fil du temps ne jamais pouvoir se concilier, mais qui au
contraire va en s’exacerbant quand l’inconcevable est devenu réalité.
Aussi, elle se fera parolière pour dire cette déchirure qui l’obsède et
dont elle veut garder la mémoire afin que l'histoire cesse de se répéter.
Formidable pulsion de vie qui
lui permettra de dépasser sa violence
accumulée, de concevoir un avenir de paix et d’amour.
Si au moment où Chantal Spitz écrit son roman l’avenir lui semble
terriblement bouché, il reste qu'il est une prière fervente pour qu’un nouveau
cataclysme ne se reproduise pas. Elle connaît la puissance de la
femme tahitienne à les affronter mais lui espère des moments de pur
bonheur. Une utopie
?
Il reste en conclusion à rappeler combien l’image de la femme tahitienne s’est modifiée
au cours
du XXe siècle. Segalen
persiste à la
concevoir en Eve des temps premiers, perpétuant ainsi la vision phan-
tasmatique de l’Occident, en l’accréditant de surcroît par une reconstruction qui se veut historique, Simenon, se contentant d’une approche
superficielle, estime sa réputation surfaite et dénonce son artifice. Gary
confirme l’imposture, à laquelle la femme tahitienne a été dûment
conviée et qui a entretenu en elle la confusion. Il déplore que l’image
édénique véhiculée à son sujet n’ait pas su empêcher les essais atomiques et dans un élan fraternel marqué d’impuissance, il compatit à sa
difficulté d’être. Depuis les écrivains français sont atteints de mutisme,
leur conscience semblant butter contre ce nouveau cataclysme que
représente l’ère nucléaire aux conséquences encore maL connues. Aux
femmes de Lettres polynésiennes à prendre le relais. Chantal Spitz
réclame la fin de la représentation réductrice dont la femme tahitienne
a fait jusqu’à présent l’objet, afin que les vicissitudes auxquelles cette
dernière a été confrontée cessent d’être masquées et sa dignité rendue.
D’autres voix s’élèvent en ce sens, contribuant à donner vie à une
image plus authentique voire à une autre littérature.
Rarahu BOIRAL, mai 2004
162
Conférences
NOTES
1) Louis Antoine de BOUGAINVILLE. Vovaae autour du monde par la frégate la Boudeuse et la
flûte l'Etoile. La Découverte. Maspero, 1980.
2) Victor SEGALEN. Les Immémoriaux. Seuil, 1985. Points, n° R111.
3) Georges SIMENON. Touriste de bananes. Gallimard, 1938. Folio, n° 1236.
4) Romain GARY. La tête coupable. Gallimard, 1938. NRF.
5) Chantal SPITZ. L’tle des rêves écrasés. Au vent des îles, 2003.
Victor SEGALEN. Lettre à ses parents, 23 janvier 1903, inédite in Henry BOUILLIER, Victor
Seaalen. Mercure de France, 1961, p. 57.
7) Victor SEGALEN. Les Immémoriaux, ibid., p. 20.
8) Victor SEGALEN. Les Immémoriaux, ibid., p. 58 - 59.
9) Victor SEGALEN. Lettre à G. O. de Monfreid, 12 avril 1906, inédite in Henry BOUILLIER, Victor
Seaalen. ibid., p. 94.
10) Georges SIMENON. Touriste de bananes, ibid., p. 44 - 45.
11) Georges SIMENON. Touriste de bananes, ibid. p. 81.
12) Romain GARY. La tête coupable, ibid., p. 77.
13) 14 -15 - Romain GARY. La tête coupable, ibid., p. 176 - 177.
16) Romain GARY. La tête coupable, ibid., p. 289.
17) Chantal SPITZ. L’île des rêves écrasés, ibid., p. 36.
18) Chantal SPITZ. L’île des rêves écrasés, ibid., p. 101.
19) Chantal SPITZ. Lîle des rêves écrasés, ibid., p. 42.
20) Chantal SPITZ. Lîle des rêves écrasés, ibid., p. 61 - 62.
