B987352101_PFP1_2002_002.pdf
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Revue
Littérama’ohi
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Te hotu Ma’ohi -
L
Numéro 2
En partenariat avec I'
Littérama’ohi
Ramées de Littérature Polynésienne
Te Hotu Ma’ohi
LA
LISTE DES AUTEURS DE LITTERAMA’OHI : N° 2
1 - ALLAI N Kareva Mateata
2 - AMARU Patrick Araia
3- ATA Alexandre Moeava
4 - CALISSI Florise
5 - CHANSIN Michel
6
-
CHAZE Michou
7 - De CHAZEAUX Michèle
8
9
10
11
12
-
-
-
DEVATINE Flora
GERARD Bertrand-F.
HELME Danièle-Taoahere
HIRSHON Unutea
- LY
Jimmy
-
13-LY TANG Irma
14 MARAEA Edith
15 MARAKAI Camélia Te’ura
-
-
16 - MARGUERON Daniel
17 - PAIMAN Karine
18
19
20
21
22
-
-
-
-
-
PAMBRUN Jean-Marc Teraituatini.
PAUTEHEA Laiza
REASIN Manutea
RIGO Bernard
SPTIZ Chantal T.
23 -TARAUA
24 TEISSIER- LANDGRAF Marie-Claude
25 TEMOE-A-HIRO
-
-
26
27
28
29
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-
-
TETAHIOTUPA Edgar
TEUIRA Heipua
TUHEIAVA Vahi Sylvia (pi’i-hia Sylvia RICHAUD)
VOIRIN Mike
Les auteurs des poèmes en hommage à Rui JUVENTIN :
Le Toullec Alain, Dominique Beaufils de la Roncheraie, Vaitiare
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Revue
Littérama’ohi
Ramées
de Littérature
Polynésienne
Membres fondateurs
Patrick AMARU
Michou CHAZE
Flora DEVATINE
Danièle-Taoahere HELME
Marie-Claude TEISSIER-LANDGRAF
5
SOMMAIRE
INTRODUCTION
pages
Liste des auteurs - Titre
Sommaire
Les membres fondateurs La revue Littérama’ohi
Flora Devatine
4-5
6-7
9
Salon du Livre
13
Echos du n° 1
14
POINTS DE VUE DE JEUNES
Taraua
Tatouage : Bagages de voyage
25
Temoe-a-Hiro
Le Chemin
27
Mike Voirin
L’Avis
29
Camélia Te’ura Marakai
‘Ana ‘Ihi : écriture et poésie
33
Laiza Pautehea
Culture et tradition : quel est le rôle de l’art ?
38
Parcours, nouvelle et poésie
42
Karine Paiman
PAROLES DE TRANSMISSION
EdithTaputea/Maraea
Heipua Teuira
Parcours de « Femme » et poésie
46
Vie et Poésie
54
Unutea Hirshon
Coco Hotahota: extraits de 'aparima
65
Patrick Araia Amaru
J’aime...les mots du tahitien - Manaonao
74
AUTRES EVENEMENTS : PUBLICATIONS - EXPOSITIONS
Edgar Tetahiotupa
Jimmy Ly
«
Te oho no te tau » de Patrick Amaru
81
83
Michèle de Chazeaux
Après Littérama’ohi, un Picturama’ohi ?
Parcours (Festival des Artistes Polynésiens)
De la photographie en Polynésie
(Festival de la Photographie)
« Hombo » de Chantal
Spitz
92
Bernard Rigo
Bulletin du LARSH : « De l’écritures au corps »
95
Flora Devatine
Hommage à Haavi Taputu-Rytzell
98
Florise Calissi
Michel Chansin
87
89
6
BIO-BIBLIOGRAPHIES D’AUTEURS ET EXTRAITS
102
Marie-Claude Teissier/Landgraf
Ecrire un roman, quelle aventure !
Francophonie - A toi Autre qui ne
120
nous vois pas - Remontons les filets
Daniéle-Taoahere Helme Poèmes Aigres-doux. Les mots et les maux 130
Chantal Spitz
-
Contrastes et Réalités...
Jean-Marc Teraituatini Pambrun
142
Parcours, publications et extraits inédits
Vahi Sylvia Tuheiava/Richaud
154
Parcours, travaux et extraits de production
Manutea Reasin
Parcours et extraits :« Pureraa »,
«
Kareva Mateata Allain
Parcours et extrait de « Fenua Api »
Irma Ly Tang
Extraits: « Choisir consciemment son
devenir », « Réflexions... »
Alexandre Moeava Ata
Parcours et extraits : «Escale en Rafflésie »
«
166
Camélia »
182
195
212
Le pèlerinage du doute »
INTREVENTIONS sur l’oralité, sur la littérature polynésienne.
Flora Devatine
Oralité, oraliture, Littérama’ohi
232
Daniel Margueron
1960-2000 : Quarante années de Littérature
239
Polynésie française
Propos
249
Extraits : « Tattoo », « La Rue des
256
en
Bertrand-F. Gérard
AUTRES EXTRAITS
Michou Chaze
Rêves Sacrés »
Flora Devatine
Extraits : « E aha ho’i tena ia ‘oe ?»
«
272
Ah ! Cette mémoire ! »
En auise de CONCLUSION
Taraua
Tatouage - Bagages de voyage
287
Temoe-a-Hiro
Le Chemin
288
Notes
290
Le Toullec Alain,
Dominique Beaufils de la Roncheraie,
Hommages à Rui Juventin
Vaitiare
294
7
Littérama’ohi
Ramées de Littérature Polynésienne
Te Hotu Ma’ohi
Elle
a
été
fondée
par
un
groupe
apolitique
d’écrivains
polynésiens associés librement.
Il s'agit de :
Patrick AMARU,
Michou CHAZE,
Flora DEVATINE,
Danièle HELME,
Marie-Claude LANDGRAF,
Jimmy LY,
Chantal SPITZ.
Le
titre
et
les
sous-titres
de
la
revue
traduisent la société
polynésienne d’aujourd’hui :
Littérama’ohi », pour l'entrée dans le monde littéraire et pour
l’affirmation de son identité,
« Ramées de Littérature Polynésienne », par référence à la
-
«
-
papier, à celle de la pirogue, à sa culture francophone,
« Te
Hotu Ma’ohi », signe la création féconde en terre
polynésienne,
Fécondité originelle renforcée par le ginseng des caractères chinois
intercalés entre le titre en français et celui en tahitien.
rame de
-
La revue a pour objectifs :
«
de tisser des liens entre les écrivains originaires de la
Polynésie française en leur offrant un espace de rencontre, de partage, de
découverte, de soutien, d’encouragement mutuels,
de faire connaître tous ceux qui écrivent, qui s’expriment
(conteurs, romanciers, poètes, essayistes, auteurs de pièces de
théâtre...),... »
de faire connaître la variété, la richesse et la spécificité des
auteurs originaires de la Polynésie française,
les faire reconnaître dans leur identité, leur originalité, dans leur
diversité contemporaine,
-
-
-
-
9
de faire connaître les écrits des auteurs polynésiens,
-
de donner à chaque auteur l’occasion de prendre date (son
-
œuvre
continuant à lui
appartenir en propre) et de devenir un « auteur
publié ».
Par ailleurs, c'est aussi de faire connaître les différentes facettes de la
culture
polynésienne à travers les modes d’expression traditionnels et
modernes que sont la peinture, la sculpture, la gravure, la photographie, le
tatouage, la musique, le chant, la danse,
Les travaux de chercheurs, des enseignants...
D’une
façon générale, c’est initier une dynamique entre gens de
culture polynésienne, auteurs, créateurs, intellectuels qui sont l’expression
d’une conscience, d’une écriture, d’une littérature polynésienne,
Dans le respect de l’expression de chacun, en langue polynésienne,
chinoise, occidentale,
Avec l’ouverture d’esprit qui favorise l’écoute de l’autre, qui facilite la
compréhension de soi par l’autre, qui permet l’échange avec l’autre,
Et pour en revenir aux premiers objectifs, c’est avant tout
Créer un mouvement entre écrivains polynésiens.
La Revue :
La revue a à cœur de présenter systématiquement :
-
En 4° page de couverture une œuvre d’art (une gravure, une
sculpture, un bijou d'art, une photographie d'art ... d'artistes polynésiens
(peintres, sculpteurs, tatoueurs, photographes ... en noir et blanc, la couleur
étant d’un coût excessif)
Et en 3° de couverture, le titre de l’œuvre d’art avec une notice
-
sur l’artiste.
La périodicité de parution de la revue est de 2 numéros annuels.
selon l’inspiration et l’enthousiasme
des
auteurs : c'est ainsi que devant le succès du n° 1 ce nombre a été revu
à la
Le nombre de
pages variera
hausse.
Le tirage a été également augmenté. Pour mémoire, le n° 1 a été tiré à 500
exemplaires.
10
Langue d'écriture des textes destinés à la parution :
En vue d’une publication, les textes peuvent être écrits en français, en
ou dans n’importe quelle autre langue occidentale (anglais,
espagnol,.. ) ou polynésienne (mangarévien, marquisien, pa’umotu, rapa,
rurutu...), et en chinois.
tahitien,
Toutefois,
en ce
comme pour ceux en reo
qui concerne les textes en langues étrangères
ma’ohi, c’est à dire en l’une ou l’autre des langues
polynésiennes,
Il est recommandé de les présenter dans la mesure du possible avec
une
traduction, ou une version de compréhension, ou un extrait en langue
française.
Les auteurs
Dans l'objectif de faire connaître les écrivains, comme les artistes,
polynésiens qui y seraient publiés, chaque auteur dispose dans la revue de
2 à 8 pages pour présenter un écrit portant sur une ou plusieurs de ses
œuvres, ou sur le thème de réflexion proposé.
Chaque écrit fourni, et délimité par l’auteur dans les conditions
matérielles qui lui seront définies, est clos ou introduit par une notice biobibliographique rédigée par l’auteur ou avec son assentiment.
Le principe étant que les auteurs sont propriétaires de leurs écrits, et
seuls à porter la responsabilité du contenu de ceux-ci et des opinions émises
En général tous les textes seront admis sous réserve qu’ils respectent
la dignité de la personne humaine.
Comité de lecture: Il n’est pas mis en place de Comité de lecture
chargé d’endosser la responsabilité de ce qui y est écrit et publié,
Mais un Comité de direction composé des membres fondateurs
décide, à la majorité des membres fondateurs présents, du contenu et du
montage de chaque numéro de la revue.
Destinataires du N° 2 de la revue :
Présidence, Ministère de la Culture, Service de la Culture, Maison de
la Culture, Fare Vanaa, Universités, Ecole normale, lufm, Presse, Archives
et bibliothèques, les membres fondateurs, les auteurs publiés.
Participation des auteurs :
Chacun des auteurs publiés dans un numéro contribue
financièrement à sa parution à hauteur de 2.500 Fcfp,
Le surplus du coût étant couvert par des dons, des sponsors.
Appel - invitation pour le prochain numéro :
-
Ecrivains et artistes polynésiens,
Cette revue est la vôtre : tout article bio et bibliographique vous concernant,
de réflexion sur la littérature, sur l'écriture, sur la langue d’écriture, sur des
auteurs, sur l’édition, sur la traduction, sur l’art, la danse, ...ou surtout autre
sujet concernant la culture, est attendu.
-
Ecrivains vivant en Polynésie,
«
Littérama’ohi
Ramées de Littérature Polynésienne
Te Hotu Ma’ohi »,
Vous accueille et vous ouvre ses pages !
Contenu du Numéro 2 :
Dans ce numéro 2 nous entendrons les voix du tarava nouveau : des
«
bouts d’écrits », échos sur la revue, sur le Salon du Livre (mai 2002),
textes
d'exposés, poètes en herbe et jeunes artistes voulant participer à
l’aventure, notices biographiques, notes bibliographiques,
d’artistes, de
poètes, de peintre, de photographe, de chorégraphe chevronné, de
romancières, de nouvellistes, poésies, nouvelles, pensées sérieuses, voix de
perepere, voix douloureuses, propos plaisants .et voix heureuses, coups de
cœur de lecteurs, voix d’outre-tombe, réflexions sur l’art, sur la photographie
et textes des conférences sur la littérature, de chercheurs, d’enseignants,
d’étudiants de l’Université de Polynésie française, de France et des Antilles.
polynésienne émerge de ces écrits de
Polynésiens ? Quelle identité polynésienne s’exprime et se construit dans la
littérature polynésienne d'aujourd’hui ?
Quelle
conscience
A suivre !
Bonne lecture !
Les membres fondateurs
12
Evénements
16-18 mai 2002, Place To’ata à Papeete
-
Premier Salon du Livre -
Du jeudi 16 au samedi 18 Mai 2002 s’était tenu à Papeete (Tahiti) sur
la Place To'ata le Premier Salon du Livre
l’Association des Editeurs de Tahiti
qui avait été organisé par
(6 Maisons d’éditions), présidée par
Christian Robert.
Un évènement majeur qui fut largement couvert par les média.
Une exposition-vente de livres par les maisons d’éditions de la place,
des animations, lectures publiques, (avec Michèle de Chazeaux) ateliers
d’écriture (avec les étudiantes de l’Association Ana Ihi), une rencontre et des
débats avec des auteurs du Pacifique, (avec Alan DUFF, l’auteur de L’âme
des guerriers, et Taaria WALKER,
l’auteur de Rurutu, mémoires d’avenir
d’une île australe), étaient au programme.
Des conférences y
figuraient également, sur Reverzy, sur << Les
passeurs de signes » (Piccardo Pineri), et bien entendu sur l'oralité et sur la
littérature en Polynésie française.
Pour intervenir sur ces derniers thèmes, les organisateurs avaient
sollicité la
participation de : Marc Maamaatuaiahutapu dit Maco Tevane
(Directeur de l’Académie Tahitienne, grand orateur), Sylvie André
(Présidente de l’Université de Polynésie française, Professeur de Lettres),
Daniel Margueron (Directeur du Lycée Samuel Raapoto, auteur de « Tahiti
dans toute sa littérature »), Bertrand-F.Gérard (Directeur de recherche à
l’IRD, membre du LACITO du CNRS), Flora Devatine (auteur de
«
Tergiversations et Rêveries de l’Ecriture orale - Te Pahu a Honoura - »)
par ailleurs, responsable de la revue littéraire polynésienne,
13
Littérama’ohi
-
Ramées de Littérature polynésienne Te Hotu Ma’ohi
(7) auteurs polynésiens, et dont le numéro 1
paraissait à cette occasion (16 mai 2002).
Lancée par sept
Échos du numéro 1 de Littérama’ohi
L’équipe éditoriale remercie chacune et chacun des auteurs dans le
premier numéro de Littérama’ohi de leur confiance dans cette nouvelle
navigation, une aventure polynésienne pleine de promesses.
Elle tient à remercier également le Président de l’Association des
Editeurs de Tahiti pour l’espace qui lui avait été offert lors du Salon du Livre.
Le public, nombreux, nous avait agréablement surpris, en réservant
un accueil formidablement chaleureux à la revue, dès sa parution.
Nous regrettons de ne pouvoir restituer dans le cadre limité de ces
pages toutes les manifestations d’intérêt, de découverte, de sympathie, de
soutien, d'encouragement du public, jeune et moins jeune,
Cependant nous en donnons un aperçu à travers quelques extraits du
courrier reçu, des échanges établis, et des sites qui ont annoncé
l’événement. Pour une plus ample information, nous renvoyons le lecteur
auprès des différents auteurs de la revue ainsi qu’aux articles des journaux
et aux interviews radiophoniques et télévisés qui ont été écrits et enregistrés
pendant cette période.
Parmi le courrier reçu, nous sommes heureux de faire état et mention
de deux lettres qui nous ont particulièrement touchés par l’intérêt manifesté
et par les encouragements prodigués.
Il s’agit de celles de monsieur le Haut-Commissaire de la République
Polynésie française et de monsieur le Président-Sénateur de la Polynésie
française : l’un, monsieur Mathieu, à la suite des mots de félicitations
adressés aux membres fondateurs de la revue, y signalait « l'intérêt du
recueil de biographies des écrivains de Polynésie française », tandis que
monsieur Flosse, pour sa part, accentuait ses propos dans les termes qui
en
suivent:
«...
C'est une très belle initiative
qui permettra de faire connaître la
Polynésie.
variété, la richesse et la spécificité des auteurs originaires de la
14
Je
vous
encourage
tous dans la poursuite de vos objectifs pour
l’enrichissement de notre patrimoine culturel... »
Du courriel, nous relevons celui de monsieur Patrick Sultan qui avait
été Professeur de lettres à l'Université de Polynésie française, un « Courriel
destiné aux écrivains de la revue Litterama'ohi, à Gilles Marsauche (RFO) »,
duquel il nous plaît de partager ce qui suit :
«...
toute la couverture radio du Salon par Gilles...j'ai trouvé cette
présentation d'ensemble de qualité, attrayante, approfondie. De l'excellent
boulot de journalisme culturel. Je te remercie Gilles et me permets en toute
amitié de te féliciter pour ce travail de couverture d'un événement (la revue
Littérama'ohiJ qui ne semble pas avoir reçu encore beaucoup d'écho dans
les journaux, télé (si je ne me trompe)... Le numéro 1 de la revue
Litterama'ohi révèle une véritable richesse, malgré des niveaux d'expression
assez inégaux. Une grande diversité. Ce rassemblement en revue est
vraiment un événement et peut susciter de nombreuses vocations. Tous les
auteurs verront dans ce premier numéro un encouragement, l'occasion
d'une heureuse émulation. Particulièrement, les textes inspirés de P. Amaru
(p.83), les récits pleins de charme de M.C. Teissier gagnent à être connus et
leur travail encouragé et surtout publié. Le site Lehman est disposé à leur
consacrer un dossier afin de promouvoir leur oeuvre naissante. - Les trois
lignes (p.191) de la belle parole de louange que tu as écrite, Hina, laissent
un peu le lecteur sur sa faim mais n'interdisent pas
d'espérer le
développement prochain du genre aphoristique en Polynésie... Enfin, dès
lors que le numéro sera épuisé, il est possible - et je crois souhaitable pour
le rayonnement de l'entreprise - d'en garder une trace visible (pour les
chercheurs) ailleurs que dans les rayons de la BU de l'UPF; le site Lehman
"héberge" déjà une revue haïtienne de très haut niveau, Boutures. Cette
formule dont j'ai déjà touché un mot à Flora D. est à discuter et envisager
directement avec l'administrateur du site, le Professeur Thomas Spear au
Lehman College de New York (CUNY). Bonne chance pour le second
numéro que je découvrirai (depuis la Martinique, ma prochaine destination)
avec plaisir.
Patrick Sultan. »
Nous tenons à signaler le travail et le dévouement de M. Sultan à la cause
de la littérature polynésienne : avec ses étudiants, - et grâce à ses relations
avec
l'Université de New York (site Lehman, administré par le Professeur
Spear du Department of Languages & Littératures au Lehman
College de New York (CUNY) -, il avait non seulement étudié, mais aussi
Thomas
15
mis sur internet, plusieurs auteurs polynésiens,
C'est ainsi que la littérature polynésienne a désormais droit de cité sur
la planète, et chacun peut y trouver les informations désirées.
Nous souhaitons un bon parcours à M. Patrick Sultan là où il est, et
le remercions
de
bons
le numéro 2 de
qui concerne la couverture médiatique, et à
l’inverse de ce qu’il en pensait, nous avons apprécié la présence des médias
(radios, télévisions: RFO, TNTV, la presse écrite) qui avaient rendu compte
de cet événement culturel important : nous ressentons une gratitude
particulière pour le travail effectué par l’équipe de Gilles Marsauche.
nous
Littérama’ohi
.
Mais
encore
ses
vœux
pour
en ce
Il nous faut citer également monsieur Jean-Luc Picard, conseiller
pédagogique de lettres, pour son article (avec une très belle photo couleur
des auteurs !) sur le site Iterava. Nous nous sentons très honorés d’y figurer
et nous le remercions de l’autorisation qu'il nous a donnée de faire paraître
sa présentation dans ce numéro 2 de la revue. Nous le citons:
«
« Il faut
parler de cette revue, Littérama’ohi, de son premier numéro
Ramées de littérature polynésienne » Te Hotu Ma’ohi (mai 2002).
Parler de celle qui l’anime, la porte et l’a présentée ce jeudi 16 mai
2002,
avec
beaucoup d’émotion à l’OTAC devant un public attentif et
chaleureux. Dire l’inquiétude des sept écrivains fondateurs réunis, comme
pour une photo de classe en début d’année.
Ils ont tous répondu à la question :
«
Pourquoi écrivez-vous ? »
Ils ne savaient pas, ils le savaient trop bien.
Comme ça, parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, parce qu’il
faut être reconnu. Parce qu’il y a la langue polynésienne, une culture à
défendre. Il faut dire son enfance, se souvenir de ce qui fut le bonheur, se
réapproprier son histoire. Il faut sauver le passé certes, mais parler aussi de
l’avenir.
En fait tous les écrivains disent la même chose.
Ils osent dire comme Flora Devatine :
Et il y a bien aujourd’hui une littérature polynésienne.
Elle existe,
«
16
Elle est comme elle est,
Et elle est comme les auteurs polynésiens ont pensé qu’elle
est et disent qu’elle existe, aujourd’hui,
C’est à dire différente, variée, polynésienne, multilingue. »
Cette revue parle de « naissances », Chacun y raconte la sienne ainsi
que sa venue à l’écriture. Moments rares et émouvants. A lire les articles, on
sent que la coquille se brise, que ces auteurs s’ouvrent au monde, sont enfin
prêts à l’explorer. Ils revendiquent le droit d’écrire dans les deux langues et
même celui d’être traduits. Nous devons être les lecteurs curieux qui les
soutiennent. Laissons encore la parole à Flora Devatine :
«
En fait, on sait qu’il faut écrire et qu’il y a cette nécessité d'une
écriture spécifiquement polynésienne,
Mais entre le moment de la formulation de l’idée et le passage à
l’acte, il peut s’écouler du temps ! Car, jusque-là les gens voulaient bien
écrire, mais n’osaient le faire,
Peu familiers de l’écriture, doutant d’eux-mêmes,
Ne se sentant pas des qualités,
ils tergiversaient,
des compétences, pour se lancer dans
l’aventure de l’écriture. Et chez ceux qui arrivent à dépasser leurs propres
limites pour répondre à leur désir d’écrire,
La pensée d’un public de lecteurs scrutant, décortiquant le texte et
auteur, souvent suffit à les arrêter, à les bloquer ! Ce sont de tels freins
humains, culturels, psychologiques, de comportements, de ressentis, réels
son
ou imaginés par celui qui les vit en lui-même... qui sont exprimés.
Aujourd’hui, de toutes les formes d’expression, intellectuelles, artistiques,
esthétiques, théâtrales,
Celle littéraire, celle par l’écriture, doit être encouragée, soutenue. »
Le conseiller pédagogique Jean-Luc Picard cp.lettres@itereva.pf »
Nous lui souhaitons bonne continuation dans ses nouvelles fonctions
à Nîmes.
17
Nous avons également été sensibles à la présence et à l'intérêt du
public des jeunes, comme tous ces élèves des écoles primaires (interviews
des auteurs), les collégiens, les lycéens (notamment ceux du LP. Gauguin
qui avaient à coeur de préparer exposés et plaquettes sur le Salon du Livre
et sur les auteurs polynésiens), sans oublier les étudiants et leurs.
professeurs: tous, ils nous avaient agréablement et joyeusement détendus et
émus.
Nous voulons citer ici une jeune étudiante, Temoe-a Hiro, 25 ans, qui,
-
dans
son
Littérama’ohi
message par
Internet après l’annonce de la parution de
illustre, si besoin est, l’attente d’une
et par ses mots,
transmission à mettre en marche :
-
«
Brave ! C’est bien ! Tu continues à donner à ton pays, à ta culture,
à tes racines, et pour les générations suivantes ! C'est une très très très
-
grande générosité cela... »
Un « tu » de familiarité que nous donnons à entendre dans le sens
polynésien d’un « singulier de majesté » d’adresse à une collectivité
englobant tous ceux destinataires du discours, c’est à dire dans le cas
présent, tous ceux qui écrivent.
Enfin et avant de clore
chapitre, nous adressons une pensée
particulière à tous nos amis, connus et inconnus, notamment à Michèle, à
Eugénie, à Daniel, Bernard, Bertrand,...et bien d'autres, pour leurs
encouragements et enthousiasme à l’annonce de la revue. Aussi citonsnous, après « Conversation autour d’une tasse de café » avec Michèle de
Chazeaux, parue dans le numéro 1, quelques passages des échanges par
e-mail ou par téléphone que nous avons eu avec deux d’entre eux,
intervenants privilégiés.
ce
B-F. Gérard : «
Que quelque chose se donne à lire des auteurs
polynésiens, sur fond de pluri-linguisme et de partage des langues, c'est là
une avancée tout à fait décisive...Ce lien d'accueil et d'amitié... est celui qui
manque aux enfants de là-bas venus ici chez nous s'engouffrer dans une
modernité qu'ils ignorent être aussi la leur,...et.pour s’inscrire dans la
modernité ils doivent savoir qu’ils ont un plus, celui d'une transmission...Je
-
parle des étudiants polynésiens à Paris avec lesquels j'ai un peu discuté et
qui ont une tendance à l'oubli, celui que leur culture plurielle a quelque
la reconnaissance, ici. mais pas
de cette revue qui a à inaugurer quelque chose d'un
chose à leur dire et cela passe par
seulement ici,
mouvement littéraire.
C’est une merveilleuse nouvelle I...
C’est bien de se prendre dans un mouvement, de donner un espace
de travail où il peut émerger quelque chose de nouveau par rapport à
d’autres littératures, à la littérature antillaise, par exemple...
On écrit là où on se trouve, on écrit là où il y a un tahitien. là où se
produit quelque chose,
Ca fait lieu...
Cette association, cette revue, c'est aussi la condition pour que les
éditeurs locaux publient davantage les écrivains polynésiens, et pour que
les
éditeurs de France s’y engagent...
Votre mouvement montre qu'il se passe quelque chose, et ce quelque
chose est porteur pour d'autres, car vous travaillez pour les
générations à
venir...
Les autres peuvent y trouver un écho.
C’est la consécration de l’article que j’ai lu, il y a quelque temps déjà,
dans l’avion qui m’amenait vers les Marquises, avec ces mots :
«
Tahitiens, écrivez, prenez le risque d'écrire ! »
C’était alors un appel restreint que tu lançais,
Maintenant, ça existe pour tout le monde ! »
de plus à franchir, c’est un espace de discussion sur la
littérature,,la littérature polynésienne, l’écriture, l’apport des langues...
Le pas
C’est l’interrogation des langues: leur intrication, leur
séparation, leur
l’irréductibilité des langues, leur
enrichissement réciproque,...Il faut de la matière... Et que ce soient des
auteurs polynésiens qui se prononcent, qui réfléchissent ensemble !
Il faut rediscuter ton article sur la littérature, sur la langue d’écriture,
dans l’esprit que chacun apporte son eau à son moulin....
savoir, leur mémoire. Savoir où est
Ce qui se passe à Tahiti, c’est très original !
Ailleurs, la littérature était toujours liée à une action politique, comme
aux Antilles, par
exemple...
19
J’ai fait devant mes étudiants un exposé sur la littérature à Tahiti. Ils
ont été fascinés, très étonnés, très curieux de tout ça I...
J’ai parlé de ma façon de travailler avec toi et j’exprimais dans ma
conclusion que la condition était que l’ethnologie cesse d’être scientifique.
Bien entendu les professeurs qui étaient venus m’entendre ont été
heurtés. Ils ont dit aux étudiants : « Prenez ce qu’il enseigne mais gardezvous de faire comme lui ! »
Les étudiants adhéraient à cela ! Donc, ça parle à une génération, y
compris à ceux de chez nous, notamment à ceux de 25 ans I...
C’est votre affaire maintenant !
Et il faut bien avoir à l’esprit que ce que Ton met en œuvre déborde le
cadre où on le fait ! Ça touche quiconque est soucieux, attentif à ce qui se
passe, et l’expérience qui se passe à Tahiti est inédite !...»
A la crainte que cela ne déborde très vite et nous échappe, nous
entraînant sur le terrain de la contestation, des questions d'ordre politique, tout en étant conscients que nos propres
écrits portent en filigrane la
contestation -,
Il avait ajouté:
«
C’est vrai !.. .mais votre contestation à venir sera plus riche parce
-
que c’est le résultat d’un travail...
Ecrire, ça conduit là où ça conduit! Ça conteste la religion, ça
conteste la politique ! L’auteur existe ! On ne le refrène pas I
La différence avec les autres écrivains, avec ce qui se passait
ailleurs, c’est qu’à Tahiti et de la contestation, on ne s’en donne pas une
visée. Le discours n’est pas : « Nous existons parce qu’on est contre ! ».
Ça ne marche pas ainsi !... Pour les auteurs de la contestation, ça
marche le temps de quelques écrits qui ont été remarqués...
Les auteurs non polynésiens peuvent y discuter avec vous ! C’est là
le plus I C’est d’être des partenaires, c’est de se passionner ensemble pour
cela I Et on peut être partenaire de plain pied sans aller de plain pied I... Ça
n'empêche pas d’occuper sa place I
La non ségrégation implique que chacun trouve sa place juste pour
participer au travail, au-delà de toute littérature !... »
Bertrand, les auteurs, touchés, en phase avec tes propos, te saluent
bien.
20
D'un échange avec B. Rigo, nous avons retenu, il est vrai, ce qui nous
rassurait, également, d’entendre :
«
-
C’est une bonne idée !... C’est bien que des gens qui ne sont pas
publiés jusqu’à présent et qui sont l’expression d’une littérature polynésienne
puissent se faire connaître... C’est bien parce que c’est un mouvement
polynésien, une dynamique polynésienne....
A terme, ça correspond à quelque chose !
Quant à un article à paraître dans la revue, je ne suis pas représentatif
des gens qui sont ou qui vont entrer dans cette
association,
Et c’est pour ne pas dénaturer le mouvement !
C’est un mouvement polynésien I...
Il me semble que dans le premier numéro, ce doit être l’affaire des
Polynésiens...C’est une dynamique du centre, c’est pour créer un
mouvement, et les auteurs polynésiens n’ont pas besoin d’une légitimation !
On ne doit pas être légitimé !
Les intellectuels locaux n’ont pas besoin de la caution de gens de
l’extérieur!...
La manière dont les Polynésiens écrivent, ce n’est pas forcément
coulé
dans les formes, les genres occidentaux...
Mais il faut d’emblée revendiquer le statut,
ce n’est pas
s’autoproclamer I. ..Case passe entre gens de culture polynésienne.
C’est une dynamique tellement intéressante I...
Il faut que ce groupe s’exprime et non à la sauvette !
Tous les intellectuels polynésiens doivent s’y trouver.
Après, tous les échanges sont possibles I...
Quant à la revue, les auteurs méritent une vraie édition,
Il faudrait voir des gens
qui peuvent comprendre que c’est un
événement historique !
Il faut une vraie édition ! »
Notre demande d’article, loin d’être une recherche de légitimation, était la
conscience d’une reconnaissance faite à notre endroit dans le passé et qui
trouvait là le lieu et le moment d’exprimer sa gratitude par l’invitation faite à
21
notre « chez nous littéraire ». Bernard, après y avoir
consenti, écrivit sa « Lettre ouverte aux écrivains de Littérama’ohi ! » parue
ces amis d'entrer dans
dans le numéro 1,
Il nous faut rappeler ici l'état d’esprit et l’objectif du groupe, au
moment de la lancée de la revue : quelques feuillets les concernant, eux et
leurs écrits, à imprimer simplement, afin qu’ils existent, quelque soit leur
forme. C’était avant tout de pouvoir écrire et pour être publiés comme ils
l’entendent, en tant qu’auteurs polynésiens s’exprimant
expériences, sur leurs préoccupations.
C’était aussi d’échanger, de parler littérature,
Littérature polynésienne.
sur
leurs
Mais ils étaient loin d’imaginer le mouvement d’intérêt qu’ils allaient
susciter, et la vague de soutien dont ils allaient bénéficier.
En fait la revue Littérama’ohi des auteurs polynésiens, dans sa forme
et dans son fond, était apparue à son moment et répondait à une attente.
Nous avons apprécié le soutien direct de l’Office des Postes.
Nous n’oublions pas, dans nos mentions, le Ministère de la Culture et
de l’Enseignement supérieur, chargé de la promotion de la femme et de la
promotion des langues polynésiennes, placé à l’intersection des objectifs
des auteurs fondateurs de la revue Littérama'ohi et de ce que celle-ci révèle.
Nous savons pouvoir compter sur son soutien.
En effet, la revue Littérama’ohi accueille et fait connaître les écrits
existant dans toutes les
langues polynésiennes, en plus des récits en
langues européennes présentes en Polynésie française.
Pour ce qu’il en est des auteurs, de leur écriture, dans ce second
numéro, il se confirme que ce sont davantage des femmes - certes,
soutenues par des hommes - qui, les plus nombreuses, se lèvent, parlent,
confient, inscrivent, racontent pour dénouer l’histoire au présent.
-Echo du silence d’un ventre ou fossé que l’on croyait inhabité,
Ecriture féminine d’un sentiment d’absence, de vide, de manque,
décrivant certes la joie, le bonheur, mais écrivant également et directement
sur ou dans
l’angoisse, le doute, la détresse,
22
Ecriture de souffrance d'une blessure polynésienne très ancienne !
Voix s’écriant et s’honorant de révolte de honte de faiblesse,
Voix exhumant, balayant et soumettant au feu de l'écriture les pehu et
scories en leur demeure intérieure,
Voix douloureuses d’écorchées
agacées des souffrances enfouies
dans des terres mentales héritées dans l’indivision,
Voix fuyant et affrontant, dénonçant et dépassant, tout à la fois, les
tupapa’u intérieurs en ces années où Halloween fait florès,
Mais ce faisant, voix qui font le débroussaillage autour des tombes et
le ménage à l’intérieur des têtes de la collectivité, époussetant, tressant,
puis
polissant, nacrant, artisanant, et refleurissant tout alentour
De vie, d'amour, d’espoir, de dignité !
Voix
élevées,
envq]ées, libérées dans l’acte d’écrire, et qui
s'apaisent dans les sonorités de ses chants-poèmes
En ce lieu de rencontre, d’écoute, de dépôt, nouvel espace de
traitement et de cicatrisation,
Une fois passé le cap aux courants contraires de te taipo’ararua !
Acte littéraire salutaire de création, de régénération, d’une sensibilité
polynésienne s’exprimant par ailleurs dans une littérature mystico-religieuse
des prières, invocations, lamentations, jusque dans les chants de la tradition
et dans ceux modernes de bringue, à boire et à danser, des variétés aux
paroles de plus en plus bibliques, pour délivrer l’âme, la conscience, l’esprit
des entraves, des contraintes, des violences de la vie !
Sensibilité et littérature qui se rencontrent et se réconfortent
Saintes Ecritures et s’y nourrissent de la Parole,
dans les
Et chacun, commentateur, prédicateur, fidèle, orant, priant, récitant,
se lamentant, suppliant, de contraindre, d'exercer, d’aiguiser
l’esprit, en fin de compte, de laisser s'exprimer l’âme, - la religion, la
mystique étant jusque-là les seuls espaces où chacun peut se sentir autorisé
à s’exprimer et l’ose - pour contribuer à son bien-être intérieur,
Et ainsi devenir créateur à l’image de son Dieu,
D’où l’importance et l’intérêt sur le plan littéraire des textes de
commentaires bibliques.
chantant,
23
les saints, les mystiques,
parmi les auteurs par lesquels la littérature se
Mais dans le passé et en d'autres lieux,
n’avaient-ils pas compté
mettait en place ?
Nous insérons
plus loin les textes contractés des conférences
données en mai 2002 pendant le Salon du Livre, du moins ceux que nous
pu recueillir, dont celui de D. Margueron, de grande culture, celui de
B-F. Gérard, profond et sensible, et le nôtre, - et que nous donnons pas
avons
forcément dans l’ordre dans lequel ils avaient été dits,
En espérant pouvoir publier dans le N° 3 de Littérama'ohi la suite des
interventions marquantes de ces journées-là.
F. D.
24
Tatouage
Bagages de voyage
Loin des lèvres, au bout des doigts,
Loin du nez, dans les mains,
Loin des oreilles, plein les bras,
Loin des yeux, sur les épaules,
Près de la peau,
Contre la peau,
Sur la peau,
Dans la peau,
Sans autre support que mon corps,
Sans autre bagage que mes manières,
Sans autre héritage que mon sang,
Sans autre abri que mon esprit,
Je sculpte sur mon être ces sens bannis.
Taraua
Pourquoi alors ?
Personne ne me ressemble, je dois ressembler à tout le monde.
Personne ne m'écoute, je dois écouter tout le monde.
Personne ne me comprend, je dois comprendre tout le monde.
Tout le monde me toise, je ne dois toiser personne.
Tout le monde me coupe la parole, je ne dois couper la parole à personne.
Tout le monde me charrie, je ne dois charrier personne.
Rien ne me réconforte, ce soleil ne me chauffe pas.
Rien ne m'enthousiasme, ces saveurs ne m'enivrent pas.
Rien ne me correspond, ces manières ne sont pas les miennes.
D’où viennent mes manières ? Elles m’ont été transmises.
Alors, mes manières sont celles des miens,
Ceux qui me ressemblent et à qui je ressemble,
Ceux qui m’écoutent et que j’écoute,
Ceux qui me comprennent et que je comprends.
Alors pourquoi ?
Pourquoi rester ? Pourquoi poursuivre ? Pourquoi s'accrocher ?
Quelle épreuve dans quel but ? Quelle épreuve pour quel but ?
Réfléchissez, analysez, inventez, formalisez, répondez,
Je vous en supplie,
C’est important pour chacun d’entre nous.
Taraua,
de Brest
26
LE CHEMIN
de
TEMOE-a-HIRO
Le chemin est long et périlleux, mais je sais qu'au bout c’est du bon.
C’est étonnant, pour une
fois, de s’entendre parler en ayant au même
moment quatre oreilles qui nous écoutent, qui font attention à ce que l'on dit,
prononcés; et deux cerveaux qui tentent d’analyser ce qui vient de
qui s'est dit, ce qui se dit.
aux mots
se dire, ce
Le chemin est long et périlleux, mais je sais qu’au bout c'est du bon.
Et j’arrive et je m'assoie: je me pose la question de ce que je pourrais
bien dire. A ce moment, surgit le trou noir: c’est souvent dans ces moments
qu'il arrive
le coquin, il choisit bien son moment pour apparaître !... et puis
il reste. Je tente de me rappeler le thème abordé la séance dernière, mais là
...
également c’est vague
...
vague.
Le chemin est étonnant et intéressant, car si je prévois de parler d’un
thème, il m'arrive de parler de tout autre chose. Il m’arrive également, alors
que je me sens bien, de me mettre à pleurer. Je ne sais pas pourquoi, je
n’en ressens pas les raisons, mais c’est là, comme un flanc de montagne qui
s’écroule alors que personne ne s’y attend, comme une boule qui remonte et
qui cherche à s’exprimer, à sortir, à se défaire.
Le chemin est étonnant et intéressant, car il nous entraîne parfois tout
fond, dans les profondeurs, les abysses de l’océan de notre existence. A
ce moment-là, on ne comprend plus ce qui nous arrive, on
pleure pour un
rien, on se sent seul face à l’univers, on se sent appartenir au monde
terrestre, et paradoxalement on se trouve dans une toute autre bulle que le
voisin, sur une toute autre planète où il n’y aurait aucun autre habitant mis à
part nous-même. On se retrouve seul sur une terre étrangement familière,
étrangement aride, confronté à nous-même, dénué de tout outil nous
permettant de sortir de là.
au
27
Sur cette planète des profondeurs, l'incompréhension et la solitude
sont maîtresses: on ne comprend pas nos
réactions, ce qui nous arrive,
notre état d’âme, notre état d’esprit; c'est flou, c’est brumeux, c'est noir, ...
c’est déstabilisant ! On a également l'impression qu’un grand fossé existe
qui nous relie aux autres: deux planètes bien
On a l’impression de ne pas être compris par l’autre, que notre
entre ce monde et celui
distinctes
...
n’est pas palpable, pas exploitable, pas
identifiable par l’autre; ce qui augmente la solitude.
monde
reconnaissable, pas
Le chemin est long, périlleux et surprenant, car en même temps que
l’on touche le fond,
après avoir exploré de quoi il s’agissait, on se sent
remonter à la surface, sans pour autant avoir eu l’impression d'avoir poussé
jambes: la chose nous a pris, nous a tiré vers le fond, puis elle est
partie, s’est évanouie comme par magie. On ne sait pas ce que c’était, elle
est remontée, elle s’était installée et heureuse de s’être exprimée, s’en est
sur ses
allée.
Je ne suis qu’au début de mon chemin, mais je sais une chose,
Ce chemin je l'aime !
Je souhaite qu’il m’apporte beaucoup en connaissance personnelle,
et également en
connaissance de l’inconscient afin de servir de corde à
d'autres.
Temoe-a-Hiro,
(étudiante en psychologie,
Paris, 6/11/2002)
28
L’Avis
de
Mike VOIRIN
«
Paris le 30 octobre 02
Suite à notre rencontre le mardi 29 octobre au Foyer des Etudiants de
PARIS, je vous écris pour vous donner mon avis sur certains points évoqués
(en espérant que vous vous souviendrez de moi !).
ce soir-là
Je
prépare le
concours
de l'agrégation de MATHEMATIQUES.
Comme vous pouvez le constater, j'ai suivi des études scientifiques, ne
connaissant pas grand chose de votre domaine, la LITTERATURE !
Je n'ai jamais apprécié la lecture, parce que je trouvais que les livres
que
je lisais (dans le cadre scolaire) étaient premièrement longs, et
deuxièmement compliqués, dans le sens qu'ils semblaient tourner "autour du
pot", avec plein de belles paroles pour ne dire presque rien ! Voilà une des
raisons pour lesquelles je me suis orienté vers les MATHEMATIQUES qui
sont à mon goût, claires, précises et directes !
Je ne voudrais surtout pas faire le procès des LETTRES, mais je veux
que vous compreniez mon état d'esprit face à la LITTERATURE.
Les sujets dont j'aimerais vous faire part sont :
1) l'identité polynésienne, à la fois sur le plan culturel et sur le
plan racial,
2) les intérêts d'une littérature à mes yeux,
3) l'avenir préoccupant de notre FENUA.
Personnellement, je n'ai jamais ressenti vraiment le besoin d’affirmer
mon identité
polynésienne.
Je me considère comme un "demi", un "taata tahiti blanc", comme je
me dis souvent ! Je ne parle pas le reo maohi, ou très peu, mais j’arrive à en
comprendre l'essentiel! A Tahiti, on ne m'a jamais pris pour un "farani",
29
malgré ma couleur de peau (sauf mes parents pour me taquiner). Le seul
événement vexant qui me soit arrivé, ce fut à PARIS, où certains
métropolitains que j'ai côtoyés ont été étonnés de savoir que je suis tahitien !
Sinon, mes six années d'études à Paris n'ont pas altéré mon identité de
tahitien ! Cela m'a certes endurci, mais je garde en moi le souvenir et la
simplicité de mon doux fenua !
On en vient à parler du "décalage" dont vous avez parlé. En effet, je
suis persuadé que partir en France pour faire ses études supérieures est
expérience ! Pour ma part, cela m'a apporté de dures
expériences mais utiles (mentalité parisienne: "chacun pour soi"; la vie
pseudo-adulte loin des parents; la gestion des finances, l'intégration dans la
vie parisienne; le manque grandissant de la famille, du soleil, de la mer...) et
aussi de nouvelles visions (le froid, les immeubles, les loisirs à PARIS,
l'ouverture sur le monde).
Et tout ceci réuni m'a finalement apporté beaucoup de maturité, et
une
excellente
une confiance en moi.
Personnellement, je pense que le décalage se situe au niveau des
expériences, et du rythme de vie plus actif et stressant pour ceux qui quittent
TAHITI.
sens
Sinon, je trouve que le tahitien perd son identité culturelle, dans le
qu'il devient acteur voire simulateur, en particulier dans le secteur du
tourisme ! On fait semblant de vivre comme avant (four traditionnel, danse
locale...) pour impressionner les touristes, mais dès que l'on rentre chez soi,
retrouve le petit confort et la facilité de la vie moderne, et pour ce qui est
du four tahitien, on n'en fait plus trop, préférant aller acheter son ma'a tahiti
on
au marché !
Bien que la lecture ne soit pas une de mes passions, je me permets
de vous dire quels sont à mes yeux les intérêts d’une littérature MAOHI.
Il s'agit premièrement du récit du passé par les
deuxièmement de l'étude des origines des noms de famille.
anciens, et
pouvoir lire de tels écrits, dans
lesquels d'anciennes personnes laisseraient leurs empreintes, leurs
témoignages par rapport à leur vie de l'époque (argent difficilement gagné,
électricité presque inexistante, loisirs...), et aussi par rapport à leurs relations
Il
me
serait très intéressant de
30
avec
les métropolitains
(injustice, interdictions, amitié, mythe du "bon
français"...).
Il est important de connaître aussi l'évolution de la mentalité
polynésienne face à la modernisation, et à la "colonisation" française avec
l'arrivée du CEP, des enseignants
...
Concernant l'origine des noms de famille, il serait utile de connaître
qui fut le premier homme portant tel ou tel nom, d'où il vient, la raison pour
laquelle il a débarqué en Polynésie ... De cette recherche de l'origine des
noms découle naturellement le problème de la définition du mot "demi".
Pour moi, de nos jours, un "demi" est une personne qui a du sang
tahitien malgré la diversité des origines de ses parents ! Par contre, il m'est
difficile de considérer un "farani", bien que né à Tahiti, comme un demi: il
aura certes une mentalité plus ou moins comme tout autre tahitien, mais
pour moi, c'est un tahitien d'adoption !
«
En fait, en rédigeant ce paragraphe, je me suis aperçu qu'à mes yeux,
l'intérêt
majeur de la littérature (pris au sens large du terme), est
l'intersection avec l'HISTOIRE (d'une époque que je n'ai malheureusement
pas connue), avec l'ARCHEOLOGIE et la GENEALOGIE !
Ce qui me préoccupe n'est pas vraiment la recherche historique et
généalogique du passé et de mon identité, mais c'est l'avenir de notre
FENUA!
En effet, je ne sais pas si c'est le fait d’avoir quitté TAHITI depuis six
qui me fait dire ceci, mais quand je rentre pour les vacances, je vois un
grand bouleversement:
ans
-la mode féminine mondialisée dans le sens que les tahitiennes
ressemblent à n'importe quelle fille du monde;
-de nouvelles routes censées diminuer les embouteillages;
-de grands édifices à mes yeux complètement inutiles
doute à la folie des grandeurs de certains politiciens locaux,
-des accidents de la route de plus en plus nombreux;
-un nombre croissant d'automobiles;
dus sans
-des lotissements qui poussent comme des champignons sur les
hauteurs de TAHITI, détruisant ainsi la faune et la flore de la Nature si
généreuse'de nos montagnes !
-la pollution des eaux et de l'environnement;
-sans oublier la mentalité si changée des Tahitiens, qui à mon
goût, tend de plus en plus vers celle des Parisiens: "chacun pour soi" !
Voici en quelques énumérations tout ce qui m'attriste quant au futur
de la POLYNESIE !
Je pense qu'il est important de savoir d'où l'on vient (sans trop remuer
le passé peut-être encore douloureux pour certains), mais l'essentiel est de
préserver notre "PETIT" territoire face à la mondialisation, et la recherche du
profit....
Je vous remercie de m'avoir lu, en m'excusant à l’avance pour mon
style d'écriture peut-être trop subjectif et personnel, certes pas très
académique, mais l'essentiel est de s'exprimer librement et simplement. »
Mike VOIRIN
(A Paris depuis 6 ans Mike y prépare le Concours
de l’agrégation de Mathématiques)
32
’Ana ’lhi,
ou
Le Pilier Universel de la Connaissance Polynésienne
et
L’Atelier d’Ecriture
Camélia Te’ura MARAKAI
Née le 08 avril 1980 à Pape'ete. Originaire de Makatea mais également des
Raro mata’i et des Tuamotu.
*
Formation
Etudes primaires : Ecole de Vaiatu, Paea
Etudes secondaires : 1- Collège de Paea
2- Lycée Paul Gauguin
Etudes supérieures : Université de la Polynésie française
*
Diplômes
Baccalauréat STT, Action et Communication Administrative
Deug de Lettres et Langues Polynésiennes
Licence de Lettres et Langues Polynésiennes
*
Diplôme en cours
Capes de Tahitien-Français
*
Divers
Présidente d’une Association Culturelle d’étudiants à l’Université de
la Polynésie française, « ’Ana ’lhi »
Collabore à l’élaboration du Journal des étudiants « Te U’i Mata »
Participe à l’encadrement des lycéens lors de manifestations
organisées à l'Université et hors Université
-
A collaboré à l’élaboration d’un Annuaire des formations relatif aux
établissements d’enseignement supérieur en Polynésie, avec l’aide
du Ministre de l’Enseignement Supérieur
33
Pratique du 'Orero au Conservatoire Artistique
du Territoire,
étudiante en 3ème année de ’Orero à la rentrée de septembre 2002
Textes
«
La danse est une de mes passions. En effet, elle prend naissance
dès ma naissance et ne cesse de me suivre pas à pas... ’Ori vaihï, ’ori tahiti,
’off pa’umotu, auê te hâviti mau !!!
La lecture ? C’est une très bonne chose mais,
«
quelques fois c’est
fiu », quelques fois c’est merveilleux.
mieux, beaucoup mieux car... cela
permet de graver ce que l’on ressent tout au fond de nos entrailles, « mai
En outre, écrire, c’est encore
roto mai te hôhonu ô tô matou ’à’au ».
Lorsque je parle, je m’exprime
Lorsque je fais un « 'Orero »
On adore, on est ému
On rit, on sourit, on compatit
On pleure même...
Mais.
Un jour, on oubliera sûrement voire certainement toutes mes paroles,
mes
louanges, « fa’ateni, paripari... »...
Alors...
J'écris, oui, j’écris, même si je fais des fautes, c’est pas grave car...
l’essentiel, c’est bien de graver, d’encrer mes paroles sur un support, que
cela soit un petit bout de papier, une disquette, un CD ou autres...
Pourquoi ?
Pour que tout enfant puisse reprendre mes paroles, les améliorer en
mettant leur propre tonalité, leur accent, en les personnalisant et ce... afin
que mes paroles ne meurent jamais mais, demeurent à jamais pour les
siècles des siècles. « e a tau. e a hiti noa atu »... »
34
Paripari ôte’âi’a
Fenua pürotu 'oe e Ma’atea ê
Vêhihia e te maire rau ri'i
Ua api o Ana-taui-ra’i
I te mau ivi ta'ata ato'a
To’ïnahia e te 'aito pi’imato ra o Te’are
I roto i taua ana ra i Moumu ê
Te tu nei au i te pâ Tà-vaha
Vâna'ana’a noa atu ai i teie paripari
Paripari ô te ’âi’a ê
O Mâtea-i-te-nevaneva-i-te-hi'u-târava-vai-he’u
Mau mai nei tâ 'u ’orero iti
I roto i te tlputa ô te mata’i Mara’amu
Puhi atu i raro i Moumu ê
Hopu roa atu ai i te ava Te-Ana-à-Tepairu
Piha'a a'e ra i uta i Te-Ana-Pôiri ë
Pïna'ina'i noa mai nei tâ ’u 'orero iti
Ho’i atu ra vau i Tema’o
Nohora’a nô 'u, o Te’ura nei
Nâ ni’a nâ mua râ i Vaitepaua i te he’era’a
Tei riro i teie nei ei ’oire ê
Nânâ a’e ra tâ ’u mata i te manu rupe, te ’ü’upa, te ’ôtu’u e te tôrea
O ia
e ora noa nei i
Ma'atea i te 'â’ara
Nâ tahatai ho’i au i Ma’i-tupu-’âfa
Te hevaheva nei te hôhonu o tô ’u manava
Te mau parau tahito, te ’â’ai, te pehepehe ê
Ua reva ia ’outou i te revara’a hôpe’a
Nâ mûri i te Tupuna o Târi’i, i Pu’utiare ë
A hea ia tô 'outou parau e vâna'ana’a-fa'ahou-hia ai
E te Tumu Nui ë, e te Tumu Nui ë
Tumu Nui nô te ra’i teniteni
35
A a’a mai i tô rima mana i ni’a i te fênua Tupuna
la ho’l mai â te mau tama nô ananahi
Nâ te ava ra, Mo'orea-te-Hina-tama
la ’ai, ia ’ai i te repo fênua
.
la ’T, ia ’T i te ’Ihi Tupuna
O Te’ura ho’i au,
Hina e mo’otua nô nà pürotu ra o Tepairu
O Te’ura ho’i au,
Hina, hina rere nâ te ’aito pi’imato ra o Te'are
Teieetü noa neiiTema’o
’Orero noa ho’i au nâ tahatai
No te hia’ai e fa’i i tô te ao ato’a
E fênua parau rahi ho’i o Ma’atea ë
Tei pi’i-ato’a-hia i teie nei, Makatea ë
'Oia nei Makatea, tô ’u ’âi’a ë !
Camélia Te’ura MARAKAI
(’Orero dédié spécialement à ma tendre Mèmè chérie, dite TEPAIRU, qui
n’avait à ses lèvres que ce doux mot “MAKATEA")
’Ana ’Ihi,
ou
Le Pilier Universel de la Connaissance Polynésienne
«
’Ana ’Ihi est une Association Culturelle des étudiants dont je
suis la présidente.
Créée le 23 mai 2001, elle a pour objet de :
Promouvoir la Culture Polynésienne
Faciliter les études à l’Université de la Polynésie française '
Développer des échanges avec des étudiants étrangers
Favoriser toute autre activité relative à la culture
Participer à toutes les manifestations culturelles.
Et pour ceux qui ne le sauraient pas, ’Ana ’Ihi signifie « Le Pilier
Universel de la Connaissance Polynésienne». Bien sûr, toutes les
traductions sont possibles mais... telle est la nôtre ; nom choisi spécialement
36
par la Présidente d'Honneur qui n’est autre que Hiriata Millaud, directrice du
Musée de Tahiti et des îles - Te Fare lamanaha.
L’Association a réalisé plusieurs activités dont l’Atelier d’Ecriture.
En effet,
lancé depuis avril 2002, l’Atelier d’Ecriture permet aux
membres « poètes et écrivains amateurs » de s’exprimer... parleurs écrits...
Voici un poème... à vous de l’apprécier... Mauruuru... »
Camélia T. MARAKAI
Mâma ’u
Mâmâ 'ü, tei hea ’oe
Te tïtau atu nei au ia ’oe
Nô te tauturu iâ ’u
Nô te inu ho’i i te Q.
Mâmâ 'ü, te aha ra ’oe
A tàpiri mai na ’oe
i piha’i iho i tô ’u tino iti
Nô te fa’aro’o i tâ ’u mau fifi.
Mâmâ ’ü, a toro mai na i tô tari’a
Te auê, te auë nei au
Nô te pe’ape’a i tô revara’a hôpe’a
Nâ hea atu ra ia vau.
Mâmâ ’ü, Mâmâ 'ü, Mâmâ ’ü
Tei hea 'oe
Te aha ra ’oe
A toro mai i tô tari’a
Eiaha ’oe e reva i te Fare Teitei
la maoro â te aho ô tô ’oe Ora.
Mâmâ ’Q, Mâmâ 'ü, Mâmâ ’ü...
Pâpâ’ihia e Tonyo TOOMARU
Atelier d’Ecriture
-
avril 2002
( Deug Reo Mâ’ohi 1 )
37
Laiza PAUTEHEA
Née le 26.11.1976 à Auckland (NZ)
■
BP 21 291 Papeete - TAHITI
Diplômes :
Institut Universitaire de la Formation des Maîtres (IUFM de Guyane-
Martinique)
Niveau Capes Arts Plastiques 2002/2003
Université d’Aix-en-Provence (France)
Licence Arts Plastiques option Cinéma 2002
Deug deuxième année Arts Plastiques 2001
Deug première année d’Arts Plastiques option Cinéma 2000
Lycée Pômare IV (Papeete)
Baccalauréat Littéraire option Arts Plastiques (BAC L) 1997
Collège Anne-Marie Javouhey (Papeete)
Diplôme National de Brevet (BEPC) 1993
Expositions :
Tiffany - Centre Vaima - Juillet 2002 Tahiti
Maison de l'Etudiant - Mars 2002 Aix-en-Provence
Assemblée de Polynésie Française - Juillet 2001 Tahiti
Rassemblement des Tahitiens - Avril 2001 Montpellier
RimapdeArue - Septembre 2000 Tahiti
Divers :
Fresque murale pour Maaramu stock 2002
Auteur du timbre de Noël en Polynésie 1997
Fresque murale pour la librairie de Métagraphe1996
Fresque murale pour la Brasserie de Tahitil 995
38
Culture et Tradition : quel est le rôle de l’art ?
Ce
que je trouve intéressant dans l’art, c’est sa manière
d’appréhender la société et les hommes. Je considère celui-ci comme un
moyen de communication. Les artistes dévoilent leur sensibilité par rapport
aux choses qui les entourent. Pour moi, ce sont des capteurs
d’énergie qui
manifestent un engouement pour une cause personnelle.
L'art est lié à la culture et à la société. Si Pollock, artiste américain
(1912-1956), utilisait la technique du dripping (geste qui balance ou laisse
couler la peinture), et reflétait l’idée d’éclatement, la relation à la guerre n'y
est pas
indifférente. La toile est envahie de réseaux de lignes, il y a
répétitions et mouvements dans le geste qui donne à voir une certaine
violence expressive.
Qu’en est-il de l’art dans la culture polynésienne ?
En
Polynésie, l’art est resté à l’état d’artisanat. Il faut distinguer
l'artisan de l’artiste. Le mot artisan vient du mot « Homo Faber » c’est à dire
celui
qui fait, celui qui fabrique des objets utiles et fonctionnels pour
répondre à un certain confort. L'artiste, lui, crée des objets et des images
non pas fonctionnels mais cependant utiles. En effet, une œuvre d'art
permet à certains une part de rêverie et les comble de plaisir. D’autres y
verront un sujet à réflexion et par la-même une élévation de l’esprit.
Pour Diderot « L’art doit imiter le vrai et la servir». Il ne suffit pas,
dans une œuvre, de bien savoir peindre ou bien représenter les choses pour
lui attribuer le terme d’œuvre d'art. Les belles choses ne veulent pas
forcément dire la vérité. La beauté, le beau ne relève pas du visible
immédiat. Il faut donc observer ce que l'on ne voit pas, ce qui est enfoui pour
trouver l’information cachée. Pour Panofsky « L’œuvre
n’est pas quelque
chose qui se livre. Derrière le visible se trouve l’intrinsèque de l’œuvre ».
Pour Wôlfflin, il faut dépasser la démarche habituelle de l’art, c'est-à-dire la
narration mais « penser l’art et la culture ». L’artiste doit prendre en compte
le contexte socioculturel pour exprimer le présent dans lequel il vit.
La Polynésie française est un territoire d’Outre-Mer, colonie française
depuis le traité « Pômare ». Avec l'arrivée des missionnaires, la tradition
39
culturelle est devenue « Tabu », jugée sauvage selon une norme de goût
occidentale. On observe aujourd'hui, un retour en force de cette modernité
polynésienne. L’exemple le plus significatif à mon sens, est la danse
polynésienne laquelle est amalgamée de gestes et de rythmes musicaux
anciens aux gestes et chansons d’aujourd’hui. Je me souviens de Coco
Hotahota qui avait fait un mélange de danse traditionnelle avec une musique
contemporaine. Le résultat fut assez original et plutôt novateur.
Mais quel est le rapport avec l’art ?
Justement ce qu’a fait Coco Hotahota est de l’art. Walter Benjamin
distingue deux conteneurs dans l’œuvre d’art : un conteneur chosale et un
conteneur de vérité. Pour Panofsky, la forme et le sujet représentent le
conteneur chosale et le contenu intrinsèque représente le conteneur de
vérité. Chez Coco Hotahota, il n’y a pas simplement un collage entre le
passé et le présent mais il y a aussi un contenu de vérité. En commençant
sa danse par une musique de film « Sister Act » et en enchaînant sur du
traditionnel, il montre qu’il s’est imprégné du cinéma sans pour autant oublier
le côté culturel. Il a donc fait un emprunt extérieur et l’a ajouté à son
expérience personnelle. Une autre dimension est reflétée, la musique
choisie s’intitulant « I will follow him » fait référence à la religion alors que la
danse tahitienne « leTamure » s’oppose de par sa sensualité à ce côté
pieux. N’y a-t-il pas ici un retour en arrière, une critique destinée à ces
missionnaires qui ont prohibé cette culture polynésienne ?
C’est une manière de dire que la culture ne meurt pas, qu'elle est en
nous et dans
les futures générations. La culture c’est l’identité d’un pays et
de ses habitants, elle est essentielle à la reconnaissance ethnique. Dans le
travail de Coco Hotahota, il y a une prise en compte des apports extérieurs
et donc une reconnaissance de l’altérité. La vérité et le beau apparaissent ici
par une invitation aux métissages en injectant un message. C’est à travers
différentes combinaisons de mélange que je vois d’un œil l’art en Polynésie.
Le culturel et le traditionnel sont des valeurs sociologiques
importantes
certes, mais nous avons tendance à oublier que nous vivons ici et
maintenant « hic e nunc ». En Polynésie, le côté traditionnel renaît mais les
facteurs de progrès sont délaissés comme le multimédia et les nouvelles
technologies qui font partie du quotidien. Nous nous devons de nous
démarquer par rapport au monde et par rapport à l’époque. La tradition est
40
legs dont on dispose et qu’il faut améliorer en prenant en compte le
présent et le quotidien. Si la charte d’Athènes concernant l’architecture n'a
pas marché c’est parce que celui-ci proposait un style international, donc la
même chose pour tout le monde sans tenir compte des différences
anthropologiques, de leur localité et de l’espace-temps.
un
L’art polynésien d’aujourd’hui répond aux styles touristiques et aux
valeurs traditionnelles sans souci du contexte actuel. Selon l'endroit où on
vit, l’habitat sera construit en fonction du lieu et de son climat sans oublier
les besoins socioculturels. Ainsi il est fondamental de prendre en compte
tous les facteurs, aussi bien intérieurs qu’extérieurs pour répondre aux
attentes polynésiennes. Les sculpteurs polynésiens possèdent bel et bien
cette créativité héréditaire. Mais la technique et la représentation ne suffisent
pas. La reproduction des objets culturels est réservée aux touristes et ne
comporte aucun contenu de vérité. Il faut dépasser la notion d'artisan puis
s’élever à celui d’artiste.
En clair, la place de l’artiste est celui du miroir de notre société, il ne
montre pas la solution mais ce qui est, c’est à dire une vérité profonde,
cachée et juste. Je lance donc un appel à tous, celui de créer ensemble une
modernité Polynésienne.
Laiza PAUTEHEA
(en Capes d'Arts Plastiques à l’IUFM de Guyane-Martinique)
41
Karine PAIMAN
I - BIOGRAPHIE
Née à Papeete il y a trente deux ans, j’ai passé toute mon enfance et mon
adolescence à TAHITI.
«
J’ai ensuite effectué mes études universitaires sur Toulouse interrompues
par deux années passées en Nouvelle-Calédonie qui m’ont permis d’obtenir
une maîtrise de droit.
Je suis mariée avec un calédonien depuis cinq ans et nous avons deux
enfants Raphaël et Moea. Nous sommes arrivés sur le Territoire il y a un an,
nous vivions
depuis quatre ans à Nouméa.
Je suis venue à l'écriture relativement tôt, être la fille de René SHAN a été
un facteur déterminant.
En effet, mon père était un artiste né, il était toujours entouré d’un tas de
livres lesquels jonchaient son bureau et sa voiture et constituaient un joyeux
désordre. Quand « papi » n’était pas occupé à écrire, c’était qu’il dessinait,
peignait ou sculptait.
C’était un homme très curieux de tout et surtout exceptionnellement doué,
doté de talents artistiques très développés.
Petite, à l’époque où ma famille possédait une imprimerie, il me relia mon
premier recueil et je le remplis avec grand plaisir, je fis ainsi l’expérience de
mes premières créations, il en était d’ailleurs assez fier.
L’année dernière j’ai écrit cette nouvelle dédiée à ma grand-mère qui a
d’ailleurs été publiée dans le magazine Tahiti Pacifique et j’en remercie
Monsieur A. Duprell.
J’ai commencé l’écriture d'une nouvelle qui se révèle d’ailleurs être une
entreprise assez ardue puisqu’elle réclame non seulement une grande
disponibilité de temps mais surtout beaucoup d'abnégation et de créativité. »
42
Il - NOUVELLE PUBLIEE DANS LE TAHITI PACIFIQUE
DU PLUS LOIN que remontent mes souvenirs, je la revois derrière son
comptoir, armée de ses ciseaux et découpant le tissu. J’entends encore le
crissement des lames contre la vitre du comptoir et j’admire la précision de
ses gestes.
Elle est belle, vêtue comme toujours avec élégance, drapée de tissus
chatoyants et parée de l'éclat de ses bijoux. Je me revois petite fille perdue
dans ses jupons me lovant dans les chutes de tissus. Je m'amusais à me
percer l’extrémité des doigts avec des épingles et riais de voir mes mains
aussi joliment parées.
Une de mes nounous préférées se nommait Ala. Tous les jours je lui
chantais cette ritournelle : Ala, Karine fini baigner, ché titi, toto va » ». Ce qui
signifiait qu’après le bain j’allais boire mon biberon et que je pourrais ensuite
faire une grosse sieste.
Plus tard, je passais toutes mes vacances non pas en colonie puisque je
n’aimais pas la compagnie des enfants que je trouvais bruyante et trop
désordonnée à mon goût, je préférais de loin rester au « magasin » entourée
de ces femmes aimantes. Pendant des journées entières, je lisais ou
j’écoutais les ouvrières disserter de la vie à travers les évènements de notre
communauté.
Ma lecture était parfois interrompue par les courses que l’on m’envoyait faire
dans le quartier, c’était une fermeture éclair à prendre chez « Polynesia »,
des boutons à commander chez « Wong Tac » ou du tissu à récupérer chez
«
Select ».
