B987352101_PFP1_2003_004.pdf
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Littérama’ohi
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Dossier
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Ont participé à ce numéro :
d’ecriîtiresi
Kareva Mateata ALLAIN
Patrick AMARU
Association ’Ana ’Ihi
Alexandre Moeava ATA
Michou CHAZE
Loci ne CHAVES
Annie Reva’e COEROLI
Flora DEVATINE
Heiariki Nina FAAFATUA
Bertrand-F. GERARD
Lorrène GOUASSEM
Danièle-Taoahere HELME
Marie-Hélène HELME
Te’ura Camélia MARAKAI
Daniel MARGUERON
Manu’ora NAUTA
Titaua PEU
Chantal T. SPITZ
Patrick SULTAN
u Ma’ohi
M.-C. TEISSIER LANDGRAF
TonyoTOOMARU
Liline TUPAI
Mflhméro 4
Novembre 2003
EDITIONS
ÏEITE
Littérama’ohi
Ramées de Littérature Polynésienne
Te Hotu Ma’ohi
Publication d’un groupe d’écrivains de Polynésie française
Directrice de la publication
Flora Devatine : boîte postale 3813
Papeete, 98 713 Tahiti
Fax : (689) 820 680
E-mail : tahitile@mail.pf
Comité de direction
:
Patrick AMARU
Michou CHAZE
Flora DEVATINE
Danièle-Taoahere PIELME
Marie-Claude TEISSIER-LANDGRAF
Jimmy LY
Chantal SPITZ
Numéro 04 / novembre 2003
Tirage : 600 exemplaires
-
Imprimerie : STP Multipress
mise en page : patricia sanchez
© Editions Te Ite
*
© EDITIONS TE ITE, 2003
Revue
Littérama’ohi
Ramées
de Littérature
Polynésienne
Membres fondateurs
Patrick AMARU
Michou CHAZE
Flora DEVATINE
Danièle-Taoahere HELME
Marie-Claude TEISSIER LANDGRAF
Jimmy LY
Chantal SPITZ
-Te hotu
Ma’ohi -
EDITIONS
TEITE
LISTE DES AUTEURS DE LITTERAMA’OHI N°4
Kareva Mateata ALLAIN
Patrick AMARU
Association ’Ana ’Ihi
Alexandre Moeava ATA
Michou CHAZE
Locine CHAVES
Annie Reva’e COEROLI
Flora DEVATINE
Heiariki Nina FAAFATUA
Bertrand-F. GERARD
Lorrène GOUASSEM
Danièle-Taoahere HELME
Marie-Hélène HELME
Te’ura Camélia MARAKAI
Daniel MARGUERON
Manu’ora NAUTA
Titaua PEU
Chantal T. SPITZ
Patrick SULTAN
Marie Claude TEISSIER-LANDGRAF
Tonyo TOOMARU
□line TUPAI
SOMMAIRE
Liste des auteurs
p.
Sommaire
p.
Editorial
4
5
p. 7
p. 9
INFORMATIONS • PARUTIONS • EVENEMENTS
p. 10
DOSSIER : «Quelles langues d’écritures ?»
p. 13
Les membres fondateurs de la revue Littérama’ohi
Annie Reva’e Coeroli
Langues des ancêtres
p. 14
Danièle-Taoahere Helme
Le langage du cœur
p. 20
Titaua Peu
Quelles langues d’écriture ?
p. 33
Lorrène Gouassem
Ma langue caldotienne
p. 35
Chantal T. Spitz
langue domination
langue libération
p. 40
Marie-Claude Teissier Landgraf
Une langue pour imaginer.
p. 44
Te’ura Camélia Marakai
Oui, écrire !
p. 50
POEMES
Association ‘Ana ‘Ihi
Poètes en herbe
(Poèmes de Heiariki Nina Faafatua, Tonyo Toomaru,
Liline Tupai, Locine Chaves, Te’ura Camélia Marakai)
p. 52
Marie-Hélène HELME
Poèmes
p. 59
Te’ura Camélia Marakai
Te rei mua o te reo - La proue sacrée de la langue
(Extrait de «Aue...Te Oeoe o te ‘a’au» : «L'écho des
entrailles...» : traduit en français par l’auteur)
p. 72
5
Littérama’ohi N°4
Annie Reva’e Coeroli
“VAIHERE” (Poèmes traduits en anglais par l'auteur ;
traduits en tahitien par Isidore Hiro )
....p. 84
Michou Chaze
Etienne
p.
86
p.
90
ECRITURES
Kareva Mateata-Allain
Réminiscences du va’a popa’a
Alexandre Moeava Ata
Escale en Rafflésie (extrait du Journal)
p. 101
Titaua Peu
Hannah (extrait)
Manu’ora Nauta
p.124
Matari’i
(extrait de E HE’EPUANUI TE RA : «C’est un beau
coucher de soleil» : traduit en français par l’auteur)
p.140
Flora Devatine
Extrait de Logue (3)
p.162
Patrick Amaru
Te tohu a Tetohu
p.178
ACTUALITE LITTERAIRE
Bertrand-F. Gérard
Lire le ma’ohi
p.183
Manu’ora Nauta
Mutismes de Titaua Peu
p.194
Patrick Sultan
Le premier homme né blanc (Benang de Kim Scott)
p.198
Daniel Margueron
Bibliographie des écrivains polynésiens francophones
PEINTRE
Michel Ko par Michou Chase
6
p.203
Littérama’ohi
Ramées de Littérature Polynésienne
Te Hotu Ma’ohi
Elle a été fondée par un groupe apolitique
d’écrivains
polynésiens associés librement :
Patrick AMARU, Michou CHAZE, Flora DEVATINE,
Danièle HELME, Marie-Claude LANDGRAF,
Jimmy LY, Chantal SPITZ.
Le titre et les sous-titres de la
revue
traduisent la société
polynésienne d’aujourd’hui :
«Littérama’ohi», pour l’entrée dans le monde littéraire et
pour l’affirmation de son identité,
«Ramées de Littérature Polynésienne», par référence à la
rame de papier, à celle de la
pirogue, à sa culture francophone,
«Te Hotu Ma’ohi», signe la création féconde en terre polynésienne,
Fécondité originelle renforcée par le ginseng des caractères
chinois intercalés entre le titre en français et celui en tahitien.
-
-
-
-
La revue a pour objectifs :
-
de tisser des liens entre les écrivains
originaires de la
Polynésie française,
-
de faire connaître la variété, la richesse et la spécificité des
auteurs originaires de la Polynésie française dans leur diversité
contemporaine,
de donner à chaque auteur un espace de publication.
Par ailleurs, c’est aussi de faire connaître les différentes
facettes de la culture polynésienne à travers les modes d’expres-
sion traditionnels et modernes que sont la peinture, la sculpture,
la gravure, la photographie, le tatouage, la musique, le chant, la
danse... les travaux de chercheurs, des enseignants...
7
Littérama’ohi N°4
Et pour en revenir aux premiers objectifs, c’est avant tout de
créer un mouvement entre écrivains polynésiens.
Les textes peuvent être écrits en français, en tahitien, ou
dans n’importe quelle autre langue occidentale (anglais, espa-
gnol,.. ) ou polynésienne (mangarévien, marquisien, pa’umotu,
rapa, rurutu...), et en chinois.
Toutefois, en ce qui concerne les textes en langues étrangères comme pour ceux en reo ma’ohi, il est recommandé de les
présenter dans la mesure du possible avec une traduction, ou
une version de compréhension, ou un extrait en langue française.
Les auteurs sont seuls responsables de leurs écrits et des
opinions émises
En général tous les textes seront admis sous réserve qu’ils
respectent la dignité de la personne humaine.
Invitation au prochain numéro :
Ecrivains et artistes polynésiens,
cette revue est la vôtre : tout article bio et biblio-graphique vous
concernant, de réflexion sur la littérature, sur l’écriture, sur la langue d’écriture, sur des auteurs, sur l’édition, sur la traduction, sur
l’art, la danse, ...ou sur tout autre sujet concernant la société, la
culture, est attendu.
Les membres fondateurs
8
Editorial
Littérama’ohi persiste et signe un numéro quatre avec pour
thème «Quelles Langues d’Ecritures ?». Interpeller le lecteur
à partir d’un thème, provoquer des réactions, n’est-ce pas là un
moyen d’exciter des ripostes qui deviendront des écrits ?
Les partenaires de cette revue conscients que les balbutiements deviendront
«Langues d’Ecritures», délient les cordes
spécifiques à chaque auteur. Camélia MARAKAI fait résonner
l’Echo des Entrailles, Titaua PEU le français malgré moi, vlan les
deux pieds dedans. ‘Ana’lhi, association des Etudiants introduit
les poètes en herbe, ils ont raison à Tahiti l’herbe pousse très
vite ! Manu’ora NAUTA nous transpose dans son roman : un
beau coucher de soleil avec Matâri’i.
Les avancées de la pirogue cherchent des textes pour
lec-
teurs concernés afin de croire que l’écrit garde son sens dans une
époque de haute technologie. Les joies les craintes, les espoirs,
les critiques font partie du défi. Grâce à tous ceux qui osent la
plume dans l’esprit qui est le leur, le vent souffle dans la voile de la
Ramée, quatrième escale avec «Quelles Langues d’Ecritures ?»
La pirogue de Littérama’ohi trouve sa direction avec des
coups de rames qui provoquent des vagues concentriques qui
houlent les réflexions de Chantal SPITZ, tandis que Flora
DEVATINE propose «Des effluves sulfureux de mots vaporeux». Pour la suite, ne pas tout révéler, chut... à lire !
Je vous invite à la page qui vous convient et laissez-vous
glisser au gré de l’aventure littéraire polynésienne.
Danièle-Taoahere Helme
9
Littérama’ohi N°4
INFORMATIONS • PARUTIONS • EVENEMENTS
Corinne Mateata McKITTRICK,
DERNIERES PARUTIONS
Te a’a’mu noTintin, Te pa’apa’a
Ouvrages et revues
‘àvae fa’ahohoni piru
.(traduction en langue tahitienne de
Etienne AHUORA (pseudonyme),
l'aventure de Tintin “Le crabe aux
Les parfums du silence
pinces d’or”, avec la collaboration
de Voltina Roomataaroa-Dauphin,
théâtre, éditions Le motu, Tahiti,
2003.
John
Fa’atae Martin, Raymond
Vanaga Pietri) éditions Caster-
Virgile HAOA,
man, Paris 2003
L’alliance ma’ohi
illustrations de
Gotz, pour adolescents, éditions Aux vents des
îles, Papeete 2003.
Jimmy M. LY,
Adieu l’Etang aux chevrettes
éditions Te ite, Papeete 2003.
Chantal T. SPITZ
L’île des rêves écrasés
(réédition, 1991) éditions Aux
vents des îles, Papeete 2003.
La Revue LITTERAMA’OHI :
N° 3
des
«Rencontres des mondes,
expressions culturelles et
questions identitaires»,
éditions Haere Po, Tahiti, 2003.
de
Aux
La
des
polynésiens, diffusé par
MATA,
Voix des
l’auteur
Etudiants, N°5
primé, Anne-Catherine
BLANC ; Célestine Hitiura Vaite ;
Tavae RAIOAOA,
l’artiste polyvalent Jonathan Men-
Si loin du monde,
avec
Lionel Duroy, Ohéditions 2003
Titaua PEU,
carelli, 1°Prix de sculpture au Festival des Artistes Polynésiens d’octobre 2002 à Papeete...
Le périodique a reçu :
-
Mutismes,
(3° édition revue) éditions Haere
po, Papeete 2003
10
?
«Vie culturelle» ; Prix littéraire des
étudiants ; les livres sélectionnés;
îles,
Papeete, 2003.
récit écrit en collaboration
sommes-nous
(juin-juillet août 2003)
l’anglais,
vents
Où
les éditions Te ite.
L’arbre à pain,
roman traduit de
:
pages d'écritures, extraits
conférences... par plusieurs
auteurs
TE U’I
Célestine Hitiura VAITE,
éditions
(avril 2003)
Dossier
Les membres de l’AFAREP,
le Prix Fondation Varenne (août
2003)
le Prix «Coup de cœur» de
l‘Animafac (septembre 2003)
-
Bravo les étudiantes et les étu-
Patrick Sultan
diants de l’Université de
Littéraire, septembre 2003)
Poly-
(in La Quinzaine
nésie Française !
EVENEMENTS
ON EN PARLE
2° Festival des Artistes
MUTISMES
de Titaua Peu
éditions Haere Po
“...Il est des brûlures contre les-
quelles le monoï ne peut rien.
Bienvenue chez les gens de
Peu !... Une langue décomplexée,
énergique, juteuse, une fiction cousue de
Voilà
cicatrices.
livre
qui mérite de trala métropole. Avec une belle santé, il fracasse le mythe tahitien...”
F. P. (in Le Canard enchaîné 13 août 2003)
un
verser
l’océan jusqu'à
Polynésiens
(Place To’ata - septembre 2003)
200 artistes ont exposé 500 oeuvres, peinture, sculptures, photos
durant 5 jours sur la place To’ata.
Salons du Livre
Des auteurs polynésiens ont été
invités aux salons littéraires.
Odette FROGIER
au
Salon du Livre de l’Outremer
(18-19 octobre 2003) à Paris sur
le thème : «Enfances et jeunesultramarines»
ses
Flora DEVATINE
HOMBO
et Chantal T. SPITZ
Premier Salon du Livre de la
de Chantal T. Spitz
au
éditions Te ite
Nouvelle Calédonie, à Pondimié
“...On dit souvent (c’est désormais
(Côte Nord-Est) (16-19 octobre
2003), rencontre d’auteurs au-
ponsif) que les écrivains postcoloniaux donnent la parole à
ceux qui en sont dépourvus. Il
serait plus juste pour caractériser
la démarche de Chantal Spitz de
dire qu’elle est à l’écoute des silences de ceux qui se taisent, qu’elle
lit entre les regards et les gestes...La narration sans chapitre,
avec sa ponctuation minimale, traversée par de courtes séquences
en tahitien, capte, s’installe dans la
proximité, suit le cheminement
des personnages, les accompagne. Les silences ne sont pas
comblés, ils sont prolongés...’’
un
tour du «.thème de l’identité et
des identités à travers la littérature et
au
sein d’un monde de
tradition orale», au Colloque International de la FILLM à l’Université
de
la
Nouvelle-Calédonie
(19-24 octobre 2003) sur le
thème : «Littératures du Pacifique
Sud, jeunes littératures : intérêt
local et global, signification : théorie, politique.»
Rencontre écrivains chercheurs
(21 octobre 2003)
Atelier «Littérautres féminines»
(23 octobre 2003)
11
Littérama’ohi N°4
Soirée «Intermèdes Océaniens» :
Les résultats des Concours
lectures de textes d’auteurs océ-
Littéraires
aniens
au
Centre
Culturel
Tji-
Prix du Président et Prix du Pré-
baou (22 octobre 2003)
sident pour la
Chantal et Flora adressent leurs
pour la Journée du reo ma’ohi le 28
novembre 2003)
Jeunesse à Papeete
plus vifs remerciements, pour
leur généreuse et chaleureuse
invitation, à mesdames, messieurs :
r
Sonia FAESSEL, Christophe AU-
GIAS, Michel PEREZ, Liliane
TAURU, Jean François VERNA
...organisateurs des manifesta-
1
A NE PAS RATER
LES EVENEMENTS
DE LA REVUE
L
LIITTERAMA’OHI
-J
tions littéraires, au titre de l’Université de la Nouvelle Calédo-
«Miroir Littéraire»
nie (Colloque de la FILLM), de la
Vendredi 21 et Samedi 22
Bibliothèque Bernheim (Premier
Salon du Livre), du Centre Culturel Tjibaou (Intermèdes Océaniens).
novembre 2003 - Maison de
la Culture.
Deux soirées exceptionnelles
autour de la littérature
Mauruuru roa e la ora na !
A PARAITRE
polynésienne
Lectures publiques par les
écrivains polynésiens d’autrès auteurs et théâtralisa-
tion par de jeunes étudiants
Maeva SHELTON,
J’ai cueilli des orchidées,
d’extraits du N°4 de la revue
Littérama’ohi.
récit, éditions Te ite, Papeete,
2003
Te’ura Camélia MARAKAI
Aue...Te Oeoe o te ‘a’au,...
1 ° Prix Littéraire du Président
pour la jeunesse (2002).
La Revue Manoa
de l’Université de Hawaii prépare
la publication en 2004 d’un numéro
spécial consacré à la littérature
de la Polynésie française.
12
Dédicace et débat
Samedi 22 novembre 2003
de 9h à 12h,
Librairie Odyssey,
autour des auteurs du N°4
de la revue Littérama’ohi.
Dossier
Quelles langues d’écritures ?
Au dernier numéro de Littérama’ohi, le n°4, les auteurs polynésiens
avaient trempé leur plume pour cerner les contours de leur encrier,
avec la question
“Où sommes-nous ?”.
Cette fois-ci ils se penchent sur la couleur de leur encre.
“Quelles langues d’écritures ?”.
Je ne suis pas sûr que beaucoup d’écrivains se posentcette
question.
Peut-être les écrivains émigrés, réfugiés, bannis.
Ceux qui ont dû quitter leur maison, leur pays, leur langue maternelle
pour trouver accueil dans un autre monde,
une autre
culture, une autre écriture.
Je pense à Milos Kundera qui a écrit son dernier roman (“L’ignorance”
ed. Gallimard), non pas en polonais, son pays natal,
mais en français, son pays d’accueil, pour le faire paraître en premier
dans une traduction... en langue espagnole.
Coquetterie d’auteur ? Non, révolte d’un homme blessé,
dramatiquement coupé de sa langue maternelle, en errance de langue.
L’encre des écrivains polynésiens, les 7 qui ont accepté de répondre,
est de cette blessure.
Ceux qui ne la voient pas sont aveugles ou pire tiennent le couteau,
ou
tout simplement, du passé ils ont fait table rase
rassurés de leurs certitudes de langue officielle.
Ne découvrez pas ce dossier avec l’oeil du bon docteur,
ces écrivains ne souffrent
pas, ils crient.
Alors laissons-nous entraîner dans leurs questionnements,
ils écrivent pour offrir les réponses.
Gilles Marsauche
13
Littérama’ohi N°4
Annie Reva’e Coeroli
Langues des ancêtres
ECRIRE
Arracher les images par des mots
Les poser tendrement sur le papier
A tout jamais
M’en libérer
Sans oublier
Trouver la paix...
IMMORTALITE
IMMORALITE
LIBERTE
VOYAGER
Dans ma tête
Dans le temps
Dans l’espace
Sans limites...
ET PARTAGER
LES LANGUES
Enrichies de mélanges,
Les langues échangent
Des rêves, des émotions,
Des sensations.
Les écrire,
C’est offrir
Mes pudeurs,
C’est dire
14
Dossier :
Langues des ancêtres
Mes silences,
Une chance
De parler
De me taire,
De Voir
Au-delà du visible
De savoir
Au-delà du risible...
C’est chercher
Mes vérités,
Les mettre en musique,
En couleur
Et vous entraîner
Loin, loin...
En moi,
En vous.
Les lire,
C’est me découvrir
Des soupirs
Pour les couleurs
Des autres
Des nuances
Nouvelles
De douleurs
Universelles
Et comprendre
Que respirer
Dans d’autres souffles
C’est se rejoindre,
Et croire
Qu’on peut s’entendre,
Et espérer
En l’humanité.
15
Littérama’ohi N°4
Annie Reva’e Coeroli
CULTURE-NOURRITURE
Enfant faa’amu, ailleurs j’ai mangé d’autres cultures et des
mots aux parfums différents.
ENTENDRE
J’ai écouté chanter le provençal et le français dans l’accent
du midi et dansé de folles farandoles à Moustiers-Ste Marie,
écoute le son de la «Diane».
J’ai découvert à Marseille des mots délicieux que le dictionnaire ignorait. J’ai écouté la campagne et regardé la ville.
J’ai entendu la complainte de la langue corse qui me
ramène encore l’odeur du maquis. J’ai écouté les histoires le soir
au coin du feu ou en
promenade les étés sur les routes, sous les
rythmes, les saisons...J’ai
partagé les variations de ces rires, les violences, les passions,
leur sagesse et leur cœur, leurs poèmes, leurs livres, leurs his-
étoiles. J’ai aimé ces maisons, ces
toires, leurs chansons.
Je
pénétrais doucement les notes et les couleurs de
l’anglais, du latin et de l’italien au lycée Gassendi à Dignes.
Encore des livres, des poèmes, des chants, encore des voyages lointains et intérieurs. En pension, j’écrivais parfois des
poèmes, toujours mon journal, une autre fois un feuilleton dont
je racontais les épisodes tous les soirs à mes camarades et un
scénario sur fond musical de Miles Davis ou Thelonious Monk.
Toutes ces langues m’ont permis de mieux comprendre et
de grandir dans la tolérance et l’amour.
VOIR
Ma tante qui m’avait faaamu, avait vécu longtemps en Syrie,
au
16
Liban, en Egypte et en avait rapporté des livres écrits dans
Dossier :
Langues des ancêtres
des écritures arabes fort diverses. J’admirais la
ces volutes en
perfection de
rêvant au milieu d’objets dignes des «Mille et Une
Nuits», écoutant ses souvenirs de paysages inoubliables, d’homet de femmes fiers et courageux,
racontant le désert, les
tempêtes, les hommes bleus, les femmes voilées.
Enfant, j’avais plaisir à lire lentement volontairement car je
trouvais qu’un mot c’était beau en soi. J’ai encore aujourd’hui
deux roses des sables sur mon bureau qui m’emmènent en voyage
et me parlent. Quelle magnifique écriture que celle du vent qui,
des années durant, agglomérant des grains de sable, écrit des
mes
roses.
Les pierres parlent,
maux...Dans
les arbres parlent, les plantes, les aniquelle langue ? - Celle de l’Amour. On peut les
entendre et les lire.
En classe de 6eme, je me
passionnais pour la civilisation
égyptienne avec ses hiéroglyphes. Jeune surveillante au lycée
P.Gauguin, j’assistais aux premiers cours de mandarin avec les
élèves de 2nde, attirée par la beauté de la calligraphie chinoise.
Plus tard, la découverte du Bouddhisme m’a permis d’admirer
l’écriture sanscrite.
COMMUNIQUER
Vers l’exterieur
Mes responsabilités syndicales au niveau du Pacifique, de
la région Asie-Pacifique et au niveau international, m’ont donné
l’occasion de voir Nandi et Suva à Fidji, le Vanuatu, les Samoas
Occidentales, Bruxelles, Kathmandu, Singapour, Tokyo, Rio de
Janeiro, Durban en Afrique du Sud, de rencontrer des hommes
et des femmes du monde entier, d’apprendre à entendre les
douleurs des autres, d’apprendre à se comprendre. J’ai appris à
écouter davantage les attentes des autres plutôt que de leur plaquer
des solutions théoriques élaborées dans des réunions.
17
Littérama’ohi N°4
Annie Reva’e Coeroli
J’ai parlé et écrit en français, en anglais, en italien, j’ai compris
l’espagnol, un peu le portugais. Entendre les gens dans leur
langue facilite la connexion. On se comprend davantage de l’intérieur.
Vers l’interieur
Ma
rencontre
avec
les
hawaïens de
l’association
«Hui
Kupuna O Hawai’i Nei», leur aide au retour des
ossements des ancêtres en Polynésie française, leur façon
d’être, la profondeur de leur respect pour leur culture, leur sensibilité, leurs croyances, ont bousculé mes certitudes. Une nouvelle remise en question, un retour au point de départ : «D’où
venons-nous ?...», faire table rase et reconstruire. J’ai eu le désir
de rechercher ma généalogie, mon histoire, l’Histoire, découvrir
des langues polynésiennes, d’apprendre à décoder ces histoires
Malama I Na
anciennes.
ECRIRE
Ecrire
dans
plusieurs langues, c’est aimer autrement,
langue ne pouvait me suffire. J’écris d’abord
pour moi, facile, un vrai plaisir, puis j’accepte d’être lue, d’être
nue et c’est plus qu’un partage, passage difficile.
comme si une seule
Je laisse venir les mots avant d’écrire. Ils viennent dans une
langue ou dans une autre et cela me donne le ton. Pendant
l’écriture je les regarde sortir de moi sans les censurer, après je
cherche à décoder. J’ai alors parfois quelques surprises... Je me
sers de l’écriture pour cheminer. Je laisse faire, je me laisse faire
et cela me donne une impression de liberté.
J’écris parfois dans une autre langue par pudeur comme si
une langue étrangère me permettait ce que je n’oserais dans ma
langue maternelle qui me parait trop directe, trop crue. J’ai ainsi
18
Dossier :
Langues des ancêtres
moins peur d’exprimer des sentiments. Il reste
quelque chose de
langue étrangère
et qui, paradoxalement, en même
temps, peut offrir de nouvelles
et multiples possibilités.
Quand j’écris en anglais, je privilégie la simplicité par rapport
à la forme...par force. Je ne m’attendais
pas à ce que cela m’emmène vers plus de simplicité en français, moins de fioritures
inutiles et ce que j’écris maintenant est plus
authentique. Cette
caché dans le manque de maîtrise même de la
nouvelle sobriété m’a ramenée à l’essentiel dans la vie, moins
de superflu, moins de peurs. Finie la
peur d’être notée, évaluée,
jugée, humiliée, fini l’orgueil. Finie la peur de paraître simplette
aux yeux des intellos. L’écrivain est
juste celui qui écrit.
Je choisis la langue dans laquelle je vais écrire en m’interrogéant sur celle qui correspondra le mieux à ce que je ressens au
moment présent, celle qui «traduira» le mieux mes sentiments à
ce
moment-là.
Annie Reva’e Coeroli
Littérama’ohi N°4
Danièle-Taoahere Helme
Le langage du cœur
Le cœur du quotidien
Le quotidien et sa langue
La langue et diversité
Ecrire c’est juste ressentir le moment. Hier, je me suis levée
d’humeur grise. La même pièce, les mêmes meubles, le même
balcon, tout semble fade comme l’état d’âme du moment. Je
reste
allongée pour prolonger cette langueur qui m’envahit
depuis quelques jours, un bon «f/u» de chez nous. Une phrase
vient émerger de cette torpeur pour me le répéter. La langue du
«f/'utisme», un vrai «spleen» morose, qui vous fait râler pour une
broutille de travers.
Avant d’écrire, l’état du moment !
Les escaliers encore souillés de l’inconscience de chacun,
plastique indécent n’a pas rejoint le bac géant à l’extérieur et
les épluchures mêlées aux papiers jonchent interrogativement le
un
sol attendant
miracle pour
terminer la course inachevée.
Aujourd’hui la prise de conscience va t-elle engager la responun
sabilité ? Tout
l’homme
devrait ainsi
se
faire
sans
l’intervention
de
qui salit et de la commune qui est responsable des
irresponsables. Le Saint-Esprit a beaucoup de travail dans le
secteur. Beaucoup de personnes se concertent pour résoudre
les défis de l’environnement. Si quelques uns osent l’exemple,
trop hélas, bafouent le capital de survie de nos enfants : l’environnement. Il paraît que si tout le monde prie, un génie va sortir d’une boîte de Pandore pour sauver le quartier c’est la
conception des uns et le désespoir des autres. La réalité est là
tandis que la solidarité est anesthésiée au profit des belles litanies. Les salissures attendent leurs solutions. Les publicités proposent certains produits-étonnants. Ce doit être comme le Père
Noël, il suffit d’y croire pour éviter l’action et faire ainsi abstraction
20
Dossier : le langage du coeur
des immondices qui livrent le spectacle des «permanents», en
opposition aux «intermittents» de la dégradation.
Un chien au-dessous, pleure son espace, les animaux ont
dû s’adapter aux appartements. L’escalier nettoyé la veille, déjà
les papiers narguent, au point de faire monter la pression et la
colère. Une dame salue, envie de vomir, non, pas la dame le
«pourquoi te prendre la tête tout le monde laisse sale, tu passes
et tu ignores !». Excusez-moi, je croyais l’escalier en commun !
Habillés pomponnés, aspergés de senteurs artificielles, désodorisés, ignorant la puanteur des lieux arrosés par des animaux qui
ont libéré leurs besoins en reniflant le sol à leur manière. Les
murs sont ornés de nouveaux graffitis que les excités du quartier n’ont pas osés sur les murs de leurs parents : nous avons la
totale. Faut-il être contre, parler pour simplement brasser de l’air,
prendre le chiffon pour donner un brin de dignité, dérangée par
toutes les obscénités qui s’écrasent sur le mur d’entrée, est-ce
là une langue d’écriture que j’ai négligée : c’est l’appel à la solidarité pour un vrai pays à vocation hautement touristique.
Changement d’humeur, le temps passe Flora attend !
Ce matin, je me suis réveillée un bouquin pour nourrir la
journée, quel cran cet auteur, il ose ses tripes, cela me dynamise, je vais écrire. Je crise sur le thème, cela fait dix fois que
l’on s’explique là-dessus, faut-il toujours expliquer si qui se vit si
intensément dans l’âme de la Tradition ? Flora persiste et signe
lorsqu’elle veut quelque chose, elle y tient, me voici donc dans
«Quelles Langues d’Ecritures»... Ou reste t-il encore des choses
à dire, sûrement, Flora doit le savoir ! Ce matin n’est pas
hier, je me lève et j’ai envie de me précipiter au clavier et de pianoter tout ce qui me passe par la tête, je démarre la boîte méca-
nique qui prend aussi le temps de s’étirer avant de me placer les
icônes. Je retourne au balcon, le jour n’est pas encore au rendez-vous je suis un peu trop tôt ce matin, mais c’est mon
moment magique, je vais entendre en crescendo le silence, le
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Littérama’ohi N°4
Danièle-Taoahere Helme
salut des oiseaux, le bruissement croissant des activités qui s’éveillent jusqu’au brouhaha où tous les bruitages vont trouver leur
apogée, les voitures, les camions, les scooters, les salutations,
les scènes, c’est en live, ce cinéma c’est «le bruitage de la rue».
Il faut le raconter pour que les générations puissent se situer
dans la progression de leur histoire et dire que l’âme polynésienne respire dans sa continuité.
Je souris à
plantes, mon humeur a suivi le bulletin
météorologique annoncé la veille, c’est pour cela que j’admire
les gens de ce métier, ils font de la voyance à distance et peu de
gens savent qu’il faut regarder la météo tous les soirs pour
connaître le baromètre personnel. C’est le langage de la bonne
humeur qui revient, comme à la météo, je l’avais bien dit !
mes
Bref, revenons à ce qui nous intéresse, sur mon balcon, je
suis attirée par la lune qui se laisse porter par son croissant, les
étoiles insistent encore un peu avant de se retirer devant le jour
qui va les effacer. Fetia po’ipo’i est là, c’est l’Etoile du Matin,
repère des pêcheurs, qui rentrent au port. Des lumières artificielles veulent rivaliser avec les étoiles, mais elles doivent rester à
leur place, au-dessous du scintillement des vraies stars. Ma
disposition d’esprit est réajustée, je suis prête, je me suis éloignée du scénario de la veille, puisque le bruit de la route vient
familièrement à mon oreille comme un ronronnement et non plus
comme une agression. Un amical salut à la dame qui m’a dérangée hier, une geste de sympathie vers ces épluchures pour les
accompagner vers le bac situé à l’extérieur, un geste pour
remercier l’enfant qui accepte de rafraîchir le pallier souillé. C’est
vrai que l’environnement trouve ses solutions, le tri des ordures,
les huiles de vidange, les piles, il faut s’y mettre tous ensemble.
J’ai envie de dire et d’écrire, j’ai besoin d’aligner des mots et
de donner du texte en vrac dans un premier temps avant de le
fignoler en gommant les imperfections et les répétitions.
22
Dossier : le langage du coeur
Ça y est, je vais écrire !
Pour écrire il faut d’abord parler, bienheureux les bavards, ils
doivent avoir une grande
langue car il faut tant de mots pour
écrire des fragments qui vont rejoindre d’autres pensées !
Bienheureux les muets, ils entendent toutes les élucubrations en ayant la chance de ne pas entrer dans les polémiques,
d’accord, pas d’accord, pourquoi, où, comment, à cause de quoi,
justifier, répéter, confirmer, soupeser, jauger, estimer, ne pas
froisser, c’est compliqué bien des fois !
Bienheureux les sourds, ils n’entendent que leur langage
avec tous les bruitages qui les habitent. Ils sont
privés des
refrains agréables et protégés des rumeurs assourdissantes de
la cacophonie des langages.
La langue des mots avec toutes ses possibilités, ses aspérités
qui définissent la subtilité de chaque registre. Les Mots
pour communiquer, dire, crier, délirer, s’enflammer, se
moquer, oser, riposter, s’excuser, se plaindre, raconter, transmettre et prolonger l’histoire qui bâtit des liens pour les généraencore
tions à venir. Les mots se mêlent et s’entremêlent pour composer
une
phrase se permettent
un
paragraphe, arrangent un
texte, osent un livre, brandissent un slogan. La langue maternelle comme les premiers balbutiements d’un bébé qui déclenchent l’admiration dès qu’il s’exerce à
répéter des bribes pour
rejoindre le monde des grands. Bredouillement deviendra
apprentissage, puis sevrage selon les influences de notre revendication socioculturelle. Certains préfèrent naviguer entre français-tahitien avec un charabia qu’ils échangent sans complexe
et qui ne dérange que les défenseurs de la langue ou les contrariés de naissance. Pour écrire, il faut donc avoir une langue parlée pour reproduire des mots qui vont se jeter sur une feuille
avec
les sentiments et les émotions rattachées à chacun. Il
ne
manquait plus que cela. Je connaissais la carte d’identité, le permis de conduire, les diplômes, le curriculum vitae, les attestations,
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Littérama’ohi N°4
Danièle-Taoahere Helme
les reconnaissances, le livret de famille, le certificat de concubinage, la langue d’écriture reven-dique sa place et se précise :
empreinte qui définit tout le brassage du passé vécu dans le présent qui s’en va déjà vers son lendemain !
«Quelles Langues d’Ecritures ?»
La
langue de notre culture, nous y voilà, elle a fini d’être
décriée, cela me donne l’image d’un point de broderie qui est fait
et défait jusqu’à ce que le fameux point soit enfin ajusté.
Tout en Polynésie est langage, le regard à lui seul en dit long
en
confirmant son message par un
geste, un mouvement des
sourcils, un hochement de la tête. J’observe Tetuanui, elle inter-
pelle Tama en lui pointant cinq doigts dirigés vers sa montre et
la direction de la maison. Les sourcils vont signifier que la décision est sans appel. Tama essaie de demander un sursis en roulant son index pour gagner un peu de temps après l’entraînement, la réponse est non. D’après le mouvement pointé et l’intonation de l’échange, Tama comprend que ce n’est pas aujourd’hui qu’il faut exagérer, il acquiesce et confirme cinq heures à
la maison, elle sourit !
Le langage des fleurs et des couleurs tant de variétés et de
diversités pour exprimer qu’à Tahiti tout pousse et si facilement.
La discrétion ou l’audace des bouquets exprimés avec tant de
possibilités. Tetuanui connaît le marché, elle aime le traverser
rien que pour se remplir des couleurs et des senteurs. Elle frémit, c’est son moment particulier de gratitude pour vivre à Tahiti.
Un sourire au coin de sa lèvre exprime une victoire, c’est par des
roses rouges que Tama vient de lui demander pardon. Il lui a
offert un magnifique arrangement floral en proportion de la culpabilité du moment, accompagné d’une ferme résolution pour
une trêve amoureuse. Tama a fait rajouter une rose car chaque
crise est représentée par une rose, le bouquet est conséquent.
Tetuanui est émue par le geste et a oublié le décompte des crises !
24
Dossier : le langage du coeur
Le
langage de la mer avec les compétitions de va’a qui
dépassent maintenant les frontières ont réussi le défi international. Tetuanui assiste aujourd’hui à la compétition de Tama pour
l’encourager certainement, mais également pour le surveiller de
plus près. Les rameurs deviennent des vedettes et Tetuanui le
sait. Aussi les entraînements, les fêtes qui font partie de tout ce
rituel est contrôlé d’assez près. Apporter la serviette et la bouteille du réconfort d’une part et surtout préciser qu’elle existe.
Tetuanui pense que l’alliance au doigt, aujourd’hui n’est plus le
repère sécurisant pour éloigner les tentations. Elle préfère se
manifester. Sa jalousie la stimule dans ce sens, les rivalités ne
sont pas simplement sportives !
La danse a elle seule a toute sa dimension et chaque étape
permet de relire le contexte qui fait partie de l’évolution, la partie
contenue, la partie libérée, la partie cachée, la dans du tapa, la
partie moderne.
Tetuanui est enchantée elle va danser, les costumes prévus
sont magnifiques et c’est vrai, ils mettent tellement en valeur la
beauté de la femme polynésienne. Tama est énervé, d’après lui,
cela fait dix fois qu’elle se maquille, elle s’est parfumée alors qu’elle
va transpirer, elle n’a jamais pris autant de
temps pour lui. Il cherche ses arguments pour cacher sa contrariété. Il tente un conflit
pour détourner son problème, Tetuanui a décidé de rester zen, il
paraît que cela évite les disputes. C’est à son tour d’aiguiser la sensibilité de Tama, elle jubile, il est jaloux et cela la rassure !
Le langage du chant fait partie du sens profond qu’exprime
le Polynésien. Tant de choses à dire, à raconter, tant d’histoires
amoureuses belles ou douloureuses. Tant d’âmes à la recherche
d’un amour idéal et aussi les notes amusantes où l’humour du
chanteur qui
aime imiter ou déformer une chanson à la mode
locale pour une fête improvisée. Aux fêtes de Juillet Paparai a
tant donné dans ce sens pour rappeler au peuple son authenti-
cité «la joie
de vivre». Tetuanui et Tama sont invités c’est le
moment où ils se retrouvent en accord, la tonalité de la bringue
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Littérama’ohi N°4
Danièle-Taoahere Helme
est déjà dans sa phase tonique lorsqu’ils rejoignent leur groupe
d’amis. La tenue est décontractée, la soirée l’ambiance agréa-
ble, incite à la fête. Ce soir pas de dispute Tetuanui se laisse
emporter par les airs des guitares et des «ukulele». Le jus
accompagne les conducteurs désignés, la bière et le vin, les
dispensés de conduite. Des grillades et du poisson cru sont
disposés sur le buffet où chacun se sert et compose son menu
à son gré. Le self fait dorénavant partie des moeurs, il a remplacé le service maison d’autrefois. La fête continue malgré la
fatigue qui se fait sentir et plutôt que de s’avouer vaincus, les
chanteurs enchaînent avec un ralenti qui fait penser au phonographe de grand-père lorsqu’il fallait vite aller le remonter. Les
chanteurs sont toujours persuadés qu’ils sont dans le rythme
tonique et assument leur répertoire. Tama ose, «ta’oto ana’e, rohi
rohi roa». Le groupe déraille complètement dans son rythme,
même le rire est dans sa phase de déclin, les paupières ne résistent plus, les matelas préparés pour la circonstances accueillent
les invités pour les accompagner dans les bras de Morphée après
le langage de la fête.
ECRIRE
J’ai choisi d’écrire en français parce que je m’aiguise mieux
dans cette
expression et que les sujets m’interpellent directement. Je trouve fascinant de pouvoir manier la plume en donnant de l’importance à mes sentences, du rythme à mes délires,
des sens à
mes
avec tant de
subtilités. Tant de mots encore à découvrir lorsque
contresens. Un vrai
régal la langue française
tu as fini d’éplucher un dictionnaire, il reste un gros dictionnaire.
Lorsque tu as fini le gros dictionnaire, si tu y arrives, il reste les
encyclopédies. Lorsque tu as déclenché l’Annapuma, il reste les
règles grammaticales, avec leurs applications, leurs contestations, leurs tergiversations, leurs retournements, les fantasmes,
les rythmiques, leurs alliances, leurs mésalliances, une merveille
et un casse-tête chinois en même temps.
26
Dossier : le langage du coeur
Les dialectes s’en mêlent !
Ce n’est pas non plus sans compter sur les chinoiseries de
la langue entre les accords et les règles qui n’en finissent qu’en
exceptions, oui chinoiseries sur une composition française. De
la langue chinoise, je me limite à l’intonation avec ses tournures
saccadées qui demandent l’exigence, le ralenti et le sourire pour
la plaisanterie, la rapidité et le ton qui hausse pour l’échange
d’arguments. L’accent mathématique pour annoncer les montants qui se calculent dorénavant à la machine et non plus au
boulier. J’entends aussi un langage codé, langage des colères
du quartier, car en dehors de l’intonation qui permet la discrétion
dans l’échange pour ceux qui ne sont pas familiers ou apprentis
de cette langue, j’entends le chinois, je ne prétendrai pas le cornprendre !
Des idées qui viennent de l’observation et du vécu, c’est
mon langage. J’écris aujourd’hui avec les évidences du
peuple
polynésien qui vibre en moi depuis que ce sol sacré a accueilli
mes premiers pas vers la sensibilité du peuple «ma’ohi», Je ressens les choses en polynésienne parce que j’habite sa terre et
sa culture, avec des savates bien de chez nous, un paréo traditionnel et un chapeau avec des fleurs qui n’ont d’artificielles que
les contextures métissées dont je suis issue. Je scrute avec le
regard observateur du Polynésien qui dans son silence observe
et scrute les évènements, les situations, les incidents. C’est le
langage de l’observation. Silence qui permet ce vrac sur des
feuilles qui veulent s’assembler, se relier, se mélanger, se supprimer, se modifier, se rectifier, pour dire et aussi médire également. Maudire pour oser plus profondément du texte au kilomètre comme il nous l’est demandé. Lorsque trop de questions
agressent, je décroche et je me réfugie dans ma bulle qui me
permet l’étanchéité des moments de crises, de critiques, de désaccord, pour retrouver mon harmonie personnelle avec une
exactitude qui n’engage que ma perception. Puisque l’on a le
droit d’être d’accord, de ne pas être d’accord, j’ai compris enfin :
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Littérama’ohi N°4
Danièle-Taoahere Helme
vivre
agréablement le moment d’écriture et le partager avec
qui le reconnaissent. J’ai des idées pêle-mêle qui se précipitent en brouillon, passent par un toilettage approprié, puis des
mots plus cohérents interviennent pour arrondir les angles, fautil vraiment les arrondir, avant de se ranger en colonnes, en paragraphes, qui se proposent avec la décence ou l’indécence que
chacun peut approuver ou désapprouver selon la perception ou
ceux
la sensibilité de chacun ?
L’écriture est simplement la langue des mots. Les mots sont
des
expressions malignes et coquines qui aiguisées savent
déguiser la réplique instinctive. Les mots peuvent être également
un régal, un dessert, un casse-tête, un Chop Soy, une amertume,
une nausée, un délire, un éclat, une pointe d’humour, une chanson, une complainte. Plus laxistes les mots caresses pour une
paresse. Plus intelligents les mots appropriés pour afficher Tinstruction. Sournois d’apparence inoffensive, camouflés tels des
caméléons pour fustiger des règlements de comptes, encore des
mots en quelque langue que ce soit avec ou sans écriture !
Les mots adaptés à chaque peuple pour dire sa survivance
et sa mouvance, le reo ma’ohi avec sa dolence, sa violence, sa
douceur sa consonance, encore des mots qui ont pris des natio-
nalités différentes pour exprimer des interrogations. Les’expres-.
sions du physique et des mimiques prennent la réplique : oui, les
sourcils se lèvent en acquiescement, non de la tête, froncement
pour une contrariété, rictus du coin de la lèvre pour la désapprobation ou «n'importe quoi !».
Les mots ont
accepté de se dire par milliers, avec des
qui ressemblent à un nuancier pour augmenter ou
atténuer la précision d’un ressenti : manger, festoyer, déguster,
bouffer, se gaver, ingurgiter, déjeuner, dîner. Les teintes précisent la façon de prendre son repas ou de l’avaler sur le pouce,
de s’asseoir, de se lever pour indiquer le temps accordé. Tout a
un sens et chaque mot mélangé, malaxé, pétri, composé, décomposé va vers sa nouvelle définition.
variantes
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Dossier : le langage du coeur
Le langage amoureux, langoureux dans les débuts, plus
aiguisé dans le parcours, libérés en intimité, réglementé en
société avec la subtilité des registres tel un code de la route du
langage dirigé dans ses croisements et ses priorités.
Le langage culinaire propose des recettes pour des ingrédients qui ne se posent jamais de questions mais se confondent
pour se présenter avec des noms plus ou moins talentueux. Il
faut approuver leurs appellations pour sembler familier de leurs
définitions qui déclenchent les papilles des gourmets : pommes
vapeur, robes des champs, méli-mélo. Voilà des termes maquillés
avec une sauce
pour revenir à des questions culinaires, bêcha-
melle, le Parmentier, chacun son brevet pour y ajouter un certificat d’origine !
Tant qu’une langue survit, un peuple existe !
Les
de la
langue pour afficher les subtilités bien
par les littéraires, compliquées pour certains qui s’insurgent devant les méandres qu’ils accusent de snobisme.
Echange soutenu avec vol direct, mélange délicieux de Précieux
et de Ma’ohi, qui provoque ou méprise, propose ou justifie, interroge ou riposte, voici ce que cela donne au marché de Papeete
où les échanges sont saisis au vol, interprétés ou déformés en
fonction de la perception de chacun !
nuances
vues
-
Précieux : (tandis qu’il réajuste discrètement son paréo qui
reste impeccable)
cet instant tant attendu éclaire ma journée aussi
je vous donne le bonjour avec les égards que vous méritez !
Ma’ohi : tu es un petea ou quoi !
Précieux : «Auriez-vous l’obligeance de m’adresser votre
serviteur pour que je puisse être introduit chez vous cette semaine
selon les usages !
Ma’ohi : eaha tera mea “zusages”.
-
-
-
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Littérama’ohi N°4
Danièle-Taoahere Helme
-
Précieux : attention à vos gestes brusques qui risqueraient
de froisser mes vêtements !
Ma’ohi : E te po’ara, e froisser ato’a.
Précieux indifférent aux ripostes s’aventure encore dans ses
-
élucubrations tandis que Ma’ohi persiste dans ses diatribes
envers ce foutu langage qui lui paraît si compliqué et qui dit si
pour expliquer une simple chose. De son côté
Précieux marmonne aussi contre le verbiage tahitien où les mots
longtemps
ressemblent parfois à des rallonges électriques. Il a vu à un guichet «Haamaramaramaraa», il a dû le prononcer par étapes !
-
Précieux : Que de couleurs, de senteurs, un bouquet exo-
tique qui ravit tous mes sens, je prends un tel plaisir !
Ma’ohi •' a ho’i atu i to ‘oe fare, e ‘ere roa teie vahi no tera
mau ‘ohipa plaisir ta ‘oe parau mai ra.
Ma’ohi commence à s’énerver et Précieux trop excité par
son élégance verbale continue ses réparties sans tenir compte
de leurs différences d’interprétations et se donnant encore
davantage d’aisance. Ma’ohi sent une colère imminente qu’il
contient de plus en plus difficilement.
Ma’ohi : rahi roa parau parau, a heare ana’e e ti’i ma’a i’a
no te fafaru, bla bla bla. Aita taua e pai’a ia te tiare.
-
-
Le langage parlé
L’orateur, le politique, le râleur, le beau - parleur, l’enchanteur,
sont des termes pour définir ceux qui s’expriment au kilomètre car
il faut beaucoup de métrage pour faire un discours.
