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Ancien Directeur des Écoles des Iles sous le Vent.
I .A U It KAT I ) E I.A SOCIÉTÉ l)K (HiuOKAI'IIIK COMMERCIALE
DK l'AHIS
1UIATEA LA SACRÉE
ILES SOUS LE VENT DE TAHITI
( Oc: É A N I E
K R AN R A IS E )
AVEC
’i l ,PLANC1IES EN COULEUR, REPRODUCTION DES AQUARELLES ORIGINALES DE L’AUTEUR
8 DESSINS A LA PLUME DE F . HUGUENIN-LASSAUGUETTE,
D’APRÈS DES CROQUIS DE L’AUTEUR, DE NOMBREUSES REPRODUCTIONS DE DESSINS ET LAVIS,
ET DE PHOTOGRAPHIES DE MADAME IIOARE, A TAHITI ;
DES CARTES DRESSÉES PAR MAURICE BOREL ; DES CHANTS NOTÉS PAR H. PLUMHOF
ET A. ROTH DE MARKUS, A VEVEY.
NEUCHATEL
IMPRIMERIE
PAUL A T T I N G E R
‘20, Avenue du Premier-Mars, 20
Au moment où le fruit d’un long mais agréable labeur va sortir
de presse, j’aime à reporter ma pensée vers mes aimables colla
borateurs, vers tous ceux qui m’ont facilité l’accomplissement de
la tâche que je m’étais imposée.
Les uns, simples indigènes de Raiatea, âmes naïves et incultes,
demeureront des auxiliaires obscurs. D’autres possèdent des noms
connus et aimés. Tous ont droit à ma reconnaissance. Qu’ils en
reçoivent ici l’expression.
La Tour-de-Peilz, octobre 1901.
Paul Huguenin.
Jointe du Rcqe.nt
JWc ccntral-
Commcrciilë’.
M. Sors/ de/ d'après /a
I c a rte d u //e u t f/aureMot
RAIATEA LA SACREE
AVANT-PROPOS
Le voyageur qui, d’Amérique, se rend aux lies de la Société sur
l’un des trois petits voiliers1 faisant le service mensuel entre San
Francisco et Papeete2 a, comme le lièvre de la Fable, du temps de*
reste pour « manger, dormir et écouter d’où vient le vent ». Mais il
a mieux à faire; il lui est loisible de s’initier déjà quelque peu
au monde nouveau dans lequel il se trouve transporté en question
nant les officiers, les boys tahitiens du bord et en consultant les
ouvrages géographiques et les Atlas dont il a eu la précaution de
se munir avant son départ. Ces renseignements préliminaires lui
permettront de s’orienter plus vite et de comprendre plus facile
ment tant de choses étranges et inédites qui vont bientôt s’offrir
simultanément et confusément à ses regards étonnés.
Il apprendra qu’on se tutoie en tahitien et que cette langue, très
riche et difficile à s’assimiler, ne doit pas être confondue avec le
tahitien de la plage, sorte de petit nègre à l’usage des fonctionnaires
1 Tropic Bird, City of Papeete et Galilée.
’ Le XXe siècle a vu s’inaugurer un nouveau service de bateaux à vapeur qui font en
douze jours le trajet de San Francisco à Papeete, ce qui réduit le voyage Paris-Tahiti à
‘28 jours au lieu de soixante au moins qu’il durait jusqu’en 1900.
y
— 7 —
el. des touristes en générai. Mais s’il désire apprendre à l’avance
quelques mots de la langue tahitienne, il y perdra son latin en
s’adressant aux boys du bord dont la prononciation est absolu
ment inintelligible. Il apprendra seulement que bonjour se dit: ta
orana, viens : haere mai, assieds-toi : parahi, manger : amu, et
c’est tout : tirara.
C’est là qu’en restent la plu
part des étrangers qui ne sé
journent que deux ou trois ans
dans les îles. Le bon tabitien
ne se parle guère que dans les
temples et dans les fêtes solen
nelles du peuple où les Chefs,
grands et petits, débordent
\\
d’éloquence et de faconde, et
ne se lit que dans la Bible»
m
seul monument écrit de cette
langue qui n’a pas d’alphabet
spécial.
Encore une génération et il
deviendra inutile de se rendre
aux Iles de la Société [pour
/
recueillir d’anciennes tradi
tions, de vieux contes popu
Fig. 2. — Flâneries à bord sur
laires, des données historiques
l'Océan Pacifique.
quelconques. Les anciennes Pendant les longues journées de calm e en mer,
les passagers cherchent à tu e r le tem ps en
traditions, les vieilles légendes
jo u a n t de la mandoline, en lisant, en pêchant
et
même en ch assan t à coups de c an ard ière de
et les vieux contes se défigu
ra re s a lbatros.
rent, se perdent de plus en
plus et.les récits qu’on peut obtenir actuellement des adultes n ’en
sont que de pâles reflets : des récits touffus, pleins de détails oi
seux, de pléonasmes et d’expressions inutiles.
Par contre, les mœurs se modifient moins rapidement. Le Ta
bitien vit heureux au jour le jour, et, comme en dehors de la capitale,
Papeete, il a conservé beaucoup de ses anciennes coutumes et de ses
habitudes, il offrira de ce côté un large dédommagement à celui qui,
fuyant notre civilisation, désire se faire une idée de la vie d’un
peuple enfant. Ce peuple, jusqu’au commencement du XIX0 siècle,
en était encore à l'âge de la pierre, puisque les métaux n’existent
pas dans les îles. La transformation opérée par l’introduction du
Christianisme, de certaines de nos idées et de beaucoup de nos
instruments et vêtements de luxe, n’a pas modifié le génie de
cetle race; l’Européen qui aura le privilège de vivre à son contact
pendant quelques années finira par comprendre toute la poésie,
le charme doux et enivrant de la vie tahitienne telle qu’elle existe
encore aujourd'hui. S’il demeure assez longtemps au milieu de
ces peuplades primitives, pour les comprendre et les aimer, il les
regrettera, de retour dans la vieille Europe. Son plus cher désir sera
de les revoir et d’y mourir un jour de la même mort paisible et sans
frayeur qui est le partage de ce peuple.
Puissent ces pages écrites au retour d’un séjour de quatre an
nées dans les Iles sous le Vent conserver un peu du parfum et de
la poésie des choses qu’elles vont chercher à dépeindre.
Hélas ! il en sera sans doute comme de ces couronnes fanées et de
ces objets que j’ai rapportés avec moi. Quand j’ouvre mon coffre de
camphrier pour les contempler longuement, les fins parfums des
tiare, du monoi, du bois de santal s’en échappent timidement et
tout cela a l’air glacé sous le ciel gris de nos hivers septentrionaux.
Il faut aller là-bas. Il faut voir ce beau ciel bleu s’embrasant
vers le soir de toutes les teintes de l’arc-en-ciel tant que le disque
rouge du soleil n ’a pas encore tout à fait disparu sous la nappe
brillante de l’Océan infini; puis vient la brume, suivie rapidement
delà nuit; les canots rentrent lentement, chargés de poisson: les
feux s’allument sur la grève; les couples amoureux couronnés de
fleurs blanches passent graves et heureux dans ce printemps éternel.
CHAPITRE PREMIER
EN VOYAGE
Des Marquises à Tahiti.
La courte escale du voilier à Taiohae sur la côte méridionale de
Nouka-Hiva, lies Marquises, ne peut donner une idée bien nette ni
bien exacte des impressions que ressentira le voyageur au terme de
son voyage. Les lies Marquises, au milieu desquelles le voilier nous
promène pendant deux jours, surgissent brusquement de la mer,
les unes après les autres, sans grève, sans ceinture de corail, en fa
laises sauvages.
La brise n ’est plus assez forte pour permettre l’accès de la baie
de Taiohae. Une baleinière s’avance montée par des insulaires ta
toués, aux lèvres épaisses, recouvrant des dents de loup, avec des
veux injectés de sang qui sortent du visage. Quelques-uns de ces
sauvages, agiles comme des chats, grimpent à bord pour amarrer
un câble, les autres tendent leurs biceps vigoureux et nous voilà
remorqués dans le petit port dont aucun bruit ne vient troubler la
tranquillité.
Des cocotiers sur le rivage, des arbres aux feuilles larges et pro
fondément découpées que les naturels appellent maiore, abritent
de misérables cabanes formées d’une enceinte de piquets quadrangulaires et surmontées d’un toit de chaume. De l’unique ouverture,
fort basse, sort une fumée nauséabonde; des groupes de femmes
peine vêtues de quelques misérables loques, le visage au teint
jaune encadré dans des cheveux noirs et graisseux, les jambes cou
vertes de plaies, fument des cigarettes du pays pendant que de rares
enfants tout nus se vautrent dans une terre noire et rouge. Ce sont
là les Marquisiens, à peine sortis de l’anthropophagie,puisque l'un
d’eux emporta le nez d’un gendarme d’un coup de dent, il n’y a pas
plus d’une dizaine d’années.
Une mission catholique entourée d’un beau verger est installée
ici. Je crois que les missionnaires ne sont pas très contents de leurs
ouailles. Depuis peu, l’importation des liqueurs est défendue, mais
T J<.
Fig. 3. — L’une des Iles Marquises : Talu-Hiva.
C ette ilo, qui ém erge comme uno to u r du sein des eaux azurées, est la prem ière te rre
que le v o y ag eu r aperçoit après un mois de solitude dans l’Océan.
les indigènes savent encore fabriquer le kawa* et s’en griser à de
venir fous.
Quand un certain nombre de jeunes hommes sont tatoués on se
arssemhle dans la montagne, en grand secret; on boit du kawa et
l’on procède à des danses nationales plus que sauvages2.
On est bien aise de retrouver sa cabine après une courte des
cente à Nouka-Hiva et de reprendre la route de Tahiti.
On ne tarde pas à côtoyer les Tuamotu on Paumotu3 qui s’étendent
du S.-E. au N.-O., au nombre de 80 environ.
1 Le Kawa est une liqueur fabriquée avec le jus d’un poivrier.
5 Les hommes dansent absolument nus.
’ Les indigènes les appellent Tuamotu, les iles de la vaste mer, car Paumotu signifie iles
dépouillées par la guerre; ce nom rappelle sans doute quelque invasion dont ils ne sont
pas fiers.
Ces îles sont des atolls avec lagon intérieur entouré d’un im
mense circuit madréporique. Cette ceinture peut avoir 160 à 180
kilomètres de longueur, comme à Fakarava et à Rangiroa, sur 400
à 500 m. de largeur; elle est couverte en partie de cocotiers, de
pandanus et d’un buisson appelé mihimilii. Les habitants s’y adon
nent exclusivement à la pêche de la nacre et les seules ressources
Fig. 4. — Le phare de la pointe de Vénus.
("esl l’unique p h are des Iles de la Société. Il a été édifié par les F rançais, à l'extrém ité
N ord-O uest de T ah iti, cette nouvelle C ythère, en un en d ro it qui a reçu le nom poétique
de P o in te de V énus.
alimentaires indigènes sont l’amande du coco et le poisson qu’on
mange généralement cru. De nombreux cotres visitent ces îles pour
y apporter des provisions, beaucoup de rhum, malheureusement,
et pour en emporter les nacres et les perles. Ces îles peu peuplées
nourrissent des représentants de toutes les religions et de toutes
les sectes: catholiques, protestants, adventistes, boudhistes et dis
ciples de Confucius, mormons de diverses sortes, etc., etc. C’est du
reste la situation de toutes ces belles îles de l’Océanie.
-
12 —
On passe à î)00 ou 600 mètres de plusieurs îles; on ne s’y arrête
pas et l'on met le cap sur le S.-O. pour arriver au bout de 4 ou
5 jours en vue de Tahiti.
11 est midi lorsque la vigie signale dans le Sud une masse bleue
sortant de l’onde: Tahiti! L’ile ne tarde pas à se dessiner plus nette
ment sous la forme d’une pyramide à large base, aux arêtes recti
lignes, recouverte au sommet d’un capuchon de nuages.
Vers les 4 heures, nous passons devant la pointe de Vénus après
avoir longé la côte sablonneuse couverte d’innombrables cocotiers
au pied de vallées ombreuses et profondes du plus beau vert éme
raude. Lentement, nous franchissons la barrière de corail par une
passe étroite, celle de Taunoa, mais la brise du soir qui souffle de
la terre (hupe) ne peut nous pousser vers le port de Papeete et nous
jetons l’ancre à cent mètres du rivage.
Force nous est de rester à bord jusqu’au lendemain matin pour
attendre la libre pratique et pour subir la visite de la douane avant
de poser le pied sur la terre nouvelle.
La nuit est sereine; à l’Ouest, la silhouette hardiment tourmentée
de Moorea se profile vaguement dans les derniers rayons du soleil
couchant; les étoiles resplendissent au ciel; nous distinguons la
«Croix du Sud»; la voie lactée, beaucoup plus éclatante dans l’hé
misphère austral que dans l’hémisphère boréal projette une douce
et vague lumière, qui permet de distinguer le balancement des
palmes de cocotiers. Autour du navire, la mer prodigue ses phos
phorescences; la brise de terre tempère l’atmosphère et nous ap
porte des parfums mystérieux et suaves de frangipaniers, de gardé
nias et de roses. Par moments, une musique étrange et saccadée
trouble seule le silence. C’est la nuit de Tahiti.
Reslons-en à celte première impression et, au lieu de nous attar
der dans la demi-civilisation de Papeete, prenons un bateau, n’im
porte lequel, nous avons le choix, et partons de suite pour Raiatea
la Sacrée.
De T ahiti à R aiatea.
Justement un des trois-mâts venus de Bordeaux pour le com
merce du coprah et l’importation à petite vitesse d’articles français
a affiché à la poste son départ pour demain à midi.
La Compagnie qui envoie deux ou trois fois l’an ces gros na
vires ' offre gracieusement le passage gratuit aux voyageurs qui se
rendent de Tahiti à Raiatea.
Nous nous embarquons donc avec tous nos bagages. A. la nuit tom
bante, nous pouvons admirer encore une fois l’effet merveilleux
de ce soleil rouge plongeant derrière l’île de Moorea et accrochant à
chaque pic, à chaque rocher fantastique de longs rayons verts ou
rouges qui enflamment encore le ciel après la disparition de l’astre
du jour. Un rayon, comme une flèche, traverse même un rocher
percé d’un gros trou rond. Il paraît qu’un ancien dieu de Tahiti,
Oro, s’amusait un jour à lancer des flèches de Taravao 2; ses flèches
portaient si loin qu’elles traversaient les montagnes de Moorea.
Cet Oro était sans doute parent des anciens Gaulois qui lançaient
leurs flèches contre les nuages en temps d’orage.
Pendant que nous contemplons l’embrasement du ciel derrière
Moorea,Tahiti apparaît vers le Nord comme une immense pyramide
bleue, au-dessus de laquelle se lève la magnifique constellation
d’Orion, comme une gigantesque « Croix du Nord ». Quant à la
Croix du Sud, elle a beaucoup moins d’éclat et se distingue plus
difficilement des autres constellations.
La nuit vient très vile, sous les tropiques, moins vile cependant
que je ne l’avais supposé d’après des récits entendus précédemment.
Peut-être que les vastes eaux reflètent plus longtemps la lumière
du couchant que la terre ferme.
La brise d’Est, le vent alizé qui règne 300 jours par an en1
1 Colbert, France-Cliérie et Président Thiers.
* Taravao est l’isthme qui unit la grande Tahiti à la presqu’île de Taiarapu.
moyenne* tandis que les autres ventsne soufflent que les deux autres
mois de l’année, la brise d’Est est assez forte et le capitaine nous
promet d’être au point du jour devant Raiatea.
A l’aurore, nous montons sur le pont où le plus beau coup d’œil
nous attend :
A gauche, la plage de Huahine d’où s’élèvent lentement les fu
mées de feux invisibles: le repas du matin que l’on prépare,et là,
au loin, à 40 kilomètres à l’Ouest, trois îles bleues sortent majes
tueusement de l’immensité des ondes; c’est Raiatea la Sacrée, puis
Tahaa, puis ce rocher isolé qui se dresse comme une tour: BoraBora;nous sommes au milieu des Iles sous le Vent.
Fig. 5. — Les Iles sous le Vent vues de Huahine.
L orsque le b a te au à v ap eu r a rriv e au le v e r du soleil devant la plage de H uahine, to u t le
g ro u p e des Iles sous le V ent s’otfre au reg ard : R aiate a d’abord, puis T ahaa h sa droite et
en ri u B ora-B ora. Q uant à M aupiti, elle e st Iro p basse e t trop éloignée pour ê tre aperçue
de ce point, mais ou la distin g u e des som m ets de R aiatea.
Nous mettons le cap sur l’extrémité Nord de Raiatea, masquée par
le mont Tapioi, espèce de pyramide tronquée que l’on distingue
très bien.
Nous ne tardons pas à ouïr le bruit des vagues se brisant contre
le récif de corail qui enserre Raiatea et Tahaa.
Que de générations ont été bercées au bruit de ce sauvage mu
gissement semblable à la plainte infinie qui, sans cesse, monte1
1 Cette quasi-permanence du vent d’Est qui se dirige de Tahiti vers les Iles sous le Vent
explique suffisamment le nom de celles-ci.
15
de la terre depuis que l’homme est là pour souffrir, aimer et
mourir I
Mais les vaines agitations de nos vieux peuples civilisés, les cris
de ceux qui luttent pour la vie viennent aussi mourir sur le lointain
récif de Raiatea et l’heureux peuple qui l’habite peut sourire du
berceau à la tombe sous son ciel toujours bleu que troublent à peine
de rares orages ou de fugitifs nuages.
On aperçoit maintenant, entre deux îlots verdoyants, la passe par
laquelle nous allons pénétrer à l’intérieur des récifs pour chercher
le port dont les flots de la vaste mer ne viennent plus troubler le
calme et la limpidité. C’est la passe Teavapiti, anciennement Teavarua, ce qui signifie la môme chose: la passe double; en effet,
il existe une petite passe à côté de l’îlot de gauche. La principale
n’a pas cent mètres de largeur. Il s’agit donc de bien manœuvrer
pour un vaisseau de 80 mètres que la moindre saute de vent jetterait
sur le corail. Pareil accident est déjà arrivé: témoin la carcasse dé
chiquetée que l’on voit sur la grève de l'îlot gauche. Aussi le capi
taine fait-il hisser un petit pavillon noir avec un carré blanc au
milieu : On demande le pilote.
Le pilote arrive sur une longue baleinière montée par de solides
gars, moins grimaçants que ceux de Taiohae et point tatoués du
tout. Le vieux pilote Otare a les cheveux blancs, la peau parche
minée, de petits yeux obliques et fuyants; il s’ajjpuie sur un bâton
et monte péniblement à bord. Il ne parle que sa langue maternelle,
mais le vieux loup de mer se fait comprendre à merveille de
l’homme de barre par quelques signes de la main gauche et, pre
nant son alignement sur une balise du rivage et sur un piton, il
nous fait entrer magistralement par la grande passe. Nous jetons
l’ancre devant le village d’Uturoa, autrefois nommé Teavarua par
les géographes, sans doute à cause de la passe. Une embarcation
nous emporte à la pointe du Régent et nous touchons le sol de Raia
tea par 153°47’ de long O. et par 16°50’ de latitude Sud.
■- ii
' H* '
II
LES ILES
Description géographique.
Les lies de la Société forment un ensemble.d’une parfaite homo
généité: quatorze îles taillées sur le même type et groupées de l’Est
à l’Ouest sur un vaste plateau dont la profondeur moyenne est de
mille mètres au-dessous du niveau de la mer.
(Je plateau, de la forme d’un ovale allongé quelque peu déformé,
commence à l'Est de Mehetia pour se terminer 800 km. à l’ouest de
Scilly et de Bellingshausen. 11 est dessiné assez, exactement par
l’emplacement des îles Mehetia, Maiaoiti, Maupiha, Scilly, Bellings
hausen, Motu-iti et Tetiaroa. Les grandes îles se trouvenl dans le
milieu de cet ovale : Tahiti, Moorea, Huahine, Raiatea-Tahaa, BoraBora et Maupiti.
Ces dernières, plus Maiao-iti sont des îles élevées et entourées
d’un récif madréporique. Mehetia a 435 m. d’altitude, mais, à l’ins
tar des Iles Marquises, elle n’est pas entourée de récifs.
Tetiaroa, Maupiha, Motu-iti, Scilly et Bellingshausen sont de sim
ples agglomérations de motu, ilôts bas madréporiques, avec lagon
intérieur, semblables à ceux des Tuamotu.
L’ensemble renferme donc les trois types d’iles qui se renc ontren
dans la Polynésie.
Vue de la mer au soleil levant, couverte sur la rive d’une végé
tation luxuriante, tapissée, sur les pentes, de courtes fougères
brûlées par le soleil, Raiatea, au lever du soleil, apparaît toute dorée
comme une île de contes de fées. Il en est de même de Tahiti vue
de la pointe de sa presqu’île, Tau tira. La terre sacrée des Iles sous
le Vent a reçu le nom poétique de Raiatea qui signifie « ciel à la
douce lumière », et le chantre indigène la nomme :
Raiatea, ferma rupe-rupe,
Raiatea, terre luxuriante.
Tahiti est désignée poétiquement : Tahiti-nui-marearea, «la
grande Tahiti la dorée ».
Ua hiti te m ahana ite lara o Maire
E mou a teitei o te rata
Oti’ otihia e te tere, te r a ‘ au ri'i
Tahiti-nui-marearea
Ua rau te oto o te manu e . f
Le soleil se lève sur la pointe du Maire,
La haute montagne des châtaigniers,
Transperçant dans sa course les petits arbustes
De la grande Tahiti, la dorée.
Infinis sont les chants des oiseaux.
Le nom de l’île de Raiatea, qui fut aussi appelée Joretea « le rat
blanc » ou Uri-e-tea « le chien blanc», peut aussi se traduire par: « le
Ciel éloigné », de ra'i: le ciel; atea : éloigné, lointain. C’est sans
doute ainsi que l’avaient voulu les émigrants des anciens âges qui
abordèrent sur celte terre primitivement appelée Havai’i par leurs
prédécesseurs. De même que les émigrants européens ont baptisé
leurs cités lointaines de noms rappelant la mère patrie: NouvelleOrléans, New-York, Nouvelle-Galles, etc., etc., de même les Polyné
siens ont donné les noms des pays qu’ils avaient quittés aux terres
qu’ils découvraient. On peut suivre ainsi lias à pas leurs migrations
à partir de l’Indonésie, le Hawaiki primitif. Nous les voyons s’ar
rêter aux Samoa(Savaïi), à Raiatea (Havai'i),h Fakarava (Havaiki),1
1 Journal of the Polynesian Society, sept. '1398, p. 147.
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aux Sandwich {Havali). Les indigènes de Rarotonga (Iles Cook) ap
pellent le groupe des îles Tahiti : Avaiki runga: Avaiki au vent,
du côté du vent, et l’appellation générale pour les Samoa, les Fidji et
les Tonga est Avaiki-ra.ro, Avaiki sous le Vent *.
De môme, parait-il, les gens de Rarotonga désignaient autrefois la
Nouvelle-Zélande par Avaihi-tautau. Tau tau (tahhutau en tahitien)
signifie produire du feu d’une manière répétée, cette épithète
rappelant probablement les volcans de la Nouvelle-Zélande3.
Outre le nom usuel, Raiatea la Sainte possède, comme toutes les
autres îles du Pacifique, un nom poétique qui est Ilavalimatapeemoete-Hiva, littéralement Havalioeil-prompt-et-oublier- le-clan, sans
doute que le premier coup d’œil sur le rivage enchanteur de cette
nouvelle Havali fit oublier bien vite le vieux clan, la vieille tribu que
l’exilé avait quittée.
De nos jours, les indigènes donnent encore à leurs bateaux les
anciens noms de leurs îles. Me trouvant un jour en route pour
Bora-Bora, sur un petit cotre appelé Upolu, je demandais au capi
taine indigène Pitomai la signification de ce nom : C’est l’ancien
nom de Tahaa, me répondit-il; celui de Raiatea était Havali, celui
de Huahine Aliapi'i et celui de Maupiti, Maurua ou Mauati. A la
plupart de ces noms, on ajoutait atea, signifiant éloignée, lointaine.
C’étaient donc la Vavau lointaine, VUpolu lointaine pour les émi
grants arrivant des Samoa où ces noms existent encore.
La superficie de Raiatea est de 200 km2 environ; elle mesure
22 km. sur 15 dans ses plus grandes dimensions. C’est la plus élen-1
1 Ces termes de runga et raro servent, chez les Polynésiens, à désigner la direction d’oii
viennent les vents généraux. A Tahiti on dit i nia (pour runga), et i raro Une des ques
tions d’usage en se rencontrant est de se demander : Uaere oe /lia 9 Où vas-tu ? — On ré
pond toujours : Uaere i raro, ou bien : Haere i nia : vais à l’ouest, vais à l’est.
* Journal o f the Polynesian Society, N° 28 déc. 1898, S. Percy Smith, Hawaiki, the
whence of the Maori.
due des Iles sous le Vent, et la plus importante à tous les points de
vue. Elle fut le berceau des croyances et des coutumes religieuses
des Iles delà Société. Gomme les autres îles montagneuses, elle pro
vient certainement d'anciens soulèvements volcaniques ainsi qu’en
font foi la forme de es montagnes, les basaltes compacts noirs ou
gris, les pierres poreuses1 qui composent son sol. Les madrépores
qui l’ont enserrée de leur réseau de corail ont dû prendre ces soulè
vements comme point d’appui pour se propager tout autour. C’est
le contraire qui s'est produit pour les ilôts ou motu: les madrépores
ont trouvé un soulèvement plus ou moins rapproché du niveau de
l’eau ; ils ont édifié patiemment au -dessus de ce fondement jusqu’à ce
que le contact de l’air ait arrêté leur croissance. Mais un grand
nombre d’îlots surpassent de plusieurs mètres la surface du sol;
àMauki, au Sud-Est de Raiatea,les masses madréporiques émergées
atteignent plus de 10 mètres d’altitude : est-ce soulèvement subsé
quent des fondements rocheux sur lesquels ont bâti les madrépores,
ou bien les vivants, sous l’eau, ont-ils exhaussé leurs frères morts
sur leurs tètes12 ?
Quoi qu’il en soit, un récif-barrière, large de 15 à 20 mètres,
entoure complètement les îles de Raiatea et de Tahaa, à une dis
tance du rivage qui varie de 1 à 3 km. Ce récif est coupé en face des
vallées les plus importantes. Les passes3 ainsi formées sont généra1 Lave éteinte, semblable à celle de l’Auvergne, et que les indigènes emploient pour
construire leurs fours. L’alumine manque complètement, pas moyen de trouver de l’argile.
! Le corail mis à nu à marée basse ne périt pas, mais bien celui qui est exposé cons
tamment à l’air.
3 A quel phénomène faut-il attribuer les passes ? Le madrépore ne peut se reproduire
dans une eau dont la température est inférieure à + 20 degrés centigrades. Les passes se
trouvant en face de l’embouchure des principales rivières, il me semble naturel d’admet
tre que c’est le courant de ces rivières, dont l’eau descend certainement au-dessous de 20
degrés, s’avançant parfois au loin, à la saison des pluies par exemple, qui a entravé la crois
sance des coraux et permis la formation des passes. On ne peut guère les attribuer à l’action
du vent ; le vent alizé soufflant 300 jours sur 365, les passes devraient se trouver toutes dui
même côté, ce qui n’est pas le cas.
Ce serait plutôt le courant et le contre-courant, la lutte entre la mer et l’eau douce, qu
aurait arrêté le travail des polypiers. On admet que les vagues brisant sur le bord extérieur
du récif y favorisent la croissance des madrépores, ce bord extérieur étant généralement le
plus élevé. Peut-être ce fait expliquerait-il la formation des motu, le mouvement des vagues
—
20
—
lemerit flanquées d’un ou deux motu, l’un à droite, l’autre à gauche.
Ces motu s’élèvent de 3 à 5 mètres au-dessus de l’eau ; ils sont plats,
couverts de brousse, de cocotiers, pandanus. miro, tcimanu, hutu,
etc. De nombreux autres motu s’échelonnent contre le récif extérieur
et le récif intérieur ou frangeant qui enserre capricieusement les
rivages, laissant la mer profonde s’avancer au loin dans les baies ou
la refoulant devant les pointes. Il n’y a qu’un ou deux mètres d’eau
sur le récif intérieur; du reste, la profondeur à laquelle s’arrêtent
les coraux est très varialble. L’eau est ainsi colorée des nuances les
plus diverses et les plus intenses et des collines surplombant
l'Océan les îles paraissent enchâssées dans une vaste plaine aux
teintes nacrées et changeantes à la moindre brise. A un ou deux
mètres de profondeur la teinte naturelle des coraux : rose, blanc, jau
nâtre, violacé, rougeâtre, apparaît nettement; jusqu’à 3 mètres, c’est
du vert émeraude, du vert de champ d’orge au printemps, avec des
taches violettes formées par des pâtés de coraux ramassés en touffes
semblables à des arbustes ou aux fleurs de neige que la gelée des
sine sur nos fenêtres des pays du Nord, mais plus épais. Dans les
branches de ces arbustes se pourchassent de tout petits poissons
jaunes, rouges, bleu ciel, verts, bigarrés, coupés de barres noires et
blanches.
Enfin, aux grandes profondeurs, l’eau devient de plus en plus bleu
outremer pour passer au noir. Les indigènes sont très attentifs 1 à
ces différentes colorations qui leur indiquent les endroits où ils doi
vent faire passer leurs canots ou leurs bateaux.
La terre ferme plonge rarement dans le bleu ; elle est presque tou
jours précédée d’un marchepied de corail. Aussi est-on obligé de
construire de longs appunLements ou wharf (Uafu) pour permettre
aux navires de débarquer directement. Il n’y a dans le village prindevenant tourbillonnant au point où le récif s’arrête et où se produit la lutte enlre l’eau
douce et l’eau de la mer. Quoi qu’il en soit, les motu sont toujours élevés de 3 à5 ou (i
mètres au-dessus du niveau de la mer et entourés d'un vaste marchepied de corail, sauf du
côté des passes.
1 Dans les endroits difficiles, un des nautoniers est debout devant le foc et ne quitte pas
des yeux la surface aqueuse. D'un geste, d'un mot brusque, il indique à l'homme de barre
le coup à donner.
dans les vallées. Mais la nuit! Que deviendrait-on s’il fallait coucher
dans la vallée ? Rien qu’à cette pensée les cheveux se dressent sur
la tète du Tahitien ; n’y a-t-il pas les esprits, les revenants, les
tupapa'u. 11 suffit qu’un mauvais plaisant,caché derrière un buisson,
crie de nuit tupapa'u pour que les passants s’enfuient à toutes
jambes.
C’est donc sur le rivage que se trouvent les habitations bordant
la route, l’unique route qui ne fait pas même le tour de l’ile à
l’heure qu’il est. On comprend la nécessité de voyager par eau, ou
plutôt c’est ce moyen de communication beaucoup plus facile qui a
empêché jusqu’ici la construction des routes. Pour traverser les
montagnes, il existe des sentiers qui remontent d’abord le fond des
vallées pour conduire aux plantations de fei.
Le reste de l’ile peut se partager en deux zones bien distinctes:
les vallées et les montagnes.
Ces dernières s’élèvent très rapides, dénudées, couvertes de brous
sailles aux fleurs rouge vif semblables à des aigrettes, de fougères
dures et sèches, d'aerouri, et de pope haavare (espèce de sensitive).
Par places, la végétation manque et le sol crayeux blanc, jaune ou
rouge foncé se montre à nu, raviné par les violentes érosions de
la saison des pluies.
Sur les sommets où l’altitude tempère un peu la chaleur torride
et où les nuages se traînent fréquemment, il se dépose toujours, le
soir et le matin, une très forte rosée qui entretient une végétation
plus nourrie qu’à mi-côte, et la marche au travers d’une brousse
qui dépasse môme la tète des chevaux devient très difficile et très
lente. Il faut toute une escorte d’indigènes armés de haches et de
longs couteaux pour se frayer un chemin et la vue est presque nulle,
tant on est enfoui dans des buissons touffus semblables à des buis
gigantesques. Les pandanus nains sont nombreux là-haut et leurs
racines adventives sont trompeuses; elles cassent sous le pied
qui essaie de les escalader. Mais si l’on parvient, en dépit des
piquants qui hérissent son tronc et ses racines, à escalader un pan
danus, quelle vue incomparable s’offre aux regards du voyageur!
Je n ’oublierai jamais le coucher du soleil vu du Mehani (800 mè-
m
— 23 —
très): toutes les montagnes hardiment découpées, embrasées de
rayons rouges, avaient l’air d’être en feu1. Des vallées enfouies dans
une vapeur violette s’élevaient verticales les fumées du soir.De tous
côtés la mer infinie, baignant les îles de ses flots perlés dont la
rumeur arrivait à peine jusque là-haut. Et le ciel! le ciel flamboyait
de toutes les teintes imaginables.....Le soleil disparut; instantané
ment lui succéda le rayon vert qui ne dura qu’une seconde ou deux
pour faire place à un véritable « Àlpenglühn » embrasant toutes les
îles. Un grand oiseau blanc, le phaéton, avec sa plume rouge à la
queue, planait seul à des hauteurs immenses, semblable à une
colombe, de paix. On entendit l’appel de la tourterelle et du coq
sauvage, puis tout se tut. La rosée baignait déjà chaque ramille et
un véritable frisson de froid nous étreignit. La nuit venait de suc
céder au jour. Alors commença une joyeuse descente au clair de
lune, les hommes chantant de leurs voix gutturales des liimene qui
avaient une vague parenté avec les « iodlés » de nos bergers alpes
tres.
Mais ce n’est pas la vue que les indigènes viennent contempler sur
le Mehani. Ils y montent quelquefois en longues troupes, au grand
soleil de midi, suçant des oranges le long du chemin. Le soir ils se
couchent dans renfoncement d'un rocher bien connu, font un grand
feu et chantent toute la nuit assis en rond pour conjurer les tupapa'u
et autres esprits (ivi,mateivi). A la pointe du jour, ils continuent leur
ascension et vont visiter de vastes précipices où s’engouffrent des
torrents et. où les grosses pierres rebondissent dix fois avant que
le son ne se perde. C’est au fond de ces trous qu’habitent certains
de leurs dieux2. Ce pieux pèlerinage terminé, ils s’en vont deux à
1 C’est ici que le sentiment de l’inrendable s’empare du peintre, comme devant les
paysages égyptiens dont il faut renoncer à reproduire les colorations par les procédés
actuels de la peinture.
* Et c’est aussi sur le Mehani que se réfugient les âmes des morts. Elles se rassemblent
auprès de trois pierres nommées: Ofaiarâriorio, Ofaireiriorio, Ofai maueraa, et de là se
rendent sur le Temeliani. On raconte aussiqu’il existe à l’apeari, à Moorea deux pierres, l’une
Ofaiora, la pierre de vie, l’autre Ofaipohe, la pierre de mort parce que les âmes y volaient
à la mort apparente du corps; seulement elles revenaient de Ofaiora, mais pas de Ofaipohe.
Pesâmes qui y arrivaient périssaient et ne retrouvaient jamais la vie.
deux cueillir une jolie fleur blanche veloutée, semblable à notre
Edelweiss, mais plus grande, les quatre pétales rangés d’un seul
côté, et croissant sur des buissons. C’est une fleur sacrée. Chacun
en fait son petit bouquet, puis l’on se couronne et on redescend en
chantant et en suçant des cannes à sucre sauvages qui abondent
sur ces hauteurs. On s’arrange, cela va sans dire, à rentrer avant la
nuit.
Quand la reine de Bora-Bora venait à Raiatea avec sa cour formée
de jeunes sauvages des deux sexes,elle faisait sa petite excursion au
Mehani pour y saluer l’âme de l’un de ses ancêtres. A son retour,
elle s'arrêtait au bas d’une vallée ombreuse, sous un bosquet d’oran
gers où, depuis quelques jours, du jus d’oranges fermentait dans
de vastes calebasses [hue], El l’on faisait la noce avec du vin d’oran
ges, on dansait la iipaupa et l’on chantait jour et nuit jusqu’à ce
qu’il n’y eût plus une goutte à absorber et que le dernier danseur
fût plongé dans un profond sommeil lequel pouvait durer un jour
ou deux.
Le Mehani n’est pas la plus haute montagne de Raiatea, mais
son sommet est le plus accessible. Le Faneuhi (1033 mètres) et
la montagne sainte (Te Mou’a mo'a) qui domine le village sacré
d’Opoa sont bien plus remarquables comme élévation et comme
découpures, mais sont parfaitement inaccessibles. C’est pourquoi
les Tahitiens en ont fait la demeure des dieux. Enfin le Tapioi1, a
peine haut comme la tour Eiffel, dresse sa silhouette de volcan
éteint à l’extrémité nord de Raiatea, au-dessus du chef-lieu actuel,
Uturoa.
Des chaînes principales de Tile descendent des chaînons en dos
d’âne, à pente très régulière jusque dans le voisinage de la côte où
ils tombent un peu plus brusquement. Ces chaînons dénudés enca
drent de nombreuses et fertiles vallées (Faa). Les principales, en
partant de Tapioi et en continuant vers Opoa pour revenir par
Tevaitoa, sont: la vallée de Vaipau (eau tarie), de Tepua, de Vairua,
1 Le Tapioi a un galbe tout à fait antique et ressemble d’une façon frappante à l’Acro
pole d’Athènes. Mais la race indolente qui habite ce pays charmant n’a jamais esssayé d’en
couronner le sommet de temples magnifiques. Aussi bien le marbre lui eût-il manqué.
de Hamoa, Vairahi, Avera iti et Avéra rahi, Faaroa, Toahiva, Opoa,
Faaternu, Vaihuti, Vaiaau, Tevai toa, Apooiti, e tc .1
Les baies ont les mêmes noms que les vallées. Plusieurs, par leur
profondeur et leur encadrement entre de hautes collines, ressem
blent à des fiords, entre autres celles de Faaroa et de Faatemu à
Ha ia tea.
\ signaler des débris d’anciennes fortifications indigènes (pâ,pâri)
dans plusieurs vallées, entre autres dans celle de Vaiaau où les der
niers défenseurs de l’indépendance nationale se réfugièrent en 1897
sous le commandement d'une femme, une grande cheffesse, la
• Faterehau.
Un monument historique non moins curieux est une pierre énorme
(pu se trouve dans la vallée t\'Averarahi et qui porte des inscrip
tions bibliques par lesquelles le chef du mouvement anti-français,
Terahupoo, affirmait sa conviction que jamais les troupes françaises
n’atteindraient ce point. Cette pierre a ceci de particulier qu’elle
indique, paraît-il, la mesure de la taille des anciens rois de Raiatea.
La photographie que nous reproduisons ici peut donner une idée de
cette taille par la comparaison avec l’indigène qui se tient à côté de
la pierre et qui mesure lui-mème 175 à 178 centimètres.
Le pourtour de l'ile est semé de débris d’anciens marne, autels
servant jadis à des sacrifices humains. Le plus remarquable et le
plus célèbre de toute la Polynésie est celui d’Opoa. Ces marae se
composaient d’une enceinte d’énormes blocs de lave, de basalte oü
de corail au milieu de laquelle se dressait une pyramide tronquée
sur laquelle montait le prêtre pour accomplir le sacrifice. Le marae
était entouré d’arbres sacrés: les gigantesques liatu (Barringtonias;,
le miro (Thespesia), vulgairement appelé bois de rose, le tahinu,
c’est-à-dire oint.
Si les marae ont été renversés par un zèle religieux iconoclaste,
leurs débris n’ont pas été utilisés jusqu’ici par des mains profanes
pour faire de la chaux ou pour construire des routes1. Les indigènes
les respectent et les vénèrent encore en secret. On exhume parfois
des ossements dans ces antiques lieux de sépulture. On se rassemble
alors dans le plus grand secret au milieu d’une forêt et les osse
ments sont hriilés dans une vaste excavation. En 1897, je suis sur
venu pendant une de ces. cérémonies, trop tard malheureusement
pour en noter les rites.
Les plus beaux marae que l’on retrouve encore à Raialea sont,
après celui d’Opoa, ceux de Tevaitoa (tout au bord de la mer), de
Vairahi, de Iiamoa (à l’ombre des grands châtaigniers indigènes)
mape (fnocarpus edules), d’Avera, d’Apooiti, de Vaiaau, etc.
On pénètre à l’intérieur du récif qui entoure les îles de Raialea et
de Tahaa par onze passes, dont deux pour Tahaa, les passes Toahotu
et Paipai. Les passes (ava) de Raiatea sont: la passe double (Teavapiti ou Teavarua) qui donne accès au principal village; la passe
Iriru, devant le village d’Avera, la Teava mo'a, la Sainte, devant la
Mecque tahitienne (Opoa); les passes Naonao, Punaeroa, Toamaro,
Tiano et Rautoanui. Celle-ci, ainsi que les quatre premières, sont les
seules fréquentées par les navires, les autres ne livrant passage
qu’à de petits cotres.
Les habitations sont groupées le long du littoral en petits hameaux.
Il n’y a guère que quatre ou cinq agglomérations qui méritent l’épi
thète de village : Uturoa, le chef-lieu, avec 800 habitants, Àvera, Opoa,
Tevaitoa et Tumaraa.
Raiatea compte actuellement 2138 habitants (1899). Elle était et
reste encore divisée en petits clans ou districts (mataeinaa), ayant
chacun à sa tête un chef ou petit roi. Les mataeinaa de Raiatea
sont: Uturoa, Tufenuapoto, Tufenuaroa, Avera, Tevaitoa, Tumaraa,
Opoa, Farepa, Flotopuu, Vaia.
1 11 est curieux d'observer, dans un grand nombre de contrées, l’emploi f|ue les géné
rations postérieures ont fait des monuments élevés par leurs ancêtres. Fréquemment des
pierres décorées de bas-reliefs magnifiques ont servi à faire delà chaux. (Eu Arabie entre
autres.)
Tahaa.
Tahaa (Tahanga pour les Maori), la sœur de Raiatea (Rangiatea),
à 9 ou 10 kilomètres (au nord) de celle-ci el enserrée dans la même
ceinture de corail, possède aussi son petit nom poétique: Tahaannimarae-ntca, la Grande Tahaa du marae lointain.
De ce lointain marae où l’on portait la dépouille des grands chefs,
leur âme s’envolait versl’Upolu ou la Havai’i métropolitaine.
Tahaa offre un contour presque circulaire, mais déchiqueté, avec
de nombreuses baies dont trois très profondes; celles de Hamene,
d’Hurepiti el d’Apu se rejoignent presque et découpent deux pres
qu’îles. L’ile est plus montagneuse que sa voisine; les plages y
occupent un espace moindre; pas de ruisseaux, mais de simples
ruisselets descendant très rapidement des monts Fareura (460 mè
tres), Ohiri (590 mètres), Mauna Roa (417 mètres) '.
Le récif du côté nord est bordé d’une soixantaine de motu boisés
(cocotiers et pandanus).
Le principal village est Vaitoare, en face d’üturoa. L’tle compte
1099*habitants qui ont la réputation d’être de mauvaises tètes, mais
des gens plus travailleurs et plus commerçants que leurs voisins.
C’est Tahaa qui fournit Raiatea de vivres, même de poisson. On
y cultive surtout le Maranta indica qui donne beaucoup d’arrowroot, l’igname, la patate, le tabac et le coton.
Bora-Bora.
Bora-Bora (anciennement Vavau) avec son pic, le Pahia (660 mè
tres), et sa tour, Temanu (725 mètres), surgit de la mer à 45 km. au
Nord-Ouest de Raiatea. C’est une petite île de forme capricieuse, à1
1 Une des principales montagnes des Sandwich porle le même nom : Mauna loa (4200
mètres).
profondes découpures, entourée d’un récif qui, ou Sud.se maintient
à fleur d'eau sur une largeur de 2 kilomètres et ne s’ouvre qu’en un
seul endroit, à la passe Teavanui (la grande) laquelle regarde à
l’Üuest. Entre ce récif semé de nombreux motu boisés et la rive se
trouve un double motu montagneux qui est plutôt un soulèvement
faisant partie du reste de File et qui se nomme Toopua nui etToopua
iti. Ges deux motu sont séparés par un chenal étroit et peu profond
au fond duquel on aperçoit d’énormes pierres. L’une d’entre elles,
qui affecte vaguement la forme d’une pirogue, est connue dans les
légendes indigènes sous le nom de Barque de Miro{Te va'a no Iiiro).
Ce dieu, un des plus célèbres de la mytho
logie tahi tienne, a laissé sur les rochers qui
surplombent le chenal en question l’em
preinte de ses doigts puissants. Le roc cal
caire ressemble, en cet endroit, à la pâte dur
cie dans laquelle un géant aurait imprimé
ses doigts longs de dix mètres: c’est la main
de Hiro (le rima no Iliro). 11 a eu soin de
laisser là aussi les osselets avec lesquels il Fig. 8. — Piton en basalte
de Maupiti.
jouait étant enfant: ce sont egalement de
C ette île é ta n t ta seule qui
grosses
pierres. Enfin, un autre bloc a la
pussèdo des trachytes et
°
*
basaltes com pacts a le
curieuse 1propriété
de
rendre
un
son
vraimonopole de ia fabrication
1
des pilons (penu).
ment métallique lorsqu’on le frappe avec
un bâton on avec une pierre : c’est la cloche de Hiro (te o'e no Hiro').
Le village principal. Vaitape, s’étale en face de la passe. Outre la
maison de la reine, on y remarque des Eareliau monumentales
mesurant jusqu’à 50 mètres de longueur (voir Farehau au chapitre
concernant l’habitation). Des pentes abruptes des montagnes des
cendent de courts ruisselets. L’ile est insuffisamment, arrosée et le fei
y manque totalement. Elle possède deux autres centres de quelque
importance: Eaanui et Anau. Bora-Bora ne compte que 1264 habi
tants parmi lesquels deux ou trois Européens et quelques Chinois.
Une bonne route fait le tour de l’ile. Jusqu’ici Bora-Bora a gardé
toute sa couleur locale, étant, ainsi que Maupiti, passablement en
dehors du passage des Blancs. Les fêtes s’y célèbrent dans toute
leur antique solennité. On a fait venir plusieurs fois à Tahiti les
gens de Bora-Bora pour exhiber leurs anciens costumes aux fêtes du
14 juillet. On y fabrique encore la tapa (étoffe indigène en écorce)
et. les plus curieuses guirlandes, couronnes et décorations en paille
tressée.
Les habitants de Bora-Bora sont des fêtards el des discoureurs
doublés de paresseux hors ligne. Quand la faim les talonne, ils
montent les grandes pirogues doubles de l’ancien temps et rentrent
le soir chargés de poisson. De la liante mer, où ils ne craignent
pas de s’aventurer dans leurs pirogues doubles, ils font des signaux
au moyen de pièces d’étoffe au bout d’un bâton, qui indiquent aux
riverains le nombre de gros poissons pris.
M aupiti.
Maupiti n'est qu’un énorme rocher avec une courte plage, entouré
d'un vasle récif dangereux au travers duquel un étroit chenal livre
passage aux petits cotres. Encore faut-il attendre le vent favorable
pour se risquer dans cette passe. Pour ne l’avoir pas fait, un cotre y
a sombré, en 1899, et neuf femmes ont été noyées. Une fois à l’inté
rieur du récif on y est prisonnier de la mer. 11 faut attendre qu’elle
ne s’engouffre plus dans la passe, y formant une barre, et que le
vent contraire vous permette d’en sortir. Aussi celte île est-elle peu
visitée. Un Blanc y habite par intermittence pour y vendre les pareu,
les conserves, le thé, le sucre et le rhum dont les indigènes raffo
lent. Les 536 habitants de Maupiti sont restés les types les plus purs
de la race tahitienne et c’est là qu’on devrait faire un séjour pro
longé pour nuter les anciennes coutumes. Ce sont eux qui four
nissent les autres îles de ces gracieux pilons en trachyte, les penu
dont on se sert pour écraser le manioc ou les plantes médicinales
dans les bassins de bois (umete).
M otu-iti et M aupihaa.
Deux îles inhabitées, Motu-iti et Maupihaa sont situées dans le
voisinage de Maupili et de Bora-Bora, tandis 'pie les îlots perdus de
Scillyet de Bellingshausen se trouvent beaucoup plus à l’Ouest, (les
plages sont couvertes, à certaines époques, d’œufs d’oiseaux de mer
et l’on y pèche de magnifiques et abondantes tortues. Mais elles sont
plutôt visitées pour la pèche de la nacre.
Huahine.
A l'Est de Raiatea, un peu dans le Nord, se trouve la grande ile
double de Huahine, Huahine nui et Huahine iti, séparées par un
chenal guéable de 40 à 50 mètres de largeur.
Les principaux sommets atteignent 080 mètres (Mont Turi), 595
mètres (Mont Matoerere), 485 mètres (Paeo). Dans le Nord de
Huahine rahi se trouvent deux lacs, le grand lac Maheva ou Fahunaralii dont l'eau est saumâtre et le petit lac Fahuna-iti dont l’eau est
douce. Le grand lac mesure un kilomètre sur 4 ou 5 et communique
avec la mer par un chenal de même longueur où sont établis de
nombreux barrages pour la pèche d'excellents poissons qui y sont
très abondants. Le plus renommé est l'ava, espèce de saumon blanc.
Les bords marécageux de ces lagons sont peuplés de canards sau
vages (moora ovin).
Cinq passes donnent accès au rivage, celle d’Ava Mo’a (la sainte)
conduisant au chef-lieu ; Fare ou, pour dire tout au long, Farenuiatea, c’est-à-dire la grande maison lointaine, toujours des souvenirs
de rémigration; celle de Avapeihi menant à la baie de Cook; la
passe Farerea qui conduit dans la vaste haie Maroe et les passes
Tiare et Araara qui ne peuvent servir que pour de petites embarca
tions.
,j*t O1
*,
— 33 —
.
Cette île, dont la population égale à peu près celle de Bora-JBora
(1237 habitants), rappelle d’importants faits historiques: les marae
de Maeva à la pointe Nord-Est où remontent toute l'histoire et toutes
les généalogies de Huahine; le marae religieux de Manuunuu sur
l’autre rive du lac, près duquel se trouve le tombeau de six Fran
çais tués à Maeva en 1846 et enfin le marae de Tiva à la pointe sud.
C'est près de ce dernier que le grand prêtre de Pliro enterra les
outils du charpentier de Cook dans l’espoir de les voir fructifier.
\
\
Fig. 10. — Débarcadère de Fare à Huahine.
Situé au fond d’u n e baie o m bragée dont les eaux sont assez profondes pour donner accès à des
vaisseaux de fo rt tonnage qm y d éb arq u en t les produits de la N ouvelle-Zt
Zélande e t y prennent
le coprah, les o ran g es, les ignam es et les ananas.
Enfin, pour clore la sérié des Iles sous le Vent, il faut cher la
petite île de Tubuai-Manu ou Maiao-iti située à l’Est de Huahine
el qui n’a que deux collines donl la plus élevée, celle de l’Est, atteint
50 mètres seulement. Comme à Muupiti, la passe est dangereuse
el les indigènes doivent remorquer les cotres dès qu’ils sont enga
gés dans le chenal. La population se maintient au chiffre de 200
âmes. (Ces détails, comme les chiffres relatifs à la population, sont
empruntés à l’Annuaire de Tahiti pour l’an 1809.)
CHAPITRE IIbis
FLORE
C’est dans les vallées que se développe la luxuriante végétation
tropicale, recouvrant les ruisseaux de sa voûte humide et verdoyante
et remontant les pentes jusqu’à la source des cours d’eau. Les ruis
seaux et les petites rivières (vai, pape) prennent le même nom que
les vallées. Ils sourdent au pied des escarpements rocheux, entre
les fougères arborescentes, coulent doucement dans un vallon en
miniature, se grossissent d’autres sources, entre les fougères, le
grand lis, les scolopendres, les safrans, (rea), murmurent sur les
cailloux, puis arrivent à un autre escarpement de rocher qui mar
que la naissance de chaque vallée et se précipitent en une jolie cas
cade que l'on aperçoit souvent de la mer. La cascade a généralement
creusé un bassin plus ou moins vaste dans le roc. Ces frais bassins
se tapissent de la verdure la plus luxuriante, à l’ombre de rochers
noirs décorés de plantes grimpantes et de lianes qui ne laissent pas
le soleil réchauffer leur eau. De paisibles chevrettes et de jeunes
truites sont les seuls habitants de ces petits lacs où l’on aime à venir
chercher la fraîcheur délicieuse d’un bon bain et la tranquillité d’un
sauvage décor.1
Le ruisseau ne tarde pas à devenir torrent sur les rocs éboulés
couverts de mousse verte ; il passe maintenant à l’ombre des gigan1 Parmi les plus connus de ces bassins, il faut ciler ceux de la Faataua à Tahiti.
tesques rnape, dont les troncs ressemblent à des colonnes gothiques
flanquées de colonnettes et dont les fruits offrent de l’analogie avec
nos châtaignes. Sur les deux pentes ombreuses, des plantations de
fei, de bananes, d’ignames, alternent avec des arbres sauvages, des
bosquets de bambous et des essences d’importation plus ou moins
récente d ’oranger, le citronnier, qui, avec le goyavier, importé en 1808,
devient une vraie peste. Par-dessus tout cela courent d’innombrables
plantes grimpantes, entre autres une passiflore, la barbadine, dont
les larges feuilles en cœur, les fleurs d’un violet rouge et les énormes
fruits jaunes forment la plus superbe décoration sur le vert feuillage
des mape. Nous approchons du lias de la vallée1. De vastes planta
tions de vanille sur les goyaviers qu’on laisse comme tuteurs et comme
abri léger, puis des ananas sans nombre croissent parmi la brousse,
enfin l'arbre à pain (:maiore ou uru) dans chaque enclos et le coco
tier, la richesse du pays, se juche jusque dans les pierres et l’eau
salée qu’il semble même préférer à l’eau douce2. D’innombrables
pandanus couvrent aussi les rivages, autour des estuaires que for
ment tous les ruisseaux; leur feuillage sert à de multiples usages:
toitures, nattes, chapeaux, paniers, cigarettes.
Le tamanu ou ali (Callophyllum) est un arbre superbe, au bois
rouge très dur, employé à la construction des pirogues. Le Indu (Baringtonia) aux feuilles plus larges, ainsi que le lo’u et le miro (Théspesid) sont employés pour le même but.
Parmi les arbres fruitiers, il faut citer en premier lieu le manguier,
représenté par plusieurs variétés et qui produit des fruits de qualités
différentes, depuis la mangue semi-sauvage à forte odeur de téré
benthine jusqu’à l’énorme mangue cultivée qui atteint la grosseur
d’un œuf d’autruche. Les indigènes prétendent que les mangues
' Les piments (oporo) y ponssent en buissons à hauteur d’homme et sont couverts d’in
nombrables petits fruits d’un rouge vif qu’on est bien tenté de porter à sa bouche, mais
gare ! ils sont aussi lorts que le poivre de Cayenne.
« Depuis dix ans le cocotier souffre d’une maladie que les indigènes appellent manu
(l'oiseau ou insecte). C’est en effet un insecte, cousin du phylloxera, qui s’attaque au
cocotier et à d’autres arbres fruitiers et les fait sécher complètement en commençant par
le coeur et les palmes.
8
—
R e
donnent des ascarus à leurs enfants qui en mangent des quantités
considérables à la saison1.
Le figuier, la vigne (grimpante), la pomme cannelle, la pomme
rose (allia), la chèremoille, la pomme épineuse, la grenade se rencon
trent dans les jardins particuliers, mais sont d’importation récente.
Le dattier n’a jamais fructifié ici. 11 pousse cependant très facilement.
Un arbre très décoratif dont on borde les routes à cause de son bel
ombrage, c’est le flamboyant (atae, erythrina) qui porte des grappes
serrées de fleurs d'un rouge éclatant, semblables de près à des capu
cines-. On rencontre aussi de charmants lauriers-roses en bordure
sur les routes. Le faux-caféier est employé avec succès à former
autour des habitations des haies impénétrables aux regards indis
crets. Le faux-cotonnier (lirita), semblable à l’arbre bouteille, pousse
un tronc nu aux branches horizontales couvertes d'un rare feuillage
qui est remplacé à la saison par de grosses gousses bourrées d’un
grossier coton sauvage dont les indigènes remplissent de préférence
leurs matelas1*3.
Le vrai cotonnier a été cependant cultivé ici, mais la valeur com
merciale du coton tahilien ayant baissé, les plantations ont été aban
données à l’état de brousse.
Sur les collines, comme des arbres échevelés, se dressent les su
perbes ailo ou toa (l'arbre au bois de fer, casuarina). La densité de
ce bois est de 0,850. Le mara est un bois dur, blanc, imputrescible.
Dans les vallées, on rencontre un arbre remarquable, très haut de
port, avec des fleurs blanches; il est vénéneux; c’est le reva dont la
sève servait autrefois à empoisonner les flèches. Le bancoulier ou
ti'airi, très grand arbre aussi, a des feuilles ressemblant à celles de
nos platanes ; il porte des espèces de noix vénéneuses. L'avao est
aussi un arbre vénéneux.
Différentes parties de ces arbres sont employées dans la médecine
indigène.
1 L’avocatier donne des fruits exquis, semblables à de grosses poires.
5 On aperçoit des llainboyants en fleurs sur le panorama de Papeete. Voir la planche.
3 Cet arbre se rencontre dans toute la zone tropicale jusqu’à Ceylan.
37
La famille des MaIvacées compte plusieurs représentants; le burau
(Hibiscus tiliaceui) dont il existe plusieurs variétés à fleurs jaunes
ou rougeâtres. L'Hibiscus à fleurs rouges ou panachées de rose,
blanc, rouge, est
un arbuste d’or
nement dont les
indigènes se font
des guirlandes au
tour de la tète.
L’écorce de plu
sieurs arbres sert
à fabriquer des
tissus ou des vête
ments. Ainsi VAra
ou ora, ore Aoa.
La tradition rap
porte que cet ar
bre crût d’abord
dans la lune d’où
un oiseau en rap
porta des semen
ces.
Le maiore ou
uru (arbre à pain
et le burau sont
les principales es
pèces employées
à la confection des
Fig. 11. — Arbre à pain à Raiatea.
vêtements.
L’a rb re à pain (m aiore, u ru )-fo u rn il le principal alim ent aux popula
n s é q u ato ria les do l’Inde si l’Océanie. Cet a rb re a tte in t une grande
Le li (Dnrcaena tio
h a u te u r; il porte des fouilles larges et profondém ent découpées, des
fru
qui a tte ig n en t la g ro sse u r de la tête d’un homme e t dont on
terminons) n’est fa ititsdeux
récoltes p ar an.
q u ’une p la n te
dont on mange la racine sucrée, cuite au four. La tige unique porte
un bouquet de belles feuilles ressemblant à celles du scolopendre.
C’est ce bouquet de feuilles que le sorcier emploie pour frapper le
1
four et conjurer les esprits dans la célèbre cérémonie du passage
sur le feu appelée uinu-ti (four du ti).
Les indigènes distinguent avec soin les différentes variétés du
même arbre et leur attribuent des noms spéciaux : ainsi on distingue
le pandanus paoo. onao, uni, atu (chapeaux et nattes fines) para,
omao, oao, faeore (pour les nattes), une vingtaineau moinsde variétés
d'arbres à pain : maiore, ura, maore, oUinuhînu, otea, paifee, panafara, patu, puero, pureru, tatara, tiatea, tohetopou, etc.
Le bois de goyavier, celui du burau, du manguier sont les plus
employés comme combustibles.
Le santal (ahi) existe, mais il est très rare. Une plante herbacée
possède des racines appelées aussi ahi et dont l’odeur rappelle beau
coup celle du santal. Les femmes en placent des touffes dans leur
linge.
11 n’y a pas de champignons dans les forêts tahitiennes. Seule une
espèce de fungus donne lieu à un certain commerce d’exportation.