Je
m'acquittais de ces missions avec grand plaisir et chaussée de mes
petites savates je courais à travers ce quartier que je connaissais par cœur,
distribuant des sourires aux tenants des échoppes lesquels restaient
souvent à la devanture dans l’attente du client. « déjà de retour » s’exclamait
alors ma Popo « c’est bien mon fuiquitsai » (petit avion).
J’étais toute fière d’être ainsi reconnue et surtout me sentait indispensable à
la bonne marche du magasin.
A midi, toute la famille se réunissait dans la pièce attenante du magasin
aménagée en cuisine et en salle à manger. Mon grand-père préparait le
déjeuner tandis que ma grand-mère cousait. Mon père, mes oncles et
tantes, cousins, cousines, ainsi que les invités de passage s'asseyaient alors
autour de la table et savouraient ces repas simples mais goûteux.
43
Quand Koung-Koung s’en fut au ciel, Popo prit le relais permettant ainsi à
tous de continuer à
se
retrouver, c'était l’occasion de s’échanger des
nouvelles et de plaisanter ensemble.
L'après-midi, moment privilégié, ma grand-mère me donnait deux pièces
pour acheter les fameuses glaces de chez « Lucky-Luke ».
J’y étais toujours accueillie avec le sourire, pendant que ce cher homme
remplissait mes cornets d’ice-cream café, j’en profitais pour admirer
l'intérieur de la vitrine de son snack. Les fars bretons, les paï goyaves, les
mape brûlants semblaient me faire des appels et la simple vue des crêpes
bananes toutes suintantes.de graisse encore chaude suffisait à arrondir mes
joues déjà pleines.
Parmi les clientes de ma grand-mère mon admiration se portait surtout sur
les candidates
aux
élections de beauté, les futures Miss Tahiti ou Miss
Dragon venaient ainsi se faire faire une robe sur mesure qui devait pouvoir
mettre en valeur au mieux leurs silhouettes de rêve.
Mais il y avait aussi les clientes de tous les jours ces vahinés dotées d’un
sens inné de
l’élégance et de l’esthétique et qui mettaient un point d’honneur
à inaugurer une nouvelle toilette à chacun des différents bals ou cocktails en
vogue. Une discussion s'ensuivait ainsi sur le modèle de la robe mais surtout
sur les détails qui avaient leur importance, le choix de la dentelle, des
boutons, de la couleur du biais, chacune désirait ainsi être la plus belle pour
danser sur la musique endiablée des orchestres locaux.
Aujourd’hui le succès n’est plus là, le magasin d’antan n’existe plus, des cinq
ouvrières qui travaillaient il n’en reste plus qu’une, notre chère Yvette. Mais
Augustine est toujours là derrière son comptoir et tous les jours sauf le
Dimanche elle continue le travail de toute une vie, elle taille des robes et
couds des merveilles.
Merci à ma grand-mère pour tout l’amour qu’elle nous a généreusement
donné et surtout pour nous avoir offert au temps de notre enfance
le si doux refuge que fut son magasin de couture.
44
Ill- POEME
PETITE AME
Mon regard t’engendre et crée la filiation,
Ma paume t’effleure et l'amour m’inonde,
Frêle et tout
puissant à la fois, condensé de mes espoirs,
désirs et frustrations,
Tu dois vivre et me rendre mère en ce monde.
Les battements de ton cœur me rendent fébrile
Le souffle de ton corps m’enivre et me ravit,
Ta bouche tétant mon sein me sublime
L’Eden en cet instant, c'est toi qui l'incarnes.
Petite âme parfaite, je t'aime.
Karine PAIMA
45
Tiarenui Edith
TAPUTEA épouse MARAEA
dite
TAARH Vahiné
Biographie
Taputèa Tiarenui Edith, épouse Maraea est née à Raiatea en 1959.
Elle a vécu toute son enfance à Tahaa.
De 1979 à 1988, elle a suivi son mari pour ses études théologiques à
Papeete puis à Strasbourg.
De 1989 à 1991, elle enseigna le reo en tant que vacataire dans les
écoles privés : protestante (Lycée Collège Pômare IV) et catholique (Lycée
Collège Anne Marie Javouhey).
De 1991 à 2002, elle occupe
le poste de bibliothécaire dans les
Écoles protestantes.
Membre actif du Comité des Femmes Protestantes depuis 1991, elle
sillonne les îles Tuamotus (Rangiroa,
Tiputa, Tikehau, Mataiva, Takaroa,
Takapoto, Makemo...) et les Marquises (Taiohaè, Ua Pou, Atuona) à
l’écoute des femmes et pour des partages bibliques et diverses informations
(ITC...).
Mère de quatre enfants: Tiarenui, 21 ans, Vahinemoea 19 ans,
Taaroanui 13 ans, Teipotemarama 10 ans, Edith continue de fréquenter les
bancs de l’Université, une des façons de rajeunir l’esprit.
Ecrits
Elle a commencé à écrire des poèmes à partir des années 1991.
Pour Edith, écrire de la poésie, c’est une des manières de transmettre
des émotions, des messages, des images, la beauté des choses et aussi du
mystère.
Elle aime la musique, la peinture, la sculpture.
46
Une de ses poésies, Te pauma a Taaroanui, « Le cerf-volant de
Taaroanui » est illustrée par Corrine Cimmerman, professeur d’art plastique
et artiste peintre. Au départ, le travail était un projet éditorial. Une année a
passé, Corrine et Edith, lasses d’attendre se sont tournées vers d’autres
personnes. La directrice de la Bibliothèque de l’Université, Madame
Catherine Burget, ses collègues, la Présidente de l’Université. Madame
Sylvie André, ont bien voulu accepter qu’elles exposent leur travail à la BU
(Bibiothèque Universitaire).
Son souhait est de publier des livres pour enfants, ou bien de les
mettre en musique.
Al
Voici le premier poème qui a donné le déclic écrit lors d’une rencontre
avec
les femmes
protestantes de Bora-Bora en 1991, le seul écrit en
français, puis traduit en reo ;
Femme
Femme de grande beauté,
Femme de grande timidité,
Femme d’un certain orgueil,
Femme d’un certain accueil.
Femme,
Femme âgée, Femme jeune,
Sais-tu ta destination ?
Dis oui car tu as un talent.
Dis oui car tu as une force.
Dis oui car tu as un guide.
Dis oui car tu as une vie.
Enroule-toi avec le Christ,
Embaume-toi de son parfum,
Enivre-toi de sa parole,
Crie, loue, ris,
Crée, écoute, danse,
Donne, bouge, regarde.
La vie, la vie, la vie...
Elle est belle.
Grâce à toi femme
Grâce à toi Jésus.
48
RAU HINE
E vahiné nehenehe,
E vahiné màmahu,
E vahiné pâteôteo e te ièiè,
E vahiné ite i te farii.
Vahiné,
E vahiné pàari, e vahiné âpï,
Ua ite ànei ôe e aha tei faataahia no ôe ?
A parau e : E,
No te mea e tàreni ta oe.
A parau e : E,
No te mea e püai to oe.
A parau e : E,
No te mea e aratai to oe.
A parau e, E,
No te mea te ora ra ôe.
A hei ia ôe i te here o te Fatu,
Faanoànoà ia ôe i to na monoi,
Faaôaôa ia ôe i ta na parau,
A tuoro, a ârue, a àta,
A hamani, a faaroo, a ôri,
A horoà, a hâùti, a hiô.
Te ora, te ora, te ora...
E taoà nehenehe,
Auaè maoti ôe e te vahiné
Auaè maoti ôe e te Atua.
Maraea Edith
Vavau i te 9 no novema 1991
4Q
Te pauma a Taaroanui
E pauma ùteùte,
Uteùte mai te ôpuhi.
E pauma nïnamu,
Nïnamu mai te moana.
E pauma reàreà,
Reàreà mai te mahana.
E pauma màtie,
Matie mai te àihere.
Auê te au e,
Te pauma a Taaroanui,
E au ia i te anuanua.
Te rouru o Teipotemarama
E rouru roa,
Mai te hihi o te râ.
E rouru èreère,
Mai te hau o te pô.
E rouru âmiimii,
Mai te nati o te here.
E rouru noànoà,
Mai te hauà o te tiare.
E au ra i te hitapere,
la miri o ia.
E au ra i te purotu aiai
la fi ri o ia,
E au ra i te pua,
la aupuru o ia.
E au ra i te arii vahiné,
la putii o ia.
Maraea Edith
Papeete, 1998
50
Le cerf-volant de Taaroanui
C'est un cerf-volant rouge,
Rouge comme le ôpuhi.
C'est un cerf-volant bleu,
Bleu comme l’océan.
C’est un cerf-volant jaune,
Jaune comme le soleil.
C’est un cerf-volant vert,
Vert comme le gazon.
Que c'est plaisant et gai !
Le cerf-volant de Taaroanui,
Ressemble à un arc-en ciel.
Maraea Edith
Papeete, 1998
Teipotemarama
Te vai maraôraô ra,
I roto i ta ù taôto,
Ua taô mai te hoê reo,
A pii atu i tenâ tama ia Teipo.
O vai hoi au nei ?
O vai hoi oe ?
I tuatapapa mai ai oe ia ù.
Te vai maroôraô ra,
I roto i ta ù taôto,
Ua faahiti maùe mai te hoê reo,
A pii atu i tena tama ia Teipo.
Ua uiuiau no teimiite tapaô,
O vai hoi au nei ?
O vai hoi oe ?
I tuatapapa mai ai ôe ia ù.
E tupuna ânei ?
I to ôe reo,
5.1
A pii atu i tenà tama ia Teipo.
E maere !
E parau anei to te moemoea ?
O vai hoi au nei ?
O vai hoi oe ?
I tuatapapa mai ai ôe ia ù.
E te tupuna e,
I vai na oe, te vai nei à,
I taô mai ai ôe,
E hinaaro tapeà i te taura,
Tei nati i te here,
la ôre ia morohi,
la tià faahou.
Teipotemarama,
Te here o te marama,
Te here a te tupuna,
Te here o te pô,
Ta ù here,
Ta ôe here,
TeôateAtua.
Maraea Edith,
Atopa 2001
52
Matahiti lupiri
Hâruru aè ra te fenua,
I nà poro e ha,
O Mâôhi Nui e.
E reo hïmene.
E reo ârue.
Püroro i te aroha o te Atua.
E Matahiti lupiri.
Faaâpï,
Faaùnaùna,
I te fenüa e.
Reo pii, reo taparu,
Hamanaô i te here o te Atua,
Niu papa i te ora no ôe.
A tü e to ù nunaa e.
Faatai na i to reo,
I te ôto târava navenave,
Ei haamaitai i te Atua.
Tavai na i to tino,
I te hinuhinu o te fenua,
Ei haamaaitai i te Atua.
la anapanapa te here,
I te àpa na ôe.
A rutu te pahu,
la haruru te fenua i te haamaitai,
Horuhoru to àau,
Taparürü to tino,
Flanahana aè ra ôe e te Atua,
I to ù Mâôhiraa.
Maraea Edith,
Tiunu, 1997
53
Heipua TEUIRA
Parcours de vie
Amis lecteurs,
Bonjour ! Je me nomme Heipua Teuira, j’ai 32 ans. Je suis née le 9
avril 1970 à Papeete. Ma mère est d’origine marquisienne et mon père est
tahitien. J’ai deux frères.
Depuis petite, mes parents se sont toujours exprimés entre eux en
tahitien. Mais lorsqu’ils s’adressaient à nous, iis ie faisaient en français. La
tangue française primait à cette époque-là. Sans doute voulaient-ils nous
éviter un parlé -charabia où français et tahitien se mêlent.
Conséquence : mon petit frère et moi n’avions pas eu de réelles
lacunes à nous exprimer en français. En revanche, nous ne maîtrisions
certes pas ie tahitien que nous entendions quotidiennement, et encore moins
te marquisien. Par contre, nos oreilles étaient très sensibles aux intonations
nolynésiennes, puisque nous étions malgré tout imprégnés dans ce bain
linguistique.
Je me rappelle avoir eu l’accent « farani » lorsque j’étais en primaire. Nous
habitions à Paea, et mes parents m’avaient inscrite dans la nouvelle école
primaire de Vaiatu qui se trouvait à quelques centaines de mètres de notre
domicile. Dans ma classe en CP par exemple, il y avait une majorité de
locaux. De mémoire, je n’avais qu’une seule amie de père français et de
mère tahitienne. Nous étions la risée des autres camarades à cause de
notre accent. Les gamins n'étaient pas tendres.
Pendant les récréations,
personne ne nous invitait à participer aux jeux de billes ou à sauter à la
corde. Nous passions donc nos minutes de récré dans notre salle de classe
à lire ou à discuter avec ia maîtresse. Cependant, au fond de moi, je trouvais
elle, portait bien un nom de famille
français, à la différence du mien. Un sentiment de révolte a commencé à
germer dans ma tête d’enfant. Je me suis alors promise coûte que coûte de
faire disparaître cet accent qui m’attirait tant d’ennuis et de mépris des
miens. Ce que je réussis brillamment. Mon « vilain » petit accent avait
disparu, mes camarades de classe me conviaient enfin. Désormais, le clan
m’avait adopté. Je n’oubliais pas pour autant mon amie. Elle était sous ma
protection. Je me classais toujours parmi les premiers de la classe et sans le
cette situation très injuste. Mon amie,
54
savoir, ma mère qui n’avait pas eu l’opportunité d'aller à l’école longtemps,
m’avait initiée à la lecture. Elle m’offrait des livres, dès que ses petites
économies le lui permettaient. Cela faisait mon petit bonheur. Et puis,
souvent dans ces moments libres elle me lisait des petits poèmes qu’elle
gribouillait sur le coin d’une page.
C’est à l’âge de 11 ans que j’ai réellement débuté dans l’écriture. J’ai
tout simplement eu la chance d’avoir eu un professeur de français qui nous
encourageait tous à écrire. Peu importait le thème choisi. L’important nous
disait-il, c’est d’écrire. Voilà comment j'ai découvert cet univers passionnant
qu’est la littérature. Mes premières esquisses, je les ai réalisées en français.
A mon grand regret, je n’ai plus en ma possession ces petits chef- d’œuvres.
J’ai effectué toute ma scolarité sur le Territoire. Après la terminale,
mes parents ayant peu de moyens, je n’ai pas pu poursuivre les études de
psychologie en Métropole comme je l’avais souhaité à l’origine. Je me suis
alors tournée vers la filière reo ma’ohiproposée à l’Université du Pacifique.
J’obtiens
Licence de Lettres et civilisations
Polynésiennes en
tente l’examen du CAPES interne tahitien/
français. Je suis admissible aux écrits.
Malheureusement, l’annonce d’une terrible nouvelle à la veille des
épreuves orales me déstabilise complètement. Ma mère atteinte d'un cancer
à un stade très avancé, devait être évacuée d’urgence vers la Métropole. Le
médecin était très pessimiste. Nous devions nous attendre à ne plus la
revoir. Je me suis donc présentée à la deuxième série le lendemain, telle
une automate, sans âme et profondément meurtrie. A l’exception d'une
épreuve, je n’avais pas réellement rencontré de difficultés majeures dans le
contenu des sujets tirés au sort.
En toute modestie, je savais pertinemment au fond de moi que
j'aurais pu décrocher ce CAPES cette année là. Je connaissais la majorité
des sujets sur lesquels j’avais été interrogée. Or, lorsque le moment
d’affronter les examinateurs est arrivé, je suis restée d’une passivité
ma
1998. Uannée suivante je
alarmante. Je me suis contentée de recracher mes cours sans aucune vie
d’abord, et surtout sans aucune structure pédagogique. De quoi ennuyer le
jury en face de moi. Bref, j’ai tout de même gardé la satisfaction d’avoir été
admissible aux écrits dès ma première tentative. J’étais allée jouer dans la
cour des « grands » puisque dans cette même promotion figurait des
professeurs de Lycées et Collèges qui avaient plus de 8 années
d’ancienneté dans l’Education. Des personnes comme Duro a RAAPOTO
quia été mon professeur de tahitien à l’Université, quelqu’un pour qui j’ai
55
beaucoup d’admiration et d’estime. C’est un écrivain hors pair, doué d’une
analyse intéressante souvent extrémiste mais néanmoins passionnante.
D’ailleurs mes ouvrages sont très fortement inspirés des siens, Winston
PUKOKI aujourd’hui membre de l’Académie tahitienne, Valérie GOBRAIT
professeur de tahitien et auteur de pièces de théâtre et j’en passe. Voilà,
c’est donc à l’Université du Pacifique que j’ai effectué mes premiers pas
dans la littérature polynésienne. Il me faut toutefois préciser une chose qui
va probablement vous surprendre. Le tahitien est une langue qu’il m’a fallu
apprendre. Eh oui II! Cela était mon gros complexe. L’écrire était encore une
autre paire de manche.
Ce que je peux dire aujourd’hui en observant un peu mon parcours
c’est que l’écriture est pour moi un moyen d’évasion au même titre que la
peinture pour un artiste. Elle me permet d’exprimer une joie, une peine, une
colère, bref, c’est une manière d’extérioriser ce que je ressens. C’est aussi
ce qui fait toute sa beauté. C’est le langage de l’âme et du cœur. Chaque
mot est vivant, et transmet un message à qui sait le déchiffrer. L’âme ne
trahit pas, elle transmet juste des émotions latentes enfouies au plus profond
de notre être. Aussi chaque poésie a une histoire qui lui est propre. Je vous
laisse explorer ces quelques écrits.
Bonne lecture à tous !
HeipuaTEUIRA
56
Poèmes
1 -
Ara - ‘ara
-
‘ara’ara
A mau i to maro, ia hotu te fenua
Teie te 'avei'a e türama i to taua 'e’a
E te Manahune e,
Ua ara 'oe, a 'ore i te fa'atïtï
Teie to rima tamarü
Hau Manahune
,
Hau Manahune
Atü, atü, atü !
Hamana’o i to taua 'a'au haeha’a
Hamana’o i to taua tura
Hamana’o I to taua taura
Hamana'o I to taua ti’ama
Hau Manahune, Hau Manahune
Ua ‘ite to taua mata, ua 'ara’ara
Atira ra, atira ra
Atira i te ho’o i to taua 'ëi’a
Tera mai te taviri o to taua tura
Fa’atopa i te 'iri poiri, huti mai i te ‘iri teatea
E ‘ata’ata fa’ahou taua, e 'oa'oa fa’ahou à
Hau Manahune, Hau Manahune,
Na te hune o te aroha e arata’i ia taua
Na te hune o te here e tura’i ia taua
Hau Manahune, Hau Manahune,
Te hune, e mà’a
Te hune, e hotu
57
Traduction
Réveille-toi ! ouvre les yeux !
O Peuple Manahune
Saisis ta ceinture royale, afin que la terre soit prospère
Ceci est la voie qui éclairera notre route
Peuple Manahune
Tu t’es réveillé depuis longtemps, cesse de te rendre esclave
Saisis cette main pour te réconforter
Hau Manahune
Debout ! debout !
Souviens-toi de l’humilité
Souviens-toi de ta dignité
Souviens-toi de nos racines
Souviens-toi de ta liberté
Hau Manahune
Tu es conscient aujourd'hui carta face n'est plus voilée
Arrêtons, arrêtons
Ne vendons plus notre mère patrie
Celle-ci est la clef de ta dignité
Balaie le voile de la nébuleuse, hisse
plutôt le voile de la
clairvoyance
Le bonheur frappera à nouveau.
Hau Manahune
La graine de la compassion nous guidera
La semence de l’amour nous conduira
58
Te hune, e mana
Te hune, e ora
Hau Manahune, Hau Manahune,
Ua ’ite tâua, ua paripari e ua ara
A mata 'ë i to ’arahu
A mata 'ë i to reru
A poihere i to ‘a’a
la mana te hune o te Manahune
2-
Titipâ’uru
Eaha teie ?
E titipa'uru ànei
Te mohimohi noa atu ra te ’irava e te ta’o
Eaha ia te toe mai ?
Te mata’i e te aho
I tapititapi noa na tô’u mana'o
E fa’aruru anei ia na ?
A tae ho’i e !
Aita te tau e tia’l ia ara to taea’e
A ti’a paha, a ara, a ora
A’unei ‘oe e ro’ohia mai ai e te pohe
59
Hau Manahune
La graine est nourriture
La graine est multiplication
La graine est pouvoir
La graine est vie.
Hau manahune
Nous
sommes
avisés,
des
paripari ont germé,
notre
conscience a émergé
Ignore l'obscurité et le flou
Choie précieusement ton patrimoine
Afin que ta descendance se souvienne
Heipua TEUIRA
Jeu de cache-cache
Qu’est-ce donc ?
Un jeu de cache- cache ?
La phrase et le mot s’essoufflent
Que reste-t-il ?
Du vent !
Ma pensée est en ébullition
Dois-je résister ?
Pauvre de moi !
Le temps n’attendra pas un sursaut de ta part
Tu devrais te réveiller, reprends-toi, vis
L’impuissance pourrait te saisir.
60
Arona e Eritapeta.
A mahuta te ‘arere mai Vaiuru i Haapape
.
Tau a'e-ra i te nohora'a o te vàhine pürotu ra o Eritapeta
E tere nui teie
Vëvete te ata
.
,
te ata hiti mare’are’a
E 'ü’upa iti ’uo teie
,
.
e ’ii’upa iti hanihani
Ta’ita’i i te poro’i o te here ia Eritapeta ra
Hiohio a'e-ra i to na ‘uputa
.
.
O vau teie o Rupe-a-ra’i !
E tere nui tô’u ia ‘oe na
Ua puta te mafatu o tô’u hoa i te here no ‘oe ra !
Eie ta na parau ia’ü no ‘oe ra
...
A pi’i ia Hina
la purapura te mau feti’a o te ra’i
I ni’a ia Haapape
A tauahi o tei herehia e au
la noho te aroha i roto ia na ra
Rara’o mai te hô’ë ‘ë’a viru no to na haere-ra’a
Ua ineine te ‘utuafare no na Teva e va'u no na ra
Ua ineine to te Oropaa.to Te Fana e to Pare
Te tïa’i nei ia Te Porionuu
E mahana rahi teie
Ua here o Arona no Vairao ia Eritapeta no Màhina !
E mahana ‘oa’oateie
Ei faupepe ia 'oe ei ari’i vàhine no to na mafatu !
Ei faupepe ia ‘oe i te i’oa no Arona vàhine
A pou mai i Taiarapu, ua naho te ’ohipa
No te natira’a ia ‘orua i te taura o te here
.
61
Arona et Elisabeth.
Le messager s'envole de Vaiuru vers Haapape
Il se posa en la demeure de la belle Elisabeth
Il a une grande mission.
Les nuages s’écartent sur son passage, les nuages à bordures
dorées
Il s’agit de la petite colombe blanche, la petite colombe
apprivoisée
Porteuse d’un message d’amour pour Elisabeth
Il sifflota à sa porte
Je suis l’oiseau chef des deux !
J’ai un message important à te transmettre
Le cœur de mon ami est rempli d’amour pour toi
Voici ce qu’il m’a chargé de te dire
...
Réveille la déesse Hina
Que les étoiles scintillent dans le ciel
Au dessus de Haapape
Enlace celle que j’aime
Afin
qu’elle soit envahie de mon amour
Préparez un sentier distinct pour sa venue
Les familles des coalitions des Teva sont prêtes à l’accueillir
Les familles des districts de te Oropaa, te Fana e Pare aussi
Elles n'attendent plus que ses invités de Te Porionuu
Aujourd’hui est un grand jour
Arona de Vairao est amoureux d’Elisabeth de Mahina
C’est un jour heureux
Le moment de t’investir reine de son cœur
Le moment de t’investir du nom d’Arona
Descendez à la
Presqu'île,, du côté où le soleil se couche,
tout est prêt
Pour que vous soyez uni par les liens de l’amour
A présent, votre amour est reconnu
.
62
E a’u mau pïahi iti e
E a'u mau pïahi iti e
Turituri te tari'a no ‘oe
Taratara te rouru nô’u
Te ‘ata ore
Tefâro’o ‘ore
Auë te rohirohi e !
(A) ti’a ra !
Ata’ata ri’i ihoà
E topa te hau
E a’u pïahi iti e !
Nafea pa’i au e
moina i to 'oe hohô’a
la ho'i noa’tu vau i te fare na
E tai'o à vau i ta ‘oe mau parau iti nevaneva
Auë ho'i i te ta'ahoa e !
E a’u pïahi iti e
Faro’o ri’i na to tari’a
Fa’aea na i te ha’uti
E iti mai ia te nevaneva
63
Chers élèves
Chers élèves
Votre désobéissance
Me hérisse
Votre manque de sérieux et d’écoute
M'épuise
Mais qu'importe !
Amusons-nous
Détendons-nous
Chers élèves !
Comment oublier votre petite frimousse
Qui jusqu’à la maison me poursuit
J’ai toujours en mémoire vos gestes innocents
Et pourtant vous m’épuisez !
Chers élèves
Un peu d’attention
Et moins de rigolade
Vous permettraient davantage de réussite.
Jean dit Coco HOTAHOTA
Par Unutea HIRSHON
Lorsqu’on demanda à Coco, auteur compositeur, chorégraphe, chef
de danse TE MAEVA, quelles étaient les sources de son
inspiration depuis toutes ces années, il répondit songeur, comme lorsqu'on
du groupe
commence à raconter une histoire :
«
Il était une fois mon pays... »
Ces quelques mots résument tout « l’amour pour son fenua » que
Coco exprime à travers ses danses et ses chants.
Depuis 1962, année de la création du groupe TEMAEVA, Coco nous
toujours tenu en haleine à chaque HEIVA. Le groupe était l’élément
indispensable que tout le monde attendait avec impatience.
On l’aimait, on le détestait, on pouvait être choqué; le suspense de la
découverte de sa nouvelle création était puissant, ne laissant personne
a
indifférent.
La capacité d’innover de Coco nous a toujours étonnée, car elle est
multi
directionnelle:
chorégraphie, musique, paroles, costumes,
plongent à chaque HEIVA dans une magie très spéciale.
-
nous
Le public et le jury l’ont plébiscité pendant de nombreuses
années.
La renommée de TEMAEVA
a
contribué à développer la danse à.
Tahiti.
Nous
avons
sélectionné
quelques textes parmi ses plus beaux
aparima :
65
1 ■
Textes de aparima du HEIVA de 1992 : « TE VAHINE
HERE PATA
Here pata iti maru mau a
Te here pata na oe
Topa iho nei au, mau ae nei
Aore i tauu
Aore i ahihi
No te au nei a hoi,
Maha ore a te hinaaro
Nanati, nanati a tau tino
I te nape o te here
O tei vi papu i tau manava
Here pata, here pata
Te vahiné maohi
APIPITI
Ohomu tamau te fenua
I to u hinaaro ia oe
Mutamuta uana te rai
i to u tamataraa ia oe
Tauu hau ore te moana
I to u here ia oe
Oe te rito o te hiaai
Te vahiné maohi e
Tau maimoa
Na hea, na hea ra
Haere mai, teie au
To turui, to haapuraa, to meho
Apipiti, hahaere anae ra
MAOHI »
Traduction
J’ai été pris à ton piège
Il est tellement doux
Que je suis resté subjugué
Plein d'extase et d'ivresse folle
Je ne peux me passer de toi
Enveloppe et retiens mon corps
Encore et encore avec le « nape » de l’amour
Que mes membres soient tes prisonniers
Here pata - Here pata Vahiné maohi
La terre a médit de moi
Face à mon désir
Le ciel a grondé
Lorsque je t’ai possédée
La mer s’est déchaînée
Lorsque je t’ai aimée
Tu es le paroxysme du désir
Te vahiné maohi
Tu es mon trésor
Que faire maintenant ?
Viens, je suis là, ton arbre de vie
Ton refuge, ta chaleur
Allons tous deux
Pour l’éternité
TE VAHINE TIHANI
Na te hupe o te po
Tihani noa mai tona noanoa
Vahiné faateni tihani teie
Mai te hihi mahana
Tona mata purotu
Are miti opape
Tona tino ia ori mai
Faahia hema te here
Te mau aito maohi
Rouru te huna ia moe
Omoi pura ura to here
Tai turihia te aito
Puta tahema to here,
Vahiné faateni tihani
Rouru tepurouto tino,
Omoi pura ura to here
Tai turihia te aito
Rouru tahema to here,
Vahiné faateni tihani teie.
Texte d’un’aparima du Spectacle de 1999
NO HEA MA!
Ei hau, ei hau, ei hau i to àau
No hea mai teie reo iti, no hea mai
Apetahi to u mata,
Hurihuri to u aro
Hotaratara atu ra to u tino,
Aore e taata
Teie faahou mai ra taua reo iti ra e
■
A rave hoe topata roimata iti
No te tatarahapa
Le vent du crépuscule
Empreint de ton odeur
Parvient jusqu’à nous
Te vahiné faateni tihani
Tes yeux lancent des flammes
Semblables aux rayons du soleil
Telles les vagues océanes
Ton corps ondule
Enivrant d'amour les guerriers maohi
Visage dissimulé par ton opulente chevelure
Braise de l'amour
Tu fais pleurer à genoux
Les guerriers maohi
Transpercés par ton amour
O vahiné faateni tihani
D’où vient-elle
Que la paix soit, que la paix soit
Au plus profond de tes entrailles
D’où vient ce murmure ?
Figé, je scrute en tout sens
Et me retourne
Je frissonne,
Il n’y a personne
Cette voix résonna encore une fois et murmura:
Prend une larme, une petite larme
De repentir
Hoe reo iti haihai no te here
Hoe aho roa no te aroha
E piti rima no te tauturu
Hoe maa manao iti no te faatura
Anoi i te pape haari oviri
Maoro i to nini, faahopu i to aau
I reira e hoi mai ai
E tupu faahou ai, te hau i to aau
Ei hau, ei hau
3Extrait du discours à la clôture du Spectacle de 2002 : « PO URA »
«
E teie nahoa tini e, maeva e manava i te farereiraa i teie arui i To'ata
nei.
Te mau hui mana o te fenua,
Te mau tomite,
Tatou tataitahi i tairuru mai i teie nei arui, ei hau,
Ei hau, ia vai, ia vai a e ia tupu te hau e te here i to tatou fenua
E no tatou fenua hoi tatou i taata tupu ai. E no te mea hoi e e taata tupu
tatou no teie fenua, mau papu anae ia i te faufaa ta te mau hui tupuna i vaiho
mai ei tuhaa, ei faufaa na tatou,
A vaiho atu ai tatou i taua faufaa ra na to mûri mai.
Auae maoti hoi te faufaa tahito i faufaa api ai.
A ara ia tatou i te hema i te hinuhinu o vera ma.
Aore faufaa tahito, aore faufaa api,
Eie matou, taitai mai nei i te parau o to tatou fenua, te rau o tona hum,
te rahi o tana mau peu,
E no tana mau peu rii hoi tatou i nunaa ai.
Ua oti ta matou ohipa, te hoi nei matou i to matou mau ùtuafare.
Na mua aè ra tatou e taàe ai, a farii mai a i to matou tapao aroha e,
la ora na. »
Coco HOTAHOTA
70
Prends une voix d’amour,
Un long souffle de tendresse,
Deux mains pour te soutenir,
Une pensée de respect,
Mélange avec l'eau de coco sauvage,
Masse ta tête,
Enduis en tes entrailles,
La paix reviendra et rayonnera
En ton âme,
Que la paix soit, que la paix soit !
71
MARU AO
Te hiti pape, to u heruraa i te repo fenua
I reira te mairiraa mai te noanoa te ora
Te ora e te aroha o te fenua
Pehe maira oia
O vau te ora e te aroha, i nia ia u nei
I tapu hia ai te pito, te pito o te aho roa
Hei unauna no te ora, hei noanoa
No te aroha
No to u ora oe i ora ai.
No to u aroha oe i aroha ai
E te tama fenua
Here atu ra vau i te rai aneane
Pehe maira te anuanua pii hau e
No u oe i parau ai
I parau
ai i te parau no te hau ei hau.
Naue atu ra vau i te moana nui o hiva
Ohomu maira te are miti i to pu fenua,
Te pu fenua i hii ia
Oe i te paari e te t ura.
Ara mai nei au.
Ua maru ao.
L'AUBE
Assis au bord de l'eau, fouillant la terre,
Une éfluve parfumée jaillit.
C'est l'odeur de la vie,
Et de la tendresse du pays,
Pays, qui s'est confié;
Je suis la vie et la tendresse,
C'est en mon sein,
Que ton cordon ombilical a été coupé,
Source de longue vie.
Belle couronne de tendresse et de vie,
C'est de moi que tu vis,
Par ma vie, tu es vie,
Tu es tendresse par ma tendresse,
Tu es mon enfant, enfant du pays,
Je me suis envolé dans l'azur
Là, l'arc-en-ciel de paix m'a confié:
Grâce à moi tu détiens un long souffle
Tu as une langue grâce à moi.
De moi, tu détiens la parole.
Tu parleras de paix, rien que de paix
Que la paix soit !
Coco HOTAHOTA
( Unutea HIRSHON : auteur du texte de présentation et du choix des
‘aparima de
Coco )
73
Patrick Araia AMARU
1 -
J’aime
...
les mots du tahitien
J'aime les contempler naître à la vie,
poindre dans l’obscurité de la
création, te po
les sentir s'animer... rrouler sur la langue lorsqu’elle les
accroche, les écorche, (mau’a i te parau)... dans un tatararaa manao qui ne
...
veut pas se matara ...
les entendre hoho, hurler comme Anahoho ... ou
frapper comme le pahuraa miti au rocher de ma conscience ... les laisser
s'échapper, mahemo ... hemo, glisser... tahae, s’écouler... hors de moi...
comme une attente
une délivrance
Aue !
...
...
J’aime jouer tantôt de ces mots là ... tantôt avec ces mots ...
les étirer,
les placer pour les déplacer aussitôt ... les remplacer
parfois
souvent même ... par mes mots, à moi ... sortis de mon
imaginaire, de mes frustrations ... de mon aau, mes entrailles... les inclure,
ici... pas là
dans une partition en harmonie avec un pehe ... sans doute,
pas entièrement nouveau, mais recomposé de ces débris ... enfouis,
intériorisés sous ce sourire si « gentil »
de ces blessures mal cicatrisées
les compresser ...
...
...
...
I te tahatai
Sur le rivage
O to’u nei toivi
De ma solitude
E tapiri a vau
Je recollerai
I te apu nui
La coquille céleste
I to’u nei roimata
De mes larmes
E faato a vau
J’engendrerai
Iteihotumu api.
Un être nouveau...
Extrait du poème « / te tahatai o to’u nei toivi »
74
Et je me surprends, entraîné par quelle vague de fond
...
allez
à les déguster plutôt... à les déclamer sur tous les tons
sous la douche ...à l’ombre de mon tumu uru, au risque d’être pris
pour un
dire
...
non
...
...
nevaneva...
PUHIHAU, souffle de paix, recueil de poésie, adressée à tout public,
incluant le prix Henri Hiro (jamais publié) paraîtra en mars 2003.
2-
Poèmes extrait de PUHIHAU
Utu iti e
Pururmu ni’au
Utu iti e,
la rehu te fare,
Noho pae iri e,
Purumu ni’au !
Iri repo e,
Upoo repo e!
la hina puavere te papai,
Purumu ni’au !
la topa te pehu,
Utu iti e,
Purumu ni’au !
Rouru maero e,
Upoo tutu’a,
la avae teretere,
Tutu’a te upoo e!
Purumu ni’au !
Utu iti e,
Purumu ni’au !
la pa’o te tohe piripou,
Niho hohoni e,
la turituri te tari’a,
Mai'u’u rima e,
Purumu ni’au !
Ooti ia oe!
Purumu ni’au ! Purumu ni’au !
Utu iti e,
Ra’au tina’i e,
Tina’i ia oe,
Utu iti e!
Purumu ni’au !
Ahehe i te araraa o te Ra !
Purumu ni’au !
Ahehe i te toparaa o te Ra!
Purumu ni’au,
A faaea na i te maniania,
A faaea na,
E auahi to oe vairaa!
AMARU Araia
AMARU Araia
75
Te pii nei te po
La nuit m’appelle
la ta'i te manu
Lorsqu'un oiseau pleure
1 te tuiraa o te po,
Au milieu de la nuit,
Ua mate ia te taata
Un homme s’en est allé
No to’u ai’a.
Au pays.
la ura te ata
Lorsqu’un nuage rougit
1 ni’a i te ava roa,
Au dessus de la grande passe,
Ua rere ia te varua
Une âme s'est envolée
1 ra'i poiri.
Au ciel ténébreux.
No’u nei ra te mootua,
Mais pour moi l’enfant
Nahea ho’i au i teie nei
Que faire,
1 te atea o to'u nei ai’a?
Je suis si loin du pays ?
Nahea hoi au i teie nei
Que faire,
E te pii mai nei te po ...
La nuit m’appelle ...
AMARU Araia
AMARU Araia
76
To’u reo
Ma langue
Ua fano mai te vaa tau'ati
La pirogue double arriva
Mai te po roa mai,
Ua faaruru oia i te iri po
Elle avait affronté les tourbillons
De la nuit des temps,
No te faanahoraa api,
De la nouvelle société,
Ua faafati hia e te matai
No te faaino,
Elle s’était ébréchée aux vents
Du dénigrement,
E ua ti’a mai i teie nei
Et elle se tient à présent
1 te tai roto o to’u aau.
Dans le lagon de mon âme.
Ta'uma tura vau i ni’a iho,
J’embarquai,
Te ata noa mai ra
Mon savoir et ma sagesse
To’u ite e to’u paari.
Me souriaient.
Matara atu ra te nati.
Mes baillons se délièrent.
Tau tea atura te manao mo’e.
Les sentiment enfouis prirent jour.
Teatea atura to’u aau.
Mon âme s'éclaircit.
E rima metua tei to’u nei rima.
Une main paternelle était dans la
Mata atura vau i ta'u tama.
mienne.
Aue, aue, ua ti’a hia te hono!
Je vis mon enfant,
Alors, le lien se réalisa.
E to'u nei reo iti e,
Turu o to’u nei varua,
0 ma langue,
E reo a vau ia oe,
Pilier de mon âme,
la hiti a to'u parau,
Te parau o to’u ai’a,
Je te parlerai encore
Afin que mon existence se révèle ;
la ora a to'u hiro’a
E to’u iho tumu,
L’existence de mon pays,
Afin que vivent ma culture
la ore e horomi’i hia
Afin qu'elles ne soient pas
E te mo’e.
englouties
Et mon identité,
Par l’oubli.
AMARU Araia
AMARU Araia
77
A ai i te hau
Nourris-toi de la paix
A toro na i to tari’a
Tends l’oreille
la hitapere te fétu
Lorsque les étoiles tombent en
1 te moana o te po,
cascade
la tai mamu te reva,
Dans l’océan des ténèbres,
A toro na i to tari’a
Lorsque les deux- pleurent en
E vivo ta oe e faaroo,
silence,
E tai vivo navenave mau,
Tends l’oreille,
E muhu no te varua :
A ai i te hau
«
...
»
Tu entendras un vivo,
Le chant mélodieux d’un vivo,
Le murmure de l’âme :
A huh na i to mata
Nourris-toi de la paix ...»
«
1 te maru o te maramarama,
la aratai oia-i to haere'a
Tourne ton regard
Na te ea apiapi,
Vers le clair de lune,
A huh na i to mata
1 te rai tuatini,
Qu’elle guide tes pas
Par les sentiers obstrués,
E reo ta oe e faaroo,
Tourne ton regard
E poroi iti teatea:
Au ciel lointain,
A ai i te hau
«
...
Tu entendras une voix,
»
A ai i te hau
«
Un message :
Nourris-toi de la paix... »
Ei maa tumu no to oraraa,
Ei niu no vaa maateinaa,
Nourris-toi de la paix
A ai i te hau
Source de ta vie,
la maha to hinaaro
Fondement de la société,
Nourri-toi de la paix
1 te here e te aroha,
■
A ai ite hau.
Pour apaiser ton désir
D’amour et de compassion
Nourris-toi de la paix.
AMARU Araia
AMARU Araia
78
Manaonao
Tahiti... Tiurai 2002
Heiva i Papeete
huit heures du soir
Rue
Gauguin... parking de la mairie... Palais éclairé de mille feux
insupportables insultants indécents
...
...
...
Paul
...
...
...
...
Là, dans la pénombre, en retrait... des ombres
rien que des ombres
...de personnes ... sans vie ... de fantômes
difformes
déformés
...
...
...
...
lourdes d’une cassure...
Un sourire
-
...
noir... édenté m’apostrophe
E. Araia, eaha to oe huru ?
Et voilà
...
...
passé
ce
si présent
...
si commun à lui
...
à moi
...
troubler ma quiétude.
C’était
ami,
temps pas si lointain
de jeu
de « sikinap »
d’un
à Faaa, cité dortoir... le long d'un canal qui nous
servait de rizière
de champs de bataille où retentissaient les
« comencuro »... nous nous dissimulions sous des nénuphars comme ces
Gl aperçus dans les films de guerre de la MGM
mon
mon compagnon
...
...
...
...
.
Oui, c’était mon compagnon de jeu, mon frère d’arme
Le temps a passé
le canal coule toujours aussi nauséabond ... le
long de cette piste qui nous interdisait la mer ...Des maisons avortées y ont
...
...
injures à la carte postale
mon frère d’arme
armé de son seul
sourire
si gentil
et de sa crédulité
tombé
sacrifié au quai
d’honneur de la modernité
du progrès
d’un progrès rêvé
fuyant
comme ce vaa tauati flamboyant de Tahiti nui.
Oui, il est là, ce passager oublié
sans billet d'accès au
pont des réjouissances
la passerelle a été tirée
son regard
poussé
...
moisissures sur pilotis
...
...
...
Oui, c’était mon compagnon
...
...
...
...
...
...
...
...
...
...
...
s'est vidé
...
le malaise me remplit.
Je t’ai vu à la télé... iae
-
...
faatea.
Où tu habites ?
-
Question stupide, réponse cinglante.
-
Je ne suis pas SDF. No’u teie fenua. To’u fare o Tahiti nui. Eere vau
i te SDF...
79
E pa'i ! Et Teva chantait:
E kapakaparakau
Des planches
Toku nohohaga
Pour maison
E repo vari hoki
Toku nei ro’i
La terre même
E parapara katiga
Des restes de repas
Taku e kai nei.
Pour nourriture.
Tetoau e
O mer
A rave mai ia ku
Prends- moi
Tetoau e
O mer
Tama mai ia ku
Purifie-moi
A rave mai toku f/no
Prends mon corps
A faka hoki i te kaina.
Ramène-le au pays
Extrait du chant « Te kapakapa rakau »
Pour lit
par Teva PANI.
Patrick Araia AMARU
80
TE OHO NO TE TAU AUHUNERAA
(Les prémices du temps de l'abondance)
Edgar TETAHIOTUPA
Lorsqu'on lit le livre de Patrick Amaru, on est frappé par l’imagination
prolixe de l’auteur. Certes, on peut penser que cette imagination est mise en
évidence par la relative absence de récits polynésiens, écrits par des
Polynésiens, dans une langue polynésienne ; mais il n’en est rien, l’auteur a
de réelles qualités d’écrivain. Mais je dois avouer que, pour ma part, je me
suis largement servi du dictionnaire (certains termes du livre n’y figurent
d’ailleurs pas). J’y ai donc appris, beaucoup appris. J’ai lu le livre, l’ai relu, un
certain nombre de fois, le temps nécessaire à l’éclosion des sensations et
des émotions... Ce fut alors un ravissement. Patrick a su merveilleusement
allier prose et poésie, se jouant des mots, du sens des mots, de la musique
des mots et des images. Sans complaisance, ni parti pris, le livre de Patrick
Amaru est d’une grande qualité littéraire ; vraiment !
Il se compose de quatre nouvelles. Les deux premières situent
l’action dans la période pré-européenne ou au début de la présence
européenne. Quant aux deux dernières, elles se déroulent de nos jours. Si
les trois premières prennent pour cadre la vallée de Papenoo et ses environs
(cadre que connaît très bien l’auteur), la dernière, elle, se déroule aux
Tuamotu et à Tahiti.
La première nouvelle retrace les difficultés vécues par un clan. Ici, des
difficultés de subsistance, lourdement payées lorsque le tapu est enfreint. Il y
va
de la survie du clan. Une interdiction de consommation (ou rahui) est
prononcée sur le ùru. Dans cette société, avant de procéder à toutes formes
de cérémonie, il faut avoir la faveur des dieux (ici la cérémonie du fi). Mais
des signes annoncent leur colère. Le tapu a été enfreint... le coupable doit
être découvert et puni... Sentant sur lui le poids d’une lourde responsabilité,
dernier se dénonce, ou plutôt... cette dernière, puisqu’il s’agit de la
femme du chef du clan. Elle justifie son acte par le désir d'assurer la vie de
ce
l’enfant qu’elle porte. Décontenancé, le chef ne sait que faire. E aha pai te
parau o te here i mua i te pohe o te nünaa ? (Quelle place accorde-t-on à
81
l'amour face à la mort qui menace le clan ?) Il n'aura pas à faire ce choix
terrible, puisque son épouse décide de se donner la mort.
La deuxième nouvelle est une version remaniée de la naissance du
ùru (Artocarpus altilis). Pour n'avoir pas écouté les recommandations, Arona,
le grand arii de Hapaianoo (ancien nom de la vallée de Papenoo) sera puni
de mort. Au lieu où il fut enterré, jaillit le premier arbre à pain. Ici, comme
dans la version connue, l’arbre à pain prend naissance du corps d’un défunt.
Ce thème, récurrent dans les traditions orales, voit des êtres humains se
transformer en plantes nourricières afin de sauver les hommes de la famine.
première nouvelle que dans la deuxième, émergent le
sacrifice comme rachat, et la naissance, après la mort, comme nouvelle vie.
Autant dans la
Ua ohi mai te pu fenua i te ohi ùru (de la terre naquit la première pousse de
ùru). En comparaison avec la religion chrétienne, cette situation montre une
grande proximité avec la mort du Christ, comme rachat des péchés pour la
survie des hommes.
La troisième nouvelle repose sur un
thème plus actuel, plus en
vogue : la recherche de l’identité (culturelle). La pêche aux chevrettes
emmène le jeune Raurii à un endroit inconnu de lui. Il y découvre surpris un
paquet enveloppé de feuilles de tï (Cordyline fructicosa), posé sur une plateforme de pierres... Bizarre ! Oui, ce paquet lui semble bien étrange en ce
lieu. Il ne tarde d'ailleurs pas à y entendre des voix. Saisi par la peur, il
procède à son observation minutieuse. Il l’ouvre et découvre une pelote de
ficelle qui ressemble étrangement à la forme d’une pieuvre. Soudain, une
récitation de sa généalogie se fait entendre. Il reconnaît la voix de sa mère...
perçoit d'autres: «Temps de la .jeunesse (tau âpï), temps de
(tau horo püpara)... Où sont les valeurs (faufaa) de nos
ancêtres ? Sont-ce dans les tatouages, sont-ce dans le port du pareu ? » Le
voilà perplexe, en proie à des questionnements. Aussi, décide-t-il de partir à
la quête de son identité... avec pour mission, de continuer la tradition en
devenant le Lien (te Àha). La question de la recherche de l'identité, évoquée
ici, n’est pas spécifique à la culture; ni à la Polynésie française. Elle pose audelà, la question de la quête de l'homme dans sa dimension universelle.
il
en
l’étourderie
La quatrième nouvelle rapporte des faits plus proches des
préoccupations des gens, proches de la réalité domestique. L’histoire se
passe aux Tuamotu et à Tahiti. Tahiti, miroir aux alouettes, attire par ses
mille facettes. Malheur à celui qui ne s’y est point préparé. Teruake en fera
82
l'amère expérience. Inadapté à la société de consommation, à ses
ses
Mais
valeurs, à
modes, il sombrera dans l'alcool. Désespéré, il tente de se suicider.
voix l’en dissuade. Une voix, une
image, une
chaleur... c’est son père. Il s'en retourne chez lui,
une
présence, une
près de sa femme, près de
son enfant. Il renaît. Grâce à “Matame Nina”
(c'est ainsi qu'il l’appelle) institutrice de Tahiti en poste aux Tuamotu -, il
apprendra à lire. Il tirera parti
de cet atout et deviendra un
personnage incontournable de l’île, cultivé,
philanthrope et aimé de tous.
Bonne lecture !
Edgar TETAHIOTUPA
Jimmy LY
APRES
UN
LITTERAMA’OHI,
PICTURAMA’OHI?
Après un séduisant Festival du Livre plein de promesses organisé par les
éditeurs eux-mêmes, la place TO’ATA a été le théâtre d'un Festival des
artistes polynésiens regroupant des exposants en peinture,
sculpture, élargi
à des pôles thématiques en tatouage, photographie et éditions d’art. Défilés
de mode et groupes folkloriques de percussion ou de
musique avaient
également leur place, contribuant à accentuer encore plus le côté hétéroclite
de la manifestation.
Le festival de peinture (465 toiles selon le
journal Te Fenua) aurait pu
constituer à lui seul un événement. Comme il aurait pu être le fait des
galeries d’art locales prenant le relais des éditeurs dans le domaine du livre.
Mais devant la diversité et l’ampleur du nombre. des
exposants,
l'organisation est finalement revenue à un organisme gouvernemental bien
rodé dans les manifestations populaires. Avec les
gros moyens logistiques
dont il dispose, celui-ci s’est chargé de tous les détails matériels de cette
importante organisation. Le gouvernement avec les responsables de
TO’ATA semblent vouloir se lancer dans ce qui pourrait devenir à l'avenir
une véritable industrie d’activités
festivalières, avec comme futur objectif,
d’en faire une incontournable composante dans le tourisme culturel.
Prendre possession d’une place aussi grande que TO’ATA semble être de
prime abord trop compliqué pour une prise en main privée. Est-ce aussi trop
demander à des gens bénévoles, esseulés, dispersés, avec
parfois des
intérêts et des objectifs divergents ? En attendant le
courage de croire en
soi-même et les moyens de se prendre en mains même modestement, il faut
accepter de défendre les arts, quitte à les subventionner et ce, sans passer
par trop d’états d’âme. Par ailleurs, le Prix du Président pour la promotion
84
des artistes de Polynésie est une forme de reconnaissance artistique pour le
vainqueur, tout en ajoutant, ce qui n'est pas désagréable, du beurre dans le
fafa.
Autre côté positif, ces fêtes collectives ont pour effet de resserrer le tissu
social polynésien. Elles permettent de cultiver le sentiment d’appartenance à
une vie collective. Elles servent également à combler le fossé entre les
générations comme les communautés et se transforment en espaces de
discussions, de rencontres, de confrontations et d’échanges entre les
participants qui peuvent se révéler utiles et fructueux. Il n’y a qu’à voir qu'en
matière de danse, n'assiste-t-on pas dans le fenua à une recomposition
comme
à
un
nouveau
questionnement des fondations de la danse
traditionnelle sans nul doute propice à stimuler une saine émulation parmi
les chorégraphes locaux ?
Aussi peut-on penser que la bonne fréquentation des visiteurs au festival est
la preuve d'une demande évidente de la part du public de valorisation des
artistes du Territoire. L’attente est là et perceptible. Mais si l’utilité et la
pérennité d’un tel festival peuvent ainsi se justifier, qu’en est-il cependant de
la valeur artistique des oeuvres présentées ?
Une première réponse est apportée par les tables rondes animées par Jean
DIGNE sur le thème « l’Art en Polynésie, la vision des artistes ». Au-delà des
opinions que tout un chacun peut se permettre d'en avoir pour exprimer un
jugement sur les œuvres soumises à notre introspection, il faut reconnaître,
selon l'opinion unanime, l’extrême variété des œuvres présentées sans pour
autant parler de foisonnement dans la créativité. Même si l'excellence de
l'inspiration est un critère particulièrement ardu, l’ensemble du public a pu, à
l’issue du festival, se faire à l’idée d’une extrême disparité de qualité dans
les œuvres présentées. Dans la réussite d'une œuvre quelle qu’elle soit, la
bonne volonté ne suffit pas toujours. Comme en écriture, les bases
picturales fondamentales sont toujours nécessaires à la naissance d’un bon
tableau, bien qu’elles ne soient pas suffisantes. Quoique dans ce dernier
cas, c’est le génie qui pourvoie le reste et transcende les lacunes s'il en
existe.
D’un autre côté, cherche-t-on
parmi les exposants un futur petit-fils de
GAUGUIN ? Bien qu’il ne s'agit pas de faire de l'élitisme, c’est à l’artiste luimême qu'incombe la rigueur dans l’excellence des choix de ses œuvres à
85
présenter sans qu'aucune autre censure puisse être exercée à son encontre.
Car le danger est que ce festival prenne l’allure d’un fourre-tout ou d’une
foire commerciale où ne serait présente que la diffusion d’un certain savoirfaire faisant fi des valeurs artistiques. Tous les exposants pouvaient encore
mieux faire dans la qualité de la présentation des stands.
Certaines des
exposées auraient ainsi pu bénéficier d’un meilleur éclairage sans
jeu de mots.
œuvres
Le public est en droit de connaître les intentions des œuvres présentées
pour pouvoir se faire une idée de la valeur de l'artiste. Il s'attend à ce qu’on
lui présente des œuvres de qualité, et contrairement à ce que l’on croit, il est
plus attentif et connaisseur que ce que qu’on veut bien lui accorder. Aussi il
ne faudra pas que les exposants le déçoivent lors d’un prochain festival/
mais bien au contraire, qu’ils réussissent à l’étonner, le séduire et l’envoûter
dans une symphonie de formes et de couleurs propres à susciter de futures
vocations d’artistes.
Comme toutes les fêtes polynésiennes,
le Festival des artistes a été un
succès populaire. Les Polynésiens ont depuis toujours l'art et le secret de
transcender ces manifestations, malgré leur air de déjà vu, conventionnel et
surprise. Mais à défaut de révéler des talents inconnus, grâce au public
artistes, elles deviennent en fait des lieux de démonstration de
convivialité polynésienne, où régnent la civilité, la joie de créer et le partage.
Si quelqu’un a envie de devenir un artiste, voici un espace qu’on peut
qualifier de bon aloi, où chacun peut s'attarder, faire preuve de curiosité,
admirer, prendre une leçon, critiquer, voir ce qu’il faut ou ne faut pas faire,
en somme s’enrichir d'une belle somme d’images des autres dans une
exploration de couleurs sans secret, et ce sera une première.
sans
et
aux
De fait ces journées très colorées ont pu mesurer le degré de la vitalité des
impulsions artistiques qui se trouvent sur le Territoire, même si quelques
talents confirmés ont pu faire défaut. Ce ne sera, j’en suis sûr, que partie
remise. En déambulant à travers les allées, j’ai pu constater que ce festival a
encore une fois démontré si besoin est, combien la diversité des cultures est
encore
nécessaire à une meilleure compréhension de l’âme humaine. Et
cette floraison
d'inspirations diverses est le gage d’un développement
culturel polynésien unique, sans discrimination, ni exclusive, où chacun peut
se nourrir de l’art de l’autre pour
le plus grand bonheur de l’humanité.
Jimmy LY
86
Florise CAUSSI
Je m’appelle CALISSI Florise, je suis née en France de père français et de
mère polynésienne. Ayant passé toute mon enfance en métropole, ma mère
décida de nous faire connaître son île « TAHITI » où nous arrivâmes en juin
1983. Et sur cette île de tant de beauté et de senteurs
paradisiaques,
comment ne pas être poussé à la création ?
J’aime l’art dans différents domaines et ai eu l’occasion de l’approfondir dans
la magie et l'art scénique.
Effectivement j’ai travaillé à la Compagnie Parenthèse de 1994 à 1997 où j’ai
participé à de nombreux spectacles.
Nous nous produisions dans l’atelier théâtre pour les petits spectacles et
donnions de grandes représentations dans les sites du patrimoine culturel
comme le Marae ARAHURAHU de Paea pour « NOA NOA » (1994), dans
les hôtels, au Beachcomber pour « Les Amants Magnifiques » (1995) et au
Maeva Beach pour « A la recherche du Mea perdu » (1996).
En 1995 durant ces spectacles j’ai fait la connaissance d’un magicien
professionnel et suis devenue son assistante et partenaire de spectacle pour
les prestations qu’il donnait dans les entreprises, écoles ou pour des
particuliers.
Nous présentions de grandes illusions comme la lévitation, la femme coupée
en trois, la tête qui se balade et je présentais aussi des petits numéros de
prestidigitation et d’objets volants.
Nos spectacles nombreux et inédits sur le Territoire ont pris fin en 1997 par
son retour en métropole.
En 1999 j’ai eu la chance d’être prise pour un tournage avec la Gaumont
Production en tant qu’actrice de complément (nous étions trois polynésiens)
et durant ces cinq mois de tournage à Tahiti j’ai pu me grandir une fois de
plus d’une nouvelle expérience.
Ces activités m’ont enrichie et ont augmenté mon désir de rencontre, de
dialogue et de partage.
Et si il y a le corps et la parole pour passer un message il y a aussi les mains
et notre imagination pour susciter des sentiments.
Je me suis donc passionnée plus particulièrement pour la peinture et la
création de tableaux que je veux originaux.
87
J'aime faire des tableaux pour le travail des couleurs, la recherche dans la
composition et l'utilisation de différents matériaux. Aussi mes tableaux en
relief m'offrent des possibilités multiples de regrouper la peinture, le collage,
la sculpture et la couture sur un même support.
Ce travail je l'ai présenté lors d'une exposition intitulée "Au gré d'un voile" en
décembre 1999, ce fut ma première et seule exposition.
Durant cette dernière j'ai voulu faire intégrer le tableau dans notre réalité par
le relief et le fait que certains éléments dépassent du cadre.
Pour moi faire des tableaux c'est créer un support visuel qui suscite des
sentiments, une réflexion ou des interrogations chez la personne qui les
regarde.
J'ai fait de nombreux tableaux pour des particuliers qui voulaient faire plaisir
à des proches.
Je fais aussi des
fresques. Un travail complètement différent dans la
recherche et la démarche. La grandeur de la peinture nous fait vivre dans ce
tableau, on s'y intègre complètement. La peinture n'est plus un élément de
décoration, c'est une partie de notre réalité grandeur nature. J'en ai fait
plusieurs.
-En 1998 chez des particuliers j'ai peint une vue panoramique d'une baie sur
trois pans de mur à Taapuna.
-En janvier 2000 pour un club de plongée "Eleuthéra" j'ai peint une fresque
de 7 mètres de long sur 3 mètres de haut représentant un fond sous-marin.
-En juillet 2000 à la cafétéria du groupe Axa j'ai peint une vue panoramique
profondeur avec un habillage de la fresque en pae ‘ore ( 6 mètres sur 2.5
mètres)
-Et en août 2001 j'ai décoré l'intérieur d'un vidéo club à Taapuna.
en
Aussi l'organisation de ce Premier Festival des Artistes Polynésiens que
nous a offert la place TOATA m’a réjouie car elle nous a permis à tous de
faire connaître notre travail et de partager nos passions durant ces journées
d’exposition et de rencontres.
Mon souhait pour l’avenir serait de trouver un métier qui m’assure une
stabilité dans la vie active afin de pouvoir en parallèle financer ma vie
artistique. Je continuerais ensuite à mettre sur toile, panneaux ou fresque
mon imagination et ma sensibilité sur ce monde qui m’entoure.
Florise CALISSI
88
Michel CHANSIN
Né le 04 Mars 1958 à Papeete, je découvre la photo à 11 ans dans le
petit labo de mon frère Jean-Marie où je ruine par mauvaise manipulation
tous les tirages de la journée.
Je commence à photographier à 15 ans en autodidacte, tout en.
découvrant les grands photographes dans les magazines: Robert Doisneau,
Henri Cartier-Bresson, Lartigue Robert Frank, Sieff....
J’étudie 1 an le photojournalisme à Santa Monica, Los Angeles
en 1979.
En
1980 j’accomplis
mon
service
militaire
en
tant
que
photographe.
Je participe en tant que journaliste aux magazines Scope devenu
ensuite IMUA, et à la création de la première radio libre de Tahiti, Radio
Tahiti Maintenant, devenu ensuite Radio Tiare, actuellement Radio 1.
Je continue en parallèle mon travail personnel et les commandes:
mode, publicité, mariages...
Hiatus entre 1983 et 1995 pour des raisons familiales.
Au nombre des activités marquantes en tant que photographe, je
citerai :
la réalisation d'un rêve: sortir un livre hommage sur Tahiti et ses
-
habitants.
l’exposition des premiers tirages pour le livre à la Maison de la
-
Culture de Castres en 1999, lors d'un voyage en France en juillet.
l’exposition à Biarritz dans le cadre du festival « Terre d'images »
-
la sortie du livre « C'esf une terre ma'ohi» aux éditions Au Vent
-
des Iles en juin 2002.
l’exposition de 10 photos place Toata au Festival de la Photo de
Papeete du 07 au 13 Octobre 2002.
-
89
De la photographie en Polynésie
La Polynésie est un paradis pour les photographes. Pas dans le sens
que l'on a toujours donné à ce mot, seulement dans celui de la qualité de sa
lumière.
Bien sûr, il existe d'autres lieux, mais pour une fois, en photographie
noir et blanc, il s'agit de notre propre pays. Et cette lumière nous donne
envie de capter son intensité, uniquement par moyen détourné, dans ce
pays de la couleur, donc des peintres, et de la vahiné.
Là où le noir et blanc entre en jeu, c’est justement dans sa capacité,
par le moyen de contrastes violents, à enregistrer, un tant soit peu, l'intensité
de cette lumière unique.
Serait-ce là la seule raison de sa fugacité et de sa fragilité?
Dans une vallée baignée de lumière, sous les arbres que l'on coupe si
facilement ici, ou devant le lever du soleil à Hitiaa, après la pluie, la pureté
de l'air joue un grand rôle.
Paradis, avions-nous dit ? Oui, mais également paradis pour tout, de
la pollution à outrance aux violeurs d'enfants. Ce pays qui est le nôtre est
magnifique, terre d'abondance tel qu'en
y
pataugeant, nous perdons
conscience de notre chance.
D'Erwin Christian et Jean-Claude Bosmel, en passant par Adolf
Sylvain (quelle perte que la disparition de ses clichés de reportage! ),
jusqu'aux photographes d'aujourd'hui - je pense notamment à Marie-Hélène
Villierme -, nous avons tous admiré cette vision du mythe bien réel de Tahiti
et ses îles.
Ajoutons - y tous les photographes et hommes d'images ayant
séjourné ici, et l'on pourrait croire ce mythe, et ce qui fait justement ce
mythe, vivant à jamais.
Pourtant, le risque ne cesse de grandir...
A l'instar de la peinture,
la photographie peut prendre de multiples
visages: contemplative ou réaliste, arrangée ou instantanée, et pourtant quel
formidable moyen de mémoire pour ce qui a été.
90
Chaque jour, je rends grâce au ciel d'être venu au monde ici, et la
pratique de la photo permet de conserver une trace de ces moments
magiques d'émotions ressenties et vécues: malgré les tragédies, malgré
cette pesante vie de tous les jours, trouver encore la force d'initier cette
étincelle qui nous ouvre le coeur, pour nous permettre de voir et d'aimer, et
donc de photographier, envers et contre tout.
Des photos que l'on a réussi à capter, et toutes celles qui ont été
manquées, tout cela n'est rien, tellement innombrables celles qui se
présenteront devant celui ou celle qui voudra bien d'elles...
Pour le photographe, il s'agit bien de cela: être dans cet état de veille
permanent pour attraper le plus possible de ces images qui passent. Tahiti
est si photogénique que je veux lui rendre hommage à chaque
image, pour
défendre son intégrité et sa nature, sa beauté qui doit nous permettre de
nous élever constamment et lui présenter nos
respects
Reste à trouver le temps et les moyens de couvrir l'ensemble de la
Polynésie.
.
Tout peut être photographié, et le photographe est ce témoin désigné.
Témoigner de ce qui a été ? Ou bien témoigner de ce qui doit rester ?
Nous appartenons à cette terre, et non le contraire.
Que cette vérité première nous serve de racine, et nous aide à
voir au-delà des choses matérielles avec cette distance si nécessaire pour
ne
pas se laisser submerger par
caractéristique de l’être humain.
ce
sentiment de supériorité si
Michel CHANSIN
91
HOMBO
Michèle de CHAZEAU.X
«
J'ai terminé la lecture du livre de Chantal Spitz, « Hombo » et j’ai
déjà envie de le relire... Je me suis laissée prendre au piège de ses phrases
cadencées, inponctuées, dirais-je pour jouer comme elle avec les mots
qu'elle fabrique à plaisir, au piège de ces interrogations latentes, au récit de
ces non-dits impossibles à dire, qui pèsent au cœur, à la tête, encore du
petit garçon Ehu qui grandit, joue des épaules et devient Hombo.
Tout
commence avec
une
histoire de
nom...
La tradition était là
pourtant qui avait inspiré à Mahine le choix de ce nom Vehiata, en souvenir
de l’ancêtre, grâce auquel ce mootua continuerait à tresser ce lien invisible
qui attache à la terre, à la famille...
Mais pourquoi encore sacrifier à ses traditions d'un autre âge ? Il faut
vivre avec son temps !... et le père baptise son fils du prénom d'Yves... un
prénom qui lui ouvrira sûrement la porte de l'aventure nouvelle vers d'autres
pensées, d'autres habitudes et d'autres besoins.
Un instant paralysé par la stupeur, Mahine se tait : « il cherche à quel
moment il a manqué à son devoir, à la mémoire qui porte de génération en
génération le monde de leur monde. Voilà que son fils né de lui grandi de lui
a, là-bas il ne sait pas vraiment où il n'a jamais quitté son île, rompu la
continuité. Son corps est lourd du changement qui rampe quand les yeux
des hommes se piquent de lueurs inconnues quand les paroles parlent des
besoins inouïs quand les gestes gesticulent la hâte précipitante. Même ses
petites filles depuis qu'elles fréquentent l'école se sont mises à la langue
étrangère et sa douleur est alerte quand elles s'échappent dans ce parler
auquel il n'entend rien porteuse du danger qui les menace. Son ventre se
tord quand il les regarde, enfants d'un espace étranger. »
Mais on ne bouscule pas aussi facilement les usages ! Pour ne pas être
Yves, il devient Ehu, du nom de cette couleur particulière qui depuis toujours
92
et sans qu'on sache pourquoi dore certains êtres et pare leur chevelure de
fils de Soleil.