163
Littérama’ohi N°7
Louis-José Barbançon
SALON DU LIVRE - PAPEETE, 2004
Femmes du Pacifique,
Imaginaire des hommes.
Femmes lascives
Soumises
Jouissives
Eprises
Oisives.
Femmes icônes
Figées dans l’éternité de leur nudité
Par les couleurs de Gauguin.
Combien de temps encore ?
Que vienne le cyclone !
Le cyclone briseur d’images
Au prénom féminin.
Il est là !
Son souffle a nom
Chantal
Flora
Titaua
Sia
Teresia...
Dieu que la femme est femme
Après le cyclone.
Louis-José Barbançon
Conférences
3° Salon du Livre de Papeete, avril 2004
Rangée du fond, de gauche à droite :
Louis-José Barbançon, Arlette Peirano, Michel Berger, Anne Bihan,
Marie-Claude Teissier-Landgraf
Au premier plan, de gauche à droite :
Claudine Jacques, Jean Vanmai, Nicolas Kurtovitch, Daniel-Taoahere Helme,
Flora Devatine, Chantal Spitz, Jimmy Ly
165
Littérama’ohi N°7
Actualités Littéraires
A propos de
«
Hutu Painu
«
-Tahiti, racines et déchirements »,
TAHITI BELOVED AND FORBIDDEN
Tahiti Herehia, Tahiti Rahuia”
Roman -
Auteur
:
Marie Claude Teissier/Landgraf,
rési-
dant à Raiatea - Polynésie Française Le texte original en français, Hutu Painu
-Tahiti,
racines et déchirements, a été publié en mai
2004 par les Editions « Au Vent des îles » - BP
5670-98716
Mail
La version
FORBIDDEN
-
-
Pirae - Tahiti - Polynésie française
: mail@auventdesiles.pf
anglaise, TAHITI BELOVED AND
Tahiti Herehia, Tahiti Rahuia, traduction de Doctor
Neil Carruthers (Nouvelle Zélande), a été éditée par l’Institute
Pacific Studies (IPS) - University of the South Pacific - Suva - FIJI
of
PO Box 1168-Suva-FIJI.
Mail
: editorips@usp.ac.fi
Elle est sortie le 7 Septembre 2004 à l’Université du Pacifique Sud à Suva.
Le Vice-Président de l’Université a présenté le livre lors de la cérémonie,
IPS Publication Booklaunch, l’auteur n’ayant pu se rendre à Fidji.
Sujet :
Ce
roman
est
un
témoignage de l’époque tahitienne au cours des
années 1945-1955.
Il retrace les péripéties souvent cocasses d’une fillette métisse se trouvant confrontée à plusieurs styles de vie, à plusieurs modes de pensées
et d’éducation ; son histoire souligne avec humour et amour les contradictions de la société polynésienne sous influence coloniale.
1.66
Actualités littéraires
Interventions publiques :
: les 27,28, 29 Mai
Dédicaces
2004 lors du 3ème salon du livre à
Papeete - Tahiti
le 5 juin à la librairie du Vaïma - Papeete - Tahiti
-
le 11 Juin à la librairie d’Uturoa - Raiatea
-
Interviews
12
,
:
Sur RFO Radio - En 2004, les 28 Mai, puis les 1er, 4,
-
19 Juin.
Avec Agence Tahiti Presse
-
Avec les journaux locaux : du 3 au 11 Juin
“La Dépêche” à Tahiti,
-
-
-
-
Clip TV
“La Dépêche”
à Raiatea
“Les Nouvelles”.
Sur RFO en Juillet 2004.
:
Exposés!Présentation :
-
le 25/05/04, au collège de Papara, classes secondaires
le 17/09/04, au lycée de Uturoa -Raiatea, à une réunion
-
pédagogique.
Commentaires de la Presse :
-
dans to’ere - Semaine du 17 au 23 Juin 2004
-
-
-
-
N°158
dans Tiki Mag - Semaine du 3 au 9 Juillet 2004
N° 650
dans TAHITI-PACIFIQUE magazine - Juillet 2004
-
N° 159
1)to’ere :
[... “La terre est peuplée de papas, de mamans, d’enfants, d’amis.
