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COMMENTAIRES
D’UN MARIN.
AU V I C E - A M I K A L
COMTE BOUET-WILLAUMEZ
SÉNATEUR
TBH OfGN AUH
DE
H ECO X N A ISS A N C E
HT
II ' A I' HE CT I OX
FELIX JULIEN.
AVANT-PROPOS.
N oire bu t, en commençant ce livre, a été de réunir,
en quelques courtes pages, les réflexions que nous a
inspirées la lecture de la vie d’un homme de bien, d’ un
homme énergique et courageux, dont l’exem p le, s’il
n’est pas facile à su iv re, est du moins toujours bon à
être rappelé.
Tout en restant dans notre premier p la n , et sans
en prévoir l'éten d u e, nous nous sommes trouvé en
présence d’ un sujet plus vaste, celui des Missions
chrétiennes. C ’est ainsi que nous avons été amené à
nous occuper de l’ouvrage anglais de W illiam M arshall,
dont une partie de notre livre n ’est que le résumé.
Plusieurs éditions successives marquent le succès
que cet important ouvrage a eu en Angleterre. M algré
sa grav ité, il s’est élevé en Amérique jusqu’à la pu
blicité du feuilleton. Et pourtant, c’est une œuvre
sérieuse de controverse et d’apologétique, hérissée
d’ innombrables textes et (l’étonnantes citations. Ces
citations, il importe beaucoup de les reproduire avec
fidélité; car qui ignore l ’abus qu’on peut en faire et
les erreurs qui peuvent s’y glisser? C ’ est pour éviter
A V A N T -P R O P O S .
ce danger que M . de W aziers a soumis sa belle tra
duction française au contrôle de l ’auteur lui-m êm e.
C ’est à elle que nous renvoyons nos lecteurs pour la
vérification des textes et des litres d’ouvrages que
nous avons nous-même reproduits. Dans une étude
sommaire comme la n ô tre , nous n’avions pas à en
contrôler l’origin e; notre seul but était d’en signaler
l ’importance et l’intérôt.
Quant à la vie de M arceau, qui nous a servi de
point de départ et de g u id e , nous devons à son his
torien la plupart des détails auxquels nous nous
sommes arrêté. Ce n’est point une h isto ire, encore
moins une biographie; c’est une simple élude; c’est
la vie d’un marin ju gée par un m arin ; ce n’est qu'un
com mentaire.
LES
COMMENTAIRES
D’UN MARIN.
PREMIÈRE PARTIE.
M ARCEAU.
CH APITRE PREM IER.
La vio de Marceau. — École polytechnique. — Vocation du marin.
— Première campagne. — La croix d'honneur.
Nous venons de parcourir la vie du commandant Mar
ceau, écrite par un de scs amis. Nous ne sommes pas
surpris du succès de ce livre, dont la deuxième édition
contient un grand nombre de faits nouveaux et de détails
intimes communiqués à l’auteur par les anciens cama
rades du saint et brillant officier.
Au point de vue maritime, c’est de l’histoire contem
poraine; et à ce titre, il offre tout l’intérêt qui peut
s’attacher à une époque qui fut celle du développement
et de la transformation de nos forces navales. Au point
1
O
LES C O M M E N T A I R E S D ’ UN MARIN.
de vue philosophique et religieux, ce livre offre des pages
que l’on dirait extraites de la vie des saints ou de l'his
toire des moines d’Occidcnt.
Quel est le lien qui peut relier ces deux sujets en ap
parence si contraires ou tout au moins si étrangers l’un
à l’autre? Pour beaucoup d’esprits, même non prévenus,
ce lien n’existe pas; la seconde partie du livre de Mar
ceau fera oublier la première. L’ami des moines et des
couvents, l'apôtre des missions lointaines, l'homme du
mysticisme et des macérations feront du tort à l’homme du
monde, au jeune et savant officier don tics talents et l’activité
ont concouru aux progrès de l’arme spéciale qu’il a servie.
Cette appréciation n’est point la nôtre; il nos yeux, les
contrastes conviennent à cette physionomie vive et ori
ginale. Ils font mieux ressortir la vigueur de ce carac
tère ardent et passionné dont l’infiuence a laissé plus de
traces qu’on ne le suppose dans le milieu maritime où il
s’est montré.
C ’est par l’Ecole polytechnique que Marceau entra
dans la marine. Cette voie n’est qu’exccptionncllemenl
ouverte chaque année (1 un très-petit nombre d’élèves
qui préfèrent le métier de la mer il toutes les autres car
rières civiles ou militaires qui peuvent s’ouvrir devant
eux. Bien que détournée, cette voie ne conduit pas moins
facilement au but que la voie plus ordinairement suivie
de l’Ecole navale.
On s’est bien des fois demandé à quoi pouvait servir,
dans la pratique de la vie maritime, le bagage scientifi
que dont on surcharge ces jeunes officiers.
MARCEAU.
3
« Ce ne sont point des savants qu’il nous faut, « s’é
criait à la tribune, en répondant à A rago, un ancien
marin de l’Empire, qui n’avait pas eu besoin du calcul
infinitésimal pour canonner vaillamment les Anglais dans
l’Inde, au combat du grand Port.
Malgré leur surcroît de science, les jeunes aspirants
dont on mettait ainsi en doute l’aptitude pour la vie ma
ritime ont pourtant assez bien fait leur chemin. Plusieurs
sont amiraux. L ’un d’eux même est devenu ministre et
maréchal de France.
La supériorité de leurs études ne les empêche pas de
s’initier aussi promptement que les autres au côté spécial
de leur profession. Celle supériorité, il est vrai, est loin
de constituer pour eux un privilège; car ce n’est point
exclusivement dans leurs rangs que se rencontrent les offi
ciers les plus versés dans les hautes spéculations de la
science pure et de la science appliquée. Il nous suffirait de
citer ici les noms de l’amiral Bourgois et du commandant
de Jonquières, pour rappeler des travaux scientifiques
dont l’importance promet à leurs auteurs l’honneur de
représenter à l’Académie le corps auquel ils appar
tiennent.
Pourquoi Marceau choisit-il la marine de préférence
à tant d’autres carrières qui s’ouvraient devant lui?
Son historien fait à la fois de ce choix une question de
calcul et de délicatesse, d’ambition et de froide raison.
Dans l’armée, le nom illustre qu’il portait ne pouvait plus
recevoir de lui aucun nouvel éclat. A ses yeux, ce nom
ne pouvait devenir qu’un obstacle, en cachant sous les
4
I.ES C O M M E N T A I R E S D'UN MARI N,
dehors inévitables d’un favoritisme apparent ou réel la
valeur personnelle de ses œuvres. O r, celle faveur et
celte protection, lui, Marceau, neveu de l’héroïque général
de la République, il ne voulait la devoir qu’il son propre
mérite. C ’était, nous l’avouons, une forte ambition; mais
nous croyons aussi que, dans un pareil choix, il céda eu
partie à l’attrait qu’offrent à l'imagination d’un homme
de vingt ans les choses de la mer.
A cet âge, en effet, qui ne s’est laissé aller au charme
des voyages, aux récits des campagnes lointaines, aux
péripéties d’une vie d'aventures, de recherches et d’ex
plorations? Qui n’a aspiré aux missions périlleuses? Qui
n’a entrevu sans terreur la lutte contre les hommes et
contre la tempête? Ce sont des rêves de jeunesse : mais
ils sont séduisants, dorés par le soleil, éclos aux harmo
nies de la mer et du vent. Et quand cette carrière, ainsi
aperçue sous son plus hel aspect, vint s’offrir à Marceau,
pourquoi n'aurait-elle pas déterminé chez lui une vraie*
vocation? Les vocations de marin sont nombreuses; elles
répondent à cet ardent besoin qui pousse l’àme vers l’in
connu et vers la poésie.
Pendant son séjour à l’école, un heureux hasard lui
permit de suivre, plus attentivement qu’on ne le faisait
alors, l’élude des machines.
La vapeur ne laissait point encore présager tous les
prodiges qu’elle devait si prochainement accomplir.
Ce goût particulier dénotait à la fois chez lui un sens
droit et pratique, tourné cependant vers les innovations
et le progrès.
MARCEAU.
Les connaissances spéciales qu’il
dehors même du programme
acquit ainsi, en
ordinaire
des études,
ne tardèrent pas à trouver leur application. Dès le début
de sa carrière, elles lui aplanirent les obstacles et lui
facilitèrent l’accès des commandements.
On arrive généralement à l'Ecole polytechnique à un
âge où les aptitudes et les caractères se dessinent d’une
manière assez tranchée pour laisser deviner déjà les
hommes d’étude et les hommes d’action, les esprits posi
tifs et ceux plus enclins aux spéculations hasardées.
L’époque à laquelle y arriva Marceau était d’ailleurs
plus particulièrement travaillée par la fièvre des ré
formes sociales et des doctrines nouvelles. Saint-Sim on,
sur son lit de mort, léguait à scs disciples sa foi, son
culle et scs dogmes nouveaux sur le christianisme de
l’avenir.
« Pour lui, la science n’avait point encore fait divorce
avec Dieu. En nous initiant aux merveilles du plan pro
videntiel, elle nous révélait la gloire de son auteur. A
son plus haut degré d’exaltation, elle était une inspiration
sublime et un hymne religieux 1. »
Auguste Comte, au contraire, ne demandait rien à de
telles inspirations. 11 n’avait pas besoin de dogme pour
arriver à la paix universelle. « Comme s’il était possible
de supposer que les hommes soient capables de s’unir
entre eux s’ils ont des idées différentes sur l’homme, sur
la société et sur l’Être divin2. « Désormais la science
* Guépin, Exposition de la doctrine de Saint-Sim on.
2 Enfantin.
6
LES C O M M E N T A I R E S D' ON MARIN.
remplaçait la religion; le positivisme allait déterminer
l’avenir en fonction du passé.
C ’était aux portes de l’École polytechnique que ve
naient frapper tous ces hardis rénovateurs. Enfantin le
proclamait très-haut : « 11 faut que l’École polytechni
que soit le canal par lequel nos idées se répandent dans le
monde. C ’est le lait que nous y avons sucé qui doit nour
rir les générationsà venir. C ’est là que nous avons appris
la langue positive et la méthode de recherche et de dé
monstration qui doivent aujourd’hui faire marcher les
sciences politiques '. »
Quoi d’étonnant, dès lors, que ces âmes jeunes et ar
dentes, accessibles à toute aspiration généreuse, se soient
laissées aller au souffle de toutes ces doctrines?
Marceau était sous leur empire lorsqu’il entra dans
la marine. Heureusement sa première campagne l’em
porte loin de notre vieux monde; les débuts de la navi
gation ont presque toujours une influence décisive sur
toute la carrière d’un officier. La révolution de 1830
venait d'éclater. Marceau ne se trouva point mêlé à ce
déchaînement de passions, de haines et de colères qui ne
semblent éclater périodiquement dans notre histoire que
pour nous préparer des lendemains pleins de surprises,
de déception et d'amertume.
Pendant que scs anciens camarades d’école, acclamés
par le peuple dans les rues de P a ris, se précipitaient
à l’assaut du Louvre et de l’hôtel de ville, lu i, infini
ment plus heureux, se battait à quatre mille lieues de
1 O l i u m s de Saint-Sim on et d 'E n fa n tin . Dcnlu, I860.
1
MARCEAU.
France contre des ennemis qui n’étaient point Français.
Une expédition partie de Bourbon venait d’aborder la
côte orientale de Madagascar. Elle avait pour but de
châtier les Hovas de Foulpointe. Comme il arrive souvent
dans ce genre d’attaque, la descente s’effectua sans ren
contrer d’obstacle. Les retranchements furent franchis,
les palissades emportées et quelques villages incendiés.
Mais arriva ensuite le moment difficile du rembarque
ment. Hélas ! sur combien d’autres plages que celles de
Foulpointe n’avons-nous pas appris à nos dépens com
bien est critique cette opération! En ce moment, en
effet, les Hovas reprirent l’offensive. Cachés derrière les
buissons et les palétuviers, ils s’élancèrent de tous les
plis du terrain, accoururent en masse compacte sur le
bord de la mer et coupèrent la retraite à un détachement
de marins engagés trop avant dans l’intérieur. Marceau,
comme aspirant, commandait la chaloupe chargée de
protéger la plage. Il juge avec sang-froid la gravité de la
situation. Sans hésiter, il s’éloigne momentanément de
la position qu’il occupe; à force de rames, il côtoie le
rivage, s’engage dans une sinuosité d’où il prend l’en
nemi en écharpe, et là , pointant lui-même la caronade
qui défend l’avant de sa chaloupe, il mitraille les Hovas
à demi-encablure. Quelques instants suffirent pour dé
blayer la plage, pour en ouvrir l’accès aux marins com
promis et pour sauver l’honneur de notre pavillon.
Le commandant en chef apprécia
comme elle le
méritait cette belle conduite, en faisant nommer Marceau
chevalier de la Légion d’honneur. Pour un jeune aspirant,
8
LES C O M M E N T A I R E S 0' U N MARIN.
c'était à cette époque une faveur insigne. Aussi, quand il
revint en France, cette croix si noblement gagnée dut le
consoler des triomphes éphémères qu’avaient remportés
sans lu i, devant les barricades, ses jeunes camarades
d'école, les vieux généraux de vingt ans.
C H A P IT R E
II.
Expédition do Louqsor. — Lo flouvo du Sénégal. — Le Soudan cl
lo Sahara. — L ’officicr do quart. — Un grain à bord. — Un
homme à la mer.
Comme enseigne de vaisseau, il fut pendant un an
attaché «à la croisière de la cote septentrionale d’Afrique,
et, en 1832, il fit partie de l’expédition scientifique char
gée de rapporter en France l’obélisque de Louqsor.
Quel fut le résultat de ses explorations? Comment
parcourut-il les solitudes de la haute Egypte, encore
toute couverte des imposants débris d’une civilisation
antérieure à l’histoire de tous les autres peuples? De quel
reil contempla-t-il ces vastes nécropoles de Thèbes et de
Memphis, o ù , depuis les rois pasteurs jusqu’aux Ptolé
mées, depuis les Pharaons jusqu’à Cléopâtre, tant de gé
nérations dorment amoncelées : gigantesque ossuaire que
les pyramides, les obélisques et les sphinx de granit ne
semblent décorer encore Çà et là que pour proclamer
plus haut le néant de la dépouille humaine.
Devant cet inépuisable champ de recherches ouvert
MA RCE AU.
9
aux investigations (lu philosophe et du savant, quelles
furent les impressions de notre sceptique cl fougueux offi
cier? C ’est ce que son historien laisse entièrement dans
l’oubli. Il passe rapidement sur une époque de sa vie trop
livrée aux plaisirs, et où le je u , les aventures galantes,
les duels même, absorbent tous les instants d’une ardente
et frivole jeunesse.
Heureusement que la vie maritime est féconde en con
trastes. La tempête parfois purifie de l’orgie, per aquas
abluens, comme d itl’Ecriture. Les privations, les fatigues,
la fièvre, n’arrivent que trop tôt faire expier les heures de
folie.
Il passait presque sans transition des bouches du Nil à
celles du Niger et du Sénégal. A cette époque si peu
éloignée de la nôtre, tout était mystérieux dans l’inté
rieur de l’Afrique; les grands fleuves y prenaient leur
source dans des solitudes encore inexplorées. Le mou
vement des découvertes qui vient de marquer nos vingt
dernières années n’était point commencé ; à peine se fai
sait-il pressentir.
On ne connaissait l’Afrique que par son pourtour, et
encore, dans les régions même les plus favorisées, n’élaitce que sur une étendue relativement bien restreinte.
Dans le nord, par exemple, au centre même de notre
vieux monde, qu’étaient-ce que les zones de l’Algérie ou
du Maroc, de Tunis ou de Tripoli, comparées à l’immen
sité du Sahara qu i, sur une profondeur de quinze degrés
de latitude, embrasse le continent dans toute sa largeur,
depuis les bords du Nil jusqu’à ceux de l’Atlantique.
10
L E S C O M M E N T A I R E S D’ DN MARI N.
Mais au delà de celle mer de sable, en approchant de
la zone équatoriale, apparaissent de nouvelles rives ver
doyantes, régulières et continues; ce sont les confins du
Soudan. Un peu plus bas que le niveau du Sahara, son
sol uni, fertile et peuplé, est arrosé par de puissants
cours d’eau, et encadré à l’est par les hauts plateaux do
l’Abyssinie, à l’ouest par les grandes montagnes qui
donnent naissance au Niger, à la Gambie et au Sénégal.
Une infinité de petits Ftals s’y disputent la suprématie.
Ils sont eux-mêmes aux prises avec les tribus nomades
et pillardes des Touaregs et des Tibbous, qui se partagent
l’empire du désert. Les diverses races primitives do
l’humanité semblent s’étre donné rendez-vous au Sou
dan. A côté des Arabes et des Berbères, on retrouve lo
marabout fanatique, le noir fétichiste et le Foulah séné
galais 1. Malgré l’incomparable fertilité de son sol, l'homme
ne sait point y appliquer les ressources de l’agriculture.
L’ivoire, la poudre d’or, le trafic des esclaves, c’est
là tout son commerce. Ne lui demandez pas une industrie
quelconque. La loi du prophète a passé par là. Flic a
tout frappé de stérilité. Ne cherchez pas dans leurs nom
breuses villes des traces d’art ou de monuments, des ves
tiges et des souvenirs d’histoire antérieure. Non ; à côté
de leurs habitations, les gigantesques fourmilières do
termites qu’on y rencontre offrent à l’œil plus de régu
larité et plus de symétrie que les buttes de paille et les
mosquées d’argile que l’homme s’est construites.
* Pouls, Pouls ou Foulah. La (Icniie appelle l’Afrique le pays île
Fout.
MAIICEAU.
11
Comment espérer voir la civilisation se répandre au
Soudan, quand seulement pour s’y introduire l’Européen
rencontre déjà tant de difficultés ! On a essayé d’y pénétrer
par le haut du Nil, en se dirigeant de Karthoum au Kordofan, au Darfour et au W adaï. On l’a tenté aussi par
l’Atlantique, en suivant le cours du Niger, comme les
Anglais, ou en remontant le Sénégal, comme l’ont fait
successivement nos
compatriotes
Caillé cl Raffencl,
Mage et Quentin. C ’était ce que Marceau rêvait, lorsqu’avec le petit navire dont on lui avait donné le com
mandement il put s’avancer dans le fleuve jusqu’aux
cataractes du Fcllou.
Mais ce n’est généralement pas la roule qu’ont suivie
les expéditions les plus riches en résultats. C ’est directe
ment du nord quelles sont arrivées. C ’est par là qu’en
1823 Clapperlon réussit à franchir, le premier, les
quinze cents lieues qui séparent Tripoli du Golfe de
Bénin.
C ’est à travers les sables du Sahara que les plus illus
tres voyageurs africains de nos jours ont pénétré dans les
fertiles régions du Soudan.
Dans cette direction, trois routes y conduisent; ce
sont celles des caravanes. Elles ne sont marquées çà et
là que par des puits et quelques rares oasis.
En 1855, l’expédition de Barth, partie de Tripoli, prit
par Mourzouk et Ghât, découvrit l’Asben et Agadès, et
tomba au cœur du Soudan sur les bords du Niger, à
Saï, à Gando et à Sakatou.
On sait que ses compagnons Richardson et Overweg
LES C O M M E N T A I R E S D ' UN MARIN.
n'allèrent pas plus loin; ils payèrent là , de leur vie, leur
courageuse entreprise. Deux ans plus tard, le jeune et sa
vant Vogel, parti de Londres pour rejoindre l'expédition,
vint à son tour, avec son fidèle caporal Maguire, se faire
assassiner à Ouara par le chérit du W adaï. 11 avait tra
versé le désert par une route inclinant plus à l’est;
comme Barth, partant toujours de Mourzouk et de l’ex
trémité du Fezzan, mais passant par Bilma au milieu
des Tibbous, pour aboutir au Bornou et sur les bords du
lac de Tchad. Après lu i, le baron de Beurmann, s’aven
turant tout seul à sa recherche, suivit la même direction ;
elle le conduisit fatalement au môme dénoùmcnt; il
mourut à Kouka.
La troisième route cnlin, en partie située sous le mé
ridien de P aris, semble plus facile et plus importante,
puisqu’elle relie l'Afrique française au Sénégal, en passant
par les oasis du Touàt, d’Insallah et par la célèbre et
mystérieuse Tombouctou. C ’est naturellement celle qui
a le plus attiré l’attention; et pourtant aucun Européen,
à notre connaissance du moins, n’a été assez heureux
pour la parcourir.
Naguère encore, le jeune et intrépide Ghérard Bbolf
l’a tenté vainement. L’insurrection des tribus du Touàt
l’a forcé de se replier circulaircment vers l’est, comme
l’avait* fait avant lui son ami Duveyrier, en gagnant le
Fezzan par Ghadamès et par Ghàt.
Plus heureux que ses devanciers et que ceux qui
depuis l’ont suivi, le docteur Barth, pendant son éton
nant voyage de cinq ans au Soudan , a pu faire impuué-
MARCEAU.
13
ment il Tombouctou un séjour prolongé. Il y a constaté
la justesse des observations de noire compatriote Caillé,
et résolu la fameuse question de la bifurcation du Niger,
en complétant nos connaissances géographiques sur le
cours si longtemps inconnu de ce fleuve étrange q u i,
courant à peu près dans toutes les directions, se déroule
comme un cercle immense et revient se jeter à la mer à
un point relativement peu éloigné des hautes montagnes
où il a pris naissance.
Ici, comme dans les autres parties de l’Afrique, les
conquêtes scientifiques faites par les derniers explorateurs
sont fort considérables; Marceau les pressentait. Parvenu
dans le haut Sénégal aux chutes du Fellou, il aspirait au
rôle de ces voyageurs héroïques; il entrevoyait déjà
leurs triomphes. Ilélas! il ne put pas même en être un
précurseur. Ce ne fut pour lui qu’une hallucination,
qu’une espérance vaine qui s’évanouit dans un accès de
fièvre. Comme tant d’autres officiers, il fut forcé de re
venir en France pour réparer sa santé compromise. Son
rétablissement fut lent et difficile; la convalescence dura
six mois. La quinine avait coupé la fièvre; mais les soins
de la famille seuls triomphèrent des suites, du remède et
du mal.
Marceau venait d’être nommé lieutenant de vaisseau.
Le temps d’aspirant et d’enseigne est pour ainsi dire un
temps d’étude et de noviciat, un stage consacré à la con
naissance spéciale du métier, connaissance qui, dans la
marine plus que partout ailleurs, ne s’acquiert que par la
pratique et par l’observation,
LES CO MMENT A I KES D' UN MARI N.
Dans le grade suivant, la situation se dessine; l'homme
doit y montrer tout ce qu’il a acquis. Marceau y arriva à
l’Age de trente an s, dans tout l'épanouissement de son
intelligence eide scs facultés. Dans la hiérarchie militaire,
le grade de lieutenant de vaisseau, par la nature des
fonctions qu’il comporte, offre deux positions également
brillantes, dignes toutes les deux de grandir l’homme
à scs propres yeux, en mettant à chaque instant à l’épreuve
ce qu’il peut y avoir de ressource dans son esprit et de
vigueur dans son caractère.
C ’est la position d’officier de quart sur un vaisseau de
ligne el celle d’officier commandant un navire isolé.
Sur le banc de quart d'un vaisseau il domine, il com
mande, il remue par centaine des hommes prêts à lui
obéir quel que soit le danger.
A son gré, il les lance dans la mâture, les répand sur
les vergues, les suspend au gréement. Ce sont des ris A
prendre, des voiles à serrer, des mâts à dépasser. Sur
rade ou par beau temps, ces manœuvres ne sont qu’un
exercice d’un imposant effet ; mais quand l’orage gronde,
quand la nuit devient sombre et quand la mer se creuse,
de qui dépend alors l’existence de tous ces braves gens per
dus dans le gréement? Une saute de vent, un mauvais
coup de barre, un faux commandement peuvent précipiter
dans les flots ces gabiers intrépides, cramponnés à l’cxtrémité d’une vergue qui décrit au roulis, à cent pieds
dans les airs, des angles d’une amplitude immense.
Ces hommes admirables, rarement accessibles aux ter
reurs, au découragement, connaissent plus souvent l’i—
MARCEAU.
• 15
vresse de la lutte ; c’est ce qui les soutient. Oh! qui pourra
décrire l’aspect qu’offre, dans un gros temps, la mâture
d’un grand vaisseau de ligne? Jamais parole humaine
n’en redira l’effet. C ’est tout un monde à part; un chaos
sur l’abîme, un inextricable fouillis de vergues et de mâts,
de poulies et d’agrès, de cordes et de voiles que la mer
et le vent arrachent par lambeaux. Il en sort des cris en
trecoupés, des sifflements aigus, des craquements sinis
tres ; sauvages harmonies que n’oublie plus l’oreille qui
les a entendues. Et puis, ce sont des coups de fouet à
faire lâcher prise; ce sont des secousses, des chocs q u i,
sans les plus violents efforts, peuvent à chaque instant
vous lancer dans l’espace. C a r, bien bas sous vos pieds,
la mer roule comme une épave le malheureux navire
dont le pont disparait sous un linceul d’écume.
Pour suivre la manœuvre, dans ces moments critiques,
les aspirants sont les premiers en haut. C'est leur poste
d’honneur. A défaut de leurs bras, ils payent de leur per
sonne : l’exemple est toujours bon.
Nous n’oublierons jamais nos premières heures pas
sées, après un démâtage, dans la hune d’une frégate
fuyant devant le temps sur le banc des Aiguilles.
Voyez à l’horizon cette panne grisâtre; on dirait un
voile de vapeur, un rideau de fumée. C ’est un grain qui
se forme. Il monte, il grandit, il menace. L ’apparence
du ciel, la forme des nuages, les reflets de la mer, rien
ne doit échapper à l’œil scrutateur. D’ailleurs, il faut
deviner juste. Si l’on se hâte trop, on passe pour timide,
on lasse l’équipage et l’on perd de la route. Et d’un autre
lti
L E S C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
côté, il quels dangers ne s’expose-t-on pas si l’on attend
trop lard !
Malheur à l'imprudent qui se laisse surprendre. Juste
au moment précis, il faut savoir rentrer les voiles inutiles.
Comme on le dit très-bien en termes du métier, c’est
saluer le grain qui va tomber à bord.
Mais alors, quel saisissant spectacle que celui du vais
seau qui s’incline aux premières rafales, mais qui promp
tement se relève, obéissant à la voix qui commande;
docile comme un être anim é, agile comme l’oiseau de
mer qui fait tète à l’orage en repliant ses ailes. C ’est
l'intelligence et la vie, c’est la poésie en action; c’est
l’homme maître de la tempête et dominant les Ilots.
Une autrefois c’est un homme ù la mer! Jamais cri
plus lugubre ne retentit à bord.
Ce vaisseau dont la brise enlle toutes les voiles, com
ment l’arrêter tout à coup dans sa course rapide?
Comment le ramener au point où l’homme a disparu?
Difficile problème dont la solution doit être immédiate;
manœuvre délicate et souvent périlleuse, dont le succès
dépend du premier mouvement et de l’inspiration de l’of
ficier de quart.
Aussi, pour dominer l'émotion qui l’entoure, quel
sang-froid ne doit-il pas garder ! Quelle lucidité duns
l’esprit! quelle précision dans les commandements! 11
faut qu'il refoule au fond de sa poitrine sou angoisse
poignaute; il a à manœuvrer les voiles, à diriger la
barre, à veiller la bouée. Ut si la houle est forte et le
roulis violent, se hasardera-t-il à mettre un canot à la
MARCEAU.
n
mer? pour sauver un seul homme en exposera-t-il vingt
à une mort probable? Si l’on peut tenter ce moyen de
salut, tout reste à bord dans un morne silence; car
l’angoisse redouble pendant qu’une baleinière ou qu’un
frêle canot lutte péniblement dans chaque creux de lam e,
bondissant sur leur crête et disparaissant dans les pro
fonds sillons d’une mer sans limites. Mais lorsque par
bonheur, bonheur trop rare, hélas ! ces courageux efforts
ne sont point stériles, lorsqu’on peut ressaisir sur l’abîme
le malheureux prêt à s’y enfoncer, lorsqu’il reparaît sur
le pont comme un ressuscité, alors tous les cœurs se
dilatent, les fronts se dérident, la joie s’exhale de toutes
les poitrines.
O u i, si sur son banc de quart l’officier de vaisseau a
des moments de terrible anxiété, en revanche il a aussi
ses heures de triomphe. C ’est un vrai piédestal sur lequel
il s’élève et grandit en proportion de son intelligence et
de sa fermeté.
C H A P IT R E III.
Un premier commandement. — Courage et savoir. — Marceau sauve
le vaisseau anglais le Pembroke.
Toutefois, c’est comme commandant que l’officier de
vaisseau est surtout appelé à donner la mesure de toute
sa valeur.
2
18
LES C O M M E N T A I R E S D ’ UN MARIN.
Avec ses charges et scs prérogatives, cette position est
de celles qu’il faut avoir occupées de bonne heure. 11 faut
être encore assez jeune pour s'habituer il porter sans flé
chir le fardeau quelquefois écrasant de la responsabilité.
En face du danger, ce n’est point seulement l’existence
des hommes que l’on tient dans ses m ains, c’est encore
l'honneur du pavillon.
En exaltant ainsi les facultés de l'Ame, une pareille
tâche montre tout ce que la nature de l’homme peut ren
fermer de force ou de faiblesse, d’énergie ou de défail
lance. M ais, dira-t-on , dans les circonstances communes
de la navigation, on ne se trouve que rarement en face
de ces situations extrêmes. C ’est vrai; mais en mer, ce
pendant, ces situations, pour ainsi dire, surgissent sous
vos pas. Elles se manifestent tout à coup, sous mille as
pects divers. C ’est un homme qui tombe, une voile em
portée, la mâture qui craque. Tantôt c’est l’incendie, la
voie d’eau , l’abordage ; ce sont enfin ces innombrables
causes de naufrages que les plus clairvoyants ne peuvent
conjurer.
Dans la vie du commandant M arceau, ces exemples
abondent : nous n’avons qu’à les prendre au hasard.
Pour son premier commandement comme lieutenant de
vaisseau, on lui donnu la mission de conduire de Tou
lon à Lorient le bateau à vapeur le Minos.
Peu d’officiers, à cette époque, étaient aussi versés
que lui dans la connaissance théorique et pratique des
machines. Ce fut la cause de cette distinction.
Dès le début dans la Méditerranée, la traversée, insi-
M ARCEAU.
19
guidante comme navigation, faillit se terminer tragique
ment par une catastrophe duc à la négligence ou à l’in
capacité de son mécanicien.
Ce malheureux , de quart pendant la nuit, s’endormit
à son poste, au lieu de surveiller les feux.
lin ouvrant les yeux tout à coup, il s’aperçoit que l’ali
mentation de la chaudière a cessé et que toute la paroi
supérieure est rouge, incandescente. Une goutte d’eau, la
moindre dénivellation, un simple coup de roulis vont suf
fire pour la faire éclater. Effaré, éperdu, il court sur le
pont, croyant se soustraire au péril. Ici la nature de
Marceau nous apparaît dans toute sa violence, mais dans
toute sa courageuse énergie. Prévenu immédiatement de
la situation, il ne fait qu’un bond de sa chambre, dé
croche un pistolet, saisit à la gorge le contre-maître,
qu’il entraîne avec lui au poste qu’il a fui; et là , donnant
l’exemple, travaillant de ses mains, soulevant les sou
papes , ouvrant les robinets et fermant les cendriers, il
sauve le navire et les cent cinquante hommes que le gou
vernement du roi lui avait confiés.
Marceau n’accomplit là que strictement son devoir;
m ais, pour le remplir dignement, il ne suffit pas seule
ment toujours d’en avoir le courage,, il faut encore en
avoir la science et la capacité.
Dans cette même traversée du Minos, Marceau obtint,
comme marin, un de ces triomphes qui remplissent le
cœur d’un doux et noble orgueil. 11 était à Gibraltar,
mouillé devant la ville, pour renouveler sa provision de
charbon ; les navires à vapeur de cette époque ne pou3.
'20
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARI N.
voient, sans celte précaution, fournir une bien longue
course.
Pendant ce temps, les vents d’ouest soufflaient dans le
détroit. Le baromètre baissait, le ciel se chargeait de
nuages. Ainsi qu’il arrive toujours quand les vents souf
flent de cette direction, un grand nombre de navires
marchands, accumulés à l’entrée de cet étroit passage,
louvoyaient péniblement dans la baie pour gagner un
abri.
Au milieu d’eux se trouvait un beau vaisseau anglais,
le Pembroke, portant le pavillon du commodore Parker.
Tout à coup, géné dans sa manoeuvre par un de ses in
nombrables voisins, il manque à virer de bord. L ’espace
ne lui permet plus de continuer sa bordée; les récifs sont
tout près. 11 laisse successivement tomber toutes scs
ancres, car le fond est il p ic, la tenue est mauvaise et le
vent bat en côte. La nuit peut devenir critique. C ’est
ainsi que le pense Marceau.
Seul officier militaire présent à Gibraltar, il comprend
l’étendue de sa charge. Qu’importe la nationalité du na
vire en détresse? 11 pousse activement scs feux; en
moins d’une heure, il peut appareiller; il vient passer à
poupe du Pembroke et offre au commodore l’aide de sa
machine.
Ses services ne sont point acceptés. Marceau a deviné
la cause du refus , car si le Minos est bien le seul bâti
ment de guerre mouillé à Gibraltar, eu revanche il s’y
trouve des steamers anglais qui n’auraient pas dû se lais
ser devancer pour voler au secours d’un vaisseau portant
MARCEAU.
21
les couleurs britanniques. Tout en respectant ce senti
ment, peut-être exagéré, de la susceptibilité nationale,
mais peu rassuré sur ses suites, Marceau ne voulut pas
s’éloigner du Pembroke pour revenir à son premier mouil
lage. Il resta sous pression, son cabestan garni, scs gre
lins élongés, prêt, au premier signal, à prendre les remor
ques. 11 attendit ainsi le dénoûment de cette nuit d’hiver.
La nuit fut en effet féconde en émotions. Les rafales
se succédèrent de plus en plus violentes ; d'heure en
heure, malgré toutes scs ancres, le vaisseau chassait sur
les brisants. Au jour, la position devint insoutenable. Un
premier choc, un coup de talon formidable vint avertir
le commodore Parker qu’il fallait se résigner à accepter
le secours du navire français. Il n’y avait désormais de
salut qu’à ce prix. C ’est si triste d’ailleurs qu’un vaisseau
en détresse! Les voiles en lambeaux, la mâture brisée,
les cordes emportées, tordues, échevelées. Et puis, ce
noble corps, cette coque arrondie, ces rangées de canons,
ces courbes gracieuses, tout ce chef-d’œuvre enfin de
l’art et du génie, cet imposant ensemble de la puissance
humaine, tout cela balayé par la mer, démoli pièce à
pièce, englouti sous l’écum e, perdu dans les brisants.
Rien n’est plus douloureusement beau que le naufrage
d’un grand vaisseau de guerre. Marceau eut le bonheur
de sauver le Pembroke d’un semblable désastre.
Au fort de la tempête, le Minos habilement conduit se
rapproche de lui, se laisse dériver, glisse sous son beau
pré, le saisit par l’avant et s’attelle au colosse comme un
triton docile.
22
L E S C O M M E N T A I R E S D' ON MARI N.
Alors, rassemblant dans ses (lanes (ont ce qu'il a de
force de vapeur, haletant, tout couvert d’écume et de fu
m ée, il l'ébranle, l’entraîne, l’éloigne des récifs, e t, au
milieu des hurrah frénétiques, il le ramène en triomphe
à l’entrée de la baie. Hurrah pour le M inos! et hurrah
pour la France! Ce n’est pas tout; le roi de la mer, le
man o f w arn 'a pas plutôt reconquis son empire, que,
hissant au plus haut de ses mâts les couleurs nationales
de son libérateur, il les salue de son artillerie.
Jamais coups de canon ne durent retentir plus avant
dans le cœur de Marceau. Ce n’était point seulement
l’honneur d’un service rendu à un puissant voisin, c’était
encore la satisfaction d’une difficulté vaincue, du danger
affronté, et surtout pour le cœur du marin, c’était le suc
cès toujours si enivrant d'un beau coup de manœuvre.
C H A P I T R E IV .
Escadre de la Méditerranée. — L'amiral Lalande. — Derniers triom
phes do la voile. — Encore une royauté qui s'en va. — Ilégnc
éphémère du Napoléon. — La cuirasse et l'artillerie.
Après six ans de commandements successifs, nous le
retrouvons, vers le milieu de 1841, simple officier de
quart embarqué sur le Scipion, l’un des vaisseaux de
notre escadre mouillée en ce moment en rade de Toulon.
Cette époque était pour la marine française une véri
table période de renaissance et de transformation.
MARCEAU.
23
Anéantie sous l'Empire, étouffée dans scs germes sous
la Restauration, elle brisa ses premières entraves pour
conquérir Alger. P u is, profitant de l’impulsion acquise,
elle continua il s’étendre, à se développer peu à p eu , à
se constituer vaisseau par vaisseau, et, sous la main puis
sante de l’amiral Lalande, elle finit par devenir cette
incomparable escadre de 1840 qui, dans les eaux de
Beyrouth, en face des Anglais, faillit résoudre sommai
rement la question d’Orient, en faisant craindre un instant
à la diplomatie que nos canons ne partissent tout seuls.
Ce fut la cause de son brusque rappel.
Elle rentra à Toulon, frémissante mais non humiliée,
nous dit l’élégant écrivain qui fut l’élève et le digne
appréciateur des talents militaires de l’amiral Lalande1.
Nous n’aimons pas toutefois les réflexions dont il ac
compagne la fin prématurée de ce grand chef d’escadre :
« 11 mourut, nous dit-il, calme et fier, triste sans
amertume, résigné sans espoir. Les souffrances n’avaient
pu le lasser de l’existence, car il aimait ce monde dont
tant de fous médisent3. »
Ilelas ! qu’ils sont donc nombreux les fous de cette
espèce, et qu’ils raisonnent juste, après tout, quand ils
dédaignent un monde qui ne peut leur promettre pour
le moment suprême qu’une résignation sans espoir !
L’œuvre de l’amiral Lalande lui a survécu. Succès1 Trente ans plus tard, le vice-amiral Jurien de la Gravière lui a
succédé dans ce poste comme commandant en chef l’escadre d’évolu
tions de la Méditerranée.
2 Marine d’autrefois, par un marin d'aujourd’hui. (Vice-am iral
Jurien de la Gravière.)
24
I,ES C O M M E N T A IR E S D' UN MARIN.
sivcmcnt confiée à des mains habiles, l’escadre d’évolulions de la Méditerranée s’est toujours maintenue à la
tète du mouvement de progrès et de transformation que
le génie de notre époque a imprimé à l’art des construc
tions navales. Dans toutes les circonstances, elle se montra
digne de ses missions.
C ’est ainsi que nous la vîmes franchir, en plein hiver,
les bouches du llosphore, entrer dans la mer N oire, y
croiser pendant des mois entiers dans les brumes du
golfe d’Odessa et de Sébastopol. Et ce n’est pas chose si
ordinaire qu’on pourrait le penser, que ces croisières de
vingt vaisseaux dans une mer étroite et dangereuse. Après
de longues nuits d’hiver, rien n’est imposant comme le
spectacle de ces nombreuses voiles se retrouvant, au retour
de l’aurore, échelonnées à leur poste, par groupes régu
liers , s’avançant en bon ordre comme un vol d’alcyons
bercés dans les sillons d’une mer tourmentée.
Plus lard, quand, pour assurer le salut de l’armée,
l’escadre, en pleine côte, dut soutenir l’assaut d’un se
cond hivernage, elle fit bravement face à tous les dan
gers. Elle affronta l’ouragan du 14 novembre; ce fut sa
dernière bataille. Elle y perdit quelques-uns de ses plus
beaux vaisseaux ; mais il y a parfois des pertes qui hono
rent. D’ailleurs, pour avoir été obscure et sans triomphe,
celte lutte acharnée contre les éléments n’en a pas moins
été digne d’admiration, supérieure peut-être, comme
danger vaincu, à la formidable mais stérile attaque opérée
un mois auparavant devant la Quarantaine et le fort
Constantin.
MARCEAU.
25
Celte vaillante escadre, à la disparition de laquelle
nous avons assisté, a été la dernière des escadres à voile.
Elle mérite nos respects si ce n’est nos regrets. Pour les
marins d’un autre âge, elle sera plus d'une fois un objet
de surprise et de méditation. Par sa nature même et par
les éléments de sa constitution, elle se rattachait presque
sans transition aux escadres de Louis X IV et de Louis X V I,
de la République et du premier Empire.
Sauf quelques perfectionnements de détail, c’étaient
toujours les mêmes principes dans les manœuvres, la
même tactique dans les évolutions. Ainsi que l’observe
l’écrivain que nous avons cité, il n’y avait pas, au fond,
bien grande différence entre le Royal Soleil de Tourville
et les vaisseaux à trois ponts de l’escadre Hamelin. Mais
entre ces derniers et le Napoléon il y eut tout un monde;
il y eut la vapeur.
Ce qui exigeait autrefois de la part d’une escadre des
efforts inouïs, des prodiges d’adresse, nos vaisseaux
transformés l’ont fait en se jouant ; mais c’est précisément
ce déploiement d’exercice et d’adresse qui ajoutait tant
d’art et de prestige aux anciennes manœuvres.
On peut n’êlre point du métier et comprendre pourtant
ce qu’il fallait de justesse et d’habileté pour faire évoluer
ces colosses flottants qui en définitive n’avaient d'autre
moteur et d’autre point d’appui que le vent et les flots.
La machine sans doute a tranché le problème. Elle fait
grand honneur à l’industrie de l’homme, mais infiniment
moins au génie du marin.
La voile, la simple voile q u i, gonflée par la brise ou
chargée par le grain, s’incline cl s’orienle pour se jouer
du vent, le retenir captif, décomposer sa force et l’obliger
par un adroit détoura rétrograder ou du moins à pousser
le navire justement dans le sens opposé à celui d’où il
souffle, c’est là le merveilleux secret de la route au plus
p rès, la clef du louvoyage; c’est l’éternel attrait qui de
meure attaché à la marine à voile.
Mais aussi que de grandes choses n’a-t-cllc donc pas
faites? C ’est elle qui la première a parcouru le monde, elle
qui si souvent a décidé du sort de nos grandes batailles.
Devant la grandeur de son rôle, devant tant de pres
tige et tant de poésie, et tout en accordant au présent sa
part d’admiration, on comprend les regrets de tous nos
vieux marins; on respecte l’illusion de ceux qui, comme
l’amiral Lassuse, proclamaient jusqu’au dernier moment
que la voile resterait la reine de 1a mer.
Hélas! comme tant d’autres royautés, elle fut détrô
née. Elle a disparu devant de hardis novateurs dont le
triomphe n’a pas duré longtemps. Aux lourds et noirs
steamers que commandait Marceau, succédèrent des ba
teaux plus rapides. Les roues firent place à l'hélice; et
depuis cette époque, la transformation a continué à mar
cher toujours si promptement, qu’à peine une flotte estelle mise à l’eau qu’il faut immédiatement songer à la
remplacer par des types nouveaux. Le Napoléon et les
magnifiques vaisseaux construits sur son modèle n’ont
e u , eux aussi, qu’un empire éphémère; et s’ils ont jeté,
un moment, quelque éclat, il a été sinistre : il nous a
fait voir avec quelle rapidité on pouvait, sans laisser nulle
MARCEAU.
27
trace, faire évacuer les côtes du Mexique à une armée
française de quarante mille hommes.
D ’ailleurs, dés sa naissance le vaisseau à vapeur était
frappé à mort.
Près de lu i, à Kimburn, la cuirasse parut sous forme
embryonnaire. Mais l’embryon fut prompt à sortir de son
moule. 11 grandit, prit des forces, et si dans peu de
temps il se perfectionna assez pour devenir la Gloire et le
Solferino, en revanche il ne put jamais se dépouiller de
sa laideur première. Ne lui demandez pas des lignes élé
gantes, des courbes gracieuses, des mâtures coquettes et
des proues élancées. Chez lu i, l’art disparaît sous une
masse informe; tout est sacrifié au poids de son armure.
Mais qu’on ne s’y fie point! son aspect est trompeur, car
sa marche est rapide, sa manœuvre assurée et ses coups
sont mortels.
En réduisant au silence la vieille artillerie, la cuirasse
a causé dans le monde un moment de stupeur. Si on n’a
pas cru quelle allait clore à jamais l’ère des destructions,
du moins on a espéré quelle allait donner à l’art de la
défense un avantage immense.
Espérance trompeuse!
Loin de ralentir les progrès des inventions meurtrières,
la cuirasse au contraire n’a fait qu’en stimuler l’ardeur.
Devant cet obstacle imprévu, l’attaque a repris l’offensive
avec un redoublement d’énergie et dans des proportions
jusqu’alors inconnues.
D’un seul coup, elle a sacrifié scs vaisseaux à vapeur,
comme elle l’avait fait dix ans auparavant pour ses vais
seaux à voile; elle les a mis au rebut, ou réduits tout au
28
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
plus au rôle de transport. Sans plus d’hésitation, elle a
mis au vieux fer tous les canons de trente, l’orgueil de ses
escadres; et ses fameux Paixkans dont les récents triom
phes et les épouvantables effets avaient précisément con
duit à l’idée du blindage.
Pour l’attaque désormais, il n’y a plus qu’un but.
11 lui faut à tout prix traverser la cuirasse. Q u’on l’é
branle par des coups contondants, ou qu'avec des bou
lets en acier on perfore ses plaques comme à l’emportepièce; qu'on la frappe directement en face avec un
éperon ou traîtreusement en dessous à l’aide des torpilles,
tous les moyens sont bons ! C'est alors qu’on s’est pris à
couler en fonte, à forger en 1er ou en acier fondu ces piè
ces monstrueuses, de tout calibre, de toute forme, de
toute dimension. Il n’est pas de projectile que l’on n’ait
essayé, pas de poudre dont on n’ait fait usage : poudres
brisantes et poudres ordinaires, poudres fulminantes et
poudres prismatiques. Il n’est pas jusqu’à la force môme
du recul que l’on n’ait cherché à utiliser pour manœuvrer
la pièce et l’obliger, à l’aide d’un contre-poids, à revenir
toute seule au sabord '.
Les Américains ont gardé la pièce à âme lisse; mais
ils lui ont donné un si grand diamètre qu’ils sont parve
nus à lancer des boulets pesant un quart de tonne, dont
un seul peut suffire pour couler un navire. C ’est ce qui
leur est arrivé contre les monitors aux combats de Mobile
et de la Nouvelle-Orléans.
1
Ccl ingénieux appareil, qui vient d'obtenir le plus grand succès,
porte le nom de son inventour, le capitaine Moncrieff.
M A RCE AU.
29
En Europe, on a généralement préféré la précision du
tir et la pénétration. Notre canon français atteint déjà un
très-fort diamètre ' ; il est en fonte de fer, n’admet que les
poudres lentes et se charge par la culasse.
Les canons anglais d’Armstrong et de IVitworlh, ainsi
que le célèbre Krüpp des Prussiens, sont rayés, freltés
comme les nôtres ; mais pour les rendre plus résistants en
core, ils sont formés d’une série de tubes de fer ou d'acier
composés de rubans forgés, soudés et tordus en hélice.
Ils se chargent par la bouche ou par la culasse, sup
portent les poudres vives, et avec un calibre relativement
modéréa, ils donnent au projectile la plus grande vitesse
initiale et le maximum de pénétration que l’on ait encore
obtenus. Avec de telles pièces, l’obus en fonte blanche,
dit obus Palliser, traverse vingt centimètres de f e r , sans
compter la muraille. C ’est le double de l’épaisseur qu’a
vait il y a dix ans la première cuirasse. C ’est un duel à
mort entre elle et le canon. A qui restera l’avantage? A
chaque pouce de pénétration gagné par le boulet on ré
pond par une augmentation progressive dans l’épaisseur
des plaques. Mais cette progression doit avoir des limites;
il faudra bien s’arrêter un jour dans la surcharge cl dans
les dimensions toujours plus colossales de nos vaisseaux
blindés. Le Rochambeau, l’Achille et le Wilhelm 1er pèsent
près de dix mille tonnes. C ’est trois fois le déplacement
d’un ancien vaisseau de haut bord et six fois sa valeur 3.1
3
2
1 Vingt-sept centimètres.
2 Vingt-trois centimètres.
3 Le Rochambeau a coûté ù la France de douze à treize millions. It
30
I ÆS C O M M E N T A I R E S D ’ UN MARIN.
Et encore, si l’on pouvait compter sur l’invulnérabi
lité réelle de ces ruineux chefs-d’œuvre! Mais le combat
de Lyssa nous a fait voir ce qu’il fallait en croire. 11 est
vrai que, quelque perfectionné que soit un instrument, il
faut toujours le supposer entre des mains habiles.
Dans cette fièvre d’innovations guerrières, dans cette
lutte acharnée entre les progrès de l’attaque et ceux de la
défense, la France a su prendre au début un sérieux
avantage. Mais est-elle certaine de le garder toujours?
Est-elle même sûre de l’avoir conservé? Que penser de
la déclaration que le premier lord de l'amirauté vient de
faire à la chambre en affirmant que la Grande-Bretagne
peut, dès ce jou r, opposer quarante-sept cuirassés aux
trente-sept que possède la France, ajoutant qu’il n’y a
aucun doute sur la supériorité bien constatée des vais
seaux anglais de première cl de deuxième classe 1?
Cela signilie-t-il que leur artillerie traverse nos cui
rasses et que la réciproque n’existe plus pour nous? ün
le répète aussi de ce côté-ci du détroit.
M ais, en vérité, sommes-nous condamnés à ne plus
faire reposer les destinées d’un peuple que sur des supé
riorités de tir, des succès de poudre et de calibre, sur des
avantages de polygone, et en un mot sur les résultats de
toutes les expériences qui se poursuivent à Vincennes, à
Gavres et à Shœburyncss?
a clé acheté aux États-Unis, à Icpoquo où les Prussiens achetaient à
Londres le Wilhelm /or.
1 Discours de M Childers à la chambre des communed. Séance du
MARCEAU.
31
Pour noire part, la construction de ces monstrueuses
machines de guerre nous cause plutôt un sentiment de
surprise que d’admiration.
Saris doute, elles résument tous les progrès, toutes les
inventions ; nous ne le nions pas. Mais tout en ne rele
vant point à ses propres yeux le génie du marin, ces
redoutables engins, par une sage loi d’équilibre, se re
tournent pendant la paix contre les peuples mêmes qui en
exagèrent l’emploi; elles épuisent leurs finances, et en
dernier ressort, quand toutes les nations auront les mê
mes armes, à qui restera l’avantage? Ne sera-ce pas à
celle qui aura été assez sage pendant la paix pour accu
muler sur son sol le plus de richesse et le plus d’indus
trie? A celte heure, les Américains nous donnent cet
exemple.
A l’époque où Marceau se trouvait embarqué sur l’es
cadre de la Méditerranée, de tels problèmes n’agitaient
point encore les esprits; du moins, la manière vague dont
ils étaient posés ne laissait point prévoir l'importance
qu'ils allaient si promptement avoir.
C H A P I T R E V.
Recherche de la vérité. — Science et foi. — Conversion. —
Un aumônier du bagne.
Marceau était d’ailleurs lui-même arrivé à ce moment
de la vie où l’on commence à se lasser des plaisirs et de
LES C O M M E N T A I R E S D ’ UN MAIUN.
32
l'existence frivole à laquelle se laissent trop facilement
entraîner les jeunes officiers.
Il est un âge où il faut savoir opter entre les tendan
ces sérieuses de l’esprit et les distractions banales de la
vie.
Deux courants se dessinent alors, et l’on peut bien
observer ceux pour lesquels l’étude est devenue une né
cessité. Dans la vie maritime, le nombre en est considé
rable, cl il est facile de le comprendre.
Dans cette existence en commun, dans les grand!cham
bres de nos vaisseaux, au milieu de jeunes hommes ins
truits, intelligents, ayant déjà beaucoup vu à un âge où la
plupart de leurs condisciples ne sont point encore sortis
de chez eux, on comprend que l’esprit puisse être tenu
en éveil non-seulement par les problèmes si variés de la
profession du m arin, mais encore par les grandes ques
tions de science, de politique ou de philosophie, qui de
près ou de loin s’y rattachent.
A celte époque, le courant des idées portait à la ré
forme. La société semblait livrée aux grands rénovateurs:
Fourier et Saint-Sim on avaient partout des adeptes. L’i
magination se laisse si facilement aller à celte séduisante
doctrine de « l’identité de Dieu avec les hommes » , de
« ce grand Tout embrassant l’humanité entière » . C ’est
le point de départ du panthéisme antique et le point d’ara
rivée du rationalisme contemporain.
11 n’y a pas d’erreurs, si graves quelles soient, qui ne
conservent quelques traces des vérités premières d’où
elles sont parties. Mais ces bribes de vérité, ces parcelles
JIA R C E A U .
33
lumineuses dont Saint-Simon émaillait sa doctrine ne
suffisaient plus à Marceau. Il ne se posait plus en disci
ple du maître. Ce qu’il cherchait, c’était la vérité, la vé
rité entière, la vérité en Dieu.
— Ali! répétait-il souvent, qui pourra donc me dire ce
que nous sommes venus faire en ce monde? Quelle est la
destinée de l’homme sur la terre?
Question importune! Redoutable inconnue qui pour
suit inévitablement tous ceux chez qui la vie des sens n’a
point paralysé la vie intérieure. Chaque jour, cette pen
sée s’imposait plus impérieusement à l’esprit de Marceau;
elle le tourmentait au milieu des plaisirs et des fêtes, lin
jour, dans un haï où, contrairement à scs allures élégan
tes et enjouées, il se tenait à l’écart et pensif, un de ses
amis lui demanda en riant :
— Mais quel problème êtes-vous en train de résoudre?
— Vous avez raison, lui répondit Marceau, c’est un
vrai problème, mon cher, et tout ce qui m’entoure ne
m’aide pas à y arriver.
Car cc n’est point au bal que lame se déploie.
La cendre y vole autour des tuniques de soie,
L ’ennui sombre autour des plaisirs.
Ce à quoi je songe, c’est au grand problème de la
vie.
Entre deux quadrilles, la boutade de Marceau fut
trouvée plaisante; elle fit le tour du salon, et un vieux
capitaine de vaisseau qui lui avait toujours témoigné une
paternelle affection, le prenant à la boutonnière:
3
— Ali ç a , mon cher monsieur Marceau, qu’avez-vous
aujourd’hui? Pourquoi ne dausez-vous donc pas? A voire
âge, on ne vient point ici pour songer aux questions sé
rieuses. Croyez-moi, la plus sérieuse de toutes les ques
tions pour vous, c'est la rencontre d’une riche et jolie hé
ritière. La chose est difficile, mais elle en vaut la peine.
Vous avez de l’avenir, un beau nom; comment trouvezvous la fille de l’amiral '***?
— Hall! fil froidement Marceau, si j ’avais pour femme
la plus jolie fille de Toulon, j'aurais peur quelle ne m'ai
mât pas; et si j ’étais sur de sort amour, alors j ’aurais peur
de la mort. Quant à l’argent, je suis comme tout le monde ;
si j ’avais deux m illions, j ’en désirerais bientôt quatre.
Quelques jours après, en se promenant sur la dunette
du vaisseau le Scipion avec un de scs amis, le comman
dant Ducouédic, dont les idées religieuses lui étaient par
faitement connues, la conversation s’engagea naturelle
ment sur le même sujet.
— Je vous accorde, lui disait-il, que Dieu soit notre
but unique, qu’il soit le seul objet de nos investigations;
mais encore faut-il que ce Dieu inconnu se manifeste il
nous d’une façon quelconque. O r, pour ma part, il y a
dix-huit ans que je cherche, et c'est entièrement en
vain.
— C ’est qu’apparcmmenl vous ne le cherchez pas où il
est, lui répondit son ami. La science et l’étude ne suffi
sent pas pour cela; comment feraient les pauvres? 11 faut
surtout du désir, du cœur et de la volonté.
De tous les systèmes philosophiques et religieux qui
M ARCEAU.
tourbillonnaient dans sa tète, Marceau avait jusqu’a
lors éliminé a priori et instinctivement la religion chré
tienne, et en particulier la secte des prêtres et des jésuites,
ainsi qu’il désignait l’Eglise catholique. Il cédait, à son
insu, contre elle à cette haine implacable dont elle seule
au monde a conservé l'immortel privilège.
— Comment voulez-vous, répondait-il à son ami, que
nous puissions jamais nous entendre? Vous affirme? et moi
je nie. Vous me parlez de surnaturel et de révélation
quand ma raison n’admet que la critique et le libre examen.
Marceau ne savait pas que « l’affirmation ne peut appar
tenir qu’à la vérité. L’erreur, au contraire, nie toujours ;
elle nie quand elle ne ricane. C ’est un trait saillant de
Son caractère1, n
Le Cbrisl n’a pas dit aux apôtres : Allez et discutez avec
les nations; il leur a dit : Allez et enseignez ! je suis la
voie, la vérité, la vie!
C ’est ce que lui faisait remarquer son ami Ducouédic :
— Vous niez, mon cher Marceau, c’est fort bien; surtout
c’est fort commode. Mais avant de tant vous révolter
contre une doctrine quelconque, faut-il encore le faire
avec connaissance de cause. Vous qui avez approfondi
le saint-simonisme, le positivisme, le fouriérisme, le
rationalisme, le criticisme cl toutes les doctrines philo
sophiques que les savants s’efforcent tour à tour de prê
cher au peuple cl aux ignorants, avez-vous jamais étudié
le christianisme, c’est-à-dire la seule doctrine qui, prêchée par des ignorants, ait été crue par de vrais savants
1 Joseph de Maistro.
3.
'ill
I
*
36
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARI N.
Dès lors, pourquoi condamner sans connaître? Pour
quoi, en fait de religion, seriez-vous moins loyal qu’en
toute autre matière? D'un esprit sérieux comme le votre,
serait-ce trop exiger que de lui demander quelques heures
d’étude? Et encore, je vous le'répète, l’étude né suffit pas
sans cet ardent désir qui pousse vers Dieu; c’est ce que
nous nommons la prière.
Le commandant Ducouédie avait raison : « Aimer,
c'est voir
» Et si la foi ne se dérobe pas aux investigations
de l'étude et de la science, en revanche elle ne s'acquiert
que par l’élévation du cœur. C ’est un don de Dieu, une
.
vision de l'àm c, et ce don n’est accordé au chercheur,
au savant, au philosophe, que le jour o ù , dépouillé de
toute idée préconçue, de tout parti pris d’avance, il
s’écriera dans toute la sincérité de son âme : « Seigneur,
je suis prêt à tout, devant votre souveraine vérité. Parlez!
que faut-il que je croie8? n
Trois mois s’étaient écoulés depuis cette conversation.
Pendant ce temps, le commandant Ducouédie avait fait
un voyage à Alger; il n’avait plus entendu parler de
Marceau.
A son retour à Toulon , quelle ne fut pas sa surprise en
le rencontrant, un matin de bonne heure, en uniforme,
drapé dans son manteau, sortant avec la foule de la porte
d’une église. Il ne put en croire ses yeux.
— Ah ! je vous y prends ! . . . lui cria-t-il en sautant à son
cou ; est-ce bien vous que je vois? N’est-ce pas un rêve?
1 Saint-Augustin.
2 Dom üuérangor.
H
MARCEAU.
37
— Vous ne rêvez pas du tout, lui répondit Marceau,
calm e, sérieux, sans embarras. C ’est bien moi; depuis
que je ne vous ai v u , j ’ai suivi vos conseils : j ’ai lu , j ’ai
prié, Dieu a fait le reste.
Depuis sa dernière conversation, en effet, Marceau, de
plus en plus tourmenté, voulut en avoir le cœur net. 11
se jeta avec avidité, mais avec une conscience droite,
sur les premiers livres de doctrine chrétienne qui lui tom
bèrent sous la main. Il ne fut pas difficile sur le choix et
n'eut pas à pénétrer bien avant dans les abstractions de
la théologie. Un petit livre lui suffit. 11 a pour titre : le
Christ (levant le siècle'.
Dès les premières pages, ce qui l’étonna le plus, ce
fut la gravité des preuves et l’autorité des témoignages
sur lesquels reposait le caractère surnaturel de la mission
du Christ. Il chercha à leur opposer des témoignages
historiques de même valeur. Ce fut en vain.
11 trouva, au contraire, que les actes de celte divine
existence s’étaient toujours et partout accomplis en public,
au grand jour, devant des milliers d’hommes, souvent
même en face des pharisiens et des docteurs de la loi. 11
trouva que depuis cette époque, chrétiens, juifs
et
païens avaient contrôlé tous ces actes; qu’ils les avaient
pesés et discutés, tournés et retournés, passés au crible
de toutes les critiques. Et devant le plus large et le plus
constant assentiment que jamais croyance ait obtenu au
monde, il resta ébranlé.
