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LES DEUX OCÉANS
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B RÉ S I L, É T A T S - U N I S , CAP DE BO N N E - E S P É R A N C E , N 0 U V ELLE - H OL L A N D E ,
N O U V E L L E - Z É L A N D E , T A I T I , P HI L I P P I N E S , C H I N E ,
JAVA, I NDES O R I E N T A L E S , É G Y P T E
M. EUGENE DELESSERT
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- - FEV. 2009
INTRODUCTION.
Monsieur Benjamin Delessert, dont la mort inattendue a jeté le deuil
dans notre nombreuse fam ille, et auquel j ’avais adressé quelques details
sur la colonie de la Nouvelle-Hollande, a été assez bienveillant pour
trouver quelque intérêt à mes observations. Par boulé pour m oi, et aussi
pour pouvoir faire connaître à nos parents et amis l’emploi de mon temps,
il voulut faire im prim er mon journal que j ’ai toujours eu le soin de tenir
exactement pendant le cours de mes voyages. Je n ’avais pu lui adresser
cependant que la première partie de mes notes sur Sydney, parce que je
savais lui être agréable en lui communiquant de suite quelques détails
su r les heureux résultats obtenus en peu de temps dans celte colonie,
et ce qui me déterm ine aujourd’hui à les publier toutes, c’est que je me
crois obligé de suivre ses intentions, et c’est à lu i, qui n’est plus, que
je me recommande encore pour obtenir l ’indulgence avec laquelle il
accueillait les m oindres travaux entrepris dans un but utile.
Vers la fin de 1839, je partis pour le B résil, où je fis un assez long
séjour; de là je passai aux Etats-Unis, où m ’appelaient mes affaires, et,
après avoir visité ce pays de liberté et de p ro g rès, j ’étais de retour à
llio-Janeiro à la fin de décembre de l ’année suivante. Quelque temps
après, m a santé se trouvant altérée par la fatigue et les chaleurs conti
nuelles, je me décidai à ren trer en France, où j ’arrivai en juillet 1841.
'IO.VIK I.
1
2
INTRODUCTION.
Trois ans plus tard, encouragé par mon père, qui lui-même a fait de
longs voyages aux Indes, je quittai une seconde fois le Havre, au mois
d’août 1844, pour me rendre à la Nouvelle-Hollande. Je visitai une partie
de l’Océanie, les îles de la Société, Java, les Philippines, la Chine et les
Indes-Orientales. Après trois ans d’absence, je revins en France par la
m er Rouge, l’Egypte et la Méditerranée.
Je crois avoir rapporté de tous les pays que j ’ai visités des collections
importantes d ’objets d’art et d’histoire naturelle; m ais, comme l’a déjà
dit M. Benjamin Delessert, mon livre n ’est point une relation de voyage,
il est publié comme simple souvenir et n ’a pas d ’autre prétention.
PREMIÈRE PARTIE.
VOYAGE AU BRÉSIL.
Je partis du Havre pour le Brésil vers la lin do
La traversée se fit eu
cinquante-sept jours. On comprendra facilement que ce ne fut pas sans éprou
ver de vives émotions que je quittai ma famille; je ne parlerai donc pas de
cette séparation et encore moins des lenteurs et des ennuis de la traversée;
il me suffira de dire qu'il y avait à bord une trentaine de passagers de tout
âge, hommes et femmes, formant une petite république assez difficile à
gouverner.
Aussi ce fut un heureux jour pour moi que celui où nous arrivâmes enfin à
Rio : mes regards pouvaient assurément se porter sur les plus ravissants points
de vue, mais il fallait plus de calme pour en bien jouir. J’étais pour le mo
ment tout au plaisir de quitter cette prison de bois, où le caprice des vents, la
monotonie d’un long voyage et les mille accidents peu variés d’une traversée
fatigante, finissent par émousser tous les sentiments, pour ne laisser de place
qu’à un ardent désir de toucher terre : elle était là, devant nous, cette terre
tant désirée et que nous allions enfin aborder.
L’expérience m’a appris que le voyageur qui parcourt des contrées loin
taines ferait sagement de prendre connaissance du tarif des douanes de tous
les pays qu’il veut visiter. Je n’avais pas eu la précaution d’étudier ces tarifs,
et force me fut de laisser mes bagages entre les mains des employés fiscaux,
qui, sur ce point du globe comme chez toutes les nations civilisées, se distin
guent par un excès de zèle trop souvent peu courtois.
Mais, pendant qu’on transportait du navire au port les effets et la cargai
son, j ’oubliai le navire et la traversée, je prenais terre avec les yeux. RioJaneiro, vue du port, présente un des plus délicieux points de vue du globe :
les hauteurs sur lesquelles sont bâtis les couvents, et les montagnes des envi-
k
PREMIER VOYAGE.
rons, parsemées de maisons de campagne et de jardins, offrent une vue aussi
variée qu’imposante. A quelque distance apparaissent les Orgues, pittoresques
élévations dont la disposition bizarre justifie le nom qu’elles portent.
Roule de lu (jlui'iu ù Rio.
Sous ees premières impressions, je m'acheminai d’un pas léger vers les amis
qui m’accueillirent avec cette bienveillance du cœur que le savoir-vivre n’imita
jamais. Me vmici donc installé au Brésil et pour un peu de temps. Je ne dirai rien
non plus des émotions passagères, des impressions personnelles et de ces mille
riens qui intéressent l’individu, et qui le plus souvent ne peuvent se bien rendre.
Le voyageur qui de la mer aperçoit pour la première fois la terre du Brésil
11e voit d’abord qu’un pays élevé, agreste, accidenté; mais que le spectacle est
différent lorsqu’il s’avance dans les terres! il découvre les sites les plus pitto
resques : des montagnes richement boisées et des vallons couverts d’une ver
dure éternelle. On dirait une immense forêt, tant la végétation est puissante;
mais celui qui voudrait connaître dans toute sa beauté cette terre si riche de
son soleil, de ses eaux, de ses arbres et de ses campagnes, devrait entrer au
Brésil par le détroit qui sépare Sainte-Catherine du continent. Qu’il ne sc liàle
pas trop, afin de jouir à l’aise de ses impressions. Les magnificences de ces
lieux, la majesté des sites, le grandiose des expositions provoqueront sans
cesse son admiration.
Mous sommes en roule par le point que nous avons indiqué. Voici d'abord
<(ue s’élèvent comme par enchantement, du fond de la mer, des rochers co
niques chargés de verdure : là, vous avez des massifs d’orangers et de citron
niers; plus loin, d’immenses plantations de manioc, de riz, de café, de maïs
et de sucre. Les diverses transformations d’une nature luxuriante passent tour
à tour sous vos yeux pour varier la scène.
Si la solitude avec sa grandeur nous lasse, côtoyons ces riantes haies dont
les rives sont bordées de maisons gracieusement exposées, qu’entourent de
vrais jardins enchantés. Nous pouvons môme assister quelque part à la pêche
de la haleine, et dans d'autres lieux recueillir cevntrex précieux qui fournissait
la pourpre des rois et un grand nombre de jolies coquilles. Une immense plaine,
elle s’appelle Corriliva, qui nourrit de nombreux troupeaux, nous rappellera
l’Europe par les fruits qu'elle produit comme des enfants de son adoption.
Respirons un instant à San-Francisco., afin d’admirer la gigantesque ma
jesté de ces forêts aussi vieilles que le monde, et qui seules pourraient nous
révéler l’histoire des habitants autochthones de ces contrées sauvages. Les siè
cles ont passé sur leurs tôles sans en altérer la fraîcheur toujours renais
sante. Dans les temps pluvieux, nous aimerons à voir la jolie ville de SaintPaul sortir toute verdoyante, toute parée du sein des eaux, comme la Vénus
mythologique. Ici la nature multiplie ses spectacles, qui se renouvellent à cha
que pas : voici des arbres séculaires caressés pay les lianes aux capricieuses
arabesques, des montagnes qui menacent le ciel : de leurs flancs s’élancent des
fleuves nombreux, artères bienfaisantes qui vont porter la fécondité dans les
vallées et établir les communications sociales ; puis les gras pâturages,.les terres
qui rapportent sans culture; et, pour peu que vous y teniez, je puis vous mon
trer ici le désert de sable, comme en Afrique, avec ses mirages fantastiques et
ses ravissantes oasis.
Reprenons un peu géographiquement l’exposition de tous ces accidents, et
fixons d’abord la position du pays qui nous occupe; nous en découvrirons plus
facilement ensuite le cours de ses rivières et la direction de ses montagnes,
l’étendue de ses plaines et la position de ses villes.
Le Brésil, depuis le fleuve des Amazones, presque sous l’équateur, au
deuxième parallèle de latitude nord, jusque vers le fleuve de la Plata} au 35“
de latitude sud, s’étend en longueur sur près de neuf cents lieues communes;
sa plus grande largeur, de l’est à l’ouest, est d’environ huit cents lieues, et
il renferme en surface plus des deux cinquièmes de l’Amérique méridionale.
Les rivages et les sinuosités de la mer lui donnent plus de douze cents lieues
de côtes. Sa surface est au moins de quatre cent quatre-vingt mille lieues
carrées. Sa forme est celle d’un triangle irrégulier. Il confine au sud et au
nord-est avec l’Océan Atlantique ; au nord, avec la Guyane française et la
Guyane espagnole, qui fait partie de la république de Colombie; à l’ouest,
()
PREMIER VOYAGE.
avec ccttc môme république, le Pérou et les provinces du Rio clc la Plata. Sur
plusieurs points de celte frontière, les limites ne sont pas marquées avec préci
sion , car souvent elles se trouvent dans des cantons déserts ou habités par des
peuples sauvages.
Le Brésil, dans la province de Rio-Janeiro surtout, me donna le souvenir de
la Suisse sous les tropiques : ce sont bien les mille élévations désordonnées du
terrain, les roches abruptes et les pics sourcilleux, les arbres touffus et les
fraîches cascades qui se précipitent. J’y cherchai vainement, à mon grand re
gret, la neige éblouissante que le paysagiste aime tant et que les chaleurs
équatoriales font tant désirer. Mais laissons là l'Helvélie : elle ne donne au
jourd’hui signe de vie que pour déchirer le glorieux pacte de son existence
nationale, dont Guillaume-Tell écrivit, il y a longtemps, la première page.
On peut rattacher les nombreuses montagnes du Brésil à trois chaînes prin
cipales dont le noyau parait être sous le dix-neuvième parallèle et le quarantecinquième méridien. La première et la plus importante est la Serra do
Espinhaço.
La seconde est moins haute que la précédente, et elle parcourt avec de trèsfortes interruptions les provinces qui bordent l’Océan Atlantique. Les Brési
liens l’appellent la Serra do Mar, parce quelle s’étend parallèlement à la
côte, qu'elle forme môme en quelques endroits.
La troisième, qui est la plus longue du système brésilien, mais aussi la plus
basse, s’appelle la Serra dos Vertentes.
Le stratégiste, en contemplant ces hauteurs qui bordent la mer, y verra de
formidables barrières qui feront respecter l’intégrité du territoire brésilien, si
des étrangers mal intentionnés en essayaient la conquête : il s'assurera qu’on
pourrait s’emparer de quelques ports; mais il faudra faire par mer les appro
visionnements de l’armée, car un petit nombre de chemins difficiles et de défi
lés de ces Thermopyles transatlantiques, seuls points de communication entre
le littoral et l’intérieur, seraient victorieusement défendus par quelques soldats.
Pour moi les montagnes sont des lieux aimés à d’autres titres. C’est sur les
hauts lieux que lYune, déployant à son gré ses puissantes ailes, flotte dans un
monde de volupté et de contemplation. Oh ! oui, l’homme sent son cœur se di
later, il respire plus à l’aise, il marche avec un front plus noble, avec un re
gard plus vivant et plus joyeux quand il échappe au triste tumulte et à l’atmo
sphère des villes pour se plonger dans la nature, sur les montagnes, sous le
vaste et radieux pavillon du ciel. Jean-Jacques Rousseau, qui s’y connaissait,
a dit quelque part : « C’est une impression générale qu’éprouvent tous les
» hommes, quoiqu’ils ne l’observent pas tous, que sur les hautes montagnes,
» où l’air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus
« de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit. Les plaisirs y sont
\
BKICSII- KT ÉTATS-UNIS.
n moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne
n sais quel caractère grand et sublime, proportionné aux objets qui nous frap» pent, je ne sais quelle volupté tranquille qui n’a rien d’âcre et de sensuel...
» Je suis surpris que des bains de l’air salutaire des montagnes ne soient pas
« un des grands remèdes de la médecine et de la morale. »
La divinité n’a-t-elle pas d’ailleurs choisi les montagnes comme un piédes
tal de prédilection où elle a aimé à opérer ses merveilles et ses manifestations
aux hommes? Quel est le chrétien qui ne s’émeuve au nom du Sinaï, du mont
Oreb ou du Calvaire? La folle mythologie n’eut-elle pas son Olympe, son mont
Ida et son Parnasse?
Donc j’aime les montagnes, et celles du Brésil sont bien propres à accroître
mes sympathies. Reposons-nous un moment sur l’un de ces points élevés où
l’air est si salubre aux poitrines européennes. Nous sommes, si vous voulez,
sur la plus grande hauteur de la Serra do Espinhaço. De là nous apercevons
le partage des eaux cl la formation des bassins. Des mômes collines coulent
l'Amazone et le Rio de la Plata; mais l’un va à l’est et l’autre au sud. Nous
11e pourrions pas être plus admirablement placés pour voir descendre des
montagnes, se précipiter en torrents écumeux, en cascades de neige ou couler
dans un lit bordé de mille arbustes fleuris et de plantes odorantes, les nom
breux cours d’eau qui sont un des caractères marqués du Brésil : peu do
contrées au monde sont arrosées et vivifiées avec autant de profusion.
Le plus grand de tous les fleuves, VAmazone, qui prend sa source au Pérou,
dans le. sein des plus hautes montagnes de la terre, entre par le nord-ouest
dans le territoire brésilien ; il s’y grossit de plusieurs rivières importantes, qui
parcourent avec rapidité des terres inhabitées que souvent elles inondent poul
ies féconder, hélas! en pure perte, et finissent par s’engloutir dans l’immense
Amazone, qui n’a pas moins de treize cents lieues de cours. Ses bords ne pré
sentent de tous côtés qu’une vaste plaine marécageuse : son embouchure a
douze lieues de large : ce fut autrefois une des limites naturelles du Brésil.
Le fleuve des Tocantins, moins superbe que l’Amazone dans son cours
majestueux, arrose le Brésil sur un espace de cinq cents lieues du sud au
nord. Des montagnes et des forêts encaissent ses rives, et vers sa source de
bruyantes cataractes indiquent l’impétuosité de son cours à travers des vallons
et des précipices; mais, réuni à 1'Araguaya, il continue sa course dans un lit
commun, offrant au pays l’immense avantage d’une navigation non interrom
pue depuis son embouchure jusqu’au centre du Brésil, embouchure qui, voi
sine de celle de VAmazone, vient mêler ses ondes par un bras de communica
tion au vaste courant du grand fleuve.
On a dit et je l’ai lu que le Brésil renfermait un très-grand nombre de lacs;
mais les vastes marécages auxquels on a donné ce nom ne sont produits sou-
vent que par le débordement des rivières dans la saison des pluies. Nous cite
rons le plus considérable, appelé Xarayes, qui n’est formé que par les débor
dements du Paraguay. Sur plusieurs points de la côte on remarque de ces lacs
ou lagunes.
Au sud-ouest, le Paraguay, le Honoré, le Guarupé, la Madeira et plus de
trente rivières qui ont leur embouchure commune forment comme un large
canal d’environ cinq cents lieues de circuit autour du Brésil. Ces courants im
menses lui servent de boulevard intérieur, et, en le séparant des républiques
turbulentes qui ont pris la place des anciennes colonies espagnoles, elles le
mettent à l’abri des attaques des voisins.
Revenons pour un moment au grand réservoir d'où sortent non-seulement
toutes les rivières qui se jettent dans l'Amazone, dans le Paraguay, dans
l’Océan méridional, mais encore les précieux courants aurifères et ceux, plus
précieux de beaucoup, qui arrosent un sol parsemé de diamants. Que de tré
sors découverts ou encore enfouis dans ces parties centrales du Brésil ! Quelle
source de richesses offrent aux possesseurs de cet empire cette multitude de
cours d’eau qui se subdivisent en canaux innombrables et présentent de faciles
voies de communication pour pénétrer jusqu’au cœur du territoire brésilien!
Ce réservoir immense est appelé le plateau des Parexis ou Campos-Parcxis.
Une tribu indienne lui donna ce nom Cette région, qui s’étend d’orient en oc
cident sur un développement de plus de deux cents lieues, est couverte partout
de terres légères et de monceaux de sable qu i, de loin cl par l’effet de leurs
ondulations, ressemblent aux vagues de la mer. Le sol y est si mobile, si sa
blonneux, que les convois de mulets et les caravanes y enfoncent et s’y fraient
difficilement une route; la végétation y est rachitique, elle n’est représentée
çà et Iù que par des herbes pauvres et à lige mince d'un pied de hauteur. Que
le voyageur ne s’aventure qu’avec prudence dans ces plaines perfides; le phé
nomène du mirage, en éblouissant sa vue, viendra souvent lui créer des sites
enchantés, des routes faciles pour lui dissimuler des précipices.
Le riche habitant de nos villes européennes qui veut se choisir une agréable
maison des champs la bâtit dans des lieux qu’ombragent les futaies et que
rafraîchissent les courants d’eau vive : il n'a garde de négliger les accidents de
terrain. Rien n’est triste comme une habitation de campagne dans une plaine
sans eau et sans arbres touffus. Que de sites ravissants viennent au Brésil em
bellir les maisons de campagne! Que les antiques manoirs, aux tourelles élan
cées, aux formes fantastiques de l’architecture du moyen âge, seraient bien
encadrés dans ces massifs de forêts vierges! Ces forêts du Brésil sont sa plus
riche, sa plus ravissante parure. La grandeur des proportions, le vert foncé des
feuilles qui, sous le ciel le plus brillant, communiquent au paysage un aspect
grave et austère, tout est charme, fout est poésie.
v<--
IlRÉSIIi ET KT ATS-1; .YIS.
!»
Pour donner une idée exacte des nombreux oiseaux qui charment la vue et
animent ces admirables forêts, il faudrait réunir le talent du peintre le plus
habile à la science du naturaliste. Audubon , qui a publié sur les oiseaux d’A
mérique un magnifique ouvrage, les a représentés avec une grande vérité; il
est impossible de mieux rendre la nature. C’est d’après ses dessins que j ’ai fait
graver quelques-uns des oiseaux que j ’ai rapportés.
Pie-grièche (le la Caroline.
II)
1>UKM 1H«| VO YAG K.
On ne pouI connaître toute la beauté des forêts équatoriales qu’en s’enfonçant
dans leurs retraites aussi vieilles que le monde. Là, rien ne rappelle l’éternelle
répétition de nos chênes et de nos sapins. Chaque arbre a pour ainsi dire un
port qui lui est propre, chacun a son feuillage et offre souvent une teinte de
verdure différente de celle de l'arbre voisin. Des végétaux gigantesques, qui
Kliniiplle du Brésil;
BRESIL ET ETATS-ÜXIS.
appartiennent aux familles les plus éloignées, nous dit M. A. Saint—
Hilaire,
entremêlent leurs branches et confondent leur feuillage. La plupart des arbres
s’élancent parfaitement droits à une hauteur de plus de cent pieds, et ils éta
lent souvent les plus brillantes couleurs. Les lianes surtout communiquent aux
forêts les beautés les plus pittoresques et produisent les effets les plus variés.
Engoulevent de la Caroline.
Ces végétaux, dont nos chèvrefeuilles et nos lierres ne donnent qu'une faible
idée, appartiennent, comme ces grands végétaux, à une foule de, familles diffé
rentes. Certains de ces arbrisseaux flexibles ressemblent à des serpents, dont
ils empruntent la forme et la couleur; d’autres, à des rubans ondulés; ceux-ci
se tordent ou décrivent de larges spirales, pendent en festons, serpentent entre
les arbres, s’élancent de l’un à l'autre, les enlacent de mille façons et forment
des massifs de branchages, de feuilles et de fleurs impénétrables à l’homme et
aux animaux. Les intervalles des grands arbres sont remplis par une foule
d’arbrisseaux divers, dont le. voyageur cueille les fleurs avec reconnaissance,
ne pouvant atteindre aux bouquets gigantesques qui flottent sur sa lête; des
ruisseaux limpides, d'abondantes sources aux ondes de cristal coulent dans les
bois vierges et y entretiennent la fraîcheur, qui rend au voyageur fatigué de
nouvelles forces pour de plus lointaines excursions.
Sous ces latitudes équatoriales la nature est toujours nouvelle : il semble
qu’elle ait réservé scs magnificences pour ces pauvres Indiens, qui trouvent là
la source de leurs émotions les plus douces et qui préfèrent assurément leurs
solitudes embaumées au bonheur que leur promettait l’avidité des Européens
au nom de la civilisation et le fer à la main. Les bois des environs de Rio ont
une majesté qu’on ne rencontre pas ailleurs au même degré, mais aussi l’a
bondance des eaux n’est nulle part aussi grande.
Un jour du mois de décembre 1839, nous étions partis de Rio, quelques
amis et moi, pour aller chasser le cerf à quinze ou vingt lieues. La route avait
été difficile; des mules seules pouvaient se hasarder sur les étroits sentiers
bordés de précipices, uniques chemins de ces solitudes. Après bien des fatigues,
nous étions arrivés dans une riante vallée couronnée par les Orgues. Notre
balle de chasse était une fort convenable maison d’exploitation rurale, qui ap
partenait à un Anglais de notre connaissance. Je n’entrerai dans aucun détail
au sujet de la réception qui nous y attendait et dont j ’ai gardé le souvenir; mais
je n’oublierai jamais les impressions de bonheur que j ’éprouvai pendant les
quelques jours de notre expédition. Je crois que le cerf se déroba à nos coups,
malgré l’ardeur incessante de notre meule, qui troublait bruyamment le calme
de ces déserts. Je m’en allais à l’aventure , plus occupé d’examiner le plumage
d’un oiseau inconnu, les couleurs variées d’un insecte ou la fleur d’un arbris
seau, que du cerf de chasse. Il arriva une heure où la fatigue m’engagea im
périeusement au repos : quel lieu plus agréable aurais-je pu choisir? Il m’en
souvient comme d’hier, d’énormes arbres morts de vieillesse avaient en tom
bant écrasé les arbrisseaux et les rejetons; la chute de ces géants de la terre
avait éclairci les rangs pour former une magique salle de verdure. Je ne pus
que me laisser aller au sentiment d’admiration que m’inspirait tout ce qui frap
pait mes regards. Cependant le soleil, dont les rayons ne pénétraient pas jus
qu’à moi, éclairait la cime du dôme vert qui m’abritait : quelquefois un souffle
égaré du zéphyr parvenait à percer le feuillage pour m’apporter de là-haut une
suave émanation de fleurs inconnues. Sur ma tète la majesté du soleil, l’éclat
odorant des arbres fleuris; à mes pieds la fraîcheur et le calme : partout la
magnificence et l’éternelle beauté de la nature. Il arriva un moment où je me
trouvai tellement absorbé que je crus faire un rêve, et je me demandais si les
lift ESI L ET ETATS-UNIS.
13
odeurs pénétrantes qui endormaient mes sens, si le cactus que je foulais aux
pieds, si l’ananas dont je coupais les brandies avec mon couteau de cljasse,
n’étaient pas là par une de ces hallucinations décevantes d’un cerveau malade.
I.es aboiements des chiens répétés par les échos vinrent m’arracher à cet état
de poétique rêverie et me rappeler que tout ce que je voyais existait bien
réellement.
Ces simples souvenirs de voyage ne sont pas l’histoire naturelle du pays
que j’ai visité. Je professe un grand respect pour la science, mais je confesse
avec humilité que je crois sur parole à son infaillibilité : il est bien entendu
que mes naïves observations ne doivent pas annoncer la moindre présomp
tion scientifique; il n’est pas besoin en effet d'être savant pour s'assurer que
nul pays ne fournit des bois aussi précieux pour la teinture, la marqueterie,
la menuiserie et les constructions navales. Les forêts vierges sont peuplées
d’arbres qui produisent des fruits dont on pourrait extraire des liqueurs
recherchées; d’autres produisent la gomme élastique, des résines, la gomme
élémi; d’autres, des bois de teinture : l’écorce de labahuga peut remplacer le
liège pour les bouchons, celle du sapucaya fournit une étoupe propre à calfater
les vaisseaux. Trois espèces de quinquina, différentes de celles du Pérou, et
plusieurs autres arbres peuvent remplacer ce fébrifuge. Les espèces de palmiers
sont nombreuses. On peut citer le cocotier, le tucum, dont on tire une filasse
qui sert à faire des lignes et des filets. La salsepareille et le véritable ipeca
cuanha, le ricin et d’autres plantes médicinales croissent naturellement, ainsi
(pie Yilex matac ou thé du Paraguay. Dans le Sud , on récolte les céréales des
climats tempérés. La canne à sucre, le café, le coton, le tabac et même le thé
sont cultivés avec succès; le figuier, l’olivier, la vigne y viennent à souhait :
voilà l’utile ajouté à l’agréable.
Boa.
Il ne faut pas, en signalant le him et le beau, que j ’oublie le mal quand je
le rencontre. Ce mal, contre lequel il faut prendre des précautions, cc sont les
li
l’REM IK 11 VOYAGE.
animaux dangereux <]ni se cachent sournoisement dans l'épaisseur des liois.
Les reptiles s’y trouvent en grand nombre, et il en est quelques-uns de
venimeux.
Groupe de grives attaquées par un crotale (serpent à sonnettes).
On a dit que l’Amérique méridionale nourrissait, et cela est vrai, l’impru
dente! une espèce de tigre appelé jaguar, des couguards, des panthères, des
léopards, des ours cl des loups : je voudrais pouvoir dire qu’on a calomnié la
—
lilt KSI Ii HT H TA TS-U M S.
terre du Brésil en lui prêtant ces animaux malfaisants. J'aimerais bien mieux
soutenir, avec M. Saint-Hilaire, que les espèces innocentes y sont en beaucoup
plus grand nombre : ce qui viendrait il l’appui de mon désir, c’est que les cerfs,
les daims, les élans, les antilopes y multiplient à l’abri de la dent carnassière
de leurs ennemis. On y trouve aussi des tapirs, des agoutis et plusieurs espèces
de singes. On fera bien cependant de se méfier des serpents. Je ne puis pas
dire que j ’aie rencontré le fameux boa; mais j ’en ai vu la peau, et quelle peau!
dirait un critique de France : elle était sèche et racornie, pourtant elle avait
vingt pieds de longueur sur un demi-pied de diamètre. Le monstre devait avoir
vivant une plus grande longueur, et l’élasticité de son corps était en propor-
16
l ' H KAI IKK VOYAGE,
tion, car on sait qu’il s’élance sur un cheval, un bœuf, un mulet, le broie et
l’engloutit. Ce terrible reptile avait été tué au Brésil, et fut rapporté en France
par un passager du trois-mâts l’Amiral Pleville sur lequel je revins.
On sera dédommagé de la crainte qu’inspirent ces êtres dangereux en con
templant des myriades d’oiseaux dont le plumage diversement nuancé diffère
Groupe d'oiseaux-mouches (rubis).
I! Hlis IL 10T É T A I S - I M S .
17
iiuliinl que l«^s mœurs, ri «|ni animent par leur ramage la solitude des forêts.