La mer contient différentes variétés d’algues échevelées, et le récif
est couvert d’un tapis d’algues courtes et transparentes, d’un beau
vert pâle, semblables à des mousses. La mousse tapisse également
les pierres des torrents et les moisissures s’attaquent à tout ce qui
est cuir, linge, étoffe, pendant la saison des pluies surtout, avec une
rapidité prodigieuse. On trouve alors chaque matin ses souliers cou
verts d’une épaisse couche blanche de moisissure.
CHAPITRE III
FAUNE
Si la mer nourrit une quantité et une variété prodigieuse d’ani
maux, les terres polynésiennes en nourrissent relativement peu,
et le manque de variété n ’est pas racheté par la quantité des indivi
dus comme pour la flore, si l’on en excepte les désagréables rats et
les non moins désagréables fourmis et tourlourous.
Une remarque générale qu’il est facile de vérifier c’est que, plus
on monte l'échelle animale, plus les représentants des différents
ordres se font rares.
Pendant que tous les ordres d’invertébrés sont représentés, sur
terre et sur mer, par d’innombrables spécimens, que les poissons
de mer sont déjà moins nombreux, les reptiles ne le sont plus que
par la tortue (honu) et le lézard (moo)1, les oiseaux surtout par les
oiseaux de mer, quelques rares échassiers, une tourterelle, un pic,
un ou deux passereaux, et c’est tout. Les perruches que l’on trouve
à Tahiti ne se rencontrent guère aux Iles sous le Vent; la poule2, le
paon, le dindon, le canard sont d’importation récente et ne font pas
1 Un certain lézard est appelé mootaifare (moo : lézard, tai: pleurer, fare : à la maison)
à cause de son cri dans la maison, cri qui appelle le vent.
* Les coqs ont la curieuse habitude de chanter à toutes les heures de la nuit dès 9 heures
du soir.
Ijj .
plus partie de la faune indigène que le bœuf, le chien, le chat, le
cheval, la chèvre, le mouton et le porc.
Le cheval et le porc sont certainement d’importation ancienne; ils
sont peut-être venus avec les premiers habitants, mais la vache, à
laquelle les herbages des iles conviennent du reste médiocrement,
provient directement de la Nouvelle-Zélande1. Les indigènes éprou
vent une grande répugnance pour le lait de vache ou do chèvre.
Les mammifères, cet ordre supérieur et le dernier venu dans la
Création, sont aussi très faiblement représentés dans les lies de la
Société.
Pas d'insectivores (et leur absence, comme celle des oiseaux noc
turnes, se fait vivement sentir); pas de lémuriens, comme à; Mada
gascar, ni de singes, ni de chauves-souris.
Les autres ordres ne comptent que les animaux domestiques énu
mérés plus haut.
Un fait bien digne de remarque, c’est que la rage est complètement
inconnue dans ces iles du Pacifique et que ni les chiens ni les chats
ne mordent l'homme. L’inimitié entre le chien et le chat existe ce
pendant comme ailleurs, mais tout se borne à quelques aboiements
et à un gros dos.....on n’en vient jamais aux pattes...... ni aux griffes
et les animaux ont cela de commun avec les Polynésiens lesquels de
nos jours se battent.bien’rarement. 11 faut une ivresse furieuse, très
rare, pour que deux hommes en arrivent aux coups. Do môme, les
enfants s’injurient parfois, crient beaucoup, se montrent le poing
très près du visage, mais ne se battent jamais. Cela n’exclut du
reste pas du tout le sentiment de la cruauté qui reparaît assez faci
lement malgré la douceur des mœurs actuelles. L’absence de com
bats, de coups et blessures tient plutôt à l’absence de causes suffi
santes pour provoquer une grande colère. Nous y reviendrons du
moutons, aux animaux.
■ «sgr,-
... •
Village de Vaitape (Borabora)
41
vaguement aux terriers anglais et descendent probablement aussi
de compagnons des premiers explorateurs. Le chat, hôte obligé de
tous les navires où il est presque aussi sacré qu’en Égypte et mieux
soigné encore, a multiplié considérablement dans les îles et vit à
l’état semi-sauvage. On comprend qu’il soit vénéré, le rat ayant
débarqué en môme temps que lui et pullulé dans ce pays riche où
les rats d’église même deviennent gros et gras. Le cheval tahitien
est craintif, mais doux. 11 se contente facilement d’une herbe que nos
ânes dédaigneraient parfois et pait tranquillement, attaché à un
piquet par une longue corde, comme une chèvre.
Le véritable animal domestique du Tahitien, c’est le cochon (te
puaa) h C'est l’animal indigène par excellence, comme son nom
l’indique. Il est ordinairement noir; les femelles sont moins esti
mées que les mâles que l'on mutile pour les engraisser ensuite.
Tout petit, et même tout gros, le cochon se cuit entier au four
tahitien. C’est le mets national et un amuraamaa (festin) n’est pas
complet si le petit <r indigène » n’y fait son apparition. (Voir plus
loin, festins, amuraamaa., cuisine, etc.). Le cochon tahitien ressem
ble passablement au Babiroussa des Indes occidentales. Revenu à
l’état sauvage dans la brousse, il ne tarde pas, au bout de quelques
générations, à acquérir de fort belles défenses et il devient presque
aussi dangereux, lorsqu’il est blessé, que le sanglier. Un indigène,
Teofira, eut la rotule emportée par un cochon sauvage furieux. Le
cochon est probablement arrivé dans ces îles avec les indigènes.
Pour déterminer le sexe des animaux, les Tahitiens emploient
les mots ont (mâle) et ufa (femelle) qu’ils ajoutent au nom de l’ani
mal : puaa oui, puaa ufa, de même que nous disons, nous, éléphant
mâle, éléphant femelle. Us ajoutent môme les expressions analogues
de lane (homme) et vahiné (femme) aux noms de personnes en géné-1
1 Les Tahitiens appellent du nom de j)uaa tous les mammifères à sabots, fourchus on
non; ils nomment urii les mammifères à griffes, sauf le rat, la souris.
Ainsi, le cheval : puaa horo fenua (animal courir terre); le cochon : puaa maohi (animal
indigène) ; le bœuf : puaa toro (animal taureau); la chèvre : puaa nilio (animal dents); le
mouton : puaa ntamoe (animal mouton) ; tandis que le chien : te u n i (animal) ; le chat : le
urii iore (animal rat) ou urii fare (animal maison).
— 42 —
ral et signent de leur nom 'suivi soit d’un t , soit d’un », Tavana t.,
Tavana v.
Mais quittons les mammifères terrestres d’importation plus ou
moins récente et revenons aux plus humbles représentants de la vie
animale.
Ceux qui ont vogué sur ces vastes océans par une nuit noire et
tourmentée n’oublieront jamais ces gerf
A
bes d’étincelles qui jaillissent tout autour
du vaisseau et laissent derrière lui une
«
longue traînée lumineuse, une vraie
queue de comète; ce sont les Noetilu1
ques, des infusoires, qui produisent cette
phosphorescence. Leurs voisins par la
1W
taille, ce sont les infatigables construc
teurs de polypes, madrepora mnricata,
les
créateurs des 80 iles des Tuamotu
'. r®
(atolls) et qui sont venus enceindre et
f*
- i
protéger les rivages des lies de la Société
vet d’un grand nombre d’autres lies de
la Polynésie. Ces madrépores, qui n’ont
ni la consistance ni la couleur du co
Fig. 12. — Pilon en corail.
rail de la Méditerranée, ne doivent pas
E x em p laire trè s ra re do corail fa
çonné au moyeu do la hache eu
être confondus avec lui bien que souvent
p ierre.
appelés corail. Les madrépores affectent
la forme d’arbustes délicats, de mousses, de lichens. On en rencon
tre de toutes les formes et de teintes variées. Ces teintes disparais
sent toujours quand le corail a été exposé, pendant quelque temps,
au soleil et à la pluie. Certaines variétés sont très friables; d’autres
plus solides servent à élever des murs, môme à faire des pilons,
comme celui qui est figuré ici.
Les indigènes n’ont pas établi de classifications scientifiques.
Chaque fois qu’éclate la richesse de leur langue, c’est dans des dis
tinctions qui ont une utilité spéciale pour eux, dans leur économie
domestique. Ainsi, si l’indigène distingue 15 ou 20 espèces de vents
et donne des noms spéciaux au même poisson suivant sa taille, son
Z M l " S m i-.. J
43
Age, il ne distingue guère les différentes espèces de corail énumé
rées dans nos classifications scientifiques. Pour lui tout cela est du
to'a. Cependant une masse ronde de corail se dit to’a ali, lo'apu, une
masse à branches uriûii, nruana, un banc de corail to a, aau, une
masse émergée au-dessus de l’eau est du to a raa, une masse sub
mergée to'a faa raru, une masse sur laquelle la vague court lo’a
auau.
Il distingue encore deux espèces, l’une corrosive, qui irrite la peau
au toucher, le ahifa, l’autre empoisonnée par une plante appelée
liara, c’est le lo’a harahia. Enfin les mots pua et oj'ai (pierre) s’em
ploient aussi quelquefois pour désigner le corail en général.
Les habitants cuisent les blocs de corail dans un grand four et
obtiennent une chaux excellente avec laquelle ils blanchissent leurs
barrières ou leurs murailles en planches.
Les Rayonnés sont aussi représentés par quelques éponges (remu,
rimu) d’une valeur commerciale nulle, mais surtout par des astéries
et de nombreux oursins dont les piquants hérissent les fonds
sablonneux ou qui se fixent entre les branches des polypes. Leur
piqûre est vénéneuse. On trouve sur les récifs barrières de grands
oursins en forme de reine-marguerite: un centre violacé, formé de
petits piquants serrés et dressés, entourés d’une couronne de
bâtonnets calcaires semblables à des bélemnites. Ces bâtonnets sont
employés comme crayons d’ardoise par les petits enfants.
Les Mollusques figurent au grand complet dans la faune des mers
et des terres océaniennes. Parmi les bivalves, l’huître (te tio) qui
affecte une forme plus tourmentée qu’ailleurs et qui se fixe solide
ment en grappes sur les rochers. On en trouve des quantités au
fond des principales baies de Raiatea Tahaa: Opoa, Faaroa, Apooiti,
etc.
L’huître perlière, l’avicule (pârau) donne lieu aux grandes pêche
ries; elle est plus abondante à Maupihaa, à Bellingshausen que vers
les grandes îles où l’on pèche plus fréquemment le jambonneau ou
pinna. Les moules abondent sur les bancs de coraux émergés à
marée basse; vers les 5 heures du soir, on voit des bandes d’enfants
se diriger vers ces bancs et prendre l’apéritif en moules (au) qu’ils
ii'
ouvrent très habilement. Les bucardes, les limes, les peignes, les
solens, les vénus, et surtout d’élégants bénitiers (tridaehnes) abon
dent dans ces parages. Parmi les Gastéropodes marins, il faut citer,
en première ligne, les ■porcelaines (poreho) qui ont de superbes
représentants aux lies sous le Vent; sans parler du Cauris, il y a de
magnifiques porcelaines tigrées et la très rare porcelaine aurore
se rencontre sur les récifs de Bora-Bora. On s’inscrit une année à
l’avance chez la reine pour en obtenir une. Les splendides Conques
ou pu (onomatopée) servent de trompette de guerre ou d’appel pour
la pèche; on les perce d’un trou rond sur le côté, vers la pointe et
l’on en tire des sons sauvages et puissants. Un autre coquillage, le
Casque de Huahine, sert aussi de trompette. Plusieurs peuplades de
l’Océanie percent le pù à sa pointe et l’emmanchent dans une em
bouchure de bois ou d’os travaillé. Le Murex ou rocher est péché
pour la vente ; c’est le pùtaratara (pù à épines) ou Murex scorpion.
Le Bigorneau (paoaa, maoaa), a sa coquille recouverte d’une épaisse
couche de calcaire que les indigènes savent faire dissoudre dans du
jus de citron. Alors elle apparaît brillante comme de la nacre. Le
bigorneau clôt sa coquille par un petit operculé en forme de disque
que les fillettes emploient dans leur jeu de char.
Les coquillards trouvent dans ces îles un champ à souhait pour
leurs recherches: les espèces et variétés de Gastéropodes marins
sont innombrables et beaucoup sont peu connus. Plusieurs ont
amassé des collections de milliers et milliers d’espèces.
Les limaces de terre sont peu nombreuses ; on en rencontre par
contre d’énormes et de hideuses sur les fonds marins. De petits es
cargots couvrent les fougères dans les vallées. Les fillettes en fabri
quent des couronnes pour leurs chapeaux ou des colliers qui font
plusieurs fois le tour du cou.
eaux de Raiatea. On la pèche à la pàtia (harpon) et les indigènes en
estiment beaucoup le goût.
bleu marin ; les fillettes courent joyeuses le long du rivage en criant :
Fig. 13. — Conque, oursin, murex et couronne de coquillages.
La conque est percée e t s e rt de trom pe d’appel po u r la g u e rre comme pour la pêche. Le son p u issa n t et sau v ag e de cet in stru m e n t prim itif s ’entend
iarfois d’u n e lie d l’a u tre . Les coquillages em ployés p o u r c o n fe c tio n e r des couronnes se ram assent s u r les fo u g è re s arborescentes. Les fillettes
es p ercen t d’un p e tit trou qui perm et de les enfiler six à six eu hexagone. Ces petites étoiles de six sont en su ites a joutées l’une à l’a u tre en
c h ap elet. C ette couronne re la tiv e m e n t lourde se fixe a u to u r du chapeau e t le m ain tien t s u r la tète m algré la violence du vent.
f
— 46 —
hemahema ! Elles enfilent, les Nautilus desséchés, les teignent à leur
guise et s’en font des couronnes, légères et transparentes, qui parent
avec grâce leurs cheveux noirs flottant au vent.
Quant aux crustacés, une espèce, le gécarcin ruricole ou tourlou
rou (tupa), crible les rivages de ses trous de taupe. J’en ai compté
jusqu’à 40 par mètre carré. Le tourlourou enfouit tout ce qui tombe
à la portée de son trou, même, cela va sans dire, le linge qu'il com
mence par lacérer en se l’arrachant avec ses congénères. C’est ce qui
explique les désastres dont la blanchisseuse indigène n’a pas honte,
certes; ça la fait rire. Si le tourlourou rend de précieux services en
nettoyant la plage, il dévore aussi les poussins et les canetons. Pas
moyen, du reste, de lutter contre ce puissant envahisseur. Les indi
gènes mangent cette bète repoussante.
Mais les crustacés ont de plus dignes représentants: le homard,
les crabes (oura miti) de toute espèce, la langouste et la petite che
vrette (oura pape) des ruisseaux qui ressemble beaucoup plus à une
jeune langouste qu’à une écrevisse. Le crustacé le plus apprécié
des gourmets, et les indigènes en connaissent le prix, c’est une espèce
d'ibacus ou varo qui possède deux pattes en peigne à moustache et
qui se plait dans les trous de sable. Les gamins le chatouillent avec
un roseau armé d’hameçons recourbés et le tirent facilement de son
trou.
Les crabes, les langoustes, les crevettes muent fréquemment. On
les voit, à la pleine lune, sortir entre deux pierres leur corps mou de
sa carapace par un très petit trou situé sous l’abdomen, entre le cor
selet et la queue. La carapace reste intacte de forme et de couleurs
et l’animal va s’en créer une nouvelle. La fécondité des chevrettes
est colossale. Elles pullulent dans toutes les eaux douces. Les petites
sont employées comme amorces pour la pèche à la ligne.
Un petit crustacé rouge vif, le Bernard l’Ermite, est un parasite
qui vit dans les coquilles abandonnées.
Les vers sont représentés par le lombric (toe), et par d’autres
moins intéressants encore: le ver solitaire (loe ponapona) ; ponapona
signifie: ayant des nœuds comme la canne à sucre, le bambou, et
encore ponaponao, ayant un appétit insatiable.
Parmi les myriapodes, les iules ou cent-pieds, (vert) font une
piqûre douloureuse, ainsi que les scorpions (otorepa, pata), seuls
représentants des arachnides avec de grosses araignées ventrues
qui se sauvent en emportant leur sac blanc rempli d’œufs, un sac
plus gros que leur corps (tlatia rakonui, tului rahonui).
Les insectes sont fort désagréables; ce sont d’abord les cafards,
les cancrelats (popoti) qui rongent vêlements, cuir,papier et se défen
dent en projetant un liquide des plus nidoreux. Les fourmis (roo) de
toute espèce s’introduisent partout et s’entassent avec leurs œufs
dans les endroits humides et frais, pendant que les guêpes (manu
pâtia) se groupent en essaims dans les manches de veste, dans les
portefeuilles, après avoir tourbillonné par milliers dans les appar
tements. L’invasion des guêpes se produit vers la fin d’avril et,
chaque après-midi, entre 2 et 5 heures, des essaims bruyants et
dangereux vont se jucher partout et inondent votre moustiquaire.
C’en est fait du repos et de la sécurité nocturnes pendant quel
ques semaines : votre moustiquaire, voire lit sont le refuge de
guêpes, cancrelats, scorpions, cent-pieds, fourmis et mouches ma
çonnes.
Ces misérables mouches maçonnes, dont il existe deux espèces,
remplissent tous les trous d’une boue faite de sable et de terre
avec laquelle elles construisent des cellules pour leurs larves. Les
serrures, les porte-plumes, le dos des livres, le goulot des théières,
les moindres fentes leur paraissent propices à ces constructions.
La mouche commune (te rao) abonde aussi à Tahiti. Le moustique
{naonao, nono aux Marquises) est le grand transporteur d’infeclions
purulentes. 11 est moins abondant au bord de lam er que dans la
brousse qu’il rend parfois inhabitable. Inconnu sur les montagnes,
il est plus fréquent à la saison des pluies qu’à la saison sèche. On est
plus ou moins vite vacciné contre ses piqûres et bien des colons
dorment sans moustiquaire.
Le tableau de tous ces êtres charmants ne serait pas complet
sans les poux (ûtu) qui infestent principalement la chevelure fémi
nine. On voit des femmes étendues sur leurs vérandas occupées des
journées entières à chercher ces parasites sur la tète des petits
: ~=P?
enfants ou d’une voisine complaisante avec laquelle elles partagent
ensuite le butin.
11 y a très peu de papillons (pepe) et de chenilles (he, hope) aux
lies sous le Vent. Un gros papillon nocturne vient fréquemment tour
billonner avec bruit autour des lampes. Les enfants ont la cruelle
habitude d’allonger la trompe des papillons en les tenant par cet
appendice et en les faisant voleter devant eux.
Le grillon (peretei ou vivivioi) fait entendre continuellement son
Fig. 14. — Poisson volant (exocet).
Les indigènes consom m ent le poisson volant, s u rto u t il M uahino.
cri monotone (peretei). Une espèce de grillon ou plutôt de cigale
verte (peretei) de la montagne vient parfois frotter ses ailes avec
bruit près des habitations. C'est signe d’une nouvelle bonne ou mau
vaise. Si l’on ajoute quelques pâles libellules et de rares puces
(tutua, tiatua), on en aura fini avec la nomenclature des insectes de
ces contrées.
Quant aux poissons, toutes les espèces marines ont des spécimens
dans les eaux de liaiatea et de Tahaa. Bien connus et décrits dans
des ouvrages spéciaux, il n'ont, en général, rien de très particulier à
VII.
Arbre
fei au bord de
baie de Haamoa
49
ces contrées. Une simple nomenclature des principales espèces que
l’on y rencontre suffira.
Parmi les Cartilageux, nombreux requins (mao) provoquant cepen
dant très peu d’accidents, les pirogues ne prenant pas, en général, la
haute mer. Beaucoup d’anguilles, quelques poissons abdominaux,
mais surtout des acanthoptérygieus, l’exocet (poisson volant), le
tranchoir, le chabot, la bonite (ahopu ou alu), la perche,la carangue,
le maquereau, le thon, le rouget, le dangereux hémitriptère (noha)
possédant des épines Lrès venimeuses dont la piqûre peut être mor-
Fig. 15. — Le Noliu
Poisson d an g ereu x A cause de ses p iq u an ts qui contiennent une substance toxique
laq u elle, in tro d u ite sous la p lan te du pied, peut donner le tétanos.
telle, des coffres, balistes et des poissons à houpe qui ont peut-être
donné naissance à la légende d’après laquelle certaines baies de
Raiatea (Faaroa, Opoa) seraient hantées par des poissons possédant
une tête humaine avec des cheveux.
Les oiseaux n ’abondent pas dans les forêts luxuriantes de Raiatea
Il y a trop peu de graines et d’insectes. La plupart sont silencieux,
l’as de ces gais chants de printemps qui font le charme de nos forêts.
Seulement l’appel de la tourterelle sauvage (uupa), le cri strident du
pic (otatare) qui vient de crever l’œil à un poulet, ou, le soir, le
rappel du coq sauvage. Les palmipèdes et les échassiers sont natu
rellement plus nombreux, trouvant une nourriture plus abondante
et pouvant se transporter plus aisément. L’albatros, le fou, le goé
land, la gonie suivent les navires au large, mais disparaissent un
jour avanl l’arrivée à terre, soit à 400 ou 500 kilomètres des lerres
habitées.
Par contre les mouettes (tarara), les hirondelles de mer, les pliaétons, oiseaux blancs avec une plume rouge à la queue, les sarcelles
(moora oviri) , grues (ao), courlis, bécassines (toréa), râles, abondent
sur toutes les plages. On chasse la sarcelle et la bécassine dans toutes
les baies, surtout à Maria, Àpooiti, Opoa, Faaroa, etc. Une espèce
de héron gris nommé utuu fréquente les plages et semble être le
même oiseau qui figure dans les dessins japonais et chinois.
Enfin on rencontre une espèce de petite hirondelle (opea) à courtes
ailes qui voltige le soir silencieuse autour des habitations, et des
groupes de tout petits moineaux (le vrai moineau n’existe qu’à
Papeete, où il a été importé) qui s’envolent en essaims avec un
petit sifflement. Un oiseau de mer ressemble assez à notre aigle et
plane à de grandes hauteurs. Bien loin dans la brousse on trouve
quelques perruches (aau, aavao) mais elles sont très sauvages.
11 ne reste plus à mentionner, dans l'échelle animale, que les
cétacés, haleines, dauphins et marsouins qui visitent aussi ces
parages. Parfois une haleine vient échouer sur les coraux de Scilly
et Bellingshausen où l’on retrouve ensuite ses ossements blanchis.
Ces dernières îles plus éloignées du reste du groupe sont habi
tées uniquement par de très nombreux oiseaux, des palmipèdes
ou des échassiers, qui y pondent sur le sable des quantités prodi
gieuses d’œufs.
En résumé, la vie animale est beaucoup plus puissante dans la
mer que sur la terre où la première impression est une impression
de mort et d’abandon, surtout quand on s’éloigne des rivages et que
l'on s’enfonce dans les montagnes de l’intérieur.
Nos quatre saisons sont inconnues en Polynésie. Il n’y a au fond
que deux saisons, la saison sèche et la saison humide. La première
correspond aux températures minima et aux jours les plus courts;
elle s’étend de juin à octobre, avec quelques écarts sensibles d’une
année à l’autre, les pluies ne commençant pas toujours en novembre
et finissant quelquefois avant le mois de mai.
Pendant cette saison humide, la température ne dépasse cepen
dant guère 33 degrés centigrades à l’ombre et, pendant la saison
sèche, elle ne s'abaisse jamais au-dessous de 15 degrés centigrades.
Les grands venLs n’ont aucune action sur le thermomètre. Il n’en
est pas de même de la brise de terre Qutpe) qui parfois, en juillet,
amène cette température de 15 degrés vers 4 heures du matin. C’est
la saison sèche, l’hiver tahitien, poai'. Alors on voit l’huile de coco
(monot) se figer et les indigènes trouvent qu’il fait très froid (loetoe) ;
ils toussent et attrapent des pneumonies à ce moment-là, d’autant
plus facilement que c’est l’époque des fêtes nationales où l’on passe
ses nuits à chanter. Ils appellent aussi cette saison tauanuanu, la sai
son froide (saison : anotau, tmi anotaro) et désignent la saison humide
1 Les missionnaires anglais qui ont ajouté à la langue lahitienne beaucoup de mois néces
saires à la traduction de la Bible eu les tahiliennisant.onl tiré du greceheima le mol heima
(hiver).
ou plus particulièrement la fin de décembre et le mois de janvier
par uruaulmne ou ururahnne,ce qui signifie la saison où il y a abon
dance d’aru (le fruit de l’arbre à pain). C’est notre «temps de la
moisson », car tous les fruits donnent une récolte, la principale, en
ce moment-là: l’ananas, Yuni, la patate, le taro, le melon d’eau, la
goyave, etc. Beaucoup d’espèces produisent deux ou plusieurs récol
tes, l’uru en particulier. L’orange mûrit de mai à septembre. I/épo
que de maturité des fruits n ’est pas tout à fait la même aux lies sous
le Vent, qu’à Tahiti où elle est en avance de quelques semaines.
Pour désigner la saison des fruits qui ne produisent qu’une fois
l’an, on emploie le mot hotutau (Jiotu: porter du fruit). La première
récolte d’uru se faisant vers octobre, ce moment est appelé manavahoi.
Les Tahitiens ont donné des noms au jour le plus court et au jour
le plus long de l'année; le solstice de juin s’appelle Ruapoto {Rua,
dieu tabitien, poto, court) et le solstice de décembre, Rua maoro (rua,
dieu, maoro, longtemps). Au solstice de juin, le soleil se lève à
6 heures 32 minutes du matin et se couche à 5 heures 28 minutes ou
5 heures 30 minutes du soir; au solstice de décembre, il se lève à
ü heures"20 ou 5 heures 27 du matin et se couche à 6 heures 30. Les
jours varient donc entre 11 et 13 heures. Les poules se couchent dès
0 heures du soir et les cops chantent toutes les heures à partir de
9 heures.
La distinction entre saison des pluies et saison sèche n ’est pas
nettement tranchée; il pleut aussi de juin à octobre, mais beaucoup
moins (m. 0,16,0,18) que de novembre à mai (jusqu’à 1 m.) b Les
mois les plus secs paraissent être juillet et octobre.
On a remarqué qu’il pleut (la pluie: ua) un peu moins pendant le
jour que pendant la nuit. Les averses sont violentes, mais ne durent
généralement pas longtemps; elles font rapidement place au soleil.
Les orages (vero) sont rares. Lés coups de foudre (patiri) sont très
sonores et les éclairs (ulra) très brillants. Un ciel où les éclairs
éclatent de tous côtés se dit Mira hoahoa (éclairs excités). La foudre
1 Annuaire de Tahiti, 1899.
ne tombe jamais sur les maisons qui sont basses et sans saillie et
entourées de nombreux cocotiers et autres grands arbres qui la
détournent. Les éléments ne paraissent pas impressionner les indi
gènes qui se plaisent sur mer dans la tourmente et l’orage.
Le vent le plus constant est l’alizé, qui souffle presque toute l’an
née de directions différentes, avec de courtes|interruptions de contre-
alizés ou de vent du Nord. De mai à août,{l’alizé souffle du Sud-Est,
c’est le Marnai (le nom plus moderne est Maraama). De septembre
à décembre surtout de l’Est (Maoaè). C’est cette direction de l’alizé
qui a valu à Raiatea et aux îles voisines le nom d’Iles sous le Vent
de Tahiti. Cette position rend le voyage par voilier de Raiatea à
Tahiti très long (il peut durer 8,9,10 ou 12 jours) tandis que le retour
s’effectue en 16, 20, 24, 30 heures. Aussi les navigateurs raiatéens
—
04
—
attendent-ils généralement une saute de vent au Nord Ou à l’Ouest
pour partir de Raiatea. Ce vent du Nord ne dure quelquefois que
24 heures, tandis que, de fin décembre à mai, pendant la saison des
pluies, il souffle plus régulièrement. C'est lui, le Toerau, qui amène
les ondées équatoriales, les lies de la Société (par 16°, 17° de lat.
Sud) se trouvant, dans la zone agitée, entre les calmes équatoriaux
et les calmes tropicaux. Aussi le vent souffle-t-il de toutes les direc
tions et saute-t-il très rapidement.
Les Tahitiens, peuple navigateur par excellence, ont une richesse
d’expressions toute particulière pour désigner des vents que d’autres
confondraient facilement. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la rose
des vents ci-jointe pour s’en convaincre. A tous ces vents il faut
encore ajouter les noms de A nauru, Morehu, Puaheetoa, Aerorau,
Toa hurinihi, Toa huripapa (vent de tempête), mots dont l’emploi
est difficile à déterminer exactement, et Puahiohio (vent tournant).
La plupart sont des vents irréguliers.
Ilry a encore deux brises régulières et constantes: la brise de terre
(hiipe ou haumoe) qui descend des sommets des îles pendant la nuit
et a son maximum d’intensité au lever du soleil, et la brise de mer
qui s’élève entre 9 et 10 heures du matin, atteint son maximum
entre midi et 2 heures du soir et décroît de 3 à 4 heures, pour faire
place au calme qui précède le hupeL
Voici encore quelques expressions se rapportant au vent :
Matai oa : bonne brise, agréable; Matai papu ee : vent soufflant de
différentes directions ; Mihoorie : vent agréable; Ona: petite brise.
Il est à remarquer que les vents du Nord et du Sud sont désignés
d’après la direction vers laquelle ils soufflent. Le Toerau, vent du
Nord, parce qu’il souffle dans la direction de VApatoerau (Sud), le
Toa ou Tapatoâ, vent du Sud, parce qu’il souffle dans la direction
de 1'Apaloa (le Nord). Cela est logique de la part de ces navigateurs
qui disaient:
Terate Toerau: voilà le Toerau, c’est-à-dire le vent qui poussera
notre navire vers le Sud.1
1 Un temps calme et chaud propice à la pèche vers les récifs s’appelle avatufâ.
Rarement les vents de cette partie du Pacifique tournent en oura
gans. Les îles Samoa furent, le 16 mars 1889, le théâtre d’un oura
gan terrible, où périrent, dans la baie d’Apia, plusieurs vaisseaux de
guerre américains, allemands et anglais avec de nombreux marins.
Cet ouragan fuL ressenti dans les Iles de la Société, mais avec beau
coup moins de violence et l’on n ’eut pas à déplorer la perte de vies
humaines. Des cyclones s’étaient déjà fait sentir en décembre 1879
et le 8 février 1875.
On cite aussi quelques raz de marée,en février 1883 et février 18881.
Ces perturbations, comme on le voit, se produisent pendant la saison
des pluies, sous l’influence des vents du Nord ou du Nord-Est.
Les plus grandes marées (nanumiti) ne dépassent pas 50 centimè
tres. La marée est très régulière; elle atteint son maximum vers
midi et minuit; la marée basse survient à 6 heures du soir et à
6 heures du matin.
L’état de la mer (miti) est observé avec soin par l’indigène. Il
appelle tai,taiaro, tairoto la mer circonscrite entre la rive et le récifbarrière, ou bien le lagon intérieur. Tua,aehaa,tuateaeha est la vaste
mer qui s’étend jusqu’aux bornes de l'horizon ; moana. désigne les
grandes profondeurs, moana haa uriuri, les profondeurs azurées,
moana tumatuma (ou timatima) les profondeurs noires, moana
farere, faroaroa, moana reva, les profondeurs insondables, moana
topa tô un abîme soudain, moana faoaoa, une mer trouble et moana
tere ore hia une mer où l’on n’a pas essayé de naviguer. La mer
calme comme un miroir est appelée mania taeàhaa, mania tooue;
la mer calme par places et agitée à d’autres: mania tiputaputa. Les
vagues, are, ari, aru; les vagues longues, araurau, les grandes et
hautes vagues, vavea, les vagues très longues, tua tea, les vagues
se brisant, aru fetoitoi, le creux de la vague, ta fare, la vague qui se
soulève et retombe, tatitia, la pointe des vagues, mataare, l’écume,
uha, ufa, uliauha, ufaufa.
Les arcs-en-ciel (taputea, anuanua, anuenue) et les trombes (ureuretumoana, tireure, tia moana) sont fréquents; mais, pas plus que
1 Annuaire de Tahiti, 1899.
V III
ym
Cocotiers agités par le vent à Tevaïtoa.
CHAPITRE V
ÉTOILES, CIEL, FIRMAMENT
Le Tahitien considère le ciel à deux points de vue : 1° par rapport
à la navigation; 2° pour y lire des présages. II n’y place ni ses dieux
ni ses mânes; toute la mythologie habite dans les montagnes, les
vallées, les précipices dont les âmes s’écartent plus ou moins. S’il a
donné des noms à quelques étoiles, c’est que celles-ci étaient très
visibles et pouvaient le diriger dans la navigation nocturne.
Les différents états du ciel sont dépeints avec beaucoup de soin
par la langue tahitienne.
Le ciel, te au, le rai, te reva (atmosphère) peut être serein: raiatea. C’est cette qualité qui a valu son nom à Tile de Raiatea.
E hau m arû, c marft to oe rai
E topara, te m ahana
I Ra’i-atea nei !
dit un chant très populaire:
Plein d’une douce paix, serein est ton ciel.
D’une clarté douce la lumière
A Raiatea ici.
Le ciel est sombre aussi, raipoia, poiri, menaçant, rai maemae,
nuageux, parutu, sans nuages, moere, aparai, couvert de nuages
annonçant le vent, tutal vi: pommelé do nuages argentés,rai uliuti.
Si les images (cita) sont blancs, ce sont des pua aval; noirs, mata
atao, et ces mata atao sont des colonnes de nuages surgissant de
l’horizon, autrefois un présage de guerre. 11 y a aussi des raiarii
(roi du ciel) qui étaient de bien mauvais augure. Les nuages rouges
à l’horizon sont dits tutai; ceux qui se trouvent à l’horizon, mais
sans y ajouter la qualité de rouge, maire fatutu; d’autres petits
nuages rouges ou fragments d’arcs-en-ciel, comme on en voit fré
quemment, sont des tohu ura (une prophétie rouge). Les nuages qui
entourent le sommet des montagnes sont appelés oliu; ceux qui
descendent plus bas et se traînent en brouillards sur les collines,
mahu. La nuit, c’est te po, te m i; la nuit obscure: po rumaruma ;
le jour, te ao (lumière), te mahana (durée); l’aurore, le point du
jour se dit aahiata; le moment qui précède le lever du soleil marumaru ao (marumaru : pénombre), la couleur jaune du ciel à ce mo
ment est rea rea ao (jaune jour), le lever du soleil : te hiti (a) o te
rài; les rayons du soleil: te hii o le rà. Quand le soleil arrive à son
zénith: ua tanini upoo le rà. Lorsqu'il est entre le zénith et l’horizon
c’est le rà tunuu. Un coucher de soleil, tooa o te rà, peut être sans
nuages; ce phénomène,assez fréquent et de bon augure, est nommé
lieepuenui; le crépuscule du soir : marumarupô.
Voici maintenant la nuit. La lune, te marama (te aime)se lève (ua
paata te avae); elle monte (ua eero, ua eeva te marama)-, il fait clair
de lune (vaevae); minuit approche (fetui); la lune disparait (ua
mairi te avae). Maintenant on aperçoit les étoiles (fetia, fétu)-, Mars,
fetia ura (étoile rouge). Malarii, lesPléïades (les petits yeux). Vénus,
Tourna. Les trois étoiles du milieu d’Orion : Hui tarava; la Croix
du Sud: Tauhà. Deux étoiles brillantes près de la Croix du Sud, qui
servent de guides aux navigateurs indigènes: Namatarua. Puis
l’étoile du matin, qui est tantôt Vénus, tantôt Jupiter: Iloropoipoi,
Fetiapoipoi, ou encore Fetiatai ao. Une tache noire dans le ciel près
de la Croix du Sud se nomme Ooiri. Les comètes sont des fetia ave
(étoile à (.[ueue),les étoiles filantes et les météores,pao, opurei, patau,
pilau.
CHAPITRE VI
P O PU L A T IO N
Origine des Polynésiens. — Résumé des hypothèses.
Les sources historiques.
Les idiomes polynésiens ne possédant pas d’écriture, les annales
de ces peuples n'ont pu être fixées avant l’arrivée des Blancs, c’està-dire il y a un peu plus d’un siècle, puisque Cook découvrit Tahiti
en 1769.
C’est à cette époque-là qu’il eût fallu recueillir avec soin toutes
les traditions polynésiennes. On a malheureusement attendu (pie
la diminution effrayante de ces populations menaçât de les effacer
de la carte pour rassembler et publier quelques-unes de leurs tradi
tions. Ce n’est que vers 185U que parut le premier Dictionnaire1 de
la langue tahitienne et la première traduction complète de la Bible
n ’est pas de beaucoup antérieure. Ellis venait de publier ses Polyne
sian Researches; Moerenhout, Fornander, de Qualrefages ont réuni
des matériaux considéra blés qu’il serait impossible de se procurer
actuellement. Ceux qui écrivaient au milieu du XIX0siècle se plai
gnaient déjà que les traditions et les coutumes s’effaçaient, que
l’usage de l’ancienne langue s’en allait. Ils assuraient que les vieil1 A Tahitian and English Dictionary, printed at the London Missionary Society’s
press, 1851.
Lever de soleil sur Raiatea.
(Indigènes amenant leurs coqs pour le combat.)
lards pouvaient parler entre eux sans crainte d’être compris des
jeunes gens. Que dire de l’état actuel? A Tahiti, la vieille langue
tahilienne trop difficile à manier fait place au « tahitien de la plage,
espèce de «petit nègre» dont se contentent la plupart des Européens
en séjour. Il faut fuir aux Iles sous le Vent, il faut aller dans les
districts reculés de Raiatea, ou bien à Bora-Bora, à Maupiti pour
retrouver encore quelques bons vieux mots, quelques antiques
expressions. C’est là aussi qu’on retrouve occasionnellement l’an
tique costume et bien des pratiques superstitieuses, dernier reflet
de la religion abandonnée il y a 80 ans à peine. Ce sont les obser
vations faites dans ce milieu moins contaminé par notre civilisation
qui ont fourni la matière de ce volume. Nous avons voulu dépeindre
ces îles enchanteresses et leurs habitants tels que nous les avons
vus dans les dernières années du XIXe siècle. Ce qui existe trouve
son explication dans ce qui a existé. Nous avons cherché à donner
cette explication en jetant quelques coups d’œil rétrospectifs au
moyen des renseignements que nous avons recueillis sur place, de la
bouche des indigènes surtout. Ceux qui nous ont le plus renseigné
soit sur les mots, soit sur les coutumes, traditions et légendes, méri
tent au moins une mention de reconnaissance. Ce sont en particu
lier Taumihau, patron de cotre à Uturoa, parent de la famille royale
des Tahitoe et le vieux Matante, ancien chef de mataeinaa. Le pre
mier a écrit de sa main les chants et légendes qu’on trouvera à la
fin de ce volume.
Tous ceux qui s’intéressent à ces populations primitives prèles à
disparaître, à leur histoire et à leurs légendes attendent avec impa
tience un ouvrage très important promis depuis longtemps: L'His
toire de Tahiti par Miss Teuira Henry. Miss Henry, qui habite actuel
lement les îles Sandwich, est la petite fille de l’un des premiers mis
sionnaires anglais qui se rendirent à Tahiti, le Rev..J.-M. Orsmond.
Celui-ci avait rassemblé de nombreux matériaux qui vont paraître
maintenant et qui constitueront un vrai trésor relatif à la mythologie
et aux légendes tahitiennes. 11 serait à souhaiter qu’on publiât une
édition française de cet ouvrage.
Grâce à ces documents et à ceux que publie le Journal of the Poly*
nesian Society de nouvelles clartés viennent éclairer le problème
de l’origine des Polynésiens et en rendent la solution de plus en plus
possible. Nous ne nous occuperons que des principales hypothèses
et des principaux arguments qui ont été produits relativement à
la route que ces peuples ont suivie dans leurs migrations succes
sives.
Mais d’abord, voyons de quelle manière s’est conservée et se
conserve encore le souvenir des faits historiques chez les Océaniens?
1° Il y a d’abord l’histoire des dieux, Te Rohu Atua, qui se trans
mettait autrefois par les prêtres (Tnhua pure), espèces de druides
des Marae polynésiens. Cette histoire des dieux, c’est en môme
temps l’histoire des anciens rois, car la généalogie de ceux-ci, lors
qu’on remonte une vingtaine de générations en arrière, se confond
avec l’histoire des dieux, spécialement de Hiro, d’Oro, de Taaroa,ete.
2° Une source historique qui restera longtemps encore en hon
neur, ce son ties généalogies (te aufau fetii). Ces généalogies sont con
servées avec d'autant plus de soin qu'elles constituent en même
temps les droits des familles à certaines terres. Lorsqu’une contes
tation s'élève relativement à une terre, on se rend devant les juges
indigènes et chacun de. réciter sa généalogie et de citer le nom de
ses ancêtres qui ont été propriétaires de la dite terre. Il arrive sou
vent que celui qui peut remonter le plus haut et donner les plus
copieux détails sur ses ascendants l’emporte sur son adversaire L
Il va sans dire que les chefs et rois attachent encore plus d’impor
tance à ces généalogies qui, malheureusement, se transmettent ora
lement. En 1899 commença la discussion générale relative aux terres
des Iles sous le Vent. Autrefois, toutes les terres appartenaient aux
rois qui les donnaient en apanage pour ainsi dire définitif sous le
nom de Taura oire, lots de ville. Comme le chef-lieu seul de Haiatea
avait reconnu la domination française depuis dix ans, les terres du
chef-lieu avaient été données en apanage à des partisans de la
France. Maintenant que toutes les îles lui sont soumises, les anciens
propriétaires (fatu) viennent réclamer et ce sont des complications1
1 Voir noie du Tahitian and English Dictionary.
infinies pendant lesquelles les aufau fetii jouent un grand rôle. On
a vu, pendant l’année 1899, les descendants des rois de Tahiti, le
Prince Hinoï, la reine Mârau, le grand chef Tali, la reine de BoraBora à tour de rôle faire la tournée des villages, rassemblant partout
la population pour essayer de persuader les indigènes de leurs droits
royaux. Mais à peine le premier avait-il tourné le dos, sûr d’être
admis comme propriétaire général, qu’un compétiteur survenait
et renversait les arguments de son adversaire. On ne sait comment
tout cela finira. 11faudra sans doute une décision des juges français
passant par-dessus les aufau fetii.
8° Ensuite viennent les contes, les récits légendaires (aai, aamu)
relatifs à de puissants personnages et à leurs hauts faits décrits dans
le langage le plus hyperbolique.
4° Les Tahitiens ont aussi essayé d’immortaliser leurs guerres,
leurs victoires en leur donnant des noms particuliers. Il suffit de
prononcer le nom de le tamai i te hoo roto, te lamai huri aua pour
éveiller le souvenir de sanglants combats entre les guerriers de
Huahine et de liaiatea, de Raiatea et de Bora-Bora h
5° Les petits faits relatifs à l’histoire des particuliers, chefs, rois
ou simples mortels sont, à l’heure qu’il est encore, commémorés par
un changement de nom.
II n'y a pas de noms de famille. À sa naissance, chaque individu
reçoit de ses parents un nom significatif, celui d'un grand roi, d’un
dieu, ou bien un nom rappelant une circonstance relative à la nais
sance, comme Tetua, le dos, Mahuru, le bébé qui tette, Te tua ite roi,
le dos dans le lit, Ruru, trembler, Taiu, le nourrisson, Aru. la fin
d’un désir, Teuira, l’éclair, Mauiui, douleur, Teuru. le maiore, Te
rou, la perche pour cueillir le maiore, Terao, la fourmi, etc.
Dès que l’enfant est né, il se présente une commère pour l'adopter
en lui donnant un autre nom,plus pompeux que le précédent : Terii,
le roi; Tehaamana, le puissant, Taaroa (nom d’un dieu), llina (nom
d’une déesse), etc.
Dès lors, l’enfant est connu sous ces deux ou trois noms auxquels
Tahitian and English Dictionary.
on ajoute celui du père ou du père adoptif au moyen de la particule
copulative a. Ainsi: Teipo (la chérie) a Taumihau; Terii (le roi) a
Mahuru. Quand vient l’époque du mariage, un vieux chef se lève
au repas de noce; il prononce un petit «speech » et décerne un
nouveau nom aux époux, ainsi : Temauarii (les rois)1.
S'il a enterré sa femme dans un cercueil de bois de tamnnu, il
prendra peut-être le nom de Pilia-ati (cercueil en ati). Un vieillard
qui fut autrefois un joueur enragé appelé Pere (joueur) se mit à
trembloter; on le désigna désormais sous le nom de Haumani (fati
gué, sénile). Ayantobservé une ressemblance partielle entre le visage
du vieux chef Matante et celui d'un parent Européen, nous le lui
dimes. Il s’enquit alors du nom du Blanc auquel il ressemblait. Le
même jour, le vieux chef changea de nom et s’appela Viriamu, tra
duction tahitienne de William. Chacun connaît l’origine du nom de
Pômare \ le roi de Tahiti ayant été saisi d’une toux brusque après
une nuit passée sous les armes prit le nom de Po-mare (nuit-toux).
Le dernier roi de Raiatea, Tamaton, abdiqua plutôt que de consentir
à se soumettre à la domination de la France. Il adopta aussi un nou
veau nom, celui de Arii male (roi mort) pendant que l’individu qu’il
désigna pour le remplacer au trône de Raiatea (et qui n’est pas de
sang royal) prit celui de Tavana mono (vice-chef;.
6° Enfin, un moyen populaire de perpétuer le souvenir des faits,
consiste à les chanter dans des épopées plus ou moins héroïques,
des pehe ou himene (chants). (Pehe est l’ancien mot; himene vient de
l’anglais hymn).
Nous avons ainsi assisté à la création d'un pehe chantant la con
quête de Tahaa par les Français. Le barde était un homme de Raiatea, Tupaia.
Mais ordinairement ces chants célébraient des victoires ou bien
se rapportaient à des événements domestiques, individuels ou de
tribus. Ils étaient occasionnels et n'ont guère été conservés.
Les différentes sources historiques énumérées plus haut n’auraient
guère fait avancer la question de l’origine des Polynésiens. 11 existe
1 L ' é p o u x p e r d s a f e m m e : il p r e n d
l e n o u v e a u n o m d e l ’a o a u v e u f .
un bon nombre de traditions orales; toutes font venir les Polyné
siens de l’Ouest. C’est aussi la conclusion qui s’impose actuellement
et Pbypothèse qu’ils seraient venus d’Amérique ne peut plus trouver
de défenseurs.
Nous avons vu comment, dans leurs migrations successives, les
Polynésiens ont donné le nom de la mère patrie Havaiki à toute une
série d’iles. Quelle est cette Havaiki ? La meilleure étude qui ait
été faite sur ce sujet est tout à fait récente.
Elle a paru dans les Nos 27, 28 et 29 de septembre 1898 à mars
1899 du Journal of the Polynesian Society, sous le titre Hawaihi, the
whence of the Maori, par L. Percy Smith. Au point où en est la ques
tion, il est même inutile de rappeler les anciennes hypothèses. Voici
maintenant les principaux fils conducteurs qui permettent de suivre
les migrations des Polynésiens.
Chacun sait que les populations comprises sous cette dénomi
nation générale occupent les îles de l’Océan Pacifique, de la NouvelleZélande aux Sandwich, des Samoa à Tahiti, aux Marquises et jusqu’à
l’Ile de Pâques. Tous ces peuples sont les rameaux d’un même
tronc; ils ont occupé ces îles petit à petit, en un long espace de
siècles, une première vague en découvrant quelques-unes, les occu
pant, donnant des noms, perdant de vue la mère patrie, fondant
des colonies autour d’elle. Des siècles se passent. Une deuxième
vague, puis, par places, une troisième, envahit les territoires déjà
occupés, soumet les habitants, apporte des mots nouveaux, des
noms nouveaux aussi. Tous ces faits s’expliquent, à l’heure qu’il
est, assez facilement. Ainsi s’établirent des castes, les derniers et
plus forts envahisseurs devenant les rois (A ra); après eux les
Raatira (chefs) puis la plèbe, les manahune. C’est ainsi que se justifie
la pluralité de termes pour désigner une seule et même chose,
comme toa et aito (bois de fer), pô et rui (nuit), ao et rai (ciel), lai,
miti et tua (la mer), piti et rua (deux), etc.
La fréquence des vents d’Est (les alizés) n’est pas du tout un ob
stacle à une migration venant de l’Ouest. Comme nous l’avons vu,
les indigènes attendent encore, à l’heure qu’il est, le vent occasionnel
d’Ouest ou du Nord (Toerau) pour se rendre dans les îles situées à
l'Est, certains qu’ils sont d’un prompt et facile retour. Les émigrants
d’autrefois devaient agir de même.
On prétend retrouver chez les Tahitiens des coutumes sémi
tiques et même des analogies dans le vocabulaire et la grammaire
avec les langues sémitiques. Il faut qu’à un moment donné
les Polynésiens aient été en contact avec les Arabes ou les Hé
breux.
On présume donc que les Polynésiens sont originaires de l’Inde.
Ils auraient habité les plaines qui s'étendent entre l’Hymalaya et le
Golfe Persique. Ainsi le pense M. L. Percy Smith. Un temps vint où
les Aryens firent leur apparition aux Indes; leur capacité mentale
était supérieure et ils étaient probablement plus nombreux que les
Polynésiens. Devant cette invasion, ceux-ci se retirèrent, mais gra
duellement. Il y eut sans doute une période où ces deux races se croi
sèrent par mariage et cohabitation. On ne peut déterminer combien
de temps aurait duré ce contact, mais peu à peu la race aryenne
aurait refoulé les Polynésiens vers le Sud et vers la mer où ils acqui
rent des connaissances étendues comme navigateurs. Ils commen
cèrent des voyages vers l’Est, du côté de l’Indonésie où ils trouvèrent
établis des Négritos, peut-être les mêmes que les Papous. Pressés
par derrière par les Aryens s’accroissant en nombre, les Polynésiens
connaissant déjà les îles de l’Indonésie s’y portèrent en plus grand
nombre ; leur supériorité intellectuelle aidant, ils ne tardèrent pas
à s’en rendre les maîtres. Mais la nation n ’aurait pas émigré tout
entière ; on a des raisons de croire que certaines tribus des collines
de l’Inde seraient les restes des Polynésiens primitifs (?). Donc ces
Polynésiens fixèrent d’abord leurs pénates dans les îles nombreuses
de l’Indonésie. Ils purent y demeurer des siècles et, de là, organiser
des expéditions au loin dans le Pacifique et dans le Nord. Il est à
penser que les noms d’A tea, Ilawaihî, Varinga, Vavau, Ilerangi
doivent être cherchés dans ces régions. Des irruptions d’autres
races ont remplacé ces noms primitifs par de nouvelles appellations.
Vers le premier et le deuxième siècles de notre ère, les Polynésiens
entrèrent en communication avec une nouvelle vague ethnique, la
race malaise, venant de l’Ouest et du Nord-Ouest. Les même faits
se reproduisirent qu’avec la race aryenne: guerres, paix, échange
de coutumes, de mots, mariages.
La pression de la race malaise finit aussi par chasser les Polyné
siens vers l’Est. Mais, devenus navigateurs experts, l’inconnu leur
souriait. Ils devaient déjà être divisés de toute antiquité en tribus
avec leurs Arikîs, et celles de ces tribus qui se trouvèrent le plus
pressées par les Malais quittèrent l’Indonésie, emportant avec elles
leurs dieux et leurs coutumes.
Il est probable que quelques tribus changeant d’itinéraire général
rétrogadèrent vers l’Ouest et atteignirent Madagascar où leurs des
cendants, les Ilovas, vivent encore aujourd’hui h
Mais la majeure partie prit la route du Hitinga (soleil levant) î.
Comme acquisition de mots malais, on fpeut citer les suivants,
d’après le Tahitian English Dictionary :
Malais
feu
dix
manger
je
terre
poil
poisson
pierre
chef
front
ciel
corail
jaune (d’oeuf)
main
trou
pleurer
Tahitien et Polynésien
aki, auahi
api
ahuru
pulu
inakanan
ai (vieux mot)
au
aku, leu
fenua
benua
huruhuru
bulu
ia, ika
ikan
patu, vatu
batu
rangatira, Radja (Indou) raatira
dae,rae
rae
rai, rangi
langit
pua, buna
bunga
halea
rea, lea
lima
rima, lima, ima
qua
rua
tangis
tai, tangi
1 Les Hovas, en effet, parlent nue langue maléo-polynésienne.
* Hili o te râ, en tahitien.
—
oreille
sourd
pluie
ignam(
pou
vent
68
—
Malais
Tahitien et Polynésien
talinga
tuli
ujan
ubi
rutu
liana, haw a
taria, taringa
turi, ruli, tuli
ua, uha
uhi, ufi
utu, ugulu, kutu
meliau, hau
Il est probable que cette première migration en Océanie longea le
Nord de la Nouvelle-Guinée, les Salomon, les Nouvelles-Hébrides
et les Fidji, îles déjà occupées par des peuples Papous et Mélanésiens
et atteignit enfin les Samoa ou Hawaiki comme tout ce groupe reste
appelé par les Polynésiens: Hawaiki-raro (sous le vent), pendant
que Tahiti et les archipels voisins sont nommés: Hawaihi-runga (au
vent). Sans doute, cette première migration s’étendit fort loin et
on peut penser que les Menehune de Tahiti et de Hawaii, les premiers
habitants de la Nouvelle-Zélande semblables aux Mori-ori actuels
de File Chatham, ainsi que les premiers Marquisienss’y rattachaient.
Des noms, remplacés plus tard par d’autres, furent donnés à beau
coup d’îles. Une deuxième migration se produisit ensuite sous la
pression constante de la race malaise. Ceux qui ne quittèrent pas
l'Indonésie se réfugièrent dans les montagnes où leurs descendants
vivent encore1.
Cette seconde migration parait avoir été formée de peuples plus
IjMC><f&M
ËS
“ .VXv^i
Le mont lapioi (Raiatca)
guerriers et plus conquérants que la précédente, ces peuples ayant
subi fortement l’influence malaise. Elle suivit le chemin delà première
migration jusqu’au groupe des Fidji. A cause de leur aversion natu
relle pour la race noire, ils ne se mélangèrent guère en route avec
les habitants des Salomon, des Nouvelles-Hébrides, etc., mais bien
avec les Mélanésiens des Fidji, peuple plus navigateur et plus aven
turier.
Durant cette occupation des Fidji, ils firent des excursions aux
Samoa et aux Tonga, ainsi que le font ressortir les traditions de ces
deux pays. Ils occupèrent de vive force les Samoa entre le Xe et le
XII0 siècle et se répandirent, de là, sur tout le Pacifique jusqu’aux
îles Sandwich où ils se fixèrent définitivement. Ils se tournèrent
aussi vers Tahiti, les Paurnotu, les Marquises, Rarotonga et durent
arriver en Nouvelle-Zélande vers 1350. Ceux-là furent les Maori qui
refoulèrent les Mori-ori dont il ne reste actuellement qu’une vingtaine
aux [Iles Chatham pendant que les Maori sont encore 40 000 environ
en Nouvelle-Zélande. Cette migrationeutpour conséquence dedonner
aux iles des rois et des chefs (hui arii, hui raatira), tandis que Jes
habitants primitifs furent réduits à une condition inférieure, celle de
manahune. L’émigration polynésienne s’étendit beaucoup plus loin
que les Tuamotu et les Gambier. Elle occupa, au Sud, les Tubuai et
Iiapa où elle fonda la colonie de Rapa nui ou de lTle de Pâques
pur 27° 10’S et 109° 26’0, à mi-distance entre Tahiti et la côte de
l’Amérique du Sud. L’origine polynésienne des habitants de File
de Pâques est aujourd’hui bien établie par la similitude des langues.
Si les habitants de File de Pâques ont sculpté ces statues colossales
en pierre qui décorent leur île, c’est qu’ils ont trouvé des matériaux
sur place et que le bois leur faisait défaut. Pendant que les Marquisiens, les Tahitiens, les Maori de la Nouvelle-Zélande fabriquaient
des idoles de bois, les Polynésiens de File de Pâques taillaient
d’énormes blocs de pierre volcanique, les statues informes qu’on voit
encore se dresser par centaines sur ce sol inculte. Quoique ces statues
aient quelque ressemblance avec celles des Maya du Yucatan, il est
peu probable qu’aucune relation ait jamais uni ces peuples, à moins
que les Polynésiens n’aient poussé leurs colonies jusque dans l’Amé-
—
70
—
rique du Sud et l’Amérique centrale4. Seule, la comparaison des ins
criptions gravées sur les colosses de l’ile de Pâques et sur les monu
ments Maya pourrait jeter quelque lumière sur ce fait 2.
En signant, en 1770, le traité d’annexion à l’Espagne avec don
Philipe Gonzalez, les chefs de Rapanui employèrent des signes ou
totems très semblables à ceux dont les chefs Maori de la NouvelleZélande firent usage en 1840 pour signer le traité de Waitangi avec
l’Angleterre. (Voir H. Vere Barclay’s Proceedings R. O. S. d'Austral
asia, Vol. III.)
On ne saura jamais non plus sans doute s’il n’a pas existé un
continent dont bien des îles de la Polynésie ne seraient que les
débris. Il est, en effet, difficile de comprendre comment les quelques
1 Cependant les indigènes des deux Amériques parlent aussi des langues agglutinantes.
* L’idiome de l’ile de Pâques s’en va plus rapidement encore que les autres idiomes poly
nésiens puisqu’il n’est plus parlé que par quelques centaines d’individus àpeine, la mortalité
dépassant la natalité. Mais les noms de lieux montrent assez que ce langage appartient aux
langues polynésiennes :
Pointe
Papetehara
Motukau
1Lanka
Hetonga
Anakara
Uremamore
Hangaone
Akahonga
ICoe Koe
Hongatoe
Kikiriroa
Mutu Raukau
Mutu Niu
Hanga Piko
Hangaroa
Tahai
Pt. Mokuroa
Baie Tahoroa
B
Pt. Pokokoria
Baie
Piumotu
B
Ile Marotiri
Pointe
Baie Manganui
Baie
Pte. Tama
Baie
Mt. Ranakoraka
Pointe
» Kaurea
Baie
» Tuatapu
Pointe
Punapau
Ile
Teraai
»
b Mataviri
Baie
» Munga munga
Pointe
Mutu
Baie
Kao
Puaka tika
Pointe Tiepoko
Malcake Temoa
» Rotatake
Rana aroi
Mont
Hanapa
Mont
Opui
Poika
B
Hipa
Puku, Biki Puku
noms primitifs de Rapanui furent Tepilofenua (la terre au milieu de la mer)
Waïhu.
B
d
b
b
b
b
b
b
b
b
b
habitants connus de File de Pâques auraient sculpté ces statues
gigantesques que toutes les forces réunies de leurs descendants ne
parviendraient pas à détruire. Gomment expliquer aussi que les dis
tances énormes qui séparent la Nouvelle-Zélande des Fidji, celles-ci
des Sandwich, des Iles de la Société, etc., aient été franchies sur les
petits canots, même sur les plus vastes pirogues doubles à moins que
des chaînes d’îles aujourd’hui disparues iraient relié plus étroitement
tous ces archipels.
El cependant, d’un autre côté, on peut également admettre que
ces vastes espaces séparateurs ont toujours existé, à preuve les diffé
rences actuelles des idiomes et des mœurs dans une seule et même
race.
La race. — Le type tahitien.