Ehu vit, heureux, sa petite enfance ; tranquille dans son île, auprès de
grands-parents et Chantal décrit dans ses menus détails les gestes
précis, efficaces qui relient l’enfant à son fenua : l'art de planter le Tara, de
marier la vanille, les moments intenses où, sur la plage, au retour de la
pêche un, l'enfant et l’aïeul parlent, racontent. Et puis un jour, c'est la rentrée
: l'école n'est-elle pas obligatoire ?
ses
Ehu devient Yves, enfant perdu...
« Tu t'appelles Yves et on t’appellera comme
ça, à l’école. Estime-toi
heureux de ne pas avoir un nom de sauvage. Yves est un joli nom. »
« Il ne se reconnaît pas dans ce prénom
qui change son identité lui
vole son essence sa couleur son origine. Yves ne correspond à rien. À
personne. Surtout pas à lui... »
« Ehu
apprend vite à s'isoler pour se retrouver. Il lui suffit de se laisser
prendre par la mer de l'autre côté des fenêtres, qui clapote gaiement comme
pour l'inviter à la vie vivante celle qui fait corps avec le corps. Cette mer où
est inscrite son histoire intime qu'il a fait petit garçon aux muscles déliés à la
peau brillante aux cheveux dorés. »
Pourtant « il a soif d'apprendre de comprendre de savoir. Chaque soir
assis près des cages des coqs de combat de son père qu’il a soignés nourris
entraînés il se plonge dans son cahier de lecture... Les lettres se bousculent
pour faire les mots enchaînant la farandole des phrases qui devraient lui
offrir Tailleurs qu'il pressent. À force d'entêtement il se hasarde dans la
touffeur des signes écrits. Il s'achemine sourdement vers leur réunion leur
combinaison. Il atteint laborieusement leur harmonie dont il tire les sons
corrects. Leur résonance ne fait naître aucune image aucune idée. Dans sa
tête il n'entend qu'un crachote-ment nébuleux. Les mots ainsi éclos le laisse
souvent aveugle vacillant une réalité étrangère.
sens. Madame leur a pourtant
Il s'accroche de tous ses
répété qu’ils lisent une histoire mais lui lit des
lettres des mots. Pas une histoire. »
«
Comment enfanter une histoire avec des mots incohérents des
images inconsistantes qui balbutient un monde inarticulé. Et quand elle pose
93
des
questions il se demande où il pourrait trouver les réponses. » Les
réponses, il les aurait... Il suffirait d'un regard, d'une sympathie qu'il ne
trouvera que dans l'autre école, l'autre classe, celle qui prépare au certificat,
diplôme sans poids qui ne lui permet pas d'être ce Vehiata dont il porte le
nom.
Il devient Hombo, adolescent superbe qui n'a sa place qu'au milieu
des autres garçons,
blessés de ce même mal-être, de ce nulle part où
exister, de ces jeunes et qui n'osent plus être de véritables Taurearea... et
l'auteur de décrire les souffrances, les pulsions, les retenues de ses « pasencore-hommes » avec une poésie subtile, pathétique en un style sans fin
ou
les mots se suivent, se bousculent, lourds de sens et de vie, dévoilant
pudiquement les pensées rentrées qui ont fabriqué ces boules de peines et
d'exil.
Ehu décide de partir, mais avant, il a besoin de retrouver la tendresse
de Teraimateata, sa grand-mère.
Pour lui, elle a pêché dans le lac ces
poissons préférés, elle a frit des firifiri, il parle peu :
« Sers-toi encore ! » elle connaît son
appétit.
«
Tu pars ».
Le moment est sérieux. Il attend.
À elle reviennent les dernières
paroles il est là pour les recevoir.
«
Quand tu seras là-bas mon fils n'oublie pas. Je t’ai choisi une terre
pour bâtir ta vie venue de tes tupuna. Un homme a besoin d'être parmi son
peuple sur sa terre pour être un homme. N'oublie pas de rentrer. Prions le
seigneur pour qu'il t’accompagne veille sur toi et te ramène. »
« L'avion décolle. Hombo
part pour exister ».
Ainsi raconte Chantal T. Spitz dans son livre Hombo, Editions Te Ite.
Michèle de CHAZEAUX
(« Chronique à malice », dimanche 15 septembre 2002.)
94
Parution du Bulletin du LARSH
«
De l’écriture au corps »
Bernard RIGO
C'est à l’initiative de l'ISEPP (Institut Supérieur de l'Enseignement
Privé de Polynésie) que le LARSH a été créé. Ce Laboratoire de Recherche
Sciences Humaines vient de publier son premier ouvrage, dédié à une
réflexion qui s’articule autour des thèmes de l'écriture et du corps.
en
Ce livre, illustré par les photos pleines de sensibilité de MarieVillierme, est composé de différents articles écrits par des
chercheurs et des personnalités de la Polynésie : chacun traite une question
spécifique à partir de sa discipline propre. Ainsi des analyses
Hélène
anthropologiques, archéologiques, linguistiques ou ethnologique, par la
leur éclairage, nourrissent une réflexion sur la culture
polynésienne, dans sa complexité et sa profondeur. Chaque article est
précédé de trois résumés : en français, tahitien, anglais (traduction anglaise
assurée par Jean-Pierre Lebrun).
diversité de
A cet ouvrage, introduit par Bertrand-F Gérard, directeur de
recherche à l’IRD-CNRS, ont participé, dans cet ordre :
Flora Devatine, membre de l'Académie tahitienne, qui s'interroge, à
partir d’une approche linguistique, sur le corps comme lieu de souffrance et
-
d'expression ;
Olivier
Ginolin, ethnologue, qui montre comment les marna,
gardiennes des secrets des fabrications artisanales, témoignent aussi, par
leurs postures professionnelles mêmes, d'un corps emblématique
qui a son
propre langage culturel ;
-
95
Pierre
Ottino, archéologue, qui décrit quelques pétroglyphes
marquisiens et évoque les analogies frappantes avec des motifs de
tatouages ou « dermoglyphes » ;
Tamatoa Bambridge, anthropologue, qui réfléchit sur l’impact de
-
-
l'avènement de l'état civil sur l’identité de l’individu, notamment au niveau de
la transmission des noms et de la filiation ;
-
Jean-Marius Raapoto, linguiste, qui, se penchant sur le phénomène
d’interlangue, déchiffre un peu, pour nous, ce nouveau code linguistique
émergeant que constitue le « français local » ou « tahitien à la française » ;
Jacques Vernaudon, linguiste, qui explique que l’usage de concepts
grammaticaux hérités des langues indo-européennes n’est pas pertinent
pour décrire les langues polynésiennes et peut aboutir à des représentations
-
contradictoires ;
Edgar Tetahiotupa, anthropologue, qui examine les rapports
qu’entretiennent les personnes avec leur langue maternelle, en particulier les
langues polynésiennes,
Simone Grand, scientifique devenue anthropologue, qui pose la
question essentielle des difficultés propres au chercheur étudiant sa propre
-
-
culture ;
Bernard Rigo, enfin, philosophe et coordonnateur de cet ouvrage, qui,
après avoir examiné sous quelles conditions les sciences humaines sont
légitimes, rappelle qu’elles participent d’une dynamique de l’écriture, que
celle-ci peut contribuer à libérer la parole et le corps.
-
Trois rubriques jalonnent aussi le livre :
-
une
rubrique « Rencontre » dans laquelle Michèle de Chazeaux
s'entretient de la danse avec Louise Kimitete ;
une, rubrique « Découverte » qui nous permet de faire le point, avec
Robert Veccella, sur l’archéologie sous marine en Polynésie ;
-
rubrique littéraire où Jean-Marius Raapoto nous introduit à la
poésie de Henri Hiro et accompagne le texte en tahitien d’une traduction
-
une
libre en français.
Ainsi, tandis que les écrivains de Polynésie se rencontrent et
grâce à leur revue Littérama’ohi, les chercheurs de
Polynésie se rencontrent et mêlent leurs réflexions dans le bulletin du
LARSH. La naissance quasi simultanée de ces deux lieux d’écriture est
plus
mêlent leurs voix
96
qu’un effet du hasard. Ces deux types d'expression se complètent et les
ouvrages collectifs sont animés du même esprit et du même dynamisme.
Le premier vœu des chercheurs est sans doute celui de la
rencontre et du partage : d’une génération à l’autre, d’une discipline à l’autre,
il s'agit de conjuguer les voix plurielles de la recherche.
Le second vœu est celui du rayonnement : exporter la parole
savante, dans sa légitimité, du plus proche - l’enseignement des siens - au
plus lointain - l’information de tous les autres ; c’est dans l’échange et la
réciprocité qu’une connaissance de l’homme et des peuples devient
possible.
Le troisième vœu, à terme, est d’associer, par le truchement de
ces différents chercheurs polynésiens, les acteurs discrets de la culture, qui,
par leurs savoir-faire et leurs expériences, en assurent la richesse et la
diversité.
Il y a un dernier vœu, plus secret, celui d’aller au plus loin de soi :
pas en prenant une pose érudite et une voix impersonnelle, mais en
tenant compte de l’émotion qu’une telle recherche sur sa propre culture peut
non
il ne s'agit pas là d’un obstacle à la connaissance mais bien
plutôt d’une invitation à en apprendre davantage. C’est assez dire si une
telle démarche exige du courage intellectuel et combien il est important
qu’elle s’inscrive dans une dynamique collective.
provoquer ;
Bernard RIGO
97
HOMMAGE
à
Haavi TAPUTU - RYTZELL
En février 2002, à la veille de nos
départs respectifs, - toi en
partance pour l'au-delà de ce monde, vers celui de nos ancêtres, moi pour
«
l'en de ça simplement-,
Et comme cela se
passait régulièrement à chaque fois que nous
étions en communication,
Nous eûmes, toi et moi, une longue conversation téléphonique.
Il s’avère que ce fut la dernière.
Le ressentions-nous ? Le pressentions-nous ?
Au début et autant que je m’en souvienne, est-ce par respect ou par
pudeur, ou par refus, par peur, nous communiquions sur le fil, à la surface
des choses, sans rien exprimer de l’intérieur de l’être, de notre
angoisse
existentielle profonde.
Puis peu à peu, et malgré la maladie, ta grande faiblesse et ta
difficulté à parler, et comme toujours, comme à chacun de nos échanges, tu
allais au fond des choses,
Car une conversation avec toi n’était jamais une suite de banalités.
Ce que tu exprimais était profond, et je n’avais pas toujours le temps
de te suivre dans tes analyses.
Mais tu me touchais, tu me séduisais par tout ce que tu trouvais à
dire, par les avis pertinents que tu exprimais sur chaque petit fait et grand
événement de/dans notre société polynésienne,
Sur ce que ton regard perspicace avait saisi, et que tu
décortiquais
sous ton
analyse imparable,
Car tu prenais les choses à cœur.
98
Quand tu demandais et prenais des nouvelles des enfants, et parmi
ces derniers, ta filleule,
Ce n'était pas pour être polie,
C’était pour t'informer vraiment,
Et pour donner ton avis,
Un avis pertinent,
L’avis de quelqu’un qui connaît la vie et ses difficultés.
Tu faisais partie de ces adolescentes de la fin des années 50, - nous
en étions
quelques-unes ! - qui n’avaient qu’une seule envie :
Partir !
Voir le monde et frotter sa cervelle à d’autres !
Tu avais donc amenée d’ailleurs, notamment du Canada, de Suisse,
de France, toute une expérience,
De vies et de réflexion sur la vie.
Donc, la veille de m’envoler vers ma quatrième mo’otua, « art et
beauté », qui venait de naître à Pékin,
Je t'avais appelée pour avoir des nouvelles de ton roman que tu
semblais prête, il y a un an, à traduire en français,
Pour que tu en parles dans la revue Littérama'ohi.
Mais ce fut alors pour apprendre que
dernières forces de ton corps
la maladie avait rongé les
Et entamé ton moral d'acier.
Malgré ton épuisement nous avions devisé comme d’habitude sur nos
enfants, sur la solitude des parents après l'éloignement de ces derniers,
Et au milieu de nos sujets de conversation habituels de préoccupation
d'ordre politique, social, culturel,
Nous avions abordé celui de la
langue, de la littérature, et de
Littérama’ohi.
«
L'idée
de
la
revue
pour
encourager
la littérature est
intéressante », me disais-tu.
«
Parmi les textes à écrire, il faudrait penser aux récits pour les
enfants, comme l'histoire de Honu et de Tupa, de la tortue et du crabe,
Des petits contes, en français », ajoutais-tu.
99
«
Parce que le tahitien est une langue très difficile ! », pensais-tu
et précisais-tu.
«
Car pour l'écriture en tahitien, il faut tout revoir, la grammaire, le
vocabulaire,
Et quand je lis, ce n'est pas mieux !
Je sais qu'il yen a qui ont la facilité de l'écriture en tahitien,
Je les admire ceux-là ! ».
«
-
Tu devrais écrire en français ! » t'avais-je suggéré.
Pourquoi pas ? » fut ta réponse,
Et toi de poursuivre :
«
«
C'est vrai que tout n’est pas dit, comme nos sentiments, nos
émotions.
Et ce qui réchauffe le plus, ce sont les sentiments humains !
Or dans ce qui est publié, je ne dis pas qu'il n'y a rien, mais la
plupart du temps, c'est commercial.
Moi, dans ce que j'écris, j'essaie de ne pas trop romancer : c'est
fiu de lire cette vie d'enfance,
Enfin, soyons humbles ! »
Ajoutant peu après :
« Il faut
fréquenter le monde culturel pour comprendre mieux.
C'est une très bonne chose, comme dans votre groupe, de rencontrer des
personnes qui veulent s'améliorer.
Il faut avancer.
Moi, je veux m'améliorer,
Par exemple, en tahitien.
Mais en général, les bonnes décisions, ce ne sont pas les plus
faciles à suivre !»
Puis un peu plus tard :
«
Je suis contente pour Amaru : il veut qu'on l'édite.
"
Cela fait quinze ans que j'écris, j'aime beaucoup écrire !" m'a
t- il dit, lors du déjeuner à la Présidence.
-
Je trouve qu'il a de la patience.
C'est une femme de Paea qui a eu le troisième prix. Elle aussi,
elle aime écrire. »
Enfin :
«
Je me souviens que j'aimais bien écrire,
100
Mais il fallait alors beaucoup plus travailler,
lire beaucoup, se
documenter... »
A présent, je suis bien aise de ia conscience d’avoir eu le privilège de
recueillir des paroles à transmettre en ces bribes - rien que des bribes
malheureusement, tu me le pardonneras ! - d'une dernière conversation que
la mémoire a retenues d'une amie en partance pour un autre monde,
Des pensées d'outre tombe adressées à ceux de notre monde qui ont
à porter, à faire reconnaître et avancer l'écrit pour à leur tour avancer avec
l'écrit.
Merci Haavi !... Repose en
paix ! »
Haavi TAPUTU - RYTZELL dite Iva
Etait originaire de Maupiti et elle avait participé en novembre 2000 au
Concours littéraire Prix du Président où elle a obtenu le deuxième prix
pour son roman autobiographique,
«
TU RI A, tau tamarii raa »
Nonobstant ses problèmes de langue, notamment dans l’écriture en
tahitien
car le vécu et la pratique de la langue parlée, elle les avait Elle y avait révélé un vrai, un authentique, un prometteur talent de
-
romancière. Elle devait traduire son manuscrit en français.
Malheureusement, elle fut enlevée trop tôt à l'affection de tous les
siens dont son fils Joël vivant aux Etats-Unis,
Et la littérature polynésienne, en elle, perdait une incontestable
graine d'écrivain.
F. Devatine
101
Marie ■ Claude TEISSIER - LANDGRAF
Ecrire un roman, quelle aventure !
Elle
commence
bien avant la
publication, bien avant l'écriture, bien
avant la conception du roman.
Elle germe chez quelqu'un qui se demande ce qu'il est venu faire sur la
planète Terre et que cela le rend curieux de tout. Il aime découvrir aussi bien
les merveilles scientifiques de la réalité que les univers imaginaires des
artistes peintres, musiciens, poètes et écrivains. Mais plus il s'informe, plus il
découvre son ignorance. S'il n'arrive pas à donner une signification aux
conséquences de l'action humaine, à sa destinée, à sa mort qui l'attend,
l'angoisse naît en lui.
Comme la plupart des être humains, cette personne ne peut guère agir dans
sa vie comme elle le voudrait, ou pas aussi efficacement qu'elle le désirerait.
Ce sentiment d'insatisfaction répétée, éprouvé sur fond d'angoisse est très
inconfortable. Comment s'en débarrasser ? Le plus souvent par l'agressivité.
Mais toutes les institutions sociales, tous les dominants de tous poils qui
l'entourent depuis sa petite enfance et toute sa vie durant, l'empêchent d'agir
et de parler de façon agressive. Alors que faire ?
Essayer d'appeler au secours ?
C'est prendre le risque de ne pas être entendu et d'être un jour tenté de
retourner cette agressivité contre soi même - par le suicide - afin
d’échapper à cette situation insupportable.
Fuir dans un monde imaginaire ?
C'est une solution. Mais là, deux écueils attendent l'aventurier solitaire :
-
Ou il s'enferme dans son monde, ne vit plus la normalité sociale et
s'achemine vers ce que notre société appelle "maladie mentale".
Ou bien il se met à créer un nouveau monde, un abri provisoire vis à vis des
autres, car le créateur - sachant ce que c'est que de friser parfois la folie -
décide de rester dans la réalité des autres.
102
Ecrire sa fuite vers l'imaginaire c'est - enfin ! En effet :
agir en se faisant plaisir.
C'est ne plus se sentir ligoté, emprisonné
par des échelles hiérarchiques
plantées tout autour de soi, autour de sa famille, dans son groupe social,
dans son pays, sur notre planète et même au delà.
C’est alléger son mal être, ses révoltes, sa souffrance.
C'est refuser de se laisser abrutir et diminuer
par le quotidien.
C'est naviguer plus loin. C’est s'envoler ailleurs.
C’est avoir envie de témoigner, de laisser un
héritage, de fixer par l'écriture
l’oubli des paroles et celui de sa propre vie.
C'est désirer faire
participer le lecteur à la recherche du pourquoi et du
comment du monde, pour se sentir moins seul. Pour se sentir moins
C'est espérer trouver grâce à lui d'autres
"fou" ?
réponses.
C'est, une fois contaminé(e) par le virus de l'écriture, vouloir repousser sans
toujours plus loin ses propres limites et en aimer à nouveau l'ivresse.
C'est... la réponse de chacun, clamée ou muette.
cesse
Pourquoi écrire sous forme de roman ?
Difficile de répondre clairement car l'imagination est liée à la mémoire avec
ses couches
intriquées de souvenirs et d'automatismes. A chacun sa propre
histoire liée à la socio-culture de son
temps et de son espace social. A
chaque romancier sa propre réponse - s'il désire la chercher et la formuler
-
l'imagination fait aussi bien peur que plaisir.
D'une façon générale on peut supposer que c'est :
Peut-être parce qu'une certaine disposition
d'esprit chez certains, ou
qu'une lecture assidue chez d'autres, les entraîne à transformer à leur gré la
réalité qui les entoure et leur donne le goût de mener une double vie en les
car
*
rendant à la fois acteurs et spectateurs des choses
qui leur arrivent ? Bizarre
cette impression de vivre avec toute sa sensibilité dans un
événement, dans
temps - de se tenir en dehors - en analysant, en
mémorisant tous les détails pour les noter sur papier. Ceci, dans la
perspective de les remanier un jour, de les triturer pour les faire renaître à
une rencontre, et en même
une autre vie dans une autre histoire.
*
Peut-être parce que l'on est "accro" de voyages dans des mondes fictifs
qui
font connaître les sentiments d'excitation et de libération à vivre dans une
autre place,
dans un autre temps, dans un autre personnage que le sien
actuel ?
103
*
Peut-être parce que l'on aime immobiliser des gens, des évènements, des
images, des idées comme dans des panneaux de verre transparent afin de
donner au public l'opportunité de les voir, de les connaître, de vivre à leur
place ? Et si l'on prend goût à éprouver cette forme de toute puissance,
aucune difficulté ne peut entraver alors le désir
d'exposer ces panneaux de
manière toujours plus claire, plus incisive, plus
attrayante.
Certains écrivains sont donc tentés par l'aventure du roman et
accueillent celle ci en gestation.
Un jour, au détour d'un mot, d'une phrase, d'une
chanson, d'un parfum, d'un
événement, surgit le thème principal.
Il s'infiltre peu à peu par flashs successifs dans la conscience. Sans crier
gare. Par exemple, quand on est pris dans les embouteillages routiers ou
quand on assiste à une longue cérémonie religieuse, ou quand on se relaxe
sur la plage dans cet état
spécial de rêve éveillé, etc. A chacun(e) sa façon
d'être "visité(e)". On l'accueille, on joue avec,
puis on l'oublie : les enfants, la
famille, le travail, les obligations sociales sont autant de facteurs d'excuses
?
de dispersion. Cela peut durer des mois, des années. Mais il
insiste
jusqu'à s'illustrer dans les songes et offrir au petit matin plein d'idées de
-
-
développement.
Alors on craque.
Près du lit s'empilent feuilles blanches,
stylos (toujours deux au cas où l'un
épuise son encre), lampe de poche pour mémoriser les messages et les
rêves de fin de nuit ; pour pouvoir se dire en toute
spontanéité - d'une
écriture spéciale et tremblée dans la brume d'une semi
conscience, avant
d'être assailli(e) par des doutes sur son
propre talent ou par la réalité
quotidienne.
Si on prend soin alors de définir
l'objectif essentiel du roman c'est comme si
-
levait le rideau cachant la scène de théâtre. Le
décor, les personnages,
leurs réparties apparaissent de nouveau à
on
îimproviste : quand on fait la
cuisine, le jardin, au cours d'une conversation, en pleine réunion, etc. Pour
parer à toute éventualité, on se dote en permanence et à
portée de mains,
de carnets de notes, d'une
provision de petits carrés de papier pour happer
dans leurs révolutions toutes les idées satellites de
son propre univers
imaginaire. On apprend à obéir sur le champ à leurs exigences, à tout lâcher
pour les écouter, pour les enregistrer car elles ne restent
que très peu de
temps dans un coin de conscience avant de disparaître à tout jamais. Pas
104
toujours facile à faire ! On ruse à l'occasion, d'un air sérieux ou détaché,
pour donner le change à son entourage.
Peu à peu des chapitres s'élaborent et qu'importe si la conclusion se termine
avant le début de l'introduction. Dans le tourbillon hétéroclite des souvenirs,
des innovations, des sentiments, des mots et des notes hâtives, l'œuvre
grossit et prend forme.
Puis vient le moment où l'aventure en a assez d'être intérieure, cachée
yeux de tous ; elle s'agite, se tourne et se retourne, brouillonne,
répétitive. Elle veut naître et galoper au grand jour par le biais de
aux
l'écriture.
Son succès - le mot "Fin" au bas d'un manuscrit prêt à être édité - dépendra
de l'auteur, de sa volonté à être partie prenante SANS RESERVE,, de ses
décisions prises, du genre :
*
Choisir entre faire son ménage régulièrement et terminer son manuscrit.
*
Trouver une place sans risquer d'être dérangé car seule une minorité
d'écrivains peut travailler sur un roman tout en étant entourée par les cris
d'un
bébé, par les boum-boum d'une musique techno, par les rires des
visiteurs. A défaut, faire une provision de boules "Quiès1' (celles en silicone
mou sont les
*
plus efficaces).
Ne plus répondre au téléphone s'il est tout à coté de soi, ou s'organiser en
conséquence.
*
Ecrire la nuit, quand on a achevé tous ses devoirs quotidiens. Mais là
encore, peu de personnes arrivent à réaliser cet exploit.
*
S'astreindre à trouver régulièrement du temps à consacrer à son roman,
car des ruptures
*
de rythme de travail tuent l'inspiration et démotivent.
Prendre le risque de devenir impopulaire dans sa famille et auprès de ses
amis, car, à bien des points de vue, écrire un roman c'est comme entrer en
religion.
*
C'est à tous les coups subir les moqueries et les tentations, comme quand
régime amaigrissant ou comme quand on veut s'arrêter de fumer.
Il y a toujours quelqu'un pour donner un morceau du gâteau "fait exprès pour
on fait un
toi", une cigarette "juste pour voir si maintenant tu peux résister". Il y aura
toujours des demandes de réunion, des invitations, présentées comme étant
impossibles à refuser : "tu pourrais faire au moins une petite exception cette
fois ci."
105
L'aventure, pour être vécue pleinement, exige de l'auteur une discipline
mentale permettant de développer sa capacité à s'exprimer.
Par exemple :
*
Définir les objectifs du roman :
-
S'agit-il de divertir le lecteur à travers une intrigue policière, une
histoire drôle ? S'agit-il de dénoncer le ridicule ou la nocivité de certaines
idées, le bien fondé d'autres valeurs, à travers une histoire d'amour, une
saga familiale ? Ou alors écrit-on une confession secrète avec l'espoir de
gagner le lecteur à sa cause ? Ou encore l'ouvrage est-il une invite à poser
d'autres questions ? Etc.
*
Faire un plan en se demandant :
-
Quels chapitres structureront le squelette de l'histoire ?
Suivant
quels enchaînements logiques?
-
Comment intéresser un lecteur en sachant que c'est le diable qui
attire, le méchant qui fait pleurer, la promesse d'un bonheur parfait sans
repoussé qui fait tourner les pages, le vécu des situations qui rend
cesse
crédible.
A travers quel personnage le lecteur va t-il rencontrer les gens et les
évènements ? A travers l'auteur lui même avec l'emploi du "je" ? A travers
-
un héros ? Une héroïne ? Quel sera son
âge ? Sa personnalité ? Sa famille
? Ou alors l'auteur choisira t-il de se fondre'dans tous les personnages ? Les
décrivant chacun avec leurs pensées, leurs sentiments, leurs actions même
les plus secrètes ?
D'ailleurs, doit-on tout dire ? ou laisser deviner le lecteur ?
L'invention de l'histoire peut-elle s'inspirer de faits et de gens réels?
Si certains évènements et si certaines personnes sont aisément
reconnaissables surtout s'ils appartiennent au contexte local - ne risque ton pas d'être poursuivi en justice ? Là encore,
jusqu'où peut-on tout dire ?
Comment déguiser le tangible tout en gardant la vérité qu'on lui accorde ?
-
-
-
Tout
ce
travail
préparatoire libère l'écriture. Et maintenant, vogue,
l'aventure !
Parfois cela se passe très bien.
Mais il arrive aussi que la main griffonne, gribouille, efface, se
paralyse par
la peur. Que la pensée s'englue. Le ciel pur et infini de l'imaginaire disparaît,
obscurci
parles nuages des automatismes passés de son propre vécu
106
personnel. Et l'on reste les pieds collés à terre par la pesanteur de son
écriture : impossible de s'envoler ; les pensées virevoltent
encore un peu
avant de disparaître, et l'on sent son cœur se briser tout comme
à la fin
d'une vraie histoire d'amour.
Comment avancer dans son roman quand on est comme un
rame ?
piroguier sans
Il n'y a pas de recettes toutes faites pour faire
disparaître les blocages. Mais
pourquoi ne pas faire face au danger ? L'analyser pour le maîtriser, pour
l'utiliser comme le trac lorsque - dompté - il
décuple tous les possibles ?
A t-on peur du nouveau déroulement qui vient de
s'imposer à l'esprit et qui
-
exhume des sentiments bien inconfortables ?
S'angoisse t-on d'avance à l'idée d'avoir à écrire des dialogues ? Sur ce
point pourrait-on se faire confiance ? Se dire par exemple en
s'endormant le soir que le lendemain apportera la
réponse ? Chacun(e) sait
que la nuit porte conseil.
Est-on bloqué par la maladresse à s'exprimer ? Par
l'émergence de
certains souvenirs scolaires : " Mais non ! les
poissons ne volent pas" ; "le
sable noir n’est pas rouge sous le soleil".
Pourquoi ne pas donner
mentalement un coup de pied aux injonctions passées de son
enfance,
tueuses de l'imagination ?
Découvre t-on que toutes ces notes et bouts de
papier écrits
précédemment, rangés avec tant d'espoir, se révèlent être inutilisables tels
quels ? Avant de les jeter, peut-être pourrait-on en retenir les idées et se
souvenir de ce qui les ont motivées ?
Se dit-on qu'on est nul, que les autres trouveront ce roman totalement
nul,
qu'on n’y arrivera jamais ? Pourquoi ne pas respirer un bon coup et accepter
d’avance l'échec comme la réussite ? En d'autres mots:
prendre la
responsabilité de ce que l'on écrit et ne plus vouloir se cacher, comme
quand on était enfant, derrière sa mère à l'approche d'un danger ?
Pourquoi ne pas écrire, sa peur, ses doutes dans laquelle cette aventure
nous plonge ?
Car, le principal, n’est—il pas de continuer à écrire ?
Et c’est bien là le mystère.
En se faisant confiance, en persévérant sur le
papier ou sur l’ordinateur, le
ciel s'éclaircit, et l'on voit apparaître un tableau d'abord
esquissé, puis mis
en relief par des ombres et des
lumières, par des couleurs de plus en plus
nuancées, par des détails de plus en plus précis. Surviennent alors les
personnages : ils s'animent, parlent, se répondent, interpellent l'auteur. Ce
-
dernier
-
-
-
-
107
dernier, comme en transe, se met en écriture automatique et proteste parfois
"Attendez, pas si vite !
Bonjour palpitations, rires, pleurs furtifs et chuchotements car on vit leur vie,
on leur répond. Griserie de se laisser guider de surprises en surprises : les
personnages font leur loi, le plan est changé, l'auteur ne sait plus où il va.
Pas d'importance ! Rien ne compte à ce moment là que l'intense émotion à
vivre son roman. Spontanément ! Avec la même ivresse éprouvée à se tenir
debout sur un bateau qui fend les flots à grande vitesse.
Malheureusement, à un moment donné, il faut bien retourner à la réalité, à la
routine.
Les personnages s'accrochent : "Nous voulons encore exister, aimer, haïr,
protester, lutter, tenter l'autre, voyager. Ne nous quitte pas."
Accompagnez moi dans mes rêves". Et la nuit se passe
en leur compagnie dans des aventures rocambolesques, sublimes ou
horribles. Au petit matin, vite ! Les bouts de papier, le crayon ; il faut noter
tout cela, même si on n'est pas sûr de tout utiliser plus tard.
Il est ainsi des périodes où l'on vit complètement dédoublé(e), habité(e) par
des émotions disparates, bousculé(e) par leur violence. Du point de vue
énergétique, on se crée des "fiu" de foie et de vésicule. Tant pis ! C'est
Alors on propose
tellement excitant !
Car cette étape est la plus sublime. Elle intoxique comme une vraie drogue.
Son souvenir entraîne la dépendance et on a plus qu’une envie :
recommencer à chauffer de nouveau son imagination pour revivre ces états
d'exaltation et écrire, écrire, écrire.
Si
on
veut rendre
publique cette aventure voici que s'ébauche son
dernier épisode.
Logiquement et aussi par respect pour le lecteur qui donne de son temps (et
de son argent) à l'auteur, il faut prendre soin de la lisibilité de son texte.
Autrement dit : voici venu le temps des corrections.
Fini de concevoir et de rédiger par pur plaisir.
L'imagination est muselée car le chemin de la raison s'emprunte avec
logique, méthode et patience. Ce faisant, l'aventure de l'écriture glisse entre
les lignes, entre les mots, avant de disparaître pour de bon.
Pourquoi ne pas accompagner ses derniers moments avec douceur ?
Par exemple :
108
Tester le texte de telle sorte que l'histoire soit bien celle que l'on voulait
dire, et pour cela le relire à haute voix, car l'oreille juge mieux que la vue.
Cet exercice, permettant de mieux saisir la respiration des émotions et les
vagues de la pensée, donne accès à un autre monde magique : celui du
rythme de l'écriture allant plus loin que les mots, conduisant à la spiritualité
de l'ouvrage. On y parvient en faisant confiance à son oreille, à ses
sentiments... et grâce à son habileté à manier la ponctuation !
Vérifier les mots justes de sa pensée. En ouvrant les dictionnaires de
vocabulaire ; celui des synonymes qui fait réaliser que chaque mot est
unique ; celui des analogies - sympa - ; celui des difficultés de la langue
française. Mais avec celui là, le plaisir de l'aventure s'envole. Définitivement !
Quant au travail de mise en scène du texte, quant au style à adopter, tout
-
-
dépend du public choisi, tout dépend de ses propres convictions à ce sujet.
Tout dépend de l'éditeur. Mais ceci est une autre aventure.
Le mot "Fin" annonce le temps de la séparation.
Avant de couper le cordon ombilical, la tentation est grande de comparer le
premier texte écrit avec le manuscrit terminé. L'histoire du roman s'est
épanouie à la vie, l'auteur au cours des pages a acquis l'autorité d'un guide
pour promener le lecteur sans qu'il s'égare. Et c'est comme si on feuilletait
un album de photos : instantanés d'une certaine réalité, permanence d’une
aventure personnelle et cachée qui parfois dépasse la fiction. Tiens ! Et si on
en faisait le sujet d'un autre livre ?....
Car tant qu'il existera des imaginations séduites par l'aventure d'un roman
l'écriture surgira sous les ratures d'un crayon ou d'une plume, sous les
tressautement d'un clavier d'ordinateur. Elle naîtra
unique en son temps telle une merveille virtuelle crée en état de rêve éveillé et développée avec
beaucoup d'amour, d'authenticité, de courage et de patience.
-
M.CI. TEISSIER/LANDGRAF
109
Extraits du roman intitulé "TAHITI RACINES ET DECHIREMENTS'
C'est l'histoire de Sophie, une petite "Demi"ou Métisse, vivant à Tahiti durant
les années 1946-1955.
1-
Vanaa
L'arrivée de la bonne amène une joyeuse diversion. Comme requis, elle a
la réputation de ne pas voler et d'être "ponctuelle-consciencieuse-femme-à«
poigne-envers-les-enfants-qui-désobéissent". Mais elle paraît la soixantaine,
avoisine les cent kilos, et toute une ribambelle de mo'otua flanqués d'un
chien jaune l'accompagne. Amélie, sévère, dicte tout de suite les conditions :
Le travail, ici, c'est sans les enfants et sans le chien.
Vanaa éclate de dire, de toute sa bouche édentée :
-
Oui, Oui, Madame.
-
Tu comprends le Français ? demande Amélie interloquée par cette gaieté.
-
Oui, Oui, Madame.
-
Elle lui montre tout ce qu'il y a à faire, suivant une marche à suivre très
méticuleuse et très compliquée ! Elle lance de temps en temps :
Tu as compris ?
-
Oui, Oui, Madame, répond invariablement la bonne en riant.
-
Amélie part au travail. Dès qu'elle a disparu, la vieille femme se laisse
tomber dans un des fauteuils en rotin qui vacille et couine sous sa
charge
inhabituelle. Elle regarde Sophie et ne sourit plus que très vaguement. Ses
,
yeux sont embués de larmes. Elle caresse machinalement deux de ses
petits enfants qui sont restés accrochés à sa robe.
Qu'est ce que ta maman a dit ? Elle parle trop vite. Elle me fait peur,
ajoute
-
t-elle tout bas.
-
Maman n'est pas
méchante. Ne t'inquiète pas. Je vais te montrer ton
travail.
En réalité la fillette n'est pas si assurée
que cela, car elle ne sait trop
comment diriger les multiples tâches. La détresse de cette femme
qui a l'âge
de sa Mémé et qui est obligée d'obéir comme une
petite fille, la bouleverse.
Alors elle essaye d'expliquer et de montrer du mieux
possible ce qu'elle a
l'habitude de faire pour aider sa mère.
Vanaa a retrouvé sa bonne humeur : elle a
expédié les enfants dans la rue,
même celui qui sait à peine marcher. Elle frotte
énergiquement tout ce qui lui
tombe sous la main. Cependant il lui est impossible de passer le balai sous
les meubles : ses bourrelets et le ballottement de ses seins très volumineux
l'empêchent de se baisser trop bas. Elle se met à genoux, mais ne peut plus
relever. Un fou-rire inextinguible s'empare spontanément des deux
se
travailleuses, libérant ainsi les tensions.
C'est moi qui vais nettoyer partout dessous dans la maison à
chaque fois
que ce sera ton tour de travail. Durant les vacances, c'est facile. Mais à la
rentrée, je le ferai aussitôt après l'école, avant que Maman ne revienne du
bureau. Comme cela, tout sera propre et tu ne seras pas grondée.
Au fur et à mesure que le ménage se poursuit Vanaa souffle, transpire et
s'épuise. De longues mèches s'engluent sur sa nuque et sur son visage
-
trempé de sueur.
Pourquoi travailles-tu encore comme cela ? Tu es si vieille !
Il faut que je gagne de l'argent. J'ai ma fille qui est arrivée de Bora avec ses
quatre enfants parce que ça ne marche plus avec son tane. Pour l'instant
elle fait la bringue tous les soirs. Et puis j'ai une autre fille qui travaille ici.
Son mari l'a quittée, et c'est moi qui garde les enfants la journée, mais elle
ne me donne pas d'argent. J'ai dix enfants et
vingt mo'otua, ajoute t-elle
fièrement. Puis elle poursuit :
-
-
Mes autre enfants sont restés vivre sur nos terres à Bora. Ils m'envoient
des fois des légumes par le bateau, mais c'est tout. Mon mari est malade. Il
-
faut tout payer ici : le loyer, le ma'a, le pétrole, le bois pour faire le feu, les
habits pour les enfants qui veulent maintenant des chaussures comme les
popa'a pour aller à l'école.
Mais pourquoi tu ne retournes pas chez toi à Bora ? Tous tes autres
enfants s'occuperaient de toi, tu n'aurais plus besoin d'argent, et tu ne serais
pas obligée de travailler comme bonne?
Vanaa tortille un coin de sa robe, regarde Sophie d'un air indéfinissable,
soupire profondément et, lourdement, se remet à travailler sans répondre.
-
Le travail est fini avant l'heure. La fillette commande :
-
Maintenant tu vas t'asseoir et te reposer un peu. Je vais te faire une
citronnade, avec une morceau de glace, précise t-elle fièrement.
Une grosse caisse aux parois doubles et à la fermeture hermétique vient
d'être achetée d'occasion à un Américain qui repartait chez lui. On peut
mettre de gros blocs de glace qui se conservent plusieurs jours. Un luxe !
La vieille dame déguste sa boisson lentement. Avant de quitter la maison, sa
bouche édentée s'épanouit en un large sourire :
-
Tu es une très gentille petite fille. Merci.
Puis elle s'en va d'un pas lent, vers d'autres tâches sans doute.
suivante elle arrive avec un bouquet :
-
La fois
Tu diras à ta maman que c'est pour faire joli dans la salle à manger, mais,
réalité, ces fleurs sont pour toi. Elles viennent de mon jardin. Si tu les
aimes, je t'en amènerai plein d’autres encore.
en
Le plaisir d'aider Vanaa se renouvelle sans cesse.
La tâche ménagère à
laquelle elle préfère participer est l'amidonnage du linge qui est tout un art.
La préparation commence toujours l'après-midi.
Tout d'abord, on chauffe doucement le mélange eau/amidon pour éviter de
faire des grumeaux ; puis, en fin de cuisson, on ajoute quelques gouttes de
pétrole. La mixture repose toute la nuit dans une bassine en fer-blanc
recouverte d'un linge. Le lendemain, de l'eau est ajoutée à la gélatine ainsi
formée. C'est la phase la plus délicate de l'opération: il s'agit de savoir varier
la consistance pour obtenir du linge plus ou moins empesé. Sophie est
hypnotisée par les gestes lents des mains brunes qui brassent le liquidé
bleuté et par les gros doigts qui triturent d’invisibles grains. Une fois que
l'épaisseur voulue est réalisée, il faut le passer à travers un morceau de
cotonnade rugueuse appelée farauti. Sophie a la charge de garder tendue
cette pièce au-dessus d'une large bassine, tout en veillant à ce qu'aucune
goutte du mélange versé ne tombe directement dedans.
Puis-on trempe soigneusement le linge propre dans l'amidon, on l'essore
avant de l'étendre tout en priant le ciel qu'il ne pleuve pas du tout, car il
s'imprégnerait alors d'une odeur de moisi si désagréable qu'il faudrait
recommencer toute l'opération !
Une fois le linge séché, il faut le ré-humecter. C'est de nouveau le rôle de la
fillette qui apprend à doser avec sa main la quantité d'eau nécessaire et
suffisante pour asperger en pluie très fine les pièces de tissus raidies et
souvent déformées. Il faut ensuite les enrouler dans un morceau de pareu
pour les maintenir souples et humides.
La dernière étape, toute en force et en finesse, est celle du repassage avec
deux gros fers très lourds, chauffés au charbon à tour de rôle. Ce qui
envoûte Sophie c'est le déplacement lent et rythmé du fer, encadré
étroitement par la paire de seins de Vanaa, qui s'est mise torse nu car il fait
très chaud à travailler ainsi. Elle attend avec anxiété le moment fatidique où
l'une des mamelles va heurter la paroi métallique brûlante. Elle anticipe le
grésillement des chairs et le cri de douleur. Mais non ! Le miracle est
permanent.
112
La brave femme qui a remarqué l'appréhension de la fillette
,
lui demande
alors de faire des crêpes à la banane. La première fois elle lui
apprend à
écraser finement les fruits, à ajouter l'amidon, l'eau, l'huile et l'œuf sans faire
de grumeaux, à manipuler les crêpes durant leur cuisson sans les abîmer
car elles
sont molles et collantes, à les rouler correctement dans un
plat,
puis à les saupoudrer de sucre jusqu'à ce qu’elles en soient toutes blanches.
Elles ne les savourent qu’une fois le repassage terminé.
La vue du linge coloré et pimpant, des jupes évasées joliment
gonflées, des
chemises lisses aux plis impeccables, les récompense de leurs efforts.
Sophie découvre la satisfaction du travail bien fait, le respect pour du linge
propre impeccablement amidonné, et la dépendance gourmande à ce
dessert sucré et gras à souhait !
Et c'est ainsi que se crée la plus belle histoire d'amour que Sophie vivra
avec une
adulte. Vanaa donne, sans rien exiger en retour. Elle rit de ses
frasques et ne la gronde jamais :
-
Tu
es
vraiment terrible ! s'exclame t-elle en roulant les r et en attirant
l'enfant tout contre elle.
Elle a toujours un moment pour la cajoler, pour lui parler. Elle ne lui dicte
jamais rien, mais sait la faire réfléchir. Ah ! pouvoir se glisser sur ses
genoux, se blottir contre sa poitrine et se laisser câliner par Vanaa, quel
bonheur ! Tout est doux, tiède et si confortable. Les seins surtout. Peu à peu
la fillette s'enhardit à les caresser, à les pétrir de plaisir comme un nouveau
né tétant sa mère.
-
Je voudrais être ton bébé, murmure t-elle un jour.
Elle reçoit en réponse.plein de petits baisers et de bercements. Elle est son
bébé. Elle ressent, au-delà des mots, tout cet amour spontané et infini qui
l'enveloppe et la protège, qui imprègne chaque parcelle de son être.
Confiante et délivrée de toutes ses peurs, elle s'abandonne sans réserve
dans les bras de sa nouvelle maman. Inlassablement elle lui demande, car
la réponse invariable la comble de bonheur :
-
-
Dis, Vanaa, comment m'aimes tu ?
Je t'aime avec mes a'au, avec mes tripes. Là, dit-elle en indiquant son
ventre.
Jamais elle n'a vécu cela
auprès de sa mère, ni même auprès de sa
grand'mère lorsqu'elle était toute petite. Elle en est intimement convaincue.
Le fait de voir Vanaa considérée comme une simple exécutante manuelle,
maladroite et bêtasse à cause de sa difficulté à s'exprimer en français, la
révolte. Elle aimerait rétablir la vérité. Mais comment ? Les deux mondes qui
se
côtoient sont trop différents, et l'un domine toujours l'autre, comme les
adultes avec les enfants.
Quand les années auront passé, que Sophie ne pourra plus jouer au bébé
corps sera devenu trop grand pour être bercé, que Vanaa aura été
renvoyée pour cause de cécité, l’enfant ira souvent chez elle. A chaque fois
qu'elle franchira le seuil de la maison, la vieille femme sourira en sa direction
car son
en disant :
-
-
Bonjour Sophie.
Comment sais-tu que c'est moi ? Je n'ai rien dit.
Je sais que c'est toi parce que je t'aime, to'u 'aiu iti e, mon bébé chéri !
Viens tout près de moi. Alors, dis-moi, comment est ta vie ?
-
Elle lui caressera les cheveux et lui parlera avec des mots simples, vrais, si
sages et si aimants. Et dans un taudis enfumé, la fillette fera partie des gens
les plus heureux de l'île, remerciant Dieu de lui avoir donné la chance d'être
ainsi aimée par une des marnas du pays. »
2-
L'extrait ci-dessous relate une des nombreuses expériences de Sophie à
l'école des Sœurs de Papeete.
La Première Confession
Un événement important marque cette année scolaire : Sophie fait partie
des enfants qui font leur première communion.
«
Durant
une
semaine, elles sont en retraite, isolées des autres. Plus de
scolaire, plus de leçons de calcul. Quelle joie ! Parfaire
l'apprentissage du "Credo" du "Je confesse à Dieu", commenter le
catéchisme, prier est bien plus agréable, même si de nouveau il est question
de péchés. L'étude de leur rémission l'intéresse au plus haut
point. Elle
découvre ainsi qu'il existe en plus de la contrition parfaite - "qui est une
programme
douleur de l'âme et une détestation de la faute commise avec la résolution
de ne plus pécher à l'avenir" - la contrition imparfaite qui vient seulement de
la crainte d'être
puni. Quel soulagement ! La main divine reste toujours
tendue, quelque soit l'intensité du sentiment de culpabilité.
L'apprentissage de l'examen de conscience à la lumière des Dix
Commandements de Dieu et de l'Eglise lui donne le tournis. Jamais elle
n'avait imaginé une telle multiplicité de péchés !
L'obligation d'avouer au
114
prêtre toutes les fautes ("un docteur ne peut soigner les maladies qu'on lui
cache") la rend très mal à l'aise.
A ce stade, pas d'échappatoire : l'absolution ne s'obtient qu'à cette condition.
Le curé enfonce le clou en disant que la confession régulière des péchés
véniels aide à former la conscience, à lutter contre les mauvais penchants, à
se laisser guérir par le Christ. Que le péché mortel doit être absout en
confession
la contrition parfaite étant insuffisante - avant de recevoir la
-
Sainte Communion.
Le jour de la confession arrive. Le cœur battant elles attendent sur le dernier
banc de l'église, collées les unes aux autres, agglutinées par la frousse :
-
-
C'est à ton tour.
Pas maintenant. Toi d'abord.
Les plus hardies s'esquivent par un saut de coté pour se retrouver en queue
de file, sans que personne n'ose protester à haute voix. Le silence est de
rigueur dans la cathédrale. C'est ainsi que Sophie se retrouve la dernière
après avoir passé deux heures d'attente anxieuse : "Ne vais-je pas bégayer
comme cela m'arrive encore en classe ? Ne vais-je pas oublier une partie de
mes prières ? Si je suis incapable de les réciter en entier peut-être
n'aurai-je
pas l'absolution ? Que va dire le Père de mes péchés ? Désobéissance et
mensonges à ma mère, gourmandise plusieurs fois de suite, paresse pour
faire mon lit le matin. C'est tout. Je ne vois rien d'autre. Je n'en ai pas assez
à dire et le père va se fâcher. Il faudrait que j'en rajoute."
Sophie fouille alors dans une de ses poches pour extirper une feuille
gribouillée d'une liste d'exemples de péchés. Le papier est tout froissé car il
a passé de rang en rang, de mains en mains durant des heures.
Apparemment elle n'est pas la seule à manquer d'inspiration ! Que pourraitelle ajouter à sa maigre liste ?
Elle bute sur "péché de chair". La consonance chuintante de ces mots
prononcés dans cette ambiance calfeutrée les rend, à son avis,
opportunément suspects. Elle s'en confessera en dernier, pour conclure en
beauté.
Le coup sec du volet en bois de la petite lucarne refermée brusquement par
le
Père, la mouvance du rideau libérant la pécheresse en face d'elle,
indiquent impitoyablement qu'elle doit occuper la place laissée vide. Elle
s'agenouille sur une planche bancale, s'accoude le long d'une mince étagère
et joint les mains comme sur les images pieuses. Curieuse, elle tend l'oreille.
115
Comment se débrouille la pénitente d'en face ? Pas de bruit.
Rien. Une
éternité se passe. Un bruit la fait sursauter. Le volet d'en face vient de se
refermer, le sien s'ouvre brusquement. C'est son tour.
Elle écarquille les yeux. Tout est noir là-dedans. Elle devine la soutane du
prêtre, voit sa barbe blanche s'agiter dans un bâillement et un œil briller.
Cela sent l'habit humide et la transpiration. Elle compatit : "Le pauvre,
comment peut-il rester ainsi enfermé dans cette boite pendant des heures ?"
J'écoute votre confession
-
Elle bégaye la formule de politesse
Pardonnez moi
père parce que j'ai péché". Elle la répète à toute
vitesse et commence à réciter le début de la liste de ses fautes. Pas de
-
mon
réaction du prêtre. Dormirait-il?
-
Et je m'accuse d'avoir fait des péchés de chair, conclut-elle.
Cela le réveille d'un coup car son visage s'approche brusquement de
l'ouverture. Sophie pressentant un danger voudrait s'enfuir très loin. Mais le
Père la harcèle de questions :
-
Ah oui ? Avec qui ? Comment ? Combien de fois ?
Totalement paniquée elle ment :
-
Je ne m'en souviens plus, mais j’étais toute seule.
Tel un diable sortant de sa boîte le curé surgit de la porte du confessionnal,
la regarde et s'exclame, excédé :
-
Mais pourquoi toutes ces gosses ne comprennent toujours rien à rien,
malgré une semaine de retraite ?
Il réintègre son siège aussi vite qu'il l'avait quitté. D'une voix posée il
questionne :
Sais-tu ce qu'est le péché de chair ?
-
-
Non mon Père.
Alors, soupire t-il, ne mens surtout pas quand tu te confesses !
Pour la peine tu me réciteras un chapelet entier en demandant à la Vierge
Marie de t'éclairer sur ta conscience. Elle, peut-être, pourra arriver à quelque
-
chose. »
3-
Extrait du chapitre : Apprentissages
«... Un après midi, alors que leur travail scolaire se termine
plus tôt que
d'habitude, les deux fillettes cherchent à se distraire sur place. Une bande
116
de fêtards a commencé une
bringue endiablée au Kikiriri et leurs chants
débordent dans la rue.
Viens, on va regarder les soûlards qui pissent sur le tamarinier. On va bien
-
rigoler, propose Stanley.
-
Mais ils vont nous voir !
Tu
-
as
peur ?
Ils sont déjà tellement saouls qu'ils ne feront même pas
attention à nous si nous nous cachons bien.
Elles profitent d'un moment de tranquillité dans la rue pour se glisser
furtivement vers le coin du jardin, face à l'arbre. Elles s'asseyent au pied des
canas et des
'opuhi en prenant la précaution de ne pas casser les longues
tiges. Leur jeu doit rester secret pour tout le monde. Elles n'attendent pas
longtemps. Un homme s'avance en se dandinant vers elles. Stanley pouffe
de rire nerveusement et bourre de coups les côtes de son amie. Il tente
d'ouvrir sa braguette, mais, à chaque éructation, il perd le contrôle des
boutons, et se met à jurer. Enfin l'objet de tant d'efforts apparaît, turgescent,
insolent.
Ce cocoro-là est "coupé", affirme la gamine d'un air admiratif. Vous, les
-
Français, vous ne faites rien et c'est pour cela qu'on vous appelle Farani
taioro.
Plusieurs bringueurs défilent, et l'échantillonnage démontre la diversité de
l'anatomie humaine. Mais le spectacle serait monotone s'il n'était agrémenté
des commentaires très variés et grivois que font les hommes ivres à leurs
pendant qu'ils se soulagent : des recommandations, des
encouragements, des félicitations, des messages d'espoirs, de frustration où
des prénoms de femmes reviennent souvent. Stanley qui connaît tout le
monde, rit sous cape. Bonne fille, elle traduit l'essentiel à son amie qui
sexe
découvre ainsi que le sexe masculin joue un rôle essentiel dans les plaisirs
et frustrations de la vie. Jamais jusqu'à présent, elle n'avait prêté attention
au sien.
Est-ce que les femmes "qui n'ont rien" en parlent de la même façon
que les hommes ? Sophie est en pleine confusion. Elle ne comprend pas
l'intérêt de son amie pour toutes ces choses là. Le spectacle l'a surtout
dégoûtée, mais elle s'est bien amusée des commentaires !
Peu de temps après, son amie lui propose une autre découverte.
Maintenant que tu sais comment est fait un homme, veux tu voir comment il
joue avec une femme ? Il faudra que tu sois prête à me suivre à l'heure de la
sieste, dès que ta mère sera partie au travail.
-
117
Une après-midi propice se présente. Elies sont seules à marcher dans les
rues écrasées par un
soleil de plomb.
Je vais te présenter à mon grand-père, qui habite aussi à cet endroit. Ainsi
-
tu auras une bonne excuse pour tes parents, s'ils apprennent un jour où tu
es allée.
Elles ralentissent leurs pas devant un bar, puis s'engouffrent dans un étroit
passage sombre qui le sépare d'un autre bâtiment.
Elles en ouvrent une
porte et se retrouvent dans un immense couloir décoré de photos de
boxeurs à l'air bête et méchant. Du coté gauche se trouvent des pièces
exiguës et sombres, car privées de fenêtres. Un rideau de pareu fait office
de porte. La chaleur y est étouffante. Stanley entre dans l'une d'elles en
disant :
Voici mon grand-père.
-
Puis en langue tahitienne elle présente la visiteuse. Il est assis en tailleur sur
pandanus. Le dénuement est extrême : une malle en
bois, une étagère faite en planches grossières sur lesquelles se trouvent un
une très belle natte de
paquet de sucre et un autre de thé, un peu de vaisselle, un épais livre noir
qui se révélera être une Bible, une lampe à pétrole et, dans le coin opposé,
un Primus. Tout est méticuleusement propre, et il se dégage du vieillard une
fierté qui impose le respect. Sophie l'embrasse en lui disant :
la ora na Papa ru'au. Eaha to 'oe hum i teie mahana ? Bonjour grand-père.
Comment vas tu aujourd'hui ?
Mea maita'i. Mauruuru. Ca va bien. Merci répond-il avec un sourire surpris.
Tu sais, poursuit-elle en Français, j'apprends la lecture à ta mo'otua (petite
fille) et elle m'apprend le tahitien, même les mots faufau (sales), ajoute telle gaiement.
Elle voit aux froncements de sourcils de son amie qu'elle vient de
gaffer. Mais le vieillard se met à rire, ce qui lui déclenche une longue quinte
de toux. Il tâtonne convulsivement derrière lui et ramène un pot en fer blanc
-
-
-
-
fermé d'un couvercle.
Sa
petite fille s'empresse de l'ouvrir. La toux vient de profondeurs
insoupçonnées et s'étire en sifflements, en crépitements douloureux car le
visage émacié se déforme sous les traits tordus par la souffrance. Tout cela
finit en crachats abondants, expectorés dans le récipient que l'on referme
une fois le calme revenu.
Le grand-père,
épuisé, méconnaissable, râle à la recherche d'un souffle
petite-fille éponge son front ruisselant de sueur avec tendresse.
Le spectre de la mort dans toute sa hideur a envahi la pièce, terrassant le
nouveau. Sa
118
malade, angoissant les témoins, réduisant tout le monde à l'impuissance. La
visite est terminée. Les rideaux aux fleurs rouges et blanches se referment
sur une solitude
-
poignante.
Que fait ton grand-père tout seul dans cette chambre si noire ? Il ne serait
pas mieux chez lui, aux Tuamotu ?
Il est venu parce qu'il était malade et qu'il croyait être mieux
soigné à
Papeete. Il est allé à l’hôpital. On l’a mis chez les tuberculeux. Mais les
médicaments l’ont rendu encore plus malade, et l'infirmière est méchante.
Alors il se soigne aux ra’au tahiti. La Croix Rouge lui donne des bons de
sucre, de pain et de thé. Il reçoit aussi un peu d'argent qui sert à payer sa
chambre. Ca fait vraiment pitié !
Elles cheminent précautionneusement sur la pointe des pieds dans le couloir
et, peu à peu, la curiosité chasse la scène pénible qu'elles viennent de vivre.
Elles longent des chambres sommaires, fermées par un simple rideau de
pareu, et sur les cotés par des cloisons en contre-plaqué d'un mètre
cinquante de haut environ, placées à 30 cm du sol. Dans certaines on y
entend parler à voix basse. Mystère, mystère. Elles arrivent à la fin du
passage et se retrouvent devant un débarras abritant un bac en ciment
surmonté d'un robinet ; un seau douteux et deux balais quasiment chauves.
Stanley referme la porte du réduit à l'aide d'un crochet bringuebalant. Elle
-
chuchote :
Maintenant, on se couche par terre pour regarder par dessous les murs.
On ne bouge pas et surtout on ne parle pas !
-
Le sol est d'une saleté repoussante. Sophie pense au grand-père, à son pot
copieusement rempli qui doit être déversé ici ; son estomac se révulse. Mais
elle s'est trop engagée dans l'aventure pour faire marche arrière. Elle
s'allonge à plat ventre et voit tout ce qui se passe au niveau du sol dans
toutes les pièces.... »
M.CI. TEISSIER/LANDGRAF
119
Chantal T. SPITZ
1 -
Francophonie
Francophonie. Sophistication d'une nouvelle imposture. Paternalisme
qui se déguise de morale charité dévouement miséricorde délicatesse
bienfaisance protection générosité abnégation solidarité altruisme. Parodie
d'un bienséant humanisme. Sournoise invasion qui se décore de valeurs
universelles pour nous soumettre ensemble, actuels colonisés et colonisés
émancipés, à l’admiration à la fierté d'une langue qu'ils revendiquent la plus
belle du monde. Ô infatuation gauloise... Impérialisme d'une nation qui
prétend subordonner la belle littérature la belle culture à l'accomplissement
de la langue française, excluant ainsi l'originalité la singularité la distinction de
chaque Autre. Mise sous tutelle des esprits plaidée alliance française
coopération française présence française. Ils se dévouent s'aventurent
s'expatrient s'arabisent s'africanisent s’asiatisent s'orientalisent se
tropicalisent pour consoler secourir assister les populations désarmées
rachitiques infantiles et les élever les améliorer les consolider dans leur
humanité. Ô grandeur de ces âmes... Nous voici protégés colonisés
territorialisés départementalisés subventionnés dirigés administrés organisés
gérés contrôlés pour notre épanouissement. Nous voici parlant lisant pensant
commentant raisonnant philosophant calculant écrivant dissertant composant
pour notre enrichissement. Ô grâce de cette bienveillance...
Francophonie. Réseau tramé autour de la planète pour tisser des
peuples cosmopolites et les convoler en fraternité langagière. Mosaïque
d'êtres multicolores harmonisés de culture commune pour auréoler le génie
national. Conformisation arbitraire d'identités légitimes dépréciées dans les
intimités pour éradiquer les incivilités et franciser les esprits. La langue
française comme unique support de la pensée de la connaissance de la
littérature pendant que les langues autochtones sans épaisseur sans
maturité sans importance. Et nous, tous ceux écrivants de langue française,
.
120
soudain parés de qualités intrinsèques à l'occident acquises aux marches de
notre élévation, récompense des persévérances pédagogiques républicaines.
L'oralité originelle préhistorique abdiquant enfin devant la souveraineté
raffinée subtile de l'écriture. Ô Cromagnons contemporains...
Francophonie. Piège dans lequel m'a ligotée une histoire collective
familiale individuelle, illégalité illégitimité royale légalisée légitimée par moimême parlant-écrivant-lisant de langue française. Alibi pour une délinquance
étatique jadis absoute parles autres empires terroristes, exaction désormais
célébrée la présence française ayant permis l’amendement de mon état
primai. Parler-lire-écrire en langue française comme une traîtrise à mon
peuple une justification de la domination étrangère une collaboration avec
l'état colonisateur. Toutes mes anxiétés mes obscurités mes ambiguïtés.
Tous mes grincements mes déchirements mes gémissements. Toutes mes
désolations mes convulsions mes mutilations. Arpentage bancal des
sentiments errance buissonnière des imaginaires pour me définir me situer
m'admettre. Tourment à épuiser dans la rage des condamnations. Fureur à
briser dans la haine des accusations. Nausée à essouffler dans le venin des
agressions. Ô brume des désordres...
Francophonie. Abus de conscience pour l'édification des foules
colonisées, lauriers du Vainqueur. Extravagance française, étrange ambition
de
conquérir de nouveaux coeurs admirateurs d'une culture extérieure.
Obsession d'un coq gaulois mégalomane qui voudrait séduire le monde et le
convaincre de l'urgence vitale d'adhérer à la francophonie langue littérature
cinéma théâtre humour cuisine couture art de vivre. Et nous voici soudain
exemples vivants de la béatitude francophone, véritables cautions d'un
expansionnisme oppresseur. Eux, propriétaires exclusifs de la langue
française, de me féliciter, auto-éloge, pour mon appropriation de leur langue,
comme si j'avais outrepassé mes droits, excès de pouvoir leur donnant
quittus de leur ancienne rapine. Comment m'octroyer un caractère de mon
intimité qui m'a été donné avec ma première tétée. Comment m'adjuger un
aspect de ma personnalité qui me compose au même titre que la texture de
ma peau. La langue française harmonise les multiples mélodies de mon
essence. Pourtant aucun sentiment jamais de faire partie du peuple français.
Ô la douceur de l'évidence...
121
Francophonie. Concept pour agglomérer des esprits dissimilaires et
les engourdir dans une éternelle gratitude. Prétexte pour des liens rendus
indestructibles par la reconnaissance nationale des talents francophones.
Des talents dus à la pensée française qui n'auraient pu s'enfanter sans la
francophonie. Je suis insensible à la francophonie elle n'est pas mon
inquiétude ni ma préoccupation je m’en suis sciemment libérée en ne me
sentant pas redevable à l'état colonisateur de la langue française. La langue
française est ma langue, une de mes langues, non parce que je suis
française mais parce que mes parents ont décidé de me la donner. La
francophonie ne me concerne pas je ne m'y reconnais pas ni ne m'y retrouve.
L'histoire m'a produite parlant-lisant-écrivant de langue française elle ne m'a
pas façonnée sentant-pensant français. Je ne me sens pas-liée aux parlants
français sous prétexte de francophonie. Je ne me sens pas liée aux .pensants
français sous prétexte de langue commune. Je me sens délibérément liée à
tous les pensants colonisés à tous les sentants meurtris parce que leur
histoire est la mienne leur déchirure est la mienne. Ô la puissance de la
semblance...
Chantal T. Spitz
Tarafarero Motu Maeva 2001
2-
A toi Autre qui ne nous vois pas
La sortie du premier numéro de Littérama'ohi semble avoir
constitué
l'événement essentiel du salon « Lire en Polynésie ». Nous avions confié à
cette
revue notre volonté de taire les
questionnements spécieux sur
l’existence de notre littérature et de nous poser comme auteurs-acteurs de
notre histoire acte fondateur d’une communauté en maturation en avenir
porteur comme tout acte fondateur d’inquiétude de déstabilisation de
résistance.
Tu es inquiet tu es déstabilisé tu résistes.
Si tu étais venu chez moi j'aurais pu t’accueillir mais tu es venu chez
toi... comment veux-tu que je t’accueille.
Ces paroles de Henri Hiro assoient calmement clairement
l’incommunication l’incommunicabilité fructifiées depuis notre domestication.
Tu étais si sûr que pour nous définir nous
comprendre nous savoir il suffisait
de lire Bougainville Loti Gauguin Segalen tu étais si sûr
que pour nous
apprendre
développer nous conclure il importait d’écouter
universitaires ethnologues anthropologues sociologues. Tu nous as
cherchés dans des livres des tableaux des photographies des conférences
nous
tu as oublié que nous étions vivants. C’était si
reposant rassurant de nous
voir peuple enfant sans culture peuple oral sans écriture
peuple insouciant
sans littérature.
Voilà que soudain nous nous clamons tes
égaux en dignité tes
équivalents en qualité tes semblables en humanité nous voilà contrariant les
dominateurs amputant les détracteurs révoquant les censeurs. Quelle
impudence de parier noir sur blanc nos originalités quelle indécence d’écrire
haut et fort nos réalités quelle insolence de chanter sur grand écran couleur
nos créativités. Notre audace t'a étourdi notre
vigueur t’a ébranlé toi installé
dans tous nos espaces englué dans tes certitudes
que le reste du monde ne
peut rien ou si peu t’apporter toi qui nous parles qui nous lis que dans ta
langue puisque tu as fait l'économie d’apprendre les nôtres.
Je peux goûter tes réticences elles ont l’odeur rassise des
paternalismes aliénants je peux sentir tes arrogances elles ont le goût fétide
123
des nationalismes mutilants je peux lire tes irrévérences elles ont le bruit
obscur des colonialismes débilitants. Tes silences explicites hurlent au creux
de ma conscience ton incrédulité
écrire il faut penser
...
...
ainsi donc ils écrivent
penseraient-ils
...
...
mais pour
Puisque la question jusqu’ici
garante de notre indigence littéraire ne peut continuer d'être proliférée
puisque nos talents jusqu’alors euthanasiés s’affichent et nous émancipent
puisque notre littérature amplifie nos fécondités et
désarme tes condescendances j’entends sourdre tes dédains neufs tes
de tes restrictions
réductions inédites.