Les préfixes ou les suffixes :
Les «istes» sont des mots
cause
qui oeuvrent en faveur d’une
à défendre, les conformistes s’opposent aux méthodistes
avec leurs idées
religieuses. Les gaullistes les indépendantistes,
les socialistes, les séparatistes, les écologistes, partisans d’une
idée ou d’un mouvement.
30
Dossier : le langage du coeur
Viennent évidemment en opposition les «anti» ou contre :
anticlérical, anti-tabac, anti-alccol, anti-moustiques, anti-nucléaire, anti-pollution, anti-dépresseurs.
Les «ismes» avec le colonialisme, le modernisme, le moralisme, le fondamentalisme, le nationalisme pour mesurer les
séismes occasionnés par les changements.
Les «ites» ou inflammation, les tendinites, les rhinites, les
gingivites, les conjonctivites, les mastites (inflammation de la
glande mammaire), à ne pas confondre avec les masses-tites,
inflammation des masses !
Les
«iques», mimiques, polémiques, anémiques, endémi-
ques, épidémiques, monarchiques, politiques, électriques.
Les «iens» Tahitiens, Mélanésiens, Indonésiens, Calédo-
niens, les Martiens.
Les «tion» attention, punition, tentation, obligation, pétition,
revendication, contemplation, multiplication, soustraction, corn-
pilation.
Les mots font partie également de toutes les définitions, les
pléonasmes soignent leur asthme, voilà que même les mots ont
leur diagnostic ! Les arthrites aiguës accompagnent la
goutte
pour un bout de route.
Il y a même des liaisons comme dans les feuilletons qui étalent les épisodes avec des aventures qui ressemblent
étrangement à des séries qui se suivent avec leur éternelle continuité
pour retenir le spectateur dans son rêve matérialiste car les résidences et les tenues si élégantes ne collent pas du tout avec la
réalité du quotidien.
Les familles de mots avec les «fetii»,
L’argent de l’oncle Maui, homme argenté de la famille désargentée, camoufle dans sa coquille l’argenterie de la lignée. Un
argentier démuni cherche désespérément l’introduction dans
son monde pour se croire
argenté !
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Littérama’ohi N°4
Danièle-Taoahere Helme
L’euphonie ou langage de la chanson déposer des notes sur
des mélodies, des mots pour amplifier ce qui se vit dans tous les
registres d’une portée qui se dit en do, ut, sol ou en fa, le tahitien n’est jamais avare dans ce sens puisque son intonation est
déjà mélodie, rapsodie, mélancolie.
Des virgules volent
Des points se garent
Des accents klaxonnent
Des apostrophes s’interpellent
Des syllabes démarrent
Des mots tentent leur permis
Des phrases passent au rouge
Des textes osent des infractions
Des pages narguent les contraventions
Des livres garés en double file
Des langages ont leurs carrefours
Des cultures au-delà de leurs frontières
«Ma’ohi» souviens-toi de ta culture pour la transmettre
en
héritage à cette génération qui réactive doucement ses
mémoires traditionnelles.
Danièle -Taoahere Helme
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Quelles langues d’écriture ?
Je sais pas vous, mais moi, cette question elle me gêne un
peu. Enfin, on pourra me répondre, «mais toi, tout te gêne !».
Okay, bon j’avoue que plus d’une chose me gêne, c’est pour ça
que j’écris, non ? Bon, bref. Quelles langues d’écriture, avec un
«s». Pourquoi poser la question ? On écrit en ce
qu’on veut :
français, tahitien, paumotu, marquisien... «frantahitien», on se
sert de tous les styles aussi, «beaux mots», «nanaoture», «écriture parlée», «interlangue» et que sais-je encore ?... La réponse
me paraît tellement évidente... C’est la
question qui l’est moins,
c’est elle qui (me) pose problème. La poser, c’est partir du principe qu’il y a quelque chose qui cloche. Retournez un peu l’interrogation, et en voilà de toutes autres qui surgissent, par delà nos
petits méninges, comme dans un devoir sur table. Ça donne à
peu près ça : pourquoi écrire dans une langue, plutôt qu’une
autre. Puis, sournoisement peut-être, mon écriture aura-t-elle
une portée, une légitimité ? Que sera-t-elle, face à la «normée»,
la «courante» ou bien même la «vraie», c’est à dire la «grande
écriture-littérature». Ouais, il y a comme beaucoup de sousentendus, presque des chuchotements. Enfin, c’est ce que je
pense, c’est tout à fait personnel, quoi.
Comme on dit, «cela relève du subjectif». Et c’est tellement
subjectif, que je répondrai très simplement Je n’irai pas chercher
les plus beaux théorèmes, les plus grands systèmes de pensée.
Bon, alors je réponds : j’écris en français. Le français, presque
une langue de cœur. Le français, c’est tout... par tradition ?
Parce que je sais pas écrire autrement, je sais pas parler autrement. J’y ait goûté, comme beaucoup de gens d’ici, dès le sein.
Je sors du ventre de ma mère et «vlan», je mets les deux pieds
dedans et je grandis tout en sachant, én ressentant que ce n’est
en rien ma langue maternelle. Bizarre, c’est sûr. Gros vide, dès
l’entrée dans la vie. Savoir que ce qu’on utilise tous les jours,
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Littérama’ohi N°4
Titaua Peu
pour se faire comprendre, aimer, haïr, n’est pas le «véhicule» de
parents et de ses ancêtres... et pourtant accepter - presque
totalement - cet état de fait. Il faut bien vivre, non ? Je pourrais
ses
dire «J’y pouvais rien» et puis aussi je pourrais rajouter «Je peux
réapprendre ma langue, tahitienne, marquisienne...» Je pourrais... mais je ne le ferai pas. Ça ne regarde que moi, ça ne
regarde que le rapport que j’ai avec mon pays, ses langues et
ses coutumes. C’est quand même incroyable qu’il faille aujourd’hui, toujours s’excuser, presque se repentir. Quelle langue d’écriture ? Et bien celle dans laquelle je me sens le plus à l’aise,
celle de «l’étranger»... hélas. Parce que celle que j’ai perdue, ou
jamais apprise, aujourd’hui me semble trop belle pour que j’en
fasse n’importe quoi. Et en plus, il fallait bien que je me fasse
comprendre du plus grand nombre. Et en plus, c’est joli tout ça,
le tahitien = langue officielle. Je trouve quand même qu’elle ne
l’est
officielle
encore une fois que pour l’élite. Qui l’apprend
en profondeur à l’école ? Et à qui a-t-on rabâché que le français
était la langue de la réussite ? Parce que la réussite c’est vraiment tout ce qui compte, n’est-ce pas ? Maintenant, on s’étonne
qu’il y ait plus de «hutu painu» comme moi que d’académiciens.
On s’étonne et on s’offusque.
Voilà, c’est, entre autres, pour ça que j’écris en français. Et
c’est pour ça aussi que je m’incline devant vous, auteurs maohi
qui écrivez en reo maohi, qui parlez et vivez votre langue.
-
-
Titaua Peu
Lorrène Gouassem
Ma langue caldotienne
Problèmes pour une «caldotienne»
Je parle français, j’écris français, je ne pense pas comme
une
française.
Je suis française mais pas
farani, en Nouvelle Calédonie on
dit «pas z’oreille».
A Tahiti, on a souvent dit de moi : «taratoni tera»
A Nouméa, on dit «Alors la tahipouette...»
Problème...
Je ne suis plus vraiment caldoche, pas tout à fait tahitienne,
Je me dit «caldotienne».
Je suis entre deux mondes qui se chevauchent, s’entre-croi-
sent, s’imbriquent ; je ne suis même pas une demie.
Entre une aïeule kanake, une autre venue de l’Inde, un aïeul
kabyle, un autre breton, des grands parents et une mère caldoches, un beau-père tahitien, deux enfants polynésiens, un mari
chinois et un dernier fils tahitien-caldoche-chinois, un des seuls
repères fiables qui me reste, c’est la langue française.
La seule langue qui ait survécu à tous ces mélanges, à toutes ces migrations forcées ou désirées,
La seule langue que l’on ne m’ait pas permis d’oublier.
Je suis de Tahiti et de Calédonie et pour que les liens subsistent il y a le sang et aussi la langue ;
Pour moi, c’est aujourd’hui, le français.
Problème...
Les calédoniens parlent le français et pourtant, les français ne
les comprennent pas toujours, ils ont un accent et des expressions
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Littérama’ohi N°4
Lorrène Gouassem
qui leurs sont propres, parfois difficiles à décoder, souvent choquantes, je l’appelle le «frandoche».
Les tahitiens parlent le français, un français particulier avec
des R roulés et des petits mots bien locaux, des structures spécifiques qui se mélangent, se substituent, transforment ce français importé, c’est le «frantien».
J’ai la chance de pouvoir comprendre ces mondes, ce «frandoche», ce «frantien», ce français d’ici et d’ailleurs, qu’im-porte
les termes, l’important c’est de comprendre et d’être compris.
N’est-ce pas le souhait de beaucoup sur cette terre ?
Problème...
Quelle langue je parle ? Quelle langue j’écris ? Quelle langue je comprends ? Quelle langue est la mieux comprise ?
Quelle que soit la langue qu’on utilise, il y en a une que tout
le monde peut parler, que tout le monde peut écrire, que tout le
monde peut comprendre, il suffit de vouloir l’apprendre.
C’est la langue du cœur.
Encore faut-il oser la parler, oser l’apprendre, oser l’écrire.
Ecrire pour dire, écrire pour séduire.
Ecrire pour crier ou bien pour pleurer.
Ecrire pour se libérer.
Ecrire tout simplement pour s’aimer.
Problème...
Ecrire. Sommes-nous capable de prendre un stylo et de
remplir une feuille blanche, nous, hommes et femmes du Pacifique qui ne savons qu’écouter et raconter ?
Problème...
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Dossier : ma langue Caldotienne
Souhaitons-nous seulement témoigner, nous, qui depuis si
longtemps sommes enfermés dans un monde doré si convoité
par l’extérieur, si pourri de l’intérieur par ces vers nommés assistanat, nombrilisme, résignation ou m’en foutisme ?
Ces vers qui ont grandi jusqu’à nous faire oublier ce que
nous avions appris ?
Appris à dire, appris à comprendre,
Appris à lire aussi et à ne plus se méprendre,
Appris à écrire pour ne plus oublier ni souffrir ;
Appris avec nos mots, appris par nos maux
Que nous sommes un peuple du bout du monde
Qui sait aussi se réveiller quand le tonnerre gronde !
Problème...
Ecrire. Pourquoi faire, ça ne change rien ! disent certains,
Ecrire. C’est fiu ! disent les autres,
Ecrire. Je ne sais pas écrire...
Pourtant, chacun est comme ce petit enfant à qui la maîtresse tend un crayon et dit :
-
Allez, regarde l’image et écris ce que tu vois.
Problème...
Le petit enfant tremble car il voit tellement de choses sur
cette image qu’il ne connaît pas assez de mots pour traduire sa
pensée. Alors, il n’écrit pas parce qu’il est persuadé que ce qu’il
écrira ne sera jamais comme ce qu’il imagine.
La maîtresse revient et l’encourage :
-
Ecris juste un mot et je comprendrai...
Alors le visage s’illumine et le petit enfant écrit : MER.
Mer, un mot plein de sens, juste un mot et tout commence :
MER.
37
Littérama’ohi N°4
Lorrène Gouassem
Cette mer qui nous entoure parle ia même langue que nous,
elle nous berce de ses mots, elle s’agite quand il faut, et, par son
chant mélodieux, apaise nos malaises ténébreux.
De Nouméa à Tahiti, De l’Australie à Hawaï, de Papouasie à
Rapa Nui et de bien plus loin encore, elle nous parle dans sa
langue et nous la comprenons et nous la respectons.
Elle ne craint ni les critiques, ni les menaces, ni même les
sévices, car elle a dit ce qu’elle avait à dire et sait qu’elle a été
entendue et même comprise.
Ainsi elle ne sera jamais soumise.
Problème...
Oserons nous comme cet océan enivrant,
Comme ce petit enfant,
Utiliser les mots que nous avons pour dire notre malheur,
Pour montrer notre bonheur,
Pour écrire la langue de notre cœur ?
Problème...
Pour les souvenirs d’hier,
Pour les joies et les peines du moment,
Pour les générations futures,
Oserons nous ouvrir notre porte à l’écriture
Pour que personne ne
puisse dire que nous n’avons pas
d’histoire,
Pour que personne ne
puisse dire que nous sommes un
peuple dérisoire,
Pour que personne ne
meurt de désespoir ?
Problème...
38
puisse écrire que notre langue se
Dossier : ma langue Caldotienne
Saurons-nous utiliser nos mots pleins d’ardeur,
Ceux tout droit sortis de notre cœur,
Même s’ils ne sont pas à la hauteur,
Pour traduire notre ferveur ?
Problème...
Si parfois nous ne savons plus qui nous sommes
A l’école, le français nous avons appris
Et même s’il nous pose un problème
Concluons ce dilemme
Notre âme ne sera pas flétrie
Nous sommes avant tout des hommes.
Le respect de notre personnalité,
De nos croyances et de nos différences,
Restera à jamais marqué,
Lorsque les portes auront été forcées
Et qu’en grand nombre nous nous serons exprimés,
Pour que notre message soit gravé et plus jamais effacé.
Quelle que soit la langue utilisée, reo maohi, mélanésiens,
caldoche, chinois, français,
Ou bien tout simplement la langue du cœur,
L’important est de se lancer
Et de ne pas avoir peur.
Lorrène Gouassem
Littérama’ohi N°4
Chantal T. Spitz
langue domination
langue libération
Elle a été LA question
Primaire prééminente prédominante primordiale
Question qui sertissait toutes les autres
qui affouillaient toueffeuillaient tous mes
grés mais bons
effritaient toutes mes écritures avant même
qu’elles ne se tracent. Question qui voilait toutes les autres
tes mes fois présumées assumées
auxquelles je voulais échapper
qui oppressaient mes pensées chancelaient mes audaces scellaient mes contradictions
dans des circonstances atténuantes portes de sortie fils à retordre amendes honorables. Question qui enfantait toutes les autres
auxquelles je devais m’affronter
qui se déclinaient en face
à face contre-jours dos à dos clairs-obscurs
dans un dédale
de faux-fuyant volte-faces mauvaises passes faux-semblant.
«
Quelles langues d’écriture » comme une tempête fouettant un
océan étale déferlait des vagues concentriques
qui houlaient mes réflexions tanguaient mes conceptions naufrageaient
intelligences
mes
dans un pitoyable sauve-qui-peut aux
retraites battues aux restes non demandés.
«
Quelles
comme un
langues d’écriture
»
déroulait
mes
détresses
viriviri dont chaque nœud portait un questionnement
multiples inconnues
qu’il m’appartenait de résoudre
m’égarer dans des rancoeurs aigrissantes des illusions
abusantes des hostilités disculpantes des soumissions anéaux
sans
miantes.
Comment extriquer les mystères d’un esprit irrigué de sources
cosmopolites
dans des temps où revendiquer sa différence
s’escortait d’une mise à l’écart de l’Autre occidental
dans
des temps où affirmer son identité s’amplifiait d’une mise en
doute des apports étrangers
dans des temps où certifier
son
appartenance s’ornait d’une mise en évidence de signes
extérieurs initiatiques.
40
Dossier : langue domination
langue libération
Comment dénouer ces cacophonies scandées
langue d’écriture langue d’identité langue de fidélité
langue française langue de domination
langue tahitienne langue de libération
écriture-émancipation écriture-aliénation
écriture-dépossession écriture-revendication
écrire dans la langue de son peuple et refuser la domination étrangère
écrire dans la langue étrangère et être traître à son
peuple
écrire en français alibi justificatoire de la colonisation
écrire en tahitien chronique révocatoire de l’assimilation
dans une dérade de déserts identitaires une dérive de ruines viscérales une débâcle de désolations internes.
D’analyses sans complaisance en argumentations sans fondede raisonnements méthodiques en engagements
politiques
de dénigrements belliqueux en contradictions venimeuses
de rejets vindicatifs en aveux intempestifs
de
discours déchirés en accusations déprimées
les fardeaux
se sont dépesés les noirceurs se sont
dégradées les amertumes
se sont déposées les
attaques se sont défaites les haines se
ment
sont détendues.
Si au fil des manques chuchotés des douleurs balbutiées
l’esprit
était moins contracté et les idées moins condensées
quant au
rejet formel intégral de l’Autre
Si au fil des angoisses communiées des béances silencées le
ventre était moins coagulé et le corps moins opaque
mésestime dégradante minorante de nous-mêmes
quant à la
Si au fil des craintes confessées des misères dénudées les sentiments étaient moins touffus et les consciences moins
pâteuses
quant aux avenirs généreux et
souverains de notre peuple
le questionnement pour moi restait entier
en des temps où
l’écrire-création-à-soussigner se genésait dans des timidités
individuelles
en des temps où
l’écrire-intériorité-à-signifier
s’originait dans des pudicités communautaires
41
Littérama’ohi N°4
Chantal T. Spitz
L’urgence de mon écrire-sinon-mourir s’aggravait de mon incapacité à suffisamment maîtriser le tahitien pour composer des
textes honorables
en des temps où le deuil de mes
manques pluriels continuait de m’être souffrance profonde
des manques comme des désarticulations des déchirures des
décombres
des manques encore comme un abandon une
désertion une trahison
des manques surtout comme une
souillure un déshonneur une humiliation. Des manques qu’il
m’appartenait de clarifier méditer accepter
apaiser
pour m’affranchir de mes obsessions mes irrationalités mes
incohérences mes névroses
pour me réconcilier avec moimême avec les autres avec la vie.
L’écrire-tripes-à-vomir indéfectible compagne de tous les engagements tous les replis tous les feux toutes les défaites
l’écrire-âme-à-reconstruire
inébranlable
sentinelle
de tous
les
transports tous les remords toutes les ardences toutes les déliquescences
tant d’écrires sur le lent cheminement
solitaire intimité avec moi-même pour terrasser les démons
errance éperdue dans les débris épars de mon intériorité
et
toujours partout LA question sans réponse
qui disqualifiait
les pour qui écrire pour quoi écrire
évaporait les écrire
le passé écrire le futur.
Question primaire prééminente prédominante primordiale
Quelles langues d’écriture
qui m’engluait dans un écrire-sans-lecteur un écrire-sans-réalité
me figeait dan un écrire-sans-inspir un écrire-sans-avenir
m’enlisait dans une non-existence une non-actualité
moi qui n’osais montrer mon cahier
Besoin d’affronter un
regard. Pas n’importe lequel. Le seul qui
comptait.
Le regard de celui qui avait enflammé nos intelligences dénudé
42
Dossier : langue domination
nos
lâchetés dérouté
nos
langue libération
suffisances
reconquis nos fiertés
qui allait décimoi qui écrivais en français
le regard le plus exigeant le plus impitoyable
der de mon sort de mon étoile
On n’a plus le temps pour ça
écris nous écris notre peupie écris notre pays c’est déjà tard
on s’en fout de la langue
tu dois écrire
écris »
délivrance de cette question poisseuse comme toutes les autres
qui ont replié les ailes de notre créativité
question visqueuse comme toutes les autres qui ont décrépit le souffle de
notre originalité
«
Merci Henri de m’avoir invitée
choeur de mes fécondités
aux
obsèques de mes vides
au
Soudain écrire
français n’était plus une tache indélébile
tatouage d’infamie
écrire en français avait perdu
ses pouvoirs déstabilisateurs
ne
restait qu’un
mot
intransigeant
intransitif
en
comme un
écrire
mot-évidence qui saturait ma vitalité
mot-opahi pour ébaucher mon pays
mot-tohi pour ciseler mon peuple
les questions se sont éteintes
les doutes se sont dissous
je me suis mise au travail
en français
E Hiro e
ia ora
Chantal T. Spitz
Tarafarero Motu Maeva avril, 2003
43
Littérama’ohi N ° 4
Marie-Claude Teissier Landgraf
Une langue pour imaginer
Quelle langue d’écriture ? Dans cette phrase qui peut impliquer un choix, il y a d’abord le mot langue.
Langue maternelle : langue de la première enfance où la
mimiques précèdent de loin le
développement de la fonction symbolique et du langage.
Apprentissage des mots rajoutant des fragments de phrases aux
fragments du monde, qu’enfant on apprend à connaître.
Langage lié ainsi aux structures inconscientes du cerveau ; ce
qui fait que le même mot recouvre autant de créations imaginaires qu’il y a de cerveaux
imaginant.
Langue tahitienne : enfances dans le Pacifique Sud imbibées de la charge émotionnelle de tes mots et de celle des liens
qui les lient les uns aux autres. Enfances qui n’ont pu qu’entr’apercevoir ton système de signes (interdit pendant de si nombreuses années) et qui plus tard à l’âge adulte, ne peuvent plus
t’utiliser pour pouvoir s’exprimer pleinement. ‘Aue !
Langues apprises à l’école, outil de socialisation permettant
la greffe d’autres mots sur ceux de la langue maternelle.
Langue
que l’on récite sans pouvoir tout comprendre et qui force l’élève
à penser toujours au-dessus de lui. Langue qui
oblige, à partir
de sa forme, à réfléchir sur son contenu. Langue enfin
apprise,
que l’on maîtrise et que l’on imite pour pouvoir dire «autrement».
Cette question «Quelle langue d’écriture» souligne la chance
de vivre dans un pays et dans un système éducatif qui permettent de combiner au minimum deux langues à plusieurs modes
de pensées.
*
La chance de l’écrivain et du poète vient du fait que si tout
est dit depuis des siècles et des siècles sur l’art, les
passions, la
condition humaine etc., rien n’est encore compris.
communication affective et les
44
Dossier : une langue pour imaginer
Dans le contexte de cette revue, j’interprète le thème de ce
dossier comme étant un choix entre langues françaises ou poly-
nésiennes.
Ce choix existe t-il
encore au
sein de la
population ? Ou
n’est-il pas réservé à un petit groupe d’élus culturels vieillissants
et à quelques dizaines d’étudiants universitaires diplômés en ce
domaine ?
Un jour,
partie à la recherche du temps passé, je prenais
plaisir à flâner dans les rues enserrant le marché de Papeete.
J’entrai dans un magasin de tissus rempli de bric-à-brac entassé
jusqu’au plafond. Je me laissais aller au ravissement d’antan
devant le même fouillis apparent et parmi les mêmes odeurs,
quand un spectacle me laissa pantoise. A quelques mètres de
moi, deux jeune femmes polynésiennes, la vendeuse du magasin et une cliente discutaient chiffons en se vouvoyant. Non.
Elles ne jouaient pas «à la marchande» en France. Leur argumentation sur la qualité des tissus, sur les prix et sur leurs goûts
respectifs, était très sérieuse.
Sensibilisée depuis par cette anecdote, j’ai remarqué plusieurs fois dans un petit aéroport d’une île éloignée, que pratiquement tous les jeunes parents autochtones s’adressent spontanément en français à leurs jeunes enfants que l’attente d’un
départ ou d’une arrivée d’avion rend turbulents.
Quant aux collégiens, à croire plusieurs professeurs de langue tahitienne, ils apprennent avec bien plus d’intérêt l’Anglais/
Américain que le Tahitien.
J’ai remarqué dans l’Histoire humaine, que lorsqu’un phénomène devient plus rare, nos yeux s’ouvrent, et c’est là qu’interviennent la réglementation et la protection. On réalise l’horreur
ou le gâchis que quand ils tendent à disparaître.
L’interrogation de ce thème ne ferait-il pas partie du Chant
du Cygne de la littérature polynésienne ?
45
Littérama’ohi N°4
Marie-Claude Teissier Landgraf
Dans la question «Quelle langue d’écriture ?» il y a ensuite
le mot écriture.
Lorsque l’on considère l’écriture comme étant un code de
communication au second degré par rapport au langage, il faut
savoir la maîtriser pour exprimer au plus près sa pensée et son
ressenti. Eternelle bataille intérieure entre la technique et l’émo-
tion, entre le conscient et l’inconscient.
Les écueils rencontrés sont multiples :
Le danger des mots réside en ce que l’on place derrière eux
des automatismes de pensées, des jugements de valeur et des
préjugés.
Choisir sa langue maternelle comme un moyen d’expression
identitaire peut entraîner l’auteur à l’aveuglement, à l’intolérance.
Or le racisme est biologiquement sans fondement.
J’ai lu que la maîtrise de la langue sert d’une part à se faire
respecter des autres. A mon avis, cet objectif représente un
écueil car il risque d’emprisonner la créativité dans le jugement
des groupes sociaux et dans des chapelles de pensées.
Et que d’autre part la maîtrise de la langue sert à avoir un
peu plus de liberté. Ne serait-ce pas une illusion ? Car croire en
notre liberté est tout simplement demeurer dans l’ignorance de
ce
qui nous fait agir.
Si, dans une toute autre perspective, nous acceptons l’idée
que chacun est dépositaire d’une mémoire collective, et que l’écriture est une forme d’énergie, alors que celles et ceux qui sont
attirés par cette perception des choses se laissent guider par
cette force. En faisant toutefois le deuil d’une autre illusion : celui
d’un retour aux sources véritables du monde culturel polynésien.
Cela est devenu impossible car nous sommes les produits d’une
civilisation actuelle.
L’inspiration suscitée par cette mémoire fait surgir dans l’imagination et dans les émotions des personnes qui possèdent
46
Dossier : une langue pour imaginer
cette sensibilité,
des visions modernes du monde ancien. Que
les jeunes surtout, aient le courage de les exposer au grand jour.
Qu'importe si cela n’est pas authentique selon les écrits des premiers blancs de passage, selon les confidences à demi oubliées
d’un grand-père qui lui même n’avait retenu qu’une partie de ce
qui lui avait été transmis, ou encore selon les radotages d’anciens sur «ce qui se faisait avant.». Certaines formes actuelles
d’inspiration et d’expression artistique locale dans la danse,
dans la sculpture, dans la peinture, dans la photo, sont déjà sublimes. Et dans la littérature nous ne cessons de progresser.
L’important c’est d’imaginer. L’important c’est de créer.
J’interprète également la question «Quelle langue d’écriture ?» comme étant une interrogation sur le style à adopter.
D’un point de vue rationnel, le style c’est la marque de travail et de l’invention qui fait peau neuve à l’idée. C’est quelque
chose qui convient à cette dernière,
qui l’éclaire et qui la supporte sur un certain rythme. Le style, c’est la griffe de l’artisan en
écriture.
Du point de vue subjectif, le style c’est la magie des mots, la
magie de leurs combinaisons, et de nouveau, de leurs rythmes.
Dans quel tour d’illusionnisme doit-on se perfectionner pour s’alléger de ses propres émotions ? Pour se faire plaisir (pourquoi
pas un brin provocateur ?). Pour être lu (avec quel rayonnement
géographique ?).
Du point de vue commercial, existe t-il un style efficace :
pour contenter l’amoureux des ‘paripari’ et des ‘orero’ (chants et
discours traditionnels) ? Pour satisfaire l’expert en analyse linguistique ? Pour enchanter l’amateur éclairé ? Pour attirer la personne
réticente à la lecture ?
Notre
petit groupe littéraire a déjà débattu le sujet sans
conclure. Peut-être parce que nous ne sommes qu’une grappe
47
Littérama’ohi N°4
Marie-Claude Teissier Landgraf
de fruits verts ? Et qu’il faudra
attendre la saison de la récolte
pour reprendre la discussion.
En ce qui me concerne,
j’utilise un style volontairement
facile et plaisant (je l’espère) pour transporter la personne qui
me lit - comme sur un
tapis volant à chaque page tournée - hors
de son quotidien. En effet, je travaille en respectant le lecteur qui
dépensera son argent et son temps pour me lire. Deux denrées
précieuses aujourd’hui.
J’aime aussi conduire mon style suivant le rythme endiablé
de.s ‘pahu’ (tambours), la mesure assourdie des vagues s’allongéant sur le récif, la cadence irrégulière des émotions cachées
au plus profond des ‘a’au (viscères). Juste retour de mon privilège à exister en cette partie du monde.
«Quelle langue
d’écriture ?» peut sous-entendre enfin la
possibilité de faire des choix à partir de ce que l’on veut faire
passer dans des messages.
On rentre ici dans le domaine des croyances que je me suis
toujours refusé à argumenter.
D’autre part, volontairement (mais pas inconsciemment), je
me refuse à vouloir faire passer des messages dans ma langue
d’écriture. Sans doute par réaction aux livres techniques que j’ai
produits professionnellement, et qui en étaient bourrés. L’expérience m’a sensibilisée à leurs valeurs relatives et provisoires,
pour ne pas dire illusoires pour beaucoup.
Depuis que j’écris pour mon plaisir, je raconte des histoires
sous forme de nouvelles, de romans, et une fois de biographie.
Pour le lecteur qui s’intéresse à une deuxième lecture derrière
mes mots et mes phrases, j’offre des interrogations. C’est tout.
J’offre des personnages de réelle substance et bêtes, car il leur
arrive souvent de ne plus rien comprendre. Je suis aussi plus
bête que le lecteur, et surtout, je ne pense ni «bien» ni «juste».
Avec moi, il faut sauter toujours plus loin pour ne pas tomber.
48
Dossier : une langue pour imaginer
En résumé, quelle langue d’écriture ?
Spontanément, nous réagissons et nous pensons pour la
plupart d’entre nous soit en Ma’ohi, soit en Français, soit en
Chinois, soit en Américain. Nous écrivons tous en Français, parfois en Ma’ohi, parfois en Français/Ma’ohi, parfois en Américain.
Nous agissons tantôt selon une hiérarchie de valeurs, tantôt
selon une autre, tantôt... ? Qui pourrait bien le savoir ? Même
nous-mêmes...
Un vrai ‘Shop-Suei’ ! Spécialité culinaire multicolore et savouque la communauté chinoise nous fait apprécier depuis
près d’un siècle et demi. ‘Shop-Suei’ qui réunit toutes races et
toutes générations confondues à la convivialité d’une même
table où s’échangent toutes les langues et tous les styles.
reuse
Certains écrivains
possèdent un langage universel aux
accents d’actualité, qui les font lire à travers le monde et qui les
font relire de générations en générations. Serai-je un jour, scribouilleuse en littérature, touchée par cette grâce
efforts convergent vers cette langue d’écriture.
? Tous mes
Marie Claude Teissier Landgraf
Littérama’ohi N°4
Te’ura Camélia Marakai
Oui, écrire !
Ecrire, c’est un Art. Mais, avant l’écriture, il y a la Langue qui
est également un Art.
L’Art d’orateur et l’Art d’écrivains sont dissociables pour certains mais indissociables pour d’autres.
Mais un écrivain passe nécessairement par la formulation
écrite spontanée ou réflexion interne, directe ou indirecte, orale
mentale, de sa pensée qu’il va matérialiser et ce, à l’aide de
signes visuels.
Et cette gymnastique intellectuelle conduit à l’utilisation de la
Langue.
ou
Mais, quelle Langue d’écriture ?
Je ne prétends pas détenir la clé de la réponse car je ne suis
point une «linguiste» ou «scientifique» mais simplement, une
«passionnée» des Langues et de l’Ecriture.
Aussi, à la question posée, je ne répondrais que très brièvement ainsi :
Ecrire, Oui ! C’est essentiel aujourd’hui si nous voulons préles quelques connaissances ou histoires importantes
racontées par nos parents, grand-parents, amis, professeurs ou
autres...ainsi, nous pouvons les graver dans les «Archives» de
server
notre Histoire...
Ecrire, oui, avec un grand OUI ! ! !
Ecrire, en utilisant la Langue où on se sent à l’aise, libre de
survoler les pages tel un papillon
dans sa plus parfaite forme,
dans son épanouissement total.
Ecrire, dans la Langue de ses Ancêtres pour certains, dans
Langue étrangère pour les uns, dans la Langue «d’école»
pour d’autres...
une
50
Dossier ; oui, écrire !
Ecrire, encore une fois, Oui !
Mais, avant tout, écrire dans la Langue de ses entrailles...
(Ainsi, il n’y aura aucune faille...).
Te’ura Camélia Marakai
(septembre 2003)
Littérama’ohi N°4
Les poètes ‘Ana ‘Ihi
Les poètes en herbe de ‘Ana ‘Ihi
’Ana ’Ihi est
une
Association culturelle des étudiants à
l’Université de la Polynésie française. Depuis sa création en mai
2001, quelques membres ont produit, et ce pour la première fois,
des
poèmes rédigés en tahitien. Lors de la Journée du Reo
mâ’ohi le 28 novembre 2002, ces poèmes ont été exposés au
restaurant universitaire de la Polynésie française et ont été l’ob-
jet de félicitations et d’encouragements.
Nous sommes conscients que nous ne pouvons guère éga1er nos «ancêtres» avec leur lyrisme irréprochable, riche en sym-
bole, en images et en vocabulaire précis. Mais, écrire des poè-
simples est un moyen pour nous, jeunes étudiants polynésiens d’aujourd’hui, d’exprimer nos sentiments, à notre manière,
mes
avec notre vocabulaire, notre
syntaxe, notre pensée et notre affi-
nité pour tel et tel thème. Car, il nous reste encore du chemin à
faire pour écrire des poèmes magnifiques. Nous sommes modestes et pensons réellement être des «poètes en herbe». Le plus
important pour nous reste cependant le fait que nous avons osé
écrire dans notre Langue.
Aussi, notre reconnaissance s’adresse particulièrement à
Flora Devatine qui ne cesse de nous encourager à écrire et qui
nous touche profondément et
à continuer dans cette voie mais en essayant d’être
toujours plus «professionnel». Merci également à toute l’équipe
de Littérama’ohi pour son soutien et son accueil dans cette revue.
nous
valorise énormément. Cela
nous pousse
Nous vous laissons à présent profiter de quelques poèmes
que nous avons sélectionnés. En espérant être digne de figurer
dans cette revue, nous vous souhaitons une Bonne lecture...
Mauruuru e la ora na.
L’Association Ana ’Ihi.
(septembre 2003)
52
Poèmes
E tà ’u Atua ê
A toro mai na ’oe i tô rima
Nô te tauturu mai iâ ’u nei
A toro mai na ’oe i tô tari’a
Nô te fa’aro’o i tâ ’u nei mau anira’a
A türama mai na ’oe i te ’e’a mau
Nô te arata’i i tô ’u mau haerera’a
A hôro’a mai na ’oe i tô tâ pono
Nô tà ’u nei mau hevara’a
A tïa’i mai na ’oe iâ ’u nei
I tà ’u nei moera’a
A aroha mai na ’oe iâ ’u nei
I roto i tô ’u nei mau mamae
E tâ ’u Atua ë, aroha mai
E tâ ’u Atua ë, aroha mai
Pehepehe pa pa’ihia e Heianki, Nina FAAFATUA
Deug Reo mâ’ohi 1
53
Littérama’ohi N°4
Les poètes Ana ‘Ihi
’Ana ’Ihi
’Ana ’Ihi ë,
Te puna ô te mâramaramara’a,
Te rua ô te’ihira’a,
Te ’ana ô te ’itera’a mâ’ohi !
A tôtoro na i te parau ô tô tatou peu tumu
la türama i te ’e’a ô te peu tahito
Nô teie u’i hou maere
E roiroi noa i mua i te peu à vëtahi ma.
’Ana ’Ihi ë,
Te fa’aara nei ’oe i te parau 5 tô tatou mau Tupuna
Nô te ’ôrerorero i te mau ’ohipa meha’i ô terà tau.
E ia ’ore te mau ho’u’ura’a ô tô mëtua
A mëhara na i te tau ô Tamatoa mâ Rata
la pïna’ina’i te parau i te mau u’i ato’a.
E tuatâpapa ato’a i te orara’a tau tahito ra
I mua i te mau ohi hum rau
E ’apo’apo nei i ta vërà mâ faufa’a.
’Ana ’Ihi ë, ’Ana ’Ihi ë,
Te pü ô tô ferurira’a
Te fëruri nei teie u’i itoito
Nô te ’ü’anara’a ô tô tatou hîro’a tumu.
Ua tü ’oe e te tü nei matou
Nô te ti’a-fa’ahou-ra’a ô te mau Reo mà’ohi
E ia ruperupe â tô na parau tumu
I mua i te feià ’ë’ë e vai nei i te ’âi’a mâ’ohi ra
A tü, a tü, a tü... !
I mua i tô aro, a tau e a hiti noa atu.
Pehepehe pàpa’ihia e Tonyo TOOMARU
Licence Reo mâ’ohi
54
Poèmes
Tahiti ë
Rau tô ’oe hôho’a e Tahiti ë
Mai te pürotu te hum, ua hia’aihia ’oe e te mau râtere
Mai te tiare mà’imihia, ua parare tô ’oe parau
Rau te mau ’una’una ô tô ’oe ’ahu
Rau te mau hina’aro ô tà tô mau râtere iâ ’oe
E tô 'u fenua
Tahiti ë, Tahiti ë
Ua topahia tô râtou i’oa : te mâ’ohi
Mâ’ohi tô mûri, Mâ’ohi tô mua
Ua riro ato’a ei hô’ë, ei mâ’ohi
A ho’i mai na, a ho’i mai na
Ua fa’aru’e ’outou i tô tumu
Te fëti’a i hihi ià ’oe mà te moana
Te feti’a parataito ô te ao
Nô te aha ’outou i fa’aru’e ai i tô tumu, i tô hïro’a
Teie nei râ, ua riro’oe mai te tiare maemae te hum
Te oriori nei ’oe, te tiare ’üa’a
E te pohe ra
A ho’i mai na !
A ho’i mai rà i tô püfenua
O Tahiti.
Pehepehe pàpa’ihia e Liline TUPAI
Licence Reo mà’ohi
55
Littérama’ohi N°4
Les poètes Ana ‘Ihi
Tô reo
A rave atu i te pou tumu
O te hô’ë taura ia
E tâ’amu nei i tô fenua
’Oia ho’i te reo.
E ’â’au maita’i tô ’u
la toro tô ’u tarifa i tô reo tahiti
Te mâuruuru nei au
la toro tô ’u tari’a i tô reo tahiti
Te pïna’ina’i nei o ia
Te vâna’ana’a râ o ia
E ta’i navenave nâ teie.
’Eie ho’i tô reo
Te reo ô tô Tupuna
Te reo ô tô ’Âi’a ra.
Te parau atu nei au :
«E ora à tô reo
’Aore e mate»
la vai noa à tô reo
Ei Reo Tumu
Ei Reo nô tô Âi’a ra.
Pekepehe pâpa’ihia e Locine Chaves
Deug Reo mà’ohi 1
56
Poèmes
Pïna’ina’i 5 te reo
Tô te fenua ê, Maeva
Tô te fenua ë, Mânava
Tô te fenua ë, la ora na
la ora, la ora, la ora na
Tô uta ë, a he’e mai nâ, he’e, he’e, he’e mai nâ
Tô tua ë, a hoe mai nà, hoe, hoe, hoe mai nâ
Tô te ’âi’a ë,
A he’e mai, a he’e mai râ
A tomo mai, a tomo mai râ
.
A toro mai i tô tari’a
A tahiti’a mai, a tahiti’a mai râ
I te tau ’âi’ui’u
Tâhiri noa na te mata’i
Hâruru te ta’i pàtiri
Pîna’ina’i te reo nà te mau peho
Ho’a te iho ô te ’â’au
Oia, te Ora
Pïha’a mai nei te ahi
Ahi nô te reo
la pïna’ina’i â tô tei pïna’ina’i na
la vâna’ana’a â tô tei vâna’ana’a na
la ora â tô tei ora na
Inaha,
Ua moe te mau Tupuna
Te mauri nei te mau mëtua
’Eie nei au tâ ’oe u’i hou
57
Littérama’ohi N°4
Les poètes Ana ‘Ihi
0 mâtou,
Matou e te ’eina’a ’âpï
Mâtou i te ’â’au rau
Mâtou e te ’Ana ’Ihi
Mâtou nô te reo Tupuna
Horuhoru a’e ra tô mâtou manava
A tae ho’i no te tau nô ananahi
Inaha,
E ora tau ’ore â tô te reo Tupuna ?
’É, e’e ’oia !
E tü, e tü â mâtou
E rohi, e rohi à mâtou
E ’ai, e ’ai â i te ’â’ai Tupuna
E nânà â mâtou i te mou’a tü
la api ho’i te ’â’au i te ’ihi rau
I te ’ihi Tupuna ra’a
E tô te ’âi’a ë !
A hono ana’e tâtou
A fero ana’e i te'ie ahi
Te ahi nô te reo
la vâna’ana’a â tô tei vâna’ana’a na
la pïna’ina’i â tô tei pïna’ina’i na
la ora â te reo Tupuna ra’a
E a tau, e a tau noa atu
E a hiti, e a hiti noa atu
la pïna’ina’i â te mau reo mà’ohi
E a tau, e a hiti noa atu...
’Orero pàpa’ihia e Te'ura, Camélia Marakai
58
Marie-Hélène Helme
Marie-Hélène, Michèle, Poemoana Helme née le 03 janvier 1950 à Toulon, de Denise Juventin et Alfred Helme, sur
le Territoire depuis 1962. Fonctionnaire retraitée depuis une
année, a toujours aimé écrire.
Depuis toujours fait quelques essais car elle éprouve l’envie
d’exprimer son ressenti à travers l’écriture, et de jeter les émotions qui traversent son esprit sur papier. A quatorze ans a tenu
un journal de jeune fille, a continué à jeter pêle-mêle des morceaux de vie et écrit des poèmes qui visitent son esprit.
Son rêve serait de réaliser un recueil de poèmes et un livre
retraçant son arrivée sur le Territoire à l’âge de trois ans, son
retour en France à cinq ans, puis sa nouvelle intégration à l’âge
de douze ans. Long parcours semé d’embûches et de pittoresque, car a connu Tahiti d’avant, pendant et après le C.E.P.
Sa phrase préférée : «Tu deviens responsable pour toujours
de ce que tu as apprivoisé» de Antoine de Saint-Exupéry.
SOLITUDE 26/12196
Peu importe
Que je sorte de ma solitude
Qui devient une habitude.
Solitude quand tu nous tiens par la main
C’est le destin, mon cœur saigne
A peine tu daignes regarder notre misère.
Pauvre terre
Un chagrin me tourmente
Et quoi que tu sentes
Tu t’en vas à petit pas
Sans t’occuper de mon cas.
59
Littérama’ohi N°4
Marie-Hélène Helme
TRISTESSE 26112196
Il était une fois une personne qui m’aimait
Il était une fois une personne qui partait.
Et moi, je n’avais plus d’amis
Pour me remonter le moral
Quand tout est bancal.
Mon cœur nouveau
Ploie comme un roseau.
Cueillez, cueillez jeunesse
Avant la vieillesse
Une fleur douce comme un cœur
Pour que tout ne soit pas leurre.
NOEL 1996
Demain c’est Noël
Ce devait être un poème,
Mais ce sera plutôt une scène
Une de plus, sans soleil.
Une grande peine
Quand tout veille.
Dehors il pleut
Alors je fais un vœu.
J’essaie de sourire
Pour oublier le pire.
Vive Noël
Qu’il devienne un poème...
POEME
Penser à toi reste mon silence
le plus précieux
Le plus long, le plus orageux silence.
Tu es en moi toujours
Comme un cœur inaperçu
Mais comme un cœur ferait mal
Blessure qui fait vivre...»
60
Poèmes
«Citation du poète Khalil Gibran» :
«Ne laissez pas les vagues de la mer vous séparer désormais et
les années que vous avez passées avec nous devenir un souvenir...»
RENCONTRE 1996
J’ai marché longtemps
Pour oublier ce grand tourment
Qui étreint mon cœur
Un si grand bonheur
A pris naissance
Telle une délivrance.
Je trouve tout beau
Tout est si nouveau.
Oh, mon Dieu merci
De ce jour béni.
Nos chemins se sont croisés
Nos regards se sont trouvés
Une vie nouvelle est née.
LA PLUIE 11110198
Aujourd’hui, il pleut
La pluie glisse sur mon cœur,
Cette humble demeure,
Oh, divine torpeur qui m’alanguit
Malgré ce temps, toi tu souris.
J’admire le paysage, la nature
Une véritable aventure
Que je veux vivre et dévorer
à pleines dents.
Cette roue du temps
Qui avance inexorablement
Vers un avenir incertain
Qui est nommé DESTIN....
61
Littérama’ohi N°4
Marie-Hélène Helme
LE RUISSEAU 11110/98
Oh ! doux bruit du ruisseau
A mes oreilles sensibles
Tu descends en cascades,
Le long des rives, tu dérives,
Puis saute joyeusement sur les pierres
Et charrie des feuilles mortes
Coincées entre les faux tulipiers
Finalement rendues libres
Heureuses de vivre
Une aventure palpitante
A l’aube naissante.
LA VIE 10111198
Je me promène dans la vallée de la «Vaipoopoo»
D’autres avant moi y étaient venus
Ce n’étaient peut-être pas des inconnus.
Je respire l’odeur des fougères
Je m’emplie les poumons
De ce parfum délicieux,
Accompagnée d’un petit vent malicieux
Qui me raconte des histoires.
L’histoire d’avant, d’antan, de maintenant
Des gens qui ont vécu
Qui y ont cru
Pleins de rêves, pleins d’espoir
Oui il faut encore y croire...
PETITE FILLE 10111198
Elle a des yeux bleus
Parfois rieurs, souvent tristes
Elle lit, elle rit, elle pleure.
Pourquoi cette pâleur
Fugitive, hâtive
62
Rien n’y paraît plus.
Le bleu des ses yeux
Le ciel bleu
Les cheveux blonds
Comme neige qui fond.
NATURE 10111/98
Les bananiers agitent leurs feuilles
Gorgées d’eau
Des petites perles rondes tombent
Sur le sol humide
Les oiseaux cherchent un abri,
Par ce temps pourri
Adieu nid !
La cascade dévale la montagne
Gronde et se fait plus câline.
Petite musique en sourdine
La nature reprend son droit
Elle aussi a ses lois.
Respectez-là, elle vous le rendra.
MAMAN 24/11/98
Maman, c’est toi qui m’a donné un prénom,
Qui a fait de moi ton enfant.
Tu m’as prise par la main
Pour que je n’ai pas peur du lendemain,
Tu m’as conduite à l’âge adulte
Contre vents et marées.
Je n’ai pas toujours été une enfant facile,
Tu t’es fait beaucoup de bile.
Tu n’étais pas sûre de ma réussite,
J’ai persévéré, j’ai gagné,
Ce combat difficile de la vie,
Que certains m’envient...
Littérama’ohi N°4
Marie-Hélène Helme
A MON FILS AINE «Tua» 24/11198
A mon fils aîné, mon premier né
Tu es arrivé un peu rapidement
Tant attendu, tant désiré.
Tu étais dans mon ventre nourricier.
Pour toi, j’ai failli perdre la vie
Pour te faire cadeau de la tienne.
J’avais dix huit ans à peine.
Encore une enfant,
Mais toi, tu voulais venir
Pressé de voir ton devenir,
Ouvrant les yeux sur ce monde nouveau.
Ta petite bouche rieuse
Un vrai petit joyau
Que tu étais beau !
C’était un grand choix
Et toi, tu étais mon petit ROI.
HYMNE A LA NATURE 27110/98
Les oiseaux chantent
sur une
branche
Ils sifflent,
Passe une biche
Apeurée
Qui s’enfuit à l’orée d’un sentier.
La nature s’éveille
Point besoin de réveil
Le premier cri du coq,
Dans le lointain
Fait lever tôt les paysans,
Qui n’ont pour horloge que le temps.