1 Le Christ derailI le sitcle, ou nouveaux témoignages des sciences
en faveur du catholicisme, par Rosclly de Lorgucs.
38
L E S C O M ME N T A I R E S D' UN MARIN.
Puis, dans la plénitude de sa raison, on pourrait pres
que dire au nom même de sa raison, un rayon lumineux
vint traverser son âme.
Comme saint Paul sur le chemin de Dam as, il en fut
terrasse.
Il est vrai que M . Henan n’avait point encore écrit son
livre ; l’école de Tubingue n’avait point encore érigé en
science celle critique abstraite et négative, arbitraire et
mutilée, qui est forcée de se séparer de l’histoire pour
soutenir sa lutte passionnée. Mais n’importe, même après
Strauss et Henan, même après les recherches les plus
exactes et au nom des sciences les plus profondes, ne
reste pas incrédule qui v e u f !
Devant la certitude historique de cette sublime et lu
mineuse réalité, Marceau crut; il crut à la divinité du
Christ. De là à l’institution de l’Église il n’y a qu’un pas;
il le franchit encore : il crut aux sacrements, à l’Eu
charistie, à la pénitence, et à la confession. Mais la con
fession, c’est trop fort !
Pour un homme de sa valeur, y songe-t-on? Il y a là
vraiment de quoi faire reculer un marin d’épouvante;
Marceau ne recula pas!
Dans ce moment critique, il se souvint du mot de
Pascal : u Si pour croire que deux cl deux font quatre,
il fallait être sobre, chaste et se confesser, on verrait
les trois quarts des hommes passer leur vie à démontrer
que deux et deux font cinq. »
Il comprit que pour dominer scs passions, son carac1 Note A à la fin du vol mm*.
M An CE A U.
39
1ère violent et surtout son orgueil insensé, c’était bien
par là qu’il fallait commencer; il alla droit au but. En
plein jour, sans hésitation, sans fausse, manœuvre, si ce
n’est toutefois sans un effroyable froissement d’amourpropre, il alla s’agenouiller dans une église , au milieu de
la foule, devant la porte d’un confessionnal. C ’était celui
d’un saint prêtre, d’un aumônier du bagne et de la flotte,
dont les vertus avaient attiré autour de son nom une véri
table célébrité. Nous voulons parler de l’abbé Marin.
Aux yeux de tous ceux qui l’ont connu, l’abbé Marin
représentait, en effet, un de ces types qui honorent l’hu
manité, un de ces apôtres d’abnégation, de foi et de cha
rité, tels que le catholicisme nous en offre encore de si
remarquables exemples.
C ’était aux derniers rangs de la société, aux deux
classes stigmatisées, aux forçats et aux fdles perdues,
que s’adressait plus spécialement son zèle évangélique.
Ce n’était point seulement un devoir et une pieuse lâche
qu’il semblait accomplir; c’était avec amour, avec une
sainte passion, qu’il allait rechercher au fond de cet impur
mélange ce qui pouvait encore être purifié et sauvé.
Une publication fort répandue à son époque, mais
oubliée de nos jours, les Français peints p a r eux-mêmes,
en faisant connaître sa physionomie, a popularisé l’apo
stolat de l’abbé Marin au bagne de Toulon. Sur les
marches de l’échafaud ou sur leur lit d’agonie, que de
grands criminels il a réconciliés avec Dieu! Là où la
justice des hommes restait inexorable, la grâce et la mi
séricorde se répandaient par ses mains.
Pendant vingt-cinq a n s, il a consacre son temps et
sa fortune nu développement de l’œuvre qu’il avait com
mencée. Aujourd’hui, grâce à lu i, plus de deux cents
personnes, vouées à la prière et au travail, vivent en paix
dans un asile qu’il a ouvert au repentir. C ’est la maison
du lion Pasteur. Derrière les hautes cl sombres murailles
qui l’isolent d’une grande cité, que de douleurs secrètes,
que de désespoirs inconnus ! que de romans commencés
dans la joie et finis dans la honte! Mais aussi, que de
souillures lavées dans la pénitence et dans les larmes! que
d’àmes transfigurées et bénies!
Toutes les fois qu’à travers les grilles de ce cloître on
entend s’élever en chœur ces voix de femmes, dont quel
ques-unes sont encore fraîches et vibrantes, on se laisse
involontairement aller à je ne sais quelles douces et vagues
pensées; on se surprend à songer au calme après l'orage,
au port après la tempête, aux fantômes de l’amour pro
fane s’évanouissant aux premiers rayons de l’amour divin.
Dans ses dernières années, l’abbé Marin consacrait
une partie de son temps à l’instruction religieuse des
équipages delà flotte. Tous ceux qui, le dimanche, l’en
tendaient à la messe expliquer, en quelques mots, l’Evan
gile du jou r, restaient frappés de la lumière et de l’autorité
de ses paroles. Les officiers et les matelots se pressaient
près de lui. 11 possédait à un point merveilleux cet art
si difficile de parler simplement. Sa parole s’imposait en
allant droit au cœur. Son œil vif et doux s’animait; son
front, autour duquel semblait déjà briller l’auréole des
saints, s’illuminait de tous les reflets de son àme. Jamais
41
M ARCEAU.
figure liumiiinc ne nous présenta mieux le type éternel de
la beauté chrétienne; beauté sévère, mais idéale; beauté
qui fait rêver, qui améliore, qui console, et qui récon
cilie l'homme avec l’humanité.
C H A P IT R E
V I.
line erreur du génie maritime. — Résistance de Marceau. — Prestige
de la vie militaire. — Nouvelle direction donnée à sa carrière.
A peine entré dans cette voie nouvelle, Marceau ren
contra des difficultés qu’il ne pouvait prévoir. Cet homme
qui, à juste titre, avait passé pour un modèle de droiture
et d’honneur, se vit tout à coup ju g é , critiqué, suspecté
par ceux-là même qui l’avaient tenu jusque-là en la plus
haute estime. A tort ou à raison, le monde n’aime pas
les conversions soudaines.
En toute chose, disait-on, il faut de la mesure. Ne
peut-on croire en Dieu sans être fanatique? En cessant
d’être impie, faut-il pour cela devenir superstitieux, ridi
cule ou dévot?
El d’ailleurs après tout, ces convictions sont-elles bien
sincères? sont-elles exemples d’intrigue et de calcul?
L’ambition bien souvent prend ce masque trompeur. Le
hasard sembla même justifier un instant cette supposition.
A cette époque, en effet, Marceau fut nommé au com
mandement d’un navire construit à Indret, sur des plans
I.ES C O M M E N T A I R E S D'UN MARIN.
tout nouveaux; il était emménagé avec un luxe extrême.
C’était le Comte cl’E u , destiné à conduire le roi Louis-Phi
lippe au Tréport, et à servir de yacht à toute sa famille.
Les avantages de cette position avaient mis eu éveil
toutes les ambitions. Aussi ne manqua-t-on pas d’attribuer
la faveur d’un tel choix à l’influence de la reine Amélie,
dont les idées religieuses n’étaient point un mystère.
Dès lors, Marceau ne recueillait-il pas ainsi les fruits
de son inexplicable transformation?
Mais le temps ne tarda pas à le venger de ces odieuses
critiques; il lit ressortir, au contraire, tout ce qu’il y avait
de vigueur et d’inflexible droiture dans son caractère
énergique.
II suivait depuis quelques mois l’armement du navire
qui lui était confié; il l’observait dans ses moindres
détails, étudiait sa coque et sa machine, et avant même
que les expériences en mer fussent commencées, il dé
clara hautement qu’au point de vue des qualités nau
tiques, jamais ce navire ne remplirait le but de sa desti
nation.
C’était bien hardi pour un simple officier d’oser pro
clamer une semblable erreur. C ’était attaquer de front
le corps puissant du génie maritime, et c’était plus qu’il
n'en fallait pour risquer sa carrière. Marceau n’hésita pas.
Appelé sur-le-champ à Paris dans le cabinet du mi
nistre, mis en présence de l’inspecteur général des con
structions navales, il renouvela, eu la motivant nettement,
son assertion première.
Cette déclaration lit grand bruit au dehors. Mlle rn-
M A R C E A IJ.
43
vivait la latte soarde qui existe entre les officiers et les
ingénieurs, deux classes d’hommes doués d’une égale
valeur, qui se voient de près cl qui s’estiment, mais qui,
par la nature de leur service, sont trop souvent appelés à
juger, si ce n’est à subir, les conséquences réciproques de
leurs œuvres. Ainsi dans notre marine, l’officier militaire
commande son vaisseau, mais ne le construit point. 11
reçoit de l’artillerie les canons qu’il charge, qu’il pointe
et qu’il manœuvre. Au milieu de fous les corps spéciaux
qui n’ont de raison d’être que sa propre existence, il
n’est lui-même qu’une spécialité brillante, m ais, sur beau
coup de points, sans l’initiative et la prépondérance que
semblerait devoir lui donner l’immense responsabilité
dont, à certains moments, il se trouve chargé '.
De là ces difficultés incessantes qui doivent se produire,
surtout dans les rapports avec le génie maritime, dont
l’influence et le prestige sont d’ailleurs justement mérités.
Celte supériorité, personne ne la conteste ; elle existe
aujourd’hui comme elle existait à l’époque où les Anglais
n’adoptaient d’autres types, pour modèles, que ceux qui
leur étaient offerts par nos vaisseaux capturés.
Dans les transformations successives qu’a subies notre
1 Commo l'observé un (le nos écrivains maritimes les plus dislingués, « s’il apparlicnl à l’ingénieur d’imaginer le système d’armcmeul
de nos forteresses flottantes et à l'artillerie de fondre les canons en
Imrmonio avec eo système, qui n’aperçoit que ces deux influences ne
sauraient se combiner entre elles qu’à l’aide d’un troisième élément?
Ce troisième élément, destiné à jouer le role d’arbitre des deux autres,
n’cst-ce pas l’officier militant, seul responsable du succès devant le
pays et devant l’ennemi? » ( De la guerre maritime avant et depuis les
nouvelles inventions, par le capitaine de vaisseau Kicliild Grivel.)
44
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
(lotie, d'abord par l’emploi de la vapeur, ensuite par celui
des cuirasses, nos ingénieurs, nous l’avons déjà dit, ont
conservé longtemps l’avantage sur toutes les marines
européennes. C’est un fait peu controversé; mais s’il
fallait des preuves, il suffirait de citer le Napoléon dans
un cas, la Gloire cl le Solferino dans l'autre. On pourrait
ajouter le type si remarquable de corvette blindée q u i,
comme coup d’essai, a fait le tour du monde. Mais il ne
faut pas s’y méprendre. Avec leur esprit de persévérance,
nos voisins nous atteignent et bientôt nous dépassent; et
cela se comprend.
Dans l'aristocratique Angleterre, ainsi que dans la dé
mocratique Amérique, il y a dans l’art des constructions
navales, comme en tant d’autres choses, liberté et ab
sence de privilège. 11 n’y a pas de corps d’ingénieurs
exclusivement consacrés à cet art. L'Etat juge et con
trôle; il ne centralise pas. Comme chez nous, il ne se
fait pas constructeur de navires, fabricant de machines,
préparateur de poudre et fondeur de canons. Witworth
est un industriel, Armstrong un .avocat. De ces deux
systèmes, quel est le préférable? Ce n’est que l’expérience
qui peut le décider. En France, chez les hommes spé
ciaux auxquels s’adresse exclusivement le gouvernement,
ce n’est certes ni le talent, ni l’instruction, ni la supé
riorité même qui manquent. Mais quand un de ces
hommes vraiment supérieur vient à se produire, quand,
aidé par son mérite et par la fortune, il parvient promp
tement à la tête du corps, qu’arrive-t-il fatalement alors?
Sans contrôle possible, isolé dans sa spécialité, il cesse
MAHCE AU
45
de grandir cl linil par décroître, par le seul fait de son
omnipotence. Privé de conseils, les bienfaits du concours
et du libre examen n’existent plus pour lui. S’il a produit
un chef-d’œuvre à son point de départ, ce chef-d’œuvre
désormais lui servira invariablement de modèle et de
guide. Les Anglais, au contraire, tâtonnent, imitent, et
par la concurrence arrivent au progrès. Les deux sys
tèmes ont été parfaitement mis eu lumière à l’Exposition
universelle, où on a pu en saisir les contrastes.
Dans la partie française réservée aux constructions
navales, on ne rencontrait qu’un seul modèle de coque
et de machine, qu’une seule pensée réalisée sous des
formes diverses; on se trouvait en présence d’une seule
individualité, forte et puissante sans doute, mais con
damnée, à l’immobilité par le seul fait de son isolement.
Dans la section anglaise, au contraire, tous les types
étaient admis. Tous les systèmes sans distinction d’origine,
toutes les élucubrations maritimes s’y étaient donné ren
dez-vous : mâtures à tripod, gréements en fd de fer,
carènes métalliques, coque à cloison étanche et â double
enveloppe; puis venaient Béliers et Monitors, vaisseaux
casematés, vaisseaux â batterie et vaisseaux à tourelle.
A tort ou à raison, la tourelle s’y posait déjà connue une
des meilleures solutions du problème. Tourelle fixe ou
tourelle mobile, tourelle latérale à barbette ou tourelle
centrale; c’est elle qui, rapprochant les constructions an
glaises de celles d’Amérique, servait de base à la Jlotle
île l’avenir de l’amiral Halstead. On pouvait y suivre
sans peine la marche lente mais progressive de nos
46
LES C O M M E N T A I R E S D'UN MARIN.
voisins, depuis les monstrueuses constructions du li'tirior
et du Black Prince, qui mettaient pins d'un quart d’heure
ii virer de bord, jusqu’à leurs derniers et rapides évolueurs
YAchilles, YHercules et le Bellerophon q u i, grâce à leur
gouvernail compensé et à leurs grands angles de barre,
exécutent un tour complet aussi rapidement et même plus
rapidement que les nôtres, c’est-à-dire en quatre minutes
cl quelques secondes
Ce simple aperçu pourra faire comprendre combien
était brûlante la question que soulevait à celte heure la
résistance du commandant .Marceau. Ses expériences
réitérées, continuées sur mer, à la voile et à la vapeur,
ne firent que confirmer son appréciation.
Sévèrement jugé par toutes les commissions qui pas
sèrent à bord, le Comte il’E u fut condamné, désarmé,
débaptisé. Son capitaine, pour sa ferme et loyale conduite,
reçut les plus vives félicitations du prince de Joinville et
de l’amiral de Lassuse, bons juges l’un et l’autre en pa
reille matière. Mais ce fut tout. Quant aux promotions
cl aux commandements, il n'en fut plus question. Le vide
se fil momentanément près de loi; Marceau put croire
sa carrière finie. Il était prêt à tous les sacrifices, prêt à
abandonner sans amertume, si ce n’est sans regrets, les
chances de succès qu’il avait devant lui. Toutefois, en
se repliant sur lui-méme, le cercle de ses pensées ne
s’était point rétréci.1
1 Ces éludes comparatives, faites à l'Exposition, ont conduit l'ami
ral Ilourgois n une nouvelle et savante théorie du gouvernail, publié»
dans ta /lieue maritime du celte année.
MARCEAU.
Al
La carrière maritime offre en effet deux faces bien
distinctes. D’un côté c’est le prestige de la vie militaire
avec ses illusions et scs grandeurs, ses charges et scs
commandements ; ce sont les évolutions entraînantes et
les exercices guerriers; c’est toujours l'activité et le pro
grès de l’esprit appliqué au grand art des batailles.
Mais quand la fortune vient en aide à l’imagination,
quand la réalité succède aux simulacres, quand c’est la
guerre enfin qui éclate avec ses péripéties émouvantes,
scs situations imprévues, ses marches, ses contre-marches
et ses manœuvres savantes devant l’ennemi, oh! alors, on
peut aller jusqu’aux limites de l’idéal; on peut se re
présenter le capitaine, debout sur son banc de quart,
déployant tout ce qu’il a de hardiesse dans l’esprit, de
justesse dans le coup d’œil; dominant la situation, évitant
ou donnant l’abordage. Toujours calme dans son élan,
froid dans son enthousiasme, en plein développement du
son intelligence et de sa raison, on le voit tomber s’il le
faut, mais tomber à son poste, enseveli dans les flots
comme dans un noble et incorruptible linceul.
Ce n’est làqu’un beau rêve ; mais il seréaliscparfois : c’est
assez pour enflammer l’imagination d’un jeune homme.
L’autre perspective, pour être moins brillante, n’en a
pas moins d’attraits. C ’est la navigation proprement dite;
c’est la mer avec ses séductions et ses dangers, ses
horizons immenses et ses rivages inconnus; c’est en un
mot tout cet ensemble qui constitue cette vie errante à
travers l’Océan, vie d’étude et d’action, de recherches et
de contemplation.
L E S C O M M E N T A M E S D 'U N MA 111 N.
Dumont d’ Urville semble avoir clos pour nous l’èrc
des grands navigateurs. Le temps des voyages d’exploration
et de découvertes est pussé.
Mais si sur notre trop étroite planète il ne reste plus
de nouveaux caps à doubler, plus d’îles à découvrir, il
nous reste encore au delà des mers d’utiles conquêtes
à faire, de belles missions à accomplir.
11 nous faut réunir par un lien commun les peuples
divisés, relever de leur dégradation ceux qui sont encore
au dernier degré de l’échelle, appeler enfin ù la lumière
ceux qui vivent dans les ténèbres.
Dans la disposition d’esprit où se trouvait Marceau,
des considérations de ce genre étaient de nature à parler
à son cœur; elles devaient finir par l’emporter sur le
puissant attrait de la vie militaire. Dès 18-4:2 la rencontre
du jeune évêque d’Amata avait déjà éveillé son zèle
apostolique; elle avait allumé la première étincelle du
l'eu qui devait bientôt remplir toute son âme.
Il avait, en effet, assisté à Toulon au départ de tous
ces vaillants hommes qui s’en allaient sans ostentation audevant du martyre. 11 les avait salués avec admiration, il
avait baisé leurs pieds comme ceux des apôtres, et partagé
avec eux l’agape des adieux.
1
v
MARCEAU.
C H A P IT R E
V II.
\
Société maritime) <lo l’Occaniu. — Plan <lc l’expédition. — Conférences
publiques. — M . Gustave Lambert et le pôle Nord. — Missions
scientifiques et missions chrélionnos.
A la môme époque et à l’insu de Marceau, à l’autre
extrémité de la France, un jeune négociant du Havre,
M. Marzion, avait eu la pensée de fonder une société
maritime destinée par son influencé, ses ressources et scs
moyens de transport, à venir en aide aux missions chré
tiennes.
On venait d’apprendre le sinistre dans lequel Mgr de
Rouchouze, en doublant le cap Horn, avait péri avec
vingt prêtres de la société de Picpus. Un nouveau départ
de Pères Maristcs devait avoir lieu pour l’Océanie ; le cœur
de M. Marzion s’en émut.
Pourquoi, se disait-il, ne point faire d’une honnête et
loyale entreprise commerciale l’auxiliaire de la Propaga
tion de la Foi dans ces pays lointains? Cette pensée n’a
rien d’hétérodoxe; les Anglais les plus puritains n’envi
sagent pas à un autre point de vue l’extension de la civi
lisation chrétienne parmi les idolâtres.
Mais en France, une pareille idée fut longue à s’im
planter. L’instabilité du pouvoir n’y est généralement
pas favorable au développement des grandes tentatives.
Toutefois, grâce âquelques hauts patronages, dès 1843,
le projet de M. Marzion commença â se réaliser.
4
LES C O M M E N T A I R E S Ü'L'N MARIN.
50
Sous le nom de Société française de l’Océanie, il par
vint à se constituer, au capital de un m illion, divisé en
actions de cinq cents francs, ne donnant droit qu’à l’in
térêt du cinq, sans dividendes; les bénéfices étaient
acquis à l’œuvre, qui restait étrangère à toute spéculation
et n'acceptait l'appui commercial que pour arriver à son
but uniquement chrétien.
C ’est au Havre que cette
société prit naissance, mais ce ne fut qu’à Lyon, au foyer
meme de la Propagation de la F o i, quelle reçut peu à
peu son entier développement. Une grave question s’éle
vait alors : Quel allait être le chef maritime à qui on
pouvait confier un tel commandement? De ce choix dé
pendait évidemment l’issue de l’entreprise.
Après bien des hésitations et de vaines recherches, un
heureux hasard fil songer à Marceau. On peut se figurer
la surprise et l’impression que lui fit cette étrange ouver
ture, d’après les quelques mots qu’il écrivit à celte occa
sion à sa mère : « On me propose le plus beau comman
dement que j ’aie jamais pu espérer ; je l’accepterais avec
bonheur si j ’étais plus marin que je ne le suis. »
Marceau, en effet, n’avait commandé jusqu’alors que
des bâtiments à vapeur. Sa réserve, bien qu’excessive sur
son propre compte dans ce cas, prouve du moins combien
la conduite d’un navire à voiles pouvait être considérée
comme délicate, dans les parages difficiles qu'il allait
fréquenter. Elle fait voir, en outre, quelle valeur avait
encore à ses yeux l’art du maneuvrier et de l’homme
de mer.
Marceau n’avait pas de fortune. Sans regarder derrière
MARCEAU.
51
lui, il offrit sa démission au ministre, qui ne l'accepta
pas. L ’amiral de Mackau connaissait le mérite de l’officier
que la marine allait perdre; il n’ignorait pas non plus le
motif de cette demande. Avec la bienveillance qui était
le fond de son caractère, il lui accorda, avec sa solde et
scs droits à l’avancement, la faveur d'un congé sans
limites.
Marceau se rendit à Lyon pour se dévouer entièrement
à l’œuvre dont il devait prendre la haute direction.
11 ne négligea aucun moyen d’action, aucune démarche
personnelle pour augmenter le nombre des adhésions.
En général, il trouva des sympathies partout, principale
ment dans la classe moyenne et surtout chez les pauvres.
Il est vrai qu’il était devenu assez maître de lui pour ne
point s’émouvoir d'un mauvais accueil. Au contraire,
quand il lui arrivait parfois d’etre froidement éconduit,
«Tant m ieux, se disait-il, c’est mon affaire! ceci est
pour mon propre compte. »
A propos de son caractère religieux et de la nouvelle
position maritime qu’il avait acceptée, un journaliste du
Havre exerçait en ces termes contre lui et contre M. Marzion sa verve sarcastique :
« Un de nos armateurs fort versé dans le mysticisme
avait arrêté pour commander un de ses bâtiments un
des meilleurs capitaines de notre port. Au bout de
quelques jours, il l’aborde d’un air sournois, et après un
préambule des plus embarrassés il lui demande s’il est
bien sûr de pouvoir remplir toutes les conditions exigées
par l’entreprise qui lui est confiée :
52
I.ES C O MM E N T A I R E S D'UN MARIN.
« Et, à ce propos, capitaine, êtes-vous religieux?
— Mais parfaitement, monsieur l’armateur; je suis
religieux, très-religieux.
— Alors vous pratiquez?
— Comment si je pratique! mais il y a vingl ans que
je ne fais que ça ; je hats lam er depuis mon enfance.
— Mais ce n’est pas de la mer que je veux parler,
c’est de la pratique de vos devoirs religieux.
— Oh ! je crois vous comprendre ! lit le capitaine en
reculant de trois pas; c’est-à-dire, monsieur l’armateur,
que vous voulez savoir si je vais à confesse, si je suis
jésuite ou capucin. O h! pour cela, non. Je ne suis pas
votre homme; adressez-vous à d’autres. »
Marceau riait de bon cœur de ces facéties de loup de
mer. Allons! disait-il en se frottant les mains, cela prouve
que notre affaire marche.
En revanche, il s’était énergiquement opposé à ce que
les journaux sérieux s’occupassent de lui ou de ses
projets. Surtout pas de réclam e, répétait-il souvent;
elle serait indigne de notre œuvre.
Et pourtant les difficultés de toute nature ne faisaient
pas défaut.
Pour lui venir en aide, et comme preuve de sympathie
personnelle, un de ses amis, haut placé dans la hiérarchie
du sacerdoce saint-simonien, prit une action, pour mon
trer, lui disait-il, qu’en fait de propagande religieuse il
y avait encore plus d’ardeur parmi les disciples de SaintSimon que dans l’Eglise catholique.
« Vous vous trompez, mon cher, lui répondit Mar-
f'
MARCEAU.
53
cenu; ce qui vous étonne me rassure. L’Evangile nous
enseigne que les œuvres de Dieu sont toujours marquées
au signe de la Croix et des tribulations. Depuis dix-huit
siècles, ce signe ne nous a pas trompés. Dieu se sert du
faible pour arriver au fort, du rien pour arriver au tout. »
Avant son départ, il ne put résister au désir d’aller à Itomc,
soumettre à l’approbation du successeur des Apôtres les
plans de son apostolat.
En mettant le pied dans la Ville éternelle, dans ce
vivant foyer de la république des âmes, il sentit son
cœur s’élargir, ses idées s’élever ; et, saisissant mieux qu’il
n’avait pu le faire jusqu’alors toute la grandeur du monde
catholique, il se prit à trouver trop étroit le cadre dans
lequel on avait circonscrit le plan de la Société maritime
française de l’Océanie.
11 voyait avec peine les intérêts moraux et matériels
confondus; il regrettait surtout de subordonner l’œuvre
religieuse au succès de l’œuvre temporelle. 11 n’était pas
jusqu’à la dénomination de Société française de l’Océanie
qu’il ne trouvât impropre pour représenter cette œuvre
des Missions qu i, à scs yeux, n’était pas plus française
qu’anglaise ou allemande, mais chrétienne avant tout, et
catholique dans la plus large et la plus complète signi
fication du mot. C ’était donc à la fondation d’une société
maritime catholique qu’il voulait s’attacher.
11 en esquissa rapidement le plan dans une note qu’il
présenta au conseil de la Propagande de Rome. D ’après
lui, celte société ne devait pas travailler dans l’intérêt des
actionnaires, mais pour les besoins matériels des Missions.
54
LES C O MM E N T A I R E S D CN MARIN.
Les premiers germes de ces Missions étaient déjà jetés dans
l’Océanie; ils y prendraient racine, s’y développeraient,
et, grâce à l’assistance de la société, ils finiraient par se
répandre et par rayonner sur tons les points du globe.
D'ailleurs, puisque le but de celte entreprise était de
répandre au loin la civilisation chrétienne par le com
merce et par la civilisation, pourquoi ne pas resserrer
par le lien commun de la religion les éléments divers,
c’est-à-dire le m arin, le commerçant et l'agriculteur
appelés à y concourir? Confier ainsi le mouvement des
affaires et la direction du commerce et de l’industrie à
des hommes volontairement soumis aux vœux d’obéis
sance et de pauvreté, c’était là une idée hardie si elle
n'était neuve. Elle rappelait l’ancien disciple de SaintSim on; toutefois avec l’orgueil en moins, la soumission
en plus.
Avec sa prudence ordinaire, en effet, le conseil de la
Propagande de Rom e, tout en rendant justice à l'étendue
et à la générosité de son plan, engagea vivement Marceau
à se borner à l’œuvre plus restreinte mais plus pratique
qui avait été organisée en France.
Il est des cas, lui fut-il répondu, où le mieux est
l’ennemi du bien.
Marceau s'inclina humblement. Il retourna à Lyon,
soumis mais non convaincu, conservant toujours au fond
de son cœur l’espérance de pouvoir réaliser un jour le
plan de la marine religieuse qu’il avait rêvé. « Si je
n’étais pas pressé par les circonstances, disait-il alors,
j ’irais à Nantes faire un bon noviciat de deux ans avec
MA RCE AU.
55
les marins bretons qui viendraient m’y rejoindre ; nous
partirions ensuite1. » Ce plan dont la pensée lui resta
toujours chère, qu’offrait-il, même à notre époque, de
si irréalisable?
On est très-indulgent, et on a bien raison, pour toutes
les folies auxquelles le marin s’abandonne quand il louche
la terre. L’indulgence pourtant doit avoir des limites.
Elle ne peut aller jusqu'à regarder le désordre comme
une conséquence de celte rude vie de privations et de
veilles, de fatigues et de dangers, passée au milieu des
plus magnifiques spectacles de la nature, dans la con
templation des merveilles de la mer et des deux. Non,
pour le matelot, la débauche n’est point le corollaire
forcé de celte dure existence à laquelle il manque si peu
de chose pour devenir sublime.
Les Anglais l’ont bien compris, en entourant le marin
d’une sollicitude toute spéciale pendant son séjour à terre.
Dans leurs grands ports, ils ont fondé des établissements
hospitaliers destinés à les soustraire au vice, en leur faci
litant tous les moyens d’une vie honnête et régulière. En
France, un jeune officier a tenté de réaliser à Toulon
la même pensée1
3. Dans de telles œuvres, l’initiative d’un
2
seul peut rarement suffire. Mais l’idée est jetée, elle est
en germe-, un jour ou l’autre, elle porte ses fruits.
A son retour de Home, Marceau s’arrêta à Lyon. Dans
deux réunions publiques que présidait l’archevêque de
1 Vie de Marceau, par un de ses amis.
2 M. Paul de Broglie, ancien élève de l’Kcole polytechnique, lieu
tenant de vaisseau démissionnaire, actuellement prêtre à Saint-Sulpice.
56
I.ES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
celle ville, il prit la parole, avec la chaleur et la convic
tion de l'apôtre.
Pour obtenir des adhésions nouvelles, il développa la
grandeur de ses plans et de scs espérances, et réussit à
communiquer à scs auditeurs quelques étincelles du feu
qui embrasait son âme. Cet appel, ainsi adressé au nom
de la Religion, pour concourir au succès d’une expédi
tion lointaine, nous rappelle les efforts analogues tentés
aujourd'hui, au nom de la science, par quelques explora
teurs courageux qui demandent à aller, au péril de leur
vie, pénétrer les mystères de l’Océan polaire.
Entre la science et la religion il y a , quoi qu’on dise,
plus d’un lien d'intime affinité. Toutes les deux élèvent
l’âme vers des régions meilleures.
Dans la science, ce qui séduira toujours le plus les
esprits jeunes et vigoureux, ce ne sont pas autant les
avantages et les honneurs qu’elle rapporte que les dan
gers qu’elle offre parfois â ceux qui s’y consacrent.
N’est-ce pas là la cause de cet inexplicable attrait qui a
toujours entouré les tentatives d'expédition au pôle boréal ?
liOin de nous toute pensée de critique, môme d’in
différence, devant ce noble élan.
Nous croyons volontiers que, dans de telles entreprises,
il y a toujours plus à attendre que le simple résultat de
la curiosité satisfaite. A une époque où l’on a déjà sondé
tant de mystères, il est naturel de vouloir déchirer le
voile qui recouvre encore les dernières limites de l'hémi
sphère nord? Fût-il exagéré, un tel espoir n’a rien que de
louable ; il est entièrement conforme à l’esprit de notre âge.
MARCEAU.
51
Notre planète, dont on fait le tour aujourd’hui en
moins de temps qu’il n’en faut pour voir s’écouler le
cours d'une saison, notre planète n’est déjà pas si grande
pour que l’on ne puisse désirer être fixé enfin sur la na
ture de la vaste zone polaire q u i, à quelques centaines
de lieues de nous seulement, embrasse l’extrémité sep
tentrionale de nos trois continents. Il nous importerait
sans doute de savoir ce qui passe de l’autre côté de la
ceinture de glace contre laquelle jusqu’à présent sont ve
nus se briser nos efforts. Au delà du pôle magnétique et
au delà des deux pôles du froid maximum, existe-t-il
bien positivement une mer libre, ouverte et navigable au
moins pendant la durée de la saison d’été? Et dans ce cas,
quelle est la flore de ses bords, quels sont les animaux
qui vivent dans son sein?
Toutes les sciences sont sœurs; et à ce titre, il ne
nous importe pas seulement de savoir comment s’opère la
distribution des lignes isothermes et des courbes magné
tiques ; il nous faudrait encore connaître la physionomie
générale de ces singulières contrées, dans lesquelles l’ai
guille aimantée perd toute sa puissance, la force centri
fuge demeure sans action, où le soleil pendant près de
six mois reste sous l’horizon, où les astres du ciel sem
blent indépendants, où la matière enfin est si profondé
ment changée que le fer est cassant, le mercure solide et
la neige fine et dure comme les sables du Sahara.
Vainc et pure science que tout cela! nous dira-t-on.
Stériles recherches que toutes celles qui n’aboutissent
pas au bien immédiat de l’humanité ! O u i, sans doute,
58
L E S C O MME NT A I R E S D' EN MARIN.
cc n’est pour le moment que de lu pure science dont nous
nous efforçons de recueillir les éléments épars jusqu’aux
extrémités du monde. Mais quelle est la science dont le
développement théorique n’a pas devancé de longtemps
l’époque de son utilisation et de son application au bienêtre de l’homme?
Combien a-t-il fallu de siècles aux astronomes pour
extraire de leurs contemplations sublimes les quelques
formules pratiques qui guident le navigateur dans sa
route?
Les quelques îlots découverts par Colomb faisaient-ils
présager l’étendue et la grandeur future du nouveau con
tinent? N’est-ce pas aux études abstraites d’Ampère que
nous devons les merveilles de la télégraphie?
Nous le répétons, foutes les sciences sont sœurs; tou
tes doivent procéder d’un unique principe, et c’est à cause
de celte unité même que nous nous associons de grand
cœur à tous les projets d’exploration de l’Océan polaire.
Nous nous y associons d’autant plus volontiers que la
France jusqu’ici leur est demeurée à peu près étran
gère.
Mais quelle que soit la direction nouvelle que l’on
donne aux recherches arctiques; qu’on attaque le pôle,
suivant le projet allemand, par l’est du Groenland et
par le Spitzbcrg; ou par le détroit de Behring, comme le
propose notre compatriote Gustave Lambert; ou enfin
par l’extrémité de la mer de Baffin en remontant les dé
troits de Smith et de Kennedy, comme le conseille l’ex
périence des Anglais, nos maîtres souverains en pareille
ill A n CE All.
59
matière; quelle que soit en un mot la voie que l’on pré
fère, il ne faut pas qu’une illusion trompeuse fasse perdre
de vue le seul but positif que l’on puisse en attendre.
Depuis Franklin, Macclure et Macclintock, la question
du passage nord-ouest cstucnlièremcnt épuisée. La mys
térieuse Polynia de Kane, la mer libre du pôle n’est
point en géographie un dogme positif. Elle n’est encore,
il ne faut pas l'oublier, qu'une séduisante hypothèse!
Une fatale loi de refroidissement semble de plus en plus
éloigner chaque année du pôle boréal la zone accessible
à nos explorations 1.
Nous le répétons, le seul but que l’on puisse espérer,
c'est une ample moisson d’observations précises et de
données nouvelles intéressant au plus haut point le do
maine de la science.
C’est, en somme, parmi les innombrables expéditions
polaires qui se sont succédé depuis trois siècles, ce
qu’ont rapporté de plus réel les tentatives les plus favo
risées. La part est encore assez belle; et un tel ré
sultat justifie à nos yeux tous les efforts tentés pour
l’obtenir.
Mais si nous faisons une si large part à la science
pure, à la connaissance des corps et de l’esprit, nous
comprenons mieux encore l'enthousiasme qui entraînait
Marceau dans une expédition lointaine consacrée à la
propagation de la plus grande de toutes les sciences, la
science de l’àme, nous voulons dire la religion.
1 Théorie îles déluges périodiques occasionnés par la précession des
équinoxes, par le mathématicien Adhcmar.
GO
L E S C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
A quoi peuvent servir en effet les plus belles conquêtes
de la nature et les biens dont elle nous comble, si
rboinmc n'étend pas autour de lui le règne de la justice,
de la vérité et de l'amour? A quoi bon cette prodigieuse
dépense d’intelligence et de travail, s i, devenant l'apa
nage de quelques races privilégiées, elle laisse les autres
dans l’esclavage et la misère, l’ignorance et l'erreur?
«De même que notre globe présente à l’œil deux hémi
sphères opposés, l’un dans le jour et l'autre dans la nuit,
de même aussi il offre i\ l’esprit deux faces de l’huma
nité : d’un côté les peuples chrétiens qui marchent, agis
sent, s’avancent dans la lumière et dans la force; et de
l’autre tout le reste du genre humain couché dans les
ténèbres de la m o rt1. »
C ’est de ce point de vue élevé que l’esprit droit et lu
cide de Marceau considérait l’immense portée des mis
sions chrétiennes. Naguère encore, avec Saint-Simon, il
rêvait l’unité des esprits et la république des intelligen
ces , en dehors de l’étroite limite des empires et des na
tionalités.
Les nations comme les hommes
n’auront
jam ais toute leur grandeur propre que retrempées dans
l’unité du genre humain. O r, dans toute l’histoire,
il n’y a eu qu’un essai de ce genre, qu’une tcnlalive
unique de société universelle. Elle se nomme l'Eglise
catholique.
« Superposée à toutes les races, à toutes les nations,
elle ne détruit ni ne subordonne les unes aux autres les
nations ni les races. Elle est l’unité pour tous dans la li1 Le P . Gralry, Morale et loi de l'histoire, vol. I©**, p . 178.
MARCEAU.
61
berté de chacun. Ce n'est point un centre qui absorbe et
étouffe, c’est un foyer qui rayonne et qui vivifie '. »
C’est le spectacle que nous offre l’bistoire des missions
chrétiennes. Marceau en comprit la grandeur. Il y re
trouvait la réalisation, partielle mais toujours progressive,
des plus généreuses théories qui avaient occupé sa jeu
nesse.
C ’est là une des manifestations les plus éclatantes que
l’Eglise romaine donne de sa puissance inexplicable et
de son éternelle jeunesse. Cette Vieille Eglise, après avoir
régénéré le monde, combattu tous les despotismes, vaincu
toutes les hérésies, se vit au seizième siècle si profondé
ment ébranlée dans sa base, qu’elle sembla un instant
perdue pour l’Europe et sur le point de sombrer sous les
flots sans cesse grossissants de la réforme triomphante.
11 n’en fut rien, on le sait. Au plus fort de l’orage, elle
ne cessa de donner des signes de vie et de fécondité. Elle
étendit au loin des rejetons vivaces ; et en dehors des
limites du vieux monde agrandi, dans l’Inde, en Chine,
en Amérique, elle envoya de nouvelles légions de confes
seurs martyrs.
En plein seizième siècle, sous la robe du m oine, elle
continuait directement l’œuvre de scs premiers apôtres ;
elle la scellait du plus pur de son sang. Et pendant
qu’elle s’affirmait ainsi par ses œuvres aux yeux du monde
entier, à quoi aboutissait la réforme avec ses dehors
trompeurs de jeunesse et ses allures d’indépendance et
de libre examen? Est-ce à l’unité promise? Bien loin de
1 Le I*. Gratry, Morale et loi de l'histoire, vol. I I , )>. 396.
<>•>
LES C O MM E N T A I R E S D' UN MARI N.
là! A ce beau rêve caressé par tout cœur généreux , elle
répondait par l’infinie division de ses sectes et par l'éli
mination du principe divin poussée jusqu'aux limites du
panthéisme et du rationalisme actuel.
Ces conséquences, Leibnitz et liossuet les avaient si
gnalées; mais ce n’est qu’avec le temps et c’est surtout en
dehors des passions religieuses et politiques de l’Europe
que l’on peut bien observer la stérilité de ces doctrines
séparatistes. La réforme n’est entrée que longtemps après
nous dans l’œuvre des missions lointaines; mais en se
lançant dans la propagande au delà des mers, elle a pu
le faire avec des moyens pécuniaires si puissants, qu’il
importe de savoir s’ils répondent à l’importance des ré
sultats qu’elle en a obtenus.
Cette grande question des missions chrétiennes, com
parées entre elles et jugées par leurs œuvres, préoccupait
déjà l’esprit de Marceau.
Elle vient d’étre, de la part d’un écrivain anglais,
M. Thomas William Marshall, l’objet d’un important ou
vrage destiné à produire des deux côtés du détroit un
égal retentissement '. L’auteur, par sa position, a pu s’en
tourer d’innombrables documents. 11 a puisé à toutes les
sources, remonté à toutes les origines, consulté cl dé
pouillé minutieusement toutes les relations de voyage;
mais ce sont surtout les voyageurs anglais et protestants
dont il invoque de préférence le témoignage.1
1 Les Hissions chrétiennes, par T . W . M. Marshall, ouvrago traduit
de l'anglais avec autorisation de l'auteur, augmenté et annoté par
Louis do Waziors. Paris, 1804; Ambroise Bray, éditeur.
MA II CE A U.
63
C ’csl une œuvre immense de compilation, un vrai tra
vail de moine d’autrefois conçu dans l'esprit moderne et
exécuté avec cette méthode d'observation et celte coordi
nation des faits qui lui garantissent les conditions exigées
aujourd’hui pour imprimer à toute œuvre le caractère
d’une élude sérieuse et scientifique.
Son livre des Christian Missions pourrait avoir pour
titre : « Les missions protestantes jugées par ellesmêmes. »
Nous espérons ne pas trop nous écarter du plan de
notre étude en consacrant quelques pages à l’examen ra
pide des principales pièces de ce curieux procès.
C H A P IT R E
Le livre des missions de W illiam Marshall. — Propagande proiestante en Chine. — La Bible à l'Exposition. — Ce qu'elle devient
chez les idolâtres. *— Variété de sectes. — « I/Europe et l’Amé
rique ont autant de Christ que la Chine a d'idoles. »
Tout le monde connaît les travaux que les mission
naires catholiques ont accomplis dans l’extrême Orient.
Au Japon, en Corée, au Tonkinq et dans le royaume
d’Auuam , ils n’ont pénétré qu’au prix de leur vie. Leur
route a porté la trace du sang. Chaque pas qu’ils ont fait
a été marqué par une souffrance et par un sacrifice.
En Chine, avant d’être martyrs, les premiers mission
naires se sont montrés sous une autre auréole, celle de
lettrés, d’artistes, de savants.
Les premiers Jésuites qui s’introduisirent à la cour de
()6
LES C O M M E N T A I R E S P' UN MARI N.
Pékin avaient préludé à leur apostolat par de longues
années consacrées à l’étude de la langue chinoise. Ils y
réussirent si bien, que leurs ouvrages furent admis dans
les bibliothèques et qu’ils répandirent ainsi nos chefsd’œuvre français traduits dans le plus pur dialecte chi
nois.
Ils fondèrent une académie des sciences à Pékin. Kn
initiant les savants mandarins aux problèmes de la phy
sique du globe et de l’astronomie, aux calculs des éclip
ses, aux lois de Keppler, aux mouvements généraux des
planètes, ce fut pour mieux les préparer aux splendeurs
des vérités chrétiennes. Ces vérités, pendant un siècle,
les célèbres Pères R icci, Schaal et Verbicsl les répan
dirent successivement dans les provinces, à la cour et
jusque sur les marches du trône.
L’ère des persécutions put venir il son heure. Pour les
chrétiens, les épreuves plutôt que les faveurs conduisent
au triomphe.
Les persécutions, qui se sont à peine ralenties de nos
jours, n’ont point empêché les premiers germes du chris
tianisme de porter leurs fruits. Le Te Deiim chanté à Pé
kin a trouvé des échos dans le cœur de cet immense
empire; il comptait en I860 cinquante et un évêques,
un million de fidèles et six cents prêtres, dont les deux
tiers composés d’indigènes.
L’exil, la prison, les bûchers n’arrêtent point leur zèle.
Les temps et les lieux ont changé; mais les hommes que
Dieu inspire sont demeurés les mêmes : ce sont les vrais
enfants de la première Eglise. Comme dit Tertullicn, plus
«7
M IS S IO N S C H R E T IE N N E S .
vous en abattez et plus il en repousse. Par leur foi et
par la charité, par la sainteté de leur vie et la majesté
■ :
de leur mort, ils touchent aux apôtres et aux premiers
chrétiens.
A côté de ce tableau plein d’action, de mouvement et
de vie, l’auteur des Christian Missions nous déroule celui
qui est offert, à la même heure, dans les mêmes con
trées, par l’intervention des sectes protestantes. Le con
traste est frappant.
Leur apparition est relativement de date assez récente.
ri
Le régime de la persécution ne va point à leur tempéra
ment. Confinés aux villes du littoral, leurs représentants
s’écartent peu des centres habités par les Européens. L à ,
au milieu des agréments et du comfort d’une société c i
vilisée, ils vivent entourés de leur femme et de leurs en
fants, dans des maisons souvent plus somptueuses que
celles qu’ils ont laissées dans la mère patrie.
Sans craiule de se tromper, ou peut affirmer qu’il n’y a
pas dans tout l’intérieur de la Chine un seul mission
naire protestant à une distance de trente lieues d’un éta
blissement européen '.
Ces réflexions se trouvent dans le rapport d’une expé
dition scientifique anglaise qui, en 1802, sous les ordres
du colonel S o re!, fut chargée d’explorer une route di
recte de l’Inde aux frontières de la Chine. Elle remonta
le Yang-Tzse et accomplit dans l’intérieur un voyage de
plus de six cents lieues. Partout elle trouva les traces du
J Mine months in the YangTzsc, by Th. Blukcston, ancien capitaine
(l'artillerie.
5.
[i
8
L E S C O M M E N T A I R E S ll'UiV MARIN.
christianisme et « put se convaincre que les catholiques
ont beaucoup plus laiton Chine qu’on n’est généralement
disposé à l’admettre
»
La même observation a pu être confirmée par la com
mission partie eu I8(j(î de Saigon, sous la direction de
notre savant- et si regretté compatriote Dondart de Lagrénée. Après dix-huit mois d’exploration dans le Laos et
dans le haut Mékong, cet intrépide officier parvint à pé
nétrer en Chine par le sud-ouest du Yunnam et par une
route qu’aucun Européen n’avait encore suivie. L à , près
du lleuvc B leu , à huit cents lieues des côtes, non loin
du Thibet et malgré les rebelles, il retrouva nos prêtres
catholiques : le provicaire de la province, M . Fenouil, lui
servit d’inlerprètc. Le Père Proleau le reçut à Tongchouang, où monseigneur Ponsot lui offrit ses services.
Les protestants au contraire, depuis un demi-siècle,
n’en sont encore qu’aux frontières. De ces points d'obser
vation, ils ont en vain cherché à entamer la place. Leurs
armes sont de courte portée. Les Bibles et les traités re
ligieux qu’ils ont lancés dans toutes les directions, par
millions d’exemplaires, n’ont point atteint le but. Le pa
pier en est très-recherché; il se vend au poids à Shang-haï,
à Canton, à i\ing-po; l’épicier en enveloppe son sucre et
son tabac ; le cordonnier en double le fond de ses pan
toufles; le lettré en tapisse les murs de son kiosque. Heu
reux, quand ces feuillets sacrés ne servent pas à bourrer
les fusils des rebelles Tae-pings, comme le faisaient jadis
les Albanais de l'Epirc et comme le font encore aujour1 Meme ouvrage.
MI S S I O N S C H R É T I E N N E S .
6!)
d’hui les insurgés Cretois et les sauvages Maoris de la
Nouvelle-Zélande.
« Ilélas! dit l’amiral sir Adolphe de Slad , si les mem
bres protecteurs d’une Société biblique savaient où vont
leurs livres, ils préféreraient assurément en donner l’ar
gent à leurs compatriotes pauvres; mais il n’y aurait plus
de missionnaires ni de distributeurs de Bibles. » — Pen
dant toute la durée de l'Exposition universelle, on a fait
grand étalage de la multiplicité des traductions bibliques
et de la rapidité avec laquelle on les distribuait dans l’u
nivers entier. Cette profusion des textes sacrés prouve
l’activité des sociétés chargées (le les répandre, mais elle
n’en montre nullement le succès. On nous fait assister à
un point de départ, c’est fort bien; mais quel est le point
d’arrivée? Toutes les exhibitions du monde ne peuvent
résoudre la question. C'est pour y répondre que l’auteur
des Christian missions a fait appel aux voyageurs protes
tants les plus impartiaux. Les témoignages qu’il a re
cueillis sont unanimes à ce sujet.
C ’est à déconcerter les plus fougueux agents des socié
tés bibliques. Mais n’importe! Il faut vivre; il faut ne
point larir des sources généreuses ; il faut, dans de pom.
peux rapports, entretenir les illusions et le zèle pieux
d’opulents souscripteurs.
Dans ses recherches comparatives sur les résultats des
missions catholiques et des missions protestantes, William
Marshall ne se borne pas à l’examen critique des institu
tions. 11 va plus loin; il étudie les hommes. Pour juger
l’œuvre, il observe l’ouvrier. Il le regarde en face, le
70
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
sonde, l'interroge. Son livre sentirait le pamphlet, tout
au moins la satire, s’il n’offrait un ensemble écrasant de
documents précis, de textes positifs, dont l’auteur prend
bien soin de signaler la source. Ce sont ces documents,
recueillis sur tousles points du globe, qu’il a réunis, mis
en ordre et livrés au public. Il y fait défiler toute une
galerie de révérends docteurs, d’aimables clergymen et
d’opulents évêques; il laisse, bien entendu, dans l’ombre
les agents d’un ordre secondaire. Ce sont parfois des por
traits saisis d’après nature, détachés tout vivants de leurs
biographies; toujours ils sont dus à la plume d’écrivains
protestants.
Le premier messager évangélique qui aborda la Chine
fut le docteur Morrisson ; il y arriva en J 813.
Enfermé d’abord à Macao pendant plusieurs années,
il s’y maria en secondes noces, et au dire de son confrère
et compatriote le Révérend William E llis, il poussa si
loin la prudence et le sentiment de sa conservation qu’il
ne mettait jamais le pied hors de chez lui
Plus tard, il se décida à aller à Canton, toujours
comme missionnaire, mais également attaché à la facto
rerie anglaise, aux gages de douze mille francs. Il don
nait en même temps, comme précepteur, des leçons à
quelques jeunes Européens, et consacrait chez lui les
heures de loisir aux seuls travaux permis en Chine à un
missionnaire de cette condition.
Il étudia la langue du pays, traduisit la grammaire et
lit paraître en anglais, sous son nom, un dictionnaire
1 Brief notice o f Chinn ami Siam, by It. William Ellis.
MI S S I O N S C H R É T I E N N E S .
11
chinois que Klaproth a démontré nôtre qu’une défectueuse
et incomplète copie de celui des Jésuites.
Quant aux néophytes, il n’en est point question : « Je
vois avec peine, dit-il, que personne ici ne paraît sensible
au pouvoir de la vérité. » Après vingt ans, en 1832, le
R. llouard Malcolm, inspecteur des missions protestantes
en Orient, reconnaît qu'il n’existait aucun Chinois converti
Canton.
lit pourtant, pendant qu’il se renfermait dans cette
« honteuse et précaire retraite 1 » , à Canton, sous ses
yeux, les prêtres catholiques, sans se préoccuper des
dangers et des persécutions, réunissaient dans leur ca
thédrale des milliers de fidèles. Ces périls n’étaient pas
toujours imaginaires, car la seule pensée suffisait pour
glacer d’épouvante le cœur du pauvre messager des so
ciétés bibliques.
Le docteur Morrisson n’est point une exception, c’est
au contraire un type. 11 a eu ses biographes et ses pané
gyristes. Il a laissé des mémoires remplis de tendres ex
pansions pour sa femme et pour ses enfants. Pendant les
trente années de son séjour en Chine, pour ses honorai
res et les frais d’impression et de distribution de Bibles,
il a dépensé deux millions cinq cent mille francs à la
société qu’il représentait. Sans cesser d’être missionnaire,
à l’apogée de sa fortune, il est mort vice-consul à Canton,
aux appointements de trente mille francs.
lin des successeurs du docteur Morrisson, après vingt
ans d’inutiles efforts, s’écrie dans un moment de loyal
1 Rév. James Hamilton, China et Chinese Missions.
72
LES C O MM E N T A I R E S D' UN MARIN.
abandon : « Le public chrétien croit que la Chine est
fermée; il peut avoir raison, tant que des hommes vrai
ment de Dieu ne viendront point pour l’ouvrir. » Ces
hommes ne sont point venus avec leur femme et leurs
enfants, avec des Bibles et de fortes pensions.
Mais ils avaient précédé depuis longtemps M. Medburst
en Chine; car au moment où il s’abandonnait à ce naïf
aveu, les dix-huit provinces du Céleste Umpire étaient
constituées par le Pape en autant de vicariats apostoli
ques, ayant tous un ou plusieurs évêques, sans compter
ceux de la Corée et du royaume d’Annam.
Un autre célèbre messager de l’Évangile en C h in e ,
M. Guslaff, fut plus actif et plus ambitieux que scs pré
décesseurs. Malgré son humeur voyageuse et scs récla
mes dans les journaux dont il était le gérant, les résultats
furent toujours les mêmes. Ils sont ainsi jugés par un de
ses confrères :
« Pour diriger une mission, il ne suffît pas de jeter
annuellement quelques millions de Bibles sur une même
ligne de côtes, ni affronter les édits de proscription der
rière la volée des canons anglais. L ’influence de M. Guslaff 11e s’étendit point au delà de son cabinet et des quel
ques élèves dont il était le précepteur '. «
Scs fonctions furent abandonnées plus tard pour d’au
tres encore plus lucratives; il n’en conserva même pas le
titre honorifique. Tour à tour attaché à l’état-major gé
néral , d’abord comme interprète, ensuite comme chef de
police, il devint médecin, se fil marchand d'opium et
1 Malcolm, China opened , vol. II.
M I SS I O N S C H R É T I E N N E S .
73
mourut en laissant, placées sur la banque australienne,
vingt-cinq mille livres sterling.
Comme l’observe M. Karl : « Dans les principaux éta
blissements européens où les missionnaires protestants
restent confinés, les résultats de leurs travaux sont telle
ment stériles qu’on n’en entend jamais parler, que dans
les publications qui viennent d’Angleterre 1. «
D’ailleurs, dans ces villes du littoral, il est toujours
plus facile de convertir les Chinois que de les empêcher
de revenir à l’ idolâtrie.
C ’est ce que nous révèle M . Oliphant, un des mem
bres du haut clergé protestant. En 1859, il déclare que :
« Parmi tous les individus convertis jusque-là au protes
tantisme , il n’en est pas cinq sur la sincérité desquels
on puisse sérieusement compter. »
Si cette assertion est exacte, en face des sacrifices pé
cuniaires des quarante années précédentes, chacune de
ces conversions ne serait pas revenue à moins de deux
cent cinquante mille francs aux sociétés anglo-américaines.
A celte heure, les agents de ces sociétés se disputent
la prépondérance dans les-principales villes du littoral;
leur nombre s’accroît chaque jour. Ce sont les missions
de Londres et les missions de l’ Eglise anglicane, les so
ciétés générales des baptistes, des méthodistes et de l’É
glise libre presbytérienne. Puis viennent toutes les socié
tés évangéliques d’Allemagne, du R hin, de la Suisse, de
Suède et de Berlin.
A leur suite, les missions d’Amérique, les puissants
1 The E astern Seas, cliap. x i i .
LE S C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
méthodistes et les rigides presbytériens ; les épiscopaliens
et les baplistes : baptistes du Mord, baplistes du S u d ,
baplistes du septième jour.
Eu Chine, comme dans tous les autres pays infidèles,
le spectacle de ces innombrables sectes ne fait que conlirmer l’idolâtre dans un mépris profond pour le christia
nisme. a Tout ce que je comprends, disait à un ministre
anglican un mandarin lettré, c’est que l’Europe et l'A
mérique doivent avoir autant de Christ que la Chine pos
sède d’idoles
»
« Ea seule vérité incontestable que nous ayons réussi
à leur démontrer, écrivait en 1858 lord Elgin à lord
Clarendon, c’est l'existence des divisions profondes qui
régnent parmi nous. « Parole sévère qui, après trois siè
cles d’expériences, semble une synthèse aussi brève
qu’exacte de l’état actuel du protestantisme dans le monde.
Les ministres de ces sectes diverses ne connaissent
point la langue du pays. Ils sont obligés de s’en rapporter
à des agents chinois qu’ils payent pour expliquer la bible
et faire la lecture aux rares néophytes. On devine les
Leur ignorance sur ce point est si grande, qu’en 18fi0
ils ne purent fournir un seul interprète à l’armée, tandis
que le baron Gros et le général Montauban n’avaient
qu’à s’adresser aux missions françaises pour en obtenir
immédiatement. Ce fut le collège catholique de M acao,
fondé par le Père R ipa, qui pourvut d'interprètes l’am
bassade anglaise de Macartney.
1 \T. Collodjje Scnrtli, dinj». xxiv.
MI S S I O N S C H R É T I E N N E S .
73
Devant l'évidence des faits, l’inspecteur des missions
sir William Malcolm s’exécute de bonne grâce. « En
somme, dit-il, c’est un bonheur pour nous que l’intérieur
de la Chine ne soit maintenant accessible à personne;
ca r, tandis que les protestants ne sont point en mesure
d’y envoyer un seul de leurs représentants, les papistes,
innombrables en Orient, l’inonderaient de leur prosély
tisme. «
De leur propre aveu donc, l’intérieur de l'empire leur
est encore fermé. Ils n’y ont point formé l’ombre d’un
seul chrétien; il est vrai qu’ils n’y ont pas non plus versé
le sang d’un seul martyr.
C H A P IT R E
IX .
I.a Compagnie dos Indos limit le christianisme à l'écart. Elle lui pré
fère le Coran et Kraltinn. — C'est plus qu'uiie apostasie, c’est une
faute. — Récolte des cipayes. — Nos préjugés africains. — Dans
l'Inde comme en Algérie, le christianisme est la religion de ceux
qui n’en ont aucune.
L ’Inde nous offre un exemple plus étonnant encore de
l’impuissance des sectes protestantes dans leurs tentatives
de propagande et d’apostolat.
Xul pays cependant n’était mieux situé pour leur offrir
des chances de succès. Aux ressources pécuniaires, tou
jours considérables chez les Anglais, se joignaient le
prestige et l’appui de la domination britannique, qui, par
76
L E S C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
la force, s’impose directement à cent cinquante millions
de sujets, et par la politique s’étend encore à trois cents
millions de païens, tous accessibles à la vérité, dit le
docteur Stephen Olin , « tous placés dans les circonstan
ces les plus favorables pour préparer le triomphe du
christianisme sur l’idolâtrie » .
Mais ce triomphe n’était pas ce que les premiers mar
chands delà Compagnie étaient venus chercher dans l'Inde.
C ’était bon, tout au p lus, pour ces fanatiques papistes,
comme on appelait alors les hardis Portugais q u i, sur
une étendue de quatre mille lieues de côtes, du cap des
Tempêtes aux confins de la C hin e, curent l’insigne hon
neur de planter, les premiers, l’étendard de la croix. A
cette époque et à l’exemple des trafiquants danois et
hollandais, les Anglais n’avaient (pie faire de ce signe. A
ces sociétés d'actionnaires, qu’importait l’extension de
leur foi? ce n’était pas le but de l’entreprise. Ce qu’ils
demandèrent d'abord à l’extrême Orient, ce fut de l’or et
des épices; ce lui le commerce à tout prix; mais bientôt
il leur fallut l’empire et la domination. Profilant des fau
tes que la France avait commises dans ces contrées, et
suivant la même route que nous avions frayée, on vil eu
peu de temps ce peuple de marchands devenir conqué
rant, s’avancer de la mer vers le centre, franchir rapide
ment l’Indus, le Gange et le Brahma-Poutra, gagner des
villes, s’emparer des provinces, s’annexer des royaumes;
ou les vit se répandre des frontières de la Perse aux confins
de la Chine, de l’Hinialaya â l’archipel Indien, détrônant
tour à tour par la force ou la ruse les nizams hindous,
U
MI S S I O N S Cil H É T I E N N E S.
77
les radjahs et les nababs mongols, réussissant enfin en
moins d’un siècle à faire de leur factorerie un empire
plus vaste que celui d’Alexandre, de Timour et de NadirSchah.
11 est vrai que, pour arriver à ses lins, la Compagnie
n’a reculé devant aucun moyen. En lace des Hindous et
des mahométans, dont elle voyait se dérouler devant elle
les masses innombrables, le christianisme lui parut une
innovation dangereuse
Idle le proscrivit, elle le renia;
elle fit plus, elle le sacrifia au culte de Moloch.
Cinquante ans avant de songer à construire une église,
elle répara avec soin les mosquées, entretint le luxe des
pagodes, s’inclina avec respect devant tous les autels,
tous les temples et toutes les idoles. Avec les sectateurs
du Coran, elle adora Allah, proclama son prophète, et
fonda à grands frais, pour protéger l’islam, les madrassa
(collèges), destinés à former de pieux ulémas.
Avec les Hindous, elle s’astreignit aux mêmes sacrifi
ces. Dans les trois présidences ,■ elle consacrait plusieurs
milliers de livres sterling à l’entretien des collèges sans
crits où les castes nombreuses des savants et des prêtres
venaient étudier le Rigvéda, le code de Manou et les
subtilités métaphysiques des sankbyas ou des bramasoutrâs.
Noble exemple de tolérance! disaient les philosophes-,
habile et prudente tactique! disaient les politiques, ju s- 1
1 ■ Pondant une longue période d’années, le gouvernement s regardé
et traité le christianisme comme une innovation dangereuse. « ( India
us U may bc, par George Campbell, chap, vin, p. 394.)
qu’au moment où l’une des plus effroyables catastrophes
qui ait ensanglanté le inonde soit venue , soudain cl
comme un coup de foudre, les arracher à leur admi
ration.