J'avais vraiment regret de diriger mon fusil sur ces gentils habitants des bois;
il fallait tout mon désir d'accroître ma collection d’Europe pour me décider à
Merle voyageur.
tous
i.
3
IS
1'UK Ml K K V (IY AG K.
les mellre à mort. Les bords des rivières sont couverts de papillons qui émaillent les arbrisseaux des rivages; el des millions d’insectes, remarquables par
la variété de leurs formes ou la vivacité de leurs couleurs, ne quittent pas
les bois.
Quant à ceux qui habitent la demeure des hommes, ce ne serait que par un
effort surhumain que je pourrais en dire du bien : il me souvient trop combien
j ’ai été leur victime ; il faut croire que l’ardeur du soleil parvient il durcir assez
l’épiderme des habitants du pays pour les rendre peu sensibles à la morsure de
ces petits êtres altérés de sang; ou serait-ce que le climat donne, à la longue une
surabondance d’humeur, dont il est profitable pour l’homme que se nourrisse
la nombreuse famille des moustiques, des cancrelàs, des fourmis, des chiques
ou bichos qui pénètrent en un instant dans la peau dure des pieds et occasion
nent de vives douleurs. Je ne saurais trop décrier ces vilains insectes, car ils
m’ont fait passer de fréquentes nuits blanches; il est vrai que j ’avais fini par
prendre les précautions des Brésiliens, et que je fus forcé de m’habituer à ces
visites nocturnes; toujours est-il que je les ai laissés sans regrets.
Que j’aime mieux décrire ces innocents insectes lumineux ou mouches à feu!
Je les aperçus pour la première fois auprès de Rio, un soir de décembre 1839,
Kulgore porte-lmiternc.
au retour d’une promenade à cheval. Les sentiers que je suivais étaient em
baumés, la solitude était complète cl le silence n’était troublé (pie par le bruit
de ma monture. Tout à coup je vis l’air sillonné de llammes, on eut dit les
étincelles d’un feu d'artifice. Tandis qu’en France on ne connaît d’insectes lu
mineux que les lampyres ou vers-luisants, qui, dépourvus d’ailes, restent fi peu
près à la même place, cachés parmi les herbes; j ’ai su qu’au Brésil diverses
espèces, appartenant à plus d’un genre, parcourent les airs et éclairent les
ténèbres. Ces insectes phosphorescents répandent ordinairement une lumière
d’un grand éclat, d’un vert jaune; quelques-uns pourtant ne laissent échapper
qu’une lueur ronge el obscure : rien n’était plus amusant pour moi que de
I! It KSI I, KT IST A T S-U N IS.
10
les voir voler par celle nuil sombre, ils devaient ôlre en nombre incalculable;
l'espace était traversé par des lueurs plus ou moins larges, qui se croisaient en
tous sens, brillaient un instant, disparaissaient ensuite pour reparaître plus
loin : c’était beau ! Je n’avais plus le moindre souvenir des maudits ennemis de
mon sommeil; les puces pénétrantes n ’avaient jamais existé, tant j ’éprouvais
de charme à suivre du regard ces météores animés. Hélas! j ’avais en partant
laissé derrière les meubles et dans les murs de ma chambre mes visiteurs de la
nuit; ils attendaient patiemment mon premier sommeil pour quitter leur
retraite du jour : si je ne me trompe pas, ils me firent rudement sentir leurs
morsures cette nuit-là, sans doute pour me punir de l’admiration que m’avait
inspirée la tribu lumineuse de leur grande famille.
Lézard du Brésil.
Aijjlc à tète blanche.
Le Brésil renferme de grandes richesses minéralogiques. Si je ne craignais
d’être accusé de paradoxe, je dirais volontiers que c’est un malheur; car enfin
des districts entiers sont encore aujourd’hui occupés à l’extraction de l'or et à
la recherche des diamants, et leurs habitants vivent dans la pauvreté et le be
soin. Les mines d’ailleurs s’épuisent et ne rendent (pie faiblement. Cependant
la culture des terres, qui répandrait l’abondance, est négligée. Aces hommes
qui recueillent l’or et les diamants, le travail de la terre paraît indigne ; ils
aiment mieux se croiser les bras et attendre de loin les provisions alimentaires,
qu’ils trouveraient à peu de frais chez eux. Mais la soif de l’or est trop vivace :
comme l’avare qui meurt de faim sur son trésor, les habitants des districts des
mines préfèrent leur m isère, ils se résignent aux privations plutôt que de re
noncer à l’espoir d’une précieuse découverte; en attendant, ils sont les plus
pauvres du Brésil.
Pendant longtemps on trouva l’or à peu de profondeur. Suivant M. de Hum
boldt, on n'a même exploite jusqu’ici que des mines d’alluvion, sans avoir encore
été obligé de fouiller dans les entrailles de la terre. Quoique ces terrains auri
fères aient été connus depuis 1577, ce ne fut que vers la lin du dix-septième
siècle, en 1699, que furent découvertes et exploitées les mines d’or, et celles
de diamants dans les premières années du dix-huitième siècle. Leur plus
grande prospérité eut lieu, pour les mines d’or, entre les années 1730 et 1750.
Leur produit annuel était en moyenne de 30,000 marcs, dont la valeur repré
sentait 22,890,000 IV., ce qui est plus du tiers de ce que donne toute l’Amé
rique, ajoute M. de Humboldt. Je reviendrai sur ces mines, lorsque je parlerai
des provinces où elles se trouvent.
Quant il l’argent, on le rencontre dans plusieurs provinces du centre; mais
il n’est commun nulle part : il n’en est pas de même du fer et de l’aimant, qui
abondent sur plusieurs points; le cuivre aussi est peu commun, l’étain et le mer
cure le sont encore moins. On connaît des mines de sel gemme, des sources
minérales, etc. Le granit constitue la majeure partie des montagnes, le calcaire
se voit dans plusieurs endroits.
Sur toutes ces merveilles du pays brésilien, sur toutes ces richesses natu
relles, dont j ’ai voulu donner une idée dans cet aperçu très-incomplet, jetons
comme un vaste manteau d’azur, un ciel toujours pur, un soleil sans cesse fé
condant, et nous conviendrons (pie ce pourrait bien être là ce fugitif Ël-Dorado,
que les Espagnols et les Portugais cherchèrent si longtemps dans le NouveauMonde. Le climat est généralement sain, quoique ardent; sur les côtes de l’O
céan, il est toujours tempéré, soit par leur élévation au-dessus du niveau de la
mer, soit par l’abondance des pluies. Le froid, qui est toujours modéré et pres
que un agrément, ne se fait légèrement sentir que dans les cantons élevés, par
exemple vers les sources du San-Franciseo; on y voit de la glace en juin cl
1ÎRKSII, HT E T A T S - l'M S .
21
juillet, mais partout l’air est salubre. Les fièvres périodiques qu’on signale sur
les bords marécageux de quelques rivières, telles que le liio-Dolce, le SanFruncisco, ne sont ni dangereuses ni malignes. Le Brésil, dont les produc
tions sont aussi variées que les climats sous lesquels il est situé, réunit, en un
mot, tous les avantages de la zone tempérée et de la zone torride.
C’est ce qui a fait dire à un voyageur, AL Arsène : « Qu’on jouit partout
« d’une heureuse température. A Porto-Alegre et dans plusieurs autres lieux,
« on ne jouit pas seulement d’un air pur, mais encore d’une bonne santé : jamais
« climat ne fut plus convenable à des Européens. C’est un air caressant et em• baumé. Aussi les médecins n’y font-ils pas fortune, et les pharmaciens sonl« ils obligés de se faire parfumeurs. »
Assistons maintenant à la prise de possession de celte terre par les Européens,
et disons un mol de son histoire. Hélas! en parlant de l’action d elà nature
toujours bienfaisante, je n’ai eu que de douces impressions à rappeler. L’œuvre
de Dieu porte avec elle le cachet de son auteur; mais combien l’homme, dans
ses désirs insatiables de puissance et d’am bition, ne vient-il pas déranger
souvent la divine économie de la création, et porter le ravage, la destruction
dans les lieux où régnaient la paix et le bonheur!
Ce n’est pas au Brésil que pourra s’appliquer la phrase consacrée. : Son his
toire se perd dans la nuit des temps. Dans les préoccupations tant soif peu
exclusives de notre amour-propre, les peuples dits civilisés ont seuls droit
à nos études; l'histoire commence pour nous à l’aurore de ce qu’on appelle la
civilisation. Hélas! ce flambeau, qui ne devrait luire que pour le bonheur des
nations, est trop souvent dans nos mains une torche incendiaire qui détruit et
n’édifie rien. Depuis dix-lmit ans, nous civilisons les Arabes africains en brû
lant leurs moissons, en incendiant leurs chaumières, en nous appropriant leur
bétail et en leur prouvant les armes à la main que Dieu est pour les gros batail
lons. Miséricorde et compassion pour ces pauvres Arabes, voudrions-nous dire
a ceux (pii commandent; ne combattent-ils pas pour une cause sacrée, pour
leur religion et leurs foyers! Faut-il donc à l’œil investigateur de l’histoire pour
le diriger, et la lueur des incendies, cl les scènes de dissolution et de carnage?
Dans les vastes terres de l’Amérique vivaient des hommes primitifs que Dieu
avait créés nos frères ; ils remplissaient les conditions de leur nature, et se re
nouvelaient comme toutes les espèces, sans se trouver à l’abri des changements
et des révolutions qui surviennent chez les peuples ; mais ils ne transmettaient
pas leurs hauts faits à la postérité. L’art d’écrire, ce moyen civilisateur qui trop
souvent déguise avec une perfide élégance la pensée, ne leur était pas connu :
ils ont donc laissé la trace de leurs annales aux pieds des arbres, sur les bords
des rivières, au milieu des pampas et des savanes, où nous n'avons pas le loisir
d’aller faire de recherches. Des archéologues, à l’aide des ruines d'édifices fa-
22
I'll K.MI lilt V O Y A G E .
mcux, Je canaux, de monuments lumulaires on do temples, ont bâti des systèmes,
avancé quelques paradoxes dont ils étayaient ces systèmes, mais ils n’ont
répandu aucune lumière sur le passé des anciens peuples de l’Amérique.
L’histoire du Brésil ne commence donc forcément pour nous qu’à sa décou
verte. Depuis cette époque, elle embrasse une période de trois siècles jusqu'à
l’émigration de la famille royale de Bragance. On sait que, dès l’année 1500,
Vincent-Y ânes, Pinson, navigateur espagnol, avait découvert le nord du Brésil,
dont il prit possession au nom du roi d’Espagne. Jacques de Lepe, autre Espa
gnol, alla plus loin vers le sud ; mais voici que dans le même temps un amiral
portugais, faisant voile pour les Indes et voulant éviter les calmes qui régnent
fréquemment le long de la côte de Guinée, lit route à l’ouest. Au 15" degré de
latitude australe, il aperçut une terre qu’il prit d’abord pour une île de l’Océan
Atlantique, mais il ne tarda pas à reconnaître son erreur. Quelques soldats
qu’on avait débarqués rapportèrent que le pays était fertile, couvert d’arbres,
arrosé par de belles rivières et peuplé de sauvages basanés et armés de flè
ches. Don Pedro Alvarez Cabrai, c’était le nom de l’amiral portugais, aborde
le 21 avril 1500, par le 17" degré de latitude sud, dans la baie de Porto-Sctjuro;
il y plante une croix et déclare que le pays appartient à son souverain. Celle
coutume des navigateurs de faire un litre de propriété de leurs découvertes
dut, j ’imagine, paraître quelque peu bizarre aux naturels de ces pays; mais ce
n’était pas de cela que s’inquiétaient les Européens.
Aucune possession du Nouveau-Monde n’a été ni si longtemps, ni si souvent
disputée, non-seulement par les naturels, mais encore par les nations formi
dables de l’Europe, qui se sont tour à tour portées au Brésil, soit pour le piller,
soit pour s’y établir. L’Espagne réclama vivement contre l’occupation portugaise,
alléguant le droit de première découverte. En 1507, elle équipa deux vaisseaux
où se trouvaient le célèbre pilote Jean de la Casa et Americ Vespuce. Cette
*
expédition reconnut de nouveau le cap Saint-Augustin et alla jusqu’au 40" degré
sud, en longeant la côte et débarquant dans les ports dont elle prenait posses
sion. D’autres expéditions furent faites au Brésil parles Espagnols, qui en rap
portaient diverses marchandises, entre autres des bois de teinture. C’est par l’un
de ces bois d'une couleur rouge, et que l’on nomma Brasil, du mot brasa
braise, et plus tard Bresillet, que le nom de Brésil fut donné à la nouvelle
contrée.
De leur côté les Portugais ne négligeaient pas ce pays; ils s'opposaient,
autant qu’ils le pouvaient, aux prétentions des Espagnols. De longues discussions
eurent lieu entre les deux cours, et enfin, en 1778, un traité confirma aux
Portugais la possession du territoire qu’ils avaient successivement envahi.
Cependant Emmanuel, roi de Portugal, avait détaché du service de l’Espagne
Amélie Vespuce pour l’envoyer examiner les pays découverts par Cabrai. Dans
li HKSI I, ET ÉTATS-UNIS.
un deuxième voyage l'ait en 1503, le rival heureux de Christophe Colomb se
réfugie dans la baie de Tous-les-Sainls et y fonde le premier établissement
portugais. D’abord Emmanuel n’attacha pas un grand prix à sa nouvelle pos
session, qui devait être un jour la richesse et le refuge de ses descendants. Le
pays fut donné à ferme moyennant une modique redevance : peu à peu l’impor
tance du nouvel établissement se fit sentir, mais des lors aussi commencèrent
les désordres.
En 1531, les Portugais avaient donné plus de consistance à leur colonie : ils
l’avaient divisée en capitaineries cl avaient édifié des villes et des bourgades, et
enfin placé un gouverneur général à San-SaliMdor.
.liais on se rappelait en France que François I ' avait dit : Je voudrais bien
(ju’on me montrât l’article du testament d'Adam qui parla (je. le NouveauMonde entre mes frères l’empereur Charles-Quinl et le roi de Portugal, en
m ’excluant de la succession. Et les esprits entreprenants, les hommes aventu
reux brûlaient d’aller conquérir celte part de l’héritage d’Adam. Le calme du
règne d’Henri II laissait en présence les catholiques et les protestants; ces der
niers étaient souvent persécutés, et l’on prévoyait déjà que la cause religieuse
serait le prétexte de bien des guerres sanglantes. En 1555, Nicolas Durand de
Villegagnon, chevalier de Malle, vice-amiral de Bretagne, encouragé par l’a
miral de Coligny, dont il partageait les croyances religieuses, obtint du roi
Henri II l’autorisation d’aller tenter la fortune sur les bords si vantés de ce
Nouveau-Monde que l’éloignement peignait encore des plus séduisantes cou
leurs. Il obtint trois vaisseaux, sur lesquels il fit monter une colonie choisie de
réformés qui espéraient fonder sur un rivage lointain un paisible champ d’asile.
Villegagnon arrive heureusement au Brésil. L’aspect séduisant qu’offraient à
ses yeux l’intérieur du pays et la rade formée à l’embouchure du fleuve que les
naturels appelaient Ganabara, et que les Portugais avaient déjà nommé RioJaneiro, le captivèrent. Il fondait les plus grandes espérances sur son expédi
tion, mais la discorde se mit parmi ces colons; ils oublièrent la charité chré
tienne pour disputer sur le dogme : au lieu de vivre en paix sur une terre
étrangère où ils devaient mutuellement se porter secours, ils se déchirèrent à
coups de barbares syllogismes sur la présence réelle ou les indulgences. Ville
gagnon fut la cause de tout le mal : il abjura la religion réformée, séduit, diton, par les promesses du cardinal de Lorraine. Dès ce moment les malheureux
Français purent prévoir leur perle. Les attaques des Portugais, la famine, les
incursions des sauvages consommèrent la ruine de la colonie, qu’il fallut aban
donner en 1558. Je mentionnerai pour mémoire une éphémère expédition des
Français à Maragnan vers 1610 et la prise de Rio-Janeiro par Dugay-Trouin,
glorieux mais inutile fait d’armes d’un compatriote.
Les Français de. l’expédition de Villegagnon, presque tous Normands, s’en
%
l’ K ICM IKK VOYAfiK.
allaient chercher des royaumes, à l’exemple de leurs ancêtres du onzième siècle,
les vaillants compagnons de Tancrède de Hauteville; mais \ illegagnon n'était
point un Tancrède cl la terre du Brésil ne fut pas pour eux la Calabre ou la
Pouillc. Jean de. Léry, le premier auteur français d'un ouvrage sur le Brésil,
lit partie de celte expédition; c’était un zélé protestant, qui écrivait avec une
remarquable intelligence : il a dépeint avec intérêt les mœurs des sauvages,
parmi lesquels il a vécu deux mois sans cesse exposé à servir à leurs horribles
festins. San ouvrage, qu’on lit avec plaisir, eut alors un grand succès; parmi
les témoignages flatteurs qu’il reçut, je cite les vers suivants d’un contemporain
où se remarque une grande (inesse d’expression :
A J HAIV l)K I.KIt Y
a Tu lus par ri la liilclc Irompollc
Qui ce monde nnlaiiiq’ sommas à nostro foy,
- Kl, n’eust esté ce» (raisin* à son Dieu, à son roy .
- La coiujucslc sans glaive en esloil toute faiele
* Si ce peu de bon sang que la France rejette
' ( France barbare aux siens) avoil tel cœur (pie moi,
- Vous te prendrions pour chef et irions avec loi
Chercher là quelque pari de paisibles retraites;
Mais ains que s’embarquer, je voudrois Ions jurer
- A peine du b o u c a n de ne point déclarer
A nos busies nouveaux la cause du voyage;
(îar s’ils savoyent, Lory, comme sans nul merci
* Vous nous entre mangeons, ils emindrnienl que d’ici
Leur vinssions quereller le litre de sauvage. -
Dans l’année 1558, le roi de Portugal, don Sébastien, meurt en Afrique avec
l’élite de sa noblesse. Le sombre héritier de Charles-Ouint, Philippe II, s’em
pare du Portugal et de ses colonies, et ce ne fut qu’en 1GAO que le Brésil revint
de nouveau à ses premiers maîtres. Mais, pendant la domination espagnole, les
Hollandais s’emparèrent de la partie du Brésil comprise entre l’embouchure du
Hio-San-Francisco et du Maragnan, où ils fondèrent divers établissements.
C’est l’époque à laquelle des guerres sanglantes et de cruelles exterminations
vinrent apprendre aux naturels du pays ce qu’ils devaient attendre de leurs
maîtres européens. Sans cesse attaquée par les Anglais ou les Hollandais, qui,
toujours repoussés, reparaissaient encore, la colonie, mal défendue et plus mal
gouvernée, périssait d’une double plaie. Celle guerre d’insurrection et d’usur
pation finit enfin en 1(>54. Dès lors le Brésil hollandais fut perdu pour la mé
tropole; mais aussi, à partir de cette époque, la maison de Brngancc étendit
sa sollicitude sur ce riche pays, qui, n’étant plus disputé, ne larda pas à gagner
en étendue et en importance. C’est à ce moment qu’on découvre les mines d’or
B R É S IL ET ÉTAT S-UN IS.
-25
de la province de Minas-Geraes, el quelques années plus lard les mines de
diamants.
Jusque-là l’Amérique portugaise n’avait été qu’un immense littoral parsemé
de rares habitations, de faibles villes maritimes; mais la voici qui s’enrichit de
nouvelles provinces : l’appât de l’or fraie un passage dans l’intérieur et y crée
des villes. Pernambuco et Bahia se relèvent des désastres de la guerre, et RioJaneiro, qui avait supporté une désolation de trente ans sans trop souffrir,
prend un rapide développement et devient en 1773 la capitale du Brésil.
Depuis le commencement du dix-neuvième siècle Napoléon ébranlait les
trônes de l’Europe; les héritiers des Césars sentaient leur couronne vaciller sur
leur tète. En 1808, un capitaine du grand empereur poussa violemment la
famille de Bragancc sur les côtes brésiliennes, où elle vint se consoler de son
royaume perdu; mais là encore la tranquillité fuyait le roi Jean, la mode des
constitutions était dans l’air el les Ilots l’avaient portée par delà l’Atlantique.
Don Pedro devient empereur du Brésil pour laisser à sa fille dona Maria le
turbulent Portugal. En 1831, il est lui-même forcé d'abdiquer en faveur de sou
fils don Pedro II, âgé de sept ans, qui fut à son tour proclamé empereur.
Si j ’avais sous les yeux le naïf conteur Jean de Léry, je pourrais longuement
parler de ces infortunés Peaux-rouges, basanés, tatoués, que je plains de tout
mon cœur. Le lecteur qui consultera cet auteur s’initiera parfaitement aux
mœurs de ces hommes sauvages; il assistera à leurs festins de cannibales sans
éprouver le moindre désir de les partager, nous assure notre voyageur. Il les
verra dormir du sommeil du juste après avoir dépecé un de leurs semblables,
el ne pas se montrer après trop mauvais pères ou intraitables époux.
Je dois à la vérité de mon récit de déclarer que je n’ai pas eu le plaisir de
rencontrer dans mon voyage un seul de ces habitants primitifs. A mesure que
la civilisation avance, ils reculent, laissant à leurs frères blancs les cendres
chaudes de leur foyer, et ne s’inquiétant pas de l’empereur qui trône a. Rio. On
n’en voit guère sans doute venir grossir les rangs de la milice citoyenne ou les
bataillons des régiments; ils sont probablement tout aussi indociles à payer les
impôts ou à satisfaire aux autres exigences du régime constitutionnel. Je sais
pourtant que quelques tribus ont embrassé le christianisme et adopté certaines
habitudes de la civilisation; le reste vit dans l’état sauvage au milieu des forêts.
Je pourrais, tout comme un autre, me livrer à des discussions plus ou moins
profondes au sujet de ces peuples autochthones, que les premiers navigateurs
découvrirent dans l’Amérique sans avoir obtenu le secret de la roule qui les y
avait amenés. Car enfin la question, souvent débattue, n’est pas encore x’ésolue,
que je sache. D’oii venaient ces peuples américains ? quelle fut l’origine de ces
races diverses? on s’est perdu en recherches pour le découvrir, mais leur ber
ceau reste encore caché dans la poussière des siècles. La science en défaut,
TOME I.
4
26
l’ H KM Hi H VO V AGIO.
s’efforçant en vain de soulever le voile qui le couvre, est réduite à glaner dans
le champ stérile des conjectures. On a bien supposé que le naufrage de quel
ques jonques japonaises ou chinoises avait formé les premiers éléments de celte
population ; mais les observations anatomiques, appliquées aux caractères nom
breux que présente l’espèce humaine, ont démontré qu’il existait une différence
très-grande entre les Américains et les races mongoles. Ainsi s’est écroulée la
conjecture qui offrait le plus de probabilité. Résignons-nous : il y a dans le
monde physique et dans le monde moral bien d’autres mystères qui confondent
la raison humaine.
Tout dans l’Amérique, dit un voyageur ', porte la trace d’une antique civi
lisation éteinte dont l’âge est inconnu. Des races civilisées, sans nom pour nous,
ont disparu de la face du monde peut-être par quelque cataclysme, par quelque
phénomène de la nature ou les ravages de la conquête. Qu’est devenu le peuple
qui sut élever ces villes, ces canaux, ces édifices, ces cam ps, ces lignes im
menses fortifiées et construites en maçonnerie, ces statues colossales que le
voyageur rencontre au sein des solitudes les plus reculées, sur les bords du
Missouri, de la Colombie, de l’Ohio, au .Mexique, au Pérou, au Chili? Où sont
les habitants de ces grandes cités dont on retrouve les vestiges au désert? Qui
a construit ces gigantesques monuments tumulaires,' érigés à la gloire de héros
dont les noms ont disparu dans l’éternité ?
Dieu s’est réservé jusqu’ici la solution de ces questions et d’un grand nombre
d’autres tout aussi mystérieuses; mais pourquoi ces peuples américains, qui,
sur plusieurs points du vaste continent, avaient dû atteindre à une civilisation
très-avancée, étaient-ils sur quelques autres dans un état de barbarie voisin de
la brute? A l’époque de la découverte des Portugais, le Brésil était partagé
entre plusieurs nations ou peuplades différentes : les unes cachées dans les
forêts, d’autres établies dans les plaines, sur les bords des rivières ou sur les
côtes de la mer; quelques-unes sédentaires et plusieurs autres nomades : cellesci trouvant dans la chasse ou la pêche leur principale subsistance, celles-là
vivant surtout des productions dé la terre plus ou moins cultivée; la plupart
sans communication entre elles ou divisées par des haines héréditaires et tou
jours armées.
•
La race qui paraissait alors dominer au Brésil était celle des Tupis. Au rap
port des voyageurs, ils étaient des hommes par la conformation physique et des
brutes par les instincts. L’anthropophagie était dans leurs mœurs : b Ils dévo» raient en cérémonie et avec une horrible joie leurs prisonniers de guerre et
’> souvent leurs amis, » nous dit Jean de Léry. Tous les Brésiliens n’étaient
cependant pas cannibales.
1 Le capitaine Safircd, V o y a g e a u to u r d u m o n d e .
I’ll KM IKH VOYAGE.
En contemplant do pareils êtres humains, le philosophe se demandera où
remonte le naufrage de la civilisation américaine qui a pouplê ces solitudes de
sauvages errants? quelle puissance mystérieuse a opéré cette dépression de l’in
telligence, d’où est sortie l’altération de tout l’être pensant? La raison fait
silence, et les sauvages ne nous apprennent rien. Je doute cependant que les
terres du Brésil aient jamais été la demeure de nations civilisées comme celles
\'é<;rcsses esclaves.
(lu Mexique; aucun voyageur n’a signalé dans l’empire brésilien les restes de
monuments antiques, de villes ruinées ou les murs croulants de hautes pyra
mides. Il est peut-être permis de croire que les Brésiliens, en montagnards
obstinés, se seront gardés volontairement des raffinements de la civilisation du
royaume des Incas; seulement, lorsque la nuit se sera faite sur cette race
d’hommes, en punition, qui sait? de quelque monstrueuse transgression de la loi
naturelle et divine, les ténèbres seront devenues plus épaisses chez nos sauvages,
qui auront eu moins de chemin à faire pour arriver à l’état de la brute : je ne
trouve pas de meilleure raison pour expliquer l’excès de barbarie stupide,
immonde, dans lequel les premiers voyageurs les trouvèrent.
Quant à la population actuelle, elle se compose 1° des Européens; 2° des
Brésiliens blancs nés au Brésil; 3° des m ulâtres, c’est-à-dire de la race mêlée
des blancs et des nègres; 4» des Mamalucos, ou la race mêlée des blancs et
des Indiens dans toutes ses variétés; 5" des Indiens civilisés qu’on appelle
Caboclos; 6° de ceux qui mènent encore une vie sauvage et qu’on appelle
Tapayas; 7° des nègres nés au Brésil et d’Africains affranchis; 8° enfin des
Mestizos, ou la race mêlée des Indiens et des nègres. Les esclaves sont afri
cains, nègres, créoles, mulâtres ou mestizos.
On compte aujourd'hui au Brésil plus de cinq millions d’habitants, sans
comprendre dans ce nombre les peuplades indiennes, qui occupent une partie
considérable du pays. Les nègres esclaves composent à peu près la moitié de
cette population.