Tu résistes et dans l’angoisse de ta parole périmée tu nous diminues
«
timorés, frileux, réticents à s’engager plus avant dans l’aventure (...) de
l'écriture » et nous objectes « la littérature tahitienne de langue française en
est encore au stade d’une émergence qui n’en finit pas » - Mohamed Aït-
Aarab Dixit 2001-. Tu résistes et dans ta bienveillance parfois impérieuse tu
nous
exhortes à « l’expérience du vécu, l’élucidation et le dévoilement du
réel insulaire, l’expression des sentiments vrais » ainsi que chez Sia Fiegel
et nous engages à une littérature qui « développe davantage son
propre
imaginaire, son espace fictionnel » -Daniel Margueron littérama’ohi n°1-. Tu
résistes et dans ton incomparable superbe tu nous labellises auteurs
tournés vers le passé -Natacha Szilagy Encrages mai, 2002- tentant même
la caution littéraire ethnique polynésienne de Alan Duff. Toujours cette
vaniteuse légèreté de tes affirmations nouvelle vêture pour une nouvelle
identification toujours cette terrifiante banalisation de notre essence quête
identitaire reconstitution culturelle regard passéiste rêve nostalgique sans
que jamais tu n'effleures nos souffrances nos frayeurs nos vides.
nostalgie suprême n’est-elle pas le mythe du bon sauvage du
paradis tatoué dans ta conscience et que tu continues de rêver...
La
Il est de bon ton universitaire occidental de classifier comparer pour
conférencer publier dans un désir de reconnaissance de notoriété. Nous
voici désormais opposés en écriture de témoignage et écriture de fiction ou
d’imagination cette dernière catégorie l’emportant supérieurement sur la
première par défaut d'intérêt. Notre écriture de témoignage te heurte comme
un bégaiement... rien de plus des platitudes ouvrages mineurs où manque
la puissance transformatrice de l’imagination de l’imaginaire
rien que des
inélégances ouvrages rugueux où fleurit notre superficialité étalée dans des
autobiographies à peine voilées
rien de plus que des radotages ouvrages
...
...
124
primaires où tu ne lis que notre incapacité à entrer dans la modernité de
l'Occident.
L’écriture-témoignage de nos cousins anglophones Sia Fiegel et Alan
Duff te convient non seulement parce que leur succès est international donc
leur écriture
par l’Occident mais aussi parce qu’elle révèle
dérapages les désordres de leur société respective sans
souligner la responsabilité du colonisateur dans les violences et les
déchirements qui chancèlent Samoans et Maori. « L’Ame des guerriers »
reconnue
crûment les
trouve une résonance en nous parce que livre et film nous
parlent de nous
et nous donnent d’entendre nos désastres nos misères. Notre
témoignage
t’indispose parce qu'il porte toues les humiliations toutes les rancœurs
toutes les détresses toutes les déchirures subies endurées souffertes
par
depuis deux siècles. Notre témoignage n'idéalise pas un passé
mythique il murmure hurle les manques les béances les désolations les
exclusions d’une raison d'état qui a foudroyé nos âmes et nous a exilés
nous
dans notre pays.
Arrimé à tes postulats tes thèses tes arguments tes démonstrations
tes conclusions tu oublies sensibilité délicatesse
générosité nécessaires
pour démonter un texte et accéder à son sens ses sens. Tu ne sais pas lire
la libération d’une mémoire obscurcie par la christianisation la souvenance
d’une ère mutisée par la colonisation la chronique d’un mode de vie explosé
par l’expérimentation nucléaire. Tu ne ressens pas ces êtres rongés par des
outrages pluriels éradication de la religion spoliation du pays disqualification
de la culture confiscation des langues profanation de la terre aliénation de
l’histoire et qui tentent un retour d'exil pour s’inscrire dans la « longue tresse
d'humanité qui a conçu, insufflé, nourri, guidé (notre) esprit » -Flora
Devatine Te pahu a Honoura- Tu ne perçois rien du combat engagé par le
peuple de ce pays qui témoigne pour garantir de l’oubli ce que nous savions
qui raconte pour préserver des poubelles de l’histoire ce que nous ne
savions plus dans l’urgence de restituer la mémoire abolie en re-suscitant
les mémoires vivantes. Ces témoignages ne se prétendent fiction ni
imagination mais s’assument insoumission délivrance après un si long
temps de clandestinité.
nous devons élucider nos angoisses nos vides nos
quitter les haillons de la victime impuissante broyer les
dépouilles de la fatalité divine brûler les oripeaux des insécurités identitaires
Je suis d’accord
névroses
...
...
125
pour nous affranchir de nos aigreurs de nos hostilités de nos souillures et
convoquer notre dignité sur le cheminement vers l'émancipation.
Seras-tu d'accord
...
toi qui occupes tous les espaces de paroles de
pensées de décisions
pour élucider tes irrespects tes stéréotypes tes
prêts-à-penser
quitter les haillons d'une colonisation faite bénédiction
broyer les dépouilles d'une francophonie faite consécration brûler les
oripeaux d’une ère nucléaire faite glorification pour t'affranchir de tes
aveuglements de tes lâchetés de tes prisons et confesser notre humanité
sur le cheminement vers la justice.
...
...
Viens chez nous que nous puissions t’accueillir
N’aie plus peur
nous sommes comme toi
marchons ensemble
conjuguons nos semblances
accordons notre humanité
sur le chemin de demain.
Tarafarero Motu Maeva mai, 2002
après l’indicible bonheur partagé avec mes compagnons de littérature à Toàta.
«
«
Que doit faire un peuple pour apaiser une histoire pleine d’amertume ? »
Chinua Achebe
Le combat de l’homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre
l’oubli »
Milan Kundera
126
3-
Remontons les filets
C’est comme la
pêche aux filets ces interminables filets que les
pêcheurs laissent filer de leurs pirogues en arc de cercle pour piéger le
ature qui ne réalise pas ce qui l’attend avant qu’il ne suffoque. Nous
sommes écrivains écriveurs écrivants ces pêcheurs qui laissent filer le filet
nous sommes aussi le ature que l’on encercle. Le filet est en place il va se
refermer sur nous si nous manquons de vigilance si nous coulons nos
esprits dans les pensées dominantes occidentales si nous amputons nos
originalités dans une monoculture dominatrice universitaire.
Nous sommes des défricheurs d’avenirs de souvenirs le sentier est
touffu parfois obscur souvent inquiétant navigateurs de la « traversée de la
polynésienne » -Flora Devatine- sans repère pour apaiser nos
insécurités sans sillage pour réconcilier nos incohérences sans étoile pour
littérature
équilibrer nos contradictions. Nous redoutons que cette traversée ne
divague en une interminable errance dans un espace inusité et nous nous
laissons captiver par le chant des sirènes diplômées spécialistes
scientifiques oublieux des écueils vers lesquels elles aiment échouer les
marins. Attachons-nous au mât de notre pahi mais ne nous bouchons pas
les oreilles -ô référence venue de si loin ...-au contraire écoutons lisons les
nouveaux discours apprenons à les disséquer pour traquer et débucher
derrière les études les analyses les articles les nouvelles expressions les
nouveaux mots les nouveaux concepts pour une nouvelle domination.
Prenons garde de ne pas nous laisser définir réduire par l’Autre
« littérature
d'émergence » -M. Aït-Aarab- « littérature francophone
postcoloniale » -D.Margueron- de ne pas nous laisser circonscrire cloîtrer
par nous-mêmes « littérature colonisé&e » -JM.T.Pambrun- comme si notre
littérature n’est pas de la littérature comme s’il fallait la constater par un
qualifiant la ratifier par un définissant pour qu’elle advienne enfin littérature.
La littérature se comble française elle ne se complète pas polynésienne elle
a besoin d'être attribuée pour exister. Osons nos créativités ne nous
laissons pas mutiser par les normes écrivons comme nous sommes et
ensemble donnons raison à Flora
«
Et il y a bien aujourd’hui une littérature polynésienne.
127
Elle existe,
Elle existe comme elle est,
Elle est comme les auteurs polynésiens ont pensé qu’elle est
et disent qu’elle existe aujourd’hui
C’est à dire différente, variée, polynésienne, multilingue. »
Osons notre littérature écrivons sans nous soucier de l’académisme
du bon usage des juges ne laissons plus nos « questions (...) trop vite
étouffées sous les certitudes bien pensantes de tous ceux qui s’expriment à
l’abri d’un statut plus ou moins légitime. » -B. RigoPrenons garde de ne pas capituler devant-pour la reconnaissance de
qui s’auto-proclament censeurs contrôleurs dispenseurs de distinctions
honorifiques qui voudraient nous débrutir raboter poncer et nous formater
dociles respectueux des conformismes eux ligotés dans leur vénération de
la supériorité honorabilité universitaires. Prenons garde de ne pas céder aux
tentatives de disqualifier les auteurs émancipés des faveurs occidentales de
déséquilibrer les auteurs amplifiant leurs multilangues de peur de consentir
une correction de plus à notre triste litanie socialement correct politiquement
correct religieusement correct intellectuellement correct et désormais
littérairement correct. Prenons garde de ne pas convenir aux séparations
que l’on cherche à nous imposer comme si le talent littéraire la création
poétique l’émotion artistique étaient le privilège exclusif de ceux qui
détiennent les savoirs soyons irréductibles aux diktats de quelques-uns qui
prétendent assujettir la littérature aux réussites universitaires « Ces
écrivains inaugurent une nouvelle ère. Tous, écrivains de la maturité,
universitaires de longue date ...» -D.Morvan- altérant les écritures autres.
Celles des entrailles des peines des déchirures.
ceux
Prenons
garde de ne pas nous penser pensants à la place des
pensants puissants à la place des puissants pensants avec les pensants
puissants avec les puissants nouveaux conquérants écrivant les paroles
parole du pouvoir parole par le pouvoir pouvoir de la parole pouvoir par la
parole saufs-conduits pour l’Autre dont « le parcours (...) vers la culture
polynésienne est jalonné d'embûches et de fausses notes » -D.Morvanincontournables accoucheurs de tous les autres Nous de ce pays les
déchiffrant les traduisant inévitables interprètes de spécificités insondables
puisque « l'accès à ce nucleus ma’ohi passe, la plupart du temps pour
l’Occidental, par les « Demis », êtres à cheval sur les deux cultures,
128
«passeurs culturels »... »-D.Morvan- parfois souvent à la surface des
intimités à l'extérieur des profondeurs étrangers parmi les autres Nous de ce
pays.
Prenons
garde de ne pas nous farder en nouveaux maîtres
livresques nouvel impérialisme légitimé par les
détenteurs des savoirs
licences maîtrises doctorats autorisés à exalter « les êtres à cheval sur les
deux cultures » -le cul entre deux chaises- comme groupe primordial
fondamental apte à la pensée parole écriture de ce pays « C’est sans doute
qu'en regardant l’Histoire en face, et en proposant un récit, inévitablement le
conteur entre en conflit de loyauté avec l’une ou l’autre de ses origines (...)
-S. Grand- prenant regardant parlant écrivant toutes les paroles à la place
de tous les autres Nous de ce pays non diplômés non parlant non écrivant
français gardiens de nos mémoires qui disent l’Histoire vue du côté des
indigènes des vaincus. Prenons garde de ne pas à notre tour collaborer à
« la reddition morale et
politique indigène » et nous exclure à jamais de « la
réconciliation avec les générations d’hommes et de femmes qui ont jalonné
l’histoire depuis le début des temps et au cours des temps successifs
jusqu’à nous ». -S.GrandNotre histoire est sérieuse notre littérature est sérieuse notre
engagement est sérieux. Prenons-les au sérieux gardons-nous de nous
prendre au sérieux.
Remontons les filets avant de suffoquer.
Chantal T.Spitz
Tarafarero Motu Maeva juin, 2002
129
Danièle ■ Taoahere HELME
REALITE !
J’ai besoin
de
naître
Comme cet enfant dans sa crèche,
Dans mon cœur trouve une brèche,
Pour allumer une immense mèche
Qui va illuminer ma longue recherche !
J'ai besoin
de
grandir
Comme cette plante qui veut s’épanouir,
Trouve un sol authentique qui peut enfouir,
Profondément tous ses sincères désirs,
Afin de mieux les exprimer par fleurir !
J’ai besoin de
me
réaliser,
Aussi me faut-il découvrir le mot « aimer »,
Combien de brins d’étincelles peut - il révéler ?
C’est donc cela retourner encore ses effets ?
Etre absolument vrai avec soi et T exprimer !
J'ai besoin de trouver mes profonds défis,
Pour que de mes si lointains souvenirs,
Je trouve ce que je cherche à assouplir !
Et pour ainsi encore et toujours détenir,
Ce qu’il y a de plus profond pour réussir.
(Extrait de « Créativité »)
Aigres-doux... Les mots et les maux ?
Danièle c'est le prénom qui délivre le message de mon histoire. Comment
me
définir dans ce sens ? Souvenirs lointains englués dans des amnésies
qui enferment une réalité pour s'éveiller à partir des crises de croissance !
130
Ce profil qu’il faut montrer pour ne pas arriver
trop fort, avec les concepts de
l’éducation, ses bons aspects bien entendu, mais aussi ses blocages qui déforment
l’expression naturelle. Sembler conforme à l’attente des éducateurs pour être
reconnue, quel exercice fastidieux !
C’est pourtant la facette qui tempère les excès,
composer pour se rejoindre,
faut-il paraître ou être ? Sempiternel questionnement entre deux
oppositions
qui cherchent la même personne !
Taoahere c'est la
libération, la renaissance après des étapes et des
inspirer la liberté.
Voici la face qui ose braver l’autorité. Aspect ou registre en réaction devant
ceux qui diffèrent la vérité et
privilégient la sécurité émotionnelle? Il faut
faire, il faut paraître, il faut bien se tenir, être conforme à l’éducation, au
système...Cette facette est la plus authentique car elle libère sa capacité.
retournements qui ont duré par l’intensité. Je veux enfin
Ces deux aspects de ma personnalité, se côtoient plus amicalement
le passé. Des dissonances conséquentes de sensibilités encore
que par
persistantes
attendent aussi le basculement vers la guérison.
J’ai été scolarisée dans une école privée où se mêlent des souvenirs
aigresdoux. Aigres comme la rigidité, l'obéissance, la
discipline, les coups de règle
dès la maternelle, la robe rouge au milieu de la cour au cas où l'incident
regrettable arrive à vous surprendre, c’est « l'oubli dans la culotte »...
Souvenirs doux, c’est l'institutrice qui récompense avec une tendresse
maternelle et donne envie d'apprendre. J’en garde un sentiment de
reconnaissance. C'est aussi l'enseignante qui insiste jusqu’à ce que tout le
groupe intègre son « be et a ba », quelle patience !
Je
reconnais aujourd’hui que chaque être a ses côtés aigres-doux qui ne
sont que les reflets de l’état d’âme du moment, jamais toute sa dimension.
Cette évidence me fait accepter une personne aussi bien dans sa douceur
ou dans sa «
doux-leurre », que dans sa face acidulée, dans sa douleur ou
dans sa couleur rouge !
Tout ce parcours pour entreprendre une rééducation à long terme sur les
échanges relationnels. Les mots sont véhiculés avec la force de la sensibilité
qui accompagne la situation vécue !
Je reconnais les vrais discours empreints de sensibilité, de tendresse qui
autorisent la larme à l’œil. J’ai bien sûr craqué avec la voix de
l’enfant qui
131
chante son innocence. Je résonne encore avec des moments magiques de
beau fixe dans la relation du couple...
J’ai eu peur devant des explications qui tournent à la violence verbale et
justifie bien l’expression « tourner au vin-aigre ».
J’ai entendu également des parties de ping-pong en match serré dans le
domaine de l’accusation sans que cela ne rétablisse l’ordre des choses. Je
constate l'ampleur des dégâts causés par mots qui détruisent la valeur et la
dignité d’une personne que Taoahere se permettrait de nommer, tandis que
Danièle censurerait !
Un mot ce n’est pas grand chose pourtant c’est toute une réalité qui définit la
qualité de l’échange que l’on veut bien s’accorder.
La mère de famille les manie à sa façon, douce, réconfortante, autoritaire...
Sa colère l'a dépassée, elle se ressaisit, cajole et regrette. Elle éduque, elle
raconte des histoires qui bercent et réparent l’énervement qui a précédé. Il
faut encore et encore redire les mêmes directives, elle est fatiguée,
elle
craque et accentue le manque d’obéissance, les tâches trop lourdes, l’enfant
entend et entend encore, mécontentement... que faire pour y remédier ?
Des mots, tout simplement qui viennent expliquer que la révolte est aussi
dans
fatigue, dans sa lassitude, dans son découragement, dans ses
difficultés. Comment savoir gérer ce tout qui fait partie de la vie de l’adulte,
sa
sans se servir de l’enfant
pour déverser le trop-plein ?
Combien de temps pour réparer des dégâts occasionnés par les ruptures,
les coupures, les « incidents diplomatiques » que l’on nomme « de l’eau
dans le gaz » !
Le temps d’admettre que nous nous agressons à ne pas dire sa possibilité,
sa
limite et oser crier j'ai un problème. Veux-tu me parler de ton problème,
guérira, tandis que « fait-néant », anéantira !
Des mots qui entretiennent des maux et deviennent pollution dans la
relation. Des mots qui dégagent le paysage de l’échange et chassent les
nuages !
Utopie ou espéranto, credo pour un monde qui se cherche dans ses colères,
dans ses revendications, dans ses exclamations.
Que faire dans le courant social actuel, encore des mots, pour dissocier les
revendications et la façon de gérer ma fin de mois !
132
Des mots pour comprendre que mon collègue n’est pas responsable de ma
crise familiale, et qu’il est là avec des films qui ressemblent tellement aux
miens agresseurs-agressés.
Des mots qui viennent rétablir la logique et deviennent pansements pour
calmer la douleur.
Calmer la douleur veut-il dire arrêter la crise ou la réaction ? Non !
Simplement libérer la communication en retirant l’épine qui entretient
l'agression.
Faut-il enlever beaucoup d’épines ?
Autant qu'il y a d’aigris non encore convertis en aigres-doux !
Des mots qui expriment des maux !
L’ASTHME.
Je l’ai emmené chez le médecin, il est essoufflé depuis hier soir...
Je le regarde, il comprend. Il tousse, mais il a besoin d’aller dans l’eau pour
rafraîchir ses angoisses.
Ne vas pas dans l’eau, tu tousses ! Son regard est surpris, il se décide à ne
pas obéir. Faut-il le gronder encore une fois ?
Les mots qui sortent de sa bouche ne peuvent exprimer le sens profond du
malaise, il dit simplement «je n’ai pas froid je suis trop serré dans ma
respiration : il ne faut pas, et pas et pas ! »
Et si vous m’expliquiez plutôt ce qu’il me reste à faire, ce que je pourrai
exprimer en toute liberté.
,
Je ne peux qu'accepter la décision puisqu'elle est la seule possibilité.
Aussi mon malaise le seul qui traduit mon étouffement, est s’il vous plaît j’ai
besoin d’air, j’ai besoin de trouver mon histoire !
Pour respirer, il me faut de l’espace, et je n'en trouve pas.
J’ai des jouets, je cherche de l’écoute, j’ai des choses, je cherche du temps.
Ainsi
vous qui m'aimez tant, pourquoi toutes ces peurs, je ressens vos
angoisses ! Je veux juste votre confiance, votre aide et la reconnaissance de
ce que je suis.
Afin que les différences connues deviennent nos richesses reconnues.
(Extrait de « Guérir les mal-Aises »)
Quelle serait ta liberté ? Distordre la logique...
133
DELIRE AU CIEL !
Les étoiles ce soir m’ont appelée,
Veux-tu visiter une éternité ?
Puisque vous m’y invitez si gentiment,
Je ne puis vous répondre que délicatement !
Où dois-je me mettre pour prendre mon envol ?
Sous un arbre où le vent virevolte,
Les yeux clos pour juste ressentir,
Puisque l’intensité veut revêtir,
Les mèches du vent, la vision du rêve,
Le parfum céleste, les pensées de trêve !
Dans cet espace sans fin, chaque chose,
Trouve sa dimension et appose,
Son cachet pour que les étoiles,
Se posent dans un espace glorieux et mènent,
La danse folle du ciel en délire !
Tout est extase, et pourrait-on dire au pire,
Que les fées sont sorties comme jadis !
Le vent a rejoint la fête et conduit au paradis,
Ceux qui veulent voir sous la dimension du beau,
Et acceptent toujours de bâtir des châteaux !
Les éléments ont décidé de distordre la logique,
Pour ne répliquer que par des mimiques.
Enfin l’expression libérée, un chaos harmonieux,
Invite à revoiries concepts pompeux,
Pour que tout redevienne plénitude agitée,
Des remous de la nouvelle diversité...
Jusqu’à ce qu’épuisés et engourdis d’ivresse,
Se laissent retomber et déclarent leur audace,
Enfin pour donner l’illusion que les étoiles,
Restent accrochées comme des toiles,
Sans déranger Tordre établi,
Lorsque, hors du temps, les yeux fermés,
Ne peuvent deviner leurs escapades nocturnes,
Et les expressions coquines de ce que Ton croit figé !
(Extrait de Merci à la Vie)
134
Contrastes et réalités !
Je me demande ce qui appartient à mon histoire dans ces transformations
qui chamboulent le paysage polynésien depuis cinquante ans. Je suis
consciente d'avoir eu le privilège de vivre une évolution accélérée, cela me
permet de revoir les étapes de ma vie comme un film accéléré.
Les
progrès techniques et matériels défilent à une allure vertigineuse.
me questionne comment
m'adapter à cette époque en conservant des trésors de souvenirs enfouis
dans les bagages de mon enfance ?
J’observe les contrastes et les réalités. Je
Je me souviens du district de Tiarei où l’eau arrivait encore par les bambous
emboîtés
les
uns
dans
les
autres, mon distributeur d'eau s’appelle
"bambou !"
Je suis nostalgique de ces soirées avec Grand-père où les fruits de mer
s’étalaient encore dans le lagon intérieur invitant à une pêche organisée
après le rituel « Ce soir, à notre table ce que nous aurons ramassé ! ». Un
panier rempli de produits et le menu s’organise autour de la récolte, voici ce
que je veux raconter...
J’ai trouvé des oursins III y a aussi des « ma’oa » (« coquillages »), cela
fera une bonne soupe, préparez les légumes : il faut deux oignons, quelques
pommes de terre et deux poireaux. Grand-père y ajoute un peu de whisky
flambé, tandis que Grand-mère a le dos tourné, c'est sa touche finale !
C’était bien sûr, l'école de la nature avec des « tout » et des « rien » qui
transforment l’ordinaire en merveilleux. Le message de la vie se transmet
donc bien par l'intensité d’amour qui accompagne le geste !
J’ai
soupe instantanée dans laquelle j’ai versé mes souvenirs,
même une poudre aux chevrettes, cela fera l’affaire pour ce soir !
une
il y a
Il
n’y a pas d'électricité, c’est la lampe à pétrole. La flamme intensifie la
pénombre et encourage les versions les plus folles, surtout les affaires de
«
tupapa’u » (revenants) qui relatent les histoires les plus incroyables,
améliorées du piment que chacun s’évertue à ajouter à sa convenance...
135
J’ai une lampe halogène, et à partir de la télécommande, c’est ma télévision
qui reprend des « tupapa’u » que je croyais appartenir au passé !
Ce matin Grand-père veut m’offrir du rêve, il m’appelle et me dit « Je vais
t’apprendre à faire un voilier ! ». Il faut la moitié du coco avec sa coque et la
bourre qui l'entoure. Une feuille de « hotu » (« Barringtonia speciosa ») et
deux tiges de « ni’au » (« feuille de cocotier ») feront l’affaire pour la voile.
Tu vas voir tout ce qui peut s’inventer à partir de ce bateau ! Le jouet
improvisé s'accompagne forcément d’une histoire. Grand-Père pose le
voilier et lui donne l'impulsion pour qu’il trouve sa direction. Tous les deux
nous nous réfugions dans un monde où tous les récits sont
possibles. Le
voilier prend sa trajectoire et guidé par le courant, notre vaisseau surgit dans
une dimension différente. Des
personnages imaginaires suscitent une
aventure. Ils sont en route pour trouver le fameux Trésor de Pinaki qui hante
l'esprit de tant de personnes, tout en restant dans les conversations et sans
qu’aucun ne se hasarde vraiment à l’expédition...
Cela me rappelle la mésaventure qui est arrivée à « Matapo » («
l’aveugle»).
longtemps d’un trésor et des placements fabuleux ont fait
échouer ses illusions d’enfant. C’est le miroir aux alouettes qu'entretiennent
de vrais corsaires qui savent aborder les paniers en «
pae 'ore »
(« pandanus » ou « face vide »), où se cachent les économies réservées aux
«
quêtes » pour « Riche seul, grâce à l’argent des autres? », ou
«
placements à suivre »...
Elle
a
rêvé
Il paraît que c’est normal parce que l’on ne sait
plus imaginer à partir de la
réalité, il semble que mirage se confonde avec réalité ! Le « mana’o vare »
(« l’illusion ») se vend mieux que l’authentique, c'est à n’y rien comprendre !
Grand-père m’a appris tant de choses, par exemple, redonner vie aux
objets. Lorsqu’une chaise était cassée il la réhabilitait à partir de son histoire
et du travail qui avait donné vie à l’objet. Aussi
quand la réparation était
possible cela devenait un rituel. Il disait je panse sa blessure, j'y pense
souvent !
Les enfants ne sont pas autorisés à fumer, c'est
de
pourtant tellement tentant
copier les adultes, des bouts de brindilles, avec une pause adaptée à
136
celle des salons et de grandes conversations
fait tousser, je jette ma brindille, car j’ai fait mon
s'entament, cette fumée me
expérience...
Ce matin j’ai rencontré « Hi’o » (« miroir »), je lui demande :
Pourquoi nous renvoyer nos démissions à partir de ton paka, au lieu
d’exprimer ton malaise ? Il me répond parce que aujourd'hui les gens
n’écoutent pas. Ils conseillent avant d’entendre et proposent des solutions
types comme des ordonnances. Seulement dans nos blessures comme
dans vos pharmacies, il y a des centaines de produits mais un seul
produit
est ma solution, j’ai besoin d'être entendu dans ma blessure
pour me
réparer !
Est-ce donc le
sens
de tes messages
lancés à travers tes « tags » ?
Explique-nous le langage de ta fumée, il faut désembuer, et encore
désembuer, pour voir vraiment plus clair...
Pourquoi se tourner vers le difficile, avons-nous oublié les moyens en restant
assis sur les problèmes, je ne sais pas !
Enfin, revenons à Grand-père, il va préparer le « ahima’a » car aujourd'hui
c'est dimanche et au dessert il excelle dans sa recette de « po’e hi’o »
(« dessert à base d’amidon »). Tout est disposé en ordre, chaque geste est
empreint de l’amour qu’il donne de sa personne. Le Polynésien ne dit pas
les choses de la vie, il traduit ses sentiments à partir du gestuel qui
accompagne la situation. Grand-père le vit intensément II faut les cailloux,
les branchages, les feuilles de bananiers, les sacs et le sable qui recouvrent
le fourtahitien...
Aujourd'hui, j’ai acheté au marché du « 'uru » (« fruit de l’arbre à pain »), du
« ma’oa »
(« coquillages »), du « fafa » ( épinard). Cela m’a pris moins de
temps, il y a même le « fafaru », Grand-père n'en revient pas lorsque je lui
explique là-haut que maintenant tout est automatisé et qu’il y a même des
distributeurs de « feuilles de ‘uru » qui délivrent des billets à partir des
machines...
Ce voyage dans mon enfance m’inspire les lignes suivantes :
137
SIMPLICITE !
Dans un langage spontané d’enfant,
Les choses se dévoilent simplement.
Au cœur d’un regard chaud espiègle,
Se lit l’invitation à la spontanéité.
Pauvreté devient richesse intérieure,
Tout est transparence
et limpidité,
Où se devinent gaieté vérité luminosité,
Les difficultés sont bien vite déliées,
Car en simple honnêteté se dévoilent,
Pour que la vibration innée des âmes,
Reçoive l’effluve éternel et continuel,
D’un va-et-vient perpétuel qui s’appelle,
...Réalité d’enfance retrouvée.
Une pensée particulière
ateliers
«
à un ami, Lucien KIMITETE qui a compris le sens des
Guérir La Relation Par les Mots ». Libérer le potentiel de l’enfant en
travaillant à partir des parents blessés. Alterner raisonnement et créativité pour une
expression plus libre.
Merci Lucien pour tous tes encouragements.
Là où tu es reçois ce poème.
LE GUERRIER SPIRITUEL
Le guerrier spirituel revêt l’habit de l’arc-en-ciel,
Il a passé l’étape des couleurs qui le certifient.
Le rouge pour avoir osé aimer en intensité.
Les forces et les fragilités ont fait partie du défi.
La couleur orange récompense sa créativité libérée,
Créativité, finesse, sensibilité dans sa recherche.
La couleur jaune a éprouvé la valeur de son ressenti,
Dire, définir, décider, c’est cela refaire sa liberté.
Le bleu lui a été dédié pour la clarté de sa relation.
Règle d’or pour la survie de la génération
Le mauve est décerné pour la spiritualité et la lutte,
Lutte nécessaire pour la croissance au quotidien.
Le violet ouverture certaine de l’avenir,
Avenir ou continuité, mouvance ou espérance !
Tout être est spirituel dès qu’il est reconnu,
Il traduit ses possibilités sans ligoter ses capacités.
En respectant ta trajectoire qui mène à ta victoire,
Chevalier trouve ta direction et ton orientation.
Puisque maintenant, tu es dans ta certitude,
Tu connais le pourquoi et la finalité de ta cause.
C’est pourquoi toute recherche vit par sa dimension,
Forge ta réalité « être réalisé en quête d’éternité » !
Je salue l’homme dans sa dimension et dans sa quête spirituelle !
139
Noël!
Noël, Noël, que veux-tu ?
Cette fébrilité dans mon cœur
Les recoins encore imprégnés,
D'une récente meurtrissure.
Tandis qu’une pousse naissante
Ose timidement sa fraîcheur.
Attente fébrile et perceptible
Des « mais » et des « si »
Qui annonce un Messie !
Si je n’étais pas prête Messie,
Mais si tu es prête tu vis !
Si je n’avais pas d'argent,
Mais si valeur tu reconnais !
Si je n’avais pas de vêtement,
Mais si dignité tu es parée !
Si je n’avais pas d'estime,
Mais si estime t’es restituée!
Si je n'avais pas de famille,
Mais si ce soir famille est là !
Si je n’avais pas de but,
Mais si trajectoire est ton élan !
Si je n'avais pas de toit,
Mais si, il y aurait « toi » !
Pour ce Noël il y a l'espoir
Des « mais » et des « si »,
Pour accueillir un Messie !
Merci
140
Merci
A Madame Macheu Madjeu, Présidente de l'Académie Francophone, qui encourage
les premiers pas et sait valoriser les possibilités.
A Flora Devatine qui œuvre avec toute sa générosité pour le développement de ce
bébé que nous avons baptisé « Littérama’ohi »
A tous les membres fondateurs qui ont cru au projet.
A ceux qui osent se révéler.
Je souhaite à chacun de naître par une brèche pour oser l’aventure
particulière qui est celle de Littérama’ohi !
Daniéle-Taoahere HELME
141
Jean-Marc Teraituatini PAMBRUN
Par Jean-Loup PAMBRUN
Jean-Marc Teraituatini Pambrun
Paris 1953
Anthropologue, écrivain et artiste polynésien
Avec un
père engagé dans le renouveau culturel polynésien des années
soixante et une mère férue de civilisations anciennes, on ne pouvait attendre
moins de Jean-Marc Teraituatini Pambrun qu'une rapide et durable prise de
conscience politique et culturelle.
Si c'est à Paris, alors qu’il est étudiant en ethnologie (1975-1979), que se fait
jour cette conscientisation, on peut affirmer qu’un bon quart de siècle plus
tard, il est devenu à la fois un homo politikos, dans le sens grec de
l’engagement permanent par ses actes, et un des intellectuels polynésiens
les plus controversés de sa génération. Et ce, en raison de ses idées
d’inspiration marxiste sur les effets du colonialisme en Polynésie française
qui commencèrent de poindre en côtoyant le sociologue Saül Karsz, dont il
fut l’élève et l’ami, mais aussi en raison de ses conceptions libertaires en
faveur de la rénovation de la société polynésienne. Très tôt, il apprendra
donc à jongler avec les mots et leur sens, ce qui lui conférera un statut
d’auteur créatif et dérangeant.
Alors qu’il est président (1976-1978) de l'Association des étudiants tahitiens
(AET) de Paris, surviennent à Tahiti les attentats anticolonialistes (1977) et
la mutinerie du centre pénitencier de Nuutania (1978). En rupture à l’égard
de ces événements avec le milieu estudiantin tahitien, il démissionne de ses
fonctions et fonde le Comité Opuhara avec, pour objectif, de sensibiliser
l’opinion aux conséquences du colonialisme en Polynésie française. C’est
aussi le commencement de ses démêlés avec l’État et le Territoire
autonomiste qui n’apprécient pas ses prises de position.: il perd son statut
142
de boursier universitaire. De cette période, sortit une brochure intitulée Tahiti
: un
mythe qui dure (1978). Tiré à mille exemplaires, cet ouvrage peut-être
considéré comme la pierre angulaire de son engagement dans les luttes
sociales, politiques et culturelles polynésiennes des années qui suivirent.
À son retour de métropole (1979), il est recruté par le Centre polynésien des
sciences humaines (CPSH) du Musée de Tahiti et des îles. Assistant
conservateur, puis chercheur en ethnosociologie, il intègre le Département
des traditions (1981) du Centre, dont il deviendra le directeur (1983-1992).
Ces années seront fécondes, puisqu'il mettra en place plusieurs
programmes de recherche relatifs au patrimoine ethnographique polynésien.
Scientifique actif, il s’engage très tôt dans le domaine de la recherche sur le
Notamment en intervenant lors du Colloque national sur la
recherche et la technologie (1981), puis au sein du Conseil de la recherche
scientifique et technologique (1983-1987) et du Haut Comité territorial de la
recherche (1988), sans oublier le Colloque “Bilan et perspectives de la
recherche en sciences humaines en Polynésie française ” (1992), dont il fut
l’organisateur. C’est pour son dynamisme dans ce secteur d’activité que ses
compétences sont sollicitées par le ministère de la Santé, de
l'Environnement et de la Recherche scientifique en qualité de conseiller
technique à la recherche (1988-1989).
Parallèlement, il dispensera des cours d’ethnologie et de sociologie à
l’Institut de formation des travailleurs sociaux (1982-1985; 1991-1993), à
l’École territoriale d’infirmières (1984-1987), puis plus tard à l’Institut
Mathilde Frébault (1994) et à l’Union des associations des handicapés de
Polynésie française (1996).
Au début des années quatre-vingt, son activité de chercheur se double aussi
d’une expérience syndicale. Nommé secrétaire confédéral de ia
Confédération des syndicats indépendants de Polynésie en 1984, il est
membre du Forum des syndicats du Pacifique où il place le débat sur les
questions de la souveraineté de la Polynésie française et de la lutte
antinucléaire. Lors de la grande grève des établissements hôteliers, il fait
partie de ceux qui négocieront la reprise du travail (1984).
Ses idéaux ne sont pas toujours appréciés de la classe dirigeante, au sein
de laquelle il s’attire des inimitiés. À l’opposé, il bénéficie d’une cote de
popularité dans l’opinion publique. Certains événements, dont il fut un des
territoire.
143
principaux artisans, sont significatifs quant à la nature des forces en
présence. Ainsi, pour l’essentiel, alors qu’il est président de l'Association de
protection de la nature “ la ora te natura" (1991-1997), ses interventions
médiatisées ne laissent pas la société civile indifférente. Rapporteur à la
Charte de Développement pour le Progrès économique, social et culturel, il
fustige, lors de son discours à l’Assemblée territoriale, les errements du
gouvernement en l'incitant à mener une politique plus juste (1992). Membre
fondateur de la section polynésienne de la Ligue des droits de l’homme
(1992), il en démissionne pour devenir membre de la Ligue indépendante
des droits de l'homme Hui Tiama et de l'ONG Hiti Tau (1992-1994). Membre
d’honneur et porte-parole de l’Association des riverains “ la ora o Nuuroa ”,
hostile à la construction de l’hôtel Méridien de Punaauia, il est suspendu de
ses fonctions de directeur du Département des traditions pour ses prises de
position dans ce conflit, puis limogé trois mois plus tard (1992).
Les
sept années (1992-1997) qui suivent sont propices à l’écriture avec
L’allégorie de la natte (1993) et Le Sale Petit Prince (1995), aux
investigations journalistiques au sein de L’écho de Tahiti-nui (1993-1996),
ainsi qu’à l'action écologiste avec “ la ora te natura ” et le parti Heiura les
Verts de Jacky Bryant (1993-1997). Il est également chef du Service de la
culture de la mairie de Faaa (1996-1997), puis consultant en études d’impact
socioculturel (1997).
Cependant, convaincu qu’il est possible de servir les intérêts de la
population au-delà des clivages politiques, il sollicite de rencontrer le
président du gouvernement du Territoire et est réintégré dans
l’administration au titre de conseiller technique à la Présidence du
gouvernement, chargé de la culture (1997-1998), puis de directeur de la
Maison de la culture (1998-2000), dont il sera un des auteurs de sa réforme
statutaire. Cette période mettra en valeur ses qualités de gestionnaire et
d’homme de culture, le laissant initier une dynamique autour des trois pôles
fondamentaux que sont l’art, l’imagination et la communication entre les
individus. Il prend alors en charge l’organisation annuelle du Heiva i Tahiti et
de la fête de l’Autonomie interne, produit des documents audiovisuels, parmi
lesquels figure le film Pour un soir à Vaiete (1999), dont il est l’auteur,
découvre le théâtre en tant que metteur en scène et comédien. Il est
également le concepteur du Festival 2000 des chants et danses traditionnels
144
de Polynésie française. En mars 2000, il rend hommage à Henri Hiro1,
poète
engagé et premier Polynésien ayant dirigé la Maison de la culture. En
désaccord avec son ministre de tutelle, il est limogé un mois plus tard.
Au travers de ces différentes activités, ses capacités rédactionnelles sont
souvent mises à contribution. Par exemple, au titre de fondateur et directeur
de publication du bulletin de liaison intersyndical Solidarité
(1984-1985); de
Polynésie,
éditée par Christian Gleizal/Multipress (1984-1987); de directeur de
publication de la Lettre d’information de l'Association pour le renouveau du
service public (1992); de rédacteur des bulletins ‘Omore de l’USATP-FO
(1995-1996) et Handicapés Horizon 2000 de l'UAH (1995); de journaliste et
co-maître d'œuvre des tomes 8 et 9 de l’Encyclopédie de la
secrétaire de rédaction de l’hebdomadaire satyrique L’écho de Tahiti-nui
(1993-1996); de directeur de publication du mensuel d’informations sur la
culture et les traditions Tahiti Nui (1998-2000).
Tandis que l’écrivain se révèle peu à peu, l’artiste l'a déjà précédé, surtout
dans le dessin à l’encre de Chine où il excelle, exposant la première fois en
France
(1990), puis à Tahiti (1994, 1998). Ses dessins sont inspirés de
songes et suggèrent une réflexion philosophique et spirituelle sur le sens à
donner à nos actes. L’année 1998 affirme ses talents de créateur et d’artiste
de la culture et des traditions du monde polynésien. Il écrit une série de
poèmes (1998-2000) dans le mensuel Tahiti Nui, adapte, met en scène et
joue une pièce en tahitien Te a’amu o na maeha’a (1998) et publie La
légende du Scolopendre de la Mer Sacrée (1998). Par la suite, il rédige des
nouvelles et papiers dans Tahiti Pacifique magazine (2001-2002). Un article
Paroles tragiques de l’écrivain ma’ohi ” paru dans le Dixit (2001) présente
l’aboutissement de ses réflexions sur la littérature polynésienne.
"
Sans doute son engagement social a-t-il quelque peu ralenti une carrière
d’auteur que l’on aurait voulu plus abondant. Mais en analysant son
parcours, on comprend très vite que c’est justement à travers ses différentes
prises de positions politiques, sociales ou culturelles qu'il faut rechercher
l’écrivain qui sommeillait en lui.
Aujourd’hui, il se consacre entièrement à l’écriture et l’expression graphique.
Henri Hiro a disparu en 1990.
145
La nuit des bouches bleues, une
pièce de théâtre qu’il a écrite en vers
octosyllabiques, a été jouée cette année (2002). Deux poèmes, C’est une
terre ma’ohi... et Mon enfant... ont été publiés en juillet 2002. Une autre
œuvre théâtrale ainsi qu'un roman sont en préparation.
C’est dans la littérature et l’art
pictural que sa vision de la culture
d’expression privilégié. Par ses
interventions, il tente sans cesse de renvoyer le regard occidental à son
propre miroir afin d’amener chacun à reconnaître les valeurs intrinsèques
polynésienne
trouve
un
espace
Polynésiens. L’historien Hiti Teparii2 a dit de lui que “ [...] jamais [...]
Polynésien ne porta la réflexion jusqu’à la limite-transfuge entre le culturel et
aux
le cultuel ”,
Jean-Loup Pambrun
'Hiti Teparii est décédé en 1998.
Bibliographie de Jean-Marc Teraituatini Pambrun
Tahiti : un mythe qui dure — Phases du néocolonialisme et du capitalisme
en
Polynésie française, Paris, éditions Caribéennes, 1978, 21 p.
La terre
et les pratiques socioculturelles dans les îles Sous-le-Vent
(Polynésie française), suivie de L’économie du coprah dans un district
polynésien : le cas de Opoa à Raiatea, Papeete, 1981, 344 p.
« La notion de
pupu : contribution à l’étude des traits liés aux'mentalités et
comportements des communautés rurales aux îles Sous-le-Vent » dans
Bulletin de la Société des études océaniennes, Papeete, tome XVIII, n° 12,
juin 1983, p. 1313-1321.
«
Contribution
«
La vie politique » dans Encyclopédie de la Polynésie,
d’ordre
sociologique (les enjeux du travail social en
Polynésie) » dans Tahiti côté montagne de Marc Cizeron et Marianne Hianly,
Papeete, éditions Haere po no Tahiti, 1983, p. 154-161.
Papeete, éditions
Christian Gleizal/Multipress, tome 1,1986, p. 105-111.
«
Les rapports
sociaux » dans Encyclopédie de la Polynésie, Papeete,
éditions Christian Gleizal/Multipress, tome II, 1987, p. 9-13.
Hiti Teparii est décédé en
1998.
146
La vie associative » dans Encyclopédie de la
Polynésie, Papeete, éditions
Christian Gleizal/Multipress, tome II, 1987, p. 41-56.
«
La natte Inachevée — petite histoire des
productions culturelles du Centre
polynésien des sciences humaines au temps de la sauvegarde du
patrimoine, Vert-Saint-Denis, 1989,105 p.
«
Protohistoire des spéculations sur l’origine des
Polynésiens. 1595-1838 »
dans Bulletin de la Société des études océaniennes,
Papeete, tome XXI, n°
7 et 8, mars-octobre 1992, p. 102-122.
«
Cultures et identités en Polynésie » dans Dixit, Papeete, 1992,
p. 88-93.
L’adoption en Polynésie orientale : une épine dans le pied de
l’anthropologie de la parenté polynésienne » dans Regards sur l’enfant
faààmu, Premières journées de recherche de l'A.P.R.I.F., Papeete, 1992, p.
«
31-35.
L’allégorie de la natte ou le tahuà-parau-tumu-fenua dans son temps,
Papeete, éd. Jean-Marc Teraituatini Pambrun, ouvrage bilingue tahitienfrançais, 1993, 2 x 34 p.
Tree and Dust, a manifesto for a review of the Polynesian
thought»,
Science of Pacific island peoples dans Publication de l’Institut du Pacifique
«
Sud, Suva, 1994, p. 159-166.
Le Sale Petit Prince, Pamphlets blancs, Papeete, éd. Jean-Marc Teraituatini
Pambrun, 1995,170 p.
«
Cultures croisées » dans Dixit, Papeete, 1996, p. 119-125.
«
Au nom de l'enfant », Le paradis — savoir médical et pouvoir de guérir à
Tahiti — dans Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie, n° 30, mai 1996, p. 105-
116.
«
«
,
Clairs-obscurs maôhi... » dans Dixit, Papeete, 1997, p. 141-145.
Le souffle de la tradition » dans Mensuel d’information Te Fare Tauhiti Nui,
Papeete, n° 15, juin 1998, p 4-5.
La fondation du marae - La légende du Scolopendre de la Mer Sacrée,
Papeete, éd. Jean-Marc Teraituatini Pambrun, 1998, 38 p.
«
Paroles tragiques de l’écrivain maohi » dans Dixit, Papeete, mars 2001, p.
239-244.
«
L’intellectuel tahitien est nu » dans Tahiti Pacifique Magazine,
Papeete,
vol. 12, n° 131, mars 2002, p. 42-43.
147
«
Vers une culture totalitaire? » dans Tahiti Pacifique Magazine,
Papeete,
vol. 12, n° 137, septembre 2002, p. 40-42.
Théâtre
Te aàmu o na maehaà, adaptation d’un texte de Tiare Bonnet, co-mis en
scène avec Alphonse Tematahotoa et joué en avril-mai 1999 à la maison de
la culture de Papeete.
La nuit des bouches bieues, mise en scène par Elza Warren et présentée en
juin 2002 au Paianapo Beach à Moorea.
Nouvelles
«
Les âmes ont une vie » dans L'Écho de Tahiti-Nui, Papeete, 26 juillet et 2
août 1995, p. 6.
«
Veille à trois temps » dans Te Fare Tauhiti Nui, Papeete, n°
mars 1999,
«
19, février-
p. 12.
Rencontre maôhi à Huahine » dans Tahiti Pacifique Magazine, Papeete,
vol. 11, n° 117, janvier 2001, p. 40-44.
«
Un tiki sur l’oreiller » dans Tahiti Pacifique Magazine, Papeete, vol. 11, n°
118, février 2001, p. 40-44.
«
Braves vahiné de la politique » dans Tahiti Pacifique Magazine, Papeete,
vol. 11, n° 119, mars 2001, p. 42-46.
«
Un secret bien gardé » dans Tahiti Pacifique Magazine, Papeete, vol. 12,
n° 133, mai 2002, p. 50-53.
«
La pierre perdue de Vai-ora » dans
Tahiti Pacifique Magazine, Papeete,
vol. 12, n° 136, août 2002, p. 49-53.
Poèmes
«
Plantez le ti » dans Te Fare Tauhiti Nui, Papeete, n° 15, juin 1998, p 17.
«
Terre, ô ma mère » dans Te Fare Tauhiti Nui, Papeete, n° 17, septembre-
octobre 1998, p 15.
«Marchands d’identité»
dans
Te Fare
Tauhiti Nui,
Papeete, n° 18,
novembre-décembre 1998, p 7.
«
Invocation à Taàroa » dans Te Fare Tauhiti Nui, Papeete, n° 20, avril-mai-
juin 1999, p 7.
148
«
Volez à Vaiète » dans Te Fare TauhitiNui, Papeete, Programme officiel du
Heiva i Tahiti 1999, juillet-août 1999.
«
Sur la souche de la vie» dans Te Fare Tauhiti Nui,
«
Pour un soir à Vaiète » dans Te Fare Tauhiti Nui, Papeete, n° 23, janvier-
Papeete, n° 21,
septembre-octobre 1999, p 14.
« Au nom de la parole » dans
Te Fare Tauhiti Nui, Papeete, n° 22,
novembre-décembre 1999, p 4.
février 2000, p 27.
C’est une terre maohi, titre et textes sur photos de Michel Chansin, Papeete,
éditions Au Vent des îles, 2002.
«
Mon enfant » dans Arz Lebnaan, Papeete, n° 5, juillet 2002, p 27.
En préparation
Une pièce de théâtre : Koké est mort
Un ouvrage
hauturier
documentaire : Les nourritures traditionnelles de voyage
Un roman historique sur le Tahiti 1767-1815 : La lance brisée
Autres contributions
Plusieurs communications scientifiques en 1992 et 1993 lors de colloques
territoriaux et nationaux. Auteur de nombreux articles de réflexion politique,
sociale et culturelle depuis
1978 dans les quotidiens et magazines : Les
Nouvelles de Tahiti, La Dépêche de Tahiti, La Tribune Polynésienne, l’Écho
de Tahiti-Nui, Tahiti Pacifique Magazine.
149
Poème
L’écorché
Le corps est posé sur une chaise bancale
Qu’une force inconnue maintient en équilibre
Sur une natte en bambou nervuré d'or pâle
Aux contours inachevés comme des vers libres.
Là, ses chevilles s'enchevêtrent et se fondent
En une souche tordue, éventrée et nue
Sur laquelle des jambes épuisées et longues
S’arc-boutent animées d’un amour éperdu.
Le tronc douloureusement penché en avant
Ne cherche plus à s’adosser depuis longtemps.
Suspendu et figé, aux portes du néant,
Il s’est recroquevillé à l'abri du temps.
Le dos large glisse sur la courbe d’un ciel
Dont l’horizon est à l’auteur son seul domaine.
La poitrine est creusée, comprimée par le fiel
Qui fait les cent pas au creux de son abdomen.
Des épaules voûtées démentent l’apathie :
Elles s'élèvent comme deux crêtes agressives
Aux flancs crispés par l’effort de garder en vie
L’inspiration nouvelle mais encore chétive.
Entre ces monts qui menacent l'ordre établi
Et n’attendent que le repos pour s’affaisser,
Surgit, au sommet d’un cou enflé par ses cris,
La tête penchée d’un moribond éveillé.
150
Le visage est ravagé d'humeurs qui s'épient,
Qui courent, frémissent et craquent sous la peau.
Les paupières en berne sur des yeux rougis
Flottent mollement au gré des souffles d’en haut.
Le regard est sombre, rivé sur nulle part,
Aussi vide et mort qu’un lac ancien asséché.
Au centre, des pupilles à l’éclat blafard
Reflètent une lueur de vie aux aguets.
Cernée par des joues creusées par quelque misère,
La bouche boudeuse écorce l'alphabet
Sur le pilon rugueux d’un menton volontaire
Au relief sculpté par des mâchoires serrées.
Sur le rebord d’une table aux pieds invisibles
Les doigts d’une main s'agrippent comme des serres
Pour sauver de l’oubli des pensées indicibles
Et de l’abîme des mots les sens exilés.
L’autre tient un crayon aux couleurs poivre et sel
En lévitation au-dessus d’un feuillet blanc.
Dernier lien entre l’invisible et le réel,
Elle guette l’hérésie pour répandre son sang.
L’écrivain est nu. Son corps ocre et cramoisi
Est baigné d'une lumière crépusculaire
Qui lustre les artères, enténèbre les plis,
Blanchit les os et fait éclater les chairs.
Pétrifié dans cette posture hiératique
L’artiste est à la merci de déséquilibres :
Quand la révolte vole aux confins du tragique,
Les mots pour la dire tombent en chute libre.
Jean-Marc Teraituatini Pambrun
151
Extraits de textes inédits autour de la tradition
1-
La révélation
C'est la tradition qui a ouvert ses portes au monde extérieur. A qui donc
pourrions-nous jeter la pierre? Quelle que soit la couleur de notre peau, nous
sommes à présent tous responsables de notre histoire. Je vois bien que tu
t’interroges sur les choix passés et futurs de la tradition. Pour les
comprendre, n’oublie jamais qu'il y a un dieu qui sommeille en chacun
d’entre nous. Si tu acceptes de le réveiller et de te montrer impeccable en
tout, alors tu sauras quelle voie emprunter.
Aneti, voyant tahitien, Puna'auia, 1980
2-
L’esprit de la Tradition
Le temps
où la tradition polynésienne était considérée comme un être
terrassé, difforme, diminué et exsangue peut être révolu. Ceux qui de tout
temps constatèrent l’agonie culturelle des peuples polynésiens n’avaient
d’yeux que pour enregistrer et classer que ce qui leur était donné de voir.
Pourtant, j’ai vu les paupières de la tradition tressaillir, je me suis penché, j’ai
plongé mes yeux dans les siens et je l'ai vue revenir à la vie parce que j’y
croyais. La tradition vit au creux de chacun d’entre nous. Pour qu’elle se
manifeste il suffit de la regarder dans les yeux et de l’aimer. Et pour qui veut
la porter, panser son corps, et surtout connaître son nom, elle marchera de
nouveau.
152
L'esprit de la natte, titre d’une conférence donnée au
Colloque de Valbonne Sophia Antipolis “De la Tradition à la post-modernité. Rencontres autour de Jean
Poirier", 5 février 1992.
3Le savoir vivant
La belle chose que celui qui sait la tradition
Heureux celui qui sait le mot qui ouvre tout
Son visage s’éclaire au-dessus du pilon
Qui extrait de la terre la vérité en tout
Pendant que les ignorants consultent les livres
Pour glaner coutumes, usages et définitions
Le maître des paroles de la terre fait vivre
Un savoir acquis depuis des générations
Quel triste destin pour les hommes de notre temps
De voir la tradition par les yeux de la science
Et devenir d’insupportables chiens savants
La langue sans cesse suspendue à ses sentences
Il faut que le mot peu à peu parle de lui
Que l’ancien l’accompagne d’un geste ou d’une parole
Alors tout ce qu’il contient revient à la vie
Et par sa bouche soufflent à nouveau ses paraboles
Paroles à la terre, Paopao, 20 décembre 2000
Jean-Marc Teraituatini Pambrun
153
Vahi Sylvia
i pi'i-noa-hia
TUHEIAVA
Sylvia RICHAUD
Auë ho’i e, nà nïa noa i te hôro’ara’a i tô na iho i'oa, ua fifi ‘ë na teie !
Tei hea i’oa të horo’a ia ‘itehia mai au i teie mahana ? Te i’oa i pa’e ia ‘u i
nïa i tô ’u mau metua, tô ‘u mau tupuna aore ra te ïoa ta te peu ta’ata e te
arata’ira’a a te orara’a tôtiare no teie tau e fa’ahepo nei i te ta’ata tàta’i tahi i
te rave ?
‘u iho parau i mua i te tahi, inaha, aita vau i
ha’amàtauhia i te fa’a’ite i to ‘u aro, nà roto i te paraura’a, i mua i te tahi aita
vau i ‘ite i tô na aro nà mua roa.
Nà hea vau ia parau i tô
Tàtou ho’i teie.
E ana ia të tano e të fàri’ihia mai ia parauhia atu ?
No reira vau i mana’o ai e horo’a atu i te ïoa i uri i nïa a’e. E’ere no 'ü iho.
No te feià rà aita ràtou e ta’a mai nei i te ta’ata e reo atu nei. No te mea e
tau’a vau i te ta’ata tupu e nànà mai te mata i nïa ia (u, na te reira noa mea e
fa’atupu i te aura’a ta’ata i roto i te tahi ta’ata e te tahi atu. ia tupu te
fa’atü’atira’a te tahi i te tahi e ‘ôhie ai te parau i te matara. la tupu taua
ta’ahira’a matamua roa e ‘ana’anatae ai au i te fa’a’ite i to ’u parau i mua i
te tahi ua 'ite au e’ita te parau e mau'a.
Parler des autres est déjà tellement ambigü et de parti pris qu’on prend à
chaque fois le risque de révéler beaucoup de soi-même et quand on est un
tant soit peu réservé et pudique, on ne peut que se faire violence avec soimême pour dire qui l’on est, pour éviter tout malentendu.
154
Et pourtant ne vaut-il pas mieux laisser une tierce personne parler de vous à
votre place ?
La tentation est grande de le faire car au moins on ne se met pas en avant
de son propre chef et on prend un moindre risque. On a les avantages sans
en avoir les inconvénients.
Et pourtant, en acceptant le regard d’un autre sur soi, n'est-ce pas se laisser
capter par l’autre pour mieux vous enfermer sous des allures d’ouverture?
L’idée que l’on peut altérer, déformer voire travestir le regard que l’on porte
sur vous en passant par le filtre d’autrui est franchement
insupportable. Cela
équivaut à donner à autrui le balai nï'au pour mieux vous taper, et pour ceux
qui ne connaissent les effets que les tiges de nervures des feuilles de
cocotier font sur les jambes ou le fessier, je peux vous dire que cela fait
vraiment mal, pire encore, cela fait honte car bien évidemment tout le
quartier est au courant.
Parler de soi n’est pas chose aisée. C’est même un exercice redoutable et à
double tranchant pour celui ou celle qui n’en a pas l’habitude et qui, surtout,
a peur
du qu'en-dira-t-on. Mais alors on ne ferait rien ! On se condamnerait à
ne rien faire, à ne rien dire.
Eh bien là-dessus, je dis clairement NON.
Et je me prends à penser que parler de soi, malgré toutes les réticences que
l’on peut se trouver, c’est aussi permettre à l’autre, inconnu de vous, de
venir à votre rencontre et passer un moment avec vous. Peut-être qu'il n’y
aura aucune suite, ainsi vont les rencontres, mais
une
peut-être aussi qu’il y aura
suite, un à-venir. Cela dépend de moi comme cela dépend de plein
d’autres petits riens qui font que, sans l’air de rien, des liens peuvent se
tisser pour se connecter avec d’autres liens et ainsi participer à la naissance
d’une relation, d’une sensibilité, à la marche des idées, à l’émergence d’une
Parole qui est d’ici et qui ne demande qu’à être formulée et énoncée pour
ÊTRE et EXISTER pour enfin être entendue.
Et une parole en appelle une autre, alors seulement la Parole cesse d'être
emmurée et ignorée
...
155
0 vai o Vàhi Sylvia TUHEIAVA e pi’i-noa-hia nei o Sylvia RICHAUD ?
Qui est Vàhi Sylvia TUHEIAVA que l’on appelle Sylvia RICHAUD ?
Pa’era’a : TUHEIAVA
fa’aipoipohia RICHAUD
/ tô !u fànaura’ahia mai, ua pa’ehia vau i ni’a i te i’oa ra PEAUMATARI'I. I tô
[u taure’are’ara’a i 'itehia ai o Peaumatar’i’i te i’oa o to matou tupuna vahiné, i
tauihia ai ia au i te terera’a tïvira.
l'oa pi’i : Vàhi, Sylvia, Armelle, Huguette
Mahana e te matahiti fan aura’a : 5 no novema 1950
Vàhi fànaura’a : MAUPITI (Raro mata'i)
Fa’aipoipohia ia Olivier RICHAUD
E 4 tamari'i : o Haydée Vaitiare (22), o Ra’inui (21), o Maheata
(16) e o
Orama (9)
Torn’a : ‘orometua ha'apïi i te reo mà’ohi (reo tahiti) e te reo faràni i te Fare
ha'apïira’a Tuatoru no Porinetia faràni
Ua rahi au i Maurua. i parauhia i teie nei e, o Maupiti, te ‘âi’a o tô ‘u mau
tupuna. Ua haere au i te ha’api’ira’a i reira mai te piha na’ina’i e tae atu i te
piha rarahi. No te mea te vai ra te hô’ë o tô ‘u tu’âne ha’api’i tamari’i, o
Richard TUHEIAVA.
o
e te hô’ë o tô ‘u mau marna, hô’ë âetô’u metua tàne,
Erina i fa’aipoipohia ARIITAI. te upo'o fa’atere i te fare ha’api’ira’a no
Opoa, i Ra’iatea, ua ‘àfa’ihia vau i Opoa i piha’i iho ia ràua ra hô’ë matahiti
no te CM2.
Mai reira, ua haere au i te fare ha'api’ira’a tuarua i Uturoa e tae roa atu i te
piha hope’a.
I tô ‘u hoira'a nâ Faràni, ua ha'api’i au i te reo peretàne i Pômare IV, e i mûri
ri’i mau ua ha’api’i au i nà reo e piti : te reo peretàne e te reo mâ’ohi
(reo
tahiti).
Mai te fare
ha'api’ira’a Tamuera Raapoto tô ’u ta'umara’a atu i te fare
ha’apii'ira’a tuatoru no Porinetia faràni nei.
156
Patronyme : TUHEIAVA
épouse RICHAUD
>•
A la naissance, je portais le nom de PEAUMATARI’I. Ce n'est qu’à mon
adolescence qu’on sut que Peaumatari’i était le nom de notre grand’mère,
d’où le changement du nom à l'état civil.
Prénoms : Vahi, Sylvia, Armelle, Huguette
Date de naissance : 5 novembre 1950
Lieu de naissance : MAUPITI (Iles sous-le-Vent)
Mariée à Olivier RICHAUD
4 enfants : Haydée Vaitiare (22), Ra’inui (21), Maheata (16) et Orama (9)
Profession : professeur de tahitien-français, à l’Université de Polynésie
française
J’ai grandi à Maurua, que l’on appelle aujourd'hui Maupiti, la terre natale de
mes
ancêtres. J’y
suis allée à l’école, de la classe primaire jusqu’en cours
moyen. Parce que j’avais un de mes frères instituteur à l'école d’Opoa,
Richard TUHEIAVA, ainsi qu’une de mes tantes, Erina épouse ARIITAI,
directrice d’école à Opoa, Raiatea, on m’a envoyée auprès d'eux pour une
année, en CM2.
De là, je suis allée au collège et lycée d’Uturoa jusqu’en classe terminale.
De retour de France, j’ai enseigné l'Anglais, et quelques années plus tard,
j’ai été professeur de deux langues : l’Anglais et le reo mâ’ohi (tahitien).
Du lycée Samuel Raapoto, je suis montée à l’Université de Polynésie
française.
157
Parau tü’ite
1969 : parau tü'ite BAC A4
1971 : parau tü’ite tahua matamua D.U.E.L. reo peretàne i te Fare
Ha’apïira’a Tuatoru no Strasbourg i Faràni
1973 : parau tü’ite no te Reo e te hiro’a ma’ohi i te INALCO, i Paris
1975 : parau tü’ite tahua matamua D.U.L.C.O. i te INALCO, i Paris
1978 : parau tü’ite Licence reo peratàne i te Fare ha'api'ira’a tuatoru no
Poitiers
1978 : parau tü’ite Maîtrise no te pae ‘ihi reo peretàne i te Fare Ha'api'ira’a
Tuatoru no Strasbourg
1994 : parau tü'ite Licence no te Reo e te Hiro’a mà’ohi i te Fare Ha’api’ira’a
Tuatoru no Faràni i Pàtitifa
1999 : parau D.E.A. no te pae Anthropoiogie-'/A?/ reo : Hiro’a tumu e te hum o
te mau nüna’a no te mau motu no Pàtitifa i te Fare
Ha’api’ira’a Tuatoru no
Porinetia Faràni
I teie matahiti 2002-2003, tei te mahara’a o te matahiti no te fa’aineine i te
parau tü’ite Taote, no te pae Anthropologie- 'ihi reo i raro a’e i te arata’ira’a a
te ‘orometua tuatoru o Louise PELTZER
158
Diplômes acquis
1969 : Baccalauréat A4
1971 : D.U.E.L. Anglais à l'Université de Lettres et Sciences Humaines de
Strasbourg, France
1973 : Certificat de Langues et Civilisations en tahitien à l’INALCO, Paris
1975 : D.U.L.C.O. à i'INALCO, a Paris
1978 : licence d'Anglais à l’Université des lettres et Sciences Humaines de
Poitiers
1978 : maîtrise en Linguistique appliquée à l'enseignement de l’Anglais, à
l’Université de Lettres et Sciences Humaines de Strasbourg
1994: licence de
Langues et civilisations polynésiennes à l'Université
française du Pacifique
1999 : D.E.A. en Anthropologie : Sociétés et Cultures et dans le Pacifique
insulaire, à l’Université de Polynésie française.
Inscrite en 2002-2003 en 4ème année d’études doctorales en Anthropologie-
Linguistique, à l’UPF, sous la direction du professeur Louise PELTZER
159
Te mau ‘ohipa papa’/ e te parau i ravehia
Divers travaux écrits et communications faites
-
Les relations interconfessionnelles en Polynésie française, en français et
en reo
tahiti, in 1797-5 mars 1997 Une vie polynésienne, 1797-5 no màti
1997 Te oraraa porinetia, Haere Pô no Tahiti, 1997, p. 114-140.
-
Synthèse du colloque international 1797-1997, Evangile et mission, in Les
Cahiers du Ve'a porotetani, 1797-1997 Evangile et Mission en Polynésie, Te
Evaneria
-
te pororaa
evaneria i Porinetia, Les actes du Colloque
international, Papeete, 7 et 8 mars 1997, p. 98-99.
Code des lois, Cahiers du Patrimoine n° 4, Ministère de la Culture de
e
Polynésie française, Papeete 2001.
-
Publications et rédactions d’articles journalistiques à thème, en reo tahiti et
français, dans le mensuel bilingue protestant Ve’a Porotetani, tiré à 5000
exemplaires, depuis 1984 à ce jour, dont voici quelques titres :
Nà hiroà tumu e piti : to te mâôhi e to te papaâ, Français-màôhi,
quel
dialogue ? n° 1, février 1996, p. 11-12.
Pômare I, te arii i fàrii matamua i te mau râtere papaâ, 5 mars 1797, Il
arrive, n°2, mars 96, p. 11-12.
Te ôroà pàta : tei pohe o tei tiàfaahou mai, Partager
l’évangile hors du
temple, n° 3, avril 96, p. 22-23.
Prédication sur « Les compagnons d’Emmaüs » Luc 24/13-35, Eglises et
sectes en Polynésie, n°5, juin 96, p. 22-23.
No te aha e pàruru ai i te reo mâôhi, Faut-il défendre le reo mâôhi ?, n° 8,
octobre 96. p. 11-12.
Te hoê horoàraa ite e tano i te mâôhi i roto i te ôhipa haapii, Faut-il inventer
une pédagogie polynésienne ?, n° 17,
septembre 97, p. 19-20.
Te huru e te peu taata i mua i te pohe, Vivre avec la mort, n°19, novembre
97, p. 15.
Te parau a te atua e te hiroà tumu mâôhi i roto e i mua i et tau
âpï, Foi,
culture, modernité, guerre ou paix, n° 21, février 98, p. 13.
De la nécessité d’écrire pour créer un espace de parole, Les médias en
question, n° 22, mars 98. p. 14
Tftï, faa-tïtïraa, manahune. teuteu, vao
Le choc, la solidarité, n° 25, juin
98, p. 15.
en
•
,
•
•
•
•
•
•
•
•
•
...,
160
Le PBC, une initiative prometteuse du Pacifique américain au service de
l’Education et de l’Enseignement, Qui éduque qui ?, n° 28, octobre 98, p. 14-
•
15.
Les vieux sont notre mémoire, E ora i to rüàuraa
- Vivre la vieillesse, n°
36, juillet-août 99, p. 14.
Henri Hiro à cœur ouvert, A ara e ta ù nünaa, n°2, mars 2000, p. 21
•
•
Quelle est la place de la Bible chez les jeunes aujourd’hui en Polynésie ?