Toute la nature s’éveille
Aux premiers rayons de soleil.
Merci pour cette vie
Merci pour cette joie
Merci d’avoir la Foi
64
MA VALLEE 27110198
Les faux tulipiers s’élancent
Dans la trouée du ciel
Oh ! un arc en ciel
Mon Dieu ! Quelle merveille !
Un goût de miel
Sur les fleurs orangées
Pourtant mal aimées
Qui demandent le droit de vivre
Dans cette vallée charmeuse,
Où coule une rivière tapageuse
Entourée de buveuses d’eau
Quel magnifique tableau.
Inventez-vous des couleurs
Qui vous iront droit au cœur.
Un brin de tendresse
Telle une caresse
Glisse sur la rive,
Vois cette eau vive.
Jouis de la vie
Avant qu’elle ne te sois ravie
A tout jamais... à tout jamais.
APPROCHE DE LA MORT 06112198
C’est la fin du voyage
Et il me faut beaucoup de courage
Pour laisser ceux que j’aime.
Oublier toute haine
Redevenir un tout petit enfant,
Avec ce sourire innocent.
Fermer doucement mon regard
Aux objets familiers
Qui seront bientôt hors d’atteinte.
Il me faut quitter cette vie
Littérama’ohi N°4
Marie-Hélène Helme
Pour aller vers la lumière
Loin de cette terre
En espérant trouver le paradis
Tant promis
Mes yeux se voilent
Mon souffle s’éteint
Tiens-moi la main
Jusqu’au bout du chemin.
L’ETRE HUMAIN 06112/98
La générosité, c’est de faire chaque jour,
Un heureux.
Le cœur sur la main
Sans peur du lendemain.
Aura-t-on à manger ?
Aura-t-on à boire ?
Qu’importe !
La Providence nous l’avance,
Ne gaspillons pas le pain quotidien.
Pensons à ceux qui n’ont rien
En partageant, nous aurons toujours
Un surplus divin.
La conscience d’un don
Fait dans l’abandon.
Un jour heureux, un jour nouveau
Quel merveilleux cadeau...
LA ROUE DU TEMPS 06112198
Nul ne sait le temps qui lui est imparti
Et chacun vit sa vie.
Sans se soucier de quoi sera fait demain.
Si tu perds la vie
Quelle importance tous tes biens
Mais toi qui n’en n’as cure
66
Quelle sinécure !
Il ne te resteras que tes larmes
Pour pleurer,
Rien ne fera refleurir
Ce jardin odorant,
Ces parfums sucrés
Ce sourire enjôleur
Eteint à tout jamais.
Cette main passée sur ton front.
Non, rien plus rien que le néant.
Tu te dresseras sur ton séant.
Et tu regretteras les moments perdus
En vaines besognes.
La qualité de présence
Que rien ne compense
Tu as perdu ton temps,
Tu as perdu ton enfant.
MA PEINE 06112198
La peine insidieuse, cruelle, méchante
S’infiltre dans mon cœur,
Elle pénètre mon âme,
Traverse mon corps
Sans remords, sans regrets
Rejoint mon esprit.
Mes lèvres laissent échapper un cri
Qui déchire la nuit.
Oh douleur !
Pourquoi ne t’éloignes-tu pas ?
De ce fatras de pensées
Qui me retiennent prisonnier
D’un carcan d’idées sournoises
Toujours vivaces, tenaces
Qui laissent des traces profondes,
Littérama’ohi N°4
Marie-Hélène Helme
Des plaies, des stries
Toujours agrandies
Enveloppées dans le manteau
De la nuit.
A MON FILS AROMAITERAI-I-FAREPUA 1999
Tu es venu comme un ange
Descendu du ciel,
Tu es venu sans douleur
Et tu es resté posé sur mon cœur.
Tes yeux remplis de vie
Ne comprenaient pas encore
Ce nouveau décor.
Ta petite main serrait
La mienne
Ainsi tu étais rassuré
Pour sauter le pas
Dans ce monde nouveau
Que nous nommons EXISTENCE.
POLYNESIE 19101199
Je vous invite à la promenade
De pirogues polynésiennes,
En bateaux sur l’eau
Les jolies « vahiné »
Sur les plages dorées
Avec leur «tiare»
Leurs sourires,
Leurs yeux de braise,
Et l’hospitalité de leur table,
Offertes aux autochtones.
Et que je donne, et que je donne....
Cette nature généreuse de Tahiti
Où tout sourit.
68
C’est le cœur qui parle,
C’est la main qui donne,
Le regard qui adresse
Un peu de tendresse
Un peu d’amour tout simplement.
«Vahiné» femme en Polynésie
Tiare fleur de
Polynésie
LE FEU 19101199
Le feu crépite
S’élève en volutes
Rougeoyantes
Pleines de tisons.
Sa chaleur réchauffe mon cœur
Quelle bonne odeur !
Feu tu purifies la nature.
Oh ! merveilleuses flammes
Qui lèchent le bois,
Sans se soucier de la fumée
Qui prend à la gorge
Telle une forge.
Et moi, je rêve
Mon esprit s’évade
Il s’envole
,
Il rejoint l’au-delà
Tout là-bas, tout las-bas.
ANNIE,
Connais-tu Annie ?
Oui, c’est mon amie.
Elle est forte et fragile
Comme une fleur gracile,
Littérama’ohi N°4
Marie-Hélène Helme
Elle sourit à la vie
Telle une petite souris
Elle grignote le temps
D’un regard charmant
Ses yeux sont bleus
Tiens fais un vœu.
Une étoile filante
Traverse le ciel bleu
Cela me surprend
Mais Toi tu me comprends.
LA NUIT 19/01199
La nuit tombe sombre et noire,
Elle étend son manteau
Sur la terre notre mère.
Elle descend doucement
Dans les chaumières
Sans faire de bruit
Sans aucune vie.
Les bruits s’estompent,
La vie s’arrête pour un moment,
Le calme est revenu
Doucement, doucement.
La nuit nous enveloppe et nous guette,
Elle nous tient tête ;
Jusqu’à ce que l’aube
Nous dérobe à son regard
Sans aucun égard.
«Concours de la Saint Valentin
Parution à la Dépêche du 12 février 1999»
Je vous dédie cette lettre, en gage de fidélité,
Je voudrais faire passer un message très important,
70
Poèmes
J’aimerais inventer des couleurs,
Des saveurs,
peindre des phrases dans le ciel, dire des mots
inexistants pour dépeindre des sentiments naissants...
Je voudrais décrocher la lune,
Les étoiles, pour les déposer à vos pieds, cueillir des fleurs aux
mille parfums, de toutes les couleurs,
Déposer une couronne de fougères sur vos cheveux soyeux .
Je sais aimer tout simplement.
A mon dernier né 21109103
Cari, Tamahere, Vetearii, Ronald
Mon dernier né,
Ma douleur mais aussi mon bonheur,
Nous avons traversé l’enfer, le désert,
Peines et Joies,
Je sais maintenant que le pire
Est derrière,
L’Amour d’une mère
Est un trésor
Que Dieu ne donne qu’une fois
Un bonheur indicible
Une pensée imperceptible
Un long chemin
La main dans la main.
71
Littérama’ohi N°4
Te’ura Camélia Marakai
«
Aue...Te Oeoe o te ‘a’au...»
(Extrait)
Te rei mua o te reo ’ài’a...
Makatea ë,
Ua rau te huru o te ’oto o tô ’à’ai,
Tei hea ia te mau raut! ?
Te hia’ai nei au...
Te hia’ai nei au e ’ai i tô ’â’ai,
’Ei ’ümerera’a ia nâ ’u.
Te hina’aro nei au...
Te hina’aro nei au e ’aro i te mau reo ta’ero
Tei nà ’ô mai ë...
«Hïae ! ’O uai ho’i ’oe nô te pâpa’i i te ’â’ai o Ma’atea !
E ’amu te fenua i te ta’ata !»
’E pa’i !
E ’amu ihoâ te fenua i te ta’ata,
'Eiaha râ i te mau huâ’ai.
I hâro’aro’a ai au i terâ ra reo iti a’ia’i :
«T
E hine ’oe nô Ma’atea,
Tô «Tupuna», nô Ma’atea nei,
Tô «Tupuna», te moe nei i roto i te ’â’au o tô ’ài’a,
E ta’ahira’a ’âvae mau à tô ’oe i ’ü nei.
Inaha,
E hine tumu ’oe nô Ma’atea !
’Aua’a roa atu e ha’amo’e i teie parau !»
72
Poèmes
Traduction (par l’auteur)
«L’écho des entrailles...» (Extraits)
La proue sacrée de ma Langue...
Oh Makatea,
Multiple sont les sons de ta légende,
Mais, où sont donc les orateurs ?
Je voudrais...
Je voudrais engloutir ta légende,
Pour en faire des éloges.
J’aimerais...
J’aimerais lutter ces paroles venimeuses
Qui m’agressent ainsi :
«Hum ! Qui es-tu pour écrire la légende de Ma’atea ?
La Terre engloutira l’homme» !
En effet !
La Terre engloutira l’homme,
Mais pas sa descendance.
J’entends justement cette belle voix qui résonne :
«T
,
Tu es la déesse de Ma’atea,
Tes Ancêtres, ils sont originaires de Ma’atea,
Tes Ancêtres, ils dorment dans les entrailles de ton île,
Ton piédestral, il est ici.
Car,
Tu es la déesse de Ma’atea !
N’oublies jamais ces paroles» !
73
Littérama’ohi N°4
Te’ura Camélia Marakai
Nô reira... i teie nei,
E fa’aro’o noa vau i te pehe ô tô ’u ’â’au
Nô te türamarama i tô ’u hïro’a,
’la api te mau ’api i te mau reta rau.
E ’àrue ho’i au i te rahi o tô ’u here i teie fenua.
’Auë râ...
Te rürü nei te rima,
Te tahe ’ü’ana nei te vai-mata,
’Ua puru te mau ’api.
A tae ho’i ê !
Te vâna’a nei te mau « Tupuna »
I roto iâ ’u...
Te ta’i pahu nei te ’â’au...
’Omuara’a : TE HEVA
1- Tepairu iti ë...
Mâtea, ’o te hô’ë ia taure’a mai te tahi atu mau taure’a. Te mea
ta’a ’ë râ, ’o te parau ia nô tô na ’â’au ; ’â’au teie e ’oto’oto noa nei,
’â’au teie e hevaheva noa nei, ’â’au teie e mihi puai nei i tô na mâmâ,
iâ Tepairu.
Inaha, ’ua reva taua vahiné ra, ’ua reva i te revara’a
hôpe’a, ’ua reva ho’i i te Aora’i.
’Aita râ tôna nâ metua, te mau fëti’i e tô na mau hoa i ’ite i te
rahi o tô Mâtea heva. ’Oia nei, i mua ia râtou, e mata ’oa’oa tô na ’e
te ’ata’ata ato’a ho’i.
’la toe noa mai râ ’ona ana’e, i reira ia te vai-mata o Matea e tahe
ai mai te ’ôhïtâpere ra te huru.
-
Nô te aha ? Nô te aha ’oe i rave ai iana ? Nô te aha ?, ta’i a’e
ra o Mâtea i te Atua.
’Oto’oto, hevaheva, he’uhe’u noa mai nei taua tamahine ra.
74
Poèmes
Aussi... dès aujourd’hui,
Je n’écouterai désormais plus que le chant de mes entrailles
Pour illuminer mon identité,
Pour que s’encombrent sur les feuilles toutes les lettres.
Je glorifierai mon grand Amour pour cette Terre.
Mais hélas...
Ma main tremble,
Mes larmes coulent à flots,
Et inondent mes feuilles.
Oh mon Dieu !
Les Ancêtres chantent
A travers moi...
Mes entrailles résonnent tels les tambours...
Oh, très chère Tepairu...
Matea est une jeune fille comme tout le monde. Cependant,
entrailles sont différentes ; elles souffrent, elles se lamen-
ses
tent, elles pleurent sans cesse sa maman qui se nomme,
Tepairu. Car, celle-ci s’en est allée, elle s’en est allée pour le dernier voyage, elle est partie pour les Cieux.
Mais, ni ses parents, ni sa famille, ni même ses amis n’étaient conscients de la souffrance de Matea. Car, devant eux,
celle-ci avait un visage rayonnant et était toujours souriante.
Et quand elle se retrouvait seule, alors, les larmes de Matea
coulaient telle une cascade.
-
Pourquoi ? Pourquoi l’as-tu prise ? Pourquoi donc ?
demanda Matea au Seigneur.
Elle souffrit, elle se lamenta, elle suffoqua.
75
Littérama’ohi N°4
Te’ura Camélia Marakai
-
Mdmâ ë, tei hea ma ’oe ? Haere mai, ’a ho’i mai na iâ’u nei. Nô
te aha 'oe i rêva ai i te revara’a hôpe’a ? Nô te aha ho’i ’oe i 'ore ai i
rave ato’a atu iâ
’u ?
A tahi ia pô, ’a piti ia pô, ’a torn ia pô tô Mâtea uiui-noa-ra’a,
fa’arorirori-noa-ra’a i taua mau parau nei.
Inaha, ’eita ’oia e fâri’i i te pohe o tôna mâmâ, te hina’aro nei ho’i
’oia ’ia ora noa tôna mâmà e a mûri noa atu.
Tae a’era i te hô’ê mahana, pure atura taua tamahine ra i te Atua :
«
E tô matou Metua here i te ao ra,
’Ua ora mai au i roto i te Here ’e te Aroha o tô ’u mâmà,
’Ua ha’amaita’i ’oe i tô ’u ’utuâfare mai te tau e te tau.
I teie nei rà mahana,
’Auë ho’i te mamae ô tô ’u manava.
Inaha, ’ua rave ’oe i te aho o tô ’u mâmà ë,
Parau mau, te vai nei te papa ô te ’â’au,
’Ei mëhara ia nô te tau a ora noa ai ’oia,
E’ita rà e nava’i te reira, e’ita roa atu...
E tô mâtou Metua here i te ao ra,
Parau mau, ’ua riri au ia ’oe,
Te fëtôtono nei tô’u ’â’au.
A fa’a’ore mai na i teie hara nâ’u.
Inaha, e’ita e ti’a i te ta’ata ’ia ha’avà i tà ’oe ture
I parau na ho’i ’oe ë :
«E ho’i ’oe i te repo, nô reira mai ho’i ’oe».
E tô màtou Metua here i te ao ra,
Te tàtarahapa nei au i tô ’u riri ia ’oe,
’O ’oe ho’i te Atua Tumu, te Atua Teitei, te Atua Mana-Hope.
A fâri’i mai na i teie pure,
Pure tàtarahapa a te manava fâfati.
’Ua rave ’oe ia Mâmâ.
Nà reira ia.
’la ti’a mai tô hina’aro.
76
Poèmes
Oh Maman, où es-tu ? Viens donc, reviens vers moi.
Pourquoi es-tu partie pour le dernier voyage ? Pourquoi donc ne
pas m’avoir prise avec toi ?
Et Matea ne cessa de se demander, de se répéter ces parales, le premier soir, le deuxième soir, le troisième soir.
Car, elle ne pouvait accepter la mort de sa mère, elle voulait
que celle-ci vive éternellement.
Aussi arriva un jour où elle adressa une prière au Seigneur :
-
«Notre Père qui êtes aux deux,
J’ai grandi dans l’Amour et le Respect de ma maman,
Et tu as béni ma famille depuis les temps,
Mais aujourd’hui,
Oh, que mes entrailles souffrent.
Car, à ma maman, tu as repris son souffle.
Il est vrai que les souvenirs sont là,
Pour se remémorer le temps où elle vivait encore,
Mais cela ne suffit point, oh non...
Notre Père qui êtes aux Cieux,
Il est vrai que je t’en voulais,
Mon âme était très remontée après toi,
Mais pardonne-moi ce péché,
Nul ne peut aller à l’encontre de ton jugement
Car, il est dit :
«Tu retourneras poussière, car tu es née poussière.»
Notre Père qui êtes aux Cieux,
Je me repens de m’être mise en colère,
Car tu es le Dieu d’Origine, le Dieu
Suprême, le Dieu aux
Pouvoirs éternels.
Puisse-tu accepter cette prière,
La prière de repentance d’un cœur douloureux.
77
Littérama’ohi N°4
Te’ura Camélia Marakai
Teie râ tâ’u poro’i ia ’oe,
'A tauturu atu na ia Mâmâ.
Mai iâ’u i ani noa na ia ’oe,
’la pârahi ’oia i roto i te Hau, te Here ’e te ’Oa’oa.
Teie tâ’u pure «iti» ia ’oe,
Nâ roto i te i’oa ô tô Tamaiti here, ’o Iesu Mesia,
Mai teie nei e a mûri noa atu...
’Âmene».
I mûri mai i teie pure, ’ua tâmata o Mâtea i te fa’aitoito i te ora.
’Ua haere e 'ârearea nâ mûri i te mau hoa, ’ua mâta’ita’i i terà e terâ
fenua, i Raro mata’i mâ, i Tuamotu mâ, i Ni’a mata’i ’e te vai atu â.
’Aita râ i mânuia, te mihi noa nei ’oia i tôna mâmâ i te mau
taime ato’a.
Ho’i atu ra i Makatea nô te püpuni iâna, ’ia ’ore ho’i tô te ao ’ia
’ite i te moana ’oto o tôna ’à’au.
’E, nô te rahi o te heva i papa roa ai i te tahi pehe ’oto i piha’a
mai roto mai i te hôhonu o tôna manava.
’Ôrerorero noa atu ra o Mâtea ma te hevaheva nâ tahatai, nâ
noa mai,
Tema’o :
’Otoha’a nô Tepairu
I ora noa na vau i te ao mai te tahi atu taure’a,
I roto râ i tô’u ’â’au, te ua noa nei a.
I parau-noa-hia na ho’i ë : e matahiti teie nô te taure’a,
Te parau nei râ ho’i au ë : e matahiti teie nô te heva.
’Auë râ ho’i Tepairu ë !
’Auë te punavai o tô’u ’à’au !
'Auë râ tâ’u Mâmâ here iti ë !
I hea roa ho’i ’oe i te revara’a atu !
Te parau nei vëtahi ë,
78
Poèmes
Tu as pris ma Maman.
D’accord !
Qu’il en soit fait selon ta volonté !
Mais, je t’adresse cette requête,
Puisse-tu aider ma Maman,
Comme je te l’ai toujours demandé,
Faites qu’elle vive dans la Paix, dans l’Amour, et dans la Joie.
Ceci est ma petite prière que je t’adresse,
Au nom de ton Fils bien-aimé, Jésus-Christ,
Pour les siècles des siècles...
Amen.»
Après cette prière, Matea essaya de vivre. Elle alla s’amuamis, elle voyagea dans telle et telle île, aux Ilessous-le-vent, aux Tuamotu, aux lles-du-vent et dans bien d’autser avec ses
res îles encore.
Mais elle échoua, car, elle pleurait sans cesse sa Maman.
Aussi, elle retourna à Makatea afin de se cacher, afin que perpût voir l’océan de douleur qui recouvrait ses entrailles.
Et ce fut ainsi qu’une complainte jaillit du fond de ses
entrailles, tant la douleur était immense.
Alors, Matea pleura en se lamentant, là, sur la plage de
sonne ne
Tema’o :
Complainte pour Tepairu
Je vis dans ce monde comme tout le monde,
Mais mes entrailles, elles, pleurent encore.
Il est pourtant dit que c’est l’année de la Jeunesse,
Mais, je dis que c’est l’année du deuil.
O Tepairu !
O la source de mes entrailles !
O ma tendre Maman chérie !
Où donc es-tu partie !
79
Littérama’ohi N°4
Te’ura Camélia Marakai
'Ua ta’oto ’oe i te ta’otora’a hope’a,
Te parau nei rà vau ê,
Te moe nei ’oe i te moera’a màtâmua.
I mata ara noa na ho’i ’oe ia mâtou to’otoru,
Mai te taime a hiti mai ai ’o Râ
’E tae atu i te taime ’a hiti ai ’o Hina-i-te-mârama,
Riro mai nei ’oe ’ei pou nô te ’ütuâfare.
’Ua oti te ta’i, te auê, te autâ.
’Ua vaiiho mai ’oe i te ma’i ’e te mâuiui.
’Ua fa’aru’e ’oe i tô ’âi’a, ’o Makatea,
Nô te fano ti’a atu i te Aora’i,
Nâ te ’e’a o te pohe e arata’i ia ’oe i te Pü o te Ora,
Nà te pohe ho’i i fa’a’ere ia ’oe i te Aho o te Ora.
E te Atua ë ! e te Atua ë !
Atua i te ’â’au aroha noa !
’A hi’i mâite mai ’oe iana,
Mai iana i hi’i mai ia’u !
I tahiti’a noa ho’i ’oe i tâ ’u ’upu,
Mai ia’u i ’upu noa na ia ’oe !
I vaiiho noa ho’i ’oe iana i te ao,
Mai ia’u i ani noa na ia ’oe !
’Ua tae rà ho’i i te taime
E rave roa ai ’oe iana.
’Ua hina’aro râ ho’i au
E fa’aro’o i tona ’aepau,
’Ua hina’aro rà ho’i au
E ’ite i te mahei rava ô tôna ’â’au,
’Ua hia’ai râ ho’i au ë...
E reva ato’a nà mûri iana.
80
Poèmes
Certains disent,
Que tu dors de ton dernier sommeil,
Mais je dis,
Que tu t’endors enfin de ton premier sommeil.
Car tu n’as pas cessé de veiller sur nous trois,
Depuis le lever de Ra, le dieu-soleil
Jusqu’au lever de Hina-i-te-marama, la déesse-lune,
Ainsi, tu es devenue le Pilier de la famille.
Finis les pleurs, finis les cris, finies les douleurs.
Tu as laissé la maladie et la souffrance.
Tu as quitté ton île, Makatea,
Pour partir vers les Cieux,
Et, sur le chemin de la mort, tu iras vers le Centre de la Vie,
Et dire que la mort t’a ôté le Souffle de Vie.
O Seigneur ! O Seigneur !
Dieu d’Amour !
Puisse-tu la bercer,
Comme elle m’a bercée !
Tu as toujours écouté ma prière,
Lorsque je t’implorais !
Laisse-la encore en ce monde,
Je te le demande !
Mais, est arrivé le moment,
Où tu l’as reprise.
J’aimerais tant
Entendre son dernier souffle,
J’aimerais tant
Sentir son dernier battement de cœur,
Je voudrais tant...
La rejoindre.
81
Littérama’ohi N°4
Te’ura Camélia Marakai
E te Atua ë ! e te Atua ë !
A vëhi iana i te hei maire nô Ma’atea,
A tauahi iana no ’u,
’E ’a vâna’a atu iana i teie ’ôrero ha’iha’i :
«Mâmâ here iti ê, pârahi ana’e rà !
la ’oa’oa ’oe i te mea ’eita ’oe e autâ fa’ahou,
la ’ite ato’a mai râ ’oe ë,
E ora noa ’oe i roto i te hôhonu e te hôbonu o tô ’u nei ’à’au.
Hôro’a atu na i te tapa’o aroha i te mau
«Tupuna»
I tô’u i’oa ’o Mâtea.
’Ua mo’e ’oe i teie ao,
Te vai fero noa rà te taura o te ’ura Here-mure-’ore,
’Ua mo’e ’oe i teie ao,
E aupuru ia vau i tô tâua ’ài’a, ’o Makatea,
’Ua fa’ata’a te pohe ia tâua i teie nei,
E fero râ te Atua ia tâua i te tau vave...
Pârahi ana’e rà e â ’u Mâmâ here iti ë !
’E nâ ni’a i te i’oa o te Tamaiti a te Metua,
Te parau atu nei au ia ’oe e Mâmâ :
«Âmene, Amene, ’Âmene» !
’E te parau fa’ahou atu nei au ia ’oe e Mâmâ :
«’Âmene, ’Âmene, ’Âmene» !
E a tau, e a tau noa atu !
E a hiti, e a hiti noa atu !
E a tau, e a hiti noa atu... !»
Te’ura Camélia Marakai
(septembre 2003)
82
Poèmes
O Seigneur ! O Seigneur !
Enveloppe-la de la couronne de « maire » de Ma’atea,
Embrasse-la de ma part,
Et, dis-lui ces petites paroles :
«O ma tendre Maman chérie, pars donc !
Sois heureuse car désormais, tu ne souffres plus,
Mais sache,
Que tu vivras toujours dans les profondeurs de mes entrailles.
Salue donc nos Ancêtres,
De ma part, de la part de Matea.
Tu as quitté ce monde,
Mais la corde sacrée de l’Amour éternel restera
toujours
nouée,
Tu as quitté ce monde,
Et donc, je protégerai notre Terre, Makatea,
La mort, aujourd’hui, nous a séparées,
Mais le Seigneur, très bientôt, nous réunira...
Aurevoir, ma tendre Maman chérie !
Et, au nom du Fils du Père,
O Maman, je te dis :
«Amen, Amen, Amen !»
Et, O Maman, je te redis :
«Amen, Amen, Amen !»
Jusqu’à la consommation des siècles !
Jusqu’à la fin des temps !
A jamais !...»
...
Te’ura, Camélia Marakai avait emporté le Premier Prix au Concours Littéraire
Prix du Président
novembre 2002.
pour la Jeunesse,
lors de la Journée du Reo Ma’ohi le 28
Son ouvrage sera disponible très prochainement.
83
Littérama’ohi N°4
Annie Reva’e Coeroli
“VAIHERE”
Texte - POEME
Voici
poème que j’ai écrit en
français pour l’anniversaire de mon amie
Vaihere Doudoute, aujourd’hui professeur de français. Je connais Vaihere
depuis qu’elle a 16 ans et notre amitié
est toujours profonde. Vaihere a écrit
des textes en reo Tahiti. J’espère qu’elle
continuera et les publiera. J’aurais voulu
écrire ce texte en reo Tahiti pour lui faire
encore plus plaisir mais je ne maîtrise
pas encore la langue. Alors que j’écrivais, j’imaginais Vaihere danser sur mes
mots, sur les images que je voyais et les
sons que j’entendais. Je me disais :
«Ah ! si ces mots pouvaient être en reo
Tahiti, ils pourraient être orero ou chants
un
traditionnels, ils résonneraient sur fonds
de pahu, de vivo, de toere...» C’est pour-
quoi je remercie Isidore Hiro pour sa traduction. De plus, il a transforme mon
incapacité en un beau cadeau.
Vaihere, ma fille d’amour,
La pureté de ton cœur
N’égale que ton regard enjôleur
Et ton sourire apaise mes
douleurs.
J’aime te voir danser.
Tu fais vivre les mots,
les sentiments.
Tu amplifies les notes et te livre
entière,
Tantôt grave, tantôt légère.
Je te vois balancer
Comme une palme au vent.
Tu montes, tu descends
Et tangues comme la mer.
Tu es l’oiseau qui s’envole
Et j’entends les montagnes,
les rivières,
L’eau sur chaque pierre,
Le vent qui chante dans
les vallées,
Le bruissement des feuilles
Isidore
HIRO
est
un
ami
et
un
dans celui de ton “more”.
poète que j’admire. Il a fait partie de
mon équipe de surveillants pendant plusieurs années au collège de Faa’a, ce
collège qui porte maintenant le nom de
collège Henri HIRO, frère d’Isidore.
Isidore a écrit un «puta pehepehe»
intitulé «E a tau a hiti noa atu», publié
en mars 2000 par «Te Fare Tauhiti Nui».
Tes longs cheveux ondulent
Voici donc deux histoires d’amitié,
avec l’autorisation de Vaihere et d’Isidore :
Tu es comme un soleil
Comme les cascades tremblent
Et ton parfum sauvage est celui
des forets.
Danse sur mes paroles
Et rappelle a mon cœur
Comme simple est le bonheur.
Ma petite Vaihere
Et je te protégerai toujours.
Annie Reva’e Coeroli
84
Poèmes
“VAIHERE”
“VAIHERE”
Vaihere, my daughter in love,
Vaihere,
Only the purity of your heart
Equals the glamour of your eyes
And your smile soothes my pain.
I love watching you dancing.
You give life to words,
And you give life to feelings.
You amplify the notes
And deliver yourself completely,
Now grave, now light.
I see you swaying
Like a palm in the wind
You go up and then down
Ta ù tamahine faaamu iti here e
And
move
like the waves in the
sea,
Like the bird who flies away.
Te ma o to âau na
0 te mam ia o to mata ia hid ra
E na to ôe nei 3 mata iti àtaata noa
E tarnaru i to ù nei mau mauimaui
E teôteo rahi to ù ia ôe ia ôri ra
No te ôraôra o ta oe mau parauparàu
E te mau àpa ôtooto o te âau
E ua püpü roa ôe ia oe i te tài navenave o te
pehe ra
Tài haruru i teie nei râ...
Tài varovaro âua nei
0 ôe i te peepee e...
Mai te rauère raau ra e puhihia e te matài
E pee ê atu ra i nià,
E topa mai ra i raro
Mai fatifatiraa miti ra
I can hear the mountains,
Mai te manu e rare ra
I can hear the rivers,
Te faaroo nei au i te mau mouà,
The water on each stone,
Te mau tahora
The wind singing in the valleys,
Te vavâ o te pape i nià i te mau ôfafai
The
rii atoà ra
rustling leaves singing in
your “more”.
Your long hair are wavy
Like waterfalls are trembling
And your savage perfume is the
one
of the forests.
Te matài e tâvevovevo i roto i te mau Faa ra
Te âhehe o te mau ùnaùna o to oe na More
To roüru topa noa
E au ia i te toparaa pape e haruru ra
To ôe na hoi hâuà noànoà,
O te noànoà ia
Dance on my words
0 te mau tiare ôviri o te mau peho ra
And reminds to my heart
A ôri i nià i ta ù nei ôrero
How simple happiness can be.
Ei faahitahita i to ù nei manava
My little Vaihere,
Te ôaôa, o te haehaa ia o te âau
You’re like the sun
And I will protect you for always.
E Vaihere iti e...O ôe ia.
Mai te hihi mau ra oe o te Râ...
Teie au...no te aüpuru e no te poihere ia ôe.
English translation
Annie Reva’e Coeroli
Traduction : Isidore Hiro
85
Littérama’ohi N°4
Michou Chase
Etienne !
Mort tout seul
dans ta maison sordide
Abandonné de tous
Ignoré de ceux que tu servais
Etienne !
Mort tout seul
dans la répugnance, la misère et l’immondice
Etienne !
Mon ami
Que s’est-il passé ?
Je t’ai connu lorsque j’étais encore une adolescente
C’est toi qui me parlait de Dieu
dans l’église peinte en rouge
Tu étais alors vêtu des vêtements de prêtre
Tu servais Dieu.
Non ! Etienne !
Je t’ai dit que je n’oublierais pas !
Je n’oublierais pas qu’un jour
Tu as donné ta vie à Dieu !
Je n’oublierais pas !
Même si tu me taquinais
en
disant : “Ah! Aujourd’hui, c’est toi qui prêches !”
Je n’oublies pas qu’un jour
Dieu t’a appelé
et que tu lui as dit oui.
Dans notre quartier paumotu
tu parlais à notre peuple
des conséquences de la bombe,
celle que voulait installer la France
dans nos îles des Tuamotus
Les vieux, en entendant tes paroles,
tombaient à terre,
et se roulaient en hurlant leur douleur.
“Aue !... aue !
86
”
Poèmes
Tu as retiré tes vêtements sacerdotaux,
refusé un poste de prof de français à l’Université de Lima
au
Pérou
“Est-ce que j’ai l’air d’un prof de reo-farani,
moi Paumotu, trempé jusqu’au talon
dans un bouillon d’idées indépendantistes ?”
Tu t’es marié, et tu as eu des enfants
“Après être monté au ciel,
je suis descendu dans la dimension humaine
que j’ai confondu avec les enfers !”
me diras-tu plus tard dans une lettre écrite de la France
“Mais, au fond de moi, je me dis :
j’ai servi mon Fenua, dans l’abnégation, 7 ans durant,
de 1962 à 1969..
Mea culpa, mea culpa; Amen... oui, chère Teraimateata,
C’est bien le Père Etienne qui t’écrit”
De retour à Tahiti, à ceux qui ne te connaissent pas
Tu te présentes en disant : “Etienne Teparii, 25 ans de bagne !”
Tu es revenu à Tahiti après 25 années d’absence!
Ce jour là, jour de ton retour,
Tu t’es tout simplement bourré la gueule
Etienne !
Mort tout seul à Paea
Dans ta maison aux vitres cassées
tu traduisais mon livre VAI en tahitien
Et j’étais venue comme chaque samedi
te rendre visite, travailler avec toi
Les portes étaient ouvertes comme toujours
Mon fils et moi nous t’avons trouvé par terre
Enroulé dans ton tifaifai
Tout seul,
sans
ton âme...
Etienne,
Mon ami
Que s’est-il passé ?
87
Littérama’ohi N°4
Michou Chase
Un soir, tu m’as réveillé vers minuit
Le téléphone sonne
Je me lève
—
—
—
—
—
—
Allô!
J’ai trouvé la clé !
Quelle clé ?
La clé de ton livre !
Ah !
Oui ! C’est Yaweh! V.AJ. c’est I.A.V. !
Tu étais tout heureux, moi aussi !
—
Je vais le traduire ! Tu verras !
En moins d’un mois, j’aurais terminé !
Etienne !
Tu avais à peine commencé que ton âme est partie
Tu m’as parlé de ta douleur
Ta grande douleur
Celle d’avoir perdu ton fils Vatea
Fauché par une voiture
alors qu’il faisait du vélo
Tu es devenu fou
Rien n’a été pareil ensuite...
Un jour je t’ai invité à venir avec moi au pureraà
J’étais en short et chemise jean
Tu avais mis ton costard
Et ta cravate
Puis nous sommes allés déjeuner
Tu t’es changé
Tu as mis un short
et une chemise qui n’avait que deux boutons
Nous avons mangé comme des rois,
habillés comme des clochards,
avec tout ce
que nous avions en poche!
Etienne!
Que s’est-il passé mon ami ?
Au moment de ta mort
88
Poèmes
Que s’est-il passé ?
Je ne sais pas...
Je vois
ton visage
les douleurs de ta vie
tous les sacrifices
ton abnégation
ta folie
Je vois derrière les vices et les pièges de la vie
ton coeur si précieux
Sur la table, il y avait un cendrier rempli de mégots,
un verre avec un
fond de vin rouge,
et partout
les traces de ton chagrin
Chaque fois que tu étais hospitalisé tu m’appelais
Tu voulais que je vienne prier
Je venais et m’asseyais près de toi
Alors que nous prions, des larmes coulaient, silencieuses,
Que tu chassais très vite
De ton sourire moqueur, enfantin,
Comme surpris
De prier et pleurer
Etienne !
Mort tout seul
Les uns verront le vice et le péché
Je ne vois que ta douleur
Etienne
Mon ami !
Je ne vois que ton coeur
Etienne
Mon ami !
Michou Chaze
89
Littérama’ohi N°4
Kareva Mateata Al lain
Réminiscences du va’a popa’a
Les vagues giflent les flancs de mon kayak. Tiou tiouk... tiou
tiouk. Je scrute l’île toute verte, étendue devant moi entre l’océan indigo et le ciel d’azur.
Des nuages enveloppent les pics
montagnes de leurs écharpes soyeuses et grisâtres.
D’innombrables maisons s’alignent contre la plage noire, et à ma
gauche, le fantôme du Tahara’a se dessine sur la baie de
des
Matavai. Cet immense hôtel abandonné est vide maintenant,
sauf pour les tupapa’u des ancêtres qui s’y traînent et qui se
lamentent des chambres, leur seul réconfort étant ces grandes
fenêtres qui leur permettent de guetter le présent. Mes yeux
aperçoivent une longue procession silencieuse et somnambule
de minuscules voitures, pare-chocs contre pare-chocs, se glissant sinistrement sur la route d’Arue à Papeete.
Les ombres
argentées de deux dauphins ondulent lente-
ment sous le plastique fluorescent du kayak. J’immerge ma tête
dans l’eau et j’entends
leurs jacasseries. Je me réinstalle au
siège, et au rythme du tiou, tiouk...tiou tiouk du
Pacifique contre le plastique, mes pensées s’engouffrent en moi
au bourdonnement du silence. Mon attention est divertie par les
maisons en dur plantées dans les montagnes. La nostalgie des
années de mon enfance passées à cheval à travers ces mêmes
montagnes me pince le cœur et je ressens comme une boule
dans ma gorge. Ces montagnes étaient sauvages et virginales à
cette époque là. Elles me réconfortaient par leur mystère, éparpillées de sentiers anciens cachés sous la verdure épaisse et
sauvage. Maintenant, des routes goudronnées remplacent ces
sentiers qui autrefois menaient aux endroits sacrés. Ces routes
fond de
mon
tissent des toiles de bitume et de béton, elles ceinturent les maide leur labyrinthe
permanent, ce même labyrinthe qui a
qui a étranglé le ‘uru et le tara et toute la
végétation qui nous nourrissait depuis des siècles. Ce même
labyrinthe goudronné renferme sous sa couverture artificielle et
sons
étouffé les marae,
90
Ecritures
“Va’a popa’a revival”
I’m floating on the deep Pacific, floating
in a kayak, a long
plastic neon green banana.
I can feel the sun baring down on my back, the doubleedged oar laying across my knees. Waves are slapping against
the sides of my kayak. Chu Chuck. Chu Chuck. I look at the
island in front of me in the distance. The mountain ridges are
wrapped in clouds. Coconut trees and fences line the black beaches. I can see match box size cars, bumper to bumper along
the road of the hills, specks of white and chrome, nosing along
in dreamlike silence. Two dolphins pass under my neon green
banana. Their dark silver barreled shadows slither underneath
me.
I stick my head under water and I can hear them gossiping.
Back up in the kayak, and in rhythm to the chu chuck chu chuck
of
Pacific
against plastic, the hum of silence shrouds my
thoughts as I eye chunks of cement houses digging into the
mountainscape before me. Nostalgia for my childhood years
spent riding horses through these same mountains floods
through the channels of my memory, although they looked different then. They were comforting in their mystery and they were
zigzagged with ancient rugged footpaths hidden in the thick
vegetation. Now labyrinths of asphalt force their way around, in
front of, and behind mazes of homes, covering dry rocky creekbeds that lead to sacred spaces, and the fresh spring crevices
where we’d water the horses. They’d gulp the sweet, clear liquid,
lips pursed, Adam’s apples pulsing, eyes closed. Up through the
jungle it was humid and damp but cold and shady, almost dusklike. We were unaware of time since shade and vegetation
masked the daylight. The sun couldn’t dominate its way through
thickly layered cracks in the foliage. Birds chattered incessantly
and occasionally the smell of a wild boar would drift our way,
intermingling with horse sweat and wet leather. We’d reach up
from our saddles, keeping balance with our knees, standing in
91
Littérama’ohi N°4
Kareva Mateata Allain
lourde les secrets qui menaient aux endroits sacrés des anciens et
à la découverte de notre passé. Mais désormais, ces secrets sont
enterrés pour toujours ainsi que le terrain sacré de nos ancêtres.
Ces labyrinthes pavés ont coupé le souffle des sources qui jadis
apaisaient la soif de nos chevaux et des tupuna.
Si l’on allait au fond des vallées à cheval, il faisait humide
mais sombre. La verdure sauvage des pistes nous couvrait
d’ombre. Toute notion de journée disparaissait car le soleil n’arrivait pas à pénétrer le feuillage épais. Les oiseaux jasaient sans
cesse
dans une vivante cacophonie,
coupant notre silence de
leurs causeries. Pendant ces balades, nous avancions souvent
parler, en communion totale avec la nature, notre souffle en
cadence avec les sabots piétinant la moquette de feuilles sur la
sans
piste. De temps en temps, l’odeur de cochon sauvage pénétrait
nos narines, s’entremêlant avec l’arôme de sueur et de cire
mouillée des chevaux. Lorsque nous passions au-dessous des
arbres fruitiers, nous répartissions au mieux notre équilibre dans
les étriers de nos selles afin de saisir des mangues ou des fruits
de la passion qui nous tentaient. Nous mordions voracement le
bout d’un fruit de la passion, le crachant par terre et suçant le
nectar succulent du trou formé par nos dents. Notre sentier nous
menait souvent loin de la verdure épaisse de la jungle vers l’autre dimension du monde frais des sapins. Là, l’air changeait,
séchant notre transpiration de sa brise fraîche. Le vent me chuchotait des petits messages tandis que ma jument Varna écoutait aussi, ses oreilles remuant au rythme de sa crinière.
Tiou...Tiouk, Tiou...Tiouk. Le Pacifique me berce, me ramenant au présent. Je ne reconnais plus ces montagnes et ces vallées profondes où habitent les tupapa’u et les tupuna. Autrefois,
j’en connaissais chaque coin et recoin, chaque raccourci. J'étais
souvent à la tête de ces balades, en osmose totale avec le pay-
sage et les chants des ancêtres. Je connaissais les arbres en lisant
leurs feuilles, et je sais que les tupuna me regardaient de leurs
branches. Une fois, Varua avait glissé du sentier, en se
92
lançant
Ecritures
stirrups to grab passion fruit, hungrily biting off an end, spitting it out, then sucking out the sweet juicy seeds through the
hole. We’d reach high above the clamminess of the jungle and
enter another dimension into the world of fresh pine forests. As
our
our
sweat and that of the horses dried in the cool
breeze, the
wind whispered little messages to me while my horse Baroka listened too, her ears twitching in rhythm to her swaying mane.
Chu Chuck, Chu Chuck. The rocking of the Pacific brings me
back to now. I no longer recognize these mountains and deep
valleys where the tupapau e tupuna live. I used to know every
nook and cranny, every short cut. I would always be in front on
these rides, inextricably intuned to the landscape and the songs
of the ancestors. I knew the trees through reading the leaves. I
remember one time Baroka slipped off the trail and we both
stumbled frantically down a ravine while Hinano, Hono, and
Marguerite panicked, watching, frozen. Baroka’s back legs went
down first, struggling in the damp mud, entwined in auti. She felt
for root stumps so deeply entrenched in the mountain that they
held her for moments. I was crouched in a jockey position, trying
to get my weight off her lower back while she strived for footing.
Mud and leaves were flying everywhere. There was grit in my
mouth and long, spindly fingers of branches reached out for my
cheeks and pulled my hair. I could feel Baroka sliding down the
mountain on her belly. Then she stopped. The tupuna saved us.
There was an entanglement of wild bamboo and strong jungle
leaves shaped into a ledge halfway down the ravine. It caught
us. She managed to regain her footing, her back legs pushed off
from the bamboo. I had a split second to take advantage of this
gift. I gathered my reins, regained my seat, nudged her gently
with the insides of my legs, and we surged forward toward the
dimly lit footpath. She leaped over the last hurdle of foliage and
landed on the trail, her left flank against a mossy cliff wall. We
were both trembling. She with fear, I with relief. And I muttered
93
Littérama’ohi N°4
Kareva Mateata Allain
dans la ravine. Ensemble, nous avions trébuché avec frénésie
Hono, et Teragni nous
regardaient, paniqués, paralysés par la peur. Les jambes postéheures de Varua s’enfonçaient dans la terre molle. Elle luttait
contre la gueule de la nature qui essayait de nous avaler. Nous
étions entourées de Auti. Je m’étais mise en position de jockey
afin de libérer son dos de mon poids tandis qu’elle s’efforçait de
regagner sa prise. La boue, les feuilles, et des racines volaient
autour de nous à toute vitesse, nous entravant la vue. J’avais
des gravillons sous la langue et entre les dents. Les doigts longs
et étiolés des branches me griffaient les joues et me tiraient les
cheveux. J’ai senti Varua se glisser sur son ventre encore plus
en bas dans la pente. Tout d’un coup, elle a cessé de se battre.
Les tupuna nous avaient sauvés. Il y avait une espèce de saillie
au
bas de la ravine tandis que Hinano,
en bambou et en auti à mi-chemin du
bas de la ravine. Elle nous
attrapées. Varua arrivait à retrouver son pas, et elle utilisait ses
jambes postérieures pour nous lancer vers le haut, vers la piste
et vers nos amis qui nous attendaient avec angoisse. Je ne
disposais que d’une milliseconde pour profiter de ce présent. J’ai
ramassé les rênes en regagnant mon assise et je l‘ai encouragée en appuyant gentiment avec l’intérieur de mes jambes afin
qu’elle nous hisse vers le sentier ombragé. Elle sauta le dernier
obstacle de feuillage et de racines et atterrit sur la piste, son
flanc gauche et ma botte appuyés contre le côté de la montagne.
Nous tremblions. Elle, de peur, et moi, de soulagement. Et j’ai
murmuré «mauruuru» «mauruuru» aux tupuna qui nous ont
a
tenues dans leurs mains.
À deux kilomètres de la plage, et à vingt ans de ces jours là,
je dérive sur mon kayak dans la même baie où a mouillé le
Capitaine Cook, deux siècles auparavant. Je regarde tristement
la cocoteraie d’Arue qui disparaîtra bientôt afin de laisser place
à la construction d’une espèce d’hébergement touristique. Et le
spectacle qui s’était dévoilé aux yeux du Capitaine Cook au-delà
d’où je flotte aurait sûrement beaucoup ressemblé au paysage
94
Ecritures
thank you,
thank you to the tupuna,
hands and led us to safety.
who had held us in their
A mile from the shoreline and twenty years away from those
days, I float in Matavai Bay where Captain Cook had landed two
centuries before on The Dolphin. His view from where I now drift
would have looked much like the landscape of my childhood.
But a lot can happen in twenty years. They call it Erima now. This
sprawling development of cinderblock houses barricaded with
eight foot walls entangled in asphalt webs. No sign of tropical
lushness except for the green tips of a mango tree, the flailing
dreadlocks of a coconut tree or the sloping scarves of a banana
tree pleading, reaching, for the valleys from their barricades,
imprisoned like the residents of Erima within the confines of
cement walls. Having remote control privacy gates is a status
symbol now and I imagine a BMW or a Mercedes hesitating in
front of one'of the gates, opening it with a click from the comfort
of the steering wheel, giving a passerby a quick glimpse of Tahiti
preserved like a museum piece within its walls, like our gods who
now reside in glass cases. The gate is a camera shutter snapping a teasing shot of paradise before the gate reslithers across
its track.
I knew an Erima once. A fabulous thoroughbred mare imported from New Zealand carried this name. She was a champion
galloper, full of class and breeding. An elegant dark bay with a
thick black mane and tail; she was a dancer, a prancer, and was
renowned for her long legs, her beauty, and her speed. Corisis,
huge stallion, with jaws and neck swollen with testosterone,
legend around the racing stables. Only his trainer could
get near him. He flung vibes of fear around with his saliva as he
bared his teeth and rolled his eyes at anyone who dared
approach his stall. One day, his jumped the five foot barrier that was
meant to keep him in and he forced his way into Erima’s stable.
a
was a
95
Littérama’ohi N°4
Kareva Mateata Allain
de mon enfance : des pics sauvages, des forets de sapins, des
collines vertes, naturelles, et intactes, sans ces développements
envahissants et atroces qui dominent et qui couvrent ce paradis
de jadis. Il y a eu plus de changements à Tahiti en deux décen-
nies qu’à travers deux siècles. Ce développement que je vois
devant moi s’appelle Erima, cette mosaïque de maisons en dur,
barricadées des voisins et du reste du monde par des murs
bâclés de deux mètres de hauteur. Aucun signe de végétation
luxuriante des Tropiques sauf si ce n’est les sommets verts des
manguiers et des cocotiers visibles des hauteurs des murs. On
dirait qu’ils prient, qu’ils supplient, et qu’ils se penchent en direction des vallées, enviant la liberté sauvage et naturelle de leurs
ancêtres. Aujourd’hui, comme les résidents humains, ils sont prisonniers des limites encadrées d’Erima. Maintenant, des portails
télécommandés sont des symboles de prestige, et j’imagine un
BMW ou une Mercedes qui hésite devant un de ces portails. Le
chauffeur l’ouvre du confort du volant avec un clic. Le portail glisse
lentement et mystérieusement sur ces rails et pour un instant, il
sert d’obturateur, offrant aux piétons un aperçu instantané de la
verdure
préservée comme un artefact de musée. Cela me fait
penser à nos tikis qui résident dans les vitrines aux pays popa’a.