Le caractère religieux a été un des traits saillants et
trop peu remarqués de la formidable révolte des cipayes.
Pour les peuples conquis, ce fut la guerre sainte; ils en
adoptèrent le drapeau et le cri ; ils la prêchèrent dans
toutes les pagodes. Le temps était venu d’en finir, di
saient-ils, avec l’odieuse religion que les chrétiens vou
laient leur imposer.
De toutes les passions qui s’emparent d'un peuple, le
fanatisme est la plus dangereuse. Sous ce masque trom
peur, elle déguise mal la vengeance et la haine. Qu’a
vaient en effet de commun le culte et la propagande des
Anglais dans l’Inde avec les trop légitimes sujets de ran
cune qui « poussèrent à la révolte le paisible et rêveur
Asiatique, dont la douceur et la patience sont prover
biales 1? »
En dehors de toute intolérance religieuse, assez d’au
tres griefs avaient amoncelé dans son cœur des levains de
colère5. Trop souvent les Européens « traitaient les indi
gènes non comme des hommes, mais comme des brutes
N’était-ce pas assez pour expliquer « les sentiments de
1 Causes o f the Indian révolte. I S 57.
2 « L'insurrection militaire de 1857 a essaye de se dissimuler sous dus
prétextes religieux. Ce n'était qu'un mensonge. Meme dans les temps
les plus violents de la domination anglaise, l'intolérance ne s'est jamais
montrée sous aucune forme. • (Journal des savants. 180/1.)
:J Mackcnsic, chap, in , p. 72.
MI S S I O N S C H R E T I E N N E S .
79
mépris profond qu’ils nourrissaient à l’égard de leurs
chefs anglais '? »
Ajoutez ù cela, dit le capitaine Evans B ell, « que les
hommes placés à la tête des compagnies de cipayes sont
pour la plupart des jeunes gens à peine sortis du collège,
adonnés au jeu et à la boisson et traitant de nègres dam
nés les subordonnés qu’ils méprisent, qu’ils détestent, et
dont ils ne connaissent ni la langue ni les coutumes 3 » .
En faut-il davantage pour comprendre comment l’in
tervention religieuse n’a été qu’un mol d’ordre, qu’un
masque, qu’un prétexte? Mais quelque mensonger qu’ait
été ce prétexte, on s’y est laissé prendre. L’accusation a
eu de l’écho en Europe, en Angleterre et jusqu’au sein
du Parlement a.
1 Ludlow, Thoughts on the policy o f the Crown.
- A propos do lu manière dont les naturels expriment entre eux les
sentiments de dégoût qu'ils n'osent manifester ouvertement, un histo
rien nous raconte qu'à un grand banquet donne par l'opulent proprié
taire d'une splendide maison, le maître, qui s’attachait à n’avoir que
des domestiques de caste élevée, et qui les traitait magnifiquement,
se rendit à la cuisine pour savoir la cause du retard. • Il y trouva ses
gens rangés en cercle autour d’un superbe jambon, sur lequel,
comme preuve de leur orthodoxie, ils crachaient à tour de rôle avant
de le servir aux invités. » (Mackensie’s S ix years in In dia , vol. I I ,
chap, v.)
y Jiu 1839, lord Eilenborough disait à la chambre des lords :
» Nous no saurions adopter une mesure mieux faite pour tranquilliser
l’esprit des indigènes, et pour regagner leur confiance, que de retirer
l'appui du gouvernement aux écoles dont s’occupent les missionnaires. »
Dans sa proclamation de 1858, en prenant possession de l’admi
nistration des Indes, la reine disait avec plus de raison que, « tout en
croyant fermement à la vérité du christianisme, et en reconnaissant
avec une humble gratitude les bienfaits de la religion, elle ne se sen
tait ni le droit ni le désir de les imposer à qui que ce fut • .
80
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
Quoi, vraiment, la Compagnie des Indes aurait failli
perdre sou empire pour avoir voulu, par la force, y pro
pager les lois de l'Evangile!
Mais dans quelle circonstance a-t-elle doue encouru cet
étrange reproche? Est-ce en s’inclinant, comme elle l’a
toujours fait, devant tous les dieux de l’Asie?
Est-ce en entourant de pompes et d’honneurs le culte
des idoles auxquelles ses régiments venaient, musique en
tête, faire bénir leurs drapeaux et leurs armes '?
Ou bien serait-ce en tirant chaque année, du haut du
fort W illiam , des salves eu l’honneur de Dourtjha et de
K a li, déesses de la prostitution et de l’assassinat8?
La Compagnie accusée d’imposer l’Evangile! mais c’esl
parce que, pendant trop longtemps, elle a eu peur de
faire des chrétiens, qu'à un moment donné elle a vu
surgir tout à coup devant elle des millions d'assassins1
3. Et,
2
au résumé, sait-on pourquoi elle a pris tant de soin des
pagodes et des lieux consacrés aux pèlerinages célèbres?
C ’est tout simplement pour mieux en percevoir l’impôt.
Aucune source de gain ne lui parut impure 4.
Comme les bonzes et les brahmanes, elle a spéculé sur
1 Times. IG mars et 12 avril 1859.
2 L ’évâquc protestant d’Oxford a dit dans un récent meeting « que le
général Peregrine Maitland fut forcé do revenir en Angleterre pour avoir
refusé de donner l'ordre aux soldats anglais do tirer dos salves en l’hon
neur do la plus infâme des idoles indiennes. » (Times. 14 octobre I8G3).
3 « La charte de la Compagnie des Indes contient une clause for
melle nu nom de laquelle les actes de barbarie les plus atroces com
mandés par la religion de IJrabma sont non-seulement tolérés, mais
en quelque sorte approuvés. * (Roy, Voyage dans l'Inde anglaise.)
4 Colonization a n d C hristianity, chap, w in , p. 195.
MI S S I O N S C H R É T I E N N E S .
81
la foi des Hindous; elle a exploité jusqu’à leur fanatisme.
Aux fûtes sanglantes de Poujali et de Djayyerali, elle
vendait le droit de se faire écraser sous le char de
Brahma; et Sur les bords du Gange elle retirait trois
cent mille roupies du privilé’gc de pouvoir se noyer dans
les eaux de ce fleuve sacré
Le vrai crime de l’Angleterre, c’est d’avoir exploité un
pareil fanatisme, d’avoir fait de la religion une affaire, et
de la simonie un revenu public.
Quant à la propagande et à la persécution, elle n’est
point coupable. Nous verrons combien inoffensive fut
l’action de sa Bible et de scs missionnaires.
Mais, si peu fondée que soit l’accusation, elle n’a rien
qui puisse nous surprendre : elle n’est pas nouvelle. Lille
se produit d’àgc en âge toutes les fois que le christia
nisme est venu se montrer à des peuples vaincus.
Cette accusation, ne la voyons-nous pas sous nos yeux,
en Afrique, se produire depuis quarante années avec la
même force et la même insistance? Nous avons eu la fai
blesse de nous y laisser prendre; nous avons cédé aux
memes illusions. Parmi nous, le prophète a eu ses secta
teurs; nous lui avons élevé de pompeuses mosquées,
longtemps avant de bâtir nos modestes églises. Nous avons
reconnu les m uftis, payé les ulém as, fondé des établis
sements pour conserver intacte la foi des vrais croyants.
. Mieux encore, nous les avons chaque année envoyés à
la Mecque, s’agenouiller devant la Kasbah et raviver leur
haine dans les eaux du Zemzcm.
1 Pilgrim Tax in India, by J . Peggs, missionnaire à Cattack, page 41.
0
82
LES C O M M E N T A I R E S D'UN MARIN.
Nous savons aujourd’hui ce que cela nous coûte.
Un maréchal illustre ne l’a que trop fait voir dans une
correspondance à jamais mémorable 1.
« Dans une guerre européenne, en présence d’une in
surrection, il n’est pas vingt'indigènes sur la fidélité des
quels il fût possible de compter. »
Pas mieux qu’aux Anglais dans les Indes, celte politique
ne nous a réussi. Elle n’a fait qu’accroître contre nous la
haine et le mépris. Sur certains points pourtant, la com
paraison avec nos voisins est à notre avantage. Nous
n’avons p as, comme eux, spéculé sur notre tolérance;
disons le mot, nous n’avons point tratiqué de notre aposta
sie. Nous n’y avons point puisé les trésors de Golconde;
c’est toujours à nos frais que l’expérience s’est faite.
Cela vaut mieux sans doute; mais notre cireur n’en
est pas moins complète. Nous continuons à tourner dans
le cercle fatal où restent renfermés les musulmans de
Londres et de Paris.
ün dit qu'avec l’islam il n’y a rien à faire, qu’il faut
l’accepter avec son fanatisme; comme dans l’Inde an
glaise, on a cru que le christianisme serait une innova
tion dangereuse. « On ajoute qu’on a pu voir des chrétiens
dégénérés embrasser l’islamisme, jamais des musulmans
se faire catholiques. »
Nous n’acceptons point sans réserve celte observation
historique; nous ne voulons pour preuve du contraire
que la nombreuse et très-heureuse population catholique
1 Lettre de l’archevêque d’Alger au maréchal de M ac-Mahon,
avril 1868.
MI SS I ONS C H R É T I E N N E S .
83
indigène qui habile les Philippines. A l'arrivée des Espa
gnols dans ces îles, « la religion fausse et corrompue de
Mahomet, dit Mendoza, fut facilement repoussée par l’É
vangile du Christ 1 » .
Mais passons sur ce fait. Admettons que les musul
mans soient réfractaires à toute propagande, et que l’idée
chrétienne ne soit bonne pour eux qu’à réveiller leur haine.
Parlant de ce principe, il n’est pas de concessions qu’on
n'ait cru devoir faire. Nous nous sommes interdit scru
puleusement toute prédication. En revanche, nous avons
laissé des imans fanatiques parcourir les tribus et s’en
aller prêcher librement le Coran chez le peuple kabyle,
qui se souvient d’avoir été chrétien et qui demande à le
redevenir.
Hier encore, pour chasser tout soupçon et pour écarter
de leur front les dangers du baptême, on voulut ren
voyer aux tribus affamées les jeunes orphelins que la
charité catholique avait nourris, réchauffés et arrachés à
une mort certaine *. On a même, dit-on, poussé le respect
du croissant jusqu’à enlever le signe de la croix des
murs d’un hôpital où nos religieuses veillaient sur l’agonie
de quelques indigènes. Qu’Allah eu soit loué et le saint
nom du prophète béni !
Grâce à nous, l’honneur de l’islam est sauvé. Mais à
quel prix , grand Dieu ! Est-ce que le fanatisme que nous
traitons ici avec tant de respect a jamais manqué une
1 History o f the Kingdom o f China, vol. II , cliup. vm , publiée par
la société Hackluyt.
2 Voir la lettre citée.
(>.
84
L E S C O M M E N T A I R E S D ’ UN MARI N.
seule occasion de déchaîner sur nous les tribus ré
voltées?
C ’est lit le dernier mot de nos expériences. Dès lors,
comment ne point se fatiguer de poursuivre un principe
dont chaque jour démontre l'impuissance? L’épreuve a si
mal réussi, qu’il est bien temps vraiment de tenter le
contraire. La logique l’exige; elle est ici d’accord avec le
sentiment de l’opinion émue. Les préjugés et les affirma
tions ne peuvent plus suffire. On a jusqu’à présent re
poussé systématiquement faction religieuse. Qu’on l’ac
cepte une fo is, lut-cc à litre d’essai et pour fermer la
bouche à ceux qui la demandent. Qu’on ne recule pas
devant l’apostolat, compris par la raison , libre de com
pression et de toute violence !
Laissez donc à la charité son élan , au dévouement
chrétien sa soif de sacrifice. Laissez au sacerdoce le droit
dont il jouit en pays infidèle, le droit de prêcher l’Evan
gile au péril de sa vie, le droit d’abnégation poussé jus
qu'au martyre. L ’archevêque d’Alger n’en demande point
d’autre aujourd’hui pour ses prêtres.
Et qu’on le sache bien , leur soutane n’effarouche pas
autant qu’on le suppose les pieux musulmans \ N'a-l-on1
1 « Un fait que l'on peut constater chaque jour en territoire mili
taire, où les indigènes sont plus nombreux, c'est la considération,
le respect, l'affection, la confiance, surtout s'il parle leur langue,
dont ils entourent le marabout chrétien. Cela est si vrai qu’il m'est
arrive plusieurs fois, sans arme et sans escorte, de parcourir le désert,
de m’égarer au milieu des tribus; et je le déclare ici hautement, à
l'honneur des Arabes, jamais il ne m'est arrivé, mémo dans notre
catholique Bretagne, de rencontrer un accueil plus cordial et plus
M I SS I O N S C H R É T I E N N E S .
85
donc jamais vu les théologiens arabes d’Elbiar saluer
respectueusement les jésuites de Bcn-Aknoum? Une des
causes du mépris qu’a pour nous le fidèle croyant, c’est
notre indifférence; réelle ou affectée, il ne la comprend
pas. Nous avons beau la lui faire passer pour de la tolé
rance, il ne croit pas à ce titre trompeur.
Pour les musulmans de l'Inde comme pour ceux d’Al
ger , le christianisme n’est que la religion de ceux qui
n’en ont point. C ’est ce que répondait à un missionnaire
protestant le roi de Lahore Runjeet-Singh : « Avant de nous
annoncer l’Evangile, commencez donc par prêcher aux
Anglais, qui n’ont aucune religion. •>Et cette opinion, d’a
près le gouverneur général lord W illiam Bentinck, « est
malheureusement partagée par tous les indigènes 1 » .
Ainsi que nous l’avons déjà signalé plus haut, ajoutez
à ces causes de souverain mépris les vices que les Euro
péens étalent à leurs yeux : l’ivresse, l’arrogance et ces
habitudes d’insolente oppression que les Anglais ont adop
tées dans l'Inde et que l’impunité, disait, il y a vingtcinq ans, le comte de W arren, développe au delà de ce
qu’on peut décrire.
On comprend, dès lors, que ces levains de haine et de
empressé. .Le prestige du ministre du culte catholique est si bien
établi au sein des tribus nomades, que je n’hésite pas à prétendre
que, meme dans les temps de trouble et de révolte, un prêtre, pourvu
qu’il fut connu pour tel et qu’il put se faire comprendre, pourrait,
sans rien craindre pour sa vie, pénétrer au milieu des territoires
insurgés. » (Les Arabes et l’occupation restreinte, par un ancien curé de
Laghoudt, p. 43.)
* Travels and adventures o f I)r W olff, chop. xx.
$6
LES C O MM E N T A I R E S D' UN MARIN.
colère s’amoncellent, fermentent et éclatent soudain en
scènes effroyables de massacre et de v io l, comme celles
qui, dans la dernière révolte des cipayes à Delili, à Agra,
à Lucknow, sont venues épouvanter le monde.
Sans la présence permanente d’une armée de cinquante
mille hommes, qui peut affirmer que ces scènes ne se
renouvelleraient pas demain dans les rues de Constan
tine ou d’Alger?
Au point de vue des progrès et de la civilisation, chez
les Hindous, comme chez les musulmans de l’Inde et de
l’Afrique, on ne peut imaginer un échec plus complet.
Comme auxiliaire, on a dédaigné ou plutôt on a pro
scrit l’action religieuse. Qii’a-t-on retiré, nous le deman
dons une fois encore, qu’a-t-on gagné à ce système d’ex
clusion? L’expérience le condamne autant que la logique.
Qu’on n’oppose donc pas des causes d’impossibilité aux
héroïques ouvriers dont disposent aujourd’h u i, comme
au seizième siècle, les missions catholiques.
Chaque jour on peut les voir à l’œuvre. Ils ne sont
point indignes de leurs prédécesseurs1.
* Des deux missions nouvelles que le Saint-Siège a créées en Afrique,
l’une s'étend au sud de Tripoli, à l’ouest do l’Egypte, dons le Fezzau
et l’est du Sahara; l’autre comprend l’espace qui s’étend jusqu’à l’Atlan
tique, de l’Algérie au golfe de Guinée. C’est celle du Soudan on du
pays des nègres.
• Par un sentiment de délicatesse que tout Je monde saura apprécior,
le souverain Pontife a voulu que ces vastes régions, situées sur les
confins de nos deux grandes possessions africaines, fussent confiées à
un évêque français. Est-ce une prophétie des conquêtes futures de la
France dans ces pays encore si peu connus et plongés la plupart, malgré
leurs richesses, dans une si profonde barbarie? C ’est le secret de Dieu.
« Vtais ce que l’on ne peut s’empêcher de trouver vraiment digne
MI S S I O N S C H R É T I E N N E S .
87
C H A P IT R E X .
Anciennes missions catholiques dans l'Inde. — Leur œuvre jugée pâl
ies protestants. — Sociétés évangéliques. — Église officielle. —
Luxe asiatique. —• L'entretien d'un missionnaire anglican coûte
quarante fois celui d'un prêtre catholique.
Trois siècles se sont écoulés depuis les prodiges que
saint François Xavier a accomplis dans l’Inde, et les tra
ces de son passage ne sont point effacées. Bien que les
Hindous aient voulu le mettre au rang de leurs idoles,
l'histoire de sa vie n’est point une fiction, une simple
légende. Les églises qu’il a fondées à G o a, au Maduré et
sur la côte de Malabar subsistent encore de nos jours.
Malgré les temps d’arrêt, les difficultés politiques et les
persécutions, leur foi n’a pas faibli. Privées de tout se
cours d’Europe, de 1760 à 1820, elles se sont maintedu ‘[rand cœur de Pic I X , c’est la pensée de fonder dans le Sahara
une mission catholique, d’y établir de proche en proche des stations
qui s’avanceront à la fois vers le Sénégal et vers le Soudan, de porter
ainsi les lumières de l’Evangilo et celles de la civilisation jusqu’au
centre de l'Afrique, et de relever de son abaissement séculaire l’an
cienne race indigène, depuis si longtemps courbée sous le joug d'une
minorité conquérante. D éjà, pour former de futurs missionnaires, un
séminaire spécial est ouvert sous la direction des Pères de la Compa
gnie de Jésus. Une fois leur préparation terminée, ils partiront et
iront se perdre dans le désert, embrassant absolument le genre de vie
des indigènes, costume, langue, nourriture; s’y faisant tout à tous
pour les gagner tous à la civilisation du Christ. « (Journal des Missions
catholiques, extrait d'une récente lettre de l'archevêque d’Alger sur les
vestiges du christianisme chez les peuples du Sahara et du Soudan.)
\
88
L E S COMMENT A I RE S D' UN MARIN.
nues intactes cependant; elles progressent aujourd’h u i,
et s’accroissent chaque année de plusieurs milliers de
fidèles recrutés chez les Hindous, les Arméniens, les
nestoriens et les musulmans, ainsi que chez les sectes
diverses d’anglicans, d’anabaptistes et de presbytériens.
On sait avec quelle étonnante vigueur se sont conser
vés jusqu’à nous les germes de vie que le grand apôtre
avait semés au Japon. « La foi implantée dans le cœur
de quelques milliers d’hommes n’était pas une foi pure
ment nominale et qui devait céder au premier choc des
persécutions. Le feu qui brûlait l'àme de saint François
Xavier n’est point complètement éteint. 11 se conserve
encore dans la poitrine de quelques-uns de ceux qui ont
reçu les traditions de son enseignement *. »
C ’est à un ambassadeur anglais que nous devons cette
révélation. Ecoulons le témoignage d’un autre représen
tant de Sa Majesté britannique :
J ’ai des raisons de croire que dans la seule île de
leso il y a plus de quatre-vingt mille personnes qui pra
tiquent encore, à la dérobée, le culte de leurs ancêtres
chrétiens. Sans les persécutions du gouvernement, l’E
glise catholique romaine serait saluée avec transport et
proclamée à l’unanimité a. «
Au moment même où nous écrivons, ces persécutions
ne sont point ralenties. Loin de faire oublier les chré
tiens, les luttes du Taïcoun et du Micado semblent avoir
* Oliphant. Lord Elgin’s Missions, vol. I I , clinp. n.
- A Itcsidenee in Ja pon , by Peinboi'lon llodyson, ancien consul (la
S . M. B ., chap. vi. 1804.
MI S S I O N S C H R É T I E N N E S .
89
redoublé conlre eux les rigueurs du pouvoir. Le sang
des martyrs coule encore sous les yeux des représentants
de toutes les grandes puissances de l’Occident. Quand
donc viendra, pour cette antique féodalité japonaise,
l’heure de la régénération et de la liberté?
Après deux siècles d'apostolat et de pacifiques conquê
tes, les Jésuites curent leur époque de crise. Le gouver
nement portugais les chassait à la fois de l'Inde, du
Brésil et du Paraguay. Ce n’était plus, il est vrai, le temps
de Vasco de G aina, du grand Albuquerque et de Barthé
lemy D iaz. Le marquis de Pombal triomphait à Lis
bonne; il y inaugurait cette politique fameuse qui devait
fatalement conduire son glorieux pays à l’alliance et plus
tard à la domination anglaise.
Nous n’avons pas à nous occuper ici de la suppression
des Jésuites dans l'Inde. A ce sujet, toutefois, uous ne
pouvons nous empêcher de faire une remarque : c’est
que cette suppression, dans la plupart des États où elle
s’est produite, ne coïncide pas précisément avec l’époque
la plus glorieuse de ces Liais. Au lendemain de Sadowa,
n’a-t-elle pas été demandée à grands cris par les mêmes
bourgeois qui avaient supplié l’empereur d’Autriche de
ne point les exposer au danger de défendre leur capitale?
Quant à la valeur des membres de la Compagnie de
Jésus comme missionnaires, c’est aux protestants et aux
Anglais eux-mêmes qu’il faut en demander l’appréciation.
« Au milieu du siècle dernier, nous dit llan ke, si les
Jésuites n’avaient pas été supprimés, ils auraient converti
l’ Inde entière. Leur succès dépassa toute attente. » C ’est
I.ES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
aussi l’opinion très-formellement exprimée par George
Campbell ' : « Malgré toutes les préventions du monde,
on ne peut nier que les Jésuites n’aient été de grands
maîtres dans l’art d’instruire; la supériorité des chrétiens
de Pondichéry en est la preuve â. »
C ’est à propos de l'évêque catholique et des mission
naires de Pondichéry qu’un agent consulaire ajoute celte
étrange remarque : « Us transmettent en une seule an
née plus de documents utiles à l'Europe, et ils contri
buent plus à répandre la lumière et la civilisation dans le
monde que ne le font dans leur vie entière les agents
officiels, sans m’excepter moi-même, de tous les gouver
nements réunis 3. »
D’après le major Scott W aring, le docteur liuchanan,
l’un des membres les plus célèbres du clergé protestant
a p,
dans l’Inde, le même qui comparait sa mission à celle de
saint Jean dans File de Patm os, rendant pleine justice
aux missionnaires catholiques, les dépeint comme des
hommes « ayant fait beaucoup de bien par la pureté de
leur vie et l’infiuencc de leur exemple *. » Et il ajoute
« qu’ils méritent le respect et l'affection de tous les gens
de bien 5 » .
Le docteur Middleton, le premier évêque anglo-indien,
envoyé à Calcutta aux appointements de cent vingt-cinq
mille francs par an , remarque avec surprise qu’on ren1 India as il may be, Hiap. val.
2 Un essay on the religious prejudices o f India.
3 Voyage dans l'Inde, par V. Fontanier. 1844.
4 Letter to the Iter. John Owen, par te major Scoll Waring.
" Christian liesearehes in Asia. 1840.
ilcÆw
I
m
m
MISSIONS CHRÉTIENNES.
91
contre l'Église de Home dans toutes les parties de l’Asie :
« 11 y aurait fanatisme, d it-il, à vouloir nier les mer
veilles qu’elle a accomplies en Orient 1. »
Enfin, lassé de constater les progrès que les catholi
ques continuent à faire dans les Indes, un écrivain an
glais se demande : « Pourquoi donc les protestants dé
sespéreraient-ils d’en accomplir au tan t1
2? »
On peut leur répondre encore aujourd’hui ce que
notre spirituel compatriote Victor Jacquemont leur di
sait il y a déjà plus de trente ans : « Les missionnaires
anglais s’étonnent de ne point opérer de conversions! ils
ont une femme, des chevaux, des domestiques; ils habi
tent des maisons vastes et commodes , et ils se disent
missionnaires! mais il y a d’autres missionnaires qui
parcourent le pays à pied, souvent même pieds nus, dans le
but de convertir les infidèles. Ils en ont converti un grand
nombre et en convertissent encore chaque jou r. Ils imitent
l’exemple des apôtres et souvent aussi leurs succès 3.
A la fin du siècle dernier, quand la Compagnie des
Indes, tout en s’opposant au prosélytisme religieux, son
gea cependant à organiser pour son propre compte le
service des chapelains, elle ne trouva aucune sympathie
au sein de l’Église anglicane. Ses docteurs ne lui fourni
rent pas un adepte. Des luthériens danois et allemands,
la plupart ouvriers sans emploi, répondirent seuls à son
appel.
1 Life o f Bishop Middleton, vol. I I , chap. ir.
2 Duty o f Britons in India, par Joseph Barrclt.
Cité par <Ie Warren, l'Inde anglaise, t . III.
LES C O M M E N T A I R E S D’ UN MARIN.
Ils ne furent point des modèles de désintéressement, et
donnèrent raison à Bcrnouilli (juand il dit « que tout
ce qui va dans l'Inde est marchand ou le devient ' » . Les
écrivains de l'époque nous les représentent en effet
comme une race de gens battant monnaie et réalisant,
bon an, mal an, deux ou trois mille livres sterling s. « Le
chapelain général Oivcn, dit le gouverneur lord Teignmoulh, vient de mourir en laissant une fortune de deux
millions cinq cent mille francs 3. »
L’Eglise d’Angleterre se décida à les remplacer par des
hommes choisis dans son sein et dont quelques-uns, tels
que Martyn, Broun et Buchanan, ont attiré autour de
leur nom une certaine célébrité.
Aucun d’eux cependant ne put se dire missionnaire.
Leurs fonctions ne s’élevèrent jamais au-dessus du rôle
de simple chapelain.
Henry Martyn, par exemple, qui sollicita cet emploi à
la suite de pertes financières, ne quitta l’Angleterre qu’a
vec d’amers regrets. Au moment de partir, retenu quel
ques jours dans le port, il ne put se défendre d’aller
adresser un déchirant adieu à une jeune personne qu’il
avait en vain aimée éperdument, « 11 pleura si fort, nous
dit son biographe, que son gosier en fut desséché et sa
vue troublée pendant longtemps. »
Voyez-vous saint I’a u l, observe à ce propos William
M arshall, voyez-vous saint P a u l, sur le point d’aller à1
2
1 Description de l'/ndc, t. III.
2 Kay'es Administration o f the E . I . C.
•l Life o f lord Teignmouth, vol. II.
Chypre évangéliser les païens, profilant d’un vent con
traire pour revenir h Antioche faire un dernier appel au
cœur d'une jeune Gllc capricieuse et volage? Mais William
Marshall n’avait point encore lu le Saint Paul de Renan.
Arrivé dans l’Inde, M arlynfit, en langue persane, une
traduction du Nouveau Testament que son collègue
M. Malcolm déclare être inintelligible. Rien que la réa
lité de son talent et l’étendue de scs connaissances ne
soient pas contestables, il reconnaît lui-même que, « sauf
ces travaux de traduction, sa présence dans l’Inde fut
assez inutile et qu’imperceptibles furent les fruits dus à
son ministère 1 » .
Le premier évêque anglo-indien que l’Angleterre se
décida à envoyer à Calcutta fut le docteur Middleton.
Il était pourtant nanti chez lui de bien beaux bénéfi
ces : d’une place de chanoine à Lincoln, d’un archidiaconat à Huntingdon, du rectorat de Pultenham et de la
direction de la grande paroisse de Saint-Pancrace à
Londres. Son biographe nous le représente comme trèsformaliste, tenant aux honneurs militaires et à toute pré
rogative inhérente à son rang.
Aussi ne consentit-il à abandonner de pareils avan
tages qu’avec la promesse d’un revenu annuel de cent
vingt-cinq mille francs pour lu i, et de cinquante mille
pour chacun de ses deux archidiacres.
Il avait droit, en outre, à des honoraires considéra
bles et à un navire à ses ordres pour se rendre officielle
ment à Bombay et à Madras. Dans ces visites pastorales,
1 Quarterly Revicic, n° 25.
■ 94
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
il était généralement accompagné (le madame Middleton,
dont la santé délicate lui inspira parfois les plus vives
angoisses. De conversion d’indiens, il n’en est point ques
tion. Il eut assez à faire avec les sectes dissidentes qui se
disputaient le privilège d’exercer alternativement leur
culte dans la cathédrale de Calcutta.
Son œuvre magistrale fut la fondation d'un collège
épiscopal où les naturels cessèrent peu à peu d’envoyer
leurs enfants, non pour cause de conversion, mais parce
qu’ils n’en sortaient qu’athées. Malgré de fabuleux salai
res donnés aux professeurs, dès 1859, son Bishop College
était abandonné.
Un de ses successeurs a laissé un nom populaire et
justement aimé; c’est Iléginald Iléber, brillant élève de
Cambridge, déjà célèbre par des poésies grecques, lati
nes et anglaises, quand il fut, comme évêque, appelé à la
direction des établissements religieux de Calcutta. Nature
d’élite et enthousiaste, dès son enfance nourri des contes
orientaux, il retrouva dans l’Inde la terre de ses rêves. 11
chanta les palmiers du Bengale, les rives du (lange, et
le monde vivant qui s’abreuve à ses eaux. Touriste élé
gant, scs récits de voyage sont pleins de verve et de lines
pensées, entièrement exempts, c’est un protestant qui
l’observe, de toute préoccupation religieuse '.
Héber n’a pas obtenu seulement en Angleterre des
éloges pompeux; M. Villemain, dans la Revue des DeuxMondes, lui a aussi payé un juste tribut d’hommages.
A la suite des panégyristes anglais, il est allé jusqu’à le
, 1 Howard Malcolm, vol. I l , cliap. xvn.
M I SS I O N S C H R É T I E N N E S .
95
comparer à Fénelon et à croire que l'Église romaine n’eût
pas manqué de le canoniser 1.
Non certes, s’écrie à ce sujet notre historien W illiam
Marshall, l’Église de Home ne reconnaît pas de tels
saints! 11 ne lui suffit pas d’être généreux et sensible,
poète éloquent, gentleman accompli ; ce sont d’autres
vertus qu’il lui faut. Ce quelle exige de ses apôtres, ce
sont des efforts surhumains dont l’Église protestante
affranchit trop aisément les siens. C ’est le sacrifice, le
sacrifice absolu sans lequel il n’y a point d’héroïsme,
point d’élan magnanime, point de sublime individualité.
On peut s’en rapporter, à cet égard, au successeur même
d’Hébcr, au docteur Cotton, évêque actuel du Bengale.
« L’ascétisme ne fait point partie de notre système évan
gélique, » répondait-il, en 1859, aux critiques de la
Revue asiatique de Calcutta, qui représentait les mission
naires « traînés dans de brillants équipages, servis par
des valets aux plus riches livrées, au milieu de fous les
raffinements du luxe le plus ruineux 3 » .
Avec de tels principes sur les devoirs de l’apostolat,
doit-on être surpris du peu de fruit que produisent les
sommes énormes consacrées chaque année, dans les
deux mondes , par le zèle pieux des Anglo-Saxons?
Dès 1859, vingt-cinq sociétés évangéliques anglaises ,
américaines ou allemandes, se partageaient un subside
de près de cinq millions 3. L’établissement anglican , à
* Revue des Deux-Mondes. 1857.
- Overland Bombay Times. Nov. 1859.
;J Les Anglais et l'Inde, par E . de Valbozon, chap, ill*
96
L E S C O MMENT A I R ES D' UN MARIN.
lui seul, en absorbait trois; cl les frais de voyage ne s’é
levaient pas à moins de douze cent mille francs.
Les dépenses se sont encore accrues aujourd’hui ; mais
dès cette époque, l’entretien d’un missionnaire protestant
dans l’Inde coûtait quarante Ibis autant que celui d’un
des nôtres; et le docteur W illiam , bien imprudemment,
ce nous semble, se flatte de voir les dépenses générales
du protestantisme dans l’Inde dépasser d’un cinquième
environ ce que le monde catholique consacre à la pro
pagation de la foi dans l’univers entier.
L’aveu est bon à prendre; voyons les résultats. Ce
sont les écrivains anglais qui vont nous éclairer :
« L’influence des missionnaires anglais est entièrement
nulle, écrivait en 1843 le comte de Warren. Ils n’obtien
nent d’autres prosélytes que quelques orphelins qui se
vendent, et qui retournent à leurs idoles dès qu’ils ont
atteint l’àge de l’indépendance '. »
C ’est aussi l’opinion de AI. Campbell en 1852 : u Les
essais pour convertir les Indiens au christianisme ont com
plètement échoué5. »A la même époque, AI. Alakena ajou
tait : u Les nombreux missionnaires ont perdu leur temps
et leur argent auprès des idolâtres 3. »
u Les convertis qu’ils font figurer dans leurs brochu
res et leurs comptes rendus ne sont qu’une fiction immo
rale et intéressée *. »1
4
3
2
1 I/Inde anglaise, t. I I I , chap. xn.
2 Modem India, |>. 208.
3 Ancient and modern India, chap, xxvii.
4 Theory andpratice o f caste, par Irving. 1853.
MI SSIONS C HR É T I E N N E S .
97
« Les Indiens qui se disent chrétiens ne se distin
guent que par leur mauvaise conduite. Ils n’observent pas
l'abstinence de la viande et du vin ; mais en revanche ils
sont ivrognes, paresseux et voleurs. Ils sont mal vus dans
les regiments de cipayes et l'on n’en veut pas pour être
domestiques 1. «
lin 1858, un voyageur américain, fort surpris d’enten
dre un indigène lui affirmer que tous les Indiens de Cal
cutta étaient chrétiens, lui demanda : « Mais à quelle
Eglise appartiennent-ils donc? — Ah! monsieur, pour
l’Eglise, je ne peux vous le dire; mais ce que je sais bien,
c’est qu’ils sont bons chrétiens. Ils mangent du porc et
boivent de l’eau-de-vie 9. »
u Si les Anglais étaient chassés du pays, quelles traces
du christianisme y resterait-il 3? n Difficile question, en
vérité, à laquelle l’illustre Iîurkc répondait qu’il n’y res
terait pas trace de la domination d’êtres supérieurs aux
tigres et aux orangs-outangs *.
Aujourd’h u i, le gouverneur de llornéo, sir James
Brooke, est tout aussi explicite eu s’adressant à la société
des missions de Londres : « Avec les mahométans vous
n’avez fait aucun progrès ; avec les Hindous pas davan1 - Les trois universités de Bombay, de Madras et de Calcutta sont
presque exclusivement fréquentées par les indigènes pour qui elles ont
été créées. Aux derniers examens qui ont eu lieu à Calcutta, il ne s’est
pas présenté moins de treize cents candidats, et sur ce nombre on ne
comptait que soixante et onze chrétiens. ( Discours d’ouverture à Vécole
des langues orientales. 1863.)
2 From New-York to D ehli, par Robert Minturn.
Narrative o f a journey to India, par le colonel El wood.
* Burke, Speech on East India Bill.
l.ES C O M M E N T A I R E S D'UN MARIN
tage
V ous
s exactement
meme
premier jour où vous vîntes dans l’Inde '. » Enfin, un
chapelain anglican complète tous ces témoignages en re
commandant
scs coreligionnaires d'abandonner l’Inde
pour la Chine. « Les Indes, dit-il, comme les sables de
leurs déserts, engloutissent tout ce que les missionnaires
ont pu y déposer !
Nous n’irons pas plus loin dans le dépouillement des
volumineux documents recueillis par Marshall.
Ils suffisent peur dessiller les yeux des plus aveugles,
et pour « briser le cœur de ceux qui ont eu l’espérance
d’évangéliser l’Inde par l'Eglise anglicane 3. « Dans l'Inde,
comme ailleurs, l’expérience prouve que n’a pas le droit
qui veut de prêcher aux Gentils. C ’est là le privilège au
quel on reconnaît les apôtres du Christ.
C H A P IT R E X I.
Rendez-vous des sectes au cap de Bonne-Espérance. — L ’évéquc
Colenso et la polygamie. — Le docteur Livingstone. — Ce qu’il
pense des missions catholiques. — Dernières nouvelles de l'illustre
voyageur. — Les sources du Nil. — Les Anglais dans l’Abyssinie.
— Le catholicisme au centre de l'Afrique.
Nous venons de voir le prosélytisme protestant aux
prises avec les vieilles civilisations de l’Asie. Sera-t-il
plus heureux avec les tribus barbares de l’Afrique?
1 Speech al Liverpool, Times, sept. 1858.
2 How me got to Pchin, pnr Rev. M'Gliec, chapelain do l'armée.
3 Christian remembrance. July 1860.
MI S S I O N S C H R É T I E N N E S .
99
Ici encore, sans sortir de la domination britannique,
nous pouvons l’étudier dans les conditions les plus favo
rables à son développement.
La colonie du cap de Bonne-Espérance, depuis sa fon
dation par les Hollandais, n’a cessé d’être exclusivement
ouverte au protestantisme. Mais c’est surtout depuis l’oc
cupation anglaise, depuis trois quarts de siècle environ,
que toutes les sectes diverses semblent s’y être donné
rendez-vous.
Malheureusement, quand il s'agit de la propagation
de la morale et de la foi, la variété n’est point un élément
de succès.
« Chaque secte a ses dogmes particuliers ; à l’exclusion
d’autres vérités, elle les enseigne à ses disciples, dont
elle est avide d’augmenter le nombre. De là cet esprit de
rivalité qui, joint à un extérieur de sombre roideur, pro
duit naturellement un profond dégoût pour son ensei
gnement l . n
«Sur un seul point de la côte de Natal, nous dit le Ré
vérend Holden, sept religions se trouvent en présence,
pour répondre aux croyances, aux goûts et aux caprices
des indigènes s. »
L’archidiacre Mcrriman déplorant, avec une franchise
qui l’bonore, les effets de cette désunion, raconte qu’il
était un jour sur le point de prêcher aux païens du haut
d’une charrette, lorsqu’au même moment, juste en face
de lu i, un missionnaire wesleyeu s’apprêtait à les évan1 M. Moodio, Ten years in South A frica , 1835.
2 Hstory o f the colony o f Natal, 1855.
7.
100
L E S C O M M E N T A I R E S D' EN MARIN.
géliser pour son propre compte. 11 n’eut que le temps de
proposer un arrangement pacifique; et pour se tirer
d’embarras, il se borna au simple récit des prières angli
canes, pendant que le ministre méthodiste épuisait en
plein vent les trésors de son éloquence 1.
C ’est encore le spectacle de celte division qui affligeait
un évêque de la colonie, le docteur Armstrong, lorsque,
en traversant un village de sept cents habitants, il ren
contrait trois temples différents, sans compter celui de
l’Église anglicane.
Le même prélat confesse avoir été trop occupé des
querelles de son clergé pour pouvoir s’inquiéter des indi
gènes.
i Les Cafrcs se trouvent par milliers dans mon dio
cèse; mais je ne compte pas une conversion *. »
C ’est à lui qu’un chef de tribu, après un sermon
écouté dans un profond silence, demandait en guise de
conclusion : Maintenant il faut nous apprendre comment
on fait la poudre?
« Sous l’influence des sociétés de Londres, nous dit un
illustre voyageur, les sectes diverses se sont tellement
multipliées dans l’Afrique du S u d , que les néophytes de
n’importe quel nom sont recueillis avec empressement
par les sectes rivales. Au milieu d’un pareil trafic, quelle
place peut-il encore rester aux vertus chrétiennes 1
3? »
2
Ce qui surprend toujours , c’est la différence qui existe
1 Journal de l'archidiacre Merriman.
2 Memoirs o f Bishop Armstrong, by Iter. Carter, 1857.
:i Livingstone, Narrative o f a resilience in South Africa.
entre les bulletins des sociétés évangéliques et la réalité
des faits établie d'après le récit des voyageurs les plus
impartiaux.
Ce qui ne surprend pas moins, c’est l’étonnant con
traste des sommes dépensées et des résultats obtenus.
« D ’après ce qui se passe dans l’Afrique méridionale,
l'Église d’Angleterre en est encore à apprendre les élé
ments d’ un bon système de missions. La plupart de ses
membres quittent leur ministère dès qu’une bonne occa
sion se présente de prendre une ferme ou d’entrer au
service de L’Etat
»
Ce colonel Napier les représente « comme des hommes
marchant.à la conversion des païens, une bible d’une
main et une épouse hottentote de l’autre ; et, si le peu
ple auquel ils ont à faire est plus dissolu que jamais , il
faut ajouter que plusieurs des Révérends ne leur ont pas
donné l’exemple d’une moralité plus sévère3. »
Cette appréciation du colonel Napier ne tardait pas à
recevoir une éclatante confirmation de la part d’un des
chefs de l'Église anglicane, du trop célèbre docteur C olenso, évêque de Natal.
11y a quelques années, en effet, ce prélat africain tour
nait la difficulté d’une façon tout à fait musulmane. Déses
pérant de convertir les Cafres, il se convertit lui-même à
leur morale. La montagne n'était point venue à lu i, il alla
droit à elle ; et dans son diocèse, la polygamie résistant au
protestantisme, ce fut le protestantisme qui céda à la poly' Archidiacre Merriman, déjà cité.
2 Excursions in Southern Africa.
102
L E S C O M M E N T A I R E S D ’ UN MARIN,
garnie. Au nom de la Bible, il fut démontré qu'une telle
doctrine n’avait rien de contraire au pur enseignement de
tEvangile. Car pourquoi parler aux païens d’Abraham,
d’isaac et de Jacob, si, sur le point le plus intéressant pour
eux, on les force à réprouver les mœurs patriarcales?
En pareille matière, on ne s’arrête pas quand on veut.
Pour défendre son opinion, l’évêque progressiste com
posa de volumineux mémoires contre les Écritures et la
divinité du Christ.
Au nom des trente-neuf articles qui régissent l’Église
d’Angleterre, il en avait le droit. L’émotion n’en fut pas
moins profonde dans tout le corps de l’épiscopat. L ’ar
chevêque de Cantorbéry le réunit dans le concile pananglican; mais il eut beau vouloir exiger une rétracta
tion et recourir, tout comme les papistes, aux foudres de
l’Église pour lancer une excommunication , ses efforts
furent vains.
Colenso resta inexpugnable devant la loi. Il eut pour
lui les décisions de la haute cour de justice, les sympa
thies du libéralisme et par-dessus tout l'inflexible logique.
Quand on considère encore le christianisme comme le
seul point fixe de l’humanité, on ne rompt pas impuné
ment un seul anneau de la chaîne qui nous y tient rivés.
Aux yeux du pasteur polygame, « l’influence de la
femme est si grande, que c’est à elle, dit-il dans l’un de
ses ouvrages, qu’il faut attribuer la ruine des missions.
Leurs querelles et leur mauvaise humeur neutralisent
l’action de leurs maris 1. » Mulgré son patronage épisco1 Colenso, p. 5 2 , 117.
M I SS I O N S C H R É T I E N N E S .
103
p al, la polygamie est en Calrerie ce quelle est partout :
la cause première et immédiate de la dégradation de la
femme.
Dans l’Afrique du S u d , on rencontre un nom plus
justement célèbre, celui du docteur Livingstone. On ne
pourra désormais s’empêcher de le saluer avec admi
ration toutes les fois qu'on jettera les yeux sur la carte de
ces contrées. 11 complète noblement la liste glorieuse des
explorateurs que, depuis dix années, l’Angleterre a l'hon
neur d’avoir presque exclusivement envoyés dans le sud
de l’Afrique.
Après d’excellentes études, Livingstone vint au Cap, où
il passa deux ans au service des sociétés évangéliques.
C’est de là qu’il partit pour ces vastes régions, inconnues
et supposées désertes, qui s’étendent au sud de l’équa
teur, entre l’Atlantique et l’océan Indien.
Ce fut là son champ d’exploration. Vaste comme cinq
fois la France, sillonné de cours d’eau ou couvert de
marais, presque partout habité par des tribus sauvages,
il l’a traversé dans toutes les directions : d’abord du sud
au nord, puis de l’ouest à l'est, du Cap à Luanda et de
Loanda à Mozambique ; il a remonté tour à tour le Zam
bèze, la Sh yrc, la Rosmaa et découvert les deux lacs
Shinva et Nyassi.
Partout il a apporté les aspirations d’une àrae géné
reuse, secondées par un grand savoir et une indomptable
énergie. Partout il a appelé de ses vœux, pour ces mal
heureux peuples, les bienfaits de la civilisation par le
commerce et par i'Kvangile.
10-i
LES C O MM E N T A I R E S 1VUN MARI N.
Aussi, ne comprenons-nous pas les critiques du Times
qui signale ses échecs comme consul et comme mission
naire, cl qui l’accuse d'avoir usé de la supériorité de ses
armes pour se défendre contre les indigènes. — Sans
doute, le vrai titre de gloire du docteur Livingstone n’est
pas celui d’apôtre évangélique. Comme missionnaire, son
rôle est assez effacé. Mais en se dévouant entièrement à
la science, au péril de sa vie, il n’en a pas moins servi
l’humanité.
Dans un de ses premiers voyages, en revenant de
l’intérieur de l’Afrique vers les colonies portugaises, il
rencontra sur les bords de l’Atlantique les traces du ca
tholicisme. Sous ces latitudes, à partir du quinzième siè
cle, les disciples de saint François et de saint Dominique
s’étaient aventurés dans des contrées où aucun Européen
n’avait encore songé à pénétrer '.
u Au C on go, leur influence a été si grande que les
naturels, sous la direction de maîtres indigènes, appren
nent encore à lire et à écrire *.» Leur roi fait hautement
profession de chrétien et possède encore douze églises
debout.
« Pauvres gens! s’écrie Livingstone, q u i, malgré leur
ignorance et l’abandon dans lesquels on les laisse au
jourd’hui, s’efforcent encore de garder les cérémonies du
culte catholique s. »
Eu se rapprochant de la m er, i travers les districts de1
*3
1 Discoveries and travels in Africa.
- The Cape and Matai M acs, janvier 1859.
3 Missionary travels in South A frica , cl>&|>. xn.
MISSIONS CHRÉTIENNES.
105
l’Embacca cl de l'Angola, il est de plus en plus surpris
du grand nombre d'enfants sachant lire et écrire.
Quel contraste n’offrent point ces nègres du Congo
avec les banlieues de nos grandes cités, où la proportion
des enfants illettrés est si grande qu’on n'ose pas l'avouer!
Chez nous, ceux qui ne remontent pas à la source du
mal n’y voient d’autre remède que l’instruction gratuite,
obligatoire.
Le docteur Livingstone ne s’embarrasse guère de nos
préjugés universitaires. « Un tel résultat, nous dit-il, est
le fruit des Jésuites et des Capucins qui furent les pre
miers apôtres du pays. Depuis leur expulsion des colo
nies portugaises parle marquis de Pombal, les indigènes
ont continué à s’instruire les uns les autres. Ces hom
mes dévoués sont encore dans le pays en grande véné
ration .
« C ’est toujours avec le plus grand respect que l’on
parle des Padres Jcsuitas 1. n
P u is, avec sa simple et loyale nature, l’illustre voya
geur se demande : « Nos sages pourraient-ils nous dire
pourquoi les anciennes missions, les monastères primitifs
se soutenaient eux-mèmes. en devenant les foyers de la
civilisation dont nous éprouvons encore les bienfaits ;
tandis que nos missions modernes, incapables de leur
être comparées, ne sont que de vrais dépôts de mendi
cité (pauper eslablishmen) a. »
Le docteur Livingstone accomplit aujourd’hui
1 Livingstone, chap. xix.
- Livingstone, Missionary travels in South Africa.
son
106
I.ES C O M M E N T A I R E S D' UN MA1UN.
sixième voyage au centre de l’Afrique. A plusieurs repri
ses on a fait circuler sur son sort (le sinistres nouvelles.
Les Arabes de son escorte, après l’avoir abandonné près du
lac Nyassi, sont rentrés sur la côte en annonçant sa mort.
Il n’en était rien, grâce à Dieu! Comme d’un pays
d'outre-tômbe, il a pu nous faire parvenir quelques
lueurs d’espoir. 11 était sur les bords du lac Tauganika;
il se proposait de le contourner par le nord, d’explorer
les montagnes qui le dominent et les cours d’eau qui
peuvent le relier aux deux grands lacs Victoria et Albert
Nyanza, découverts récemment par Speke et par lîaker
Placés sous l’équateur, à une altitude de près de
mille mètres, entourés de montagnes et de frais pâtura
ges, ce sont les mystérieux réservoirs, les sources éter
nelles d’où s’élance, depuis quatre mille ans, sur un par
cours de plus de neuf cents lieues, le vieux Nil de Moïse
et des Pharaons. Il était réservé â la seconde moitié de
ce siècle de nous révéler enfin ces mystères. Mais à com
bien de tentatives infructueuses l’exploration du Nil Blanc
n’avait-clle pas déjà donné lieu? Depuis dix années seu
lement Lejean, M iani, de Bono, Heuglin , de Peney et
Schweinfurth s’y sont tour à tour succédé. Les victimes1
1 Dans sa séance du 15 février 1869, l’Académie des sciences l’a
nomme à la place vacante de mombre correspondant. Mais, bêlas! pus
de nouvelles depuis! l.o jjraml explorateur africain a-t-il continué
sa marche au nord par les lacs équatoriaux ot le fleuve Bleu, ou, tour
nant à l’ouest, a-t-il cherché à regagner la côte par Saint-Paul do
Loanda? Passe le ciel que la haute distinction dont il viont d'etre
l'objet parmi nous ne soit pas trop tardive, que ce ne soit pas une
couronne sur un cercueil!
M I SS I O N S C H R É T I E N N E S .
107
n’ont pas manqué ; hier encore nous perdions notre com
patriote le Saint. Les grands explorateurs de l’Afrique du
Sud ont été plus heureux, Burton et Spcke, Grant et Ba
ker sont arrivés au but. Ils laissent à la science un nom
impérissable. Sous la zone torride, ils ont accompli ce
que Maclure, Franklin, Kane et Macclintock ont tenté
dans les glaces du pôle. Tous appartiennent à cette na
tion virile, à cette forte race que l’on rencontre partout
où il y a un pas à faire en avant, un vrai progrès à ac
complir pour l'humanité.
Comme celui des missionnaires, le rôle de ces hardis
voyageurs est noble et sacré. Ils tracent le premier sillon
qui tôt ou tard doit guider les générations futures dans
la voie qui leur est assignée.
Au cœur de l’Afrique centrale, dans des pays que l’on
croyait déserts, maudits, inhabitables, Speke et Grant
ont rencontré de fraîches et profondes vallées, des pla
teaux verdoyants où, au milieu de hautes graminées, des
asclépiadées gigantesques et des bois de palmiers, pais
sent en paix des troupeaux de buffles et d’éléphants.
Point de disette à craindre; dans l’ Uganda et dans l’Unyoro, les champs de bananiers, d’ignames et de patates se
succèdent comme dans un jardin. Les huttes sont nom
breuses et les villages répandus çà et là.
Le peuple qui habite ce paradis terrestre n’est pas
tout à fait noir. I)u m oins, le nègre y est mêlé à une
race moins nombreuse, mais dominatrice, qui fournit
tour à tour des pasteurs comme chez les G allas, et des
agriculteurs comme en Abyssinie.
108
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
Cette race, venue de l’est, se rattache probablement à
ce peuple d’origine sém i-liam ilique dont la conversion
remonte aux premiers siècles du christianisme. C ’est au
jourd’hui le seul peuple chrétien de l ’Afrique, et il l’était
déjà quand les Gaules étaient encore barbares. Malheu
reusement il n’a point progressé. Livré à tous les schis
mes de l’Orient, il s’est trouvé sans défense devant l’in
vasion des Turcs du quinzième siècle.
L’islamisme qui s'éteint en Kuropc se ravive en Afri
que. Nous le voyons se répandre au Soudan : « 11 a
gagné les deux tiers des Galles et menace l’Abyssinie. «
C ’est un savant voyageur français, Antoine d'Abbadie,
qui, sur ce dernier point, signule le danger.
La récente expédition des Anglais, en attirant l’atten
tion publique, n’a fait que confirmer la réalité de ces
craintes '.
Il est impossible de défendre plus heureusement et
plus habilement qu’ils ne l’ont fait l’honneur du pa
villon. Les difficultés vaincues semblaient insurmon
tables.
On signalait d'avance leurs projets d’ambition; on les
accusait de vouloir dominer de plus haut la mer Itougc.
Chimériques alarmes! aujourd'hui que leur but a été
si brillamment atteint, ne pourrait-on pas leur reprocher1
1 L'Abyssinie esl une proie convoitée par l'Egypte; elle doit sou
indépendance au fanatisme religieux do scs habitants. Le vice-roi espé
rait y prendre pied en prêtant à l'expédition anglaise le concours de
quelques bataillons. C'est un honneur pour l'Angleterre d'avoir refusé
celte offre intéressée. • (Louis d'Heudecourt, Revue tlei Deux-Mondes,
avril 1869.)
plutôt d’avoir abandonné trop précipitamment le lieu
de leur triomphe? L’excès du désintéressement peut aller
quelquefois jusqu’à l’indifférence; surtout quand il s’agit
d’un peuple qui va retomber dans son isolement et subir
de nouveau l’étreinte musulmane.
Un seul point, favorablement choisi sur le bord de la
mer, un port franc ouvert aux consulats d'Europe eût
suffi pour interrompre la continuité de ce cercle fatal et
y entretenir, jusqu'au cœur du pays, une artère nou
velle par où s’infiltrerait la civilisation.
Ce n’est pas tout d’avoir fait briller un instant à leurs
yeux les prodiges de l’industrie moderne, en débarquant
sur leur côte des machines distillaloires, des télégraphes
et des chemins de fer.
Il faut savoir se placer plus haut et s’élever jusqu'à des
considérations de morale internationale et d’humanité
universelle. Ce point de vue a d’autant moins dû échap
1! W M
il
per aux Anglais, qu’ils savent le peu d'espoir qu’ils ont
le droit de fonder sur l’influence de leurs propres mis
sions.
Ce n’est pas que les ministres protestants aient man
qué à leur poste; l’un d’eux était à Makdala. Mais,
malgré ses erreurs, le peuple abyssinien a conservé un
si profond respect pour la hiérarchie de l’E glise, dont il
lait remonter l'origine à saint M arc, que toutes les fois
qu il voit venir chez lui un docteur protestant avec femme
et enfants, sans culte extérieur, sans pratique de jeûne et
d’abstinence, il a beaucoup de peine à le croire chrétien1.
1 Major Harris, The Highlands o f Ethiopia, vol. II.
\
ï.
no
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
Scs sympathies et scs affinités sont naturellement poul
ie catholicisme. Aussi, nos missions y ont-elles repris,
depuis plus de trente ans, leur œuvre interrompue par
les révolutions des siècles précédents. Avec le souvenir
de ses vertus et de sa sainteté, Mgr de Jacobis vient
d’y laisser un nom qui s’impose à la vénération. Son
successeur, Mgr M assaja, a reculé les limites de son
apostolat. 11 a franchi l’Éthiopie, pénétré avec ses prêtres
au pays des Gallas; il louche au Sennaar. Sur les bords
du Nil Hlanc, il concourt avec les postes avancés de
Khartoum et de Gondokoro à étendre jusqu’aux derniers
confins de l’Afrique centrale l’admirable réseau des mis
sions catholiques.
On ne se doute peut-être pas dans le monde du prix
de ces efforts.
u Sur un seul de ces points, à Khartoum, les Jésuites,
les Franciscains, les religieux de Vérone se sont tour à
tour succédé; tous y ont succombé. Il y a quatre ans,
plus de trente missionnaires arrivèrent à la fois pour
évangéliser ces contrées. Six mois après, dix-huit étaient
m orts, les autres dévorés par la fièvre ou minés par ce
climat brûlant.
« Mais ces vides seront bientôt remplis; d’autres ou
vriers sont en route pour remplacer les morts *. »
• OEuere des écoles (l'Orient, mars 1864.
MISSION'S CII UÉT1EN NES.
11
C H A P IT R E X II.
Rncc lalino et race anglo-saxonne en Amérique. — Quelle est celle des
doux races qui a le mieux réussi à exterminer les Indiens? —
Moines et conquérants. — Missionnaires et gouverneurs.
Au point de vue qui nous occupe, l’Amérique nous
offre un contraste non moins intéressant, celui des deux
races qui se partagent ce double continent.
D’un côté, au midi et au centre, c’est la race latine, his
pano-ibérique, avec le souvenir de ses aventuriers célèbres,
de ses fabuleuses conquêtes et de ses galions chargés d’or.
De l’autre, dans le nord du tropique, c’est la race
anglo-saxonne, formée de quakers et de puritains, accrue
des Hollandais calvinistes, des huguenots français et des
proscrits religieux de toutes les nations. D ’un côté donc,
la réforme avec tous les dehors de tolérance et de liberté;
de l'autre, le catholicisme dans toute la plénitude de sa
puissance et de sa despotique unité.
On sait de quel côté penchent depuis un siècle les
sympathies populaires. Ce n’est pas vers les conquérants
espagnols, dont on ne dépeint les exploits que sous de
sombres couleurs. C ’est toujours au milieu du sang et
des supplices qu’on nous les représente ; et ce n’est qu’à
travers les fantômes de l’inquisition et escortés de moines
fanatiques qu’on nous les montre marchant à lacivilisation
ou, disons m ieux, à l’extermination des races indigènes.
Or, de nos jours, quand sous ce point de vue, c’est-àdire sous le rapport des relations des Européens avec les
races primitives, quand on jette un coup d’œil d’ensem
ble sur les deux Amériques, quelle n’est pas la surprise
que l’on éprouve en rencontrant les faits en parfait dé
saccord avec ces opinions?
u Dans l'Amérique du S u d , plus d’un million et demi
d’indiens, de race indigène pure, professent le christia
nisme 1* , « lorsque toutes les tentatives de conversion chez
les Indiens du Nord n’ont été qu’une série d’échecs 1 » ,
pour le savant clhnologistc anglais, auteur de l’histoire
naturelle de l’homme, u ce fait honore le catholicisme et
jette une ombre épaisse sur l’histoire du protestantisme3. »
11 y a plus, dans l’Amérique intertropicale et méridio
nale, la race indigène se maintient et même sc déve
loppe dans les environs des missions; aux Etats-Unis, au
contraire, elle décroît et s’évanouit avec une effrayante
rapidité4. « Les indigènes, nous dit de Tocqueville, y
sont exposés à d’inexprimables douleurs. Jamais aucun
autre peuple ne nous a donné le spectacle d’un dévelop
pement aussi prodigieux à côté d’une destruction si ra
pide. n— uHommes etbêlcs sauvages, l'Américain du Nord
refoule tout devant lu i; rien ne résiste à sa rapacité. Loin
de civiliser les tribus, il les replonge systématiquement
dans la barbarie *. ■■ Ces derniers traits de civilisation,
pour une nation protestante, sont caractéristiques.
Ils n’excusent pas les cruautés des peuples catholiques;
ils n'atténuent point leurs crim es, mais ils permettent de
mieux juger l’action et l’influence des missionnaires au
milieu des conquêtes du seizième siècle. Cette influence
religieuse a pu parfois servir les conquérants, les aider à
asseoir leur puissance et leur domination; qui peut nier
le fait? Fernand Cortez appelait à lui les religieux fran
ciscains et les présentait aux Indiens comme les en
voyés du ciel : « Les couvents et les moines, écrivait à
Charles-Quint un des premiers vice-rois du Mexique,
nous font plus de bien que les forteresses garnies de
soldats
«
Mais est-ce une raison pour confondre les rôles, pour
condamner en bloc victimes et bourreaux, et pour enve
lopper dans le même anathème la cruauté des uns et le
dévouement des autres poussé jusqu’au martyre?
C ’est là une erreur monstrueuse, un préjugé inique,
né d’une philosophie frivole et d’une philanthropie scep
tique. On est heureux d’avoir, pour les combattre, les
preuves que nous apportent eux-mêmes les auteurs pro
testants. Ce sont d’éloquents témoignages, puisés à toute
source, et recueillis dans le savant ouvrage de William
Marshall *.
u Ce clergé catholique, nous dit l’incrédule Robert
son, a exercé une salutaire influence pour protéger les
1 Helps, p. 200.
5 Nous croyons inutile de rappeler une fois encore que c’est à cet
inépuisable recueil que nous avons emprunté, sans pouvoir toutefois
vérifier nous-méme les originaux, la plupart des citations qui accom
pagnent cette partie de notre élude.
8
Ill
LES C O M M E N T A I R E S LI ' II N MARIN.
