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B.E.& M.TH. DANIELSSON
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LES
CANNIBALES
ET LEUR TEMPS
SOUVENIRS DE LA CAMPAGNE DE L’OCÉANIE
SOUS I.E COMMANDANT MARCEAU, CAPITAINE DE FRÉGATE
EUGÈNE
ALCAN
Auteur de la Légende des âmes et divers autres ouvrages
----- 336-----
DELHOMME & BRIGUET, ÉDITEURS
P A R IS
I
LYON
13, Rue de l'Abbaye
|
3, Avenue de l’ArchevÉché
1 887
TOUS DROITS RÉSERVÉS
A VA N T-PRO PO S
Depuis l’origine des temps, il y a dans l’homme,
cette créature essentiellement intelligente et
libre, des sentiments si contradictoires, qu’on se
trouve amené, en y rélléchissant sans parti pris,
à reconnaître que cet être supérieur a été affreu
sement blessé, au physique comme au moral. Et
ce n’est, hélas ! que trop vrai : au physique, les
maladies les plus cruelles et la mort, sont là pour
affirmer cette triste et douloureuse vérité, dou
loureuse pour le corps et surtout pour les senti
ments les plus intimes de l’àme ; au moral, c’est
bien pis encore, et les crimes qui se commettent
chaque jour n’en sont plus à affirmer cette vérité,
ils l’imposent ; et cependant, malgré toutes ces
misères, toutes ces tristesses, toutes ces ruines,
la nature humaine n’est pas tellement abandon-
I!
AVANT - PROPOS
née à ses propres forces, qu’elle ne puisse réagir
et s’élever vers des hauteurs pour lesquelles elle
avait été créée, et par suite opérer encore de
grandes, de sublimes choses.
L’homme avait, en effet, été déposé sur cette
terre pour marcher dans les sentiers du vrai, du
beau, du bien, ce qu’il aurait fait naturellement,
doucement, et avec joie, s’il n’avait, en écoutant
les paroles trompeuses de l’éternel ennemi du
genre humain, délaissé les sentiers où la divine
Providence l’avait placé, sentiers abondamment
pourvus de toutes choses, pour aller se jeter, eu
vue d’un bonheur chimérique, dans les voies dé
tournées, ténébreuses, au terme desquelles, au
lieu du bonheur rêvé, il n’a trouvé qu’un abîme,
et quel abîme, grand Dieu ! l’abîme de toutes les
misères, de toutes les tortures, de toutes les dé
solations !
La sublime origine de l'homme étant donnée,
et sa déchéance trop certaine, il s’ensuit que ce
type de race, par suite de ces deux états, est un
composé, un ensemble, de grandeur et de bas
sesse, de lumières et d’ombres, de vues élevées
et d'obscurités morales, obscurités qui l’em
pêchent de voir les choses sous leur vrai jour.
Les contradictions sont quelquefois si évidentes,
qu’on a peine à comprendre comment des ténèbres
AVANT - PROPOS
III
aussi épaisses ont pu envahir une intelligence
humaine.
11 est un fait qui nous a toujours frappé, c’est
la façon étrange avec laquelle des hommes, bons
d’ailleurs, humains, jugent des actes qui, par
eux-mêmes, ne sont rien moins qu’héroïques ;
nous voulons parler des actes accomplis par nos
vaillants missionnaires qui vont, au péril de
leurs jours, dans les contrées les plus lointaines,
porter le flambeau de la civilisation la plus vraie,
la plus efficace, à des peuplades qui se livrent,
par la plus monstrueuse des dépravations, à des
scènes d’anthropophagie qui dépassent tout ce
que l’on pourrait imaginer de plus révoltant pour
la nature humaine. Les faits sont là pour témoi
gner de la triste vérité que nous énonçons.
En présence de ces monstruosités, qui ne sont,
hélas ! que trop avérées, on rencontre des
hommes qui disent sérieusement : Si les mission
naires se font massacrer là-bas, c’est bien de
leur faute, pourquoi se mêlent-ils de ce qui ne
les regarde pas? Est-ce que les sauvages ne sont
pas libres de vivre chez eux comme ils l’en
tendent ? S’ils veulent se manger entre eux.
qu’ils le fassent, c’est leur affaire, il n’y a qu’à
les laisser faire.
Ceci nous remet en mémoire une scène que
IV
AVANT - PROPOS
nous avons vue dans notre enfance, et qui nous
est toujours restée dans la mémoire.
Deux hommes, les yeux injectés de sang, se
battaient dans une des rues de Paris, la grande
ville, la capitale du monde civilisé : ils se por
taient de rudes coups en plein visage, et le sang
ne larda pas à couler. Autour de ces deux énergumènes, se tenait une foule nombreuse qui
semblait prendre plaisir à cette lutte sans nom.
Du sein de cette foule, quelques timides voix
criaient : Assez! assez! Mais d’autres, en plus
grand nombre, s’élevaient pour dire : Laissez-Ies
faire!... laissez-les faire !
L’un de ces hommes, par un acte impossible à
décrire, avait renversé son adversaire, et là, il le
frappait sans trêve ni merci. Celui qui était des
sous, parvint à saisir le misérable qui avait si
cruellement brisé ses forces, et, dans un accès
de rage, de délire, il lui dévora le visage avec les
dents. Un coup violemment porté lui fit lâcher
prise, et le vainqueur, après s’étre relevé promp
tement, termina la lutte en donnant à celui qui
gisait à terre, un affreux coup de talon ferré en
plein visage. La foule, pour jouir d’un spectacle
sanguinaire, avait crié : Laissez-les faire, et
quand les agents de l’autorité survinrent, le niai
était fait. On l’avait laissé faire : et cela s’est
AVANT - PROPOS
V
passé dans le xix° siècle, celui dont on est si
fier.
Voyons, examinons froidement les choses, en
nous plaçant en face des faits et en mettant de
côté toute autre question pour n'envisager que
celle de l’humanité.
Chez nous, on en parle beaucoup d’humanité,
on va même jusqu’à faire des lois, et cela juste
ment, contre ceux qui maltraitent, plus que de
raison, les animaux, et particulièrement les che
vaux qui souvent n’en peuvent plus, tant ils sont
surmenés. Et l’on voudrait que, de gaîté de
cœur, on laissât des hommes qui sont nos frères,
malgré la distance qui nous sépare d’eux, s’entre
dévorer de la façon la plus hideuse, alors que
tout nous commande d'empêcher un si grand
mal.
Non, à la réflexion, hommes au cœur droit et
élevé, vous ne devez pas dire, vous ne direz plus :
Laissez-lesfaire; vous comprendrez que ce serait
là commettre une faute grave contre l’humanité.
En ce moment, nous ne traitons que cette ques
tion, parce qu’elle regarde tous ceux qui sentent
battre en eux une fibre fraternelle, et parce que
le sentiment qui remue cette fibre, qui l’ébranle
et excite l’émotion dans les âmes qu’il entraîne,
crie à l’humanité tout entière, de sa voix la plus
VI
AVANT - PROPOS
imposante : Tout homme qui peut empêcher un
mal de se produire doit l’empêcher sous peine
de manquer au plus saint des devoirs.
Si, par ce qui précède, on reconnaît qu’il ne
serait pas raisonnable de dire, alors que deux
hommes se déchirent entreeux : Laissez-les faire,
ce serait une chose contraire aux sentiments de
la nature de proférer ces inhumaines paroles,
alors que des héros de la charité vont, au péril
de leurs jours, nous le répétons, se jeter entre
des peuplades qui se font une guerre extermina
trice pour se ruer ensuite sur les vaincus, les
déchirer et les dévorer comme les fauves des
forêts ne le font pas entre eux.
Nous avons la douce espérance que les faits
historiques que nous avons à raconter, pourront,
en éclairant les hommes de bonne foi, les mettre
à même déjuger ces faits comme il convient, et
par suite nous les faire rencontrer, ces hommes,
parmi ceux qui, après avoir été les adversaires
de nos grandes institutions catholiques, en sont
devenus les plus ardents défenseurs. Cette espé
rance est d’autant plus permise, qu’il n’est pas
rare de voir des antagonistes passionnés d'une
grande idée, en devenir les apôtres : la bonne foi
au service d’un cœur généreux attire la lumière
et produit cette merveille.
AVAN T-PRO PO S
VII
Puisse notre travail aider quelques cimes à
monter jusque-là, ce serait pour nous une occa
sion de bénir une fois de plus la divine Provi
dence. Humble semeur, nous ne pouvons que
jeter notre grain en terre, puis nous en remettre
à la céleste rosée et aux doux rayons d’un bien
faisant soleil, pour le voir germer et produire un
aliment fortifiant et réparateur. La foi ne nous
manque pas, l'espérance nous soutient, Dieu
veuille qu’aucune de nos paroles ne blesse la cha
rité, la charité qui doit être la règle de tous les
actes, parce qu’elle doit demeurer toujours. C’est
là notre vœu, c’est le désir de notre cœur, puis
sent ce vœu et ce désir s’accomplir pleinement
aujourd’hui et toujours.
BBH
Il est de par le monde des lieux, enchanteurs
que l’homme, ce chef-d’œuvre de la création, ne
peut oublier une fois qu’il les a vus.
Si des voyageurs, en découvrant des sites
merveilleux, ont pu être ravis d’admiration à
leur vue, quel n’a pas dû être le ravissement de
nos premiers parents en ouvrant les yeux à la
lumière, lorsqu’ils aperçurent pour la première
fois, dans l’épanouissement de la nature au mi
lieu de laquelle ils se trouvaient, le plus beau, le
plus saisissant, le plus enivrant des spectacles.
Mais hélas ! cet enivrement a été de courte durée,
les suites de la faute originelle leur ayant cruel
lement fait sentir quelle en avait été la gravité.
\
PRÉFACE
Après cet immense malheur, ils ne devaient
plus vivre comme à l’aurore de leurs jours, où,
dans PEden, ils pouvaient, sans fatigue aucune, et
au milieu des joies les plus pures et des dons les
plus ineffables, user des biens qui y venaient en
•abondance; non, ils ne devaient plus vivre ainsi,
condamnés qu’ils étaient à arracher péniblement
à la terre une subsistance gagnée à la sueur de
leur front. Aucun bien, après leur lamentable
catastrophe, ne devait leur venir sans peine, au
cune joie sans douleur. Les enfants que Dieu leur
avait donnés, auraient contribué à leur bonheur,
si le mal qui était entré dans le monde par leur
faute, n’avait pris racine dans l’âme de Caïn, leur
premier-né, dont on commit la lamentable his
toire : Abel, le juste Abel, était agréable à Dieu
par les offrandes qu’il lui faisait; Caïn, son
frère, en conçut de la jalousie, et par suite, le
premier-né des enfants des hommes, devint le
premier des meurtriers.
Depuis ce meurtre, qui a dû faire comprendre
à nos premiers parents la grandeur du mal qu’ils
avaient commis, les victimes se succèdent par
tout et toujours ; et si le crime appelle la ven-
PRÉFACE
XI
geance, le sang innocent crie miséricorde, et ce
cri, d’une puissance extrême, ne peut que mon
ter au ciel, car il en est une pure émanation.
Le mal est sur la terre, c’est un fait indéniable,
il faut donc, de toute nécessité, qu’il soit racheté.
L’auguste victime du Calvaire, en souffrant et en
mourant pour payer la rançon du monde, a rendu
tout possible, et c’est ainsi que pour faire vio
lence au ciel, des hommes, en grand nombre,
partent tous les jours pour les contrées les plus
lointaines, afin d’y porter, avec la bonne nou
velle, la vraie civilisation.
Quand, dans la vie ordinaire, on entreprend un
long voyage, on est souvent poussé vers des sites
inconnus pour y voir les grands effets de la na
ture. Les uns sont attirés par les chutes d’eau
comme celle du Niagara qui tombe d’une hauteur
de 150 pieds et dont le bruit s’entend à trois
lieues de distance; les autres veulent voir ces
banquises dont l’aspect imposant ne manque pas
d’impressionner le voyageur qui ne recherche
que des émotions, émotions sans profit pour la
science et sans autre intérêt que de satisfaire
une vaine curiosité.
XII
PRÉFACE
Il n’en est pas ainsi de nos vaillants mission
naires, de ces :\mes qui sont élevées à la grande
école du sacrifice, oh ! non, et si ces âmes s’a
venturent dans les contrées les moins hospita
lières, elles le font pour se dévouer à la grande
cause de l'humanité. Les casso-tète, les lances,
les haches et tous les instruments de torture, ne
sauraient arrêter ces vaillants cœurs, car ils n’i
gnorent pas que le plus cruel des anthropo
phages est parfois plus près de la grâce du re
pentir que le civilisé qui, pour satisfaire ses
mauvais penchants, repousse le bien suprême
qui s’offre à lui tous les jours et sous toutes les
formes.
Nous abandonnons ce triste point de vue et
allons diriger nos regards vers un autre horizon,
celui de l’Océanie, pour esquisser quelques-uns
des actes qui se sont accomplis dans cette inté
ressante partie du monde, actes assez importants
pour nous occuper entièrement et fructueuse
ment, nous osons l’espérer.
En Océanie, dans un grand nombre d’iles, le
mal était extrême, et il ne fallait rien moins que
d’immenses sacrifices pour l’extirper ; ce n’est
I d’ailleurs qu’à ce prix que l’on peut mener à
I bonne fin une œuvre d’une si haute importance.
B De grandes âmes s’y sont employées, décidées
É q u ’elles étaient à ne rien négliger pour tirer ces
■affreux cannibales de l’abîme où les tenaient les
B nœ urs de leurs contrées, leur instinct féroce et
les monstrueux exemples qu'ils avaient toujours
eus devant les yeux.
Nous n’avons pas à dire que nous ne faisons
pas une œuvre d’imagination. Dans l’ordre d’idées
qui nous occupe, il n’est point nécessaire d’ap
peler la fiction à son aide pour intéresser, les
faits que nous avons à dire sont assez dramatiques
par eux-mêmes pour qu’il nous vienne à la pen
sée de recourir à des moyens factices pour émou
voir, moyens qui, en définitive, seraient au
moins très déplacés ici.
Plaise à Dieu que notre récit laisse à ces faits
l’esprit qui leur convient et la grandeur qui les
caractérise. Si nous étions assez heureux pour
atteindre ce but, nous nous prendrions à espérer
que le bien pourrait en ressortir en démontrant
‘ à tous, que si le mal est grand, la bonté de Dieu
le surpasse en grandeur, et quelque bas tombée
XIV
PRÉFACE
que soit la créature, Dieu est assez puissant pour
la relever, et assez miséricordieux pour couvrir la
multitude et l’énormité de ses crimes : Quia apud
Dominion misericordia et copiosa apud eum redemptio.
Puisse ce désir se réaliser, le bien se produire
et la paix entrer dans les âmes.
B u t de la ca m p a g n e .
La campagne de l’Océanie, ouverte en 1845, avait
pour but principal, celui de porter la civilisation
chrétienne dans les îles les plus lointaines et d'y
implanter, avec la croix du Rédempteur, le respect
de la créature, respect que les anthropophages que
’on voulait éclairer du flambeau de la foi, ne con
naissaient pas même do nom. L’entreprise était
grande comme toute chose que touche le doigt de
Dieu, elle était digne aussi de tenter un grand, un
vaillant cœur.
commandant Marceau en reçut le commandement,
tout l’avait désigné pour cette importante mission,
2
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
et il n'a pas manqué un jour, une heure, de justi
fier la confiance qu’on avait mise en lui.
Cette campagne dura quatre années, et jamais,
durant ces longues années, la Providence n’a man
qué de se manifester; il est vrai de dire que l’illustre
commandant la secondait admirablement, et quand
il avait ainsi fait, il priait le Maître de toutes choses
de lui venir en aide comme s’il n’avait rien fait.
N’est-ce pas là, par excellence, la pratique de ce
grand conseil : Aide-toi et le Ciel t’aidera ?
Le commandant s’aidait toujours de son mieux,
et quand, dans une entreprise, il avait pour lui la
justice et la raison, il était ferme dans sa foi et
inébranlable dans sa résolution ; ceux qui l’ont
accompagné dans cette grande campagne, lui ont
vu accomplir des actes merveilleux, et alors qu’autour de lui chacun admirait sa persévérante con
fiance et son indomptable volonté, il demeurait
calme et croyait ne pouvoir mieux témoigner sa
reconnaissance envers la divine Providence qu’en
ne doutant pas de son intervention, et en ne déran
geant jamais les voies qu’Elle disposait pour l’ac
complissement des événements qui paraissaient
être dans ses desseins.
Nous allons suivre l’illustre commandant dans
quelques-unes des pérégrinations de son émou
vante campagne, et montrer comment sa confiance
envers cette bonne Providence a toujours été jus
tifiée.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
3
Nous avons, dans la Légende des âmes (1), parlé
des débuts de cette campagne et montré comment
Dieu l’avait protégée à son origine ; à l’heure ac
tuelle, nous pouvons, non en donner une histoire
complète, mais en raconter de grandes scènes, nous
aidant pour le faire de la version d’un témoin ocu
laire, et sa version est d’autant plus véridique, qu'il
ne s’est décidé à la donner qu’à la prière constante
et réitérée d'un ami qui, pour réussir auprès de lui,
a dû faire valoir le bien qui pourrait en résulter.
Le témoin de qui nous tenons les faits palpitants
que nous allons narrer est un officier du bord ;
nous le remercions ici de sa bienveillante commu
nication. Si maintenant, par le récit que nous allons
faire, quelque bien devait se produire, nous prie
rions Dieu d’accorder en retour, à notre ami, ce
qu’il aime le mieux ici-bas et ce qu’il espère le plus
pour l’avenir : nous avons nommé l’amour de Dieu
et la confirmation dans le bien.
Ce n’est pas une affaire de mince importance de
déposer un homme dans une île dont les naturels
sont plus ou moins anthropophages, et, quand on
est appelé à le faire, le cœur ne peut qu’en être
vivement impressionné. Le commandant Marceau a
souvent éprouvé ce sentiment, car il savait, de
science certaine, combien peu la vie des hommes
était sacrée pour les habitants de la plupart de ces
(1) La Légende des âmes, souvenirs de quelques conférences do S aintVincent de Paul, 2 vol. ia-18 jésu s.
A
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
îles, et cela était tellement vrai que, clans l’une
d'elles nommée Lifu, quatre-vingts hommes avaient
été tués, rôtis et mangés en ce temps de triste et
douloureuse mémoire.
On conviendra sans peine qu’il n’y a ici rien de
bien séduisant pour la nature humaine, et qu’il faut
se sentir bien ardemment attiré vers le bien pour ne
pas se laisser arrêter par une si cruelle perspective.
Il faut de plus bien connaître le prix des âmes, et
savoir que, si dégradées qu’elles soient, on peut,
avec l’aide de Dieu, les racheter par le sacrifice, et
les sortir de l’état le plus barbare, le plus cruel, le
plus monstrueux, pour les amener à un autre qui
les mette à même de comprendre le respect qu’un
être humain doit à toute créature humaine.
Dans un ouvrage qui a pour titre : Le Comman
dant Marceau, il est question d’un vieillard qui
confirme au mieux cette consolante vérité. Ce vieil
lard cpi’on appelait le vieux tigre, parce qu'il en
avait les allures, était d’un aspect si farouche, qu’il
semblait impossible de rencontrer son pareil; c’était
le premier ministre du roi. 11 fut un des plus ar
dents persécuteurs du premier missionnaire de
l'Océanie, Mgr Bataillon, dès son arrivée dans file.
Eh bien, cet homme cruel, ce tigre altéré de sang,
est devenu un agneau, un agneau d’une douceur
extrême, et s'il se souvient encore de ses crimes,
c’est pour les déplorer et les pleurer amèrement :
« Pour moi, disait-il, dans un poétique langage —
I.E8 CANNIBALES ET LEUR TEMPS
9
car l’esprit s'élève quand le repentir entre dans un
cœur — pour moi, je suis frère d’un vieil arbre
penché sur le bord d’un abîme; je vous ai donné
autrefois de bien mauvais exemples. » Puis, mon
trant les missionnaires, il ajoutait : « Voici mainte
nant les guides que vous devez suivre, ils condui
ront votre pirogue au ciel. »
Voilà les transformations sublimes que les en
voyés de Dieu ont en perspective alors qu’ils s’enfgagent dans la grande voie du Calvaire pour courir,
à la suite du divin Maître, après la brebis errante
afin de la diriger vers les gras pâturages, ou après
le loup ravissant pour en faire un doux, un tendre
agneau, qui n’aimera rien tant alors que de se
rendre à l’appel du bon Pasteur, pour marcher sous
sa houlette et ne plus jamais quitter les douceurs
du bercail.
Et voilà pourquoi nos missionnaires vont, au
péril de leurs jours, à plusieurs milliers de lieues
de leur patrie, pour travailler au bien des âmes ; et.
quand ils ne peuvent aborder de front une île sau
vage, ils la contournent pour descendre dans l’en
droit le plus désert, n’ayant pour tout viatique que
le pain et le vin de la consécration et du sacrifice.
I Voilà le butin du missionnaire, oui, et quand vient
le lever de l’aurore, caché à l’ombre des forêts, le
ministre du Seigneur se dresse un rustique autel,
et otfre le saint sacrifice pour les peuples qui vont
le poursuivre et peut-être le mettre à mort.
»'•
LES CANNIBALES ET LEUR TEMI'S
Quelle ne doit pas être la prière du céleste mes
sager en ce moment, en ce moment sublime, où,
pour toute assistance, il n'a que les oiseaux du ciel
qui chantent à leur manière, les louanges de Dieu,
louanges que les échos répètent de leur voix la
plus plaintive, et que le missionnaire ne se rap
pelle jamais sans émotion, quand, épuisé de fatigue,
il vient se reposer quelques jours, au foyer de la
patrie où il n’est pas sans regretter sa vie pasto
rale, quelque agitée qu'elle ait pu être.
La narration que nous venons de faire n'est pas
une simple figure esquissée à plaisir, non, c’est un
fait qui s'est souvent renouvelé pendant les quatre
années qu'a duré la campagne de l’Océanie, fait qui
se renouvelle tous les jours encore.
L’Arche-ci Alliance avait à son bord des mission
naires ; deux de ces hardis pionniers de la civili
sation, devaient descendre à Rotuina, île située dans
l'océan Pacifique, mais le roi de cette île ayant re
fusé de les y recevoir, on dut la contourner poul
ies déposer dans sa partie la plus déserte, et là.
après leur avoir donné le baiser de paix, le com
mandant les confia à la garde de Dieu en leur
disant au revoir ou adieu, selon les événements qui
ne sont au pouvoir do personne, car là comme ail
leurs, l’homme est mené par une volonté supérieure,
Dieu restant partout et toujours le Maître de la vie
et de la mort. Cette certitude vient singulièrement
en aide aux missionnaires, et quelque perdus qu’on
I.ES CANN11IA1.ES
et
leuk
tem ps
7
I les croie au milieu des anthropophages, eux, avec
I leur vive foi, savent, à n’en pas douter, que pas un
I cheveu ne tombera de leur tête, sans l’ordre ou la
I permission de Dieu.
Le commandant Marceau avait donc dit adieu aux
I deux Pères qu’il laissait à Rotuma, il le leur avait
I dit sans tristesse, mais non sans émotion, car sur
I c e s plages lointaines tout impressionne, tout est
éloquent, même le silence, le silence qui permet
d’entendre tout ce qui se meut dans la nature, tout
■ ce qui s'agite, et alors que les heures de la nuit
j-kimpriment un cachet de mort à toutes créatures, la
£ brise qui traverse les incomparables et si impoV; santés forêts, vient encore parler aux célestes mes■ sagers et leur apporter, comme un bienfait du ciel,
l'air pur qui rafraîchit les sens et répare les forces
î; ' qui sont si nécessaires à ceux qui vont, au lever
i.1 de l'aurore, courir, au milieu de tous les périls,
; ; après les révoltés de l'humanité pour qui, nous le
répétons, rien n’est sacré, pas plus l'enfant au ber) ceau que le vieillard courbé sous le poids des ans,
f-et dont la tombe est déjà entr’ouverte pour rece
voir sa dépouille mortelle.
Et quand l’envoyé de Dieu pense à toutes ces
misères, son cœur voudrait violenter ses pas poul
ies obliger à aller plus vite au-devant de ceux qui
vont le poursuivre pour le massacrer sans pitié et
le dévorer. Et ces hommes courent, sans crainte
! aucune, au-devant de ces cannibales, non pour les.
W SBR,"
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
combattre, mais pour les embraser du divin amour
qui les pousse, qui les anime, qui les dévore.
Mais, ô envoyé de Dieu, pour subjuguer les can
nibales que tu recherches avec tant d’ardeur, tu as
au moins une arme ? une arme sûre ? une arme à
longue portée?
Oui, le missionnaibe a une arme à longue portée,
une arme sûre, une arme qui le rend invincible, et
cette arme, c’est la croix, la croix qui a transformé
le monde, le monde des âmes, et voilà des siècles
qu’elle lutte contre tous les obstacles sans se laisser
arrêter par aucun ; c’est devant elle que Clovis, le
lier Sicambre, se courba pour brûler ce qu’il avait
encensé et adorer ce qu’il avait brûlé ; c’est devant
elle que les cannibales, qui ne se plaisaient qu’à
empourprer leurs lèvres du sang humain et à dé
vorer les chairs palpitantes de leurs victimes, c’est
devant elle qu’ils se sont courbés, à leur tour, pour
déplorer les iniquités de leur vie et adorer sur la
croix le Dieu que ceux qu’ils ont maésacrés leur
ont appris à connaître et à aimer.
Voilà ce qui fait la force du missionnaire et quelle
est la grâce qui lui fait affronter tous les périls et
accepter doucement la mort en union avec Celui
qui, doucement aussi, s’est laissé crucifier sur le
Golgotha par amour pour l’humanité.
Nous avons donc raison de dire, que c’est sans
tristesse que l’on dépose un missionnaire sur une
plage lointaine, parce qu’on le sait armé pour le
LES CANNIBALES ET L E U ! TEMPS
9
I combat qu’il doit livrer, et qu’avec la confiance qu’il
! a en Dieu pour qui il a tout sacrifié, il ne saurait
I jamais être confondu.
Après le départ de YArche-dAlliance de Rotuma,
| les deux Pères, dans l’intérêt de la Mission, se
I séparèrent ; l’un choisit le sud de File pour le
I centre de ses travaux apostoliques, et l'autre la
1 partie opposée. On pourrait s'étonner de cette sé■paration si l’on ne savait que les missionnaires
■catholiques ne cherchent avant tout que le bien des
(g âmes, et que d’ailleurs l’homme de Dieu n’est seul
S nulle part : il est partout avec Celui qui l’envoie, et
g [tins la solitude est profonde, plus son âme est liI bre de s’épancher dans le sein du Dieu de son
I enfance et de tous ses jours; le Dieu qui, dans ces
E immenses solitudes, parle plus haut que partout
I ailleurs à son cœur. Et quand, dans ce moment
I solennel, saisi d’une sainte émotion, le cœur du
missionnaire interroge une fois encore le ciel, les
I échos de l’immensité lui redisent les paroles laisBsées au monde, en un jour de grâce et de bénédic
tions, par le divin Maître : « Allez et enseignez toutes
' les nations (ite docctc gcntes) », et c’est le cœur
<\ rempli de joie, que le missionnaire s’enfonce dans
H l’épaisseur des forêts, sans se laisser dominer par
I la crainte d’y rencontrer les fauves qui l’habitent,
I quelle qu’en soit la nature d’ailleurs.
Si l’envoyé de Dieu ne craint rien, on peut ajou! ter qu’il ne s'inquiète de rien non plus, car il est,
lü
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
par excellence, l'homme qui a pris les divins con
seils à la lettre ; il ne s’inquiète pas de ce qui doit
le vêtir ou le nourrir, il sait, nous le redisons, que
la Providence veille sur tout, et que pas un che
veu ne tombera de sa tête sans l’ordre ou la per
mission de Dieu. Quant aux mauvais jours, il ne les
redoute pas, ou pour mieux dire il n'en est pas
pour lui : il sait trop bien que le serviteur n’est
pas plus que le Maître, et quand les jours se font
difficiles, son cœur, son vaillant cœur, se reporte
à ceux où le divin Maître instruisait les siens, et
alors il lui semble entendre encore ces paroles
empreintes d'une si céleste mélancolie : « Les re
nards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des
nids, et le Fils de l'homme n’a pas où reposer sa
tête », et il marche sous le regard de Dieu, avec le
flambeau de la foi qui l’éclaire, la grâce qui l'a
nime et l’amour divin qui le presse, qui l'embrase
et le fait voler au secours de la nature humaine
affreusement mutilée, afin de l’arracher de l’abîme
qui la retient comme rivée à un mal dont rien ne
saurait rendre le monstrueux et révoltant carac
tère.
Le missionnaire qui aime les âmes, soufTre mort
et passion pour elles, et les douleurs inénarrables
qu’il éprouve, il fait plus que de les accepter, il
va au-devant d’elles, parce que le Golgotha qu'il a
toujours présent à l’esprit ne lui permet pas d’ou
blier le prix des âmes qui y ont été rachetées. 11
LES CANNII1AI.e s
ET LEUR TEMPS
11
sait bien, il sait par expérience, ce qui l’attend, ce
qu’il affronte, il a d’ailleurs été prémuni contre la
séduction de l’esprit mauvais, on lui a tout dit, tout
fait envisager, tout indiqué, les difficultés du che
min, les écueils qui s’y rencontrent et les grands
bouleversements de la nature qui, en agitant les
éléments, semblent conspireraveceuxpourenlraver
la marche du missionnaire. Il est vrai que les vents
et la tempête qui agitent les flots sont souvent
moins à redouter que l’inénarrable cruauté des peu
plades que le divin messager se propose d’évan
géliser; il sait tout cela, et ces épreuves, quelque
émouvantes qu’elles soient, ne peuvent ébranler
son courage, ni l’arrêter dans sa course ; et si son
esprit, toujours ouvert, était tenté de faire un re
tour vers le passé, ce ne serait que pour se repor
ter vers les bourgades bénies par la présence du
Fils éternel de Dieu, de Jésus, l’Oint du Seigneur, le
Christ, Celui qui avait été promis à nos premiers
parents après leur chute, afin d’entendre l’éternel
et sublime écho des paroles qui furent adressées
aux apôtres et à leurs successeurs, après la glo
rieuse résurrection, par le divin Maître, paroles
qui transmettaient à de faibles créatures, l’esprit
pour concevoir de grandes choses et la force poul
ies accomplir.
A l’heure solennelle où le Christ est apparu aux
apôtres pour leur annoncer leur mission, on ne
criait plus comme aux jours ténébreux dont on sor
12
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
tait : Le Christ est mort! le Christ est mort! non,
il était ressuscité et parlait avec plus de force que
jamais, et c’est à l’une de ses apparitions qu’il in
vestit les âmes apostoliques de leurs pouvoirs en
leur adressant ces paroles créatrices que les cé
lestes échos doivent répercuter jusqu’à la fin des
temps : « Toute puissance m’a été donnée au ciel
et sur la terre, allez donc par tout le monde, prê
cher l’Evangile à toute créature, enseignez toutes
les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils
et du Saint-Esprit, et leur apprenant à garder toutes
les choses que je vous ai prescrites. »
Voilà pourquoi le missionnaire est fort, et pour
quoi aussi il ne craint ni la faim, ni la soif, ni la
douleur, ni la mort.
Avant de quitter les deux Pères, le comman
dant leur avait dit : Je reviendrai dans un an ; au
revoir si Dieu le permet, ou adieu si nous ne de
vons plus nous rencontrer ici-bas.
Le commandant fut fidèle au rendez-vous, mais
il ne retrouva plus les deux missionnaires, ils
avaient été massacrés ! massacrés tous deux! c’é
taient des martyrs et le sang des martyrs ne coule
jamais en vain; il monte vers le ciel comme un en
cens d’agréable odeur et en fait descendre une
surabondance de grâce qui envahit les âmes, les
pénètre et les transforme ; alors le loup et l’agneau
paissent dans les mêmes pâturages, ou plutôt le
loup perd sa férocité et devient lui-même un ten-
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
1:1
dre agneau qui donne de la joie au pasteur et le
laisse dans une douce quiétude.
Le commandant Marceau, qui connaissait au
mieux les vues de Dieu, ne désespérait jamais
d’aucune âme, il savait, à n’en pas douter, que le
sang des martyrs est une semence qui peut, sous
les rayons de la divine grâce, donner naissance à
une génération nouvelle qui ne se reportera vers
les anciens jours que pour les pleurer et les ra
cheter.
Si la foi vive peut transporter des montagnes,
l'espérance est assez féconde pour enfanter des
merveilles.
U n e d e s c e n te à t e r r e ;
s u r p r i s e q u e le c o m m a n d a n t y é p r o u v e .
C’est avec les pensées que nous venons d’expri
mer que le commandant descendit à terre. Humai
nement, cela pouvait être taxé d'imprudence, mais
ce vaillant homme voyait de haut, et il savait que
ceux qui s’abandonnent à Dieu ne sont jamais aban
donnés. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver en
■ce lieu des hommes tout différents des naturels de
nie, autant parleur taille et leur costume que par
leur attitude.
Quels étaient ces hommes ? L’auteur de la Vie
d’Auguste Marceau nous le dit, nous le citons :
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
« Un navire anglais avait fait dans les îles d’Halgan, archipel de Loyalty, une tournée qu’on avait
couverte du voile du mystère, mais en réalité afin
d'y chercher une cargaison d’hommes et de les
conduire à Sydney pour être employés, çà et là,
comme gardiens de vaches, manœuvres ou valets
de cuisine, professions qui manquent de bras dans
la colonie.
» Afin de déterminer les naturels à s’embarquer,
on fit briller à leurs yeux la proposition de venir
voir Sydney où on leur donnerait, disait-on, des
perles, des étoffes, des richesses, après quoi ils re
viendraient. On en attira de la sorte une centaine.
Une fois à bord, on les fit descendre dans la cale
qu’on ferma sur leur tête, et le navire partit pen
dant la nuit. De là, le brick, n’ayant pas son char
gement complet, vint jusqu’à Rotuma pour l’aug
menter. Mais les insulaires d'Halgan comprenant
ce qu’on voulait faire d’eux, s’échappèrent au nom
bre de cinquante environ pendant qu’on était à
l’ancre, se jetèrent à la nage, et s’enfuirent dans
les bois. Le capitaine, la fureur dans les yeux et le
pistolet au poing, somma les chefs de l’île de lui
rendre les déserteurs; puis no pouvant réussir et se
radoucissant à dessein, il invita les naturels de
venir à son bord sous prétexte de leur faire des
présents et de leur montrer son navire ; mais ses
menaces et ses promesses furent inutiles- Bientôt,
à la suite de manifestations hostiles, on en vint aux
15
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
I mains, il y eut des morts des deux côtés, et le
K capitaine ne dut son salut qu’à la fuite, et se hâta
I de quitter cette île, y laissant les cinquante HalgaI nais qui avaient reconquis leur liberté. »
Il paraît que le capitaine anglais, d’après l’offiBcier du bord de qui nous tenons nos renseigneBments, avait cherché à attirer le grand chef de l’île
P de Rotuma sur son brick, sous prétexte de lui faire
Kles plus riches présents, mais en réalité pour le
||garder comme otage, et que, sur le refus de
Bce dernier, il s’emporta jusqu’à le saisir par les
cheveux pour l’entraîner de vive force vers les em■ barcations. Les naturels, pour défendre leur chef,
■ saisirent le capitaine à bras le corps. Ce dernier se
B sentant serré de près, fit feu sur le chef ; une bataille
I s’ensuivit, il y eut des morts et des blessés de part
B et d’autre, et le capitaine voyant sa perte certaine s’il
luttait plus longtemps, prit la fuite. Voilà la seconde
® version qui ne fait que corroborer la première.
Le commandant avait ramené de nouveaux mis^ sionnaires qui le prièrent de débarrasser l’île des
Halganais qui dévastaient tout et ne pouvaient que
les entraver dans leur ministère.
Les réfugiés halganais cherchaient à réparer les
B jours malheureux qu’ils avaient passés à bord du
■ brick anglais, et pour cela, il n’était sortes de
e déprédations qu’ils ne commissent ; rien ni pér
il; sonne n’était en sûreté avec eux. Les femmes
E surtout étaient victimes de leur brutalité.
3
IG
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Le commandant, à part les autres raisons qui
pouvaient le dominer, ne tenait nullement à rece
voir à son bord des hommes à ce point émancipés.
Il refusa donc nettement ce qu’on lui demandait, et
les missionnaires de dire et dire encore : Ces
hommes paralyseront nos efforts ; réfléchissez
devant Dieu sur les conséquences de votre refus !
— Mais comment nourrir à bord cinquante
hommes de plus, dit le commandant, et cela pen
dant des mois, quand on n’a que le strict néces
saire ?
Cependant, le chef de l'ile, pour se débarrasser .
de ces hôtes importuns, était disposé à donner tout
ce qui pouvait être nécessaire pour les nourrir
pendant des mois.
L e b e l in s u la ire
Le commandant avait demandé vingt-quatre
heures de réflexion; ce qu’il voulait en réalité,
c’était que le plan de Dieu lui fût indiqué nette
ment. U le cherchait et demandait un signe pour le
déterminer, un phare pour l’éclairer.
A ce moment, sur le rivage où il se trouvait, il
vit un jeune insulaire s’arrêter droit devant lui,
c’était un naturel de l’ile Halgan; il était d’une
taille imposante et d’une beauté exceptionnelle ; une
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
17
abondante chevelure, qui s’alliait admirablement à
sa taille et à son maintien, flottait au gré du vent ;
on sentait, en voyant ce jeune sauvage, qu’il était
de race, et si l'on pouvait en douter quelques ins
tants, ce doute ne tarda pas à s’évanouir. Lejeune
insulaire avait à peine dix-huit ans. Sa' fierté natu
relle et le rang que probablement il occupait, lui
donnaient une assurance que des hommes de trente
ans ne possèdent pas toujours. Ainsi posé devant
le commandant, l’enfant de la nature le regarda en
face, non avec hauteur, mais avec un air qui sem
blait dire : Je puis t’adresser la parole, car je suis
ton égal. Ce jeune insulaire avait pour nom Jokéia,
il était le fils de Ouanuekéi, le grand chef de l’une
des tribus de file Halgan.
— Tues, dit-il au commandant Marceau, le chef
des blancs, c’est toi qui commandes le navire qui
est à l’ancre, eh bien, ramène-nous, moi et les
miens, dans Tile où le soleil a fortifié mon bras et
réchauffé mon cœur, et tu n’auras qu’à louer l’es
prit qui t’a conduit ici et le vent qui t’y a poussé.
— C’est impossible, dit le commandant.
— Impossible ? et pourquoi ?
— Les naturels de ton île sont trop indisci
plinés.
— Embarque-nous, je te réponds d’eux.
A son air imposant, on sentait qu’il était à même
de tenir ce qu'il promettait.
Le commandant admirait ce jeune chef, et tout
18
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
bas il disait à Dieu : Seigneur, vous savez que je
ne veux faire que votre volonté, mais il me faut
la connaître : donnez-moi un signe. Marceau avait
à peine formulé cette pensée que Joltéia lui dit :
— Si tu me ramènes à l’air libre de nos forêts, je
te promets qu’à jamais les robes noires — les mis
sionnaires — y seront bien reçus et qu'ils pour
ront librement enseigner leur doctrine aux naturels
qui obéissent à mon père. Quant à la nourriture,
11e crains pas d’en manquer, j’apporterai plus que
le nécessaire.
Marceau était vaincu.
— J’accepte, lui dit-il, si toutefois tu te crois assez
fort pour accomplir tout ce que tu promets.
Et le commandant qui voyait la Providence par
tout, la remercia d'une pensée qui lui était venue,
celle d’embarquer 20,000 cocos, à Futuna, en guise
de lest, quelques mois auparavant, lest qui de
vait si bien lui servir dans la traversée qu’il allait
entreprendre pour rapatrier Jokéia et les siens.
Avant d'aller plus loin, nous croyons devoir par
ler de la Nouvelle-Calédonie, nous reprendrons le
récit après avoir fait connaître les moeurs, le ca
ractère et les coutumes des naturels qui habitent
cette lointaine contrée.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
La
19
N o u v e lle -C a lé d o n ie .
Nous ne pouvions parler des missions lointaines
sans mentionner la Nouvelle-Calédonie, et nous le
faisons d’autant plus volontiers que les notes que
nous avons en main ont été prises sur les lieux
par l’officier du bord de qui nous avons parlé, en 1846.
En indiquant ce qu’étaient les naturels de ce pays
à cette époque, on sera à même de voir les diffi
cultés innombrables qui sont à vaincre pour intro
duire quelques sentiments humains en des âmes si
affreusement dégradées.
Le digne officier à qui nous devons nos notes,
n’a rien négligé pour se bien renseigner, et ceux
qui le connaissent, le tiennent trop en estime pour
ne pas affirmer qu’il est incapable d'altérer en rien
la vérité. Nous avons donc des faits authentiques
à raconter, faits vus de près et vérifiés par un
observateur qui n’a pas seulement traversé ces
lieux comme un touriste pourrait le faire, mais qui
s’y est arrêté par un devoir librement accepté et
loyalement exécuté.
Nous sommes tout d’abord amené à faire une
remarque, c’est qu’il y a parmi les peuplades an
thropophages, des degrés dans l’avilissement qui
laissent une marque, une empreinte, non seule
ment sur le visage, mais encore sur la plénitude,
sur l’ensemble de l’être dégradé.
20
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Avant d’arriver en Nouvelle-Calédonie, YArched Alliance avait visité des contrées où, malgré la
férocité des habitants, on trouvait encore quelques
qualités naturelles qui rachetaient un peu les
cruautés que ces cannibales exerçaient envers la
créature humaine.
Quand on veut étudier sérieusement un peuple,
rien n’est à négliger, et si l’on ne s’arrête qu’à ses
défauts, qu’à ses vices, qu’à ses aberrations, on ne
peut être pris que de découragement ; il est rare
qu'à côté du mal, quelque extrême qu’il soit, on ne
rencontre pas quelque bien qui laisse la porte ou
verte à l’espérance et met au cœur un calmant qui
n’est pas hors de saison alors que tant de maux
sont à déplorer, que tant de tristesses sont à vain
cre.
Oui, chez les peuples les plus anthropophages,
les plus cruels, les plus féroces, YArche-dAlliance
a découvert quelques bonnes qualités qui peuvent
laisser aux voyageurs attentifs un agréable sou
venir.
Mais la Nouvelle-Calédonie ne paraît avoir laissé
aucun de ces souvenirs à notre cher officier ; tout,
dans ce pays, l’aattristé! Ici, dit-il, le tableauchange,
la nature elle-même prend d’autres couleurs, elle
apparaît aride et sauvage ; le sommet de ses monts
est nu et dépouillé de toute verdure. Le inelaleou,
grand arbre très répandu, qui fait le fond de toute
végétation, paraît triste et couvert de cendres.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
21
C’est en vain que le voyageur cherche à reposer
son regard sur quelques magnifiques tapis de ver
dure, sur des beaux orangers chargés de fruits qu i
forment avec les bananiers, les gogayiers, les ci
tronniers et autres richesses que l'on rencontre
dans la charmante Tahiti et dans les principales
îles de la Polynésie. Aussi, n’éprouvons-nous au
cune surprise en lisant que le premier sentiment
du voyageur à la vue de la Nouvelle-Calédonie,
est un sentiment d’invincible tristesse !
La différence qui existe entre les habitants de
cette île et ceux de la Polynésie, est très grande.
Le voyageur ne trouve plus ici cette harmonie des
formes, ces belles proportions et ces lignes sou
ples et flexibles qui distinguent les Noukahiviens ;
l’attitude noble et fière, le regard assuré de l’habi
tant de Futuna ; le sérieux, la noblesse, le calme,
de l’habitant de Samoa. Plus rien de tout cela, car
ici le regard est attristé de ne plus trouver qu’un
peuple hideux, stupide, auquel la nature semble
avoir tout refusé. Nous soulignons le mot semble,
parce que nous ne croyons pas que tout ait été refusé
à une créature humaine, et nous pensons que,
quelque endormie qu’elle soit, on peut encore, en y
fouillant bien, et en le faisant avec l’âme qui con
vient en pareille circonstance, y découvrir quel
ques vestiges de sentiments qui pourraient don
ner quelque espérance à l’observateur, espérance
qui ne fait jamais défaut aux héros de la foi. On ne
22
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
saurait trop insister sur un sentiment qui peut
devenir le point de départ d’un grand bien.
Nous n’avons pas à dire que la Nouvelle-Calé
donie est une des plus grandes îles de l’Océanie,
qu elle a été découverte en 1774 par Cook ; qu’en
1846, époque de laquelle nous parlons, cette île
n’avait encore été visitée que par fort peu de na
vires, et que les habitants n’ayant eu, jusque-là,
que peu de contact avec les Européens, avaient
conservé leurs mœurs primitives.
R a c e , p o r t r a i t s , p h y s io n o m ie .
Le Nouveau-Calédonien appartient à la race cui
vrée, il est presque noir, il a les cheveux ondulés.
Les hommes sont de taille moyenne, ils ont le
torse assez bien développé, mais les membres
grêles, les chairs molles et la peau toute pou
dreuse. Un grand nombre sont couverts d’ulcères
et de. cicatrices. Leur physionomie ne semble être
animée que par l’esprit du mal et annonce, pour
comble de disgrâce, la plus laide et la plus gros
sière stupidité. Il y a même chez quelques-uns,
c’est triste à dire, un aspect de brutalité qui leur
donne de la ressemblance avec l’orang. Leurs mâ
choires sont très développées et proéminentes
comme celles de cet animal. Quand ils rient, ils
,1
I.ICS CANNIBALES ET LEUR TEMPS
23
laissent voir deux rangées de dents effrayantes. Si
on leur jette un morceau d’igname ou de biscuit,
ils se précipitent sur l’aliment, le portent d’abord
à leur nez, puis ils dansent de joie en se frappant
sur une buttock ; nous prononçons ce mot en anglais
pour ne pas être shocking.
C o s tu m e n a tio n a l.
Le costume est des plus simples : les hommes
ont pour tout vêtement..... Après avoir consulté
mes notes, j ’aime mieux dire qu’ils n’en ont pas,
plutôt que d’essayer de rendre la manière grossière
que le Nouveau-Calédonien emploie pour se voiler.
Cette manière laisse tant à désirer, que cinq jeunes
sauvages de l’île Wallis qui se trouvaient sur
YArche-cTAlliance, ne revenaient pas de leur sur
prise en voyant la grossièreté des Nouveaux-Calé
doniens, eux qui n’auraient pas osé paraître sans
leur costume national qui est une belle ceinture de
feuilles ; aussi se sont-ils écriés : Covi, covi ! Ca
lédoniens. Mauvais ! mauvais ! les Calédoniens !
P o r t r a i t d e la f e m m e .
Les femmes calédoniennes sont encore plus
laides que les hommes ; elles sont généralement
IM H u V
24
P,
h
to,.
ifiw j
■ :
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
petites, leurs formes sont massives et diffèrent
peu de celles des hommes ; leur costume est dé
cent ; elles ont autour des reins une petite ceinture
assez élégante; c’est une espèce de frange soyeuse
dont les filaments tombent tout autour de leur corps.
Le but qu’elles se proposent est atteint, mais si
juste que si la frange était d’un pouce moins longue,
elle serait inutile. Notre officier est un observateur
scrupuleux, il n’omet aucun détail.
P o r t r a i t d e s e n f a n ts .
Dans toutes les îles que YArche-cTAlliance a vi
sitées, l’équipage a admiré les enfants, mais ceuxci sont, à ce qu'il parait, aussi laids que leurs père
et mère. Dans leur première enfance, ils restent
dans la nudité absolue. A l’âge de six ans, le petit
garçon reçoit, en grande cérémonie, un vêtement
qui ne l’habille pas du tout. La petite fille prend la
ceinture vers l’âge de trois ans, sans la moindre
cérémonie. On ne fait rien dans ce pays pour la
femme.
C o q u e tte r ie , o r n e m e n t, t a t o u a g e .
La coquetterie, le désir do plaire, existe aussi
bien chez ce peuple que chez le plus beau de la
LES CANNIBALES ET LEUR TEMI'S
25
■terre, elle est même développée à Un très haut
■degré, seulement l’idée qu’ils ont du beau est con■ forme à celle qu’ils ont du bien, du vrai. Ainsi les
Rénormes cicatrices que les femmes portent sur la
■poitrine et les bras sont considérées par elles
■comme des grains de beauté, elles les multiplient
suivant qu’elles tiennent plus à plaire. Elles appli
quent sur les seins de grosses pierres rougies au
feu, et s’enfoncent de distance en distance, des
bouts de bois incandescents.
On dit que des goûts et des couleurs, il ne faut
pas discuter, nous le voulons bien, mais on conviendra que là, les goûts sont aussi cruels que dépravés.
Les hommes et les femmes portent des boucles
d’oreilles de la dimension, en tous sens, d’un rond
de serviette. Ils remplacent cet ornement qui est
ordinairement un segment de coquillage, par quel
ques fleurs rouges, par un petit paquet d’herbes,
même par un morceau de bois. Ils ont encore pendu
aux oreilles un petit paquet de dents de chauvessouris, même des dents humaines.
Ils se percent les oreilles de bien bonne heure,
ce n’est qu’à force d’introduire des objets de plus
en plus gros, qu’ils finissent, à la longue, par se
distendre le lobule de l’oreille au point d’offrir une
■ ouverture plus grande que la circonférence de tout
l’organe, et qu’ils finissent par s’introduire le cy-
26
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Les hommes, les femmes et les enfants portent
au-dessus du coude un bracelet auquel ils tiennent '
beaucoup. Ce bracelet est d’un seul morceau, il
est blanc, de la largeur de trois doigts, ce sont
encore de gros coquillages.
Les colliers sont de plusieurs espèces, les plus
estimés sont faits de grosses pierres de serpen
tine verte, auxquelles ils ont donné la forme et la
grosseur d’un petit œuf de pigeon. Les chefs, les *
femmes chefs, portent aussi une espèce de ganse
de couleur grenat, tressée avec le poil de la rous
sette. Les grands chefs portent cette même ganse
sans couture.
On voit au cou de quelques femmes des colliers
de verroteries. Ce n’est plus un ornement naturel.
Les petites perles blanches que l’on vend en Eu
rope à très bas prix sont plus précieuses là-bas
que des diamants. Quand les missionnaires en
possèdent, ils se procurent, par des échanges, tou
tes les nécessités de la vie, de la vie de ces con
trées.
Quand Mgr d’Amata s’est trouvé sans ressour
ces, la Providence est venue à son secours en lui
donnant l'idée de retirer les perles blanches d’un
magnifique pale. A l'aide de ces perles, il a pu
vivre fort longtemps.
Ces perles sont un moyen si puissant qu’on les
ménage pour ne s’en servir que pour les besoins
les plus urgents.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
27
Nous ne pouvons omettre de dire un mot du
tatouage : Ce peuple qui est presque noir, se ta
toue cependant comme le font les peuples de la
olynésie. Les dessins sont plus simples, plus
ares, et paraissent peu. Aussi préfèrent-ils les
ncisions, les brûlures qui laissent de profondes
icatrices.
La coquetterie ne consiste pas seulement à vou
loir plaire, on veut encore se plaire à soi-même.
Le Calédonien adore son oncbadinc (son miroir).
| Il creuse au pied du cocotier, sur une des raci
nes transversales, une petite cavité, l’eau s’y
amasse, c’est devant ce miroir qu’alimente la rosée
3u ciel, que tour à tour, les hommes, les femmes,
les enfants, viennent apprendre à se connaître.
Peut-être y a-t-il eu parmi eux plus d'un Narcisse ?
J Nous pourrions nous étendre sur ce sujet si
nous n’avions hâte de traiter la grave question de
l’homme moral, intellectuel, animal. Nous nous
contenterons, pour faire connaître ce peuple, de
citer des faits qui ont été puisés à bonne source.
H en est qui pourraient paraîttre contradictoires si
l’on perdait de vue que chez un peuple tous les
individus ne se ressemblent pas : sans aller plus
loin, est-ce que l’homme civilisé est toujours d’ac
cord avec lui-même ? la question posée est, par ce
seul fait, résolue. Quand l’homme n’accepte pas,
pour s’éclairer, le flambeau de la religion, il n’est
qu’un tissu de contradictions.
28
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
C a r a c t è r e n a ti o n a l, m o r a l it é , in te llig e n c e ,
sen s.
La dissimulation, la cruauté, la gourmandise, la
paresse, les sept péchés capitaux, en un mot,
forment le fond du caractère du Nouveau-Calé
donien. Nous allons citer quelques faits à l’appui
de ce jugement :
Le R. P. Montrouzier va visiter une tribu voi
sine, plusieurs naturels l’entourent, ils paraissent ;
bien disposés.
Le zélé missionnaire leur parle de Dieu, on l’é
coute avec le plus profond recueillement. Encou
ragé, le bon Père redouble de zèle, s’anime et met
toute son âme pour gagner les cœurs de ceux qui
ont l’air de si bien le comprendre... Quand il a ter
miné son éloquent discours, le chef s’approche et ;
lui dit : « Que vas-tu nous donner pour t’avoir si
bien écouté ? »
Les missionnaires ont plusieurs chiens parfaite
ment dressés à la garde de la maison. Le plus ter
rible de ces animaux, le grand Aliki, le Rhin, cassa
un jour sa chaîne et mordit cruellement un naturel
qui ne le méritait pas. Pour lui faire oublier cet
accident, on lui donna une galette de biscuit. En
voyant cela, les autres Kanacks, dans l’espérance :
d’une pareille indemnité, cherchèrent à se faire 4
mordre.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
29
Un naturel d’une tribu voisine est poursuivi pour
être mis à mort, il se réfugie dans la case du chef.
Or la case d'un chef est inviolable. On attend la
victime pour la saisir à sa sortie et la mettre à
mort. Mgr d’Amata averti à temps, accourt sur les
lieux et reproche aux naturels leur cruauté ; puis,
usant de son autorité, il délivre la victime. Le chef
de la bande, transporté de colère, se tourne vers
Monseigneur, le menace, et après raille injures, lui
demande d’un air furieux, ce qu’il est venu faire
dans son île.
— Enseigner la vérité, lui répond le saint évê
que, avec la plus grande douceur.
— Tu mens, riposta le cannibale, tu mens, tu es
venu apporter le mensonge, l’injustice, puisque tu
viens de me ravir ma proie.
Ces deux ou trois faits disent assez quel est l’es
prit qui pousse ce peuple, essayons par d’autres
faits de dire quelle est son intelligence.
La mission possédait le commencement d'un
petit troupeau : quelques vaches, quelques mou
tons, quatre à cinq chèvres, etc. Les naturels, ne
sachant pas que la chair de ces animaux était bonne
à manger, ne leur faisaient aucun mal. Mais ils ont
tué le cheval, pour voir jusqu’où irait une sonde en
l’empalant, et cette sonde était une lance. Ils ont
tué la pauvre bête par stupidité.
Nous avons dit plus haut que la maison de la
mission était défendue par des chiens parfaitement
30
LES cannibales
et
LEUR temps
dressés ; il y en avait cinq ou six, tous d'une taille
très respectable. Le Rhin, le plus terrible de tous,
ne faisait point de quartier, les naturels qui le
connaissaient pour l'avoir vu à l’œuvre, le respec
taient autant qu’ils le redoutaient, ils allaient même
jusqu’à lui accorder, à la lettre, les honneurs dus
au grand chef ; ils s’informaient de sa santé ; ils
passaient toujours derrière lui, jamais devant, ils
auraient cru l'insulter en le faisant; les femmes
non seulement passaient par derrière, mais, le croi
rait-on, en prenant l’allure des quadrupèdes.
Quand un chef d’une tribu voisine voulait venir
à la mission, il envoyait une députation au chien,
et comme le chien ne connaissait pas leur langage,
il fallait qu’un des missionnaires s’interposât, car
le susdit aurait reçu l’ambassadeur d’une façon
compromettante. L’envoyé qui ne tenait pas à
avoir une réponse directe, se tenait à une distance
respectueuse pour s’acquitter de sa mission.
— Dis au chien, criait-il, que le grand chef de
Poepo veut venir à Balade et qu’il demande la
paix.
A la voix du sauvage, le chien poussait un sourd
grognement, le missionnaire le calmait par une
caresse, et l’ambassadeur, trop heureux de partir
sain et sauf, s’en retournait avec une certaine fierté;
il n’était pas difficile.
Pour apaiser le molosse, les naturels priaient
les missionnaires de lui promettre, en leur nom,
LES CANNIBALES ET LEUH TEMPS
31
qu’ils ne voleraient plus et ne mangeraient plus de
chair humaine.
Mais tout n’était pas dit, car avec le Rhin, il y
avait plusieurs autres chiens qu’il fallait également
apaiser : il y avait Clara, il y avait liacéphale, et
les autres dont nous ignorons les noms. Quand un
| chef venait à la mission, avant de franchir le seuil
du saint asile, il attendait que les fidèles gardiens
fussent hors d’état de lui faire une réception trop
acérée.
On ne saurait croire combien ces animaux étaient
respectés : quand, en ce temps, on demandait aux
| naturels quel était le plus grand chef de la mission,
I tous, hommes, femmes, enfants, répondaient : C’est
I le grand Aliki, le Rhin. — Après ? — C’est Clara.
! — Après ? — C’est Bucéphale. — Et puis après ? —
I C’est Epicopo (Monseigneur). Ils plaçaient ensuite
les missionnaires d’après le degré de crainte qu’ils
inspiraient.
Le P. Grange était placé le dernier, on ne le
craignait pas du tout, aussi lui jouait-on les tours
les plus pendables. Un jour on alla jusqu’à le voler.
Le Père fit une scène au voleur, et pour bien jouer
l’homme en colère, il cassa deux grands pots de
terre dans lesquels les naturels font cuire leurs
racines. Depuis ce moment, le P. Grange était
regardé comme un homme véritable, un fort et
placé comme tel immédiatement après Epicopo.
Ce fait démontre que pour ces pauvres intelli
32
LES CANNIBALES ET LEUIt TEMPS
gences, la force physique est ce qu’il y a de plus
respectable. Une remarque est à faire et elle se
fait d’autant mieux que l'observateur n’a pas de
parti pris : si les facultés intellectuelles sont peu
développées chez ce peuple, les instincts le sont
en raison inverse, et cela à un tel point, qu’ils
semblent remplacer l'intelligence. Leurs sens sont
d'une délicatesse extrême. Us ont les yeux plus
perçants que les linx, et c’est à des distances im
menses qu’ils distinguent les objets. Ils perçoivent
le plus petit bruit ; à l’empreinte que les pas laissent
sur le sable, ils reconnaissent celui qui les a pré
cédés dans le chemin : Voici le pied d'un tel, vous
disent-ils, et ils ne se-trompent pas.
Ces qualités, qui ne sont que physiques, ne
laissent pas que de leur être très utiles ; quant à
leurs qualités morales, le jugement qu’on en porte
est loin d’être flatteur, lisez plutôt :
Ce peuple est lâche, orgueilleux, rusé, perfide.
Pendant fort longtemps, Monseigneur a dû tenir
en respect les Nouveaux-Calédoniens, et pour ce
faire, il portait à sa ceinture, en guise de pistolet,
un robinet en cuivre. Cette chose, quelque inoffen
sive qu’elle fût, les effrayait d’autant plus qu’ils la
voyaient percée par les deux bouts.
Le R. P. Rougeyron, étant un jour poursuivi par
une bande très malintentionnée, la mit en fuite en
allumant une allumette phosphorique.
Une autre fois, assiégé dans la maison de la
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
33
mission, le Père tire un morceau de lard d’une
barrique de salaison et le présente aux sauvages.
Ceux-ci, effrayés, prennent la fuite : ils croyaient
que c’était un quartier de cadavre humain et que
le Père les menaçait do les mettre, eux aussi, dans
quelques barriques.
A la guerre, si les deux partis sont d’une force
égale, c’est à qui fuira le premier. Dans ce cas, il
n’y a jamais plus d’une ou deux victimes et la paix
se fait.
Mais si l'un des deux partis est plus fort, c’est
une horrible boucherie. Le signal du combat est à
peine donné, que le parti le plus faible prend la
fuite. Les assaillants le poursuivent et tuent tous
ceux qu’ils peuvent atteindre. Ils marchent ensuite
sur la tribu et immolent sans pitié les femmes, les
vieillards, les enfants, incendient les cases, dévas
tent les plantations, arrachent les cocotiers, et
dressent ensuite le trophée de la victoire.
L'homme brave et courageux est magnanime, il
n'y a que le lâche qui soit cruel et féroce.
Nous avons dit que ce peuple était orgueilleux,
nous allons essayer de le prouver par des faits.
Disons d’abord un mot de leur paresse, il contri
buera à prouver leur orgueil.
La paresse est tellement grande chez ce peuple,
qu’il aime mieux souffrir la faim que dé se livrer
au travail : Souffrir pour souffrir, dit le Calédo
nien, j'aime mieux avoir faim que de travailler.
34
LES
CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Ces malheureux restent quelquefois plusieurs jours
sans manger. Ceux qui ont un peu moins faim se
moquent des autres en disant : Il faut réellement
que vous soyez dans la dernière des misères et
affamés au dernier des points, pour travailler et
obéir à des étrangers. Courage ! courage ! disentils d’autres fois, ce soir, si vous avez bien travaillé,
vous aurez les restes de vos maîtres.
Monseigneur venait-il à passer, ces moqueries se
transformaient en air piteux, et les moqueurs se
frappaient le ventre en disant : « Mate, mate, kai,
kai. Je suis bien malade ! j ’ai faim ! »
Dans leur pensée, les Européens leur sont de
beaucoup inférieurs; rienpoureux n’est beau comme
leur teint foncé, ils parlent des blancs avec dédain
et disent qu'ils ne sont pas de vrais hommes.
Si quelquefois, dans leur intérêt, il est nécessaire
que les missionnaires leur montrent que les Euro
péens sont supérieurs aux peuples de l’Océanie,
ils disent : Oui, les Popo/angiü savent bien tra
vailler : vous avez fait le soleil, la lune, les étoi
les, vous nous donnez la pluie (car ils croient que
nous venons du ciel), mais nous savons bien des
choses que vous ne savez pas ; nous construisons
des pirogues, des cases rondes, nous savons lan
cer la ragaie, nous servir de la fronde, nous sa
vons tuer. Vous voyez que nous vous valons.
Le Nouveau-Calédonien n’est pas un peuple
navigateur, il ne dépasse jamais le ressort de son
35
île. Dès lors, la fin du monde pour lui, c’est l’ho
rizon. De là. sa pensée que ceux qui viennent le
visiter descendent du ciel, et cela lui semble ainsi
parce qu’à l’horizon le ciel et la mer se confondent.
Pauvres gens, il faut les plaindre, ils ne savent que
ce qu’on leur a appris. On pourrait s’étendre si
l’on voulait raconter toutes leurs erreurs. Ils sont
venus un jour reprocher aux missionnaires d’être
avares envers eux : Vous avez fait le soleil, vous
avez chez vous les grands lacs oh vous gardez la
pluie et vous laissez notre terre se dessécher :
ordonnez donc à l’eau de tomber afin qu’elle vienne
nous rafraîchir, et nous vous donnerons des igna
mes.
Si la ruse appartenait aux facultés intellectuelles,
les faits qui vont suivre donneraient un démenti à
ceux qui précèdent.
Le Nouveau-Calédonien est le plus rusé fripon
que l’on puisse imaginer, il n’y a pas de filou plus
habile que lui.
Après le naufrage de la frégate la Seine, on fit
un camp pour se défendre contre les naturels et
soustraire à leur rapacité les objets qu’on avait pu
sauver. Un sauvage qu’on avait surnommé BrideMaison, convoitait, le fusil du factionnaire ; il avait
si bien combiné son plan, qu’il s’empara de l’arme.
Le lendemain, le pauvre factionnaire est cité devant
le conseil de guerre et ne peut dire comment son
arme lui a été soustraite : il n’a vu personne, il n’a
’ ( c' l"
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
36
LES CANNIBALES ET LEU II TEMPS
point dormi, il ne s’est point absenté, si ce n’est
pour satisfaire un besoin naturel, mais son arme
était près de lui. Ne pouvant se justifier, la peine
de mort est prononcée !
Le soupçon tomba de suite sur Brûle-Maison.
Mais celui-ci joua si bien l’innocent, que Monsei
gneur, qui venait d’obtenir la grâce du factionnaire,
resta convaincu que cet habile voleur était inno
cent.
Un fusil sans munitions vaut moins qu’un bâton.
Brùle-Maison ne sachant qu’en faire, le rapporta
quelques jours après à la mission, demandant un
autre objet en échange. Interrogé sur le nom du
voleur, il répondit tranquillement que c’était lui.
Mgr Amata, obligé d'aller dans une tribu voi
sine, trouva de suite à se faire accompagner par
plusieurs naturels de bonne volonté. A moitié che
min, une petite rivière barre le passage. Un des
Kanacks offre son dos et prend Monseigneur par
les mains pour mieux l'assujettir.
Au milieu de la rivière, les deux Kanacks, qui
marchaient de chaque côté, le prennent par les
deux pieds : « Prends garde, Epicopo, tu vas te
mouiller. » Monseigneur ne soupçonne aucune ma
lice. Pendant ce temps, celui qui se trouvait der
rière, lui vidait les deux poches.
Quelques jours plus tard, un vol fut commis à la
mission. Monseigneur se rend chez le chef. Celuici convoque ses sujets et leur fait un magnifique
LES CANNIBALES ET LEU H TEMPS
37
discours; il leur reproche de voler des hommes
qui sont leurs amis et auxquels ils doivent de la
reconnaissance. Tout en parlant de la sorte (et
pendant qu’il parlait) il dérobait le foulard de Mon
seigneur qui était assis auprès dudit chef et avait
déposé son foulard près de lui après s’en être servi.
Un matelot de la Seine va laver son linge à la
rivière, un Kanack lui offre sés services, il fait le
gentil et s’empare bientôt de la confiance du ma
telot. Quand le linge fut lavé, notre fripon, qui
voulait non seulement tout le linge mais encore les
habits du matelot, l’engagea à se baigner. Pour le
séduire, il plonge lui-même dans l'eau et lui mon
tre le soleil pour lui faire comprendre qu’il fait
chaud, puis il s’enfonce dans l’eau et prend la phy
sionomie et la gaieté d’un homme qui éprouve un
grand bien-être : « Lcleil! leleil! Que c’est bon!
que c’est bon ! » Il était déjà tard et le matelot, qui
ne voulait pas se baigner, partit. Notre Kanack
sort de l’eau, rejoint le matelot, redouble de gen
tillesse et demande à lui porter son paquet. Le ma
telot qui croit avoir trouvé un ami dévoué, le lui
met sur la tête. A peine avait-il fait quelques pas,
que notre habile fripon s’enfuit à toute vitesse dans
la montagne.
Dans la Nouvelle-Calédonie, en ce temps-là au
moins, chacun se faisait justice soi-même ; tout
voleur surpris était impitoyablement tué par le pro
priétaire lésé. On conçoit dès lors que le vol soit
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
rare entre les naturels et que la propriété soit res
pectée; elle l'est en effet, mais comme les mis
sionnaires ne tuent point les voleurs, qu'ils ne veu
lent point permettre que Nigadem, le grand chef
de leur tribu, se serve de son casse-tête, il s’en
suit qu’ils sont pillés et ne peuvent cultiver aucun
fruit du pays ; le soir même qu'il est semé, les se
mences sont déterrées par les naturels et man
gées sur place. Si quelques-unes ont échappé à
la recherche, le fruit n’est pas arrivé à moitié de sa
croissance qu'il est volé.
Les Pères demandèrent à Nigadem do passer le
tabou dans le jardin pour un mois, afin de donner
le temps à la récolte d’arriver à sa maturité : « C'est
inutile, tu ne veux pas que je tue : laisse-moi faire,
ce soir j ’assommerai cinq ou six voleurs et l'on ne
te volera plus. »
Les Pères qui ne veulent point la mort de ceux
auxquels ils sont venus apporter la vie, s’y oppo
sèrent, et malgré le tabou, ils continuèrent à être
victimes des déprédations des naturels.
Ordinairement, dans l'étude qu’il faisait de chaque
peuple qu’il visitait, l'officier de qui nous tenons
ces renseignements, passait successivement en
revue, ses défauts, ses qualités, ses aptitudes, et
il n’en avait pas encore trouvé un seul où les qua
lités fussent milles. Mais il eut beau se creuser
l’esprit, pour en trouver au moins une à ce peuple,
et il ne put y réussir.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Cependant, il remarque que les observations
qu’il a laites, s'adressent au Nouveau-Calédonien
en général, et qu’il n’a voulu esquisser qu’un por
trait de la race qui ne saurait convenir à toutes les
individualités prises séparément. Chaque nation a
ses qualités et ses défauts, cela ne veut pas dire
que chaque citoyen de ces nations ait les quali
tés ou les défauts de la masse.
Partant de ce principe, et voulant étudier les
Nouveaux-Calédoniens individuellement, notre ob
servateur trouva fort heureusement quelques ex
ceptions, tant au physique qu’au moral.
Le p e tit L o u is .
En ce temps-là, il y avait à la mission, deux ou
■trois enfants qui annonçaient les meilleures dispo
sitions. Le petit Louis, l’un d’eux, était fils d’un
ichef, il était charmant, ce fut le premier chrétien
de la Calédonie. Mgr d’Arnata l’a baptisé au milieu
d’une tempête, en revenant de Sydney. Cet enfant,
qui avait alors onze ans, rendait les plus grands
services à la mission. Fils de grand chef, il pouvait
aller partout et commander en maître. Dans les
guerres, il se rendait d’une tribu à l’autre et bapti
sait ceux qui étaient près de mourir. A l’épidémie
qui eut lieu en 1846, épidémie qui a enlevé le tiers
40
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
de la population, Louis, qui ne s’est pas ménagé,
a pu ouvrir la porte du ciel à un grand nombre
d'infidèles en les instruisant et en versant sur leurs
tètes les eaux régénératrices du baptême. Plus
d’une fois, il a prévenu les Pères des tentatives cri
minelles dirigées contre leur personne. C’était
l’ange gardien de la mission, et l’on pouvait pré
dire, sans crainte de se tromper, que cet enfant
donnerait par la suite, comme il donnait déjà, non
un démenti à la règle générale, mais une preuve
que partout il y a d'heureuses et de très conso
lantes exceptions.
En parlant de la ruse des fripons de ce pays,
nous avons mentionné particulièrement celle de
Brule-Maison ; eh bien, ce voleur émérite avait
pourtant une autre corde à son arc, il était chirur
gien ; nous ne croyons pas qu'il ait pris ses grades
dans une grande faculté, mais il parait qu’il avail
du sang-froid et qu’un patient pouvait crier à son
aise, cela n’était pas plus pour le démonter que
pour l’impressionner; sûr de sa main, il faisait une
opération aussi facilement qu’il brûlait une maison.
Brûle-Maison est très fier de ce nom que Mon
seigneur lui a donné, il croit que, dans notre lan
gue, cela veut dire médecin. Quand la frégate la
Seine fut perdue, il appela le médecin du bord, le
Brùle-Maison, ce qui ne rendait pas ce dernier plus
lier qu’il ne fallait.
Nous parlerons plus loin des opérations que pra-
LES CANNIBALES ET LEUIÎ TEMPS
41
tiquait ce grand chirurgien de la Nouvelle-Calé
donie, auquel on ne pourra refuser l’intelligence de
son art, et nous le faisons d’autant plus volontiers
qu’il est toujours consolant de rencontrer quelque
qualité dans une âme perverse, et quelque peu im
portante qu’elle soit, elle peut devenir le point de
départ d’une vie nouvelle. Il nous a été donné à
nous-même, plus d’une fois, de trouver, en cher
chant bien au fond d’une âme, un acte de vertu sur
lequel nous avons pu fonder une espérance qui
s'est parfois réalisée pour le bonheur de tous.
M o eu rs, u s a g e s , c o u tu m e s , a n th r o p o p h a g ie .
Le Nouveau-Calédonien était anthropophage,
mais non comme certaines peuplades sauvages, par
principe, soit parce qu’il croit hériter du courage
de son ennemi en lui mangeant le cœur, ou que
son père revivra en lui s’il le mange quand il est
mort. Ce n’était pas non plus pour obéir à certaines
lois religieuses, non, le Nouveau-Calédonien man
gea son semblable par gourmandise, parce qu’il
trouvait la chair humaine de son goût ; il allait à
la chasse d'un homme comme nous allons à celle
d’un animal. Les grands chefs ne se donnaient
même pas cette peine, ils prenaient ceux de leurs
sujets les mieux portants et dont les chairs leur
42
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
paraissaient les plus appétissantes. Nous pouvons
donner, là encore, quelques faits à l’appui.
Le grand chef de Peghem vient faire visite au
grand chef de Poepo. Ce dernier s’excuse de ce
qu’il n'a rien à lui offrir pour dîner.
— Quoi ! tu es chef et tu as faim ! Quand j'ai
faim, moi, je choisis le plus gras do mes sujets et
je le mange. Le conseil fut trouvé bon et dès ce
jour ce monstre mangeait régulièrement quatre su
jets par semaine. Bientôt il devint un fin gourmet :
il aima mieux la chair des femmes que celle des
hommes, et préférait surtout celle des enfants,
aussi étaient-ce toujours des enfants qui étaient ses
victimes.
Un jour on lui servit un jeune cadavre, il était en
appétit et le trouva fort de son goût. — D’où vient
cet excellent petit sujet? demanda-t-il. — De telle
tribu. — Dorénavant, je ne veux plus manger que
de la chair de cette tribu.
Ce monstre que les missionnaires ont surnommé
le Tigre, a tué et mangé plusieurs membres de sa
famille. Il a tué sa propre mère ! celle-ci le voyant
armé, se traîna à ses genoux et implora sa grâce
en lui montrant sa poitrine : « Vois ces mamelles
qui t’ont nourri, lui dit-elle, le sang qui coule dans
tes veines est mon sang. « La réponse du monstre
a été un coup de casse-tête ! Et ce n’est pas de
l'histoire ancienne, il y a à peine quarante ans que
ce monstre est mort, il a été enlevé par l’épidémie
qui régnait alors, épidémie qui a atteint les deux
tiers de la population de l’île. Ces monstruosités
venaient de se passer, quand notre ami étudiait
sur place les mœurs des îles qu’il traversait.
Nous allons dire quelques mots du grand chef
de Leghem, le diabolique conseiller du précédent,
qui a survécu à l'épidémie. Ce monstre voulait que
Iles missionnaires vinssent s’établir dans sa tribu,
leur promettant de ne plus tuer ni manger d’hommes quand ils demeureront avec lui.
