B987352101_PFP3_2010_319.pdf
- extracted text
-
Bulletin de la Société
des Etudes Océaniennes
N°319
Mai - Août 2010
Société
des
Etudes
Océaniennes
Fondée le 1er janvier 1917
c/o Service des Archives de Polynésie française, Tipaerui
B.P. 110,
•
98713 Papeete, Polynésie française • Tél. 41 96 03 - Fax 41 96 04
e-maii : seo@archives.gov.pf • web : etudes-oceaniennes.com • web : seo.pf
Banque de Polynésie, compte n°12149 06744 19472002015 63
CCP Papeete, compte n°14168 00001 8348508J068 78
Composition du Conseil d'Administration 2010
Mme Simone Grand
Présidente
M. Fasan Chong dit Jean Kape
Vice-President
M. Michel Bailleul
Mme Moetu Coulon-Tonarelli
Secretaire
Secrétaire-adjointe
M. Yves Babin
Trésorier
M. Pierre Romain
Tresorier-adjoint
Administrateurs
M. Christian Beslu • M. Constant Guehennec
Mme Eliane Hallais Noble-Demay
M. Robert Koenig • M. Daniel Margueron
Membres Correspondants
M. Bernard Salvat • M. Darrell T. Tryon
Membre d'Honneur
M. Raymond Vanaga Pietri
\
Bulletin
de la Société
des Etudes océaniennes
(Polynésie orientale)
N°319 • Mai - Août 2010
Sommaire
Avant-propos
p.
4
Erratum
p.
7
‘la ora te 'Ura ! Vive le 'Ura ! ‘Ura, un très bel oiseau endémique de Rimatara menacé
Fasan Chong dit Jean Kape
p.
10
Suivi de La légende du ‘ura
p.
34
Après une quête longue et tâtonnante de la personnalité juridique
dans des missions, les décrets Mandel (1939)
Joseph Leport
p.
36
p.
95
Un siècle de franc-maçonnerie à Tahiti 1842-1940 :
implantation, chroniques et portraits.
Gérard Thlasne
L’archipel des îles Gambier : Statut de 1834 à 1882
Michel Bailleul
p. 147
Le pamplemousse
Dr Ehrardt
p. 154
Pierre Vérin
p. 159
Bilan Moral 2009
p. 162
Compte de trésorerie 2009
p. 166
Budget prévisionnel 2010
p. 167
Résolutions de l’Assemblée générale
p. 168
Arrêté du conseil des ministres du 4 août 2010
p. 169
Arrêté et convention du 3 août 1990
p. 170
Avant-propos
Chers lecteurs,
Entrons dans ce bulletin avec le ‘lira (Vini kuhlii) ou Lori de Kuhl,
endémique de Rimatara, menacé de disparition et présenté par notre vice-président Jean Kape. Cette minutieuse description est
suivie de deux légendes.
Lors de la présentation à la presse du n° 318, votre comité de lecture
s’est proposé de promouvoir une vision polynésienne de l’Histoire.
Gageure ? Sans nul doute comme le rappelle J.-M. Régnault dans sa contribution à l’Hommage à Hugo Neira' où nous retiendrons sa citation de
Milan Hübl suivie de ses quatre premières phrases.
un très bel oiseau
«
Pour liquider les peuples,
on commence par
leur enlever la mémoire.
On détruit leur culture, leur histoire.
Puis quelqu’un d’autre leur donne une autre culture,
leur invente une autre histoire.
Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est,
et ce qu’il était.
Et le monde autour de lui l'oublie encore plus vite. » (Milan Hübl)
«
Il n’est guère possible de se pencher sur l’histoire des terres fran-
Wachtel2.
çaises d’Océanie sans penser immédiatement aux travaux de Nathan
1
«
Poma et Garcilaso : la vision des vaincus revisitée », in L'Amérique hispanique et le Pacifique, Hommage
à Hugo Neira, Karthala, Paris, 2005, pp. 105 à 124.
2
Wachtel N., La vision des vaincus. Les indiens du Pérou devant la conquête espagnole, 1971, Gallimard.
"Pensée sauvage et acculturation. L'espace et le temps chez Felipe Guaman Poma de Ayala et l'Inca Garcilaso
de la Vega", Annales ESC, mai-juin 1971, n°3, p. 793 à 840.
4
L’Histoire des peuples sans écriture a forcément été écrite par les vainqueurs de ces peuples. Le phénomène s’aggrave lorsqu’au contact de
l’écriture, des peuples se laissent persuader qu’il leur faut très vite
oublier leur passé. Il s’aggrave encore lorsque ces peuples éprouvent
une sorte de peur
panique envers l’écriture ou qu’il leur faut vaincre
l’épreuve de l’écrit. » J-M Régnault
Cette « peur panique » devant l’écriture existe en effet chez les insu-
laires, accompagnée de sentiments de frustration et de rejet de la parole
d’autrui sur leur réalité qu’ils ont tant de mal à dire. Est-ce dû à l’existence
d’un conflit de loyauté ? (ancêtres diabolisés ?/sauveurs ?) Pourtant, les
premiers navigateurs et missionnaires ont dû leur survie aux ancêtres insulaires et non l’inverse. Et qu’est-ce qu’ils ont pu se haïr les uns les
autres au nom du Dieu d’Amour ou du progrès de l’humanité ! Ils ont
aussi converti à leurs inimitiés historiques ou de circonstances... Et chacun continue à défendre sa version de l’Histoire. Les descendants d’au-
tochtones devraient sans doute s’en inspirer pour s’autoriser enfin à
participer au débat.
Votre comité de lecture a retenu des articles traitant de réalités
franco-françaises sinon européano-européennes conflictuelles importées
avant le Protectorat, se poursuivant en les Etablissements
français de
l’Océanie puis en la Polynésie française où elles s’apaisent tout en conservant des effets rémanents.
Le récit de La Longue attente des Décrets Mandel de Joseph Le Port,
Frère enseignant catholique est un texte militant témoignant d’une souf-
france si actuelle du « traumatisme » causé par la Révolution française,
que je l’ai interrogé sur ses origines. « Mes ancêtres sont des Chouans »
fut sa réponse. Mais alors, s’il est normal de lui reconnaître la persistance
d’une souffrance née d’une violence perpétrée il y a 230 ans, pourquoi
n’en serait-il pas de même pour les Insulaires dont la destruction du
monde remonte au même nombre d’années ? Découvrons son récit auquel
il vous appartient cher lecteur, de réagir pour enrichir la pensée.
L’histoire de la franc-maçonnerie à Tahiti par Gérard Tulasne raconte
une autre aventure
d’Européens résidents provisoires ou permanents à
5
Tahiti, habités par des valeurs de dévouement au « progrès de l’humanité »
fondées sur des principes laïques. L’extrait présenté ici de son DEA consultable à l’Université ou à la SEO, rappelle son rôle déterminant dans l’organisation de la vie sociale à Tahiti ainsi que dans la fondation de la
Société des Etudes Océaniennes.
Suite à l’envoi par Jacques Sauvage de la photocopie d’une lettre
manuscrite d’une page datée de « Paris le 16 juillet 1844 », adressée à
Monsieur le Gouverneur et signée du Baron de Mackau Ministre Secrétaire d’État de la Marine et des Colonies, Michel Bailleul présente une
petite chronologie de l’évolution du statut de l’archipel des Gambier.
Découvrons ensemble l’article du Dr Ehrardt sur le pamplemousse
avant de nous souvenir du professeur Pierre Vérin qui vient de nous quitter.
Nous terminerons par les bilans moral et financier, le budget prévi-
sionnel ainsi que les résolutions de notre Assemblée générale et de notre
Conseil d’administration.
Enfin, nous prendrons connaissance de l’arrêté 1331/CM du 04 août
2010 abrogeant l’arrêté du 31 décembre 1921 confiant à la SEO l’administration de la Bibliothèque et du Musée de Papeete. En son article 2 il et
précisé que les collections du Musée de Papeete seront affectées, pour
conservation et présentation au public, au profit du Musée de Tahiti et des
fies
-
Te Fare Manaha.
L’arrêté n° 807 du 3 août 1990 approuvant la convention de mise à
disposition de locaux au bénéfice de la SEO pour y entreposer « son
patrimoine documentaire et livresque... sa bibliothèque... » est
reproduit pour mémoire à la suite ainsi que ladite convention.
Bonne lecture
Simone Grand
6
Les Compagnons
de la Libération des EFO
Erratum
Dans le dernier Bulletin de la SEO, n°318 janvier-avril 2010, j’avais
écrit qu’Edouard Ahnne qui fût en son temps Président de la Société des
Etudes Océaniennes était le seul au sein des Etablissements Français
d’Océanie à avoir reçu le titre de Compagnon de la Libération en 1943.
C’était oublier un peu vite d’autres grands anciens honorés eux aussi par
cette prestigieuse distinction. Rendons donc
hommage à :
Philippe Bernardino alias Firipi, qui fût nommé Compagnon de la
Libération le 16 octobre 1945. Né à Mataiea en 1915 il s’oriente vers la
carrière militaire dès 1936. Après le début du conflit mondial il
s’engage
comme volontaire au sein du Bataillon du
Pacifique. Il fera la campagne
de guerre de Libye à Bir Hackeim puis à El Alamein en « type accompli du
soldat énergique courageux et sûr » dira-t-on de lui. Après la guerre il
poursuivra une carrière militaire avec brio, notamment en Indochine.
Revenu au Fenua pour une retraite méritée il décède à
Papeete en 1963.
Robert Hervé qui fût nommé Compagnon de la Libération le 16
octobre 1945 a fait preuve d’une totale abnégation durant le dernier
conflit mondial. Fils de négociant, né à Marseille en 1910 Robert Hervé
arriva à Tahiti en 1934. Il exerce le métier d’exportateur et d’agent
7
^ bulletin de, la Société des, Stades Gcéaniea/ies
d’assurances. Mobilisé en 1939 il sera à Bir Hakeim avec les Tahitiens
du Bataillon du Pacifique, puis en Italie et en France en partie libérée
lors du débarquement de Provence. Revenu à Tahiti à la vie civile et à ses
affaires il laisse le souvenir d’un homme affable mais discret. Robert Hervé
est mort en 1999-
Félix Broche né à Marseille en 1905. Séduit par une carrière miü-
taire, il est capitaine quand il est nommé commandant du détachement
d’infanterie coloniale de Papeete en 1939. La guerre venue il se montre
plein d’allant et commande le premier contingent du corps expéditionnaire du Pacifique qui deviendra le Bataillon du Pacifique dans la campagne d’Afrique. A Bir Hackeim il conduit ses hommes avec
détermination. Les Tahitiens du Bataillon le surnomment affectueusement
Metua. Les attaques ennemies sont violentes, le 9 juin 1942 le PC du Lieu-
tenant-Colonel Broche est bombardé. Félix Broche trouve la mort en
compagnie de son adjoint. Il sera fait Compagnon de la Libération par
décret du 11 mai 1943.
Jean Gilbert est né en 1907 à Libermont dans l’Oise. Issu de l’Ecole
Navale il est breveté pilote en 1932 et se destine à une carrière dans l’Aé-
ronautique Navale. Il démissionne de la Marine en 1936 pour s’installer
à Tahiti où il dirige les affaires industrielles de son beau-père Emile Martin. En 1940 il reprend du service; il est le seul officier de Marine favorable au ralliement de Tahiti à la France Libre et persuade la quasi totalité
de l’unité Marine de le suivre. Nommé commandant de la Marine des EFO
le capitaine de corvette Gilbert est rapidement appelé à servir auprès du
Haut-commissaire de la France libre pour le Pacifique, Thierry d’Argen-
heu. Le 8 juin 1942 il est victime d’un accident d’avion à Auckland. Le 4
août 1942 il est nommé Compagnon de la Libération.
Teriieroo a Teriierooiterai est né en 1875 à Punaauia. Ancien élève
de l’Ecole des Frères il est d’abord facteur avant de devenir instituteur à
Papenoo. En 1900 II est nommé chef de district de Papenoo par le gourespecté par l’autorité de tutelle et par
ses administrés. Il est resté en poste jusqu’en 1947. On lui reconnaissait
vemeur. Il a été un chef de district
8
N°319 • Mai-Août 2010
un
grand dynamisme notamment pour son action en faveur de l’agricul-
ture. Il deviendra d’ailleurs membre de la Chambre d’Agriculture. La
soixantaine entamée il siège à l’assemblée des délégations économiques
et financières du Pays. Brillant orateur, tribun respecté par ses pairs il est
septembre 1940 ardent défenseur de la France Libre et contribuera à
l’enrôlement de nombreux volontaires polynésiens dans les Forces françaises libres. Le Chef Teriieroo est décédé en 1952 en son district de Papenoo. Il a été nommé Compagnon de la Libération le 28 mai 1943.
en
Nous remercions Me Girard membre adhérent de la Société ainsi que
Madame Schultz-Ahnne, lecteurs attentifs de notre Bulletin, d’avoir relevé
ces omissions bien involontaires.
Constant Guéhennec
7a ora te Vra !
Vive le Vra !
‘Ura, un très bel oiseau endémique
de Rimatara menacé
Le ‘Ura (Vini kuhlii) ou Lori de Kuhl aurait trouvé refuge en se
posant un jour, il y a très longtemps, à Rimatara où il s’est reproduit. Il
s’est posé d’abord sur l’ilôt du village de Naho, appelé depuis Motu-a-‘Ura,
l’îlot du ‘Ura, échappant ainsi à la mort après la disparition de son île
d’origine, si l’on en croit les légendes et les traditions narrées à l’envi par
les anciens de Rimatara.
Le rat noir (Rattus rattus) ou rat des navires, introduit dans la
région par les Occidentaux dès leur pénétration dans le Pacifique, constitue une menace sérieuse sur cette espèce endémique d’autant que ce pré-
dateur d’oiseaux tend à gagner du terrain sur l’ensemble de la Polynésie
française et ailleurs dans le Pacifique. Un programme de contrôle des rats
a été mis en place par la Société d’Omithologie de Polynésie, Manu pour
protéger Rimatara de l’arrivée éventuelle de ce rongeur néfaste et redouté.
La grande beauté du ‘Ura lui a certainement été fatale dans plusieurs
îles polynésiennes où il fut chassé impitoyablement aux fins de confection
d’insignes royaux sacrés à la gloire de l’homme. Pour sa grandeur, souvent l’homme n’hésite pas à aller jusqu’à sacrifier d’autres créatures de
l’univers pour légitimer son dessein. Il fut en fait le premier prédateur du
‘Ura et d’autres espèces pour assouvir une soif humaine certes, mais
cruelle et pas toujours nécessaire.
N°319 • Mai-Août 2010
Magnifique 'Ura
se
nourrissant ici du nectar de nono
Des légendes aux réalités
Selon la tradition orale et d’après les anciens de Rimatara regroupés
aujourd’hui en To’ohitu (conseil des sages), il y a très longtemps, un violent orage frappa la région et les flots engloutirent l’üe de Tuana’i, berceau
du ‘Ura, située aux alentours de Rimatara. Et lorsque le beau temps fut de
retour, les gens de Rimatara reprirent naturellement le cours de leur vie
en se rendant comme toujours aux champs cultiver et récolter l’excellent
et nourrissant taro (Colocasia esculenta), tubercule fort apprécié, ou en
allant pêcher de quoi agrémenter les produits du terroir. C’est alors que
les villageois de Naho remarquèrent la présence de quelques spécimens
de cet oiseau d’une rare beauté : le mythique ‘Ura aux couleurs de l’arcen-ciel. Ils nommèrent depuis cet îlot : Motu-a-‘Ura. Le ‘Ura trouva donc
refuge à Rimatara, après la disparition de son sanctuaire Ibana’i ou Tuanake pour la version des îles Cook qui le situe au large de Mangaia. Il
apparait donc, que l’oiseau sauvé des eaux, se développa rapidement
jusqu’à nos jours. Et par chance pour ce magnifique volatile, la dernière
reine de l’île le prit sous son aile pour assurer sa survie tant la tentation
de le capturer était grande chez ses sujets. Elle eut sans doute conscience
dès lors que le ‘Ura était en perpétuel danger d’où l’imposition d’un tapu
royal. Heimata ‘Ura Vahiné ou Tamaeva V s’adressant au ‘Ura, lui dit :
‘Eiaha ‘oe e haerefa’ahou i te tahiferma ‘ê (tu n’iras point sur une autre
île). Ce qui implique pour quiconque de ne pas transporter l’oiseau sur
11
# !bulletin
de la Société des- études Océaniennes
une autre île. S’adressant
plus tard au ‘Ura vaero (lori mâle) et au ‘Ura
pa’o (lori femelle), elle leur supplia : E noho na ‘Orna i ‘onei, tiretire o,
tiretire â (vous vivrez ici, vous vous reproduirez encore et encore). Et lors
d’une des dernières cérémonies qu’elle présidait, vêtue de sa cape royale
en plumes de lUra, elle jura : ‘Aita atu ai i mûri a’e iâ’u nei e ‘ahu
fa’ahou i teie ‘ahu (personne après moi ne vêtira plus jamais cette cape).
Il est vrai que Tamaeva Vahiné fut la dernière souveraine à régner sur
Rimatara et à se parer de la cape de ‘Ura, laquelle la recouvrait encore
lors de son décès. Le règne de la dynastie des Tamaeva débuta avec
Ta’aroa-Ari’i dans les aimées 1800, son fils Teturuorono lui succéda et son
fils Râhiri prit la suite. Ce dernier mourut avant la majorité de sa fille
Ha’atuna ; sa sœur, Heimata ‘Ura, assura alors la régence. A sa majorité,
Ha’atuna succéda à son père, cependant son règne fut de courte durée ;
elle mourut en effet jeune, suite à une fausse couche. Après son décès, le
To’ohitu désigna sa tante Heimata ‘Ura pour continuer le règne des
Tamaeva. Heimata ‘Ura Vahiné décéda en 1923 mettant ainsi fin au sys-
tème monarchique de Rimatara. En réalité, les changements sont intervenus bien avant la fin de la
dynastie, mais la disparition de Heimata ‘Ura
Vahiné mettait réellement fin aux survivances d’un système autochtone,
laissant seul en place celui allogène qui règle désormais sans partage le
quotidien des gens de Rimatara, sur le plan institutionnel, tel que nous le
connaissons aujourd’hui.
'Ura vaero et 'Ura pa'o en amoureux près de leur nid
12
N°319* Mai -Août 2010
Les premières translocations de ‘Ura
Les habitants de Rimatara ont a priori respecté jusqu’à aujourd’hui
les tapu royaux de leur défunte souveraine, laissant le ‘Ura virevolter au
dessus de leurs têtes sans l’importuner, se contentant seulement d’admi-
plumage aux couleurs chatoyantes. L’oiseau n’hésite d’ailleurs pas
à venir seul, en couple ou en petit groupe dans les trois villages de l’île :
rer son
Amaru, Naho et Anapoto, pour se nourrir du nectar des fleurs. Les gens
de Rimatara, soucieux de leur tranquillité, ne semblent même pas savoir
où nidifie l’oiseau. Il y a eu cependant depuis l’instauration des tapu,
quelques tentatives de sortie du ‘Ura, rares certes selon des témoignages,
mais toutes s’étaient soldées par un échec pour les quelques braconniers
téméraires voire autoritaires1. L’oiseau ne pouvait survivre en captivité et
mourrait2 toujours peu de temps après l’arrivée, parfois dès que le bateau
appareillait, renforçant ainsi les croyances sur le poids des tapu royaux.
Mais, avant que ces tapu ne soient édictés par Tamaeva Vahiné, des Polynésiens ont réussi à sortir quelques spécimens, il y a de cela très longtemps. Les quelques ‘Ura emmenés s’acclimatèrent dans les îles de La
Ligne de l’archipel connu de nos jours sous le nom de Kiribati. Cette translocation à l’ancienne fut une réussite sur les trois îles de La Ligne : Christmas, Fanning et Washington. Ces trois îles auraient donc été colonisées
par des ‘Ura, introduits par des voyageurs polynésiens lors de leurs pérégrinations, à partir de Rimatara. Etaient-ils des Polynésiens de Rimatara
ou d’une autre île ? Des Tahitiens semble-t-il. Lorsque le Capitaine Fanning, premier Européen à jeter l’ancre à Tabuaeran (Fanning), arriva en
1798, il observa des Polynésiens dans le sud de l’île avec des ‘Ura apprivoisés. Les scientifiques pensent que l’introduction à Kitimati (Christmas)
est plus récente. Toujours est-il que, de ces trois îles qui ont toutes abrité
le ‘Ura, seule Teraina (Washington) compte aujourd’hui une population
1
On cite le cas d'un administrateur qui a fait quelques tentatives malheureuses entre 1943 et 1945 et d'un
instituteur entre 1955 et 1958. Se sentant sans doute investis d'un pouvoir supérieur, ils se sont permis d'en-
freindre le tapu sans considération aucune pour les gens de l'île et pour leurs traditions.
2
Sans doute par manque de nourriture appropriée, il lui faut en effet une grande quantité de fleurs de
bonne qualité pour obtenir le volume de nectar nécessaire par jour.
13
Œu/fctiri de la Société- des- études (Océaniennes
S
importante de cet oiseau, plus d’un millier. En essayant de rester dans la
diachronie de notre présentation, on peut dire que les premiers Européens, avant qu’ils ne s’aventurent dans le Pacifique et ne sillonnent nos
eaux à la recherche du mythique continent austral, mais surtout de ce
qu’ils peuvent trouver comme richesses pour faire commerce, le ‘Ura faisait déjà l’objet d’une attention particulière, notamment pour ses plumes
rouges. Ces dernières étaient très convoitées et recherchées dans nos
archipels pour la confection d’attributs royaux : coiffe, ceinture, cape...
Le fameux maro ‘ura (ceinture rouge) est, par exemple, l’attribut sacré
des ari’i des îles de la Société. On attribue naturellement aujourd’hui à
cette pratique la disparition du ‘Ura dans beaucoup
d’îles, celles de la
Société et celles des îles Cook. Mais, a-t-il réellement existé dans toutes
ces îles ? Ou faisait-il
plutôt l’objet d’un commerce de luxe et irrationnel
qui l’a fait disparaître des îles qui l’abritaient ? Avant de revenir à cette
question, intéressons-nous à une opération inédite de translocation menée
assez récemment avec succès et scientifiquement préparée.
Nourrissage du 'Ura avant le lâcher
par McCormack et Lieberman
Une translocation préparée scientifiquement
Pour assurer au ‘Ura de Rimatara une existence pérenne et une autre
niche de qualité, intéressons-nous au déroulement synchronique d’une
opération extraordinaire et unique de translocation, qui a mobilisé plusieurs personnes et partenaires, tant régionaux que mondiaux, et qui a vu
14
N°319 • Mai-Août 2010
son aboutissement en avril 2007. Cette
année-là, 27 ‘Ura de Rimatara
furent capturés et transférés à ‘Àtiu aux îles Cook, suivant les règles très
strictes et les textes rigoureux en matière de capture et de translocation
d’oiseaux sauvages d’un pays à l’autre. Ce projet fut initié depuis de
longues dates par monsieur Gerald Mac Cormack, naturaliste travaillant
pour l’agence gouvernementale des îles Cook, pour la conservation du
patrimoine naturel de cet archipel polynésien, proche des îles de la Société
et des îles Australes. L’intéressé mit les pieds à Rimatara pour la première
fois en 1992, avec son épouse Judith Kunzlé, afin d’observer le ‘Ura dans
son milieu et d’envisager un projet de translocation vers les îles Cook. L’oiseau est réputé avoir vécu dans cet archipel voisin, notamment à ‘Àtiu où
les premiers Européens à y séjourner, des missionnaires en l’occurrence,
ont vu des objets ornés de plumes de ‘Ura. Arrivés en 1820 dans l’archipel, ces derniers n’ont pas vu le ‘Ura, mais simplement des coiffes et
parures cérémonielles des chefs et également des représentations divines
faites de plumes rouges de cet oiseau. ‘Àtiu a pour ancien nom ‘Enua
Manu, île aux oiseaux ; sa tradition parle du Kura et des chants lui
étaient dédiés. Les matériaux archéologiques viennent de son côté étayer
aujourd’hui l’existence du ‘Ura ou Kura dans cette île et quelques autres
de cet archipel, à la période préhistorique.
A l’occasion du premier séminaire sur les oiseaux qui s’est tenu, du 9
au 12 novembre 1992, au Musée de Tahiti et des îles, organisé par la
jeune « Société d’Ornithologie de Polynésie, Manu » (ou SOP-Manu),
créée en 1990, la question du ‘Ura fut abordée. Ce fut véritablement le
début d’une longue et complexe étude menée sur cet oiseau, son histoire,
son aire de répartition... Il fallait en outre trouver le meilleur pays d’accueil et obtenir l’accord de la population propriétaire, respecter les règles
autochtones et les textes réglementaires. Il fallait évidemment trouver le
financement et mettre en adéquation les moyens techniques et humains.
Monsieur Mc Cormack arrêta finalement son choix sur l’île de ‘Àtiu, celleci, deux fois plus grande que Rimatara, présente en effet des similitudes
avec l’île sanctuaire du ‘Ura aux Australes, du point de vue morphologique, géologique et botanique. De plus, ‘Àtiu tout comme Rimatara est
indemne de rat noir (Rattus rattus), le prédateur redouté et redoutable
15
Ç&uUetùi d& la/ Société des études Océaniennes
des oiseaux... Ces deux îles ne connaissent que le rat polynésien (Rattus
exulans) et le rat norvégien (Rattus norvégiens) et les navires ne peuvent y accoster. Le déchargement des produits et matériels se fait par cha-
loupe ou barge. Les populations de ces deux îles entretiennent en outre
des liens culturels et historiques étroits. Une partie du village d’Anapoto
est appelée par les gens de Rimatara Fenua no te ‘Âtiu, la terre des gens
de ‘Âtiu ; là se trouve encore un puits creusé par les ‘Âtiu à une époque
lointaine. Ceux-ci vinrent à Anapoto et s’y installèrent longtemps, prenant
des conjoints de l’île et y élevant leurs enfants ; leurs descendants y vivent
encore. De l’autre côté, beaucoup de gens à ‘Âtiu revendiquent leur origine Rimatara. Il y a aussi à Rimatara un quartier Magaia où les gens de
cette île, également des îles Cook, ont creusé aussi un puits et se sont
mélangés avec ceux de Rimatara.
Durant ses démarches avec les uns et les autres, Mc Cormack s’est
montré infatigable et respectueux à la fois des textes réglementaires et des
coutumes des pays concernés dans l’élaboration de ce projet ambitieux.
Ce qui a décidé la reine Rogomatane Ariki de ‘Âtiu à faire trois fois le
déplacement à Rimatara pour voir et bien comprendre le ‘Ura, son milieu,
le sentiment de la population de Rimatara sur ce projet... Et en 2007, en
présence de Mc Cormack, qui fit une brillante présentation scientifique,
et de deux représentants de l’association Manu, principal partenaire dans
l’instruction d’un dossier aux multiples rebondissements, la reine Rogomatane présenta sa demande à la population de Rimatara, le 23 janvier,
lors d’une réunion publique à la mairie de Amaru. Elle dit en être
consciente de la portée du tapu imposé par la reine Tamaeva Vahiné, pour
que cet oiseau vive tranquillement à Rimatara et ne soit plus importuné.
Elle dit aussi être consciente des croyances des habitants de Rimatara,
garants du tapu de leur souveraine, et surtout de leurs inquiétudes à déroger aux paroles sacrées de leur ancêtre. Mais, elle, Rogomatane Ariki de
‘Âtiu est revenue à Rimatara demander aux descendants de Tamaeva
quelques ‘Ura, après s’être recueillie sur sa tombe. Un long et fort intéressant débat s’instaura démontrant au passage le respect et l’attachement
de la population au ‘Ura et aux traditions. Et malgré quelques réticences
de moins en moins perceptibles ou nuançant les premières opinions, la
16
N°319 • Mai-Août 2010
population s’en était finalement remise à son To’ohitu, présidé par Camille
Papara, à son maire, Georges Hirama Hatitio, et à son conseil municipal.
Ces derniers, qui détenaient déjà des éléments d’appréciation, se prononcèrent de concert en leur nom et en celui de la population pour le projet
de translocation du ‘Ura à ‘Àtiu. Un nombre scientifiquement viable, entre
20 et 30 oiseaux, devait être prélevé afin d’assurer la reproduction du ‘Ura
dans son pays d’accueil, puisqu’il n’y aura pas pour la population de
deuxième essai pour une telle opération. Tous se félicitèrent de cet accord
consensuel, il faut le reconnaître, qui a son importance dans un groupe
social encore soucieux des règles autochtones. Cela sera également important pour la suite de l’opération et des missions futures de contrôle ornithologique dans l’île. Dès lors, le projet de translocation pouvait être
envisagé sous de bons auspices et les préparatifs dans leur phase finale
pouvaient commencer. C’est ainsi qu’en avril 2007, après les derniers obstacles à surmonter, une équipe pluridisciplinaire se retrouva à Rimatara
avec en son sein des spécialistes venus des quatre coins du monde. Il faut
en conséquence remercier les habitants de Rimatara, les différents intervenants, les administrations qui dépendent de l’Etat ou du Pays d’avoir
apporté leur contribution et surtout une issue heureuse à cette opération
qui fera date dans les annales ornithologiques3. L’équipe des îles Cook,
dirigée par Mc Cormack, était composée de la reine Rogomatane Ariki, de
Roger Malcolm, ancien maire de ‘Àtiu à l’époque des tout premières
démarches, de George Mateariki surnommé l’homme oiseau, pour sa
connaissance exceptionnelle des oiseaux qu’il peut faire venir à lui,
comme chasseur ou plutôt captureur, de Teokotai Marin, interprète de la
reine, un ‘Àtiu installé depuis longtemps à Tahiti, et de Greg Parker, caméraman qui a réalisé le documentaire The Spirit
ofthe Queen, l’Esprit de le
Reine. On retrouve parmi cette équipe des éléments qui ont procédé à la
translocation du Kakerori (Monarque de Rarotonga) à ‘Àtiu, où l’oiseau
s’est bien reproduit, alors qu’il était menacé d’extinction à Rarotoga, île
infestée de rats noirs. Celle de Manu, pour la Polynésie française, était
3
Plusieurs articles ont circulé depuis, de par le monde sur cette opération : en français, en anglais, en
espagnol...
17
bulletin de la Société des étude& 0céaute/i/ie&
composée d’Anne Gouni, ornithologue et directrice de Manu, de Siméon
Tehio, responsable de l’antenne SDR et natif de Rimatara, qui hébergea la
délégation, d’Albert Varney4 et de Robert Sulpice, tous deux captureurs
attitrés de Manu, de Jean Kape, membre de bureau de la SOP-Manu qui
participe à la coordination des opérations et aux relations avec les autorités et les habitants de l’île, et également d’Axel Litchlé, caméraman de
TNTV qui a réalisé le reportage Rere a ‘Ura, l’envol du ‘Ura. Manu a à son
actif quelques translocations locales réussies, notamment celle du ‘Upe
(Ducula galeata)5 de Nuku Hiva vers Ua Huka aux Marquises. L’équipe
des Etats-Unis était composée des ornithologues du Zoo de San Diego,
Alan Lieberman, Bruce Rideout et de Richard Switzer pour Hawaii, tous
mondialement reconnus et souvent sollicités en matière de translocation.
Celle de BirdLife International était représentée par James Millett, orni-
thologue britannique détaché à BirdLife Pacific à Fidji, également reconnu
pour avoir réussi une translocation réputée difficile dans l’Océan Indien.
Après la capture de chaque oiseau au moyen d’un filet homologué, celuici était transporté aussitôt dans une pochette spéciale vers la maison
(ancienne infirmerie) aménagée et traitée avec soin pour accueillir les
oiseaux où ils étaient examinés, traités, bagués, nourris et mis en cage
individuelle après un prélèvement sanguin, par l’équipe américaine. Pour
maximiser les chances de capture et réduire au mieux le délai de l’opération, deux équipes furent constituées et chacune plaçait 9 à 11 filets sur
son site selon la situation. Elles recevaient de temps à autre la visite de
quelques habitants de l’île, notamment des membres du To’ohitu et bien
entendu celle de monsieur le maire qui restait vigilant au déroulement de
la mission. Le beau temps était au rendez-vous et les journées de chasse
longues ; les captureurs se rendaient sur leur site juste avant le lever du
soleil et rentraient quand l’astre du jour se posait à l’horizon. Ainsi, du 12
au 21 avril, 28 ‘Ura en tout furent capturés, un fut relâché et 27
prirent
l’avion spécial d’Air Rarotonga pour un vol direct Rimatara-‘Àtiu. Mais,
4
Un des membres fondateurs de Manu qui est aussi le président d'honneur de l'association.
5
Carpophage ou pigeon impérial des Marquises.
18
N°319 «Mai-Août2010
pour permettre à cet avion sous pavillon étranger de se poser à Rimatara,
il a fallu obtenir une dérogation aux règles locales et internationales en
matière de trafic aérien de l’aviation civile. L’autorisation fut accordée in
extremis pour que les oiseaux n’aient pas à transiter par Tahiti où ils ris-
queraient d’être contaminés par des maladies aviaires. Plusieurs réunions
furent nécessaires avec les différents services de l’Etat et du Pays et également des représentants de la SOP-Manu, sous l’égide du Haut-Commissa-
riat de la République. Il fut décidé d’envoyer des fonctionnaires à Rimatara
pour accomplir les formalités de contrôle, obligatoires pour les vols internationaux ; Rimatara n’étant qu’un aéroport prévu que pour des vols
domestiques. Des agents des Douanes, de la Police de l’Air et des Frontières, de la Police Phytosanitaire et Zoo Sanitaire furent dépêchés à Rimatara pour la première fois, le temps d’escale des deux vols
prévus. Ce qui
a permis à
l’appareil d’Air Rarotonga d’atterrir directement à Rimatara et
de repartir vers ‘Âtiu, le 23 avril pour le premier vol, emmenant une délégation de Rimatara et une partie des équipes techniques venues capturer
des ‘Ura. Après le départ du premier vol, une cérémonie se déroula en fin
de journée juste en face du tombeau des Tamaeva où fut érigée une petite
stèle pour se rappeler l’événement exceptionnel qui venait de s’inscrire
dans l’histoire de l’île. Et, la plaque bilingue Rimatara-Français, qui
résume l’historique du projet et les paroles de la reine Tamaeva, fut dévoilée par le maire de Rimatara et la reine de ‘Âtiu, en présence du conseil
municipal, de Gerald Mc Cormack, de la population et des visiteurs. Le
discours du maire en Rimatara, celui de la reine en ‘Âtiu et celui de Mc
Cormack en anglais furent traduits à cette occasion par Kape, comme cela
a été le cas à d’autres moments du
séjour à Rimatara, puis à ‘Âtiu. Une
stèle identique fut érigée à ‘Âtiu dans la cour du Parlement de l’île, avec
une inscription bilingue
‘Âtiu-Anglais ; elle fut inaugurée pendant le séjour
de la délégation de Rimatara. Enfin, l’avion emmenant les ‘Ura quitta
Rimatara, le 24 avril 2007 à 07h25, et mit deux heures pour rejoindre
‘Âtiu. L’oiseau mécanique se posa avec sa précieuse cargaison sur le petit
aéroport de ‘Âtiu, à 09h25. Il y avait aussi à bord quelques passagers : la
reine Rongomatane et son petit-fils, le maire de Rimatara, le président du
To’ohitu, Gerald Mc Cormack, les cameramen Parker et Litchlé et Kape,
19
^ bulletin de Id Société des êtude& Océaniennes'
qui officiait comme photographe entre autres. Dans la demi heure qui suivit, les ‘Ura furent relâchés, après une dernière vérification et nourrissage,
sur deux sites dont l’un est réputé sacré : les rois venaient là jadis appe1er et admirer les oiseaux. Des personnalités du gouvernement de l’archipel ont fait le déplacement pour l’occasion : le ministre de
l’environnement, un député originaire de l’île, des membres de cabinet
ministériel, des chefs de service... L’accueil réservé aux 'Ura et aux
acteurs de la translocation par les autorités de Me et la population fut à
la hauteur de l’événement : ‘ôrero (discours), prières, chants, danses,
banquets... depuis le premier jour jusqu’au départ de la délégation, le 28
avril 2007, pour Tahiti via Rarotonga. A cette escale, la délégation fut
reçue par la communauté de ‘Àtiu qui réside dans la capitale des îles
Cook. Il est à noter qu’en vue de l’arrivée du ‘Ura, quelques personnes
avaient composé des chants dédiés à cet oiseau. Parmi elles, le ministre
de l’environnement de l’époque et son épouse. Cette dernière a interprété
leur chanson lors des festivités à ‘Àtiu. Seulement, une dissonance se fit
entendre dans les paroles de chant ou de la bouche de quelques personnes qui parlaient du retour de leur Kura ; une petite ombre qui ternit
quelque peu le faste de la rencontre.
Depuis le lâcher des ‘Ura, ils ont été vus partout explorant leur nouveau territoire, à la grande satisfaction de tous. Roger Malcom, heureux
d’avoir contribué à cette opération, a aussitôt exercé une surveillance
régulière des faits et gestes du ‘Ura, avec l’aide de son ami Mateariki.
Depuis, Malcolm fait un compte rendu mensuel à tous les partenaires du
projet, montrant une augmentation progressive de la population de ‘Ura,
estimée aujourd’hui à 80 individus. De son côté, Mc Cormack rendit
compte, deux mois après, de la découverte de quatre ‘Ura sur Me voisine
de Mitiaro, distante de 40 kilomètres. Ils s’étaient échappés de ‘Àtiu,
confirmant ainsi la capacité du ‘Ura à rejoindre une autre île. Il est à souligner que Mitiaro se trouve presque dans l’axe ‘Àtiu-Rimatara ; ces fugitifs
n’essayaient-ils pas, comme certains l’ont pensé, de revenir chez eux ? On
n’a malheureusement pas de suivi régulier de ces ‘Ura fugitifs. Mc Cormack s’était rendu sur place peu de temps après, avec Alan Lieberman,
pour voir et se faire une opinion sur cette situation d’autant que Mitiaro
20
N°319 • Mai-Août 2010
est une île infestée de rats noirs. Apparemment, la situation n’a pas évolué et tous sont curieux de savoir si ces ‘Ura pourront se reproduire dans
cette île infestée de rats noirs.
La reine Rongomatane (extrême gauche), quelques membres du parlement
de 'Atiu et la délégation de Rimatara devant la stèle du 'Ura érigée en 2007
Pour commémorer cette translocation réussie et remercier encore la
population, l’association Manu a proposé d’envoyer une petite délégation
de Rimatara à ‘Àtiu avec le soutien financier de quelques partenaires : la
Polynésie française, BirdLife International, la société Tikiphone « Vini » et
Air Rarotonga. Le choix s’est porté sur des enfants qui sont, de l’avis de
Manu, les meilleurs protecteurs du ‘Ura demain, s’ils sont sensibilisés
assez tôt. Ils sont de ce fait les meilleurs ambassadeurs pour porter le message de leur population, représenter leur île et rapporter des témoignages
qui découleraient du voyage en préparation. Pour sélectionner six élèves
du CM1 et CM2, un concours de ‘ôrero (art oratoire) à la gloire du ‘Ura
fut organisé à Rimatara, le 26 août 2009, en présence des personnahtés
de l’île : conseillers municipaux, membres du To’ohitu, enseignants et également de la population et de deux représentants de la SOP-Manu. Quatre
Mes et deux garçons furent les lauréats de ce petit concours. Malheureusement, le voyage qui devait se faire au dernier trimestre de l’année n’eut
pas lieu ; la nouvelle procédure de délivrance de passeport pour ces
jeunes s’avéra très compbquée et onéreuse, avec le nombre de déplacement à Tahiti pour faire la demande et ensuite retirer le précieux titre. Le
21
^ bulletin de/ Uv Société de& étude® Océaniennes/
déplacement fut reporté de ce fait au premier trimestre 2010 et finalement
différé en juin, en raison des cyclones successifs qui sévissaient dans la
région des îles Cook et de la Polynésie française. L’un des cyclones, OU,
frappa d’ailleurs sévèrement la Polynésie française, Tubuai en particulier
en février, île proche de Rimatara. Le 21 juin, la petite délégation débarqua
enfin à Tahiti-Faaa pour prendre le lendemain le vol Air Tahiti sur Rarotonga et de là un vol spécial d’Air Rarotonga pour ‘Àtiu. Cette délégation
emmenée par madame Claudine Hatitio, la directrice des trois écoles de
Rimatara, comptait finalement 8 élèves, dont deux à la charge des parents,
et 3 accompagnatrices, deux enseignantes et un parent d’élève. Jean Kape,
qui fut désigné par Manu comme coordinateur du projet, s’ajouta au
groupe à Tahiti pour l’escorter dans ce périple. La délégation fut accueillie pendant la courte escale à Rarotonga par le directeur général d’Air
Rarotonga et quelques membres de l’association des ressortissants de
Polynésie française qui résident dans ce pays. La presse, écrite et télévisuelle, vint interviewer ces passagers particuliers et a largement médiatisé,
comme à Tahiti, leur voyage. Madame Egleton, ministre de l’environnement de l’archipel, a tenu à venir saluer le groupe. Le voyage et le séjour à
‘Àtiu s’étalent merveilleusement bien déroulés avec un programme assez
chargé tout de même : réceptions chez des personnalités et au siège du
conseil de l’île, dans différents villages ou communautés, visites guidées
des sites historiques ou naturels, observation des oiseaux dont les ‘Ura,
participation aux jeux et sports, pique nique, tour de l’île... Les ‘Ura
étaient bien visibles, ils venaient même à l’hôtel où était logée la délégation. Elle put ainsi voir des ‘Ura bagués, ceux-là même qui furent introduits en 2007, des non bagués, nés sur place, des juvéniles, des adultes
qui s’accouplaient et également des nids en activité. Partout l’accueil fut
chaleureux pendant toute la durée du séjour. Le plus grandiose fut sans
doute celui préparé par l’école et le collège ensemble où les enfants de
‘Àtiu et de Rimatara firent réellement la fête ensemble, chantant et dansant
dans une ambiance extraordinaire, juste après l’accueil traditionnel aux
sons des to’ere etpahu6 e.t avec des ‘ôrero, prière, chants... Il y eut aussi
6
To'eæ et po/iu font partie des instruments de percussion polynésiens.
22
N°319 • Mai-Août 2010
la visite des classes et un repas végétarien avec des produits du terroir. La
délégation quitta ‘Àtiu avec émotion, le 29 juin à l’aube, pour 40 minutes
de vol vers Rarotonga. Elle fut accueillie à nouveau à cette escale par le
patron d’Air Rarotonga, Ewan Smith, qui a sponsorisé le voyage allerretour Rarotonga-‘Àtiu. Les membres de l’association tahitienne de Rarotonga offrirent un repas au groupe et une courte visite de la capitale et
quelques sites historiques. La presse était là encore pour des interviews.
Après 4 heures passées à Rarotonga, la délégation reprit la route de Tahiti
par le vol Air Tahiti, qui survola l’île de Mitiaro qui abrite désormais
quelques ‘Ura de Rimatara. Elle fut accueillie peu après l’arrivée à Tahiti
par un petit comité de la SOP-Manu, conduit par son président Philippe
Raust. Les enfants firent eux-mêmes le compte rendu d’un voyage fantastique et inoubliable au pays qui reçut en don leurs ‘Ura. Au cours de cette
petite cérémonie, la délégation offrit à Manu une très belle sculpture en
bois de rose, représentant Rimatara et un ‘Ura, avec également le costume
en imitation de plumes de ‘Ura
qui fut porté par la jeune Tepua Taharia à
Atiu lors de la cérémonie à l’école. Mais, ce costume fut porté pour la première fois par la jeune Heidi Hatitio, le 18 juin 2010, lors de la rencontre
des lauréats du ‘ôrero des écoles de Polynésie française sur la Place
To’ata. Heidi faisait partie de la délégation et a déclamé avec fierté à plusieurs reprises son ‘ôrero du ‘Ura à ‘Àtiu et à Rarotonga. Manu fit la promesse de conserver soigneusement le
magnifique costume et de le garder
à la disposition des jeunes filles de Rimatara qui viendraient à Tahiti pour
une prestation culturelle mettant en avant leur île, leur reine ou leur ‘Ura.
Durant tout le voyage, les enfants se montrèrent exemplaires : des ambassadeurs dignes de représenter leur pays et leur oiseau fétiche. La petite
délégation a rejoint finalement son île, le 30 juin au matin, avec un peu de
tristesse, mais certainement contente de renter au pays, chargée de souvenirs, de promesses et d’anecdotes à raconter à la population, à la
famille, aux parents, camarades et amis qui attendaient avec impatience le
compte rendu en live de ce voyage exceptionnel sur les traces des ‘Ura de
Rimatara. Elle attend maintenant la visite d’une délégation de ‘Àtiu qui est
en préparation pour l’année prochaine.
23
Mc Cormack dans sa présentation du 'Ura
aux
enfants de Rimatara et de 'Atiu
L’aire de répartition du ‘Ura et mythes
Vu ce qui précède, on se pose encore cette question : quelle fut véritablement la zone de distribution du ‘Ura ? A-t-il vécu dans les îles qui le citent
constamment dans leur tradition ? Cela n’est-il pas qu’un mythe ? Même si les
habitants de ces îles pouvaient prouver que leur souverain ait porté le maro
‘ura, cela ne veut pas dire que les plumes qui ont servi à le fabriquer proveîles comme
Rimatara ou ‘Àtiu. Essayons donc de lever le mystère en nous mettant sur les
traces du ‘Ura et en allant faire le tour de ces îles ou pays où la mémoire collective aurait conservé le souvenir de cet oiseau glorifié, sacralisé et aussi
naient de chez eux. Ces plumes pouvaient très bien venir d’autres
sacrifié ; leurs légendes nous aideraient peut-être à y voir plus clair.
COOK
FRENCH
ISLANDS POLYNESIA
.