Une des preuves les plus solides du passage des Tahitiens à travers
l’Indonésie, c’est, avec les racines malaises demeurées dans la langue,
les traces que le sang malais, mélanésien, même papou ont laissées
parmi les populations polynésiennes. Aussi rencontre-t-on plusieurs
types assez caractérisés. Il existe d’abord un type royal, car les
familles d’Arii ou de grands chefs ont bien un type à p art1. Les
membres de ces familles se distinguent toujours par une taille audessus de la moyenne2, une propension marquée àTobésité, une peau
plus claire que celle des Tahitiens en général. Les yeux mêmes ne
sont pas noirs. J ’ai pu observer que ceux de la famille royale de
Raiatea (les Tamatoa) et de celle de Huahine sont clairs, avec des
1 Ce fait s’explique 1° par la raison que les Arii seraient les derniers arrivés, les derniers
conquérants; plus forts et plus intelligents, ils auraient subjugué la caste supérieure des
huiraatiraa et le menu peuple, les manahune. 11 s'explique 2» par le soin que mirent les
Arii îi éviter les mésalliances, un grand mépris pesant sur le fruit des mésalliances.
* On voit, dans une vallée voisine d'Opoa (à Vaiatea), une pierre très haute réputée être la
taille des anciens rois de Raiatea. (Voir la photographie.)
reflets bleuâtres; la barbe et les cheveux sont beaucoup plus clairs
aussi et tirent même sur le roux. L’obésité se remarque déjà chez de
jeunes garçons de douze ans. Les membres de la seconde famille
royale de Raiatea, les Tahitoe, sont très grands et très gros aussi, le
nez est plutôt aquilin, les lèvres épaisses, les yeux beaux, vifs, violents
parfois, le crâne exigu ; la peau est plus claire que chez leurs anciens
sujets.
Les Pômare de Tahiti n’appartenaient pas à ce type. Leur peau
était plus foncée que celle des autres indigènes; ils avaient le nez en
pied de marmite, le menton effacé et la bouche épaisse comme chez
les Tahitiens en général.
Le type tahitien comporte une taille élevée et un penchant général à
l’obésité. On rencontre des femmes énormes dont le poids doit dépasser
150 kilos. Le crâne est brachycéphale, autant que nous pouvons en
juger de visu, sans avoir pris de mesures. L’os occipital est fréquem
ment aplati. Je ne crois pas que ce soit là une déformation crânienne,
bien que l’habitude de coucher sur une simple natte ou sur un petit ta
bouret posé sur le sol ou sur les planches puisse contribuer à cet apla
tissement de l’occipital1. Gomme le frontal est généralement bas, le
crâne affecte souvent la forme d'un pain de sucre. Le front n’est cepen
dant pas fuyant; il est vertical et dénote de l’intelligence. Les arcades
sourcilières sont bien marquées; les pommettes sont peu saillantes
et les yeux, légèrement obliques, sont assez enfoncés chez l’homme.
La paupière inférieure est souvent d’une couleur bleu noirâtre. Le
nez est, en général, un peu écrasé, en pied de marmite, les narines
très ouvertes en avant; les lèvres ne sont pas très épaisses; elles ont
une coloration bleuâtre; la bouche est grande, très bien dessinée, le
bord des lèvres présentant une légère saillie; la bouche a générale
ment une expression dédaigneuse qui se change instantanément en
un aimable sourire dès que l’indigène sent le regard de l’Européen
se fixer sur lui. Le corps est très bien pris, et, malgré les maladies
1 Les indigènes disent cependant que les mères comprimaient autrefois le front et l’oc
ciput des enfants destinés à devenir des guerriers, j/lutrefois les nourrices écrasaient le nez
des bébés, pour les rendre plus jolis.
variées qui le déforment, on trouverait dans ces îles de nombreux
types classiques pour le dessin d’académie *.
Jusqu’à l’âge de 18 ans, les femmes ont une poitrine superbe. Les
seins sont fermes, hémisphériques, d’un beau brun clair comme le
reste du corps, le mamelon d’un noir bleuâtre fait saillie et se re
marque même sous le costume. Mais l’allaitement et l’obésité ne
tardent pas à faire pendre les seins et à les faire ressembler au pis
de la chèvre. Le mamelon devient alors presque digitiforme.
Les hommes ont parfois les pectoraux si développés qu’on les
prendrait de loin pour des femmes.
Le ventre, les cuisses, les mollets, les pieds et les mains gardent,
en général2, des proportions admirables. Les vieillards'sont souvent
maigres, quand ils ne sont pas atteints d’éléphantiasis.
Le système pileux est peu développé. Les cheveux sont légèrement
ondulés, quelquefois frisottants, d’un beau noir avec reflets bleu
âtres, mais jamais crépus. Les femmes en ont le plus grand soin
et passent des heures à se peigner et à les imbiber d’huile indi
gène (monoi).
Les hommes ont la barbe rare, ainsi que la moustache. La poitrine
est aussi dégarnie de poils et ceux-ci ne sont pas abondants sur les
autres parties du corps. Il y a cependant des types plus foncés que la
généralité dont tout le corps est couvert de fins poils noirs. Les
femmes ont rarement des poils sur la lèvre supérieure.
La peau est brun clair ou olive, avec une pointe de carmin chez
les hommes. Elle est souvent jaunâtre chez les femmes; peut-être
qu’elles se frottent comme les Marquisiennes avec du jus de curcuma
(safran indien, red) pour se faire pâlir la peau. Les jeunes gens, qui1
1 Les principaux défauts sont: les pieds dirigés en dedans ; les jambes trop courtes par
rapport au torse (défaut assez fréquent) Chez les enfants, le nombril mal coupé sort énor
mément. Les petits enfants ont aussi le ventre extrêmement ballonné, grâce peut-être à
l’alimentation. Pieds-bots rares, bossus rares aussi (2 % environ).
1 Les orteils sont particulièrement libres et développés. Le gros orteil peut presque s’op
poser aux autres doigts : il en est très séparé. Les indigènes se servent facilement de leurs
doigts de pied comme organe de préhension. C’est par ce moyen qu’ils cueillent les cocos :
ils eu saisissent la courte tige entre le gros orteil et le suivant et donnent une secousse que
précipite le coco à terre.
courent à la mer presque toujours nus, oui la peau très colorée; celle
des vieillards pâlit considérablement et n’est souvent pas plus colorée
que celle de nos vignerons en hiver. Peu de gens ont la peau du
visage unicolore. Elle est très souvent marquée de grandes taches
très claires qui ne sont pas des cicatrices et se retrouvent en abon
dance sur d’autres parties du corps, la poitrine, le dos, etc.
Fig. 18. — Profil du pasteur indigène Maïak ai.
M alakai, le vieux p a ste u r de B ora-Born a le type des lie s A ustrales. 11 est
a tte in t d’ichtyose, ce qui ne l’em pèche pas de se bien porter.
Le Tahitien ne rougit pas. Cependant, j’ai pu observer une colo
ration subite et générale de la peau du visage suivie d’une pâleur
produite par un sentiment qui pouvait être de la honte, mais plutôt
le désappointement d’un mensonge éventé. La colère fait pâlir le
Tahitien, mais, en général, sa figure reste impassible. Le moindre
effort physique ou intellectuel produit une transpiration abondante
qui ne paraît pas fatiguer l’individu.
Le sentiment de la pudeur est assez différent du nôtre. Une femme
taliitienne cache rapidement ses seins à l’approche d’un étranger,
mais laisse voir ses jambes jusqu’au milieu de la cuisse; c’est sans
doute par habitude de relever la robe en marchant dans l’eau. Les
jeunes filles ont une grande habileté pour monter en pirogue ou
marcher dans la mer sans se découvrir plus hautque le genou. Elles
ramassent leur robe entre leurs cuisses et en saisissent le pan d’une
main, le faisant également passer entre lescuisses. Elles courentainsi
dans l’eau sans se mouiller ni se défaire, en lançant leurs tibias de
côté; ce mouvement ingénieux, qui fait décrire un arc de cercle à
la jambe, ne produit aucune éclaboussure. Il leur permet d’avancer
rapidement et de ne pas effrayer le poisson quand on pèche au
harpon (patia). Les jeunes gens font de môme.
Les Tahitiens sont beaucoup plus libres entre eux que devant les
Blancs et ils n’en sont pas plus impudiques. Les plus petits enfants
assistent à la conception et à l’accouchement. Toutes ces scènes se
passent dans des cases composées d’une seule pièce où dorment
souvent 10 ou 15 personnes. Si les femmes se sauvent quand un
Blanc s’approche de leur bain, c’est qu’elles savent depuis longtemps
que le regard du Blanc n’a pas l’indifférence de celui du Tahitien
accoutumé à la nudité.
Les vahiné tahitiennesont une façon spéciale d’appeler leur galant.
Elles guettent l’heure du bain des hommes, et, tandis qu’un groupe
de jeunes gens plongent dans un frais bassin de la vallée, l’un d’eux
reçoit tout à coup une espèce de pomme aigre (nono). Ce projectile est
le signal d’une bonne fortune (ou d’une mauvaise quand il est lancé
par une vieille cheffesse à laquelle il faut bien obéir) et l’élu quitte
le cercle joyeux des baigneurs pour poursuivre dans la brousse la
belle qui ne se fait pas attendre longtemps.
Le tatouage est d'origine essentiellement polynésienne. Le mot
môme vient du tahitien tatau. Mais, pendant qu’il se pratique encore
couramment aux Marquises, il a presque disparu des habitudes tahitiennes. On ne se tatoue guère plus que ne le font les matelots euro
péens. On ne rencontre que des vieillards qui portent encore de jolies
traces de tatouage. L’instrument qui servait à tatouer s’appelait uhi ;
c’était, en général, une dent de requin de forme triangulaire, garnie
de pointes acérées, avec laquelle on traçait sur la peau des dessins
variés en la piquant. Tracer ces dessins s’appelait papai, mot qui
signifie actuellement écrire. Ce fut bien là, en effet, la première écri
ture des Tahitiens. Le tatouage prenait différents noms selon qu’il
se pratiquait sur la face (aro), sur les reins et les fesses (aie), sur
Fig. 19. — Profil de vieille femme tatouée.
Le ta to u a g e bleu p&le n’a g u è re laissé que des rides dans la lig u re. Il est plus visible
au x b ra s e t a u x jam b es, mais la vieille indigène a honte de sa m a ig re u r e t n’a
pas voulu se laisser p h o to g ra p h ie r. F ile e st un des d e rn ie rs re p ré se n ta n ts des
individus tatoués.
la poitrine (nanao). Dans ces piqûres, on versait une poudre faite de
charbon de ahitutu, un arbre odoriférant ressemblant peut-être à
l’ahi (sandal). Ceux qui n’étaient pas tatoués étaient appelés tohepere,
c’est-à-dire dont les fesses ne sont pas tatouées. Actuellement, les
Marquisietis mâles se tatouent juste la moitié du corps. C’est là,
paraît-il, une condition indispensable pour plaire aux vahiné dans
la danse nue qui se pratique encore, malgré les défenses adminis
tratives.
Specimen de tatouage australien.
M
77
Le tatouage est bleuâtre et sans relief. Il diffère complètement de
celui que pratiquent actuellement les aborigènes australiens. Ceux-ci
se soulèvent la peau et introduisent dans la blessure du sable qui
maintient l’irritation. Ils ont ainsi la poitrine, les bras, couverts de
boutons allongés et espacés régulièrement. En guise d’ornement,
ces aborigènes australiens désarticulent l’olécrane chez les enfants
et leur procurent ainsi un coude factice très proéminent.
Nous n’avons trouvé aucune trace de déformation de ce genre dans
les Iles de la Société.
Outre les deux types décrits ci-dessus, il en existe encore un troi
sième mélangé de sang malais ou papou. Les cheveux sont crépus,
les lèvres plus épaisses, le front plus fuyant et le menton plus proé
minent que dans le type précédent. La taille est plus petite, les
membres plus secs et nerveux, et la peau plus foncée. Les enfants
tahitiens désignent leurs camarades de ce type par l’appellation in
jurieuse de taata ereere (nègre) ce qui met ceux-ci dans une grande
colère1.
Tous les Tahitiens ont les dents éclatantes de blancheur; je ne
sache pas qu’ils emploient de dentifrice pour les maintenir dans cet
état.
On rencontre quelquefois des albinos à la peau d’un blanc rosé,
aux cheveux plus blonds que ceux des Frisons de Hollande, aux
yeux bleu clair. Ce sont cependant de purs Tahitiens sans croise
ment avec des Blancs. 2
L’indigène a une allure superbe. Il n’est pas nécessaire de monter
1 Cependant la blancheur de la peau est, à leurs yeux, un indice de faiblesse et une
peau très colorée un indice de force, ün se servait des os des ennemis tombés sur le champ
de bataille pour fabriquer des hameçons, des couteaux et l’on choisissait de préférence les
os des hommes à peau foncée. Un proverbe disait: « Taata ereere, ivi maitai loua » !
(homme noir, bons os).
* Denique in pago Bora-Rora vidi hermaphroditum. Qui tunica indigenarum modovestitus
erat per quan aperte cernebantur maminæ. Plus triginta minus quadraginta anuos natus
videbatur; paulumbarbæ, longos capillos gerebat. Alia virilitatis signa a magistratu censum
populi agente comporta erant. Videbatur pudore confusus et pagum raptim transibat cum
baculo. Quem cum omnes indigenæ cognoscerent, res ita rata est ut vocabulum ad earn rem
significandam nullum habeant.
jusque dans les familles royales pour rencontrer des démarches
princières où la noblesse du mouvement s’allie à la lenteur de la
marche et à la grâce du geste de la main qui salue. Les plus petites
fillettes lancent un baiser aussi gracieusement qu’une Espagnole, .l’ai
retrouvé ces mêmes gestes à Colombo parmi les petites Cingalaises.
Les Tahitiens possèdent aussi l’art de se draper dans un lambeau
d’étoffe. Un simple pareil (pièce de calicot à fleurs voyantes qui con
stitue le principal costume), se moule à leur corps et forme un vête
ment plus décent et plus approprié au pays que nos horribles panta
lons dont ils s’affublent de plus en plus. Les femmes saisissent les
deux coins supérieurs du pareil, le tendent derrière elles et le
ramènent vivement sur la poitrine, enroulant le bord supérieur de
manière à en retenir les coins; elles sont drapées depuis le mamelon
des seins jusqu’aux genoux et plongent, ainsi habillées, du haut des
rocs dans les verts bassins, leurs cheveux dénoués flottant au vent.
Par-dessus ce pareu, elles portent une longue jupe de calicot blanc
fixée aux épaules, avec de larges dentelles comme volant et enfin
une robe de mousseline d’indienne, de satin môme, tout d’une
pièce, de la façon des robes dites «empire ». Ces robes ont une petite
collerette de dentelle ; des dentelles figurent également au bas des
manches et au bas de la robe. Les Tahitiennes se nattent les cheveux
en deux belles tresses qu’elles nouent parfois sur le front quand elles
vont se baigner ou qu’elles exécutent un ouvrage. C’est là tout leur
costume avec un chapeau tressé avec soin et garni de rubans
voyants.
Sans être en deuil, les femmes âgées adoptent, pour se rendre au
culte, une robe de mousseline noire et un chapeau de paille teint
en noir.
Le costume masculin se compose essentiellement du pareu1 qui
se noue autour des reins etpend gracieusement jusque sur les talons.
Pour travailler ou pour pêcher, on relève le pareu en enroulant le
bord supérieur sur lui-même. Les jeunes gens passent aussi deux
des coins entre leurs cuisses et nouent ces coins au milieu de la
1 Les parens se fabriquent en Angleterre, et en Suisse aussi (à Zurich).
ceinture devant et derrière. Leur pareu prend ainsi la forme d’un
caleçon de bain court. C’est la ceinture qui sert de poche et de portemonnaie. Un pai’eu et un chapeau de pandanus aux larges ailes
forment le costume ordinaire des hommes et des enfants. 11 s’y ajoute,
selon les températures et les cérémonies, une camisole ou une
chemise aux couleurs voyantes qu’on laisse pendre sur le pareu et
par-dessus laquelle on endosse même une veste de marin à boutons
d’or, relique de quelque matelot. Parfois on réussit à se procurer une
vieille redingote; on s’en affuble par-dessus la chemise et l’on com
plète le tout par un vieux chapeau haute-forme et une paire de gros
souliers que l’on se hâte d’enlever dans le temple aussitôt l’entrée
triomphale effectuée. Heureusement que les indigènes ne sont pas
toujours si grotesques. Mais ils se mettent à porter le pantalon de
coutil bleu ou de toile blanche, souverainement heureux quand
ils ont pu obtenir la défroque complète d’un marin ou d’un fonc
tionnaire.
On oblige bien à tort les jeunes garçons à venir à l’école en panta
lons. On les voit arriver portant leurs pantalons sous le bras et
l’enfiler au moment d’entrer dans le sanctuaire où on leur apprendra
à oublier leur langue... mais à apprendre les 350 sous-préfectures
de France et les grandes villes d’Europe. 11 est juste de dire qu’ils
quittent ce travestissement dès la sortie de l’école et que la langue
tahitienne reprend aussi tous ses droits. Nous parlerons [dus loin des
costumes anciens. Nous dirons seulement, pendant que nous en
sommes au costume actuel, que ce peuple a un goût très prononcé
pour la parure. La véritable parure était le tatouage. De nos jours,
il est remplacé par les bijoux de camelote que les marchands euro
péens ou américains vendent très cher aux indigènes: boucles
d’oreilles, broches, bagues, épingles de chapeaux, rubans, dentelles,
cravates, etc. On ne fabrique plus de costumes nationaux si ce n’est
pour obtenir, à la fête du 14 juillet, les prix offerts par le gouverne
ment français. Le seul article de toilette sur lequel s’exerce encore
le goût indigène c’est le chapeau et la couronne qui doit l’orner. Ce
goût de la parure se manifeste aussi dans l’habitude, vivace heureuse
ment, de se couronner de fleurs, de branches et de fougères.
— 81 -
Chaque habitation est entourée de son petit jardinet de fleurs :
roses, gardenias, tipaniers, tiare, jasmins, basilics, menthes. Le tiare
est soigné tout spécialement. Dès l’aube, les jeunes filles en enferment
les fleurs dans une petite gaine de feuilles, afin de les conserver
closes et parfumées pour le soir. Au crépuscule, elles les cueillent et
en forment une charmante couronne blanche (te hei) en les enfilant
Fig. 21. — Groupe de danseurs à Raiatea.
Lus « v ahiné * o n t noué un fichu a u to u r des h anches e t s’a p p rê te n t û danser la upaupa
au sou du tam b o u r e t des claquem ents de m ains.
bout à bout. Auparavant, elles prennent un bain, passent leur plus
jolie robe, nattent leurs cheveux inondés de fin monoi ; elles posent
alors délicatement la couronne blanche sur leur front et sortent à la
recherche des lane (mâles) qui ne se font pas attendre longtemps.
On voit alors les couples s’en aller dans la pénombre. On se rassemble
devant la baraque du Chinois qui vend du café, du thé et des liqueurs.
On s’y groupe en rond et la upaupa commence, la danse du ventre.
6
L’orchestre se compose d’un accordéon qui a supplanté dans ces
npaupa du soir l’orchestre des grandes fêtes. Il y a deux sortes de
danses :
1. la danse assise avec mouvements des bras et du torse ; 2. la danse
debout avec gestes exprimant les passions.
Une fille se noue solidement un foulard au-dessous des crêtes
iliaques, met les mains sur les hanches et commence en mesure
des contorsions des fesses accompagnées de mouvements d’écarte
ment et de rapprochement des jambes, mouvements qui s’accélèrent
Fig. 2-2. — Danse assise à Raiatea.
M im ique p lu tô t a u e danse. C ette figure e t la su iv an te donnent une idée des m im iques qui
é ta ie n t au tre fo is sav a n te s e t com pliquées e t dont la com position e t le rythm e se sont
p assab lem en t a lté ré s de nos jo u rs sous l'influence de nos danses européennes.
avec la musique et les beuglements sourds des chanteurs masculins
pour durer deux ou trois minutes. Au bout de ce temps, la danseuse
est épuisée de fatigue et remplacée par une autre ou par un tone.
Petit à petit les groupes se dispersent dans l’ombre favorable et tout
rentre dans le silence après que le tambour de 9 heures du soir,
vieille coutume maintenue, a battu le couvre-feu.
L’immoralité de ces peuples a, paraît-il, dépassé toute description
et l’opinion des auteurs qui ont parlé de cette race, c’est que cette
immoralité n ’a pas diminué. Elle a seulement changé de caractère
et a appris des Blancs à devenir vénale. Nous en reparlerons à propos
de la famille et de l’infanticide.
83
Ce n’est pas sans cause que Tahiti fut appelée la Nouvelle Cythère b
Quand les indigènes viennent vous demander des médecines, ils
vous décrivent l’état de leurs entrailles de la manière la plus nette,
et, si vous ne comprenez pas, ils suppléent à la parole par le geste.
Ils ne manquent pas d’appeler les choses par leur nom. Leur langue
se prête aux mauvais calembours que les enfants trouvent avec une
remarquable facilité et qui excitent au plus haut degré leur hilarité.
Fig. 23. — Danse debout à Raiatea.
11 est manifeste que les enfants sont initiés, dès l’âge de 4 ou 5 ans
à tout ce dont on fait mystère aux jeunes Européens de 15 ou 161
1 Sodomia sive puerorum amor quoque in iis insulis in usu est inque ejus generis sontes
ab indigenis non tantum sæviebatur quantum in adultéras deprehensos. Aecidit ut suspicandum sit quosdam in ICuropa natos pueras indigenes stuprare. Nuper, cum de rumoribus
anquisitio facia esset. magistratus quidam punitils est.
Masturbandi vitium quoque comilti eo demonstratur quod Moi appellalur.
Lascivorum juvenum ulriusque sexus caterva mulieres nobili loco orlæ stipari gaudent.
Quorum una juvenem jubet se semper sequi meretricis modo veslitum, habitumquè maxime
efleminatum oslentantem, alteriou aulcm cornes puerorum concubitum appetere vulgo
dicilur.
Oenique lenociniim puellarum faciunt sua causa Sinæ et in corum domibus Hunt quæ
salins est nescire.
Vocantur menstrua mulieris vari id est lutum vel repu id est sordes; quibus ut primum
puella afflcitur, in publicum refertur.
ans. Comment en serait-il autrement avec la cohabitation de tous les
instants entre jeunes et vieux, la grossièreté de langage des adultes
et la nudité presque habituelle de tous. L’âge calme les instincts
animaux ; cependant les vieux membres de l’Eglise avouent, en riant
de plaisir, qu’ils ont aussi dansé la upaupa dans leur jeune temps, et
pour eux le nombre des années ne met pas toujours un frein à l’im
moralité. L’année dernière encore un vieux pilier d’Eglise (qui a sa
chaise réservée au temple) eut un enfant de la fille de sa seconde
femme. Celle-ci le quitta, mais il continua de vivre tranquillement
avec la jeune fille, entouré de la considération publique. On voit
aussi, dans ces lies, des commerçants blancs vivre avec deux femmes
et avec les enfants d’une de ces femmes qui leur donnent des enfants
à leur tour. Les demi-Blancs sont, parait-il, pires que les indigènes,
ayant greffé tous les vices européens sur les vices tahitiens.
Si les Tahitiens se sont facilement approprié nos vices, ce qui est
bien aisé, ils n’en ont pas fait de même de nos vertus. Us n’ont pas,
dans leur langue, de mots correspondant à ces vertus. Comment les
comprendraient-ils? Il faudrait, pour les leur inculquer, pour qu’ils
les fissent leurs, une longue éducation de plusieurs générations.
Il faudrait sortir l’enfant du milieu où il est appelé à vivre; il fau
drait qu’adolescent, il ne puisse rentrer dans ce milieu. Ces condi
tions n’ayant pu être remplies jusqu’ici on n ’a pu faire saisir à ces
gens que le côté extérieur du christianisme et on en a fait des
Pharisiens. D faudra bien du temps encore pour que les vertus
chrétiennes aient transformé ces peuples.
Cependant on ne saurait être sévère à leur égard. Il n’y a qu’à
considérer l’exemple que les Blancs leur donnent trop souvent.
Et puis ces peuplades océaniennes sont vraiment dignes d’être
aimées. Elles ont aussi leurs vertus à elles. N’est-il pas remarquable,
facilité de la vie et à ce beau ciel bleu et doux qu’il est si triste de
quitter. Mais c’est pourtant un fait exceptionnel de nos jours. Il arrive
quelquefois que des Européens se suicident en Océanie. Les indigènes
85
Les Tahitiens possèdent une vertu plus positive, Vhospitalité1. On
reçoit, chez le Tahitien, une hospitalité des plus larges par le seul fait
qu’on se présente chez lui. Non seulement les parents et amis indi
gènes sont admis en tout temps et à toute heure, mais les étrangers,
dont ils n’ont pourtant pas toujours à se louer sont toujours bien
accueillis et l’on partage tout avec eux. Il faut ajouter qu’à l’occasion
on viendra aussi s’installer chez vous et jouir de l’hospitalité papaa
(étrangère).
Si le Tahitien montra beaucoup de cruauté dans les guerres d’autre
fois, et s’il lui reste un grand fond de cruauté naturelle, il n’a jamais
été cannibale comme son voisin des Marquises ; il est d’un caractère
très doux2. On évite avec soin de contredire le Blanc, de lui faire de
la peine, sans doute do peur de déchaîner sa colère. On ne répond
jamais directement non à une demande ; on dit e anei «qui sait» ?
Et bien .qu’on ne partage pas son opinion on lui dira toujours :
E Parmi man! Oia mau! Oui, c’est vrai ! ta parole est vraie.
Celte habitude de dire toujours « oui et amen » tient spécialement
à ce que le Tahitien ajoute peu d’importance à la vérité. Toutes les
fois qu’il y a intérêt pour lui à vous tromper, il vous tronqpe : aussi
les procès sont-ils interminables. Le Tahitien connaît aussi très bien
l’art de simuler les sentiments qu’il sait vous être agréables, ce qui
fait qu’il apporte beaucoup d’hypocrisie dans l’exercice de la religion
1 L’accueil que fait tout Tahitien à un étranger est classique. A peine êtes-vous en vue
d’une case que de la véranda on vous crie : Haere m ai! Haere mai ! Viens ! Viens ! On dit
môme: Manaval a haere m ai! O mes entrailles ! viens ! Et quand vous passez à l’heure
des repas devant les cases, chacun de vous appeler : haere mai ta maa I haere mai la
maa ! Viens manger !
Où que vous vous rendiez dans les iles vous ne sortez de nulle part sans avoir été invité
à boire un coco, à manger des oranges, ou sans être chargé d’un panier, de plusieurs même,
pleins de provisions : fei, bananes, cocos, oranges. Je me rendis, il y a quelques mois,
auprès d’un jeune homme mourant de la phtisie ; il respirait à peine ; il rassembla cepen
dant un laible souffle pour dire aux assistants: «Offrez-lui un coco».
Quand vous entrez dans une case, il suffit, généralement, que vous exprimiez votre
admiration pour un objet pour que cet objet vous soit offert à votre départ.
1 Même à l’époque des sacrifices humains, ceux-ci s’opéraient «en douceur » ; la victime
désignée pour le sacrifice était assommée par derrière au moment où elle s’y attendait le
moins.
sans être pour cela foncièrement hypocrite. Les jeunes gens jouent
très fréquemment au nouveau converti pour se donner de la considé
ration et se faire recevoir «membre de l’Église» e taretia un titre qui
est aussi en honneur aujourd’hui que celui de arioï le fut autrefois.
Mais celui qui a vécu quelques années dans ce pays sait ce que valent
ces conversions.
Le Tahitien est très vaniteux et fait des bonnes œuvres par osten
tation. Beaucoup ne viennent à l’Église que pour montrer une robe
neuve, petit travers qui n’est pas seulement tahitien. Enfin on peut
dire que le Tahitien est un enfant, de la naissance à la mort, un
grand enfant. Il a les impressions extrêmement vives, mais peu pro
fondes; la larme facile, un départ pour un district éloigné de 10 kilo
mètres provoque des pleurs ; les scènes d’embarquement pour une
île voisine sont des scènes déchirantes. Mais les larmes font vite
place aux rires, et l’on se console de tout « par un bon petit repas ».
Ce grand enfant est doué d’une paresse, d’une nonchalance, d’une
indifférence extraordinaires. 11faut un besoin pressant de nourriture,
la famine durant depuis plusieurs jours, pour que l’indigène se
décide à travailler ou à aller à la pèche. Quelle que soit la somme
offerte, vousn’obtiendrez jamais d’un indigène qu’il travaille lorsqu’il
n’en a pas envie.
Un trait de caractère commun avec les populations de l’Inde c’est
la distinction très profonde des castes. Jadis le peuple se divisait en
castes presque infranchissables : les arii, les arioï, raatira, les tahua
pure, les menehune. Mais tout cela est passé. La domination et l’in
fluence françaises ont aboli ces distinctions; il est cependant facile
de constater le respect dont sont encore entourés les débris des
familles royales comme les différents prêtres des religions chré
tiennes.
A côté de ces traits caractéristiques, il y a des particularités de
races qui se retrouvent chez la plupart des Polynésiens. Ces particu
larités se remarquent dans les gestes, les signes, certaines manières
de faire. Ainsi l’indigène, au lieu de dire oui, se contente souvent
d’élever brusquement les sourcils en plissant la peau du front. Pour
dire non, il avance l’extrémité de la langue entre les deux lèvres.
87
Pour appeler, il fait un geste qui est juste le contraire de notre signe
de la main; élevant le liras à hauteur des yeux, il abaisse la main en
arrière, en tenant la paume tournée en bas, l’avant-bras on prona
tion. Un ami qui avait séjourné sur la côte de Guinée me disait
avoir remarqué le même geste chez les nègres d’Afrique. Au repos,
les Tahitiens joignent les deux pouces et les deux index devant le
genou, et les femmes s’asseyent à la façon des tailleurs, comme les
Bouddhas des temples hindous.
Je ne sais si la coutume de porter les enfants sur la hanche
(jperetau) est particulière aux Polynésiens. Il est très amusant de
voir los tout petits enfants écarter leurs jambes dès qu’on les saisit
pour se fixer à cheval sur la hanche maternelle, un bras passé
derrière le dos de la porteuse, qui, elle-même, maintient son fardeau
en l’entourant de son bras.
Enfin, il faut noter la manière dont les femmes tiennent la coquille
tranchante, le couteau ou le fragment de bambou dont elles se serveut
pour couper ou éplucher un fruit : elles allongent l’index sur le
dos de la lame, le manche demeurant dans la paume de la main
où les autres doigts le maintiennent fermement.
A ces particularités, il faut encore ajouter l’habitude curieuse
qu’ont les Tahitiens de se frapper la gorge avec l’index en parlant de
nourriture. Cette coutume se nomme patapoa.
Caractères physiologiques.
Durée de la vie. —Demander son âge à un indigène est peine perdue.
Il n’en sait rien, et il sera vieux ou jeune suivant les besoins de la
cause. Ainsi la nouvelle loi ayant fixé la durée de l’époque de presta
tions et corvées de 18 à 55 ans, un individu nommé Teiho, qui a à
peine 50 ans, se fil porter sur le registre d’état-civil comme âgé de
60 ans. L’état-civil n ’a été régulièrement institué qu’en 1898. Au
paravant, des registres de baptêmes et mariages ôtaient tenus par
les missionnaires européens. Du reste, l’indigène se rend mal compte
des coupures du temps. Pour lui, la vie s’écoule avec la plus parfaite
monotonie et comme il n’a jamais eu une chronologie quelconque,
il ne s’est guère soucié de connaître le nombre de ses années. Les
erreurs les plus grossières sont commises à ce sujet. Lorsqu'une
femme amène son bambin à l’école, on lui pose entre autres questions
d’usage celle de l’âge. E anel répond la femme : Qui le sait? 11 ne
faut pas insister, car elle vous dira aussi bien vingt-cinq ans que
trois ans.
On ne peut pas dire que les indigènes deviennent si âgés qu'ils
ne connaissent plus le nombre de leurs années. Je pense qu’ils dé
passent rarement la soixante-dixième. Presque tous meurent entre
(10 et 70 ans d’éléphantiasis ou de dépérissement. Les membres des
familles royales ne font pas de vieux os non plus. La reine Pômare IV
fit exception. Dans ce siècle où des reines célèbres ont joui d’une
longévité remarquable, elle a régné de 1827 à 1877.
Aptitude à l’acclimatation. — Les Polynésiens ne paraissent guère
capables de s’acclimater sous d’autres cieux. Peut-être la nostalgie y
est-elle le principal obstacle. 11 est facile de constater que les indi
gènes quittent leur ile avec regret au milieu de scènes de lamenta
tions violentes, quand même ne serait-ce que pour quelques semaines ;
ils ont le mal du pays. Les départs et les arrivées donnent lieu aux
scènes les plus attendrissantes. Cependant, un bon nombre de Tahi
tiens ont vu le ciel de France et sont retournés dans leur patrie.
Les indigènes que Bougainville et Cook emmenèrent avec eux,
Uturu et Tupaia, moururent en route. Beaucoup d’autres eurent le
même sort. Mais ceux qui vinrent à l'Exposition universelle de 1889,
Tematahi, Tati, Tetuanui ', etc., sont retournés dans leur île lointaine
en parfaite santé. Il est vrai que les Tahitiens s’accoutument à l’heure
qu’il est aux mœurs et surtout à l’alimentation européennes jet que
les soins hygiéniques ne leur ont pas fait défaut. De plus, leur sé
jour n’a pas été de longue durée.
Ce sont bien plutôt les Blancs qui ont de la peine à s’acclimater à
Tahiti. Ils y contractent facilement la dysenterie du pays (ohure-too),
1 Ces indigènes sont devenus de vrais « gentlemen » et parlent le français avec distinction.
la phtisie et. môme le feefee (éléphantiasis). La plupart des colons
qui ont passé de longues années sont atteints du feefee soit par ap
pauvrissement du sang, soit par manque de soins hygiéniques, de
nourriture reconstituante, soit parce qu’ils s’étaient trop bien adaptés
à la vie indigène ou avaient abusé du rhum. Bien des personnes
qui ne s’étaient pourtant trouvées dans aucune de ces conditions,
ont été atteintes dégonflement des testicules, d’affections du système
urinaire, d’enflure des jambes et mène de ramollissement du cerveau
vers la fin de leur carrière.
Ceci nous amène à aborder le sujet des maladies et de la médecine
indigène.
Caractères pathologiques.
Maladies et médeoine indigène. — Ce sont les maladies épidémiques
qui ont exercé les plus grands ravages au milieu des populations
tahiliennes; celles qui ont fait le plus de victimes ont été des dysen
teries (ohi, o/iure too; de ohure, anus, too, vomir). Les dysenteries,
comme la fièvre typhoïde, qui semble être plus bénigne là-bas que
dans nos climats, doivent y être endémiques; la cause gît sans doute
dans une nourriture grossière et peu réparatrice (fei, poissons),
l’humidité chaude de l’air et la fraîcheur du hupe (vent de nuit)
succédantaux ardeurs du jour. Leseauxstagnantes, lesentassements
de détritus autour des cases doivent aussi contribuer à rendre ces
maladies fréquentes.
De violentes épidémies de rougeole et de variole (oniho) ont fauché
la population. On se souvient spécialement de l'épidémie de 1854 où
le chiffre des décès à Tahiti avait dépassé de 700 le chiffre des nais
sances, c’est-à-dire que le dixième de la population avait succombé,
tandis que cette affection n’avait été mortelle pour aucun Européen4.
Du reste cette maladie, comme beaucoup d’autres à Tahiti, ne prend1
1 Annuaire de Tahiti, 1863.
un caractère grave que par suite du manque de soins judicieux et
par l’abus des bains de rivière et de mer.
Ces ablutions qui se ton! toujours après le repas (on mange même
l'ara, fruit de l’arbre à pain, dans l’eau, et c’est un des grands plaisirs
des enfants) et les refroidissements gagnés pendant des nuits passées
à danser ou à chanter (himene) causent de nombreux rhumes (mare,
hota) lesquels, mal soignés, dégénèrent en phtisie (tntoo). La phtisie
doit avoir une période latente assez longue; on ne s’aperçoit de la
marche foudroyante de la maladie que dans sa dernière phase. J'ai
vu des jeunes gens d’apparence robuste fondre à vue d’oeil en trois
mois et devenir de vrais squelettes. Les indigènes ne savent pas soi
gner la phtisie. Ils se conlenlent de massages et de frictions avec le
monoi (huile de coco) qui soulagent quelque peu le malade. J ’ai connu
un phtisique de 40 à 45 ans qui semblait très atteint se remettre assez
bien en absorbant force huile île foie de morue brune. Ce remède ne
semble pas répugner au goût des indigènes qui aiment aussi bien
ce qui est gras que ce qui est sucré.
La phtisie parait faire de plus grands ravages actuellement à Tahiti
qu’aux lies sous le Vent, grâce peut-être à une plus grande facilité
de gagner rapidement des sommes d’argenl importantes qui passent
non moins rapidement chez le débitant. Aux lies sous le Vent, la
solde des chefs, avant d’être touchée, est souvent dépensée chez les
débitants de rhum, aussi voit-on ces chefs laero (ivres) pendant
quelques jours. Ils sont pris ensuite de leurs libations d'attaques
cruelles de feefee et pratiquent alors la diète et l’abstinence relatives
jusqu’au prochain trimestre. Cependant, malgré l’abus occasionnel
des liqueurs, les Tahitiens sont rarement frappés d’apoplexie. Ils
souffrent quelquefois de maux de tète (malioahua) causés peut-être
par l'insolation (ofatiatia) mais bien plutôt par la maladie vénérienne.
Je n’ai vu qu’un cas d’ivrogne habituel frappé d’apoplexie suivie
d’une longue paralysie de la langue. C’était le vieux chef-pilote Otare
qui tomba un jour en plein temple et fut transporté dans une case
voisine où une femme docteur (taole vahiné) lui prodigua les frictions
au monoi et le massage des membres.
Toutes les maladies sont appelées mai ou poke i te mai et leur cause
91
est généralement attribuée, dans l’esprit des indigènes, à une lésion
interne cachée qu’ils appellent fati. Si vous toussez, ils commencent
par vous demander si vous n’avez pas fait une chute de cheval ou
d’arbre et, pour peu que vous trouviez dans vos souvenirs celui d’une
culbute quelconque, fût-elle
vieille de trente ans : « Voilà
la vraie cause », disent-ils; «tu
es fati » (cassé).
Les rhumatismes, les névral
gies qui sont très fréquentes
dans ces îles et auxquelles peu
d’hommes échappent sont na
turellement des fati. Les vieil
lards souffrent horriblement
des rhumatismes, quand ils en
sont pas atteints de feefee. Le
• traitement indigène du rhuma
tisme est rationnel, puisqu’il
consiste en frictionsfau monoi)
et massages (taurumii) prati
qués avec une vigueur et une
adresse remarquables par un
grand nombre de femmes doc
teurs (taote).
Quant au feefee, (voir la
planche) c’est Yèléphantiasis
j,ig. 24. _ Indigène atteint d’éléphandes Arabes. 11 débute toujours
tiasis aux pieds,
par des accès de fièvre et des
douleurs dans un membre, sans enflure d’abord. Les Européens
anémiés ou qui vivent à la mode indigène, n ’en sont pas exempts.
Au bout de quelques accès mensuels de fièvre, l’enflure commence
généralement par un pied. Souvent une simple entorse mal soignée
esL le début de l’enflure du feefee. Si l’Européen quitte immédiate
ment Tahiti pour des contrées plus froides, l’enflure diminue et
disparaît le plus souvent, mais pour réapparaître au retour à Tahiti.
Le membre malade peut acquérir des proportions invraisemblables,
(celles d’une barrique de 225 litres) et les quatre membres peuvent
être atteints simultanément sans toutefois présenter une augmen
tation de volume si extraordinaire. 11 n’est pas rare aussi que l’élépbantiasis gagne les organes génitaux de l’homme (mais de l’homme
seulement). On peut voir à Huahine des individus qui portent, en
marchant, ce terrible fardeau sur une brouette. Quelquefois l’en
flure est si énorme et si générale que l’indigène doit marcher à
quatre, comme c’est le cas de l’individu de Moorea (que représente
la planche ci-contre). Il se forme souvent sur la peau distendue du
membre enflé des protubérances (tiotio) qui s'ouvrent et laissent
coulçr du pus. Les individus atteints du feefee se font quelquefois
soulager par des coups de bistouri. Ils perdent momentanément
beaucoup d’eau, mais le volume du membre malade ne tarde pas à
reprendre sa marche progressive. Les indigènes ne paraissent pas
souffrir physiquement beaucoup du feefee et moralement encore
moins. Ils en rient volontiers. Tous les traitements que l’on a tentés
ont échoué jusqu’ici. On a dernièrement essayé des injections d’iode
qui ont produit un soulagement temporaire. Il faut croire que le
feefee est produit par un bacille inoculé par les piqûres de mous
tiques et que le traitement «Pasteur» seul pourrait être vraiment
efficace, comme on espère qu'il le sera pour la lèpre (pupure) qui
sévit aussi faiblement dans ces iles. On pense à Tahiti que les habi
tants chinois du pays en sont plus atteints que les Tahitiens. Quel
ques Blancs ont contracté la lèpre à Tahiti. On ne signale actuelle
ment qu’un lépreux aux Iles sous le Vent, mais on en cite à Moorea
qui est la « maladière» de Tahiti. Il existe, chez les Tahitiens, une
maladie scrofuleuse beaucoup plus répandue que la lèpre, c'est
Yoovi. Elle débute par des douleurs d’entrailles atroces; ces douleurs
courent ensuite dans les membres et on en meurt fréquemment,
à moins qu’on en réchappe avec un membre paralysé, sec et tombant,
en pourriture (roherohe).
Les maladies vénériennes {tond) sont bien moins redoutées et
redoutables que chez nous. Les petits enfants sont fréquemment
atteints d’accidents secondaires de la syphilis ; on la combat aisé
ment par l’iodure de potassium et les remèdes mercuriels que tous
les indigènes supportent bien plus facilement que les Blancs. Somme
93
toute, malgré la dépravation des moeurs indigènes, les maladies
vénériennes sont presque inolfensives et les indigènes n’en souffrent
pas. Le goitre est inconnu à Tahiti. Mais l’éléphantiasis et la dysen
terie ne sont pas les seules maladies endémiques de ce pays. On
constate aussi des épidémies d’ophtalmie, spécialement chez les en
fants ; toutefois, elles ne leur coûtent pas la vue et n ’ont pas l’aspect
répugnant des ophtalmies qui s’offrent au regard du voyageur à
Port-Saïd ou à Colombo. Peu considérable est le nombre des aveugles
(matnpà, oeil-nuit) et ce sont toujours des vieillards qui ont perdu
la vue par suite de leur grand âge.
Si l’épilepsie a pu être simulée autrefois par les soi-disant prophètes
de la religion des marne, elle n ’apparait plus aujourd’hui. 11 y a
peut-être deux ou trois aliénés (maamaa) dans toutes les îles et
ils ne le sont pas de naissance ; un coup de soleil a provoqué leur
folie.
Les petits accidents inhérents au manque de soins et à l’absence
d’hygiène abondent ici. Ce sont la gale (hunehune) qui ne vit pas
seulement entre les doigts, mais couvre souvent les mains, les bras
et surtout le ventre. Elle s’entasse autour du nombril (pitopito)
qu’elle défigure complètement. Les croûtes sur la tête (rarara), les
verrues (tona), les aphtes (ea), des pustules sur la peau (heatapn), le
muguet (hea) rendent le contact avec l’enfant peu appétissant,
d’autant plus que les parasites de la tète (utu), des poux noirs et
volumineux, constituent une nourriture très appréciée des femmes
et des enfants. Une maladie cutanée qui se rencontre quelquefois
dans les îles est Yichlyose ; la peau se couvre d’espèces de plaques
ressemblant à des écailles de poissons. Dans leur insouciance des
maladies qui ne les font pas souffrir, je crois que les indigènes
ne lui ont pas donné de nom. Tera te mai, c’est une maladie, disentils. Quand une maladie leur cause des douleurs, ils l’appellent un
maniai (douleur).
Comme les Nègres, les Polynésiens ont les dents d’une blancheur
immaculée et ils les conservent fort longtemps. Les moyens d’ex
traction sont encore tout primitifs, sauf lorsqu’on a la bonne for
tune du passage d'un dentiste blanc. Un «docteur» (taote) indigène
04
introduit la couronne de la dent cariée dans la fente d'un bâtonnet
qui fait levier, et, d’un coup de marteau, il la fait sauter hors de
son alvéole.
Les accidents: chutes, fractures, foulures sont très peu nombreux.
Gela doit tenir à l’adresse presque féline de ces êtres humains. Les
petits enfants sont vite abandonnés à eux-mêmes ; ils courent dans la
mer, grimpent aux cocotiers et plongent dans les rivières dès que
leurs forces le leur permettent ; ils sont aussi habiles à saisir une
branchette ou à se maintenir sur une saillie de bois ou de pierre avec
les doigts des pieds qu’avec les mains. Sans aucun appui ni corde de
sauvetage, ils descendent des rochers vertigineux pour aller dénicher
des oiseaux et remontent sans éprouver le moindre vertige. Ils ont
les nerfs autrement plus calmes que nous. On n’entend jamais parler
non plus de noyés, sauf dans les naufrages en pleine, mer.
Mais ces grands enfants qui savent si bien se garder de tout acci
dent s’empoisonnent souvent, le sachant, sinon le voulant. Il existe
toute une catégorie de poissons bien connus qui empoisonnent d’une
manière intermittente. Vous pouvez manger du oeo, du rouget et.
d’autres encore pendant des mois sans ressentir le moindre malaise.
Mais, pêchés en certains moments et en certains lieux, ces mêmes
poissons sont assez dangereux. On les pèche cependant, et en grande
quantité. On les offre à vendre tout le long du chemin. Chacun est
averti qu'ils sont vénéneux. On n’en goûte pas moins; on s’en bourre
même. Une demi-heure après le repas surviennent des picotements
du nez qui prend une teinte rougeâtre, ainsi que la facè. Puis des
vomissements (pihee) plus ou moins abondants; ensuite des sueurs
froides si tout n’a pas été expectoré, des douleurs dans les bras, de
la paralysie dans la bouche, des coliques (tâvirivirï). L'indigène
r,este alors couché pendant quelques jours sur sa natte, souffrant
plus ou moins, plus ou moins paralysé aussi, jusqu’à ce que tous
ces accidents disparaissent comme ils sont venus.
L’homme ne serait pas le même sous toutes les latitudes si les
maladies imaginaires ne se rencontraient pas aussi à Tahiti sous
la forme du heaoromatua, maladie causée par un oromatua ou esprit
d’un parent décédé, et leheamaterahe, maladie produite par l’amour...
Sous quelle forme, c’est ce dont nous n ’avons pu nous assurer.
Il ne faut pas omettre, pour clore cette nomenclature des maux
tahitiens, les désordres de l’appétit qui tantôt se montre vorace et
pousse l’individu à manger n’importe quoi (afere-fere), tantôt fait
plutôt défaut, devient capricieux. Le sujet recherche alors des mets
extraordinaires (heamaeô): encore deux maux dont les Tahitiens ne
sont pas seuls à souffrir et qui doivent avoir quelque rapport avec
leurs habitudes de paresse et de dissipation. Ces gens ne sont pas
exempts du mal de mer (ava-tua, mer-aigre ou pa areare) auquel
ils sont cependant moins sujets que nous. Ils en souffrent surtout
dans la tète qu’ils se serrent alors dans un mouchoir ou se font com
primer et masser (taurumi ) par un ami. Après avoir «donné aux
poissons » ils sucent des oranges et boivent force cocos, ce qui, en
général, augmente chez nous les souffrances de l’estomac.
La médecine indigène, placée sous les auspices du dieu Tipâ (jeune
poisson volant) est exclusivement végétale. Le mot raau désigne à
la fois les arbres, les bois, les plantes, les herbes et les médicaments.
Ces derniers sont appelés plus spécialement 7'aaurapgaumai (plante,
guérir-mal) que la pratique abrège en raau. Au centre de la phar
macie indigène se place la panacée universelle, le monoi. C’est de
l’huile extraite de l’amande comprimée du coco, huile dans laquelle
on a fait, pendant longtemps, macérer au soleil des fleurs parfumées
«le tiare (gardenia tahili), de motoi (ilang-ilang), de frangipanier, etc.
Non seulement on s’oint chaque jour les cheveux de cette huile, mais
on en frotte le corps des petits enfants à leur naissance, pour les pré
server des piqûres de moustiques. On l’emploie en frictions dans
Loute les espèces de massages et pour tous les fati. Pour les foulures
et fractures, on fait usage, avec succès, delà sève résineusedu maiore
(arbre à pain). Cette sève {papo) h fraîchement recueillie par incisions
dans le tronc de l’arbre, s’étend en couches superposées sur la
partie malade, se prend en une lame ressemblant à du caoutchouc et
maintient solidement les articulations que l’on a, au préalable, essayé
de rapprocher avec plus ou moins de succès. Sur les enflures, on1
1 Remarquer l’analogie de pape = eau et dapo = la sève.
étend des compresses de fleurs de burau (hibiscus) cuites dans l’eau.
C’est un émollient qui peut remplacer la farine de graine de lin. Les
feuilles de burau (plutôt irritantes pourtant) ainsi que celles du ba
nanier, sont employées à recouvrir les plaies. Les «femmes docteurs »
cueillent des fougères, des feuilles et des plantes de toutes espèces
qu’elles pilent dans un umete (bassin de buis) au moyen d’un peau
(pilon de pierre) ; elles mélangent ces ingrédients dans des propor
tions qui sont des « secrets de famille ». Puis elles enveloppent un
petit tas de ceslierbes dans un paquet de fibres fraîches d’une autre
herbe (le mou); elles expriment le tout entre leurs doigts, recueillent
Fig. 25. — Umete et penu.
Le bassin appelé um ete se taille dans un seul bloc de racine de ia m a m t (cnllophylluin). C'est le principal usten sile de la cuisine ta h itie n n e . On y pile le manioc,
on y p é trit la farin e, ou y écrase les plan tes m édicinales, on s'y fave aussi à l’oc
casion.
dans un bol le jus qui en découle et fréquemment l’administrent
aux malades avec succès, contre la colique, la diarrhée (pihee), la
constipation (tumau), la toux (hota), etc., etc. Nous avons eu recours
nous-mème, et beaucoup d’Européens ont été dans le môme cas, aux
lumières de ces « femmes docteurs » ; vraiment elles font parfois île
jolies cures. Elles fabriquent ainsi un jus dont les propriétés toniques
sont remarquables dans les cas de faiblesse après accouchement,
c’est Yahipiheinhe. Elles font aussi transpirer les malades en les en
fermant sous une petite tente de feuillage sous laquelle brûlent des
plantes de menthe sauvage (mapua) qui produisent une fumée âcre
et abondante. Elles appliquent aussi des pierres chaudes sur le corps
du patient, et, quand la transpiration est copieuse, elles l’envoient
se baigner à la rivière. Quelquefois on enfume le malade, mais non
pour provoquer la sueur. Parfois les pratiques médicales sont moins
rationnelles. Des hommes docteurs (espèces de sorciers) traitent ceux
qui souffrent de maux de tète en leur piquant le crâne avec un
fragment de verre après leur avoir rasé l’occiput. Jls pratiquent ces
saignées môme chez les petits enfants, prétendant qu’ils ont « trop
de sang».
Volontiers les indigènes essaient nos médecines européennes. Mais
si l’effet ne s’en fait pas sentir presque instantanément, le jour même
du moins, ils se découragent, demandent une autre médecine à un
autre Papaa (Blanc), enlèvent les bandages soigneusement noués
sur une plaie et s’en vont au sorcier.
Souvent, quand aucune médecine n’apporte de soulagement au
malade, on essaie du changement de climat. On le mène sur un
motu tout près des récifs. Je crois que c’est par superstition pour fuir
une terre ou une habitation où un mauvais sort doit avoir été jeté,
qui est peut-être hantée par quelque tupapau. Ces cures d’air ont
souvent un heureux résultat par le fait que le malade est sorti d’une
demeure malpropre et qu’il ne peut, sur son motu, boire autre
chose que de l’eau.
M ouvem ent de la P o p u la tio n .
On entend dire partout el toujours que le contact de nos races
civilisées (ou soi-disant telles) est funeste aux races brunes et rouges.
Le tableau suivant permet de suivre le mouvement de la popu
lation aux lies de la Société depuis le premier voyage de Cook (1769)
ou celui-ci estimaJa population de Tahiti à 240000 âmes, chiffre pro
bablement très exagéré.
Population indigène de Tahiti et Moorea.
Estimée par :
Cook
Missionnaire Wilson
1769
1776
1807
1820
240000
—
70000
—
16000
8568
1300
■■■
Cook
Tahiti
Moorea
Missionn. anglais.
—
Estimée par l’administration française.
1860
1863
1887
1897
8082
1372
7169
1114
8400
8000
9000
1550
b'
O
1
Tahiti
Moorea
1848
Iles sous le Vent.
Estimée par Missionn. anglais
Adm. franç.
1897
1834
Maiao-iti
Huahine
Raiatea
Tahaa
Bora-Bora
Maupiti
200
1237
21381
1099 »
1264
536
200
1800
1700
1000
800
500 à 600
Comme point de comparaison, voici la population évaluée pour
es Iles Marquises:
5000 habitants
En 1834, Hiva-Oa
7000
»
Tauata
15000
»
Nuka Hiva
27000
L’arcliipel entier pouvait compter 30000 hab. en 1834.
En 1860, les Iles Marquises comptaient 12000 hab.
En 1897, elles comptent à peine 5700 hab.
' De plus 500 prisonniers de guerre envoyés aux Iles Marquises et rapatriés en partie
en 1898, en partie en 1900.
]
-
99
L’examen des tableaux de la population de Tahiti et des lies sous
le Vent fait ressortir les faits suivants:
1° Les îles étaient très peuplées au moment où les premiers navi
gateurs européens y abordèrent. Leur population aurait été plus
dense que la population actuelle de la France.
2° Les années qui ont suivi l’arrivée de ces premiers civilisés ont
été particulièrement néfastes aux indigènes. Les Blancs leur ont
apporté les armes à feu,'des armes blanches, les métaux, l’alcool,
des vices et des maladies contagieuses. Cette période, qui va de 1768
à 1828, fut pleine de guerres terribles, de vraies guerres d’extermi
nation et la population de Tahiti est réduite au vingtième de ce
qu’elle était avant l’arrivée de Cook.
3° En 1828, le christianisme est définitivement adopté. Les guerres
deviennent moins fréquentes et moins meurtrières. Le gouverne
ment est plus stable et plus solide. Une dernière guerre fut soutenue
contre la France, en 1847. La paix conclue, la population de Tahiti
n ’atteint guère que 8000 âmes.
4° De 1848 à nos jours, la population indigène de Tahiti et de
Moorea s’est maintenue au môme niveau avec des fluctuations peu
importantes provenant d’épidémies de rougeole (1856), de vérole,
de dysenterie, de phtisie, etc. Elle est en légère augmentation de
puis dix ans environ.
5° Quant aux lies sous le Vent, que les premiers navigateurs n ’ont
pas dénombrées, elles sont en augmentation considérable depuis
1834, sauf Huahine. Les deux petites lies de Maiao-iti et de Maupiti
où presque jamais ne passe un Blanc se maintiennent toujours au
même chiffre de population.
Ce sont Baiatea, Tahaa et Rora-Bora surtout dont la population
augmente rapidement par excès des naissances sur les décès.
Les mesures énergiques prises par le Gouvernement français pour
empêcher l'abus de l’alcool et les efforts constants tentés pour amé
liorer ce peuple et l’instruire porteront sans doute leurs fruits et
l’on peut espérer que la population des lies de la Société augmentera
de plus en plus.
On ne peut guère en espérer autant des lies Marquises dont les
I
habiants sont plongés dans un état aigu de démoralisation. Après
avoir compté près de 30000 habitants en 1830, les Marquises n’en
avaient plus que 12000 en 1860 et en ont à peine 5700 actuellement.
Cette race est minée par les maladies vénériennes, la phtisie et l’a
bus du hava ; elle ne se se reproduit presque plus, en sorte qu’on
peut penser qu’elle finira par disparaître complètement, comme les
anciens Polynésiens de la Nouvelle-Zélande, les Moriori des lies Cha
tham qui ne sont plus que vingt individus, tandis que les Maori sont
encore au nombre de quarante mille.
En résumé, il a existé dans les lies de la Société des causes de dé
population qui n’existent plus:
1° Les guerres et les sacrifices humains;
2° L’infanticide en général ;
3° Les réglements de la Société des Arioï.
Mais le plus grand danger qui menace ces populations, ce sont
les épidémies, les maladies ordinaires mal soignées, le manque
d’hygiène, l’usage des boissons alcooliques, la facilité d’existence qui
dispense d’effort et de travail, la trop grande facilité aussi de se
procurer de l’argent en peu de temps.
C a ra ctè re s sociologiques.
Vie matérielle.
Alimentation. — 11 serait difficile de prendre les Iles sous le Vent
par la famine. C’est bien plutôt l’assiégeant européen qui en souffri
rait le plus vite. On s’en est aperçu lors de l’expédition de conquête
en 1897. Les « Téraupistes », autrement dit les a Nationalistes» de
Raiatea dirigés par le chef Teranpoo, ceux qui ne voulaient pas de
la domination étrangère, furent refoulés de la plage dans les vallées.
Ils furent rapidement privés de nourriture animale; puis la néces
sité stratégique de ne pas faire de feu les força de se rabattre sur les
aliments végétaux crus. Les montagnes où ils cherchèrent leur
dernier refuge en contenaient en suffisance : ignames, patates sau-
i
— 101
-
vages, racines defï (dracaena tenninalis), racines de fougères (nahe)
arborescentes, fruits du pommier indigène (vî), noix de iiairl (noix
des Moluques), châtaignes de mape (le châtaignier indigène), etc.,
et, comme dessert, des oranges, des mangues sauvages, des barbadines (fruit énorme d’une passiflore), tout cela pouvait les sustenter
pendant de longs mois si l’exiguïté de l’île et le nombre des enva
hisseurs ne les avaient pas bientôt forcés à se rendre.
C’est dire que la nature offre à l’indigène tout ce qu’il lui faut
pour sa nourriture et le dispense de se donner la peine de cultiver
le sol. L’alimentation est donc principalement végétale et les natu
rels savent la varier suffisamment pour qu’elle soit normale et forti
fiante. Ils savent parfaitement atténuer les effets des féculents très
échauffants, comme le taro, le maiore, le hape, Vigname, en’consom-
niant une quantité proportionnelle de bananes (fei, fehi musa) ainsi
que des fruits très mûrs.
Le fehi est un bananier à feuillage sombre et à sève violette très
colorante qui porte son régime verticalement. Les fruits sont plus
gros que des bananes et acquièrent, à la maturité, une couleur
orangée à l’intérieur comme à l'extérieur. On les consomme cuits.
Ils forment la principale alimentation des bébés auxquels on les ad
ministre écrasés et mêlés à de l’eau sucrée, mélange qui se nomme
popoi (ne pas confondre avec le popoi de maiore dont nous parlerons
tout à l’heure). La popoi de fei est très laxative. Le fehi est surtout
excellent cuit au four tahitien et bien mûr. Il n’exige pas grande
culture: il suffit, comme pour le bananier, de planter dans un trou
un rejeton arraché au pied d’un vieux tronc et de laisser pousser.
Le maiore*, nom moderne, uni, ancien nom île l’arbre à pain,
demande un peu plus de soins surtout parce qu’il doit être protégé
par un petit mur ou une clôture contre la dent des chevaux et la
mandibule des crabes terrestres qui en sont très friands. 11 y a une
très grande variété d’arbres à pain, au fruit plus ou moins gros, plus
ou moins savoureux : uru tiatea, tohetopou, talar a, raumae, rauvaravara, pureru, puruhi, rare, puero, patu, paifee, panafara, otea, ohinuhinu, maore, etc.
Certaines espèces sont particulièrement appréciées des indigènes.
On rapporte qu'un roi de Tahiti mourut pour avoir avalé avec
trop de voracité une certaine espèce d'uru.