Il est peu de pays hors d’Europe qui offrent autant de ressources que le
Brésil, et qui soient appelés à jouer dans la politique du monde un rôle aussi
brillant. Ses montagnes recèlent dans leur sein des métaux précieux, ses rivières
couvrent de leurs eaux des diamants et des pierres fines ; le sucre et le froment,
la vigne et le café, les arbres fruitiers de l’Europe et de l’Inde sont cultivés à
la fois dans ses terres fertiles; ses immenses solitudes ne demandent qu’à rece
voir d'innombrables colons, et ses ports assurent de faciles débouchés aux pro
duits du sol et de l’industrie. Le Brésil se mettra-t-il en voie de progrès, s’élè
vera-t-il dans un temps donné à la hauteur des Etats-Unis? c’est ce qu’il est
impossible de prévoir. Il a sur cette puissance l’avantage d’un climat plus doux,
d’un sol plus fertile en productions utiles ou de grand prix; et par sa position
géographique, qui domine le chemin des deux Indes et de toutes les grandes
mers du globe, il forme comme le nœud des communications commerciales de
toutes les parties du monde civilisé. C’est en vain que des flottes nombreuses
tenteraient de l’envahir : des armées formidables ne sauraient lui inspirer de
crainte; la nature a su le mettre à l’abri de l’ambition ou de la mauvaise foi
étrangère.
Pendant tout le temps que le Brésil fut soumis au régime colonial, il lut
:i0
1>R F.M I BR VO V A G I1:.
fermé aux étrangers avec un si grand soin, qu’on ne connaissait rien de son
intérieur et de son administration. On demandait encore, dans un livre imprimé
au commencement du siècle, si la baie de Rio-Janeiro n’était pas l'embouchure
d’une grande rivière. Si le pays a fait relativement peu de progrès dans les arts
les plus nécessaires, il serait injuste d’en accuser exclusivement les Brésiliens.
Personne n’ignore que le système colonial tendait à retarder le développement
de l’instruction.
L’événement qui conduisit à Rio-Janeiro la famille de Bragance a changé la
face du pays. Ce n’est plus une colonie obéissant avec répugnance à une métro
pole exigeante, c’est un vaste empire avec toutes les chances de parvenir au
plus haut degré de prospérité.
Les institutions démocratiques qui ont fait du Brésil une monarchie fédérative
avaient été regardées par beaucoup comme autant de degrés menant à une
république. L’exemple des turbulents voisins de la Colombie, du Chili, de
Buenos-Ayres devait être contagieux; voilà pourtant que son jeune empereur
de vingt ans ne se trouve pas trop mal assis sur son trône. Grâce à la prudence
de son gouvernement, grâce aux alliances contractées par ses soeurs, dont l'une
a épousé un prince napolitain et l’autre un vaillant (ils de Louis-Philippe, sa
puissance est assez solidement assurée au milieu de. ces institutions consti
tutionnelles.
La capitale de l’empire, Rio-Janeiro, passe ajuste litre pour la plus impor
tante ville de l’Amérique du Sud; elle est située sur une langue de terre haute
et baignée par une vaste baie dont l’entrée, resserrée entre les rochers et pro
tégée par des Torts, est éloignée de trois quarts de lieue de la ville. On distingue
la vieille ville et la ville nouvelle, qui ne date que de 1808. Le port, vaste et
profond, est défendu par un château. La ville se prolonge sur tout un côté de
la baie, abritée malheureusement des vents de. terre par les montagnes; on y
éprouve une chaleur étouffante; elle ne reçoit de fraîcheur que de la brise de
mer, qui ne se fait sentir que dans le milieu du jour. Quelques maisons et
des chantiers sont établis sur des îles voisines du port. Les rues sont bien ali
gnées, généralement étroites, assez mal pavées, mais garnies de trottoirs : on
remarque tout d’abord la rue d’Ovidor, entièrement française. De belles maisons
bâties en granit, plusieurs places publiques, quelques monuments importants
donnent de la physionomie à celte ville. Le palais impérial est un bâtiment fort
simple, dont rien à l’extérieur ne révèle le séjour de scs hôtes illustres; les bri
ques rouges qui ont servi à sa construction lui donnent un pauvre aspect.
Les environs de Rio sont renommés par les admirables tableaux qu’y offre
la nature. «C’est la beauté de la situation, dit AI. Balbi, la bonté du climat et
n les richesses végétales plus que l’œuvre des hommes qui attirent l'attention
« des voyageurs. » On ne. rencontrerait nulle part au monde de plus belles pro-
BRÉSIL ET ÉTAT S-UN IS.
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monades. Les principales, celles oii si souvent j'ai porlé mes pas el mes rêve
ries, en donnant un souvenir à la patrie absente, sont celles de Botajiùgo, Larangerias, le jardin public, la Gloria, l’Aqueduc, Rio Comprcdo, lingenho
Velko, Saint-Clmslovâo, Corcovado, etc. Le plus brillant coloris du peintre
paysagiste n’en donnerait qu’une idée incomplète : et pourtant ces lieux ravis
sants sont déserts. Les habitants de Rio préfèrent l’intérieur de leurs sombres
demeures aux promenades merveilleuses, où l’on est si bien.
L’eau est amenée dans la ville par un aqueduc d’un bel effet, qui traverse
une vallée profonde. Les églises sont en grand nombre, comme dans toutes les
anciennes colonies espagnoles ou portugaises. Si elles ne se distinguent pas par
une architecture bien caractérisée, l’intérieur est splendidement orné : aussi les
l'êtes religieuses s’y célèbrent-elles avec une pompe inusitée ailleurs. Dans les
grandes solennités, on tire dans les rues et devant les portes des églises des
feux d’artifice dont le bruit, ajouté au fracas de toutes les cloches en mouvement,
surprend et étourdit outre mesure l’étranger.
Je croyais trouver une ville originale, ayant son caractère propre, et le génie
moderne m’avait gâté Rio-Janeiro : je trouvai, comme en Europe, un amas de
maisons élevées, des places et des rues : il eut mieux valu pour les Brésiliens bâtir
d’une autre façon que nous : au lieu d’écraser leurs maisons sous des étages répé
tés, j ’aurais voulu de vastes maisons à un seul étage, avec des galeries, des cours,
des jardins, où l’air puisse circuler ; tout comme à la Havane, qui se trouve à la
même latitude nord que Uio. Si ce n'était une prodigieuse quantité de nègres,
de négresses, que l’on rencontre à chaque pas dans les rues, occupés à divers
travaux, et criant à vous rendre sourd , on se croirait dans une ville d’Europe.
Il y a des habitudes de mauvaise tenue, de malpropreté qui choquent el incom
modent l’étranger. La police des rues est mal faite, tout s’y dépose et s’y en
tasse. Il en résulte des exhalaisons d’autant plus nuisibles à la sauté que le climat
est plus chaud.
Rio a plusieurs établissements scientifiques d’instruction publique, des jour
naux et des revues. On trouve à Rio les partisans du gouvernement el les Jarrajjilhas ou sans-culottes : ces républicains ne sont pas d’accord, les uns veulent
la forme unitaire, el les autres la forme fédérative : en attendant, la république
est ajournée, et sa théorie ne se discute point officiellement. Mais les partis
juste milieu, pour parler comme en France, ou républicain, ne prouvent pas
que l’éducation politique des Brésiliens soit bien avancée.
Le musée de Rio mérite d’être vu : ce qui en fait tout le prix, selon moi,
c’est qu’il est exclusivement formé d’animaux et de curiosités du pays. Je con
seille aux voyageurs de ne pas oublier la salle des oiseaux, où ils remarqueront
une collection des plus rares, la magnificence du plumage et la grande quan
tité des individus. Celle des minéraux ne pouvait manquer d’être curieuse el
PR EM IE R VOYAGE.
riche, avec les nombreux produits minéralogiques du Brésil. Il y a des momies
indiennes bien conservées, divers ustensiles, des armes, des vêtements de sau
vages.
Le théâtre ou alcala est un des plus beaux monuments à visiter, la salle est
vaste, bien éclairée et bien aérée; on la dit aussi grande que celle de l’Opéra
de Paris. Il existe aussi un théâtre français à la mode et où la cour se rend
tous les jours.
L epasso publico, jardin public, est remarquable par la diversité des plantes
qu’on y cultive, et la belle vue dont on jouit. Combien de fois ne suis-je pas allé
dans ce charmant jardin promener mes rêveries, endormir mes soucis, ou
chasser les accès du spleen! La mer m’envoyait des brises rafraîchissantes; et
Dieu, les pensées qui fortifient et consolent. Ce que j'éprouvais au milieu de ces
ombrages, parmi tous ces parfums, en regard de magiques tableaux, je ne sau
rais l’exprimer C’était le calme, une jouissance doucement pénétrante, le bon
heur pour quelques heures.
Un de mes amis m’écrivait d’Europe : « Si lu te promènes , un malin ou un
» soir, sur la terrasse du jardin public, par un soleil brûlant qui ne saurait t’ali> teindre, l’immense baie de Rio devant loi, à gauche les Orgues, à droite l’en« trée de la baie, en face Praia Grande, et si dans une religieuse admiration
« tu te demandes, si quelqu'un comme toi éprouva les émotions touchantes
n auxquelles tu te laisses aller; écoule : il y a dix ans, j ’étais là, moi aussi,
i) mollement bercé de rêveries, heureux de trouver tant de charmes à la vie.
« J’admirais en silence : personne ne venait troubler mes joies intimes. Mais
u je regardais la m er, et la pensée de tout ce qui m’était cher, de tout ce que
« j ’avais quitté, me faisait aspirer vers les climats brumeux de la patrie, »
C’est bien ainsi que se traduisaient mes sentiments. Je jouissais avec délices
de toutes les merveilleuses choses que je voyais : mais une pensée se détachait,
pour aller saluer, par delà les m ers, les êtres chéris qui me manquaient. Et
je revenais de ma promenade un peu ému, triste souvent, mais cette tristesse
était pleine de charmes.
Uio se trouve naturellement par sa position le grand marché du Brésil, et
spécialement celui des provinces d eMinas-Geraes, de Saint-Paul, de Goyas, etc.
Les districts des mines étant les plus peuplés ont aussi le plus besoin de mar
chandises, et envoient en retour les objets les plus précieux du commerce.
L’Anglais Maire dit que le port d'aucune colonie n’est aussi bien situé que
celui de Rio pour le commerce de toutes les parties du monde : il semble
creusé par la nature pour former le lien qui doit unir entre elles les grandes
divisions du globe. Les relations de cette capitale tendent à l’agrandir tous les
jours. Ou importe au Brésil les produits de tous les pays. Les objets d’fcxporfalion sont le coton, le sucre, le rhum, le bois de construction, de marqueterie,
BU ICS IL K T IOTA T S-UNIS.
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les cuirs cl le suifj'les plus précieux sont l’or, les diamants, les topazes de dif
férentes couleurs, les améthystes, les tourmalines, les aigues-marines, etc.
Dans un temps donné, Rio deviendra un centre de relations commerciales
avec l’Europe, la Chine, les Indes orientales et les îles du Grand-Océan. Il
suffit (pie le gouvernement entende assez bien ses vrais intérêts, pour donner à
celte ville tout le degré de prospérité qu’elle comporte. On évalue sa popu
lation à plus de deux cent mille habitants, dont les esclaves composent la m a
jeure partie.
En descendant dans la partie la plus méridionale du Brésil, nous trouvons le
climat tempéré. La capitainerie de Rio-Grande-do-Sul qui touche à lTraguay
est une de celles que la nature a le plus favorisée. Son territoire produit dans
la partie septentrionale du sucre, et dans la partie méridionale du froment, et
tous les fruits de l’Europe. Ses habitants jouissent d’une santé robuste : ils ont
le teint frais et coloré, les mouvements vifs, les manières aisées.
Sur une presqu’île formée par une colline qui s’avance dans le lac Dos Pa
thos s’élève la jolie petite ville de Porto-Alegre, capitale de la Province. Ses
toits rouges, un peu élevés et saillants, se détachent admirablement, en couron
nant des maisons blanches ou jaunes et d’une architecture simple et gracieuse.
Les maisons de nouvelle construction sont élégantes, celles plus anciennes sont
basses et mal disposées.
Cinq rivières, apportant le tribut de leurs eaux et se réunissant pour former
le Jtio-Grande-do-Sulj présentent en face de la ville un vaste bassin parsemé
d’ilcs nombreuses très-boisées et peuplées d’habitations champêtres. Celle posi
tion est charmante. « Ce n’est plus la zone torride, dit AI. Saint-Hilaire, ses
D sites majestueux et encore moins la monotonie de ses déserts, c’est le midi de
i> l’Europe et tout ce qu’il y a de plus enchanteur. » Ce voyageur était à PortoAlegre au mois de juin : l’eau gela souvent.
Porto-Alegre, situé par 30" .2' sud, doit être considéré comme la véritable
limite du manioc cl du sucre dans la partie est de l’Amérique méridionale.
Au delà de Rio-Grande vers le sud, l’influence du climat devient plus sen
sible. Ainsi à un degré au nord de Porto-Alegre, les arbres dans la saison la
plus froide sont encore tout chargés do feuilles. A San-Francisco-de-Paulo, à
peu près le tiers des végétaux ligneux perd les siennes; et enfin à deux degrés
plus au sud, un dixième des arbres seulement conserve son feuillage, et ce ne
sont guère que les espèces les moins élevées.
Si nous remontons au nord jusqu’au 27° ]!)' de latitude australe, nous tou
chons à Pile Sainte-Catherine, séparée du continent par un détroit qui n’a pas
une demi-lieue de largeur. Rien n’est plus gracieux que la ville et ses environs.
Le canal est bordé de collines, de petites monlagnes très-variées par la forme,
et (pii, disposées sur différents plans, offrent un mélange charmant de teintes
U
P R E M IE R VOYAGE.
brillantes et vaporeuses ; l’azur du ciel n’est point aussi éclatant qu’à Rio, mais
il est aussi pur et se nuance, dans le lointain, avec la couleur grisâtre des
mornes qui bornent l’horizon. L'humidité naturelle du sol entretient dans l’in
térieur de l’ile une brillante végétation, qui ressemble en grande partie à celle
de Rio. La prodigieuse quantité de fleurs, les plus belles, annonce la qualité
fécondante du climat. Les roses et les jasmins y sont en fleurs toute l’année. A
treize lieues plus au sud on commence à trouver des changements plus notables
dans la végétation ; et la différence de l’été et de l’hiver est déjà sensible.
L’entrée du port de Sainte-Catherine est commandée par deux forts. La ville,
peuplée de six mille habitants, est un séjour particulièrement affectionné par
les négociants et les marins retirés. Vis-à-vis de la ville, sur le continent, de
hautes montagnes couvertes d’arbres forment une barrière impénétrable.
En longeant la côte vers le nord-est, nous arrivons à Santos. Celle ville, dont
les environs sont souvent submergés, est un des plus anciens établissements
européens du Brésil. La ville dut son origine au premier navire qui fit nau
frage sur file de Saint-Vincent. Santos est le magasin général de la province
de Saint-Paul : le lieu oii abordent beaucoup de navires qui font la navigation
du Rio-de-la-Plata. On récolte dans les environs le meilleur riz du Brésil. Sa
population est de huit mille habitants.
Si de Santos nous voulons aller visiter Saint-Paul, il nous faut abandonner
le rivage de la mer et nous aventurer dans des montagnes d’une hauteur pres
que inaccessible : mais nous rencontrons là une route merveilleuse, creusée dans
le roc à travers la Serra-de-Pcrrannagua. L’Europe ne peut pas montrer beau
coup d’ouvrages qui l’emportent sur ce chemin, nous dit le voyageur anglais
lUaxvc. Napoléon, qui a percé le Simplon, aurait peut-être lui seul pu en con
cevoir l’idée et en exécuter le plan. On arrive par des pentes ménagées sur une
hauteur qui s’élève à trois mille mètres au-dessus du niveau delà mer
La ville de Saint-Paul ou San-Paulo, chef-lieu de la province de ce nom ,
est bâtie sur une éminence, entourée de tous côtés par des prairies basses, et
arrosée par plusieurs ruisseaux. Elle lut fondée par les jésuites, séduits sans
doute autant par les mines d’or des environs que par la salubrité de sa posi
tion. Sous ce rapport elle ne le cède à aucun autre lieu de l’Amérique méridio
nale. Sa population s’élève au-dessus de quinze mille âmes.
Les Paulistes se sont constamment signalés par leur esprit entreprenant, et
par cette ardeur pour les découvertes qui distingua autrefois les Portugais. Ce
fut d’abord un mélange de la race brésilienne et d’aventuriers des différents
pays de l’Europe. On les désignait sous le nom de Mamclucs, peut-être à cause
de leur ressemblance avec ce qu’on appelait les brigands de l’Egypte. Ils s’en
richissaient par le commerce des esclaves, ils bravaient les édits de la cour, les
brefs du Saint-Siège, chassaient les jésuites cl s’organisaient militairement. Ils
B RESIL ET ET ATS-U-VIS.
:S5
oui parcouru lout le Brésil, se sont frayé de nouvelles roules à travers des
l'orèls impénétrables, et ont trouvé un grand nombre de mines riches, et entre
autres la mine d’or de Juragua, la plus ancienne du pays.
Il y a un siècle passé, ce canton était en or. C’était comme le paradis ter
restre du Brésil, dont il fut pendant deux siècles le véritable Pérou. Ce n ’est
qu’après avoir épuisé les mines parle lavage que les habitants se sont adonnés
à l’agriculture, dont ils se trouvent mieux malgré leurs mauvais procédés dans
cet art encore dans l’enlance chez eux.
Au sud de Saint-Paul on voit successivement s’arrêter la culture des diverses
productions coloniales, dont les limites sont ici le résultat combiné de la nature
de chaque plante, de l’élévation du sol et de l’éloignement de l’équateur. A
dix lieues de Saint-Paul on trouve la ligne des cafiers; douze lieues plus loin,
celle de la canne à sucre : à quinze lieues de là, plus de bananiers; enfin à
quarante lieues plus avant s’arrêtent les cotonniers, ainsi que les ananas.
En se dirigeant à l’ouest, on trouve Los Campos-Gerqes, qui forment un des
plus beaux cantons du Brésil. Les mouvements du terrain n’y sont pas assez
sensibles pour mettre des obstacles à la vue. Aussi loin qu’elle peut s’étendre,
on découvre d'immenses pâturages : des bouquets de bois où domine l’utile et
majestueux araucaria sont épars dans les vallées profondes. Quelquefois des
rochers à fleur de terre se montrent sur le penchant des collines, et lais
sent échapper des masses d’eau qui se précipitent en cascades. De nombreux
troupeaux de juments et de hôtes à cornes paissent dans la campagne, où les
maisons sont rares mais bien entretenues.
Les habitants des Campos-Gcraes tirent peu de parti de leur terrain fertile :
ils se livrent généralement au commerce des mulets, qu’ils vont chercher en
bravant mille dangers dans Rio-Grandc. Respirant un air pur, sans cesse occupés-à monter à cheval, à jeter le lazo ou à rassembler les bestiaux dans les
pâturages, ils jouissent d’une santé robuste, et sont en général grands et bien
faits.
,
Au nord des provinces de Saint-Paul et de Rio-Janeiro nous entrons dans
l 'El Dorado, ce pays fabuleux, on le croyait, qui produit l’or et les diamants.
Tenons-nous sur nos gardes, car on n’entre pas ici sans précaution, et on
n’nn sort pas surtout sans être fouillé. Des postes nombreux sont échelonnés
sur divers points, surveillant les touristes savants ou curieux, les arrêtant, pour
s’assurer s’ils n’ont pas glissé dans leurs poches quelques-unes de ces pierres
précieuses dont la belle moitié du genre humain est si avide.
La province de Minas-Geracs est une des plus mal cultivées. Les bras qui
manient l’or pourraient-ils, avons-nous déjà dit, s’abaisser à travailler la
terre? Aussi les environs de f illa-llica, la ville principale, attristent-ils les
regards liai1leur aspect âpre et sauvage. On ne. découvre de tous côtés que des
36
PR EM IER VOYAGE.
gorges profondes, des montagnes arides. Partout des terrains sillonnés, déchi
ré s,, bouleversés, attestent les travaux des mineurs. Les forêts vierges qui de
Rio se prolongent dans une étendue de cinquante lieues ont été incendiées dans
tout le district. La verdure des gazons a fait place à des amas de cailloux, et les
rivières, salies par l’opération du lavage, roulent des eaux fangeuses et rou
geâtres.
Villa-Rica pourrait être plus justement appelée de nos jours la Ville-Pauvre.
Rien ne répond plus à la magnificence de son nom ; il n ’en était pas de môme
vingt ans après sa fondation. Alors, elle passait pour le lieu le plus riche du
globe. Vers .1713, la quantité d’or produite par le district de Villa-Rica était
si considérable, que le cinquième du roi s’élevait annuellement à 12 millions.
De 1730 à 1750, les mines atteignirent à leur plus haut degré de prospé
rité : il y eut dans cette période des années où le cinquième du roi donna
24 millions.
Peu à peu les mines s’épuisèrent, et la ville riche devint la cité des misères.
Aujourd’hui les habitants désœuvrés, rêvant peut-être un passé qui ne saurait
revenir, négligent la culture de leur beau pays, qui les récompenserait pour
tant amplement des richesses que leurs ancêtres arrachaient de son sein.
Villa-Rica, sous un climat qui rappelle celui de Naples, renferme vingt mille
habitants. Ses rues sont irrégulières, mal pavées, mais variées par des jardins
en terrasse et décorées de jolies fontaines qui conduisent l’eau dans toutes les
maisons.
Saluons cette grandeur tombée, pour laquelle l’or n’est, hélas! trop réelle
ment, plus qu’une chimère, et soyons encore davantage sur nos gardes; nous
voici à Villa-do-Principe, où nous pourrions bien être emprisonnés comme
suspects : c’est la frontière du district des diamants, le Cerro-do-Frio : à me
sure que nous avançons dans ces lieux de trésors enfouis, la contrée, monta
gneuse et stérile, est peu habitée; la misère y est à son comble. Singulière
destinée que celle des hommes occupés aux plus productives industries, ils en
richissent le monde et vivent de privations.
Dans le Cerro-do-Frio, l’aspect du paysage a changé : la surface du sol, re
couverte de graviers et de quartz, dépourvue d’herbes et de bois, présente des
couches degrés micacé. Dans plusieurs endroits, sur les bords des rivières, il y
a de grandes masses de cailloux roulés, agglutinés par de l’oxyde de fer et qui
enveloppent l’or et les diamants.
Nous arrivons à Tcjuco, résidence de l’intendant général des mines. Les
environs de cette ville ne ressemblent en rien à ceux de Villa-Rica. Ici tout est
aride et âpre, mais plus qu’ailleurs la misère est générale : les habitants meu
rent de faim, et ils ont sous les yeux l’or et les diamants qui s’entassent chaque
mois dans le trésor de l’intendance.
B R ESIL ET ETAT S-UN IS.
37
Ce qu’on appelle le district îles diamants peut avoir seize lieues du nord au
sud et huit de, l’est à l'ouest sur le point le plus élevé du Cerro-do-Frio. Ce
lurent des mineurs entreprenants de Villa-do-Principe qui le découvrirent au
commencement du dix-huitième siècle : ils cherchaient de l’or et ils trouvèrent
des diamants.
Depuis 1772 les mines de diamants s’exploitent au profit du gouvernement,
qui punit avec rigueur les fraudeurs maladroits. Malheur au nègre soupçonné
d’avoir avalé une de ces pierres précieuses : si on ne lui ouvre pas le ventre,
comme on rapporte que le faisait faire un chef d’exploitation de je ne sais quel
district des Cordillères, on prend les plus minutieuses précautions pour la re
trouver; car elles ne peuvent se dissoudre et n’ont point été avalées pour donner
l’exemple d’un repas plus somptueux que celui de Cléopâtre.
On rapporte que la quantité de diamants envoyés en Europe pendant les
vingt premières années de la découverte est presque incroyable, elle dépassa
1,000 onces.
La principale exploitation a lieu dans le lit du Jiquitonhonha, qui coule
au nord-ouest, et porte ses eaux au Rio-Grande-de-Tocayes. Les substances
qui accompagnent les diamants 1 et que l’on regarde comme de bons indi
cateurs de leur présence, sont un minerai de fer brillant et pisiforme, un
minerai schisteux, siliceux, de l’oxyde de fer noir en grande quantité, des
morceaux roulés de quartz bleu, du cristal de roche jaunâtre, et toutes sortes
de matières entièrement différentes de celles qu’on sait être contenues dans
les montagnes voisines. Les diamants trouvés dans ce district sont regardés
comme étant de la plus belle qualité. Les connaisseurs les préfèrent il ceux de
l’Inde:
Trois malfaiteurs condamnés pour crimes trouvèrent dans un ruisseau le
plus gros diamant que possède le Portugal. Il pèse une once. Les heureux bri
gands reçurent avec leur grâce une forte récompense. Leur trouvaille en avait
fait d’honnêtes gens.
L’exploitation des diamants, qui rapportait il y a quelques années 200,000 ca
rats au gouvernement, est, comme celle de l’or, beaucoup moins abondante. La
nature est lente à former l’or et le diamant. Nos Pyrénées, où les Romains trou
vaient l’or à la surface de la terre, n’en produisent plus que quelques parcelles
roulées par les torrents, et l’Espagne ne retire plus d’émeraudes ou d’amé
thystes de ses opulentes montagnes. Il arrive un temps où les frais d’exploita
tion dévorent les produits. Les sucs végétaux sont les seuls qui ne s’épuisent
pas, et la charrue est plus précieuse que le râteau du mineur : c’est ce que de
vraient comprendre les habitants du district des mines au Brésil.
1 AI. Mawe.
:5S
PR EM IE R VOYAGE.
Nous n’avons rien de suspect ; nos poches sont vides de tout diamant im
périal, tant mieux : nous pouvons partir pour aller visiter d’autres lieux.
La province de Goyaz à l’ouest de Minas-Geraes donne naissance au fleuve
des Tocantins et au Rio-San-Francisco. A l’ouest de Goyaz s’étend le vaste
pays de Mato- Grosso, qui louche au Paraguay et à la rivière des Amazones;
c’est le boulevard du Brésil, qu’elle couvre et à qui elle donne la facilité de pé
nétrer au Pérou. Ces deux provinces ont également des mines d'or d’un faible
produit.
Nous avons une longue route à faire, pour revenir de l’extrémité occidentale
de l’empire, des frontières de la Bolivie, à la côte orientale où nous trouvons
Bahia. Nous négligeons des pays qui attendent une plus grande prospérité
pour intéresser le voyageur d’Europe. Sur celte côte orientale, toutes les villes
jusqu’à San-Salvador sont situées à l’embouchure des fleuves. Les environs
sont couverts de forêts vierges qu’on a respectées jusqu’ici. Ces asiles impéné
trables expliquent pourquoi les Portugais ne se sont étendus qu’à huit ou dix
lieues du rivage, sur ces côtes, tandis que du côté de 3/alo-Grosso la do
mination brésilienne touche aux anciennes provinces espagnoles.
La province de Bahia est située au nord de celle des Minas-Geraes : elle
occupe une longue étendue de côtes. San-Salvador-de-B ahia-de-Todossantos, généralement connue sous le nom de Bahia, fut pendant deux cents
ans la capitale du Brésil. Cette "ville a successivement été détruite, relevée,
prise et reprise pendant les trente années de la guerre de l’insurrection. Elle
est encore aujourd’hui, par son étendue, ses fortifications, ses édifices, sà vaste
baie, l’une des villes les plus importantes du Nouveau-Monde. Des rochers
dentelés, des coteaux verdoyants, des forêts épaisses, une baie profonde1, mais
tranquille, où peuvent s’abriter deux mille vaisseaux, tel est l’aspect qu’elle
présente, lin Portugais, Diego-Alvarez Corrca-dc-Viana, allant aux Indes
orientales vers 1510, fit naufrage sur cette côte, et, frappé de la beauté du
site, lui donna le nom de San-Salvador, parce qu’il y avait trouvé son salut.