•
So<
•'
Southern Group
Aire de répartition du 'Ura
© Gerald Mc Cormack
24
N°319 • Mai - Août 2010
Rimatara
Il n’y a aucun doute sur cette île qui reste le véritable sanctuaire du
‘Ura. L’oiseau y est encore présent et sa population est relativement stable
autour de 900 individus. A partir de là, quelques oiseaux furent introduits
par des Polynésiens vers 1798 sur une île des îles de La Ligne, de là ils
gagnèrent les deux îles voisines. Le tapu de la reine Heimata ‘Ura a certainement préservé la vie du ‘Ura et on ne peut que lui rendre hommage
pour sa clairvoyance et sa sagesse qui nous ont permis aujourd’hui d’admirer le ‘Ura, bien vivant. Il y a bien une autre légende7 de l’île qui parle
des plumes du Moho (Porzana tabuensis) volées par le ‘Ura, mais elle
est davantage perçue comme une fable. Enfin, ce n’est pas pour rien que le
projet de réintroduction du ‘Ura à ‘Àtiu ait été initié à partir de son île
d’origine et non d’adoption, alors qu’il aurait été plus facile sans doute
pour les promoteurs du projet de prendre cette option, s’agissant d’un
pays anglophone comme le leur.
'Ura de Rimatara
et coiffe en
plumes de 'Ura des chefs de Iles Cook
© Mc Cormack
7
In ïe Manu N°39,2002.
25
ŒuIIelÀn de la Société de& ètudesy Océanien/ieSs
=
Àtiu
La tradition orale fait état de l’existence du ‘Ura, plutôt du Kura, à
‘Àtiu et des chansons viennent appuyer cela. De plus, le nom ancien de
cette île est ‘Enua Manu, l’île aux oiseaux. Lille est effectivement assez riche
en faune
aviaire, on y trouve des oiseaux terrestres : Rupe (Carpophage
Pigeon du Pacifique), Ngôtare (Martin chasseur respecté), KUkupa
(Ptilope de Rarotonga ou Pigeon vert), Kopeka (Salangane des îles Cook),
Kôtuk.u (Aigrette sacrée). L’île reçoit aussi la visite d’oiseaux migrateurs :
Karavia (Coucou de Nouvelle-Zélande), Toréa (Pluvier fauve), Küriri
(Chevalier errant), Teue (Courlis d’Alaska)... Les oiseaux marins cornmuns au Pacifique sont davantage concentrés sur Mot voisin inhabité de
Takutea : frégates, fous, sternes, phaétons ou pailles en queue. On y trouve
aussi quelques oiseaux introduits : le détestable et agressif Martin triste8
(Acridotheres tristis) ou merle des Moluques, depuis 1915,1eKakerori
(Monarque de Rarotonga) et depuis 2007, le ‘Ura de Rimatara. Les habitants de ‘Àtiu comptent beaucoup sur la richesse de leur faune aviaire, renforcée par l’arrivée du ‘Ura, pour attirer les touristes. L’île est propice à
l’éco-tourisme ; en revanche, elle n’a pas grand-chose à exporter. Lorsque
les premiers Européens débarquèrent à ‘Àtiu en 1820, le Kura n’y était
plus. Ils ne virent que des coiffes et parures royales faites de plumes de
Kura. Ils en virent aussi sur d’autres îles de cet archipel, principalement à
Aitutaki et Mauke. Cet archipel abrite depuis longtemps, sur Aitutaki, une
autre perruche, le Lori nonnette (Viniperuviana), de couleur bleu foncé
et blanc, indigène des Tuamotu du nord et des atolls des îles Sous-Le -Vent.
Cette perruche fut introduite à Aitutaki, où elle fut appelée Kuramo’o, à
partir des atolls des Tùàmotu ou des îles Sous-Le-Vent, semble-t-il.
ou
Iles de la Société
Beaucoup de légendes ou récits parlent du maro ‘ura, le premier
symbole de la royauté des îles de la Société. Comme à ‘Àtiu, les tout
8
II fait l'objet d'une campagne d'éradication depuis la réintroduction du Kura. Le Martin triste est triste-
ment réputé, comme à Tahiti, pour s'attaquer aux fruits et également aux autres oiseaux dont ceux endé-
miques ou indigènes, qui perdent ainsi une bonne partie sinon la totalité de leur territoire.
26
N°319 • Mai-Août 2010
premiers Occidentaux à visiter ces îles ne virent pas le ‘Ura. Cet oiseau at-il existé sur ces îles ? Ou alors les plumes, qui servaient à fabriquer le
fameux maro ‘ura, venaient-elles d’ailleurs ? Il y a bien une légende tahitienne qui parle d’un prince, Temanutunuu de Punaauia, qui a entrepris
un long voyage aux Tuamotu pour y chercher des plumes rouges. Mais,
des plumes de quel oiseau s’agissait-il ? Personne aujourd’hui ne peut imaginer que le ‘Ura ou Kura ait vécu aux Tuamotu. Pourtant, une légende
pa’umotu parle du Kura, qui est le même nom utilisé à ‘Àtiu. Cela était-il
possible ? Personne ne peut vraiment y répondre, mais on dira plutôt que
non. La plupart d’ailleurs des
gens qui parlent aujourd’hui du ‘Ura, du
maro ‘ura ou des plumes de ‘Ura n’ont aucune idée de ce que c’est
comme oiseau : sa couleur, sa taille, sa forme, son bec, son chant, sa nourriture, son comportement... Est-il entièrement couvert de plumes rouges ?
Teuira Henry décrit dans son livre9 le rite hé au maro ‘ura, mais l’oiseau
‘Ura a-t-il vécu aux îles Sous-le-Vent où le maro ‘ura a pris naissance ? Le
plus grand maro ‘ura qui fut confectionné aurait atteint 6 mètres de long
pour 15 centimètres de large, cela fait donc beaucoup de plumes et une
quantité importante d’oiseaux sacrifiés. Seul Tamatoa II de Ra’iatea aurait
offert sa ceinture10 aux missionnaires après sa conversion. En énumérant
les oiseaux de nos îles, Teuira mentionne le Vini-pa-tea, de couleur pourpre à gorge blanche, commun à toutes les îles de la Société selon elle, et
également le Vini-pa-uri de Porapora", qui était entièrement rouge et
dont les plumes furent utilisées par la royauté pour ses ornements. Ces
deux espèces n’ont pas été décrites scientifiquement, à notre connaissance. Elles avaient
probablement disparu bien avant le contact avec l’Oc-
cident. Teuira distingue bien ces deux Vini du Vini-‘Ura de Rimatara
lequel, toujours selon elle, est l’émanation de Ta’aroa12. A priori, les insulaires de Rimatara n’ont jamais appelé leur oiseau Vini-‘Ura, ils corrigent
9
Tahiti aux temps anciens, Publications de la Société des Océanistes, N°l, Paris, 1968.
10
Cette ceinture ne serait jamais arrivée en Europe ; elle se serait perdue au cours du voyage.
Otemanu est une montagne à Bora-Bora, serait-elle l'habitat du Vini-pa-uri ?
11
12
Ta'aroa, en sortant de sa coquille, se secoua pour faire tomber des rémiges rouges et jaunes qui couvraient
originellement son corps.
27
# fûu/lelin
du la dociété de& études Océaniennes*
bien souvent les gens qui l’appellent ainsi. Elle distingue aussi le Vini-‘Ura
du ‘Ura qu’elle dit être un perroquet rouge des montagnes. Teuira signale
également l’existence aux îles Sous-le-Vent du A’a-Taevao, de couleur
rouge et vert, qui est, lui, l’émanation de ‘Oro-i-te-maro-’ura (Guerrier à la
ceinture rouge). Elle cite en outre 1 eMo’orâ-‘Ura, sorte de canard à
plumes rouges, qui vivait sur le lac du mont Orohena.
Alors, le ‘Ura a-t-il vécu à Tahiti ? Oui, si l’on en croit ce que nous dit
Teuira Henry, mais ce n’est pas le même que celui de Rimatara qu’elle
appelle Vini-’Ura. Et si l’on en croit également la légende de l’intronisadon du premier grand roi à régner à Tahiti, Tetuna’e, surnommé le législateur pour sa grande sagesse et ses préceptes qui ont traversé des siècles.
Il portait même la ceinture rouge et la ceinture jaune. A remarquer qu’on
trouve aussi des plumes jaunes sur le ‘Ura de Rimatara. La légende dit
aussi que le marne Farepu’a qui fut consacré pour son intronisation fut
entièrement décoré de plumes rouges et des phénomènes exceptionnels
se produisirent le jour de son sacre tant sa gloire était grande. Voici un
extrait13 du fa’atara (panégyrique) de Tetuna’e à cette occasion :
Maeva i te ari’i, maeva e maeva i te ari’i
Te ari’i i ‘ohuhia e te anuanua i Farepu’a
A rere mai na e te ‘ura ran o Hiti nui ‘e o Hiti iti
Ei maeva i te ari’i ia Tetuna’e nui
Tei hume i te maro ‘ura ‘e i te maro tea
I ni’a i te papa o Ta’aroa,
Bienvenue au roi, bienvenue au roi
Le roi entouré par l’arc-en-ciel à Farepu’a
Venez, vous envolées de ‘Ura de Hiti la grande et de Hiti la petite
Pour glorifier le roi Tetuna’e le grand qui a ceint la ceinture rouge et la
ceinture jaune sur le siège en pierre de Ta’aroa '4.
13
In Généalogies commentées des ari'i des îles de la société, Société des Etudes Océaniennes, Papeete.
14
Nous avons repris traduction du panégyrique pour insister sur le mot 'ura qui est absent dans la traduction
initiale.
28
N°319 • Mai-Août 2010
S’agissait-il ici de vrais ‘Ura appelés à venir en grand nombre de la
grande terre de Hiti et de sa presqu’île pour glorifier Tetuna’e, le jour de
son intronisation ? Ou, comme c’est souvent le cas dans les déclamations,
ce ne sont que de paroles poétiques, juste de la dialectique. On parle aussi
de l’arc-en-ciel qui entourait ou enveloppait le roi, mais les couleurs du
‘Ura sont justement les mêmes que celles de l’arc-en-ciel et le roi Tetuna’e
fut porteur du maro ‘ura (ceinture rouge) et du niaro tea (ceinture jaune
claire). Le dictionnaire de l’académie tahitienne, en définissant le mot
‘Ura15, rapporte aussi un extrait de Hono’ura, confirmant ainsi le cornmerce florissant autrefois des plumes de ‘Ura :
‘Ua tupu a’e ra te tere o taua ari’i ra ‘o Ta’ihia, e hoe e fa’aau i te
‘ura nünui.
Le roi Ta’ihia entreprit un voyage pour négocier une grande quantité de
plumes rouges.
Autres îles ou archipels
Une légende marquisienne parle d’une expédition vers le lointain
‘A’otona afin de se procurer des plumes rouges, la couleur sacrée, pour
les funérailles d’un chef aimé et respecté de Hiva Oa que son fils voulait
honorer. Est-ce que ‘A’otona serait Rarotonga, comme on peut l’imaginer
facilement aujourd’hui ? Ou serait-il juste un pays mythique qui n’a rien à
voir avec l’archipel des îles Cook ? D’un autre côté, il semblerait que les
plumes du Kuku ont servi à la fabrication du Pa’eku’a, la coiffe des chefs
marquisiens. Celle-ci était ornée de plumes rouges et vertes, couleurs bien
connues des perruches du Pacifique. Mais, le Kuku, qui serait le Thouarsistreron leucocephala, aurait disparu depuis longtemps des Marquises.
Ne serait-il pas le ‘Ura de cet archipel ? La seule perruche encore en vie
aux Marquises est le Pïhiti {Vint ultramarina), de couleur bleue électrique. On ne le trouve plus aujourd’hui que sur l’île de Ua Huka. Il aurait
15
‘Ura : rouge, pourpre, plumes rouges jadis consacrées aux dieux.
29
bulletin/ d& let Société des ètude& &céaniefme&
s
été introduit là-bas par monsieur Litchlé, un notable de l’archipel, à partir
de Ua Pou. Cette autre translocation à l’ancienne a préservé la vie du Pïhiti
puisque Ua Pou n’a plus cette perruche sur son sol. A rappeler que Ua
Huka a bénéficié aussi, il n’y a pas très longtemps, d’une translocation
réussie menée scientifiquement par l’association Manu pour le ‘Upe de
Nuku Hiva.
Nous avons cité le cas des Tuamotu qui reste impensable pour beau-
coup de gens au regard de ses caractéristiques, particulièrement de sa
végétation, qualifiée d’assez pauvre. Nous avons vu toutefois qu’un prince
de Punaauia s’était rendu aux Tuamotu à la recherche des plumes rouges,
nécessaires à la confection d’attributs royaux, pour l’intronisation de son
fils. Pourquoi n’a-t-il chassé les oiseaux à plumes rouges chez lui ? Alors
que nous savons que le nom ancien de Paea est Mano-‘Ura, probablement
dérivé de Manu-‘Ura, l’oiseau '(Ira, district limitrophe de Punaauia et
Papara. Paea fut certainement envahi16 de ‘Ura autrefois d’où ce nom. Cela
suggère que si Temanutunuu a été amené à faire un long voyage aux Tliâmotu, laissant croire à son épouse Hôtutu qu’il s’était perdu en mer, la
laissant ainsi souffrir d’absence masculine au point de couler idylle avec
Varimatauhô’ë, venu de Havai’i (Ra’iatea), c’est que l’oiseau tant convoité
a sans doute simplement disparu, si toutefois il s’agit du même oiseau. De
cette aventure avec le prince de Havai’i, la belle Hôtutu mettra au monde
un garçon appelé Teva, le fondateur du puissant clan des Teva, détenteur
également du maro ‘ura, et descendant de l’illustre Tetuna’e. Toutefois, la
seule perruche endémique des Tuamotu parvenue jusqu’à nous reste le
Lori nonnette (Viniperuviana). Curieusement, on ne lui connaît pas de
nom autochtone ; les Pa’umotu l’appellent simplement
aujourd’hui Vini
et très rarement Vini moana (lori bleu marine). Ce lori aurait gagné
ensuite les atolls des îles Sous-le-Vent, emporté par les hommes comme
animal familier. Mais, selon Jean-Claude Thibault17, ornithologue français
16
Le capitaine Wilson rapporta en 1799, en parlant des îles de Polynésie, que « Les montagnes sont remplies
d'oiseaux de toutes tailles qui charment par leur plumage et leur chant », in Dictionnaire illustré de la Polynésie.
17
In Contribution à l'étude des oiseaux de Polynésie orientale, Muséum National d'Histoire Naturelle, Paris.
30
N°319« Mai -Août 2010
qui a beaucoup travaillé en Polynésie, il s’agit plutôt d’un oiseau des îles
hautes de la Société qui a été introduit sur les atolls où il s’est adapté à la
végétation locale et où il ne survit que grâce à l’absence des rats noirs18
qui ont envahi les îles du Vent et les îles Sous-le-Vent.
Qu’en est-il des autres îles lointaines de nos archipels polynésiens ?
Des scientifiques pensent que le ‘Ura a peut-être vécu à Iùbuai et ça s’arrête là pour l’archipel des Australes. Avons-nous des indices pour les Gambier ? Pas à notre connaissance, les habitants de cet archipel n’ont pas
souvenir aujourd’hui d’une légende ou d’un récit concernant le ‘Ura ou
Kura ou encore d’un oiseau qui lui ressemble.
Par contre le Vini stepheni19 de Henderson dans le groupe Pitcairn,
proche des Gambier, où il est toujours présent, montre de grandes similitudes de plumage avec celui de Rimatara.
© Pratt, Bruner et Berret
18
On trouve encore cette perruche à Rangiroa qui a plusieurs îlots infestés de rats noirs.
19
In The Birds of Hawaii and the Tropical Pacific. Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1987.
31
W (bulletin- de la Société des études Océaniennes
En résumé, il reste encore beaucoup d’interrogations qui demandent
réponse afin de clarifier vraiment la vie du ‘lira dans notre région. Cela
nécessite sans doute une réflexion plus poussée afin de restituer au ‘Ura
sa vraie
place dans nos des.
Mais, peut-être que le festival ornithologique que la SOP-Manu prépare pour mois de septembre, pour fêter son 20ème anniversaire, apportera quelques éclaircissements sur le sujet à travers les conférences qui
sont programmées.
Quant au présent article, il s’est imposé tout naturellement car l’actualité a braqué ses projecteurs sur un groupe d’enfants de Rimatara en
pèlerinage à ‘Àtiu sur les traces du ‘Ura de chez eux, transférés là-bas en
2007 afin de constituer une population de réserve. On pourra ainsi repeupler plus facilement Rimatara si par malheur le rat noir ou un autre phénomène venait à décimer ses ‘Ura. Et tout cela pour assurer au
merveilleux ‘Ura une longue vie :
Vive le ‘Ura ! Hurrah le ‘Ura !
Fasan Chong dit Jean Kape
Remerciements :
La population de Rimatara et son maire (l'ancien et l'actuel), les membres du To'ohitu, les enseignants,
les élèves.
La population de 'Àtiu, la reine et les dignitaires, les communautés, les élèves, les guides, l'aubergiste.
Les partenaires de Manu : la Polynésie française, BirdLife International,Tikiphone Vini, Air Rarotonga.
Les autorités et administrations : Haut-Commissariat, Douanes, RAF, SDR, Gendarmerie...
Pour les photos : Gerald Mc Cormack, Douglas Pratt, Jean Kape.
32
N°319 • Mai-Août 2010
BIBLIOGRAPHIE
ACADEMIE TAHITIENNE - FARE VÂNA'A, Dictionnaire Tahitien-Français. Papeete, Tahiti, 1999.
CHASTEL Patrick, CHAVILLON Catherine, Voyage au pays des oiseaux Kula. Editions Le Motu, Papeete,
2007.
GLEIZAL Christian, Dictionnaire illustré de la Polynésie. Les Editions de l'Alizé, Tahiti, 1988.
GOUNI Anne, ZYSMAN Thierry, Oiseaux du Fenua. Téthys Editions, Taravao, 2007.
GOUNI Anne, La réintroduction du Lori de Kuhl, Vini kuhlii sur Atiu, îles Cook. Rapport de mission, S0P-
Manu, Taravao, Tahiti, 2007.
HENRY Teuira, Tahiti aux temps anciens. Publications de lo Société des Océanistes, N°l, Paris, 1968.
HOLYHOAK David, THIBAULT Jean-Claude, Contribution à l'étude des oiseaux de Polynésie Orientale.
Muséum National d'Histoire Naturelle, Paris, 1984.
MAI-ARII, de l'Académie tahitienne, Généalogies commentées des Arii des Iles de la Société. Société des
Etudes Océaniennes, Papeete, Tahiti, 1987,1991,1996,2005.
Mc CORMACK, KÜNTZLE, The 'lira or Rimatara Lorikeet (Vini kuhlii) - ils former range, its present sta-
tus, and conservation priorities. Cook Islands Natural Heritage, Rarotonga, 1992.
Mc CORMACK, The Rimatara Lorikeet or Kura on Atiu (Cook Islands). First annual report Cook Islands Natu-
ral Heritage Trust, Rarotonga, 2008.
NICHOLAS Thomas, L'Art de l'Océanie. Thames and Hudson SARL, Paris, 1995.
PRATT Douglas, BRUNER Philippe, BERRET Delwyn, The Birds of Hawaii and the Tropical Pacific. Princeton University Press, New Jersey, 1987.
TE MANU, revue périodique de la Société d'Ornithologie de Polynésie, Manu, Papeete, N°39, juin 2002.
TETAHIOTUPA Edgar, Du Guatemala aux Marquises entre Kukul et pa'eku'a, in Tahiti Pacifique, Papeete,
juin 2006.
TETAHIOTUPA Edgar, Au gré des vents et des courants, Editions des Mers Australes, Tahiti, juin 2009.
WATLING Dick, Notes on the status of Kuhl's Lorikeet, Vini kuhlii in the Northern Line Islands, Kiribati. Bird
Conservation International, Suva, Fiji, 1995.
En sus de cette bibliographie, il convient d'y ajouter les témoignages des habitants de Rimatara, principa-
lement de PAPARA Camille, l'érudit président du To'ohitu de ['île.
33
La légende du ‘ura20
par Puara Utia
Traduite par Simeon Tehio à Philippe Raust
Autrefois, il y a très longtemps, la marouette Moho était l’oiseau le
plus beau de tous ceux qui peuplaient l’île de Rimatara et tous l’admiraient
pour ses couleurs chatoyantes. Son plumage multicolore était rouge, bleu,
vert, jaune... La perruche Vra était grise et terne, personne ne l’appréciait malgré ses cabrioles dans les fleurs de bananiers et ses sifflements
aigus.
il fallait
qu’il obtienne d’aussi belles plumes que celles de son rival. Mais comment
s’emparer des couleurs du Moho, toujours en éveil ? Il fallait ruser et profiter d’un moment opportun. Guettant le bel oiseau, le ‘Ura attendit que
celui-ci s’endorme pour sa sieste pendant les heures chaudes de la journée. S’approchant sans bruit il commença par s’emparer du vert des ailes,
puis s’enhardissant il subtihsa le jaune du dos. le Moho ne bougeant toujours pas, il lui prit le rouge de la poitrine. Encore quelques minutes et il
volait le bleu de la tête. Mais alors qu’avant d’en finir avec l’orange des
pattes, il voulait prendre la couleur rouge des yeux, 1eMoho sentit le bec
du ‘Ura sur sa paupière et se réveilla brusquement. Il vit ce qui lui était
arrivé et se trouvant honteux sans son magnifique plumage fila se cacher
Le ‘lira devint triste et jaloux du Moho : sa beauté l’obsédait,
dans le marécage.
20
In TeManun°39, Papeete, juin 2002.
N°319 • Mai - Août 2010
Depuis ce jour le Moho gris, qui a gardé son œil rouge et ses pattes
oranges ne se montre plus aux autres animaux et reste terré sous les
hautes herbes ne sortant qu’au crépuscule pendant que le ‘lira batifole
haut dans les branches piaillant à tue tête pour attirer l’attention et faire
admirer sa beauté.
Une autre version de cette légende rapportée
par les élèves du CP 21 en langue locale
Te ‘Ura vaero ‘e te Moho.
I te mâtâmua ra, të vai ra hô’ë manu : Te ‘Ura vaero. E pàrahi na ‘ôna
i te tahi motu tei parauhia : Te ‘Ofe’ofe. Ta tae i te tau ‘üa’ara’a tiare, e
haere mai te ‘Ura vaero i ni’a i te motu i pi’ihia : Motu-‘Ura. I ni’a i taua
motu ra, të pârahi ra te hô’ë manu : Te Moho. E manu ha’apeu nô tôna
mata nehenehe ‘e te ha’aviti mau.
la tae ra i te hô’ë mahana, i te taime e moe ai te Moho, haere mai nei
te ‘Ura vaero e î’a i tôna huruhuru. ‘Âre’a tôna mata, aore i noa’a ia na i
te î’a, nô te mea ‘ua moe te Moho. Arara’a mai te Moho, aore nôna e huru-
huru fa’ahou, ‘ua î’ahia e te ‘Ura vaero. Nânâra’a ‘ôna ia na, aore nôna e
nehenehe fa’ahou, mànuanu roa ‘ôna. Horo atu te Moho i roto i te raupoa
tâpupuni nô tôna ha’amà i tôna manuanu.
21
Un album illustré remis à la reine Rogomatane qui a convoyé 27 'Ura à 'Âtiu en avril 2007.
35
Après une quête longue et tâtonnante
de la personnalité juridique
dans des missions,
les décrets Mandel (1939)
“Combler une lacune de la législation coloniale.”
(Mandel.)
«
Mandel ? Connais pas.» Telles seraient sans doute les 9/10 des
réponses que recueillerait un micro-trottoir, en Polynésie ou en France.
Quant à l’objet de ses Décrets modifiés,... encore moins connu.
Disons-le d’emblée : il s’agit d’un ministre français des Colonies qui,
en 1939, fit voter des textes destinés à ces divers espaces du vaste empire
colonial français où, pour un motif ou pour un autre, ne s’appliquait pas
juridiquement la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905, qui avait
confié la gestion des biens ecclésiastiques à des associations cultuelles, et
où les missionnaires catholiques vivaient dans un flou juridique générateur d’incompréhensions, de tensions, voire de blocages.
Les décrets Mandel pouvaient s’appliquer, sans doute, aux Eglises protestantes. Mais, à l’époque, selon Jean-Marc Régnault1, elles ne s’étaient
pas senties concernées : les lignes qui suivent ne parleront donc pas de
ces réalités-là.
N°319* Mai-Août 2010
Ces pages n’auraient pu avoir la même teneur ni la même ampleur si
leur auteur n’avait eu à sa disposition une copie d’un Mémoire de
licence de droit canonique soutenu voici plus de 10 ans par M. l’Abbé
Robert Poinard à l’Institut catholique de Paris.
La plus vive reconnaissance à cet Aumônier militaire - promu récemment Vicaire Général du Diocèse des Armées - pour les recherches si
pertinentes et très approfondies qu’il a faites dans ce domaine, et pour
l’autorisation accordée... d’y puiser à satiété.
Recherches encore élargies et affinées plus tard par Geneviève Thibault
qui en a fait l’objet d’une thèse de Doctorat en Droit canonique à la
même Université.
Merci également au Père Vetea Bessert, étudiant en Droit canonique à
Strasbourg ; il a récemment étudié ce dossier et a bien voulu prendre
du temps de ses vacances 2009 pour donner plus d’assurance à ces
lignes.
Introduction
Les « droits et devoirs usuels » encadraient-ils, ou non, la vie
des « missionnaires », souvent membres d’une « société de Religieux »,
se rendant chez les autochtones de
quelque espace géographique du
monde ?
Au sujet des missionnaires français, on peut penser que l’Etat y a
veillé : leur vie tout entière était canalisée, comme celle de chaque chrétien
d’ailleurs plus ou moins, par au moins deux systèmes législatifs : le Droit
ecclésiastique et le Droit civil. Le premier était d’ailleurs précisé, pour les
Religieux, par des « Règles » qui avaient été sanctionnées par Rome.
«
Au Moyen Age et jusqu’à la Révolution, chacun était compétent en l’un
et l’autre Droit, Droit civil et Droit canonique. Le Droit civil était celui
de l’Etat
-
plus précisément du Royaume - le Droit canonique (ou
Droit canon) était celui de l’Eglise... un régime d’inséparation où
1
«
Manifestement, à l'époque, les Protestants ne s'étaient pas estimés concernés et ne créèrent pas de
Conseil d'administration avant 1960. » Baubérot et Régnault, 2007, Relations Eglises et autorités outre-mer.
Indes savantes, p.116
37
^ (bulletin de la Société des éludes &céuni-enues
coexistaient, bien distincts, bien distingués, l’Eglise et l’Etat, mais où
l’Eglise était de l’Etat et dans l’Etat, tandis que l’Etat professait la foi de
l’Eglise et reconnaissait l’autorité de l’Eglise.2 »
Alors qu’on appelle Droit civil, l’ensemble des règles qui individualisent une personne dans la société civile (état-civil, domicile, etc.) et qui
gouvernent les rapports les plus quotidiens de la vie en société, le Droit
canonique, (terme formé à partir du grec kanôn signifiant : règle, principe), ou Droit canon, est le système législatif réglant les droits ou obligations des catholiques où qu’ils soient, et quel que soit leur statut dans
l’Eglise. Il a souvent précédé le Droit civil (vers 1220, par exemple, seul le
Droit canonique était enseigné à la Sorbonne ; pour s’initier au « droit cornmun », comme on disait, on allait à
Bologne ou ailleurs), longtemps
coexisté avec lui sans l’ignorer. Dans le domaine qu’étudient ces pages essentiellement l’existence ou non « de personnes morales3 » et leur possibilité de disposer, d’acheter, de gérer, de vendre, de transmettre des biens
patrimoniaux, - il a donc légiféré, mais ne suffisait pas à lui tout seul.
Ce qui a perturbé durablement dans certaines Missions le fonctionnement des institutions ecclésiastiques, plus d’un siècle durant en cer-
taines régions, c’est la situation de précarité où les a placées une sorte de
panne du côté du Droit civil, provoquée par un malentendu pour le moins,
sinon une opposition frontale entre Paris et Rome. Pour survivre, ces ins-
titutions, classées dans une situation juridique indéterminée, ont recouru,
par incompétence juridique souvent, à des solutions peut-être inadéquates,
jamais satisfaisantes, car ne réglant pas les problèmes de façon fondamentale ni donc définitive.
Le lecteur l’a déjà perçu, ce dossier accordera une grande attention
questions concernant la personnalité juridique, c’est-à-dire l’aptitude
pour une personne (physique ou morale) à être titulaire de droits subjectifs et à être assujettie à des obligations. Peut-être est-il bon de rappeler
aux
2
Emile Poulat : Noire laïcité publique, Berg International 2004, p. 38.
3
Une « personne morale » est an groupement ou établissement qui gère un patrimoine collectif et détient
une certaine
38
capacité juridique
N°319 • Mai-Août 2010
qu’en France la personne morale ecclésiastique a évolué de forme :
conseil de fabrique, Etablissements publics du culte catholique (1801),
Associations cultuelles (1905).
Les premières pages permettront, par un survol d’une longue période
du passé, de prendre conscience de la genèse du statut juridique civil des
missionnaires français dans le monde, et bientôt de l’émergence de leur
malaise. Puis on en viendra au statut juridique des missionnaires dans
îles, où ce malaise fut inopinément soulagé en 1939La France, on le sait, venue y déployer son drapeau, a dénommé cet
espace, un certain temps, Etablissements Français d’Océanie (EFO). La
présence française, faut-il le rappeler, a fonctionné les quatre premières
décennies sous forme de protectorat, dont le ministre des Colonies a écrit
au gouverneur de Papeete le 12 janvier 1882 que le système
législatif
était rudimentaire, basé sur des nécessités de fait plutôt que sur des
principes de droit », ouvrant ainsi la voie un certain temps, dans le
domaine qu’étudient ces pages, à ce que Paris appelle des lacunes, à des
errements, à des irrégularités, aussi bien de la part des administrateurs
que de la part des administrés.
nos
«
Des traces du droit canon dans la langue
La prégnance du Droit canonique dans la vie de chaque chrétien
avant 1789 ou 1905, nos contemporains peuvent avoir
quelque mal à
l’imaginer. Et ce Droit, comme les autres, a bien entendu pu évoluer d’un
siècle à l’autre.
L'Eglise catholique a, de tout temps, exercé un pouvoir législatif ; au
l’histoire, des Etats ont parfois pu ignorer ce droit à promulguer des lois ecclésiastiques ou à les faire appliquer au quotidien, mais
dans notre société la langue garde assurément des traces de ce système
législatif.
Ainsi sait-on que Rome avait, depuis fort longtemps, délimité fermement et érigé les « diocèses », donnant ainsi chaque fois naissance à une
nouvelle personne morale jouissant du droit de propriété. Le terme
paroisse » (autre personnalité juridique), après avoir désigné d’abord la
circonscription ecclésiastique gouvernée par l’évêque, est réservé depuis
cours de
«
39
dOul/etin de la Société des études- (Océaniennes
longtemps à une circonscription formée à l’intérieur d’un diocèse avec
une église à elle, un groupement de fidèles bien déterminé, et confié soit à
un « curé » ou « recteur », soit à un « desservant », soit à un « administrateur », chaque titre correspondant à des fonctions bien précises. Làdessus s’implantera d’ailleurs plus ou moins notre système de
départements et communes.
Fabrique paroissiale », « Conseil de fabrique » : quel lecteur n’a
rencontré ici ou là ces expressions, sorties du Droit canonique, et évoquant aussi des personnes morales. La première se confond avec l’universalité des biens de l’Eglise et concerne particulièrement les biens
paroissiaux. Mais
par Conseil de fabrique, on entend le groupement qui administre les
biens d’une église, groupement formé de clercs ou de laïcs4 légitimement
nommés, et présidé par le curé ou le recteur de l’église, ex officio.5 »
Licence universitaire » : création du Droit civil ? Pas sûr. Dans le
domaine de l’enseignement, longtemps il n’y eut d’autre gestionnaire ou
législateur que l’Eglise : c’était elle, par exemple, qui avait légiféré au sujet
de la licentia docendi, (autorisation d’enseigner), exigeant même la gratuité pour la délivrance de ce diplôme, pour la simple raison que personne d’autre, à l’époque, n’y songeait, ne s’en croyait compétent, n’en
prenait l’initiative.
Quant aux « corporations religieuses » : Ordres, Congrégations, Instituts,... termes qu’on retrouvera parfois dans les pages suivantes, le pouvoir
ecclésiastique en a depuis l’origine déterminé et sanctionné les conditions
d’existence ; leur droit d’acquérir, de posséder et d’administrer des biens
temporels est explicité par le Droit canon ; les Etats, chrétiens ou non chrétiens, ont tantôt respecté ces dispositions, tantôt les ont écornées.
«
«
«
Ainsi orthographié, « ce terme a, depuis longtemps, désigné les baptisés non ordonnés au sacerdoce. »
[Droit canon].
Plus tardivement, se sont appelés "laïques" ceux qui vivaient dans notre société indifférents ou hostiles
à toute religion. - On suivra cette règle au nom de la clarté, à défaut d'un usage qui ne s'est pas généralisé, ni chez les auteurs, ni chez les imprimeurs. » Notre laïcité publique, Berg International, 2004. p. 27.
4
Emile Poulat.
5
Introduction aux sciences juridiques, Léo Pelland, C. R. - Ed. Bellarmin, 1960. P.260.
40
N°319 • Mai-Août 2010
Au l6ème siècle le terme « mission », prend les sens religieux qu’il
aura dans ces pages :
la charge de propager la religion, mais surtout l’espace géographique où se réalise cette activité, ou le groupe des personnes
qui s’y livrent.
Dans le domaine délicat et parfois conflictuel des relations entre pouvoirs, tout un chapitre législatif du Droit canonique évoque les « Concordats » : actes juridiques par lesquels le chef suprême de l'Eglise et le chef
civil d’une nation, voulant mettre fin à certains désaccords ou conflits de
juridiction, conviennent de concessions mutuelles et d’un accord sur
divers points d’administration. Le plus ancien, celui de Worms, date de
1122. La France en signa un premier en 1516 (François 1er), et un second
en 1801 (Napoléon). Rétractation ultérieure
par Paris, sans concertation,
du premier en 1790, et du second en 1905.
Laïcat, ordinaire, serment », et d’autres : les pages suivantes nous
«
les mettront sous les yeux.
Sans doute convient-il en outre d’être informé sur un organisme
romain universel, De Propaganda Fide, (actuellement appelé en français
«
Congrégation pour l’Evangélisation des peuples »), auquel les pages sui-
vantes feront référence plus d’une fois, qui avait à encadrer le statut de
tous les catholiques partant de leur pays d’origine pour porter l’Evangile
quelque autre région de la terre.
Utile, peut-être, de rappeler qu’en 1494, deux ans seulement après
le premier voyage du découvreur du « Nouveau Monde », Rome prend
position en proposant une ligne de démarcation, le méridien d’Alexandre VI, qui départage le Nouveau monde entre les deux pays découvreurs
de l’époque, Espagne et Portugal, au vif mécontentement de quelques
exclus : Hollande, Angleterre, France (« Je voudrais bien voir la clause
du testament d’Adam qui m’exclut du partage du monde ! » aurait grommêlé François 1er) : c’est le Traité de Tordesillas en Castille. A l’occasion
de ce partage, Rome attribue aussi des « mandats » ou privilèges d’évangélisation, tout un régime politico-religieux (généralement appelés
patronats royaux ») aux rois des deux pays concernés, qui en useront
en
«
et en abuseront.
41
W Œu/lcltn de la Société des- études (Océaniennes
=
cherche à se libérer de la
cacophonie où l’ont entraînée certaines expériences d’évangélisation
Un peu plus d’un siècle plus tard, Rome
(cacophonie confirmée par une enquête stigmatisant : patronats royaux,
rôle de l’argent, discorde entre congrégations, et ce que nous appelons
racisme.) Grégoire XV esquisse, une année avant sa mort, De Propaganda
Fide (DPF) ; on y met au point une théologie pastorale des Missions : un
vaste programme sans doute pas simple à réaliser.
DPF (expression où certains lecteurs français repèrent le terme
propagande » et pensent à son acception la plus négative, mais qui se
traduit plus classiquement : « Au sujet de la Foi à propager »), avait été
fondée en la fête de l’Epiphanie, en 1622.
Quatre décennies plus tard, vers 1660, innovation de la DPF : fondation dans la capitale française de la « Société des Missions étrangères de
Paris », avec pour dessein de préparer des missionnaires non religieux,
puis consécration et envoi des premiers « vicaires apostoliques » (des
Français) vers l’Orient (anciennement évangélisé sous l’autorité des titulaires de patronats). Objectifs de la DPF : échapper à l’emprise des ordres
religieux et des « patronats » que Rome avait consentis aux autorités espagnôles et portugaises et qui avaient conduit à des empiètements des pouvoirs politiques sur les missions.
C’est au 150ème anniversaire de DPF que la seconde moitié du 18ème
siècle avait vu les Français commencer à porter de plus en plus d’attention aux terres et aux peuples inconnus. En 1822 (200 ans après sa fondation), une jeune chrétienne de Lyon, Pauline Jaricot, imagine une
organisation pour aider les missionnaires qui partent : l’œuvre de la Propagation de la Foi est née. L’initiative est approuvée, largement encouragée par la hiérarchie catholique. Rassembler des fonds, et les répartir
équitablement (jusqu’en Océanie). Organiser aussi, très tôt, des quêtes
destinées à cette œuvre : paroisses, écoles chrétiennes,... contribuent aux
«
collectes.
42
N°319 • Mai-Août 2010
Les deux premiers siècles
A partir de 1604, la Monarchie française se dota peu à peu d’une
dizaine de colonies, où des « missionnaires » souhaitèrent s’implanter.
Le phénomène dénommé « colonisation », chacun le sait, a produit
des rencontres, rarement pacifiques, de civilisations, de cultures ;
aujourd’hui plus qu’hier, on y réfléchit, on s’interroge, on prend position, et
on s’exprime. Dans le domaine qui nous intéresse, le lecteur
peut percevoir un chantier de recherches pour ethnologues. Le colonisateur arrivait
avec une notion de propriété privée peut-être différente de celle du colonisé ? Autre complication : le colonisé avait-il les mêmes notions de vente,
don, prêt, simple droit d’usage que le colonisateur ? Tous les missionnaires
ont-ils toujours « respecté la culture et les coutumes des nations colonisées » comme le préconisait la DPF ? Tout y était-il respectable ?...
Comment, de Paris, a-t-on géré le statut juridique de ces « sujets du Roi »
particuliers, souvent membres d’un ordre religieux, les « missionnaires » ?
En ce qui concerne la Fiance, l’Etat monarchique avait pourvu, peu à peu,
dès le 17ème siècle, les Missions religieuses catholiques d’un statut civil :
un système de Lettres patentes6 accordées
par le roi aux ordres missionnaires afin d’acquérir le droit de fonder en toute légalité des établissements7
ecclésiastiques dans les territoires colonisés au profit de la Couronne. Ainsi
l’Eglise ne pouvait-elle jamais s’installer officiellement comme institution
dans une colonie sans l’autorisation de l’Etat. (Poinard)
Au fur et à mesure de l’implantation des Missions (qu’encadrait déjà
un statut canonique) dans ses Colonies, la France
monarchique les a assujetties à un troisième système juridique, son Droit civil ecclésiastique8
(clergé, culte, congrégations,...) - de droit régalien.9 - Des Lettres
«
»
6
7
On appelle ainsi un texte par lequel le roi fait connaître publiquement un droit, un statut, un privilège.
Au sens juridique du terme : personne morale administrative.
8
Selon Poulat, le droit civil ecclésiastique français (jusqu'à 1905), mis en place à la fin du 16ème s, s'est
appuyé sur deux traditions : les « libertés de l'Eglise gallicane » et la pleine et exclusive souveraineté du
roi sur ses sujets, où qu'ils se trouvent. Selon Poinard, il rassemble tout ce qui, dans le droit étatique, prétend cerner le fait religieux.
9
Droit considéré comme inhérent à la monarchie parisienne, (puis comme intrinsèque à un système po-
litique.)
43
bulletin de la Société des études- Océaniennes
patentes, accordées par les Rois aux ordres missionnaires, les autorisent à
fonder en toute légalité des établissements ecclésiastiques dans des territoires colonisés.
Mais, en 1658, surgissent des dissensions : lors du sacre pour la Nouvelle-France (Canada, cédé à l’Angleterre un siècle plus tard, en 1763)
d’un Vicaire apostolique, Mgr de Montmorency-Laval, qui pourtant jouissait personnellement de la faveur royale, Paris, habitué à gérer des Préfets
apostoliques, conteste, sous l’influence gallicane10, cette « prétendue qualité nouvelle et inconnue en France. » Il est consacré évêque de Pétrée (sans
doute Pétra en Jordanie) en l’Abbaye de Saint-Germain-des Prés à Paris, et
arrive à Québec le 16 juin 1659- Mais les lettres patentes de Paris préten-
dent l’assujettir à l’autorité de son ordinaire n, l’archevêque de Rouen,
alors que Rome le considère comme « sujet » de la DPF. ...
Voilà qu’émerge un contentieux entre Rome et Paris, qui va durer
longtemps et devenir de plus en plus irritant. Sur les bords de la Seine,
on a quelques raisons pour ne vouloir dialoguer, longtemps durant,
qu’avec un Préfet apostolique ; au centre de la chrétienté, on pense avoir
de bonnes raisons de procéder autrement pour choisir les « Chefs de Mission ». On en reparlera.
De 1715 à 1774, on voit Louis XV gérer les Missions avec la même
vigilance et innover : la France organise alors dans ses colonies des circonscriptions ecclésiastiques nouvelles ; on conserve, pour désigner le chef
de mission choisi par le roi dès que Rome donnait son accord, le nom de
Préfet apostolique12, traditionnellement utilisé. Paris tentera d’imposer à
Rome, avec le temps, l’usage et sa conception de cette organisation - tentera aussi de se faire attribuer une sorte de nouveau « patronat »...
10
Le gallicanisme est à la fois une doctrine théologique et une conception politique qui aspirent à une certaine autonomie de l'Eglise de France au sein de l'Eglise catholique en limitant les pouvoirs de Rome.
11
Encore un terme sorti du Droit canon : supérieur ecclésiastique dont il dépendait juridiquement avant la
consécration.
12
«
...autorité ecclésiastique placée sous la dépendance de Paris .Les résistances de Rome, l'opposition de
différents Ordres ne purent vaincre l'opiniâtreté du pouvoir parisien. » Edouard Petit. Cf. note 18.
44
N°319 • Mai-Août 2010
Ces circonscriptions géographiques réorganisées dans une colonie
française seront, certes, fixées avec un certain accord de Rome ; mais :
a) Le chef de la Mission devra toujours y avoir la nationalité française ;
b) L’Eglise civilement érigée y prendra le nom de « préfecture apostolique. »
c) Une autorisation spécifique du Gouverneur de la Colonie y sera
nécessaire pour les établissements ecclésiastiques non cultuels
(ex. écoles, dispensaires.)
Sous Louis XVI (1774-1792), on encadre encore davantage le statut
des missionnaires par l’ordonnance royale du 24 novembre 1781. Le gouverneur de la Colonie doit assurer, sur les finances publiques, l’installation des paroisses et des établissements missionnaires. Le système
d’administration civile de ces biens est celui de la métropole : les conseils
de fabrique13 permettent à chaque étabbssement de posséder la personnalité civile et la capacité juridique.
Il suffit, écrit Poinard, que Paris ait annoncé au Siège romain la
constitution d’une préfecture apostolique puis proposé, pour la diriger,
son propre candidat, pour que la circonscription ecclésiastique soit,
après l’agrément plus ou moins consentant de Rome, considérée
comme régulièrement érigée par la puissance publique.
La « Mission »..., est soumise aux mêmes règles juridiques que les diocèses métropolitains : un conseil de fabrique chargé de la gestion de
ses biens, est civilement reconnu comme étabbssement pubbc du culte.
«
...
La Monarchie parisienne a donc, avec l’accord de Rome, « encadré »
ses missionnaires sur ses nouvelles terres.
Jamais ne leur a fait défaut la
personnafité juridique. - Mais qu’en advient-il après les traumatismes de
la période révolutionnaire qui secouent si rudement l’Eglise en France, et
les relations de Paris avec le centre de la chrétienté ?
13
Sorte de corporation d'ancien régime qui a été rétablie par le Consul peu après sa suppression par la
loi Le Chapelier du 17 juin 1791. Le Concordat (1801 ) y mettra fin, les remplaçant par des Etablissements
publics du culte catholique. La loi du 9.12.05, à la suite des inventaires, transférera cette capacité civile à
des associations cultuelles.
45
Ibulletin- de- la- Société des- études Océaniennes
=
On peut observer que les agitations et manifestations parisiennes de la
période révolutionnaire ne produisent que peu d’échos dans les Colonies :
on y suit, certes, à distance et avec retard, les bouleversements parisiens
ou même nationaux, tantôt y applaudissant, tantôt les réprouvant. On s’accommode de ceux que ponctuellement on y impose. Dans le domaine qui
note une incidence : un décret de la Convention
de 1792 supprime les Préfectures apostoliques, mais un arrêté consulaire
concerne ces pages, on
du 13 messidor An X14 les rétablit et celui du 12 frimaire An XI les réor-
ganise - exigeant toutefois du clergé un serment15 « d’obéissance et de
fidélité au Gouvernement établi par la Constitution de la RépubÜque » et
pratiquant la chasse aux « prêtres insermentés » : 9 ans seulement de
«
vide statutaire » avant le Concordat.
Le Concordat de 1801 conduit à une nouvelle situation du clergé en
France. Dans le domaine qu’étudient ces pages,
«
Au civil, l’Eglise renonce à tous ses anciens droits sur les biens ecclé-
siastique... A la place des Conseils de fabrique, sont créés plus de
40 000 établissements publics du culte catholique. » - « Pour le SaintSiège, il s’agit d’assurer, dans les meilleures conditions,... le rétablissement du culte catholique en France. Pour Bonaparte, il s’agit
d’assurer la tranquillité intérieure dans le nouvel état de choses,... de
recouvrer ‘les mêmes droits et
prérogatives’ dont jouissait l’ancien gou-
vemement. (Art. 16)16 »
14
15
Le calendrier républicain fut établi en 1793
Le serment exigé des prêtres en 1790 supposait une incompréhension absolue. [Car pas de majorité
d'incroyants ni d'anticléricaux en cette Assemblée.] Jamais, depuis le début du christianisme, le pouvoir
religieux n'avait prêté serment au pouvoir civil, et jadis, des cohortes d'hommes et de femmes, excellents
citoyens romains, moururent martyres pour avoir refusé de prêter serment à l'empereur... C'était un contresens de penser que le pouvoir religieux puisse se mettre au service d'un projet politique. » (Elisabeth Dufourcq. Histoire des chrétiennes. Bayard 2008. P. 966. )
« Ici, à la Constitution civile du clergé, pour la première fois, la France se casse, et durablement. C'est l'acte
de naissance des 'deux France'. » (Roulât, p. 53)
16
«
Emile Poulat, op. cit. pp. 68-70.