Généralement, on ràcle légèrement le fruit au moyen d’une co
quille de porelio (porcelaine tigrée) sciée par le milieu et tranchante ;
puis on le coupe en deux hémisphères pour le mettre au four. Mais
quand on veut régaler son hôte, on allume entre quelques pierres un
feu vif de goyavier et de coques de cocos vides; on dépose le fruit tel
quel sur le feu. Au bout d’une demi-heure, il est noir ; la croûte exté
rieure s’enlève facilement avec la pellicule. Saisissant alors le fruit
de la main gauche, le cuisinier le bat sur toutes ses faces au moyen
d’un bâton blanc de burau et lui donne ainsi une consistance plus
molle. Au lieu d’être farineux et sec, il est alors savoureux et hu
mide, à ijoint pour un palais de roi.
Le maiore donne deux récoltes par an : la plus importante en été
(la saison des pluies) et une plus restreinte en hiver (juillet, août).
Pour en avoir en toute saison, on les conservait autrefois dans de
grands trous, entassés pêle-mêle et recouverts de terre (exactement
comme on conserve les betteraves en Allemagne). Le fruit devenait
légèrement aigre. C’était la fameuse popoi dont on fait encore actuel
lement une grande consommation aux lies Marquises. Ces conser
ves de maiore ne sont du reste pas les seules que font les indigènes.
Ils enfouissent aussi les bananes pendant quelques jours avec un
fruit du pandanus (tapara) qui active leur maturité. Ce sont là des
conserves qu'il faut consommer rapidement. Le piere peut se garder
très longtemps. Pour le préparer, on coupe longitudinalement les
bananes en tranches minces que l’on tape et que l'on expose au
soleil sur une natte. Ces tranches de bananes deviennent confites,
brunes, se couvrant d’un léger givre sucré. On en forme ensuite
des paquets bien serrés que l’on entoure de feuilles sèches de pandanus et que l’on vend au marché.
Si les espèces que nous venons de nommer, ainsi que les arbres frui
tiers, n’exigent que peu de travail de culture, le taro (v. planche XIV)
n’en demande pas beaucoup plus. Cependant, c’est une culture assez
nuisible à la santé, parce qu’il faut le planter dans des marécages où
l’on enfonce jusqu’aux genoux pendant que les moustiques vous dé
vorent et qu’un soleil ardent vous brûle le crâne. Aussi le feefee
(éléphantiasis) est-il souvent attribué par les naturels aux travaux
que réclame la culture de ce tubercule. Le hape est une variété de
taro. Ces deux racines se mangent cuites au four ou bouillies. Elles
ont une consistance farineuse et une couleur grise. Le hoi est aussi
un tubercule analogue qui plaît au palais tnhitien. Mais le taro entre
surtout dans la composition de gâteaux appelés pia et poe dont nous
parlerons tout à l'heure. L’igname (afi, uhi) et la patate douce (umava) dont il existe des variétés à chair jaune, rose blanche, violacée,
entrent aussi en abondance dans les menus nationaux.
Une place d’honneur doit être réservée au cocotier qui est la prin-
cipale ressource de ces îles el qui fournit le coprah à toutes les usi
nes d’Europe. Les Tahitiens goûtent peu le chou du cocotier (p»o),
cœur délicat, dont les Européens seuls sont très friands. Mais la noix
elle-même leur fournit boisson, nourriture, sauce, huile et cordages.
Le cocotier porte à la fois des fleurs, des fruits de la grosseur d’un
grain de poivre, d’une noisettè, d’une noix, d'une pomme et enfin
Fig. 27. — Coco entier et coupe d’un coco.
C ette coupe m ontre les conches co n ce n triq u es de ce fr u it si u tile ; ce sont en p a rta n t
de l’e x té rie u r : la b o u rre fibreustf-qui sert à ta ire des cordes ou des ta p is ; l’enveloppe
ex trêm em ent d u re qui pro tèg e l'am ande, su b stan ce blanche dont le g o û t e t la con
sistan ce rap pelle nos am andes douces. Enfin au cen tre l'eau du coco, im proprem ent
appelée la it, c ar elle e st lim pide e t tra n sp a re n te . C ette eau a uuo légère sa v e u r s u
crée e t a ig re le tte . E lle e st ra fraîc h issa n te e t lég èrem en t lax ativ e.
des fruits mûrs, gros comme la tête d’un homme. Le fruit mûr se
compose de quatre parties concentriques : la bourre extérieure
formée de fibres très résistantes qui sont très employées dans les tra
vaux de corderie, etc., une coque très dure, percée de trois trous
(:monkey’s eyes) par lesquels sortira plus tard le germe, une couche
d’amande blanche qui constitue le coprah avec lequel on fait la
plus grande partie des huiles « d ’olives», et enfin l’eau, un vo
lume d’un demi-litre à un litre et demi d’eau claire, légèrement
Z *'?.t
X V II
Séchage des cocos pour la préparation du coprah.
sucrée, et âcre, rafraîchissante et laxative. Par écrasement et com
pression, l’amande sèche donne une huile excellente dont il se fai
sait autrefois un grand commerce, mais que les indigènes ne fabri
quent plus que pour leur usage personnel (voir monoi), préférant
vendre directement le coprah. Mais cette amande rend d’autres
services à la cuisinière tahitienne, ou plutôt au cuisinier, car cette
vocation est ici l’apanage du sexe forl. Au bout d’un chevalet pri
mitif formé d’un fragment de tronc d’arbre (auquel on a conservé
Fig. 28. — Chevalet à râper le coco.
A un b o u t de tronc de tam an u , pourvu de sections de ses p rin c ip a le s b ranches en guise
de pieds, o st fixé un frag m en t de tftle dentelé. I/in d ig è n e se met à cheval su r son ins
tru m en t et râpe l’am ande des cocos cassés p a r le m ilieu. C ette râp u re de coprah forme
la base de la n o u rritu re des porcs e t des poulets. Ou en exprim e p ar pression un la it
b lanc q u ’on laisse p o u rrir dans des caleb asses ap rès l’a voir additionné d’eau de m er et
de ju s do citron. On o b tien t alors du m iti h a a ri, sauce nauséabonde dans laquelle on
trem pe les alim ents bouillis.
quelques branches pour figurer les pieds et le cou de la bète) est
adapté une râpe, simple morceau de tôle dentelé. Le cuisinier {tutu
du mot anglais cooji) s’assied sur son chevaletet râpe l’amande con
tenue dans une demi coque. C’est cette râpure qui fait la principale
nourriture des cochons, des poules et autres volatiles. Pressée, tor
due fortement dans un paquet de fibres de mou, plante herbacée
semblable à de l’étoupe, il en sort un lait blanc, le miti haari, la
sauce de coco. On recueille ce miti dans une calebasse {hue); on y
môle un peu d’eau de mer, de jus de citron, de jus de rea (safran), et
on laisse fermenter quelques jours. On obtient ainsi le mitihue (sauce
piquante et puante) qui assaisonne tout repas tabitien. C’est sous
cette forme que les Tahitiens absorbent le sel marin. Ils font bouil
lir leurs poissons dans l’eau de mer, mais, sauf ces cas exception
nels, l'usage du sel était inconnu avant les Européens. Quand on a
trop laissé mûrir les cocos, l’amande remplit presque tout l’intérieur
de la noix et acquiert un goût particulier. Les cocos peuvent alors se
conserver très longtemps et être consommés en temps de disette.
Parmi les espèces animales, ce sont les poissons qui offrent le
plus grand choix pour la cuisine indigène. Toutes les espèces des
Tropiques y sont représentées. Certaines se mangent de préférence
crues (ïa ota), ainsi le thon, le maquereau, la carengue. Les indi
gènes les découpent en petits morceaux et les trempent à mesure
dans un bol en coco contenant du miti hue. Préparé avec plus de soin
et après avoir macéré dans du jus de citron, le poisson cru semble
d’un goût excellent même à l’Européen. A Tahiti, c’est quasi un
mets national. Les huîtres (tio). les moules (un), les oursins, le bi
gorneau, les poulpes et les crustacés sont aussi très recherchés des
indigènes qui mangent presque tous les mollusques, môme celui du
bénitier.
Le cochon fournit le «clou » des festins. 11 est obligatoire à toutes
f les cérémonies, pour toutes les réjouissances et à tous les anniver
saires Il se cuit généralement entier, quelle que soit sa taille, et
les indigènes sont très friands de sa graisse. En revanche les pou
lets indigènes sont de bien tristes échantillons de l’espèce galline par
leur coriacité et par le goût que le coprah communique à leur chair.
Dès les temps les plus reculés les Tahitiens paraissent avoir renon
cé à l’anthropophagie, coutume cependant assez répandue en Océa
nie. Un dernier vestige en est peut-être la prérogative royale qui
voulait que l’œil de la victime offerte sur le marne fût apporté au
roi qui faisait le simulacre de l’avaler. De là le surnom de aimata
(ai = manger, ma(a = œil) donné à plusieurs membres de la famille
royale, entre autres à la fille de Pômare II.
L’absence complète de métaux et l’ignorance de l’art de la po
terie devait imprimer à la manière de préparer les aliments un ca-
107
diet particulier el original. G’est ce qui est arrivé dans ces îles. La
façon de produire le feu est différente aussi de celle employée par
d’autres peuples sauvages ou « demi-civilisés ».
La planche ci-jointe représente la position que prenaient autre
fois les indigènes pour allumer le feu. On saisit entre les deux pou
ces, un morceau bien sec de bois de burau taillé en biseau, les au
tres doigts appuyant fortement dessus; puis on le frotte sur une
autre pièce du même bois, maintenue sous la cuisse gauche par le
pied droit qui l’étaie. L’espace sur lequel s’opère le frottement a été,
au préalable, aplani au couteau. Le mouvement de va-et-vient, lent
d’abord, s’accélère de plus en plus. Le frottement produit une pous
sière de bois qui s’amasse à l’extrémité de la rainure d’où elle est
détachée ; elle noircit, fume et finit, au bout d’une minute ou deux
d’exercice, par devenir incandescente. On la recouvre alors de quel
ques feuilles sèches; on souffle et le feu est fait.
Actuellement, celui qui veut produire du feu prend une position
légèrement différente: la pièce de bois est maintenue entre les ge
noux, d'une part, de l’autre, sous le pied d’un aide. Cette méthode
permet peut-être une meilleure utilisation de la force musculaire et
exige moins d’efforts.
Cans le bon vieux temps, on n ’allumait pas le feu à propos de 1
bottes. Sa production était accompagnée d’une cérémonie et sa cou- 1
servation confiée à des femmes (espèces de Vestales) qui étaient
punies de mort si elles le laissaient s’éteindre. C’est du moins ce qui
m ’a été raconté.
Voici maintenant comment se construit le four tahitien. On com
mence par creuser dans le sol un trou rond de dimensions variables,
depuis 1 mètre jusqu’à plusieurs mètres de diamètre sur 10 à 15 cen
timètres de profondeur. On allume un grand feu au milieu de ce
trou, on le recouvre d’un tas de bois de goyavier, de manguier, de
mape; sur les bois incandescents on dispose un lit de pierres de la
grosseur du poing, des pierres poreuses de laves ou de trachyte
qu'on laisse devenir incandescentes à leur tour. Quand le bois est
consumé, on égalise le lit des pierres au moyen de longues perches,
puis on le bat avec des troncs de bananier humides de sève. Larou-
Fig. 29. — Coupe du four tahitien (ttmu ta/iitr).
S u r le lit de p ie rre s incandescentes sont étendues des feuilles de b an an ier puis des lé
gum es, du poisson, un p e tit cochon e n tie r On recouvre le to u t de feuilles d’arb re à
ain, pu is de feuilles de burau (hibiscus), enfin de te rre et de p ie rre s pour iu te rc e p ter
} c h a le u r. Ou laisse cuire pendant 1 heure à I h */*•
R
manière à empêcher la chaleur et la fumée de s’échapper par-des
sous; on laisse le tout pendant un espace de temps variant d’une à
deux heures ou deux heures et demie On démolit le tas dans l’ordre
Inverse. On dépose les aliments cuits sur des feuilles fraîches de ba
nanier, en guise de plats, et de burau, en guise d’assiettes, disposées
sur deux rangs (aiaro — manger sur deux rangs face à face). Cha
cun s’assied en tailleur devant une « assiette » et se sert pour man
ger de ses duigts et de ses pouces. On ne boit pas en mangeant, si ce
n'est un coco, lorsqu’il s’agit d’un repas d’apparat. Quelque fois, ce
pendant, on fait du thé dans une Ihéière-bouilloire (titeta, de tea
kettle), mode introduite par les Chinois ou par les Anglais.
Raiatea.
Vue de Borabora.
Gomme on le voit, les aliments ne se bouillent, pas, en général.
Pour obtenir de l’eau chaude, on jette des pierres incandescentes
dans un bassin de bois rempli d’eau. Ces bassins(umele) servent à di
vers usages culinaires. 11 y en a de toutes grandeurs avec ou sans
pieds, taillés dans un seul morceau de racine de tamanu. Ils servent,
en outre, à recevoir la râpure d’amande de coco, la farine du manioc
(:maniota) dont on râpe la racine sur une espèce de râpe â sucre en
tôle. Celle farine de manioc est soumise ensuite à plusieurs lavages
et pétrissages à la main, elle se tamise sur un tamis ordinaire en
toile qui a dû remplacer l’ancien tamis en fibres de mo‘u. Puis
on la façonne en grosses boules blanches qu’on laisse égoutter et sé
cher au soleil. Dans cet état, elle peut servir d’amidon pour empeser
les chemises, mais elle entre surtout dans la confection des pia etpoe.
On délaie de la farine de manioc avec de la poudre de taro, de ba
nane ou de coco dans de l’eau froide; on jette ensuite des pierres
brûlantes dans le umele et l’on remue vivement avec un morceau de
bois. Il se forme une gelée plus ou moins épaisse, une espèce d’em
pois d’amidon que l’on enferme dans des feuilles de bananier et
que l’on recuit au four si on la désire plus épaisse. Selon qu'elle est
faite avec du coco, du taro, de la banane, etc., cette colle amidonneuse s’appelle pia natte., poe meia, etc. Les indigènes en sont
très friands. Ils l’arrosent d’huile de coco en guise de sirop.
Les ustensiles de cuisine, on le voit, sont des plus élémentaires :
un chevalet, une râpe, un umete, quelques bâtons et un penu. Le
penu est un pilon en basalte. C’est File de Maupiti qui a la spécialité
de la fabrication de ces pilons, car on y rencontre un très beau tra
chyte Ils se vendent de 15 à 20 francs pièce. J'ai pu obtenir un
pilon très rare fabriqué au moyen d’un bloc de corail1 très dur que
l’on avait légèrement façonné. Ces instruments servent surtout à
broyer les racines de manioc et à piler les mixtures de plantes dont
les femmes docteurs composent leurs médecines.
Il faut noter l’aversion que les indigènes éprouvent pour le lait
de vache ou d’autres mammifères. Par contre, les enfants sont quel-
quefois sevrés très tard et toutes les mères allaitent leurs nourris
sons (aiu, de ai : manger, û : lait).
Les Tahitiens savaient parfaitement préparer des boissons exci
tantes avant l'arrivée des Européens. On connaitla préparation du fa
meux kawa polynésien appelé à Tahiti ava. Un groupe de « noceurs »
s’assemblait autour d’une calebasse et se mettait à mastiquer des
feuilles de poivrier (piper methysticum) appelé oporo. Chacun cra
chait sa « chique » dans la calebasse. On laissait fermenter et cette
boisson exerçait îles effets terribles sur le système nerveux. Les bu
veurs finissaient par se battre et s’entre-tuer. 11 se fabrique peu de
kawa maintenant, car on peut se procurer facilement du rhum dis
tillé à Tahiti même ou importé de la Martinique. Mais la liqueur
d’oranges se fabrique assez souvent et donne lieu à des orgies
comme celle que nous avons décrite plus haut. A noter aussi la pré
dilection des naturels pour tout ce qui est sucré (monamona). S’ils
sont invités par un Européen à prendre du thé, ils ne manquent pas
de mettre dix à douze morceaux de sucre par tasse et de s’écrier
avec contentement: Ae! tera monamona! Ah ! cela est sucré !
Depuis que les Chinois pullulent dans les lies de l’Océanie, les
Tahitiens ont pris l’habitude de boire le matin du thé ou du café que
le Céleste leur procure avec un morceau de pain pour dix sous (mon
naie chilienne = 20 centimes). Après cette première collation, l’in
digène attend le milieu du jour pour prendre son principal repas.
Celui-ci a lieu vers les deux heures de l’après-midi. Il est très co
pieux s’il y a abondance de nourriture. Sinon le naturel sait se ser
rer le ventre et attendre des jours meilleurs. Il procède du reste ainsi
quand il a la perspective d’un repas public ou privé auquel il est
convié. 11 laisse la place se faire pour pouvoir ensuite se rendre paia,
comme il dit, c’est-à-dire « repu ». Quand il ne peut plus bouger de
satiété, il s’écrie avec satisfaction, en se frappant l’abdomen :A e! tia
i roa to‘u opu! Ah ! mon ventre est bien plein !
Ce repas de deux heures est souvent suivi d’un jeûne jusqu’au café
du lendemain. Mais il arrive aussi, en cas d’abondance, qu’on
mange au clair de lune, vers neuf ou dix heures du soir, avant de se
coucher.
Ill
Le repas de l’après-midi est généralement suivi d’une longue
sieste. On ne se réveille guère que lorsque les rayons du soleil sont
très bas pour se vêtir de beaux atours, se couronner de fleurs et
aller à la danse (upaupa) du soir.
Les indigènes se sont mis récemment à acquérir des assiettes, des
verres, des couteaux, des fourchettes, etc., une batterie de cuisine
disparate et baroque qu’ils exhibent avec fierté chaque fois que passe
un étranger. On offre volontiers undîneraupapaa (étranger). Sous ce
rapport, le sentiment de l'hospitalité est très développé. Quand le Ta
hitien mange, assis en plein air sous un grand arbre, près de sa cui
sine, il ne manque pas d’inviter le passant par un retentissant:
Haere mai ta maa! (Viens au repas!) L’usage ordinaire, lorsqu'on
est dans son village, est de décliner cette offre en disant: Eialia!
m auruunm ! Non pas ! je suis content! Mais on peut fort bien accep
ter aussi, et l’odeur des mets cuits au four tahitien est tout à fait ap
pétissante.
Quand l’indigène est convié à un repas par un Blanc, il cherche
d’abord à se ervir de la fourchette et du couteau. Mais il ne tarde
pas à renoncera l’emploi d’instruments qui lui paraissent bien su
perflus. Il se met vite à l’aise. C’est ainsi que j’ai vu le grand Chef
de Raiatea, Tavana, un Chevalier de la Légion d’Honneur, finir un
festin en trempant ses grosses pattes dans la sauce et jeter ses os de
poulet sous la table pour faire plat net. Le même indigène s’était
fait bâtir, par vanité, une case à l’européenne, en planches et en tôle,
mais préférait coucher à la cuisine sur l’herbe desséchée (aretu).
Voilà comment le petit vernis de civilisation que ces braves gens
ont emprunté aux Blancs n’est pas trop profond! Heureusement
que «chassez le naturel, il revient au galop ». Sans cela c’en serait
fait du pittoresque de ces populations dont trop d’habitudes et de
mœurs européennes ont déjà modifié le sang primitif.
Habitation. — Les Tahitiens vivaient, jusqu’à ces dernières années,
d’une vie intermédiaire entre la vie nomade et la vie sédentaire.
Leur mobilier était des plus rudimentaires, se composant de quel
ques coffres chinois en bois de camphrier, d’un turua (oreiller) et
de quelques nattes (peue). Avec ce modeste bagage on comprend
([ne les déplacements ne sont pas difficiles et ils sont, de plus, tout
à fait dans le goût de ces gens qui abandonnent, même bien facile
ment, la case qu’ils ont construite pour aller s'en édifier une autre
ailleurs. C'est ainsi qu’on se remet ■au propre •.
Le Gouvernement français voulant fixer un peu plus étroitement
la population indigène créa à Tahiti, en 1855, les Conseils de District,
promulgua une loi électorale (1857) donnant le droit de vote aux
seuls propriétaires résidant depuis cinq années dans le district et obli
gea de plus (loi du 6 décembre 1855) chaque indigène à cultiver un
enclos de dimensions données. Des lois semblables n’ont pu être
promulguées aux Iles sous le Vent que depuis l’occupation défini
tive de ces iles (1897); elles n’ont pas encore déployé leurs effets:
les habitants sortent donc à peine de la vie semi-nomade.
Du reste, rien n ’est plus facile (pour un indigène) que la cons
truction d’une case (fare). Avant l’arrivée des Blancs, il fallait se
passer de clous, de bâche et de scie. On sait s’en passer encore à
l’heure qu'il est1, bien qu’on apprécie ces instruments et q’on en
lasse un usage journalier.
On connaît l'Iiistuire (véritable) du grand prêtre de Huahine qui
vola tous les outils au charpentier de Cook, mais qui, ne pouvant
les partager entre tous les fidèles, eut l’ingénieuse idée de les
«semer» dans un champ. Cette graine d’un nouveau genre ne
donna pas les fruits qu’en attendait le grand prêtre, mais, comme
les fils du laboureur de La Fontaine, les indigènes apprirent, dès ce
moment-là, la valeur d’un travail facilité par des outils plus com
modes que les instruments primitivement employés. Ceux-ci se
composaient presque uniquement de haches (toi) en pierre taillée
(du trachyte de Maupiti), emmanchées à une grande branche de burau (hibiscus) à l’extrémité de laquelle elles étaient fixées au moyen
de cordelettes en fibres de coco. On employait aussi comme couteaux
des fragments d’un bambou si tranchant qu’il peut également servir
de rasoir 2. On abattait les grands arbres en en brûlant le pied.
1 C’est ainsi qu’on voit toujours les indigènes se.servir de leurs dents pour couper le more
(liens en écorce de burau).
* Certaines coquilles bivalves servaient aussi de couteaux ou de rasoirs.
113
Les cases tahitiennes sont construites sur deux ou trois types assez
semblables. Le type le plus simple est la cuisine (faretutu). Elle
se compose de quatre piliers en tronc de tamanu ou ati (callophyllum) plantés en rectangle, une fourche ayant été laissée à leur ex
trémité supérieure. Cette fourche supporte quatre traverses en bran
ches de burau et quatre arbalétriers soute
nus par une ferme et reliés par un faîte.
Quelques chevrons intermédiaires, toujours
du môme bois, dépassent les traverses lon
gitudinales de quarante à cinquante centi
mètres et le tout est assemblé fortement
au moyen de longs fragments d’écorce de
burau {more). Cette écorce s’enlève très fa
cilement et les indigènes la coupent avec
leurs dents. Ello est aussi résistante qu’une
corde de chanvre et dure quelques mois,
bien qu’exposée aux intempéries. Pendant
que les hommes construisent cette carcasse,
les femmes sont occupées à tisser ensemble
les feuilles des branches de cocotier, des
deux côtés de la tige. On la sépare ensuite
en deux pièces, en tirant de chaque côté
après avoir pratiqué un commencement de
fente. Chaque branche de cocotier (niau)
fournit ainsi deux espèces de nattes gros
sières que les hommes attachent avec du
more aux chevrons du toit. Ils fixent d’a Fig. 30. — Hache en pierre.
bord la petite natte inférieure, en posent Ces haches fabriquées comme les
penu A M aupiti so n t on tr a
une seconde par-dessus, la faisant monter à chyte trè s d u r. E lles ne s'em
m anchent pas dans le trou ou la
5 centimètres plus haut et ainsi de suite fente d’une branche, m ais se fi
xent p a r une solide lig a tu re en
jusqu’au faite que l’on recouvre d’une qua co rdelette A l'extrém ité d’une
b ran ch e coudée de burau.
druple natte solidement amarrée avec des
chevilles de goyavier qui la traversent de part en part en passant
sous la perche faîtière. A la rigueur, on peut se contenter de cette
case rudimentaire pour y préparer les aliments, y suspendre les fruits
8
*
-
114
-
et les légumes. Mais, le plus souvent, si elle été construite soigneu
sement. des travaux supplémentaires font de cet abri une véritable
case.
Fig. 31. — Cuisine tahitienne.
Les p ilie rs so n t en ta m a n u ou en m a ra ; les chevrons en hibiscus e t la c o u v ertu re du
to it en feuilles de cocotier tressées ou en feuilles de pnndauus.
D’abord on macadamise le terrain sur lequel elle repose en le bat
tant, en y écrasant des fragments de corail ou bien en le recouvrant
de foin (aretu) après l’avoir bien aplani et battu. Puis on garnit
les quatre murailles de bambous de la grosseur du pouce que l’on
115
maintient par deux ou trois bambous également placés en travers,
après avoir ménagé une porte dans le milieu d’une des façades.
Quant aux pignons, on les remplit au moyen d’une natte triangu-
Fig. 32. — Case construite sur le sol.
I.es mémos m atériau x quo p o u r In cu isin e. Los m urailles se g a rn is se n t de p e tits bam bous
a tta ch é s A des perches tra n sv e rsa le s p a r des liens de m ore (écorce d’hiniscus) ; su r le
sol on étend une épaisse litière de foin indigène («m'M). Des blocs de corail ou de
lave placés a u to u r de l’en cein te consolident les m urailles.
laire tissée en fragments de gros bambou. Ce genre de case a atteint
alors toute sa perfection: ni fenêtre, ni cheminée.
Mais si l’on veut faire une habitation sérieuse, sur un terrain sec
et qui ne soit pas infesté par les tourlourou s, comme c’est le cas
dans le voisinage immédiat de la mer, on y met plus de soins, on lui
donne de plus vastes dimensions et une forme plus savante. Au
plan primitif en rectangle viennent s’ajouter deux demi-cercles et
la toiture recouvrant le tout s’arrondit gracieusement aux deux
extrémités. Toute la construction a comme point de départ quatre
solides piliers en tamanu (callophyllum) ou en uru (arbre à pain).
Ces piliers, fourchus ordinairement, supportent d’abord deux puis
santes travées qui portent la ferme et les arbalétriers. Ils sont reliés
par trois longues poutres, l’une au faite du toit, les deux autres en
haut des murailles. Des branches plus minces sont disposées en
demi-cercle sur les fourches de piliers plus petits, alignés eux-mêmes
en demi-cercle, et les chevrons, toujours en burau ou en gros bam
bou, attachés avec une liane très solide (le ieie), reçoivent un toit
formé de feuilles de fara (panda nu s) imbriquées les unes sur les
autres, enfilées sur un roseau et maintenues au milieu par un
fragment de bambou. La préparation de ces feuilles de fara est
toute une industrie. Elles se placent de la même façon que le niau
(feuilles de cocotier) et se cousent solidement à des lianes de ieie,
fixées elles-mêmes aux chevrons. On emploie, dans cette intention
une espèce d’alène grossière en bambou avec laquelle on perce la
feuille de fara pour atteindre une boucle de ficelle indigène que
Ton ramène par le trou afin de la passer plus haut et ainsi de suite.
Un toit en pandanus peut durer quatre, cinq ou six ans ; en niau,
il ne dure pas une année.1 On place encore de gros bambous sur
le toit pour maintenir les feuilles que le vent soulève parfois, ce qui
occasionne des ouvertures fort désagréables par lesquelles la pluie
tropicale s’engouffre à torrents.
On utilise aussi la feuille de canne à sucre (to) et celle du hutu
pour recouvrir les toits, mais celle de pandanus est la plus appréciée.
Avec les progrès de la civilisation sont venus les toits en bardeaux
puis en tôle ondulée (punu) ainsi que les maisons en planches.
Nous n ’en parlerons pas, mais décrirons encore d’autres variétés de
cases indigènes plus compliquées.
Au bord de la mer, il n’est pas possible de construire sur un sol
1 Le plancher est absent à l'intérieur de ces cases et remplacé par de la terre battue et de
l’aretu (foin). Au pied des murailles en petits bambous sont disposés des blocs de pierre
qui empêchent les chocs dangereux pour une construction aussi légère.
117
humide, sablonneux et criblé de trous de tourlourous. C’est là cepen
dant que se rencontrent la plupart des habitations. On les édifie alors
sur pilotis plus ou moins élevés h Sur ces pilotis en tronc de tamanu
(on mieux de mara incorruptible dans l’eau) on dispose un plan
cher en perches de burau ou bien en fragments de gros bambous
tressés. Le reste de l’habitation est élevé comme il a été dit précé
demment; seulement, on ménage quelquefois une ou deux vérandas,
devant et derrière, sur lesquelles on pénètre par un embryon d’es
calier ou d'échelle, l’accès dans l’intérieur ayant lieu par une ou deux
portes se faisant vis-à-vis.
Ces cases n’ont jamais de fenêtres, mais une ouverture est tou
jours ménagée dans un coin du plancher par où sont jetés les détri
tus de toutes sortes dont les chiens, assemblés sous la maison, ne
sont pas longs à faire table rase en compagnie des tourlourous.
A côté des maisons paticulières, les Tahitiens ont un embryon d’ar
chitecture publique. Ils ont construit, sur une plus grande échelle,
mais toujours sur un plan analogue, des farehau (maisons du gou
vernement, espèces d’hôtels de ville), des fareapooraa (maisons de
réunion où l’on se rassemble pour discuter ou pour chanter) et des "*
fare-pureraa (temples chrétiens).
La coutume de bâtir des maisons communes date de loin et existe
encore. Cook, et d’autres voyageurs après lui, citent, entre autres,
une case de 310 pieds (100 mètres) de long dans File de Pâques. Il
existe dans toutes les îles des fareapooraa de grandes dimensions.
.l'ai mesuré une decelles de Bora-Bora et j’ai dù faire cinquante-huit
pas pourallerd’une extrémité de la salle à l’autre. Ces maisons sont
construites par l’ensemble des hommes du village ou du district,
en corvée commandée par le chef ou le roi. Chacun, outre la maind’œuvre, apporte des matériaux : qui du pandanus, qui des piliers,
qui des planches ou des bambous. C’est le chef qui désigne ce que
chacun doit apporter. Le premier jour, dès l’aube, on se met gaiment à l’ouvrage, avec grand fracas et joyeux propos. Mais géné-1
1 Dans beaucoup de cas, on remplace les pilotis en bois par des blocs de corail empiles
ou même façonnés en pilastres prismatiques grossiers.
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râlement le zèle a baissé avec le soleil et se trouve bien refroidi au
bout de deux ou trois jours. C’està qui inventera des prétextes fallu-
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Fig. 33. — Cases construites sur pilotis.
Ce type, l’un des plus freq u e n ts d ans ces lies, do it ê tre assez sem blable à celui dos habitatio n s
la c u stres de n o tre E urope c en tra le.
deux pour s’esquiver. Aussi certaines constructions bien commen
cées sont-elles achevées à la diable et souvent tout est à refaire.
Ainsi travaillent ces'grands enfants.
On leur a également enseigné à tirer parti du corail pour faire de la
chaux et à fabriquer des murailles en torchis. Plusieurs indigènes
sont fort habiles dans ce travail. Du moins ceux qui savent planter
un clou, même obliquement, se donnent pour tamuta (charpen
tier). Aussi tels individus peuvent-ils exiger 4 piastres de salaire
journalier pendant que d’autres ne trouvent pas d’ouvrage au-dessus
d'une piastre ou même d'une demi-piastre.
* Fig- 3i. — Type de temple indigène.
Les tem ples se c o n stru ise n t p a r coopération, chaque indigène fo urnissant des m atériaux
ol de la m ain-d'œ uvre. Ils n’ont pas un cach et indigène, les arc h ite cte s é ta n t les mis
sionnaires an g lu is qui ont cherché A im iter les fen êtres en ogive dans ces constructions
lourdes e t m assives.
Vêtement et parure.— Le vêtement actuel des Tahitiens n’a plus '
ni unité, ni originalité. On porte, à Tahiti, toutes les défroques pos
sibles venues d’Europe ou d’Amérique. Pour se rendre compte de
ce qu’était l’ancien costume national, il faut assister à une des
grandes fêtes du 14 juillet. Alors seulement la tapa, les ceintures,
les couronnes monumentales en paille tressée, les guirlandes et les
houppes de plumes font une courte réapparition. Pendant la semaine
du 14 juillet, les lois sont suspendues dans les îles et la population
indigène peut donner libre cours à ses vieux instincts. On peut alors
s'apercevoir combien ils sont vivaces et comme le vernis de civili
sation chrétienne que nous avons imposé à ces peuples est peu
solide.
Les indigènes allaient volontiers nus, surtout les hommes, et, à
l’heure qu’il est, ils n’ont pas honte entre eux de se baigner ainsi.
Qu’un Blanc survienne, les femmes cherchent avant tout à se voiler
la poitrine. Eu leur inculquant un sentiment conventionnel de la
120
pudeur qu’ils ne connaissaient pas, nous n’avons certes pas amélioré
la moralité de ces gens.
On se ceignait d’abord d’une ceinture en cordelette tressée avec des
fibres de coco ou de more (écorce de burau) à laquelle pendent des
filaments de la même substance. Cette ceinture se portait couleur
nature ou bien teinte de différentes nuances, jaune surtout. Pour
Fig. 35. — Ceinture de More.
Le m o re, écorce de burau (hibiscus) s e rt à fa b riq u e r des libres dont on form ait les a n cien
nes c ein tu res (m aro) indigènes. On laisse p o u rrir les libres dans l’e au , puis on les b at
avec un b a tto ir en bois de f e r ; lavées en su ite e t séchées, p u is te in te s selon la fa n ta isie
d’un chacun elles s’em ploient encore d la confection des robes de fête ou des fran g e s d é
co ra tiv e s dont on voit le dessin s u r la planche 23.
les fêtes, on se barbouillait le reste du corps avec le suc rouge du
mati (arbuste indigène) ou bien on se contentait de la décoration
du tatouage, pratiqué surtout par la Société des Arioï. Les femmes
se jaunissaient la peau avec du suc de rea (safran). Elles le font en
core, paraît-il, aux Iles Marquises. Les plumes rouges de la queue
du pbaéton, des plumes de perruche, de tourterelle, de certains oi
seaux de mer et de coqs ornaient la tête des guerriers et des dan
seurs. A l’heure actuelle, on se pare toujours de plumes ; on recher
che beaucoup celles du paon (oiseau importé récemment). Dans les
fêtes, on tresse des couronnes monumentales en paille de bambou,
de pia ou de canne à sucre en s’attachant à imiter des fleurs : les ro
ses et les tiares surtout, comme aussi de petites fleurs en aigrettes
rouges que l’on trouve sur les pentes dénudées, à des buissons res
semblant au buis.
Fig. 36. — Couronne en paille tressée de Borabora.
Dor&bora est le principal c en tre a rtistiq u e d'ofi p ro v iennent ces couronnes tressées dont les
dessins com pliqués cnorchent A im ite r la flore indigène avec un em bryon do sty lisatio n .
On enfile aussi les nautilus desséchés (hemaliema) en légères cou-1
ronnes que l’on teint ensuite. On fabrique des vêtements complets 1
en fibres de more tressées en cordelettes puis disposées en mailles
de filet auxquelles pendent de longues franges flottantes. A ce cos
tume léger viennent s’ajouter les gracieux revareva, minces pelli
cules transparentes arrachées avec dextérité par les femmes aux
branches qui entourent le cœur du cocotier.
Si nous parlons de la parure avant de décrire le vêtement propre
ment dit, c’est que nous croyons que, chez ce peuple, la parure a
précédé le vêtement habituel. La température n’a jamais forcé ces
indigènes à se couvrir beaucoup et leur goût pour l’ornement appli
qué au corps est si vif qu’il a dû exister de toute ancienneté, du moins
bien avant que les Européens leur imposassent un vêtement dont ils
aiment tant à se débarrasser.
L’habitude de se couronner la tête a dû de même précéder l’em
ploi du chapeau. Les premières couronnes, celles qui sont portées
en tout temps, ce sont les plantes et les fleurs qui en font les frais.
Pas un indigène qui ne sache s’enserrer gracieusement la chevelure
dans deux ou Irois fougères ou dans une branche île goyavier ou
d’autre arbuste en fleurs, les deux extrémités de la branche con
tournées l’une autour de l’autre pour la fixer. Les jeunes filles pren
nent le temps de se tresser de superbes couronnes de tiare, de rata,
de jasmin, pour aller le soir à la danse ou pour orner le front de
l'hôte de passage. Elles y mettent du raffinement ; le matin, elles coif
fent les fleurs de tiare d’un petit capuchon de feuilles après en avoir
rapproché les pétales afin de leur conserver toute leur fraîcheur et
tout leur parfum pour le soir.
Bien avant que la mode des bracelets, des bagues et des boucles
d’oreilles ne soit venue du dehors, ces populations poétiques et
naïves savaient se parer avec goût et gentillesse de fleurs et de
feuillage. Les missionnaires anglais ont prohibé comme signe de
légèreté la fleur derrière l’oreille. Heureusement que la coutume
survit et que les Français ont, à cet égard, des idées moins puritaines.
Une grande fleur rouge d’hibiscus1, une fleur blanche de tiare ou lé
gèrement jaunâtre de tipanier flanquée derrière l’oreille fine et bien
modelée d’une Tahitienne font ressortir admirablement sa belle
chevelure ondulée aux reflets bleuâtres.
Les femmes enfin portent une grande variété de colliers faisant
plusieurs fois le tour du cou, colliers en coquillages de diverses
couleurs, en graines variées de légumineuses et de différentes plan
tes. Le coquillage le plus employé à cet effet est celui d’un petit es
cargot terrestre vivant sur la fougère arborescente. Les petites filles
vonten remplir leurs oini (paniers en feuilles de cocotier tressées) au
fond des vallées; elles les tuent en les trempant dans l’eau de mer,
les laissent pourrir au soleil, puis les nettoient à grande eau dans la
rivière avant de leur donner le dernier coup de propreté avec du jus
de citron. Elles les percent ensuite d’un petit trou, les fixent en hexa
gone au moyen d’un léger fil, puis arrangent ces hexagones en cou
ronne ou collier. On enfile aussi en chapelets des graines rouges
avec tache noire, d'autres qui ressemblent à de grosses lentilles
1 Voir la planche en couleurs, Tahi-vahine.
— 123 —
oranges, des graines en bouletles noires, en Jes alternant toujours
avec goût.
On ne saurait parler de la parure sans mentionner le monoi, l’huile
de coco parfumée dont tout indigène s’asperge la chevelure et qui
sert aussi de médicament pour l’usage externe et de panacée uni
verselle.
Pour la composition du monoi chaque vieille a sa recette. Celle-ci
met macérer, pendant des semaines, dans de l’huile de coco, des
fleurs de tiare, d’uutres de moloi, (ilang-ilang), de jasmin, de pua,
de puavaovao, des pétales de roses, de l’écorce de ahitatu, des feuil
les de faipuu, de hœoro, de pulœ, etc., etc. Le monoi se conservait
autrefois dans des cocos bien bouchés. Chaque jour, après le bain,
la femme indigène peigne longuement ses cheveux ou plutôt les
étire en les passant par nattes entre ses doigts enduits de monoi,
car l'usage du peigne ne paraît pas naturel à ces îles. Ensuite elle
les tresse en deux grosses nattes séparées par une raie médiane
et volontiers rabat ces deux tresses sur son front en les nouant
l’une à l’autre. Mais les jeunes filles portent de préférence les che
veux flottants et en ramènent la moitié sur la poitrine.
Le bois de santal (ahï) est assez rare aux Iles sous le Vent. Les1
femmes parfument leur linge contenu dans des coffres chinois en
bois de camphrier en y plaçant de petites bottes de racines d’une
espèce d’iris qu'elles appellent aussi ahi.
Pour en revenir au costume actuel, disons tout de suite qu’il se
compose en entier de matières de fabrication étrangère à ces îles,
sauf les chapeaux. Les hommes portent généralement un simple pa
reil, pièce rectangulaire de calicot à fond rouge, bleu ou noir sur
lequel sont imprimées de grosses fleurs ou des dessins fantaisistes.
Ces pareu se vendent de 2 francs à 2 francs 50 et se fabriquent
spécialement pour l’Océanie, à Londres, et... à Zurich, m’a-t-on dit.
Ils n’offrent donc que peu d’intérêt au point de vue ethnographique.
Pour s’en vêtir, l’homme saisit la pièce par deux des coins dans
sa longueur, l’applique sur ses reins, ramène l'étoffe sur le ventre
où les deux extrémités débordent, puis roule le bord supérieur de
manière à le fixer solidement et à en diminuer à volonté la Ion-
gueur. Les jeunes gens le portent très court; quand ils jouent ou vont
à la pèche, ils ramènent entre leurs cuisses les deux coins qui pen
dent et les nouent au bord supérieur, formant ainsi une espèce
de culotte courte qui laisse aux jambes toute liberté de mouve
ment. Dans les fêtes, au contraire, le sexe fort porte le pareu très
long et volontiers légèrement ouvert d’un côté, de manière à laisser
paraître une superbe cuisse. La femme met aussi le pareu, mais en
guise de jupon. Elle enfile par-dessus une longue chemise garnie
de dentelles, ou tout simplement une robe dite robe tahitienne. La
robe tahitienne est façon « Empire ». Chaque femme sait se la tailler
et la coud à la machine, car les machines à coudre américaines sura
bondent actuellement dans les lies. Nous voici loin du costume pri
mitif; nous y reviendrons. Ces robes se font en indienne, en soie, eu
satin, en velours, avec une longue traîne et des manches bouffantes,
des dentelles, des entre-deux, des rubans et des festons variés. Les
étoffes voyantes à fleurs de couleur criarde sont préférées. La mous
seline blanche obtient aussi un grand succès. Les vieilles femmes
aiment à se parer de robes en étoffe noire pour se rendre au temple.
Biles complètent ce costume par un chapeau de paille teint en noir.
C’est aussi le costume adopté pour le deuil, à l’instigation des Euro
péens, cela va sans dire.'Les jeunes femmes préfèrent la mousseline
noire très transparente qui permet de voir les fines dentelles d’une
belle chemise blanche et laisse transparaître la coloration d’un brun
chaud de la poitrine et des bras.
Il est regrettable de devoir dire que les indigènes mettent leur
point d’honneur à singer l’Européen. Ils acquièrent, avec prédilec
tion les vieilles redingotes, les vêtements fripés de marins, de sol
dats, de matelots, les vieux chapeaux hauts de forme, les feutres
mous et les « melons». Ils ont pour les vieux parapluies le même
engouement que les Hindous de Ceylan.
Ils portent tout cela avec une gravité comique et à leur façon. Au
temple, ils aiment à exhiber une redingote passée par-dessus une
chemise longue qui bat leurs mollets nus, car ils ne portent pas de
pantalons; mais chaussés de souliers dans lesquels ils souffrent le
martyre, ils se hâtent deles dépouiller dès qu’ils sont assis à leur
banc. Les jeunes filles sacrifient à la vanité en enfilant des chaussures
qui ne sont pas faites pour leurs beaux pieds bien moulés. Heureuse
ment que le port de la chaussure ne dure que peu d’heures par an,
pendant quelques cérémonies religieuses ou autres. Du reste, les
femmes apportent beaucoup de goût dans la confection de leurs lon
gues robes à traîne dont elles ramènent gracieusement un pan sous
le bras, laissant apercevoir une jolie jambe que couvre à peine le bord
inférieur d’un pareu rouge et jaune. Elles mettent non moins de goût
dans la confection des chapeaux qu’elles tressent fort habilement en
variant et entremêlant les pailles. La préparation de la paille est déjà
toute une industrie. On fabrique celle de canne à sucre en fendant
longitudinalement les longues tiges minces qui portent la fleur et
en redivisant les brins obtenus. On procède de même avec le aeho
(roseau). La paille de pandanus s’obtient en divisant les feuilles de
pandanus que l’on a séchées, ou bien auxquelles on a fait subir des
lavages et des cuissons si on la veut fine, blanche et souple. Le pia
se tire de l’intérieur de l’écorce du manioc. C’est une paille d’un
blanc brillant, une des plus belles et des plus légères, la plus chère
aussi. Enfin on utilise la fougère, le mou (plante herbacée), le bamhou, etc., pour obtenir des pailles variées.
On compte douze brasses pour faire un chapeau ordinaire de la
forme «canotier» de nos chapeaux d’hommes. On les coud sur une
forme, un cylindre oblong, taillé dans du bois de manguier ou detamanu poli. Le chapeau cousu est enduit d’amidon qu’on laisse sécher
au soleil ; il est ensuite repassé avec un fer chaud et orné d’un ruban
ou mieux d’une couronne en paille tressée imitant des fleurs et du
feuillage.
Rappelons enfin comment on fabriquait l’étoffe indigène appelée
tapa et qui ne se fait plus qu’à l'occasion des fêtés du 14 juillet où
des prix sont distribués aux porteurs d’anciens costumes. Trois vé
gétaux principalement fournissent la matière première. On choisit
celui qui répond le mieux au but que l’on se propose : vêtement de
parade, de danse, ou vêtement ordinaire. C’étaient : le mûrier à pa
pier (ante, le morus papyrifera employé par les Chinois), le maiore
(arbre à pain) et le burau.On enlève d’abord l’écorce eton en extrait
l’on superpose sur une natte, de
manière à former une couche
d'épaisseur à peu près égale.
Quand cette couche de fibres est
égouttée, on la dispose sur une
planche inclinée (titia); une
femme, se mettant à cheval au
sommet de la planche, bat les
fibres avec un maillet en bois
dealer (aito) cylindrique ou pris
matique, cannelé ou strié, ap
pelé haapatütii. Plus elle bat,
plus le grain du tissu s’affine.
On expose ensuite ces couches
de filaments sur des nattes, au
grand air, et enfin on les teint
ou bien on les imprime en y ap
pliquant des fougères ou des
fleurs de burau (hibiscus) trem
pées dans différentes teintures.
Les teintures les plus employées
Fig. 37. — Robe en « tapa».
par les indigènes sont celles de
F ab riq u ée â Bora-B ora avec l'écorce du ante (m û
rea ou curcuma (jaune), de mati
rie à p ap ier, niorus papyrifera). L’ecorce enle
vée, un fa laisse séch er pendant Quelques jo u rs
(rouge), de nono (orange), de
puis on la trem p e dans l eau pendant iS h eu res
p our l’am ollir, ü n la b a t e n su ite su r une planche
au moyen d'u n b a tto ir en bois de te r e t l’on
rocou (jaune rougeâtre), de fehi
o b tien t une pâte molle p a r a g g en tin atio n des
m olécules v isq u eu ses de l’écorce. Un c ertain
(violacé ou rougeâtre).
nom bre de bandes ng g en tin ées de cette façon
form ent une « pièce de drap > indigène dans
On donne aussi plus de fer
laquelle on ta ille e n su ite une robe « em pire >.
meté à ces étoffes en les tannant
au moyen de l’écorce d’un petit arbuste, l'abu ou hiri. Comme on le
voit, le tissage est parfaitement inconnu des Tahitiens. Ce ne sont pas
cependant les plantes textiles qui leur ont manqué. Ils se sont quel
quefois couverts de nattes. Mais les nattes se tissent à la main au
______
y .v
Fig. 38. — Eventails.
C eux-ci se fa b riq u e n t avec de la feuille de pan d an u s yfara) ou des fibres de canne ù sucre (lo)
ou de roseau [aeho) e t de m ohi. D ans le plus décoré on a cherché à im iter un bouquet de
fleurs a tta ch é e s p u r un ru b an .
moyen de longs rubans de feuilles de pandanus ou de cocotier. Ils
savent aussi tisser à la main de jolis éventails en losange ou en
cœur avec les mêmes pailles dont ils font leurs chapeaux. Ils ornent
ces éventails de fleurs tressées, de coquillages, de houppes, de ru
bans et les munissent d’un manche plat fait d’une lame de bambou
passant par l’axe de l’objet.
Marchant peu, sur terre ferme, naviguant beaucoup, ils n’emploient
guère la canne. Seuls les vieillards ou les infirmes se munissent d’un
bâton (pûtootoo, pii = en avant : tootoo — pousser à la manière dont
on fait avancer un canot à la gaffe). Actuellement, les chefs singent,
en cela aussi, les Européens, mais ils ne sont pas fiers et se con
tentent parfois de la simple canne d’un parapluie hors d’usage.
Moyens d'existence.
Outils. — On ne rencontre aucun minerai ni aucune bonne terre
à poterie dans les Iles de la Société. De là l’ignorance de l’art de la
céramique et de celui de façonner les métaux. Quoique demicivilisés, les Tahitiens furent ainsi placés dans un état d’infériorité
vis-à-vis même des Nègres plus sauvages sous d’autres rapports. A
l’arrivée de Cook, en 1769, ils en étaient donc encore à l’àge de la
pierre polie. Ils n ’ont pas tardé à comprendre l’utilité de nos outils
et à s’en servir. Nous avons rappelé la mésaventure du grand prêtre
qui vola les outils du charpentier de Cook pour en faire offrande
au dieu Hiro sur le Marae de Huahineiti. Le résultat le plus clair
fut de discréditer le culte de Hiro, de préparer les esprits à recevoir
des idées nouvelles. Dès ce moment, en effet, les Tahitiens allaient
apprendre avec avidité toutes les choses nouvelles que les Blancs
devaient leur enseigner. Mais nos découvertes, nos inventions n’ex
citent pas, chez ces gens l’admiration, l’enthousiasme qu'on pour
rait s’imaginer.
Un de leur prophètes, Mâui, avait prédit qu’un jour on aurait des
pirogues sans balancier. Lorsque parurent les premiers vaisseaux
à voiles, les indigènes s’exclamèrent : Ae, tera te vaa a Mâui e ! « Ah !
ah! voilà la pirogue de Mâui!» L’intelligent Mâui prédit ensuite
129
qu’on aurait des pirogues sans cordages et sans voiles; les indigènes
ne s’étonnèrent donc point de l’arrivée des bateaux à vapeur. Mâui
ne l’avait-il pas prédite? Ils ne s’étonnèrent pas davantage de la lu
mière électrique dont les cuirassés projettent les faisceaux lumi
neux dans les ombres de la nuit: Ne peuvent-ils pas, eux aussi, pro
duire du feu en frottant des morceaux de bois? Montrez-leur du
nouveau, ils sourient d’un air sceptique, faisant, dans leur for inté
rieur, la réflexion que «les Tahitiens ont inventé bien mieux que
ça». Et quand leur curiosité est vraiment en éveil, ils se conten
tent d’un claquement de la langue contre le palais et tout au plus de
l’exclamation: Ae ! Aue ! ou bien encore: Oia mau! Paraît mau !
C’est vrai ; ta parole est vraie !
Leurs seuls instruments de travail étaient les haches en pierre
polie dont on peut encore se procurer des échantillons. Ces haches
étaient emmanchées au bout d’une branche à laquelle on avait
conservé une partie du rameau latéral. Elle était solidement ficelée
à ce rameau par une ligature en cordelette de fibres de coco. Cette
hache primitive servit ensuite de modèle à une espèce de sceptre
royal qu’on retrouve dans plusieurs îles de la Polynésie, hache
symbolique de la puissance du chef. La simple branche est devenue
une pièce de bois sculpté, en partie à jour, gravée d’un dessin
géométrique régulier et servant de manche à une grosse hache de
pierre. Le musée ethnographique de Neuchâtel possède quelques
échantillons de cette hache symbolique.
L’agriculture n ’existant pas dans les îles, il n’a jamais été ques
tion de labour proprement dit, mais de simple forage de trous de
vant recevoir la graine ou le jeune plant. L’instrument dut être sem
blable à celui que les indigènes de l’Australie emploient encore
aujourd’hui: un bâton dont la pointe est durcie par le feu. Ce qui
le ferait présumer, c’est que le Tahitien emploie encore de préfé
rence une barre de fer; lorsqu’il a beaucoup de terre ù remuer, il
l’enlève au moyen de ses doigts ou de sa pagaie.
La chasse ne paraît pas avoir été jamais une grande ressource.
La rareté du gibier, aussi bien sous le rapport du nombre que
sous celui des espèces, en est sans doute la cause. L’arc {te fana) a
9
■>
été peu employé et seulement comme jouet. 11 ne doit pas avoir
joué de rôle dans les guerres où la lance et le casse-tète étaient les
seules armes usagées.
L’unique mammifère qui fait encore l’objet d’une chasse (très
rare) est le cochon sauvage que l’on fait courir par des meutes de
chiens.
Mais, de tout temps, les indigènes
ont construit des pièges pour prendre
les oiseaux. C’est ainsi qu’ils se pro
curent la tourterelle (uupa), le canard
(moora taetaevao) et la poule sauvage
(moa oviri).
Les pièges sont ou automatiques ou
actionnés à la main. Le principal piège
automatique se compose d’une bran
che flexible dont la grosse extrémité
est solidement fichée en terre; à l’au
tre, est fixé en croix un bâtonnet qui
permet de la maintenir en arc de cer
cle, passé qu’il est sous deux crocs de
bois. Cette extrémité porte encore un
nœud coulant que l’on dissimule avec
un peu de terre légère et de feuilles et
au milieu duquel on place des grains
de riz ou de l’amande râpée de coco.
Le canard ou la poule, en picotant le riz, marche sur le bâtonnet
qui se déclanche: la baguette se relève comme un ressort et la bête
a les pattes prises dans le nœud coulant. (Fig. 40, b.)
La figure 40, a explique suffisamment le fonctionnement du piège
ordinaire à main. On emploie aussi une ligne (Fig. 40, c) dont l’ha
meçon est remplacé par un nœud coulant que l’on passe délicate
ment autour du tronc de la bête: en soulevant brusquement la
ligne, on enlève « la volatile malheureuse ».
Les fillettes pêchent d’une manière analogue les tourlourous. A
leur ligne est fixé un paquet de feuilles de burau qu’elles laissent
traîner à terre dans le voisinage du trou du crabe. Celui-ci s’excite
à la vue de l’objet qui remue, se précipite bientôt dessus, le saisit
fortement dans ses mandibules. A ce moment, une secousse l’éloigne
de son gîte et brouille ses notions topographiques assez longtemps
pour permettre à la fillette de l’assommer avec sa ligne, pour le con
sommer ensuite quoique le mets soit peu tentant.
Mais la vraie ressource du Tahitien est la pèche, et c’est ici que
le génie inventif de ce peuple s’est, donné essort. La pèche se pra
tique de toutes les manières: par empoisonnement des eaux, à l'as
sommoir, au harpon, à la ligne, au filet, au barrage. Le premier
mode consiste à porter sous l’eau des morceaux d’un bois vénéneux
(revareva) à demi écrasés. Les poissons étourdis ne tardent pas à
montrer leur ventre à la surface et sont ramassés en grande quantité.
Le poison végétal n'altère pas leur goût et n’agit guère sur eux
que comme un narcotique. Lorsque la nuit est sombre et calme, la
mer tranquille, on va pécher au rama. Le rama est une torche en
bambou que Ton tient de la main gauche. On avance dans l’eau peu
profonde qui recouvre le récif en soulevant les pieds avec précaution
pour ne pas effrayer le poisson. La lumière l’éblouit; il ne songe pas
à fuir et on l’assomme d’un coup de bâton ou avec un fragment de
cercle de tonneau, redressé, en guise de sabre. Un panier (oini) en
fibres de cocotier suspendu à la ceinture sert à recevoir les produits
de cette pêche facile. Le flambeau éteint, on rentre au logis,et on se
régale sur-le-champ. Un autre genre de pèche très répandu et très po
pulaire est la pèche au harpon (pütia)'. Les harpons sont de différen
tes sortes. Les plus simples se composent d’un bâton de burau à
l’extrémité duquel sont solidement liés des fragments très pointus
de bambou. C’est une espèce de fourchette à 10, 12, 15 dents, entre
lesquelles le poisson s’engage facilement. Il sert à prendre le Vieille,
excellent petit poisson long de 20 à 25 centimètres, au corps rond
comme une baguette, à la tète terminée par une espèce de trompe
pointue. Pendant qu’à l’arrière de la pirogue une jeune fille pagaie
doucement, doucement, son galant est debout sur l’avant, la torche
\4vw
Fig. 41. — Pèche au « rama ».
Lo r a m a e st un faisceau de la tte s de bam bous secs que le pécheur tie n t dans la m ain droite e t qui
p ro je tte dans la n u it une vive lum ière su r les eaux. Cotte lum ière perm et de d istin g u e r les pois
sons (ih e ih c j qui dorm ent près de la surface de l’e au . La va h in é dirige doucem ent la pirogue
p en d an t q u e le Lane harponne les iheihe e n tre les dents de bam bou pointues de son harpon (patio).
dans la main gauche, le harpon de bambou dans la droite. Les iheihe
dorment près de la surface, à l’endroit où le récif s’abaisse devant
les eaux profondes. En deux mouvements, le pécheur pique un de
ces poissons et le jette derrière lui, dans le fond de sa pirogue. Le
temps de brûler deux ratna et une centaine de poissons sont cap
turés. Le véritable harpon actuel, celui qui ne quitte pas le pêcheur
\
\
V
\
Fig. 42. — Hameçon de nacre.
A une lam elle de nacre, ta illé e dans la p a rtie la plus épaisse d’uue avicule e st a tta c h é soli
dem ent un frag m e n t d’os po in tu . A l'a u tre e x tré m ité une p e tite touffe de soies de porc
qui m ain tien t l’ham eçon dans la position horizontale pendant q u ’on die la ligne d e rriè re
la p iro g u e de pèche.
en mer, est un simple bâton terminé par 1 ,3 ou 4 pointes de fer à
dent renversée. L’indigène aperçoit sa proie à vingt pas; son arme
repose en son milieu sur sa main gauche, l’index de la droite gui
dant l’extrémité que les autres doigts soutiennent légèrement, il
lance sapdfo'aqui, décrivant une parabole, embroche presque tou
jours à coup sûr le poisson; même lorsque celui-ci n’est pas immo
bile il ne le manque pas, ayant calculé la direction et la vitesse de
ja bête. On en prend ainsi de très gros. Les garçons s’exercent au jet
de la pâtia dès leur plus jeune âge. C’est un vrai jeu national. Le but
ordinaire est un coco fiché sur un bâton. Il n’est pas rare de voir le
coco criblé de harpons lancés à trente pas de distance '. La pêche à
la ligne ordinaire, plus tranquille et moins émouvante, est plutôt
pratiquée par les femmes et les jeunes filles. Les hommes attrapent
le thon (aahi) dans la haute mer au moyen de solides hameçons en
nacre et en os sans amorce. Quelques crins fixés en travers de la
nacre et le scintillement de celle-ci suffisent à attirer les gros pois
sons dont quelques-uns ont jusqu’à un mètre et demi ou deux mè
tres de longueur. Pour la pèche à la ligne, les femmes cherchent, au
préalable, des amorces fraîches. Pendant que les fillettes battent
un ruisseau ou une mare, une femme tient à l’orifice d’écoulement
un panier-filet en fibres de ieie (une liane) et le remplit de menu
fretin, chevrettes, petites truites, etc.
Les indigènes construisent actuellement de très beaux filets de
toutes dimensions et déploient beaucoup d’habileté dans leur em
ploi. Ils savent aussi pratiquer des barrages et y chasser le poisson.
Ce genre de pèche s’appelle ahu. Mais ils ne négligent pas des modes
plus primitifs et pratiquent des pèches collectives très mouvemen
tées et très bruyantes où chacun hurle à la fois, courant et gamba
dant. Ils enserrent l’embouchure d’une rivière dans un vaste et pri
mitif filet formé simplement de branches de cocotier nouées bout
à bout. Marchant serrés les uns contre les autres, derrière ce rem
part de branches, ils frappent l’eau et, s’avançant de plus en plus,
finissent par former un barrage complet. Dans le milieu frétillent de
nombreux maquereaux ou des espèces de sardines (orna), que l’on
assomme aisément à coups de bâton et que l’on jette dans le panier
en cocotier qui pend à la ceinture (oini).