Améric-Vespuce n’avait fait qu’y toucher.
Ici, de même qu’à Bio, la mer semble s’être enfoncée dans les terres; on
peut même conjecturer qu’un grand lac, brisant sa barrière, s’y est tracé un
chemin jusqu’à l’Océan. Six grandes rivières navigables s’écoulent dans ce
golfe ou plutôt dans ce lac paisible et cristallin , qui se divise en plusieurs
anses, pénètre ainsi dans les terres sous toutes les directions. Une centaine
d’Iles vivifient cette petite Méditerranée.
La ville est encore située sur le penchant d’nne colline cl le long de la baie.
La partie la plus considérable est sur la hauteur, c’est le séjour des riches
désœuvrés. Les marchands se sont construit une ville sur les bords de la mer.
Les maisons sont entremêlées de jardins plantés d’arbres toujours verts et no-
lammcnt d’orangers. Les églises, plusieurs couvenls et le palais du gouver
neur sont d’assez beaux monuments. Il y a un collège et une belle biblio
thèque publique. Le commerce très-actif sert d'entrepôt aux productions de la
province On voit Holler dans le port, qui est bien défendu, le pavillon de.
toutes les nations. Bahia est restée la métropole ecclésiastique, puisqu’elle est
la résidence de l'archevêque, de qui relèvent tous les évêques de l’empire.
De nombreuses baleines viennent annuellement avec leurs petits se réfugier
dans la baie de Bahia, pour se mettre à l’abri des vents et des tempêtes; mais
là elles rencontrent, dans les habitants de la ville basse qui les harponnent et
en tirent un bon produit, des ennemis plus dangereux. Les nègres choisissent
certaines parties de ces géants des mers pour se nourrir, quoique la chair de
ces cétacés soit aussi dure que repoussante; c’est, je crois, le seul lieu du monde
oii l’on peut assister de sa fenêtre à une véritable pêche de la baleine.
An nord de Bahia est la province de Pernambuco et sa capitale du même
nom. Trois villes ont formé ce chef-lieu : Saii-Anlonio-de-Becife sur le bord
de la mer, Olinda sur une hauteur, et Bona-Vista. La pente de la colline
d'Olinda est très-escarpée. L’aspect en est si ravissant quand on arrive par
mer, qu’il a fait donner à la ville son nom : en portugais Olinda signifie O belle.
Mais l’intérieur ne répond pas à l’extérieur : Pernambuco est sous le rapport de
l’importance commerciale la troisième ville du Brésil. Seulement sa situation,
à la hauteur du ras de marée, rend l’ancrage souvent dangereux.
.le termine ici celle course au clocher à travers l'empire du Brésil, et mon
voyage sera clos par quelques mots sur les mœurs, l’industrie et le commerce
du pays.
Pour apprécier sainement les habitudes de la vie du Brésilien, il serait mal
de se placer à notre point de vue européen et d’établir une comparaison avec
la France ou l’Angleterre. Au Brésil et surtout dans les grandes villes mari
times, l’affiuence des étrangers de tous les pays du globe masque au premier
aspect le caractère national. Voyez les principales villes maritimes du monde
et vous aurez une idée de ces grands caravansérails des peuples dont la phy
sionomie et l’originalité sont insaisissables au milieu de tant d'individualités
différentes. Mais au Brésil, si vous pénétrez au cœur de la nation, si vous sur
prenez le Brésilien dans sa vie intime et dans son déshabillé, vous trouverez
qu’en fait de manières élégantes et de civilisation, il s’est arrêté au règne du
roi Jean; c’est le Portugais de 1808. Comme l'habitant d e là métropole, il a
de lui-même une liante opinion : il est fier et point orgueilleux. L’orgueil
annonce toujours un profond égoïsme et un grand mépris pour autrui : la
fierté, c'est le sentiment élevé de la dignité humaine qui inspire les actions
honorables et généreuses. Combien je préfère ces grands airs qui s’allient par
faitement avec la politesse et la bienveillance à cette morgue insultante, à ce
VO
l’ UK MI K II VOVA CK.
froid mépris que laid de gens de pou ne parviennent jamais à dissimuler sur
leur figure pour qui n’est pas comme eux aussi richement doté par la fortune!
Un Français habitué au luxe d’une grande existence, un Anglais qui aura
vécu dans le confortable que donne la richesse, prendront en pitié ce fier Bré
silien qui se croit heureux dans de tristes maisons pauvrement décorées, où les
meubles les plus essentiels manquent, et oii rien ne cache la nudité des murs:
un sourire dédaigneux arrivera sur les lèvres de nos Européens élégants, s'ils
voient une famille dans sa demeure. C’est le sans-façon du chez-soi; mais un
sans-façon tant soit peu décolleté. On désirerait que le déshabillé fût plus
décent et plus souvent renouvelé. Chez l’homme comme chez la femme l'habil
lement de la maison accuserait les mains africaines d’avoir déteint sur les
étoffes. Ce défaut, dont il ne faut pas exagérer l’étendue, finira aussi par dis
paraître : les étrangers riches dont les maisons sont bien ordonnées serviront
de modèles aux Brésiliens bornes : ils donneront plus de soins aux diverses
pratiques hygiéniques impérieusement réclamées par les lois de la propreté et
du respect pour soi. Ils feront de leurs maisons, non plus le sanctuaire inabor
dable d’un intérieur repoussant, mais de gracieuses demeures en harmonie
avec leur beau climat.
Si j ’entrais dans des détails qu’un assez long séjour au Brésil m’a fait con
naître, je manquerais au respect dû à la vie domestique du citoyen de tous les
pays. La maison doit être murée et les jugements s’arrêtent au seuil. J ’aime
mieux vous montrer l’habitant d’une grande ville du Brésil sortant de chez lui
pour assister à une fête religieuse. La transformation est complète.: au lieu de
l’habillement négligé, la famille que les cloches appellent est devenue merveil
leusement superbe,dirait La Fontaine; les hommes élégamment habillés de noir
portent à la chemise de riches diamants cl souvent sur l’habit des décorations
de grand prix; les dames en robes de salin noir, leurs beaux cheveux ornés
de fleurs, étalent des rivières de diamants et de pierreries; les enfants sont
aussi parés : jetez sur tout cet éclat, sur toute cette parure un peu roide, la
gravité qui n'abandonne jamais le Brésilien en habits de fêle; voyez-le mar
cher en avant de sa famille, la tête haute, le regard fier et la démarche assu
rée : pour escorte il a ses nègres et ses négresses, qui se sont, eux aussi,
endimanchés; ils portent, avec toute la dignité dont ils sont capables, les
ombrelles, les parasols, les livres de prières et les coussius pour les genoux.
J’ai été frappé, comme le sont tous les étrangers, de la pompe des fêles re
ligieuses, de la magnificence trop fastueuse des processions. On se ferait diffi
cilement une idée des dépenses qui s'engloutissent dans les diverses cérémonies
du culte. Le philosophe se prend à regretter l’emploi de sommes énormes qui
pourraient être mieux utilisées à faciliter l’industrie, à améliorer le sort des
classes pauvres : mais on excusera ces populations méridionales qui ont besoin
de spectacles éclatants; qui recherchent avec avidité tout ce qui charme les
yeux et caresse l’imagination. Le temps et l’instruction, en conservant à la
religion toute sa dignité, viendront mettre le culte en rapport avec toutes
choses.
On reproche aux Brésiliens l’espèce de tyrannie qu’ils exercent sur leurs
femmes, fis les confinent en*effet dans une espèce de gynécée impénétrable qui
les dérobe aux yeux de tous. Ils n’admettent que rarement dans leur intérieur
les personnes étrangères, encore n’est-ce qu'après avoir longuement étudié la
moralité et les habitudes de leurs connaissances. Ce caractère ombrageux et
jaloux explique, sans le justifier, l’isolement des Brésiliennes, qui ne fréquen
tent pas les maisons étrangères. Une pareille vie ne contribue pas médiocre
ment à les entretenir dans l’ignorance des mœurs sociales : elles ne compren
nent pas la vie du monde qu’on leur interdit; voilà la cause de l'espèce de
timidité, de malaise qu’on rencontre chez ces femmes et qui ferait douter de
leur aptitude intellectuelle. La plupart ont de ravissantes figures, des yeux
expressifs qui annoncent clairement combien elles désireraient, comme leurs
heureuses sœurs d’Europe, s’essayer au doux langage. La société qu’elles em
belliraient, si elles y étaient appelées, en aurait plus de charmes, et elles y
acquerraient ce sentiment de noble dignité, de gracieuse aisance qui leur
manque. La société dépend des femmes : tous les peuples (pii ont le malheur
de les enfermer sont insociables, dit Voltaire.
Avec toutes ces précautions les lois de l’hyménée sont elles plus fidèlement
observées au Brésil (pie sur les bords de la Seine, nous demandera-t-on, et les
maris dorment-ils paisibles à l’abri de toute infortune? Le respect que je porte
à la femme me fait un devoir de ne pas répondre à cette question, dont l’examen,
de quelque nature qu'il fût, dénoterait d’injurieux soupçons. Je me bornerai
à former des vœux pour que les voyageurs qui visiteront après moi la terre du
<i
TOME I.
42
PREM IER VO Y ACE.
Brésil n’aperçoivent plus seulement à travers les vitrages grillés ou les tentes
des balcons, ces grands yeux noirs qu’on aimerait tant à admirer sur les belles
promenades, dans de gracieux salons, au milieu de réunions choisies, où le
plaisir viendrait alors les animer.
Dans les colonies portugaises on ne remarque pas comme ailleurs les dis
tinctions établies par la couleur. Il en est résulté (pie les castes mêlées sont
devenues très-nombreuses Ce mélange des castes date de la guerre avec les
Hollandais, dans laquelle les Indiens et les noirs se distinguèrent. Les mulâ
tres peuvent entrer dans les ordres sacrés ou dans la magistrature, si leurs
papiers portent qu’ils sont blancs, quand même leur teint prouverait le
contraire.
Les Mamalucoa ou descendants des blancs et des Indiens se rencontrent
plus fréquemment dans l’intérieur que sur les côtes; ils sont en général mieux
que les mulâtres, et leurs femmes sont les plus belles du pays.
Les nègres libres sont bien faits, braves, vigoureux, soumis : ils obéissent
aux blancs et cherchent à leur plaire. C’est parmi eux qu’on voit le plus
d’artisans.
Les mineurs, suivant M. de Saint-Hilaire, sont portés aux idées contempla
tives par leur tempérament un peu hypocondriaque et leur vie inactive. Ils
montrent une rare intelligence et une facilité extraordinaire.
Les hommes du Rio-Grandc mènent une vie tout extérieure; leurs femmes
se montrent dehors : les unions légitimes sont plus communes et les mœurs
plus pures. Dans celte province, les habitants se distinguent par une grande
intrépidité. Ils exercent l’hospitalité avec empressement; il en est de même
chez tous les peuples de l’intérieur; mais celte vertu a disparu sur les côtes,
où les habitants se sont lassés de bien recevoir tant d’hommes tarés et corrom
pus que l’Europe vomit sans cesse de son sein.
Les nègres esclaves, qui sont très-nombreux, sont traités avec humanité : les
affranchissements y sont rendus faciles; et le Brésil, sans entrer dans le con
cert des grandes puissances pour interdire la traite des noirs, leur accorde
peut-être de plus grandes facilités pour arriver plus promptement et plus di
rectement à l’émancipation en se rachetant. A quelques lieues de Porlo-Alcgre
une colonie suisse a fondé un établissement, qui prospère depuis plusieurs
années : cet essai ne peut avoir qu'une heureuse influence sur les progrès
agricoles et sur toute l’économie des habitudes brésiliennes.
Quant aux relations commerciales que les nations étrangères entretiennent
avec cet empire, il est pénible d’avouer que le commerce français dans toute
l’Amérique du Sud est infiniment inférieur il celui des autres nations. On dit
que cela lient à la mauvaise foi ou à l’avidité de spéculateurs trop pressés de
s’enrichir.
B R É SIL KT É TA TS-U N IS.
43
u On ne compte pas de maisons comparables à celles des Anglais parmi le
» commerce Français dans tonte l’Amérique du Sud, tandis qu’on en cite un
» grand nombre des autres pays. » C’est un Français qui parle ainsi1. Tous les
officiers de marine, tous les voyageurs qui étudient cette question ont signalé
la déconsidération dans laquelle était tombé notre commerce maritime, et j ’ai
observé moi-méme, la rougeur au front, la vérité de leurs paroles. Pour l’hon
neur de mon pays, je désire ardemment que notre commerce avec les nations
lointaines soit loyal et honnête; il n'a pas d’autre moyen de se relever.
J’ai déjà dit que pendant mon séjour à Rio des affaires m’appelèrent aux
Etats-Unis, que je visitai en courant; j'ajoute en courant, car la rapidité avec
laquelle on voyage en chemin de fer ne laisse guère le temps d’examiner les
contrées par lesquelles on passe. Je débarquai à Baltimore et je me rendis de
Loriot do liai timoré.
1 M. Arsène Isabelle.
It Hlis II, HT HT A T S -li M S.
45
là à Washington, à Philadelphie, à New-Vork, où je (is un séjour de plusieurs
mois. New-York est absolument une ville anglaise, aussi le voyageur qui aura
d’abord vu l’Angleterre reconnaîtra la môme disposition des rues, la môme
architecture., le langage et les habitudes de la vie ordinaire. La facilité des
moyens de transport me permit de faire de nombreuses excursions dans le
pays et de le parcourir dans tous les sens. Je n’entrerai dans aucun détail sur
les États-Unis, bien connus par des descriptions auxquelles je ne trouverais
rien à ajouter. Je serais seulement tenté de parler de ce qui frappa le plus mon
imagination pendant ce voyage : la chute du Niagara; mais la vue imposante de
celle merveille du monde, en m’absorbant tout entier, ne m’a pas permis de
trouver des mots pour rendre les sentiments divers que j ’éprouvai. Maintes
fois j ’essayai d'en faire la description et toutes mes tentatives ne me donnèrent
que des résultats si fort au-dessous de mes impressions et de mes souvenirs
que j ’ai du y renoncer. Ce que j ’en ai lu ne m’a pas satisfait et je demeure
convaincu qu’il est impossible d’en donner une idée exacte. J'étais arrivé à
Goal-Island qui sépare les chutes, déjà émerveillé à la vue des rapides qu’il
fallut traverser sur un pont de bois assez solide et appuyé sur quelques arches
cl quelques roches. J’avais devant moi l’immense nappe du lac supérieur et
j ’entendais sans les voir le bruit sourd et tumultueux des eaux.
J’arrivai enfin à la tourelle de la grande cataracte désignée sous le nom de
Fer-n-cheval. Je restai immobile et muet, les yeux fixés sur celte mer d’écume;
B R É S IL ET É TA T S-U N IS.
47
à nia droite la limite des États-Unis et devant moi celles du Canada, séparées
par les eaux du torrent qui fascine et attire toute l’attention. C'est de la galerie
de celle petite tour audacieusement placée q u e, plongeant sur le gouffre et
entouré d’un immense torrent furieux prêt à vous entraîner avec tout ce qui
lui résiste, on voit, sans pouvoir les suivre des yeux et sur une surface de six
cents pieds d'un bord à l’autre, les eaux du lac se précipiter écumantes d’une
hauteur de plus de cent soixante pieds. Ces avalanches d’eau roulent d’im
menses flots d'écume qui se brisent les uns contre les autres, tourbillonnent,
mugissent et font remonter sans interruption vers le ciel d’énormes nuages qui
bientôt retombent blancs et majestueux au fond de l’abîme en formant un
brouillard irisé de tous les feux de l’arc-en-ciel. La forme triangulaire ou
plutôt en croissant de la chute principale permet d’en voir les deux extrémités
qui semblent vouloir bondir l’une contre l’autre, et laissent paraître à travers
mille gerbes d’eau et un voile de pluie le vaste entonnoir où les eaux s’en
gloutissent avec fracas.
Marlin-pêcbciir.
48
PRUMIHR VO VA U H.
Ap rès les Etats-Unis, c’est le Brésil qui entre en première ligne commerciale
avec la France; plus de trente navires trouvent annuellement il établir une
navigation suivie. Il se présente surtout un grand nombre de passagers; ce qui
a donné l'idée de former une société pour l’exploitation d’une ligne de bateaux
à vapeur qui, dit-on, partiront prochainement de Nantes et multiplieront et
accéléreront encore les rapports.
Dindon sauvage.
.le quittai pour la seconde lois le Havre vers la fin du mois d'août 1844,
pour aller m’embarquer à Londres, muni de lettres de recommandation que
voulurent bien me donner messieurs les ministres de la marine et des affaires
étrangères pour nos consuls et représentants à l’étranger.
t
.->0
D E U X IÈ M E V O Y A G E .
Un ami de ma famille, AI. le docteur Douglas, directeur de l’hôpital des
Etrangers au Havre, et qui longtemps a habité la Nouvelle-Hollande, m’avait
inspiré le désir d’explorer ce pays si riche et si peu connu encore; je pris la réso
lution de me rendre à Sidney, dans la Nouvelle-Galles du Sud. J’avais en con
séquence retenu une cabine à bord d’un des meilleurs navires en partance pour
celle destination, le Persian, capitaine Ch. Mallard (R. N.). C’est ce bâtiment
que j ’allai rejoindre avec mes parents, qui voulurent bien m’accompagner en
Angleterre. Une fois arrivé ci Londres, je m’occupai de mes préparatifs de dé
part, et je fus bientôt prêt. Après avoir vu ce (pic celte grande ville, (pie je
connaissais déjà parfaitement, offre de plus curieux, mon père proposa d’em
ployer les quelques jours qui me restaient à visiter l’ile de Wight; j ’acceptai
cette proposition avec d’autant plus de plaisir, (pie le Persian devait toucher
à Portsmouth. Nous allâmes donc passer deux jours dans cette île, qu’on a
surnommée le .Jardin de VAngleterre, et ce fut pour nous une charmante pro
menade comme au milieu d’un véritable paradis. En effet, rien de plus beau,
de plus frais que celle île pittoresque, ornée de riches pâturages et de petites
villes aussi propres que coquettes.
Nous nous rendîmes ensuite à Portsmouth ; le Persian n’y était point encore
arrivé. Les affaires de mon père réclamant sa présence au Havre, je fus obligé
de me séparer de lui et de ma mère, qui le suivit.
Là j ’attendis mon navire pendant plusieurs jours. Il arriva enfin; mais il
venait d’essuyer, en sortant de la Tamise, une forte tempête, qui avait brisé
son mât de misaine, et cet accident allait nécessairement retarder notre départ
de quelques jours encore, ce qui me contraria beaucoup.
Le. Persian était ancré en rade à deux milles de Portsmouth ; je me rendis
aussitôt à bord pour mettre ma cabine en ordre, occupation importante que no
doit pas négliger un voyageur.
T -
1
®
XO UVE LL 15-HOLLA XI) K.
51
A cette occasion, j ’ai cru devoir placer à la lin de ce volume quelques notes
minutieuses, il est vrai, mais (pii pourront être consultées par les voyageurs,
et que je considère comme des conseils précieux.
Les travaux de réparation du navire éprouvèrent quelque lenteur ; et, comme
je m’étais aperçu que le bateau à vapeur du Havre passait près de notre bord
soir et malin, je résolus d’utiliser le temps que je perdais et de faire une sur
prise à ma famille, .le pris donc un soir le steamer, et le lendemain malin je
déjeunais au Havre au milieu de mes parents et de mes amis, qui tous me
croyaient déjà bien éloigné d’eux, liais ce bonheur ne fut point de longue
durée; le soil’ de ce même jour, je reparlais accompagné du docteur Douglas,
qu’une affaire appelait en Angleterre. Le Persian devait lever l’ancre le lende
main; en effet, quelques heures après mon retour, les chaînes commencèrent à
tinter, le cabestan vira, les voiles se gonflèrent, et nous nous préparions à
une belle sortie, lorsque le vent changea tout à coup et nous força de rester
pendant deux jours ancrés au bas de la rivière, à neuf milles de Portsmouth.
Enfin, le mardi 17 septembre, il nous fut possible de mettre sérieusement à la
voile, et le vent nous resta constamment favorable.
Le trente-deuxième jour après notre départ, nous traversions la ligne sans
que le moindre calme nous arrêtât; c’était la cinquième fois que je passais
l’équateur. Quelques scènes comiques vinrent égayer le bord. Le baptême fut
donné aux novices; on connaît trop cet ancien usage pour que j ’en parle.
Jusque-là aucun fait remarquable ne vint troubler la continuelle uniformité de
notre marche; seulement, quelques jours auparavant, un joli navire hambour
geois s’étant approché de nous, je le reconnus aussitôt pour le brick la Victoria
qui, pendant mon séjour à Kio-de-Janeiro, était venu souvent à la consignation
de la maison de commerce avec laquelle j ’avais fait des affaires. Je profitai de
l’occasion, et fis passer au capitaine une planche noire sur laquelle j ’avais tracé
quelques mots avec de la craie. Je lui adressais mes compliments, et le priais
de vouloir bien me rappeler au souvenir de mes amis de Rio, son port de des
tination. Il me renvoya ses salutations de la même manière, et chacun de nos
navires prit ensuite un cours différent.
Après avoir passé la ligne, nous cinglâmes rapidement vers le cap de BonneEspérance ; notre séjour y fut de courte durée. Là, nous fûmes assaillis par
des tempêtes successives. Xotre navire, beaucoup trop léger, n’ayant qu’un
faible lest, était le jouet des vagues énormes qui en submergeaient continuelle
ment le pont, et nous faisaient une existence des plus misérables. Pour ajouter à
nos tourments, une maladie se déclara à bord. Aucun des passagers n’échappa à
la contagion, et je fus un des premiers atteints. La température, qui, plusieurs
jours auparavant, était à 28 et 30", tomba à 11; ce qui ne contribua pas peu
à aggraver notre position, et celte brusque transition nous lut très-désagréable.
-■•'■■*■•■*■■v j ,
t
52
T
Il Kl M E M E V O Y A G E .
. I.e repos absolu du dimanche est une de ces coutumes que u'abandonneul
point les Anglais partout où ils se trouvent. Le respect pour ce saint jour est
strictement observé à bord ; il se manifeste, si le temps est mauvais, par le
recueillement, le calme et le silence; s’il fait beau , une véritable chapelle est
établie sur la poupe; des bancs y sont rangés convenablement. Une table
placée au milieu, et recouverte du drapeau rouge national, donne une sorte de
solennité à la cérémonie. La cloche du bord résonne lentement et appelle les
fidèles au service. Tous arrivent en silence, depuis le plus jeune jusqu’au plus
âgé, depuis le mousse jusqu'au capitaine. L’homme à la barre reste seul à son
poste, et encore, la tète nue, assiste—
t—
i I , autant qu’il le peut, à la cérémonie
D’anciens m arins, vieux loups de mer, aux cheveux blancs, parés de leurs
plus beaux babils, admirables de propreté, se rendaient avec les autres au se r
vice divin. Je ne pouvais les regarder sans éprouver un certain sentiment d’in
térêt en leur faveur. Ils tenaient tous à la main leur Bible, et je remarquai que
quelques-uns d’entre eux en possédaient de fort belles éditions, reliées et dorées
sur tranche. Les nombreuses marques qui garnissaient la plupart de ces Bibles
indiquaient assez qu'elles étaient l’objet de lectures fréquentes, tandis qu’une
double et triple enveloppe, destinée à préserver la couverture du livre, témoi
gnait du soin qu’en prenait b; possesseur. L’édition la plus répandue était celle
de la société biblique de Londres. On sait que celte société accorde à chaque
marin, moyennant U pence (GO centimes), une Bible complète, reliée en ba
sane, et la donne même gratis à ceux qui lui en font la demande.
La dernière fois que j ’assistai au service, qui depuis fut interrompu par le
mauvais temps, la mer semblait vouloir ajouter au recueillement qu’inspirait
la cérémonie. Sa surface était unie et tranquille, et notre navire en silence
filait à peine quelques nœuds sans la moindre oscillation. Aussi, lorsque le
capitaine, qui remplissait l’office de pasteur, eut commencé, au milieu de ce
calme profond, la prière : Oui• Father (Notre Père), qui fut répétée à voix
basse par tout l’auditoire, je ne pus me défendre d’une vive émotion ; mes yeux
se tournèrent involontairement vers la France; mais je n’aperçus que la mer
et un ciel bleu à l’horizon !!! et je continuai à prier.
Dans ces parages, la pèche et la chasse aux oiseaux apportèrent quelque
diversion à la monotonie ennuyeuse de la vie de bord. Nous primes des bonites
et plusieurs poissons volants. Je parvins à m’emparer d’un grand requin bleu
dont je ne pus conserver que l’épine dorsale, avec laquelle je me propose de
faire monter une canne. Quant aux oiseaux, nous pouvions les chasser sans
nous déranger beaucoup. Plusieurs espèces différentes suivaient notre navire et
semblaient nous escorter. L’alcyon, le damier du Cap, le paille-en-queue, le
pétrel, l’albatros, se disputaient les morceaux de pain ou de viande que nous
nous plaisions à leur jeter. Malgré les fortes dimensions de l’albatros (quel-
\ 0 UV EL L E - H 0 L L A \' D K.
ques-uns de ces oiseaux ont jusqu’à quatorze et quinze pieds d’envergure), rien
n’est plus gracieux que son vol, soit qu’il s’élève dans les airs, soit qu’il des
cende et effleure avec légèreté la surface des eaux sans imprimer le moindre
mouvement à ses longues ailes. La rapidité de sa course est telle, qu’il peut,
en quelques heures, franchir d'énormes distances. Le fait que je vais citer en
est un exemple frappant.
Albatros, vulgairement appelé mouton du (lap.
Le capitaine du navire le Layton, chargé de transporter des prisonniers à
la terre de Van-Diémen, connue aujourd'hui sous le nom propre de Tasmanie,
prit un jour un albatros, et s’aperçut qu’il portait autour du cou un collier en
fer-blanc sur lequel on avait gravé, avec le nom du navire Symmetry, capi
taine Stevens, des indications de longitude, de latitude et une date par heure
et minute, etc. Cette date était précisément celle du jour où l’oiseau s’était
laissé prendre ; l’on put alors calculer, à bord du Layton, que le navire Symme
try devait être éloigné de plus de cent quatre-vingts milles. Ainsi, et sans tenir
compte des déviations produites par l’incertitude probable de sa course, l’ani
mal avait dû parcourir cette distance, prise en droite ligne, à raison de quatrevingt-dix milles à l’heure.
Aussitôt que ces oiseaux se montrèrent, j ’essayai d’en attraper quelques-uns
en faisant usage de mes lignes. Les hameçons en accrochaient quelquefois;
mais je ne pouvais que difficilement les prendre, soit qu’ils parvinssent à se
décrocher, soit que mes lignes se trouvassent cassées par la marche rapide de
notre navire et la résistance qu’opposait l’oiseau. Le meilleur appât pour
attirer ces gros oiseaux est un morceau de gras de porc sur lequel ils se
jettent avec voracité. Dès qu’ils se sentent accrochés, ils font avec leurs ailes
cl leurs pattes une résistance telle, (pie l’effort d’un seul homme ne suffit pas
54
D E U X IEM E V O Y A G E .
pour les amener à bord. Cependant, un beau malin j'eus la satisfaction d’en
prendre un qui était magnifique cl qui, à ma grande surprise, mesurait douze
pieds et pesait trente-huit livres. J’employai ma journée à le mettre en peau,
opération qui réussit parfaitement, l’oiseau n’ayant reçu aucune blessure.