46
N°319 • Mai-Août 2010
Curieusement, les textes restent silencieux sur l’univers congréganiste. Il faut attendre 3 ans pour qu’un décret du 3 messidor an XII (22
juin 1804) légifère :
«
Art. 4 : Aucune agrégation ou association d’hommes ou de femmes ne
pourra se former à l’avenir sous prétexte de religion, à moins qu’elle
n’ait été formellement autorisée par décret impérial.17 »
Peu d’ordres religieux masculins ont sollicité leur reconnaissance
[refusée aux Picpuciens, voir note 25] : crainte, peut-être d’une
tutelle administrative trop contraignante ? Par contre, ce décret favorise
les congrégations autorisées, leur permettant de recevoir dons et legs,
selon le Père Poinard.
La loi du 2 janvier 1817 sur les donations et legs aux établissements
ecclésiastiques, permet à toute fondation religieuse à caractère d’utilité
publique, munie d’une reconnaissance légale par l’Etat, d’acquérir une
capacité civile plus ou moins étendue. (Singularité : dans les colonies, une
congrégation n’a pas à exhiber, selon Poinard, une reconnaissance légale
pour être autorisée par un gouverneur à s’installer et à fonder des établissements ; mais toute acquisition ou aliénation de patrimoine y est
conditionnée par l’autorisation du gouverneur.)
Durant toute la période concordataire (1801 à 1905), période d’expansion coloniale française, on remarque une certaine rupture avec la
bienveillante attention de la Monarchie pour les missionnaires : nulle institution religieuse ne peut acquérir en une colonie française (en Océanie
par exemple) la personnalité juridique si n’existe pas un acte formel
(décret de reconnaissance) obtenu du pouvoir civil par un acte de sollicitation. Ignorant peut-être ces positions fermes de Paris, ou conscientes
de leur statut juridique indéterminé, des missions vivront dans le quiproquo. Leur patrimoine est constitué soit de dons faits par des chefs ou souverains locaux, soit d’acquisitions à titre onéreux dont le régime des biens
est souvent sous une sorte de droit coutumier local, soit d’autres dons :
familles ou paroisses des missionnaires, Propagation de la Foi.
17
Lignes dont Combes se repaîtra avec délices un siècle plus tard.
47
^ ŒtdleJin de la- Société des études Océaniennes
Dans nos Colonies, écrit Poinard, les régimes politiques successifs
le statut civil et juridique du culte
catholique appliqué dans les anciennes possessions de la Monarchie.
Mais c’est l’expansion coloniale française du 19ème siècle qui pose un
nouveau problème : quel est le statut civil des nouvelles Missions dans les
conservent pratiquement à l’identique
nouvelles colonies ?
Car De Propaganda Fide, après les discordances observées dans
le
travail des patronats, après l’expérience traumatisante de la Révolution fran-
çaise, a opté pour une certaine indépendance à l’égard des Chefs d’Etat, et
de la France singulièrement, à qui elle veut retirer l’initiative de la désignation du Chef de Mission : on abandonne plus ou moins la dénomination
Préfecture apostolique. Les nouvelles terres où débarquent les missionnaires, parfois avant une puissance coloniale, Rome les nomme Vicariats
apostoliques : circonscriptions érigées canoniquement, de manière unilatérale, par le Saint-Siège. Alors que le Préfet apostoüque, nommé à l’initiative de Paris, n’était pas ordinairement investi de la dignité épiscopale et
était généralement sujet d’un archevêque français, le Vicaire apostolique,
nommé à la seule initiative de Rome, est revêtu de la dignité épiscopale
(souvent titulaire d’un ancien diocèse de la chrétienté, abandonné pour
une raison ou pour une autre), et son supérieur hiérarchique est le Préfet
de la DPF. Quand une mission locale sera jugée suffisamment autonome,
une simple décision de Rome suffira à faire émerger un nouveau diocèse.
Rome souhaite, en effet, que l’évangéhsation des territoires missionnaires échappe désormais aux desiderata pas nécessairement évangéliques des puissances coloniales.
A Paris, silence, puis obstination : on s’en tient à l’arrêté du 13 messidor an X : seuls sont reconnus des Préfets apostoliques, assermentés,
révocables, sous la tutelle du gouvernement qui les nomme et réclame
pour eux, à Rome, les pouvoirs spirituels. Dès lors, l’Etat considère longtemps les Missions, fondées unilatéralement dans ses colonies, comme
privées d’existence légale, faute de Préfecture apostoüque ou d’un acte
formel (décret de reconnaissance) de la puissance pubüque. Et faute de
reconnaissance légale, plusieurs congrégations se trouvent également
dépourvues de personnaüté civile et de capacité juridique.
48
N°319 • Mai-Août 2010
Ce vide juridique ne permet aucune alternative de salut ni aux adminis-
trateurs, ni aux administrés. Pire :
Le gouvernement est convaincu, écrit Poinard après étude des
«
archives coloniales, que les vicariats apostoliques et leurs personnels
missionnaires sont à considérer comme des entreprises congréganistes
privées dont les intérêts ne peuvent être que divergents ou même
concurrents par rapport à ceux de l’Etat. »
Quid de la gestion des biens terrestres ? Car,
Pour le Gouvernement français, écrit encore Poinard, durant toute
la période concordataire, et ceci dans la lignée des traditions monarchiques gallicanes, ne peuvent acquérir un régime civil que :
les circonscriptions ecclésiastiques érigées par un acte formel de
«
-
l’Etat (avec le consentement de Rome) en Préfectures apostoliques ;
-les circonscriptions ecclésiastiques légalement érigées après accord
négocié entre l’Eglise et l’Etat,
-les lieux de culte pourvus par l’Etat d’un établissement public,
-les établissements ecclésiastiques non cultuels (notamment écoles et
dispensaires) ayant fait l’objet d’une autorisation spécifique du gouverneur de la Colonie. »
Il faudra donc attendre... pour qu’à Paris soit trouvée une solution
équitable pour des concitoyens dispersés dans le monde.
Sur le terrain,
«
On s’accommode presque, certes, de la situation durant les deux pre-
miers tiers du 19èmc siècle : jusqu’aux élections de 1877, les régimes poli-
tiques français s’abstiendront de stratégie anticléricale. » (Poinard.)
Et de citer quelques lignes publiées en 1894, sous la plume d’un
homme qui sera Gouverneur 3 ans à Papeete un peu plus tard, absolument dénuées de ce qui fait l’opinion dominante en France à l’époque :
«
Il est du devoir des administrateurs coloniaux de soutenir de tout leur
pouvoir, ces Missions dirigées par des Français : l’anticléricalisme n’est
pas un article d’exportation, et c’est servir les intérêts du pays que soutenir partout l’œuvre de nos compatriotes.
49
^ Çfou/letin de la Société des études, (Océaniennes
Nous devons avoir toujours présent à l’esprit le rôle prépondérant que
jouent dans les régions du globe les Missions anglaises, lesquelles préparent la voie à la diplomatie de la mère patrie, et leur opposer partout
où besoin sera des Missions françaises .1S »
De telles opinions ont pu déclencher en France sourires ou sarcasmes à la fin du siècle ;
mais ne gardent-elles pas quelque pertinence ?
Paris avait fait admettre à Rome (lettres patentes du 23 août 1763)
et aux Missionnaires sa vision des deux fonctions précises qu’on distingue
dans les activités du clergé dans la Colonie :
a) une fonction de service public : aumônerie des personnes d’origine
métropolitaine (militaires, fonctionnaires, institutions scolaires, sanitaires et sociales) pour laquelle les Missionnaires doivent être aidés et
financés par l’administration coloniale ;
b) une fonction d’évangéhsation à proprement parler, pour laquelle l’Etat
français refuse de s’estimer concerné : entière responsabiüté, de planification et de financement de Rome
On observe parfois quelques divergences, oppositions entre Administrateurs et Missionnaires, mais aussi, souvent, une certaine coexistence
apaisée entre les Gouverneurs et des Missions sans statut civil, qui, somme
toute, bon an, mal an, constituent un auxihaire efficace de l’Etat dans les
tâches de service pubbc ou dans la réahsation d’un objectif de civilisation.
18
L'organisation des colonies françaises (deux tomes). Berger-Levraut 1894. Edouard Petit.
A sa sortie de l'Ecoles d'Administration de la marine, Ed. Petit (1856-1904) fait campagne dans le Paci-
fique, y découvre le « système missionnaire » britannique. Nommé Gouverneur à Papeete le 22 décembre 1900. Osera dire publiquement, le 12.11.1903 : « Il est à souhaiter que, sur le point des écoles,
l'application de nos lois scolaires de Métropole fléchisse devant la situation particulière des Marquises. »
Scandale de certains.
50
N°319 • Mai-Août 2010
Sous la troisième République
Tout change avec la 3™e République. Celle-ci généralise, en effet, la
présence d’une administration coloniale très structurée dans tous les
«
territoires colonisés. » (Poinard.)
Bientôt Paris s’irrite de l’autonomie qu’affichent des Missions, créées
par Rome à son insu ou en son absence. D’autre part, des nouveaux fonctionnaires envoyés aux Colonies françaises observent que des missionnaires semblent exercer une influence sur les
populations locales sans se
soucier de certains objectifs de la Répubbque :
contre-pouvoir ?
L’irritation est encore plus forte quand des Missions, étabües antérieurement au colonisateur et qui n’ont négocié leur implantation
qu’avec
des chefs indigènes (comme aux Gambier) expriment bien haut
qu’elles
ne doivent rien à ce nouveau
venu, et donnent même l’impression d’être
un pouvoir incontournable.
Le développement en France d’une pohtique anticléricale ou laïciste19
qui conduira au harcèlement des congrégations20 et à la loi de séparation
des Egbses et des l’Etat de 1905 (suppression des Etabbssements
pubbcs
du culte) ne fera qu’accroître les tensions dans les Colonies où ne
s’appflque pas cette loi.
Quant à la loi elle-même de Séparation (qui confie la gestion des
biens ecclésiastiques à des associations cultuelles), appbquée avec tant
d’assurance et de vigueur sinon de coercition sur le territoire national, on
découvre très vite21 qu’outre-mer elle n’est peut-être pas recevable telle
19
Selon Wikipedia, l'anticléricalisme « consiste à estimer que le Clergé est trop
puissant, voire nuisible, et
doit être jugulé » ; tandis que « le laïcisme tient à réduire la vie religieuse des
citoyens à la seule sphère
privée, hors de toute manifestation sociale et publique » ; et chaque « clan » tente de manipuler la législation dans le sens de son projet. [On peut très bien être laïque (cf. note 4) sans être ni laïciste ni an-
tidérical.]
20
«
sur
Les historiens et les juristes insistent maintenant, écrit Jean Baubérot dans Relations...
op. cit., p.12,
la continuité entre les dispositions mettant les congrégations hors du droit commun de la loi sur les as-
sociations (1901) et la loi du 7 juillet 1904 interdisant l'enseignement aux dites
congrégations. Cet ensemble apparaît discriminatoire.
21
«...laisse au gouvernement le soin de déterminer les conditions dans lesquelles la présente loi sera applicable à l'Algérie et aux colonies » - Silence de la loi sur les protectorats.
51
bulletin de lev Société de& études/ Océanien/
quelle ; en terre d’Islam par exemple. Aussi sera-t-on obligé de la modifier ici ou là ; ailleurs on reportera à plus tard de l’imposer, ou on s’en
dispensera, discrètement, comme en Océanie.
Les missions étaient portées par une conviction : christianisation et
civilisation vont de pair, inséparables. Elles étaient là, influentes, sans
«
défini22 [sans textes législatifs pour remplacer ceux
que Révolution, Concordat et Séparation avaient supprimés], pour
autre régime
les colonies du 19ème siècle que les conventions internationales dont la
France était signataire23.
Océanie
De Propaganda Fide intervient pour la première fois en notre vaste
Océanie assez tardivement : ce n’est qu’en 1825 que fut créée la « Préfecture apostolique des Iles Sandwich » qui couvre toute l’Océanie. On se
rend compte rapidement que c’est trop vaste pour une Mission.
En 1833, suppression de cette Préfecture, et création de deux Vica-
riats apostoliques attribués l’un (occidental) à Mgr Pompallier24, l’autre
(oriental) à Mgr Rouchouze, Père des Sacrés-Cœurs, dits de Picpus.25 Le 7
août 1834, les Pères Caret et Laval, accompagnés de Frère Columban Mur-
phy, touchent terre aux Gambier. Des Frères, le premier Vicaire apostolique Mgr Rouchouze, d’autres Pères les y rejoindront bientôt.
22
Emile Poulet, op. cit. p. 94
23
Emile Poulat, op. cit. p. 94
24
de la Société de Marie, fondée à Lyon par le Père Collin ; lui et ses missionnaires furent bien accueillis
à Papeete lors de leur passage en 1837. (Contrairement aux Picpuciens qui venaient d'être
25
expulsés.)
Congrégation ainsi appelée en souvenir de la rue parisienne où le fondateur l'installa sous l'Empire.
Congrégation fondée à Noël 1800 par le Père Coudrin, qui d'après P. Hodée, p. 126 (voir note 42), posa
une demande d'approbation civile le 14 avril
1817, peu après son approbation par Rome ; le Grand Aumônier de la Cour laissa entendre que ce serait chose facile ; il en fut autrement : refusée...
Le nom officiel est Congrégation des frères et sœurs des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie et de l'Adoration.
Selon E. Dufourcq (cf note 15) « dans l'Eglise souterraine qui s'organisa en 1791-93 régnait une ferveur
souterraine dont les Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie étaient l'emblème. » p. 990.
52
N°319 • Mai-Août 2010
Trop étendue encore, cette circonscription apostolique. En 1848,
Rome partage l’Océanie orientale en trois Vicariats apostoliques distincts :
Hawaii, Tahiti et Marquises. Le Vicariat de Papeete (Tahiti et Dépendances) est confié à Mgr Etienne Jaussen, et celui des Iles Marquises à
Mgr Baudichon.
Hasard ? C’est aussi dans cette première moitié du 19ème siècle que
Paris jette les yeux sur ces mêmes terres insulaires, et y envoie un amiral
tenter d’y planter le drapeau national : « prise de possession » des Iles
Marquises en août 1842, et, dans la foulée, ce même amiral obtient, le
mois suivant, de la Reine de Tahiti, la signature d’une demande de protectorat ! Avec un singulier motif d’intervention à Papeete : demander réparation pour les mauvais traitements infligés quelques années plus tôt à des
missionnaires catholiques, français il est vrai.
L’Etat français est d’abord représenté dans les EFO que par un Gouverneur dont les compétences sont limitées
par le traité de Protectorat, et
floues en certains domaines. Le régime des cultes est-il de son ressort, ou
de celui de l’administration intérieure du Protectorat qui nécessite la coopération de la Reine ?
A Paris, le ministre des Affaires étrangères, François Guizot, de
religion
protestante, ne veut pas contrarier l’Angleterre, ni les protestants de ces îles
lointaines qui refusent à Tahiti une présence de prêtres et de religion catho-
liques. Compte tenu des desiderata de Paris, un seul missionnaire catholique
doit suffire à Papeete. Forte dissension déjà, dès le débarquement, le 9 août
1841, du Père Chausson et de deux Frères. Moins d’un an plus tard,
Lorsque le Père Caret débarqua lui-même à Tahiti le 31 décembre
1841, avec le Père Fournier, (venant des Marquises où l’implanta-
«
tion est menacée) le conflit entre les missionnaires et Moerenhout,
(devenu récemment Consul de France), atteignit son comble. Malgré
l’avis favorable de la Reine Pômare d’accorder aux prêtres français une
parcelle de terre, Moerenhout persévéra dans son refus de les laisser
s’y rendre, en prétextant l’attente d’instructions de Paris. Logés chez des
Tahitiens dans des habitations très précaires, les religieux français parvinrent toutefois à obtenir d’un Irlandais, William Archibold, un terrain
53
bulletin da la Société des études Océaniennes
[entre Papeete et Faaa] contre la promesse qu’ils se chargeraient de
l’éducation des deux enfants qu’il eut d’une Tahitienne, décédée peu
auparavant ,26 »
Le gouvernement français, qui manifeste de plus en plus d’intérêt pour
l’Océanie, y découvre avec quelque agacement la nouvelle organisation
romaine, qui a conduit à délaisser le tenue de préfets apostoliques et l’ancienne procédure de désignation du « Chef de Mission » : il n’a aucune
prise sur la nomination des vicaires apostoliques, à un moment où l’Etat
mène justement une politique d’expansion coloniale dans l’Océanie.
Il est hors de doute, écrit en 1861 le ministre Chasseloup-Laubat
au gouverneur de la Richerie, que notre établissement a dû avoir pour
effet de gêner l’indépendance de mouvement de la Mission et que notre
intervention a contrarié le libre développement de ses efforts... Il y aurait
donc un véritable intérêt, pour les relations de l’administration avec le
clergé et pour l’appui moral qu’en recueillerait le catholicisme lui-même,
vis-à-vis des indigènes, à ce que le culte catholique fût constitué officiellement sur des bases analogues à celles des préfectures apostoliques de
quelques-unes de nos colonies C’est une affaire qui pourra être réglée en
temps opportun, mais à l’égard de laquelle il faut pressentir d’assez graves
difficultés résultant de la dévolution faite par le Saint-Siège, antérieurement à notre établissement, [cette antériorité de l’évangélisation par
rapport à la « colonisation » est, pour le colonisateur, une des originalités des EFO] de l’apostolat dans ces régions à une société rehgieuse, française, il est vrai, mais non reconnue. [Cf note 25] Cette
dévolution, par l’époque à laquelle la Société de Picpus l’a obtenue, et
pour d’autres motifs respectables, réclame de notre part beaucoup de cmconspection, et il est impossible de ne pas en tenir compte.27»
Mais des ministres et des gouverneurs successifs auront des positions
moins « circonspectes. »
«
La nomination des Chefs de Missions, Rome, en principe, en reven-
dique l’unique initiative. Pendant des décennies, Paris et ses représentants
26
Moerenhout Au vent des ïles.1997. De Deckker p. 235
27
CAOM,(Archives d'Outre-Mer,Aix); cart. 14, A 76; "Examen de diverses questions religieuses" 22.08.1861
54
N°319* Mai-Août 2010
en
Océanie, regrettant de n’avoir plus voix au chapitre en ce domaine, (et
pour quelques autres prétextes ou motifs), ont refusé d’accorder à la Mission catholique lapersonnalité civile et donc le droit de
«
Il n’est pas possible, écrivait
propriété.
Jauréguiberry, Ministre de la Marine, à
la date du 12.12.1877, de donner la vie et la capacité civiles à deux cir-
conscriptions religieuses (Tahiti et Marquises) qui ne tiennent leur exispersonnalité civile ne
pourrait leur être accordé que si elles étaient érigées dans les formes
régulières par l’autorité ecclésiastique et par l’autorité civile en préfecPire apostolique ,28»
tence que de la cour de Rome. Le bénéfice de la
Une existence légale indéterminée, non
légalisée par des textes : voilà
le sort de certaines Misions catholiques.
Et la transition du système de protectorat à celui de colonie
(1880),
effets sur les relations entre Etat et Missions. Le régime
des colonies introduit progressivement une administration
proche des
modèles métropolitains. Dès lors se révèlent à Paris des inadvertances, des
approximations, des aberrations sinon des abus.
ne reste pas sans
Mission des Marquises
Quelles furent les premières implantations de l'Eglise catholique en
Océanie ? Le 7 août 1834, c’est la fondation d’une mission aux Gambier.
Mais cet archipel perdra bientôt son
siège apostoüque, après les tergiversations romaines des premières années.
Quatre ans après cette arrivée, fondation de la Mission des Pères des
Sacrés-Cœurs en l’île de Tahuata, aux Marquises, le 2 août 1838. Dix ans
plus tard, le Vicariat apostoüque est confié au Père Baudichon, picpucien :
des raisons de santé, (et peut-être quelques dissensions avec d’autres missionnaires) l’ont fait rentrer en France, et c’est Mgr Dordülon, évêque de
Cambysopolis29, qui, de 1855 à 1888 occupera le siège apostoüque.
21
Arch. Archevêché PPT -Réf. 304-4
19
Ancien siège épiscopal, situé non loin de Tarse, ville natale de St Paul.
55
y
Œu/JeJin de /a Société des* études- Océaniennes
Un statut du culte catholique reconnu par Paris, aux Marquises ?
Certes, la Marine française avait beaucoup fait pour aider l’implantation.
Une Décision administrative du 3 mars 1843, émanant du Ministère de la
Marine et des Colonies, avait organisé la Mission des Iles Marquises au
plan civil, réglementant le statut du clergé colonial et des lieux de culte,
se présentant comme un véritable régime civil du culte. Personnalité juridique et capacité civile n’en découlaient-elles pas ?
Sans doute a-t-on été satisfait à la Mission catholique du patronage
accordé par le Résident Rosenzweig à la création de la première école de
Taiohae, le 10 janvier 1858, flattés peut-être de l’élévation de l’évêque à la
fonction de Directeur des Affaires Indigènes30.
Mais les dossiers du ministère des colonies détenaient bien d’autres
points de vue. On pouvait y trouver, par exemple, un long rapport daté de
Papeete le 5 juillet 1870, dont une phrase donne assez justement le ton :
Les Missionnaires catholiques sont les seuls habitants des Marquises
qui ne possèdent aucun titre de propriété : peut-être pensent-ils que les
lois ne sont pas faites pour eux ?» :
texte signé par le vice-amiral Georges Cloué31, où s’accumulent
soupçons, insinuations, et faits qu’il n’a sans doute pas eu le loisir de vérifier tous, si nombreux et si accusateurs que ces quelques pages suscitent
chez le lecteur averti des interrogations pour le moins, et même le désir
de consulter d’autres témoignages pour en vérifier la vérité.
Autre source, justement : le contre-amiral Brossard de Corbigny,
adresse, le 9 juillet 1881, à bord de la Triomphante en mer, au ministre
Georges Cloué, un compte-rendu de sa visite de l’archipel où on relève :
«.. .En résumé, Monsieur le Ministre,
je pense qu’il serait très utile pour
l’avenir des Marquises que les Missionnaires y soient placés sous la
dépendance de l’autorité locale, soit comme ministres du culte, soit
«
30
Bien courte, cette fonction : d'après une note des Annales de la Mission, le gouverneur de la Richerie
aurait fait savoir à l'évêque, le 01.10.64, qu'il n'était plus Directeur des Affaires indigènes. Fonction exercée donc un an et demi seulement.
31
CAOM, Aix, cart. 89, A 86
56
N°319* Mai -Août 2010
comme maîtres d’école. - Pour obtenir ce
résultat, il suffirait de recon-
naître régulièrement la mission en lui imposant toutes les charges
nécessaires afin d’éviter les abus qu’elle peut avoir la liberté de cornmettre sous
le régime de l’indépendance où
elle se trouve
aujourd’hui. » (Note marginale du ministère : « Bien ! »)32
Mgr Dordillon croit bien faire en choisissant, à l’occasion d’acquisition de biens au bénéfice de l'Eglise des Iles Marquises, de faire
rédiger
des actes au profit de la Mission catholique ; ainsi en est-il pendant 33 ans.
Pourquoi des « acquisitions » ? Dans les îles des Marquises, comme en
toute Mission commençante, il fallait des terres
pour construire des chapelles, de écoles, des presbytères ; et, à partir de 1850, l’Administration
ayant cessé de verser un traitement au clergé, pour y vivre il fallait des
terres pour élever du bétail, cultiver des arbres fruitiers, des légumes, du
coton... On commence pourtant à s’inquiéter, à l’avènement de la 3ème
République. Et de consulter le Vicaire apostolique de Papeete (à 1 400km
des Marquises), qui a l’avantage d’être en contact direct avec le Gouverneur des EFO, alors que dans son
archipel Mgr Dordillon n’a de relation
qu’avec le Résident (terme général pour désigner le représentant du gouvemeur) et quelques autres fonctionnaires subalternes. En février 1886 il
adresse au Résident un exposé très clair sur les « Biens de la Mission »,
en réponse à des questions posées par le fonctionnaire :
Signal d’alarme ?
Le successeur, Mgr Rogatien Martin, qui n’a pas plus d’assurance face
à ce problème, adopte une autre solution : les acquisitions en faveur de la
Mission se font exclusivement en son nom personnel. Comme son prédécesseur, il correspond avec Papeete.
Je ne vois pas non plus, écrit-il à Mgr Verdier le 13 mai 1892,
pourquoi on nous tracasserait pour nos biens. Quoiqu’ils aient passé
de Mgr Dordillon à moi sans payer de droits de succession, ou mieux
quoiqu’ils n’aient pas de propriétaire, est-ce qu’ils ne sont pas dans les
mêmes conditions que les autres terrains des Marquises ? Est-ce que les
«
32
CAOM Aix cart. 106, H 24
57
Œu/letin de la Société des études Océaniennes
Canacs et les Européens paient quelque chose à l’Enregistrement pour
contrat de vente ou d’échange ? Et même, puisque
les terres ne sont pas
enregistrées, est-ce que, aux yeux de l’Administration, les terres ont des
propriétaires ? Il me semble que nous sommes dans la condition cornmune... »
Cette même lettre contient cette information :
Septembre 1891 : Echange d’un terrain de l’Administration à Vaitahu
signé de M. Merlin [Résident]
et moi, approuvé par le Conseil général (Papeete) en sa Session du 14
septembre 189133. »
Plutôt rassurant, non ?
«
contre un terrain de la Mission à Atuona,
L’administration (à l’initiative du gouverneur Gallet ?) constitue à
Papeete, le 20 novembre 1900, une commission de quatre membres dont
les travaux seront à l’origine du décret du 31 mai 1902 : Edouard Char-
her34, Procureur de la République, chef du Service judiciaire, en est la
personnalité la plus marquante sans doute, auprès de Jouin et de deux
anciens « fonctionnaires en poste aux Marquises » : Thuret et Vidal.
La commission conseilla que l’on se montre très libéral pour reconnaître l’occupation [de terre], quand elle était le support de la demande
«
de reconnaissance de propriété, de manière que cette attitude bienveillante évite que les intéressés aient le sentiment d’être spoliés. Une possibilité de recours devant le Tribunal Supérieur était prévu par le projet.
...
Mentionnons que la commission... n’a pu se retenir de charges
contre la Mission catholique, sans souffler mot de l’œuvre qu’elle avait
accomplie pendant soixante ans au cours desquels, bien souvent, l’Etat
l’avait laissée seule sur le terrain35. »
33
Arch, de l'Archevêché de PPTI 21-13-1
34
Edouard Charlier (1864-1937). Nommé procureur de lo République à Papeete en 1897. Y demeure
jusqu'à sa retraite. « Haute intelligence, affabilité, compétences juridiques lui acquièrent une grande influence, et de solides inimitiés. » Patrick O'Reilly
35
La terre à Tahiti et dans les Iles, Haere Po 2003, Gérald Coppenrath p 131.
58
N°319 • Mai-Août 2010
Et voici qu’en 1902 se prépare à Paris un
singulier décret, sur pro-
position du Ministre des Colonies, à destination des EFO.
A Papeete les législateurs savent qu’il ne faut
pas s’empresser d’innover législativement dans
l’archipel des Marquises, surtout dans le
domaine de la propriété : aucun cadre (ni cadastre, ni notariat, ni
siège
de tribunal, ni Chambre d’enregistrement permanents ;
Papeete à 1 400
km) ; géomètres, cartes, plans ? Beaucoup de traditions orales. A Paris le
préambule du texte reconnaît d’ailleurs qu’aux îles Marquises « les indigènes ignorent nos principes sur la propriété individuelle, les transactions
immobilières... »
Bien sûr, il y a le problème des terres dites vacantes
que revendique
l’Etat et dont les débmitations restent ignorées ou contestées
parfois sur
place. Revendications d’autant plus harcelantes qu’on envisage d’ouvrir
l’archipel, et singulièrement ces terres vacantes, à une « colonisation »...
Et l’on rédige le décret, signé par Loubet le 31 mai 1902, dont un
objectif
est de « vérifier tous les titres immobiliers
privés »... s’il en existe. Singulier, mais peut-être utile.
Inquiétudes croissantes du côté de la Mission : le problème de ses
biens, assurément, et des biens de ses ouailles ; mais aussi l’air du temps.
La Mission redoutait d’être la cible d’une administration
qui jalousait
l’influence qu’elle exerçait sur les Marquisiens36. »
L’anticléricalisme est, en effet, de plus en plus palpable aux EFO: chez
des colons, dans l’administration, dans les journaux, même dans la
«
Marine.
Ainsi en est-il du bâtiment « magasin » et dépendances, à Taiohae,
mis à la disposition de la Mission le 23 décembre 1862 : Les archives
épiscopales détiennent une copie d’un manuscrit daté du 19 mars 1863,
signé du Gouverneur :
Arrêtons :
Art 1er Le bâtiment bâti pour servir de magasin général, lors de l’occu-
pation,
36
...
sera transformé en église cathédrale aux frais de la mission.
Ibid. p. 136.6.
59
^ bulletin/ de/ la Société de#/ étude& Océaniennes/
Art 2 Le bâtiment côté B
...
affecté aujourd’hui au service de la gen-
darmerie, sera remis tel qu’il existe au chef de la mission catholique
des Iles Marquises, chargé du service du culte dans cette possession
française37...
Cette propriété, un rapport signé le 05.07.1870, par
le chef de la DM-
sion navale du Pacifique (l’Amiral Cloué), nous apprend qu’elle est récu-
pérée pour l’Etat, en contradiction avec un document que produit le
26.07.69 le Gouverneur M. de Jouslard, qui en confirme la donation à la
Mission... Qui gouverne les EFO ?
A partir de 1902, Mgr Martin fait de l’information auprès de ses
ouailles, consacre du temps à les aider à mettre en règle leurs titres de
propriété. Le jeune Frère Ancillin, qui enseigne à Atuona, se fait arpenteur de terres à ses moments de loisirs.
1904. Le Frère Prudent, qui dirige l’école à Atuona, note dans son
Journal :
« Le
19 mars, arrivent de Tahiti, avec une Commission pour la révision de
la propriété marquisienne, un Inspecteur primaire, pour étudier sur place
le projet d’organisation d’écoles publiques laïques dans notre Archipel.
Le même courrier nous amène comme nouvel Administrateur M. Grosfll-
lez, âgé de 26 ans, et qui est en même temps médecin colonial. »
Le petit frère avait bien raison de noter cette date
«
mémorable !
Cette Commission d’attribution des terres a reçu 4 989 déclara-
tions », écrit Gérald Coppenrath.
des pages manuscrites, aux données techniques souvent précises fournies par le déclarant
pour chaque parcelle, aux conclusions administratives machinalement
Au sujet de celles de la Mission (72), des pages et
répétitives.
Tous les biens précédemment acquis au nom de la Mission catho-
lique sous l’épiscopat de Mgr Dordillon (69 parcelles) sont déclarés
37
CAOM Aix tort. 54, E 24.
60
N°319* Mai-Août 2010
vacants, et remis entre les mains de l’Etat. Au seul motif suivant : la Mission ne possède ni personnalité juridique, ni capacité civile.
Quant aux 3 autres titres qui concernent les acquisitions de Mgr Martin en son nom personnel, la Commission les conteste
«
également comme
informes et innommés », et ils sont déclarés nuis et sans valeur. (Motif
de « dépossession » relevé sur le manuscrit n° 26 :
«
Attendu qu’un missionnaire entrant dans cet ordre [Picpus] fait vœu
de pauvreté, qu’il a lié moralement sa personne et sa liberté, qu’il ne peut
dès lors acquérir pour son propre compte aucun immeuble, que s’il en
acquiert ce ne peut être que pour le compte de la maison mère38. »
Quelques 33 000 hectares de terres que des Marquisiens croyaient
posséder tombent ainsi entre les mains de l’Etat.
Si ce n’est pas de la spoliation, cela y ressemble.
Consulté par la congrégation de Picpus, un grand juriste de France,
Armand Fradet, révèle les arcanes des textes législatifs, n’y voit pas de
dérapage, et conseille la création d’une Société commerciale immobilière
(SCI) : proposition à laquelle on prête peu d’attention sur le moment.
«Mgr Martin chargea Me Langomazino de déposer deux recours à
Papeete, l’un pour les terres dont la propriété n’avait pas été reconnue
à la Mission, l’autre pour les terres qu’il avait voulu faire inscrire à son
nom ; l’avocat osa contester le Décret Loubet, sans obtenir
gain de
cause. Le Vicaire apostolique
interjeta appel ; Le Tribunal supérieur
d’Appel infirma les décisions de la Commission, et ce malgré le ferme
seule une loi peut (vous) conférer l’existence légale. » prononcé par
l’avocat adverse, (arrêts des 23 novembre, 13 et 20 décembre 1906)
Mais, sur pourvoi du gouverneur par intérim Charlier - celui qui avait
présidé en 1900 la Commission d’étude du projet de décret - la Cour
de cassation annula, par deux arrêtés (10 juin et 16 décembre 1912)
les décisions du TSA de Papeete
.Entre temps, les écoles mission«
..
naires des Frères et des Sœurs avaient été fermées administrativement
en
190439... »
38
G. Coppenrath, op. cit. p. 139.
35
Ibid. p. 136.
61
♦ ŒitUclin
de la Société des études Océaniennes
Au creux de cette tempête, le 26 février 1907,
Mgr Martin, profitant de la fondation par Mgr Verdier de la Catholic Corporation of Oceania, vendit (nue-propriété et usufruit) l’ensemble de ses
biens ecclésiastiques à cette compagnie de capitaux réunis de droit amé«
ricain.
-
à voir dans les pages suivantes. - Il fit enregistrer et transcrire
cette cession au bureau des hypothèques de Papeete
dans la journée....
Les Gouverneurs successifs de Papeete recoururent à la Cassation.
Les choses restèrent en l’état à cause de la guerre de 1914-18, mais
reprirent ensuite : le 18 avili 1921, la Cour d’Appel d’Aix-en-Provence
rendit son arrêt qui confirma l’ensemble des décisions prises par la
Commission d’attribution des terres acquises au nom de la « Mission
cathohque » (Poinard.)
Voilà l’Eglise locale des Marquises dépossédée légalement de la
quasi-totalité de ses biens, à l’exception des 3 terres acquises en nom personnel par Mgr Martin.
Toutefois, après la première guerre mondiale, le contexte politique
est au rapprochement entre l’Etat français et l'Eglise catholique ; la guerre
des tranchées a produit cette conséquence inattendue. Cinq années de vie
en commun avec des « curés » ou des «
congréganistes » ont dessillé les
yeux à bien des Français : ces « gens-là » ne sont pas aussi « mauvais
citoyens » qu’ils l’ont entendu dire depuis si longtemps.
On venait, en outre, de recevoir en 1922, avec bien du retard, transmise par M. Jonnart, ambassadeur près le St Siège, une information fournie par une lettre du 20 juillet 1922 : selon le
Président du Conseil
(Poincaré),
appbcables aux Marquises (ni dans les EFO), ni la loi sur le
régime des Associations (1901), ni la loi de 1904 (7 juillet) ordonnant
la suppression des écoles congréganistes [ni non plus donc la circulaire du 14 février 1903 qui l’a précédée ?], ni la loi de séparation
des Egbses et de l’Etat de 1905. »
«
«
ne sont
Qui se soucia de rétablir le Droit, de remédier aux « torts » et
illégalités » ?
62
N°319 • Mai - Août 2010
Rivet, peut-être. Le 7 avril 1924, une solution de compromis est finalement conclue entre le Gouverneur, M. Rivet (qui conserve de sa première visite aux Marquises des souvenirs plutôt positifs), et Mgr Le Cadre,
Administrateur puis Vicaire Apostolique des Marquises de 1912 à 1952. Il
s’agit d’une Convention prenant la forme d’une concession en pleine propriété et à titre gratuit (enregistrement et transcription au registre des
Hypothèques au volume 212 n°78)
Le Père Poinard fait observer que cette
«
concession » est faite non à la Mission mais, en nom personnel, à M.
David Le Cadre des terres tombées dans le domaine de l’Etat. Interdiction lui était faite de se dessaisir des biens concédés en faveur d’un
étranger ou d’une société dont les membres ne seraient pas français » :
clause qui rendait notamment impossible la cession de ces biens à la
Corporation Catholique de l’Océanie fondée par les Pères de Picpus et
formée de missionnaires de nationalité américaine. »
Presque restitution donc à l'Eglise des Marquises ; l’article 12 du décret
de 1902 avait d’ailleurs prévu cette éventualité. Ceux (hommes de loi, missionnaires et amis) qui avaient jugé contestables certains attendus ou verdicts
des procédures de dépossession n’avaient sans doute pas totalement tort.
Mais perdure le problème de fond : la Mission cathobque n’a tou-
jours pas de statut civil, ni d’existence légale, ni la congrégation de Picpus
de personnahté civile. Que faire pour échapper aux quotidiennes restrictions qu’entraîne cette situation indécise ? Sans doute manque-t-il un texte
loi, comme l’a clamé un avocat. C’est ce que tentait d’obtenir le Vicaire
apostobque de Papeete.
Mission de Tahiti et dépendances
L’île Tahiti faisait partie, depuis longtemps, des points de relâche
fréquentés des navigateurs de l’Océanie.... On comprend donc
que les premiers missionnaires envoyés en Océanie orientale par « De
Propaganda Fide » aient, très tôt, songé à y avoir un pied-à-terre. Les Protestants, qui avaient apporté l’Evangile en cette île en 1797, s’y refusent
connus et
d’abord fermement.
63
w bulletin de la* Société des études* &céanietmes
S
Deux tentatives échouent, en 1836 et 1837. Ce sont même, dit-on, les
plaintes transmises à Paris par les victimes, qui motiveront l’intrusion un
peu vive de la Marine française en cette île.
.le 20 novembre dernier [1836], je fus informé que trois personnes de nationalité française, dont deux prêtres catholiques, avaient
débarqué sur la côte est de Tahiti, en provenance des îles Gambier...
Le 23, ils étaient à ma porte munis de lettres de recommandation à mon
intention. Je leur donnai un petit logement attenant à ma maison de
commerce, située à quelques mètres de l’habitation principale que j’occupe personnellement, trop étroite pour pouvoir les loger... »
«
..
Pritchard interdit à la Reine de les accepter40. Expulsion.
A partir du Protectorat
neurs...
(1842) la Reine, des amis, des Gouver-
concèdent aux missionnaires catholiques des terres pour bâtir,
d’autres amis leur en vendent (par exemple, Papeuriri, 1843), l’Administration assure à certains des traitements, sans jamais s’enquérir du statut
juridique de qui que ce soit. Ainsi en est-il quelques décennies.
Le développement progressif des communautés catholiques nécessite
l’acquisition des terrains nécessaires à la construction des bâtiments pour
réunir les fidèles : églises, presbytères, locaux scolaires ou de réunions.
Mgr Tepano Jaussen voit grand ; il prépare l’avenir et saisit les occasions
pour doter la Mission de l'infrastructure dont elle vit encore aujourd’hui.
Ainsi, le 8 décembre 1855, il fait l’acquisition41 de la « vallée de la Mission », alors zone de brousse et de marécages entourant la rivière
Papeava. Sur ces terres,... développement agricole et floral, et
«
constructions42... »
Moerenhout [le consul des Etats-Unis] to the Secretary of State, 24 december 1836 - Jacques-Antoine
Moerenhout, de Deckker p.185. On o vu plus haut que, quelques années plus tard, de vifs malentendus et
malaises se glisseront dans les relations entre les missionnaires et Moerenhout devenu Consul de France.
41
Plus précisément : le 8.12.1855, M. Coffyn, Commandant du Génie, « par bienveillance et amitié pour
Mgr D'Axieri et avec l'autorisation de M. du Bouzet, Commissaire impérial » (contre-lettre), achète 49 parcelles de terres à 21 propriétaires, et les remet ensuite à Mgr Jaussen qui, en contrepartie, s'oblige à donner une certaine quantité d'eau à l'arsenal de Fare Ute, conformément à une contre-lettre datée du 20.11.55.
42
Tahiti 1838-1984. Editions St Paul 1983. Père Paul Hodée. P. 175 à 177
40
64
N°319 «Mai-Août2010
La Mission s’efforcera de mettre tout cela en valeur.
Ecrivant à ses sœurs le 16 juillet 1872, Mgr
nom
d’Axieri43 - c’est sous ce
qu’il fut élevé à la dignité d’évêque à Santiago en 1848 - leur
confiait :
Nous avons acheté une trentaine de terrains pour emplacements
d’églises et de presbytères, avons construit 25 bâtiments en pierre et 20
«
en bois. »
Durant tout le 19ème siècle, période de l’implantation de l’Eglise à
Tahiti et Dépendances,
«
les biens ecclésiastiques sont, selon Poinard, en général, juridique-
ment constitués de propriétés acquises en nom
personnel, grâce à des
missionnaires complaisants. Mais ce système est onéreux à chaque
transfert de patrimoine. (Taxes de succession.) Certains actes sont
néanmoins passés au nom de la « Mission catholique. » Le Vicaire
apostolique, Mgr Jaussen, encouragé par un avis du Conseil d’Etat
(1874) tentera d’innombrables et vaines démarches pour obtenir la
personnaUté juridique pour son Egbse
Plaidoyers vibrants, tendant
à faire valoir que l'Eglise de Tahiti, la Mission, revendique légitimement
la possession, l’administration et la gestion de ses biens comme personne morale à capacité civile. »
Ainsi le 17.07 1876, le Vicaire apostolique, s’appuyant sur cet avis du
Conseil d’Etat, adresse-t-il au Gouverneur une demande pour obtenir la
personnalité civile pour sa Mission ou Eglise particulière.-Refus du 14.12.
Il faudrait, répond le gouverneur, nécessairement que la « Mission » ait la qualité d’Etablissement public... Ceci supposerait un
«
Décret, puis la Tutelle du Gouvernement. »
Cette opinion est confortée d’ailleurs par Paris un peu plus tard. Le
lecteur a déjà rencontré un extrait de cette lettre du Ministre des Colonies,
nécessité
pour la Mission d’être érigée « dans les formes régubères par l’autorité
M. Jauréguiberry, rappelant au Gouverneur, le 12.12.1877, la
ecclésiastique et par l’autorité civile en préfecture apostoüque. »
43
Cité italienne (Azieri)
65
^ bulletin de la Société des études (Océaniennes/
Dans une lettre datée du 6 janvier 1879, nous informe Poinard, le
Directeur Général de l’Enregistrement, consulté, opine semblablement :
«
La Mission catholique ... ne saurait être considérée comme proprié-
taire des immeubles achetés en son nom ou pour son compte. La pro-
priété de ces immeubles a été transmise à Mgr D’Axieri
personnellement, ou bien est demeurée aux anciens propriétaires, suivaut la nature et les conditions des contrats. Quoiqu’il en soit, il est certain que ces immeubles sont assujettis aux droits ordinaires de mutation
en cas soit de revente soit de décès de ceux qui en sont considérés
comme les propriétaires d’après les titres. »
Gardant encore quelque confiance, le 6 août 1880, Mgr Jaussen
entreprend de rédiger un Mémoire sur la personnalité civile des Missions de Tahiti et des Marquises de 17 pages que Poinard résume en
quelques points :
a) Une Décision du Ministère de la Marine, datée du 3 mars 1843,
adressée au Supérieur des Pères de Picpus, organisant civilement
et régulièrement la Mission aux Marquises,
b) Diverses décisions et actes publics reconnaissent explicitement la
personnalité civile aux deux Missions ;
c) Le traité de Protectorat du 9 septembre 1842 ainsi que des Ordonnances royales des souverains locaux (1864 et 1878) évoquent la
Mission comme une personne juridique.
Et de conclure son mémoire en proposant des projets d’éventuels
Arrêtés qui permettraient de confirmer l’existence de la personnalité jurl-
dique des deux Missions et d’exercer ainsi leur capacité civile.
Le premier destinataire de ce long Mémoire est le Gouverneur
Chessé, qui rappelle à l’évêque la position de Paris : la Mission n’a pas de
personnalité civile ; il lui est donc formellement interdit de passer des
actes notariés sous cette appellation.
Le 30 mai 1882, Mgr Jaussen, qui a retravaillé son « Mémoire », fait
une nouvelle tentative
auprès du Gouverneur - M. Dorlodot des Essarts
cette fois - qui adresse le dossier du prélat à son chef hiérarchique de
66
N°319 • Mai-Août 2010
Paris, avec avis favorable et un projet de décret présidentiel propre à
régler, selon lui, la question des missionnaires français dans les EFO ;
l’Amiral Jauréguiberry qui vient de succéder à Cloué [tous deux gratifiant
à cette époque le protestantisme de Tahiti d’un dialogue constructif.]
Enfin un haut fonctionnaire, penseront certains lecteurs, qui,
conscient du blocage administratif et des contrariétés de quelques admi-
nistrés, propose de légiférer ! Selon Poinard, l’Art. 2 du Projet envisage de
considérer les Vicaires apostoliques comme représentants légaux ayant
«
la charge des chapelles. [Terme en référence avec le décret du 30 septembre 1807] » L’art. 3 garantit que « les biens de la Mission ne cesseront d’être employés aux besoins du
culte catholique. »
Le 11 septembre 1882, le Ministre de la Marine, l’Amiral Jaurégui-
berry signe une longue lettre ministérielle de 7 pages qui justifie le blocage administratif, et que Poinard résume ainsi :
1
le droit à la personnalité civile pour les Mission n’est pas fondé
et le gouvernement n’a aucun intérêt à l’accorder.
2
Les concessions octroyées durant le Protectorat ne reposent sur
aucun principe juridique.
3 il n’est pas question de donner un appui quelconque à des congrégâtions non autorisées.
4 Seules des préfectures apostoliques peuvent être légalement érigées
à l’exclusion des vicariats apostoliques, mais la question pourrait être
étudiée s’il ne s’agissait pas de « Missions hostiles à nos institutions. »
5-11 n’est pas question de favoriser l’implantation de l’Eglise catholique sur un territoire presque totalement acquis au protestantisme. »
Ferme désaveu donc pour le représentant de l’Etat à Papeete et rigidité
inflexible de la politique menée par un haut fonctionnaire de cette époque.