Pendant le séjour de XArche-d Alliance à Balade,
il est venu à la mission. Le commandant et les
[Pères, n’oubliant pas que la miséricorde divine
peut d’un scélérat lieffé faire un élu, sont allés lui
rendre sa visite. Cette visite avait aussi pour but
le prendre connaissance des lieux dans un intérêt
ibsolument patriotique. Ledit chef reçut parfaiteîent ses hôtes qui, malgré cela, ne pouvaient
qu’être très mal impressionnés : la case de ce mal
heureux laissait voir des débris humains suspendus
çà et là. Et comme on lui demandait la raison d'un
si déplorable spectacle, le cannibale répondit hy
pocritement, en rejetant la faute sur un être ima
ginaire qu’il appelait un vieux mangeur d'hommes,
nom qui lui convenait mieux qu’à tout autre. Aux
faits qui précèdent, nous pouvons en ajouter un
jui mettra en pleine lumière ce que le soleil ne
devrait jamais éclairer. Fidèle narrateur, nous n’héitons cependant pas à dévoiler les crimes commis
W
I.ES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
les amis, les alliés des tribus voisines, qui s’em
pressaient de se rendre sur les lieux, apportant
avec eux des cadeaux et des vivres pour la fête.
Le malade, ordinairement, ne s'effrayait pas, il at
tendait patiemment le jour fixé. Quelques-uns al
laient jusqu’à demander eux-mêmes qu’on les en
terre.
La veille du départ de VArche-d Alliance, un mis
sionnaire fut averti qu’une femme d’une tribu voi
sine était très malade et qu’on devait l’enterrer le
soir même. Le Père se transporta sur les lieux
pour essayer de lui donner le baptême. 11 emporta
avec lui un petit morceau de pain dont les naturels
sont très friands. Arrivé sur les lieux et ne trou
vant pas que la malade fût en un si grand danger,
il lui offrit son morceau de pain.
— Ce n’est pas la peine, dit la pauvre femme,
on va m'enterrer ce soir.
— Qui te l’a dit ?
— Mon fils.
Quelques jours avant, le jeune Louis avertit le
R. P. Montrouzier qu'une vieille femme allait mou
rir dans quatre jours. Arrivé à la caso, la malade
lui fit connaître elle-même le jour en question: « Je
mourrai, lui dit-elle, dans quatre jours. » Quand le
quatrième jour fut venu, elle dit au Père : « Je suis
morte. » Pendant ces quatre jours, le bon Père avait
pu l'instruire, et toute morte qu’elle disait être, il
lui donna le baptême. Tous ses efforts après cela
47
LES CANNIBALES ET LEU B TEMPS
lurent inutiles, le soir on porta la pauvre femme en
terre.
Généralement, en Nouvelle-Calédonie, les ma
lades ne craignent pas la mort. Chez quelques-uns
cependant, la nature garde ses droits et ils ne veu
lent pas être enterrés vivants. Il est inconcevable
que cela ne soit qu’une exception.
Il y avait dans ce pays de singulières aberra
tions, le fait suivant ne le démontrera que trop.
Un chef vint un jour trouver Mgr d’Amata pour
lui demander un service.
— Parle, si cela est en mon pouvoir, j'en serais
I très heureux.
— Ma mère est vieille, elle m’ennuie et ne veut
[jias qu’on l’enterre. Je viens te trouver pour que tu
la décides à se laisser mettre au repos.
Monseigneur essaya de faire comprendre à ce
chef combien une pareille coutume blessait tous
les sentiments. Les missionnaires, quand ils ne
i peuvent pas faire plus, déposent au moins dans les
âmes les germes de la vérité, et là, comme partout
ailleurs, quand l'heure de la grâce est acceptée, on
embrasse la vérité dont l’éclat semble alors luire
pour la première fois aux 3reux du pénitent.
C’est toujours le soir qu’a lieu la cérémonie des
^enterrements. Dès que le malade est mort, on l’en
veloppe d’une tapa, on le porte loin de la case, on
le dépose au coin d'un bois, sur le bord d’un fossé,
en attendant le soir, et il arrive souvent que la
—
48
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
personne que l’on croyait morte n’était qu’éva
nouie.
Le R. P. Grange a dû résister pour ne pas être
enterré vivant un jour qu’il était malade, il a eu
toutes les peines du monde à persuader aux na
turels qu’il n’était pas mort.
Le R. P. Montrouzier, revenant un jour d’une
tribu voisine, trouva sur le bord d’un fossé une
pauvre femme ensevelie et toute préparée pour la
cérémonie du soir. Voyant qu’elle n’était pas
morte, il la débarrassa de ses liens et lui demanda
ce qu’elle faisait là.
— J’ai fini.
— Comment! tu as fini?
— Je suis morte, on m’a déposée là en attendant
la cérémonie de ce soir.
Quant à cette cérémonie, les détails doivent être
des plus navrants; les missionnaires, on le conçoit
sans peine, n'ont jamais assisté à cet horrible
drame, ils n’auraient pu être témoins volontaires
d’une telle monstruosité. De leur côté, les naturels
n’y auraient pas consenti. Us n’auraient pas même
permis qu’on entrât dans leur petit bois taboué. Ils
disaient : Nous respectons vos lieux taboués, res
pectez les nôtres et n’entrez pas dans les lieux où
reposent nos pères. — Leurs pères qu’ils ont en
terrés vivants parce qu’ils étaient vieux !
LES CANNIBALES ET LEUU TEMPS
D e u il.
Après la cérémonie qui ne pouvait être que très
lamentable, tout rentrait clans le silence. On faisait
un grand festin où tout le monde était gai. Nous ne
disons pas que le lendemain le mort était oublié,
non, les cérémonies du deuil commençaient seule
ment et se prolongeaient fort longtemps.
Quelle contradiction ! Porter le deuil et pleurer
celui qu’on vient d’immoler ! est-ce de la douleur
ou simplement un tribut payé à l'usage? Nous posons
la question sans la résoudre.
Le lendemain, les parents viennent de nouveau
sur la tombe, et les pleurs, les cris recommencent;
les femmes se font de nouvelles cicatrices : les
unes se brûlent avec des pierres rougies au feu,
d’autres s’enfoncent des bouts de bois incandes
cents dans les chairs; d’autres encore se .coupent
les cheveux, etc., etc.
Ces cérémonies se renouvelaient pendant plus ou
moins de temps. A la mort d’un grand chef, on
prend, en signe extérieur de deuil, un bonnet de
couleur blanche, on abat des cocotiers, l’arbre le
plus précieux de ces contrées ; on met le tabou
pour plusieurs mois sur certains fruits, et afln de
perpétuer sa mémoire, on place dans plusieurs en
droits de la tribu des espèces de mausolées. On
plante quelques pieux sur lesquels on établit des
i •t:
30
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
treillis pour y déposer des coquillages, des osse
ments humains, qu’on abandonne là jusqu'à ce que
le temps les ait réduits en poussière : Memento
homo quia pulvis est et in puloerem reverteris.
Comme conséquence d’enterrer les malades avant
qu’ils ne soient morts, les résurrections n’étaient
pas rares ; aussi voyait-on souvent revenir le len
demain ceux qui avaient été enterrés la veille. Ils
racontaient alors une histoire conforme aux idées
religieuses du pays. On les croyait et on les rece
vait de nouveau parmi les vivants.
Nous pourrions donner d'autres détails ayant
trait à ce sujet si nous ne devions nous borner.
Nous en avons dit assez cependant pour mettre au
courant des actes concernant les enterrements des
malheureuses victimes de la plus déplorable des
superstitions. Nous allons continuer ce récit en
parlant de l’organisation de la famille en NouvelleCalédonie.
—
D e la f a m ille .
La famille se compose, comme dans tous les
pays du monde, du père, de la mère, des enfants
légitimes, des enfants adoptifs et d’une lignée in
définie de parents.
L'homme est le chef ; il règne en despote, il est
exempt de tous les travaux fatigants qui sont ré
servés à la femme, il n’a qu’à se laisser vivre.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
31
Quant à la femme, ici comme chez tous les peu
ples, où le christianisme n’est pas venu la réhabi
liter, la déclarer libre, elle est esclave. Les travaux
les plus rudes lui sont réservés, elle est le souffredouleur de la famille.
Il y a des lois qui les concernent, lois aussi peu
flatteuses que possible. Nous allons parler de
quelques-unes qui ne manqueront pas d’être flé
tries par nos dames françaises qui sont heureuse
ment habituées à d’autres lois, lois que l’honneur
commande et que la dignité inspire.
L o is c o n c e r n a n t l e s f e m m e s
Les femmes sont soumises à un grand nombre
de tabou.y: il y a certains mets dont elles ne peu
vent jamais se nourrir, surtout ceux préparés pour
les hommes. Il y a des tabous qui ont un carac
tère tellement sémitique, qu’on les trouve posés
sur les femmes juives dans le monde entier. Ces
tabous se prescrivent par une loi naturelle qu’il
n’est pas nécessaire d’indiquer. Pendant les jours
de ces interdictions, non seulement il y aurait peine
de mort pour les Calédoniennes si elles mangeaient
des mets préparés pour les hommes, mais elles ne
peuvent même pas y toucher.
Il no leur est pas seulement défendu de passer
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
devant un chef sous peine de mort, mais encore,
en passant par derrière, doivent-elles marcher
comme les quadrupèdes. Cetto défense ne s’ap
plique pas seulement aux temps que nous avons
indiqués, mais à tous les temps indistinctement.
D u m a r ia g e , d e la p o ly g a m ie
Les Nouveaux-Calédoniens contractent-ils un
mariage comme les nations civilisées ? nous ne le
croyons pas. Il y a cependant un âge fixé pour les
unions.
Une chose qui pourrait étonner, c'est que la vir
ginité est estimée chez ce peuple. Il est même de
règle, au mariage du grand chef, de lui présenter
un certain nombre de jeunes vierges parmi les
quelles il doit choisir celle qu’il veut pour femme.
Le tabou est porté sur les autres jeunes filles qu’il
a refusées, tabou qui les empêche désormais de se
marier et de manquer à la chasteté, et cela tou
jours sous peine de mort.
Les rigueurs exercées envers les femmes ne s’ar
rêtent pas là, car ledit tabou suit la femme répu
diée, et quoiqu’elle soit affranchie, elle ne peut
contracter un nouveau mariage.
Les mœurs, dans ce triste pays, sont aussi cor
rompues que possible, et quoique la polygamie y
existe à l’état ordinaire, des guerres de familles
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
53
ont lieu tous les jours par suite de la mauvaise
conduite des femmes.
Cependant, au milieu de ce désordre, on retrouve
les traces d’un certain code de lois primitives.
Ainsi, l’adultère de la femme est puni d'un coup
de hache sur la tête, coup qui n'est pas toujours
mortel, grâce aux soins de Brùle-Maison, l'habile
chirurgien du pays, que nous aurons occasion de
voir à l’œuvre. Mais quel que soit le résultat de
cette punition, la guerre n’a pas moins lieu entre la
famille de l’homme et celle de la femme. Comme
toutes les familles se composent d'un grand nombre
do membres, et que tous prennent fait et cause
pour la leur, il s’ensuit que ces sortes de guerres
se font entre un grand nombre de personnes. Un
blessé ou un mort suffit pour que l'honneur de
l'homme soit vengé, et tout rentre dans l’ordre.
L’homme peut impunément être adultère, je ne
sache pas que Brùle-Maison ait barre sur lui.
Pendant le séjour de 1'Archc-d’Alliance en Nou
velle-Calédonie, le docteur Baudry a été témoin
d’une de ces guerres. L’Hélène était M™' Bou qui,
une fois déjà, avait eu le crâne fracassé, ce qui ne
l’avait pas empêchée de s’exposer pour la seconde
fois au même châtiment.
Les hommes et les femmes n’habitent pas la
même case ; le soir les hommes se retirent dans
une case particulière, et les femmes dans une autre.
Les garçons suivent leur père et les filles leur mère.
54
LES CANNIBALES ET LEL'II TEMPS
Les hommes et les femmes ne dansent jamais
ensemble; pourquoi? est-ce que la raison n’en
serait pas dans le mépris que le sauvage de ces
contrées fait de la femme ? cela n’aurait rien qui
puisse étonner, vu ce qui précède.
Malgré le mépris que nous signalons, il y a de
certaines lois concernant les unions qui semblent,
sous un rapport, protéger la femme : à la mort d’un
homme marié, le frère aîné est tenu d’épouser la
veuve, eût-il déjà une autre femme.
Il y a dans ce pays où tant de monstruosités ont
cours, des tabous qui ne sont rien moins que des
lois hygiéniques tendant à protéger la génération
future, et à le faire dès le bas âge, alors que
l’enfant tire sa subsistance des mamelles de cette
femme que les naturels méprisent si souveraine
ment !
Comment cela se fait-il? d’où vient un pareil ins
tinct à ce peuple qui s’est si souvent placé au-des
sous de la brute ?
O Providence divine ! vous êtes admirable par
tout et toujours, et vos desseins sont impénétrables 1
Eh quoi ! c’est à des peuplades si lourdement
descendues, si bas tombées, que vous révélez des
lois qui tiennent à des aperçus de l’ordre le plus
élevé ! le plus salutaire !
Nous trouvons en effet dans certains tabous, con
cernant la femme, des prohibitions qui rentrent dans
le cadre élevé que nous aimons à signaler : la Calé-
I
LES CANNIBALES ET LEUK TEMPS
55
(Ionienne est isolée, de par la loi, pendant le' temps
de sa grossesse et celui de l’allaitement.
Cette loi faite dans l'intérêt de la progéniture est
loin de la protéger toujours, car il arrive trop sou
vent que les Calédoniennes placées entre le bon
heur de la maternité et la chasteté, anéantissent
celui-ci pour échapper à celle-là. La vie chrétienne
seule fait comprendre les grandes pensées, et pour
laisser à tous le mérite des nobles actions, elle ne
permet pas que l'on confonde jamais le précepte
avec le conseil.
Aussitôt que l’enfant est né, la mère l’enveloppe
dans un fragment d'étoffe décoré, si c’est le pre
mier-né d’un chef. On lui donne le nom de son
grand-père. Si c’est le fils d’un iambouette (un ro
turier), on lui donne le nom d'un parent, d'un ami.
mais jamais d’un chef.
Jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans, les enfants
reçoivent les soins maternels ; à cet âge, comme
l'enfant peut courir de case en case, les parents
l'abandonnent. C'est l'époque oit l'enfant a le plus
à souffrir : trop faible encore pour aller chercher
sa nourriture dans la montagne, il vit d'aumônes ou
de rapines ; commençant si jeune le métier de petit
voleur, autorisé qu’il est par la nécessité, il n’est
pas étonnant que plus tard, il soit un rusé fripon.
56
LES CANNIBALES ET LE LH TEMPS
R a p p o r t s a v e c le s é t r a n g e r s .
Chez les peuples de la Polynésie, à Samoa par
exemple, l’hospitalité est un devoir dont on s'ac
quitte comme au temps des Patriarches. Il y a dans
chaque village une magnifique case, la plus grande,
la plus belle, habitée souvent par le grand chef,
mais qu'il cède aux étrangers qui viennent dans
l’île. On ne leur donne pas seulement un abri, mais
encore les vivres qui peuvent leur être nécessaires,
et cela, tout le temps de leur séjour. On fait même
des fêtes à leur intention. Tous les soirs, les chefs
se réunissent chez les étrangers pour leur faire
honneur. On y fait le kava, on y chante, tous les
chants sont improvisés par les poètes du pays, et
toujours à l’honneur des étrangers.
Chez les Nouveaux-Calédoniens, on ne trouve
pas de ces réminiscences du bon vieux temps, qui
témoignaient aux voyageurs que les enfants d’un
même père ne sont étrangers nulle part ; on peut
cependant leur accorder que le germe de cette vertu
existe chez eux. Si vous les visitez quand ils
prennent leur repas, n’eussent-ils qu’une écrevisse
pour toute la famille, vous en avez votre part. Nous
nous plaisons à relever cet acte, car il est toujours
bon de voir apparaître un rayon de lumière dans
une forêt obscure, quelque faible que soit sa clarté,
quelque courte sa durée. Une étoile en un ciel
sombre, c’est peu, mais c’est une étoile, et ce léger
soleil est encore une espérance : il est si doux
d’espérer !
D e la p o lite s s e .
11 n’y a point dans le langage du Nouveau-Calé
donien un mot répondant à notre bonjour ; la for
mule qui remplace ce mot est : D'où viens-tu ? où
vas-tu? Ce n'est pas curiosité, c’est politesse de
leur part.
Il est un mot correspondant à notre adieu, seule
ment ce mot varie suivant qu’il s'adresse à une, à
deux, à trois, ou à un nombre plus grand de per
sonnes, car la partie physique de la langue est
riche.
Quand le Nouveau-Calédonien vous remet un
objet, il l’avance un peu au-dessus de la cuisse, en
arrière ; si vous ne remarquez pas la politesse qu’il
vous fait, il a grand soin d’accentuer le mouvement
en vous disant : Lcleil ; il accompagne ce mot
d’une expression et d’un geste qui lui donnent sa
valeur admirative.
il ï
G o u v e r n e m e n t.
La Nouvelle-Calédonie se compose d’une infinité
de petites tribus indépendantes les unes des autres,
v
•> .-.;#3r^>çegBegsfflgroM
■ *•* . .
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
4■■-♦
et il y a autant de tribus qu’il y a de vallées et de
parties de terrain limitées par des cours d’eau ou
des montagnes. Les tribus se subdivisent en vil
lages. Chaque tribu est gouvernée par un grand
chef nommé Theama. Chaque village a un gouver
neur pour chef inférieur nommé Ahou. Le mot
Aliki n’appartient pas à la langue calédonienne.
L'indépendance de tribu à tribu est si grande,
la langue même offre des différences telles, que
les missionnaires qui habitent Balade ne com
prennent pas les habitants de Poapo qui n’est qu’à
trois lieues plus loin.
On se rend compte de la différence qui existe
entre chaque tribu en remarquant que l’anthropo
phagie existait dans toute l’île, et que la crainte
d’etre tué et mangé a toujours empêché les habi
tants d’une tribu de s’exposer à visiter la tribu voi
sine, ou la traverser seulement. Avant l’arrivée des
missionnaires, il n’y avait aucune communication ;
depuis cet heureux temps, les naturels se sont en
hardis, et le bienfait d'une telle visite n’a pas man
qué d’apporter avec elle le germe d’une régéné
ration qu’on ne saurait méconnaître, pour peu que
l’on envisage une question si élevée, sans parti
pris, et à son véritable point de vue.
De tous les peuples visités par YArche-if Al
liance, le Nouveau-Calédonien était le plus dégradé,
le plus bas tombé, et c’était aussi celui chez lequel
l’autorité du grand chef était la plus absolue.
J. de Maistre a émis cette pensée qui pour lui était
un axiome : Les peuples, disait-il, ont le gouver
nement qu’ils méritent. On pourrait approuver ce!
génie sans craindre d’etre taxé de témérité. Quoi
qu’il en soit, le fait demeure ; et puisque l’autorité
est en question, nous allons en parler.
D u g r a n d c h e f,
so n a u to rité , s e s p r é r o g a tiv e s .
Le grand chef s’appelle Theama, son fils aîné
Thea, son second fils Monea, ses autres enfants
I n'ont plus de titre, ils entrent dans la classe des
l iambouettes.
Le grand chef a droit de vie et de mort sur ses
I sujets. Sa puissance est inviolable. Voilà comment
I on voit cette bête féroce arracher un fils à son
I père, une fille à sa mère, pour les dévorer, sans
I que les pauvres parents fassent autre chose que de
I courir à travers la montagne.pour la faire retenI tir de leurs cris.
Quelquefois, quand ils sont au comble de la déI solation, ils dévastent un champ d’ignames appar
tenant au chef, dussent-ils payer de leur vie cet
acte de désespoir, ce qui ne manque pas d’arriver
quelquefois.
La personne du grand chef est tellement sacrée,
Iqu'à la guerre il n'a même rien à craindre du parti
GO
LES CANNIBALES ET LEER TEMPS
ennemi. Du haut d'un petit tertre, il commande à
ses soldats sans craindre aucune arme meurtrière,
car aucune n’est dirigée contre lui.
Le grand chef n’a pas seulement droit sur la vie
des hommes, mais encore sur leur propriété, et
cela se déduit tout naturellement : qui peut plus
peut moins, il a le droit de piller et il en use; de
temps en temps, quand la fantaisie lui en vient, ou
qu’il désire posséder de certains objets, U se fait
escorter d’une vingtaine de bandits, tombe à l’improviste sur un village, ravage les plantations, in
cendie les cases et bat les gens, puis s’empare des
objets qui sont à sa convenance et rentre tranquil
lement chez lui.
C’est son droit, personne n’y trouve à redire, pas
même ceux qui ont été victimes. Ils vont même
jusqu’à dire qu’il est bon qu’un chef montre, de
temps en temps, sa puissance afin qu’on n’oublie
pas qu’il est le maître.
Le grand chef n'est jamais enterré vivant comme
le sont quelques-uns de ses sujets, ainsi que nous
l’avons raconté plus haut.
Ce chef a encore d’autres prérogatives : il est à
lui seul toute la religion, le gouvernement, la loi;
c’est lui qui pose le tabou, c’est lui qui le lève. Le
tabou est une défense sacrée dont la violation est
punie de mort.
Le tabou est quelquefois salutaire, tel est celui
qui est posé pendant plusieurs mois de l’année sur
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
les cocotiers pour donner le temps aux fruits de
mûrir; souvent aussi il est arbitraire et injuste. Ce
pendant, quelque monstrueux que soient les abus,
ils ne contrebalancent jamais l'immense avantage
qu’il procure dans toute l'Océanie.
Poser le tabou, le lever, ne serait qu’une charge
pour le chef si, en regard, il n’y avait pas des pré
rogative.
Quand le chef lève le tabou porté sur les cocos,
les ignames,etc., lui seul, pendant le premier mois,
a droit aux produits. C’est alors qu’il donne des
l’êtes, y invite ses amis. Le second mois, le tabou
est levé pour les femmes, mais comme tout est
consommé bien avant ce temps, les pauvres fem
mes n’en profitent pas, et toute l’année elles se
trouvent réduites à ne se nourrir que de racines et
de feuilles qu’elles vont cueillir dans les montagnes.
Le grand chef met aussi le tabou sur ses pro
priétés, sur certains arbres. Le signe extérieur qui
indique la défense est un petit morceau de tapa
attaché au tronc de l’arbre, ou un doigt d'homme
attaché à l’extrémité d’une corde. Que penser d’un
pareil signe, si ce n’est qu’un monstre seul a pu
l’imaginer !
Quand il y a une espèce de sorcier dans le pays,
c’est au grand chef que revient l’honneur de lui
fendre le crâne d’un coup de casse-tête, car c’est
un grand service rendu à la tribu de la débarrasser
d’un pareil fléau.
fl
il
1
u
0-2
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Dans chaque village, le grand chef a un champ
qu’on lui cultive et qui est tabou.
Le grand chef est respecté à l’égal de Dieu, aussi
y a-t-il pour sa personne une espèce de culte exté
rieur, jamais un homme du peuple ne sera admis
à manger à sa table ; les missionnaires en ont long
temps été exclus : Il ne manquerait plus, disait-il,
que des étrangers, des blancs, mangeassent à ma
table !
Le iamboutte (l'homme du peuple) qui passerait
devant un chef, serait puni de mort, il doit passer
par derrière. C’est bien pis pour la femme, non
seulement elle doit passer par derrière, mais encore
marcher à la manière des quadrupèdes. Nous l’a
vons dit déjà, est-ce assez dégradant ? et croira-ton encore que l’Evangile, avec son haut enseigne
ment, ne soit pas indispensable pour ce triste pays,
comme il l’est pour tous d’ailleurs?
Un homme d’Etat, un membre de l’Institut de
France,avait raison quand il disait: L'Eglise catho
lique est la grande école du respect.
Le fils aîné du grand chef, le Thea, jouit d’un
très grand crédit, on peut même dire que, sous
certains rapports, il est plus puissant que son
père, puisque ce dernier ne peut refuser à son Ills
aucune de ses demandes ; il peut arrêter une
guerre, obtenir la grâce d’un coupable. Quelle
puissance dans un fils et quelle image ne trouve-ton pas dans une telle puissance !
LES CANNIBALES ET LE LH TEMI'S
63
P o litiq u e .
Les communications de tribu à tribu sont si rares,
pour les raisons que nous avons indiquées plus
haut, que l’on pourrait dire que la politique n’existe
pas en Nouvelle-Calédonie. Cependant, comme il y
a très souvent des guerres dans toutes les tribus,
on voit quelquefois une troisième tribu venir ren
forcer l’une d’elles, soit pour assouvir une vieille
rancune, soit pour prévenir la guerre du parti
vainqueur. La tribu Icnguèno et celle de Balade
sont alliées afin de résister à la tribu de Poapo qui
les sépare et qui est plus puissante que les leurs.
G u e r re .
Chez un peuple anthropophage et divisé en un
aussi grand nombre de tribus, peuple oil la loi du
plus fort remplace tout principe de justice ou de
droit, les causes de guerre ne peuvent que se mul
tiplier à l’infini. C’est ainsi que la tribu de Poapo
déclarait, tous les cinq ans, la guerre à la tribu de
Balade; jusqu’au grand développement de cette
dernière, la guerre était terrible.
Il y a trois sortes de guerre, celle des familles
qui a pour cause la mauvaise conduite des fem
mes; la guerre de village à villago, quand le diffé
64
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
rend existe entre les chefs ennemis ; enfin la guerre
de tribu à tribu, la plus terrible de toutes; nous
en avons parlé déjà, il ne nous reste que quelques
lacunes à combler.
Quand une tribu veut déclarer la guerre, elle
envoie, par des ambassadeurs, le maraud à la tribu
qu’elle veut combattre.
Le maraud est le signe de la guerre, c’est une
herbe nouée en forme de boule. Les envoyés n’ont
rien à craindre, leur personne est inviolable. Aussi
tôt que la déclaration en est faite, la nouvelle en
est portée de village en village, elle se répand de
tribu en tribu, en quelques heures elle a fait le tour
de l’ïle, car si le maraud est le signe symbolique
de la guerre, il y a aussi un cri pour en répandre
vite et loin la nouvelle. Dès qu’un village a jeté ce
cri, le village voisin le répète aussitôt; celui-ci le
redit en poussant le même cri au village suivant ;
et comme ce lamentable signal est jeté dans toutes
les directions, on conçoit qu’en une heure l’île en
tière en ait reçu la nouvelle.
Dès lors les préparatifs se font, chaque village
envoie ses combattants, les parents, les amis, les
alliés, se rassemblent en famille et forment ainsi
les bataillons de l’armée ; les femmes forment l’ar
rière-garde, ce sont elles qui doivent dévaster les
champs, incendier les cases, fonctions dont elles
s’acquittent consciencieusement. Les vieillards et les
enfants restent dans les villages et attendent la mort.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
65
Quand les deux années se rencontrent, les chefs
montent chacun sur un tertre éminent et donnent
le signal du combat. La lance, les javelots, les
pierres, les flèches, passent d’un camp dans l’autre,
et comme le Nouveau-Calédonien est loin d'être
brave, le combat ne dure pas longtemps, une dou
zaine d’hommes sont à peine blessés, que la terreur
se répand dans les rangs et l’on se dispose à pren
dre la fuite, ce qui a lieu immédiatement. Si alors
quelques nouveaux combattants sont touchés, il y
a un carnage épouvantable, les fuyards sont pour
suivis pas à pas, tous ceux qui peuvent être atteints
sont frappés sans pitié, le parti vainqueur revient
sur le village et met tout à feu et à sang : femmes,
vieillards, enfants, tout est massacré ! les cases
sont détruites, les plantations dévastées, le pays
ruiné !
Quand la rage du vainqueur est assouvie, ou
plutôt quand il ne trouve plus de quoi l'assouvir,
il dresse le trophée de sa victoire.
11 place sur une ligne de grosses pierres, une
pour chaque homme tué, une pierre plus grande
quand c’est un chef de village.
S'il est vrai que chaque pierre représente un
homme tué, à en juger par ce monument commé
moratif, ces guerres sont terribles et le nombre des
morts effrayant.
Les armes des Nouveaux-Calédoniens sont: la
lance, le javelot, la fronde, le casse-tête et l’arc.
GG
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Ils se servent très bien de ces armes, c'est de sangfroid qu’ils dirigent leurs coups. Malgré qu'ils les
manient bien tous, leur arme par excellence est la
fronde, chaque coup porte. Pour en fournir un
exemple, nous citerons le fait suivant :
Monseigneur plante une lance en terre, un natu
rel, à 70 pas, prend sa fronde et la fait tourner
autour de sa tête ; la pierre part, siffle et vient
effleurer la lance : Covil covi! Mauvais ! mauvais !
— Il prend une autre pierre, elle part et fait voler
la lance en éclats: Lelcil! Bien ! — 11 veut prendre
sa revanche du premier coup, la pierre s’échappe
de sa fronde, mais il avait perdu son sang-froid,
et dans sa précipitation, il manque son coup ! De
honte et de désespoir, le malheureux s’arrache les
cheveux et pousse des cris de rage, tant il était peu
accoutumé à manquer son hut.
Cette adresse si grande peut seule expliquer la
peine qu’ils se donnent pour préparer les pierres
dont ils se servent. Chaque pierre coûte plusieurs
jours de travail. Pour eux, si paresseux, c’est incon
cevable. Ces pierres sont très dures, très lourdes,
ils leur donnent, à force de patience, en les usant
sur une roche, la forme et la grosseur d’un petit
œuf de pigeon très allongé. Pour les polir, ils les
portent plusieurs semaines dans la bouche. Chaque
Ivanack possède une douzaine de ces pierres qu’il
porte toujours avec lui dans un petit sac en filet
artistement tressé, sac qui est attaché au-devant
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
67
d’eux comme sont les gibernes des chasseurs d’Afri
que.
L o is , d é lits .
La volonté du chef est la principale loi, le tabou
en est la force, le coup de casse-tête la sanction.
Pour le reste, chacun se fait justice soi-même,
et cela sans pitié ni merci : oui, et malgré cela, ce
peuple se multiplie de plus en plus. Gomment ex
pliquer ce fait? Sans prôner cette liberté sauvage
de se faire justice soi-même, nous sommes obligé
de constater que ces êtres inintelligents y trouvent
une garantie qu'on chercherait en vain ailleurs.
Là-bas, le Kanack sait, à n’en pas douter, que s’il
commet une faute contre un autre, il risque sa vie,
car il n’y a point pour le Nouveau-Calédonien de
circonstances atténuantes, il n’y a point d’appel, la
plus petite faute comme la plus grande est punie
de mort, ce qui fait que l’on y regarde à deux fois
avant de commettre un délit. La propriété, par
suite de la liberté laissée à la personne lésée, est
respectée, non en vertu d’un principe d’équité,
puisque les missionnaires qui ne veulent pas tuer
sont toujours victimes, mais par crainte du châti
ment.
Le droit de propriété est donc respecté dans les
termes et les limites que nous avons indiqués.
!
68
LES CANNIllALES ET LEUR TEMPS
Ce n'est pas brillant, mais c’est quelque chose : la
crainte est le commencement de la sagesse.
Le droit de succession est en pleine vigueur, le
fils aîné hérite des biens de son père. Le cadet hé
rite de son frère et prend son nom.
R e lig io n .
Quand on étudie l’état physique et moral d’un
peuple, il est impossible de négliger la grave ques
tion de la religion. Cette étude met sur la trace de
tant de choses, que l’observateur ne manque ja
mais de la faire alors qu’il veut être bien rensei
gné. En ne restant qu’en Océanie, on ne peut
s’empêcher d’admirer les merveilles opérées sous
l'influence du christianisme, au sein des peuplades
les plus féroces, des cannibales qui déchiraient la
chair humaine, pour s’en repaître. Quelle religion
pouvaient avoir ces tristes créatures?
Les Nouveaux-Calédoniens étant donnés, il était
plus facile de poser la question que de la ré
soudre. Il fallait réellement avoir devant les yeux
Le bien opéré dans ces lointaines contrées pour ne
pas désespérer de ces cannibales ; il fallait sur
tout ne pas oublier que la foi est un don de Dieu,
don ineffable qu’il accorde à l’heure voulue, heure
que le sang des martyrs offert pour le salut des
âmes, peut faire retentir sous la voûte des deux.
LUS CANNIBALES ET LEl'R TEMPS
ü'J
Sans cette croyance il eût été facile de se laisser
aller à la pensée que les Nouveaux-Calédoniens
étaient incapables de comprendre les sublimes véri
tés que le christianisme enseigne. Aurait-co été du
découragement? non, mais cela y aurait ressemblé
quelque peu parce qu’à première vue, on ne trou
vait pas chez ces malheureux ce que l’on avait été
si heureux de rencontrer chez tant d’autres.
Chez le plus grand nombre des peuples visités
par YArche-iCAlliance, notre officier a toujours
trouvé quelques traits d’un culte extérieur : des
cases tabouées, des fêtes religieuses, des prêtres,
des prêtresses, îles fétiches qui mettaient sur la
voie et permettaient d’arriver à la connaissance de
leurs sentiments et de leurs principes religieux.
Mais en Nouvelle-Calédonie, point de culte exté
rieur, point d’autel, point de sacrifice ! Ce n’était
qu’après avoir vécu plusieurs années au milieu
d’eux, et quand on connut bien leur langue, que,
dans la conversation, on finit par arriver à saisir
une idée religieuse. Ces découvertes étaient si
rares, que les missionnaires qui vivaient au milieu
de ce peuple depuis quatre ans, n’en avaient que
quelques données dont ils ne répondaient guère,
tant ils étaient peu assurés qu’ils fussent conformes
à leurs idées.
Mais enfin, ils ont une idée, comment les Nou
veaux-Calédoniens conçoivent la divinité ? Quels
sont ses attributs ?
70
LES CANNIBALES ET LEUlî TEMPS
Quand, dans la forêt, ils entendent souffler la
Lise, ils s’arrêtent subitement, et disent : Voilà le
Dieu.
Si on les questionne pour savoir quel est leur
Dieu, ils répondent : Nous ne savons pas, c’est
leur seule réponse, inutile d’insister. Quand on le
faisait on n'en recevait aucune autre.
De certains usages paraissaient extraordinaires,
et quand, pour se rendre compte, on leur deman
dait pourquoi ils faisaient cela, ils répondaient :
Parce que c’est bon. Mais pourquoi est-ce bon? Ils
répliquaient qu’ils savaient que cela était bon, et
l’on ne pouvait les sortir de là.
Quant aux récompenses et aux punitions dans
l'autre vie, ils en ont une idée, mais sans aucune
corrélation avec ce que nous entendons par ces mots.
Le bonheur, selon eux, dépend du caprice de
Dieu, de sa bonne ou de sa mauvaise humeur. On
meurt, on voit arriver le vent, la brise.....
Voici une de leurs légendes à ce sujet, elle ren
ferme les principales idées de leur religion :
A la mort, l’esprit quitte le corps et s’en va, par
eau, à Bonavio, petite île dont l’abord est très dif
ficile et qui se trouve à quelques lieues de la
Nouvelle-Calédonie. Arrivé dans cette petite île,
l’esprit se dirige vers l’ouverture d’une profonde
caverne. Les naturels ne manquent jamais de mon
trer cette caverne aux étrangers qui viennent dans
l’île. L'àme, disent-ils, après avoir erré bien long-
CANNIBALES ET LEUR TEMPS
71
temps en des voies aussi ténébreuses que tor
tueuses, arrive dans un immense souterrain où
tous les esprits réunis attendent le Dieu. Ils croient
qu’il y a dans ce lieu les fruits du pays apprêtés
avec goût : des ignames chaudes, des bananes
vertes cuites à point, des cocos, etc., etc., mais il
est défendu de toucher à ces fruits. La tentation
est grande, heureux ceux qui y résistent, ils
peuvent, comme récompense, être renvoyés sur
terre. Aussi tous ceux qu'on a enterrés vivants et
qui arrivent à sortir du sépulcre, ne manquent pas
de dire qu’ils sont revenus sur terre parce qu’ils
n'ont pas touché aux bananes vertes. •
Quand on cherche bien, on trouve encore dans
ces peuples de certaines croyances qui donnent à
penser que, dans le lointain des âges, une partie
des dogmes catholiques avait pu être enseignée à !
quelque ancêtre, partie qui, au milieu des mons
truosités qui étaient le pain quotidien de ces mal
heureuses créatures, n’a pu que se défigurer. Ceci
arrivant au sein des nations civilisées, comment
celles qui vivent dans la révolte contre toutes les
lois naturelles, pourraient-elles en être exemptes?
Quoi qu’il en soit, on trouve en germe, chez les
anthropophages de la Nouvelle-Calédonie, le fruit
défendu, le péché originel, la mort comme consé■ quenco de la désobéissance, la spiritualité de l’àme
■ et la résurrection.
Voilà ce qu'après des années d’étude do la lan-
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
gue, on a pu saisir et vérifier. Quand on est prêt à
tout sacrifier pour enseigner la vérité à des sau
vages, et que l’on arrive à découvrir après une lon
gue recherche, de semblables vestiges, on peut
espérer, de la bonté divine, un de ces rayons lumi
neux qui pénètrent les âmes pour les éclairer et
les transformer. C’est une vérité qu’on ne saurait
trop proclamer, car elle peut être le point de dé
part de la régénération d’un nombre incalculable
d’âmes.
C’est donc à tort que des voyageurs qui n’ont,
pour ainsi dire, fait que traverser le pays, ont
écrit que ce peuple n’avait aucune idée religieuse.
Mais il faut plus, il faut mieux qu’une simple
idée, pour remonter le courant des âges, il faut
une vérité claire, précise, qui illumine la voie, et
fait que le voyageur qui la parcourt puisse éviter
les écueils et arriver heureusement au terme.
Parmi les écueils se trouvent les superstitions,
nous allons en dire un mot.
D e la s u p e r s t i t i o n .
Nous n’avons pas l’intention de parler des supers
titions qui ont cours dans les pays civilisés, c’est
une question qui pourrait toucher bien des âmes et
leur faire ressentir des impressions plus ou moins
fâcheuses, selon que des événements malheureux
■r
LES CANNIBALES ET LEGH TEMPS
73
oui pu coïncider avec des faits insignifiants par
eux-mêmes et auxquels on s’arrête cependant.
Le Nouveau-Calédonien croit, de la façon la plus
déplorable, à une foule do choses qui ne laissent
pas que d’être préjudiciables à des naturels qui ne
tardent jamais à devenir les victimes des états qui
leur sont attribués. Sur le simple soupçon qu’un
naturel peut être un sorcier, il est assommé avant
que le soleil ne se lève sur un nouveau jour.
De telles exécutions ne sont pas rares, le R. P.
Montrouzier en a compté vingt au moins en dix
mois.
Quand un grand chef tombe malade, on en cher
che la cause et l'on suppose toujours qu'un sort
lui a été jeté par un sorcier. Mais quel est ce sorcier ?
Ses parents, ses amis l’aident dans cette recherche.
Les avis sont souvent partagés ; mais comme on ne
veut pas manquer le coupable, on assomme tous
ceux qui ont été soupçonnés.
A la dernière maladie d’un chef de Pegmen, un
homme et une femme furent accusés d’en être la
cause, on s’empara de suite de ces malheureux,
et malgré leurs protestations, on les hissa au haut
d’un arbre, on leur passa une corde au cou et on
les précipita en bas. L’homme eut la tête fracassée,
la femme n’éprouva qu’une vive secousse. On re
commença pour elle le supplice jusqu’à trois fois,
puis on la laissa pour morte, elle n’était qu'éva
nouie. Brûle-Maison, le chirurgien duquel nous
74
LES CANNIBALES ET LEL’ H TEMPS
avons déjà parlé plusieurs fois, lui vint en aide et
la rappela à la vie ; il faisait de ces cures.
Quand la frégate la Seine échoua, les NouveauxCalédoniens commirent beaucoup de larcins. Après
^e départ des naufragés pour Sydney, une épouvan
table épidémie éclata. Les oracles furent consultés,
ils déclarèrent que c'était le génie du navire qui
voulait, pour les punir des vols qu'ils avaient com
mis, les obliger de rapporter à la mission les objets
volés. Cette fois la superstition a été bonne à quel
que chose.
Vers cette époque, le P. Rougeyron faillit être
assommé, on l’accusait, lui aussi, do jeter des sorts,
voici à quelle occasion :
Le bon Père baptisait les mourants, et les natu
rels qui ne se rendaient pas bien compte, croyaient
que le baptême était un sort jeté sur eux, sort qui
les faisait mourir; ce ne fut pas sans peine que le
Père arrêta le casse-tête qu'un Ivanack brandissait
déjà au-dessus de sa tête, et alors qu’on est menacé
de voir un pareil instrument s'y appesantir, la
Providence est bien plus efficace pour vous sortir
d'un aussi mauvais pas qu’un discours. Mais comme
il faut aider cette bonne Providence autant qu’il est
en nous, le bon Père fit de son mieux pour arrêter
la masse tourbillonnante, tant par son maintien que
par quelques paroles mises à la portée du pauvre
Calédonien qui était plus ignorant que coupable en
cette circonstance. Le Père, après l'avoir calmé,
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
75
profita de cette circonstance pour éclairer un peu
la voie ténébreuse dans laquelle sa pauvre âme vé
gétait, comme le fait une plante dans une terre dé
pourvue de la sève qui doit la nourrir.
Pauvres Calédoniens ! tels que vous êtes, on
s’intéresse encore à vous, on s’y intéresse même
beaucoup, car l’Eglise est une bonne mère qui
aime d’autant plus ses enfants qu’ils sont plus dis
graciés de la nature. Il y eut bien des massacres
dans la Nouvelle-Calédonie, le sang y a coulé à
flots, la terre en a été abreuvée, et les mission
naires succèdent aux missionnaires pour continuer
de remuer, de fond en comble, ce sol ingrat, le
remuer et l’arroser, eux aussi, de ce sang géné
reux que des martyrs, leurs devanciers, ont versé
goutte à goutte, ou à flots, selon les besoins du
jour et de l’heure, jour et heure marqués sur le
livre do vie, livre sur lequel sont inscrits les actes
de ceux qui, par de fructueux combats, ont tenir
haut et ferme la palme qui leur a valu la couronne
de gloire et d’immortalité.
Voilà pourquoi le missionnaire ne craint, ni les
casse-tête, ni les lances, ni les frondes, ni ces
nombreux instruments de torture, persuadé qu’il
est que Dieu n’abandonne jamais ceux qui l'aiment
en esprit et en vérité ; et voilà comment de faibles
créatures luttent comme des géants, étonnent le
monde, et font entrer dans les âmes, avec l'admi
ration de leurs héroïques vertus, la lumière qui
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76
LE S CANNIBALES ET LEUR TEMPS
éclaire et la pensée généreuse d’abandonner le mal
pour embrasser le bien, et par suite donner au
monde le plus beau des spectacles, celui d’une
transformation qu’aucune morale humaine ne peut
accomplir, car une telle morale ne saura jamais
d’une bête féroce faire un doux agneau ; le Christ
seul peut faire habiter dans le même pâturage ceux
qui naguère se recherchaient pour se dévorer, et
le bon Pasteur qui ramène la brebis errante, peut
la laisser avec le loup dévorant qui, sous sa hou
lette, est devenu, lui aussi, un doux, un tendre,
un timide agneau.
Il ne faut pas que ces réflexions nous fassent per
dre de vue notre officier du bord, car avec lui tout
est à gagner, c’est un observateur qui, malgré ses
lointains voyages, tient à être véridique, quitte à
mettre en défaut un proverbe très connu.
Parmi les Nouveaux-Calédoniens, il en est qui
ont des connaissances en histoire naturelle : ces
savants connaissent parfaitement les plantes, les
oiseaux, les insectes, les coquillages, les poissons
de leur pays, chaque espèce par le nom qui lui con
vient. Une remarque particulière a même été faite
pour les plantes : quelle que soit celle que vous
montriez à un enfant de douze ans, il vous la nom
mera et indiquera sa propriété : Covi, covi. — Covi
si elle est vénéneuse, et Kai, kai, si on peut s’en
nourrir sans danger aucun.
La connaissance des plantes et l’art de guérir se
77
touchent. A Balade, on possède non seulement un
médecin, mais encore un chirurgien ; nous ne ga
rantissons pas qu'ils aient le nombre voulu d’ins
criptions pour exercer légalement le grand art de
guérir ; mais enfin il paraît qu’ils guérissent sou
vent les malades qui s’adressent à eux. Nous avons
déjà fait ample connaissance avec le chirurgien
Brûle-Maison. Il paraît qu’il avait acquis une grande
expérience : il remettait parfaitement les membres
cassés, mais il avait une manière de s’y prendre
qui lui était particulière : il plantait quatre pieux
en terre, puis il attachait son malade par les quatre
membres et le travaillait à sa façon, sans se pres
ser, sans s’effrayer des cris horribles que parfois
ses clients poussaient. Ses instruments ne venaient
pas de chez nos habiles faiseurs, non, ils étaient
plus primitifs : une coquille de nacre très tran
chante, quelques pierres bien acérées, quelques
bouts de bois très effilés, voilà quels étaient les ins
truments avec lesquels le fameux Brûle-Maison
faisait les opérations du trépan. C'est ainsi qu’il traita
un nommé Boa à qui l’on avait endommagé le crâne
à coups de hache, pour le punir du crime d’adultère.
Il y a aussi dans ce pays des femmes qui exer
cent la médecine, mais pour les cas peu graves
seulement. Adoptées par de certaines familles,
elles sont cependant appelées pour pratiquer la
saignée de l’artère temporale à l’aide de petites
pierres très aiguës.
78
LES
C A N N IB A L E S E T
LECB TEM PS
Les maladies du pays sont : l’éléphantasie, les
maladies de peau, les ulcères et le rachitisme.
Puisque nous donnons un aperçu des savants du
pays, nous ne pouvons omettre leurs connaissan
ces en mathématiques et en astronomie. D’après ce
qui précède, on pourrait s’étonner d’entendre par
ler de ces sciences à l’occasion de ce pauvre peu
ple. Le système de numération des Calédoniens est
le vigésimal (autant d’unités que l’homme a de
doigts aux mains et aux pieds), aussi appellent-ils
le nombre vingt, un homme. Ils comptent jusqu’à
cinq ou six hommes ; passé ce nombre, ils s’em
brouillent.
Quant à la science astronomique, les NouveauxCalédoniens ont des connaissances pratiques plus
étendues; un grand nombre d’étoiles leur sont con
nues, aussi ne comptent-ils pas par jours, mais par
nuits, par lunes, par récoltes d'ignames (deux par an).
Le jour, chez eux, est divisé en trois parties
principales : le lever du soleil, quand il est au zé
nith et quand il disparaît à l’horizon. Sur les heures
intermédiaires, ils vous disent en indiquant un
lieu : Quand le soleil sera là.
De prune abord, on comprend plus par le geste
que par la parole, la langue calédonienne offrant
de grandes difficultés qui se trouvent augmentées
par la prononciation qui est gutturale. Il faut long
temps avant que l’oreille de l’étranger puisse en
saisir les différentes articulations.
Quand on a beaucoup voyagé dans ces loin
taines contrées, on n'a pas été sans remarquer que
toutes les peuplades, même les plus sauvages, les
plus féroces, ont néanmoins un chant, tantôt en
traînant au combat, tantôt annonçant le triomphe,
mais le chant toujours alors même que les tribus
laissent au repos leurs armes meurtrières, ce qui
n’est jamais de longue durée.
D’où vient ce besoin d’épancher son âme par le
chant? Pourquoi la parole rythmée se fait-elle en
tendre partout? Ne serait-ce pas parce qu’en tout être
humain lame est comme emprisonnée dans un étroit
espace, et que malgré le lien qui la retient captive,
elle essaie instinctivement de balbutier quelques
sons plus ou moins harmonieux, qui devront plus
tard, en se purifiant, faire partie du céleste concert
auquel tout être qui se meut ici-bas est convié?
Le Nouveau-Calédonien, malgré les ombres qui
planent sur son intelligence, ne laisse pas que de
chanter aussi, mais comme son chant n’a que trois
ou quatre notes au plus, il est monotone et par
suite fatigant.
Comme instrument, notre bienveillant observateur
n’en a vu qu’un dans ce pays, c’est un roseau de
la grosseur du doigt, ayant environ deux pieds de
longueur, percé à l’une des deux extrémités, avec
des ouvertures ménagées tant à l’autre extrémité
(pie sur les côtés, et qui donnent des notes suivant
que les doigts s’agitent sur ces ouvertures.
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80
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LES CANNIBALES ET I.ECR TEMPS
Les naturels de ce pays ont encore un grand
bambou qu'ils tiennent à la main et dont ils frap
pent l’extrémité contre la terre, ce qui donne un
son creux qui s'entend de très loin.
Il y a aussi la danse, elle est en harmonie avec
les instruments de musique que nous venons de
dire. Cette danse consiste en un simple piétine
ment sur place entrecoupé, de deux en deux mi
nutes, par un temps d’arrêt indiqué par un cri au
quel succèdent de grands éclats de rire. Pendant
leur danse, ils font entendre un sifflement en accord
parfait avec l'ensemble. La mesure est indiquée
tant par le bambou dont ils frappent la terre que
par l’espèce de flûte dans laquelle ils soufflent.
Les femmes ont aussi leur danse, plus impar
faite que celle des hommes ; elles dansent entre
elles, mais jamais avec les hommes.
Dans les grandes fêtes, les Nouveaux-Calédo
niens ont un costume des plus grotesques ; ils se
mettent sur la figure un masque en bois d’une lai
deur épouvantable. Il n’est pas nécessaire d’aller
si loin pour voir de ces laideurs.
On voit, parmi ces sauvages, des aptitudes qui
ne pouvaient échapper à notre observateur : ils ont
un instinct qui apparaît, d’une manière distincte,
pour la peinture et la sculpture ; à l’entrée de quel
ques-unes de leurs cases il y a des figures sculp
tées et coloriées, qui font contraste avec le reste,
car l'architecture de ces cases n'est pas des plus
L E S C A N M IIA I.E S E T
LEU R TEM PS
81
flamboyantes : elles ont la forme d’une ruche, le
toit en est très raide, il est fait de feuilles et de
terre. Les cases n’ont qu’une seule ouverture fort
étroite et très basse ; il faut se courber pour y en
trer. Les cases sont ordinairement surmontées
d’un morceau de bois grossièrement sculpté et plus
souvent de quelques gros coquillages. Les cases
des chefs ont comme signe distinctif, à la place de
coquillages, un crâne humain.
L’intérieur de la case est aussi pauvre que l’ex
térieur ; il n'y a aucun compartiment, elle est sup
portée par un unique pilier placé au milieu du toit,
de sorte que si la case ressemble, à l’extérieur, à
une ruche, à l’intérieur elle ressemble à un grand
parapluie à demi ouvert.
A première vue on s’étonne de voir des cases si
petites, et avec une seule ouverture, dans un pays
aussi chaud. Mais cela a sa raison d'etre: le nom
bre de moustiques est si grand qu’on ne saurait
prendre trop de précautions pour s’en garantir. On
est dévoré par ces infernales petites bêtes qui vous
sucent le sang au travers de vos vêtements. Les
naturels qui sont nus n'ont d'autres manières de se
défendre contre ces nombreux ennemis, que de se
renfermer le soir dans leurs cases et d'allumer en
dedans et près de la porte, un énorme brasier qui
les garantit contre les piqûres mais pas toujours
contre l’asphyxie.
Bien que l’industrie soit tille de la nécessité et
82
LES
C A N M B A I. e s
ET
l . E l 'R
TEM PS
que le pauvre Calédonien manque de tout, leur in
dustrie se borne à construire quelques mauvaises
pirogues doubles, unies ensemble par une mauvaise
planche. Ils ne pagaient point et ne rament point,
ils offrent au vent quelques vieilles nattes trouées,
et aussi mal installées que possible; arrivés près
de leur but, ils serrent la voile, et à l’aide de deux
avirons placés en poupe et en proue de leur piro
gue, ils louvoient, mais marchent si lentement,
qu’avec une pareille installation, ils ne font pas
quatre lieues en vingt-quatre heures.
La Nouvelle-Calédonie est une des plus grandes
îles de l’Océanie pacifique, elle a près de quatrevingts lieues de longueur sur une largeur moyenne
de dix-huit à vingt lieues.
Maintenant que nous avons dit ce qu’était ce pays
en 1846, époque à laquelle il a été visité par YArche-cTAlliance, nous allons faire un pas de plus
dans cette partie du monde où tant de mal s’est
commis, et où tant de bien est à ajouter à celui ac
compli déjà par les efforts soutenus de nos vail
lants missionnaires. Nous allons laisser parler les
faits, tout le monde y gagnera, aussi bien celui qui
les a relevés que les âmes bienveillantes qui vou
dront bien ne pas les juger trop indignes de leur
attention.
LES
C A N N IB A L E S
ET
I.E L 'I! T E M P S
83
U n e p e r s é c u t i o n e n N o u v e lle -C a lé d o n ie .
En ce temps-là, un bruit sinistre circulait, et
quand, sous l’impression qu’un tel bruit peut cau
ser, on se reporte aux jours sombres qu'on a pu
traverser, la crainte de les voir se renouveler, n’est
pas sans causer une vive, une profonde émotion.
On peut bien, par abnégation, faire le sacrifice
de sa vie, mais ce n’est jamais, sans avoir l’âme
remplie de tristesse, qu’on voit renverser un édi
fice pour lequel on a dépensé de belles et labo
rieuses années.
Le bruit, malgré l'illusion que l'on cherchait à
se faire, persistait et prenait un corps : on disait,
et ce n’était hélas ! que trop vrai, que la mission de
la Nouvelle-Calédonie avait été entièrement dé
truite.
On sait que la Nouvelle-Calédonie est une île de
l'océan Pacifique découverte par Cook en 1774, et
que des explorations eurent lieu successivement.
En 1843, des missionnaires s’y établirent. Ne les
voit-on pas partout où il y a des âmes à sauver et
des dangers à courir ? Là, ils ne furent pas plus
épargnés qu’ailleurs : attaqués par les naturels, ils
durent momentanément abandonner ce sol qui, sem
blable à la ville ingrate, tuait les Prophètes et la
pidait ceux qui leur étaient envoyés.
Pour les missionnaires, que leur importe que le
calme soit plat ou que le vent souffle en tempête,
Si
LES
C A N N IB A L E S
ET LEER
TEM PS
ils voient la Providence partout, et quand toutes
les précautions ont été prises, quand aucune im
prudence n’a été commise, le navire qui les porte
a beauêtre ballotté en tous sens, ils demeurent im
passibles : ils savent qu’à l’heure voulue, Celui qui
commande aux vents et à la tempête pourra re
dresser le navire en détresse, et le ramener vers le
rivage qui l’avait repoussé.
En 1851, VAlcmène, commandé par le comte
d'Harcourt, était venu mouiller à Balade ; les na
turels massacrèrent l’équipage d’une chaloupe en
voyée en reconnaissance. La Providence se servit
de cet acte barbare pour ouvrir cette île aux en
voyés de Dieu, car cet événement, joint au désir
qu’avait la France de posséder un lieu pour les co
lonies pénitentiaires, décida le gouvernement fran
çais à s’emparer de la Nouvelle-Calédonie, ce qui
eut lieu, sans opposition, en 1853.
Un peu avant cette occupation, une corvette an
glaise était venue pour planter le pavillon britan
nique, mais les chefs indigènes qui avaient refusé
de l’accepter, firent leur soumission à la France
sous les yeux mêmes de la corvette anglaise. Des
missionnaires s'établirent en 1859. Il ne fallait rien
moins que des apôtres prêts au martyre pour ten
ter l’évangélisation des peuplades comme les tri
bus calédoniennes. Il est impossible de s’imaginer
la profondeur du gouffre où se sont abîmées ces
malheureuses peuplades.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
85
En parlant ainsi nous n’exagérons en rien ; il
taut avoir vu ces cannibales à leurs fêtes pour se
faire une juste idée de ce que sont ces hommes,
nous allions dire ces fauves, tant l’expression s’im
pose à la pensée .quand on a en vue des êtres alté
rés de sang et s’en abreuvant avec une sauvagerie
qui fait frémir d’horreur. Ecoutons à ce sujet un
homme éminent, un ingénieur, M. Garnier, chargé
par le ministère de la marine d’une mission d’ex
ploration, et à qui l’on doit, sur la Nouvelle-Calé
donie, une suite d’études intéressantes.
L e s m a n g e u r s d ’h o m m e s .
M. Garnier a raconté une scène d’anthropophagie
dont il fut le témoin en 1866. Nous sommes d’au
tant plus heureux d’avoir à raconter cette scène,
qu’on ne pourra voir dans l'homme qui nous met à
même d’en retracer le tableau, aucun parti pris, si
ce n’est celui d’être un narrateur fidèle. Ce tableau
est tellement pris sur le vif, qu’il semble qu’un
puissant objectif a été placé devant la scène que le
témoin a voulu représenter, et que les plaques ap
pelées à en subir l’impression ont été sensibilisées
de façon à produire les épreuves les plus instanta
nées.
M. Garnier avait assisté durant la journée à un
combat entre deux tribus. Le soir, se glissant dans
8G
L E S C A N N IB A L E S
ET
LEUR
TEM PS
l'ombre, près d’un campement où un certain nombre
de Canaques devaient passer la nuit, il put se ca
cher derrière les larges feuilles d’un bananier, et,
de là, suivre un spectacle étrange et terrible.
Une douzaine d’hommes étaient assis près d’un
grand feu. Je reconnus, dit M. Garnier, les chefs
que j'avais vus pendant la journée. Sur de larges
feuilles de bananier était placé, au milieu d’eux, un
monceau de viandes fumantes entourées d’ignames
et de taros ; la vapeur qui s’élevait de ces aliments,
apportée par la brise, arrivait jusque vers nous, et
j ’aurais désiré pouvoir retenir mon souffle, pour ne
pas aspirer le fumet d’un aliment aussi révoltant.
Je l’avais bien prévu : nos amis se livraient à leurs
barbares festins, et sans doute les malheureux tués
dans la journée en faisaient les frais; le trou dans
lequel on avait fait cuire leurs membres détachés à
coups de hache, était là ; une. joie farouche se
peignait sur le visage de tous ces démons ; ils
mangeaient à deux mains.
Ce spectacle était si extraordinaire qu'il me fai
sait l’effet d’un rêve, et j ’étais tenté d’aller à eux
pour les toucher et leur parler. Un point surtout
attirait mon attention. En face de moi, et bien
éclairé par la lumière du foyer, se trouvait un vieux
chef à longue barbe blanche, à la poitrine ridée,
aux bras déjà étriqués. Il ne paraissait pas jouir de
l’appétit formidable de ses jeunes compagnons;
aussi, au lieu d’un fémur orné d’une épaisse cou
LES
C A N N IB A L E S
ET
LEUR T E M P S
87
che de viande, il se contentait de grignoter une
tête. Celle-ci était entière; car, conservant le crâne
comme trophée, ils ne le brisent jamais ; on avait
eu cependant le soin de briller les cheveux.
Quant à la barbe, elle n’avait pas encore eu le
temps de pousser sur les joues du pauvre défunt,
et le vieux démon, s’acharnant sur ce visage, en
avait enlevé toutes les parties charnues, le nez et
les joues. Restaient les yeux qui, à demi ouverts,
semblaient encore être en vie; le vieux chef prit
un bout de bois pointu, et l’enfonça successive
ment dans les deux prunelles. On aurait pu croire
que c’était pour se soustraire à ce regard et finir
de tuer cette tête vivante, point du tout, c’était
tout simplement pour parvenir à vider le crâne et
en savourer le contenu. Il retourna plusieurs fois
son bois pointu dans cette boîte osseuse, qu’il se
coua sur une pierre du foyer pour en faire tomber
les parties molles, et, cette opération accomplie, il
les prenait de sa main maigre comme une griffe et
les portait à sa bouche, paraissant très satisfait de
cet aliment.
Ce premier moyen ne réussissant pas entière
ment à extraire la cervelle, le vieux sauvage expé
rimenté, mit l’arrière de cette tète dans le feu, à
l’endroit où il était le plus violent, de façon que,
par cette chaleur intense, la cervelle pût se séparer
entièrement de son enveloppe intérieure; ce pro
cédé réussit parfaitement, et, en quelques minutes,
88
LES
C A N N IB A L E S E T
LEUR TEM PS
le cannibale lit sortir par les diverses parties ouver
tes du crâne, le reste de son contenu. A ce moment,
j ’entendis retentir tout près de mon oreille, ce bruit
sec que produit une batterie de fusil qu’on arme.
J’étais tellement absorbé, que je tressaillis comme
mû par un ressort, mais je reconnus vite le ser
gent D... qui m’accompagnait. Il était près de moi.
sa carabine épaulée et visant le vieux tigre ; il n'é
tait que temps, je relevai rapidement l’arme, qui
ne partit pas, et lis impérieusement signe au ser
gent de se retirer. Nous le suivîmes et retrou
vâmes bientôt notre petite troupe, avec laquelle
nous revînmes au camp.
— Je vous demande pardon, me dit à part le ser
gent D..., mais c’était plus fort que moi, le sang
m'est venu aux yeux quand j ’ai vu ces coquins se
manger entre eux.
— Canaque comme ça, répondit un indigène qui
nous accompagnait, lui beaucoup content, kaï, kaï
(manger) ses ennemis.
De ces tribus si sauvages et si féroces, quelquesunes ont été civilisées par les Maristes, les autres
ont conservé leurs mœurs primitives, et c’est contre
elles que lutte depuis vingt-cinq ans notre gouver
nement. M. Febvrier-Despointes, le premier qui ait
pris possession de l’île ; M. Tardy de Montravel,
qui fonda Nouméa; M. Saisset, M. de la Rocherie,
M. de Pritzbuer, ont soutenu contre ces peuplades
une lutte incessante.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
89
M a s s a c re d e d o u z e c o lo n s e t d e l ’é q u ip a g e
d e la « R e in e - d e s - I le s ».
S’il fallait faire l’historique des scènes de carnage
qui ont eu lieu dans ces contrées, le récit en serait,
aussi long que navrant ; les voisins, les tristes voi
sins de Nouméa qui massacrèrent jusqu’à douze
colons en un jour, ne sont pas une exception, car
il y a, non loin d’eux, les naturels de Ricané qui,
en 1861, donnèrent une lugubre célébrité à la baie
de Massacie. En cette année, la tribu de Pouauloatehe, avec le concours d’un chef nommé Goudou, égorgea l'équipage de la Reine-des-Iles, en vue
de la goélette de l’Etat la Fine. Une expédition me
née avec énergie contre la tribu qui s’était rendue
coupable de ce crime, assura quelques années de
repos à la colonie.
En 1867, une nouvelle révolte éclata, trois gen
darmes et un certain nombre de colons furent
massacrés. On fut obligé de recourir à des répres
sions énergiques en plusieurs circonstances, et
notamment en 1878, contre les révoltés et les
assassins.
Sur la côte sud-ouest, le chef-lieu de notre éta
blissement fut fondé à Port-de-France, dans la baie
de Nouméa.
La Nouvelle-Calédonie est défendue, sur toutes
ses faces, par une ceinture de récifs présentant un
assez grand nombre de passes déterminées ; ces
90
L E S C A N N IB A L E S E T L E U R
TEM PS
récifs forment d'immenses bancs de coraux brisant
la mer à une certaine distance, laissent entre eux
et le rivage un canal d'eau tranquille, d'une grande
ressource, pour mettre en communication les diffé
rents points de la colonie, et d’une navigation sûre
pour les caboteurs à voile aussi bien qu’à vapeur.
A un mille de Nouméa, qui est la résidence du
gouvernement, se trouve l’ile Nou, c’est là qu’est
installé le pénitencier, dépôt des forçats ou trans
portés, disséminés dans les camps et les établisse
ments pénitentiaires de Bourail, Ouarail et Ivénala.
et employés surtout aux travaux d’utilité publique
et à la culture des terres.
Dans le sud de l’île, sur l’îlot Amide, se trouve
un phare dont la portée est de 21 milles marins. On
rencontre, sur ces mêmes côtes, des bancs d’huîtres
de nacre renfermant parfois des perles noires d'une
grande beauté, mais elles sont placées à une trop
grande profondeur pour (pie la pêche en soit fruc
tueuse.
La population indigène peut être évaluée à
30,000, et la population étrangère à 14,000.
D é ta ils s u r le m a s s a c r e d e s m is s io n n a i r e s
e n N o u v e lle - C a lé d o n ie e t à S a n - C lir is to v a l
( a u x î le s S a lo m o n ).
Nous avons dit qu'en 1843, les missionnaires
avaient été obligés d’abandonner provisoirement
I.ES CANS115A1.e s ET I.EUlî TEMPS
91
l’île désolée de la Nouvelle-Calédonie, le mot ne
nous est pas échappé, car on n’abandonne pas de
gaieté de cœur des âmes pour lesquelles on a tout
quitté, tout, jusqu’aux joies les plus pures, les
plus permises, les plus légitimes. Aussi voit-on
ces hardis pionniers de la grande, de la vraie civi
lisation, appeler de tous leurs vœux une heure
nouvelle, et quand cette heure bénie a sonné, ils
se lèvent et c’est sans se laisser aller aux vaines
illusions qu’ils courent où la voix de D eu les
appelle pour ensemencer le champ du Père de
famille, et, au besoin, l’arroser de leur sang.
Non, l'envoyé de Dieu ne se fait pas d’illusions,
et s’il n’a pas le droit de courir volontairement audevant de la mort, il sait l'accepter quand la cha
rité qui le domine, lui indique le calvaire où il doit
monter pour s’unir à la grande Victime, faire vio
lence au ciel et ravir les âmes, les captiver, afin
de leur faire remonter le courant qui les entraînait
vers l’abîme.
Ce n’est jamais en vain que le sang coule, et
quelque puissante que soit la parole d’un mission
naire, elle ne parle jamais si haut que ne le fait le
sang des martyrs. La voix humaine peut au besoin
être une cymbale retentissante, tandis que celle du
sang répandu pour affirmer la foi, toujours vivi
fiée par la charité, ne peut que monter au ciel pour
apaiser la divine justice et en faire descendre,
avec la grâce qui éclaire, la miséricorde qui par-
02
i !
I
l
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
donne. Il est toujours vrai que le sang des martyrs
dispose les âmes à recevoir la rosée du ciel, cette
douce chose qui prépare une moisson riche et
abondante. Ecoutons une fois encore ce qu’en dit
l'auteur de la Vie d'Auguste Marceau, son témoi
gnage ne pourra qu’éclairer la question et la placer
sous son vrai jour.
« En ce temps-là, de grands désastres avaient
eu lieu dans la Nouvelle-Calédonie, les sauvages,
après avoir détruit toutes les plantations des Pères,
arraché en plein jour leurs bananiers, tout ravagé
sous leurs yeux, s’étaient précipités sur eux, le
18 juillet 1847, armés de lances, de casse-tête et
de haches. Mgr Colomb, vicaire apostolique de la
Mélanésie et de la Micronésie, se trouvait alors au
milieu des Pères. Après avoir été sacré à la Nou
velle-Zélande, ce prélat n’ayant pu trouver de na
vire qui voulût le conduire dans sa nouvelle mission
des îles Salomon, s’était fait embarquer pour la
Nouvelle-Calédonie afin d’y attendre un bâtiment
de la Société de l’Océanie. Là, il avait partagé les
angoisses et les mérites des Pères maristes qui
évangélisaient cette île et les avait consolés par sa
présence.
Dans l’attaque du 18 juillet, un des frères coadju
teurs, le frère Biaise Marmoiton d’Isaac-la-Tourette,
en Auvergne, avait reçu un coup mortel à la poi
trine. Tous s’étaient alors réfugiés dans la maison,
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
93
tions pour ôter aux missionnaires les moyens de
fuir, avaient mis le feu à leur maison. Rester,
c’était périr dans les flammes ; sortir, c’était tom
ber sous les coups des sauvages qui, tout bar
bouillés de noir, et poussant des cris féroces, étaient
comme des tigres acharnés à leur proie. Le frère
Biaise mourant s’était traîné jusque dans la cha
pelle. « Je viens, avait-il dit en entrant, attendre
ici le dernier coup. Je suis heureux d’échanger
cette vie contre une meilleure. Oh ! combien je
voudrais que ma mort fit le bonheur de ce pauvre
peuple ! » Peu après, les féroces insulaires lui
assénèrent plusieurs coups de massue, le dépouil
lèrent de ses habits. Agonisant, ne parlant déjà
plus, le chaste et vertueux frère, de sa main dé
bile, avait alors amassé quelques poignées d’herbe
pour s’en faire une espèce de ceinture. Bientôt sur
vint un sauvage qui lui trancha la tête ; puis ces
monstres s’étaient honteusement divertis à exécuter
sur son corps les plus horribles infamies. Mgr Co
lomb et les autres Pères étant parvenus à s’enfuir
sur un autre point de la Nouvelle-Calédonie, avaient
été traqués comme des bêtes fauves. Ils étaient ré
duits aux dernières extrémités et sur le point de
se livrer à leurs bourreaux. Lorsqu’avait paru à
l'horizon la corvette la Brillante, commandée par
M. le Vicomte de Bouzet. L'Anonyme était aussi ar
rivée peu de jours après. Arrachés des mains des
sauvages au milieu d’une grêle de lances et de flè-
94
LES CANNIBALES ET LEL’B TEMPS
ches, les prêtres attachés à la Nouvelle-Calédonie
s’étaient rendus à Sydney sur la Brillante ; et \'Ano
nyme ayant à son bord Mgr Colomb, avait mis à la
voile, le 21 août, pour porter le vicaire apostolique
au centre de sa mission dans les îles Salomon. Le
28 août, il aborda à San-Christoval. Là, de nou
velles douleurs avaient assailli le jeune prélat : il
avait trouvé la mission dans un état aussi déplo
rable qu’en Nouvelle-Calédonie ! Deux des Pères de
la société de Marie et un frère coadjuteur, allant
évangéliser un village de San-Christoval, après
avoir été accueillis hypocritement avec des hon
neurs, des chants et des embrassements multipliés,
s’étaient trouvés tout à coup serrés de près et mas
sacrés à coups de hache et de lance. Puis leurs
corps inanimés avaient servi aux affreux festins
de ces cannibales. Les autres prêtres qui avaient
échappé à .cette boucherie étaient depuis quatre
mois entre la vie et la mort. Tantôt les sauvages
mettaient le feu à leurs toitures de feuilles de pal
mier pour les brûler tout vifs ; tantôt ils s’embus
quaient pour les percer quand ils iraient chercher
de l’eau. »
On n’en finirait pas s’il fallait raconter toutes les
misères, toutes les tortures, toutes les agonies que
les missionnaires ont eu à supporter sur ces pla
ges si réfractaires aux sentiments de l'humanité.
Nous avons rapporté ces faits afin de faire con
naître les allures, les sentiments, les instincts et
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
95
surtout la férocité qui animent les habitants de ces
malheureux pays, et par là montrer jusqu’à quel
point la vie des hommes est menacée, quelque dé
voués qu’ils puissent être.
Il faut, quand on entreprend de ramener ces fau
ves à des sentiments humains, être armé pour
cette sainte croisade ; le courage ordinaire ne sau
rait suffire à pareille tâche, il faut plus, il faut
mieux : une balle peut à l'occasion, glisser sur une
armure de fer et une pointe s’y émousser, mais un
tel obstacle ne peut rien pour le bien des âmes ;
quand on veut combattre pour elles, la seule cui
rasse à opposer aux traits de l’ennemi de ce bien,
c’est la charité, la charité qui émeut, qui éclaire,
qui embrase, et finit par ouvrir l'esprit des sau
vages, et par suite réussit à les ramener à des sen
timents que Dieu a mis dans le cœur de tous les
hommes, oui, de tous, et quelquefois le Canaque est
moins coupable, lui qui n’a eu que de mauvais
exemples sous les yeux, que l'homme civilisé qui
pouvait choisir entre le bien et le mal, et qui est entré
dans cette dernière voie pour obéir aux instincts
qui ne peuvent que dégrader l’humanité et la rui
ner de fond en comble.
96
LES
C A N N IB A L E S
ET
LEUR TEM PS
E m b a r q u e m e n t d e J o k é ia e t d e s n a t u r e l s
d ’H a l g a n ; a u t o r i t é e t a p t i t u d e s d e ce je u n e
c h e f.
Nous nous sommes un peu étendu dans l’étude
que nous avons faite de la Nouvelle-Calédonie, le
sujet le comportait ; parlant des cannibales et do
leur temps, nous ne pouvions omettre une contrée
où l’espèce humaine est descendue au plus bas
degré de l’échelle sociale. En décrivant les lois, les
moeurs, les habitudes et surtout la férocité du
Calédonien, notre but était moins de montrer jus
qu’où l’espèce humaine peut descendre que d’affir
mer la puissance, la vitalité d’une religion qui.
des ténèbres fait la lumière, de la mort la vie, de
l'espèce humaine la plus abâtardie, une créature
élevée, ennoblie, en un mot, du plus féroce des
anthropophages, un homme capable d'aimer son
semblable jusqu’à mourir pour lui.
Si ce bien ne s’est pas encore réalisé dans la
Nouvelle-Calédonie, nos missionnaires y travaillent,
et les prodiges opérés en d’autres contrées de
l’Océanie peuvent se renouveler dans celle-ci. Dieu
est le même partout, sa bonté ne varie pas et sa
miséricorde est infinie, personne n’a le droit d’en
douter.
Si maintenant, par les détails que nous avons
donnés, une seule âme était attirée vers ces régions
pour travailler à leur régénération, nous nous esti-
nierions heureux de les avoir donnés, et compte
rions le jour de cette communication comme un
de nos meilleurs jours.
Nous allons reprendre le récit où nous l’avons
laissé. Nous avons vu que Jokéia, le lils du grand
chef Uanuekéi, avait promis aide et protection aux
missionnaires en retour du service que YArcheci’Alliance allait lui rendre.
Le commandant Marceau connaissait le fort et le
faible de toutes ces choses et savait le bien qu’une
âme dévouée peut faire dans ces lointaines contrées,
il le savait et aucune peine ne lui coûtait pour
amener ce bien, mais tout d’abord et avant tout,
il tenait, chaque fois qu’une œuvre était offerte à
son vaillant cœur, à consulter la divine Providence.
C’est ainsi qu'il s’était rendu à la prière du jeune
chef qui lui avait fait une si vive impression.
Quand tout fut réglé pour l’embarquement, Jo
kéia et les cinquante Halganais se rendirent à bord
de YArchc-d’Alliance, et, sans perdre un instant,
le jeune et fier insulaire indiqua aux siens, avec
une grande autorité, la place qu’ils devaient tenu
et le respect qu’ils auraient à garder envers celui
qui avait bien voulu les recevoir à son bord pour
les reconduire dans leur patrie. Le ton des paroles
de Jokéia était tellement imposant, que pas un n’osa
répliquer ni même porter le regard sur le chef qui
avait parlé.