Indiens contre la férocité des Européens1. » D’après le
naturaliste anglais Scenian, on ne saurait assez admirer
la piété des missionnaires, qui, dans ces contrées habi
tées par des êtres entièrement dégradés, affrontent sous
toutes leurs formes la douleur et la mort, pour appor
ter aux Indiens les bienfaits de la foi et de la civili
sation *.
u Ces moines instruits des lois de l’histoire, nous dit
un autre écrivain, tirent appel aux grands principes gé
néraux de l’humanité. Ils résistèrent avec fermeté au
soldat qui n’est que conquérant ; l’évêque de Zumarraga
et ses confrères n’hésitèrent pas il entrer en lutte contre
Nuno de Gusman et contre scs séides *. »
Ainsi reparaissait dans le nouveau monde cette éter
nelle lutte entre ce qu'on est convenu d’appeler les em
piétements de l’ Eglise et les prérogatives de l'Etat.
C ’était alors au nom de ces prérogatives que d’insatia
bles gouverneurs de province prenaient les indigènes
comme bêtes de somme et dépeuplaient le pays pour les
travaux des mines. C ’était au nom de l’Eglise, au con
traire, que « le pape Paul 111 lançait ses foudres d’ex
communication majeure contre tous ceux qui réduiraient
les Indiens en esclavage, ou qui les dépouilleraient de
leurs biens 1
4. » C ’était en son nom que le célèbre Père
3
2
Las Casas parcourait l'Amérique, de Mexico à Carthagène,
1 Robertson, Histoire tie Charles V, vol. X , p. 400.
2 Narratives o j H . M . S. Herald, parSeeman, vol. II, p. 153 (1853).
3 Helps, liv. X IV .
* Ibid.
MI SSIONS C HR ÉT IE NNES .
115
de Carthagènc à Lim a; c’était encore au nom de l’Église
que les Dominicains provoquaient du roi les arrêts qui
« ne laissaient aucun Indien, payé ou non payé, porter un
fardeau contre sa volonté, et ne l’autorisaient à descen
dre aux mines qu’accompagné des prêtres qui veillaient
à son bon traitement et à son instruction
»
Ce que les vaillants disciples de saint François et de
saint Dominique accomplirent au Mexique et au Guate
mala, les Jésuites l’entreprirent en même temps sur une
plus vaste échelle de l'autre côté de l’Équateur. Ils em
brassèrent dans toute son étendue l’Amérique du S u d ,
d’un Océan à l’autre, des bords de l’Orénoque à ceux de
la Plata. Par le fleuve des Amazones, leurs missions du
Pérou se reliaient à celles du Brésil; elles s’étendaient,
comme un vaste réseau, à travers les steppes, les cours
d’eau, les forêts et les tribus sauvages. Autour de BuenosAyres, elles rayonnaient encore .à travers les pampas, à
l’ouest jusqu’au pied des A ndes,.au sud jusqu’aux der
niers contins de la Patagonie.
« Dès le début et partout, nous dit l’auteur anglais de
la plus importante histoire du Brésil, on vil les Jésuites
exercer envers les Indiens une bienveillance dont ils ne
se sont jamais départis jusqu’à l’extinction de leur or
dre i 2
. Ce dévouement philanthropique pour les indigènes
attira sur eux la haine de leurs compatriotes 3. »
Ils n’eurent pas seulement à souffrir de la férocité des
1 Helps, liv. XIV.
2 History o f B ra sil, par Robert Southey.
116
L E S C O MME NT A I R E S D'UN MARI N.
tribus, mais encore de l’immoralité et de la rapacité des
aventuriers portugais.
En s’opposant énergiquement à leur cruauté et à
l’ignoble trafic des esclaves, ils s’attirèrent de leur part
toutes les vexations, et celte haine implacable qui a sur
vécu au temps et aux révolutions. Ce sont deux ministres
protestants qui nous le disent : - Lorsque, par crainte de
la cbassc à l’homme, les Indiens retournaient se cacher
au fond de leurs forêts, les Pères Jésuites allaient à leur
recherche pour leur apporter les secours du service divin
et l’instruction chrétienne '. » Certes, ce n’était pas tou
jours impunément qu’ils s’avancaient ainsi, seuls et sans
autres armes que leur bréviaire et leur chapelet, le long
des grands cours d’eau et au milieu des forêts où les sol
dats d’Espagne ou de Portugal n’osaient pas pénétrer. 11
ne faut pas être d’une trempe vulgaire pour aller, « à
l’exemple des Pères Nobrega, Anchieta, Azevedo, llodriguez ou Vicyra, chercher dans une mort violente la ré
compense de ses travaux*. » Ces hommes intrépides se
comptaient par milliers. On a pu rire de leur dévouement.
Du fond de leur cabinet, les philosophes et les gouver
neurs de provinces ont pu leur jeter de loin l’ironie ou le
blâme.
11 n’en est pas moins vrai que toutes les fois qu’à d’in
contestables talents et à d’austères vertus on ajoutera le
mérite suprême d’avoir devant la mort une héroïque con
tenance, on finira toujours par s’imposer au respect et à
1 Brazil and the Brazilians, by Kidder and Fletcher, chap. xx.
2 Expedition into the icalley o f the Amazons, hy Clement Markhan.
M I SS I O N S C H R É T I E N N E S .
Ill
l’admiration des sauvages eux-mêmes. C ’est ce qui ne
manquait pas d'arriver et ce qu’observe très-justement
Soulliey. Leur mépris du danger attirait peu à peu l’at
tention des Indiens, u Ils étaient curieux de voir de près
ces hommes étonnants; une fois sous leur charme, ils
étaient subjugués : de meurtriers qu’ils étaient, ils deve
naient disciples. »
Avec l’esprit pratique qui les caractérise, persuadés
que c'est avec la religion et non avec des principes
abstraits de morale ou de philosophie que l’on convertit
et que l’on civilise, les Jésuites, en se mêlant à ces peu
ples sauvages, s’efforcèrent avant tout de combattre leur
paresse, et par suite l’instinct ou plutôt le besoin de
leur existence nomade.
Il leur fut plus facile de triompher de leur férocité que
de cette stupide et inerte indolence qui est un des signes
les moins équivoques de la dégradation de l’homme pri
mitif. Après des efforts inouïs et des prodiges de persévé
rance, ils finirent par les fixer au sol; en faisant naître
en eux le goût de la culture, ils leur firent sentir la né
cessité du travail, cette dure mais noble loi dont le Christ
est venu nous donner sur la terre le précepte et l’exemple.
Ainsi ils s'emparèrent de ces populations errantes; ils
réussirent à les retenir auprès d’eux; ils les réunirent par
groupes, par hameaux, par villages. Le respect du tra
vail et de la morale leur rendit faciles les applications des
arts et de l’industrie. Dès le commencement du dixseptième siècle, nous dit llau k c, nous voyons le grand
édifice du catholicisme produire son puissant effet. «Cinq
118
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
archevêchés, vingt-sept évêchés, plus de quatre cents
monastères, des paroisses sans nombre, des cathédrales
et des hospices. Puis, pour les arts libéraux, des écoles;
pour la grammaire, des collèges; pour les sciences et la
théologie, des universités célèbres, comme celles de Lima
et de Mexico, de Cordova et de Carthagène. »
Telle est l’œuvre inouïe de civilisation que le christia
nisme en moins d’un siècle accomplit en Amérique,
u Est-il étonnant, ajoute le même historien, que les reli
gieux qui avaient appris aux sauvages à lire et à chanter,
à semer et à moissonner, à planter et à bâtir, leur aient
inspiré en même temps une vénération si profonde et une
affection à toute épreuve *? »
u Les acquisitions de l’Eglise catholique dans le nou
veau monde, observe à ce propos lord Macaulay, com
pensent et nu delà ce qu’elle avait perdu dans l’ancien*.»
C H A P IT R E X III.
Le Paraguay. — Phalanstère chrétien. — Les Jésuites jugés par les
Anglais. — Le Paraguay moderne.
Malgré ces rapides progrès et ces prodiges de civilisa
tion, il restait encore à cette époque, loin des bords de
la mer, au centre même de l’Amérique et à la limite des
1 Ranke, liv. vu, vol. II.
2 Assay on Ranke s History o f the Popes.
M I SS I O N S C H R É T I E N N E S .
119
régions tropicales, un vaste espace recouvert de forêts,
coupé par de grands fleuves, et dans lequel les Euro
péens n’avaient point pénétré.
Là vivaient les hordes errantes des M oxos, les sauva
ges Indiens du Grand Chaho, les indomptables et nom
breuses tribus des Guaranis et des C/iic/uitos. Ce fut le
terrain que les missionnaires choisirent pour compléter
leur œuvre. « Sur une immense échelle, c’était une expé
rience tentée dans le plus pur esprit évangélique, desti
née à sauver et à civiliser de malheureux sauvages q u i,
sans cela, allaient fatalement périr victimes de la guerre
et de la servitude 1 n .
Si le sol était vierge des attentats des blancs, s’il n’é
tait point souillé de leurs déprédations, il n’était pas du
moins à l’abri de leur perlide envie.
Ce ne fut pas sans les mécontenter que la cour de
Madrid renonça en faveur des futurs néophytes à tout
droit d’esclavage; elle s’engageait à ne leur faire sentir
sa suzeraineté qu’à l’aide d’un impôt ; libre à eux de se
donner aux maîtres de leur choix !
Ce choix ne se fit pas attendre.
Dans ces conditions d’isolement, de liberté, de paix,
l’apôtre devint législateur.
Du fond des forêts, du milieu des tribus naguère an
thropophages, le Jésuite fil sortir un monde tout nou
veau; un monde à part, régénéré, fondu, créé tout
d’une pièce; un monde avec son organisation, ses lois,
ses magistrats, ses chefs à l'élection ; avec son peu1 Woodbine Parish.
pie enfin, actif, intelligent, formé de laboureurs, d’ou
vriers , de pâtres et d’artistes. Deux siècles avant nos
utopistes, il avait réalisé la fameuse formule de la dis
tribution des fonctions selon les aptitudes.
Ce n’était poim assez d’avoir réhabilité le travail, on
l'avait entouré de prestige et d'attraits. 11 s’accomplissait
sans efforts, sans douleur; toujours entremêlé de repos
et de fêtes.
Tel est, d’après la plupart des voyageurs anglais, le
tableau qu'offraient au milieu du dix-huitième siècle les
célèbres missions des Jésuites du Paraguay.
C ’était, nous dit Chateaubriand, un précieux joyau de
l'antiquité grecque ressuscité au fond de l’Amérique ;
c’était une république chrétienne inspirée de celle de
Platon; c’était la réalisation du monde évangélique, le
retour de l’Eden sur la terre, le vrai phalanstère chrétien
tel que, dans leurs généreuses aspirations, n’en virent
jamais passer de pareils dans leurs rêves Fourier et SaintSimon, et tous les plus hardis réformateurs du dix-neu
vième siècle.
u II est vrai, dit Southey, qu’il n’exista jamais une autre
société dans laquelle on vît le gouvernement s'occuper
avec une égale sollicitude du bien-être temporel et éter
nel de son peuple. Aussi, pendant de nombreuses géné
rations et plus que toute autre population de la terre, ce
peuple fut-il exempt de maladies physiques et morales 1. «
C’est à peu près la même conclusion à laquelle arrive
Alcide d'Orbigny. « Grâce à une sévère moralité, nous
1 Southey, History o f Brazil , vol. II.
121
M I SS I O N S C H R É T I E N N E S .
d il-il, les épidémies qui affligent aujourd’hui ces tribus
étaient inconnues du temps des Jésuites : on ne peut
d’ailleurs
assez admirer les résultats sans
exemple
obtenus en si peu de temps parmi des hommes à peine
sortis de l'état sauvage
»
La république chrétienne du Paraguay ne fut pas seu
lement agricole, pastorale et industrielle ; les incursions
des aventuriers portugais et des chercheurs d’esclaves la
forçèrent à se faire guerrière. Elle avait obtenu de l’Es
pagne, et non sans peine, l'autorisation d’exister; il lui fal
lut plus de peine encore pour obtenir celle de se défendre.
Extraire de son sein les matières premières, créer des
arsenaux, foudre les canons, tremper l'acier des armes,
exercer une armée et la mettre en campagne, ce fut là
l’ouvrage de leurs maîtres! Tout passa par leurs mains;
cl dès le premier choc, les envahisseurs furent si rude
ment refoulés au delà des frontières que tout danger de
leur part se trouva conjuré.
Mais l’orage grondait plus haut. Sollicitée par la cour
de Lisbonne et trompée par un gouverneur vendu à
l’Angleterre, l’Espagne, en échange de la colonie du SanSacramento, céda, à son grand détriment, par le traité
de 1750, tout le territoire de ses vastes missions situées
au nord de la Plata. Les efforts des Jésuites pour dé
tourner le gouvernement espagnol de ce marché funeste
restèrent inutiles. Leur patriotisme se retourna contre
eux ; il ne lit que raviver les haines et les jalousies im
placables qui commencèrent par d’odieux mensonges pour
1 l)’Orhi{{iiy, Voyage dans iAmérique méridionale, vol. I et II.
122
LES C O M M E N T A I R E S D' EN MAIUN.
'
aboutir u à la plus injuste et à la plus impolitique des
proscriptions 1 » .
C ’était le moment où régnait, dans les hautes régions,
un souftle malsain d'impiété cl de philosophie railleuse;
le beau temps du marquis de Pombal à Lisbonne, du
comte d’Aranda en Espagne et du duc de Cboiseul à
Paris. Ces grands seigneurs, courtisans du peuple,
croyaient pouvoir lui jeter impunément la robe noire du
prêtre comme un objet de haine, comme un épouvantail,
comme la banderille rouge que l’on agite sous les yeux
du taureau. Imprudent stratagème! perfide expédient!
Ils ne se doutaient pas qu’à son premier bond dans l’a
rène, le taureau furieux emporterait les banderilles et les
toréadors, les robes noires et les babils dorés.
« Jam ais, dit Southey, la méchanceté ne fut plus stu
pide dans ses calomnies. » C ’est à propos de l’expulsion
des Jésuites du Paraguay et pour les besoins de la cause,
que fut imprimée et répandue en Europe l'Histoire de
Nicolas Ier, ce fameux roi jésuite, dont la fantastique
odyssée dépassa en invention tout ce qu’a pu enfanter la
verve du Constitutionnel, du Siècle et du Juif-errant.
Et pourtant, « l’éloignement de quelques vieux prê
tres suffit pour renverser ce puissant édifice, ce mer
veilleux E tat, cet imperium in imperio qui avait attiré
l’admiration du monde et excité à un si haut degré la
jalousie des princes * » .
a En s’établissant dans le nouveau monde, les Jésuites
1 Southey.
2 Sir Woodbine Parish. Ihienot-Ayres, rhnp. xxn.
MI SSIONS C HR ÉT IE NNES .
123
n’eurent en vue que l’humanité, [.’emploi de leurs talents
contribua à en développer le progrès '. »
« Par leur héroïque constance, ces grands missionnai
res du dix-septième siècle réparèrent et firent pardonner les
maux causés par le zèle aveugle de leurs concitoyens*. »
a Leur conduite dans ces contrées est un des plus
illustres exemples de dévouement chrétien, de patience
et de charité. La suppression de l’ordre fut une perte
grave pour la littérature, un grand mal pour le monde
catholique et un malheur pour les tribus indigènes. Sous
le coup d’une disgrâce imméritée, personne n’eût agi avec
une pareille grandeur d’âme 3. » « Rien dans l’histoire
ne peut être comparé à l’acte de sublime abnégation par
lequel les Jésuites renoncèrent, sans coup férir, à l’ em
pire qu’ils avaient fondé sur de si fortes hases 4. « On
comprend la réflexion du voyageur anglais qui devant un
pareil spectacle se demande ce qu’il y eut de plus grand,
u du bien qu’ils firent ou du mal qu’ils surent éviter » .—
u Les Jésuites avaient fait des sauvages indiens un peu
ple industrieux, brave et relativement policé 5. » Ce
peuple simple et viril en voyant tout à coup ses bienfai
teurs chassés comme des criminels, se leva en masse pour
prendre leur défense. Cent mille guerriers étaient prêts 6;
les Portugais connaissaient leur valeur.
' Robertson, Charles V, vol. V, liv. VI.
- Sir .laines Mackintosh, vol. II.
5 Howit, Colonisation and Christianity, chap, h
4 Mansfield.
B Southey, vol. III.
0 Mansfield, p. 443.
l.ES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
Dans ce moment suprême, les mêmes hommes dont
on redoutait tant l’ambition se jetèrent aux pieds de leurs
disciples, les suppliant au nom de leur ulïcction, au
nom de leur devoir, au nom de la religion, de mettre
bas les armes
lit, certes, on se rend compte sans peine de la force
de résistance qu’ils pouvaient opposera leurs spoliateurs,
quand aujourd'hui encore, après un siècle d’abandon , de
trouble et d’anarchie, après la lourde dictature du doc
teur Francia et des deux généraux Lopez, on voit la ré
publique du Paraguay donner au monde civilisé un aussi
bel exemple de persévérance, de dévouement et de ver
tus guerrières. Pendant longtemps le général en chef
marquis de Caxias, à la tète des forces alliées, a p u, à
ses dépens, en juger la valeur. Au nom de la libre navi
gation des rivières, au nom du principe des nationalités,
et en résumé au nom du droit du plus fort, l'empire du
Brésil, la Bande orientale et la république Argentine, se
sont rués contre ce noble peuple, isolé et perdu derrière
ses grands fleuves. Trois armées combinées sont venues
se heurter contre la citadelle qui en fermait l’entrée.
Tout ce que l’art moderne a fourni à la guerre d’en
gins de destruction, flottilles à vapeur, chaloupes canon
nières, batteries cuirassées, monitors et béliers, tout a été
tenté contre Humaïla.
Après un siège à jamais mémorable, la place a dû
céder et la capitale subir un bombardement inutile.
Mais la défense a peu perdu d’espace. Ses lignes se sont
1 Mansfield.
M I S S I O N S C HK ÉT 1ENNE S .
lia
repliées à quelques lieues plus haut, mieux gardées, plus
compactes et plus infranchissables. Mlles ont résisté en
core pendant près d’une année, et la prise de Villeta a
coûté aux alliés d'incalculables pertes *.
Il est vrai que dans le territoire desanciennes missions,
tout ce qui est valide est sur pied ; les femmes mêmes ont
pris les armes. Kn Kurope, ou est beaucoup trop agité pour
avoir le temps d’admirer comme il le mérite cet héroïsme
lointain. II aurait fallu pour cela lui pardonner sa tache
originelle et effacer le nom des maîtres qui le firent éclore.
Mais devant la grandeur de l'œuvre qu’ils ont faite, leur
souvenir vit encore dans ces lieux, et pour beaucoup de
gens ce souvenir est une ombre importune!
On sait quelles furent pour l’Amérique du Sud les
conséquences de la proscription des Jésuites. « Au Brésil,
la décadence commença avec leur expulsion *. «
Dès le commencement du siècle et au premier souffle
de leur indépendance, le C h ili, le Pérou, le Mexique et
la Plata en firent le sujet de reproches amers à leur mé
tropole égoïste :
o
Vous nous avez arbitrairement privés des hommes
auxquels nous devons notre état social, notre civilisation,
nos connaissances et des bienfaits enfin pour lesquels
notre reconnaissance doit rester éternelle. »
On n’est pas loin de croire avec l’historien anglais que
« s’ils n’avaient pas été interrompus dans leur œuvre par
une mesure aussi impolitique qu’injuste, les Jésuites au1 Décembre 1868.
2 Voyage au Brésil , par le prince Adalbert de Prusse, vol. II.
126
I. ES CO M M ENTAIR ES D’ ON M A R IN .
raient complété la conversion et la civilisation de toutes
les tribus, et sauvé probablement les colonies espagnoles
des horreurs et des désastres d’une guerre civile sans
fin
«
« A ces religieux dévoués, qui s’étaient consciencieu
sement et joyeusement mis au service de leurs sembla
bles, succédèrent des hommes dont le seul mobile était
la soi! de l’or 1 »
Au précepte de l'Evangile qui dit : \:e fais pas à au
trui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit, précepte de
justice que la science économique contemporaine, d’a
près le Père Gratry, démontre être à la lois la morale et
la loi de l'histoire, on vit succéder le règne des hommes
de joie et de proie, administrateurs affamés, comme les
appelle Southey, agents rapaces et cruels , émissaires de
fraudes, de rapines et d’obscénités.
a Sur le territoire de leurs missions, les Jésuites
avaient obtenu du gouvernement espagnol l’abolition de
l'esclavage. Ses nouveaux agents, au nom de la liberté,
le rétablirent audacieusement. L'appât du gain les rendit
oppresseurs1
3. n « Pour se soustraire aux travaux de l’Etat
2
et au traitement d’esclaves qu’on leur faisait subir, les
Indiens en grand nombre s’enfuirent dans les bois 4. n
Dès ce moment tout progrès de civilisation cessa; la po
pulation diminua promptement, u L’ivrognerie et les
1 Southey, vol. III.
2 Id., ibid.
3 Id., ibid.
4 Voyage au Brésil, par le priDce Maximilien de Neuwied (1820).
. MISSIONS C H R É T I E N N E S .
127
vices qni raccompagnent ne iirenl que hâter sa marche
décroissante 1. »
Sur un grand nombre de points, les pauvres Indiens
qui avaient déjà goûté aux bienfaits de la civilisation se
virent de nouveau plongés dans la misère. Ils avaient eu
des champs bien cultivés, des troupeaux nombreux, les
moyens de satisfaire aux besoins et même aux douceurs
de la vie. Les lettres et les arts ne leur étaient point
étrangers.
Ils avaient des peintres, des sculpteurs , des fondeurs
en métaux, des orfèvres et des imprimeurs.
Passionnés pour le chant, la musique et la danse, ils
confectionnaient les instruments dont
ils s’accompa
gnaient dans leurs journées de fête; elles étaient nom
breuses.
Au son des orgues construites par eux-mêmes, sous les
voûtes de leurs belles églises inondées de lumière et de
Heurs, d'harmonie et d'encens, ils venaient, en élevant
jusqu’à Dieu leurs pensées et leur cœur, raviver les élans
de leur nouvelle vie consacrée à l’accomplissement d’un
devoir sans contrainte, d’un travail sans excès et presque
sans fatigue.
A toute heure, mais surtout aux jours de scs solenni
tés, l'Église n’est-elle pas par excellence le vrai palais du
pauvre? du pauvre des campagnes comme de celui de
nos grandes cités? En Amérique, les Indiens y connu
rent le secret du bonheur. Hélas ! tout est fini aujour1 Southey.
/lAJTi
•'T,: ? J IR !
W.
128
I.ES C O M M E N T A I R E S 1)'UN MARIN.
d'hui : « Tout est en ruines. Les maisons s’écroulent, les
cathédrales s’effrondent, les plantations se couvrent de
broussailles, les troupeaux sont en fuite et les manu
factures à jamais arrêtées 1. n
Les Indiens errent demi-nus et mourants de faim au
tour de leurs demeures. Au milieu des débris quclquefois encore imposants de leur trop courte prospérité, une
seule chose est restée debout, intacte, inaltérable, « c'est
leur attachement au culte catholique, mêlé au sentiment
du respect filial que leur inspire toujours le souvenir vé
néré de leurs bien-aimés pères * ».
« C’étaient nos maîtres et nos bienfaiteurs « , disaient
à Alcide d’Orbigny les vieillards qui se rappelaient en
core l’époque de leur fatale expulsion. Ils n’en parlaient
qu’avec d’amers regrets.
« Des siècles ne suffiront pas pour réparer le mal que
leur départ soudain a causé. Protecteurs d’une race op
primée, avocats de l'humanité, fondateurs de la civilisa
tion , leur patience au milieu d’une persécution injuste
ne fut pas un des traits les moins remarquables de leur
caractère a. »
1 Southey.
2 D’Orbigny, Voyage dans lAmérique méridionale, t. II.
3 Journal o ja royage to Brasil, par lady Calcotl, 1824.
ft
M I SS I O N S C H R É T I E N N E S .
129
C H A P IT R E X IV .
Amérique du Nord. — I.e Go a head chrétien. — A travers les mon
tagnes Rocheuses. — Lo catholicisme pendant la guerre. — Aumô
niers et sœurs de charité. — Paroles prophétiques d’Alexis de
Tocqueville.
Les missions catholiques ne se sont point limitées à
l'Amérique méridionale; elles se sont étendues dans le
nord, au delà du Mexique, dans le Texas, la Californie
et l’Orégon. Partout le même spectacle est offert au voya
geur; partout les mêmes impressions, les mêmes témoi
gnages. « Ce qui reste encore au Texas peut donner la
mesure de l’étrange patience des Pères espagnols
»
« Les ouvrages d’art, églises, aqueducs élevés sous leur
direction par la main des indiens, offrent un beau monu
ment de leur habileté s . » « Dans la Californie, observe
en 1853 M. licrthold Sheeman, tout rappelle le dévoue
ment des Pères franciscains *. »
Ces bons moines pourtant y avaient été précédés par
d’autres pionniers évangéliques, « qui triomphèrent les
premiers de ses rudes habitants cl de son sol plus rude
encore 4 » .
« En élevant sur ces rocs stériles des monuments agri
coles, économiques et architecturaux, les Jésuites ne
1 Olmsted, Texas, p. 154.
Shea, Missions among the Indian tribus.
Voyage o f //. M . S. Herald, vol. II.
4 Forbes, California, chap. it.
9
130
L E S C 0M M E N T A I U E S U 'U X M A R IN .
léguèrent pas seulement à leurs successeurs (le beaux
modèles et de bons ouvriers; ils leur laissèrent surtout
la preuve de celte vérité précieuse : que rien ne résiste à
une persévérante énergie
«
Ce sont, ajoute Forbes, ces hommes purs, désintéres
sés, vrais soldats de la Croix, que l’on a vainement cher
ché à remplacer par quelques fanatiques illettrés. (. \os
missionnaires ne peuvent entrer en ligne avec eux.
L’expérience le démontre, et la meilleure preuve de
l’irréprochable conduite des Pères catholiques, c’est le
dévouement sans limite qu’ils ont su inspirer à leurs
sujets indiens. C ’est de l'affection poussée jusqu’à l’ado
ration a. »
« Les néophytes déclarent que si les Pères sont forcés
de quitter le pays, ils sont tout prêts à partir avec eux ;l. >
>■ Sous leur gouvernement paternel, le rude sauvage avait
renoncé à la guerre et à la vie nomade pour s’attacher au
sol et devenir cultivateur paisible 4. «
Jusqu’ici, ce sont des protestants anglais qui nous ont
parlé des missions; voyons ce qu’en disent à leur tour
les Américains, .c Toute prévention à part, écrivait en
1832 le capitaine M orel, il est impossible d’observer les
travaux des missionnaires catholiques et les résultats de
leurs philanthropiques efforts, sans admirer leur zèle infa
tigable pour le bien. Les Mexicains et les Espagnols sont1
1 Sir George Simpson, Journey round the world, vol. II.
2 Forbes, C a lifo r n ia , chap, i et v.
3 Capitaine Becclicy, Voy. to tlic Pacific , vol. II.
4 Walpole, Four years in the Pacific, vol. II. 1851,
généralement sales et indolents; les indigènes convertis
sont au contraire industrieux, propres et instruits
»
Le même contraste est signalé par cet autre voyageur qui
ne peut se défendre d’un sentiment de surprise « en
voyant un village indien entouré de champs cultivés et
bien arrosés, à côté de la profonde misère où sont plon
gés les pueblos des blancs, sous le libre gouvernement de
leur soi-disant république s. »
« Sur quelques points de la Sonora, dit Bartlett, les
résultats de l'industrie des Jésuites sont encore apparents.
n La mission de Saint-Gabriel, par exemple, marquait
cinquante mille veaux par a n , fabriquait trois mille bar
riques de vin et récoltait trois cent mille boisseaux de
blé. Tout le bois nécessaire à la construction d’un brick
était abattu, scié et préparé sur place, puis transporté
au rivage, où le navire était monté, chevillé, gréé et mis
à la mer. Cinq mille Indiens étaient réunis autour de la
mission. Ils étaient sobres, actifs, bien nourris, bien
vêtus. Ils ne formaient qu’une vaste famille dont les
Pères étaient les chefs religieux, sociaux et presque
politiques 3. »
M. Itussell Bartlett est zélé protestant, et de plus il est
haut fonctionnaire de l'Union ; pourlant, cette organisa
tion théocralique n’a rien qui l’épouvante. Devant les rui
nes qu’il traverse, il ne peut s’empêcher d’ajouter : « Au
2 Duflot do Moiras, Exploration du territoire de iOrégon.
a Personal narrative o f exploration in Texas, New Mexico, Cali9.
133
l.liS C O M M E N T A I R E S D'UN MARIN.
nom de l'kumanilé, on désirerait voir ces missions res
taurées, leurs murs relevés, leurs maisons recouvertes et
les salles encore peuplées par leurs anciens habitants,
industrieux, contents et heureux. »
Telle était la situation des missions répandues le long
du Pacilique, jusqu'aux environs de l’ile Vancouver. Leur
prospérité se prolongea jusqu'à l’époque, assez récente
d’ailleurs, où le Mexique, dans un accès de libéralisme,
décréta leur sécularisation, c’est-à-dire, la substitution
des agents de l’IOtat à l'administration intelligente cl pa
ternelle des religieux. Com m eau llrésil, c’était toujours
au nom de la liberté que l'on se proposait d’ouvrir et de
féconder ces vastes territoires, jusqu’alors interdits, disaiton, à l’activité publique.
Pour un peuple aussi indolent et aussi peu compacte
que le peuple mexicain, le prétexte était spécieux. D’a
près Mœllhauscn, c’est parce que l'influence du clergé lui
portait ombrage que le gouvernement s'empara de scs
biens. Ce procédé n’est pas nouveau. Il a été du goût de
presque tous les présidents qui se sont succédé au pou
voir, sansen excepter Santa-Anna. On sait comment il fut
employé par Juarez; et ses conséquences n’ont-elles pas
eu un contre-coup funeste dans le dénoùment du drame
de Queretaro? On comprend, dit à ce propos William
Marshall, qu'en Angleterre la confiscation des biens de
l’Eglise ait préparé la situation actuelle de la société; si
tuation discutable sans doute et dans laquelle, pour avoir
remplacé les monastères par les workhouses, les moines
par les constables, l’Etat n’a pas beaucoup diminué pour
MI S S I O N S C H R É T I E N N E S .
133
cela la charge des impôts ni l'intensité des misères du
peuple
Le niveau des souffrances physiques et morales
a-t-il bien varié? Assurément, chez une race active
comme la race anglaise, les résultats peuvent se discuter;
mais au Mexique ils se sont traduits par une ruine à peu
près générale. Dans une seule province, la sécularisation
de vingt-quatre missions entraîna la dispersion de vingttrois mille Indiens convertis, lin 1832, sous l'adminis
tration cléricale, la haute Californie comptait une popu
lation de trente mille chrétiens cultivant en céréales
soixante-dix mille hectares de terrain, et possédant des
troupeaux de cinq cent mille bœufs, de trois cent mille
moutons et soixante mille chevaux.
Huit ans plus lard, sous l’administration libératrice du
gouvernement mexicain , les quatorze quinzièmes avaient
disparu. Il ne restait plus dans la même province que
cinq mille chrétiens, deux mille chevaux et quatre mille
hectares de terrain cultivé. Ces chiffres sont empruntés
à l’ouvrage de DuQot de Mo Ira s a. Avec sir George Simp
son, on peut donc dire, en toute vérité, que “ la spo
liation des missions y a directement flétri la civilisation
dans son germe. «
Il est vrai que les spoliateurs ne lardèrent pas à être
1
■ En Europe, nu moyen âge, tout était inégalité et confusion à
la surface; nu fond, malgré tes violences cl les crimes, la liberté
agissait comme un ferment généreux; les peuples vivaient L'Eglise,
toujours sur la brèche, parlait, écrivait, enseignait; c'est elle qui
défendait les peuples conlro la tyrannie des grands. Partout l’art, la
science, la richesse, naissaient avec In liberté. C’était lu floraison du
monde moderne. ■ (l.ahoulayc, te Prince Caniche.)
- Exploration rlu territoire rtc f O réjon , p. l i a .
LES C O M M E N T A I R E S D ’ UN MARIN.
eux-mêmes chassés par une autre race plus énergique et
plus entreprenante.
Le grand mouvement d’expansion des Anglo-Saxons
vers le Farwest date de cette époque. Après la marche
victorieuse du général Scott, le traité de Guadalupe, en
cédant aux États-Unis le T exas, le Nouveau-Mexique et
la haute Californie, enlevait d’un seul coup à la répu
blique mexicaine cent dix mille lieues carrées environ ;
c’était plus de la moitié de son territoire national. Nous
ne ferons pas remonter à la destruction des missions la
cause première de ces événements. Sans pousser jusquelà la logique des faits, il est impossible cependant de ne
point en remarquer la coïncidence.
Lorsque les Américains s’annexèrent successivement
les vastes territoires de l’Ouest, ils agirent avec les In
diens convertis et à demi civilisés qui s’y trouvaient çà et
là , comme leurs ancêtres avaient fait avec les malheu
reuses tribus qui couvraient le sol de l’Amérique. Ils les
avaient chassés des bords de l’Atlantique vers les lignes
de l'Ohio et du Mississipi; puis, devant le flot des immi
grants, ils les avaient successivement refoulés, à travers
les prairies et les territoires déserts, jusqu’aux abords
des montagnes ltocheuses. Quelle qu’ait pu être 1a
bonne foi du gouvernement de l’Union, les traités solen
nels conclus avec les indigènes n’ont jamais pu être
respectés.
Le seul voisinage des blancs devient pour eux fu
neste; il détruit leurs moyens d’existence1, leur crée de
1 De Tocqueville.
MISSIONS CHRÉTIENNES.
135
nouveaux besoins, cl leur inocule des vices contre les
quels ils n’ont point, comme nous, la force de réagir.
1< A tous les points de contact avec nous, la race in
dienne se fond graduellem ent'. » 11 serait difficile qu’il
en fût autrement avec les sujets de haine, de vengeance
qu’on leur suscite, et les occasions de guerre qu’on fait
naître sous leurs pas. u On les expulse de leur terrain de
chasse; leurs engins de pèche sont détruits; sur leurs
terres, dans leurs propres demeures, quatre cents In
diens sans défense sont surpris la nuit et égorgés,
hommes, femmes, enfants, par une troupe armée de
race blanche, commandée par des officiers de l’Union,
autorisée par un gouverneur de province. Cette horrible
scène se passait dans la Californie chrétienne, cà quelques
jours de marche de la capitale a. »
Il y a plus, nous dit Julius Frœ bel, « il est certain
que les blancs ont cherché à empoisonner les tribus. J ’ai
souvent entendu traiter, à ce sujet, la question des
moyens les plus expéditifs, n « Notre conduite à leur égard
est infâme, s’écriait en 1861 le Révérend Henri Beecher,
un des plus célèbres prédicateurs protestants de l’Amé
rique. Tous les crimes possibles ont été commis contre
les Indiens.
Ah ! quel terrible compte notre nation
n’aura-t-elle pas à rendre au jour de la justice distribu
tive 3 ! » Aussi, qui peut être surpris de leur si prompte
disparition?1
2
1 Olmsted, Texas, p. 29fi.
2 Times. 15 mars I860.
.1 Star in the ll'est , par Elias Boudinol.
136
LES C O M ME N T A I R E S D ’ ON MARIN.
Le recensement de 1850 portait à quatre cent mille
environ le chiffre total de la population indienne des
Etats-Unis. Sept ans plus tard, ce chiffre avait diminué
de soixante et dix m ille, et les relevés plus récents n’ont
fait que confirmer la progression de celle diminution si
rapide.
D’après ces données, on peut calculer à coup sur le
terme assigné à l'existence de ces races inoffensives, fa
talement condamnées à s’éteindre. Le temps qui leur
reste à vivre n’est pas considérable.
Si la politique et l’industrie n’ont jam ais rien fait pour
arrêter le m al, la religion du moins n'est pas sans avoir
tenté de généreux efforts. Ces tentatives, toutefois, n’ont
servi qu’à mieux faire ressortir ici ce que l’on a déjà pu
si souvent constater à l’égard de l'impuissance des sectes
protestantes.
Nous n’avons point parlé de leurs travaux dans l'Amé
rique méridionale ; cçttc seule moitié du nouveau conti
nent, d’après l'Annuaire diplomaliijite et statistique (le
1864, compte plus de vingt-deux millions de catholiques.
Il est inutile d’y chercher le progrès des sectes réfor
mées.
De leur propre aveu iis sont nuis. * Pendant que
l’Eglise romaine, nous dit un voyageur anglais, a ramené
dans son sein toute la population indigène, je n’ai jamais
rencontré un seul Indien converti au protestantisme,
malgré le grand nombre de temples et de missionnaires
envoyés d'Angleterre 1. »
1 Nine months residence, par Augustin Karl.
I,es résultats de la propagande des sectes n’ont pas été
beaucoup plus heureux parmi les tribus de l’Amérique
du Nord.
« C e s pieux Yankees, nous dit Mœllbausen, regar
dent avec indifférence les païens qui sont q leur por
tée; mais en revanche ils envoient des missionnaires
prêcher le christianisme sur les points les plus éloignés
du globe.
« Ils attendent que les Indiens soient tous exterminés
pour aller dans les prairies désertes visiter leurs wigwams,
tenir des meetings et élever des églises sur les lombes de
leurs victimes1. « Comme ledit Melville, « c’est en dé
truisant l’indigène qu'ils réussissent à détruire le paga
nisme
Quel est donc le but de « ces apôtres évangéliques qui
n’ont jamais élevé la voix contre la cbusse à mort faite
aux pauvres Peaux-Rouges, et qui consentent cependant
à toucher de fort beaux honoraires pour leurs inutiles
missions du Levant3? >/
Les mêmes Sociétés, si généreuses pour l’entretien
des missions de Siam , de Perse ou des îles Sandwich,
consacrent à peine quelques dollars à la conversion des
malheureux Indiens3. »
Humboldt lui-même est forcé d’avouer que les débris
des races indigènes en contact avec les sectes anglaises
1 Journey from the Mississipi to the coast o f the Pacific.
2 The Marquesas island.
3 Le docteur Moritz Wagner.
4 America, par J . Buckingham.
I.US C O M M E N T A IR E S D ’ UN MA111N.
ou américaines « sont en train de tomber dans un étal
moral inférieur à celui qu’elles avaient avant la con
quête1. » En somme, quelque rares qu'elles aient été,
les tentatives de propagande n’ont pas été heureuses.
Un éminent prédicant méthodiste nous signale à ce
sujet le curieux exemple d’une mission fondée dans l'Oré
gon par 1a puissante secte des épiseopaliens.
« Soutenue à l’origine par les espérances les plus bril
lantes et le zèle le plus ardent, cette mission, qui dans
une seule année ne dépense pas moins de quarante-deux
mille dollars, finit par occasionner à la Société et à ses
souscripteurs le plus pénible désappointement.
» Au bout de six ans elle entretenait soixante-huit per
sonnes, la plupart engagées dans les affaires séculières,
occupées à revendiquer de vustes territoires, à réclamer
des lots de ville, à exploiter des fermes, à élever du bé
tail et i\ faire le commerce de brocanteurs, fermiers et
marchands de chevaux.
» Dans ces conditions, la mission ne tarda pas à de
venir odieuse ; et de tous les Indiens qui la fréquen
taient il n’en reste pas un seul aujourd’h u i*. »
Cet exemple n’est point une exception. D’après tous
les documents que M . Marshall nous met sous les yeux,
il semble au contraire constituer la règle.
« A Okanagam, à IVallamette et dans leurs autres
établissements de l’Orégon, les missionnaires se sont
faits agriculteurs ou agents politiques. « Leurs desseins
1 Preface to Mullhausen s Journey, p. 13.
- T h r Works of Stephens Olin.
MISSIONS CHRÉTIENNES.
139
primitifs se sont modifiés ; ils n’ont songé qu’à l’aisance
et au bien-être '. «
Quelques-uns, comme M. Townshend, avouent «n e
s'être rangés sous la bannière des missions que pour la
simple satisfaction de voir un pays nouveau et jouer un
rôle dans des aventures extraordinaires3. » D’autres,
moins courageux, désertent la partie, « parce que, disentils, dans ces régions reculées, les moyens de subsistance
sont trop problématiques 3. »
L’aveu est naïf, mais il est précieux. Il explique le
succès de ces autres apôtres, engagés eux aussi dans les
mêmes régions, mais q u i, avec saint P au l, ont pu dire
souvent : « Nous avons souffert de la faim et de la soif,
des coups et de la nudité4. »
Mais never m ind! les problématiques moyens de sub
sistance ne les arrêtent point. Eux aussi savent, quand
il le faut, pousser du fond du cœur un généreux go u head;
go a head de l’Apôtre, go a head ennobli par l’héroïsme et
par le sacrifice. Ces hommes, nos explorateurs modernes
les ont vus à l’œuvre dans toutes les contrées.
En Orégon, de l’aveu d’un ministre, le Révérend Ni
colay, « les missionnaires catholiques contrastent avan
tageusement avec leurs frères protestants. »
« Au pied des montagnes Rocheuses, dans les déserts
les plus reculés de l’Ouest, il y a maintenant des ouvriers*
* The Oregon territory, by Rov. Nicolay.
2 Townshend, Rocky Mountains, 18-iS.
3 Ten years in Oregon, by I.ee and Frost missionary.
Corinth., Ilf.
140
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARI N.
dont le passé garantit le succès; ce sont les agents de
l'Église romaine
r u Us ne viennent p:is chercher pour
eux et pour leurs familles des installations confortables.
Dirigés dans une admirable unité de vues, leurs efforts
ne tendent qu’à la propagande; et c’est avec un dévoue
ment absolu qu'ils la font*, n
Au Texas, u les établissements agricoles des Jésuites
sont pour nous un exemple3. •* Dans le Nouveau-Mexi
que et en Californie, ci quoi qu’en puissent dire les sectes
rivales, ce qu’il y a d’incontestable, c’est que les ordres
catholiques ont obtenu des tribus sauvages la soumis
sion la plus complète. Comment j sont-ils parvenus? Ce
n’est assurément ni par l’or ni par l’épée, encore moins
par l’emploi des agents subalternes, qui les auraient trom
pés sans scrupule. Leur secret est d’avoir enseigné le
christianisme avec l’amour du travail et le goût des arts
et de la vie civilisée. Avec ces simples moyens, ils on
plus fait pour l’amélioration du sort des Indiens que les
États-Unis depuis leur prise de possession 4. <>
Naguère, un voyageur anglais ne pouvait cacher sa
surprise en rencontrant, à plusieurs jours de marche des
eaux du Missouri, dans les tribus des Polawathomies,
un grand village entièrement instruit dans la foi catho
lique *. »
‘ Oregon territory, by Alex. Simpson. 1840.
- The Statesman o f America , by Milton Maury.
•l Journey through Texas, by I,aw Olmsted, 1857.
4 Bartlett, Personnal narrative, vol. II.
r' The English sportsman in the Western Prairies , by Gruntiuy Berke
ley, 1801.
M I S S I O N S C II H KT1 EN Ai K S.
141
Un aulrc voyageur est plus expansif dans ses impres
sions sur le même sujet. C ’est un touriste de Boston, un
descendant des vieux puritains du Massachussets, égaré
,1'f
au milieu des contre-forts abruptes des montagnes Mo
elleuses.
u Le soleil venait de se coucher quand nous arrivâmes
%
en face de la Mission, située à mi-côte. Nous nous élan
çâmes dans la vallée au moment où le jour nous quit
tait. Nos Indiens avaient pris les devants pour aller offrir
aux prêtres leur salut am ical, quand bientôt nous les
d 'il'
vîntes nous attendre au pas de leurs chevaux, puis s’ar
rêter tout à coup dans un profond silence. En appro
■ m
chant , en effet, un son de voix pieuses arriva jusqu’à
nous. C ’était le chant des vêpres ! Les vêpres en ce lieu
si sauvage !
« Trois âmes adoraient Dieu dans une humble cha
pelle, bien humble, car ce n'était qu’une cellule en
L 1
terre.
« Mais on y sentait la présence de la Divinité, autant
que dans ces sombres et vieilles cathédrales où de nom
breux fidèles viennent, à la même heure et dans une
autre langue, exhaler de leur cœur les mêmes vœux et
les mêmes prières. Jam ais, dans aucun temple, ces prières
ne me semblèrent si puissantes et si près de l’oreille de
Dieu. »
Une amicale bienvenue accueillit le voyageur protes
tant. « Toute la Mission, ajoute-t-il, se réduisait à une
f
espèce de hutte en terre appliquée sur une charpente de
i
y:
1
branches d’arbres. L à , dans cette vallée solitaire, sur
!lit
£
T
L E S C O M M E N T A IR E S D 'U N M A R IN .
les bords pierreux de l’Atinam, vivaient deux Pères de la
Société de Jésus, hommes doux, cultivés et intelligents;
l'absence de tout bien-être et les privations les plus dures
étaient leur apanage. Ils préparaient la traduction d’uu
vocabulaire de la langue yakiniah; c’était la seule res
source intellectuelle qui restait à ces pionniers isolés 1. »
O r, ces pionniers se rencontrent partout avec les
mêmes caractères.
Au delà de L'embouchure de l’Orégon, sur la côte de
la Colom bia, à la hauteur de l’île Vancouver, deux offi
ciers anglais, malgré leurs préjugés de secte et de nation,
nous font ainsi assister à l’arrivée de quelques-uns de
ces hommes :
u Quel enthousiasme et quel empressement parmi les
naturels, tous profondément attachés à la foi catholique!
Mous nous trouvions alors dans le détroit de Johnstone.
Les Indiens étaient en ce moment dispersés pour la pêche
ou attirés par la curiosité auprès de notre navire. Mais
dès qu’ils aperçurent un canot sur lequel flottait une
bannière, ils s’élancèrent tous vers lui en criant : Voilà
le prêtre! voilà le prêtre!
j> Deux missionnaires, en effet, étaient blottis au fond
de ce canot. Transis de froid, légèrement vêtus, ils fai
saient sur la côte leur tournée, de village en village. Ils
nous parurent dans un bien triste état. Le vent soufflait
du nord, il pleuvait! La nuit les atteignit avant d’arriver
au rivage. Assurément, si les peines d’ici-bas trouvent
1 Adventures among the North Western rivers and forests, by YVinlrop.
Boston , 1803.
MISSIONS CHRÉTIENNES.
l/<8
là-haut une compensation, ces deux prêtres doivent y
jouir d’un immense bonheur1. » Comme protestant, le
capitaine anglais n’avait pu saisir dans son ensemble la
loi du sacrifice. Les félicités futures ne sont pas toujours
les seules récompenses réservées au dévouement chrétien.
Dès ce monde, il lui est donné quelquefois d’en goûter
les prémices. L’iivangile dit aux hommes : Quœrite p r imum retjnum D ei, et il ajoute : et cœlera omnia adjicientur vobis. C ’est là toute la loi, loi du sacrifice telle
que Bossuet, de Maistre et le Père Gratry l’ont comprise,
et telle qu’ils nous en ont montré dans l’histoire les sin
guliers exemples. A son insu, le capitaine Lennard en
constate lui-même les effets quand il ajoute : « Il est
certain que le dévouement, le zèle et l’énergie avec les
quels les prêtres travaillent au bonheur des sauvages,
méritent bien le succès qui couronne leurs efforts. Lors
que je les rencontre seuls, au milieu des indigènes,
allant de village en village, dans un canot malpropre,
trempés jusqu’aux os, il m’est impossible de ne point
reconnailrc leur supériorité sur lous les missionnaires des
sectes protestantes a. »
O r, nous croyons que le fait seul du dévouement et
de l’abnégation renferme en lui-m êm e des germes de
bonheur que le vulgaire ignore. Parmi
ces jeunes
hommes instruits, intelligents, qui s’en vont gaiement
vivre de la vie du sauvage, se nourrir de racines et loger
dans des buttes, combien y en a-t-il qui reculent et qui
1 Travels in British Colum bia, par le capitaine Lunnard, 1863.
2 l.omiurd, p. 275.
144
I. K S C O M M E N T A I R E S D'UN MARI N.
demandent grâce? On peut au hasard ouvrir, à ce sujet,
le livre des Missions.
L'abbé Domenech nous raconte, en quelques mots,
l’histoire des deux prêtres français qui l'avaient précédé
au Texas. Quand il y arriva, c’était en 1846, il occupait
à Castreville la même chambre qu’ils avaient tous les
deux habitée; et de la fenêtre il voyait la place où l’un
des deux, l'abbé C h azcllc, avait été enseveli. L’autre,
l’abbé Dubuis, avait résisté plus longtemps, mais dans
quelles conditions!
Dès leur arrivée, ces deux missionnaires furent promp
tement réduits, par l’excès des fatigues et par le manque
d’aliments réparateurs, à cet état de langueur et d’épui
sement qui défie tout remède. Leur pauvreté d’ailleurs
compliquait leur état. Atteints tous les deux par la fièvre,
ils étaient couchés l’un sur le so l, l’autre sur une table,
sans autre secours qu’un seau d’eau que leur apportait
un voisin charitable.
Au dixième jour de la maladie, c’était la fête de l’As
somption, l'abbé Dubuis fit un suprême effort pour célé
brer la messe : .■ Confessons-nous, dit-il à son compa
gnon expirant; le plus fort de nous deux donneru ensuite
la communion à l’autre. » Ce fut lui qui se chargea du
dernier viatique. D’une voix éteinte, il donna à son ami
agonisant la bénédiction de l'Eglise; et le lendemain,
pâle, exténué, chancelant, il le portait dans la fosse creu
sée à quelques pas du seuil de leur maison. Le mourant
ensevelissait le mort.
L’abbé Dubuis se rétablit pourtant. Ou croirait peut-
MISSIONS CHRÉTIENNES.
145
être qu’après cette épreuve il s’éloigna promptement
de ces lieux, l'oint du tout! A cette époque, il écrivait à
un de ses amis : « Jusqu’à celte heure, je n’ai pas connu
un seul moment de dégoût ou de regret; et si j ’étais eu
France, je la quitterais immédiatement pour venir au
Texas, que je n’abandonnerai qu’avec la v ie1 » .
Au Kansas, le Père Hoecken, qui depuis vingt ans évan
gélise les indigènes, termine également ainsi une lettre
qu'il écrit à ses supérieurs. « Je n’ai plus qu’un désir;
c’est celui de trouver, au delà des montagnes, au milieu
des tribus, le tombeau où j ’attendrai le jour de la résur
rection. » Quelque perdue que soit votre modeste tombe
dans la solitude des Prairies ou sur le sommet des Sierras,
couchez-vous-y eu paix, pieux apôtre! douer venial immulalio, comme l’a fait graver sur son cercueil le plus grand
de nos orateurs : c’est le cri d'espérance, le noble Resurgam de la tombe chrétienne; il fait prendre en pitié les
monuments funèbres qui déguisent si mal le néant de ht
mort.
C ’est précisément aux hommes qui poussent le plus
loin le détachement de la vie qu’il est souvent donné d’as
sister au succès de leurs œuvres.
Il n’y a pas trente ans que quelques membres de la
compagnie de Jésus, le Père de Smet en tète, gravissaient
les pentes escarpées des montagnes Rocheuses, pour aller
porter l’Fvangile là même où les ministres des sectes
déclaraient, en se retirant, qu’il u’y avait rien à faire,
1 Journal d'un missionnaire au Texas cl au Mexique, par l'abbé Domenech.
10
146
LES C O M M E N T A I R E S D'UN MARIN.
parce que les moyens d’existence leur semblaient trop
douteux. Il est vrai que les tribus y étaient sauvages et
guerrières : c’ctaient les Indiens Serpents, les farouches
Pieds-Noirs, les Choconis et les Cœurs d'alêne; puis la nom
breuse tribu des Tê/es-Pla/es, q u i, cédant aux conseils
d’une bande de Ckerokees chrétiens établis parmi eux,
avaient déjà envoyé, à trois reprises et à travers mille
lieues de prairies, une députation de leurs chefs à SaintLouis sur le Mississipi, pour solliciter la faveur de l’en
voi de quelques missionnaires. C ’est à la (jrande maison'
qu’ils venaient s’adresser. Ils n’avaient que faire des
agents des sectes diverses que le gouvernement leur
offrait. «Ce que nous voulons, spécifiaient-ils nettement,
ce sont des robes noires sans femme et sans enfants. « Les
robes noires sont parties avec eux; qu’en cst-il résulté?
Le gouverneur Stephens nous le fait connaître dans son
rapport de 1855 au président des États-Unis. « Ce que
les missionnaires ont fait, d it-il, est merveilleux. Ils ont
transformé les sauvages ; ils leur ont fait mettre en cul
ture près de deux cents acres de terre et leur ont aban
donné le produit des récoltes. Ils les ont rendus dociles,
dévoués, fort attachés au culte; et pour compléter l’œu
vre de transformation, des Sœurs venues de France ont
relevé la femme de l'abjection profonde dans laquelle elle
était asservie
» On comprend dès lors l’empire exercé
sur le cœur des Indiens.1
2
1 Église des français.
^
2 Cilation extraite d'un ouvrage intitulé Cent nouvelle! Ultra du
Jt. P . deSmct. Paris, 1858.
un
M I S S IO N S C H R É T IE N N E S .
« Des représentants de vingt-quatre tribus différentes,
nous dit le Père de Sm et, assistaient à nos instructions.
La veille de N oël, nous eûmes le bonheur de voir à la
messe de minuit presque toute la nation des Têtes-Plaies
s’approcher de la sainte table. Douze jeunes musiciens,
élèves du Père Mangarini, exécutèrent avec beaucoup de
précision divers morceaux des meilleurs compositeurs
allemands ou italiens
»
Un autre missionnaire nous montre encore ce que de
vient le sauvage du Farwest, quand l’eau du baptême a
coulé sur son front.
« Les jours de dimanche et de fête, il arrive à la sta
tion avec sa femme et scs enfants ; e t, s’il vient de loin,
il plante sa tente tout à côté du petit sanctuaire; ensuite
il se prépare à la réception des sacrements. Rien de plus
touchant que le spectacle de cette pauvre chapelle pen
dant le saint sacriGce. Au milieu du silence général, une
voix s’élève tout à coup : c’est la voix du chef qui récite les
actes avant la communion. Tout redevient silence; la
clochette se fait entendre, le prêtre se frappe trois fois la
poitrine. Chacun se lève, et, joignant respectueusement
les mains, s’avance avec gravité vers la table sainte. Ils
s’agenouillent; ce sont des anges qui environnent le
trône de Dieu. Ils se retirent; le chef dit les actes après
la communion et tout rentre dans le silence : la messe
est achevée depuis longtemps, depuis une heure peutêtre, et l'Indien reste agenouillé sur le sol nu de la cha
pelle.
1 Annals, vol. IV .
10.
148
LE S C O M M E N T A IR E S D’ UN MARIN.
« Je disais un jour la messe dans une de ces huttes eu
planches que nous qualifions avec bonheur du nom d’é
glises. Le vent soufflait du nord, et une neige line comme
la poussière pénétrait partout ; le thermomètre marquait
vingt degrés au-dessous de zéro. Une assiette chargée de
charbons ardents avait été placée sur l'autel, afin de ré
chauffer les doigts engourdis du prêtre et ne pas laisser
congeler le précieux Sang dans le calice. Mais le vent éteint
les flambeaux et menace d’emporter la sainte Hostie. Les
sauvages s’en aperçoivent; ils accourent, plantent des
clous dans les misérables planches qui entourent l’autel,
et une douzaine d’entre eux, quittant leurs vêtements, les
suspendent aux parois pour protéger l’autel. A celte vue,
mon cœur se dilate, une larme vient mouiller ma pau
pière. Ils se présentèrent à 1a sainte table, les membres
transis de froid, mais le cœur brûlant de la charité di
vine 1 » .
Devant de tels résultats et de tels dévouements, com
ment ne point espérer, avec le Père de Sm et, voir les
merveilles du Paraguay se renouveler pour les Indiens
du nord-ouest ?
En vérité on en avait le droit. Mais le flot toujours
montant des chercheurs d’or et des immigrants a bientôt
emporté de telles espérances. Devant celle invasion sans
cesse menaçante, le pauvre Indien n'a rien à espérer. 11
se trouve aux prises avec un ennemi autrement redouta
ble que ne l’étaient les conquérants d'Espagne. Pour
1 Lettre de M. do Koury. Annales, janvier 1867.
M IS S IO N S C H R É T I E N N E S .
149
l’Anglo-Saxon il n’cst pas du merci : le Peau-Rouge doit
disparaître, c'est le destin!
C ’est le destin ! ou plutôt c’est la providentielle Sagesse,
qui, sous le mystère d’une apparente rigueur, laisse bril
ler à l’horizon l’aube d’un jour meilleur.
S’il est interdit en effet aux malheureux Indiens de
jouir en paix de la part de civilisation que leur appor
tent nos missionnaires et à laquelle ils ont seuls le secret
de les initier, du moins est-il donné à ces mêmes apôtres
de voir la civilisation chrétienne se répandre, à grands
Ilots et par une aulre voie , sur ces vastes contrées.
Parmi les éléments divers qui y affluent de tous les
points du globe, il en est un qui s’y implante avec tous
les signes de la fécondité; c’est celui que déposent sans
cesse sur cette terre vierge les émigrations d’Irlande et
d’Allemagne. Cet élément chrétien, qui semble par mo
ments s’étioler dans notre vieille Europe, a poussé ici des
racines profondes et jeté des rameaux puissants au souffle
de la vraie liberté. Que ceux qui l’ont cru près de mou
rir se détrompent!
Chaque jour le catholicisme fait aux Etats-Unis de ra
pides progrès. Il pénètre partout; il n’y a pas de loi de
Monrofi pour arrêter sa marche.
Grâce à nos missionnaires, il s’est ravivé au Texas et
au Nouveau-Mexique; il a franchi les montagnes Rocheu
ses , il a planté la croix sur les plus hauts sommets qui
séparent les eaux du Missouri de celles de la Colombia.
Il s’est promptement répandu de la Californie dans l’Oré
gon et l’Amérique anglaise; puis, gagnant vers le nord
'I\
150
I.ES C O M M E N T A 1ltES D 'E N MARIN.
les terres des Esquimaux, d’un côté par le lac de l'Es
clave et la rivière de Maekensic, de l’autre par le Labra
dor cl la baie de l’Hudson, il a fini par atteindre les
bords de l’Océan polaire.
Au point de vue des missions, nous n’avons rien à
dire du Canada. Qui ne connaît lu foi religieuse de ce
pays resté si français par le cœur? Aux Etats-Unis, les
événements en apparence les plus défavorables n’ont point
porté atteinte au catholicisme. La guerre, loin d’avoir
arrêté son développement, semble au contraire lui avoir
prété son concours. Pendant cette effroyable crise il a pu
être comparé avec les autres sectes; c'est avec un éclat
tout nouveau qu’il est sorti des luttes fratricides dans les
quelles les coupables semblaient exécuter eux-mêmes les
jugements de Dieu : car l’or amassé par la traite ne porte
pas bonheur. Tôt ou tard, il faut des flots de sang pour
s’en purifier; heureux si ce sanglant baptême peut servir
de ciment à l’union, à la justice et à 1a liberté !
Au plus fort de la lutte, au milieu des haines politi
ques et de la profonde division des États, ce qui n’a pu
échapper aux observateurs protestants, c'est le spectacle
du catholicisme s’élevant au-dessus des partis, mainte
nant les fidèles dans les liens étroits de la même fo i, de
la même église, de la même unité; puis, au midi comme
au nord, dans les armées fédérales comme dans les con
fédérées, envoyant ses légions d'apôtres, d'aumôniers, de
Sœurs de charité! Il n’y a pas eu d’hôpitaux si encombrés
de blessés, si envahis par le choléra, la fièvre jau n e, le
typhus ou la petite vérole, qui n’aient eu l’assistance de
M I S S IO N S C H R É T I E N N E S .
151
ces filles du Ciel, de ces héroïques représentants de la
charité catholique.
Dès le début de la guerre, le général Frémont en éta
blit à l'hôpital de Saint-Louis sur le Mississipi. Le seul
Etat d’Indianah en envoie cinquante aux ambulances du
général Sherman; en Virginie, sur le théâtre des hostililés, Mac Clélan en demande cent pour son hôpital de
White house.
Les pauvres fdles ferment l’école et l’ouvroir; elles
quittent la classe pour le camp. Pas une ne reste sourde
à l’appel.
On les compte encore par quarante ou cinquante à
l'hôpital de Look out sur la Chesapeake, où une dépêche
du gouvernement déclare leurs services indispensables.
Nous les retrouvons au bombardement de Norfolk, à la
prise et à la reprise de Fréderiksburg, au grand hôpital
de Satlerley, à la prison militaire de l’Illinois, où cinq
mille prisonniers de guerre périssent du typhus.
Les
armées passent et repassent autour d’elles; elles se croi
sent, se heurtent, s’entr’égorgent; tout est brûlé, p illé,
saccagé ; mais n’importe ! tant qu’un mur d’hôpital reste
debout pour couvrir un mourant, on est sûr d’y retrou
ver la Sœur de charité.
On la retrouve sur les champs de bataille de hull’s run,
de Manassès et de Gettysburg '. 1
1 - Le I er juillet 1863, les doux armées so rencontrent à Gettysburg
en Pensylvanio. Lu bataille fut longue et sanglante; le 3 au soir, elle
durait encore, quand une pluie torrentielle lit cesser le carnage.