(D’autant plus surprenante, cette rigidité, qu’à cette époque, selon un historien connu du protestantisme, ce ministère dialogue avec les protestants
de Tahiti pour mettre au point une nouvelle Constitution pour leur Eglise :
Nulle part, dans la correspondance de Viénot, on ne trouve de désaccord avec ce qui se préparait durant de longs mois au Ministère de la
Marine et des Colonies44. » )
«
-
-
-
-
«
44
Le Grand Siècle d'une Mission protestante. Karthala 1993. Jean-François Zorn. P.224
67
bulletin de fa Société des études- Océaniennes-
«
L’époque qui s’ouvre avec l’épiscopat de Mgr Verdier (1884-1908)
sera, sur tous les plans, le temps des cyclones... Sur le plan administra-
tif et légal, c’est l’époque des lois anti- congrégations (dont on a déjà
signalé le caractère peut-être discriminatoire selon des juristes
et des historiens), de la laïcisation de l’enseignement et de la séparation des Eglises et de l’Etat...
Seule la paroisse de Papeete sera reconnue légalement, en 1892, en
application du décret du 30 décembre 180945 concernant les Fabriques.
Les Missionnaires, « appartenant à une congrégation « non reconnue »
par l’Etat, vivent sous la menace permanente d’une expulsion, semblable à celle qui, le 1er juillet 1901, chasse de France leurs confrères46. Le
décret était arrivé à Papeete ; les prêtres ne seront tolérés que comme
clergé séculier47. »
Voici, à titre de référence, copie en version française d’une des premières transactions patrimoniales, bilingues, qui portent la signature du
«
nouveau Vicaire
«
apostolique. (10 décembre 1884)
Nous soussignés, propriétaires des terres appelées Niutahi e Otoputa,
sises au nouveau village d’Apatai (Tuamotu), faisons savoir que :
Nous avons, de notre plein consentement, autorisé Marie-Joseph Ver-
dier, Evêque de Mégare et Vicaire apostolique de Tahiti ainsi que ses
successeurs, à établir sur deux parcelles de nos sus-dites terres, des
constructions pour l’usage exclusif du culte catholique.
Nous voulons que ces constructions conservent à jamais leur pieuse
destination, et qu’en cas de ruine elles puissent être réédifiées, sans
qu’il soit besoin d’une nouvelle autorisation, soit de notre part, soit de la
part des héritiers.
Nous restons, nous, propriétaires du sol où ces bâtiments et enclos
seront construits, et déclarons, par la présente, ce sol indivis, de notre
vivant et après notre mort.
Marie-Joseph Verdier, Vicaire apostolique de Tahiti, et ses successeurs,
sont reconnus par nous, propriétaires de toutes les sus-dites construetions ; et usufruitiers, à tout jamais, des deux parcelles de terres où
45
En vertu duquel un arrêté du 15 octobre 1862 avait créé un Conseil de fabrique à Papeete.
46
Ils trouvèrent refuge en Belgique, à Braine-le-Comte où ils transférèrent leurs Archives.
47
Hodée op. cit. p. 177
68
N°319« Mai -Août 2010
seront édifiées ces constructions, avec la pleine et gratuite jouissance
des produits agricoles, ou fruits qui sont, ou seront sur ces deux parcelles de terrain ; ils pourront loger dans les bâtiments ci-dessus, soit
par eux-mêmes, soit par des personnes par eux désignées à cet effet,
sans que
jamais personne ne puisse les en empêcher. [ ....]48 »
Le donateur doit être, non seulement généreux, mais... largement
prévoyant.
«
En 1906, écrit Jean-Marc Régnault49, l’Administration fit procéder
aux inventaires50 mais
“
l’évêque trouva une parade en constituant un
Corporation d’Océanie ” établie à Honolulu qui devint propriétaire
des biens de la Mission. »
Mgr Verdier, écrit le Père Hodée, « sauve les biens de la Mission » en
constituant, le 25 avril 1906, la CCO, Société commerciale immobilière
sise à Honolulu. (Le juriste Fradet, le lecteur s’en souvient, avait proposé
une telle solution en 1904.) L’Archevêque de San Francisco51 avait, en
1905, suggéré cette idée au Vicaire apostolique de Papeete.
Il fit appel, écrit Poinard, à cinq prêtres de la congrégation de Picpus, choisis pour leur nationalité américaine,
Nous, citoyens des Etats Unis d’Amérique, nous associons ensemble
pour former une compagnie de capitaux réunis...
1
Ladite corporation sera connue comme Catholic Corporation of
Oceania (CCO);
3 - L’objet de la dite corporation sera l’achat, la location, l’amélioration, la culture et la vente, dans toutes les parties des îles
hawaiiennes et ailleurs, d’emprunter et d’avancer de l’argent pour
l’acquisition et l’amélioration des terres et propriétés...
«
-
48
Evêché de Papeete, CAMICA
45
Relations, op. cit. p. 115
58
La loi du 9.12.05 avait soumis en France tous les biens ecclésiastiques à des inventaires (vérification
minutieuse) pour préparer leur transfert à des associations cultuelles.
A l'instar du Jésuite premier évêque américain John Caroll (1789-1815), qui, pour se conformer à la législation du jeune Etat, prit l'initiative, innovante dans l'Eglise, de constituer des comités de laïcs chargés
de fonder et de gérer chaque paroisse.
51
69
^ ŒuUetin de la Société des études Océaniennes
7 - la dite corporation aura le pouvoir de citer ou d’être citée, en son
nom
«
social, devant tous les tribunaux ...»
Solution originale, unique à notre connaissance » écrit le Père
Poinard.
Dès le 16 juin 1906, on signe en l’étude de Me Hatch, notaire à Hono-
lulu, trois importants transferts de propriétés concernant le Vicariat apostolique de Tahiti (et transcrits au bureau des hypothèques de Papeete le
1er août 1906.)
Faute de mieux, la solution trouvée par les missionnaires catholiques
fera figure de « règlement provisoire » d’un vrai problème social et éco-
nomique : mais les missionnaires catholiques sont toujours l’objet, pensent-ils, d’une discrimination légale qui perdure.
On a déjà lu ailleurs que le Vicariat apostolique des Marquises a
confié ses biens à la CCO le 27.02.1907.
«
Dans une ambiance aussi incertaine, le Vicaire apostolique et son pro-
vicaire et provincial picpucien Georges Eich, maintiennent
de bonnes
relations avec les autorités52. »
Paris
Les congrégations, voilà l’ennemi
Evoquer le bannissement méthodique sinon discriminatoire (revoir note
20) des congrégations, d’hommes ou de femmes, souvent engagées dans l’en-
seignement (heu stratégique aux yeux de certains hommes politiques) ?
1880, 30 mars : dissolution de la Compagnie de Jésus ;
1881, l6 juin : les fonds publics sont réservés aux seules écoles de
-
-
l’Etat ; rien aux écoles publiques des congréganistes.
1882, 20 mars : laïcisation de l’enseignement, autre moyen de gêner les
-
congrégations ;
1886, 30 octobre : les congréganistes sont évincés des écoles de l’Etat ;
1901,1er juillet : la loi sur les associations exclut les congrégations de
ces nouveaux droits ;
52
Hodée, op. cit. p. 178
70
N°319 • Mai-Août 2010
Instauration du délit de congrégation ; des Congréganistes s’exilent
1903, 18 mars, la Chambre des députés, par 300 voix contre 257,
décide de ne pas passer à la discussion des articles du projet de loi relatif aux demandes d’autorisation rédigées par 54 congrégations
d’hommes ; même procédé en juin pour 81 congrégations de femmes.
Toutes ces congrégations perdent donc leur existence légale et le droit
d’enseigner;
29 avril : expulsion des Chartreux ;
1904,7 juillet : toutes les congrégations, même autorisées, perdent le
droit d’enseigner.53
«
Le but, avoué, c’est le démantèlement de la puissance catholique, à
commencer par ses
deux grandes forteresses : les congrégations et l’en-
seignement54... »
L’inique révocation de l’Edit de Nantes en 1685, ainsi que les dragonnades qui la précédèrent, avaient ignominieusement traité un million
et demi de Français protestants, les privant en outre de certains droits
civiques (plus de 200 000 émigrèrent55.) La mise en application des lois
anti-congrégations, spoliant les biens des congrégations et privant rehgieux et religieuses (effectif de 220 000 au début du siècle) de certains
droits civiques, les contraignant à choisir entre exil, clandestinité, ou
reniement de leur engagement religieux, révoltaient combien de
consciences, catholiques ou non? Et la troupe, tout comme au temps de
Louvois, fut requise de faire le sale boulot : les expulsions56 ; des officiers
53
« La mesure la
plus exorbitante qui ait été prise en France au mépris du droit des personnes. » (Pierre
Pierrard, Noire Histoire n° 109, p. 35). : interdire l'enseignement aux membres de congrégations anciennement ou récemment autorisées, qui tenaient encore 8 200 établissements. Le président de la République,
« M. Loubet, ne la signa qu'avec répugnance » selon Chastenet.- Revoir la note 20.
54
Emile Poulat, op. cil. ; p. 87
55
« Cet acte :... pire qu'un crime : une faute » Daniel Rops, « L'Eglise et les temps classiques »- Le grand
Siècle, p. 242.
56
A Ploërmel, en février 1904,1200 soldats et gendarmes (parmi lesquels des anciens élèves des Frères)
pour expulser des Frères, et singulièrement des Frères âgés ou grabataires d'une clinique, « sous les huées
et les sifflements d'un millier d'amis des Frères. » (Nouvelliste de Bretagne.)
71
W ÇfàuUetùi de ta Société des- études Océa/iieuues
préférèrent d’ailleurs briser leur épée (comme le jeune général Bonaparte
refusa en 1795, selon E. Dufourcq p. 1009, son affectation à l’armée qui
massacrait la Vendée.)
Ce « long et tumultueux combat » (J. C. Guillebaud) aboutit, tout
naturellement, au 9 décembre 1905 où on voit un tel Etat rompre brutalement avec Rome.
Les effets catastrophiques pour les congrégations enseignantes des
textes législatifs évoqués ci-dessus seront partiellement corrigés par
l’in-
tervention ultérieure d’autres législateurs, par exemple en 1914,1940,
1941,1951, I960 (loi Debré).
Après la Première Guerre mondiale
Cinq années durant, curés et congréganistes ont montré à tous les
Français, dans les tranchées et ailleurs, qu’ils n’étaient pas les « piètres
citoyens » qu’on stigmatisait depuis une ou deux générations.
Quel est alors « l’air du temps » à Paris ?
On semble y avoir bien oublié la Conférence de Berlin (1884-85) qui
porte la signature de Jules Ferry (ancien ministre de l’Instruction publique
et grand colonisateur), et dont l’Art. 6 est ainsi rédigé :
Art 6
Dispositions relatives à la protection des indigènes, des missionnaires et des voyageurs, ainsi qu’à la liberté religieuse.
Toutes les puissances exerçant des droits de souveraineté ou une
influence dans lesdits territoires s’engagent à... ; elles protégeront et
favoriseront, sans distinction de nationalités ni de cultes, toutes les institutions et entreprises religieuses, scientifiques ou charitables créées et
organisées à ces fins ou tendant à instruire les indigènes et à leur faire
comprendre et apprécier les avantages de la civilisation.
Les missionnaires chrétiens, les savants, les explorateurs, leurs escortes,
avoirs et collections seront également l’objet d’une protection spéciale.
La liberté de conscience et la tolérance religieuse sont expressément
garanties aux indigènes comme aux nationaux et aux étrangers. Le libre
et public exercice de tous les cultes, le droit.d’ériger des édifices religieux et d’organiser des Missions appartenant à tous les cultes ne seront
-
soumis à aucune restriction ni entrave.
72
N°319 • Mai - Août 2010
On a bien oublié aussi, à Paris, l’art. 438 du Traité de Versailles, en
date du 28 juin 1919, qui stipule
«
que les propriétés des Missions religieuses chrétiennes, entrete-
des Sociétés ou des personnes allemandes57 sur des territoires
confiées aux puissances alliées (Cameroun, Togo, par exemple,) seront
nues par
remises à des Conseils d’administration nommés ou approuvés par les
gouvernements et composés de personnes ayant les croyances religieuses
de la Mission dont la propriété est en question... »
N’a-t-on pas oublié, à Paris, la Convention de St-Germain-En-Laye du
10.10.1919, dont l’Art 11 s’engage ainsi :
Art 11 : Les puissances signataires protégeront et favoriseront sans distinction de nationalité et de culte les institutions et les entreprises religieuses scientifiques et charitables créées et organisées par les
ressortissants des autres puissances signataires et des Etats neutres de la
Société des Nations qui adhèrent à la présente convention.
La liberté de conscience et le libre exercice de tous les cultes sont
expressément garantis à tous les ressortissants de ces puissances...
(Signataires : Empire britannique, France, E. U.., Japon, France.)
On a sans doute ignoré ce décret du 11 août 1920, promulgué au
Cameroun par arrêté du Commissaire du gouvernement en date du 15
septembre 1921, qui répond à la question que posent les Spiritains et
les religieux du Sacré-Cœur de St Quentin à leur arrivée en cette
ancienne colonie allemande en 1916, envoyés qu’ils sont par l’administration française :
-
-
«
Comment notre mission acquerra-t-elle les biens fonciers indis-
pensables à son existence ? »
Réponse de Paris : « On fonde en chaque Vicariat apostolique un
Conseil d’administration dont l’évêque est le président. » -
57
Les autorités allemandes n'ont fait de zèle anticlérical ni en Allemagne, ni dans leurs Colonies ; Paris
enviait, pendant la guerre 14-18, les bonnes relations que Berlin entretenait avec Rome. « Ces mêmes autorités, alertées à la fin de la guerre por leurs missionnaires du Cameroun et Togo, qui connaissait les
conséquences juridiques de la politique anticléricale française, insistèrent à Versailles pour que soit intégré cet article 438. » Poinard.
73
^ Œul/etin de la Société des étude.& &céanicnne&
Grand pas en avant accompli par Paris, qui déblaie enfin des objections légalistes jusqu’alors
incontournables. - Souvenir du Traité de Ver-
sailles ?
Qui a prêté attention à Paris, à cette lettre qu’a écrite le 20 juillet
1922 le Président du Conseil [Poincaré] au sujet de la Mission des Iles
Marquises (déjà évoquée plus haut.)
«
Le Ministère des Colonies a été saisi de la question [quelques déra-
pages administratifs aux Marquises] le 25 janvier. Une seconde lettre
lui a été adressée le 18 mars. J’attends la réponse. Mais, sur ce dernier
point, je puis, à défaut de l’avis des Colonies, vous faire connaître celui
de mon département : ni la loi de 1901 sur le régime des associations,
ni la loi de 1904 ordonnant la suppression des écoles congréganistes, ni
la loi de 1905 portant séparation des Eglises et de l’Etat, ne sont appli-
cables aux Iles Marquises. Rien ne s’oppose donc, au point de vue légal,
à ce que la Mission soit reconnue d’utilité publique. Mais il faut qu’elle
soit représentée par une association munie de statuts réguliers58. »
Nul enthousiasme à Paris pour répondre à l’appel de Maurice Barrés
«
Faut-il autoriser les congrégations ? » en 1924, malgré ou à cause des
actions revendicatives de la Ligue des Droits des Rehgieux anciens corn-
battants (DRAC) : l’évocation des 9 323 rehgieux mobiüsés, 1 571 tués
(un sur 6 !) 16 154 religieuses infirmières, dont 378 tuées. ... resta sans
écho. On s’en tint donc au télégramme du Ministre Malvy (2 août 1914)
suspendant sine die l'application des lois anti-congrégations [dans l’espoir, à la veille de la guerre, de voir les exilés revenir et revêtir l’uniforme :
l’union sacrée !]
africains,
le 26 février,
(J.O. du 4 marsl926) un décret qui organise les conseils d’administration
des Missions religieuses au Cameroun et au Togo, selon les mêmes prinEn 1926 cependant, toujours au sujet des deux territoires
Paris fait encore un pas. Le Président de la République signe,
5!
Arch. SS.CC. Rome
74
N°319« Mai -Août 2010
cipes que le décret du 11 août 1920 : toutes les Eglises, et non seulement
le culte catholique, sont désormais concernées.
Enfin admis et reconnu comme chef de la mission, le vicaire aposto-
lique. Reconnue aussi par l’Etat républicain, la notion civile de « Mission » : la circonscription ecclésiastique établie par Rome sur un territoire
colonial. Ces deux notions, jusque-là étrangères, sont enfin intégrées à la
culture républicaine.
Système mis en place au Cameroun, puis au Togo. Mais dans les colonies où ne s’applique pas la loi de séparation, les Missions catholiques
restent toujours sans statut légal !
Un autre pas dans une direction innovante : Le 5 juillet 1927 (JO EFO
1 sept 27, p. 329-330) étaient pris deux décrets importants : l’un modifiait l’organisation instituée par le décret du 23 janvier 1884 des Eglises
protestantes dans les EFO, l’autre rendait applicable au Togo et au Cameroun les dispositions de l’article de la loi du 31 mars 1927, et permettait
aux Missions dans ces territoires placés sous le mandat de la France de
constituer des conseils d’administration pour répondre aux aspirations
légitimes des Eglises intéressées.
«
C’est en effet cette notion de ‘Conseil d'administration’ de Mission, souligne
Poinard, apparue pour la première fois sous la plume des rédacteurs du
Traité de Versailles pour régler la question des biens ecclésiastiques
séquestrés des anciennes Colonies allemandes, que l’on verra successivement reprise par des hommes politiques français en 1920 et 1926 puis enfin
par Georges Mandel en 1939 Celui-ci aura le mérite d’étendre cette notion
•
à l’ensemble des Missions des Colonies où ne s’appliquait aucun régime
légal pour les biens ecclésiastiques....
En vertu d’un sénatus-consulte du 3 mai 1854 non abrogé, le Président
de la 3ème République disposait d’un pouvoir législatif pour les Colonies.
En 1939, le Gouvernement utilisera enfin cette possibilité légale pour
résoudre définitivement la question du régime des biens des Missions,
en suspens
depuis si longtemps Tout le 19ème siècle avait été un haras-
sant cheminement de plusieurs Missions pour se faire reconnaître
civilement par la puissance publique : l’absence de résultat laissait place
à la méfiance, au soupçon.
Le Ministère des Colonies se trouvait régulièrement saisi par des hauts
75
w Œul/ei/n de la- Société- des- études- OcéaniennesS
fonctionnaires de son administration de cette délicate question qui continuait d’empoisonner les rapports en Outre-Mer entre l’Etat et l’Eglise,
alors que ces relations tendaient à s’améliorer en métropole depuis la
fin du premier conflit mondial.
Georges Mandel, devenu ministre des Colonies à la fin de la 3ème
République, et qui avait collaboré plusieurs années avec Aristide Briand
au ministère des Affaires Etrangères, connaissait parfaitement la façon
dont avait été réglée la question des biens des Missions religieuses au
Togo et au Cameroun en 1926, grâce à ce décret présidentiel initié par
Aristide Briand, texte lui-même héritier d’un premier décret de 1920.
Soucieux d’apporter une solution définitive à ce problème, il reprit
le même dispositif.
Quelques mois avant le début de la guerre, un projet de décret fut signé
par le Président Albert Lebrun, le 16 janvier. Ce décret devait être,
quelques mois plus tard, modifié légèrement sur deux de ses articles
(nouveau décret du 6 décembre 1939) à la demande de certaines
autorités ecclésiastiques. » (Poinard.)
...
Quel objectif poursuit le législateur ?
«
Afin de combler une lacune de la législation coloniale - la situation
juridique indéterminée des biens des Missions religieuses - il apparaît
opportun de recourir à l’intermédiaire de conseils d’administration,
analogues à ceux créés par le décret du 28 février 1926 dans les territoires africains sous mandat français. »
lit-on dans le rapport ministériel présentant la demande au Président
de la République. - Le travail législatif adapté à l’Afrique avait effectivement apporté l’apaisement aux Missions du Cameroun et du Togo.
L’Art. 1 du décret ouvre enfin une possibilité juridique aux Missions :
elles pourront constituer un Conseil d’administration, qui les représentera
dans les actes qui exigent la capacité civile, elles qui échouaient depuis si
longtemps à obtenir une existence légale. Aucun caractère impératif : les
sociétés civiles immobilières constituées ici ou là pourront perdurer.
Le second article élargit légèrement le décret de 1926, en offrant la pos-
sibilité d’une pluralité de Conseils d’administration par Mission (par exem-
pie en cas de diversité de congrégations religieuses.) Et le premier alinéa de
cet article désigne systématiquement le « chef [quel que soit son titre
76
N°319 • Mai-Août 2010
ecclésiastique] de la circonscription intéressée » - Ce même article réservait une surprise dans son dernier alinéa : le choix du président, comme
celui de ses membres, est soumis à l’agrément de l’autorité civile locale.
L’art. 4 apporte enfin aux Eglises missionnaires ce qu’elles attendaient
depuis si longtemps : chaque Conseil d’administration (CA) de Mission est
morale de droit privé possédant la capacité civile, c’est-à-dire :
droits d’acquisition, de possession, de conservation, d’aliénation de
tous biens, droits et intérêts, mobiliers et immobiliers ;
pleins pouvoirs de gestion et d’administration. A la différence des
une personne
-
-
associations cultuelles conformes à la loi de 1905, le CA n’est pas
tenu de consacrer ses fonds au culte exclusivement.
-
capacité à ester en justice et de s’y défendre.
Dans les articles 7 à 11 sont mentionnées des restrictions quant aux acquisitions particulières soumises à autorisation de l’autorité locale, dont les
précisions seraient fastidieuses pour de nombreux lecteurs.
Une singularité en l’art. 8 : on prohibe « aux indigènes59, n’ayant pas la
qualité de citoyens français », les legs faits au profit de la Mission.
L’art 16 exonère de droits de mutation les Conseils d’administration quand
les actuels propriétaires des biens de la Mission les leur transféreront.
Voilà le strict essentiel de ce décret du 16 janvier 1939- -On impute
parfois au tout jeune homme qu’il a été vers 1902 - 17 ans - un anticléricalisme vigoureux, à partir d’opinions écrites telles que
«
Toute bienveillance à l’égard de toute congrégation enseignante de
femmes serait criminelle », « fermer les écoles congréganistes où
l’on enseigne aux enfants la haine de notre Constitution, le mépris
de nos lois60... »,
si platement conformes à l’air du temps ; mais Mandel devenu
adulte, et responsable politique, oublie ces formules du militantisme du
59
A l'époque, à Tahiti, le terme « indigènes » en question concerne principalement les ressortissants chinois arrivés nombreux à la fin du 19Ème siècle et au début du 20ime pour travailler sur le territoire, puisque
les sujets de Pômare sont devenus Français le 29 juin 1880. Aux Marquises, par contre, les Insulaires n'ac-
céderont à la citoyenneté française qu'en 1945, le 24 mars.
60
Georges Mandel, le moine de la politique. Grasset. 1994. Nicolas Sarkozy p. 31.
77
fAidletin de la- Société des études- (Océaniennes
début du siècle. - Son Décret est accueilli très favorablement dans les Mssions concernées ; cependant il fait aussitôt l’objet de demandes de mod-
ification. Considérant qu’on lui a fait parvenir des observations pertinentes
au
sujet des articles 2 et 8, Georges Mandel adresse un nouveau rapport
au Président de la
République, où il souhaite une transformation de ces
deux articles par un décret présidentiel rectificatif.
Albert Lebrun intervient effectivement dans ce sens : signature d’une
modification du Décret le 6 décembre 1939, alors que la Deuxième
Guerre mondiale venait de se déclarer ! Second décret présidentiel, pour
modifier les deux articles contestés. Apaisement. Le président de CA n’aura
plus qu’à « notifier » sa nomination à l’autorité locale, et les indigènes
auront le droit de faire des legs à leur Mssion. « Il ne semble pas61, que,
jusqu’à ce jour, aucune difficulté ait été soulevée par l’application de cet
article modifié. » La nomination du président du CA (Art. 2) n’est plus
soumise à l’agrément de l’autorité civile, et l’interdiction aux Indigènes
(Art. 8) des dons ou legs à la Mssion est supprimée.
Un citoyen français pas ordinaire : le « grand Mandel »
(1885-1944)62
Fils de deux commerçants israélites, Edmond Rothschild et Hermine
Mandel, qui avaient fui l’Alsace en 1871 pour rester français ; né à Chatou le 5/6/1885, Louis Georges prend, à 18 ans (1903), le patronyme de
sa mère, pour éviter l’homonymie avec les banquiers notables, sans hen
de parenté avec lui.
Il s’engage très jeune en faveur d’Alfred Dreyfus et devient journaliste.
De convictions conservatrices et nationalistes, il entre à 21 ans à l’Aurore,
le journal de Georges Clémenceau qui a fait paraître en 1898 le « J’accuse » d’Emile Zola.
61
Auguste Rivet, L'Ami du clergé n° 31,31 juillet 1952.
62
D'après Wikipedia, encyclopédie libre.
78
N°319 • Mai-Août 2010
Quand Clémenceau devient Président du Conseil en 1906, Mandel
saisit l’opportunité de participer à l’action gouvernementale, ce qu’il réalise rapidement. Il va devenir son chef de cabinet durant la Première
Guerre mondiale.
Elu plusieurs fois député de Gironde jusqu’à 1940. Entre temps, il a
été porté à la présidence du Groupe Indépendant de la Chambre des
Députés (en 1932) puis est devenu ministre des Postes (en 1934) où il a
été remarqué pour sa fermeté. C’est sous son égide qu’est diffusée la première émission officielle de télévision française, en 1935.
Dans les années 1930, il élève sa voix pour avertir des dangers de
l’Allemagne nazie ; il s’oppose à Pierre Laval sur la question de la guerre
d’agression menée contre l’Ethiopie par l’Italie de Mussolini.
Après la victoire du Front Populaire, il critique les réformes sociales
menées par celui-ci, compte tenu qu’elles risquent - selon lui - d’affaibür la productivité française, face à la menace de l’Allemagne nazie en
plein réarmement, dont les ouvriers fournissent un travail accru. Après la
chute du Front populaire, il est nommé ministre des Colonies. Cet homme
de droite propose alors une alliance avec l’Union soviétique pour faire face
à la menace hitlérienne, dont le danger pour la France lui paraît primordial, il proteste contre les accords de Munich.
Ministre de l’Intérieur dans le gouvernement de Paul Reynaud juste
avant l’arrivée de Philippe Pétain au pouvoir en 1940, il fait tout pour
endiguer l’esprit de débâcle qui s’abat sur la France, et envisage un
réduit breton »de résistance, puis un repli sur l’Afrique du Nord pour
les forces françaises. Défavorable à l’armistice et au pouvoir autoritaire
en voie de constitution, il est arrêté le 17
juin 1940 sur l’ordre de Pétain,
à peine promu président du Conseil, sur la base de fausses accusations,
puis est libéré. Il cherche à organiser le départ pour l’Afrique du Nord
du Président de la Répubüque, des présidents de l’Assemblée nationale
et du Sénat et de nombreux parlementaires, afin de poursuivre la lutte.
En fait, seuls Georges Mandel - qui tient à emporter un buste en bronze
de son cher Clémenceau
et vingt-cinq autres députés, dont Pierre
Mendès-France, s’embarquent sur 1 eMassilia le 21 juin. « Le grand
Mandel », disait Churchill.
«
-
79
ÇRulletin de/ lev Société des/ études/ Océaniennes/
Georges Mandel a eu une influence dans la détermination du général de Gaulle, le 14 juin 1940, d’aller à Londres représenter la France
libre, épisode relaté dans les Mémoires de Guerre.
Le 8 août, Georges Mandel est arrêté au Maroc, déféré à la cour de Riom
et conduit au château de Chazeron où se trouvent déjà Paul Reynaud,
Edouard Daladier et le général Maurice Gamelin. Ils sont tous quatre
transférés dans un hôtel de Vals-les-Bains et condamnés à la prison à vie
par le tribunal d’exception voulu par le maréchal Pétain le 7 novembre
1941. Ils sont emprisonnés au Portalet.
Suite à l’invasion de la zone libre par l’armée allemande, Georges Mandel
Reynaud sont remis aux nazis et transférés en novembre 1942 dans
de la Gestapo à Orianenburg. George Mandel est ensuite incarcéré près de Buchenwald où se trouve déjà Léon Blum. Ramené à la prison de la Santé à Paris et üvré à la Milice le 4 juillet 1944. Le 7 juillet, dans
la forêt de Fontainebleau, le milicien Mansuy l’abat de seize balles de
mitraillette dans le dos, en représailles de l’assassinat par la Résistance du
ministre collaborationiste de la Propagande Philippe Henriot.
et Paul
un camp
Il est enterré au cimetière de Passy.
Circulaires d’applications (1946 et 1950)
Reste singulier qu’un texte législatif signé en 1939 attende sept ou
onze ans les circulaires
d’application - Le contexte de la guerre mondiale
suffit-il à expüquer ce retard ? Faut-il trouver dans quelques difficultés
d’interprétation apparues avec le temps la justification de ces circulaires
tardives ? Soupçonner l’administration de désintérêt ?...
«
Si ce décret de 1939 témoigne d’un sincère désir de venir en aide aux
Missions, il ne faut pas dissimuler qu’émané d’une autorité étrangère
questions canoniques, il se heurtait à des difficultés d’interprétation
qui lui enlevaient en grande partie son intérêt pratique. » (Rivet, Doyen
de la faculté de Droit de Lyon, 1952)
Certaines de ces difficultés sont mentionnées dans la Circulaire de
aux
1946:
«
La question s’est posée de savoir si la forme à adopter devait être uni-
taire ou décentralisée, surtout en cas de diversité de congrégations : un
80
N°319 • Mai-Août 2010
seul CA ou plusieurs par Vicariat apostolique. Autre question : biens de
l’Eglise particulière ou biens de congrégations ? - Relations, au sein
d’une circonscription ecclésiastique, entre clergé séculier et clergé
régulier ? »
(Dès 1880, le Gouverneur de Papeete, Chessé, obtint que la Mission
soit distinguée des Congrégations qui se bornent à prêter leur concours.)
Quel chemin, penseront certains, parcouru en six décennies par l’Etat
républicain dans le changement de son regard sur le cathohcisme et le
monde congréganiste dont il ne s’agit plus de se défier systématiquement !
(La législation française sur les congrégations, on peut le rappeler, s’était
assouplie dès le 2 août 1914, où le décret Malvy suspendit sine die l’apphcation des lois anti-congrégations...)
Il y eut donc deux circulaires - tardives -pour l’application des
décrets Mandel à l’Outre-Mer français ; deux textes signés par le Directeur des Affaires politiques au Ministère de la France d’Outre-mer pour le
Ministre et par ordre ; les destinataires mentionnés sont :
-
-
-
-
-
Haut Commissaire de la Répubhque à Douala,
Commissaire de la Répubhque à Lomé,
Les Gouverneurs généraux à Dakar, Brazzaville et Tananarive,
les Gouverneurs de Djibouti, Papeete, Nouméa,
l’Administrateur de St-Pierre et Miquelon.
La première de ces Circulaires, datée du 24 mai 1946, porte la
signature de Laurentie.
Laurentie. Une vie entière au service pubhc des colonies. Né le 28
août 1901, Dès juillet 1924, il est aux Affaires indigènes du Cameroun.
Damas, Guinée, Tchad, Nigéria, AEF. Très bien noté par sa hiérarchie. En
1943, René Pléven le nomme Directeur des Affaires pohtiques au Cornmissariat de la France d’Outre-Mer à Alger. A partir de 1948, la France le
déléguera aux Nations Unies.
Selon Poinard, la position de Laurentie témoigne d’un
«
constant et cohérent respect de la pratique administrative et de la juris-
prudence propre au droit des cultes. » ; souci de ne pas cautionner, par
81
$uilleti/i de la Société de& &tude& ôcéanie/ine&
des décisions externes ce qui pourrait passer pour des choix idéolo-
giques et politiques capables d’influencer le fonctionnement des cultes.
Ainsi, on peut y lire : « n’avoir qu’un CA serait transférer arbitrairement à une personne non
qualifiée pour s’en occuper, les pouvoirs
d’administration et diminuer la capacité juridique d’une congrégation
donnée. »
créer une dévalorisachef de la Mission », élément
Ne risquait-on pas, craignait le législateur, de
tion au plan civil de la notion de «
jusqu’alors intangible ?
N’y avait-il pas même intérêt, se demandait-on, à avoir de multiples
CA au sein d’une même circonscription ?
Ne convenait-il pas de se rapprocher des conceptions administratives
ecclésiastiques ?
On y retrouve une réelle volonté de faciliter les rapports entre
les
diverses composantes des Eglises particulières, notamment les congrégations religieuses. -Voilà une vision qui s’écarte très
sensiblement de l’état
d’esprit des décrets de 1926 et 1939.
Estompé désormais, bien entendu, l’embarras où se trouvait l’administration civile, face à certains Vicariats apostoliques où on ne faisait pas
la distinction entre biens de la Mission et biens des Congrégations.
Une seconde circulaire d’application (20 novembre 1950)
émanant du même service [direction des affaires politiques du ministère
de la France d’Outre-Mer], qui confirme la première (sans doute suivie
d’heureux effets), concerne essentiellement la question des droits de
mutation sur le transfert de propriétés d’un CA. - S’agissant d’une transaction d’un CA vers un autre CA, l’Etat renonce à percevoir des droits de
mutation parce que, lui semble-t-il, il s’agit d’une
régularisation sur la pro-
priété, l’administration et la gestion de biens des congrégations ou des
Missions plutôt que de vrais transferts.
On y revient sur la possibilité, offerte par la précédente circulaire de
créer un CA par congrégation dans chaque Vicariat apostolique.
Cette circulaire, certains la qualifient de fiscale.
82
N°319* Mai-Août 2010
Et aux EFO / TOM ?
Le premier décret Mandel du 16 janvier 1939,
promulgué à Papeete
dans le J.O. du 15 avril, conduit Mgr Mazé à constituer très rapidement un
conseil d’administration, le 14 août. Le texte constitutif de ce Conseil a été
déposé chez Me Marcel Lejeune le 25 juin 1951, sous le numéro 504. CA
présidé par le prélat, bien entendu. Finie enfin, la « situation juridique
indéterminée » !
-
On s’y conforme aux statuts, tout simplement.
Composition. Outre le président, un secrétaire et son adjoint, un trésorier et son adjoint, des auditeurs ; pas de limitation du nombre de
membres. Hormis le président, la durée du mandat est de trois ans ; pro-
rogation possible. Le membre peut démissionner à tout moment par lettre recommandée. Il s’agit d’une fonction gratuite.
Présidence. Elle revient de droit au « Chef de la Mission » nommé
par Rome. Il est de droit le délégué du CA auprès de toutes les administrations publiques ou privées et auprès de la justice. Il signe tous les
contrats ou actes. Le sceau du Chef de la Mission est celui du CA. Lui seul
peut convoquer les réunions. Il peut, après avis du Conseil, révoquer un
membre. En cas de partage des voix au sein du Conseil, la voix du prési-
dent est toujours prépondérante. Enfin, il peut mandater une autre personne pour assumer sa
charge
Mais survient la guerre. ...
Pendant quelques années, la Mission de Papeete dispose de deux
organismes pour gérer ses biens :
La C.C.O. possédant la nue-propriété d’un certain nombre de biens dont
l’usufruit est conservé par le vicariat apostolique.
le « Conseil d’administration de la mission cathoüque de Tahiti et dépendances » conformément au décret Mandel, aujourd’hui officiellement
appelé CAMICA (Conseil d’administration de la Mission catholique).
-
-
Et ce CAMICA use de tous ses droits.
«
Le 12 octobre 1999, Monseigneur Hubert Coppenrath écrit au Haut
Commissaire pour lui notifier sa nomination comme archevêque de
Papeete, qui ‘implique de facto sa prise de responsabilité en tant que
83
Çftulletw/ de/ lev Société de& ètiule& ûiceamennes/
président du CAMICA’. Le Haut Commissaire répond le 2 novembre
1999 qu’il prend acte de ce fait. » (Lettre n° 1178/DRCL)63
On sait aussi, par exemple, que, conformément
«
à la 2ème circulaire,
le 8 février 2001, le Haut Commissaire donne son autorisation au
CAMICA d’accepter le don d’une terre de 2.717 m2, sise à Pirae, fait par
MM Gérald, Michel et Hubert Coppenrath, propriétaires
indivis, (lettre
n° 288/IDV64)
«
De tous les CA de missions qu’il nous a été donné d’étudier,
confie
l’abbé Robert Poinard, c’est le CAMICA qui paraît être le mieux organisé et le plus actif. Le fait que Mgr Michel Coppenrath, archevêque de
Tahiti, soit lui-même juriste, et qu’il soit entouré de collaborateurs
compétents, donne à son conseil une vitalité et une organisation de
qualités incontestables. .Le conseil conclut des conventions avec les
divers instituts religieux oeuvrant sur le territoire pour régler notamment les questions foncières : les terrains et bâtiments nécessaires sont
mis gratuitement à la disposition des congrégations et repris quand
celles-ci quittent les lieux. Ce système, au dire des utilisateurs, foncdonne très bien.
D’ailleurs c’est un des rares conseils du type Mandel dont les statuts
aient été ultérieurement modifiés de façon à leur donner une efficience
plus large tout en conférant au Conseil une grande souplesse de fonctionnement (acte du 12 mai 1977 ; agrément du Haut-Commissariat :
22 septembre 1977.)
Et les circulaires d’application ?
La production des Circulaires d’application nous met en
nouveau
«
face d’un
problème administratif : qui les a lues, ces Circulaires ?
Ni l’une ni l’autre circulaire ne semble avoir été publiée. Du moins,
ni à l’administration centrale, ni dans les archives ministérielles, nous
n’avons pu trouver trace de la publication de ces textes. Nous
devons
leur connaissance à un exemplaire copié grâce au Mémoire de DEA du
Père Robert Poinard. Effectuant des recherches dans les Archives de
63
Relations, op. cit. p. 116 ; Jean-Marc Régnault.
44
Ibid. p. 115
84
N°319 • Mai - Août 2010
l’Archidiocèse de Papeete, le Père Poinard obtient un article de Me
Auguste Rivet, paru dans ÎAmi du Clergé’ du 31 juillet 1952, faisant état
de ces deux circulaires... adressées aux Gouverneurs, pour les communiquer aux intéressés. Il ne semble pas que la diffusion ait suivi.... Il
semble, qu’outre les distances, les réticences pour déterminer la Mission’ et donc la désignation du ‘chef de la Mission, du président du CA’
devaient expliquer les retards65. »
Dans le même ouvrage, à la page 118, sous le titre : « Quand la
mémoire fait défaut, le droit se fourvoie », les carences du haut-commis-
sariat, Jean-Marc Régnault y va aussi de son opinion, quelque peu ironique
peut-être.
«
Au sujet des circulaires interprétatives (des décrets Mandel), l’éco-
nome diocésain de
Papeete, en mars 1997, Frère Simon, interroge le
haut-commissaire (pour des raisons que les archives disponibles ne
révèlent pas). D’après lui, les deux circulaires n’ont jamais été prises en
compte par les évêques de Tahiti et des Marquises. Il se demande si les
gouverneurs de l’époque ont diffusé les textes ministériels et, si la
réponse devait être négative, quelle serait l’explication de cette omission.
(1. du 6 mars 97 CAMICA) Après de vaines recherches, le haut-commissaire suggère - hypothèse qu’il reconnaît invérifiable - que les ‘gouverneurs de l’époque n’en ont pas été informés.’ Il demande à Frère Simon
s’il peut en avoir copie. (1. du 5 juin 97 DRCL) Frère Simon avoue avoir
retrouvé les circulaires dans un article d’une revue (l’Ami du clergé’, n°
31,31 juillet 1952.) L’article était signé d’Auguste Rivet, doyen honoraire
de la Faculté catholique de Lyon qui avait découvert les circulaires grâce
au Vicaire apostolique de Dakar. Frère Simon s’étonne d’autant
plus de la
méconnaissance des circulaires à Papeete que, selon lui, elles ont été
prises en compte en Nouvelle-Calédonie. »
Non publiées ? Un Conseiller d’Etat, qui réclame l’anonymat, grand
connaisseur des problèmes d’Outre-Mer, a bvré quelques observations à
leur sujet dans une Lettre du 18 murs 1997 à un Ordinaire, que le Père
Poinard a pu consulter.
65
Ibid. p. 214., Geneviève Thibault
85
wulletUv de lev Société des Sti/des Gcéa/i
«
Indépendamment des considérations d’opportunité et des intentions
louables dont elles procèdent, je ne suis pas sûr du tout de la légalité
de certaines de leurs propositions : c’est le cas notamment pour l’in-
terprétation donnée par la circulaire de 1946 à l’alinéa 1 de l’article 2
du décret de janvier 1939Quant à la circulaire « fiscale », la compétence de l’autorité métropolitaine qui l’a édictée est pour le moins, fragile. En outre, leur opposabilité aux personnes morales ou aux entités qu’elles concernent et aussi
bien à l’égard des tiers, me paraît bien incertaine, dès lors que la circulaire de 1946 n’a fait l’objet d’aucune publication dans un journal ou
un recueil de textes officiels, comment se fonder là-dessus devant les
tribunaux ? Celle de 1950 ne semble pas davantage avoir été publiée,
tout au moins dans les « Etablissements Français de l’Océanie ».
Il ressort avec certitude écrit Poinard, que les deux circulaires n’ont
jamais été officiellement enregistrées par l’administration civile en Polynésie Française, puisqu’à l’occasion du transfert des biens de la Mission au Conseil créé en 1951 un contentieux fiscal a opposé l’Eglise à
l’Etat jusqu’en 1955 au sujet du paiement de droits de mutation. Cette
‘ignorance’ juridique nous a en outre été confirmée par les autorités
• • •
«
civiles du Territoire. »
Camica
Ce n’est que le 19 décembre 1955, on vient de le lire plus haut, que
tous les biens du vicariat
«
apostolique de Tahiti confiés à la CCO furent
attribués et transférés » au CAMICA sans frais de mutation après autori-
sation du haut-commissariat de la République (Décision n° 1679/DOM
du 15 décembre 1955.) Les textes connus, en effet, laissaient place au
doute : l’exonération fiscale prévue pour le transfert des biens au nouveau
CA était contestée par d’aucuns.
On sait, d’autre part, que, conformément à la circulaire de 1946
concernant la possibilité, au sein d’une mission donnée, d’avoir plusieurs
CA, la Vice-Province de la congrégation des Religieux des Sacrés-Cœurs
Ta obtenue le 18 mars 1992 (lettre n° 310/DRCL) ; la congrégation des
Sœurs de St-Joseph de Cluny possède son propre CA régulièrement consti-
tué, agréé le 31 mars 1999 (lettre n° 370/DRCL)
86
N°319 • Mai-Août 2010
Le Camica actuel de la Mission rassemble autour de
l’Archevêque 3
prêtres et 13 laïcs (12 hommes et 4 femmes), toutes personnes résidant à
Papeete ou à la périphérie.
Aux Marquises, Mgr David Le Cadre, dont l’épiscopat fut très per-
turbé par cette querelle sur les biens pendant ses douze premières années
de gouvernement, apprend la promulgation du décret du 16 janvier 1939
dans le JO local du 15 avril. Il constitue, le 10 mai, le Conseil d’administration de la Mission catholique des Iles Marquises. (C.A.M.C.I.M.)
Approuvée, bien entendu, par le gouverneur de la colonie. Acte enregistré à Papeete le 4 décembre 1941. Quel soulagement : enfin personnalité
juridique et un cadre juridique pour les relations avec l’Etat !
Tous les biens ecclésiastiques concédés en 1924 par le gouverneur
Rivet à Mr David Le Cadre sont transférés au nouveau CA.
L’actuel CAMCIM, constitué de 7 membres, présidé par Mgr Guy
Chevalier, comprend, outre le président, 3 prêtres et trois laïcs, dont
deux femmes.
Face au nouveau statut d’autonomie ?
De nouvelles questions, certes, se sont posées lorsque certains terri-
toires, Nouvelle-Calédonie et Polynésie française par exemple ont vu leur
statut évoluer vers plus d’autonomie.
«
En particulier, le statut de 1984 -dit d’autonomie interne de la
Polynésie - a introduit un doute sur le régime juridique des cultes,
associations cultuelles et congrégations.
Le Tribunal Administratif a été amené à donner son avis le 8 mars 1985.
Pour cette institution, le statut ayant entraîné une nouvelle répartition
des compétences entre l’Etat et le Territoire, il y aura lieu de considérer
que dans les textes législatifs qui portent les mentions « Chef du Territoire » ou « Chef de la colonie » il faudrait désormais entendre le prési-
dent du gouvernement de la Polynésie française. Ainsi ce serait le
gouvernement de la Polynésie qui devrait donner son agrément à la
composition des CA, aux transferts de propriétés par les Eglises et par
les congrégations.
La confusion ne faisait que s’accroître. Le haut-commissaire Paul Roncière
87
Œul/ctùt de la Société des. études- Océaniennes
considérait en effet qu’entre cet avis du Tribunal Administratif et la prom-
ulgation du nouveau statut d’autonomie du 12 avril 1996, les CA des
Eglises répondaient « à une réglementation spécifique prévue par un
décret du 16 janvier 1939, alors même que les associations étaient de la
compétence de l’Etat. » (Lettre du 27 novembre 1996, adressée au président de l’EEPF. On notera que le haut commissaire considère (à tort ou
à raison ?) que le décret Mandel s’adresse au protestantisme66. » )
Selon Poinard, un rapport fourni le 18 mal 1993, fondé sur l’opinion
d’une assemblée générale du Conseil d’Etat, assure l’épiscopat d’OutreMer que
«
le régime des cultes, malgré le silence du statut d’autonomie interne,
relève exclusivement de la compétence de l’Etat... Seul l’Etat est fondé
à intervenir dans ce domaine, comme d’ailleurs dans celui relatif aux
congrégations. »
Le même chercheur a questionné également sur les décrets Mandel et
leur application actuelle en Polynésie française le secrétaire général du gouvemement territorial de Papeete, dont voici la réponse datée du 9 juillet 1997 :
«
Les changements intervenus de 1977 à 1996 dans l’organisation du
territoire par les diverses lois portant statut de la Polynésie Française
[... ] n’ont en rien affecté le statut des Missions tel qu’il découle des
textes de 1939.
A mon sens, les évolutions en la matière ne peuvent être que le fruit des
évolutions jurisprudentielles tant du Conseil d’Etat que du Conseil
Constitutionnel sur les questions Bées aux associations et aux libertés
publiques. [...]