Par le beau temps, on pèche toutes les nuits. A 4 heures du matin,
les pécheurs passent déjà, criant: E V a e! du poisson ! Ils s’en vont
deux à deux, portant les poissons capturés par grappes de vingt sus
pendus à un bambou. A Raiatea,on donne jusqu’à 15 ou 20 maque
reaux pour un toata (pièce chilienne d’un franc équivalant à une de
nos pièces de 50 centimes). Mais lorsque la pèche a été peu fructueuse
ou que les poissons sont de grande taille, on hausse le prix. Inutile1
1 Pour ce jeu, on emploie des harpons à une seule pointe.
136
alors de marchander: lorsque l’indigène a mis dans sa tètede vendre
un poisson 5 francs, rien ne l’en fera démordre; il le jettera plutôt
que de baisser son prix. 11 agit de même dans tous les marchés qu’il
conclut.
La plonge. C’est aux Tuamotou principalement que la pèche de
la nacre, de l’huître pei’lière, a pris la plus grande extension. C’est
presque la seule occupation des indigènes des Tuamotu qui en
viennent à négliger même la pè
che et la cueillette du coco. Des
négociants anglais ou américains
leur fournissent en échange des
nacres tout ce qu’il leur faut pour
vivre : le nécessaire, l’utile, le su
perflu et même le nuisible. Mal
heureusement, cette pèche est
pratiquée d’une manière peu ra
tionnelle: les toutes petites na
cres sont parfois enlevées pour
faire nombre et certains lagons
Fig. 43. — « Oini » en feuilles de cocotier. sont presque dépeuplés.
Ce p an ier sert à em p o rter l’am orce (p e tite s
On pèche aussi quelques na
c re v e tte s p our la pèche à la ligne).
cres aux Iles sous le Vent, prin
cipalement à Maupihaa, Scilly et Bellingshausen, ilôts inhabités qui
ne sont visités qu’au moment de la plonge. Les perles sont, en général,
petites et leurs heureux détenteurs les cachent avec un soin jaloux.
J’ai assistés une partie de pèche à Raiatea. C’était par un malin
très clair; l’eau du lagon était parfaitement calme et permettait de
distinguer, à plusieurs brassés de profondeur, les arbrisseaux de
corail et les coquillages au milieu desquels se poursuivaient les pe
tits poissons rouges, jaunes, bleu céleste.
Nous étions montés sur une grande pirogue; des jeunes filles diri
geaient l'embarcation si doucement et avec tant de grâce et d’habi
leté que la surface de l’onde n’était pas même ridée. A l’avant, notre
pêcheur scrutait les profondeurs, de concert avec les rameuses. C’é
tait à qui découvrirait le premier coquillage, 'fera te tahi ! En voilà
137
une ! s'écria la petite Teipo, désignant du duigt un point noir que
nos yeux n’eussent pas distingué. Le pêcheur était déjà debout sur
la pointe de la pirogue. Il aspira et expira plusieurs fois profondé
ment, refoula l’air contenu dans ses poumons et, se saisissant le nez
entre le pouce et l’index de la main gauche, fit un petit saut et
tomba verticalement sans agiter beaucoup la surface de l’eau II
disparut bientôt; montre en main, nous comptions 30, 31, 32 quand il
reparut, soufflant brusquementet soulevant triomphalement sa proie.
Ce n'était, pour commencer, qu'un jambonneau, mais de belles di
mensions et digne d’èlre conservé. Il trouva ensuite une nacre, mais
il ne nous avait sans doute pas mené à son « coin », de peur de la
concurrence!!... Les hommes sont les mêmes partout et qu’ils chas
sent la morille, le chamois ou la nacre, ils n ’aiment pas à montrer
leur « cachette ».
Cultures, agriculture. — I/agriculture n'existe pas chez ces peuples.
11 y a des cultures à la méthode chinoise ; chacun cultive autour
de sa maison, dans son enclos (aua) tous les produits dont il peut
avoir besoin.
Ordinairement la route, l’unique route, suit le rivage sablonneux
eteorailleux au milieu des trous de tourlourous. De l’autre côté de la
route commencent les enclos sur’uu terrain qui s’élève insensible
ment jusqu’au pied de la montagne. Chacun possède une bande de
terre de largeur variable, bornée par deux lignes perpendiculaires
au rivage et qui s'étend conventionnellement jusqu’au sommet de la
montagne. On construit la maison d’habitation à quelques mètres de
la route; la cuisine {fare tutu) en arrière.
Le terrain sablonneux et criblé de trous de tupa qui se trouve de
vant la fare est déjà utilisé. On y a planté, dans de vieilles boites de
fer-blanc, des tiare (gardenia tahiti), des rosiers, des tipaniers, d’au
tres fleurs; quand les boîtes sont tout à fait rongées par la rouille,
ces plantes ont eu le temps de reprendre suffisamment pour résister
à la pince des tourlourous Cependant, on les entoure d’un petit mur
de pierres sèches et d’une bonne terre noire. On a aussi, devant la
maison, des buissons de basilic et de menthe, des arbustes de sen
teur, comme le motoi, dont les fleurs.servent, avec celles du tiare, à
parfumer le monoi, des lauriers-roses (tarona), un flamboyant (atae),
quelquefois un tamarinier. La route est bordée des indispensables
cocotiers et la maison flanquée de bosquets de bananiers de différen
tes espèces: banane pomme, banane figue, banane cochon, etc.
Immédiatement derrière la cuisine se trouvent les arbres à pain
(uru, maiore) sur un terrain déjà plus meuble, puis des manguiers,
quelques orangers. Un long arbre dénudé porteur de grosses gous
ses, indispensable à chaque famille, est le faux cotonnier (tirita) dont
le coton grossier sert à bourrer tous les coussins (turua) et les mate
las (roi mariï), objet inconnu autrefois; il a fallu créer un nom poul
ie nommer quand on l’a imité des Européens (roi inarir. lit doux).
Au bord du ruisseau qui s’étend paresseusement non loin des de
meures, on plante du taro (famille des Aroïdées) ou du hape, gros
féculent très apprécié des indigènes, mais dont la culture est dan
gereuse, dit-on ; les habitants pataugent dans les marécages, terre
noire relativement froide, pour planter leur taro et gagnent souvent
des accès de feefee à la suite de ces travaux. On plante des éclats
du tubercule (muoo ou moo), comme pour nos pommes de terre, et,
dès que les jeunes pousses émergent du sol, on les recouvre soigneu
sement de branches de cocotier qui empêchent l’action trop violente
du soleil. C’est un sol bien différent qui convient à la patate douce
(umara). Elle se plaît sur le rivage sablonneux et sec où on la plante
en lignées que l’on butte fortement. On se gare du voisinage de la
route par des touffes de cannes à sucre (tô) qui poussent très rapide
ment et que l’indigène ne cultive que pour son agrément particulier.
Ce n ’est qu’à Tahiti qu’on raffine du sucre (Sucrerie Adams, TatiSalmon, Kennedy et Fritch, etc.).
Le sol qui s’étend jusqu’à la montagne n ’est pas également utilisé.
On a soin de laisser déjà brousse : goyaviers dont le bois dur sert à
faire du feu, burau, indispensable pour les usages les plus multiples,
citronniers non moins utiles, bosquets de bambous,'Je tout poussant
naturellement.
Sur les premières pentes on a sa petite plantation de manioc (maniota), fécule qui entre largement dans l’alimentation indigène.
Quant au fehi, il se plaît au fond et sur les pentes des vallées om-
breuses. C’est une espèce de bananier dont le régime est dressé au
lieu de retomber (comme celui du bananier proprement dit). On cuit
les fei au four tahitien ou bien on les bout. Us constituent, avec le
taro, le maiore et l’igname (ufi) qui se cultive aussi dans la vallée,
la base de la nourriture tabitienne.
Le Tahitien cultive ainsi autour de sa demeure tout ce qu’il lui
faut pour son usage personnel. Il a aussi sa plantation d’ananas en
quinconce. 11 lui suffit de planter des pousses d’ananas à une brasse
de distance dans tous les sens et de laisser croître; les premiers fruits
arrivent à maturité au bout de neuf mois. 11 ne manque pas de jeter
dans un coin quelques pépins de citrouille {hue), de melon d’eau (pas
tèque, mereni papaa) et môme de melons qu’il vend aux Blancs. En
fin, chacun a son petit carré de tabac, et si l’on ajoute encore les pré
cieux pandanus, on a une collection complète de végétaux qui per
mettent à chaque famille de se nourrir, de se vêtir et de se loger sans
avoir recours au voisin. Pour la cuisine journalière : uru, fei, taro,
u/i, umara. Pour le dessert, les différents gâteaux faits avec la fé
cule de manioc additionnée d’autres fécules. Les fruits: coco, man
gue, banane, goyave, orange, canne à sucre, pastèque, etc. Les
épices et condiments: l’eau de mer, le citron, le poivre rouge(oporo),
le safran {red). Comme boisson, le coco. La nourriture des poules
et des cochons: le coco (l’amande appelée coprah), le fei, le taro.
Pour les vêtements: l’écorce de burau, de maiore, de mûrier {aute),
la feuille de pandanus, la fibre de bambou, de pia, de m'ou,
de fougère. Pour l’habitation: les troncs de tamanu, de hutu, les
perches de burau, les bambous, les feuilles de pandanus.
Tout cela se trouve à portée de la main et permet à chaque indi
gène, comme à un Robinson, de se suffire à lui-mème et aux siens.
Seulement les goûts et les besoins ayant augmenté avec l’introduc
tion des produits de notre civilisation, le Tahitien ne se contente
plus des modestes revenus de son sol et il a dû chercher à se pro
curer de nouvelles ressources par des cultures plus rémunératrices
qui ont considérablement progressé depuis une vingtaine d’années.
On avait introduit autrefois la culture du coton ; elle eut un mo
ment de faveur, mais elle est presque abandonnée aujourd’hui. Le
café est peu cultivé: il n’est pas d’aussi bonne qualité que celui de
Rarotonga. Cela provient du manque de soins et d’expérience des
indigènes. On essaie d’introduire le cacaoyer, qui vient très bien en
effet; tous les produits trouvent une terre admirable dans ces archi
pels, mais la culture qui a pris le plus d’extension, pendant ces der
nières années, est celle de la vanille. Elle vient de provoquer de véri
tables fortunes à Tahiti, grâce à une hausse passagère du prix de la
vanille tahitienne. Les indigènes ont eu brusquement trop d’argent
et cet afflux de piastres a profondément modifié les habitudes des
indigènes de Tahiti. Ils ont tous désiré des cases à l’européenne, en
planches peintes et avec force découpures d'un goût douteux. Ces
cases, ils les ont garnies d’horribles meubles de San Francisco; ils
ont acheté des chambres à coucher complètes avec lavabo de marbçe
et glace en pied... et toutes ces folies faites, ils se sont retrouvés Ta
hitiens comme devant et sont allés coucher à la cuisine sur Yaretu
(foin). Quant à la magnifique case, on est fier de l’exhiber au pas
sant et on retient volontiers les étrangers pour les loger dans des
draps blancs. On a aussi acheté des voitures et des bicyclettes !1!
qui menacent de détrôner les pirogues... Que deviendront les Tahi
tiens si cette prospérité matérielle continue ?
Heureusement que les Iles sous le Vent sont encore bien en
arrière de ce mouvement. Le prix de la vanille a baissé avant que
le goût de la cultiver soit venu jusqu’ici et il est à espérer que la
paresse et le laisser-aller national empêcheront ces gens de trop
profiter de nos produits. Autrement, c’en est fait de cette civili
sation primitive qui avait ses charmes et qui convenait beaucoup
mieux à ce peuple que tout ce qu’il imitera maladroitement de
nous. Ce qui nous rassure à ce sujet, c'est de-voir le zèle qu’apporte
l’indigène à faire sa plantation (faaapit) et... la rapidité avec laquelle
il se croise ensuite les bras et la laisse envahir par la brousse.
Dans cette terre d'une fécondité inépuisable et sous ce climat hu
mide et chaud, la nature sera un obstacle perpétuel à l’introduction
de nos méthodes et de nos sciences dans la vie pratique de l’indigène.
Le bambou et le bananier poussent de 10 à 15 centimètres chaque
jour. Tous les produits ne demandent qu’à être jetés en terre pour
pousser ensuite tout seuls. Jamais l’indigène polynésien ne s’astrein
dra à faire de la culture. Il plantera par fantaisie, selon les besoins
et les désirs du moment. Ainsi nous pouvons voir arriver le XXrae
siècle sans trop de crainte et nous pouvons espérer que ce peuple
restera longtemps encore un peuple primitif et simple, dont nos
problèmes intellectuels et sociaux n’anémieront pas les cerveaux.
Ceux qui seront fatigués de la complication de notre vie factice, dégoi'ilés de nos conventions absurdes, las du bavardage futile de notre
politique et de nos journaux quotidiens, trouveront encore un refuge
pour jouir de la vie simple, élémentaire, primitive et pour méditer
calmement sur la vanité de notre civilisation et de notre cultureeuropéennes.
Animaux domestiques. — Sauf le cochon, les animaux domestiqués
par les Tahitiens ne leur procurent pas grande ressource. Les pou
lets sont homériquemenl chétifs et aucun de ceux qui en ont goûté
n ’oubliera les batailles qu’il a dû livrera leur chair coriace. Le bœuf
est presque inconnu jusqu’à ce jour, les colons étrangers seuls en
possédant. Le lait ne plaît pas du tout au palais tahitien. Les che
vaux abondent, mais sont aussi mal élevés que possible. Dès l’âge
de huit mois, les gamins les montent en sorte qu’ils sont presque
toujours ensellés et chétifs jusqu’à ce qu’un Européen s’en occupe.
Celui-ci peut alors se rendre compte des mauvaises habitudes que
sa monture a contractées. D’abord les chevaux talhtiens ne connais
sent que le galop; la raison en est sans doute que les indigènes des
deux sexes les montant sans selle ni couverture, le trot seraiL beau
coup plus fatigant pour le cavalier. Ensuite ces animaux sont aussi
capricieux que îles chèvres et, comme les gens doux et sans volonté,
ils ont des accès subits d’entêtement qui les empêchent de traverser
un petit pont s’ils en ont décidé ainsi. 11 y a aussi de remarquables
spécimens qui s’arrêtent net quand on parle au cocher. Tel le che
val du fameux Varna. Lorsqu’en traversant un village les natifs nous
interpellaient par leur hospitalier : llaere mai ta maa ! (viens man
ger !) le Pégase de Tama ne voulait plus bouger. Il ne fallait pas non
plus demander l’heure à son maître, la bête complaisante stoppait
pour permettre à celui-ci de voir la longueur de son ombre.
Une des plaies du pays, ce sont les chiens qui y pullulent. Heu
reusement qu’ils sont très inoffensifs, ne mordent jamais et que la
rage est inconnue en Polynésie. Les indigènes sont très attachés à
leurs chiens, comme du reste aux autres animaux domestiques.
Dernièrement, un impôt ayant été levé sur la gent canine, bien des
indigènes ne pouvant ou ne voulant pas payer et d'un autre côté se
révoltant à l’idée de tuer leurs toutous s’exilèrent volontairement
avec toute une meute dans l’ile voisine de Huahine. Seulement ils
n’avaient pas réfléchi que les mêmes lois régissaient désormais
toutes les Iles sous le Vent, et le cotre sur lequel ils étaient montés
emportait également le bordereau de taxe des chiens à l’adresse du
gendarme de Huahine. On apprit ensuite que des scènes de déses
poir s’étaient passées là-bas, quelques cerbères ayant été dépêchés
aux enfei’s par la voie humide.
Vie psychique.
Jeux, récréations, fêtes, danses. — Les Tahitiens aiment passionné
ment les jeux. Ceux qu’ils ont inventés ne sont pas très compliqués
et plusieurs appartiennent au fonds commun à tous les peuples. Ils
jouent aux cartes des nuits entières (en grand secret, car c’est un
jeu prohibé par les lois indigènes). Ils ne paraissent pas y mettre
de bien gros enjeux, quoique certains chefs et surtout des cheffesses
pensionnées jouent à l’avance leur solde trimestrielle.
Les jeux des enfants, même des hommes, sont pour la plupart
aquatiques. Us consistent à plonger de très haut (naue) dix, quinze
mètres, en sautant dans la position debout d’un rocher ou de la bran
che élevée d’un mape dans un de ces frais bassins que les rivières
forment au pied des cascades. Les fillettes sont très habiles à ce jeu.
Ensuite, c’est à qui remontera des parois de rochers verticales en
s’accrochant aux moindres aspérités. Les garçons, plongés dans la
rivière jusqu’au nombril, se lancent mutuellement des jets d’eau au
visage en la refoulant entre leurs mains, les quatre doigts joints,
les deux pouces accolés, l’espace vide entre les premières phalanges
des pouces formant orifice. Le jet est assez fort et l’adversaire le
reçoit en plein nez. Il re
jette l’eau par la |bouche
avec une affreuse grimace
(,faita) ; c’est à celui qui
tiendra le plus longtemps.
Ce jeu, qui excite à un
haut point l’hilarité des
spectateurs, s’appelle pau.
Les enfants nagent sur le
côté avec une grande rapi
dité, mais jamais sur le
dos. Ils savent exécuter à
la perfection le saut péril
leux dans l’eau comme le
saut périlleux en plon
geant. Ils aiment aussi à
passer sous le corps d’un
autre baigneur en prenant
comme point de départ les
épaules de celui-ci sur les
quelles ils sont assis. Ce
sont là les amusements de
rivière. Un grand plaisir
pour eux est de manger
le maiore au bain, comme
les baigneurs de Louèclie
qui prennent leur déjeuner
dans l’eau. En mer, les
Fig. 44. — Echasses tahitiennes.
jeunes gens s’allongent Ces échasses consistent en deux sim ples m orceaux de bois
liés ensem ble p ar une cordelette.
sur une planche et s’amu
sent à lutter contre le ressac, contre les vagues qui brisent.
Les autres jeux d’enfants sont les échasses (rore) qui se composent
144
r
r
de deux pièces : un bàlon sur lequel est solidement lié, à 50 centi
mètres de terre, un morceau de branche coudé.
Comme les Malgaches, les Tahitiens connaissent le cerf-volant
(pauma) qu'ils confectionnent au moyen de baguettes flexibles
en croix, la branche transversale courbée en arc de cercle et le
tout recouvert de papier, d'étoffe indigène ou de feuilles de bana
nier. L’escarpolette (talioro), cache-cache .(titipauru) une espèce de
jeu de marelle, le jet de la lance (pâlia), sont en grand honneur. Le
jeu appelé tahoro consiste également à courir en rond jusqu’à étour
dissement. Il existe une curieuse <>main chaude»: un des joueurs
frappe du poing en cadence sur le poing que lui tend son partenaire
en scandant les paroles suivantes: Pepemt, pepenu, Hina, Hina pa
rau, Pere tatio! Tapea na-na na-e, tapea t’a târia. Ces derniers mots
signifient: Saisis mon oreille. On se saisit mutuellement les deux
oreilles que l’on tire doucement en cadence en disant : Poum ! Pal
Poimi! Pa ! Le jeu de l’acrobate (pei) qui consiste à jeter en l’air et à
rattraper successivement des citrons est très goûté aussi des en
fants. Les garçons construisent des pirogues en miniature et s’exer
cent à les diriger au moyen d’une petite voile et d’un petit gouver
nail. Ils jouent aussi aux billes avec les fruits secs parfaitement
sphériques du tamanu (callophylluin) Les enfants s’amusent fré
quemment à retourner leurs paupières en dehors. Ce jeu s’appelle
ofera. Les hommes avaient autrefois des exercices nationaux qu’ils
délaissent maintenant: la lutte, le pugilat, le tir à l’arc (tea). Ils ne
pratiquent guère aujourd’hui, à côté du pere et de la vpaupa que la
course à cheval en vue des fêtes du 14 juillet et les régates soit à
voile soit à la pagaie.
Ils aiment passionnément aussi les combats de coqs (tito ou oroa
faa tito raa mod) auxquels les jeunes gens s’adonnent quotidien
nement, élevant chacun un coq dans cette intention. Il est impos
sible de leur faire comprendre ce que ce jeu a de cruel et d’im
moral. Toute la famille s’assemble le dimanche soir au sortir du
temple pour assister au combat. En passant, vous leur faites ob
server que c’est là un ohipa ino (ouvrage mauvais). Parau mau!
Parau mau ta oe! Ta parole est vraie, répondent les vieux; mais le
X X II
Jeune femme en costume européen
tressant de la paille à chapeau.
145
jeu n’en continue pas moins. Mais si, dans le lointain, on aperçoit
l’habit noir de Vorometua (le pasteur protestant), les coqs sont retirés
au plus vite, les visages prennent une expression béate et les rires
sauvages cessent jusqu’à disparition du pasteur. On a échappé à la
plus grande des hontes : celle de perdre son titre de etaretia (mem
bre de l’Eglise).
Les innombrables fêtes d’antan, les laupiti ou oroa ne seront bien
tôt plus qu’un souvenir. Il faut en chercher la description dans les
ouvrages de Moerenhout, d’Ellis et des contemporains de ces écri
vains. Il y avait les oroa arioï, fêtes des Arioï, les oroa oe-oehamu,
des festins où l’on se goinfrait comme aux noces de Ga mâche, genre
de fête qui subsistera longtemps encore ; les oroa laupiti maona, fêtes
idolâtres avec scènes obscènes, etc., et les grandes heiva (danses)
qui n’ont plus l’ampleur qui les distinguait autrefois et qui se pra
tiquent plutôt en cachette. Nous avons déjà décrit la upaupa, la prin
cipale danse, comme caractéristique des mœurs tahitiennes. Inutile
d’y revenir. Les pantomimes ayant leur côté artistique, nous en par
lerons tout à l'heure.
Mais il faut signaler encore une cérémonie tout à fait typique : le
Farefare rau uni raau (littéralement : estomac affamé, beaucoup de
fruits de l’arbre à pain). On voit ce dont il s’agit: pendant des se
maines, des mois, des femmes se nourrissaient du fruit de l’arbre à
pain pour devenir grasses et « belles », porta, selon l’expression du
pays. Les personnes s’exhibaient ensuite en public et c’était à qui
serait la plus « belle ». Cette conception tout à fait chinoise de la
beauté existe encore aujourd’hui.
Les Umutî. — Haiatea la Sacrée ne mériterait plus guère cette épi
thète que comme souvenir historique si de mystérieuses cérémonies,
derniers vestiges des anciens cultes païens, n’y étaient encore prati
quées de nos jours avec un plein succès et publiquement. Nous vou
lons surtout parler du Umuti, cérémonie devenue de plus en plus
rare et qui rappelle d’une façon étrange le récit des trois jeunes Hé
breux passant dans la fournaise ardente sans même sentir le roussi.
Le Umuti, connu dans d’autres parties du monde (en Inde, croyonsnous), et pratiqué quelquefois à Savau (Fidji), est plus connu dans
to
les autres îles de la Polynésie sous le nom de Vilavilairevo. A l’heure
qu'il est, dans les Iles de la Société, deux seuls individus sont
capables d’y présider; ce sont des descendants des anciens prêtres
{talma), tous deux natifs de Raiatea : Tupaa et Taero. Tupua, très
considéré des indigènes comme sorcier, possède différents talents,
outre celui de guérir les malades. 11 sait retrouver une bague jetée
Fig. 45. — Le sorcier Tupua.
Le p lu s célèbre des lie s de la société, c’e st lui qui préside À la cérém onie du u m u ti.
dans la mer; il sait aussi découvrir des sources. Pour cela, il se sert
d’une baguette en bois sacré (aito, bois de fer, casuarina) qu’il jette
dans la bonne direction après avoir prononcé des paroles fatidiques.
Il doit posséder évidemment quelques connaissances empiriques de
géologie élémentaire; du reste, les îles sont si petites que l’étude
approfondie de tous les terrains n ’est pas bien longue. Mais son prin
cipal talent est celui de construire le Umuti et d’y faire marcher
ses compatriotes en toute immunité.
Nous avons eu le privilège d’assister deux fois, en juillet 1896 et le
20 juillet 1898, à la cérémonie en question. C’est cette dernière que
nous allons décrire. Elle eut comme témoins étrangers l’administra
teur des Iles sous le Vent, les officiers français, gendarmes, soldats,
colons et deux cents touristes anglais de la Nouvelle-Zélande, passa
gers du navire de plaisance le Waihare. De nombreux instantanés
furent pris, ainsi que les croquis que nous donnons ici.
L’emplacement choisi par Tupua se trouve au fond de la vallée
de Tepua, à 3 kilomètres du chef-lieu de Raiatea (Uturoa); c’est une
clairière entourée de hauts mape (châtaigniers indigènes), de bana
niers et de plantations de tara. Une fosse rectangulaire, longue de 8
mètres, large de 6 et profonde d’un mètre et demi fut creusée dans
la terre meuble au milieu de la clairière, la terre rejetée sur les
bords formant un petit rempart. Des fascines de bois léger de burau
et de goyavier furent déposées au fond de la fosse; une deuxième
couche de bois fut formée par les troncs énormes des mape que l’on
avait abattus à l'entour pour agrandir la clairière. Par-dessus le tout,
furent déposées d’énormes pierres basaltiques ou laveuses, les unes
de la grosseur de la tête d’un homme, d’autres aussi grosses que
celle d’un bœuf, en un tas s’élevant au niveau du rempart extérieur.
Le feu fut mis à la couche inférieure par une petite ouverture mé
nagée sur un côté; il dura exactement trente-six heures. Le mercredi
20 juillet 1898, à 9 heures du matin, quatre cents personnes environ
étaient rassemblées dans la clairière, attendant le moment solennel.
La chaleur du brasier se percevait facilement à dix ou douze mètres
de distance du rempart et une colonne d’air brûlante s’élevait visible
vers un ciel sans nuages ; le flamboiement était si intense qu’il em
pêcha de prendre des photographies nettes, l’air chaud estompant
les corps par ses vibrations. Un groupe d’aides, armé de longues
perches de burau, était fort occupé à égaliser le lit de pierres brû
lantes qui paraissaient rouges dessous et blanc grisâtre dessus. Tu
pua se tenait sur le rempart, un bâton de burau à la main. A un
signal donné, le silence se fit et, solennellement, s’avança une pro
cession de 40 à 50 hommes vêtus du pareu, le reste du corps et les
pieds nus, cela va sans dire; ils étaient suivis de quelques femmes
courageuses et précédés de trois grands gaillards en pantalons de
toile bleue, camisole blanche, couverts de franges d’écorce de bu-
rau, couronnés de fleurs et de feuillage et portant des deux mains
un faisceau de plantes sacrées du ti (dracaena terminalis)'. La pro
cession fit halle à trois pas des pierres incandescentes.
Tupua cria :
E te mau tino e tei faa anahi i te umu ! E tinai outou iana. E te
toe ereere e ! E te toe anaana e ! pape vai e pape miti ! Vea vea no teumu, ura no te umu, tauluru i te tapuae no te mau taata tei ori
haere, puhipulii i te veavea no te ofai. E te mau tino toetoe e!
Faa parahi matou i ropu i te umu! E te vahiné nui tahu rai e /*
A mautori oe i te puhipuhi, e faahaere ia matou i te umu mea
poto!
1 Les plantes sacrées de ti avaient été cueillies la veille au soir par Tupua et ses
acolytes avec le cérémonial suivant. Saisissant la plante avant de la cueillir, le sorcier s’était
écrié :
« E te mau Atua e ! E ara outou, e tia outou !
Te haera ra matou i te umuti ananahi! »
(O dieux ! réveillez-vous, levez-vous !
Vous et moi irons demain au umuti.)
Si les feuilles llottent en l’air, elles sont des dieux, mais si elles se couchent à terre,
elles sont créatures humaines. Ensuite, cassant la tige du ti, et regardant dans la direction
du umu (four), Tupua s’était écrié :
« E te mau Atua el Haere i teie nei po. Te haere ra maua ananahi. »
(0 dieux ! allez ce soir. Demain, nous irons ensemble.)
Puis les feuilles de ti furent enveloppées dans des feuilles de fau ou burau (Hibiscus) et
portées « pour dormir « sur un marne (ancien lieu des sacrifices et cérémonies païennes).
En les quittant, le sorcier dit : « E ara outou ! E tia outou ! e te mau Atua e ! Haere outou
i te umuti ; pape vai e pape miti haere atoa. Faahaere te toe ereere e to toe anaana i te
umu. E haere outou, e haere outou i teie nei po e ananahi haere matou ; e haere matou i te
Umuti.»
(Eveillez-vous, levez-vous, ô dieux ! Allez au four ; eau douce et eau salée, allez-y aussi.
Faites aller au four le ver de terre noir et le ver de terre brillant; faites aller le rouge et
l’obscurité du feu au four. Allez, allez ce soir et demain nous irons ensemble ; nous irons au
four [umuti].) Les feuilles de ti liées en faisceau n’avaient été dépliées qu’au dernier mo
ment, ayant été transportées directement du marae au umuti.
’ La « grande femme qui met le feu dans les deux » était une femme de haute naissance
qui se fit respecter par les hommes oppresseurs, au temps où ceux-ci avaient astreint
le sexe faible à observer tant de tabous. La foudre était sous ses ordres et elle s’en servait
pour frapper les hommes qui empiétaient sur ses droits.
—
151 —
Te hii tapuae hoe
»
» rua
»
» toru
»
» ha
»
» rima
#
» ono
»
» hitu
»
» varu
»
» hiva
»
» huru
E vahiné tau rai, poia!
Ces paroles signifient :
O corps (esprits) qui mette/ le feu au four! Éteignez le feu ! O ver
de terre noir, ô ver de terre brillant, eau douce, eau de mer, cha
leur du four, rougeur du four, soutenez les pas des promeneurs,
éventez le feu. O êtres froids, laissez-nous passer au milieu du
four. O grande femme qui mets le feu dans le ciel, tiens la feuille
qui évente le feu et laisse-nous aller dans le four pour un peu de
temps.
Maître de la première trace !
Maître de la deuxième trace, etc.
O grande femme qui mets le feu dans les cieux, tout est couvert!
A ces derniers mots les trois guides du convoi frappent par trois
fois les pierres avec leur faisceau de ti puis s’avancent lentement
suivis des 50 autres indigènes. Lentement, en chantonnant, ils
traversent le four dans toute sa longueur, sans se hâter de retirer
leurs pieds des pierres incandescentes et sans qu’aucun tressaille
ment des muscles de leur visage n’indique une douleur quelconque.
Quand la cohorte a passé une première fois, le chef crie : faariu
(retournez) ; elle revient sur ses pas, puis passe en travers, puis
en rond douze fois de suite. Un bon nombre d’autres indigènes
s’enhardissent alors à les imiter. Une ou deux femmes trébuchent
et se font des brûlures aux cuisses et aux mains. Des Blancs qui
veulent aussi passer, mais chaussés, déclarent (pie la chaleur se
fait surtout terriblement sentir au visage.
Cependant les individus qui viennent de traverser douze fois le
four brûlant se soumettent de bonne grâce à l’examen des Euro
péens, parmi lesquels des médecins. La plante de leurs pieds ne
porte aucune trace de brûlure; les poils même de leurs jambes sont
intacts et aucune odeur de roussi ne se dégage de leurs vêtements.
Y '.'v
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-
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V*5'-
3\—~t
Fig. 48. — Passage du four, eu travers.
Des retardataires font mine de vouloir passer encore, mais Tepua
le leur défend avec force imprécations. Il parait que le charme est
rompu maintenant, et que celui qui oserait provoquer les esprits et
s’aventurer dans le four, y serait rôti. De fait, on commence à battre
les pierres depuis le rempart avec des troncs de bananier découlant
de sève. Une épaisse colonne de fumée blanche s’élève vers le ciel.
La cérémonie du Umutî est terminée. Mais Ja chaleur des pierres
va être utilisée. Tupua s’est fait payer à l’avance par quelques
notabilités blanches qui ont sollicité l’organisation du spectacle.
Il a acheté des porcs énormes que l’on sacrifie ; ils vont cuire tout
entiers dans le four, sur un lit de troncs de bananiers1, entourés
de tubercules de taro et de racines de li, le tout recouvert de feuilles
d’hibiscus, de maiore et de la terre du rempart que l’on jette à
pelletées pour intercepter complètement le rayonnement de la cha
leur intérieure. Dans deux heures, le tout sera cuit à point ; le
sorcier et sa nombreuse clientèle feront un copieux repas, se ren
dront bien paia (repus) puis dormiront pendant un laps de temps
respectable.
Maintenant, comment expliquer cette immunité des promeneurs
indigènes sur le
umuti ? Certaine
ment leurs pieds
sont armés d’une
semelle naturelle
qui les p ro tè g e
beaucoup. Mais au
cune p ré c a u tio n
n’est prise contre
le feu ; on ne s’oint
pas d’huile avant la
F i g v 4 9 . — Un Anglais t r a v e r s a n t le f o u r .
cérémonie et cha
Cello p h o to g rap h ie, ainsi que la précédente, ont éfé prises p endant
ht cerem onie de îu ille t 1898. Le d ire c te u r de la Com pagnie de
cun n ’a pas des
n a v ig atio n de N ouvelle-Zélande, M. M iller, traversa le four,
chaussé do b o ttin es ja u n e s. Il a ssu ra que la c h aleu r au visage
semelles naturelles
a tte ig n a it les lim ites supportables.
de môme épais
seur. Il faut croire que les pierres arrivées à un certain degré de cha
leur que leur couleur et leur aspect révèlent à l’œil expérimenté du
sorcier possèdent une espèce de chaleur atente inoffensive, ou bien
que l’émotion produit une transpiration cutanée suffisante pour iso
ler la peau pendant le temps nécessaire, comme cela arrive pour les
ouvriers des fonderies qui trempent leurs mains dans le métal en
fusion. La sécrétion huileuse et la transpiration de la peau seraientils des isolateurs suffisants pour permettre ces douze courses succès1Ces troncs de bananiers à demi écrasés se nomment rauai et servent à empêcher les
aliments de se brûler au contact des pierres.
sives, de la poussière et d’autres fragments pouvant s’attacher aux
pieds toutle long du trajet. Autant de questions irrésolues*. Toujours
est-il que deux hommes seuls possèdent encore,aux Iles de la Société,
le secret de faire marcher sur les pierres incandescentes et que
les indigènes qui marchent sous leurs ordres sortent de cette
épreuve indemnes de blessures quelconques, sauf en cas de chute
maladroite. Mais ceci et le fait qu’aucun Blanc n’est passé nu-pieds
semblerait indiquer que c’est bien l’épaisseur de la peau des pieds
qui garantit des brûlures2.
Il va sans dire que les indigènes ne donnent pas de cette cérémo
nie une explication naturelle et rationnelle. C’est du miracle, de
la sorcellerie. La plupart des Etaretia (membres de l’Église chré
tienne) d’Uturoa avaient traversé le umuti le ‘JO juillet 1898. En
s’en retournant à la maison, leurs visages rayonnaient de joie et ils
ne manquaient pas d’observer que les missionnaires chrétiens
seraient bien embarrassés d’en faire autant. Aussi, quoi d’étonnant
si les domestiques même des missionnaires, qui vivent continuelle
ment sous leur influence, préfèrent, quand ils sont malades, consul
ter en cachette les sorciers. Nous en avons vu plus d’un exemple.
Du reste, bien des « civilisés » en Europe ne consultent-ils pas le
« mège » de préférence au docteur de l’Universitê ? Et les « remèdes
de bonne femme » n’ont-ils pas plus de vogue que les prescriptions
médicales en latin? Q uia raison? Tout le monde. Et ces gens
auxquels nous allons imposer un gouvernement, de nouvelles habi
tudes, de nouveaux besoins et de nouveaux vices, n’avaient pas
besoin de notre civilisation pour être heureux. Ils possédaient, don1
1 Nous avions, en 1896, une jeune cuisinière nommée Tufauanaa a Teofira, âgée de
14 ans, fille de père et mère métis qui était elle-même très blanche de peau, avec des yeux
bleus et des cheveux noirs. Elle voulut passer elle aussi par le four et rapporta quelques
fortes brûlures sous la plante des pieds, brûlures qui l’empêchèrent de marcher pendant
assez longtemps.
' Les Polynésiens supportent très facilement de hautes tempéiatures. Ils peuvent tra
vailler en déployant de violents efloits musculaires d’une manière continue pendant des
heures sans paraître ressentir une fatigue extraordinaire. Cependant, le moindre effort
produit chez eux une transpiration abondante. Même au repos les gouttes de sueur cou
lent sur leurs tempes lorsque la température est élevée.
155
suprême et unique sur cette terre de douleurs, le bonheur dans
cette paix ineffable de l’esprit et du cœur. Cette paix, cette sérénité
ipie notre civilisation ne peut donner, ils l’ont, ces peuples de la
Polynésie qui viennent au monde sans souffrance, qui le traversent
sans soucis et le quittent sans regrets comme sans frayeurs.
On ne sait rien, je crois, relativement à l’origine de la cérémonie
du Umuti ou du vilavila i revo. Elle se pratique aussi à Pile de
Sawau et à celle de Bega ou Bengah (archipel des Fidji) de la même
manière qu’à Raiatéa. Le four (umu) s’y appelle lovu. Mais il existe
une légende qui explique l’origine de la cérémonie. Cette légende
est assez curieuse pour que nous en donnions un résumé.
Les gens de Sawau (Fidji) s’étaient rassemblés un jour pour écou
ter un conteur d’histoires. Avant de commencer ses récits, le narra
teur s’enquit des présents (nambu) qu’on lui ferait pour entendre
l’histoire. Chacun devait chercher à surpasser son voisin par l’im
portance de son nambu. Un homme appelé 'Tui N’Kualita promit
une anguille qu'il avait aperçue dans son trou à Na Moliwai. Dredre,
le narrateur, se déclara satisfait ; il commença son récit et le conti
nua jusqu’à minuit. Le lendemain, de bon matin, chacun s’en fut
chercher son présent. Tui N’Kualita alla à Na Moliwai chercher son
anguille. Comme il enfonçait en vain son bras dans le trou, il y saisit
une pièce de tapa (vêtement indigène); ce devait être le vêtement
d’un enfant. Tui N’Kualita s’exclama : Ah ! ah! ceci doit être une
grotte à enfants; mais ça ne fait rien : enfant, dieu ou nouvelle espèce
d’homme, j’en ferai mon nambu. Il continua à fouiller en creusant
et finit par saisir la main d’un homme, puis son bras et il le retira
de vive force de son trou. Alors celui-ci fit claquer ses mains et dit :
O Tui N’Kualita, épargne ma vie et je serai ton dieu de la guerre.
Mon nom est Tui Namoliwai. Tui N’Kualita répliqua : Je suis d’une
tribu vaillante et je bats tout seul mes ennemis. Je n ’ai pas besoin
de loi. L’autre reprit : Laisse-moi alors être ton dieu duf/<7a(jeu indi
gène). — Je bats tous ceux qui jouent avec moi, dit Tui N’Kualita
— Laisse-moi être ton dieu de la propriété. —Non, le Tapa que je reçus
du dieu Kadavu me suffit.—Alors laisse-moi être ton dieu delà navi
gation. — Je suis un cultivateur ; l’arbre à pain me suffit. — Laisse-
>
>
moi être ton dieu des femmes et toutes celles de Bega seront à Loi.
— J’ai assez d’une femme, car je ne suis pas un gros chef; viens, tu
dois être mon nambu pour le conteur d’histoire. — Ah ! sois bon et
laisse-moi encore dire un mot. — Parle. — Eh bien, quand vous
aurez une grande quantité de masawe (ti) à Sawau, allons nous
faire cuire avec et au bout de quatre jours nous en sortirons sains
et saufs.
Le lendemain matin, ils préparèrent un grand four pour y être
cuits dedans. Tui Namoliwai y descendit le premier et fit signe à Tui
N’Kualita de le suivre. Tu me trompes peut-être, dit celui-ci, et j’y
mourrai. —Non !Est-ce que je te donne la mort en échange de ma vie?
viens donc. 11 lui obéit et les pierres étaient tout à fait fraîches sous
ses pas. Alors il reprit : Tui Namoliwai, ta vie est sauve; mais ne
restons pas quatre jours dans le four, car qui prendrait soin de ma
famille pendant tout ce temps? Tui Namoliwai consentit à sortir
et promit à Tui N’Kualita que lui et ses descendants marcheraient
toujours impunément sur les pierres incandescentes du four, ce qui
arriva au grand étonnement des gens des Fidji.
Au moment de mettre sous presse, nous apprenons par le Boston
Evening Transcript (du 20 mars 1001) que la cérémonie du Umutlse
pratique cette année aux Iles Sandwich. Le sorcier serait un Tahitien
nommé Papa Ita. Voici le passage en question, dont l’auteur est
M. Gorten, à Honolulu :
« We have lately witnessed still another strange sight successive
of necromancy and the incantations of the East. Papa lta, a Tahitan.
has given us exhibitions of the famous firewalking which is still prac
tised in the South Sea Islands and parts of Japan and India. On the
vacant land swept a year ago by the Chinatown fire a great elliptical
pit was dug and a large quantity of wood placed therein, on which
were piled the lava rocks. All day the fire burned till the stones were
of a white heal; then the white-haired native from Tahiti approa
ched the fiery furnace dressed in a robe of white tapa, with a girdle
and headdress of the sacred ti leaves and a bundle of leaves in his
hand for a wand. Striking the ground with the ti-leaf wand, he utte
red an incantation in his own language, which was a prayer to his
gods lo temper the heat and allow him to pass; then calmly and deli
berately, with bare feet, he walked the length of the pit, bearing
aloft the ti-leaf wand. Pausing a moment on the other side, he again
struck the ground and returned over the same fiery path. This was
several times repeated, and he even paused a few seconds when in
the middle of the pit to allow his picture to he taken. The stones
were undoubtely hot and were turned by means of long poles just
before the walking, to have the hottest side up, and from between
the rocks the low flames were continually leaping up. The heat that
radiated to the spectators was intense. It was a fact that others fol
lowed with shoes on, but no one could he found to accept the stan
ding offer of 500 dollars to any one who would, with bare feet, follow
Papa Ila. None but natives of course believe there is anything su
pernatural, but we cannot explain how he does it. It cannot be cal
led a fake for he really does what he claims to do, and none, so far,
dare imitate him. The natives fall down before him, as a great Kapuna, and many interested in the welfare of the Hawaiiens deplore
these exhibitions, fealing it is bad for the natives, in that is strengthnes their old bonds of superstition, lo the undoing of much of the
advancement they have made. Just now Papa Ita is touring the
other islands of the group, and rumour has it that is manager will
take him to the Pan American Exhibition at Buffalo. In lhat case
people in the States can see and judge of this curious exhibition for
themselves. »
Enfin voici les paroles authentiques du sorcier Tupua et le récit
naïf qu'un indigène de liaiatea (Taumikau) a mis par écrit à notre
intention :
« E parau teie no te umu a Tupua.
Teie te huru a taua ohipa ra. Tapuhia te vallie e toru etaela i le aano.
E fatahia taua umu ra i te mahana
inatamua e faautahia i te ofai inia
iho i taua umu ra, eiaha ra te ofai
no nia iho i te marae, no te mea te
inarae ra te l'aaea raa ia no te varua
« Ceci est le récit du four de Tupua.
Voici la manière dont se fait cet ou
vrage : on coupe trois toises de
bois ; le four a trois toises de long sur
trois de large. On entasse le bois le
premier jour et l’on transporte par
mer les pierres pour construire le
four, seulement il ne faut pas pren-
dre des pierres du marae, parce que
le marae recèle les mauvais esprits,
l’esprit du dieu de la nuit. La pre
mière nuit de la cérémonie, les sor
ciers existant à Raiatea, c’est-à-dire
Tupua et ses disciples, vont autour
du four; ils cherchent les esprits
des hommes de la nuit et tournent
autour du four, mais ils n’allument
pas le feu. Et pendant cette nuit, un
homme va chercher les feuilles sa
crées du ti. Il cueille les feuilles
qui fiottent au vent, celles qu’on
nomme raoere ti et qui servent de
médecine; il cueille ces feuilles et
les porte près du four que l’on allu
me à 4 heures du matin. Et quand
le feu est bien consumé, que le bra
sier est en combustion violente, le
sorcier s’adresse aux aides chargés
d’éteihdre le feu et leur dit de faire
leur office. Lorsque les flammes
sont éteintes, Tupua s’approche du
bord du four et avant qu’on y mar
che, il prononce les paroles suivan
tes : O hommes debout près du four,
pirae uri et pirae tea (nom d’un
oiseau). Laisser aller l’armée des
dieux dans le four.
« Ei reira Tupua parau ai : E te
« Ensuite Tupua dit encore : O
pape e a haere! e te miti e a haere. eau ! va dans le feu ; ô eau de mer,
Tairi hia 'tura te rauti i te hiti o te va! Agitant les feuilles de ti sur le
umu raparaufaahouattira te tahua: bord du four, il dit encore : « O fem
Te Vahiné tahura’i e po'iâ te tu'u me qui mets le feu dans le ciel et
raa ïa o te avae iroto i te umu, ei l’obscurité aussi, laisse aller les
reira toa te mau taata i hinaaro i te pieds dans le four. » Alors ceux qui
haere na roto i te umu ra e haere ai veulent passer sur le four le peu
na mûri iho ; eiaha ra te hoè taata e vent, en marchant les uns derrière
ino oia te arii no te pô ; e i te pô
matamua no taua umu ra e haere te
mau talma taata ora no te ao nei
oia Tupua e te mau pipi i pihaiho i
taua umu ra e liio i te mau varua
taata no te pô e haere ratou inia iho
taaviri ai ; ia ore i puai te auahi. E
ei taua pô ra, e haere ai hoe taata e
hio i te rau Ti, ia i te oia i te rau Ti
i te hauti raa mai te hauti i te matai
ralii ra, te o reira te raoere Ti e ot'ati mai, e tau mau rauti ra te at’ai hia
i te mahana e haere ai te taata na
roto i taua umu ra, e i te hora maha
i te poipoi ra e tutui hia’i taua umu
ra ; ia ama taua umu ra, e ia puai
roa te ama raa ei reira te tahua parau atu ai i te taata piehi te umu, ia
oti taua umu ra i te piehi, haere atura Tupua i te hili o te umu e parau
tana a haere ai i reira. Teie tana
parau : E na taata e tia i te hiti ote
umu nei, pirae uri e pirae tea. E
tu'u atu i te nu'uAtua ia hae re i te
umu.
fariu imuri; te taata hopeara te tuô
i te tahua e fariu ; na fariu ïa, mai
te mea e tuô te taata i ropu e
fariu, pau roa te taata i te auahi ; na
reira toa ia haere no te aano o te
umu. »
les autres. Seulement il ne faut pas
qu’un seul revienne en arrière sans
cela tout le monde serait brûlé*.
Le dernier qui passe doit regarder
au sorcier et ouvrir la marche pour
le retour ; ainsi on passe ensuite en
travers. »
Et notre narrateur ajoute les réflexions suivantes, accompagnées
d’une recommandation charmante de naïveté :
« Teie te liuru o taua ohipa ra, e
ohipa Diaporo te lurnu ia i taua ohi
pa a Tupua ra. E vahiné varua ino
teie tona ioa o te Vahiné tahura’i.
0 piraeuri, o piraetea, i ore ratou
ia parauhia, aita e faufaa i taua ohipara. Eiaha roa’tu orua e rave i taua
ohipa ra i te fenua Papa’a na e ama
te taata i te anahi, no te mea e ere
1 te ohipa mau, e ohipa varua ino no
te pô te reira te huru o taua ohipa a
Tupua ra.
« Tereira te mau vahi rii i roà’a
mai ia’u no taua ohipa ra. Tirara.
« Taumihau tane. »
«Voilà la manière dont se fait cet
ouvrage, un ouvrage du Diable que
cet ouvrage de Tupua.
« La femme appelée Vahiné taliurai est un mauvais esprit. De pirae
uri et de piraetea, il vaut mieux ne
pas parler, c’est un ouvrage inutile
que celui-là.
« N’introduisez absolument pas cet
ouvrage dans la terre des Blancs;
n’y portez pas cette coutume d’allu
mer le brasier du four, parce que
ce n’est pas un ouvrage vrai, c’est
l’ouvrage du mauvais esprit de la
nuit, cet ouvrage de Tupua.
« De là le peu de place que je lui
ai consacré dans mon récit. C’est
tout.
« Taumihau tane. »
On voit que ce récit est un abrégé exact. Gomme point de compa
raison, il existe encore une note de Miss Teuira Henry, de Honolulu,,
dans le Journal of the Polynesian Society, vol. il, n° 2, 1893, qui
donne des paroles analogues à celles que nous avons recueillies
après la séance de juillet 1898.1
1 Y aurait-il là un écho de l'iiistoire de la femme de Lot? (Auteur.)
Beaux-arts. — Pendant que les Polynésiens de- 111e de Pâques
sculptaient les gigantesques et grossières statues de pierre qui sur
vivent à la quasi-extinction decetle bran
che de la famille océanienne, et que les
Maori de la Nouvelle-Zélande gravent et
ornent le bois de leurs pirogues, le fron
ton de leurs cases, même leur kumele
(urnete) de figures hideuses et expressi
ves, de décors ornementaux bizarres, les
Tahitiens restent bien en arrière dans
les arts graphiques. Les seuls objets
sculptés qu’ils aient produits étaient de
grossières idoles (lii) en bois de fer. Ils
n’ont jamais connu l’art de la céramique
et n’ont pas eu l’idée de décorer leurs
bols de bois, leurs uinete, leurs pirogues,
leurs pagaies de ces dessins géométriques
réguliers que les Marquisiens emploient
encore.
Leur art décoratif est rudimentaire et
emprunte ses motifs aux formes géomé
triques les plus simples (voir le dessin
d’une natte, d’un panier, d’un éventail)
ou aux fleurs. Il y a, dans leur manière
- de reproduire la fleur au moyen de paille
Fig.50,—Colosse de n ie de Pâques, tressée, un embryon d'essai de stylisa
C ette lig u re e st dounée comme point de
tion. Le premier pas dans la voie du dé
com paraison avec les deux su iv an tes.
Ou re m a rq u e ra que les P olynésiens veloppement artistique fut la confection
in te rp rè te n t la figure hum aine de la
même façon qu'il» tra v a ille n t la
, comme les Indigènes de l’Ile de couronnes gracieuses et variées au
Siee rre
P âq ues ou le bois comme les T ahi
moyen de fleurs naturelles, de petites
tien s e t les M aori. Ces fig u res s ty li
sées ont bien l’a ir d’av o ir été copiées
s u r des cadavres, des T upajuvi. Nous plumes et de coquillages. On gravit un
nous réservons de tr a d e r u lté rie u re
m ent avec plus de d etails l’a r t poly
deuxième échelon en inventant les bou
nésien.
quets montés. En enlevant d’un bout de
tronc de bananier des couches successives et toujours plus pro
fondes d’écorce on fabrique une pyramide tronquée à échelons sur
X X IV .
Indigenes partant pour la peche.
lesquels on pique des fleurs de tiare, de jasmin, de tipanier, des
petits fruits aussi montés sur des tiges
artificielles.
On sait de même décorer avec beau
coup de goût une table pour un festin ou
une maison pour une fête en tressant des
guirlandes d’une fougère appelée aerouri
à Raiatea, manu-tafai à Tahiti. Dans
ces guirlandes qu’on enroule autour des
piliers et qu’on tend gracieusement le
long des vérandas et en travers des cham
bres on fiche des fleurs, des feuilles de tî
déchiquetées à coups d’ongles, des fruits
de pandanus d’un rouge très vif.
Puis, au costume de fête tressé en filet
à franges, on a ajouté des couronnes arti
ficielles représentant des fleurs, des bou
tons, des petits fruits, des nœuds de
rubans. Quelques-unes de ces couron
nes tout à fait monumentales sont vrai
ment artistiques. Le plus souvent elles
sont tressées en fibres de bambou, de
canne à sucre ou de pandanus entremê
lées de fibres noires de fougères. On
ajoute aussi quelquefois des colorations,
ou bien on fixe au moyen de la sève de
maiore (papo) de petites graines rouges
et noires disposées en dessins variés.
Les mêmes motifs décoratifs se répètent
sur les élégants petits paniers, sur les
Fig. 51. — Idole maori.
corbeilles et les éventails. A remarquer
Ces idoles g ra v é es dans des plan
les plaques décoratives faites pour être
ches épaisses se plaçaient aux
deux bou ts de la véranda m aori.
portées à la fête du 14 juillet. On a cer
tainement voulu imiter les décorations qui constellent la poitrine
des officiers étrangers. Enfin, dans la confection des chapeaux, rim a
it
ÊT H ÏÏ
162
gination féminine se donne carrière pour inventer de nouvelles com
binaisons de pailles formant des dessins nouveaux. Ges dessins
sont toujours géométriques et dus au hasard de
l’arrangement des pailles.
Mais où les vahiné mettent tout leur idéal artis
tique, c’est dans la fabrication des tifaifai. Les
tifaifai sont de grandes couvertures dans les
quelles on s’enveloppe pour dormir et que l’on
étale avec orgueil sur le lit composé d’une natte
et d’un matelas de coton. Le tifaifai est com
posé de losanges d’étoffes multicolores, cousus
l’un à l’autre de manière à former de grandes
étoiles à 7, 11 pointes que l’on fixe ensuite au
milieu d’un grand carré de toile.
Si les Tahitiens sont restés très en arrière
dans les arts graphiques, ils n'ont pas poussé
bien loin non plus leurs connaissances musi
cales. Dans leurs chœurs, ils n’emploient qu’un
petit nombre de notes et leurs motifs ne sont
pas très variés. La mesure est étrange et très
difficile à noter. Chaque phrase musicale se ter
mine (même dans les chants religieux)
par une espèce de mugissement dans
lequel on exhale brusquement le souffle
au bout d’un point d’orgue.
Fig. 542.— Idole tahitienne (Atua).
Pour exécuter un himene (nouveau mot
S cu lp lée en bois de tam an u , sa des
tin a tio n é ta it le m arae de fam ille.
imité de l’anglais hymn, le mot ancien
On en fa b riq u a it de to u te s petites
que l’on e n ferm ait dans des é tu is
étantpefte)on se groupe en cercle, les fem
de bam bou à l’u sage des fidèles
qui les s o rta ie n t pour dire leu rs
mes qui chantent le soprano au milieu,
p riè re s {ubu, pure).
les différentes autres voix en cercles
excentriques. Tout le monde est assis a en tailleur », et les jeunes
hommes du cercle extérieur ont comme seule fonction de souffler
bruyamment deux ou trois notes en harmonie avec le reste du
chœur. Chaque note exhalée par eux est accompagnée de mouve
ments de flexion du torse en avant et de lancement des bras alter-
'û
—
163 —
nativement à droite et à gauche. Au milieu du cercle se trouve, de
bout, le directeur du chant, le patau, qui ne se contente pas de battre
la mesure avec la gesticulation accoutumée dans cet exercice, mais
qui soutient le chant d’une voix puissante dans les passages où il lui
paraît faiblir et qui exécute des solos de quelques notes au commen-
Fig. 53. — Dessin de la bordure d’une natte.
Comme ou lo voit ces ornem ents so n t p u rem en t g éom étriques e t composés de lignes droites.
cernent de chaque couplet. Quelquefois les séances de chant sont de
véritables pantomimes; l’on chante debout et l’on s’accompagne d’une
gesticulation effrénée que seul un cinématographe pourrait enregis
trer. Des auxiliaires précieux des chœurs sont les hommes appelés
faaitoüo (les encourageurs) qui circulent dans le groupe, une longue
baguette à la main et houspillent les chanteurs qui menacent de
s’endormir ou qui ne montrent pas un zèle suffisant. Les'chœurs
Fig. 54. — Fleurs en paille tressée.
Ici, l’a r t indigène a fa it u n pas en a v an t en ch erch an t son in sp ira tio n dans la flore e t on
s’efforçant a ’im ite r les form es arro n d ies des p é ta les des roses. Il e st c u rie u x d’observer
qu’à T a h iti l’a rt ne s’app liq u e qu’à la p a ru re (ces fleurs serv en t à décorer les chapeaux).
Les a rts g ra p h iq u e s n’e x isten t po u r ainsi dire pas chez les T a h itie n s, ce q u i m arche de
p a ir avec l’absence d’é critu re . Aussi le mot qui signifiait dessiner des ta to u a g es (jm p a i)
est la seule expression qu'on a tro u v é e de nos jo u rs pour tra d u ire le m ot écrire.
4K
—
165
—
sont quelquefois accompagnés d’un orchestre bizarre, formé de vivo,
flûtes en bambou, dans lesquelles on souffle par le nez et qui rendent
un son analogue à celui de nos mirlitons, d’entre-nœuds de bambou
{ofs), fendus dans leur longueur, sur lesquels on frappe en cadence
avec deux baguettes en les tenant sur le bras gauche, de tiges de
bambou, ouvertes à une extrémité que l’on frappe sur le sol, et
enfin de gros tambours
(pahu, pa'u), formés d’un
tronc de cocotier évidé
sur lequel est tendue une
peau de requin.
Nous donnons, dans le
dernier chapitre de ce
travail, quelques chants
ainsi que des spécimens
de poésie nationale d®
Raiatea.
Religion et mythes. —
On verra plus loin, à pro
pos de la mort et des fu
nérailles, quelles étaient
les croyances relatives à
la vie future. Il en res
sort que les Tahitiens
croyaient à l’immortalité
dont l’âme pouvait jouir
Fig. 55. — Plaque décorative de fête.
OU être privée au hasard.
C ette p laque a orné la poitrine d’un chef aux fêtes du
1
*
l i ju ille t. On voit que ce sont les décoratious aperçues
Li8 «paradis »S6 nommait
sur p o itri110 des officiers français qui o n t inspiré ce
A
"■
tra v a il indigène.
rohutu noa.noa et se trou
vait au-dessus du mont Mehani à Raiatea; ce qui correspond vague
ment à notre « enfer » était la nuit, pô.
Ils croyaient aussi en un dieu suprême, créateur de toutes choses.
Ce dieu, commun à tous les Polynésiens qui le nommaient Taaroa,
Tanaroa, ou Tangaroa, n’était cependant l’objet d’aucun cuite spé
cial, tandis que Oro, le dieu de la guerre, et Hiro, le dieu des vo-
*
*
166
leurs, se partageaient presque exclusivement le culte tahitien. Oro
était le dieu national de Raiatea et devint aussi celui de Tahiti. Hiro,
qui avait commencé par être un homme, guerrier fameux, voyageur
et brigand à l’occasion, fut déifié ensuite et son culte était célébré
surtout à Huahine.
Mais ce n’étaient pas là les seuls dieux. Au contraire, ils étaient
légion et il faudrait une monographie spéciale pour traiter de ce po
lythéisme bizarre, incohérent, où l’on sent la superposition de tradi
tions différentes, témoignage des différentes migrations qui se sont
succédé en Polynésie.
Citons cependant les plus connus des indigènes actuels, ceux dont
les noms sont fréquemment donnés aux enfants nouveau-nés. Il y
avait un certain Tii qui fut le premier homme et son épouse était
Hina, la première femme. Ils furent le fruit d’une mésalliance d’un
dieu (mésaillance avec qui ?... c’est ce que la tradition ne dit pas).
Aujourd’hui ce sont eux-mêmes des dieux et Hina habite dans la lune.
Il ne faut pas confondre TO avec les Tii (Tiki,tigi) qui sont de mauvais
esprits, différents des dieux et des hommes auxquels ils jouent maint
méchant tour. Ils me semblent avoir quelque rapport avec les « ser
vants v de nos Alpes vaudoises. Une de leurs farces consiste à han
ter le corps d’une femme et à lui donner un appétit vorace (mahne).
Il y a d’autres exemples de personnages déifiés. La déification
était un des privilèges des grands rois et des grands prêtres. Ainsi le
grand prêtre Mâui étant un jour occupé à offrir des sacrifices sur
son marae s’aperçut que le soleil était déjà très bas dans sa course,
son ouvrage n’étant pas fini. Alors il saisit les hi/ii ou les rayons du
soleil et l'arrêta pendant un certain temps. Les uns disent qu’il l’a
marra à une île. (C’est ce même Màui qui fut le prophète des piro
gues sans balancier et sans voiles.)