Et je crains le présent et l’avenir et la détention éventuelle de tout
ce
qui est Ma’ohi.
J’ai connu une Erima autrefois. Une magnifique jument pur-
sang
importée de Nouvelle Zélande, la championne des galo-
peurs à Tahiti. Elle était très élégante, la crinière et la queue noires et épaisses. Elle caracolait, une vraie danseuse sur ses
sabots légers.
Elle était reconnue pour sa grâce, sa beauté, et
Corisis, un étalon énorme et puissant, ses mâchoires
et son cou enflés de testostérone, était alors une légende à l’hipsa vitesse.
podrome. Seul son entraîneur pouvait l’approcher facilement.
Corisis avait l’habitude de lancer sa bave et la peur aux autres
par un mouvement brusque de sa tête tandis qu’il roulait ses yeux
en grimaçant, les dents jaunâtres et féroces. Un jour, il s’échappa
96
Ecritures
He raped her violently, ripping her delicate frame with his hooves
and teeth. The next day, we found her, running in sores and blee-
ding. Her withers slashed in deep gashes, her beautiful mane
shredded, her back ripped open by Corisis’ teeth, her eyes deep
within their sockets, vacant, lost, violated. Having that many
wounds in the tropics left her wide open to disease. She emaciated rapidly and within a week, she was skin, rack, and bone ;
her once satin coat replaced with huge gaping wounds oozing
with green and yellow pus. It was tetanus they said. Nothing
could be done. The damage was irreparable. She was ravaged,
ruined, beyond repair.
And
I
imagine these oozing sores in the landscape,
bandaged up with cement and cinderblocks, so far removed
from Captain Cook’s Tahiti. And I feel for all the Erimas. A heavy
thud is in my solar plexus and I try not to mourn the loss, for what
once was. I dive into my present and leave the kayak for the soothing depths of the Pacific. The water engulfs me with its liquid
blanket as I soar toward the sea bed. I allow my weight and the
power of my dive to take me down to this other world. But it is
miles deep, so once my gravity fizzles out, I do a flip and push
my body back up in the direction of the surface. I open my eyes
and I see the sun’s reflection shimmering on the ceiling above
me. The salt burns my eyes as I continue my soaring to the roof
of the sea. I pop out of the ocean like a tiny flame out of a Bic
lighter and I quickly spin my upright body to scope the kayak. My
arms cut underneath the water’s surface in a racing breaststroke
and I make it to the craft. I reach up and grab the bit of rope that
is melded into the side of the hard plastic and an epiphany slaps
me in the face. As much as modernity is a large sore on the horizon, I have come to rely on it to get me back to shore, to touch
the beach, to get back to Tahiti. And I keep the memories of my
childhood in a safe, sacred place, tucked away in my essence
where I can unfile them at will. And as I hold onto this plastic
now
97
Littérama’ohi N°4
Kareva Mateata Allain
de son box en abattant la barrière de sécurité qui le séparait des
autres chevaux. Il s’était imposé dans le box d’Erima où il la vio-
lait sans pitié, aveuglé de désir et de
passion. Il l’attaquait sans
égard pour la destruction de son corps et de son esprit. Ses
dents et ses sabots déchiraient la chair délicate de cette beauté
fragile. Le lendemain, nous l’avons trouvée avec des plaies énormes et purulentes. Elle était couverte de sang. Le port de reine
qu’elle avait jadis n’était plus, sa tête était toute pendante. La
queue et la crinière, une fois belles et magnifiques, étaient
déchirées, exposant sa chair blanche et vulnérable. Les garrots
cinglés d’entailles profondes, sa crinière en lambeaux et son dos
et ses jambes ravagés par les dents de Corisis, elle était envahie de mouches qui profitaient de sa faiblesse. Les yeux d’Erima
avaient sombré dans leurs orbites, son regard vague, perdu,
violé. Avec tant de blessures aux tropiques, elle était tout exposée aux maladies. Elle s’était très rapidement amaigrie, et après
seulement une semaine, on ne voyait plus que ses os. Sa robe
une fois luxuriante et soyeuse était remplacée de plaies ouvertes avec le pus jaune et verdâtre qui suintait de ses blessures.
Elle ne pouvait pas manger. Ils ont dit que c’était le tétanos. On
ne pouvait plus rien faire. Elle était ravagée, ruinée. Les dégâts
étaient irréparables.
Et maintenant j’imagine ces plaies purulentes qui infectent le
paysage. Ce sont ces maisons en dur qui servent de pansements. Et je sens une compassion profonde pour toutes les
Erimas. Un poids pesant s’installe dans mon plexus solaire et
j’essaie de ne pas pleurer la perte de ce qui fût jadis. Je replonge
dans mon présent et je quitte le kayak pour les profondeurs
réconfortantes du Pacifique. L’eau m’engloutit avec sa couverture liquide tandis que je m’élance vers le fond de la mer. Je
laisse mon poids se soumettre au pouvoir de ma plongée, et je
tombe vers ce monde marin. Mais sa profondeur fait des kilomètrès, alors d’un coup léger, je me retourne, en poussant mon
corps vers la surface. J’ouvre mes yeux et je vois la réflexion du
98
Ecritures
neon
banana, I hoist myself up onto it as
I would a horse. I
plastic and slide myself into its molded seat.
Grasping my oar, I dip in an edge at a time in the direction of the
dark green mountain ridges. In rhythm to the bladed figure eights
I craft into the water, I remain engulfed with awe that I come from
this place. My ancestors’ bodies are buried here and their spirits
still live here, and I can feel them with me now as I surf the current and surge toward the black shore.
straddle
the
Kareva Mateata-Allain
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Littérama’ohi N°4
Kareva Mateata Allain
soleil qui miroite sur le plafond de l’eau au-dessus de ma tête.
Le sel me pique les yeux et je continue mon retour à la surface.
Je surgis de l’océan comme la flamme d’un briquet Bic. Très vite,
je fais pivoter mon corps étroit afin de percevoir le kayak. Mes
bras coupent la surface de l’eau en nageant la brasse et j’atteins
la barque. Je lève mon bras pour agripper la corde qui est attachée au flanc de plastique dur et une réalisation me gifle, me
réveillant de ma rêverie. Même si la modernité semble être une
grande plaie sur l’horizon, moi aussi, je dépends de ses commodités afin de me rendre à la plage et de retourner à Tahiti. Et je
garde les souvenirs de mon enfance dans un endroit sûr et
sacré, rangés dans mon essence où je peux les retrouver selon
ma volonté. Et tandis que je tiens la corde de ce kayak néon, je
me hisse à bord et je me m’installe dans le siège de plastique
sculpté. J’empoigne la rame et je la glisse dans l’eau, pagayant
en direction des pics verdoyants. Au rythme des figures en huit
que je dessine entre l’air et l’eau, je suis remplie de joie, si heureuse de la chance que j’ai d’avoir pour origines un tel endroit.
Les corps de mes ancêtres sont enterrés ici ; leurs esprits y
vivent encore, et je sens leur présence avec moi alors que je
surfe le courant en direction du rivage de Tahiti.
Kareva Mateata Allain
Alexandre Moeava Ata
Nom de plume : Tuo Te Ama
Escale en Rafflésie
(Extrait du journal de “Tuo Te Ama, exilé intérieur”, et avec
la permission de l’auteur).
Avertissement : la Rafflésie est une contrée un peu imaginaire, où
s’épanouit la plus géante des fleurs, la rafflesia, énorme parasite évasé
de cinq pétales spongieuses rouges parfois tachetées de noir, qui n’a ni
tronc, ni racine, mesure un mètre de diamètre, et pèse sept kilogrammes.
La rafflésia a pour voisin anglais, «raffle: rubbish ; to throw dices ;
picks of conversation; sort of lottery.»
Escale jour 1
L’arrivée en Rafflésie par mer éveille la nostalgie des vieux
livres qui sentent bon la fougère: le hupe bienfaisant et frais aura
comme
chaque soir parfumé les vallées qui fendent les collines et
s’évasent vers le lagon. En vain les narines tâchent à inspirer le
souvenir : les fumées qui s’élèvent ici et là, les vapeurs qui montent du bitume, et les bruits de partout signalent que les livres doivent être
rangés. Pourtant, une pirogue, puis deux, puis trois,
miracle toute une flottille surgit de l’horizon proche.
Ecarquillés,
les yeux s’emplissent de soulagement, de bonheur, ouf ! on a eu
peur. Hélas ! les piroguiers sont corsetés de liera, ont honte de
leurs corps, et ne vont pas à la pêche : la compétition publicitaire
est leur raison d’être aujourd’hui. Par l’Est on peut saluer le mont
glorieux Puu tara, joyau dentelé avec ses gardes ‘Ara’i et
Rohena que l’altitude a préservés. La forêt s’est raréfiée. Les
rivières s’évaporent sous vos yeux. La barrière de corail s’est
excrue d’énormes perles métalliques grises : on dit qu’elles sont
le symbole des richesses nouvelles. Tiens, l’îlot des vieilles photos
jaunies a disparu : des hangars bleus hideux se poussent pour
occuper le terrain davantage, un immeuble tente de s’imposer, une
101
Littérama’ohi N°4
Tuo Te Ama
cage de verre observe les allées et venues des navires. Partout,
faute de tout-à-l’égout s’insinue lourdement un étrange mélange
d’odeurs de rance de coprah, de relents de poisson séché, d’hy-
drocarbures, de bitume, de détritus, et de mares croupissantes :
signal qu’à son tour la brise qui vient de l’Est est empêchée de
passer, halte-là ! nous vivons une autre époque, et qu’à hier s’arrête le vent. Tiens, les voiles aussi ont disparu, peut-être que
non, car trois pirogues à voile affrontent la brise, essoufflées,
maladroites et curieusement dérivées : mais non, déception,
c’est une compétition à trois, liera, pub et vaa ta’ie. Deux pachydermes des mers sont côte à côte, façon inédite d’accoster. Des
catamarans speedent vers l’île d’en face, affichant leurs exploits
annoncés : en trente minutes ici, ou en vingt-cinq, ou en quarante
plus loin, voiture, famille, chiens, poissons et cochons, package
affaire, musique, télévision, climatisation, snack-bar, la traversée
du bien-être quoi. Que sont les ballades lentes et secouées
devenues ? De vieux journaux racontent les grappes humaines
ballottées, les moteurs hoquetant, les gosiers de bière écumée,
les guitares et les chants, l’arrivée de nuit, de l’autre côté de l’île
d’en face, d’intrépides humains épuisés, ivres, heureux, et couverts de fleurs. Las ! les journaux sont habiles à inventer des histoires pour faire rêver leurs lecteurs. Pourtant, ces photos, mais
oui, je le connais, je la reconnais, on s’était bien amusé, Hutia
était tombé en pleine mer, la lune était pleine, et des arbres flottaient autour de Miti’aro qui tanguait mais n’avançait pas, la
pêche fut joyeuse et grâce aux arbres dérivant miraculeuse, et
l’on fut parvenu à destination au petit jour du lendemain : témoignage invérifiable et suspect. Non, décidément, ce devait être
dans un autre monde. Rideau. D’ailleurs, ces constructions anar-
chiques de béton témoignent, eux, d’un style déjà très ancien,
une facture qui affirme depuis longtemps son arrogante supériorité : affranchie de toute imagination, étageant sa laideur clonée,
à peine voilée par quelques arbres mal émondés, étalant ses
insultes dans le sillage désormais perdu du beau matériau, de la
102
Ecritures
belle ouvrage, des beaux assemblages, des contours de douceur,
et des tons fondus.
Décidément, les journaux comme les livres
racontent de drôles d’histoires: il ne faut pas s’y fier. Mais la nuit
va
tomber, elle tombe vite en ce juin de cette escale en Rafflésie.
Que sont les fêtes orgiaques devenues, les bacchanales, les danses,
les chants, la flûte vivo, les bambous de sonorités sourdes,
les cris, les rapts d’un soir, les rires esclaffés d’après, les fébriles
attentes des lendemains,
les bains de rivière ébroués, la volup-
tueuse insinuation des fleurs
capiteuses et des sommeils souriants ? Ce soir l’orgie est électrisée et jette ses feux sur des êtres
illuminés, c’est le mot, pour des repas à la sauvette, des sons guitechno, et des parades de passives présences. C’est
donc bien ça : tous ces écrits n’étaient que tromperie, par mots,
images, sons, odeurs, et sensations.
mauve ou
Où trouver
seauiste
lieu de repos pour
la nuit ? Ce très rousdépliant du syndicat d’initiative vante les charmes
un
désuets de l’hôtel Aimeho, vue sur mer, et cloisons de tissu
blanc, «donnant une bonne aération aux chambres» : bien on y
mais déception, un kiosque à journaux menteurs présente
ses grilles infranchissables. Va pour l’hôtel Stuart, rendez-vous
«de l’élite» qui apéritive en son cercle Bougainville, fréquenté de
belles au corps décolleté doré, et de beaux-belles langoureux
uniques à Rafflésie, fichtre, la nuit sera torride : mais à bas le
va,
dépliant, une banque a remplacé les étages des plaisirs d’antan. La liste se rétrécit à l’hôtel Diadème, horreur, un McDo ; à
l’hôtel Métropole, immeuble de verre et de béton ; à l’hôtel Tiare,
arrondi désormais
comme
une
enceinte
forme bandé d’un «sécurit» rassurant
:
Sony. Passe un uni-
ah
bon, le Manahune,
près de l’usine électrique, non merci ; ah, le Gardenia, près de
la Poste, merci on ira voir : une entrée encombrée de valises,
mais atmosphère aimable, non, seulement le petit déjeuner, vue
sur la mer ? Oh oui,
au
voilà, en bas un serpent de lumières, la Poste
néon laser à côté, mais les rideaux sont épais, bonne nuit.
103
Littérama’ohi N°4
Tuo Te Ama
Les journaux menteurs d’autrefois ont disparu.
Sont devejournaux rapporteurs des faits et gestes, des allées et
venues, des dires et des médires, des pages pour séduire, choisir,
acheter, vendre et même se vendre. La semaine semble agitée,
vite quelques notes, pour rapporter à notre tour...
nus
Escale jour 2
Il est beaucoup question d’un petit avion disparu, à bord les
dirigeants d’un parti politique émergeant, remuant, veille d’élections d’un président d’une lointaine république qui voilà un siècle
succomba
voluptés de Rafflésie. Un rapporteur quotidien
rappelle que l’un des disparus avait fait ses classes supérieures
à l’enseignement professionnel où se cultivaient une variété
d’agrume et un plantain. Il lui sembla que cela ne lui convenait
pas, et s’en fut butiner au gré des alizés, à la recherche d’une
science à lui, qu’il nomma «troisième» : il oublia que Rafflésie se
déclinait au chiffre cinq. On rapporte que le tahu’a de Rafflésie
se vengea de cette méprise : ils furent cinq disparus. De vifs propos étaient échangés dans l’enceinte du Corps qui se voulait
législatif, dénomination usurpée, disait-on, par des légistes assoitfés de grappiller des pouvoirs accrus, jeux favoris du moment.
Dame Lutetia, en chaire, fut accusée sans nuance d’empoisonner un débat poignant, et un légiste la somma de cesser sa distillation, de peur que Rafflésie ne soit tétanisée. Les rebelles de
Rafflésie se comportèrent diversement : on supputa que ces
comportements ne présageaient pas l’harmonie utile pour gouverner un jour. Une grande confusion régnait : elle exprimait
celle de l’esprit rafflésien, balancé entre le tout et le contraire de
tout, de discours en invectives, de prononcés en divagations. Le
proconsul de la lointaine république, fraîchement débarqué, en
perdit son latin, et s’en fut recueillir aux sources lointaines le blé
de son quotidien pain amer, le régent et lui cohabitaient comme
aux
deux hérissons.
104
Ecritures
Le blé justement, il en était beaucoup question : blé des
armées de la lointaine république, blé d’un gène atomisé, ayant
germé sur des lits de champignons que la lointaine république
avait essayé d’acclimater, étrange idée, au sous-sol d’atolls de
Rafflésie. Des gardiens de blé veillaient encore en ces îles éloignées. Des hommes de science sourcilleux se répandaient en
médisances : ce blé portait en germe d’énormes dangers. Des
associations de défense des consommateurs de ce blé tâchaient
à rallier à leur cause des assemblées de la lointaine république.
Certes, leur répondait-on, mais ces germes se trouvent sous
haute surveillance. Et ils vous rapportent du blé, à pleines meules, tas d’enfarinés. Dame Lutetia était muette sur ces sujets, et
sujets, affectait de trouver grand mérite à ces blés,
coupés et distribués par senatus-consulte. Il suffisait de faire germer un blé substitutif, au besoin l’importer, payable en blé contaminé, afin d’éloigner les dangers, d’ailleurs imaginaires, des hommes de science de service ayant convaincu le père François de
la lointaine république de se porter garant de l’innocuité de ce blé
républicain.
comme ses
D’ailleurs, Rafflésie était devenu un vaste champ de blés.
Toutes les variétés y prospéraient. Elles crûrent en même temps
que les étranges échafaudages qui emplissaient son paysage
mutant. Elles encombrèrent les routes. Elles obstruèrent le port.
Elles
grimpaient à l’assaut des collines. Elles se répandaient
archipels. Elles arrivaient de toutes parts, par tous
modes, et en toutes conditions. L’une de ces variétés s’insinuait
dans les neurones rafflésiens : ils bégayèrent les parlers prospèdans les
res des
blés. Leur haut rendement donnait du blé à moudre aux
gens de science, d’économie et de finance. Des distributeurs à
blé, des meuneries, des silos à blé, des boulangeries, des pâtisseries proliférèrent devant la gourmandise du petit peuple rafflésien friand de blés. Une religion bio se mit à proposer des blés.
Biédine devint une héroïne. Les blés sont mûrs, un mantra. La
105
Littérama’ohi N°4
Tuo Te Ama
moisson des blés un rite, le rite nouveau, à la gloire des bienfaits
des blés. Quand il fallait coucher les blés, de curieux longs carnets consignaient les blésures, en blèques barrés. On s’en allait
lointains : des traveller-blés y
pourvoyaient. Des enseignes vantaient les variétés de blé, elles
croissaient et se multipliaient tant que les adorateurs de blés en
blésaient blêmes jusqu’à en blettir. Des coiffeurs lancèrent la
mode de l’épi, du germe, du blé d’Inde, du blé du Canada.
Rafflésie se mit à manger son blé en herbe. Les blés peuplèrent
les parcs d’occasion. Ils achevèrent le patient travail des officinés aux aguets. Ils prirent pied dans les enceintes régentes. Il
bouleversèrent l’ancien ordre de marche des blés. Des ogm de
blés pointaient à l’horizon. Tous attendaient leur tour de faucher
les nouveaux blés. En Rafflésie impatience rimait à bombance et
abondance. L’épi d’or était leur veau.
ensemencer
de blés des pays
La bléfolie avait de fâcheuses conséquences sur la santé
des rafflésiens. Les blémarchés étaient répandus. Avec eux se
propagèrent les bléachats, qu’on empilait sur des porteblés
opportunément mis à disposition. Ces anapurnas de blés donnaient le vertige. Et les gens de médecine lançaient de vains
avertissements : car la diabétie devenait le mal endémique en
Rafflésie. Le bien-être des Rafflésiens faisait l’objet de campagnes de mises en garde, de recommandations diététiques, de
théories thérapeutiques, de clips télévisés destinés à décourager les blévoiements : ces intentions en restaient là. Les narrateurs en étaient marris, et citaient de vieux livres, encore les livres :
«il est ici une famille qui présente, hommes et femmes, les plus
purs types indigènes. Il n’est pas possible de réunir à ce point la
sveltesse de la taille, l’équilibre des proportions, l’élégance des
mouvements, la suavité de la peau et sa qualité lumineuse, la
pureté des traits, le modelé de la bouche, l’éclat de la denture,
la profondeur animale du regard, l’opulence et le brillant de la
chevelure, tant de choses encore qui échappent à l’analyse et
106
Ecritures
constituent dans
sa
perfection l’harmonie d’un être humain».
Adieu voyages, adieu indigènes...
L’agriculture faisait flores. On supputait l’implantation d’une
variété de pommier «république». Certains en doutaient : le cli-
mat, hors les îles très australes, ne s’y prêtait pas. Mais l’ancienne et distante théocratie devenue perlière peut-être : le produit le plus en vue de ses entrailles un jour paraissait le souhaiter ardemment, un autre le trouvait dépassé, on ne savait plus
très bien
quels sols devaient être préparés pour accueillir ces
plants nouveaux. Les gens de la terre étaient en outre mécontents, inquiets, anxieux, se comparaient aux damnés, de la terre
justement, et semaient le trouble au Corps législatif : dame
Lutetia dut quérir avec une résolution remarquée la maréchaussée pour y mettre bon ordre, c’était une première, il faut bien
innover dirent les plaisantins. Du très lointain, le roi républicain
évoquait d’octroyer de vastes franchises et de substantielles
délégations. Nul ne semblait en savoir davantage. Et les légistes
hissaient leur science incertaine au pavois des abracadabrantesques élucubrations.
Les gazetiers rapportaient à l’envi, pour ainsi dire, des relations où le viol, l’inceste, la brutalité, et l’omerta donnaient aux
joutes des prétoires le sel, la salacité serait mieux dire, des
réquisitoires et des plaidoiries au vent des pulsions antiques,
avec des froncements de sourcils graves et vains : la vindicte ne
devenait ni populaire ni publique. On rapportait cette incroyable
histoire d’une lointaine île australe
:
un
chef de famille s’étant
laissé aller, dans le désoeuvrement si l’on peut dire, à savourer
les charmes à peine naissants de sa progéniture, fut justement
châtié par la justice
rendue au nom du peuple de la distante
république. Patatras, sitôt le verdict rendu, et promptement exécuté, le petit peuple de la lointaine île australe pétitionna le proconsul pour que fût libéré le présumé coupable aux seuls yeux
i
107
Littérama’ohi N°4
Tuo Te Ama
de la
justice du peuple de la distante république. Sagement
selon les uns, scandaleusement selon d’autres, le proconsul
rendit l’infortuné, en le morigénant, à la sagesse qu’il recom-
pulsions. Nul n’entendit plus jamais d’elles une
quelconque allusion. Des gens d’anthropologie improvisèrent
l’hypothèse que l’île australe lointaine était tout entière envoûtée
d’instincts premiers aussi tenaces qu’irréfragables. A leur égard,
les Rafflésiens, trait constant de leur caractère, haussaient les
épaules, en un langage inimitable et révélateur.
manda à
ses
Escale jour 3
D’un vieux livre jauni, images, encore menteuses, de cinéma
muet, animé de sons de guitares, et de commentaires en parler
rafflésien. C’est désormais tabou, ou ombres blanches, pures nos-
talgies enfuies, lourds regards apaisés, gestes de dieux disparus,
sable lunaire et mer suaire. Banales salles hier soir, et films parlants, hurlants, vociférants. A l’hôtel, trente-six chaînes enchaînent
la chaîne zappante des parlers de partout, parfois même de parlers rafflésiens, si peu, si vite, si discrets, si incertains de leur propre intrusion dans ce déferlement sonore et imagier.
La distante république se convulsait dans le psychodrame
électoral. Souvenir d’un vieux livre de comte : «un peuple...
tellement mobile dans ses pensées journalières qu’il finit par se
devenir un spectacle inattendu à lui-même... le plus casanier et
routinier... prêt à pousser jusqu’au bout du monde et à tout oser...
trompant toujours ses maîtres, qui le craignent trop ou trop peu...
plus capable de génie que de bon sens... adorateur du hasard, de
la force, du succès, de l’éclat et du bruit... inalté-rable dans ses
principaux instincts». Le peuple de république aura sans doute
perdu le goût de lecture. Et d’ailleurs, selon un dicton rapporté
par les gazettes, on prend les mêmes...
108
Ecritures
Toujours les livres, où musique et danses voisinent et séduisent et s’achèvent en mêlée désordonnée des sens. Justement,
les rafflésiens se préparent aux grandes nuits annuelles rituelles. Dans la cour d’une école, contre un mur pour pelote basque,
un
magicien narquois de l’assemblage improbable des mots,
des apparences et des légendes instantanées s’époumone à
transmettre d’ésotériques fulgurances à des danseurs et musi-
ciens pour la plupart apprentis, hilares et vaguement envoûtés.
Leurs gesticulations puisent à leur incompréhension : la danse,
la musique, leur sens anarchique n’éveillent en eux aucun des
sens
dont parlent les livres, mais depuis longtemps émasculés.
La lente fermentation du
spectacle s’abreuve à l’improvisation
continue. La cohérence des thèmes torture le regard, l’ouïe et le
cerveau.
Cela finira par être paré de costumes secourables au
maquillage nécessaire : car les lueurs de demain ne sont encore
qu’en vaporeux frémissement. Mais où sont donc passées les
beautés brutes des nudités, des rituels sacrificiels, des voluptés
de luxure ? Un rafflésien justement, de retour de Marquisie, terre
des hommes malgré tout, entretient ses lecteurs d’un «pèlerinage du doute» en cette contrée dont les livres, encore eux,
décrivent l’absolutisme des instincts. La distance, et quelques
croisés acharnés semblent avoir eu raison de ces inclinations
antiques. D’ailleurs, un «grand ballet» affiche, cette année, un
étonnant baby-foot surgi des jeux électroniques en vogue, poupées mécaniques sur dièses et bémols, nouveaux asthmes des
gosiers, éclatant renversement des tabou. Ces essoufflements
vont s’étioler sur les planches d’une arène en plein air, seule au
monde à avoir installé les musiciens derrière les acteurs : on
comprend mieux pourquoi l’effet permanent de contre-temps
donne aux spectacles des résonances pénibles. Un ami lecteur
se souvient avec des trémolos qu’un groupe composé des péripatéticiennes de la ville avait enchanté les spectateurs, séduits
par leur souplesse, leur savoir onduler vériste, leurs enjôlements
entendus, et ce brusque coup de bassin par quoi leurs danses
109
Littérama’ohi N°4
Tuo Te Ama
achevaient en sueur leurs ébats solitaires, éperdus et perdus. Il
se
racontait qu’une danseuse venue de Vava’u vrillait ses han-
ches
jusqu’à terre. Qu’une autre alternait avec un art de la
rythmes lents et saccadés. Qu’un
danseur stringé de fibres de noix de coco tint en haleine tout
contorsion jamais égalé des
Rafflésie, torchère d’une main, et nacre irisée de l’autre, durant
vingt minutes d’un solo mémorable. Qu’une plantureuse chanteuse fut inaudible, ayant omis de déclencher son microphone
dissimulé dans sa poitrine. Qu’une prêtresse de dieux imaginaires haranguait en vain le public hilare par le contrepoids d’un
micro. Et qu’un danseur étoile soudain mordit les planches, si
l’on peut dire, à la recherche de son dentier expulsé. Quelques
photographies d’un amateur de souvenirs inertes montraient
d’étranges accoutrements : les rafflésiens avaient emprunté,
c’est le mot, les pudeurs nouvelles. La nudité s’était peu à peu
recouverte ; et même apprêtée de tissus anglais vifs et colorés ;
puis peu à peu s’était laissé deviner, puis suggérer, puis dissimuler
seulement par endroits, puis devint suggestive, puis provocante
et parfois intégrale, en cette danse du tapa qui s’achevait par la
révélation aux rois d’antan les atours convoités d’une prime belle
et sa prime efflorescence. Preuve de l’inaltérable vertu des
instincts primordiaux.
Un comité ordonnateur de tous les jeux annuels avait très
finement perçu l’appétence rafflésienne pour les plaisirs renouvelés. Et les
gazetiers rapportaient la suite interminable des
lieux, des participations, des programmes, requis pour distraire
le peuple de Rafflésie.
Des esprits chagrins prétendaient avec
malveillance que ces jeux du cirque s’apparentaient à ceux qui
en
d’autres temps, sous d’autres deux hantés de dieux païens,
tenaient en laisse le peuple affamé de ripailles, de luxure et de
sang : de sorte que l’agora fût réservée aux spécialistes entre
eux,
et eux seulement. Des rhéteurs s’égosillaient cependant.
Des gens de langue disséquaient les langues de Rafflésie, les
110
Ecritures
mettaient en barres, trouvaient des sens cachés aux syncopes
et
produisaient de doctes traités confidentiels. En vol de gerfauts, des faucons de culture fonçaient en hâte sur des proies
muettes, et lacéraient à loisir, parfois avec sadisme, des cornportements à eux hermétiques. Une fabrique de cerveaux produisait des arrogances écervelées. Un petit groupe intrépide se
réunissait sous une jolie bannière à l’enseigne de mots composés pour la circonstance : quelques auteurs rafflésiens en herbe
s’essayaient à l’écriture, dans une entreprise émouvante comme
un appel à l’aide, que leur
apportait avec chaleur un pentagone
d’artistes peintres volontaires, graves, enthousiastes et joyeux.
Aux écoles du dimanche, spécialité rafflésienne du samedi, on
faisait naître des vocations à parler le rafflésien avec une ténacité
admirable, et ces efforts étaient parfois couronnés publiquement.
En somme, selon les rapporteurs quotidiens, tout un murmure
bruissait autour de talents émergents, de prétentions bruyantes,
d’illustrations et de bouillonnements, et donnait cependant à ces
sortes d’infusions une allure chatoyante où pouvait s’insinuer en
liberté la curiosité.
Escale Jour 4
Il
pleut. La violente averse fut précédée des vents annon-
dateurs. La météo de république lointaine s’était trompée : ou
plutôt les Rafflésiens lui faisaient reproche de prédire après
coup. Les prévisions étaient des tours de magie. Une radio frondeuse y allait de ses appellations des vents. Les télévisions, des
leurs. Ces girouettes étaient cacophoniques. Mais la pluie fut au
rendez-vous : par bourrasques, par gifles aux arbres qui s’effeuillaient, par rase-mottes aux jardins qui se couchaient, par
violentes raclées aux fruits qui s’éparpillaient, par soulevées de
poussière dans les rues, par subites crues des filets de rivières,
par coulées de boues vers le lagon d’ocres festonné.
111
Littérama’ohi N°4
Tuo Te Ama
Contre-image d’Epinal, ce tour de l’îie insolite. Comme si la
montagne allait un jour déferler vers la mer devenue sombre.
Bananiers déchiquetés, gazons encombrés de palmes de cocotiers, ruissellements, débordements des bas-côtés de la route,
même le lagon tentait de les recouvrir par endroits. Les cascades de Gauguin se rappellent au souvenir, et elles sont bien là.
Tout près, dans le rugissement des vagues et le clapotis pierreux, des planches aident à les surfer. Tiens, un golf, en terre
Eugénie, disent les livres, qui abrita les amours torrides et
sucrées d’un proconsul de la distante république. Les Rafflésiens de l’endroit prétendent que ce domaine est fatal à qui s’y
installe sans précaution. Quelques livres font allusion aux sortilèges qui enveloppèrent ces lieux. Et l’on dit que la liste n’est pas
close, que seul le retour de ces terres à ceux qui y vivaient voilà
deux cents ans mettrait un terme aux malheurs qui ne cessent
de menacer. Un bain de rivière, annonce une pancarte, mais
c’est à peine si on peut s’en approcher, car ses abords sont
occupés par des estaminets enfumés : adieu «l’eau pure qui
descend des roches volcaniques, filtrée par elles, et rafraîchie
par le sous-bois...». Adieu Papema, l’eau propre. Non loin, une
petite cascade rappelle l’anecdote que content les colonnes d’un
journal de Los Angeles. Un richissime dentiste d’Encino avait
voulu y bâtir son rêve, verrière encastrant la cascade que l’on
devait apercevoir de toutes les pièces de la villa rêvée. Le malheureux dentiste repartit découragé, les pluies incessantes lors
de son séjour avaient transformé les lieux en cauchemars déferlants. Plus loin, des gazons japonais transformés en mares
moussues parsemées de belles gerbes de plantes de tous les
tons rouges. Une somptueuse demeure d’une Australienne
pleine d’allant, de charme et d’aventures. Puis la forêt des sages
mape, bleus de sagesse, bleus d’être aspergés de pluie luisante
et bleue, impassibles saillies de troncs verts et moussus parsemés de fougères et qui prolongent leurs dires en parler aujourd’hui incompris, lamentations silencieuses de racines attelées à
112
Ecritures
d’autres racines étreintes de compassion. Tiens, contraste saisissant ! Comment ? Ah ! Port des pailles-en-queue,
pourquoi
pas ? Plat calme, aito songeurs et mélancoliques, un pêcheur,
enfin un, sur une pirogue de musée, au loin grisaille des collines,
par endroits jaunes, nimbées de vapeurs ascendantes, et saignées point encore trop. Collines bocages du Poitou égarées
sous les cieux de Rafflésie, où paissent de chétifs cheptels, et
que hanta longtemps un rescapé d’une noble famille de Suisse,
réfugié plus tard en Inde où il finit en crémation. A sa mort, qui
bouleversa le gotha d’Europe, furent mis au jour des trésors en
lambeaux, d’Aubusson et de Savonnerie ; des éclats de cristaux
rares ; des débris de porcelaine de haute finesse ; des ors et des
lustres ; et dit-on le nécessaire à la toilette de Marie-Antoinette
en partance pour l’échafaud. La fine pluie de ce jour semble
accordée à ce que suggère ce souvenir insolite d’un si pathétique destin.
Il est un ébéniste de la pirogue tapi près de la mer vaseuse
en
cet endroit où il niche un atelier de tous les
désordres, de
désordres créateurs : de tables d’acajou, de chaises de purau,
noir, de pirogues de bois d’arbre à pain,
légères, légères, on n’en construit plus comme ça, de pirogues
des temps nouveaux, empruntés aux Sandwich, paradis pour
l’engouement des Rafflésiens. Moulés et modelés, ces nouveaux
vaa se bousculent sur les lagons, en haute mer, et même en
lointaines îles sous le vent. Les pagaies aussi ont changé, et se
sont conformées aux modèles en vogue à Sandwich. Notre artisan-ébéniste-rameur avait accompli quelques exploits dans sa
jeunesse : une équipe de piroguiers plusieurs fois gagnante,
encouragée par un médecin installé dans le voisinage, qui consaera sa vie d’ici à frayer le peuple de la presqu’île de Rafflésie et
son curieux nom, Truc, lui ouvrit les portes de l’amitié et du
renom. Quand l’atelier de vaa est fermé, l’ébéniste se consacre à
son autre hobby : l’élevage et le combat de coqs. Il fit venir en
de meubles de bois
113
Littérama’ohi N°4
Tuo Te Ama
1972 deux douzaines d’œufs de coqs shamo, du village emblé-
matique japonais de Tokushima. La foire agricole de ‘Ari’ari où il
réside eut la primeur des premières portées : de beaux spécimen, d’en moyenne cinq kilos, hautains, dominateurs, déjà
agressifs et batailleurs, ce qu’ils démontrèrent abondamment
par la suite. Par crainte de quelques actes malveillants de la part
de nombreux envieux, surtout asiatiques, une meute de chiens
fut affectée jour et nuit à veiller sur ces gallinacés uniques, et
surtout profitables : ils remportaient largement tous les combats,
et les fans de
ces
combats cruels s’en souviennent avec
un
mélange d’admiration et d’envie, d’enthousiasme et de dépit.
Souriant, ravi et pas peu fier, leur propriétaire continuera, avec
des trémolos que paraissent comprendre ces coqs de trophée,
à distribuer, seul aliment à ces invaincus, des platées de choux
frais râpé.
Avant que la falaise ne dresse ses contreforts à l’est du dernier village, Tiratau, on pouvait apercevoir un vieil Italien empli
d’argent, de goûts italiens élégants et profus, dans une demeure
à peine achevée, palazzio étonnant au bord de ce canal d’un
lagon presque vénitien, sur lequel se prélassait un yatch de la
pius belle facture italienne. Il se déplaçait aussi en hélicoptère
de la plus récente technologie. La médisance l’avait injustement
associé à de sombres organisations. Le proconsul de la distante
république lui présenta quelques excuses. Elles ne suffirent pas
à prévenir son exil pour Ao teaoroa, où il se fit ériger une splendide demeure sur une falaise au milieu d’un lac. Rafflésie ne lui
portait pas chance : il mourut d’un accident de la route, sur un
modeste vélo, au bord d’un beau lagon turquoise sous le vent.
Le village Tiratau
qu’on traverse au retour n’est célèbre que
par le nom qu’y laissa un ancien chef, dont la stature controversée en imposait à tous. Les proconsuls y trouvaient matière à se
féliciter de leur clairvoyance en même temps que le chef vénérable les
114
régalait fastueusement. Sa mort fut saluée comme il
Ecritures
convient à ces personnages qui
marquèrent de leur empreinte
ambiguë les années houleuses de la transition vers les nouvelles
organisations des pouvoirs.
Dans le
village voisin, Uepu, moins prestigieux, il est une
dame tout à fait remarquable par sa grâce et sa beauté, son autorité et le
goût d’accomplir des choses accordées à ce qu’elle
aime, et plus souvent encore à ce qui lui plaît. Elle crée autour
d’elle une atmosphère de respect, d’intimidation et d’engagement
naturel à regarder vers le haut, à tendre en permanence l’ambition de faire mieux. Le timbre assuré de sa voix, sa couleur
vocale, font le reste avec assez d’assurance pour convaincre.
Elle règne sur un petit peuple obligé, avec des projets pleins la
tête, de danses, de musique, de costumes, de gastronomie étudiée et de fertiles engouements. Son époux semble un peu
éthéré, malgré ses fonctions municipales renouvelées. D’elle, on
dirait volontiers qu’elle aime non pas tant combattre, que se dresser : contre le mauvais goût, l’indolence et la l’oisiveté, le contresens des mots, les fausses références aux pierres, aux mythes
et aux légendes colportées par des Rafflésiens amnésiques. Une
assemblée de sages anciens l’aide dans cette démarche du
sens. Son agilité intellectuelle, et un peu son aptitude à humer à
temps la direction des vents, lui procurent l’habileté élégante de
ne point se laisser surprendre par les changements. Elle fut à
l’origine d’une sympathique aventure de participation collective à
une forme d’implantation touristique et hôtelière. Et l’on se souvient avec nostalgie de l’Arc en ciel, où le gîte était confortable,
le couvert savoureux, et l’accueil chaleureux. Des buffets fastueux régalaient les appétits les plus exigeants. Un vice-président
américain, des princes tongiens et toute une foule de personnalités furent en ces lieux choyés. Les plantes sont sa passion,
qu’elle partage avec un frère qui veille avec précision et préciosité sur une proche oasis de voluptueuses beautés florales.
Quand le soir tombe, et que le lagon se retire en chuchotant sur
115
Littérama’ohi N°4
Tuo Te Ama
le sable d’éclats noirs, une guitare se fait entendre, et de magiques chansons s’égrènent et naviguent sur l’eau.
On ne quitte pas cette région étrange, qui semble suspendue, cernée d’un vaste dépôt d’ordures et de projets ambitieux
de seconde métropole de l’île, sans être frappé par l’immobile, la
stagnante atmosphère de toujours de cette partie de l’île. Bien
des Rafflésiens évoquent avec une rage contenue une belle
occasion manquée, celle de l’implantation d’un campus univer-
sitaire sur les collines nui. Pour donner naissance à une agglomération vivante, et vivifiante à toute la zone, la recette s’imposait
d’évidence, aux dires des sociologues et du bon sens : s’of-
frir le marché captif qu’eût pu être le réservoir sans cesse abondé
des étudiants. Le reste va de soi, ou aurait justement dû l’être :
logements, loisirs et distractions, équipements collectifs, de santé,
de sport, sur terre, sur mer, et même dans les airs, pour peu que
fût construit l’aérodrome secondaire
dont les
plans de détail
existaient déjà mais tout conspira à faire échec à un grand pro-
jet qui, en dix ans, eût métamorphosé en l’irriguant la désolation
qui perdure, que l’on sent, qui va se verruer des laideurs qui
s’annoncent, dans la funeste conjugaison du béton, de la ferraille et de la pollution.
Mais il est encore temps de faire un clin d’œil tranquille
à un
patriarche chinois disparu. Il rythma plus d’un demi-siècle le
pouls de ce quasi-désert. Restaurateur, éleveur, commerçant,
agriculteur et développeur immobilier, il s’était aménagé un
havre confortable près d’un vivier poissonneux, la table était raffinée, et les vins de Bourgogne de grande cuvée. A Paris, on l’apercevait, toujours à la même table, chez la Reine Pédauque,
près de St Lazare : sa popularité y était grande, et ses pourboires
généreux. Quelques belles de la rue d’Amsterdam lui tenaient
galante compagnie : «ça me rajeunit» aimait-il à dire. Il laisse un
souvenir aimable et souriant.
116
Ecritures
Un aviateur pionnier avait fait construire une piste pour son
monomoteur qu’il pilotait depuis toujours, depuis ce vol en soli-
taire qu’il avait entrepris entre Paris et Saigon. Il fut aussi le premier à atterrir sur l’atoll au nuage vert des reflets de son lagon,
et les habitants du village se souviennent de la frayeur qu’il en
eurent, l’île n’ayant pas d’aérodrome. Né d’une famille illustre
française, il avait épousé une Suédoise aguichante et entreprenante : ses frasques ont un peu désenchanté son époux, discret,
et indulgent. Leur belle demeure près de Pailles-en-queue était
un lieu de grâce, d’enchantement et, au pavillon de lecture
séparé, de sérénité pour lire des livres somptueusement reliés.
Ils prirent quartier plus tard sur les bords de Seine, lui sur un
chaland d’évasion, elle sur les terrasses fleuries de géranium qui
surplombent le Champ-de-mars. Les gens de société en Rafflésie
attestent que leur départ laissa un grand vide.
La côte Nord de la grande île est prenante sous la grosse
pluie, le vent violent, la mer houleuse, souvent ouverte au large
qui déferle à grands rouleaux de rage. Le vert domine, tous les
verts, sombres et atténués, clairs et jaunis, panachés de brun,
de jaune, de rouge, de rose et de violet. On peut saluer au passage le capitaine Wallis ; s’émouvoir des gesticulations aux intentions mal assurées auxquelles se livrent des associations dites
culturelles de la vallée de Vainoo ; et quand on aborde le lieu dit
Haavai, les vieux livres racontent le passage de la planète
Vénus ; la lunette du capitaine Cook, qui ne fut pas un «découvreur» comme le dit stupidement un tronc de bois délabré, mais
un visiteur ; l’épopée de missionnaires habiles en
marketing ;
l’ébahissement de Bligh quand à sa table un soir le roi de
Rafflésie d’alors copula sur le parquet, puis se releva, prit sa serviette et s’essuya, suggère avec retenue le journal du brave
mutin. Adieu Rafflésie des plaisirs simples accordés aux pulsions de l’instant. Elle fut un temps assez bien reconstituée quand
le mutin se fit héros d’un film où domina le grand, le superbe
117
Littérama’ohi N°4
Tuo Te Ama
talent de Brando, et la grâce ensorcelante de Tarita. On ne quitte
cette partie de l’île sans saluer Hall, .qui décrivit dans un
style un peu morne l’épopée du mutin, mais dont la modeste
demeure restaurée conserve malgré tout un peu de la chaleur
pas
communicative de sa lente conversation.
Le cimetière
royal voisin est à l’abandon, et rongé des
appétits d’alentour. Déjà la modeste pierre tombale d’un valeureux missionnaire linguiste est phagocytée. L’indifférence entretenue des Rafflésiens fera, ou défera le reste.
Il pleut toujours et encore davantage quand on atteint le pont
duquel on peut voir Puutara, aperçue du bateau le premier jour,
tiens ! les gazettes rapporteuses sont toutes deux côte à côte. Et
l’on est éclaboussé de tous côtés, par les voitures, les camions,
les motos, tout ce que les blés permettent d’embouteiller les
rues. On rapporte que la rivière en furie un jour déborda tant
qu’elle se propagea jusqu’à cinq cent mètres de chaque côté,
jusqu’à une plantation de canne à sucre dont le moulin fut noyé
et l’enseigne, Adams and Kennedy, embourbée dans l’étang
aujourd’hui comblé. Le très riche, et très courtisé Brown, haut
perché en sa demeure en bordure de mer, dut attendre trois
jours avant de pouvoir s’en aller inspecter ses terres de ville, qui
étaient vastes et convoitées, ses terres des champs, vastes et
convoitées, ses terres des îles, vastes et convoitées : à sa mort,
les convoitises reprirent avec acharnement et leur polémologie
encombra durablement les prétoires de la distante république.
Clin d’œil à la vallée de Pu’atehu où enfant on se baignait.
Loti s’y ébrouait en compagnie de Rarahu, belle-beau nu(e) parmi
les mimosas. Un buste disgracieux rappelle cet épisode. Il ne dit
rien des frasques de cet écrivain un peu plat, habile aux déguisements, et dont le merveilleux Philippe Draperi souhaitait décrire
la vie ondoyante : il n’en eut pas le temps, son grand talent fut
emporté par la nef des fous vers les sables noirs des ténèbres.
118
Ecritures
rapporte que dans une île de la distante république où il
rêvait d’être enterré debout, Loti fut couché comme tout le
On
monde, une pelle de plage et une chistera de pelote basque à
ses
côtés.
Le crépuscule lançait ses écharpes de velours pourpre sur les
eaux
soudain calmées, c’était une singularité de Rafflésie que le
soleil tout à coup, au mépris des météo trompeuses, surgissait
mine de rien, pour que la journée soit prometteuse de nuit apaisée.
Escale Jour 5
évoquent l’existence d’une briquetterie, inaugurée avec pompe et grandiloquence par un proconsul un peu niais, en pointe nord de la rade. Bien sûr qu’elle
n’est plus là. Mais des vestiges en sont encore visibles, en des
bâtiments un peu délabrés, mais de proportions harmonieuses, et
l’air y est frais. Un asile psychiatrique en témoigne, et une sorte
d’entrepôt militaire aujourd’hui des bureaux. Un senatus-consulte
décréta naguère que seraient construits en ce matériau les bâtiments publics : ce qui a été entrepris semble un peu suranné et
sans âme, un peu entassé, sans recul, maigrement paysagé, et
cette propension s’étend aux îles sous le vent. Brique, béton et
tuiles sont la trinité païenne des architectes institutionnels.