En ce qui concerne la compétence, certes l’article 6 de la loi portant
statut d’autonomie de la Polynésie Française, énumérant
les compé[... ] Il
ne faut pas ignorer la position tant du Conseil d’Etat que du Conseil
Constitutionnel qui rattache ce domaine aux libertés publiques, domaine
de compétence exclusive de l’Etat. »
De nouveaux textes d’autonomie interne ne sauraient donc modifier,
semble-t-il, le régime des cultes établi par les décrets Mandel.
tences de l’Etat, ne cite pas expressément le régime des cultes.
66
Relations, op. cit. p. 117. Jean-Marc Régnault
88
N°319 • Mai-Août 2010
Et demain ?
Paris, décembre 1905. Préparation de la future Loi de Séparation.
Au Sénat, discussion de l’Art. 43 :
«
Des règlements d’administration publique détermineront les condi-
tions dans lesquelles la présente loi sera applicable en Algérie et aux
colonies. »
Soudain on mit le doigt sur de vrais problèmes : le culte musulman
serait-il soumis à cette nouvelle loi ? Serait-il mieux traité par l’administration française que le culte catholique ? Un éventuel retrait de missionnaires catholiques serait-il favorable à l’influence française ? - « La loi y
sera
appliquée », affirma le ministre, le 6.12.05.67
A Tahiti, un seul prêtre catholique (le curé de la cathédrale) et
quelques pasteurs protestants recevaient un traitement de l’Administration. Selon Zora68, la Société des Missions évangéliques de Paris (SMEP)
s’inquiétait depuis plusieurs mois, des conséquences financières qu’entramerait cette loi dans les Missions. Le nouveau Gouverneur, arrivé à
Papeete en février 05, Mr Julhen, supprima les subventions aux cultes.
Le gouverneur n’a pas maintenu les dépenses du culte au budget de
Tahiti pour l’année 1906 en raison de la loi de séparation qu’il suppose
devoir appliquer à la Colonie à partir du. 1er janvier prochain69. » (Lettre de Boegner, SMEP, au Ministre (17 novembre), signalant une
«
irrégularité technique : pas de « règlements d’administration...)
Au lendemain du vote de la loi, l’avocat Goupil, ami de Viénot et leader du parti dit protestant, argumenta en faveur du statu quo ; fut-il
entendu à Paris ? Le 17 janvier 1906 (lettre du ministère à A. Boegner),
le Ministre fit rétabhr les subventions aux cultes dans le budget de 1906.
Paiis attendit patiemment « les règlements d’administration pubhque... »,
qui ne vinrent jamais. Les biens que détenaient l’une et l’autre Eglise restèrent entre les mains de leur propriétaire. - Voilà pourquoi, pour les EFO,
67
1 905, D'après La séparation... Inédit Perrin/Tempus 2004 p. 362-365
61
Jeon-François Zorn, p. 241-2 ; op. cit.
69
DEFAP Océanie (Archives, lettres reçues) Lettre de Frédéric Vernier à Alfred Boegner (SMEP) 23 sept. 1905.
Une lettre précédente du 21 février posait déjà le problème.
89
^ Œid/etin de la Société des études Océaniennes
cette loi du 9 décembre 1905, malgré les inquiétudes que son imminence
généra dans les Missions catholiques, est presque un non-événement.
[L’histoire des Eglises protestantes, rédigée par Henri Vernier dans « Au
Vent des Cyclones » (Haere Po no Tahiti, 1986) ne consacre ni un titre, ni
un sous-titre, à la Loi de Séparation.]
Elle n’est ni apphquée, ni apphcable dans nos territoires, comme en
une demi-douzaine d’autres espaces géographiques de la République.
Voilà une spécificité notoire (instituée par Paris en 1905-6) dont il
conviendrait d’informer nos concitoyens, et singulièrement tous les fonctionnaires, les syndicalistes, les journalistes, les militants de tout acabit qui
nous arrivent de la Métropole bien assurés du contraire. Les informer
aussi que les décrets Mandel existent, pour combler une lacune [reconnue] de la législation coloniale.
Ces décrets ont proposé d’instituer dans les Missions des Conseils
d’administration, non des Sociétés de gestion !
Que des textes législatifs signés à Paris ignorent les Décrets Mandel,
c’est tolérable. Mais l’apphcation de ces textes parisiens en nos territoires,
doit respecter, en l’occurrence, les domaines que concernent ces Décrets
Mandel.
La législation sociale, la législation du travail et tant d’autres régiementations de notre vie quotidienne évoluent : c’est normal. Mais pour-
quoi un Conseil d’administration serait-il bientôt assimilé juridiquement
à une entreprise, à une société de gestion ?
Des gens avertis et compétents ne sauraient glisser vers pareil amalgame, pense-t-on. Et pourtant
l’interprétation faite par des juristes, et certains syndicats, au
regard de la loi du travail en Polynésie française, opine, dans un courrier du 3 août 2009, le Directeur de l’Enseignement cathohque,
Michel Leboucher, est parfois radicale : les conseils d’administration
régis par les décrets Mandel, ils les assimileraient à des entreprises.
Cette interprétation mettrait en relation directe la notion d’entreprise et
la notion d’entité juridique. La dernière entrevue entre le Syndicat « A
Tia I Mua » et Mgr Hubert Coppenrath montre, croit-on savoir, que cette
question est d’actualité.
«...
90
N°319 • Mai-Août 2010
Les Inspecteurs du travail ont aujourd’hui une interprétation différente,
plus souple : ils préconisent que l’Enseignement catholique soit reconnu
comme une sous-entité CAMICA, du fait de son
fonctionnement, de ses
ressources propres, Bées à la Loi Debré,
regroupant plusieurs Etablissements autonomes. C’est le juge du travail cependant qui doit en décider s’il est saisi. »
Cette lettre rappelle en outre comment Paris a fait preuve de réalisme
en
1993, alors que l’Enseignement catholique de Tahiti souhaitait se doter
d’une section agricole : le Ministre de l’agriculture, qui s’y refusait initialement au nom de la Laïcité, a accepté, éclairé par une lettre rédigée par le
Haut Commissaire, de mettre sa signature auprès de celle de
l’Archevêque
de Papeete, le Président du CAMICA. - Ce qui ne se produit pas en France
métropolitaine peut exister à Tahiti.
Comment mieux faire que d’emprunter à un Maître de conférences
de Droit public de l’Université de Nantes, qui fut Professeur naguère à
l’Université de Polynésie, quelques lignes par lesquelles il terminait, en
décembre 2005, un travail sur un sujet analogue ?
Il est extrêmement difficile, opine Marc Joyau, pour un esprit européen de prendre la mesure de l’imprégnation religieuse de la société
«
polynésienne et de nombreux insulaires de l’Océanie. La laïcité ne se
décline pas de la même manière dans l’Hexagone et dans ces lointaines
Collectivités d’Outre-Mer70. »
Conclusion
Ainsi a évolué, de leur implantation à leur existence d’aujourd’hui, la
situation juridique de certaines Missions catholiques au regard du droit
français qui avait à en connaître. L’ordre chronologique a fourni un ordonnancement logique aux observations. L’évolution des idées en France, les
mouvements politiques successifs, les changements de régime
politique
ou de
Gouvernements, les aléas de la colonisation, les initiatives ponc-
tuelles de tel homme politique, y ont apporté leur contribution.
70
Liberté de culte, laïcité et collectivités territoriales, Colloqoes et Débats 3, 2007, p. 207.
91
Ç&ul/etin de /a Société des études Océaniennes
Structures, catégories et instruments de pensée : la Séparation de
1905 n’y a rien changé. Nous continuons de vivre sur un dualisme
«
conceptuel bicéphale : l’Etat et l’Eglise (ou les Eglises), le temporel et le
spirituel (les catholiques comprennent tout de suite), politique et rehgion (un thème récurent pour les sociologues et les politologues), le
trône et l’autel (le sabre et le goupillon ajoute la littérature anticléricale.) Ce dualisme a des bases solides et anciennes : nature et surnaturel, raison et foi, philosophie et théologie, liberté et grâce (Pascal, les
jansénistes et les jésuites.) ... Au bout du compte, Dieu et César. - Ce
dualisme continue de fonctionner à plein régime, même si les rapports
au sein de ce couple d’opposition n’ont cessé de se modifier en surface
ou en profondeur71. »
Plus d’un siècle durant - la période étudiée dans ces pages - le refus
par Paris, fondé essentiellement sur de prétendues considérations juri-
cliques, d’accorder le régime civil aux missionnaires catholiques dans certaines colonies a restreint leurs activités de citoyens français, a
constamment perturbé le fonctionnement des institutions ecclésiastiques ;
l’administration coloniale elle-même, à l’exception de quelques esprits
bornés ou obnubilés, en a fait la constatation.
Du côté des missionnaires, observe Poinard, on a
«
cruellement manqué de juristes ; on se trouva parfois placé dans des
situations d’illégalité sans même s’en apercevoir et presque toujours par
simple ignorance des formes juridiques » ; en plus des solücitations,
répétées puisque vaines, auprès de l’Administration, « il a fallu s’ingénier à trouver des solutions empiriques qui permettaient malgré tout
à chacun et à chaque œuvre de survivre, de se transmettre un patrimoine propre : acquisitions en nom personnel, appel à des sociétés
civiles immobilières, sur un fond de politique anticléricale de plus en
plus agressive : des solutions ponctuelles, d’efficacité souvent insuffisanté. »
Une catastrophe comme la première guerre mondiale a produit
cette conséquence tout à fait inopinée, de
restreindre les prétextes ou
motifs qu’invoquaient certains Français pour ne pas se départir de leurs
71
Emile Poulot op. cit. p.360
92
N°319 • Mai-Août 2010
comportements anticléricaux. D’autre part, la Société des Nations (SDN)
créée en 1920, avait un droit de regard sur la gestion des mandats attri-
bués à la France : devoir de respecter les missions dans les anciennes
colonies allemandes, par exemple. Ce qui fut fait, peu à peu.
Il s’est trouvé un peu plus tard, au ministère des Colonies, un homme
«
.qui portait en lui un sens très fort de la cohésion sociale et de la
concorde nationale, sans doute en raison de la mémoire qu’il gardait,
..
en tant que
juif, des polémiques acerbes qu’avait soulevées l’antisémi-
tisme de l’entre-deux guerres72. »
Son expérience politique s’ajoutant à ses qualités humaines, il a fait
le choix de décisions pertinentes de justice et d’apaisement.
«
Cet ancien collaborateur de Georges Clémenceau, ministre des colo-
nies et de l’intérieur en 1939-1940, a su, par les fameux décrets qui
portent son nom, donner à l’Etat de droit républicain laïque français,
de coopération entre Etat et Rehgions selon une conviction
profonde de ‘concorde nationale’
: éviter le laïcisme ici et le clériun moyen
...
calisme là73. »
Troublant, que les deux circulaires d’application n’aient sans doute
jamais été officiellement enregistrées par l’administration civile en Polynésie Française. Mandel, Laurentie et l’Administration coloniale méritaient
mieux. Rassurant pour les missionnaires et pour leurs fidèles que la Puissance publique ne considère plus la Mission comme « une
portion d’une
congrégation d’hommes non autorisée », ainsi que l’écrivait un ministre
des Colonies en 1882, et que les missionnaires catholiques ne soient plus
victimes de quelque discrimination juridique.
Deux constantes, lit-on dans Poinard, se dégagent dans l’attitude de
l’Etat français face à l’Eglise catholique : volonté de contrôler, partout
où vivent des missionnaires français, fondation et fonctionnement des
Etablissements ecclésiastiques par un régime civil d’autorisations et de
tutelles ; même dans les colonies, malgré l’éloignement [Quatre mois
pour recevoir un courrier entre Paris et l’Océanie !] Mais aussi :
divergence possible entre d’une part, les rapports avec l’Eglise en
«
11
Relations, op. cit. p. 213 et 214 ; Geneviève Thibault.
73
Geneviève Thibault, p. 511, Thèse de Doctorat.
93
^ (bulletin de la Société des études- OcéaniennesMétropole et, d’autre part, les rapports avec les Eglises locales en Outremer. »
La jurisprudence a opportunément rappelé en 2005,
d’une part,
l’unité de la République laïque, d’autre part l’inapplicabilité en Polynésie
Française de la loi du 9 décembre 1905. Mais « l’égalité devant la loi de
tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion. »74,
moyennant, si nécessaire, tel réajustement des textes « pour combler une
lacune de la législation » (les décrets Mandel par exemple, ou, 20 ans plus
tard, la loi Debré), ne reste-t-elle pas la règle de base pour fonder la cohésion de l’ensemble national républicain.
Frère Joseph Le Port
Louis Georges Mandel
1 885-1944
Médaillon exposé sur sa tombe à Passy
70
Conseil d'Etat, 16 mars 2005 : « La République assure l'égalité devant la loi de... »
94
Un siècle de Franc-maçonnerie
à Tahiti
1842-1940 : implantation,
chroniques et portraits
Chronologie
-
1842-1869 : RL1 “Océanie, Loge française de OTAITI “ du GODF2.
Créée à Papeete fin 1842. Enregistrée au GODF en 1843 à « l’Orient
des Marquises ». Se transforme en « Océanie
française » en 1851
(avec l’adoption et la pratique des rites français et écossais).
-
1903 : RL « L’Océanie française » N° 350 de la GLDF3, Orient de
Tahiti. (Rite écossais ancien et accepté).
-
1905 : RL « République & Libre pensée » du GODF. (Rite fran-
çais).
-
-
1907 : RL « Véritas » N° 384 sous la protection de la GLDF (loge
Anglophone au rite Emulation d’York).
1912 : « Fides & Justicia », atelier supérieur et Chapitre Rose
Croix (18e degré du REAA). Hauts grades de la GLDF
auprès du
Suprême Conseil pour la France (futur SCDF).
'
RL : Respectable loge
2
Grand Orient de France
3
Grande Loge de France
bulletin de la Société des études* Océaniennes
-
1918 : « Orohena », atelier de perfection de la GLDF auprès du
SCDF (du 4e au 14e degrés du REM).
-
-
1925 : RL « Orohena » du GODF. (Rite français).
Entre 1925 et 1939 : Hypothèse d’une loge du GODF « Iaorana-
Bienvenue » (?)
-
Août 1940 : Les lois du Gouvernement de Vichy sont appliquées
dans les EFO et interdisent les « sociétés secrètes », étendues aux
associations « GLDF et GODF ».
-
Création vers 1945, d’une loge provisoire du GODF, la RL « Tahiti »
(sans suite).
Introduction On imagine l’implantation de la franc-maçonnerie à
Tahiti comme un phénomène récent, issu de la société occidentale et de
la modernité des années i960, par l’afflux de très nombreux métropohtains avec la mise en place du CEP, (Centre d’Expérimentation du Paci-
fique) décidée par le président de la République française Charles de
Gaulle dans les années 1958, mis en place en 19624, et considéré comme
le troisième choc » acculturant subi par les Polynésiens après celui de
l’arrivée des premiers navigateurs Européens (1767) puis l'évangélisation
«
durant le XIXe siècle5.
Il est surprenant de constater que la première loge maçonnique fut
conçue en 1842, l’année même de la mise en place du Protectorat fran-
çais étabh ‘en force’ en septembre 1842 sur le Royaume des Pômare et
dépendances d’alors6, dans une société traditionnelle pré-coloniale où
les Blancs sont fort peu nombreux et en très grande majorité anglo-saxons
ses
à l’image de toute la région Océanie.
4
Jean-Marc Régnault, La bombe française dans le Pacifique : Implantation 1957-1964, Editions Scoop, 1993,
184 pages.
5
Pierre Yves Toulleian et Bernard Gille, Le mariage Franco lahitien, histoire de Tahiti du XVIIIe siècle à nos
jours. Edition Polymages Scoop 188 pages (voir notamment leur dernier chapitre sur « les Irais révolutions »
pages 157 à 186.).
6
Dépendances limitées aux îles de Moorea, Tetiaroa et trois des cinq îles de l'archipel des Australes, étant
précisé que les Marquises avaient été annexées dès le premier mai 1842 par A.B.Dupetit-Thouars donc hors
Protectorat puisque déjà considérées comme possessions françaises.
96
N°319 • Mai-Août 2010
L’implantation de loges maçonniques dans les colonies françaises
remonte au milieu du XIXe siècle avec une accélération durant les répu-
bliques successives lorsque la franc-maçonnerie française « s’allie à la
politique colonisatrice de la République qui se veut civilisatrice » et au
projet et politique du ministre (et franc-maçon) Jules Ferry. L’aventure de
l’implantation de la franc-maçonnerie française a donc suivi celle de la
France coloniale en créant en un peu moins d’un siècle « un véritable
maillage de réseaux coloniaux7 ».
La franc-maçonnerie locale, depuis son implantation en 1842-1843,
a évidemment connu, avec retard, les vicissitudes et changements fréquents de régimes politiques en métropole mais sans conséquence directe
pour son maintien ou sa survie.
Ainsi la première loge « Océanie, loge française de Otaïti », située
pour le Grand Secrétariat du GODF à l’Orient des Marquises (!) est née
sous la Monarchie, reprend ses travaux sous l’Empire et s’éteint sous le
régime républicain naissant.
Les trois loges maçonniques suivantes du début du XXe siècle, créées
entre 1903 et 1907 et actives jusqu’en 1914, ont toutes travaillé sous le
régime républicain de la IIIe République, ce qui n’est pas sans conséquence sur l’esprit de ces loges durant cette période anticléricale.
Tout au long de son histoire et plus particulièrement à Tahiti, la francmaçonnerie locale est le partenaire privilégié (et involontaire) de la Mission catholique.
Georges Odo, historien spécialiste de la franc-maçonnerie coloniale,
résume bien dans son ouvrage8 les situations paradoxales durant ces deux
périodes bien distinctes :
«
Dès 1842 la France investit Tahiti pour défendre les missions catho-
hques interdites d’évangélisation de par la volonté des missionnaires
protestants anglais. L’année suivante le GODF s’intéresse à un projet de
7
Georges Odo, Les réseaux coloniaux ou la magie des Blancs', Revue l'Histoire, numéro spécial 256 de juillet
août 2001, (p. 46)..
8
Georges Odo, La FM dans les colonies 1738-1960', Encyclopédie maçonnique, Edition maçonnique de
France, Collection histoire, (p. 53 et suivantes).
97
bulletin/ de/ la Société de& études/ Océaniennes/
loge qui se réalise finalement en 1851 sous le titre distinctif de ‘Océanie française’ loge modeste mais opérationnelle pendant
presque une
vingtaine d’années ».
L’auteur ajoute
Tahiti renoue avec la Maçonnerie, quand, en 1903, la GLDF installe à
Papeete TOcéanie française 350’ en reprenant le nom de l’atelier du
GODF autrefois en activité, loge perdue dans le Pacifique mais qui
atteste que les frères aspirent à manifester leurs sentiments républicains
et laïques partout où ils sont, principalement quand ils sont en terre de
«
Mission. »
L’exemple du même auteur sur l’implantation de la première loge en
Nouvelle-Calédonie et les relations tumultueuses avec l’Eglise catholique
Romaine sont significatives de ce que la franc-maçonnerie locale en Nouvelle-Calédonie9 et à Tahiti vont provoquer ou subir ;
«
En 1853 l’annexion de la Nouvelle-Calédonie fournit une base impor-
tante tant pour les navires de commerce et de guerre que pour l’action
des missionnaires (dans un même contexte d’opposition entre protestants et cathohques). En 1868, le Gouverneur autorise le GODF à créer
la loge l’Union Calédonienne’ à l’Orient de Nouméa. L’emplacement du
temple maçonnique sur une colline dominant la ville sera mal vécue par
les cathohques surtout quand ce temple surplombera la cathédrale
construite par la suite. »
Par ailleurs, la franc-maçonnerie locale n’échappe pas aux bouleversements et à l’histoire politique et sociale de la métropole :
Du XVIIIe siècle à la fin du XIXe siècle, la franc-maçonnerie est rehgieuse. D’origine protestante en Angleterre, elle devient chrétienne
en France, car les loges
françaises reçoivent sans distinction cathofiques et protestants bien que ces derniers soient encore interdits
de réunion, et entretient des relations discrètes mais cordiales avec
toutes les Eglises institutionnelles.
La franc-maçonnerie est sortie meurtrie et divisée de la Révolution
Française de 1789 (car ehe souhaitait une royauté constitutionnelle
•
•
9
Frédéric Angleviel, « Contribution à l'histoire de la FM en Océanie ; la loge Union Calédonienne 1868-1940 »
Journal de la Société des Océanistes, N" 106, année 1998, (p. 24)_
98
N°319 • Mai-Août 2010
sur le modèle
anglais et non un bain de sang) et glisse lentement
qui contestent le pouvoir royal d’origine
divine puis s’orientent vers les valeurs républicaines. La bourgeoisie devient majoritaire en loge. L’aristocratie puis la noblesse ont
fui le pays et les ecclésiastiques ont quitté les loges maçonniques.
Le parti politique Radical directement issu de la franc-maçonnerie,
et une minorité agissante soutiennent politiquement ‘le bloc des
gauches’ (1902-1914), durant une période anticléricale sous la IIe
puis la IIIe République.
Parallèlement l’esprit missionnaire mais républicain au service de
la civilisation occidentale justifie philosophiquement le colonialisme, sans recrutement d’autochtones dans les loges... et le
monopole du GODF est contesté par d’autres obédiences, en
métropole comme dans les colonies.
Si la franc-maçonnerie locale est souvent le reflet de la franc-maçonnerie métropolitaine, avec retard à Tahiti compte tenu de l’éloignement et
de son isolement, quelques particularités méritent d’être retenues :
La création de la première loge tahitienne s’inscrit dans un mouvement modeste mais général d’implantation des colonies françaises dans le grand Pacifique et en premier heu en Californie où
des loges françaises sont créées par des navigateurs de passage qui
vers 'les idées nouvelles’
•
•
•
sillonnent ‘les mers du Sud’.
•
Les loges tahitiennes ont eu d’énormes difficultés à se maintenir en
raison d’une population décimée par les maladies, d’un très faible
pourcentage d’Européens réellement fixés (la colonisation à Tahiti
n’a jamais été « de peuplement ») et des absences de leurs mem-
bres dues à des voyages et déplacements incessants pour des rai-
économiques et commerciales. Il faut attendre la mise en
place d’une administration coloniale ‘pléthorique10’ pour pallier ce
sons
10
Le qualificatif 'pléthorique' est souvent employé pour décrire l'administration coloniale. On peut en effet
considérer l'effectif important des fonctionnaires par rapport à une population globale très relative. Toute-
fois ce vocabulaire fut largement utilisé à des fins politiques et personnelles par les colons qui redoutaient
des nouveaux impôts locaux pour rémunérer ces fonctionnaires en grande majorité métropolitains. Par
contre, les gouverneurs se plaignaient souvent d'un manque cruel de fonctionnaires et d'aides de la France...
99
W Œu/letin da la Société des ô/ndes OcéaniennesS
problème d’effectif, solution qui engendre son propre inconvénient : le phénomène des « pérégrins » c’est-à-dire des francsmaçons voyageurs et surtout fonctionnaires, mais toujours « de
passage » et ne pouvant pas, par définition, assurer la pérennité
d’une loge. Cet aspect commun à presque toutes les colonies est
accentué à Tahiti par l’immensité du territoire.
La franc-maçonnerie locale se heurte à la religiosité des autochtones en général et à l’institution de la Mission cathohque en particulier, qui constituent un véritable obstacle au recrutement11,
surtout dans le milieu des “Demis” (= métissés Tahitiens avec des
Occidentaux ou des Chinois).
Ces relations furent tumultueuses lorsque les républicains (très souvent francs-maçons) engagent la bataille de la laïcité à propos de l’enseignement, domaine réservé des Eglises protestante et cathohque de Tahiti
avant même l’organisation de la colonie et parfois avec ‘la bénédiction’ de
celle-ci, faute de pohtique ou de moyens accordés par la France.
En outre, la vie quotidienne des Tahitiens était (et est toujours dans
les des) rythmée par la vie religieuse12 par de nombreuses réunions rehgieuses formelles ou informelles et en participant à la vie d’associations
diverses encadrées par les paroisses catholiques ou protestantes (activités sportives, culturelles ou de jeunesses) qui constituent un véritable tissu
social pour le peuple.
Si la seconde loge implantée à Tahiti en 1902-1903 (L’Océanie
française N° 350 de la GLDF) présente logiquement les caractéristiques d’une loge coloniale, les relations entre les francs-maçons
•
•
"
Au XIX' siècle les francs-maçons étaient appelés des ta'ata tupapa'u par l'Eglise catholique et par référence
au
dictionnaire de l'évêque Tepano Jaussen. Mot tahitien qui signifiait initialement cadavre puis âme d'un
mort mais aujourd'hui utilisé dans le sens de fantômes ou revenants, avec un sens péjoratif et nouveau issu
de l'évangélisation, destiné à effrayer les autochtones, qualificatif utilisé à nouveau en l'an 2000 à l'égard
de francs-maçons mais par l'Eglise protestante. (Affaire Cross contre la GLNF). Il existe une traduction récente
en tahitien du mot franc-maçon proposée par l'Académie Tahitienne mais peu usitée : tamuta tiama (= littéralement ouvrier libre).
12
Bruno Saura, Politique et religion à Tahiti, Edition Polymage Scoop, 1993, 351 pages.
100
N°319 • Mai-Août 2010
et les gouverneurs
successifs ne furent pas de tout repos pour ces
derniers. En effet, les ‘élus’, (des colons presque tous francs-
maçons) sans jamais renier leur attachement et la présence de la
Mère Patrie à Tahiti, menèrent un combat incessant contre l’administration coloniale et parfois personnellement contre le gouverneur lui même, au point d’être considérés par certains, comme les
premiers ‘autonomistes taliitiens’.
Tous ces obstacles rencontrés par la franc-maçonnerie locale permettent de comprendre l’existence de deux périodes de vide maçonnique
important, de 1869 à 1903 puis de 1936 environ à 1964. Entre la fermeture en 1869 de la première loge du GODF (intitulée successivement
‘Océanie, loge française à Otaïti’ en 1843 puis en 1850 ‘Océanie française’) et l’ouverture de la suivante en 1903 ‘L’Océanie française’ N° 350
de la GLDF, trente trois années se sont écoulées sans qu’aucun atelier
maçonnique ne soit enregistré aux sièges des obédiences à Paris.
Par contre la période répubhcaine et coloniahste de la France a justiflé l’ouverture de six atebers de trois obédiences ou Juridictions différentes durant la période relativement courte de 1903 aux années 1930.
Sans doute à cause des conséquences de l’affaire Kong Ah des années
1930, mettant en cause des personnahtés et notables appartenant pour
certains à la maçonnerie locale dans la bquidation d’une faillite retentissanté, puis les conséquences de la seconde guerre mondiale. La francmaçonnerie locale fut une seconde fois ‘officiellement’ silencieuse pendant
environ trois décennies.
La renaissance de la franc-maçonnerie fut à nouveau l’œuvre du
GODF qui consacre un triangle transformé en loge en 1964, la RL ‘Iao-
rana’, profitant de l’apport démographique et de francs-maçons métro-
pohtains venus pour le Centre d’Expérimentation du Pacifique (CEP) et
pour le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA). Cette loge et obédience
vont monopobser la vie maçonnique du Territoire pendant près d’un quart
de siècle et installer la franc-maçonnerie ‘moderne’ à Tahiti.
Mais ces deux longues périodes de vide maçonnique pendant
soixante années cumulées, ne signifient pas absence de francs-maçons ou
de travail maçonnique... discrets.
101
W bulletin de, la Société des ètude& Océaniennes
Le lecteur non averti sera-t-il étonné de découvrir que nombreuses
sont les familles, aux consonances françaises ou anglaises, à
figurer sur
les tableaux des loges tahitiennes ?
•
Pour la première loge (1842 à 1869) on peut lire les noms bien
connus et aux nombreuses descendances tahitiennes des
Adams,
Brown, Brander, Buchin, Bonnefin, Chechillot, Darling, Dean, Mervin, Bernière, Winchester, Salmon et autres... mais pas un seul
tahitien « de souche », phénomène explicable et commun à toutes
les colonies.
•
Pour la seconde loge (1903-1914) et celles qui suivront
jusqu’en
1935 environ, outre celles citées ci-dessus, les grandes familles
tahitiennes déjà métissées pour certaines sont toutes représentées :
Brault, Guillot, Juventin, Langomazino, Lagarde, Levy, Martin, Mil1er, Quesnot, Vernaudon, et trois familles largement représentées
en loges sur plusieurs décennies, les familles
Bambridge, Poroï et
Drollet13 avec un seul Tahitien de souche, chef de district de
Mataiea et pro-français durant la guerre franco-tahitienne, (ceci
expliquant sans doute cela) et un unique franc-maçon résident aux
Gambier au nom à consonance chinoise.
Nous constatons l’absence quasi totale de Polynésiens ‘de souche’ et
de Chinois, (présents dans les EFO depuis la première migration des
années 1864, mais peu sont restés), jusque dans les années 1985-1990.
Ce problème fut récurrent à l’intérieur des loges, ce qui va
provoquer des
discussions, faciliter voire justifier parfois des scissions internes, chaque
nouvelle loge espérant devenir une loge ‘vraiment polynésienne’14, ce qui
ne sera pas le cas
jusqu’à une période très récente, malgré la bonne
volonté ou le souhait des divers fondateurs, toutes obédiences confondues.
13
Pierre-Yves Toullelan dans son ouvrage, Tahiti colonial 1860-1914 cite (pp. 297 et 298), les familles Drollet, Langomazino.ef Millaud, comme les trois plus importantes familles françaises à Tahiti au XIXe siècle.
14
L'étude de l'évolution des noms donnés aux loges tahitiennes de 1842 à 2003 serait révélatrice des rapports identitaires entretenus ou souhaités par les francs-maçons européens ou anglo-saxons installés, par
rapport à leur pays d'accueil.
102
N°319* Mai-Août 2010
•
Pour la période la plus récente, limitons-nous à citer ceux des
plus engagés dans la vie politique locale dont l’appartenance
maçonnique est de notoriété publique, les présidents du gouvernement de la Polynésie française, messieurs Gaston Flosse15 et
Alexandre Léontieff16.
Si les Tahitiens ‘de souche’ ont été spectateurs de la vie sociale et poli-
tique pendant le premier siècle de la présence française (1842 à 1946)
le phénomène s’inverse au sortir de la seconde guerre par le discours sur
la politique de décolonisation souhaitée du Général de Gaulle, mais aussi
le retour et revendications des combattants du « Bataillon des Guitaristes »
et la montée en puissance d’un
leader charismatique et chantre d’un naüo-
nalisme naissant : Pouvaana a Oopa17.
Les Polynésiens, en grande majorité des ‘Demis’, gèrent désormais le
Territoire.
Nombre de ces principaux acteurs de la vie sociale, associative ou
politique des Etablissement Français de l’Océanie (EFO), puis de la Polynésie française croiseront logiquement la franc-maçonnerie dont la philosophie et l’action prônent l'amélioration de l’individu et de la société par
un engagement dans ‘la vie de la cité’18.
15
M. Gaston Flosse, président du gouvernement locol et sénateur de la République, s'est lui même dévoilé
lors d'une émission télévisé sur RFO le 18/8/2000, émission relatée dons Tahiti Pacifique N" 114 d'octobre
2000 p. 18.
16
Le second président cité du gouvernement local, Alexandre Léontieff, est considéré comme franc-moçon
de notoriété publique. Sans contester cette appartenance, il s'estimait « victime d'une sinistre machination
politique » et « d'une rivalité entre loges. »
17
Ancien Poilu de la première guerre dans l'armée française, Pouvaana a Oopo fut le leader du premier
parti politique tahitien, le RDPT, qui gagne les élections législatives en 1949,1951 et 1956 et domine la vie
politique locale de 1947 à 1957. Il est successivement député de la République puis l'équivalent d'un premier ministre du gouvernement local et enfin sénateur de la République. Exilé en métropole en 1959 par
une décision discutable rendue en octobre 1959 par la Cour Criminelle de Papeete, actuellement étudiée
dans le milieu universitaire. Pouvana. a Oopa est aujourd'hui considéré comme un metua, père ou guide
du nationalisme tahitien, pour avoir su faire correspondre dans son discours politique, à la fois des référence bibliques, fondements de la nouvelle tradition culturelle tahitienne, et une quête identitaire par le
refus d'une occidentalisation inadéquate et considérée comme étrangère..
18
d'autant plus que s'ouvrent alors des loges d'obédience différentes si ce n'est concurrentes...
103
l§r bulletin/ d& la Société de& Stades ôcéanienne&
Implantation de la franc-maçonnerie française
en Nouvelle-Zélande et à Tahiti
a) L’amiral Charles Lavaud
Comme le souligne le bien informé Père O’Reilly dans le portrait19
brossé du contre-amiral Charles Lavaud,
«
son
appartenance à la franc-maçonnerie n’a sans doute pas été étran-
gère à la nomination de Lavaud en Nouvelle-Zélande et une loge primitive antipodienne affiliée au GODF sera fondée à Akaroa en 1843. »
(sic).
Effectivement Charles Lavaud est envoyé en mission en Nouvelle-
Zélande par le Roi afin d’en prendre possession avant les Anglais, mais il
arriva quelques semaines trop tard.
Pour compléter le portrait fort bien documenté sur la vie politique
de ce personnage important dans l’histoire du début de la colonisation
française, ajoutons que Charles Lavaud avait en réalité une double mission : d’une part une mission politique qui lui avait été confiée par la
Royauté et d’autre part une mission maçonnique confiée par le « Suprême
Conseil pour la France20 » afin de préparer ou fonder des loges lors de ses
voyages autour du monde.
Une étude universitaire récente sur les baleiniers français en Nouvelle-Zélande21 confirme et complète nos informations recueillies dans les
archives du Suprême Conseil. L’auteur atteste d’une part la participation
des mêmes personnages déjà rencontrés lors de l’implantation de la première loge à Hawaï, savoir d’Abel Dupetit Thouars, et des francs-maçons
‘en mission’, Charles Lavaud, J.F. Langlois et Letellier, et d’autre part, les
délégations et missions reçues directement du Grand Maître de l’obédience, le duc de Cazes, au baleinier J.F. Langlois et à Charles Lavaud.
19
O'Reilly et Teissier, Tahitiens, Edition 1962, (pp. 260 - 262).
Archives du Suprême Conseil de France, rue Puteoux à Paris, No 3661, (pp. 34 et 58). Le SCDF gère depuis
1804 le rite REAA (Rite Ecossais Ancien et accepté) du 4e au 33" degrés.
21
Nicolas Poirier, Les baleiniers français en Nouvelle-Zélande. Des ambitions coloniales de la Monarchie de
Juillet dans le Pacifique, édition Les Indes savantes, 2003, (pp. 105-117).
20
104
N°319 • Mai-Août 2010
En réalité, et sous couvert de campagnes de pêches à la baleine, le Roi
Louis-Philippe avait sérieusement envisagé une colonisation indirecte et discrête de Me sud de la Nouvelle-Zélande pour y créer une colonie pénitentiaire et agricole. Afin d’éviter un nouveau conflit diplomatique direct avec
l’ennemi anglais, l’opération fut confiée à des baleiniers membres du
Suprême Conseil, à une société commerciale privée créée pour l’occasion,
tous discrètement aidés et protégés par la Royauté aux bons soins du militaire Abel Dupetit Thouars, mais cette manœuvre fut un échec.
Le départ des derniers baleiniers, après que l’Angleterre ait réaffirmé
sa souveraineté sur toute la Nouvelle-Zélande
(par le traité de Waitangi en
mai 1840) mit fin à ce projet de colonisation française et entraîna le
départ en 1841 d’Abel Dupetit-Thouars vers de nouvelles aventures
à... Tahiti.
Il fut rejoint peu après par Charles Lavaud, rentrant en France via
Tahiti en mars 1843, pour y revenir trois ans après mais en qualité de gouvemeur du
Protectorat, en remplacement « de son frère Bruat »
La loge maçonnique d’Akaroa fondée par ces navigateurs et baleiniers
ne résista pas
longtemps aux départs successifs de ses fondateurs et mem-
bres issus de la société commerciale la ‘Nanto-bordelaise’.
Commandant des Marquises puis de la Nouvelle-Zélande (1840-
1843) sur le plan profane, le franc-maçon Charles Lavaud était membre
d’une loge symbolique et élevé au 18ème degré du Rite, donc un Grand Offîcier sur le plan maçonnique, nommé « délégué du Suprême Conseil pour
l’Océanie et la Nouvelle-Zélande. »
Si l’Amiral a échoué sur le plan militaire et politique le « Très Respec-
table Frère Lavaud, 18e degré, Capitaine de corvette » a effectivement réussi
sa seconde mission en créant et installant la «
Loge française primitive anüpodienne » N° 86 à l’Orient d’Akaroa, qui s’affiliera plus tard au GODF et
dont le premier Vénérable Maître fut le Vicomte de la Perrotière.
Cette loge est notée dans les archives du SCDF chaque année de 1843
à 1856 et disparaît totalement en 1861, soit une durée très modeste considérée par les historiens de la franc-maçonnerie comme un échec, ayant
pour cause, comme le note justement le Père 0‘Reilly, des ‘liens trop
étroits’ avec la société commerciale Nanto-bordelaise.
105
bulletin/ de lev Société de& ètivde& &céanietme&
Mais contrairement aux idées reçues, la première loge de Nouvelle-
Zélande ne fut pas une loge française mais une loge anglaise dénommée
New Zeland Pacific Lodge », fondée l’aimée précédente en 1842, immédiatement suivie la même année, d’une loge irlandaise N° 348 au nom
«
maori de Ara.
Ajoutons que Charles Lavaud, devenu gouverneur des EFO, fut très
respectueux des prérogatives institutionnelles de la Reine Pômare IV22
dans le cadre du Protectorat, et a su résister aux pressions « de ses frères
commerçants et colons » (Salmon, Darling, Brander et autres), notamment sur la vente d’alcools aux autochtones23.
Charles François Lavaud, intime de Mgr Pompallier et de la Reine
Pômare, fut enterré religieusement à Brest, ce qui était fréquent à cette
époque où la franc-maçonnerie française et la plupart de ses membres
étaient foncièrement chrétiens, cohabitaient sans difficulté avec les Eglises
institutionnelles catholique et protestante, période durant laquelle de nombreux ecclésiastiques étaient ‘en loge’.
b/ L’Amiral Armand Joseph Bruat24
S’il n’est pas douteux que le franc-maçon Armand Joseph Bruat a eu,
entre novembre 1843 (date de sa nomination comme premier gouverneur
du Protectorat installé par Dupetit Thouars) et son départ le 31/5/1847,
des contacts avec les quelques francs-maçons français et anglais, résidents
ou de passage,
il n’existe aucune preuve formelle de son éventuel engage-
ment lors de la préparation puis l’installation de la première loge tahi-
tienne en 1843 ou durant les premières années de (sur)vie de cette toute
première loge à Tahiti.
c/ Les Dupetit-Thouars :
Cette famille a une tradition familiale de grands militaires et navigateurs mais aussi de francs-maçons. Nous n’avons pu vérifier avec certitude
22
Le Mémorial Polynésien, Tome 2, pp. 368 - 372.
23
24
Idem
"
373-375.
O'Reilly, Tahitiens, portroit d'Armand Bruat, édition 1975, pp. 75et 76.
106
N°319 • Mai-Août 2010
l’appartenance maçonnique éventuelle de deux des trois dénommés, qui
ont concouru à l’histoire française de Tahiti :
1. Aubert, Abel, Ferdinand, Dupetit-Thouars (1769-1829). Sous préfet de Saint-Malo et membre vers 1800, de la RL « Les Sincères
Amis » à l’Orient de Chinon25.
2. Abel, Aubert, Dupetit-Thouars (1793-1864) fréquenta à Honolulu
les francs-maçons Langlois et Letelher ainsi que le Roi, tous fondateurs et membres de la première loge de Hawaï'. Il intervient aux
îles Sandwich pour porter secours aux missionnaires catholiques
puis à Tahiti en 1836, lors de l’affaire opposant la France à la Reine
et son conseiller le Pasteur protestant Pritchard, qui exigeaient
l’expulsion des Pères catholiques Laval et Caret. Abel Aubert Dupetit-Thouars annexa les Marquises le 1/5/1842, puis étabÜt officiellement le Protectorat à Tahiti en septembre de la même année.
3. Abel Bergasse Dupetit-Thouars (1832-1890), amiral, dont le premier voyage à Tahiti se situe en 1850 seulement. De retour et en mission en 1880, il pacifia les Marquises pour mettre fin à d’incessantes
‘guerres' claniques et un début de rebellions des ‘rois’ (Ari’i) contre
l’autorité et la présence françaises, pourtant quasi-inexistantes.
Les cas particuliers de François Cardella et Victor Raoulx :
Deux personnages de premier plan dans la vie politique, sociale et
associative de la colonie des décennies suivantes, sont supposés avoir été
initiés lors de ces deux dernières années de la RL ‘Océanie française’: le
catholique François Cardella et le protestataire Victor Raoulx, tous deux
républicains actifs et francs-maçons discrets.
1. Le cas François Cardella26
François Cardella aurait été initié le 30 décembre 1868 et ne peut donc
figurer comme nouvel apprenti sur un tableau des seuls Officiers qui est le
dernier document connu de cette première loge avant sa mise en sommeil.
25
Daniel Ligou, Dictionnaire de la Franc Maçonnerie, déjà cité, Edit PUF, sous Du Petit-Thouars.
26
O'Reilly, Tahitiens, portrait de François Cordelia, Edit 62, p. 75.
Voir également le portrait photographié de F.Cardella dans Le Mémorial Polynésien, Tome 4, p. 270.
107
w bulletin de la Société des, études Océaniennes
3
Mais cette information est-elle exacte ? H ne figure en effet sur aucune
liste de loge entre 1868 et 1917, mais nous notons qu’il s’est associé au
docteur et franc-maçon François Graffe, est co-fondateur avec le médecin
et franc-maçon Guillasse, de l’association la bien-nommée La Fraternelle
dont le siège est celui de la loge maçonnique. Enfin ses convictions républicaines et son combat pour l’enseignement laïc ne font aucun doute.
Dans une lettre officielle de la seconde loge ‘L’Océanie française’ N°
350 de la GLDF curieusement anti-datée du 18 novembre 190227, le Vénérable Maître de la loge provisoire s’adresse au maire Cardella récemment
suspendu de ses fonctions par le gouverneur.
«
Les membres de la loge maçonnique l’Océanie française dont vous
avez l’honneur de faire
partie depuis le 30 décembre 1868 vous expri-
ment leurs plus sincères regrets au sujet
de la mesure inique qui vous
frappe... ils n’oublieront jamais que vous avez été à Tahiti, en coliaboration avec Mrs Raoulx et Martiny les précurseurs de l’enseignement
réellement laïque dans notre colonie, à tous toujours secourable et pour
les membres de notre loge en partieuher, un bon et excellent frère.
Lettre signée J. Tabanou et Adams et pour copie conforme le VM Chassaniol ».
Ce courrier à coloration politique et anti-daté, est troublant. Une loge
provisoire peut effectivement avoir un papier entête mais cette seconde
loge a été officialisée en 1903 et pouvait difficilement connaître en 1902,
son numéro d’immatriculation N° 350 auprès de la GLDF La date initiale
est 191? a été surchargée en 1902 (?).
On retrouvera néanmoins trace de François Cardella sur le tableau
de la RL anglophone et déiste « Veritas » mais en 1917 seulement, année
de son décès, mais sa qualité de franc-maçon est donc certaine.
2. Le cas Victor Raoulx28
Celui de Victor Raoulx reste une énigme puisqu’il est officiellement
initié dans la seconde loge « L’Océanie française » N° 350 en 1903, donc
lors de la première cérémonie d’initiations de la loge nouvellement créée,
27
Lettre de la RL provisoire 'Océanie française' du 18/11/1902 au maire Cardella et extraits du JO des EFO.
28
O'Reilly, Tahitiens, portrait de Victor Raoulx, édition 1975, pp. 480 et 481.
108
N°319* Mai-Août 2010
mais au premier degré d’apprenti le 7 octobre 1903 et le surlendemain 9
octobre 1903, au deuxième et troisième degré !
Deux informations viennent éclairer cette chronologie rapide et sur-
prenante. Victor Raoulx décède en décembre de la même année 1903.
Sans doute condamné par la maladie il y avait urgence, mais en réalité...
à régulariser sa situation maçonnique car les archives indiquent clairement que « le frère Raoulx avait été initié par trois frères réguliers il y a
23 ans » donc en 1880, période où il n’existe pas de loge officielle dans
les EFO !
Le plus curieux n’est pas une éventuelle initiation sauvage par trois
autres francs-maçons réguliers dans une situation exceptionnelle (ce qui
a existé durant des guerres ou
dans les camps de concentration nazis),
mais le fait qu’il est censé avoir subi à nouveau les cérémonies d’initiations aux trois degrés, à moins que celles-ci aient été purement formelles
et administratives, ce qui n’apparaît pas
clairement sur les documents d’ar-
chives consultés. Le mystère Raoulx, auteur d’une possible et impensable
double ‘réception maçonnique’ demeure, bien que sa qualité de francmaçon ne fasse aucun doute.
Conclusions sur la première loge symbolique à Tahiti
(1842-1869)
Cette première loge semble avoir fonctionné au gré des arrivées et
départs de ses membres affiliés, en majorité des officiers de l’armée française et sur un noyau incertain et peu nombreux de quelques personnes
récemment installées à Tahiti, à dominante anglo-saxonne, mais toutes
aisées et cultivées.
La situation démographique de la communauté blanche et occiden-
taie a en effet peu varié entre 1843, année du Protectorat, et l’année 1880,
année de l’annexion, soit environ 300 à 600 personnes selon des sources
variables29 et incertaines30.
29
Pierre-Yves.Toullelan, Tahiti colonial, Publications de la Sorbonne, (le chiffre de 515 occidentaux en 1847
est retenu en page 241 ).
30
Le Mémorial Polynésien, Tome 3, pp. 20,67,462 et 471.
109
# ÇftuffeJin
de /a- Jociété des études Océaniennes-
La première loge de Tahiti ne semble pas avoir été une loge ‘colo-
niale’ au sens strict mais plutôt une loge ‘élitiste’ si Ton se réfère au
contexte sociologique de l’époque. En effet les premiers ‘colons’ étaient
d’anciens marins, petits fonctionnaires ou gendarmes démobilisés sur
place à qui le Protectorat offrait un lopin de terre et cette première génération est souvent décrite31
comme d’humbles gens sans capitaux ni talents, sans persévérance ni
ambition, incapables de réussir dans l’agriculture et dans le corn«
merce ».