Le commandant ne pouvait s’empêcher d’adrni-
1
rer ce qui se passait en ce moment. Quant à Jokéia,
il doutait si peu de sa valeur, que, sans attendre
d’y être invité, il alla, de lui-même, se placer avec
l'état-major de l'équipage, et, pour le l'aire d’une
manière convenable, il prit, sans en demander la
permission, un des vêtements du commandant qu’il
jeta sur lui, car, il faut bien le dire, il n’avait pour
se couvrir qu’une étroite ceinture qui lui tenait à
peine au corps. Si Jokéia avait un air lier et dégagé,
ses hommes étaient loin de lui ressembler, ils se
rappelaient trop bien des mauvais traitements qu’ils
avaient subis sur le brick anglais, et ce triste sou
venir les rendait craintifs. Mais en voyant qu’on les
tenait à l’air libre, ils s'enhardirent peu.à peu et
se laissèrent aller à causer doucement entre eux ;
puis voyant qu’on ne leur en faisait aucun reproche,
ils s’essayèrent doucement encore à fredonner un
chant de la patrie, et ce chant, qui n’était pas sans
mélodie, empruntait au lieu oii il se produisait, une
beauté primitive et un charme inexprimable. Cha
cun admirait ces voix mélancoliques et plaintives,
surtout quand, à la prière de l’équipage, les sau
vages, heureux et contents, se mirent à entonner
d’une voix pleine et entière, les chants de la patrie
que l’on aime toujours à redire, parce qu’ils rap
pellent les premières émotions et les plus douces
joies de l’enfance. Et quand on entendait ces chants,
sans oublier les monstruosités de ces mangeurs
d'hommes, on était ému, et ceux qui avaient quelque
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
99
peu le don de lire dans les âmes, se prenaient à
espérer des jours meilleurs, des jours heureux. On
peut bien, en des heures mauvaises, oublier la di
gnité humaine jusqu’à se livrer aux plus honteux
excès, car l’homme se ressent toujours de sa chute,
et l’abîme qu’il a creusé en tombant est d’une pro
fondeur extrême ; mais, malgré son malheur, il
reste dans son âme comme une empreinte que le
sceau divin y a laissée, et quand, après les orages
de la vie, le calme a succédé à la tempête, on dé
couvre un rayon lumineux qui témoigne encore en
faveur de l’âme humaine.
Les Kanacks étaient donc heureux de se voir si
bien traités, et quand ils comparaient leur situation
actuelle avec celle qu’on leur avait faite sur le
brick anglais, ils disaient : Les Thamas, oui, oui,
sont bien meilleurs que les yes, yes. Ils nous appe
laient ainsi parce qu’ils nous entendaient souvent
approuver une chose en disant : Oui, oui; de là,
les gens (les Thamas) qui disent toujours : Oui,
oui.
Jokéia laissa les siens chanter, puisqu’on le leur
avait permis, et revêtu, comme nous l’avons dit,
il prit la longue-vue du commandant, et du haut de
la dunette, se mit à interroger l’espace, comme
aurait pu le faire un officier supérieur. Ceux qui
l’ont vu disent qu’il était magnifique ainsi, et qu’il
avait un réel cachet de distinction.
Cette fierté de Jokéia ne déplaisait pas au corn-
100
,L E S
C A N N IB A L E S E T
LEUR
TEM PS
mandant ; énergique et digne, il aimait les âmes
qui avaient de l’énergie et de la dignité.
Le jeune Halganais observait tout. Quand, à
l’heure de midi, le commandant se mit à préparer
ses cartes et ses instruments pour faire le point de
l’espace où l’on se trouvait, le jeune chef lui de
manda ce qu’il faisait. Marceau le lui expliqua.
— Bien, je comprends. Et maintenant, où sommesnous? montre-le-moi.
Le commandant lui indiqua sur une carte, le
point où YArche-d Alliance se trouvait en ce moment.
Après avoir bien regardé, Jokéia dit : J’y suis,
nous sommes ici et nous allons là, où je demeure ;
et il indiquait du doigt un point sur la carte. Puis
il ajouta : Pour arriver, nous passerons ici, puis là,
et successivement il nommait les pays par leurs
noms.
Le commandant, tout en admirant la belle intel
ligence de ce jeune chef, doutait bien encore un
peu de la vérité de ses énoncés ; aussi, ne manquat-il pas, le lendemain, en faisant à nouveau le
point, d’interroger le jeune Kanack qui lui fit la
même énumération sans se tromper en rien. Puis,
il ajouta, comme pour donner une nouvelle preuve
de son savoir : Vois-tu, quand tu seras près d’ar
river dans mon île, il faudra te défier, car tu ne
pourras y aborder directement à cause des nom
breux récifs qui s’y trouvent et contre lesquels ton
navire se briserait.
LES ('.AN.MUAI.ES ET LEU U TEMPS
iü i
Et Marceau continuait d’admirer la rare intelli
gence et la sympathique figure de cet enfant de la
nature qui était resté si beau au milieu de ces
êtres qui, dans leurs mauvais jours, se plaisaient
à se tenir au-dessous de la brute.
T e rre ! te rre !
Après les longs jours de la navigation et toutes
les péripéties d’un lointain voyage, on approchait
de l’archipel des Nouvelles-Hébrides.
Jokéia, le fier enfant de ces grandes contrées, ne
quittait plus le poste qu’il avait adopté sur la du
nette de YArche-d' Alliance. Son regard perçant
consultait l’horizon, et lui premier découvrit la
terre et se mit à crier en anglais : Land! land!
(Terre ! terre !) et tous les Kanacks de répéter ce
cri de joie, car eux aussi avaient reconnu la terre
une demi-heure avant l’équipage.
Jokéia ne s’était pas trompé, c’était bien son île
qu’il avait aperçue, on en était loin encore, mais
chaque instant en rapprochait, et quand on a beau
coup souffert sur une terre étrangère, aucun air
n’est meilleur que celui qui nous vient de la patrie;
oui, cet air pur qui vivifie, cette brise qui caresse,
sont semblables aux baisers d’une tendre mère que
l’on retrouve après avoir souffert loin d’elle pen
dant de longs jours.
1 0 :2
L E S C A N N IB A L E S
E T . LEUR
TEM PS
Tels étaient les sentiments qui, en ce moment
au moins, dominaient tous ces libérés, ces libérés
qui allaient revoir le sol qui les a vus naître; et le
navire voguait toujours, il voguait et les sauvages
pleuraient de joie en sentant frémir dans leurs che
veux l’air qui leur venait ainsi après avoir traversé
les forêts témoins des jeux, quels qu'ils aient été,
de la première enfance, et sous cette douce impres
sion, ils entonnèrent leurs plus beaux chants,
chants qui portaient l’émotion dans les âmes et les
disposaient de plus en plus, à espérer de beaux,
de grands jours pour cos contrées où il y avait tant
à faire, où tout était à faire. Mais n’anticipons pas,
à chaque jour suffit sa peine, à chaque heure son
travail, car les joies les plus pures, les plus légi
times, ne sont guère données à l'homme qu’après
un rude labeur.
Quant au commandant, il semblait se livrer au
plus doux des sentiments, et il ne regrettait pas
d'avoir retardé son voyage de la Nouvelle-Calédo
nie, tant il était heureux du spectacle qu’il avait
sous les yeux. Il croyait maintenant tout possible,
même ce que jadis il n’aurait osé espérer que contre
toute espérance.
L e d ig n e M . P a d o .
Avant de se diriger vers Halgan, on dut s’arrê
ter à Anatom pour y déposer des missionnaires de
I.ES GANNIHALES ET LEUR TEMt'S
la Nouvelle-Calédonie. On trouva là un homme
très digne d’intérêt, M. Pado. Cet homme était le
chef d’un grand établissement ; de nombreux na
vires qui lui appartenaient sillonnaient les mers
pour les affaires de sa maison. Loin de combattre
les missionnaires catholiques, M. Pado, quoique
protestant, parlait souvent en leur faveur au chef
de l’île qui ne voulait pas les recevoir. Marceau dé
sirait voir cet homme de bien, et point n’est besoin
de dire qu’il fut reçu par lui comme un noble cava
lier peut l’être par un gentleman digne de ce
nom.
Cependant, pour rester dans la vérité, nous de
vons dire que M. Pado, malgré son esprit élevé,
son noble caractère, changea de conduite vis-à-vis
du commandant quand il sut que ce dernier avait à
son bord les Kanacks que le capitaine anglais avait
naguère capturés, et s’il le recevait encore, ce n’élait plus qu’avec la plus grande froideur. Mais le
commandant était trop maître de lui pour s’arrêter
à ce manque d’égards ; tout d’ailleurs lui comman
dait de ménager cet homme de bien.
A ce moment, Dieu permit que M. Pado tombât
malade ; Marceau lui proposa le médecin du bord,
le docteur Montargis.
M. Pado refusa cette offre en disant qu’il ne
croyait pas à la médecine. Le commandant insista
en faisant remarquer au noble malade que le méde
cin qu’il lui offrait était un docte de la faculté do
10 i
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Paris. L’insistance de Marceau fut couronnée de
succès.
Le docteur Montargis donna au malade une con
sultation en règle, et comme ce dernier était très
faible, le docteur pria le commandant de lui offrir
quelques flacons de vin généreux. Marceau avait
en tout vingt-cinq bouteilles de vin de Bordeaux,
11 les offrit au malade qui les accepta en envoyant
en retour vingt-cinq moutons. La glace était rom
pue et la paix se fit.
Il est vrai que le commandant avait mis la SainteVierge de la partie et voici comment: Après avoir
bien invoqué cette bonne mère, il offrit au cher ma
lade, avant que le danger n’ait disparu, une mé
daille représentant l’Immaculée-Conception. M. Pado
refusa en disant :« Je suis protestant et ne crois pas
à l’efficacité de votre médaille ; je n’ai pas la foi. »
— J'en ai pour deux, répondit Marceau, et fina
lement, après une petite lutte, le noble Anglais ac
cepta la médaille, se la laissa passer au cou, et
promit de dire cette prière qui s’y trouve en exer
gue : O Marie conçue sans péché, priez pour nous
qui avons recours à vous.
C’est ainsi que M. Pado fut guéri malgré la gra
vité de la maladie qui n’avait laissé que peu d’es
pérance au docteur.
Heureux de sa guérison, le riche négociant de
manda au commandant ce qu'il devait au médecin
du bord pour ses honoraires.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
105
— Rien, dit Marceau, le docteur est heureux de
vous voir guéri, il ne faut donc pas lui parler d’ho
noraires.
M. Pado n’insista pas, mais il envoya au doc
teur quelques beaux échantillons de bois de sandal,
bois très rare et avec lequel on fait des objets d’art.
Jokéia était descendu à terre avec le comman
dant, et pendant que ce dernier s’occupait de
M. Pado avec la plus grande charité, lui, au sou
venir des souffrances qu’il avait endurées sur le
brick anglais, cherchait querelle à ceux qu'il ren
contrait en leur disant qu’ils étaient venus à Halgan pour les tromper et qu’il saurait bien les châ
tier s’ils y revenaient jamais.
A r r iv é e p r è s d 'H a lg a n , r u i n e d e c e tt e île ,
e n v a h is s e m e n t d e « l'A r c h e - d 'A llia n c e ».
Après le temps voulu pour installer les mission
naires à Anaton, on quitta cet archipel pour se ren
dre vers celui de Loyalty où se trouvent Lifu etMea
ouHalgan, l’ile tant désirée par Jokéia et les siens,
mais les vents étaient contraires et l’on fut obligé de
louvoyer pour ne pas commettre d’imprudence. Jo
kéia, le superbe Halganais, avait repris sa place sur
la dunette, et là, avec la longue-vue du commandant
qu’il avait empruntée à nouveau, il chercha à se ren
dre compte de ce qui se passait dans l'ile ; ce qu’il
la
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
ta
voj’ait paraissait, non le troubler, mais l’enflammer
de colère : les cases étaient détruites ! les guer
riers horriblement tatoués étaient en armes! les
feux étaient allumés partout ! et partout aussi de
nombreuses palissades étaient dressées ! On dis
cutait, on discutait chaleureusement, et tous ces
hommes peints en rouge, en vert, en noir, en bleu,
ou en toutes ces couleurs amalgamées ensemble,
tous ces hommes avaient l’air de diables, tant ils se
démenaient. On était en guerre avec une tribu voi
sine, les naturels d’Halgan avaient eu le dessous
et chacun voulait retourner au combat pour tirer
vengeance des excès commis par un ennemi puis
sant qui avait abusé de sa victoire. Jokéia avait
compris tout cela en un instant et il lui tardait d’ar
river auprès des siens; mais \'Arche-tTAlliance ne
s'avançait que lentement. Enfin, après bien des
efforts, on arriva assez près pour être aperçu des
habitants de file. A la vue du navire qui s’appro
chait, les guerriers s’émurent ; alors sans plus tar
der, et armés jusqu’aux dents, ils montèrent dans
des pirogues pour aller au-devant de ceux qu’ils
prenaient pour des ennemis, afin de leur livrer
combat et les empêcher d'approcher. Ils s’avan
çaient vers le navire en poussant des cris de guerre,
cris qui n'avaient rien de rassurant. Le comman
dant, avec quelques coups de canon, aurait pu
mitrailler toutes ces pirogues, mais il n’oubliait pas
qu’il n’était pas venu pour porter la guerre en ces
lieux désolés, et tant qu’il lui restait une espé
rance, il tenait à employer la douceur et la man
suétude.
Quand les pirogues, qui avaient continué à fendre
les flots, furent assez rapprochées pour percevoir
les échos d’une voix puissante, Jokéia, le vaillant
fils de Uanuekéi, le grand chef de l’île, du haut de
la dunette, jeta un cri formidable qui commanda
l’arrêt. Les guerriers, à ce cri, reconnurent Jokéia ;
lui seul, ou la mitraille, pouvait, en un pareil mo
ment, les arrêter dans leur élan. Alors, et comme
par enchantement, les cris cessent, les pirogues
s’arrêtent, et l'on sentit que le respect qui était
entré dans les âmes, dominait tous ces guerriers et
les rendait tributaires de la rare énergie du jeune
cl bouillant Halganais. Le commandant ne perdait
rien de ce qui se passait et désirait, de toute la
puissance de son âme, voir les rares vertus que
ce jeune chef possédait, s’illuminer au flambeau de
la foi et qu’ainsi éclairées, il ne les fit plus servir
que pour le triomphe de la grande cause de l’Eglise
et de l’humanité.
A la voix do Jokéia, tout changea de face. Les
guerriers, après s’être un instant consultés, se di
visèrent; les uns retournèrent dans l’île pour porter
la nouvelle, tandis que les autres gardaient la mer
tout en se tenant à distance. Bientôt les pirogues
!se succèdent, elles avancent, et le navire qui, à son
grand regret, n’avait pas son filet d’abordage, se
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
M |:f I
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trouva envahi par les naturels qui, pour la plupart,
étaient clans l'état que nous avons décrit. On ne se
trouvait malheureusement plus en force, et le plus
petit malentendu pouvait occasionner la perte du
navire et, par suite, la mort de l’équipage qui, le
cas échéant, n’aurait pas manqué d’être massacré
depuis le premier jusqu’au dernier des hommes.
Et cependant, comme nous l’avons dit, les canons
étaient chargés à mitraille, et sur un mot du com
mandant, les pirogues pouvaient être réduites à
néant avec les guerriers qui les montaient, et ce
mot n’a point été dit. Il en a dû coûter au comman
dant, lui qui était la fougue en personne, pour res
ter maître de lui alors que la fureur était dans
l'âme des affreux guerriers qu'il avait devant les
yeux. Nous ne disons rien de trop en les qualifiant
ainsi, car tous ces êtres, effroyablement tatoués,
ne respiraient que le carnage, que le sang, que la
mort, et la mort dans ce qu’elle a de plus hideux.
La guerre est désastreuse partout, mais dans
ces lieux désolés, elle est navrante! Dans les pays
civilisés, il y a des règles, on respecte l’ennemi
blessé et on lui donne les mêmes soins qu’aux ci
toyens de la patrie ; mais dans ces îles, il n’y a point
de prisonniers, non, et cpiand un homme est pris,
on le massacre et on le dévore ! — Le lion du dé
sert, s'il n'est point pressé par la faim, reste dans
l'antre qu’il s’est choisi pour retraite, tandis que
l’anthropophage tue par provision, et après s’être
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
109
repu de chair humaine, il conserve une partie de
son hideux festin pour s’en repaître le jour suivant.
Le commandant n’ignorait pas ces monstruosités,
et c’est même pour cette raison qu’il cherchait à
rester absolument maître de lui, afin de dominer,
avec l’aide de Dieu, cette déplorable situation.
Si l’on avait lieu de s'étonner d’une chose, ce se
rait de rencontrer des hommes qui demandent,
comme nous l’avons fait remarquer déjà, ce que
les missionnaires vont faire dans ces contrées, et
pourquoi on ne laisse pas les sauvages qui les ha
bitent s’arranger entre eux. Et à cette occasion on
débite pauvretés sur pauvretés sans s’apercevoir
que, non seulement, on oublie toutes les règles de
l'humanité, mais encore les plus simples notions
du droit des gens, surtout celles qui ont quelques
rapports avec les sentiments de la justice et de la
raison.
Il est facile d’émettre des propositions quand on
est protégé par de bonnes lois et, qu’à l’aise, on
peut profiter de tout le confortable d'une vie aisée,
mais, viennent quelques jours troublés, jours où la
rue appartient à une foule turbulente, on ne tarde
rait pas alors à voir ces philanthropes de rencontre
vociférer contre ceux qui les empêcheraient, parleurs
cris et le reste, de jouir en paix de toutes choses,
et ils n’auraient pas assez de blâme contre ceux
qui ne savent pas protéger leur repos et leur quié
tude. Ces humanitaires veulent bien qu’on laisse
110
LES CANNIBALES ET LEU U TEMPS
s’entre-dévorer ceux qui sont à une grande dis
tance de leur paisible retraite, mais ils ne tiennent
pas à être malmenés par leurs concitoyens. En cela,
nous les approuvons, mais, que par pitié, ils pen
sent aussi un peu aux pauvres sauvages, et qu’ils
ne critiquent plus ceux qui vont, au péril de leurs
jours, apprendre à ces créatures de Dieu qu’ils
sont enfants d'un même père, et qu’à ce titre, ils
doivent s’entr’aimer. — A la réflexion, on ne peut
qu’approuver un tel dévouement.
Mais, laissons nos philanthropes à leur intem
pestive neutralité, ou plutôt, essayons de les ame
ner à de meilleurs sentiments, en leur montrant
tout le mal que l’on peut éviter en éclairant du
flambeau de la foi ceux qui vivent dans les ténè
bres, dans les ténèbres que la perversité humaine
ne peut que rendre de plus en plus profondes.
Nous avons dit que YArche-d1Alliance, envahie
par les guerriers de l’île, pouvait, d’un moment à
l’autre, périr corps et biens, mais ne perdons pas
confiance, Dieu sait toujours tirer le bien du mal, et
faire servir à sa gloire ce qui semblait devoir l’en
traver.
D e s c e n te à t e r r e , e n t r e v u e d e J o k é ia avec
U a n u e k é i, s o n p è r e , g r a n d e c o lè r e de ce
d e r n i e r ; p é r i l e x t r ê m e d e l ’é q u ip a g e .
Jokéia, l’intrépide, le fier Jokéia, était resté
maître de la situation, il était partout et il en impo-
Hi
I,ES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
sait à tous. Quand le calme fut rétabli, il supplia
le commandant de descendre avec lui à terre. Par
prudence, Marceau crut tout d’abord devoir refuser;
mais le jeune chef plaida si bien sa cause que le
commandant se laissa gagner, et descendit à terre
avec son état-major.
Au rivage, tout était dans l’état que nous avons
dit plus haut, et rien n’est à effacer du tableau
que nous avons tracé, nous pourrions plutôt y
ajouter des traits que d’en retrancher. — Tous les
guerriers étaient en armes, l’arsenal de l’île avait
largement fourni ce qu’il fallait pour la besogne du
jour; les casse-tête, les lances, les haches, rien
ne manquait, et la fureur diabolique que nous
avons remarquée était, en ce moment, montée à
son diapason le plus extrême.
Après avoir traversé cette singulière milice, on
arriva au camp. Le grand chef, le chef suprême
de file, Uanuekéi, est là, au milieu de tous; on
l’honore autant qu’on peut honorer un homme, mais
il ne porte aucun insigne ni aucune marque dis
tinctifs. Il a environ quarante ans ; sa taille est
au-dessus de l’ordinaire ; sa figure est expressive,
et tout, chez lui, indique le chef.
Uanuekéi, d’un geste, indique que l’on peut s’as
seoir; point n’est besoin de dire que la terre nue est
le siège de tous, grands et petits, l’égalité sous ce
rapport est aussi réelle que primitive. Quand cha
cun a pris place dans cette espèce de conseil de
9
112
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
guerre, Uanuokéi interpelle son fils qui, en ce mo
ment, n’était plus le fier Jokéia, non, humble, sou
mis, les yeux inclinés vers la terre, Jokéia cour
bait le Iront devant le chef, le souverain, qui lui
faisait les plus gravés, les plus sérieux, les plus
sévères reproches. Il ne s'agissait pas en ce mo
ment de quelques cocos, ou des brasses d'aloffes
rouges que Jokéia avait déposés aux pieds de son
père en signe de respect et de soumission, non.
c’était l'intérêt de l’ile qui était en cause et rien ne
devait primer cet intérêt suprême.
Uanuekéi reprochait à son fils d’avoir eu l'impru
dence, après avoir été victime des blancs, d'en avoir
ramené dans l'ile, et cela, au moment où l’on avait le
plus besoin de toutes ses forces pour lutter contre
un ennemi puissant. Le discours du chef était on
ne peut plus véhément et les reproches des plus
amers. Devant cette parole si pleine d’autorité,
Jokéia balbutia quelques mots sans suite, mais
heureusement pour lui qu’un vieillard de l’ile, en
lui venant respectueusement en aide, le remit dans
sa voie. Quand un homme, submergé par les flots
impétueux, est près de périr, fût-il le plus grand,
le plus puissant des potentats, la main du plus
humble des sujets, alors qu’elle lui est généreuse
ment tendue, peut plus pour son salut, qu’une ar
mée rangée en bataille. Cet effet venait de se pro
duire, le jeune chef avait repris pied. Alors, d’une
voix assurée, il démontra à son père l’immense ser-
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
H3
vice que le chef des blancs lui avait rendu, en se
dérangeant de sa route, sans aucun intérêt per
sonnel, pour le ramener, et cela au moment où l’on
a le plus besoin d’être en nombre. Uanuekéi, en
écoutant ce raisonnement, se radoucit et se sentait
disposé à rendre à son fils, avec son amitié, la place
qui lui était due.
Mais les guerriers qui 11e respiraient que le car
nage, demandèrent à être entendus ; leur chef,
après y avoir été autorisé, prit la parole, et, d’un
ton véhément, fit observer qu’un temps de guerre
n’était pas un temps ordinaire, et quand des res
sources s’offraient on ne devait, sous aucun pré
texte, les négliger : Les blancs, ajoutait-il, sont
toujours des blancs, aujourd’hui ils viennent sous
un prétexte, demain ils viendront sous un autre,
ils sont entre nos mains, tuons-les, tout nous le
commande, nous avons là, sous notre ciel, et dans
cette mer qui nous appartient, un navire qui con
tient des armes, du fer, un riche butin, tout cela
est à notre portée et rien n’est de trop pour com
battre un ennemi plus puissant que nous ; il ne faut
donc pas manquer l’occasion : Tuons donc les chefs,
quant aux cochons pourris (1) qu’ils ont laissés à
bord, nous en aurons facilement raison.
Salomoné, jeune Wallisien qui s’était attaché au
commandant, se trouvait là ; il était dans un état dé(1) Cost ainsi qu’ils appolaicnl les matelots et le reste de l’équipage.
1 l 'i
LES CANNIBALES ET LEE U TEMPS
plorable, car il avait tout compris et savait que
d’un mot ils pouvaient tous être massacrés.
Quant au commandant, il devinait ce dont il s'a
gissait et ne pouvait en ce moment que mettre sa
confiance en Celui qui, comme nous l'avons dit et
redit, ne laisse pas tomber un cheveu de notre tête
sans son ordre ou sa permission.
Après le discours du chef guerrier, des milliers
de voix se mirent à rugir comme des bêtes fauves;
ces êtres â faces horribles criaient, vociféraient,
hurlaient de la façon la plus épouvantable ; il y en
avait partout, et de partout sortaient ces infernales
clameurs. Nous chercherions en vain un autre mot
pour rendre cet ensemble de cris, nous ne saurions
le trouver.
Les plus rapprochés, ceux qui entouraient l’étatmajor de YArche-dAlliance, faisaient tourbillonner
les casse-tête de la façon la plus effroyable, audessus des têtes de ceux qu’ils voulaient extermi
ner.
En ce moment suprême, saisissant et fait pour
en imposer aux plus braves, Marceau était calme,
et la sérénité de son visage semblait dire à tous :
Ne craignez rien, ce que Dieu garde est bien
gardé. Si l'on avait voulu prendre un être humain
pour représenter la confiance, personne n'était plus
digne que le commandant de prendre la place d'un
tel modèle.
Que va faire Uanuekéi? que va-t-il ordonner? 11
LES CANNIBALES ET LECIt TEMPS
Ho
se lève et d’un geste il impose le silence à tous
ces mangeurs d’hommes. Anxieux et remplies de
fureur, ces masses tiennent les casse-tête levés et
attendent, avec la plus vive impatience, un ordre
pour frapper et consommer leur œuvre de destruc
tion. Le grand chef va parler;... l’œil en feu, on
écoute en tenant des deux mains l’arme meur
trière !... Non, non, dit le chef,je m’y oppose, ren
trez dans vos retranchements. Allez ..
Après cet ordre, donné avec autant de calme
t[iie de dignité, le grand chef invita Marceau et son
état-major à venir dans sa case. La confiance du
commandant fut, cette fois encore, pleinement jus
tifiée.
Le brave et intrépide commandant n’avait l’air
nullement surpris de ce qui venait de se passer,
il connaissait trop bien les voies de Dieu et n’était
pas de ceux qui gênent l’action de la divine Provi
dence en doutant d’elle ou en se mettant en travers
de son opération. Arrivé dans la case du chef, Mar
ceau l’entretient avec bienveillance, et comme il
sait que tout est précieux pour ces lointains pays,
il offre à Uanuekéi des objets qu’il peut avoir sur
lui, puis il l’invite il venir à bord avec son fils, où
il aura à leur offrir des présents dignes d’eux. Cette
invitation fut acceptée et, sans plus tarder, on se
dirigea vers le rivage pour regagner le navire.
La plage était occupée par les sauvages qui
s’exerçaient au combat en faisant la petite guerre :
116
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
ils agitaient leurs casse-tête avec une rare dex
térité; l’air qu’ils déplaçaient faisait voltiger les
cheveux des officiers de l’équipage. Les Kanacks
prenaient, à n’en pas douter, un infernal plaisir à
effrayer ceux qu’ils n’avaient pu frapper, et comme
ces combats, quoique simulés, ne se font pas sans
que les guerriers poussent des cris féroces, l’illu
sion cpii se rapprochait de la réalité, semblait les
dédommager un peu d'avoir été privés du spec
tacle horrible qu’ils avaient espéré. Nous parlons
des cris (pie les sauvages poussent dans ces mo
ments, et nous croyons vraiment ne pas trop dire
en ajoutant que les fauves de nos forêts n’en font
pas entendre de plus sinistres. Au moment où l’é
quipage passait, les mouvements tortueux de ces
démons ressemblaient à des vagues agitées par le
vent et toutes prêtes à submerger les victimes im
prudentes qui ne craignent point de sillonner des
mers aussi tourmentées.
Les plus courageux, nous devons le dire, n’é
taient pas désagréablement impressionnés de sc
voir au large dans une bonne embarcation.
Uanuekéi fut on ne peut mieux reçu à bord ; il
y passa la nuit avec Jokéia, son fils. Le lendemain
on les traita au mieux, et on leur fit les plus beaux
présents.
Avant de quitter le navire, Uanuekéi exprima
sa reconnaissance en quelques mots qui n’étaient
pas sans éloquence, en voici le fond :
LUS CANNIBALES ET LEUR TEMPS
117
Les Anglais m’avaient enlevé mon fils ! je le
croyais perdu et l’avais pleuré ! mais voilà que les
(lots s’agitent pour nous apporter un navire qui, en
me ramenant ce fils, vient rendre à mon cœur ses
plus doux battements, à l’arbre son rameau, au
jour son lendemain. Je m’en souviendrai toujours.
Le cannibale était-il devenu un doux agneau, ou
un tigre caressant sa proie pour mieux la déchi
rer? Quelles étaient les pensées de cet homme qui
avait tellement l’air de sentir ce qu’il disait qu’il
pleurait en parlant?
Le vaillant commandant était heureux des sen
timents qui paraissaient animer Uanuekéi, sachant
combien, s’ils étaient sincères, ils pourraient ame
ner de bien, et combien aussi la cause qui le fai
sait agir aurait à y gagner.
Quand un homme d’une grande valeur et d’une
haute autorité est entré dans une voie, il sait que
tous ses actes ont une réelle importance, parce
qu’ils peuvent contribuer au succès ou à la ruine
d’une grande entreprise.
Marceau qui était un homme sans peur par ex
cellence, cherchait comme le preux chevalier des
anciens jours, à demeurer, lui aussi, un homme sans
reproche, et voilà comment et pourquoi il y regar
dait de très près avant de mettre en pratique la
rare énergie et la fougue impétueuse qui faisaient
le fond de sa nature. Il croyait facilement au bien
tant il le désirait, et quand un mal se faisait jour,
1 18
I.ES CANNIBALES ET LÊUR TEMPS
qu’il était présent et agissant au point de n’en pou
voir douter, il tenait encore, alors que tout était
sauvegardé, son indignation en respect, afin de
tirer, autant qu’il était en lui de le faire, le bien
du mal, eu essayant, par la pratique de la charité,
de changer le méchant en homme de bien, en
homme de bonne volonté. Nous le verrons bientôt
livré à cette grande œuvre.
Uanuekéi, avant de quitter le commandant, après
quelques nouvelles paroles assez expressives, de
manda avant de quitter le commandant, la permis
sion de l’embrasser.
Marceau, après avoir remercié le grand chef
Uanuekéi, des sentiments qu’il venait de lui expri
mer, le fit reconduire avec les honneurs qui lui
étaient dus, en lui promettant de revenir, ce que
d’ailleurs Uanuekéi désirait et espérait.
A r r iv é e à S y d n e y , r e n c o n t r e d e s h a b i t a n t s
d e L o y a l ty r e s t é s d a n s ce p a y s , l e u r d é
p ra v a tio n . — U n v o y a g e u r d e s m e rs .
Après les derniers adieux, le navire mit à la
voile et partit pour la Nouvelle-Calédonie.
VArche-dAlliance s’arrêta à Sydney. Descendu à
terre, l’équipage rencontra, par les rues, des natu
rels de Loyalty qui, eux aussi, après avoir été cap
turés par les Anglais, avaient réussi à s’évader en
arrivant à Sydney.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
119
Fatigués de la vie qu’ils menaient et accablés de
misères, ces malheureux supplièrent le comman
dant de les prendre à son bord pour les rapatrier.
Emu de pitié, Marceau se rendit à leur désir. Des
négociants de Sydney voulurent empêcher leur em
barquement, mais ils ne piment rien contre la vo
lonté d’un homme qui tenait à faire honneur à sa
parole. Ferme et résolu, le commandant dit à ceux
qui voulaient l’entraver dans cet acte de réparation
et d’humanité : « 11 me semble que vous devriez
tous approuver un acte qui a pour but de réparer
une souveraine injustice, mais puisqu’il en est
autrement, je dois vous déclarer que ma parole
est donnée et que j ’emmènerai les naturels de
Loyalty à qui j ’ai promis le passage, quoi qu'il ar
rive. »
Devant une volonté si nettement exprimée, per
sonne n’osa répliquer. Marceau, sans plus tarder,
leva l’ancre et partit avec ses sauvages, car il te
nait à prouver aux naturels de ces lointains pays
que l'on peut compter sur la parole d’un homme
qui était venu vers eux pour affirmer la bonne nou
velle et pour aider les missionnaires à en répandre
le bienfait.
L’Arche-d’Alliance avait à son bord le R. P.
Grange et le docteur Baudry. On laissa aux Ivanacks
la liberté de se tenir sur le pont, mais ces malheu
reux étaient loin de ressembler aux premiers, leur
séjour à Sydney en avait fait non des sauvages ci
vilisés, mais des civilisés sauvages, ce qui est aussi
loin de la vraie civilisation que le vice l’est de la
vertu ; il sont turbulents, insolents, indisciplinés.
Ils cherchent querelle aux matelots, les menacent
et vont jusqu’à se plaindre de la nourriture, eux
qui mouraient de faim à Sydney ; ils volent et le
mal qu’ils ne commettent pas, c’est qu’ils ne le peu
vent pas.
A part ce désagrément, qui en était un réel, on
allait, on allait son chemin. Après une bonne navi
gation, on se trouva en vue d’Anatom. Les mission
naires qu’on y avait laissés, vinrent au-devant de
l’équipage dans une embarcation du digne M. Pado
duquel ils n’ont qu’à se féliciter. Le navire appor
tait de Sydney un chalet en tôle et tous les maté
riaux nécessaires pour faciliter l’installation des
missionnaires. Rien n’est épargné pour faire le
bien et pour le bien faire. Le commandant, d’accord
avec les Pères, chercha un lieu convenable pour y
établir ledit chalet; l’ayant trouvé, il acheta le ter
rain et le chalet s’éleva comme par enchantement.
Un brick anglais, un sandalier, vint mouiller dans
ces parages. Le capitaine de ce brick est armé jus
qu'aux dents. A sa vue, on comprend que si des
Kanacks avaient jamais la fantaisie de faire cuisine
de sa chair, il faudrait d'abord la conquérir, car il
n’était pas homme à se laisser dépecer bénévole
ment. D’ailleurs c’était un caboteur et non un mis
sionnaire, il avait donc le droit d’affirmer, plus
I
I.ES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
121
que moralement, que son intention n’était pas de
propager l’anthropophagie.
Marceau, avant de quitter Anatom, vit le chef de
cette île et n'eut qu’à se louer de lui.
Après quatorze jours consacrés à l’installation de
la nouvelle mission, le navire partit pour Lifu, une
des îles Loyalty. Les passagers sont devenus im
possibles. Le P. Roudaire est sur le navire, atten
dant une occasion pour se dévouer.
Au moment du départ, un grand diable de natuI roi demanda au commandant s’il croyait revenir
I dans l’ïle ; sur l’espérance qui lui en fut donnée,
I ce grand diable envoya, d’un énorme coup de talon,
I sa pirogue à tous ses semblables, sauta sur le
I navire en disant au commandant : Eh ! bien, je reste
I avec toi. Ce naturel était absolument nu, nu comme
I un ver. Du reste, ce singulier personnage quitta
I un jour le navire, comme il l’avait pris. En vue
I d'une île qui souriait à sa nature, il se jeta à la
I rner et s’y rendit. C’est le vagabond de la contrée
I qui va où le vent le pousse sans savoir qu'il a une
I âme faite pour connaître le bien suprême et pour
I l'aimer. 11 est vrai qu’il n’est point nécessaire d’aller
I si loin pour rencontrer de telles âmes, les pays
I civilisés, à morale indépendante, en fournissent qui
I pourraient marcher de pair avec les premiers, tant
I il est vrai que cette morale ne peut, à elle seule,
I élever les caractères et les préserver contre les
I entraînements vers lesquels tout être peut se
122
LES CANNIBALES ET l.E l’ R TEMPS
trouver poussé par les mauvais instincts de la
pauvre nature humaine.
Le temps qui était beau a sans doute engagé
notre Kanack à diriger ses brassées vagabondes
vers cette île qui lui souriait. Le commandant laissa
aller ce navigateur au gré de sa capricieuse vo
lonté, pour se diriger, grâce à des vents favorables,
vers la vaste baie de l’Océan où il prit son mouil
lage.
U n a n th r o p o p h a g e p u r s a n g 1 E v é n e m e n ts
d iv e r s .
Les passagers, loin d'être dans l’enthousiasme
en revoyant leur île, sont remplis de tristesse et
n’osent y descendre, car ils ne sont pas loin d’une
partie de l’île habitée par une tribu ennemie. On
comprendra facilement cette tristesse quand on con
naîtra le monstre qui l’habite et qui y commande.
A peine le navire avait-il jeté l'ancre, qu'un chef,
nommé Gouiei, vint à bord où il reconnaît un des
passagers à qui il dit : Tu es bien heureux d’etre
ici, j’ai mangé ton père, ta mère, tes frères, il ne
reste plus que toi et je saurai bien te prendre et te
broyer comme les autres. Rien ne peut rendre la
physionomie de cet être sans nom ! un tigre à côté
de ce monstre aurait l’air d’un agneau, tant il suait
le sang et faisait naître la certitude qu’il se livrait
habituellement, et se complaisait au plus hideux
LES CANNIBALES ET LEL’ Ft TEMPS
123
des carnages. Ce n'était plus de la tristesse qu’é
prouvaient maintenant les naturels, mais delà cons
ternation. Heureusement que ce monstre ne com
mandait pas en maître dans le district qui était en
vue.
Dès que les naturels de ce district aperçurent le
navire, ils mirent les embarcations à la mer, em
barcations chargées d'hommes et de femmes. Mar
ceau, dans un intérêt d’ordre aussi élevé que ses
pensées, refusa de recevoir les femmes à son bord,
ce qui ne les empêcha pas d’arriver en grand
nombre auprès du navire pour essayer d’y monter,
mais le commandant était inflexible.
11 est impossible de décrire les manœuvres em
ployées par ces sirènes pour forcer la consigne, ni
l'art qu’elles déployaient pour fasciner les hommes,
les charmer et les entraîner, tant par leur manière
de se tenir sur l’eau que par les poses plastiques
qu’elles prenaient pour attirer et fixer les regards.
Au nombre des Kanacks recueillis à bord, se
trouvait le fils d’un chef qui, lui aussi, avait été
amené à Sydney. Ce jeune chef, par reconnais
sance, aida l’équipage à faire la police, et pour
cela il crut devoir mettre les femmes à même de
s'enfuir en les outrageant d’une manière que nous
hésitons à dire parce qu’elle est trop shocking.
Que la race canine se conduise mal en s’arrêtant à
chaque instant sur la voie publique pour se dégager,
c’est dans sa nature, mais qu’un être humain se
124
LES CANNIBALES ET LEE It TEMPS
serve d’un pareil procédé pour faire la police, cela
ne pouvait venir qu’à un Kanack. Le moyen, quelque
excentrique qu'il ait été, lui a réussi en partie, car
la plupart des femmes se sont éloignées, honteuses
d'avoir été ainsi outragées, tandis que celles qui,
à Sydney, avaient mordu aux plus mauvais fruits
de la civilisation, riaient à gorge déployée. Enfin,
de guerre lasses, ces dernières quittèrent la place
pour regagner leur campement.
Le commandant voulant s’assurer des disposi
tions du chef de cette partie de l’île, descendit à
terre avec quelques hommes, mais ce fut en vain,
ce chef ne s'y trouvait pas, il était à la poursuite
de l’ennemi; les femmes, les vieillards et les en
fants étaieut seuls restés dans l’île, on dut la quit
ter sans voir le guerrier qui la commandait.
Avant de s’embarquer, les hommes de l’équipage
rencontrèrent deux jeunes Anglais entièrement
nus ; ces insulaires européens avaient adopté les
mœurs des îles où le goût des voyages les avait
amenés. Des femmes, non plus vêtues qu’eux, les
accompagnaient. Plus tard, ces Anglais se sont
présentés au commandant, mais cette fois, ces
voyageurs égarés avaient une tenue et des
sentiments qui allaient mieux, et s’alliaient mieux
aussi, aux mœurs et aux habitudes d’une nation
qui place la dignité personnelle au rang de ses
vertus.
Le commandant mit à la voile pour retourner à
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
125
Halgan et rapatrier les passagers qu’il avait pris à
son bord à Sydney.
L e s « f r è r e s la c ô te ».
Dans les voyages de long cours, on est appelé à
faire de singulières rencontres. Parmi ces dernières,'
se trouvent des indépendants à qui l’on a donné le
nom de frères (a côte : ce sont des déserteurs ve
nant un peu de tous les pays, ou des réfractaires à
bien des lois de la société. Quand un navire s’arrête
dans quelques lointaines contrées, il n’est pas rare
d’en voir se présenter pour solliciter la faveur d’y
être reçus. Le commandant Marceau en admettait
quelquefois à son bord quand il croyait qu’un bien
pouvait en résulter.
Généralement les susdits frères laissent beau
coup «à désirer, quand ils ne laissent pas tout à dé
sirer, et ce n’était qu’après de belles promesses et
une sérieuse apparence de bon vouloir, que le cha
ritable commandant se décidait à recevoir quelquesuns de ces frères à son bord.
Il arriva une fois qu’un de ces cosmopolites se
présenta d’une façon exceptionnelle, au vaillant
commandant de YArchc-d’Alliance. Il était jeune,
intelligent, et paraissant posséder tout pour réus
sir dans le monde, et malgré ces avantages, et par
la force des choses, ce voyageur égaré se trouvait
partie intégrante de la triste communauté.
12G
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Quand ce jeune homme se présenta au comman
dant, il lui tint ce langage : « Commandant, si vous
vouliez me prendre à bord de YArc/ie-tCAlliance, je
vous rendrais, j ’en ai la certitude, de grands ser
vices ; je connais la manœuvre et pourrais rivali
ser, non seulement avec les meilleurs de vos mate
lots, mais peut-être aussi avec plus d’un officier de
votre bord. De plus, si vous aviez des rapports à
rédiger, soit en français, soit en anglais, et que
vous voulussiez bien m'utiliser pour ce travail, je
ne serais peut-être pas sans le faire d’une manière
satisfaisante. » 11 est de fait que ce jeune homme
parlait ces deux langues avec une grande pureté; ce
n’était certes pas le premier venu; aussi, le com
mandant le prit-il à son bord sans trop hésiter. Dès
qu’il fut installé, il ne tarda pas à montrer son sa
voir-faire, il était d’une adresse rare pour toutes
choses, et sa bonne volonté égalait son adresse.
Les matelots avec lesquels il se trouvait tous les
jours eu contact, le respectaient, tant il paraissait
leur être supérieur, et cela sans le chercher. Il est
vrai que cet intelligent volontaire ne boudait pas
plus à la manœuvre qu’à la corvée; survenait-il
une difficulté, on ne craignait pas de s’adresser à
lui, car il ne manquait jamais d’indiquer les moyens
d’en sortir. Non, ce jeune homme n’était pas le
premier venu, et si, sans le chercher, nous le
répétons, il était arrivé à commander le respect à
tous les matelots, il n’en était pas ainsi avec tous
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
127
les hommes du bord, car il se trouvait bien, dans
le nombre, quelques officiers qui ne lui témoi
gnaient pas le même sentiment ; un fait le prou
vera :
Il y eut un jour une tempête épouvantable ; les
vents déchaînés se livraient à toute leur furie, et le
navire qui obéissait à la vague qui devenait de plus
en plus impétueuse, rendait la manœuvre excessi
vement difficile. Le courageux volontaire s’occupait
de son mieux, quand un officier qui croyait pou
voir l’utiliser pour une de ces manœuvres, le héla
en lui criant : Eli ! failli chien, viens ici. Cette qua
lification qui pouvait répondre à celle de lâche ou
de fainéant, fit monter le rouge au visage du mal
heureux jeune homme. Furieux et ne se possédant
plus, il se mit à bondir comme un lion vers l’offi
cier qui venait de l’insulter. Puis, mettant le cou
teau à la main, il lui crie : « Défends-toi, misérable !
tu ne sais donc pas qui tu viens d’insulter! »
Le commandant qui, au milieu de la tourmente,
veillait à tout et voyait tout, accourut sur le lieu
de la scène, et le pauvre frère la côte de s’écrier :
« Commandant, vous me voyez hors de moi, par la
faute de cet homme, qui, sans provocation aucune
et sans nul motif, vient de m’insulter ! il ne sait pas
qui je suis, eh! bien, il va le savoir: Je suis un
tel », et il dit un des noms les plus honorables et
généralement connu, nom que jusque-là, il avait
cru devoir cacher.
1-28
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Après la manœuvre, le commandant Marceau se
lit amener le malheurenx jeune homme, puis, l'ap
pelant par son nom, il lui dit : « Vous connaissez les
lois et savez la peine grave que vous avez encourue
en insultant un supérieur ! Si le code vous con
damne, il me donne en même temps le droit de
juger le fait et de pardonner s’il y a lieu. Vu la
provocation, je m’arrête à ce dernier parti, mais
après ce qui s’est passé, je ne puis vous garder à
mon bord. Vous descendrez à terre au prochain
mouillage. Je ne vous demande pas le secret de
votre vie, mais n’oubliez pas que quand on porto un
uom comme le vôtre, on doit tout faire pour lui
laisser son éclat, ou pour le lui rendre si les orages
de la vie étaient quelque peu arrivés à le ternir. »
Le malheureux jeune homme s’inclina respec
tueusement devant l’autorité du commandant;
l’officier avait bien pu l'insulter, la noble et aus
tère parole de Marceau l’avait relevé; en quittant
le bord, il a dû toujours se rappeler la clémence
du noble commandant, et si le souvenir de l’injure
a pu lui faire monter quelque rougeur au front,
celui du bienfait a dû rasséréner son âme et lui
rendre liberté pleine et entière pour marcher dans
la voie de la dignité et de l’honneur.
Que sera devenu ce jeune homme? nous ne sa
vons, mais quand on ressent aussi vivement un
affront, on peut trouver en soi le ressort nécessaire
pour racheter noblement les erreurs d'une jeunesse
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
129
emportée. Rien ne nous empêche de nous aban
donner à cette espérance : quand un courant est
rapide, on peut se trouver emporté, cela n’est hé
las ! que trop facile ; mais quand, par une volonté
énergique, on remonte ce courant, il y a une dif
ficulté vaincue, et cet acte rend tout possible, car
on oublie volontiers la misère des mauvais jours
quand on a devant soi une âme qui cherche à la
racheter. Si, dans l’ordre physique, les mouve
ments que fait au fond de l’eau un homme qui se
noie, le font remonter à la surface, il n’en saurait
être autrement dans l’ordre moral, car on peut être
submergé par les flots impétueux des orages de la
vie, aussi bien que dans une eau profonde qui ne
s’écoule que pour se reformer sans cesse à l’aide
des ruisseaux qui descendent des montagnes et
y affluent. La vie, il ne faut pas qu’on l’oublie,
est un combat ; on peut bien, quand on livre une
bataille, essuyer quelques défaites, mais tout n’est
pas perdu quand l'honneur est sauf ; de là le noble
cri de nos anciens preux : Tout est perdu fors l’hon
neur.
La bonté divine ne ferme jamais cette voie, et
loin de s'opposer à ce qu’on la prenne, elle y ap
pelle les naufragés de l’humanité qui, pour être re
çus sur le navire qui doit opérer leur sauvetage,
n’ont qu’à témoigner de leur bonne volonté, tout
est là, le champ est ouvert, le choix est libre, c’est
le port ou l’abîme.
130
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Heureux les forts, les vaillants qui, pour fuir
l'abîme, remontent le courant; après les fatigues
du voyage, ils trouveront le repos; après les tris
tesses, la joie, la paix et le bonheur.
U n tris te E u ro p é e n 1
L'Arche-dAlliance, après avoir parcouru pendant
de longs mois l'immensité des mers, devait se ren
dre à Taïti, île de laquelle on a fait les plus mer
veilleuses descriptions. Ceux qui l’ont vue, ne peu
vent oublier les émotions qu’ils ont ressenties à
l'aspect de cette île qu’on a appelée : La renie de
COcéanie, l’île aux rivages toujours verdoyants,
aux ruisseaux argentés, aux ravins profonds et
boisés.
M. de Bougainville, dans la relation de son
voyage en Océanie, dit, en parlant de Taïti : « J’ai
été plusieurs fois me promener dans l’intérieur de
cette île, et je me croyais transporté dans le jardin
d’Eden ; nous parcourions une plaine de gazon,
couverte de beaux arbres fruitiers, et coupée de
petites rivières qui entretiennent une fraîcheur dé
licieuse sans aucun des inconvénients qu'entraîne
l’humidité. Un peuple nombreux y jouit des trésors
que la nature y verse à pleines mains sur lui ; nous
trouvons des troupes d’hommes et de femmes assis
à l’ombre des vergers, etc., etc. »
LES CANNIIIAI.ES ET LEUR TEMPS
131
La description continue sur ce ton, puis le célè
bre voyageur parle de l’hospitalité que l’on reçoit
dans cette île, et jusqu’où elle s’étend. Nous ne le
suivrons pas dans cet ordre d’idées, et dirons seu
lement que si les femmes de ces contrées ont quel
ques qualités physiques, il est des qualités morales
dont elles ignorent même le nom, car le mot pudeur
n'existe pas plus dans leur langue que dans leur
nature. M. Dumont-d’Urville, dans son voyage au
tour du monde, s'est, lui aussi, arrêté à Taïti qu’il
a appelé une oasis merveilleuse, ce qui ne l’em
pêche pas d’appliquer aux choses les noms qui
leur conviennent, quelque peu flatteurs qu’ils puis
sent être. Nous laissons cette description pour ren
trer dans notre sujet.
L’Arche-d'Alliance avait pris son mouillage dans
une des baies de cette île merveilleuse, et le com
mandant, selon les usages reçus, avait fait les vi
sites aux autorités respectives en se conformant à
toutes les règles que commande le droit des gens.
L’équipage était non moins émerveillé de la beauté
des sites que des plantureuses productions de ce
magnifique pays. Le médecin du bord, qui avait
plusieurs cordes à son arc, prenait des notes et des
croquis, ne voulant rien oublier de ce qu’il enten
dait et voyait. Il était à ce travail qui l’occupait
agréablement, quand un soldat de l'infanterie de
marine vint le demander par son nom. Le docteur
fut un peu surpris d’être connu dans ces parages.
132
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Le fait était cependant très simple : en relevant des
écritures, le soldat avait vu le nom et l’état-civil
du médecin de YArche-d’Alliance, et ayant reconnu
en lui un compatriote, il venait le voir. En se pré
sentant, le soldat raconta le fait comme il s’était
présenté, puis il ajouta : « Quand on est loin de
son pays, ce qui le rappelle, est un sujet de joie,
et rien ne le rappelle plus qu’un compatriote. C’est
ce qui m’a fait prendre la liberté de venir ainsi à
vous. Etant dans l’île depuis longtemps, je pourrais
peut-être vous être utile. Le cas échéant, vous
pourriez d’autant plus disposer de moi, que je ne
serais peut-être pas sans vous demander un ser
vice.
— Eh bien, dit le docteur, après les compliments
d’usage, vous tombez on ne peut mieux : j ’ai un
fusil qui aimait besoin do quelques réparations, et
je vous serais obligé si vous pouviez me le faire
remettre en état ; c’est un fusil de prix qui m’a été
donné par le Dr Dumoustier ; c’était son compa
gnon de route alors qu'il partit avec le comman
dant Dumont-d’Urville qui faisait alors son troi
sième voyage autour du monde, voyage au retour
duquel il vint si malheureusement mourir, le
8 mai 1842, dans la catastrophe de Bellevue, près
de Versailles.
Le soldat de marine fut non seulement heureux
de pouvoir rendre au docteur le service qu’il lui
demandait, mais encore lui promit de réparer lui-
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
133
même ce fusil qui était une arme de choix et un
précieux souvenir.
— Et maintenant, dit le docteur, que puis-je
pour vous?
— Je vais vous le dire : Je m’ennuie affreuse
ment dans cette île, et si, par votre protection, vous
pouviez m'obtenir le droit de la quitter et de partir
à bord de XArche-d'Alliance, je vous en serais on
ne peut plus reconnaissant.
— J’en parlerai au commandant, et si la chose
est possible, je ne doute pas qu’elle ne se fasse.
Dès que le docteur eut raconté cette aventure à son
cher commandant et le désir qu’il avait d’obliger
un de ses compatriotes, il pouvait considérer la
chose comme faite, et elle le fut en effet, car les
autorités de l’île avaient trop en estime le nom et
le caractère du commandant, pour lui refuser quel
que chose.
Le soldat de marine fut donc autorisé à quitter
son régiment et à partir avec XArche-d'Alliance. U
fut au comble de la joie et ne savait comment re
mercier le docteur à la protection duquel il devait
cette faveur, car sans lui, il ne pouvait l’espérer en
aucune façon.
Quand le commandant eut terminé les affaires
qui l’avaient appelé à Taïti, il appareilla et leva
l’ancre, pour se diriger vers une île inoccupée
qu’il avait trouvée sur son passage, et dont il
avait pris possession avec les formes usitées en
131
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
pareille circonstance. On sait que celui qui fait
une semblable découverte, dresse un procès-ver
bal qui en relate le jour et la date, procès-verbal
qu’il signe et enferme dans une bouteille cachetée,
scellée et mise en terre, en un point déterminé de
l’île découverte, et par là, la prise de possession est
faite, nul autre n’a le droit de la revendiquer.
Cette île, que le commandant avait parcourue en
tous sens, sans rencontrer âme qui vive, était d'une
fertilité extraordinaire, les cocotiers y croissaient
en abondance, et les fruits de cet arbre précieux
s’y perdaient de la façon la plus déplorable.
11 y avait au milieu de cette oasis un étang d’eau
douce où le poisson était tellement abondant, qu’on
pouvait toujours en avoir à discrétion. Le climat
de cette île était des plus tempérés, la verdure y
était perpétuelle, et l’ami duquel nous tenons ces
détails, malgré les années écoulées depuis son heu
reux voyage, en est encore tellement émerveillé,
qu’il compare cette île à une corbeille de fleurs
placée au milieu de l’Océan.
Le commandant Marceau ne pouvait oublier un
pareil lieu de délices, non pour lui en personne,
mais pour le bien de tous. Dans ce but, il proposa
au compatriote du docteur, le soldat de l'infanterie
de marine duquel nous avons parlé et que nous
désignerons sous le nom de Charles, de le mettre
à la tête d’une entreprise qui, tout en lui étant pro
fitable,.pourrait venir en aide à la Société de l’Océa-
LES C A N N IB A L E S
ET
LEUR TEMPS
1 35
nie qui n'avait pas, elle non plus, toujours toutes
ses aises. Charles accepta cette offre sans qu'il fût
besoin d’insister.
On devait commencer par fabriquer de l’huile de
coco; le commandant était à même de fournir les
moulins nécessaires pour cette fabrication, les bar
riques pour mettre cette huile qui, par parenthèse,
est d’un goût exquis. Le commandant offrait en
plus une goélette pour exporter hors de l’île les
produits fabriqués, et, au besoin, faire des échanges,
toujours au profit de tous. Charles devait être le
chef de l'exploitation, il était intelligent et n’avait
peur de rien, ce qui ne nuit pas quand on met ces
qualités au service du bien.
Il y avait sur YArche-d’Alliance des hommes
qu’on pouvait utiliser pour cette entreprise; de
braves matelots, un pilotin et quelques nomades
recueillis çà et là, par charité.
Tous ces hommes acceptèrent l’offre du com
mandant avec le plus vif empressement. Quand
tout fut ainsi réglé, le commandant cingla vers l’île
on question. Après une heureuse navigation, il y
arriva, mais, à sa grande surprise, il la trouva
occupée.
Il n’est pas rare, dans ces contrées, de voir des
parties de tribus, pour une raison quelconque,
quitter le lieu qui les a vues naître, monter sur une
pirogue et s’en aller à l’aventure pour se jeter dans
une île moins fertile peut-être que celle qu’elles
1 36
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
ont délaissée. No possédant rien, ces nomades ne
regrettent rien ; et si parfois ils veulent revoir l’île
qu’ils ont quittée, ils redemandent à la vague de
les reporter vers les huttes abandonnées, tout dis
posés à les reconstruire, si quelque vent impétueux
les avait renversées, à moins que, par avance, elles
n’aient été détruites par des tribus guerroyantes,
lesquelles ne se plaisent qu'à détruire, qu’à ruiner
toutes choses.
D’autres fois, ce sont des tribus qui veulent faire
visite à une tribu amie, elles prennent alors la mer
pour s’y diriger, et savent le fairo quand elles peu
vent se tenir dans la ligne qui y conduit. Mais
qu’un vent impétueux survienne pour les rejeter en
pleine mer et hors de la ligne qu’elles connaissent,
elles sont égarées, perdues, car la boussole, ce
simple et si utile instrument, leur est inconnue.
Alors la pauvre pirogue va où le vent la pousse,
heureux si une île se présente, car ces pauvres
égarés mourraient de faim s’ils devaient longtemps
voguer au gré des flots et du vent.
Parfois il arrive que ce qui avait perdu les no
mades les sauve : une bourrasque avait poussé le
frêle esquif au milieu des flots en courroux, une
autre bourrasque, après avoir pris le caractère d’une
effroyable tourmente, le rejette vers une île fortu
née, où ils trouvent à se dédommager des angoisses
que la vague furieuse et incertaine a dû leur faire
éprouver.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
137
Les pauvres nomades trouvés dans l’île s’étaient
installés au mieux, ils l’avaient fait comme pour
rester là toujours, tant ils s’y trouvaient bien :
c’étaient de braves insulaires qui vivaient paisi
blement entre eux et ne demandaient qu’à le faire
ainsi continuellement. Aussi ne virent-ils pas sans
frayeur l’Arche-d’Alliance se diriger vers leur
Eden.
Leur premier mouvement fut de se dérober, de
se cacher; saisis de peur, ils s’enfoncèrent dans
les fourrés, ne sachant ce qu’ils allaient devenir.
Le commandant, pour calmer leur frayeur, leur
montra, de loin, des objets qui attiraient leur re
gard, et comme il leur faisait comprendre que ces
objets étaient pour eux, ils s’apprivoisèrent, et s’é
tant peu à peu rapprochés, ils virent, à leur grande
joie, qu’ils n'avaient que des amis devant eux.
L e s m o n s t r e s d e la c iv ilis a tio n .
Le commandant leur fit part du projet qu’il avait
conçu d’utiliser le trop-plein des cocos pour en
faire le commerce que nous avons dit, et qui, par
les échanges que l’on comptait faire, devait leur
procurer un plus grand bien-être. La grande
loyauté du commandant gagna tous ces braves in
sulaires, aussi n’hésitèrent-ils pas à accepter l’offre
qui leur était faite. On débarqua les moulins pour
138
LES CANNIBALES ET LEU B TEMPS
la fabrication de l’huile, les barriques et tout le ma
tériel nécessaire pour l'exploitation. Puis le com
mandant partit en promettant de revenir au bout de
six mois, afin de parfaire une œuvre qui pouvait
devenir fructueuse.
On salua le digne commandant avec respect, non
sans lui faire les plus belles promesses. Charles ne
fut pas le moins empressé à lui exprimer sa recon
naissance pour ce qu’il avait bien voulu faire pour
lui ; il l’accompagna jusqu'au rivage qu'il ne quilta
que quand le navire eut disparu de l’horizon.
L’heure du travail avait sonné ; plein de con
fiance, le commandant Marceau était heureux de
penser que le bien allait se faire, et que Charles et
les matelots qu’il avait laissés dans file, allaient
trouver dans la participation à une honnête in
dustrie, une aisance qui devait les aider à marcher
paisiblement dans la vie. Le commandant avait
même fait à Charles les avances nécessaires pour
la construction d’un magasin ; il n’y avait donc plus
qu’à marcher pour réussir, mais à marcher droit.
h'Arche-(TAlliance avait à peine disparu de l’ho
rizon que Charles se mit à l'œuvre, mais il le fit à
sa façon. Il voulut tout d’abord s’assurer des rela
tions et pour cela il commença par cultiver le chef
de la tribu, Mataafa, et par se lier avec lui. Quant à
l’exploitation, Charles aurait eu en lui ce qu’il fal
lait pour la faire réussir s’il s’y était donné en
homme d'honneur, mais ce point laissait beaucoup
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
13!»
I à désirer, laissait tout à désirer : vaniteux à
l'excès, ce frère la Côte, car c’en était un, voulut
mener grand train ; il faisait des voyages et se ser
vait de la goélette pour exploiter toutes les îles de
l’archipel à son profit personnel. Il jouait au grand
seigneur, faisait des présents aux chefs et ne mé
nageait pas l’eau-de-vie que le commandant lui
avait laissée ou qu’il s’était procurée par des
échanges.
S
Tous ces présents lui attiraient la protection de
Mataafa, laquelle facilitait singulièrement l’exploi
tation; tout d’ailleurs semblait y concourir; l’huile
fabriquée abondait à un tel point que les tonneaux
I étaient insuffisants pour la contenir. Charles ne sa
vait plus que faire, quand un navire baleinier vint
à passer dans ces parages. Le capitaine de ce na
vire consentit à fournir des barriques et à prendre
de l’huile en échange. Tout allait donc au mieux,
la maison prospérait, il n’y avait plus qu’à mar
cher.
Un contrat avait été passé entre la Société de
l'Océanie el M. Charles, contrat qui stipulait que ce
dernier ne devait jamais quitter son poste sans une
autorisation préalable. Malgré cette interdiction,
Charles partit pour Taïti, il s’arrêta quelque peu
dans l’île de Quiros qui se trouvait sur son passage,
et y prit des sauvages qui s’y trouvaient pour les
rapatrier.
Charles fit un séjour assez prolongé à Taïti, et y
I
lio
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
vécut en grand seigneur, aux frais de la colonie,
il s’y maria et ne ménageait rien pour jouer le rôle
qu’il avait pris. Il achetait des marchandises et les
revendait avec profit sans en tenir compte, se ser
vant toujours de la goélette dont il avait le com
mandement. 11 quitta Taïti avec sa jeune femme
pour se rendre à Upolu, négligeant toujours l’établissscment de la colonie qui lui avait été confié.
Le commandant Marceau ne devant revenir qu’au
bout de six mois, Charles s’était donné trois mois
de libre allure, vivant fastueusement aux frais de
la colonie à laquelle il n'avait laissé que le strict
nécessaire.
Dans le cours de ces jours, un navire, le Stella
ciel Mare, commandé par le comte des Cars, vint
d’Upolu pour déposer dans l’île confiée aux bons
soins de Charles, cinq frères la Côte qui avaient
gagné sa confiance. En disant plus loin quelques
mots de leur triste histoire, nous ferons connaître
le moyen qu’ils ont employé pour atteindre ce but.
Avant de quitter ces parages, le digne comman
dant voulut bien leur demander s’ils étaient bien
décidés a rester dans cette île, ou retourner à
Upolu où il les ramènerait s’ils le désiraient. Sur
leur refus il n'insista pas, mais voulant néanmoins
les protéger, le comte des Cars fit célébrer la
messe pour attirer la bénédiction de Dieu sur eux
et surtout sur les naturels de l’île. Les frères la
Côte, au lieu d’y assister, profitèrent de ce moment
LUS CANNIBALES ET LEUR TEMPS
141
pour voler de l’eau-de-vie et pour emplir uue de
leurs malles de café. Un de ces bandits, nommé
Jules, tint même, à cette occasion, ce monstrueux
propos : « Je saignai le sac comme je saigne un
homme. » Voilà un prélude qui est un triste présage
pour le morceau d’ensemble.
Après l’office divin, on déposa ces misérables
frères la Côte dans l’île, et le Stella de! Mare reprit
la mer et s’éloigna, toutes voiles déployées.
Les cinq frères la Côte furent donc débarqués !
Cinq ! Quel malheur pour les pauvres insulaires !
quel malheur d’avoir de pareils hôtes à héberger !
Nos cinq malfaiteurs, une fois à terre, s’établi
rent dans les cases des Kanacks et commencèrent
par les battre, puis ils s’emparèrent de leurs fem
mes. La vue des fusils glaçait d'effroi les pauvres
sauvages, très craintifs de leur nature ; ils n’osaient
disputer ni leurs femmes, ni leurs filles.
Les cinq misérables faisaient souffrir les pauvres
insulaires de toutes les façons, ils gaspillaient les
vivres qui devaient servir à sustenter la colonie, et
passaient leur temps à boire, manger, dormir et
battre les malheureuses femmes qui devaient, bon
gré mal gré, les servir comme des esclaves.
La biographie de ces misérables frères la Côte
n’cst pas des plus édifiantes :
Jules était de Fécamp ; embarqué au Havre, à
bord d’un baleinier, il déserta aux Sandwich, où il
avait commis un meurtre. Il rembarqua à bord
142
l.KS C A N N IB A L E S
ET
LEUR
TEM PS
d'un navire américain sur lequel il rencontra Fran
çois et Prosper, ses dignes compagnons.
François était de Nantes, il appartenait à une
famille aisée ; c'est un bandit qui a quelques for
mes ; il écrit fort bien et connaît la tenue des livres.
Il a déserté d'une goélette de l’Etat sur laquelle il
était chef de timonerie. Après avoir couru d’île en
île, il embarqua sur le baleinier où se trouvaient
déjà Jules et Prosper.
Le navire baleinier sur lequel ils se trouvaient
tous les trois était venu près de l’île Manua, et le
capitaine étant descendu à terre pour faire des vi
vres, nos trois bandits et cinq autres formèrent le
projet de déserter.
Le capitaine avait emmené avec lui une grande
partie de l'équipage ; quant aux matelots restés à
bord, ils trempèrent dans le complot et se laissè
rent attacher aux mâts par les huit déserteurs.
Le second du navire ayant entendu du bruit sur
le pont, arriva en toute hâte : on se saisit de lui,
on le coucha en joue et on l’attacha à l’un des mâts,
tout en lui donnant l’assurance qu’on n’en voulait
pas à sa vie.
Après ce coup, ces bandits armèrent une des em
barcations qu’ils dirigèrent vers l'ile Manua où ils
abordèrent et demeurèrent quelque temps. A la
suite d’une vive dispute pour savoir à qui revenait
la propriété de la baleinière volée, ils en vinrent
aux mains et se séparèrent quelques jours après.
143
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Los trois héros dont il s’agit, ayant entendu parler
du magasin de la Société de l’Océanie, s’emparè
rent de la baleinière qu’ils vendirent à Upolu où ils
étaient arrivés. Alors, pour réussir dans leur pro
jet, ils se mirent à faire les petits saints auprès du
R. P.4Pedro; ils allèrent à la messe, se confessè
rent et jouèrent si bien leur rôle que, dès le retour
de M. Charles, le bon Père, pris au piège, les lui
recommanda si chaleureusement qu’il s’y laissa
prendre et résolut de les expédier dans Pile où se
trouvait l’établissement, avec l’espérance de les
utiliser fructueusement.
C’est alors que M. le comte des Cars, capitaine
de la Stella de! Mare, les avait pris sur son navire
pour les déposer dans Pile, et nous savons comment
il en fut récompensé par ces misérables.
Nous avons déjà fait la triste connaissance de
Jules et de François. Quant à Prosper, il faisait le
mal par entraînement sans en prendre l’initiative ;
les deux derniers étaient des déserteurs, des va
gabonds, mais non des assassins.
Nous devons, avant de poursuivre ce récit où
nous aurons à raconter un crime horrible, commis
par un des frères la Côte, dégager la responsabi
lité du jeune Olive, novice de l’Arche-dAlliance,
qui, non seulement, n’a jamais trempé dans un
crime, mais encore a toujours protesté contre le
mal qu’il voyait commettre. C’était un brave et
honnête jeune homme, au cœur droit, à l’âme pure.
h
Ht
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Nous avons vu comment ces malfaiteurs de la
pire espèce, après avoir dupé le R. P. Pedro, se
sont présentés aux naturels de Pile ; les prémices
de ces misérables étaient des augures qui ne pré
sageaient que trop les crimes qu’ils devaient com
mettre plus tard.
•
Après avoir dévoré en quelques jours les trois
mois de vivres qui leur avaient été donnés, ils se
trouvèrent réduits à la nourriture des naturels,
c’est-à-dire au régime des cocos et du poisson. 11
est vrai qu’ils trouvaient une très bonne ressource
dans les grands crabes terrestres dont la chair ap
proche de celle du homard. Ces crabes leur pro
curaient encore une huile jaune d’une douce sa
veur qu’ils employaient pour assaisonner quelques
herbes en guise de salade. Mais il fallait aller à la
recherche de ces crustacés, grimper après eux sur
les arbres pour s'en emparer, non toujours sans
être violemment pincé par eux ; les irères la Côte
obligeaient les femmes à se livrer à cette chasse, et
malgré cela la tyrannie de ces misérables gagnait
encore en férocité : armés d’une corde plus grosse
que le pouce et doublée plusieurs fois, ils frappaient à
coups multipliés sur ces pauvres femmes! à chaque
coup, ils enlevaient des lambeaux de chair ! Les
jeunes filles n’étaient pas plus épargnées que leurs
mères, et toutes ces malheureuses ressentaient d'au
tant plus la morsure de ces coups, qu’elles n’étaient
pas plus vêtues que l’enfant qui vient de naître.
Plus d’une fois Olive voulait se retirer loin de
ces monstres, au fond des bois, pour éviter un si
douloureux spectacle, mais il restait pour épier le
retour de YArchc-d'Alliance, retour qu’il appelait
de tous ses vœux.
Le plus cruel de ces bandits, c’était François. Dé
gradé à l’excès, ce misérable était tellement abject,
horrible, cruel, qu'il ressemblait plus à une bête
altérée de sang qu’à un être humain ; c'était le mau
vais génie, le démon des autres fauves qui tyran
nisaient les malheureux habitants de l’île.
Jules ne se plaisait que dans de sanguinaires
orgies : « J’ai toujours, aimait-il à dire, mon couteau
bien affilé,.... je ne manque jamais un homme!... »
11 expliquait, avec le plus révoltant des cynismes,
comment il fallait s’y prendre pour trouver la sai
gnée d’un homme!....
Est-il rien de plus révoltant que des civilisés qui
sont si bas descendus dans la sauvagerie !
Quant à Prosper, nous l’avons dit, incapable d’a
gir par lui-même, il acceptait l’impulsion qui lui était
donnée, et s'élançait sur une victime qui lui était
désignée, comme le ferait un molosse qu’on aurait
excité, poussé, enlevé.
Que ne devait-on pas craindre de trois êtres pa
reils? Ils ont été, qui le croirait, jusqu’à faire le
mal, sans nécessité aucune, rien que pour le faire !..
Et cela n’est que trop vrai, car ces monstres, sans
aucune raison, sans crainte pour leur sûreté, sans
l it’»
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
avoir le moindre reproche à adresser aux naturels,
avaient formé le dessein de les massacrer tous.
Olive, de plus en plus indigné d’un pareil projet,
consultait l’horizon et appelait de toutes les forces
de son âme, le retour do Marceau, qui seul pouvait
mettre un terme à sa cruelle situation. Et comme il
voulait s’éloigner du centre de l’abominable forfait
que ces monstres préméditaient, ils lui dirent : Tu
veux donc te mettre du côté des Kanacks?
— Je ne veux pas me mettre du côté des Kanacks,
mais je ne y o u x pas non plus commettre de crimes.
Que vous ont fait ces hommes? ne vous ont-ils pas
laissés vivre en paix malgré tout le mal que vous
leur avez fait? Le jour, ils vont vous chercher votre
nourriture et gardent à peine pour eux le strict
nécessaire, et pour les récompenser vous voulez
les tuer! Pourquoi voulez-vous faire cela?
Pendant plusieurs jours, après ce reproche,
Olive n’entendit plus parler de rien, il crut que les
misérables avaient renoncé à leur infernal projet et
s’en trouvait heureux; mais son bonheur fut de
courte durée !
Un matin, les trois bandits chargent leurs fusils
pour aller, disaient-ils, à la chasse d’un de leurs
porcs qui s’était échappé. Olive accepte cette ver
sion et prend aussi son fusil. Le grand chef de l'île
et son dis veulent être de la partie ; ils battent les
broussailles pour faire sortir la bête que l’on cher
chait, dans le cas où elle s’y serait réfugiée.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
On allait ainsi quand tout à coup, sans rpie rien
n’ait pu le faire prévoir, Jules fait quelques pas en
arrière, couche le grand chef en joue et lui envoie
une balle au-dessus de l’œil droit ! Le pauvre chef
tombe roide mort, son dernier soupir est un sourd
gémissement ! Olive qui se trouvait près du chef
tomba de faiblesse. Jules, tout bronzé qu'il était
dans le crime, resta cependant stupéfait en pré
sence du cadavre immobile : « J’ai eu tort, dit-il à
Olive, et si tu veux me promettre de ne rien dire, je
ne tuerai plus personne. » Olive promit, et le miséra
ble, pour cacher son crime, engagea le malheureux
novice à laisser croire que le chefavaitlevésa hache
sur lui et qu’il l’avait tué pour sauver ses jours.
Ils se dirigèrent ensemble vers la case où se
tenait la femme de l’infortuné chef. Arrivé là,
l'abominable Jules lui dit brutalement : « Je viens
do tuer votre chef, allez l’enterrer. »
François, cet autre rebut de la nature, arrive à
ce moment pour dire : « Comment ! il n’y en a
qu’un? Ce n’est pas assez, il faut les tuer tous.
— C’est inutile, fit Jules, un seul suffit.
— Il faut que j ’en tue un aussi, et, apercevant
le fusil d'Olive qui est à deux coups, il s’en em
pare en disant : « Avec cette arme le coup sera
double. » Mais Olive, qui avait autant de courage
que de dignité, lui arracha son arme en disant : « Ce
fusil m’a été confié par le commandant Marceau et
personne n'a le droit de me le prendre. »
lit
j;
i
148
LES CANNIBALES
ET LEUR TEMPS
Nous n’avons pas à dire la douleur de l’infortu
née épouse, ni même celle do toutes les femmes de
la tribu : pendant trois jours et trois nuits, elles
pleurèrent leur chef, et pour le faire selon l’usage
du pays, elles enveloppèrent de la plus fine tapa
un énorme rocher qui se trouvait dans l’île, et c’est
là, devant ' cette pierre comme devant un autel,
qu’elles faisaient retentir dans les airs leurs cris
et leurs chants plaintifs.
Les cris, les chants, les pleurs, fatiguant les
oreilles du meurtrier, il ne trouva rien de mieux,
pour échapper aux manifestations qui l'importu
naient, que de froisser les malheureuses femmes
dans leurs sentiments, et pour le faire plus sûre
ment, il se posta devant le rocher taboué, en
disant : « C’est là votre Dieu? eh bien, je vais le tuer
comme j ’ai tué votre chef », et il tire un coup de
fusil sur le rocher.
A partir de ce moment, les Kanacks ne vinrent
plus prier, ni gémir devant la roche escarpée qui
avait été consacrée à leur culte par le tabou que le
grand chef lui avait imposé.
Trois ou quatre mois s’étaient écoulés depuis
(pie Charles, le soldat de l’infanterie de marine,
avait quitté l’île pour aller vivre à sa guise à Taïti,
à Upolu, et dans d’autres îles encore, contraire
ment à toutes les conventions. Le temps, qui ne
s’arrête pas, avait marché avec une rapidité verti
gineuse, et une heure, une heure fatale s’appro-
I,ES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
149
chait, l’heure des comptes à rendre ; on ne peut
envisager de sang-froid l’aiguille qui doit la mar
quer, l’airain qui doit la fame retentir dans les airs.
Pour en écarter la pensée importune, on cherche
à s’étourdir, et au lieu de s’en libérer par un géné
reux repentir, on entre plus avant dans le mal, on
s’y complaît, on s’y engouffre ! l'abîme appelle
l’abîme. Abyssus abyssum invocal, vérité toujours
ancienne et toujours nouvelle.