Les livres, encore les livres,
De vieux albums de photographies ramènent à des années
où les
rues
avaient cette atmosphère d’humanité variée, colo-
rée, pittoresque et changeante que n’ont plus les rues de la ville
d’aujourd’hui. Elles se ressemblent toutes par le dessin sans
relief, architecture serait trop dire, des façades, des gabarits
anarchiques, des couleurs et des styles arrêtés en chemin. Un
côté far-west honteux d’être là, alors qu’il eût fallu accentuer cet
aspect débridé en certains quartiers. Des verrues de ciment, des
bâtisses pompeusement baptisées immeubles, des façades de
119
Littérama’ohi N°4
Tuo Te Ama
verre ne
reflétant que des voitures, un seul et unique parc, mira-
culeusement sauvé et malingre faute de soins ; n’était le front de
mer boisé,
et tailladé plutôt qu’entretenu comme il conviendrait ;
et l’oasis de verdure du fare des visiteurs, le moindre espace est
voué aux constructions dont l’allure dégingandée accroît le désordre
urbain, et prive la cité d’une vie propre, condamnée au
contraire à n’être que le bruyant exutoire des marchands et des
consommateurs diurnes, empressés à fuir le soir venu.
Le visi-
prend à rêver d’une vaste allée piétonnière ombragée
tout au long du lagon : il se contentera, en le déplorant, d’une
vague promenade de trottoir sur les quais lourdement lestés,
teur se
même les fleurs s’essoufflent à croître dans du béton, au milieu
du vacarme automobile, et des fumées de combustion,
c’est à
quoi se réduit une flânerie dans ce port qui n’a pas encore choisi
son visage. Le promeneur curieux ne rencontre que le sourire
empesé de marchands de tout, même les fleuristes du marché
vous toisent avec suspicion. Des regards hérissés et méfiants se
croisent sans s’attarder. En voiture la morgue est de mise, et les
verres teintés des portières réfléchissent des signaux d’exclusion inquiétants. La pauvreté déambule, des visages soucieux
errent au gré de l’oisiveté, de l’occasion de marauder à saisir, de
l’ennui à conjurer, d’une voiture à pilier, ou simplement à érafler.
La cité résume en ses fonctions, sa fréquentation et son allure,
quelques caractères de Rafflésie : un côte-à-côte du dénuement
et de la prospérité, un étalage de l’épatant ébloui de fluorescences nocturnes, un parc d’attractions en somme, où se jouent
sans se joindre des scènes inaltérables d’une soif de paraître,
de vite s’effacer ensuite dans un sillage déshumanisé par le
prospère qui peut, tant pis, je m’occupe de moi, variations sur un
thème qui court en Rafflésie impassible et belle, opulente mais
hautaine et grimaçante, désinvolte et veule malgré tout. Elle n’a
pas d’histoire, d’ailleurs elle n’en porte aucune trace et ne paraît
pas pressée d’en tracer quelques contours durables pour demain.
Reléguées sur les collines, des archives muettes s’ouvrent à des
120
Ecritures
Rafflésiens clairsemés, et qui ne portent nul intérêt à la cité d’en
bas. D’autres terres les tourmentent. Celles de la ville sont perdues.
Escale Jour 6
Une grève annoncée des personnels de l’aviation civile de la
lointaine république va avoir des répercussions en Rafflésie. Il
faut donc se résoudre à partir subitement. Sur le chemin de l’aé-
roport rien, mais vraiment rien n’appelle l’attention : par les collinés la route s’élance et plonge sous un tunnel ; par la plaine, ah
si, mais il fallait lire les livres, encore eux : une lettre adressée
par l’alors vice-régent de Rafflésie au proconsul de la distante
république qui l’avait convié à une cérémonie insupportable aux
Rafflésiens, au cimetière près d’un monument dédié, protesta le
vice-régent, à la mémoire «des militaires qui sont venus en 1844
conquérir par la force cette terre de Rafflésie : ses défenseurs
n’avaient que des frondes et des lances : ils ont été assassinés.»
Le vice-régent érigea plus tard un monument, que l’on voit encore,
et sur lequel fut apposée une plaque commémorant le sacrifice
des Rafflésiens «tombés d’avoir défendu leurs terres et leur indé-
pendance». L’histoire de Rafflésie est dense de ces prismes réfractaires qui se font face.
L’église évangélique de Faipao est un modeste édifice sans
grâce, entre quatre rues, mais visible et assuré. On rapporte
volontiers, non sans raison, l’influence qu’exerce cette confession sur la vie du pays. Ses archives écrites avec application à
la plume ronde retracent les cheminements de son histoire, ses
immixtions, ses tutelles, ses élans vers la jeunesse, ses arbitrages, parfois ses inspirations plus séculières que spirituelles. On
dit que la connaissance qu’elle a de la société est inégalée : ses
structures concentriques tissent un réseau d’information dont
l’auscultation, la sélection, la macération, enfin la décantation en
synode annuel revêtent ses prononcés de l’autorité morale qui
donnent aux Raflésiens une incessante matière à réflexion.
121
Littérama’ohi N°4
Tuo Te Ama
On visite peu les cimetières, et on a tort. D’autant qu’une
inscription fleurie à l’entrée de celui de la ville vous souhaite, le
croira-t-on, la bienvenue... Les calligraphies funéraires y sont
autant de pages de chapitres d’une histoire non écrite, malgré
l’invasion de l’écrit. Et nul n’a entrepris de déchiffrer ces périodes que portent les pierres, d’associer des patronymes, de
conter les alliances, les mésalliances, les descendances et les
curiosités généalogiques. Une toponymie des lieux dirait les hiérarchies sociales, les ferveurs et les faveurs. Les cimetières sont
aussi le reposoir des nouvelles donnes des pouvoirs successifs.
Les Rafflésiens d’avant, des ordres d’antan, on les trouvera peu
ou guère mentionnés en ces méandres funèbres. Ils restaient
confinés chez eux, enfouis peu à peu sous la végétation envahissante, ou des constructions irrespectueuses. Exposer son
destin final est un trait de la nouvelle Rafflésie, comme elle se
plaît à afficher son être, sa prospère condition et sa docilité aux
injonctions nouvelles. Deux façons d’exprimer des comportements jusqu’au seuil du néant. On pourrait revenir, pour un plus
long temps, décrire ces manières de présenter des offrandes
ultimes aux ténèbres en Rafflésie.
Clin d’œil à Jean Marie Tjibaou, curieusement rappelé au
souvenir sur une grille de la mairie tumultueuse de l’endroit. Sa
haute figure était un fabuleux don des dieux païens de Kanaky.
Ayant écorché sa chair tribale pour en extraire les sucs fondamentaux dont il voulait instiller les nouvelles données des pou-
voirs, pour en conjurer les maléfices, il fut condamné par des
rustres outragés. Il est juste que son nom soit en ses terres éloi-
gnées vénéré comme le pur ornement de l’ode à la beauté métamorphosée des nobles rêves élancés de Kanaky.
Les gazettes évoquent parfois la figure, et les paroles du maire
de cette commune rebelle de Rafflésie. La pratique du golf lui a
enseigné les vertus zen. Sa carrière, les facéties changeantes des
122
Ecritures
hommes, et leur inconséquence. Son magistère lui rappelle
chaque jour combien est impure la décantation des appétits
macérés des hommes. Son inspiration insuffle à son parti des
envolées, des perspectives, des idéaux croisés. Le timbre de
ses prononcés fait vibrer un auditoire encore perméable aux
beaux parlers, aux mots gonflés de sens, regorgés d’inquiétudes. Il occupe une place à part, en Rafflésie de naguère et d’aujourd’hui. Sans doute encore demain, car Rafflésie le couve en
souriant avec étonnement, avec affection parfois. A-t-il lu le
Léviathan ? Encore et toujours des livres : bien des Rafflésiens
doutent et, intrigués, s’interrogent gravement...Car son précarré de pailie subit les assauts d’une moissonneuse-faucheuse,
en
toujours les blés, conduite avec détermination et savoir-faire par
un Rafflésien entreprenant, boosté par les vertus prêtées aux
agrumes en vogue.
On entre avec une infinie patience dans le labyrinthe de l’en-
registrement des passagers à l’aéroport international. Sa conception est anarchique, il faudrait le raser. Sur le tarmac, une fleur de
Rafflésie vous envoie de ses cinq pétales blanches, perchées sur
un
avion aux couleurs de Rafflésie, un salut rieur et malicieux.
Le crâne bourré de contrastes pour l’heure irréconciliables,
il faut remettre à plus tard le patient décoffrage des impressions
prisonnières.
Tuo Te Ama
(juin 2002)
123
Littérama’ohi N°4
Titaua Peu
Titaua Peu. 27 ans, ou 28 ans au moment de la sortie du
Littérama’ohi n°4, et si je suis toujours vivante. 1 enfant. A écrit
«Mutismes», paru en avril 2003.
Résumé :
Situation : Hannah vit en France. Elle a quitté Tahiti pour des
études et s’est installée à Paris. Peut-être pour de bon. Hannah
a
fui. Sa famille, sa mère son père et ses tonnes de frères et
(neuf au moins).
Personnages du livre : Ma : c’est la mère. Auguste le père :
il a eu un très grave accident il y a quelque temps. Coma, pendant deux mois au moins. Pina est le personnage principal, cette
petite de huit ans raconte, prête sa voix et surtout ses souffrances. Elle a deux grand-frères : Pauro et Auguste Junior. Ce dernier, junior est ce.qu’on appelle un hombo. Pauro, le fils parfait et
pourtant homosexuel. Drame du livre : le père lentement, somsœurs
bre dans la démence et le racisme à outrance : meurtres de blancs
etc.. Pina a d’autres sœurs : Hannah, celle dont on est fière, qui
semble avoir réussi et aussi Rosa, prostituée à Papeete. Le livre
oscille entre Pirae et Paris. Des vies toutes différentes et pourtant trop liées.
En gros : histoire d’une misère, de trahisons, la mère (considérée comme la «marna») va tromper son mari et oublier ses
enfants. Beaucoup de déchirures puisque Pina sera violée par
père devenu fou. Mais enfin, y a pas que du «gore». Il y a
aussi de la rédemption (à venir !!!!).
son
Texte :
Les arbres de l’esplanade sont maigres et nus. Quelques
enfants emmitouflés jouent sur un carré de terre grise, accom-
pagnés de leur baby sitter étrangère. Il y a beaucoup de noires
parmi elles. Hannah est seule, comme presque toujours. Le
banc verdâtre sur lequel elle est assise est un peu humide. Il a dû
pleuvoir peu avant. Le ciel, c’est presque comme une évidence
124
Ecritures
ici, est bas, troué parfois d’une lumière blanche. C’est l’automne,
c’est un peu triste. C’est même trop triste. Ça vous donne des
envies de vous foutre en l’air. Hannah a reçu hier une lettre de sa
mère. Hannah regarde un homme en costume de marin se faire
prendre en photo, devant les grilles du tombeau des Invalides. Il
sourit très largement à son amie. Elle a l’air d’être son amie, sa
femme. Elle a les cheveux auburn et porte un grand manteau de
peau de bête, tout aussi auburn.
Pourvu que ce ne soit qu’une
imitation, se dit Hannah. Oui, pourvu. Et puis non, finit-elle par
penser. Elle avait elle même assez de problèmes comme ça.
Qu’est-ce qu’elle irait s’enquérir du sort de ces bêtes ? Il y a plein
d’associations qu’on paye pour y penser.
Le couple s’en va du côté de la rue de Varennes. Il jette un
dernier regard aux grilles dorées. La femme s’est cachée dans
l’épaule de l’homme. Le vent est glacial, pénétrant, humide, il
traverse la peau brune d’Hannah. Ça reste supportable. Ça fait
deux heures
qu’elle est assise là, qu’elle relit la lettre de sa
mère. Cette lettre est pleine d’angoisses. Ces angoisses, Hannah
sent, sait qu’elles ont toutes un facteur commun : Auguste, ce
père rendu étranger et inatteignable par l’alcool. Hannah se souvient-elle d’un jour de sobriété, de douceur paternelle ? Elle ne
le croit pas et puis, au fond elle s’en fiche pas mal. C’est un fait,
cette absence du père, sur lequel elle n’est jamais revenue, pensant que ce n’était pas nécessaire. La lettre est mal écrite bien
sûr, pleine d’appels qui n’en sont pas, pleine d’amour qu’on a
peine à croire, pleine de «ça va toi ?» insistants, comme pour
signifier qu’on vous écrit pour vous dire que sans vous, ça ne va
pas. Pour vous le reprocher sans doute ; pour pas être seul à se
sentir seul même si jamais on ne se l’avouera. Hannah vient
d’apprendre l’accident d’Auguste, sa rédemption. Puis ses bizarreries rajoutées soudain à sa légendaire distance. La lettre parle
de religion. Ma dit que c’était bien au début, ce retour vers Dieu
et puis qu’ensuite ça a pris des proportions incontrôlées, incontrôlabiés. C’est là qu’Hannah sourcille. Quand est-ce que sa mère,
125
Littérama’ohi N°4
Titaua Peu
une seule fois avait pu contrôler les choses ? Pas chez eux, en
tout cas, pas dans leur pauvreté commune. Ma raconte qu’elle
essaye de maintenir les apparences, de faire croire aux autres
que la famille est à présent unie, même si seule manque
Hannah. Les enfants ont grandi. Pauro passera son bac très
bientôt, c’est un homme tu sais, un bel homme. Ma parle longuement de Rosa, de l’inquiétante Rosa, la perdue et retrouvée
enfin. Rosa pour l’instant traverse une période difficile, mais ça
ira. La mère est très vite passée sur Pina.
Cette lettre est pleine de demandes non formulées, d’appels
au secours
silencieux. Mais quoi Ma, tu veux quoi? Hannah se
sent mal à l’aise, elle lit des choses qu’elle croit seulement deviner. Et
puis quoi à la fin ? Parleras-tu clairement, Ma ? Qu’attendsrevienne vous sauver ? Moi, qui n’ai pas
tu de moi ? Que je
encore
la tête hors de l’eau ? Dans sa lettre Ma demande si l’en-
treprise d’Hannah se porte bien. Oui, à ses yeux Hannah est
chef d’entreprise. Le malaise est persistant. Hannah commence
à manquer d’air. Elle défait le gros nœud de son écharpe. Ok, ça
va un tout petit peu mieux. Chef d’entreprise. Mon Dieu, si seulement. Non, elle n’est pas vraiment chef d’entreprise. Depuis un
peu plus d’un mois, elle a pris en gérance une affaire de Claude,
son amant-patron, même pas son mec, on peut pas dire que
Claude soit son mec, encore moins un mari potentiel. Non, c’est
trop tôt encore. Ils ne se sont pas dit je t’aime, n’ont même
jamais insinué qu’ils avaient une relation.
Bref, depuis quelques semaines, elle s’occupe d’une «boutique d’art» pas comme les autres. Là bas, l’art n’est plus inaccessible. Les copies de Klein font fureur ces temps-ci. Le magasin,
qui s’appelle «Art popu» est strié, balafré, du coup, de rectangles, noirs, rouges de toutes les couleurs. On ne voit plus que
ça, des carrés rectangles dont le sens échappe à Hannah, mais
c’est pas grave, elle est pas là pour comprendre. Elle doit juste
vendre, organiser des mini expos, remplacer les stocks de Pollock
(des copies bien sûr) qui marchent toujours aussi bien, elle doit
126
Ecritures
se
farcir des boutonneux aussi, grands et talentueux étudiants
en
Histoire de l’art et puis des adultes du samedi, en basket ou
rollers très dans le coup, quoi qu’il leur en coûte. Enfin, elle a
quand même affaire à des gens qui savent beaucoup de choses,
qui en connaissent un très large rayon, au contraire d’elle pauvre Hannah, qui a dû être formée sur le tas, par Claude, entre
deux avions. Tout ça, les clients ne le savent pas, heureusement. Comme ils ne savent pas que Claude est galeriste, qu’il a
cinq vraies galeries en France (plus une «fausse», celle dont
s’occupe Hannah), une autre à New-York et enfin deux en Italie.
Claude a dû être un peintre raté pour autant connaître les imperfections des plus grands : Gauguin, Picasso etc. Il a dû être un
piètre artiste pour autant aimer l’art, jusqu’à en oublier la vie ellemême. Bien sûr, Hannah garde ça pour elle. Il y a deux jours,
Claude est parti pour Milan. Il doit y préparer l’exposition d’un
jeune italien qu’il dit talentueux et encore inconnu. A dix heures
ce matin, Hannah a quitté la boutique située Quai Branly. Elle
avait pas envie de foutre grand chose. Elle a confié les clés à la
en
vendeuse et a marché
vers
les Invalides. Elle
a
rendez-vous
Michel, un ami, informaticien dans la boite où elle travaillait
juste avant ça. Il va pas tarder.
Il y a un peu plus de monde sur l’Esplanade, malgré le
temps pourri. Elle repense à Ma et dit, voilà Ma, ce que je suis.
Presque une femme d’affaires, comme tu l’aurais tant souhaité,
presque seulement. Ses yeux parcourent de nouveau la lettre un
peu froissée. Après tout ce temps, une lettre mal écrite, énigmatique, une lettre qui a donné envie à la jeune fille de retourner là-bas,
de retrouver ce qu’elle a pu retenir de cette terre, les quelques belles choses. Une lettre qui lui a rappelé qu’elle était trop loin de tout
aussi. Elle se remet les visages de ses proches et s’attarde un peu
avec
plus sur celui de Pina. Pina au regard qu’elle a toujours trouvé très
intelligent, pas morne, pas joyeux non plus, mais lucide pour une
petite de quatre ans. C’est là la dernière image qu’elle garde de
sa petite sœur : quand elle avait quatre ans, guerre plus. Un
127
Littérama’ohi N°4
Titaua Peu
visage maigre et des cheveux très crépus. Elle ressemblait à
une petite africaine, mais la peau moins sombre. Ça fait si loin.
Que devient-elle, souffre-t-elle, elle aussi ? Puis Hannah se rappelle que la seule enfant qui n’avait jamais reçu le moindre coup,
c’était Rosa. Pourtant cette dernière, Hannah ne la détestait pas.
C’est comme ça. Hannah s’est toujours dit que les enfants
devaient accepter les parents qu’ont leur a foutu dans l.es pattes,
accepter ces êtres qui avaient leurs préférences et qui le
cachaient très maladroitement. Les accepter sinon, on ne s’en
sortait pas. Elle a accepté, jusqu’à son départ.
Qu’y a t-il Ma ? Je t’enverrai de l’argent, ne t’inquiète pas.
Peut-être aussi que je reviendrai quelques semaines... pourvoir
si ça va, pour voir si on ne peut pas colmater, réparer nos vies.
Parfois je me dis que tout ça, c’est une erreur. Oui, ma présence
ici. Crois-tu mère que je t’ai quittée, en partant ? Crois-tu que la
distance fait oublier ce qui jamais n’a pu être dit ? Loin de toi, j’ai
pleuré, je pleure encore. On ne grandit pas, tu sais ? Michel a
écrit un très beau poème dont j’ai retenu quelques mots, enfin je
crois que ce sont ces mots-là : «Je me suis grillé, comme un
éphémère, aux réverbères morts de Paris». C’est un poète,
Michel, un être rempli de blessures. Je t’appellerai Ma, il n’y a
plus que ça à faire. Et même si c’est un peu trop tard, je t’appellerai. Hannah s’était installée depuis deux minutes sur le banc
qui fait face aux escalators du métro. Elle voit le sommet du
crâne bien connu, châtain et qui manque un peu de cheveux,
surgir lentement de la bouche sombre. Le ciel a noirci, un peu
plus. Michel se laisse monter par la machine, au contraire des
autres tous courbés, en anorak, speedés même le samedi.
Michel garde les yeux baissés, comme toujours. Puis c’est la
terre à ses pieds, les gravillons. Il relève le menton, lentement. Il
a toujours l’air d’être ennuyé, mais c’est jamais par prétention,
c’est toujours par timidité. Parce qu’il se sent tellement petit malgré son corps long et lourd. Le front est large, on dirait celui d’un
grand scientifique dont l’intelligence est à ce point vaste, qu’elle
128
Ecritures
n’a eu d’autre ressource que s’étirer au maximum du dessus des
arcades sourcilières à la racine des cheveux. Entre les deux, ça
doit bien mesurer dix centimètres. Aujourd’hui, ses cheveux sont
peignés, il porte une chemise sous un pull gris, il porte aussi un
coupe vent. Il est mieux mis que d’habitude. Il est étrangement
pataud. Hannah, s’est toujours dit ça, que Michel était étrangement pataud, que cette lourdeur contrastait en tous point avec
son esprit. Vif, alerte, au dessus, trop au dessus de la moyenne.
Bientôt, ce sera un écrivain célèbre. Elle le sait, elle le sent. Il ne
peut pas en être autrement, ce serait pas juste sinon. Il y a beaucoup d’affection entre eux. Il la voit enfin et sourit. Un jour Michel
a sorti que parfois il se mettait à sourire car tout à coup il venait
de se rappeler que le sourire, c’est la chose la moins laide que
les gens ont en commun. Alors parfois, ça lui arrive de sourire,
parce qu’il n’aime pas être trop moche. Il aime être cynique, mais
trop moche, non. Ils s’enlacent assez longuement. Michel aime
beaucoup enlacer Hannah de cette manière. Qu’est-ce qu’elle est
toute petite à côté de lui ! Elle lui arrive juste à la taille. Alors quand
ils se parlent, c’est pas très commode pour Michel, il est obligé de
se baisser et de s’attraper, à l’usure, un truc à la colonne.
Ça fait plaisir de te voir Michel.
—
—
Tu crois ?
Ouais.
—
Ça t’as fait plaisir de quitter la boîte aussi.
—
Oh !
—
Dis pas non.
—
Ok, c’est vrai je suis partie mais toi t’en aurais fait autant
—
si t’avais été simple secrétaire commerciale.
C’est sur.
—
—
—
Bon, où on va ?
Au Le Divellec ? c’est juste en face.
Hannah avait éclaté de rire. Mais oui, bien sûr. Quel taré ce
Michel.
—
Au Le Divellec faut s’appeler Mitterrand ou Delon.
129
Littérama’ohi N°4
Titaua Peu
—
Ou Lacan, ou «gnon-gnon». Allez, on y va.
Là, Hannah a perdu son sourire.
Non, Michel, j’irai pas.
—
—
—
—
—
Pourquoi ?
C’est pas pour moi.
S’il te plait !
C’est moi qui te le demande. Je me sentirais mal et tu le
sais. J’aime pas ces endroits.
—
—
T’as tort. T’es belle.
C’est pas un critère Michel. Là bas, on te demande pas
d’être beau ou
intelligent, on te demande d’avoir un maximum
d’argent. Et toi et moi, c’est pas gagné.
—
—
T’es belle Hannah.
Tu me l’as déjà dit. Mais je m’en fous.
Michel
parfois était un être incohérent. Il détestait la foule,
attroupements, mais il adorait les restas bondés, surtout
lorsque ces derniers sont cotés.
Bon allez, viens Hannah, je t’emmène ailleurs.
les
—
—
Ouf.
Ils avaient trouvé un resta français «spécialités sud-ouest»
dans la rue Saint Dominique. Le restaurant jouxtait Ed l’épicier.
Ça faisait incongru les prix affichés au dehors juste à côté d’un
mec tout sale qui vendait son Réverbère. Le resta, ça allait pour
Hannah. C’était abordable et pas tout à fait coté, même inconnu.
Pas la moindre chance d’y apercevoir PPDA ou autre chose.
Quand ils ont été installés, Michel est sorti pour s’acheter
des magazines. Hannah a attendu une dizaine de minutes et elle
a commencé à paniquer. Michel avait toujours été imprévisible.
Il aurait pu s’en aller comme ça, rejoindre le métro, parce qu’il
oublie tant de choses, ce Michel. Bon, Hannah réussit à garder
son sang froid. En attendant, elle sirote un Guignolet. C’est doux
et même «déstressant». Déjà, ses jambes sont cotonneuses.
Elle aime bien cette sensation. Ouf, Michel réapparaît. Elle a
envie de l’étrangler.
130
Ecritures
—
—
—
—
Me fais plus ça, Michel.
Oh si, et je me gênerai pas ma petite.
Et pourquoi ?
Pour te punir d’avoir choisi ton Claude.
«Cet artiste, bel
homme, évanescent et très con»
T’exagères. J’avais pas à choisir entre lui et toi. Je t’ai
toujours aimé Michel, mais comme un ami.
Mais comme un ami, poil au kiki.
Hannah lui jette un regard un peu las, un peu torve aussi.
Okay, je m’arrête.
Qu’est-ce que tu t’es acheté ?
Marie Claire, Féminin, Actuel et puis... Penthouse.
Hannah sourit de nouveau. Elle songe que Michel ressemble
à ces animaux en voie de disparition. On les aime très fort, mais
qu’est-ce que vous voulez, on n’a pas que ça à faire. Et puis ces
animaux, c’est pas comme s’ils vivaient sur notre palier. Michel n’a
pas la télé, il évite la radio, il s’achète pas Libé ou Le Monde. C’est
pas qu’il s’en fout des infos, de la vie, puisqu’il y puise son inspiration, mais il a pas envie d’entendre, de lire les commentaires de
ces journalistes qu’ont toujours, qu’auront toujours un problème
d’ego monumental. Alors, il lit le courrier des lectrices de ces
magazines. Ainsi il sait ce qu’il se passe, ce sont les coups de
gueule et de cœur de ces «femmes du peuple» qui le lui dévoilent.
Michel s’est pris un whisky sur glace, il fume. Ils ont cornmandé sans grand enthousiasme. Va pour un confit de canard,
pour du foie gras au porto. Ce qui compte un peu plus, c’est le
vin, le meilleur sans doute, enfin c’est Michel qui le dit. Hannah
ne s’y connaît pas très bien, elle laisse faire. Ils discutent, la
jeune fille demande à Michel de lui parler. Qu’est-ce qu’il
devient, vraiment ? Et son manuscrit déposé, cette histoire de
cadres paumés ? Michel répond qu’il attend qu’on l’appelle, ou
qu’on lui écrive. Ça viendra Michel, t’inquiète pas. Il est sur autre
chose maintenant. Déjà ? Et de quoi ça parle ? Michel avait
répondu «De toi, Hannah» et bien sûr l’autre ne l’a pas cru.
—
—
—
—
—
131
Littérama’ohi N°4
Titaua Peu
—
Tu sais, Hannah, à force de rien croire, de pas croire en les
gens, en ce qu’ils te disent, tu finiras comme la Bernier, tu sais la
comptable de la boîte. Ouais, comme elle. Seule, moche et vieille.
T’es pas sympa Michel. Je dis juste que je te crois pas,
toi. Parce que je sais pas. J’arrive pas. T’es tellement pas cornmun, t’es tellement d’ailleurs, c’est pas possible. Et puis tu m’accuses de croire en rien. Et toi, tu t’es regardé ? Tu rayes tout
dans tes écrits. Quand on a fini de te lire, on pleure parce qu’on
se dit qu’y a plus rien qui mérite qu’on y croit encore. Tu détruis
tout. Alors t’es pire que tout, Michel. T’es pire que moi.
T’as tort Hannah. Quand je raye tout ça. C’est pour dire
qu’on a encore besoin, qu’on a surtout besoin de croire en pleins
de choses, et d’abord en la vie. Et tu le sais. T’es injuste. Je te
dis que j’écris sur toi. Moi, je trouve que c’est la plus belle
—
—
preuve.
Michel n’a pas continué «d’amour». Il y a des moments dans
réflexion, où on n’arrive pas à aller plus loin. C’est l’aporie,
ça peut aussi s’appeler l’impasse ou comme ici, la pudeur.
Une vielle dame, à leur gauche les regarde, attendrie. Ça
une
ressemble à une petite discorde conjugale. C’est beau.
On
servi les
plats. Le couple commence à manger, en
silence gêné. Michel est allé trop loin. Ça ressemble à un aveu.
a
Aujourd’hui je n’ai pas pensé à Claude, pense-t-elle. Elle sourit.
Et avec Claude, comment ça va ?
Ça tombe bien, je venais juste de me dire qu’aujourd’hui
je n’ai pas pensé à Claude.
Michel a comme un petit rayon lumineux dans les yeux.
Ah, merde alors j’aurai pas dû t’en reparler... Tu me fais
mal, Hannah. J’ai mal de voir que ce mec, même lui qu’est pas
une brute, ne t’aime pas comme il faudrait.
Qu’est-ce que t’en sais ?
Je sais, c’est tout. Où il est à l’heure qu’il est ? Est-ce
qu’une seule fois il t’as emmenée en voyage ? Tu sais ce qu’il
fait de toi ? Il te prend pour un faire valoir occasionnel. Pour sa
—
—
—
—
—
132
Ecritures
nenette
exotique du vendredi, qu’il trimballe dans des vernis-
sages de Noirs à la mode. Il t’as donné sa boutique, et encore
donner c’est pas le mot qu’il faut. Cette boutique, c’est pas la
plus classe de ses affaires. Et ses autres galeries hein ? Qui s’en
occupe ? A chaque fois des pétasses.
T’as l’air bien renseigné Michel.
—
—
Qu’est-ce que tu crois, que je te laisserais couler comme
ça ?
—
—
disais
T’es jaloux, c’est tout.
Jaloux «ou ou». Ouvre les yeux Hannah. Tout à l’heure tu
non
au
Le Divellec, mais c’est parce qu’au fond t’avais
peur. Et s’il y était hein ? avec une pouf, hein ?
S’il te plait Michel arrête.
—
Hannah n’a plus faim. Elle se reprend un verre.
—
T’as jamais été aussi ignoble que ça,
Michel. Personne
n'a jamais été aussi ignoble avec moi.
Elle avait presque crié.
C’était peut-être l’alcool, le surme-
nage. Depuis qu’elle est Quai Branly, elle dort quatre heures par
nuit, souvent moins mais jamais plus. Elle se creuse le ciboulot,
pour faire plaisir à Claude. Pour qu’il soit épaté, hein ?
Michel est pantois, tout con. Ça lui apprendra. Les clients
ont tous tourné la tête vers eux.
—
Pardon Hannah. Pardon.
Elle a cru bon de déballer tout ce qu’elle avait dans la tête et
puis aussi là, à l’intérieur, près des tripes.
J’en ai marre. Marre de pas être heureuse. Marre d’avoir
personne à aimer. Claude a soixante ans. Impensable hein ?
Moi, j’en ai 22, bientôt 23. Il a eu trois femmes déjà. Toutes elles
—
ont de la classe. Toutes ont fait les beaux-arts et c’est du genre
à regarder les sortants de Saint-Charles avec de gros yeux de
pétasse. Et moi, j’ai rien fait d’autre qu’une école de commerce
et pas la plus réputée. En plus j’étais boursière.
Merde... Hier, j’ai reçu une lettre de ma mère. Tu sais que j’ai
une
mère, Michel et un père aussi. Et j’ai une tonne de frères et
133
Littérama’ôhi N°4
Titaua Peu
de sœurs. La petite dernière, je l’ai jamais vue,
même pas en
photo. Elle s’appelle Moïra, t’en as rien à foutre, hein ? Je te dis
ça juste comme ça. Oui, ma mère...elle. J’ai reçu une lettre
d’elle hier soir. Pour la première fois elle m’a écrit et j’ai senti que
là-bas, c’est encore pire qu’avant et ma soirée en a été foutue.
Et même ce matin, j’étais pas bien. On a tous des problèmes
avec nos mères, tu me diras. C’est sûr. J’en ai
toujours eu des
tonnes avec elle. Plus jeune, je comprenais pas qu’elle largue
pas mon père ce poivrot. Je comprenais rien. Et puis là quand je
t’attendais, ça a fait tilt. Elle l’a jamais quitté parce qu’elle s’est
sacrifiée, et à jamais pour un homme, pour ses enfants. Elle
croyait que c’était bien, que c’était ce qu’on attendait d’elle.
Soudain je comprends que je l’aimais cette femme. Je l’aime
encore. Jamais elle n’a eu un câlin pour moi. J’étais la bonne à
tout faire, parce que fallait qu’elle s’occupe des mioches qu’arrêtaient pas d’arriver, comme un cheveu sur la soupe. Que je
m’occupe de mon père aussi, mais ça elle le savait pas. Que je
m’occupe de lui. Et oui, je t’en dis des choses. Cruelles. Ça peut
pas exister. Longtemps je me suis détestée, je l’ai détesté cet
homme. Il fallait que je m’occupe de ses nuits à lui, comme une
femme dressée qui a appris à connaître son homme jusque
dans les moindres soupirs. Qui sait les pauses, les fatigues. Qui
a appris à faire venir plus vite ces instants redoutés,
dégueulasses et libérateurs à la fois, pour lui, pour moi. Que
je m’occupe
de le rendre heureux pour pas qu’il se sente seul, à cause de
toutes ces grossesses à répétition. J’avais huit ans, pas plus. En
t’attendant, j’ai relu sa lettre et puis je me suis dit. Connasse, où
t’étais quand j’avais besoin de toi ? Où ? Mais où tu veux qu’elle
ait été ? Où tu veux qu’une femme comme ça ait été ? Elle avait
tous ces gosses, elle avait ses blessures du week-end, plus ou
moins graves, ses arcades défoncées, ses côtes fêlées.
C’est l’alcool qui fait ces choses là, qui détruit des familles.
Qui me détruit. Tu sais au fond, Claude qu’est-ce que tu veux
qu’il me fasse. Il peut pas m’atteindre, personne ne peut plus
134
Ecritures
m’atteindre Michel, c’est fini. T’as peur pour moi ? C’est trop tard,
je suis morte il y a très longtemps. Alors Claude, toi, un autre, ça
change quoi ?... Revenons à cette lettre. Là j’ai enfin compris, en
me rappelant que mon père m’avait fait des choses qui détruisent
une fille, j’ai compris que quand j’ai eu l’air de m’accrocher à
Claude, ce qui arrive très souvent chez moi, c’est pour me forcer
à oublier. Même l'alcool ne m’y aide pas. C’est faux de dire qu’on
boit pour oublier. L’alcool ça vous oblige à vous pencher sur vous
même. A vous regarder la vie comme si ça avait été un nombril
en putréfaction. L’écœurement, mais on n’y peut rien. On observe
la mort, c’est presque plaisant et chaque jour, on y goûte à cet
alcool, on y revient. Toujours. Pour trouver la faille de votre existence, pour planer un peu aussi. Alors voilà je bois, sans oublier.
Alors voilà, il y a Claude et la boutique. Ce sont eux mes palliatifs. Okay, Claude est tout juste un amant. Alors on baise, quand
c’est possible. C’est comme ça que j’arrive à oublier un peu, et
j’oublie oui, finalement là, j’oublie.
J’ai haï ma mère. J’ai pensé parfois qu’elle savait. Je lui en ai
voulu d’être aussi féconde que ça. Je déteste les grossesses. Je
la déteste mais je sais qu’elle a besoin de moi, en ce moment. Et
mes petites sœurs, ça doit pas être le paradis pour elles. Tu viens
m’agresser avec tes conneries de Claude, de toi aussi qui m’avoues à demi mots que tu m’aimes. Merci Michel, mais crois-tu
que je pourrai me relever de ces blessures ? Et quand tu m’accuses de croire en rien. T’as faux. Je crois qu’il y a une forme de
rédemption. Pas celle du Christ qui rachèterait le genre humain.
Celle d’une personne, d’un être pur qu’arriverait à nous sortir de là,
les miens et moi. Alors j’attends cet être pur. J’attends la rédemption pour moi, ma mère et mon père aussi. Oui, pour lui aussi.
Elle a fini par répéter qu’elle haïssait les grossesses, puis
elle est partie dans un rire nerveux, un petit rire d’hystérique.
Michel pleurait. Voir un homme pleurer aussi silencieusement, sans scandale, sans haine, sans drame, Hannah a trouvé
ça émouvant.
135
Littérama’ohi N°4
Titaua Peu
—
Tu es le seul à savoir Michel. C’est beaucoup.
La gorgée de vin descend, un peu âpre encore.
Il est 17 heures déjà. Ni Michel ni Hannah ne s’étaient rendus compte que le restaurant avait été déserté.
Le patron était
resté silencieux, immobile à l’autre bout de la salle. Michel lui a
donné un très gros pourboire et l’a remercié pour ne pas avoir
cherché à les déloger. Le type imposant, à l’accent du sud avait
été aimable et même chaleureux. Il a risqué un «à bientôt j’espère»
et les a regardé sortir, partir, disparaître.
Il faisait presque nuit. La rue Saint Dominique était vide, la
Clé des marques tirait ses rideaux gris taggués, des prospectus
roulaient en bordure de trottoir. Hannah titubait un peu. Ils se sont
arrêtés au tabac PMU pour se prendre des paquets de Marlboro.
En face, il y avait une boutique de vin. Ils en sont sortis avec quatre bouteilles de Chardonnay, c’est ce qu’Hannah aime.
—
—
Je veux pas rentrer chez moi, Michel.
Je sais. Moi non plus, je veux pas te voir partir. Plus jamais.
Le pataud Michel l’a enserrée par la taille, fort.
Il était vrai-
ment très grand.
Ils ont appelé un taxi pour se rendre dans le quinzième, rue
de la Convention. Michel avait un trois pièces. Le salon était
vaste, sobre, avec juste un canapé et une bibliothèque.
Il a allumé le néon de la cuisine et a laissé la porte ouverte.
Ça faisait rectangle de lumière là-bas, à l’autre bout. Ça faisait
deux mondes, l’un noir, l’autre éclatant. Ils avaient choisi le noir.
J’ai trente six ans, Hannah. Pas soixante. Je suis pas un
esthète vaporeux. Je voyage pas beaucoup. Je suis un peu
claustra. Je fais pas le poids à côté de ton Claude. Je t’en parle
—
encore. Je suis jaloux tu sais ? Je t’ai vu ce jour là quand t’as
débuté chez M. Timide, mal à l’aise. Si belle et je t’aimais déjà.
Puis tu m’as abordé.
—
C’est vrai, oui. C’est moi qui t’ai abordé. C’est marrant. Oui,
j’avais pas trop envie de parler aux autres. Toi, c’était autre chose.
Comme toujours, chez toi. C’est jamais comme chez les autres.
136
Ecritures
Hannah avait allongé ses jambes sur la table basse, ôté ses
bottines, ôté son col roulé. Il avait monté le chauffage. Elle était
en
tee-shirt moulant et léger.
—
Je suis jamais sorti avec des amis. Ça me fait tout bizarre
déjà.
Le vin attendait dans les verres à pieds, lavés il y a quelques
minutes à peine.
—
—
—
Tu fais pas beaucoup le ménage Michel.
Non, tu vois, j’suis un mec. Pas le temps, pas envie.
Faut que t’arrêtes de me parler de Claude comme ça. Les
choses ont changé en quelques heures. Parfois il suffit d’un mot
d’une pensée, et ce qu’on croyait nécessaire hier devient tout à
coup futile, inutile. Ou le contraire...
Il avait mis un disque. C’était une compilation de jazz.
Il y
avait Duke Ellington, Billie Holiday, les autres.
—
T’aimes le jazz, Michel ?
Pas vraiment. C’est pour faire ambiance. C’est pour me
donner un genre, quand je prends des filles chez moi.
—
—
—
Merci.
Y a pas de quoi.
Ils ont ri, doucement. C’était presque puéril. C’était léger.
—
Tu me parleras encore de toi Hannah ?
Oui avait-elle dit, sans penser aux éventuelles
conséquences, au bien ou au mal que ça pouvait lui faire. Pour Tinstant, elle se sentait déchargée, moins lourde. Elle avait peut être
bien fait, qui sait ?
Dans quelques minutes, on fera l’amour Michel. Alors tu
auras tout eu de moi. Mon corps, ma vie passée. Demain, tu me
jetteras peut-être. C’est pas grave. Ça peut arriver. Je ferai un
essai. Je dors chez toi. Au matin, si tu sens tout à coup que tu
t’es gouré, si je vois que ton regard a changé, alors t’es aussi
con que les autres. Mais ne t’inquiète pas, n’aie pas de scrupules, rappelle-toi, je suis morte il y a longtemps.
Les minutes ont couru. Ils se faisaient face. Il a posé une
—
—
137
Littérama’ohi N°4
Titaua Peu
main sur sa nuque et l’a attirée à lui. Elle pouvait sentir son torse,
l’odeur d’une transpiration
douce. Sous sa chemise, elle a vu
quelques poils. A embrassé, sucé la peau. A cherché les doigts
et les paumes. Il a fermé les yeux, petit soudain, fragile, à la
merci de cette fille. Il s’est assis sur le sol, a contemplé le corps
nu, allongé sur le canapé. Les cheveux lâchés enfin, elle semblait l’implorer. Il a caressé, a fait tarder son souffle sur l’entrejambe puis sur la vulve. Y est entré, calmement, différemment.
Sa langue, comme lui, avait oublié toutes ces choses qu’il pensait obligées. Sa langue, comme lui, possédait une autre fonction : qui dépassait le plaisir, qui fait qu’on tient à marquer un territoire, mais non par égoïsme, plutôt par urgence, par nécessité
de redonner la vie.
Elle aurait voulu crier. Quand il l’a possédée, à l’intérieur ce
n’était plus seulement chaud et doux. Il venait de penser que
toutes ces femmes qu’il avait cru aimer, aucune d’elle n’avait eu
le sexe aussi désirant. Les contractions du vagin avaient quelque
chose d’insistant, de désespéré et de mortel.
Des hommes, c’est pas ce
qui manquait à sa vie mais
jamais, même pas avec Claude, ça n’avait été aussi douloureux,
ample aussi. Douloureux. Trop de choses les liaient. Ils n’ont pas
songé qu’un préservatif était nécessaire. Partager l’amour, le
vrai, c’est prendre le risque de mourir par ou avec l’autre.
Michel a toujours pensé qu’il était un piètre amant et qu’il
était loin d’égaler les stars du porno. Sportivement, physiologiquement, il croyait pas être capable d’approcher leurs performances. Mais Hannah s’était abandonnée, comme jamais aucune
femme ne l’avait fait avec lui. Ça pouvait pas être du simulé.
A l’instant, il se trouve sur son balcon. Il est nu. Il fume,
il
gèle mais il s’en rend à peine compte. C’était un 25 novembre.
Dans un mois ce sera Noël. Il songe qu’enfin il aurait quelqu’un
à qui offrir un cadeau somptueux, à qui souhaiter de bonnes
fêtes. Il regagne la chambre. Hannah dormait dans son grand lit
138
Ecritures
qu’il a toujours trouvé trop froid. Elle avait le visage paisible.' Il
s’assit et toucha ses fesses, ces dunes galbées. On dirait une
princesse. C’est ma princesse, dit-t-ii, ma princesse des îles. De
sa langue, il la réveilla. C’était bon. Hannah a senti son corps
trembler. En elle, il y avait un gros vide, celui que laisse parfois
le bonheur, un bonheur amer parce qu’on a peine, à y croire. Elle
a
cédé. Elle a enfin chialé.
Titaua Peu
139
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
Manu’ora, né le 28 décembre 1958 à Papeete, lauréat du troisième Prix du Président au Concours littéraire de “reo Maohi” en
2001, avec son roman : “ E he’epuanui te râ” (Un beau coucher de
soleil), est passionné de littérature en reo Tahiti.
(Teie mai nei te ho’e tuha’a o te puta ta u i papa’i na, no te
tata’ura’a reo Ma’ohi no te matahiti 2001, e to na tatarara’a na roto
i te reo farani.)
I - Matârii i tô na ruhiruhiara’a
E mahana ra’iatea e te pûva’iva’i te mata’i, e mahana varavara
ho’i no te ‘omuara’a no teie ‘avae tenuare.I hope noa a’enei te ‘atutu
o te mau ‘oroa
matahiti, e te morohi ri’i noa atu ra te mau hîhî hope’a
‘ona’ona’o, tei fâtata roa i te uriuri, te puhipuhi
o te râ i roto i te reva
hofa’a nei o Matâri’i i tâna paipu.
Mai raro a’e mai i te taupe’e o tô na nohora’a i te teiteira’a no
Erima, e ‘ite hua noa hia i tua, i te aeha’a, i te pae to’o’a o te ra, te
‘orepe hanahana o te mau mou’a teitei no teienei fenua iti no
Moorea, teina ho’i no Tahiti Nui, ‘o râua, i te mana’ora’a a te mau
mau
tupuna, tei rahu ‘âpîpiti hia e te mau atua i muta’a ra.
I roto i teienei ‘orama he’euri, mai te hoho’a peni maere roa e te
fa’ahiahia te hum, te toro te’ote’o nei o Mou’a Puta i tô na tara i te
ra’i. Tupu’ai mou’a tu’iro’o teie e hâmama nei i te ‘utu o te heri ‘a’ano
tei patia hia e Pai te ‘aito paro’o no te tau tahito, i tâna omore nano,
e te ra’ara’a, e te
hauriri’a.
A tâpo’i noa ai te pouri i te aoroa ‘ura, mâ tô na pereue rumaruma, a pura ta’itahi noa ai i te pae to’o’a o te râ te mau ti’arama no
te puaoa no Papeete, ‘oire atea ri’i e pae iti tirometera i raro noa mai,
te mêhara nei Matâri’i i te mau ‘ohipa i arata’i mai i tô na orara’a e
tei tapa’o hia i roto i te mau ‘api parau o te puta ora e to te faufa’a
feteui e fâtata nei i te hope nô na i teienei ao.
140
Ecritures
Traduction par l’auteur
I - Matâri’i au crépuscule de sa vie
En cette fraîche et belle fin de journée du mois de janvier,
journée sans nuage et exceptionnellement rare pour un été tropical, alors que les tumultes des fêtes de fin d’année viennent
tout juste de se dissiper et que s’évanouissent délicatement les
derniers rayons de soleil dans le firmament teinté de mille couleurs qui bientôt s’assombrira, Matâri’i fume sa pipe avec nonchalance.
De la terrasse de son domicile situé dans les hauteurs de
Erima, on devine aisément au loin, vers le large, du côté du couchant, les cimes majestueuses de la corolle montagneuse de
l’île de Moorea, petite sœur de Tahiti Nui qui, selon la croyance
des anciens, auraient été créées toutes les deux en même
temps, par les dieux de l’antiquité.
De ce décor de rêve aux couleurs féeriques comme extrai-
fantasmagorique, Mou’a Puta, piton perforé,
érige fièrement sa pointe vers le ciel. Ce pic célèbre découvre à
son sommet une large anfractuosité transpercée par la puis-
tes d’un tableau
santé et terrifiante lance sacrée de
Pai, le ’a/'fo, valeureux et
légendaire guerrier, des temps anciens.