Cet atelier maçonnique composé essentiellement de personnalités
‘prestigieuses’ pour le heu et l’époque, ne s’est certainement pas opposé à
la mise en place des premières structures administratives du Protectorat
ou à son
représentant.
Participation des membres des deux premières loges maçonniques
à la fondation de la Société d’Etudes Océaniennes (1917) :
Au Journal Officiel des EFO du 1er janvier 1917, est pubhée « la liste
des personnes qui se sont fait connaître à ce jour comme membres de la
Société d’Etudes Océaniennes32 », société créée par arrêté du même jour
le président de la République française et par le gouverplace, G. Juhen.
Il était intéressant d’apprécier la participation de la franc-maçonnerie
locale dans cette démarche culturelle et d’intérêt pubüc même si ces inscriptions peuvent avoir une coloration de reconnaissance sociale et de
prestige, permettant de vérifier la qualité reconnue aux membres inscrits,
et l’action, même à titre personnel, de francs-maçons en activité.
Sur la première liste établie et pubhée le 1/1/1917 et sur quarante
deux noms, quatorze francs-maçons sont inscrits.
et patronnée par
neur en
31
Michel Pnnoff, Tahiti métisse, déjà cité, (page 115).
32
Francis Cheung, dans son ouvrage précité, Tahiti et ses îles, qualifie cette société 'd'œuvre du pouvoir
colonial'.
110
N°319 • Mai-Août 2010
Sur la seconde liste établie le 1/7/1917, « les membres résidents de la
Société d’Etudes Océaniennes » sont au nombre de quatre vingt. Nous
avons dénombré
vingt trois francs-maçons identifiables, connus et actifs
loges et quatre noms douteux par l’absence de prénoms ou de profession en marge du nom, soit une proportion très honorable par rapport à
la société civile, compte tenu des nombreux membres de la famille Royale
et ecclésiastiques comptabilisés dans le total des fondateurs.
Nous avons relevé avec certitude les noms de francs-maçons, membres des deux premières loges maçonniques, (dont les activités se sont
étalées sur la période de 1843 à 1918 environ) et qui participèrent à la
en
création de cette société savante locale.
L. Brault, Ch. Brown-Petersen, F. Cardella, Ch. Chassaniol, A. Drollet,
V. Gooding, G. Lagarde, A. Poroï, A. Rowland, G. Spitz, E. Charlier, N. Gar-
drat, J.W. Williams, F. Graffe, Ch. Noms, F. Homes, P. Miller, P. Marcantoni,
V. Raoulx, T. Layton, A. Leboucher, J.F. Stimson et J.B. Solari...
D’autres personnalités dont certains francs-maçons rejoindront cette
vénérable institution au fil des ans dont le docteur Léon Sasportas et bien
d’autres cités dans la présente étude.
Implication des membres des deux premières loges
maçonniques dans la Aie de la cité’
La majorité des membres des deux premières loges ont eu d’importantes responsabilités sociales, représentatives et politiques depuis le tout
début du Protectorat.
Les associations mutualistes ‘La Fraternelle’ puis ‘Les prévoyants de
l’avenir’ furent créées, présidés et gérées exclusivement par des francsmaçons : les médecins Guillasse, Cardella et Chassaniol, puis par Raoulx,
G. Réjus, Poroï, Vernaudon, Tabanou, etc...
Le succès de la libre association par la loi de 1901 facilita l’implica-
tion des francs-maçons dans diverses associations de toute nature.
La ‘société Colombophile la Tahitienne’ autorisée par arrêté du
17/1/1908 a pour principaux responsables : Langomazino, Cassiau, Martin et Randall, tous maçons.
Le même Fernand Cassiau préside le ‘Comité Directeur du scoutisme’
111
w bulletin de la Société des Stades ôcéa/iie/mes
et le ‘Vélo Club de Tahiti’. On retrouve Langomazino comme responsable
du club sportif ‘JT’ qui devient ‘Tamarii Tahiti’ et A.Poroï au club ‘AS
Vaiete’ alors que plus tardivement les Bambridge, Quesnot et Poroï s’investissent dans la radiophonie.
Le ‘Cercle colonial de Papeete’ est présidé par le docteur Chassaniol,
au côté de l’inévitable commissaire de
police Ernest Tabanou et le ‘Comité
Républicain’33 du commerce, de l’industrie et de l’agriculture est manifestement dominé par des francs-maçons, si on se réfère à un compte
rendu de réunion relaté dans le ‘Mémorial Polynésien’34 :
« Une réunion des
sages chez Sage : Ce fut un spectacle édifiant que
celui de voir ces 68 Français réunis autour des tables pour y fêter sans
esprit politique, sans distinction de parti, « en de fraternelles
agapes35 », l’entente cordiale des Français de la colonie. Qui l’eut dit
que, si près de l’obscurantisme qui faisait hier encore les Français d’ici
se considérer et s’épier avec méfiance, l’un de nous prendrait l’initiative généreuse de combattre cet état d’esprit, et d’apaiser tous les
aucun
malentendus dans une réunion amicale... »
Il convient de s’arrêter, comme dernier exemple significatif, sur la
fonction de maire de Papeete qui fut créée en 1890 et a été pendant très
longtemps la seule fonction élective dans la vie politique de la colonie.
De 1890 à 1942 se sont succédés à cette fonction, les francs-maçons
suivants :
1. François Cardella de 1890 jusqu’à son décès en 1917 (initié à la RL
‘L’Océanie française’ puis membre de la ‘RL Veritas’, toutes deux de la
GLDF).
2. Egésippe Langomazino, avec une année d’exercice de ‘faisant fonction’
de maire en 1903. (membre de la RL ‘L’Océanie française’ de la GLDF).
3. Léonce Brault est premier adjoint au maire en 1919 (membre des deux
loges de la GLDF ‘L’Océanie française’ puis ‘Veritas’).
33
Comité Républicain vraisemblablement à l'image de ceux de la métropole, c'est à dire créés par les loges
maçonniques et qui furent la base militante du 'bloc des gauches' entre 1902 et 1914, et une des rares fois
où la franc-maçonnerie française s'est officiellement investie en politique intérieure.
34
Le Mémorial Polynésien, volume 4, pp. 486 et 487.
35
Expression exclusivement maçonnique mise entre guillemets dans le texte original.
112
N°319 • Mai-Août 2010
4. Fernand Cassiau est maire de Papeete de 1922 à 1933 (initié à la RL
‘République et Libre Pensée’ puis affilié à la RL ‘Veritas’ puis à ‘Orohena’, appartenant donc aux deux obédiences GODF et GLDF et membre actif du SCDF).
5. suivi de Georges Bambridge de 1933 jusqu’à son décès en 1942 (ayant
appartenu également aux deux obédiences et aux loges ‘République et
Libre Pensée’ puis ‘Veritas’ et enfin ‘Orohena’).
.soit une présence quasi-exclusive pendant un demi-siècle, de francsmaçons qui se sont ainsi investi dans la ‘vie de la cité’ en assumant la fonction de premier magistrat de la capitale, conformément à l’engagement
maçonnique : « devenir un citoyen éclairé et participer activement à la vie
..
sociale ».
Des loges républicaines à Tahiti au début du XXe siècle
Au début du XXe siècle, trois loges coexistèrent et la France semblait
s’être installée définitivement en Polynésie orientale après soixante années
de présence relative à Tahiti et de quasi-absence dans les archipels, laissés aux soins des Missions ou à de rares ‘résidents’ isolés, qui étaient censés représenter la France et le gouverneur, jusqu’à l'arrivée tardive de vrais
fonctionnaires (principalement des médecins et des gendarmes).
L’absence de richesse en sous sol de la colonie et une politique coloniale « au jour le jour » sous quatre régimes politiques différents il est
vrai, avaient fait douter la population blanche de la petite colonie sur le
maintien de la France.
Les Occidentaux représentent désormais 15 à 20% de la population
globale, la ‘communauté française’ est maintenant supérieure numériquement aux Anglo-Saxons qui deviennent des « étrangers »...
Les dernières îles qui étaient encore indépendantes (aux Australes et
toutes les Iles-Sous-le-Vent) sont devenues officiellement françaises durant
la décennie à cheval sur les XIXe et XXe siècles et ne sont plus soumises,
officiellement du moins, aux Missions catholique ou protestante.
Toutefois, il paraît évident à tous que la population autochtone est
trop intimement liée voire soumise aux Eglises, qui restent et demeurent
plus que jamais, concurrentes du pouvoir colonial, sans mésestimer la
113
concurrence36 interne et souvent féroce entre les Missions protestante et
catholique.
Sur le plan confessionnel et durant cette période particulière, les
francs-maçons prennent leurs distances, non pas à l’égard du contenu spirituel ou religieux des deux religions chrétiennes mais vis-à-vis des institutions religieuses qui ont toujours été considérées comme politiques,
ayant dénaturé le message biblique en emprisonnant l’homme dans un
dogme souvent incompris ou incompréhensible.
On trouve néanmoins quelques maçons, sympathisant avec la religion
cathoüque Romaine ou celle Réformée mais le principe d’interdiction de
discussion de politique ou de religion en loge, qui, selon la franc-maçonnerie, divisent les hommes, semble avoir été scrupuleusement respecté. Il
paraît donc réducteur et sans doute injustifié, d’ajouter aux pseudo partis
‘catholique pro-Français’ ou ‘protestant pro-anglais’, l’existence d’un ‘parti
franc-maçon’37.
Toutefois, la correspondance maçonnique et privée du docteur Cassiau, fait état de rapprochements personnels entre des francs-maçons
notoires et l’évêché. Ainsi, il fut reproché au docteur Chassaniol puis à
Léonce Brault des relations personnelles avec l’évêque représentant ‘l’ennemi acharné’, voire leurs soutiens marqués à la Mission catholique alors
36
Jean Paul Delbos, La Mission du bout du monde ou la fantastique aventure des bâtisseurs de cathédrales
dans l'archipel des Gambier, Les éditions de Tahiti, 1989,204 pages, (pp. 31 et 32). Une lettre d'un ministre
protestant de Tahiti est adressée aux Pères Laval et Carré vers 1836 en tes termes « Aux deux missionnaires
français qui sont aux îles Gamhier : Messieurs, les missionnaires de Tahiti ayant appris que vous aviez débarqué aux îles Gambier, ont jugé à propos de me charger de vous adresser ces quelques lignes. Nous désirerions que vous retournassiez dans quelque autre groupe d'îles puisque nous avions pris possession avant
vous des îles Gambier et que nous avons établi dans quelques unes d'elles des maisons d'école. Il y a assez
d'autres archipels dans cette grande mer (...) En vertu de notre priorité de possession, il nous semble que
nous devrions occuper les îles Gambier et que ce serait à vous de les quitter et à aller dans quelque autre
île (...) : signé D. Darling. ». Il s'agit donc de David Darling, missionnaire protestant de la LMS, (père du
franc-maçon Adorn Darling) qui, de notoriété publique et selon Bruat, haïssait les Français et sans doute
aussi les catholiques français...
37
Hypothèse émise par le professeur De Dekker (cours d'anthropologie culturelle et sociale, DEA à l'UPF,
novembre 2002).
114
N°319 • Mai-Août 2010
que le Père O’Reilly note que le pasteur Charles Vienot « se serait appuyé
sur la
loge maçonnique pour mieux combattre les Catholiques38. »
Durant cette seconde période républicaine devenue anticléricale39, la
colonie ressent à retardement l’anti-maçonnisme apparu en métropole en
même temps que la nouvelle République à la fin du XIXe siècle.
Les mythes du complot judéo-maçonnique40, du Protocole des
Sages
de Sion41 puis les ‘révélations’ sur l’initiation luciférienne de Léo Taxil42
sont des thèmes simplifiés mais relayés à Tahiti par
l'Eglise catholique qui
diabolise les francs-maçons mais aussi, et pour des raisons culturelles
propres à Tahiti43, le heu et la loge maçonnique elle-même, située dans le
quartier dit de la Mission.
Ironie de l’histoire (mais qui n’est pas un hasard), cette parcelle fut
cédée vers 1970 par une société immobilière détenue par les francsmaçons du GODF à l'Eglise évangélique.
38
O'Reilly^ Tahitiens, portrait de Charles Vienot, pages 593 et 594.
Lois métropolitaines de 1887 sur la liberté des funérailles, de 1901 sur la liberté d'association excluant
les congrégations- et celle de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat qui se voulait pourtant une loi
d'apaisement.
40
L'Eglise estimant ne plus avoir sa place dans la nouvelle République dirigée selon elle par des protestants,
juifs et francs-maçons, élabore une théorie basée sur lo haine antique de la Synagogue déchue et de son
peuple déicide (ayant tué le Christ Dieu). Lo fronc-maçonnerie sera ainsi assimilée et appelée la « Synagogue de Satan ».Ce thème sera repris et largement diffusé par le régime de Vichy dans les années 1940,
attribuant la défaite militaire face à l'Allemagne nazie aux « forces occultes et parlementaires judéo-maçon39
niques ».
41
Texte paru en Russie en 1903 et censé avoir été rédigé à Paris en pleine affaire Dreyfus par un Russe. Traduit en Europe en 1920, il relate 24 conférences attribuées à un gouvernement juif occulte réuni en société
secrète, prévoyant et planifiant la conquête du pouvoir universel et absolu par ses membres. Ce document fut
très rapidement dénoncé et attribué comme une élucubration de l'extrême droite.
42
Léo Taxil, considéré comme un mystificateur, décrit dans un ouvrage publié en 1892, l'initiation maçonnique et templière (?) d'une certaine Diana Vaughan. La récipiendaire s'identifie à Lucifer et la cérémonie
décrite par l'auteur se termine par un crachat sur une hostie consacrée dans le calice...
43
Dans l'ancienne religion, puis par superstition dans la nouvelle, une pierre ou un lieu peut être chargé
de pouvoir ou de puissance bénéfique mais aussi être ou devenir un lieu maléfique à éviter.
115
^ bulletin de lu Société des études Océaniennes
Il existait en métropole des associations dont l’objet même était de
combattre la franc-maçonnerie. Aux archives du GODF existe un fichier
regroupant toutes les informations recueillies par ces associations notamment ‘L’Association anti-maçonnique de France’. Dans un bulletin de cette
association nationale daté à Paris de 1908, avec un supplément publié en
1910, on peut lire à propos des loges de Tahiti que « les tenues sont facultatives dans la loge République et Libre Pensée,
tenues tous les 15 jours à
Océanie française et l’existence de la loge Veritas dépendant de la GLDF ».
La Maçonnerie, toutes obédiences
confondues, était devenue en
métropole44,
«
elle aussi radicale, en choisissant des dirigeants sortis du même
moule, passionnément républicains, libres penseurs, opposant la solidarité maçonnique à la charité chrétienne. Pour eux, l’institution à
l’avant garde du parti républicain, recrutant ses membres dans les tendances les plus affirmées, devait être une force politique philosophique
et sociale enracinant l’idéal laïque dans le pays,
combattant l’Eglise et
les monarchistes, préparant l’avènement d’une société juste, pacifique et
fraternelle. »
En France métropolitaine, le lien est en effet étroit entre
la Répu-
blique, la franc-maçonnerie et la colonisation ‘humaniste’ de la Troisième
République. Dans les colonies, la loge est synonyme de poste avancé des
républicains laïques qui doivent centrer leurs efforts sur l’enseignement
et la santé de la population, préalables au progrès censé résoudre tous les
maux de la société.
du salut des âmes
Tahiti, d’imposer
la civilisation européenne comme modèle économique et social pour permettre Te progrès pour tous’, quitte à bousculer le système traditionnel
dont les principaux obstacles sur le plan économique sont toujours, Findisponibilité de grandes terres cultivables et une main d’œuvre rare et
La franc-maçonnerie ne prétend pas s’occuper
mais de l’émancipation des consciences. Il s’agit donc à
réfractaire au travail salarié.
44
André Combes, Les trois siècles de la FM Française, déjà cité.
116
N°319 • Mai - Août 2010
A ces impératifs matériels, le parallèle philosophique ou projet huma-
niste maçonnique consiste à libérer les Tahitiens du joug des Eglises, per-
ceptible jusque dans leurs vies quotidiennes.
Mais l’ouverture de trois loges en quatre années seulement, entre
1903 à 1907, ne fait que traduire dans le monde maçonnique local, non
pas les idéaux politiques et sociaux de la franc-maçonnerie métropolitaine,
mais les conflits latents ou manifestes de la société civile et religieuse de
la colonie, auxquels il convient d’ajouter en filigrane, la concurrence entre
les deux principales obédiences françaises, exportée dans les colonies.
Une autre vision, moins conflictuelle, plus détachée voire ironique
nous est donnée par l’ethnologue Michel Panoff en introduction d’un
ouvrage technique45, et qui, pour la période considérée, dresse un tableau
comparé de la société coloniale à Tahiti :
«
L’Eglise protestante locale, où des pasteurs français avaient remplacé
le missionnaires anglais, cherchait à se maintenir tant bien que mal
dans les îles qu’elle avait été seule à christianiser. Et tandis que se poursuivait discrètement cette lutte d’influences sur le plan religieux, la colonie
s’engourdissait dans une douce somnolence tropicale
qu’interrompirent parfois, entre les deux guerres, de petits scandales
politiques et financiers. Comme il était naturel, on se passionna fort
pour ces incidents et on s’en servit pour faire le procès de la francmaçonnerie ; il fallait bien se distraire. »
Entre temps, Futuna continua à vivre paisiblement sous la protection
de la mission catholique. Point de phosphates, point de Chinois, point
de francs-maçons : aucun des problèmes qui préoccupait Tahiti ne se
«
posa dans cette île marquée par la Providence... »
Après la seconde loge maçonnique à Tahiti ‘L’Océanie française’
N°350 de la GLDF (1903-1914 environ), suivront trois loges qui se chevauchent sur une courte période d’activité réelle de 1905 aux années
1930, à savoir :
la RL ‘République et Libre Pensée’ du GODF (1905 à 1925 environ).
•
45
Michel Panoff, « La terre et l'organisation sociale en Polynésie », Collection Science de l'homme, Bibliothèque scientifique, vue cavalière sur la Polynésie, chapitre 'Introduction' (pages 35 et 39).
117
Œid/ctin de la Société des études Ûicea/uc/mcdi
•
la RL ‘Veritas’ de la GLDF (1907 à 1928 environ).
•
Puis la RL ‘Orohena’ du GODF (1925 à 1935 environ).
la
de
membres est relatif et limité, explique la durée de vie très courte de
chaque loge, avec un transfert des mêmes membres d’une loge à l’autre
au gré des humeurs ou scissions. Cette faculté46 de passer d’une loge ou
Cette simple chronologie montre une concurrence entre le GODF et
GLDF qui sera fatale à la franc-maçonnerie locale. En effet le nombre
d’une obédience à l’autre, rendait impossible l’implantation durable d’une
loge pour des raisons internes (et non plus comme au XIXe siècle par
impossibibté de recruter, compte tenu de la population disponible).
La période de 1905 aux années 1930, faites de luttes internes et d’oppositions externes, traduisent bien une implantation douloureuse de la
franc-maçonnerie française. Les thèmes abordés englobent l’anglophobie
ambiante et ses conséquences directes dans le monde maçonnique, les
problèmes rebgieux de la colonie vus sous l’angle de l’enseignement et
l’opposition traditionnelle de la Mission cathobque à la franc-maçonnerie, et enfin la revendication immobilière du terrain et temple maçonnique
qui déchira la franc-maçonnerie locale sur près d’un siècle.
Cette revendication entre les loges françaises et la loge anglophone et
déiste justifia la création de la dernière et éphémère loge ‘Orohena’ du
GODF, suivie d’une nouvelle période de ‘désert’ maçonnique des années
1935 à 1964 (ponctuée par une application pendant quelques semaines
en août 1940 des lois vichystes dans les EFO)
Le GODF sera à nouveau ‘le centre d’union’ d’une nième renaissance
et point de départ de la
franc-maçonnerie qualifiée de ‘moderne’ en Poly-
nésie française.
Ce qui n'est pus sans rappeler le phénomène 'api'(= être attiré momentanément par ce qui est 'nouveau'), que l'on constate dans la vie sociale insulaire et particulièrement à Tahiti.
46
118
N°319 • Mai-Août 2010
La RL ‘République et Libre Pensée’ du GODF
(1905-1925 environ)
Les documents de cette loge sont peu nombreux.47 Créé en 1905, cet
atelier au titre distinctif nettement républicain et radical provient en réalité
d’une scission entre membres de la RL ‘L’Océanie française’ N° 350 de la
GLDF, en fonctionnement depuis deux années seulement.
Charles Paul Berniere semble être le porte-parole et chef de file de
cette scission, celui-là même qui partit avec les archives de sa
précédente
loge puis « avait refusé de les rendre » au désespoir de son Vénérable
Maître, le docteur Chassaniol.
En effet, le premier document officiel retrouvé et daté du 2/11/1906
(donc quelques mois après l’ouverture de cette loge) est signé du Vénérable Maître P. Berniere, de l’Orateur Taumataura a Tauraa et du Secrétaire Léandre Drollet.
Taumataura a Tauraa dit ‘Meuel’ (du nom de son père naturel), est
né le 25/5/1873 à Papeari et exerce la profession d’employé de commerce
lorsqu’il intègre la loge ‘République et Libre Pensée’ le 4/5/1905.
La famille Drollet domina cet atelier puisque six parents proches l’intègrent entre 1905 et 1922 et instaurent ainsi une tradition familiale.
Cet atelier semble avoir fonctionné régulièrement de 1905 à 1920
environ, probablement avec beaucoup de difficultés durant la période
1914-1918, puis, phénomène commun à toutes les loges tahitiennes, il fut
déserté puis réveillé vers septembre ou octobre 1921 notamment dans le
but de récupérer la propriété du terrain de la loge ancienne selon le
témoignage écrit de Fernand Cassiau, qui se risqua à un historique
approximatif de la franc-maçonnerie locale depuis ses origines jusqu’au
début du XXe siècle.
La loge ‘République et Libre Pensée’ aurait, selon le docteur Cassiau,
fermé définitivement ses portes quelques mois après ce réveil artificiel et
juste après le décès du frère Langlois chez qui les quelques membres assidus
avaient l’habitude de se réunir, faute d’un temple disponible et utilisable.
47
Archives du GODF rue Cadet à Paris, Fichier du G0 et carton No 1603 dossier R&LP
119
bulletin de la Société des études, Océaniennes
Cette anecdote sur la fin de cette troisième loge maçonnique à Tahiti
traduit bien sa fragilité mais aussi une réalité : la franc-maçonnerie locale
ne s’est
toujours pas implantée durablement après quatre vingt années de
présence et de maçonnerie françaises.
La RL ‘Veritas’, No 384, sous la protection de la GLDF
(1907-1928 environ)
Une partie non négligeable des membres français (très souvent nés dans
la colonie) de la RL ‘L’Océanie française’ a déserté la GLDF pour le GODF et
permis la création par scission de la RL ‘République et Libre Pensée’.
Les francs-maçons Anglo-Saxons de ‘L’Océanie française’ étaient assez
nombreux et sans doute mal à l’aise pour au moms trois raisons : - un climat de méfiance anti-anglais continue de régner dans la colonie, - le tra-
vail avec des rituels en langue française pose problème et pour une
majorité d’entre eux, - et ceux qui ont été initiés en Angleterre ou en Amérique, sont obligés de fréquenter un ateber maçonnique jugé irrégulier
par leur maçonnerie ‘de naissance’.
Vraisemblablement tous membres de l’association locale ‘Friends of
Tahiti’, le 8 janvier 190748 « se sont réunis en comité secret », sept francsmaçons au premier étage d’une maison de commerce rue de l’Uranie
(actuel front de mer près du Centre Vaïma).
Sont présents le vieux maçon Anglais Thomas Adams initié en novembre
1851 dans la première loge de Tahiti, accompagné de son descendant Edwin,
deux Anglais, le Consul Alphonse James Du Temple et John Henry Colwell
Randall, deux Américains, le vice Consul Jacob Lamb Doty et le californien
Franklin Webster Wakefield, ainsi que le plus tahitien des Anglo-Saxons, Farmateur Charles Johny Brown né à Papeete....... dans le but de fonder une
loge symbolique sous la protection de la Grande Loge de France ».
Cet ateber, dans son fonctionnement interne et par le rituel utilisé,
devint une loge anglophone49 et déiste, refusant la visite en loge des
48
PV de la réunion des fondateurs de 'Veritas' du 8/1/1907.
44
Les documents officiels établis par la loge Veritas au nom de la GLDF sont rédigés en anglais ‘Lodge
Veritas Grand Lodge of France'.
120
N°319 • Mai-Août 2010
frères du GODF, ce qui ne put être admis par la franc-maçonnerie locale
française.
Une loge anglophone, donc étrangère, et pratiquant un rituel chrétien ne pouvait continuer à représenter, voire dominer la franc-maçonnerie locale censée être républicaine et laïque.
Fermée sur elle-même les premières années, la loge ‘Veritas’ subit
ensuite un noyautage des francs-maçons français et provoqua contre elle
le rassemblement des anciens membres des deux loges moribondes
‘L’Océanie française’ et ‘Répubbque et Libre Pensée’, puis en 1925, favoet
51I
risa la création du nouvel ateber ‘Orohena’ du GODF.
Les sept fondateurs complétèrent leur recrutement par l’affibation ou
l'initiation de nombreux Anglais et Américains installés ou arrivés récemment dans la colonie, entre autre :
•
•
Le très probable franc-maçon50 John Frank Stimson51 dit ‘Ua Tane’,
ethnologue et bnguiste reconnu des langues et cultures Polynésiennes, très lié à Alexandre Drollet et Teuira Henry, ayant fréquenté
toute l’inteUigentsia de passage à Tahiti (K. Emory, Nordhoff, J.N.
Hall, Matisse...)
et le ‘frère visiteur’ William Harisson Smith52, professeur de
sciences et botaniste, bienfaiteur et fondateur du jardin botanique
de Tahiti, « un homme simple et bon qui ne cherche qu’à faire du
bien, un philanthrope dans toute l’acceptation du mot et un savant,
aussi modeste que distingué53. »
y a souvent confusion dans les archives, avec son homonyme John Francis Stimson et le plus souvent, le
patronymique est précédé des initiales communes 'J.F'. Toutefois sa signature distincte sur certains
documents notamment sur l'annexe No 20, ne laisse pas de doute sur son appartenance à la RL 'Veritas'.
nom
51
O'Reilly, Tahitiens, voir portrait de John Frank Stimson, pp. 437 et 438.
Francis Cheung Voir également son ouvrage, Tahiti et ses îles, déjà cité, p. 195.
52
O'Reilly, Tahitiens, voir le portrait de W.Harrison Smith, pp. 428 - 429. Nous n'avons pas trouvé sa trace
nominative dans les archives de cette loge mais il était franc-maçon visiteur et fréquenta sans aucun doute
la loge anglophone 'Veritas' et peut être la RL 'Orohena' puisqu'il apparaît à cette époque, en 1926, souscripteur de parts du terrain de la loge.
53
Francis Cheung, Tahiti et ses îles, déjà cité, (p. 316).
121
Œu/letin de la Société de& &tude& Océan
Mais ce recrutement ciblé laissa vite place à un recrutement général
et sans distinction de nationalités compte tenu de l’hémorragie des deux
autres loges ‘L’Océanie française’ et ‘République et Libre Pensée’.
Comme les trois loges précédentes, les problèmes internes et rela-
tionnels entre membres et la compétition entre les deux obédiences,
entraînent dès 1920 la désaffection de la loge et le Vénérable Maître en
chaire, Fernand Cassiau, indique à l’Obédience, dans un courrier du
22/10/1922, qu’il a convoqué tous les membres et qu’il s’est retrouvé avec
le seul frère et secrétaire ‘J.F’. Stimson ! F Cassiau suggère même à la GLDF
de transférer batelier à l’obédience GLNF.
L’obédience parisienne GLDF enregistre deux courriers de la RL
‘Veritas’ les 7/2/1925 puis 17/3/1925. Le premier rédigé en anglais infermait l’obédience qu’un local provisoire avait été trouvé et la reprise de
réguliers, puis la confirmation dans le second courrier rédigé en
français « que l'atelier a trouvé un local et s’est réorganisé en vue de travaux réguliers ».
Ainsi le maire de Papeete Georges Bambridge, sur ordre des représentants de Vichy à Tahiti ferma une loge... inexistante depuis plusieurs
travaux
années !
Un dernier courrier de Frank Homes est adressé à la GLDF le
3/2/1937, dans lequel il confirme « que les survivants n’arrivent pas à
recruter des jeunes ».
Par un ultime courrier du 30/4/193754, l’Obédience répond que la
fermeture de l'atelier est rétroactive par Décret au 21/12/1935 (alors que
les travaux sur place sont inexistants depuis sept ans).
Aucune allusion n’est faite à l’affaire retentissante de la faillite de la
Société Anonyme Kong Ah et Cie des années 1933 à 1937 au cours de
laquelle plusieurs personnalités politiques, fonctionnaires et certains
membres de la franc-maçonnerie furent impliqués ou mis en cause, et la
franc-maçonnerie en général, pointée du doigt. L’image négative de l’opinion pubhque après plusieurs mois de battage médiatique explique peut
être le découragement de ces sept derniers membres.
54
Archives de la GLDF.
122
N°319 • Mai-Août 2010
La RL Orohena du GODF (1925-1935 environ)
Si on admet les explications et analyses du franc-maçon Fernand Cas-
siau, la création de cette nouvelle loge avait deux causes essentielles :
1. La loge ‘L’Océanie française’ de la GLDF n’existe plus et n’a plus
d’activité depuis la fin de la guerre et certains de ses membres, qui
n’ont pas voulu intégrer la seconde loge de la GLDF ‘Veritas’,
anglophone et déiste, sont donc sans structure d’accueil.
2. En 1925, la loge du GODF ‘République et Libre Pensée’ est elle
aussi moribonde et la maçonnerie locale est donc représentée par
la seule loge ‘Veritas’, certes dépendante d’une obédience française
mais travaillant en anglais, sur un rituel chrétien, dont les respon-
sables anglais ou américains hésitent ou refusent à recevoir les
‘athées’ du GODF, atelier qui semble vouloir, en outre, revendiquer
et s’approprier la propriété du terrain et de la loge en état de déla-
brement !
Cela faisait sans doute beaucoup pour les quelques vieux francsmaçons français du GODF et de la GLDF, non adhérents à la RL ‘Veritas’...
La création de la RL ‘Orohena’ correspondrait donc à un regroupement anti-Veritas
(anti-Anglais ?) notamment pour permettre le règlement
définitif du droit de propriété du terrain et de la loge, que les ateliers successifs traînent depuis le XIXe siècle sans l’avoir résolu.
Durant la période 1912-1918 (et donc peu avant ou durant le conflit
annoncé de 1914-1918), seuls quelques anciens maçons -donc gradés
dans la hiérarchie maçonnique- sont restés sur place.
La RL ‘Orohena’ rattachée au GODF est inaugurée le 2/12/1925 et a
pour adresse rue Tepano Jaussen. Alexandre Drollet et Fernand Cassiau
(qui travaillent depuis de longs mois sur l’historique juridique du terrain
et de la loge maçonnique acquise et construite par Von Ewald et la pre-
mière loge de 1843), en sont les co-fondateurs et sont rejoints par le futur
notaire Gabriel Dubouch55 dès son retour de métropole en 1928, puis par
des maçons confirmés tels que Georges Bambridge, Frank Homes et
Valentine Wilson.
55
O'Reilly, Tahitiens, édition 1975, portrait de Gabriel Dubouch, p. 153.
123
Œu/tetin de ta Société des études* Océaniennes=
Furent initiés dans ce nouvel atelier, Pierre Temoko dit Pédro
Miller56
(qui est aussi assidu aux réunions de la ‘loge’ théosophique d’une certaine
Dame Lovatelli57 avec le maire et franc-maçon Fernand Cassiau), un certain André Emmanuel Wolff, israélite d’opinion socialiste selon un rapport
d’enquête signé par les initiales GB, Puis y furent affiliés, le fonctionnaire
Braouët et le marseillais Léon Sasportas58, médecin affecté aux Marquises
qualité d’Administrateur.
Spécialiste du paludisme, Léon Sasportas continua l’œuvre de santé
publique entreprise par les médecins et francs-maçons Guillasse et Chassaniol, en créant des léproseries, des structures pour la maternité et pour
en 1918 en
lutter contre la mortalité infantile et les maladies vénériennes.
Armand Hervé59 qui était membre de la RL ‘Amitié’ en région parisienne intègre cet ateüer par affiliation dont il assuma le réveil
(elle était
donc déjà en ‘sommeil’ vers 1930), ce qui explique par ailleurs que le
député de la loge ‘Orohena’ à Paris soit Daniel Alich, médecin à Vincennes
et également membre de cette loge ‘Amitié’ du GODF.
Dès son arrivée à Tahiti, Armand Hervé est un proche d’Anatole Drollet, et ils œuvrent ensemble pour le ‘Comité Tahitien de la Croix rouge’60
puis assume la présidence de la RL ‘Orohena’ peu après.
Cet atelier cessa définitivement ses travaux vraisemblablement vers
1935 (peu avant ou pendant l’affaire Kong Ah) puisque dans les archives
du GODF on peut lire à propos du franc-maçon Robert Charon61 « qu’il
essaya en arrivant à Tahiti en 1939, de réveiller la loge Orohena ».
56
O'Reilly & Teissier, Tahitiens, portrait de Pédro Miller p. 391.
O'Reilly, Tahitiens, voir notes sur cette loge non maçonnique en p. 349 de son édition 1975.
98
O'Reilly &Teissier, Tahitiens, Edition 1975, portrait du Dr Léon Sasportas, p. 513.
Le Mémorial Polynésien, tome 5, années 1914-1939, portrait de L.Sasportas en p. 232.
Francis Cheung, Tahiti et ses ties, déjà cité, à propos du Dr Sasportas pp. 198,222,347,352 et 353.
59
O'Reilly, Tahitiens. Dans son portrait, le Père O'Reilly note sa qualité de vénérable de la loge de Papeete
et son implication comme liquidateur de la faillite Kong Ah.
57
60
JO des EFO, année 1929, p. 415.
61
O'Reilly, Tahitiens, Portrait de Robert Charron, Edition 1975, page 106.
124
N°319 • Mai-Août 2010
Opposition entre les loges francophones
et la loge anglophone :
Ce sentiment de méfiance est partagé par la communauté française
minoritaire et diffusé, voire entretenu par la politique quasi officielle des
autorités coloniales. De la même manière et dans le monde clos de la
franc-maçonnerie locale se posa, d’une façon déguisée, le problème des
étrangers dans une loge française, anglophone et déiste qui refuse en outre
de fréquenter ou de recevoir la visite des francs-maçons français du GODF,
supposés tous athées.
Chacun sait que la revendication de terres était, et est toujours en
Polynésie française, une activité débordante dans tous les milieux sociaux,
et que la formule juridique pourtant très technique de « usucapion » ou
prescription acquisitive »62 est connue et utilisée en français jusque dans
les archipels les plus éloignés.
Le groupe social franc-maçon n’échappa pas à ce destin local sous
couvert d’une lutte voilée qui opposa, dans les EFO et dès la fin du XIXe
siècle, les membres des deux obédiences, le GODF et la GLDF, qui revendiquèrent, tour à tour, cette propriété ou son usage.
La contestation puis revendication portaient sur les droits de propriété d’un terrain et de la construction édifiée vers 1851 (servant de tempie maçonnique) sur la terre Ateivi, rue Tepano Jaussen dans la quartier
‘de la mission’. Ce problème engendra un long contentieux relationnel
puis judiciaire entre les familles maçonniques.
L’‘affaire’ relative à la propriété du terrain et de la loge commence
par une acquisition en 1854 et se termine par un arrêt de la cour de Cas«
sation en 1961 ! Un siècle de contestation et de revendication.
En 1854, un des Vénérables de la première loge maçonnique du
GODF, Harold Von Ewald, acquiert une propriété de la Dame Tinarura a
Tenua pour mille francs or, mais en précisant dans l’acte notarié enregis-
tré, qu’il agissait pour le compte de la ‘Société Maçonnique d’Océanie’
(société de fait et propriété collective sans grande valeur juridique à cette
62
La prescription acquisitive (ou usucapion) se traduit en tahitien par 'aitau.
125
W Œuücli/t da lu Société- des études &céanienn es
époque où le Code civil français n’était pas encore applicable). Sur cette
propriété de 5 000 m2 proche de la Mission protestante et initialement
appelée « terre Ateivi » puis « jardin de Gassenti », la loge ‘Océanie, loge
française de Otaïti’ rebaptisée ‘Océanie française’ vers 1850, y construit le
premier temple en bois et pandanus.
Pour les Tahitiens, cette terre devient Te terrain de la loge’.
En 1918, les membres locaux du GODF créent une association appelée ‘société de l’Océanie française’ pour pouvoir affirmer les droits du
GODF sur cette propriété, mais la loi de 1901 sur les associations ne sera
apphcable dans les EFO qu’en 1924.
Le 9/8/1926 est en effet officiellement constituée par devant le
notaire Me Thuret, la ‘Société Immobilière de Papeete’ représentée par
le président du conseil d’administration, Georges Bambridge, dont les
parts représentent des droits immobiliers ‘sur le terrain de la loge’
mais dont l’origine de propriété des trois fondateurs n’est pas vraiment
précisée...
L’année suivante, F. Stimson pourtant co-souscripteur l’année précédente et membre actif de la RL ‘Veritas’ dont les membres revendi-
quaient l’usage du temple et la propriété du terrain au nom de la GLDF,
prend une hypothèque pour, officiellement, préserver ses droits après
avoir consenti un prêt personnel de 430 dollars investis pour la restauration dudit temple.
En 1948, sous la présidence maçonnique du docteur Léon Sasportas, et en contre partie de la démolition du vieux temple délabré par l’association sportive Fei Pi, une partie de la parcelle est louée à cette
association protestante par devant le notaire Me G. Dubouch, noté
comme « ayant reçu personnellement mandat du président de la société
bailleresse ».
Après la disparition de toute structure maçonnique vers 1935, la
société immobilière n’étant plus représentée, le bien immobilier est
appréhendé par le Service des Domaines et c’est Robert Charron,
préoccupé de vouloir à nouveau réveiller la loge ‘Orohena’ vers 1948,
qui étudia les moyens de récupérer le bien et obtint l’accord du GODF
pour ce faire.
126
N°319 • Mai-Août 2010
Cet imbroglio juridique noué depuis 1854 engendra six décisions de
justice, trois expertises et enquêtes, du simple référé en expulsion jusqu’à
une décision finale rendue par la Cour de Cassation63.
La décision du Tribunal d’appel de Papeete du 2/6/196064 est la plus
intéressante en ce qu’elle retrace un historique vu par les descendants des
parties, les avocats et Juges, sans traduire évidemment les véritables
accords et tensions internes à la franc-maçonnerie locale telles que
décrites dans les lettres de Frank. Homes ou Fernand Cassiau qui dépas-
l’aspect juridique ou judiciaire de la décision rendue.
Par cet arrêt, la Cour d’appel infirme le jugement du 4/9/1959 qui
avait reconnu un droit exclusif de propriété aux descendants Langomazino
et annulé le bail consenti à l’association sportive Fei Pi, la Cour y substituant, au bénéfice d’Alexandre Drollet, ès qualité de représentant de la
sent
société immobilière de Papeete’ une prescription acquisitive et trentenaire
pour les 4/5ème de la propriété.
La Cour relève que l’acte d’acquisition fait par Harold Von Ewald en
1854 précise bien
qu’il agissait bien au nom et pour le compte de la société maçonnique... que l’acte avait été enregistré le lendemain... alors que la
déclaration contestataire par sa fille avait été unilatéralement publiée
plus de trente ans après cet acte... et c’est plus de cent ans après la
conclusion de cette vente que la famille Langomazino agit en justice
pour obtenir l’expulsion des Francs-Maçons. »
«...
Mais la Cour, en pages 9 et 13, fait de nombreuses confusions en
situant ‘la société maçonnique d’Océanie’ dans le giron de la GLDF et sur
les qualités du Sieur Randall, après avoir fait une allusion sur un pacte futur
63
Nous remercions plus particulièrement l'avocat honoraire Me Gérald Coppenrath et le Magistrat honoraire
René Calinaud pour leurs recherches et transmissions de documents relatifs à ces contentieux. Le procès est
engagé en 1957 par les héritiers Langomazino et donne lieu à un jugement de 1958 suivi d'un second jugement de première instance du 4/9/1959, puis une décision du Tribunal Supérieur d'appel de PF le
2/6/1960 puis un arrêt de Cassation en 1961. Parallèlement et pour le partage effectif et dans les relations
avec l'association Fei Pi un référé fut plaidé en décembre 1957 puis un jugement rendu le 14/11/1958 suivi
de deux autres décisions les 28/12/1962 et 7/2/1964 !
64
Annexe No 22 : Arrêt du tribunal d'Appel de Papeete du 2/6/1960.
127
Œu/Ietin de, la- Société des, études, Océaniennes
entre Berthe Von Ewald et le Sieur Brault (ce dernier est Léonce Brault,
franc-maçon, et descendant de Von Ewald par son épouse Jane Bonnefin,
revendiquant officieux en marge de la maçonnerie depuis qu’il est devenu,
comme Hégésippe
Langomazino, avocat-défenseur au barreau de Papeete).
«
..
.et que par contrat du 19/8/1905 enregistré le 28 du même mois,
Langomazino, ès qualité d’administrateur des biens de sa femme Berthe
Von Ewald, a cédé à bail, pour 2 ans, la terre au Sieur Randall ; que la
société maçonnique d’Océanie était une section de la Grande Loge de
France de rite écossais, et tenait ses réunions dans le bâtiment construit
sur la terre ; que
Randall était un dignitaire de cette loge ».
Or, non seulement la société immobiüère de fait est curieusement
assimilée à une loge maçonnique mais ladite ‘société maçonnique d’Océanie’ ne pouvait pas représenter ou être une ‘section’ de la GLDF, obédience
pas encore implantée, Harold Von Ewald étant vénérable et ayant représenté devant le notaire une loge et des membres du GODF. Par ailleurs
Randall, effectivement franc-maçon mais en 1905, était membre de la RL
‘Veritas’ dépendant de la GLDF et donc sans rapport ni avec la première
loge maçonnique de Tahiti fermée en 1869, ni avec l’Obédience GODF !
Evoquant et analysant la SA fondée le 13/8/1926 dite ‘Société Immobilière de Papeete’
au capital de 43000 francs divisé en 86 actions dont 36 furent attribuées aux trois fondateurs Bambridge, Cassiau et Drollet... dont ils
étaient propriétaires pour la tenir de la société maçonnique d’Océanie
française qui l’avait elle même acquise de Tinorua a Tenua, ....... le
Tribunal d’Appel affirme ensuite que cette seconde société créée en
1926, enregistrée le 24/8/1926, n’a été transcrit que le 4/2/1948 ; qu’il
ressort des documents que cette société était composée de francsmaçons dépendant, non pas de la GLDF mais du GODF, confrérie tout à
fait distincte de la première ; que les deux sectes tenaient leurs réunions
alternativement dans le bâtiment, jusqu’au jour où la première cessa,
«
semble-t-il toute activité à une date indéterminée. »
Ces affirmations sont tout aussi erronées puisque l’accord scellé par
les frères Alexandre Drollet65 et George Bambridge ainsi que Fernand
65
O'Reilly, Tahitiens, portraits d'Alexandre Drollet, édition 1975 page 151.
128
N°319 • Mai-Août 2010
Cassiau en 1926, avait pour seul but de réconcilier les loges et de reconstruire un temple pour les deux obédiences.
Sont en réalité souscripteurs en 192666 une majorité de membres de
la GLDF provenant soit de l’ancien atelier ‘L’Océanie française’ soit de
‘Veritas’ mais également ceux du GODF ‘République et Libre Pensée’ et
même des membres récents de ‘Orohena’ créée l’année précédente en
1925, sans compter des frères de loges américaines, résidents à Tahiti et
visiteurs, dont John Farnham et William Harrison Smith qui sont sous-
cripteurs bien que non inscrits dans une loge locale.
Un temple à l’identique fut d’ailleurs immédiatement reconstruit sur
pilotis au même endroit et abrita, pendant quelques années et jusqu’aux
années 1930, les réunions des loges ‘Veritas’ de la GLDF, ‘Orohena’ du
GODF et de l'atelier supérieur ‘Fidès et Justicia’ (GLDF par l’obédience des
hauts grades, le SCDF).
La totale confusion, bien compréhensible, du tribunal d’Appel se
poursuit en page 13 de la décision à propos d’un loyer qui, selon le témoignage du fils de Georges Spitz dont les qualités de « franc-maçon du rite
écossais » sont rappelées, était apporté sous enveloppe par son père à la
Dame Langomazino. (sous entendu les francs-maçons considéraient la
famille Langomazino comme les propriétaires alors que G.Spitz, membre
éminent de la GLDF et du SCDF, réglait vraisemblablement un loyer d’occupation au GODF).
Et la Cour d’ajouter que cela « n’a aucune incidence sur la possession de la « société immobilière de Papeete, émanation du GODF qui se
comportait publiquement en propriétaire unique. » (Ce qui est encore
totalement inexact puisque la majorité des souscripteurs de cette société
immobilière étaient membres de la GLDF).
Finalement et malgré les erreurs commises par la Cour en i960, la
décision correspond à la réalité historique de 1854 puisque l’acquisition de
la terre et la construction du premier temple furent bien l’œuvre des francsmaçons du GODF mais en contradiction avec l’esprit de l’ensemble des sous-
66
Tableaux des souscripteurs de la 'Société Immobilière de Papeete' en 1926 (sur 3 pages).
129
^ Œulletùb de/ lu Société de& études &céanietme&
cripteurs de 1926 appartenant aux deux obédiences, comme nous le verrons dans les témoignages parfois contradictoires du
franc-maçon Fernand
Cassiau, qui fut pourtant simultanément membre de ces deux obédiences.
Dans un long courrier du 15/8/1929, F.Cassiau fait une synthèse à la
GLDF des problèmes immobiliers qui empoisonnent la franc-maçonnerie
locale depuis si longtemps.