Tout comme les couchers de soleil, ils apparaissent puis disparaissent dans la vie, remplacés par d’autres personnes, différentes. Ainsi chaque personne est aimée de façon unique par les
autres, chacune reçoit son cadeau d’amour durant son temps sur
la terre. Donc il n’y a pas de trahison après la mort à aimer quel-
167
Littérama’ohi N°7
Actualités littéraires
qu’un d’autre. Tu peux aimer ta nouvelle amie sans remords, car la
première gardera toujours sa place spéciale dans ton cœur »...
De 1945 à 1955, dix années de la vie d’une très jeune métisse ballot-
tée, immergée, injectée sans préparation dans la société polynésienne
de l’immédiat après guerre. Au travers de l’évolution d’une enfant vers
un magnifique tableau de cette société sous
influence coloniale que nous offre Marie Claude Teissier-Landgraf dans
l’adolescence, c’est
ce roman.
Et si le sous-titre du livre “Tahiti Racines et Déchirements”
résume très justement le contenu du livre, il ne montre pas tout l’humour, la tendresse et l’amour qui alimentent la plume de l’auteur au fil
de ces presque 400 pages d’enchantement. Ne nous y trompons pas :
au-delà de la nostalgie qu’inévitablement ce genre d’évocations peut
faire naître, il y a aussi dans ce livre tout ce qui rend si compliqué le fait
de naître de parents différents,
entendre par là ces métissages multiples qui font la spécificité et la richesse de la société polynésienne
contemporaine. On aime sans restriction la simplicité et la franchise qui
ont poussé la plume de Marie Claude Teissier-Landgraf tout au long de
cet ouvrage.
A l’image de ces photos sépia qui dorment dans des boites à chaussures au
nous
fond de bien des placards, l’enfance de la petite Sophie qui
est contée ici, est une fenêtre ouverte sur des richesses inesti-
mables
:
celles de la mémoire, celles
qui sont indispensables pour
construire un avenir.
J.G.
2) Tiki Maq
Dans le Tahiti d’après-guerre
Magistral “Hutu Painu”
La littérature
polynésienne avance à petits pas, marche après
marche. Aux premiers récits un peu naïfs et manichéens mettant
168
Actualités littéraires
en scène des
gentils tahitiens plus ou moins opposés à des vilains
Popa’a, succèdent des textes plus charpentés, plus riches en profondeur, même si leur ton s’apparente parfois au babillage. Le délideux « Arbre à Pain » fait figure de pionnier, suivi aujourd’hui par
un non moins délicieux « Hutu Painu », à plusieurs niveaux de
lecture.
Enfin ça
décolle ! Après « Breadfruit » de Célestine Hitiura Vaite
(Polynésienne qui réside depuis plusieurs années en Australie), voici,
toujours porté par le souffle de la maison « Au Vent des Iles », le livre
à lire absolument durant ces grandes vacances, « Hutu Painu », que
l’on doit au talent de Marie Claude Teissier-Landgraf,
L’histoire presque au jour le jour, d’une petite fille fuyant une France
métropolitaine au sortir de la guerre avec une maman plus Popa’a que
le plus caricatural des Popa’a, pour retrouver son papa, un Polynésien
ayant passé le second conflit mondial à Tahiti.
Rien n’est simple pour Faty Boule
La «
petite », évidemment, est à cheval sur deux cultures, avec une
double racine que ses camarades polynésiennes aiment à lui rappeler
-
non sans
cruauté - dès qu’elle semble s’arrimer enfin à la souche
locale de son être.
Vahiné Tahiti blanc-blanc, vahiné popaa «
tahitianisée » ?
Faty-Boule », qui doit se battre pour se faire
admettre, tant à l’extérieur de chez elle qu’au sein de sa propre maison.
Ne nous trompons pas à la lecture en apparence très facile de ce récit
de près de quatre cent pages, texte qui se boit comme du petit lait... de
coco ! Marie Claude brosse à l’aquarelle le Tahiti flamboyant de l’aprèsguerre, mais sa peinture a bien plus de consistance qu’un simple badigeon à l’eau. Il y a, en effet, nombres de strates possibles de lecture de
ce travail d’une grande fraîcheur et finalement, Sophie, l’héroïne, n’est
que le prétexte d’une passionnante analyse de la double culture qui
imprègne notre société.