-
communication
présentée lors d’une journée pédagogique de l'équipe
enseignante du Collège Pômare IV, février 1997. (texte publié dans le Veà
porotetani, n° 11 de février 1997, p. 13-14-15)
TeVahine, te màmà et moi, Conférence donnée à l’Assemblée territoriale
-
de Polynésie française, à Papeete, dans le cadre du Forum des femmes de
Polynésie française, le 6 octobre 2000.
-
Femmes océaniennes, Conférence donnée à Aora’i Tini Hau, à Pirae, dans
le cadre de du Premier salon des femmes, à Pirae, le 24 février 2001.
-
Te ôrometua i teie tau
(Etre pasteur aujourd’hui), communication de
clotûre de la Première Session de recyclage du corps pastoral de l’E.E.P.F.
à l’Ecole Pastorale d’Hermon, Papeete, le 24 mars 2001.
A paraître prochainement : 2 articles sur l’Eglise Evangélique et le Protestant
Polynésie française dans «101 mots pour comprendre la Polynésie
française ».
en
Te tahi mau papa’ira’a i rave-‘ë-hia na :
Extraits de quelques productions :
1 -
Elevé et formé dans la foi protestante, je me suis imprégné des
valeurs de l’évangile en la vivant et en la partageant avec mes taeaè et mes
«
tuahine. J’y ai trouvé du bon comme du mauvais, mais surtout le sens de la
communauté spirituelle fraternelle et chaleureuse qui m’a conforté dans ma
recherche personnelle et qui m’a donné force et courage dans les moments
difficiles de ma vie.
Quoi qu’on en dise, je suis profondément croyant. Et tout ce que j'ai
pu faire, écrire, mis en scène ou jouer, je l’ai fait parce que, quelque part au
fond de moi, Dieu m’a donné cette formidable liberté et cette force intérieure
161
qui ne demande qu’à s’exprimer et à trouver sa voie. Mon cheminement
avec lui n’a pas toujours été facile et classique, mais je ne crois pas me
tromper en disant que c’est en lui que je puise mon énergie et mon
inspiration. »
« Les
quelques années d'études passées en France au sein d’une
culture et d'une société différente des miennes, que j’ai appris à connaître, à
apprécier, m'ont ouvert les yeux sur ce que j'avais du mal à voir. C’est quand
on est loin qu’on voit mieux ce qui vous touche de près, c’est-à-dire ma
culture, mon pays, mon peuple, la situation qui est la mienne, les activités de
l’église, son apport »
« Vous les
jeunes, apprenez à découvrir ce qu’il y a de bon et
d’unique dans votre famille, dans votre culture, dans votre langue, non pas
pour vous couper des autres, bien au contraire, pour être capable d’apporter
quelque chose de vrai et d’inestimable aux autres cultures, il faut que les
cultures se rencontrent. »
in Henri Hiro à cœur ouvert, Veà porotetani, Mars 2000.
2« E reo
pâpü te reo màohi. E faanahoraa to na. E reo pâpü te reo
farâni. E faanahoraa ê to na. E mea nà reira te mau reo atoà o te ao nei. Aita
e reo hau
aè i te tahi. Aita e reo maitai aè i te tahi.Te nehenehe, te ùnaùna,
te paari o te hoê reo ta te taata tumu i paari i roto i to na reo e faaite nei i
mua i to te ao,
ia faaôhipa o ia i to na reo tumu. Te mau taime atoà te taata e
paraparau ai, e pâpai ai, e hïmene ai nà roto i to na reo, te àrue ra o ia i to
na here e i to na mauuruuru i tei hôhia mai na na e faahotu ia vai
ruperupe
noa o ia i roto i te ao i hâmanihia mai na na e
haapaô.
Tei roto i te faaôhiparaa i te hoê reo e faufaa ai taua reo ra, e faufaa
ai te nünaa no na te reira reo, e püai ai taua nünaa ra. »
in No te aha e pàruru ai i te reo mâohi ? Veà porotetani, octobre 96.
3«
Presque tous [les étudiants de première année interrogés] disent
que la vahiné est une image et a une image à vendre ou à défendre. Ainsi, la
vahiné « est le symbole, l'emblème, l’image de la Polynésie, par sa beauté,
charme, sa douceur. C’est le stéréotype de la beauté féminine
polynésienne, c’est-à-dire, de la belle tahitienne brune qui fait rêver plus d’un
homme dans le monde, se promenant sur la plage en pareu, sa belle
son
162
chevelure brune et dense lâchée, une fleur à l’oreille. C’est la vahinéséductrice.
L’image de la vahiné est associée à celle de la femme des pays
tropicaux (Antilles ...) où la beauté, les senteurs, les odeurs prédominent. La
vah/he-bringueuse est celle qui respire la joie de vivre et vit dans une
certaine insouciance. La femme est l’emblème d'une société où le progrès
prédomine sur la tradition. Elle est à la fois locale, recherchant sa culture
d’autrefois et moderne parce que se familiarisant avec tout ce qui touche
au progrès. Elle a sa place dans le monde économique, elle travaille tout en
mettant en valeur ses racines tahitiennes. C’est elle qui évolue et devient de
plus en plus présente dans la société. Elle est déterminée, ce sont des
,
battantes....
Et puis il ya la vahiné provocatrice, très coquette et sensuelle, qui
aime attirer les regards d’où son côté exhibitioniste : élection, défilé, plage ...
C’est la femme objet de désir et de convoitise. C’est un objet qui se vend
(cartes postales, calendriers...)...
Ce que màmà désigne, c’est effectivement la mère, celle qui donne la
vie et qui a eu des enfants à élever. Marna, pour les jeunes, est une femme
généralement plus vieille, plus âgée que la vahiné, et qui a eu des enfants.
Màmà rime avec la pourvoyeuse de vie au sens noble du terme et est le
centre de la vie familiale. Màmà est la mère au sens fort du mot, le symbole
d’amour et de tendresse, de gentillesse, de grande affection, de convivialité,
de réconfort pour ses enfants. Na na e horo'i te hau e te here i roto i te
ùutuàfare.
On la connaît, elle fait partie du monde des petits et des jeunes. C’est
la consolatrice. Elle s’inquiète pour les enfants. C’est la maman-gâteau qui
gâte se enfants. C’est l’institutrice-éducatrice, l’infirmière, la conseillère, la
confidente.
On lui doit notre position et notre statut : c'est grâce à elle que l’on est
devenu ce que l’on est aujourd’hui. Elle est la joie de vivre.
Màmà, c’est la femme au foyer. Sa place est à la maison. Elle fait tout
et elle sait tout faire.
pilier des générations. C’est elle qui fait le lien entre les
générations, munie d’un savoir que les jeunes n’ont pas. Elle est détentrice
de secrets des ancêtres. Elle a le sens des responsabilités.
C’est la sagesse, contrairement à la vahiné. Elle représente la beauté
intérieure des vahiné. [ N.A. : vous l’aurez deviné : ce qui est dit ci-dessus
C'est le
163
ressort d’un
mini-sondage écrit auprès des étudiants de
l’UPF sur la
question « que comprenez-vous par Vahiné et Marna ? ]
En comparant des deux images de la femme : Vahiné et Màmà, nous
voyons leurs points de recoupement et surtout leurs points de divergence.
Autant la (ou les) vahiné est perçue plus comme une image de marque de
fabrique exotique, label Polynésie, à garder, à entretenir (parce que le
symbole qu’elle représente et qu'on a fabriqué de toutes pièces convient à
tout le monde) et un objet à promouvoir à l’extérieur, d’où son rôle et sa
présence dans le monde économique moderne, la Màmà, elle, représente la
garante et la conservatrice des traditions et des valeurs fortes de la famille
qu’elles font évoluer à leur manière. C'est la màmà qui a du poids et qui
inspire la confiance parce qu’elle est synonyme de stabilité, de sécurité, de
responsabilité, de générosité, de maturité et de travail au service de la
communauté. C’est l’exemple à suivre parce qu'elle est notre lieu de
ressourcement et de bien-être. Nous avons besoin d’elle parce qu’elle est la
Mère, notre mère.
On aurait tendance à opposer des deux figures de la màmà et de la
vahiné synonyme de féminité, de fragilité et de changement, par sa beauté
et son énergie, mais ce qui est sûr, c’est qu’elles sont complètement
complémentaires dans leur rôle et leur fonction.
La vahiné, perçue comme généralement plus jeune, n’a pas encore
fini de s’épanouir et de se trouver. Elle a encore des choses à prouver alors
que la màmà n’a plus rien à prouver et surtout à perdre. »
,
E o vau ia ? (Et Moi, qui suis-je ?)
«
Je suis une personne femme, produit de la rencontre de deux personnes
qui m'ont faite comme 7 autres de mes frères et sœurs, issue d’une famille
enracinée dans la terre de Maurua qui est mon âià tupuna et à qui je rends
hommage pour le bonheur d’y être née et d’y grandir. Je porte un nom qui
me vient de mon metua tàne qui lui vient de ses tupuna. Par mon père et ma
mère, j’ai hérité d'eux la fierté d’être issue de quelque part, avec une histoire,
une population, une langue et une foi. J'ai hérité d’eux le sens du travail et
du devoir, à ne jamais rester sans rien faire, à travailler pour servir à quelque
chose. J’ai un mari qui nous a donné 4 enfants. J’exerce un métier qui me
plaît énormément parce que cela me fait avancer et progresser en
permanence et qu’en plus, il me met au contact des jeunes auxquels je
transmets des savoir-faire et des compétences. »
164
J’ai une identité, une filiation, une culture, une langue, une terre,
histoire qui est liée à celle de ma terre Mauruanui et des miens, des
devoirs et des aspirations, une responsabilité de mère et un travail. »
Extrait de la conférence « Te Vahiné, Te màmà e o Vau » du 6
...
une
octobre 2000 à l’A.T. pour le Forum des femmes de Polynésie. »
E mea nà roto i te parau te 'ite i te parau e roa’a ai. E mea nà roto i te
pàpa’i te ‘ite i te pàpa’i e roa’a ai. la rave ‘apipiti-noa-hia teie nà ‘ohipa e
ta’ata ai tatou io tatou e i te ao nei.
A fa'aineine i to va’a, a mau i to hoe, e a fano ra, a fano ra noa atu te
mata’i, noa atu te ua, noa atu te miti, noa atu te vera. Tei ia ‘oe ra te fa’aruru,
te fa’a’oroma’i, te itoito e te tütava no tô ‘oe ti’aturi e tàpae to va’a mai ta to
‘oe mau tupuna i rave mai na i ta ràtou i tô ràtou tau.
A rohi, a rohi, a hi’o tô mata i mua.
Ha’amana’o ra ‘oe : e nüna’a tô ‘oe e parau tô na, e reo tô na, e peu
ta na, e ti’aturira’a ta na, e hia’aira'a ta na. No roto mai ‘oe ia ràtou. A tere
noa ai
‘oe i tô ‘oe terera’a, eiaha roa atu ia mo’ehia ia ‘oe no roto mai ‘oe ia
ràtou. Hô’ë à‘oeeo ràtou.
Na ‘oe atu ra ia e rave i ta ‘oe iho i teie nei.
A rohi, a rohi, a mau to hoe !
Vahi a Tuheiava-Richaud parauhia Vahi Sylvia Richaud
165
Manutea REASIN
«
Je suis née près de Vaiami, la maison pour les fous, à la vieille
maternité
Ma mère, de descendance Tahitienne,
Polonaise et Française, a eu un mal fou à me mettre au monde. Je pesais
presque 5 kilos et à cette époque on ne vous incisait pas pour éviter d'être
déchirée lorsqu’un gros bébé essayait de sortir. J’étais toute bleue et la sage
femme a dû me gifler plusieurs fois avant que je ne respire.
de Papeete, Tahiti, en Août 1939.
Quelques mois plus tard nous avons pris un bateau en Nouvelle Zélande
pour la Californie. Ce n’est qu’en 1944 à bord du Thor, un cargo Norvégien
en route pour les mers du Sud, que nous sommes rentrés. J’ai fêté mes 5
ans à bord du bateau.
Une fois à la maison, j’ai appris à parler tahitien et un peu français Mon
école se fit à la maison avec mon père comme enseignant. Tous mes amis
étaient tahitiens. Nous parlions très peu français. J'étais souvent seule. Mon
père avait une bibliothèque remplie de livres et les livres devinrent mes amis.
Mon père m’apprit également à taper à la machine sur une vieille Remington
qu’il avait ramenée des Etats Unis. C’était naturel que j’écrive ce que je
pensais puisque je n’avais pas d’amis de mon âge.
A l’âge de 15 ans j’ai pris un autre bateau pour poursuivre mes études en
pension à Los Angeles pendant 3 ans puis à l’Université à New York
pendant un an. J’avais la nostalgie du Pacifique, des îliens, et de notre façon
plus ouverte et facile de vivre. La chaleur et les fleurs me manquaient ainsi
que la lune sur le lagon calme la nuit. J’étais malheureuse de porter des
chaussures et tant de vêtements sur mon corps. Je me sentais piégée.
J’ai donc quitté New York pour l’Université de Hawaii à Manoa Valley. Là j'ai
rencontré un américain de Boston et
un
an
et demi
plus tard nous nous
166
sommes mariés.
En 1969 nous sommes rentrés à Tahiti. J’avais 2 filles et 2
garçons.
En 1975 j’ai quitté mon mari pour vivre une autre vie seule. J'ai
voyagé,
vivant ici et là, apprenant, cherchant, goûtant la vie,
essayant de croître et de
me
développer. Ma vie fut remplie. Il y eut des moments merveilleux et il y
eut la douleur, trop de douleur. Je l’ai camouflée avec les rires, un sourire et
en me
moquant de moi même.
J’ai 62 ans. Mon corps n’a plus la force qu’il avait, je
grossis, et ma mémoire
quitter cette vie j’aimerais donner aux autres ce qui
me traverse, ce que j’écris. J’écris
depuis l’âge de 7 ans. J’ai des cartons
remplis de récits, salis par les taches de caca de cancrelat, bouffés par les
termites. J’ai réussi à transférer une partie de mes écrits dans mon
me fait défaut. Avant de
ordinateur. J’ai besoin maintenant de les sortir de mon ordinateur dans le
monde des humains pour que
les humains les mangent et fassent caca
dessus.
Suis je ironique ? Oui, parfois je le suis. Trop de peines.
Mais parfois je suis également éblouie par la beauté de notre terre. Toute la
beauté et l’humour que je vois et ressens autour de moi. C’est cela que
je
transmettre, donner, montrer, préserver pour mes enfants, pour tous
les enfants de cette planète meurtrie. »
veux
Manutea REASIN
■-
167
Extraits de textes
Les textes d’origine sont écrits en anglais, la traduction française a été
assurée parEvy HIRSHON.
1 -
Pureraa / Prayer
«
So, we all
Went to church this morning. Yes, we went to church. Bernard instigated it. I am so
glad he did.
In Àfareaitu, at the Protestant Church, across from the Chinese store.The Protestant
Church where they have planted a new breadfruit tree in place of the lovely old
flamboyant tree they cut down in the north west corner of the church yard. One day
I was driving down the road in my old, pale blue camionnette and I got to Afareaitu,
where the Protestant Church is and my god, they had cut the beautiful tree down.
I cried when they cut that tree down, with its red flowers -
showering all over the
green grass below it. That was about 6 years ago. The breadfruit tree they planted in
its place is big now and today I saw it is bearing fruit. It's covered with breadfruit.
They are just hanging there; those luscious round bumpy light green spheres,
waiting to be picked, roasted and eaten.
Back to church —
We had to kiss all 100 or more people who came out of the church after the service.
Aue !
As we were about to slip out discreetly after the service,
Ahui Tane came and stood
in front of us where we were on the back bench of the church. He said,"Follow me."
We did.
outside, on the cement pathway leading up to the church,
kissing the congregation on both cheeks, shaking hands, and on and on and on
as they all filed out of the church, ready to go home but so eager to check us out
first, smell us, taste our sweaty faces, eye our clothes and our heads with no hats
And there
we
were,
on....
oh well, we were better than TV. I guess there is something to say for that on a
Sunday.
168
Traduction
Pureraa / Prière
«
Tous,
Nous sommes allés à l’église ce matin. Oui, nous sommes allés à l’église.
Bernard l'a proposé. Je suis si contente qu’il l’ait fait.
L’église protestante à Afareaitu est en face du magasin chinois. L’église
protestante où ils ont planté un nouveau uru à la place du beau vieux
flamboyant qu’ils ont coupé dans le coin nord-ouest de la cour de l’église. Je
conduisais un jour dans ma vieille camionnette bleu pale et
Je suis arrivée à Afareaitu, où l’église protestante se trouve
Et mon Dieu, ils avaient coupé ce bel arbre.
J’ai pleuré lorsque j’ai vu l’arbre par terre, avec ses fleurs rouges recouvrant
toute la pelouse verte en dessous. C’était il y a six ans. Le Maiore qu’ils ont
planté à sa place est grand maintenant et aujourd’hui j’ai vu qu’il donne des
fruits. Il est recouvert de urus. Ils sont suspendus là ; ces sphères vert pâle
rondes
savoureuses
et
bosselées, attendant d’être cueillies, cuites et
mangées.
Retour à l’église...
Nous avons embrassé au moins une centaine ou
plus de personnes qui
sortaient de l’église après le service. Aue !
Alors que nous nous apprêtions à quitter discrètement après le service, Ahui
Tane est venu et s'est mis devant nous où
nous
étions sur le banc de
l’église. Il dit, « Suivez moi ».
Nous l'avons suivi.
Et nous voilà, dehors, sur le chemin cimenté qui mène à l’église, embrassant
sur
les deux
encore
joues la congrégation, serrant les mains, et encore, et
alors qu’ils sortaient de l'église, prêts à rentrer chez eux mais si
impatients de nous détailler d’abord, de nous sentir, goûter nos visages
suant, dévisager nos vêtements et nos têtes sans chapeaux....
Enfin, nous étions mieux que la télé. Je pense que pour un dimanche c’était
plus intéressant.
169
back at the house
Harvey is up stairs in bed. Mosquito net tucked under his mattress. He was smart
and got out of going to church with us. Some excuse like he had the runs or
something... bunch of hog wash
I must say the mosquitoes are awful tonight. The wind stopped blowing. That's it. No
wind, bugs come out. We, Sabrina, Bernard, and I, sat out on the lagoon in the
for about an hour this evening as the sun set and the sky turned dark. We
watched a small plane seem to get lost and confused and try to find the Faaa air
canoe
port. It was exciting. Bernard mistook Orions Belt for the Little Dipper.Don't ask me
how he could do that!!!
Anyway, after a while,
we really mellowed out - out there on the lagoon.
And, out on the lagoon, a strong wind was blowing down from the East. It cooled us
off. Chased all bugs away. It was heaven. We could see Charlie and Monica on land
scratching away, Harvey under his net. Not much movement up there.
And the skies slowly cleared up
and the stars came out. It was exquisite. Truly
exquisite.
Dogs bark down the bay. Nothing has really changed and where am I in this world??
I don't know. I really don't know. I am just making it from one day to the next. And,
perhaps, that is all that needs to be done, that's all I have to deal with. Live right
now, somehow. I am learning, still learning. Its tough.
Its so nice to have people here so that I can feel safe. I know I am safe. Three men
and two women. Who could hurt me? How could any one have the guts to sneak up
on
me? I can actually sit here, in the light, in my kitchen, in front of my IMac, and not
be scared. Just plain scared.
Silly scared. But scared, none the less. God, this is
great. I didn't realize how frightened I was. Silly me.
Thank you powers that be,
thank you
For your protection
Your love
I guess
who knows
Any way
I am thankful for the love and protection I feel at this moment.
Amene »
170
de retour à la maison
Harvey est au lit en haut. La moustiquaire bordée sous son matelas. Il a été
intelligent et n'est pas venu à l’église avec nous. Prétextant qu’il avait la
« courante » ou quelque chose....Foutaise.
Je dois dire que les moustiques sont terribles ce soir. Le vent ne souffle plus.
Voilà -. Pas de vent, les insectes sortent. Nous, Sabrina, Bernard, et moi,
nous sommes
dans le lagon dans une pirogue depuis une heure pendant
que le soleil se couche et le ciel s’assombrit. Nous avons regardé un petit
avion qui avait l'air perdu et confus et qui essayait de trouver l’aéroport de
Faaa. C'était excitant. Bernard s’est trompé confondant Orion avec la petite
Ours. Ne me demandez pas comment il a pu faire ça !!!
Au bout d’un moment,
Nous sommes devenus vraiment rêveurs - là sur le lagon.
Et,
au
loin sur le lagon, un vent assez fort soufflait de l'est. Il nous a
rafraîchis.
Chassé tous les insectes. C’était le rêve. Nous pouvions
apercevoir Charlie et Monica qui s’étiraient, Harvey allongé sous sa
moustiquaire. Pas grand mouvement là bas.
Et le ciel lentement s’est éclairci et les étoiles sont sorties. C'était exquis.
Réellement exquis.
Des chiens aboient plus loin dans la baie. Rien n’a vraiment changé et où
suis-je dans ce monde ??Je ne sais pas. Vraiment je ne sais pas. Je m’en
sors à peine, un jour puis un autre. Et peut-être, c'est tout ce qu’il faut faire,
c’est tout ce que je dois affronter. Vivre maintenant, d’une manière ou d’une
autre. J’apprends, toujours en train d’apprendre. C’est dur.
C’est tellement bien d'avoir des gens ici pour que je me sente protégée. Je
sais que je suis en sécurité. Trois hommes et deux femmes. Qui pourrait me
nuire ? Qui aurait l’audace de se faufiler sur moi ? Je peux réellement
m’asseoir ici, dans la lumière, dans ma cuisine, devant mon Imac, et ne pas
avoir peur. Simplement peur. Une peur idiote. Mais tout de même effrayée.
Mon Dieu, c’est merveilleux. Je ne savais pas à quel point j’avais peur. Que
je suis bête.
171
Merci aux forces présentes,
merci
Pour votre protection
Votre amour
Je pense
qui sait
De toute façon
Je suis reconnaissante pour tout l’amour et la protection que je ressens en
ce moment.
Amene »
2Une nouvelle :
Camélia
a-
Traduction d’un extrait
«...
Natua est venu ce matin dans sa 4X4, Toyota, blanc, pas très grande,
mais il est fier de sa voiture. Il la
«
garde propre et brillante, le moteur
impeccablement.
ronronne
-
O vai tena vahiné tau i ite i to oe fare anapo ra ? »
Je peux lui poser cette question parce qu'il cherche toujours à me sauter.
«
O Camélia. Eaha to oe manao ia na ? »
Ses yeux noirs dansent malicieusement.
«
To u manao e vahiné maitai tera na oe. »
«
E aha ia ? »
«
£ » dis -je.
«
Ua hinaaro ona ia oe. »
Ca le fait rire.
«
Je l’ai trouvé à Paopao quand je suis allé mettre mon argent à la
banque...»
Une chose rare ! Un homme qui économise son argent.
172
«
Te/e vahiné, te ti’a noa ra ona i mua i te
vau ia na. »
banque. Parauparau tura
Camélia a deux petits enfants d'un homme qui, il y a
quelques années, l’a
temps à
porte. Puis
abandonnée pour un modèle plus récent. Elle a vécu
quelque
Raiatea avec une de ses sœurs jusqu'à ce quelle soit mise à la
elle est venue à Moorea pour vivre avec une autre sœur.
« Ua
parau vau ia na o vau na’e te faaea ra i roto to’u fare. E to’u fare
tei ni’a i to’u fenua i roto i te faa i Vaiare. »
Natua coupe des arbres pour gagner sa vie. Il est un des meilleurs. Il
peut
abattre un cocotier tordu dans l’exacte direction pour éviter ton
manguier
préféré, ta maison ou quoi que ce soit que tu ne veux pas trouver en petits
morceaux. Il a failli se tuer l’année dernière
lorsque la corde enroulée autour
de sa taille l'a étranglé. Il était suspendu là, plié comme un morceau de
viande molle. Son assistant a pu grimper à temps pour couper la corde avant
qu’il ne soit pohe roa, complètement mort.
Natua lui a dit de réfléchir. Si elle le souhaitait elle pourrait vivre avec lui, lui
faire à manger, laver son linge. Il gagnerait l’argent pour la nourrir, nourrir
ses deux
enfants, lui acheter des robes et des souliers, tout ce qu’il lui fallait.
Même acheter les vêtements des enfants.
Elle est arrivée le lendemain soir chez lui avec sa sœur, le tane de sa sœur
et les enfants. Une fois qu’ils l'avaient jugé elle est restée. Les enfants, les
siens et ceux de sa sœur, sont rentrés avec la sœur et son tane. Plus tard
elle m’a dit que ses enfants préféraient le tane de sa soeur.
Maintenant
Si seulement je pouvais aller à la banque et me trouver un homme... Je
pourrais le nourrir, l'habiller, le déshabiller. Ah ce serait merveilleux. Et il
pourrait construire mes maisons... nous pourrions chacun à notre tour
suspendre le linge et le rentrer lorsque le vent de l’océan amène la pluie.
A la fin d’une dure journée nous pourrions masser nos corps endoloris. Lire.
Parler. Pas parler. Assis tranquillement contemplant le vide. Tout d’un coup
poser une question et quelqu’un serait là pour répondre. Quelqu’un serait là !
Juste ou faux, peu importe.
173
Camélia et Natua étaient si amoureux au
début. J'arrivais chez eux, ils
étaient là enlacés sur le banc, ne regardant même pas la télé qui hurlait juste
devant eux. Ou ils venaient chez moi.
Elle restait dans la camionnette, il
sortait et venait vers moi, l’amour débordant de son être, flirtant avec moi
il le fait avec toutes les femmes - ses yeux et ses
comme
paroles me
caressaient pendant que nous parlions du travail à faire. Je riais puis je me
dirigeais vers Camélia. C’est toujours une conversation à sens unique avec
Camélia parce qu’elle n’a rien à dire. Puis Natua revenait vers la
camionnette et ils s’en allaient tous deux souriant.
Un jour j'ai remarqué que Camélia se comportait bizarrement. Elle était au lit
lorsque je suis allée la voir dans la vallée. C’était en pleine journée - elle ne
devrait pas être au lit. Je me suis penchée par la fenêtre au dessus de son lit
et je l’ai regardée. Leur chambre est une minuscule pièce collée à la cuisine.
Il y a à peine de la place pour le grand lit fabriqué avec des souches d’arbre
recouverts de planches et d’un matelas très mince, repoussé contre les trois
murs
de la chambre. Au dessus de sa tête était accroché un tableau très
sombre, assez naïf, d’une tahitienne. Camélia n’avait pas changé. Mais elle
était au lit et n'avait pas l’intention d’en sortir.
«
J’ai mal » me dit-elle en déplaçant sa main vers son cou.
«
Où est Natua ? » lui ai-je demandé.
«
Ua hare ona i te ohipa »
C’est tout ce que je suis arrivée à lui faire dire.
Quelques jours plus tard je suis retournée dans la vallée voir ce qui se
passait. Je suis allée tard dans l’après midi sachant que Natua serait là. De
toute façon il est beaucoup plus intéressant que Camélia. Au moins lui il me
parlera.
Camélia se déplaçait avec peine dans la cuisine tandis que Natua dans son
jardin débordait d’énergie.
«
Natua, eaha teie ? »
Il m'a
regardée, m’a souri, m’a fait un grand clin d’oeil et m’a tendu sa
grande main brune aux doigts très écartés. Je lui ai donné ma main et nous
nous sommes serrés d’une façon formelle. Quelques fois nous nous
embrassons sur les deux joues mais pas ce soir. Nous nous sommes assis
sur un tronc d’ardre près du himaa
.
174
«
Qu’est ce qu’elle a Camélia ? » lui ai-je demandé.
« Hum... »
Et c’est tout ce qu'il a voulu dire sur ce sujet. Alors nous avons
parlé des
parlé de la vanille
qui poussait derrière sa maison que les bêtes attaquaient et de l’économie
rurale qui lui avait donné un produit pour traiter les pucerons ou la maladie
ou ce qui était en train de tuer ses lianes. Il m’a montré la vanille
qui poussait
sur des tuteurs piqués dans de la bourre de coco
empilée jusqu’à un mètre
de haut et alignés avec symétrie. Ils avaient l’air d’être en bonne santé. Et
Natua avait aussi l'air d’être en bonne santé. Il a essayé de me
tripoter. Je
vieux arbres qu’il avait débités en planches. Nous avons
me suis mise derrière le tas de bourres de coco.
Tu sais que je t’aime toujours » a t-il dit.
«
Et je sais qu’il le pense. Il le pense vraiment car il aime les femmes de tout
son cœur.
Quel dommage ! Je me déplace sur le côté à travers les lianes
suspendues autour de nous. Enfin, nous sortons de la plantation et je me
précipite vers l’entrée de la maison là où Camélia peut nous voir. Elle est
debout, dans la cuisine ouverte, souriant d’un sourire pâle et bête. Je
marche vers elle et m’assois sur un tronc de cocotier.
«
Camélia, Natua pense que les plants de vanille vont mourir. »
Elle fait un signe de la tête et continue de sourire.
« Natua dit
que les gars de l’agriculture lui ont donné un produit pour
mettre sur ses plantes. »
Elle continue de sourire debout, dans la cuisine aérée.
«
Bon je rentre maintenant. »
Je me lève de mon tronc et l’embrasse. Natua est debout dehors,
sous le soleil de l’après midi, nous regardant avec un sourire idiot sur son
visage.
J’enfourche mon vélo et lui dis au revoir sans trop m’approcher et je m’en
vais, sortant de cette vallée avec son chemin noir de terre battue et d’ombre
mouillée vers mon chemin de sable blanc jusqu’à la pointe de mon terrain
près du lagon où les ombres sont légères et jaunes...»
175
bDeuxième extrait (en anglais, la langue d'écriture)
«...
I know what’s the matter with Camélia! I bet she's
pregnant. Yep, that's it.
I went and asked her.
Something else is the matter too.
She wanted to kill herself. Well, I'm not sure that she really wanted to kill herself. I
don't think she thought of it just that way. But she did want to stop the pain she was
feeling. So she drank some of the liquid weed killer the agricultural guy gave them
and burned her throat and, I suppose, other parts also. But they did not keep her in
the hospital in Papeete where she was flown to from Moorea. They pumped her
stomach and sent her home all in the same day.
I went up the valley on my bicycle to see what was going on at Natua's. I wanted to
give them my new year's greetings and see if they had a breadfruit to give me. I feel
like eating breadfruit with hinu haari - coconut milk.
Also, I had seen Natua and Camélia along the road some days ago as I drove to
Temae to mail a letter to my daughter in California. There was Natua in the middle of
the morning, standing by the window on the passenger side of his white truck. Sitting
inside, with her head down on the dashboard was his vahine and it just did not feel
right. I stopped a few yards up the road and looked into my rearview mirror. Natua
had both his hands up, palms faced towards me, stopping me, then, as I did not
move, he waved me away.
So, I was curious.
Poor Camélia ! She was sitting in the kitchen at the table watching pastel colored
cartoons from Japan on their 21
inch TV hanging from the coconut post above the
kitchen table. She gave me her sweet smile and stood up and walked over to me by
the open space where you go in and out of the kitchen house. She was all clean and
I
could smell the cashmere soap as we kissed on both
cheeks.
Natua was sitting on the other side of the pile of logs and lumber he has stacked in
his yard. He was sitting with another man who wore a hat and dark blue shorts over
which his fat brown belly flopped. Both held a Hinano beer bottle in their hand. They
looked pretty jolly, big grins on their faces as they looked at me. They were actually
leering at me but it did not matter, does not matter, I am used to it and it's not to be
taken too seriously unless you encourage it. Then of course, watch out !
176
I leaned my bicycle up against the kitchen wall and tried to start a conversation with
Camélia. She sat down and looked at her TV, Looked at me, looked at the TV, all
sideways.
"Yes, I'm fine," she said. "I burned my throat on that medicine from the agriculture
and I can't eat."
"How many days haven't you eaten?" I asked.
"Four or five days."
She told me to sit down so I climbed up onto one of the high coconut stumps lined
up outside the kitchen window. We watched the pastel cartoons: two boys in the
subway in Japan looking for a lost stone, but the boys did not have slant eyes. They
looked like popaas - white men - but with the straight coarse black hair of the
oriental. Anyway, what they were doing was not too exciting so I asked Camélia why
she drank the stuff.
"I'm fiu with Natua. He said he was bringing these women home," she told me with
her shy smile.
And that was about as far as we got. She was having trouble expressing herself and
I think her throat might have been hurting also.
That damn Natua! He is a romancer and a flirt. He loves to go after women and he
has no qualms nor hesitations.
His saving grace is that he is truly a kind person
when he's not drunk. But he sure will take you to the limits. Poor Camélia. She is a
simple minded creature, not very bright. Probably had all the sense knocked out of
her head first by her parents and then by her last man.
Its been over a month since I've seen Natua and Camélia. So I got on my bike and
went up the valley this late afternoon. The first thing I saw was smoke and fire where
the vanilla was growing by the house. The vanilla vines were all gone. Nothing left
except
little
burning
piles.
-
Natua's eyes were all red from the smoke. It was blowing right thru the yard and the
house.
"Keeps the mosquitoes away," he told me. We sat outside by the himaa. I could see
Camélia in the back depth of the kitchen.
177
"So the vanilla died. What are you going to plant now?” I asked him.
"Chinese long beans. Lettuce."
"Good. I'll come and get my beans and lettuce here. And Camélia?"
“A girl. It died. The placenta was all torn up and the baby drowned in the blood. We
went on the plane at 2 in the afternoon to the hospital in Papeete. We got there at
2:30. Four, five o'clock - the baby was born. It died inside her. I asked to bring the
baby home. They made the papers. We brought the baby home on the boat the next
morning. It's buried by my parents, up on the hill in Haumi. Now they have a
grandchild next to them. That's what they wanted."
Natua had
faithfully taken Camélia to the little hospital here on Moorea to be
From the hospital here they sent her
over to the big hospital on Tahiti because the midwife who used to give birth to all
the babies born in the hospital on Moorea has retired and the new popaa doctor is
incompetent - at least as far as birthing and babies go - any woman on the road will
tell you that.
checked when he knew she was pregnant.
After one of those visits to Tahiti I met Natua at the Chinese store where we were
getting our bagettes of French bread for the evening meal. He was also buying
California red wine in a roundish green bottle to top off the beers he drank coming
back on the inner island ferry. His face was flushed and his speech a little slurred.
He told me what had happened at the big hospital. I remember watching his face as
he was talking to me - the awe and the disbelief flickering across it as he tried to
grasp the fact that the nurse in echography could tell him, "I don't see a cocoromoa
-penis- so it must be a girl!"
We sat for a while, the smoke blowing into our eyes making them water and sting.
I should never have given Camélia the baby clothes before the baby was born. They
say it brings bad luck. Yet when I. was pregnant and living in the US my friends gave
me
baby showers before my babies were born and my kids are OK, all except for
palsy and lives in a hospital home on Oahu.
one. He has cerebral
I got up and went to look at Natua's lovely big slabs of mango wood. An old tree was
cut down some month ago in Atiha and he recuperated it.
Natua cuts and shapes
expert. The boards are all
propped up in his shed drying nicely. I'd like to have a slab for a table but don't
the boards with his hand held chain
saw.
He is
an
178
know if I can afford it. And anyway I don't even have a house big enough to put one
of those big slabs in.
Camélia came out of the kitchen and I went over and kissed her. She had her head
wrapped up in an old T-shirt, one sleeve hanging down over her right cheek.
"What's the matter with your head, Camélia?" I asked.
"It hurts."
"It hurts all the time,” Natua said. "The doctor said she has high blood pressure.
That's why she lost the baby."
I'm not sure if he believes all that. I'm going to go see that doctor at the big hospital
and find out what actually happened. He gave me the doctor's name. The doctor is a
woman.
I went over and touched Camélia some. She looked like she needed some touching,
some
caring. She just sat there, picking at her finger.
A few month ago, on a sunny day down at my house, I had taken some photos of
Camélia with her big belly sitting in my chair under a young coconut tree. I also got
shots of Natua, his handsome body rippling with working muscles as he
replaced one of the rotten coconut posts which hold my kitchen house up. I had the
photos enlarged and framed. I brought them these framed photos in one of those
thin plastic bags they put your food in at the Chinese stores now a days. Natua took
the photos out and looked at them. He smiled and passed them to Camélia who also
looked at them and smiled, then lay them on the kitchen table. Neither said anything.
Natua took my plastic bag and filled it with two papayas and some vanilla beans
saved from the destroyed plants. A typical Polynesian reaction to a gift. Perhaps,
later on, another day, they might talk about how they felt about those pictures. And
some
then, it would most likely be in an oblique way, kind of round about, gently, so
that if there were any hard edges they wouldn't offend me.
even
I got on my bike and went home. »
179
3Poèmes
Ah
Dalida
Chante ma belle, chante
Et, alors, je suis ici
Oui c’est vrai
Je suis ici
Et tous les cafouillages que j’ai endurés, je dois les dépasser,
laisser faire, oublier,
Non
Pas oublier, mais prendre en main.
Lady in Mauve
Tahiti vue de Moorea au coucher du soleil
O Tahiti teie
Mauve mauve
Vue de Moorea
Quelle couleur fabuleuse
Et si doux, ça me caresse, doucement,
Mon corps.
Tout doucement
Je suis caressée.
Puis
Mauve devient sombre, et puis,
Noir.
Ces hautes montagnes et vallées profondes, là-bas
De l'autre côté de la mer, je ferme
les yeux
Plus rien, fini, c’est parti dans la profondeur de la nuit.
180
Et moi
MOI
Je soupire, je m’allonge, je me mets à l'aise,
Sur mon canapé au bord de la mer
Si au moins il y avait quelqu'un avec qui je pourrais discuter de la vie
Sans parler
TAHITI
Que se passe t - il dans mon île paradis
Mon pays ?
La voie lactée serpente à travers le ciel noir de cette nuit.
Des jeunes voyous au bord de la route font du bruit.
Je ne marcherai pas là-bas seule.
Une porte se referme
Les pneus d’une voiture crissent plus loin sur la route
La télé fait du bruit dans notre salon
Ma mère et son homme sont figés devant
Les chiens aboient
J’ai la nostalgie du silence de Nuupure
Mais même là,
Sur la pointe extrême de mon terrain de Moorea
Les bruits de l’homme s 'introduisent petit à petit
M'entourant
Me noyant
Me poussant à la folie
M’éloignant
M’éloignant où ?
Je ne peux pas toujours fuir
Oh oui, je peux
Je PEUX toujours m’éloigner des apparats suffocants des
foules amassées. Je désirerai et chercherai aussi longtemps que
je vivrai la paix et la tranquillité qui existent quelque part.
Manutea REASIN
181
Kareva Mateata ALLAIN
«...
...
la Ora Na !...
Sur les conseils de Michou Chaze qui m’a contactée, j'attache une
nouvelle que j’ai écrite et qui s'appelle
'Fenua Api' dans l'espoir de la voir
publiée dans la prochaine édition de Littérama’ohi.
Je serais très honorée que vous décidiez de la publier.
J’ai grandi à Tahiti et je l’ai quitté à l’âge de 16 ans en 1980. Je
retourne au fenua chaque été afin de me reconnecter et pour retrouver ma
famille. En Amérique, j'enseigne dans le département d'anglais à l'Université
du Nouveau Mexique à Albuquerque, la composition et l'analyse critique.
Actuellement, je traduis des livres de Michou Chaze et Chantal Spitz
anglais, et je fais mes études de doctorat en anglais avec une
spécialisation en littérature post-coloniale et aborigène. Mon objectif est que
la littérature ma'ohi soit disponible en anglais. Je veux créer une demande
américaine pour la littérature ma'ohi dans l'espoir que cela encouragerait
plus de ma'ohi à publier et à écrire. En outre, je veux traduire les histoires
ma'ohi qui existent et participer à la création de nos histoires à venir.
en
J’envoie 'Fenua Api' qui est actuellement un chapitre du livre que je
suis en train d'écrire. Je l'ai écrit en anglais et je le traduis en français pour la
publication dans Littérama’ohi. La vie ici en Amérique et la transition face
éléments traumatiques du déplacement culturel ont été très difficiles.
Mais ça forge le caractère !
J'espère que tu excuseras mes fautes J'ai l'habitude de traduire du
français en anglais et non pas de l’anglais en français et ça me dit de vous
laisser corriger les fautes d'orthographe. Comme cela fait 22 ans que
je suis
immergée dans l'anglais, c'est difficile pour moi de les percevoir... c'est mon
esprit kaina qui sort (rire).
aux
...
...
182
Quant aux expressions,
tu sais, j'ai un style unique qui incorpore
images particulières et je voudrais y laisser des phrases qui soient
uniquement les miennes. Je trouve qu'elles symbolisent l'identité binaire de
...
des
mon «
moi ».
Aussi, je veux profiter de ce moment pour te dire que j'apprécie
beaucoup ton travail: tes poésies, tes articles, et Tergiversations. J'ai déjà
travaillé dessus, présentant même une thèse sur la littérature polynésienne
(une quinzaine de pages) pour une audience américaine, à une conférence
en avril dernier sur les écrivain(e)s ma’ohi à Santa Clara University en
...
Californie. C'était le “USCLAS Third World and Commonweath Literature
Conference”. Le médiateur était l'Australien Bill Ashcroft.
Elle a été très bien reçue... Il faudrait que je la traduise en français.
J'essayerai de le faire dès que possible, mais je suis absolument débordée
en ce moment. C'est la fin du semestre et je travaille sur plusieurs projets à
la fois qui ont des dates limites.
...
Pour moi, c'est très important que la littérature ma'ohi soit connue,
appréciée, et respectée dans le monde entier. C'est pour cette raison Flora
que je continue mes études. C'est cette raison qui me pousse à les achever
malgré le fait que je me sente si seule, si isolée. Parfois je pleure et j'ai envie
de tout quitter pour rentrer au fenua. Mais j'ai cette mission d'utiliser mon
éducation pour aider mon peuple. C'est ça qui me motive. C'est ça ma
lumière au bout du tunnel et c'est ça qui me donne les forces nécessaires
pour continuer.
...
Merci, mauruuru, etj'espèrequetoutva bien. Ici, l'hiver
commence
...
brrrrrr... on attend de la neige aujourd'hui... Que je rêve de la
plage en bas du Taharaa !
...A bientôt.. »
KM-ALLAIN
183
Extraits de Fenua Api
a-
Extrait du texte original (première mouture)
«... A tear dribbled out of the corner of my
right eye and slid down my cheek, only to
be swallowed by the dry air before it could leave my face. As I stepped down onto
the dirt, I could feel the chill numbing my hands with its burn while a tumbleweed
leapfrogged in front of the Greyhound bus. In awe, I looked around me at the
bleakness of the landscape, my eyes stinging with tears, wind, and anger; my teeth
gritted against the dull pain of a black bag that forced my shoulder down with its
weight. Another carryall was draped over an arm, and I had a backpack strapped
behind me. Why did she have to do this--where the hell has she brought us? I
glanced down at my Seiko watch, the only memento of my father: 2:16 p.m. The sky
around the dusty fifties style bus station was overcast and so much colder than back
home. For the first time in my life, I was wearing blue jeans and a heavy jacket; thrift
shop specials from a goodwill store in Phoenix. My blistered heels were burning, raw
and bleeding, unaccustomed to socks and hiking boots that replaced my rubber
thong sandals. I felt overburdened with more than just clothes and luggage. The
ghosts that link memories haunted my thought rooms with pain and wove intricate
shadows into images of taro, uru, and galloping bareback along black sand at dawn.
I could still hear the echo of the drums and I couldn’t believe I was so far away from
home.. Aue, I hated her at that moment.
I glanced behind me and saw my brother Vetea struggling with his
luggage. He was always sullen, distant. His dirty blond hair contrasted with his dark
skin, evidence of mixed blood somewhere along the line. Ten years old and already
5'6"--he was going to be tall like his uncles. He was headed toward our sister,
Rarahu, who had found a scrawny bench under a leafless tree. Her glasses were
laying crooked across her delicate bone structure. Tendrils of baby fine hair
camouflaged her eyes, flowing across her mouth like a curtain; a shield from the
actuality of our final destination. She was biting her lip and studying her shoe. I knew
she was as in shock as l-Maman had just dragged us along an absurd pilgrimage—a
747 jet from Tahiti to L.A., then a Greyhound across four states to arrive in cold and
dusty San Angelo, Texas.
I glanced behind the bus where Maman was talking to a lady with soft
thingies in her hair that looked like spongy pink toilet rolls held together with
toothpicks. Her skin, leathery like bleached copra, flashed me back to an old bridle
forgotten on our patio during rainy season and left to dry in the sun. Her voice was a
garbled twang-with an accent nothing like our English teacher at the lycée—while
she deftly operated her lips with a cigarette dangled between the gap in her teeth.
She was pointing to a café across the street. Maman glanced at me and quickly
184
jerked her head in the direction of the building-teeth gritted, right eyebrow archedher bossy silent cue for us to follow. I didn't want to have to budge one more step,
but I reluctantly dragged my feet, lumbered over to the café, and plunked myself
down ip a booth. I was still shivering from the air.and my hands were numb, so I
ordered tea. I was looking so forward to the soothing warmth of the liquid and its
familiarity. I thought back to when Mareva and I would get caught in the tropical
downpours during our Wednesday afternoon jaunts around Papeete. After dashing
into the closest pâtisserie, giggling, our long dark hair sopping wet, our rubber flip
flops squeaking with each step, we'd slide into a window seat to watch the hard rain
cleanse the town. We’d order mille feuilles, or petits pains au chocolat and hot tea. I
bit my lip back to reality.This American waitress brought me a tall glass filled with ice
cubes and brown water.
“What is that?” I inquired—I’m sure with an expression that was not too
pleased.
“Tea. You ordered tea."
I felt the tears welling up in my eyes and tried desperately to stay calm. Where was
the cup of tea I was craving? The woman was shaking a pencil at me with one hand
while the other was placed defensively on her left hip. I got a whiff of the bubble gum
her breath mingled with stale cigarettes and old coffee. The woman was rude,
brash; but in my naiveté, it didn’t occur to me that my darker skin and an accent that
on
certainly wasn’t West Texan initiated her contempt. I was shy with all this outside
space that overwhelmed and surrounded me, and since 1 only had a dollar, I was
forced to keep the gross iced stuff and gulp it down along with my initiation to
America.
I looked over the orange laminated table top at Maman. She looked thin
and weary. Strands of hair were slipping out of her ponytail. She was staring down
into the coffee cup hugged between her long fingers as if searching for direction of
what to do next. I managed to swallow my resentment for a full twenty-one seconds
and the thought struck me that may be this was just as hard on her as it was on us. I
recalled our kitchen table back home. Coffee in bowls, warm baguettes de pain
waiting for butter. I was sitting with the newspaper, La Dépêche de Tahiti,
occasionally smuggling tidbits of bread and pâté to my dog Barney who was in his
usual place under the table. Maman walked in, all smiles, “Guess what...we’re
moving to America to a place called Texas. It’s all arranged. I've been accepted to a
university which means well get in on a foreign student visa." Silence. Choked. I had
a boyfriend. My first love. My grandmère. My cousins. My dogs. My friends. My
horse passion. My island. My home.
“What?...when...?” I gulped in a whisper. Maman leaned over the table, put
both palms face down, her elbows straight, and looked me directly in the eye. “We
leave in three weeks.” I stared. I swallowed hard...once. Twice. My heart started
pounding fast as if accompanying a vahine dancing the tamure-hard, side to side, in
185
circles, frantic, rhythmic. The rule with tamure is to be so in tuned to the drum,
spiritually and physically, that the dancer must stop on a dime with the drummer. I
wanted the chaotic choreography between my heart, mind, and stomach to stop. But
it wouldn’t. Now back in this downtown San Angelo café, I took in her weary,
chiseled beauty and looked at her. She no longer had that spark of excitement when
she first walked into the kitchen back home.
Reality had set in.
“I need to take steps to broaden your horizons,” she had justified.
“The
world is large. I don’t want you living on this island all your life with limited options...”
I remember smirking at the irony that from my favorite spot on the beach at Tautira,
my view of the horizon was endless, limitless. Now she had to deal with the fact that
she had dragged her three children away from the only security they knew to the
land of the unknown. I felt pity for her; but only for a second. Then I withdrew back
into my resentment, nurturing my animosity as if it were a newborn baby.
Once we left the café, Maman’s usual brisk walk had lost its umph. She
had us all on the side of the curb waiting for a taxi. None of us spoke. The streets
deserted, except for the occasional tumbleweed or banged-up pickup truck
roaring by without a muffler. I looked over at Rarahu. Her glasses were sliding off
were
her nose, her shoe laces were untied,, her shirt wasn’t tucked in,
and she had a
coffee stain on her skirt. She had been so quiet during the trip. More so than usual.
She was always withdrawn, her nose plugged in a book.
She had one now, grasped
under her armpit, as she waited for a free moment to sit and escape her confusion.
Vetea had a finger entwined in his hair and was intently stubbing a path in the gravel
with his left toe. The taxi pulled up. Sullenly, silently, Rarahu and Vetea sank into the
back seat, while Maman and I
helped the driver load the only possessions we had
hauled across the planet to America: our luggage and a weighty coffee table. Bur it
wasn’t just any coffee table.
It was dark wood and hollow lined, with several tiers.
Maman used it to display her shells under its thick glass top. I was so glad that this
was the last time we’d have to load or unload this
heavy reminder that we had left
Tahiti. Like us, it sat for a time on a Texan sidewalk, looking so out of place, void of
shells and the familiar, corralled by desolation.
were
The taxi ride was a window to flatness. Everything was yellow. The trees
naked and sad. There were no bananiers, manguiers, or cocotiers. My lungs
were not filled with the aroma of tiare Tahiti, but rather that dull
pain of blue cold that
thuds the chest and freezes snot.The streets were not lined with bushes in bloom
with pinks, violets, reds, and purples. Women were not walking the streets in flip
flops and bright paréos. I could not smell salt and fish nor feel the energy of the
harbor. I searched for colorful characters on Vespa scooters or mopeds with fish
strung to the handlebars. I listened for les trucks, the vividly painted buses whose
loud speakers blared Tahitian music or disco. Back home, bus passengers would tie
their wares onto a ladder by the rear entrance: the catch of the
day, pineapples,
coconuts, bundles of fragrant flowers, or rolls of tapa to make dresses. Instead, all I
186
saw was an
endless expanse of mesquite bushes lined up behind
houses. I wanted to
scream
and shout and
run
shops and bland
back home. Where
were
the
mountains? The rivers? The greenery?
I wasn’t used to bare trees and dehydrated
grass. I wanted to see a pirogue lying on its side on a beach. I wanted to put the
videotape of my life in rewind and pause it at the airport at Faaa before I got on that
plane. Even though I was only sixteen, 1 wish I had somehow sought the gumption to
stick up to my mother and all her intimidating strength and refuse to leave
my island
home for America.
All around me was starkly devoid of color. I remember all the
neighbors
crowding into my little bedroom at home on a Sunday afternoon to share John
Wayne in black and white galloping across the scene into the sunset amid brush and
dust. I wish I could have been John Wayne at that moment,
escaping on my horse
away from the desert. Just like black and white TV, nothing here was green and
blooming. I stared out of the taxi, my right cheek scrunched against the window,
seeking solace in its chill. I imagined I was Lucy about to enter Narnia and that my
contact with the window was a secret corridor to another dimension that would suck
up and take me away. Instead, the taxi pulled up to a barren set of buildings-university housing.The structures were just plonked down there, like army barracks.
Our apartment was on the top floor. Mom went and got a key and as we entered the
kitchen, a strong whiff of chlorine and cockroaches greeted us at the door. The only
piece of furniture we had was the coffee table. The rooms were large with bare floors
and that night, as I laid with my ear against the wood, I craved the beat of the to’ere
echoing throughout the island. I pretended I could hear waves splashing onto the
beach at Arue. I pictured grandmère telling stories of how it was before the
missionaries arrived. She was from a long ancestral line of high priestesses, and led
an island life on Katiu until the nuns saved her,
put her in a convent, and told her she
could no longer worship the devil. She managed to retain the old
language, her
knowledge of traditional herbs and healing, and her plethora of stories. I reflected on
her one gold tooth and her white hair glistening in the sun as she bent over her
pandanus weaving intricate mats with deft fingers. She never looked up, and in a
sing-song voice, she spoke in paumotu, telling stories in rhythm to her hands. She
was a big woman, known to
everyone as Mama Kina; gloriously intimidating when
she would stand on the front porch, bang her cane, and yell for Maman in a high
pitched a capella. My memories jumped to Corail, Mama Kina’s fiery orange and
white tom cat who adopted me. She used to beckon him with her shrill voice and
feed him fresh fish. He always sat on our cool cement porch after a feast,
meticulously licking his paws under the shady leaves of a banana tree. Once done
with his grooming, he would slide through the window and land on my bed for an
afternoon snuggle during siesta time.
A muffled yell from the apartment underneath brought me back to San
Angelo. I went outside, sat on the stairwell, my elbows on my knees, and my heavy
me
187
eyelids turned toward the barren landscape. My sight took in the sky. I
glanced toward the stars and felt some comfort that at least Tahiti shared the same
moon. But my best friend’s house was no longer across the street. My dog Barney
would no longer wait for me to get off Le Truck after a hard day at the lycée. I
wanted to scream and punch and kick. I wanted to go home, I resented myself for
having such a devout sense of daughterly duty and craved to be someone
else...someone who was strong enough to run away to California, hang out at a
marina, and hitch a ride on a yacht back to Tahiti. Flashbacks hit me like a slap. I
thought of when Hinano, Mareva, Rarahu, and I would often take the ferry to the
nearby island of Moorea to camp on the beach. Along the way, we’d point at the
flying fish swooping in schools across the waves. It seemed like a dream now; like
my life in Tahiti never happened. Back in the American apartment in the Bible belt of
Texas, I covered my face with my pillow and cried myself to sleep. Our arrival in this
new world was the start of a long tedious journey that did not include home.»
bTraduction française proposée par l’auteur (première mouture)
«
Une larme se détache doucement de mon œil droit et descend jusqu’à ma
mâchoire avant d'être avalée par l’air sec. Je descends de l’autobus sur le
sol poussiéreux. Le froid glacial m’engourdit les mains de sa brûlure tandis
qu’une boule de broussaille toute brune et desséchée saute devant moi en
se roulant dans le vent, envahie de poussière et de déchets de papier.
Toujours engourdie de froid et de choc, j’aperçois les alentours et la
désolation du paysage. Mes yeux piquent avec les larmes, le vent, et la
colère, mes dents sont serrées contre la douleur sourde que m'inflige un
gros sac noir qui force mon épaule à se gauchir sous son poids. Un autre
sac pend à mon coude. Un sac à dos s’accroche à mes épaules aussi
accablées que mon esprit. Pourquoi est-ce qu’elle a fait ça ? Où donc nous
a-t-elle emmenés ? Je regarde ma montre Seiko, le seul souvenir de mon
papa. Il est 14h16. Le ciel qui entoure la gare est sombre et argenté,
beaucoup plus lourd que chez nous à Tahiti. Pour la première fois de ma vie,
je porte un jean’s et un manteau épais et lourd que maman m’a acheté dans
un marché aux puces à Phoenix, en Arizona. Mes talons, à vif et coulant de
sang, me chauffent. Les ampoules douloureuses et infectées frottent sans
cesse contre les chaussettes étrangères. Mes pieds, toujours gâtés dans
des savates au large dans l’air humide de Tahiti n’ont pas l’habitude d’être
enfermés dans ces bottes. Je me sens surchargée de beaucoup plus que
mes bagages. Les fantômes qui lient les mémoires hantent les chambres de
188
pensées avec une douleur épouvantable. Ils tissent des ombres
chargées de tara, de ‘uru, et qui galopent comme mon cheval à fond sur le
sable noir à Taaone à l’aube. Avec mon esprit lointain et
perdu, j'aperçois
l’écho du to'ere dans la vallée de Fautaua et je ne veux
pas imaginer la
distance qui me sépare de chez nous à Faariipiti. Aue. Que
je la déteste en
mes
ce moment !
Je
jette un coup d’œil sur mon frère Vetea qui lutte contre son
bagage. Il est toujours maussade, renfrogné, distant. Ses cheveux châtain
clairs, évidence du métissage et du mélange, mettent en valeur sa peau
mate. Il a dix ans et fait déjà 1m73, il sera grand comme ses tontons. Il se
dirige vers notre sœur Rarahu, qui s'est trouvée un refuge sur un banc sous
un arbre sans feuilles. Ses lunettes s’étendent crochues sur son nez fin et
délicat. De fines mèches camouflent ses yeux, ruisselant sur sa bouche
comme un
rideau de voile, un bouclier contre la réalité de notre destination
finale. Elle se mord la lèvre et elle étudie sa chaussure. Je sais qu’elle est
aussi bouleversée que moi. Maman vient de nous trimbaler dans
un
pèlerinage absurde dans un Boeing 747 de Tahiti jusqu'à Los Angeles puis
dans un autobus Greyhound à travers quatre États et pendant trois jours et
trois nuits afin d’arriver dans la ville froide et poussiéreuse de San Angelo au
Texas.
J'entrevois Maman derrière l’autobus où elle parle avec une dame qui a des
trucs cylindriques, roses, et mous dans ses cheveux. On dirait des rouleaux
de papier cabinet qui tiennent en place avec des cure-dents. Sa peau tannée
comme
du coprah me fait penser à une vieille bride oubliée sur la terrasse
trempée par la pluie avant d’être desséchée au soleil. Sa voix a un
nasillement exagéré et embrouille. Elle avale ses mots. Son accent n’est pas
du tout comme celui de mon prof d’anglais au lycée Taaone. Je scrute ses
manières avec étonnement. Elle parle à maman avec cette langue qui m’est
étrangère en même temps qu’elle manipule une cigarette entre ses lèvres,
logée dans l’écart de ses dents brunies. Elle nous montre un café de l'autre
côté de la rue. Maman me regarde et d’un brusque mouvement de sa tête
elle me donne le signal - ses dents serrées, son sourcil en arcade - de
ramasser nos affaires, de prévenir ma sœur et mon frère, et de la suivre au
restau. Je ne veux pas bouger d’un pas de plus et contre mon gré, je traîne
les pieds lourdement jusqu’au café, et je me laisse tomber sur une chaise
orange en orange. Cet air de janvier texan me fait trembler et mes mains
sont engourdies. Je commande du thé. Que j’ai envie de la chaleur familière
et apaisante du thé ! Que j’ai hâte de me réanimer les mains autour delà
189
tasse chaude! Je me souviens quand Mareva et moi étions trempées par la
pluie le mercredi après-midi pendant nos balades à Papeete. Apres avoir
trouvé un refuge dans la pâtisserie la plus proche, en pouffant de rire, nos
cheveux trempés, nos savates craquant à chaque pas, nous nous placions
près de la fenêtre afin de regarder la pluie nettoyer la ville. Nous
commandions un mille feuilles ou des petits pains au chocolat avec du thé
chaud. Je me mords la lèvre face à ma nouvelle réalité. Cette serveuse
américaine m’apporte un grand verre rempli de glaçons et d’eau brune.
“
-
What is that ? je lui demande, incertaine, avec une expression qui
ne reflète pas
-
le bonheur.
Tea. You ordered tea."
Je sens des larmes chaudes qui s’amassent dans mes yeux. Je lutte
pour rester calme et ne pas trahir mes émotions. Où est la tasse de thé dont
j’ai tellement envie? D’une manière menaçante, la femme brandit son crayon
d’une main tandis que l'autre se pose en défense sur sa hanche. Je perçois
l’odeur du chewing-gum à la framboise de son haleine mélangée avec de la
puanteur de cigarettes refroidies et du café d’hier. Elle est grossière,
méchante, mais dans ma naïveté, je ne me rends pas compte que c’est ma
peau mate et mon accent étranger qui incitent à son mépris. Je suis timide
avec tout cet espace qui m’envahit et qui m’entoure, et comme je n’ai qu’un
dollar dans ma poche, je me sens obligée de garder ce liquide froid et
écoeurant et de l’avaler en même temps que mon initiation à l'Amérique.
Je regarde maman qui est assise en face de moi. La table plastifiée
en orange est tout ce qui nous sépare, mais selon moi, la distance entre elle
et moi est beaucoup plus profonde qu’un gouffre, plus longue encore que la
distance qui me sépare du fenua. Elle a l’air maigre et épuisé. Elle scrute sa
tasse de café qu’elle étreint entre ses longs doigts comme si elle y cherchait
une indication de ce qu est à faire prochainement. J’arrive à avaler mon
ressentiment envers elle pendant vingt et une secondes et la pensée
m’arrive dans la tête que peut être ceci est aussi difficile pour elle que pour
nous.
Je me souviens de la table dans la cuisine à la maison. Du café dans
les bols, des baguettes de pain chaud qui attendent le beurre. Je suis assise
avec
La Dépêche de Tahiti, offrant à l’occasion des morceaux de pain au
pâté à mon chien Barney qui est assis à sa place habituelle sous la table.
Voilà maman qui arrive, souriante.
190
«
Devine quoi. Nous allons vivre en Amérique.
Quelque part qui
s'appelle le Texas. C’est tout arrangé. On a accepté mon inscription dans
une université. C’est à dire que nous aurons l’entrée
légale avec un visa
d'étudiant étranger. »
Le silence. J'étouffe. J’avais mon copain, mon premier amour. Ma
grand’mère. Mes cousins. Mes chiens. Mes amis. Ma passion du cheval.
-
Mon île. Mon fenua. Chez moi.
«
-...Quoi ?...Quand... ? » Je chuchote, craignant peut être que le
son de ma voix renforce la vérité de ces nouvelles.
Maman se penche sur la
table, elle met ses deux paumes contre le bois, et les coudes raides, elle me
regarde directement dans les yeux.
«
Nous partons dans trois semaines. »
D’un regard vide, je sens tout, je ne sens rien. J’avale fort...une fois,
deux fois. Mon cœur commence à battre très rapidement comme un to’ere
qui accompagne une vahiné dansant le ‘ote’a rapide, d’un côté et de l’autre,
faisant des cercles, frénétique, en rythme. La règle avec le tamure est qu’il
faut être si lié au to’ere, spirituellement et physiquement, que la vahiné doit
s’arrêter en même temps que le batteur. Je veux que cette chorégraphie si
chaotique entre mon cœur, mes pensées et mon estomac s’arrête
abruptement. Maintenant, dans ce café au Texas, j'observe la beauté
sculptée mais lasse de ma mère. Elle ne possède plus son air éblouissant
de jadis lorsqu'elle m’a approchée dans la cuisine avec ses nouvelles qui
nous ont transformées pour toujours. Elle se heurte à la réalité.
«
Il faut que je prenne les étapes nécessaires afin d’élargir vos
horizons.» s’est-elle justifiée au fenua entre mes larmes et le
déménagement.
«
Le monde est immense. Je ne veux pas que tu sois bloquée sur
cette île pendant le reste de ta vie avec des options très limitées. »
Je me souviens que je n’ai pas apprécié son commentaire et je me
suis consolée avec l’image ironique que mon endroit préféré sur la plage
chez Dada me donne, une vue de l’horizon infinie, sans limites. Maintenant
elle doit contempler le fait qu’elle a traîné ses trois enfants très loin de leur
quartier pour un futur très incertain. J’ai pitié d’elle, mais pendant un tout
petit moment seulement, avant de reculer dans la sécurité de mon
ressentiment où je berce mon animosité envers elle comme un nouveau-né.
Nous quittons le café. Le pas de maman a perdu son élan. Elle nous met au
bord de la route sur le trottoir en attendant un taxi. Personne ne parle. Les
rues sont désertes, sauf pour ces boules d’herbes desséchées et
-
-
191
éparpillées par ici par là. J'en ai marre de ce trajet interminable. Je regarde
Rarahu. Ses lunettes glissent vers ses narines, ses lacets ne sont pas
attachés, son blouson n’est pas dans son jeans, et elle a des taches de la
soupe d’hier sur son pull. C’est depuis notre départ de Faaa qu’elle vit dans
son monde de silence. Beaucoup plus que d’habitude. Elle se met toujours à
l’écart, son nez dans un bouquin. Elle en a un en ce moment sous son
aisselle. Elle attend un moment libre pour s’échapper de sa confusion. Vetea
a un doigt entrelacé dans ses cheveux et il se concentre pour tracer une voie
dans le gravier avec son pied gauche. Le taxi arrive. Tous les deux
maussades et silencieux, Rarahu et Vetea se plantent dans le siège, tandis
que Maman et moi aidons le chauffeur à charger le coffre avec les seuls
biens que nous avons traînés tout au long de l’Océan Pacifique jusqu’en
Amérique: trois valises et une table basse en teck très lourde. Mais ce n'est
pas n’importe quelle table. Elle est creuse, avec des étagères sur les cotés
pour exhiber les coquillages de Maman sous son verre épais. Je suis si
contente que ce soit la dernière fois que nous devons bouger et remonter ce
souvenir si lourd de notre départ de Tahiti. Comme nous, il s’assoit un
moment sur ce trottoir texan, dépaysé, sans ses coquillages, sans le fenua,
enfermé dans le désert.
Les vitres du taxi me présentent un écranà la monotonie de nos nouveaux
environs. Tout est jaunâtre. Les arbres sont dénudés, tristes. Il n’y a pas de
bananiers, de manguiers ou de cocotiers. Mes poumons ne sont pas remplis
d’arômes de tiare Tahiti, mais de la douleur sourde du froid bleu qui
assomme la poitrine et qui gèle le hupe. Les rues ne sont pas bordées de
fleurs roses, violettes, rouges, et pourpres. Ici, les vahiné ne se baladent pas
savates et paréos vifs. Je ne peux pas sentir l’air salé ni le poisson ni
l’énergie du front de mer près de l’Aremiti Ferry. Je cherche dans ce vide
des traits familiers sur des vespas ou à mobylette avec des poissons qui
pendent des guidons. J’essaie d’entendre le bruit des trucks multicolores
avec le disco qui hurle des haut-parleurs. Tout ce que j'aperçois derrière les
magasins et les maisons identiques, ce sont des buissons sauvages, bruns
et déflorés, éparpillés parmi ce paysage jaunâtre et plat. Je veux hurler,
implorer Dieu. Je veux faire une fugue, courir sans arrêt jusqu'à ce que
j’arrive chez moi à Faariipiti. Je me sens paralysée d’angoisse. Où sont les
montagnes ? Les rivières ? La verdure? Je n’ai pas d’arbres dénudés et à
l’herbe brune et desséchée. Je veux voir une pirogue allongée sur le sable
au bord de la mer. Je veux rembobiner ma vie et la poser à l’aéroport de
Faaa où dans ma fantaisie, je n’ai pas embarqué dans l'avion. Même si je
en
192
n’ai que seize ans, je m’en veux de ne pas avoir eu le courage d'affronter ma
mère et de refuser de quitter mon île pour cet enfer désertique.