Analyse surprenante puisque l’acte de 1922 n’a jamais été signalé
dans la procédure (la création de la seconde société et l’apport des trois
fondateurs sont datés de 1926) et Fernand Cassiau présente cette fois cette
opération dans le seul intérêt du GODF alors qu’il affirmait dans sa lettre
du 16/5/1922 que la décision et souscriptions étaient dans l’intérêt de tous
les francs-maçons locaux et au bénéfice des deux obédiences en cas de
dissolution...
Le problème immobilier et sa revendication, non pas par les obé-
diences parisiennes mais par des membres ou loges se réclamant d’elles,
fut donc au cœur des difficultés internes de la franc-maçonnerie locale,
justifiant la disparition, le réveil ou la naissance de loges !.
Mais encore faut-il lire entre les lignes pour s’apercevoir que les rancœurs liées à la revendication immobilière étaient
peut-être et aussi d’une
autre nature, principalement dirigés à l’encontre de la loge ‘Veritas’. Même
sous la protection de l’obédience française GLDF, celle-ci était
anglophone,
déiste et au début composée majoritairement d’Anglais et Américains. A
ce titre, elle pouvait difficilement,
pour les francs-maçons locaux, d’une
part représenter dignement la franc-maçonnerie française dans les EFO,
et d’autre part, des étrangers ne pouvaient prétendre à un
quelconque
droit foncier ‘sur le terrain de la loge’.
Le problème diplomatico-religieux n’étant toujours pas résolus en
décembre 1922, à la lecture d’un nouveau compte-rendu du vénérable
maître Cassiau à la GLDF67, on peut lire le sentiment probablement partagé par tous les maçons français de la colonie.
«
Pour conclure, le frère Rowland avec véhémence a formellement
déclaré, au nom des 13 autres francs-maçons anglo-saxons de la loge
67
Lettre du vénérable F.Cassiau à la GLDF du 20/12/1922.
130
N°319 ‘Mai-Août2010
Veritas, que ni lui ni ses amis n’assisteraient aux tenues tant qu’un membre de la loge du GO à Tahiti s’y trouveraient présents. C’était, pour le
frère G Bambridge et pour moi, l’alternative entre la démission comme
membre de l’une ou l’autre des deux obédiences auxquelles nous
appartenons, sinon de voir tous les autres frères de la loge Veritas couvrir le temple à notre entrée.
Devant cet ultimatum nous avons pris nos positions et attendons qu’une
pareille insulte nous soit faite pour en saisir le GO car nous ne saurions
accepter, nous deux français, qu’un groupe de maçons, tous étrangers,
et auxquels des privilèges spéciaux ont été accordés,
puissent ainsi
impunément faire la loi dans une colonie, prolongement naturel de la
France » (sic).
L’opposition franc-maçonnerie/Mission catholique
Les relations entre la franc-maçonnerie et l’Eglise catholique furent
historiquement tumultueuses en métropole et violentes dans les EFO. En
effet et aux termes de nombreuses bulles papales68 depuis le XVIIIe siècle,
tout catholique franc-maçon était, de fait, excommunié.
Quelques exempies, étalés dans le temps, illustrent cette opposition entre ces deux institutions dans les EFO.
Le fondateur puis premier vénérable maître de la première loge
maçonnique dénommé Joseph Cassaubon (parfois Cassaudon ou Kazoubon) fut en poste à Taiohae, île de Nuku Hiva aux Marquises du nord, fief
de la Mission catholique à l’époque du Père Chaulet.
Ce dernier décrit une fête organisée par le ‘Résident’ (représentant
place du gouverneur), qui avait l’outrecuidance d’avoir à sa table et
pour invités principaux deux ministres protestants de Hawaï' et surtout un
franc-maçon.
M le Résident non content d’encourager cette fête par sa présence
sur
«
pendant 3 jours consécutifs, fournit un tambour, pour y coopérer le
6#
Bulles papales In Eminentiie Clément XII en avril 1738, Benoît XIV en 1751, Pie VII en 1821 qui confond
FM et Carbonari, Léon XII en 1825, Pie VIII en 1839,Pie IX en 1869 et 1873, et Léon XIII contre les sociétés
secrètes en général. En novembre 1983, la Congrégation pour la doctrine de la foi rappelle, sans excommunication automatique mais aussi sans possibilité de communier, l'incompatibilité entre l'appartenance à
l'Eglise catholique Romaine et la Franc-maçonnerie.
131
bulletin de, la Société, des, études, Océaniennes
plus possible. Kazoubon, ennemi déclaré de la mission en sa qualité de
franc-maçon et le ministre protestant Sandwichois de Ua Pou Taualoha,
eurent l’honneur de partager à ce repas, la table de M Le Résident.
Raioha, autre ministre protestant Sandwichois établi à l’île Ua Huka
assista aussi à cette fête de libertinage. Il est inutile de dire ici que cette
fête fit beaucoup de mal dims le pays69... »
Nous avions relevé les motifs invoqués par les fondateurs, en 1903,
lors de la cérémonie d’installation de la seconde loge maçonnique ‘L’Océanie française’.
Depuis quelques temps déjà nous constations que la Mission catholique propageait des brochures anti-maçonniques entre autres l’Encyclique de SS le Pape Léon XIII sur la maçonnerie, le journal “La Croix”
«
du 2 mars 1903 contenant un article intitulé viande à Franc-Maçon ,
une feuille sur le
capucin Ewald appelé le marteau de la franc maçonnerie, une brochure sur la congrégation de Grand Orient et les congrégâtions à la chambre française en 1901. De plus leurs prédicateurs
toussaient contre notre ordre dans le seul but évident d’empêcher la
réussite de notre œuvre ».
Peu après l’installation de la loge ‘République & Libre Pensée’ du
GODF en 1905, en pleine troisième République, une lettre est adressée
peu après à la RL métropolitaine ‘Travail vrai et Amis Fidèles’ avec une
copie destinée au GODF et à la GLDF70.
Les frères signataires de cet atelier du GODF, Paul (Charles) Bemière,
Taumataura a Tauraa et Léandre Drollet, font un rappel historique du
contexte de l’époque, de même nature mais encore plus violent que les
fondateurs de la GLDF, quelques années auparavant.
Notre colonie du Pacifique est de plus en plus la proie du cléricalisme. Depuis que la France se débarrasse des congréganistes, ceux-ci
pullulent dans notre petite colonie ; ils y ont trois évêques, ils y achètent de vastes propriétés sous le couvert d’une société américaine ; ils
y multiplient les chapelles et les églises, les associations et les fêtes cléricales et par tous les moyens y font une propagande effrénée. Les protestants soutiennent la lutte avec âpreté ; des adventistes et des mormons
«
69
Michel Bailleul, (information transmise par) : texte attribué au Père Chaulet, extrait d'un de ses 'Cahiers'.
711
Lettre de la loge 'République et Libre Pensée' à lo loge 'Travail et Vrais Amis Fidèles' du 2/11/1906.
132
N°319 • Mai-Août 2010
d’Amérique les imitent, prêchent et bâtissent, si bien que la seule
bourgade de Papeete qui compte environ 4.000 habitants ne possède
pas moins de 9 égüses et temples et 4 écoles cléricales d’où coule un
torrent menaçant d’obscurantisme et de fanatisme rebgieux.
Et par leurs écoles, par le nombre de leurs adeptes, par leurs associations occultes, les cléricaux ont acquis sur la population, sur les
conseils locaux, sur l’administration, sur le gouvernement même une
influence néfaste qui se traduit depuis plus de 20 ans par l’étranglement
de l’enseignement laïque, de l’enseignement de la hberté et de la vérité.
Quoique peu nombreux, nous essayons depuis deux ans de lutter contre
ces puissants adversaires ; en face de leurs grands monuments d’obscurantisme et de fanatisme, nous voulons édifier un petit temple maçonnique, un petit foyer de lumière et de fraternité ».
Au delà du vocabulaire qui peut paraître outrancier aujourd’hui, la
Mission catholique, bien que surveillée, devait représenter un pouvoir certain au sein de la colonie jusque dans les rouages de la haute administravenus
tion et du chef de la colonie lui-même.
Nous avions déjà étudié un exemple concret et significatif d’un gouverneur sanctionnant la
franc-maçonnerie locale lorsque Ernest Tabanou,
fondateur de la RL ‘L’Océanie française’ et commissaire de police en poste
à Papeete, donc bien informé, rappelait pour les toutes premières années
d’activité de la loge :
«
Des débuts pénibles, très pénibles même, il a eu à lutter aussitôt
contre les cléricaux cathobques acharnés à contre carrer la fondation
d’une loge maçonnique à Papeete... ils étaient puissamment aidés dans
leur œuvre par le Chef de la colonie M le Gouverneur Petit qui, pour
complaire à sa femme, bigote fanatique, écartait systématiquement de
notre orient nos frères maçons fonctionnaires placés sous ses ordres. »
En 1929, les membres de la loge du GODF ‘Orohena’ eurent également à se plaindre du gouverneur en place mais pour d’autres motifs. L.
Braouët, membre de la loge et chef d’un service auprès du gouverneur est
convoqué le 30/1/1929,71 avec mise en demeure de démissionner de sa
loge sous peine de mutation d’office, le gouverneur Joseph Louis Bouge
71
Lettre et plainte de L. Braouet à sa loge 'Orohena' du 30/1/1929.
133
^ bulletin de Ut Société de& ètude& Océa/ite/i/ie&
ajoutant toutefois « bien que je n’aie rien à vous reprocher à votre service ». Le gouverneur estimait que l’association critiquait ses actes et décisions et que la qualité de chef de service était incompatible avec l’adhésion
à « une société secrète ». Une plainte contre le gouverneur remonta au
siège du GODF qui, par une réponse du 5/11/193172 faisait état d’une
démarche et intervention.
En 1931, un différent à propos de la pêche à la nacre en scaphandre
aux Tuamotu et notamment à Hikueru oppose
à nouveau la loge au gou-
vernement colonial. Pierre Temoko dit Pédro Miller, spécialiste de cette
activité et fréquentant habituellement les Tuamotu, se fait le porte parole
d’un franc-maçon de sa loge face au gouverneur en place (vraisemblablement le même Joseph Bouge). Pédro Miller se plaint à son président
Armand Hervé qu’un frère fonctionnaire en poste aux Tuamotu ait reçu
injonction du gouverneur d’avoir à démissionner de la loge Orohena sous peine « de ne plus pouvoir travailler et être mis à la disposition
une
du ministre. »
En l’absence de Pédro Miller en mission sur leMoana mais à sa
demande, l'atelier se réunit en urgence, et après un vote des maîtres, la
loge renonce à rencontrer le gouverneur pour exiger des explications, se
met momentanément ‘en suspension des travaux’ pour « épargner d’autrès frères fonctionnaires » et fait envoyer de Makura le 2/2/1929, un
câble codé au GODF à Paris pour expliquer la situation et dont la traduction en clair est : « gouverneur- oblige fonctionnaire démissionner- Orohena -travaux suspendus -intervenez -attendre lettre postée par prochain
courrier ».
L’opposition farouche de l'Eglise catholique en général et de sa représentation à Tahiti à l’égard de la franc-maçonnerie, se manifeste à nouveau
1940, lors du ralliement de la colonie au général de Gaulle. Par une analyse classique et réitérée, du complot judéo-maçonnique agrémentée de
rancœurs historiques contre le protestantisme anglais, Monseigneur Maze,
évêque de Tahiti, sous couvert d’un très fantasmagorique risque de protecen
torat
72
anglais, tente de justifier le choix pétainiste de son Eglise.
Réponse du GODF du 5/11/1931.
134
N°319 • Mai - Août 2010
«
Ce mouvement73 (la préparation du ralliement) fomenté et envenimé
par la Franc-Maçonnerie et la Juiverie internationale... tend à provoquer à Tahiti un mouvement séparatiste en faveur de l’Angleterre... Le
but de la Franc-Maçonnerie est clair pour nous : le gouvernement
Pétain leur donne la chair de poule... Faire proclamer le protectorat
anglais à Tahiti, la Loge en serait aux Anges, sûre d’échapper à la dissolution décrétée et à la confiscation.. .Mettons-nous en garde contre
ce piège de la Franc-Maçonnerie... » (sic).
Les luttes pour l’enseignement religieux ou laïque
Lors d’une cérémonie maçonnique des années 197074, un des rares
francs-maçons d’origine tahitienne dédiait à ses arrières grands-parents
le tableau historique suivant :
«
Passant brutalement du paganisme au christianisme sectaire de la
LMS, les Polynésiens sont restés superstitieux et ont été entretenus dans
un
mysticisme docile. Tout a été mis en œuvre par les directeurs de
consciences pour hier dans l’œuf les initiatives spirituelles autres que
la leur. Ils sont devenus professeurs, traducteurs, imprimeurs, administrateurs... etc, régnant en maître sur les pensées. Un dictionnaire
français-tahitien édité et corrigé par l’évêque Tepano Jaussen et réédité
avec la mention « revu et corrigé » en 1969 par le clergé actuel définit
ainsi le mot franc-maçonnerie par ‘ haapaoraa tupapau’ qui veut dire
religion diabolique, sans que cela n’ait suscité aucune protestation d’aucune sorte !
C’est dire l’emprise religieuse qui existe en Polynésie. Dans ce
contexte, nous ne pouvions qu’agir comme nos arrières grands
parents, dans l’ombre la plus complète, sous peine d’être montrés du
doigt et de subir toutes sortes de blocus dans la vie quotidienne. Les
protestants, eux, sont plus proches de nous et ne se soucient pas de
notre évolution... La loi du silence s’impose donc encore le temps
d’asseoir nos fondations. »
73
Archives de l'évêché à Papeete, B 26/11. 'Lettres pastorales' du 1/9/1940. Jean Marc Régnault et Ismet
Kurtovitch : « Les ralliements du Pacifique en 1940 », Revue d'Histoire moderne et contemporaine, octobre-
décembre 2002, (p. 77). Document étudié en cours d'ethno-histoire de J.M. Régnault. (UPF année 2002).
74
Archive anonyme.
135
Les premières écoles primaires furent évidemment protestantes
(1810 à 1831) mais sélectives et l’œuvre des premiers missionnaires protestants « professeurs, traducteurs, imprimeurs »
dans le seul but d’évangéliser la population.
Bien que la Mission catholique soit arrivée bien après celle des protestants, les frères de Ploërmel et sœurs de Cluny, spécialisés, organisés et
compétents, profitèrent du départ précipité des pasteurs britanniques et
monopolisèrent l’enseignement aux Gambier et aux Marquises, pour partie aux Tuamotu et même à Tahiti où en 1865, dans plus de la moitié des
districts, les écoles étaient aux mains des cathohques au point que le Pasteur protestant Atger réclama au gouvernement des instituteurs... laies.
De fait, les Missions étaient souvent dans les archipels, faute de fonctionnaire français permanent, les représentants officieux de la France et
organisaient à leur guise, à la fois l’alphabétisation en langue locale des
indigènes nécessaire à l’éducation religieuse, et l’enseignement en langue
française.
L’école publique à Tahiti date de I860 mais la laïcisation officielle des
écoles en 1882 favorisa l'Eglise protestante, désormais française par ses
cadres venus de métropole. Les Frères cathohques furent provisoirement
exclus des écoles pubhques et les biens de l’Eglise cathohque momentanément déclarés vacants. Les écoles hbres furent néanmoins autorisées et
faute de moyens, le gouvernement leur confia à nouveau l’enseignement
pubhc aux Marquises et Tuamotu !
Toutes les loges semblent s’être préoccupées de cette emprise des
Missions sur l’enseignement pubhc et privé et donc l'impossibilité pour le
peuple, selon elles, de conquérir une liberté de conscience.
Nous avons vu que dans une lettre datée de 1902, la seconde loge
‘L’Océanie française N° 350’ s’adresse à François Cardeha (suspendu de
ses fonctions de maire de Papeete par le
gouverneur), en faisant référence
aux diverses pubhcations
parues dans son journal Le Messager de Tahiti
(racheté ensuite par Léonce Brault) en ces termes : « Les frères n’oubheront jamais que vous avez été à Tahiti, en collaboration avec Mrs Raoulx
et Martiny, les précurseurs de l’enseignement réellement
laïque dans notre
colonie ».
136
N°319 • Mai-Août 2010
La première loge ‘Océanie, loge française de Otaïti’ avait versé au
GODF en janvier 1868 une somme de 500 francs «
pour l’œuvre projetée
de la propagation de l’enseignement ».
Plus tardivement et le 2/12/1925, la loge ‘Orohena’ du GODF travaille
sur le
sujet national suivant75 « Les moyens pour la défense de l’esprit
laïque contre l’esprit dogmatique et dominateur d’inspiration politique,
socialiste ou confessionnel » et adapte le sujet avec une variante locale, en
rajoutant au sujet imposé « et ceux de l’école ».
Après avoir étudié le personnel enseignant métropolitain et autochtone, souvent médiocre, et les difficultés du métier notamment dans les
archipels, Francis Cheung76 cite le cas et le travail de l’instituteur Louis
Chevolot détaché à Tahiti pendant de nombreuses années.
A côté des instituteurs locaux, au moins 2
couples du cadre métropolitain sont chargés des cours à l’Ecole Centrale dans les niveaux qui
conduisent aux brevets local et métropolitain. Ils sont détachés dans les
EFO pour 5 ans renouvelables. Avant de s’embarquer pour le
Pacifique,
ils reçoivent une documentation contenant des observations sur la mentalité polynésienne. Le plus persévérant et le plus endurant de ces instituteurs est Louis Chevolot, natif de Côte d’Or et détaché à Tahiti de 1901
«
à 1925 ».
La carrière maçonnique de Louis Albert Chevolot fut presque aussi
longue et persévérante que sa présence dans les EFO. Il fut reçu francmaçon dans la seconde loge tahitienne ‘L’Océanie française’, noté comme
‘instituteur public’ et déjà maître maçon sur le tableau de
loge de 1907, à
la même époque que les frères et instituteurs Pia (Gaston Pia instituteur à
Moorea puis à Taha’a, Achille Pia en poste à Tahiti et Edmond Pia instituteur public à Huahine).
Puis on retrouve l’adhésion de Louis Chevolot dans la
loge ‘République et Libre Pensée’ du GODF et enfin dans la loge ‘Veritas’ de la GLDF.
Nous avons pu nous procurer, dans les archives du GODF, une
planche (=un travail écrit puis lu en loge) sur le thème de l’enseignement
75
Archives du GODF, Rue Cadet à Paris, chemise Orohena, No 2346
76
Francis Cheung, Tahiti et ses iles, L'Harmattan, (pages 378 et 379)
137
ŒidJclin de la Jociété des études> Océaniennes*
à Tahiti, travail anonyme mais à entête de la RI ‘République et Libre Pensée’. Après recherche et vérification, ce témoignage peut être attribué avec
certitude à Louis Chevolot puisqu’il est indiqué par ailleurs dans un document séparé du 2/8/192277 : « une lettre du 15/5/1922 adressée au GO
par le frère Chevalot, en congé en Côte d’Or, qui se préoccupe de l’ensei-
gnement à Tahiti. »
Nous reproduisons ce témoignage adressé à l’Obédience GODF et
planche vraisemblablement lu dans sa loge tahitienne ‘République et Libre
Pensée’78.
«
L. République et libre pensée, O de Papeete
Nous avons la faveur d’appeler votre fraternelle attention sur la question de l’enseignement à Tahiti.
En 1920 et 21 le Ministère des Colonies incita vivement le Gouvernement à donner une énergique
impulsion à l’enseignement public et,
pour cela, à avoir recours à du personnel métropolitain. Il n’y avait, en
effet, à ce moment que quatre instituteurs détachés dans la colonie.
A la demande du gouverneur Robert, trois -?- d’instituteurs furent diri-
gés sur Tahiti. En décembre 1921, arrivait une mission d’inspection
confiée à Revel, Inspecteur Général. Son programme fut le suivant : faire
disparaître les instituteurs métropolitains et demander aux congrégations religieuses de créer, pour les remplacer, des ? scolaires qui
seraient largement subventionnés. La mission protestante seule n’accepta pas les propositions qui lui furent soumises ; bien au contraire,
elle vient de s’adresser à Paris pour faire échouer la tentative Revel.
Pour cacher son jeu, ce dernier invoqua la question budgétaire « trop
de fonctionnaires à Taliiti » dit-il. Mais alors pourquoi n’a t-il pas fait
de coupes sombres dans tous les services ? Seule l’instruction publique
est frappée et, vous le voyez, pour faire place aux Frères de Ploërmel et
aux Soeurs de St Joseph de Cluny qui ont déjà commencé leur installation dans l’île de Raiatea. Les écoles des Marquises sont vides de maîtrès et vont leur être livrées sous peu. Dans les archipels une trentaine
77
Archive du GODF, rue Cadet à Paris, carton 1603, dossier « R&LP »
78
Comme pour tout document historique, il convient en premier lieu de s'interroger sur lo personnalité de
son
rédacteur, dont l'objectivité peut être mise en couse, puis du contexte.
138
N°319 • Mai-Août 2010
d’écoles sont aussi fermées. Il y a avait donc de quoi utiliser les services
du personnel qu’on vient de congédier.
Nous ajoutons que la situation des instituteurs persécutés, envoyés en
Calédonie et en Indo-Chine, n’est pas seulement le résultat de leur qualité de laïques. L’un d’eux, le Chef du Service, est Orateur de notre Ate-
lier, les autres sont membres de la Ligue des Droits de l'Homme, donc,
tous suspects à M Revel, réactionnaire de la plus belle eau. Nous estimons que la réahsation du projet de cet Inspecteur raviverait les luttes
reügieuse dans le Pays, fortifierait les Congrégations dont la toute puissance sur l’Administration, les administrés seraient assurés sans
recours.
Nous vous prions donc d'intervenir au Ministère des Colonies pour faire
échouer le programme Revel que soutient le Gouverneur Intérimaire
Thaly et de demander que les instituteurs expulsés puissent revenir chez
nous, si bon leur semble. Ce serait une compensation morale à l'affront
qui leur a été fait. Nous avons besoin de votre aide toute puissante et
nous espérons que vous ne nous la refuserez pas. Les Congrégations ont
trouvé à leur service, ici, une feuille bi-mensuelle, l’Echo de Tahiti’, le
Journal de l’Evêché’, le Semeur’ et enfin l’appui du Député de la Haute
Loire, P. Néron qui écrit dans les annales coloniales.
Agréez, etc... » (sic).
Nous avons noté qu’à chaque époque et en tout domaine, les loges
de Tahiti ou certains de ses membres ont eu des relais en métropole pour
intervenir rapidement auprès d’une obédience, et tenter de régler (souvent aux plus hauts niveaux du gouvernement
central), les éventuelles dif-
ficultés sans avoir à passer par le gouverneur en place de la colonie.
Les années 1940 : la fin d’une première époque
de la franc-maçonnerie à Tahiti
Trois loges sont encore existantes dans les années 1930 qui précèdent cette période troublée, mais sont déjà moribondes.
•
La RL ‘Répubhque et Libre Pensée’ (créée par le GODF en 1905) a
été mise en sommeil une première fois durant la période dn conflit
•
1914-1918 puis vers 1920 avec un réveil en 1921 pour s’éteindre
en 1925, date de création de la RL ‘Orohena’.
La RL ‘Veritas’ (GLDF) créée en 1907 a fonctionné réguUèrement
139
bulletin de la Société/ de#/ Stade# Océanienne#
jusqu’en 1928, y compris pendant la période de la première guerre
mondiale (les membres anglo-saxons étant probablement suffisauraient âgés pour ne pas devoir partir aux
combats). La dernière
initiation date de 1928 mais l’atelier fut radié officiellement par
l’obédience en décembre 1935.
•
Enfin la dernière loge créée en 1925 par le GODF, ‘Orohena’, cessa
ses travaux
également dans les années 1935.
Il n’existe donc plus officiellement aucune loge maçonnique en activité à cette dernière date.
Deux mois après l’armistice signé en juin 1940, diverses mesures
sont prises par le gouvernement du maréchal Pétain qui publie en métro-
pole des listes de fonctionnaires francs-maçons dans les journaux officiels,
lesquels sont immédiatement ‘démissionnés d’office’. Les lois des 13 et
19/8/1940 prononcent la dissolution des sociétés secrètes et la confiscation de leurs biens, suivies peu après d’arrestations et déportations de
francs-maçons en même temps que les Tziganes ou les communistes.
A Papeete, le Procureur dépose rapidement une requête au président
du tribunal de première instance le 26/8/194079 pour faire appliquer les
lois vichystes. Par Ordonnance du lendemain 27/8/194080, le président
par intérim A.Le Roux, juge que les biens mobiliers et immobiliers appartenant aux associations dites ‘Grande Loge de France’ et ‘Grand Orient de
France’ sont mis sous séquestre et il nomme un administrateur.
Parallèlement le Parquet demande au maire de Papeete, Georges
Bambridge, de faire fermer la loge de Papeete, ledit maire étant supposé,
par la rumeur publique, en être aussi le président. Georges Bambridge
s’exécute (à quel titre ?) et ferme donc une loge inexistante !
Si les choix politiques et confessionnels de tout franc-maçon demeurent personnels et traditionnellement ne regardent pas l’obédience ou la
loge, on constate la présence de nombreux francs-maçons (ou futurs
francs-maçons) lors du ralliement de la colonie à la France Libre et au
Comité du même nom.
7’
Requête du procureur de lo 'République' (?) au tribunal de première instance du 26/8/1940.
80
Ordonnance du tribunal rendue le 27/8/1940.
140
N°319 • Mai-Août 2010
Il convient toutefois de faire une distinction et constater que les précurseurs de ce ralliement de la colonie à la France libre sont au nombre
réduit de trois: Marcel Cénac, Emile de Curton81 et Jacques Gilbert qui se
réunissent en secret dans le quartier de Mamao dès juillet 1940.
Les informations sont rares à Tahiti, seules les radios japonaises et
américaines sont susceptibles d’apporter quelques éclaircissements sur la
situation internationale, la rupture des relations entre la France du maré-
chai Pétain et l’Angleterre en ce même mois de juillet 1940 et sur la personnalité et programme d’un général inconnu au nom bien gaulois de
Charles de Gaulle.
Le jour même de la dissolution des loges par le tribunal, le
27/8/1940, est constitué le ‘Comité France Libre’ avec dans le premier cercle, les trois fondateurs Senac, de Curton et Gilbert et des sympathisants
rejoints ensuite dans ce comité transformé plus tardivement en Ligue par
diverses personnalités dont de nombreux francs-maçons.
Les francs-maçons ralliés, mais dans un second temps, sont nombreux (Robert Charron dès septembre 1940, G. Bambridge et G. Lagarde
considérés habituellement comme deux des promoteurs du ralliement et
immédiatement membres du gouvernement provisoire, George dit Loulou
Spitz dont le fils Charles s’engage en 1941 dans le Bataillon du Pacifique,
A. Poroï premier vice président de la Ligue (mais pas encore initié à cette
date).
Ces engagements assez nombreux ne sont toutefois pas significatifs et
la conséquence de leurs appartenances maçonniques (bien que tout francmaçon sincère avait intérêt, compte tenu des interdictions votées par le
régime de l’Etat Français, à choisir l’autre camp).
Notons que le premier acte du gouvernement provisoire présidé par
le nouveau gouverneur Emile de Curton sera d’annuler dans les EFO, l’application des lois d’août 1940 sur la dissolution et les interdictions visant
les sociétés secrètes et incluant la franc-maçonnerie, ce qui peut laisser
penser que les francs-maçons sont suffisamment nombreux dans le Comité
81
Emile de Curton, Tahiti 40 récit du ralliement à la France libre des EFO, Publications de la Société des Océa-
nistes, No 31, Paris 1973,176 pages.
141
^ Œulletin de la Société des études* Océaniennes
pour obtenir une décision aussi rapide, ou que les trois fondateurs sont
philosophiquement proches de la franc-maçonnerie (républicains
convaincus sans aucun doute, et peut être ‘libres penseurs’).
Les loges maçonniques n’ont plus aucune activité
officielle depuis les
années 1935.
Après cette période troublée des années 1940, Robert Charon82 tentera, en vain, de pérenniser une loge provisoire du GODF vers 1945, mais
sans succès.
Suivra à nouveau un ‘vide’ maçonnique d’un quart de siècle, jusqu’à
une nièrae renaissance de la
franc-maçonnerie locale, à nouveau à l’initiative
d’une poignée de francs-maçons métropolitains du GODF qui consacrent
triangle en 1963 transformé en loge régulière dès 1964, la RespectableLoge “Iaorana”.
Cette loge et obédience vont monopoliser la vie maçonnique du ‘Territoire’ et de la Polynésie française pendant près d’un quart de siècle.
un
Conclusions
Le sujet de ce mémoire avait pour premier but
de décrire l’implan-
tation de la franc-maçonnerie française sur une période suffisamment
longue mais limitée à un siècle et tenter de découvrir, par des portraits et
chroniques, qui étaient ses adhérents et ce qu’ils ont pu apporter personnellement ou collectivement à la colonie.
Force est de constater que cette implantation fut longue, douloureuse,
fragile et dépendante de quelques persomiages aux convictions très affirmées et ayant presque tous été initiés ou formés hors du territoire tahitien.
La franc-maçonnerie ne s’est pas véritablement et durablement
implantée au cours du siècle étudié.
L’implantation de la franc-maçonnerie (transplantation ?) lut totalement
ignorée et étrangère à la population autochtone tahitienne, déjà écartée de
la vie sociale, politique et culturelle de la colonie. La franc-maçonnerie
82
Archives du GODF : Courrier de Robert Choron au Général Péraldi du 25/1 /1946 sur cette période trouble
et la création d'une loge provisoire
142
appelée la 'RL Tahiti'.
N°319* Mai-Août 2010
représentait une démarche bien trop occidentale et éloignée de leur culrappelé sans
cesse par la hiérarchie catholique et
par les pasteurs protestants (qu’ils
soient anglais puis français et tahitiens), références et directeurs de
conscience des populations, dans leur quotidien.
La franc-maçonnerie a logiquement ‘participé’ à la colonisation française du territoire, non pas par une quelconque exploitation du sol ou des
populations (comme cela a pu être le cas en Nouvelle-Calédonie ou dans
d’autres colonies) mais en soutenant sans réserve la présence de la Mère
Patrie sur le territoire et donc un ‘idéal humaniste’, et paradoxalement
tout en ayant su contester sa représentation en la personne du gouverneur
et d’une administration coloniale toujours décriée.
En d’autres termes la franc-maçonnerie a été, tout aussi
logiquement,
le fidèle miroir de la vie coloniale et des décideurs de la colonie (qui
furent souvent des francs-maçons), y compris lorsque il s’est agi de défendre certains intérêts particuliers au détriment d’une communauté.
Le sentiment anglophobe et le particularisme hé à l’insularité se sont
en effet retrouvés même dans le monde
hermétique, et supposé tolérant
de la franc-maçonnerie locale. De même les campagnes anti-Chinoises
orchestrées notamment par le peintre Paul Gauguin mais relayées par des
francs-maçons tels que Victor Raoulx et d’autres, en ignorant le contexte
de l’époque, feraient frémir tout démocrate, humaniste ou franc-maçon
ture et us de vivre encore traditionnels, et surtout un interdit
de la fin du XXe siècle.
Perspectives
L’étude de la franc-maçonnerie locale sur une plus longue période,
étalée du XIXe au XXIe siècles, permettrait de s’interroger d’une manière
plus approfondie sur des aspects et sujets qui débordent le présent
mémoire, qui se veut certes historique, mais essentiellement descriptif et
chronologique.
Quand la franc-maçonnerie locale s’est t-elle, elle-même ‘décolonisée’ ?
L’étude onomastique des loges (donc leurs noms ou signes distinc-
tifs) entre 1843 et 2003 serait sans aucun doute significative de la volonté
143
bulletin/ de la Société des études Océaniennes
des francs-maçons français, soit de se distinguer, soit de se fondre avec
les autochtones, phénomène alternatif de l’attraction-révulsion83 entre les
deux communautés (noms français à certaines périodes, noms tahitiens à
d’autres et de plus en plus souvent mixtes).
Comment, en sa qualité de gardienne des valeurs républicaines, de
‘liberté’, ‘d’égalité’ et de ‘fraternité’, mais aussi de démocratie et de lai'cité, (sans doute aux antipodes de la pensée traditionnelle des Océaniens
qui perdure encore hors du grand Papeete), la franc-maçonnerie peutelle s’implanter durablement en Polynésie française ?
Quels sens donner à ce triptyque à la fois républicain et maçonnique
de ‘Liberté, Egalité et Fraternité’, sachant que les Eghses, la franc-maçonnerie et les Polynésiens ont entre eux, une définition sans doute fort éloignée de ces mêmes concepts.
Il faudrait lors de ses interrogations prendre en considération le fait
que le métissage à Tahiti fut ethnique mais pas ou très peu culturel et que
la vie associative, sociale, politique et spirituelle en Polynésie étaient et
sont encore dominées par des caractéristiques très particuüères :
L’omniprésence des Eghses protestante et catholique,
la ‘parentèle’: hens familiaux unissant nombre de familles Polynésiennes entre elles. Si le premier et le plus efficace des réseaux est, dans
toute société organisée, la famille, cette évidence est accentuée dans toute
l’Océanie par une conception traditionnelle de la ‘famille élargie’.
par une de ces conséquences qui est le ‘clientélisme’, hérité de l’ancien régime politico-religieux des rin'784, avant même l’arrivée des Européens et qui perdure dans les mœurs pohtiques et sociales.
83
Bruno Saura, Des Tahitiens, des Français, leurs représentations réciproques aujourd'hui, Ed. Ch. Gleizal,
112p.
Philippe Draperi, 0 Tditi ou la nef des fous, Edition Haere Po, 44 p.
4r/7 est habituellement et à tort traduit par 'roi'. Qualificatif donné par les premiers missionnaires protestants anglais à .l'image des institutions de leur pays. L'or/7 était un chef guerrier d'un clan dont le nom
84
était lié à une terre et un descendant d'un dieu. Il devait assurer la redistribution des biens et récoltes pour
pouvoir et son prestige ('mana').A défaut d'assumer 'ce don et contre don', il pouvait perdre
qualités aux yeux de ses sujets, être déchu par sa tribu et remplacé.
conserver son
toutes ses
144
N°319 • Mai-Août 2010
Or ces deux dernières caractéristiques correspondent aux griefs habi-
tueUement fait à une certaine franc-maçonnerie en dérive, c’est-à-dire une
fraternité jugée comme un ‘réseau’ pouvant heurter des valeurs républicaines ou porter préjudice à d’autres citoyens, ce que le Père Patrick
O’Reilly appelait le « mic-mac maçonnique » ou par un regard plus
moderne et médiatique sur les affaires’.
Comment la franc-maçonnerie est-elle perçue par ses membres tahitiens et par le grand pubbc ?
Passant du général au particuber, un Tahitien avait-il et a-t-il un ‘inté-
rêt’ ou une ‘utilité’85 à intégrer une loge maçonnique ?
Qu’est-ce, aujourd’hui, qu’un Polynésien et faut-il l’opposer au
terme générique récent de Mao’hi ? (donc à connotation identitaire
supposant l’exclusion, contraire aux valeurs et philosophie maçonniques).
Le Polynésien du XXIe siècle peut-il encore préserver son esprit cornmunautaire, sa capacité viscérale à privilégier la dimension humaine et la
relation sociale ou est-il inexorablement attiré vers l'individualisme occidental au point d’épouser un mode de vie diamétralement opposé aux
valeurs encore traditionnelles et encore présentes en Polynésie dans les
années i960 ?
Un franc-maçon Polynésien peut-il, sans réserves, être croyant et pra-
tiquer une religion révélée, donc limitée par un dogme, tout en épousant
le principe maçonnique universel et appliqué par toutes les obédiences
selon lequel « le franc-maçon ne se fixe aucune limite dans la recherche
de la Vérité ? » Cette simple question nécessiterait de comparer l’exotérisme des religions chrétiennes pratiquées en Polynésie française et l’ésotérisme (y compris chrétien) pratiqué dans les rites de nombreuses
obédiences maçonniques, et de poser le choix fondamental de l’impétrant,
entre la recherche d’une ‘liberté intérieure et de conscience’ et le ‘salut
de son âme’.
85
Deux caractéristiques que les sociologues et anthropologues attribuent volontiers aux Tahitiens aux temps
anciens mais aussi d'aujourd'hui dans de nombreux domaines.
Bruno Saura, article 'La raison du refus des Polynésiens à l'égard de certains projets', magazine Tahiti Pad-
figue, novembre 1994, page 28
145
W bulletin clc la Société des études Océaniennes
Les ‘Tahitiens’ étant aujourd’hui largement représentés dans toutes
les loges maçonniques de Polynésie française et vraisemblablement majoritaires dans peu d’années, va-t-on constater une « ma’ohisation » de Tins-
titution maçonnique locale comme les Polynésiens savent le faire, en
s’étant ré-appropriés et en ayant largement “tahitianisé” la pratique reh-
gieuse puis politique86, pourtant d’origine européenne.
La franc-maçonnerie locale, veut-elle être, et sera-t-elle le vivier des
décideurs de demain, une sorte de « garde fou » dans une société un peu
folle de sur-consommation effrénée, européanisée trop rapidement, voire
américanisée à outrance, laissant sur le bord du chemin une large partie
de la population précisément « de souche », ce qui peut être analysé
comme une forme moderne de colonialisme87 et,
dans l’affirmative, sur
quelles valeurs ?
Que pensent les francs-maçons, toutes ethnies et obédiences confondues, de l’hypothèse d’une souveraineté ou d’une indépendance du Pays,
devenant un ‘Tahiti Nui’, programmée pour certains, ou historiquement
inévitable dans le temps pour d’autres ?
Gérard Tulasne
16
Jean-Marc Régnault, lire les articles critiques ‘Des particularismes et ambiguités de la vie politique locale'et
‘Campagne électorale et profondeur des débats à Tahiti', Magazine Tahiti Pacifique, No 132 d'avril et mai
2002.
87
Louise Peltzer, articles "Trente ans de développement en Polynésie: analyse " et "Valeurs polynésiennes
en
danger" dans Tahiti Pacifique Magazine de mars 1991 et avril 1993.
146
L’archipel des îles Gambier :
statut de 1834 à 1882
Jacques Sauvage, ancien instituteur à Mangareva vers 1955, retraité
et résidant depuis de nombreuses années dans cette même
île, a fait parvenir à la SEO la photocopie d’une lettre entièrement manuscrite (sans
timbre officiel ni en-tête pré-imprimé) d’une page, datée de Paris le 16
juillet 1844, adressée à Monsieur le Gouverneur et signée du Ministre
Secrétaire d’État de la Marine et des Colonies, le Baron de Mackau.
Nous l’en remercions. Cela nous donne l’occasion de dresser une
petite chronologie, sans doute incomplète, de l’évolution du statut de cet
archipel, en mettant en parallèle les évènements de 1842-1844 à Tahiti, et
en rappelant leur
implication dans les relations franco-anglaises (nous
sommes aux premiers pas de l’Entente cordiale).
Il ne s’agit pas du manuscrit original, mais d’un
duphcata qui a été
retrouvé dans les archives de la Mission à Rome par Michel Orliac. En
fait,
c’est un extrait d’une longue lettre confidentielle du baron de
Mackau,
ministre de la Marine et des Colonies, au gouverneur Bruat, annulant une
partie des instructions du 28 avril 1843 de l'amiral Roussin, ministre précèdent, plus particulièrement à propos des îles Gambier. Le texte complet
et bien d’autres
est publié en « documents annexes » dans les
-
-
Mémoires de Guizot.
f&u/letm de la Société des études Oilcea/ue/i/ie&
•1834
Les missionnaires catholiques Caret et Laval débarquent à Mangareva
•1843 (28 avril)
Instructions confidentielles de l’amiral Roussin, ministre de la Marine
et des Colonies, au capitaine Bruat, gouverneur
des Établissements
français dans l’Océanie :
«[...] Il nous importe beaucoup d’éloigner, autant que possible, les rivalités qui
pourraient nous disputer la prépondérance sur la partie de la Polynésie au
milieu de laquelle flotte notre drapeau. Les îles Gambier, les îles Pomotou ou
Archipel dangereux forment, avec les Marquises et les îles de la Société, un triangle où notre pouvoir doit régner sans contestation. Les renseignements qui nous
sont fournis par les voyageurs nous apprennent que la reine Pomaré exerce un
droit de souveraineté ou de suzeraineté sur la plupart de ces îles. La cession
qu’elle a faite au roi des Français de sa souveraineté extérieure étend ses effets
sur celles des îles qui relèvent, à un titre quelconque, de son autorité. L’insufBsance des forces militaires de la reine a probablement permis à quelques chefs
de se déclarer indépendants ou de se soustraire à son pouvoir. Il sera nécessaire que, de concert avec elle, vous les fassiez rentrer, soit par des négociations,
soit par la crainte, et s’il est indispensable, par des moyens coercitifs, dans leur
ancienne obéissance. Toutes les îles qui dépendent de Taïti devront donc reconnaître le protectorat de la France. Quant à celles qui sont indépendantes et qui
cependant sont comprises dans la région que j’ai indiquée plus haut, vous aurez
à provoquer par de bons rapports, par des marques de bienveillance, par votre
intervention officieuse et toujours conciliante dans leurs démêlés et leurs embar-
intérieurs, la cession de leur souveraineté au roi des Français, ou la demande
de son protectorat. Vous pourrez commencer cette opération importante par les
ras
îles Gambier. Elles sont déjà préparées à nous domrer leur accession. L’arrivée
d’un bâtiment de guerre avec des cadeaux pour les chefs suffira pour les déterminer. Vous savez que là les missionnaires catholiques ont obtenu un plein suc-
cès et dirigent la population. Vous devez donc concerter avec eux les mesures
qui amèneront la reconnaissance de notre autorité et leur assurer la conservation des avantages qu’ils ont acquis dans ces îles. [...] »
•
1843 (4 novembre)
Arrivée de Bruat à Tahiti. Affaire du pavillon
•
1843 (7 novembre)
Annexion de Tahiti. Déchéance de la reine
N°319 • Mai-Août 2010
•
1844 (16 février)
1 “Demande du protectorat de la France par les indigènes des îles
Mangareva :
Nous soussignés, le Roi et les Grands-Chefs des îles de Mangareva ayant,
par conviction, embrassé la religion catholique, apostolique et romaine,
déclarons solennellement vouloir former un État libre et indépendant
sous la protection immédiate de S.M. Louis-Philippe 1er, Roi des Français, et, à l’effet de manifester notre union avec la France, demandons à
prendre le pavillon de la grande nation qui nous a initiés à la civilisation.
Fait à Mangareva, le 16 février 1844
AU KEREKORIO. MAPUTEO
TAKOMATIA
A. AKARAKI / TONO TAGATA / TA MAPUTAUK1
2 “Acceptation du Protectorat par la France
Nous soussignés, Pénaud (Charles), Capitaine de vaisseau, chevalier de
la Légion d’Honneur, commandant de la frégate la Charte,
Déclarons, en présence du Roi, des Grands Chefs des îles Mangareva et
du Révérend Père Liausu (Cyprien), que nous acceptons, sauf la ratification du Roi et de son Gouvernement, le protectorat des îles Mangareva qui nous est offert et que nous nous empressons de transmettre cet
acte à M. le Contre-Amiral Dupetit-Thouars, Commandant en chef la station navale de France dans l’Océan Pacifique, à l’effet de le faire parvenir dans le plus bref délai possible à S.M. Le Roi des Français.
Fait à Mangareva, le 16 février 1844.
PENAUD/LIAUSU
Voici comment le frère bâtisseur Gilbert Soulié présente l’évènement :
«[...] Les nouvelles nous parvenant de Tahiti annoncent l’instauration du
protectorat français sur l'archipel et les intentions du roi Louis-Philippe
d’étendre la souveraineté de la France sur toutes les régions du Pacifique.
La reine Pômare de Tahiti a accepté, comme l’avait fait avant elle le roi
Iotete des Marquises. Que va faire notre roi Gregorio Maputeoa ?
La décision a été prise très vite. Le 12 février 1844, la frégate ‘La Charte’
arrive à Mangareva envoyée par le contre-amiral Dupetit-Thouars et
commandée par le capitaine Penaud qui est porteur de lettres adressées au Père Cyprien Liausu, supérieur de la mission des Gambier et au
149
bulletin de la Société de& Stades Océan
Père Honoré Laval, les priant de bien vouloir susciter une demande de
protectorat de la part du roi. Gregorio Maputeoa reçoit avec tous les
honneurs le représentant de la France. Il fait tirer le canon, conduit l’oflicier à la demeure royale puis lui fait visiter l’île [...]. En la circons-
tance, Cyprien Liausu est en effet l’interprète et le négociateur et comme
il entretient de très bonnes relations avec le roi, il obtient sans peine de
son ami Gregorio qu’il signe une demande officielle de protectorat.
Signer c’est en vérité tout ce qu’il aura à faire. Le texte est en fait rédigé
par Cyprien Liausu. »
Après avoir retranscrit les deux déclarations, il continue :
Voilà comment, par cette déclaration signée du capitaine Penaud et
du Père Liausu, le drapeau français peut flotter sur l’île de Mangareva,
avec pour nos Pères une responsabilité supplémentaire
puisqu’ils sont
les seuls à représenter les intérêts de la France à partir de ce 16 février
1844. [...] La foule chante l’hymne au roi « Domine salvum fac regem »
(Dieu sauve le roi), mais seul de notre clergé, le Père Potentien Guilmard paraît se joindre au choeur sans équivoque. En effet cet acte politique ne fait pas l’unanimité parmi nous ; j’ai entendu Honoré Laval dire
que les missionnaires ont grand tort de servir le gouvernement. Mais
comment faire et à qui demander conseil ?[...]»
«
•
1844 (3 mars)
Arrestation de Pritchard
•1844 (16 juillet)
Lettre du baron de Mackau, ministre de la Marine et des Colonies
annulant une partie des instructions du 28 avril 1843 de l’amiral
Roussin, plus particulièrement à propos des îles Gambier (manuscrit
retranscrit à la fin de cet article).