Rien n’est simple pour «
169
Littérama’ohi N°7
Actualités littéraires
Sophie en est au centre et en même temps le catalyseur, puisque les
réflexions suggérées avec délicatesse à chaque chapitre passent par
elle, tantôt pantin subissant, tantôt acteur modelant son destin.
Une pure fiction littéraire...
Bien entendu, Marie Claude Teissier-Landgraf a la bonne idée de préciser, au début de son ouvrage, qu’il ne s’agit que d’une pure fiction littéce que le lecteur se dépêche d’oublier (comme
bonnes résolutions) dès les premières pages tournées.
raire,
«
Hutu Painu », un livre à savourer au
Sophie ses
bord d’une plage, avec pour
seule vision, à l’arrière-plan, une barrière de corail mugissant sur le récif.
Daniel Pardon
3) TAHITI-PACIFIQUE magazine
Témoignage de la Belle Epoque
A Travers
son roman
intitulé « Hutu Painu
»,
Marie Claude Teissier-
Landgraf nous invite à partager ses souvenirs d’enfance marqués par
les paradoxes de la société polynésienne sous influence coloniale. Hutu
Painu, généralement un terme de mépris qui désigne un étranger ou
quelqu’un qui n’a ni maison, ni famille, ni amis, représente pour l’auteur
celui qui voyage, celui qui arrive de l’extérieur, qui ne se fixe pas à l’endroit où il arrive.
L’héroïne de l’histoire est Sophie, une demi (métisse) de mère française et de
père tahitien. En 1946, âgée de sept ans, elle arrive à Tahiti où
elle s’initie très rapidement aux mœurs locales, mais ses origines polynésiennes sont confrontées au style pop’aa de sa mère qui mésestime
les autochtones.
...«
La vie d’une enfant demi est toujours
délicate. Si le métissage
homme européen-femme polynésienne est bien accepté en générai, il
170
Actualités littéraires
la situation inverse, femme popa’a-polynésien »
qui ne facilite pas son adolescence....« Il n'y a jamais personne de
l’extérieur qui vient me voir : mes copines du quartier sont trop tahitiennes pour ma mère. Et quandje vais dans leurs familles leurs parents
sont gênés car je fais trop popa’a. Jamais personne ne m’accepte en
entier, seulement qu’une moitié de moi même ! »...Sophie en souffre
profondément et essaye de se trouver une identité. ... « Tu as le pouen va autrement pour
ce
voir de transformer en toi cette vilaine bataille destructrice en victoire
d’amour »...”Apprends à être heureuse en toi-même. »...
Aussi, grâce au regard vierge de préjugé de Sophie, on découvre ou se
remémore la simplicité du Tahiti d’avant les essais nucléaires, les diffi-
l'époque telles les maladies (lèpre, tuberculose),
privée catholique et l’amour sans limite pour son fenua.
...’’Sophie se laisse imprégner du mystère et du merveilleux de ce
monde nouveau. Elle se sent pleine d’admiration pour ce peuple qui sait
si bien traduire dans ses chants la magie de l’irréel et la beauté du réel.”
cultés de la vie de
l’éducation
Marie-Claude Teissier-Landgraf est originaire de Tahiti où elle a vécu
son
enfance dans les années 1950, celle que beaucoup appellent la «
époque ». Elle travailla aux Affaires Sociales puis à la
Commission du Pacifique Sud, elle oeuvra 14 ans au Vanuatu avant de
belle
revenir à Tahiti. Auteur de plusieurs ouvrages professionnels et d’une
en Français et en Anglais du peintre Nicolaï
Michoutouchkine *, ses nouvelles* furent publiées dans TAHITI-PACI-
biographie
FIQUE Magazine et dans Mana (IPS-USP Fiji). Elle est membre fonda». « Hutu painu » est son premier
trice de la revue « Litterama’ohi
roman, le témoignage de l’époque tahitienne après la Seconde guerre
mondiale plein d’amour, d’humour et d’anecdotes.