Les albatros, couverts d’un épais plumage, sont presque à l’épreuve du
plomb, et ce n’est qu’en les tirant à balle qu’on peut les tuer. J’en tuai plu
sieurs qui vinrent tomber sur le pont ; et je transformai leurs larges pattes
membraneuses en blagues à tabac pour mes amis. Un jour je tirai sur un de
ces vieux audacieux qui souvent s’amusent à planer au-dessus des navires,
prêts à se précipiter sur le moindre objet qu’on jette à la mer. Ma balle le
toucha, j ’en avais la certitude; quelques plumes tombèrent, mais il n’en con
tinua pas moins son vol majestueux , el'lleurant les vagues ou planant à perle
de vue. Plus d’une demi-heure s’écoula (car j ’avais pu dans cet intervalle tirer
d’autres oiseaux); puis il revint; celle fois, je lui logeai une balle dans la tète
et il tomba sur le pont. Quel ne fut pas notre étonnement de voir que ma pre
mière balle lui avait traversé le corps, et que, malgré cette blessure, il avait pu
nous suivre cl continuer à prendre ses ébats! La chasse ou la pêche étant les
seules distractions que nous pussions prendre, nous trouvions le temps bien
long; enfin nous arrivâmes en vue du cap de Bonne-Espérance, et bientôt après
Vue de lu ville du Cup.
au mouillage dans la baie de la Table : quelques réparations urgentes ii faire
au navire nous permirent de visiter le Cap. De la rade on voil la ville Italie en
WP
K O U V B L L E -H O L L A N D E.
55
amphithéâtre cl dominée par la montagne de la Table an centre, par celle du
Diable à droite, et à gauche par celles de la tôte et de la croupe du Lion.
C’est sur ce dernier point que se trouvent le phare et les signaux.
La ville est très-propre, régulièrement bâtie et d’une teinte générale blan
che; le jardin du gouvernement et le Cliamp-de-Mars, où se trouvent réunies
la bourse et la bibliothèque publique, méritent d’être cités.
Une rue du Cap.
A quelque distance en mer, presque vis-à-vis de la ville, est Robben-Island,
lieu de déportation de la colonie. La disposition de la presqu’île du Cap est
telle qu’il existe deux rades, séparées par un isthme assez étroit : Table-Bay,
mouillage d’été; et Fals-Bay, mouillage d’hiver. Nous voulûmes visiter les
environs de la ville, et l’on nous conseilla de nous rendre à Simon’s-Bay, où
se trouve un arsenal assez important. La route qui conduit à cette petite ville,
station anglaise, est admirablement entretenue. Nous passâmes par Threecop,
oit l’on voit encore trois potences, par Round-Buch et Vingberg, lieux de plai
sance des négociants de la ville. Nous vîmes ce fameux vignoble de Constance
5(i
1) KT M K MK V O V A tiK .
Il est situé au revers sud des montagnes du Diable et de la Table. Il y a le CrandConslanec, le Petit-Constance et uu troisième vignoble nommé Haut-Constance,
dont les produits sont d’une qualité inférieure. Après avoir traversé Steenberg
et Musenberg, la roule devient difficile et ensablée; il faut, avant d’arriver à
Simon’s-Bay, passer à gué un ruisseau très-dangereux à cause de la mobilité
Simon’s-Bay.
du sable; en somme, notre promenade nous fit le plus grand bien et nous parut
très-agréable. Nos yeux trouvaient au moins à se reposer sur mille objets aux
quels nous trouvions peut-être bien gratuitement les formes les plus gracieuses,
car il est facile de comprendre combien on est heureux de prendre terre après
une longue traversée, et combien surtout on est disposé à voir en beau tout ce
qu’on a sous les yeux. Ces naturels n’éelmppèrent même pas à notre admira
tion. II y eut unanimité pour les déclarer aussi laids que possible : est-ce pré
vention, mauvais goût", jalousie même, je n’ose le croire; mais, pour que mon
jugement ne reste pas incertain, je fais un appel au jugement de ceux qui me
liront. Les types qui figurent ici ont été dessinés d’après nature par M. J. Verreaux, savant naturaliste dont j ’aurai l’occasion de parler encore, et qui a
longtemps séjourné au Cap.
X O l VliLLE-H()i,I-.-\\I)I';
Quant aux descriptions qui accompagnent ces vignettes, si elles sont peu
flattées, on ne m’accusera pas du moins d’exagération, car je les emprunte à
MM. Eyriès et Bory de Saint-Vincent. Ces deux auteurs parlent des Cafres et des
Hottentots en général, que je n’ai vus qu’au Cap seulement : je ne peux donc
les suivre dans tous les détails curieux qu’ils en donnent et que je trouve d’une
Vi J .
.>8
DHI X IK MK \ 0 V \<; K.
« Les Cafces diffèrent également des Nègres, des Hottentots et des Arabes
avec lesquels ils confinent. Le crâne des Calées présente comme celui des Eu
ropéens une voûte élevée; leur nez, bien loin d’être déprimé, s’approche de la
forme arquée; ils ont la lèvre épaisse du Nègre, et les pommettes saillantes du
Hottentot; leur chevelure crépue est moins laineuse que celle du Nègre, et leur
barbe plus forte que celle du Hottentot. Ils sont, en général, grands et bien
faits; la couleur de leur peau est d'un gris noirâtre qu’on pourrait comparer
à celle du fer, quand il vient d’être forgé; mais le Cafre ne se contente pas de
sa couleur naturelle, il se peint le visage et tout le corps d’ocrhe rouge réduite
en poudre et délayée dans l’eau : quelquefois les hommes, cl le plus souvent les
femmes, y ajoutent le suc de quelques plantes odoriférantes. Les femmes dif
fèrent beaucoup des hommes par la taille; elles arrivent rarement à celle d’une
V.
\
licljmiuiia.
■
I
I
Européenne bien faite; d’ailleurs, elles sont aussi bien conformées (pic les
hommes. Tous les membres d’une jeune Cafre offrent ce contour arrondi et
gracieux que nous admirons dans les antiques; leur physionomie annonce la
douceur et la gaieté. Les habits des Cafres sont faits avec les peaux des ani
maux qu’ils tuent à la chasse ou de ceux qu’ils élèvent. Ils ont pour ornements
.VO UV•E L L K- H O L i, A \ I) E.
59
des anneaux d’ivoire ou de cuivre qu’ils portent au bras gauche et aux oreilles.
Le bétail fait leur principale richesse; la culture des lerres leur fournit une
partie de leur subsistance; les femmes sont chargées de ce travail. De nom
breux troupeaux de vaches fournissent aux Cafres le laitage qui fait leur prin
cipale nourriture; ils le mangent toujours caillé, et le conservent dans des
outres ou dans des paniers de jonc d’un travail admirable, où il ne tarde pas
Mozanibiques pêcheurs.
à s’aigrir. Ils font rôtir ou bouillir la viande, ils broient les grains de millet et
en humectent la farine avec du lait frais, ou bien font renfler ces grains dans
l’eau chaude et s’en nourrissent sans y mêler aucun assaisonnement. Tous sont
passionnés pour le tabac. Les Dédouanas mangent avec plaisir la chair des
bêles sauvages et des gros oiseaux qu’ils tuent à la chasse. Los Coussas ont
une horreur invincible pour la chair des porcs, des lièvres, des oies, des ca-
(il)
dkuxikme
v o Y A (iK.
nards cl des poissons. Les Heljouanas partagent leur aversion pour ce dernier
mois. Ils ignorent l’art que possèdent les Conssas d’extraire îles grains fermentés
une boisson enivrante; mais ils ont lm avec plaisir le vin et l’eau-de-vie que
les Européens leur ont présentés. La boisson ordinaire de tous ces peuples
est l’eau pure. Tous les Cafres sont très-actifs; ils ont un goût décidé'pour les
longues courses; ils poursuivent pendant plusieurs jours de suite les éléphants
auxquels ils font la chasse. Cependant ils ne mangent pas la chair de ces ani
maux dont les dents sont la propriété du chef de la horde. Les Coussas ont un
penchant décidé pour la vie pastorale et pour la tranquillité : néanmoins ils ne
balancent pas à prendre les armes pour défendre leur patrie; ils ont même
tenu tête à des troupes européennes. I n traité conclu avec le gouvernement du
Cap leur assure la possession de leur pays, borné par des limites convenues du
côté de cette colonie. Les Cafres sont soumis à des chefs particuliers qui se
font souvent la guerre; ils observent des formes avant de s’attaquer. Ce n’est
qu’aux Boshismens qu’ils font une guerre ci outrance; ils les traitent comme des
hôtes féroces. Tous les voyageurs s'accordent à dire qu’avant d’être corrompus
par leurs communications avec les Européens, qui les ont rendus querelleurs
et cruels, les Cafres étaient un peuple hospitalier, bon cl affable, qui accueil
lait amicalement les malheureux jetés par le naufrage sur les côtes de leur
pays, et leur donnait des guides pour les conduire à plusieurs centaines de
milles aux comptoirs des blancs. Quelques naufragés n’ont pas éprouvé une
réception aussi bienveillante; cependant on a vu des exemples récents, qui
prouvent que l’humanité n’est pas bannie du cœur des Cafres qui habitent sur
les bords de la mer. Dans les guerres avec les colons du Cap, guerres dés
astreuses causées par les instigations de quelques mauvais sujets, par l’arro
gance des blancs, par leur abus de la force, par leurs fraudes dans le trafic,
les Coussas ont montré un ressentiment profond des injures qu’ils avaient re
çues; mais rien n’a été plus facile que de traiter avec eux, en invoquant leur
équité naturelle. Le droit du plus fort ne règne pas chez eux; il n’est permis à
personne d’être son propre juge, excepté le cas où un homme surprend sa
femme en adultère.
» Beaucoup plus éloignés de l’état de nature que les Coussas, les Betjouanas
connaissent l’art de la dissimulation, et savent ménager avec adresse leurs in
térêts personnels. Lichleinstein a observé que souvent l’expression de leurs
yeux et le mouvement de leur bouche annoncent l’homme dont la sensibilité
est déjà active sans être encore raffinée. Avides d’instruction, ils accablent les
étrangers de questions. La facilité de leur mémoire se manifeste par la promp
titude avec laquelle ils retiennent les mots hollandais, et même des phrases
entières qu’ils prononcent beaucoup mieux que les Hottentots dans la colonie
du Cap. La langue des Cafres est sonore, riche en voyelles et en aspirations,
\' 0 U V K UL K-H OLIiAMJIO.
Ci
bien accentuée et très-douce; elle a moins fréquemment que celles des Hotten
tots et des Bpshismens, ces claquements de la voix qui font paraître ces der
nières si étranges; on ne les a pas remarqués chez les Betjouanas. Ils croient
à une intelligence suprême et invisible; ils ne l’adorent pas, ne la représen
tent point par des figures et ne la placent pas dans les corps célestes. Ils ont
des devins qui, chez les Betjouanas, président à des sortes de cérémonies reli
gieuses; leur chef est le premier personnage après le roi. Ces cérémonies sont
principalement la circoncision des enfants mâles, la consécration des bestiaux
et la prédiction de l’avenir. Ils ne connaissent pas l’écriture; leur arithmétique
se borne à l’addition : ils comptent sur leurs doigts et manquent de signes
pour les dizaines.
« La construction de leurs maisons et de leurs enclos les distingue avantageu
sement des autres peuples de l’Afrique méridionale. Ces maisons sont généra
lement circulaires; la distribution en est bien entendue; l’intérieur en est frais
et aéré; elles sont entourées d’un espace formé par une espèce de treillage. On
a trouvé chez les Betjouanas des réunions de maisons formant des villes consi
dérables. Les Maroutzès et les Makiiiis fournissent aux autres Betjouanas les
couteaux, les aiguilles, les boucles d’oreilles et les bracelets de fer et de cuivre
que les voyageurs ont été si surpris de rencontrer chez ces peuples; consé
quemment plus avancés vers la civilisation que les Ethiopiens, probablement
parce que la traite ne fut point introduite chez eux, les Cafres ont encore
d’autres arts; ils savent faire d’assez bonne poterie, composent de la ficelle et
diverses étoffes avec des fibres végétales tirées de diverses écorces, sculptent
avec une certaine perfection différentes figures sur la poignée et la gaine de
leurs couteaux qu’ils portent au cou, sur le manche de leurs javelines, arme
bien plus perfectionnée que la zagaye, ainsi que sur les ustensiles de bois dont se
compose leur ménage. Ils aiment la musique comme les autres Africains; et ce
sont eux et non les Hottentots qui se réunissent pour chanter en chœur en
dansant au bruit des instruments durant les nuits de pleine lune. Ils sont régu
lièrement polygames.
» Aussitôt qu’un jeune homme pense à s’établir, il emploie une partie de son
bien à l ’acquisition d’une femme; elle lui coûte ordinairement une douzaine de
bœufs. La première occupation d’une nouvelle mariée est de bâtir une maison
avec ses dépendances; elle doit abattre elle-même les bois qui entreront dans
sa construction, quelquefois sa mère et ses sœurs l’aident dans ce travail.
Quand leBeljouana voit son troupeau de bétail s’accroître, il pense à augmenter
sa famille en prenant une seconde femme qui, de même que la première, est
obligée de bâtir sa maison et d’y joindre une étable et un jardin. Ainsi le
nombre des femmes d’un Caire donne la mesure de sa richesse. C’est en vain
qu’on a tenté d’introduire le christianisme chez les Cafres; les missionnaires
V
..
♦:
.
«2
I ) E l i \ IK.Al K V0 V A (1 K.
les plus zélés ont dû renoncer ii l’espoir de les convertir. Mais l'islamisme
altéré paraît en avoir séduit plusieurs, du moins en voit-on qui sont circoncis.
« I.es Hottentots font le passage du genre homme au genre orang et aux
singes. Comme dans certains de ces animaux, les os du nez sont réunis en une
seule lame écailleuse, aplatie et beaucoup plus large que dans toute autre léle
d’homme; l’extrémité inférieure de l’humérus demeure aussi percée d’un trou;
I lolU'iitots des environs du Ca|>.
les os des mâchoires et les dents y sont presque tout à fait obliques. La cou
leur de la peau est lavée de bistre et plus ou moins jaunâtre, mais jamais
noire. Quoique l’angle facial ait au plus 75° d’ouverture, et qu’il soit conséquem
ment plus aigu que chez les autres Africains, le front du Hottentot ne laisse
pas que d’ôlre proéminent; mais le vertex est singulièrement aplati, et quel
quefois môme comme enfoncé. La ligne d'implantation des cheveux décrit une
X 0 UV EL L E - H 0 L L A .VD B.
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courbe, dont aucun angle rentrant ou saillant n’altère la régularité. Ces che
veux noirs ou seulement brunâtres sont excessivement courts, laineux et par
petits paquets assez semblables à ceux dont les fourrures dites d’Astracan tirent
leur singularité. Les sourcils très-marqués, quoique minces et non saillants,
sont légèrement crépus; les yeux couverts et ne s’ouvrant qu’en longueur sont,
ainsi (pic chez les Chinois, brunâtres et relevés vers les tempes. En face, la
-•
l’itl, Hottentot, bon chassetir et assez intelligent.
ligure du Hottentot rappelle assez exactement celle des Botocudos du Brésil;
mais vue de profil, elle est bien différente et hideuse d’animalité; les lèvres,
lividement colorées, s’y avancent en un véritable groin contre lequel s’aplatis
sent, se confondent pour ainsi dire de vrais naseaux ou narines qui s’ouvrent
presque longitudinalement et de la façon la plus étrange. Il n’existe que trèslieu de barbe à la moustache ou sous le menton et jamais on n’en voit en
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D K U X IK M K V O V A C li.
avant des oreilles, dont la conque est plutôt inclinée d’avant en arrière que
d’arrière en avant. Le pied prend déjà une forme si différente de celle du nôtre
et de celui des N ègres, qu’on reconnaît au premier coup d’œil la trace du Hot
tentot imprimée sur le sol.
Kcmme griquoisr, pays «les petits Xamuquois.
» Les femmes, plus hideuses encore que les hommes, sont aussi beaucoup plus
petites, proportions gardées; elles ont leurs mamelles pendantes comme des
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\ 0 l V H I.Iil'!-H ()M , A VDK.
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besaces cl peuvent les jeter par-dessus l’épaule pour donner à leler à leurs en
fants; il s'en trouve dont la télé, aplatie en dessus, en avant et par derrière,
semble être presque carrée; à ces difformités beaucoup d’entre elles en joi
gnent de plus étranges encore et qui les rendent en quelque sorte l’borreurdes
étrangers, qu’on voit bien rarement s’unir à elles.
il L’espèce botlentole se partage avec l’espèce cafre la pointe méridionale de
l’Afrique, mais seulement en dehors du tropique; elle en occupe la moitié oc
cidentale, où, sous le nom de Namaquois, de Ivdranas, de Boshismcns, de Gonaquois et Houzonanas, elle est répandue dans le bassin de la rivière d'Orange.
Elle peuplait exclusivement les environs du cap de Bonne-Espérance et la côte
sud, avant que les Européens, qui s’y sont établis, n’en eussent repoussé la plus
grande partie dans l’intérieur des terres : mais on se trompe considérablement
lorsqu'on avance que les Hottentots s’étendent dans l’Afrique méridionale, de
puis le cap .Yégro jusque sur la côte de Natal. Cette dernière côte est exclusi
vement occupée par l’espèce cafre; les rivages, qui se prolongent du cap Yégro
jusqu'à la rivière des Poissons, présentent une étendue totalement déserte de
dix degrés à peu près de latitude.
» De toutes les espèces humaines, la plus voisine du second genre de bimanes
par les formes, l’espèce botlentole, en est encore la plus rapprochée par l’infé
riorité de ses facultés intellectuelles; et les Hottentots sont, pour leur bonheur,
tellement bruts, paresseux et stupides, qu’on a renoncé à les réduire en escla
vage; à peine peuvent-ils former un raisonnement, et leur langage, aussi sté
rile que leurs idées, se réduit à une sorte de gloussement qui n’a presque plus
rien de semblable à notre voix. D’une malpropreté révoltante, qui les rend
infects; toujours frottés de suif ou arrosés de leur urine, se faisant des orne
ments de boyaux d’animaux qu’ils laissent se dessécher en bracelets ou en ban
delettes sur leur peau huileuse., se remplissant les cheveux de graisse et de
(erre, vêtus de peaux de bête sans préparation, se nourrissant de racines sau
vages ou de panses d'animaux et d’entrailles qu’ils ne lavent même pas, passant
leur vie assoupis ou accroupis et fumant, parfois ils errent avec quelques trou
peaux qui leur fournissent du lait. Isolés, taciturnes, se retirant dans les ca
vernes ou dans les bois, à peine font-ils usage du feu; si ce n’est pour allumer
leur pipe, qu’ils ne quittent point. Le foyer domestique leur est à peu près in
connu; et ils ne bâtissent point de villages ainsi que les Cafres, leurs voisins ,
qui regardent ces misérables comme une sorte de gibier, leur donnent la
chasse et exterminent tous ceux qu’ils rencontrent. On les a dit bons parce
qu’ils sont apathiques, tranquilles parce qu’ils sont paresseux, et doux parce
qu’ils se montrent lâches dans toute occasion. Quelques-uns n’ont pas lui à
l’approche des Européens, et, vivant parmi eux, ils viennent dans les marchés
du Cap porter diverses denrées; mais l’exemple des Hollandais, qui les pre!)
TOIIK I.
Femme rnalabélée (matrone d’un Kraal du jmy» des Zoulos).
« Les Hollontots n’onl ni lois, ni religion; mais ils ont des sorciers, sortes de
prêtres qui les ont asservis à des pratiques ridicules où des voyageurs superfi
ciels ont cru reconnaître l’existence d'un culte.
\Oli V H I.Lli-llO LL A.\ U li.
» Dévorés de vermine, les Hottentots se plaisent, comme les singes, à manger
celte vermine; et, de même que les mélaniens et la plupart des animaux, c'est
sur place qu’ils vaquent aux besoins naturels, sans s’inquiéter qu’on les regarde
ou non. Leur vie est plus courte que celle des autres hommes, ils sont vieux
à quarante ans et passent rarement la cinquantaine. On croit remarquer qu’ils
ont, comme le reste des Africains, du penchant pour l’islamisme, parce que
celte religion , assez habilement appropriée au climat des tropiques, permet la
possession de plusieurs femmes, et qu'elle n’offre point de mystères incom
préhensibles. »
Il y a loin, comme on le voit, des femmes hollenloles aux négresses du uordouesl de l’Afrique, qui n’ont point ces formes repoussantes et dont quelquesunes peuvent môme, dit-on, passer pour être jolies.
Mais laissons ces détails : je m’y arrêterais avec plus d’intérêt si j ’avais fait
un long séjour au Cap, et s’il m’avait été possible de faire quelques excursions
lointaines et d’étudier à mon aise les Cal'res et les Hottentots. Il en fut autre
ment, et les avaries de notre navire réparées, il nous fallut reprendre la mer.
X O l VH L L K -liO L L A X U E .
(i<)
Trois semaines environ après noire départ du Cap, nous passâmes devant
les îles d’Amsterdam et de Saint-Paul. Ces deux îles arides, séparées par un
canal navigable, ne sont habitées que pendant la saison d’été, et il y a quel
ques années seulement par des pécheurs de Pile Maurice qui viennent y saler
Ile Suint —Paul.
le produit de leurs pèches. C’est le rcluge de quelques animaux et particuliè
rement des phoques et des albatros. Cependant les rochers escarpés qui les
forment, (épaisse fumée d ’un volcan qui s élève en tourbillons dans les nues,
Pticqw, ou veau marin.
donnent à ees îlots perdus un aspect assez pittoresque, surtout aux yeux de
pauvres passagers qui depuis longtemps n’ont vu que la mer et un horizon
sans bornes.
I,o 20 décembre nous aperçûmes une terre : c’étaient les rochers de VanDiéuicn. Au cri de Terre! Terre! le cœur éprouve une sensation imprévue, un
sentiment de bonheur dont on ne saurait se faire une idée, si déjà l’on n’a
parcouru pendant de longs mois ces mers sans fond comme sans limites. A ce
c r i, chacun se presse sur le pont et dévore des yeux l’espace immense, car la
terre est encore loin, bien loin de tous les regards; elle n’apparaît à l'horizon
que comme une teinte bleuâtre, que l’œil exercé du marin peut seul découvrir.
Mais qu’importe! le mot magique a opéré son effet : le malade se ranime ou
supporte scs douleurs avec patience; ceux que des querelles avaient tenus jus
qu’alors éloignés les uns des autres oublient le passé et se cherchent pour se
serrer la main. I! n’est pas jusqu’au capitaine qui ne s’humanise un peu et
n’adoucisse parfois, en faveur des passagers , la rigueur de l’austère discipline
du bord.
Le vent contraire nous força de faire le tour de l’ilc de Van-Diémen, au lieu
de passer par une voie plus directe, c’est-à-dire par le détroit de Bass. Nous
côtoyâmes la terre pendant trois ou quatre jours. De nombreux rochers escar
pés se montraient au milieu de la mer, et, à quelques milles plus loin, les hautes
montagnes de la Nouvelle-Galles du Sud se distinguaient parfaitement à l’hori
zon. Obligés ainsi de louvoyer, nous approchions cependant assez près de la
terre, à chaque bordée, pour juger de son aspect. Nous vîmes successivement le
Pigeonnier (Pigeon’s House), montagne haute et escarpée, Five-Island, Wol
longong, etc. Une certaine activité se faisait remarquer depuis ce moment
parmi les passagers : les promenades pendant lesquelles le cigare était la seule
distraction possible se trouvaient interrompues; on ne voyait plus d’oisifs ap
puyés sur les bastingages et cherchant à découvrir une voile à l’horizon; une
seule pensée occupait tous les esprits, celle du débarquement prochain, et les
dames, qui n’avaient point perdu leur instinct de coquetterie, revenaient à des
idées de toilette et songeaient à se parer des robes faites à la dernière mode.
Nous avions à bord, outre vingt-huit passagers, onze enfants qui, depuis le
lever jusqu’au coucher du soleil, n’avaient cessé, pendant la traversée, de se
livrer aux jeux les plus bruyants et les plus insupportables. Dans leur désœu
vrem ent, ils s’accrochaient à qui ils pouvaient; ils touchaient à tout, par
laient, criaient ou se battaient tous à la fois. Leur présence m’avait empêche
d’employer mon temps d’une manière aussi studieuse que je l’aurais désiré;
mais lorsqu’ils apprirent qu’on s’approchait de Sydney, leurs jeux et leurs eris
furent tout à coup suspendus; postés à bâbord ou à tribord, ils s’évertuaient
à chercher la terre en jetant leurs regards dans toutes les directions possibles.
C’était un spectacle amusant que de les voir ainsi occupés, les uns prenant un
nuage pour la terre, les autres se figurant déjà qu’ils apercevaient les signaux
et les phares de Port-Jackson.
—
HBUXlKMli \ OY.ACIv
\01' V K 1.1, K- 110 LI. A VI) E.
71
Chaque malin , on se levait de bonne heure, on s’habillait comme pour dé
barquer, avec l’idée qu’on arriverait enfin dans la journée au ferme du voyage.
Malheureusement nous restâmes pendant trois jours à l’entrée de la baie sans
pouvoir avancer, faute de vent, et ces trois jours de repos nous semblèrent
aussi longs que trois semaines. Pendant une des dernières nuits, un des enlanls,
l'Yed, qui ne pouvait contenir son impatience, importuna tellement de ses
questions un de nos matelots, que celui-ci, pour s’en débarrasser, lui montra
une étoile il l'horizon, et lui dit que c’était là le phare de Sydney. Aussitôt
l'enfant, transporté de joie, s’empressa de réveiller tout le monde, en s’écriant
qu’on entrait dans la baie. Il s’ensuivit un branle-bas général, et presque
tous les passagers se trouvèrent en un clin d’oeil réunis sur le pont, vêtus plus
ou moins à la légère, suivant qu’ils avaient mis plus ou moins de précipitation
pour se lever. On comprend quel fut le désappointement général et ce qui au
rait pu eu résulter pour l'enfant, s’il n’était allé prudemment se cacher dans je
ne sais quel coin du navire.
I.e 27 décembre, à six heures du matin, nous reconnûmes sur la hau
teur les phares, puis les signaux; enfin, nous lûmes assez en vue pour être
signalés, et nous entrâmes vers midi dans la baie de Sydney, appelée PortJackson. Le pilote, qui portait justement le nom de Jackson, était à notre
Entrée du Port-Jackson.
bord depuis dix heures du matin. Jackson est un jeune bomme charmant, bien
élevé, reçu dans la société, ayant toutes les manières d’un gentleman, ce qui
le distingue de nos pilotes d’Europe, qui n’en sont pas moins des hommes
bons et courageux.
A peine étions-nous entrés dans la baie, que déjà nos yeux ne savaient sur
quel point se reposer, tant étaient nombreux les sites pittoresques qui s’offraient aux regards, et qui nous auraient fait croire que nous étions au milieu
d'un de ces parcs anglais si grands et si majestueux dans leur ensemble.