Le malheureux jeune homme qui a si vivement res
senti l'insulte gratuite qui lui avait été adressée par
un officier de l’Arche-dAlliance, était capable de
se relever, il a dû le faire, mais Charles, ce frère
la Côte de la pire espèce, était loin de lui ressem
bler, nous ne le verrons que trop dans la suite de
ce récit. Orgueilleux comme un démon, ambitieux
à l'excès, ce malheureux avait laissé toutes les
mauvaises passions pénétrer dans son âme ; il avait
été jusqu'à se donner le titre d’agent consulaire
français et en montrait des insignes qu’il avait ar
rangés. Un navire anglais, la Calypso, lui avait'
même rendu les honneurs dus au rang qu'il s’était,
attribué, et l’avait salué de cinq coups de canon à
son arrivée à bord.
Ceci s’est passé à Taïti. Prittchard qui s’y trouvait
au nom de l’Angleterre, crut à la mission de Charles
ou feignit d'y croire pour en tirer parti à l’occa
sion.
A partir de cette époque, Charles devint un véri
150
les
C A N N IB A L E S E T
L E llI I
TEM PS
table tyran, tant pour sa jeune femme que pour ses
employés; la pauvre femme était terrifiée quand il
la poursuivait le poignard d’une main et le pistolet
de l’autre. Quand après avoir hélé un des hommes
de la goélette, la réponse se faisait attendre, il
envoyait un coup de fusil chargé à balle au mal
heureux.
C’est avec ces dispositions <pie Charles revint
dans l’île où il supposait que le commandant Mar
ceau allait bientôt venir pour voir où en étaient les
affaires. Charles aurait du tout d'abord s’enquérir
de ce qui avait été fait par les hommes qu’il avait
envoyés dans l’ile lors du passage du navire com
mandé par M. le comte des Cars, la Marc del Stella,
mais il était trop préoccupé de sa situation person
nelle pour songer à autre chose ; les bandits euxmêmes ne tenaient nullement à se mettre en lutte
ouverte avec un homme aussi résolu et si peu
scrupuleux ; ce qu’ils cherchaient en ce moment,
c’était de se faire oublier, ils y réussiront en se
tenant à l’écart.
Charles allait, venait, s’emportait pour tout et
pour rien, comme le fait un homme qui craint
l’heure suprême de la justice. Son indigne conduite
est prête à être dévoilée et ses folles dépenses mises
à jour, il faudra s’expliquer et indiquer clairement
les causes de la ruine, le misérable le sent et ne
trouve rien de mieux (pie de mettre le feu au ma
gasin, et pour écarter les soupçons qui pourraient
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
151
peser sur lui, il joue l’homme rempli d’ardeur et
fait des prodiges pour sauver les marchandises qui
allaient disparaître dans les flammes : il est si bien
dans le rôle qu’il s'est donné, que tout le monde y
est pris.
Les chefs qui ne se rappelaient que les jours où
Charles avait, par des rapports qu’ils croyaient de
bon aloi, conquis leur amitié, étaient heureux de
son retour, car ils espéraient qu’il les débarrasse
rait des frères la Côte, aussi vinrent-ils à son se
cours : ils lui offrirent les arbres nécessaires pour
reconstruire le magasin. Les malheureux ne sa
vaient pas la,déplorable transformation qui s’était
opérée dans Fâme de ce misérable, aussi donnè
rent-ils des ordres pour qu’on lui vînt largement
en aide. Tous les habitants de l’île se mirentà l'œu
vre, et un magasin plus vaste que le précédent
liit promptement élevé; ce dernier avait tout ce qu’il
fallait pour en imposer aux regards.
R e to u r d u c o m m a n d a n t M a rc e a u
Fidèle à la parole qu’il avait donnée, le com
mandant Marceau ne laissa pas les six mois s’é
couler sans livrer aux vents la blanche bannière
de l’auguste Reine des deux qui protégeait son
bien-aimé navire. Poussé par un vent favorable,
l'imposante nef, qui ne paraissait d'abord qu’un
132
LES CANNIUALES ET LEU H TEMPS
point imperceptible, sortit promptement de la cour
bure des flots, et c’est en suivant avec majesté leur
mouvement impétueux qu’elle apparut aux regards
des insulaires qui l'attendaient avec impatience,
comme aussi à ceux des misérables qui craignaient
sa présence, car le coupable n’aime pas à se trou
ver devant le justicier, il sait trop que le crime
appelle le châtiment.
Que va-t-il se passer? Au lieu de la prospérité
que le commandant avait rêvée et des ligures
rayonnantes qu’il aurais aimé à rencontrer, il ne
trouva que la consternation et la ruine. Au rivage,
il n’y avait pour recevoir l’équipage que les mate
lots, le pilotin et quelques naturels, qui, loin d'a
voir les traits ouverts des jours heureux, n’avaient
que ceux de la tristesse et de la douleur, et il n'y
a pas à s'en étonner, l’incessante tyrannie des
frères la Côte avait imprimé sur la face des pau
vres sauvages toutes les souffrances qu’ils avaient
endurées.
Le commandant avant toutes choses réconforta
les malheureux qui avaient tant souffert ; ces pau
vres insulaires regardaient celui qui leur apportait
un si généreux secours, avec des yeux qui respi
raient le bonheur et disaient toute leui‘ reconnais
sance ; ils sentaient qu'ils avaient devant eux une
âme compatissante qui savait aimer. Les matelots
s’étaient trouvés en trop petit nombre pour les dé
fendre, ils ont à peine pu se défendre eux-mêmes.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Avant d’aller plus loin, nous tenons, à l’occasion
des frères la Côte, à faire une réflexion encore :
Que des sauvages se livrent aux atrocités cpie
nous avons vues, ils ont pour excuse l’instinct de
leur race, instinct qu’ils ont reçu en naissant ; mais
que des Européens descendent à de pareils excès,
ils se mettent au niveau de la brute et deviennent
par là la honte de l’humanité. Ils sont en plus la
plus sanglante condamnation d’une morale qui ne
veut pas plus dépendre des règles civiles que des
lois religieuses.
Heureusement qu’il y a dans l’homme qui vit au
sein d’un pays chrétien, un christianisme qui s’iivliltre en lui à son insu. Ce christianisme est encore
assez puissant pour le préserver souvent, si ce
n’est toujours, des chutes aussi lamentables que
profondes. Mais quand, après les plus honteux dé
bordements, on a fui ce pays au milieu duquel ou
n'osait plus se montrer à visage découvert, le mal
est fait, l’humanité a disparu pour faire place à la
bête fauve.
Voilà jusqu’où l’on peut descendre, jusqu’où l'on
peut tomber !
Le commandant, après avoir fait débarquer des
vivres pour réconforter quelque peu les malheu
reuses victimes des frères la Côte, songeait à châ
tier ces misérables qui les avaient tant fait souffrir,
mais ces derniers n’ont pas osé affronter la colère
d'un juge qu’ils savaient inflexible pour les iniquités
vl;v
!
f t 1: :
librement voulues et lâchement consommées. Les
misérables s'étaient cachés dans les interstices des
rochers d'où ils auraient pu tuer quelques hommes
de l’équipage ; la vie de ces hommes était trop
précieuse pour la risquer ainsi. Le commandant
crut qu’il valait mieux rapatrier les insulaires et
laisser leurs bourreaux se détruire entre eux, ce
qui ne pouvait manquer d’arriver.
Quant aux insulaires, ils regardaient le com
mandant Marceau comme un sauveur, il n’y avait
plus qu’à leur faire comprendre combien lame est
au-dessus du corps, pour les amener à saisir l'é
conomie de la rédemption, et par suite leur faire
aimer le Rédempteur. Les missionnaires n'y auront
pas manqué : quand une terre est bien préparée, le
semeur peut y jeter son grain avec confiance, Dieu
est bon, il se plaît à récompenser le travailleur cpii
espère.
11 ne faut pas que ce qui précède nous fasse ou
blier cet autre frère la côte que nous avons nommé
Charles, et si nous avons déguisé son nom, c’est
par respect pour sa famille, qui est des plus hono
rables.
Si Charles avait eu la conscience tranquille, il se
serait empressé de recevoir le commandant dès son
arrivée, il n'en a rien fait, c’est le lendemain seu
lement qu’eut lieu l’entrevue de ce triste frère la
rôle avec le vaillant commandant. Charles, malgré
son audace, était très embarrassé, très anxieux et
■S CANNIBALES ET LEUR TEMPS
'IS S
presque décontenancé. Il se remit cependant et
arrangea une histoire cpii avait pour but de faire
croire qu’il avait eu de grandes difficultés à sur
monter ; il parla de ses épreuves, de l’incendie qui
était venu entraver la marche des affaires, des
guerres incessantes entre les diverses tribus, etc.
Le commandant écouta M. Charles avec bien
veillance; généreux à l’excès, ce vaillant homme
était disposé à le plaindre, comme on le fait quand
un homme est dans le malheur. Jusque-là, tout
allait bien. Mais, quand le malheureux Charles,
par un esprit de sotte vanité, se mit à raconter ses
actes comme agent consulaire, le commandant,
effrayé des conséquences d'une pareille audace, se
laissa aller à la fougue de son ancienne nature,
car il avait compris, à ce trait, qu’il avait affaire à
un misérable. Alors cet homme si paisible, si bien
veillant, si plein d’aménité, se mit à lancer un
regard qui semblait, par sa vivacité, être le rapide
éclair qui ne précède que d’un instant le tonnerre et
ses bruyants éclats.
Après avoir fait à Charles les plus vives remon
trances, le commandant qui avait peine à se remet
tre, tant il était indigné, ajouta qu’une pareille
conduite demandait une réparation publique, et
que cette réparation serait faite à Taïti, en présence
des chefs de file, de Prittchard et de tous les
habitants de l’archipel.
Le commandant ne s’en tint pas là, il demanda
à voir les livres, afin de se rendre un compte exact
de l’état des affaires.
Charles se voyant percé à jour, changea d’atti
tude, il devint insolent, agressif et bientôt furieux ;
un lion et une panthère sont en présence, prêts à
entrer en lutte ouverte. Alors eut lieu une scène
terrible qui pouvait devenir des plus sanglantes:
Charles, le forban, le misérable, l’indigne, s'oublia
jusqu’à frapper le commandant au visage !
Le vaillant commandant aurait pu le prendre et
le broyer comme on le fait d’un reptile qui répugne,
il ne le fit pas, et se contenta de laisser tomber
sur son adversaire un de ces regards dédaigneux
que ne pardonne jamais la vanité d’un inférieur.
Charles, le misérable Charles, n’en resta pas là,
il se précipita sur ses pistolets, et les braqua sur
la poitrine du commandant qui, sans s’émouvoir,
leva les épaules et dit. en se retournant : « Vous me
faites pitié ! » et sans rien ajouter, il sortit tranquil
lement de la case et regagna son embarcation où des
hommes attendaient ses ordres : « A bord », dit le
commandant, et ce fut tout.
On a pu remarquer dans cette scène, les deux
manières d’être du commandant : inflexible quand
il s’agit de réparer une faute qui pouvait avoir de
très graves conséquences, et entièrement maître de
lui quand sa personne seule se trouvait en cause.
Mais qu’on ne craigne rien, la faute commise parle
forban, qui a osé prendre le titre de consul, sera
NIBAI.ES et leur temps
157
réparée ; la réparation est un devoir rigoureux et
de toute justice, Charles n’y échappera pas plus
qu’au châtiment qu’un pareil abus mérite. Le mal
faiteur le sait bien, et s’il a compté sur la longani
mité du vaillant chef pour ce qui le concernait per
sonnellement, il sait aussi, et à n’en pas douter,
que la fuite seule peut lui faire éviter la peine due
à tous ses forfaits. Mais, orgueilleux à l’excès, il
ne veut pas se contenter de fuir, il veut le faire
avec audace et en bravant le commandant; c’était
mal le connaître. Une seule chance lui restait,
c’était de se repentir, et le magnanime comman
dant lui eût pardonné et aurait tout fait pour le
sauver. Charles aima mieux obéir à tous ses mau
vais instincts, et pour que rien n’y manquât, il fit
'dire, ironiquement, au commandant, qu’il partait
avec la goélette pour Sydney, et qu’il voulait bien
se charger des commissions pour la mission. Ce
n’était point là une simple fanfaronnade, car de
XArche-d’Alliance on voyait, en effet, l'équipage de
la goélette appareiller avec activité.
En ce moment, un devoir impérieux s’affirmait,
et nulle transaction n’était possible ; le commandant
ne pouvait laisser enlever, sous ses yeux, un na
vire qui appartenait à la Société de l’Océanie. Il
pria le médecin du bord, qui avait le désagrément
(l'être le compatriote de Charles, d’aller à terre et
de tâcher de ramener son protégé à de meilleurs
sentiments. Puis, réunissant tout l’équipage, il le
158
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
mit, en quelques mots, au courant de la situation,
et demanda quelques hommes de bonne volonté
pour l'accompagner et empêcher, à tout prix, l'ac
complissement du forfait que le misérable voulait
si insolemment accomplir, ne dissimulant pas qu’un
grand danger était à courir avec un homme si peu
scrupuleux que Charles et un équipage composé
do pirates et de forbans de la pire espèce.
Tout le monde, sans exception, voulait accom
pagner le commandant.
— Merci, mes enfants, merci de votre dévoue
ment, dit Marceau, mais je n’ai besoin (jue de quel
ques hommes et je ne dois les choisir que parmi les
célibataires.
Le choix se lit vite, car il n’y avait pas de temps
à perdre. Les volontaires furent armés jusqu’aux
dents et, sans désemparer, on sauta dans les em
barcations et l’on partit. En pareille circonstance,
il n’y a pas d'inactifs ; chacun setait mis à l’œuvre
et l’on fendait les flots. On ne parlait pas, on ma
nœuvrait ; les flots et le vent interrompaient seuls
le majestueux silence qui régnait dans les embar
cations.
La goélette était mouillée à mi-distance du ri
vage et de YArche-dAlliance. Charles était à terre,
surveillant, une longue-vue à la main, ce qui se
passait à bord des deux navires. Quand il vit que
le commandant embarquait avec ses hommes, il
comprit, et, rapide comme l’éclair, il se jeta dans
une embarcation et commanda à ses matelots de
forcer la rame afin d’arriver le premier à bord. A
ce moment arrive le docteur Montargis, son com
patriote, qui allait à terre pour conférer avec lui;
et, sans hésiter un instant, il lui barre le passage
en lui criant qu’il voulait lui parler et qu’il fallait,
dans son intérêt, qu’il l’écoutât.
Charles est furieux de se voir ainsi entravé, il
veut passer et passe quand même, mais il y eut
forcément un temps d’arrêt, et ce temps, quelque
court qu’il fût, permit au commandant d’arriver le
premier.
Les matelots de la goélette n’ayant pas reçu
d’ordres, ne savent que faire. D’un bond, le com
mandant et ses hommes, le pistolet au poing, sont
sur le pont ; l’œil étincelant et de sa voix la plus
énergique, le vaillant chef s’écrie : « Que personne
ne bouge ! » Au ton accentué de ces paroles qui
grondaient comme la foudre, tandis que les yeux
de ce chef, recTou table en pareille circonstance, sem
blaient lancer des éclairs, l’équipage, rempli de
terreur, cessa toute manœuvre, la goélette était
prise sans qu’il en ait coûté une goutte de sang.
Charles arrive quelques secondes après, quelques
secondes seulement, mais trop tard. Ala vue de ce qui
vient de se passer, il est furieux, il l’est à l’excès,
un fou ne l’est pas plus dans son cabanon quand il
lutte contre les barreaux qui l’emprisonnent ou les
liens qui entravent ses mouvements désordonnés.
12
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
iViiii
Le misérable qui se sent vaincu, veut faire un der
nier effort, il bondit et veut s’élancer sur le com
mandant comme pourrait le faire la plus féroce des
bêtes fauves après le ravisseur de ses petits ; vingt
pistolets sont braqués sur lui ; le misérable est at
terré et comprend que l’heure de la justice est ar
rivée. Le commandant crie à ses hommes : « Emparez-vous de ce misérable, attachez-le et jetez-le
dans la chaloupe. » C’était là que d’habitude on
mettait les pourceaux.
— Quoi! s'écria le forban, moi. ici?
Sans lui répondre, on le conduisit vers l’/trc/ied}Alliance où il fut mis aux fers.
Le lendemain, le commandant se fait conduire à
terre pour prévenir la jeune femme de Charles de
se préparera partir, sans inquiétude aucune, qu’elle
serait traitée avec égards, et qu’on la reconduirait
dans sa famille, à Taïti.
Le commandant n’oublia pas la promesse qu’il
avait faite de rapatrier les bons insulaires de l’ile
afin de laisser les misérables frères la Côte s’entredéchirer entre eux comme ils le méritaient.
La malheureuse femme de Charles accepta avec
joie l’offre qui lui était faite de partir; elle de
manda même à tenir compagnie à son triste époux,
qui la poursuivait parfois les armes à la main,
comme nous l’avons dit. Elle avait elle-même ra
conté au médecin du bord que son mari avait voulu
la tuer et qu’elle n’avait dû son salut qu’à la fuite.
1
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
1
ICI
En racontant ce fait au docteur, elle lui avait mon
tré les pistolets qui étaient encore chargés. Le docteur, dans l'intérêt de la malheureuse, en avait
mouillé les amorces afin d’éviter, autant qu’il ôtait
en lui, l'accomplissement d’un crime.
Près de son mari qu’elle était contente d’accom
pagner, malgré les mauvais traitements qu’elle avait
dû subir, elle se mit à lui raconter en riant l’his
toire des amorces mouillées. Quel sentiment la fai
sait agir? Nous ne saurions le dire. Il y a dans le
caractère de certaines femmes des singularités
qu'il ne faut pas trop chercher à définir, on pourrait
y perdre sa peine ou manquer de bienveillance, et
il ne faut faire ni l’un ni l’autre, quand on a devant
soi les traits d’un homme tel que le commandant
Marceau qui n’avait rien tant à cœur que d’éviter
tout ce qui pouvait blesser la charité.
Dans le fait que nous venons de raconter, Mar
ceau aurait pu faire passer par les armes celui qui
avait trahi tous ses devoirs, il en avait le droit, il
aima mieux, pour ce qui le concernait, lui faipe
grâce, afin que le souvenir de cet acte de clémence
puisse un jour faire rentrer cet homme en luimême et le ramener à des sentiments qui, loin de
déshonorer la nature humaine, la montrent sous un.
jour qui fait bénir celui de qui vient tout don parfait.
Le but était assez élevé pour tenter un vaillant
cœur, c’est celui que le digne commandant avait
toujours devant les yeux et qu’il ne manqua ja-
li
1G2
les cannibales et leur temps
mais de se rappeler dans les circonstances dil'liciles. C’est ainsi que le lion avait souvent la dou
ceur d’un agneau, et quoiqu’il lui eût été facile de
bondir sur un insolent en rugissant de colère, il
aima mieux rester fidèle aux mouvements de la
grâce qu’à ceux de la nature. Aussi, le souvenir de
cet homme est-il resté vivant dans l’âme de ceux
qui l’ont connu, il y est resté pour les accompa
gner, les guider et les protéger.
Si le commandant n’était pas pour la justice ri
goureuse, il est des actes qu’il ne pouvait pas, qu’il
ne devait pas, laisser impunis. Charles, après s’être
mis sous la protection du commandant, s’était,
faussement, fait passer pour agent consulaire fran
çais. Ce fait qui pouvait avoir les plus graves con
séquences, devait être dénoncé à la justice fran
çaise qui seule avait qualité pour punir celui qui
s'était rendu coupable de ce méfait.
Après que le commandant eut réglé toutes choses;
il se dirigea sur Taïti. Dans cette île, la population
était au courant de ce qui venait de se passer. Le
commandant, dès son arrivée, se rendit chez Mataafa, le grand chef de l’île, et là, en présence de
toute la population réunie, il rappela les promesses
qu'il avait faites de ne jamais se mêler de politique
ni des affaires du pays. 11 dévoila la conduite de
Charles, son imposture, faits pour lesquels il était
aux fers en attendant que justice soit faite par lés
tribunaux français.
LF.S CANNIBALES ET LEÜU TEMPS
163
Tout le monde crut à la sincérité des paroles du
commandant ; le grand chef Mataafa le compli
menta, et baissant la voix en s'approchant de
l'oreille du commandant, il lui dit: « Pourquoin’em
mènes-tu pas aussi Prittchard qui est un bien plus
grand menteur que Charles, tu nous rendrais par
là un grand service. »
Nous n'avons pas à juger le sentiment du grand
chef, quant à Prittchard nous aurons à en parler
plus loin à l’occasion d’une entrevue que le com
mandant eut avec lui.
E v é n e m e n ts d r a m a ti q u e s .
Nous allons entrer dans une série d’événements
plus dramatiques les uns que les autres, événe
ments qui montreront, mieux que jamais, combien
le commandant Marceau avait raison de compter
sur la Providence, et comment Elle protège ceux
qui, loin d’entraver son action, lui viennent en aide
par tous les moyens qui sont en leur pouvoir. Dans
cet ordre d’idées, rien n’est à négliger, car tout se
tient, tout s’enchaîne, tout conduit au but, au but
suprême, même ce qui semble en éloigner le plus.
Ici ce sera un homme de guerre qui, en dirigeant
de gros bataillons, servira à accomplir les lois de
la Providence que, dans son for intérieur, il nie
peut-être ; là, ce sera un petit enfant, bien humble,
ifljS
bien modeste, que Dieu choisira pour exécuter ses
desseins.
Ce fait s’est produit sur YArche-d’Alliance; ce
navire avait recueilli un jeune enfant de quatorze
ans, le petit Louis. Cet enfant, adopté par
Mgr Douarre, évêque d’Amata, était devenu un
chrétien fervent, il parlait aussi bien notre langue
que la sienne.
Brave et intelligent, ce cher petit n’a rien eu
tant à cœur que de se souvenir des services qu’on
lui avait rendus ; nous le verrons à l’œuvre, et ne
croyons pas trop dire en affirmant qu'à la vue dos
actes qui vont s’accomplir par cet enfant de la na
ture, nous ne pourrons que louer et bénir Dieu du
bien que parfois il veut bien opérer par la plus pe
tite, la plus humble, la plus faible de ses créatures.
L'Arche-d'Alliance avait donc quitté Lifu, où l’on
dévorait les hommes sans pitié ni merci, pour re
tourner à Halgan, et rendre, cette fois, à la partie
sud de l’ile, les naturels qu’à Sydney on avait reçus
à bord, comme nous l’avons dit.
Halgan, une des Loyalty, est à 200 lieues de Lifu.
Cette île est divisée en diverses tribus qui se font
une guerre continuelle. La partie nord a pour chef
Uanuekéi et la partie sud Nikkélo. C’était au pre
mier de ces deux chefs que Marceau avait rendu,
quelques mois auparavant, son fils et bon nombre
de ses insulaires. Le service était assez grand
pour ne pas être oublié. Dès que YArche-d’Alliance
LES CANNIBALES ET L E U R TEMPS
'
165
fat signalée, Uanuekéi se rendit à son bord, avec
une quarantaine d’hommes, pour exprimer au com
mandant toute la joie qu’il éprouvait de le revoir.
Mais comme les Kanacks que ramenait cette fois
Marceau appartenaient à la tribu ennemie, Uanuekéi
lui dit, sous l’apparence d'un bienveillant conseil :
« Garde-toi bien de te rendre chez Nikkélo, il t’ar
riverait malheur, car sa tribu est très féroce. »
Le but de ce chef n’était pas difficile à pénétrer :
dans la haine qui le dévorait, il aurait voulu que le
commandant lui remît les naturels appartenant à
son ennemi, afin de les faire servir à sa vengeance
en s’en faisant un horrible festin,"comme il l’avait
fait, peu de jours auparavant, après un combat
meurtrier ; et cela était si vrai, que l’on voyait en
core, pendus à quelques arbres, des restes de chair
humaine que l’on avait fait rôtir et que l’on conser
vait pour les jours suivants, tant les victimes
avaient été nombreuses,.
Il fallait une rude foi et une grande confiance en
la divine miséricorde, pour continuer à espérer
alors qu’on avait devant les yeux la preuve des
actes monstrueux auxquels se livraient ces canni
bales. Marceau l’avait, cette foi, et quand tous dé
sespéraient de ces malheureux, il’se plaisait à rap
peler les magnifiques conversions opérées dans
ces contrées, et comment des hommes qui avaient
vécu dans l’anthropophagie pendant de longues
aimées, s’étaient abandonnés à la grâce à laquelle
Itîti
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
ils sont demeurés fidèles jusqu'à leur dernier jour,
sans plus cesser de pleurer les iniquités de leur
vie, de les pleurer toujours, toujours.
C’est en pensant à ces merveilleuses transfor
mations, que Marceau espérait, et il faudrait ou
blier les miséricordieuses voies de Dieu pour blâmer
ou condamner sa foi. En pensant à ces grandes
choses, on hésitera à le faire, et ne pouvant l imi
ter, on sera amené à l'admirer.
Marceau fit voile pour se rendre vers l’autre tribu.
N'ikkélo le reçut avec les plus vives démonstrations;
il demanda môme qu'on lui envoyât des mission
naires. Rien ne saurait égaler les marques d'amitié
qu'on lui témoignait. Le commandant était heureux
de pouvoir reconnaître toutes ces bontés en débar
quant, dans leurs propres tribus, les Kanacks qu'il
avait si généreusement protégés à Sydney. Après
avoir accompli cet acte, le commandant retourna
dans l’autre partie de l’île, vers la tribu d'Uanuekéi.
Ce retour causa la plus vive joie à ce chof, et
Marceau se prenait à espérer tant son noble cœur
aimait à croire au bien, tant sa belle âme, d'accord
avec son ardente foi, le désirait.
Uanuekéi donna plus (pie jamais des marques de
respect et ses prévenances étaient extrêmes tant
pour Marceau que pour les missionnaires. Allait-on
sortir des épreuves pour entrer dans une ère do
paix? Le grain du semeur allait-il enfin tomber
dans une bonne terre et germer sous les rayons
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
167
ardents de la charité des envoyés de Dieu, des en
voyés de Dieu qui ont arrosé cette terre de leur
sueur et de leur sang? Marceau l’espérait et son
âme se reposait dans cette douce pensée.
Uanuekéi semblait heureux de voir le sage com
mandant ne pas douter de sa parole : « Accordemoi encore une satisfaction, lui dit-il : daigne venir
ce soir à une grande fête que j ’ai préparée en ton
honneur. » L’invitation, faite en termes on ne peut
plus courtois, ne pouvait qu’être acceptée, elle le
fut et Uanuekéi paraissait au comble de ses désirs.
Il est inutile d’ajouter que tout l'état-major fut
invité en même temps que le commandant.
Comme la journée était longue encore, on con
vint que Uanuekéi viendrait à bord avec Jokéia
pour y prendre un repas cordial et que le soir on
partirait ensemble pour la fête. L’offre étant ac
ceptée, Marceau devança Uanuekéi qui devait le
suivre avec son fils.
Avant d'aller plus loin, nous avons à dire un fait
providentiel auquel il est impossible de donner un
autre nom. Après avoir quitté la partie de l’île
commandée par Nikkélo, il se produisit un événe
ment singulier : on était en pleine mer, lorsqu’on
aperçut, dans une partie retirée du navire, un jeune
enfant de sept à huit ans, qui s’amusait à enfiler
des perles. La quiétude de cet enfant était extrême;
rien ne le préoccupait ; une perle n’était pas
plus têt enfilée qu’il en prenait une autre pour lui
' I» » f r i
1G8
S
i’
LES CANNUIALKS ET LEUR TEMPS
faire suivre le même chemin. Ce cher petit était le
fils d'un chef guerrier nommé Bassit, lequel était
sous les ordres de Nikkélo. L’enfant était monté •
sur le navire sans qu’on fit attention à lui. Quand
ou s’aperçut de sa présence on était en mer ; on
voulait néanmoins le faire reconduire, mais il tenait
à rester quand même ; il y mettait de l’obstination
et ne voulait rien entendre : « Non, disait-il, je veux,
je veux rester. »
Marceau regarda cet enfant et soupçonna que
Dieu n’avait pas permis, sans dessein, la présence
à bord de ce petit ange, et il se prit à dire : « Ce
n'est pas le hasard qui a dirigé cette jeune volonté,
et Dieu saura bien manifester la raison de cette
visite. »
Les heures suivaient leur cours, tout se prépa
rait, quand on vit arriver Uanuekéi sans son fils.
Le commandant lui en demanda la cause. Uanue
kéi l’excusa en disant qu’ignorant son retour, son
fils était parti pour une excursion, de laquelle il
ne devait revenir que le soir, mais qu’au retour il
serait on ne peut plus heureux de le voir.
Malgré co contre-temps, on fit tout pour recevoir
le grand chef avec les honneurs dus à son rang ;
la joie était sur son visage, on allait le diriger vers
la salle du festin, quand, tout à coup, le petit
enfant duquel nous venons de parler jeta un cri per
çant, puis on vit sa figure se- décomposer et pren
dre l’expression d’une indicible terreur. Ce senti
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
161)
ment de son âme était tellement dépeint sur tous
ses traits, qu’on en fut effrayé. Le pauvre enfant
alla se précipiter dans les bras du docteur Baudry
qui, en ce moment, était armé de son fusil. Ce
docteur était celui qui avait échappé au massacre
de la Nouvelle-Calédonie. Celui de l’Arche-d!Al
liance n’était autre que le docteur Montargis, notre
bienveillant ami. Le docteur Baudry connaissait la
cruauté des cannibales, et n’aurait pas voté pour
qu’on employât la douceur à leur égard. Quant au
commandant, tout en demeurant ferme et éner
gique, il cherchait à triompher par la mansuétude,
et ce n’est pas en un jour qu’il en était arrivé
là, car les moyens violents étaient dans sa nature :
c’est en luttant généreusement contre lui-même
qu'il est parvenu à dompter des mouvements qui le
poussaient à renverser ce qui lui résistait.
Marceau ne savait comment expliquer la terreur
de l'enfant, mais il ne tarda pas à en connaître la
cause. Uanuekéi, à la vue du pauvre petit, devint
pourpre de colère, et demanda au commandant
comment le fils de son plus mortel ennemi se trou
vait en ce moment sur le navire.
Marceau raconta simplement le fait tel qu’il s’é
tait produit.
— Il me faut cet enfant, dit Uanuekéi.
Le commandant lui en montra l’impossibilité et
le supplia, au nom de l’amitié rpi’il lui avait pro
mise, de dire un mot au cher petit pour le calmer.
170
LKS C A N N IB A L E S E T L E L 'B T E M P S
Uanuekéi, à la prière de Marceau, s’approcha du
pauvre petit, et le toucha en lui disant une ou deux
paroles. L’enfant se rassura instantanément, et
courut se remettre à enfiler ses perles.
A l'heure où ceci se passait, Salomoné (1) et un
jeune pilotin nommé d'Arlac, étaient descendus à
terre pour faire de l'eau. Qui ne rencontrèrent-ils
pas sur le rivage, ce fut Jokéia, Jokéia lui-même.
Le malheureux était tellement changé, qu’ils le re
connaissaient à peine. Le jeune pilotin qui l’avait
admiré à bord, alla à lui pour lui manifester sa sur
prise de ne pas l'avoir vu venir avec son père, le
commandant les ayant invités tous deux. Jokéia
balbutia une explication qui ne contenta guère Sa
lomoné, il connaissait trop bien le fort et le faible
des naturels de ces îles, et sans rien manifester au
dehors, il se tenait toujours à portée de son em
barcation. Depuis le matin, Salomoné observait ce
qui se passait, et se réservait de parler quand il
jugerait le moment venu de le faire
Pris au dépourvu, Jokéia se décida à suivre à
bord d’Arlac, son ancien ami, et le fidèle, mais
trop prudent Salomoné.
Dès que le commandant aperçut le digne fils de
Uanuekéi, sa surprise fut extrême ; il alla à lui, la
tristesse dans l'âme, pour lui demander ce qu'il
avait pu faire pour être ainsi changé.
(1) Salomoné est un jeune Wallisien dont nous parlerons plus loin.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
J 71
— Mais rien, répondit Jokéia, sans trop oser re
garder celui qui l'avait tant admiré naguère.
— Tu mens, dit le commandant, je le vois. Oui,
tu mens, car on ne change pas ainsi sans raison.
Est-ce que tu mangerais de la chair humaine? re
prit Marceau en le regardant en face.
— Mais... non... balbutia le malheureux! le can
nibale !
— Tu persistes à le nier et moi je le vois : tu
manges de la chair humaine! .Je le vois! Je le
vois !...
— Après tout j ’ai l’âge, reprit Jokéia d’un air
résolu.
Il paraît qu'il faut être d'un certain âge pour
avoir le droit de prendre part à ces horribles
festins. Jokéia avait atteint les années voulues et
maintenant il est comme une bête, une bête fé
roce, qui déchire et dévore la chair humaine, et il
demeure avec des lèvres qui dénotent les plus hi
deux appétits mis au service des plus ignobles
instincts. Voilà jusqu’où l’on peut descendre quand
on oublie son origine, et surtout sa destinée, sa fin
dernière.
En quittant le commandant, le malheureux Jo
kéia, qui représentait si bien maintenant l'homme
tombé, l’homme ruiné, l’homme abruti, Jokéia
monta sur le pont, car malgré sa corruption pré
coce, il no pouvait supporter le regard scrutateur
de Marceau, ce regard qui, en fouillant jusqu’au
172
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
tond de l’âme, ne laissait pas que de lui faire les
plus sanglants reproches. Et l'enfant était là qui
jouait toujours avec ses chères petites perles. Oui,
le cher petit jouait, il jouait quand, en levant dou
cement son regard angélique, il aperçut celui que
nous appelions naguère le fier enfant de la nature,
le bel insulaire, le sympathique Jokéia, et qui n’est
plus, à l'heure actuelle, qu’un être féroce, un
monstre, un cannibale !
A cotte apparition, l’enfant tressaille ! il jette un
cri perçant! son visage se décompose, ses lèvres
tremblent ! le pauvre enfant est atterré ! rien cette
fois ne peut le calmer! Le médecin du bord lui tâte
le poids, il n’en peut compter les battements. Mar
ceau qui était accouru, lit effort sur lui-même pour
demander à celui qui venait de causer cette ter
reur, de la calmer par quelques paroles.
Jokéia se rendit, ou’sembla se rendre à la prière
de Marceau à qui il devait la liberté, mais le cher
petit ange ne se calma qu’à moitié, tant l’impression
premièrè avait été vive et profonde.
Quant à Uanuekéi, il renouvela au commandant
ses protestations d’amitié et demanda la permission
de le quitter pour préparer la fête qui allait se
donner en l’honneur de son retour. Jokéia resta à
bord avec les siens.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
173
U n e in f e r n a le m a c h in a tio n .
Tout paraissait apaisé quand Salomoné fit savoir
au commandant qu’il ne fallait pas sc fier aux pa
roles de Uanuekéi et de Jokéia, car ils avaient pris
la résolution de tuer le jeune enfant en haine de
Bassit, son père.
Dès que le commandant apprit cette monstrueuse
décision, il enferma l’enfant dans sa cabine et en
lit garder la p^rte par un matelot, le pistolet au
poing et le poignard à la ceinture. Celui qui avait
été choisi pour cette mission était le plus dévoué
et le plus décidé des hommes ; il n’aurait pas fait
bon de violer la consigne qu’il avait reçue, car on
n'aurait pas tardé à prendre plus de large qu’on
n'en aurait voulu, il fallait qu’il en fût ainsi, car
Jokéia et les autres sauvages rôdaient sans cesse
autour de la cabine qui recélait le cher enfant.
A ce moment, le petit Louis fit respectueusement
demander au commandant la permission de se pré
senter devant lui pour lui révéler une affaire de la
plus haute importance. Marceau le fit venir sans
retard et le pria avec la plus grande douceur, de
parler sans crainte, quel que soit le secret qu’il
pourrait avoir à lui révéler.
—Commandant, dit le cher petit, ne descends pas
à terre ! Cette fête de nuit n’est qu’un piège qu’on
te tend, on veut te tuer, toi et uous tous avec,
17»
1.ES CANNIBALES ET LEUB TEMPS
puis brûler le navire après l'avoir pillé. En par
lant ainsi, je ne fais que mon devoir, tu m’as re
cueilli quand je manquais de tout, et en ce moment
Dieu, qui est bon, a voulu se servir de moi, qui ne
suis qu’un pauvre enfant, pour sauver celui à qui
je n’auràis jamais osé adresser la parole sans cet
affreux complot que j ’ai découvert alors qu’on par
lait devant moi sans se douter que je comprenais
tout.
Le commandant remercia la Providence; pour lui
sa conduite n’avait eu d’autre mobile que de cher
cher à fonder une mission chez un peuple intelli
gent; la chose n’étant plus possible pour loAnoment, Marceau résolut de quitter ces parages, et
dans ce but, il donna l’ordre d’appareiller en re
prochant à Jokéia son indigne conduite, sa lâcheté,
sa noire trahison. « Je sais tout,’.lui dit le com
mandant, oui, tout : vous vouliez nous massacrer
tous cette nuit après nous avoir attirés à terre sous
prétexte de nous faire assister à une de vos fêtes,
oubliant le service que je t’ai rendu en me détour
nant de ma route pour te ramener ici, toi et les
tiens, et c’est ainsi que tu voulais me témoigner
ta reconnaissance. Je pourrais, à l’heure actuelle,
tirer de toi une éclatante vengeance, je ne le ferai
. pas : je crois à Celui que les robes noires viennent
vous annoncer, et Celui-là qui est bon, m’ordonne
de vous pardonner. Tu peux donc partir sans crainte,
il ne te sera fait aucun mal. »
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Jokéia voulut essayer quelques nouvelles pro
testations, niais quand il vit que l’on hissait les
embarcations, il commença à s’effrayer et dit encore
quelques mots au commandant qui, sans s’y arrêter,
lui annonça sa résolution en ces termes :« Je pars
pour sauver notre vie et celle de cet enfant. »
Jokéia ne sachant plus que répondre, osa encore
demander qu’on le reconduise à terre.
— Tu sais nager, lui dit Marceau.
— Oh ! moi, chef !
Les matelots étaient tous armés. A leur vue, les
Kanacks qui se trouvaient à bord sont saisis de
frayeur; déjà le grand foc est hissé, et le navire
s’ébranle, il est en marche. Jokéia et les siens se
jettent à la mer et nagent entre deux eaux, tant
ils ont peur d'être mitraillés, sachant combien ils le
méritaient.
Quand le petit enfant qui était resté enfermé
dans la cabine du commandant apprit, par son gar
dien, que les ennemis de son père étaient loin et
qu’il n’avait plus rien à craindre, il sortit de sa caohettc et se livra à une joie difficile à dépeindre ;
il courait sur le pont et se jetait dans les bras de
tous ceux qu’il rencontrait, puis il les embrassait à
la manière de ces pays, en frottant son petit nez
contre ceux moins petits des matelots, et ces der
niers, loin d’en rire, étaient émus aux larmes.
Après ces manifestations, l’enfant courait encore
eu poussant des cris joyeux, oui, il courait de l’un
i 70
LES CANM11AI.ES ET LEUR TEMPS
à l'autre. L'oiseau qui recouvre sa liberté n’est pas
plus agile que ne l’était cet enfant. On aimait à
partager sa joie ; pour lui, il avait embrassé tout
le monde, sauf le commandant, et quand le méde
cin du bord, qui aimait à se rendre compte de tout,
lui en demanda la raison, il répondit : Aleki tabou,
le grand chef, c’est défendu.
Oh ! le charmant enfant ! Oui, il l’était réellement
et le sera peut-être encore pendant quelque dix
ans, et durant ces bons jours, il restera beau, intel
ligent, sympathique ; puis le temps viendra où, lui
*f. aussi, aura l'âge de prendre part au funèbre festin
qui suit un grand carnage ; et quand cette heure
ténébreuse sera venue, il terrifiera l’enfant d’un chef
à venir comme il l'a été lui-même par le fils d’un
ennemi tombé dans la férocité.
Et l’on demanderait encore ce que les mission
naires vont faire dans ces pays ! Nous supposons
nos lecteurs trop intelligents pour qu’il soit néces
saire de répondre à nouveau à cette question ; les
faits sont assez lumineux pour éclairer la situation
et la mettre sous son vrai jour ; faire plus, ce serait
prendre un flambeau pour porter la lumière alors
que le soleil brille dans tout son éclat.
En commençant ce récit, nous parlions de la Pro
vidence et nous disions que le commandant avait
en Elle une confiance pleine et entière, et que
jamais il ne gênait son action. Vit-on, d’une façon
plus palpable, un fait se vérifier plus que celui-ci?
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
177
N’est-il pas évident que sans la présence des enfants,
tout l’équipage de YArche-d'Alliance aurait été mas
sacré, car sans eux on serait descendu à terre, et
sur un signe, le crime aurait été consommé, et,
après le massacre, le navire aurait été pillé et brûlé !
Joltéia, le triste Jokéia, en avait déjà fait l'inven
taire en se promenant dans l’entrepont où il sou
pesait les malles, tout en cherchant à savoir si les
canons étaient chargés.
On comprend comment le petit Louis était là,
mais l'autre enfant, le fils du grand chef Bassit,
rien ne justifie sa présence à bord, rien autre que
la divine Providence qui a voulu, par cet enfant,
commencer à faire la lumière. L'officier du bord, à
l'amitié duquel nous devons nos renseignements,
en se demandant comment cet enfant, fils d’un grand
chef, était resté à bord, et comment son père l'avait
oublié, n’a trouvé que cette réponse : Digitus Dei.
est hic. le doigt de Dieu est là.
Et puis, ces 20,000 cocos embarqués à Futuna,
en guise de lest, n’ont-ils pas
# été comme une
nourriture providentielle, une manne céleste ? Sans
ces cocos, le commandant n’aurait jamais pu
accepter cinquante passagers, alors que les vivres
étaient rares.
.
Nous savons que l’on peut dire que»c'es passa
gers n’ont payé ce bienfait que par*la plus noire
» ingratitude ; mais, en se reportant à ce qui pré
cède, on sera amené à penser avec nous que le
'
t
l!
U
^
178
I.ES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
meilleur des grains ne germe pas en un jour, et
qu'en cela, comme en tout, il faut le soleil du bon
Dieu et sa céleste rosée.
Nous pourrions multiplier les questions et de
mander comment le navire n'a pas été pris, alors
que les sauvages se trouvaient quatre fois plus
nombreux que l'équipage, et qu’ils étaient venus à
bord avec les intentions les plus perverses ? Ce
n'était pas la crainte qui les dominait; car, quelques
jours après, ils se sont emparés d’un navire qui
était venu mouiller dans ces parages, navire qu’ils
ont pillé et brûlé après en avoir massacré tout
l’équipage.
Et si l’on nous demandait pourquoi le sort de ce
dernier navire a été si différent du premier, nous
répondrions qu’on ne demande jamais à Dieu la
raison des choses. Ce que nous constatons, une
fois encore, c'est que la foi du commandant Mar
ceau en la divine Providence était pleine et entière,
et qu’elle a été pleinement et entièrement justifiée.
Salomoné, lui aussi, était un enfant de la Provi
dence, le commandant l’avait recueilli, et cet en
fant, qui s’était attaché à lui, a pu souvent, par
des services signalés, manifester sa reconnaissance.
Nous allons en dire un mot en esquissant son por
trait.
P o r t r a i t d e S a lo m o n é .
Salornoné était un vaillant enfant duquel nous
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
179
pouvons parler, car nous l'avons vu à Paris et reçu
à la table de famille avec le digne officier du bord
qui nous l’avait présenté.
Salomoné qui, par sa famille, s’appelait encore
Uhinima, était né à Wallis. 11 avait environ quinze
ans et paraissait en avoir vingt-cinq tant il était
fort et robuste. Il possédait, avec ces qualités physi
ques, des qualités morales de premier ordre : il était
très bon chrétien. Il avait été baptisé en 1842, à l’époquedes premiers baptêmes solennels donnésà Wallis.
Lors de la première visite de Marceau dans cette
île, ce bon jeune homme voulait le suivre ; le com
mandant crut ne pas devoir y consentir. Mais un
jour la nouvelle se répandit que VArche-d’Alliance
avait échoué en vue de l’île. Salomoné, qui était
éloigné du lieu du désastre, en est ému, et bientôt
il franchit la distance et se rend à bord. C’était le
plus fort plongeur de l’île. 11 demanda en quel en
droit le gouvernail était tombé. On lui montre un
espace de cent mètres carrés, et la mer avait là de
70 à 72 brasses de profondeur. Aussitôt Salomoné
s'élance et plonge jusqu’à dix fois de suite, en res
tant chaque fois 65 secondes sous l’eau. « Et s’il y
avait eu des requins? lui demanda-t-on. — Oh ! répondit-il, pourvu qu’il n’y en ait que deux, ça va
bien, on en prend un sous chaque bras, on les serre
et on remonte avec eux. » C’est ainsi qu'à Wallis
on traite ces monstres au risque de se faire couper
un bras ou une jambe.
180
LES CANNIBALES ET LEl’ R TEMPS
Salomoné avait déjà plongé neuf fois sans trou
ver le gouvernail, enfin, la dixième fois, après avoir
parcouru en tous sens ces immenses profondeurs,
le brave insulaire le découvrit. Cette découverte
faite, Salomoné plongea une fois encore pour atta
cher une amarre au gouvernail. Grâce à son dévoue
ment, le sauvetage se fit avec bonheur.
Après un si bon labeur, on pressa l’enfant de
demander une récompense au commandant à qui
il avait rendu un si grand service.
— Eh bien, oui, je demande une récompense, celle
de suivre le commandant et de partir avec lui.
Après avoir essuyé bien des refus du côté de son
père, ce dernier finit par se rendre à ses instances
en lui disant : « Je te donne à Marceau, je lui cède
tous mes droits : il sera ton père, tu seras son fils. »
C’est ainsi que Salomoné suivit le commandant,
et l’événement qui avait fait échouer YArche-d’Al
liance à Wallis, a été une des causes de sou salut
à Uea.
Nous avons vu comment Marceau avait quitté
cette dernière île, mais il fallait agir et agir vite,
afin d’éviter le plus petit choc qui, s’il avait eu
lieu, pouvait devenir sanglant.
Il était tard, le vent devenait irrégulier, il eût été
imprudent de gagner la haute mer en un pareil
moment ; on était à 10 lieues de terre et par
15 brasses d'eau.
Le lendemain, dès la pointe du jour, l’oncle du
181
jeune enfant vint à bord, on en prévint le cher petit
en lui disant : « Enfant, voilà ton oncle. — C’est
bien », répondit le petit ange sans se déranger, il
voulait achever une enfilade de perles. Quand il eut
terminé ce doux passe-temps, il alla vers son oncle,
et tout d'abord se mit à lui raconter ce qui s’était
passé la veille, le mal que le féroce Jokéia voiüait
lui faire, et comment Aleki (le commandant) et
tous les hommes de l'équipage devaient être mas
sacrés s’ils étaient descendus à terre. L’enfant
n’omit rien, et c'est en frémissant qu’il raconta à
son oncle les paroles qu’il avait entendues.
U n e m o n s tru e u s e tra h is o n .
La conduite de Uanuekéi, le grand chef de la
partie nord de l’ile, et de Jokéia, est affreuse, quelle
sera celle de Bassit, le père de l’enfant si provi
dentiellement échappé à la dent meurtrière des
monstres que nous venons de nommer, et à celle du
non moins féroce Nikkélo, le chef suprême de la
partie sud, et l’ennemi irréconciliable du tigre al
téré de sang qui l'empêche de régner seul dans
liie tout entière ?
L’ennemi irréconciliable, disons-nous? oui, il
l’était hier, mais aujourd’hui tout est changé, un
rapprochement s’est opéré.
Le commandant, pour mettre fin au plus cruel des
182
I.KS CANNIBALES ET LEUR TEMPS
carnages, avait offert sa médiation pour opérer un
rapprochement, et c’est après avoir échoué, et en
dehors de lui, que la paix s’est faite.
Que penser de ce fait? n’y avait-il pas là quelque
espérance à concevoir pour l’établissement d’une
mission plus ou moins prochaine ?
Marceau, malgré la cruelle déception qu’il venait
d’éprouver, s’abandonnait encore au vœu de son
cœur.
Il est si doux, quand on a longtemps vogué sur
une mer orageuse et parsemée de nombreux écueils,
de se laisser aller à quelques consolantes pensées;
il est si bon, quand on a longtemps marché sous
un brûlant soleil, d'entrevoir une voie couverte,
ombragée, dût cette voie, cette oasis justement
désirée, être encore trop éloignée pour nous désal
térer de l'onde limpide et rafraîchissante qui l’avoi
sine, et pour nous reposer quelques instants à
l'ombre de ses rameaux bienfaisants et tutélaires,
rameaux disposés en ces lieux comme une caresse
de la divine Providence. Nous abandonnons ces
consolantes pensées pour rentrer dans notre sujet.
Le vent s'apaisa et le navire put lever l’ancre
pour se diriger vers la partie de l’île soumise à
Nikkélo, afin de rendre à Bassit, le chef guerrier,
le cher petit enfant de la Providence.
A l’approche de l’ile, Nikkélo vint à bord avec
une nombreuse escorte pour inviter le comman
dant à une fête, afin de reconnaître le service qu'il
i ü ü -.î&.'S
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
183
lui avait rendu en rapatriant, si généreusement, les
naturels qui s’étaient mis sous sa protection. Oui,
l’escorte était nombreuse ; la fête devait être splen
dide ; des voix pleines, entières, entonnaient déjà
des chants; les chants guerriers étaient mêlés aux
chants de triomphe, et si l’on n’avait pas su qu’une
fête se préparait, il y aurait eu largement de quoi
s’émotionner. Nikkélo promettait au commandant
de lui montrer l’ile sous son vrai jour ; il devait y
avoir des danses, une revue des guerriers en ar
mes ; rien n'allait être épargné pour rendre la fête
complète.
Le commandant, malgré la leçon des jours pré
cédents, était sans défiance ; il ne pouvait d’ail
leurs, sans raison valable, refuser une telle invi
tation ; s’il l’eût fait, on ne recevait plus aucun
missionnaire dans l’île. 11 y avait sur le navire une
centaine de naturels qui répondaient aux choeurs
qui partaient du rivage.
Marceau allait donc se rendre à cette invitation
avec son état-major; une pirogue était là, la plus
belle, la plus solide, une bonne travailleuse qui ne
craignait pas la mer, quelque impétueuse qu’elle
fût. L’escorte était frémissante. Enfin, voici l’heure,
tout est prêt, Marceau descend le premier dans la
brave embarcation. Mais qu’est-ce? Que lui arrivet-il, à cette embarcation? Elle fait eau, et semble
prête à couler bas. C’est une fâcheuse coïncidence,
un peu singulière cependant, car rien ne devait
181
LES CANNIBALES ET I.E l’ It TEMPS
luire pressentir un pareil accident. Une autre em
barcation est mise à la mer, le commandant y
descend, et tout à coup il est pris d’une incompré
hensible douleur. Il remonte à bord et n’hésite pas
à dire : « C’est un avis du ciel, oui, le doigt de Dieu
est là : Digitus Dei est hic. Pas un homme ne
descendra à terre », dit le commandant, et quand, en
pareille circonstance, il avait pris une résolution,
elle était bien prise.
Cependant toutes les pirogues de guerre étaient
à flot, tous les guerriers sont sur le rivage et sem
blent attendre avec impatience les héros de la fête ;
ils agitent des banderolles blanches comme un
symbole de paix.
A ce moment, une embarcation se détache du
navire sandalier qui se trouvait à la mer en même
temps que l’Arche-d’Alliance; on se rappelle que
le capitaine de ce navire est armé jusqu’aux dents,
c’est lui qui fait dire à Marceau de se tenir sur ses
gardes, que les tribus de cette partie de l’île sont
plus à craindre encore que les autres.
Quelques instants s'étaient à peine écoulés depuis
cet avis, que le commandant voit toutes les pirogues
du rivage, chargées à couler bas, se diriger vers
le navire; les hommes qui les montaient étaient
armés de toutes pièces ; ils agitent toujours des
banderolles attachées autour de leurs bras, tout en
faisant une manœuvre pour envelopper le navire.
Le petit Louis observait tout et ne parlait jamais
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
185
au hasard ; il va précipitamment vers Marceau, et
dit, en tremblant de colère : « Commandant, tu n’as
» pas un instant à perdre, charge vite tes canons
» et fais feu, ton navire est pris ! »
Le R. P. Grange ne savait trop quel conseil don
ner ; quant au docteur Baudry, il approuvait le
petit Louis sans hésitation aucune.
On sonne le branle-bas ! les canonniers sont à
leurs pièces ; les grenades sont sur le pont ! Tout
l'équipage est sous les armes, le pistolet à la cein
ture et le poignard ou la hache à la main. Le doc
teur Baudry, qui a un reste de vieux compte à
régler avec les sauvages, tient son arme et vou
drait déjà la voir déchargée.
A ce moment, le commandant, de sa voix de
Stentor, s'écrie : « Mes amis, n’oubliez pas que
nous ne sommes pas ici pour verser le sang, mais
pour y planter la croix; ayez confiance en NotreDame des Sept-Douleurs qui nous a toujours pro
tégés et sauvés. Soyez calmes, gardez votre sangfroid et ne faites feu qu’à mon commandement. » Et
le docteur Baudry d’ajouter entre ses dents : « Oui
mes amis, quand vous serez sur le gril. »
Bassit était resté à bord avec ses hommes, tous
plus morts que vifs. Le commandant les avait
refoulés sur l’avant du navire, puis s’adressant à
liassit et à Nikkélo, il leur dit : « Vous êtes mes pri
sonniers ; si vos hommes accostent, je vous mi
traille tous. »
18G
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Bassit alors se mit à crier de toutes ses forces,
vers les pirogues qui continuaient à faire force de
rames: « N’approchez pas! n’approchez pas! nous
sommes perdus ! »
Après quelque hésitation, les guerriers compri
rent le danger qu’ils couraient et s’enfuirent vers
le rivage avec plus de précipitation qu'ils n’en
avaient mis à venir.
Le navire était encore une fois sauvé. Sans les
circonstances que nous venons de dire, le mas
sacre aurait été consommé. Ce n’était pas l'heure
de laisser ici le P. Grange et le P. Roudaire pour
fonder la mission, mais le commandant voulait au
moins la rendre possible pour l’avenir par un acte
de magnanimité. L’heure du déjeuner étant venue,
Marceau invita Bassit et N'ikkélo et les fit asseoir
à ses côtés.
Tout le inonde ne comprendra pas la conduite
du commandant en cetto circonstance, c’est cepen
dant colle do Dieu envers certains pécheurs. Il
suffit de regarder ce qui se passe tous les jours
pour comprendre cette grande vérité: est-ce que
ce Dieu de bonté et de miséricorde ne va pas audevant des pécheurs pour les presser de revenir à
Lui, et c’est gratuitement qu’il leur accorde la
grâce du retour, car non seulement ils n’ont rien
fait pour mériter une si insigne faveur, mais tout
pour l'éloigner sinon la repousser.
I
187
L es g r a n d e s v u e s d u c o m m a n d a n t M a r c e a u .
*
Si le commandant s’était laissé aller à son indi
gnation jusqu'à envoyer une bordée de coups de
canon sur tous ces malheureux, jamais une mis
sion catholique n’aurait été possible, et ces plages
restaient, pom* toujours peut-être, déshéritées du
grand bienfait de la civilisation chrétienne, car cet
acte aurait été exploité par les ministres du culte
protestant, et Prittchard aurait acquis le droit d’ac
crocher dans sa case des tableaux représentant des
prêtres catholiques mitraillant les sauvages. Ce
n'est pas là une supposition : lors du passage de
l’Arche-d'Alliance à Samoa (archipel des Naviga
teurs), le commandant alla trouver dans sa case le
fameux Prittchard de Tahiti, remplissant le rôle de
consul en même temps que celui de missionnaire
protestant. Le commandant vit chez lui de ces
tableaux représentant, comme nous venons de le
dire, les Popès (les prêtres de la mission catho
lique) massacrant les Kanacks et mangeant les
enfants. Le commandant, indigné, protesta en sa
qualité d'officier de la marine de l'Etat^ et força
Prittchard à faire disparaître ces tableaux en lui
disant, que s'il ne le faisait pas de suite, il allait luimême s’en charger.
N'est-il pas évident que si YArche-d'Alliance
avait eu le malheur de verser le sang, toutes les
188
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
missions devenaient dès lors impossibles, et la re
ligion catholique aurait pu être bannie, pour tou
jours peut-être, de ces contrées où le bien est de
venu possible, oit il s’est opéré de la façon la plus
merveilleuse. 11 est facile de critiquer quand on n’a
aucune responsabilité et que d'ailleurs on no cal
cule pas la portée d’une parole ou d’un acte.
Une chose certaine, c’est qu’on n’a pas ouquel’on
n'a que très exceptionnellement les lumières d’un
homme revêtu d’une autorité quand on n’est pas
appelé à remplir les devoirs de cette charge. Cela
est tellement vrai qu’il n’est pas rare de voir un
homme agir différemment quand il a à répondre
des suites de ses actes, qu’il ne le fait quand la
responsabilité ne lui en incombe pas. Un soldat
qui commande un détachement y regarde à deux
fois avant de lancer ses hommes vers un retran
chement, quelle que soit l’opinion qu'il ait pu
émettre en dehors de sa mission.
Le commandant avait agi en homme sage, clair
voyant et digne à tous égards de la charge dont il
était revêtu.
Après le déjeuner, il fallait songer à partir. Qui
ne voulait pas quitter le bord? ce fut le petit en
fant, non, il veut rester; sourd aux prières de son
oncle et de son père, il ne cède qu’à la voix du
commandant qui lui déclare qu’il no l’emmènera
pas. Le commandant, toujours dominé par son but
élevé, pousse la charité jusqu’à offrir encore quel-
189
({lies présents aux chefs qui l'avaient si indignement
trahi.
Marceau leur donna les meilleures paroles, il alla
même jusqu’à les embrasser et finit par leur dire :
Souvenez-vous que les hommes que Dieu envoie
ici, ne viennent que pour vous rendre heureux;
vous avez vu que, sur un signe, les canons par
taient et que tous vous auriez été perdus ; ce signe,
je ne l’ai point donné. Les robes noires n’ont ja
mais tué personne ici, mais beaucoup d’entr’eux
ont trouvé la mort parmi vous. Si vous croyez un
jour me devoir quelque reconnaissance, ne les
frappez plus ces robes noires, et peut-être qu’alors
je reviendrai vers vous, si l’esprit, qui gouverne
tout, m’y rappelle. » Les chefs partirent dans une
pirogue sans escorte, car les naturels avaient jugé
à propos de ne pas attendre ; Us étaient partis à la
nage pendant que Bassit et Nikkélo déjeunaient
avec le commandant.
Pour ne pas admirer Marceau, il faudrait ne pas
connaître tous les actes accomplis durant les qua
tre années qu’a duré cette campagne, U faudrait ne
pas connaître le caractère de ce vaülant homme.
Oh ! ce n’est pas de gaîté de cœur et sans lut
ter, par un effort immense, contre sa nature
d’homme violent, d’homme de guerre, qu’il est ar
rivé à se vaincre. Maître de lui-même, il a imposé
silence à toutes les passions humaines, et il s’est
comporté en toutes choses selon les règles de la
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CANNIBALES ET LEDR TEMPS
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—
190
LES
CANNIBALES ET LEUII TEMPS
miséricorde, n’employant la sévérité que contre
lui-même, et se rappelant, quand il avait à punir,
le vieil adage : Summum jus summa injuria, la jus
tice rigoureuse est une souveraine iujustice.
Nous l'avons dit, par son acte de générosité, do
clémence, le commandant a rendu tout possible, et
que de grandes choses ne se sont pas faites depuis
ce jour béni, ce jour de grande victoire, car il n’en
est pas de plus grandes que celles que l’on rem
porte sur soi-même. Il est souvent plus facile de se
livrer à un acte héroïque vers lequel un vaillant
cœur se sent poussé, que de résister à l’accomplis
sement de cet acte quand il n’y a qu’une inspira
tion secrète qui commande de le faire. A quoi
d’ailleurs eût servi de verser le sang? Est-ce
qu'il est seulement tombé un seul cheveu de la
tête du moindre des matelots? Tous n’ont-ils pas
été préservés de toute atteinte?
Le jour du départ, le commandant avait dit :
« Mes amis, nous allons courir de grands dangers,
mais no craignez rien, je vous ramènerai tous en
France, je vous le promets. »
Le commandant a tenu parole ; malgré tous les
périls, il n’a eu à déplorer ni mort, ni accident.
Quant aux épreuves, elles n’ont pas manqué. Qui
pourrait s’en plaindre? Est-il donc si nécessaire
de'parcourir l’immensité des mers pour les ren
contrer? La vie n’est-elle pas, elle-même, une mer
orageuse sur laquelle on fait souvent de bien tristes
naufrages: le monde a ses écueils contre lesquels
le navire qui porte notre fortune est souvent appelé
à subir des chocs qui le font sombrer, et cela, plus
tristement hélas ! qu’il ne pourrait le faire, en don
nant contre les récifs que la mer recouvre.
Oui, le commandant avait promis qu’il ramènerait
tout l’équipage sain et sauf, et quand une telle
parole se vérifie à la lettre, serait-il juste de ne
voir là qu’un pressentiment, ou ne serait-il pas
mieux de voir en cela quelque chose de plus élevé ?
La prière ardente est une puissance que le com
mandant avait à son service, jamais elle ne lui a
fait défaut ; il a eu à traverser de mauvaises passes,
et quand tous étaient dans l’effroi, il était calme et
semblait même, en ces heures, l’être plus que
jamais ; et après être sorti d’un grand péril, alors
que tout l’équipage se livrait à la joie, lui, le vail
lant, le fort, ne savait qu’exprimer sa reconnais
sance envers la Providence en continuant de comp
ter sur Elle, et en la priant sans cesse de lui venir
en aide.
Dieu était sa force et Notre-Dame sa protectrice.
Quand une cause semblait désespérée, c’est alors
qu’il espérait le plus.Jamais, ceux qui l’ont suivi se
plaisent à le dire, jamais durant les longs jours de
la campagne de l’Océanie, il n’a été confondu dans
son espérance. Quand un péril semblait extrême,
il faisait le possible pour le conjurer, et tout en
travaillant avec ardeur, son cœur ne manquait pas
14
d’invoquer Celui sans lequel nous ne pouvons rien,
et il aimait à Lui exprimer sa confiance par ces pa
roles : « In te Domine speravi, non confundar in
æternum. En vous Seigneur, j'ai mis mon espérance,
je ne recevrai pas de confusion. »
Voilà le grand secret de cette campagne. Nous
n’ajouterons qu’un mot : s’il n’est pas donné à tous
d’être un homme de guerre, chacun peut au moins,
avec le secours d’en haut, qui ne manque à per
sonne, être un homme de bon désir, un homme
de prière. Un des moyens pour obtenir le succès
d'une sainte entreprise, c’est de ne pas en douter.
Douter de la puissance de Dieu, c’est l’offenser
et l’entraver autant qu’il est eu nous de le faire.
Dieu est bon et se plaît toujours à exaucer ceux
qui comptent sur sa bonté.
Quand un méchant se repent et espère, Dieu,
pour récompenser son espérance, lui rend son ami
tié et le comble de biens ; comment ce bon Maître
ne récompenserait-il pas ceux qui sont demeurés
ses amis et qui comptent pleinement sur son iné
puisable bonté, bonté qui nous est sans cesse ré
vélée par sa divine Providence?Riches ou pauvres,
savants ou ignorants, tous doivent compter sur Elle,
car sans Elle on ne peut rien. L'art de réussir dans
une entreprise est, nous le répétons, de tout fairo
comme s’il n’y avait aucune puissance supérieure,
et ensuite de prier Dieu comme si l’on n'avait rien
fait.
ET LEUR TEMPS
193
Ceci bien accompli,
pourra chanter avec la
plus grande confiance les paroles déjà citées : In
te Domine speravi, non confundar in ætcrnum. En
vous, Seigneur, j ’ai rais ma confiance, je ne rece
vrai pas de confusion. L’espérance est une vertu,
heureux celui qui la possède, elle peut devenir
pour son âme la source du plus grand des biens,
de la plus suprême des félicités.
Le commandant Marceau a eu, en même temps
que l’espérance, une vive foi et une ardente cha
rité. Rien n’est donc plus doux pour ses amis que
de compter sur la bonté de Dieu, et rien ne leur
est plus facile que d’espérer que les bons combats
que le commandant a livrés sont maintenant cou
ronnés par la plus belle des victoires, celle qui est
née de l’espérance et qui a fini par l’amour.
Avant de poursuivre notre récit, nous ne croyons
pas inutile de donner ici une lettre que le jeune Wal
lisien Salomoné a écrite à ses parents, en arrivant
en France. Cette lettre, en établissant la différence
qu'il y a entre les naturels de Wallis, tels que la re
ligion les a faits, et les hideux anthropophages de
la Calédonie, témoignera une fois de plus en faveur
de l’efficacité du sublime enseignement de la reli
gion chrétienne. Nous empruntons cette lettre au
n°139 des Annales de la Propagation de la Foi.
« Salomoné à Jeacques, son père et à Angé» lique, sa mère.
» Ceci est le livre écrit (la lettre) d’amitié, de
*
*
191
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
» moi, Saloraoné, à vous deux, Jeacques et Angé» lique. Certainement je vous aime beaucoup. Vous
» qui m’aimez aussi, souvenez-vous de Dieu. Vous
» aimez Dieu et vous m’aimez, alors c’est bien
» pour vous et pour moi.
» Je vais vous parler à présent de ce que j’ai vu
» en France.
» Je suis monté d’abord dans un coin de terre
» qui s’appelle Brest, c’était le onzième jour de
» juillet de l'année 1819; et puis je suis allé au
» Hâvre. Le Havre, c’est un coin do terre où il y
» a beaucoup de grands bateaux qui trafiquent.
>» Je suis demeuré dans ce port tuois jours. Alors
» on a préparé un grand jour pour le grand chel'
» français qui allait venir au Hâvre voir ses sol» dats montés sur des chevaux. Et moi, j’étais beau» coup, beaucoup content. Ensuite tous les grands
» bateaux ont fait voir leurs drapeaux. Ensuite, on a
» rempli le ventre de tous les gros fusils de terre
» (les canons), qui ont éclaté tous à la fois. Ensuite
» les soldats sont venus vite, vite, sur des chevaux,
» ils étaient dans de jolis sacs de fer (des cuiras» ses). Ensuite le grand chef est venu au milieu.
» Les soldats qui étaient devant étaient un million
» (un grand nombre). Ensuite on a fait éclater les
» gros fusils de terre jusqu’au soir. Il a fait nuit,
» alors le grand chef français est allé dans son
» coin de terre, et moi je suis resté au Havre avec
» Marceau encore un autre dimanche. Ensuite nous
» sommes allés tous les deux dans le coin de terre
» du grand chef français; j ’ai vu des maisons et
» des églises tout à fait belles. J’y suis resté deux
» dimanches. Alors Marceau est parti et j ’ai été seul
» dans le village du grand chef français. Ensuite
» Marceau m’a écrit d’aller vers lui ; j ’y suis allé
» tout seul dans une maison de feu (le chemin de
» fer). Une maison de feu, c’est une chose bien
» jolie, qui va bien vite. Moi je croyais que ceux
» qui demeuraient vers la mer, c’était là tout le
» monde français ; mais quand j ’ai monté sur la
» grande terre, alors j ’ai été sans parole en voyant
» toujours des hommes. Ensuite des jours froids
» sont venus, et j ’ai vu une chose qui fait peur :
» c’est l’eau qui est devenue dure comme la pierre;
» et j ’ai marché sur cette eau dure.
» C’est ici la fin de ce que je vous dis sur les
» choses que j ’ai vues. Il y a encore beaucoup de
» choses; mais je vous les porterai afin que vous
» les connaissiez.
» Jeacques et Angélique, si vous m’aimez tout
» à fait, priez Dieu qu’il me donne la sagesse et le
» bonheur. Aimez Dieu, aimez Marie qui est la
» vraie protectrice de ce monde et notre mère par» faite. »
S a lom on é .
190
LES CANMItAl.ES ET LEUR TEMPS
L a f e m m e a u p a y s d e s C a n n ib a le s .
Quand, en 1845, le commandant Marceau allait
ouvrir sa glorieuse campagne de l’Océanie, le sang
d’un martyr avait déjà arrosé cette terre, et les
cannibales qui l'habitaient étaient, comme nous
l’avons vu, au-dessous des fauves qui ne déchirent
leur proie que pour assouvir la faim qui les dévore,
et non pour repaître leurs yeux du plus monstrueux
des carnages.
Quand on lit les annales de nos lointaines mis
sions, on frémit d’horreur au récit des tortures
inventées par le génie du mal, tortures qui n’ont
d’égales que la patience des héros qui sourient à
la douleur, quelque cruelle qu’elle soit, sans laisser
échapper une plainte, et en n’ayant qu’un amour
au cœur et qu’une prière aux lèvres, amour qui les
élève jusqu’à leur faire aimer les monstres qui les
déchirent, et prière qui, en les unissant avec le
divin crucifié, leur fait dire avec lui ces grandes,
ces sublimes paroles : « Pater, dimitte illis non enim
sciant quid faciunt. Mon père, pardonnez-leur, car
ils ne savent ce qu’ils font. »
En ce temps-là, vivait à Lyon une femme dont
le nom est resté populaire dans le pays, M11" Perroton. Cette femme suivait du regard, et du cœur
aussi, ces héroïques combats, et elle enviait le sort
de la sainte milice qui accourt chaque jour, comme
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
197
à l’envi, vers les plages les plus lointaines, pour
dépenser leur vie goutte à goutte ou brusquement,
selon le bon plaisir de Dieu, pour le bonheur de
l'humanité, et pour l’offrir au besoin, cette vie, en
expiation du mal immense qui se commettait alors,
qui se commet encore, hélas ! afin de mettre dans
la divine balance quelques actes qui puissent amoin
drir le poids des iniquités sans nombre que les
cannibales se plaisent à commettre après les luttes
sanglantes, ou même en dehors d’elles, quand la
chair humaine n’est plus assez abondante pour sa
tisfaire leur féroce appétit.
Et le cœur de cette femme battait violemment
dans sa poitrine, car elle aimait profondément les
âmes, et l’on n'a pas un tel amour au cœur sans
qu'une lumière divine ne soit venue le pénétrer,
l’éclairer, l'embraser.
Malgré ce vif amour, M"*Perroton se défiait d'ellemême, car elle n'était pas une de ces âmes roma
nesques qui donnent libre carrière à leur imagina
tion, elle était trop fidèle aux dons qu’elle avait
reçus, et si parfois, dans des circonstances parti
culières, la faculté d'imaginer peut être nécessaire,
elle n'ignorait pas que les actes qui engagent une
vie tout entière doivent être guidés par la raison
qui n'agit qu'après avoir considéré la fin des
choses. Conséquente avec elle-même, elle ne vou
lait donner suite à une résolution de cette nature
qu’après avoir, au préalable, pris conseil d’un
i9
I
108
LES CANNIBALES ET LEU U TEMPS
homme sage, prudent et éclairé, capable de la gui
der dans la voie où l’esprit la poussait.
M110Perroton en était là, quand, autour d’elle, cir
culait la nouvelle de cette grande campagne de
l’Océanie, dont la forme allait à son âme parce
qu’elle semblait aider la grâce qui la pressait de
partir. L’heure était favorable, et quand, sur le
cadran de la vie, l’aiguille marque une de ces
heures, il ne faut pas la laisser s’écouler en vain,
car le timbre qui l’annonce a peut-être vibré à
notre oreille pour la dernière fois.
Le moment était solennel : le commandant Mar
ceau avait armé un naviro, YArche-d’Alliance, qui
devait transporter des missionnaires en Océanie,
et, par un enchaînement d'heureuses circonstances,
le vaillant commandant se trouvait en ce moment à
Lyon. M"“ Perroton alla le trouver, et sans trop de
préambules, elle lui exposa la résolution qu’elle
avait prise de partir pour les archipels du grand
Océan, s'il voulait lui donner passage sur son
navire.
A une pareille ouverture, le commandant, qui
prenait cette femme pour une excentrique, répon
dit brusquement : « C'est impossible, je ne prends
pas de femmes à mon bord, n’insistez pas, mon
parti est pris, il est irrévocable. »
— Commandant, j ’attendais cette réponse ; ne
me connaissant pas, vous ne pouviez m’en faire une
autre.
ET LEUR TEMPS
199
— Je vous ai dit tout d’abord ce que j ’avais à
vous dire, n’insistez donc pas, répliqua le comman
dant, avec politesse, mais avec une netteté qui
était bien voisine de la vivacité, sinon de la rudesse.
— Je ne puis pourtant pas vous quitter sans
ajouter un mot : Avant de me présenter à vous,
j’ai consulté un saint religieux, le même qui a
votre confiance, c’est lui qui m’adresse à vous,
voyez-le avant de me renouveler votre refus. Si
vous m’acceptez, je ne vous demande qu’une faveur,
le passage jusqu’à la première île que nous ren
contrerons et sur laquelle vous me déposerez,
quelle qu’elle soit d’ailleurs : Dieu, qui me veut
dans l’une de ces îles, me donnera le nécessaire
pour y livrer le bon combat. Aucun bras n’est de
trop pour défricher une terre ingrate et desséchée.
Seul, l’homme ne peut rien nulle part, mais avec le
secours d'en Haut, il peut tout. Est-ce que le plus
fort, le plus vaillant, résisterait aux tortures, si la
force ne lui venait de Celui qui est tout-puissant?
est-ce qu’il aurait le sourire aux lèvres au milieu
de ces tortures si l’auteur de tous dons parfaits
n'habitait dans son âme pour imprimer à son visage
cette sérénité qui étonne en même temps qu’elle
démontre, d’une façon si resplendissante, que le
martyr n'est déjà plus de la terre, tant il lui reste
peu à faire pour franchir la distance qui le sépare
de la douleur à la joie, de l’exil à la patrie, de la
couronne d’épines à la palme du martyre.
200
1.ES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Et le commandant, qui savait lire dans les âmes,
ne tarda pas à révoquer la sentence qu’il avait pro
noncée et qu’il croyait irrévocable. Déjà, en écou
tant les magnifiques paroles de cette femme, do
cette femme cpii était dans la force de l’âge, —
elle avait alors une cinquantaine d’années, — il
pressentait une partie du plan de Dieu, mais non
en son entier, personne ne pouvant le soupçonner,
car l’esprit souffle où il veut, et Dieu qui voit le
fond des coeurs, après les avoir remplis de sa grâce,
mesure la grandeur des sacrifices qu'il demande
à la grandeur des vertus que ces âmes possè
dent.
Quand Jeanne Jugand quêtait autour d’elle pour
nourrir une pauvre vieille, elle ne pressentait pas
l’issue de son acte de charité, et la fidélité qu’elle
a mise à accomplir ce que Dieu lui demandait
chaque jour, a fait naître l’ordre magnifique des
Petites-Sœurs des Pauvres qui a maintenant plus
de deux cents maisons où des milliers de vieillards
trouvent, non seulement le pain quotidien, mais
encore des filles du ciel qui s’inclinent vers eux.
avec respect, pour panser leurs plaies et cicatriser
leurs blessures.