* Le dimanche 4 , au matin, immédiatement après lu messe, douzo
152
I.ES COM MEN TA lit ES D 'EN MARIN.
Partoul • des témoignages d'estime et de vénération '».
En dehors de nos passions révolutionnaires, quel est
l’homme qui ne salue avec admiration cette douce et
pieuse figure? Qui ne s’incline avec respect devant celte
angélique apparition de la femme chrétienne au chevet du
soldat expirants?
Le rôle des aumôniers catholiques n’a pas été moins
Sœurs furent désignées pour aller sur le champ do bataille porter des
secours aux blessés. I.a route, mauvaise eu tout temps, avait été ren
due presque impraticable, d'abord par le pussago des deux armées,
ensuite par les fortes pluies qui étaient survenues. L ’armée du Sud
pendant la nuit avait passé sur co même chemin, laissant à chaque
pas des morts et des mourants.
» Les sentinelles du Nord, en apercevant nos voilures, allaient faire
feu sur nous; mais nos cornettes blanches nous servirent do pavillon
de parlementaire. Dés que les avant-postes nous eurent reconnus, ils
nous envoyèrent une escorte pour nous frayer la route.
» Nous pûmes avoir alors l'idée des horreurs d’un combat. Partout
des canons, des fusils, des cadavres. L'eau de la pluie s'était mêlée
au sang qui avait si abondamment coulé dans cette vaste plaine; nos
voitures et nos chevaux en étaient littéralement couverts. • (Kxtrait du
Rulletin hebdomadaire des .1tissions de la Propagation de la F o i,
avril I860.)
1 Parmi les innombrables témoignages d'estime donnés aux Sœurs
de charité, on peut citer celui du docteur Hammond , chirurgien en
chef des États-Unis, cl celui du célèbre docteur Hayes, chargé de
l ’immense hôpital militaire de Washington.
2 Quelques mois après la prise de Richmond par les confédérés, on
jouait sur le théâtre de Savannah une pièce où une Sœur de charité
était représentée auprès d’un blessé. Il se trouvait parmi les spectateurs
quelques soldats qui avaient été à l'hôpital do Saint-Prançois-deSales. Lorsque commença cette scène, ils se levèrent spontanément,
battirent des mains en criant avec enthousiasme : ■ Vivo la sœur
Juliana! * C'était le nom d’une Sœur qui leur avait prodigué scs
soins pendant qu'ils étaient à l'hôpital. Dans la vie maritime ou mili
taire, qui n’a connu une sœur Juliana?
I.:” ' ’
'■ ••J f-1 iA lx* >
"dû 1
M IS S IO N S C H R É T I E N N E S .
153
remarqué, pendant les émouvants épisodes de cette
grande hécatombe humaine; leur dévouement a fait plus
d’une fois l’objet d’élogieux rapports/ Dans les deux
camps d’ailleurs se trouvaient engagés, en grand nom
bre, des soldats catholiques. En 18(>3, l’armée du Nord
comptait quatorze généraux appartenant à celle religion,
et la plupart d’entre eux remplissaient en public les de
voirs qu’elle impose.
Dans une enquête officielle ouverte au sujet du service
religieux dans l’armée, le major général Butler répon
dait en termes dont nous croyons devoir adoucir l’éner
gie : « Je ne sais vraiment pas à quoi servent nos clergy
men ; on peut les congédier sans regret. Quant aux au
môniers catholiques, c’est autre chose! Ënvoyez-nous-en
tant que vous pourrez 1 » .
Or ces aumôniers ainsi appréciés pendant cette longue et
sanglante guerre de la sécession, ce sont les mêmes hom
mes, les mêmes religieux, tranchons le mot, ce sont les
mêmes Jésuites que nous avons vus nous-mêmes si fra
ternellement assister nos soldats sur les champs de ha-’
taille de l’Almaet d’Inkermann. Aujourd’hui, les bourgeois
de Vienne, de Florence et de Madrid peuvent les chasser
de leurs murs. Ils n’ont qu’à prendre leur bréviaire et à
franchir la mer. De l’autre côté de l’ Atlantique, ils trou
veront une terre libre et hospitalière, où , de New-York à
San-Francisco, leurs collèges sont recherchés par l’élite
de la population, et où, loin de les exposer aux insultes
1 Extraits des journaux américains, reproduits par Marshall, vol. Il,
p. 469.
aas;
154
LKS C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
publiques, leur robe noire leur attirera parfois le salut
militaire de quelques débris mutilés des phalanges q u i,
pour n’avoir point assisté à Lissa ni à Cuslozza, n’en ont
pas moins fait les rudes campagnes du Tennessee et de la
Géorgie, de Kichmond et du Potomac. C ’est un témoin
impartial qui mentionne le fait, c’est un colonel anglais
des gardes de la reine qui nous dit : « J ’ai vu un grand
nombre de soldats américains ôter leur chapeau pour sa
luer les prêtres français, qui s’étaient attiré une profonde
estime ' » . Dans le petit village d’Andcrsonville, près de
Savannah, les confédérés avaient entassé sur un même
point tous les prisonniers fédéraux. Leur nombre était
énorme; il s’en trouva jusqu’à trente-cinq mille réunis à
la fois; ils étaient parqués, comme du bétail, dans une
enceinte improvisée, haute de cinq mètres, formée de
troncs d'arbres verticalement enfoncés dans le sol cl do
minée de distance en distance par des factionnaires qui
rendaient impossible tout essai d'évasion.
»
Ce fut là , qu’entassés pêle-mêle sous un soleil ar
dent, sans autre abri que quelques haillons que les plus
heureux pouvaient étendre au-dessus de leur tête, il leur
fallut passer les trois mois les plus chauds de l’année. Un
peu de maïs et quelques onces de porc salé composaient
toute leur nourriture : c’était tout ce que les confédérés
pouvaient leur accorder; un blocus rigoureux ne leur per
mettait pas d’être plus généreux pour leurs propres soldats.
Les propositions d’échange avec l’armée du Nord
n’ayant point abouti, malgré le scorbut et les épidémies
* Three months in Southern Stoles, pnr le colonol Fremantle, 1 S6.1.
WA
M I S S IO N S C H R É T IE N N E S .
155
qui commençaient à sévir, on continua à entasser les
unes sur les autres ces malheureuses victimes condam
nées à une mort à peu près assurée. Le spectacle en était
affreux. Une infection horrible s’exhalait de ce cloaque
immonde, de ce charnier humain. Sous le ciel des tro
piques, c’était un des cercles de Dante étalé au soleil
dévorant de la zone torride.
« Informé de ce qui se passait, nous dit Mgr V irot,
vicaire apostolique de la Floride, j ’envoyai deux prêtres
à Andersonville, et je crus devoir m’y transporter moimême. Mous passions la journée dans le cam p, occupés
à administrer les mourants; les catholiques y étaient
nombreux. Plusieurs protestants reçurent le baptême.
Mous entendions les confessions au milieu de la foule. A
la vue de ces malheureux étendus sur la terre, il n’y avait
plus de prise pour le respect humain; la mortalité d'ail
leurs devenait effrayante. Suns faire plus de vingt pas
dans l’enceinte et en ne m'arrêtant qu'aux cas les plus
urgents, j ’administrai, pour ma part, neuf malades en
deux heures 1 » .
Des deux prêtres qui s’étaient ainsi volontairement en
fermés dans ce cloaque infect, le plus jeune tomba mor
tellement atteint. Leur dévouement d’ailleurs 11e fut point
stérile. Il lixa l’attention de tous les prisonniers, qui se
demandaient pourquoi les ministres des sectes n’en fai
saient pas autant.
Cet effet de contraste en attira plusieurs vers le catho
licisme. Une telle influence 11e s’est pas bornée d’ailleurs
1 Annales do 18G4, sept. 1865.
i
1.ES C O M M E X T A I R E S D UN MARIN
au camp d'Andcrsonvillc; clic s’est manifestée, pendant
la guerre, sur les champs de bataille et dans les hôpitaux.
C ’est elle qui décida un des plus habiles médecins de l’ar
mée à faire son abjuration entre les mains de Mgr Vérot.
C ’est le même exemple et le même argument que fai
sait valoir à ses compatriotes le protestant Channing, de
douce et vénérée mémoire : u Les missionnaires ont porté
le christianisme jusqu'aux extrémités de la terre; les
Sœurs de charité ont porté des secours et des consola
tions aux douleurs les plus désespérées. Cela ne nous
enseigne-t-il pas que l’esprit de Dieu réside dans l'Eglise
romaine '9
En nous bornant aux Étals de l’Union, si l'on recher
che dans quelle progression c’est accru l’élément catho
lique, on trouve que, depuis la première année de ce
siècle, il s’est développé au delà du décuple.
En l’an 1800, on ne comptait qu’un seul catholique
sur soixante-dix habitants; il y en a un sur six aujour
d’hui, et si l'augmentation continue dans ces termes,
avant la fin du siècle ils formeront le tiers de la popula
tion et la majorité des Etats influents s .
De Tocqueville avait donc bien raison quand il disait :
« L'Amérique, qui est le pays le plus libre cl le plus
éclairé, est aussi celui où le catholicisme fait le plus de
progrès. Une complète indépendance religieuse s’accorde
mal avec une entière liberté. Quand l’homme n'a plus de
foi, il faut qu’il serve; quand il est libre, il doit croire.
1 Works of I f . Channing, p. 2 7 5 ; people's edition, 1843.
-Correspondant, décembre 18G8.
AI 1S S 10 ,V S CHIt E T IE N N E S
Dès qu’on adopte sincèrement une religion, on est poussé
par un secret instinct vers l’unité romaine; sa grandeur
attire et son autorité impose le respect. Dans les siècles
vraiment démocratiques, les hommes sont de plus en
plus conduits à se diviser en deux classes : les uns pour
sortir radicalement du christianisme, les autres pour y
rentrer par le chemin de Home 1 « .
Le christianisme, dont on sonne les funérailles en
Europe, est ici plus triomphant que jamais. Trente mil
lions d'hommes vivant de l'Evangile, quelle énigme pour
uu Parisien qui a lu Diderot et qui se figure avoir com
pris llégel,a ! r
A l'inverse de ce qui se passe dans les hautes régions
de la société anglaise, le mouvement de retour s’opère
ici dans les masses. Le bon sens du peuple américain le
mène droit à l’unité, à travers le dédale des sectes; et
rien n’est plus propre à le guérir de la confusion des
doctrines que le spectacle de leur stérilité « en présence
de la compacte et féconde unité romaine, dont le concile
n'est que la vivante manifestation 3 « .
1 De Tocqueville, Démocratie en Amérique, 15e édition.
2 Laboulayo, Paris en Amérique.
:l Du|mnlou|), Lettre sur le Concile.
'
TROISIÈME PARTIE.
OCEANIE.
C H A P IT R E X V .
Missions de l’Océanie. — L ’Arche (l'alliance. — Passage de la ligne.
Détroit de Magellan. — Taïli.
Nous voilà bicu loin du commandant Marceau et de
ses projets de propagande chrétienne dans l’Océanie.
il
Bien que trop long sans doute, cet aperçu sur l'en
semble des Missions nous servira peut-être à mieux saisir
le rôle et l'action du commandant eu chef de celte expé
dition dans l’accomplissement de l’œuvre nouvelle et sans
précédents qu’il allait entreprendre.
Vers la fin de 1845 tous les préparatifs de départ
.
étaient termines; TArche d’alliance appareilla du Havre.
C’était un beau navire, nouvellement construit et armé
avec soin.
■iH
160
LES CO M M EN T A I It ES D 'U N MAU 1N.
Dès le soir ilu départ, il se trouva à la cape, aux
prises avec un de ces coups de vent de sud-ouest si
fréquents dans ces parages et dans cette saison. Refoule
dans la Manche, après plusieurs jours d’inutiles efforts,
il alla s’abriter derrière file de Wight. Il n’en sortit et ne
pénétra dans l’Océan que pour recommencer la lutte
contre la mer plus dure et plus dangereuse encore du
golfe de Gascogne. De cette longue épreuve il sortit sans
grandes avaries ; et après avoir ainsi donné dès le début
la mesure de ses forces et de sa résistance, il put enfin ,
poussé par un vent favorable, poursuivre directement sa
roule à travers l’Océan. Il atteignit promptement Madère,
Ténériffe, et rencontra aux environs des zones tropicales
ces belles brises fraîches et régulières auxquelles les
Français ont donné le doux nom de vents alizés.
Dans ces vastes et splendides solitudes il règne un
beau temps éternel. Le ciel est pur, l’horizon net et lim
pide. La mer est toujours belle, et le bleu foncé de scs
flots fait ressortir la blancheur éclatante de la crête des
lames. Tout sourit, tout vient en aide au navigateur; rien
ne peut l’inquiéter dans sa route. Vers le soir seulement,
quelques vapeurs légères, s’élevant à l’ouest, ne sem
blent Hotter dans un ciel sans nuages que pour conserver,
pendant quelques instants de plus, les reflets empourprés
du soleil noyé sous l’horizon. Quel est le marin qui ne
se rappelle avec émotion les longues heures ainsi dou
cement écoulées dans la contemplation de semblables
merveilles.
Quand on traverse ces régions fortunées de l'Océan,
OCÉANIE.
161
en avançant vers l'équateur, on arrive presque sans tran
sition dans une zone de nuages et de pluies continues. La
brise régulière des journées précédentes manque subi
tement;
l’air devient lourd, l’atmosphère étouffante.
L'homme y subit une sensation de malaise qu’il ne peut
définir. On entre ainsi dans la zone qui sépare les alizés
du nord des alizés du sud; c’est la zone occupée par
l’équateur thermique, zone des calmes et des faibles
pressions, foyer d’aspiration où viennent s’accumuler
toutes les vapeurs absorbées à la surface des régions tro
picales. La plus légère cause, les moindres changements
dans la température, suffisent pour y déterminer des pré
cipitations abondantes. De là cette sombre et éternelle
ceinture de nuages que Maury compare à l’anneau de
Saturne, et qu’il désigne dans ses ouvrages sous le nom
de Cloue/ ring ; nos marins l’appellent jiol au noir.
Tout le monde connaît l’étrange cérémonie à laquelle
donne lieu le passage de l’équateur. C ’est un mélange de
tout ce que l’imagination du marin peut mettre en scène
de plus excentrique et de plus coloré.
A quelle époque remonte celle manifestation? S ’y raltachc-t-il un sentiment de crainte ou d’espérance, une
pensée grave ou bouffonne, sinistre ou enjouée? Nul ne
le sait. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’elle n’est
aujourd’hui qu’une farce de taverne, une réjouissance de
mardi gras, une licencieuse parodie dans laquelle un
paganisme du carnaval se trouve mêlé à quelques-unes
des cérémonies les plus respectables de notre religion.
C ’est là tout ce qui resle de cette fêle nautique dont l’ori11
162
LES C O M M E N T A I R E S D'UN MAKIN.
gine échappe , mais dont la tradition et le culte se perpé
tuent fidèlement parmi les matelots de toutes les nations.
Comme aux Saturnales antiques, la Folie semble
pendant quelques instants niveler tous les rangs. La
manœuvre et le commandement du navire sont, en appa
rence du moins, abandonnés à la divinité du lieu. C ’est
le Père la Ligne!
Dès la veille au soir, du haut de lu grande hune
transformée en Olympe, sa venue est annoncée par tous
les porte-voix du bord, au milieu d’un orage de casse
roles et de légumes secs. Aujourd'hui, sous les traits d’un
gabier déguisé en Neptune, il fait son entrée solennelle
sur le gaillard d’arrière. Son char est traîné par deux
monstres marins. Uètes et dieu ont le même costume;
malgré une température de quarante degrés, ils dispa
raissent sous des peaux de mouton. C'est la fourrure de
tradition. L’n trident à la m ain, la perruque eu étoupe
et la barbe en copeaux, le bonhomme Neptune a à ses
côtés Amphithritc en jupon. Autour de lui se presse,
s’agite, se démène une escorte goudronnée, emplumée,
saupoudrée de cinabre, de farine et de noir de fumée,
véritable danse macabre de nymphes et de diables, de
truands et de dieux, au milieu desquels le monarque
amphibie s’avance, à grands renforts de seaux à incendie,
de bailles et de pompes , pour baptiser tous ceux qui pour
la première fois franchissent son empire.
11 est bien difficile de se soustraire à ses Ilots d’eau
lustrale, carie Père la Ligne n’est pas libre penseur, lion
gré mal gré il faut venir s'asseoir sur le bord d’une cuve
O C É A N IE .
163
perfide. Aussi le lion gendarme figure au premier rang de
scs hiérophantes; c’est l’appariteur obligé de cette ini
tiation ucptunicnnc et ultra-tropicale.
Certes, nous faisons volontiers la part des heures de
folie; elles viennent entrecouper la monotonie des lon
gues traversées et donner aux esprits quelquefois abattus
un moment de détente et une salutaire secousse. Mais,
tout en nous défendant d’un rigorisme outré, à la place
de ces saturnales nautiques, qui ne préférera le spectacle
qu’offrit eu ce lieu, dans le même moment, le pont de
l'Arche d’alliance? Lui aussi avait franchi l’équateur
comme en un jour de fête : basses voiles carguécs, son
pavillon au vent, son gréement pavoisé. Un heureux
hasard l’avait mis sous la Ligne le jour de la Noël.
Au milieu de la nuit, une salve d’artillerie se perdant
dans l'immensité de l’espace salua l’heure de lu naissance
du Rédempteur.
■ Minuit, chrétions, c'est l'heure solennelle! ■
Comme dans les nuées de Relhléem, le Gloria in
excelsis retentit dans les airs. Un autel improvisé s’élevait
au pied du grand mât. Un prêtre, un vrai prêtre du
Christ, au milieu des flots d’encens et des cérémonies
du culte catholique, y appela le Dieu vivant et réel, le
Dieu eucharistique. Tout autour, l'équipage, réuni dans
la même croyance et la même prière, se tenait à genoux.
Un abîme sans fond se mouvait sous leurs pieds; un
ahime étoilé s’étendait sur leur tête. Les cieux resplen-
It>4
LES C O M M E N T A IR E S D-UN MARIN.
(lissaient d’astres nouveaux pour eux; déjà la Croix du
Sud levait à l’horizon ses bras étincelants.
A eette heure, en ce lieu, mettez au fond des cœurs
un peu d’espérance et de foi, et vous aurez un de ces
spectacles qui répondent si bien aux besoins et aux aspi
rations les plus intimes de l'àiue.
Pour en compléter l’harmonie, rapprochez-le si vous
voulez, comme effet de contraste, du génie classique et
familier de ces lieux, dont le marin ne fait (pie trop sou
vent une divinité de taverne, avec ses défroques de mardi
gras et les refrains avinés de ses chansons obscènes.
Ce fut par le détroit de Magellan que Marceau pénétra
dans le Grand Océan. C ’est le chemin que suivent aujour
d’hui les bâtiments à vapeur qui se rendent d’un Océan
dans l’autre. Mais pour un bâtiment à voiles, pour un
bâtiment de commerce surtout, les diiilicullés sont trop
considérables. A la hauteur de cette latitude, eu effet,
on a abandonné depuis longtemps la douce influence des
alizés. Les vents souillent constamment de l’ouest, et
leur régularité, autant que leur violence, rend la navi
gation très-dure aux navires qui doublent le cap Horn
dans cette direction.
Depuis quelques années, la météorologie, en nous
donnant des notions très-précises sur la nature des cou
rants et des vents, a permis de réaliser de véritables
progrès dans la navigation.
C ’est ainsi que les navires frétés pour l’Australie ou
pour l’Océanie s’en vont, toujours poussés par un veut
favorable, entre le 40° et le 50' degré de latitude sud,
OCÉANIE.
105
du cap de Bonne-Espérance au cap Horn, accomplissant
rapidement le tour complet du monde, de l’orient à
l’occident, dans la direction précisément contraire à
celle où elle fut accomplie pour la première fois par les
caravelles de Magellan.
Iticn donc de surprenant qu’en arrivant dans ces pa
rages TArche d'alliance fût assaillie par une de ces tour
mentes qui régnent si fréquemment à l’extrémité de
l'Amérique du Sud. Pour Marceau, affronter le cap Horn
c’était perdre du temps; c’était surtout sacrifier l’existence
de quelques personnes gravement malades qu’il avait à
boni. Un secret désir le poussait en outre à communiquer
avec les habitants de la Terre de Feu.
Dans sa perplexité et au plus fort de la tempête, il (il
comme scs illustres devanciers du seizième siècle, comme
avaient fait Colom b, Magellan et Vasco de Gàma ; il se
jeta il genoux sur le pont, et, les yeux au ciel, il invoqua
le Dieu qui envoie aux cœurs droits les lumières d’en haut.
La mer était énorme, le vent toujours contraire. De
vant de tels obstacles, il ne crut pas devoir résister plus
longtemps. Il cède enfin, laisse porter, et poussé alors
dans sa nouvelle route par la tempête qui l’entraîne avec
une vitesse de douze milles à l'heure, il s’engage, au
milieu de la nuit, dans l’entrée du sombre et dangereux
dédale où Magellan pénétrait pour la première fois trois
siècles auparavant.
Quand on touche à ce seuil formidable, on ne peut
s’empêcher d'admirer le courage des hommes qui, les
premiers, osèrent le franchir. Où couraient-ils ainsi?
’ i<
LES C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
Quel en était le guide? C ’était la foi en la science, diraiton aujourd’hui. A cette époque c’était de la confiance en
Dieu. C’était le sentiment qui soutenait l’illustre Portu
gais, lorsque pendant un long hiver passé dans ces pa
rages, il eut i\ triompher des maladies, des privations et
même des menaces des marins révoltés qui le sommaient
de rentrer en Europe.
Aussi quelle émotion put égaler la sienne quand,
après deux mois de lutte dans cet étroit passage, il vit
s’ouvrir devant lui la mer libre et sans bornes, et quand,
pour opérer le tour complet du monde, il puf h toutes
voiles traverser ce nouvel Océan qui lui permettait d'at
teindre, par l’ouest, les îles Philippines et l’archipel
Indien, auquel on n’était encore arrivé que pur le sud de
l’Afrique et l’extrême Orient.
Après trois siècles, et malgré tous les moyens dont les
navires disposent aujourd’h u i, la manœuvre de [Arche
d ’alliance n’en fut pas moins hardie. Son exemple n’a
pas été suivi; et c’est, croyait Marceau, le seul bâtiment
marchand à voiles de cette dimension qui ait tenté ce
passage dans cette direction. C ’est à ce propos qu’il expri
mait en ces termes à sa mère les émotions dont sou cœur
débordait :
« Tu sais combien je redoutais le commandement de
[Arche d'alliance, parce que depuis longtemps j’étais
éloigné de la marine à voiles ; mais l’assistance que m’a
donnée le Maître des vents et de la mer a changé mes
craintes en confiance. Aussi je ne peux me décider à faire
la relation de mon voyage, puisque dans mon esprit tout
sc résume en cette seule pensée : La providence de Dieu
est admirable 1! »
La première terre polynésienne que Marceau aborda
fut la voluptueuse O laïli, la reine des mers du S u d , la
Cylhère océanienne.
C ’est toujours sous de merveil
leuses couleurs qu'on a dépeint cette île enchanteresse.
La nature s’y est montrée si riche en séductions, qu’en
nous les décrivant les marins sc sont faits facilement
poêles.
L’aspect des lieux n’a point changé.
Des massifs de verdure dessinent le rivage derrière nne
ceinture d’écume et de coraux. Une pointe avancée bor
dée de cocotiers marque l’étroit passage qui conduit au
mouillage; c’est la pointe Vénus. Kilo abrite la rade cir
culaire au fond de laquelle s’étend Papéiti avec ses mai
sonnettes blanches, ses jardins palissadés et scs cases en
paille à moitié enfouies sous le feuillage du bananier et
de l’arbre à pain.
Au-dessus de la ville, vers le milieu d e file , de hautes
montagnes élèvent brusquement leurs sommets basalti
ques. Elles cachent dans leurs flancs les profondes vallées
d’où s’échappent les torrents d’eau limpide q u i, sous des
berceaux de lierre et de grandes fougères, courent jus
qu'au rivage répandre leurs trésors de fraîcheur et de
fécondité. La nature prodigue y est inépuisable. Mais la
population douce, belle, avenante, que Cook y avait
rencontrée et qu’il n’évaluait pas à moins de quatre-vingt
mille âmes, qu’est-elle devenue? Où sont les chefs et les
* Vit de Afnrccau.
168
l.ES C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
guerriers qu’il avait vus montés sur de riches pirogues?
Hélas! ce peuple entier non-seulement s’étiole, mais il
s'éteint, il s’évanouit; il est déjà réduit au dixième et
même au vingtième de ce qu’il était il n’y a pas cent ans
Encore quelques années, il aura disparu. C ’est une loi
mystérieuse que l’arrivée des blancs semble imposer aux
peuples indigènes; loi implacable que nous avons vue
sévir contre l’Amérique du Nord et qui ue pèse pas moins
inexorablement sur la Polynésie, l'Australie et la Nou
velle-Zélande.
« Les Nouveaux-Zélanduis décroissent si promptement,
que d’ici à moins d’un demi-siècle ils auront presque
entièrement disparu 3. n C ’est une destinée fatale, inévi
table, dont il est impossible de parler « sans bonté et sans
indignation, » ajoute lord Goderich 3. •• Dans la Tasma
nie , l’extermination de presque toute une race a été
l’œuvre de vingt ans4, n
“ Dans les environs de Sydney, la présence d'un indi
gène devient une curiosité presque aussi rare qu’en Eu
rope 5. » Cette disparition si prompte des naturels dans
toutes les colonies anglaises, observe le docteur Lang,
est un phénomène ethnologique aussi triste qu'inexpli
cable.
Faut-il l’attribuer à « l’atroce usage de mêler de l’ar
senic au pain que les colons leur distribuent de temps en
1 Évaluation de Bligh cl do lord Waldogrnvo.
- Tasmania, Australia and New Zealand, by R . P . P aul, 1857.
New Zealand, by Ch. Torry, p . 112.
4 The catholic Missions in Australia, by Ullalborn, p. 47.
5 Reminiscences of New South ll/ales, by Thomas Lloyd, p. 313.
169
temps1?!) \Ton certes; bien d’autres causes plus puis
santes que le poison concourent à leur extermination.
Mais devant ces effrayants symptômes, qu’ont fait les
missionnaires des Sociétés bibliques pour enrayer le m a l,
pour combattre l’anéantissement du peuple auquel ils
viennent apporter les bienfaits du pur Evangile et du libre
examen? Leur arrivée dans les îles du Pacifique date
d’un demi-siècle; ils les ont inondées de bibles, de lois
coercitives et de prédications.
Ils s’en sont emparés
comme d’autant de fiefs tbéocratiques et d’apanages com
merciaux voués à leur famille. Ils o n t, à leur profit,
utilisé l’influence des chefs et le travail du peuple. Par
tout ils se sont fait construire des maisons confortables
et parfois somptueuses.
Tour à tour marchands et fournisseurs, spéculateurs
et consuls, on les a vus, comme dans la Nouvelle-Zé
lande, devenir grands acquéreurs de terrain et « se
mettre à la tète de la conspiration des Européens pour dé
pouiller les indigènes de la presque totalité des terres *. »
Dumont d’Urville, si sympathique aux missionnaires
protestants dans son premier voyage, ne peut, en 1838,
se défendre contre eux d’un vif sentiment de surprise et
d'indignation, u Ils ont perdu, nous dit-il, la superbe
position qu’ils occupaient ici en se déconsidérant par
leur orgueil et par leur ambition. »
Et qu’attendre de l’ambition quand elle est doublée de
fanatisme?
1 Tracks across Australia, by John Davis, p. 390; 18G3.
2 New Zealand, by doctor I.anjj, p. 33.
no
I.ES C O M M E N T A IR E S IVUN MARIN.
Kotzebue nous rapprend : « La nouvelle religion,
dit-il, a été établie ici par la violence. Les envoyés pro
testants ont changé en bêtes féroces ces populations au
trefois si dociles, et les persécutions qu’ils ont excitées
contre elles ont été plus meurtrières que la peste 1. »
Aux Sandwich, comme à Otaïti, ces persécutions se
sont tournées contre les catholiques. On a chassé leurs
premiers apôtres en se portant contre eux à d’ignobles
violences*. On a renouvelé contre leurs néophytes les
rigueurs de la Rome païenne1
3.
2
\Tos amiraux Laplace et Dupctit-Thouars, et depuis
eux la plupart des capitaines anglais et américains sont,
à cet égard, unanimes dans leur témoignage et la sévérité
de leurs jugements.
ü Les missionnaires, nous dit le commandant anglais
Reechey, en extirpant l'idolâtrie dans l’Océanie, n’ont pas
substitué de meilleurs principes. Le seul effet du chan
gement a été d'abaisser le christianisme au niveau de ces
peuples sauvages, qui n’ont reçu de la civilisation que ses
vices4. »
Tels sont les résultats de leur intervention.
C’est là qu'ont abouti les efforts des Missions protes
tantes.
Or, c’est aux œuvres que se mesure toute entreprise
humaine; c’est aux fruits que l'on reconnaît l’arbre.
1 Kotzebue's, iVeic voyage rouml llic irorld, 1X50.
2 /tenue des Deux-Mondes, 1813.
2 Ibid.
1 Edinburg-Review, n° 5 0 , p. 217.
0 CÉ A K 1E.
171
A (Haïti, comme dans toutes les îles soumises à l'ac
tion protcstanlc, l’arbre n’a plus de sève et le fruit est
tombé, racbitiquc et gâté.
On a voulu interdire en public les je u x , les chants
d’amour et les danses lascives; on a changé en long sar
rau de toile leur légère tunique de feuilles d’hibiscus; on
a pu arrêter, au rivage, les chœurs des jeunes filles qui,
au temps de Cook et de Bougainville, s’élancaient à la
mer pour aller à la nage au-devant des navires. A X’oukaliiva, il n’y a pas trente ans, Dumont d’Urville, en ve
nant au mouillage, se vit encore aux prises avec ces
folâtres essaims.
Pour sauver la discipline, si ce n’est la morale, il fit
tendre autour de ses corvettes les filets d’abordage ; bien
fragile barrière que la nuit vit tomber, et qui, le premier
jo u r, ne retint dans scs mailles ces sirènes bronzées que
pour mieux étaler au soleil les vigoureux contours de
leurs tailles cambrées et de leurs épaules ruisselantes.
A Taïti, pour avoir perdu ses libertés d’allure, le vice
n’en circule pas moins à pleins Ilots dans les veines.
Sous ce ciel des tropiques, à l'ombre des orangers en
fleur, on respire, comme dans les bois de Paphos, des
brises embaumées, des parfums d’Aphrodite, pénétrantes
senteurs qu’exhalent de leur sein ces Cyclades océa
niennes.
Le vice, en se cachant, y a perdu l’attrait de l’inno
cence et l’apparence de l’ingénuité: mais la contrainte,
pour cela, n’a point diminué le mal. Sous l’œil des mis
sionnaires, la prostitution y règne en souveraine. A l’ori-
1T2
LES C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
gine, on condamnai! les coupables au macadam des
routes; plus tard on s’est borné à une amende beaucoup
plus lucrative.
Pour un dollar, il n’est pas d'ignominies auxquelles ils
ne se livrent1, u A la vue des scènes de débauche dont
rougiraient les banlieues les plus dévergondées de Lon
dres, on chercherait en vain à reconnaître dans ces habi
tants dégradés, hébétés et malades, les belles ligures des
Tahitiens telles que Cook les a dépeintes*. «
Tous les discours du prêche, les extraits de la Bible
et la rigoureuse observation du repos du dimanche n’ont
rien fait pour réformer ces mœurs. Est-ce avec un froid
méthodisme, une foi sans chaleur et le culte d’un livre
poussé jusqu’à l’idolâtrie, que l’on parviendra jamais à
captiver le cœur de ces peuples enfants, à dominer leurs
sens et leur esprit, à s’emparer enfin de leur âme obscur
cie pour y opérer les merveilles de lu régénération chré
tienne? Nous ne le croyons pas.
Jusqu’à présent tous les efforts des Sociétés bibliques
n’ont réussi qu’à implanter le marasme et le spleen sur
cette terre qu’il eût mieux valu laisser au culte de
l’am our, du soleil et de la liberté.
Quand Marceau passa à Ta'iti, la triste situation mo
rale du pays n'aurait pas arrêté son zèle apostolique.
Mais il y arrivait encore sous l’impression du vote d’in
demnité eu faveur de Pritchard , et du désaveu de la
1 Voyage de l'Astrolabe et de la Zélée, note do M. Uulnnizcl.
- Narrative o f a Whaling voyage, par le naturaliste anglais
Bennet.
O C E A N IE *
noble conduite d’un de nos amiraux. Son cœur se rem
plit de tristesse en voyant le pavillon français couvrir de
son protectorat le succès politique des missions angli
canes. Après quelques jours de relâche il lit voile p o u l
ies archipels de Tonga et des Navigateurs.
C H A P IT R E X V I.
Archipel des Navigateurs. — Un roi civilisé. — L'esprit de prudence
et la folie de la croix.
Dans l’archipel des Amis, le roi Georges règne à
Tonga-Tabou comme la reine Pomaré règne à Olaïti.
L’un et l'autre, depuis longtemps convertis aux principes
des méthodistes, sont soumis à leurs conseils et à leur
influence.
Celle influence semble porter bonheur à
Sa Majesté de Tonga; car, comme durée, son règne peut
faire envie à toutes les royautés de l’Europe. En 1838,
Dumont d'Urville le reçut à son bord; il était déjà dans
la force de l’âge et drapait dignement son torse vigou
reux sous les plis ondoyants de sa natte polynésienne.
Mais depuis cette époque les temps sont bien changés !
le roi Georges s’est converti; il porte des épaulettes, un
grand chapeau à plume et un habit brodé. 11 a troqué sa
case pour un palais en bois envoyé tout meublé de NewYork. Il a un équipage avec chevaux anglais, et à sa ta
ble, le champagne est versé par des grooms galonnés.
174
LES C O M M E N T A IR E S D’ EN MARIN.
On croira peul-êtrc que c'est en découvrant quelque gise
ment d’or qu’il a , comme un roi des Mille el une Nuits,
opéré ces merveilles. Point du tout! Il n’a pus besoin de
lampe d’Aladin pour sc procurer ces trésors. Aidé par scs
ministres, il a tout simplement décuplé les impôts.
Impôts sur les personnes cl impôts sur les biens, impôts
sur les mariages, impôts sur les divorces, impôts sur la
naissance el impôts sur la mort.
11 faut que chaque année le malheureux Kanak verse
au trésor royal la valeur de quatre ou cinq dollars en
huile de coco. Sous ce rapport, on le voit, Tonga n’a
rien à envier aux nations policées. M ais, en si bonne
voie, le roi Georges naturellement n’a pas pu s’arrêter.
11 a voulu, comme on dit en haut lie u , couronner l’édi
fice. Le pouvoir de ce monde ne lui a pas suffi; il lui a
fallu encore la direction des âmes. Il a voulu lui aussi
interpréter la lliblc, ordonner des prières, réformer la
morale. Qui le croirait! il a proscrit les danses et les
chants nationaux. Le dimanche surtout il est impitoya
ble. Il interdit les jeux les plus vulgaires et les plus
innocents. 11 faut hou gré mal gré , immobile et muet,
accroupi dans sa case, passer dans le sommeil et le Ju r
niente la journée du Seigneur.
C ’est sa manière à lui d'honorer le bon Dieu ! Aussi,
en récompense de son puritanisme, Sa Majesté Tongienne a eu l’honneur d’être élevée au rang de missionary
par un certain docteur méthodiste Thomas, le même au
quel le capitaine Dillon adressait en 18A7 celle énergi
que épîlre : u Que dira le peuple anglais si généreux,
OCÉANIE.
1"5
dont les libéralités entretiennent votre Société et vous
permettent de vivre avec luxe dans ces îles, que dira-t-il
lorsqu’il apprendra que pour propager les saintes Ecritu
res vous détruisez les homines, les femmes et les enfants,
comme vous venez de le faire à Tonga1? »
Après le chevalier Dillon, le commodore américain
Wilkes exprime son étonnement de l’indifférence avec
laquelle les missionnaires parlent de la guerre. « Pour
eux, la guerre n’est qu’un moyen de propager l’Evan
gile a, et c’est ce qu’avoue aussi le missionnaire Williams
quand il dit que a le christianisme ne peut être introduit
dans une île importante sans y amener fatalement la
guerre 3 » .
Malgré ces témoignages, on a de la peine à croire que
c’est par la violence que les missionnaires ont établi leur
règne sur les fies de l’Océanie. Il serait plus naturel d’ad
mettre que c’est par leur aptitude aux affaires et par l’inté
rêt commercial développé autour d’eux. Eli bien, c’est une
erreur. Dans cette voie, ils ont rencontré un écueil qu'ils
n’ont pas su éviter : c’est le journal de la Société Royale
de géographie qui nous le signale : « Tous les mission
naires, nous dit lord W aldegrave, sont engagés dans le
commerce-, ce qui doit nuire à leur ministère. Us trafi
quent en huile de coco et ont le monopole du bétail dont
ils approvisionnent les navires *. » Le docteur Lang,
1 Lettre du capitaine Dillon dans le Voyage autour du monde de
l'amiral Dupelit-Thouars.
2 United States exploring expedition, vol. I l l , chap. i.
Narrative o f Missionary interprise, by K. John W illiams, chap. xu.
'l Journal o f the lloyal geographical Society, vol. I l l , p. 180.
176
A i ;£■
L E S C O M M E N T A IR E S D 'U N MA1UN.
dans son Histoire de la Nouvelle Galles du S u d , et dans
un style plus lmmouristique que respectueux, nous dit
que scs confrères « partis de Londres, accompagnés des
vœux du peuple anglais et des bénédictions de la Société
des missions pour convertir les infidèles du Pacifique,
se sont trouvés convertis eux-mômes en astres de qua
trième et cinquième grandeur, dans la constellation du
Bélier et du Taureau ; qu’en d’autres termes, ils se sont
faits marchands de bœufs et de moutons
Enfin, à propos de la mort de l’infortuné W illiams, tué
par les sauvages qu’il a trop pressurés, les directeurs
eux-mêmes de la Société de Londres reconnaissent dans
une lettre adressée à leurs représentants que plusieurs
missionnaires se sont fort compromis dans des transac
tions mercantiles; ils ajoutent que cette pratique, en
avilissant leur caractère, les engage dans une rivalité
haineuse cl dégradante avec leur propre troupeau, dont
les intérêts se trouvent liés dans les mêmes affaires1.
Malgré la sévérité de ces critiques et la différence du
point de départ auquel nous nous plaçons, nous ne de
mandons pas mieux que de nous incliner devant tout
effort sincère tenté dans un but désintéressé de civili
sation.
Mais ici, est-ce encore bien le cas?
Les missions anglo-américaines, avec les immenses
ressources dont elles disposent et les trésors qui leur sont
1 Hist. jV. S. Wales, vol. I I , chap. n.
2 Citation du docteur Brown, vol. I I , p . 184. (Extrait de Mar
shall.)
O CÉ AN IE.
m
versés |)ar une aristocratie généreuse, ne représententelles pas une œuvre purement humaine, une entreprise
par trop industrielle?
N’ofTreut-elles pas une carrière avantageuse, semblable
à beaucoup d’autres, analogue, par exemple, à celle des
consulats, dans laquelle, avec de la conduite et une
suffisante aptitude, on arrive à se créer loin de la mère
patrie une position lucrative et indépendante?
« Un honnête homme, s’écriait avec raison le R . P . Félix
dans la chaire de Notre-Dame, un honnête homme,
bourgeois ou gentilhomme, aimant les voyages et le bien
vivre, monte avec une femme et des enfants sur un vais
seau de l'Etat. Il s’en va couvert du drapeau d’un grand
peuple aux rivages de l’ Inde, de la Chine ou des mers
du Sud, consommer un revenu qui suffit à l’aisance, sou
vent à l’opulence; et cela, à la charge de semer sur ces
plages lointaines les feuillets d’un livre que le vent em
porte je ne sais où. Avec de tels apôtres vous pouvez
peut-être préparer des sujets à la Heine, mais pas un seul
au Christ 1. »
Nous admettons volontiers, avec un de nos éloquents
publicistes, que les missions protestantes sont capables
de créer autour d’elles des centres de culture, de vérita
bles oasis de civilisation. Elles nous offriront, si l’on
veut, des fermes-modèles exploitées par des ménages
heureux qui à l’exemple de toutes les vertus domesti
ques joindront encore le savoir d’une exploitation agri
cole.
h Mais
serait-ce donc calomnier ces missions que
1 Sixième conference do Notre-Dame, 1808.
(le leur refuser l’esprit île sacrifice contre lequel la Iléfortne n’est qu’une solennelle protestation ! La suppression
du célibat des prêtres n’est-elle pas tout simplement pour
elles la prudence humaine substituée à ce que l’iiglise
catholique n’a cessé d’appeler la lblie de la croix 1? «
Celte sublime folie transforma jadis le vieux monde ;
elle convient encore admirablement aujourd'hui au génie
de ces peuples enfants. C ’est elle qui captive leur cœur cl
leur esprit, qui domine leur âme pour les préparer aux
merveilles d’une régénération et d’une vie nouvelle. Or,
dans l’apostolat, comme on l’a fort bien dit, c’est une
faible vertu que la probité toute seule. 11 n’y a que la
probité divinisée, c’est-à-dire la sainteté, qui puisse con
venir à de pareils efforts s.
«Otez le sacrifice et vous supprimez l'héroïsme; vous
n’avez plus que le prosaïsme du bien, le terre-à-terre de
là vertu 3. » Nous ne citerons qu’un seul fait.
Comm ent, par exemple, ces jeunes populations com
prendront-elles l’égalité et la fraternité évangéliques,
quand le minislrc chargé de leur annoncer ces étonnants
principes viendra lui-même donner la preuve du con
traire en se retranchant dans une irréprochable demeure,
dans un confortable cottage peuplé de beaux enfants et
de fraîches et blondes ladies? Aux yeux du pauvre sau
vage, ce seront là sans doute des apparitions merveilleu
ses qui pourront exciter son envie, peut-être son amour.
* Louis du Carne, Revue îles Deux-Mondes, 13° année, p. 205.
2 Soirées de Saint-Pétersbourg.
Mais jamais les allures du predicant ne lui laisseront
l'espérance de franchir le seuil qui le sépare de ce monde
inconnu et meilleur.
La remarque n’est pas de nous.
C ’est Dumont d’ Urville, très-favorable d’ailleurs au
mariage des prêtres dans les nations civilisées, qui, dans
les pays idolâtres, d’accord sans s’en douter avec l’opiuion de saint Paul, considère ces liens de famille comme
un invincible obstacle à toute entreprise sérieuse de pro
pagande et de conversion.
Telle était la position qu’occupaient les missions protes
tantes dans les îles centrales de l’Océanie, quand les
premiers prêtres catholiques y apparurent. C’était en
1837; ils étaient peu nombreux.
Conduits par Mgr de Pompalier, évêque de la Nou
velle-Zélande, ils furent jetés çà et là sur les principaux
groupes. On sait l’accueil qui leur fut fait à Taïti. Comme
aux Sandwich, les violeuces allèrent si loin qu’elles sou
levèrent l’indignation publique et contraignirent le gou
vernement du roi Louis-Philippe à une solennelle dé
monstration. 11 est vrai que c’était pour aboutir au
désaveu de la conduite d’un amiral français et à un vote
d’indemnité en faveur du missionnaire anglais auteur de
toutes ces violences.
Aux Tongas cl aux Sam oas, pour être moins connu,
l’accueil fait à nos prêtres n’en fut guère plus bienveil
lant. Traqués de toute part, en hutte et sans ressources
contre les moyens d’action de leurs puissants compéti
teurs, ils se réfugièrent à une cinquantaine de lieues dans
LE S C O M M E N T A IR E S D'UN 1IAU1N.
l’ouest, dans deux îles encore peu connues, Wallis et
Futuna, que la nature du sol et la férocité des indigènes
avaient jusqu'alors mises à l'abri du zèle des métho
distes.
Les débuts furent rudes. A Futuna, notre premier
apôtre devait être un martyr. Simple, doux et timide
comme une jeune lille, le II. P . Chanel parvint à travers
des épreuves saus nom à se maintenir seul et pendant
trois années au milieu d'un peuple anthropophage. A la
fin, épuisé, sans ressources, n’ayant plus que son cœur
à donuer, il tomba frappé d’une flèche â 1a tète, priant
Dieu pour ses assassins.
Comme tout sang volontairement répandu, ce sang
généreux ne fut point stérile. Il attira sur les pas du
martyr d’ardents imitateurs.
Ce furent eux qui en 1842, en voyant la corvette
F Allier se disposer à tirer vengeance du meurtre du Père
Chanel, se jetèrent aux pieds du commandant français
pour le dissuader d'un pareil dessein.
u Nos actes, disaient-ils, ne sont pas du ressort de la
justice humaine. Nous sommes tous prêts à mourir. Mais
de grâce, au nom de Dieu et au nom de la France, pas
de sanglantes représailles! Notre sang ne peut être versé
(juc pour faire ici des chrétiens et non pas des victimes. «
Ces vœux généreux sont ceux du véritable apôtre; ils
devaient être exaucés.
Les natures les plus rebelles fléchirent peu à peu ; les
femmes, les enfants donnèrent l’impulsion; les hommes
la suivirent. L'anthropophagie s’arrêta; au bout de peu
de temps Tile devint chrétienne. « Au centre du Pacifique,
elles offrent, dans la plus sérieuse acception du m ot,
l’exemple d’une sincère et complète conversion 1. «
C H A P IT R E X V II.
1,03 îles W allis. — Le Père Ilalaillon. — Marceau dans le salon <le
Pritchard. — Pharisaïsmc anglican. — Danse et musique.
Aux îles W allis, les travaux de la première heure échu
rent nu Père Bataillon. Il est des noms qui feraient croire
aux prédcslinnlions. Doux et patient à la fois, mais (aillé
en H ercule, l’apôtre de Wallis joignait au mérite d’une
indomptable énergie morale l’avantage non moins pré
cieux, surtout pour les sauvages, d’une vigueur physique
exceptionnelle.
Se u l, isolé, perdu en face d’une population composée
de deux mille cinq cents cannibales, il eut ses heures de
crise et de détresse, scs journées d’épuisement, de faim .
Traqué parfois comme une hèle fauve, réduit à se nourrir
des débris que l’on jetait aux porcs, jamais il n’eut de
défaillance. Il avait trop conscience de sa force, trop
d'espérance dans un prochain succès pour ne pas résister
i\ la m ort; il voulait vivre à tout prix, vivre pour gagner
au Christ et à la vérité le peuple avec lequel il avait en
gagé une lutte héroïque. Scs efforts énergiques ne furent
1 A'ar Glories o f the catholic Church, clmp V, p. 251.
LES C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
point perdus. 11 lui fut donné de recueillir lui-même les
premiers fruits de son apostolat. Pour s’être fait attendre,
la moisson n’cn eut que plus de prix.
Quelques années s’écoulèrent avant que l’on connût
les merveilles accomplies aux W allis.
En 1843, l'évêque d’Amata, traversant l’Océanie pour
sc rendre en Nouvelle-Calédonie, s’arrêta dans ces îles.
Il était chargé par le souverain pontife de conférer au
Père Bataillon la dignité d’évêque. En le rencontrant sur
la plage, sous un soleil ardent, nu-tête, sans souliers, le
teint hàlé, la barbe inculte, la soutane en lambeaux, il
tomba à genoux. Lui, prélat, voulut recevoir la bénédic
tion de l’apôtre, avant de décorer de la croix pastorale ses
glorieux baillons.
A cette heure, le Père Bataillon était entouré de sau
vages qui l'aidaient à bâtir les murs de son église. La
truelle à la m ain, il les initiait aux premiers arts de
notre civilisation.
Cinq ans auparavant, Dumont d’Urville avait rencontré
â Mangarcva l’évêque des Gambicrs, M«r Mingret, trans
formé en tailleur de pierre et en scieur de long.
Bientôt nous reverrons ce même évêque d’Amata, lais
sant à un modeste frère les fonctions d’architecte, ne
trouver point indigne de ses épaules épiscopales le trans
port de lourdes charges de chaux et de moellons. Le
travail n’est-il pas, après tout, la première de toutes les
prières, et n’cst-ce point ainsi qu’il faut prêcher d’exemple
quand on veut annoncer à un peuple idolâtre la religion
du Christ, le fds du charpentier? Ce principe a été oublié
O C E A N IE .
183
dans l'Océanie par les prédicateurs du pur Évangile ;
c’est une des causes de leur infériorité dès qu’ils se sont
trouvés en présence, des missions catholiques. C ’est un
reproche que ne leur ont point épargné leurs coreligion
naires. « Entre le dévouement qui fait les docteurs et
celui qui fait les martyrs la lutte est inégale'. »
Les représentants subventionnés des sociétés bibliques
n'ont pu se maintenir que par l’intolérance et qu’à la
condition de rester exclusivement seuls maîtres du terrain.
Toute comparaison avec les catholiques leur a été fu
neste. Pour eux la concurrence est un arrêt de mort.
Celle infériorité n’est mise en doute ni par les voya
geurs ni par les missionnaires eux-mêmes.
En parcourant ces îles, le savant naturaliste de l’As
trolabe écrivait ces paroles qu’une mort prématurée
semble avoir rendues prophétiques : « S i , un jour, des
hommes éclairés, réellement animés du feu sacré, vien
nent prêcher à ces peuples une morale consolante et
pratique, et surtout s’ils prêchent d’exemple, en exigeant
plus d’eux-mêmes que de leurs néophytes, nul doute que
celte belle race polynésienne ne fasse de rapides pro
grès1
3. »
2
Sir George Simpson nous dit à son tour : a J ’ai eu de
fréquents rapports avec les prêtres catholiques. J ’ai visité
leurs écoles, quelquefois aussi assisté à leurs offices; ils
ont gagné toute notre estime 3. »
1 II crue des Deux-Mondes, passage déjà cité.
2 Honibron. notes «lu Dernier voyage, de Dumont d'U vrille.
Sir George Simpson , vol. I I , chap, xu , p. 113.
Du leur côté, lus correspondants du Missionary Herald
écrivent que l’extension de l'hérésie catholique parmi eux
tend à humilier leur cœur, et qu’il est impossible de me
surer les conséquences désastreuses qui ont suivi cl qui
suivront l'introduction des prêtres catholiques
»
Encouragés par le succès obtenu aux Wallis et à Fu
tuna, nos missionnaires rayonnèrent dans les groupes
voisins. Animés d’une ardeur nouvelle, ils revinrent sur
les points d’où les avait chassés l'intolérance des om
brageux méthodistes. Ils n’étaient que depuis peu de
temps de retour aux Tonga et aux Navigateurs quand
VArche d’alliance arriva dans ces îles. Sa présence leur
fut d’un grand secours. Dans les travaux de propagande,
comme dans toute autre entreprise, les difficultés du
début sont toujours les plus grandes.
Mais ic i, on profila de l’arrivée d’un bâtiment com
mandé par un officier de la marine de l’Etat pour le
représenter comme l’avant-coureur d'une expédition mi
litaire, comme le précurseur d'une invasion et d’une
prochaine conquête.
C ’était assez pour nous rendre odieux à des popula
tions fières et jalouses de leur indépendance. Les mis
sionnaires protestants n’avaient rien négligé pour entre
tenir une pareille erreur, confondant ainsi à dessein, aux
yeux des indigènes, deux choses parfaitement distinctes :
la France et le catholicisme, le fra n cim e et le roumisme,
selon les expressions qu’ils avaient adoptées.
C ’est cette erreur volontaire que Marceau eut l’occa1 Missionary Herald, vol. X X X V I II , p. 480.
O C É A N IE .
185
sion do relever vivement devant le célèbre Pritchard, que
les orages de Taïli avaient provisoirement conduit dans
l’archipel des Navigateurs.
Flatté d'une première visite que lui faisait le comman
dant français, le consul missionnaire cherchait à lui en
exprimer ses rcmercimcnts en termes empreints d'une
mielleuse courtoisie.
« Mais franchement, monsieur le consul, s’écria tout
à coup Marceau en se levant brusquement de son siège,
comment voulez-vous que je me fie à vos paroles quand
je vois ici le mensonge s’étaler partout, et la plus odieuse
des calomnies impudemment affichée jusque sur vos
murailles? »
Sur les murs du salon, en effet, s’étalaient des gra
vures anglaises représentant l’arrivée de nos troupes dans
l'Océanie, avec une légende portant pour inscription :
Les chrétiens de Taïli persécutés p a r les Français.
Devant cet agent britannique dont les intrigues avaient
coulé si cher à l’honneur de la France, l’ancien Marceau
se réveilla soudain; le vieil homme en frémit. Son sang
en bouillonnant empourpra son visage. Mais son indigna
tion fut de courte durée; l’apôtre sut dompter le fou
gueux officier.
« En le quittant, nous dit-il dans le récit qu’il nous a
laissé de celte singulière entrevue, je n’avais déjà plus
de rancune, et j ’adressais à Dieu des vœux bien sincères
pour ramener à lui une âme faite pour la lumière et la
vérité. »
Ees vœux du digne capitaine semblent s’étre accom
ISO
I.ES C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
plis. Ce même Pritchard, quelques années plus lard,
abritait sous son toit la mission catholique, voyait sa
femme et ses enfants revenir à l’unité romaine, et l’aînée
de scs filles, devenue religieuse, entrer aux Ursulincs
dans un couvent de Londres '.
Quand on veut se rendre compte, au simple point de
vue rationnel et hum ain, de la marche progressive des
missions catholiques dans l'Océanie, on se trouve en pré
sence de causes diverses et multiples. D’ahord , c’est le
dévouement poussé jusqu’à l’abnégation, jusqu’à l’entier
sacrifice.
Quant aux moyens d’action, ils varient selon les cir
constances. Aux Tonga, par exemple, nos missionnaires
se trouvent en face d’un pharisaïsme anglican, adapté aux
caprices d’un despote sauvage, Henri VIII à peau jaune,
nnnthémalisant les danses et les chants, mais en revanche,
ne tolérant le mariage chrétien qu'à la condition d'en
relâcher les liens par la loi du divorce.
C ’est en employant les moyens tout contraires que nos
prêtres ont gagné peu à peu du terrain.
Chez ces populations m olles, impressionnables et por
tées au plaisir, pourquoi, sans exception, interdire les
danses, s'il en est qui réellement n’offrent aucun danger?
De ce nombre sont généralement les danses guerrières
et nationales, qui s’exécutent toujours les sexes séparés.
Dans les campagnes de l'Attique, aux environs de
Mégarc et d'Eleusis, nous nous souvenons d’avoir vu des
groupes de cent cinquante à deux cents jeunes filles
1 Le jonnuni le Momie, 1804.
OCÉANIE.
danser ensemble autour d’une modeste église, comme
jadis les vierges de Silo aulour de l’arche d’Israël. Elles
s’avancaient en cadence et s’accompagnaient en chantant
sur le rhythme lent et monotone d’un hymne consacré à
la Pan agi a.
Entrelacées comme les canéphorcs d’un bas-relief anlicpic, elles formaient, en se donnant la m ain , une chaîne
compacte de frais cl beaux visages, de fines tailles cam
brées , de tuniques flottantes ; gracieuse guirlande qui se
déroulait devant nous comme une féerique évocation des
rondes de la danse pyrrhique dans les grands jours des
Dionysiaques et des Panathénées '.
Pourquoi ne point utiliser ces goûls et ces tendances
en les portant au bien? 11 suffit d’en éloigner les éléments
impurs. C ’est ce qu’ont fait nos missionnaires de la Po
lynésie. Ils ont ôté aux Louis-Paul Courier de l’endroit
tout prétexte aux pamphlets.
Les dimanches et jours de fête, les nouveaux parois
siens du Pacifique sud dansent devant l'église avec beau
coup de décence et d’entrain, sous les yeux du curé, à
l'ombre des bananiers et des grands cocotiers. Mais c’est
le chant surtout qui captive leur àmc.
La musique a été un puissant interprète pour les ini
tier aux premières notions de l’idéal divin. Sous ce rap
port, d’ailleurs, la nature les avait bien doués.
Chez un peuple intelligent qui ne sait point écrire,
l'histoire n’est qu’une tradition convertie en poëmcs, dont
les rapsodes, comme du temps d’Homère, vont çà et lit
1 Souvenirs d'Oricnt : Gorinllie el Athènes.
188
l.ES C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
réciter les fragments. Les souvenirs guerriers et les faits
importants ne sont point les seuls objets de leur inspira
tion : dans la vie ordinaire, les événements les plus sim
ples sont aussi mis en chants, et bien souvent la poésie
jaillit de ces improvisations familières.
« Vous, légères brises du sud et de l’est qui vous
réunissez en vous caressant au-dessus de ma tète, bâtezvous de voler vers l’autre île ; vous trouverez celui que
mon cœur aime ; vous lui direz qu'il m’a laissée en
pleurs.........
» C ’est à celle pointe avancée vers la mer que celui
qui m’a abandonnée me promit son amour. O mes jeunes
compagnes! aidez-moi à ramasser des herbes marines;
je veux préparer des chaînes pour le retenir s’il revient
en ce lieu '. »
Quoique inculte, l’esprit des indigènes était bien dis
posé à recevoir les impressions d’un art auquel la religion
romaine a toujours fait une si large part.
Les chants que le roi George, aux instigations des
méthodistes, avait si maladroitement interdits dans les
îles Tonga, nos missionnaires, partout où ils l'ont pu,
les ont rétablis, à la joie des Kanaks et nu plus grand
profit du culte catholique. Les cérémonies de ce culte,
ainsi célébrées sous la voûte du ciel, en face de la mer
et sur les bords naguère ensanglantés de ces contrées
lointaines, ne saisissent pas seulement l'imagination du
sauvage ; elles ont plus d’une fois louché profondément
le cœur de nos marins.
1 Stances traduites du laïlien par Macrenliout, consul général.
Dumont d’Urville aux Gambiers. — La femme chrétienne dans
l’Océanie. — Régénération par la famille.
Il est curieux (le parcourir les notes écrites à ce sujet
par quelques-uns des officiers de la dernière expédition
française envoyée en exploration au pôle austral.
En quittant la banquise qui avait plusieurs fois failli
les engloutir, les premières terres où ils vinrent se ravi
tailler furent les îles Gambiers, appartenant à l’archipel
des îles Pomolou. Ces petites îles avaient été évangéli
sées depuis peu de temps par quelques prêtres de la
société de Picpus. Elles étaient exclusivement catholi
ques , et si la population n’était point encore civilisée,
en revanche, elle était, presque sans exception, irrépro
chablement vertueuse. L’évêque des Gambiers invita les
états-majors de YAstrolabe et de la Zélée à venir assister
à la messe qu’il célébrait solennellement le dimanche.
Pour eu imposer aux sauvages et pour augmenter è leurs
yeux le prestige de la mission, Dumont d’Urville crut
devoir donner l’ordre de s’y rendre en grande tenue.
L'église n’était point achevée : à défaut de toiture, les
pavillons des corvettes formèrent un velarium. Les offi
ciers se rangèrent sur des bancs placés devant l’autel; le
centre de la nef fut laissé aux sauvages. Ils y arrivaient
en ordre et en silence. Un passage au milieu séparait les
hommes et les femmes; tous étaient à genoux, dans Pat-
1Ü0
LES C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
titudc du plus profond respect. A l'introït, à un signal
du prêtre, ils entonnèrent en chœur un de ces chants
d’église dont la mélodie captive à la lois nos sens et nos
pensées.
Les belles voix d'hommes étaient nombreuses, filles
étaient sonores et vibrantes ; celles des fem mes, plus
douces et plus flexibles. Réunies, elles formaient un
ensemble d’un saisissant effet. « Rien n’a jamais frappé
mon oreille, nous dit Al. Roqueiuaurel, rien n’est jamais
allé droit à mon âme comme le chant de ces sauvages
bénissant le Dieu des chrétiens. »
11 n’y eut pas jusqu’à cette froide et austère ligure de
Dumont d’Urville qui n’en ressentit quelque effet. Dur
en service, impassible dans les circonstances les plus
critiques de sa périlleuse navigation, sou âme ne semblait
s’ouvrir qu'aux émotions de la gloire et de la science.
Ce fut là son unique passion : passion froide et ingrate
pourtant, quand elle n’a pas pour elle le mens divinior
qui l’agile et qui la réchauffe.
Un autre assistant, AI. de Alontravcl, nous dit à sou
tour que ce chant grave cl doux l’avait pénétré d'une vive
émotion. Toujours à l’unisson, en se prolongeant trop
longtemps, il dégénère en une psalmodie dont les notes
lentes et monotones ont encore quelque charme. Elles
bercent et font songer; on songe à la fam ille, à la France,
à l’Europe. Quoique en un lieu sacré, la folle du logis
agite encore ses ailes; elle prend son essor, mais pour
revenir bientôt « dans ce temple sauvage où se trouvent,
d’un côté, la civilisation avec tous ses vices cachés sous
O C E A N I E.