Plus de vingt petits canots étaient à notre remorque; dans les uns, une foule
d'habitants de Sydney venaient au-devant de leurs parents ou de leurs amis;
72
DEUXIEM E VOYAGE.
les autres transportaient des journalistes empressés de connaître les nouvelles
de l’Europe. Ces derniers avaient eu la complaisance de se munir des diverses
gazettes de la colonie pour les communiquer aux passagers, (pii, en arrivant,
se trouvaient ainsi au courant des choses les plus récentes. J’étais tout yeux,
tout oreilles; chacun, dans ce moment, voulait être mon cicerone, l’un me
tirant d’un côté pour me faire voir un site, une montagne, l'autre pour m’in
diquer sa m aison, etc.
Une distance de six ou sept milles nous séparait encore de Sydney; nous
filions doucement, poussés par un vent léger, éclairés par le plus beau soleil
possible, et au travers d’un labyrinthe d’eaux, de petites baies, d’iles, de ro
chers et de coteaux chargés de fleurs dont le parfum arrivait jusqu’à nous. Là,
nous apercevions Rose-Ray, U’alson’s-Itay, Double-Ray, entourées de riches et
délicieuses maisons de campagne et couvertes d’embarcations de toute espèce.
1*1us loin nous apparaissaient Garden-Island, Uoolloomooloo avec ses maisons
variées; et enfin, après avoir tourné Bradley’-H ead, Sydney, qui, élevée sui
des monticules, se montre gracieusement et laisse voir, entre autres habitations,
la maison du gouverneur, une des plus belles et des mieux situées du pays.
Nous avions ii bord, parmi nos passagers, une famille composée de six
enfanls revenant de pension et qui allaient retrouver leurs parents à Sydney;
le jeune Fred, l'auteur de l’escapade innocente dont j ’ai parlé, faisait partie de
cette petite caravane. Jamais expression de bonheur n’a été mieux rendue que
par ces charmantes figures toutes rosées et joufflues. Ces enfants se voyaient enfin
à Sydney, et leurs yeux se tenaient constamment fixés sur le quai, espérant à
chaque instant apercevoir leur mère. Bientôt un bateau arriva tout doucement;
il amenait celle fois la personne tant désirée. Ce fut alors un élan de joie inex
primable; les cris de mother, mother, dear mother! etc., se trouvèrent
répétés d’une façon si vive et si bruyante, que le commandement du capitaine
pouvait à peine arriver jusqu’aux hommes de l'équipage.
On comptait alors plus de cent personnes à bord, et il était difficile de se
mouvoir au milieu de l’encombrement (pie tout ce monde occasionnait. C’était
un spectacle tout nouveau pour moi. A deux heures, nous arrivions entre Go
vernment-House et Pinehul, et l’ancre glissait, au milieu d’un bourra général,
en face du fort Macquarie.
Nous avions effectué notre traversée en quatre-vingt-dix-sept jours, et nous
avions mis dix à quinze jours de moins que les derniers bâtiments arrivés.
J’ai déjà dit qu’un de nos amis, le Dr Douglas, m’avait fortement engagé à
visiter la Nouvelle-Hollande, et particulièrement la Nouvelle-Galles du Sud.
Nous avions causé ensemble de Sydney, et, malgré tout ce que je savais sur
cette ville, je m’attendais à descendre, en arrivant, dans quelque butte gros
sière et misérable, qu’on voudrait faire passer à mes yeux pour une auberge;
je croyais ne rencontrer dans les rues que des prisonniers (convicts) ou des
sauvages; les livres que j ’avais lus, quoique publiés récemment, ne jetaient
qu’une faible lumière sur ce sujet dans mon esprit, car ils s’occupaient plus, en
général, de l'histoire naturelle du pays que de l’aspect et des mœurs de la ville.
TOMK I.
Il)
7A
DK I XlliMH \ <>\ ACE.
Quelquefois en mer je cherchais, dans mes heures île rêveries, à construire
un Sydney à ma façon. En reporlant mes souvenirs vers le Brésil, cl surtout
vers certaines régions de ce pays, peuplées depuis longtemps et qui laissent
encore à désirer sous le rapport de la civilisation et du bien-être de leurs habi
tants, je me figurais que la ville de Sydney, éloignée de la métropole d’environ
cinq mille lieues, et fondée à une époque rapprochée de nous, ne pouvait être
encore, sans préjuger de l’avenir, qu’un chétif et misérable village; il me sem
blait qu’à une aussi grande distance les habitudes et les jouissances de la vie
ordinaire devaient être totalement inconnues et négligées. C'est avec cette im
pression que je quittai le navire le Persian. Un des passagers, AI. le capitaine
W right, ex-chef des milices à Sydney et à Paramatta, voulut bien diriger mes
premiers pas. Nous primes un canot qui nous débarqua au bas de GeorgesStreet ; je me trouvai à terre, sans apercevoir même l'ombre d’un douanier, et
sans qu’aucun gendarme se présentât pour réclamer l’exhibition de mon passe
port, ainsi qu’il est d’usage dans les Etals européens, perfectionnement dont
les colons ont eu jusqu’à présent le bon esprit de se passer! ! !
J’eus lieu de m’assurer tout d’abord combien étaient fausses les idées que
je m’étais laites sur Sydney. Nous arrivâmes, en causant, vers le haut de
Church-Hill, près de la caserne, à l’hôtel tenu par AI. Petty. Ce n'est pas sans
surprise que je vis cet établissement, le plus remarquable de Sydney, et qui ne
serait pas déplacé auprès des grands hôtels de Londres. On y rencontre, en
effet, tout le confortable et toute la propreté qui distinguent ces derniers. Les
pieds foulent de. moelleux tapis, et le service de table est en argenterie et en
magnifique porcelaine de Chine, etc.
Après le dîner, qui lut excellent, le capitaine W right eut la bonté de me
faire les honneurs de la ville. La chaleur était devenue plus supportable; il
faisait une belle soirée, et j ’avais été privé pendant si longtemps d’une prome
nade, que je me serais bien gardé de refuser une si bonne occasion. Nous des
cendîmes Georges-Slreel, et notre course au milieu des divers quartiers de
Sydney ne dura pas moins de deux heures. Alon attention se portait naturelle
ment de tous côtés, et ce qui me frappa davantage au premier abord, ce fut de
voir toutes les rues et les boutiques parfaitement éclairées au gaz. Avant de
revenir à l’hôtel, nous passâmes devant le club, dont le capitaine fait partie.
J’y entrai avec lui; il y avait peu de monde, et là encore je demeurai surpris
de l’admirable tenue de l’établissement. Tous les journaux d’Angleterre, des
Indes, de l’Océanie, etc., arrivent à ce club par les voies les plus promptes;
les salons sont vastes, bien aérés et éclairés an gaz. On y trouve un excellent
billard cl un cuisinier renommé. Le second étage de la maison est composé
d’un grand nombre de chambres à coucher, qui sont mises à la disposition des
sociétaires attardés ou qui demeurent à la campagne. Aux termes du règle-
\ Ü L V Et, M i -11 OI.I. A \ l)K.
m ent, un membre du club qui a pris possession d’une de ces chambres a le
droit de l’occuper pendant quinze jours, à la condition de la céder après ce
temps à un autre membre qui la demanderait. A défaut de réclamation, le
premier occupant en jouit paisiblement. Ces logements sont d’ailleurs accordés
sans aucune rétribution. Le club offre de grandes ressources aux gentlemen
fermiers (seltiers) que leurs affaires amènent à Sydney, et qui sont assurés d’y
trouver, avec l’agrément d’une société choisie, toutes les choses qui peuvent
être à leur convenance.
Rentré à l'hôtel après cette excursion, je montai à ma chambre; un lit
énorme, de six pieds carrés au moins, m’y attendait, et je m’endormis, émer
veillé de ce que j ’avais déjà vu.
Le lendemain, ma première visite fut pour le consul de France, AL Faramond , qui me reçut avec de vives démonstrations d’amitié. Il me conseilla de
quitter l'hôtel où j ’étais descendu, et m’indiqua une pension (Board'ncj-Housc)
où il avait lui-même longtemps demeuré. Après avoir débarqué mon bagage
du Persian, sans éprouver le moindre embarras et même sans passer en
douane, je m’installai chez madame Johnson, Albion-IIouse, Aliller’s Point.
C’était le moment de faire usage des lettres de recommandation dont j ’étais
porteur. Je commençai donc mes visites, et je dois dire que je reçus partout
l'accueil le plus franc et le plus amical. AI. Faramond ayant obtenu pour moi
une audience du gouverneur, il me présenta à ce fonctionnaire, qui le soir
même eut la bonté de nous faire parvenir une invitation à dîner pour le
samedi suivant. Au jour fixé, nous fûmes reçus dans l’ancien hôtel du Gouver
nement, habitation fort commode, où je remarquai de vastes appartements,
mais très-simplement ornés. Plusieurs personnages revêtus d’uniformes rouges,
galonnés sur toutes les coutures, nous avaient déjà précédés; Al. Faramond
voulut bien aussi me présenter à quelques-unes de ces notabilités, et entre
autres à sir Maurice O’Connell, commandant en chef des troupes, et à l’hono
rable Ed. Deas Thomson, esquire, secrétaire colonial, etc., première puis
sance après le gouverneur. Je comptai environ trente personnes à table; c’était
un dîner de cérémonie, et aucune dame, par conséquent, n’y assistait. Le service
était tout à fait dans le style anglais, et sans de magnifiques bouquets de fleurs
tropicales qui ornaient le-milieu de la table, nous aurions pu aisément nous
croire en Europe.
Sir Georges Gipps me fil l’honneur, suivant l’usage anglais, de boire un
verre de vin avec moi. A ce dîner, je goûtai pour la première fois du vin
fait dans la colonie ; il me parut de bonne qualité.
Désireux de connaître le pays, j ’employai les premières semaines qui sui
virent mon arrivée à visiter Sydney dans tous les sens, puis à parcourir quel
ques points de ses environs, tels que U’oolloomooloo, le Domaine, New-
1
\
T(i
I)E UXI KM K VOYAGE.
Town, ck'., etc., sans oublier le magnifique labyrinllic o(|uali<|tu: la Haie.
Chaque soir je rentrais plus enchanté que jamais de mes promenades.
Le l ’’’ janvier 1845, le consul m’invita à partager un diner de famille en
société île quatre ou cinq antres compatriotes. Au dessert, nous bûmes à la
santé du roi des Français et à celle de nos parents et de nos amis. Dans ces
solennités, qui viennent à certaines époques resserrer les liens si doux d elà
famille, combien semble plus grande encore à un étranger la distance qui
le sépare de la patrie, de ceux qu’il aime et dont il a emporté l'affection !
Le 2G janvier arriva; c’est le jour anniversaire de la fondation de la colonie.
Ce jour-là, mille petits bateaux de tous genres, de toutes grandeurs, de toutes
couleurs, parcouraient la baie comme autant de papillons sur une pelouse
fleurie. Les maisons de campagne qui bordent la baie, les navires, tous ancrés
et pavoises de divers drapeaux, les bateaux à vapeur, surchargés de monde,
offraient un coup d’œil des plus agréables. La foule se pressait, attirée par
l'attrait des courses nautiques qui allaient avoir lieu, à l’instar des régates du
Havre. Le fort Macquarie était désigné comme le point de départ des embar
cations appelées à figurer dans la lutte.
Il y a cinquante-sept ans qu’à cette même place, oii se trouvaient réunis
quatre à cinq cents dames plus élégantes les unes que les autres et de nom
breux et brillants uniformes, débarquaient les premiers fondateurs de la colo
nie. Et ce lieu si animé aujourd'hui, où retentissaient tant de cris de joie,
n’était alors qu’une épaisse forêt. (Quelle fut la cause de ce changement?
Les maisons d'arrêt d’Angleterre, encombrées de prisonniers, pouvaient à
peine suffire à renfermer les individus qui avaient encouru la peine du ban
nissement, et pour lesquels il n’existait aucun lieu de déportation, lorsque le
gouvernement se décida à prescrire la formation d’un établissement pénal
(penalsettlement) oii seraient transportés les criminels condamnés à un exil
perpétuel ou temporaire. Il choisit à cet effet la côte est de la Nouvelle-Hol
lande, découverte par le capitaine Cook, et appelée New-South-lVales (Nou
velle-Galles du Sud). Plusieurs raisons disposèrent le gouvernement anglais à
prendre cette détermination. Il avait en vue principalement :
I" De débarrasser la Grande-Bretagne des condamnés qui surchargeaient
ses prisons"
De fournir un lieu convenable et sûr, éloigné de la mère-patrie et propre
à l’accomplissement des peines ordonnées par jugement;
3° De fonder une colonie par le moyen des condamnés auxquels le gouver
nement viendrait en aide, au besoin, et avec le concours des émigrés libres
qui, par la suite, pourraient être tentés de s'expatrier.
Pour l’exécution de ce projet, une flottille de onze voiles se trouvait ras
semblée à Portsmouth dans le mois de mars 1787, sous le commandement en
\ 0 l V i a I, K-H O U , A AI) K.
77
chef da capitaine Phillips. On embarqua huit cent cinquante condamnés (con
victs), dont deux cent cinquante femmes. Lin commandant, trois capitaines,
douze officiers subalternes et cent soixante-huit soldats formaient l’ensemble
de l’équipage. Des enfants, au nombre de quarante, se trouvaient en outre
à bord. La flottille mil à la voile le 13 mai 1787, toucha à Ténôriffe, à Riode-Janeiro, au cap de Bonne-Espérance, et, après huit mois d’une traversée
heureuse, elle arriva à Bolany-Bay, lieu de destination, les J 8 , 19 et 20
janvier 1788.
Le capitaine Phillips, une fois débarqué, reconnut bientôt que Bolany-Bay,
quoique offrant un ancrage profond, était ouvert à toutes les bourrasques des
vents d’est qui soulevaient les vagues avec force et les jetaient contre les ro
chers et les bords de la baiç. Les navires ne pouvaient donc trouver là un asile
assez sûr. D’un autre côté, les environs décrits par sir Joseph Banks comme
présentant de magnifiques prairies, d’abondants pâturages, ne se composaient,
en réalité, que de marais et de sables stériles.
Ainsi trompé dans les espérances qu’avait fait concevoir la station de Bo
lany-Bay pour l'établissement d’une colonie, le capitaine Phillips crut devoir
tenter la recherche d’un endroit plus favorable, et il se mit en route avant
même que tous les condamnés eussent été descendus à ferre. Il prit avec lui
trois bateaux et emmena plusieurs officiers. Son intention était de visiter Broken-Bay, qui, d’après le capitaine Cook, devait être à vingt-cinq milles vers le
nord. Une ouverture entre deux liantes falaises avait bien été aperçue à quel
ques milles de Bolany-Bay par un matelot de l’équipage de Cook , appelé
Jackson, mais on avait pensé que ce ne devait être qu’une baie de peu d’im
portance, à laquelle cependant on donna le nom de Port-Jackson. Le capi
taine Phillips examina celte ouverture, qui, au premier aspect, ne paraissait
avoir aucune étendue, et s’aperçut bientôt qu’il venait de découvrir un des
plus beaux ports naturels qui existât, aussi remarquable par sa grandeur et sa
sûreté que par la profondeur de son ancrage. Il revint dans la matinée à Bo
lany-Bay, satisfait de ses recherches et ne mettant pas en doute la supériorité
de celle nouvelle station sur l’autre. Il fut décidé que l’on commencerait dès le
lendemain matin à évacuer Bolany-Bay.
A en croire plusieurs vieillards habitants de Sydney, avec lesquels j ’eus oc
casion de m’entretenir de la colonie, la baie aurait été aperçue par un mate
lot du capitaine Phillips, qui vint lui dire que, dans une de ses promenades à
quelques milles de Bolany-Bay , il avait découvert un grand lac dont l’entrée
cachée et tortueuse ne lui avait pas permis de s’assurer quel rapport pouvait
avoir la mer avec une telle masse d’eau. C’est d’après cette indication que le
capitaine Phillips aurait été explorer les alentours de la baie. Ce récit est d'au
tant plus vraisemblable, que, à moitié chemin de Botany-Bay et de Port-
78
D EU XIÈM E VOYAGE.
Jackson, sur les hauteurs de Woolloomooloo, on domine parfaitement ces
deux haies.
Le capitaine Phillips, suivi d’un détachement de la marine, quitta liolanyBay le 25 janvier 1788, et fit voile pour le Port-Jackson, où il arriva le soir
même. Le lendemain, un espace de terrain suffisamment grand fut éclairci, et
permit d’établir un campement pour les officiers, les gardes et les condamnés,
dont le débarquement s’était effectué dans la matinée. La place (pie l’on avait
choisie se trouvait au bord d’une petite crique, près d’un ruisseau qui coulait
doucement sous l’ombrage d’un bois épais, et pour la première fois le bruit
de la hache et du marteau vint interrompre le silence et la tranquillité de ces
épaisses solitudes.
Vers le soir du même jour, tout le inonde fut rassemblé sur le point de
débarquement, où un grand drapeau avait été hissé. Les troupes, en grande
tenue, firent plusieurs salves de réjouissance; le capitaine et les officiers
burent à la santé du roi et au succès de la colonie naissante.
La journée avait été magnifique. Vers le soir arrivèrent les derniers bâti
ments qui étaient restés â Botany-Bay, et la prise de possession de ce point de
la Nouvelle-Hollande se trouva complètement opérée.
Ce même jour, 26 janvier 1788, la colonie était fondée à Port-Jackson.
Une lente apportée d’Europe pour le capitaine Phillips fut dressée sur le
côté est de la crique. On fit bivouaquer dans d’autres lentes plus petites une
portion des condamnés Ce lieu reçut définitivement le nom de Sydney, en
l’honneur de lord Sydney, alors ministre cl premier secrétaire d’Etat d’An
gleterre.
Les marins et les soldats furent campés à la tête de la crique, sur les bords
de la baie, à l’ouest, avec le principal détachement de condamnés. Quant aux
femmes, elles ne débarquèrent que le 6 février. Lorsque tout le monde fut à
terre, on se compta : mille trente individus composaient le personnel de la
colonie. C’est alors que le capitaine Phillips fit donner publiquement lecture
de la commission ministérielle qui le nommait capitaine général et gouverneur
en chef de la Nouvelle-Galles du Sud, et des lettres patentes qui établissaient
une cour civile et une cour criminelle pour toute l’étendue de ce territoire.
On disposa à l’ouest des tentes pour les malades. Le scorbut s’était déclaré
d'une manière sérieuse; on fut assez heureux pour trouver du persil, du céleri,
des épinards, qui croissaient en abondance dans les environs, et qui, ajoutés
aux médicaments qu’on avait apportés, offrirent aux malades un soulagement
inattendu.
Un taureau, quatre vaches, un veau, un étalon, trois cavales et trois pou
lains furent mis à terre dans un enclos destiné à l’établissement d’une ferme.
On planta près de la maison du gouverneur divers arbres à fruits, tels (pic des
Y 0 L' V E M , E -H 0 L L A Y D K.
79
poiriers, pommiers, figuiers, orangers, de la vigne, etc., apportés de Rio-deJaneiro, du Cap et d’Europe, et l’on eut la satisfaction de les voir en quelques
jours prendre parfaitement racine.
La première pensée du gouverneur fut d’aviser aux moyens d’entretenir la
'
colonie sans l’assistance de l’Angleterre; mais la réalisation de ce projet pré
sentait de grandes difficultés. Tous les condamnés étaient étrangers à l’agri
culture, et bien peu, parmi les émigrés libres, se trouvaient en état de leur
en donner les premières notions. Quelques hommes avaient été, il est vrai,
commissionnés par le gouvernement et chargés de diriger la partie agricole du
nouvel établissement; mais on ne tarda pas à reconnaître leur inexpérience et
leur incapacité aussitôt qu’ils se mirent à l’œuvre. On ne rencontra qu’un seul
individu qui s’y entendit un peu : c’était un domestique du gouverneur; mal
heureusement il mourut trop tôt.
Tant d'embarras et d’obstacles auraient pu jeter quelque découragement
dans les esprits; cependant on se livra avec ardeur et sur plusieurs points à
la culture des terres. La première ferme du gouvernement, mesurant mille
acres, fut établie à Farm-Cove, un peu à l’est de Sydney; mais la récolte souf
frit beaucoup de la stérilité du sol dans cette localité.
On crut bientôt avoir rencontré un lieu plus convenable vers l’extrémité
ouest de la baie, sur les bords d'une petite rivière d’eau douce, à quinze milles
de Sydney. Cet endroit parut assez favorablement situé pour que l’on y com
mençât immédiatement des travaux agricoles. Le gouverneur avait voulu d’a
bord nommer ce point Rose-Hill ; mais, ayant appris ensuite que les noirs l’ap
pelaient Paramatta, il lui conserva ce dernier nom. Plus de sept cents acres
de terre s’y trouvaient en pleine culture en 17Ü1 ; mais là encore la fé
condité du terrain ne répondit pas tout à fait aux espérances qu’on en avait
conçues.
Pendant toute la durée de son administration , le capitaine Phillips chercha
à se concilier l’amitié des indigènes. Il ne pouvait que difficilement empêcher
cette population blanche, composée en partie d’êtres plus dépravés les uns que
les autres, de se livrer à de mauvais traitements envers les noirs. Il punissait
très-souvent les coupables qui lui étaient dénoncés, lorsque ceux-ci n’avaient
pas été déjà l'objet de la vengeance des noirs. Un jour, voulant calmer un grand
nombre d’indigènes rassemblés à l’entrée de la baie, il s’avança au milieu
d’eux, seul et sans armes. Un noir, dont le camp était à quelque distance de
la colonie, et qui probablement n'avait jamais vu de blancs, lança une flèche
avec force; elle atteignit le capitaine, mais sa blessure n’eut heureusement
aucune gravité. On apprit plus tard que l'agression dont l’officier anglais
avait manqué d’être victime provenait d'un malentendu, et le capitaine défen
dit qu’on exerçât aucun acte de vengeance à l’occasion de cet événement.
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I) Kl M K ME V O VA CK.
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Le nombre des indigènes établis et campés sur les bords «lr la baie, en
1788, était très-considérable; mais une maladie qui avait quelque analogie
avec la petite-vérole lit de grands ravages parmi cette population. Les colons
trouvaient de temps en temps, aux environs de la baie et dans toutes les direc
tions, des cadavres abandonnés par les tribus chez lesquelles la maladie avait
laissé comme une impression de terreur.
Aussitôt que la confusion inséparable d’un premier établissement fut un
peu dissipée et que chaque chose commença à prendre un cours réguliez,
le capitaine Phillips s’occupa de la répartition des terrains. Il écrivit aussi
en Angleterre et demanda qu’on voulût bien encourager l’expatriation d’é
migrés volontaires qui viendraient s’établir comme fermiers dans la colo
nie. Il exposa le besoin qu’il avait d'ouvriers de tous étals; car, dans le
nombre des personnes libres ou des prisonniers réunis autour de lui, à
peine s’en trouvait-il quelques-uns qui eussent appris un métier. Par un
manque de prévoyance impardonnable de la part des autorités de la mé
tropole, l'expédition avait mis il la voile sans emmener un seul ouvrier
capable. Le capitaine Phillips eut beaucoup à souffrir de celle négligence,
et il y remédia tant bien que mal dans les premiers moments, en confiant des
travaux de toutes sortes à de simples manœuvres, plus ou moins habiles et
intelligents.
«La colonie pourra très-prochainement se suffire à elle-même, écrivait-il en
1790, si l’on m’envoie des selliers (émigrants volontaires fermiers), entre les
quels les condamnés pourront être répartis. Comme je pense que les premiers
settlers qui sont arrivés ici méritent plus d’encouragements «pie ceux qui vien
dront par la suite, je propose de mettre à leur disposition, pendant deux a n s ,
un certain nombre de condamnés et de les entretenir aux frais de la couronne.
On doit beaucoup espérer des premiers succès des settlers, (pii, je le crois,
seront d’excellents fermiers. Les secours qu’ils recevront les mettront tout de
suite à leur aise, et, en définitive, ils ne coûteront pas grand’ehosc au gou
vernement. »
Par suite de ces observations, diverses familles d’émigranls libres, expédiées
d’Angleterre aux frais du gouvernement, arrivèrent à Sydney en 1796, et for
mèrent la première petite colonie libre (pii s’établit à Haukesbury en 1802. Ils
furent mis en possession de vastes terrains, cl on leur délivra des rations de
vivres pour dix-huit mois.
Afin d’amener les condamnés à une vie laborieuse et honnête, le gouverneur
avait décidé qu’on accorderait trente acres de terre à chacun de ceux qui, à
l’expiration de leur temps, demanderaient à rester dans la colonie. On ajoutait
vingt acres de plus à chaque homme m arié, et dix par enfant. Ils devaient
recevoir en même temps des habits cl des rations pour dix-huit mois, ainsi
qu'une grande quantité de graines de toute espèce pour ensemencer leurs terres.
On leur donnait encore quelques poules et deux truies, car on voulait encou
rager la propagation de ces animaux utiles.
Le premier émigrant libre qui obtint une concession de terres lut un nommé
Schaefer. Il avait fait partie de la première expédition, et dirigeait les planta
tions de tabac. Il reçut primitivement cent quarante acres de terre, et on lui en
accorda plus tard cinquante autres. Cet homme, adonné à l’ivrognerie, revendit
le tout par la suite moyennant vingt gallons de rlium, représentant une somme
de 1,500 francs environ. (Chaque gallon valait alors 3 livres sterling ou
75 francs.) Ce terrain, admirablement situé, se trouve aujourd'hui au milieu
de la ville. On peut estimer actuellement sa valeur à 200,000 livres sterling,
ce qui, au taux ordinaire de l’argent dans la colonie , ne représente pas moins
de 4 à 500,000 francs de rente.
En février 1790, l’établissement se trouva menacé d’une famine par le retard
des envois ordinaires de l’Angleterre. Ce retard, qu’on ne pouvait expliquer,
amena une grande anxiété parmi les colons. A celte époque, il y avait à peine
dans les magasins pour quatre mois de vivres. On avait épuisé les provisions
de farine reçues de la métropole, et il ne restait que celles qu’on avait retirées
du cap de Bonne-Espérance.
La colonie se trouvait dans l’état le plus pénible; cependant on eut soin de
mettre en réserve trois cents boisseaux de blé pour servir à ensemencer les
champs. Le gouverneur, renonçant à toute exception personnelle, se dessaisit
d’abord, dans l’intérêt commun, d’environ trois cents livres de farine qui étaient
sa propriété particulière, et ne voulut ensuite recevoir que la même quantité
de vivres accordée aux soldats ou aux déportés.
Dans ces circonstances, le gouverneur jugea nécessaire de diviser la colonie.
A cet effet, il envoya le major Ross, avec une partie des prisonniers et des
gardes, à file Norfolk , qui, entre autres points, lui avait semblé devoir offrir
le plus de ressources. De là date la fondation de cette colonie, où on envoie
aujourd’hui les plus mauvais sujets.
Enfin, après avoir été réduits à de très-minimes rations, c’est-à-dire les uns
à trois livres de farine et une livre de bœuf par semaine, d’autres à un épi ou
tète de, maïs par jour, les colons virent à leur grande joie arriver trois bâti
ments chargés de vivres. On était en juin 1790. Ces bâtiments avaient opéré le
sauvetage du navire l e Guardian, q u i, expédié comme de coutume par l’An
gleterre, avait péri dans une tempête au cap de Bonne-Espérance. Le retard,
seule cause de la famine, se trouva ainsi justifié. On comptait à bord des trois
navires seize cent quatre-vingt-quatorze hommes et soixante-huit femmes, tous
condamnés.