Tandis que les ténèbres recouvrent de leur manteau noir la
voûte écarlate crépusculaire et que peu à peu s’éveillent modestement les lumières de l’agglomération de Papeete, ville distante
d’environ
cinq kilomètres en contrebas, vers l’ouest, Matâri’i
songe aux événements qui ont jalonné les pages de son existence et qui ont façonné sa vie, événements inscrits dans le
grand livre de la vie et de l’alliance éternelle qui sous peu, s’achède s’écrire pour lui.
vera
141
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
Ra’iatea = ra’i mâ te ata ‘ore - ‘Ona’ona’o = ua rau te ‘û - Hofa’a
tefa’atau ri’i (avec nonchalance)- a’eha’a = i tua i te atea - ‘Orepe
tupua’i moua - Tupuai moua = te hopea iaote teiteira’a o te mou’a
Heri = ‘apo’o - ‘Omore nano = omore puai ia patia hia - Puaoa = te
‘oire e tona mau tuha’a e tapiri mai - aoroa = te rai (firmament) Feteui = ‘etereno, ‘aita e hope te tau =
ma
=
-
la fâtata mal te marehurehu o teienei orarara’a tino tâ na i ha’a
mai na mâ te itoito e te tâiva ‘ore i mua i te mau ‘ati hum rau, o tâ
na ato’a i ‘aro noa na mâ te tu’utu’u ‘ore ia manuia mai te parau
ti’a
tano - orara’a fifi e te rohirohi ho’i, orara’a tei ha’amau râ
i tô na ti’aturira’a i roto i te mau mea pôpôunu o te mau mahana
ato’a, o tâ na ato’a ho’i i tutava noa na, noa atu te ha’iha’i o te tuha’a
tâ na i amo mai, ‘aore ra, noa atu te faito o te puai tâna i horo’a mai
no te patura’a i tô na ‘âi’a, te mea iti te reira ia, te mea rahi ho’i te
reira ato’a ia, ia ‘amui hia râ i ta te ta’ato’ara’a ‘aue ia te fa’ahiahia te ha’amana’o nei ‘oia i tô na vai ‘âpîra’a, i tô na orara’a i roto i te
mau motu, i te mau ha’api’ira’a e te mau fa’a’uera’a ti’a a tô na hui
metua, e tâ tô na ato’a ho’i metua vâhine, râtou tei ha’api’i mai ia na
na roto i te mau parau fa’aau e te mau parapore e rave rau, rave’a
ha’api’ira’a mataro hia e te nûna’a ma’ohi i tahito ra.
e te parau
Teie te tahi hi’ora’a no roto mai i tô na tupuna tâne tei parau
pinepine mai iâ na
‘E a’u tamaiti e: ‘A ora na i to ‘oe orara’a ma te
au, i teienei râ. ‘Eiaha e ha’amau’a te hô’ê noa a’e taime o te mahana,
a
‘ai i te mau tetoni ato’a, te ara nei a ha’a. la tape te râ ‘ua mohi-
mohi ia, e ia mohimohi ‘ua taere roa ia. E’ita vau e ho’i fa’ahou ia ‘oe
na, o ‘oe râ te haere mai iâ ‘u nei”.
‘Ua pau te taime iâ na i te ‘imira’a i te aura’a o taua nei mau
parau huna ra. ‘Eaha ta tô na pâpâ m’au poro’ira’a iâ na ? ‘Eaha te
parau ‘aro i huna hia i raro a’e i teie mau ta’o tâna i ‘ore roa i ‘a’apo
i taua taime ra ? E e ua mate teienei ru’au, ê, ‘aita ‘oia i fa’ata’a noa
a’e ‘eaha te aura’a o teienei piri.
142
Ecritures
Au soir de sa vie, une vie de dure labeur et de courage face
à l’adversité, de militantisme, de foi inébranlable en des lende-
mains qui chantent, de luttes pour défendre ses idéaux de justice
et de vérité, d’efforts inlassables pour apporter sa pierre - petite
contribution vraisemblablement mais ô combien nécessaire ajoutée à celles des autres pour bâtir son “fenua", sa patrie - il se souvient de sa jeunesse, de sa vie dans les îles, des conseils de ses
grands-parents, ceux de sa mère... sages conseils toujours dispensés d’ailleurs sous forme de métaphores, méthode d’éducation
tant appréciée jadis par le peuple Ma’ohi.
Par exemple son aïeul aimait à répéter : «Mon enfant, vis ta
vie le mieux que tu pourras, maintenant ! N’en gaspille pas un
instant. Dévore chaque seconde. Dès ton réveil, agis, travaille.
Lorsque le soleil se couchera, il fera sombre et dès lors il sera
trop tard... Je ne reviendrai jamais vers toi, en revanche, toi, tu
viendras vers moi». Que n’a-t-il passé du temps à rechercher la
signification de ces paroles énigmatiques ! Quel enseignement
pouvait-il bien vouloir lui léguer son «papa’u», son grand-père ?
Quel mystère pouvait bien se cacher sous cette vérité qu’il avait
tant de mal à appréhender ?...
Depuis, le vieillard ayant quitté ce monde sans jamais avoir
fourni aucune explication sur le sens de cette énigme, il n’a eu
de cesse jusqu’au jour où il a pu appréhender ne serait-ce qu’un
semblant d’interprétation. Mais, son aïeul savait très bien que le
temps viendra où toutes ces choses lui seront révélées et alors,
le film opaque qui obscurcissait la réflexion de son petit fils, lui
sera ôté. L’avenir lui rappellera les paroles qu’il lui a laissées en
héritage pour lui et sa descendance.
Aujourd’hui, ayant atteint l’âge de son pépé, c’est à dire à ses
quatre vingtièmes années, il en saisit enfin tout le sens : “le temps
perdu ne se rattrape pas. L’enfant vieillit, l’adulte ne rajeunit pas.
143
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
Marehurehu
=
maruao,
te taime i mûri noa mai i te tapera’a
mahana - Pôpôunu = ‘oa’oa -1 ‘ore roa i ‘a’apo =
maramarama
i ‘ore i haro’aro’a, i
‘oi’oi.
‘Ua ‘ite teie metua e, ia tae te taime i fa’ata’a hia e matara maite
te mau mea ato’a, e tâtara hia te mau rehu e ha’arumaruma nei i te
ferurira’a o teie tamaiti. ‘Inaha na te tau e fa’ahamana’o mai i te mau
parau ato’a tâna i tu’u mai ei faufa’a no te hua’ai ‘amuri a’e.
I teienei mahana, ia rae’a ia Matâri’i te rahira’a matahiti o tô na
tupuna tâne, o te va’u-’ahuru-ra’a ia, te haro’aro’a nei oia i te aura’a
o taua mau parau ra. ‘Inaha, te mahu’i nei ‘oia, ‘eita roa te tau
‘ahemo i ha’amau’a hia e noa’a fa’ahou ia tâpapa. Oia ho’i, e haere
te tamari’i i te ru’aura’a, ‘aita te ruhiruhia e ho’i fa’ahou i te ‘âpîra’a.
No reira, ia ‘ai maite te feia ‘âpî i te mau tetoni ato’a, oia ho’i ia
fa’a’ohipa ratou i to ratou puai i te taime a pautuutu noa ai to ratou
tino. ‘Eiaha e ta’oto i te taime arara’a = o to ratou ia ‘âpîra’a - no te
mea, ia tape ana’e te râ = o to ratou ia ru’aura’a - ‘ua mohimohi ia =
‘ua paruparu ia - ‘e ‘ore te ‘ohipa e nehenehe fa’ahou ia rave maite hia.
‘Ei ha’apotora’a, te itoito ra a ha’a, ‘aita e tâtarahapara’a i mûri
mai no te mea ‘ua hope te mau mea i te rave hia. la tae mai te hora
o te
pohe ‘ua hotu te mau târeni.
Na roto i te tahi atu mau parapore huru rau, mai ta te feia pa’ari
iho â i mâtaro e ta ratou ato’a ho’i e au nei ia parau, ‘ua ha’api’i â tô
na
tupuna tâne iâ na i te mau parau pa’ari no te orara’a...
Mahu’i = ‘ite i te hô’ê ‘ohipa i ‘ore na i ‘ite hia na mua ra
‘I teienei ‘arui teatea, ia paâta mai te ti’arama no te pô, i mûri
mai i te mau ‘aivi, e, ‘a a’e ri’i noa ai te mau fétu verovero, te mata’i-
ta’i nei o Matâri’i i te mau ata o te mou’a e to te tahi tuha’a o te
144
Ecritures
Aussi pendant qu’il en est temps, il faut vivre et bien vivre et ne
pas gaspiller aucune seconde, aucune minute pour des futilités”.
C’est pourquoi,
il importe que les jeunes dégustent toutes
les secondes de leur vie, c’est à dire qu’ils agissent tant que leur
corps possède encore toutes les capacités, notamment celles
de réagir vigoureusement. Il ne faut pas somnoler = il ne faut pas
paresser - pendant le réveil = durant la jeunesse - car à la tornbée du jour = à l’âge de la vieillesse - il fera sombre = la force
déclinera et plus rien de ce qui apparaîtra laborieux ne se fera.
En résumé, tant que l’énergie est présente, il faut accomplir
n’y aura aucun remord par la suite car tout aura été
achevé en temps voulu. Lorsque arrivera enfin l’heure du départ
sa mission, il
pour l’autre monde, tous les talents auront fructifié.
Avec bien d’autres paraboles comme les anciens en avaient
l’habitude et comme ils les affectionnaient tant, son grand-père
aimait illustrer les enseignements de la vie pour que son petit-fils
puisse les garder plus facilement dans son cœur et y puiser en
cas
de besoin...
Ce soir, tandis que la lune ronde et dorée se hisse dans le
ciel et que
les étoiles aussi brillantes les unes que les autres
s’illuminent au loin, Matâri’i contemple les ombres des collines et
des arbres qui
laissent découvrir leurs contours dans ce pay-
sage mille fois décrit par les premiers navigateurs-découvreurs
de Tahiti. Il en est saisi et comprend tout à fait leur envoûtement
face à ce panorama si exceptionnel. Le voilà qui se surprend à
s’extasier avec fierté devant ce spectacle qui s’expose à sa vue.
Il
se
rappelle les nombreux livres écrits par de nombreux
écrivains sur la beauté de cette île qu’il fixe intensément de ses
yeux. Les premiers navigateurs venus de loin avaient transcrit
leurs histoires qui ont fait le tour du monde. Les évangélisateurs
145
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
natura tei puta mai na roto i te turama o te ‘atira’a ‘ava’e. Ua putapu
roa tô na ‘â’au i mua i teienei mau mea e vai taha’a nei i mua iâ na.
Te ha’amana’o nei ‘oia i te raura’a o te mau puta i papa’i hia e
te ta’ata e rave rahi i ni’a i te hum o teie fenua tâ na e tutonu nei.
‘Ua pâpa’i na te mau ‘ihitai e te mau horomoana matamua i fano mai
mai te ara mai, o ratou ato’a tei ‘afai mai I te parau ‘âpî no te ‘evaneria i na tenetere i ma’iri, e tae noa a’enei i teie ‘anotau. ‘Ua papa’i
ho’i te mau tâparau to tera e tera fenua i te mau mea ato’a ta ratou
i ‘ite na, e tei ha’aputapu i to ratou ‘â’au.
Te ta’a nei iâ na i teienei taime, no teaha to ratou mana’o i aruarua ai
i mua teie fenua no Tahiti tei fa’a-au hia i te “pô rohotu nui
atea” ‘oia hoi ta tatou ato’a e nehenehe e parau : “te ô edene ra” ‘aore
ra te
«pârataito». Te pâpû nei iâ na ‘eaha te tûmama o taua mau fa’atara-ra’a no tô na ‘âi’a. Oia ho’i, no te ‘una’una e te ruperupe o te heipuni o tô na fenua. A tahi nei taua hum mana’ona’ora’a i tupu ai i
roto iâ na, i rahi roa ai tô na fa’ahiahia.
Tupu iho ra te ‘umere i roto i tô na ‘â’au, puroro a’era te
mana’o na roto i tô na vaha i te fa’atenitenira’a i tô na ‘âi’a na roto
i teie rohi pehe iti :
--
Pâata mai = hiti mai - a’e ri’i noa = pa’iuma maru noa - Fétu
verovero
=
feti’a
‘anapanapa - Tâparau = ta’ata papa’i parau -
Aruarua = homhom (ému) - Tûmama = tumu - Heipuni = te mau
mea e ha’ati nei ia tatou.
‘E Tahiti nui i te afeafe rau,
Tei rahu hia e te mau atua i muta’a ra.
Aue ra ‘oe to’u ‘ai’a here iti te ‘una’una e.
‘E fenua te târava nei, o Pare ‘Ame, aora’i ‘amera’a
I te mau ‘Ari’i nui no Tahiti, tei ‘î te hanahana.
O Papa’oa te nohora’a ro’o nui,
146
Ecritures
également durant les deux siècles passés et jusqu’à
jours. Des écrivains de diverses contrées ont consigné
abondamment leurs aventures ainsi que leurs souvenirs sur des
pages et des pages. Ils ont raconté ce qu’ils ont vu et vécu, et
tout ce qui a transporté leur cœur...
en ont écrit
nos
Maintenant, il découvre la raison de leur inspiration pour
Tahiti son “fenua" que l’on désignait alors par ces mots “Te po
rohotu nui atea” qui peut se traduire aujourd’hui par “jardin
d’Eden” ou bien “paradis sur terre”. Il appréhende désormais le
pourquoi de ces louanges admiratives pour son pays ; ces éloges chantant sa beauté chatoyante et exubérante. Pour la première fois, il ressent dans son cœur une chose si naturellement
extraordinaire, qu’il n’avait pas perçue auparavant : son “fenua"
est si beau, qu’il en devient modestement fier.
De son cœur jaillissent alors ces vers d’exaltation pour sa
patrie qui retentirent de sa bouche avec une passion étonnante :
O Tahiti, ô grand Tahiti aux milles collines,
Créé jadis par les dieux.
Que tu es magnifique ô mon île bien-aimée !
Pare Arue est la résidence prestigieuse
Des rois célèbres de Tahiti,
Papa’oa en est la demeure illustre.
Matavai est la baie qui s’étend de la pointe Outu’ai’ai à la
pointe Tefauroa*
La mer profonde et sombre qui t’entoure, résidence de
Ruahatu
Dieu de l’océan, est un lieu de crainte, un lieu sacré,
Et pourtant, source de vie du natif dont il se nourrit de son
produit.
Une eau vive s’écoule, c’est Vainahiti, eau fraîche
Qui désaltère l’assoiffé et rafraîchit celui qui a chaud !
(*Aujourd’hui dénommée pointe vénus)
147
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
O Matavai te ‘o’o’a e moti i Outu’ai’ai, e hope i te ‘otu’e Tefauroa*
‘E moana uri pao te hâ’ati nei, nohora’a no Ruahatu,
Atua no te moana. ‘E vâhi hâhano e vâhi ra’ara’a,
‘E ora râ no te ihotupu tei ‘o’oti i tâna ‘ina’i i roto i to ‘utai
‘E tahe te pape ri’i matati’a, o vai Nahiti te val haumaru
I ha’amaha tei po’iha, i tamaru tei ahu.
‘E fenua he’euri mau, i peha ai te mau ra’au hum rau,
la ‘i tei po’ia, ha’apura’a no te nûna’a rau.
No te fa’atura e te aroha o te mau tupuna
I vai ruperupe noa ai ‘oe e to’u fenua iti.
‘Ua pûpû mâ mai ratou ia ‘oe i te u’i hou,
No te fa’ati’a i te tapu a Ta’aroa tei ‘urne mai ia ‘oe
Mai roto mai i te rumia, i te fa’atumura’a hia o teienei ao :
“No te ta’ata te fenua, no te ta’ata te tai e ‘amuri noa atu !”.
Afeafe = e ‘aivi, e orepe - *Teiparau hia i teienei te ‘otu’e Venus Hahano = ri’ari’a - ‘Pape ri’i matati’a = vai tahe, vai ora - Peha = e tupu
maita’i, e a’ere ‘ohie noa - ‘Utai = te pape miti, te tai - Rumia = huero
matameha’i no roto mai te fenua i te ‘umera’a hia mai e Ta’aroa -
Rahi atu â to Matâri’i maere i tô na ‘âi’a, i te mea e, i teie nei
‘ami, te ‘ohi’ohi’o nei ‘oia i te ‘a’anora’a e te ateara’a, ‘eiha mai raro
atu i te moana, mai ta te mau papa’a matameha’i i fa’ati’a na, mai te
manu ra o te ra’i te hi’ora’a mai...
Mai tô na ‘apa’era’a i ‘Erima, te fa’aro’oro’o pâpû nei ‘oia te ‘oravarava navenave o
te ‘are miti e fâfati nei i nia i te mau to’a a’au,
muhumuhu tei tavevo hia mai i te tahi taime e te niuhiti puva’ivai.
la tau atu tô na mata i te pae hitia’a o te ra, i Mahina, na ni’a
a’e i te ‘iriatai, mai te hoe hîhî marama tei pipiha mai mai roto mai
te hoe ana hohonu e te pouri, te pura pura tamau noa ra te mori
‘amo’amo o te fare tia’i pahî ta Matâri’i e nehenehe e nânâ maite no
te ‘iteatea maita’i o te reva.
148
Ecritures
C’est une terre luxuriante d’où prolifère les végétaux
Qui rassasient l’affamé, refuge pour la multitude.
Par le respect et l’amour des ancêtres,
Tu as gardé ton exubérance ô mon île,
Eux qui t’ont légué immaculé aux générations montantes,
pour honorer la parole sacrée de Ta’aroa qui t’a sorti
De l’œuf primitif au commencement du monde :
“La terre est à l’homme, l’océan est à l’homme, à tout
jamais”.
Ce soir, Matâri’i est de plus en plus saisi par un enthousiasme
étourdissant face à
spectacle merveilleux qu’il contemple à
perte de vue, non pas à partir de l’océan comme l’ont vécu et l’ont
raconté les premiers navigateurs venus d’Europe il y a déjà deux
siècles, mais comme un oiseau admirant un paysage magique
qu’il survole pour la première fois.
De son perchoir de Erima, il distingue nettement le bourdonnement furtif des vagues qui viennent se briser sur les récifs,
murmure relayé de temps à autre par la brise rafraîchissante du
ce
Niuhiti - alizé du Nord-Est.
Lorsque ses yeux se tournent vers le levant, du côté de la
de Mahina, le phare de la pointe Vénus, comme une
lueur surgissant du bout d’un sombre et long tunnel, clignote de
ses feux intermittents et rythmés. Cette lumière, il la perçoit avec
netteté tant la visibilité sur la mer porte sur une longue distance.
Il semble qu’elle veuille attirer à elle tous les regards qui se perdent dans la nuit, ces regards nostalgiques d’un passé révolu...
Émergeant aussitôt de son ravissement, il se remémore
alors toutes ces petites choses, ces paroles de sagesse, paroles de connaissance, valeurs morales fondamentales et essentielles au progrès de l’être humain. Tous ces petits riens qui font
beaucoup lorsque tout est vécu avec simplicité, sans manière et
avec beaucoup de charité.
commune
149
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
‘E mahere e, te hina’aro nei teie ma’a mon iti e ‘urne atu iâ na
ra te mau mata ato’a i ‘overe haere na roto i te
ru’i, o taua mau mata
‘oto ra i te mau mea i ma’iri i te tau ‘auiui
Fa’aru’e a’era ‘oia i tô na a’eto’erau, e ua ho’i mai i te tau nei mâ
te feruri haere i te mau mea ri’iri’i ato’a, faufa’a varua, tei ha’amai-
ta’i i te orara’a. Taua mau mea ha’iha’i roa ra, parau ‘ite ânei, parau
pa’ari ânei, e niu arata’i râ i te haere’a o te ta’ata, tei riro mai ei tao’a
hau atu i te faufa’a ia ora hia râ ma te rotahi te ‘â’au, te peu ‘ore e
te aroha.
Maiere = maerera’a rahi - ‘Ohi’ohi’o = hi’ohi’ofa’a’aü - ‘Oravarava
pahôhô iü navenave o te ‘are miti - Iteatea = ateatea maitai te hi’ora’a (visibilité) - Mahere = e aurae- Tau ‘auiui = tau tahito - a’eto’e=
rau
=faa’eara’a hau o te varua e maitai ato’a ai te tino
‘Ua riro na i muta’a ra ‘ei porifenua, ‘ei tao’a rahi i parau hia ai te
ta’ata ri’iri’i ‘ua nani i te fa’ari’ira’a i teie mau peu maitata’i. ‘E mau
tao’a teie tei hau atu i te ‘auro ‘aore ra i te taiamani, tei ha’afaufa’a ‘ore
hia râ i teie ‘anotau e te feia pa’ari, e ua tae roa i te morohi roa-ra’a.
Te hoho’i mai nei i tô na mânava ha’ava te mau ha’api’ira’a i
pûpû hia mai e tâ na ra metua vâhine here hia o Vahineta’u. Te na’o
ra tô na reo
‘E a’u Tamaiti-iti, i roto i to ‘oe orara’a ‘eiaha ‘oe e titau
i te haru noa no te fa’atupura’a i te mau mea maitata’i ato’a,
e’ita
maoti e roa’a ia ‘oe i te rave. ‘A ma’iti na e tau noa niu mana’o.
Teie e torn, ta’u e horo’a atu : «’Ei ‘â’au horo’a noa to ‘oe i te mau
taime ato’a, ‘ei peu tano e te a’au ti’a to ‘oe, ia parau hia ‘oe e ta’ata
parau-tia i to ‘oe mau haere’a, ia ‘ore ho’i to here ia marau.»
‘Ua ta’a maita’i iâ
na e,
na
roto i teie mau fa’aitoitora’a, te
hina’aro nei tô na metua vâhine ia huri tua atu ‘oia i te mau mea
ato’a ta te tino i roto i tô na paruparu e arato atu iâ na. ‘E ua fa’ari’i
150
Ecritures
Hier, richesse aussi précieuse que l’or et le diamant, aujourd’hui presque insignifiante et peut-être disparue à jamais.
Il lui revient en mémoire les enseignements que lui avait prodi-
gués sa mère tant aimée, Vahineta’u. «Mon fils», lui disait-elle,
«dans ta vie ne cherche pas à tout réaliser, tu n’y arriverais pas.
Essaye de t’en tenir à quelques résolutions. Je t’en propose trois :
sois généreux en toute circonstance, sois honnête dans ta vie, enfin
recherche la justice afin que la charité ne périsse pas.» Il savait que
par ces encouragements, qu’elle considérait comme des repères
fondamentaux, elle l’invitait à se détourner de tout ce vers quoi la
chair pouvait, dans sa faiblesse, l’entraîner. Il avait ainsi décidé
d’observer ces préceptes, non pas tant parce qu’il en avait envie
que parce que son caractère doux et agréable l’en prédisposait tout
naturellement et son éducation aidant, tout cela lui était facile...
Comme ces leçons lui avaient été d’un grand secours ! Il se
rappelle par exemple, la fois où il avait évité de justesse la prison
Par la même occasion il sauvait son
arrière train d’une raclée paternelle magistrale et mémorable.
Cela s’était passé dans son île natale de Tubuai. C’était un
matin, à l’aurore. Son père n’était pas rentré de la pêche et sa
mère qui était infirmière-sage femme avait été appelée pour une
urgence, une dame était sur le point d’accoucher.
et l’humiliation à son père.
La gendarmerie était venue sonner à la porte de la maison
familiale et attendait une réponse. Il s’était levé brusquement et
était sorti
le pas
de la porte. Les représentants de l’ordre
apportaient avec eux une belle pièce à conviction pour confondre celui qui avait commis un forfait la veille au soir. Lui n’en
sur
savait absolument rien. Il devait avoir environ huit ans.
L’un des gendarmes lui avait demandé des nouvelles de son
papa et s’il pouvait confirmer que le joli mori pata, lampe torche,
151
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
oia i te ha’apa’o i taua nau arata’ira’a ra,
‘eiaha noa no te mea ‘ua
tupu te hia’ai rahi, no te mea râ tei roto iho â i tô na natura taua
mau parau ra i te nene’ira’a hia, e iho ia no tô na orara’a. ‘E no te
mea te heipuni ‘utuafare tâ na i ora na, ‘ua
patu hia ia i nia i te mau
ha’âpî’ira’a pa’ari a te mau tupuna, i ‘ohie roa ai iâ na i te auraro i
taua mau mea ra.
Pori ferma =faufa’a no roto mai i tefenua, fa’aruna - Nani = ua
rahi te tao’a, tefaufa’a ifatu hia
‘Ua riro mau taua mau ha’âpî’ira’a ra ei tauturu pâpû iâ na i
roto i tô na orara’a. Te ha’amana’o nei oia i taua taime ahoaho ra tei
pâruru i tô na metua tâne i te fare ‘auri e te ha’ama, e tei fa’aora mai
i tô na tohe i te vera o te ta’iri.
Teie taua ‘a’amu ra i tupu i te fenua no Tupua’i. ‘E po’ipo’i roa,
i te tataiao, ‘aita â tô na metua tâne i ho’i mai nâ te tautai pô, e, tô
na metua vâhine e tuati
ma’i-maia ia, tei tâpapa hia mai no te fa’afânau i te hô’ê vâhine tei ‘iti’iti a’ena.
Nâ te pâtôtô noa mai e piti muto’i farâni i te ‘uputa o te fare
metua, e te tia’i noa ra ia ‘iriti hia mai. Ara a’era oia e ua haere mai
i rapae. Te fa’a’ite mai nei taua nçiu muto’i ra i te tahi mori pata tei
riro mai ia râua i roto i ta râua titorotorora’a. ‘Inaha e ‘ohipa ‘ino tei
tupu i te pô i ma’iri a’enei. ‘Aita o Matâri’i i fa’aro’o i tenâ na ‘a’amu.
‘E mahere e, e va’u paha tô na matahiti i taua tau ra.
’Ua ani maira te hô’ê o na muto’i i te parau ‘âpî no tô na metua
tâne e ’ua ui mai : «’E ’ere ânei teie mori pata» tei tô na rima i te fa’aitera’a mai «i te tao’a na to ‘oe metua».
‘E mori pata ‘auri
ere, te ‘âpî noa ra,
‘ahana maita’i teie, tapiri hia i te uaua ‘ere’huihui maita’i, ‘ana’ana.â te ‘ana’ana e te puai te
tûrama. Pâhono atura ‘oia e :
152
Ecritures
bien rutilant, de dernière nouveauté et à
l’éclairage puissant,
appartenait bien à ce dernier. Il leur répondit qu’il était parti à la
pêche depuis la veille au soir et qu’il n’était pas encore de retour.
Mais avant de répliquer pour l’attrayante lampe torche, il s’en
alla vérifier si celui de son père se trouvait ou non dans le placard de rangement.
Il constata qu’il était bien dans l’armoire avec d’autres outils
de
pêche. “Mais”, pensa-t-il, “si j’affirme au - mutoi farani - au
gendarme - que c’est effectivement le mori pata de mon père,
celui ci gagnerait un nouvel outil bien utile. Mon papa m’en serait
très certainement reconnaissant. Il me féliciterait pour la vivacité
de mon esprit et tout le monde sera content ! Par contre, si je
disais la vérité, nous perdrions un accessoire intéressant !”.
Tout en revenant vers les gendarmes, il était fort préoccupé
par cette question vitale “que devrais-je répondre ?” La tentation
de l’appât était trop forte. “Après tout” se dit-il “pourquoi ne pas
récupérer ce mori pata T... Finalement il se ravisa et décida de
dire la vérité, s’étant rappelé ce que sa mère lui disait souvent
«bien mal acquis ne profite jamais», en d’autres termes la cupidité jouerait de vilains tours à ceux qui s’en laissaient appâter.
Fort de cette pensée et avec regret pourtant, il déclara que l’objet
qui lui était présenté ne pouvait pas appartenir à son père...
L’un des deux gendarmes lui redemanda “En es-tu certain ?”
Il répondit “Tout à fait, puisque celui de mon père est dans le placard”. A cet instant, les deux représentants de l’ordre le remercièrent et le quittèrent pour rejoindre leur lieu de travail...
Quelques jours plus tard, au petit déjeuner, il surprit une
conversation entre ses parents qui avaient rencontré un “fetifun cousin - qui lui apprit que la semaine précédente, une jeune
femme avait été violée et qu’un mori pata bien neuf avait été
153
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
«‘Ua haere to’u metua i te tautai mai ‘inapo mai â, e ‘aita â i ho’i
mai.»
Hou ra ‘oia a pâhono atu ai no teie rama uira, ‘ua haere atu e
hi’o e, tei roto ânei ta ratou iho i tô na vaira’a.
Tuati ma’i-maia = tuati vâhine fa’afânau - Tei ‘iti’iti a'ena = tei
mauiuifânau - ‘Ahana = ‘a’ano e te rahi - Huihui = mâ, ‘ana’ana (lustréj.
E
‘inaha, te ‘ite noa nei ‘oia i te mon pata a tô na metua tâne i
te vâhi i fa’ata’a hia, ‘oia ho’i i roto i te ‘afata vaira’a tauiha’a no te
tautai. Mana’o atura ‘oia «mai te mea e, e parau vau i te muto’i, na
ta’u metua tâne tenâ rama uira, penei a’e e horo’a hia mai na matou,
‘u metua tâne ia ‘u i te mea e, ua fatu te
‘utuafare i te tahi tao’a ‘âpî. ‘Area ra, ia parau vau i te parau mau,
e, e mauruuru-roa ia to
‘ua ‘ere ia matou i teie mori pata». ‘A ho’i atu ai ‘oia e fârerei i te
muto’i, te feruri noa ra ‘oia i te pâhonora’a tâ na e horo’a atu. Puta
maira te ha’âpî’ira’a a tô na metua vâhine i roto i tô na roro : ‘Te mea
ato’a i fatu hia e ‘oe mâ te ti’a ‘ore, ‘e’ita ‘oe e maita’i”.
Pahîpahî noa a’era tô na mana’o no teie mau parau, e ‘ua tia’i
ri’i hou a pâhono atu ai i te muto’i. «’Eaha mau te mea e ti’a ia ‘u ia
parau atu ?» feruri a’era ‘oia. Na ‘o a’era ‘oia iâ na iho «e mea au a’e
paha ia parau atu vau i te parau mau». Pâhono atura : «e ‘ere te mori
pata ta ‘oe e fa’a’ite mai nei i te tao’a na to ‘u metua tâne».
Ui fa’ahou mai nei te hô’ê o nâ muto’i : «’Ua pâpû maita'i ia ‘oe ?»
Pâhono atura : «’Oia mau». I reira, ‘ua ha’amauruuru mai nâ ti’a o te
hau iâ na, ‘ua fa’arue mai i tô na ‘utuafare e ‘ua ho’i atu i ta râua
nau
piha ‘ohipa.
Tau mahana i mûri mai, te fa’aro’o nei Matâri’i i te tahi ‘aparau-
ra’a i rotopu i tô na nâ metua tei fârerei i te hô’ê feti’i tei parau mai
e :
“I te hepetoma i ma’iri a’enei, ua mâfera hia te hô’ê vâhine, e ‘ua
154
Ecritures
recueilli sur le lieu du crime. L’objet, servant à démasquer le malfaiteur, avait été récupéré par les gendarmes qui avaient aussitôt mené leur enquête dans tous les foyers. Si l’on découvrait le
propriétaire du fameux mori-pata, ce dernier serait donc accusé
d’être l’auteur de l’agression.
Il se rappela alors de la visite matinale des gendarmes et de
leurs
questions insistantes... Fort heureusement, le désir de
relater la vérité l’avait emporté sur la convoitise et la sincérité
avait été résolument plus forte que la malhonnêteté. Il remercia
le ciel des
enseignements providentiels et salutaires qui lui
furent prodigués et qui l’ont aidé à se sauver d’une situation qui
aurait pu être dramatique.
On ne peut imaginer le soulagement qu’il en avait ressenti
dès lors. Il se rendit compte qu’il venait d’échapper à une correction magistrale.
En effet, connaissant le tempérament coléreux
père, Dieu sait comment son paternel l’aurait
traité pour avoir été la cause de son internement voire de la
poursuite au tribunal dont il aurait fait l’objet et pour une faute
qu’il n’aurait pas commise.
et bourru de son
Comment aurait-il pu alors justifier cette mauvaise option,
sinon en s’accusant d’avoir été cupide. Cela aurait eu un effet
néfaste sur sa réputation notamment vis à vis de ses amis et de
ses cousins
qui l’auraient traité de menteur, sobriquet qui l’aurait
poursuivi longtemps après. C’aurait été une suprême humiliation. Ouf ! Cette mésaventure peu glorieuse, aurait pu très mal
se terminer...
Par la suite et chaque fois qu’il était confronté à des problèmes
ou
de cet ordre et qu’il devait apporter une réponse capitale,
lorsqu’il était environné de difficultés et qu’il devait prendre
décision importante, il vérifiait la moralité de ses choix...
une
155
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
‘ite hia mai te tahi mon pata ‘âpî roa i te vâhi i rave ‘ino hia ai ‘oia.
Tei roto i te rima o te mau muto’i te reira tao’a parira’a i te ta’ata i
hara. ‘Ua titorotoro ratou i roto i te mau ‘utuafare ato’a no te ‘imi-
ra’a, o vai te fatu o taua mori pata ra. la ‘ite hia mai, ua pâpû roa ia
e, ‘o ‘oia te ta’ata hâmani ‘ino”.
Pahîpahî tô na mana’o = ua rahi teferurira’a i roto i te upo’o (préoccupé).
Ha’amana’o a’era teienei tamaiti i te mea i tupu a’enei, i te tere
o
nâ muto’i farâni i te ‘a’ahiata, e, i ta râua mau uiuira’a onoono.
‘Aua’a pa’i ‘aita tona nounou i taua mori pata ra i hau atu i te parau
mau.
‘Aua’a ua feruri, ‘aua’a ho’i ua faito te maita’i e te ‘ino, ‘aua’a
ua ma’iti i te maita’i.
I taua taime ra, ‘aita e faito te mâmâ o tô na mâfatu i te mea e,
‘aita ‘oia i fati noa a’e i te nounou tao’a e ua parau atu i te parau
mau.
Ha’amauruuru atura ‘oia i te ra’i, no te mau ha’âpî’ira’a mai-
tata’i tei ha’apa’ari iâ na.
‘Ahiri ho’i ‘oia i ha’avare atu, ‘ua pâpû roa ia e, i teie mahana,
tei roto tô na metua tâne i te fare ‘auri. ‘E, mai te mea ho’i ê, e tito-
rotoro â te mau muto’i, nahea ‘oia e nehenehe ai e taui atu i tâna
parau. ‘E ia taui ho’i, ‘ua riro ia ‘ei ta’ata ha’avare i mua i tô na mau
hoa e tô na feti’i ta’ato’a. ‘Aue ia te ha’ama e !
No reira, mai taua mahana ra, e, i te mau taime ato’a e û atu ai
‘oia i te mau tâfifira’a rau o tei titau hia ia horo’a atu ‘oia i te hô’ê
pâhonora’a pâpû, ‘aore ra ia natu ‘oia i roto i te tahi fifi, e, no te mea
te titau hia mai nei te hô’ê fa’aotira’a no te tatara i taua mau fifi ra,
hou a rave atu ai i tâna fa’aotira’a, e hi’oniao ‘oia : «Te tû ra ânei te
‘opuaraa ta’u e fa’aineine nei i te rave, i te ha’âpî’ira’a morare i ha’âpî’i hia mai ?»...
la natu = ia topa i roto i te maufifi rahi - Hi’oniao = mâtutu, mâ’imi
maita’i, hi’opo’a maita’i.
156
Ecritures
II - Vahinetau, la mère de Matâri’i.
-
Souvent, les gens disaient de Vahineta’u “e pua’a tane mau”
c’est une maîtresse femme (littéralement c’est bien un mâle) -
non pas qu’ils se moquaient d’elle ou qu’ils la méprisaient, non
absolument pas, au contraire ils la respectaient plus que tout. En
effet, ils l’estimaient pour sa franchise et son énergie face aux
multiples contrariétés de la vie. Vahineta’u est considérée.par
entourage comme une brave dame très courageuse. Par
exemple, lorsqu’elle prenait une décision, elle s’y tenait ferme et
ne vacillait jamais face aux tentatives de pression des autres.
Elle n’avait pas l’habitude de changer d’avis selon la direction
son
des vents dominants.
C’était une dame qui forgeait le respect des autres, remplie
de générosité et toujours attentionnée envers ses semblables,
constamment prête à
rendre service et à répondre à ceux qui
s’aventuraient à frapper à sa porte. Elle ne craignait jamais d’ex-
primer ses propres opinions, surtout si elles étaient contraires à
celles de ses concitoyens et ni d’ailleurs d’affronter leur opposition. Ce qui est particulièrement surprenant, c’est qu’elle n’ap-
préhendait jamais aucune rencontre y compris les plus désagréables et que, pour elle, seul son Dieu méritait d’être craint, car
lui seul peut lui ôter l’essentiel, sa vie. C’est pourquoi, il était son
unique refuge.
III - Généalogie de Vahineta’u
Hurimana tane et Hurimana vahiné, était le nom de mariage
conféré par sa Majesté la Reine Pômare IV aux deux ancêtres
de Vahineta’u le jour de leur union. A cette époque, une loi inter-
disait absolument le mariage entre les popa’a - les étrangers et les Ma’ohi - les indigènes.
157
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
II - Vâhinetau, te metua vâhine o Matâri’i.
‘E pinepine te ta’ata i te parau e “e pua’a tâne mau o
Vahlneta’u”,
‘e’ita i te mea e, te fa’a’ô’ô nei ratou i teienei mâmâ, ‘a’ore ra te tahitohito ra ratou iâ na, ‘e’ita roa. Te tumu i topa hia ai teienei i’oa, no
to ratou ia fa’atura iâ na i tô na vî ‘ore i mua i te mau fifi rau o te ora-
ra’a. ‘E vâhine atehuhu e te matapû mau o Vahineta’u. la fa’aoti ‘oia
i te tahi parau ‘aita ‘oia e turorirori noa
a’e i mua i te mau fa’ahema-
ra’a e te mau nene’ira’a a vera. ‘Aita tô na mana’o e tauiui noa a’e ia
au te ‘avei’a o te mata’i e
puihauhau mai.
‘E vâhine hoturoto, e te aroha, e te tavini atu i te ta’ata. ‘E vai
ineine noa ‘oia i te pâhono atu i te anira’a a te feia ato’a i
pâtôtô mai
i tô na ‘uputa. ‘Aita ‘oia e hepohepo i te fa’aite atu i tô na mau
‘aro’a,
‘ona ana’e i tona pae, e, e mea ta’a’e roa te mana’o o vera.
Te vâhi ra i hau atu i te fa’ahiahia, ‘oia ho’i, ‘aita teienei patea ‘ino e
noa atu e,
mata’u i te ta’ata, noa atu ê, e tâne, maoti ra i te Atua ana’e tei riro
’ei ha’apura’a nô na.
II. 1 - Te ihotatau o Vahineta’u :
O Hurimana tâne e Hurimana vâhine te i’oa fa’atara ta tô na ra
Marumana te Âri’ivâhine Pômare IV i topa atu i ni’a i teie na tuti’i e
piti nei i to râua fa’aipoipora’a hia. I taua ‘anotau ra te vai nei te tahi
ture tei ‘opani ‘eta’eta roa ia fa’aipoipo te papa’a i te ihotupu ma’ohi.
Atehuhu = itoito (audacieux) - Matapû = itoito, vi ‘ore -
Hoturoto
fa’atura roa hia e te ta’ata - Nene’ira’a = fa’ahepora’a (pression) ‘Aro’a = mana’o i nia i te hô’ê tumu parau - Patea ‘ino = metua vâhine
=
here - Ihotatau = papara’a tupuna - Marumana = hanahana (majesté)
-
Tuti’i = tupuna
158
Ecritures
Or, Toru a Tura, fille d’ascendance royale, avait décidé de
s’unir à Joseph Papa’a d’Irlande, et comme elle était également
suivante de la reine Pômare IV, celle ci autorisa ce
mariage.
Pour ce faire, sa Majesté décida de lever cette interdiction pour
quelques jours seulement. C’est pourquoi, les nouveaux mariés
furent appelé “Hurimana Tarie” et “Hurimana Vahiné" c’est à dire
“le mana - le pouvoir - a été modifié, changé”.
Quelques années plus tard, ce tabou fut complètement
aboli.
Ce couple conçut huit enfants dont Ovahine Vahineta’u qui
épousa Benjamin originaire de Grande Bretagne. Ils eurent à
leur tour trois enfants dont John-Moenanu qui, avec Teri’itetini
Fanauatua, enfanta Teri’ifa’aruia laquelle mit au monde
Vahineta’u la mère de Matâri’i
Épilogue
crépuscule de son existence, Matâri’i contemple son
passé, il mesure la distance parcourue dans la souffrance mais
également dans la joie, et sa conscience ne regrette absolument
rien de ce qu’il a vécu.
Au
Il jette maintenant un regard vers l’avenir et il se réjouit pleinement car de nouveaux horizons se profilent pour les jeunes
qui organisent leur vie selon leurs propres résolutions et conformément à la mentalité de leur époque. Le temps s’en va et la vie
s’écoule, se renouvelle et se métamorphose. Cette jeunesse,
c’est le nouveau bourgeon de la vie, il ne s’est pas consumé, il
ne se consumera pas, jamais...
Les malheurs, les obstacles, les bouleversements de toutes
sortes et toutes les vicissitudes qu’ils auront à
cela c’est aussi la vie et on
ne
combattre, tout
préserver. La
doit pas les en
159
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
‘Are’a ra no te mea e tamahine huiari’i o Torn a Tura teie e apiti
te fenua Irirane mai, e, e
tapaim ato’a ho’i no tô na Hanahana ra o Pômare IV i fa’ati’a ai teie
Ari’ivâhine ia tupu taua fa’aipoipora’a ra. ‘Ua ‘opaeture atu ‘oia i tenâ
na tapu no te tahi tau mahana noa. No reira teie i’oa Hurimana tâne
e Hurimana vâhine i topa hia ai i nia i na tamari’i nei, ‘oia mau ‘ua
ruri ‘e hia te mana. Tau matahiti i mûri mai ‘ua fa’aore roa hia taua
nei i tô na orara’a ia Iotepha Papa’a no
ture ra.
‘Ua fânau mai teie nâ metua ia ‘Ovâhine Vahineta’u tei fa’aipoipo
atu ia Peniamina no te fenua Peretâne mai. ‘Ua fânau mai râua ia
Moenanu Tihoni tei fa’aipoipo ia Teri’itetini Fânauatua, e ua fânau
teie nâ metua ia Teri’ifa’aruia tei fânau mai ia Vahineta’u te metua
vâhine ia o Matâri’i...
Manu’ora Nauta
160
Ecritures
sagesse lui a appris en effet, que de cette brousse touffue, de
cette fange dénaturée paraîtront de nouvelles et belles choses.
Le grain mis en terre fertile ne germera et produira du fruit que
si son enveloppe subit les agressions du temps et se détériore.
Il sait que l’adversité affermira ces jeunes comme ce fut le cas
pour lui en son temps. En affrontant ces épreuves, en s’efforçant
de lutter contre tous les dangers, il naîtra un homme nouveau...
Aujourd’hui, son âme exalte la vie car, bien que pour lui le
soleil se couche, il sait en revanche que pour la génération future
un
soleil nouveau se lèvera de même qu’une pensée nouvelle,
C’est pourquoi dans son cœur, il se mit à chanter :
“C’est un beau coucher de soleil" :
E HE’EPUANUI TE RÂ.
Manu’ora Nauta
Littérama’ohi N°4
Flora Devatine
1° Extrait de Logue (3) de Correspondance
Une fois le point mis au pied de la lettre du dernier mot de
“Logue” (2),
Quel soulagement ce fut !
Celui, non pas culpabilisant, ressenti au terme précipité, brutal, d’une composition littéraire dont la rédaction aurait été, tout
du long, un véritable pensum !
Mais de ceux, non réfrénés, non réprimés, qui voudraient
“Saltare”, “danser”, battre des mains et des cils, comme l’enfant, soudainement rayonnant, à l’annonce d’une heureuse nouvelle,
Et de bonheur exploser,
De délivrance, éclater de rire,
Virevolter, irradier
D’enthousiasme, d’exaltation.
Une sensation d’aisance,
qui suit le lâcher - prise, d’un
poids invisible, chargé et rechargé, dans l’inconscience !
Une impression de jouissance,
proche de l’extase, ouvrant
l’espace,
A coeur,
“De par en par”
Au vide, comblé, ras le ruisseau,
Au silence, gazouillant, à ras de vie !
Un moment fort que celui des retrouvailles avec sa “vieille
carcasse”,
162
Ecritures
Où l’on se sent, soudainement, ré-intégrée, dans un corps,
prêt à porter, taillé sur mesure,
De surcroît, seyant à ravir et donnant à ressentir, pleinement
et simplement, le sens profond, vrai et tellement juste, de l’expression :
“Guenille si l’on veut”, mais “ma guenille m’est chère !”
Une envie irrésistible, de s’enlacer, de se serrer contre soi,
puis doucement, se balancer !
Et la joie, fécondée par la Conscience, dans l’adéquation de
soi avec soi, de sourdre, de
submerger !
Et dans une fusion délicate de l’eau et du feu, une douce
chaleur, d’inonder !
Comme celle des “pueueu” ou fragments de “tifaifai”, à l’éclat
terni, dont aimaient à s’envelopper nos vénérables grand’mères !
Reliques des plus précieuses, des plus sacrées,
Auxquelles, pieusement, elles se raccrochaient,
Comme aux derniers fils ténus les rattachant à ce monde,
S’appliquant à convaincre, avec sérénité et “force tranquille” :
“Oia ! E mea mahanahana roa !”
“Si ! Elles sont bien chaudes !”
“Guenille, si l’on veut : ma guenille m’est chère !”
C’est aussi cela !
Mais s’exhalent, peu à peu,
Des effluves sulfureux de mots vaporeux
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Littérama’ohi N°4
Flora Devatine
Qui s’accrochent, se décrochent, s’effilochent,
Dans une course indécise, multi-colorée,
De lambeaux de nuages, évanescents,
Etrangers aux rêves d’expansion !
Et de balayer la Conscience exaltée !
Et les scories de mots rugueux, d’être crachotées !
A Hue et à Dia !
En vrille, en vrac !
En file indienne, par les prés !
A saute-montagne, par ricochet !
Roulant, dévalant, s’étalant,
Tête-bêche, tête-à-queue !
Jusqu’au rivage, jusqu’à “Rumia”,
Par jets de ‘“ouma” ou de “aua” frémissants !
Prenant plaisir,
Tout comme les vaguelettes,
A la marée montante,
A éclabousser et jouer des clapotis
Sur “Te ‘iri-a-tai” ou “les planches marines” !
Et, de nouveau, comme à la pêche aux thons, il faut
Tourner sa “pierre”,
Face vers la mer,
Face vers la terre,
164
Ecritures
Tenir sa palme de voile
Tendre sa “perche”,
Ramer sa “pirogue”
Sur l’azur, vers l’horizon,
Vers la lumière-énergie,
Aspiratrice et révélatrice
De particules de plancton,
D’étincelles de vie,
Nourritures de l’esprit,
Assimilables par les thons !
de remonter,
de suivre leur fil, à gros bouillons, comme ‘“a’ahi” ou germons,
de leur “trou” abyssal,
Et le ban des “idées-matrices” tumultueuses,
Répondant au besoin de clarté
Comme à l’appel d’air
De l’instinct de vie !
Et l’ensemble, de tournoyer,
De passer, de repasser,
De virer, de “s’informer”, se déformer,
De plonger pour disparaître,
Puis réapparaître, pour s’affirmer !
Et l’ensemble, de s’élever !
Dans une même envolée !
En un nouvel essor !
A tire-de nageoire caudale,
165
Littérama’ohi N°4
Flora Devatine
Au-dessus de l’eau !
A tire-perche, à tire-ligne,
Des “manu-o-ro’o” du “va’a tira” ! »
F. Devatine
2° Extrait de
(27-6-95)
Enquête de l’écriture à son corps
défendant
«...Ce fut ainsi qu’elle s’émut d’elle-même dans les prémi-
et il lui vint à l’esprit des réminiscences étonquelques personnages de ses rares lectures parmi
lesquels Mme Bovary. Un rapprochement peu flatteur ! Lui restait en mémoire la sévérité de la critique envers la pauvre dame
et son auteur. Question de mode, d’époque, d’évolution de la
société, des mentalités sans doute ? Bien des auteurs et leurs
oeuvres n’avaient-ils pas connu des fortunes analogues ?
ces de son roman
nantes de
Cependant ses observations n’empêchaient pas l’écriture de
qui la tenaillait. Mais c’était la montagne s'élevant au milieu d’une plaine côtière ! Que faire pour la
franchir ? Pourrait-elle la contourner pour arriver de l’autre côté et
voir ce qu’il y avait au delà, sans avoir à en faire l’ascension ?