191
des habits dorés, et, de l’autre, un peuple sim ple, naïf
et vertueux comme les chrétiens de la première Éjjlise ' . o
Dans cet accès d’humeur ou de philosophie, M. de
Monlravel se trompait.
11 oubliait que c’est à la civilisation, non pas, il est
vrai, à la civilisation que lui apportent les baleiniers , les
convicts de Sidney ou les marchands d’absinthe, mais à
la civilisation chrétienne de notre vieille Europe, que
l’ücéanie doit l’arrivée des vrais apôtres marqués au
signe de la croix.
C ’est la môme civilisation qui conduit sur leurs traces,
à travers l’Océan, ces femmes généreuses auxquelles
le paganisme antique eût dressé des autels et que les
sauvages polynésiens ont vénérées jusqu’à vouloir les
porter en triomphe sur leurs épaules nues.
Dans l’Océanie, comme dans tous les pays où elle s’est
montrée, la sœur de Charité a réalisé des merveilles.
Partout elle a fondé des hospices, des orphelinats, des
ouvroirs, des écoles; partout, sans distinction de castes
ni de races, elle a soigné les enfants, les pauvres, les
malades.
Ou peut le dire sans emphase : la cornette blanche des
sœurs de Saint-Vincent de Paul a fait le tour du monde.
Nous l’avons vue au P irée, au C aire, à Stamboul. Elle
a passé dans l’Inde, en Chine, en Amérique. Nous ne
l'avons jamais rencontrée sans la saluer avec admiration,
(et pourquoi ne le dirions-nous pas?) sans céder à un
sentiment empreint de chauvinisme et d’orgueil national.
1 De Montravel, notes du l/mjage de iAstrolabe e i de lu Zélée.
192
1.12S C O M M E N T A M E S D'UN MARIN.
C ’est un sentiment analogue à celui que nous a fait éprou
ver l’uniforme de nos soldats défilant tour à tour dans
les rues de Home, d’Athènes, de Constantinople, de Pékin
et de Mexico.
Toutefois, dans la plupart de ces capitales, le panta
lon garance a disparu sans laisser trace de son passage.
L’habit de nos sreurs grises, au contraire, s’y fixe et s’y
implante. Après tout, le prestige qui l’environne n’est pas
sans honneur pour la France, dans ces contrées lointaines
où , à défaut de toute influence politique et commerciale,
nous n’avons le plus souvent pour représenter notre su
périorité nationale que nos frivoles spécialités de modes
et de photographie.
Dans les îles où leur action n’a point trouvé d’obstacle,
c’est par la femme et par les enfants que les sœurs de
Charité ont entrepris leur œuvre de régénération : « Graliam super graliam millier sanclu el pudorata. » Tel est
le verset de l’Ëcclésiasle que le savant auteur de la Reforme
sociale met en tète de son beau livre sur la famille.
Régénérer la société par la fam ille, les sœurs de Charité
de Wallis et de Futuna ne se sont pas imposé d’autre
tâche.
C'est aux enfants surtout qu’elles ont adressé leurs
soins et prodigué leur tendresse. Elles n’ont pas eu
grand’peine à supplanter leurs mères, tant sont faussés
les liens de la nature chez ces peuples dégradés plutôt
que primitifs. Elles ont suivi pas à pas leurs élèves, les
ont dirigés dans leurs je u x , ont formé leurs mains au tra
vail , leur cœur à la prière. Après quelques années, elles
O CÉ ANIIi.
m
oui réussi à modeler, à inspirer cl à faire revivre enlin
ce type inconnu aux sauvages, type déjà rare chez nous,
le type éternel de la beauté biblique : la jeune fille chaste,
l'épouse fidèle et la mère féconde. O u i, par la chasteté
et par l'indissolubilité des liens du mariage chrétien,
elles ont rendu la vigueur, la beauté et la fécondité à
une race dont la dégénérescence et l'épuisement, depuis
l’arrivée des Européens, out frappé de tristesse et d’éton
nement les plus savants observateurs. Mous avons vu, en
moins de ceut ans, Taïti réduite au dixième, d’autres
disent au vingtième de sa population. Les beaux archi
pels des Amis et des Navigateurs, encore soumis à la
domination protestante, n’ont point échappé à cette dure
loi. Ce sont toujours les mêmes maladies, le même dé
bordement de vices , les mêmes causes de stérilité.
Et i c i , loin de nous tout esprit aveugle de critique !
les missionnaires protestants ont délivré ces peuples de
l’anthropophagie; ils les ont préservés de l'abus des li
queurs : ce sont là des bienfaits. Mais est-ce tout ce
qu’on doit attendre d’eux pour la famille? Où les a con
duits, par exemple, le mariage avec la possibilité du
divorce?
Sous ce climat de l’eu , le divorce qu’ils autorisent n’est
que de la débauche organisée, de la polygamie à peine
déguisée. A ussi, quels que soient les noms qu’on veuille
leur donner, la plupart de ces unions demeurent stériles.
Dans les îles exclusivement catholiques , l’influence
chrétienne a d’autres conséquences. Le mariage y est
sérieux, sacré, indissoluble. Le chiffre de la population,
194
LE S C O M M E N T A IR E S D ‘ UN MARIN.
d’abord stationnaire, s’est accru peu à peu. Le nombre
des naissances est devenu plus grand que celui des décès.
L'ile W allis, par exemple, réduite il y a dix ans à
deux mille sept cents habitants , en compte trois mille
cinq cents aujourd’hui. « A W allis et aux Gambiers ,
on prévoit l’époque où ces îles exclusivement catholiques
devront déverser le trop plein de leur population '. »
Sur un pareil terrain , les chiffres valent mieux que
les mots. Nous les recommandons aux penseurs et aux
économistesa.
Pendant que Marceau se trouvait aux W a llis, il fut
témoin d’un de ces drames de mer qui n’ont dû se renou
veler que trop souvent dans l’existence du monde océa
nien , mais dont la manifestation a acquis de nos jours
une valeur particulière au point de vue du développe
ment de nos connaissances anthropologiques.
Ce fut l’arrivée d’une pirogue chargée de naturels, exté
nués de fatigue et de fa im , apparaissant tout à coup
comme des fantômes vivants, émergeant de l'abîme. Sous
un beau ciel et sur des (lots calmes et azurés, au milieu
de la brise embaumée du m atin , rien n’est navrant
comme l’ironique tableau de la souffrance humaine.
Ces malheureux avaient été surpris par la tempête, au
milieu des îles de Clarence, dont le groupe s’étend, au
nord-ouest, à une distance de plus de trois cents milles.
1 Les récentes explorations du globe, pur Front do Fontporluis.
- Ces considérations generales sur les résulte!» des mariages chré
tiens dans l'Océanie ont pour elles une autorité d'un grand poids,
celle de Mgr lCIIoy, évêque de l'archipel des Navigateurs. C'est aux
bienveillantes communications de ce prélat que nous les devons.
O CÉ AN IE.
195
Depuis un mois, perdus sur l’O céan , ils erraient au
hasard des couranls et des vents.
Malgré leurs atroces souffrances, quand ils ne furent
plus qu’à petite distance de terre, à la vue des naturels
qui couvraient le rivage, ils s’arrêtèrent hésitants; la
crainte dominait la douleur; elle faisait taire et la soif
et la faim. Car, en arrivant sur cette ile inconnue, com
ment pouvaient-ils espérer un accueil bienveillant? D ’après
leurs idées de sauvages, d’après leurs traditions et leurs
mœurs, ce qui les attendait n’était-ce pas la lutte et le
droit du plus fort, et par suite, pour eu x, un massacre
assuré?
Dix ans auparavant, ce sort ne leur eût point manqué;
ils eussent tous été impitoyablement égorgés et rôtis.
Aujourd’hui les Wallisiens accourus sur la plage ne
se les arrachaient plus comme une proie destinée aux fes
tins; chargés de fruits, au contraire, ils se disputaient
l’honneur de les recevoir et de les secourir. C ’étaient des
hôtes inconnus, mais sacrés, que la mer jetait sur leur
rivage; ils les accueillaient dans leurs cases, les acca
blaient de soins et de caresses.
Peu d'instants avaient suffi pour chasser toute crainte;
puis, quand la faim se fut aussi calmée devant des mon
ceaux de fruits et de légumes, les bons Wallisiens du
Père Bataillon eurent à leur montrer bien mieux que leurs
plantations d’ignames et de taros, mieux encore à leur
offrir que la liqueur sucrée du kawa; ils les prirent sous
les bras, cl soutenant les plus faibles dans leur m arche,
ils les conduisirent proccssionnellemcnt à l’église.
13.
Klle était en pierre, d’assez jolie grandeur, bâtie près
de la mer, se détachant à mi—côte sur un lond de ver
dure, au milieu de rochers tapissés de lianes et de larges
fougères. Décorée comme en un jour de l'été, elle était
inondée de lumières et de fleurs. M;|r bataillon y célé
brait la messe. C ’était précisément le jour de la Toussaint ;
Marceau y assistait. Douze cents Wallisiens recueillis, à
genoux, chantaient en chœur des chants religieux. Si quel
que chose au monde pouvait étonner un sauvage, c’était
assurément ce spectacle s’offrant tout à coup aux nau
fragés de file de Clarence, comme une hallucination,
comme un rêve. Sur celle terre ensanglantée, il y a dix
ans
peine, par les plus effroyables scènes d’anthro
pophagie, ce rêve s’était réalisé. Plus éloquent que les
discours des hommes, il proclamait l’empire de la civi
lisation , non pas de celle qui s’impose par le sabre et
par l'alcool, mais de la civilisation par lu croix cl par le
sacrifice.
C H A P IT R E X IX .
A propos d'une pirogue errante. — Anthropologie et météorologie.
— « S i un peu de science nous éloigne du vrai, beaucoup nous
en rapproche. »
L’arrivée à W allis de cette pirogue partie de file de
Clarence put mettre Marceau sur la voie d’un des plus
intéressants problèmes relatifs à notre origine.
OCÉANIE.
197
D’où ont pu venir, en effet, les premiers hommes qui
ont peuplé ces îles perdues au sein de l’Océan ? Comment
s'est opérée leur dissémination dans un si grand espace?
Grave question que l’empirisme de notre époque essaye
de résoudre par les générations spontanées, les transfor
mations lentes ou brusques des espèces, et avec le con
cours indéfini des forces inconscientes.
La question, encore entourée de ténèbres, louche aux
sources mêmes de la vie. Ce n’est pas la résoudre que d’y
répondre obscurum per obscurius, comme disaient jadis
les scolastiques.
Et d’abord, l'hélérogénie ou génération spontanée n’a
rien, dans un certain sens, d’absolument contraire à la
doctrine chrétienne. Dans ses bénédictions aux enfants
des hommes, le Dieu de la bible n’a-t-il pas dit : Proi/ucanl aquæ, producal terra ?
bien opposées toutefois sont les conséquences que l’on
peut en tirer. Celles qui passent par le darwinisme con
duisent tout droit il l’apparition de l’homme sur la terre
et à la manifestation de l’intelligence et de la volonté, en
dehors de toute intervention de Dieu.
Dieu est supprimé ! Sans lui, « on arrive à la concep
tion positive du monde par les lois immanentes à la ma
tière, en complétant l'hétérogénie par la mutabilité des
espèces1 » . Ce complément est indispensable; mais le
point de départ est-il bien solide? Qu’on en juge!
L’hétérogénie, qu’elle soit considérée dans le présent
ou dans le passé, n’a pas pour elle l’analogie, encore
1 MM. Pouclict et Pennetier.
1RS
L E S CO M M E N T A IR E S D'EN
M ARIN
moins le raisonnement et les expériences impartiales.
Hile a surtout contre elle le désaccord complet des sa
vants. « La matière, nous dit l'un des plus écoutés, la
matière par elle-même est dépourvue de spontanéité;
elle n’engendre rien, elle n’est cause de rien 1. » « L’ori
gine des premières plantes, en fait d’histoire naturelle,
nous est aussi inconnue que l’origine de toutes les autres
choses s » .
« Si aujourd'hui même une chétive fleur ne peut naî
tre sans un germe préexistant, quel est le naturaliste qui
osera affirmer que tous les végétaux et tous les animaux
qui ont existé avant l'homme sont sortis spontanément
du sein inanimé de la terre 1
3? »
2
Quant à la transformation des espèces, non point celle
des races, mais la transformation telle que l’entend Dar
win, elle est battue en brèche par des naturalistes non
moins éminents : par Agassiz en Amérique, de Quatrefages en France. Il est vrai que les disciples de l’illustre
transformiste anglais ont dépassé le maître. Jamais Dar
win n’a poussé jusqu’à l’homme la hardiesse de ses appli
cations. Sa loi de caractérisation permanente lui permet
de ne pas conclure. Mais se décidàt-il à le faire, qu’il
n’aboutirait qu’à cette impénétrable inconnue, devant la
quelle s’arrête toute science humaine quand elle inter
roge la création sur les secrets de son origine et de
sa fin.
1 Claude Bernard.
2 Bischoff cité par Rcuseli.
*{ Quenstedl, Autrefois et aujourd'hui.
OCEAME.
199
u La création ! Mais c’est d’un seul mot tout le secret
de la vie. Le caractère de l’ôlre vivant n’est pas constitué
par la nature de ses propriétés physiques et chimiques,
mais par la création de cet être lui-même.
« Dès son germe et pendant sa durée, il contient l’idée
qui le dirige, qui le développe par l’organisation, qui
reste exclusivement attachée à l'évolution de la vie; idée
vitale et créatrice, force virtuelle par excellence que les
excitants physico-chimiques peuvent bien aider à se mani
fester, mais qu’ils sont incapables de produire
»
O u i, sans doute, les sciences exactes ne peuvent être
que matérialistes, basées qu’elles sont sur l’observation
et sur l’expérience, c’est-à-dire sur l’application de nos
sens à l'étude de la matière.
Mais quand vient le moment de coordonner les faits,
de découvrir les lois qui les régissent, ce n’est plus alors
que l’abstraction qui se trouve en je u ; c l, comme l’ob
serve le professeur Tyndall, que peut avoir de commun
l’abstraction avec la matière?
Pascal l’avait dit avant lui : «Tous les corps du firma
ment , les étoiles et la terre comprise, ne valent pas le
moindre des esprits, car l’esprit connaît tout cela et luimême, tandis que de tous ces corps réunis on ne saurait
tirer une seule pensée. Cela est impossible et d’un autre
ordre a. »1
2
1 Cet aperçu sur la vie est extrait, si toutefois nous l’avons bien
saisi, de ('introduction à YÉlude de la médecine expérimentale, par
Claude Bernard.
2 Pensées de Pascal, chap. x.
La pensée! on veut trop l'oublier de nos jou rs; mais
c'est la pierre angulaire de l’édiCce biologique.
Indépendante du temps et de l’espace, seule au monde
elle se possède, elle se connaît, elle a conscience et no
tion de son être. Plus que les vérités physiques cl plus
que la matière, elle affirme la vie; son doute seul est
encore une preuve ; Je doute, donc je pense; je pense,
donc je suis.
Les physiologistes qui ont la prétention d’expliquer son
mécanisme comme celui des autres actes de la vie, ou
blient qu’autour d’eux, la chimie par exemple, avec tous
ses puissants moyens d’analyse, n’est pas parvenue seule
ment à déterminer l’essence du feu.
Confondant les propriétés de la matière avec les fonc
tions que ces propriétés sont appelées à remplir, ces phy
siologistes confondent aussi la cause réelle de la pensée
avec les conditions organiques auxquelles elle est sou
mise. Les fibres et les cellules ont des propriétés d'inner
vation et de conductibilité, c’est très-vrai. Mais de là,
comment arriver logiquement à leur attribuer les pro
priétés de sentir, de penser, de vouloir? Telle est la
question. Ce n’est pas non plus la résoudre que de nous
dire avec Cabanis que la pensée est une sorte de sécré
tion du cerveau; ni nvecl'ulpian, Luys et Littré, u que le
travail de la cellule nerveuse est l’opération qui trans
forme l’impression sensorielle en jugement et en pen
sée 1 » .
N’csl-il pas plus simple de convenir tout de suite avec
1 Docteur (le II row, [terme contemporaine, février 1809.
O C É A N IE .
201
Claude Bernard que u l’acte rationnellement libre au
quel l’intelligence éclairée par la raison donne naissance,
est l’acte le plus mystérieux de l’économie animale, peutêtre de la nature entière 1 r .
Les physiciens, à leur tour, hasardent leurs systèmes.
Les plus en faveur aujourd’hui réduisent fout à l’atome
étbéré. Pour eux, plus de force attractive ni répulsive,
plus de corps simples. La diversité ne porte que sur le
mode de vibration et de mouvement. Atome et mouve
ment, voilà l’ univers 3 ! C ’est simple; pour devenir su
blime, il n'y manque que la composition de l’atome et le
secret du premier mouvement. D ’autres au contraire ne
voient dans la nature que des forces, et dans la trans
formation de ces forces le principe de tous les êtres; à
leurs y e u x , la matière a des propriétés immanentes qui
lui donnent la puissance et l’action. « La matière n’a pas
au fond d’autre élément constitutif que l’esprit. L'essence
de l’un et l’essence de l'autre, c’est la force active 3! n
Mais n’y a-t-il pas ici étrange abus de mots, pétition de
principe, tout au plus explication de choses secondaires4?
La raison humaine ne s’en contente point, elle aspire plus
haut.
Du milieu des phénomènes dont elle saisit les détails,
les lois et l’harm onie, elle veut s’élever jusqu'au sommet
des choses, jusqu’à la cause unique et souveraine, force
1 Discours do réception à l'Académie.
2 Physique moderne. Essai sur l'unité des phénomènes naturels, par
Kmile Saigcy.
3 Lévéque, Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1807.
4 La Matière et l'esprit, par liaqueuaull de Puchcsse.
202
LE S C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
active ou esprit, peu importe, mais à coup sûr, force vir
tuelle et suprême, esprit par excellence, esprit universel,
infini, tout-puissant : Esprit de Dieu enfin, souffle géné
rateur répandu sur l’abîme : Sjnrilus Dei ferebatur super
atjuas. — Ce n’est pas nouveau, comme on le voit, et on
a beau tourner autour du cercle, c’est là l'éternel point
de départ, l'éternel point d’arrivée. A ces limites, la
science qui vient d’en haut, comme dit l’auteur de XImi
tation vaut mieux que celle qui s’acquiert dans les livres.
C ’était aussi l’opinion de Marceau.
D’ailleurs, se disait-il, quelles que soient la difficulté
du problème et la diversité d’opinions soulevées par la
genèse du genre humain, en revenant au cas particulier
qui nous occupe, si l'homme n’est qu'un produit du sol,
s’il a été créé par nation et sur place, comment expli
quer la ressemblance physique qui existe entre les sau
vages de la Polynésie et les habitants du sud-est de
l’Asie?
Les uns et les autres offrent aux physiologistes les
mêmes caractères.
Ce sont ceux d’une famille m ixte , ne se rattachant
pas directement à un des trois types fondamentaux de
l’humanité, mais formée, au contraire, par voie de croi
sement entre des populations d’aspect fort différent.
Chaque élément primitif y a laissé tour à tour son em
preinte. Le blanc, le jaune et le nègre s’y montrent
non-seulement à l’état de fusion, mais encore quelquefois
distinct et isolé, à l’état erratique.
Toutefois l’élément blanc domine, au moins dans une
partie (le la Polynésie. Qui n’a entendu citer l’exemple
d’indigènes blancs et même blonds trouvés à l’île de
Pâques, à Taïti et à la Nouvelle-Zélande?
Il existe encore dans le sud de l’Asie quelques tribus
à l’état sauvage. Ce sont les Kliongs de l’Hindoustan, les
Lnlos des gorges du Thibet, les Karèns et les Kakkiens des
royaumes de Siam et de lîirmanic, les Lou-tsé et Mao-tsé
de la Chine, enfin les Sliengs et les Mois des montagnes
d’Annam et du Cambodje. Frappé de la ressemblance
de ces sauvages avec les types océaniens, un des plus
modernes et plus savants explorateurs asiatiques, le na
turaliste Henri Mouhot, observait à ce propos, en 1800,
que s’il eût été donné à Dumont d'Urville de visiter
quelques-unes de ces tribus, nul doute qu’il n’eût été lixé
sur l'origine des Carolina et des Tagals de Lu çon , qu’il
considérait à bon droit comme les ancêtres des Kanaks,
des Marquises et de Taïti.
lit en effet, dans le mouvement des migrations anlébisloriques qui, des hauts plateaux de la Mongolie et
suivant la pente des grands fleuves, s’écoulèrent au midi
et à l’est jusqu’au bord de la m er, il est probable que
l'obstacle des flots ne fut pas invincible pour elles.
A l’extrémité des deux grandes presqu’îles et à toucher
les côtes de la Chine, ces migrations rencontrèrent Formôse et llornéo, les Philippines et les Célèbes, qui, d’un
côté par la Nouvelle-Guinée et le détroit de Torres les
tirent loucher à l’Australie, de l'autre par les Hébrides,
Viti et Sam oa, les conduisirent jusqu’au cœur de la
Polynésie.
•:oi
LES C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
Ces considérations ne sont qu'une rapide analyse des
éludes anthropologiques de M . de Qualrefages sur la
race polynésienne. Ces récentes et remarquables études
reposent sur les documents recueillis par de nombreux
observateurs, agissant isolément, sans idées préconçues,
sans esprit départi cl travaillant, à l'insu les uns des
autres, à des buts entièrement distincts.
Mieux encore que les caractères physiques, l'élude
des langues fait ressortir pour ces populations répandues
sur un si vaste espace les traces d’un lien primitif et com
mun. D ’après les plus consciencieuses recherches, c’est
dans une seule famille linguistique qu’il faut désormais
grouper les Malais, les llovas cl les Polynésiens.
C ’est ce qui résulte des études comparatives du doc
teur Haies et de M. l’ingénieur Gaussiu.
C ’est ce que laissait pressentir déjà I,n Peyrousc dans
une note trop oubliée de nos jo u rs, comme le fait trèsjustement remarquer M . de Qualrefages, à propos du
jeune Tagal que l’illustre navigateur français avait pris
à Manille et qui put, à sa grande surprise, lui servir
d’interprète aux îles Samoa.
Ces affinités de langage, entre les habitants les plus
éloignés de la Polynésie, n’avaient point échappé, non
plus, à l’observation du capitaine C o o k , q u i, dès son
premier voyage, avait remarqué avec quelle facilité les
Taïlicns qu’il avait à bord s'entendaient avec les Maoris
de la Nouvelle-Zélande.
u D’après le témoignuge du consul général Macrenhoul,
qui a successivement habité la plupart de ces îles, quel-
ÜC E A x 1E.
■
20j
(jtics heures sul'liscnl à un Taïtien pour parler les dialecles
de Tonga, de la Nouvelle-Zélande, des Sandwich el des
Marquises 1. »
11 y a plus, la langue malaïo-polynésicnne n’a pas
seulement rayonne à l’ouest de la Malaisie jusqu’à Ma
dagascar, et à l’est à travers la Polynésie jusqu’à File de
Pâques, cette même langue se retrouve encore au centre
de l’Afrique chez les Foullahs, avec le même mode rliythmique et les mêmes éléments de phonologie primitive s.
Que l’on considère donc les belles races polynésiennes
ou les populations plus foncées de la Mélanésic, l’élude
des langues ne fait que confirmer ce que l’observation
des caractères physiques et ethnologiques indique déjà
nettement sous le rapport d’une commune origine.
Ce point de départ admis, il reste à expliquer la nature
du mouvement de dissémination qui s’est opéré par des
migrations volontaires ou par voie de dispersions forcées.
Dans tous les cas, ce mouvement ne pouvait se produire
que de l’ouest à l’est, du sud de l’Asie vers le Pacifique;
el c’est contre la possibilité d’un tel déplacement que l’on
a objecté des empêchements physiques, des difficultés
matérielles résultant des conditions météorologiques de
notre globe.
Sous ces latitudes, en effet, ce sont les vents alizés qui
dominent ; ils régnent dans une direction contraire. Dès
lors, comment l’homme, à l’encontre des courants et
des vents, aurait-il p u , dans de frêles pirogues, vaincre
1 Explorations récentes du globe.
2 Alfred Maury, Heme des Deux-Mondes, 15 avril 1857.
•->0(1
LE S C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
de lois obslacles cl franchir des espaces qui se mesurent
par centaines de milles?
Longtemps cette objection a passé pour sérieuse; elle
a cédé, de nos jours, à l’étude plus approfondie des lois
de l’atmosphère; les beaux travaux du commandant
.Maury ont ôté tous les doutes.
A partir du trentième degré de latitude, les alizés par
courent à peu près des espaces égaux dans les deux
hémisphères. I-cur direction et leur intensité sont à peu
près constantes, tandis que, à leur lieu d’origine comme
à leur point de rencontre sous l’équateur, ils sont limités
par des zones de calmes ou des vents variables.
L’ensemble du système est loin d’ôlre immobile. Il
participe au mouvement annuel du soleil uutour de l’éclip
tique; il se meut et se déplace de quinze degrés environ.
Dans ces oscillations et à travers ces ceintures alterna
tives de calm es, de vents réguliers et de vents variables,
quoi d’élonnant que dans la suite des siècles quelques
habitants de la Malaisie se soient frayé un passage des
Philippines aux Mariannes, des Moluques à la NouvelleGuinée, aux V iti, au Tonga et au centre même de la
Polynésie?
11 y a p lu s, les alizés dans certains océans ne sont point
continus, ils tombent et se transforment; ils subissent
une déviation due à réchauffement des continents voisins.
Pendant l’été en effet, sous l’action incessante d’un soleil
vertical, les déserts de l’Afrique et de l’Asie centrale
deviennent d’ardents foyers qui attirent les vents à de
grandes distances.
OCÉAN IB.
207
Cédant peu à peu à celte aspiration, les alizés s’inflé
chissent alors, s’altèrent, se transforment, et se renver
sant sur eux-m êmes, selon l’expression des marins, ils
Unissent par souffler dans une direction entièrement con
traire. C ’est ce qu’on appelle l'établissement des mous
sons.
Moins énergiques que dans le golfe de Guinée et dans
le centre de l’océan Indien, ces moussons se font pour
tant encore sentir bien au delà du détroit de la Sonde
et jusqu’au milieu du Pacifique sud.
En dehors du renversement des moussons et de l’os
cillation régulière des alizés, quand on jette un regard
d'ensemble sur la circulation atmosphérique, dans les
deux hémisphères et à la surface de chacun des cinq
grands océans, on retrouve les traces d'un vaste mouve
ment circulaire dont les causes premières s’expliquent
à la fois, par la variation des températures moyennes
et par la différence des vitesses de rotation des divers
parallèles, suivant leur distance au pôle ou à l’équateur '.
Cet immense mouvement giratoire, qui ne parait être
que la loi de Dove généralisée, a pour limites les limites
mêmes de l'Océan dans lequel il se manifeste, c’est-à-dire
les continents d’un côté, les régions polaires et équato
riales de l’autre.
A l’est de tous ces océans, on rencontre en effet les
alizés q u i, incessamment attirés vers l’Equateur et vers
l’ouest, s’échauffent et se dilatent, puis s’élèvent dans
les régions supérieures de l’atmosphère, o ù , toujours en
1 Note U à ln fin (lu volume.
••>08
I.ES C O M M E N T A IR E S D'UN MARIN.
vertu (les deux causes premières (différence de tempé
rature et différence de vitesse de rotation), ces mêmes
vents sont ramenés vers les pôles, en opérant la partie
occidentale de leur circuit.
Kefroidis par leur passage à travers les zones tempé
rées., ils redescendent et reparaissent à la surface du
globe eu continuant leur parcours d’abord comme vents
généraux d'ouest, ensuite comme courants polaires pour
redevenir enfin les mêmes alizés qui ont été notre point
de départ. Le cercle est achevé.
Lorsque de l’atmosphère on passe aux courants de la
mer, on retrouve les traces d'un système analogue.
Dans l’Atlantique septentrional par exemple, que re
présente en effet le cours du célèbre Gulfstream, si ce
n’est le Irait le plus caractéristique du grand mouvement
circulaire qui anime les Ilots de l'Océan?
Comme un immense (leuvc qui s’élance du golfe du
Mexique, il roule pendant douze cents lieues sur un
are de grand cercle ses flots tièdes et bleus.
C ’est ainsi qu’il embrasse les îles Britanniques et nos
côtes de France, sur lesquelles il répand les trésors de scs
chaudes vapeurs. 11 se bifurque alors, se divise en deux
branches dont l’une monte au nord, et l’autre, s'inflé
chissant de plus en plus à l’est, contourne le golfe de Gas
cogne, suit l’Espagne, le Portugal, les côtes du Maroc, et
finit par se relier au grand courunt équatorial q u i, de
l’est à l'ouest, aboutit au golfe du Mexique.
Le cercle est encore bien marqué. Pour celle moitié
de l'Atlantique, il est en réalité tellement accuse, que,
O C E A N IE .
209
duns la pratique de la navigation, les navires qui vont
en Amérique descendent toujours par Madère et par Ténériffe, tandis que leur retour, au contraire, s’opère «à
l’ouest des Açores en profitant du Gulfslream et des vents
généraux.
C'est avec une rare sagacité et avec le secours des
cartes de Maury que l’amiral Bourgois a pu bien établir
celle corrélation, ou, disons mieux, celte remarquable
synthèse des lois de la circulation atmosphérique et océa
nienne, non-seulement pour l’Atlantique, mais encore
pour l’océan Indien et les deux Pacifiques.
Dès lors, devant cette merveilleuse harmonie de la mer
et des vents, que devient l’objection tirée de la météoro
logie contre la possibilité de la dissémination des races
dans la Polynésie? Les migrations de la race malaise,
à l’ouest comme à l’est de l’Asie, ne rentrent pas seule
ment dans le domaine des probabilités ; elles se présentent
comme un fait évident, forcé, inévitable.
A insi, les vents eux-mèmes viennent apporter leur
tribut dans la grande question de l’origine humaine.
D éjà, pour certains points obscurs de la géologie, nous
avons vu Maury en appeler à eux, les invoquer comme
des chroniqueurs fidèles, comme des révélateurs survi
vant aux siècles écoulés; tant est puissant le concours de
toutes les sciences pour arriver au vrai ! Tant est juste l’as
sertion de Leibnitz : * Si un peu de science nous éloigne
de D ieu, beaucoup nous en rapproche.»
14
LES C O M M E N T A IR E S D'UN MA RIN.
C H A P IT R E X X .
Un cyclone dans la mer de Corail. — Formation des bancs,
sous-marine. — Le pilote de YArche cCalliance.
— Vio
En partant de San-Cliristoval1 et avant de faire route
sur Sydney, Marceau se dirigea quelque temps à l’ouest
pour visiter le groupe des îles Louisiades, les plus occi
dentales de la Mélanésie.
Malheureusement il s’y trouva au moment du renver
sement des moussons, à l’époque où les alizés de sudest, après quelques intervalles de calm e, cèdent la
place aux vents du nord-ouest. Dans ces périodes de
transition et de crise, le calme souvent précède la tem
pête. D’après Dove et Maury, les régions de l’Océan sou
mises aux moussons sont aussi celles qui se trouvent
plus particulièrement exposées aux convulsions météoro
logiques connues sous le nom de cyclones.
Ce fut par un de ces terribles phénomènes que Mar
ceau fut assailli, en pleine mer île Corail, dans un dédale
d’écueils, à quelques milles des récifs de Vanikoro où
périt La Pcyrouse.
L 'Arche d’alliance était un bon navire , hardiment
manœuvré et providentiellement conduit. En cyclone, on
lé s a it, n’est qu’une immense trombe, une gigantesque
spirale dans laquelle le centre mobile parcourt, en se
1 Une des îles de l'archipel Salomon.
OCEANIE.
ill I
développant, une courbe parabolique dont la direction
n’est plus un mystère pour nous1.
Dans les régions tropicales, ce centre ne se déplace
pas avec grande vitesse; mais en revanche, autour de
lu i, le tourbillonnement de l’air, qui s’opère toujours de
la gauche à la droite dans l'hémisphère austral, atteint
une violence dont ne peuvent nous donner nulle idée nos
tempêtes d’Europe. Quelle en est la vitesse? nul ne pourra
le dire. Est-elle de soixante, de quatre-vingts ou de cent
lieues à l’heure? Les désastres qui marquent son passage
peuvcntseuls indiquer jusqu’où vasa violence. Ce double
mouvement, de rotation d'une part et de déplacement de
l’autre, constitue dans le phénomène deux parties égales
et distinctes : dans l'une, les deux mouvements, opérant
de concert, s’ajoutent et acquièrent leur plus grande vi
tesse; dans l’autre, au contraire, agissant en un sens
opposé, ils se retranchent et diminuent d’autant la vio
lence du vent.
Ces deux parties, connues des marins sous le nom de
cercle dangereux et cercle maniable, jouent un rôle im
portant dans la décision du capitaine qui s’y trouve
engagé.
Selon le cas, la manœuvre est toute différente. Ce
qu’il faut avant tout, c'est s’éloigner du centre. Et pourtant
c’est le point vers lequel le vent de plus en plus furieux
vous pousse et vous entraîne. Malheur au bâtiment sur
pris sur son passage! Pendant quelques instants il tombe
tout à coup dans un calme profond. Mais quel calme si1 Note C a Ja fin du volume.
H.
212
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
nislre que celui où le baromètre descend aux plus basses
limites et où la mer aspirée dans le vide se soulève pour
retomber en lames monstrueuses ! C ’est dansée centre fatal
que se trouvèrent engagés il y a vingt ans la Belle-Poule
et le Berceau, et hier encore la Juiwii et l’infortuné Monge.
Dès que l’aspect du temps indique l'approche d'un
semblable danger, le premier soin du marin doit être de
déterminer dans laquelle des deux parties du cyclone il
se trouve.
Il ne peut le savoir qu’en observant dans quel sens,
vers l’est ou vers l’ouest, s'opère la déviation graduelle
du vent. Si l’on a affaire au cercle dangereux, il ne faut
pas fuir vent arrière. 11 faut, quelle que soit l’apparence
d’un péril imminent et dùt-on même s’exposer peut-être
au danger de sombrer, il faut bravement présenter le
travers et donner le flanc gauche à toute la fureur de la
mer et du vent : en termes du métier, il faut mettre à la
cape, les amures à bâbord.
Dans la partie maniable au contraire, c’est par la
droite que l’on reçoit le choc; sauf, plus tard , à laisser
porter ou à fuir vent arrière dès qu’on a dépassé le
centre du cyclone.
Ces règles ne sont nettement formulées que depuis
peu d'années. C ’est un grand pas que l’homme vient de
faire dans sa lutte constante contre les éléments.
Sans pouvoir encore, à cette époque, proliter d'une
telle conquête, Marceau cependant n'omit aucune des
précautions commandées par les circonstances excep
tionnelles dans lesquelles il était. Trop entouré de dan-
O C E A N I E.
«13
gcrs pour courir vcnl arrière, il résista le plus longtemps
possible sous ses voiles de cape. Mais la m er, de plus
en plus furieuse, Cnit par balayer son pont, enlever ses
canots, enfoncer la dunette, e t, chose plus terrible, par
démonter sa barre et réduire à néant l’effet du gou
vernail.
Alors, plutôt que de se laisser dévorer par la lam e,
il dut céder, s’abandonner au vent et fuir sous la misaine,
sans direction possible, sur une mer d’écueils, entière
ment livré à la merci des (lots.
Pendant huit jours , privé de gouvernail, il fit quatre
cents lieues à travers la m erde Corail, qu’il franchit dans
toute sa largeur, et arriva miraculeusement à Sydney,
où personne ne voulut croire au fantastique récit de sa
navigation.
A tous les dangers du dehors s’en étaient joints d’au
tres, d’une nature différente, mais non moins alarmants.
L’arrimage de la cale n’avait point résisté à la violence
des mouvements désordonnés du malheureux navire.
Dans le fond du faux pont, un tonneau d’e a u -d e -v ie ,
défoncé au roulis , s’était enflammé et répandu en torrents
de feu autour des cloisons du magasin à poudre.
Nous ne voulons point faire de Marceau un héros de
tempête, un être imaginaire. Il est peu de marins qui
dans leur existence n’aient assisté à de pareilles scènes.
C ’est là un privilège de leur admirable carrière. Comme
tout capitaine digne de sa mission , il lutta avec calme
et sang-froid contre tous les dangers qui n’étaient point
en dehors de ses moyens d’action. 11 se rendit maître du
214
L E S C O M ME N T A I R E S D'UN MARIN.
feu, maître (les lourds objets q u i, à chaque roulis, me
naçaient d’enfoncer les flancs de son navire.
Mais pour ce qui est au-dessus de la puissance humaine,
pour la direction du navire et la route à tenir, il en était
rendu à un de ces moments suprêmes o ù , bon gré mal
gré, il faut s’en rapporter à la grâce de Dieu. C ’est ce
que lit Marceau. Et cette fois encore ce fut à la Provi
dence, d'autres préfèrent dire au destin ou au hasard,
qu’il dut le salut de l'Arche d’alliance. I.a science, après
coup, peut d’ailleurs, en partie, expliquer sa conduite.
Surpris par le cyclone dans la partie maniable du cercle,
il résista d'abord, se tenant à la cape les amures à tri
bord. Ensuite il prit la fu ite , malgré lui il est vrai;
c’était le moment favorable pour s'éloigner du centre.
La manœuvre est conforme il la règle prescrite.
Ainsi que toutes les îles des régions tropicales, Wallis
apparaît sur les flots comme une corbeille de verdure et
de fleurs, au milieu d’une ceinture d’ilots et de récifs.
Ces récifs sont l’ouvrage des innombrables habitants de
l’abîme.
Dans les couches les plus profondes, à des distances où
les plus grandes sondes sont à peine arrivées , les flots sont
encore tout peuplés d’infusoires sans nombre, de vers
polygastriques, d’atomes animés, dont le microscope nous
révèle chaque jour l’infinie variété. Rien ne peut nous
donner l’idée de l’exubérance de vie que représente la
luxuriante végétation sous-marine, depuis les grandes
herbes qui couvrent les bas-fonds jusqu’aux immenses
bancs de fucus, flottant à la surface. « Là s’étalent et se
OCÉAN IE.
215
déroulent ecs myriades d’insectes, de coquilles et de
mollusques qu'il n’est point donné à l’œil de l’homme de
compter. C ’est le monde infini des brillants scarabées
qui peuplent le fond de l'Océan : crabes bronzés, asté
ries rayonnantes , actinies pélagiennes , porcelaines nei
geuses, cyclostomes dorés, agatines de pourpre, volutes
ondulées, doris aux bords saignants, tout vit, tout se
m eut, tout s’agite sous ces lapis de mousse et de lichen,
où la nature semble cacher ses vivants écrins d’éme
raudes, de topazes, d’améthystes et de rubis phospho
rescents
»
Sous l'influence d’une température élevée, au milieu
des flots tièdes et surchargés de se l, l’imperceptible ar
chitecte est constamment à l'œuvre.
11 extrait de la
goutte d’eau qu’il habite la partie minérale qui va lui
servir à construire son palais de corail. 11 s’empare des
éléments solides, surtout des substances calcaires que
charrient les courants; il les élabore, les friture dans
un estomac annulaire d’une inconcevable puissance ; il
les absorbe enfin et se les assimile en les transformant
en perles, en coquilles et en bancs de coraux, dont les
innombrables ramifications embrassent et recouvrent le
fond des mers soumises à l’action des tropiques. Dans
de pareilles conditions , le travail des madrépores est
incessant.
Leurs cellules se m ultiplient, leurs habi
tations se groupent, s’enchevêtrent, se superposent en
couches épaisses et profondes; elles atteignent enfin la
surface, et, arrivées en ce point qu’elles ne peuvent Iran1 Harmonies de la mer.
216
LES C O M M E N T A I R E S D'UN MARI N.
chir, elles sonl destinées à servir de bases à de nouvelles
îles, à de nouveaux archipels et à de nouveaux continents
peut-être.
A W allis d o nc, comme dans toute l’Océanie, ces
bancs de coraux, constamment battus par la boule du
large, forment une ceinture d’écume et de brisants qui
contraste avec le calme intérieur des canaux, des ports
spacieux, des rades dentelées et profondes dont les Ilots
limpides et tranquilles reflètent les verdoyants massifs
qui recouvrent leurs bords. Mais, pour pénétrer jusque-là,
la manœuvre d'un grand navire est toujours délicate. Il
faut s’engager dans un dédale d’écueils à bords tran
chants, franchir des passes étroites et tortueuses. La
moindre hésitation, la plus légère erreur peuvent être
funestes. Au milieu des changements continuels d’allures
et de routes, il suffit d’un mauvais coup de barre ou
d’un changement imprévu de la brise pour vous jeter sur
l’accore d’un banc ou vous faire raser de trop près la
pointe d’un rocher.
Parmi les marins qui ont longtemps pratiqué ces pa
rages, quel est celui, même parmi les plus habiles, qui
dans un éehouage n’ait laissé quelque bout de bordage,
quelques débris de sa quille ou de son gouvernail?
Sans remonter à La Pcyrouse, ni rappeler les naufrages
récents du Duroc, de la Seine, de l’Alcmène et de \'Aven
ture, nous voyons, à toutes les époques, la plupart des
bâtiments de guerre être forcés de s’abattre en carène.
Marceau ne se faisait pas illusion sur la nature des dan
gers auxquels, pendant quatre ans, il resta exposé. Hardi
O C É A N IE .
an
el circonspect à la fois, il fu t, en général, d’un bonheur
inouï. Mais une fois la difficulté surmontée, une fois
arrivé au mouillage, sa personnalité s’effacait. On avait
beau lui parler de la justesse de son coup d’œ il, de son
heureuse témérité et de la précision de ses coups de ma
nœuvre, il se contentait de sourire. Ce n’était pas à lu i,
Marceau , qu’en revenait l'honneur.
Le pilote de son
navire, c’était la Providence, et la source de scs inspira
tions, c’était son chapelet.
Ah! oui, vraiment, ce polytechnicien, cet ancien dis
ciple de Saint-Sim on, cet homme de science et d’action
croyait à la prière. 11 invoquait le Christ el sa divine Mère.
Après tout, même aux yeux des sceptiques, le cha
pelet de Marceau valait bien les invocations au destin, au
hasard, à la fatalité et à tout cet Olympe vieilli qui rap
pelle celle fameuse étoile, heureuse ou malheureuse, la
seide que croient voir encore dans leur ciel ceux qui ne
croient plus rien.
Aujourd’hui qu’il est de mode, parmi les savants, d’éli
miner a priori tout ce qui touche au surnaturel, il n’est
pas sans intérêt d’observer les tendances contraires de
cette classe d’hommes initiés, eux aussi, aux merveilles
de la nature, eux aussi en présence des éléments dont
ils restent les maîtres.
L’expérience et l’observation ne leur font point défaut.
Pour le m arin, en effet, tout est autour de lui un
signe indicateur : l’aspect du ciel, la forme des nuages,
la couleur de la m er, la profondeur des eaux. La science
peut lui révéler les lois de la tempête; mais au cœur du
218
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARI N.
cyclone, il reconnaît la voix de Celui qui l’ordonne ; il s'in
cline, et invoque Celui qui soulève et les vents et les Ilots.
Ce qui le sauvera toujours des désolations du néant,
c’est la grandeur de la lu tte , c’est le danger de sa
noble carrière. Il faut que le marin porte en haut scs
regards, car n’est-ce pas au ciel qu’il demande sa route?
Comment peut-il, dès lors, ne pas en voir l'éclat, ne pas
s’écrier avec le roi prophète : Cœli enarranl (jloriam D e i!
C H A P IT R E X X I.
La Nouvelle-Caledonie. — Portrait du sauvage. — Il semble donner
gain de cause à l’origine simienne. — Klnt de la question. —
I/cvéquo d'Amnta. — Naufrage de lu Stine. — Les Anglais sur
nos pas. — Comment on perd une colonie.
En quittant le groupe de Wallis et de Futuna, .Mar
ceau Ct route pour la Nouvelle-Calédonie. Cctle île,
grande à peu près comme une de nos provinces de
France, s’étend du nord-ouest au sud-est, à la limite
australe des zones tropicales. Montagneuse et boisée,
elle jouit d'un climat tempéré. La grande chaîne qui la
partage dans toule sa longueur se ramifie et s’étend jus
qu'au bord de la mer, quelquefois en contre-forts abrupts ,
le plus souvent en pentes douces ct cultivables.
Les habitants, au nombre de quarante m ille, appar
tiennent à la race mélanésienne. Originaires sans doute
de l’Australie, ils marquent un des points de transition
OC ÉA \]IE.
2I*J
ou de rencontre entre le courant noir venu de cette di
rection et la belle race asiatique q u i, des îles Sam oa,
s’épanouit dans tout l’archipel polynésien jusqu’aux li
mites australes de la Nouvelle-Zélande. En effet, grands,
sveltes, bien faits, les Nouvcaux-Zélandais, avec leur
teint clair, le front haut, les cheveux ondulés, contras
tent singulièrement avec les tribus australiennes , issues
évidemment d'une migration africaine de Madagascar ou
du Malabar, jetée sur la grande route transocéanicnne
qu’indiquent naturellement les presqu'îles au delà du
Gange, la Malaisie et la Papouasie.
Les Néo-Calédoniens, par le contact et la fusion, ont
pu emprunter quelques-uns des caractères physiques de
la race polynésienne. Certaines tribus de la côte, observe
M. de Hochas, présentent une noblesse et une régularité
de traits qu’on remarquerait en Europe.
Moins noirs que les nègres, mais plus foncés que les
Taïliens, ils ont les cheveux crépus, le front évasé, les
lèvres grosses cl saillantes, le lobe de l’oreille large et
pendant, le nez artificiellement épaté.
Quant au côté m oral, les observateurs compétents
nous font du Néo-Calédonien une étrange peinture. Doué
d’intelligence, il est fourbe et cruel, et en même temps
paresseux et imprévoyant comme tous les sauvages. Mais
ici, sous l’empire de la tribu et sous l’intluence du com
munisme auquel il est condamné, ses vices le poussent
fatalement aux plus hideux excès.
Constamment en face de deux m aux, le travail ou la
faim , il n’hésite pas; il préfère la faim. Mais alors c’est
220
LES C O M M E N T A I R E S D ’ UN MARIN.
la faim avec ses conséquences : c’est le v o l, c’est la guerre,
c’est l’anthropophagie. Il n’est pas nécessaire (le recourir
au transport au cerveau pour avoir la raison de leur
cannibalisme.
Sous ce rapport, le Calédonien réalise, et au delà, le
portrait que de Maistre a tracé du sauvage.
■■ Le sauvage, d it-il, est un enfant difforme, robuste
et féroce, en qui la flamme de l'intelligence ne se ravive
que par intermittences.
» L ’anathème est écrit non-seulement dans son âme,
mais sur son front et jusque dans la forme extérieure de
son corps.
» Une main redoutable, appesantie sur cette race, en
efface en effet les deux caractères distinctifs de notre
grandeur : la prévoyance et la perfectibilité.
» Le sauvage a l’appétit du crim e, et il u’en a point le
remords. Pendant que le (ils tue son père pour le sous
traire aux ennuis de la vieillesse, la femme détruit dans
son sein le fruit de ses brutales amours. 11 arrache la
chevelure de son ennemi vivant; il le déchire, le rôtit
et le mange 1. »
Ce portrait d'après nature n’est point chargé; le sau
vage de la Nouvelle-Calédonie, en effet, ne se débarrasse
pas seulement de son père, mais il massacre encore sa
femme et ses enfants, et souvent s’en nourrit.
Au premier aspect, un tel portrait semble donner beau
jeu à ceux qu i, à l’exemple d’un ministre de l’instruction
publique, font remonter au singe l’origine de l'homme.
1 Soirées de Saint-Pétersbourg.
J
Mais en si bonne voie de généalogie, pourquoi s’arrêtel-on au singe? Celle conjecture hasardée, cette hypo
thèse hybride est loin d’avoir pour elle l’autorité de la
science. Depuis longtemps les études de Vicq-d’Azyr, de
Laurence, de Desmoulins, de Serres, confirmées par les
travaux récents de Duvernoy, d’Ow en, d’Alix et de Gratiolct, ont mis hors de doute l’erreur scientifique d’un
tel point de départ.
Malgré les demi-mains des gorilles et les circonvolu
tions du cerveau du chimpanzé, la science ne peut que
constater, avec le savant Huxley, « qu’entre l’homme et
le singe il y a un abîme » .
Et le professeur Vogl lui-même, q u i, le premier, dans
sa ferveur matérialiste, préférait pour ancêtre un singe
perfectionné à un Adam dégénéré, Vogt, au dernier con
grès d'anthropologie, n’a-t—il pas avoué qu’on pourrait
bien découvrir encore des types fossiles plus perfectionnés
et des formes intermédiaires à celles des singes actuels,
mais que rien pour cela ne nous donnerait un jalon his
torique de la genèse du genre humain '?
A propos du genre et surtout de l’espèce, nous ne re
monterons pas jusqu’aux définitions qui font le désespoir
des naturalistes.
Sans leur demander si de telles définitions sont facul
tatives ou rigoureusement nécessaires, captieuses ou im1 Note D à la fin du volume.
Par unu anomalie gui tient probablement a une instinctive aversion
pour le récit biblique, les memes hommes qui admettent te plus aisé
ment l'origine simienne sont précisément ceux qui regardent comme
impossible l'unité spécifique des races nègre et caucasique.
222
LES C O M M E N T A I R E S l)'UX MARI N.
posées par la nature même des choses, nous nous con
tenterons d’observer qu’en dehors de toute préoccupation
dogmatique ou antidogmatique, aux noms que nous avons
cités on peut ajouter d’autres célébrités dont l’indépen
dance scientifique est notoire : ülum cnbach, Cuvier, John
Müller et les deux Geoffroy Saint-Hilaire ont cru à l’u
nité de l’espèce humaine. Pourrait-on nous dire si Iîuffon,
Lam ark, Humboldt ou Lyell ont soutenu quelque part le
contraire? M . de Quatrefages, dans cette discussion, s’af
franchit autant qu’il le peut de ce qu'on est convenu
d’appeler les préjugés bibliques.
Mais la Bible n'est déjà plus en cause, pas plus que le
christianisme; le seul intérêt qui subsiste encore est dans
la lutte ardente engagée entre la matière et l'esprit, entre
le triomphe de la force ou des forces et le règne de Dieu.
Dans ce cas, se rend-on bien compte des conséquences
pratiques du polygénisme et de celle prétendue loi ellmologiquc de la perfectibilité indéfinie des espèces, condam
nant irrévocablement les races inférieures à disparaître
devant le progrès des races supérieures?
.Malheureusement, dans la pratique, ces conséquences
sont faciles à tirer; elles sont logiques et font la part trop
belle aux esclavagistes et aux négriers, aux chasseurs de
Peaux-Bouges et aux convicts exterminateurs des tribus
australiennes.
M ais, nous dit-on, dans le dernier congrès des natu
ralistes allemands, l’infériorité intellectuelle du sauvage
est établie par le témoignage même des missionnaires, fort
capables et de bonne fo i, considérant diverses peuplades
OCÉANIE.
'223
tic l’Océanie, entre autres celles de la terre de Van Die
men, comme inaccessibles aux idées élevées de la religion ‘ .
Hélas! ou i, cette opinion a été celle du docteur
Broughton, évêque d’Australie.
Devant le parlement, ce premier pasteur anglican de
la colonie a déclaré « qu’il regardait comme entièrement
impossible de pouvoir donner aux aborigènes une idée
exacte de la Divinité cl du christianisme. »
Mais jamais rien de semblable n'a été soutenu par scs
savants et intrépides compatriotes, Grant, Speke et Bur
ton, qui ont si longtemps vécu au milieu des tribus sau
vages de l’Afrique équatoriale. L’illustre Livingstone luimême ne nous dit-il pas, au contraire, sur le même sujet:
u L’iivangile est le patrimoine du pauvre cl de l’illettré;
il a été l’appui de millions d’hommes qui n’ont jamais su
construire un syllogisme. »
D’ailleurs, à la déclaration presque officielle du prélat
anglican il est permis d’opposer, et en grand nombre,
des opinions contraires non moins autorisées. Nous ne les
demandons pas à nos missionnaires, elles pourraient pa
raître suspectes; nous les empruntons à des observateurs
qui sont pour la plupart protestants.
Un savant physiologiste, traitant la question au point
de vue des caractères physiques distinctifs des Austra
liens, trouve « qu’au lieu de différences, la conforma
tion de leurs crânes offre des analogies frappantes avec
celle des blancs 9 » .
1 Revue des cours scientifiques, octobre 1868.
- Physical description o f New South l l'aies, par Slzrclceki, p. 335.
Ils sont aussi vifs et aussi intelligents qu’aucune autre
race que je connaisse, nous dit sir George Grey 1.
Sans aller aussi loin que le docteur Lan g, qui vante
l’intelligence supérieure des Papouans, on a des raisons
de penser avec Marjoribanks qu’ils croient ;\ l'immortalité
de l’àme, au monde des esprits9, à la métempsycose5 et
aux mythes divers de la théogonie océanienne5. Il n’y a
point de doute, dit ltien zi, qu’on ne puisse civiliser les
Australiens5; et quelque décourageante que puisse pa
raître leur conversion , ajoute le ministre wesleycn Young,
elle ne présente pas plus de difficultés que celles que
l’on a vaincues dans les autres parties du monde6.
Parker va plus loin ; il trouve que leurs enfants montrent
autant de capacité que les enfants anglais7; et M. Gcrstacker, en visitant une école, remarque « que les petits
indigènes lisent le Nouveau Testament avec plus d'ex
pression et de sentiment que ne le font les enfants dans
les écoles de campagne en Angleterre 8 » .
En faut-il davantage pour croire que l’Australien et le
Calédonien ont conservé la trace du souffle divin qui a
passé sur eux?
Il leur reste encore l’intelligence!
1 Journals o f tiro expeditions in Australia, p. 37 K.
2 Trarels in Xcic South l l ’alcs, par Alexander Marjoribanks, p. 02.
Wandering in X . S . Wales, par Donnait, p. 131.
4 The Ethnology o f the British colonies, p. 222.
5 Océanie, par Doineny de Iticnzi.
6 The Southern W orld, p. 111.
" The Races o f the old W orld, par Charles Braces, p. 160. 1863.
8 Voyage, vol. I l l , p. 88.
Et celte force, en sc développant sous l’action du
christianisme, ne peut-elle pas leur permettre de recon
quérir la place qui leur est assignée dans les destinées
de l'humanité.
Sans doute, è travers les âges, les continents et les
mers, la lumière du foyer primitif a pu s’obscurcir; mais
la llammc n’esl point éteinte, une étincelle suffit pour la
raviver.
C ’est ce qu’ont si remarquablement réussi à faire, au
cœur même de l'Australie, les grands établissements agri
coles des moines de Saint-Benoît, et c’est également ce
que les religieux français de la Société de Marie tentent
depuis vingt-cinq ans chez les sauvages de la NouvelleCalédonie.
A la fin de 1843, Mgr Douarre, évêque d’Amata, sans
autres armes que sa croix et son bréviaire, se faisait jeter
à Balade, accompagné de deux Pères Maristes et de deux
Frères coadjuteurs. Quelles furent les pensées de ces
hommes quand, voyant fuir à l’horizon le navire qui les
avait portés, ils se trouvèrent seuls, isolés et perdus au
milieu de ces populations féroces et affamées? Quels pu
rent cire leurs moyens d’action ou de défense? Ils n’en
tendaient pas un mot de la langue. Le seul fait de leur
existence est un prodige.
11 est vrai que l’évêque était jeu n e, actif, entrepre
nant : il avait la foi de l’Apôtre et le cœur du soldat.
Son œil vif reflétait, sur sa figure ouverte et énergique,
toutes les émotions d’une âme généreuse. Il allait droit
au but, marchait droit au danger. Combien de fois, par
226
LE S C O M M E N T A IR E S D'ON MARI N.
la seule puissance de son regard, le vil-on faire tomber
des mains des assassins la hache ou le casse-tête déjà
levé sur lui ! Avec ces natures fourbes et cauteleuses , le
plus difficile est de ne point se laisser surprendre. Le sau
vage ne frappe point en face. Aussi le premier soin des
Pères fut de clore d’un mur leur petite chapelle et leur
modeste approvisionnement de farine et de légumes secs.
L’évêque donnait l'exemple, au travail comme en toute
autre chose; il n'était point maçon, mais il se lit ma
nœuvre; il portait sur le dos les pierres et la chaux que
le Frère employait.
Trois années de luttes et d’angoisses s’étaient ainsi
écoulées, quand l'Arche d’alliance se montra pour la
première fois à Balade. Chaque jour amenait une nou
velle crise, et pour les missionnaires l’épreuve était d’au
tant plus rude que Mgr Douarrc n’était plus avec eux. 11
venait de partir pour l’Europe avec deux cents marins
qu’il avait préservés, si cc n’est du naufrage, au moins
des horreurs de la faim.
En août 18-4(>, la corvette de guerre la Seine voulant
franchir, par une passe encore mal explorée, le grand
récif qui entoure la Nouvelle-Calédonie, vint donner sur
un banc, dans le sud de Balade, à deux lieues de la côte.
A peine échouée par l’avant, la corvette, sous l’action
du vent et de la mer du large, s'engagea de plus en plus
sur son lit de corail; elle le franchit, m ais, hélas! son
flanc était ouvert; l'eau dominait les pompes. La nuit
tombait, il fallut songer à sauver l'équipage. Un le jeta
à terre, et on n’eut que le temps de prendre de la poudre
■2-n
OCÉANIE.
et des armes. Quant aux vivres, on dut y renoncer; la
corvette coulait à pic sur un fond de vingt brasses. Le
lendemain au jo u r , il ne restait plus d’elle, sur les flots,
que le bout de ses mâts.
L ’évêque d’Am ala, dans une pirogue manœuvréc par
lui-m ém c, accourut le premier sur le lieu du sinistre.
11 avait encore à Balade quelques sacs de farine; il venait
les offrir aux marins naufragés. Pendant un mois, en
attendant les secours de Sydney, il les partage jusqu’au
dernier atome. Il fil mieux que partager son pain; il se
dévoua sans réserve, avec l’élan de sa généreuse et puis
sante nature.
I)e son côté, Marceau ne put prolonger son séjour à
Balade. Le massacre de M»r Epalle à l’ile Isabelle, et la
position désespérée de scs compagnons, réfugiés à San Crisloval, appelaient l'Arche d’alliance à l'archipel des iles
Salomon.
Son départ de la Nouvelle-Calédonie redoubla les
transes des malheureux Pères qu’il y avuit laissés. Ne
pouvant plus tenir au poste de Balade, où un des leurs
venait d’être égorgé, mutilé et emporté en morceaux
sous leurs yeux, ils s’enfuirent pendant la nuit et vinrent
se réfugier à Puebo, dans une tribu voisine. L à , les
mêmes périls les entourèrent ; les mœurs des sauvages
n’avaient point changé. C ’étaient toujours les mêmes can
nibales à leur proie acharnés.
Les missionnaires, harcelés, traqués de toute part, s'é
talent préparés au dernier sacrifice : à genoux, en prière,
ils avaient reçu les uns des autres l’absolution suprême.
15.
•228
L E S C O M M E N T A I R E S D' UX MARIN.
Ils attendaient la m ort, quand l’apparition soudaine
de la corvette lu Brillante vint les arracher au mas
sacre.
Le commandant Du Bouzet put ramener ainsi à Sydney,
après trois ans d’épreuves, les débris de lu première mis
sion chrétienne de la Nouvelle-Calédonie.
Chose étrange ! ces hommes n’abandonnèrent pas sans
regrets la terre où ils avaient souffert. Ils gardaient dans
leur cœur la pensée du retour. Leur fuite n’était qu’un
temps d’arrêt, qu’une trêve forcée dans la conquête
qu’ils avaient entreprise. Pour eux , le sang versé voulait
encore du sang. Mais ce n’était point le sang de la ven
geance, c’était celui du dévouement et du martyre.
Sans la foi dans le cœur, sans une étincelle dans
l’âme , comment comprendre cet amour insensé du pro
chain et celte loi plus insensée encore, mais aussi posi
tive qu’elle est mystérieuse, la loi du sacrifice?
Assurément, en voyant partir nos missionnaires une
seconde fois pour la Calédonie, les John Bull de Syd
ney criaient au fanatisme; et qu’auraient dit nos Prudliommes des boulevards, s’ils avaient pu les voir?
Au commencement de 1848, l’Arche dalliance rame
nait donc pour la seconde fois ces mêmes missionnaires,
en vue des hautes et sombres montagnes delà Calédonie.
Trois années d’épreuves avaient démontré combien la
conquête de la Grande-Terre était difficile. Aussi, après
avoir exploré de nouveau toutes les sinuosités du rivage,
on se décida celte fois à n’occuper que des postes
avancés, à en faire des lieux d’observation, et à ne pro-
OCÉANIE.