Les vivres une fois distribués, chacun se remit bientôt des privations qu’il
TOME i.
Il
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82
OKI MK MK \ 0 \ \(!K.
avait souffertes; on utilisa les nouveaux arrivés, et les choses reprirent clans la
colonie leur cours ordinaire.
11 est à remarquer que les colons supportèrent avec résignation les tourments
qu’entraînèrent ces longs mois de disette, et qu’on n’eut à déplorer aucun sui
cide dans cet intervalle de temps. Ce n’est qu’en 1803 qu’eut lieu le premier
acte de ce genre, alors que le. pain était fort abondant, et que tout, dans la
colonie, respirait l’aisance et le bien-être; mais alors aussi les hommes étaient
livrés, plus généralement que dans l’origine, à une vie de dissipation, de dés
ordre et d’extravagance.
En arrivant à Sydney par la haie, on ne peut guère juger de l’étendue et de
l’aspect général de la ville. En effet, bâtie sur une langue de terre assez élevée
et qui s’avance dans la baie, Sydney n’offre à la première vue (pie les maisons
qui bordent ses quais. Ce n'est que de l’intérieur et des hauteurs de Woolloomoolloo ou sur la montaguc des Signaux qu’on peut avoir une idée de son im
portance et de sa situation admirable. L’observateur ainsi placé découvre à
l’horizon, vers la partie ouest, les hautes montagnes llleucs, ainsi nommées à
cause de l’apparence qu’elles présentent ; se tournant vers le sud, il plane sur
Botany-Bay, entouré d’épaisses forêts, et aperçoit au nord les falaises escarpées
de l'entrée de la haie, q u i, à l’est, vient en serpentant arroser les bords de
la ville.
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La haie*; vue prise du Flafl-Sfarf.
X U li V K 1.1. E -H O L L \ A 0 K.
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Il y a soixante ans, comme je viens de le dire, que la place occupée
par Sydney n’était qu’une forêt vierge où jamais n’avait pénétré un seul blanc.
Aujourd’hui celle ville présente aux regards surpris quelque chose d’éblouissant
et de magique. Sydney, c’est déjà Londres, mais Londres en miniature, Londres
par un beau soleil, Londres avec tout son confort, avec ses belles boutiques,
son luxe, son sport, son activité, et aussi Londres sans ses fripons. Ce dernier
trait semblera exagéré, si l’on songe que l’origine de Sydney est due à des
criminels, rebut de la population de la grande ville; mais j ’affirme qu’un
étranger court moins de risques d’être trompé dans le centre de cette colonie
lointaine que dans la capitale même de la Grande-Bretagne.
A Londres, dans ce gouffre immense où s’accomplissent tant de mystères
inconnus, où, comme dans toutes les villes populeuses, chacun va et vient sans
s’inquiéter de qui que ce soit, un marchand peut impunément tromper un
étranger : sa réputation commerciale n’en sera nullement atteinte; mais dans
la société très-circonscrile de Sydney, où tout individu est connu, les plaintes
d’un étranger dupé ne manqueraient pus de circuler de bouche en bouche, et
le crédit du marchand en serait infailliblement altéré, line chose qui paraîtra
singulière, c’est qu’on peut à Sydney mettre une confiance aussi entière dans le
marchand condamné émancipé que dans celui qui a émigré volontairement ;
et cela se conçoit, parce que le premier sait que l’on connaît scs antécédents,
et que sa conduite peut être l’objet d’une surveillance qui s’exerce avec plus
d’activité sur lui que sur le colon dont la vie a été jusque-là exempte de
reproches.
Sydney est actuellement une ville de trente-cinq à quarante mille habitants,
renfermée dans un espace de trois milles et demi à quatre milles de long sur
trois de large. Georges-Street, sa plus longue ru e , compte plus de mille
maisons. Quelle métamorphose pour celui qui vit sur ce même terrain tomber
le premier arbre destiné à construire une misérable cabane, et qui contemple
aujourd’hui ces magnifiques habitations en granit, élevées comme par enchan
tement ! Pendant mon séjour à Sydney, j ’ai connu plusieurs selliers libres qui
ont vu naître la colonie. In d’eux se rappelait parfaitement qu’il s’était égaré
dans une partie des forêts vierges, précisément à l’endroit où sa maison est
construite aujourd'hui ; d’autres se souvenaient qu’ils allaient à la chasse et
tuaient des perroquets sur divers points maintenant convertis en larges et
superbes rues. L’espace occupé par la ville est formé par les terrains concédés
gratuitement dès l’origine. Ces propriétés ont acquis depuis ce temps une valeur
énorme, et j ’en donnerai pour exemple un terrain vis-à-vis du Trésor, dans
Georges-Street, qui, le 31 mai dernier, a été vendu, eu adjudication publique,
;i raison de 1)4 livres sterling par pied de devanture, payable comptant, soit
2,40(> francs 40 centimes le pied (onze pouces français.)
DEI M E M E VOYAGE.
pas un seul des animaux domestiques, on en compte
actuellement par milliers. Le recensement fait le 1" janvier 1845 prouve qu’il
existait alors dans la colonie, savoir :
El le l'" janvier 1847 :
Chevaux..........................
Bêles à cornes................
P o rcs..............................
Moutons..........................
71,1 GO
1,150,500
56,269
5,604,650
82,300
1,548,000
67,240
0,800,000
Sydney, bâti primitivement sur plusieurs monticules séparés par un ravin
où coule un ruisseau de quelques pieds de largeur, presque toujours à sec en
été, terrain neuf, inégal et formé presque entièrement de roches, offre néan
moins de belles et larges rues éclairées au gaz et ornées de trottoirs parfaite
ment disposés.
Les travaux d’alignement ont été et sont encore, car on y travaille sans cesse,
de vrais tours de force. Des maisons bâties depuis quelques années seulement
se trouvent, dans certains endroits, élevées à dix-lmit et vingt pieds au-dessus
du niveau actuel de la rue. On communique dans leur intérieur par des esca
liers et quelquefois même par des échelles. Dans d’autres endroits, le second
étage des maisons est de plain-pied avec le trottoir. La nature et la dureté du
sol, qui n’est autre chose que le roc vif, ajoutent beaucoup à la difficulté des
travaux d’alignement; mais, en revanche, on a pu économiser dans plusieurs
l ues, surtout du côté de Miller’s-Point, les frais de pavage et de macadamisation
en nivelant la surface du roc, ce qui a procuré des chaussées solides et qui
n’exigent aucun entretien.
La ville est coupée dans toute sa longueur par cinq principales voies de
communication, Georges-Streel, Pitt-Street, Casllerengh-Streel, kenl-Slreel et
Macquarie-Street, lesquelles sont traversées par de nombreuses rues qui, grâce
aux nivellements opérés, présentent une surface entièrement unie. Les maisons
sont en général assez basses, et, à l’exception de celles qui forment les rues
principales et commerçantes, on en voit rarement qui soient composées de deux
étages. C’est autant de charmantes habitations, avec cour et petit jardin de
rigueur sur le devant; elles sont aussi très-bien distribuées et proprement
tenues. A Sydney, comme presque partout en Angleterre, chaque maison est
occupée par une famille seulement. Beaucoup de jeunes gens trouvent à louer
de petites maisons de trois ou quatre chambres, où ils vivent plus confortable
ment que dans des appartements garnis.
Pendant longtemps on se contenta de maisons bâties avec de la terre et
recouvertes en plâtre; la main-d’œuvre était alors fort chère, quoique les maté
riaux fussent au plus bas prix; mais depuis la révolution survenue dans la
\ 0 l V K L L K - H O I . l . A M ) E.
S5
valeur de chaque chose, révolution causée par les faillites des banques dont je
parlerai plus tard, on emploie pour la construction des maisons la pierre de
taille, qui ne coûte guère que la peine de l’extraire et de la tailler. Les briques,
qu’on retirait autrefois d’Angleterre, sont faites actuellement dans la colonie;
elles sont mieux fabriquées et peuvent se livrer à des prix inférieurs. La con
struction d'une maison commodément disposée ne revient pas aujourd’hui à
plus de 200 ou 250 livres sterling (5 à 6,000 francs.)
On se servait d’abord, pour couvrir les maisons, d’ardoises en bois (shingles)
qui coulent fort peu de chose; mais la chaleur du soleil, en les resserrant et
en faisant jouer ces lames de bois, amenait des vides et des interstices par
lesquels l’eau de la pluie pénétrait dans l’intérieur des habitations. C’est ce qui
arriva dans un orage terrible qui eut lieu quelques semaines avant mon arrivée,
et où tonies les maisons couvertes de celle manière fuient en partie inondées.
Maintenant beaucoup de navires apportent ici, comme lest, des ardoises qui se
vendent fort bien. On s’en sert pour la toiture des maisons nouvelles et des
habitations d’une certaine importance, quoiqu’elles aient l’inconvénient, expo
sées comme elles le sont à l’action des rayons solaires, de communiquer aux
appartements une grande chaleur. Les maisons sont entourées, à la campagne
surtout, de varandas qui les mettent à l’abri de l’ardeur du soleil. Dans l’inté
rieur, les murs, peints à l’eau ou à l’huile, sont dépourvus de boiseries, ce
qui donne un peu plus de fraîcheur dans l’été. Les portes et les fenêtres, en
bois de cèdre et parfaitement entretenues, contribuent d'un autre côté à la
richesse et à l’ornement des habitations.
Parmi les principaux édifices de Sydney, il faut mettre au premier rang
l’hôtel du gouverneur. Cette habitation, qui, par sa situation admirable, domine
d’un côté la baie, a été récemment construite. Elle est en pierres de taille et
bâtie dans le style du moyen âge. Ses murailles hautes et crénelées font un
effet charmant, et plus encore lorsque, à bord d’un navire, on vient à les aper
cevoir tout d’un coup en tournant la pointe Bradley’s-Head.
La chambre du conseil est un immense bâtiment construit en briques et qui
n’offre rien que l’on puisse signaler. Beaucoup d’autres édifices, tels que les
hôpitaux, les bibliothèques, le trésor, le collège, le théâtre (qui est une pro
priété particulière), les prisons, les casernes, etc., ont quelque analogie avec
ceux que nous voyons en Europe; mais le fait de leur construction dans une
colonie qui ne remonte qu’à peu d’années n’en est pas moins très-rem ar
quable.
Le palais de justice, situé à Woolloomoolloo, auprès de la prison, est un assez
grand bâtiment en pierres de taille, avec un portique supporté par six hautes
colonnes.
Les temples sont en grand nombre à Sydney; à peine ferait-on mille pas
sans rencontrer une église ou tout au moins une chapelle (|ueleon<|ue, car ici
toutes les croyances sont tolérées, et je ne saurais vraiment dire (pielle est la
Palais et jardin du gouverneur.
religion dominante. On y trouve un archevêque catholique aussi bien qu’un
évêque protestant; ce dernier cependant est à la tète du clergé et fait partie du
conseil exécutif. Il existe en outre plusieurs synagogues pour les juifs, qui sont
eu grand nombre, et une quantité de chapelles consacrées aux presbytériens,
aux scotches et à diverses autres sectes. La principale église, regardée actuel
lement comme la cathédrale, est celle de Saint-James, dont le clocher élevé
s’aperçoit à une grande distance. L’église catholique est un beau monument en
pierres de taille; l’intérieur est décoré de boiseries dans le style gothique qui
sont d’un assez bel effet, mais dont l'ensemble a peut-être quelque chose de
trop sévère et de trop sombre.
Plusieurs autres églises, dont la construction est commencée depuis quelques
années, sont restées inachevées faute d’argent. Lorsqu'elles seront terminées,
elles enrichiront encore la ville de magnifiques édifices, si on en juge par les
parties qui sont debout actuellement.
Les premiers cimetières, qui autrefois étaient éloignés de Sydney, se-trouvent
maintenant, par suite de son agrandissement inattendu, tout à fait au milieu de
la ville. Ces terrains auraient aujourd'hui une valeur considérable, fl est pro
bable que dans plusieurs années, c’est-à-dire après qu’il se sera écoulé un
espace de temps convenable, ces terrains recevront une autre destination. Le
nouveau cimetière est situé à un mille de la ville; il est couvert de nombreux
monuments funéraires, mais qui n’offrent rien de bien remarquable.
Quatre grands bâtiments longs et placés à côté l’un de l’autre forment le
marché de Sydney. Ils renferment des boutiques spacieuses, où les marchands
et les acheteurs sont à l’abri du soleil pendant l’été et garantis pendant l’hiver
du froid et de la pluie. Chaque marchand y est établi avec sa spécialité, celuici vendant des fruits, celui-là de la volaille, un autre des légumes, etc. C’est
surtout le samedi soir que le marché est très-fréquenté et devient comme un
lieu de réunion et de promenade. On y rencontre toute espèce de monde, et de
nombreux équipages attendent aux portes les dames ménagères qui vont y faire
leurs emplettes suivant l’usage anglais. On s’y donne rendez-vous comme on
ferait à Paris au passage des Panoramas; et il est quelquefois difficile d’y péné
trer, tant la foule est grande. Les boutiques sont très-proprement disposées
SS
D E i : \ I l i MH v o v a i j i :.
dans ce bazar, et plus d’une jolie femme y tient le comptoir. Tout ce mouve
ment, toutes ces allées et venues au milieu de galeries éclairées par le gaz,
forment un tableau aussi animé que varié et pittoresque.
Certaines boutiques étalent aux regards des corbeilles de fruits les plus
beaux; tous supporteraient la comparaison avec ce que les premières maisons
en ce genre exposent à la vue des gourmets parisiens, cl l’emporteraient même
encore par leur extrême bon m arché, ce qui est un mérite de plus.
Les fruits sont tellement abondants ici pendant l'été, c'est-à-dire en janvier
et février, qu’ils dépassent les besoins de la consommation. Il arrive même un
moment où cette abondance est plutôt un embarras qu’un avantage. Si les fruits
mis en vente par les marchands sont en général aussi remarquables, c’est qu’ils
proviennent presque toujours de choix faits parmi des quantités considérables.
J ’ai souvent accompagné au marché des dames de ma connaissance qui allaient
y faire leurs emplettes, et j ’ai eu plusieurs fois la fantaisie de marchander quel
ques-uns des nombreux objets qu’on y expose. Des pêches, des abricots fort
beaux et même d’une grosseur extraordinaire se vendent 2, 3 et 4 pences (20,
30 et 40 centimes) la douzaine; d’autres, un peu inférieurs, mais de bonne
qualité et bien m urs, se vendent à raison de t à 1 schelling et demi le panier de
quatre à cinq cents. Au reste, on pourra se faire une idée de l’énorme abondance
des fruits à Sydney, quand on saura que non-seulement on les emploie partout
à la nourriture des cochons et de quelques autres animaux domestiques, mais en
core qu’on les laisse pourrir pour en faire du fumier et engraisser les terres. Les
raisins, les pommes, les oranges y sont aussi en grande quantité; mais ce qui
plaît surtout aux étrangers, c’est de voir ce mélange de fruits européens et de
fruits des régions tropicales; car là se trouvent réunis nos prunes, nos pêches,
nos raisins, avec les bananes, les goyaviers, les ananas, les grenades, etc.
Je ne pouvais m’expliquer pourquoi personne ne cherchait à utiliser cet excé
dant de fruits d’une manière autre que sa conversion en engrais; quelqu’un à
qui je fis part de cette observation me dit qu’à la vérité il serait facile de retirer
de ces fruits quelque boisson, telle que de l’eau-de-vie ou du cidre, mais toute
distillation à un certain degré de force est expressément interdite ici et expose à
de sévères punitions. Chacun pourtant a le droit de distiller autant qu’il le veut
pour son usage particulier et celui de sa famille, mais il ne lui est pas permis
de mettre ses produits en vente.
Il existe encore d’autres marchés pour la viande de boucherie, la volaille,
les légumes, etc.
La viande est excellente dans toute Ja colonie, et tellement répandue, quelle
ne vaut que I penny (10 centimes) la livre (bœuf ou mouton), excepté le filet,
qui coûte un peu plus, de même que le veau. Dans un pays oii l'on lue des
animaux pour en avoir la peau et la graisse, on conçoit que la viande destinée
89
N O U V E L L E -H O L L A N D E .
il la boucherie doit nécessairement être du premier choix. Les animaux, au
reste, se vendent à très-bon marché ; ainsi on peut avoir actuellement un mou
ton gras pour 5 à 7 sclicllings (6 IV. 25 c. ci 8 fr. 75 c. ). Un bœuf gras ne
coûte pas plus de 25 à 40 sclicllings (31 fr. 25 c. à 50 IV.). Ces prix, déjà
incroyables, ont été plus bas encore il y a trois ans, à la suite d’une crise
commerciale qui entraîna une sorte de panique. On vendit publiquement des
troupeaux considérables et à des prix tels, que chaque mouton revenait à
I scbelling ( 1 fr. 25 c. ), et même à 9 d. (90 c. ), et chaque bœuf à 10 et 15
schellings (12 fr. 50 c. à 18 fr.).
Un jetant les yeux sur le tableau qui suit, où se trouve indiquée la valeur
moyenne de différents articles en 1839 et 1847, on voit que la comparaison
est toute à l’avantage de cette dernière époque. Les prix de certains objets ont
en effet subi une grande baisse depuis plusieurs années, et ils paraissent
devoir être fixés pour longtemps, par suite de la concurrence qui s’est établie,
et qui doit les maintenir à un taux raisonnable.
NATURE DES OBJETS.
PRIX MOVKX
ex 18i7.
PRIX MOVKX
kx 1830.
Bœuf.........................................
Mouton.....................................
Cheval ordinaire......................
Porc, suivant le poids...............
Volaille.....................................
Dinde.........................................
Pommes de terre, par 112 liv.
Un chou.....................................
Beurre........................................
Farine (100 livres)...................
Pain (4 livres)..........................
Bœuf (par livre)......................
Mouton (par livre)...................
C anard.....................................
P ig e o n .....................................
fr. r.
60 »
8 >.
300 ,
17 50
.. GO
4 35
2 10
» 15
1 25
IG 85
« GO
» 10
» 10
>. GO
» 75
fr. r.
G87 50
62 50
1,875 «
G8 75
G 85
34 35
65 60
2 50
2 50
35 GO
2 »
1 60
1 50
9 65
3 40
Il vient de me tomber sous la main un livre écrit, en 1839, par M. James
sur la Nouvelle-Galles du Sud. J’ai remarqué les prix de quelques animaux et
de diverses denrées à celle époque, c’est-à-dire il y a huit ans seulement. Il m’a
paru curieux de les transcrire en regard des prix actuels; mais, après avoir
TOMK i.
12
ill)
1) 141 \ I I 4 M I 4 \ 0 V A (! 14.
donné ce tableau, je crois devoir faire connaître ici les prix de quelques arti
cles, tels qu’ils étaient fixés dans la colonie à une époque bien antérieure.
Vers la fin de l’année 1796, on vendait généralement à Sydney :
Une vache.....................................................
Un cheval.......................................................
Un mouton.....................................................
Le porc frais(la livre)................................
Le mouton ( la livre)..................................
2,000 fr. »
2,250
«
187
50
1
55
2
50
Il existe 5 Sydney un système d'encouragement qui, appliqué de différentes
manières, contribue à l’amélioration et à l’abondance des produits que l’on
recueille dans la colonie. Ainsi les sociétés d'horticulture ont institué, comme
en France et en Angleterre, des expositions de fleurs et de fruits, qui ont lieu
trois ou quatre fois par année. Des prix sont accordés à la suite de chaque
exposition, et il en résulte une émulation et une sorte de rivalité honorable,
qui tournent au profit des consommateurs et concourent en même temps au
perfectionnement des méthodes de culture.
.fini assisté à deux de ces expositions, qui ont lieu dans un des marchés de
la ville, transformé pour la circonstance en véritable bosquet. l)e l’intérieur
des feuillages s’échappaient pendant toute la journée les sons d’une musique
harmonieuse. Les fruits, les fleurs, les légumes exposés étaient bien supé
rieurs à ceux qu’on apporte au marché quotidien, .le remarquai, entre autres,
une grappe de raisin q u i, seule, pesait quatorze livres, et avait plus de deux
pieds et demi de longueur.
Plusieurs poires étaient d’une telle grosseur, qu’il peine auraient-elles pu
entrer dans mon chapeau. Il s’y trouvait aussi des choux d’une dimension sur
prenante. Si le chou colossal dont on a tant parlé dans les journaux de Paris
fut provenu de ce pays, il aurait fallu s’attendre à voir des choux atteignant
six pieds de hauteur et autant de circonférence. Pendant que j ’examinais
ces beaux produits, à une des dernières expositions, un des commissaires
(stewards), qui me connaissait, s’approcha de moi et me demanda ce <jue je
pensais de ces résultats. « On ne saurait disconvenir, me dit-il après avoir
reçu avec plaisir mes éloges, que ces fruits ne pussent tenir la première place
à une exposition quelconque en Europe; mais ce qu’il y a de plus surpre
nant, c’est que les arbres qui les ont produits sont de jeunes plants de deux
ou trois ans. Il y a cinq ans, ajouta-t-il, la colonie roulait sur l’or; le fer
mier, tout en gagnant d’énormes revenus, qui lui étaient donnés par l’accrois
sement annuel de ses moutons et par la vente des laines, passait son temps à
fumer sa pipe et à boire du vin de Champagne, qui alors était aussi commun
XO UVBLLE-HO LLAXDE.
<1ne la bière et
le porter. Tandis qu’il vivait ainsi dans une trompeuse sécu
rité, cet étal prospère est soudain interrompu par la faillite des banques; les
moutons ne sont plus recherchés, et de nombreux troupeaux restent tout à
coup sans valeur. Obligé de tourner ses vues d’un autre côté, le fermier cliercha dans les plantations de nouvelles sources de richesses. Elles devaient bientôt
jaillir de celte terre féconde, si docile à produire ce qu’on lui demande; on
eut le bonheur de voir réussir de jeunes arbustes importés d’Europe et d’autres
parties du monde, et qui donnèrent en peu de temps des fruits magnifiques,
comme ceux que vous voyez tous les jours exposés dans nos marchés. »
Le consul, chez qui je remarquais un jour des légumes superbes servis à
table, me dit que, lors de son arrivée dans la colonie, les légumes étaient si
peu connus, qu’il ne pouvait s’en procurer d’aucune espèce. Quant au raisin,
il était alors tellement rare, qu’un de ses amis lui en envoya un jour une grappe
qui fut reçue comme un véritable cadeau. Aujourd’h u i, le vin provenant des
vignes de la colonie est très-abondant à Sydney.
Outre ces variétés de fruits et de légumes, j'ai vu aux expositions de beaux
échantillons de produits, qui, un jour ou l’autre, deviendront certainement
l'objet d’un commerce d’exportation très-étendu. Il y avait, entre autres, du
miel de bonne qualité, que l’on récolte ici, et qui est vendu à fort bon mar
ché; du tabac, des figues, des confitures, des conserves de fruits, de la cire,
de l’huile d’olive, du vin, des fruits secs, etc-, etc.
La société d’horticulture a institué des médailles et des prix de 1 livre ster
ling à 10 livres (25 à 250 francs), qu’elle accorde comme récompense aux
meilleurs producteurs de ces divers articles. D’autres prix sont fondés et distri
bués, soit au jardinier reconnu le plus habile dans sa profession, soit à celui
qui fournit les meilleurs certificats et qui peut justifier qu’il est resté le plus
longtemps au service du même maître. Les fabricants les plus distingués en
outils et en ustensiles d’horticulture ont droit également à des récompenses
spéciales.
.le dois dire ici quelques mots sur la société d’agriculture de Penrith et Haukesbury, créée dans un but d’amélioration et de progrès. Elle a fondé égale
ment des prix de diverses valeurs; rçtile en accorde, entre autres, à celui qui
fait le meilleur labourage seul avec une charrue attelée de bœufs ou de chevaux,
aux domestiques dont les maîtres rendent le témoignage le plus satisfaisant, etc.
Elle a des prix particuliers pour les jeunes garçons au-dessous de dix-huit ans.
C’est encore delà même manière que cette société encourage la production des
meilleurs étalons, des taureaux, des bœufs les plus gras, des moutons, etc.,
ainsi que les inventions nouvelles, ou même les simples perfectionnements de
charrues et d’autres instruments propres à l’agriculture.
Les réunions auxquelles donnent lieu les distributions de prix dans ces diver-
ses sociétés présentent beaucoup d'intérôt au public et sont très-suivies; on les
regarde comme des jours de l’ôle, et souvent on y tient des paris pour ou contre
les concurrents qui doivent entrer on lice.
Quoique les prix ainsi accordés soient en grand nombre et donnés avec faci
lité, ils n’atteignent pas moins le but pour lequel ils ont été institués, l’in
tention de la société étant de récompenser le travail et d’inspirer de bonne
heure, surtout aux jeunes gens, du goût pour l’agriculture. C’est à ces réunions
philanthropiques, établies seulement depuis quelques années et que le gouver
nement encourage de toute manière, que la colonie doit aujourd’hui une bonne
partie de sa prospérité.
Au mouvement qui règne dans les rues de Sydney, on peut juger de l’acti
vité et de l’industrie de ses habitants. Ic i, l'attention est attirée par l’éclat de
boutiques élégantes, garnies de glaces et d’ornements en cuivre soigneuse
ment polis, et où se trouvent rassemblées et livrées il des prix raisonnables les
plus riches étoffes des fabriques de Lyon et de Manchester. Là, c’est un im
mense magasin de quincaillerie et d’approvisionnements pour les navires, et
dans l’intérieur duquel une charrette peut tourner aisément sans déranger
l’ordre parfait qui y existe; plus bas, une pharmacie laisse voir ses fenêtres
ornées d’échantillons de drogues et d'autres produits de couleurs variées. Celle
belle maison, à plusieurs étages, qui fait le coin de Charlotte-Place et GeorgesStreet, bâtie en pierres de taille, qui occupe un immense terrain, et qu’on
prendrait pour l’habitation d’un lord, n’est autre que celle de Sam Lyons, le
crieur public ( auctioneer), qui a gagné plusieurs millions dans ses ventes à
l’encan. Cet individu est encore propriétaire de cinq ou six autres maisons, les
plus belles actuellement que l’on puisse voir à Sydney. Elles sont situées sur le
Race-course et connues sous le nom de Lyon’s-Terrace. Ces maisons ont
quelque rapport, quant à leur construction, avec celles de Regent-Square à
Londres.
On connaît de suite le fameux Aldis, marchand de tabac, que la nature de
son commerce met en relation avec les étrangers, aussitôt qu’ils arrivent, et
cjui a su, par ses prévenances et son accueil, attirer chez lui le public et faire
lui-même sa fortune. Il passe pour amateur de tableaux; il en possède en effet
plusieurs qu'il m’a montrés, et qui sont de bons maîtres et fort bien choisis.
L’établissement de MM. Birnstingl frères, bijoutiers et horlogers, quoique
installé depuis p eu , est en grande faveur à Sydney. Il est visité presque conti
nuellement par un grand nombre de personnes dont les équipages stationnent
à la porte. La maison qu'occupent ces messieurs fait face à la cifadelle, qui
sera prochainement transportée à Woolloomoolloo; on construit en ce moment
dans cet endroit tous les bâtiments que nécessite une pareille destination. La
citadelle actuelle comprend un large terrain sur lequel sont élevées les ra-
M O U VK LLK -H O LLAN flE .
93
sernes, et où les troupes font journellement l’exercice. Ce terrain, une fois la
translation opérée, sera mis en vente, et de nouveaux édifices viendront encore
orner Georges-Slreet.