A lire pour le plaisir et avec grand plaisir...
Poema
Littérama’ohi N°7
Actualités littéraires
Autres publications de l’auteur :
*Biographie : « Le Russe de Belfort en Océanie », traduit en
anglais, « The Russian from Belfort in Oceania. » publiés par I’Institute
of Pacific Studies
University of the South Pacific - Suva, FIJI.
-
*Nouvelles dans TAHITI-PACIFIQUE magazine :
-
-
-
-
Rose et Marguerite » - 1996 - Juillet, N°63
« Vous avez dit draguer ? » - 1997 - Janvier, N°69
«
2003 - Octobre, N°150
«
11 h33 à Uturoa
«
Surprises de Micronésie » - 2004 - Mars, N°155
.172
»
JIMMY M. LY
LA FUREUR D’ECRIRE
(Tahitipresse) - Jimmy M. LY, 63 ans, icône de la renaissance
culturelle chinoise à Tahiti, évoque sa passion pour les lettres et sa
frénésie de la plume.
L’écrivain jette un regard lucide sur sa cornmunauté à laquelle il appartient. « Lorsque les
premiers Chinois sont arrivés à Tahiti, il faut dire
que leurs ressources culturelles étaient maigres. Il
s’agissait de gens peu éduqués. Mais ce n’était
pas de leur faute » Depuis les choses ont changé. Et notamment grâce à ses amis avec lesquels
il fonde l’association WEN FA pour défendre et
promouvoir sa culture. Pour ce faire, Jimmy M. LY
participe à la publication du livre « Histoire et portrait de la communauté chinoise de Tahiti » et lance les festivités du
Jour de l’An Chinois qui est devenu aujourd’hui une manifestation
incontournable. La communauté issue de l’Empire du Milieu se redécouvre rites, traditions et moeurs culturelles et s’y adonne joyeusement.
s’est en
fait découvert une vocation sur le tard. Après des études scientifiques,
une rencontre inopinée va changer sa vie : l’écrivain haïtien René
BALANCE le persuade de changer de voie, de laisser tomber les
chiffres pour jouir du bonheur des lettres. Grâce à lui Jimmy M. LY
devient, par hasard, amoureux du français aux Etats-Unis. Une expérience qui le lie à jamais à son amour d ‘écrire.
Parti faire ses classes en métropole, l’écrivain polynésien
«
La Chine ? Je n’y ai rien malheureusement
découvert »
Nouvelles de
la rubrique des
De retour en Polynésie française, Jimmy, pigiste aux
Tahiti laisse poindre ses premières inspirations dans
173
Littérama’ohi N°7
Actualités littéraires
chiens écrasés. Avec une idée fixe : retrouver et sillonner les traces de
ses
origines. « Si je n’avais pas mes racines à défendre, je m’ennuie-
rais profondément. » s’amuse-t-il.
Jimmy ne manque pas d’ailleurs de lancer un cri aux jeunes générations pour leur rappeler d’où elles sont issues, à travers la publication
HAKKA en Polynésie », en 1996. Pour l’écrivain, remonter le fil du passé est essentiel à l’apprentissage de son
identité. Dans cette optique, il s’envole pour la Chine. « Il fallait à tout
prix que je retrouve la source. Qu’est-ce que j’y ai découvert ? Rien !
Absolument rien ! Je m’attendais à retrouver quelque chose d’authentique qui me relierait à mes ancêtres. Mais je n’ai vu que des usines »,
regrette-t-il. Son dernier roman, « Adieu l’étang aux chevrettes » relade son premier livre, «
te cette douloureuse et navrante constatation.
Si Jimmy LY a pris la plume sur le tard, c’est parce qu’il lui a fallu «
du temps pour que les questionnements qui
étaient enfouis (en lui)
prennent vie et ressortent. »
Son goût pour l’écriture est né également de cette « envie qu'ont
les artistes de se mettre en danger, de confronter son inspiration et ses
idées au jugement des gens avec le risque de se planter totalement ».