D’autres hommes-dieux sont restés célèbres dans la tradition, ainsi
Rû, qui étendit le ciel comme un rideau, et Aoaomaraia, le père du
feu, parce qu’il fut le premier à découvrir l’art de produire le feu par
friction. Avant lui les gens mangeaient leur nourriture crue, et sans
doute dans la crainte de ne pouvoir reproduire le feu, opération qui
devait passer pour miraculeuse, on confiait ensuite la garde d’un feu
permanent à une femme qu'on nommait Mafiuië, espèce de vestale.
On raconte que la Mahuië qui laissait éteindre le feu était punie de
mort.
Les dieux tahitiens étaient représentés par des idoles. Celles des
rois et des chefs étaient les plus grandes et consistaient en un bloc
de bois de fer ou de ati (callophillum) enveloppé d'étoffes et orné de
plumes. Les idoles du menu peuple étaient minuscules et se por
taient dans des étuis de bambou d’où on les sortait pour faire ses
dévotions. Le culte se rendait sur les marae que nous avons décrits
plus haut. Il consistait en prières, invocations, discours, offrandes et
sacrifices humains. Les prêtres, compris sous l’appellation générale
de tahua, étaient des tahua pure (prêtres prière), des tahua orero
(prêcheurs), des oripo (coureurs de nuit, espions, apprentis prêtres)
et des sorciers {tahua). Cette dernière classe seule subsiste encore
aujourd’hui et, dans la personne de Tupua, exécute les « prodiges »
que nous avons décrits sous le titre Umuti.
Le marae d’Opoa est le type du genre. Au milieu d’une vaste en
ceinte faite de gigantesques pierres dressées se trouve l’autel mesu
rant 15 mètres sur 5 sur une hauteur de 2 mètres et demi. Devant
cet autel de larges dalles de basalte, sur lesquelles se plaçaient le
roi et le grand prêtre, ceint de la ceinture blanche (:marotea).
Un homme apportait l’idole royale et la tenait sur l’autel. A la fin
du culte, l’idole était reportée dans une maison spéciale, à quelque
distance du marae. Le grand prêtre prononçait des prières et inter
rogeait les entrailles (ahuruhitru) des animaux sacrifiés, s’il s’agissait
d’augurer des chances d'une guerre. Lorsqu’il avait découvert que
le dieu réclamait une victime, il en faisait part au roi qui la désignait
en secret. La victime recevait un coup de massue par derrière au
moment où elle vaquait à quelque occupation. On lui épargnait
ainsi les angoisses de cette mort violente. Quelquefois un poisson
suffisait à apaiser le dieu. Dans leur argot, les prêtres appelaient
Va (poisson) les victimes humaines. Victimes et offrandes diverses
en fruits ou en légumes étaient déposées sur l’autel pendant la céré
monie puis jetés dans le charnier qui se trouvait toujours à courte dis
tance du marae.
169
Les hommes seuls avaient accès dans l’enceinte sacrée qui était
tabouée pour les femmes. Le «sermon» consistait en un discours
du orero. Celui-ci débitait, avec une volubilité extrême, et sur un ton
spécial, la tradition politique ou sacrée dont il était le gardien, le li
vre vivant, une sorte de barde national.
Les sorciers ou « inspirés» montaient ensuite sur l’autel et se li
vraient à leurs élucubrations, dictées soi-disant par la divinité.
Quand on procédait à la cérémonie du couronnement d’un roi, les
sorciers étonnaient la multitude par la pousse soudaine d’un man
g u ier1 ou bien faisaient un umuti. A l'heure actuelle, les sorciers
paraissent avoir perdu le secret du « tour du manguier ». Il y avait
encore une foule d'autres cérémonies religieuses qui se célébraient
sur le marue ou en dehors, entre autres l’investiture royale. Le roi
montait absolument nu sur une grande dalle devant l’autel du inarae
d’Opoa. Legrand prêtre lui attachait la ceinture rouge (mafoura),
emblème de la puissance royale.
Quand une flotte de pirogues abordait à Opoa, ceux qui la mon
taient présentaient une pièce de aha (étoffe faite avec de la pellicule
de coco); ils disaient des prières en offrant un cochon ou un régime
de bananes sur le marae.
Ce n’est pas sans peine que l’on parvint à extirper toutes ces céré
monies païennes. Si elles ne peuvent plus se pratiquer publique
ment, il est facile de voir quelle place importante elles tiennent
encore dans la vie des indigènes. Combien ceux-ci ont plus de
confiance dans le pouvoir de leur sorcier et dans ses remèdes que
dans toutes nos médecines. Du temps ! du temps ! il en faudra
pour que ces populations soient pénétrées par une religion qui est
« esprit ». Puissent les Polynésiens survivre assez pour la pra
tiquer comme les nations civilisées ne la pratiquent pas, en ce
1 C’est Dumont d’Urville qui raconte cela dans son Voyage pittoresque autour du
inonde. La prédiction de Màui relative à la pirogue est aussi mentionnée par lui et par Ellis.
Nous avons vu le même tour du manguier joué très habilement par un jongleur
hindou à Colombo (Ceylan). Ce serait une nouvelle preuve à l’appui de l’hypothèse qui
place le berceau de la race polynésienne dans l’Inde. De tels tours ont dû se conserver
mystérieusement de génération en génération dans la classe des sorciers.
170
commencement de siècle, dans un esprit de justice et de véritable
fraternité humaine.
Sciences. — Les Polynésiens, et parmi eux spécialement les Tahi
tiens, ont poussé très loin la science des nombres'. Ils possèdent
beaucoup plus d’expressions que nous pour compter.
Ils ont deux manières de nombrer les objets: par unités simples
ou par couples, et comptent aussi par rima, ce mot signifiant indiffé
remment Twain et cinq. Mais le système décimal était connu de ces
populations bien avant l’arrivée des Européens.
La comparaison des dix premiers nombres dans les différents
dialectes polynésiens est intéressante à un double point de vue :
elle prouve, d’un côté, l’étroite parenté de ces dialectes parlés à des
centaines, à des milliers de kilomètres les uns des autres, de l’autre,
elle montre les faibles altérations (de simples mutations de conson
nes) que ces mots ont subies en passant d’une tribu à l’autre. Les
voici donc :
Samoa.
Tonga.
Maori.
Rarotonga.
Tahiti.
Hawaii. Marquises.
1. tasi
tahi
tahu
tai
tahi ou hoe
ha hi
2. lua
ua
rua
rua
lua
rua ou p iti
3. tolu
tolu
torn
toru
toru
kolu
wha
4. fa
fa
a
ha, fa ou maha ha
5. lima
nima
rim a
rima
rim a ou pae
lima
6. ono
ono
ono
ono
ono
ono
1. fitu
fitu
whitu
xtu
hitu
hihu
8. valu
valu
war u
vam
varue ou vau xoalu
9. iva
iwa
hiva
iwa
iva
iva
10. ngafulu hongofulu ngahuru ou ngauru ahu ru ou 'um i ’um i
bien : tehau
tahi
ua
tou
fa, ha
ima
ono
fitu, hitu
vau
iva
onohuu
11 se dit en tahitien ahuru ma hoe (= dix avec un)
12
ahuru ma piti (ma rua) ( = dix avec deux)
20
e piti ahuru ( = deux dix)
24
e piti ahuru ma maha (= deux dix avec quatre)
Ainsi de suite jusqu’à cent qui est rau.1
1Des nombres seulement, non pas de l’arithmétique.
JO : ahum ou bien umi
100 : rau
1000 : mano
10.000 : manolini
100.000 : rehu
1.000.000 : iu
Si l’on compte par couples, ces mêmes mots signifient 30, 300,
3000, etc.
Quand il s’agit de compter des cocos on les lie par quatre, en croix.
Un paquet de quatre s’appelle un amui. Par extension, ce mot s’appli
que à des paquets d’autres fruits et de poissons, paquets qui contien
nent toujours le même nombre d’unités pour la même denrée.
Lorsqu’il s’agit de nombrer des bambous on les compte par dix cou
ples ou taau; après chaque dizaine de couples on fait une marque,
un simple trait sur le sable. Les feuilles de pandanus fixées à un ro
seau (rauoro) pour servir de couverture à un toit se comptent aussi
par taau. Alors cinq taau forment un tiaope = cent rauoro. Enfin les
étoffes se mesurent à la brasse (etaeta), les deux bras étendus à hau
teur de l’épaule. 10 brasses = l tumoa ou umi ; 1 aamau = 20 brasses.
On mesure le temps en lunes (avae) et l’on partage l’espace entre
deux lunes en nuits auxquelles on donne des noms spéciaux*. Les
Tahitiens ne paraissent pas avoir divisé le jour en heures, mais plu
tôt en parties assez vagues : poipoi, le matin ; poipoi roa, de bon matin ;
avatea, midi ; ahiahi, le soir;po, la nuit; fin raa po, minuit (c’est-àdire division de la nuit); l’aurore: marumaru ao; le crépuscule :
marumarupo, soit « la douceur de la lumière » et la «douceur de la
nuit». Maintenant (pie nous leur avons enseigné notre manière
de compter par heures, ils savent fort bien dire l’heure par la lon
gueur de leur ombre.
G’est dans la pharmaceutique que les Tahitiens ont poussé le plus
loin leurs connaissances scientifiques, mais celles-ci sont demeurées1
1 Nous n’avons pu obtenir la liste tie ces noms à Raiatea. Le Dictionnaire tahitienanglais ne mentionne que les trois nuits appelées oreore et une autre nuit, maitu.
L'ouvrage de Miss T. Henry nous promet de plus amples informations.
purement empiriques. Au rebours de beaucoup de peuples semicivilisés, ils n’attribuent pas toutes leurs maladies à de mauvais
esprits, mais plutôt à des lésions internes (fati).
Cependant le sorcier, à côté de remèdes rationnels, de frictions,
massages, administration de médicaments végétaux, a souvent re
cours à des pratiques superstitieuses.
Somme toute, les Tahitiens se montrent très intelligents, très aptes
à acquérir des connaissances scientifiques, en arithmétique surtout.
C'est un bonheur pour les écoliers des écoles françaises de faire
des additions, des multiplications et des divisions interminables.
Bien des indigènes ont acquis des connaissances suffisantes pour
manier le sextant et pour recevoir le brevet de patron de bateau pour
le cabotage entre les îles. Je citerai, entre autres, l’auteur d’une foule
de renseignements contenus dans cet ouvrage, Taumihau, patron de
cotre à Utuora, celui qui figure dans l’une des planches en couleur,
assis à terre et faisant du feu. A Uturoa il y a encore Ilahe, Taie,
Otare, Tavere. Peu, Moehonu, Tahi et une quantité d’autres qui
savent diriger (faatere) un cotre de 30 tonneaux de Raiatea à Tahiti.
Les trois premiers seuls possèdent le brevet de patron ; Otare et Peu
sont les pilotes attitrés qui introduisent les grands navires dans la
passe difficile de Teavapiti.
Nous avons déjà vu au chapitre II que les Raiatéens avaient des
connaissancesastronomiqueset qu’ilssavaient classer les vents et les
phénomènes maritimes.
CHAPITRE VII
LA F A M I L L E
A l’heure qu’il est, il devient assez difficile de se faire une idée
exacte de ce que fut la famille tahitienne, avant l’arrivée des Blancs.
Le christianisme l’a certainement transformée en émancipant relati
vement la femme*, mais il me semble que les liens de famille sont
bien relâchés et que, règle générale, la vie commune entre plusieurs
familles est plus développée que la vie familiale proprement dite.
Qu’un enfant s’absente pendant plusieurs jours sans crier gare, on
ne s’inquiétera pas du tout de sa disparition. Il sera allé chez un fetii
quelconque. On sait bien qu'il ne se perdra pas. Du reste, il n’arrive
presque jamais d’accident dans cet heureux pays. Et puis on préfère
souvent les enfants adoptés (tamarii faaamu) à ses propres enfants.
Le jour de la naissance se présente presque toujours une femme
quelconque pour adopter le nouveau-né et lui donner un nom. On
le lui abandonne volontiers, mêmeavant qu’il soit sevré, pour adopter
soi-même un autre enfant.
Règle générale, la famille tahitienne actuelle se compose des
hommes qui ont l’autorité en mains, des femmes qui leur sontconsi-1
1Ce fut même une (les causes qui firent accepter avec plaisir le christianisme parles
femmes tahitiennes, car elles y virent un moyen de s’affranchir de nombreux tabou et.
de devenir nominalement les égales des hommes.
dérées comme inférieures et leur obéissent avec beaucoup de con
descendance, des enfants qui sont gâtés et commandent à père et
mère et des vieillards qui sont supportés, mais non aimés et dont le
départ est considéré comme un bon débarras.
Les enfants sont chéris ; leur mort est la plus grande affliction qui
puisse frapper le Tahitien. Il arrive cependant qu’on les batte, mais
pas tous, car il y a des préférés. L’enfant adoptif est souvent ce pré
féré. On lui donne l’épithète de rii (petit) même lorsqu’il est déjà
adolescent. Ne pas avoir d’enfant (être toivi, de ivi, veuf) est actuel
lement considéré comme une honte et comme un brevet de mauvaise
conduite antérieure pour la femme. On est très fier des enfants na
turels, surtout si leur auteur est un soldat blanc. De tout temps, les
enfants illégitimes ont été considérés à l’égal des autres. On est loin
des Arioï, mais si l’infanticide proprement dit n’est plus pratiqué,
l’avortement l'est encore. Bien des femmes «docteurs» savent le
moyen de le pratiquer en administrant le jus de quelques plantes
exprimées ensemble. Cependant, il y a encore des exemples de très
nombreuses familles. Seulement si des femmes ont jusqu’à vingt
enfants, il n’en survit guère que le tiers, faute d’hygiène et de soins
convenables.
Le mot metua désigne indifféremment le père ou la mère. Pour
les distinguer, on ajoute les mots mâle et femelle : metua taiie.
metua vahiné. Père adoptif ou nourricier se dit metua faa ai ou
faaamu (fait manger). Pas d’expression pour désigner les oncles
et les tantes, ce sont des « pères » et des « mères », dans le langage
des enfants. De même les cousins et les cousines sont des « frères »
(laeae) et des « sœurs ». Seulement, pour nommer, il faut distinguer
les différences d’âge. On dit : celui-ci (ou celle-ci) est mon (ou ma)
tuaana (aîné); celui-là (ou celle-là) est mon (ou ma)teina (cadet). Les
sœurs n’appellent pas autrement leurs sœurs ou leurs cousines. Mais
les frères appellent leur sœur tuahine. Un père appelle son fils aîné :
matahia po. Les ancêtres eu général sont les hui tupuna. 11 y a donc
des tupuna tanc (grands-pères) et des tupuna valdne (grand’mères).
Mais il existe deux mots spéciaux pour désigner le premier, les as
cendants: huaa \ le second, les descendants: hua'ai.
Les descendants se nomment :
tamaroa
fils
i
(
lamaroa
) petit-fils
Mootua <
I tamaliine
petite-fille
Modtuai
tamaroa
arrière-petit-fils
tamaliine
arrière-petite-fille
tamahiuo
fille
Après les arrière-petits-enfants viennent les hinerere, commen
çant par les mootuatini ou mootuatuarau, fils d’arrière-petits-fils, et
quand la descendance est encore plus éloignée, mais incertaine, ce
sont des mootuat initiai.
On observe avec soin les degrés de parenté (vine virua). A partir
des arrière-petits-fils, les descendants sont des hinerere. Les
cousins éloignés (à la mode de Bretagne) sont des vaitaeae (frères
existants).
Quand un jeune homme entre par mariage dans une famille, tous
les parents de la fiancée deviennent des apurua du fiancé et vice
versa. Ses beaux-parents sont appelés metua hoovai, le gendre et la
bru hunoa tane, hanoa vahiné.
Toutes les personnes qui vous sont parentes jusqu’à un degré très
éloigné sont vos fetii. 11 y avait autrefois (et la coutume subsiste
encore) de sévères prohibitions de mariage entre fetii. Si l’on pou
vait passer sur le rang et commettre des mésalliances, on ne passait
jamais sur les prohibitions en question. Aujourd’hui encore, on ne
se marie jamais entre parents, môme éloignés. Cette coutume est
d’autant plus étonnante que le contraire existait chez les Polyné
siens des Sandwich où les mariages entre frères et sœurs étaient
fréquents et où le fils d’un chef succédait sur la couche nup
tiale au père défunt, afin de perpétuer la race. On voit le but
utilitaire de cette tolérance. La prohibition tahitienne pourrait bien
avoir une origine utilitaire aussi et trouver son explication, comme
l’infanticide publiquement pratiqué, dans un surcroît de population,
•Remarquer l’emploi du circonflexe dans ce cas spécial; ce signe qui n'est que gram
matical dans noire langue marque ici une accentuation de la seconde voyelle, accentua
tion qui change la signification du mot.
dangereux en de si petites îles. Un jeune homme pouvait être ainsi
obligé d’émigrer dans une île plus ou moins voisine pour y chercher
femme, chacun se disant (comme dans certain village du canton de
Neuchâtel) cousin, cousine, ou plutôt Frère, sœur.
Le mariage se pratiquait, en général, entre gens de la même classe.
C.’est le plus souvent la jeune fille qui envoie ses parents solliciter la
main du jeune homme. Si elle essuie un refus, elle ne se décourage
pas et tourne ses vues ailleurs Du reste, si chacun a sa femme, il
se fait relativement peu de mariages réguliers maintenant, par
crainte que les nouvelles lois et les prescriptions religieuses ne
rendent l’union trop indissoluble et trop difficile à rompre.
La polygamie n’était pratiquée que par des chefs suffisamment
riches. Elle est prèchée aujourd’hui avec plus ou moins de succès
par des sectes de Mormons d’Amérique qui ont fait quelques pro
sélytes, aux Tuamotu spécialement. Des coutumes, cérémonies,
prières et divertissements qui accompagnaient autrefois le mariage,
il ne reste plus rien d’original. On suit actuellement notre rituel
européen : mariage civil, mariage religieux, grand festin et bal
pour finir. Les mariées se vêtent de mousseline blanche, portent
un voile, des souliers de satin, des fleurs d’oranger véritables.
L'époux s’affuble de son mieux de nos défroques noires. Si le mé
nage n’a pas d’héritiers, on en adopte, et, plus tard, le père adoptif
aura plus d’autorité et de droits sur son faa amn que le père naturel,
malgré toutes les lois européennes.
Une coutume qui paraît être née dès l’arrivée des Blancs dans ces
contrées, puisque Cook en fut l’objet, c’est celle des taio ou fetii. Peu
de temps après votre arrivée dans le pays, vous recevez la visite
d’un, quelquefois de plusieurs indigènes qui vous demandent à de
venir fetii. Si vous acceptez, il se forme bientôt entre vous des liens
qui peuvent être considérés comme aussi solides que ceux du
sang. Il y a, dès lors, communauté de biens entre votre taio et
vous, pour autant que vous le laissez faire, du moins. 11 vous
comble de présents, fruits, poissons, objets du pays et ne manque
pas de convoiter bon nombre d’objets dans votre propre maison. Cela
devient du communisme, du socialisme où l’un donne un œuf, l’au-
tre un bœuf. Du reste, il suffit de manifester le désir de posséder un
objet tahitien pour que le possesseur ne tarde pas à vous l’apporter.
Dans l’idée de ces gens-là, il serait honteux de ne pas obtempérer à
tous les désirs d’un hôte. On ira même parfois au devant de ses dé
sirs: on lui offrira femme et fille si l’on pense qu’il y a goût. Refusez
sans marquer d’indignation : on ne vous comprendrait pas. On au
rait peur de votre « sainte colère » et l’on vous fuirait désormais, non
pas par honte, mais par crainte.
Lorsque le fruit du mariage arrive à maturité et il n ’est pas rare
que la durée ordinaire de la gestation subisse des écarts plus ou
moins prononcés, on prépare les instruments de l’accouchement: un
matelas bourré de coton indigène (vavai) et une corde terminée par
une boucle, suspendue au plafond. La femme s’assied entre les ge
noux d’un homme (médecin indigène) qui lui masse (taurumi) vigou
reusement les reins et la soutient pendant que, s’accrochant des
deux mains à la corde et à demi étendue sur le matelas, elle fait des
efforts qui aboutissent rapidement et sans de bien grandes douleurs,
paraît-il. On lie le nombril (pito) du nouveau-né (aruaru) avec un
peu de more (fibre de l’écorce d’hibiscus), on lave Yaiu (nourrisson,
de ai, manger et û lait) avec un peu d’eau contenue dans un coco
vidé, on l’oint d’huile de coco (monoi) et on l’étend tout de suite sur
une petite natte. Pas de langes pour embarrasser ses mouvements.
La mère ne tarde pas à se lever et à aller elle-même laver son linge
au ruisseau.
Autrefois on baignait l’enfant nouveau-né dans une feuille d’ape
et l’on prononçait une prière (ubic). On pratiquait des cérémonies à
différentes époques de sa vie, spécialement à l’âge de la puberté qui
arrive vers douze ans pour les garçons, vers dix ans pour les filles.
11 ne reste de ces cérémonies qu’une seule fête célébrée au premier
anniversaire d’un aîné de famille. Les fetii de tout rang et de toute
distance s’assemblent ; on récite le aufau-fetii (généalogie de famille),
et chacun offre quelques piastres que le père conserve jusqu’à la ma
jorité ou au mariage de son enfant et qu’il a le droit d’employer pour
construire à celui-ci une maison en planches, à l’européenne. Si cet
héritier présomptif meurt jeune, les fetii s’assemblent à nouveau et
12
le père rend à chacun sa quote-part. Toutes ces cérémonies se ter
minent par un copieux festin (amuraamaa). Le père s'en va nuitam
ment creuser un trou dans sa terre et y enfouir le grand pot de grès
qui contient les précieuses piastres. 11 prend pour dissimuler l’en
droit des précautions d’Apaclie.
La mort et les rites funéraires. Croyances relatives
à la vie future.
La mort n’est pas pour le Tahitien le « Roi des Épouvantements »,
comme la désigne l’Écriture. Ces gens paraissent mourir avec la
même insouciance qu’ils ont apportée à vivre. 11 ne survient pas de
grands malheurs dans l’existence polynésienne; la vie matérielle
est facile, il n’y a que des chagrins.
Les plus grands chagrins sont bien la mort des enfants, adoptifs
ou naturels. Si la mort d’un vieillard est considérée comme une déli
vrance, celle d’un enfant donne lieu à plus de lamentations, mais
ces lamentations ne durent pas longtemps. On comprend assez cette
indifférence devant la mort quand on se reporte aux anciennes
croyances relatives à la vie future, croyances que le christianisme pa
rait n’avoir déracinées que superficiellement dans ces âmes primi
tives.
Je suis frappé, en lisant dans le tome XI du Bulletin de la Société
Neuchâteloise de Géographie les coutumes funéraires des Abyssins
de retrouver des analogies avec les anciennes coutumes tahitiennes.
M. Victor Buchs raconte que « les cadavres sont généralement in
humés le jour même du décès». Cela se pratique aussi dans les îles
de l’Océanie. Seulement l’enterrement était autrefois clandestin. On
attendait la nuit et, avec l'aide de quelques fidèles, dans le plus
grand secret, on portait le corps dans la montagne où on l’enfouis
sait en quelque creux de rocher. On le recouvrait à la hâte et le lieu
de sépulture restait ignoré du public. Cette précipitation provenait
d’un motif analogue à celui qui dirige les musulmans : le désir de
procurer immédiatement la paix éternelle en transportant le corps
dans la terre. Les Tahitiens se hâtaient d’enfouir le cadavre en ca
chette pour éviter toute profanation du corps, une mutilation de
celui-ci pouvant, dans leur idée, affecter l’âme du trépassé. Et si les
Abyssins redoutent de mourir noyés, leur âme passant dans ce cas
dans le corps d’un dauphin, les Tahitiens ne redoutent pas moins les
naufrages; ils pensent que l’âme peut passer dans le corps du rori
(limace ou biche de mer nommée aussi tripang) avant de subir d'au
tres migrations.
Du reste, voici la marche que suivaient les âmes au sortir du
corps.
Elles s’envolaient d’abord vers un groupe de pierres situées sur le
rivage. A Tahiti et à Morea il y avait deux pierres seulement (à la
pointe de Taataa pour Tahiti, à Papeari pour Moorea); l’une s'appe
lait Ofai ora (la pierre de vie), l’autre Ofai polie (la pierre de mort).
A Raiatea les pierres étaient au nombre de trois: Ofaiarâriorio, 0fai
re iriorio, Ofai niaue raa b L’âme, étant aveugle, touchait au hasard
l’une des pierres; si la pierre de mort était touchée, c’était pour
elle l’anéantissement. Si, au contraire, elle parvenait à la pierre de
vie, elle commençait ses migrations qui consistaient généralement
en un séjour sur le Mehani suivi du départ définitif pour Pilot de
Tupai ou Motu-iti, au Nord-Ouest de Bora-Bora2. Aussi Pilot de
Tupai a-t-il, de tout temps, été inhabité et l’on ne s’y rend, pour faire
le coprah, qu’en nombreuse compagnie.
Du reste, les âmes ne demeurent pas tranquilles à Tupai. Elles re
viennent pour tourmenter les vivants. Il en est de même des âmes
des guerriers morts en combattant, âmes qui sont dispensées du sé
jour à Tupai. Elles conservent un corps diaphane et reviennent sous
le nom de Tupapau, Mate ivi (mort squelette), Matefanau (mort-né)1
1 Rxorio : l’esprit d’un enfant ou d'une personne ; ara : veiller, éveiller ; arâ : une
pierre noire dure; rei : la nuque; niaue: voler (comme l’oiseau).
’ Celte idée de fixer le séjour des morts dans la plus éloignée des iles du groupe res
semble assez à nos croyances enfantines. Combien d’imaginations enfantines se figurent
que le bout du monde et l'enfer se trouvent à l’extrémité de l’horizon du village natal !
inquiéter les vivants et les effrayer la nuit par leurs cris. Elles passent
quelquefois clans le corps des oiseaux de mer, et les cris nocturnes
de ceux-ci épouvantent l’indigène. Outre ces migrations à Tupai et
ces retours nocturnes, il existait encore la croyance en un séjour
spécial des âmes, une espèce d’enfer (hades) qui se trouvait au-des
sus de la plus haute montagne de Raiatea, la Montagne Sacrée. Ce
séjour, plongé dans une nuit éternelle (Pô) se nommait le Rohutu.
Il était divisé en Rohutu namua (le Rohutu du commencement),
espèce de purgatoire où les âmes qui n’avaient pas eu une dévotion
suffisante pour le culte des marae étaient soumises à des tourments
rigoureux dont on ne fixait pas la durée. Venait ensuite le Rohutu
noanoa (le Rohutu supérieur) où les âmes dansaient une upaupa
éternelle sous la garde du dieu Urataetae. A la porte du Rohutu noa
noa se tenait une espèce de cerbère, le prêtre ou dieu Romatane, cjui
avait le pouvoir d’y admettre ou d’en exclure les âmes. Certaines
âmès, peut-être celles qui étaient exclues du Rohutu noanoa, se
transformaient en une sorte de dieux inférieurs malveillants, les
Oromatua dont il fallait chercher à conjurer les mauvaises intentions
par des prières spéciales. Deux sortes d’Oromatua étaient spéciale
ment redoutables: les Oromatua ai a m (les Oromatua mangeurs de
vieillards) et les Oromatua nihoniho roroa (les Oromatua à longues
dents) qui revenaient pour étrangler et manger leurs parents sur
vivants. On conçoit ainsi l’horreur que les Tahitiens devaient avoir
des cadavres et la hâte que l’on mettait à les enfouir pouvait provenir
bien plus de ce sentiment que du désir de procurer la paix à ses
morts.
On prenait beaucoup de précautions pour et contre le mort. Ainsi
on lui attachait au médius de la main droite un petit paquet de plu
mes rouges du phaéton (manuhoa: oiseau ami) afin de préserver son
âme du malheur d’être mangée par le dieu dans la pô (nuit). Mais
comme cette âme pouvait être elle-même un sujet d’ennuis et de
désagréments pour les survivants, on accompagnait son départ du
battement répété de deux coquilles d’huitre perlière (panilatui-,
pani: les deux coquilles; tatui: traverser comme une flèche). Le son
des deux coquilles en s’envolant avec l’àme préservait donc de son
retour. Cependant on entendait quelquefois à midi ou à minuit la
voix d’un guerrier mort dans la bataille criant: Opeti, c’est-à-dire: je
suis détruit. Cela, c’était un signe de guerre.
Il arrivait que les prêtres embaumaient des crânes et les em
ployaient, roulés dans un lambeau d’étoffe à leurs cérémonies reli
gieuses, leur adressant des prières. Ces crânes embaumés étaient
aussi appelés Oromalua. Peut-être étaient-ce les crânes d’ennemis
tombés dans la bataille que l’on conservait comme trophées. Quoi
que nous n’ayons pas de renseignement précis à cet égard, nous le
croirions volontiers, une telle coutume ayant existé parmi les Maori
de la Nouvelle-Zélande. Nous avons vu, en effet, au Musée d’Auck
land, des crânes très anciens et très bien conservés avec la peau du
visage et même des poils de moustache, de sourcils et de cils.
Les Maori avaient découvert, d’une manière empirique, la puis
sance antiseptique de la créosote contenue dans la fumée, sans toute
fois connaître cette substance. Voici comment ils s’y prenaient pour
embaumer la tête d’un ennemi : on commençait par enlever les
yeux, la langue, les cervelles. On bourrait alors l’intérieur de la tête
avec une sorte d’étoupe (flax). On la mettait cuire au four maori et
on enlevait la graisse à mesure qu’elle coulait. On exposait ensuite
la tête au soleil pendant le jour et à la fumée d’un petit feu pendant
la nuit jusqu’à ce que tout danger de putréfaction eût disparu.
Aujourd'hui, les coutumes relatives à l’inhumation sont bien mo
difiées, quoique une ou deux persistent encore. L’indigène ne laisse
pas subsister les squelettes que le hasard lui fait découvrir. Gomme
on enfouissait les cadavres en cachette, on en découvre de nos jours
dans les endroits les plus inattendus. Aussitôt le bruit se répand de
la découverte d’un lupapau. On fixe le rendez-vous et une foule nom
breuse se rend dans la brousse, généralement à l’insu des Blancs.
On creuse un grand trou dans lequel on fait un feu où l’on préci
pite les ossements découverts. Je suis arrivé un jour juste à temps
pour sauver une mâchoire inférieure qui paraissait très ancienne.
Les indigènes n’étaient pas rassurés de voir ce tupapau sur ma
table à écrire.
De nos jours, à peine le moribond a-t-il fermé les yeux qu’on pro-
cède à sa toilette. On le revet de ses plus beaux atours. Si c’est un
enfant, les rubans, les broderies, la soie ne sont pas épargnés. On
étend le corps sur un matelas de coton indigène posé sur une natte
au milieu de la case. On le recouvre d’une couverture multicolore,
tifaifai] on place un mouchoir sur le visage, car les mouches se
posent très vite sur les yeux, les lèvres et les narines. Si c’est un
homme, on le revêt très décemment: un veston bleu foncé avec bou
tons dorés, des pantalons blancs, une chaîne de montre (sans mon
tre); on dépose des fleurs sur le corps, un flacon de monoi, des pho
tographies (faites à un voyage à T ah iti)........et les lamentations
commencent, sans beaucoup de larmes, mais avec force cris. Ce sont
seulement les nombreuses femmes (accroupies dans la chambre
mortuaire) qui se livrent à ces .lamentations; la lassitude les inter
rompt souvent, mais l’arrivée d’une parente les fait reprendre de plus
belle. Pendant ce temps, les hommes font des discours. Il arrive quel
quefois que l’enfant défunt est un premier-né au profit duquel a eu
lieu le aufau fetii. Alors le père rend de l’argent aux nombreux pa
rents qui se succèdent et qui répondent chacun à ses paroles par un
discours important. Ces opérations terminées, père et parents mâles
fabriquent le cercueil. lise creusait autrefois (rarement aujourd’hui)
dans un segment de tronc de cocotier ou dans le tronc d’un tamanu.
De nos jours, on achète des planches de pin chez le commerçant.
D’autres parents sont occupés à sacrifier un énorme cochon dont les
hurlements se mêlent au bruit des lamentations, car on ne tardera
pas à enterrer (tupxi) son chagrin (tupit i te oto).
Vers les trois ou quatre heures du soir, on porte le corps au cime
tière qui se trouve généralement sur la colline. Cette coutume doit
avoir été introduite récemment, car la plupart des tombes se trouvent
dispersées derrière les maisons. On enterre de préférence sous un
grand arbre et l’on entoure la place d’une petite barrière. Chacun a
ainsi ses morts près de sa demeure, habitude qui a dû succéder à celle
d’enterrer clandestinement et qui a dû être importée avec le chris
tianisme. C’est aussi sans doute des Anglais que provient l’usage
de planter des fleurs sur les tombeaux. On ne creuse pas la fosse
très profond : les bêtes féroces n’étant pas à craindre. Par-dessus
183
le cercueil, on jette le lit du mort, ses couvertures, sa natte, ses
turua, son bol, tout ce qu’on avait entassé sur la couche mortuaire,
même un peu de nourriture. Est-ce par superstition ou par mesure
d’hygiène que l’on enfouit ainsi ce qui a appartenu au défunt? Je
ne sais. L’inhumation terminée, on fait un grand nmuraamaa et
le chagrin est enterré. L’habitude qu’on avait autrefois de se raser
par places les cheveux en signe de deuil (coutume appelée oimo)
est tombée tout à fait en désuétude. De même pour la coutume
de faire présent d’une pièce d’étoffe aux parents en deuil (ahu ta‘i,
ahu oto). Les deuils ne sont pas les seuls chagrins que l’on enterre
par un bon repas. Des indigènes qui nous avaient témoigné une
affection particulière nous ont écrit récemment qu’après notre dé
part de Raiatea ils avaient « enterré leur chagrin par un bon petit
repas ».
« Te amu net matou i te maa rit maitai i te tahi mahana, te tupa
nei la to matou oto, no te mea aita orna ia matou net. »
« Mangeons nous la nourriture petite bonne un certain jour enter
rons à nous le chagrin parce que pas vous deux à nous ici. »
Le christianisme n ’a pu déraciner les superstitions de l’âme de ces
Polynésiens. Cela n’a rien d’étonnant quand on songe aux superstitions existant encore parmi nos populations chrétiennes, relatives
aux revenants, aux bruits de mort, etc. Malheur à celui sur la tète
duquel retentit le cri (otl) du pic-bois (otatare) ! C’est un signe de
mort Une jeune fille de 14 ans mourut subitement en mars 1899, un
matin à six heures. Elle avait beaucoup aimé l’école dont elle était une
des meilleures élèves. Ce matin même, à six heures, les indigènes ef
frayés accoururent pour me raconter qu’ils venaient d’entendre un
bruit violent dans lu maison d’école et qu’ils n’avaient osé s’appro
cher, ayant justement appris la mort de la jeune fille dont certaine
ment l’esprit venait de visiter encore une dernière fois l’école. Et
quand le cortège funèbre passa devant celle-ci, les porteurs (on
porte tous les morts) s’arrêtèrent un moment déclarant que la bière
devenait subitement très lourde et que sans doute c’était l’âmé de
ia jeune fille qui voulait s’arrêter encore une fois dans la salle de
classe. Le même phénomène de pesanteur subite se serait ensuite
^
produit au moment où la bière fut déposée sur le cotre qui devait
l’emporter dans l’ile voisine où se trouvait la terre de cette famille
et où ses morts étaient réunis.
Bien d’autres superstitions ont encore survécu. Si, autrefois, man
ger de la nourriture destinée au roi « donnait la lèpre », aujourd’hui,
c’est marcher sur la terre autour du tombeau de Pômare à Tahiti
qui la donne. Pour moi, qui ai visité ce monument, je n’en ai emporté
qu’un seul désagrément, celui de voir mes pantalons de flanelle
criblés des graines pointues du piripiri, une graminée importée des
iles Norfolk à Tahiti en 1800. Il faut la patience d’une femme tahitienne habituée à chercher les poux pour débarrasser le drap de ces
détestables semences.
Tous les bruits nocturnes impressionnent l’indigène. Le grillon
vert (peretei) de la montagne, lorsqu’il vient crier autour des mai
sons, annonce de bonnes nouvelles, ainsi que Mmo H. put l’expéri
menter en 1898. Comme elle attendait mon retour de Tahiti, les indi
gènes lui firent remarquer, un soir, que le grillon vert chantait :
bonne nouvelle! Un quart d’heure plus tard j’arrivais. Les indigènes
de triompher en hochant la tète d’un air de mages: *Nons savons,
nous, que ce sont des signes vrais ».
CHAPITRE VIII
1
VIE
SOCIALE
Vie intérieure du peuple tahitien.
Organisation économique.
La propriété. — Le Tahitien est extrêmement attaché à sa terre
et les seuls procès, pour ainsi dire, pendants devant les tribunaux
français à Papeete, sont des procès concernant les terres. Dans
ceux qui se débattaient autrefois aux Iles sous le Vent devant le
roi et les grands juges (toohitu), les plaidoiries consistaient, comme
nous l’avons vu, en récitation de généalogies (aufau fetii).
La scission entre les partisans de la France et les « nationalistes »
endurcis qui a divisé profondément ces îles, de 1888 à 1897, a boule
versé le régime de la propriété, les deux partis s’étant fermé la
porte réciproquement pendant ces dix années et ayant cultivé des
terres appartenant aux adversaires. Tout est à rétablir maintenant
et la tâche sera compliquée. On observera cependant les vieilles cou
tumes : la propriété tahitienne est héréditaire et indivisible entre
les membres d’une môme famille. Elle est inaliénable et il a toujours
été impossible à des Blancs d’acheter des terres aux Iles sous le
Vent. Les indigènes n ’ont jamais consenti qu’à les louer. Il s’est
trouvé, il est vrai, des Européens qui, par des moyens à eux connus,
i'll
,\
ont (ait signer à des indigènes des baux dérisoires où la jouissance
d'une terre pouvant recevoir 100000 cocotiers leur était assurée in
définiment pour le loyer d’une piastre (valant actuellement 2 fr. 50)
l’an.
La propriété ne pouvait être aliénée que par la guerre et presque
toujours des retours de fortune rendaient à leurs anciens propriétai
res les domaines conquis. 11 y avait cependant un cas curieux où elle
pouvait encore s’aliéner. Lorsque deux co-propriétaires d’un domaine
se querellaient, il suffisait que l'un des deux fit cadeau du domaine
au roi pour qu'il fût perdu pour les deux parties.
Les fiefs royaux se sont ainsi considérablement agrandis. Les rois
possédaient également les grands marae nationaux ainsi que les
montagnes et spécialement les lieux historiques et remarquables, ce
que nous tendons à déclarer « propriété nationale ». 11 paraît qu’un
roi plaidant un jour pour la possession d’un rocher inaccessible,
s’étayait de ce seul argument: On ne pouvait être roi de cette île
sans posséder ce rocher1.
La mer, aussi bien que les terres, était divisée en propriétés par
ticulières dont les endroits les plus poissonneux étaient attribués
aux rois et aux chefs. 11 y a trois ans, se produisit uno réclamation
d’un indigène de Raiatea nommé /taraqui revendiquait la possession
d’une grande étendue de mer devant le village d’Uturora. 11 fut re
connu que ses droits étaient patents, et comme il prétendait s’oppo
ser à la pèche publique sur « sa mer » le gouvernement parvint à lui
faire accepter en échange un vaste terrain au bord d'une mare aux
canards (Mana) très poissonneuse. Il est bien heureux que le bon
homme ne se soit pas entêté comme le meunier de Sans-Souci. L’entètement se rencontre fréquemment aux Iles sous le Vent. On devait
déplacer une maison en la roulant, mais pour cela, il était nécessaire
de raser un ou deux arbres à pain qui gênaient au passage. Le pro
priétaire des arbres à pain déclara que môme pour mille piastres par
arbre il ne consentirait pas à les céder. 11 fallut démolir la maison
pièce par pièce pour la transporter.
1De Bovis. État de la Société lahitienne à l'arrivée des Européens, 1863.
Gouvernement. — Avant la conquête des lies sous le Vent par la
France (1897) ces îles formaient trois Etats indépendants : HuahineTubuai-Manu à l’Est, Raiatea-Tahaa au centre et Bora-Bura-Maupiti
à l’Ouest. Ces îles étaient gouvernées par des familles royales
apparentées : les Tamatoa à Huahine et à Raialea, les Tqmatoa et
les Tahitoe qui se disputaient Raiatea, une parente des Pômare
de Tahiti à Bora-Bora. C’étaient ces princes qui seuls avaient le
droit de trancher la question des terres. Ils étaient tous plus ou
moins vassaux des Pômare.
La royauté n’était pas nécessairement héréditaire et l’assemblée
de la classe des chefs (hui-raatira) avait le droit d’élire le roi de son
choix, à condition de le prendre toujours dans les familles royales
(,hui-arii). C’était cette assemblée des Hui-raatira, présidée par le
roi, qui légiférait et nommait tous les fonctionnaires.
Autrefois, chacune des iles était divisée en huit districts gouvernés
chacun par un deucesraatira. Ceux-ci formaient l’une des castes bien
distinctes, dont l’origine remontait aux différentes migrations. Le
peuple se divisait donc en manahune ou tëüffèu arit (sujets du roi),
raatira (chefs) et arii (rois). 11 y avait encore des tiitiî (esclaves.de
guerre).
Pour résumer en deux mots l’organisation intérieure et la législa
tion de Raiatea-TahaaJ, nous prendrons pour guide la description
qu’eu donne M. P. Deschanel, {La politique française en Océanie, 1884).
C’est l'organisation telle qu’elle a existé pendant presque tout le
XIX0 siècle (jusqu’en 1897).
Le roi exerçait le pouvoir exécutif. 11 avait l’initiative des lois
qu’il faisait élaborer par l’assemblée législative composée des chefs,
ministres du gouvernement et orateurs du roi. Il commandait les
troupes en[cas de guerre. 11 avait le droit de grâce.
•Celte des autres iles différait peu.
La justice était exercée par les juges ordinaires et, en dernier res
sort, par les Tooliitu ou grands juges de district. Il y avait un avocat
de la loi par ile. La police était faite par des gendarmes indigènes
(:mut oi).
Les audiences se tenaient à Uturoa la première semaine de chaque
mois. Nous les avons encore vu fonctionner en 1896. L’assemblée se
réunissait derrière la maison du roi, lequel se plaçait sous un grand
arbre, comme naguère Saint-Louis.
Les lois ne prévoyaient ni la peine de mort, ce qui se comprend dans
un pays où il n’y a presque jamais de meurtre pas plus qu’on ne s’y
suicide, ni même la prison. « Le bannissement prononcé contre les
voleurs incorrigibles et les condamnés pour inceste n'était pas une
peine infamante. C’était une simple mesure d'hygiène sociale. »
L’expulsion était prononcée contre les marchands condamnés en
récidive pour avoir vendu des boissons fermentées1. La peine pré
vue pour le meurtre était de 150 piastres dont 100 à la famille de la
victime ; pour blessures, 75 piastres dont 20 au blessé. Le voleur
payait 7 fois la valeur des objets volés. Cette somme était divisée en
sept parts ainsi réparties : deux parts pour l’Etat, une part pour les
témoins, quatre parts pour la partie lésée.
Révocation des fonctionnaires qui se sont laissé corrompre et
amende de 5 piastres. Amende pour adultère ; amende de 15 S po ir
inceste et déportation ; amende de 5 S seulement pour la sodomie.
Défense aux Chinois de séjourner dans les îles sous peine de 50 S
d’amende et d’expulsion immédiate. L’impôt personnel payable à
partir de l’âge de 12 ans était de 3 fr. 75.
Depuis 1882 l’importation de boissons fermentées, bière, vins ou
liqueurs, était expressément interdite aux Iles sous le Vent sous
peine d’amendes plus fortes que précédemment. 11 était seulement
permis aux étrangers d'importer du vin pour leurs repas et comme
remède, moyennant un droit d’entrée.
Depuis 1897, les droits d’entrée ont été augmentés, mais l’introduc
tion des boissons fermentées est admise. Cependant la vente aux in1Deschanel, id. p. 475.
—
189
—
digènes est soumise à des restrictions et ne doit se faire que sur
permission écrite de l’administrateur. Une amende de 1 $ (avec in
demnité del/2saux témoins) était infligée à ceux qui vendaientles pe
tits produitsdu paysau-dessousdu prix fixé par le tarif ; de même aux
personnes qui rôdaient après 9 heures du soir, après le deuxième
roulement du tambour. On a encore, en effet, la coutume débattre
le couvre-feu à 8 et à 9 heures du soir.
«Sont punis d’une amende de 2 à 3 S et d’une indemnité de 1/2 ou
2 $ à payer aux témoins: ceux qui, sans nécessité, circulent le di
manche; ceux qui, par leurs insinuations, cherchent à faire du tort
au roi et aux chefs; ceux qui cherchent à nuire à leur prochain ;
ceux qui calomnient; ceux qui manquent à leurs promesses: ceux
qui jouent de l’argent. »
Enfin un article remarquable était le suivant :« celui qui veut
payer ses dettes avec des cocos doit les vendre 2 S le cent et non 1 S,
sous peine d’une amende de 5 S pour l’Etat et de 5 S pour les
témoins. »
Si le créancier ne voulait pas accepter les cocos, le débiteur en
faisait de l’huile, qu’il devait vendre 1/2 S le gallon, mais pas audessous de ce prix; il pouvait ainsi s’acquitter de sa dette. Si le
créancier refusait d’accepter l’huile, le débiteur pouvait ne plus s’in
quiéter de sa dette et la considérer comme étant acquittée*.
Dans toutes ces lois de Raiatea-Tahaa, on aperçoit l’inspiration et
l’influence des missionnaires anglais. Ceux-ci étaient, en effet, les
personnages les plus importants du pays. Us y ont établi l’ordre et la
sécurité et ont répandu, parmi les indigènes, des connaissances élé
mentaires avec beaucoup de succès. Aussi la plupart de ceux-ci sa
vent-ils lire et écrire leur langue. Ils connaissent aussi parfaite
ment les saintes Ecritures, peuvent discourir à l’infini sur les textes
bibliques et prononcer avec une volubilité sans pareille de longues
prières pleines de redites. Mais pour mener ainsi comme des enfants
ces demi-civilisés, il a fallu ces lois pleines de défenses, de nouveaux
tabou, et. pour ne pas les rendre illusoires, il a fallu développer l’esi Deschanel, id. p. 497.
190
pionnage, la délation (le témoin était toujours récompensé) ; par
là, s’est développée au plus haut point l’hypocrisie qui se retrouve
dans tous les actes religieux de ce peuple.
Comme comparaison avec les lois (d'inspiration anglaise) du XIX0
siècle, il ne sera pas sans intérêt de rappeler ce que furent les ancien
nes lois des Tahitiens, lois qui se résumaient dans le tabou.
Le tabou. —Dès votre première promenade dans une île, vous ne tar
dez pas à être frappé par des piquets surmontés d’une petite planchette
portant en grosses lettres majuscules le mot TABOU ou TAPOU. Ce
mot fatidique fut autrefois l’unique loi de la Polynésie, de l’Océanie
même, le meilleur et le plus puissant moyen de gouvernement entre
les mains des rois et des prêtres, et si des lois semi-françaises, semianglaises, ont remplacé, aux lies de la Société, les anciennes lois in
digènes, elles n’ont fait que réglementer, classer et décorer de noms
divers les différentes applications du tabou.
Le tabou est une restriction. Ce mot signifie sacré, dévoué à. Tout
ce que roi, chef ou prêtre déclarait tabou, tout ce que la coutume
ou l'arbitraire avaient institué tabou devait être respecté et con
sacré au seul usage auquel il avait été voué Les objets, les animaux,
les hommes pouvaient être tabou. Les défenses, les prohibitions
étaient des tabou.
La personne des chefs, rois et piètres était essentiellement ta
bou. Les mots mêmes et les syllabes employés à former le nom des
chefs devenaient par ce fait tabou (prohibés). Cette coutume spéciale
avait nom pi. On devait employer un autre mot pour désigner la
même chose. Point n’était besoin du reste d’inventer un mot nou
veau, les synonymes absolus existant abondamment dans cette
langue. On sait donc que le roi de Tahiti s’étant fait appeler Pômare
(nuit-rhume), ces deux syllabes devinrent pi et furent remplacées,
dans le langage ordinaire, par rui (nuit) et hota (toux). Le dernier des
Pômare étant mort depuis longtemps, on emploie de nouveau le mot
po pour nuit. Les anciens rois de Tahiti ayant été baptisés Tu (celui
qui se lève), ce mot fut remplacé par tia.
Les tabou se rapportant aux cultes, aux prêtres et aux cérémonies
religieuses étaient légion, et les enfreindre entraînait fréquemment
—
191
-
la mort. On avait commencé par faire croire au commun des mortels
que les dieux eux-mêmes se chargeaient de punir les délinquants, soit
en leur envoyant une maladie, soit en les faisant périr. 11 fallait une
sanction sûre à ces menaces et les sicaires des chefs et des prêtres se
chargeaient de représenter les dieux irrités et d’envoyer d’un coup de
casse-tète le fautif dans la pd(nuit). Mais on ne put pas toujours tuer,
les fautes étaient trop nombreuses. On finit par en admettre le rachat.
La crainte, le respect profond du mahahune (l’homme du peuple) pour
son chef sont encore bien vivaces, malgré les nouvelles institutions,
et le fier indigène qui ne se découvrirait pas devant le « chef» Blanc
ne s’approche de son chef indigène que courbé et le chapeau à la
main. Les administrateurs coloniaux savent bien qu’ils peuvent dif
ficilement obtenir des corvées et des travaux faits soigneusement
sans le concours de l'autorité du Tavana Tnfaa (Chef d’arrondisse
ment), du Tavana Mataeinaa (Chef de district), ou du Tavana oire
(Chef du village).
Les missionnaires ont bien compris la force qu’ils pourraient tirer
du tabou; ils ont remplacé les anciens tabou religieux par de nou
veaux : les règles relatives au repos dominical, entres autres, règles
calquées sur la loi mosaïque. Bien de plus aisé aussi que de rempla
cer l’offrande présentée sur le marae par les dons de la « Fête de
Mai » ou fête des Missions1 et les exigences de l’admission dans la
secte religieuse des Arioi par les nouvelles exigences de l’admission
dans la classe religieuse des Etaretia (membres de l’Eglise). Par la
force des choses, certains missionnaires se sont créé, sur ces âmes
simples et faciles à mener, une autorité analogue à celle des anciens
Tahua pure (prêtres). Pour compléter l’analogie, certains même prê
chent parfois sur les anciens marae et construisent des temples dans
leur voisinage immédiat. Tout cela est très habile sans doute, mais
on n’est malheureusement pas allé jusqu’à la conscience de ces
gens-là et leurs cerveaux ne peuvent encore saisir nos idées et nos
croyances pour lesquels, au reste, les mots manquent dans leur
propre langue.
1Primitivement, fête célébrée à l’anniversaire de la reine Victoria.
Les missionnaires anglais ont créé de toutes pièces un vocabu
laire religieux formé de mots grecs ou hébreux tahitianisés. Ces
mots nouveaux sont, par exemple :
Aloe (hébreu), aloès
Alabata (eng.), albâtre
Alegoria (grec), allégorie
Aluna (hébreu), chêne
Amene (hébreu), amen
Anatema (grec), anathème
Aposetelo (grec), apôtre
Bapetito (grec), baptiser
Hiero (grec), temple
Mahula (hébreu), danse
Palahe (grec), concubine
Menaselie (hébreu), chef musicien
Peritome (grec), circoncision.
Diabolo (grec), diable
Diahono (grec), diacre
Diluvi (latin), déluge
Etene (grec), païen
Euhari (grec), Sainte Cène
Gehena (grec), Enfer
Hairesi (grec), hérésie
Hébere (hébreu), charmeur
Kime (hébreu), Pléiades
Obabara (hébreu), souris
Pharemahe (grec), sorcier
Ohereba (hébreu), scorpion
Ces mots ne disent absolument rien aux indigènes. Il faut un dic
tionnaire ou un interprète pour les leur expliquer. Gomme il eût été
plus simple et plus rationnel d’employer leurs propres expressions
partout où elles correspondaient suffisamment à l'idée nouvelle :
ils ont leurs mots à eux pour nommer le temple, le chef d’orchestre,
la danse, les souris, les scorpions, les concubines, les sorciers, la cir
concision. Ils ont le joli mot Matarii (les petits yeux) pour désigner
les Pléiades. Quel besoin avait-on d’aller chercher le mot hébreu
kime? Comble d’absurdité, on leur a imposé les noms anglais des
jours de la semaine et des moisde l’année alors qu’ils les désignaient
par des termes spéciaux qu’il est très difficile maintenant de retrou
ver. On a remplacé les anciennes chinoiseries de la réglementation
par de nouvelles. Encore les anciennes avaient-elles leur poésie et
leur originalité. Pendant les cérémonies religieuses, il était défendu :
1° aux hommes de parler aux femmes; 2° à celles-ci d’entrer dans
l’enceinte sacrée du marae;3° de manger pendant le temps consacré
à certaines prières (Aiai faa).
A certains moments, la côte était déclarée tabou. Défense d’y allu-
-
193
-
mer du feu. Il fallait aller cuire sa nourriture sur des charbons (ahitarahu, feu charbon) dans l’intérieur des terres, sous peine de mort.
Rien d’étonnant si les chefs, rois et prêtres se servaient du tabou
pour se réserver les meilleurs morceaux, les meilleurs poissons.
Ainsi il fut défendu, pendant six mois, de pêcher la bonite, sauf pour
les chefs. Ce tabou sur la nourriture s’appelait noanoa.
D’un autre côté, les hommes, en général, se réservaient la
viande de porc. Les femmes n’en pouvaient manger que dans
de rares occasions, et le cochon cuit pour elles s’appelait puaaroiroi. Du reste les femmes n’osent pas encore, à l’heure qu’il est, man
ger en compagnie des hommes.
Mais l’usage le plus répandu et qui subsiste aujourd’hui encore est
celui du tabou garant de la propriété individuelle, 11 s’appelle alors
plus souvent rahui. Chaque particulier indique sa propriété person
nelle par un signe bien visible : une inscription avec le mot tabou,
un piquet entre les coraux couronné d’une touffe d'herbe, une
branche do cocotier tressée fixée au tronc d’un arbre fruitier. Ces si
gnes de la propriété s’appellent unuunu. Ils sont toujours respectés
entre indigènes et personne ne les enfreindrait sciemment. De
même que dans nos contrées, on a le ban des vendanges, à Tahiti
les chefs posent et lèvent à leur convenance le rahui sur tous les
cocotiers de leur district. Pendant le rahui, on ne peut prendre des
cocos, même pour les boire, sans la permission du chef. Dès qu’il
est levé, chacun va faire son coprah. Une forte amende est la sanc
tion de cette défense. Le rahui s’indiquait comme se notifiaient au
trefois les ordres royaux : par la palme du cocotier tressée (niau) fixée
à l’arbre la tige en bas. Les hérauts du roi parcouraient le pays cet
étendard en main et proclamaient la royale volonté. Refuser le
niau, c’était se mettre en état de rébellion.
La coutume du tabou n’est pas spéciale aux Polynésiens. Elle se
retrouve chez les habitants à demi Papous de l’archipel Bismarck
et chez ceux de la Nouvelle-Guinée. Mais ils l’ont certainement em
pruntée aux Polynésiens.
Du reste, toutes les religions et toutes les civilisations ne regar
dent-elles pas une foule de choses comme sacrées (tabou) : l’autel,
■13
h
ses ornements, les instruments du culte dans les religions judaïque,
chrétienne, musulmane, bouddhiste; les rois, les princes, les empe
reurs même les plus modernes. Que de crimes dits de lèse-majesté
et sévèrement punis qui ne sont autres que des violations du tabou
royal. L’homme est partout semblable à l’homme, sous toutes les
latitudes. Les idées sont analogues, les expressions seules diffèrent.
C’est certainement une bien mauvaise méthode que d’enseigner
une langue étrangère par traductions. On reconnaît universellement
que la seule bonne méthode est celle qu’emploie lanière qui enseigne
en deux ans à un bébé une langue qu’il ne connaît pas, sa langue à
elle.
C’estaussi une bien mauvaise méthode d’enseigner une religion par
la traduction des idées se rapportant aux croyances, aux objets de la
foi. Il faudrait vivre une religion, la vivre au milieu de ces païens,
leur faire trouver par eux-mêmes qu’elle est bonne, puisque les ré
sultats en sont bons, leur en faire comprendre les doctrines par
l’exemple et les idées par la pratique de ces idées. Mais voilà, ceci
c’est plus difficile; il faudrait savoir mettre de côté les intérêts per
sonnels ou ceux de l’association à laquelle on se rattache. Il faudrait
imiter celui qu’on prêche. Serait-ce peut-être surhumain ?
Un des fruits bizarres de la civilisation tahitienne fut la fameuse
société ou secte religieuse des Arioï. Pour en faire partie, il fallait
prêter le serment d’exterminer sa progéniture. Celui qui conservait
son enfant en était honteusement chassé. Les Arioï jouissaient d’une
grande considération et de grands privilèges. Ils étaient sacrés (tabou)
et avaient, en toute circonstance, le pas sur les autres indigènes.
Ils ne travaillaient pas: les simples citoyens devaient les nourrir et
leur offrir le premier choix des produits de la terre et de la pèche.
Ils menaient une vie très immorale et la passaient en danses, en
jeux et en orgies. Ils étaient divisés en sept ordres différents qui se
distinguaient par des tatouages spéciaux.
En temps de guerre, c’étaient de vaillants guerriers; c’était le seul
service qu’ils rendaient à leur pays, avec celui peut-être d’empêcher
la population de devenir trop dense. Il y avait là, en effet, un danger
qui avait dû faire réfléchir les fortes tètes du temps et qui fut peut-
être l’idée-mère de la création de cette société. Il est étonnant de
voir qu’un peuple si doux ordinairement ait pu être adonné à des
pratiques aussi féroces que les sacrifices humains et l’infanticide of
ficiel. Rien n’égale en effet l’aménité générale de ces gens et la fra
ternité sincère qui règne dans leurs relations réciproques. Les
moindres départs sont l’occasion de scènes de désolation auxquelles
font pendant les scènes du retour. Les amies, en se rencontrant, s’em
brassent presque toujours, si elles ne se sont pas vues depuis quel
que temps. Le baiser tahitien s’accompagne d’une aspiration parfai
tement perceptible. On se flaire. Autrefois, on se contentait d’un
attouchement du nez. Le môme mot hoi signifie baiser, toucher les
nez et sentir.
Les hommes se serrent la main avec effusion, en une longue
étreinte. Toutes les fois qu’un petit groupe se forme, quelqu’un
roule une cigarette1, en tire une bouffée et la passe à son voisin.
C’est le calumet des Indiens. Les femmes qui sont de grandes fu
meuses de cigarettes procèdent de môme. Elles sortent plusieurs
fois du temple pendant les services divins, s’asseyent en rond et se
passent la cigarette (pupuhiavaava).
Vie internationale.
Les seules relations fréquentes entre les Iles sous le Vent et
Tahiti ont été des relations commerciales. Cependant, bien que
reconnaissant depuis plus d’un siècle la suzeraineté des rois de
Tahiti, Raiatea garda toujours sa suprématie religieuse et fournit
plusieurs fois des grands prêtres à cette île. On a conservé les noms
de Tupaia qui vivait au temps de Cook et de Mani-Mani.
1Le tabac indigène se conserve en longues carottes, compressé et serré dans une
enveloppe de ficelle. La cigarette se fabrique ainsi : on détache un fragment d’un mor
ceau de tabac comprimé, on le chauffe légèrement sur une allumette et on l’enveloppe
dans un bout de feuille de pandanus séchée que l’on enroule en spirale.