Oh ! si les hommes savaient les merveilles que la
fidélité à la grâce peut enfanter, ils ne négligeraient
pas une force motrice sans égale pour faire le bien
et pour le bien faire.
Le commandant Marceau était l’un de ces hom-
CANNIISALES ET LEUR TEMPS
201
mes, aussi ne remit-il pas au lendemain la visite
qu'il voulait faire au Religieux qui allait devenir
l’arbitre de la destinée de M"° Perroton. La consul
tation tourna tout à l’avantage de cette vaillante
femme, aussi ne tarda-t-elle pas à être inscrite,
par exception, au nombre des passagers de YArche«l’Alliance.
Au jour voulu, tout l'équipage se rendit au
Havre, le navire appareilla, on leva l’ancre, et aux
applaudissements de la foule émue, le fier bâti
ment sortit du port, gagna le large, et s’en alla, à
la garde de Dieu, sillonner l’immensité des mers.
Là, sur ce beau navire, on apprit vite à connaître,
et à estimer, les hautes vertus de celle qui se fai
sait tellement tout à tous, qu’on la respectait
comme une mère et qu’on l’aimait comme une
sœur. Elle avait en effet dans le cœur toute la ten
dresse d'une mère, cette tendresse qui fait que le
vieillard même ne peut se rappeler les jours du
berceau et de la première enfance, sans éprouver
la plus douce des émotions. On l'aimait aussi
comme une sœur, parce qu’elle en avait les préve
nances, les attentions délicates et les solides ver
tus ; en agissant ainsi, elle préludait à son glorieux
apostolat, comme le fait le virtuose qui, avant l’exé
cution, émet d'abord quelques sons harmonieux,
sons qui font pressentir ce que sera l’instrument
quand il donnera un libre essor aux cordes d’une
lyre enchanteresse, ou à l’airain combiné de façon
202
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
à animer le souffle de l’homme, et à rendre vivantes
les inspirations de son âme.
L’Arche-cl’Alliance suivait ainsi sa route, et
chacun admirait en silence les mystérieuses voies
par lesquelles Dieu conduit les âmes là où il veut
les mettre à même de cultiver un champ et de ren
dre fertile celui qui ne donnait que des ronces et
des épines.
Après dix-huit mois de navigation, parmi lesquels
bien des jours ont été passés avec les alternatives
de calme et de tempête, calme et tempête qui sont
pour toutes créatures l’image de la vie, on arriva
en vue de Wallis, une des îles du grand Océan, si
tuée parmi le groupe de l’ile des Amis, et à trois
mille lieues de la mère-patrie.
« Voici Wallis, dit le commandant à M"* Perroton,
île dont les habitants ont encore les lèvres teintes
du sang de leurs semblables ; voulez-vous y des
cendre ou continuer la campagne avec nous? Le
bien que vous faites à l’équipage est certain, celui
que vous comptez faire dans l’ile est douteux, et il
y a les événements avec lesquels il faut compter
aussi, événements dont la perspective pourrait bien
ne pas être des plus attrayantes.
Avant de fixer votre choix d’une manière défini
tive, laissez-moi vous redire cpi’il y a à peine quel
ques années, les naturels de l'ile Wallis se dévo
raient entre eux, et que c’est dans l’une de ces îles,
à Futuna, en 1811, que le vénérable P. Chanel, do
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
203
la Société de Marie, a été massacré, car rien n’était
sacré pour ces cannibales, et afin que vous choi
sissiez en toute liberté, je suis bien obligé de fixer
votre attention sur le degré de leur cruauté : à
l’heure où je vous parle, on voit encore dans un
grand nombre de ces îles, des hécatombes de vic
times afin de mettre ces fauves à même de choisir,
parmi la chair humaine, celle qui leur conviendra
le mieux pour le festin du jour.
Et que d'actes monstrueux vous aurez à voir,
actes dont le souvenir fait frémir d’horreur !
Je viens de vous parler du P. Chanel, vous ne
sauriez croire combien de fois son cœur a souffert
le martyre, avant que tout son être ait été appelé
à conquérir la palme et la couronne. Dans l'une de
ses courses. apostoliques, ce héros de la charité
vit un jour, sans trop se rendre compte d’abord, un
objet remuer à terre, et en s’approchant, il recon
nut que c’était la main palpitante d’un enfant que,
par cruauté, on avait enterré vivant. Le Père s’em
pressa de fouiller le sol pour en arracher l’inno
cente victime, et lui donner, par l’eau sainte du
baptême, la vie de l’âme en même temps que celle
du corps.
Grâce à nos missionnaires, toutes les îles de
cette immense partie du monde n’en sont plus là,
mais il en est encore beaucoup qui se livrent des
combats acharnés, après lesquels ils égorgent les
prisonniers pour s’en repaître. »
204
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
M"» Pcrroton avait écouté en silence toutes les
paroles du commandant, paroles qui, loin d’ébranler
sa résolution, avaient au contraire ranimé sa foi et
fortifié son courage. Puis, avec son cœur qui ne
savait rien faire à demi, elle remercia chaleureu
sement le commandant en lui faisant observer
qu’elle n'avait pas quitté sa famille, sa patrie et
tout ce qu’elle aimait, pour faire sa volonté, mais
pour accomplir une mission qu'elle croyait tenir de
Dieu, puis elle ajouta : « Quand j ’ai demandé conseil
au saint religieux que vous savez, je lui ai ouvert
mon cœur tout entier, et il m’a dit: « Ma fille,
allez et que la bénédiction de Dieu vous accom
pagne», je l’ai reçue cette bénédiction, elle a péné
tré mon âme, et vous voudriez que je désertasse
le champ de bataille en vue du port, alors que
déjà les barques sont à la mer, que mes pieds
vont toucher le rivage et fouler un sol que le sang
d’un martyr a vivifié, a sanctifié, non, vous ne le
voulez pas ; débarquez-moi, commandant, et pensez
à moi dans vos prières. »
Le commandant qui ne voulait que la gloire de
Dieu et le bien des âmes, ne lutta plus, ou, pour
mieux dire, il n'avait voulu que faire ressortir le
fort et le faible de la situation, et loin d’exagérer,
il était resté au-dessous de la vérité, comme nous
l’avons vu d'ailleurs.
Toutes les précautions ayant été prises, le com
mandant s’approcha de l'ile, et envoya des parle-
!.t;s CANNIBALES ET LEl'B TEMPS
205
mentaires au grand chef pour l’inviter à son bord.
Des présents lui avaient été offerts en signe de
bonne amitié; il y fut sensible et, suivi de quelquesuns des siens, il ne tarda pas à aller souhaiter la
bienvenue au vaillant capitaine. On fit grand festin
et rien ne fut épargné pour recevoir le chef de l’île
avec les honneurs dus à son rang.
Après cette magnifique réception, alors que tout
semblait s’être passé pour le mieux, le comman
dant présenta M"°Perroton à son hôte, en lui disant:
« Voici une des nôtres qui désire vivre parmi les
tiens, désormais ; si tu veux bien l’agréer, ton pays
sera son pays, tes maux seront ses maux, et les
premiers rayons du soleil n'auront pas encore reflété
à l'horizon, que déjà elle sera occupée à courir de
case en case, pour soigner tes blessés et les mettre
à même, s’il plaît au grand esprit, de travailler
pour le bien de l’île que tu commandes, et ce ne
sera pas un jour seulement qu’elle fera cela, mais
tous les jours de sa vie.
Laisse-moi maintenant te demander, en retour
du bien que cette femme fera dans ton île, la pro
messe que tu la défendras toujours et ne la
laisseras jamais manger par ceux des tiens qui
pourraient en cas de guerre, retomber dans ce
mai. »
Le grand chef, avec une majestueuse solennité,
posa la main sur l’épaule de M"° Perroton, en di
sant : «Maintenant elle est tabou (sacrée) pour tous,
I.ES CANNIBALES ET LEE B TEMPS
et tu peux être assuré que tant qu’elle restera sur
notre terre, rien ne lui arrivera que nous aurons
pu lui éviter. »
Après les fêtes données à bord de YArche-d’Al
liance, on descendit à terre et les naturels vinrent
souhaiter la bienvenue à l’équipage par des /ans
(des chants) qui, pour n’être pas composés par des
virtuoses, ne manquaient ni de grandeur ni d’har
monie. D’abord lointains, ces chants ne semblaient
qu’un écho se répercutant à travers l’épaisseur
des forêts, ce qui leur donnait une expression
mélancolique qui pénétrait d’émotion et faisait goû
ter à l’àme un charme indéfinissable, charme qu'on
ne trouve pas toujours dans les chants des civili
sés, surtout quand ces derniers sont descendus des
hauteurs qui étaient dans leur vocation, pour se
jeter dans la sauvagerie.
Ce spectacle était imposant, et après en avoir
remercié le chef de l’île par des paroles et de nou
veaux présents, le commandant crut, avant de
remonter à bord, devoir recommander encore
M“° Perroton au grand chef :
— Tu sais, frère, lui dit-il, que celle-ci n’est pas
accoutumée à prendre son repos à ciel ouvert et
sur la terre nue, comme peuvent le faire les en
fants de ta tribu.
— Sois tranquille et quoique je ne puisse la re
cevoir dans ma case, elle ne couchera pas pour
cela sur la terre nue, ni à ciel ouvert, et elle ne
LI'S CANNIBALES ET LEUH TEMPS
207
sera pas toujours seule, car je lui donnerai une de
mes lilies pour compagne.
Après ces paroles, le grand chef fit un signe, et
des naturels construisirent une case, comme par
enchantement ; ils la couvrirent de branches et de
larges feuilles. Puis ils prirent une pirogue aban
donnée qu’ils montèrent sur quatre pieds, et garni
rent cette pirogue de mousse en guise de matelas,
mousse qui n’était pas toujours à l’abri de l’ap
pétit vorace de certains animaux moins apprivoisés
que celui de la même espèce qui tenait compagnie
à saint Antoine dans sa solitude.
Après de nouveaux remerciements et les com
pliments d’usage, le commandant regagna son bord,
non sans avoir promis de se rendre le lendemain
dans file, lui et son état-major, à une invitation
que le grand chef leur avait faite, invitation qui ne
ressemblait pas à celle que nous avons dite plus
haut.
M"° Perroton avait à peine pris possession de sa
case, qu’elle vit arriver auprès d’elle une jeune
fille à peine recouverte d’un léger tapel. C’était un
type un peu sauvage, mais d’une rare beauté. Elle
ne savait d’abord quel air prendre avec cette en
voyée du ciel, mais comme elle n’ignorait pas que
le grand chef, son père, l’avait tabouée, elle l’était
pour elle comme pour tous. Son œil noir, profond,
plein de feu, regardait M"° Perroton avec non
moins de surprise que de respect, puis elle se COUtS
208
LES
CANNIBALES ET LEUR TEMPS
cha à ses côtés comme fascinée par ce qu’elle
voyait et qui était si nouveau pour elle.
Nous ne résistons pas au désir de transcrire ici
quelques lignes extraites de notre livre, la Lé
gende des âmes (1), lignes qui ont trait à la récep
tion faite à M11* Perroton :
« Avec l'instinct que possèdent quelques natures
» exceptionnelles de ces contrées, elle semblait
» avoir tout pressenti. Tout à coup, et comme par
» réflexion, la jeune tille leva les yeux sur la divine
■> messagère qu’elle couva de son regard; silen» cieuse et sans se lasser, elle la regardait et la
» regardait encore ; son regard animé d’une pro» fonde expression, devint touchant et d’une dou» ceur extrême ; elle avait compris que là, devant
» elle, se trouvait quelque chose d’extraordinaire.
«> Alors, elle s’élança vers M11* Perroton, lui saisit
■> les mains, les porta sur son cœur et lui témoigna
» la plus vive et la plus sincère affection. »
Le lendemain, le commandant, accompagné de
son état-major, se rendit à l’invitation qui lui avait
été faite. Le poisson cuit à la manière du pays,
fit les frais du repas. On fait, pour le préparer, un
trou en terre, voilà le récipient. On recouvre ledit
récipient de branches et de fedilles, on y met le
feu, et quand le poisson est cuit, on le sert sans
plus de façon. Le lait de coco sert de boisson et le
( i) La Légende des urnes, 2 vol. in-18 jésus, chez Ilray et Reloux,
S2, rue Bonaparte.
LES CANNIBALES
ET
I.BCIi TEMPS
2 0 !l
kava forme le supplément obligé d’un festin d’ap
parat. Nous aurons occasion d’en faire connaître le
cérémonial.
Après le repas, le commandant fit de touchants
adieux au chef de file, et de cordiales recomman
dations à Mllc Perroton ; puis il regagna le navire,
mit à la voile, et partit, comme toujours, à la grâce
de Dieu.
M“° Perroton avait longtemps suivi du regard
\'Arche-d’Alliance, et ce n’est pas sans une indi
cible émotion qu’elle vit disparaître la cime du mât
qui surmontait le navire qui l'avait aidée à accom
plir son désir le plus cher. Elle souriait à la Pro
vidence qui avait aplani pour elle les premières
difficultés, mais il faudrait ignorer les voies dé
Dieu pour croire qu’une abondante moisson va sor
tir de terre sans qu’une main laborieuse n’y ait au
préalable tracé de profonds sillons. Quand le se
meur a semé son grain, tout n’est pas fait, il y a
les ronces et les épines qui entravent l’épanouis
sement du bon grain, qui l’étouffent. Il faut alors,
sans craindre sa peine, il faut, depuis le lever de
l’aurore jusqu’au déclin du jour, fournir un bon
travail, pour que la germination, libre dans son
essor, puisse profiter de la rosée du ciel et des
rayons bienfaisants de son divin soleil.
Là comme ailleurs, on n'a rien sans travail, et
plus la terre est ingrate, plus le labeur doit être
soutenu. L’eau qui tombe goutte à goutte sur un
210
l.ES
CANMBAI.ES
et
leur
tem ps
roc, peut avec le temps faire son œuvre et y im
primer sa puissance, tandis que le découragement
n'en a aucune, et loin d'enfanter quelque chose, il
ne peut amener que la destruction, la ruine, la
mort.
Nous abandonnons ces réflexions pour revenir à
notre héroïne qui alla prendre possession du palais
qu’elle avait rêvé et que seul elle ambitionnait.
Se livra-t-elle, cette première nuit, à un profond
sommeil ? nous ne saurions le dire, mais quelle ne
dut pas être son émotion quand, à son réveil, elle
reçu! les premières caresses de la brise matinale
qui lui arrivait comme un bienfait du ciel, cette
brise qui repose un peu de la chaleur du jour et
affirme encore, à sa manière, l’inépuisable bonté
de Dieu. Et quelle prière aussi n’a-t-elle pas dû
faire à l’aurore de ce premier jour ? Quand on aime
Dieu comme elle l’aimait, on le trouve tout entier
dans la solitude, et M"0 Perroton était dans une
vaste, dans une immense solitude. Jamais son âme
n'avait mieux rencontré pour s'abandonner entiè
rement à la prière, aussi se jeta-t-elle au pied de
son crucifix afin de prier pour les âmes qu’elle de
mandait à Dieu de lui donner à cultiver. Cette
prière, elle la faisait tous les jours, et nous n’avons
pas à dire avec quelle ardeur elle la faisait depuis
longtemps déjà, quand un jour elle sentit son cœur
battre plus violemment qu’à l'ordinaire. Toute rem
plie d'émotion, elle plongea son regard dans Tim-
LES
CANNIBALES ET LEUR TEM PS
211
mensité et vit un point, un point presque imper
ceptible se dessiner au plus lointain horizon. O
bonheur! un navire, un navire allait apparaître.
Du rivage où elle se tenait, elle ne quittait plus ce
point du regard ! Il grandissait lentement, mais il
grandissait, non selon son désir, mais comme le
permettait la manoeuvre du navire qui louvoyait
pour éviter les écueils. Enfin, au milieu de l'une de
ses évolutions, MM
° Perroton reconnut la blanche
bannière de YArche-d’Alliance, bannière sur laquelle
se dessinait une croix rouge.
En reconnaissant cette bannière, son cœur sura
bondait de joie, elle allait revoir une fois encore le
navire qui l'avait transportée sur cette terre qu’elle
avait demandée à Dieu pour y travailler tous les
jours, le navire où elle avait vu de grands exem
ples, et où elle en avait donné aussi, sans s’en
douter, tant son cœur était loin de tout retour sur
lui-même.
Oui, elle était heureuse et son âme s'élevait vers
le ciel pour y faire monter l'hymne de la recon
naissance.
Elle priait, et le navire, poussé par un vent
favorable, se rapprochait toutes voiles déployées.
Alors toute Pile était debout, les naturels se te
naient au bord de la mer, chacun voulait voir, cha
cun voulait connaître; un navire qui apparaît est
une grande chose pour une île de ces archipels
perdus dans l’immensité des mers.
•21-J
LES CANNIBALES ET LKUlt TEMPS
Tous les regards sont dirigés vers YArche-cCAl
liance, le commandant Marceau apparaît, les ca
nots sont prêts, il y descend avec le médecin du
bord, que nous nous plaisons toujours à appeler
notre bienveillant ami, et quelques officiers.
M"“ Perroton est au comble de ses désirs, le
commandant, entouré de son état-major, est à
terre, elle voulait le revoir une fois encore pour
lui dire son espérance, mais son espérance seule
ment, car elle n’avait aucune joie à lui apprendre,
n’était celle de se trouver où Dieu l'avait appelée.
Après les compliments d’usage, le commandant
s’informa du bien qui avait pu être fait.
— Aucun encore, répondit M"° Perroton, je ne
puis apprendre la langue.
— Dieu pourrait bien par là vous indiquer que
ce n’est pas ici qu’il vous veut.
— Eh! quoi, mon commandant, vous voudriez
que pour si peu je me laissasse dominer par le dé
couragement ! Dieu me veut ici. et quand viendra
son heure, il saura bien aplanir toutes les diffi
cultés.
— Eh bien, restez et que Dieu fasse son œuvre,
c'est mon désir le plus cher.
Le commandant demeura quelques jours dans
nie pour réparer les avaries de son navire. Il fut
reçu par le grand chef et le reçut lui-même à son
bord. Les protestations d’amitié se renouvelèrent,
puis le vaillant commandant fit ses adieux à
liES CANN1IIAL.ES ET EEUI!
tem ps
213
M"° Perroton en lui disant que pour cette fois, il
n'espérait plus revenir à Wallis.
— Vous y serez toujours, commandant, vous y
serez par vos vœux et vos prières, vœux et prières
qui me soutiendront et me fortifieront aux jours de
l'épreuve, jours qui ne manquent à personne, vous
le savez, et quand le soleil éclairera un de ceux-là,
je penserai à YArche-d’Alliance, et l’espérance ren
trera dans mon âme.
Le médecin du bord, touché de tant d’abnégation,
de dévouement et d’abandon à la divine Provi
dence, renouvela ses conseils, en donna de nou
veaux, conseils qui, par la suite, devaient être si
utiles pour les soins à donner aux enfants et aussi
pour s’attirer l'affection des mères, et par suite
leur confiance.
Après les réparations du navire, le commandant
dit un dernier adieu à la divine messagère, leva
l’ancre et partit cette fois pour toujours.
«Je n'ai rien fait encore,avait répondu M"°Perrolon au commandant, je ne puis apprendre la lan
gue. »
L’humble femme croyait n’avoir rien fait parce
que l’idiome des canaques n'avait pu pénétrer dans
son intelligence, mais il est une langue que tout
son être parlait, langue vivante s’il en fut et qui,
en plus, communique la vie avec ce qu’elle a de
plus attrayant, langue descendue des cieux et qui
en est une des plus pures émanations; cette lan-
214
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
gue, est-il besoin (le la nommer, c’est la charité.
Avec ce céleste, ce divin idiome, on peut tout, on
est tout; sans cet idiome, on ne peut rien, on n’est
rien, ou plutôt, comme le dit l'Apôtre, on n’est
qu’une cymbale retentissante : du bruit, et encore
du bruit, et c’est tout.
Par contre, la divine charité ne fait nul bruit,
mais elle touche, elle émeut, elle ébranle, elle en
traîne, elle soutient, elle est le bien par excellence,
le bien suprême, le bien qui doit toujours demeu
rer.
Par une grâce divine, une grâce de choix, une
surabondance de grâce, la divine messagère, nous
ne voulons plus l’appeler de son autre nom, exer
çait pleinement la charité, et Dieu lui donna de l’ac
complir au mieux, car II aplanit pour elle les diffi
cultés de l'idiome, et c’est comme par enchantement
que la langue des canaques lui devint fami
lière. Alors, elle fit un bien immense et sa charité
rendit tout possible, tout, même ce que l’on croyait
ne-pouvoir jamais se réaliser. Il faut se reporter
au point de départ alors que des hommes expéri
mentés pensaient qu’un si hardi projet rencontre
rait des obstacles insurmontables. La grande chré
tienne n’eut pour elle qu’un pauvre cordelier qui
avait lu dans son âme, et seul en avait découvert
le riche trésor que le bon Maître y avait déposé,
trésor quelle tenait à dépenser, sans réserve et
sans mesure.
i KS CANNIBALES ET LEUR TEMPS
213
Nous avons parlé d’épreuves, elle en eut et de
grandes. Parmi ces dernières, nous devons placer
l'isolement qu’elle eut à supporter, isolement au
quel elle fut condamnée par nos missionnaires euxrnêmes qui crurent devoir agir ainsi par prudence,
car là-bas comme ici, les langues calomniatrices
lancent leur venin sur les plus saintes âmes.
Cette épreuve dura dix années pendant lesquelles
notre céleste messagère se fit tellement vénérer
quelle parvint à faire comprendre que le temps n’é
tait pas éloigné où les femmes pourraient, elles
aussi, dépenser leur vie pour le bien des âmes
dans ces lointaines contrées. Elle devint, selon la
parole d’une supérieure de son institut, la grande
inspiratrice de l’œuvre de Notre-Dame des Missions.
Cette oeuvre a été fondée en 1860, et fut, dès son
origine, appelée à seconder le zèle des missionnai
res. Dieu a béni cette œuvre au-delà des prévisions
humaines, et aujourd’hui elle possède plusieurs
maisons en Océanie, tant en Nouvelle-Zélande
qu’ailleurs, où le bien se fait sous le regard de Ce
lui qui aime à récompenser le bon et fidèle servi
teur.
Nous ne pouvons omettre de citer deux lettres
que nous avons déjà publiées dans la Légende des
/hues, l'une nous a été adressée directement par un
éminent religieux de la Société de Marie ; la se
conde a été écrite par la Révérende Mère générale
de Notre-Dame des Missions. Ces deux lettres fe
216
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
ront connaître les diflicultés que notre grande
chrétienne a vues surgir dès son entrée dans la
sainte carrière qu’elle a parcourue sans regarder
un jour, une heure en arrière ; à la voix du Maître,
elle a répondu et de suito elle est entrée dans l’a
rène pour soutenir le grand, le bon, le fructueux
combat.
Voici la première do ces lettres, elle nous a été
écrite à l'occasion d'un premier travail sur l’O
céanie :
« Monsieur, l’excellent docteur Montargis, tout
plein des souvenirs de cette grande campagne, et
encore sous le charme dos exemples généreux de
M“° Perroton, vous parla avec enthousiasme de sou
admirable dévouement, cela ne me surprend pas,
il ne lit qu'esquisser les grands traits de la voca
tion de M"° Perroton, et vous, Monsieur, sous le
charme de cette allocution, vous avez reproduit,
dans un travail que vous avez publié, vos impres
sions d'admiration en face d’un sacrifice vraiment
héroïque. Mlu Perroton connut le commandant Mar
ceau à Lyon, en 1845, pendant qu’il faisait les pré
paratifs de sa grande campagne. Elle s’ouvrit à un
père Capucin, son confesseur, du désir qu'elle sen
tait de se consacrer aux missions de l'Océanie ; elle
consulta aussi un de mes confrères qui lui déclara
que le temps n’était pas encore venu d’envoyer des
religieuses dans ces missions; qu’étant libre et
CAXMBA1.ES ET LEUIÎ TEMPS
217
seule, elle ne pouvait partir que sous sa respon
sabilité et celle du commandant Marceau, s’il était
d’avis de l’emmener. Je la vis une fois encore et
lui donnai quelques renseignements pour se rendre
au Havre. Comme maristes, nous fûmes entière
ment étrangers à sa détermination ; personnelle
ment, je fus très frappé de l’énergie de sa volonté.
Elle avait cinquante ans environ.
» Au Havre, où je la retrouvai l'avant-veille de
son départ, j ’admirai le caractère de cette vaillante
Lyonnaise ; ceux qui la virent partagèrent mes im7
pressions et lui témoignèrent un profond respect.
» Pendant le voyage qui dura de longs mois et
eut bien des épreuves, nul ne fut plus admirable de
patience et de courage que M“° Perroton.
» L'Arrhe-cf Alliance arriva à Wallis vers la fin de
septembre 1846.
» Pendant longtemps Mgr Bataillon s’opposa au
débarquement de M"c Perroton, il craignait en re
cevant une femme européenne dans cette île, d’avi
ver encore davantage les abominables calomnies,
que les missionnaires protestants débitaient avec
rage contre nos missionnaires dans les archipels
de Tonga et de Samoa. Le prélat redoutait d’aulant plus ces calomnies sur les néophytes que nous
avions dans les îles Tonga et Samoa, que les com
munications étant à peu près nulles, il était plus
difficile et comme impossible aux indigènes de
voir ce qui se passait à Wallis.
»
fr
U
.......
v ^ - v - v i . %.*v -
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
» Toujours craintif, Mgr Bataillon tint M11* Perroton à l’écart clans un isolement qu’elle supporta
avec une courageuse patience. Cela ne Ta pas em
pêchée de rendre de grands services à la mission et
aux jeunes filles de Wallis d’abord, et à Futuna où
elle fut envoyée plus tard.
» Cette situation anormale de cette grande chré
tienne préoccupa Mgr d’Enos. Revenu en France
pour les affaires de sa mission, il lui chercha des
compagnes appelées à poursuivre son oeuvre. C’est
moi-même qui conduisis à Futuna, en 1858, trois
Lyonnaises, sœurs tertiaires de notre société. L’une
resta à Futuna avec M"" Perroton, qui prit le nom
de sœur Marie du Mont-Carmel ; les deux autres
furent établies à Wallis. La congrégation de NotreDame des Missions les a agrégées, et elle a trois
établissements dans ces missions, savoir : à Tonga,
à Apia, et à Wallis..... »
Nous avons raconté dans le deuxième volume
du livre que nous avons cité (1) les merveilles ac
complies par la solide, la lumineuse charité de
sœur Marie du Mont-Carmel et dit, dans ces pages,
le bien qui en est résulté pour des peuplades na
guère encore semblables à des tigres altérés de
sang, nous n’y reviendrons pas.
Mais on ne peut quitter une telle âme sans mon
(I) La L é g e n d e d e s u r n e s , 2 toI. in-18 jésus. Chez Braj- cl Retaux, 82,
rue Bouaparle.
trer le côté lumineux (les traits qui la caractérisent.
Uno humilité profonde était un de ces traits, et
alors qu’autour d’elle tous l’élevaient et l’exaltaient,
elle tremblait! Pourquoi? Elle craignait la justice
divine, elle n’en était pourtant pas au commence
ment de la sagesse celle qui depuis de si longues
aimées dépensait sa vie dans l’exercice de la plus
héroïque charité.
Cette crainte fut pour elle une de ses plus lamen
tables épreuves : Dieu qui aime les âmes fidèles et
veut les confirmer en grâce, permet qu’elles aient
cet humble sentiment afin de les recevoir pleine
ment et amplement dans sa divine miséricorde.
Nous avons parlé d’une seconde lettre, il y a lieu
de la donner ici ; elle est datée de Futuna et adres
sée à notre bienveillant ami, le docteur Montargis,
par madame la Supérieure générale de l’institut de
Notre-Dame des Missions. Quelques lignes de cette
lettre diront le secret et les dernières épreuves de
notre héroïne, nous les transcrivons sans en rien
changer afin de n’altérer en rien les traits de cette
vaillante chrétienne. Voici cette lettre :
A monsieur Montargis, docteur en médecine,
à Paris.
« Vous devez être un peu étonné de mon long
silence, depuis près [de deux ans que je vous ai
dit adieu et que je suis partie de Lyon, avec deux
de nos chères sœurs et Sa Grandeur Mgr Bataillon...
220
LES CANNIBALES ET LEUR TEMI'S
Ce n'est pas que j'aie oublié de vous écrire, à vous,
qui êtes si dévoué pour nos missions, mais les
devoirs impérieux et si multipliés de cette visite
générale de nos monastères, joints au mal de mer
qui ne me permet pas d’écrire à bord, m’ont mise
daus l'impossibilité de vous donner plus tôt do nos
nouvelles. Aujourd’hui même, je ne puis vous dire
qu'en gros un mot des principales choses qni inté
ressent votre charitable dévouement, remettant à
mon retour en France, à la fin de cette visite géné
rale, pour vous parler plus en détail.
» C’est de la cellule de notre bonne sœur Marie
du Mont-Carmel que je vous écris, M"* Pcrroton
que vous avez connue sur YArche-d'Alliance, et
(pie vous avez laissée à Wallis, où elle est restée
douze ans. Elle a quitté Wallis pour venir ici, où
je l’ai trouvée morte depuis huit mois, après une
vie du plus grand dévouement dans cette mission
lointaine et si difficile. En tout elle a passé vingt
ans dans ces deux îles, Wallis et Futuna, à élever
les jeunes filles sauvages, et, aidée de la grâce de
Dieu, à les rendre de vraies chrétiennes.
» Vous le savez, c’était une personne d'un mâle
courage, qui a soutenu non seulement les jeunes
sœurs qui l’ont entourée de leurs soins ces deux
dernières années, mais souvent, très souvent aussi,
les missionnaires eux-mêmes... Car ici, pour cer
taines âmes surtout, dans une île aussi reculée et
en dehors des communications ordinaires, l’isole-
CA N N IB A LES
ET LEÜI! TEM PS
2 21
mont avec tout son cortège de souffrances se fait
parfois fortement sentir.
» Les deux dernières années de la vie de cette
bonne sœur ont été grandement éprouvées par des
peines intérieures multipliées qui ont rendu son
âme plus humble et toujours plus abandonnée aux
desseins de Dieu. A cela, est venue se joindre une
paralysie qui l’a retenue toute la dernière année
dans son lit. Elle avait demandé à Notre-Seigneur
la grâce d’avoir sa connaissance jusqu’à la fin ; il
la lui a accordée. En même temps il lui a ôté la
crainte si grande qu'elle avait depuis si longtemps
de la mort et du jugement, pour faire place à une
humble et douce confiance dans laquelle elle s’est
endormie, assistée des sacrements, des prières de
nos missionnaires et des sœurs qui demeuraient
avec elle. Elle était âgée de soixante-treize ans. »
Nous avons esquissé quelques-uns des traits de
la grande et caractéristique figure de sœur Marie
du Mont-Carmel. Ce qui ressort de cette esquisse,
c'est qu’une âme qui obéit à la volonté divine est
armée pour le combat, les vents déchaînés peuvent
mugir au travers des espaces, l’orage peut gronder
au-dessus de sa tête et la foudre faire entendre ses
formidables éclats, qu'importe, Celui qui commande
aux vents et à la tempête peut dissiper les orages
et faire briller, de tout son éclat, l’astre qui illu
mine tout dans la nature, qui rend au rossignol son
222
I.L S
CA N N IB A LES
ET
LEUR
T E M PS •'
chant mélodieux, à l'hirondelle voyageuse la patrie
de son choix, à l'homme les douces émotions qui
lui font pressentir, s’il a le cœur pur, les joies de
la céleste patrie. Et quand on est ainsi dominé par
ces impressions, qu’on en subit le charme, cette
patrie que l’on aime parce qu’on en connaît le prix,
on ne la veut pas seulement pour soi, comme fait
l’avare pour son trésor, on veut faire connaître ce
bien, le faire aimer et accepter par ceux (qui sont
assez malheureux pour en ignorer l'existence, pour
en ressentir l’immense bienfait.
Ce qui paraissait impossible s’est réalisé, des
religieuses sont en Océanie, en Nouvelle-Zélande
et dans bon nombre de ces archipels qui semblaient
perdus dans l'immensité des mers ; l’anthropophagie
n'est plus que dans le souvenir de ceux qui pleu
rent ces monstrueux excès; aussi est-ce comme
par enchantement qu’on a vu les œuvres chré
tiennes se multiplier. Sœur Marie du Mont-Carmel
a contribué à étendre cet inappréciable bienfait,
elle a fait connaître jusqu’où pouvait aller l'influence
de la femme chétienne; lancée dans la carrière,
elle ne s’est plus arrêtée; sa foi l'a emportée, son
espérance l'a soutenue, et sa charité a tout éclairé,
tout illuminé, et finalement a fait accepter par un
grand nombre le bienfait de la civilisation chré
tienne qui peut seule rendre l’homme heureux icibas.
Sœur Marie du Mont-Carmel n’est plus, d’autres
sœurs ont ambitionné de vivre de sa vie, d’aimer
ce qu’elle a aimé, de se dévouer pleinement et
entièrement comme elle. Heureux un pays qui a
connu l’heure de la visite du Seigneur, du Seigneur
Jésus, un tel pays peut être appelé à une grande,
à une haute destinée ; de telles conversions se sont
réalisées, nous en verrons quelques-unes dans la
suite de ce récit.
A r r iv é e d e q u e lq u e s r e l i g i e u s e s à T o n g a . —
R é c e p tio n q u i l e u r e s t f a ite . — C é ré m o n ie
du kava.
Nous avons sous les yeux l’extrait d'une lettre
adressée à la révérende mère générale de NotreDame des Missions, par la Prieure de Tonga, datée
do 16 mai 1871. Cette lettre annonce l’arrivée à
bon port de plusieurs religieuses, après quatre
mois de navigation à travers bien des dangers, des
mauvais temps et même des tempêtes, où, plus
d'une fois, elles ont pensé périr et devenir la pâ
ture des requins qui suivaient le navire en grand
nombre.
Malgré cette perspective qui n’était pas des plus
agréables, la plus jeune des sœurs, sœur M. Vin
cent, tout entière à la joie qu’elle éprouvait de se
dévouer au service de Dieu, semblait affranchie
de toute crainte, et au milieu des tempêtes, quel-
. Ift. '
I '7
011*1
II : ■ •».
• I .,
224
.
LES CA N N IB ALES ET LE U R TEM PS I
que violentes qu'elles fussent, tenait le journal du
voyage, et continuait d’écrire autant que le per
mettaient les flots et le vent.
A peine arrivées au port de Tonga, toute l’île fut
sur pied. Catholiques, protestants, hommes, fem
mes et enfants, en un instant, furent transportés
sur le rivage pour voir débarquer Tipasa (Mgr Elloy), ae Kau pelepi/e/o (les prêtres), et surtout ae
Kau Taupou (les vierges), pour qui elles étaient un
véritable objet de curiosité. C'était pour la pre
mière fois que les Tongiens voyaient des reli
gieuses, aussi ne pouvaient-elles pas faire un pas
sans être environnées par ces pauvres sauvages
qui étaient à peine vêtus. Ils auraient volontiers
voulu les porter en triomphe, car les héros do la
foi avaient marché à pas de géant dans ces loin
taines contrées, mais ils n’osaient pas s'approcher
de trop près ot se contentaient de les escorter jus
qu’à l’église qui ne se trouvait pas très éloignée
du port.
Mgr Elloy entonna le Te Deum et après ce can
tique d’action de grâces, il adressa quelques mots
en tongien à la foule empressée à écouter sa pa
role, puis ils allèrent tous préparer la grande ré
ception qu’ils voulaient faire à Tipasa et à ae Kau
Taupou.
En sortant de l'église, on conduisit les reli
gieuses dans une case tongienne, ce fut le mo
ment où l'émotion était à son comble, et la Mère
LES
CA N N IBA LES ET
LEÜK
TEM PS
22a
Prieure de Tonga, en donnant ce détail, dit ellemême : « Je l’avoue à ma honte, il fallut laisser
échapper quelques larmes, ce n’était plus une af
faire d’imagination, nous étions en face de la réa
lité, à 6,000 lieues de notre chère France, perdues
sur un petit coin de la terre, au milieu d’un im
mense océan. »
Alors, si tout ce que pouvait découvrir leur re
gard devait être pour elles étrange et sauvage, la
pensée du bien qu’elles pourraient faire, avec l’aide
de Dieu, était bien faite pour dissiper le sentiment
de tristesse qui avait pu, non les dominer, mais les
impressionner un instant.
La case où l'on conduisit les religieuses avait
été mise à leur disposition par le missionnaire de
Maofaga, c’était la plus belle de la station, celle
qui lui servait de collège pour les jeunes gens
qu’il préparait à être catéchistes. Cette case, de
forme ovale, avait à peine trente pieds de long sur
quinze de large. Son revêtement est en planches à
l’extérieur, en roseaux à l’intérieur ; la toiture est
en feuilles de cocotier. Il y a des croisées à l’eu
ropéenne, choses merveilleuses pour les indigènes.
Mais quelques mois avant l’arrivée des religieuses,
une terrible tempête, comme il y en a presque tous
les ans, avait tout renversé : église, presbytère,
collège, etc.,' et les belles croisées de la case que
les religieuses appelaient alors leur couvent,
furent brisées en mille morceaux. Depuis, le bon
___ ^
. . <4.
226
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
P. Laraaze a bien fait restaurer toutes choses de
son mieux, mais avant de pouvoir remplacer quel
ques vitres, il faut, dans ces lointains pays, attendre
des mois ou des années. Mais les missionnaires ne
s’inquiètent pas plus de la pauvreté de l'habitation
que de celle de la nourriture : des ignames et des
bananes, voilà ce qui les attend depuis le 1er jan
vier jusqu’au 31 décembre. Les privations ne les
découragent pas, ne sont-ils pas les disciples de
Celui qui a dit : « Les renards ont des tanières, les
oiseaux du ciel ont des nids, et le Fils de l’homme
n’a pas où reposer sa tête » ; et avec ces pensées,
ils sont au mieux disposés à recevoir avec joie
toutes les épreuves qui peuvent se rencontrer.
Vers les trois heures de l’après-midi, les braves
Tongiens avaient terminé leurs préparatifs, la récep
tion devait avoir lieu devant le collège déjà trans
formé en couvent. Un des Révérends Pères avait
averti les religieuses que le moment solennel était
arrivé, et qu’il fallait préparer leur patience et subir,
le plus gracieusement possible, la grande céré
monie du kava.
Déjà la foule silencieuse et modeste était assise
sur le gazon, formant, en face du couvent, un cer
cle parfait : on attendait Monseigneur, les mission
naires et les Taupou. Sa Grandeur arriva immédia
tement, suivie des Révérends Pères, mais nos Ton
giens restèrent respectueusement assis, l’étiquette
du pays le veut ainsi : il est selon la politesse
océanienne de s'asseoir par terre en présence d’un
grand personnage.
Un des principaux chefs'demanda la parole et, de
sa place, adressa aux religieuses, les plus tou
chantes félicitations au nom de tous les catholi
ques de Tonga. Un second orateur, encore plus
élocpient que le premier, prit à son tour la parole,
et s’adressant d’abord à Monseigneur, remercia Sa
Grandenr d’avoir bien voulu amener des Taupou à
Tonga pour faire l’éducation de leurs enfants ;
s’adressant ensuite aux Kau Taupou elles-mêmes,
il leur dit, avec les meilleures expressions que
pouvait lui fournir la langue océanienne : « Vierges
sacrées (Taupou tabou), à vous nos plus sincères
remerciements pour avoir abandonné votre beau
pays de France, vos parents, vos amis, tout ce que
vous aviez de plus cher au monde, pour venir au
milieu de nous, de notre pauvreté et de notre igno
rance, pour instruire nos femmes et nos enfants.
Ce n’est pas l’intérêt qui vous a fait entreprendre
un pareil voyage, mais le désir de nous rendre de
plus en plus heureux, aussi aurons-nous toujours
pour vous et pour ceux qui vous ont envoyées la
plus vive reconnaissance. »
Ce discours terminé, la cérémonie du kava allait
commencer. Deux jeunes gens, choisis par le chef,
s’avancèrent au milieu du cercle pour mâcher de
vant toute l’assemblée le kava qui devait servir de
boisson. Ce kava qui est une espèce de racine
'
*1
v-_lr
228
LES
CA N N IB A LES
ET
LEL'II
TEM PS
amère, est tout ce qu’il y a de plus estimé dans le
pays. On no peut rien offrir de plus précieux à
ceux quo l’on veut honorer. Au bout d’un quart
d'heure, cos jeunes gens crachèrent dans leurs
mains le kava ainsi broyé et en formèrent plusieurs
petites boulettes qu’ils jetèrent gravement dans un
kumete, grand bassin en bois qui ne sert que pour
les grandes réceptions. Un autre jeune homme,
choisi lui aussi parmi les chefs, apporta deux
gourdes pleines d’eau, les versa dans le kumete.
Un quatrième prit dans ses mains un paquet do
filasse qui servit à clarifier la boisson et à remplir,
en la pressant, les coupes de coco.
L’opération terminée, un délégué du grand chef,
que l’on appelle son mua, s’écrie : Kuo /idea, c’està-dire : procédez maintenant à la distribution. Deux
jeunes tilles, des plus distinguées, furent alors nom
mées pour présenter la coupe à la personne dont le
nom avait été proclamé par le mua. La personne
ainsi désignée devait faire un signe d'approbation
par un battement de mains. Les jeunes filles lui
présentent alors la coupe et s’asseyent par terre, à
ses pieds, jusqu’à ce qu’elle ait bu et jeté loin
d’elle, selon l'étiquette, la coupe qui lui avait été
présentée. Les jeunes filles se lèvent alors, ramas
sent la coupe et recommencent la même cérémonie
pour toutes les personnes notables de l’assemblée.
Les religieuses furent servies les premières, par
honneur, mais la troisième coupe est toujours ré
LES CANNIBALES ET LEE B TEMPS
229
servée au plus grand chef : elle a été présentée à
Monseigneur.
Pendant que l’on procédait ainsi à cette longue
distribution du kava, une partie de la foule s’était
retirée tout doucement pour aller préparer le der
nier acte de la réception ; il n’était resté que les
chefs. Au moment où la dernière coupe de kava
fut distribuée, les religieuses virent devant elles, à
une distance de quelques centaines de pas, se dé
rouler un long cortège comme pour une procession
du Saint-Sacrement.
Les jeunes filles, en grand costume sauvage mais
gracieux et modeste, étaient enveloppées dans de
longues et larges ceintures fabriquées avec dès
écorces d’arbre, couvertes de fleurs et toutes ruis
selantes d’huile, s’avançaient les premières, les
femmes suivaient, et les hommes, à peu près dans
le même costume, fermaient la marche.
Les jeunes filles et les femmes se présentèrent
devant les sœurs, l’une après l’autre, déposèrent à
leurs pieds de beaux morceaux de kava, des col
liers, des ceintures de fleurs et leurs vêtements de
cérémonie.
Les hommes portaient, deux à deux, des cuisines,
c’est-à-dire des porcs rôtis, des ignames et des
bananes, dans de grandes corbeilles. Toutes ces
cuisines furent déposées devant les religieuses,
mais à une distance respectueuse. Le chef donna
l’ordre d’en faire la distribution. Le mua désigna
230
LE S
CA N N IBALES
ET
LE UR
TEM PS
la corbeille qui contenait le porc qui avait la plus
belle apparence et la fit déposer aux pieds de Mon
seigneur; c’était une manière gracieuse de faire
tout d’abord la part des missionnaires qui no sont
pas toujours à pareille fête, et nous avons vu que,
pour les choses les plus précieuses, ils ne pou
vaient pas toujours se procurer une telle cuisine.
Le second lot fut pour les Kau Taupou. Puis vint
le tour des chefs; ces derniers furent servis selon
le rang qu'ils occupaient dans la tribu.
La fête en resta là pour cette première journée,
mais elle fut reprise le lendemain et les jours sui
vants, pendant un mois, avec le même cérémonial.
Des villages entiers, leur chef en tête, vinrent tour
à tour saluer les Kau Taupou et leur offrir des '
présents pour témoigner la joie qu’ils éprouvaient
de voir des femmes qui semblaient leur être en
voyées comme un don céleste, pour s'occuper des
femmes et des enfants, alors qu’elles ne peuvent
rien recevoir en retour ici-bas. On sentait, en
voyant l’empressement que mettaient tous ces insu
laires à venir souhaiter la bienvenue à celles qui
leur venaient au nom du Seigneur, qu’un grand
chemin avait été fait dans leur âme, et que ce
n’était pas en vain que la parole de Dieu s’était fait
entendre. Il peut y avoir bien des défections dans le
monde civilisé, mais le contingent des élus n'en
souffrira pas pour cela, et quand, au centre de la
lumière, on a fermé les yeux pour ne la point voir,
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
231
Dieu, qui est tout-puissant, peut la faire luire au
milieu des ténèbres et donner à un peuple nou
veau, en prévision de la bonne volonté qu’il devra
mettre un jour à accepter le don céleste, la grâce
qui ouvre les cœurs et l’esprit qui vivifie les âmes.
Le R. P. Lamaze, missionnaire de la station de
Maofaga, se plaisait à dire que l’arrivée des bonnes
sœurs de Notre-Dame des Missions était un grand
événement pour le pays. Le navire qui devait les
apporter était attendu depuis plusieurs semaines
par tous les catholiques qui se promettaient de leur
taire une bonne réception, et ils n’y ont pas manI qué.
Oui, là, dans ce pays, la lumière s’est levée au
milieu des ténèbres, et quand, il y a quarante ans,
le P. Chevron est apparu à Tonga, cet archipel était
encore dans l’anthropophagie, il n’y avait pas alors
une seule âme qui connût Dieu, non, pas une seule !
Que de charité ce premier apôtre du Tonga a dû
déployer ! et quelles prières ferventes n’a-t-il pas
laites pour le salut des âmes qui lui avaient été
I confiées 1Mais si son amour a été brûlant et sa
prière des plus ferventes, la terre qu’il a si bien
travaillée et si bien retournée, est devenue féconde,
car aujourd’hui ces hommes qui jadis se dévoraient
entre eux, sont de fervents chrétiens qui aiment
I Dieu en esprit et en vérité, et cela est nécessaire
I pour les prémunir contre l’esprit des sectes protes
tantes qui sont venues s’implanter dans ce pays,
232
LE S
C A N M IU 1 .E S
ET
LE U R TEM PS
quelques années avant l’arrivée de Mgr Bataillon, le
grand apôtre do l’Océanie.
Dans ces contrées, il est bon do le remarquer, la
femme a une grande influence, elle n’a jamais été
l’esclave de l'homme, contrairement à tout ce qui a
eu lieu dans tous les pays privés de la lumière de
l’Evangile. A Tonga, c’est la femme qui commande,
et par suite il est important que rien ne soit né
gligé pour donner une éducation qui rende les
jeunes lilies de l’ilo dignes de leur vocation. Et
voilà pourquoi les religieuses ont été si bien reçues
et ce qui les a fait alors, ce qui les fait encore au
jourd’hui, dans ces immenses contrées, entourer
du respect et de la vénération do tous. Et ce n’est
pas seulement, comme on pourrait être tenté de le
croire, la partie la plus délaissée, la plus obscure
de I’ile, qui est venue demander le bienfait do
l’instruction aux bonnes sœurs, non, et dès leur
arrivée, on a commencé par leur confier deux jeunes
filles choisies parmi toutes celles de Maofaga ; ces
deux privilégiées furent l’objet de la jalousie de
toutes les autres qui attendaient avec impatience
l’agrandissement de la maison des religieuses, afin
de jouir du même bonheur qu’éprouvaient celles
qui avaient été les premières reçues par les Kait
Taupou.
Il était, déplus, nécessaire, indispensable même,
que les bonnes sœurs apprissent la langue du pays
afin de pouvoir faire le .bien, et, le faire au mieux,
LE S
CAN N IBALES E T
LE UR
TEMPS
233
dans ces îles où l’on paraissait disposé à l’accep
ter avec reconnaissance.
Les deux jeunes filles ont commencé avant de
recevoir une solide instruction des chères Taupou
qu’elles vénéraient, parleur être très utiles, car c’est
par elles que la langue du pays leur devint familière.
Les jeunes filles de cette contrée sont en géné
ral très intéressantes, elles ont une mémoire heu
reuse, et c’est plaisir de voir comment elles ap
prennent lesleçonsqui leur sont données; elles ont
un goût très prononcé pour l'arithmétique et la géo
graphie. Cette dernière science les intéresse d’autant
plus, qu’elle les met à même de comprendre le dé
vouement des chères soeurs en leur montrant la dis
tance qu’elles ont dû franchir pour venirjusqu’à elles.
Les bonnes sœurs aimaient voulu aller vite, mais
elles ne le pouvaient pas : il fallait construire,
construire en planches, mais enfin il fallait le faire,
et là comme ailleurs, on rencontre des difficultés.
Une des premières, était de trouver un emplace
ment convenable. Les sœurs avaient bien un terrain
à leur disposition, mais outre qu’il était trop petit,
il se trouvait au milieu des cases tongiennes et
enfoncé dans l’intérieur du village, et par suite,
les pauvres sœurs et leurs enfants, auraient été,
dans cet emplacement, privées de la vue et de la
brise de la mer, deux choses indispensables à
Tonga, sous le soleil des tropiques, pour y respi
rer quelque peu à l’aise.
234
LES
CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Le R. P. Lamaze a prié longtemps et fait bien
des démarches auprès du roi Georges, l’unique
propriétaire de l’archipel, mais en vain, Sa Majesté
no voulut rien accorder aux catholiques, il est pro
testant et ne supporte les missionnaires et les reli
gieuses que parce qu’ils viennent de la France, et
que ce pays a un grand prestige, prestige que les
missionnaires entretiennent avec soin et que l’on
doit bénir, car il a empêché le massacre de plus
d'un équipage qui, sans lui, auraient péri, corps et
biens.
Le terrain que les soeurs sollicitaient était tout
près de l'église, sur le bord de la mer, en dehors
du village, et d’une grande étendue, aussi voulu
rent-elles, avec la foi qui les caractérise, en pren
dre possession en y déposant une médaille de l’im
maculée Conception, avec l’espérance que cette
bonne mère saura aplanir les difficultés et vaincre
les obstacles.
Quelques jours après cette prise de possession
morale, on voulut essayer de la rendre effective, et
dans ce but, Mgr Elloy, le R. P. Lamaze et les trois
sœurs qui formaient la communauté, allèrent en
semble faire visite au roi dans le but d’obtenir ce
qui était indispensable pour réaliser le bien que
l’on voulait faire. Le roi reçut assez bien les visi
teurs, mais dès que Sa Grandeur voulut aborder la
question du terrain, le roi prit son air sauvage, ce
qui ne lui était pas difficile, et dit, en accentuant
us
c a x m b a i.e s
et
leur
tem ps
235
bien ses mois : « Je ne veux rien faire pour Ja re
ligion catholique. » Il n’y avait pas à répliquer.
Dans le fond- de son cœur, ceux qui le connais
sent l'affirment, le roi Georges estime la religion
et les missionnaires plus qu’il ne veut le laisser
croire; il a même dit, en public, dans un fono
(grande réunion), qu’il savait très bien qu’il n’y
avait que la religion catholique qui était bonne. Il
est même beaucoup moins hostile qu’autrefois,
mais sa contrition n’est point parfaite.
Lorsque le R. P. Calinon, après avoir commencé
la mission de Maofaga, voulut étendre son zèle et
prêcher l'Evangile aux habitants de l’île Haapai, il
en fut empêché par le roi Georges qui ne lui permit
même pas de débarquer sur le rivage, et l’obligea
à reprendre immédiatement le navire qui l'avait
amené. Ce zélé missionnaire, forcé ainsi de re
brousser chemin, revint à Tonga, harassé de fati
gue, mais non découragé. Après quelques jours de
repos, avec la permission du R. P. Chevron, il s’em
barqua pour l’Amérique, où il espérait rencontrer
un navire de guerre français. Pendant ce long
voyage et son séjour en Amérique, le vaillant mis
sionnaire eut bien des épreuves. Mais au bout d’une
année, il arriva triomphant à Tonga, non pour lui,
mais pour le bien qu’il lui était permis d’espérer :
il revenait sur un navire de guerre français, com
mandé par le vaillant capitaine Briz.
Ce brave commandant, animé des meilleurs sen-
;
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timcnts, et ayant au cœur la fierté d’un guerrier de
la grande nation au service de laquelle il était,
manda au roi de venir à son bord, qu’il avait à lui
parler.
Les chefs tongiens qui n’étaient pas habitués à
cette manière de faire à l’égard de leur roi très
puissant, vinrent, tout effrayés, trouver le com
mandant pour lui dire que le roi était à Haapai.
« Eh bien ! vous avez des navires, il faut le faire
» venir immédiatement. Je suis venu exprès d'A» mérique pour lui parler et je ne puis attendre. »
Les chefs s’empressèrent d’exécuter les ordres
du commandant. Le lendemain matin, le roi Geor
ges, tout tremblant, se présenta devant le capi
taine Briz. Celui-ci lui dit, en le laissant debout
devant lui : « Comment, c’est ainsi que tu traites
» nos missionnaires? Ne sais-tu pas qUe ce sont
»> eux qui représentent ici la France?... Sais-tu que
'» si tu me résistes, je puis en un quart d’heure
» mettre ton île en feu ? »
Devaut un tel langage, le roi Georges n’était pas
fier, et accepta d’avance ce qui allait lui être im
posé.
« Tu n’as pas voulu, dit le commandant Briz,
» permettre au R. P. Calinon d’aborder à Haapai,
» et d’aller s’y dévouer pour ton peuple et le ren» dre heureux. Tu as même menacé de renvoyer
» de l’archipel tous les missionnaires, après les
» avoir tant fait souffrir, tandis qu'ils ne te font
CANNIBALES ET LEUR TEMPS
>>que ciu men. Pour réparer ton injustice et te
mettre à l’abri des malheurs que tu as encourus,
» tu vas, dès demain, mettre à la disposition du
» P. Calinon, la plus grande de tes embarcations,
» et le faire conduire, à tes frais, dans l’île d’où tu
» l’as chassé. Tu lui donneras un jardin, une mai» son, et lui feras bâtir une église de la même
» grandeur que celle que tu as donnée aux protes» tants, eux de qui tu as à te plaindre et pour qui
» néanmoins tu réserves toutes tes faveurs. Je con» nais vos aptitudes, et sais le temps qu’il vous
» faut pour construire. Je t’accorde six mois pour
» exécuter tout ce que je t’ai prescrit. »
Tout ceci fut écrit en français et traduit en tongien, signé par le roi et le commandant Briz et
strictement exécuté au bout des six mois.
U n e p r iè re e x a u cé e .
Quelques mois après les événements que nous
venons de dire, un navire apporta le bois qui de
vait servir pour la construction du couvent des
sœurs, mais la question du terrain n’était pas ré
solue selon les espérances qu’on avait conçues, et
comme ce terrain ne faisait pas partie du traité, le
roi ne voulait pas qu’on lui en parlât.
Le R. P. Lamaze, qui comprenait l’importance
que pouvait avoir un bon emplacement pour le sucHJ i
S
238
1.E S
CA N N IB A LES
ET
LE U R
TEMPS
cès du pensionnat que les religieuses voulaient
fonder, fit des démarches auprès du gouverneur
de la ville qui, malgré des dispositions favorables,
ne pouvait agir qu’en l’absence du roi, et rien no
faisait pressentir que ce dernier dût quitter la
ville.
Devant cette impossibilité, les pauvres sœurs
allaient se résigner à élever leur construction sur
le terrain le plus défavorable du village où l’air et
l’espace allaient leur manquer. Avant de commen
cer les travaux, elles voulurent, avec leurs jeunes
filles, faire une dernière visite au cher terrain
qu’elles avaient convoité, et dans lequel elles
avaient mis une médaille de l’immaculée Concep
tion, comme pour en prendre possession. Devant
ce souvenir, les chères sœurs crurent pouvoir faire
cette prière à la Vierge immaculée : «<Très sainte
Vierge, daignez écouter notre humble prière et ne
vous laissez pas exproprier d’un lieu où nous vou
lons vous faire connaître et aimer. »
Le lendemain de ce jour, la prière des sœurs
devait être exaucée. Au moment où elles y pen
saient le moins, le gouverneur vint lui-même leur
annoncer que le terrain qu’elles désiraient était à
leur disposition ; il venait d’ordonner de faire trans
porter de suite toutes les cases qui s’y trouvaient
dans un autre quartier du village. Le roi Georges
étant providentiellement parti pour Haapai, le gou
verneur en avait profité pour manifester ses bon-
LES
CA .NNIIULES E T
LEUR
TEMPS
con
239
nos dispositions en procurant aux religieuses,
comme il en avait le droit alors, une agréable sur
prise.
Par reconnaissance envers la sainte Vierge, les
heureuses sœiu’s firent élever leur maison à l’en
droit même oil elles avaient déposé la médaille de
l’immaculée Conception, et c’est même en souve
nir et en reconnaissance de la protection de la très
sainte Vierge que les religieuses se proposèrent
d’appeler leur nouvelle maison : le monastère de
l'Iinmaculée-Conception ; elles s’y installèrent dans
l'octave de cette fête.
La jeune p r in c e s s e , p e tite - fille d u T u i-T o n g a .
La maison était à peine construite, qu’elle de
vint trop petite pour y recevoir toutes les insu
laires qui s'y présentèrent. Outre l’externat et la
classe des femmes des catéchistes, les religieuses
avaient fondé un grand pensionnat fréquenté par
dos jeunes filles qui, pour la plupart, apparte
naient aux familles les plus distinguées du pays.
Parmi ces dernières, se trouvait une jeune prin
cesse qui était la petite-fille du Tui-Tonga.
Ce roi était pour les Tongiens une espèce de di
vinité; la case qui lui servait d’habitation, était
quatre fois plus grande que celles des autres chefs
"2-10
1.ES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
et construite avec un soin tout particulier. Il n’était
permis qu’aux plus grands chefs de s'approcher
de Sa Majesté ; le roi Georges était à peine assez
noble pour lui porter des cuisines (des aliments).
On avait pour le Tui-Tonga un langage spécial,
des expressions tout à fait à part, expressions
dont les Tongiens ne se servent maintenant que
pour le culte, lorsqu’ils parlent de Dieu, de la
sainte Vierge et des saints.
Le P. Chevron eut le bonheur de convertir ce
grand personnage à la foi catholique ; ce fut pour
la mission un véritable triomphe. Avant sa mort,
qui arriva quelques années après, il y eut une ter
rible guerre entre protestants et catholiques. Le
roi Georges usurpa alors le trône et persécuta les
fidèles, mais la famille du Tui-Tonga, qui est celle
de Tupoit, la jeune princesse, conserva la reli
gion et protégea toujours les missionnaires.
Le Tui-Tonga fut enterré avec tous les honneurs
dus au rang suprême qui le distinguait de tous.
Son corps fut déposé avec une grande solennité
dans le Lagi (ciel, montagne en forme de tombeau'
que lui avaient préparé les Tongiens de son vivant.
Pendant sept ans, les plus grands chefs durent
porter le deuil, particulièrement Panuve, son fils,
père de Tupou.
A Tonga, le deuil consiste à ne porter que de la
tapa noire (étoffe du pays), à se revêtir de haillons,
et à s’abstenir de répandre sur son corps de l’huile
LES
CA N N IBA LES
ET
LEUR
TEM PS
241
parfumée. En signe de deuil, on défend aux
femmes, pour un temps plus ou moins long, selon
le degré de dignité du défunt, de faire la tapa. Ce
genre de travail, confié aux femmes et aux jeunes
lilies, est pour elles plutôt une distraction qu’une
fatigue. Le bruit de leur maillet frappant sur les
écorces d’arbres, est assourdissant pour nos oreilles
européennes, mais pour celles des Tongiens, habi
tués à ce continuel battement, ce n’est qu’un
joyeux écho dont la suppression est l’indice d’une
mauvaise nouvelle.
D’après ce qui précède, il est facile de com
prendre le degré do noblesse de Tupou. Ses com
pagnes, qui la connaissaient mieux que les soeurs,
avaient pour elle mille prévenances, elles se se
raient volontiers privées de tout pour lui faire
plaisir et gagner son estime. Les sœurs étaient
obligées d’intervenir, pendant les repas surtout. Si
par mégarde, Tupou n’était pas assez bien servie,
c’est-à-dire si elle n'avait pas deux fois autant que
les autres, elles se croyaient toutes obligées de lui
faire passer ce qu'elles avaient de meilleur dans
leur part. C’est ce que les sœurs ne voulaient pas
plus permettre que la jeune princesse elle-même,
car son ârne, remplie de noblesse, avait trop bien
compris les vertus que le christianisme confère
pour ne pas les embrasser en esprit et en vérité.
Les Tongiens ont pour leurs chefs un respect
mêlé de crainte qui dépasse toute conception.
____
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Avant l’arrivée des missionnaires catholiques, il y
avait même des sacriilces humains pour l’honneur
et la conservation des grands eu danger de mort.
L’évangile a délivré ce pauvre peuple de cette
tyrannie diabolique, et lui a laissé cet heureux
instinct de respect et d’amour pour toute autorité
venant de Dieu.
Presque tous les jours, Tupou était appelée au
parloir; des chefs, hommes et femmes, accouraient
de tous les points de l'Archipel, pour la voir. Les
plus nobles, lui '.baisaient respectueusement les
mains, les autres se tenaient à distance et ne se
permettaient pas de lui adresser la parole.
Tupou avait un extérieur très gracieux, et son
regard, noble et lier, avait quelque chose d'impo
sant. Avec les religieuses, aucune de ses compagnes
n’était plus simple, plus douce, ni plus préve
nante qu'elle. Cependant, pour le bien de son
âme, les religieuses ne dispensaient pas leur chère
princesse, des petits emplois propres à former les
jeunes filles au travail manuel. Les Tongiennes se
livrent à l’étude avec ardeur, .heureuses qu’elles
sont de penser qu'elles pourront un jour être appe
lées poto (savantes). Mais apprendre à coudre,
faire la cuisine, laver, repasser, balayer, sont pour
elles des occupations fort désagréables. Chez leurs
parents, elles n’avaient rien de semblable à faire.
Pour Tupou en particulier, on le comprendra sans
peine, c’était une bien dure épreuve, elle qui était
LE S
CANN IBALES E T
LEUR
TEM PS
24,'J
habituée à être servie comme une souveraine.
Néanmoins, lorsque son tour arrivait pour faire la
cuisine, malgré sa répugnance et les avances de
ses compagnes qui s’ofl'raient toutes pour la rem
placer, elle voulait faire comme les autres et s’y
mettait de tout son cœur, autant pour plaire aux
sœurs que pour glorifier Dieu qui lui demandait de
faire ces actes d’humilité et de mortification que,
dans la circonstance, on pourrait appeler héroï
ques.
En fait de clôture, les pauvres religieuses n’avaien t
qu’une palissade en roseaux qui n’empêchait pas
de plonger les regards dans le jardin. Les pension
naires chargées, à leur tour, de la cuisine, allaient
et venaient dans le clos pour une chose ou une
autre. La chère Tupou était souvent prise en pitié
par les passants, les femmes surtout, quand elles
la voyaient, portant une branche d’arbre, une cruche
d’eau, un coco, lui faisaient des signes de sympa
thie, se frappaient la poitrine et exhalaient de pro
fonds soupirs. Tupou n’y était pas insensible, mais
elle regardait le ciel et continuait son fructueux
labeur. Toutefois, malgré sa bonne volonté, les
religieuses n’ont pas été sans payer les frais de
son apprentissage : le premier jour, elle fit brûler
les ignames et la marmite quelle avait mise sans
eau sur le feu. Désolée d’avoir fait une pareille
sottise, elle vint tout en larmes vers la sœur pour
lui demander pardon, et l’assurer que désormais
2 \ ’i
LE S
CA N N IB ALES
ET LE UR
TEMPS
elle serait plus attentive, ce qu’elle essaya de
faire en terminant sa semaine de cuisine.
Un jour de congé, les bonnes sœurs, pour ré
créer les pensionnaires, étaient allées faire une pro
menade au bord de la mer, à l'ombre des coco
tiers. Les enfants marchaient en ordre, deux à
deux ; Tupou était au premier rang quand tout à
coup les sœurs virent s’avancer devant elles une
bande de jeunes filles qui sortaient des bois en
chantant, criant et vociférant comme des folles;
dès qu’elles aperçurent Tupou, elles firent silence
et toutes ensemble jetèrent à ses pieds les fleurs
qui ornaient leurs cheveux, la saluant avec respect,
car en face de la petite-fille du Tui-Tonga, les plus
sauvages étaient polis et prenaient des manières
distinguées.
Un jour que la jeune princesse était un peu souf
frante, elle demanda la permission d’aller se repo
ser. A peine fut-elle montée, que toutes les pen
sionnâmes voulurent aller lui faire le fakafeao (la
cour) selon l’usage. Les sœurs ne crurent pas de
voir le leur refuser. Quelques instants après, la
supérieure les suivit au dortoir, elles étaient toutes
assises par terre autour de la princesse Tupou qui
souffrait en effet d’un léger mal de tête ; elles
avaient chacune un éventail à la main et lui chas
saient les moustiques.
Les longs cheveux de Tupou l’embarrassaient,
elle aurait voulu qu’on les lui relevât, comme elle
ET I.EL'It TEMPS
245
avait l'habitude de le faire tous les soirs pour se
reposer plus à l’aise, mais à la grande surprise de
la bonne supérieure, aucune des pensionnaires, qui
étaient pourtant des filles de chefs, pour la plupart,
n’osa lui toucher la tête ; elles dirent qu’il n’y avait
dans le village de Maofaga qu’une seule personne à
qui il fût permis de toucher au chef de Tupou. La
supérieure leur dit alors que puisqu’elles ne pou
vaient en rien soulager la princesse, il fallait la
laisser seule, que le repos et la tranquillité lui
seraient plus favorables que toutes leurs cérémo
nies. Elles ne voulurent pas désobéir, mais ne la
quittèrent qu’à regret.
Tupou avait une petite esclave, mais elle l’aimait
et la traitait comme une sœur. Panuve a beaucoup
de parents à Fidji qui n’est qu’à une journée de
Tonga ; il va de temps en temps leur faire des vi
sites, et emmène quelquefois avec lui plus de cin
quante hommes pour lui faire escorte. On prépare
le folau (voyage) des mois à l’avance.
Quelques années auparavant, Tupou était alors
très jeune, son père et sa mère s’embarquèrent
pour Fidji où ils restèrent longtemps. Dans une
réunion de chefs, pendant que l’on était à préparer
le kava, Panuve entendait de temps à autre de pe
tits cris comme ceux d’un enfant, la voix semblait
venir d’un clos de porcs, situé non loin de là. Il fit
signe à Naa, sa femme, d’aller voir ce que c’était.
A son grand étonnement, Naa vit une toute jeune
210
LES CANN IBALES ET L E CII TEMPS
enfant qui n'avait, paraissait-il, que quelques
heures, prête à être dévorée par les pourceaux.
Elle s’empressa de soustraire cette pauvre petite
victime à cet horrible animal qui s’avançait pour
assouvir son appétit.
Panuve fut indigné d'une telle barbarie et dit à
sa femme : « Garde cette enfant, nous l’emporterons
à Tonga, ce sera l’esclave de Tupou. » Ils l’empor
tèrent en effet, et la firent élever chrétiennement;
elle grandit sous les. yeux de Panuve et de Naa. A
sa douzième année, elle fit sa première communion
dans les meilleures dispositions ; elle paraissait très
intelligente. Dans les katoaga, elle était toujours
la première parmi les cillants de son âge. Elle ve
nait souvent voir Tupou pour qui elle était pleine
de respect et de reconnaissance.
Le R. P. Lamaze, pour encourager les reli
gieuses, leur disait souvent qu’elles faisaient une
bonne œuvre en élevant la princesse Tupou dans
des principes de foi. Comme elle était la plus noble
jeune fille du pays, et même des autres archipels,
son influence, au point de vue religieux, ne pou
vait qu’être considérable, car un tel exemple devait
inévitablement opérer de nombreuses conver
sions.
Un pareil encouragement était bien pour exciter
les sœurs à faire pour la chère Tupou tout le pos
sible pour l’élever au mieux et la rendre digne
de son illustre aïeul, le Tui-Tonga qui, lui aussi,
LES
CANNIBALES ET LEUR TEMPS
247
avait donné l’exemple en embrassant le christia
nisme avec foi et amour.
Le roi Georges voulait attirer la princesse à sa
cour ; s’il y avait réussi, il aurait fallu à la noble
enfant un courage plus qu'ordinaire pour résister
à tous les pièges qui lui auraient été tendus pour
lui l'aire abandonner la religion catholique.
Mais la foi de la jeune princesse était aussi vive
que son attachement aux sœurs était profond. La
pauvre enfant eut bien des épreuves à surmonter,
mais Dieu veillait sur elle, et ce que Dieu garde est
bien gardé.
La vénérée supérieure générale de l’œuvre de
Notre-Dame des Missions a bien voulu, avec la
haute bienveillance qui la caractérise, nous écrire
pour compléter l’histoire de la jeune princesse,
nous ne saurions mieux faire que de donner ici
cette lettre, persuadé que nous sommes qu’on la
lira avec tout l’intérêt qu’elle mérite, tant pour le
caractère officiel qu’elle imprimera à notre récit
que pour les traits qu’elle donne d’une des plus
sympathiques figures que le soleil des tropiques ait
jamais éclairées.
Est-il nécessaire d’ajouter que les lignes tracées
par la vénérée supérieure offrent encore, avec
tout l’intérêt que nous avons dit, celui qui s’atta
che à une âme qui comprend tous les dévouements,
tous les sacrifices ; à une âme qui n’a pas hésité à
franchir les mers, jusqu’aux archipels du grand
LES CANNIBALES ET l.EU II TEMPS
Océan, pour aller encourager, fortifier ses chères
filles, et leur montrer comment, avec le secours de
la divine grâce, il faut croire, comment il faut es
pérer, et comment il faut aimer.
MONASTÈRE DE NOTRE-DAME DES MISSIONS
« Monsieur, parmi les extraits que je vous envoie,
vous lirez je crois avec intérêt ce qui touche
Tupou, la jeune princesse élevée par nos sœurs.
Le commandant Marceau et notre vénérable ami,
le docteur Montargis, ont dû être reçus à Tonga,
par son grand-père, le Tui-Tonga, c’est-à-dire par
tout ce qu’il y avait de plus sacré aux yeux des
habitants de l'archipel des Amis et même de tous
les Océaniens.
» Dans une de nos dernières entrevues avec
Mgr Lamaze, quelques jours après son sacre, Sa
Grandeur ne nous a parlé que de la mort édifiante
de cette chère enfant: « Vos sœurs, nous disait
» Monseigneur, n’auraient-elles fait dans nos mis
sions d’autre bien que celui d’avoir préparé ainsi
par l’éducation, cette belle mort, elles devraient
» s’estimer bien heureuses et grandement récom» pensées pour tous leurs sacrifices. L’exemple de
•wTupou sera un puissant argument en faveur du
Catholicisme. »
» C’est pourquoi je pense qu’il peut vous être
agréable que j ’ajoute ici ce que je sais de cette
jeune princesse dont la vie et la mort ont été des
plus édifiantes.
>. Depuis l’ouverture du pensionnat de nos sœurs,
en 1871, Tupou n'avait plus quitté le couvent.
Mais à l’époque des vacances, son éducation étant
à peu près terminée et son père et sa mère étant
morts, ses parents protestants voulurent l’avoir
avec eux. Elle quitta donc le pensionnat, au grand
regret des missionnaires et des sœurs qui connais
saient les dangers auxquels Tupou serait exposée.
Peu do temps après son entrée dans le monde, le
roi mit tout en œuvre pour l’attirer à la cour; ses
trois fils voulaient l'épouser. Mais notre chère
Tupou, malgré les pressantes sollicitations de ses
parents et amis, ne voulait jamais y consentir, crai
gnant de ne pouvoir rester catholique. Par son
alliance avec le fils aîné du roi, Tupou remontait
sur le trône de ses ancêtres et devenait reine de
Tonga et de tous les archipels de sa domination.
Mais elle préféra renoncer à tous ces brillants avan
tages plutôt que d’exposer sa foi, mille fois plus
précieuse à ses yeux que tous les royaumes.
» Cependant, plus elle résistait, plus elle était
poursuivie. De guerre lasse, elle prit le parti de
s’enfuir de chez ses parents, et d’aller se réfugier
auprès des sœurs, disant qu’elle voulait être leux’
servante. Mgr Lamaze, qui était alors le mission
naire de la station de Maofaga où se trouvait le
couvent, voyant que les choses devenaient difficiles,
250
LES CAN N IBALES ET LE UR TEMPS
prit Tupou à part et lui dit : « Chère enfant, tu le I
» sais, ton influence est grande, tu peux faire
» beaucoup de bien, mais si tu veux te marier avec
» le fils du roi, il faut bien promettre au bon Dieu
» que tu resteras ferme dans ta foi, que tu ne te
» laisseras pas ébranler.
» — Père, sois tranquille, pas seulement cela!
». Je suis complètement déterminée, je n’en veux
» pas : ikai ten tali ia. Je resterai toujours avec
» les Taupou (les vierges). »
» C’était (le l’héroïsme.
» Tupou resta ferme dans sa résolution ; elle
était heureuse, rendait toutes sortes de petits ser
vices aux sœurs et s’employait même aux plus
gros ouvrages ; elle donnait à manger aux porcs,
faisait la cuisine, lavait et repassait, au point quo
tout le monde était étonné ; les tama ou collégiens
du R. P. Lamaze, la voyant ainsi travailler à tra
vers la palissade qui sert de clôture, s’écriaient,
dans leur admiration : « Voyez Tupou, qui est de la
» famille royale, travailler comme un enfant du
» peuple, il n'y a que le catholicisme qui puisse
» fournir de tels exemples. »
» Malgré tout, les fils du roi nourrissaient tou
jours l’espoir de gagner le cœur de Tupou, mais
Dieu qui voulait en faire son élue, l'appela à Lui
à la fleur de l’âge.
» Un jour que notre jeune princesse avait tra
vaillé encore plus que de coutume, elle demanda,
CANNIBALES ET LEUR TEMPS
251
comme délassement, la permission d’aller se bai
gner dans la mer avec une de ses compagnes. Le
soleil était très ardent, la sœur lui dit qu'il ne serait
peut-être pas prudent d’y aller, mais Tupou répon
dit aimablement : « Tu sais bien que nous, Ton» giennes, nous sommes habituées aux fortes cha» leurs et que nous ne craignons rien; sois sans
» inquiétude. » La sœur n’insistant pas, elles y
allèrent.
»'Le soir, à leur retour, Tupou avait la figure
bien bridée et l'air abattu ; elle alla se reposer, pen
sant qu’un peu de sommeil dissiperait ce mal de
tête. Il n’en fut pas ainsi, car une forte fièvre se
déclara quelques jours après.