‘2 29
céder à la conquête que par étapes et pour ainsi dire par
circonvallation. Dans ce b u t, on choisit, à l’extrémité
sud, File des P in s, découverte et baptisée par le capi
taine C ook, peuplée d'un millier d'hommes et assez bien
placée pour n’avoir point échappé à l’attention et à la
convoitise anglaises. Quelques années plus tard, en effet,
quand l'amiral Fébrier-Despointe vint l’occuper au nom
de la France, une corvette anglaise partie de Sydney s’ef
forcait, mais en vain, de la couvrir des couleurs britan
niques; il était trop tard. Les indigènes convertis par nos
missionnaires ne consentirent à faire leur soumission
qu’au représentant de la France.
Notre réussite dans celte circonstance fut un mécompte
pour nos voisins.
C ’était d’ailleurs une rare et modeste revanche pour
toutes les autres tentatives de prise de possession, dans
lesquelles ils nous avaient constamment surpris et de
vancés. En 1803, il avait suffi de l’apparition du capi
taine Bodin dans le voisinage de la terre de Van Die
men , pour décider le gouverneur de la Nouvelle-Galles
du Sud à s’emparer immédiatement du port qui devait
être Hobart-Toun. En 1839, la prise de possession de la
Nouvelle-Zélande par les Anglais fut bien plus auda
cieuse. Sans pouvoir faire valoir aucun titre de décou
verte, de cession ou de conquête, il leur suffit desavoir
qu’une compagnie française, partie de Nantes et de Bor
deaux et assistée par notre gouvernement, se dirigeait
vers la presqu’île de Banks, pour expédier immédiate
ment en ce point un navire de guerre.
230
L E S C O MME NT A I R E S D'UN MARIN.
Vingt jours seulement avant l’arrivée des colons fran
çais, le capitaine Hobson, parti de Sydney en toute liàte,
s’emparait de la baie des Iles, et proclamait, dans toute
l’étendue des terres adjacentes, la souveraineté de la
Grande-Bretagne.
C’est ainsi qu’avant même d’y arriver, nous avons perdu
la Nouvelle-Zélande. Faut-il le regretter? Grande comme
la France, offrant un sol fertile, sous un climat salubre,
aurions-nous pu profiter des richesses que l’Angleterre, en
peu d’années, y a accumulées? La situation de nos colonies
depuis trois quarts de siècle n’autorise pas ces regrets.
C H A P IT R E X X II.
Victimes de la traite rapatriées par Marceau. — Sentiments «le recon
naissance chez les anthropophages. — Un canot de l'Alcmène. —
Prise de possession de la Nouvelle-Calédonie. — Déportation. —
Est-ce par les convicts ou malgré les convicts que l’Australie s’est
faite? — On ne colonise pas avec les gendarmes.
Dans le nord et sur la même latitude que Balade, Mar
ceau fonda une autre mission , à l'extrémité méridionale
des Nouvelles-Hébrides, dans la petite île d’Annatom.
De ce port, on touchait aux groupes des îles Loyally,
répandues le long de la côte nord-ouest de la NouvelleCalédonie. Elles étaient peuplées d’habitants moins fé
roces, d'origine polynésienne, et on croyait avoir quelque
droit de compter sur leur reconnaissance. L’illusion,
OCÉANIE.
231
qui ne fut que de courte durée, faillit coûter cher à Mar
ceau et à son équipage.
Au milieu de ces îles, à L ifu , un navire de commerce
sous pavillon anglais était venu, l'année précédente, faire
une ra/.zia de tous les indigènes qu’attirait à bord l’appàl
des biscuits ou des verroteries; une fois sur le pont, on
les refoulait dans la cale, on les y entassait, puis, lais
sant retomber sur leur tète le panneau d’une étroite
écoutille, on passait à une île voisine compléter la car
gaison humaine. Le tout reparaissait sur les wharfs de
Sydney, sous le nom de travailleurs volontaires.
Avec une enseigne menteuse, c’était la traite- dans
toute son horreur. Les honnêtes gens en furent indignés,
et le gouverneur protesta en les déclarant libres. Mais
on le devine : bien que libres, les malheureux ne furent
ni occupés, ni nourris, ni payés. On les voyait çà et là
dans les ru es, tristes et abattus, errant par bandes affa
mées. Ils étaient eu haillons ou couverts de quelques
pans d’étoffe à faire regretter leur nudité première.
Marceau en eut pitié; son cœur s’en émut. 11 lit pu
blier dans la ville que lA rche d'alliance recevrait, sans
frais, pour les ramener aux îles Loyally, les indigènes
qui se présenteraient. Le jour du départ, pas un ne
manqua à l’appel. A insi, à la limite australe du monde,
en plein dix-neuvième siècle, sous le patronage des mis
sions catholiques, Marceau faisait revivre l’œuvre de la
Merci et des Rédemptoristes, que le moyen âge chrétien
avait créée au profit des esclaves. On ne pouvait reliera
l’œuvre océanniennc une plus noble cause.
Après avoir déposé à Annatom et à l’ilc des l'ins les
missionnaires déjà martyrisés mais pas encore vaincus,
l ’Arche d’alliance, dans le même voyage, mouillait aux
îles Loyalty pour ramener les malheureux indigènes que
la cupidité de quelques traitants de Sydney en avait arra
chés. A Halgan, près de cent furent ainsi rendus; parmi
eux se trouvait le fils du chef de File.
Pour prix de leur passage et des soins dont ils avaient
été comblés, Marceau ne demandait que la possibilité
d’ajouter un nouveau bienfait, celui de les rendre chrétiens.
On le reçut au milieu des plus bruyantes démonstra
tions de joie. Dès le premier jo u r , le chef Uanekeli l’in
vita au kawa. Toute la population s’y trouvait réunie;
les guerriers étaient assis en rond, quelques vieillards
au centre, les femmes et les enfants accroupis en dehors.
Marceau s’y rendit seul avec le missionnaire qu’il avait
l’intention d’établir à Halgan et avec un jeune Wallisien
qui servait d’iuterprète.
11 fut d’abord surpris de n’y trouver ni le fils d’Lanckcli ni la plupart des insulaires qu’il avait ramenés. On
leur dit qu’ils étaient retenus dans la tribu voisine, mais
que le lendemain, les deux tribus, réunies dans une grande
fête, offriraient aux blancs les meilleurs fruits de file .
L’insistance du chef était grande et l’attitude des sauvages
caressante et obséquieuse.
Marceau n’y vit que l’expression de la reconnaissance,
mais l’œil plus exercé du jeune Wallisien ne s’y laissa
point prendre. L’invitation du lendemain n’était qu'un
affreux piège dans lequel tous les blancs devaient être
égorgés. La fete était bien un festin national, niais un
festin dont Marceau et son équipage devaient faire les
frais. La terre qu’ils foulaient était noire de sang.
Huit jours auparavant, quatre-vingts hommes de la
tribu voisine y avaient été massacrés et mangés.
Marceau eut beaucoup de peine à se rendre «à de pa
reils soupçons. Dès le lendemain cependant, il se tint
sur ses gardes. Le chef ne manqua pas de venir jusqu’à
bord au-devant de ses bûtes. La foule impatiente atten
dait au rivage. Mais au milieu du jo u r, quand ils virent
que leur proie leur manquait, de grandes pirogues se
détachèrent ensemble de plusieurs points de l’ile. Les
hommes, armés et barbouillés de noir, poussaient des
cris féroces ;
leur
intention
n’était plus douteuse.
L'Arche d'alliance allait être attaquée. L ’équipage n’eut
que le temps de disposer ses pièces et de charger ses armes.
Dès que les sauvages virent les fusils reluire derrière
les sabords et les canons braqués sur leurs pirogues , ils
ne firent qu’un bond dans l'eau, plongeant comme des
phoques et ne reparaissant que plus loin, pour gagner le
rivage.
Ce qui fut le plus difficile à Marceau, ce fut de cal
mer l’exaspération de scs hommes et de les empêcher de
commencer le feu. L’emploi des armes est, dans tous les
cas, contraire à l’esprit des missions.
Pour le cœur de Marceau c’eût été le sujet d’un éter
nel regret; mais l’équipage n’était pas forcé d’avoir de
tels scrupules; et, franchement, on est bien tenté de lui
donner raison.
'234
LES C O M M E N T A I R E S D ’ UN MARIN.
Quelques paquets de mitraille, envoyés à propos, n’au
raient pas compromis la cause de la morale et de la ci
vilisation. 11 faut trop de vertu pour croire le contraire.
Le danger auquel Marceau venait d’échapper n’est pas
rare. Cook en avait été victime aux Sandwich; avant
lu i, Magellan était tombé frappé aux îles Philippines;
Bougainville avait eu une partie de son équipage mas
sacrée aux îles Samoa. De nos jours, que d’exemples ne
pourrait-on pas citer! que de capitaines surpris et de na
vires marchands enlevés !
L’évèque d’Am ata, après avoir accompagné en France
les naufragés de la Seine, ne tarda pas à y éprouver celle
vague inquiétude qui, chez les grandes âmes, n’est que la
nostalgie des contrées lointaines, des dangers inconnus.
C ’est à Anualom qu’il reparut en 1850. Il y retrouva le
Père Hougeyron dévoré par la lièvre, mais toujours ar
dent, inébranlable, le regard et le cœur invariablement
tournés vers la Calédonie. Dès celle heure, la lutte re
commence; ils reviennent tous les deux à Balade et cher
chent à se fixer de nouveau sur la côte. Inutiles efforts!
Ils sont encore repoussés, chasses, forcés de fuir. Mais
en fuyant, celle fois, ils emmenèrent avec eux un noyau
de jeunes néophytes q u i, peu à peu réchauffés, régénérés
à ce contact ardent, vont leur permettre, à un prochain
retour, de prendre enfin racine sur cette terre si long
temps inféconde.
Chez ce peuple profondément féroce et dégradé, les
hommes qui les premiers s’attachèrent aux pas des mis
sionnaires le firent cependant avec l’abandon d’un entier
dévouement. Quelque restreint qu’en pût être le nombre,
c’était, pour l’avenir, un gage d’espérance, un dédomma
gement pour bien des sacrifices. C'était le premier germe
qui tôt ou lard ne pouvait manquer de se développer et
de porter ses fruits.
Après de nouvelles et cruelles épreuves, l’évêque finit
par s’implanter et par se maintenir au milieu des tribus ;
mais ce fut son dernier effort.
Jeune encore, il tomba épuisé, non comme le martyr,
sous les coups du sauvage, mais atteint par une épidémie
dans laquelle il avait prodigué sa vigueur et son zèle.
Etendu sur la terre, dans une case de paille, il expira
entouré de milliers de Kanaks qui venaient avec étonne
ment voir mourir un chrétien. Le crucifix pressé sur sa
poitrine, les yeux tournés au ciel, son dernier soupir
fut une prière, sa dernière parole une parole de paix,
de pardon et d’amour.
La mort de Mgr Douarre semble avoir clos ou du moins
suspendu l’ère des persécutions.
La religion ne fut point seule à avoir ses victimes. La
science eut aussi à déplorer les siennes. Qui ne se rap
pelle encore avec un sentiment d’horreur la scène de can
nibalisme dans laquelle disparurent nos jeunes camarades,
de Saint-Phall et üevarenne ?
En 1851 , la corvette l'Alcmène, commandée par le
comte d'Harcourt, arrivait à balade pour compléter l'hydro
graphie de file . A peine rendu au mouillage, le comman
dant français expédiait dans ce but, à dix ou quinze
milles au nord, avec des vivres et des armes, une em-
LES C O M M E N T A I R E S D’ UN MARIN.
230
barcalion montée par deux officiers, douze hommes et un
patron.
Après avoir sondé toutes les sinuosités du rivage, le
canot arrivait sans rencontrer d'obstacles au lieu d’ob
servation. C ’était une crique profonde dont les eaux
transparentes, abritées par un cap avancé, reflétaient les
blocs cyclopéens de noire serpentine.
Tout autour, le site était désert. Pas de sauvage en vue.
On débarque sans crainte ; malheureusement les armes
sont laissées dans le fond du canot.
Les homines çà et là suivent divers travaux ; les relè
vements se complètent, les observations se poursuivent,
les instruments miroitent au soleil. Tout à coup, connue
autant de panthères bondissant de derrière un rocher, les
sauvages s’élancent en poussant des hurlements affreux.
Les deux officiers sont les premiers frappés. Vaine
ment les marins courent prendre les armes; il est trop
tard. Les malheureux succombent, un à un, avant de pou
voir regagner le canot.
Plusieurs jours s’écoulèrent avant que VAlcmcne put
connaître ce résultat fatal. Mais quand le doute ne fut
plus possible, n’écoutant alors que son indignation, le
commandant d’Harcourt se rapprocha, autant qu’il lui fut
possible avec sa corvette, de l’endroit du massacre.
De là , à la tète d’une centaine de marins bien armés ,
il explora le pays dans toutes les directions; il brûla les
villages, rasa les cocotiers ; mais impossible d’atteindre
un seul sauvage. Ils avaient fui dans les bois comme des
bêtes fauves. Autour des cendres encore fumantes, on
O C E A N IE .
237
relrouvait les débris de leurs affreux festins, des frag
ments de cadavres rôtis, des membres dépecés; partout
des ossements humains.
Comme un sanglant trophée, des tètes grimaçaient
au-dessus de la tente des chefs. De l’une de ces cases,
au moment où la flamme allait l’envelopper, on entendit
sortir des cris plaintifs et étouffés. Par pitié ou par rage,
on allait la cribler de coups de baïonnette, quand dans
l’intérieur on découvrit deux formes humaines, étroite
ment liées , se roulant sur le so l, dans l’ordure et la boue.
Leur figure était méconnaissable, mais le son de leur
voix fut bientôt reconnu ! C ’étaient deux des malheureux
canotiers de M. Devarenne, que les sauvages avaient saisis
vivants. Inutile deles tuer de suite, les vivres abondaient!
Onze cadavres leur permettaient d’attendre une semaine.
Conservés à l’engrais, ces deux infortunés curent tous
les jours sous les yeux des scènes que la plume se refuse
à décrire. Leur esprit n’y résista point. Quand on les
détacha, ils étaient fous; ils riaient, pleuraient, pous
saient des cris confus. Leur raison ne revint en partie
qu'en revoyant la France.
Ces événements avaient attiré à celte époque l’atten
tion publique sur la Nouvelle-Calédonie. La salubrité
du clim at, les avantages de sa position et la possibilité
d’y établir un pénitencier, décidèrent le choix du gouver
nement. Le contre-am iral Fébrier-Despointes en prit
possession en 1853, et l’année suivante, M . de Montrav e l, sous le nom de Port-de-France 1, fonda le chef-lieu
1 Aujourd'hui Nouméa.
238
LES C O MME NT A I R E S D' UN MARIN.
de noire établissement au sud-ouest de l’ile, au fond
d’une baie spacieuse et bien abritée. Dès le début et
jusqu’à ces dernières années, tous les efforts de nos
missionnaires ont naturellement concouru à la colonisa
tion de cette terre que depuis dix ans ils arrosaient de
leur sueur et de leur sang.
Leur connaissance spéciale de la langue et des mœurs
du pays, leur influence même sur les sauvages convertis,
ont été maintes fois utilisées dans les expéditions mili
taires que l’on a été obligé de diriger dans l’intérieur.
D ’ailleurs, l’extrême division des tribus et l’état constant
d’bostilité dans lequel elles vivent sont autant de condi
tions favorables, qui nous permettent de tenir le pays avec
fort peu de troupes. Celle influence salutaire des Missions
chrétiennes sur la marche et le développement d'une
colonie naissante, n’a pas plus échappé aux gouverneurs
successifs de la Nouvelle-Calédonie qu’à ceux qui ont
inauguré et affermi si brillamment en Cochinchinc notre
conquête et notre domination.
Ce fut près de notre établissement militaire qu’un des
commandants en chef de nos possessions françaises dans
l’Océanie, l’amiral Du Rouzet, lit à nos missionnaires l’im
portante concession de deux mille quatre cents hectares
d’excellent terrain autour de la baie de Roulari, sur les
bords d’ un cours d'eau, et au pied de hautes montagnes
où l’on a découvert d'abondants gisements de fer et de
charbon.
Les gouverneurs anglais de Sydney ne se sont pas
montrés moins généreux à l’égard des moines Bénédic-
OCEANIE.
239
lins irlandais et espagnols qui, sous la conduite de mon
seigneur Salvado, débarquèrent en 1S46 dans la baie de
Frecmantle, près de P erlb , pour fonder dans l’intérieur
du continent austral des centres agricoles dont le rapide
développement a si fort excité l’étonnement de la presse
anglaise.
Dans un journal de Londres, la célèbre miss Nightin
gale a dit : u 11 n’y a que dans l’école bénédictine que
l’on me semble avoir compris la nécessité de faire en
trer graduellement, par l’éducation, les habitudes des pays
civilisés chez les sauvages. »
l ue feuille locale avoue que le grand succès des mis
sionnaires catholiques tient à ce que, « sans négliger le
développement de l’intelligence chez le sauvage, ils (•berclien t, par l’éducation physique, à faire de (’Australien
un homme laborieux et utile à la société1. »
u lin homme laborieux! s'écrie à son tour un autre
journal protestant, mais c’est plus difficile à obtenir qu’un
converti, qui n’est chrétien que de nom. La prédication
seule de l’Kvangile ne sert de rien pour civiliser nos sau
vages. La seule méthode à suivre nous est clairement in
diquée par les succès des Bénédictins. Mais la difficulté,
pour nous protestants, est de trouver des institutions
d’hommes poussant le dévouement jusqu’à la plus com
plète abnégation d’eux-mêmes 2. »
Quelle éloquente leçon nous est ainsi envoyée, des an
tipodes, par ces quelques disciples de saint Benoit renouThe inquirer and commercial New Perth, 15 nov. 1865.
- The Perth’s Gazette and Australia's Times, 17 nov. 1865.
240
L E S C O M ME N T A I R E S D' UN MARI N.
vêlant, dans notre siècle, les merveilles de Subiaco au
milieu de ces sauvages errants que dans l’échelle ethno
logique on veut placer au-dessous des Hottentots et des
nègres, à peine au-dessus du mandrille et du chimpanzé!
A l’exemple des moines pasteurs et cultivateurs de
l’Australie1, et suivant les traditions des.célèbres Mis
sions du Paraguay, les Pères Maristes de la XouvelleCalédonic ont groupé leurs néophytes autour de certains
centres pour les fixer au sol par les travaux des champs.
C’est le seul moyen que l’on ait jamais eu de pouvoir
triompher de l’instinct du sauvage. L’expérience nous l'a
partout fait voir, et le cours de cette étude nous l’a sur
abondamment démontré. Toutes les fois qu’une race
sauvage s’est trouvée en présence de notre civilisation,
il n’y a eu que deux issues ouvertes devant elle : d’une
part, conversion et assimilation relative par le catholi
cisme; de l'autre, dégénérescence et anéantissement au
contact des Anglo-Saxons protestants.
A Boulari, la culture des cannes réussit à merveille.
Le village s’élève au milieu de vastes plantations; il pos
sède une église, une usine, un moulin. La population,
surtout à l’origine, s’est rapidement augmentée.
Dans toute l’ilc , le nombre des nouveaux chrétiens ne
s’élève pas à moins de huit à dix mille environ, lit pour
tant, la jeune Mission chrétienne, agricole et industrielle
de la Nouvelle-Calédonie a eu su crise et ses épreuves.
Qui le croirait! sur celte grande terre perdue aux anti
podes, au sein de l'O céan, ce qui lui a manqué tout à
1 Noie E à la fin du volume.
0 C 1C A N I E .
241
coup, c’csl un peu d’air el d’espace, c’esl un peu d'indé
pendance el de liberté'.
Iille a vu s’élever devant elle une puissance rivale,
ombrageuse- el jalouse, revendiquant avec l’inflexible
rigueur de la force les prérogatives de son autorité.
Aux dernières limites du monde civilisé, elle a vu ainsi
surgir celle éternelle lutte entre deux pouvoirs si sou
vent divisés, destinés cependant à s’entendre pour réa
liser sur la terre le règne de l'harmonie générale.
Aux yeux d’un des derniers gouverneurs de file , les
missionnaires de la Calédonie cessaient d’être une libre
1 * Nous (flânons où nous moissonnerions t si la paix el la liberté
nous étaient rendues. A Puebo, le 28 ju in , la messe finie, je ris
défiler nos néophytes, au nombre de sept cents; il en manquait envi
ron six cents à l'appel. Une pression étrangère leur avait fait déserter
l’église. En la quittant, ces malheureux avaient naturellement repris
leurs mœurs sauvages; poussés par des agents sataniques, et pour se
venger du l'enlèvement de leurs terres, ils avaient massacré six de nos
compatriotes. C ’est ce massacre, dont on a voulu faire retomber la res
ponsabilité sur la tète des missionnaires, qui a attiré les mesures les plus
sévères de l’administration sur les indigènes restés fidèles à la religion
et à Ja Franco. »
Cette lettre est écrite au supérieur général de l’ordre par ce même
Révérend Père Rougeyron que nous avons vu dès l’origine lutter avec
tant d’énergie contre la fièvre et contre la férocité des Kanaks. Il est
actuellement pro-vicaire apostolique de la mission.
Les lignes suivantes, qui accompagnent sa lettre, nous promettent
de curieuses révélations :
« Les épreuves n’ont pas manqué à rétablissement du catholicisme
dans la Nouvelle-Calédonie. Nous n’avons pas tout dit, nous ne pou
vons tout dire. D’autres épreuves moins apparentes peut-être, certai
nement plus redoutables, très-douloureuses surtout, ont entravé cl
entravent encore le progrès de la mission. Mais l'excès des maux en
présage ordinairement le terme. » (Annales de la Propagation de la
f o i y novembre 1809.)
16
association de généreux apôtres qui s'en vont, au péril
de leur vie, apporter aux sauvages les bienfaits de la
civilisation et de la foi.
Pour lu i, celte association portait atteinte’ à la liberté
de conscience et à la liberté des cultes ; elle représentait
l’Eglise organisée, l’Église devant l’E tat, l’Eglise envahis
sante dont les empiétements devaient être combattus par
les concordats, les articles organiques et la constitution
civile du clergé. Dès lors, prédications et culte, construc
tion de chapelle et propagande religieuse, école de caté
chistes et de catéchumènes, tout a dû passer au crible du
pouvoir. En 1SG 4 , deux pauvres religieuses qui croyaient
pouvoir venir librement prodiguer à l’enfant du sauvage
leurs soins évangéliques, n’ont pu ouvrir leur école de
lilies qu’après s’étre présentées, conformément à l’article (i,
paragraphe 2 , de l’arreté du 15 octobre, devant la commis
sion d’examen chargée de leur délivrer un brevet de capa
cité! Et cependant l’une d’elles, mademoiselle I I ... , fdlc
d’un officier supérieur de la marine, venait d’achever son
éducation dans l’un des premiers pensionnats de France!
Au point de vue du droit et de l’administration, tout
cela est parfaitement correct, lé g a l, inattaquable. Un
juriste habile peut le défendre avec des arguments pé
remptoires; mais ce n’est pas avec un pareil formalisme
ni une semblable légalité qu’on civilise les anthropo
phages cl qu’on en fait des travailleurs utiles et dévoués.
Au-dessus des lois humaines, trop souvent imparfaites,
il y a les grands principes de l'Evangile qu’il n’est pas
permis à un gouvernement chrétien de perdre entière-
ment de vue. An nom des éternels principes de ce code de
civilisation, les premiers apôtres sont allés enseigner cl
baptiser le inonde sans se préoccuper du bon plaisir des
princes de la terre, pas plus que de leurs caprices légaux
et de leurs tracasseries administratives. Sans doute, en
traversant les sociétés humaines, l’Église a contracté des
alliances avec les gouvernements , spirituellement soumis
à son autorité. « Mlle accepte, sans en rougir et sans trop
s’en glorifier, ces alliances, ces pactes, ces concordats,
plus utiles encore aux peuples qu’à elle-même ; mais
jam ais, quoi qu’il en soit, ces alliances ne deviennent ni
une condition de son existence, ni un ressort de sa vie,
ni une impulsion de ses mouvements, ni une initiative
de ses entreprises. Janfais elle ne permet qu’elles devien
nent une consécration de sa servitude, un gage de sa
dépendance, une confiscation de sa liberté, une suppres
sion de sa spontanéité 1. »
Le siège du gouvernement en Nouvelle-Calédonie n’est
encore à cette heure qu’un établissement militaire tracé
tout d'une pièce, avec ses forts et ses casernes, ses pri
sons et ses édifices publics.
En face, sur un îlot qui clôt l’entrée du port, se trouve
le pénitencier. Depuis quelques années, près de trois
mille forçats y ont été déposés; ils y sont parqués, gar
dés à vue comme ils peuvent l’être à Toulon ou aux
îles du Salut. Les plus dociles sont employés aux roules
et aux travaux publics. On ne saurait se plaindre à leur
égard de trop de surveillance; mais on ne parvient à ce
1 Conférences do Notre-Dame, 18G9.
but qu’à grand renfort de troupes, de chiournies et de gen
darmes, et ce ne sont point là des éléments de colonisation.
Ce ne sont que des charges dont on ne peut vouloir
dégrever le budget de la mère patrie qu’au détriment du
malheureux colon q u i, eu venant dans un pays sauvage,
implore vainement la laveur d’un pouce de terrain affran
chi de laxes et d’impôts. Ces entraves ont déjà ralenti
notre marche en Afrique, et cependant l’exemple du mou
vement contraire est bien éloquent sous nos yeux. Qui a
jamais songé à opposer de semblables obstacles aux émi
grants qui se répandent dans les solitudes de l'Australie
(et des Etats-Unis? L à , le produit du sol revient intégra
lement à l’homme qui, le premier, le défriche et l’exploite.
Ce n’est que plus tard qu’admis aux bienfaits de la vie
en com m un, il est tenu d’en partager les charges. Avant
comme après le défrichement, en présence des tribus
sauvages, personne ne songe à y entraver l’action civili
satrice du missionnaire par l’application rigoureuse des
concordats et des lois organiques.
On a prétendu que les premiers convicts de Botanyüay valaient m ieux, ou du moins qu’ils n’avaient point
encouru des condamnations aussi graves que les forçais
auxquels nous faisons traverser cinq mille lieues de mer.
Ne serait-il pas plus juste d'attribuer uniquement au
génie civilisateur de la Grande-Bretagne les merveilles
qu’il a créées à Sydney, à Melbourne, à Hobarl-Town,
non point à l’aide des convicts, mais malgré leur funeste
inlluence? O u i, cette influence funeste et délétère, il a
fallu la combattre dès que l’ émigration anglaise s’est
portée dans cette direction. Ainsi, dans celteprodigieu.se
colonie qui, en quatre-vingts ans, a porté si haut la richesse
du continent austral, dès 1840, la Nouvelle-Galles du
Sud refusait de recevoir de nouveaux convicts. D ’autres
Etats se fondaient, purs de ce stigmate; ils comptent
aujourd’hui des villes florissantes telles que Melbourne,
Adélaïde, Perth et Brisbane. Les cinq parties de l’Aus
tralie relèvent directement de la couronne, avec un par
lement local. L à , comme ailleurs, la liberté croit avec
la fortune.
A l’origine, malgré l’énergie des premiers gouverneurs,
on avait trop négligé l’élément religieux et moralisateur ;
c’est un amiral français qui l’écrivait, il y a trente ans, de
Sydney. Scs paroles sont en tout temps bonnes à rappeler :
» Les résultats que les aumôniers obtiennent aujour
d’hui sur le moral des convicts font voir combien, à l’ori
gine de la colonie, leur établissement eut été favorable à
la réforme et à la moralisation des prisonniers. C ’est
alors que l’homme est le plus malheureux, qu'il se sent
le mieux disposé à recevoir et à utiliser les consolations
de la religion ! . »
Pour ce qui touche à l’organisation des services publics
dans la Nouvelle-Calédonie, nous avons sous les yeux
des rapports qui ne laissent rien à désirer. Pour s’en
convaincre, on n’a qu’à parcourir dans la Revue maritime
ce qui est relatif aux cultes, à la justice, à la guerre, à
la marine, aux finances et aux ponts et chaussées de la
1 Voyage autour du monde sur la Venus, amiral du Pelit-Thouars,
vol. III.
Üü
I.E S C O M M E N T A I R E S D'UN MA I U X.
colonic. On peut regretter qu’il \ soit moins question de
culture, d’irrigation et de défrichement.
Où en sont les progrès de la population? quelles sont
les relations des blancs avec les indigènes? quelle est la
proportion des naissances comparée aux décès? C ’est là ,
en définitive, le seul signe infaillible de la prospérité.
Toutefois, avec le savant auteur de la Réforme sociale en
France, nous pensons que la pression administrative peut
restreindre l’essor d’un peuple, mais elle ne suffit pas
à expliquer son impuissance en fait de colonisation. La
cause de ce changement extraordinaire dans le carac
tère cl les aptitudes du peuple français est ailleurs; elle
est dans cette succession de transformations sociales qui
ont fatalement abouti chez nous à l’infécondité et à la
stérilité des mariages
u Mais à quoi bon agiter les destinées de notre jeune
colonie? nous dit l’auteur des récentes explorations du
globe. Le décret qui affecte l’ile à un pénitencier semble
les avoir fixées. » Si l’on ne profite pas en effet des le
çons de l’expérience, pourquoi espérer ici de meilleurs
résultats qu’à la Guyane?
Un ancien magistrat vient de nous faire une lamentable
peinture de nos essais de colonisation à Cayenne.
Jamais Dante dans son E n fe r n’a rien inventé d’aussi
sombre que les scènes de désespoir et de sang dont les
rochers des îles du Salut ont été le théâtre.
L’histoire de la déportation se trouve liée à la plupart
des tentatives de colonisation de ce riche pays.
1 Réforme sociale, I.cplny, vol. Ier, p. 458.
lOli hit'll, en part mi rant le douloureux tableau de ces
avortements, l’auteur s’arrête avec étonnement devant la
seule entreprise qui faillit être heureuse; c’est celle des
Jésuites! « En 1723, ils y possédaient quatre-vingt-cinq
habitations, neuf sucreries importances, près de trois mille
travailleurs. Administrateurs habiles et économes, ils
auraient porté bien loin la culture et ses riches produits.
Mais le coup qui frappa leur ordre dissipa cette prospérité
et cet avenir de richesse *. »
Il est vrai que les membres de cet ordre célèbre ne
sont jamais allés chercher le secret de leur puissance co
lonisatrice dans les utopies socialistes que l’on prétend
n’être point étrangères au gouvernement de la NouvelleCalédonie. Nous ne nous arrêterons pas aux critiques des
feuilles de Sydney à ce sujet; nous avons de la peine à
les croire sérieuses.
Les germes féconds que les doctrines socialistes peuvent
renfermer dans leur sein, ce n’est pas le concours du
gendarme ou du garde-chiourme qui les fera éclore5.
Nous ne pensons pas que ces germes trouvent Le terrain
1 De la colonisation et de la transportation h Cayenne, par M. Tant*;
Reçue moderne, octobre 18G9.
2 Encore un chapitre curieux et triste à ajouter à l’iiistoirc des
systèmes socialistes! En 1 8 G i, parmi les émigrants débarqués de la
frégate lu Sibylle, on lit choix d’une vingtaine de personnes représen
tant des industries diverses et on les envoya, avec deux femmes qui
avaient suivi la fortune de leurs maris, expérimenter la communauté
dans la plaine riche et fertile de Yaté. Le gouverneur ne cacha point
l’espoir qu’il fondait sur cette application des idées sociétaires. Une
année ou deux no s’étaient point écoulées que les habitants se sépa
raient aigris, mécontents; non-seulement ruinés, niais endettés. (E x
plorations récentes du globe, par Erou de Fonlpcrluis.)
~ is
LES COMMENTAIRES O UN MARIN
mieux disposé chez les Kannks de la Mélanésie qu’ils
ne l’ont rencontré au Texas ou en Algérie, pas plus
que dans la population de couleur de l’ile de la Réunion
Ce que nous persistons à croire, c’est que le christia
nisme seul est capable de renouveler au milieu des an
thropophages de la Nouvelle-Calédonie les prodiges qu’il
a déjà accomplis sur tous les autres points du globe.
Lui seul peut reconstituer la famille et non pas la
tribu, substituer la propriété individuelle à la misère en
commun ; lui seul enfin, en les fixant au sol, peut rendre
aux indigènes, avec l’amour du travail, la dignité, la
chasteté et la fécondité du mariage chrétien.
Ce n’est pas autrement qu’avant le moyen âge il a ci
vilisé notre Europe barbare, pas autrement qu’il a opéré
ses merveilles dans les deux Amériques, dans l'Inde et
en Afrique.
Avec le même principe, nous le voyons pénétrer au
jourd’hui au cœur de l'Australie; en lace même de la
Calédonie, devant les efforts stériles d'une administra
tion despotique, nous le voyons encore transformer, ré
générer et repeupler les îles libres de l’Océan, W allis,
Gambiers et Futuna.
1 A propos des sanglants événements de Kilo de la Réunion, lino
correspondance du journal la Presse, correspondance reproduite par
r Univers du 20 mars I860, observe que, depuis que les fou ri cri stes ont
fait de nos colonies un champ d'expériences, ou a pu apprécier les
résultats de leurs utopies à Aljjcr, à Bourbon et en Nouvelle-Calédonie.
QUATRIÈME PARTIE.
D O N D A R T
DE
C H A P IT R E
L A G R E E.
X X III.
Retour ou France. — Une école du soir. — Dondart de Lagrée.
La campagne de l’Arclic d’alliance dans l’Océanie dura
quarante-quatre mois. Les événements de 1848 bâtèrent
son retour. Ju squ e-là, l’avenir s’élail annoncé favorable
à l'entreprise que Marceau dirigeait. Trois années après
sa fondation, la Société de l’Océanie, devenue proprié
taire de six beaux navires, avait déjà pu rendre de
très-grands services à l’œuvre de la Propagation de la
Foi. Elle avail transporté les missionnaires sur les points
les plus éloignés; elle les avait visités et mis en relation
avec les comptoirs voisins établis dans ce but. Ainsi s’était
accompli en partie son programme, pour tout ce qui était
relatif à l’établissement des colonisations chrétiennes,
quand éclata la révolution de Février. Avec elle, les
adhésions cessèrent, les crétinces rencontrèrent les plus
grands embarras; vainement on sollicita l'appui de l’Iitat.
La pénurie du trésor motiva son refus. La Société dut
subir la crise commerciale que les événements politiques
avaient amenée.
A cette époque, la santé de Marceau était à jamais
compromise. 11 songeait à entreprendre un second voyage
dans l’Océanie; mais ses forces trahirent son courage.
Au commencement de 1851, il s’éteignit doucement dans
les bras de sa mère, calm e, résigné, presque joyeux,
quittant la terre dans la sérénité du juste et du chrétien.
Comme toutes les natures ardentes et passionnées,
Marceau n’avait rien fait à demi.
Convaincu, il avait voulu convaincre les autres. C ’est
ainsi qu’il s’était fait apôtre par la parole, apôtre par
les actes.
Avant d’aller initier
la lumière les sauvages de la
Polynésie, il avait plus d'une fois tourné ses regards et
son cœur vers les pauvres, les ignorants, les déshérités
de nos grandes cités, vrais barbares de la civilisation,
dont les yeux et l’oreille s’ouvrent si rarement aux pré
ceptes du Christ.
Le paupérisme et l'ignorance, cette plaie physique et
morale du peuple , il l'avait toujours présente à la pensée.
Qu’on en poursuive la guérison par l’instruction obliga
toire ou par la liberté de l’enseignement; qu’on en de
mande l’extinction aux associations privées ou publiques,
au secours de l’État ou aux sociétés philanthropiques, coo
pératives ou religieuses, tous les moyens sont louables,
1)0 AJ I) A R T D E I.A G K É E .
’251
pourvu que l’inlention soit droite, sincère, pure de tout
esprit de parti et d’intrigue, de calcul et d’ambition.
Dans la sphère où il pouvait agir, Marceau n’avait pas
trouvé de meilleur moyen pour faire pénétrer l’idée de
Dieu chez le pauvre, que d’aller le voir en sa demeure,
s’asseoir à son triste foyer, s’entretenir de ses besoins,
compatir à scs misères; puis, en déposant dans sa main
une modeste obole, lui rappeler qu’il est sur terre un
autre pain que celui de la douleur, qu’il y a aussi le pain
de ia vie, de l'espérance et de l’amour.
Ces visites régulières, posées, respectueuses, faites
au domicile de l’indigent, venaient d’être inaugurées à
Paris par quelques hommes de cœur, jeunes étudiants
pour la plupart, unis dans la même fo i, mais convaincus
aussi que la foi sans les œuvres est un don stérile. Ils ne
voyaient pas seulement dans la charité un devoir, dans
l'aumône une restitution, ils comprenaient surtout que
ce qu’ils retiraient de leurs visites au pauvre valait mieux
que ce qu’ils lui portaient.
Comment, en effet, songer encore à se plaindre de la
part qui nous a été faite, quand on sort de la mansarde
où il n’y a pas de pain à donner aux enfants?
Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant que ces réunions nées
d’ hier, issues d’une pensée féconde, se soient prompte
ment propagées en France, en Europe et dans le monde
entier.
Etrangères à tout esprit de caste et de parti, de politi
que et de nationalité, elles se sont partout posées ouver
tem ent, en p ublic, le front haut et à 1a française.
LES COMMENTAIRES D'UN MARIN.
Qu’auraient-elles donc à cacher? Esl-ce que derrière
leur programme avoué, imprimé et répandu partout, il
se glisserait par hasard des doctrines secrètes, des me
nées ténébreuses, des plans de transformation sociale et
d'universelle révolution? Dans le sein de ces réunions,
ferait-on deux parts : l'une pour les initiés d’un grade
inférieur, l’autre pour les chefs plus habiles? et pendant
que le vulgaire s’en tient aux philanthropiques agapes et
aux hiérarchies d'apparat, est-ce qu’on ourdirait dans
l’ombre ces trames politiques dont les fils sont tenus par
des mains inconnues?
Mais où sont ici les serments et les conjurations, les
projets de vengeance et les chevaliers du poignard?
Sous le masque d’un culte symbolique tout constellé
de signes flamboyants et d’hiéroglyphes, y vient-on es
sayer ses forces, mesurer son courage il des épreuves
fantastiques subies à la lueur des cierges noirs et des
feux de Bengale, au milieu des cercueils vides et des
chausse-lrapcs en carton?
Dans un siècle comme le nôtre, pourquoi donc se ca
cher pour faire un peu de bien?
La charité chrétienne ne vit pas de mystères; elle n’a
pas besoin de secret pour entrouvrir ses bras, d'attou
chement caché ni de parole occulte pour reconnaître un
frère. Elle agit au grand jo u r; il lui faut lu lumière. C ’est
ainsi qu’en 1842, à Toulon et à Brest, nous voyons Mar
ceau implanter le premier, sous celle nouvelle forme de
l’Association, le germe fécond de la fraternité, de la fra
ternité par le Christ et par la liberté.
11 n’eut au début que quelques rares adeptes; mais
le nombre s’en accrut promptement; il s’est multiplié en
se recrutant dans toutes les classes, principalement parm
les officiers et les ingénieurs.
Quand on se représente Marceau, le fougueux capi
taine , assis au chevet d’un pauvre agonisant, lui prodi
guant patiemment ses soins, ses veilles, sa santé, on se
retrouve dans un monde connu , en pleine famille chré
tienne, au milieu de ces douces et héroïques ligures dont
naguère on nous montrait encore un type si finement es
quissé dans celte gracieuse Alexandrine de la Ferronnais,
qu’il nous semble encore voir à travers les rues de Paris,
à pied, dans sa chaussure usée et sa robe fanée, ayant
renoncé volontairement à tout le prestige de la jeunesse,
de la richesse et de la beauté, pour se consacrer aux soins
de l'indigent, confondant ainsi dans la même pensée et
la même passion l’amour du pauvre avec l’amour de
Dieu, l’amour de Dieu avec celui du noble et beau jeune
homme auquel elle avait donné rendez-vous dans le ciel.
A Toulon et à Brest, l’action de Marceau ne se borna
pas seulement aux visites des pauvres ; elle s’étendit en
core aux marins et aux soldats si nombreux dans ces
deux grandes villes.
11 créa pour eux les écoles du soir, vrai refuge où
jusqu’à l'heure de la retraite, des cours élémentaires per
mettent d’utiliser de longs moments d'ennui et de désœu
vrement. C ’est d’ailleurs autant de pris sur la débauche
et sur le cabaret. Marceau devançait de vingt ans la
fondation des écoles d’adultes, dont un ministre semble
254
l.E S COMMENTAIRES D'IIX MAIIIX.
avoir voulu revendiquer l’honneur. L’admission en est
libre; je me (rompe, elle impose un devoir : au com
mencement et à la fin du cours, on se met à genoux
pour adresser à Dieu une courte prière. Cette obli
gation n’empêche pas, tous les soirs, deux ou trois
cents hommes de la (lotte ou de la garnison de se pres
ser en silence sur les bancs souvent trop étroits de la
salle d’étude
Quel peut être pour eux l’attrait de pareils cours?
Pourquoi les préfèrent-ils à l’école du régiment? N’y
sont-ils pas par hasard attirés et retenus par cette con
tagieuse et expansive puissance du dévouement, la seule
force dont disposent à leur égard les instructeurs qui
s’adressent à eux? lit ces instructeurs eux-mêmes, où se
recrutent-ils? Pendant vingt ans, on a pu voir un pro
fesseur distingué de l’ L'niversité faire le cours des illet
trés . Un ingénieur montre les quatre règles; les pre
miers éléments de physique et de dessin y sont enseignés
par un spirituel magistrat, homme du monde accompli,
mêlé dans sa jeunesse à toutes les luttes de la presse
parisienne. Un capitaine de vaisseau, dont nous avions
autrefois admiré la (1ère manœuvre sous le fort Constan
tin , y fil pendant longtemps, dans le langage pittoresque
et coloré du m arin, des entretiens familiers de morale,
sur les devoirs de l’homme et les droits du chrétien.1
1 Dans le courant do 18G8, douze cents hommes ont fréquenté
l'école militaire de Toulon. Ce résultat a paru assez remarquable pour
que S . E tc. le ministre Duruy ait envoyé à son directeur une médaille
d'or.
DON DA It T I) E L A C H E E .
An contact de ces représentants volontaires et désinté
ressés de l’instruction gratuite et éminemment libre,
pourquoi le fils du laboureur, qui n’a jamais connu de
l’école de son village que la silhouette d’un pédagogue à
gages, ne s’élèverait-il pas ici à la hauteur du sentiment
de générosité qui anime le maître?
On ajoute d’ailleurs que les élèves qui fréquentent
l’école militaire ne sont pas les plus mauvais soldats du
corps, et que, quand il s’agit d'aller de l ’avant, ils y
vont comme les- camarades.
Telles sont les œuvres que Marceau a fondées à lires!
et à Toulon ; elles lui ont survécu, elles subsistent en
core pleines de sève et de v ie , là oii il en a déposé le
germe.
Nous avons retrouvé de lui un dernier souvenir perdu
au sommet des Alpes, dans les montagnes du Dauphiné.
Avant de partir pour l’Océanie, il était allé déposer
comme une pieuse offrande, aux pieds de Notre-Dame
de la Salette, sa croix de la Légion d'honneur, gagnée
au feu à vingt ans, devant les Hovas de Madagascar. Dans
ce sanctuaire célèbre, la croix de Marceau n’est pas le
seul témoignage de la foi et de la dévotion du soldat;
nous y avons vu des épaulettes noircies et lacérées à
Malakoff et à Solferino.
Vains hochets que tout cela! dira-t-on. C ’est vrai :
mais ce sont les hochets de la gloire des arm es, et ils
sont les plus dignes de faire palpiter la poitrine d’un
homme. Dans ce même lieu solitaire, le hasard nous
lit rencontrer un autre souvenir maritime auquel nous
2û(>
LES COMMENTAIRES D'UN MARIN.
sommes heureux de consacrer les dernières pages de ce
livre.
Dans la belle église de marbre noir que la munificence
des fidèles a élevée sur les bords de la source miracu
leuse, quelques religieuses d’un orphelinat de Grenoble
priaient avec ferveur pour une personne qui leur était
bien chère : c’était pour le neveu du saint et populaire
fondateur de leur ordre, pour un officier de marine,
M . Dondart de Lagrée, en ce moment engagé dans une
expédition périlleuse, dans le liant Cambodje. Un an ve
nait de s’écouler sans avoir de nouvelles. Selon l’usage,
elles le recommandèrent aux prières de tous les pèlerins.
u Ab! puisque vous le connaissez, nous dirent-elles
en sortant, n’est-ce pas qu’il est vraiment bon et qu’il
mérite bien toute l’affection qu’on lui porte? M. de Lagrée
est plus qu’un ami pour nous, c’est un frère '. Que Dieu
le protège et qu’il nous le ramène ! »
O u i, Dieu a exaucé en partie vos prières, pieuses
filles, car il a permis au hardi voyageur d’accomplir jus
qu’au bout, contre toute espérance, sa périlleuse tâche.
Il lui a donné de découvrir, au milieu des débris d'une
civilisation depuis longtemps éteinte, de précieux trésors ;
le monde savant les attendait avec avidité. Malgré la
fièvre et les épidémies, sous un climat malsain, au mi
lieu des peuplades hostiles, des tribus révoltées, à tra-1
1 Notre am i, avec son caractère aimable et enjoué, se plaisait à dire
aux religieuses de l'Orphelinat que le chanoine Dondart de Lagrée avait
fonde : « Puisque vous appelez mou oncle votre père, je puis donc
vous appeler mes cousines, n
D O N D A R T DE L A G R É E .
vers les cours d'eau, les jungles, les forêts peuplées de
tigres, de serpents et d’éléphants sauvages, Dieu lui a
toujours donné l’ascendant nécessaire pour communiquer
son calme , son courage, son inaltérable et sereine éner
gie, aux vaillants jeunes hommes qui s’étaient attachés àses
pas
11 lésa conduits sains et saufs au terme du voyage.
Mais lui n’y loucha pas. 11 tomba épuisé au moment de
l’atteindre.
Deux jours le séparaient des bords du Y a n g -lsckiang , de ce grand fleuve Bleu, le but de ses efforts,
l’objet de tous ses rêves; et ce puissant courant qui de
vait l’emporter triomphant vers la m er, vers l’ Europe,
il ne le descendit que dans son cercueil. C ’est triste, et
pourtant c’est la gloire ! c’est la vie dans sa réalité, mais
aussi dans sa poétique et sévère grandeur.
Mous avons connu dans l’intimité Dondart de Lagrée.
Elevés tous les deux aux Jésuites de Chambéry et de
Fribourg, nous entrions la même année à l'Ecole poly
technique, sortions ensemble dans la marine, et nous
retrouvions successivement à la P lata, en Grèce, à
Constantinople, en Crimée.
Partout nous avons pu apprécier les qualités de cet
esprit ferme et charmant q u i, sous les dehors de la plus1
1 Les membres de cette commission appartenaient tous au corps de
la marine, à l'exception d’un jeune attaché d’ambassade dont le nom
était plein do promesses. Les lecteurs de la Iicvue des Deux-Mondes
peuvent dire comment il les a tenues. Quant au lieutenant de vaisseau
Garnier, qui prit le commandement de l'expédition à la mort de Lagrée,
il a donné des preuves de sa rare énergie, en traversant tout seul, et à'
deux reprises, le Cambodje révolté.
17
1
I
II
.258
LES COMMUNTAIII ES D'UN MARIN.
line el loyale bonhomie, n’exerçait pas moins autour de
lui le légitime et incontestable ascendant de sa supé
riorité.
Après les événements de 1848, auxquels il s’était asso
cié avec toule l’ardeur de vingt ans , nous le revîmes à
Athènes, au pied de l’Acropole, se retrempant aux calmes
et éternelles sources de la beauté antique.
Initié aux merveilles de l’art g rec, il avait suivi les
fouilles d’Kginc et des Propylées, et assisté à l’exhuma
tion de quelques-uns de ces inimitables chefs-d’œuvre
devant lesquels tous les efforts de l'architecture moderne
sont restés impuissants.
Sur ce sol sacré, peuplé d’ombres illustres, jonché de
marbres pcnléliques et du plus pur paros, il se plaisait
à errer avec recueillement, au milieu de ces fragments
épars qu’avait jadis animés le génie de Phidias el de
Praxitèle, de Callicratc et d'Ictinus.
Sous les ruines qu’y ont amoncelées les bandes véni
tiennes et les iconoclastes anglais, il venait interroger la
place où s’étaient brisés en tombant les dieux du Parthénon, la Minerve de la cella, les sacrificateurs d e là
frise, les centaures de ses métopes et les coursiers hen
nissants de ses frontons.
Des cariatides de l’Erechthæum aux colonnes de Jupi
ter, du temple de Thésée aux bas-reliefs de la Victoire
Aptère, aucun détail remarquable n’avait échappé à son
admiration.
En partant de la plaine d’Athènes, de Lagrée fut en
core notre guide dans un lieu non moins célèbre, mais
D O N D A R T DR L Â C H É E .
259
bien moins fréquenté. Après avoir relu Homère, il avait
exploré la Troade dans ses moindres détails, du mont
lllus aux rochers de Pergame, des Portes Scées aux
bords de l’Hellespont, de Ténédos à Ilium iîecens et aux
magnifiques ruines d’Alexandria Troa.
Savant archéologue, numismate exercé, il saisissait
l’exergue d’une médaille grecque aussi facilement que
l’inscription à demi effacée d’un cénotaphe gallo-romain.
Par la variété de ses études, l’élévation de son esprit
et la fermeté de son caractère, nul mieux que lui n’était
digne de conduire dans n’importe quelle partie du monde
une commission de savants. Le hasard de la vie mari
time le lança au centre de l’Asie.
Il venait de passer trois ans en Cochinchine, où la
connaissance spéciale des alTaires du pays et la confiance
dont il jouissait auprès du gouverneur général de la colo
nie lui permirent de jouer le principal rôle dans l’éta
blissement du protectorat français au Cambodje.
Ce petit royaume, dont le nom est à peine connu de
puis notre arrivée à Saigon, et qui ne compte guère
qu’un million d'habitants, allait être absorbé par un des
deux puissants voisins au milieu desquels il se trouve
enclavé. Le roi de Siam surtout n’entendait abandonner
à son égard aucun des droits de protection que lui don
nait la supériorité du nombre et de la force. C ’est contre
les prétentions , les intrigues et les violences même de
son représentant auprès du jeune roi cambodjien Noro
dom, que de Lagrée lutta avec la persévérance et l’adresse
d’un diplomate consommé.
17.
■2
6
0
LES COMMENTAIRES D'UN MARIN.
Le grand espace triangulaire qui comprend l’IndoChine et qui s’étend de l’ Himaloya à la mer est sillonné
par de puissants cours d’eau que les hauts plateaux de
l'Asie alimentent, et qui prennent naissance sur des points
relativement rapprochés dans un brusque affaissement
des pentes orientales du Thibet.
C ’est de là que ces grands fleuves s’élancent en rayon
nant dans toute direction : le Yang-tsc-kiang vers l’est,
déroulant à travers la Chine son cours de mille lieues,
et le Brahma-poutra vers l’Inde, traversant le Bengale
pour se mêler au Gange, tout près de Calcutta. Au centre,
le Camhodjc on Mc-kong court plus directement au sud ;
ses alluvions en saillie, entre le golfe deTonking et celui
de Siam , ont formé le vaste et fertile delta où s’éten
dent nos provinces de basse Cochincbine. C ’est la plus
riche partie de notre colonie.
Jamais possession d’outre-mer ne s’offrit à nous sous
de plus beaux auspices.
Le fleuve qui l’enrichit du dépôt de ses eaux peut-il,
par la navigation, la mettre en communication avec la
haute Asie?
C ’était un des points importants que la commission
scientifique était appelée à résoudre. Aujourd’hui le doute
n’est plus permis. A cause des obstacles qu’il offre dans
son cours, jamais le Cambodje ne sera sillonné par les
steamers qui animent les solitudes des Amazones ou du
Mississipi. Mais la vallée qu’il parcourt s’étend jusqu'au
Thibet.
C'est par là que les caravanes, il y a deux mille ans,
DO ND ART DE L A C H E E .
261
descendaient déjà vers l’Inde, la Perse et l’Occident, les
soieries et les fourrures du Céleste Empire.
Les traces de leur passage sont colossales. On n’est
point revenu de la première impression de surprise cau
sée par les récentes descriptions des ruines d’Angcor et
de Bassac.
Découvertes en 1770 par Rios de Mançancdo, ces rui
nes ont été signalées de nouveau à l’attention des sa
vants par notre compatriote Mouhot et visitées avec soin,
quelques années plus tard, par notre commission scienti
fique duM e-kong.
« A quelle époque, à quelle dynastie, à quelle civili
sation faut-il rapporter ces vestiges si étonnants en euxmémes, plus étonnants encore par le contraste qu’ils ac
cusent entre l’ancien et le nouveau Cam bodje? » Ne
demandez rien aux traditions locales, elles sont entière
ment muettes. Les lettrés mêmes ne savent plus lire les
inscriptions qui recouvrent leurs murs '.
Mais d’où venaient les peuples capables de laisser
derrière eux des vestiges de pareille grandeur ?
Descendaient-ils de cette noble race de pasteurs aryas
qui des bords de l’Oxus se répandirent dans l’In de, cou
pant en deux tronçons les indigènes refoulés au nord-est
et au sud-ouest de l’Asie? ou bien appartenaient-ils à la
1 \l. Vivien de Saint-Martin pense qu’elles ont dû appartenir à la
période do la grande prospérité du bouddhisme, vers le deuxième
siècle avant I’ère chrétienne.
I.es colossales statues de Bouddha à Ange or rappellent en effet les
colosses bouddhiques de Nnmiam dans l’Asie centrale et les monu
ments du meme genre dans l’îlc de Java.
I
262
L E S C O M M E N T A III E S D 'I'X
M A 1 U X.
race jaune déjà cantonnée dans le su d -e st du même
continent?
Le caractère monosyllabique de leur langue semble
relier les peuples actuels de l'Indo-Chinc à celte origine
mongole.
La communauté de leur origine est d'ailleurs peu dou
teuse. Ce ne sont pas seulement les mêmes idiomes, ce
sont encore les mêmes mœurs, la même religion, la
même architecture et le même costume.
11 est probable que la même émigration qui versa dans
la vallée du Me-kong les Laotiens et les Cambodjiens,
déposa aussi à l'ouest les Birmans et les Siam ois, le long
des grands cours d’eau du Mcinan et de l’ Iraouaddy ; tandis
qu’a l’est elle franchissait les montagnes d'Annum, pour se
répandre vers la mer par le Tonking et par la Cocliinchine.
Toutefois, les trois races humaines qui, fusionnées ou
distinctes, se rencontrent aujourd'hui sur le bord de la
mer des Indes, offrent, comme on peut s'y attendre, les
plus grandes difficultés de classification. Quels que soient
les caractères distinctifs auxquels on s’arrête, que l'on
adopte, avec Blumenbach, la couleur de la peau et la struc
ture du crâne , ou l’angle facial avec Pierre Camper , ou
enfin l'inclinaison des mâchoires et le développement des
lobes cérébraux avec le Suédois Betzius, tous ces carac
tères ne sont point décisifs. D'abord ils ne coïncident pas
entre eux; ensuite, sans sortir de la même race, ils su
bissent des variations infinies. Ce sont ces variations, ces
insaisissables nuances q u i, en rendant si difficiles les
lignes de démarcation d’une race à l'autre, offrent une
dos meilleures preuves en faveur de l'unité de l’espèce
humaine. Telle était du moins l’opinion de Humboldt.
Pour ce travail de classification, il n’existe point, dans
la nature même, un principe scientifique analogue à celui
qui sert à marquer les espèces
Comparez entre eux les deux types que les caractères
physiologiques rendent les plus distincts, couleur de lu
peau, forme du crâne, élévation de la taille et aspectdes
cheveux , et dites-nous ensuite quel est le point de tran
sition du Caucasiquc au X ègrc, en passant par le lîédouin de la mer Rouge et le Nubien du haut Nil et du
Kordofan.
Lorsqu’on veut suivre dans son ensemble le mouve
ment de dissémination des peuples de l’ancien monde,
on trouve sur le versant occidental de l’Asie la race
caucasiquc répandue vers l’Europe et le nord de l’Afrique,
tandis que sur le versant occidental du même continent,
c’est la race mongole dont les migrations ont atteint les
régions les plus septentrionales de l’Europe et de l’Amé
rique. Enfin, au sud et à l’ouest, la race éthiopienne a
pris possession de l’Afrique, en se répandant, par l’Ara
bie et l’archipel Indien, jusqu’aux dernières limites du
Pacifique.
Le mode de répartition de ces trois races primitives à
travers le monde met bien en évidence leur point de
1 « Composées d’individus toujours susceptibles de se reproduire et
de se propager par la génération, les races humaines sont des formes
et des variétés d'une meme espèce, mais non point des espèces d’un
genre; car, dans ce dernier cas, leurs métis demeureraient stériles, v
(John Müller, Physiologie, p. 7 73 .)
264
LES COMMENTAIRES D’UN MARIN.
départ, situé au centre de l’Asie, mais il ne nous fait pas
connaître les liens communs, les points de fusion ou de
démarcation qui peuvent exister entre elles. Fau t-il, par
exemple, avec l’auteur du Cosmos, faire dériver du Mon
gol les Malais et les Américains, quand lHumenbach,
au contraire, leur assigne, comme pour les Berbères,
une origine caucasiquc et éthiopienne?
Peut-on encore considérer les Hindous comme une
transition du Malais au M ongol, de la même manière
que les Finnois sont l'intermédiaire du Mongol au Caucasique 1?
Toutes ces questions qui s’agitent ne sont point réso
lues. Leur solution dépend de l’étude comparative de
toutes les sciences: géographie, linguistique, anthropo
logie, histoire des religions. Ce n’est pas trop de les
appeler toutes à son aide; c’est ce que lit la commission
française en pénétrant dans la vallée du Me-kong.
1 En regard de cette classification physiologique des races hu
maines, il est curieux de placer le tableau de la dissémination des
enfants de Noé établie d'après les traditions. Malgré les ténèbres dont
celte question sera longtemps envcloppéo, on ne peut s’empêcher de
remarquer combien peu fondamentales sont les discordances qui exis
tent sur ce point, d’ailleurs comme sur tant d’autres, outre les don
nées de la Bible et celles de la science.
« a
: 17T K
D O X D A R T DK L A G R K E .
■2(>ô
C H A P IT R E X X IV .
Orient et Occident. — Conclusion.
Noire ami fie Lagrée avail mis à proGl son long
séjour i\ Pnon-Pein, auprès du roi Norodom, pour s’en
tourer de lotis les documents qu’il avait pu recueillir
des bonzes et des letltés qui descendaient du Laos et du
haut Cambodjc.
Dès qu’il se trouva à la tête de l’expédition qu’il avait
la mission de conduire, sa première visite fut aux ruines
d’Angcor.
Elles sont situées sous le treizième parallèle, sur les
bords d’un grand lac d’eau douce qu’alimentent les crues
périodiques du Cambodje.
On sait aujourd'hui à quoi s’en tenir sur l’exagé
ration des premières descriptions qui nous en ont été faites.
Mais en restant dans le vrai, on est encore frappé de
stupeur devant la réalité de leurs proportions gigan
tesques.
Elles couvrent le sol sur une étendue de quinze kilo
mètres. Grâce à leur solidité, elles ont résisté longtemps
aux assauts d’une végétation redoutable. Car sous ce ciel
de feu , la plante devient arbre; elle enlace, elle étreint,
elle ébranle et finit par disjoindre des blocs cyelopécns.
La vie se fait jour par toutes les fissures.
Encore quelques années, tout au plus quelques siècles,
il ne sera plus temps de venir mesurer ces étonnants
ilili
I.KS COMMENTAIRES D'UN MARIN.
débris d'une civilisation qui a coïncidé avec l’épanouis
sement du bouddhisme dans l’Indo-Chine.
La pagode d’Angcor en a été le premier sanctuaire.
De longues chaussées pavées de larges dalles lui ser
vent d’avenues. Entourée de terrasses dont les halustrcs
sont formés de géants accroupis, d’éléphants et de lions
sculptés, elle se compose d’un double rectangle de gale
ries dont le développement n’atteint pas moins de quatre
kilomètres. Douze escaliers , dont trois sur chaque face ,
conduisent au monument central, haut de soixante mètres,
et autour duquel quatre statues de Bouddha embrassent
l’horizon.
Comme les temples grecs, comme les églises romanes
et la plupart des monuments gothiques, la pagode d’Ang
cor est orientée du levant au couchant, sa façade à l’ouest.
Bâtie avec des blocs énormes de grès juxtaposés, sans
trace de ciment, elle offre, par l’éloignement des car
rières et la dimension des matériaux employés, les mêmes
prodiges de difficultés surmontées que l’on observe dans
la construction des monuments d’Egypte.
Est-elle le résultat d’une œuvre religieuse analogue à
ces œuvres d’enthousiasme et de foi q u i, pendant plu
sieurs siècles, enrichirent l’Europe de ses temples gothi
ques? Nous ne le croyons pas. A l’exception des édifices
sacrés dont la construction est due à l’élan populaire,
nous sommes peu enclin à admirer sans réserve la puis
sance capable de faire sortir du sol de pareils monu
ments.