•1844 (15 août)
Lettre de Guizot ministre des affaires étrangères, à M. de Jarnac,
ministre du gouvernement de lord Aberdeen :
[...] Jusqu’à ce que la situation de Tai'ti soit éclaircie et rassise, jusqu’à
la guerre ait cessé et que le protectorat français soit définitivement établi, la prudence, qui est ici un devoir impérieux, me commande
de ne rien faire, de ne rien dire qui aggrave les périls d’une situation
déjà si épineuse, et qui envoie aveuglément, d’Europe à Tahiti, de nou«
ce que
150
N°319 • Mai-Août 2010
velles et inappréciables chances de perturbation qui nous reviendraient
Europe avec un retentissement déplorable. [...] »
1844 (6 septembre, reçue le 12 décembre)
en
•
Le père Cyprien Liausu reçoit la confirmation de sa nomination de
délégué du gouverneur pour les îles Gambier
•1844 (21 décembre)
Arrivée du contre-amiral Hamelin chargé de rétablir à Tahiti les
modalités du protectorat
•1845 (7 janvier)
Restauration du protectorat à Tahiti
•1870
On peut lire sur le site Internet des SSCC (Picpuciens) :
«
Le Prince Régent de Mangareva prie le gouvernement français de met-
tre un terme au protectorat. Cette requête tombait fort mal auprès du
gouvernement qui s’occupait justement d’étendre les points stratégiques
français dans le Pacifique. À Paris, on soupçonne l’influence de Laval,
et le Pouvoir demande alors au Commandant de la Motte-Rouge de faire
un rapport. Celui tire, en mars 1871, cette conclusion au sujet du Père
Honoré Laval : Après tout ce que j’ai dit du Père Laval, il est bien évident qu’à mes yeux, il est nécessaire de lui faire quitter ce pays, et, le
plus tôt sera le mieux. Esprit dominant, caractère emporté, dévoué sincèrement à la religion, qu’il confond un peu avec son Ordre et avec ses
propres idées, isolé du monde depuis 35 ans et entraîné par des idées
religieuses exagérées, cet homme veut, à tout prix, ‘sauver des âmes’ et,
pour cela, tous les moyens sont bons. »
Il est rappelé à Tahiti par l’évêque Jaussen.
•1880 (12 et 13 février)
Réorganisation des services administratifs et judiciaires, ainsi que de
la Résidence, aux Gambier.
•1881 (21 février)
Convention d’annexion entre les chefs des îles Mangareva et le représentant du gouvernement
•
français en Océanie.
1882 (30 janvier ou 30 novembre selon les sources)
Décret d’annexion des îles Gambier à la France
151
^ ÇftuiUetùi do lu Société de® étude® Océanienne&
Il apparaît que l’affaire Pritchard, qui a envenimé les rapports entre la
France et la Grande-Bretagne, incite les autorités parisiennes à
prôner le
consignes qui lui
ont été adressées, a déjà entrepris des démarches
d’expansion en direc-
statu quo en Océanie. Mais Bruat, suivant les premières
tion des Gambier. Les lenteurs et les aléas du courrier entre la France et
Tahiti d’une part, entre Tahiti et les archipels d’autre part, font que cette
entreprise continue sur sa lancée. Il ne va pas y avoir de ratification royale,
mais qui s’en soucie ? L’affaire Pritchard finit par se régler. La guerre à
Tahiti relègue au second plan l’intérêt porté aux Gambier. Dans l’archipel
même, les Pères, qui ne s’entendent guère entre eux, trouvent la situation
plutôt avantageuse. Et l’administration n’aura de cesse de faire « comme
si » le protectorat était acquis. Le Père Laval est retiré de Mangareva en
1849. Il y revient en 1852, pour être nommé supérieur et provicaire après
le départ du Père Cyprien Liausu en 1855. Le roi Maputeoa meurt en
1857. Les armées 60 sont ponctuées d’incidents qui opposent le père Laval
aux
Européens de passage ou installés dans l’archipel (mais c’est un autre
sujet !) Dans la continuité de l’annexion des états du roi Pômare V (états
qu’il donne à la France), l’annexion des Gambier ne provoque aucune
manifestation, tant sur le plan local que sur le plan international.
Michel Bailleul
BIBLIOGRAPHIE
DANIELSSON Bengt et Marie-Thérèse, Éric MONOD, Le Mémorial polynésien, tome II, 1834-1863,
Hibiscus Éditions, 1978.
DANIELSSON Bengt et Marie-Thérèse, Le Mémorial polynésien, tome III, 1864-1891, Hibiscus Éditions,
1979.
DELBOS Jean-Paul, La Mission du bout du monde - La fantastique aventure des bâtisseurs de cathédrales
dans l'archipel des Gambier - Les Éditions de Tahiti, Moorea, 2002
GUIZOT François Pierre Guillaume, Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, volume VII, Michel
Lévy Frères, Paris, 1873.
LECHAT Philippe, Institutions politiques et administratives (Royaume de Tahiti et Dépendances ; Établissements
français de l'Océanie ; Polynésie française], Textes et Documents 1819-1988, rassemblés et présentés par
l'Assemblée territoriale, Papeete, 1990.
152
N°319 • Mai-Août 2010
Transcription du manuscrit
Min. de la Marine
Direction des Colonies
Section du régime politique et du commerce
Instruct. Partielle sur l’établissement du Protectorat à Tahiti
Confidentielle
Paris le 16Juillet 1844
(Héroïne 10 avril 1845)
Monsieur le Gouverneur,
Dans les instructions particulières qui vous ont été délivrées à la date
du 28 avril 1843, il était dit sous le titre : Etendue du Protectorat, que vous
deviez vous efforcer de provoquer, près des indigènes des îles Gambier, la cession de la souveraineté de ces îles au Roi des Français, ou la demande de son
Protectorat.
Les vues du Gouvernement à cet égard sont aujourd’hui d’éviter toute
tentative qui aurait pour effet d’engager sa politique dans le sens indiqué.
Vous devrez donc vous abstenir d’entrer à l’avenir dans des négociations
dirigées vers un but semblable, et vous aurez à interrompre celles qui
auraient été précédemment ouvertespar vous en vertu des instructions précitées.
Vous vous bornerez, dans ce cas, à me faire connaître exactement à
quel point vous vous trouverez avancé envers les chefs de ces îles indépendantes, par les démarches ou communications qui ont pu avoir lieu de
votre part...
Le Vice-Amiral, Pair de France
Ministre Secrétaire d’État de la Marine et des Colonies
Signé : B°" de Mackau
153
Le pamplemoussier
de Polynésie française
(Tumn ‘ananipopaa)
Origine et variétés des pamplemousses
Le pamplemousse de Polynésie française, Citrus grandis variété Sara-
wak appartient à la famille des orangers et des citronniers : celles des
Rutacées ainsi qu’au même genre : Citrus.
Celui d’Europe est une espèce différente : Citrus paradis, « pomelos » ou grapefruit des Anglo-saxons. Ce dernier, originaire des Caraïbes,
distingue par ses feuilles, un pétiole plus étroit et glabre. Ses fruits sont
produits en grappe. Leur taille est nettement inférieure à celle de Citrus
grandis et leur écorce (péricarpe) plus fine. Leurs pépins sont polyembryonnés.
Le pamplemoussier introduit par Cook, « Tute », lors de son
deuxième voyage aux îles de la Société en 1777 était un pomelo. Cook
demeura alors sept semaines à Tahiti. Au cours de ce séjour, il planta des
orangers et des pamplemousses, pomelos. Si les premiers se répandirent
dans toute lHe, les pamplemoussiers végétèrent dans certaines vallées et
même périclitèrent, donnant des fruits de mauvaise qualité, à la peau très
épaisse. Il faut avouer que les Tahitiens faisaient une grande consommation d’oranges (<anani) et n’appréciaient pas les pamplemousses surtout
mangées par les Européens (ananipopa’a).
Selon un rapport de M. Boubée (1994), le Professeur Harrison W.
Smith (envoya de Bornéo un sachet de graines au Dr Williams, consul britannique à Tahiti.
se
N°319 • Mai-Août 2010
A son retour, en 1921, H. Smith se vit remettre par le Dr Williams ses
jeunes plants provenant des graines en question. Il les repiqua dans sa
propriété Motu Oviri de Papeari (dont une partie est devenue le Jardin
Botanique, géré par l’association H. Smith.
L’année 1930 vit l’apparition des premiers pamplemoussiers de Sarawak dont les fruits, souvent sans graines, sont plus gros que ceux du pied
d’origine (P. Pétard, 1986). En 1932 les graines des récoltes 1930,1931
sont semées et les premiers greffages par écusson sont pratiqués avec succès. Il existe actuellement en Polynésie française des milliers de pieds.
Faute de débouché, la plus importante plantation, celle d’Atimaono, fut
supprimée et remplacée en 1970 par le terrain de golfe du même nom.
Le pamplemousse de Sarowak est sphérique volumineux. Il atteint
aisément un diamètre de 25 cm et un poids de 2 kg. Son écorce (épicarpe) unie, üsse est d’abord verte puis jaune. Sa pulpe (endocarpe) est
divisée en plusieurs quartiers par les cloisons blanches qui sont des émanations du mésocarpe. Cette pulpe est juteuse et sucrée. Cependant si l’on
attend plus de six heures, une ouverture se déclare, d’autant plus que le
stockage est prolongé.
Quant au pomelo, le fruit est plus petit et sa pulpe moins sucrée.
L’utilisation culinaire
En raison de son goût sucré, le pamplemousse est consommé au des-
sert, rarement en entrée. Il entre cependant dans la confection de « l’effeuillé de perroquet ».
-
-
Une façon inattendue pour présenter les amuse-gueule : les pam-
plemousses piqués. On choisit de gros pamplemousses bien ronds
que l’on pique en hérisson de cure-dents en bois. Sur ces curedents, on montrera : les crevettes bouquets, les saucisses de Francfort pochées et coupées en petits morceaux, des têtes de
champignons cuits entourées de tranches minces de poitrine fumée
rissolée à la poêle.
Le jus de pamplemousse est très apprécié. La recette de la boisson
au pamplemousse comporte : 40g de sucre, 30 cl d’eau, une douzaine de glaçons et 40 cl de jus de pamplemousse.
155
W Çftulletini de fa Société r/<« études Océaniennes
S
-
Pour confectionner le « Tonie au pamplemousse et à la menthe »
ajoute aux 30 cl de jus de pamplemousse non sucré, 3 cuillères
à soupe de jus de citron, 4 cuillères à café de sucre, 4 brins de
on
menthe fraîche, des glaçons et 30 cl de tonie. Dans une cruche,
on
mélange le jus de pamplemousse et le jus de citron. On écrase
la menthe dans le sucre à l’aide d’une cuiller. Puis on mélange le
tout.
Bienfaits et méfaits du pamplemousse
Du fait de sa relative richesse en vitamine C, le pamplemousse toni-
fie les dépenses immunitaires de l’organisme.
Comme pour tous les agrumes, sa consommation doit être limitée en
cas de
problèmes gastriques.
La prise concomitante de pamplemousse avec un médicament ren-
fermant une statine (artorvastatine, flurestatine, provastatine et sinvas-
tatine) prescrit aux personnes présentant une hypercholestérolémie ou une
hypertriglyceridémie est à éviter. Les statines s’opposent à la synthèse des
acides gras (en excès) et ou cholestérol. Les phénomènes d’oxydoréduction que le pamplemousse déclenche vont neutraliser cette inhibition.
Propriété cosmétologique
L’huile essentielle de pamplemousse porte l’odeur d’agrumes et a une
action positive sur les peaux grasses et congestionnées. Cette huile est photosensible : il ne faut pas s’exposer au soleil après son application.
Avant d’utiliser une huile essentielle, il est prudent de faire un essai
d’application dans le pli de bras. Une goutte d’huile essentielle (non soluble dans l’eau mais soluble dans les huiles et l’alcool) diluée dans une
cuillerée d’huile végétale sera appliquée à cet endroit. Si une réaction se
produit, mieux vaut renoncer à son utilisation.
La production des pamplemousses
Les traitements indispensables pour les oranges et les mandariniers
sont très réduits pour
le pamplemousse du Sarawak, beaucoup plus résis-
tant aux attaques des insectes et des champignons.
156
N°319 • Mai-Août 2010
Si la plantation est faite avec soin (espacement des plants, enrichissements du terrain avec des cendres ou du fumier), aucun engrais n’est
nécessaire avant l’apparition des premiers fruits. A ce moment, il faut
chaque année un apport d’humus et d’engrais complet.
Selon les estimations du service du développement rural, la production de pamplemousse était de 274 tonnes en 1975 et de 120.6 tonnes en
1985.
Le tableau ci-contre montre la répartition de la production « corn-
merciale » (en tonnes) de pamplemousses par archipel de la Polynésie.
Années
Iles du Vent
Iles sous le Vent
Marquises
Australes
Tuamotu
Total
2003
455.9
8.4
24.5
1.9
0
490.611
2004
471.3
9.1
41
1.4
1.5
524.35 t
2005
479
11.8
58.4
3.9
0
553.09 t
2006
282.2
11.7
52.5
5.2
0
3511
2007
365
10
46
2.0
0
423 t
2008
345
22
27
4
0
398 t
Les productions commercialisées diffèrent de la production totale des
vergers qui est supérieure.
La production locale satisfait les demandes en pamplemousse frais.
La production des pamplemousses est excédentaire à Tahiti, premier pro-
ducteur de la Polynésie (Pinson Taraina, 2010).
Le jus de Pamplemousse
Les pamplemousses en excès pourraient être valorisés par leur trans-
formation en jus. A ce niveau, la demande (120 tonnes) n’est pas satisfaite en raison d’un désaccord sur le tarif d’achat jugé trop faible pour le
producteur.
Une autre raison existe. La difficulté de commercialiser le jus de pam-
plemousse de Sarawak. Sa pulpe contient un hétéroside qui s’hydrolyse
rapidement en libérant une substance amère. Certes les Américains ont
découvert une enzyme qui a la propriété de décomposer cette substance
et donc de produire un jus dépourvu d’amertume. Mais le prix de cette
enzyme est très élevé et les précautions d’utilisation (conditions de température, de pH, le temps de contact et de centrifugation) draconiennes.
Au total, le prix de revient est décourageant.
157
w fÉid/elln de la Société des études- Océaniennes
=
Néanmoins, en 1982, une industrie locale de Moorea commercialise
le jus de pamplemousse. Les enzymes responsables de l’évolution défavorable de jus de pamplemousse sont inactivés par pasteurisation. L’emploi
d’acide ascorbique (vitamine C) comme antioxydant ainsi qu’une hygiène
très stricte des matériels et locaux ont permis à cette usine de livrer 20900
litres de jus en 1982 et 65.000 litres en 1983 à partir respectivement de
17 tonnes et 47 tonnes de fruits.( Pétard P., 1986).
Conclusion
Tahiti est le plus gros producteur de pamplemousses de Polynésie
française. La production de pamplemousses (398 tonnes) reste cependant
inférieure à celle des citrons (435 tonnes) en 2008.
Quoiqu’excédentaire, la production des pamplemousses ne peut
satisfaire pour des raisons financières les besoins en jus de pamplemousse.
L’exemple de Moorea laisse augurer un avenir meilleur.
Si Cook a implanté l’orange à Tahiti au XVÏIT’ siècle, c’est à Harrison
Smith que revient le mérite d’avoir introduit le pamplemousse (variété
Sarawak) en Polynésie française, cent cinquante ans plus tard.
Jean-Paul Ehrardt
BIBLIOGRAPHIE
BOUBEE S. - Histoire du Pamplemousse à Tahiti, Bulletin de la Chambre d'Agriculture des E.F.O, Année 1944,
n°2
I.E.O.M - La Polynésie française en 2008, Paris, Juin 2009.
LEROY J.F - Les fruits tropicaux et subtropicaux. Que sais-je ? P.U.F, Vendôme, 1968
PETARD P. Oranges, Citrons et Pamplemousses à Tahiti. Bulletin de la Société de Etudes Océaniennes n°201,
décembre 1977, pp.56-57, Papeete.
PETARD P. -Quelques plantes utiles de Polynésie française et ra'au de Tahiti, Edition Haere Po Tahiti, 1986.
PINSON Taraina (Economie Rurale). Production commercialisée d'agrumes en P.F et répartition de la pro-
duction de pamplemousses par archipels. Avril 2010.
158
Pierre Michel Vérin
quittés
le 14 juillet 2010
nous a
Né le 6 avril 1934 à Niort, dans une famille d’exploitants agricoles
venus de Pile de France
(Saint-Mard) et avant, du Cambrésis, il fait ses
études secondaires au collège de Melle dans les Deux-Sèvres, puis après
un bac
littéraire, prépare l’Ecole Nationale de la France d’Outre-mer à la
Colo des Isles du Lycée Michel Montaigne à Bordeaux, puis au Lycée Henri
IV. Reçu au concours en 1953, il effectue durant l’année 1954 un stage à
Madagascar qui deviendra pour lui une raison d’être de son existence.
Il décide de se consacrer à la connaissance de la Grande île mais
auparavant, il achève sa licence en droit et une licence es-lettres (Populations d’Outre-mer), puis présente les examens des Langues orientales
malgache et en langues océaniennes, dont il obtiendra les diplômes en
1959 et I960. Après l’Ecole de la France d’Outre-Mer, il se rend à l’Uni-
en
versité de Yale aux Etats-Unis et y présente les compréhensives doctoraux
en
anthropologie et en langues austronésiennes. Le Professeur Irving
Rouse lui donnera le goût de l’archéologie de terrain et le Professeur Isi-
dore Dyen, celui du comparatisme avec des langues austronésiennes.
A son retour des Etats-Unis, il travaille sur le terrain avec l’archéo-
logue Mc Kusick dans l’He de Sainte-Lucie, il en tirera une monographie
d’un village de descendants caraïbes dont il fera une maîtrise. Après l’épisodé du service militaire (33 mois), il se voit confier par l’ORSTOM où il
est détaché une mission archéologique en Polynésie française. Avec les
W bulletin de la Société des études, (Océaniennes
chercheurs du Bishop Museum, Kenneth Emory et Yosihiko Sinoto, il par-
affecté à
Madagascar, il reviendra en Polynésie française et préparera sur l’île de
Ru ru tu, dans l’archipel des Australes, une monographie archéologique qui
sera soutenue en thèse de 3e cycle à la Sorbonne et que l’ORSTOM
publiera dans sa série de Mémoires (n°33).
En janvier 1962, il est assistant à la nouvelle Faculté de Lettres de
l’Université de Tananarive où il se voit chargé du Centre d’Archéologie de
l’Université qu’il développera en 1970 en un Musée devenu aujourd’hui
Institut de Civilisations. A Madagascar, il déploie un programme archéologique sur de nombreuses régions de l’île et prépare sa thèse de doctorat
d’Etat sur les Echelles du Nord de Madagascar qu’il soutiendra en 1972,
en Sorbonne, devant un jury où siégeaient Raymond Mauny, Pierre Courbin, Georges Condominas et René Battistini. Cette thèse de près de 1100
pages sera publiée en anglais en 1986, par Balkema, à Rotterdam.
En 1973, les recherches deviennent difficiles dans un pays pris par la
tourmente révolutionnaire. Il quitte les institutions archéologiques qu’il a
créées, en confie la succession à Jean Rakotoarisoa, vend sa maison de
Faravohitra, et prend un poste à la Faculté des Lettres des Antilles-Guyane
court les îles de la Société et apprend le tahitien. Alors qu’il sera
dont il deviendra doyen l’année suivante.
En 1975, le Ministère de la Coopération lui confie des tâches de
Conseiller culturel au Burundi puis à l’île Maurice. Aux Comores, il fonde
en
1979, la Mission de Coopération. Ces séjours lui donneront l’occasion
de se constituer une précieuse documentation. Il publiera plus tard un
volume de textes sur l’île Maurice (Fernand Nathan) et, en 1994, un
ouvrage de synthèse sur la République Fédérale islamique des Comores
(Edition Karthala).
En 1980, lorsque le poste de Jacques Faublée est déclaré vacant, il
se
présente en concurrence avec Jacques Dez, Jean Michel Builles et Noël
Gueunier ; le Conseil de gestion le choisit. Durant son temps aux
Langues’O Pierre Vérin cherche à renforcer les diplômes et développer les
publications. Le Centre de Recherche sur l’Océan Indien (CEROI) qu’il a
fondé en 1982 pubüe la Revue semestrielle Etudes Océan Indien et des
Travaux et Documents.
160
N°319* Mai-Août 2010
Professeur en Langues et civilisations orientales, il est Président de
l’Université française du Pacifique de 1996 à 1999Membre de la Société des Etudes Océaniennes, il a publié dans nos
pages une réflexion sur l’archéologie et de plus ciblés sur les Australes et
Tetiaroa.
Madagascar, « raison d’être de son existence » fut le principal sujet
de ses publications parues dans le Bulletin de Madagascar, Travaux et
Documents du CEROI, INALCO, Paris. American Anthropologist, Asian
Perspectives, L’Homme, Madagascar Revue de Géographie, Journal of
African History, Journal de la Société desAfricanistes, Terre malgache,
le Bulletin des Etudes africaines de l’INALCO, Etudes Océan Indien,
Taloha, Mondes et Cultures, Archipel. Civilisation Malgache, Annales
de la Facidté des Lettres, Taloha I, Tananarive, Études Malgaches,
Archéologia, Documents anciens sur Madagascar, Bulletin de l’Académie Malgache, Cahiers ethnologiques, Université de Bordeaux, Etudes
Océan Indien, etc.
Il laisse le souvenir d’un homme affable, ayant pris soin d’apprendre
à parler le tahitien et soucieux de diffuser les connaissances en archéolo-
gie auprès du plus grand nombre. Il insista régulièrement pour la réédition du n° 289/290/291 paru en 2001 et rapidement épuisé. Il fut satisfait
de sa réimpression en 2009 sous le titre Papatumu - Archéologie.
Les étudiants qu’il accompagna et guida dans leurs recherches, lui
gardent une sincère reconnaissance.
Que sa famille reçoive ici, l’expression de nos sincères condoléances.
Simone Grand
161
Bilan moral 2009
Le Bulletin
En 2009, les bulletins parus sont les numéros double 315-316 et sim-
pie 317 consacré pour le premier essentiellement à Mangareva et le
second à la nourriture.
Les publications
Trois rééditions furent réalisées :
-
la 13èrae du Dictionnaire de la langue tahitienne de Tepano Jaussen dont le succès reste
permanent avec près d’un millier d’exem-
plaires par an,
-
celle de Papatumu, reprenant l’essentiel du n° 289-290-291 paru
2001, allégé des éléments de l’actualité d’alors,
la 5ème de Généalogies commentées des Arii des îles de la Société
en
-
de Mai Arii Cadousteau, augmenté d’un index des noms propres
Les Salons
La SEO est membre de l’Association des Editeurs de Tahiti et des îles.
En 2009, votre présidente en assurait le secrétariat et votre trésorier la tré-
sorerie sous la présidence de Christian Robert. La SEO a été physiquement
présente à tous les salons à savoir :
-
celui de Paris du 12 au 18 mars où vos présidente et trésorier poursuivirent le travail initié, saluant la présence du jeune sénateur
Tuheiava, du ministre Jean-Marius Raapoto et de Yves Jégo ministre
N°319 • Mai-Août 2010
de l’outre-mer qui fit l’acquisition pour son ministères, de livres
des différents éditeurs (931 € à la SEO) pour des bibliothèques en
outre-mer. La librairie l’Harmattan vint faire une commande et
nous en livrâmes à la librairie du Musée du
Quai Branly. La délégation de la Polynésie à Paris organisa une soirée de conférences
bvd St Germain. Il leur fut suggéré de monter une bibliothèque en
-
-
acquérant auprès des éditeurs au moins un exemplaire de chaque
ouvrage de l’Association afin de renforcer l’image culturelle de l’organisme.
Celui de Moorea les 5 et 6 juin votre CA fut représenté par Yves
Babin, Michel Bailleul, Moetu Coulon et votre présidente dans une
manifestation quelque peu boudée par le public.
Celui de Taravao les 2 et 3 octobre où nous fûmes bien accueillis
tant par la mairie que par la population reçue par votre présidente
et Constant Guéhennec au sein d’un programme de conférences
-
pour les adultes et de contes et légendes pour les enfants.
Celui de Papara les 13 et 14 novembre où Yves Babin et Constant
Guéhennec assurèrent la présentation de nos ouvrages,
-
celui de Papeete à Te Fare Tauhiti Nui les 26, 27, 28 et 29 novem-
bre où dans une ambiance conviviale ce lut la fête du livre, les permanences étant assurées par
-
Yves Babin, Michel Bailleul, Jean
Kape, Constant Guéhennec, Moetu Coulon, Christian Beslu, Eliane
Noble-Demay et votre présidente.
Il n’y eut pas de salon à Raiatea, et Yves Babin nous représenta à
Bora Bora.
Les Salons sont des moments privilégiés de rencontre avec des lecteurs et des auteurs. Ils offrent la possibilité de proposer et vendre nos
ouvrages à un public beaucoup plus large, de participer à des débats et
conférences ; en somme, d’animer la vie intellectuelle du Fenua. Nous
avons toujours cherché à
équilibrer nos dépenses et recettes voire à réaliser des bénéfices. Toutefois, la crise économique atteint d’autant plus le
monde du üvre que les autorités du Pays y paraissent indifférentes. Les
recettes des salons de Moorea, Papara et Bora-Bora ne permirent pas
d’équilibrer les dépenses. Il conviendra de réajuster notre participation.
163
bulletin d& lev Société/ des études/ (Océaniennes/
Conseils d’administration et Assemblées générales d’autres
structures.
La SEO est titulaire de :
-
deux sièges au conseil d’administration du Musée de Tahiti et des
îles
-
-
Fare Manaha, sièges tenus par Simone Grand et Yves Babin.
Un siège au conseil d’administration de l’Association des éditeurs
de Tahiti et des Iles (AETI).
-
un
siège à la Commission des sites et monuments naturels avec
Eliane Hallais Noble-Demay.
-
La SEO n’est plus titulaire d’un siège au conseil d’administration de
la Maison de la culture, Te Fare Tauhiti Nui, mais Robert Koenig
continue d’y siéger, à titre de personnahté qualifiée, et assure ainsi
la Raison de la SEO avec cet organisme.
-
Nous n’avons plus de siège au conseil d’administration du Centre
des métiers d’art.
Notre Vice-président Jean Kape assure la médiatisation de la parution
de nos bulletins et ouvrages.
Saluons le travail réalisé par notre secrétaire Michel Bailleul sur notre
site internet.
Toutes les décisions sont prises par votre Conseil d’administration qui
s’est réuni 4 fois avant ou après le comité de lecture ou est consulté par mail.
L’ancienne secrétaire ayant démissionné, une nouvelle du nom de
Maüa Latalo fut embauchée. Dans le même temps, nous dûmes modemi-
logiciel de traitement de données, ce qui a entraîné un certain
nombre d’erreurs dans l’expédition des bulletins ; le temps de s’adapter
ser notre
aux nouvelles méthodes et nouveaux outils de travail.
Vous avez pu tire dans le bulletin n° 317, le courrier reçu du ministre
de la culture au sujet des objets remis au Musée de Tahiti et des îles par
la SEO.
Pour l’administration, la SEO avait reçu une mission de service pubbe
consistant à recueillir, conserver et transmettre les objets du patrimoine
polynésien. Cette mission a disparu lors de la création du Musée de Tahiti
164
N°319 • Mai-Août 2010
et des îles en 1973. Aussi, tous les objets que
la SEO a pu acquérir ou
s’être vue confiés sont considérés « propriété du Pays », horniis ceux de la
collection Brai. L’instabilité politique semble avoir retardé la rédaction de
l’arrêté formalisant cette analyse.
Tel est le bilan moral que nous soumettons à votre approbation au
moment du renouvellement de notre Conseil d’administration où il est
essentiel que les candidats disposent de suffisamment de temps et puis-
partie des nombreuses tâches à accomplir. Ce ne sont pas les projets qui manquent mais des bras et des têtes
pour les mener à bien. Par courtoisie envers chacun de nous, si un ou une
candidate réalise qu’il ou elle ne sera pas disponible, nous lui serions obligés de retirer sa candidature.
Je vous remercie de votre attention
sent s’organiser pour assumer une
La Présidente
Simone Grand
165
Stacies^ 0céanie/me&
3
COMPTES TRESORERIE 2009
EN BANQUE AU 31.12.09
CCP
150 413
BP
2 858 413
3 008 826
Recettes
Prévues
réalisées
Report au 3112 08
5 504 860
Dépenses
| Prévues
| Réalisées
5 504 860
Cotisations
1 350 000
Ventes directes
1 000 000
1 237 230 Salaire + cotis CPS
Ventes en librairies
2 600 000
2 407 606 Cotisation AETI
974 033 Fcnt
Salon P PT
300 000
348 800 Salon P PT
Salon Paris
129 500
239 935 Salon du livre/Paris
500 780
306 561
1 220 000
1 311189
20 000
20 000
50 000
51800
300 000
364 901
Salon Bora Bora
90 000
41100 Salon Bora Bora
30 000
75 600
Salon Moorea
60 000
33 600 Salon Moorea
60 000
33 285
Salon Taravao
80 000
122 600 Salon Taravao
15 000
18 475
Salon Marquises
80 000 annulé
Salon Papara
Salon Marquises
0
38 650 Salon Papara
80 000
0
0
2 500
Rbst AETI 2008
500 000
500 000 Achat Afarep
18 000
18 000
Rbst billet AETI 08
125 880
125 880 Achat/ARCH
250 000
247 000
Rbst ATN oct 2008
126 740
Rbst Billet AETI 09
126 740 Achat/ Acad Tahit
12 000
10 000
147 290 Achat/ Montillier
35 000
68 000
Réédition Stimson
2 215 400
2 357 300
Dico mangarévien
720 500
720 500
BSEO n° 314 + envoi
630 300
629 464
BSEO n° 315-316 + envoi
930 000
788 807
BSEO n° 317 + envoi
630 000
639 166
Réédition Papatumu
400 000
555 000
Réédition T, Jaussen
0
1 265 000
Achat de livres
130 000
63 031
Particip expo MTI
400 000 n r
Particip Rééd, Tahitiens
album Rapa
Total
Résultat à reporter
166
Il 946 980
Particip tiki Raivavae
350 000 nr
réédition Papeete
400 000 n r
Livre de chants
700 000 nr
informatiq, tvx, logic
200 000
imprévu
150 000
25 000
11946 980
9 660 462
Il 848 324 Total
2 187 862
500 000 n r
1 000 000 n r
89 883
N°319 • Mai-Août 2010
BUDGET PREVISONNEL 2010
EN BANQUE AU 31.12.09
CCP
150413
BP
2 858 413
3 008 826
Recettes
Dépenses
Report au 3112 09
2 187 862 Fcnt
Cotisations
1 000 000 Salaire + cotis CPS
350 000
1 500 000
Ventes directes
1 100 000 Cotisation AETI
20 000
Ventes en librairies
2 300 000 Achat de livres
145 000
Salon P PT
300 000 Salon P PT
Salon Paris
116 059 Salon du livre/Paris
50 000
350 000
Salon Raiatea
55 500 Salon Raiatea
18 800
Salon Bora Bora
40 000 Salon Bora Bora
70 000
Salon Moorea
40 000 Salon Moorea
60 000
Salon Taravao
80 000 Salon Taravao
20 000
Salon Marquises
80 000 Salon Marquises
90 000
Salon Papara
40 000 Salon Papara
15 000
Billet AETI
176 750 Achat/ARCH
250 000
Achat/ Acad Tahit
10 000
Achat/ Montillier
50 000
Généalogies
715 000
BSEO n° 318 + envoi
630 000
BSEO n° 319 + envoi
630 000
BSEO n° 320 + envoi
630 000
Particip expo
701771
réédition Papeete
410 000
autre édition
400 000
informatiq, tvx, logic
200 000
reliures
50 600
réception, gerbes
110 000
imprévu
Total
7 516 171 Total
40 000
7 516 171
167
Résolutions
Lors de l’Assemblée générale qui s’est tenue valablement le 17 juin
2010, les résolutions suivantes furent adoptées
1. Le bilan moral 2009 fut approuvé à l’unanimitê
2. Le compte de trésorerie 2009 fut approuvé à l’imanimité
3. Le budget prévisionnel fut approuvé à l’unanimité
4. Parmi les candidatures exprimées pour faire partie du Conseil d’ad-
ministration, seules celles des membres présents ou qui ont fait parvenir une lettre d’excuse avec une procuration furent retenues.
Lors du Conseil d’administration qui a immédiatement suivi,
l’attribution des postes s’est faite de la manière suivante :
-
-
-
-
-
-
-
Présidente : Simone Grand
Vice-Président : Fasan Chong dit Jean Kape
Secrétaire : Michel Bailleul
Secrétaire adjoint : Moetu Coulon
Trésorier : Yves Babin
Trésorier adjoint : Pierre Romain
Administrateurs : Robert Koenig, Eliane Hallais-Noble-Demay,
Constant Guéhennec, Christian Beslu, Daniel Margueron.
Représentants
-
au Conseil d’Administration du Musée de Tahiti et des îles :
Simone Grand et Yves Babin
-
-
au Conseil d’Administration de l’AETI : Simone Grand
à la Commission des sites et monuments naturels : Eliane Hallais-
Noble-Demay.
(
POLYNESIE
FRANÇAISE
/PR
6011
Papeete, le
2 3 AOUT 2010
à
Madame Simone GRAND
Présidente de la Société des Etudes Océaniennes,
B.P. 110
98713-PAPEETE
Madame la Présidente,
Le gouvernement du Pays vient d’abroger l’arrêté du 31 décembre 1921 qui avait confié
l’administration du Musée de Papeete à la Société des Etudes Océaniennes.
Vous n’êtes pas sans savoir en effet, que pour une bonne gestion du Musée de Tahiti et des
Iles, il est impératif que les collections du Musée de Papeete lui soient affectées officiellement.
L’occasion m’est donnée ici de témoigner solennellement à la Société des Etudes
Océaniennes toute la reconnaissance du Pays pour l’œuvre accomplie en matière de sauvegarde du
patrimoine culturel. C’est, en effet, grâce à l’abnégation de notre société savante que notre
patrimoine culturel a pu s’enrichir et se diversifier au fil du temps.
Aussi, le gouvernement a-t-il souhaité que les collections du Musée de Papeete continuent
d’être mises à la disposition de la Société des Etudes Océaniennes pour l’organisation de toute
manifestation et qu’il soit reconnu, sur ces collections, un droit à l’image pour ses publications.
ma
Pour les services rendus au Pays, je vous serais reconnaissant de vous faire l’interprète de
gratitude auprès de vos membres.
Je vous prie d’agréer, Madame la Présidente, l’expression de mes hommages.
GOUVERNEMENT
POLYNESIE
PRESIDENCE
1^ ^ f
ARRETE N°
DE
LA
FRANÇAISE
/ CM du
® * AOOT 2010
(NOR: ARC 1001949AC )
portant abrogation de l’arrêté du 31 décembre 1921 confiant à
la Société des Etudes Océaniennes l’administration de la
Bibliothèque et du Musée de Papeete.
LE
PRESIDENT
DE
LA
POLYNESIE
FRANÇAISE
Vu la loi organique n° 2004-192 du 27 février 2004 modifiée, portant statut d'autonomie de la
Polynésie
française, ensemble la loi n° 2004-193 du 27 février 2004 complétant le statut d'autonomie de la
Polynésie française ;
Vu l’arrêté n° 2465/PR du 28 novembre 2009, portant nomination du
vice-président et des autres ministres
du gouvernement de la Polynésie française et déterminant leurs fonctions ;
Vu l’arrêté n° 2478/PR ' du 30 novembre
2009, relatif aux attributions du ministre de la culture et de
l’artisanat, en charge de la vie associative et des relations avec les communautés cultuelles ;
Le conseil des ministres en ayant délibéré dans sa séance du
Ampliations :
ARRETE
PR
1
VP
1
SGG
1
IGA
1
REG
1
SCM
1
MCA
ARC
1
1
MTI
1
SEO
1
JOPF
1
Article 1er. - Les dispositions de l’arrêté du 31
abrogées.
Article 2. -
Les collections du Musée de Papeete seront affectées, pour conservation et
présentation au public, au profit du Musée de Tahiti et des Des - Te Fare Manaha.
Article 3. -
Sous l’autorité du directeur du Musée de Tahiti et des Iles, les collections
du Musée de Papeete pourront être mises à la disposition de la Société des Etudes
océaniennes pour l’organisation de toute manifestation. Il est également reconnu à la
société savante, à titre gracieux pour ses publications, un droit de reproduction sur tous
1
Article 4. -
décembre 1921 confiant à la Société des
Etudes Océaniennes l’administration de la Bibliothèque et du Musée de Papeete sont
Trans, /avec AR) :
HC
8 JUIL 2010
les objets de ces collections.
Le ministre de la culture et de l’artisanat, en charge de la vie associative et des relations avec
les communautés cultuelles est chargé de l’exécution du présent arrêté qui sera publié au Journal officiel
de la Polynésie française.
Fait à Papeete, le
Par le Président de la Polynésie française
0 4 MWT TOtO
Gaston TONG SANG
Le ministre
de la culture et de l’artisanat,
en
charge de la vie associative
et des relations avec les communautés cultuelles
Mita TERIIPAIA
Pour Ampliation,
Pour Le Secrétaire Général du Gouvernement
;l par Délégation
REPUBLIQUE FRANÇAISE
GOUVERNEMENT
DE LA
POLYNESIE FRANÇAISE
Liberté-Egalité-Fraternité
36-6-7VICE-PRESIDENCE
MINISTRE DE
L'AGRICULTURE
DE VARTISANAT
TRADITIONNEL ET
DU PATRIMOINE
CULTUREL
ARRETE N°
CM DU
3 AOUT 19®
approuvant la convention de mise à disposition de
locaux au bénéfice de la Société des Etudes
océaniennes
LE PRESIDENT DU GOUVERNEMENT
DELA
POLYNESIE FRANÇAISE
Sur le rapport du Vice-Président du Gouvernement,
de l'artisanat traditionnel et du patrimoine culturel
Vu la loi n° 84-820 du 6
Polynésie française
Ministre de l'Agriculture,
septembre 1984 portant statut du
Territoire
de
la
;
Vu l'arrêté n° 789 /PR du 11 décembre 1987 relatif à la
du Gouvernement du Territoire ;
Vu l'arrêté n° 157/PR du 3 avril 1989 portant nomination des
composition
membres
du
du Territoire,
158/PR du 3 avril 1989 relatif aux attributions des membres du
Gouvernement,
Vu la délibération n° 83-81/AT du 18 avril 1983 portant sur la réglementation
archivïstique en Polynésie française et la délibération modificative n°
84-71/AT du 7 juin 1984.
Gouvernement
Vu l'arrêté n°
LE CONSEIL DES MINISTRES EN AYANT DELIBERE DANS SA SEANCE DU
S9Q
ARRETE:
Article
1er : La convention de mise à disposition de la. Société des Etudes
Océaniennes de locaux sis dans l'immeuble dénommé dépôt territorial des
archives de TEPAERUI est approuvée.
CONVENTION
entre
j- '31 OCT. 1990
Polynésie française, représenté par Monsieur le
Président dn Gouvernement du Territoire, assisté par Monsieur le
Vice-Président du Gouvernement, Ministre de l'Agriculture, de
Le Territoire de la
l'Artisanat traditionnel et du
patrimoine culturel, d'une part,
ET
LA SOCIETE DES ETUDES OCEANIENNES, représentée par Monsieur
Eric LEQUERRE, Vice-Président de la
société, d'autre part,
PREAMBULE Etant exposé :
-.
la volonté de la Société des Etudes
conservation de
son
Océaniennes de voir assurer la bonne
patrimoine,
parties de préserver et développer la conservation et la mise
patrimoine culturel.
la volonté des
-
en
valeur du
TL A ETE CONVENU ET ARRETE CE.O.ULSIgl :
ARTICLE 1ER.
Le Territoire de la Polynésie française (Service des Archives) met
gracieusement à la disposition de la Société des Etudes Océaniennes dans
l'immeuble dénommé Dépôt des Archives, deux locaux dans lesquels la
société classera son patrimoine documentaire et livresque et installera le
mobilier et le matériel de bureau nécessaires au fonctionnement de sa
bibliothèque et de son secrétariat.
ARTICLE 2.
La Société des Etudes
Océaniennes bénéficiera,
avec
l'autorisation
Chef du Service des Archives, de la possibilité d'utiliser la salle
conférences et la salle de réunions selon des modalités à définir.
du
AupLiftTioriS
r K
a
LX
±
EBasWB
Séuo sLS6&'
d.
rem
y
Mi
TgMHgj&L
de
ARTICLE 3.
La Société des Etudes Océaniennes s'engage à respecter les heures
jours d'ouverture et de fermeture du dépôt territorial des archives ainsi
que toutes les règles de sécurité que ce dernier applique ou édictera.
et
ARTICLE 4.
La Société des Etudes Océaniennes met
en
dépôt sa bibliothèque au
Service des Archives. La secrétaire de la Société des Etudes Océaniennes en
dressera l'inventaire, dont une copie sera mise à la disposition des chercheurs
dans
la salle des
inventaires
du Service des
Archives. Elle
est
en
outre
chargée d'assurer la communication de ces ouvrages au public, conformément
aux
règles applicables aux archives territoriales, sans préjudice des
instructions particulières qui pourraient lui être données par la société.
ARTICLE 5.
Le
ainsi
qne les
d'avenants.
changement des conditions prévues par la présente convention,
adaptations nécessaires ou simplement utiles feront l'objet
ARTICLE 6.
La
présente convention est conclue pour une durée indéterminée.
être dénoncée par l'une on l'autre des parties moyennant un
préavis d'un an, sauf accord amiable.
Elle pourra
Le Vice-Président de
Société des Etudes Océaniennes.
Le Vice-Président du Gouvernement
Ministre de l'Agriculture, de l'artisanat
miel et du Patrimoine culturel
Le Président du Gouvernement
du Territoire
Publications de la Société des Etudes Océaniennes
Prix réservé aux membres, en vente au siège de la société/Archives Territoriales de Tipaerui
Dictionnaire de la langue tahitienne
par Tepano Jaussen (1 lÈme édition)
Dictionnaire de la langue marquisienne
2 000 FCP
17 €
par Mgr Dordillon (3ème édition)
Dictionnaire de la langue paumotu
2 000 FCP
17 €
par J.F. Stimson et D.S. Marshall (2ème édition)
Dictionnaire de la langue mangarévienne
2 000 FCP
20 €
2 000 FCP
20 €
700 FCP
6€
2 000 FCP
17 €
1 500 FCP
13 €
1 200 FCP
10 €
1 200 FCP
10 €
par Mai’arii
Choix de textes des 10 premiers bulletins de la S.E.O.
1 500 FCP
13 €
(mars 1917 - juillet 1925)
Papeete, BSEO n°305/306
par Raymond Pietri
Papatumu - Archéologie
1 500 FCP
13 €
1 200 FCP
1 200 FCP
10 €
10 €
1 200 FCP
10 €
1 200 FCP
10 €
par Christian Beslu
Tranche de vie à Moruroa,
1 200 FCP
10 €
par Christian Beslu
Naufrage à Okaro
par Christian Beslu
Les âges de la vie - Tahiti & Hawai’i aux temps anciens
Par Douglas Oliver.
Tahiti au temps de la reine Pômare,
par Patrick O’Reilly.
4 000 FCP
34 €
1 900 FCP
16 €
2 500 FCP
21 €
1 500 FCP
13 €
1 500 FCP
13 €
200 000 FCP
1676 €
par Edward Tregear (2ème édition)
Etat de la société tahitienne à l’arrivée des Européens,
par Edmond de Bovis (2ème édition)
Journal de James Morrison, second maître à bord de la Bounty,
traduit par Bertrand Jaunez
Alexandre Salmon et sa femme Ariitaimai,
par Ernest Salmon
Les cyclones en Polynésie Française (1878-1880),
par Raoul Teissier.
Chefs & notables au temps du Protectorat (1842-1880),
par Raoul Teissier.
Généalogies commentées des arii des îles de la Société,
Colons français en Polynésie orientale, BSEO n°221
par Pierre-Yves Toullelan
Les Etablissements français d’Océanie en 1885
(numéro spécial 1885-1985)
Moruroa, aperçu historique 1767-1964,
Tahiti 40,
par Emile de Curton
Collection des numéros disponibles
des Bulletins de la S.E.O. :
Le Bulletin de la Société des Etudes Océaniennes
le Bulletin de la Société des Etudes océaniennes (B.S.E.O.)
paraît depuis mars 1917.
Le Bureau de la Société accepte les articles qui paraissent
dans son Bulletin mais cela n’implique pas qu’il épouse les théories
qui y sont ou qu’il fasse siens les commentaires et assertions
des auteurs qui, seuls, en prennent toute la responsabilité.
Aux lecteurs de former leur appréciation.
Le Bulletin ne fait pas de publicité.
Le Bureau
Les articles publiés dans le B.S.E.O., exceptés ceux dont l'auteur a réservé ses droits,
peuvent être traduits et reproduits, à la condition expresse que
l'origine (n°, date et pages) et l'auteur soient mentionnés.
Pour toute communication relative à la Société ou à son Bulletin,
s’adresser à la Présidente de la S.E.O.,
B.P. 110,
98713 Papeete, Tahiti - Polynésie française.
Pour tout achat de Bulletins, échange ou donation de livres,
s’adresser au siège de la Société.
Le B.S.E.O. est envoyé gratuitement à tous les membres de la Société.
Cotisation pour l’an 2010 :
membres résidents en Polynésie française : 5 000 F. CFP
membres résidents en France métropolitaine et Dom-Tom : 42 €. plus frais de port.
Règlement : mandat ou virement postal. Autres pays : 70 $ US par transfert bancaire
Imprimé à Tahiti par l’imprimerie STP Multipress
Mise en page : Backstage
Avec Jean Kape, découvrons le ‘lira ( Vini kuhlii) ou Lori de Kuhl,
un très bel oiseau
endémique de Rimatara, menacé de disparition.
Suivons Joseph Le Port dans La Longue attente depuis la traumatisanté Révolution de 1789, jusqu’aux Décrets Mande! en 1939 statuant
sur la
possibilité pour les congrégations de devenir propriétaires des
lieux de culte ou de biens immobiliers.
Laissons-nous guider par Gérard Tulasne dans l’histoire de la franc-
maçonnerie à Tahiti.
Suite à l’envoi par Jacques Sauvage de la photocopie d'une lettre
manuscrite d’une page datée de « Paris le 16 juillet 1844 », adressée à
Monsieur le Gouverneur par le Ministre Secrétaire d’État de la Marine et
des Colonies, Michel Bailleul nous présente une petite chronologie de
l’évolution du statut de l’archipel des Gambier.
Le Dr Ehrardt nous parle du pamplemousse, ‘ananipopa’a.
Saluons le professeur Pierre Vérin qui vient de nous quitter.
Fait partie de Bulletin de la Société des Études Océaniennes numéro 319