Les gens de Raiatea intervinrent, à plusieurs reprises, dans les
guerres qui ensanglantèrent Tahiti pour soutenir en général le
parti des Pômare. Ils ont toujours eu le renom de vaillants guer
riers. Maintenant les indigènes des lies sous le Vent se rendent
quelquefois nombreux aux grandes joutes des fêtes du 14 juillet
à Papeete. Ils y remportent souvent des prix pour les costumes
anciens, les courses de chevaux et les régates. Ils profitent de ce
voyage pour donner une séance du Umuti, comme cela a ôté le cas
en 1898.
Ce sont nos «civilisés» d’Europe qui ont trouvé que «l’étranger
c’est l’ennemi ». Les Tahitiens ne le considèrent généralement pas
ainsi, et, tant qu’on n’a pas attenté à leur indépendance nationale, ils
se sont montrés extrêmement accueillants et hospitaliers envers les
étrangers. Les gens de Raiatea ont eu de fréquentes guerres civiles
et ont livré des combats à leurs voisins de Huahine et de Bora-Bora.
La seule guerre étrangère qu’ils aient soutenue fut la lutte contre la
France dont nous parlerons plus loin et qui a été suivie (1897) de
leur annexion définitive. Ils n’ont certes pas la rancune longue ou
bien ils poussent loin l’indifférence ou la platitude devant les vain
queurs. Je ne sais. Mais quatre mois après la fin des hostilités, alors
que cinq cents d’entre eux étaient exilés aux Marquises, ils ont célé
bré, avec un grand entrain, la fête nationale du 14 juillet à Uturoa et
leur chantre national, Tupaia, a composé, à cette occasion, une espèce
d’épopée chantée racontant les détails de la guerre, en particulier le
bombardement de l’ile de Tahaa. On avait taillé,à cette occasion, une
grande pirogue « sans balancier » figurant le croiseur Duguay-Trouin.
Des morceaux de bois simulaient les canons. Tupaia, debout au
centre de la pirogue,.affublé d’un costume de lieutenant de vaisseau
qu’il s’était procuré on ne sait où, dirigeait la pantomime. Rien n’y
manquait: le simulacre des commandements en français, des « feux
électriques » à l’aide d’une simple lanterne, des coups de canon au
moyen de vigoureux poum! clamés par cinquante exécutants. 11
poussait même le raffinement dans l’imitation jusqu’à regarder la
foule par le canal d’un bout de bambou en guise de longue vue. Et
ce que les indigènes s’amusaient! Cependant Tupaia avait eu des
parents parmi les morts! Rien ne donne une idée plus exacte de la
puérilité de ce peuple.
Le commerce de ces petites îles ne peut être très considérable.
Mais il l’était davantage il y a dix à vingt ans. Alors on exportait beau
coup de coton et d’huile de coco. Aujourd’hui, on ne cultive plus le
coton parce qu’il ne peut plus lutter sur le marché et on exporte le
coprah brut (amande du coco) au lieu d’en extraire l’huile.
Huahine exporte 300 tonneaux de coprah par a n 1. Raiatea, Tahaa
en exportent certainement une plus grande quantité et Bora-BoraMaupiti une quantité légèrement inférieure, en sorte qu’on peut
évaluer à 1 000 tonneaux l’exportation annuelle de cet article. En
1809, les commerçants le payaient aux indigènes 9 sous chiliens (soit
20 centimes de notre monnaie) le kilo. Ce sont surtout les navires
anglais de la Nouvelle-Zélande (Hauroto, Ovalau, Upolu) qui vien
nent le prendre. Ils emportent en même temps, selon la saison, des
1 Annuaire de Tahiti, 1899.
MOYENS DE COMMUNICATION DE TAHITI :
I" . 1vcc chacun des autres établissements français de VOccanic. — Le vapeur Croixdn-Sud fait 12 voyages par an en touchant à Fakarava (Tuamotu), Taiohae et Aluana
(Marquises), retour à Tahiti. Puis Papetoai (Moorea), Fare (Huahine), Uturoa (Raiatea),
Vaitape (Bora-Bora) et retour par les mêmes localités à Papeete.
2“ Avec San Francisco. — Douze courses de vapeur par an ont remplacé, depuis le
‘24 mars 1900, les départs mensuels des voiliers.
Le courrier mettait, avant 1000, 54 jours de Papeete à Paris par San-Franeisco et 40
jours de Paris à Papeete. La durée moyenne de ce trajet par vapeur est de 24 à 32 jours.
Ainsi le steamer qui a quitté Papeete le 19 décembre 1900 est arrivé à San-Francisco le
31 décembre et le courrier était le 12 janvier à Paris. Il en repartait le 25 janvier, touchait
Frisco le 8 février et parvenait à Papeete le 20 du même mois.
3° Avec la Nouvelle-Zélande et l'Australie. — Tous les 28 jours un vapeur de la com
pagnie anglaise «Union Steam Ship de New-Zealand « touche à Papeete en passant par
Rarotonga à l'aller et au retour et en s’arrêtant occasionnellement à Huahine ou à Raiatea
pour prendre des oranges et des ananas. (Durée du trajet: 10 à 15 jours.)
D'Auckland (Nouvelle-Zélande) un service hebdomadaire de vapeurs sur Sydney (quatre
jours et demi) et sur San-Francisco (20 jours).
4» Enfin trois navires à voile viennent chaque année directement de Bordeaux en trois
ou quatre mois passant par le cap de Bonne-Espérance et retournant par le cap Horn.
La distance qui sépare Raiatea de Tahiti est de 220 milles (-400 kilomètres). La Croixdu-Sud met de 20 à 24 heures pour franchir cette distance.
198
r
millions d’oranges ou des milliers d’ananas. Les oranges se cueillent
à la main, malgré les longues et vigoui’euses épines qui hérissent
tronc et branches. Celui qui est grimpé sur l’arbre les jette une à une
à un camarade qui les reçoit délicatement. Les indigènes reçoivent
7 francs par mille oranges; elles se vendent 3, 4 ou 5 sous pièce
en Nouvelle-Zélande. Les ananas, payés de 5 à 10 centimes à Raiatea, valent de 2 à 8 shillings à Auckland. 11 s’exporte aussi de
Yarrow-root, du tabac, des ignames, des tripangs et du fungus. On
n’a pas encore eu l’idée de faire le commerce des bois d’ébênisterie
et pourtant il y en a de fort beaux. Puissent les riches forêts de
Raiatea rester longtemps ignorées des marchands de bois de cons
truction.
Comme on vient de le voir, la monnaie qui a cours dans les lies
est d'origine chilienne ou péruvienne. Elle comprend la piastre de
5 francs (dont la valeur commerciale dépasse à peine 2 francs
aujourd’hui); la demi-piastre, la pièce de 2 francs, celle de 1 franc et
celle de 50 centimes. Pas de plus petite monnaie divisionnaire. Les
noms que les indigènes ont donnés à ces pièces sont imités de l'an
glais : tara (dollar), afa tara (half dollar), ou de l’espagnol : raera
(real).
Les amendes et autres peines sont maintenant infligées en corvées
de route. Ces corvées supplémentaires auront bientôt permis d’enceindre i’Ile de Raiatea d’une bonne route et d’entretenir celles qui
existent déjà. C’est, parait-il, à l’amour que les routes de Tahiti
doivent leur existence, les délits amoureux étant punis en cor
vées.
Les indigènes savent construire des ponts en bois très longs et
très solides. Du reste, les matériaux ne sont pas difficiles à se pro
curer: cocotiers, arbres à pain, tamanu et mara. Ils commencent à
acheter des voilures et la première bicyclette, un pneu, a fait son
apparition à Raiatea en l'an de grâce 1899.
Autrefois, toutes les communications avaient lieu par mer; les
Tahitiens sont un peuple navigateur par excellence. A Huahine, ils
ont construit eux-mêmes dernièrement des goélettes jaugeant jus
qu’à cent tonneaux. Mais le bateau national est la pirogue (te va‘a).
199
On rencontre la pirogue à balancier (va’a tipae amaj (.[’Honolulu à
l’lle de Pâques, de Tahiti à Ceylan et à Madagascar.
ha forme n’en varie pas beaucoup. Elle est plus ou moins élégante
selon les îles et aussi selon le goût des constructeurs. Chaque homme
sait tailler la sienne. Le tamanu (callophyllum) le miro (thespesia), le
mara (?), le vieux burau (hibiscus), le hutu (cordia), sont les bois les
Fig. 58. — Pont et route à Haamoa.
Ce pont a été c o n stru it en tièrem en t p a r des indigènes sous la direction de M. Flem eing,
a d m in istra te u r des Iles sous le V ont. Les m atériaux employés sont des tro n c s de coco
tie r e t des p o u tre s eu bois d’arb re à pain (m a iore).
plus estimés par leur solidité et leur résistance à l’action corrosive
de l’eau de mer et desséchante du soleil. Quand il s’agit d’une petite
pirogue à un rameur, un simple tronc de 3 à 4 mètres sur 60 centi
mètres de diamètre suffit. Le constructeur le choisit à proximité de
lam er; il l'amarre derrière une embarcation et l’amène près dé sa
maison. 11 s’installe sous l’ombre épaisse d’un gros hutu (baringtonia) et commence à creuser l’intérieur du Ironc au moyen d’une
espèce de hache en forme de bêche que les commerçants blancs lui
200
ont fournie. Au préalable, il a enlevé l'écorce et aplani le dessus. Il
y marque une ellipse très allongée et évitle le tronc jusqu'à une
profondeur de S0 centimètres. L’ellipse, dans sa plus grande largeur,
n’a pas plus de 40 centimètres. Il façonne ensuite l’extérieur en
laissant sur les côtés une épaisseur de 3 à 4 centimètres. Une des
Fig. 59. — Pirogue simple.
La pirogue e st creusée dans un tronc «le ta m a n u . Le halancier en burau (bois trè s
léger; est fixe au moyen de deux tra v e rses, une plus volum ineuse i\ l'av a n t (en vieux
b u ra u , d u r e t tenace) e t uue a u tre plus légère à l’a rriè re (une sim ple branche do
goyavier). Des cordelettes en m ore servent de lig a tu re . Lu pagaie a la forme d’une
p a le tte plate à bords arrondis.
extrémités se termine en pointe de lance, l’autre est coupée net.
Voilà la carcasse terminée. Il s’agit d’y fixer le balancier, pièce de
bois léger (hibiscus) arrondie et terminée en fuseau aux deux extré
mités et ayant la même longueur que la pirogue. Gela se fait
Fig. 60. — Pirogue double.
Ceci e st le type de la pirogue de pèche qui p e u t a ffro n ter la hau te mer. La seconde
pirogue tie n t lieu de balan cier à la p rem ière.
au moyen de traverses, l’une (en vieux burau) épaisse, façonnée en
arc, l’autre est une simple branche de goyavier. Elles sont mainte
nues en travers de la pirogue par des ligatures en cordelettes qui
passent par quatre trous; elles débordent d’un mètre à un mètre
et demi sur le côté du balancier. A la grosse traverse sont fixés des
bâtonnets qui s’enfoncent dans le balancier, des cordelettes accro-
chées à (les chevilles de bois maintenant le tout solidement; la petite
traverse est simplement attachée an balancier. La pirogue est prête;
le plus souvent un y passe encore une ou deux couches de peinture
rouge vif, rose, ou rarement verte.
Il ne manque plus qu’une paire de pagaies (hoe) en vieux burau
et un petit banc à fixer en travers. Le petit banc (parahiraa) est
Fig. 61. — Pirogue à voile.
Les voiles so n t de sim ples n a tte s en fouilles tressées de pandanus, de nos jo u rs rem placées
quelquefois p a r un ou deux pareu.
parfois une simple planchette ; quelquefois aussi l’indigène se paie
le luxe de le creuser confortable, en selle à appui, dans un bloc de
miro. L’armement se complète par une épuiselte (haapau) taillée
dans un morceau de burau, un simple demi-coco ou une vieille boîte
en fer-blanc, remplissant le même office. Enfin une longue galfe
(to'o) et un harpon (pâlia) et tout est prêt pour la pèche.
S’il s’agit d’une grande pirogue à 4, 5, ou 10 places, la construction
est un peu plus compliquée; on trouve rarement des troncs de
dimension suffisante. On fabrique d’abord le fond; un demi-cylindre
qui n’a que 20 centimètres de profondeur. On y ajoute des côtés de
30 à 40 centimètres et des extrémités : ces cinq pièces sont assem
blées au plus juste et solidement liées les unes aux autres par des
cordelettes enfilées dans des trous. On obtient ainsi d’immenses
pirogues.
Au lieu de balancier, on accouple souvent deux pirogues (taupiti,
taurua) au moyen de solides traverses. On peut fixer alors un plan
cher entre les deux et l’on conçoit le parti qu'on en peut tirer dans
des expéditions lointaines
Ces grandes pirogues doubles sont employées surtout pour la
pèche du thon et d’autres gros poissons. A la première traverse est
fixée une ligne énorme que les pécheurs soulèvent ou abaissent au
moyen de deux cordes; l’hameçon est très gros; il est composé de
nacre, d’os et de crin.
La vraie pirogue de voyage s’arme de voiles. Le mât est fixé à la
grosse traverse, celle d’avant. 11 porte une seule voile quadrangulaire (forme brigantine), ou quelquefois triangulaire, faite en natte
de pandanus ou en pièces d’étoffe ou de toile quelconque, une vieille
robe ou un vieux pareil fait même parfaitement l’affaire. La pagaie
sert de gouvernail. Ces pirogues, qui effleurent à peine l’eau, attei
gnent une vitesse étonnante. Elles chavirent fréquemment, ce qui
ne trouble pas beaucoup les indigènes. Ils se jettent à l’eau, retour
nent leur esquif tout en nageant, le vident rapidement, remontent
et recommencent.
La manière de ramer est particulière. On saisit sa pagaie à l’extré
mité du manche et au milieu ou plutôt plus près de la palette. Assis
près de l’arrière, il s’agit de donner trois ou quatre coups de rame
tantôt à droite, tantôt à gauche de l’embarcation. Il n’y a pas de point
d’appui pour la pagaie. On se penche légèrement en dehors, du côté
où l’on rame. Le coup de pagaie ne se donne pas, comme on pourrait
le croire, parallèlement à l’axe de la pirogue, mais dans des plans
obliques que l’expérience fait connaître, sans cela on ne réussit
203
qu’à tourner sur place, l’embarcation ayanl un tirant d’eau très
faible.
Le côté gauche de la pirogue, celui du balancier (ama), est appelé
paeama (pae: côté); c’est celui des femmes, tandis que l’autre (pae
atea: côté ouvert) est celui des hommes.
On appelle tipae ama ou tau ama la pirogue simple, tipae ati, tipae
raa, taurua, taupiti, la pirogue double; un petit canot double, lahifa;
une grande pirogue à rebord arrondi à un bout m'a hara; une petite
pirogue aux deux bouts pointus, va'a maihi; la pirogue royale, tifatifa; la pirogue sacrée, va'a moemoe.
Quand il rentre, le pêcheur descend dans la mer avant d ’aborder,
le corail à fleur d’eau l’en empêchant souvent; il pousse sa pirogue,
la porte avec l’aide d’un camarade et la dépose sur deux pierres ou
deux troncs posés en travers. 11 la recouvre ensuite soigneusement
de feuilles de cocotier tressées pour éviter que le soleil ne la fen
dille.
Une manière très commode et très rapide de voyager en pirogue
est de se pousser au moyen d’une gaffe. Un plateau de corail large
parfois de quelques cents mètres et profond de 30 à 50 centimètres
seulement, entoure presque tout le rivage de Raiatea. Au lieu d’aller
ramer péniblement au large, l’indigène se tient debout sur la poupe
de sa pirogue et progresse en s’appuyant de tout son poids sur une
longue gaffe (to'o). Dans ce cas, le chemin le plus court, n’est pas la
ligne droite, car les blocs madréporiques effleurent souvent l’eau ; il
faut les contourner et connaître les « passes ». On s’habitue très vite
à les distinguer à la couleur de l’eau. Tout en avançant ainsi, que
l’œil exercé du pêcheur reconnaisse un bon poisson qui nage entre
deux eaux, immédiatement il pose sa gaffe, saisit le harpon, s’en
aide pour avancer tout doucement et, quand il est à bonne portée, le
lance d’une main vigoureuse et sûre; il manque rarement son
coup.
11 faut aussi mentionner la manière dont les indigènes grimpent
aux cocotiers. Le tronc de cet arbre est comme formé d’anneaux
emboîtés qui se terminent par un rebord irrégulier. Le Tahitien met
ce rebord à profit pour grimper, il arrache l’écorce épaisse (more) et
-,
i
incassable truite branche de burau. Il noue ensemble les deux bouts
de cette lanière, la tord deux fois sur elle-même, lui donnant la
forme d’un huit, et passe un pied
dans chacune des branches du
huit. Saisissant alors le tronc par
derrière, la lanière appliquée
sur le premier rebord, il saute
d’un demi-mètre plus haut, la
main servant de point d’appui;
Fig. 02 et 63. — Manière de grimper au cocotier.
Première position.
Deuxième position.
dans ce deuxième mouvement, ses genoux sont fléchis; il liasse
à l’extension des jambes en laissant glisser ses mains derrière le
tronc de bas en haut. 11 est ainsi revenu à la première position
— 205 —
et recommence jusqu’au sommet. La descente s’opère de manière
inverse.
Pour escalader un arbre de grosseur moyenne, nous le saisirions
à bras le corps et l’entourerions de nos jambes. Le Tahitien n'agit
pas de même. 11 saisit le tronc par derrière et se met à grimper
en s’accrochant au moyen de ses orteils aux moindres aspérités
de l’écorce. 11 monte donc tout à fait comme un singe. .J’ai pu
observer très souvent ce fait. Et ce qu’il y a de plus curieux, c’est
qu’il saisit le tronc avec les cinq doigts réunis, sans chercher à
s’accrocher aux branchettes par opposition du pouce. Il y a là, je
crois, un fait qui n’a pas encore été observé précédemment et qui
mérite d’ètre noté.
•j3
CHAPI TRE IX
NOTES
HISTORIQUES
D éco u v erte des îles.
Quelques notes historiques sont nécessaires pour compléter le
tableau de l’état actuel de la société tahilienne. Elles aideront à
comprendre ce qui est par ce qui fut.
Cook n’est pas le premier Européen qui toucha à Tahiti. L’Espa
gnol Quiros aperçut cette ile en 1606 et l’appela Sagittaria. Elle fut
oubliée ensuite jusqu’en 1767, époque où Wallis y passa. Bougain
ville (dont le nom est donné à l’une des rues de Papeete) prit nomi
nalement possession de Tahiti en 1768. Enfin Cook descendit à Matavai (Tahiti) en 1769 pour observer le passage de Vénus devant le
soleil. Dès ce moment, les îles furent visitées fréquemment par les
navigateurs. En 1772, ce fut l’Espagnol Bonechea, en 1773, son
compatriote Langara ; la même année Cook reparut ainsi qu’en 1777.
En 1788 ce fut le navire anglais Lady Penrhyn. Puis la Bounty, dont
le capitaine Bligh fut ensuite débarqué au large par son équipage
révolté. Une partie de cet équipage, comme on le sait, fonda la
colonie de Pitcairn1. En 1789, ce fut Vancouver, officier de Cook,
1 On trouvera tout au long l’histoire de cette étrange colonie jusqu’en 1830 dans le
Voyage autour du monde, de Dumont d’Urville (1834), auquel nous avons emprunté les
quelques notes historiques ci-dessus.
puis La Matilda (1792) et Bligh avec les navires Providence et Assis
tance; enfin, le 6 mars 1797, le Duff, capitaine Wilson, mouillait à
Tahiti.
Introduction du christianisme.
Le Du/}', envoyé par la Société des Missions de Londres, amena
à Tahiti vingt missionnaires et artisans chargés d’évangéliser les
lies de la Société. A la même époque, cette Société envoyait dans
toute l’Océanie d’autres missionnaires. La date du 5 mars 1797 a été
célébrée à Papeete par le jubilé centenaire commémoratif de l’intro
duction du christianisme en Polynésie.
Les missionnaires, très bien accueillis du roi Pômare et des indi
gènes trouvèrent dans les colons déjà acclimatés des interprètes et
des auxiliaires précieux. Ils se mirent aussitôt à l’œuvre, mais tra
vaillèrent en vain de longues années. Les indigènes restaient réfrac
taires aux idées chrétiennes. Au bout de douze ans d’efforts inutiles,
ils quittèrent tous les îles, ne laissant que Haywood à Huahine et
Nott à Moorea.
Peu de temps après, le roi de Tahiti, Pômare II, dépossédé par
des chefs rebelles, se retira à Moorea, triste et découragé. Les dieux
ne lui étaient plus favorables. Peut-être espéra-t-il, comme Clovis,
que le Dieu des chrétiens lui donnerait la victoire. Peut-être aussi
l’appui probable des fusils anglais exerça-t-il quelque pression sur
son esprit Toujours est-il qu’il se trouvait dans un état d’àme que
le pasteur anglais comprit et sut mettre à profit pour lui enseigner la
doctrine chrétienne. Pômare II se convertit en 1812. Dès ce mo
ment, il fut un hardi missionnaire et son entourage ne tarda pas à
suivre son exemple. Mais ce ne fut qu’en 1815 qu’il se hasarda à dé
barquer à Tahiti. Petit à petit, son parti grossit et il finit par être
reconnu roi par toute Pile, après bien des batailles sanglantes où il se
montra magnanime envers les vaincus. Le christianisme devint en
suite la religion officielle et les missionnaires profitèrent de l’amitié et
de la reconnaissance de Pômare II pour asseoir profondément leur
autorité. Ce furent bientôt eux qui gouvernèrent sous le nom du roi.
Ils firent des lies de la Société une vraie théocratie. Il serait intéres
sa n t^ plus d'un point de vue,de faire une étude approfondie et im
partiale de l'influence que le protestantisme anglais a eue sur ces
populations, des progrès qui ont été réalisés, des dangers et des abus
du système théocratique.
Une telle élude ferait peut-être comprendre pourquoi les Tahitiens
tout en n'ayant pris que nos vices européens et non nos vertus
sont cependant un des peuples les plus dévots parmi ceux qui ont
subi l’influence du christianisme au XIX0 siècle. Mais cette étude
sort du cadre de cet ouvrage. Elle mérite d’ètre traitée à part.
Nouveau Salomon, le sage Pômare II finit mal sa carrière: il
s’adonna à l'ivrognerie. Il avait coutume de se rendre chaque matin
dans l'ilot de Motu uta qui se trouve au centre de la rade de Tahiti.
Il s’y rendait, la Bible sous un bras, une bouteille de rhum sous
l’autre. (Juand il avait bien travaillé, car il s’occupait de la traduc
tion des Écritures en langue tahitienne, il s’écriait en regardant sa
bouteille: «O Pômare! ton cochon est plus en état de régner que
toi ! » 11 se rendait justice, mais n’eut pas la force de vaincre son pen
chant. Il mourut de l’éléphantiasis en 1821.
Son père, Pômare Ier, avait régné de 1793 à 1803. Son fils, encore
tout jeune, mourut de la phtisie en 1827. Ce fut sa sœur, la prin
cesse Aimata, âgée de 16 ans, qui prit les rênes du Gouvernement
et, sous le nom de Pômare IV, régna de 1827 à 1877.
La nouvelle reine ne vécut pas de longues années en paix. En
1833, alors que tous les indigènes des Iles de la Société, des Tuamotou et des Gambier étaient convertis au protestantisme, le pape
Léon XII conféra aux missions catholiques le droit d’entreprendre
la conversion des naturels de l’Océan Pacifique*. Les Samoa, les
Viti, les Salomon, la Papouasie, la Nouvelle-Calédonie, restaient
encore païennes et cannibales. « Au lieu d’aller prêcher aux peuples
encore idolâtres, c'est sur les îles Tahiti et Hawaï déjà converties
depuis de longues années par les missions anglaises et américaines1
1Deschanel, Politique française en Océanie, i ü 7.
209
quo les missionnaires catholiques cherchent à s’établir, au risque
de voir éclater des guerres religieuses»1. «Ne dirait-on pas que
les haines religieuses de notre monde civilisé ont choisi les mers
du Sud pour champ de bataille ?... » 12 « 11 convient d’ajouter, pour
être impartial, dit M. Deschanel, que les conflits qui en résultèrent
furent le point de départ de notre intervention active dans ces
parages; mais on peut regretter que le gouvernement de LouisPhilippe ait eu besoin de complications accidentelles pour planter
notre pavillon dans ces îles où nos grands marins du XVIIIe siècle
avaient fait connaître le nom glorieux de la France. »3
Le missionnaire anglais Pritchard, qui était en même temps
commerçant et consul d’Angleterre, ne tarda pas à s’opposer à la
descente des missionnaires catholiques dans les îles. Les comman
dants des navires françaisayant puobtenirde la reine Pômare le libre
exercice des religions, Pritchard agita le pays, y créa un parti favo
rable à l’Angleterre. Mais le parti français, le plus nombreux et le
plus influent, sollicita de l’amiral Dupelit-Thouars la protection du
roi des Français (9 septembre 1842). Louis-Philippe ratifia l’acte
d’acceptation du Protectorat, le 25 mars 1843.
Enfin, le 29 juin 1880, le roi Pômare V, successeur de la reine
Pômare IV, céda à la France ses droits sur Tahiti et ses dépen
dances.
Conquête des Iles sous le V ent.
Cependant l’Angleterre avait remporté un succès partiel en 1847.
Elle avait obtenu du Gouvernement de Louis-Philippe que la France
s’engageât à ne jamais prendre possession des Iles sous le Vent,
avec réciprocité de la part de l’Angleterre. Les signataires de cette
1 Vincendon-Dumoulin cité par Deschanel, p. 169.
» Ibid. 170.
3 Ibid. 173.
14
convention étaient Palmerston pour la Grande-Bretagne et Jarnac
pour la France. Cet arrangement désavantageux fut nommé
« Convention de Jarnac » par les Français.
En 1888 seulement ce traité fut abrogé. Des compensations ayant
été accordées à l’Angleterre dans File de Terre-Neuve, la prise de
possession des Iles sous le Vent eut lieu le 16 mars 1888.
Mais, depuis ce jour-là, il s’est écoulé dix années avant que le
pavillon français ne flottât sur toutes les Iles sous le Vent. Un parti
anti-français se forma, soutenu secrètement par des commerçants
anglais. Ce parti avait son centre de résistance à Uaiatea. Un homme
de paille, Teraupoo, fut choisi comme chef. Les « téraupistes» tinrent
en échec tous les diplomates qui essayèrent de les convaincre par les
moyens pacifiques. Dans l’impossibilité de les réduire de cette ma
nière, le Gouvernement de la République envoya des vaisseaux
de guerre. Ceux-ci apportèrent, le 23 décembre 1896, un ultimatum
à Teraupoo, lui donnant jusqu’au l or janvier pour se soumettre. Tous
ceux qui désiraient faire leur soumission devaient se réfugier sur
les motu qui entourent les îles de Raiatea-Tahaa. Le village seul
d’Uturoa avait, depuis 1888, accepté l’autorité française. Le l or jan
vier 1897, au matin, les navires Duguay-Trouin et Aube, débarquè
rent les troupes d’infanterie de marine et les marins commencèrent
la conquête de ces deux îles. Elle se termina le 17 février par la cap
ture de Teraupoo. Celui-ci fut envoyé en exil à la Nouvelle-Calédonie.
Cinq cents prisonniers furent dirigés sur les Marquises (ils sont
rapatriés à l’heure qu’il est) et, dès ce moment, les lies sous le Vent
furent définitivement soumises à la France.
Dès 1898, de nouvelles lois ont été données aux Iles sous le Vent
et publiées à l’usage des indigènes sous le titre: Pula hire no te mau
Fenua i Raro (Livre des lois des Iles sous le Vent). Les taxes et con
tributions ont été aussi fixées. Voici celles qui étaient à percevoir
en 1898* :
Impôt de capitation. Par individu âgé de 18 à 60 ans: 10 francs.
Prestations en nature. Le nombre des journées de prestation à1
1 Annuaire des Établissements français de l’Océanie, Papeele, 1899.
fournir par les habitants de 18 à (>0 ans est fixé à 24. Le taux de la
journée à verser en remplacement est fixé à 1 fr. 25.
Contribution des licences pour toute personne débitant des bois
sons alcooliques : 200 francs.
Taxe des chiens. Par tète : 5 francs.
Droits perçus sur les liquides :
(Droits spéciaux aux lies sous le Vent.)
Vins
par litre
Alcool
»
Eau-de-vie
»
Rhum
»
Autres liqueurs
»
Bières
»
................................... Fr. 0.20
................................ » 2 .—
..................................... » 0.25
..................................
» 1.20
. . de Fr. 0.25 à » 0.50
..................................... » 0.25
Droit de chargement sur les nacres: 40 francs par tonneau.
Droit de sortie sur tous les produits de l'archipel: 2% ad valorem.
Permis de chasse: 20 francs; de port d’armes: 2 francs.
Amendes pour l’infraction à l’ordre n° 207 sur la fréquentation obli
gatoire de l'école pour les enfants : 2 francs.
Des écoles françaises ont, en effet, été fondées dans chacune des
Iles sous le Vent, les unes dirigées par des indigènes ayant obtenu le
brevet d’instituteur à Tahiti (aux examens du Gouvernement), les
autres par des gendarmes ou d’autres fonctionnaires français. Le
croquis ci-dessus est pris dans une école indigène à Tahaa. L’institu
teur se nomme Tamuera. L’enseignement étant celui de la langue
française et se donnant en français, il y aurait ici matière à une
étude qui sort du cadre que nous nous sommes tracé.
CHAPITRE X
LA
LANGUE
TAHITIENNE
Les langues maléo-polynèsiennes.
Les linguistes sont d’accord pour considérer les langues malai
ses, mélanésiennes et polynésiennes comme trois rameaux issus
d’un môme tronc.
De ce tronc se sont détachées d’abord les langues polynésiennes
par suppression de sons, tandis que les langues mélanésiennes
formaient par mélange avec des éléments papous un système gram
matical plus ingénieux qui atteint son plus haut degré de dévelop
pement dans les langues malaises.
Ces trois langues que Ton range dans la classe des langues aggluti
nantes forment donc une échelle dont les dialectes polynésiens,
langues à particules, occupent le degré inférieur, pendant que les
langues malaises à système de préfixes et de suffixes tiennent le
sommet, les langues mélanésiennes formant l’échelon intermé
diaire b
Dans ces langues, le même mot peut être indifféremment employé
comme nom, comme verbe, comme préposition, comme adverbe,
comme adjectif. On reconnaît cependant la fonction d’un mot à la1
1 Dr Friedrich Millier. Die Sprachen dey Schlichthaarigen Rassen. Wien, 18S2. II. Band,
page 2.
place qu’il occupe dans la phrase ou bien aux particules qui l’accom
pagnent et qui indiquent le lieu, la direction, le temps. Pour former
les mots au moyen des racines primitives, ces langues emploient la
répétition, la réduplication, l’addition des préfixes, des suffixes et
quelquefois des infixes.
.1..
Le tahitien et les langues polynésiennes.
Les lettres.
'I.i
'
iïm i
1. Voyelles. — A, e, i, o, se prononcent comme en français ; u se
prononce ou. E se prononce comme un e ouvert dans la plupart
des cas; quelquefois cependant comme é fermé. Quelquefois a se
prononce très court : parau, presque p'ran.
2. Consonnes. — Les dialectes polynésiens possèdent les suivantes :
h, k, ng, t, s, r, 1, n, p, f^v, w, m.
Les Tahitiens ne retiennent que h, aspiré plus ou moins forte
ment, 1, un coup de glotte qui remplace la consonne k supprimée,
t, r, n, p, f, v, m, soit treize lettres et un coup de glotte.
A remarquer que, dans le tahitien, f et h sont fréquemment pris
l'un pour l’autre. On dit aussi bien ohe que ofe (bambou), afi que
uhi (igname). Mais cet f se prononce sans appuyer les dents sur la
lèvre inférieure, avec une légère aspiration. Cet / ' prononcé pares
seusement et remplacé même parfois complètement par un h fait
penser au h espagnol remplaçant l’f latin: hijo de filins. Placé entre
deux voyelles (paid, bateau, ahu, habit, Uni, nez) h a un son mouillé
qui se mélange à l’aspiration. Nous avons remarqué cela surtout à
Tahiti. R et n permutent quelquefois : ramu, namu (le moustique).
La prononciation du r vibrée à la lahitienne le fait prendre, au pre
mier abord, pour un 1. On croit même parfois entendre un d faible.
Et, de fait, le r tahitien vient souvent d’un 1 malais (rima de lima,
main, repo de lepo. houe, rea de tea, jaune d’œuf). Du reste 1 se
trouve à la place de r dans les dialectes des Samoa, Tonga et Hawaii.
215
Dans le dialecte des Marquises, r tombe complètement : torn, trois,
devient tou; varie, huit, devient vau.
A remarquer l’impossibilité où sont les Tahitiens de distinguer le
p du 1), le t du d. Vous pouvez leur faire épeler b et d, mais en
prononçant le mot, ils les tournent immédiatement en p et t, ce que
nous avons eu cent fois l’occasion d’observer. (Pora-Pora pour BoraBora. )
Il y a une grande tendance aux Iles sous le Venta prononcer, dans
certains mots, l comme un k. On dit : lie taata, l’homme, mea fakata,
bientôt. Cette tendance est d’autant plus curieuse que le k des autres
dialectes a été supprimé dans le tahitien et remplacé par un coup
de glotte :
Rarotonga: arilii (roi);
tahitien: ari'i.
Maori:
moko (lézard);
»
mo'o.
»
moka (saint);
»
mo'a.
»
nuku (flotte);
»
nu'u.
Le ng du Maori, du dialecte des Samoa et de Rarotonga est rem
placé aussi par le *en tahitien :
Maori:
rangi (le ciel) ;
tahitien: ra'i.
»
ingoa (le nom) ;
»
i'oa.
»
mounga (montagne) ;
»
mou'a.
Barontonga: tangata (homme);
»
ta'ata.
La syllabe.
La syllabe, qui peut indifféremment commencer par une voyelle
ou par une consonne, doit toujours finir par une consonne. Deux
consonnes ne peuvent jamais se suivre. Aussi, dans la prononciation
des mots, des noms européens, les Tahitiens intercalent-ils toujours
des voyelles entre les consonnes. Du nom : Vernier, ils ont fait
Vérénié; de France: Farani; de président de la République : peretiteni no te Repupilita. Ils sont, de plus, obligés, pour prononcer les
—
216
—
mots français, de remplacer nos consonnes d, g, le, c, s, z, par t.
Cependant les enfants apprennent, en général, facilement le français
et n’éprouvent pas de grandes difficultés à le prononcer, sauf les d
et les b toujours confondus avec t et p, comme on l'a vu plus haut.
Par une curieuse inconséquence, les enfants prononcent parfois
nos t comme des s qui n’existent pourtant pas dans leur langue.
Ainsi,nous avons entendu maintes fois réciter le Pater: « Préservenous de la sensation », disaient en choeur les écoliers
Si l’accumulation de consonnes n’est pas admise dans la langue
taliitienne, il y a, par contre, d’énormes entassements de voyelles;
elles ne doivent jamais se prononcer comme des diphtongues, mais
chacune séparément, et quelquefois elles sont séparées par le
Exemples d’entassement de voyelles: Eaea, s’échapper; eeao, passa
ger ; faaaa, provoquer ; faaaau, meurlre ; faaaeae, moribond : faaoaoa,
se réjouir; aaoaoa, fou.
Par la chute de consonnes dans certains dialectes, il se forme une
foule de mots qui se prononcent presque identiquement, quoique
leur signification soit différente, de véritables homonymes, comme
en tahitien:
u'a,
ua,
ua,
ua,
iiâ,
nA,
ua,
aaa,
la pluie
la nuque
croître
bannir
un crabe terrestre
vociférer, braire
signe du passé
s’ouvrir
oe,
oè,
oe,
oe,
oe,
hôe,
hoe,
tu
la cloche
l’épée
erreur, faute
famine, disette
pagaie
un.
Accent. — Dans toutes les langues maléo-polynésiennes l’accent
1 Empruntant aux Anglais les noms des mois, ils en ont fait : Januari, de l’anglais
January, Fepuare February, Mali March, Eperera April, Me May, Junu June, Tiurai
July, Atete August, Tetema September, Atopa October, Noema November, Titema
December.
De l’anglais half ils ont fait a fa, de book pula, hammer hamera, ink inila, pan pant,
prophet perofeta, sabbath tapati, time taime, coffee taofe, docteur laote, captain tapilana, governor tavanu, sugar tihota, teakettle titela, quarter tuata, Friday F araire.
repose généralement sur l’avant-dernière syllabe. Sur six mots,
cinq s’accentuent de cette manière et un seul d'une autre. Ges ex
ceptions comportent des mots accentués sur l’antépénultième ou sur
la dernière syllabe b
Racines. — Toutes les racines polynésiennes sont bisyllabiques.
Celles qui sont monosyllabiques proviennent de mots à deux syl
labes raccourcis. Ces mots déplus de deux syllabes sont des com
posés par dérivation ou par juxtaposition. De ces racines bisyllabi
ques, les autres mots sont formés de trois manières différentes :
1° par répétition ou réduplication ; 2° par juxtaposition; 3° par ad
dition de préfixes ou de suffixes2.
Répétition et réduplication. — a) Pour indiquer qu’une action s’est
répétée fréquemment, on redouble le verbe entier, exemples: Mo,
voir ; liiohio, regarder avec persistance ; reva, partir ; revareva, partir
fréquemment ; abu, mordre; abuabu, mordre d’une manière répétée;
ara, veiller; arara, lancer des éclairs avec les yeux; piri, coller ;pinplri, coller avec persistance (nom donné à des herbes dont les grai
nes se collent aux vêtements); fefe, courbe ; fefefefe, en zigzag; fene,
brisé; fenefene, brisé à plusieurs places; honi, mordre; honihoni,
mordre par petites bouchées;rupe, beau ; ruperupe, luxuriant ;motu,
cassé ; motumotu, déchiré en plusieurs morceaux\pea, perplexe ;peapea, troubles, malheurs; too, pousser; tootoo, progresser avec une
gaffe, b) Pour indiquer soit la répétition, soiL une intensité plus
grande de l’action, on se contente de redoubler soit la première,
soit la dernière syllabe: amui, ajouter; amnimui, le faire avec répéti
tion; haere, aller; hahaere, se promener ; aroha, avoir pitié, ou res
pect ; aroharoha, avoir une grande compassion; parau, parler ;paraparaît, babiller; faalte, faire savoir; fan iteite, ébruiter partout;
ferari, raisonner; feruriruri, approfondir une pensée; huroi,
laver; horolioroi, laver, avec répétition de l’action; hoe, ramer ; hohoe,
ramer, avec répétition de l’action, o) Quelquefois la réduplication
sert à indiquer que l’action est faite par deux personnes : moe, dor-1
1 Friedrich Müller, p. 11.
* Friedrich Müller, p. 12.
r
mir; momue, dormir avec quelqu’un; horo, courir; liohoro, courir
avec quelqu’un ; hoo, acheter ou vendre; hohoo, la môme action faite
par deux personnes; polie, mourir; popohe, mourir deux ensemble;
hoe a popohe raa, une mort double, d) C’est également de cette ma
nière que se forme le superlatif des adjectifs, comme aussi leur plu
riel lorsqu’ils accompagnent un substantif: raid, grand ; rarahi, très
grand ou grands; rii, petit; riirtt, très petit; maitai, bon ; maitatai,
bons; ino, mauvais, iino, mauvais (pluriel) e) Ainsi encore se for
ment des noms collectifs ou des pluriels: huru, poil; huruhuru, che
veux; ahi, le feu; aliiahi, le soir (moment où l’on allume les feux);
ano, semence ; anoano, semences.
Juxtaposition. — Ce moyen de former des mots est peu employé :
tama, enfant ; rii (de arii), chef ; tamarü, gardon ; lama et vahiné ont
produit tamahine, fille; uni, chien, et tanta, homme, ont donné uriitaata, singe; puaa, animal et niho, dent, ont donné puaa-niho, chè
vre; etc.
Préfixes et suffixes. — a) La forme passive des verbes se compose
de l’actif avec le suffixe hia: parau, parler; parauhia, parlé; horoa,
donner; horoahia, donné.
b) Les préfixes faa, haa et ta servent à former des verbes causatifs:
ite, savoir; faa ite, faire savoir; mate, mourir; haamate, causer la
m o rt;hinu, huile; tahinu, sacrer, oindre.
c) Le mot mea, chose, sert à former une foule de composés : inu,
boire; mea inu, boisson (littéralement chose à boire); api, neuf; mea
api, nouvelle, nouveauté; riaria, horrible; mea riaria, horreur, etc.
P a rtie s du d isco u rs.
Le nom. — Dans ces langues, le genre n ’existe pas au sens gram
matical du mot. Le sexe s’indique, comme nous l’avons vu plus
haut, par l’addition des mots tarie (i.), vahiné (y.),oni (mâle), ufa
(femelle).
Le nombre — E (un) et te (le) placés devant le nom indiquent le
—
219
—
singulier. On dit aussi le hoe, te tahi pour un, te hoe raau, un
arbre.
Les noms de matière sont précédés de ma ou maa, du. de la,
comme maa pape, de l’eau, maa matai, du vent. Ce maa répond à
l’anglais some, qui se traduit aussi plus exactement par te hoe maa
bornai le hoe ma miti, donne-moi un peu de sel.
Il y a plusieurs mots pour indiquer des pluriels limités ou illi
mités : na, mau, tau, pue et hui; na dénote une pluralité limitée à
deux, trois ou un petit nombre, na metua, parents (les deux, le père
et la mère); tau a un emploi assez semblable; mau est le pluriel illi
mité: te mau fetii, les parents (de toutes catégories). Pue et hui se
préfixent à certains noms collectifs: pue arii (la famille royale); hui
raatira (les chefs). Le mot ma signifie la même chose que notre « et
compagnie»: Pômare ma, Pômare, sa famille, et ceux qui l’entou
rent. Les lettres qui nous sont adressées débutent p ar:E Huteni ma
e: ô Huguenin et sa famille.
Les cas se marquent en tahitien par des particules qui se placent
devant les noms. Nominatif. Les noms au nominatif sont précédés
de o qui signifie à peu près c’est. O Tahiti, O Raiatea. R mea ruperupe o Raiatea: Raiatea est belle. Génitif. Le génitif se marquait
d’abord par la place des mots, le déterminant se plaçant avant le
déterminé: te hihi mata, les cils (litt. les rayons de l’œil); te fare
manu, le nid (litt. la maison de l’oiseau). 11 se marque surtout par la
particule no; te fare no te arii, la maison du roi. A, na, to, ta, dési
gnent aussi la possession. Te parau a le Atua, la parole de Dieu.
Datif. Le datif est indiqué par i. Accusatif. Aussi indiqué par i (ia
devant des noms propres ou des pronoms). Adlatif. Le signe de
l’ablatif est a.
Enfin le vocatif s’indiqup par e précédant et suivant le nom : e te
Atua e : ô Dieu !
Adjectif. — L’adjectif se place généralement après le nom qu'il qua
lifie; il est invariable, sauf dans quelques cas où il forme son pluriel
par réduplication, comme : e laala màiti, un homme bon, e taata ou
mautaata mailatai, des hommes bons; e taata ino, un homme mau
vais; e taata lino, des hommes mauvais. Les degrés de comparaison
dans les adjectifs se forment à l’aide des particules : i, ne, atu, hau,
roa, ino, e.
Ino, mauvais; ino ae, pire ; maitai, bon ; maitai ae, un peu meil
leur ; maoro, long ; maoro iti ae, un peu plus long; rahi, grand ; rahi
ae, un peu plus grand, mais très peu ; rahi atu, plus grand que la
chose comparée: rahi roa atu, encore plus grand ; rahi roa1 i>io atu,
extrêmement grand ; hau s’emploie aussi pour plus quand deux cho
ses sont comparées entre elles.
E mea faufau tera ohipa, cet ouvrage est mauvais ; ua hau teie i te
faufau, celui-ci est pire; ua hau atu hoi teie, celui-ci est pire encore ;
ua hau e atu teie, celui-ci enfin est le plus exécrable. Un autre moyen
de comparaison est de placer l’adjectif devant le nom de la personne
ou de la chose comparée avec une autre et de mettre la particule i ou
ia entre ces deux noms :
E mea maitai Terii i Tihoni, Terii est bon (comparé) à Jean ; E rahi
Tahiti i Raiatea, Tahiti est grande (comparée) à Raiatea, c’est-à-dire
plus grande que Raiatea; R rahi atu Farani, la France est plus
grande (que Tahiti); E rahi roa: tu Eropa, mais l’Europe est plus
grande encore (que la France).
Dans le langage hyperbolique, cher aux orateurs tahitiens. on ac
cumule ces particules de comparaison :
E mea maitai iti rahi roàtu, littéralement :
Chose bonne petit grand encore beaucoup plus.
Le Pronom. — Ua formation des pronoms personnels est extrême
ment intéressante. La voici, résumée d’après Friedrich Müller:2.
Les formes polynésiennes dérivent des formes malaises suivantes:
lre personne : ahu, tahitien : au; 2e personne : anhau, tahitien :oe;
3e personne : lya, tahitien : oia.
Le pluriel comprend un duel et un pluriel, et, pour la première
personne, une forme inclusive et une forme exclusive du duel et
du pluriel. Pour cette première personne, le duel se forme par l’ad* A remarquer que ino qui signifie mauvais peut aussi exprimer le contraire, excel
lent, dans*l’expression familière : lioa ino, excellent ami. cher ami. lion iino, excellents
amis.
! Die Sprachen tier Sclilichthaarir/en Russen, II. Band, page 23.
dition do ta (inclusif) et de ma (exclusif) au nombre deux (rua); le
pluriel, par l’addition des mêmes particules au nombre trois (toru).
Pour la deuxième personne, c’est la particule ko qui précède rua et
torn. Enfin, à la troisième personne, la particule est ra.
On a ainsi le tableau théorique suivant :
■lr* personne
Singulier
inclusif
Duel
exclusif
inclusif
Pluriel
exclusif
aku
ta-rua
ma-rua
ta-toru
ma-toru
2« personne
3e personne
koe
ia, na
ko-rua
ra-rua
ko-turu
ra-toru
Pour la langue tahitienne, ce tableau devient, par suppression de
lettres, le suivant :
Singulier
I inclusif
Duel J
exclusif
^ inclusif
Pluriel
1 exclusif
1" personne
2e personne
au, vau, 'u
taua
ma ua
tatou
matou
‘oe
‘oia
'orua
raus
'outou
ratou
3* personne
Taua signifie donc toi et moi, nous deuy.\maua, lui et moi, celui
qui parle et un autre; tatou, nous tous et moi et toi, donc tous plus
celui qui parle el son interlocuteur; matou, nous, sans inclure l’in
terlocuteur; orua. vous deux ; raua, eux deux (deux personnes dont
on parle); raton, eux tous.
Il faut encore ajouter verâ qui signifie eux (duel ou pluriel) et
s’emploie quand on parle des personnes en leur présence1.
Les pronoms forment leurs cas comme les noms : 0 vau, je; na.'u,
no'u, de moi ; ia'u, à moi ; ea'u, de moi, par moi.
Les 'pronoms possessifs se forment, en tahitien, au moyen des par'J e pense qu’on peut s’expliquer l’étymologie de verâ ainsi : râ est une conjonction
emphatique qui signifie: quant à; vau rd! quant à moi! ve est un préfixe signifiant quel
que : velcihi, quelqu’un.
tioules o et o placées devant les pronoms personnels. L’article te au
singulier vient encore se fondre avec ces particules. On obtient
ainsi
Singulier :
Pluriel :
ta'u, to'u
ta’oe, to'oe
tana,tona
ta maua, etc.
a'u, o'u
a’oe, o'oe
ana, ona
On dit également na et no devant un nom, pour indiquer la
possession.
Quand faut-il dire na, ta'u, a'u, etc. et quand faut-il dire no, to'u,
oïu, etc. ?
Aucun auteur n’a posé de règles à ce sujet. Un vénérable mission
naire de Tahiti, qui connaît à fond la langue tahitienne, la parlant
probablement plus correctement que les Tahitiens d’aujourd’hui,
m:a dit qu’il croyait pouvoir donner la règle suivante: A s’em
ploie pour parler de tout ce qui entre et de tout ce qui sort du corps
humain. O s’emploie dans les autres cas. Voici des exemples :
Te paraît na te Atua: la parole de Dieu (elle sort en effet de la
bouche de Dieu); te tamaiti na le Arii, le fils du roi ; ta'na maa, sanourriture; ta'na parau, sa parole; aita a ;na maa, il n’a pas de nour
riture; na vai te ruaa ? A qui ce fruit? Na mea. A un tel.
Par contre: Te fare no te Atua, la maison de Dieu ; te fenua no te
Arii, la terre du roi; te Atua no te rai. le Dieu du ciel; to'na nhu.
ses habits; to'na reo, sa voix (ici le Tahitien ne considère pas la
voix comme sortant de l’homme, mais comme faisant partie de sa
personne); aita o'na manao, il n ’a pas d’idées.
Les pronoms démonstratifs sont: teie, teienei, ceci, celui-ci (pro
che), tera, cela, celui-ci (éloigné). Taua (aua) est aussi employé
comme pronom démonstratif, mais doit être suivi de ra, nei ou na
dans la même phrase; taua taala ra : cet homme (sous-entendu dont
on parle); taua mea nei: cette chose (ici); tana taala i parau hia ra:
cet homme dont on parle; tana taata na: cet homme mentionné
avant. la est aussi employé comme démonstratif dans le sens de
celui ; oia ïa, c'est cela ; o vau ïa, je suis celui qui, je le suis. Vai est
le pronom interrogatif: na vai? à qui? o vai? qui ? Il n’y a pas, dans
les langues polynésiennes, de pronom relatif proprement dit. On s’en
passe et l’on dit, par exemple: E taata tamuta haamani maitai te
ohipa o Taiu: Taiu est un charpentier qui travaille bien. Juttéralement : un homme charpentier faire bien l’ouvrage c’est Taiu.
Il existe, de plus, en tahitien, une particule emphatique qui indique
aussi l’opposition et qui renforce le pronom ; c’est iho qui correspond
à notre môme. Na’na iho i hamani : il l’a fait lui-même (sous-entendu
sans le secours de personne).
Le verbe.
Le mot qui fait fonction de verbe dans les langues polynésiennes
ne se distingue comme tel que par les particules qui l’accompa
gnent. Dans les autres cas, ce mot peut aussi bien être un adjectif,
un nom ou un adverbe. Souvent même on se passe du verbe et on
se contente d’affirmer, au moyen d’une particule affirmative, l’exis
tence d’une action ou d’une qualité. C’est de cette manière que se
rend notre c'est. Ainsi ua oti, c’est fini ; ua maitai, c’est bon ; ua teilei, c’est haut.
Pour ne pas se perdre au milieu des particules qui accompagnent
le verbe tahitien, il faut distinguer:
1° Celles qui servent à former les différentes voix du verbe;
2° celles qui servent à déterminer les temps et les modes; 3° les
pronoms des différentes personnes que nous avons déjà énu
mérés; 4° enfin les particules qui déterminent le lieu ou la direc
tion de l’action ainsi que les particules affirmatives et négatives.
1° Voix du verbe, a) Voix passive. Le passif se forme par l’adjonc
tion du suffixe hia. à l’actif :parau, parler, parauliia, parlé. On peut
obtenir des passifs en ajoutant le même suffixe à des substantifs ou
à des adjectifs : ioa, nom, ioa hia, nommé; pape, eau, papehia,
arrosé; i, plein, îhia, rempli.
b) Causatif actif et causatif passif.
On forme un causatif actif au moyen des préfixes: fa'a, ha‘a et ta
et un causatif passif en ajoutant encore hia: ite, savoir, faa ite, faire
savoir, faa ite hia, faire être su ; mate, mourir, haamate, tuer; haamatehia, être cause de l’état de mort; ata, rire, faa ata, faire rire ;
ora, vie, faa ora, faire vivre, sauver ; faaorahia, faire être sauvé,
causer le salut; mo'a, saint, haamo'a, rendu sacré ; avae, jambe, ta
avae, mettre des jambes (à une chaise) -,mau, prendre, tamau, retenir
dans la mémoire; mâ, propre, tamâ. nettoyer; ma'a, nourriture,
tamda, faire manger, etc.
c) Désidératif.
Un préfixe, hia, sert à exprimer le désir; il n’est pas très employé :
hia-ai, avoir faim, désirer de manger ou de boire (de ai: manger).
On dit de même hiamu par contraction de hia et de amu (manger);
hia ta'i (de ta'i, pleurer), être ennuyé par des désagréments, être
prêt à pleurer.
2° Temps et modes. En tahitien. les particules qui indiquent le temps
se placent devant et après le verbe:
Pour le présent: te-nei, ainsi te amu nei au, je mange; pour l’im
parfait: te-ra, te papai ra oia, il écrivait; pour le parfait : i-na, i Aoftpii
na oe, tu as enseigné ; pour le futur : e, devant le verbe, e haapii tatou,
nous apprendrons.
Ainsi que nous l’avons vu, les particules nei et ra marquent aussi
bien le lieu que le temps, nei indiquant ce qui est rapproché et ra
ce qui est éloigné: te inu nei oia, il boit ici (près); te inu ra oia, il
boit là-bas.
Quant aux modes, ils ue sont pas très distincts en tahitien: l’impé
ratif est un futur, puisque l’action n’existe pas encore, aussi le formet-on au moyen du e, e amu tatou, mangeons! Seulement e se rem
place par a à la première personne du singulier: a tii, va chercher.
Le subjonctif a la même forme que l’indicatif et se distingue par
le sens de la proposition principale. Quand il a un sens conditionnel,
il est précédé de ahiri, si, qui peut s’adapter au présent ou à l’impar
fait: Aliiri te hinaaro nei au, si j’aime; ahiri te hinaaro ra vau, si
j’aimais.
225
Le mot ia marque aussi le subjonctif dans un sens futur: ia raa
to oe i’oa, que ton nom soit sanctifié; ia tae to oe ra hau, que ton
règne vienne; ia haapaohia to oe hinaaro, que ta volonté soit faite,
etc. Ce ia marque aussi la condition: ia faaore hoi outou i te
vetahi ô ra hapa, si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs
offenses. Les signes de la personne sont donc les pronoms person
nels, vau, oe, oia, etc., qui peuvent être remplacés par le subs
tantif-sujet: t'e parau ra te mau haava, dirent les juges. Aux parti
cules nei et ra indiquant le lieu, il faut ajouter na qui signifie la ou
de la. Ainsi : ia oe na, toi là, quant à toi là, haere mai na, viens ici,
viens de là.
D’autres particules indiquent la direction dans laquelle l’action
doit être faite par rapport à celui qui parle. Haere mai, aller vers
moi, donc viens ; atu1 est le contraire; a tii atu, va chercher, le mot
atu indiquant l’éloignement de la personne qui commande; a’e
signifie près ; nia a.'e, un peu au-dessus, raro a'e, un peu au-dessous.
Nous avons vu que l’affirmation se faisait au moyen de la particule
ua; la négation s’indique au moyen d’un grand choix de particules
négatives, les unes s’appliquant au présent: eere, eete, eore-, les
autres au passé : aore, aima, aina, aipa, aita, les autres enfin au
futur: cita, eima, eipa, eina, etc. Une autre particule exprime la
défense, le «veto», c’est eiaha ou auaa. Exemples: Eere teie te i‘a
maitai, celui-ci n’est, pas un bon poisson. Hinaaro anei oe i teie
nei puta? FAta. Veux-tu ce livre? Non! Ua amu anei oia? Aita.
A-t-il mangé? Non. Eiaha e haamani i te ohipa ino. Ne fais pas le
mal.
Enfin le mot anei indique l’interrogation. Mea maitai anei oe? Lit
téralement: Chose bien à loi? (Comment vas-tu?)
Voici maintenant la conjugaison complète d’un verbe tahitien : E
reva, partir.
1 Le mot mai correspond assez exactememnt à l’allemand lier, et le mot atu an
mot Itin.
’ La particule négative ore, e ore remplit, dans la composition des substantifs, la même
fonction que les suffixes allemands los et anglais less: matau, peur; mUtau ore, sans
peur (furchUos, fearless).
-15
I. Présent : Singulier 1. te reva nei au, je pars
2. te reva nei oe, tu pars
3. te reva nei oia, il part
te reva nei taua, moi et toi partons
Duel
te reva nei maua, moi et lui partons
2. te reva nei orua, vous deux partez
3. te reva nei raua, ils partent tous deux
te reva nei tatou, moi et nous partons
Pluriel
te reva nei matou, nous trois ou plus
partons
2. te reva nei outou, vous trois ou plus partez
3. te reva nei ratou,eux troisoupluspartent
II. Imparfait : te reva ra vau S je partais, je partis
i reva na vau, je suis parti
III. Parfait :
e reva vau, je partirai.
IV. Futur :
i
Mode Impératif.
a reva oe, pars
e reva oia, qu’il parte
a reva orua, (que vous deux) partiez
e reva raua, qu’ils partent (eux deux)
a reva outou, partez (vous trois au plus)
e reva ratou, qu’ils partent (eux trois ou plus).
Mode Conditionnel.
i
ahiri te reva nei au ou ahiri te reva ra vau, si je partais.
Mode Subjonctif.
ia reva vau ou te reva nei au, que je parte.
1 A remarquer le t) euphonique devant au lorsqu’un a précédé.
-
227 —
Adverbes.
Outre les particules dont nous venons d’indiquer l’emploi et sans
l’usage desquelles le verbe n ’aurait aucune signification propre, il y
a, en tahitien, un grand nombre d’adverbes proprement dits pour
déterminer les circonstances de lieu, de temps, d’ordre, de quantité,
de manière, etc.
Nous avons déjà passé en revue les principales prépositions qui
servent à la déclinaison des substantifs, o, e, na, no, ia, tei, la, to, etc.
Plus petit est le nombre des conjonctions. Ce sont : e, atoa ou 1toa,
hoi, area, ra, a, ma; e correspond à notre et ; ma est une conjonction
copulative qui ne s’emploie guère en tahitien que dans les noms de
nombre : ahuru ma rima. Ce ma se retrouve encore dans les ex
pressions : Farani ma, la France et les autres (pays) ; Tihoni ma, Jean
et sa famille, etc.
Interjections.
Les interjections ne sont pas très variées. Il y a plus de variété
dans la manière de prononcer la même interjection que dans le choix
de celles-ci. Ainsi A! signifie la colère ou bien la surprise, selon
l’intonation. A répété plusieurs fois rapidement exprime l’admi
ration. Ae, en deux sons séparés, c’est de l’admiration; liés, delà
douleur; notre hélas! Aue! exprime de même ou la douleur ou
l’étonnement.
Une jolie expression pour marquer la douleur d’un départ c’est
io nei oe! litt. : ici toi, c’est-à-dire ah ! que tu reviennes ici.
Noms de nombre.
Au-dessus de dix, les noms de nombre se forment en ajoutant les
unités aux dizaines, au moyen de la particule copulative ma : e iva
ahuru ma toru, quatre-vingt-treize. Quand il s’agit du passé, les
noms de nombre sont précédés de a, et de e quand il s’agit du
‘m
futur. 11 faut prêter attention à la question pour employer, dans la
réponse, la particule correspondante : Ahia i'a i rave na raton ? Com
bien ont-ils pris de poissons? A ono, six. Quand il s’agit de person
nes, par contre, il faut employer la particule to'o : Ehia tamarii i te
haapitraa9 Combien y a-t-il d’enfants à l’école ? Too toru ahnru :
trente. Les nombres ordinaux se forment au moyen de l’article te
placé devant le nombre : te piti, le second, te pae ahum aore, le
cinquantième; les multiples, au moyen de tai (par): tai piti (par
deux), le double; tai maha, le quadruple ou quatre fois.