« Parce qu’une fois que le livre est écrit, il n’appartient plus à l’auteur.» insiste-t-il. Mais il y avait aussi un autre défi derrière tout cela :
« Prouver que quelqu’un d’ici peut écrire aussi bien que les auteurs de
métropole. »
A l’occasion du Salon du Livre à Papeete, auquel il participe,
Jimmy M. LY se dit satisfait de l’évolution de la littérature polynésienne.
Elle
a enfin réussi à se détacher des clichés péjoratifs qu’on lui
plages, vahiné, et cocotiers. La littérature polynésienne
d’aujourd’hui entre dans une phase de maturation. »
connaissait
:
Steve Vialat,
TAHITI PRESSE,
28 mai 2004
■174
TERGIVERSATIONS
ET REVERIES DE L’ECRITURE ORALE
Œuvre poétique de Flora Devatine
(Préface de Bernard Rigo)
Tahiti ! Mot magique qui nous projette dans un
rêve de fleurs, d’eaux limpides et de corps balancés
dans la brise marine ! L’on y est constamment aspilu
9
•«Æfeï-CKïS
ré par la nature, et, dans ces conditions, l’exercice de
,
„
.
.
l’écriture peut apparaître difficile, voire rébarbative.
Dans
une
véritable
profession de foi, un cri,
Flora Devatine nous invite dans son œuvre poétique
j « Tergiversations et rêverie de l’écriture orale - Te
j Pahu
long voyage initiant et
«
C’est mauvais signe lorsque les mots-se refu-
a Hono’ura », à un
ouvrant la voie à l’écriture.
~
.
■
•
sent aux hommes que les dieux ont désignés pour être gardiens des
indiquait Victor Segalen dans les « Immémoriaux », en évoquant le rite vital de passage du Mana* de la mémoire aux récitants ou
«
promeneurs de la nuit ».
« Oralité, écriture », il est temps, à un moment venu, de « se faire
signe ». « La dynamique du signe » est un « échange de soi à l’autre,
de l’autre à soi », l’occasion d’« une parole portée au plus loin ».
« On n’a guère que les mots pour se perdre et pour se trouver ».
« Ecrire est » véritablement « une action grave et dangereuse »...
« c’est dans l’écrit que nos sociétés exigent l’engagement et la responsabilité du citoyen ».
Flora Devatine « (prend) le risque de l’écriture qui expose ». En
proie à la scriptomania, la maladie de l’écriture, elle analyse son cheminement, ses interrogations diverses, ses sources d’inspiration, avec une
respiration hésitante, oppressée, saccadée et en dernier lieu irrésistible.
mots
»
175
Littérama’ohi N°7
Actualités littéraires
Elle devient ainsi « l’auteur de sa vie », dans une «
tentative » qui
peut paraître désespérée mais qui est « gage d’humanité ».
Comme « Léopold Senghor chante la négritude » « avec souvent ie
timbre d’un Claudel », Flora Devatine met au jour sa polynésianité, sa «
ma’ohitude », ( ma’ohi : maori : natif du pays du lieu ), avec des accents
d’un Raymond Queneau, en explorant un langage manipulé, en faisant se
côtoyer langue châtiée et langue natale, ou bien d’un René Char, en imprimant une poésie de soleil et d’ombre, non dénuée de violence.
Là encore, ie dialogue est difficile entre les cultures, il faut livrer un
combat contre la langue du colonisateur qu’il faut investir, pour la transformer, la fissurer, l’enrichir avec inventivité avec des mots polynésiens
de tous les jours. Le poète, comme le musicien, comme le peintre, vit
au milieu des choses, déclarait Sartre.
Oui, « c’est par la parole qu’on libère l’écrit et (...) par l’écrit qu’on
libère la parole. Il n’y a pas d’expression seconde ni de seconde exprèssion ». Flora Devatine nous incite à « jongler » avec les mots, des «
mots-galets » qui « (ricochent) sur des vagues d’émotions », avec
l’esprit qui passe par des phases de rémission, de grande exaltation ou
de douleur lancinante. Les doigts pianotant sur son clavier d’ordinateur,
dans un effet de manège rempli de répétitions, d’anaphores, d’enjambements, elle déclare écrire, en se lignifiant comme le « tapa » frappé
de sa ligne d’oralité, pour faire « fleurir bon les mots de vanille, de tiaré,
de anuhe » ( fougère arborescente ).