» Se sentant très malade, elle dit à la sœur qui
la gardait : « On va venir me voir, on ira partout
» dans votre maison, et je sais que cela ne con» viendrait pas, vous ne seriez pas maîtresse chez
» vous. J’irai chez le père de Félicita (une bonne
» famille catholique, les parents d’une de nos élè» ves, qui était au pensionnat avec Tupou dès le
» commencement), je serai près de vous et près
» du Père, vous viendrez me voir. » C’était par
délicatesse et aussi pour que ses parents protes
tants n’aient pas de raisons pour vouloir l’emme
ner. On la fit transporter avec beaucoup de pré
cautions.
» Elle était là, depuis quelques jours, dévorée
par la fièvre, conservant cependant toute sa con-
il
rv 'f tp v ,:
;;i£ v*,»f
naissance. Nos sœurs allaient souvent la voir et lui
prodiguaient tous les soins qui étaient en leur pou
voir, mais le mal faisait de rapides progrès ; toute
l'île était dans la consternation. Le roi envoya huit
hommes avec une litière pour l’emporter dans son
palais. Il n’y avait rien à dire, la pauvre petite
mourante ne pouvant plus se défendre. Elle lit im
médiatement appeler le R. P. Lamazo et le pria
d'aller souvent la voir à Nukualofa (ville du roi).
Tupou avait reçu les derniers sacrements, tousses
préparatifs pour le grand voyage étaient terminés,
mais elle voulut avoir une nouvelle absolution
avant son départ de Maofaga qu’elle ne quittait rju'à
regret.
» Baker, le ministre protestant et tous les chefs de
la secte, vinrent entourer Tupou, tentant un der
nier effort contre sa foi, mais elle resta inébran
lable jusqu’à la lin, et ne voulut pas même accep
ter leurs médecines ; elle ne buvait que de la tisane
de tamarin que les sœurs lui préparaient.
» Lorsqu’elle se sentit un peu mieux, elle disait
au R. P. Lamaze : <• Quand je serai guérie, je me
» sauverai encore chez les Taupou (les sœurs). »Ne
pouvant plus s'exprimer, elle embrassait devant
tout le monde son scapulaire, son chapelet et son
crucifix qu’elle gardait toujours suspendus à son
cou, pour montrer au roi et à tous ceux qui l'en
touraient qu’elle voulait mourir dans sa religion.
» Tout espoir de guérison était perdu, les parents
CA N N IB A LES ET LEUR TEMPS
2o3
de Tupou voulurent avoir son dernier soupir ; on
I la mit sur un brancard pour l’emporter à Pea, lieu
de sa naissance, ville célèbre dans l’histoire de
I Tonga, ville fortifiée où régnaient autrefois les anI cètres de notre chère Tupou, mais Dieu n’accorda
cette consolation ni à la ville de Nukualofa, ni à
celle de Pea. A quelque distance de la ville du roi,
on entendit Tupou exhaler un profond soupir, le
cortège s’arrêta... Elle venait d’expirer.
» Son enterrement fut un vrai triomphe pour les
catholiques. 11 y avait 22 ans que le roi Georges
avait proscrit de Pea le catholicisme et défendu
depuis toute manifestation religieuse, mais pour
Tupou, il donna toutes les permissions. On déploya
pour ces funérailles une pompe inconnue jusqu’a
lors, tant au point de vue civil qu’au point de vue
religieux. La marche de ce nombreux cortège res
semblait plus à une procession du saint Sacrement
qu’à une cérémonie funèbre. La cour et tout ce
qu’il y avait de noble dans le royaume s'y trou
vaient. Arrivé près de la fosse où sont enterrés les
ancêtres de Tupou, on entonna le cantique Selo,
solo, Ciel, ciel, comme pour le jour de l’Ascension,
■ on croyait voir l’âme de Tupou monter au Ciel. Les
officiers protestants de la corn', assis dans le cime
tière, écoutaient ce chant et semblaient en être
ravis.
» Espérons que cette chère enfant qui a su garder,
au milieu des malheurs de sa royale famille, une
I
25i
in ; ^ -J/
y
i
'
:
LES CANNULVLES ET LEUR TEMPS
autorité morale étonnante, et édifier tout son peu
ple par une vertu qui avait revêtu un caractère
d’héroïsme, même dans la fleur de sa jeunesse, est
maintenant auprès de Dieu une puissante protec
trice pour le peuple qui l’a toujours aimée et qui
vénérait en elle le dernier rejeton d’une illustre
race et l’unique fille des premiers et des plus no
bles confesseurs de la foi catholique dans ces loin
taines régions.
» En vous adressant ces détails, je serais heureuse
de penser qu’ils pourront quelque peu vous aider
à faire glorifier le Seigneur dont l’amoureuse pro
vidence couvre toute la terre et se fait tout un
peuple d’élus parmi ces nations éloignées qui
aiment Dieu dans la simplicité de leurs cœurs, et
sont loin d’abuser de la grâce, comme malheureu
sement un trop grand nombre le fait en Europe.
» Veuillez, Monsieur, agréer, etc.
» Marie du Cœur f>E J ésus,
» Supérieure générale de N.-D. des Missions. »
Avant de continuer l’esquisse des traits qui ont
eu l'Océanie pour théâtre, nous tenons à témoigner
ici l’expression de notre gratitude à la vénérée
Mère générale pour sa bienveillante, sa charitable
communication. Puisse Celui qui tient un compte
exact de toutes choses, accomplir les vœux que
nous formons pour Elle et la récompenser comme
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
255
Il sait le faire quand une âme, loin de gêner son
action, y correspond en tous temps, en tous lieux,
partout et toujours.
C’est avec cette espérance que nous allons pour
suivre l’esquisse des actes d’un laborieux aposto
lat, actes au sein desquels se meuvent quelques
bonnes volontés mises au service de la plus exquise
charité.
Avec de telles dispositions on ne saurait être
arrêté par rien, et cela est nécessaire dans des
contrées où les éléments conspirent avec les mau
vaises passions pour entraver le bien qui, en défi
nitive, doit avoir le dernier mot, car le SouverainMaître a prescrit des bornes au mal ; les flots les
plus impétueux, en s’arrêtant au sable du rivage,
sont là pour démontrer cette grande, cette éter
nelle vérité.
U n e a f f r e u s e te m p ê te .
Quand, par suite de quelque grand mouvement
de la nature, on voit des fléaux s’abattre sur l’hu
manité et la frapper indistinctement, le monde,
avec l’esprit qui le domine, n’est pas sans dire, en
voyant les fidèles serviteurs de Dieu subir le sort
commun : Où donc est leur Dieu? Ubi est Deus eorum ?
La question n’est pas nouvelle et le Prophète
l.E S
CAN N IBALES
ET
LEU B TEMPS
royal, pour que les nations ne tiennent pas le même
langage, leur répond dans les chants sublimes
qu’aucune poésie n’égale, parce qu’ils sont l’éter
nel poésie : Dcus autern noster in cœlo, omnia quæcumque volait fecit... Notre Dieu est dans'le ciel :
il fait ce qu’il a déterminé, ce qu’il a voulu.
Et comme les bons savent, à n’en pas douter,
que Dieu ne veut que le bien do sa créature, ils
s’inclinent, non comme le font les fatalistes qui
croient au hasard, mais comme l’être intelligent
qui sait qu’il y a une Providence qui règle toute
chose partout et toujours, que ce soit sous la zone
torride où tout est dévoré par les rayons ardents du
plus brûlant des soleils, ou sous une atmosphère
tellement abaissée, que la nature, en ces lieux,
semble être condamnée à ne jamais ressentir les
douceurs d’un printemps avec ses fleurs qui em
baument et ses chantres ailés qui s'ébattent dans
la fouillée en lançant dans les airs des accents qui
disent tant de choses à l’âme, à l’âme quand elle
n’est pas par trop envahie par les tristesses de la
vie ou oblitérée par des misères qui sont la pire des
tristesses !
Et quand l’aquilon souffle avec violence, quel
que soit le climat sous lequel il s’abat, aucune puis
sance humaine ne saurait entraver son impétuosité,
aucune force amoindrir sa violence ; tantôt il dé
tache du sommet des montagnes glacées, de for
midables avalanches qui, en se précipitant dans la
L E S CANNIBALES E T LEUR TEMPS
257
vallée, menacent d’ensevelir le voyageur égaré
sous un épais et blanc linceul ; d’autres fois, c’est
le géant des forêts qui ne peut résister à sa puis
sance et se brise avec éclat. Qu’on le veuille ou
non, il faut s’incliner devant une puissance supé
rieure qui seule commande aux vents et à la tem
pête.
Dieu, par ces grands bouleversements, parle à
tous : aux bons, pour les rendre meilleurs; aux
méchants, pour les faire entrer dans une voie qui
satisfasse sa justice et le mette à même d’exercer
sa miséricorde.
Une de ces grandes tempêtes a eu lieu à Tonga,
le 20 juin 1872; les pauvres soeurs, se croyaient
perdues. Vers les dix heures du soir, elles étaient
à peine endormies, quand elles furent subitement
réveillées par un terrible fracas : une trombe de
vent venait de s’abattre sur leur monastère. En
trois ou quatre secondes qu’avait duré le fort de la
tempête, tout avait été renversé : maisons, palis
sades, véranda, etc. Les pauvres sœurs étaient
entre la vie et la mort. Ce fut un terrible moment
pour elles et une de leurs plus rudes épreuves. La
maison était tellement ébranlée qu’elles ne pou
vaient sortir ni par les portes, ni par les fenêtres.
Les enfants criaient et se désolaient dans les dor
toirs où ces chères petites se trouvaient avec une
des sœurs qui aurait voulu les faire descendre,
mais la porte résistait. A force de secousses, les
.- ' t r . ' .
■
.... .
V f;
LE S CANN IBALES E T L E E R TEM PS
sœurs parvinrent à faire passer les enfants par la
croisée et à y passer elles-mêmes. On se trouva
alors sous la véranda. Mais tout n’était pas dit :
rester là n’était pas chose facile, le vent était en
core si violent que les cocos tombaient de tous
côtés, ce qui n’était pas sans danger ; rentrer dans
la maison d’où l’on était sorti avec tant de peine,
eût été une grande imprudence, car la pauvre mai
son penchait et menaçait de s’affaisser tout à fait.
11 n’y avait donc qu’à s’abandonner à la Providence,
c’est ce que les bonnes sœurs firent.
Elles allaient se diriger vers la chapelle, lorsque
le R. P. Lamaze, qui avait entendu le bruit que le
cyclone avait produit et qui en avait été épargné,
vint avec plusieurs de ses lama (collégiens) qui
portaient des lanternes. Il était alors minuit; sur le
conseil du R. P. Lamaze toutes les sœurs firent la
sainte communion ;• elles ne l’avaient jamais faite
dans un moment plus solennel ; elles en éprou
vèrent une grande, une immense consolation.
Mais tout n'était pas dit, la nuit semblait inter
minable, surtout quand on est condamné à l’inac
tion, et que l'on a tout un petit troupeau à sauve
garder. Mais nous aimons à redire que ce que Dieu
garde est bien gardé ; il n’est arrivé aucun acci
dent, ni aux jeunes lilies, ni aux sœurs.
Quand le jour fut venu, la frayeur des pauvres
sœurs ne pouvait s’amoindrir, car la ruine était plus
grande encore qu'elles ne se l'étaient imaginée :
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
259
tout autour d’elles était renversé, brisé, emporté
par le terrible cyclone.
La maison était encore là, mais elle penchait
tellement qu’un coup de vent pouvait la jeter à bas.
Los indigènes étaient accourus en grand nombre,
surtout les catéchistes du R. P. Lamaze, qui étaient
sans contredit les meilleurs aides en pareille cir
constance. Mais, malgré leur bonne volonté, ils
n’avaient aucun moyen pour tirer les sœurs d’em
barras. Ils ont bien relevé les cases tongiennes, la
salle de récréation,la maison d’approvisionnement,
mais il restait le monastère qui, vu la circonstance,
n'était pas si facile à redresser. Le-dit monastère
était en bois de fer, il avait 55 pieds de long sur
25 de large, et ne pouvait se manier comme une'
simple case.
Les pauvres sœurs ne savaient à quels saints se
vouer pour sortir d’embarras.
Il y avait heureusement dans le port de Nukua
lofa une dizaine de grands navires, arrivés depuis
quelques jours, pour la pêche à la baleine. La
sœur supérieure écrivit au commandant pour lui
exposer son embarras. Il n’en fallait pas davantage:
il envoya quelques hommes, munis de grosses cor
des avec des poulies. Les braves marins se mirent
de suite à l’œuvre ; tous les catholiques de Maofaga
vinrent se joindre à eux pour aider à remettre la
maison sur sa base. Tout le monde tirait la corde
en chantant, ce qui aidait beaucoup à tirer d’en-
.
260
LE S
CANNIBALES ET LEUR TEM PS
semble, et par là aucune force n’était perdue. Pen
dant que l’on tenait ainsi la maison pour la mettre
d’aplomb, un charpentier qui se trouvait là par pro
vidence, cloua de longues traverses contre toutes
les parties, et quand la maison fut redressée, elle
était plus solide qu’avant la tempête. Dieu ne man
que jamais de bénir ceux qui mettent en Lui leur
confiance. Et les bonnes sœurs purent chanter leur
Te Deum et dire de tout leur cœur en le termi
nant : In te Domine speravi, non confundar in
xternum. En vous Seigneur, j’ai mis mon espé
rance, je ne recevrai point de confusion.
E t a t d e la n o b le s s e to n g ie n n e .
Les jeunes filles qui composaient le pensionnat
appartenaient pour la plupart aux plus grandes fa
milles du pays, mais à Tonga les personnages, les
nobles, ne sont pas plus riches que le moindre des
indigènes. Chacun a l'usage d'un petit coin de terre
qu’il cultive ou fait cultiver. A Tonga, on vit au
jour le jour, sans faire de provisions ; cette ma
nière de faire n’était pas sans causer de grandes
difficultés; les enfants ne manquent pas, et la mai
son des sœurs qui paraissait trop vaste a été vite
remplie. Les jeunes filles sont très heureuses de
venir au couvent, et les parents se font un honneur
de dire aux voisins : « Nua est à l'école des Tau-
i
LE S CANN IBALES ET LEUR TEMPS
26 i
poil, et dans quelque temps elle sera savante
(poto). »
Les Tongiennes ont beaucoup de goût pour l’é
tude, elles ont surtout un grand appétit ; une seule
des pensionnaires mange, en un repas, autant que
trois sœurs dans toute la journée. 11 est vrai que
leurs aliments ne sont pas substantiels, ce ne sont
(pie des bananes et des ignames toute l'année,sans
aucune variation. Deux ou trois fois par an, un
petit morceau de porc à l’occasion d'un enterre
ment ou d’une fête, et c’est tout.
La pension des enfants se paie en nature ; dès la
rentrée, chaque enfant apporte un kau d’ignames
(une vingtaine), trois ou quatre régimes de bananes
et quelques cocos. Tous les trois mois ces provi
sions doivent être renouvelées. L’ensemble de ces
provisions alimentaires n’est pas dispendieux, et
e’est cependant une lourde charge pour les indi
gènes de ce pays. Le premier trimestre, chacun lit
preuve de bonne volonté, mais pour une partie
seulement de ce qui avait été prescrit par Mgr Elloy lui-même ; il y avait bien les ignames et les ba
nanes, mais le porc qui devait figurer dans l’en
semble des aliments faisait défaut; très recherché
par tous, chacun se réservait celui qu’il pouvait
avoir en sa possession par crainte d’en manquer, et
l’on se contentait, au lieu de présenter la portion
convenue, de ne présenter que des excuses en di
sant dans leur langue : Oka ikai keu tnau ha
262
LES CANN IBALES ET LEUR TEMPS
puaka. Ce qui veut dire : Je n’ai pas de porc en ce
moment, je te l’apporterai dans le courant de l’an
née.
Les sœurs, néanmoins, étaient contentes, la case
aux provisions était bien garnie ; les ignames ne
manquaient pas, c’était le pain, et ce grenier d’abon
dance devait laisser l’économe du monastère dans
la plus parfaite quiétude pour six mois au moins.
Mais, il y eut une cruelle déception ! au bout d’un
mois, un mois à peine, le grenier était veuf de son
abondance ! il était complètement vide : les sœurs
avaient plus compté sur la grande provision que
sur l’appétit dévorant des jeunes filles, appétit
qu’elles étaient loin de soupçonner. Il fallait à tout
prix se procurer le nécessaire, et les sœurs n’hési
tèrent pas à échanger des choses utiles afin de ne
pas laisser les enfants manquer du pain quotidien ;
rien n’était épargné pour atteindre ce but, pas
même les effets du trousseau des sœurs.
On ne sait pas assez dans le monde le bien que
l’on pourrait faire en donnant régulièrement l'obole
que l’on demande aux âmes de bonne volonté
chaque année, pour secourir les vaillants cœurs
qui dépensent leur vie pour gagner des âmes au
Christ-Jésus, qui n’a pas compté, Lui, qui a tout
donné, tout, jusqu’à la dernière goutte de son sang.
Et l’on ne demande qu’un sou par semaine aux
chrétiens pour travailler à un si grand bien, est-ce
trop demander?
vuis&
LES CANNIBALES ET LEU B TEMPS
Il est une chose qu’on ne doit pas oublier: si
clans toutes nos provinces, comme partout du reste,
il existe des coutumes qui ont force de loi, les
archipels de l’Océanie ont les leurs qui sont au
moins aussi puissantes sinon plus puissantes que
chez nous.
A Samoa et dans les archipels voisins, les femmes
peuvent aider pour les plantations, mais à Tonga,
il est impossible de demander cela aux jeunes indi
gènes, c’est absolument contraire aux habitudes
du pays ; si les sœurs exigeaient d’elles ce travail,
elles s'aliéneraient toute la population. D’ailleurs
la mission de Tonga n’a jamais pu acquérir de ter
rain pour y fonder des œuvres. Le roi Georges,
l’unique propriétaire de Tile, n'a jamais rien voulu
céder, tandis qu’à Apia et à Wallis, la mission pos
sède de grands terrains qu'elle peut faire cultiver.
Il y a donc à Tonga, comme partout ailleurs, des
épreuves à surmonter et des difficultés à vaincre,
mais, dans les missions, on n’en est pas à compter
les épreuves, et quand elles viennent, quelles
qu'elles soient d’ailleurs, on leur sourit comme on
le ferait à un hôte illustre qui pourrait accorder de
grandes faveurs. Et la souffrance est bien cet hôte,
puisqu’elle procure la béatitude, surtout quand Yim
pétrant, le bénéficiaire, la supporte pour la justice.
Pour en avoir la certitude, il n’y a qu’à se rap
peler que cette béatitude fait partie de celles pro
clamées par le divin Maître.
264
LE S CANN IBALES ET LEUR TEM PS
Si dans ces pays lointains, il y a des difficultés
à surmonter, le dévouement a ses joies, la peine
son salaire, le travail sa récompense. Les jeunes
Tongiennes aiment l’étude, et quand on voit une
intelligence s’ouvrir et les leçons y pénétrer, on
bénit Dieu de ce bienfait, car on comprend par là
que tout devient possible, et avec la perspective
de voir, en même temps que la science humaine,
la vie chrétienne s’infiltrer dans les âmes, on ne
compte pas sa peine ; est-ce que les chercheurs d’or
la comptent, eux, la peine? L’intelligence des vérités
chrétiennes vaut mieux que l’or, car ce métal crée
souvent des difficultés qui ne sont pas toujours
sans danger, tandis que la pratique des vérités
chrétiennes, loin de les créer, aide puissamment à
les surmonter.
Pouvoir garder plusieurs années les enfants, les
nourrir et les élever, voilà ce que les sœurs deman
dent, persuadées qu’elles sont, que leurs chères
élèves deviendront plus tard, avec l’aide de Dieu,
des apôtres autour d’elles.
L a fê te d e N o ë l à M a o fa g a .
Nous avons à raconter comment les cérémonies
de la fête de Noël se pratiquent dans une des îles
de l’Océanie, à Maofaga, île dont les habitants, il y
a cinquante ans, étaient encore livrés à la plus ré-
I.ES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
2G5
voltante des anthropophagies. Quand on se rap
pelle les jours passés, leur tristesse, et les révol
tants instincts de tous ces mangeurs d’hommes,
on ne peut qu’exalter la gloire de Dieu qui élève
assez les times pour les faire voler au secours des
êtres assez dégradés pour se dévorer entre eux.
Quand le vénérable P. Chevron, le premier apô
tre de Tonga, est arrivé dans cette île, en 1837, il
n’y avait pas dans tout l’Archipel, une seule âme
catholique: aujourd’hui, il y en a des milliers dans
la seule île de Tonga. Il y a trois stations de mis
sionnaires et chacun a plusieurs paroisses à des
servir.
On voit parmi les habitants de ces archipels des
vieillards qui ne se rappellent pas sans tristesse
les anciens jours, et il n’est pas rare de leur voir
verser d’abondantes larmes au souvenir des cruau
tés exercées par eux sur leurs semblables ; aussi
n'est-ce pas du respect qu’ils ont pour les mission
naires, mais de la vénération,
et si chez eux le
»
culte des saints est en faveur, celui des martyrs
est en très grande vénération.
Et les fêtes, les belles fêtes de l'Eglise, ils les
aiment et ne négligent rien pour les bien sancti
fier ; les hommes, les femmes, les enfants, s’y pré
parent de leur mieux, ils s’y préparent par ce qu’ils
appellent le teuteu (ce qui veut dire la toilette,
l’ornement de l’âme) : la confession.
Pour ne pas manquer le consolant sacrement de
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
1 ;
:
la confession, ceux qui habitent les villages éloi
gnés, sont obligés de venir à Maofaga la veille de
la fête, traverser en mer des distances de deux ou
trois heures, dans une méchante pirogue, souvent
d’emprunt, et de prendre avec eux toute leur fa
mille et des provisions pour apaiser une faim pres
que toujours dévorante. La femme charge le plus
jeune de ses enfants sur son dos, en tient un ou
deux sur ses genoux, tandis que le mari conduit
l’embarcation, heureux si elle ne chavire pas, ce
qui mettrait dans la nécessité de faire une partie
du voyage à la nage.
Arrivés à Maofaga, épuisés de fatigues, ces pau
vres insulaires n’ont pas tous des parents qui puis
sent les recevoir. Ils vont alors se caser comme ils
peuvent, chez un ami, un voisin, ou sous un han
gar au besoin. Ils ont parfois aussi à souffrir de la
faim, pendant les deux ou trois jours qu’ils passent
là pour bien célébrer la fête.
A peine débarqués, ils s’empressent d’aller à
l’église pour se confesser, c’est leur plus grande
préoccupation, tant ils comprennent le bienfait de
l'absolution, et tant aussi ils sont heureux du bien
et du bonheur qu’elle répand dans leur âme : quand
on sent vivement le mal qu’on a fait, et qu’un mis
sionnaire a franchi l’immensité des mers pour ve
nir, au nom d’un Dieu d’amour et de paix, vous
apporter le pardon, on ne peut mieux exprimer sa
reconnaissance qu’en acceptant cet immense bien
LF.S CAN N IBALES ET LE UR TEM PS
267
fait avec toute la joie qu’il comporte, avec toute
la reconnaissance qu’il mérite, et avec ce repentir
sincère qui donne tant de joie au ciel.
Mais ce n’est pas tout ; ceux qui sont là, à de
meure fixe dans le pays, n’ont rien négligé pour
rendre la fête brillante : pendant huit jours ils ont
travaillé à faire, avec de jeunes roseaux, des es
pèces de lustres garnis de guirlandes de fleurs
odoriférantes.
Quelques heures avant la messe de minuit, cha
cun vient prier le Père missionnaire de vouloir bien
accepter un de ces lustres et lui permettre de le
suspendre le plus près possible de l’église. Dans
les premières années, on les mettait presque tous
dans l’église, mais après, le nombre en devint si
grand, qu’une fois l’église parfaitement illuminée,
tous les autres lustres furent suspendus, sur deux
rangs, de distance en distance, le long d’une belle
avenue, en face de l'église.
Les jeunes filles, qui nulle part ne sont les der
nières, avaient aussi voulu préparer une de ces
lampes en forme de lustre ; celle-là fut placée à
l’entrée de l’église. Le couvent des soeurs, ainsi
que la palissade qui entoure le jardin, étaient gar
nis de lampions. Le jardin du R. P. Lamaze ne
pouvait être oublié. La grande allée des sœurs,
qui conduit sur le bord de la mer, était étincelante
de lumière. Tous les insulaires étaient ravis de joie.
Lorsque tout fut illuminé, les deux laits (arbres
-2M
'
’
/
*
T-
I.ES CANNIRAIiES ET LEUR TEMPS
creux) et la cloche commencèrent leurs joyeux ca
rillons. En quelques minutes l’église fut comble,
chacun était à sa place. On entonna, en tongien, le
cantique : Venez divin Messie, que tous les assis
tants chantèrent avec le plus merveilleux entrain.
Au commencement de la messe, les jeuues gens du
collège, en chantant YIntroït, firent monter vers les
deux, avec de touchantes voix, les prémices de
leur foi en même temps que l’expression de leur
reconnaissance. Le Kyrie, le Gloria et le Credo,
furent chantés, avec accompagnement de l’harmo
nium, par les jeunes filles du pensionnat des sœurs.
A YOffertoire, elles chantèrent un Ave Maria, et à
l’élévation un O Salutaris en parties. Depuis YAgnus
Dei jusqu’à la fin de la messe, toute l’assistance
chantait des cantiques de préparation à la commu
nion et d’action de grâces.
Le jour de la fête, après l’office du matin, com
mencèrent les hivehiva (les chants, les poésies).
Avant l’arrivée des missionnaires, les Tongiens.
dans leurs fêtes païennes, racontaient, en chantant,
comme tous les peuples de l’Océanie le faisaient,
les faits remarquables de leur histoire. La musique
accompagnait toujours ces hivehiva; elle consistait
à frapper sur le gazon avec des morceaux de bam
bou, à temps et à contre-temps, ce qui produisait
un son qui n’était pas toujours harmonieux, mais
(fui a assez d’attrait pour les indigènes.
Nos sociétés chantantes — alors que l’on chan-
LE S CA N N IB A LES ET LEUR TEMPS
269
tait — accompagnaient les joyeux refrains en tapant
en cadence les verres sur la table ; lequel de ces
accompagnements est préférable ? nous posons la
question sans la résoudre.
Voyant que cette manière de chanter avait tant
d'at trait pour eux, les missionnaires, toujours atten
tifs à saisir les occasions favorables pour instruire
et transformer les peuples qui sont confiés à leur
apostolat, substituèrent aux poésies païennes l’his
toire de la religion chrétienne, celle des Prophètes,
celle de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge, des
anges et des apôtres. Ces chants se conservent
par tradition, ce sont les matua (les anciens, les
sages) qui les apprennent aux jeunes à l’occasion
I de différentes fêtes de l’année.
Pour exécuter ces chants, les Tongiens se met
tent par groupe, assis sur le gazon, à l’ombre des
arbres à pain, tout près de l'église et presque sous
les croisées du Père missionnaire. Le peuple les
entoure et applaudit après chaque morceau.
Ces chants, quoique un peu monotones sinon
fatigants pour les oreilles européennes, sont très
goûtés des indigènes, très instructifs, et font un
grand bien, même aux protestants qui viennent en
foule les entendre.
À deux heures de l’après-midi, le lali annonce la
récitation du chapelet avec la méditation des mys
tères ; on s’y rend presque aussi nombreux qu’à la
messe.
270
LE S CA N N IBALES ET LEU B TEM PS
Les chants publics recommencent ensuite et se
continuent jusqu’au moment de la bénédiction.
Le soir, tout est illuminé comme pour la messe
de minuit. On chante des cantiques de Noël pen
dant que les fidèles prennent place dans l’église.
Les petites filles des différents villages se mettent
par groupes pour réciter ensemble les évangiles
qui parlent de la naissance de notre Seigneur Jé
sus-Christ. Tout le monde écoute ces récitations
avec le plus grand intérêt et dans le plus profond
recueillement.
Le Père missionnaire fait une instruction, et la
bénédiction solennelle du saint Sacrement termine
cette belle fête de Noël.
Le lendemain, après la messe, chacun reprend,
la paix et la joie dans l'âme, le chemin do son vil
lage.
En publiant ce récit, nous nous sommes un peu
étendu, croyant ne pas devoir omettre des détails
qui caractérisent un peuple si voisin des scènes de
carnage à l’aide desquelles il trouvait à assouvir le
plus monstrueux penchant, le plus révoltant des
appétits.
Ce peuple, parmi lequel il n’était pas sans exem
ple de voir un fils dévorer le cœur et les yeux de
sa mère, ou, pour la honte de l’humanité, une mère
se repaître du fruit de ses entrailles ! eh bien, ce
peuple, sous l’action d’un secours immense, a com
pris l’inépuisable bonté de Dieu, et alors, oh ! alors,
LUS
CAN N IBALES
ET
LE U R
271
TEM PS
loin d’inventer, comine il le faisait, des supplices
[tour arrêter le missionnaire dans sa course, il va
à lui, non plus pour le frapper, mais pour s’incliner
avec respect sous sa main paternelle, et accepter,
avec ses divins conseils, le bienfait de son inépui
sable charité.
Voilà comment les hardis pionniers de la civili
sation, restent calmes au milieu des vents et des
orages, parce qu’ils savent qu’après la tourmente
peut venir une de ces brises qui apportent avec
elles l’espérance d’un jour éclairé par un soleil
radieux.
Le missionnaire qui arrose une terre ingrate de
sou sang, est plus puissant que jamais, et c’est en
tenant en main la palme du martyre qu’il peut
plaider au mieux la cause de ses bourreaux, car le
coup qui a tranché le fil de ses jours, en le lan
çant dans la gloire, le met face à face avec Celui
qui, avant d’expirer sous les coups sacrilèges d’un
peuple, a, du haut de l’instrument de son supplice,
fait monter cette parole vers Dieu, son Père :
Pater dimitte illis, non enim sciant quid faciunt.
Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce
qu’ils font.
Et quand, tout ruisselant encore de son géné
reux sang, le martyr tout rayonnant de joie et de
bonheur, crie, comme on peut le faire dans la
céleste patrie : Pater dimitte illis, comment n'obtiendrait-il pas le pardon qu’il implore?
19
l.K S
CA N N IBALES
ET
LE UR
TEMPS
Oui, il l’obtient et la grâce qui descend dans les
times rend tout possible, le loup dévorant devient
un tendre, un timide agneau, et l’anthropophagie
qui faisait taut et de si honteux ravages, n’existe
plus en ce pays que dans la mémoire de quelques
anciens qui le déplorent et lo pleurent amèrement.
Et la fête de Noël qui a été si bien sanctifiée à
Tonga, à Tonga tabou, Tonga la consacrée, prouve,
d'une façon irréfragable, que l’Eglise catholique a
toujours été, qu’elle est encore et qu’elle sera tou
jours la grande bienfaitrice de l’humanité.
L e s é c o le s d e T o n g a à l ’h e u r e d e s e x a m e n s .
Les fêtes de Noël, dont nous venons de donner
quelques détails, ont eu lieu vers 1872. Sans nous
éloigner trop de cette date, un coup d’œil jeté sur
les écoles pourrait bien ne pas être sans intérêt, en
nous mettant à même de connaître les dispositions
d’une peuplade qui a déjà donné assez de gages à
la civilisation pour qu’on s’y intéresse.
Au mois d’août 1873, avant les vacances, il y
eut un examen public ; là-bas, un tel examen est
une fête, et quand rien ne cloche, la fête est ma
gnifique.
L’examen eut lieu en plein air, sur le gazon,
dans l’enclos du monastère des sœurs de Notre-
LES
CANN IBALES E T
LEUR
TEM PS
2 7 .J
Dame des Missions, en face et à une très petite dis
tance de la mer, à l’ombre d’une touffe d’arbres
plantés pour la circonstance.
Les parents des enfants, sur l’invitation des
sœurs, étaient accourus en grand nombre, presque
tous les catholiques de la ville et les collégiens,
ou savants du R. P. Lamaze qui se dévoue, avec
la charité qui lui est habituelle, à leur faire l’école
tous les jours. Aussi la plupart d’entre eux. ontils la réputation méritée d'exceller particulière
ment dans les mathématiques. Ces jeunes gens,
revêtus de leur uniforme qui consiste dans une es
pèce de petite blouse blanche ornée d’une croix
rouge en étoffe, avaient majestueusement pris place
à côté des Révérends Pères qui présidaient l’exa
men. Hoho, le plus savant de tous, a même donné
quelques problèmes à faire sur le tableau.
Les jeunes filles étaient en grande toilette tongienne : enveloppées dans de grandes ceintures de
tapa, la figure, les cheveux, les bras et les jambes
ruisselants d'huile, et couvertes de colliers et de
ceintures de fleurs.
Léchant de YAve maris Stella, avec le refrain ita
lien Laucliamo, a servi d’ouverture. Les chefs Tongiens qui pour la plupart ne savent pas lire, furent
émerveillés d’entendre leurs enfants parler diffé
rentes langues.
L’étude du catéchisme n’est certainement pas
négligée, que ferait-on sans cette étude? sans la
274
L E S CA N N IBALES ET L E U R TEM PS
liante morale qui découle du Christianisme, les ha
bitants de l'Océanie se dévoreraient encore entre
eux.
Toutes les pensionnaires des sœurs, depuis les
petites do sept à huit ans jusqu’à celles de seize à
dix-huit, l'ont récité d'un bout à l'autre; celles qui
hésitaient tant soit peu, n’étaient pas fières.
Pour la lecture en tongien, on ne leur passait
que trois fautes. Pour le latin, il a fallu plus d'in
dulgence. C’était assez curieux do les entendre pro
noncer les mots de cette langue, et cela pour
cause. Dans la langue du pays, il n’y a pas plus
de 16 lettres, et par suite il est bien difficile de
leur faire dire de certains mots, udoremus par
exemple. En langue tongienne les lettres d et r
n’existent pas, et alors ils disent atolemus. Ils met
tent un t pour un d et un / pour un r. Mais avec de
la patience, et les sœurs n’en manquent pas, elles
arriveront à habituer leurs chères élèves à pro
noncer les mots comme ils doivent l’être.
Comme résumé d’histoire, les enfants récitent,
sous forme de dialogue, la vie d’Esther, la déli
vrance de son peuple, etc.
Toutes les parties du monde étaient suspendues
à des poteaux que les sœurs avaient dressés pour
cet examen. Chaque élève allait devant la carte
désignée par les Pères missionnaires, pour répon
dre aux questions qui leur étaient faites. Au moyen
d’une petite baguette, elles indiquaient les grandes
LE S
CAN N IBALES
ET
LEUIt
TEMPS
275
divisions de ces différents continents, les princi
pales villes, les fleuves, les montagnes, le nombre
des habitants et des catholiques. Aux plus avan
cées, on allait jusqu’à leur faire tracer une mappe
monde sur le tableau, ou un continent avec toutes
les principales indications.
Avant de commencer l’examen sur l’arithmétique,
leur étude favorite, les pensionnaires des soeurs
ont récité la table de multiplication sur un air tongien, tout à fait propre à la leur graver dans la
mémoire. Elles ont ensuite fait des problèmes sur
le tableau. La première division les a faits sur les
fractions et les règles de trois, les moins avancées,
sur les quatre premières règles seulement.
Les cahiers d’écriture et les ouvrages de cou
ture, étaient exposés sur de grandes tables. Les
vêtements fournis par les soeurs furent donnés en
récompense. Le chant du cantique: Salut, ô Vierge
immaculée, fut chanté en français et termina la
séance.
Les Tongiens étaient émerveillés de voir leurs
petites filles si savantes. Oui, elles savaient lire,
écrire, calculer, mais ce qu’elles avaient surtout
bien appris, c'était le respect à tous ses degrés et
sous toutes les formes. Quand une société en est
là, elle entre dans la vraie civilisation, oui, elle y
entre, celle qui met toute chose à sa place et rend
à foute l’autorité le respect qui lui est dû. Dans
une telle société Dieu est connu, et par suite, aimé,
r27 ("»
LE S CAN N IBALES ET LE UR TEM PS
loué et adoré ; et quand on rend à Dieu l'honneur
qui lui est dû, les nations et les familles qui les
composent, grandissent dans le respect et dans
l’honneur.
Ce n’est pas en un jour qu’on transforme ainsi
une nation, et ce n’est pas sans un rude labeur
aussi que l'on peut rendre aux âmes quelques traits
de leur beauté primitive, alors quelles sont des
cendues jusqu’au plus bas degré de l’échelle so
ciale, et nous ne disons pas assez, car se dévorer
entre soi, ce n’est pas se tenir dans un degré, même
intime, c’est en soçtir pour se mettre au-dessous,
c’est égaler la brute qui ne vit que d’instincts, pri
vée qu’elle est de la raison ; et, égaler une brute,
quand on a été créé pour élever le regard en haut !
ramper vers les bas-fonds, quand, comme l’aigle,
on peut diriger son vol vers les sommets les plus
altiers, c’est l’éternelle honte de l’humanité !
Mais Dieu qui n’abandonne jamais cette huma
nité, qui a toujours un regard miséricordieux dirigé
vers elle, inspire de grandes âmes cl leur met au
cœur assez de dévouement, assez de charité, assez
d’abnégation, pour leur faire embrasser une vie de
sacrifice jusqu’à s’offrir en holocauste, et par cette
rançon, ces âmes dévouées jusqu’au martyre,
apaisent la justice de Dieu, et font descendre sur
les nations infidèles qu’elles évangélisent, la divine
miséricorde. Voilà comment la race des anthropo
phages est entrée dans une voie qui mène au plus
I.KS CAXN1IIA1.ES ET LE UR TEM I'S
277
grand des Liens, au j»lus parfait bonheur. Cela
vaut bien qu’on y pense, et quand un travailleur a
obtenu un tel résultat, il peut élever son regard
vers le ciel avec l’espérance qu’il n’a pas été un
serviteur inutile.
A r r iv é e d e M a d a m e la s u p é r i e u r e g é n é r a le
d e N o tr e - D a m e d e s M is s io n s , à T o n g a .
Il y avait longtemps que les religieuses de Tonga
avaient au cœur le désir, bien naturel, de revoir
leur supérieure générale, car la reconnaissance est
une des vertus réservées aux âmes qui se donnent
a Dieu, et quand on est engagé dans cette vie, on
ne saurait oublier les bienfaits qu’on a reçus au
matin du jour où s’est ouverte la maison bénie vers
laquelle Dieu avait dirigé nos pas.
Et quand, dans cette maison, malgré les imper
fections inhérentes à la nature humaine, on a été
reçu avec une charité à toute épreuve, on ne peut
qu’aspirer à revoir l’âme qui vous a montré la voie,
pénétré de la vérité et fait entrer dans la vie.
Enfin, après plus d’une année d’attente, un na
vire l'amena, le 15 décembre 1873 ; deux sœurs
l'accompagnaient; la pauvre Mère était épuisée de
fatigues ; la traversée avait été très mauvaise, et
comme la vénérée Mère ne pouvait pas supporter
la cabine, elle fut obligée de rester sur le pont, nuit
278
LES
CA N N IBALES E T
LE U R TEM PS
et jour, exposée à tous les temps, mouillée jus
qu’aux os, sans pouvoir, pour ainsi dire, prendre
aucune nourriture. La pauvre supérieure demeura
sous cette épreuve trois grandes semaines, et nous
pouvons bien les qualifier ainsi, car les nuits sont
interminables quand on ne peut prendre aucun re
pos. On serait fatigué à moins.
Nous n’avons pas à dire que les sœurs allèrent
au-devant de leur vénérée Mère générale avec
toutes les pensionnaires, ni qu’elle fut leur joie au
moment où la petite nacelle aborda le port de Maofaga, malgré un contre-temps qui ne laissait pas
d’être très désagréable, car il tombait en ce mo
ment une pluie torrentielle, et la pauvre Mère gé
nérale en était à ne pas pouvoir marcher. Une
bonne sœur la prit dans ses bras et la transporta
sur le rivage. Il n’y avait heureusement que le jar
din à traverser pour arriver au couvent. Les sœurs
installèrent leur vénérée Mère dans la salle de
communauté, car leurs cellules sont si petites
qu’elle n’aurait pu s’y tenir, elle qui était restée
pendant de si longs jours, au grand air: une petite
cellule avec la chaleur des tropiques lui aurait été
fatale, elle lui ôtait la respiration. Il fallait de plus
l’envelopper de la tête aux pieds, afin de la garan
tir contre des milliers de moustiques qui bourdon
nent, nuit et jour, autour des mortels, pour les dé
vorer. Les cousins de nos provinces méridionales
qui ne sont pas sans nous faire sentir, d'une façon
111 Ü
LES
CANNIBALES ET I.E lIIt TEMPS
27!)
désagréable, leur aiguillon, ne sont rien si on les
compare aux moustiques qui pullulent sous les tro
piques de l'Océanie.
Le matin, dès la première heure, tout le village
qui avait vite appris l’arrivée de la Pule lahi (la su
périeure des supérieures), vint au parloir pour lui
souhaiter la bienvenue. Mais la brise de mer
ayant permis à la bonne Mère de prendre un peu
de repos, les sœurs firent comprendre, le plus dou
cement possible et dans leur intérêt, qu’ils ne
pourraient la voir que plus tard, quand elle se sera
un peu reposée.
La fatigue du voyage, la chaleur, les mousti
ques, n’étaient pas les seuls inconvénients de la
situation, il y avait en plus la difficulté de se pro
curer des aliments capables de réparer des forces
épuisées. Pour en trouver quelque peu, il fallait
s'ingénier. Tous les jours, un peu avant le dîner,
les jeunes filles allaient au bord de la mer pour
chercher des espèces de petits crabes, mais, après
la cuisson, on avait beau inventorier les crustacés
à dix pattes, on ne trouvait pas en eux le comfort
qui n’aurait pas été du superflu en pareille occur
rence. Mais la vénérée Mère se contentait do tout,
elle n’en était pas à une privation près : quand on
a fait de longues traversées, il arrive que les pro
visions s’épuisent, et chacun alors est appelé à
prendre part à la peine. Dans ces moments de pé
nurie, alors que l’on n’a d’autre perspective que le
'280
L E S CA N N IBALES ET L E U li TEMPS
ciel et l’immensité des mers, on élève le regard
vers le ciel et l’on implore la divine Providence de
laquelle on ne doute pas, alors que l’on a tant be
soin de la voir se manifester.
Ce n’est pas la vénérée Mère qui doutait de ce
consolant attribut de la divinité, elle en avait trop
souvent éprouvé les effets, elle les éprouve encore
à l’heure oit nous écrivons ces lignes, elle les
éprouve en Nouvelle-Zélande où elle se trouve en
ce moment. C’est dire qu'elle a surmonté ses fati
gues, et si la nourriture du corps n’était pas re
cherchée, celle de l’âme avait toutes les qualités
pour produire la plus heureuse, la plus salutaire
réaction. Il en est toujours ainsi des soins affec
tueux, ils font naître des joies qui ne peuvent
qu’impressionner favorablement. C’est ce qui arriva,
et après quinze jours de repos, de calme, de quié
tude, l’heureuse Mère put se rendre, avec ses
chères filles, à Samoa, où devait se tenir un cha
pitre provincial. Quelques pensionnaires, qui pa
raissaient avoir la vocation religieuse, eurent la
joie de faire partie de cette sainte caravane. A
peine installées sur le navire, les pauvres sœurs
se virent soumises au caprice des vents qui se ma
nifestaient contre la direction qu’il devait prendre.
Le capitaine, en homme prudent, ne crut pas de
voir aller contre vent et marée, mais vers le soir,
un temps plus favorable permit de lever l’ancre et
de faire voile vers les îles de Haapai.
—ispnw?
LES
CANN IBALES
ET
LEUR
TE M PS
281
La joie lut de courte durée, on n'était pas encore
on pleine mer, lorsqu’avec la nuit qui ne tarda pas
;i arriver, on vit les vagues prendre des propor
tions qui étaient loin d’être rassurantes : on était
en sérieux danger, le vent poussait le navire avec
violence vers les récifs. Le capitaine, qui voulut
donner l’éveil, cria au maître qui tenait le gouver
nail : « Pour votre vie et la nôtre, tenez ferme. »
Les paroles furent le cri d’alarme, tout l’équipage
se précipita sur le pont pour la manoeuvre, et il
n'était que temps, la quille du navire frottait contre
les récifs, et les rasait de si près que tout semblait
désespéré ! perdu !
Les pauvres sœurs priaient comme on peut le
faire quand on est près d’être submergé. La véné
rée Mère générale était simplement admirable tant
par son attitude que par sa résignation. Quelques
mots seulement tombaient de ses lèvres pour dire
■j ses filles qu’il ne fallait jamais désespérer de
délai qui commande aux vents et à la tempête.
Les sœurs, ranimées par ces fortifiantes paroles,
priaient avec plus de ferveur que jamais, quand un
homme de l'équipage, un Français, vint leur dire :
" Mes sœurs, remerciez Dieu, le navire est sauvé. »
Qu'était-il arrivé? Au moment où une vague im
pétueuse allait tout briser contre les récifs, le pilote
a tourné le navire avec une telle habileté, que la
vague qui devait l’engloutir l’a rejeté au large.
damais le capitaine Mac-Kenzie, depuis les longues
282
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
années qu’il traverse les mers, ne s’était vu si près
de faire naufrage.
Le lendemain de ce jour, on était en face d'Haapai, île d’où le P. Calinon avait été chassé et réins
tallé par le roi Georges, grâce au capitaine Briz,
venu d’Amérique pour faire rendre justice aux Mis
sionnaires. Mais l'esprit du mal cherche toujours à
ressaisir les âmes qu’il veut entraîner à sa suite :
le P. Calinon, malgré son courage et sa patience,
a dû, après d’infructueux efforts, quitter de nouveau
Haapai, le roi Georges ayant fait, par vengeance,
prêter serment au peuple, de ne jamais embrasser
la religion chrétienne.
Malgré cela, il y avait encore dans l’ile, un cer
tain nombre de catholiques et un bon catéchiste
qui les réunissait matin et soir, à l’église, pour
faire la prière en commun.
Les religieuses n’avaient pas là, on le compren
dra sans peine, toutes leurs aises, elles étaient
logées dans une petite église en bois dans laquelle
on dit la messe une ou deux fois par an. Pour tout
ornement, il y a six vieux chandeliers. Les marches
du petit autel ont servi de traversin aux sœurs.
Non, on n’a pas toutes ses aises dans les mis
sions, il s’en faut et de beaucoup. Pour toute batte
rie de cuisine, le catéchiste, qui était le mieux
fourni, avait une marmite, chose très rare pour ces
îles et chose qu’on ne remplace pas facilement,
quand un accident arrive. Il prêta cet ustensile aux
______
.
?
LES CANN1IUI.ES ET L E l'K TEMPS
283
sœurs, ot c’était bien tout ce qu'il pouvait faire.
Heureusement qu’elles s’étaient procuré quelques
petites provisions en descendant du navire, sans
cette précaution, la susdite marmite ne leur aurait
été d’aucune utilité. Elles la suspendirent à une
branche d’arbre pour y faire cuire quelques ignames
avec un peu de viande conservée que le capitaine
Mac-Ivenzie leur avait fait donner.
Bon et vénéré capitaine, vous saviez bien, vous,
les privations cpie les missionnaires ont à endurer,
et vous avez voulu, autant qu’il était en vous, ve
nir en aide, au moins pour un jour, à des âmes
dévouées qui ne comptent avec Dieu, ni les peines,
ni les fatigues, disposées qu’elles sont à donner jus
qu a leur vie, pour le bien de l’humanité.
Après dix jours de halte, les sœurs quittèrent
cette pauvre île, et après deux jours de navigation,
elles arrivèrent dans le magnifique port de Vavau,
dernier groupe des îles appartenant au royaume du
roi Georges. Il y a parmi les indigènes de cette île
beaucoup de protestants, et quelques centaines de
catholiques seulement.
Pour ne pas abandonner ces néophytes, le P.
Breton, qui était autrefois à Tonga, a voulu, pour
la régénération de ces pauvres âmes, s’exiler dans
ces îles qui n’étaient pas des plus privilégiées.
Scs confrères l'appelaient l’ermite de Vavau et ad
miraient son dévouement. Il n’y avait dans l'île que
deux familles européennes, le bon Père ne pouvait
284
I,KS ('.ANN BALKS KT LKIÎB TKMI'S
guère les voir, s’étant entièrement dévoué pour
les indigènes. Un des missionnaires de Tonga, le
P. Lamaze, vient le confesser une lois par an ;
c’est sa seule consolation. Ce saint religieux est
loin d’être une charge pour l’île, car il jeûne pres
que toute l’année. Aussi no fait-il guère de provi
sions, pourquoi en ferait-il ? il ne mange que des
bananes, si ce n’est quand la maladie vient l’é
treindre, alors il se donne le luxe de quelques bis
cuits secs, non de ceux que l’on voit sur nos tables,
mais des biscuits de mer semblables à ceux qui
servent de pain aux marins.
Lorsque le missionnaire venait pour le confes
ser, le bon Père se mettait en quatre pour bien le
recevoir, et pour cela faire, il avisait au moyen
de se procurer un extra qui consistait en un peu
de riz avec lequel il espérait préparer un excellent
repas pour son contrère qui ne devait pas être sans
ressentir les fatigues du voyage. Si encore ce riz
avait été bien préparé, on aurait pu s’en tirer, mais le
pauvre P. Breton n’entendait absolument rien à l’art
culinaire, et il fallait, à ce qu'il parait, plus que île
l’appétit pour l’avaler, il fallait de la mortification.
Et tel qu’il était, Termite do Vavau trouvait encore
ce mets trop sensuel pour lui, car en retournant
Tannée suivante, pour le confesser, le P. Lamaze
retrouva le reste du riz de Tannée précédente,
dans la marmite qui avait servi à le préparer : il
avait vieilli.
LES CANNIBALES ET LEUII TEMPS
283
Les sœurs sont restées quinze jours dans cette
île, ayant une petite case tongienne pour se loger;
elles n’ont pas souffert de la faim, grâce à la cha
rité d’une famille allemande qui leur apporta, tous
les jours, un pain ou deux et un petit pot de
lait.
Le P. Breton aurait bien voulu avoir des sœurs
pour faire les écoles, mais il n'avait pas d’empla
cement à sa disposition. Pour tâcher de s’en pro
curer un, il pria la vénérée Mère générale de
prendre une sœur avec elle et de raccompagner
chez Gu, le gouverneur, qui leur fit un très bon
accueil et promit de donner la montagne de Fugarnisi, pour y faire bâtir une maison pour les sœurs,
il envoya môme immédiatement des hommes char
gés de tracer les limites du terrain qu’il voulait
concéder.
Avant de quitter Vavau, les sœurs allèrent sur
cette montagne avec le P. Breton, pour voir ce
qu’il y aurait à faire en attendant que la Providence
donnât les ressources nécessaires pour construire.
Après cet examen préliminaire, il fallut songer
à se rembarquer, pour la troisième fois depuis le
départ de Tonga, et se diriger, cette fois, vers l’île
des Navigateurs. Cette traversée dura quatre â cinq
jours. Les sœurs de Samoa ne restant pas sur le
bord de la mer, ne vinrent pas à la rencontre de
leur Mère générale dont elles ignoraient d’ailleurs,
sinon l’arrivée, au moins le jour. Ce fut donc pour
-28fi
LES CANNIBALES ET LEUR TEMl'S
elles une surprise des plus agréables de la voir
arriver.
On supposera du reste sans peine que la joie était
partagée, et ce n’est pas sans une vive émotion
qu’on se retrouve après une longue séparation, à
plusieurs milliers de lieues de la mère-patrie.
Quand d’ailleurs on a mangé, dans son enfance re
ligieuse, sous le même toit, le pain du travail, de
l'abnégation et de la charité, on ne peut qu’éprou
ver un indicible bonheur de se voir dans les bras
et sur le cœur d’une Mère qui a eu pour vous les
plus touchantes et les plus délicates attentions,
tant pour vous prémunir contre les suggestions
d’un monde trompeur que contre une imagination
active et toujours disposée à montrer les choses,
non comme elles sont, mais comme des idées pré
conçues voudraient qu’elles fussent.
Après les jours donnés aux affaires de l’île, la
vénérée Mère générale, la Prieure de la maison de
Samoa et une autre religieuse, Mère des Anges, parti
rent sans tarder longtemps, pour Wallis et Futuna où
sœur Marie de la Pitié et sœur Marie-Rose étaient
seules depiüs la mort de la vaillante sœur Marie du
Mont-Carmel, celle qu'on a appelée la grandeinspiratrice de Notre-Dame des Missions. On ne saura
jamais tout ce qu’il y avait dans le cœur de cette
héroïne de la charité, et s'il faut du génie pour I
concevoir une grande pensée, il faut souvent mieux
que cela pour la mettre en œuvre, il faut un cœur
I.ES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
287
vaillant, généreux, ne craignant rien, ne désirant
que le bien et l’aimant par-dessus tout.
A cette époque, la bonne Mère générale espé
rait encore voir cette chère sœur qui lui avait écrit
tant de fois pour lui dire combien elle serait heu
reuse de la voir arriver ! Mais lorsque la vénérée
Mère générale fut à Wallis auprès de Mgr Batail
lon, elle apprit la mort de la bonne sœur Marie du
Mont-Carmel, par une lettre qu’elle rapporta de
Samoa pour ce grand évêque, lettre venant de Fu
tuna par Sydney.
Pour bien se rendre compte du dévouement des
sœurs, il faut savoir combien elles sont isolées dans
un grand nombre de ces îles, et il faut que l’amour
de Dieu soit bien profond dans leur âme pour les
amener d’abord dans ces îles lointaines et surtout
pour les y retenir. Futuna est une de ces îles où
l'on est le plus isolé ; c’est à peine si de loin en
loin un navire vient visiter ces plages, et il n’est
pas rare de voir une année entière s'écouler sans
apercevoir le moindre pavillon européen, et il est
si doux pour l’âme, pour toutes les âmes, même
pour celles qui se sont données entièrement à
Dieu, de voir briller à l’horizon, l’étendard qui rap
pelle la Patrie, et ramène aux jours où l'on rece
vait les premières caresses d’une mère, et les pre
miers bienfaits de l’Eglise qui est une mère aussi,
puisqu’on parlant d’Elle, on dit : Notre sainte Mère
l’Eglise.
288
LICS CANNIBALES ET LEUR TEMPS
A son retour de Wallis et de Futuna, la vénérée
Mère générale dut attendre quelques jours l’arrivée
de Mgr Elloy. Sa Grandeur devait présider la re
traite des sœurs, et recevoir la profession de l’une
d'elles, sœur Marie-Rose.
La bonne Mère veillait, avec le plus grand soin,
sur l’éducation religieuse de ses chères Hiles ; deux
fois par jour, entre les instructions données par
Sa Grandeur, elle faisait de précieuses conférences
sur les constitutions du monastère de Notre-Dame
des Missions, sur les vertus religieuses et sur les
moyens les plus sûrs de faire beaucoup de bien
dans les missions.
La retraite et le chapitre provincial terminés, il
fallut songer à se disperser de nouveau. Pendant
les trois ou quatre jours qui précédèrent le départ
des sœurs, les habitants des différents villages
catholiques vinrent, tour à tour, offrir des présents
à la Révérende Mère générale. Aussi les sœurs
étaient-elles toujours en katouga (en fêtes).
Le 20 mai, les sœurs s’embarquèrent pour Tonga,
sur un simple petit navire qui n’avait pas la moindre
cabine, et, par suite, elles furent obligées de se
tenir à fond de cale; cet endroit ressemblait plutôt
à un cachot infect qu’à un lieu de repos. Heureu
sement que le navire était poussé par un bon vent
d’arrière, ce qui le fit arriver, en moins de douze
jours, à Tonga, d’où la bonne Mère générale devait
repartir pour Wallis avec quatre sœurs pour les
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
289
installer dans le nouveau monastère de l’ImmaculéeConception qui était appelé à élever des jeunes
idles, à leur faire connaître la vertu et leur en faire
apprécier tous les bienfaits.
La vénérée supérieure générale était toujours en
course, allant d’une île dans l’autre pour encou
rager ses chères filles et leur faire connaître les
voies à suivre pour mener à bien les œuvres que
Dieu demande aux âmes qu’il a appelées à son ser
vice. Dans les avis qu'elle donnait, on sentait le
souffle d’une grande inspiration, et à l’ardeur qui
l'animait, on était persuadé qu’on n’avait qu’à se
laisser guider par elle pour gagner les cœurs, et
(juand on obtient un pareil résultat, on peut regar
der en haut et remercier le ciel de la moisson qui
se prépare et qui pourra fournir, pour le grenier
du Père de famille, le froment mûri sous les rayons
bienfaisants de son divin soleil.
Quand des conseils, dictés par la sagesse et une
longue expérience, amènent un si beau résultat, on
no peut que vénérer profondément laine privilégiée
qui est appelée à les donner, et nous ne pouvons
litre surpris du désir qu’avaient les sœurs des mis
sions de garder auprès d'elles, le plus longtemps
possible, leur Mère générale; il fait si bon de mar
cher sous la houlette d’un bon pasteur et de se
diriger, avec ce guide assuré, vers les gras pâtu
rages, persuadé que l’on peut être, et que l’on est,
que marcher ainsi, c’est être dans la vraie voie,
290
LES CANNIBALES ET I.Kim TEMPS
dans le vrai bien, voie et bien qui ne peuvent que
conduire au bonheur.
Dans le monde, on ne sait pas combien on éprouve
de joie dans la vie religieuse, meme au milieu des
tribulations qui ne manquent à personne ici-bas;
alors qu’on a bien embrassé sa vocation, qu’on
s’est laissé porter par elle, on aime ce qui
dompte la nature à un degré suréminent, à un
degré qui fait partie de la vie de la grâce et qui
amène les âmes à s’écrier, comme la séraphique
Thérèse : « Ou souffrir, ou mourir » ; ou connue
celte autre amante passionnée de la croix, sainte
Madeleine de Pazzi : « Toujours souffrir, jamais
mourir. »
Nous venons d’indiquer, en relevant un coin du
voile qui recouvre le bonheur de la vie religieuse,
quelques-unes des voies qui y mènent, voies rela
tivement peu fréquentées, parce cpi’on aime mieux
commander que d’obéir, dût-on le faire comme un
maître dur et impitoyable.
Nos bonnes sœurs de Notre-Dame des Missions
n’aiment rien tant que l'obéissance; voilà pourquoi
le bien s’opère sur une grande échelle, chacun y
aide, les sœurs, par un grand dévouement, la Révé
rende Mère générale, par une abnégation à toute
épreuve et par un travail constant. De là, un pro
fond respect d’une part, et une sincère affection de
l’autre ; avec de telles qualités, on fait un bon tra
vail, et l’on marche sous le regard de Dieu, avec
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
291
la douce espérance qu’au dernier jour on n’aura
pas été un serviteur inutile.
D if fic u lté s d u r e t o u r . — U n n a u f r a g e .
La Révérende Mère générale, pour le bien des
missions, voulait revenir en France, mais, nous
l’avons dit déjà, dans ces pays lointains, la volonté
ne suffit pas, il faut un navire, et depuis de longs
mois, aucun ne s’était présenté à Wallis. La pauvre
Mère voulait, avant tout, aller à Samoa, c’était
impossible, il fallait attendre, et ces attentes sont
une des principales épreuves des missionnaires et
des sœurs de l’Océanie.
Ces difficultés de communications sont quelque
fois le sujet de grandes tristesses, car outre qu'on
ne reçoit pas de nouvelles, il en arrive parfois de
fausses : une de ces dernières annonçait que Mon
seigneur Bataillon avait péri, en vue de Wallis,
sur un navire français.
Une partie de cette triste nouvelle n’était que
trop vraie ; comment l’avait-on connue ? Nous pré
sumons qu’elle est partie de Sydney, et quelle est
arrivée, de proche en proche, jusqu’à Tonga, en y
mettant le temps.
Un navire de guerre français, sur lequel se trou
vaient 400 hommes, avait en effet échoué dans le
port de Wallis, à l’arrivée. Monseigneur Bataillon
LES CANMHU.ES ET LEUR TEMPS
ne s’y trouvait pas. Ce navire avait été signalé dans
l'ile et l’on s’apprêtait à le bien fêter. Partout d’ail
leurs où les missionnaires sont installés, un équi
page peut être assuré de trouver une réception
cordiale, là où jadis il était trop souvent destiné à
périr corps et biens. C’est un fait bien connu et il
serait toujours bon, même au point de vue poli
tique, de protéger, sinon do soutenir ces vaillants
athlètes qui vont, au milieu de tous les périls, im
planter, avec la croix, la vraie civilisation, au milieu
des peuplades qui laissent tout à désirer au point
de vue de l’humanité.
Dès que le navire était apparu à l’horizon, la joie
était immense. La vénérée Mère générale, du haut
de la montagne où se trouvait le nouveau monas
tère de llmmaculée-Conception, l’avait, la pre
mière, aperçu et salué avec l’émotion que l’on
éprouve toujours quand, sur un rivage lointain, ou
voit venir des frères, des amis, des enfants de la
patrie. Mais la joie ne fut pas de longue durée, car
on apprit bientôt la désolante nouvelle de la perte
de ce beau navire de guerre.
Déjà le missionnaire le plus rapproché du port
et bon nombre d’indigènes étaient sur la plage
pour être les premiers à souhaiter la bienvenue au
commandant et à tout l’équipage; mais, par la plus
cruelle des déceptions, ils ne sont arrivés que pour
voir, sans pouvoir porter un secours immédiat, à
plus de deux lieues en mer, le beau navire échoué,
-M
LES CANNinAI.ES ET LEUR TEMPS
293
brisé, sur un banc de corail contre lequel il avait
violemment donné. L’équipage, par ce revers aussi
brusque que sinistre, semblait avoir le désespoir
dans l’âme.
C’était la première fois que le commandant ve
nait dans ces parages, et les nombreux écueils qui
1ns avoisinent ont très souvent surpris les marins
les plus expérimentés. Il y avait un missionnaire à
bord qui. avec l’aide de Dieu, arriva à faire passer
ilnns l’âme des plus timorés le calme qui était dans
la sienne. Deux hommes de l’équipage périrent
dans ce sinistre, les autres se sauvèrent à la nage
cl furent assez heureux pour atteindre un rocher
sur lequel ils purent se réfugier.
Dès que Mgr Bataillon apprit ce désastre, il mit
tout en œuvre pour venir en aide aux naufragés.
Les néophytes s’empressèrent de répondre aux dé
sirs de leur vénéré pasteur. En deux jours, des
cases furent construites et la nourriture préparée,
et cela pour quatre cents hommes qui durent res
ter plusieurs mois dans l'ile pour attendre le se
cours qui devait leur venir de Fidji.
Le commandant ne savait comment exprimer sa
reconnaissance à Mgr Bataillon pour la charité
qu’il avait déployée pour lui venir en aide; ce n'est
pas à lui que la pensée serait venue de dire, en
parlant des missionnaires : Que vont-ils faire dans
ces pays ? pourquoi se mêlent-ils de ce qui ne les
regarde pas ? oh ! non, les marins comprennent trop
294
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
bien les grandes lignes de l’humanité, ils ont plus
que l’instinct des choses élevées, et la science
qui est en eux, loin d’avoir oblitéré les croyances
de l’âge heureux do la vie, n’a fait que les confir
mer, science qui ne les gêne en rien pour accom
plir les devoirs qui incombent à un officier supé
rieur et pour le faire avec la dignité et l'honneur
qui sont dans le caractère trançais et en font un
des plus beaux apanages.
Quant à Mgr Bataillon, il suivait cette voie par
la pente naturelle qui était dans son âme, comme
fait l'eau, descendant de sa source, pour aller re
gagner l'océan des mers, après avoir, dans son
parcours, répandu les bienfaits qui sont sa raison
d'être, et dont le rayonnement contribue à l'harmo
nie de- la nature et au bonheur de l'humanité.
U n e jo y e u s e é ta p e .
Si, dans la vie ordinaire, une étape est le lieu où
l’on distribue les vivres aux troupes qui sont en
marche, une église est l’étape par excellence, car
on y distribue aussi un aliment, et autant l’àme est
au-dessus du corps, autant ce dernier est plus pré
cieux que le premier, plus élevé, plus en dignité.
On lui donne les plus doux noms : c’est le pain des
cendu du ciel, le pain de vie, la manne céleste,
l'aliment qui lait germer les vierges et leur inspire
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
295
le plus grand dévouement, le plus généreux des
sacrifices, et d’autres noms encore.
Quand, dans les îles lointaines, à l’extrémité du
inonde, pour ainsi dire, nos missionnaires ont le
bonheur de pouvoir élever une église, c’est un jour
de fête, et comme une étape dans la vie. II faut
bien avoir quelques heures où l’âme goutte un peu
de ce repos qui, à l’origine, était dans sa vocation,
et maintenant est dans sa destinée : le pain gagné
à la sueur du front est la solde d’une dette con
tractée, mais il n’est pas défendu de faire une halte
afin de se reposer un peu pour reprendre avec plus
de courage, après la chaleur du jour, un bon, un
fructueux labeur.
Un de ces jours de douces joies, de bon repos,
s'était levé pour les sœurs de l’Océanie ; elles
avaient rêvé de construire une église à Mâofaga, et
malgré les nombreuses difficultés qu’il y a dans ces
pays pour se procurer des matériaux, le rêve était
devenu une réalité, l’église était élevée à la joie de
tous, et une fête magnifique eut lieu le jour de la
bénédiction.
Le P. Lamaze y a dit la première messe. Los
jeunes pensionnaires des sœurs se sont distinguées
d’une façon toute particulière : elles ont composé
une poésie dans laquelle elles ont raconté toute
l’histoire de cette construction ; on n’avait jamais
rien vu de semblable à Maofaga. La pensée qui do
minait dans ce champ, celait la reconnaissance
LF.S CANNIBALES HT LEU K TEMPS
envers les personnes qui ont contribué, d’une façon
quelconque, à l’érection de cette église. Personne
n’était oublié, ni Mgr Bataillon, ni la Mère générale,
ni les sœurs. Il y avait même une partie de chant à
l’adresse du P. Lamaze. Les amis, les bienfaiteurs,
et puis les menuisiers et les charpentiers de la
Nouvelle-Zélande ont eu un souvenir gracieux dans
cette hymne dictée par la reconnaissance. Nous
allions oublier le capitaine Mac-Kenzie, ce que les
jeunes filles n'ont pas fait, car c’eût été de l’ingra
titude d'oublier, dans ce chant, celui qui avait
apporté dans l’île, tous les matériaux nécessaires
pour élever cette construction.
Nous avons appelé ce sanctuaire une église ; en
relisant nos notes, nous voyons que ce n’était
qu’une chapelle, mais telle qu’elle était, les sœurs
étaient très heureuses de la posséder, elles y trou
vaient force et consolation, et dans les missions
on a toujours besoin de ces deux éléments pour
suivre la voie où l'on rencontre souvent à côté des
roses dont la durée est éphémère, des épines qui
leur survivent, et qui parfois ont une pointe bien
acérée. C’est alors qu’il fait bon de se reposer un
peu auprès du bon Maître, non pour le repos en
lui-même, mais pour les forces nouvelles qu’il se
plaît à donner aux âmes qui ont recours à Lui.
Dans ce sanctuaire béni, tout émeut, tout récon
forte, tout parle à l’âme. Le calme y est si grand,
l’atmosphère y est si pure, qu'on sent que Dieu est
LES CANNIBALES ET LEU H TEMPS
297
là. La lueur mystérieuse de la lampe qui brûle de
vant le tabernacle parle au cœur un langage qui, [
pour être silencieux, n’en est pas moins éloquent.
Cette lampe du sanctuaire, qui se voit au travers
des vitres du très modeste portail, dit à tous les
passants, dans leur idiome à eux, que le Seigneur
est là : « Hoc marna fa/ca/aao » (C’est la lampe de
l'adoration).
Les protestants, qui n’ont pas le bonheur de con
naître cette grande vérité, lorsqu'ils passent le soir
sur le bord de la mer, sont quelque peu effrayés
de voir le feu vacillant de cette lampe qui ne s’éteint
jamais. Ici, sur notre sol de France, l’habitude de
voir ce feu, fait qu’on s’en impressionne moins,
mais là-bas, bien loin, à tant de milliers de lieues
du sol natal, il rappelle de si grands souvenirs,
qu'on ne peut, sans une profonde émotion, entrer
dans un de ces lieux bénis, ^ans que les fibres les
plus intimes de l’âme ne s’en trouvent impression
nées, et il semble, à 6,000 lieues de la mère-patrie,
qu'on a retrouvé un coin de cette terre de France
qu'on aime partout, qu’on aime toujours.
Voilà pourquoi quand un navire aborde, on le
reçoit à bras ouverts; ce navire, c’est la Patrie, et
quand eu mer il se brise contre quelque récif,
le cœur saigne, parce cpie des frères sont bleseés.
Il est bon de savoir ces choses, elles aident à
mieux juger et par suite à ne pas donner dans les
erreurs qui ruinent les plus nobles sentiments de
298
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
l’humanité et ne sont pas sans causer dos nau
frages qui mettent en péril ce qxii devrait toujours
être hors d’atteinte.
U n e c o n v e r s io n i n e s p é r é e .
Ce n’est pas sans hésitation que nous avons écrit
le titre de ce chapitre ; en le faisant, il nous a sem
blé passer à côté d’une vertu primordiale sans la
saluer comme elle le mérite. Est-il un être sur
la terre, duquel on soit en droit de désespérer ?
Nous savons bien, qu'en matière de doctrine, il est
^ des âmes récalcitrantes, et qu'une erreur embrassée
avec opiniâtreté ne se déracine pas sans qu’une
vive lumière ne vienne éclairer l’esprit et récom
penser un commencement de bonne volonté.
Pour être quelque fjeu digne de travailler à une
si grande œuvre, il faut une main délicate et un
cœur dévoué.
Une âme à faire revenir d’une erreur est comme
une fleur qu’il faut traiter avec précaution si on
veut la voir s’épanouir et briller de tout son éclat.
Combien, hélas ! sont restées dans leur erreur pour
avoir été touchées, nous allions dire maltraitées,
pailles mains impatientes qui ne savaient pas
attendre l’heure de Dieu.
Pour
travailler à un si grand bien, il faut savoir
,
esperer et il faut savoir aimer. Les sœurs qiu nous
°
LUS CA N N IBA LES E T LEL'Ii TEM PS
299
occupent ici et nous édifient, possèdent ces vertus,
nous allons continuer à étudier leurs travaux, ce
sera une manière pratique de montrer ce que l’on
peut obtenir avec les vertus que nous avons indi
quées.
Nous allons pénétrer avec les bonnes sœurs, en
Nouvelle-Zélande, pays composé de deux îles qui
égalent à peu près l’Angleterre et l'Ecosse en superlicie. La Septentrionale a 180 lieues de long, et
l'autre en a 200 ; leur largeur varie de 10 à 60 lieues.
Los habitants étaient féroces et anthropophages ;
la croix qui y a été implantée par les soldats du
Christ y a fait germer des vertus qu’on ne voit
éclore que sous ce glorieux étendard.
Nous sommes en 1875, à Napier, où les bonnes
sœurs ont un monastère placé sous le vocable de
saint Joseph. Elles dirigént là une Ijidies School
et y reçoivent, avec les jeunes filles catholiques qui
forment la presque totalité du pensionnat, quelques
protestantes. Parmi ces dernières se trouvait une
jeune Anglaise d’une rare distinction ; ses parents
étaient anabaptistes, ce que les Allemands appel
lent : Wiedertaüfcr (rebaptiseurs). Ses parents
l’avaient mise à la Ladies School pour lui faire
donner une éducation complète, mais ils n’enten
daient en aucune façon qu’on lui parlât de la reli
gion catholique. Comme il n’y a pas de classes le
samedi, on la prenait le matin de ce jour pour ne
la ramener que le lundi matin. Mais, en dehors de
300
LE S CA N N IBALES ET LE UR TEM PS
ces deux jours, il y avait quelques exercices à
l'église, et comme les sœurs n’étaient pas assez
nombreuses pour laisser une surveillante pour
garder les jeunes filles protestantes, on les emme
nait.
Notre jeune anabaptiste écoutait les instructions
avec la plus religieuse attention, mais elle ne fai
sait aucune réflexion et pas plus de questions sur
les choses, toutes nouvelles pour elle, qu’elle avait
entendues.
La sœur qui était principalement commise à
l'éducation de la division dont elle faisait partie,
savait travailler, espérer et attendre, dût le ré
sultat n’être connu que de Dieu qui sait toujours,
à l'heure marquée par sa Providence, faire émer
ger de la terre le grain qui semblait inerte, pour
le rendre fécond sous l’action bienfaisante de son
divin soleil qui éclaire et vivifie tout ce qui se
meut ici-bas.
La chère enfant, avec son intelligence qui était
supérieure, comprenait vite et facilement, les ex
plications que la sœur avait à donner aux jeunes
élèves qui lui faisaient des questions sur le caté
chisme. Animée des meilleurs sentiments, la jeune
huly désirait faire partie de celles de ses compa
gnes qui étaient appelées à recevoir le baptême
dans l’année. (C'étaient des enfants de Marie.)
Il fallait plus de prudence que jamais ; sans dé
courager la chère Miss, ou lui fit remarquer que
LES CANNIBALES ET LE U R TEMPS
301
ses parents la retireraient de la Ladies School,
s’ils se doutaient d'un pareil désir. Malgré ce pru
dent avis, elle persévérait dans sa généreuse réso
lution.
I/heureuse sœur lui conseilla de demeurer dans
les dispositions cpii l’animaient, de prier beaucoup
et de s'instruire le plus qu’il lui serait possible, et
que l'on verrait plus tard, si elle persévérait, le
moyen qu’il y aurait à prendre pour obtenir le
consentement de sa famille.
La bonne sœur ne se faisait pas d’illusions sur
les difficultés qu’il y avait à vaincre ; la jeune Lady
était orpheline de père et de mère, et par suite se
trouvait sous l'autorité de son frère aîné qui lais
sait tout à désirer sous le rapport de la tolérance ;
il n'admettait pas que l’on pensât autrement cpie
lui, ressemblant par là à bien des libre-penseurs
qui sont sans pitié pour ceiLX qui, librement, pen
sent autrement qu’eux.
La jeune Lady était heureuse avec les sœurs et
attendait toujours, avec impatience, le lundi matin
pour revenir vers elles. La bonne sœur Marie de
Saint-Ignace, qui était particulièrement chargée
d'elle. avait besoin de lui dire et de lui répéter
souvent que pour arriver à quelque chose do bon,
il fallait qu’elle fût patiente, bonne envers ses pa
rents, obéissante en tout ce qui ne blessait pas ab
solument la conscience. Etant très instruite sur les
devoirs qu’il y a à remplir quand on voit la vérité,
30*2
EES CAN iN1I1A1.e s
et
lech
tem ps
elle ne pouvait plus se contenir et laissa tellement
apercevoir ce qui se passait clans son âme, (pie son
frère ne l’envoya plus à la Ladies School.