Mais le roman et le plaisir qui en découlerait ne seraient-ils pas
justement le récit de l’avancée du voyage, des péripéties, des
émotions pendant l’ascension, sans parler des paysages, des
réflexions traversant les grimpeurs au fur et à mesure de l’escalade,
et une fois au sommet ? Et la voilà le regard tourné vers la montagne et vers ses vallées pentues faisant assaut d’écriture, ce
nouveau terreau ou terre-plein pour détecter, expérimenter, cirson roman. C’était même là ce
conscrire ses difficultés à écrire son roman.
De l’observation immédiate et provisoire qui s’en suivit, elle
admit qu’il fallait, pour écrire un roman, comme dans l’ascension
166
Ecritures
de la montagne, quelques préparatifs, des outils, des vivres, du
temps. Très vite elle se rendit à l’évidence que pendant qu’elle
tournait autour de sa difficulté mettre en place et à faire avancer
s’était pas écrit. Elle ne lui avait pas trouvé
de thème ni de personnages, ni fixé le lieu, le temps, ni n’avait
son récit, le roman ne
ressenti la nécessité de fabriquer une histoire. Le sujet pourraitil être l’écriture de sentiments,
de réflexions sur la quête de
quelque chose qu’elle n’avait pas ou qu’elle n’avait plus. Et qui
lui manquait ! Ce qu’elle ignorait !
Ce qui, en désespoir de cause dans la violence du sentiment
de manque, l’amenait à forcer l’écriture. Alors que celle-ci devrait
expression spontanée, jaillissante, et liberté de comporte-
être
ment, des sensations dans son environnement, comme une cascade à pic ou rivière depuis sa source. Or de source encaissée
précisément, elle se perdait entre rochers moussus et pierres
glissantes. Il suffirait de peu pour que l’écriture démarrât ! Mais
elle stagnait, ne sourdait pas, prise dans un état d’absence de la
mémoire de l’eau et d’inadéquation de la pensée avec l’écriture.
Comment se faisait le choix du moment et du lieu où cornmencer
l’histoire de son
roman
? Bizarre une histoire que l’on
ferait débuter à un moment pris au hasard ! Et pour la faire aller
où ? Comment ? Et la fin de cette histoire ? C’est là tout le problême ! Mais le sujet de son roman pourrait être celui de l’artiste qui
se
cherche dans une vie passée à ressentir les êtres, la nature,
tout ce qui se mouvait, vibrait autour de lui, dans un brassage
pensées irréfléchies
qui se mêleraient, s’entortilleraient, puis se révéleraient dénouées,
restructurées, transformées dans ses oeuvres.
sans
fin de souvenirs, d’observations, de
Cela serait dans ses cordes ! Depuis son observatoire particu-
lier, loin de l’agitation, à la frontière de la vie, et d’où elle décelait
les palpitations, mouvements perpétuels de tout le vivant, l’inerte et
167
Littérama’ohi N°4
Flora Devatine
le décomposé de la vie ! Du moins ce qui lui apparaissait comme
tel, mais sans pouvoir en son for intérieur en ressentir le feu des
passions, des grands bonheurs et insupportables douleurs, ne s’étant pas rendue.au centre même de la dynamique de la vie, et bien
qu’elle en entendît tous les cris. Elle savait bien que la satisfaction
née de la justesse de l’observation en aucun cas ne saurait remplacer les battements et les émotions du cœur de la vie pris dans
la confrontation directe, dure, parfois cruelle avec ce qui fait vie.
Il faudrait, se dit-elle, toujours en mal d’écriture de son roman,
partir d’une phrase, d’une image, ou d’un mot qui servirait tout à
la fois de port d’embarquement et de moyen de transport. Une
sorte de mot bateau, de mot pilote, de mot embarcadère, de mot
grand courrier, coursier des mers, qui l’aiderait à rejoindre le
monde des lettres. Forte de cette pensée, elle se mit en quête de
ce mot magique qui lui ouvrirait la porte de son récit.
Mais où et comment trouver dans ses errances le mot clé
des champs ou chants élyséens de fragrance rohotu ?
«Que ce mot s’impose à mon esprit, qu’il se révèle dans ma
consciences, qu’il m’apparaisse en songe... !» fusa la réponse.
«Qu’il ne se fasse pas trop attendre !
Qu’il vienne à l’esprit, qu’il me tourmente, qu’il occupe mon
esprit ! Qu’il se batte et débatte avec ma pensée ! Qu’il me pousse
hors de ma réserve, qu’il me fasse la guerre, qu’il me montre mes
limites, qu’il me blesse ! Mais qu’il vienne ! Qu’il m’émeuve !
Qu’il naisse fils de mon esprit après le trop long temps de
gestation en mon esprit, ce mot de «te papa, fondation
ouvretoi», ce mot «sésame... a vahia», de la caverne de mon écriture !
...
Où donc est
ce
mot relais des commencements et des
recommencements ? Où est le mot de passe de mon roman
?
Combien en faudrait-il de mots ? Un seul y suffirait-il ? Ou deux
mots à dire ? Exotisme vocabulaire,
168
endoréique vocalise ! Des
Ecritures
mille et des cents, côte à côte, à l’envers et à l’endroit ! Des kilomètres de plages de mots sur des océans d’écriture !»
Ecrire un roman sur les mots, sur la musique des mots, sur
la dureté, la sécheresse des mots, et sur la portée des mots à la
manière d’un conte, cela pourrait-il être une idée d’écriture ?
«Il était une fois un mot qui, subitement, subrepticement, me
traversa l’esprit sans crier gare ni subtilement encore moins déli-
catement : «Ho-i !». «Y a t-il quelqu’un ?» A un moment où mon
esprit vaquait occupé à des choses futiles, il faut croire, mais qui
m’importaient au moment des faits. Je ne l’avais pas vu arriver.
Je fus donc surprise par l’entrée soudaine, sans façon du mot !
C’était un mot tout seul, tout simple, à l’abord anodin, un de ces
mots vagabonds comme de jeunes lapsus linguae cherchant à
tuer, à brûler le temps et ses étapes.
Un mot oisif !
Soudain, on ne sait par quel hasard ni pour quelle raison, il
s’arrêta, hésita, puis littéralement s’installa, s’imposant avec insistance à mon esprit !
Impossible de l’en déloger ! Depuis, il ne m’a plus quittée et
ne
m’est plus sorti de l’esprit. Pour sûr, il y avait élu domicile, le
lieu lui paraissant sans doute idéal, tranquille pour féconder d’autrès mots et créer qui sait un roman ! Entré par effraction, il occu-
paît maintenant et totalement mon esprit, y régnant quasiment en
maître et ne comptant plus en partir, en tout cas, pas de si tôt !»
Elle était bien embarrassée à présent avec ce mot qui l’habitait ayant jeté l’ancre en elle ! Comment se défaire de cet intrus
qui s’y incrustait, s’accrochant à elle ? Il lui avait entortillé l’esprit
à un point tel qu’elle avait fini par penser et croire qu’il y avait
légitimement sa place, qu’il faisait partie d’elle, ayant sa résidence en son esprit, et qu’il avait à y faire. Et qu’elle faisait bien
des manières pour si peu en raisonnant et ronchonnant comme
169
Littérama’ohi N°4
Flora Devatine
elle le faisait ! Et combien elle avait oublié les lois de l’hospita-
lité, de l’accueil à ceux de passage !
Mais être colonisé, possédé, administré par un mot, n’était pas
qui pouvait arriver de mieux à quelqu’un dans la vie ! Car un mot
qui vous péguait, çà n’était pas du po’e ! C’était bien plus que du
p/a ! C’était lourd et c’était agaçant à la fin, ! Comme le corail autour
de l’ancre tombée à l’eau, comme elle l’avait vu à la télé d’un
bateau en Mer rouge à l’épais dépôt de sel visible sur la coque !
ce
Quel était donc ce mot qui lui jouait des tours ?
C’était un de ces mots prononcés sans réfléchir qu’elle avait
oubliés si tôt dits. Un de ces mots qui avaient fait partie de son
quotidien, qui la connaissaient bien, et qu’elle croyait connaître à
son tour. Mais là, il lui fallut bien reconnaître que les mots, malgré
les usages et les fréquentations, et toutes les conversations au
quotidien, et les rencontres extraordinaires au cours des lectures.
On ne les connaissait pas tant que cela !
«On agit souvent à leur encontre comme si on les connaît,
de plus en croyant les utiliser à son actif et à bon escient, mais
ils demeurent intra terrestres dans ce qui se dit, extra terrestres
à ceux qu’ils côtoient ! Même ceux de leur propre famille proviennent d’on ne sait quel monde, quel pays, quelle culture, fuyant on
bataille, saisissant la première opportunité pour
changer de sens, de port d’accueil, de patrie, depuis d’autres
temps, par d’autres gens, à travers des civilisations et des langués d’origines, d’évolutions diverses, la plupart inconnues,
insoupçonnées de ceux qui les utilisent.
ne
sait quelle
Personne n’en connaît rien en fait !
qui servent pour s’exprimer, on leur confie ses
pensées les plus intimes pour qu’ils les expriment à sa place, par
Ces mots
170
Ecritures
les écrits et par tous ses discours, afin que de mer en mer et d’île
communiquent à d’autres avec le tact de bon
ton, le rythme et la précision voulue, atteinte ou non.
en continent ils les
Ces mots-là, on ne les connaît pas tant que ça ! Ils sont parfois lointains, par toutes leurs lettres et leur musique d’ocarina,
de trous à vents, certains, un tantinet usés par le temps et l’emploi abusif, dilué au cours des générations. Des mots rabotés à
force d’être radotés. D’autres, les futés, plus affûtés, sont de
ceux qui font mal, causant du tort à tous, et qui, à cause de cela,
mériteraient qu’on leur torde le cou.»
Ainsi divaguait son esprit à l’affût de son écriture.
Mais telle qu’elle était dans sa situation, comment aller tordre le cou au premier mot, au seul qui se fût jamais présenté à
esprit pour répondre à l’appel de son désir d’écrire, alors
qu’il n’était déjà pas si aisé d’en avoir un présent à l’esprit, puis
sous la main, au bout de sa plume, de ses doigts, sur son ciavier, puis sur la feuille, sans parler de tous ceux coincés, perdus
au bout de sa langue !
son
Il lui fallait faire bonne mine contre mauvaise pioche, mauvaise récolte et infructueuse pêche. A vrai dire, elle l’avait surtout
grise ! Et elle était trop heureuse malgré tout d’en avoir un à la
portée de son esprit ! Pensez ! Un mot combien même derviche
pour tourner autour et le tourner, le retourner dans tous les
sens
!
Et pour une fois qu’elle en tenait un,
combien même il ne
saurait être à lui seul tous les mots de son roman, elle ne ferait
pas la fine bouche ni ne laisserait filer l’unique de son esprit.
A moins de vouloir tuer dans l’œuf même l’esprit des lettres !
Depuis lors, elle demeurait vigilante pour le rattraper quand
il lui prendrait fantaisie sans tambour ni to’ere de disparaître de
171
Littérama’ohi N°4
Flora Devatine
pensée sans mémoire ! Ce serait bien de la folie, en effet, que
de laisser s’échapper le seul mot qui lui ait répondu parmi les
sa
appelés de ses vœux, y compris les muets, les sourds et les
abonnés absents !
Mais avec un mot, un seul, quelle longueur de texte pouvait-
davantage ! Aucune bordée ne
pourrait constituer à elle seule une embarcation ! Aucun pont
digne de ce nom ne saurait se construire à partir d’une pierre
unique ! Il lui en fallait plus d’un, des milliers de mots avec lesquels jongler et sur lesquels régner, car il s’agissait aussi d’être
elle écrire ? Il en faudrait bien
maître de ses mots !
Ainsi devisait-elle, bien ou mal, avec elle-même, à propos
d’un mot. Elle en parlait comme si ce mot, toujours le même et
depuis longtemps déjà, s’était présenté à son esprit qu’il avait
traversé et dont il aurait pris possession sans vergogne.
En réalité, il n’en fut rien ! Il n’en était rien ! On lui demanderait :
«-
Quel est ce mot ?»
Elle n’avait pas de réponse ! Pour la raison que jamais
mot n’avait surgi jusque-là en son esprit ni de son esprit.
aucun
Elle avait pensé, parlé, pour meubler une néantude délirante de
nullité et de vanité !
Cela n’empêcha pas que le désir d’écrire un récit important
comme un roman eût existé,
fût réel. Mais voilà, comment et où
le situer, le commencer ? Sur quel sujet ? Comment le développer
et l’amener à sa fin ? Un atelier d’écriture serait-il une réponse ?
Devrait-elle continuer à écrire à son habitude ?
Il lui manquait l’esprit inventif, ce dont elle se sentait dénuée.
Serait-elle dans l’impasse de l’écriture ? Et ses écrits jusque-là
ne seraient-ils que fétus de paille, étant incapable de grands
feux de l’écriture ? Mais pourquoi rechercher constamment un
172
Ecritures
grand feu d’explosion quand une simple brindille incandescente
à elle seule pourrait suffire pour incendier, embraser une
forêt immense ?
A propos de feu, peut-être devrait-elle écrire au sujet des
matériaux servant à bouter le feu ainsi que de la façon dont celuici une fois allumé s’exprimerait ! Comment il montait, fumait, dans
ses
souvenirs d’enfance ! Comment, sur le
point de mourir, il
réapparaissait et repartait rougeoyant avant de s’enflammer ! Le
feu déclencherait et nourrirait l’inspiration de son roman même si
se mettre devant le feu face à son roman à écrire ne la
prédispo-
serait pas forcément à parler de l’un ou de l’autre.
Mais par quel bout prendre le vif du sujet pour raconter ce
qui se passait dans son roman comme dans le feu ? Par ce qui
arriverait au bois à l’écorce craquelant dans un éclat, et que le
feu rongeur destructeur consumait pour le réduire en cendre
terne ? Saurait-elle parler le bois, le soi des bois soumis à leur
effacement par le feu accomplissant son œuvre d’alliance, ou de
purification, pour les uns, mission de désintégration pour les autres ?
Et les émotions des forêts victimes du feu dévorant, avant
de renaître de leurs cendres, et de s’en remettre ?
Cela représentait un tel travail de recherche préalable dans
qu’il lui faudrait mener, avant même de
bâtir son roman ! C’est à dire entendre plusieurs vies et partir de
son environnement social
expériences pour reconstruire une histoire à partir d’éléments
qui l’auraient touchée, inspirée, et dans lesquels l’écriture commencerait à faire son œuvre d’alchimie, plus
simplement de décantage des effets de la mémoire.
ses
des événements
Pour résumer son état d’esprit et sa pensée, elle signifia à
elle-même qu'un roman s’écrivait avec du temps, un sujet, et
des enquêtes, et «en final de compte», dans une écriture qui suit
173
Littérama’ohi N°4
Flora Devatine
une
structure ! Et trêve de vagabondage de son esprit plus que
de réflexion, elle revint à son ordinateur ! Mais ses doigts s’im-
mobilisaient, ne sachant par quel mot commencer. Une citation
bien choisie d’un auteur classique célèbre leur aurait sans doute
facilité la relance du roman. Du moins cela aurait pu leur servir,
été dit
que telle citation fut à l’origine du roman. Elle se rappela le
visage réjoui de Bernard Pivot présentant lors de ses émissions
à ses doigts comme au roman, d’introduction. Et il aurait
littéraires les écrivains et les livres sélectionnés,
neur de
gloire et hon-
la littérature française. Si elle n’eut aucune peine à en
prendre la mesure, il lui en coûta de prendre conscience de la
distance qui la séparait de ceux dont parlait Pivot. Saurait-elle
jamais écrire et sans peine en français comme en sa langue ?
Atteindrait-elle jamais ces hauteurs et la profondeur de la pensée qui les définissait et qui en découlait ?
Mais déjà son esprit sans cesse trémoussé et sillonné par
ses pensées vaporeuses, volages, l’avait ramenée à l’un de ses
projets à savoir faire le récit des nouvelles que Ruana lui rapportait chaque matin. Toujours variées, elles reflétaient le quotidien
de joies et de peines, et l’état d’esprit particulier qui prévalait
chez les habitants de la côte sud-est de la presqu’île. Sa pensée
s’arrêta sur sa manière d’écrire, sur les récurrences. Il lui apparut que souvent elle avait placé la charrette avant l’attelage, à
en juger par les écrits, témoignages de ce qu’elle vivait
Dans ses échanges,
il était clair qu’elle se référait constam-
ment à ce qu’elle avait plus d’une fois exprimé par ailleurs, connu
d’un auditoire ou lectorat. Il y avait là une tâche ardue et
longue à laquelle il lui faudrait tôt ou tard s’atteler : rendre disponible ce qui avait été exprimé. Mais elle n’était pas pressée. Elle était
bien placée pour s’être plus d’une fois rendue compte combien l’écriture pouvait être une aventure aussi harassante, laborieuse,
hasardée, hasardeuse, que celle des chercheurs d’or ! Et tout
comme chez ces derniers, il y avait une part de filon, de veine !
ou non
174
Ecritures
Ces bavardages mentaux la ramenaient peu à peu vers le
nécessaire équilibre intérieur dont elle avait besoin, et qui, par
instants, suffisait pour la mettre en confiance, bien que persistât
difficulté à s’en tenir au sujet du roman, faute de définition et
de précision quant à la trame de son histoire.
sa
Elle ne savait dans quelle direction se porter,
ni quelle his-
toire raconter. A quel thème s’arrimer ? A quelle époque situer
action ? A il y a
50 ans ? A aujourd’hui ? Elle se rendit
compte, au stade où elle était de son écriture, qu’elle n’avait toujours pas démarré son récit. Ca en devenait ennuyeux, même
pour elle, sans parler de son futur lecteur.
Allait-elle s’éterniser sur sa page ? Non !
Elle s’arrêta d’écrire pour faire une pause comme tout le
monde. Sa pause, plus qu’une suspension d’écriture, fut longue
comme un long temps d’arrêt. Quand elle voulut reprendre son
roman, celui-ci, découragé par son manque de régularité, avait
pris la décision de se prendre en main mettant lui-même sa patte
à l’étrier scriptural pour s’écrire, seul. C’est ainsi qu’il prit naissance, enveloppe encore informe, motte de récit incréé, et peu à
peu il sortit, prenant par tous les bouts son propre récit. Puis sautant par dessus les trous tahi pu tahi pu tahi pu, il se projeta hors
de lui-même pour exister. Le sujet se confirmait et s’inscrivait
centré sur la difficulté d’écrire et tournant autour de cette problématique. Le roman de la rose des vents devenait celui de la rage
d’écrits, par l’allure et le chemin qu’il semblait prendre désormais.
son
«Il était une fois un souffle de vie, création de l’esprit, esprit
de la lettre, lettre de l’écriture, écriture de la littérature, qui s’en-
nuyait, parce qu’il s’était fourvoyé. Pour se distraire ou se dynamiser, il souffla, souffla, en alizés, en rafales, contre-alizés. Il fallait qu’il en soit pour en avoir ! Quand même et à bout se souffie, il accosta aux frontières marines de la terre d’un apprentiromancier en butte à son roman.
175
Littérama’ohi N°4
Flora Devatine
Là il se mit à aborder tous les habitants du rivage touché, à
posséder ceux avec qui il entrait en contact par le regard croisé
ou par le corps frôlé, ou par la peau frottée, à l’emplacement de
signes, lignes, ou lettres inscrites. C’est ainsi que l’esprit peu à
peu reprit de son poil de bête à Bon Dieu, et se mit à s’exprimer,
à couper le souffle aux autres. Personne ne le voyait puisque c’était un souffle. On le sentait juste vibrer. Parfois, on entendait son
râle à travers les mots qu’il marmonnait. A cause de cela, il attirait les curieux, il faisait se déplacer les foules, diseurs, conteurs,
orateurs, peu à peu transformés en lecteurs.»
A ce détail le roman s’arrêta pour reprendre lui aussi son
souffle et d’une façon assez perceptible. L’auteur en profita pour
ajouter son grain de café, de perle, de sel, de fantaisie, bribes de
ses souvenirs
Elle
d’internat.
souvenait à
cet
instant, elle ne sait pourquoi,
d’Angélina, une fille au tempérament gai, généreux. Avide de la
vie, elle buvait celle-ci à grandes gorgées, les yeux brillants et
malicieux, et le sourire aux lèvres, toujours prêt à s’épanouir, à
s’éclater en rire. Chaleureuse envers quiconque l’approchait,
Angélina régulièrement s’absentait ou s’extrayait du monde qui
l’entourait pour se jeter corps et esprit dans la lecture de romans
qu’elle dévorait avec gourmandise et délices à pleins yeux. De
temps à autre, il lui arrivait de s’essayer à écrire, romans policiers, et des romans photos.
se
Car Angélina était non seulement une grande lectrice mais
déjà un écrivain en herbe qui fascinait, émerveillait sa voisine de
dortoir Teriieura arrivée d’un atoll lointain et entrée en pension dès
l’âge de 8 ans. Teriieura aurait aimé savoir écrire, pouvoir écrire,
comme Angélina, et ressentir la passion d’écrire d’Angélina !
176
Ecritures
plaisir que celle-ci semblait y trouver se lisait sur son
visage absorbé et dans tout son corps rond et fragile ! Elle intriguait, interpellait l’enfant qui se posait des questions auxquelles
elle n’avait pas de réponse. Tant de moments libres consacrés à
la lecture ou à l’écriture, assise dans le couloir du collège, fesses à terre et dos contre le mur, parce qu’il n’y avait pas de
banc ! Ou le soir, sur son lit, peu avant de se brosser les dents
et l’extinction des feux ! Angélina et le monde intérieur qu’elle
rejoignait aussi vite et aussi souvent que les cours et le travail
scolaire le lui permettaient remuaient intérieurement et profondément Teriieura qui, n’y ayant pas eu accès, ne pouvait se l’imaginer.
Le
Ce plaisir palpable, et ce transport, comme cette absorption
magique la rendaient perplexe. Qu’en était-il donc de tout cela ? De ces passions, de ce
bonheur de lire et de cette patience d’écrire, de ces yeux rieurs,
de cette joie de vivre ? Moins elle en connaissait, plus elle se
de l’être tout entier dans un ailleurs
sentait attirée.
Mais se souvint-elle,
plus d’une fois elle s’endormait sur son livre, dès les premières
Plus tard, elle apprit à lire et sut lire.
pages.
Pour elle, cet énigme, longtemps, resta entier, jusqu’au jour
où elle décida d’en apprendre pour savoir, pour comprendre.
Elle s’astreignit, se contraignit à écrire...»
Flora Devatine
(jam. 2001)
177
Littérama’ohi N°4
Patrick Arai’a Amaru
Te tohu aTetohu
Un jour de Mai, à Faa’a...
«Allô, Amaru Patrick ?
—
—
—
—
Oui ?
Simone Davazanti, producteur à l’appareil...
Oui, et alors ?
Voilà, je veux réaliser un film, le Bounty
à Tupuai, l’île
oubliée...
—
—
Encore !!!
Attends... Il ne s’agit pas d’une autre version du
Bounty de
Marlon Brando...
—
—
Ah bon ?
Oui, j’aimerais raconter les péripéties du Bounty à Tupuai ;
très peu de personnes les connaissent...
—
—
Ben, il y a le journal de James Morisson !
Oui, mais... j’aimerais aussi mettre en scène un vieillard qui
aurait eu la vision du Bounty et qui mettrait en garde son petit fils
des conséquences de l’arrivée de ces blancs...
—
—
Ah, intéressant !
Peux-tu écrire cela
en tahitien
?»
Et me voilà lancer dans l’écriture, certes partielle, d’un scénario
de film...
Extrait du scénario
:
Les personnages :
Tetohu, la vision, la prophétie : un vieillard, une cordelette de
«nape» à la main
.
Temata, l’œil, le regard, le témoin : le petit fils de Tetohu.
178
Ecritures
Tetohu
—
A
récitant la généalogie d’un roi de Tupuai.
te arii ra o Tamatoa no Tupuai , o
:
moe
te
marae, o Mataura te mataeinaa i te vahiné ra...
—
Le roi Tamatoa de
Tupuai
dont le marae est
,
Mataura le district, prit pour femme...
Soudain, il perd le fil de ses pensées, le regard à la recherche
de quelque chose, les mots lui échappent...
Temata
—
:
inquiet
Tetohu iti e, e aha tena
?
Tetohu, que se passe-t-il ?
les mots se refusent-ils au détenteur du savoir et de la mé-
—
moire... ?
Tetohu, muet, le regard dans le vide, au loin, vers le large...
Images du large ? bruit de la massue à taro ? présages...
Temata : avec insistance
—
Tetohu, e aha tena ?
Ua mo’e te parau ?
E moo pô teie ?
Tetohu, que se passe-t-il ?
pas de réponse...
Les mots ont-ils disparus ?
grande inquiétude...
—
La tresse généalogique est-elle rompue ?
Tetohu
le lien se brise...
:
Il se redresse,
lentement, comme portant un lourd fardeau. Il
presse affectueusement, comme s’il s’agit d’un nouveau né, la
cordelette de «nape», «te àha», contre sa poitrine...il souffle sur
l’objet.
—
E oia mau, e mou te parau
!
E mâmü te mau atua !
—
Oui, les paroles s’évanouiront !
Les dieux se tairont !
179
Littérama’ohi N°4
Patrick Arai’a Amaru
Il s’arrête, l’air de guetter quelque chose, il se bouche les oreilles.
E aoaoa teie e faaï nei ia Rumia.
—
E, e aoaoa.
E ere i te reo taata, e aoaoa !
Un brouhaha emplit Rumia.
—
«Rumia», coquille de Taaroa
Oui, un brouhaha !
Pas de voix humaines.
Un bruit, simplement.
Temata :
Il recule prêt à s’enfuir...
Tetohu : Il raconte son rêve, sa vision.
—
Ruriapo ia ù i na po,
Hurihuri ia ù tino
I te hihipo o te moenanu,
Pahi tira i te muturaa i te rupehu,
E pahi tira torn,
E pahi ama ore
I tua à, i tua roa
I te fanoraa mai
I te motu nei...
—
Un cauchemar m’a habité hier,
Mon corps était ballotté
Dans un vertige,
Un navire fendait la brume,
Encore, un trois mâts,
«encorek étant le premier navigateur
Un navire sans balancier
Là, encore là, au large, au grand large
Et qui voguait
Vers notre île...
—
—
Aue, a faaroo na !
Oh écoute !
180
Ecritures
Bruit de la massue, les voiles qui claquent...
Temata tend l’oreille mais ne perçoit rien...
Le mal s’approche de /’/7e...
.—
—
E oronau teie !
Ce sont de mauvais présages
!
Cris, hurlements, présages de guerre, de malheurs...
—
Manino hinuhinu hia
Te àre potopoto.
Manina hinahina hia
Te àre roroa.
Manino i te tere o te ino
!
Aue, aue !
Les courtes vagues
Seront aplanies.
Les longues vagues
Aplanies.
Aplanies par le sillon du mal !
Images plus nettes du navire comme une bête féroce qui
fonce sur sa proie. Tetohu se lève, angoissé devant l’éminence
d’un danger... il pressent le malheur...
—
Eie te ino i te ava
No te Aramoana !
Eie i te tairoto
NoTupuai !
Eie, eie
Ua tipae i tahatai !
Vai pué hauri toto hia
O Vaiohuru...
Le mal est dans la passe
De Aramoana ! «Aramoana», nom
de la passe en face de
Mataura
181
Littérama’ohi N°4
Patrick Arai’a Amaru
li est entré dans le lagon
De Tupuai
!
Le voici, le voici
Il s’est posé sur le rivage...
Vaiohuru « Vaiohuru», nom de la rivière de Mataura
Charrie du sang...
Textes et traductions littérales
Amaru Patrick Arai’a
CK
.
terrait' «
WW-V
182
Bertrand-F. Gérard Lecteur
Lire le Ma’ohi
Un monde s’invente, se crée, s’écrit qui a pour nom ma’ohi.
Les puta tupuna constituent un fond d’archives privées,
rehaussées de celles qui ont été perdues ou détruites. Un auteur
déjà ancien tel la reine Marau ou un autre plus récent tel Charles
Manutahi se sentirent appelés, mais par qui ?, à recomposer
voire à élaborer au présent les sagas des grandes familles, plus
récemment encore Taaria Walker témoigna par un écrit de l’intrication de son histoire familiale et de la mythistoire de son île
Rurutu. Ces écrits où la mémoire rencontre, se heurte et se
confronte à l’Histoire
noms
pour en soutenir et y arrimer les
semblent peu à peu faire place à d’autres récits, dont cer-
tains de fiction où le
comme
nom
s’efface, s’évide pour laisser surgir,
s’exprimer, se faire reconnaître le «je» qui n’est ni celui de l’énondation, ni celui de l’énoncé, mais celui de leur incomplétude :
celui qui se dévoile à l’auteur dans le temps même de l’écriture,
dont la quête fut si fortement exprimée dans Tergiversations de
l’écriture orale, signé du nom de Flora Devatine. Un «je» donc
qui se défile, se soustrait à sa saisie par qui voudrait exercer sur
lui une quelconque maîtrise. Les mots nous parlent et font
inscription, là où l’auteur n’est pas, ne peut être, mais adviendra
peut-être, subrepticement, à son insu, là où il était, dans l’aprèscoup de son dire, de son propos, dans l’après-coup d’une
inscription inattendue, surgie là sur la feuille, de sa propre main :
nana’oture par ce terme bilingue forgé pour un texte intitulé
«Existe-t-il une littérature ma’ohi» (1996) Flora donnait un nom
à ce qui de ce «je» fait inscription corporelle, savoir insu, inconscient pour dire le mot, qui se manifeste dans la douleur d’écrire.
Il est ce «je» effet de traces, inscriptions muettes et pourtant douloureuses, scarifications immémoriales, déchirures présentes. Il
fait archive d’un objet perdu, d’un mot qui manque à la langue
183
Littérama’ohi N°4
Bertrand-F. Gérard
pour le dire. Ce «je» porte l’orateur à la parole et s’impose à l’é-
criture, il fait injonction «Lis, écris tes ratures !». Il impose le par-
tage des langues, leur intrication et convoque par son effacement même un autre mot, parfois en surcharge parfois vide de
sens, qui représentera l’auteur pour un autre mot. Ni oralité, ni
écriture, «je» est ce qu’Omer Arrijs épingla lors d’un séminaire
du néologisme, parlécriture oralité scripturale.
La recherche d’un titre correspond bien souvent à la tentative
d’en faire inscription. Ainsi en va-t-il du mot «lire» dans le titre de
cette présentation, où lire vient prendre la place d’une présentation, Bertrand-F. Gérard, psychanalyste, directeur de recherches
etc. Psychanalyste n’est ni un titre, ni une fonction mais fait savoir
qu’un autre discours, celui de la psychanalyse fait ici disjonction
entre celui du nom propre et ceux de la fonction et des titres associés à des appartenances institutionnelles IRD, CNRS, MNHN.
Lire fait savoir que le nom propre, patronymique ne soutient rien
de lui-même, un lecteur occupe cette place, un parmi d’autres, un
quelconque, qui ne se soutient que de son expérience, psychanalyse, sans prendre appui sur le nommer à, directeur, et sans se
soutenir du nom d’une institution. Je travaille à l’IRD et au CNRS,
mais je ne parle ici ni IRD, ni CNRS, ni comme ethnologue ou
archéologue et sûrement pas comme psychanalyste, terme placé
entre virgules, mis entre parenthèses.
,
Longtemps j’ai cru le ma’ohi pétrifié dans la pierre, réifié
dans le bois ou le corail, les ivi tupuna. Je l’ai pisté de longues
années dans les fonds de vallées, les grottes, les lits de rivières,
les passes où je le pensais enfoui, immergé, submergé. Il
demeurait engangué dans le silence, toujours inaccessible que
parvenaient pas à trouer nos sondages, nos fouilles, nos resnos reconstructions. Il fit de moi un archéologue.
Mais l’archéologie n’a jamais restitué à quiconque son passé ;
tout juste peut-elle en proposer une interprétation prise dans le
langage de la science et de ses exigences, une lecture, ce qui
ne
taurations,
184
Actualité littéraire
mal. Le ma’ohi, bien que représenté par des
objets, des sites, des restes, demeurait introuvable. Mais pourquoi poursuivre une telle quête ici ? Parce que la question qui me
n’est déjà pas si
tenait
:
«comment
en
sommes-nous
arrivés là où
nous nous
tenons aujourd’hui ?», ce «là où» n’ayant pas de localisation par-
ticulière, en masquait une autre plus intime : «Qu’en était-il du
nom, de mon nom avant ?». Je suis un menehune de métropole,
ma généalogie côté mère et côté père ne remonte pas sur plus
il faut au-delà franchir des frontières politiques et religieuses peut-être, qui ont été verrouillées en secrets
de famille. La Polynésie était alors présentée, dans les cours
d’ethnologie, comme une société paradigmatique de la puissance structurante des généalogies, de la mémoire généalogique. J’avais donc à apprendre de ces gens là. Je découvris
plus tard que les cartes postales représentant alors un jeune
athlète grimpant sur un cocotier où une jeune vahiné en pareu
d’un exo-érotisme torride et tropical, cachaient une réalité plus
dure, les moustiques que n’annonçaient aucun dépliant publicitaire ni les toiles de Gauguin dont j’ignorais alors tout. Mais ce
que j’ai aussi découvert est un pays, confronté aux exigences
d’une réalité complexe, au carrefour d’une histoire pas toujours
très heureuse et dont les populations polynésiennes, entre autres
traits, m’apparurent comme en surcharge de généalogies, prises
pour beaucoup dans des embrouilles foncières faisant valoir
qu’une page décisive de leur histoire était tournée : à l’amour de
la terre tendait à se substituer un urgent besoin de terres, le désir
cédait le pas à la nécessité au risque de l’exil foncier d’une partie croissante de la population. Ce que nous connaissons bien
ailleurs où un tel exil a largement contribué à l’érosion ou la rupture du tissu social sur fond de ségrégation résidentielle.
de trois générations,
Chose étrange, malgré toute sa richesse et sa profondeur,
cet héritage généalogique ne semble pas protéger la population
d’un certain désarroi, certains textes font état d’un sentiment de
185
Littérama’ohi N°4
Bertrand-F. Gérard
perte incommensurable qui n’est pas sans lien avec la nostalgie
Une pandémie de l’âme contemporaine, dont j’ai
pu constater ailleurs les effets délétères au Moyen Orient, en
Afrique, chez les Premières Nations nord-américaines, les Blacks
ou African Americans, les Aborigènes d’Australie. Une telle nostalgie, dans toutes ces littératures, porte à des écrits qui incriminent, non sans raison, l’Autre, le Colonisateur, le mainstream ou
la culture dominante, le Blanc. Mais alors qu’ailleurs le christiades origines.
nisme est dénoncé comme l’un des instruments de l’aliénation
peuples soumis ou colonisés, la Polynésie fait à cet égard
exception. Une exception qui repose peut-être sur le fait que des
personnalités éminentes de la chefferie (la natte généalogique
des ari’i) ont directement participé à son implantation, son
instauration et sa diffusion, mais plus encore sans doute parce
que la conversion fit fondation. Ce qu’il en était avant l’arrivée
des missionnaires, le ma’ohi, s’en est trouvé divisé entre te tau
tahito, réceptacle des généalogies et soubassement structural
d’une nouvelle organisation sociale et te tau etene, «les temps
païens, obscurs», dépositaire du bannissement d’une large part
de la mémoire et de pans de la langue. L’origine apparaît ici
comme l’objet perdu, le prix de toute nouvelle fondation. Tel est
le ma’ohi, divisé entre origine ou imaginaire de vérité et fondation, assise symbolique d’un nouvel ordre social.
Ce savoir banni, exilé, forclos faisait autrefois retour, et
aujourd’hui encore sous d’autres formes. Les tupapa’u hantaient
ces lieux déshérités de la mémoire faisant irruption dans les
corps, par la maladie, des accidents, parfois la mort et nourrissant de leurs chroniques, rehaussées par la rumeur, les traditions populaires. Par leur présence, la brousse, le fenua ‘aihere
n’étaient pas dépeuplés et des mots venaient s’y loger, dans une
anfractuosité rocheuse, les pierres des marae, les ti’i, les ivi
tupuna, le ma’ohi était là aussi, encore, se moquant d’y être
dénoncé comme superstition par qui y demeurait étranger, le
popa’a, la langue française. Il était là et y demeure comme vérité
de
186
Actualité littéraire
subjective à distance du discours de la science et peu décidé à
s’y laisser prendre, emmurer, réduire par lui au silence.
«Nous sommes l’âme de ces pierres, avait dit Tutu à ce jeune
archéologue, nous sommes ce que tu ne peux comprendre». Le
ma’ohi refusait de se laisser prendre au filet de mes boîtes à
échantillons ou dans les écrits de
mes
inventaires. Le ma’ohi,
Tutu qui s’adressait à moi, Henri Hiro qui traduisait parfois, l’ancêtre indifférencié des Polynésiens dont je m’efforçais de cerner
les contours. Il était tous ceux-là.
Mais cette brousse
source
refuge des mots du passé demeurait
vive de bonne nourriture, de médicaments-ressources,
les ra’au qui
n’étaient pas encore dits ma’ohi, mais tahiti. Ces
ra’au venaient à bout de cette forme de la maladie qui résiste à
abord médical, scientifique, s’adressant à un sujet corps de
langage et non à un individu réduit à son corps biologique. Ces
ra’au, plantes, feuilles, racines ont un nom, une résidence, on
sait où et quand les trouver, parfois dans quelque recoin du jardin où elles ont été transplantées : réceptacles du ma’ohi dans
le corps de la langue où s’énonce au présent un savoir déjà là.
son
Le silence des pierres est le ma’ohi, le tupapa’u est ma’ohi,
plantes, ces fruits, ces racines sont ma’ohi, comme ces
chants qui s’élèvent depuis la maison de prière ou la voix d’un
ces
‘orero, celle encore d’un enfant murmurant «j’ai chappé l’école».
Autant d’éléments signifiants qui se donnent à
lire, à écrire, à
décrire, à translittérer, à transcrire, à traduire. Le ma’ohi habite
l’une et l’autre langue, le reo ma’ohi et toute autre langue, comme
ce
qui se transmet, jamais à l’identique et ce qui résiste à ne pas
se
transmettre. Indifférent aux fondations et aux refondations,
réfractaire au discours de la science, transgressant les barrières
des
langues, insensible aux contradictions, il vient nommer ici
cette autre scène, commune à tous et propre à chacun, que nous
nommons
depuis Freud, l’inconscient où s’élabore un savoir insu,
187
Littérama’ohi N°4
Bertrand-F. Gérard
celui dont nos rêves nous font savoir quelque chose que la réalité
écrase ou sacralise. La réalité écrase et désacralise les rêves et
c’est cela qu’ils viennent nous dire : que le désir c’est le manque.
C’est de cette dimension du ma’ohi dont je m’efforce de dire
ici quelque chose en écho à ce qui s’en écrit, ne l’abordant pas
directement sur son registre de nom propre, nommant le nuna’a
et me tenant à quelque distance des propos idéologiques qu’il
soutient : celui de son arrimage à l’imaginaire de vérité d’une ori-
gine purifiée de toute contamination culturelle ou biologique.
Lecteur, un des lecteurs, de ce qui s’écrit ici, c’est d’une lecture
possible que je rend compte, qui n’est ni archéologique, ni ethnologique, mais subjective, c’est-à-dire divisée entre ma vérité traversée, bousculée par vos écrits et le savoir qui s’en élabore et
pour lequel je ne revendique pas de légitimité scientifique.
Deux textes, l’un signé de Louise Peltzer, l’autre de Chantal
Spitz m’ont conduit à cette modalité de lecture et moins directement quelques autres. Lettre à Poutaveri donne à lire la division
de l’auteur entre deux noms Rui, Louise Peltzer, celle entre deux
langues le reo ma’ohi, la langue française, deux adresses l’une
manifeste nommée Poutaveri-Bougainville, français, catholique
et l’autre Tavi-Davies, anglais, protestant. Cette division est eausée par la lettre, celle posée comme destinée à Poutaveri, celle,
intrusive, de l’abécédaire, dont le fac-similé fut publié plus tard,
proposée puis imposée par Tavi et ses successeurs. Une fiction
ethnographique qui s’impose à la lecture comme un roman autobiographique où la lettre s’impose comme cause du désir, d’écrire,
d’inscription, de faire inscription, de s’inscrire.
Cette lettre vient imposer un ordre alphabétique, dans notre
jargon il est dit «universitaire», qui fait division du sujet, par là
aussi de la culture, entre oralité et écriture, tradition et modernité, vérité subjective et savoir universitaire. Cette division a un
prix, mais elle engagea le ma’ohi peu après l’arrivée des missionnaires, dans une nouvelle fondation.
188
Actualité littéraire
L’Ile des Rêves Ecrasés, autre fiction, proclame son nouage
à un roman familial ayant pour toile de fond une mythistoire plus
proche, celle de l’arrivée tout aussi intrusive que la précédente,
celle du langage de la technique faisant lien entre le discours de
la science et celui du
capitalisme. Nouvelle division du sujet,
nouvelle fondation, mais la division se fait déchirure et arrachement et la perte qu’elle engage béance. Et là le sujet se trouve
placé face à son propre effacement étant requis de céder sur
désir pour l’avoir, tous les avoirs, le paraître, le parlêtre, de
céder encore sur sa vérité pour s’en remettre aux savoirs constitués, institués. La gestion scientifique, technique, politique du
désir relève désormais de la programmation, le dire est emmuré
dans l’information. Le cybernanthrope menace le ma’ohi.
son
Et ce n’est pas la contemplation fut-elle programmée d’un
tableau de Gauguin, surchargé ou non d’une question décisive,
qui y pourra quelque chose. «Qui suis-je, où vais-je et sur quelle
étagère ?» Cette erreur de transcription est due à un mauvais
élève, ils ne sont pas tous Polynésiens les mauvais élèves de
l’ordre culturel, grand admirateur de Gauguin et comme ce dernier de corps juvéniles au teint cuivré. Comme quoi ce qui s’inscrit dans la culture suppose qu’il n’y ait pas que du cérébral pour
le faire tenir. La tête c’est bien mais il y faut autre chose pour que
ça tienne. La culture c’est comme les ascenseurs, ça démarre
du sous-sol avant d’atteindre le sommet. Mais restons en là, à
mi-pente. Ces deux livres, certes parmi d’autres, donnent à lire
que le ma’ohi est aussi une figure de la modernité, divisée entre
assimilation et sentiment d’appartenance. Or l’assimilation fait
inclusion dans la modernité, qui peut être celle de l’Etat ou de
Tahiti Nui pour ce qui est des institutions, des visées gouvernementales. Mais cette inclusion ne soutient pas, pas nécessairement l’appartenance et là se profile le spectre de l’exclusion qui
peut prendre le tour de la contestation, de la récrimination, de la
violence, de l’errance, de la ségrégation ou de l'autoségrégation,
189
Littérama’ohi N°4
Bertrand-F. Gérard
qui se donnent à lire sur des registres différents dans Hombo,
signé de Chantal Spitz, tout comme dans Mutismes de Titaua
Peu, deux très beaux textes, pour moi indissociables. Deux
récits décisifs aussi qui nous font savoir que la mer, avec ou
sans «e» final ça peut s’écrire et s’inscrire dans les corps avec
un «l’» apostrophe, qu’il y faut une coupure entre la mère et l’enfant qui suppose que celle-ci ne soit pas seulement désirée et
désirable, mais désirante aussi et pour autre chose que pour son
enfant. La rature de ce désir, autrefois imposée par le discours
chrétien aujourd’hui relayé par celui du capitalisme, des médias,
de la publicité, le prêt-à-porter, à consommer sur place touristique, n’est pas pour rien dans ce nouage contemporain de la
violence domestique à la violence sociale encore subie, celle de
Raerae en Polynésie ou de La douleur de vivre, mais dont on
peut s’attendre sans être prophète à ce qu’elle envahisse un jour
l’espace politique... à nouveau. L’inclusion au àià ne fait pas toujours, partout et pour tous sentiment d’appartenance, nous le
savons aujourd’hui en France comme ailleurs.
Que l’inclusion puisse ne pas faire appartenance renvoie le
sujet à lui-même, hors de lui-même où tout devient miroir ; un
«je» de solitude même dans la foule que ne parcourt plus le lien
social, un «je» en exil de la langue, étranger à sa terre. Alors le
ma’ohi peut devenir angoisse, ce qui vous prend au ventre et à
la gorge lorsque le dire n’a plus d’adresse, lorsque la parole des
autres ne nous atteint plus. Reste le suicide, l’alcool ou la drogue, la violence, la bande soit un collectif d’ego agglutinés
autour d’un leader pour faire tenir le nom, celui de la bande
comme nom
propre.
Aussi n’est-ce pas pur hasard si quelques femmes, écrivai-
nés
ont répondu à
l’appel d’abord lancé par Flora Devatine en
1996 dans un article paru au BSEO sous le titre «Existe-t-il une
littérature ma’ohi ?»,
repris donc depuis près d’un an par ce
groupe rejoint par deux hommes écrivains. Un groupe qui fonda
la revue d’auteurs Litterama’ohi. Cette revue, ouverte à tous,
190
Actualité littéraire
présente de nombreux textes dont i’intérêt tient dans leur divernous donne à lire que le ma’ohi demeure en
attente de s’écrier comme ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.
Il est puits insondable du passé, inscription corporelle de ce qui
ne trouve pas à se dire, nana’oture, objet primordial perdu, objet
de perspective, de quête de la culture polynésienne. Il est supposé depuis toujours déjà là et pourtant inatteignable car en
devenir, repli sur soi et même haine de soi retournée en affirma-
sité même. Elle
tion identitaire. Mais il est
encore
tension, désir d’affirmation,
retrouvailles, refondation, appel, découverte, inédit, réconciliation. Autant de lettres-textes qui se croisent, s’évitent, s’ignorent
mais aussi font rencontre. Une revue appel, une revue rencontre des genres, des styles, des langues, des appartenances, des
sensibilités...
du nuna’a dans toutes
ses
composantes. Ces
vahiné là se sont faites savoir désirantes, les hommes aussi ont
accepté cette forme de féminisation qui consiste à mettre des
mots sur cette souffrance intime au lieu de donner des coups. Et
ensemble ils ont fait appel au partage de la chose écrite pour
être vite, plus vite que l’on pouvait s’y attendre, rejoints par d’autrès. «Il faut avoir beaucoup à taire pour se décider à écrire...»,
un livre pour citer sans coupure cette assertion de Marie-Claude
Teissier-Landgraf, un livre ou quoi que ce soit d’autre ajouteraisje ici en prenant une distance, pas nécessairement respectueuse, de qui au nom de l’ordre orthographique ou universitaire
proclamerait qu’il ne s’agit pas là de littérature. Et pour cette
seule raison que ce qui fait littérature ne relève pas du discours
du maître pas plus que de celui du savoir, ce que nous fait savoir
cette jeune génération qui ne lit plus, qu’un livre emmerde
comme une corvée de vaisselle, mais qui écrit, qui s’écrie en
écrivant. Une génération nouvelle, riche de nouveaux auteurs,
souffrante aussi, mais qui exige qu’on lui reconnaisse le droit à
s’écrier, se parlécrire avant que de découvrir la beauté et les ressources de sa ou de ses langues qu’elle s’apprête à enrichir de
ses inédits lexicaux, syntaxiques, rythmiques. Et que des auteurs,
191
Littérama’ohi N°4
Bertrand-F. Gérard
pour certains reconnus, acceptent de publier sur un support partagé avec ceux qui se risquent à écrire est à proprement parler
une trouvaille. Une trouvaille ici traversée par la quête du ma’ohi
qui est aussi, en ces circonstances, nouvelle fondation comme
celle du désir d’écrire : e ore te vava peut-on lire en quatrième
de couverture de Mutismes où chancelle le «s» final et que je
traduirai ici par «trouer le silence».