Je place ma joue contre la vitre gelée du taxi, cherchant un
peu de
réconfort dans le froid. Peut être qu'il engourdirait ma douleur qui pèse sur
épaules et sur mon esprit. Le manque de couleur me fait penser à la
télé noire et blanche que nous avions à Faariipiti. Les dimanches après-midi,
mes
les voisins s'entassaient dans ma petite chambre afin de se partager John
Wayne galopant au milieu des buissons et dans la poussière à travers
l’écran vers le coucher du soleil. Que j’aimerais être comme John Wayne en
ce moment, échappant au désert sur mon cheval! Et comme à la
télé, ici rien
n'est vert, rien n’est fleuri. Le taxi s’arrête devant des bâtiments uniformes de
l’Université. Ils ressemblent aux casernes militaires. Maman part chercher la
clé et nous entrons par la cuisine. L’odeur d’eau de Javel et de cafards nous
accueille. Notre seul meuble est la table basse avec le dessus en verre. Les
chambres dans cet appartement sont spacieuses avec des parquets froids et
nus et tandis que
j’attends le sommeil, mon oreille placée contre le bois, j'ai
envie folle d’entendre les échos du to’ere dans les vallées. Je fais
semblant d’entendre les vagues caresser la plage à Arue. J’imagine ma
une
grand-mère, Mama Kina, racontant des histoires d’autrefois avant l’arrivée
des missionnaires. Ses ancêtres aux Tuamotu étaient des tahu’a. Elle est
née à Katiu et elle a réussi à sauvegarder son reo ma’ohi, sa connaissance
du ra'au tahiti, et sa pléthore d’histoires. Je pense à sa dent en or et à ses
cheveux blancs qui brillaient dans le soleil tandis qu'elle se penchait au-
dessus de son pandanus, tressant des tapis compliqués avec ses doigts
habiles. Elle ne regardait jamais en haut, et dans une voix chantante, elle
racontait ses mémoires au rythme de ses mains. Elle était une femme forte,
bien connue à Tahiti et dans les îles. Sage-femme, elle a délivré au moins
trois générations de bébés ma'ohi. Elle m’intimide, surtout lorsqu'elle se met
sur sa
noms.
terrasse et qu’elle frappe sa canne fort sur le bois en gueulant nos
Pour elle, nous étions toujours « machin » ou « machine ». Je pense
à son chat Corail qui m’avait adoptée. Elle l'appelait de sa voix aiguë afin de
le nourrir de poisson cru. Après s'être régalé, il venait se lécher les pattes
chez nous sous l’ombre de notre porche. Il s'asseyait toujours sous les
feuilles du bananier tandis qu’il faisait sa toilette. Une fois finie, il se glissait
entre les fenêtres de ma chambre et atterrissait sur mon lit juste à temps
pour la sieste.
Un hurlement sourd qui vient de l’appartement sous le nôtre me ramène à
San Angelo.
Je vais dehors. Je m’assois sur l’escalier, mes coudes sur les
193
genoux, mes paupières lourdes tournées vers le paysage stérile. Ma vue
avale le ciel. Je regarde les étoiles et je sens un tout petit spasme de
réconfort qui me dit qu'au moins Tahiti et cet endroit partagent la même lune.
Mais la maison de ma grande copine n’est plus en face. Mon chien Barney
ne viendrait plus m'accueillir au truck après une longue
journée au lycée
Taaone. Je veux hurler et pleurer et donner des coups de pieds à tout et à
rien. Je veux rentrer. Je me déteste en ce moment pour mon sens profond
du devoir filial. Que je veux être
quelqu’un d’autre ! Quelqu'un qui a le
courage de s’enfuir jusqu’en Californie chercher un poste sur un yacht qui
s'embarque pour Tahiti. Des flash-back me viennent comme des claques. Je
me souviens quand Hinano, Mareva, Rarahu et moi
prenions le Ferry jusqu'à
Moorea pour faire du camping sur la plage. Tout au long du trajet en mer,
j’admirais les poissons volants au-dessus des vagues. Maintenant tout mon
passé est comme un rêve. J’ai peur. Je rentre retrouver ma place sur le bois
du plancher. Je couvre mon visage avec mon coussin et je laisse couler les
larmes jusqu'à ce que le sommeil m’emporte. Notre arrivée dans ce nouveau
monde allait consister en un long trajet qui n’englobera pas ma rentrée. »
Kavera Mateata ALLAIN
194
Irma LY TANG
Extraits
1 ■
Un extrait du livre "Choisir consciemment son devenir", paru en février
1998, en oeuvre auto-éditée.
INTRODUCTION
L'Univers et ses lois existent depuis la nuit des temps. Par contre,
l'Humanité
a
évolué
en
fonction de l'état de
ses
connaissances et les
dogmes de ses systèmes de croyances.
Ce qui reste "inconnu" ou non expliqué scientifiquement alimente
les systèmes de croyances. Cependant, l'état des connaissances ne saurait
remettre en cause l'existence des lois de l'Univers qui sont immuables et
constantes.
Ainsi, ce n’est pas parce que le "savoir" de l’être humain est limité
que les lois de l'Univers n'existent pas. Notre ignorance à leur propos ou nos
connaissances imparfaites ne peuvent remettre en cause ni leur existence,
ni leur perfection.
Ce que nous ne pouvons pas expliquer fait l'objet de croyances ou
de rejet.
La "connaissance" est fondée
sur un
savoir rationnel
ou
pas,
démontrable ou pas. Mais, l'ignorance génère la superstition, les systèmes
de croyance et
l'intolérance destinés à se sécuriser face à l'inconnu.
La présentation d'un sujet tel que le processus de l'éveil en
conscience est un exercice difficile dans la mesure où il touche les systèmes
de croyances et les modes de pensées du lecteur.
Certaines réalités sont encore peu connues, car appartenant au
monde intangible et invisible, et non démontrables. Seul le témoignage du
vécu permet de telles affirmations.
195
La première réalité est que je suis intimement convaincue qu'en
tout être humain vit une parcelle du
ses
Divin. Chacun peut le désigner selon
préférences : l'Être intérieur, le Maître intérieur, le Moi Supérieur, l'Âme.
L'Être intérieur est relié à la Globalité, au Tout, ou encore en
d'autres termes à Dieu, le Créateur. Il est la dimension divine de chacun.
Le terme ''Dieu1' est un concept où chacun met ses croyances,
selon la religion à laquelle il appartient ou selon le système de croyances
contenu dans la culture de son pays. Pour beaucoup de personnes, le terme
"Dieu" a une très forte connotation religieuse. Et en tant que tel, il est l'objet
d'une croyance ou d'un rejet.
Pour moi, Dieu, le Créateur, la Source Première, fait partie de la
réalité de l'Univers, donc de la Création et de l'être humain.
Le processus de l'éveil en conscience transcende les systèmes de
croyances et les dogmes religieux. II. concerne les relations de l'être avec
lui-même, dans toutes
ses dimensions, et particulièrement, avec sa
dimension divine. En d'autres termes, les croyances liées à la définition de
Dieu et des
rapports que l'être peut entretenir avec Lui, définis par les
dogmes des religions, ne remettent pas en cause le processus de l'éveil en
conscience. Chacun peut accéder à l'éveil, s'il le veut, quel que soit ses
croyances, simplement en s'ouvrant de l'intérieur, en apprenant à
reconnaître la voix de son Être intérieur et en se laissant guider par Lui en
tout.
Il est important aujourd'hui que la conscience humaine puisse
mieux appréhender la réalité de Dieu. En effet, la tolérance en matière de
croyances religieuses ne peut être effective que si les individus se rejoignent
dans la compréhension de la divinité dans leur existence au sein de leur
environnement et de l'Univers. La Vie aura une toute autre signification et
les rapports humains ne pourront que tendre vers plus d'amour et plus
d'harmonie.
La deuxième réalité est que tout est énergie. Tout ce qui existe est
une
énergie en vibration et chaque énergie a une fréquence. Vous, moi,
manifestation d'une synthèse d'énergie qui s'exprime à
nous sommes une
travers nous et notre existence. L'Univers tout entier est une manifestation
diversifiée d'énergies. Comme tout est énergie en vibration, il est possible
d'agir sur soi pour modifier son taux vibratoire et ainsi changer la qualité
196
énergétique de son corps physique, de ses pensées, de ses paroles, de ses
En d'autres termes, il est possible de devenir conscient des
phénomènes qui déterminent les trajectoires de sa vie et ainsi de choisir ce
que l'on veut et ce que l'on ne veut pas.
actes.
La troisième réalité est que le pouvoir créateur de chaque être
humain réside dans sa pensée. En comprenant mieux le rôle de la pensée
vie, chacun peut, en apprenant à maîtriser ses pensées et ses
attitudes intérieures, transformer tous les aspects dysharmonieux de sa vie
sur sa propre
et, s'installer dans une harmonie grandissante à la fois en lui et autour de
lui.
La quatrième réalité est que chacun est maître de son esprit. Par la
loi du libre-arbitre, chacun est libre d'effectuer ses choix intérieurs et de les
affirmer. En apprenant à être la seule autorité dans sa propre vie,
l'être
retrouve pas à pas qui il est. Celui qui est sous influence l'est parce qu'il a
laissé quelqu'un prendre du pouvoir sur lui.
Il a été dit : "cherchez le Royaume de Dieu, et tout le reste vous
sera donné".
Chacun le trouve en établissant la connexion intime avec son
Être intérieur et en se laissant guider par Lui. Sa voix est celle de l'intuition.
La quête, à laquelle vous êtes invité, signifie que chacun apprend à la
reconnaître et à trouver sa manière préférée de se mettre en contact avec
Lui
Il a aussi été dit : "que Ta volonté soit faite et non la mienne". Cela
exprime l'attitude à acquérir envers son Être intérieur:
Ainsi, l'être éclairé est celui qui permet à l'étincelle divine
personnalisée, de se révéler à lui, d'agir en lui et à travers lui.
Le processus de l'éveil en conscience est le chemin initiatique
personnel qui conduit l'être, d'étape en étape, vers l'éveil puis l'unification. Il
ne peut être vécu que si l'être grandit en confiance et que sa volonté
d'aboutir s'appuie sur une foi et une confiance en soi à toute épreuve.
L'attitude intérieure à acquérir est basée sur la responsabilisation
individuelle, sur le respect du libre-arbitre de chacun et sur l'affirmation de
son autorité sur sa propre vie. Cela ne peut se concevoir sans une bonne
dose d'Amour, d'abord et surtout pour soi-même, ensuite pour les autres.
Car, on n'aime pas vraiment les autres si on ne s'aime pas soi-même.
197
S'aimer, c'est tenir compte de ses aspirations intimes positives et
agir pour s'y conformer.
La transmutation de sa négativité en positivité ou processus de
purification est un passage obligé pour tout être qui s'engage sur ie chemin
de l’éveil en conscience. Elle passe par des épreuves. Cela fait partie de
l'apprentissage. L'éveil n'est autre que l'atteinte de l'état de perfection, où
l'unification à sa dimension divine est réalisée en totalité.
Dans ce processus de purification, le corps physique a son propre
langage. Il demande, lui aussi, à être entendu, à être purifié des toxines et
des blocages d'énergie. Aujourd'hui, il y a des ouvrages spécialisés sur ce
thème. En
se prenant en charge de la bonne manière, c'est-à-dire, en
cherchant à comprendre en soi les relations de causes à effet, l'être résout
petit à petit tous ses problèmes. En demandant l'aide de la parcelle du divin
qui vit en lui pour être guidé vers les solutions qui lui conviennent, l'être se
sent attiré par les techniques, les médecines ou les activités qui lui
conviennent le mieux pour cela.
Il finit par comprendre, en s'exerçant, le rôle de la pensée
consciente et inconsciente (c'est-à-dire les attitudes intérieures et les
schémas
psychiques qui gouvernent la personnalité) dans tous les
événements de sa vie.
Il s'agit d'une démarche interne où n'intervient pas l'explication des
faits historiques qui ont mené l'Humanité à son état actuel.
Il a été dit : "ne croyez pas parce que cela vous a été dit ou parce
que cela est écrit, mais croyez parce que ce que vous entendez ou ce que
vous lisez résonne en vous et que vous avez la sensation intérieure
que
cela est vrai".
Exercez votre libre-arbitre en toutes circonstances.
votre propre opinion,
Forgez-vous
votre propre expérience et évoluez à votre manière.
Ayez confiance en vous.
Ce livre, "Choisir consciemment son devenir", est le premier d'une
série
qui traite de la démarche personnelle du processus de l'éveil en
conscience. Puisse-t-il être le début d'un cheminement qui vous délivre et
qui vous mène vers votre réalisation. La Réalisation de Soi, but ultime de la
Vie pour chacun, quel que soit sa position sociale, sa race et son
système
de croyances.
198
Lorsque je me suis lancée dans ce projet de livre, j'étais loin de me
douter que je serai éprouvée de mille et une manières afin d'extraire de moi
tous les blocages d'énergie qui encombrent mon corps émotionnel. J'ai dû
aussi faire face
aux
parties sombres de moi-même et d'en extraire les
racines. Mon mental, ou en d'autres termes, mon esprit logique, réclamait
toujours des justifications. Il se laissait entraîner dans des réflexes acquis de
l'éducation ou de la pensée de mon entourage. Désespérément, mon ego
recherchait une reconnaissance. En d'autres termes, je ne m'aimais pas
assez et je manquais de confiance en moi. Le retour sur moi-même, que j'ai
dû effectuer pour transmuter le négatif et mettre plus d'amour dans mes
attitudes intérieures et extérieures, m'a permis de vivre les prises de
conscience nécessaires à ma transformation. J'ai demandé de l'aide pour
résoudre mes problèmes et pour retrouver l'axe de vérité en moi. J'ai été
guidée dans mes pensées et dans mes choix de moyens extérieurs et je
suis sortie vainqueur de mes épreuves. Les jeux de mon ego et de mon
mental m'ont été montrés. Aujourd'hui, je suis en mesure de différencier les
voix de ma conscience, de mon psychisme et de mon mental. Je comprends
d'autant mieux l'enseignement reçu.
J'ai enrichi les textes reçus pour rendre les messages plus
accessibles et tels que je les ai compris au cours de mon cheminement
personnel et selon mon niveau de conscience actuel. A la demande de mes
amis et afin de permettre au lecteur de mieux comprendre les concepts et le
cheminement, je vous propose aussi quelques exemples de solutions
concrètes issus de mon expérience. Cependant, j'insiste sur le fait que vous
devez rechercher vous-mêmes les solutions idéales à vos problèmes.
En effet, chacun détient une parcelle de vérité. Ce qui est important
à
comprendre, c'est l'axe de l'enseignement et ses principes qui sont
identiques pour tous. Mais, la façon de percevoir sa propre réalité, la
compréhension des différentes facettes de la Vie, les solutions à adopter
pour soi, sont aussi variées et multiples qu'il y a d'individus. A chacun de
trouver sa "voie" pratique.
Les quatre textes que j'ai rassemblés pour constituer ce livre, ont
été écrits entre novembre 1993 et février 1995. J'ai préféré les classer par
"petits paquets" pour que le lecteur qui découvre le sujet puisse le ressentir
et le vivre pas à pas, comme cela a été le cas pour rrloi.
199
2Un extrait de l'essai "Réflexions sur le rôle de la
politique", édité par
l'association Synergie & Rencontre et publié en juin 2002.
INTRODUCTION
Polynésie française est à la croisée des chemins. Elle se
indépendance ; son avenir est aujourd'hui
incertain, les deux chemins ayant des conséquences irrémédiables sur la
vie de ses habitants et sur l'orientation de son histoire future.
La
cherche entre autonomie et
Les
systèmes mis en place depuis de nombreux siècles pour
gouverner un pays, n'ont jamais, jusqu'à ce jour, mené une communauté
vers une situation de bonheur à la fois individuel et collectif. Or, dans un
passé très lointain, des civilisations ont déjà existé, où régnaient la paix,
l'épanouissement individuel et collectif, l'absence de maladies et la
prospérité. En ce temps-là, le niveau de conscience de ces populations était
très élevé. Le mode de vie intégrait la totalité de l'être et des connaissances
du monde vibratoire qui est le nôtre et que nous avons oublié depuis.
La révolution industrielle du XVIIIème siècle a conduit à une
matérialisation croissante du mode de vie, à tel point que l'évolution actuelle
tend à donner une place prépondérante à l'économique, c'est-à-dire à la
circulation de l’argent et à l'accumulation du capital au détriment de tout le
reste.
Or, la vie n'a de sens que si les collectivités concernées peuvent
générer un système où chacun trouve sa place, s'épanouit et agit pour le
bien de tous. Ce vœu fait-il partie des utopies, car fondé sur le bon vouloir
individuel ?
La finalité de la vie n'est pas l'accumulation des pouvoirs et des
richesses. Il s'agit d'apprendre à être en harmonie avec soi-même et avec
les autres. L'autosurveillance
et le respect de l'autre sont les ingrédients
d'un nouveau monde. Pour cela, il est aussi nécessaire de réapprendre les
rapports avec la nature, autrefois intégrés à l'équilibre global.
Chaque partie de l'histoire de la Polynésie française contient des
aspects positifs et négatifs. Il convient de retenir les leçons du passé, en
repérant les enseignements vivifiants, afin de les réintégrer à la modernité. Il
200
s'agit de retrouver les fondements du mode de vie polynésien, tout en le
dépouillant des erreurs du passé dues à un système de croyances
aujourd'hui dépassé. Les éléments du mode de vie polynésien basé sur les
rythmes naturels, la symbiose avec la nature et le partage équilibré des
ressources naturelles méritent d'être retenus. Cette vision
idyllique de la
civilisation passée ne doit pas faire oublier les pratiques "sauvages" des
sacrifices humains, la division de la société en castes, la suprématie de
quelques-uns sur tous, la guerre incessante des chefs...
Le
développement même du “mana" et la conception de
l’utilisation de ce pouvoir est à sauvegarder dans sa philosophie première.
Les détenteurs de
pouvoir veilleront à résister à toute tentation de
tomber dans des dérapages où ils
risquent de se perdre eux-mêmes. Dans la mouvance actuelle, cela
participe au mouvement global d'éveil et de recherche des véritables valeurs
sur lesquelles l’humain peut s’appuyer pour créer le bonheur pour lui et
ce
domination de l'autre, pour ne pas
autour de lui.
Le débat récent sur l'identité culturelle du polynésien dénote du
malaise d'une partie de la population à s'identifier à la civilisation qui se
déploie autour d'elle et qui l'entraîne malgré elle à vivre autrement qu'elle le
souhaiterait. De là à rechercher les différences dans les cultures ethniques,
il n'y a qu'un pas. Les réponses aux maux de la société polynésienne
moderne se situent-elles là ? N'est-ce pas plutôt un mal-être profond que la
population ressent, quelle que soit l'ethnie et la culture à laquelle elle
appartient ?
La possibilité individuelle de s'épanouir dans la société actuelle est
le centre de la problématique des enjeux quotidiens.
L'avenir est entre nos mains. Le politique l'affirme. Mais, chacun
est-il vraiment libre d'effectuer des choix pour vivre autrement ? La
"modernité" érigée en exemple, construit tous les jours davantage un
système où les libertés individuelles sont de plus en plus enfermées dans un
carcan de règles et réglementations. Le mode de vie qui se développe
produit lui-même des sources de stress permanent; source de maladies
dont les traitements coûtent aussi très cher à la collectivité. Ces cercles
infernaux sont entretenus dans les raisonnements
qui sous-tendent les
décisions au niveau politique, administratif et juridique.
201
Que faut-il faire pour en sortir et construire un mode de vie qui tend
vers
l'équilibre global ?
La Polynésie française n'est pas isolée du reste du monde. Sa
particularité est la rencontre permanente entre deux civilisations, l'une, la
Polynésienne, qui a du mal à rester vivante dans les fondements même de
son savoir séculaire des rythmes globaux naturels, l'autre, la
française,
l'occidentale, qui s'enfonce chaque jour davantage dans le mal-être et dont
une partie de la population effectue des recherches et des choix
pour
retrouver les éléments d'un mode de vie qui favorise l'équilibre global des
êtres et de la planète.
Est-ce un rêve que de souhaiter qu'en Polynésie française puisse
exister un mode de vie basé sur :
-
l'affirmation d’un mode de vie où le "sacré" retrouve toute sa signification,
l'éducation qui favorise l'épanouissement de l’être,
-
l'épanouissement individuel dans le respect des intérêts collectifs,
l'amélioration des conditions de vie pour tous, en intégrant la dimension
énergétique de l’être et de son environnement,
la pratique d'un mode relationnel qui respecte l'autre, dans son libre
arbitre, tout en tenant compte de la responsabilité individuelle,
le partage des richesses dans un environnement
équilibré, sain et
harmonieux,
l'ouverture sur le monde par l'émergence et la protection des
spécificités
-
-
-
-
-
locales.
En
effet, le progrès ne signifie pas forcément l’accumulation du
capital et l’urbanisation croissante des îles.
Le progrès intègre des notions de mieux-être, de mieux-vivre, en
un
mot, d’épanouissement de l’être, dans le respect de son environnement.
Le progrès, c’est le cheminement de l’individu vers un
une
épanouissement et
réalisation de tout son être. Ses besoins, tant en terme quantitatif
que
qualitatif, sont satisfaits. Pour cela, l’apprentissage dont il bénéficie, doit
intégrer toutes les dimensions de l’être.
L'ENVIRONNEMENT MONDIAL
La
Polynésie française va bientôt faire un nouveau pas dans la
son autonomie, au sein de la
République française. Des
compétences de plus en plus larges lui sont accordées. Bientôt, une
définition de
202
citoyenneté Maohi verra le jour (Le gouvernement RAFFARIN, pour des
raisons juridiques fondées sur l’indivisibilité de la République, a rejeté la
notion de citoyenneté Maohi mais accordera une possibilité de
« discrimination
positive » à la Polynésie française pour lui permettre
d’exercer ses compétences en protégeant l'emploi et la Terre des
Polynésiens).
Le concept de l’autonomie était jusqu’ici, un concept administratif
plus que politique. La nouvelle avancée statutaire donne au mot autonomie
une réalité juridique qui permet la mise en place d’une
politique un peu plus
autonome ”, avec certains pouvoirs propres.
“
La
Polynésie française disposera d’outils politiques et juridiques
place un mode de vie spécifique. Qu’en sera-t-il de ses
prérogatives, les utilisera-t-elle pour affirmer véritablement sa personnalité
ou restera-t-elle un reflet fidèle du système
français ? Un système importé
de toute pièce, complexe et incompréhensible pour le polynésien de souche,
pourtant encore majoritaire dans son propre pays.
pour mettre en
Ainsi, il est bon de se demander quelles sont les finalités des
systèmes de gestion de la vie collective choisis par nos dirigeants ?
L’humanité a connu les pires atrocités à chaque fois qu’une
poignée de fanatiques a réussi à faire admettre ses idées révolutionnaires et
prendre le pouvoir. La population en a toujours subi les conséquences, pour
quels résultats ?
L’histoire est remplie d’exemples de révolutions sanglantes. Que de
tragédies, que de souffrances, que de rêves ensanglantés pour créer une
société “ plus juste ” ! D’autres se sont crus être d’une race supérieure et ont
cherché à dominer les autres.
Le pouvoir politique est celui qui induit le plus de conséquences sur
les vies individuelles. Aussi, il est important de considérer le rôle du politique
comme un
dépositaire du devenir d’un peuple. Lourde responsabilité, non
seulement devant l’humanité, mais aussi devant Dieu.
Aujourd'hui, des populations paient toujours un lourd tribut à la
guerre. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le monde ne sait plus
exactement où il va. Cela est-il la conséquence du mode de vie qui s’est
installé dans les pays dits civilisés et développés, où règne une autre guerre,
plus sournoise, conduite par les puissances d’argent, utilisant les voies
203
juridiques, telle l’O.M.C. (Organisation Mondiale du Commerce) pour asseoir
leur hégémonie, en toute légalité ? La légitimité, d’une telle volonté
politique
au niveau planétaire, se
pose, au regard des libertés individuelles, de la
sauvegarde de la santé et de l’environnement. Le terrorisme qui sévit
actuellement à l'échelle planétaire est-il une réponse à la tentative de
domination américaine et occidentale sur l'organisation mondiale de la
répartition des ressources ?
Plus
insidieuses,
la
volatilité
des
capitaux, l’âpreté de la
suppressions massives d’emplois
dans les pays où le coût salarial devient prohibitif du fait de coûts sociaux
plus élevés que dans les pays en voie de développement. L'argent roi n'a
jamais été aussi puissant que maintenant.
concurrence internationale entraînent des
l’être
“
Certains progrès technologiques atteignent gravement
l’intégrité de
humain et de son environnement. Par
exemple,
les projets
d’informatisation ’’ de l’être humain, par une puce électronique ou un code
à barre à mettre
sous ou sur la peau,
l'appropriation du vivant par les
multinationales par le dépôt de brevets sur les
gènes, la pollution due aux
déchets des combustibles radioactifs, certains nocifs
pour des milliers
d’années, la pollution électromagnétique sur l'état de santé, mal connue,
etc.
Plus alarmant, le pouvoir politique ne respecte
plus les personnes
pays comme l’Islande, où le gouvernement a donné
l’autorisation à une société privée d’exploiter les données
génétiques de
toute la population en lui livrant les dossiers médicaux
constitués dans les
dans
certains
établissements hospitaliers publics. La personne n'est
plus protégée dans
qui définit son intimité et sa liberté personnelle. Un gouvernement s'est
donné le droit de disposer des personnes afin
qu’une société privée puisse
exploiter des données confidentielles et les vendre aux plus offrants. Face à
cette situation, seulement 5% des Islandais ont manifesté
leur droit de refus
ce
de communication des données confidentielles sur
leur personne.
Cet exemple montre à quel point le
pouvoir politique doit considérer
questions d’éthique et de liberté personnelle, pour que de telles
méthodes ne puissent pas voir le jour.
les
Cependant, il est à souligner que la population n'a pas assez conscience de
pouvoir pour s'opposer à de tels agissements. Très peu osent se
lever pour refuser ces pratiques,
qui atteignent leur liberté individuelle, dès
son propre
204
lors qu'elles sont exercées par une autorité "reconnue".
Qu’en sera-t-il de la Polynésie française dans ce contexte mondial
qui se transforme à grand pas ? Saura-t-elle utiliser cette avancée statutaire
pour se préserver et apporter une autre réflexion sur la Vie ?
3Un texte intitulé "Réflexions pour une vie meilleure11
REFLEXIONS POUR UNE VIE MEILLEURE
se
Face à des situations dramatiques, il faut faire
preuve d'humilité et
demander en quoi, tous, nous nous sommes
trompés ? Il faut avoir le
courage d'identifier les vrais problèmes organisationnels,
humains. N'est-ce pas frustrant pour une civilisation où
structurels,
l'argent coule à flot
de constater la pauvreté d'esprit s'installer et la misère se
développer ?
Nul ne peut changer le monde. Mais chacun peut se
changer. Mais
pour changer, il faut identifier les problèmes à partir de soi, de son propre
comportement vis-à-vis des autres et de soi-même et considérer sa propre
capacité à faire grandir l'amour en son cœur. Une attitude constructive doit
permettre la recherche des solutions, une fois que les problèmes ont été
identifiés. L'évolution des mœurs est fonction des
prises de conscience
collectives. Alors, il faut savoir affirmer ce que l'on souhaite de mieux
pour la
collectivité.
un
Les phénomènes sociaux des temps modernes se traduisent
par
certain nombre d'indices qui indiquent qu'une partie de la population se
marginalise par rapport aux normes habituelles d'une intégration sociale
: emploi, couverture
sociale, logement, niveau de vie convenable...donnant accès à un certain nombre de "sécurités"
Etre socialement marginal entraîne une suite de conséquences sur
la personnalité des individus concernés. Un individu malade de son identité
sociale peut devenir dangereux pour les autres, car il n'a pas les mêmes
références ni les mêmes besoins que les autres. Le mur d'incompréhension
grandit donc davantage, et l'individu se retrouve enfermé dans un cycle
infernal : incompétence, pas de revenu, pas de considération de la part des
autres, délinquance, violence, incompréhension
Le problème a un
...
205
caractère social lorsque le nombre d'individus marginalisés
augmente
sensiblement et que l'insécurité grandit.
Il n'y a pas, à proprement parler, de problème social lié au culturel.
La démission des parents en matière d'éducation des enfants est la cause
essentielle des difficultés de bon nombre d’enfants à réussir à suivre une
scolarité normale. L'aspect culturel est encore vivant dans le mode de vie
polynésien, même si le renouvellement ou l'évolution de la culture maohi est
limitée
par
des traditions ou des références traditionnelles.
L’épanouissement de l'individu au niveau culturel ne connaît pas d'entrave.
Le réveil culturel, récent, dénote un changement des mentalités. Fiu de
toujours subir, envie de se retrouver, d'être soi-même, le besoin de
s’exprimer se libère de toutes les peurs enfouies au plus profond de soi,
cette partie reliée à l’inconscient collectif, qui fait mouvoir la société,
qui
entretient les clichés d’un système de croyances venant du passé
plus ou
moins connu, marquant la population au point d’imprégner sa conscience.
Par vagues successives, la pensée se précise, les questions se
posent, les
recherches sont effectuées. Le passé oublié doit renaître pour que le
présent trouve sa pleine signification et que le malaise de la reconnaissance
identitaire s’apaise. Ainsi, le Gouvernement devrait encourager toutes les
recherches qui tendent à répertorier les
pratiques ancestrales et les
domaines constitutifs de la culture polynésienne, puis les mettre en valeur
afin que la population puisse connaître ses racines, les symbolismes et les
fondements de la pensée maohi. La connaissance des philosophies et des
techniques du mode de vie passé permet de se comprendre pour évoluer
plus sereinement dans le monde moderne.
Au niveau économique, le différentiel de pouvoir d’achat entre les
différentes classes sociales est l’indicateur de la cohésion sociale. Lorsque
le fossé entre les plus hauts revenus et les plus bas se creuse, le malaise
social
s'agrandit. Les drames humains que cachent les chiffres sont
méconnus. Ces drames humains sont difficiles à traiter, car l'individu est
toujours le premier responsable de sa situation. Une collectivité peut revoir le
système qui régit l'activité socio-économique, mais un individu désarmé qui
ne veut rien faire pour acquérir les armes de sa destinée est le seul
responsable de sa situation au sein de la société dans laquelle il évolue.
L'acquisition d’un savoir-faire est donc le seul chemin pour un individu
d'assurer son rôle dans un système économique donné. Aucun acte
économique ne peut être détaché de celui d'un individu au travail. Tout
206
système qui régit l'économie d'un pays ne peut qu'être imparfait s'il n'intègre
pas les notions de solidarité et de responsabilité au niveau de l'individu.
Au niveau de la santé, les dépenses de santé sont devenues une
charge de plus en plus lourde pour la collectivité des cotisants à la CPS
(Caisse de Prévoyance Sociale). Dans le même temps, les approches de la
maladie se diversifient, une partie de la population cherchant d’autres voies.
Il est maintenant admis que parfois, la maladie est la manifestation d'une
dysharmonie du corps et de l'esprit dont les causes peuvent être multiples.
La maladie ne peut disparaître que si le corps ou l'esprit retrouve une
sérénité dans le mode de vie de l'individu. Si les conditions de vie, les
modes de pensée et les habitudes alimentaires restent toujours les mêmes,
alors les mêmes causes entraînent toujours les mêmes effets.
prévention sont en cours, mais, il est très
changer d’habitude, seules les personnes vraiment motivées
Des programmes de
difficile de
arrivent à travailler
sur
elles-mêmes.
Les autres ont besoin d’être
accompagnées et même parfois prises en main. Dans ces conditions,
l’organisation même du système de santé est à revoir en profondeur.
En outre, les
progrès technologiques (appareils électriques, à
micro-ondes, matériaux de construction, produits chimiques, etc.) et les
désordres
électromagnétiques
naturelles
(réseau
Hartmann,
failles
naturelles, rivières souterraines, etc.) peuvent être des causes de maladie
ou
de mal-être. Les initiatives personnelles ou associatives pour prévenir,
détecter, assainir des lieux sont certes louables mais insuffisantes. Il est
sûrement temps pour les autorités sanitaires de s’intéresser de plus près à
phénomènes et d’associer ces domaines de connaissances dans les
réglementations qui régissent les constructions humaines, par exemple,
exiger que des systèmes de dépollution soient intégrés dès la conception
des appareils, prendre des mesures pour réduire, voire éradiquer la pollution
électrique dans les maisons et les bureaux, interdire la construction
d'habitats ou de complexes à but professionnel dans des lieux perturbés
magnétiquement. Cela pourrait faire partie des mesures de prévention pour
améliorer le bien-être de la population.
ces
Au niveau de la collectivité, l'incapacité d'un individu à satisfaire ses
besoins fondamentaux est le seuil à partir duquel la société reconnaît ses.
miséreux. Cette misère liée aux moyens de subsistance que l'individu ou la
cellule familiale est capable de se .générer est assimilée à un mal de société.
207
Pourtant, combien de ces miséreux pourraient ne pas accepter leur sort et
décider de se prendre en charge pour sortir de leur misère ? A partir de
quand la collectivité devient-elle responsable de l'état de dénuement d'une
partie de sa population ? En quoi la solidarité territoriale doit-elle intervenir ?
Est-ce pour assumer l'individu malgré lui ou pour lui donner une impulsion
qui lui permettrait de repartir sur un bon pied ?
Comment dire à quelqu'un qui croit que la misère est une fatalité
que c'est cette croyance qui l'y enferme ? Puisque, accablé par ses pensées
de faiblesse, il ne trouvera pas l’énergie nécessaire pour transformer sa vie.
Comment amener la société à redéfinir les notions de solidarité afin
d'y intégrer une part de responsabilisation de chaque individu ?
Comment repousser la misère sans la prise de conscience
préalable qu'elle existe d'abord dans sa pensée avant d'exister dans sa vie
?
Comment donc le Territoire
ses
pourrait-il être plus performant dans
recherches de solutions pour traiter les problèmes dits sociaux ? Les
interventions de l'administration sont déjà multiples.
La politique sociale du Territoire ne peut plus se concevoir sans
une remise en cause fondamentale de
l'origine de la misère dans la vie d'un
être humain. Il est trop facile d'avoir une approche quantitative qui va
alourdir d'année en année la facture sociale. Pour endiguer ce mouvement,
qui semble inéluctable, il faut qu'il y ait une prise de conscience sur la
puissance de la pensée, source originelle des performances de chaque être
humain. En effet, rien ne pourra être résolu sans un changement
profond
des mentalités. Les longues années de « colonialisme » ont maintenu une
partie de la population dans une sorte de « timidité » et même
«
d'incapacité » à apprécier la valeur intrinsèque de ses capacités à vivre
dans son milieu naturel. En d’autres termes, il y a une dévalorisation des
maîtrises innées de la population maohi exprimées dans leur vie
quotidienne. En Polynésie, plusieurs cultures se côtoient. Chaque culture
est respectable et constitue le patrimoine précieux de
chaque peuple qui le
vit. Le Polynésien de souche se libérera face à sa
culture, à son
environnement, à ses qualités et à son mode de vie en prenant conscience
que tout cela a aussi sa raison d’être, voire une valeur économique et que la
mise en valeur de ses atouts et l’exploitation de ses
potentialités passe par
un apprentissage
qui est à sa portée.
208
Toutes les situations de misère humaine sont douloureuses à ia fois pour les
personnes qui les vivent, pour les personnes qui sont volontaires ou qui sont
chargées, par leur métier, de s'occuper des nécessiteux. Il est donc tout à
fait dans l'ordre des choses qu'une collectivité se préoccupe de ses
membres les plus démunis. Mais, cette préoccupation ne doit pas seulement
concerner les effets visibles du système en place, elle doit aussi chercher à
comprendre les causes. Parmi ces dernières, les émotions négatives
enferment souvent les êtres dans leur mal-être. Aujourd’hui,.il existe des
outils efficaces, sans effets secondaires, ni d’accoutumance, tels, par
exemple, les quintessences florales du Dr. Bach (qui ne sont pas des
médicaments) pour rééquilibrer ces émotions « négatives » et les
transformer en émotions « positives ». Il appartient aux décideurs concernés
de s’ouvrir à d’autres approches, à d’autres possibilités, afin de permettre
une mutation des mentalités pour qu’émerge en Polynésie française une
civilisation où le mieux-être collectif soit un objectif constant.
La volonté
politique d'un renouveau réel sur les méthodes à
employer doit être manifesté avec la plus grande des fermetés. En effet,
devant la prolifération des problèmes sociaux, le politique se doit
aujourd'hui, de non seulement montrer l'exemple, mais aussi d'intégrer dans
sa démarche toutes les composantes de l'être humain et de la vie. Les
problèmes dits sociaux apparaissent aujourd'hui dans toutes les régions du
pays. Il n'y a plus de lieu où des problèmes de devenir et de relations
humaines ne se posent pas de façon cruciale.
Le
gouvernement doit aussi remettre en cause sa politique de
développement économique fondée sur des exonérations fiscales qui crée
des disparités de plus en plus grandes entre les différentes classes sociales,
rendant une minorité de plus en plus riche, une majorité de plus en plus
pauvre, tout en réduisant les chances de la classe moyenne à améliorer son
niveau de vie par le fruit de son travail. En effet, la spéculation foncière qui
en
résulte, entraîne une difficulté d’accès à la propriété. La tendance est de
plus en plus perceptible puisque le gouvernement a déjà adopté des
programmes de logements intermédiaires pour les ménages aux revenus
moyens et de logements sociaux pour les petits revenus. Ces mesures
perdureront probablement, compte tenu des processus économiques
actuellement en cours.
209
La montée des problèmes dus au "pakalolo" restent cruciaux dans certaines
îles. Il n'y a malheureusement pas de solution miracle lorsque la cupidité de
l'être humain s'exprime. Dans ce domaine peu de progrès seront possible
dans un avenir proche.
Il faut tout d'abord que la « révolution » dans les
mentalités ait commencé. Avant, il ne faut pas espérer une solution viable
problème. L'Homme est seul maître de son destin. Mais pour pouvoir
échapper à ses bas instincts, il lui faut faire beaucoup d'efforts. C'est en
cela, en son manque de volonté, de persévérance que l'Homme devient
fataliste et croit qu'il n'y a pas de moyens pour éviter les situations difficiles
au
ou les drames.
Les
problèmes sociaux, dans les îles éloignées sont de nature
moins dramatiques pour ceux qui les vivent, car les rythmes y sont différents
et le dénuement n'a pas beaucoup de références pour que la prise de
conscience de cet état soit exacerbée. La présence de certaines églises ont
aussi
permis une dérive moins douloureuse des populations. Cependant,
beaucoup aujourd'hui se demandent quel est leur avenir et comment retenir
les jeunes chez eux ? Plus qu'un dénuement matériel, ce serait donc au
niveau culturel que le vide s'est installé. Chaque archipel doit retrouver ses
spécificités et les mettre en valeur, afin que sa population soit fière de lui
appartenir et consente à rester sur ses terres pour y construire un mode de
vie plus adapté à ses aspirations les plus profondes.
Mener toute une population vers un mieux être, vers un
épanouissement en harmonie avec son environnement peut paraître
présomptueux, lorsqu'on mesure l'ampleur des problèmes sociaux que
connaît aujourd'hui la Polynésie Française.
Pourtant, le gouvernement mesure-t-il la puissance de réalisation
dont il dispose à travers tous les moyens de l'administration territoriale ? Il
n'y a pas de situations impossibles à gérer. Il faut simplement organiser les
différentes facettes de l'intervention du gouvernement en matière sociale.
C’est ainsi que chacun apprendra à se prendre en charge.
Le Territoire
période de flottement lorsque cette réorganisation des
méthodes commencera. Mais, cette période est inévitable, il faudra
simplement surveiller les exactions possibles et dépister les injustices. Rien
d’irréversible par des jugements hâtifs ne doit être perpétré envers
quiconque.
traversera
une
210
Toutes sortes d'opérations, pour former et informer, peuvent être organisées
par le gouvernement, avec i'aide et la participation des organisations
intervenant dans le domaine social, dont le thème sera : "apprendre à se
prendre en charge".
son
« Se prendre en charge » ne veut pas dire conquérir les moyens de
existence égoïstement. Il n'y a pas d'épanouissement individuel sans
élans vers les autres. « Se prendre en charge », c'est aussi savoir partager,
savoir donner et savoir être solidaire d'un devenir collectif.
Lorsqu'un
participe à un effort collectif, il trouve à la fois la chaleur des
relations humaines construites sur le don de soi et un moyen d'expression
de son âme qui lui apporte un enrichissement intérieur combien plus
précieux que l'enrichissement matériel seul. La partie de la population qui
sait déjà comment "se prendre en charge" doit être sensibilisée sur la
création d'une chaîne de solidarité qui aura pour but essentiel d'amener des
individus à conquérir leurs moyens d'existence et à devenir autonomes sur
toutes les questions relatives au mieux-être.
individu
La Polynésie a une chance, c’est que le mythe qu’elle représente
peut par simple volonté de ses habitants redevenir tous les jours un peu
plus réel. Pour cela, il faut transformer ses vieux démons en de magnifiques
jardins où la douceur de vivre quitte les apparences pour revêtir une
dimension nouvelle, celle de l’existence dans les cœurs et les esprits.
Irma LY TANG
28 septembre 2002
211
Alexandre Moeava ATA
Nom de plume
Tuo Te Ama
Note biographique
Né le 01 08 33 à Papeete
.
Etudes aux écoles protestantes à Papeete,
Puis
France
(études politiques, hautes études internationales,
histoire, géographie coloniales, sociologie),, en Allemagne, en Angleterre, et
stages à Harvard ;
en
Chargé de mission au cabinet du VP Pouvanaa en 1958
Fonctions administratives diverses jusqu'en 1960,
Rejoint la CCCE à Paris et dirige de 1962 à 1966 la Sito, sa filiale
touristique en Polynésie
Directeur adjoint du tourisme, et chef du service d’Etat du tourisme de
1966 à 1968, puis Directeur Général de l'office de
tourisme de 1968 à 1977
développement du
Membre du gouvernement de F. Sanford de 1977 à 1982 (Finances et
budget, Aménagement du territoire, tourisme, transport aérien, Ressources
océaniques, relations avec les pays du Pacifique Sud)
Conseiller spécial pour le Pacifique Sud du gouvernement
Flosse, de 1991 à 2001
Retiré des affaires publiques en juin 2001
Divers:
président du conseil d'administration de l’enseignement
protestant et de l’Union des anciens élèves de 1966 à 1977
212
Les écrits
De nombreux textes sont en attente de publication, parmi lesquels :
1 - Une analyse, Mon mal vient de plus loin... .A la recherche
d’un peuple et de sa langue
(20.septembre 2002)
2 ■ Le Journal de Tuo Te Ama, « exilé intérieur,
duquel a été
tiré un chapitre, récit de six jours d’escale, ayant pour titre,
Escale en Rafflésie
(juin 2002)
3 Un épisode marquisien, Le pèlerinage du doute
(juin 2002)
4
Un Journal improvisé sous le vent d'où a été extrait un
chapitre s’étalant sur les jours de la semaine, intitulé :
-
-
Raiatea entre blues et zen
(avril 2002)
5 ■ Un roman, Tautai, avec des poèmes dont Lagoon fish plea,
«
La complainte du poisson du lagon »
Extraits
a -
Escale en Rafflésie
Avertissement: la Rafflésie est une contrée un peu imaginaire, où s'épanouit la plus
géante des fleurs, la rafflesia, énorme parasite évasé de cinq pétales spongieuses
rouges parfois tachetées de noir, qui n'a ni tronc, ni racine, mesure un mètre de
diamètre, et pèse sept kilogrammes.
La rafflésia a pour voisin anglais, « raffle: rubbish; to throw dices; picks of
conversation; sort of lottery. »
«
Escale jour 1
L’arrivée en Rafflésie par mer éveille la nostalgie des vieux livres qui sentent
bon la fougère: le hupe bienfaisant et frais aura comme chaque soir parfumé
les vallées
qui fendent les collines et s'évasent vers le lagon. En vain les
213
narines tâchent à inspirer ie souvenir: les fumées
qui s’élèvent ici et là, les
vapeurs qui montent du bitume, et les bruits de partout signalent
que les
livres doivent être rangés. Pourtant, une
pirogue, puis deux, puis trois,
miracle toute une flottille surgit de l’horizon
proche. Ecarquillés, les yeux
s’emplissent de soulagement, de bonheur, ouf ! on a eu peur. Hélas ! les
piroguiers sont corsetés de liera, ont honte de leurs corps, et ne vont pas à
la pêche: la compétition publicitaire est leur raison d'être
aujourd’hui. Par
glorieux Puu tara, joyau dentelé avec ses
gardes ‘Ara'i et Rohena que l’altitude a préservés. La forêt s’est raréfiée. Les
rivières s’évaporent sous vos yeux. La barrière de corail
s’est excrue
d'énormes perles métalliques grises: on dit qu’elles sont le
symbole des
richesses nouvelles. Tiens, l'îlot des vieilles
photos jaunies a disparu: des
hangars bleus hideux se poussent pour occuper le terrain davantage, un
immeuble tente de s'imposer, une
cage de verre observe les allées et
venues des navires. Partout, faute de
tout-à-l’égout s'insinue lourdement un
étrange mélange d’odeurs de rance de coprah, de relents de poisson séché,
d'hydrocarbures, de bitume, de détritus, et de mares croupissantes: signal
qu’à son tour la brise qui vient de l'Est est empêchée de passer, halte-là !
nous vivons une autre
époque, et qu’à hier s'arrête le vent. Tiens, les voiles
aussi ont disparu, peut-être que non, car trois
pirogues à voile affrontent la
brise, essoufflées, maladroites et curieusement dérivées: mais
non,
déception, c’est une compétition à trois, liera, pub et vaa ta'ie. Deux
pachydermes des mers sont côte à côte, façon inédite d'accoster. Des
catamarans speedent vers l’île d’en
face, affichant leurs exploits annoncés :
en trente minutes ici, ou en
vingt-cinq, ou en quarante plus loin, voiture,
famille, chiens, poissons et cochons, package affaire,
musique, télévision,
climatisation, snack-bar, la traversée du bien-être quoi. Que sont les
ballades lentes et secouées devenues ? De vieux
journaux racontent les
grappes humaines ballottées, les moteurs hoquetant, les
gosiers de bière
écumée, les guitares et les chants, l'arrivée de nuit, de l’autre côté de l’île
d’en face, d’intrépides humains
épuisés, ivres, heureux, et couverts de
fleurs. Las ! les journaux sont habiles à inventer des
histoires pour faire rêver
leurs lecteurs. Pourtant, ces
photos, mais oui, je le connais, je la reconnais,
on s’était bien
amusé, Hutia était tombé en pleine mer, la lune était pleine, et
des arbres flottaient autour de Miti’aro
qui tanguait mais n'avançait pas, la
pêche fut joyeuse et grâce aux arbres dérivant
miraculeuse, et l’on fut
parvenu à destination au petit jour du lendemain:
témoignage invérifiable et
suspect. Non, décidément, ce devait être dans un autre monde. Rideau.
l’Est on peut saluer le mont
214
D’ailleurs, ces constructions anarchiques de béton témoignent, eux, d'un
style déjà très ancien, une facture qui affirme depuis longtemps son
arrogante supériorité: affranchie de toute imagination, étageant sa laideur
clonée, à peine voilée par quelques arbres mal émondés, étalant ses
insultes dans le sillage désormais perdu du beau matériau, de la belle
ouvrage, des beaux assemblages, des contours de douceur, et des tons
fondus. Décidément, les journaux comme les livres racontent de drôles
d'histoires: il ne faut pas s’y fier. Mais la nuit va tomber, elle tombe vite en ce
juin de cette escale en Rafflésie. Que sont les fêtes orgiaques devenues, les
bacchanales, les danses, les chants, la flûte vivo, les bambous de sonorités
sourdes, les cris, les rapts d’un soir, les rires esclaffés d’après, les fébriles
attentes des lendemains, les bains de rivière ébroués, la voluptueuse
insinuation des fleurs capiteuses et des sommeils souriants ? Ce soir l'orgie
est électrisée et jette ses feux sur des êtres illuminés, c'est le mot, pour des
repas à la sauvette, des sons guimauve ou techno, et des parades de
passives présences. C'est donc bien ça: tous ces écrits n’étaient que
tromperie, par mots, images, sons, odeurs, et sensations.
Où trouver un lieu de repos pour la nuit ? Ce très rousseauiste dépliant du
syndicat d’initiative vante les charmes désuets de l’hôtel Aimeho, vue sur
mer, et cloisons de tissu blanc, «donnant une bonne aération aux
chambres »: bien on y va, mais déception, un kiosque à journaux menteurs
présente ses grilles infranchissables. Va pour l’hôtel Stuart, rendez-vous
« de l’élite » qui apéritive en son cercle Bougainville, fréquenté de belles au
corps décolleté doré, et de beaux-belles langoureux uniques .à Rafflésie,
fichtre, la nuit sera torride: mais à bas le dépliant, une banque a remplacé
les étages des plaisirs d'antan. La liste se rétrécit à l’hôtel Diadème, horreur,
un McDo; à l'hôtel Métropole, immeuble de verre et de béton; à l’hôtel Tiare,
arrondi désormais comme une enceinte Sony. Passe un uniforme bandé
d’un « sécurité » rassurant: ah bon, le Manahune, près de l’usine électrique,
non merci; ah, le Gardenia, près de la Poste, merci on ira voir: une entrée
encombrée de valises, mais atmosphère aimable, non, seulement le petit
déjeuner, vue sur la mer ? Oh oui, voilà, en bas un serpent de lumières, la
Poste au néon laser à côté, mais les rideaux sont épais, bonne nuit.
Les
journaux menteurs d’autrefois ont disparu. Sont devenus journaux
rapporteurs des faits et gestes, des allées et venues, des dires et des
médires, des pages pour séduire, choisir, acheter, vendre et même se
215
vendre. La semaine semble agitée, vite quelques notes, pour rapporter à
notre tour...»
«...
Escale Jour 6
Le crâne bourré de contrastes pour l’heure irréconciliables, il faut
remettre à plus tard le patient décoffrage des impressions prisonnières. »
...
Tuo Te Ama
(juin 2002)
b Le pèlerinage du doute
« Nous sommes en 1921 et la studieuse expédition va toucher à sa
fin. L’équipe multi-disciplinaire américaine vient de séjourner dans l’archipel
depuis le mois de septembre 1920. Elle en rapporte la moisson de faits, de
légendes, de dessins, de récits et d'expériences quotidiennes qui faisait
l’envie de Paul Vernier, pasteur sensible aux faits plutôt qu’aux préjugés, en
poste dans l'archipel depuis près de vingt ans, et dont la mission allait aussi
prendre fin. Le hasard, pas tout à fait c'est vrai, fit qu’il revint à une femme
(elle était l’épouse de l’ethnologue en mission), de jeter un regard étonné,
mais candide, sur l’environnement quotidien: elle en rendit compte
sereinement. La perspicacité, l’émotion contenue, la curiosité didactique,
l’oeil et l'ouïe, jusqu’à l’épiderme aux aguets, donnent à son récit la
tranquille assurance de rapporter vrai. Ses lectures ultérieures confirment ce
souci de nuances, de véracité, de vérification, qui frappe de ce sceau
élégant, style et charme, qui fut parfois le privilège de Radiguet, Dorsenne
de S’tserstevens. Ce récit ne fut d’ailleurs prêt à être publié que plus de
trente ans après, laps de temps très souvent opportun: alors les émotions se
décantent, l’entrelacs des faits se démêle, la relativité l’emporte
Avec pudeur, ou prudence, notre narratrice évoque brièvement le
contenu de certaines légendes mythiques, telles qu'enregistrées, dans l'un
des parlers de l’archipel, sous la dictée de l'érudit guide H.
«
All were engaged in sexual adventures when heroes went from island to
island
searching for women with skin as white as coconut flesh; when wild
216
kidnapped husbands of ordinary women and held them captive... ».■
Plus loin enfin, « durant la dernière après-midi de notre séjour, H . chuchota
women
les hommes de Atuona voulaient venir danser pour lui ( mon mari).
Jusqu'à cet instant, il avait été enclin à croire que nul sur toute la Terre des
que
hommes
ne
connaissait les danses traditionnelles. Cette annonce ouvrait
perspective excitante. Il lui serait montré non seulement ce qui avait été
autrefois le cœur des vieux rites de fertilité, mais plus encore il lui serait
une
confié le secret d’un spectacle interdit. »
Notre narratrice fut exclue de
ce
théâtre
(quelques femmes y
assistèrent, habituées qu’elles étaient, selon l’ethnologue, à ce « pretty
rough stuff »). « A mesure que les rythmes tumultueux commençaient à
la maison, et que l'excitation croissante des hommes chantant
frappait mes oreilles, je commençai à me demander si les gestes et postures
érotiques que je savais en cours m’auraient été supportables
Je
commençais à percevoir le vrai H. Etait-il une sorte de Janus aux deux
visages ? il s'était rangé à mon appréciation de cette exhibition, que je
trouvais crue et sauvage. Pourtant, il l’avait désirée ardemment, et avait
plongé dans les excès licencieux des temps anciens « Je ne suis pas un
sauvage, je suis un homme » avait-il tonné une fois à Fatu Hiva .»
secouer
...
...
«
notre
Aussi distants que
les Marquisiens soient des conceptions de
monde, ils sont eux-mêmes encore plus éloignés des modes de
pensée de leurs propres ancêtres... Ils sont parvenus au-delà du point de
non-retour vers leur passé ».
L’imposant site de Kamuihei, à Hatiheu, Nuku Hiva, le 28 décembre 2000.
Enveloppés des roulements croisés des sourds tambours, à 1‘ombre des
grands sages mape, empruntant des passages rocailleux, les visiteurs un
peu ahuris, mi-anxieux, mi-curieux, sûrement intrigués, vont lourdement de
pierre en pierre jusqu’au contrebas où a lieu la série de représentations. On
a vite fait de se persuader que l’on n'assistera pas « aux monstrueuses
bacchanales » dont s’épouvantait le père Siméon. Le libre et généreux Mgr
Le Cléach avait par avance, en des mots ciselés, presque martelés,
affranchi les spectateurs en un très audacieux, difficile et méritoire
exorcisme de compatibilité culturelle. Une appropriation incantatoire avait
patiemment épouillé, puis caviardé, puis réassigné les lambeaux culturels
les plus aptes à se fondre dans le nouveau remodelage, au rôle multiforme
217
de fondateur de la nouvelle ordonnance des choses, des événements, des
hommes et des dieux.
Il ne faut pas s'attarder sur les diverses gesticulations qui tiennent
lieu de représentations. ( le sommet de l'outrance en fut le récit dansé, hurlé
et morose d’une troupe de Tahuata, autour de crime et ralliement nunuche;
quelques vagues provocations costumières d’une troupe de Ua Pou
rappelaient opportunément que le tapa en cache-sexe symbolique n’avait
d'autre effet que d’assécher un peu plus le message.) On aura retenu
surtout l’étrange ambiance, l’atmosphère non pas exactement pesante, mais
comme sous couvercle de marmite norvégienne; le sous-bois presque trop
bien entretenu; les senteurs peu familières, qu'on cherche à définir, qu’on
traque alentour, dans les moisissures qu'exhalent les pentes des collines en
surplomb; les postures en mal d’équilibre, les corps qui s’étirent, les jambes
qui croisent et décroisent leur nervosité, ou qui piétinent; les regards qui se
perdent dans d’autres regard; la patience affichée; l’impatience mal
dissimulée; la lassitude indifférente à ce qui se déroulait, comme si tardait
vraiment trop longtemps à se manifester, à surgir soudain, à envahir enfin le
jour qui va décliner, quelque chose qui était promis, attendu, espéré, rêvé.
Les tambours avaient-ils battu le rappel pour rien ? Leurs vibrations de chair
se perdaient-elles en vaines propagations ? Et pour ne plus jamais
répercuter aucun écho en retour ? Et pour toujours messagers sans
destinataire, grondements et roulements étouffés par les arbres immenses
qui dissimulent aux hommes les dieux invisibles aux irrespectueux ...Tout ce
remue-ménage, ces grimaces, ces attitudes ambiguës, ces élans vers
l’incohérent, le désordonné, l'inarticulé; toute cette tension des corps, ces
raucités vociférées, ces sueurs de santal mêlé; tout cela pour le maigre
contentement de quelques badauds surgis d’on ne sait où, et dont il est
charitable de n’en point parler plus. Le crépuscule venant, et l’ombre se
faisant complice, on aurait pu croire à de soudaines mutations. Même la nuit
avancée n’aura pour effet que d’éblouir de projecteurs incongrus un vallon
cerné d’obscurs démons qui ne demandaient qu’à prendre possession des
lieux. Légendes et mythes impuissants à renaître, ou incapacité définitive à
en accueillir les promesses, on ne sait. Mais on restera un long temps sonné
de cet espoir fou, et par cette déconvenue désespérée. Verdict amer et
outragé du robuste et décidé K., venu tout exprès de Atuona: « on a oublié
l'essentiel, la chair rongée de fers rouges... »
218
«
...Taipivai
ne
fut qu’une gigantesque occasion de rencontre
ensoleillée, chaotique et culinaire. La procession des porteurs de porcelets
rôtis avait quelque chose d’antique, païen, solennel et goulu.
Koueva, à Taiohae, avait de sérieux atouts. La nuit prêtait son
concours d’alternances de lumières et d’ombres,
silhouettes
perchées
sur un
jusqu'au bouquet final des
banian vacillant des lueurs des torches
enflammées.
On y accédait à pied, comme l'on va explorer une vallée inconnue
lointaine, haletant d’espérance, de curiosité et de sentiments mêlés. Théâtre
élisabéthain en pleine nature pierreuse et boisée, le public allait et venait à
loisir, entre les maisons
« reconstituées »,
sur
des plate-formes bien
équarries, placées sous la protection d’un phallus émergeant hardiment d’un
pilier de bois sculpté; ou osaient, les plus intrépides, se perdre au milieu des
bosquets proches, juchés sur d’autres pierres, ou dans les arbres, ou assis
sur le maigre gazon. Des artistes proposaient leurs savants tatouages,
toujours les mêmes il est vrai, depuis que les fidèles dessins de Steinen ont
été, en même temps que la bible, intériorisés, appropriés et considérés
comme partie intégrante de la psyché
.
Le sens des langages que proposait le tatouage est perdu de vue: l’interdit
dont
on
nouveau
l’a
frappé en 1898 l'avait plongé dans les ténèbres. Il sera à
découvert le jour où quelques Marquisiens ambitieux trouveront
l’énergie nécessaire à l’entreprise de décodage qui les attend. Alors peutêtre, hors les scènes de fouillements érotiques par quoi se terminaient les
périodes de tatouage, et dont la mémoire n’est pas encore éteinte, ils, ces
laborieux chercheurs de leur être, s'émerveilleront de ce qu’intuitivement l'on
ressent, sans autre précaution, que l’âme des Marquises est tout entière
contenue dans ce que cette société avait parfait mieux que toute autre: les
subtiles correspondances entre les obsessions des hommes et l’immédiateté
des signes qu’ils adressaient. Alors le langage des généalogies, celui des
hiérarchies, celui des exploits, des talents, des énergies, et des tourments
sexuels sera restauré dans sa souveraine autorité. Alors viendra le temps,
temporaire mais nécessaire, que les Marquisiens emploieront à demeurer
face à eux-mêmes, à l’abri des regards étrangers à leur être. Le temps d’un
regard qui leur fut voilé. L’aube retrouvée d’un temps qui leur fut broyé. La
succession du temps qui leur fut un long pèlerinage vers l'absence et le
219
reniement. Pour eux, entre eux, par ce détour volontaire, les Marquisiens
revivront le véritable langage qu'enseignera de nouveau celui de la
géométrie des vastes fresques, esthétiques pures et absolues, dont ils
avaient su parer leur nudité. Il leur faudra échapper au piège de la
muséologie, cimetière des oripeaux. Et aux systématisations qui peuplent les
éditions de luxe. Se prendre simplement, mais avidement par la main,
comme au temps des rituels célébrant la fin des endurances, des entailles et
volutes à l’ivoire bleu et vert et jaune et rouge et noir, des chants apaisants,
des rythmes obsédants pour taire le tressaillement d'être engagé, prêt,
debout et marqué du sceau qui dit d’où ils viennent, comment, par quels
sortilèges, vers quel destin, avec qui, et en vertu de quelles injonctions.
Refaire le chemin dérobé. Et méditer le rite sacrificiel qui avait scellé le sort
tumultueux des hommes, des ruses de la nature, et des caprices des dieux.
Pour enfin se laisser basculer dans ce qui, par la conjonction des effrois, des
ignorances, des tentations, des vertiges, des claudications de la mémoire,
des tâtonnements intuitifs, et des emportements
se laisser absorber, se
laisser engloutir par la ruée, ensevelir par la mêlée, envoûter par cela qui ne
se reproduira peut-être plus,
qui peut-être, disait Rousseau, n'a jamais
existé, mais dont ils devront capter les signes de lointains ailleurs s’ils ne
veulent pas-subir le sort des sociétés délavées, aspergées
d'anesthésiques
fatals, fatals aux appels que scande leur passé à bout de souffle, fatals à
leurs pressentiments, fatals à leur être même, alors, en l’absence de ces
fulgurances, promis, si l’on peut ainsi se lamenter, à ne s’interroger qu’au
travers des prismes qui leur ont été tendus depuis
toujours, depuis que leur
irruption en ces racailles flottantes avaient pu faire naître, crime entre tous,
une cohérence, une
singularité farouche, une entité brute, témoins de
l’éperdue traque humaine par îles et vallées, de son propre émoi.
...
L’aventure des
« derniers
sauvages » aura accompli ainsi, sous ces
auspices, le trajet qui lui était assigné. Les « kaveka » d'îlots perdus, la
rusticité moite des vallées, le contour hérissé de dangers des baies rebelles
aux aventuriers, le chant lointain des oiseaux
qui s’époumonent avant de
mourir, le râle de l’arbre à pain qui brave le vent sec des tempêtes, la mêlée
sous-marine qui trahit le poisson, le crabe et
l'algue languissante: tout cela
qui, en marge du temps, survit pour témoigner. Leur vérité n’est pas fortuite:
en ces îles,
la survie humaine doit son salut à la lente et sourde fermentation
d'un fruit, elle aussi ourdie
en d'autres entrailles. Celles de la
terre,
admirable symbolique ! Cueilli, malaxé, enfoui, livré au patient travail caché
220
temps, pour ensuite délivrer l'homme de l’emprise de la nature des
saisons: il émane de cette tranquille collaboration un hymne incomparable,
du
une
geste dédiée à l'étrange connivence, à la tranquille coexistence de
l'homme et du milieu dont il est le produit achevé.
Et pourtant... Et pourtant, le commerce des livres, comme
celui des
traces encore murmurantes des passés évoqués avec faribole et bruyance
donnent pas grand gage de résilience. Le temps du portail d’accès aux
méthodes de labour des patronymes foisonnant; d'entendement des terres
ne
assoupies et muettes sous la lumière, mais tonnantes de projets féroces ou
de violences érotiques la nuit; d’interrogation des pratiques, des causes et
des conséquences; ce temps n’est pas encore accessible. L’empire des
formes, des signes et des contradictions recouvre encore cet archipel d’un
voile de brumes, voué aux accommodements.
De sa longue halte aux Marquises où elle naquit, T. ramassa ses
souvenirs et décrivit dans son journal, avec une surprenante précision, cette
heure mauve et rose et de feu dont la plage de Taha'uku se parait à la
tombée du jour. Alors, écrivit-elle, chacun sentait bien que s’évanouissaient
même temps que l’éclat
la terre s’offrait en spectacle à elle-même,
comme pour mieux se mirer dans l'océan de ses doutes. Mais à l’heure de
fusion des nuances, dans le chuintement du ressac affaibli, le cheval blanc
s’arrête pour contempler l’étonnante alchimie qui compose le soir qui vient,
qui plane des montagnes, qui s’abat sur la plage constellée d'éclats
minuscules, en préface aux constellations encore endormies des cieux.
C’est alors que son univers tout entier va basculer. Les atermoiements
remisés, place à la fébrile hantise des possibles qui rôdent, procession de
souffles inédits pour des choix inouïs, pour des langueurs aux fragrances
stimulantes et agressives. Cet envoûtement était comme attendu, guetté,
épié dans ses plus vagues signaux. Alors elle se joignait à d’autres qui
arrivaient en ordre dispersé vers le même lieu touffu de frôlements, dru de
décisions à prendre vite, quelques heures seulement. Eux s’étaient abreuvés
de sang tiède de bonites tout juste capturées. Elles s’étaient enduites le
corps de senteurs de santal luisant et de petits bouquets odorants de
séduction. Il fallait faire vite, jeter son dévolu, ou s’offrir en postures adroites,
à un rythme essoufflé, répété avec d’autres ombres, accaparées ou
dominatrices, chasseurs adroits ou proies du plaisir, vite, et encore, là plus
loin, exploré et maîtrisé sans un mot, sans autre acte de présence que
des corps frissonnants qui se cherchent dans la nuit secourable, avant que
les rides contrastées causées par le soleil, en
accusateur des reflets que
221
l'inexorable clarté n’annonce
comme un trait que l’on tire soudain, que
l'enchantement va vaciller, et se dissiper dans les premières lueurs de l’aube
qui fouillent peu à peu le moindre recoin. Alors la mer réveillée va
envelopper de ses caresses les derniers soubresauts de ces frayages d’un
soir, d’un soir comme les autres soirs, puisque le soir, la terre est promise à
toutes les tentations satisfaites.