La pauvre enfant, depuis ce jour, ne donna plus
signe de vie aux sœurs, et dix-huit mois s’étaient
écoulés depuis sa retraite. 11 y avait cela de parti
culier que quand elle rencontrait les sœurs, elle
avait l’air de ne pas les connaître et tournait la
tête pour ne pas les voir.
Les sœurs priaient beaucoup pour elle, c’est tout
ce qu’elles pouvaient faire. Un jour, la bonne Lady
se présente au couvent et demande à voir sa maî
tresse ; sœur Marie de Saint-Ignace la reçut avec
toute l’affection possible; après un moment de pro
fonde émotion, la jeune miss lui expliqua le motif
de son apparente froideur. La pauvre enfant avait
bien souffert, mais n’avait jamais perdu l’espoir de
pouvoir réaliser son projet. Cela parut cependant
douteux aux soeurs^ puisqu’on même temps elle
leur annonça son prochain mariage avec un pro
testant.
Les sœurs continuèrent à parler à leur ancienne
élève avec la bonté qui les caractérise, mais sans
oser prévoir une issue favorable.
Est-ce à dire qu’elles désespéraient? non, car
on ne doit jamais le faire, mais en présence de cer
taines situations, on espère en désespéré, c'est-àdire contre toute espérance. Je me persuade qu’en
certaines circonstances cette manière ne déplaît
I.ES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
303
pas à Dieu, elle rend hommage à sa bonté et à son
immense miséricorde.
Il est d’ailleurs une chose à remarquer et qu’on
ne devrait jamais oublier: quand Dieu a jeté un
regard sur une âme, il est dangereux d’entraver sa
divine volonté, car il est assez puissant pour bri
ser les entraves, et assez miséricordieux pour
compenser d’une façon ineffable l’amoindrissement
des jours du pèlerinage.
On préparait les fêtes qui devaient avoir lieu à
l'occasion du mariage de la jeune Lady, miss
Mary, fêtes qui devaient être splendides. Mais un
contre-temps survint, la pauvre enfant, sans que
rien n'ait pu le faire prévoir, tomba malade. La
poitrine venait de se prendre, et le mal alla si vite
que le médecin déclara que le danger était sérieux.
Elle pensa alors aux sœurs et voulait les faire pré
venir, mais comment et par qui? Dieu saura bien
y pourvoir.
Au milieu de scs douleurs, de ses angoisses,
une dame catholique est, providentiellement, ame
née auprès d’elle ; cette excellente dame sentait
qu’il fallait, en un pareil moment, plus d’actes que
de paroles. Tout d’abord, elle lui offre une mé
daille de la sainte Vierge dont elle embrassa l’image
avec effusion. Puis elle se rend chez les sœurs
pour leur faire part d’un projet qu’elle a conçu,
celui de faire transporter, par ordre du médecin,
la chère malade dans une ferme appartenant aux
304
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
missionnaires, et qui se trouve à proximité de la
maison où la pauvre enfant souffre ses dernières
douleurs. Toutes les difficultés sont vaincues, les
obstacles semblent n’avoir jamais existé, tant ils se
sont aplanis, et Miss Mary qui avait demandé le
baptême, le reçut le jour môme où elle atteignait
l’âge de sa majorité.
On avait préparé à la pauvre enfant, des fêtes
splendides pour ses noces do l’exil, elle partit, la
joie dans l’âme, pour la patrie où elle est allée cé
lébrer les fêtes de ses noces éternelles.
Cette fin si édifiante a donné aux chères sœurs de
l’Océanie, un courage nouveau et comme un regain
de foi, d’espérance et de charité. Si ces saintes ver
tus sont nécessaires toujours, elles sont indispen
sables dans les missions. Qu'auraient donc les mis
sionnaires s'ils n’avaient ces vertus ? Que feraient-ils
au milieu des affreux cannibales sans leur puissant
secours? Là, dans ces immenses forêts, à l’heure
où l’illusion n’est pas possible, alors que la bête à
face humaine est à l’affût pour se jeter sur sa proie
afin de s’en repaître, comme fait le tigre, depuis le
jour désastreux de la révolte primitive qui s’est
accomplie dans l’Eden. Tout sè tient, tout s’en
chaîne, et si le mal a toujours besoin d’être réparé,
le bien jeté dans la balance de la divine justice, est
d’une puissance incalculable, puisqu’il attire la mi
séricorde qui descend du ciel comme une céleste
rosée, pour tout animer, tout féconder, tout enri-
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
305
chir, les biens de la terre comme les sentiments de
l’âme.
Nous terminons ce chapitre par ces lignes, afin
d’afflrmer, une fois de plus, la loi du missionnaire
par ses actes, son espérance par son abnégation,
et la puissante efficacité de son apostolat par la
charité qu'il met à l’accomplir.
L a r e i n e d e s M a o ris .
Nous sommes encore en Nouvelle-Zélande, le
litre de cette histoire l'indique. C'est d’une prin
cesse encore que nous avons à parler, fille d’un
roi et reine future des Maoris. Elle était de noble
race, mais ne pouvait égaler Tupou, cette petite
lille du Tui-Tonga, ce chef suprême qui, en plus
de sa belle intelligence, des lignes magnifiques de
son visage, avait un caractère d’une grande no
blesse. Salomon, à l’apogée de sa gloire, ne l’éga
lait peut-être pas en dignité et en autorité, nous
l’avons dit en esquissant la vie de sa petite fille,
mais ce qu’il possédait de plus que celui qui avait
demandé la sagesse en partage, c’est que Salomon
a déshonoré sa vieillesse et que le Tui-Tonga est
resté digne jusqu’à son dernier jour, jusqu’à sa
dernière heure. Dès le jour où la vérité a brillé
devant ses yeux, son intelligence s’est inclinée de
vant elle, il Ta embrassée pour ne plus jamais la
300
LE S CANNIBALES ET LEUR
TEMPS
quitter. La vérité chrétienne était entrée dans son
âme pour s’unir avec elle, pour s'y attacher d’une
manière indissoluble. Et voilà pourquoi nous nous
plaisons à parler de ces vastes pays où, avec les
grandes vérités du christianisme, les intelligences
s’éclairent, les caractères se développent, et ces
déshérités de la race humaine témoignent par leur
conduite présente que l'humanité, quelque bas tom
bée qu’elle soit, peut toujours se retrouver quand
on sait prendre le chemin de son cœur en lui par
lant le langage de la charité qui, qu’on le veuille ou
non, est toujours celui de la sublime raison. Ama
et fac r/uod vis, aimez et faites ce que vous vou
drez, a dit un puissant génie, car on ne saurait blesser
en rien Celui qu’on aime en esprit et en vérité.
Quand ou est avec les peuples qui avoisinent le
grand Océan, on se trouve amené à louer et à bé
nir Dieu pour la lumière qu’il fait luire au milieu
des ténèbres, et rien ne saurait mieux mettre en
évidence l’efficacité du christianisme que ce qui se
passe dans ces immenses archipels où, naguère
encore, l'anthropophagie régnait en maîtresse ab
solue. C’est l’histoire de tous les peuples, et chaque
fois que l’Eglise aura devant elle de grands carac
tères, de hautes intelligences, et dans tous les cas
des âmes de bonne volonté, elle pourra leur dire:
Courbez-vous, fiers Sicambres, encensez ce que
vous avez brûlé et brûlez ce que vous avez en
censé.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
307
Voilà comment on voit encore de nos jours de
vieux mangeurs d’hommes pleurer toutes les lar
mes de leur corps, au souvenir des cruautés qui
les animaient alors, et l’on se plaît à admirer en
eux le travail de la grâce dont ils sont une des plus
vivantes expressions.
La jeune reine des Maoris, la princesse Hépinée,
est encore un exemple de ce que peut faire, dans
une âme, le Christ Jésus, quand cette âme veut
bien admettre en elle cet hôte illustre entre tous.
La princesse Hépinée avait été mise au pension
nat de Saint-Joseph, à Napier, dirigé, comme on le
sait, par les sœurs de l’Institut de Notre-Dame des
Missions, il y a une dizaine d’années, donc vers
1876.
La princesse Hépinée était fille d’un grand chef,
elle était regardée par ses compagnes comme leur
reine, aussi se plaça-t-elle, dès qu’elle vint au pen
sionnat, comme une souveraine au milieu de son
[toupie. La religion avait besoin de faire son œuvre
en elle : un rien l’offensait et alors il était difficile
de la faire revenir. La pauvre enfant représentait
au mieux la nature sauvage, mais si elle en avait
les rudes aspérités, elle n’était pas sans avoir les
vertus naturelles que la bonté divine a eu soin de
mettre au sein de toute âme qui se meut ici-bas.
La chère Hépinée avait heureusement, pour la
sauvegarder, une intelligence aussi active que
précoce, ce qui permettait à la religion d’entrer
LES CANMliALES ET LEUR TEMPS
dans cette âme pour y déposer le germe des plus
sublimes vertus. Sous l'influence de ce grand bien
et sous l’impulsion du Christ-Jésus qui se plaît
toujours à bénir les vertus qu’il prévoit, on vit le
caractère altier de la princesse s’assouplir, ce qui
•n’était pas une petite victoire. Elle retombait bien
quelquefois dans son défaut, mais elle se laissait
tellement rappeler à l’ordre, que les sœurs qui la
dirigeaient ne pouvaient que se réjouir en voyant
les rapides progrès que les plus solides vertus fai
saient dans son âme.
Si dans la vie ordinaire rien n’est indifférent, il
ne saurait en être autrement quand il s’agit d’éle
ver une âme tellement en vue, que le moindre de
ses actes peut devenir, par l’exemple que cette âme
donne, l’occasion d’un grand bien, ou le point de
départ de la ruine d’un peuple ou d’une tribu, se
lon que cet acte est bon ou mauvais.
Les sœurs comprenaient au mieux cette, situation
et agissaient en conséquence, comme on le fait
d’ailleurs quand on travaille dans un but élevé, et
non comme un mercenaire qui compte ce qu’il re
çoit et craint de dépasser la mesure de ce qu’il doit
donner en échange.
Le principal protecteur de la future reine des
Maoris, était un zélé protestant, et si malgré cela il
avait consenti à la mettre au pensionnat des sœurs,
c’était pour lui faire donner les bonnes et élégantes
manières françaises, et aussi parce qu’il comptait
IÆS
C A N N IIU I.E S E T
LE UR TEM PS
309
beaucoup sur la patience et la charité des sœurs,
pour dompter une nature sauvage et en faire une
femme digne du sort qui lui était réservé.
Telles étaient les vues qui avaient fait agir la fa
mille de la jeune Hépinée, mais les sœurs, comme
nous l’avons dit, visaient plus haut.
Quand on a l’habitude de diriger les enfants, et
qu’on le fait, sous le regard de Dieu, on n’est pas
sans acquérir une heureuse et très salutaire expé
rience.
Une remarque faite par les bonnes sœurs, a été
pour elles l’occasion du plus doux espoir ; la jeune
sauvage, au nom de la Vierge Immaculée, sous la
protection de laquelle elles l’avaient mise, s’arrêtait
court dans les saillies de son caractère, et laissait
la grâce avoir le dessus sur la nature. Une telle dis
position ne pouvait que porter bonheur à la chère
enfant, aussi ne manqua-t-elle pas de donner aux
sœurs, qui ne négligeaient rien pour en faire une
femme accomplie, la joie de se faire expliquer par
elles, la vie et les vertus de la sainte Vierge.
De si heureuses dispositions ne pouvaient que
donner aux sœurs une entière confiance, confiance
couronnée du plus consolant des succès.
La jeune princesse, heureuse après chaque vic
toire remportée sur son caractère, voulut faire plus
et mieux : elle voulut être catholique et demanda
le saint Baptême.
Heureuses d’une telle ouverture, qu’elles n’avaient
310
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
pas manqué de prévoir, les sœurs de Notre-Dame des
Missions bénirent, du fond du cœur, Celui do qui vient
tout don parfait, et ne manquèrent pas de remer
cier la Vierge Immaculée qui avait tant contribué à
une si belle victoire.
Après les épreuves nécessaires, tout n’était pas
dit : on voulait obtenir le consentement de la fa
mille de l’heureuse enfant ; les sollicitations que
l’on fit auprès d’elle, furent couronnées de succès.
Rien ne s’opposant plus au désir de son cœur, la
jeune princesse fut admise au saint Baptême et put
aspirer au bonheur de faire sa première commu
nion et de s’unir intimement avec le Maître divin
qu’elle avait appris à connaître et à aimer.
A partir de ce jour, une transformation semblait
s’être faite dans l’àme de la jeune Hépinée, elle
avait dû prendre une grande résolution, et sans
qu'elle en eût dévoilé le mystère, les sœurs en pres
sentaient la sublime influence. Hépinée n’était plus
la jeune sauvage aux rudes aspérités, aux âpres
saillies d’un caractère altier et longtemps indomp
table, elle était une des plus pieuses du pensionnat
et se distinguait, parmi ses compagnes, par l’amour
qu’elle avait pour la sainte Vierge, et, par suite,
pour la pureté de l’ame; elle ne pouvait supporter
ce qui paraissait y porter quelque atteinte.
Le temps, qui ne s’arrête pour personne, mar
chait, et, avec les années qui s’étaient succédé,
la future reine des Maoris avait en plus de l’instruc-
LE S CANNIBALES ET LEUR TEM PS
311
(ion qu’elle avait reçue, une rare beauté ; chacun
en parlait et la tribu entière avait le désir de la
voir. On ne s’en tint pas là : une cavalcade com
posée des principaux jeunes gens de la localité ar
riva au couvent et réclama celle qui devait aller
prendre son rang au milieu de la tribu. La pauvre
enfant ne put résister, et ce n’était pas sans un pro
fond chagrin qu'elle se décida à quitter celles qui
l avaient mise à même de connaître la voie qu’elle
avait embrassée avec tant de bonheur.
La malheureuse princesse avait bien, avant de
partir, promis aux soeurs de revenir, mais elles n’y
comptaient guère, craignant que vu son jeune âge,
—elle avait 14 ans alors — sa vertu ne fût pas
assez éprouvée pour lutter contre toutes les tenta
tions qui allaient l’assaillir.
Les sœurs avaient fait tout le possible pour la
préparer au mieux, elles ne pouvaient maintenant
que faire les meilleurs vœux pour que le ciel bé
nît une enfant qui avait montré tant de bonne
volonté.
Une prière ardente ne saurait être perdue, et il
n’est pas contraire à la miséricorde de Dieu de
penser qu’elle attire, sur l’âme pour qui elle est
faite, le secours nécessaire pour bien user de la
liberté qui est laissée, à toute créature humaine,
dans le choix à faire, alors que se présentent de
vant elle le bien et le mal.
La jeune princesse, dès sa sortie du pensionnat,
312
LE S CANN IBALES UT L E U R TEM PS
se vit environnée de plus d’un danger; pour y
échapper, elle prit la résolution de se mettre sous
la protection de Celle qu’on lui avait fait connaître
et aimer : elle revint, le joui1même, se réfugier
dans le cher pensionnat de Saint-Joseph.
Les pauvres sœurs qui étaient si heureuses de la
revoir, n’osaient la recevoir, craignant les suites
que pouvait entraîner une pareille démarche. Leur
embarras était grand, elles ne savaient que fairo
ni à quel parti s’arrêter, quand arriva une députa
tion, venant pour faire le langui, pleurant celle
qu’ils aimaient et qui les avait quittés.
La pieuse princesse se ressouvint alors de l’au
torité qui lui était échue eu partage, car elle ré
pondit en souveraine en leur disant que, puisqu’on
lui reconnaissait le titre de reine et qu’on l’honorait
comme telle, on ne pouvait oublier qu’elle avait le
droit de suivre les inspirations de sa volonté, et
que par suite elle avait résolu do rester avec les
sœurs pour continuer à aimer Dieu qu’elles lui
avaient appris à connaître.
Les soeurs étaient heureuses de voir leur chère
Hépinée animée de si excellentes dispositions, et
la reçurent de nouveau.
Lorsqu’elle eut congédié tout son monde, elle
dit en riant : « Maintenant, qu’on vienne encore
m’arracher d’ici, et vous verrez si je me laisse pren
dre ; la sainte Vierge me gardera, je me suis donnée
à elle. «
L E S CANN IBALES ET LE UR TEMPS
313
Quand on se rappelle le point de départ de cette
vaillante enfant, alors que, dans sa sauvagerie,
elle n’acceptait, que très difficilement la moindre
remontrance, ou le plus léger froissement, et que
l'on voit le chemin parcouru, on ne saurait être
surpris de voir les sœurs des missions se livrer à
la joie, oui, et ces jours bénis sont pour elles des
étapes où elles puisent des forces nouvelles pour
continuer le bon combat; ils sont en plus, ces jours,
comme l’oasis que Dieu met sur la route du voya
geur pour le reposer un peu de la route parcourue
dans le désert de la vie. Un éclair de joie, quelque
courte qu’en soit la durée, est toujours un bien,
car eu illuminant l’âme du pèlerin, elle n’est pas
sans lui dire, en un mystérieux mais sublime lan
gage : « Œil de l’homme, tu n’as jamais vu ce que
Dieu réserve à ceux qui travaillent pour son amour
et sa gloire. » Et puis, il faut bien le dire, si dans le
royaume des cieux il y a une grande joie quand
un prodigue rentre dans la maison de son père,
cette joie n’est pas refusée aux divins messagers
qui ne font aucun obstacle à la grâce alors qu’elle
veut pénétrer dans leur âme pour y répandre des
joies célestes.
Ce sont des viatiques qui fortifient les envoyés
de Dieu pour les luttes du jour et surtout pour
celles que l’avenir leur réserve, sans trop s’en
inquiéter cependant, car ils savent que chaque
jour suffit à sa peine.
LE S CANN IBALES E T LEUR TEM PS
Parmi les peines du jour, il y avait celle occa
sionnée par les maladies; cette dernière, qui se
présentait souvent avec un caractère grave, ne
laissait pas que d’impressionner vivement les
bonnes sœurs qui s'attachaient aux jeunes Maories
qui leur étaient confiées. Ces jeunes filles étaient
presque toutes faibles de la poitrine; la pauvre
Hépinée subissait le sort commun, et malgré tous
les soins dont on ne cessait de l’entourer, le mal
faisait en elle de rapides progrès.
La jeune princesse avait, depuis longtemps, un
désir au cœur, celui d’être reçue enfant de Marie,
on lui donna cette consolation, et c’est de grand
cœur qu’elle promit à la sainte Vierge, pour qui
elle avait un culte profond, de faire ses efforts pour
pratiquer les vertus recommandées aux associées,
afin de mériter, autant qu’il était en elle, la protec
tion de cette bonne Mère.
Après la touchante cérémonie de sa réception,
la princesse était heureuse et disait aux chères
sœurs qui l’entouraient, que rien ne manquait à son
bonheur et qu’elle n’avait plus qu’à voir le ciel.
Qu’à voir le ciel ? la chère enfant y marchait,
car le mal allait vite, si vite même, que les sœurs,
d’après l’avis du médecin, avertirent la famille de
l’imminence du danger. A cette triste nouvelle, la
tribu entière était en émoi, et ne cessa d'envoyer
des députations pour s’enquérir de la situation de
leur chère malade.
LES CANNIBALES ET LEUR TEM PS
315
La pauvre Hépinée faisait ce qu’elle pouvait pour
les recevoir, jusqu’au jour où, à bout de forces,
elle ne pouvait plus se lever. Alors, le deuil fut
général, car, en peu d’heures, la nouvelle s’était
répandue que la future reine des Maoris était en
un extrême danger. Les sœurs reçurent au mieux
les visiteurs, mais quand arriva la famille, il fallut
la conduire auprès de la pauvre malade.
Il y eut alors des scènes de différentes natures ;
il fallut exercer une surveillance active, tout en
évitant de froisser les susceptibilités des Maoris.
Les sœurs ne pouvaient cependant refuser l'entrée
à aucun des membres de la famille, et elle était
nombreuse. Le premier soir ils étaient une dizaine,
parmi lesquels se trouvaient un grand jeune Maoris,
qui disait au père de la pauvre malade qu’il fallait
quelle fût, sans retard, transportée au milieu du
pah maoris, afin que l’on pût consulter les devins.
Ce jeune Maori, qui était chef de tribu, avait une
grande influence sur ceux qui l’entouraient, et cela
au point que la pauvre Hépinée, malgré le vif désir
qu’elle avait de rester avec les sœurs qui lui don
naient, avec tout le dévouement possible, les soins
les plus empressés, il fallait partir de suite, la voi
ture était là, et la pauvre princesse, qui n’avait plus
la force de résister, se contentait de prier Celle
qu’on n'implore jamais en vain et qu’elle avait
choisie pour mère et souveraine.
Tous les enfants du pensionnat priaient pour
316
L E S CANN IBALES ET L E U R TEMPS
que leur chère compagne ne leur fût pas enlevée.
Cependant on préparait tout pour le départ ; on
garnissait la voiture pour que la malade y fût le
moins mal possible. Malgré ses supplications,
on allait l’emporter; le cocher, un brave Maoris,
était entré pour aider à transporter la pauvre prin
cesse ; mais, la voyant si près de sa fin et si
désireuse de rester avec celles qui l’avaient élevée
avec tant do soins, se pencha vers elle, et, pou
vant s’exprimer en la langue du pays, lui demanda
si elle serait contente de rester avec les sœurs, ou
si elle préférait partir avec ses parents. La pauvre
enfant lui répondit : « Ils me tueront en me sortant
d’ici! Je serais très heureuse de rester; laissezmoi, si vous le pouvez, je vous en prie. »
Le bon Maître, qui est au ciel, avait touché le
cœur de ce brave homme, qui se tourna vers les
parents pour leur dire : « 11 est trop tard pour la
transporter ce soir, nous l'emmènerons demain, je
viendrai la chercher à huit heures du matin, et
comme ce sera un honneur pour moi, je demande
à ne recevoir aucune rémunération. »Sous cette pro
messe qui les intéressait, les parents de l'heureuse
malade voulurent bien accorder le délai demandé.
En se retirant, le brave cocher dit aux sœurs qui
le remerciaient de sa charitable intervention- : « Je
la trouve si mal, qu’il pourrait se faire qu’elle ne j
passât pas la nuit, c’est pour cela que j’ai demandé
jusqu’à demain. »
MtStllSBai
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
]! se trompait, mais cette nuit a été précieuse
pour la joie qu’elle a apportée à la pauvre enfant,
alors que tout semblait contrarier ses plus chers
désirs.
Le même jeune chef maori qui avait décidé le
départ et finalement accepté la remise au lende
main, régla qu’on ne devait plus laisser la malade
sans plusieurs membres de sa famille auprès
d’elle.
Pauvre mourante ! obligée de se voir gardée
par quatre ou cinq personnes, la pipe à la bouche
et sans pitié pour elle qui suffoquait au milieu
d’une épaisse fumée qui épuisait le peu de forces
Qu’était devenu le respect que l’on portait .à celle
qui était appelée à devenir reine? L’humanité est
donc partout la même ! elle délaisse l’astre qui
s'éteint, malgré l’éclat qu’il a jeté et les services
qu'il a rendus, pour saluer le soleil levant ! Il ne
faut pourtant pas trop s’en plaindre, car nous som
mes tous de l’humanité, pétris du même limon, et
ne pouvons être quelque chose de mieux, que si
nous ne mettons pas obstacle au bien que Dieu
veut faire par nous, en nous donnant aide et assis
tance pour l’accomplir après nous en avoir donné
l'inspiration.
Les sœurs soupçonnèrent que l’on voulait enlever
la malade pendant la nuit, car ses gardiens allaieut
et venaient dans le jardin comme pour en étudier
-■
~ r.~r-:
318
LE S CA N N IB ALES ET LE U R TEM PS
les abords et prendre des mesures. Mais les pensées,
des méchants servent souvent, malgré eux, à accom
plir les desseins de Dieu.
Pendant ce temps, la malade qui avait sa mère
auprès d’elle, la conjurait de tout faire pour la lais
ser mourir chez les sœurs, et pour la décider elle
lui montra comment elle serait entourée par les
enfants de Marie, ses compagnes, qui avaient été
si bonnes pour elle. Et puis elle chercha à montrer
à sa mère la grandeur du Catholicisme et le bien
que cette sainte religion fait à lame. Avec ces pa
roles, elle déposa dans l'âme de sa mère un de ces
germes féconds, qui pour éclore n’attend que l'heure
de Dieu et un rayon de sa divine grâce.
La nuit se passa ainsi, la malade baissait tou
jours, presque perdue au milieu de la fumée. Les
sœurs restèrent auprès d’elle et faisaient bonne con
tenance.
Vers deux heures du matin, la touchante prin
cesse leur demanda de commencer sa toilette. Les
sœurs, à cette prière, pensaient qu’elle voulait par
ler des préparatifs à faire pour la mettre d’-une
manière convenable, afin de recevoir le saint via
tique et l’extrême-onction qu'on devait lui donner
avant son départ. Mais elle avait une autre préoc
cupation, celle de la toilette que l’on fait aux per
sonnes qui ne sont plus et qui vous ont été chères.
Bien plus, elle désirait être habillée comme les
enfants de Marie, et voilà la prière qu'elle fit aux
LES
CANNIBALES ET L E C Ii TEM PS
319
sœurs, et cela avec une voix aussi touchante qu’ex
pressive : « Donnez-moi, je vous en conjure, don
nez à celle qui a toujours eu pour vous, la plus
respectueuse affection, les vêtements destinés à la
première enfant de Marie qui doit mourir, donnezles-moi, cousez-moi dedans, afin qu’on ne puisse
me les ôter lorsqu’on m’aura séparée de vous et
que je serai au milieu des devins qui font des céré
monies mauvaises, blessantes et qu’on ne peut
que craindre et mépriser. » Elle dit encore d’autres
choses aux sœurs et les pria, avec instances, de
l’arranger de façon qu’on ne puisse la dépouiller de
son suprême vêtement.
Les sœurs se rendirent à ses vives instances et
firent en tout selon le désir exprimé par la chaste
princesse.
Cette cérémonie inusitée s’est faite en présence
des parents d'Hépinée qui étaient contents de voir
combien elle était belle sous le costume blanc et
bleu des enfants de Marie dont les sœurs l’avaient
revêtue.
Une bonne sœur, disons une bonne mère, Mère
Marie Sainte-Anne, a pris une mousseline blanche,
qui était bien le symbole de la pureté de la pauvre
enfant, et l’en a enveloppée selon le désir qu’elle
continuait d’exprimer. Lorsque tout a été accompli
sans que rien n’ait été omis, les sœurs improvi
sèrent un petit autel en face du lit de la jeune reine
des Maoris, qui, à l’heure actuelle, était plus flère
22
L E S CANNIBALES ET
LE UU TEM PS
de son titre d’enfant de l'Eglise que des vains titres
du monde que doune la naissance, puis un mis
sionnaire, le P. Ballard, est venu lui donner les
derniers sacrements ; il était six heures du matin.
Les sœurs qui avaient pu s’absenter de leur emploi
étaient autour d’elle, ainsi (pie les plus grandes
entre ses compagnes. Sa mère et plusieurs parents
étaient là et n’oublieront jamais la bonne édification
que leur a donnée cette chère enfant. Elle reçut le
saint viatique, l’extrême-onction et a renouvelé sa
consécration à la sainte Vierge.
Ainsi disposée et munie des secours divins, on
pouvait l'emmener, et on n’y manqua pas : la voi
ture arriva à l'heure dite ; les sœurs l’y installèrent
le mieux quelles purent ; une jeune sœur de la
princesse resta auprès d’elle ; instruite déjà des de
voirs de la vie chrétienne, cette enfant l’accompa
gna partout, sans l’abandonner un instant. La
chaste princesse, avant de mourir, avait retrouvé
assez de forces pour parler en souveraine et impo
ser sa volonté pour échapper aux cérémonies im
pies auxquelles on voulait la soumettre. Quand ses
forces étaient épuisées, sa bonne sœur, qui le lui
avait promis, la défendit envers et contre tous,
avec la plus grande énergie.
La jeune princesse vécut ainsi une huitaine de
jours, et rendit son âme à Dieu, comme aurait pu
le faire une sainte religieuse dans son monastère.
Au milieu de difficultés inouïes, traînée de case
LE S CANN IBALES
ET LE UR TEMPS
321
en case, pressée de toute part par l’esprit du mal, elle
a conservé sa liberté d’esprit, les nobles sentiments
qu’elle devait à la religion qu’elle avait embrassée,
et qui n'avaient cessé de grandir dans son âme.
Cette chère enfant, alors qu’elle n’était pas en
core sortie de son état sauvage, avait compris les
grandeurs de la Vierge Immaculée, ce fut le point
de départ de l’héroïsme qu’elle a déployé plus
tard, la reine du ciel ne permettant pas que ceux
qui comprennent la pureté jusqu’à l’aimer et l’em
brasser, puissent jamais être terrassés par le plus
mortel ennemi de cette céleste vertu ; et si un mi
racle était nécessaire pour sauvegarder une âme
amie de ce bien ineffable, la Vierge Immaculée l'ob
tiendrait en vertu de cette parole laissée au monde
par son divin fils : « Bienheureux ceux qui ont le
cœur pur, parce qu’ils verront Dieu. »
Nous n’avons rien à ajouter à ce récit, que pour
rions-nous dire que chacun ne se soit dit tout
d’abord? Pour comprendre une grande vérité, il
faut plus, il faut mieux que de l’esprit, il faut un
sens droit mis au service d’une bonne volonté.
Avec ce bien et celui que nous avons indiqué plus
liant, car dans le domaine de la vérité tout se tient
et s’enchaîne, on peut marcher dans la vie d’un
pas assuré, puisqu’avec la paix pour les jours du
pèlerinage on a la plus douce des espérances, celle
d’envisager le terme de ce pèlerinage comme l’au
rore d’un jour nouveau qui ne doit plus finir.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Voilà comment les envoyés de Dieu envisagent
les choses, et pourquoi ces divins gladiateurs
entrent dans l’arène pour combattre le bon combat,
jusqu’au jour où une couronne est prête pour or
ner la tête d’un martyr, qui a appelé la miséricorde
de Dieu sur une terre qu’il a arrosée de son sang
après en avoir instruit les habitants par la parole et
encore plus par l’héroïcité de ses vertus.
L ’a p ô tr e d e la te m p é r a n c e .
Nous avons sous les yeux des notes nous ve
nant d’une île de l'intérieur de la Nouvelle-Zélande,
vers le sud, qui a pour nom : Christ church, notes
relevées en 1877, émanant du monastère du SacréCœur, établissement dirigé, avec le plus grand zèle,
par l'institut que nous nous plaisons toujours à
nommer, celui de Notre-Dame des Missions.
A la date que nous indiquons, le P. H“* —
nous n’avons que l’initiale de son nom — se trou
vait en Nouvelle-Zélande, où il taisait entendre une
parole vive, chaleureuse, entraînante. Ce zélé mis
sionnaire avait le don de faire passer dans l’âme
de son auditoire la conviction qui animait la sienne.
Sachant le mal immense que causait l’intempérance,
il voulait, autant qu’il était en lui, conjurer ce
vice odieux, vice qui cause la ruine des familles,
et, peu à peu, celle des nations, en brisant la vi-
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
3 23
gueur de ceux qui devraient courir à la frontière
pour défendre le sol de la Patrie contre l’ennemi
toujours prêt à l’envahir.
Ce vaillant missionnaire voulait attaquer le mal
dans sa source, dans sa racine, et sans se dissi
muler les difficultés que des habitudes invétérées
pouvaient lui faire rencontrer, il s’était mis, non
seulement à prêcher la tempérance, mais à la faire
accepter par un serment public et solennel.
Les sœurs, à leur grande joie, ont été témoins de
conversions inespérées. C’est en revenant d’Amé
rique, où il avait exercé son apostolat avec le plus
grand succès pendant vingt-cinq ans, que l’apôtre
de la tempérance est arrivé en Nouvelle-Zélande
où il y avait beaucoup à faire, et il ne faut pas s’en
étonner ; quand la civilisation pénètre dans un pays,
à côté du bien qui s’y introduit, un esprit de lucre
y importe, plus que de raison, pour ne pas dire
hors de raison, des substances qui affolent, et des
boissons qui brisent la raison après avoir ruiné les
plus nobles sentiments de l’âme.
L’arrivée de ce grand apôtre a tout d'abord ex
cité une vive curiosité qui bientôt a fait place à un
autre sentiment,, celui qui fait que l’on se rend,
sans hésiter, à l’appel que fait un homme de cœur
pour maintenir les âmes dans le bien, ou pour les
y ramener si elles ont eu le malheur d’en sortir.
A la voix persuasive de l'apôtre, sans tarder, dès
la première instruction, des milliers d’auditeurs
LES CANNIBALES ET LEUR TEMVS
prêtèrent le serment de s’abstenir, pour toute leur
vie, de toute boisson fermentée. Cette obligation,
qui est une source de privation journalière, devait
assurer comme compensation, à ceux qui l’ont vo
lontairement acceptée, un triple profit : pour lame
d’abord, pour la santé ensuite, et finalement pour
la bourse.
Personne ne peut nier qu'un pareil mouvement
ne saurait que moraliser un pays et y amener une
ère d’abondance et de prospérité.
Lorsque l’invitation de prendre le pledge (le ser
ment) a été faite à l’église, les catholiques présents
suivirent, sans hésiter un instant, l’exemple donné
par leur pieux évêque, en répétant, mot à mot, la
formule du serment, après l’apôtre qui était si heu
reux de dépenser sa vie pour une si belle cause.
Les sœurs n’ont pas tardé à voir un heureux
changement s’opérer non seulement dans les fa
milles ordonnées, mais encore parmi les malheu
reux adonnés à l’ivrognerie.
Nous pourrions citer bien des faits, nous nous
contenterons de quelques-uns : un soir, au mo
ment où la foule entrait dans l’église pour le ser
mon, un ouvrier, jeune encore, connu pour être
adonné à la boisson et aussi pour les mauvais trai
tements qu’il faisait ordinairement endurer à sa
femme et à ses enfants, passait devant l’église au
moment où quelques compagnons de travail allaient
y entrer ; ils l’y poussèrent en lui disant : « Tu devrais
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
325
bien venir écouter le prédicateur, tu en as plus
besoin qu’un autre. » Le pauvre homme était loin
d’être à jeun et partant hors d’état de se défendre.
11 allait où on le conduisait, et soit malice ou au
trement, malgré, ou à cause de son état, on l’avait
placé au milieu des assistants. Pour d’anciens sau
vages, c’était assez bien réussi.
Ce jour-là le prédicateur s’était surpassé, et
avait parlé avec plus d’âme que jamais, sur la
nécessité d’embrasser la tempérance et de s’y
maintenir pour sauvegarder la dignité et l’honneur, ce noble apanage de l’humanité régénérée.
Lorsque l’invitation de prendre le pledge fut re
nouvelée, le pauvre ivrogne comprit vaguement
ce dont il s’agissait et voulait résister, mais ses
compagnons, trop heureux de l'avoir mené jusquelà. voulurent couronner leur pleasantry : ils lui
prirent le bras de force et lui tinrent la main levée
pendant que l’assistance répétait la formule du ser
inent, mot à mot, après le vaillant apôtre de la
tempérance.
Le pauvre homme eut conscience de ce qu’il avait
l’ait, et à partir de ce moment, il demeura fidèle à
sa promesse. Rentré chez lui, tout pensif, il s'abs
tint de frapper sa femme. Le lendemain, même
modération, et en plus maître de lui-même comme
il ne l’avait pas été depuis longtemps, l’ouvrier
remit à sa femme l’argent de sa journée de travail
et prit doucement et tranquillement son modeste
LES cannirai.es et leer temps
repas. Le surlendemain, même conduite. Pour le
coup, la pauvre femme ne sut plus que penser, et
dans son étonnement, elle lui demanda, avec une
inquiétude qui était loin d’être feinte, s’il n’était pas
malade. Puis elle ajouta : « Mais tu n'es plus le
même, que s’est-il donc passé?
— C'est que je suis catholique maintenant, et, au
lieu d'aller ailleurs, je vais à la mission.
— Catholique ! répéta cette femme comme ef
frayée, car, en fait de religion, elle ne connaissait
que les odieuses calomnies inventées contre les
catholiques : oh ! ajouta-t-elle, si j ’avais su que tu
fusses catholique, jamais je n’aurais été ta femme;
voilà la cause de tous nos malheurs.
— La cause de nos malheurs, dit justement le
mari, c’est cpie, jusqu’à présent, je n’ai été qu’un
mauvais catholique. Puis il ajouta : Tu ferais mieux
d'aller, toi aussi, à la mission, tu verrais que les
bons conseils qu'on y donne sont loin de ressem
bler à toutes les noirceurs que l’esprit du mal ne
cesse d’inventer contre cette religion. Vois ce que
j'étais et comment je te brutalisais tous les jours
avant d'aller à la mission et compare avec ce que
je veux être depuis le jour où, pour la première
fois, j ’ai entendu, quoique à moitié, la parole du
prédicateur, mais enfin, ma main était levée quand
il a prononcé la formule du pledge, je m’en suis
souvenu, et veux te rendre heureuse c^mme tu ne
l’as jamais été.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
327
La pauvre femme, émue jusqu’aux larmes de ce
qu’elle entendait, fut bien obligée de se rendre à
l'évidence. Pour la première fois de sa vie, elle
alla à l’église catholique, ne sachant pas trop com
ment s’y tenir, tant tout y était nouveau pour elle.
Pondant le sermon, tout changea de face, son
cœur se prenait, comme cela se passe toujours
quand on reconnaît qu’on a été méchamment induit
en erreur ; l’apôtre parlait et l’émotion gagnait, de
plus en plus, la pauvre femme qui écoutait encore
quand le sermon était déjà fini. Puis, sans tarder,
elle se rendit auprès du missionnaire pour deman
der l’instruction religieuse. Mais comme la pauvre
femme ne savait pas lire, le bon Père l’adressa aux
religieuses qui lui enseignèrent, de vive voix et
avec la plus grande charité, les principales vérités
du christianisme.
Et la pauvre femme avait grand besoin qu’on dé
ployât cette charité, car elle était dans l’ignorance
la plus complète sur toutes les questions religieuses.
Dans son émotion, la pauvre protestante ne savait
comment exprimer les sentiments qui se partageaient
son cœur. Le premier chapitre du catéchisme fut
le sujet de l’instruction de ce jour.
— Savez-vous, lui dit la sœur,qu’il y a un Dieu?
— Oh ! pour cela, dit-elle, je le savais bien, je
inc doutais qu’il devait y en avoir un.
Il en fut de même pour les perfections et attri
buts de Dieu.
•
•
•
328
LES CANNIBALES
ET LEUR TEMPS
— Demain, dit la sœur qui l’instruisait, nous étu
dierons le second chapitre qui parle de l’Incarna
tion, ou du mystère de Dieu fait homme.
— Dieu s’est fait homme ! dit la pauvre femme
hors d’elle-même ; ce même Dieu dont vous venez
de me parler? est-ce possible? je n’avais jamais en
tendu dire cela !
A ceux qui pourraient révoquer en doute une
pareille ignorance, nous dirons que nous avons
entendu, dans un des quartiers de Paris, un vieil
lard répondre à quelqu’un qui lui disait: «Vous sa
vez que Jésus-Christ est mort pour nous? — Ça
se pourrait ben », et cela très sérieusement.
Et un autre à qui l’on demandait s’il allait à la
messe le dimanche :
— Oui, seulement quand j ’ai pas le temps d'y
aller le matin, j ’y vas le soir.
Si, en plein Paris, on en est là, on ne peut donc
s’étonner de voir de pareilles misères se produire
si loin, si loin sous tant de rapports.
La pauvre femme fit encore d’autres questions
que nous passons, et surprise de tout ce qu’elle
entendait, elle ne parlait plus, elle pleurait, elle
pleurait abondamment, l’aurore d’un jour nouveau
commençait à éclairer les ténèbres profondes au
milieu desquelles elle avait vécu; sa vue pouvait à
peine en soutenir l’éclat. Il fallait, pour instruire
cette âme, marcher pas à pas, afin d’arriver plus
doucement et plus sûrement au but.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
Animée de la meilleure volonté, la chère caté
chumène laissait son âme s’ouvrir à la vérité;
quand on est dans cette voie, ce qui paraissait im
possible , devient d’une facilité extrême ; le pas
qui était mesuré devient rapide et l’on touche le
but, non sans étonnement, tant la distance à par
courir paraissait incommensurable.
Grâce à l’heureux changement survenu dans
cette famille, tout a pris une face nouvelle, la mi
sère a disparu, les enfants s'élèvent dans l’ordre,
les santés se raffermissent, et la courageuse néo
phyte ne peut que bénir le jour où son mari pro
nonça le pledge qui l’a transformé au point de faire
de lui un apôtre de la tempérance, non par des
paroles, mais par l’exemple soutenu qu’il donne,
exemple qui est d’un poids immense, vu le prodige
qui a dû s’opérer pour arriver à pouvoir le donner.
U n e n o u v e lle c o n v e rs io n .
L’école des sœurs était, vers la fin de 1877, fré
quentée par une petite catholique dont le père était
un protestant acharné. La mère de cette enfant
avait souvent à subir ses mauvais traitements, mais
tenant à faire élever ses deux enfants dans les
écoles catholiques, elle supportait tout avec pa
tience. Parmi les deux enfants, il y avait un petit
garçon d’une rare intelligence; il avait sa part
330
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
d’épreuves : une femme, une épouse, ne saurait
être maltraitée par un brutal, sans que les enfants
n’en ressentissent les contre-coups. Le pauvre pe
tit, tout en pleurant pour son compte, ne pouvait
voir pleurer sa mère, et faisait de son mieux pour
la consoler, tant par sa précoce piété que par un
bon, un solide travail.
Il avait à peine fait sa première communion, que
le désir d’être prêtre germa dans son cœur. Le
temps avait marché et le moment était venu de quit
ter l’école pour apprendre un métier. Le charmant
enfant manifesta son intention à sa mère qui fut
heureuse de cette ouverture pour laquelle elle ne
pouvait que bénir le ciel, mais elle ne savait com
ment en parler à son mari. Il fallait sortir de cette
situation, le charmant adolescent s’arma de courage
pour demander cette faveur à son père : une ré
ponse brutale accueillit cette ouverture. La voca
tion du futur lévite fut mise à une rude épreuve,
épreuve qui dura plusieurs mois, après lesquels il
gagna sa cause, et obtint de son père l’argent né
cessaire pour aller en Europe faire ses études dans
un séminaire.
Le cher adolescent ne pouvait que témoigner à
son père une vive reconnaissance, et ne le quitta
qu’en lui promettant de ne rien négliger pour le
rendre parfaitement heureux.
Le pauvre père, qui ne se rendait guère compte
des voies de Dieu, ne s’expliquait pas comment,
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
331
détestant la religion catholique, il avait pu donner
à son fils l'argent nécessaire pour aller en Europe,
faire des études pour être prêtre.
L’enfant était parti à la garde de Dieu, muni de
toutes les recommandations, et accompagné des
vœux les plus ardents et des prières soutenues de
ceux qui l’aimaient et ne pouvaient qu'admirer sa
courageuse détermination.
Arrivé à destination, le futur lévite écrivait sou
vent à sa famille, mais les lettres éprouvaient for
cément des retards pour des causes diverses. Aussi
n'était-ce pas sans la plus grande anxiété que pen
dant la première année, on attendait les lettres de
l’Europe au foyer paternel. Lorsqu’elles arrivaient
régulièrement, les colères du père se calmaient, et
les mauvais traitements se ralentissaient. La pauvre
mère ne cessait de prier et de souffrir, et ne man
quait pas de faire part aux sœurs des bonnes nou
velles qui lui venaient ainsi et de l'adoucissement
quelles apportaient à sa situation.
Une autre consolation pour la pauvre mère,
c’était l'arrivée de l’apôtre de la tempérance qui
coïncidait avec les faits que nous esquissons en ce
moment. Comme tous les catholiques de Christ
church, la malheureuse épouse était poussée par
un divin esprit vers la mission, elle trouvait là ce
qu’elle aurait vainement cherché ailleurs : quelques
instants de calme, de repos et de joies pures. Ren
trée chez elle, la vaillante chrétienne redoublait
LES CANNIBALES ET LEllIt TEMPS
d’attentions pour le mari qui la tyrannisait, afin de
ne lui laisser aucune occasion de reproches... Rien
d’ailleurs n’était en souffrance, tout avait été prévu
par la diligente et laborieuse épouse, et cependant,
là comme ailleurs, le malheureux homme ne par
donnait pas à sa femme les brutalités qu’il exer
çait contre elle. Ceci a tout l’air d’un paradoxe, et
c’est cependant beaucoup plus vrai qu’on ne le
pense. Non, on ne convient pas facilement de ses
torts ; les attribuer à sa victime, dispense de les
reconnaître et par suite de les réparer.
Quoi qu’il en soit, la digne femme, loin de don
ner à son époux le plus petit sujet de reproches,
veillait sur elle afin de remplir au mieux tous ses
devoirs. Levée avant l’aurore, elle préparait toutes
choses pour ne rien laisser en souffrance, puis elle
partait pour aller réconforter son âme. Au retour,
malgré les meilleures dispositions, de nouvelles
invectives l’attendaient; pour les parer, la pauvre
femme n’avait d’autre armure que la douceur et la
charité, ce qui n’empêcha pas le mari de récrimi
ner. Enfin, vaincu par les vertus de sa femme, le
mari se rendit à ses instances et l’accompagna à la
mission. Quand on fait un pas vers le bien, on ne
marche pas seul, et le céleste Père de famille qui
voit tout, ne manque jamais de faire une partie de
la route pour épargner au prodigue la fatigue et
pour le recevoir plus tôt dans ses bras et le presser
plus vite sur son cœur.
LES CANNIBALES ET LEUIÎ TEMPS
333
Un matin, à cinq heures, ils entrèrent tous deux
dans l’église, il y avait foule pour entendre l’élo
quent missionnaire. Parmi les nombreux auditeurs,
nul peut-être ne fut plus ému, ni plus étonné que
celui qui n’avait jamais entendu une telle parole.
Vivement impressionné, le pauvre protestant ne sa
vait que faire, ni à quel parti s'arrêter. Pressé inté
rieurement, il sortit de l’église, mais au lieu de
remonter en voiture, sans rien dire, il alla sonner
au presbytère. L’heureuse épouse, en femme intel
ligente, se contente de suivre son mari du regard.
Emue jusqu’aux larmes et pénétrée de joie, elle
court chez les sœurs pour leur faire part de la dé
marche de son mari et de l’espérance qu’elle en
conçoit. La matinée se passe dans l'attente.
La digne femme ne pouvait que prévoir une issue
favorable, et comme la malle allait partir, elle
s’empressa d’écrire à son fils pour lui annoncer ce
qui se passait en ce moment et la légitime espé
rance qu’elle concevait de voir son père ouvrir les
yeux à la lumière. Ses prévisions se réalisèrent :
trois semaines après cette heureuse matinée, au
milieu d’une assistance pieuse et recueillie, un
lionmie faisait sa première communion immédiate
ment après la réception du saint baptême. La
transformation était complète, et le vieil homme ne
se ressouvenait de sa vie passée que pour racheter
ses honteuses brutalités par des égards, des soins
affectueux, des prévenances, et tout cela rehaussé
331
LES CANNIBALES ET LEE B TEMPS
par une piété ardente qui ne s’est pas démentie.
Il ne faut désespérer de personne, et si les his
toires qui précèdent en sont une preuve, celle que
nous avons à dire en sera la confirmation. Il s'agit
d’une femme sur laquelle la miséricorde de Dieu
s'est étendue, et quand ce bien immense descend
sur une âme, fût-elle parmi les plus dégradées, il
l’enveloppe de son pardon, la relève, et d'un vase
souillé il en fait un vase d'élection.
Qui oserait s’en plaindre? les justes ne tombent
jamais en un tel égarement ; les pécheurs impéni
tents donnent seuls dans un si déplorable excès.
Pour leur venir en aide, demandons pour eux l’in
telligence qui fait comprendre la vérité, et la bonne
volonté qui la fait accepter et embrasser. Ceci dit
et affirmé simplement, comme on doit le faire pour
toute vérité, nous passons à notre histoire.
U n e g r a n d e p é n ite n te .
L’apôtre de la tempérance poursuivait ses ins
tructions avec un succès qui ressemblait à de l'en
traînement. On racontait des merveilles, on en voyait
tous les jours, de telle sorte que loin d’en douter,
on les affirmait, et l’on ne se trompait guère.
Un soir, pendant une instruction, on fut étonné
de voir, au milieu des auditeurs, une fille de mau
vaise vie qui avait été condamnée plus de vingt
335
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
fois, pour ivrognerie et immoralité. Elle ne sortait
de prison que pour être reprise de nouveau et subir
la peine d’une autre condamnation. Son état parais
sait incurable. Les sœurs la connaissaient pour
l’avoir vue en visitant les prisons. La généralité
des auditeurs, oubliant que ce sont les malades qui
ont besoin de médecin, fut plutôt indignée qu’édi
fiée, d’apercevoir, au premier banc de l’église,
cette femme à face enluminée, qui portait dans tout
son être l’empreinte du vice. Qu’y avait-il à faire?
La repousser? Et de quel droit mettrait-on des
bornes à la miséricorde de Dieu? La repousser eût
été un crime ! l’heure de la miséricorde avait sonné
pour elle ; fidèle à cette heure, elle avait jeté un
regard sur son âme, avait rougi d’elle, et prise de
peur, s’était dirigée vers la mission où nous la
trouvons. Après l’instruction, elle s’était éloignée.
Le lendemain de ce jour, à cinq heures du matin,
la grande égarée revint encore, puis, après la sainte
Messe, se rendit au confessionnal d’un évêque qui se
trouvait parmi les auditeurs du missionnaire. Sa
Grandeur, en digne successeur des Apôtres, suivait
comme évêque missionnaire, l’apôtre de la tempé
rance, dans ses différentes stations, pour lui prêter,
par sa présence, une plus grande autorité, et par
son assiduité au confessionnal, un puissant con
cours. Les grands pécheurs s’adressaient à Sa
Grandeur avec une confiance pleine et entière.
Voilà comment la pécheresse se jeta, elle aussi,
23
336
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
sans hésitation et sans crainte aucune, aux pieds
de l’homme de Dieu.
De ce jour, commença la transformation de cette
malheureuse. Ceux qui la connaissaient craignaient
pour elle les occasions funestes, mais l’évêque
missionnaire, qui savait pénétrer les âmes, l’avait
jugée favorablement et croyait à sa conversion ; il
ne se trompait pas. Dès ce jour, la grande dégradée
avait fait place à une humble Hile, relevée, régé
nérée, transfigurée. Ah ! c’est que le repentir, en
faisant reconquérir à l'âme une seconde innocence,
donne au visage une de ces expressions qui ne
peuvent sortir que d’un coeur purifié, et quand la
Madeleine vint arroser de ses larmes les pieds de
sou divin Maître et les essuyer avec ses cheveux,
loin d’être repoussée par Celui qui n’aimait rien
tant que les cœurs purs, elle mérita d’être large
ment pardonnée parce qu’elle avait aimé autant
qu’on peut le faire quand par un profond repentir
on a reconquis le bien ineffable de l’innocence.
Avec la grâce de ce nouvel état, l’humble repentie
se présenta aux sœurs qui l’avaient visitée dans sa
prison, pour implorer la faveur de pouvoir entrer
dans la chapelle de la communauté et de se joindre
à la procession des enfants de Marie qui devait se
faire dans le clos. Cette autorisation lui fut accor
dée ; elle s’y tint avec autant de recueillement que
de modestie.
Le temps s’écoula et l’heureuse pénitente ne
quitta plus la voie qui lui avait rendu la paix des
anciens jours ; fidèle à tous ses devoirs, elle ne
négligea pas celui qui veut que l'homme mange son
pain à la sueur de son front. Elle édifia les hum
ides, les petits, les délaissés qui se plaisent à
suivre son exemple ; elle édifia les forts qui savent
qu’il ne faut pas imiter le pharisien orgueilleux
sous peine de ne pas être justifié, mais bien le
publicain qui, dans son humilité, implore la miséri
corde de Dieu en se frappant la poitrine pour affir
mer sa culpabilité.
Les sœurs de Notre-Dame des Missions laissaient
les malintentionnés se scandaliser, et se consolaient
en pensant à cette certitude qu’il y a plus de joies
au ciel pour un pécheur qui se convertit que pour
quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin
de faire pénitence.
C o n v e r s io n s e x e m p la ir e s .
Nous ne pouvons abandonner le sujet que nous
traitons en ce moment sans faire ressortir une par
tie saillante du caractère de l’apôtre de la tempé
rance ; ce digne missionnaire n’avait pas seulement
à son service une grande instruction et une véri
table éloquence, mais encore une de ces franchises
qui vont au cœur et ne sont pas sans émouvoir et
parfois profondément.
Le vénéré missionnaire crut un soir devoir don-
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338
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
ner un avis aux protestants qui avaient envahi
l’église à un tel point que les catholiques ne pou
vaient, pour ainsi dire, y trouver place. Le Père, en
s’adressant «à nos frères séparés qui étaient venus
à la mission plutôt par curiosité que pour s’ins
truire, les pria de ne pas venir en foule, et même
de ne pas venir du tout, à moins d’être animés par
un désir sincère de s’instruire. « Ce n’est pas pour
vous précisément que je suis venu, leur dit-il, vous
n'avez pas assez d’instruction religieuse pour com
prendre les vérités que j ’annonce. Au lieu d’être
éclairés, beaucoup d’entre vous seraient scandali
sés, car je m’adresse aux catholiques et surtout
aux pécheurs de profession, aux mauvais catho
liques, c’est pour eux que les exercices de la
mission sont préparés. A quoi cela vous servi
rait-il de venir à leur place ? vous ne pourriez
lias même répondre aux prières qui se font avant
et après les instructions, vous n’aimez pas
vous mettre à genoux, et la plupart du temps
vous ne savez pas comment on se comporte à
l'église; le signe de la croix, le signe du chré
tien, vous ne le connaissez pas. Il serait donc
mieux, de ne pas interrompre et empêcher, par
votre présence, le bien qu’une mission est
appelée à produire. Lorsqu’elle sera finie, je
pourrai peut-être m'adresser à vous, à vous seuls,
et avec mon âme tout entière, mais aujourd’hui,
j'appartiens aux catholiques, ils attendent, faites
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
339
pour eux aujourd’hui ce qu’ils feront demain pour
vous. »
Cette sincérité de langage, au lieu d’effrayer et
do rebuter les protestants, fut cause que plusieurs
embrassèrent la vérité et entrèrent dans le sein de
l’Eglise catholique.
Parmi les sectes nombreuses qui se sont instal
lées dans cette colonie, il y en avait qui se rap
prochaient des usages de l'Eglise catholique. Un
zélé ministre de cette secte, pour être entièrement
aux devoirs de sa charge, avait même embrassé
le célibat : il visitait les pauvres, les malades, et
vivait de privations pour les mieux secourir ; il
prêchait souvent et entendait les confessions dans
l'après-midi du dimanche. Ce pauvre pasteur fut
interdit par un synode, on lui donna un mois pour
rétracter ce qu’on appelait ses erreurs, mais tour
menté par les vérités catholiques qui s’imposaient
à sa conscience, il aima mieux abandonner sa
charge et s’embarquer pour l’Europe afin de suivre
les impulsions intimes et généreuses qui avaient
germé dans son âme. C’est une espérance qu’il
est permis de concevoir.
Autoür de lui, le bien s’était fait; parmi les
âmes de bonne foi, il y en eut qui entrèrent réso
lument dans le sein de l’Eglise catholique. Ceci se
passait au moment où la mission avait rassemblé
toutes les brebis errantes qui pouvaient, sans
crainte aucune, une fois entrées dans la voie, se li-
*
LES CANNIBALES ET LE U B TEMPS
vrer à la joie qui ne manque pas de se répandre
dans l’aine fidèle, dévouée et amie de la vérité.
Il y eut d’autres conversions encore, et les bon
nes sœurs de Notre-Dame des Missions y aidaient
de toute leur âme.
Une fervente protestante, d’une éducation distin
guée, et qui fréquentait la meilleure société de la
ville, fut une des premières à demander son ad
mission dans le sein de cette Eglise qui embrase
les cœurs et excite les plus grands dévouements.
Depuis plusieurs années, elle étudiait toutes les
questions religieuses, lisant des livres catholiques
pour y trouver des contradictions afin de rester
dans son erreur, mais ses recherches furent vai
nes, car une voix intérieure qui l'appelait sans
cesse devait triompher de toutes ses résistances.
Vaincue par l’évidence, cette dame se donna
la joie immense et l’ineffable bonheur de fixer ses
douloureuses incertitudes : elle a reçu, au jour
béni de l’Immaculée-Conception, le saint baptême
et la divine Eucharistie, à la grande édification de
la foule qui se pressait pour assister à son abju
ration.
Après ce grand acte, qui transportait son âme
de joie, elle vint auprès des sœurs pour les prier
de lui permettre de passer tout ce joui’ au sein do
leur communauté afin de goûter en paix, loin de
tout bruit, le calme qui était dans soii âme et qui
la rendait si pleinement heureuse. Tout en elle res-
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
341
pipait la joie, et tout aussi indiquait le bonheur
qu’elle éprouvait. Quand on a longtemps poursuivi
un bien et qu’on a fini par le trouver, on peut crier,
et avec bien plus de raison, comme ce savant qui
avait fini par saisir un problème longtemps cher
ché : Eureka!Eureka! Je l’ai trouvé! je l’ai trouvé.
Cette heureuse femme passa la journée à
épancher sa joie et à savourer son bonheur au
près des sœurs et surtout au pied du saint autel,
elle se préparait ainsi aux épreuves et aux luttes
qu’elle prévoyait, tant du côté de sa famille que de
ses amis. Elle ne s’était pas trompée, on la traita
de folle et l’on ne cessa de l’accabler de reproches,
les plus modérés la traitèrent froidement d’abord
et cessèrent de la fréquenter. Son éloignement
du monde, loin de la contrister, en lui laissant
plus de temps à elle, lui permettait de se livrer aux
œuvres de charité qu’elle comprenait si bien main
tenant : elle priait, puis elle visitait les pauvres,
les soulïreteux et surtout les âmes dans la désola
tion. Qui donc pourrait mieux consoler que ceux
qui souffrent ; qui, ô mon Dieu ! est le plus à même
de panser des plaies et d’essuyer des larmes que
celui qui a ressenti bien des blessures et qui n’en
est pas à verser ses premiers pleurs? Il y a donc
une grâce dans la souffrance, puisqu'elle permet
de mieux ressentir celle des autres, et nulle parole
ne vaudra une larme brûlante et sympathique pour
consoler ceux qui pleurent.
3-42
LES CANNIBALES ET LECH TEMPS
En plus, il est un faitque l'on n'a pas été sans re
marquer : on ne se perd pas seul et l’on ne se
sauve pas seul; l’exemple entraîne, et en dehors de
l’exemple, le bien que l'âme a accepté, la presse de
faire connaître ce bien pour le faire goûter à autrui,
et celle qui s’est laissé gagner par le mal, loin de
rester inactive, est poussée par l’esprit du mal qui
n'aime rien tant que de le voir propager.
Un grand nombre de conversions eurent donc
lieu par suite de cette propagande. Chaque semaine,
l'heureuse néophyte prenait un jour pour faire ses
visites, mais au lieu de les faire dans le monde
comme elle en avait l’habitude, elle allait voir les
bonnes sœurs à qui elle contait ses joies ou ses
tristesses ; ses consolations ou ses espérances.
Jamais elle n’eut tant d’épreuves, jamais non plus
tant de consolations.
Nous n'avons raconté que quelques traits du beau
mouvement qui s’est opéré à l’audition des paroles
pressantes et pleines de foi de l’Apôtre qui s’est
fait entendre durant les, jours de la mission qu’il a
donnée, nous aurions pu en dire plus s’il n’avait
fallu se borner. Ceux que nous avons donnés sont
assez saillants pour faire deviner ceux laissés dans
l’ombre. U en est d’autres, comme toujours, qui ne
se réalisent que plus tard, à l’heure marquée par
Dieu, c’est le grain jeté par le semeur et emporté
par le vent pour aller germer loin de lui et éclore
sous un autre soleil.
LEUR TEMPS
343
C’est ainsi que font les serviteurs de Dieu, ils se
livrent au travail sans ménager ni leur temps ni
leur peine, et quand ils ont tout fait pour le mieux,
ils s’inclinent devant Dieu pour implorer son secours
comme s’ils n’avaient rien fait. C'est le grand art, la
grande manière de faire le bien et de le bien faire.
Nous avons maintenant à jeter un coup d’œil sur
le Bengale où nous retrouverons nos bonnes sœurs
de Notre-Dame des Missions, c’est dire que nous
continuerons à voir l’œuvre de Dieu s’accomplir.
C o u p d ’œ il r é t r o s p e c ti f .
Avant d’aller plus loin, nous ne croyons pas
inutile de nous arrêter un instant pour jeter un
coup d’œil sur la marche suivie par les zélées reli
gieuses qui se sont élancées à travers les espaces
pour aller, sous le regard de Dieu, travailler au
bien des âmes. Les sentiments qui animaient celle
qui fut, non sans raison, appelée la grande inspira
trice de Notre-Dame des Missions, sœur Marie du
Mont-Carmel, animent encore les vaillantes sœurs
qui l'ont suivie. Que de chemin parcouru depuis ce
jour, ce jour à jamais béni, et en nous reportant
vers le bien accompli, malgré les obstacles qu’il y
avait à vaincre, nous ne pouvons que redire, avec
la plus intime conviction : Non, il ne faut jamais
désespérer des âmes, le faire serait mettre des
—
LES CANNIBALES ET
LES CA N N IBALES E T LE UR TEMPS
bornes à la divine' miséricorde et traiter l’influi
comme le fini.
Reportons-nous d’abord à l’année 1884, époque
à laquelle Mm0 la Supérieure générale de NotreDame des Missions prit la résolution de franchir les
mers pour aller visiter les monastères de son Ins
titut établis dans la plus grande partie des archipels
de l’Océanie.
La vénérée Supérieure partit le 11 février, guidée
par l’amour profond qu’elle avait pour les âmes, et
ne se laissant arrêter par rien : les longues dis
tances à parcourir ne l’effrayaient pas plus que la
fatigue à supporter; elle poursuivit d’abord son
long et pénible voyage jusqu’aux Indes, puis se
rendit en Nouvelle-Zélande, à la grande joie de ses
chères religieuses qui ne savent ce qu’elles doi
vent admirer le plus, du dévouement de la vénérée
Mère pour les enfants de son Institut, ou du mâle
courage qu’elle déploie pour le bien de tous, et
cela, malgré une santé chancelante qui semble tou
jours vouloir l’arrêter dans sa course.
Dans leur reconnaissance, les sœurs établies
depuis bien des années déjà, dans ces lointaines
contrées, écrivent des lettres touchantes pour ex
primer la joie qu’elles éprouvent de revoir, au mi
lieu d’elles, celle qui, après Dieu, les a introduites
dans la carrière, et vient encore leur montrer, par
l’exemple et par les conseils, comment on doit se
tenir dans cette voie et comment on doit y marcher.
H
LES CANN IBALES ET LE UR TEMPS
345
Pour commencer notre récapitulation et la l'aire
avec quelque fruit, nous croyons devoir nous re
porter à l’année 1864. A cette époque, les pre
mières sœurs parties de Napier, île du nord de la
Nouvelle-Zélande, réussirent à fonder le monastère
de Saint-Joseph ; c’est un bel établissement, agréa
blement situé sur une presqu’île élevée, s’allon
geant au milieu des vagues sans cesse agitées de
l'Océan. Les œuvres qui leur sont confiées ont
prospéré au prix de constants sacrifices mis au
service d’un dévouement infatigable.
Ces œuvres consistent en trois écoles séparées:
une pour les jeunes indigènes appelées Maories,
une autre, dite classe commune, pour les enfants
de la localité, et une école privée pour les jeunes
lilies d'un rang plus élevé, d’où trois catégories de
pensionnaires, à peu près toutes catholiques.
Ces écoles, bien tenues d'ailleurs, sont soumises
aux inspections d’un gouvernement jaloux de pro
mouvoir le bien de toutes les classes de la société.
A côté de ces œuvres pour l’éducation de la jeu
nesse, les bonnes sœurs s’occupent, là comme
dans les autres maisons de leur institut, de la visite
des malades et de l’instruction religieuse des nou
velles converties.
Au monastère du Sacré-Cœur, fondé dans l’inté
rieur de la ville de Christ-Church, ville située dans
la partie sud de la Nouvelle-Zélande, les sœurs ont
élevé une nouvelle construction qui ne laisse rien à
LES CANNIBALES ET LEUR TEMI'S
É ?'1
U . '
désirer, pour remplacer les bâtiments provisoires
où les œuvres s’étaient concentrées avec peine
depuis 1868. Deux catégories d’élèves fréquentent,
en plus grand nombre qu’ailleurs, les écoles qui
rivalisent avec les meilleures classes protestantes
de la ville, et procurent aux enfants catholiques
l’éducation la plus en rapport avec leurs besoins.
L’année 1883 a été marquée par une grande
épreuve : au moment où les bâtiments à peine éle
vés commençaient à recevoir les élèves affluant des
alentours, une épidémie dangereuse, la diphtérie,
fit son apparition. Les pauvres sœurs prirent les
plus grandes précautions pour diminuer le nombre
des victimes ; elles se séparèrent pendant plusieurs
mois, les unes allant habiter un coin loué au bord
de la mer pour prodiguer à leurs chères malades
les soins les plus assidus, tandis que les autres,
pour satisfaire au désir des familles, continuaient
leurs écoles dans des salles louées au'centre delà
ville. Ce surcroît de travail, de dépenses et de sol
licitudes, a excité le dévouement des sœurs sans
le lasser, ni l’épuiser. Accablées sous le poids de
tant de charges et d’appréhensions, un secours
leur était devenu nécessaire, et la Providence,
toujours admirable, vint à l’heure où ses mater
nelles caresses faisaient l’office d’un baume salu
taire appliqué sur une plaie vive et brûlante : la
vénérée Mère générale arrivait pour apporter à ses
filles courage et confiance. Cette heureuse arrivée
LE S CANNIBALES E T
LE UR TEMPS
347
décupla les forces, ce n’était pas seulement une
personne de plus, c’était une âme vive et ardente
qui faisait renaître des forces épuisées; c’était une
autorité bien-aimée, qui n’avait qu’un désir à for
muler pour voir s’opérer des prodiges. Sous une
telle impulsion, l’épidémie a tout d’abord diminué
ses ravages, et les sœurs reléguées au bord de la
mer ont pu rentrer dans leur monastère désormais
marqué du sceau de la croix.
La croix n’est-elle pas un signe de prédilection?
les œuvres qui ne sont pas marquées de ce signe
ne connaissent pas leur force. 11 est dans la vie
ordinaire des mystères qu'une âme éprouvée com
prendra comme en se jouant, et qui resteront tou
jours fermés pour celle qui n’a jamais souffert;
l'une devinera instantanément le fond des choses
tandis que l’autre n’en sera pas même à les soup
çonner. C’est qu’aussi les mouvements de la grâce
ne sont pas du tout ceux de la nature. Ces deux
mouvements peuvent être considérés comme deux
points de l’espace : celui de la nature touche à la
terre et par suite est sombre et obscur ; celui de la
grâce se meut dans l'immensité des cieux où il
emprunte à la gloire qui y rayonne les traits lumi
neux qui éclairent toutes choses.
Les bonnes sœurs connaissent bien ces senti
ments qui font leur force, raniment leur courage
et les aident à passer des jours que l’esprit du mal
prépare partout et toujours.
L E S CANN IBALES E T LE UR TEMPS
Nous allons quitter Napier pour nous rendre à
Nelson qui se trouve dans le sud de la NouvelleZélande, afin d’y visiter le monastère de l’Immaculée-Conception, fondé en février 1871. Ses dif
férentes œuvres prospèrent et produisent des fruits
abondants. L’établissement se compose d’une di
zaine de maisons éparses dans un clos ombragé de
vignes et d’arbres fruitiers, que les sœurs appellent
leur petit paradis terrestre. Et, tandis que la ville
paresseuse, endormie au fond d'une baie délicieuse,
voit à peine sa tranquillité proverbiale troublée par
quelques visiteurs, le couvent ressemble à un es
saim d’actives et laborieuses abeilles. Les jeunes
filles catholiques et protestantes de la ville s’y
plaisent beaucoup ; il règne dans leurs études et
dans leurs jeux une animation et une émulation
joyeuses. L’élan pour la piété et les inspirations
religieuses est doucement entretenu par les sœurs.
Cet établissement a reçu les plus encourageants
éloges du gouvernement qui, quoique opposé aux
institutions catholiques, rend justice aux succès
obtenus.
Depuis un an, un bâtiment considérable a été
construit pour recevoir les jeunes filles orphelines
et catholiques de la Nouvelle-Zélande. Ce grand
nombre de pensionnaires, de trois catégories diffé
rentes, exigent un certain personnel. Les sœurs
multiplient le dévouement qui les anime et font de
leur mieux pour former aux œuvres confiées à leurs
LE S CANNIBALES. ET LEUR TEMPS
349
soins les jeunes filles désireuses de se consacrer
à la vie religieuse. Le noviciat est établi dans un
des bâtiments séparés de l’enclos du spacieux mo
nastère. Ce noviciat donne plus que des espé
rances : le 7 janvier, Sa Grandeur Mgr Readwod
daigna y présider une double cérémonie, la profes
sion de huit soeurs et la prise d’habit de onze
novices, tandis que de nouvelles postulantes ve
naient remplir les rangs éclaircis par les mu
tations.
Le 3 décembre, la vénérée Mère générale, qui
ne reste jamais inactive, commença le nouveau
Monastère do la Présentation, à Taranaky, île située
dans le nord de la Nouvelle-Zélande.
Les cinq sœurs désignées pour cette fondation
ont eu le bonheur d’entendre la sainte Messe dans
leur chapelle de communauté, et d’y garder la ré
serve du très saint Sacrement, dès le 8 décembre,
belle date pour entreprendre la tâche qui leur est
confiée.
Quelques semaines plus tard, l’infatigable Mère
générale faisait un trajet sur mer pour se rendre à
Auckland, auprès de Sa Grandeur Mgr Lucke,
évêque bénédictin, qui désirait lui proposer des
fondations dans son diocèse. Nous ne savons si
ce désir a pu se réaliser, nous en avons l’espé
rance, jugeant du présent par le passé, persuadé
que nous ne présumons pas trop de la foi de cette
grande chrétienne, foi que le bon Maître a trop bien
LE S CANN IBALES ET L E U Il TEM PS
définie pour qu’il soit nécessaire de la qualifier
davantage.
Continuons de suivre la vénérée Mère générale
dans ses lointaines pérégrinations, car avant de
rentrer en Europe, elle doit, comme nous l’avons
dit, s’arrêter au Bengale oriental, et y mener avec
elle plusieurs sœurs qui pourront, à l’aide de celles
déjà établies à Chittagong, former un second mo
nastère dans le diocèse où Sa Grandeur Mgr Ballsieper les environne de sa paternelle bienveillance.
Les sœurs du monastère placé sous le vocable
de sainte Scolastique, établi depuis le mois d’avril
1883 dans cette localité de Chittagong, où trois
communautés religieuses avaient essayé successi
vement de se maintenir, voient, au milieu des
croix et des souffrances, leurs œuvres se former et
se développer successivement. Le chiffre des or
phelines confiées à leur sollicitude augmente peu
à peu, il en est de même des externes, dont le
chiffre s’élève à près de soixante.
Au mois de janvier, les sœurs ont eu la consola
tion de préparer une touchante cérémonie de pre
mière communion ; les huit enfants qui ont eu le
bonheur de la faire, ont montré d’excellentes dis
positions. Ce furent les premières de leur mission
naissante parmi des sauvages de races diverses,
profondément plongées dans les ténèbres de l’er
reur et de l’idolâtrie.
Voilà un court aperçai du travail effectué dans
351
L E S CAN N IBALES ET LEL'II TEM PS
les missions, en 1883, par les sœurs, travail qui
aurait pu prendre une plus grande importance si
les œuvres n’étaient limitées par les ressources.
Tout en étant pénétré de reconnaissance envers les
bienfaiteurs, l’Institut de Notre-Dame des Missions
fait des vœux pour que le nombre s’en accroisse,
afin que la culture des âmes ne soit pas entravée
par des questions qui devraient s’effacer devant
des efforts qui ne demandent d’autre récompense
que de pouvoir se multiplier et se multiplier en
core. Ce n’est pas la vénérée Mère générale qui
les compte, ses efforts, et malgré ce que les tra
versées ont de pénible pour elle, elle va jusqu’au
bout du monde où, par sa présence, elle encourage
les chères religieuses de son Institut, et donne une
nouvelle impulsion aux œuvres auxquelles elles se
dévouent, et imprime un élan plus soutenu dans
l’exercice de leur zèle. Dans l’œuvre de Dieu, il ne
faut pas rester stationnaire : qui n’avance pas re
cule.
Nous avons prouvé que dans l’année 1883, les
soeurs de Notre-Dame des Missions n’ont pas reculé.,
nous avons la douce espérance, avec le secours
d’en Haut, de pouvoir continuer cette preuve.
En 1884, année sur laquelle nous allons jeter un
coup d’œil, les sœurs ne sont pas restées inactives,
car elles sont arrivées à fonder une grande école
industrielle, contenant à cette époque 98 enfants de
quatre à sept ans. A Nelson, nous aimons à le
24
352
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
constater, on ne néglige rien pour préparer les en
tants afin que plus tard, quand ils seront grands,
ils marchent avec honneur dans la vie. L’âge des
enfants dit assez qù’il y a beaucoup à faire pour
diriger ce petit troupeau et le tenir en équilibre
dans le parc qui lui est désigné.
Les sœurs ont, en plus de cette petite école
industrielle, deux pensionnats ; dans le premier,
il y a vingt-sept pensionnaires, et dans celui de la
classe moyenne, quinze. Ces élèves sont constam
ment dans la maison, do telle sorte que les sœurs
n’ont pas une minute à elles.
Dans les classes, les sœurs doivent enseigner,
outre les éléments de sciences, les différentes lan
gues étrangères, le dessin, la musique, et en géné
ral se tenir à la hauteur de ce qui se fait de mieux
dans les autres écoles.
On réclame plus encore des sœims : les familles
catholiques et protestantes les plus riches, vou
draient leur voir ouvrir une école supérieure pour
y envoyer les enfants, mais tout ne peut se faire en
même temps, à chaque jour son labeur, et si flat
teur que soit ce désir, il faut avancer avec prudence
pour no pas avoir à reculer.
Avec toutes ces bénédictions de Dieu, il était
facile de comprendre qu'il était moins que jamais
j, opportun de douter de sa Providence, aussi, avec
l'agrément des autorités supérieures, prit-on la
résolution de construire un nouveau monastère, et
•w
l'on avait tellement eu raison de compter sur le
secours d’en haut qu’on était arrivé au jour où Ton
allait en poser solennellement la première pierre.
Cette cérémonie eut lieu le 13 janvier 1884, en pré
sence d’un grand concours.