Par son courage, elle me fait penser à une autre Flora, Flora
Brovina, poétesse, créatrice
de la ligue des femmes albanaises.
Condamnée à 12 ans d’emprisonnement, ballottée de prison en prison
et soumise aux mauvais traitements, elle écrivait ses poèmes avec de
la cendre de cigarette mêlée à de l’eau sur des vieilles lettres.
Elle exhorte ainsi toute la Polynésie, et au-delà à écrire. Que ton
appel soit largement entendu. Que beaucoup, dans le ressac des mots,
suivent le sillage du balancier de ton pahi ( pirogue ).
*Le Mana
:
pouvoir surnaturel chez les polynésiens, que leurs ancêtres sud-asiatiques et indonésiens
leurs auraient amené. Il a été également transmis aux mélanésiens. Le Mana est la base du Tabou.
Marc Bouan
176
L’ÎLE DES REVES ECRASES
Chantal Spitz
(Editions Au Vent des Iles)
Cette saga familiale, histoire de gens heureux
mêlés malgré eux à la vie d’une culture étrangère,
de
métis
enfants
de
l'amour assis entre
deux
chaises, d’incompréhension réciproque, n’a pu être
écrite qu’avec une plume trempée dans l’Amour.
LAmour de la Terre,
l’Amour des Anciens,
l’Amour de femmes et d’hommes les unissant pour
l’éternité dès leur
premier regard, l’Amour d’un
peuple trahi par l’histoire, l’Amour de la langue originelle, l’orgueil de faire partie d’un peuple.
Tous ces amours, qui n’en font qu’un, sont offerts au lecteur ébloui
dans une langue magique mêlant au français des mots mahoi qu’il corn-
prend instantanément, tant il est baigné dans l’ambiance.
C’est la geste océanienne de la lutte désespérée et inutile d’un
peuple contre l’inéluctable arrivée d’un monde qui lui est tellement
étranger. Cette intrusion est ressentie comme un viol. On y entend le cri
luttons pour vivre debout “ que tous les peuples du monde ont poussé un jour ou l’autre de leur histoire. On y trouve aussi posé l’inextricable problème de la propriété foncière.
Cet hymne à l’identité, pose la question de la compréhension entre
les peuples, de cette mystérieuse attirance réciproque et récurrente des
individus de mondes différents, qui les rapprochent, parfois malgré eux,
et finit si souvent par leur détruire l’âme.
“
'
Cette île des rêves écrasés ne pourrait-elle pas être l’athanor de
l’espoir ?
Ce livre devrait être inscrit au programme de toutes les écoles du
monde.
P. Humbert
177
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m»
■
«UMETE FLUO»
UNE PEINTURE DE MALISSA ITCHNER
PAR ANNIE REVA’E COEROLI
la ora
Féminité-harmonie
Flora
courbes de fleurs
qui s’allongent
Voici 1 photo
se dressent
D’un tableau
doux nom rêveur
De Malissa
“oiseaux de paradis”
Que je t’envoie
comme une
amitié qui circule
de virgule en virgule
des yeux, je vais, je viens,
nappe à fleurs,
umete, fruits, feuilles,
Intitulé
vase,
«Umete Fluo»
je cueille
Choix des mots
ces
Mots-jeunesse
et je me sens bien
fleurs,
petits bonheurs
hauts en couleurs
naïveté
Choix de couleurs
simplicité
couleurs douleur
gaîté
couleurs douceur
beauté
couleurs tendresse
d’une fille
qui sourit
Féminité-érotisme
et regarde la vie
de juxtapositions
avec des yeux
qui se rencontrent
et se fondent
sans se confondre
s’embrasent
soudain
s’embrassent
enfin.
Annie
qui brillent
“Umete fluo”, Oeuvre de MALISSA ITCHNER
EDITIONS
TEITE ISBN 2-9518794-8-2
Fait partie de Litterama'ohi numéro 7