Nous pouvons le dire ainsi en quelques mots, le ma’ohi est
qui articule un savoir gagné à un savoir perdu d’une part, à
savoir insu d’autre part, à la charnière du singulier et du collectif. Comme figure littéraire il ressort de la rhétorique sur le versant du sens et de la forme, de la poétique sur le versant du
rythme et de la signifiance. Imprédictible, il habite les mots, se
loge dans les blancs, les suspensions, les scansions, donne
corps de voix à l’orateur et corps écrit à l’écrivain bousculant parfois et les styles et les genres.
Pour s’imposer ainsi fait-il littérature ? Question qui n’a d’autre réponse que la reprise de cette injonction : «Listes ratures !
Tes ratages, toi le chercheur, l’universitaire et laisse-le parlécrire ! Laisse l'écrivain côtoyer l’écrivant, l’orateur écouter le dire,
ce
un
l’auteur se faire lecteur et le lecteur s’écrire !»
Si je me suis intéressé à cette affaire, en passant, alors que
rien ne me retenait ici, si ce ne sont des souvenirs et des liens
amicaux, c’est que le ma’ohi comme figure orale et scripturale
de la modernité, je l’avais rencontré aussi ailleurs où il s’appelait
en Australie, chez les Warlpiri, Yapa, en Amérique I’Indian ou le
Black, le Juif en Allemagne avant les années 30s, et un peu partout «les femmes» soit ces voix et ces textes venus trouer le
silence d’un sujet emmuré dans la communication, le consumé-
risme, la gestion, les consensus, confronté à la rupture du lien
social communautaire et familial, en quête de nouvelles amarres,
son
192
de nouveaux repères, dénonçant sa réclusion, contestant
exclusion au risque de soutenir, de par ce mouvement
Actualité littéraire
même, la ségrégation et l’autoségrégation. Et il m’a semblé, et
1996, à la lecture du texte de Flora «Existe-t-il une littérature
ma’ohi ?», qu’un pas avait été franchi vers des perspectives
nouvelles, celles où la quête et l’affirmation de l’appartenance
pouvait ouvrir sur l’échange et non sur le repli sur soi identitaire.
ce
J’en ai parlé alors avec elle... invité à lire. Une invitation relancée par une femme qui tenait le stand d’un archipel, celui des
Australes je crois, lors de la première et si belle journée du reo
ma’ohi, réitérée plus tard par un responsable paumotu, anticipée
par l’accueil que me fit aux Marquises Lucien
salue ici la mémoire, celle d’Henri Hiro aussi.
Kimitete dont je
Voilà, lecteur en passant, lecteur de passage, je vous remercie d’écrire aussi dans notre langue, l’une de celles que nous
avons
en
partage, la française et l’anglaise et merci d’écrire
aussi dans tous les reo, de nous faire savoir que le monde n’est
pas un mais un lieu de partage, de lecture. Cet Autre que vous
convoquez si souvent pour l’engueuler ou le solliciter, c’est aussi
le ma’ohi.
B-F. Gérard
Salon du Livre
(Avril 2003, To’ata. Papeete)
193
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
Un livre qui se livre, un livre qui livre une réalité, non pas
celle des clichés établis selon le mythe du bon sauvage ou
des cartes postales paradisiaques, mais celle de la
vie, la
vraie, dans les îles, en Polynésie :
Mutismes
de Titaua Peu
Quand tu parles de celui qui ne sait s’exprimer par des paro-
les, quand tu dis pour celui qui se fige dans son mutisme, quand
tu traduis simplement ce que d’aucun a du mal à extérioriser en
mots, quand tu racontes sans ambages la réalité de ton vécu qui
est également le mien,
le vécu de ceux qui ont grandi dans ce
fenua, je te suis reconnaissant de tant de sollicitude. Par toi, je
m’exprime, par toi je me découvre, par toi nous nous laissons
découvrir, enfin, par toi nous sommes reconnus pour ce que
nous vivons
dans notre mutisme.
Mutisme ? Oui, mutisme ! Hier ? Certainement ! Aujourd’hu ?
Peut être ! Mais demain ? Jamais plus ! Car tu ouvres désormais
le chemin de la Parole. Mauruuru e Fa’aitoito.
La publicité faite par les médias, autour de la parution de ce
ayant suscité ma soif de lecture, je me suis dès lors précipité pour l’obtenir coûte que coûte. Enfin, pas exactement moi,
puisque le jour de la dédicace, j’étais en déplacement à Moorea
pour mon job. J’ai donc insisté auprès de ma femme pour qu’elle
aille s’en procure pour moi. Malheureusement ce samedi, elle
était également de garde. Elle a donc, à son tour, chargé son
frère de cette mission de la plus haute importance. Importance ?
Je ne le savais pas encore. Mais peut-être l’avais-je deviné dans
roman
mon
inconscient ?...
Si j’ai
souhaité acquérir ce livre, ce n’était au départ que
locale.
pure curiosité et surtout pour encourager la littérature
Parce qu’il fallait bien l’encourager cette littérature !
194
Actualité littéraire
Ma femme, pour essayer de comprendre mes motivations
dans cette volonté d’acquérir un ouvrage qui lui semblait quelconque, et l’ayant eu en sa possession bien avant moi, l’a donc
naturellement parcouru avec nonchalance. Elle fut aussitôt
conquise.
Le soir, au dîner, elle m’en parle.
Elle me dit que dans l’après midi, avec ses collègues, s’étant accordées un moment
pour souffler (ou plutôt pour fumer), elles se sont laissées aller à
feuilleter cet écrit qui les a toutes captivées. Ma femme étant la
lectrice, les autres l’auditoire attentif.
Déjà, dès les premières pages, chacune s’est reconnue
dans une partie des événements relatés et des lieux décrits qui
leur rappelaient leur jeunesse, voire leur enfance.
L’une ayant subi l’alcoolisme dans sa famille évoquait avec
douleur tout le cortège de souffrances qui en découlait. Ce n’était
malheureusement pas une histoire banale ni exceptionnelle.
L’autre, la dernière d’une fratrie de 10 enfants, se rappelait
qu’elle était effectivement considérée comme la “chiente”, la
“tape’a hû”, celle qui était toujours à la traîne et qui ralentissait
tout le monde. Les plus grandes auraient bien voulu s’en débarrasser mais ce serait défier les instructions des parents.
Une autre de par son statut social de “pauvresse”, héritait de
temps en temps du superflu des voisins plus riches qui avaient
tout et qui gaspillaient de surcroît. Elle en ressent d’ailleurs,
encore aujourd’hui et de manière très forte, cette injustice.
Certaines ont fréquenté l’école des sœurs et sa morale
rigide, d’autres s’amusaient à la récré à “pere guerre” qui, pour
annoncer le début des hostilités, les faisait crier à tue-tête
“comensuio”. Les adversaires répondaient en écho à ce cri d’attaque : “titi’ôro”ou bien “pôporotio”, ce qui ne voulait rien dire en
soi sinon que le jeu commençait...
Toutes avaient connu les premiers émois d’un amour interdit
d’adolescente. C’était un peu comme le raconte l’auteur, mais
avec plus ou moins d’intensité...
195
Littérama’ohi N°4
Manu’ora Nauta
Bref, cela devenait palpitant. Cependant, ne pouvant indéfiniment fumer cigarette sur cigarette et donc prolonger la pause,
il fallait bien arrêter la lecture publique. Par conséquent, n’ayant
pu achever la totalité du bouquin, elles se sont de ce fait, promide se le passer les unes après les autres pour le terminer
ses
chez elles. Mais ceci, on va le savoir, ne pourrait se réaliser...
A mon tour, le lendemain dimanche, curieux mais surtout
excité par les quelques extraits rapportés la veille au soir, je le
parcourus, que dis-je,
plutôt le dévorai à tel point que, le soir
venu, je n’avais toujours pas préparé le repas. Mon “ma’a” maté-
riel
passait après le “ma’a" spirituel. Mon épouse de retour du
travail m’en fit d’ailleurs, sévèrement, le reproche mais se ravisa
aussitôt lorsqu’elle apprît la raison de mon inaction.
Quand on est seul et quand on n’a pas grand chose à faire,
la lecture dominicale est une détente. Mais celle-ci fut bien plus
qu’une distraction, une passion qui a imprégné totalement mon
être et qui s’est propagée dans mon entourage lequel l’a ensuite
fait éclabousser autour de lui. En effet, l’intérêt pour un chef
d’œuvre à notre mesure, fit boule de sable, comme ce sable noir
de Tahiti que nous avons pétri de nos mains, sur la plage
notre enfance et qui s’éparpille ensuite lorsqu’il est lancé...
Une
de
polynésienne, Titaua qu’elle s’appelle, venait d’écrire
des pages de nos histoires. Oui de nos histoires, car il nous était
apparu que cette œuvre était la compilation de souvenirs de plusieurs personnes, y compris certainement de i’auteur qui en fit
un roman
Voilà
d’une seule trame : Mutismes.
pourquoi, nous nous sommes
échelon ou à un autre...
tous
reconnus
à
un
Enfin, la littérature polynésienne prend son essor !
Un petit défaut s'il en était un, concerne la conception matérielle de l’ouvrage. En effet, dès le premier jour, les feuillets se
196
Actualité littéraire
sont détachés
à un, au fur et à mesure
qu’on tournait les
pages. On avait beau s’appliquer pour éviter la désagrégation,
mais rien à faire, tout se décortiquait. Une de mes relations me
racontait à ce sujet, qu’à chaque page lue, il avait son tube de
colle tout prêt à intervenir.
Était-ce délibéré ? Cela faisait-il parti d’une campagne publicitaire bien organisée au détail près ? Je m’étais dit dans un premier temps que pour permettre une diffusion la plus large possible, dans le cas où nous aurions souhaité le passer à un proche,
les concepteurs avaient voulu nous obliger à en acheter carrément pour l’offrir. En effet, on ne pouvait pas décemment prêter
un ouvrage littéraire dans ces conditions de délabrement.
Après mûre réflexion, je me suis ravisé: «Non les éditeurs ne
pouvaient pas être aussi machiavéliques que cela. Non, c’était
impensable !». J’ai donc interprété cette particularité comme
l’illustration même du message de ce que ce livre voulait bien
un
nous transmettre. C’est à dire : “comme ces feuilles s’envolent au
vent, une à une, aujourd’hui, la parole est libérée et désormais
elle nous fait sortir de notre mutisme”.
Manu’ora Nauta
Mai 2003
Mutismes de Titaua Peu, éditions Haere Po
197
Littérama’ohi N°4
Patrick Sultan
Le premier homme né blanc
Kim Scott. Benang. Traduit de l’anglais (Australie) par Pierre
Girard, 472 pages, Actes-Sud.
On a vu récemment se multiplier d’éclatantes revendications
de l’identité aborigène. Ainsi, chacun garde en mémoire, lors des
Jeux Olympiques de Sydney, le tour de piste triomphal de l’athlète
australienne Cathy Freeman arborant, outre le drapeau national,
les couleurs de son peuple.
Ces symboles frappants,
mobilisateurs de l’opinion, ont le
mérite, même s’ils sont inévitablement simplificateurs, de rendre
visible un aspect longtemps occulté du passé colonial australien : le «blanchiment» de la population aborigène opéré avec
méthode par l’administration de l’État fédéral autonome dès sa
constitution en 1901.
Confrontée à
passé infamant, l’Australie commence à
peine son travail de mémoire. Si elle cesse, depuis peu1, d’être
«terra nullius»
“terre de personne” selon la formule juridique
qui avait permis aux Britanniques d’en prendre possession sans
signer de traité - c’est pour se peupler des spectres d’un ethnoce
-
eide fondateur de la nation.
Le
australien
(à moins qu’il ne faille dire plutôt le
aborigène ?) de Kim Scott, Benan2, dont l’action se situe
dans une période qui va du tournant du siècle aux années
soixante-dix explore cette mémoire douloureuse.
Benang n’est cependant en rien un roman-fresque qui viserait à reconstituer l’envers de l’histoire, à exalter le peuple aborigène ou à en faire connaître le patrimoine.
«Je ne veux rien, déclare le narrateur, écrire d’autre que la
simple histoire d’une famille, la plus locale des histoires»^ 1 ). Mais
ce projet aux allures d’autobiographie, aussi limité et modeste
roman
198
roman
Actualité littéraire
qu’il soit initialement, le contraint à emprunter détours et voies
obliques, et finalement à plonger dans les cercles de l’enfer. Car
précisément c’est la famille aborigène que le Native Welfare a
entrepris de détruire et d’éradiquer ; le tableau de famille conduit
au cœur de la tragédie. Seul un «récit chaotique et tortueux»
(24) peut en effet donner la mesure de ce qui est moins une histoire qu’une suite de «déplacements», de déportations succèssives, de ségrégations de brimades, de vexations, de massacres, d’enlèvements d’enfants.
Dans les autobiographies post coloniales classiques
(Soyinka, Gandhi, Camara Laye,...), on pouvait noter une certaine idéalisation du monde de l’enfance. La dénonciation du
colonialisme n’était jamais totalement exempte d’une
certaine
nostalgie et du désir de recouvrer à travers la parole des ancêtres un art de vivre authentique. L’exploration du passé s’accompagnait de l’inventaire exaltant de grands ancêtres glorieux, de
la célébration de paysages somptueux ou de lieux intimes avec
lesquels on entretenait une relation chaleureuse. Le passé présentait une plénitude, ou du moins un point d’équilibre.
Est-ce un effet de génération (Kim Scott est né en 1957) ou
bien le signe d’un pessimisme politique ? On ne trouve rien de
tout cela dans Benang : aucune volonté d’idéaliser une origine
perdue ; la mémoire est de part en part souffrance, et le souvenir n’ouvre pas la voie triomphante à la fière affirmation d’une
identité menacée ; elle donne seulement accès à un passé qui,
pour désolant et amer qu’il soit, doit être dit. C’est une question
de nécessité, une manière de conjurer le malaise.
Ce caractère d’urgence tient à la situation particulière de
Harley, le narrateur : il est en effet le «premier homme né blanc»,
un monstre orthogénique3, le produit d’une sélection «réussie», d’un
soigneux et lent processus d’effacement de toute trace de peau
noire : «En tant que premier homme né blanc dans la lignée famiHaie j’ai été soumis à une terrible pression, plus particulièrement
199
Littérama’ohi N°4
Patrick Sultan
sur le nez et le
front, et me suis cru aveugle. En fait, à vrai dire, il
n’y avait rien à voir sinon - juste devant mes yeux - une blancheur
qui n’était que surface, sans profondeur, et très peu variable.»(13).
Tout le travail du récit consistera donc à inverser intérieurement cette opération réalisée par une administration paternaliste, impitoyable et pétrie de bonnes intentions. Insérés dans la
fiction, des documents d’époque donnent à saisir les principes
progressistes, «moraux» si l’on ose dire, de cette tentative de
rendre invisible le «nègre» en recourant à des classifications
juridiques subtiles, à des distinctions visant à cerner les degrés
de teinte, les chromatismes de la peau.
Ainsi les consignes de A.O. Neville, l’administrateur qui fut,
entre 1917 et 1941, le «Protecteur en chef des Aborigènes» : «//
ne
faut pas brusquer l’aborigène,
devez de votre côté
vous
il n’a pas l’esprit vif ; et vous
efforcer de trouver ce qu’il veut vrai-
ment ; ce qui est souvent très difficile.» (151 ).Ou bien ce compte-
rendu paru dans un bulletin paroissial : «Des êtres charmants à
la peau noire couraient de toutes parts...»(89).
Ces
collages de documents d’archives (questionnaires,
fiches de reconnaissance, requêtes, correspondances, rapports)
n’ont pas pour fonction de produire un effet de réel mais plutôt
de mettre en évidence le processus textuel, l’opération d’effacement et de renomination en quoi consiste aussi la colonisation.
«On se faisait attraper comme ça sur le pap/'er»(405).
On comprend que la rage et la rancœur soient les sentiments
majeurs qui animent le premier mouvement de cette remontée
soi ; ils visent essentiellement le grand-père écossais du
narrateur, Ern Seat, despote lubrique, imbu des principes d’eugénisme, tout entier livré à son désir de «purifier» sa postérité.
Mais au règlement de comptes succède progressivement
une forme d’apaisement. Assurément, le mutisme auquel les
oncles et tantes aborigènes du narrateur ont été contraints est
un obstacle que l’écriture généalogique de
Benang doit surmonter : « Grand-papa avait peu écrit, mais il avait collecté et classé
vers
200
Actualité littéraire
toutes sortes de documents. Oncle Will avait rédigé
quelques
pages de Mémoires, et c’était tout ce qu’il possédait.»( 158) ;
«Mon père n’avait rien écrit, et avait tout juste commencé à en
parler»( 159)
Quant au grand-oncle Sandy Mason «il avait un problème
langue ; à la pointe. Elle était ligneuse et morte, la peau
noircissait et pelait sans cesse.»(240)
avec sa
Pourtant, au terme d’une narration sinueuse, instable, construite par juxtaposition de scènes violentes qui sont saisies frag-
mentairement, de notations infimes laissées en suspens, de pensées inabouties et de souvenirs ressassés, des figures émouvantes émergent du
silence, prennent corps : l’oncle Will et l’oncle
Jack, quelques personnages féminins. On les voit errer au gré des
expulsions, survivre, se débrouiller, contenir leur colère, se taire.
Sur fond de paysages calcinés, de routes abandonnées, de
mines désaffectées, de lignes de télégraphes en déshérence se
joue le drame des Aborigènes condamnés à l’extinction inéluctable ou à la dilution dans la population blanche.
L’absence d’intrigue de ce roman touffu, les associations
déconcertantes d’images, la minutie et l’extrême lenteur avec
laquelle sont décrites des actions répétitives accomplies par des
personnages murés dans leur secret et dont on discerne mal les
motifs, enfin les pauses méditatives qui figent et immobilisent
une action perpétuellement entravée ne facilitent pas la lecture
de Benang. Mais tous ces éléments n’ont pas empêché la critique australienne4 de saluer l’événement culturel que représente cette œuvre marquante : elle a unanimement reconnu sa
capacité à exprimer avec justesse, de l’intérieur, le nu désespoir
auquel on a condamné la «génération volée», la désintégration
des Aborigènes.
Sans doute la paralysie et l’enlisement du récit étaient-ils le
prix esthétique à payer pour dire au mieux la suffocation de ce
génocide par dilution. Dans le prologue du récit, le narrateur avoue
sa propension à décoller du sol ; il ne peut se retenir de planer ;
201
Littérama’ohi N°4
Patrick Sultan
il a du mal à s’accrocher à la terre... Pourtant, lors d’une de ces
séances d’irrépressibles lévitations, ses deux oncles parviennent
en
montant sur le toit à le retenir
:
«Attiré par mes appels au
oncle Will arrivait en clopinant aussi vite qu’il en était
capable. Il monta à l’échelle, raide et maladroit, tendit la main...
secours,
Et partit dans les airs avec moi,
tenant la gouttière d’une
main et de l’autre moi, le cerf-volant.
Puis ce fut au tour de l’oncle Jack. Pour une raison que je ne
pouvais pas encore comprendre, il parvint à attraper Will, et se
révéla assez lourd et assez fort pour nous ramener comme on
ramène des poissons au bout d’une ligne.» (139).
Ses oncles suggèrent alors à Harley un remède pour résoudre cette difficulté à stabiliser son assise : «Je n’avais qu’à me
mettre à écrire. Ça servirait apparemment à me fixer au sol.»( 140)
On peut dire que Benang par sa densité et aussi par sa lenteur même réussit à donner consistance et poids à des souvenirs estompés, à ancrer dans la lourdeur des mots une mémoire
qui refuse de se dissiper.
Patrick Sultan
Le Native Title Act qui reconnaît aux Aborigènes leur qualité de premiers occupants du sol n’a été
reconnu
qu’en 1993.
2- Paru en 1999 sous le titre : Benang : From the heart.
3- Cette situation n’a cependant rien d'exceptionnel en Australie dans la mesure où la politique de
«whitening» a effectivement entrepris d’assimiler la race en mariant les filles à plus clairs qu’elles. Sur
question de l’eugénisme et de sa mise en pratique, on peut consulter C.Tatz, Genocide in
Australia, AIATSIS Research Discussion Papers, n°8, 1999.
cette
4- Notamment Gordon Briscoe dans Aboriginal History, volume 21, 1999 ; ou bien encore Carly
Chynoweth dans Australian Review of Books du 9 juin 1999.
Le Native Title Act qui reconnaît aux Aborigènes leur qualité de premiers occupants du sol n’a été
reconnu qu'en 1993.
Paru en 1999 sous le titre : Benang : From the heart.
Cette situation n'a cependant rien d’exceptionnel en Australie dans la mesure où la politique de «whitening» a effectivement entrepris d’assimiler la race en mariant les filles à plus clairs qu’elles. Sur
cette question de l’eugénisme et de sa mise en pratique, on peut consulter C.Tatz, Genocide in
Australia, AIATSIS Research Discussion Papers, n°8, 1999.
Notamment.Gordon Briscoe dans Aboriginal History, volume 21, 1999 ; ou bien encore Carly
Chynoweth dans Australian Review of Books du 9 juin 1999.
202
Daniel Margueron
polynésien e1
Bibliographie
des écrivains polynésiens francophones
La littérature francophone
ainsi que le cornmentaire analytique et critique se développent rapidement. Il m’a
semblé utile de constituer, pour les lecteurs, les curieux et les
chercheurs, le premier essai de bibliographie tant des oeuvres
que de la critique littéraire qui y est adossée. Certains lecteurs
seront surpris de voir mentionner des ouvrages d’écrivains tahi-
tianophones. Je n’ai signalé les livres en langue tahitienne que
dans la mesure où y figurent certains extraits traduits en français. J’ai également inclus les ouvrages canoniques écrits par
des Polynésiens ou par des Occidentaux ayant recueilli des
mémoires polynésiennes concernant la culture, l’histoire et les
légendes. Des oublis d’oeuvres ou d’articles sont bien évidemment possibles, ils seraient involontaires de ma part. Le lecteur
est prié de les signaler à la revue Littérama’ohi qui complétera
dans un prochain numéro cette première bibliographie, tout en
poursuivant sa recension méthodique des publications.
1- Productions littéraires
Adams Henry, Mémoires d’Arii Taimai, traduit de l’anglais par S.
et A. Lebois, Société des Océanistes, Paris 1964
Ahuroa Etienne, Les parfums du silence,
théâtre, éditions Le
Motu, Tahiti, 2003
Amaru Patrick, Araia,
poèmes traduits, voir Ouvrage collectif
1 Puhihau ci-dessous et Te oho no te tau’auhuneraa, dédicace
pour une exposition, poésies bilingues 11 pages, illustrations
Hubert Fareea, Maison de la Culture, Papeete avril 2002
203
Littérama’ohi N°4
Daniel Margueron
Association culturelle «Te
reo o
te Tuamotu», Tuamotu te
kaiga, langues et culture, 1° festival septembre 2000, divers poèmes traduits en français, éditions Haere po, Papeete 2001
Boyer Tarata (en collaboration avec J. Blanchard, C. Sanford,
M, Ching), Petit nuage rose et le cyclone, pour enfants, Editions
des Mers Australes, Papeete 1985
Brémond Hubert, voir Mana ci-dessous (traductions)
Chaze Michou,
Vai La rivière
au
ciel sans nuages, édition
Cobalt/Tupuna, Papeete 1990 et Toriri, Prières, murmures, chuchotements, auto-édition, Papeete 2000, Où vont les oiseaux
lorsqu’il pleut ? A mon ami René Shan, nouvelle, in TP n°106
février 2000, La ballade de hambo, nouvelle, reprise dans littérama’ohi n°1
Colas Teura, Pour Alain Colas,
éditions Grassin, Carnac 1999
Coste Marie Hélène, La légende de Pipirima, pour
Editions des Mers australes, Papeete 1994
enfants,
Cruchet Rosalie, La légende des trois cascades, pour enfants,
Editions des Mers australes, Papeete,
1993
pseudonyme Vaitiare, Humeurs, auto-édition
Papeete 1980, Tergiversations et rêveries de l’écriture orale, Te
pahu a hono’ura, éditions Aux vents des îles, Papeete 1998, Les
Tablettes Te Hiapo, poème sur Hokulea (1976), La peau de l’ours
(1994), Uhistoire de Hina et de l’anguille (1998), chant d’exhortation sans titre Uenfant, la conscience polynésienne, in BSEO n°206,
mars 1979, Papeete, voir également ci-dessous Faessel
Devatine Flora,
-
Faessel Sonia, Poètes de Tahiti (Flora Aurima-Devatine, Henri
Hiro, Charles Manutahi, Louise Peltzer, Chantal Spitz), éditions
La Table ronde, la petite vermillon, Paris 2001
Frogier Odette, Kiki le coq, nouvelle in TP n°79 novembre 1997,
Les jumeaux du Temehani, pour enfants, éditions Aux vents des
îles, Papeete 2001
204
Actualité littéraire
Gobraît Valérie, Te a’ai no matari’i, théâtre en langue tahitienne,
résumé en français, ministère de la Culture, Papeete 2000, voir
également Puhihau
Grand Simone, Hotu painu, nouvelle, in TP n°32 décembre 1993
Guillain France, Le bonheur sur la mer, éditions R. Laffont,
Paris 1974, La petite sirène des océans, éditions Les Presses de
la cité 1975, Naviguer avec ses enfants, éditions Artaud 1985,
Les femmes d’à bord éditions Artaud 1986, Maïma, éditions
Plon, Paris 1987
Haoa Virgil, L’aliance ma’ohi, illustrations de Gotz, pour adoles-
cents, éditions Aux vents des îles, Papeete 2003
Helme Danièle, Créativité, auto-édition, Papeete 2002
Henry Teuira, Tahiti aux temps anciens, traduction de l’anglais
par B. Jaunez, Société des Océanistes, Paris 1968, repris dans
Mythes tahitiens, L’aube des peuples, éditions Gallimard 1993
Hiro Henri, Pehepehe, message poétique, ouvrage bilingue,
éditions Tupuna productions, Papeete 1991, Nostalgie (poème
traduit par A. Deviègre) in BSEO n°249/250 janvier/juin 1987, Te
maitai, poème bilingue, traduction de Jean-Marius Raapoto, in
De l’écriture au corps, édition Au vent des îles, Papeete 2002, voir
également Faessel et Mana
Kimitete Lucien, Te Hakamanu, La danse de l’oiseau, traduction
de Gilbert Banneville, éditions Haere po no Tahiti 1990
Lou Damien Tangaroa, Le feu clair,
auto-édition, Papeete 2002
Ly Jimmy M., Hakka en Polynésie, auto-édition 1996, Bonbon
soeurette et pai coco, auto-édition, Papeete 1997 et Adieu l’Etang
aux Chevrettes,
éditions Te ite, Papeete 2003
Make Rôti, Contes de Wallis et Futuna : Le filet de Kalolo, Laupua,
ami, La reine des animaux, Le cheval bleu, Mon amie la
baleine, Uétoile de mer, La fleur jaune, Le nuage rose, Le papillon
mon
géant, La légende du cocotier, éditions Way désign, Papeete, 1996
205
Littérama’ohi N°4
Daniel Margueron
Charles, Poète du temps passé,
1979, Contes et légendes de la Polynésie, 1982, Le don d’aimer,
1984, La fleur polynésienne dans l’histoire et la légende, 1986,
Manutahi Teriiteanuanua
Le mystère de l’univers maohi,
1992, L’histoire de la vallée proautoédition ou éditions Veia Rai, Papeete,
voir également Mana
fonde de Papenoo,
Neuffer Philippe,
La force invisible, nouvelle in TP n°23 mars
1993, L’appel de l’au-delà, nouvelle, in TP n°31 novembre 1993
Ouvrage collectif 1, (Patrick Amaru, Valerie Gobrait, Tane a
Raapoto) Puhihau, poèmes, Maison de la culture, Papeete, 2003
Ouvrage collectif 2, Nouvelle vague, (certains auteurs des nouPolynésiens : Hinanui Cauchois, Raïta Gramont,
Maïte Samuela, Caroline Tchung Koun Tai), récits primés au
concours littéraire du journal Les Nouvelles en l’an 2000, éditions Aux vents des îles, Papeete 2001
velles sont
Ouvrage collectif 3, Légendes polynésiennes (A. Peni, J.
Poroi, V. Richaud), textes inspirés de Tahiti aux temps anciens
et Océania, éditions Haere po no Tahiti, Papeete 1991
Pambrun
Jean-Marc, L’Allégorie de la natte, auto-édition,
Papeete 1993, La fondation du marae, auto-édition Papeete 1998,
La nuit des bouches bleues, Les éditions de Tahiti, Papeete 2002,
Rencontres ma’ohi à huahine, TP n°117 janvier 2001,
Un secret
bien gardé, TP n°133 mai 2002, La pierre perdue de Vai-oa, TP n°136
août 2002, La passe du voyant de Maupiti, TP n°141 janvier 2003
Peltzer Louise, Légendes tahitiennes,
(présentées et traduites
par), ouvrage bilingue, éditions Conseil international de la langue française 1985, 103 rue de Lille 75007 Paris, Hymnes à mon
île, éditions Polycop Papeete 1995, Lettre à Poutaveri, éditions
Aux vents des îles, Papeete 1995, voir également Faessel
Peu Titaua, Mutismes, éditions Haere po, Papeete 2003
PômareTakau, Mémoires de la reine Marau Taaroa, Société des
Océanistes, Paris 1971
206
Actualité littéraire
Raioaoa voirTavae
Raoulx Yannick,
Pêle-mêle, éditions La Pensée universelle,
Paris 1979, Délire, éditions la Pensée universelle, Paris 1980
Salmon
Ernest, Alexandre Salmon et Ariitaimai, Deux figures
de Tahiti, SEO, Papeete,
1982
Salmon Tati, Lettres de Tahiti, Les éditions du Pacifique, Papeete
1980
Shan René, Reflets,
auto-édition, Papeete 1977
Spitz Chantal T., L’île des rêves écrasés, Les éditions de la
plage, Papeete 1991, réédition Aux vents des îles, Papeete,
2003 et Hombo, éditions Te ite, Papeete, 2002, voir également
Faessel
Sylvain Moea, Un monde en paix, in TP n°92 décembre 1998
Taoula, Contes de Polynésie, éditions CLE international, Paris
1983
Tavae
avec
Raioaoa, Si loin du monde, récit écrit en collaboration
Lionel Duroy, Ohéditions 2003
Teissier Landgraf, Marie-Claude, Rose et Marguerite, nouvelle
in TP n°63 juillet 1996,
Vous avez dit «draguer», nouvelle in TP
Tahiti, racinement et
n°69 janvier 1997, en cours de publication,
déchirements
Tumahai Josette,
Voici le temps de la poésie, auto-édition,
Papeete 2000
Turu Hina, braves vahiné dans la politique, nouvelle in TP n°119
mars 2001
Vaite Célestine Hitiura, L’arbre à pain,
la vie l’amour à la tahi-
tienne, traduction de l’anglais par Henri Theureau (Breadfruit,
Bantam Book, Australie 2000) éditions Aux vents des îles,
Papeete 2003
Vaitiare, voir également Devatine Flora
207
Littérama’ohi N°4
Daniel Margueron
Walker Taaria dite Pare, Rurutu, Mémoires d’avenir d’une île
australe, éditions Haere po, Papeete 1999
Wheeler
Marie-Claire, Arraché à l’oubli, Tefaaora, l’enfant de
Matairea peut enfin téoigner, traduit du tahitien par elle-même,
manuscrit non encore publié, poésies
dans Litteramaohi n°1
2 • Bibliographie critique
A - générale
Beniamino M., La
1999
francophonie littéraire, L’Harmattan, Paris
Bessière J. et Moura J. M., textes réunis par, Littératures postcoloniales et
francophonie, Honoré Champion éditeur, Paris
2001
Gauvin L., Lécrivain francophone à la croisée des langues, éditions Karthala, Paris 1997
Glissant E., Introduction à une
Gallimard 1996
poétique du divers, éditions
Moura J. M., Littératures francophones et théorie postcoloniale,
éditions le PUF, Paris 1999
B - polynésienne
1 - articles dans des ouvrages
Aït-Arab
Mohamed,
littérature tahitienne de langue
française, in Multiculturalisme et identité en littérature et en art,
édition l’Harmattan, Paris 2002
vers une
André Sylvie, littérature francophone et institutions en Polynésie
française in Littératures postcoloniales et francophones, éditions
Honoré Champion, Paris 2001
208
Actualité littéraire
Devatine Flora, Dans
quelle langue écrire ? Revue Dixit,
Papeete, 1997, Les Tablettes - Te Hiapo - Tata’u sur Tapa de
Vaitiare: Identité (texte non daté), La part d’ailleurs (1999), chez
l’auteur, Récit d’une communication avec les esprits hi’ohi’o sur
deux pratiques magiques : la parole et l’écriture, in Magie et fantastique dans le Pacifique (colloque UFP 1993, éditions Haere po
no Tahiti, Papeete 1993), La levée du tapu de l’écriture,
2001,
(non publié)
Faessel Sonia, Au confluent de deux cultures, L’îles des rêves
écrasés de Chantal Spitz, in Parole, communication et symbole
en
Océanie, (colloque Corail, Nouméa 1994), éditions L’Harma-
ttan, Paris 1995
Gérard Bertrand, De l’archéologie à la littérature, manuscrit 44
pages, chez l’auteur
Legras Edith, Images littéraires de la Polynésie, thèse de doc(notamment étude sur Vaitiare-Flora Devatine et Charles
Manutahi), Paris III, 1982
torat
Margueron Daniel, Vers une littérature francophone
dans
toute
sa
littérature, éditions l’Harmattan,
in Tahiti
Paris 1989,
Littérature en Polynésie française in Anthologie des littératures
francophones d’Asie et du Pacifique, éditions F. Nathan, Paris
1997, Ile (à propos des productions de Vaitiare-F. Devatine - et
de Henri Hiro) in Papeete au temps composé, Association
Pacifique, Paris 1990
Nicole Robert, The word, the Pen, and the Pistol : literature and
power in Tahiti. Suny, New-York 2000
Picard Jean-Luc, La vérité des noms, mémoire de DEA, UPF et
Paris III, Papeete 2001
209
Littérama’ohi N°4
Daniel Margueron
2- Dans des revues et journaux
•
Bulletin de la SEO (Société des Etudes Océaniennes B.P. 110
Papeete)
Devatine Flora, Problèmes rencontrés pour la conservation du
patrimoine culturel et le développement des cultures océaniennés, n°206 mars 1979, Papeete
Mairai John, Hiro avec toi nous sommes, hommage n°249/250,
Papeete
Margueron Daniel, Une parole de proximité, regard sur ia littéraseptembre 1996, Papeete
Margueron Daniel, compte rendu de Tergiversations et rêveries
de l’Ecriture orale de F. Devatine, n°283 décembre 1999,
Papeete
O’ Reilly Patrick compte rendu de humeurs 1980, n°217 décembre 1981, Papeete
ture polynésienne anglophone, n°271
Pietri
Raymond, Henri Hiro,
n°249/250, Papeete
un
poète n’est plus, in BSEO
RaapotoTuro, Ua mate te oa, in BSEO n°249/250, Papeete
Vérin Pierre, compte rendu de Rurutu Mémoires d’avenir de T.
Walker, n°283 décembre 1999, Papeete
•
Dixit (éditions Créaprint
B. P 21768 Papeete)
Devatine F., Dans quelle langue écrire ? n°6 Papeete 1997 dossier consacré à la littérature polynésienne n°10 Papeete 2001 :
Aït-Arab M., De la parole à l’écrit
Grand S.,
Navigation, sculpture et écriture
Pambrun J.M.,
Paroles tragiques de l’écrivain maohi
Raapoto J.M., Les traditions littéraires orales en Polynésie
Rigo B., Propos sur la littérature en Polynésie
Pambrun J.M., Cultures et identités en Polynésie, 1992 Clairs
obscurs maohi, n°61997
210
Actualité littéraire
•
Hermès
(CNRS éditions, 27 rue Damesme 75013 Paris)
n°32/33 La France et les outre-mers, 2002
André S., La quête identitaire dans les littératures polynésienne
et néo-calédonienne
Spitz C., Les cris d’une tahitienne
(B.P. 50 Papeete)
Saura B., A la découverte de l’île des rêves écrasés, le 4 octo•
La Dépêche de Tahiti
bre 1991
•
Les Nouvelles de Tahiti
Aït-Arab M.,
(B.P. 629 Papeete)
De la littérature francophone aux littératures fran-
cophones (8 juillet 2000),
André S., La littérature polynésienne en français
26 septembre
2000)
Blondin H., Le roman polynésien est un style nouveau (4 mai
1991)
Chaze M., Rencontre avec Henri Him
mars
(24 février 1990 et 12
1990)
Gontier D., Oser le français, oser en français (29 juillet 2000)
Hoarau H., Le cri maohi de Chantal Spitz
Lacabanne S., Ecriture
(29 juillet 2000)
polynésienne, littérature océanienne
(22 juillet 2000)
Peltzer L., L’expérience poétique (17 juin 2000)
Sultan P., Littératures francophones à l’ère postcoloniale (8 juillet
2000)
•
Le Canard
enchaîné
(173 rue Saint-Honoré 75001 Paris
France)
Pagès F., Mutisme de T. Peu, n°4320 du 13 août 2003
211
Littérama’ohi N°4
Daniel Margueron
•
La quinzaine littéraire
Sultan P., Hombo de Chantal
2003
•
Spitz, N°860 du 1er septembre
Littérama’ohi n°1, (Flora Devatine, B. P. 3813, 98713 Papeete)
Papeete mai 2002
Couchois H., A quoi sert d’écrire ?
Devatine F.
Qu’en est-il de la littérature sur le territoire de la
Polynésie française ?
Gérard
,
B., Ecrire à Tahiti
Grand S., Ecrire pour raconter,
Mafaru, Comment j’écris ?
Margueron D.
,
Ecrire c’est se reterritorialiser
Rigo B. : Lettre aux écrivains de Littérama’ohi
Vaitea : Existe-t-il une littérature polynésienne ?
Notices bio-bibliographiques et extraits d’auteurs : T. Walker, H.
Brémond, M. C. Wheeler, M. Shelton, J. Nouveau, R. Make, V.
Gobrait, R. Pietri, P. Coulin dite M. Vaetua, L. Peltzer, P. Amaru,
H. Fareea, E. Marchand, F. Ueva, M. Meuel, M. H. Viilierme, M.
Chaze, C. Spitz, D. Flelme, M. C. Teissier
•
Littérama’ohi n°2, Papeete novembre 2002
Interventions
sur
la littérature
polynésienne au salon du livre
(mai 2002),
Devatine F., Oralité, oraliture, Littérama’ohi
Gérard B., Propos
Margueron D. : 1960/2000 : quarante années de littérature en
Polynésie française
Bio-bibliographies et extraits d’auteurs : K. Allain, P. Amaru, A.
Ata, M. Chaze, F. Devatine, D. Flelme, C. Flotahota, I. Ly Tang,
212
Actualité littéraire
C. T. Marakai, E. Maraea, J. M. Pambrun, M. Reasin, V. Richaud,
C. Spitz, H. Teuira, M. C. Teissier,
Critique littéraire :
De Chazeaux M.,
analyse du récit de C. Spitz Hombo (RFO
15/9/2002)
Ly J. Après littéram’aohi, un picturâma’ohi ?
Teissier M. C., Ecrire un roman, quelle aventure !
Spitz C., Francophonie
Tetahiotupa E. analyse de l’ouvrage de P. Amaru Les prémices
du temps de l’abondance,
•
Littérama’ohi n°3, Papeete avril 2003
Dossier préparé par G. Marsauche : Où sommes-nous ?
Propos
Devatine, A. Ata, D. Flelme, P. Amaru, J. Ly,
Taraue, M. C. Teissier, C. Spitz.
Ecriture : M. C. Teissier, M. Chaze, C. Spitz, G. Brothers-Teore,
J. Mere, V. Richaud, A. Coeroli, M. H. Villierme.
Critique littéraire :
Allain, K. Les auteurs maohi de la Polynésie française, une
résistance passive contre le mythe de la vahiné,
de M. Chaze, F.
Devatine F., Dans quelle langue écrire ?
Gérard B., Ecriture et identité,
•
Mana, revue (a south pacifie journal of language and literature)
volume n°7 1982, (P.O. Box 5083 Raiwaka Fiji)
Auteurs publiés, se reporter à la 1° partie «productions littéraires»
•
Notre librairie,
revue des littératures du Sud
(6, rue Ferrus
75683 Paris cedex 14)
Scemla J.J., Littératures insulaires du sud Le cas tahitien, n°143
213
Littérama’ohi N°4
Daniel Margueron
Paris
janvier/mars 2001, article repris dans Tahiti-Pacifique
n°121 mai 2001
•Tahiti-Pacifique (mensuel B. P. 368 Moorea)
Lacabanne S. et
Margueron D., Célestine Hitiura Vaite
:
L’arbre à pain n°128 décembre 2001
Margueron D., Sia figiel, un écrivain des Samoa à découvrir : La
petite fille dans le cercle de la lune, n°111 juillet 2000, Sia Figiel :
L’île sous la lune, un roman qui transgresse le tabou du bonheur
polynésien, n° 122 juin 2001, Hombo de Chantal Spitz ou les
funambules de la modernité, n°138 octobre 2002
Pambrun J. M. Vers
une
culture totalitaire ? n°137
septembre
2002, Un livre qui fait mal (Mutisme de Titaua Peu) n°145 mai 2003
•Te FareTauhiti Nui
(Maison de la Culture B. P. 1709 Papeete)
hommage à Henri Hiro, bimestriel n°24
mars/avril 2000, Papeete
Farereira’a Henri Hiro,
Te ui mata, La voix des étudiants, journal
l’UPF (B.P. 6570 Faa’a Tahiti)
•
des étudiants de
n°4 dossier consacré à la littérature et à l’édition, mai 2003
Proust I., rencontre avec Célestine Hitiura Vaite n°5, juillet 2003
présentation de Hombo de Chantal Spitz n°5 juillet 2003
Vea porotetani (mensuel de l’Eglise Evangélique en Polynésie
française, B. P. 113 Papeete)
•
Devatine F., Y-a-t-il une littérature maohi ? octobre 1996
Margueron D., la ora na Flora Devatine, décembre 1998/janvier 99
Dossier consacré à Henri Hiro, (témoignages et hommage avec R.
Teinaore, E. Roe, T. Raapoto, J. P. Barrai, J. Drollet, P. Atger, P.
Auzépy, T. Tuheiava, V. Richaud) mensuel n°2 mars 2000, Papeete
214
3•
45••
Actualité littéraire
Actes du colloque
«La mémoire polynésienne, l’apport de l’autre», Association Ra-
cines, Tahiti 1992
Chazeaux M. de, La mémoire en images
Devatine F., La mémoire polynésienne, une création
Margueron D., l’écriture, invention d’une nouvelle mémoire
Saura, B., Uinfluence de Segalen et de Gauguin dans le renouveau culturel tahitien
Recherches polynésiennes universitaires
Pukoki Winston,
Langage, culture et communication chez les
Polynésiens, thèse, Paris III, 1993
Richaud Vahi
(née Tuheiava), Essai d’analyse de la parole,
DEA, UFP, Tahiti, 1999
Sur les sites internet
(les «articles» peuvent y être de manière éphémère)
www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile (dossiers consacrés à Michou
Chaze, Flora Devatine, Henri Hiro, Jimmy Ly, Louise Peltzer,
Chantal Spitz, Taaria Walker)
www.perso.clubinternet.fr/jacbayle/livres/lettres (recension
des publications et commentaires)
www.mana.pf/events/2000/hiro (commémoration Henri Hiro)
www.itereva.pf (conférences : R. Pineri : Les passeurs de signes,
D. Margueron : Tahiti ou l’atelier d’une invention littéraire et 19601
200, quarante ans de littérature en Polynésie française
www.arts.uwa.edu.au Mots pluriels n°17 avril 2001, en ligne :
Gannier Odile, Tahiti de l’exotisme à l’exil (Références à M.
Chaze, F. Devatine, H. Hiro, J. Ly, L. Peltzer).
www.culture-sud.net (L. Peltzer)
215
Littérama’ohi N°4
Daniel Margueron
www.listes.auf.org ( F. Devatine, L. Peltzer, C. Spitz)
www.fabula.org (F. Devatine, L. Peltzer, C. Spitz)
www.francopolis.net (F. Devatine)
www.univ.nc.nc (F. Devatine, L. Peltzer, C. Spitz)
www.lire-en-fete-.culture.fr (F. Devatine, C. Spitz)
www.pangaea.to (H. Hiro)
www.lire.fr (H. Hiro)
Remerciements à Flora Devatine
pour ses suggestions et conseils
Daniel Margueron
Tahiti, septembre 2003
NOTES
Il s’agit des oeuvres publiées par les Polynésiens en langue française. On
l’appelle également littérature francophone ou d’émergence ou encore postcoloniale.
216
Michel Ko
Par Michou Chase
Peintre de la rue ou Peintre à la rue
Lorsque j’ai connu Michel Ko, il venait de tout perdre. C’était
après la fameuse vague de cyclones qui a tant détruit en 1983.
Il vivait sur un motu de Bora-Bora et peignait comme un fou, des
toiles immenses, comme s’il voulait de son pinceau atteindre le
ciel...
Depuis la vie n’a jamais été pareille pour Ko. Il n’a jamais
cessé de peindre... dans sa tête. Car c’est tout ce qu’il avait pour
peindre... ni papier, ni huiles, ni gouache, ni même un pinceau.
D’origine tahitienne par sa mère, chinois et vietnamien par
son père, Ko commence à peindre à l’âge de quinze ans
lorsqu’il
découvre Modigliani. Fasciné par l’œuvre, les couleurs et le parcours du célèbre artiste qui avait tout
pour réussir, Ko fait sa
première expo à Raiatea avec Rosine Masson au début des
années 70.
Aujourd’hui il est à la rue. Il n’a ni toit ni revenu... Mais il
peint... sur du carton trouvé près des poubelles, près des déchets
des autres..Tll peint, ne vit que sa peinture et ne fait que cela.
Misère et rue donnent une peinture étonnante, équilibrée,
baroque/moderne, drôle, tendre, dure... Ko raconte Papeete...
une
beauté différente... un talent rare !
Oeuvre de Michel Ko
EDITIONS
TEITE ISBN 2-9518794 2-3
Fait partie de Litterama'ohi numéro 4