Hakahau, la procession, partie de la plage en deux groupes
distincts, mâle et femelle, a rejoint l’église, à l'intersection des deux routes
empruntées. Les fidèles sont assis. Une longue nuit de chants et de prières
les attend.
Dans le concert des voix, les regards se cherchent, se
rencontrent, s’interrogent. Lui, endimanché, se lève et sort par une porte
latérale. Elle, endimanchée, sort par la porte opposée. Dehors, ils prennent
l'un après l’autre le chemin de la rivière proche, dévalent ses berges
pentues, et trouvent refuge et appui à une énorme pierre qui les dissimule à
propos. On les verra revenir, comme ils étaient partis, et s’époumoner avec
entrain, une fois assis de nouveau. La nuit verra se répéter maintes fois ces
allées et venues, comme si l’occasion était propice aux ébats: une forme
d'oraison opportune permettait sans nul doute que fussent absous ces
écarts dans le même temps qu'ils étaient commis.
Dans les clameurs académiques, au milieu des clichés de bon aloi,
face à une revendication culturelle d’où fusent bien des calculs, il faut
approcher les Marquises sur la pointe des pieds, à la façon de ces
aux doigts de plume; ou cambré vers l’arrière, comme le
dansèrent, au cours d’un festival traversé d'un doute immense, les jeunes
gens de Ua Pou. Seuls, avec retenue d’abord, puis timidement, sans
mensonge, jusqu'à la transe arc-boutée finale, et cette chute rauque,
suppliante et dérisoire, « mata pia pia », ils osèrent congédier les
ambiguïtés, et étirer leur corps de muscles tendus par un jeté arrière sec,
brutal, provocant, instable et pathétique. »
danseuses
Tuo Te Ama
juin 2002
222
c-
Raiatea entre blues et zen
«...
mardi
Le
Raiatea village a un peu vieilli, mais son paysage s'est étoffé
heureusement d’arbres vigoureux. PR l’a assemblé il y a dix ans déjà. Ce
patriarche entreprenant et flamboyant régnait sans partage sur une famille
étendue. On ne l’aperçoit désormais guère. Il est tout entier absorbé par ses
fonctions municipales nouvelles. Des touristes fidèles fréquentent cette oasis
de
quiétude, bien ventilée par la brise du jour, rafraîchie par celle qui
descend en soirée de l’imposante baie de Faaro’a. D’anciens travaux de
dragage du lagon ont laissé émerger ça et là quelques résidus de leurs
succions
voraces:
la nature
a
lentement repris ses droits et verdi ces
verrues, en de petits îlots de charme (il en existe un autre, plaisant décor,
entre Tahaa et Raiatea). ‘Opeha est ainsi devenu une petite agglomération à
elle seule. Elle n’abrite il est vrai que les activités de familles parentes.
Alentour, rien ne heurte vraiment le regard du promeneur. La scène est
calme.Le lagon, tranquille et presque désert. Le paysage n’est pas
bouleversé. Les collines en surplomb sont peu saignées. Quelques
bâtiments publics ou religieux d’allure incertaine jalonnent bien la route de
ceinture qui serpente de Avera à Uturoa. Mais l’impression générale
première est de soulagement. Il fait encore bon respirer sous le vent
persistant de cette côte de Raiatea.
Y vit-on avec bonheur? L’un vous détaille le catalogue des charmes bruts de
la pêche, du surf, de la voile, des motu, du sanglier « atoa », des espaces,
des randonnées de montagnes... Un autre vante le coût de la vie modéré,
l’aisance que procurent les fréquences du transport aérien, la disponibilité et
le confort des liaisons maritimes rapides, les soirées de télévision, demain
complétées de Canal +. Un troisième envisage tout bonnement de revenir
dans cette île où il naquit, lassé des bruits de Tahiti, et de son atmosphère
polluée.. (« je te mens pas, Joe, quand je débarque à Papeete, j’ai les yeux
qui chauffent »). Tous communient dans une appréciation un peu béate de
jours heureux à couler entre terre et mer. Bien sûr, .il faudra s’échapper de
temps à autre, vers Hawai’i et Las Vegas, destinations à la mode.
Inéluctable syndrome de l’insularité. Mais tous comptes faits, c’est peut-être
223
bien ici qu’il faut vivre, et même y finir sa vie, dans l’improbable mais douce
chimère de la vie « d’avant ». Ra'iatea est le sanctuaire des projets barrés
par l'horizon brumeux des confuses aspirations... »
«
...jeudi
Moment plein d'enseignement, que cette rencontre de papa P. et de WM,
père de I’ adoptée. Le dîner, servi sous les étoiles était presque achevé.
La contenance des deux hommes n’est naturelle qu’en apparence. Elle
prend même un air de solennité opportun: un parent de WM vient tout juste
de décéder en France. Puis c’est le stupéfiant monologue de ce dernier: en
français, un peu hâbleur, foucades et éclats de rire, sujets saccadés,
pittoresques, comme pour masquer ce qui se résume en réalité aux frasques
d’un joyeux bon-vivant: WM s’époumone à démontrer que les saveurs de la
vie n’ont pour lui aucun secret... Il s’exprime en
français, comme il peut, et
parfois en reo de Raiatea qu'il accentue avec à-propos pour ce qu’il veut
mieux faire valoir en y recourant. On est frappé par ce basculement
fréquent
du langage, et qui ne résulte pas nécessairement de
l’inaptitude à trouver les
mots qui conviennent. Plutôt une démonstration
délibérée, lancée en
bravade, « tata'u taora », comme pour se mettre au niveau de P.... »
,
«
Metua faa ‘amu », les parents
nourriciers, et dédoublement affectueux,
traduction qui éliminerait bien des niaiseries sur
l’adoption, (un jugement
supérieur d’appel de Papeete énonça même quelques
attendus saugrenus à ce sujet, assimilant l’adoption à un
quasi-contrat,
notion dont l’application fut justement
critiquée ). Le cas le plus fréquent,
alléger le fardeau trop lourd d’une famille amie, parente, ou simplement
connue, n’a pas d'autre traduction que cet état de fait même. Comme l'est le
cas symétrique, pour
prendre soin d’une personne âgée dans sa solitude.
Cette relation, encore très répandue, est si familière
que personne ne devrait
se torturer l’esprit à son
sujet. Parodiant à peine Valéry, on dira que le travail
de ceux qui prétendent abusivement
s’occuper de ces choses-là n’est en
réalité que la recherche laborieuse de cela même
qu’on sait naturellement.
Scène-témoin: dans la presqu'île de Tahiti, à Vairao, on fête les 80 ans du
plus âgé d’une famille, en octobre 1996. Y est convié M., adopté tout enfant,
mais éloigné depuis 50 ans. A la fin des discours, on entend ceci : «
tous,
savez que M. fut
adopté par marna, décédée. Près d'ici, elle lui a réservé
une parcelle de terre, il
y a 50 ans maintenant. Elle est toujours là. »
ancien du tribunal
224
Prodigieuse institution, celle qui se propose de securiser l’adopté, et d'en
prolonger l'assurance pour deux générations ! Les années passent, les
moeurs évoluent; mais des pans entiers des comportements traversent les
temps. Ainsi reconnaît-on le génie, propre à une culture, à l’abri des assauts,
se perpétuant comme un fait de nature, sans cesse renaissant. Raiatea
reste, devant ce phénomène, sereine et zen.... »
«
....A la diagonale de la table,
le visage impassible de papa P., un peu
ébaubi, comme absent du brouhaha, mais jetant sur l’assistance un oeil
plissé de légère ironie. Pas un mot, quelques frémissements des doigts, des
volutes de bison, et toujours cette respiration sonore, qui pouvait parfois
signaler quelque impatience, ou un commentaire muet.
Contraste frappant:
le balayage en envolées bruyantes de l’un, l’attention
inarticulée de l’autre. Y avait-il de la gêne face à la tendresse retenue? On
assistait ainsi
à
affrontement feutré. Au vrai, les
paroles en
indulgents. P., quant à lui,se
mit à murmurer un « ‘e peu no rapae mai », ces comportements d’ailleurs,
comme pour justifier son propre étonnement. On pouvait finir par croire
qu’on assistait à une rencontre de deux inconnus... »
comme
un
rafales s’adressaient à nous autres, auditeurs
En face, un jeune
homme du même âge, fils de WM, volubile et
précieux, usant de ces tournures de phrases typiques des « demi », selon
l’appellation courante, et qui doivent être décodées continûment. Dans la
même envolée, les expressions en français sont ponctuées de mots en reo
de Raiatea. Seule certitude: l’assemblage en phrases, d’ailleurs décousues,
a ceci de déroutant qu’il ne garantit pas la formulation claire de ce qui est
prétendument exprimé..‘.(on peut être perplexe: vanité des méthodes
d’enseignement ? paresse ou je-m’en-foutisme ? imbrications laissées aux
soins du hasard? lacunes insurmontables? On comprend mieux
l’imperméabilité du jeune J,, dont la famille n’a pas ressenti le besoin de
s’exprimer autrement que dans la langue d’héritage. Sans doute, le
caractère concentré du village de Parea, entre collines et temple sur la mer,
induit-il une fluidité plus grande de la langue de toujours: les travaux de
culture, la pêche et les plaisirs d’antan qu’accueillait chaque soir le fare
d’une esplanade réservée, contribuaient à la perpétuation du parler familier.
Donc décodage laborieux, indispensable et pourtant décevant.
«...
225
Il en va de même, mais sur autre plan, du langage des regards, comme ce
qui
se passe ce soir. Echange d'abord impassible, hormis un léger
haussement de sourcils, comme toujours... Puis un contraste frappant: chez
J., la lente succession des phrases en tahitien, courtes, percutantes,
ponctuées de battement des cils, de palpitations des narines, de mâchoires
qui mastiquent les interjections, des lèvres qui boudent d'incrédulité ou qui
se serrent pour convaincre et insister sur un
point. Riche de clignements
subtilement entrelacés, distendus, rétractés: le visage aux aguets est pur
langage, économe et exhaustif. Il dispense souvent du recours aux mots,
hors les interjections. En face, un français incertain, aux formules insensées,
prétention de savoirs, clamés haut et en désordre, scandés de mains
incontrôlables. Dans les deux cas, comme une barrière qu'on s'emploie à
étayer. Sarabande d’ambiguïtés.
Mais ce chassé-croisé des langues, à lui seul n'explique pas entièrement
expressions différentes. L’un recourt aux images en raccourcis bilingues gauchement empruntées aux feuilletons télévisés en vogue. L’autre
bat le rappel de formules saisissantes de sa langue de Huahine, volontiers
légèrement ironiques. Mon propos est de t’impressionner, martèle l'un. Le
mien est de te raconter à ma façon, avec mes mots, réplique l'autre, « o vau
tei parau atu nei ia 'oe ». Par quoi l’on peut reconnaître des
comportements
courants: l’étalage sans vergogne d’un état d'esprit,
côtoyant sans le
comprendre l'essoufflement d'un genre de vie. Dans les deux cas, une
évidente inaptitude à rencontrer l’autre sur le terrain du sens. La
langue,
« faura’o no te ïte e te
paari », vecteur du savoir et de la sagesse, semble
parfois abdiquer. Ainsi de la société d’aujourd'hui, si visiblement désarticulée
entre réflexes d’altérité saupoudrés de dédain, et manifestations de dérision
non dénuées à leur tour d'un certain
mépris... « 'aitoa », « taata hum ‘e, »
« ua
parau hia atu » « ‘ohipa ratou ia » émaillent ces réactions en retour. A
ces
fleur de peau, ces relations font naître des animosités mémorables dont l’île
est en permanence écorchée... »
«...
Bien isolées, très souvent délibérément, les vieilles
gens de Raiatea
refuge de la tendresse, (d’où vient ce
privilège, dont sont dépourvus et la jeunesse, et l'âge adulte ?). Elles
recèlent des trésors d’indulgence. Parce qu'elles savent, elles ne disent
plus
rien, pour notre malheur. Et emporteront avec elles, trop tôt toujours, ce
lourd regard apaisé qui éclaira leurs jours
comptés. « ua tae i hoa ia i te
sont le dernier, peut-être aussi le seul
226
‘oti’a »: allusion résignée aux limites de toute vie. Prélude aussi à l’anxiété
de ce qui pourrait s’ensuivre: car le chagrin est vite emporté par le calcul.
Les allocutions étaient
pourtant belles, les voix rauques d'émotion, les
prières abîmées dans le recueillement, la majestueuse lenteur des chants
attestait que pour ceux qui sont là, la vie s’est rassérénée un moment. C'est
sans compter avec les desseins cachés et les convoitises en latence. Les
« pure fetii », censés unir dans la dernière
prière les parents et amis,
sonnent au contraire comme le tocsin de la feinte. Voici venu le temps de
l'éxégèse des comptes, des dires, des documents jaunis et des déclinaisons
de parenté, et recours, spontanné ou non, au « ti’aau », préposé au
déchiffrage. Macabre blues de la fiction familiale.
On vivait très vieux à Tevaito’a. C’est un sujet continu d’étonnement. Y a t-il
un
secret de cette longévité ? La très vénérable A. disait qu’il fallait venir à
elle pour,
raccourci, « haapii i te ‘e’a », qu’elle nous montre le chemin.
Décomposant les mots avec patience, leur insufflant en faibles bouffées la
gravité de sa voix brisée, la très respectable aïeule atteindra sans doute
l’âge de cent ans. Une sorte de don de prescience l’habitait. On se
souviendra longtemps des augures qu’elle annonçait avec une tranquille
assurance.
Clin d’œil tendre : grand’mère, comme nous l’appelions avec affection,
assise au milieu de ses formes à chapeaux, régentait la maisonnée de sa
voix douce et chantante. C’était en un coin de plage isolé, à Tevaito’a. La
maison, « à étage », donnait des signes de délabrement. Des rideaux de
faraoti » blanc éventait les chambres un peu sombres. Les enfants
étaient
préposés au nettoyage de la cour, le jour. En fin de journée, on était mobilisé
au « tieraa pape », l’eau qu’il fallait aller chercher à l’entrée de la vallée: une
canalisation de tiges de bambou avait été branchée au pied d'une petite
cascade. On s’y baignait bruyamment, avant de remplir les seaux, portés
deux à deux sur un solide bâton posé sur l’épaule. Le rite de la tisane de
feuilles d’orangers accompli, les ombres vacillaient à la lumière d’une lampe
à pétrole, tout juste de quoi éclairer faiblement le verset biblique dont la
lecture rituelle précédait la nuit de tous les effrois. Seules les nuits noires de
« tupa’i raa ‘e i’a » excitaient notre marmaille: les rougets scintillaient au fond
de la pirogue, on irait au marché de ’Uturoa demain, il ne fallait surtout pas
s’endormir, le « poti » s’arrêterait un court instant sur le ponton, vers trois
heures du matin. La terre bordant le littoral, le « bord de mer » comme on dit
encore, a été morcelée, causant quelques récriminations qui ne sont pas
«
227
toutes calmées.. Un temple, côté montagne, achève de donner à cet endroit
un air austère et
renfrogné. Plus loin, sur une autre terre familiale, à Marahi,
singulière pierre monumentale, striée comme d’une chevelure, témoigne
de ces correspondances qui enracinaient l'être à la terre, dans les
temps
éloignés. L’ayant revu naguère, cela était apparu encore plus
évidemment :une grand’mère avait donné à sa fille le beau nom de
Teniurouru, le socle de la chevelure, justement.. Et le très vieux et très sage
T. qui me montrait la pierre- personne de dire : « te tumu i tono ’oia ia ‘oe
teie ia: te i’oa teie ’ofa’i, te i’oa ia ‘o to ‘oe marna ». Longtemps, le souvenir
une
,
en
frissonnera de blues.
Figures
CR enseigne le reo ma’ohi. Il est issu d’une famille qui semble prédestinée :
deux de ses frères font de même, avec une passion communicative, une
science appliquée et une méthode austère mais rigoureuse. Naguère, l’un
d’eux publia un livret rouge, humble et discret : il continue à remuer bien
d’entre nous, comme un caillou de feu
pour guider nos pas sur le sentier
pourquoi de notre langue. Son enseignement, on l’observe avec un
mélange de respect et d’admiration, tant son audace est grande, et
novatrices ses dissections. Il lui arrive de publier des essais- frontières :
l’essence de la langue y fait accéder à la spiritualité. Dans son lointain
district de Tevaito’a, en proie récemment à des contestations qui n'étaient
pas uniquement religieuses, il court comme un air de méfiance générale,
lacérant jusqu’aux familles, faisant resurgir d’antiques querelles mal
guéries.Des tribunaux lointains sont saisis. Des politiques empressés s’en
mêlent. Des autorités religieuses perplexes s’impatientent. On y décèle
comme le soubresaut d’une région de l’île déjà fléchée par l'histoire. Les
anciens rappellent avec émotion que lors de I’ arrestation du « rebelle »
Teraupo, les femmes éplorées se précipitèrent à la mer et se coupèrent les
cheveux. A cette résistance pugnace puise peut-être ce particularisme
ombrageux. Aujourd’hui le marae Ta’inuu s’est endormi, privé des pierres de
son ahu, dont les troupes françaises se servirent pour édifier leurs
barricades. Il voisine avec le temple des imprécations présentes. Et c’est
plus qu’une image. De l'avis répandu, le malaise ambiant ne se résoudra
que par le patient appel à l’intervention localisée au niveau de l’archipel
solidairement saisi: ainsi se résolvent les querelles...de clocher. Ici, plus
qu’ailleurs, le temps, s’il est le tréteau des événements, s’il érode le présent,
,
du
228
le rend
aussi
plus perméable aux parlers familiers, aux idiomes qui
rapprochent. L'intimité du sens des mots est la hantise du temps
d’aujourd’hui, à Tevaito’a. Blues du » ‘amuiraa », bien-être d’être ensemble.
Le sens des mots. L’aveu des mots. Le récit des mots.
du
sens.
La réminiscence du
L’antique résonance
La réverbération du
sens. Parfois,
tragiquement, rappellent que leurs origines ne sont ni fortuites, ni
innocentes. « Te one ’aputa », ce coin sableux dont on doit se souvenir, car
il s’est passé en ce lieu un événement mémorable. Etrange coïncidence ?Un
éboulement meurtrier vient d’y endeuillir trois familles. « Te one tere »,
naguère, à Huahine, « le sable qui va », cruel lui aussi. « Te one tari », d’où
le sable se déplace, macabre souvenir aussi.
Mais la mémoire n’est pas vénérée. Et le souvenir est évanescent. Parfois
pourtant, la mémoire de papa P. s'éveille à la pêche, au poisson, à la mer, à
leurs complicités. Alors cette mémoire-là, c’est un puits de mine de mots
clairs, précis, uniques en leur emploi. Leur sens est in susceptible de
substitution. Cette opération de forage de la mémoire conduit à ce qui
entoure le « ro’a », l'essence de ce qui est. Et c'est un très émouvant et très
glorieux élan, cette plongée vers le « hi ro’a », précisément, cette
sens.
convocation lancinante de l’essence du sens. Sans doute faudrait-il aussi un
jour consacrer autrement, comme ci-après, la vallée de« faa ro’a ».
Signes et symboles admis, conventions et analogies entretenus, transmis,
sans doute aussi manipulés par des préposés, tenaient lieu de
panoplies de
références, de recours, de dépositaires des connaissances utiles ou en
réserve. Le rite « haa ro’a ro’a » n’est plus que celui de la récitation neutre
de documents écrits à la hâte, et vite mis à l'abri. De quand datent ces
documents jaunis, ces vastes constructions généalogiques soigneusement
enroulées et déposées au fond d'une malle de voyage, ou suspendues à un
panier de « pae ‘ore », fragile dépositaire tressé de pandanus ? Quelle
succession d’avatars ont abouti à ces vastes constructions foncières,
bordées de signatures indéchiffrables, et de patronymes au cordon ombilical
perdu, et aux rattachements disparus ? Le phénomène est si répandu qu'on
se met à espérer qu’un jour une équipe tahitienne, ou marquisienne, ou
autre du pays .s’approprie ces témoins difficiles d’une époque où l'anxiété
d’être cherchait refuge dans ces laborieux échafaudages. On vient d’installer
une commission de conciliation foncière. Comment imagine-t-on parvenir à
concilier tant d'inconnues ? Il y faudra un patiente imprégnation par ce qui
n’est consigné que dans la conscience collective, l'inconscient convoqué
229
opportunément, et le mercantilisme qui ronge les jours nouveaux. Nulle
instance d’appel aux vieilles pratiques instituées ne peut être désormais
invoquée. Ainsi, qui dira la genèse et l’évolution de ces alliances de
transmission foncière, par quoi les femmes se faisaient vecteurs des
appropriations, procurant ainsi un surplus de mana à l’homme et au groupe
bénéficiaires des terres nouvelles ? On en trouve maints exemples en cette
île privilégiée à qui cherche à comprendre. On s’explique mieux alors
certains accaparements, ie fondement, sinon la légitimité, du moins
l'ascendant de certains groupe du reste faciles à recenser.
Raiatea n’en finit pas d'être sédimenté: des strates encore insoupçonnées
fondent à notre insu des comportements dont les archétypes, leur évolution,
leur teneur changeante, leurs fonctions écartelées imposent une
gymnastique dont les clés sont encore à découvrir. Y a-t-il d’ailleurs une
communauté de Raiatea ? L'engourdissement qui alourdit l’air et les visages
le long de la côte, où languissent Opoa, Hotopu, Tamapua, Fareatai et audelà Vaiana’ae, la troublante splendeur de la baie de Faatemu et la
rugueuse Fetuna au vent : tout signale une sorte de partition des mentalités,
et les conversations font allusion à ces parties ténébreuses de l’île, de
« huru ‘e » à « ‘oviri ».
Des travaux de remodelage de la route de ceinture
vont les rendre moins étranges et leur enlever, hélas ! cette part de mystère
intrigant qui les enveloppe encore. Blues du « ’e ho’i », du pourquoi et du
,
c’est ainsi réunis... »
«
...
«
Fenua », « reo », « taata » sont trois bouées auxquelles s’agrippent
bien des ressentiments: c'est vrai qu’on en n’a pas fini de requérir la matrice
formée de la terre, de la langue, et de l’homme pour déjouer les maléfices
associés
aux dénigrements. «Tau etene » époque des ténèbres, «peu
pratiques désuètes, « ohipa faufaa’ore », choses sans intérêt,
« taime mau’a »
perte de temps: les expressions ne manquent pas à la
pernicieuse entreprise de récusation. Cependant que surgissent ici et là, de
plus en plus souvent, des véhémences de plus en plus vindicatives et dont
résonnent les demeures en apparence paisibles de i’île. On a tenté ailleurs
d’insérer ces turbulences dans une lecture historique du pays. Les notations
présentes ne sont qu’évocations... »
tahito »
Vendredi
Il était environ 16 heures quand papa P. résolut d’aller pêcher. J.
l’accompagna. Ils en revinrent à l’heure tranquille quand le lagon se prolonge
230
à l’horizon et forme une
nacre irisée avec son couvercle de ciel gris, et que
la baie va se rétracter dans la nuit. Ils approchèrent du rivage avec cette
lenteur silencieuse, malicieuse, signe que la pêche a été bonne.
Il en va
toujours ainsi des pêcheurs du lagon. Leur vraie satisfaction est qu’on aille à
leur rencontre, qu’on s’émerveille, que fusent les acclamations, que leurs
prises soient commentées par eux-mêmes, à chacune son effet, sa relation
pittoresque, les ruses et la capture qui lui sont propres. A table, il faut aussi
laisser au pêcheur le soin de décrire avec un discernement amusé les
saveurs du moment: y entrent les phases de la lune, la température de la
mer, ses mouvements et ceux de la brise, le tout influençant le
comportement du poisson, son aspect, sa préparation et sa présentation, et
ses saveurs.
Cette soirée fut ainsi celle des « tarao », des « 'api », et de quelques autres,
robes mouchetées et ailettes grises. Un plaisir engendrant un autre plaisir,
on
fit le tour des goûts et préférences de chacun. Mais on convint que le
toheveri » était
l’empereur des mers et du palais; que les « ti’amu »
rivalisaient avec les « para 'i »; que le « nehu » (variété d’anchois ?) était
«
bien entendu un poisson à part, qu'on apercevait encore vers Vaiana’ae. On
disputa longuement des mérites d’un bain rapide dans du « faarara », lait de
coco pur, saupoudré de curry pimenté; ou d’une marinade à peine citronné;
ou encore grillés au gros sel en trois minutes; la chair du « nehu », presque
un alevin, translucide argenté, est fragile et se dépiaute le long d’une arête,
délicatement, entre le pouce et l'index, avant d’être gobée en soupirant...
Blues du « ta tatou maa », supériorité consacrée des menus ainsi
composés, transmis intacts, du fond des années...»
Tuo Te Ama
avril 2002
Les écrits et extraits des Journaux de Tuo Te Ama, « exilé intérieur », ont été
transmis par Alexandre Moeava ATA, et publiés avec la permission de l’auteur.
231
INTERVENTIONS sur la LITTERATURE POLYNESIENNE
SALON DU LIVRE
(mai 2002)
Flora Devatine
Oralité, oraliture, Littérama’ohi
Daniel Margueron
1960-2000 : Quarante années
de Littérature en Polynésie française
Bertrand-F.Gérard
Propos
Oralité - Oraliture - Littérama’ohi
«
Oralité », « Oraliture », ces mots, à l’instant, résonnent en moi
qui me restent en mémoire après l’instant d’une conversation
qui eut lieu hier, a eu lieu ce matin,
Ce sont de ces mots qui appartiennent au passé mais qui,
inlassables, lancinants, vous collent, vous poursuivent,
Et à l’instant de maintenant, ici, où je dois en parler, c’est sur eux, en
définitive, que revient - (le thème étant imposé) - et que se fonde le présent
Le Présent de la littérature polynésienne.
comme ceux
Alors, qu'est-ce que cette oralité pour que le présent que je désigne
se fonde sur elle ?
Et qu’est-ce que l'oraliture ?
L’oraliture, ensemble des récits, des oralités, une façon particulière de
laisser des traces dans les mémoires par la voix qui imprime et tatoue les
récits dans les esprits !
Oralité des
langues, des traditions, des récits, des poèmes, des
chants, des remèdes, des discours, des adresses,
Oralité, «... des origines et de l'élaboration de la pensée et de la
société des hommes, vivante, dynamique, mouvante, chantante, dansante,
conteuse, nourricière, pêcheuse, cultivatrice,
Artiste,
Oratrice,
Dans ce qui est dansé, chanté, mis en pièce, mis en musique, rythmé,
toéréé, pahuê, ramé, surfé, couru, marché sur le feu, intronisé sur le marae,
lancé par javelots, verbalisé, crié, écrit,
232
Commentaires, prédications, exhortations,
Tout comme dans ce qui est murmuré, balbutié, tu. » (exrait :
« Oralité », Oct.
2001)
Et la pensée ? La pensée, Mana’o, ou pouvoir de creuser !
La pensée, cette chose qui insiste et qui va avec le creusé, le sculpté,
le gravé,
le buriné, et avec le chanté, le dansé, le scandé, le frappé, le
sonné, le résonné, avec le tatoué et l’écrit, profondeur et hauteur,
Répondant au souffle, à l’écho, à l’appel, à l'énigme du trou dans
lequel se subtilisent puis se cristallisent peu à peu, avec le temps et le talent,
les cris durs de la pensée.
Et c'est la raison de la présence, dans le premier numéro de
Littérama’ohi, d’auteurs, d'artistes venant d'autres domaines de la culture et
n’ayant qu’un lien lointain avec la littérature polynésienne,
Ce qui peut donner à penser qu’il y règne une certaine confusion.
Il n’en est rien !
C'est que la littérature polynésienne ne peut être abordée sans l’étayer
sur ses assises humaines, sociales, culturelles,
historiques.
L’existence et la reconnaissance de l’expression littéraire en Polynésie
passent nécessairement par la connaissance et par la prise en compte de
tous les aspects de la vie de la société polynésienne, telle que celle-ci est
pensée, organisée et vécue par les Polynésiens aujourd'hui.
C’est dire qu’il faut dès lors, en vue de son avancée délibérée dans le
nouveau domaine de la
littérature, appeler à revisiter faits et gestes de la vie
des gens,
les lieux et modes d’expression de la pensée créatrice
polynésienne, que ce soit pendant les multiples rassemblements religieux,
politiques, qu’à l’occasion des événements culturels propres à la société
polynésienne contemporaine, à la fois traditionnelle et moderne, dans ses
formes et ses manifestations,
Il faut revisiter ce qui est jusque-là du domaine de l'oralité mais qui ne
peut être saisi que si les interlocuteurs de part et d’autre s'expriment dans
une
langue comprise des partenaires, avec un esprit disposé et disponible,
apprivoisé, confiant enfin,
reconnu et reconnaissant,
233
I! faut créer ce qui favorise l’ouverture,
permet l'accueil dans le fare
mental polynésien, et rend l'échange possible.
Si l’on s’en tient à la littérature au sens occidental et académique du
terme au 21°
siècle, il est clair que le nombre des écrivains polynésiens
n’excéderait pas les doigts des deux mains,
Or la littérature polynésienne ne peut pas être appréhendée ici comme
ailleurs, c’est aussi cela qui en fait sa spécificité, du moins, aujourd'hui.
En fait il s’agit pour l’heure de reconnaître une conscience polynésienne
existant depuis toujours et ne s’exprimant qu ‘aujourd’hui après une longue
traversée du désert, arrêtée qu'elle était jusque-là par des préjugés et son
classement, pendant longtemps, en tant que pensée frustre, superficielle,
puérile,
Tout ce qui
l’empêchait de s'exprimer, pendant que consciente, elle
était, d’un jugement reposant sur l’ignorance ou la non conscience de
l’existence d’une réflexion polynésienne en constant approfondissement et
renforcement, comme ailleurs,
Mais c'était alors un mouvement interne échappant à l’attention de ceux
qui s’en tiennent à la surface et à l’apparence des choses, des gens,
Une pensée
polynésienne qui ne s’est jamais coupée de sa source,
quand les Polynésiens eux-mêmes croyaient, imaginaient leurs
origines, leurs racines oubliées dans le « po »,
même
Une pensée qui existe et résiste envers et contre tout, parfois dissoute
ou endormie,
parfois éveillée et attentive, confiante en son heure.
Mais c’est aussi par ailleurs, une pensée qui existe de façon éclatée,
éparpillée dans la vie, dans les différentes manifestations de l’homme
polynésien, et dans le langage au quotidien.
Or le propre de la littérature écrite, le propre des écrivains de tout temps
et en tous lieux est aussi d’exprimer ces états d’âmes éclatés,
explosés,
éparpillés, défragmentés,
Des états qui portent la marque presque palpable de trous énormes à
l’intérieur des corps et des esprits, celle invisible, cachée, retranchée d’un
234
sentiment de confusion
par intermittence, de sentiment d'inexistence,
d'absence d’identité, de décalage, de non concordance, de frustration, de
non
être,
Tout cela, jusque-là insaisissable, parce que ia pensée éclatée,
dispersée ne s'exprime que dans son groupe, dans sa famille, en vase clos,
dans la solitude et la violence de son être et de ses corps.
Aussi pour l’approcher et la saisir faut-il
aller à sa rencontre, pour
l'entendre, la lire dans tous les lieux de manifestation d’événements sociaux
et culturels dits traditionnels et modernes des Polynésiens, dans toutes les
formes d'expression modernes de son dit, de ses faits et gestes, de ses
chants, de ses danses, de ses tatouages, de ses sculpteurs, de ses orero,
de ses colères, ses violences,
Ces dernières étant à la recherche de lieux de dépassement d'ellesmêmes
et
de
transformation,
en
toiles,
en
écrits,
en
gravures,
en
photographies, en théâtre, en chants, en danses, en musique, en rythme, en
sonorités et résonances subtiles.
Il
s'agit donc de réunifier les fragments de l’expression de cette
conscience, passage obligé pour qui cherche à comprendre, à en avoir une
vision globale de cette pensée, avant d’aborder le domaine spécifique de la
Littérature proprement dite, au sens moderne, occidental, du terme,
Mais une littérature qui se révélera assurément avec une empreinte
particulière, celle des hommes et des femmes de la Polynésie française,
Des fragments qui sont des « peho », des « vao », petites vallées
intérieures difficiles d’accès, mais à rechercher, parce qu’elles enferment
des vivres de la culture polynésienne,
Et ce passage est nécessaire. !
Par ailleurs, il est vrai que la littérature polynésienne jusqu'à présent ne
fait que poindre le bout de son stylo, de son crayon fetu’e, dans tous les
sens du verbe !
l’écriture polynésienne a commencé avec les
premières pages d’écriture sur la plage, à l'école, écriture de lettres, écriture
de chants, écriture de commentaires bibliques, écriture de récits familiaux,
Comme il est vrai que
235
écriture de chants de geste, écriture des puta tupuna, des
généalogies, des
recettes médicinales....
Et au-dessus de tout, l'écriture de leur nom.
Comme il est vrai
qu’il y a eu quelques ouvrages publiés par des
Polynésiens au début du 20° siècle,
Et que
les premières publications annonciatrices de ce que l’on va
désigner sous le nom de littérature polynésienne ne voient le
jour qu’à la fin des années 70, sans que cela n’ait soulevé d’intérêt particulier
pour ces tentatives d'auteurs polynésiens.
commencer à
En dehors de quelques textes dans un ouvrage de Lectures
polynésiennes, ou une mention dans des thèse de doctorat, de premiers
extraits plus conséquents dans une revue des littératures
francophones,
Des articles sur la littérature polynésienne,
Tout récemment la première anthologie de la littérature polynésienne,
Mais d’une façon générale ces mentions ne se départissent pas d'une
forme d’amalgame entre les écrivains de passage en Polynésie ayant écrit
sur
la Polynésie et les auteurs d’origine polynésienne :
il y a peut-être à
spécifier que les premiers étaient des écrivains français de l'exotisme faisant
état de leurs mythes, de leur vision du monde, de l’autre vu par eux, droit
que les Polynésiens leur reconnaissaient, bien qu'en s'y sentant piégés.
Comme il est vrai que l’organisation de concours littéraires, depuis la
mise
en
place de l’Académie tahitienne, reprise il y a deux ans par le
Concours Prix du Président, l'organisation de concours de poésies dans les
écoles, de Concours « vive l’écrit » en milieu scolaire, de concours de
nouvelles pour les jeunes et les moins jeunes, organisé par le Journal les
Nouvelles, de Cours et de Concours de ‘orero par des associations
culturelles, par des écoles, par le Ministère de la Culture, par le Ministère de
l’Education, à la MJMC ou au Conservatoire de la Musique, des Chants et
des danses,
Comme il est vrai que la publication des récits recueillis par le
Département des Traditions orales,
Sont des événements qui encouragent, agissent dans le sens de
l'enracinement de la littérature polynésienne écrite,
236
a
Comme il est aussi vraisemblable que la parution d'articles tels que « Y
t-il une littérature ma'ohi ? », « Dans quelle langue écrire en Polynésie
française ? », suivis d’autres articles (voir Dixit), ait eu quelque effet dans la
reconnaissance progressive de la littérature polynésienne des écrivains
francophones,
Du fait même d’en avoir parlé.
Enfin la mise en place du 7° Salon du Livre Outre-Mer consacré pour la
première fois et spécifiquement à la littérature du Pacifique (13-14 octobre
2000 à Paris) puis la soirée consacrée à la poésie polynésienne à la Maison
de la Poésie au Théâtre Molière (mars 2001 à Paris), emboîtant le pas aux
salons du livre de Ouessant,
Et l’intérêt de
plus en plus manifeste des Universités françaises et
étrangères, pour la littérature polynésienne, témoignent eux aussi aux plus
hauts niveaux, tant territorial que métropolitain, d’un changement de
comportement, d’une évolution dans les mentalités.
C’est donc
au
carrefour de
ces
rencontres, de ce foisonnement
d’intérêts que s'est faite la mise en place de la revue Littérama’ohi pour
répondre à la demande de reconnaissance de ceux et de celles qui depuis
trop longtemps déjà acceptent de s’exprimer dans la danse, dans les chants,
dans les arts,
Et de plus en
plus prennent le risque de s'écrire, de se dire, et de
passer à la publication de leurs écrits,
Une demande de reconnaissance de leur existence et de leur identité
en
tant qu’auteurs,
créateurs polynésiens dans leur réalité d’aujourd'hui,
d'hommes, de femmes aux racines multiples, diverses, croisées, mêlées,
entremêlées, emmêlées, implantées, enracinées en terre polynésienne,
Car ils ont à en dire et à transmettre,
Un enracinement et une évolution, à la fois, dans lesquels ils veulent
s’engager plus ouvertement, plus délibérément,
Avec pour l'heure, des ressentis de leur existence ou de non-existence,
des sentiments divers d' identité
ou
de
non
identité, de violence, de
turbulences,
Mais aussi des prises de conscience, des crises de transcendance, des
joies et des bonheurs,... des choses qui sont dites, partagées, traversées,
ré-accordées, confortées, mises en résonance,
237
C'est en cela que ceux qui ont quelque chose à en dire, comme les
artistes, les créateurs, ont leur place dans la revue Littérama’ohi lancée par
sept écrivains polynésiens,
Ecrivains et artistes qui, souvent seuls, font la traversée du désert,
Certes, en premier lieu pour eux-mêmes mais aussi pour le groupe
social, auquel ils appartiennent,
Et c'est alors quelque chose de l’ordre de ce que nous disions déjà en
1977 en comparant les générations d'alors aux « tara'ehara », aux « pua’a
tapena », ceux qui s’offrent en sacrifice, et sont sacrifiés, pour que la
Conscience polynésienne se perpétue, naisse et renaisse, évolue, soit
féconde,
Et c'est en cela et avec cela que les Polynésiens peuvent rejoindre
d’autres compagnons de route, ces voyageurs dans l’imaginaire de la
créativité,
De la création d’œuvres esthétiques de l’esprit,
A partir desquelles se mesure et se fortifie son « pa'ari »,
le « pa’ari
Polynésiens, caractéristique de la maturité et de la qualité
intrinsèque du bois,
C’est à dire « sagesse, savoir et connaissance » qui viennent de leur
ro’a », des
cœur, de leur intériorité, de leurs racines, de toutes leurs racines de toute
origine,
De
choses
qu’une fois devenus « ta’ata pa’ari », ils pourraient
exprimer dans les écrits, dans des dits, qui à partir de maintenant devraient
être systématiquement transcrits, écrits.
ces
Il devrait en être ainsi des commentaires
bibliques exprimant les
chemins par lesquels passent la pensée, la réflexion qui poussent dans leur
développement, leur approfondissement.
Si tous les Polynésiens qui commentaient les versets
bibliques
pouvaient être lus, on se rendrait compte, au delà de l’objet premier, biblique
du commentaire, de la richesse de l’expression et de la réflexion de ceux
qui
ont été formés à la prise et à l’exercice de la
parole, et en sont devenus les
maîtres,
Et l'on aurait de très nombreux écrivains
polynésiens, bien
entendu, de langue polynésienne, en l’occurrence tahitienne, pa’umotu,
marquisienne, mangarévienne, rapa.
F. Devatine
238
1960-2000 :
Quarante années de Littérature en Polynésie française
Daniel MARGUERON
Que s’est-il produit depuis une quarantaine d’années3 en matière littéraire en
et
sur
la
Polynésie française? C'est dans un premier temps à une
classification des productions4, et dans un deuxième à une introduction
à la lecture des récits, que cette présentation entend brièvement s'attacher.
A l’aube des “nouveaux temps modernes” pour la Polynésie, c’est à dire au
début des années soixante, il existe deux segments de littérature “en" et
“sur” la Polynésie française :
1- une littérature traditionnelle orale en langues polynésiennes, qui fut très
partiellement transcrite au cours de l'histoire par certains missionnaires et
des érudits européens ou polynésiens (voir les bulletins de la SEQ). Cette
littérature, à travers ses genres particuliers qui ne recouvrent pas les
catégories de la rhétorique d’Aristote (faateni teni, anau, patautau, ute etc.),
s’exprime encore de manière directe au Tiurai, à travers les danses et les
chants, à l’occasion de certaines cérémonies familiales (mariage,
enterrement etc.), lors de la transmission de contes et de légendes, dans le
chant religieux (le tarava par exemple) et de manière un peu plus
3
La Polynésie a connu depuis les années soixante le desserrement de l'isolement géographique
(moyens de communication internes et externes), l'évolution des modèles et des conduites
culturels
(scolarisation, média), son implication dans les enjeux militaires mondiaux (essais
nucléaires) et la recherche d'une voie politique originale (autonomie interne).
4
Selon des critères associant l'une
ou
l'autre de
ces
composantes : langues d'expression,
origines ethniques et ancrage en Polynésie des écrivains, référents géographique et fictionnel de
l'écriture.
239
détournée, à travers l’art oratoire qui se réalise dans des discours officiels ou
encore
à travers les prédications religieuses. Elle puise dans les fonctions
expressives et poétiques du langage, et accorde une grande importance aux
règles de la prosodie (rythme, intonation etc.). Cette littérature est en
situation de survie, car elle fonctionne à partir d'un corpus figé, de plus en
plus ritualisé et décontextualisé ; elle se métisse également du fait des
influences extérieures, laïques ou sacrées qui occultent certains de ses
éléments. Dans les districts et certaines îles des personnalités “initiées”
reconnues ou auto proclamées, descendant intellectuellement des Arioi,
assurent, dans un contexte religieux, social et politique difficile, une
permanence culturelle mouvante. Cette littérature est l'expression d’une
culture-racines.
2-Une littérature que j’appelle
abondante littérature de voyage,
océanienne, composée d’une très
exotique et coloniale, écrite par des
étrangers (Anglais, Français, Américains etc.), qui a débuté avec leur propre
découverte des îles à la fin du XVIIT siècle. Elle a construit la renommée
mondiale de la
Polynésie. Cette littérature est celle de bailleurs et de
i’altérité. Elle s’est répandue dans le sillage des voyages de découvertes,
des navigations commerciales, missionnaires, coloniales et individuelles.
Elle est voyage et fiction, c'est à dire décentrement et imaginaire. Un univers
imaginaire productif a d'abord identifié les îles des mers du Sud à un mythe,
puis il s’est déployé un siècle durant à travers une abondante littérature de
facture exotique et coloniale à dominante sentimentale (idylle, fuite, exil,
renaissance, aventures etc.).
Cette littérature pose une foultitude de questions de tous ordres :
concernant l’identification des typologies littéraires, la nature des liens entre
la colonisation et la littérature, les rapports de la littérature et des réalités
insulaires, la réception de l’oeuvre littéraire et des représentations induites,
des questions également sur les contacts inter culturels, enfin sur les
procédés de fabrication de la littérature.
La production des années 1960-2000
En l'an
2000, il existe cinq segments de littérature en Polynésie, trois
apparus depuis 1960.
nouveaux segments sont donc
240
1- La littérature traditionnelle existe toujours, elle est moins vécue dans la
vie
quotidienne que liée à des moments de fête et de loisirs (usage
“ethnoludique”). Elle est devenue l'objet de recherches culturelles, liées à la
quête identitaire contemporaine. Cette littérature fonctionne aujourd'hui
comme une référence d’origine, comme l’un des
ancrages culturels maohi,
ou en tant que littérature première. Elle sert de
sujet de mémoires
universitaires, elle est activée lors des festivals des arts des pays du
Pacifique ou propres aux archipels ( Marquises, Tuamotu). Elle s’exprime au
travers des formes culturelles de la représentation (danses,
chorales) et
davantage
devient l’objet d’un discours (métalangage) : elle se trouve donc
intellectualisée.
2- La littérature océanienne demeure ; elle reste très abondante en terme
quantitatif de productions, et progressivement elle a diversifié ses genres et
ses modes d’expression. Aux récits, essais et romans se sont
ajoutés la
bande dessinée, la science-fiction, le polar etc. Ses contenus évoluent
également. L’exotisme polynésien se mue en exotisme du non-lieu.
3- Une littérature que j’appelle “néo-océanienne” ; elle est écrite
Occidentaux installés dans la durée
ou
par des
définitivement en Polynésie et
s’exprime à travers des récits de séjour, des romans, des nouvelles, de la
poésie. Pour la plupart de ces écrivains le français est la langue
vernaculaire.
4- Une littérature moderne
polynésienne francophone dite littérature
d’émergence, apparue dans les années quatre vingt. Ce phénomène de
"transfert” littéraire constitue un fait culturel majeur. Le français est
pour ces
écrivains la langue véhiculaire de cette littérature.
5- Enfin une littérature moderne écrite en langue
(s) polynésienne (s).
Peu de textes sont, éditorialement parlant, disponibles.
Les deux dernières catégories (4 et 5) sont regroupées aujourd’hui
par la
critique littéraire anglo - saxonne sous l’appellation de "littératures
241
postcoloniales5”. Ce terme renvoie à des littératures inscrites au sein de
cultures affectées par la colonisation et qui posent à la critique littéraire des
questions inédites.
1- De l’exotisme au non-lieu dans la littérature océanienne
Les récits à tonalité exotique (dans la forme et le contenu) existent toujours
Cl. Ener, B. Gorsky ou M. Bitter. L’aventure (B. Villaret), le voyage,
parfois sa parodie (J. Cl. Guillebaud, J. Meunier, J. Chesneaux) se fraient un
passage dans les archipels. La Polynésie inspire encore le roman historique
(.C. Geslin, M. Peyramaure), parodique (R. Gary), sentimental (Harlequin) et
érotique (P. Howard). La littérature de jeunesse se développe (J. Teisson, B.
Moissard), l’essai journalistique questionne la Polynésie entière (J. Cl.
Guillebaud, Jean Lartéguy) ou les îles Marquises (F. Aguillon, D. Agniel), un
archipel littérairement en vogue. La poésie se renouvelle peu. Elle use et
abuse trop des clichés de l'exotisme conventionnel avec les thèmes de la
beauté des paysages, des corps et des amours (M. Philip, J. Frehel, M.
Biffer). La bande dessinée s’invite à partir des années soixante dix sous
forme de récits à épisodes (Tanguy Laverdure, Norbert et Kary). Elle aborde
des sujets militaires (la bombe atomique), politiques (Luc Leroi), historiques
(la Bounty) ou culturels (“La vengeance du tiki”). Le polar connaît ses heures
fastes entre la création du CEP (1963) et le démantèlement de Moruroa
(1997). L’histoire contemporaine alimente une littérature policière et
d'espionnage dans laquelle les intrigues s'entrechoquent, des espions
russes et américains souhaitent s’approprier les secrets de la bombe
française ou l’empêcher d'exister (Y. Audouard, P. Nord, San Antonio J.
Meckert). La science-fiction (F. Clément, B Villaret, Ch. Serre) propose une
nouvelle vision de survie de la planète Tahiti dans l’espace-temps
reconfiguré. Les yachtmen à bord de leurs voiliers assurent l’imaginaire
vagabond. Parce qu’ils vivent différemment des autres écrivains et
voyageurs, ils offrent une expérience originale et une image maritime de la
avec
voir
l'ouvrage de Jean-Marc Moura “Littératures francophones et théorie postcoloniale’',
éditions du P.U.F. Paris 1999. Le roman de Chantal Spitz "L'île des rêves écrasés” y est évoqué
à deux reprisés et y figure également un extrait de la poésie de
références
Henri Hiro “Mon vieux disait”,
Pacifique”
puisées dans l'Anthologie des “littératures francophones d’Asie et
(Nathan 1997).
242.
Polynésie et souvent proche du quotidien des habitants (Antoine, O. de
Kersauzon, B. Moitessier).
Mais l'exotisme s’use, fonctionne de plus en plus “en boucle” car le
rapport
de l’homme moderne à l’environnement géographique et humain insulaire se
transforme.
Romain Gary dans “La tête coupable’’ opère une
démythologisation de la Polynésie. Il torpille l’exotisme et prouve qu'il réside
d’abord dans les mots, les préjugés et la nostalgie. En réalité ce
qui se joue
c’est la disparition de l’exotisme polynésien en tant que littérature de
Tailleurs et de l’altérité, reposant sur une géographie, une histoire, une
population et une culture spécifiques, au profit d’un “partage d’exotisme"
dans la mesure où l’étrangeté est ici ou là et partout. Vidé de sa substance
traditionnelle, l’exotisme devient l’art du non-lieu, c’est à dire l’évocation d’un
espace qui a perdu ses particularismes. Tout devient partage, emprunt,
influences et modes. Ce qui reste de “divers” dans le monde semble absorbé
par une mondialisation culturelle. C’est le dernier avatar du thème de la mort
des îles qui avait débuté avec le récit de Bougainville.
2- La littérature néo-océanienne
Qui suis-je dans ce que deviennent les îles ?
Que des Occidentaux, Français pour la plupart, installés à Tahiti, écrivent, ce
n’est pas une
nouveauté : Albert Leboucher dans les années trente,
Alphonse Hollande au cours des années cinquante, Noël Mari ou encore
Marcel Marius en furent dans le passé quelques témoins qui ont souhaité
rendre compte de leur vision de l’océanie. Rappelons également, qu’au
cours des années soixante dix-quatre vingt Jean-Marie Dallet, alors installé à
Moorea avait publié quatre ouvrages d'inspiration
polynésienne6.
Ce qui est nouveau dans la période contemporaine, c’est qu’un certain
nombre d’Européens vivant depuis longtemps en Polynésie poursuivent une
activité de création littéraire : Jean
Royol Philippe Draperi, Alex Du Prel,
Kerdilès, Marc Fremy, Aiu Boullaire-Deschamps et d’autres. Ce
phénomène existe-t-il parce que des éditeurs locaux publient leurs écrits ou
parce qu'il y un retour en grâce de l’écriture auprès des Occidentaux
installés en Polynésie? Je ne sais, mais force est de constater que cette
Chantal
Pour certains d'entre eux la question se pose de savoir si leur oeuvre appartient à la littérature
métropolitaine française ou à la catégorie définie plus haut de néo-océanienne.
243
littérature abonde (une trentaine d’ouvrages) depuis quelques années. Dans
cette littérature de fiction,
le genre privilégié est celui de la nouvelle qui
concentre, grâce à sa brièveté, une multiplicité d'aventures ou de points de
vue sur ce pays
si difficile à saisir.
Ces écrivains sont à la fois les héritiers culturels de la tradition littéraire
locale, disons exotique, et en même temps les artisans ou les façonneurs
d’une nouvelle expression littéraire, liée à leur insertion dans la Polynésie. Ils
mettent en lumière par exemple, l’écart existant entre le droit et la coutume,
la confrontation
parfois douloureuse de la tradition et de la modernité, la
relation entre les Polynésiens et les Européens, le rêve de la bonté humaine
confronté
à la réalité qui se mue en cauchemar, les questions
d’environnement, de violence, le lien à la terre etc. Un certain nombre de
“spécificités locales" sont parfois évoquées avec humour ou dérision.
A
travers
également des récits de séjour (Claire Guillon Raynal),
d’expériences heureuses (Jean-Pierre Marquant, Aiu Boullaire-Deschamps,
Jean-Claude Brouillet) ou malheureuses (Jean-Claude Lama), des essais
(Philippe Draperi -l’improbable psychanalyse de Tahiti-), ils cherchent à faire
émerger une représentation souvent paradoxale de la Polynésie
contemporaine, dans ses liens avec le passé (Patrick Chastel), dans ses
relations inter-ethniques (Marc Fremy), dans les ancrages insulaires (René
Garenne, Chantal Kerdilès). Le mythe n’est plus au rendez-vous du réel, la
réalité est complexe, problématique, fissurée, les schémas culturels se
transforment. Ces écrivains traduisent leur vécu insulaire, expriment,
néanmoins, en même temps leur propre recherche d’identité dans un pays
qui évolue et modifie ses repères culturels.
3- La littérature francophone d’émergence
de la culture à l’identité personnelle
Le lecteur se reportera à notre rapide présentation de cette littérature parue
dans le n° 1 de Littéramao’hi
(mai 2002) sous le titre “Ecrire c’est se
reterritorialiser”.
Rappelons qu’à une première écriture polynésienne qui s’était donnée pour
missions de sauvegarder certaines traditions et d’établir une doxa familiale
sur l’histoire
de Tahiti, une nouvelle écriture cherche aujourd’hui à la fois à
renouer avec la tradition culturelle, voire à tisser de nouveaux liens avec elle
et à
produire des fictions originales. Une vingtaine d’ouvrages relève de
cette littérature naissante. En sont les représentants : Michou Chaze, Flora
244
Devatine, Charles Manutahi, Jean-Marc Pambrun, Louise Peltzer, Chantal
Spitz.
Concernant le “contexte d'énonciation” cette littérature constitue d’abord un
“discours
polynésien” dans ses formes et contenus. Dans ses formes
d'abord. Ses particularités stylistiques et rhétoriques ont permis de la définir
comme
"oraliture"
ou
"écriture orale". Cette appellation indique d’une part
que l’écriture a partie liée avec la culture polynésienne ancienne, d’autre part
qu'elle reprend en tout ou en partie des genres littéraires appartenant à la
littérature traditionnelle, enfin que sa prosodie rapelle ses origines orales.
Toutefois la démarche de Chantal Spitz ne rejoint pas totalement cette
logique car cette dernière effectue d’abord un travail sur l’écriture, qui la
place d’emblée dans une perspective littéraire. Discours à travers ses
contenus qui définissent un nouveau “champ littéraire”. Cette littérature
forcément tâtonne et se cherche : elle raconte des histoires, d’amour pluriethnique et de hombo, déclassés et rejetés avec Chantal Spitz, d’enfance
avec Michou Chaze ou Jimmy Ly, des histoires dans l’histoire au moment
des contacts interculturels avec Louise Peltzer, des histoires du passé avec
Charles Manutahi, des histoires d'aujourd’hui, symboliques et allégoriques,
air d’autrefois avec Jean-Marc Pambrun. Elle célèbre la rencontre
conflictuelle des cultures, le fenua, c'est à dire les lieux, la terre, les dieux,
les hommes et les héros, les îles et les marae, elle cherche à faire revivre un
sur un
passé dont elle réécrit la geste. La tradition culturelle, même revisitée, nourrit
donc les écrivains polynésiens.
L’imaginaire produit se découpe en deux tendances :
La première consiste en l'affirmation d’une continuité dans l'ordre
culturel, par rapport à une “culture-racine” ou “culture-ressource". Chaque
démarche est néanmoins originale et chacune renvoie à des recherches
culturelles et d’identité avec toute la palette de diversité et d'interpétations
que cela suppose.
La deuxième tendance me semble exprimer une évolution
considérable des mentalités car elle opte pour une affirmation de l’individu.
La réflexion novatrice de Flora Devatine sur l’acte d’écrire, la
jeune narratrice
dans “La lettre à Poutaveri” de Louise Peltzer, Michou Chaze dans son
évocation du monde de l’enfance, et Chantal Spitz dans “L’île des rêves
écrasés” ou récemment dans “Hombo”, ces écrivains produisent un travail
fécond dans le domaine de l’imaginaire symbolique et de l’invention d’une
écriture personnelle.
-
-
245
Pour
appréhender les spécificités et les apports de cette littérature
émergente, il convient de poser un certain nombre de questions :
Dans quelle situation d’écriture se trouvent les écrivains polynésiens
aujourd’hui (paçsé/présent, oralité/écriture)?
Que choisissent-ils comme options sur les plans de la langue (usage et
norme, création, transgression, interlangue) et des genres littéraires (reprise
ou hybridation) ?
Comment se situent-ils par rapport à la tradition littéraire exotico-coloniale
propre à la Polynésie et par rapport aux modèles de la littérature
métropolitaine transmise par l’école
(imitation/appropriation/révolte/transgression) ?
Quelles relations cette littérature tisse-t-elle avec ce que l'on appelle "la
culture polynésienne” (reprise/dépassement) ?
Comment s'effectue le passage de la francophonie linguistique (le français
comme langue véhiculaire souvent première) à la francophonie littéraire (la
mise en texte de la langue)? Les écrivains sont-ils devenus des “passeurs
de langue" ?
Que nous révèle l'analyse de l’énonciation sur les particularités et sur les
apports de cette littérature (plans stylistique, lexical etc.)?
L'imaginaire fictionnel produit renvoie-t-il à un univers exogène (d’emprunt),
local ou d’hybridation (créolisation) ?
Comment situer cette littérature dans le renouveau culturel polynésien
lequel intègre dorénavant non seulement les arts traditionnels mais aussi
modernes tels que la peinture, la photographie etc.?
Enfin -provisoirement du moins- comment inscrire sur le plan du sens cette
littérature dans la construction de l’identité polynésienne contemporaine ?
Les réponses à ces questions permettront d'élaborer une poétique
polynésienne. Et c’est à partir de cette dernière que le chercheur pourra
établir des comparaisons avec les productions littéraires d'autres pays ou
-
-
-
-
-
-
-
-
-
territoires.
4- Littérature polynésianophone d’émergence
L’écriture pour approfondir le lien culturel
Concernant les productions contemporaines en langues polynésiennes, les
textes publiés sont certainement moins nombreux que les manuscrits écrits
ou
conservés, malgfé les concours organisés par l’Académie tahitienne de
1976 à 1990. Il existe
aujourd'hui un concours et un prix annuel (le prix du
246
président) décerné par le ministère de la Culture. La publication en langues
polynésiennes d'ouvrages de type divers (histoire, fictions, souvenirs etc;)
n'a jamais été la priorité des politiques culturelles du Territoire. On peut le
regretter (voir Litteramaohi n° 1 F.D. p 176 à 190). Peu de livres sont donc
disponibles (exception faite de nombreuses publications en tahitien éditées
par l’Eglise Evangélique sur des sujets théologiques ou liant foi et culture) et
pourtant la demande sociale existe, à commencer par l’institution scolaire.
L'enseignement des langues polynésiennes (de l'école élémentaire à
l’université) peut en effet constituer l'un des biais à la diffusion d'oeuvres
(exemple : Turo a Raapoto, Tama 1991). Si le fait littéraire écrit n’est pas
encore totalement intériorisé ou rendu nécessaire en
Polynésie, le marché
de la lecture d’oeuvres se manifeste actuellement. Il ne suffit pas, en effet,
de s'adresser aux Polynésiens en langues polynésiennes pour qu'un livre
soit acheté et lu.
Patrick
Amaru, Hubert Brémond, Flora Devatine, Henri Hiro, Charles
Manutahi, Rui a Mapuhi (= Louise Peltzer), Valérie Gobrait, Teriiama Vaetua
ont produit ou produisent encore une oeuvre qu'ils traduisent parfois euxmêmes en langue française.
Dans les ouvrages publiés en langues polynésiennes, on ne sera pas surpris
d’observer le lien quasi “naturel” noué entre littérature et culture. L'inspiration
est totalement puisée dans le pays entre une culture traditionnelle et ses
avatars historiques, dont on reprend les types voire la rhétorique etc., et une
expression plus moderne (Peltzer, Amaru). Patrick Amaru vient de publier
l’ouvrage pour lequel il a reçu le prix littéraire de l’an 2000. Son titre en
français : "les jeunes pousses (les prémices) de la moisson"; Il est composé
de 4 récits, trois sont tournés vers le passé et la tradition, autant dans la
langue, la disposition que le contenu, le dernier récit est puisé dans
l'imaginaire de la vie d’aujourd’hui. C’est un récit réaliste situé pour une part
aux Tuamotu et l’autre à Tahiti où se mêlent l’amour et ses conflits, les
péripéties de l’existence et les fléaux de la vie comme l’alcoolisme. C’est
aussi une oeuvre de combat en faveur de la langue tahitienne et des valeurs
traditionnelles comme la terre.
La publication d’oeuvres en langues polynésiennes créera des solidarités
intellectuelles et favorisera une réflexion sur l’écriture polynésienne et fera
certainement apparaître une catégorie d’écrivains dits “néo-traditionnels”.
247
Lectures de la diversité littéraire
La Polynésie possède donc cinq segments de littérature. Autant de signes
qui attestent que Tahiti relève encore du Livre. Chacun fonctionne selon des
points de vue; des logiques, des cheminements, parfois des univers
symboliques et des thèmes propres. Existe-t-il néanmoins des passerelles
entre ces littératures ? Il est sans doute encore trop tôt pour les établir,
compte tenu de la jeunesse de certaines formes d’expression littéraire ; il me
semble préférable aujourd’hui de les laisser se développer et s'épanouir, de
voir comment chacune est lue et stucturée avant d’élaborer une analyse
comparative voire une synthèse des productions.
Peut-on lire ces oeuvres au moyen de méthodes critiques et de grilles
identiques ? La question pose un vaste problème d’herméneutique culturelle.
On entend ici ou là l'idée qu’au-delà de la langue, véhiculaire ou vernaculaire
empruntée, le français par exemple, des lectures de type culturaliste des
oeuvres sont possibles et surtout ‘‘réservées’’. Certes, on l’a vu avec le
roman “Le mariage de Loti" (BSEO N° 285/287), des interprétations
culturelles existent. Toute analyse peut mettre en jeu un débat interculturel,
chaque apport enrichissant l’oeuvre de significations nouvelles. Négliger le
contexte socioculturel d’une oeuvre, parce qu’on l'ignore, retire à cette
dernière du sens et peut produire des lectures fautives. Croire que l’analyse
textuelle
est
universelle
relève d’un
abus
ou
d’une forme de néo-
impérialisme culturel. Se persuader qu'une autre ethnie que la sienne ne
peut comprendre le travail littéraire produit, renvoie sans doute à une
certaine crainte de la critique, ou à une intolérance ou encore à un repli
identitaire, en tout cas à l’impossibilité d'une communication interculturelle.
Toute oeuvre dès qu’elle est publiée devient publique et d’une certaine
manière elle échappe à son créateur ; elle est dorénavant placée du côté
des lecteurs qui la font vivre en se l’appropriant, en s'y projetant ou en la
décortiquant. Ce qui ne signifie nullement que l'auteur ne puisse éclairer à
sa façon sa propre oeuvre, comme tout lecteur, mais comme un lecteur très
particulier.
Daniel Margueron
Tahiti, mai et novembre 2002
248
PROPOS
Bertrand-F. GERARD
Mon propos portera sur l’articulation entre la mise au jour des traces du
passé et la littérature polynésienne contemporaine, ceci pour témoigner de
la pertinence actuelle de cet acte, écrire tel que je l'accueille et le reçois
comme lecteur ni polynésien ni écrivain. Un lecteur autrefois en
charge de
contribuer au déchiffrement du passé ancien de vos îles.
Un de ces jours lointains mais toujours présents à ma mémoire, il me fut
adressé ceci :
De notre passé, nous ne savons plus rien, et le peu que nous en savons
encore nous ne te le dirons pas.
Tu étudies les pierres, mais nous sommes,
nous, l’âme de ces pierres, nous sommes ce que tu ne peux comprendre.
Rechercher le passé pour qu’un Européen l’apprenne à nos enfants qui
parlent plus tahitien, nous ne le voulons pas, je préfère pour eux le
mystère des explications des vieux qui n’existent plus. Ils sauront que les
vieux ont su, et garderont en eux la nostalgie de leur être, alors que si tu leur
expliques le passé à ta façon qui n’est pas la nôtre, ils deviendront des
Européens comme ceux des Hawaii qui ne sont plus que des Américains à
la peau brune, qui sont des Américains dont les Américains ne veulent pas.
Le passé fut ainsi posé comme béance, comme un évidemment de la
langue par Tutu, le tahu’a d’Arahurahu qui répondit alors, c’était en mars
1974, à la question que nous nous posions Henri Hiro et moi. Henri la
formula par écrit, dans le bulletin de la MJC de Paofai, de la façon suivante :
ne
249
Que nous importe-t-il que ceux du passé aient vécu une vie avec des
instruments de travail et un système d'organisation sociale différents des
nôtres ?
Que nous importe-t-il que notre histoire polynésienne soit en passe de
devenir une manifestation folklorique tout juste bonne à satisfaire la curiosité
du touriste ?
Et puis, posons la question autrement : que nous importe-t-il finalement
que nous soyons aujourd’hui un peuple sans histoire, c'est-à-dire sans âme
ni personnalité s'adaptant individuellement au goût du jour ?
La vie aujourd’hui est tellement différente avec ses modes de travail,
d’information et de circulation, que le passé ne peut que nous sembler
étranger à tous points de vue...
Puis il poursuivit:
Les Polynésiens plus que jamais sont engagés de plein pied dans la
civilisation moderne, lis sÿ trouvent bon gré mal gré dans l’obligation de se
créer une identité. Le vague et le flou définissent leur situation actuelle. La
fascination
se lit encore dans leurs yeux émerveillés par les apports
techniques et culturels dont ils n’ont pas suivi l’évolution.
Faire parler des pierres, vestiges de leur âme profonde engluée de
nostalgie où sourd une vague de révolte étouffée, leur serait-il un stimulant
approprié qui leur permettrait de prendre de l’élan vers un avenir où tout peut
se jouer pour ou contre la naissance d'une culture polynésienne authentique
?
Il
posait que la quête de i'identité s’imposait de cet évidemment du
passé et de l’imaginaire de vérité qui s’y engouffrait pour en supporter la
déchirure : l'attention portée au passé pré-chrétien permettrait-elle de
soutenir un nouvel élan d’élaboration culturelle ?
Pour Henri,
l’archéologie devait avoir comme effet de déculpabiliser les
les libérer du discours missionnaire et colonial qui
assignaient le passé des Polynésiens à l’état de sauvagerie ou d’infantilisme
social. Dans cette perspective, les marae devaient être restaurés et
réinvestis comme espaces festifs, restitués à des manifestations culturelles
vivantes plus qu’à l’Office du Tourisme. Il s’agissait de tenter d'établir une
continuité entre la civilisation polynésienne pré-européenne et l'univers
culturel contemporain. C’est ce que réalise et poursuit aux Iles Marquises
Tahitiens et de
250
Pierre Ottino
le
et le soutien d’une partie de la
population, d’élus locaux et du ministre de la Culture non sans que quelqueautre en France en ait soutenu le projet par conviction certes mais aussi
par
fidélité à ce qui s’était engagé alors à Tahiti un soir de 1974.
avec
concours
L'archéologie questionne le passé, met au jour des objets qui en font
signe comme autant de signifiants réifiés dans la pierre, le bois ou le corail.