A onze heures, avant toute chose, la messe a été
célébrée par le P. Chastagnon. Puis, Sa Grandeur
Mgr Redwood, évêque de Wellington, fit un élo
quent discours sur les paroles de l'Ecclésiastique:
« Craignez Dieu et gardez ses commandements. »
1,'église était comble, beaucoup de personnes
n’avaient pu y trouver place.
Après la messe et le discours de Sa Grandeur,
une procession s’est formée de l’église à la place
du nouveau couvent, où une plus grande multitude
put à peine se réunir et assister à l'imposante céré
monie. Deux sœurs, chantant les litanies, mar
chaient à la tête des enfants qui venaient de faire
leur première communion et se préparaient à la
confirmation. Ces jeunes filles étaient vêtues de
blanc et portaient des couronnes. Puis venaient les
sœurs accompagnées de la vénérée Mère générale
qui semblait vouloir se dissimuler, et de la Prieure
du nouveau monastère ; venaient ensuite les mem
bres de la société Hibernienne et tous les catho
liques. Le cortège défila en bon ordre et forma un
cercle autour de l’endroit où la première pierre
allait être posée. Sa Grandeur, assistée du P. Chas
tagnon, procéda à la bénédiction de la pierre. Une
35
LES
CA N N IBALES ET LEUR
TEM PS
bouteille fut déposée contenant des exemplaires des
journaux : Taranaki Ilcrald, The Biedjet, The Tara
naki News, The Tablet, Freeman’s Journal, quel
ques pièces de monnaie, une médaille du SacréCœur de Jésus, puis un document écrit en français,
ainsi conçu : « Le treizième jour de janvier, de l'an
du Seigneur 1884, la septième année du pontificat
du pape Léon XIII, et sous le règne de la reine
Victoria, sir William, nous Francis Redwood, évê
que de Wellington, assisté par le R. P. Chastagnon,
avons posé la première pierre du nouveau monas
tère, dit de la Présentation. Cette pierre a été
signée par Sa Grandeur, le P. Chastagnon et les
sœurs présentes. »
La pierre fut mise à la place voulue, et Sa Gran
deur, la truelle en main, l’a fortement cimentée en
disant : « Au nom de Jésus-Christ, je déclare cette
pierre dûment placée. »
Monseigneur se rendit alors au pavillon élevé à
quelques mètres de distance, et l’assemblée se
rangea autour.
Monseigneur Crompton, au nom des catholiques
de New-Plymouth, présenta l'adresse suivante à
l’Evêque :
« New-Plymouth, le 13 janvier 1884.
» Qu’il plaise à Votre Grandeur,
» Nous, les catholiques -de New-Plymouth et des
environs, acclamons votre visite au milieu de nous
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
avec des sentiments de bonheur, de reconnaissance
et de profond respect.
» Nous sommes, Monseigneur, fiers d’avoir pour
guide et pour chef, un homme que Dieu a comblé
de ses grâces. Nos pensées n’ont cessé de vous
suivre pendant le cours de votre longue traversée ;
nous avons essayé do profiter des enseignements
que vous avez donnés au loin, et particulièrement en
Australie, lors de votre passage en cette contrée,
enseignements que n’osent qualifier ceux qui sont
aussi heureux qu’honorés de vous avoir à la tête de
leur diocèse.
» Dans vos lettres pastorales, Votre Grandeur
n'a cessé de faire ressortir la nécessité qu’il y avait
de procurer l’instruction religieuse aux enfants
catholiques, et cela, à n’importe quel prix. L’ensei
gnement donné par ces lettres ne peut être reçu
qu’avec reconnaissance.
» La cérémonie de ce jour prouve, une fois de
plus, la sollicitude avec laquelle Votre Grandeur
poursuit l’œuvre de régénération, et le monument
qui s’élève, sous vos auspices, y aidera puissam
ment en prouvant que l’éducation religieuse, loin
de nuire aux études, les rend grandes et fortes.
» Votre Grandeur nous permettra de saluer les
religieuses qui ont tout quitté pour gagner tout.
Entre leurs mains, nos enfants recevront une édu
cation basée sur la foi en notre sainte religion,
sans laquelle tout autre enseignement, s’il n’est
l.E S CANNIIIALES E T LE UR TEM PS
pas absolument pernicieux, laisse trop à désirer
pour pouvoir le suivre sans danger. Avec leur as
sistance, nous espérons voir notre jeune peuple
grandir, profondément imbu du respect que l’on
doit à la vérité rendue lumineuse par la doctrine
chrétienne, doctrine qui maintient dans l’honneur,
la probité et la morale.
» Notre congrégation catholique est très peu
nombreuse, et, comparativement, elle a fait beau
coup, ce qui nous donne l’assurance que Votre
Grandeur, dans sa haute bienveillance, voudra bien
apprécier les efforts qui ont été faits.
» Avec les sentiments de profonde reconnais
sance, nous faisons des vœux pour que vous puis
siez, avec succès et bonheur, et dans la plénitude
de vos forces, continuer longtemps à remplir, au
milieu de nous, la paternelle mission que Dieu vous
a donnée.
» Daignez, Monseigneur, nous accorder votre
bénédiction et croire que nous resterons toujours
vos fils soumis et respectueux.
» Au nom de tous les catholiques de New-Plymouth,
» W. M. Crompton. »
Sa Grandeur répondit : « Mes chers catholiques
de New-Plymouth, je désire vous exprimer, de la
manière la plus cordiale, ma gratitude pour la ré
ception que vous me faites, et je puis vous assu-
rer que c’est toujours avec une grande satisfaction
que je me rends au milieu de vous.
» Vous employez les plus flatteuses expressions
dans les louanges que vous me donnez pour ce
que j'ai pu faire au-delà des mers. J’ai simple
ment essayé d’accomplir mon devoir, si j ’ai réussi
à faire un peu de bien au point de m’attirer quel
que considération, je dois en rendre grâces à Dieu,
car c’est son œuvre et non la mienne. Vous savez
que ce que nous faisons aujourd’hui a pour but de
pourvoir les catholiques de New-Plymouth des
moyens de donner à leurs enfants une éducation
chrétienne.
» Cette cérémonie est donc une protestation de
ce que nous considérons justement comme un
grand abus.
» Nous, catholiques, nous élevons de magnifi
ques écoles à nos frais, ou avec les économies des
pauvres, ce qui exige de grands, d’héroïques ef
forts, et nous défions n’importe qui, de dire que
dans nos écoles nous ne donnons pas la meilleure
éducation profane, tandis qu’en même temps nous
procurons l’éducation religieuse à nos enfants. L’é
ducation religieuse en fera de bons chrétiens et de
bons citoyens. Ces faits ne peuvent être mis en
doute et cependant nous ne pouvons être déchargés
de la taxe de l'éducation quoique nous ne puissions
pas profiter des écoles du gouvernement. Nous
sommes dépourvus de ces avantages, parce que
'•-•r ‘-s
338
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
nous ne pouvons consentir à un système d’éduca
tion que notre conscience réprouve, où Dieu est
exclu et, par suite, la religion pas enseignée.
» C’est pourquoi nous réclamons ce qui nous est
dû : notre part des contributions des fonds publics
pour l’éducation. 11 en est qui nous disent : Pour
quoi ne voulez-vous pas profiter des écoles publi
ques pour vos enfants ? Ils pourraient dire, tout
aussi bien : Pourquoi 11e faites-vous pas usage des
églises des autres? Un tel argument 11’a point de
sens, et ce n’est pas ce que l’on appelle en anglais
jouer franc jeu. Quoique toute assistance nous
soit refusée, nous continuons tout de même à bâtir
nos propres écoles. Si quelque non-catholique vou
lait contribuer à la bonne oeuvre, il mériterait notre
admiration. L’appel que nous faisons a pour but
d’arriver à enseigner la religion de Jésus-Christ.
Aussi tous les catholiques y ont-ils répondu avec
empressement, même en dehors de la colonie.
» Quant à vous, catholiques de New-Plymouth,
vous n’avez pas été les derniers à soutenir la
bonne cause. Je suis reconnaissant aussi envers le
P. Chastagnon, votre excellent et infatigable pas
teur, qui a fait des merveilles pour vous avec des
moyens restreints, et il n’est pas homme à ralentir
son zèle ; sa générosité m’est trop connue pour
que je puisse en douter.
» Et maintenant, grâce à ces Dames Religieuses,
qui dévouent toute leur vie à l’éducation, vous avez
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
un spacieux et magnifique établissement. Vous en
serez fiers, et j ’espère que tous les enfants de NewPlymouth fréquenteront l’école. S’ils sont assidus,
ils obtiendront des connaissances qui les rendront
capables d’être bons et fidèles à leurs devoirs toute
leur vie.
» Je vous demande maintenant de contribuer à
la construction de l’école que les sœurs vont ouvrir.
Vous savez, mes chers enfants, qu’il n’y a pas de
meilleur argument que l’exemple, c’est pourquoi, en
vous demandant de faire votre offrande, je veux
aussi y mettre la mienne, et quoique l’évêque ca
tholique de Wellington ne soit pas riche, ainsi que
vous le savez, il tâche toujours de donner le plus
possible lorsqu’il s’agit d’écoles et d’instruction
religieuse. Peut-être avez-vous quelque somme
cachée au fond de quelque understocking, dans
ce cas vous ne sauriez en faire un meilleur usage
que de le retirer de sa cachette pour augmenter
notre souscription. Pour ma part, voici un chèque
de 500 francs, et j ’espère que dans la collecte qui
va se faire chacun fera pour le mieux. »
La collecte fut faite aussitôt et s’éleva à 2,500 fr.
Une autre fondation a été faite à Ashburton. Nous
on trouvons le récit dans un journal anglais, le
New-Lialdnd Tablet, du 5 mai 1884. Nous en don
nons la traduction :
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
« Vendredi, 2 mai, a été vraiment un jour mé
morable pour les catholiques de ce district, car, ce
jour-là, les religieuses de Notre-Dame des Mis
sions sont venues s’établir dans la localité. Les
sœurs, au nombre de six, sont arrivées, accompa
gnées de la Révérende Mère générale de l’Institut,
de Christ-Church, par le train de 4 heures 30, et
furent reçues à la station par le R. P. Coffey, curé
de la paroisse, et le R. P. O'Connor de Lettalton.
De là, elles furent conduites en voiture jusque vers
l’église. Une grande foule était assemblée pour la
réception qui eut lieu de la manière suivante : les
religieuses entrèrent à l’église, conduites par les
révérends Pères ; une procession se forma à l’inté
rieur ; les enfants des écoles marchaient les pre
miers, puis la croix et les acolytes, les prêtres,puis
les sœurs. Durant la procession, on chanta la belle
hymne : Faith of our fathers, avec accompagne
ment du chœur.
» Les sœurs ayant pris place devant le grand au
tel et la prière ayant été faite, une des jeunes élè
ves s’avança et lut l’adresse suivante :
« A la très Révérende Mère générale, à la
Révérende Mère Marie Sainte-Gabriel, à la Révé
rende Mère Prieure et aux chères sœurs, salut.
Nous, les enfants catholiques d’Ashburton.
nous vous souhaitons la bienvenue avec un cœur
débordant de joie. Depuis longtemps nous attendons
ce jour, et quoique nous soyons de jeunes enfants
qui no connaissent peut-être pas pleinement le
grand bienfait que votre venue nous apporte, nous
avons cependant entendu parler par nos parents,
nos instituteurs et surtout par notre bien-aimé
Pasteur, du bien immense qui résulte toujours de
la présence de celles qui ont abandonné toutes
choses pour se consacrer à l’amour et au service
de Dieu, et aussi, d’une manière spéciale, à l’ins
truction de la jeunesse, sous le patronage et la
bénédiction de la très sainte Vierge, la mère de
notre cher Seigneur.
» Nous sommes très heureux de vous souhaiter
la bienvenue, non seulement parce que nous allons
profiter du privilège inappréciable d’être sous
votre direction, mais encore parce que vous venez
de la bien-aimée terre de France, la fille aînée de
l’Eglise.
» Nous ferons, vénérée Mère, tout ce que vous
désirez pour répondre, par notre bonne conduite,
à tout ce que vous faites pour nous, et nous vou
lons toujours rester, de notre vénérée Mère géné
rale et de toutes nos chères sœurs, des filles
soumises et respectueuses, afin qu’après leur avoir
prouvé notre affectueuse reconnaissance sur la
terre, elles nous amènent avec elles au ciel pour y
chanter éternellement les louanges de Dieu.
» Au nom de toutes,
» F l o r en c e Ma r y A d am s . »
3()2
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
D’autres discours ont été prononcés à l'occasion
de la fondation du couvent d’Ashburton, ayant tous
pour but de rendre hommage au dévouement des
religieuses ; la reconnaissance est une trop belle
qualité pour ne pas la faire ressortir quand elle
est exercée dans sa plénitude. On n’a pas toujours
la joie et le bonheur de constater cette heureuse
disposition, et c’est un double bien de l’encoura
ger, elle porte les bons à la persévérance et les
lukewarm, les tèides, à l’imitation.
Parlons maintenant du Bengale oriental, on
pourra y trouver quelque intérêt.
Nous avons sous les yeux quelques notes extraites
d’une lettre écrite en 1884 et venant de Chittagong,
pays situé dans le Bengale oriental. Les sœurs de
Notre-Dame des Missions y ont là des écoles fré
quentées par des petites sauvages ; oh ! les singu
lières petites natures ; primitives et primesautières,
elles vont, sous je ne sais quel instinct du moment
qui les pousse, se livrer à des ébats inattendus,
qu’elles quittentavec d’autant plus de facilité qu’elles
semblent attirées par un autre délassement dont
l’objet subitement offert à leur vue leur promet
plus de charmes.
Avec cela, une curiosité naïve, voulant tout sa
voir et ne craignant pas d’interroger pour arrivera
leur but.
Dans ce pays, il faut une manière particulière pour
arriver au but qui, pour être le même, a plusieurs voies
LE S CANNIBALES ET LEER TEMPS
3G3
pour y arriver. Oh ! ce n’est pas une mince affaire
que de conduire les enfants, et ceux qui croiraient
qu’on les mène comme un attelage se tromperaient
du tout au tout.
Nous voyons d’abord, dans nos notes, sœur
Marie Saint-Stanislas qui veut écrire pour donner des
nouvelles, et qui est sans cesse interrompue par
une des enfants qui pose ainsi sa question : « Qu’eslce que vous écrivez, dites-le-moi. Tarn quia iicta
sister am/co boloma». Une autre des enfants qui sort
des bois habités par les tigres, a des idées si inat
tendues qu’elle fait parfois perdre aux sœurs la gra
vité que les classes demandent : les sœurs lui
avaient donné une image représentant saint Fran
çois de Sales ; elle la regarde, puis fait la grimace
en disant : « Eito atcha né amné monta quessa boud
dha sab haï. C’est-à-dire : Ce n’est pas bon pour
moi ce vieux monsieur-là ».
Toutes les petites Indiennes qui sont chez les
sœurs descendent d'anciennes familles catholiques,
moins deux qui ont été baptisées après la mort de
leurs parents, l’une appartient à la religion de Ma
homet, l'autre à celle de Brahma.
Qn ne saurait croire combien les sœurs s’atta
chent à ces chères petites Indiennes et combien
elles aiment à se dévouer pour elles. Toutes les
lettres qu’elles écrivent en France sont remplies
des sentiments qui les animent. «Je voudrais, écri
vait Tune d’elles à la Prieure de la maison-mère,
3G4
je voudrais aller vous chercher à Lyon, pour vous
amener auprès de nos petites Indiennes et vous
montrer combien elles sont gentilles. Oh! si vous
saviez comme je les aime, pour elles je ferais tout
au monde. Ma vie est à Dieu, à notre Institut, puis
à elles tout entière. Ces chères enfants me rendent
bien l’affection que je leur porte. Aussi longtemps
que le bon Dieu voudra me laisser ici, je serai heu
reuse d’y rester pour me dévouer au salut do ces
chères Indiennes, etc. »
Les bonnes sœurs font là, comme ailleurs, tout
le bien que les ressources mises à leur disposition,
leur permettent de faire ; elles avaient en 1884
soixante-dix petites filles divisées en trois classes;
les toutes petites forment ce que nous appelons la
classe maternelle, puis viennent les moyennes,
parmi lesquelles sont les pensionnaires. Les sœurs
les forment un peu à tout, car ce ne sont pas leurs
mères qui pourraient le faire, par la raison que
dans ce pays ce sont les hommes qui font tout l’ou
vrage qui incombe aux femmes en Europe : ils
lavent, repassent et cousent ; les mahométans sont
presque tous couturiers, ils font les robes pour les
dames chrétiennes. Personne ne voit les femmes
mahométanes, imloues et bouddhistes, elles n'ont
aucune occupation.
Quoi que nous ayons dit des chers enfants du
Bengale oriental, on ne peut se figurer ce qu’ils
sont, et si nous consiütons nos notes, de la véra-
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LE S CAN N IBALES E T L E U R TEMPS
LES cannibales et leur temps
365
cité desquelles nous n’avons aucune raison de dou
ter, nous y voyons des singularités qu’on ne doit
rencontrer nulle part ailleurs. Une sœur qui s’oc
cupe à Chittagong des enfants d’un orphelinat,
écrivant à une supérieure de la maison de Lyon, lui
dit : « Je pense, qu’étant à la tête de l’orphelinat,
vous n’êtes pas sans avoir à exercer votre pa
tience, car il en faut partout, même au Bengale,
j'allais dire surtout au Bengale. Vous allez en juger :
beaucoup de nos petites sauvages viennent des
bois où elles vivent sans rien faire. En classe, on
a de la peine à les faire demeurer à leur place,
car, tout d’un coup, sans qu’on n’y pense, elles se
glissent sous les tables, ou sautent par dessus pour
s’enfuir par la croisée. Où vont-elles? en un clin
d’œil, elles sont au haut d’un arbre, ou bien dans
l’eau, ou à voler du sel à la cuisine, ou à se maehurer avec le fond des marmites ; elles font des
choses si baroques, que malgré soi on serait porté
à rire si l’on n’était obligé de réprimer ces saillies
primitives et ces soubresauts par trop caractéris
tiques. »
Les fêtes, que les sœurs ne négligent pas de
donner aux enfants, sont très joyeuses, celle de
Noël surtout, avec son bel arbre aux branches du
quel sont suspendues des choses qui plaisent aux
jeunes sauvages, et impriment à leurs petites
ligures noires une beauté relative que leur épa
nouissement fait ressortir. Il est si bon de faire
360
LES CANNIBALES ET LEUR TEM)>S
des heureux. Et puis, ces joies de l’enfance im
prègnent l’âme de souvenirs que l'on retrouve aux
jours moins heureux de la vie, alors que rien n’est
de trop pour soutenir le pas qui chancelle et pour
relever le moral attristé par les heures difficiles du
pèlerinage. Voilà ce que les âmes élevées com
prennent et pourquoi elles font tous les efforts
pour lire dans les jeunes intelligences afin de les
nourrir selon le besoin qu’elles peuvent avoir, car
toute âme qui se meut ici-bas a faim et soif d’une
nourriture, et quand le corps a reçu le pain qui
doit le sustenter, tout n’est pas dit, car l’homme ne
vit pas seulement de pain.
Voilà pourquoi ceux qui comprennent ces sen
timents se donnent sans réserve aux âmes qu’ils
cherchent à élever, et malgré les difficultés que
lés sœurs du Bengale éprouvent pour maintenir en
repos leurs petites noires, l’enseignement se donne
et de réels progrès se réalisent. « Je puis vous dire,
écrit l’une d’elles, que ces enfants deviennent aussi
gentilles que celles de Lyon, elles font bien leur
prière, puis elles nous aident : la petite Louise
prépare la table, Sara aide à fermer les portes le
soir, et la bonne petite Joa veut faire un peu de
tout. Il y en a qui arrachent les mauvaises herbes,
quand les rayons du brûlant soleil sont un peu
moins ardents ; chacun a sa tâche et j ’ai du plaisir
à voir s'agiter leurs petits bras noirâtres. Elles ont
commencé depuis peu à s’ÿ mettre et j ’espère
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
367
réussir à en faire quelque chose. Il est vrai qu’on
ne peut guère s’aventurer dans les herbes à cause
des serpents dont la blessure est grave et souvent
mortelle. »
On voit par ces détails qu’il y a là-bas des hôtes
qui ne sont pas toujours commodes. Il est vrai
qu'il y a des moyens pour s’en débarrasser : on
commence par brûler leurs nids, c’est autant de
moins pour l’avenir. Les serpents de ces pays at
teignent une certaine grosseur, les noirs en sont
effrayés et non sans raison, car ils marchent les
pieds nus, et sont par là plus exposés que d’autres
à ressentir les atteintes des dangereux reptiles qui
se tiennent cachés sous l'herbe dont ils aiment à
se repaître.
Il y a bien encore les chacals qui errent dans
ces contrées, la nuit, et même le jour quand la
faim les presse, pour disputer aux vautours les
canards qui s’ébattent tantôt dans les étangs, tan
tôt dans les alentours où ils se reposent des char
mes de leur nautique existence.
Et les bonnes sœurs vivent au milieu de ces êtres
malfaisants de la nature, sans trop s’en inquiéter.
Nous ne disons pas pour cela quelles restent dans
une indolente sécurité, non, elles connaissent trop
bien la sagesse de ce conseil : aide-toi et le ciel
t’aidera. C’est ainsi que fait une sœur qui, à cette
occasion, écrit : « Les serpents ne me font pas
peur, j ’en tue autant que je puis, un jour j ’en ai tué
3(58
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
quatre à la porte de notre cuisine. Je prie mon
lion ange de me garder et je tape. »
Oui, elle tape et ses coups tombent si dru, que
les serpents qu’elle a touchés ne sont (plus tentés
de venir piquer les chères petites noires confiées à
sa garde.
Avant de clore, nous voulions parler plus ample
ment de la vénérée Mère générale de l’Institut de
Notre-Dame des Missions, dont on ne saurait trop
bénir l'infatigable charité, et pour ne pas amoindrir
les traits de cette noble figure dans l’esquisse que
nous en faisons, nous nous sommes adressé à la
maison-mère pour en entendre parler et parler en
core, car pour elle, nous avons ou le bonheur de
la voir avant son départ et savons ce qu’elle est.
Dans la réponse qu'on a bien voulu nous faire,
nous avons les détails qui suivent, dont une partie
viendra corroborer ce que nous avons dit déjà :
« Notre Révérende Mère générale est maintenant
encore (novembre 1884) en Nouvelle-Zélande. Elle
a été très malade au mois de mars dernier, et le
5 avril on lui a administré l’extrême-onction. Nos
chères soeurs étaient dans la désolation ; elles ont
bien cru que cette vénérée Mère allait les quitter
pour recevoir sa récompense. Mais le Seigneur a
entendu leurs prières et l'a rendue à sa nombreuse
famille religieuse. De nouveaux et pénibles travaux
l’attendaient encore : à peine remise, elle est allée
présider une fondation à Ashburton; puis de là,
LE S CANN IBALES E T LEÜI! TEMPS
3C‘J
elle est revenue dans le nord de la Nouvelle-Zé
lande, pour établir deux autres monastères dans le
diocèse d’Auckland. Ses lettres sont rares, cour
tes; au milieu de tant de préoccupations et de fa
tigues, il n'est pas étonnant qu’elle ne puisse à
peine trouver que la force et le temps pour nous
écrire quelques lignes. Nous attendons de vive
voix des détails que les lettres ne nous laissent
qu’entrevoir. »
On a vu, par ce qui précède, tout le bien qui se
fait dans ces lointaines contrées, il pourrait se réa
liser sur une plus vaste échelle, si le nombre des
missionnaires, quoique grand déjà, était plus grand
encore. Ces contrées sont vastes et l’on ne peut
toutes les embrasser à la fois. Il y a pourtant un
bien immense à faire, on ne le sait pas assez: on
donne, on donne beaucoup, mais il faut plus et
mieux pour réaliser ce bien, il faut des vocations,
et plus il y aura de missionnaires au loin, plus le
nom de la France sera glorifié et respecté, car le
missionnaire, en tenant d’une main le symbole de
sa foi, tient de l’autre l'étendard de la Patrie qu’il
n’oublie jamais parce qu’elle reste profondément
gravée dans son cœur. Est-ce que la vaillante hé
roïne d’Orléans n'a pas surabondamment prouvé
qu’on pouvait aimer Dieu, la sainte Eglise et sa
patrie? et quand ses désirs furent couronnés d’un
plein succès, elle a demandé, pour toute récom
pense, que son drapeau fût à l’honneur puisqu’il
370
LKS CANNIBALES ET LEUR TEMPS
avait été à la peine. Ce fût là un noble désir qui
demeure et demeurera toujours, parce que les
grands sentiments de l’âme ne sauraient périr.
Oui, il y a un grand bien à faire, mais il faut plus
que des ressources pécuniaires, il faut des bras
animés par de vaillants cœurs.
Nous lisons en effet dans une lettre écrite par
Mgr Lamaze de qui nous avons bien des fois parlé,
alors qu’il n’était que simple missionnaire, lettre
adressée à MM. les Directeurs de l'Œuvre de la
Propagation de la Foi (n° de mars 1886), en voici
un extrait:
« Le parlement (celui de Tonga) ne cherchera-t-il
pas à enrayer le mouvement des conversions au
catholicisme? Nous devons nous y attendre, car les
sectes protestantes si divisées entre elles, s’accor
dent toujours quand il s’agit de nuire à la véritable
Eglise. Quoi qu’il en soit, les dispositions actuelles
nous sont favorables, et il faut en profiler. Quels
sont les moyens à prendre ?
» Le premier serait d’occuper au plus tôt notre
station de l’archipel de Haapai (station abandonnée
depuis une vingtaine d’années). Pour cela, il nous
faudrait trois ou quatre missionnaires de plus. Dai
gne la très sainte Vierge attirer à la société qui
porte son nom de plus nombreuses vocations apos
toliques ! C’est, sur une longueur de 200 lieues,
que le royaume de Tonga comprend une centaine
d’îles dont la moitié sont habitées. La population
LE S CAN N IBALES ET LEUR TEMPS
371
indigène est de 24,000 âmes, dont le tiers occupe
la grande île de Tonga-Tabou. Là, nous avons trois
stations bien organisées, et une autre à Vavau.
Mais cela ne suffit pas pour évangéliser sérieuse
ment toutes ces îles, et si nous tardons à nous y
répandre, les âmes de bonne volonté qui s’appro
chent maintenant du bercail nous échapperont.
» Un autre moyen, c’est la prière des associés de
la Propagation de la Foi pour la conversion de
Tonga et de son roi. Ce chef océanien, maintenant
nonagénaire, est doué d’une volonté de fer, en face
de laquelle il a fallu, pour fonder et soutenir la mis
sion catholique, toute la patience et toute la pru
dence d’un apôtre, du R. P. Chevron. La mort
vient de nous le ravir après quarante-cinq années
d'apostolat. 11 a passé la plus grande partie de sa
vie à prier et à faire prier pour Tonga. Que de fois
il nous a dit : « Prions davantage et faisons prier
partout, nous finirons par obtenir. » Chose admi
rable ! c’est à sa mort que ce mouvement de con
version s’est déclaré. Ce'saint missionnaire prie
sans doute au ciel pour ses chers Tongiens. Prions
avec lui selon scs propres expressions, faisons
prier davantage et nous obtiendrons. »
Qui donc pourrait mieux juger la situation que
Mgr Lamaze, vicaire apostolique de l’Océanie cen
trale, Lui, qui a passé une grande partie de sa vie
au milieu de ces peuplades dont il connaît si bien
les mœurs, les habitudes, et jusqu'aux sentiments
372
LES CANNIBALES ET I.EL'K TEMPS
intimes de leur âme? Ce n’est pas ce grand apôtre
qui aurait désespéré d’aucune ; élevé à l’école de
la sainte espérance et de la divine miséricorde,
quand une situation difficile se présente, il élève son
regard vers le ciel, et après avoir repoussé comme
une tentation le doute qu’un mauvais esprit pour
rait lui suggérer, il recourt à tant de supplications
et se livre à tant d’actes de vertu, qu’il fait violence
au ciel et force en quelque sorte la bonté divine
de prendre la place de la justice, tant cette bonté
aime à se manifester quand une voix généreuse
l’implore, car Dieu, on ne saurait trop le procla
mer, ne se laisse jamais vaincre en générosité.
Nous voulons rester sur ce mot avec la douce
espérance qu’il sera relevé par quelques nobles
âmes qui iront, à la suite de Mgr Lamaze, et à son
appel, augmenter le nombre des apôtres afin d’aug
menter, à l'heure marquée par la divine Provi
dence, le nombre des élus.
Quand, dans les missions lointaines, les maisons
des sœurs sont fondées et qu’elles fonctionnent
sans rien laisser en souffrance, il semble cpie les
choses se sont organisées sans coup férir, maisil n'en
est pas ainsi, car là, dans ces contrées, on n’ob
tient rien sans un rude labeur ; il faut être à la
tâche depuis le lever de l’aurore jusqu’au déclin
du jour, sous peine de manquer le but. Et même
LE S CANKIIIALES ET LE UR TEMPS
3 73
ainsi, pour quo rien ne soit en souffrance, les
sœurs sont obligées de se multiplier pour suffire
à tout. Dans ces îles, il n’y a pas seulement à
lutter contre le mauvais vouloir des autorités, il y
a encore à supporter les catastrophes qui vous sur
prennent au moment où l’on s'y attend le moins.
Dans la Nouvelle-Zélande, on subit, de loin en
loin, de rudes épreuves ; une de ces épreuves est
venue inopinément en 1882 surprendre les naturels
de cette île. Un matin, à cinq heures, par un froid
intense, on ressentit dans cet archipel de rudes
secousses de tremblement de terre. Le violent
ébranlement n’a duré qu’un instant à Nelson, mais il
a été très fort à Wellington, où le tremblement
s’est fait sentir pendant ime demi-heure ; toutes
les pendules se sont arrêtées, plusieurs cheminées
se sont écroulées.
Quatre jours après cette épreuve, les bonnes
sœurs apprirent qu’une montagne située non loin
de leur résidence s’était ouverte., pour laisser à un
volcan la liberté de ses brûlantes allures. Il n’y
avait heureusement aucune habitation auprès.
Les feuilles publiques ont raconté le triste détail
d’un autre tremblement de terre arrivé aussi en
Nouvelle-Zélande en 1886. Ce dernier cataclysme
s’est produit dans la région du lac Auckland et a
produit d’épouvantables désastres. Les secousses
ont été si violentes et si précipitées, que les indi
gènes , convaincus que l’île tout entière allait
374
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
s'abîmer dans la mer, fuyaient affolés vers le rivage,
et, détails caractéristiques, ils emportèrent leurs
biens les plus précieux, mais abandonnaient leurs
enfants.
Pour donner une idée de ce désastre, les rela
tions nous font connaître qu'une plaine qui n’avait
pas moins de 200 kilomètres, était complètement en
feu et couverte de lave en fusion.
Enlin, un des plus beaux paysages du monde,
la vallée des lacs chauds et des sources pro
fondes, a complètement disparu.
Dans cette vallée existaient deux lacs, le Rotera
et le Rotomaha, entourés de terrasses naturelles,
que l’on appelait les Terrasses-Blanches et les
Terrasses-Roses. Ces terrasses étaient composées
de dépôts siliceux qui étincelaient sous le soleil
et formaient un cadre unique au monde.
Bans ces lointaines contrées, il y a de ces sur
prises qui touchent, qui émeuvent et élèvent l’âme
vers l’auteur de ces grandes, de ces belles choses;
la mer elle-même, à l'heure de ses grandes mani
festations, tient à sa manière un langage sublime
qu’on ne peut oublier quand une fois on l’a entendu;
elle a en plus de ces splendides beautés qu’on
chercherait en vain ailleurs, et rien qu’à lire les
récits que les voyageurs en font, il semble que l’on
est reporté vers sa plus tendre enfance, et que l'on
vit au milieu des merveilles et des enchantements
qui nous intéressaient tant alors que nos bonnes et
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LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
tendres mères nous récompensaient quand nous
étions sages, par le récit qu’elles nous en fai
saient.
Nous ne résistons pas au désir qui nous presse
de donner ici la description d’une de ces merveilles
que la mer offre parfois aux regards des voyageurs,
elle est d’un géographe distingué, M. Verreaux:
« Parmi les phénomènes que l’Océan présente,
il en est qui appartiennent à la physique et à l’his
toire naturelle, et qui se montrent encore plus sou
vent dans le grand Océan que dans les autres
parties du globe : tel est celui de la phospho
rescence des eaux qui a lieu entre les tropiques.
Ici, la surface des eaux étincelle et brille comme
une étoffe d’argent ; là, ses vagues se déploient
en nappes immenses de soufre et de bitume em
brasés ; ailleurs on dirait une mer de lait dont on
n’aperçoit pas l’extrémité ; quelquefois des étoiles
brillantes semblent jaillir par milliers du fond des
abîmes où elle paraît rouler sous ses vagues des
masses rouges incandescentes, tantôt carrées,
tantôt globuleuses, tantôt coniques, ou s’échappant
en serpenteaux lumineux ; souvent même de petits
feux étincelants s’élancent au-dessus de la surface
de l’eau, et quelquefois on le voit décoré d’une
longue écharpe de lumière^ mobiles onduleuses
dont les extrémités vont se rattacher aux bornes
do l’horizon. Ces phénomènes paraissent entière
ment dus aux mollusques et aux zoophytes mous
370
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
qui flottent à la surface de l'eau et qui peuvent à
chaque instant modifier leur forme déjà irrégulière
et bizarre. Quelques espèces, telles que les talpas
réunies en nombreuses légions, composent des
bancs de trente à quarante lieues d’étendue, qui
resplendissent dans les ténèbres de couleurs rose,
d’azur et d’opale.
» Les mers blanches, nommées aussi mers de lait,
ont été observées par les anciens navigateurs mo
dernes sur les côtes occidentales de l’Inde; mais ce
phénomène, ainsi que celui de la mer de feu, est
bien plus fréquent dans diverses parties du monde
maritime et particulièrement dans l’espace renfermé
entre les Célèbes Papou et les Moluques. Souvent
aussi la présence d'une seule espèce de crustacés
microscopiques, sur la surface des flots, leur donne
une couleur rouge sans les rendre lumineuses, et
produit ces mers de sang dont plusieurs naviga
teurs ont parlé. Quelquefois les œufs de certains
animaux marins, semblables à une poussière gri
sâtre ou à de la sciure de bois, recouvrent dans
l’Océan des espaces de plus de vingt lieues; ces
mors de poussière ont été vues aux environs de la
Nouvelle-Guinée ou de Papou, et près des côtes de
la Nouvelle-Hollande. »
Nous pourrions prolonger cette description si
nous n’avions hâte de rentrer dans notre sujet; ce
que nous en avons dit suffit pour indiquer les phé
nomènes qui étonnent à première vue et qui enchan-
LES CANN IBALES ET LEUR TEM PS
377
tent les voyageurs qui sont appelés à naviguer sur
ces eaux enchanteresses.
D é v o u e m e n t d e s s œ u r s e t s u c c è s d ’u n e
m is s io n d o n n é e p a r le s P è r e s R é d e m p to ris te s .
Dans les missions, il n’y a pas que des enchante
ments, on a souvent bien des épreuves à subh’,
avant d'arriver au but vers lequel on est attiré par
une vocation particulière.
Arrivé et débarqué dans une île plus ou moins
sauvage, on trouve vite à dépenser ses jours et à
manger dans ces pays, plus que partout ailleurs,
son pain à la sueur de son Iront. Non, ce n’est pas
dans l'oisiveté qu’on se sustente avec l’aliment
plus ou moins abondant que la terre produit ou
que les eaux recèlent.
Si encore on rencontrait aide et appui, mais il
n’en est pas toujours ainsi, car dans ces pays mal
heureux, on a plus souvent à donner qu’à recevoir.
Les sœurs, les bonnes sœurs, se mettent un peu
à tout pour suffire à tout, rien ne leur coûte pour
arriver à faire connaître le Maître qu’elles servent
et qui les a envoyées vers les âmes pour les aider
à sortir des ténèbres qui les environnent et leur
faire connaître et aimer la lumière qui éclaire, qui
vivifie, qui anime, qui donne tout ce qui manque à
I
378
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
la créature pour lui faire lever le regard, et le cœur
aussi, vers le ciel pour lequel elle a été faite, qui
est sa destinée, et qui doit être sa gloire, sa joie,
son bonheur.
Pour atteindre ce but, ce but suprême, nos mis
sionnaires ne craignent rien, les peines, la fatigue,
les privations, les trouvent prêts au combat, et
quand la lutte gigantesque leur est offerte, ils l’ac
ceptent, sachant qu’une terre arrosée par le sang
d’un martyr est disposée à donner des fruits d’une
douceur et d’une suavité extrêmes.
Dans les relations que nous avons sous les yeux,
nous voyons que les sœurs de Notre-Dame des
Missions se mettent, elles aussi, à tout, pour .atti
rer les âmes à Dieu ; en dehors des classes qu’elles
dirigent si bien, elles se mettent à faire de la me
nuiserie, de la charpenterie, etc., etc. Et puis,
dans la mission de la Nouvelle-Zélande où nous
sommes, il y a des jeunes filles de leur cher pen
sionnat, qui ont un goût très prononcé pour la
musique, et une sœur qui, dans sa famille, avait
reçu une éducation complète, s’en sert pour char
mer les enfants confiées à ses soins; elle donne à
celles qui ont des aptitudes des leçons de musique
instrumentale, et ravit les jeunes Zélandaises par
les sons mélodieux qu’elle tire des cordes d’une
harpe et par celles d’un magique violon, leçons qui
lui gagnent les cœurs des enfants qu'elle sait si vi
vement impressionner.
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
379
Nous avons trouvé ces détails dans une lettre
venue de Napier en 1885, lettre écrite par sœur
Marie de l’Eucharistie ; nous ne serions nullement
surpris que la bonne sœur, dont le talent rend les
enfants si heureuses, et celle qui en a fait la rela
tion., ne fussent d’une parenté tellement rapprochée,
qu’un seul nom suffirait pour les désigner toutes
deux.
Sous de semblables directions, si l’on a des
peines, on ne peut manquer d'avoir aussi des joies,
et puis il y a aussi, de loin en loin, de bonnes mis
sions, tant pour les sœurs que pour les jeunes per
sonnes assez avancées en âge pour en comprendre
l'importance et en tirer de bons fruits. Nous allons
donner quelques détails sur une de ces missions
données par les Pères Rédemploristes, à Christ
church, au commencement de l’année 1885.
Si nous consultons les notes cpie nous avons sous
les yeux, nous y voyons que cette mission donnée
par les bons Pères Rédemptoristes était magni
fique, ils prêchaient trois sermons par jour et
l’église était comble chaque fois.
Les enfants ont eu une mission à part et n’ont
l»as manqué d'y venir en très grand nombre, l’église
en était littéralement remplie.
A la fin de la mission plus de soixante-dix jeunes
filles ont fait leur première communion et plus de
quatre-vingts l’ont renouvelée. Le R. P. Supérieur
a voulu lui-même se charger des enfants, il était
380
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
très satisfait de leur exactitude à se rendre aux
instructions. Plus de trois cents enfants reçurent
la sainte communion le jour de la clôture. Tous
ces chers petits paroissiens si pieux, étaient beaux
à voir avec leurs vêtements blancs ; le Père en était
ému jusqu’aux larmes ; il a donné, avant de partir,
une image de Notre-Dame du perpétuel secours, à
chaque école.
Les sœurs qui dirigent, à Ghrisl-Ghurch, l’école
paroissiale, ont plus de trois cents enfants, elles
en auraient davantage si* la place ne leur faisait
pas défaut.
En ce même temps, à Chittagong, les sœurs fai
saient les plus louables efforts pour mener à bonne
fin les petites sauvages qui leur étaient confiées ;
elles en avaient une cinquantaine qui faisaient des
progrès et s'attachaient à ne pas rester par trop
primitives. Il y avait parmi ces enfants une cin
quantaine d’orphelines qui sentaient d’une façon
touchante les soins que les sœurs aimaient à leur
donner, soins qu’elles reconnaissaient autant par
les marques de respect qu’elles leur rendaient que
par l’empressement qu’elles mettaient à accomplir
tous leurs devoirs.
Lorsque les parents viennent voir les enfants, ils
sont aussi heureux que surpris des progrès qu’ils
leur voient faire. Avant de les quitter, ils leur font
un signe de croix sur le front, c’est on ne peut plus
touchant. Ce qui l’est moins et qui leur arrive
LE S CAN N IBALES E T LEUR TEMPS
381
quelquefois quand ils disent adieu à leurs enfants,
c’est de prendre leurs petites mains et de cracher
dedans. Si c’est une marque d’affection, elle est
singulière.
Les Hindous sont très superstitieux, les chré
tiens comme les autres. Une sœur disait un jour à
une de leurs enfants de balayer une chambre ; elle
commença, puis on vint la chercher pour une autre
chose ; qui voulait absolument finir? ce fut la pauvre
enfant : « J’aurai, dit-elle, si je n’achève pas ce tra
vail sans l'interrompre, mal à la tête toute la jour
née. »
Ces enfants ont aussi un grand respect pour les
araignées ; loin de les tuer, ce qui, à leurs yeux,
serait un mal grave, elles les caressent, tant avec
leurs pieds qu’avec leurs mains, et ne se privent
pas de les embrasser. Il y a, dans ces pays, des
araignées d’une grosseur démesurée.
E tu d e d e m œ u r s , c lim a t, v a r i a ti o n d u te m p s ,
c é r é m o n ia l d ’u n m a r ia g e in d ie n , r é c e p tio n
p r iv é e d ’u n e M è re P r i e u r e p a r u n e H in d o u s ta n e d e q u a lité .
Malgré les plus louables efforts des mission
naires, il leur faut souvent des années de patience
avant de voir les saines notions remplacer des
habitudes au milieu desquelles des naturels de tous
382
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
les pays ont vieilli, et dùt-on, en les changeant,
améliorer sa situation, on lutte pour le faire, et
l’on reste parfois un temps indéfini avant de se
rendre, si tant est que l'on se rende jamais. Et
quand à ces habitudes se môle l’ignorance, il faut
s’armer de longanimité, de patience et de charité,
de charité surtout, car avec cette vertu qui est une
arme puissante, on peut avec confiance marcher à
la conquête du monde.
Nous sommes toujours à Chittagong ; là il y a aussi
des habitudes qui font faire des actes, quoique bien
en eux-mêmes, qui ne laissent pas que d’être dé
placés et hors de saison ; en voici un exemple :
Les musulmans qui habitent.ces lointains pays
sont très fidèles observateurs de leurs jeûnes, et
les catholiques qui vivent au milieu d’eux, rougi
raient de ne pas observer les leurs, ils vont même
sous ce rapport plus loin que de raison, on en
pourra juger par le fait suivant : lorsque les mères
de famille voient qu’elles ne peuvent pas jeûner,
elles imposent le jeûne à leurs enfants.
Ordinairement les enfants dînent avant la classe
qui commence à dix heures et demie et se termine
à quatre heures. Un jour, vers les trois heures,
une des petites externes des sœurs se mit à pleu
rer ; impossible de savoir le motif de ses larmes; à
la fin elle finit par répondre : «Je suis fatiguée parce
que je n’ai encore rien mangé aujourd'hui. Ma mère
est aveugle, elle ne peut pas jeûner, alors elle m’a
,ES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
383
dit : « Ta sais, ma fille, je suis trop malade et il
» faut que tu me remplaces. » Les sœurs ont eu
beaucoup de peine à lui faire comprendre qu’elle
n’avait pas l’âge de jeûner et que sa mère en était
dispensée aussi à cause de ses infirmités et de sa
pauvreté, mais le manque d’instruction religieuse
leur fait regarder comme obligatoire ce qui ne l’est
pas et leur fait négliger ce qui est prescrit : la
messe le dimanche, par exemple.
Parmi les enfants de ces pays, il y a, sous le
rapport de l’intelligence, des différences fort sen
sibles ; très ouverte chez les uns, elle est aussi
fermée que possible chez les autres, elle est
obstruée. En voici un exemple : un jour, une jeune
fille, une grande, alla se présenter au Révérend
Père pour qu’il annonçât son mariage le dimanche
suivant ; elle était accompagnée de sa mère et de
son fiancé. Le Révérend Père s’adressa d’abord à
celui-ci pour lui demander son âge. Il répondit :
— Ah ! je ne sais pas.
— Vous avez bien vingt et un ans ?
Alors, réfléchissant, il répondit :
— .le ne sais pas, mais je crois que j ’ai bien qua
rante ans.
— Comment s’appelle cette jeune fille que vous
voidez épouser?
— Ah ! je ne sais pas, elle ne me l’a pas dit.
Le Révérend Père s'adressa alors à la jeune fille :
— Quel âge avez-vous ?
26
384
LES CAN N IBALES ET LEUR TEMPS
Elle ne répondit pas et se cacha derrière sa
mère. Le Révérend Père lui fit encore plusieurs
questions auxquelles elle no sut pas répondre.
Voyant cela, le Père lui dit :
— Je crois que vous n'avez pas de langue.
Elle la tira aussi longue qu’elle put pour mon
trer qu’elle en avait une. Heureusement que toutes
ne sont pas à ce niveau, il en est même qui donnent
de grandes consolations aux soeurs, consolations
qui compensent et récompensent celles qui ne
comptent ni fatigues, ni peines, pour mener tout à
bién.
Quand on s’est donné entièrement à Dieu, on n’en
est pas à s'arrêter à ces difficultés, la patience y
suffit et la prière la donne. Il est des épreuves
plus accablantes auxquelles personne n’échappe,
épreuves qui brisent les forces et entravent la vo
lonté ; nous voulons parler de la chaleur tropicale
qui règne dans ces lointaines régions : en 1885, à
Chittagong, le thermomètre anglais marquait 108 de
grés au-dessus de zéro. Ordinairement il ne s’élève
qu’à 90 degrés. Comme surcroît, Chittagong a été,
pondant les mois de si excessives chaleurs, visité
par plusieurs épidémies et notamment par le cho
léra. Beaucoup ont été emportés au tombeau, tant
mahométans et indous que chrétiens. Au milieu de
tant de souffrances, les sœurs, quelque éprouvées
qu'elles aient été, ne laissèrent échapper aucune
plainte, elles rendirent même des actions de grâces
LE S CA N N IBA LES E T LEUR TEM PS
385
à Dieu qui les éprouvait, mais ne les frappait pas.
Si les forces faiblissaient, le courage y suppléait,
et sous les rayons ardents du plus brûlant soleil,
elles travaillaient et se trouvaient heureuses de
souffrir pour l’amour de Celui qu'elles aiment et
qui a tant souffert pour racheter la pauvre huma
nité et rendre fructueuses les souffrances qu’elle
endure.
Après les grandes, les excessives chaleurs, ar
rive la saison des pluies, pluies abondantes qui
tombent nuit et jour et cela pendant des semaines.
C’est un autre genre d’épreuves. Tout est saisi par
l'humidité, le bois brûle très difficilement, le linge
ne sèche pas, la fumée envahit tout, il y en a même
plus que de feu. Enfin, quand ce dernier a fini par
prendre, on en profite pour faire sécher le bois
pour le lendemain sans y arriver complètement.
Cette saison des pluies amène les serpents qui
sont assez nombreux dans le pays. Ces reptiles ne
se gênent pas pour venir dérouler leurs anneaux
jusque dans la cuisine, et les sœurs, malgré la peur
qu'elles en ont, les tuent pour garantir les enfants
qui leur sont confiées. C'est une petite fille qui, en
mettant le pied, par mégarde, sur l’un de ces rep
tiles, les a fait découvrir ; c’était un des plus veni
meux, ce qui n’a pas empêché une sœur de voler
au secours de la chère petite, et c’est en se ren
dant maîtresse de sa peur qu'elle étendit à ses pieds
le monstre qui, un instant plus tard, déroulait ses
381)
L E S CAN N IBALES ET LEUR TEMPS
replis pour s’élancer sur l’innocente enfant qui al
lait devenir sa victime. Et cette chère petite n’au
rait pas été la seule, car plusieurs enfants entou
raient la vaillante sœur en ce moment. La chasse
fut heureuse, aucune enfant n’a été blessée.
Tout n’est pas couleur de roses dans ces pays
et en soignant les âmes les sœurs ont aussi à s’oc
cuper des corps, car les Indiens ne sont pas sans
avoir quelque infirmité, nous ne relevons pas leur
manière de parler qui ressemble plutôt à une que
relle qu’à une conversation tant ils crient en par
lant.
Il est vrai qu’il y a beaucoup de sourds parmi
eux et les aveugles sont nombreux ; il y a, en plus,
beaucoup de fous et pour achever cette nomencla
ture, nous ajouterons que ceux qui n’ont pas la
gale font exception, tant ce mal est commun dans
ce pays.
Les bonnes sœurs racontent comment les petits
Indous, et parfois les moins petits, se traitent quand
un mal les importune. Une de leurs petites filles
avait un doigt malade, pour le guérir elle s’en est
enlevé toute la peau ; une de ses compagnes, à la vue
de ce doigt ainsi dépouillé, en a pris une telle peur
qu’elle s’est mise à se sauver, et c’est avec peine
qu’on est parvenu à la ramener à l’école. Un ou
vrier, employé par les sœurs, avait mal au bras;
lorsque ce mal a abouti, le dit ouvrier prit un mor
ceau de bois avec lequel il se mit à ratisser la plaie
LE S CANNIBALES ET LEUR TEMPS
387
sans grande précaution. Quand il eut achevé son
opération, il boucha le trou qu'il avait fait avec
une feuille et un peu de terre grasse, et le panse
ment était fait. Brûlé-Maison, de qui nous avons
parlé plus haut, n’aurait peut-être pas mieux opéré
que ce praticien de nouvelle école.
Quoi qu’il en soit de ces praticiens exotiques,
nous devons revenir aux héroïnes qui leur donnent
les meilleurs soins, quand ils y ont recours. Les
bonnes sœurs qui n’aiment rien tant que de se dé
vouer, dépensent leur vie sans compter la longueur
île la route et les obstacles qui s’y rencontrent, et
elles ne s’arrêtent pas sur le champ de bataille
qu’elles ont accepté, elles vont, elles vont toujours
au combat, jusqu’au jour où, blessées mortelle
ment, elles succombent en levant leurs regards
vers le ciel auquel elles sourient sans rien regret
ter ici-bas, puisque c’est par ordre ou par permis
sion divine qu’elles sont arrêtées dans la carrière.
Nous avons sous les yeux une lettre écrite, au
nom de l'obéissance, par une sœur épuisée de fati
gue et mortellement blessée. Cette lettre pouvant
réconforter quelque âme souffrante, nous la don
nons sans en rien changer, elle est adressée à une
supérieure, mère Marie Saint-Jude, la voici dans sa
touchante expression :
« Je dois vous demander pardon avant de vous
parler de moi. Je sens que c’est mon devoir de
vous dire simplement ce que je pense. Je suis tout
388
LES CAN N IB ALES
ET LEUR TEMPS
à fait résignée à vivre encore cinquante ans, niais
si c’est la volonté de Dieu que je meure bientôt, je
suis aussi bien contente. Une semaine, je ne suis
bonne à rien ; une autre semaine, je suis un peu
mieux; je ne puis parler sans cracher le sang et
je tousse du matin au soir. Le docteur m’a donné
une potion pour me faire dormir ; il dit que je suis
asthmatique, mais jo pense qu’en disant que je
suis poitrinaire, il aurait été plus dans la vérité. Jo
me sens une pauvre malade et la faiblesse même.
Je préfère vous dire ce qu’il en est, afin que notre
Révérende Mère générale le sache aussi de votre
part et qu’elle vienne bientôt si le bon Dieu veut
qu’elle me trouve vivante.
» Nos chères sœurs font tout ce quelles peuvent
pour moi et jo tâche souvent de me lever, d’aller
un peu d’ici, de là, et je leur dis, pour les encou
rager : « Vous voyez que je suis beaucoup plus
» forte maintenant, cependant je dois vous dire que
» je ne suis pas du tout mieux. »
Cette lettre a été écrite en 1885, au mois de sep
tembre. Nous ne savons si depuis Dieu l’a appelée
à lui, cette bonne sœur, préparée comme elle l’était,
elle pourrait bien ôtro allée recevoir sa récom
pense; là, dans ce lieu de repos, elle ne saurait
oublier aucune des âmes qu'elle a édifiées, c’est au
moins leur désir et leur espérance.
En parcourant l’Océanie à la suite du comman
dant Marceau et des vaillantes sœurs de l’Institut
L E S CANN IBALES ET LEUR TEMPS
389
de Notre-Dame des Missions, nous nous sommes
laissé entraîner loin des bornes que nous nous
étions imposées, et avons traversé la mer des Indes
à leur suite.
Quand on est monté sur un navire et qu’on goûteles charmes que le vaste océan des mers procure,
on ne sait pas toujours où l’on s’arrêtera : ou est
attiré par l’immensité, et loin d’opposer une résis
tance, on cède à l’attrait qui vous entraîne, aux
Ilots qui vous portent, aux vents qui, en soufflant
dans les voiles, poussent le navire vers les plus
lointains rivages. Et voilà comment, pour continuer
à parler des œuvres que les sœurs de Notre-Dame
des Missions accomplissent, nous les avons suivies
jusqu’aux Indes.
L’homme est ainsi fait, quand une voie lui plaît,
il marche, il marche toujours, il marche longtemps,
et ce n’est qu’à l'heure du retour qu’il s’aperçoit
que son itinéraire a été dépassé. Nous avons fait
ainsi et puisque la route est faite et que nous
sommes encore dans une des villes de cette immense
contrée, restons-y encore quelque peu pour racon
ter une réception qui a été faite à deux de nos
bonnes sœurs par la femme d’un juge des Hindous,
cela nous donnera une teinte locale des exigences,
sinon des mœurs de ces lointains pays.
En 1885, au mois de novembre, la Mère Prieure
de la fondation de Chittagong, avait été invitée à
faire cette visite. La saison des pluies était terminée,
LES CANNIBALES ET LEUR TEMPS
on pouvait sortir sans risquer d’être traversé par
ces pluies diluviennes, la bonne Mère prit avec elle
une sœur pour l’accompagner au palais du juge.
Arrivées là, les sœurs trouvèrent d’abord trois
mali (domestiques) étendus sur leurs nattes, et à
moitié endormis. A l'approche des sœurs, l’un
d'eux se leva, et alla avertir une domestique, laquelle
les annonça à sa maîtresse, car les hommes ne
peuvent pas la voir. Les sœurs entendirent des
clefs tourner dans les serrures, puis enfin, derrière
un rideau, elles virent une porte s'ouvrir avec pré
caution, et en avançant, se trouvèrent en présence
d'une dame qui paraissait avoir une trentaine d’an
nées ; elle avait une noble contenance. Après s’être
inclinée respectueusement et avoir touché la main
des sœurs, elle les invita à s'asseoir et fit de meme.
Cette dame était vêtue comme toutes les femmes
des Hindous et des Musulmans, c'est-à-dire avec
une draperie servant de voile, de corsage et de
vêtement inférieur. Elle avait de splendides col
liers d'or, de nombreux et brillants bracelets, des
bagues, etc.
Elle était nu-pieds et autour des chevilles, elle
portait deux gros bracelets (tenger karou) en argent.
Les sœurs lui demandèrent si elle ne s’ennuyait pas
d’être toujours enfermée et de ne voir personne.
Elle se bâta de répondre qu’elle était très contente
de vivre ainsi et que dans le pays, toutes les dames
vivaient comme elle dans la solitude à partir de
LES CAN N IBALES ET LEUR TEMPS
391
dix ans ; passé cet âge, elles avaient honte de pa
raître en public. Lorsque des messieurs viennent,
le Babou reste avec eux pour leur tenir compagnie?
mais sa femme et ses filles se retirent dans des
appartements séparés.
Lorsqu’ils ont des maisons avec des terrasses audessus, elles peuvent y aller aussi, mais toujours
entre elles.
Il est vrai, quand elles sont persuadées que per
sonne ne peut les voir, elles ne se gênent pas pour
regarder au travers des persiennes, la règle ne le
défend pas.
— Mais au moins êtes-vous heureuse ? lui de
mandèrent les sœurs, n’enviez-vous pas la liberté
des Européens ?
— Pas le moins du monde, nous serait-il permis
de sortir, que nous ne voudrions pas user de cette
permission. Nous n'avoris pas les mêmes idées et
les mêmes inclinations que les bélate mem (dames
européennes).
.. ■
En songeant aux Hindous qui marient leurs filles
si jeunes, les sœurs lui dirent : « N’éprouvez-vous
pas de chagrin de vous voir obligées de vous sépa
rer de vos enfants, car vous ne savez pas si elles
seront heureuses avec leurs époux ; ne pourriezvous pas les marier dans un âge plus avancé ?
— Notre cœur brûle cerlainement(cette expression
leur est très familière pour exprimer leur affec
tion). Par exemple, un enfant qui n’a paâ vu sa mère
LES CANXI11A1.ES ET LEUR TEMPS
depuis un ou deux jours, dira, pour en exprimer
sa tristesse : « Atnradji djalta amra ma haute
(Mon cœur brûle pour ma mère). » Ce n’est qu’a
vec peine que nous disons adieu à nos petites en
fants.
— Mais ne pourriez-vous pas vous opposer à
ce qu’on marie vos filles à huit, neuf ou dix ans ?
— Nous n’y pouvons rien, telle est l’habitude, la
mère ne peut apporter aucune résistance et il ne
lui est pas permis de faire des objections.
— La pauvre petite doit se désoler à la pensée de
quitter sa famille pour aller vivre avec un homme
qu’elle ne connaît pas, qu'elle n’a jamais vu?
— Après le mariage, si l’enlant se désole trop et
ne fait (pie pleurer, on la conduit vers sa mère de
temps en temps.
L’heure de se retirer étant arrivée, les sœurs
dirent à la noble dame :
— Ne voudriez-vous pas venir voir les autres
sœurs? en palanquin, bien entendu.
— Je le veux bien, si le Babou n’y voit pas d’in
convénient.
Les sœurs ne comptaient pas sur celte visite,
ce n’est pas que le Babou s’y serait opposé, mais
la noble dame aimait trop sa solitude pour la quitter
de gaîté de cœur.
Dans le salon où les sœurs furent reçues, il y
avait un grand nombre de riches objets étalés sur
un meuble de prix, on aurait dit un bazar, et sur
une corde étaient suspendus tous les vêtements
comme dans un magasin. Lorsque les sœurs se le
vèrent pour partir, la dame fit de même et se diri
gea vers le précieux meuble. Les sœurs crurent
qu’elle voulait leur offrir un des objets qui y étaient
étalés, elles se trompaient, la dame prit simple
ment un des flacons qui contenaient des parfums
avec l’intention d’en verser quelques gouttes sur le
lin des sœurs. Ces dernières s’excusèrent en disant
<[ue cela n’était pas dans les habitudes des sœurs.
La dame n’insista pas. Après les politesses voulues,
les sœurs se retirèrent, et la porte se referma her
métiquement.
Quant au juge, il ne se prive pas de sortir.
Lorsqu'il va à la cour, il a toujours trois ou quatre
domestiques avec lui : l’un porte sa boîte, l’autre
ses livres, un troisième lui tient le parapluie ou
vert, et le quatrième est là pour l’imprévu.
11 ne faut pas s’étonner que la dame ait offert de
parfumer le lin usuel des sœurs, car les eaux de
senteur et les parfums sont très employés dans ces
pays, les femmes en font largement usage. Elles
affectionnent la poudre de riz à l’excès. Naturelle
ment, les femmes de ces contrées sont noires et
voudraient pour beaucoup être cjoura (blanches).
C’est pourquoi elles ne sont pas avares de leur
poudre qui ne coûte pas cher. Elles s’en blanchis
sent la figure, les oreilles et le cou, et se croient
belles ainsi sans se douter qu’elles seraient beau-
-
39-4
LKS CA N N IB ALES ET LE UR TEM PS
coup mieux dans leur état naturel. Quelquefois,
elles se rougissent les lèvres afin de ressembler
aux Européennes.
D e r n iè r e s n o u v e lle s .
Au moment de terminer ce travail, quelques nou
velles notes nous arrivent de l'extrémité de ces
lointains pays, elles sont extraites de la correspon
dance de la vénérée Supérieure générale de l’Insti
tut de Notre-Dame des Missions, qui, depuis bien
des années déjà, parcourt ces immenses contrées
pour y fonder des œuvres de charité, malgré les en
traves que l’esprit du mal se plaît à semer, comme
à plaisir, sous ses pas. Ces notes sont de dates ré
centes, les lettres qui les contiennent ont été écrites
en février et juin de l’année 1886 ; elles sont datées
de ces pays lointains, l'iine d’elles est venue de Co
lombo, ville qui se trouve sur la côte occidentale
de l'ile de Ceylan.
Depuis quelques mois, on a beaucoup parlé de
cette île à l'occasion de l’exhibition que le Jardin
d’acclimatation a faite de quelques-uns de ses na
turels, ties Cyngalais, qui ont eu le privilège d’at
tirer une foule nombreuse et empressée. On pouvait
sans danger aucun, et à peu de frais, se livrer à
cette excursion et contenter sa curiosité. Quant aux
sœurs de Notre-Dame des Missions, elles ont tra
versé les mers pour aller vers ces naturels, mais
W tU tÊ tÊ Ê tÊ Ê Ê Ê i
LES CANNIBALES ET L E l'B TEMPS
395
non dans le même but, elles ont d’autres visées, et
en entrant dans la carrière qui doit faire le champ
de leur opération, elles savaient que leur mission
était d’apporter le bienfait de la grande, de la vraie
civilisation, aux malheureux qui ne la connaissaient
pas même de nom, civilisation qui élève les âmes
et les ramène au but pour lequel elles ont été
créées.
La vénérée Supérieure générale, à l’une des
dates que nous venons de dire, ne menait pas tou
jours la vie à son gré, car entre les visites géné
rales et les fondations nouvelles quelle faisait, une
bonne partie de son temps était absorbée par des
maladies qui ne lui ont laissé ni repos ni liberté
pour se mouvoir dans le bien qui est son élément,
sa joie, sa vie.
Après avoir terminé les affaires qui l’avaient ap
pelée à Colombo, la vénérée Mère profita d’un va
peur pour se rendre à Calcutta et de là à Chitta
gong, dans le Bengale oriental, avec trois sœurs
de son Institut, là, où en 1884 elle avait installé
une école. Les pauvres enfants de ce pays ne sont
pas des mieux doués, mais grâce aux soins assidus
et à la patience des bonnes sœurs, les jeunes In
diennes commencent à prendre goût à l'étude et
viennent volontiers en classe. Le bien se fait là
comme ailleurs, soixante-dix enfants reçoivent l’ins
truction, et les jours se passent dans la joie, car
c’en est une de voir les âmes sortir des ténèbres
390
I.KS CANNIBALES ET LEUR TEMPS
pour entrer dans la lumière qui illumine tout en
ce monde.
Les sœurs ont en plus pris à leur charge un cer
tain nombre d’orphelines et terminent leurs jour
nées en donnant le soir l’instruction religieuse aux
femmes.
De Chittagong, la vénérée Mère qui ne sait pas
s’arrêter quand elle voit un bien à faire ou à par
faire, retourna à Nelson, en Nouvelle-Zélande, où,
à sa grande joie, elle trouva toutes les œuvres en
progrès, toutes s'étaient développées et les enfants
s’élevaient au mieux.
A Nelson, les sœurs élèvent, en moyenne, une
centaine d'enfants abandonnées, puis elles donnent
des soins aux malades et visitent les pauvres à do
micile. Là non plus, elles ne demeurent inactives,
et le soir venu, elles ont bien gagné un peu de
repos qu’elles ne peuvent pas toujours prendre
tant l'apostolat est parfois laborieux. Et pourtant
i le repos est nécessaire. Quand le bon Maître était
! sur la terre, il disait parfois aux apôtres qui le sui
vaient : « Venez et reposez-vous un peu. »
En plus des enfants que nous venons de dire,
des orphelines abandonnées, les sœurs ont un pen
sionnat supérieur fréquenté par une centaine de
jeunes filles, et en plus une école pour les enfants
pauvres.
Nous avons donc raison de dire que les sœurs ne
restent pas inactives ; il y a tant à faire dans les
LES CANN IBALES ET LEU II TEMPS
397
missions pour mener les œuvres à bien, et malgré
le travail le plus soutenu, on n'arrive pas toujours
au but désiré, car il faut compter avec les entraves
qui sont une des croix des missionnaires. Il y a
même un monastère, celui de la Présentation, que
la vénérée Mère générale a appelé la croix de la
croix, tant les épreuves se sont succédé, se sont
multipliées ; pendant plus de deux années une ligue
infernale s'était déchaînée contre la petite commu
nauté pour l’empêcher de réussir à faire le bien,
mais la charité des bonnes sœurs triompha et ren
dit vains les diaboliques efforts de l’ennemi de
tout bien ; le monastère s’éleva et finit, avec l’aide
do Dieu, par traverser les heures difficiles. La
maison en s’élevant fonda des œuvres qui ne man
quent pas de faire un grand bien aux pauvres
Maoris qui ont tant besoin qu'on s’occupe d’eux.
Ces pauvres gens profitent des bonnes leçons et
bénissent les vaillantes sœurs de la persévérance
qu'elles ont mise à vouloir toujours et quand même
leur faire du bien. Les classes prospèrent partout ;
dans un village qu’on appelle Sainte-Marie, celle
qui s'y tient a une centaine d’élèves, ce qui n'em
pêche pas les sœurs d’exercer leur dévouement au
près des malades et des pauvres qu’elles aiment à
secourir. Toutes ces œuvres de charité ne man
quent pas de parler et de parler haut en faveur des
âmes qui ne demandent qu’à faire le bien. Au son
harmonieux du langage que la charité avait fait
3‘.)8
LES CANNIBALES ET I.EEB TEMPS
entendre, l’hostilité s'était peu à peu éteinte pour
faire place à l’estime : comment n’estimerait-on
pas dos âmes qui ont tout quitté pour venir en
aide à des inconnus qui, trop souvent hélas ! ne
paient leur dévouement qu’en les abreuvant d’ou
trages quand elles ne succombent pas sous le pe
sant fardeau qui les accable ?
Si du monastère de la Visitation, nous allons à
Waihato, nous trouvons celui de Sainte-Marie où
la vénérée Mère générale s'était rendue après avoir
terminé les deux fondations qui lui avaient été de
mandées pour le diocèse de Wellington et avoir
obtenu les décrets d’érection canonique.
En se trouvant en ce lieu, la vénérée Mère géné
rale s’occupa de la réalisation de deux promesses
qu’elle avait faites à Mgr Luch, évêque d’Auck
land, malgré les nombreuses affaires qu’elle avait
à mener à bonne fin, et malgré sa santé très for
tement ébranlée.
Ceux qui la voient, cette vénérée Mère, avec sa
santé chancelante, ne savent pas comment elle peut
suffire à tout, et quand on lui demande le secret
de son indomptable courage, la vénérée Mère montre
le ciel auquel elle sourit toujours, même au milieu
des plus grandes tribulations, nous allions dire sur
tout au milieu des plus grandes tribulations.
Nous devons cependant reconnaître qu’il n’y a
pas que des épreuves dans les missions, car le
bien qui se réalise ne manque pas d être un sujet
MvS CANN IBALES ET LEUR TEM PS
3 99
de joie et de consolation qui vient puissamment en
aide au hardi pionnier de la civilisation qui reprend,
avec un nouveau courage, sa course apostolique à
travers les ronces et les épines du chemin.
La vénérée Mère générale, à l’heure où nous
écrivons ces lignes, continue ses visites, et donne
partout l’exemple du travail et de l'abnégation, et
voilà vingt-cinq ans qu’elle se dévoue à cette
grande œuvre des missions catholiques sans comp
ter sa peine, sa i'atigue, et en regardant toujours
en avant pour voirie travail qui reste à faire, les
terres incultes qui sont à retourner, à défricher, à
ensemencer, afin de remplir les greniers du Père
de famille.
Oui, la vénérée Mère a toujours le regard porté
en avant, même quand la maladie la retient sur un
lit de douleur, car là, même là, elle pense encore
aux œuvres régénératrices, les missions de sa
chère Océanie lui viennent à la pensée, et, ne
pouvant l'aire mieux, elle offre ses douleurs, qui
sont parfois inénarrables, à Celui qui a souffert
tout ce qu’une âme peut souffrir.
Si nous ne devions nous borner, nous donnerions
une lettre que cette bonne et si vénérée Mère
écrivait le 8 septembre de cette année 1886, d’une
des villes du Bengale oriental, de Chittagong, atix
chères sœurs de son institut. Cette lettre, qui est
un modèle d’abnégation, montre une supérieure
qui pense à tout, qui prévoit tout, toujours à la
-400
L E S CA N N IB A LES E T LE UR TEM PS
veille de s’embarquer pour revenir, et toujours
arrêtée ici par une œuvre qui surgit à l’improviste,
là par la maladie qui l’étreint, et quand les âmes
irréfléchies la voient ainsi entravée, elles se scan
dalisent et sont tentées de demander à Dieu pour
quoi Il traite ainsi des âmes qui ne pensent qu’à
Lui, n’agissent et ne vivent que pour Lui.
Quoique nous ayons répondu ailleurs qu'on ne
devait jamais demander à Dieu la raison, le pour
quoi des choses, nous pouvons ajouter que le ser
viteur n’est pas plus que le Maître, et que la dou
leur bien acceptée et bien offerte acquiert un prix
infini et plaide, de la façon la plus éloquente, en
faveur des malheureux cannibales — puisqu’il est
question d’eux — qui se meuvent dans la sanglante
ornière de toutes les cruautés, de tous les vices,
de toutes les abominations.
Un jour, au jour desgrandes manifestations, laglorieuse réponse de tous ces pourquoi adressés à Dieu
nous sera révélée, et quand nous verrons comment
le mérite des souffrances de telle ou telle âme,
que l'on méprisait peut-être, a pu, en faisant vio
lence au ciel, attirer une grâce abondante sur l’âmc
délabrée du plus féroce des anthropophages, nous
comprendrons comment la satisfaction donnée à la
justice de Dieu relève un malheureux après l’avoir
racheté de ses iniquités.
Et puis, à cette heure suprême, alors que nos
propres fautes nous apparaîtront sans voile, nous
■T
LE S CANN IBALES ET LE ER TEMPS
401
aurons de plus saintes préoccupations, nous les
aurons en reconnaissant que sans les actes méri
toires accomplis par les héros de la foi, actes qui
nous ont attiré à nous-mêmes le secours du ciel,
nous serions tombés plus bas que ces malheureux,
et comme eux, et plus qu’eux peut-être, nous nous
serions livrés aux passions les plus désordonnées,
les plus féroces.
Nous n’ajouterons qu’un mot : tout le monde
n’est pas appelé à franchir les mers pour aller por
ter la bonne nouvelle aux peuplades révoltées
contre la nature humaine, mais chacun peut don
ner une obole pour soutenir les vaillants qui entrent
dans l’arène pour combattre le bon combat : aider
le combattant, c’est avoir part au combat, et par
suite à la récompense promise aux victorieux, car
soutenir les héros de la foi dans leurs grandes en
treprises, c’est amasser un mérite pour le ciel, et
le jour qui les verrait conquérir la palme du mar
tyre pourrait bien être le précurseur de celui qui
apportera à l’âme charitable la couronne de gloire
et d’immortalité.
Nous restons sur ce mot qui ne peut que porter
bonheur à tous, c’est le voeu que nous formons en
terminant avec l’espérance de le voir se réaliser.
------ r i :
W «y w ?
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Avant-propos.....................................................................................
i
Préface............................................................................................. ix
l,e but do la campagno do l'Océanie...........................................
1
Une descente fa terre ; rencontre inattendue...............................
13
l,e bel insulniro................................................................................
16
La Nnuvollo - Calédonie. Portraits, caractère national, moralité,
intelligence. I.c petit Louis...........................................................
19
Moeurs, usagos, coutumes, anthropophagie.......................................
H
De la famille..................................................................................... SO
Lois concernant les femmes. Du mariage, de la polygamie. Naissance,
éducation dos enfants......................................................................
51
Rapports avec les étrangers..............................................................
56
De la politesse.................................................................................... 51
Gouvernement...................................................................................
57
Du grand chef, son autorité, scs prérogatives................................... 59
Politiquo, guerro, lois, délits............................................................
63
Religion. Do la superstition................................................................ 68
Persécution en Nouvelle-Calédonie....................................................
83
Les mangeurs d'hommes.....................................................................
85
Massacre de douve colons et do l’équipage la U e in e - d c s - I tc s . . . .
89
Détails sur le massacre des missionnaires en Nouvelle-Calédonie et
fa San-Chrisloval . . . • ...............................................................
90
Embarquement du Jokéia — lo bol insulaire — et des uaturols d'Halgan ; autorité et aptitudes do co jeuno chof................................ 96
Terre ! terre ! ..................................................................................... 101
Le digne M. Pado................................................................................. 102
Arrivée près d'tlalgan, ruiuo do colto Ile, envahissement de l'A r c h e d 'A l l i a n c e ...............................................................................
105
Dosceulc fa terro, outrevuo do Jokéia avec Uanuokéi, son père, colère
^ de ce dornicr ; péril oxtréme de l’équipage................................. 110
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404
TABLE DES MATIÈRES
Arrivée h Sydney. Rencontre dus habitants do Loyalty rostés dans
cette tic, leur dépravation............................................................. 118
Uu voyageur des m e rs....................................................................118
Un anthropophage pur sang. Evénements divers................................... {22
Les « frères la cite > ....................................................................... 125
Un tristo Européen........................................................................... 130
Les monstres do In civilisation............................................................. 131
Retour du commandant Marceau..........................................................151
Evénements dramatiques.................................................................... 163
Une iufernate machination................................................................ 113
Portrait de Satomoné........................................................................118
Une monstrueuse trahison.................................................................181
Les grandes vues du commandant Marcoau......................................181
Les femmes au pays des Cannibales..................................................... 190
Arrivée de quelques religieuses h Tonga ; réception qui leur est faite ;
cérémonie du L a v a ....................................................................
223
Uno prière exaucée............................................................................231
La jeune princesse, petite-fille de Tui-Tonga...................................... 239
Une affreuse tempête......................................................................... 255
Etat de la noblesse tongienne............................................................ 260
l.n feto de Noël h Maofnga..................................................................... 261
Les écoles du Tonga k l’heure des exam ans.................................... 212
Arrivée de Madame ta supérieure générale de N. I). des Missions . ■ 211
Difficultés du retour. Un naufrage..................................................... 291
Une joyeuse étape.................................................................................291
Une conversion inospéréo.................
298
La reine des Maoris........................................................................ 309
1.'apôtre de la tempérance....................................................................322
Une nouvelle conversion....................................................................... 329
Uno grnndo pénitente...........................................................................331
Conversions exemplaires.......................................................
Coup d’œil rétrospectif........................................ 1.......................... 318
Dévouement des sœurs. Succès d'une mission donnée par les Révé
rends l’èrcs Rédcmptoristcs...............................................................311
Réception faite k deux sœurs par une dame indieuno, dans son
palais. Etudo de mœurs...................................................................381
Dernières nouvelles...............................................................................391
Fait partie de Les cannibales et leur temps : souvenirs de la campagne de l'Océanie sous le commandant Marceau, capitaine de frégate