Leurs proportions ne sont pas toujours en rapport avec
lu grandeur du peuple qui les élève, et surtout elles ne
sont pas la preuve de leur prospérité.
« Des princes trompés, des gouverneurs insolents, des
peuples muets, de grands travaux publics, de lourds im
pôts , telle est l’éternelle décrépitude de ces nations
d’Orient, qu’un despotisme héréditaire condamne à rêver
et à servir
«
En présence des vestiges d’une antique civilisation et
devant l’ un des plus beaux sanctuaires d’une religion
dont le mysticisme et le culte offrent avec la nôtre plus
d’une analogie, on doit s’attendre à retrouver, sur le
continent où prit naissance l’humanité, des légendes com
munes, appartenant aux traditions primitives de tous les
peuples.
« La ressemblance de ces légendes avec celles des Egyp
tiens et des autres mythologies est si frappante, qu’elle
prouve une identité d’origine, ou tout au moins des rela
tions anciennes et une affinité première entre les nations
chez lesquelles elles se sont répandues 9. t>
Allant plus lo in , et pénétrant plus avant dans les
prolixes et confuses théories du panthéisme hindou,
panthéisme sceptique et idéaliste s’il en fut, quand il
arrive par hasard de rencontrer quelques parcelles de
vérité lumineuse, quelques rayons de la divine auréole
du Crucifié du Calvaire, on se l’explique encore par les
fréquentes apparitions des missionnaires chrétiens q u i,1
1 Labmilayo, le Prince Caniche.
2 Introduction o f an Essay on the sacred isles in the lPest, by captai:.
W ilford, Asiatic researches, t. X I I I , p. 255.
268
LES COMMENTAIRES D’ON MARIN.
depuis saint Thomas,
se sont efforcés d'évangéliser
l’Inde
Dès le treizième siècle,
l’Evangile fut prêché aux
Mongols et se répandit de là au Thibet, où le lamaïsme,
d'après A he I Kém usat, a fait à la liturgie chrétienne de
nombreux emprunts.
Ces interprétations sont sim ples, mais elles ne sont
point du goût des personnes qui, à l’exemple de Voltaire
et de Volney, retournent la question et préfèrent deman
der à l’ Inde ou au Thibet les origines du christianisme.
Pour elles, l'Inde est un sol sacré, un terrain scientifi
que par excellence; c’est de là que tout dérive : langues,
morale, philosophie, science, religion, tout nous vient
des bords de l’indus ou du Gange.
Dans l’Orient, nous dit-on, il fut un peuple comblé
de tous les dons de la nature, un peuple choisi et privi
légié qu i, des bords de l ’Oxus, se répandit dans l’Inde
pour y fonder et y entretenir cet antique foyer de civili
sation d’où successivement sont sorties les races d’origine
indo-européenne.
Devant la supériorité des nobles Aryas, comment par
ler du groupe sémitique, chez lequel les lobes antérieurs
du cerveau se dépriment et l’occiput domine au détriment1
1 Une médaille trouvée récemment dans la vallée de l'Indus, et
faisant aujourd’hui partie de la Bibliothèque impériale, autorise à
croire à la réalité do la prédication dans l'Inde de l'apdlre saint
Thomas. Voir le Mémoire géographique, historique et scientifique sur
l’Inde, antérieurement au milieu du onzième siècle, d'après les écri
vains arabes, persans et chinois, par Heinaud, membre de l'Institut.
Paris, 1849, p. 94.
D O N D A U T DE L A G R É E .
2(59
(lu front; race secondaire que l’instinct de sa constitu
tion pousse au monothéisme, mais bien incapable d’ailleurs
de s’élever à la hauteur des spéculations métaphysiques
du panthéisme de Brahma?
« Quand on compare les dogmes, les rites, les sym
boles du culle chrétien avec ceux de l’Orient, nous dit
Émile Burnouf, on est frappé non de la ressemblance,
mais de l’identité qu’ils présentent. La théorie du Christ
est bien antérieure à celle de Jésus 1. »
il L’Inde primitive est bien plus près de nous, dit à
son tour Michelet, que notre mystique moyen âge. » Un
autre admirateur passionné de Brahma, dont la fougue
nous semble peu compatible avec la vraie science, dé
clare à tous les ennemis de la liberté réunis au concile
qu’il « vient enfin leur apprendre d’où ils tirent leur ori
gine, leurs livres saints et leur civilisation 1
2».
Heureusement, les travaux approfondis de nos india
nistes les plus distingués ne nous laissent pas sans ré
plique devant des déclarations si formelles. Avec Eugène
Burnouf, Colebrooke, W illiam Jones, W ilford, Adolphe
Régnier, Barthélemy Saint-Hilaire et Max Müller luim êm e, on peut ne point les adopter sans faillir le moin
drement à la science. La science est un grand mot; qui
en doute? Mais combien on en abuse! Un homme d’es
prit nous le dit ; « Le savant doit se prémunir contre
1 Emile Burnouf, Science des religions, dans la Reçue des DeuxMondes, 1864 et 1808.
2 Louis Jacolliot, la Bible duns l'Inde, Vie de Iescus Chrislna,
préface.
-“O
LES COMMENTAIRES D'UN MARIN.
l’excès de généralisation, contre l'impatience, contre la
conjecture. Une conjecture hasardée le discrédite. Des
esprits dcnii-éclairés s’en emparent, l’exagèrent, la faus
sent , et s’en vont partout proclamer au grand détriment
de la vérité : la science a prononcé '. »
Mais ici, grâce à D ieu, la science n’a nullement pro
noncé; sur ce (|ui touche aux origines du christianisme,
tous les efforts de critique cl d’exégèse n’ont pu entamer
la question, question historique avant tout, comme
l’observe M. Guizot : « Le christianisme n’est point un
système, c’est une histoire; histoire complète, générale,
la seule qui se soit occupée des destinées de l’homme;
c’est l’histoire des rapports directs de Dieu avec l’huma
nité. » Mais dans celte histoire, la métaphysique opprime
les faits ; ca r, par une étrange anomalie, les mêmes cri
tiques qui reprochent aux partisans du surnaturel leurs
croyances « priori écartent à leur tour, carrément et à
priori, le miracle comme impossible ; impossibilité qu’au
cune preuve suffisante de l'histoire ne démontre. Alors,
dégagés de ce point de départ incommode, mais alors
seulement, ils abordent les faits historiques chrétiens,
u faits les plus vraisemblables, les mieux établis, les plus
entourés de preuves et de certitude qu’il soit possible de
rencontrer dans les origines de la plupart des peuples * » .
A quelque point de vue que l’on se place et quelles
que soient les tendances hostiles ou sympathiques au1
2
1 M. le vicomte de Rouge. Discussion sur le monothéisme nu sein
de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
2 Guizot, Reçue des Deux-Mondes, septembre 1S69.
D O N lia ilT DE LA G IlÉ E .
271
christianisme, l’on ne peut s’empêcher de reconnaître la
gravité du sujet que ces questions soulèvent.
Ainsi s’explique en partie l’intérêt qui s’est attaché à
l’expédition envoyée en exploration scientifique dans la
vallée du Me-kong.
L’attention de M . de Lagrée fut naturellement attirée
par les innombrables inscriptions en langue pâli qui re
couvrent la pagode d’Angcor. Il chercha .à s'en faire tra
duire quelques passages par les bonzes les plus savants.
Ces inscriptions reproduisent-elles autre chose que de
longues et incohérentes maximes tirées de la Tipitaka ou
du Lotus de la bonne loi? C ’est ce que les travaux de la
commission française ne nous ont point encore fait con
naître.
Quant aux observations et aux faits pouvant servir
de guide dans le chaos historique du passé, pas un mot,
pas une date. Ici point d'hiéroglyphes ni de cunéiformes
pour contrôler, avec la précision du temps astronomique,
les événements consignés dans les textes sacrés '.
On ne peut rien tirer de précis ni de réel du monde
bouddhique ou brahmanique, dont les plus grands évé
nements sont toujours restés dans l’ombre la plus épaisse.
« L’Inde n’a jam ais voulu sortir de ses rêves; au nom
de l’histoire, comment l’évoquer de son tombeau"? Tous
les prodiges de l'érudition moderne n’y réussiront pas 2. »
Malgré son exubérance et sa prolixité, l’impuissance du1
1 Voir la Chronologie biblique fixée par les éclipses des inscriptions
cunéiformes, pur M. Oppcrl.
- Barthélemy Saint-Hilaire. Journal des savants, 1866, ]). 165.
-1-
1.ES COMMENTAI HES D'EN MARIN.
génic hindou sc manifeste non-seulement dans le do
maine historique, mais encore dans l'observation exacte
des faits, dans leurs détails et leur réalité. De là, absence
d'histoire et de chronologie, absence de science et surtout
de méthode 1.
Les découvertes récentes de la numismatique dans
l’Inde n’ont abouti qu ’à nous donner une preuve nouvelle
de son impuissance pour tout ce qui touche à l'histoire *.
u Les chronologies les seules sûres de l’antiquité sont
celles des Juifs, des Grecs et des Romains \ »
Quant à celle de l’Inde, tout y est douteux jusqu'au
règne de Tchandragoupta, contemporain des conquêtes
d’Alexandre *.
C'est là une époque relativement bien récente, com
parée à la haute antiquité que l’on se plaît à donner à la
religion de Brahma.2
3
1
1 > L'Imlc n'a pas su observer; les faits humains sont restés indé
chiffrables pour elle, comme tous les autres faits. Le monde brahma
nique est resté aussi aveugle devant le grand spectacle de la nature
que devant celui de l'humanité. Ce n’est que dans le inonde grec que
naissent l'histoire, la science et lu vraie méthode dont nous avons
hérité. » Barthélemy Saint-Hilaire, Journal des savants, 1KG8.
Comme on peut le voir dans les pages qui suivent, nous avons eu
fréquemment recours aux remarquables travaux de vulgarisation que
M . Barthélemy Saint-Hilaire a publiés sur l’Inde, depuis plusieurs
années, dans le Journal des savants. Il a ainsi rendu accessibles au
vulgaire des traductions auxquelles MM. Fauche, Pavie et Boucaux
ont consacre de nos jours les plus consciencieux efforts.
2 E ssutjs on indian antiquities o f the late, by James Prinsops.
3 Oppert, Histoire des empires de Chaldee et d'/lssijrie d'après les
monuments.
/j Paléontologie linguistique de M. Ad. Pictet. Journal des savants,
18GG.
D O N D / UIT D E L A G R E E .
273
Le bouddhisme du moins offre une date un peu plus
ancienne, ii laquelle on peut ajouter quelque valeur :
c’est celle de la mort de son fondateur Çakyamouni,
vers le milieu du cinquième siècle avant l’èrc chré
tienne.
Mais dans l'édifice religieux des Hindous, que l’on
nous dit s’élever sur des assises si profondes, qu’y a-t-il
de réel et d'authentique, si ce n’est l'antiquité de sa
langue sacrée et la prodigieuse fécondité de sa litté
rature?
Pour tout ce qui touche au sanskrit des Védas, c’est
un idiome admirable, il faut le reconnaître; admirable
par sa puissance et sa simplicité, par la richesse de ses
combinaisons de mots aussi bien que par la clarté de scs
expressions, toujours nettes et logiques. Comme son
nom l'indique, c’est la langue parfaite. Mais de ce que
u le Rig Véda est le plus ancien des livres sacrés de la
race aryane 1 « , en résulte-t-il une date certaine à oppo
ser aux textes de la race sémite? Point du tout. « A cet
égard, on n’a aucune donnée positive » , nous dit notre
savant indianiste Adolphe Régnier3.
Quelle que soit d’ailleurs l’antiquité des Védas, relati
vement aux livres mosaïques, on ne peut établir entre
eux aucune autre comparaison, tant est frappant le con1 Émile Uurnouf, Science des religions.
- On no peut prendre, en effet, pour date historique, l’observation
des points solsticiaux mentionnée dans l’un des Védas, observation
que les calculs de William Joncs cl de Colcbrooke font remonter à
1391, tandis que ceux de Martin Hau'j et de Max Müller no portent
qu'à 1181 seulement.
18
'.TM
I.ES COMMENTAIRES D'UN MARIN.
trastc qui existe dans la nature même de leur compo
sition.
Dans les chants des premiers Aryas, ce sont des invo
cations pieuses au ciel, à la terre, à Ayni ou au feu. Les
hymnes lyriques et inspirés y sont le plus souvent rem
placés par de naïves invocations, simples et naturelles
comme tout ce qui touche au réel de la vie. Ce sont les
vœux universels qui font la hase de toutes les prières,
que ces prières s’adressent au vrai Dieu ou à ses œuvres,
au Créateur ou à ses créatures.
Malgré l’admiration qu'inspirent les Védas, il ne faut
point y chercher ce que le Penlateuque, dès son début,
nous offre à un si haut degré, nous voulons dire eetle
imposante vulgarité de parole, ce sublime laconisme de
description, ce style sans art, sans image, où toute ex
pression porte une idée, et o ù , en quelques lignes, il se
trouve, sur toutes les choses divines et humaines, plus
de vérités fondamentales, plus de saine philosophie et
plus de science qu’il ne s’en rencontre dans tout le pan
théon indien et les élucubrations brahmaniques '. Com
ment se diriger au milieu de ces œuvres « prolixes et1
1 • En comparant les livres de l'Ancien Testament à tous ceux
le leur disputent en vieillesse, il n'en est pas qui les vaillent, et
de beaucoup, sous le rapport du la vraisemblance, de l'ordre, de la
continuité et de la beauté. En ne les considérant qu'au point do vue
philosophique, combien ne sont-ils pas au-dessus des Kinjjs de la
Chine, des Védas de l’Inde, des Soulras du bouddhismo cl du Coran
de l’islam! En est-il q u i, sur l’origino des choses, donnent des solu
tions plus raisonnables et en même temps plus majestueuses? > Bar
thélemy Saint-H ilaire, Mahomet et le C oran , 2e édition, 1865,
préface.
11 ui
DONDAHT DE L A C H E E .
275
diffuses, toutes pleines d’hallucinations et de ténèbres,
rebutantes à force de longueur, et souvent d’ineptie 1? n
C ’est pourtant dans les grands poèmes épiques et dans
leurs commentaires que se trouvent, épars au milieu
d'interminables dissertations de morale et de philosophie,
les épisodes relatifs aux traditions et à la cosmogonie des
Hindous, épisodes d’où l’on veut extraire, comme à l’état
fossile, les origines de toutes les religions, particulière
ment celle du christianisme.
11 importe donc de savoir à quel guide on peut histo
riquement se lier en pareille recherche.
La science grammaticale des brahmanes est hors de
doute : livres révélés, commentaires religieux, gram
maires et lexiques pour les textes sacrés et profanes,
épopée, philosophie, astronomie et médecine, elle a
tout abordé.
L’abondance de sa littérature est prodigieuse, mais sa
beauté ne répond point à sa fécondité. On revient,
comme d’un engouement passager, de l’admiration qui
s’êlnil attachée aux premières traductions du Ramayana
et du Mahâbhûrata. On allait jusqu’à les comparer aux
poèmes d’Homère, line critique plus éclairée nous les
montre aussi loin d’eux en âge qu’en beauté.
Malgré quelques perles, relativement précieuses, ces
œuvres ne nous donnent de l’esprit hindou qu’un gigan
tesque témoignage de sa fécondité. Elle est inépuisable.
Leurs livres sacrés en portent bien la trace, car ils se
comptent par centaines de mille.
1 Barthélemy Saint-Hilaire, Journal des garants.
•27 li
LES C O M M E N T A I R E S D'UN
MARIN.
Rien que pour les Védus, on possède onze cents
textes; tous diffèrent entre eux et tous sont donnés par
les diverses sectes comme conformes aux textes primitifs.
Rien d’étonnant en cela; car ici il n’y a jamais eu,
comme chez les juifs et chez les chrétiens, une société
vigilante, ombrageuse et gardienne sévère de leur inté
grité. Depuis leur origine, les écritures hindoues sont
abandonnées sans contrôle au caprice ou à l’inspiration
des millions de copistes qui les ont fait parvenir jusqu'à
nous.
Aussi les interpolations abondent, les corrections four
millent, les surcharges sont si évidentes, que « la Société
Asiatique de Calcutta, nous dit M. Jacolliot lui-même,
n’est nullement certaine du texte des Vcdas qu'elle pos
sède » . 11 n’est pas un des membres de cette société
qui voulût en accepter sans contrôle une date ou une
citation.
Et pourtant, comme nous l’avons déjà d it,
toute
œuvre de critique et d’exégèse doit nécessairement re
poser sur l'histoire. Ic i, impossible de bâtir sur de pa
reilles bases; elles font entièrement défaut.
Encore s i , comme religion, ces vices d’origine et
d’authenticité pouvaient se racheter par la grandeur des
spéculations et la supériorité des doctrines morales et
philosophiques ! Mais qu'on en juge : « Ce peuple con
templatif par excellence a poussé si loin la faculté d’ana
lyser et d’abstraire, qu’à force de décomposer le monde
physique et moral, de détacher les qualités des sub
stances et les substances des qualités, leur philosophie
DONDAHT DE L A G RÉ E.
277
en est venue au point de changer leurs abstractions en
réalité, et leur réalité en abstraction, en illusion de
l'esprit et des sens 1. »
Pour eux, qu’est l’ànie hum aine, soumise aux trans
migrations incessantes cl aux renaissances sans fin? Ce
n’est qu’une portion du grand T ou t, une substance
quelconque qui, comme tous les autres êtres, se confond
et s’absorbe en Brahma.
Atteindre cette identité, anéantir ainsi son individua
lité, c’est le suprême bien.
En dehors de Brahma, tout est apparence, illusion.
Lui seul est immuable, sans origine et sans fin ; il est un
pur esprit.
Mais qu’on ne s’y trompe point; cet esprit est inerte;
ce n’est point lui qui délivre et qui affranchit, car il est
dénué de conscience et d’action. 11 se confond lui-même
avec le monde dont il est la substance; le monde sort de
lui comme
la conséquence sort de son principe; le
monde est l’expansion de la substance divine. Le monde
existe par la même nécessité que Dieu existe. Le monde
est Dieu !
Et avec ce principe, q u i, par une étrange ironie des
choses et des m ots, n’est autre que le point de départ de
la libre 'pensée moderne, que reste-t-il de la morale et de
la liberté? Vice et vertu, mal et bien, tout se vaut; tout
va se perdre dans la grande Illusion que le génie hindou
appelle aussi Puissance créatrice.
1 Etude sur l'idiome des Vidas et sur l'origine de lu langue sanskrile,
par Ad. Régnier.
278
L E S C O M M E N T A I R E S D' UN MARI N.
« Plus logique dans ses déductions, le bouddhisme
va jusqu’au fond de ces désolantes doctrines :
u Niant toute distinction du relatif et de l’absolu, du
sujet et de l’objet, Çakyaraouni, l’auteur de la morale
sans Dieu, de l’athéisme sans nature, ne cherche pas à
atteindre, comme les brahmanes, la délivrance de l’esprit
par son absorption dans le sein du Brahma éternel; non,
il poursuit son affranchissement en détruisant toutes les
conditions d’existence relative et en le précipitant dans le
vide et l’anéantissement
»
C ’est le nihilisme pour dernier bien !
Ces doctrines, que l’on trouve textuellement exposées
dans les Darsànàs d’il y a deux mille ans, n’ont [joint
changé pour nos pandits modernes. C ’est là que l’on pré
tend retrouver le germe de toute philosophie, de toute reli
gion. Mais n'esl-il pas plus aisé d’ y trouver au contraire
la cause radicale du grand contraste que présentent, dans
leur génie, les peuples d'Europe et les peuples d’Asie?
Les Asiatiques, en effet, avec leurs croyances à la
préexistence des âmes, au lieu de regarder, comme
nous, en avant, demeurent rivés au spectre du passé; à
ce passé terrible qui, malgré eu x, a décidé du sort de
leur existence présente.
L’anéantissement de leur individualité les éloigne de
toute espérance, de tout progrès. Il brise le ressort qui
soutient et qui pousse vers une amélioration sans limite
les peuples chrétiens de l’Europe.
1 Introduction à Y H isto ire du bouddhism e in d ie n , par Eugèno Burnouf, p. 511.
DO ND ART DE I. AGRÉE.
■ 2"‘l
Une autre conséquence de celle fatale doctrine se ma
nifeste dans ce faux et dangereux mysticisme qu i, sans
l’intermédiaire des sens, des idées et de la raison, con
duit l’homme à s'élever, en s’y absorbant, jusqu’au prin
cipe suprême des choses.
C ’est une syncope morale, un évanouissement spiri
tuel . une extase énervante, que le christianisme, malgré
de saintes exceptions, a toujours condamnés.
Un s’ y abandonnant, le génie hindou arrive fatalement
à cet ascétisme infécond q u i, à force d'éloignement et
de dédain pour l’individualité humaine, aboutit au mé
pris de toute morale et de toute pudeur.
C’est dans le liaghavad-Guità, l’un des épisodes les
plus connus du Màbàbbarata, que le héros, devenu dieu
sous le nom de Krisclina, se fait l’interprète de toutes ces
doctrines, dans son dialogue avec Ardjoùna.
Des millions d’êtres humains vont s'égorger dans un
combat im pie, et ces massacres ne l’émeuvent pas plus
que la chute des feuilles emportées par le vent. Le dieu
impassible apparaît
d’ailleurs, dans cette partie du
poème, sous un aspect hideux : mélange informe de
tous les êtres, repoussant amalgame de jambes et de
bras, d'yeux, de nez et d’oreilles, encadrant la mons
trueuse bouche dans laquelle viennent successivement
s’engloutir toutes les créatures, pour en être ensuite re
jetées sous une forme tout aussi vile et aussi éphémère.
C'est l'image en action des doctrines indiennes; c’est
le vivant symbole de la fécondité à l’aide de laquelle et
par le seul concours des forces inconscientes tout n aît,
-80
LES C O M M E N T A I R E S
D'UN MARIN.
tout vit, tout meurt, tout se transforme. O u i, des mil
lions d’êtres bruissent et disparaissent dans un rayon so
laire. O u i, avec un pou de chaleur, de rosée ou de
pluie, vous voyez les fleurs s’épanouir, les moissons se
dorer, les champs se couvrir de verdure. Mais est-ce là
tout? et n’y a-t-il rien au delà de cette généreuse et fé
conde nature dont le sein tressaille et bouillonne, il est
vrai, mais dont la fermentation ne s’élève pas au-dessus
de la putréfaction païenne ' et du grand chaos dont parle
Bossuet, où to u t, excepté D ie u , est reconnu pour
Dieu?
C'est à cette monstrueuse incarnation de Krischna, de
date assez récente, que l’on n’a pas craint de venir de
mander l’inspiration de celle de Jésus.
A la suite des plus savants indianistes, on a pu voir
tout ce qui se cache d’erreur sous ce masque profana
teur. A l’autorité de leur témoignage, nous ajouterons
celle du savant commentateur de la Sourdghia Siddhanla, d'après les connaissances astronomiques et chro
nologiques que possèdent les Hindous. Il y a vingt-cinq
ans, en effet, un modeste prêtre, l’abbé Cuérin, revenait
de l’Inde, pauvre d’argent et de santé, mais riche d'une
quarantaine de précieux manuscrits qu’il rapportait avec
lui. Lui aussi u avait longtemps vécu au fond des anti
ques et mystérieuses forêts, interrogé les prêtres et les
brahmanes sous les arceaux des temples et des pagodes ; il
avait écouté les leçons des philosophes cl des savants, il
avait vu les fakirs sourire à la douleur, et chaque jour
1 De Maistre.
DONDAKT DE LAGI t ÉE.
'281
des milliers d’hommes tomber à genoux, sur les bords du
Gange aux premiers rayons du soleil levant *. »
Dans les innombrables textes qu’il avait compulsés, il
avait bien rencontré çà et là des passages pouvant se
rapporter aux traditions bibliques. Mais, comme tous les
indianistes, se déliant des interpolations, il s’était plus
particulièrement occupé de la supputation du temps; il
il s’en était tenu à la question de date. Ce fut le champ
spécial ouvert à ses recherches. 11 n’y trouva pas les élé
ments d’une fantastique histoire de Krischna Vichnou
(transfiguré en Jésus indien), mais il en a extrait un bon
traité d’astronomie d'après les livres anciens et mo
dernes des brahmanes. C ’est plus scientifique et moins
conjectural3.
Arago en apprécia la valeur et demanda immédiate
ment
à
l’Etat
l’impression
de
cet
important
ou
vrage 3.
Après s’être initié aux notations astronomiques des
Hindous, notations qui rendent énigmatiques les ou
vrages de ce genre, l’abbé Guérin finit par découvrir
qu’en tête de la plupart des livres, la date précise de
leur composition
s’y trouvait cachée sous' des mots
ayant une valeur numérique bien déterminée. C ’est ainsi1
1 Jacolliot.
2 On so demande pourquoi l'auteur a travesti jusqu’au nom do
Krischna, dont il a Fait Iczeus Chrislna.
3 Astronomie indienne, d'après In doctrine et les livres anciens et mo
dernes des brahmanes, suivie de l'Examen île l'astronomie des-anciens
peuples de l’Orient, par l’abbé Guérin, ancien missionnaire, docteur
en théologie. Imprimerie royale, 18A7.
•>82
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
qu’il découvrit la date précise du Rainayana et du Makâbhârata, postérieure de plusieurs siècles à notre ère.
Chose étrange! les expressions numériques des Hin
dous ne se lisent pas, connue leur langue sanskrite, de
gauche à droite, tuais au contraire de droite à gauche,
comme chez les Hébreux, les Arabes et les Chinois.
11 y a plus; de la lecture attentive des trois volumes
du Ramayana, conservés à la bibliothèque de l’Institut,
il résulte que son auteur, Valm iki, a non-seulement
emprunté aux Grecs les douze signes du zodiaque, mais
qu’il a conservé jusqu’aux noms grecs eux-mêmes de ces
figures ‘ .
Voilà bien des raisons pour croire que l’Inde, comme
son dieu Brahma, n’a pas été la matrice du genre hu
m ain, du moins en tout ce qui touche aux religions, à
la philosophie cl surtout à l'histoire.
Sa langue même, sa belle langue sanskrite des Védas,
n’a pas été, comme on l’a trop souvent avancé, la mère
de nos langues indo-européennes. Tout au plus elle
peut être acceptée par elles comme une sœur aînée. Sa
littérature, avec ses exagérations, est le reflet de l'étal
moral et social du peuple. 11 en est de même de son ar
chitecture, dont on retrouve de si gigantesques vestiges
dans les ruines d’Angcor, étudiées avec tant de soin par
M. de Lagrée. L’énormité des proportions n’est pas tou1 Dans l'horoscope de Kama naissant, l'authenticité de ces mots est
constatée par les orientalistes Marshinau et Corey et par lo calculateur
Benley, qui a fait remonter à l'an 21)5 de notre ère la composition du
Hamayana, et à l'année 008 celle du Mahabhdrata. (Annales de philoso
phie chrétienne, février I8 60 .)
D O N D A B T DE L A G R É E .
'283
jours un signe de grandeur, pas plus que l’abondance des
décors n’est une preuve de richesse, encore moins de
beauté. Dans l'intérieur et sur tout le pourtour de l’ im
mense pagode, à l’exception des dalles qui recouvrent le
so l, il n’est pas une pierre qui ne soit revêtue d'orne
ments merveilleux, lin bas-relief représentant des com
bats légendaires y règne sur une étendue de plus de huit
cents mètres.
C ’est un poème en pierre, un Mahàbhàrata sculpté,
dont l’abondance et la prolixité ne le cèdent en rien aux
deux cent mille vers de l’épopée indienne *.
11 faut le reconnaître pourtant, tout ce qui touche à
l'ornementation y est irréprochable. La saillie des reliefs,
la netteté des lignes marquent à la fois l'adresse cl le
goût de l'artiste.
Mais de cette profusion d’arabesques, de dentelles et
de ciselures, il ne jaillit pas une seule émotion. L ’ esprit
admire, mais le cœur reste froid. L’image de l’homme y
est sacrifiée; elle y est toujours gauche et roide, sans
noblesse dans la pose, sans inspiration dans les traits.
Pour les artistes de bouddha, l’homme est évidem
ment loin de celte pure race hellénique, dont le génie
des Grecs s’efforça de reproduire la beauté olympienne
dans le cycle de ses héros et de ses demi-dieux. Dans
cette diversité de travail et de goût, on retrouve bien le
caractère opposé de l’esprit religieux des deux peuples.
« Plus on s’élève vers les religions de l’idéal, nous dit
l'auteur de la Science îles religions, plus le dieu en est
* Ce poëme représente en étendue quinze lois YIliade.
•284
l.ES C O MME NT A I R E S D' UN MARIN.
insaisissable. Le bouddhisme est le christianisme de
l’Orient. » Et il ajoute : « Les dieux grecs et latins, au
contraire, matérialisés à l ’image de l'hom m e, en revê
tent la forme et les passions. « En fait d’id éal, nous
n’adoptons pas de telles conclusions, pas plus que les
rapprochements forcés du bouddhisme et du christia
nisme. En fait d’art, nous croyons que la matière peut
disparaître parfois au souffle qui l'inspire. Qui ne s’est
senti ému devant un torse du Parlbénon, ou tout autre
profil de fine statuaire? Si le génie religieux des deux
peuples se révèle dans de pareils contrastes, il ne faut
pas oublier, comme l'observe à ce propos un des compa
gnons de M. de Lagrée, que « le siècle de Phidias fut
aussi celui de Sophocle, de Socrate et de Platon; et que
le Dante prépara Michel-Ange, Léonard et Raphaël 1 » .
Comme nous l’avons déjà dit, les innombrables in
scriptions observées par la commission française dans la
pagode d’Angcor sont en langue pâli. C ’est celle qui a
succédé au sanskrit dans les textes sacrés de bouddha.
Dans laquelle de ces deux langues les soùlras de la
triple corbeille ont-ils été composés? C ’est ce que l’on
ignore. On sait seulement que le pâli existe à Ceylan ,• à
Siam , en Ilirmanie et au Cambodjc; tandis que dans le
Nord, au contraire, les mêmes textes sacrés ne sont connus
qu’en sanskrit. C ’est sous cette forme qu’ ils ont été traduits
dans la langue idéographique des Chinois et ont passé dans
les idiomes monosyllabiques du Thibet et de la Mongolie.
Ainsi traduits, ces ouvrages deviennent inintelligibles
1 \I. do Carné.
DO ND ART DE L A G R E E .
2 Ko
pour le plus grand nombre des lecteurs; car c’est une
traduction du son et non de l’ idée. 11 n’y a guère que les
plus habiles lettrés qui soient capables, à l’aide d’ une
double transposition, de pouvoir comprendre des textes
ainsi représentés phonétiquement dans une langue idéo
graphique.
Faut-il, avec M. Garnier, attribuer une des causes de
l'infériorité de la civilisation chinoise aux insurmontables
difficultés d’une langue qui exige ainsi les efforts assidus
de toute une vie d’homme pour être bien connue?
C ’était aussi l’opinion exprimée par le jeune comman
dant Desvarane, dans une de ses dernières études sur
l’ Indo-Chine 1.
Les langues de l’Indo-Chine, comme toutes les lan
gues de l’ Orient qui ne dérivent pas directement du
sanskrit, ont été désignées sous la dénomination générale
de « langue touranienne. » Bien que peu avancée, leur
étude fait ressortir la supériorité et la puissance de la
langue sanskrile.
Mais plus grandissent devant nous, à la limite des
temps historiques, les proportions de ces monuments
linguistiques, plus nous sentons s’éveiller sur ce point
notre légitime curiosité.
Les Aryas, qui, dès cette époque, pouvaient donner
des preuves d’une si haute culture intellectuelle, d’où en
1 Ces mômes causes d'infériorité, l’auteur de la Science des religions
les attribue plutôt à la dépression du cerveau comparée au dévelop
pement excessif de l'occiput. Aussi qualifie-t-il d'occipitales non-seu
lement la race chinoise, mais encore la race sémitique, et en général
toutes celles qui ne descendent pas des Aryas.
JSU
E S CO MM E N T A I 11ES D'UN MAltIX.
avaient-ils tiré les éléments? Et comment avaient-ils
atteint à cette perfection, pour ainsi dire spontanée,
dans ces rudes et inhospitalières contrées de l’Asie cen
trale, d’où nous n'avons jamais vu sortir que les hordes
barbares de Timour et de Gcngiskhan?
On n’admet plus, nous l'avons déjà dit, (pie leur belle
langue sanskrite soit la source du germain et du celte,
du slave, du perse, du grec et du romain. N on, tous ces
idiomes dérivent d’une de ces langues types dont le
nombre diminue chaque jour et que les progrès de la
philologie comparée tendent à ramener vers l’unité d’une
commune origine. C ’est ce qui vient d’etre fait pour les
langues sémitiques et indo-germaniques '.
M ais, quelle soit une ou multiple, quelle est cette
origine?
Faut-il se résigner à la placer dans les premiers cris
confus des anthropoïdes qui, par les transformations régu
lières et à travers la période mille fois séculaire de l’àge1
1 Reusch, la Bible et la nature, p. 523. La denomination de sémi
tiques que l’on n donnée aux diverses langues q u i, par lu nature de
leurs radicaux et le mode de leur agencement, se rapprochent le plus
de notre langue biblique et sacrée, celte denomination est, d'après
M. de Rongé, tout ce qu’on peut imaginer de plus impropre et de
plus erroné, puisqu'elle s'applique aux langues qui furent précisé
ment celles des enfants de Cham.
D’après le savant égyptologue, l’hébreu ne serait autre chose que
la langue des Channnécns; et les monuments de l’Egypte et de l’As
syrie démontreraient que les trois principaux rameaux du prétendu
groupe sémitique appartiennent au contraire à des putits-lils de Chain.
C’est un exemple do l'erreur où peut conduire la linguistique
isolée, sans le secours des autres sciences comparées. (Revue ethnogra
phique. )
D 0 M l A H T DK L A C H E E
de pierre et des métaux, relient l'homme actuel à
l’homme fossile des terrains pliocènes '?
Mais celle fameuse loi des développements et des
transmutations incessantes, comment l’accorder avec la
rigoureuse et positive réalité de fait qui nous occupe ici,
celui précisément de l’étonnante perfection des langues à
leur début?
Pourquoi, en effet, aux dernières limites de l’histoire,
limites moins éloignées de nous cependant qu’on ne
pense8, pourquoi se trouve-t-on immédiatement en pré
sence de la perfection? Et cette perfection est telle, qu’en
remontant par voie d’analyse et de décomposition jus
qu'aux éléments constitutifs de chacune de ces langues,
on rencontre, dès ce moment et pendant toute la durée
de leur existence, des racines premières, de véritables
atomes irréductibles du langage, « dont le nombre, nous
dit Max M illier, est resté ce qu’il était au début » , im-1
2
1 Calculer l’âgo du genre humain d’après les supputations géologi
ques, c’est vouloir tirer des conséquences inattaquables d’une science
dont les points do départ ne le sont pas. En géologie, les principes
mathématiquement certains font défaut. Nous n’en voulons pour
preuve que la généralisation tout à fait arbitraire que l’on a voulu
donner, dans ces dix dernières années, à la succession des périodes de
pierro, de bronze et do fer. Celte méthode passe déjà de mode. La
direction du Musée central romano-germanique de Mayence, qui, dans
la publication de son ouvrage sur ses antiquités païennes, l’avait
adoptée pour son premier volume, l’abandonne entièrement dans son
second. (Reusch, la liiblc et la nature, p. 551-597.)
2 « La dernière date certaine de la chronologie égyptienne ne re
monte pas au delà de l’année 692 avant Jésus-Christ. » (De llougé,
/{apport au ministre île l ’instruction publique sur le progrès des études
relatives h l'Orient.)
288
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MAIl l N.
m uablc, sans addition, sans modification. Ainsi, élé
ments immuables d’une part, inimitables chefs-d'œuvre
de l’autre : l’Iliade, la Bible, les V idas! voilà ce que
nous offre, sur le seuil même de l’inconnu historique,
l’étude des langues les mieux connues.
Que l’on aille après cela, si on le veut, en chercher
l’explication dans les cavernes à ours et les couches mal
définies des terrains quaternaires 1. Pour notre part,
nous nous demandons si de pareilles langues ont jamais
pu balbutier, et s i, comme Minerve, elles ne sont pas
sorties du cerveau du maître de l’O lym pe*. Langues et
idées ont la même origine, et nous ne voyons point la
nécessité de les rejeter ni si loin ni si bas.
A propos d’origine, peut-on nous démontrer seulement
que nos premiers ancêtres n’ont point connu la civilisa
tion? Sans doute la science constate que l'homme préhis
torique ne s’y est point toujours maintenu, et que, dans1
2
1 ■ La difficullé la plus sérieuse pour arriver à un résultat certain
sur l’âge des périodes qui nous ont précédés se trouve malheureuse
ment là où on s'y attendait le moins, c’est-à-dire dans la période des
terrains géologiques qui coïncide avec l'histoire de l'homme. Des ténè
bres profondes couvrent les premiers temps de l'humanité; elles ne
seront pas probablement dissipées de longtemps. » Professeur Philips,
Athœncum, 1 86 4, p. 405.
2 « Quand on étudie le sanskrit, on y rencontre des dénominations
nettes et logiquement exactes, ainsi que des notions profondes aux
quelles il semble bien difficile d'atteindre dans un lexique aussi antique
et aussi primitif. Ces notions ressemblent véritablement à une sorte
de révélation, aux vestiges d’un âge antérieur d’une haute culture, en
un mot, aux premières vérités enseignées à l'homme par le Créateur. •
Ad. llégnicr, Etude sur l'idiome des Vèdas et l'origine de la langue
sanskrite, p. 197.
D O X D A R T DE L A G R É E .
289
l’Europe septentrionale, il a erré à l’état sauvage, tout
comme nous le voyons encore aujourd’hui en Océanie,
en Afrique, en Amérique, et même dans certaines con
trées de l'Asie.
Mais dans le passé, comme dans le présent, la bar
barie est-ce toute l’humanité? Et d’ailleurs, rattacher di
rectement à la brute l’homme des instruments de pierre
et des habitations lacustres, lui refuser l’ intelligence et la
raison, lorsque chaque jour sous nos yeux les missions
catholiques ravivent si promptement celte flamme divine
chez l’Australien et le Calédonien, c’est renoncer aux
analogies et aux démonstrations. C ’est admettre, à priori,
que le premier homme qui se servit du feu ou du cou
teau en silex fut moins intelligent, moins complet,
moins homme en un mot que l’inventeur du glaive de
bronze, de la poudre à canon, de l’imprimerie ou de la
vapeur1.
Toutes ces questions d’origine sont solidaires, et mal
gré les répugnances qu’elles inspirent aux esprits positifs,
1 « Pour apprécier l'intelligence et l’adresse que suppose la fabrica
tion de ces haches primitives, toutes grossières qu’elles soient, quo
l’on essaye d'en façonner une, ou, si l’on préfère, que l’on en charge
un ouvrier habile de noire monde civilisé, à la seule condition qu’il
n’aura que le caillou pour tailler le caillou. • (Duilhé de Saint-Projet,
le Contemporain y mai 1868.)
« L ’homme est la seule créature à qui Dieu ait accordé l’usage du
feu. Les animaux en oiment la chaleur, surtout les chats et les singes;
ils en verront faire cent fois devant eux et jamais ils ne s’aviseront
d’en faire eux-mêmes ou simplement de l’entretenir. Pour montrer la
distance infinie qui sépare l’homme le plus simple de l’animal le plus
roué, un âtre suffit. » ( Ilisloinc universelle de l'É glise, par Hohrhachcr, liv. Iur.)
19
2U0
LES C O M M E N T A I R E S D' UN MARIN.
ou ne peut s’y soustraire, «lès «|u’on touche par un point
quelconque au grand problème de la vie.
Saus prétendre écarter le mystère, on peut espérer,
pour les langues comme pour l’embryogénie, s’approcher
toujours davantage des sources de la vérité.
Ce n’est pas dans un autre b u t, bien que par une
autre voie, que l’on interroge aujourd'hui avec tant d’ar
deur les peuples de l'antiquité sur les tendances mono
théistes ou polythéistes de leurs religions.
Les uns voient la trace du monothéisme partout : dans
les premiers hymnes des Védas
dans le Jupiter d’ Ho
mère, le Jéhovah de Moïse ou l’intelligence souveraine
d’Osiris *.
D'autres trouvent dans l’adoration des forcés de lu
nature la première expansion de l'esprit humain.
La raison, la culture et la scicucc ne l’auraient ra
mené que plus lard il la conception de l’ unité divine.
D ’autres enfin, retranchés dans une classification de
races, veulent, comme MM. Renan et Burnouf, réduire
le monothéisme et le polythéisme à une question d’apti
tude intellectuelle, dépendant de la conformation du
crâne et du développement du cerveau1
2
1 Ad. Régnier.
2 Félix Rubiou, Croyances de l ’Égypte à l'époque des pyramides.
(Annales de philosophie chrétienne, 1869.)
:l Du groupe linguistique improprement appelé sémitique, ou a
voulu faire un groupe ethnographique correspondant avec communauté
de tendance et d’instinct, nou-sculcmcnl dans les habitudes de lu vie
pastorale, mais encore dans les spéculations métaphysiques. C ’est uno
erreur que font ressortir depuis quinze ans les éludes comparatives les
Convaincu de son erreur à l’égard des Sémites, l’au
teur de la Vie de Jésus finit par s’écrier : « Comment et
pourquoi le dogme absolu de l’unité de Dieu est-il devenu
le ressort, la raison, la vie du peuple juif'? Comment et
pourquoi ce peuple s’est-il en quelque sorte figé dans
cette conception étonnante? Je n’en sais rien et demande
qu’on me l’apprenne, a
Conception étonnante ! c’est bien
le
mot.
S’éle
ver, en effet, .à cette conception ou à la notion de
D ieu, c’est toute la question. La Bible, dans son premier
verset, y répond. La religion de Bouddha reste muette.
Ce n'est que cinq cents ans après la mort de Çakyamouny que l’on retrouve chez les bouddhistes les pre
mières notions de la Divinité.
Toutes ces questions d’origine, questions complexes
et multiples s’il en fut, se pressent en foule dans l’esprit,
tout aussi bien devant les débris d’Angcor et les tribus
sauvages des Mais, que devant les ruines de Thèbes, de
Babylone ou de Ninive.
Jusqu’ici, la commission scientifique du Me-kong n’a
rien laissé transpirer sur ces questions palpitantes d’un
si vif intérêt. Mais quelles que soient les surprises quelle
puisse nous ménager, que conclure logiquement de l’an
tiquité de la religion de l'Inde 1 ?
plus sérieuses, en nous montrant au contraire les variétés de moeurs,
de coutumes et de religions qui ont existé parmi les nations de ce
prétendu groupe.
1 S'il faut on croire M. do Carné, notre curiosité à cet égard ne
pouirait être encore satisfaite. L’ Iudo-Chino, nous dit-il, ■ est bien I
•J!IJ
LES C O M M E N T A I R E S D' EX MARIN.
N’est-ce pas à cette religion que l’on a le droit d’attri
buer l’immobilisation de ce peuple étrange, véritable
peuple d'enfants, dont la civilisation trente fois séculaire
n'a jamais pu altcindre l'âge de la virilité?
L’antiquité même de celte religion n’est-ellc pas au
contraire sa propre condamnation et le témoignage écla
tant de sa stérilité et de son impuissance?
Que peuvent en effet opposer toutes ces religions de
l’Inde à l'élément chrétien qui commence à fermenter
autour d’elles et à les envahir à l’est par la C h in e, au
midi par la Birmanie, Siam et le Tonking? Dans les
vallées du Thibet, nos missions viennent déjà à H’Lassa
frapper aux portes du grand Lama
La civilisation chrétienne a mieux à leur offrir que les
chemins d e fe r , les télégraphes et les fusils à aiguille;
ic i, comme partout, elle a scs précurseurs cl scs apôtres.
Le feu qui les anime, plus ardent que celui d’Orm uzd,
d'Agni ou de Vichnou, est le même feu sacré de la cha
rité qui les pousse au centre de l’Afrique, aux sommets
champ le plus fécond que puissent exploiter les savants qui cherchent
les sources de ce grand fleuve dont les flots sont des nations... C’est
de l’étude plus complète des longues quo jailliront un jour quelques
étincelles au sein de cette nuit profonde. Mais sur ce point, personne
parmi nous n'était en mesure de se livrer à un travail sérieux. »
(Reçue des Deux-Mondes, 15 novembre I8 60 .)
1 Le Talé l.ania, qui habite la grande pagode de H’Lassa, est con
sidéré par les lamas jaunes et par le peuple comme une des incarna
tions de Bouddha. L'âme et la divinité qu'il reçoit de son prédécesseur,
il les transmet à son successeur. Toutefois, malgré cette émanation
de la divinité, il ne peut exercer ses fonctions qu'avec l'autori
sation et un diplôme de l’empereur de la Chine, dont le Thibet est
tributaire.
DON DA HT DE L A C H E E .
•293
des montagnes Rocheuses, chez les anthropophages de
la Polynésie.
En face des barbaries ou des civilisations éternellement
arrêtées, ils ont le droit de dire : Regardez-nous, nous
marchons; suivez noire exemple, nous sommes le mou
vement et la v ie , nous sommes le progrès !
Ces apôtres de la civilisation disséminés sur tous les
points du globe appartiennent bien au monde catholique;
mais dans celte communauté d’efforts, notre pays peut
réclamer pourtant une bien large part d’initiative et de
prépondérance.
Or cette part d’influence morale a sa valeur pour nous ,
il une époque où le rôle politique de la France dans
les pays d’outre-mer a subi des phases si diverses; nous
ne voulons rien dire de scs mécomptes, de scs décep
tions , de ses cruels échecs.
Mais lorsqu'en dehors du courant des affaires d’Eu
rope nous voyons notre pavillon si loin du premier rang,
quand il ne reste plus à notre pays assez de force d'ex
pansion pour s’épanouir au dehors, comme le fit jadis
si largement l’Espagne et comme le fait si énergique
ment aujourd’hui la race anglo-saxonne, quand il n’y a
plus dans son sein assez de sève pour peupler l’Algérie ,
assez de souffle pour ranimer nos colonies mourantes
1 La Cochinchinc peut être considérée comme une exception; mais
c’est moins une colonie qu’un comptoir. Sa prospérité, prospérité
relative du moins, ne vient pas des colons qui n'exislcnt pas, mais
des étrangers que lo commerce, développé par l’admirable fécondité
du sol, y attire. Sa superficie est d’environ un quart de celle do la
Franco; les recettes locales approchent de neuf millions. Ce mouve-
oh! alors, noire orgueil national blessé n'a plus qu’une
consolation , celle (le pouvoir, par le sang de nos mis
sionnaires et le dévouement sublime de nos Sœurs, pro
clamer encore le nom de la France à travers l’O céan ,
redire à tous ses rivages que notre nation est la première
par le cœur, si ce n’est par le bras, et que dans son
présent comme dans sou passé elle a toujours le droit
d’inscrire g esta D ei per Francos dans les fastes de son
histoire.
ment a clé favorisé par la sagesse des deux amiraux de l.agrandièro cl
Oliier, qui s’y sont succédé.
Là point d’entraves inutiles, point de despotisme arbitraire, point
de système préconçu. Chinois, Annamites et chrétiens trouvent à Saigon,
dans les transactions, une liberté commerciale illimitée.
Si notre établissement de l'hulo-Chinc ne répond pas à toutes nos
espérances, s'il est encore si loin de ce qu’il serait dovenu entre les mains
des Anglais ou des Hollandais, ce n’est pas au gouvernement quu l'on
peut en attribuer la cause. Il faut remonter plus haut et la chercher
avec M . Leplay, dans la situation morale et politique de la France.
FIN
jf'ri;
i Voici précisément le fruit des recherches les plus exactes et
de lu science lu plus profonde, ('elle vie du Christ, qu’en peuvent
dire aujourd'hui ceux qui doutent? N’est-elle pas toute réelle et
tout historique sous nos yeux? Est-ce que toute recherche nou
velle et tout nouvel effort de science n’en mettent pas la réalité
dans une plus éclatante lumière? N’en trouve-t-on pas lu subli
mité toujours plus saisissante qu’on ne l’avait pensé? Oui, cette
vie est et sera jusqu'il la fin, pour tous les siècles, la lumière qui
éclaire tout le genre humain. » (.Journal des suçants de Gœllingue, août 1803; extrait des lettres du Père Gralry. )
NOTE B.
Cette déviation des alizés vers l’ouest, déduite du mouvement
diurne de la terre, n’est que la conséquence d’une loi générale,
laquelle sont soumis non-seulement les courants de l’atmosphère
et de la mer, mais à laquelle obéissent aussi tous les corps qui se
meuvent à la surface de notre planète.
Les effets n’en sont ni rares ni difficiles à saisir. Dans leur con
statation, la théorie a marché de pair avec l’expérience, et les
calculs de M. Babinet n’ont pas tardé à confirmer, pour tous les
azimuts, l’exactitude de la grande loi physique dont Foucault a
été pour ainsi dire le promoteur, nu du moins dont il nous a fait
toucher du doigt les effets, à l'aide de son gyroscope et du pen
dule du Panthéon. Cette loi peut s’exprimer ainsi : * Dans quelque
direction que se déplace un corps à la surface de notre planète, il
existe une force provenant de la rotation de la terre qui le fait
206
NOTES.
dévier à droite dans l’hémispliérc nord, ù gauche dans l'hémi
sphère sud. ■
NOTE G.
D’après tous les documents recueillis dans le nord de l’Atlan
tique, et sur la loi de Rcdlield, de Roid et de Maury, ou peut
considérer la trajectoire que décrit le cyclone comme une courbe
dont la convexité est tournée vers l’ouest, ou mieux encore, comme
une parabole ayant son foyer aux Ilcrmudcs et scs deux branches
développées, l’une du sud-est au nord-ouest dans la zone torride,
l’autre du sud-ouest au nord-est dans 1azone tempérée. C’est cette
seconde branche qui longe les Etats-Unis, suit le lit du Gulfstreamet pénètre quelquefois, i travers les îles Britanniques, jusque
sur le littoral occidental de notre continent. Dans l’hémisphère
sud, la route parcourue par les ouragans de l’océan Indien su
recourbe également en une parabole dont le foyer serait près de
Maurice, et les deux branches, en embrassant Bourbon, Mada
gascar et même Mozambique, s’étendraient l’une du nord-est au
sml-oucsl dans la zone torride, l’autre du nord-ouest nu sud-est
par delà le tropique.
NOTE D.
D’après Darwin, la loi de caractérisation permanente, consé
quence de la sélection, ne permet pus aux descendants d’un type
caractérisé de se mêler aux descendants d’un autre type également
caractérisé. Sans doute sa doctrine rattache nos origines au grand
arbre de la vie générale, mais elle isole le rameau humain de la
branche représentée par les divers groupes simiens. Rigoureuse
ment appliquée ù notre type, cette doctrine conduit tout au plus
i regarder l’homme et les anthropomorphes comme les deux
termes extrêmes de deux séries qui auraient commencé à diverger
au plus tard dès l’uppariliou du singe le plus inférieur. Ce que la
science constate, c’est d’un côté l’extrême ressemblance des ma
tériaux anatomiques de l’homme et du singe, et de l’autre In diffé
rence des plans réalisés avec ces matériaux; ce sont les mêmes
NOTES.
291
éléments, mais tout est disposé pour faire de l’un un marcheur et
de l'autre un grimpeur. Pour s’étrc perfectionnés, les singes n’ont
pas changé de type fondamental, et devinssent-ils les égaux des
hommes, ils resteraient des hommes grimpeurs. (Extrait der
Eludes de M. de Quatrcfagcs; Cours an Muséum et Revue des
Deux-Mondes, avril 1869.)
Les transformations de Daruin, réduisant à quelques types pri
mitifs toutes les espèces actuelles, ne sont pas plus radicalement
opposées au récit biblique que ne l’est la théorie des générations
spontanées. C'est du moins Darwin lui-même qui le déclare , quand
il dit dans son livre : « Je ne crois pas que mes opinions paissent
blesser les convictions religieuses de qui que ce soit, s
Au fuit, comme l’observe son traducteur allemand Broun,
même pour le premier être organisé de l'anvin, on sera toujours
forcé de recourir à la puissance d’un Créateur personnel, pour
lequel il n’aura pas été plus difficile de donner la vie à un type
unique qu’à cent mille.
A tous les savants (pii admettent l’unité spécifique de l’homme,
lteusch ajoute les noms de Linné, Stephens, Schubert, Rodolphe
et André, Wagner, Von Iliir, Von Meyer, Burdach, Wilbraml,
Flourcns, Hugh Miller, sir John Ilerschell et llluxlcy. En écartant
toute personnalité, cl sans vouloir faire d'application aux polygénistes Morton, Nott et Ghiddon, il faut se défier surtout, dit
Pcrty, des écrivains américains, qui, au nom du principe de
l'infériorité des races, ont voulu justifier par la science la servitude
des nègres.
NOTE E.
D’après un journal anglais, les enfants de saint Bruno pro
cèdent ainsi : c Ils se joignent à la première tribu qu’ils ren
contrent; ils la suivent, s’attachent à elle jusqu’à ce qu’ils puissent
la fixer en quelque lieu favorable, en lui enseignant par leur
propre exemple à retirer du sol des moyens d’existence. Les
naturels rient quand ils voient pour la première fois les moines
labourer la terre et semer; mais, à la rentrée des premières
moissons, leur exemple leur paraît bon à suivre. »
Mgr Salvado nous apprend, dans un récit naïf, comment il est
parvenu si rapidement à former de nombreux établissements dans
A O I F, S.
mi pays entièrement désert, entouréde grands bois et de plaines im
menses que traversent seulement çà et là ipiebpies tribus nomades.
* Mes fondations ne me coûtent plus autant <|uc les premières;
je les fais toutes maintenant avec des brebis. Je choisis les plus
vigoureuses dans nos bergeries, je les confie à deux religieux et
à quelques sauvages christianisés qui les accompagnent avec leurs
familles, leurs chevaux, leurs bœufs et quelques cliiens de forte
race. Dès que la saison des pluies est passée et que l’herbe com
mence à devenir épaisse, la petite troupe se met en murclic,
avance à petites journées, couche sous la lente, se nourrit du
lait du troupeau cl finit par arriver ainsi sur le territoire que
nous concède assez facilement le gouvernement de Sydney.
i Là, avec des troncs d'arbres et des branches à longues feuilles,
les sauvages construisent les cabanes du campement. Lu première
année est un peu dure à passer, parce qu’il fuut défricher et ense
mencer; mais, grâce aux brebis, on est toujours sûr de la nour
riture, même du vêlement. Pendant la seconde année, on s’oc
cupe du monastère, que l’on construit en briques et eu bois; dès
lu troisième, lu colonie monastique, dont on a eu soin d'augmen
ter le personnel eu proportion des ressources, peut suffire à tous
les besoins.
t II y a quarante siècles, Abraham, Isaac et Jacob ne voya
geaient pas autrement dans le pays de Chnunun. >
(Extrait de la Uccue du monde catholique, novembre 1808.)
Tl ■iX.'ÎSwHd
''m m
.
TABLE DES MATIÈRES.
P R E M IÈ R E P A R T IE .
MARCEAU.
Pnjjc*.
C iiapitrr Ier. — La vie (le Marceau. — Ecole polytechnique. —
Vocation du marin. — Première campagne. — l.a croix
d’honneur..........................................................................................................................
1
C hapitre II. — Expédition do Louqsor. — Le fleuve du Sénégal.
— Le Soudan et lo Sahara. — L'offlcier de quart. — Un
grain à bord. — Un homme à la mer...................................................
8
C hapitre III. — Un promior commandement. — Courage et
savoir. — Marceau sauve lo vaisseau anglais le Pembroke. . .
17
C hapitre IV . — Escadre de la Méditerranée. — L ’amiral La
lande. — Derniers triomphes de la voile. — Encore une
royauté qui s’en va. — Règne éphémère du Napoléon. — La
cuirasse cl l’artillerie.
..................................................................................
22
C hapitrb V . — Recherche de la vérité. — Science et foi. —
Conversion. — Un aumônier du bagne...................................................
31
C hapitre V I. — Une erreur du génie maritime. — Résistance
de Marceau. — Prestige de la vie militaire. — Nouvelle direc
tion donnée i sa carriè re ..................................................................................
C hapitre V i l . — Société maritime de l’Océanie. — Plan do
41
-t:
300
T A B L E D ES M A T IÈ R E S .
l'expédition. — Conférences publiques. — M. Gustavo Lam
bert et le pôle Nord. — Missions scientifiques et missions
chrétiennes.................................................................................................................
D E U X IÈ M E P A R T IE .
MISSIONS CHRÉTIENNES.
C imcitab VIII. — Le livre des missions de William Marshall.
— Propagande protestante en Chine. — La Bible à l'Expo
sition. — Ce qu'elle devient chez les idolâtres. — Variété
de sectes. — ■ L ’Europe et l'Amérique ont autant do Christ
que la Chine a d’idoles. ■ ........................................................................
65
C hapitre IX. — La Compagnie dos Indes tient le christianisme
à l'écart. Elle lui préfèro le Coran et Brahma. — C'est plus
qu'une apostasie, c’est une faute. — Révolte des ci payes. —
Nos préjugés africains. — Dans l’Inde comme en Algérie, le
christianisme est la religion do ceux qui n’en ont aucune. . .
C hapitre X . — Anciennes missions catholiques dans l'Inde. —
Leur œuvre jugée par les protestants. — Sociétés évangé
liques. — Eglise officielle. — Luxe asiatique. — L’entretien
d’un missionnaire anglican coûte quarante fois celui d’un
prêtre catholique..............................................................................................
87
C hapitre X I. — Rendez-vous des sectes au cap de Bonne-Espé
rance. — L’évêque Colenso et la polygamie. — Le docteur
Livingstone. — Ce qu’il ponsc des missions catholiques. —
Dernières nouvelles de l’illustre voyageur. — Les sources du
Nil. — Les Anglais dans l’Abyssinie. — Le catholicisme nu
centre de l'Afrique.........................................................................................
98
C iiapitrk X II. — Race latino et race anglo-saxonne en Amé
rique. — Quelle est celle des deux races qui a le inioux réussi
à exterminer les Indiens?— Moines et conquérants. — Mis
sionnaires et gouverneurs............................................................................
111
T A B L E DES M A T I È R E S .
C hapitre X III. — Le Paraguay. — Phalanstère chrétien. — Les
Jésuites jugés par les Anglais. — Le Paraguay moderne. . .
C hapitre X IV . — Amérique du Nord. — Le G o a head chré
tien. — A travers les montagnes Rocheuses. — Le catholi
cisme pendant la guerre. — Aumôniers et Sœurs de charité.
— Paroles prophétiques d'Alexis de Tocqueville. . . . . . .
T R O IS IÈ M E P A R T IE .
OCÉANIE.
C hapitre XV. — Missions de l'Océanie. —
L 'A r c h e
( t a llia n c e .
— Passage de la ligue. — Détroit de Magellan. — Taïli. . .
C hapitre X V I. — Archipel des Navigateurs. — Un roi civilisé.
— L’esprit de prudence et la folie de la croix.............................
C hapitre XVII. — Les îles Wallis. — Le Père Bataillon. —
Marceau dans le salon de Pritchard. — Pharisaïsmc anglican.
— Danse et musique...................................................................................
C hapitre X V III. — Dumont d’Urville aux Gambicrs. — La
femme chrétienne dans l’Océanie. — Régénération par la
famille..................................................................................................................
C hapitre. X IX . — A propos d’une pirogue errante. — Anthro
pologie et météorologie. — » Si un peu de science nous
éloigne du vrai, beaucoup nous en rapproche. » ........................
C hapitre X X . — Un cyclone dans la mer de Corail. — Forma
tion des bancs. — Vie sous-marine. — Le pilote de l ' A r c h e
d a llia n c e
..............................................................................................................
C hapitre X X I. — La Nouvelle-Calédonie. — Portrait du sau
vage. — Il semble donner gain de cause à l’origine simienne.
— État do la question. — L’évèque d’Amata. — Naufrage
do l a
S e in e .
— Les Anglais sur nos pas. — Comment on
perd une colonie....................................................................................... ....
302
T A B L E D ES M A T IE R E S .
G uapitrb X XII. — Victimes de la traite rapatriées par Marceau.
— Sentiments de reconnaissance chez les anthropophages. —*
Un canot de l'âlcmkne. — Prise do possession de la Nou
velle-Calédonie. — Déportation. — Est-ce par les convicts
ou malgré les convicts que l’Australie s’est faite? — On no
£ | É '.
colonise pas avec les gcudurmes................................................ , . .
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230
Q U A T R IÈ M E P A R T IE .
DOXDART DK LACHEE.
C hapitre W i l l . — Retour en Franco. — Unu écolo du soir. —
boudait de Lagréo..........................................................................................
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2A9
C hapitre W IV . — Orient et Occident. — Conclusion. . . .
205
N o t e s ................................................................................................................
295
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Fait partie de Les commentaires d'un marin