Alors même qu’il m’arrivait de restaurer des sites, ce travail révélait une
béance, celle que j’ai ressentie à nouveau tout récemment lorsque je me
suis rendu sur la Maroto à l’invitation de Patrick Amaru, puis en une autre
occasion
guidé par Alban Ellacott ; bien que l’un et l’autre y aient porté
témoignage de ce qui les attachait à cette vallée j’y fus confronté au silence
de ces marae autrefois envahis par la broussaille, à celui des pierres
généalogiques abattues puis redressées, resurgirent alors mes propres
souvenirs, ceux de ces étranges rencontres, lorsque je parcourrais les
vallées de vos îles, avec l’anonymat de ces restes humains dispersés par
l’érosion, brisés par les effondrements de falaises, dispersés par les crues
des rivières ou soustraits au regard dans des échancrures rocheuses. Des
restes dont les noms furent exclus de la parenté, bannis d’une langue qui ne
les évoquait plus que pour faire savoir ou donner à entendre la peur,
l'inquiétude et la honte qu’ils inspiraient.
La langue, ce que chacun trouve à sa naissance, qu’il suce avec le lait
avant même de répondre à l’appel de son nom, l’inscrit par ce nom même
dans ce qui lui préexiste et lui survivra. Mais la langue inscrit aussi dans les
corps des termes forclos, des noms frappés d’interdits au même titre que les
secrets de famille. Elle inscrit encore certains de ces mots stigmatisés de
l'annotation obsolate, hors d’usage, sur le dictionnaire de Davies : une
annotation manuscrite de la main sans doute rageuse d’Alexandre Drollet
pour les protéger d’une rature. Une rage sourde, contrôlée du moins je le
suppose, qui fut plus tard celle d’Henri Hiro dont je retrouve l'écho dans
nombre de vos écrits fussent-ils de langue française et ceux en reo ma’ohi
de Patrick Amaru.
Là se situe la limite de l'archéologie, elle opère sur des objets-signes mais
non sur les
signifiants de la langue, elle peut restaurer des sites mais non
langue l'évidemment des mots qu’elle met au jour. La
disparition de l’ensemble traditions, coutumes, langue, constituant une
restituer à la
251
culture, signifie la fin de cette culture et la disparition de la culture d'un
peuple signifie la fin de ce peuple écrivit à la même époque Flora dans un
rapport pour l’UNESCO. Là s'arrête l’archéologie au bord de cette béance
qu’elle détoure et donne à voir, là se poursuit ou s’engage le travail des
orateurs, des compositeurs, des écrivains mais aussi celui des récits
populaires telles ces histoires de tupapa'u dont la créativité mémoriale met
des mots là où une déchirure a à être évidée de son trop plein d'imaginaire.
Ces histoires de tupapa’u, trop hâtivement épinglées du mot de
superstitions, racontent chacune à leur manière, mais selon un schéma
structurel repérable, la confrontation inopinée, violente, morbide parfois avec
l’Autre déchiré de la langue, ce qui en fait inscription dans le réel du corps
par la maladie ou l’accident. Le tupapa’u apparaît ainsi comme le refoulé de
la langue, ce qui résiste à ne pas s’en transmettre. Cette déchirure, l’orateur
l’évide en la nommant, en y posant des mots il la constitue en adresse.
L’écrivain enserre ces mots dans les contours de la lettre et instaure la
déchirure en récit poétique ou de fiction, mais autobiographique. Il évide
cette béance de la
revendicatrice pour
d’écrire.
nostalgie, de la récrimination, de la complaisance
la constituer en manque, comme matrice du désir
C’est ainsi que
«Tergiversations de l’écriture orale...» donne à lire
au réel du corps par le terme nana’oture qui
donne à lire une translittération qui autorise et enjoint l’arrachement de ce
qui fait inscription corporelle par, avec et pour de l’écrit d’où l’inquiétude et la
douleur d’écrire. Y surgissent des mots au vif de cet arrachement qui
viennent trouer et non déchirer la langue française dont le style fait emprunt
et empreinte du reo ma’ohi. Le tambour de pierre de Honoura s’en trouve
chargé d'une nouvelle résonance littérale.
cette adhérence des mots
Le théâtre de Valérie Gobrait donne à voir et à entendre un nouveau lien
entre le savoir des traditions anciennes convoqué pour parler du présent et
l’exigence contemporaine où la langue se tord au détour des coins de rue de
la ville sans pour autant lâcher prise, convoquant pour moi un texte de JeanMarius Raapoto publié à Strasbourg faisant injonction à ceux en charge de
l’enseignement du reo ma’ohi de ne pas l’invalider du rapport subjectif à la
langue tel qu’il s’impose à ceux qui la parlent. Autant de chemins,
d’alternatives, de trouvailles, d’inventions et d’égarements parfois dont
252
jouent et s’amusent, sans trop en rire, les écrits de Patrick Amaru ou de
Valérie Gobrait.
Je ne cite ici par respect pour les autres que ceux des auteurs
que j'ai
pu rencontrer tirant de nos discussions la certitude qu'ils me pardonneront
de convoquer leurs écrits, d’en détourner la visée peut-être,
pour servir mon
propos. Qui est d’affirmer ici que ce que vous écrivez porte au plus vif de ce
qui nous concerne ailleurs : en quoi et pourquoi sommes-nous confrontés à
l’exigence du passé pour écrire aujourd’hui ?
La littérature polynésienne s’impose semble-t-il moins de l’exigence de
la belle écriture qui n’en est pas absente,
comme un
à laquelle elle se soumet, que
combat individuel, auteur par auteur, contre les tupapa’u de la
modernité. Est-ce
un
hasard que cette littérature fleurisse, abonde au
moment même où une génération semble s'être écartée du reo ma’ohi, tend
à devenir linguistiquement sourde aux discours des orateurs tout autant
qu'à
celui des traditions populaires. Ce n’est plus notre affaire me dit récemment
une étudiante tahitienne rencontrée à Paris.
C’est semble-t-il lorsque la modernité est en passe d’imposer une
seconde rupture dans la transmission que s’est imposé avec insistance et
diffusé le désir d'écrire, comme pour suturer ce fossé entre les générations :
ce « ce
n'est plus notre affaire » en dit plus long que ce qui concerne les
histoires de tupapa’u.
En témoigne cet engouement pour le tatouage où
s’inscrit dans la peau ce qui ne trouve plus à se dire et qui fait signe de ce
que « ce n'est plus mon affaire », ils n'en sont pas quitte ces jeunes dont
certains sont prêts à s’enrôler dans tout ce qui promet l’accès au trait
irréductible du réel de la différence. Le tatouage vient ici faire rature d’un
corps métissé. Mais c’est dans la parole orale ou écrite que ça se passe. Ce
dont vos textes de poésie, de fiction tous autobiographiques selon des
modalités diverses battent le
rappel comme pour dire « voilà ce que tu
ignores de moi, voilà ce que te disait mon silence, ce que je n’ai pas su te
dire, pour toi j’en témoigne maintenant avec et par de l’écrit ».
Une littérature polynésienne très féminine à en juger par les textes et les
qui figurent à l’annuaire de votre toute nouvelle revue. De ce que j’ai
pu en lire s’impose cette simple question où sont dans ces textes les pères,
non ceux des auteurs souvent invoqués ou
convoqués par leurs noms ou
noms
253
leur métaphore, mais les pères de leurs enfants, des enfants des auteurs qui
ou seront vos lecteurs? Une question posée à la littérature
contemporaine telle qu'elle ne cesse pas de ne pas écrire ces noms de
même qu’elle ne cesse pas. de ne pas écrire le désir pour ne retenir que
l'érotique de la nostalgie des origines, du deuil, du mal d’écrire.
sont
Mon propos est ici très succinct. Mais il m'est apparu que sur le versant
du reo ma’ohi, le père non pas tel ou tel père y est convoqué volontiers par
ce qui lui tient lieu de nom, une métaphore textuelle, telle ou telle légende,
tel mythe, tel chant de l’ancien temps sollicité pour faire tenir la loi du nom,
soit un trait culturel identificatoire attribuable à l'authenticité polynésienne. Le
père comme figure immémoriale d’une identité introuvable. Illustrons-le au
risque de choquer, le père mort qui fait savoir à ses deux fils que leur quête
se résume à ce seul trait identificatoire dans la première pièce de Valérie
Gobrait Te ‘a’ai no Matari’i, le prêtre deuilleur dans une nouvelle de Patrick
Amaru, le masque de ce même prêtre associé à la voix des tambours de
Hono'ura sur la couverture de Tergiversations, le son venant proférer ce qui
fait fondation à la manière du shofar de la tradition juive. Et puis à quelle
place avez-vous mis, mettez-vous Henri Hiro, son nom plus que lui-même ?
Voilà où la littérature, votre littérature n’a rien à envier à d'autres. Elle
met des mots sur cette béance entre le passé lointain et le présent et de ces
mots fait socle et ressource pour s’adresser aux jeunes générations : c’est là
où elle n’est pas réductible à la quête identitaire. C'est là où elle est plus
mure que
n’en conviennent certaines critiques.
Jamais par le passé peut-être des parents ne se sont adressés aussi
ouvertement à leurs enfants pour leur dire ce qui
les inquiète, ce qui les
travaille au corps, leurs enthousiasmes aussi. Cela ne pouvait être dit et ne
pouvait faire lien que par de l’écrit et peut-être aussi dans un premier temps
que par des femmes ou presque.
Sans doute faut-il être une femme ou du moins ne pas être arrimé au tout-un
des attributs virils pour louvoyer et parer aux écueils du prêt-à-porter
littéraire que pour rendre hommage à Flora je nommerai ici « l’universiture ».
C’est du côté de la « nana’oture », que ça se passe : un néologisme forgé
par Flora qui vient trouer la langue française bien plus sûrement que celui
d'oraliture pour dire tout à la fois ce qui faisant adhérence au corps,
254
inscription corporelle a du mal à «s’écrier» mais encore ce qui d’une
déchirure fait injonction à écrire.
Cette littérature certes convoque la dimension insondable du passé
ancien et subjective de celui plus récent, mais elle s’appuie sur la quête
identitaire d’abord pour transmettre. Quête, processus identitaires sont des
expressions surgies en anglais fort récemment, et qui se sont imposées en
France avec l'habituel décalage horaire de nos dirigeants et de nos
universités à se saisir des réalités contemporaines qui est de dix ans, soit au
cours des années 80s. Transmettre et non
s'engluer dans la littérature
ethnique ou tribale celle de l’Indien mort ou du peuple persécuté dont se
dégagent peu à peu les littératures amérindiennes, aborigènes ou noiraméricaine. La littérature comme ce qui s’affronte à ce qui résiste à ne pas
se transmettre, à ce qui ne cesse pas de ne
pas s'écrire.
Vous avez répondu là dans une langue et dans l'autre, mais encore
dans une langue trouée par l’autre à la question que nous nous posions. Sur
cette béance du passé donnée à voir par la mise au jour d’objets qui en font
signe vous tressez des nattes de mots telle que votre culture qui n'a jamais
cessée de vivre se transmette de génération en génération,
jamais à
l’identique mais toujours actuelle, ce qui est sa condition d’existence.
Merci à Henri, à Flora, à Patrick, à Valérie... à vous tous d’avoir dit,
d’avoir écrit de persister à affirmer votre place et pour ce qui me concerne
plus directement ici de votre accueil.
Ce qui
est en question n’est ni un retour ni une affirmation des
anciennes, mais une tension, un appel à la reconnaissance
d’une littérature et par-là d’une culture enracinée dans sa
langue et
dans ses langues.
valeurs
Bertrand-F. GERARD
255
Michou CHAZE
Extraits
1-
TATTOO
How do you feel when you meet somebody who has a tattoo stamped
on his
body?
The first time I heard about Tattoos, I was still a little girl. My grand-
mother, who is a paumotu*, was telling me about her childhood in the
Marquesas Islands.
Mamie* is from the island of Anaa, a very small atoll of the Tuamotu*,
lost between heaven and sea, in the middle of the South Pacific Ocean. But
for some reasons, her parents decided to migrate to the Marquesas islands,
called in Polynesian: Henua Enana*. They moved to Hiva-Oa*. My grandmother was telling me that, in those days, the last woman in Polynesia to
have the face entirely tattooed was living in Hiva-Oa.
“She was living in the valley.
But she would Often come down to the.
village. May be because she loved the ocean...
Her whole face was tattooed and her hands and feet. For the body, I
could not tell, because she was always wrapped in tapa* cloth.
I used to play with the other children of the village by the shore. And she
would come and just sit there, under the sun, for hours. She would stare
silently at the sea. Not moving. Not talking. Not smiling. Not looking at
anyone. Her eyes on the sea, as if captivated by these ever rolling waves.
Her body leaning with intensity towards the ocean, as if her whole being was
listening to something we could not hear.
I like people who can sit under the sun without moving and
without talking, their eyes filled with dreams from another world..."
*1. Paumotu: from the Tuamotu Islands
*2. Mamie: “Grandma” in tahitian
,-
*3. Henua Enana: North Marquesas
Henua Enata: South Marquesas
*4. Hiva Oa: One of the Marquesas Islands
*5. tapa: material made out of tree bark
256
“I was probably about your age when my parents decided to migrate to the
Marquesas Islands.
You know, child, the people over there have a skin different from ours.
Mine is black. This is a paumotu skin! Yours is white because you have in
you the mixed blood of your ancestors. But theirs is a beautiful reddish one,
like the color of ahi* monoi*, made from santal wood and powder.
The way they speak is also different. When they speak, you hear a
song. They sound like the white birds that fly over the cliffs along the
shoreline just before the rain.
Yes... I do like people who can sit under the sun without moving and
without talking, their eyes filled with dreams from another world...
So, when we played tapo*, I would hide behind a rock not too far away
from the tattoo lady, and I would imitate her. I would sit against the rock and
feel the pleasure of the sun rays trapped into the rock warming my back. I'd
close my eyes, breathe deeply, and feel the sun rays on my eyelids. Then I
would open my eyes again and just stare at the sea...
I tried to hear what she was hearing...
But you see, child, I didn't have any tattoo around my eyes,
couldn't see what she saw.
and I
I didn't have any tattoo around my lips and on my chin, and I couldn't
shut my mouth very long.
I didn’t have any tattoo on my forehead, and I couldn’t concentrate on
the ocean's language.
Sometimes the Tattoo lady would lift her hands up towards the sky. And
from her hands would dance a few words among the clouds from heavens.
See, child, her hands were beautifully
the palm and along the small fingers.
tattooed on the side of
At times she would catch a word and bring it back to her chest, as if to
bury it into her heart.
I would see then, tears run along the tattoo on her face...”
*1. Ahi: santal
*2. Monoi: oil made from flowers and coconut oil for skin and
hair care
*3. Tapo: to play hide and seek
257
“I went to see my mother and I asked her why didn’t we have any tattoo
body. She told me that tattoos belonged to another time, when people
Now that popaà* were here, we weren’t etene* anymore.
I couldn't have anything else from her. She went into silence, her eyes
turned inside toward her soul, and her body turned away from me.
on our
were etene*.
So I went to
see
my
father and told him that I wanted
a
tattoo
somewhere on my body.
I said that I wanted to be able to hear what others couldn't hear.
I said that I wanted to catch the words from among the clouds from
heavens.
My father looked at me, opened his mouth. But no word came out of it.
Then he closed his mouth again and just looked at me. He drew me against
him and sat me on his lap.
With his arms wrapped around me, he chanted. He sang like the white
birds that fly over the cliffs along the shoreline just before the rain.
Then he said:
“We used to tell our story on our body. And people and heavens would
know who we were. They would recognize us. But nowadays, stories and
-
words are written in books. The words are caught directly from our memories
and written with ink on paper. You don’t need to catch the words in the
clouds from heavens any longer. They are here!’’
And he pointed a finger to my forehead".
“And you see, child,” - my grand-mother went on -“today, no one has
any Polynesian tattoo on his body anymore. Well... some men bring back
tattoos from the army. But theirs tell not of war; they speak of love and
broken hearts. They draw a heart pierced by an arrow... They draw the name
of a woman they fell in love with... They also bring tattoos back from their
journey through prisons. Those tell of jail stories... they are unfinished
designs.
In fact nobody knows how to tattoo the way our ancestors did. They
have forgotten."
*1. Etene: savage
*2. Popaà: foreigners
258
“Our word Tatàu* has travelled all over the world and is known by all the
nations. It has become such a part of everyone’s language, that one has
even
forgotten that originally this word was a Polynesian word: TATAU!
Tatau has gone from our memories...
And you know what ? I was never able to catch any words: neither in
books, nor from among the clouds from heavens.”
As I listened to my grand-mother, I looked at her naked black hands,
and I felt the desire for words grow inside of me.
Give me 0 my God
Words
As beautiful as silence
Words
That paint
Like a divine brush
Words
That sing and dance
Your beauty
Words in my heart
Words in my hands
Words in my eyes
Give me 0 my God
The words from among the clouds from heavens.
The year my grand-mother passed away.Tavana, a cousin of mine
back to Tahiti from the Samoa Islands. He had been adopted and
came
raised by the Queen of Samoa. He had the knowledge of tattoo.
He came with
a
group of Samoa men who also had the science of
tattoo. They came to Tahiti to show their art during the Heiva festival.
Tahiti is wonderful at that time of the year. The weather is just perfect,
with gentle and cool trade winds blowing from the ocean. Polynesians come
from everywhere to perform their dances as they used to, in ancient times,
when they came from the extended Polynesia to perform their arts before the
King of Tahiti.
*1. Tatau: to tattoo, the art of tattooing
*2.Tavana: Chief
259
It is for everyone a very exciting and beautiful time. For weeks, the art of
Polynesia is expressed throughout the dance, choreography and costumes,
through the music and the poetry of the words. Everyone is
feverish, wearing their art in their body and soul. Their eyes are glittering with
dreams and joy and shining with poetry.
Poetry of the art. Poetry of the body. Poetry of the land and sea around
them. Poetry of the island. Poetry in the heart.
and also
Tavana arrived. His Tattoo show room was invaded with lines of
people
waiting, some to see and watch, others to be tattooed.
I went along and watched... The crowd was
quiet and attentive, as if
everyone knew that something particular was happening... Something of the
past had come back...
Toe! Toe! Toe! went the inked bone, as the tattoo artist hammered it into
the skin. Toe! Toe! Toe!
Wipe the blood off... Toe! Toe! Toe! The man tries
to relax. A man massages his other arm with
monoi, and another his legs, to
help him relax. Someone plays the'vivo* to smooth the air. Tod Toe! Toe!
Wipe the blood off...
By then I was convinced that it was terrible and I said to myself that one
had definitely to be a masochist to endure such an
I gave up on tattooing myself... for the time
experience.
being.
As the years went by, I saw more and more
people around me getting
tattooed. Tattoo didn’t tell any story and didn't mean
anything anymore. But I
could see everyone around me
getting a tattoo or more on their body. A
turtle on the foot. A bracelet on the wrist or the ankle. An
earring around the
ear. Men would tattoo their
legs and arms. Business men,
having to be more
discreet, would tattoo one of their shoulder, easy to hide underneath a shirt.
Some men would go all the way and tattoo the entire
body.
Every Polynesian wanted, stamped into their skin, a sign of their cultural
belonging.
*1. Vivo: nasal flute
260
Later on, foreigners living in Tahiti had also a tattoo done as a souvenir
from Tahiti. For others it was a love bond.
Tattoos were designed everywhere on the body: on the lower abdomen,
the lower back, on the chest, around the neck... wherever you could think off,
and
on
everyone,
dancers, workers, doctors, airline pilots, teachers,
housewives, lawyers, fishermen, surfers, builders, carpenters, business men,
etc...
Everyone but me.
I had forgotten my grand-mother's story. I hadn’t forgotten my longing
for the words from among the clouds from heavens. But I was not willing on
tattooing something for ever on my skin.
Besides, I was very careful about not going against biblical teachings.
Like all Polynesians, I believe in God, go to church on Sundays and have
been raised with religious precepts.
Thou shall not get a tattoo! had said the Pastor. This is what the Bible
says! That belongs to the past, had said my tupuna*... when we were still
etene... only for prostitutes and prisoners... said the establishment... for bad
girls...
All my friends tried to talk me into doing so.
But what if I went to hell because I have a tattoo ? What will I say ? How
shall I plead my cause ?
Bobby*, my friend, said that I should have one on my forehead, like a
right below the hairline. Hum!... I'll pass on that... Another friend said it
would be nice on my feet... Another one suggested I’d have one on the
hip...how sexy.!...
If I was going to get a tattoo, it would be discreet but not to be hidden.
So I thought that an earring would be nice and lovely. I love earrings. From
wherever I travel to, I always bring back a pair of earrings... Earrings! that
would be neutral! No connotation of heathen in an earring? Right?
My daughters, who were both tattooed, introduced me to a young tattoo
crown
artist.
They drove me to his house. He lived on the North Shore of Tahiti, and
artist.
was known as the surfers' tattoo
*1. Tupuna: ancestors
*2. Bobby: Bobby Holcomb, Hawaiian painter and
singer, very popular in Tahiti.
261
He showed me different designs in his book... very professional !... He
worked with an electric machine...
We made an appointment and he came to my house.
When he arrived, I put some Hawaiian music on to help me relax. I was
still preoccupied with the question: was this going against the Bible or not?
Was this really etene* and poiri*?
And I don't know what happened. But all of a sudden I just knew where
the tattoo would be done.
It would be stamped on my hands, on the side of the palm and along the
fingers....
-
“I have never done this kind of tattoo at this kind of plac e!" said the
tattoo artist. "Never! But why not ? This is really going to be a first !”
Aloha ! sang the singer.
I had no one to massage me.
I just laid my head on the table, closed my eyes, and gave my hand to
the Tattoo artist.
The machine drilled into my flesh...
drill... drill.... drill.... wipe the blood off... drill... drill... drill... wipe the blood
off...
Aue !* It hurts! really hurts !
“A tattoo was always a sign of strength”, I told myself. Very soon,
like I was walking in the steps of a aito*...
I felt
Aue !*...
“Are you all right? I can stop whenever you want me to. But it is better to
do the tattoo all at once, without pausing."
But as he went along, I felt less and less the pain.
Soon, I didn’t feel the pain any longer... I didn’t feel the drill of the
machine over the raw and bleeding skin.
I didn't feel any pain at all... I felt words... just words.
*1. Poiri: “dark”, who belongs to the dark age, unintelligent.
*2. Aue!: A cry of hurt or sorrow
*3. Aito: a hero
262
...The words of a verse being deeply, profoundly, written into my flesh,
my bones, my heart... into my life:
For the One who is in you is greater than the one who is in the world. ”*
“
Mamie, I haven't forgotten your story. I have remembered the Tattoo
lady whose hands danced the words from among the clouds from heavens.
Mamie, I will try, for you,
to dance the words
from among the clouds from heavens!
Some I will catch,
and hug them tight into my heart
until they want to come out,
alive,
on the pages
*1.
of books.
1 John, chapter 4, verse 4.
2-
Traduction d’un passage de TATTOO (par l’auteur elle-même)
«
Elle habitait la vallée. Mais elle venait assez souvent au village. Peut-
être parce qu’elle aimait la mer...
Son visage était entièrement tatoué, ainsi que ses mains et ses pieds.
Quant à son corps, je l’ignorais, car elle s’enveloppait toujours d’une étoffe
de tapa.
Je jouais avec les enfants du village au bord de la mer. Et elle venait et
s'asseyait là, au soleil, pendant des heures. Elle contemplait la mer, en
silence. Sans bouger. Sans parler. Sans sourire. Sans regarder personne.
Ses yeux fixés sur la mer, comme captivée par ces vagues incessantes. Son
corps tendu vers l’océan comme si tout son être écoutait quelque chose que
nous ne pouvions entendre.
J’aime les gens qui peuvent s’asseoir au soleil sans bouger et sans
parler, leurs yeux remplis de rêves d’un autre monde.
J’avais à peu près ton âge lorsque mes parents ont décidé d’émigrer
vers les
Marquises.
263
Tu sais, aiu, les gens de là-bas ont une peau différente de la nôtre. La
mienne est noire. C’est une peau paumotu ! La tienne est blanche, parce
que tu as en toi les sangs mélangés de tes ancêtres. Mais la leur est d’une
très belle couleur rouge, rouge comme la couleur du monoi ahi fait avec la
poudre du bois de santal.
Leur façon de parler aussi, est différente de la nôtre. Quand ils parlent,
on peut entendre un chant : le chant des oiseaux qui volent au-dessus des
falaises le long de la mer juste avant la pluie.
Oui... vraiment, j’aime les gens qui peuvent s'asseoir au soleil sans
bouger et sans parler, leurs yeux remplis de rêves d’un autre monde...
Alors, lorsque nous jouions à Tapo, j’allais me cacher derrière un rocher
pas très loin de la femme tatouée, et je l'imitais. Je m'asseyais contre le
rocher, et ressentais avec bonheur dans mon dos la chaleur du soleil
imprégnée dans la pierre. Je fermais les yeux, respirais
profondément et sentais les rayons du soleil se poser sur mes paupières.
Puis j’ouvrais à nouveau les yeux et regardais la mer...
J’essayais d’entendre ce qu’elle écoutait...
Mais tu vois, aiu, je n’avais pas de tatouage autour de mes yeux, alors
je ne voyais pas ce qu’elle voyait.
Je n’avais pas de tatouage autour de mes lèvres, ni sur mon menton, et
je ne savais pas me taire très longtemps.
Je n'avais pas de tatouage sur le front, et je ne pouvais pas me
concentrer sur le langage de la mer.
Parfois la femme tatouée levait ses mains vers le ciel. Et ses mains
dansaient quelques mots parmi les nuages des cieux.
Tu vois, aiu, ses mains étaient magnifiquement tatouées sur le côté de
la main et le long du petit doigt.
Parfois elle attrapait un mot ; elle le ramenait vers sa poitrine
comme pour
l'enfouir dans son cœur.
Je voyais alors des larmes couler le long de son visage tatoué... »
Michou Chaze
264
3-
Tahiti, Février 1972, extrait de « la Rue des Rêves Sacrés ».
«... Il n'avait pratiquement
pas dormi de la nuit. Il s’était douché avant de se
coucher vers vingt-deux heures, pour ne fermer l’œil qu’aux alentours de
minuit. A deux heures, la chaleur l'avait réveillé. Il s’était relevé, et avait
passé la tête sous le robinet, puis le corps tout entier sous la douche. Il
s’était recouché ensuite sans s'essuyer, pour se rendormir à l’aube.
Maintenant le soleil était sûrement au milieu du ciel. Il suait toujours.
-
-
«
Paradise ! Bullshit ! », dit Léo,
«
This paradise is hell ! »
Léo s’assit au bord du lit. Il passa sa main moite sur sa nuque mouillée.
-
«
Paradise ! Shit ! »
Il se leva, noua la serviette à ses hanches, puis se dirigea vers la salle de
bains. Il prit une douche et se rasa devant le petit bout de miroir suspendu
au-dessus du lavabo. Il se regarda un moment dans le miroir et remarqua
que ses cheveux, coupés très court, étaient devenus nettement gris sur le
dessus. Il vieillissait !
Il
s’essuya et habillé de sa serviette, il traîna sa jambe de bois en se
dirigeant vers la cuisine.
Léo était très fier de sa jambe de bois. Il l’avait perdue pendant la guerre :
touchée par un éclat d’obus. Cette guerre, il l’avait faite dans l’armée
américaine; et aujourd'hui, il était citoyen américain. Après la guerre, il était
revenu dans son île, à Tahiti, où il avait connu sa femme : une demi comme
lui. Il vivaient maintenant aux Etats-Unis. Ses enfants y étaient tous nés : de
vrais américains !
-
«
Pourquoi est-ce que je suis revenu ici ? Mais pourquoi ? Toujours
pour ces mêmes histoires de terre en indivision, qui ne se terminent jamais,
qui nous coûtent les yeux de la tête, et qui nous divisent ! Pourquoi ? »
Léo pensa aux matins secs et immenses de Californie, à cette lumière si
particulière qui vous donne envie de vivre, qui vous donne envie de faire des
265
choses, qui vous donne envie de créer, il se dirigea vers la porte d’entrée et
regarda la rue... la Rue des Rêves sacrés...
Il vit l’ombre. L’ombre, aussi loin qu'il pouvait voir la rue. L'ombre qui
recouvrait tout le quartier. Pas un souffle de vent. Pas un brin d’air frais. La
Rue avait l’air rabougrie.
Une catastrophe... » se dit Léo.
«
-
L'ombre et le bruit.
Le bruit qui avait envahi la rue et tout le quartier. Les habitants ne l’avaient
pas vu arriver. Quand ils s’étaient rendus compte de son omniprésence,
c’était trop tard. Dans la rue, les voitures, les camions, les motos, les
scooters, les trucs... Dans le quartier, la radio, la télé, les chaînes Hifi. Le
monstre avait pris
possession de la rue et de tout le quartier, et on ne
pouvait plus s’en débarrasser.
Quelques piétons cependant s’obstinaient encore à remonter la rue à pied.
Léo les regarda. Ils marchaient lentement, péniblement, en soufflant. La
souffrance leur donnait un air de famille et leurs corps enflés n’étaient qu’un
cri.
«
-
Je ne deviendrai pas comme eux ! Non ! Je ne veux pas devenir
comme eux
! Je rentre chez moi. Là-bas aux Etats-Unis ! Ici, ce n'est plus
chez moi ! Je ne reconnais plus mon pays ! Qu’ils se débrouillent ! Moi, je
m’en vais ! »
Mais pourquoi ? Qu’ont-ils donc fait ? Que s'est-il passé ?
Comment est-ce arrivé si vite ?
Il lui avait pourtant dit à sa belle-mère :
-
«
Tu en accueilles un, et ils se ramèneront tous ! C’est çà les
paumotus ! Tu acceptes un seul feti’i ici, un seul, et c’est foutu ! »
ce qui s’est passé.
Les français sont arrivés avec leurs
militaires, leurs légionnaires, leur bombe. Et les paumotus sont tous venus à
Tahiti chercher du travail... Et voilà ! Mamie Atonia avait accepté qu’un feti’i,
Et c’est bien
puis deux autres s’installent sur sa terre. Et sans qu’on se soit rendu
266
compte, les habitants de la Rue des Rêves Sacrés s’étaient retrouvés au
milieu d’un bidon-ville.
-
«
Tu ie savais ! C'est ta race ! » avait-il dit à sa belle-mère.
Mamie Atonia n’avait pas répondu. Elle s'était levée et s'était versée du
whiskey dans un verre, qu’elle avait bu comme çà, d’un trait, sans glaçon...
sans lui en offrir.
Il regarda la Rue. Il regarda les piétons... Ils s’obstinaient à marcher comme
on s’obstine à vivre...
-
«
Je ne deviendrai pas comme eux ! »
A ce moment là, leur marche pénétra sa jambe de bois, remonta dans sa
cuisse, traversa son ventre jusqu’à sa poitrine et se mit à battre en lui
comme un gros cœur.
Il avait envie de hurler. Il était devenu un avec leur cri.
L’ombre dressait autour de lui ses murs, comblant de noir toutes les fissures
de l’horizon.
Il n’y avait rien d’autre au monde qu’un tout petit peuple, quelques milliers
d’habitants, marchant lentement, péniblement, sur une toute petite île
perdue au milieu du Pacifique. Il n’y avait rien d’autre au monde que cette
ombre et ce bruit. Il n’y avait rien d’autre au monde que cette Rue. Une rue
plongée dans l’ombre et le bruit.
Il était devenu un avec leur cri. Il était redevenu un vrai tahitien avec un vrai
désespoir dans le cœur. Il avait envie de hurler.
Il avait entendu des cris dans la nuit. Des cris de gosse. Une tête qu’on
éclate contre un mur. Les cris d’un homme. Les pleurs d’une femme.
-
«
Shit ! »
Léo quitta la porte d’entrée, tourna le dos à la rue et se dirigea vers la
cuisine. Il n’y avait plus personne à la maison. Tout le monde était parti
travailler.
Il mit de l’eau à couler pour remplir la bouilloire. Mais avant, il laissa un
moment ses mains sous l’eau. Elle était froide et nue comme une peau de
bébé...
267
Un esprit d’angoisse tournait en
rond, dans la cuisine, sans arriver à se
poser nulle part. Les Tahitiens avaient perdu la paix comme on perd son
temps, sans s’en apercevoir.
«
-
Qu’est-ce que je fous ici ? »
Sur ses mains, l’eau coulait, glaciale : l’eau de Fautaua. Il repoussa la
bouilloire et mit sa tête sous l’eau du robinet. La rivière devint cette fraîcheur
muette dans ses cheveux, dans ses oreilles, dans ses yeux, ce bouquet de
taina et de tiare Tahiti dans son cœur : les bains dans la rivière de Fautaua,
les couronnes de fougères, l’enfance.
Il se releva, passa les mains dans ses cheveux en les secouant, puis mit un
doigt dans l’oreille en appuyant dessus vigoureusement.
Il remit la bouilloire sous l'eau qui coulait à grand bruit sur la tôle de l’évier.
Lorsqu’elle fût remplie à moitié, il ferma le robinet, posa la bouilloire sur le
fourneau et alluma le feu.
Pendant que l’eau chauffait, il s'appuya contre le buffet et regarda dehors,
par-delà de l’évier, dans la petite cour à laquelle étaient venus se coller tous
les nouveaux taudis.
L’angoisse tournait en rond au-dessus des plantes et de la terre battue, audessus des chiens errants, au-dessus du Tumu Ora.
Le Tumu Ora était toujours là. Il avait survécu aux changements. Et dans
son
feuillage, obéissant à un signa! invisible, une multitude de merles se mit
à jacasser à plein gosier. Ce fût une rafale de cris extraordinaire. Et puis ils
se turent, comme
çà, d'un seul coup, tous en même temps.
Léo sentit le fond de son cœur se faire complice de l’ombre et il eût envie de
rire.
Par accident, il était devenu américain. Il n'était même plus un tahitien. Mais
quand même, il osait dire : comment peut-on être français ? Cette ombre de
question posée par une ombre de tahitien. Quelle farce ! Par accident, il
était devenu français. Il se sentit très accidentel tout d’un coup.
-
«
C’est marrant ! pensa-t-il. C’est marrant ce que je suis triste ! »
Cette journée d'ombre et morte, c’était une tombe. Il suivait des yeux les
tourbillons noirs de fumée qui s’élevaient au-dessus du bidon-ville. De temps
en
temps un cœur de feu montait dans la fumée et éclatait en étincelles.
268
-
«
Ils vont foutre le feu aux maisons ! » dit Léo.
Il regarda les gens qui passaient dans le bidon-ville. Son regard rencontra
sur eux
il vit,
le regard éternel et bouleversant de l’histoire. Pour la première fois,
posée sur eux, la grandeur : ils étaient les perdants fabuleux d'une
colonisation !
Léo se mit à rire. Il riait contre sa propre histoire. Si on pouvait tout refaire. Il
n’y avait plus rien à faire. Les deux pensées s’entremêlaient et s’annulaient.
On ne pouvait que se tirer de là. Les abandonner à leur histoire. Oui ! Me
tirer loin d’ici !
Léo leva une main lasse et la balança dans l'ombre.
Puis il coupa le feu sous la bouilloire qui s’était mise à chanter. Il prit un bol.
Deux cuillères de café. Deux de sucre. Un peu de lait. La cuillère tourne.
Léo leva le bol vers ses lèvres. Il but.
Un enfant passa sur le chemin du bidon-ville. Il s’arrêta un instant dans un
rayon de soleil qui se trouvait là, comme par hasard. Léo le regarda avec
tendresse. L’enfant était transparent. Sa peau brune brillait au soleil de tous
les massages au monoi que lui avait fait sa mère. Il devait se sentir heureux.
Il devait se sentir aimé et heureux.
Léo entendit le chantonnement d’un moustique. Il agita la main à hauteur de
tête, puis la referma sur elle-même, dans l’air, comme s’il avait attrapé le
moustique. L’enfant tourna la tête vers lui, le vit et s'enfuit en courant.
sa
Il avait entendu des cris dans la nuit. Des cris de gosse. Le bruit d’une tête
qu’on éclate contre un mur. Il essayait de se souvenir. Il venait sans doute
de s'assoupir, car le souvenir n’était pas précis. Il n’y avait que le bruit, les
sons, les voix. Une voix d’homme, puis le bruit sourd de quelqu’un projeté
contre un mur. Les cris d’une femme. Les cris d’un gosse réveillé par la
peur. Puis à nouveau une voix d’homme au-dessus des cris... C’était
probablement Tapéta et Tafifi.
Tapéta n’avait jamais pardonné à Tafifi son aventure avec ce légionnaire.
Chaque week-end, il y avait des bringues dans le quartier, surtout chez
mamie. La maison de mamie était devenue le home-away-from-home des
légionnaires. Chaque vendredi soir, ils se rappliquaient avec leur whiskey,
pastis et pinard, pas cher, acheté au prix militaire, du magasin-militaireseulement -pour- les-militaires. Et la fête commençait. Non-stop jusqu’au
269
dimanche soir-retour-à-la-légion. Les Hans, Kurt, Olaf, aux cheveux dorés et
aux yeux
bleus, faisaient des ravages dans le milieu paumotu de la Rue des
Rêves Sacrés.
Ah ! Ils étaient beaux les légionnaires avec leurs muscles tout bronzés du
soleil de Moururoa. Et puis ils ne parlaient pas comme nous. Ils avaient une
autre façon de dire les choses. Les Kurt-Hans-Olaf disaient des mots bleus,
des mots blonds, des mots enneigés, des mots envodkaisés au goût de
harengs fumés.
Et puis il y avait César le Kabyle. Il était différent des autres, avait dit mamie.
Il ne disait pas grand chose. Sa peau était comme celle des tahitiens :
brune, et ses yeux dorés comme le soleil, lorsqu'il va disparaître à l'horizon.
Il ne parlait pas beaucoup, mais ses mots étaient chauds et légers comme le
sable qui s’envole dans le désert. Parfois, le sable emporté par le vent vous
piquait le visage et la peau, et vous faisait mal aux yeux.
Tapéta s’était battue avec César. Ou plutôt, il l’avait rossé. César s'était à
peine défendu. Puis ils s'étaient retrouvés au tribunal.
Le juge avait demandé à Tafifi pourquoi elle avait abandonné son mari et
ses enfants pour partir avec César... Mais pourquoi ?... silence... un sanglot
étouffé... un râle dans la gorge... des mots dits très vite : « Jamais Tapéta
ne m’a appelé ‘mon petit lapin', ‘mon petit chou' », avait répondu Tafifi.
Petit à petit, les femmes du quartier avaient quitté leur tane ; elles étaient
parties s’installer ailleurs, avec le tane api, avec le légionnaire. Promesses
de fêtes, de danses, de plaisirs et de nuits délirantes. Promesses de mots
doux et si tendres... mon petit chou... mon p’tit chouchou...
Tafifi était revenue. César avait tourné ses yeux dorés ailleurs. Et cet ailleurs
attendait un enfant.
Ce jour là, Tapéta était allé chercher sa femme dans un bar de Papeete. Elle
était ivre en plein milieu de l’après-midi. Et lui aussi s'était mis à boire.
Lorsque Léo est rentré dans le bar en fin de journée pour se rafraîchir, il les
avait trouvés tous les deux là, îvre-morts : deux vieilles marionnettes
cassées, au fond d’un bar popaà, sur une toute petite île perdue au milieu
de l’océan Pacifique.
-
«
C'est pas une cuite, se dit Léo, c’est un suicide »
Il était sorti du bar aussitôt, sans s'asseoir, sans boire.
Dehors, il avait ouvert les yeux à la lumière du soleil couchant. Devant lui le
ciel était rouge, comme un malheur, comme une catastrophe en prophétie.
270
Derrière lui, une nuit se formait lentement, comme une goutte de boue noire
qui allait tomber sur l'île et l'inonder d’ombre.
«
-
Je n'ai plus d’avenir ici », pensa Léo.
La brise soyeuse du soir au bord de l’eau de Papeete caressait son visage.
Léo
s’éloigna du bar. Il se dirigea vers le quai, très droit, de son pas
chaloupé d'handicapé. Là, au bord de l’eau, il s'assit sur un banc, sous
l’arbre à raisins de mer. Le soleil se couchait et ses rayons obliques
donnaient une intensité particulière aux couleurs vives des bateaux. Tout
autour de lui, une odeur d’urine s’élevait. Il ne savait d’où elle venait : de la
terre ou de la mer...
La terre et le ciel étaient pleins de signes : des signes de déchéance. Léo
avait peur.
« Je n'ai
pas peur parce que je n’ai plus d’avenir ici. Ni parce que mes
enfants n’ont plus d’avenir ici. C’est ma race au-dedans de moi qui a peur. »
-
Il se pencha vers l’eau qui frémissait sous la brise du soir et respira derrière
elle l’odeur du silence. Un silence sans hommes. Les bruits de la ville
marcTiaient sur ses pensées.
Une voix lui fit relever la tête. Il regarda en sa direction, vers la droite, et vit,
assis
par
comme un
terre, dans l’ombre, un clochard. Le type soupirait
chien qui rêve. La voix s’endormait par moments, retombait sur
elle-même et se réveillait en poussant des petits cris.
Léo se leva et s’approcha de lui.
-
«
Heî ! laorana oe ! çà và ? »
L’homme tourna vers lui son
vieille
regard mi-clos : des yeux fixes et ronds de
poule. Il lâcha un rôt grave et long. Et Léo respira la riche odeur
sucrée de son ivresse et de son malheur.
Sur son visage ruisselant de la nuit qui tombait, il y avait tant de solitude et
tant de silence que c’était un sacrilège de le regarder. Personne ne pouvait
partager sa misère.
Léo se leva et marcha dans la nuit. La nuit lui entrait dans la tête par les
yeux, la bouche, les narines, les pieds et les mains. Bientôt il ne fût plus
rien. Plus rien que le malheur et la nuit de son pays, la nuit de son
peuple... »
Michou CHAZE
271
Flora DEVATINE
Extraits
1E aha ho'i tena ia 'oe ?
Question de savoir,
Conscience sans savoir !
E aha ho'i tena ia 'oe ?
Que se passe t-ii ?
Qu'y at-ii?
Qu'as-tu ?
Que se passe t - il en toi ?
Que fais - tu ?
Qu'est-ce que cela veut dire ?
E aha teie ?
Qu'est-ce que cela, à ton avis ?
Que se passe t - il, selon toi ?
Allons donc !
Quelle idée !
En voilà une idée !
Que dis-tu ?
Que racontes-tu ?
Qu'as-tu à l'esprit ?
Qu'as-tu en tête ?
Par quoi es-tu possédée ?
Par quoi es-tu obsédée ?
Quelle conscience en toi ?
Quelle inconscience !
Quelle légèreté !
Quelle irresponsabilité !
272
Quel gouffre !
Quelles affres !
Quelles angoisses !
Quelles peurs !
Tremblements !
Lourdeur,
Pesanteur,
Liquéfaction,
Affaissement,
Evanouissement,
Perte de conscience !
Chute,
Cris,
Eclats en sanglots !
En voilà des façons !
Interrogations côté cœur,
Resserrement côté cœur
Lancements, tiraillements côté cœur
Cœur serré, serré,
Lourd, alourdi,
Tiraillé !
Tu exagères !
Tu vas trop loin !
Çà ne va pas, non ?
Çà va bien dans ta tête ?
Çà ne va pas bien !
Il faut être réaliste !
Il faut revenir sur terre !
Il ne faut pas,
Il ne faut plus rêver !
Il faut avoir les pieds sur terre !
Il ne faut pas regarder ses pieds !
Il ne faut pas baisser la tête !
Il faut relever la tête !
Il faut regarder devant soi !
Regarder la vie en face !
Ne pas se retourner !
Il faut avancer !
Il faut marcher !
Il faut aller de l'avant !
Regarder devant soi !
Attention à ce qu'il y a devant soi !
Attention où l'on met le pied !
Il faut faire attention
«
Faire bien attention » !
Ha'apa'o maitan
Il faut revenir sur le sujet !
Il faut insister !
Il faut persévérer !
Il faut veiller dans l'attention !
Il faut y aller !
Il faut marcher !
Il faut avancer doucement !
Il faut y aller tout doucement !
Elle est ainsi la vie sur cette terre !
Elle est ainsi la vie sous ce ciel !
Elle est ainsi la vie en cette époque
Pas le choix !
Nous n’avons qu’à l'accepter,
Uniquement à l'accepter !
Rien d'autre !
Et rien de plus !
Simplement travailler !
S'efforcer !
Persévérer !
Garder courage !
Rien d'autre !
Rien d'autre à faire !
Que cela !
C'est cela !
C'est bien cela I
Rien que cela !
Remonter aux enseignements reçus
Retrouver les enseignements enfouis
Dire soi
Raconter soi
Connaître soi
Accepter soi
Reconnaître soi
Aimer soi
Pleurer soi
Etre doux à soi
Consoler soi
Eiaha eta'i
Pas pleurer I
E fa'aitoito !
Courage !
Il faut croire !
Croire !
Il faut croire en Dieu !
Il faut prier !
Prier, prier !
Prier Dieu !
Demander de l’aide !
Il faut lui demander son aide !
E pure i te Atua !
E ani i te tauturu !
E ti'aturi i te Atua !
E ha'amana'o i te Atua !
Il faut se souvenir de Dieu !
Eiaha e fa'aru'e i te Atua !
Ne pas lâcher,
Ne pas repousser Dieu !
Il ne faut pas abandonner Dieu,
Mon enfant !
Sentiment de sacrilège
Quel sacrilège ?
Qui parle de sacrilège ?
Quel est ce sacrilège ?
Quelle est encore cette lubie ?
Qui a commis un sacrilège ?
De quel sacrilège s'agit-il ?
Quand le méfait at-il été commis
Comment cela s'est-il passé ?
Qui a mal agi ?
Quoi ?
Qu'est-ce qu'il y a?
De quoi, de qui parlez-vous ?
On ne comprend rien I
On ne sait pas ce que c'est !
De quoi s'agit-il ?
On n’est pas éclairé !
On est dans le noir !
On ne sait pas !
C'est bien obscur !
C'est mystère et boule de gomme !
Il ne doit rien y avoir à comprendre !
Ou il y a tout à reprendre !
Il faut tout reprendre ?
Depuis le début ?
Quel début ?
A partir d'où?
A partir de quand?
Par qui ?
Pour qui ?
Comment?
Pourquoi?
Penser qu'il faille revenir en arrière,
Faire repartir le futur dans le passé, pour recommencer la même chose,
Et rendre adéquat ce qui ne l'était pas !
C’est trop !
Beaucoup trop !
C’est trop tard !
C'est trop loin !
C'est trop dur !
C'est trop difficile !
C'est impossible I
Retourner en arrière puis en revenir
Par le même chemin !
A quoi ça sert ?
277
Çà ne sert à rien !
Çà ne sert strictement à rien !
Çà ne sert qu'à perdre son temps,
Qu'à se compliquer un peu plus
Et inutilement la vie !
Il faut oublier, jeter !
Jeter tout cela !
Mettre de côté !
Tourner la page !
On est dans le présent !
Restons-en à aujourd'hui !
A maintenant !
Il y a déjà fort à faire !
S’en tenir à soi !
S’occuper de ses propres affaires !
Ne pas se mêler de celles des voisins,
Ni du passé!
Accomplir les tâches du quotidien
■Faire le ménage de la maison !
Prendre soin des enfants !
Préparer le repas !
Nettoyer, rendre gaie la maison !
Et quand le besoin s'en fait sentir,
Se préparer au grand repos !
Qu'ai-je donc à courir, à attendre de l'autre, à me confondre avec l’autre ?
Qu'ai-je donc à me placer en dehors de mon ombre, de ma trace, identifiée ?
Qu'ai-je donc à être à contre allée, à contre courant, à contre toi, à contre moi, à contre tout, à contre le
monde ?
Qu'ai-je donc à me tirailler de pied en cap, attaché, noué, comme empêtré dans et par le cordon ombilical
Qu'ai-je à traîner partout mon cordon tout desséché ?
Qu'ai-je donc à conserver ceux des enfants, ceux de mes petits enfants ?
Qu'ai-je donc à sacrifier à des rites qui n'ont plus cours ?
Qu'ai-je à me torturer le corps et l'esprit pour courir
après deux marara à la fois ?
Question d’en avoir ?
Conscience sans en avoir !
278
3-
Extraits de « Entre Mémoire et Histoire » ( mars 1998)
Méfiances et craintes complexes de la mémoire
«
Peurs ataviques et peurs modernes de la mémoire...
Elle se méfie de tout !
Elle se méfie d'elle-même !
La mémoire manque totalement de confiance en elle !
La mémoire a peur !
Elle
peur parce qu'elle est peu à peu mémoire d'une autre
civilisation et ne veut rien laisser qui serve de prétexte à la nouvelle pour la
a
dénigrer !
La mémoire a peur !
Elle a peur, par son discours, de perdre son âme,
Elle a peur, en se livrant, d'être mal jugée,
Elle a peur des jugements des esprits chagrins, extravagants, mal
adaptés !
Elle a peur des humiliations,
Elle a peur des déconsidérations !
La mémoire a peur !
Elle a peur de s'exposer, d'être exposée I
Elle a peur d'être mise à nu, d'être exploitée !
Elle a peur de ses manques,
Elle a peur de ses absences !
Elle a peur de ne pas savoir,
d'être, comme mes élèves:
"E Madame e,
lii....! Aaaaa
!
Je ne sais pas pa'i !
Je ne sais pas ihoa !"
Elle a peur de n'être pas, elle, mémoire !
279
Elle a peur de ses pertes de mémoire !
La mémoire a peur !
Elle a peur des livres !
Elle a peur de se dessécher, de brunir, brûlée, en vivant enfermée
dans les pages des livres '!
Elle a peur de s'éteindre, dissoute, dans le mot de la fin de la dernière
histoire confiée aux pages de livres !
Elle a peur de son vide !
Elle a peur de se désagréger tout à fait !
»
Elle a peur de changer, de n'être plus semblable à elle-même,
Elle a peur du changement, après tant de bouleversements dans sa
vie !
Elle a peur d’être autre, différente !
Elle refuse d'être autre,
De
vivre
emprisonnée, imprimée, enfermée, épinglée, collée,
desséchée, morte,
comme
lettres, feuilles, fleurs dans
un
herbier ou
insectes et papillons, sous verre !
Alors plutôt s'immobiliser et s'enfermer dans le peu que l’on est et que
l'on a,
Ce que l'on
société se ferme,
constate de ce qui se passe, d'ordinaire, lorsqu'une
Car c'est, dès lors, l'obscurité qui monte, recouvre tout l'espace
inoccupé,
Et la société de se perdre dans le lointain confus, évanescent ou de
plus en plus épais, des ténèbres du passé !
La
mémoire
se
tait
avec
ceux
qui partent,
ne
voulant rien
communiquer,
La mémoire s'enterre avec ceux qui sont inhumés, s'interdisant de se
transmettre !
La mémoire fuit, s'effrite !
La mémoire se dérobe !
Triste destinée et lente métamorphose de la mémoire, jadis, jaillissant
des "vaipuna",
280
Aujourd'hui, moisissant dans les sépultures des "tupuna" ou
jaunissant dans les "puta" des " tupuna" !
La mémoire veut rester voilée, insaisissable, floue,
Derrière le "ahinavai",
Domaine du mystère où opère le charme des sortilèges,
Ultime moyen de défense, auquel recourt la mémoire, pour poser sa
marque, subsister !
Et la mémoire de donner des ailes à l'esprit en donnant à rêver !
Et la mémoire de céder la place à l'imaginaire pour assurer sa survie !
Ah ! Cette mémoire !
La mémoire, frivole, futile, instable, indécise,
Insaisissable, aérienne, impalpable,
Immergée,
La mémoire s'envole
au
brusque vent du changement pendant
l'avancée dans la vie,
Et disparaît dans le temps !
Mais la mémoire subsiste, ressuscite, se
transforme, évolue, à
chaque génération
Au
travers
des
parlers, des regards nouveaux, de nouvelles
attitudes !
Mémoire volante, mémoire flottante, immémoriale,
Volant,
flottant,
de
mémoire
en
mémoire, de génération en
génération,
Comme une pirogue fantôme sur l'eau, pendant qu'au même moment
et sur le même océan,
D'autres,
habitées, entretenues,
inspirées, éclairées, éveillées,
tiennent la mer, évoluent
Ou cèdent la place à de nouvelles mémoires - embarcations,
Nouvelles par la forme, les matériaux et les techniques utilisées,
Nouvelles par la cargaison de souvenirs, d'idées nouvelles qu'elles
transportent !
281
La
mémoire renaît "ia huria te 'api", à mesure que se tournent les
pages des livres de mémoire!!!
Extrapolations !!! ???
Certes ! Car pour l'heure,
la mémoire rechigne à s'écrire dans les
pages vides
De ses livres de mémoires !
Acte repère, acte fondateur, pourtant, s'il en est un, de sa dimension
historique !
Temps de la mémoire
La mémoire
polynésienne n'ose pas encore enjamber le seuil de
l'histoire,
C'est à dire oser traverser le seuil et le couloir de l'écriture
Pour poser le pied dans l'histoire !
La mémoire hésite à rencontrer l'histoire, hésite à entrer dans
l'histoire!
La mémoire refuse de rencontrer l’histoire, lui préférant des errances
dans les mémoires !
En Polynésie Française, on est encore dans le temps de la mémoire !
Des mémoires îlots, absentes,
éparses, fragmentaires, débridées,
inconscientes,
Issues d’une mémoire mythique, en partie, engloutie !
Confuses de n'en rien savoir,
Souriantes d'incrédulité de s'entendre dire en être !
La mémoire, tout comme l'histoire, est confuse,
C'est là leur point commun !
La mémoire, tout comme l'histoire, est confuse de n'être pas éclairée,
même "ti'a'iriment",
A la polynésienne, par des Polynésiens !... »
«
...
Les souffrances de la mémoire en butte avec l'histoire
Car la mémoire a mal !
282
La mémoire a mal des traitements de l'histoire
Elle
a
mal d'avoir été remballée,
envoyée rouler avec froideur et
proprement, dans les ancrages humides des ténèbres du passé,
Lequel temps fut passé à ressasser !
La mémoire a mal
De l'implacabilité, de l'impassibilité
Du manque d'honneur, du manque de dignité
La mémoire a mal
Du manque d'égards et de respect
De tant de dureté, de tant d'inhumanité
De l'histoire des hommes
La mémoire a mal
D'avoir été entaillée, détaillée
Taillée, tailladée
La mémoire a mal
D'avoir été étêtée, débitée, tronçonnée
D'avoir été massacrée, décapitée, écartelée
D'avoir été tranchée, saignée, étouffée
Eventrée, déchirée
Frappée
Coupée à la base
Coupée dans son élan
La mémoire a mal
Des coups de poignard donnés au ventre
Des coups d'épée reçus en plein cœur
La mémoire se souvient des coups
De couteaux menaçants du passé
La mémoire a mal
Mal au dos
283
Mal au ventre
Mal aux entrailles
Mal en point
Mal en tout
La mémoire pleure
La mémoire est mal.
Elle pleure sur elle-même,
Elle pleure sur son passé.
La mémoire a mal
Mais, de s'être exprimée,
Peu à peu, le mal, épuisé,
Extirpé, s'estompe.
C'est que la mémoire se raisonne,
La mémoire s'ébroue, se rabroue,
La mémoire se fustige, se secoue,
La mémoire réagit.
Et la mémoire se calme,
La mémoire s'apaise.
La mémoire a raison
Elle a raison des coups du sort
Elle a raison des coups de l'histoire
Elle a raison des coups de la raison
La mémoire a raison
De ne rien dire
De "ha'amo'e" pour un temps
Pour réapparaître à son heure
La mémoire a raison
La mémoire est forte
La mémoire est courageuse
La mémoire a du souffle
Dans le combat livré pour sa survie
La mémoire est grande
La mémoire est noble
La mémoire est digne
La mémoire transforme
La mémoire transforme les coups,
-
,
Coups de balai, coups de ceinture,
Coups de bâton, coups de fusil,
Coups de poignard, coups d'herminette,
Coups de canon, coups de cailloux,
Coups de soleil, coups de poing,
Coups au corps, coups à l'estomac,
Coups à la tête,
Coups tout court !
La mémoire transforme
Tout à tout coup
Transforme les rétifs,
Les récifs, les récessifs,
En douceur, en doux frères, en saints doux !
La mémoire pardonne à l'histoire.
La mémoire est bonne,
La mémoire est trop bonne !
C'est ce qui, parfois, perd la mémoire,
Fait souffrir la mémoire!...»
«
en fin de
compte, ce dédale de réflexions sur
"l'Histoire" et "la Mémoire",
Dans le "urupu" de nos forêts mentales d'hésitations, d'égarements,
d'ignorances, d'incertitudes,
En suivant le cours, en cascades, de notre discours, éclaboussé,
Nous fit traverser plus d'une confusion, plus d'un enlisement de la
pensée dans les mémoires,
Nous fit risquer plus d'une dérive, plus d'un dérapage,
285
Mais, par ailleurs, nous fait, également, entrevoir des pistes de
recherche, tentatives d'avancées et ouvertures possibles à considérer
comme telles:
Ainsi
en
est-il de l'Ecriture,
laquelle nous apparaît comme une
nécessité, comme une urgence, comme
"le Cadeau des Polynésiens à eux-mêmes!". »
F.Devatine
(mars 1998)
(Note : l’emploi du terme « histoire » est à prendre ici, non pas dans son sens de la
matière scientifique bien connue, mais dans un sens symbolique, poétique que nous
lui donnons pour désigner tout ce qui, dans les esprits, gravite autour de ce que l’on
a
appelé communément la période de « la rencontre historique ».)
?
286
Tatouage
Bagages de voyage
Loin des lèvres, au bout des doigts,
Loin du nez, dans les mains,
Loin des oreilles, plein les bras,
Loin des yeux, sur les épaules,
Près de la peau,
Contre la peau,
Sur la peau,
Dans la peau,
Sans autre support que mon corps,
Sans autre bagage que mes manières,
Sans autre héritage que mon sang,
Sans autre abri que mon esprit,
Je sculpte sur mon être ces sens bannis.
Taraua
LE CHEMIN
de
TEMOE-a-HIRO
Le chemin est long et périlleux, mais je sais qu’au bout c’est du
bon. C’est étonnant, pour une fois, de s’entendre parler en ayant au même
moment quatre oreilles qui nous écoutent, qui font attention à ce que l'on dit,
aux mots
se
prononcés; et deux cerveaux qui tentent d’analyser ce qui vient de
dire, ce qui s’est dit, ce qui se dit.
Le chemin est long et périlleux, mais je sais qu’au bout c’est du bon.
Et j’arrive et je m’assoie: je me pose la question de ce que je
pourrais bien dire. A ce moment, surgit le trou noir: c’est souvent dans ces
moments qu’il arrive
le coquin, il choisit bien son moment pour
apparaître !... et puis il reste. Je tente de me rappeler le thème abordé la
séance dernière, mais là également c’est vague
vague.
...
...
Le chemin est étonnant et intéressant, car si je prévois de parler d’un
thème, il m’arrive de parler de tout autre chose. Il m’arrive également, alors
que je me sens bien, de me mettre à pleurer. Je ne sais pas pourquoi, je
n’en ressens pas les raisons, mais c’est là, comme un flanc de montagne qui
s’écroule alors que personne ne s’y attend, comme une boule qui remonte et
qui cherche à s'exprimer, à sortir, à se défaire.
Le chemin est étonnant et intéressant, car il nous entraîne parfois tout
fond, dans les profondeurs, les abysses de l’océan de notre existence. A
ce moment-là, on ne comprend plus ce qui nous arrive, on pleure pour un
rien, on se sent seul face à l’univers, on se sent appartenir au monde
terrestre, et paradoxalement on se trouve dans une toute autre bulle que le
voisin, sur une toute autre planète où il n’y aurait aucun autre habitant mis à
part nous-même. On se retrouve seul sur une terre étrangement familière,
étrangement aride, confronté à nous-même, dénué de tout outil nous
permettant de sortir de là.
au
288
Sur cette planète des profondeurs, l’incompréhension et la solitude
sont maîtresses: on ne comprend pas nos réactions, ce qui nous arrive,
notre état d'âme, notre état d’esprit; c’est flou, c’est brumeux, c’est noir, ...
c’est déstabilisant ! On a également l’impression qu'un grand fossé existe
entre
ce
distinctes
monde et celui qui nous relie aux autres: deux planètes bien
On a l’impression de ne pas être compris par l’autre, que notre
...
monde
n’est pas palpable, pas exploitable, pas
identifiable par l'autre; ce qui augmente la solitude.
reconnaissable,
pas
Le chemin est long, périlleux et surprenant, car en même temps que
l’on touche le fond,
après avoir exploré de quoi il s’agissait, on se sent
remonter à la surface, sans pour autant avoir eu l'impression d’avoir poussé
jambes: la chose nous a pris, nous a tiré vers le fond, puis elle est
partie, s'est évanouie comme par magie. On ne sait pas ce que c’était, elle
est remontée, elle s’était installée et heureuse de s’être exprimée, s’en est
sur ses
allée.
Je ne suis qu’au début de mon chemin, mais je sais une chose,
Ce chemin je l'aime
!
Je souhaite qu’il m’apporte beaucoup en connaissance personnelle,
et également en connaissance de l’inconscient afin de servir de corde à
d’autres.
Temoe-a-Hiro,
(étudiante en psychologie,
Paris, 6/11/2002)
289
Notes
290
Notes
291
Notes
■
Littérama'ohi
Ramées de Littérature Polynésienne
Te Hotu Ma'ohi
Publication d'un groupe d'écrivains de Polynésie française.
Directrice de la
Flora Devatine
publication :
boîte postale 3813
Papeete
98 713 Tahiti
fax (689) 820 680
mei tahitile@mail.pf
Comité de direction :
Patrick AMARU
Michou CHAZE
Flora DEVATINE
Danièle-Taoahere FiELME
Marie-Claude TEISSIER-LANDGRAF
Jimmy LY
Chantal SPITZ
Numéro 02 / décembre 2002
Tirage : 600 exemplaires - Imprimerie Polytram
Maquette : API / Littéramao'hi / Polytram
293
à Rill
Peux-tu nous dire
Tout en souriant
Qu’elle est cette force en toi
Qui fait qu’après t’avoir boudé
De ta bonhomie,
Nous revenons toujours à toi ?
De ta sensibilité,
Tout en nous étonnant
Qu’après avoir ri de tes idées,
Cherchant
Nous nous surprenons
Et trouvant
À penser tes idées ?
Auprès de toi
Posséderais-tu ce « mana »
Sans nom,
Qui faisait la force
Le recueillement
De nos aïeux...
Et la paix,
Au milieu d’un désordre
Nécessaires
...Nous aimons venir
A notre âme tourmentée.
Dans ton atelier
Pour bavarder avec toi,
Nous y changer les idées
Vaitiare
(extrait : Humeurs -1980)
294
«
volonté
au
Rui JUVENTIN est une figure méconnue de Tahiti. Sa
de la peinture est inébranlable, quant à sa
service
popularité, elle s’étale plus aisément au-delà des frontières. Pourtant
Rui s’est nourri depuis son enfance des scènes quotidiennes qu’il fait
défiler devant nous, merveilleuses de netteté, comme issues de la
lanterne magique de notre jeunesse. A chaque image, nous voyons son
regard lucide, critique jusque dans le détail et débordant de tendresse
pour son « fenua ».
Rui JUVENTIN, c’est d’abord une immobilité sereine et
naïve ; mais au-delà, chaque attitude semble figée dans l’attente d’un
message. Dans ces « fare » grand ouverts sur la mer, dans ces plaines
écrasées par la montagne, il souffle un air qu’on ne retrouve nulle part
ailleurs : le « fenua », immobile et mystérieux. La nature déroutante et
folle s’oppose à l’éternel Tahitien où la vie s’écoule sans heurt dans
une
répétition de gestes simples.
Rui nous offre à présent un instant de repos pour méditer.
DR»
(Dominique Beaufils de la Roncheraie)
(extrait du catalogue : Exposition Rui. Juventin - 30 sept 1974
salle du CAPPO, mairie de Papeete)
295
L’atelier du peintre
La bicoque est cachée derrière la mairie
Et j'y viens très souvent pour voir si l’on marie
Toujours les nuances sur les ciels de tableaux
Au vert tendre galant des beaux reflets dans l’eau
Des crayons des pinceaux la palette de bois
Des tubes de couleurs un chiffon pour les doigts
Deux eaux-fortes et puis des dessins infinis
Jetés aux quatre coins sur du papier jauni
C’est l’atelier du peintre où la toile aux aveux
Sur le creux chevalet qui boîte comme un dieu
Attend le jugement des dames aquarelles
Chercheuses d’équilibre et de teintes nouvelles
Le temps balance ici l’horloge pour des clous
Qui passe sans trompette à petits pas de loup
Et je viens très souvent tremper ma rhétorique
Dans ce silence profond comme une musique.
Le Toullec Alain
(septembre 1972)
296
Louis Tinihauarii Tauhiro dit Rui JUVENTIN
Artiste-peintre autodidacte né le 27 septembre 1916 à
Papeete, décédé le 21 Octobre 1997 à Punaauia (Tahiti).
Il avait une passion, la peinture, à laquelle il a consacré la
deuxième partie de sa vie. Homme généreux et très sensible, il
n’était pas indifférent à la situation sociale des jeunes, notamment
celle des jeunes inactifs auxquels il voulait enseigner la peinture et
transmettre sa passion,.
Il avait fondé au début des années '70 avec des amis, dont
Christiane et Dominique Beaufils de la Roncheraie, le Club des
Artistes peintres de Polynésie (CAPPO) à vocation artistique,
certes, (cours de peinture dispensés à un public de tous âges,
polynésiens, métropolitains et organisation de nombreuses
expositions de peinture), mais son atelier situé derrière la mairie de
Papeete dans un local mis à sa disposition, était également un lieu
d'accueil et d’éducation des jeunes : ainsi le règlement stipulait que
les membres devaient
non seulement
«
(prendre) l’engagement de respecter la discipline instaurée au
sein du Club, ce dans l’intérêt général et pour la bonne réputation
et le prestige de notre
Club » mais également « (promettre) de
(ses) gestes, actes et paroles en évitant d’être
grossier... : (on peut s’amuser sans causer de tort aux autres »).
surveiller
Il enseigna la peinture au Conservatoire artistique territorial
puis, avec sa famille, il s’installa à Punaauia où il avait ouvert son
propre atelier - galerie : « Oviri. »
Titre du tableau : « Auto-portait aux modèles » (1974)
F. Devatine
Fait partie de Litterama'ohi numéro 2