11 n’existait pas de mots, dans l'ancienne langue tahitienne, pour
désigner les fractions et les nombres fractionnaires. Le mot tufaa ou
tuhaa indiquait une tribu, une division, une portion. On l’a appliqué
à une circonlocution moderne pour désigner les fractions : te torn o
te tufaa, le troisième de portion, le tiers Demi, afa, est emprunté
au mot anglais Half.
Syntaxe.
Le but de ces notes sur la langue tahitienne n'étant pas d’en donanr une grammaire complète, mais d’en mettre simplement en re
lief le mécanisme comme complément du tableau de la civilisation
polynésienne, nous nous bornerons à citer quelques exemples de la
manière dont ce mécanisme fonctionne.
Un des principaux idiotismes de ces langues, c’est l’absence des
verbes être et avoir dans le sens que nous leur prêtons. On ne peut
pas dire en tahitien: J ’ai un bon fils, mais : E tamaroa maitai ta‘u.
un fils bon à moi (ou le mien). De même, au lieu de; Il a des cocos,
on dit; E Ixaari ia na, des cocos à lui. Elles ont des robes roses : E
aaliu uteute to raton, des robes rouges à elles. Pour affirmer l’état,
notre verbe être se traduit par na, et par mea pour affirmer la qua
lité. Mon frère est malade : Ua poke i te mai to'u taeae, est malade
mon frère. Le poisson est cuit: Ua ama te i'a, est cuit le poisson
L’eau est fraîche: E mea haumaru te pape, une chose fraîche l’eau.
La mer est profonde : E mea hohonu te tua, une chose profonde la
mer.
Hemarquei' ensuite: Quel âge as-tu ? E Ida lo oematahiti? combien
les ans. J ’ai sept ans : A liitu matahiti na'u, sept ans à moi. Mon frère
est bon : E tuane maitai lo'u, un frère bon à moi. La clarté, la préci
sion, la concision sont certainement des qualités inhérentes aux lan
gues polynésiennes. La clarté permet souvent l’ellipse, mais demande
parfois des répétitions afin d’éviter les amphibologies.
On a donc des formules laconiques d’une grande force, comme le
ioneiaoe! déjà cité : manava ! (litt. fruit de mes entrailles), soyez
les bienvenus,jfnai hea oe, d’où toi? (d’où viens-tu?) et des répé
titions nécessitées par l’invariabilité du verbe, comme : A tiiatuoe
i te i'a va chercher toi le poisson. Te mau Fenua i Raro, te ferma Ta
hiti, te mau fenua, Tuamotu, te mau fenua Nuhahiva, no te hau Farani o raton, les Iles sous le Vent, l’ile de Tahiti, les îles Tuamotu,
les iles Marquises, à le gouvernement français toutes.
Autres idiotismes : Na te Atua i hamani i te rai e te a‘o, par le Dieu
créa le ciel et la terre. Les mots anei (est-ce que) et aore anei, e ore
anei (est-ce que ne pas) sont les seuls instruments de l’interrogation.
Oui e s t là ? E taata anei to reira? Un homme est-ce que là? Le
vaisseau est-il grand ? E m earahi anei te paid? Une chose grande
est-ce que le bateau ? N’as-tu pas couru? A ore anei i horonaoe?
pas est ce que a couru toi ?
Remarquer cependant : Où vas-tu? Haere hia (sous-entendu oc)?
Allé? (forme passive).
Quant à la négation, elle se place avant le pronom qui lui-mème
se place alors devant le verbe : Aita vau i ite (Pas je savais, (pour : je
ne sais pas). Aita le painapo (pineapple) e pè (Pas les ananas mûrs).
Vous avez peu de courage: Aita i raid to outou itoito (Pas [était]
grand votre courage).
Il est absolument impossible de traduire mot à mot nos lan
gues européennes dans les langues polynésiennes. Voyez encore les
exemples suivants: Le roi ne fait que s’amuser. Aita roa'tu to te
Arii e oldpa. maori râ e te haut! na oia (Pas du tout par le roi un
travail au contraire jouait lui). Je crois que le compte y est To‘u manao e tano (Mon idée: c’est juste). Il n’y a qu’un seul Dieu : Hoe roa
râ Atua (Un seul mais Dieu). Il ne sait pas comment s’en tirer: Aita
230
roa'tu no na i ite i te ravea e haere i rapae (Pas du lout à lui savait
le moyen sortira dehors). Quel bonheur\Aue! te oaoa e! (Ah! le
bonheur I) La pirogue rouge qu’il a prise est percée : Mea fati o te vaa
uteute tana i rave (Chose percée la pirogue rouge par lui prenait). Il
n’y a plus rien à manger: Ua puu i te ma'a (Est épuisée la nourri
ture). Le charpentier Théophile a construit cette maison : Na te tamuta o Teofira i hamani i tele nei fare (Par le charpentier Théophile
fut construite cette maison-ci.) Abatte/, ce temple et je le relèverai
dans trois jours (Jean II, 19): A vavahi na i teie nei liiero, e ua rui
lot'll ana'e uatia faahou ia ia'u (Abattez là celui-ci temple et sont
nuits trois entièrement est debout de nouveau sera par moi.)
Salamo e piti ahuru ma toru. (Psaume XXIII.)
O Jehova to'u tiai, e ore roa vau e ere, Te faataoto nei oia ia'u i te
mau aua heeuri rà *, te aratai nei oia ia’u na pihai iho i te pape atatia râ. E faaho'i oia i tau varua, e aratai oia ia'u na te e‘a titiaifaro
no to’na rà i'oa. E ia haere noa'tu vau na te pelio râ o te mà rù-pohe
e ore à vau e mà ta’u i te ino, tei pihai atoa iho oe ia'u : to raau e to
tootoo tei haamahanahana mai ia'u. Ua l'aa nahonaho oe ite tahi
amuraamaa na'u i mua i te aro o tau mau enemi123; ua faatavai oe i
tau upoo;e te i nei tau a' ua.
C’est Jéhova mon berger, pas du tout moi serai déçu (dans mes
désirs); fait dormir il à moi dans les parcs herbeux mais, guide il à
moi près des eaux tranquilles mais. Réconfortera il à mon âme,
guidera il à moi par le chemin uni pour son nom. Dussé (je) aller ce
pendant je par la vallée de l’ombre de la mort pas à moi craindrai le
mal, qui près de aussi même toi à moi de (toi le) bâton et de (toi la)
houlette qui réchauffent vers à moi. As dressé toi une table à moi
1 Ce râ est une particule emphatique qui signifie habituellement mais et sert à ren
forcer l’expression.
3 De l’anglais enemy.
281
devant le front de mes ennemis as oint toi ma tète et est remplie
maintenant ma coupe.
E riro à te maitai e te aroha i te pee mai ia‘u i te mau mahana
atoa o to’u nei oraraa; e parahi â vau i roto i te fare o Jehova e
maoro noa‘ tu o‘u pue mahana.
Seront le bien et la considération suivre avec moi les jours autres
de ma présente vie resterai moi dans la maison de l’Eternel long
temps beaucoup de moi les jours.
Les exemples ci-dessus feront saisir la construction de la proposi
tion. Gomme point de comparaison entre les différents dialectes poly
nésiens, entre ceux-ci et les dialectes mélanésiens et malais, nous
transcrirons l’oraison dominicale dans les sept principaux rameaux
de la langue polynésienne, ceux des Samoa, des Tonga, des Maori
de la Nouvelle-Zélande, de Rarotonga, de Tahiti, de Hawaii (Iles
Sandwich) et des Marquises, enfin dans le dialecte mélanésien des
Iles Fidji.
Oraison dominicale. (Matthieu VI, 9-13.)
Dialecte des Iles Samoa. — Lo matou Tamà e, o i le lagi, ia paia lou
suafa. la oo mai lou malo. la faia lou finagalo i le lalolagi, e pei ona
faia i le lagi. la e foai mai ia te i matou i le aso nei a matou mea e
‘ai e tatou ma le aso. la e faamagalo ia te i matou i a matou agasala,
e pei o i matou foi ona matou faa magaloina atu i e ua agaleaga mai
‘a te i matou. Aua foi e te ta'ila iina i matou i le tofotofoga; a ia e
laveai ia i matou ai le leaga. Aua e ou le malo, ma le mana, atoa ma
le viiga, e faa vavau lava, A m ene1.
Dialecte des Iles Tonga. - Ko e mau Tamai oku i he lagi, Ke tabuha
ho huafa. Ke hoko mai hoo bule. Ke fai ho finagalo i mamani, o liage
i lie lagi. Ke foaki mai lie abo ni haa mau mea kai. Bea fakamolemole e mau agahala, o liage ko e mau fakamolemolea akinautolu kuo
1 O le Tusia Paia, o le feagaiga tuai, Samoan Bible, London, 1887.
faiagahala ldate kimautolu. Bea oua naa tuku aldmautolu ki ha
ahiahi, kae fakamoui akimautolu mei he kovi. He oku oou ae buie,
moe malohi, moe nâunâu, o taegata. Emeni1.
Dialecte Maori de la Nouvelle-Zélande. — E to matou Matua i te rangi,
Kia ta y u tou ingoa. Iiia tae mai tou rangatiratanga. Kia meatia tau
e pai ai ki runga ki te whenua, kia rite ano ki to te rangi. Homai ki
a matou aianei he taro ma matou mo tenei ra. Murua o matou hara,
me matou hold e muru nei i o te hunga e hara aua ki a matou. Aua
hold matou e kawea kia whakawaia ; engari whakaorangia matou i
te kino: Nou lioki rangatiratanga, te Raha, me te kororia, ake, ake,
ake. Amine12.
Dialecte de Rarotonga. Iles Cook. — E to matou Metua i te ao ra, Kia
tapu toou ingoa. Kia tae toou basilea. Kia akonoia toou anoano i le
enua nei, mei tei te ao katoa na. O mai i te Rai e tau ia matou i
teianei ra. E akakore mai i ta matou ara, mei ia matou i akakore i
ta tei ara ia matou nei. Auraka e akaruke ia matou kia timataia mai,
e akaora ra ia matou i te kino. Noou old te basileia, e te mana, e te
kakïï, e tuatau na atu. Amene3*.
Dialecte de Tahiti1. — E io matou Metua i te ao ra, ia raa to oe i’oa'
la tae to oe ra hau. la haapaohia to oe hinaaro i te fenua nei, mai
tei te ao atoa na. Ho-mai i te maa eau ia matou i teie nei mahana. E
faaore mai i ta matou hara, mai ia matou atoa e faaore i tei hara ia
matou nei. E eiaha e faarue i a matou ia roohia-noa-hia e te ati, e
faaora râ ia matou i te ino. No oe hoi te hau, e te mana, e te hanahana e a mûri noa'tu. Amene5.
Dialecte des Iles Sandwich. (Hawaii.) — E ko makou Makua iloko o
1 Koe Tohi tabu Katoa. The Tongan Bible, Loudon, 1881.
Ko te Paipera tapu, Maori Bible, London, 1887.
3 Te Bibilia tapu ra, Barolongan Bible, London, 1895.
* Traduction littérale du texte tahitien. Notre Père dans le ciel soit (sacré)ton nom.
Que vienne ton là règne. Sois obéie ta volonté sur la terre ici comme celle au ciel aussi
là. Donne-moi la nourriture qu’il faut à nous en celui-ci jour. El pardonne nos péchés
comme par nous tous est pardonné à qui péché à nous ici. Ne point abandonner à nous
que nous succombions à la tentation, sauvo mais nous du mal à toi-méme le règne et la
puissance et la gloire à jamais éternellement. Amen.
5 Te Bibilia mo’a ra, Tahitian Bible, Oxford, 1884.
ka lani, e hua nuia kou inoa. E hiki mai ko a aupuni; e malarpaia
kou makemake ma ka honua nei, e like me ia i malamaia ma ka
lani la ; e haawi mai ia makou i keia la i ai na makou nu neia la; e
kala mai hui ia makou i ka makou lawehala ana, me makou e kal'a
nei i ka poe i lawehala i ka makou. Mai hookuu oe ia makou i ka
koowalewale ia mai ; e hoopakele no nae ia makou i ka ino; no ka
mea nou ke aupuni, a me ka man a, a me ka hoonaniia, a mau loa
aku. Amené*.
Dialecte des Iles Marquises. — E to matou motua i te ao, ia tapu to
oe inoa, ia koaa ia oe te ferma ei hakaiki, ia tupu to oe hinenao i le
fenua nei mai to te ao atoa, a tu’u na matou i teie neia o te a o te
kai o tea o te liai, e baakoe i ta matou pio ma te matou haakoe i ta
le tahi pio e moi ia titii atu ia matou ia Roohia matou i te pio e haapohoe ia matou i te mate. Amene12.
Dialecte mélanésien des Fidji. — Tama i Keimami mai lomalagi, Me
vakarokorokotaki na yacamu. Me.yaco na nomu lewa. Me caka na
lomamu e vui'avura me vaka sa caka mai lomalagi. Solia mai vei
keimami e na siga oqo na kakana e yaga.vei keimami. la kakua ni
cudruvi keimami e na vuku ni neimami valavala ca, me vaka kei
mami sa sega ni cudruvi ira era sai valavala ca me vei keimami. lakakua ni kauti keimami ki na vere, ka mo ni vakabulai keimami
mai na ca: Ni sa nomu na lewa, kei na kaukauwa, kei na vakarokoroko, ka tawa mudu. Emeni3.
1 Ka liaibala heinolele. Hawaiian Bible, New York, 1886.
* Buschmann, Textes marquisiens, Berlin, 1H43. Cilé par Fr. Müller.
3 Ai Vola tabu, Puijian Bible, London 1893.
CHAPI TRE XI
CONTES ET LÉG EN D ES, CHANTS PO PU L A IR E S
On pourrait imprimer d’encombrants volumes de contes et lé
gendes en langue tahitienne. Mais, d’un côté, ceux qu’il est possible
de recueillir actuellement, pour nombreux et touffus qu’ils soient,
ne peuvent être considérés que comme des débris des anciennes lé
gendes, des épopées populaires qui se sont transmises oralement de
génération en génération. D’un autre côté, ils sont tout émaillés
d’expressions surannées, de termes archaïques dont le sens échappe
même aux indigènes contemporains. Aussi ces lambeaux d’une lit
térature riche et variée ne valent-ils pas la peine d’être sauvés inextenso de l’oubli et n’offrent-ils guère d’intérêt qu’au point de
vue philologique.
Cependant, les quelques morceaux inédits que nous donnons ici
compléteront le tableau général de la civilisation tahitienne. On y
reconnaîtra la manière naïve, simple et laconique du langage primi
tif, et ils serviront de point de comparaison avec les légendes
d’autres peuples sauvages ou semi-civilisés qui ont été publiées du
rant ces dernières années.
Nous avons ajouté une conversation-type entre indigènes, avec
traduction littérale à côté, pensant qu'elle ne manquerait pas de
saveur locale.
Pour la lecture à haute voix des mots indigènes, on voudra bien
se reporter aux règles données au chapitre X (langue tahitienne).
Quant aux chants, nos aimables collaborateurs ont pensé que la
mélodie seule devait être donnée. Nos procédés de notation ne peu
vent rendre exactement l’harmonie de ces mélopées à moitié sauva
ges. Qu’un esprit hardi s’en aille les recueillir dans un graphophone
et publie, en guise de volume inédit, un recueil de &rouleaux » ou
de « plaques » ... ce sera le meilleur procédé de notation.
E aamu.
E paran paari no te mau Fenua tahiti, papaihia no Taumihau tane.
Te hoe taala o Haamauriri no Maupiti, ua opua oia i tona tere e haere
i te mau fenua, e mataitai.
Faaroo aere te hoe tau vahiné i taua tere ra, haere atura faaau ia raua ia
Haamauriri teie te i’oa i taua na vahiné ra o Urumaraitapu, e o Urumaraihau. Ua to ihora i te pahi ia Aere, ua faatia aéra i te ie, faauta ina vaa mataeinaa, ia aua tamarii, e i a ana taata paari.
Farara maira te mata i ra Toerau faaea era o Urumaraitapu e o Urumaraihau i nia i te Maro ura, tere atura Borapora, imi ihora raua i te tane
ireira e aita iitea.
Ura tia ere teie, haere atura Tahaa, imi ihora i te tane ireira, e aila, tia
era te ie o taua pahi ra, tere atura i Raiateatapae atura i Opoa, imi ihora i
te tane, e aita tia ere te ie, tere atura i te Maru fenua i Matairea, imi ihora
i te tane ireira, e aita. Tia era te ie tere atura i te maru fenua Aimeo, imi
ihora i te tane e aita. Tia era te ie tere atura i te maru fenua i Tahiti, tapae
atura Punauia, tei Bunauia te hoe taata o Teena i te maira taua pahi ra, e
na vahiné inia iho ia Urumaraitapu e ia Urumaraihau.
Horo atura na uta i te Arii ra tei Haapape ia o Teriitaihia, te fenua o Ta
hiti tona i’oa, faaite atura i le Arii e pahi teie e haere mai nei e pili tau
vahiné nehenehe roa i nia iho, parau maira te arii, ia Teena, haere a tapare, e tapae mai, faaite atura o Teena i taua na vahiné ra. e vahiné poria
le tahi na oe te reira e te Arii, e vahiné ivi te tahi nau ia e te Arii e !
■ ■ ■ H
836
Tapae inaira taua palii ra o Acre, parahi ihora taua 11a valiiue ra i nia i
te Maroura, pee atura i ropu i te Mahora o te Arii o Territaihia te ara o
Tahiti.
Pii atura te Arii, liaere mai, parau maira o Orumaraitapu eia te vahiné
poria ia rahi mai te manava e te Arii e, i te tere o te taata iino nei, parahi
maira Terii taihia i tona Aorai, e o Teena i te paeaui. haere atura o Urumarai tapu te vahiné poria i nia i te Arii parahi atura, haere atura, o Urumaraihau te vahiné ivi i nia ia Teena parahi atura.
Hoi atura Teena e taua vahiné i Punaauia, i uta i te peho faea atura raua,
e hapu aere taua vahiné, e fanau aéra e tamaroa, topa ‘tura i tona i'oa ia
Auatoa te raa o Tahiti, tona i‘oa, faaamu atura raua ia Aualoa, e paari atura
taua tamaili ra, hinaaro aere i te Otnore, ua fatahia inia i te fare.
Te ui nei o Auatoa i te metua : e alia teie inia i to tatou fare? faaite
atura o Teena : e Omore te reira, o Teara o tahiti tona Poa.
Tatara maira taua tamaiti o Aua i taua Omore ra, tuu aéra i nia i te rima,
ua parau atura i te metua : e aha te ohipa i teie raau ?
Te parau o Teena e taparahi taata. parau atura Auatoa i te metua : liaapii
oe ia'u i te taparahi taata, liaapii atu ra. o Teena i te tamaiti e ite atura,
parau atura Auatoa e haere au e liaati ia Tahiti haere atura taua tamaiti ra
ua huru paari ua noaa paha e piti ahuru tona inatahiti, haere atura i te oire
i te pae miti, i te vahiné i reira, faaea tura ireira. laoto atura i taua valiiue
ra, ia Teranuimarama, e hapu aéra parau atura i te vahiné e haere i le
oire iuta i te peho Puahu ihora te vahiné i to raua tava, e tava rahi roa, e
ita e mae'e ina taata lioe ahuru ia afai, patia ihora i te Omore ra ia Teara
Tahiti i ropu, faauta a'e ra i te vahiné ia.
Teranuimarama i te tahi pae i taua Omore ra, haere atura, e piti mahana
i te haere raa, farerei aéra i te hoe tau laatatoa, teie ta raua i parau mai : e
Auatoa e! homai ta oe vahiné na maua. e toa oe, e toa atoa maua, le parau
nei Auatoa ia raua a rave afai alu i te pae pape aere ia maha to orua hinaaro
faarue mai, rave aéra taua 11a toa ra i taua vahiné ra afai atu ra, aita i vaiho
aahou, imi atura Auatoa i le pae pape e aita, riri aéra Auatoa patia e ra i
te poro Omore i nia i te ofai pee atura Auatoa na mua mai, tia maira parau
atura i taua na aito ra ua polie, patia tura i te tahi, puta ihora faaroo aéra
te metua 0 Teena i te haruru parau aéra ua polie te taata ia Aualoa te haruru ra te Ara 0 Tahiti rave hia taua taata ra taata ra faatia hia te avae i
nia patiti hia te upoo iraro i te vari. 11a reira atoa i te tahi, rave aéra i te
vahiné haere atura i te Metua ra faaea tura ratou i taua oire ra e fanau
atura taua vahiné ra ia Auatoa fanau aéra e tamaroa, i te fanau raa ra aita
e taata i fanau mai te reira te huru, ua roaa paha ia hoe etaeta i te roa i
loua fanau raa mai, ua mairihia lona i'oa ia Honourariaria aéra le metua o
Auatoa afai hia atura i te aua i te vaite piha iti vaiho hia ’tu ireira, fanau
faahou taua vahiné ra ia Auatoa e Maeliaa o Tai iti e o Tai nanu. Tupu
aéra te tere o te hoa Taihia, e haere i te peho e tapu i te i'e, ua parau aere,
te varua ia Ilonoura atia i nia, a Manava i te hoa o te Arii ia Tautu, ua tia
era i nia manava ‘tura taua taata roa ra ia Tautu.
Ua ui atura e haere oe ihea? parau maira Tautu e haere au e imi i
te raau i'e, haere atura oia e aila i maoro tupu atura tona maere i taua
taata ra ia Honoura, hoi atura faaile i ta Arii o Taihia e taata tau
i te iroto i te faa, ua î roa te peho i taua taata ra, parau maira te Arii
îa Tautu, haere oe, e parau ia'na e tia inia tia atura taua taata ra Honoura
i nia e faito aéra te tau opu i te maua ra ia Tahuareva e hau atu ra puta
’tura te upoo i roto i te ata parau aéra atira paha, i reira parau maira te
varua eiaha faaino hia oe e tahiti hia o ihora, na nia iho, i te atura i te oire
0 Temetua, oia Auatoa patautau aéra i te maua ia Tahuareva, teie tana
parapore :
No onei oe i ô tarai noa i te rara e tau o mamao rii erere i te tumu i
Tahuareva, Tiria i te tere ra mata fene o mûri hau anae tai e tai a tu nei,
to'u a ia iite na i pae tahaa, tai ai tei po i te vaa o tane o Tau moua iti e o
Tahuareva.
Fatata ‘tura oia i te pae rai lia i atura o Tahiti nao aéra le taata roa e
parauhia. e le hiti ae ra te râ te haere atoa ra te upoo inia, e inaha aue
atura to te fenua ite ite ra’atu i te upoo o Honoura, ua piri i te pae rai ua
parau aéra Honoura e Tautu e, e alia ihora te hopea i te faaue na oe, na o
atura Tautu taua i te faa i fatu tira, e ainu i te fei, tiria ihora iraro taua
taata roa ra, timenemene i te tumu o Tahuareva tiroro'a tura ite tumu o
Tahuareva ; Taoto maite atura i roto i te aua, faaue atura te Arii Taihia, e i
naa taate e haere i te peho i te maa haere atura ra raton, e ite maira Honoura
ua ui maira e haere oulouhia"? parau maira e haere, i te maa na te Arii,
haere atura ratou e roaa maira te maa parau atura vaiho ionei, e eu te maa
a te Arii, afai atu ai, vaiho atura i ta Honoura i parau mai eu atura ra tou
1 taua maa rahi ra eama ihora parau atura Honoura atu fatata tou ma’a e
paetufaa na tau varua te talii, na reira tura, i ta Honoura i parau haapahu a
tu ra i te pape i Vaitepiha iti, huri atura i te maa iroto i taua pape ra e
te haari te puhi te pura rapu hia tura iroto i taua pape ra, parau atura
Honoura i te mau taata haere mai aarnu e afai ta te Arii i tai; amu ihora
ratou, aita i pau, mai te amu â ïa a te taata nei, parau maira a rave ra te
maa a te Arii afai, parau atura ratou aila e matai, nao mai ra Ilonoura
vaiho mau e amu ta te Arii ma'a, faahamama ihora i te taa nia piri atura
i te pae rai, Amu iliora i taua maa rahi ra, te fei e te puhi te oura pape te
haari e te ofai e taua pape haapahu liia ra pau roaa ’tura iroto ia Honoura
maere iliora te taata, hoi atura te taata i tahatai aita e maa, i te maira te
Arii Taihia e aita e maa parau maira tei hea tura hoi te maa, faa ite mai ra,
ua pau i te taata nui ra ia Honoura, faaue faaliou atura te Arii i te vaa
mataeinaa e haere i te maa, haere atura ratou, e fatata tura pii atura e
Parai manau e, faaroo aéra Honoura o vai ra ia e tia ore hia ra e ere ia i
tou i'oa o Paraimamau. Oinaui tua maui aro e Mauiteipo avarua e o Honoura
toa i tee puu maruea to‘u ioa. Patia ihora i te ô raro i te repo hamani
ihora i te umu e mea iti rahi, papai ihora i te value, e vahie iti rahi, hio
ihora i ie auahi, ama e ra, tae maira te vaa mataeinaa, e te maa 'toa piehi
atura Honoura i taua ahi maa ra huri atu ra i te maa a taua vaa mataeinaa
ra iroto, haapoi atura, riro atura taua umu ra, mai te hoe mau'a te teitei,
E ia ama tau umu ma'a ra parau atura Honoura i te vaa mataeinaa, e huai
i taua umu ra, huai atura ra tatou, hoe mahana hoe po aita i maheu, parau
atura i taua taata nui ra, eita e roaa, ta tatou maa, ua parau atura oia ia
ratou, faatea outou, patia ihora te rima Honoura i ropu ua ope atura i te
repo roaa maira te maa, parau atu ra Honoura i te mataeinaa, a huri te moa
i raro i te pape, huri atura ratou i taua maa rahi ra, te uru, te fei, te apura,
te ape, te mau huru maa tahito, ua huri iraro i te pape, haapahu atura i te
pape, rapu atura i taua maa ra, parau atura Honoura i taua mau taata ra,
e amu outou, ia paia afai atu ai to te Arii, amu ihora ratou, e toe ihora te
rahi o te maa, rave ihora ratou e afai na te Arii Taihia e aita maitai ua paruparu roa taua maa ra, parau atu ra ratou e Honoura eita e maitai te maa a
te Arii, parau maira Honoura : Atira ia Amu ihora Honoura i taua maa rahi
ra, pau roa tura te maa e te pape atoa e te ofai i roto i te opu o Honoura
paia rahi tona, taoto atura i te paepape, ite aéra te lupuna i tau ohipa ra
haere mai ra ia Honoura, ua taoto, ua tupuhia e te mape, parau atura te
tupuna, te polie o te taata iino e, faaroo aéra Honoura i te reo o te tupuna
oia Teena, parau aéra Honoura tei hea te toa parau atura tei Hiva te toa, te
pua'a aitaata i te puo o Malm parau aéra o Honoura, a tii i te Omore ra ia
Ruaipoou, e te pahu tei roto i te marae inia i te paepae, parau atura oia
aita vau iite Tia aéra Teena haere atura, i le oire, faarue maira i te mootua
ia Honoura faaite atura i te Mataeinaa e huri i te paepae e rave i te Omore
ia Ruaipoou e te pahu ra ia Taifaote raa i haapu, Iriti iho raa te taata i
taua Omore ra e aita ima maa faaite atura io Honoura e ita e manaa te
— 239 —
Omore i te taata ia iriti, Tiei atu ra, Honoura i tana rima rave maira i taua
Omore ra e te pahu.
Tupu atura te hamani ino o Teena i taua tamaiti ra ia Honoura. Faaue
atura te Arii ia Taihia, e hamani i te pahi, hama hia taua pahi ra, e ia oti
faalia hia te tira faatomo liia i te ofai, tono atura te vea ia Honoura e haere
mai e tô i taua pahi ra parau maira Honoura ua tia, faaite hia’tura oia e ore
le pahi o te Arii ia tae irairo i te miti e pohe oe, tia 'tura Honoura i nia,
parau atura eihea te pahi o te Arii lutau ai, parau atura Tautu te hoa o
te Arii, eite aehaa parau aéra Honoura e mea maoro, Tia ihora Honoura
i te reimuri i te pahi, palautau aere teie te parapore no taua tô raa i te
pahi ra.
E te pahi nui nei e, e te ivi o te au mo‘a e !
Atu mai a haera, o taua nae teie faatu i te tira o Tearii Taihia e fano i te
rau pua atea, Titi rorea, ta ta rorea, o tuatua e! e tuau te pahi, ua pua noa
mai e te torea a iriti tore i te tau rehia, horo iuta unairao mata nevaneva,
a tahi ruperupe iti na tatou apiti ruperupe iti lia tatou, o Arii Taihia ua
rere i tona aia, A iriti tore i tau rehia !
Tae atura te pahi i te tai haere roaTura i te aehaa, tutau atura i reira i ta
Tautu faaue ra, hoi maira Honoura i uta, Te ui hia nei, tei hea te pahi o te
Arii, faaite maira Honoura tei te aehaa, haere atura te taata e uni e maha
maliana, aita roa iitea, iioi maira, faaite aiha te pahi o te Arii, faaue atura
ia Honoura e tii i taua pahi ra li atura oia i vaua pahira i te aehaa, afai mai
ra i te pae fenua tutau atura ireira parau atura Honoura i te metua ia Auatoa
tei hea te loa faaite maira te inelua tei hivaoia Raialea, o hiva ia i te parau
la hito, tei reira te toa ra, te pua’a aitaata i te puo o Mahu, hinaaro aéra
oia e tii i taua toa ra taparahi, ua parau atura i na teina, e hamani i te pahi e,
haere i liiva, hamani ihora raua i taua pahi ra ia oti haere atu ra ratou i
taua tere ra, farerei atura i taua toa ra patia ’tura i te tura i te omore ra
ia Ruaipaau puta 'tura naroto i te vaha e i mûri mailia ‘tura, irapae, polie
atura tau a toa ra, amu ihora ra tou, aita i pau afai atura i te toe na Aua
toa imi faaliou i te toa i te Auroa, e aito puai te reira o te Auroa. patia
ihora Honoura i taua toa ra, e pohe atura, pohe atura, amu atura ra tou i
taua au ra, aita i pau afai atura i te toe na te metua. Hoi atu ra Honoura
i Tahiti e te pelio paraiù atura, faalia tura i tona fare, afefe te faa, afefe atoa
te fare, afaro le faa afaro atoa te fare parahi atura Honoura i taua fare nui
ra e na Teina, o Tainanu e o Tai iti, iroto i taua fare ra ra ia Temao roa
iata.
Tirara.
I.
—
2'»0
-
U ne lég en d e.
Tradition fabuleuse des Iles Tahiti, écrite par Taumihau fane.
Un homme de Maupiti, nommé Haamauriri, résolut de faire un
voyage de découverte dans les îles.
On sait qu’il pritavec lui deux femmes, l’une s'appelait Urumairaitapu et l’autre Urumaraihau. Ils mirent à l’eau le bateau « Aere », la
grande pirogue du district, hissèrent la voile et s'embarquèrent, les
enfants d’un côté, les adultes de l’autre.
Bientôt le vent du Nord-Ouest, le toerau, s’éleva ; on toucha à BoraBora; Urumaraitapu et Urumaraihau, ceintes de la ceinture rouge,
cherchèrent un mari et n’en trouvèrent point.
N’en trouvant pas ici, on touche à Tahaa pour chercher des maris ;
il n’v en a pas, on s’en va à Raiateaet l’on débarque à Opoa ; on cher
che des maris, il n’y en a pas ici; on remet à la voile pour la douce
terre, Matuirea ou Huahine; n’y trouvant pas de mari, on passe à
Aimeo ou Moorea, sans plus de succès, et l’on fait voile enfin pour
Tahiti où l’on jette l’ancre devant Punavia. Dans le voisinage du lieu
où l’on aborda se trouvait un homme du nom de Teena qui aperçut
les deux femmes, Urumaraitapu et Urumaraihau. 11 courut vers la
montagne, à Haapape, où se trouvait le roi Teriitaihia et lui annonça
qu’un bateau venait d’accoster amenant deux femmes d’nne grande
beauté. Le roi lui dit: Va leur faire signe de débarquer. Teena dit
au roi : De ces deux femmes, l’une, la grande et grosse sera au
roi, et l’autre, la maigre, sera pour moi.
Le bateau de A.ere accosta donc, les deux femmes avec leur cein
ture rouge s’en vinrent l’une derrière l’autre à la cour du roi Terii
taihia de Tahiti.
Le roi éleva la voix et dit: Venez! 11 dit ensuite à Urumaraitapu la
femme grasse: Sois la bienvenue!
Le roi était dans son palais et Teena à sa gauche; Uruma.raitapu,
la belle femme grasse, vint à lui; quanta Urumaraihau, la femme
maigre, ce fut Teena qui l’emmena.
Il s’en alla avec cette femme à Punavia et ils habitèrent dans la
vallée. Celte femme conçut et enfanta un fils auquel elle donna le
nom de Auatoa-le-sacré de Tahiti. Ils élevèrent Auatoa et, quand il
fut devenu adulte, il voulut avoir une flèche qui était plantée sur la
maison.
Auatoa demanda à son père : Quel est ce morceau de bois sur notre
maison? — C’est la flèche de guerre, expliqua le père.
L’enfant détacha la flèche, la tint dans ses mains et demanda:
Quel est l’emploi de ce morceau de bois? — C’est un tueur d’hom
mes. répondit Teena. — Apprends-moi ce que c’est qu’un tueur
d’hommes. Teena le lui apprit. Auatoa dit: Je veux aller à Tahiti. Il
y alla. Il avait envir on vingt ans. Il alla dans le village, au bord de la
mer pour y chercher fortune. Il y trouva une femme avec laquelle il
dormit.
Cette femme se nommait Teranuimarama. Elle devint enceinte.
Auatoa lui dit : Allons au village de la vallée de Pualru. Ils y allèrent
dans leur grande propriété, si grande que dix hommes n’en pour
raient mesurer l’étendue. 11 planta la flèche au milieu et s’en alla en
laissant sa femme Teranuimarama près de la flèche. Après deux
jours de marche, il rencontra deux guerriers qui lui dirent: O Aua
toa ! prète-nous ta femme à nous deux: tu es un guerrier, nous le
sommes de môme. Auatoa leur répondit : Prenez-la. amenez-la près
de l’eau et satisfaites votre désir.
Il s'en retourna. Les deux guerriers allèrent chercher la femme.
Quand Auatoa arriva au bord de l’eau, la femme n’y était pas, il la
chercha en vain ; il se mit en colère, brisa le manche de la flèche sur
un rocher. Il rencontra ensuite les deux guerriers; ceux-ci lui dirent
que sa femme était morte. Il tua l’un et blessa l’autre. Son père
entendit alors sa voix ; cette voix était comme le tonnerre et Auatoa
disait; « Prenez cet homme, placez-le les jambes en l’air et clouez sa
tôle dans la boue. » C’est ce qu’il fit des deux guerriers. 11 retrouva
alors sa femme et retourna chez son père. Ils demeurèrent dans le
village où la femme de Auatoa mit au monde un fils. Jamais on ne
IG
vit un nouveau-né si grand que celui-là ; il mesurait peut-être une
brasse à sa naissance. On l’appela Honourariaria; ensuite son père,
Auatoa, le mena dans une caverne, hantée par des esprits, où il
resta. La femme enfanta encore des enfants à Auatoa, les deux
jumeaux Tai iti et Tai namu.
L’ami de Tailiia fit alors un voyage et alla dans la vallée pour
couper une plante appelée i‘e. Alors l’esprit dit à Honoura : Debout !
Sois le bienvenu, ami du roi ! Tautu, debout, sois le bienvenu !
Il demanda ensuite: Où vas-tu ? Tautu répondit: Je vais chercher
de la plante de Le. Il alla et peu de temps après, grand fut son éton
nement de voir Honoura. Il revint et raconta au roi Taihia qu'il y
avait, dans la vallée, un homme qui la remplissait tant il était grand.
Le roi dit à Tautu : Va et dis-lui: Lève-toi. Il alla vers cet homme et
Honoura debout était si grand que son ventre touchait à la montagne
Tahuareva et sa tète se trouvait dans les nuages.
Il dit C’est assez! L'esprit dit alors: Qu’il ne te soit pas fait de mal
à toi qui viens de Tahiti. Entre dans le village de ton père Auatoa. Il
dit et raconta la légende suivante:
«Tu viens ici toi qui coupes les branches du tronc de Tahuareva
pour faire une offrande aux dieux. Serviteur des dieux qui as fait le
voyage des six îles, allant d’une mer à l'autre.
Bientôt il regarda de l’autre côté du ciel pour voir le lever du
soleil et quand le soleil se leva il vit que c’était Tahiti; alors il
demanda: Quel est ce géant qui a parlé? Le soleil étant levé il s’en
alla la tète en haut et il se trouva dans la terre qu’il connaissait et la
tête de Honoura était tout près du ciel. Alors Honoura dit : O Tautu,
quel est le but de ton ordre? Il alla ensuite dans la vallée et mangea
du fei ; il s’étendit à terre ; ce géant avait arrondi le tronc de Tahua
reva et il dormit les jambes écartées sur le tronc de Tahuareva. Il
dormait dans l’enclos quand le roi Taihia ordonna à ses hommes
d’aller dans la vallée chercher de la nourriture. Ils y allèrent et ren
contrèrent Honoura qui leur demanda: Où allez-vous? Ils dirent:
Nous allons chercher de la nourriture pour le roi. Ils en cherchèrent
une grande quantité; il leur dit: Gardez-la ici et faites-la cuire pour
le roi. Ils apportèrent la nourriture et la gardèrent comme Honoura
243
l’avait dit, et la firent cuire dans le four. Alors Honoura dit: Il faut
bientôt mettre de côté une certaine quantité pour l’esprit. Ensuite
Honoura dit: Arrêtez le cours de l’eau du petit ruisseau de Vaitepiha. Roulez la nourriture dans cette eau, les cocos, l’anguille, les
écrevisses, mélangez cela dans cette eau. Honoura dit alors à ces
hommes: Venez manger et apportez au roi sa part; ils mangè
rent, mais non pas tout. Quand ces hommes eurent mangé, il
leur dit d’apporter de la nourriture au roi; ils répondirent: Ce
n’est pas bon. Alors Honoura mangea la part réservée au roi, puis
il bâilla, leva sa mâchoire supérieure et regarda vers le ciel; il
mangea énormément, le fei et l’anguille, les écrevisses et les
cocos et les pierres mêmes avec l’eau du ruisseau qui avait été
détournée.
Les hommes étaient étonnés de voir Honoura manger ainsi. Ils
retournèrent dans la plaine et dirent au roi Taihia:Il n’y a pas de
nourriture. Le roi demanda : Où est la nourriture? Ils lui firent savoir
que c’était le géant Honoura qui l’avait, mangée. Le roi commanda
de nouveau de prendre la prrogue du district et de chercher de la
nourriture. Ils partirent bientôtet appelèrent Paraimamau. Honoura
les entendit et demanda: Quel est ce nom? Je ne m’appelle pas
Paraimamau. Maui tua, maui aro et maui teipo sont des esprits et
mon nom est Honoura i te puu maruea, le guerrier. Il creusa la terre
avec un bâton, fit un four immense, entassa beaucoup de bois, cher
cha le feu et alluma. La pirogue du district revenait chargée de nour
riture. Honoura enleva les pierres brûlantes du four, chercha les
vivres dans la pirogue du district et les entassa sim le four qui
devint aussi haut qu’une montagne. La nourriture cuit dans le four
dit Honoura; laissons le four couvert et ne le découvrons pas pen
dant un jour et une nuit.
Ils dirent à ce géant: Nous n’avons plus notre nourriture mainte
nant. 11 leur répondit: Consolez-vous. Il enleva la terre qui recou
vrait le four, découvrit la nourriture et dit aux gens de la pirogue:
Roulez la poule dans l’eau, roulez aussi cette nourriture, ces fruits
de l’arbre à pain, ce fei, cet apura (espèce de taro), ce hape (autre
tubercule), et toutes les sortes de nourritures anciennes ; retenez le
%
->
cours de l'eau et mélangez ces vivres dans l’eau. Ainsi Honoura dit
à ces hommes-là: Mangez maintenant et apportez à manger au roi.
Us mangèrent et il restait beaucoup de vivres; ils les prirent et les
portèrent au roi Taihia. Mais ces vivres n’étaient pas bons; ils étaient
gâtés, c’est pourquoi Honoura dit: Elle n’est, pas bonne, cette nour
riture pour le roi. Honoura dit alors: C’est assez, et il se mit à
manger une énorme quantité de vivres; il mangea tout et l’eau et
les pierres aussi : tout passa dans le ventre de Honoura qui était tout
à fait plein. 11 dormit à côté du ruisseau. Son ancêtre sut la besogne
qu’il venait de faire; il vint lui chercher querelle; il le vit dormant,
les entrailles pleines et dit: Ce méchant homme est mort. Honoura
entendit la voix de son ancêtre, Teena. Honoura dit: Où est le guer
rier que tu as nommé Hivatetoa, le mangeur d’hommes, le man
geur de la moelle de Mahu? Honoura dit: Va chercher la flèche
« Ruaipoou » et le tambour qui est dans le marae sur le pavé du
marae. Il répondit : Je ne sais pas où ils se trouvent. Teena se leva,
alla dans le village, commanda aux gens (lu district de rouler les
pierres du marae, prit la flèche « Ruaipoou » et le tambour. Tai faote
s’était réfugié là, et avait enlevé la flèche; il dit à Honoura que la
flèche ne s’y trouvait pas. Mais Honoura l’arracha de ses mains ainsi
que le tambour.
Alors Teena recommença d’agir mal avec son fils Honoura. Le roi
Taihia ordonna de faire une pirogue à balancier, et quand elle fut
achevée on hissa le mât, on chargea de lest et On porta à Honoura le
commandement du roi : Viens combattre ce bateau-ci. Honoura se
leva et dit: Sache que si le bateau du roi ne s’en va pas au loin sur
la mer, tu es mort. Honoura se leva et dit: Où est le bateau du roi,
où est-il ancré'? Tautu, l’ami du roi, lui dit: Il est au large. Honoura
monta seul sur la proue du bateau et entonna le chant suivant pour
chanter le combat naval de ce bateau :
«O grand bateau, et les morts de la sainte guerre reculez! Voici
le chef de la barque du roi Taihia ; il fait voile au loin au delà des
coraux. Titi rorea, tata rorea, e tuatua e!
«Ce bateau est un ravageur. L’hirondelle est venue, le pigeon
aux yeux égarés vole vers le rivage. Un beau petit pigeon vient
à nous, deux beaux petits pigeons viennent à nous. Le roi Taibia
s’est enfui dans son refuge. »
Le bateau s’en retourna sur la mer, s’avança au large, jeta l'ancre
à la place où Tautu avait ordonné de s’arrêter. On demanda alors :
Où est le bateau du roi? Honoura dit: 11 est au large. Les hommes
allèrent à sa recherche pendant quatre jours, ne le trouvèrent pas;
ils revinrent et dirent qu’ils ne trouvaient pas le bateau du roi. Le
roi ordonna à Honoura de chercher ce bateau, il alla chercher le
bateau au large, l’amena à terre et jeta l’ancre. Honoura dit à son
père Auatoa: Où est le guerrier? Le père dit qu’il se trouvait dans la
tribu de Raiatea, dans le Hiva, selon l’expression ancienne; c’est là
que se trouvait le guerrier mangeur d’hommes, le mangeur du cœur
de Malm. Il désira se rencontrer avec ce guerrier et le tuer. Ils
firent un bateau et mirent à la voile pour se rendre au Hiva. 11 ren
contra le guerrier, lança sa sagaie et la flèche «Ruaipaau » le frappa
dans la bouche et par derrière aussi, et le tua. Ils mangèrent ensuite,
lias tout cependant, et apportèrent les restes à Auatoa; il rencontra
de nouveau le guerrier Auroa, un vaillant guerrier celui-là ; Honoura
le transperça, il fut lué; ils mangèrent, mais non pas tout et portè
rent le reste au père.
Honoura revint à Tahiti et resta dans la vallée où il bâtit une mai
son ; il y resta ainsi que Teena et les deux jumeaux Tainanu et
■Taiiti. Cettejmaison fut appelée Temaoroaiata.
C’est tout.
246
-
H im ene no Tupaia no te M atahiti 1897 no te 14 no T iu ra i.
A re a re a a F a ran i.
C hant de T u p aia p o u r l’an n ée 1897, p our le 14 de ju ille t.
F ê te de la F ra n c e .
Transcrit par Taumihau l. à Uturoa, Raiatea.
1. Faahanahâna na‘e tatou i te
Hau Repupirita o tei fa'a li a liiàe te
Hau metuà, ite pae moàna Oteània
nei.
2. Manavâ i te reva Farani o tei
huti liià, inia ina Fenua nei ua oaoa
tona Fènua nei i te Faariro raa hia
ei hoe1 i te huti raa hia o te reva
Farani.
3. Torea iti une arere arere ae ua
Uturea tau raa tei nuutere mea puhia te mata i, te mata i e farara mai
maraai taurere te mata'i, tau turumai
i te mau himene i te faatura raa i to
reo, to reo. Ofai rua2 tamahine
haere te oroa Tiurai e.
1. Gloritions tous le Gouverne
ment de la République protectrice
et le Gouvernement de nos pères,
de ce côté des mers, en Océanie.
2. Bienvenu sois le pavillon fran
çais, lequel est hisâé sur cette terre
ici! Elle est joyeuse, cette terre ici,
pour être devenue unifiée par l’érec
tion du pavillon français.
3. Petite Hirondelle, messagère
d’Uturoa, message qu’emporte avec
rapidité le vent ; le vent souffle vers
nous, du Sud impétueux souffle le
vent; aide-nous dans les chants de
glorification par la voix des deux
pierres; filles, allez à la fête de juil
let.
4. la ora te Hau Repupirita, huro!
4. Vive le Gouvernement de la
Ja ora te Peretiteni, huro ! ia ora te République, hourra! Vive le Prési
Tavanahau, huro!
dent, hourra ! vive le Gouverneur,
hourra !
1 C’est-à-dire pour avoir été de nouveau unie après une division d'environ dix ans.
* Allusion aux deux pierres célèbres dans la tradition de Raiatea. Voir page i 3. Le Mé
hari, la montagne sacrée, se trouve au Sud d’Uturoa.
247
C onversation e n tre in d igènes.
Ceci est un spécimen de la conversation habituellement échangée
entre indigènes qui se rencontrent. Lin couple est assis (en tailleur)
sur sa véranda au bord de la route, à l’entrée du village d’Uturoa.
Le mari. Moehonu lane, fabrique un hameçon de nacre pour la
pèche du thon. La femme, Moehonu vahiné tresse la paille d’un cha
peau en fumant une cigarette. Survient le chef du district éloigné
de Vaiaau, Mataute lane portant sur l’épaule un bambou auquel
sont suspendus des cocos et un mouchoir noué contenant ses
vêtements de rechange. Dès que celui-ci est en vue, le couple Moe
honu l’accueille par le traditionnel : Haere mai ne! Viens ici. L’omis
sion de cette formule de politesse serait une offense tout à fait ex
traordinaire, et notre Mataute va entendre le môme appel en passant
devant chaque case. 11est tenu, en échange, de dire où il va, tout au
moins de prononcer la formule: «Je vais, et je reviendrai, et vous
restez», Haere au, ehoi mai au paralii, outou! Il s’approche ici, et ré
pond avec affabilité : la ora na orna, e borna e ! Vivez vous deux, mes
amis!
Moehonu ma. — la ora na oe. No
hea mai oe?
Mataute. — No Vaiaau mai au.
Mea roa te pu ru mu.
Moe. — Na tai mai anei oe ?
Mat. — Na uta mai. 0 to’u mau
tamarii, na tua mai ratou.
Moe. — Na nia anei oe i te puaahorofenua?
Mat. — Aita! Na rare noa: ua
pohe i te mai o to’u puaahorofenua.
Moe. — E aha to’oe tere?
Vis toi. D’où viens-tu?
De Vaiaau viens-je. Chose longue
le chemin.
Par mer viens, est-ce que toi?
Par terre viens. Mes enfants par
mer viennent-ils.
Sur est-ce que toi le cheval?
Non pas ! par terre seulement : est
malade mon cheval.
Pourquoi ton voyage?
Mat. — Aita! e haere noa vau i
Pas (de but) vais seulement je à
Uturoa. E aha te parau api i Utu
Uturoa. Quelle parole nouvelle à
Uturoa?
roa?
Moe. — Aita roa’tu te parau api
Pas du tout de parole nouvelle
i to matou oire. Parahi noa r;\ te dans notre village. Restent seule
taata. Ua faaroo noa o matou i haere ment mais les hommes. Entendons
mai te tahi Tavanahau api no Fa- seulement nous est venu un Gou
rani.
verneur nouveau de France.
Ah ! nous tous! Un homme doux
Mat. — Aue tatou e! E taata marii
est-ce que lui?
anei oia?
Moe. — Taata mat h paha? Aita e
Homme doux peut-être? Pas est
papu maitai. Taata poria ona. Mea clair bien. Homme gras lui. Peu sa
iti tona paparia. A piti urii ia na barbe. Deux chiens à lui. A nous
To-maua inanao e taata maitai ona. deux pensée un homme bon lui.
C’est juste! Essayons seulement.
Mat. — Oia mau ! Tamata noa.
Combien à vous deux enfants?
Toohia ta-orua tamarii?
Six à nous deux enfants : trois fil
Moe. — Tooono a maua tamarii :
les,
trois garçons.
a toru tamahine, a toru tamaroa.
Tei te matahapio, o Teipo vahine Voici l’ainée, c'est Teipo fille son
nom.
tona i’oa.
Viens ! Fille jolie elle!
Mat. — Aue ! Potii nehenehe oia !
Oui! sait bien elle la langue fran
Moe. — Ae! ua i te maitai oia i te
reo farani : ua haere oia i te liaapi çaise, va elle à l'école française les
jours autres (c’est-à-dire, tous les
iraa farani i te mau mahana' toa.
jours).
Où à vous deux les garçons?
Mat. — Teihea ta orua mau tama
roa'?
Ils pèchent eux. Vois! Là-bas vien
Moe. — Tei tai'a ratou. Ahio!
nent eux dans la petite pirogue. Eh !
teie mai nei ratou i te vaa rii.
Maitu! du poisson est-ce que à vous?
E Maitu e! e i'a anei to-outou?
Un peu de poisson !
Maitu. — E i'a rii!
Moe. — E i'a ha?
Du poisson quel?
Du maquereau est.
Maitu. — E operu ia. '
Combien est?
Moe. — E hia ia?
Chose petite grande (petite ren
Maitu. — Mea iti rahi.
force l’expression).
Apporte ici. Oui, c’est vrai. Beau
Moe. — Afai mai na. E! parau
mau! Mea rahi roa te maa ! E Ha- coup très la nourriture!
'J49
pairai e! a tahu ue liaapeepee i te
auahi e tunu i te maa.
Malaulc. — A ! haere au ! Parahi
outou. la ora na i te parahiraa
Moe. — Eiaha paha e haere oe.
Eita e rû. Mea rohirohi oe i to oe
haere raa mai mai Vaiaau mai. Pa
rahi rii i onei, e tamaa tatou e i’a
rahi to matou.
Mataute. — Atira! e parahi rii au.
E ohipa anei ta-outou i teie uei mataeinaa?
Moe. — Ohipa! E raverahi te ohi
pa. Ohipa purumu, ohipa tare haapiiraa, ohipa no te hau, ua rau te
liuru, te aua, te peue. te vaa. le tanuraa maa. Tei te moniie te arearea
rahi à Farani
0 Hapairai! allume toi vile le feu
pour cuire la nourriture.
Ah! je vais! Restez-vous. Salut à
ceux qui restent.
Pas du tout peut-être aller toi.
Pas de hâte. Chose fatiguée toi de
ton voyage vers de Vaiaau ici. Reste
un peu ici mangerons tous, poisson
beaucoup à nous.
C’est assez, resterai un peu moi.
Ouvrage est-ce que à vous dans ce
district?
De l’ouvrage ! Beaucoup d'ouvra
ge. Ouvrage des chemins, ouvrage
de l’école, ouvrage du Gouverne
ment, cent espèces : les barrières,
les nattes, les pirogues, les planta
tions de fruits. C'est lundi la fêle
grande de France (le 14 juillet).
Mat. — Eha te patau no to outou
Quel est le chef d’orchestre de
votre chœur?
pehe?
Moe. — O Tupaia lane ! Taala ite
C’est Tupaia homme ! Homme sa
ona. Ua hamani oia i te talii himene vant lui. A composé lui un chant
api. To matou manao te re inatamua nouveau. Notre idée le prix premier
à lui.
no na.
Mal. — Ua ite outou i te himene
Savez-vous autres le chant très
maitai roa Aita paha o matou.
bien. Pas peut-être nous.
Point! Savez bien vous aussi. Ah!
Moe. — Aita! Ua ite maitai outou
atoa. Ae ! ua oti le maa. Ta maa ta est finie la cuisson de la nourriture
tou.
Mangeons !
Te rohu Atua teie no Maurua, no Porapora, no Tahaa, no Raiatea,
no Huahine.
Tutaitutai au i te Fenua i te poripori tia pari e! Tutai à i te fenua
man, mai te aere o Maurua, te pii ra te tuahine o Hina, i nia i te au-
—
350
.
-
peuvaru : e Rù e I o vai ia fenuaS O Maurua nui te afea. Te liai ia i
tira hia e Rù, u Maurua nui te afea Mai te reira toa Borabara i te hoc
mamu e moe te heiva, mai te réira toa Tahaa nui moral hau, mai te
reira toa, Raiatea nui auha te marari, i pa ran hia'i auha te marari, e
taparahi taata tana ohipa, e orurehau, auha e to ere tana, e auha
tana toroa, emarari te fcnua ia na. aita Iona raàtira.
Na Tùamih'au.
Ceci est l’histoire des dieux de Maupiti. de Bora-Bora, de Tahaa,
de Raiatea. de Huahine.
t
. i ;. ’ • , '
-
.J
(Cette phrase est le lambeau d’une ancienne prière païenne dont
le sens échappe à la génération présente;) '
L’ile de Maupiti sort du firmament; la sœur de Hina (déesse) appëla le dieu Rù, celui qui étendit le ciel et lui demanda: Quelle est
cette terre? C’est. Maurua nui te afea. Elle a été créée par Rù, l’ile de
Maurua nui te afea. Ensuite aussi Bora-Bnra i te hoe mamu e moe te
heiva, ensuite aussi Tahaa nui auha te marari, ensuite aussi Raia
tea nui auha te marari, et voici l’explication de ce nom : Auhà est un
brigand, un trouble-paix, il tue sans combat, brigander est son mé
tier, et Marari est sa terre, dont il n ’est pas le chef.
Noté par Taumihau.
E parau paari no te mau fenua tahiti Ra'iatea e Tahaa. Matairea oia
Huahine, Vaiotaha oia Borapora, te parau na te opu na Toofa.
O Mateirea te taa nia,
TeVii maro uri te Arii,
E hau Moorere te hau ;
O Vaiotaha te taa rare,
O Terii maro tea te Arii,
O Vaitape te hau;
I , '
I
—
351
—
0 Taputa puatea te arâpoa,
O Terii maroura te Arii;
0 na Toofa te opu
1 parau hia‘i te opû na Toofâ.
Na Taumihau.
Un vieux dicton relatif aux îles tahitiennes de Raiatea et Tahaa, Matairea,
o’est-à-dire Huahine, Vaioiaha, c’est-à-dire Bora Bora, dicton de Toofa.
C’est Matairea la mâchoire supérieure
Le roi à la ceinture noire le Roi,
Le Gouvernement à Moorere;
C’est Vaiotaha la mâchoire inférieure,
Le roi à la ceinture blanche le Roi,
Le Gouvernement est à Vaitape ;
C’est Taputapuatea1 la gorge,
Le roi à la ceinture rouge le Roi;
Ceci est la pensée de Toofa,
C’est dit par la pensée de Toofa.
Noté par Taumihau.
Un des noms poétiques de Raiatea.
Ra ia te a .
fenua he-re no to o - e mau ta-ma-ri - i, Ra‘-i - a-te-a!
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Ra' - i - a - le - a nei!
Raiatea.
(Traduction.)
Raiatea, ma Raiatea !
Raiatea, terre chérie
Par tous tes enfants,
Raiatea florissante,
Terre aimée de tes enfants,
Terre chéris de tous tes fils
O Raiatea !
Ton ciel est suave et enchanteur,
Ton firmament est plein d’une lumière nacrée
O Raiatea !
Musique notre par M. Roth de Markus à Yevey.
r -àet!»
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Z H A
A _ A
A
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pe - u ne he ne he Tei to m a-tou haa pi - i-raa nei.
Pour les petits enfants.
(Traduction.)
Petits enfants, êcoutez-moi.
Je vous enseignerai les bonnes mœurs,
Je vous ferai connaître le bon et le beau,
C’est là ce qu’on apprend dans notre école.
■
Musique notée par M. Roth de Markus h Vevey.
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_hma-to e tatei - tei Ei ta - pu - ni - raano , - u !i Ta-u
I - a pu-aino-a
■ -
• ■
-* : =
é - ----------
u ha - a - pu - u - raa
mai ai te ve - e ro
Ta-u pa-ru-ru ra - hi - mau.
O .Te- tu ta - u faa - o - ra.
Mon rocher ! 1
(Traduction.)
Mon père est mon soutien
Dans ce désert.
Au sein de cette forteresse élevée
.le demeure à l’abri.
Mon rocher, ma forteresse,
Mon véritable bouclier,
Celui qui dans l’orage me protège,
C’est Jésus, mon Sauveur.
1 Ces paroles sont l’œuvre de missionnaires européens. La musique seule est indigène.
Pages
Avant- propos ................................................................................................
5
Chapitre premier . — En v o y a g e ...................
9
Des Marquises à Tahiti . . . .
9
De Tahiti à R a i a t e a ................................................
. . .
. 12
Chap. II. — Les I l e s ......................................
16
Description géographique
16
R aiatea.....................................................
18
T a h a a .......................................................................................................... 28
Bora-Bora..................................................................................................... 28
Maupiti...........................................................................................................30
Motu-iti et Maupihaa................................................
32
H u a h in e ..................................................................................................... 32
Chap. II!>»■» — Flore ............................................................................................ 34
Chap. III. — Faune...........................................
39
Chap. IV. — C l i m a t ............................................................................................51
Chap. V. — Étoiles, ciel, firmament....................................................................57
Chap. VI. — Population....................................................................................... 60
Origine des Polynésiens, Résumé des hypothèses, Les sources his
toriques ......................................................... , ................................. 60
La race, le type tahitien............................................................................. 71
Caractères physiologiques . .
87
Caractères p ath o lo g iq u e s.........................................................................89
Mouvements de la population . ’ ......................................
. . .
97
Caractères sociologiques............................................................................100
Vie p s y c h iq u e .......................................................................................... 142
-
256 —
P ages
C h a p . VII. — La fam ille......................................................................................173
La mort et les rites funéraires. Croyances relatives à la vie future. 178
C h a p . VIII. — Vie s o c i a l e ................................................................................ 18.')
Vie intérieure du peuple tahitien. . . .
.
. . .
. . 185
Vie in te rn a tio n a le .............................................
195
C h a p . IX. — Notes historiques............................................. .....
. . .
206
I )écouverte des î l e s ..................................................................................... 206
Conquête des Iles sous le V e n t .................................................................209
C h a p . X. — L a langue tahitienne.......................................................................... 213
Les langues m a lé o -p o ly n é sie n n es........................................................... 213
Le tahitien et les langues p o ly n ésien n es................................................. 214
Parties du discours.......................................................................
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C h a p . XI. — Contes et légendes, chants p o p u la ir e s ........................................234
Fait partie de Raiatea la Sacrée : îles sous le vent de Tahiti (Océanie française)