Une des choses qui frappent le plus l’observateur, c’est la quantité de mar
chands de vin ( licenced) établis à Sydney. On est sur d’en trouver au moins
un à chaque coin de rue, et quelquefois trois et quatre à côté les uns des au
tres. Leurs boutiques, sans être ornées de glaces, sont proprement et riche
ment décorées : elles tiennent le milieu entre ce que nous appelons le cabaret
et le café; car on ne voit pas ici de café proprement dit, comme en France.
La bière, le porter, l’eau-de-vie, le rhum , le gin, etc., conservés dans les
caves, correspondent par des tuyaux à une espèce de fontaine ou pompe garnie
de robinets et placée dans la boutique, ce qui fait que la personne qui tient le
comptoir peut, sans se déranger, servir les buveurs, quel que soit l’objet qu’ils
demandent. Cette disposition rappelle les public-house d’Angleterre.
Les rues sont macadamisées et assez bien entretenues. Comme un cheval
coûte fort peu de chose, presque tout le monde a le sien; aussi n’exisle-l-il pas
de vilic, sans en excepter même Londres, qui ail proportionnellement autant
de chevaux et d’équipages. Au reste, la position de Sydney nécessite ces moyens
de transport, l’été à cause de la chaleur, l’hiver à cause des pluies; ensuite les
maisons sont éloignées les unes des autres, ce qui augmente l’étendue de la
ville, et rend les distances plus grandes d’un point à l’autre. Georgcs-Strect
seule a plus d’une lieue de longueur.
Depuis quelques m ois, des fiacres en grand nombre stationnent sur les
points les plus fréquentés, et on peut se faire voiturer moyennant 2 schellings
par heure. Beaucoup de ces voitures ont été faites dans la colonie, car il y a
des ateliers oii l’on en fabrique avec autant de soin qu’à Londres; quelquesunes provenant de cette dernière ville, et que l’on voit circuler dans les rues,
ont été achetées à des négociants que la crise commerciale survenue, il y a
deux ans, a forcés de se débarrasser de ces objets de luxe.
Un nommé Roach, qui a une grande réputation comme empailleur, et qui
est chargé de commandes nombreuses pour l’Europe, tient dans Hunler-Slrcel
un magasin de curiosités digne d’attirer l'attention des étrangers, de ceux
principalement q u i, ne devant faire qu’un court séjour à Sydney, n’ont pas le
temps d'aller parcourir les forêts des environs. Ou peut, chez Roach, se pro
curer le plaisir de voir en quelques instants une partie des animaux qui se
trouvent dans la Nouvelle-Galles du Sud. Je citerai particulièrement les oiseaux
renfermés, au nombre de plusieurs centaines, dans une immense volière ornée
d’arbustes, au milieu desquels on les voit voltiger sans cesse. Je me plaisais
souvent à regarder cet assemblage d’oiseaux parés des plus vives couleurs;
j’admirais ces plumages dorés ou revêtus des teintes diverses de l’arc-en-ciel.
Les perroquets, très-nombreux ici en espèces (on en compte près de cinquante,
propres à l’Australie), sont surtout remarquables par leur beauté et par leur
éclat. J’indiquerai, entre autres, le kakatoès blanc, bien connu en Europe; le
kakatoès rosé, aux ailes cendrées, à la crête d’un rose tendre, très-rare, par
lant avec facilité; le kakatoès noir, à crête noire et à queue rouge-pourpre; le
king-parrat, au corps rouge-feu, aux ailes d’un vert foncé; le rosella, bariolé
de couleurs magnifiques- Mais le perroquet le plus mignon, le plus rare, et
par conséquent un des plus chers, est celui appelé budgerry ( melopsittu undulata). Il est de la grosseur d’un serin, de couleur vert-feuille clair, et zébré
de noir sur le dos. Rien n’est plus amusant que de l’entendre jaser et deman
der un morceau de pain. C’est un oiseau qu’on parvient à instruire sans beau
coup de peine.
Les pigeons ne le cèdent pas aux perroquets pour la vivacité des couleurs.
Les plus rares sont ceux à crête rose et ceux que l'on désigne sous le nom de
topknot, puis le wangawanga et le bronze-wing aux ailes brillantes, etc.
Lin oiseau également remarquable par ses deux couleurs bien tranchées, de
noir de velours et de jaune d'or, et surtout par les plumes veloutées de la tête,
connu sous le nom de regent-bird (srriculus chrysocephalus) se trouve aussi
en assez grand nombre chez les marchands.
Les rues de la ville sont garnies de fontaines, placées de distance en di
stance. L’eau qui les alimente est prise dans un étang ou réservoir situé à trois
ou quatre milles entre Sydney et Botany; un moulin à vapeur fait remonter
l’eau, et elle est amenée dans des tuyaux en fonte jusqu’à la ville même.
Le voyageur qui s’attendrait à trouver dans Sydney une ville d’une physio
nomie toute particulière et en rapport avec le caractère étrange du pays se
rait grandement désappointé. A voir ces équipages, ces fiacres qui circulent,
ces trottoirs couverts de monde , ces chevaux qui galopent sans cesse dans les
rues, on se croirait dans une des grandes villes d’Europe. C’est en vain que
l’on chercherait quelques habitations plus ou moins sauvages, quelques cos
tumes singuliers ou bizarres; on n’a devant les yeux que des maisons bâties
comme à Londres ou à Paris; on ne rencontre que des gens revêtus de l’uni
versel paletot ou de la veste blanche. Rien ne pourrait faire soupçonner à un
étranger qu’il est dans une autre partie du monde, que des milliers de lieues,
que des mers sans fin le séparent du pays qu’il a quitté, si ce n’est la vue de
quelques naturels, race la plus stupide et la plus abrutie de l’espèce humaine,
qui se montrent quelquefois dans un état de nudité presque complète aux coins
des rues ou aux portes des bouchers, chez lesquels ils vont demander l’aumône
d’un peu de viande. Il est rare qn’on leur en refuse, la viande étant à bon
marché; ils la mangent tantôt crue, tantôt à peine grillée.
S'il existe des pauvres à Sydney, au moins n’y voit-on pas de mendiants au-
y o u v k u .k-h o lla n d e .
95
1res que des aborigènes. Tous ceux qui peuvent travailler ne manquent pas
d’occupation assez bien rétribuée. Quant aux infirmes, ils sont l’objet de la
Sollicitude du gouvernement ou de quelques sociétés philanthropiques. Les
aborigènes sont les seids qui arrêtent les passants dans les rues, pour leur de
mander quelque monnaie, et encore ne le font-ils que quand ils s’aperçoivent
qu’on les regarde avec quelque attention.
A côté de l’Hôtel royal (Royal-Ho/el) , qui est le plus grand de Sydney,
se trouve l’établissement de bains chauds de M. Robinson, tenu avec soin et
propreté.
Les environs de Sydney offrent aux habitants de nombreuses promenades.
Un chemin qui longe la baie conduit aux phares, d’où l’on jouit d’une belle
vue sur la m er; puis, en déviant un peu et en entrant dans les bois, on par
vient à Bondy-Bay, entre deux rochers escarpés; la vue, de ce point, s’étend
encore sur l'immensité de l’Océan. Si on suit toujours Georges-Slreet, on ar
rive à la route de Param atta, la seule qui aboutisse à Sydney : elle se divise
plus loin en diverses branches, qui mènent à Liverpool, à Camden, à Wind
sor, etc. La roule de New-Toivn est une des plus agréables; elle est bordée,
de chaque côté, de riches maisons de campagne. En la suivant à peu près
pendant cinq à six milles, on arrive à une sorte de pont, au delà duquel
on se trouve tout à coup dans une contrée sauvage, couverte de grands
bois, et dont l'aspect pourrait faire croire qu’on est à cent lieues de toute
habitation.
L’endroit désigné sous le nom de Domain, ou de Jardin botanique, est la
promenade favorite des habitants de Sydney. Ce jardin, qui longe la baie et
qui lieu! au palais du gouverneur, est appelé, d’un côté, Farm Cove, et de
l’autre, Woolloomoolloo. Tracé en 1812 par les soins de lady Macquarie,
femme du gouverneur de ce nom, il fut continué sous la direction dcM. A. Fra
sier, botaniste. Il est divisé en deux parties, dont l’une, située près du bord
de l’eau, est le vrai jardin botanique. L’autre partie, sur la hauteur de laquelle
on a placé un monument élevé à la mémoire de sir Richard Bourke, gouver
neur de la colonie en 1837, lait le tour par Woolloomoolloo. Ce n'est autre
chose qu’un parc étendu qui sert de point de réunion à un grand nombre de
personnes qui viennent s’y faire voir en équipages. Deux fois par semaine, de
trois à cinq heures, une musique militaire s’installe sur la pelouse et se fait
entendre, à la grande satisfaction des promeneurs. Les allées macadamisées
sont pourvues, de chaque côté, de petites rigoles en briques qui permettent
aux eaux de s’écouler sans dégrader les plates-bandes, et les pieds des prome
neurs peuvent être en tout temps à l’a b ri, sinon de l’humidité, au moins de la
boue. Chaque point de vue, dont on peut jouir sur des bancs en bois ou taillés
dans le roc, a été ménagé dans ce jardin avec un goût exquis. D’énormes
rochers ont été enlevés à grands frais dans certains endroits, tandis qu’on en
rencontre ailleurs qui ont été respectés et qui forment des niasses larges et
imposantes.
Dans la semaine, où chacun est occupé de ses affaires, cette promenade est
très-peu fréquentée; mais la solitude, le calme qui résultent de celle absence
de mouvement donnent un charme nouveau à ce jardin et permettent de jouir
à l’aise de toutes ses beautés. Il n’en est pas ainsi le dimanche, où, après
l’heure des offices, toutes les classes de la société semblent s’y être donné
rendez-vous. Il est à remarquer que, malgré la liberté qui est laissée aux pro
meneurs, personne ne touche à aucun des objets qui se trouvent sous la maiii :
les plus belles fleurs, les fruits les plus séduisants, sont aussi respectés que
s’ils étaient protégés par des grilles en fer.
A la pointe se trouve le banc où lady Macquarie aimait à se reposer (Lady
Macquarie’s seat). Là, du haut d’un rocher, on embrasse toute la haie d’un
coup d'œ il; on plane sur Garden-Island , en même temps, Sydney se découvre
à gauche , Sydney admirablement situé, et qui offre sans cesse aux regards,
comme son plus bel ornement, le palais du gouverneur. Cette partie du domain
est très-recherchée, et j ’ai été souvent jouir de ces beaux points de vue en
attendant l’heure de la musique.
>rr.__i
v o l Vlîl.l.K-IIOM.AYIHi.
07
Une partie du jardin est aussi consacrée à des pépinières, où la vigne tient
la première place. On y a rassemblé des échantillons de tous les premiers crus .
<1ni existent, et les planteurs du pays peuvent aisément en obtenir des boutures
pour leurs propres exploitations.
J’ai remarqué, parmi les plantes cultivées, unpin de File Norfolk qui est
d'une grande beauté, et une riche collection de plantes grasses. Celle des orchi
dées est également très-remarquable.
Dans un lieu retiré, à l’ombre de grands saules pleureurs, se trouve un
monument érigé à la mémoire du célèbre botaniste Allan Cunningham, auquel
le jardin doit une partie de ses améliorations. On sait que cet infortuné bota
niste a péri, assassiné par les naturels, en 1835, lors d’une excursion qu’il fil
dans l’intérieur du pays avec le major Mitchell.
Le côté opposé de la haie est appelé North-Shore. On n’y voit que quelques
rares maisons-de campagne qui se sont emparées des points les plus pittores
ques et les plus rapprochés de la ville. En traversant la baie, soit en canot,
soit dans un des petits bateaux à vapeur qui, de cinq en cinq minutes, parlent
d’un côté pour l’autre, on est étonné de se trouver au milieu d’une nature
vierge et sauvage. Si l’on veut pousser jusqu’à deux ou trois milles du côté de
Middle-Harbour, on arrive à une cascade appelée Willoughby, formée par
d’énormes rochers et située dans une vallée sombre, silencieuse et des plus
pittoresques.
Lorsque, au milieu de ces bois élevés, on parvient à trouver une éclaircie,
la ville, le jardin botanique et les environs de Sydney offrent tout à coup une
vue animée et fort agréable. Il serait dangereux de s’aventurer au delà d’une
certaine distance, dans ces bois touffus, que les rayons du soleil ne percent
que rarement. L’on ne sait où poser le pied , tant les herbes, les ronces et les
broussailles se sont répandues et accumulées sur le terrain. Des rochers sans
nombre, crevassés par le temps, présentent autant de précipices, qui ajoutent
singulièrement aux périls d’une excursion hasardeuse dans ces profondes
solitudes.
Un jour j ’allais voir le baleinier du Havre le Faune, qui était à caréner dans
Mosman’s-Hay, je m’égarai au milieu de ces bois immenses. Ce ne fut qu’après
cinq heures d’une marche qu’accélérait la crainte d’être obligé de passer la
nuit à la belle étoile, que je parvins à retrouver mon chemin. Je rejoignis enfin
le navire, exténué de fatigue, ayant déchiré ma chaussure en gravissant les
rochers les plus escarpés. J’avais, en revanche, gagné un appétit dévorant,
contre lequel le docteur du Faune me prescrivit d’abord une copieuse soupe
aux choux, dont les effets me furent très-salutaires! !
J ’ai déjà dit quelques mots de la baie; j ’y reviens encore, car sa vue procure
aux voyageurs le plus beau spectacle. En effet, qui n’éprouverait un sentiment
TO.MK I.
J3
DS
Il Kl M K AI K \ OA AC K.
do surprise et d'adm iration, au moment oii, doublant, parm i beau soleil,
Bradley’s-Heâd, le rideau de rochers qui masi|uail la vue disparait tout à coup,
et laisse apercevoir un des plus magnifiques tableaux qu'on puisse imaginer.
La baie, en général, connue sous le nom de P ort-Jackson, se compose
d’une multitude de petites criques sur les bords desquelles se sont élevées de
nombreuses maisons de campagne de styles variés et entourées de superbes
jardins. Ces habitations, qui rivalisent d'élégance, ont envahi déjà tous les
points pittoresques de la côte sud, c’est-à-dire les environs de Sydney. La
partie nord, au contraire, a conservé ce caractère de rudesse qu’on retrouve
encoredans toutes les petites baies que l’on visite. Celle nature vierge et sau
vage semble avoir quelque charme pour les habitants de Sydney, car on y ren
contre assez souvent des sociétés «jni se réunissent pour des parties de plaisir
auxquelles ces lieux escarpés et romantiques prêtent encore un nouvel agrément.
Les huîtres sont si abondantes dans le pays qu’elles s’attachent partout et
que les rochers en sont couverts souvent de plusieurs couches superposées, l ue
chose assez curieuse, c’est qu’il n’est pas rare d’en trouver sur les arbres
plantés au bord de la mer, et .qui sont baignés par l’eau à la marée haute;
leurs branches inférieures reçoivent alors une quantité d'huîtres qui s’y atta
chent et qui restent à la place où elles se sont fixées, ne s’ouvrant que lorsque
la mer les couvre, et conservant l’eau nécessaire à leur entretien pendant la
marée basse. La même observation a été faite dans beaucoup d’autres pays et
notamment sur les côtes d’.AIrique.
Les amateurs de conchyliologie recueilleraient ici de nombreuses espèces de
coquilles parmi lesquelles il parait qu’il en existe de très-rares. Je pris souvent
plaisir à me livrer à ce genre de recherches, faisant tous mes efforts pour rap
porter à mon cousin monsieur Benjamin Dclesserl quelque espèce qui fût nou
velle pour son riche musée.
La baie est extrêmement poissonneuse, et l’on peut, dans certaines saisons,
prendre autant de poissons qu’on en désire. Il suffît de jeter une ligne à l’eau
pour qu’elle rapporte immédiatement quelque chose. Je me souviens que, dans
une partie de pèche que je fis un jour avec quatre ou cinq personnes, nous
primes, en moins d’une heure et avec nos lignes seules, cent quarante-cinq
poissons d’espèces e id e grandeurs différentes. Quant aux langoustes, on les
rencontre par myriades, marchant toujours ensemble et en ligne. Il y en a qui
sont marquées de raies longitudinales d’un bleu clair. Au moindre bruit, elles
s'enfoncent précipitamment dans le sable mouillé. La première fois que je les
aperçus, j ’eus peine à me rendre compte de ce que je voyais. J’étais seul dans
un petit bateau, à quelques brasses du rivage ; je distinguais parfaitement au
fond de l’eau des niasses bleuâtres et changeantes (pii allaient et venaient len
tement. Je me penchai pour examiner plus attentivement, et je distinguai, à
MOI V l a i . K - I I O I J , \\1 )K .
«0
ma grande surprise, une quantité considérable de langoustes qui disparurent
comine par enchantement à un mouvement un peu brusque que je fis. Je ne
saurais dire si elles sont bonnes à manger, n’en ayant jamais vu servir sur
aucune table. Les langoustes de la plus grande espèce sont abondantes ici et
se pèchent avec facilité.
Il est dangereux de se baigner en certains endroits de la baie à cause des
requins, qui vivent en grand nombre dans ces parages : plus d’un nageur,
dédaignant le péril, a payé de la vie son imprudence. Si à la pèche on n'a pas
soin de retirer promptement sa ligne dès qu’on la sent touchée, on peut être
presque sûr que le poisson qui s’est laissé prendre sera dévoré par les requins.
Un jour que je pêchais à bord du Persian, j ’avais jeté une ligne munie de cinq
hameçons; obligé de descendre dans ma cabine pour y chercher quelque chose,
ce qui fut l’affaire de moins d’une minute, je remontai précipitamment et reti
rai ma ligne. Le poisson avait disparu et il n’en restait qu'une tête à l'un de
mes hameçons. Quelques instants après, j ’aperçus deux ou trois petits requins
s’agitant auprès du rivage et cherchant encore à droite et à gauche quelque
proie nouvelle et facile.
Il ne se présente pas une seule voile à l’horizon qu’elle ne soit aussitôt
annoncée par des signaux situés sur la falaise sud de l’entrée, à coté d’un
très-beau phare construit en pierres de taille, cerclé en fer, et dont le feu tour
nant s’aperçoit à trente milles (dix lieues) au large.
Phare de Sydney.
Dès qu’un navire est signalé, un pilote se dirige immédiatement vers lui ;
mais la baie est tellement sûre qu’un capitaine peut sans crainte en hasarder
100
I)Kl \ I K M K
\ (>\ \ C K .
l’entrée. II n’existe qu’un seul roc, entouré do doux ou trois petits rochers, la
Truie cl ses Petits (Sow and P iffs) ; encore se trouvent-ils hors île la roule que
doivent suivre les bâtiments pour remonter la baie. Un ponton ancré sur ces
rochers et éclairé la nuit en indique d ’ailleurs la position et permet d’éviter le
danger qu’ils présentent.
I.a haie est assez profonde pour qu’à deux ou trois brasses de terre un navire
trouve assez de fond, c’est-à-dire de sept à dix brasses d'eau, pour ancrer; de
même qu’un grand espace est laissé aux bâtiments du plus fort tonnage, qui
peuvent aisément virer de bord et lutter au besoin contre le vent et la marée.
Les quais actuels de Sydney, oii les navires opèrent leur déchargement,
appartiennent à des particuliers qui n’ont eu d’autre peine que de jeter quelques
pierres dans les cavités des rochers pour former d’excellents emplacements où
les navires de toute dimension peuvent débarquer en sûreté leurs marchandises.
Presque partout, dans celte baie magnifique, la nature semble être venue en
aide à la civilisation. Le gouvernement a eu l’idée de joindre tous ces quais
l’un à l’autre, et d’en construire un qui fera, dit-on, le tour de la partie de la
ville située sur la baie.
I)e fort jolis bateaux à vapeur, dont quelques-uns sont si petits cl si légers
qu’ils ne jaugent que vingt à vingt-cinq tonneaux et n’ont qu’une force de cinq
à six chevaux, traversent la baie en tous sens et à chaque instant. Au moyen
d’un chaland qu’ils prennent à la remorque, il leur est facile de transporter
d’un bord à l’autre des passagers à cheval ou en voiture. Indépendamment de
ces petits bateaux à vapeur, de grands steamers, de la force de trois et quatre
cents chevaux, font les traversées de Van-Diémen, Port-Phillips el Maitland.
Il existe à Sydney des chantiers où j ’ai vu de fort beaux navires en construction.
Un y a aussi établi un slip pour le carénage des vaisseaux : les bâtiments sont
hissés hors de l’eau, ce qui permet de les inspecter à l’aise et de faire les travaux
nécessaires à chaque bord. Quelques capitaines de navires, pour éviter les frais
qu’entraine cette manœuvre, vont simplement se poster dans le fond de quelque
baie, sur une plage de sable, et là ils attendent que la marée, qui est de six à
sept pieds, mette à sec en se retirant la partie du bâtiiücnt qu’ils veulent faire
examiner ou réparer. Un baleinier du Havre, le Faune, qui, par suite d’une
avarie, fut obligé de renouveler entièrement sa carène, s’y prit de la même
manière pour cette opération. Mais celle économie est souvent une fausse spé
culation, à cause de la perle de temps et des risques que l'on court. Un arma
teur du Havre vint dernièrement me trouver pour avoir, pour un de ses amis,
des renseignements sur Sydney, désireux d'y établir un dry-dock, .le ne sais s’il
réussira; toujours est-il que les deux moyens déjà en usage lui feront une
sérieuse concurrence.
Sydney possède déjà trente à quarante baleiniers qui s’équipent à aussi bon
-.
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N Ol'V E LI,E-HO I,L AX UH .
101
comple (ju’cn Europe, el qui onl en oulre le grand avantage de pouvoir arriver
en peu de jours dans les parages de la pèche. Ces navires, à leur retour, trouvenl aisément les moyens de se défaire de leur chargement avec bénéfice; ce
qui fait une grande concurrence aux baleiniers européens, qui jouissent cepen
dant d’immenses avantages. S’ils s’occupent exclusivement de pèche, ils n’ont
point de droits de navigation à payer, el ils sont autorisés à vendre sur place
une quantité de leurs produits suffisante pour acquitter leurs dépenses.
Ces facilités se rencontrent également à Hobart-Town el à Adélaïde; mais,
oulre l’existence du consulat à Sydney, ce dernier port offre, par l’abondance
et le bon marché des vivres et des ressources pour la réparation complète des
navires, un avantage marqué sur tous les autres points.
Sur les représentations que AI. Faramond, consul de France, a adressées aux
autorités locales, de concert avec le consul des Etats-Unis, une loi a été adoptée
dans le but d’empêcher les désertions des équipages, malheureusement assez
fréquentes à Sydney.
Les vents du sud et du sud-ouest, surnommés Brickfield , sont ceux qui ap
portent le mauvais temps. Ils soufflent avec une telle force que les maisons en
tremblent et qu’il est impossible de sortir. Malheur à la barque légère qui se
trouverait exposée à leur furie! Ces vents ne durent ordinairement qu’un jour
et bien rarement deux. Ils arrivent prompts comme la foudre, et, semblables
à ces vents des déserts de l’Afrique, ils soulèvent dans les airs des tourbillons
de poussière et de sable En quelques secondes la lumière du soleil est obscurcie
comme par un brouillard rougeâtre; il arrive souvent qu’on ne se voit pas d’un
'côté de la rue à l’autre. Les malheureux passants, surpris p a rla tourmente,
sont alors obligés de se couvrir la figure d’un mouchoir pour respirer. Chacun
s’empresse de fermer ses fenêtres ; les boutiques même ne restent point ouvertes,
car le sable, en pénétrant par toutes les issues, abîmerait certaines marchan
dises. C’est en été principalement que ces vents régnent, et une matinée chaude
et lourde est ordinairement regardée comme le présage de leur arrivée.
Les beaux temps, et quelquefois la sécheresse, sont amenés par les vents du
nord. Quand les soirées sont calmes et sereines, la rosée est très-abondante, et
elle tombe comme une pluie fine dans les nuits chaudes de l’été.
Quelque forte que paraisse la chaleur en été, elle ne produit pas sur la con
stitution celle action délétère qui rend le séjour de l'Inde, de l’Egypte, etc., si
souvent pénible et dangereux. Ici les matinées et les soirées sont très-suppor
tables, et l’on peut au milieu du jour se coucher à l’ombre d’un arbre el se
reposer tranquillement, sans craindre ni la fraîcheur ni les insectes, si gênants
sous le ciel des tropiques.
Les hivers sont très-doux à Sydney; il fait juste assez de froid pour que l’on
porte du drap et que l’on fasse du l’eu le matin et le soir seulement ; encore le
-
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102
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OKI XIK ME VOS \ 0 E.
l'eu esl-il un luxe (|iie bien des gens ne se donncnl pas, car il est rare qu'on
éprouve véritablement le besoin de se chauffer.
La salubrité du climat ne saurait être mise en doute; les fièvres, la petite
vérole, la rougeole, etc., sont inconnues ici. Les fruits mangés avec excès peu
vent occasionner la dyssenterie, mais la terminaison de celle maladie est rare
ment funeste. C’est à l'influence de ce climat délicieux et à une nourriture bonne
et abondante qu’il faut attribuer la force et la santé des colons, qui tous sont
en général grands et bien conformés. Les enfants arrivent de bonne heure à
l’àge de puberté; aussi voit-on beaucoup de mariages entre des jeunes filles de
quatorze et quinze ans et des jeunes gens qui souvent n’ont pas atteint leur
vingtième année. Les femmes se conservent en bonne santé, mais leur fraîcheur
passe vite, et, sauf quelques exceptions, elles décroissent à vue d'œil après
vingt-cinq ans.
11 n’est pas rare de rencontrer des familles dans lesquelles on compte jusqu’à
dix et quinze enfants.
La population de la colonie tend donc à prendre un accroissement rapide.
C’est ce que démontrent en effet les recensements opérés depuis quelques années,
et desquels il résulte
tf
Qu’en 1835 ou comptait
En 1840...................
En 1845. . . . . .
Et en 1847...............
71,592 habitants.
129,463
173,377
210,000
i
Sydney est compris dans ce chiffre pour 40,000.
J ’étais installé à Sydney depuis quelques jours seulement, et dêjà je me plai
sais dans ma nouvelle demeure, grâce aux petits soins et aux prévenances de
notre excellente hôtesse. De ma chambre, la vue, qui dominait Belmain, était
magnifique : j ’avais en face, au sud, le fond de la baie, et à l’est la rivière de
Parramatta. A chaque instant des navires, des bateaux à vapeur, de petites bar
ques [lassaient sous mes fenêtres, et ajoutaient à la beauté du paysage par
l’animation pittoresque qu’ils lui communiquaient.
Tous les soirs la société se réunissait au salon ; une large et belle varanda
permettait aux fumeurs de satisfaire leur goût en toute liberté. Quant à la
journée, elle était divisée en quatre parties égales, par autant de repas auxquels
pouvaient prendre part ceux que n’effrayait point une alimentation aussi abon
dante. Le prix de la pension pour la table et le logement était fixé ci 200 francs
(8 livres sterling) par mois, auxquels il fallait ajouter environ 50 francs tant
pour le blanchissage, qui se payait à la douzaine à raison de 3 francs 75 cen
times, quelle ([ne fût lu nature des objets, que pour diverses menues dépenses.
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Miller Point (V
prise
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des Signaux
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DICl MKMK VOVAGH.
M. Faramond, consul do. France, demeurait à quelques pas do noire habita
tion dans une des plus jolies cottages de Sydney; sa maison se reconnaît au
mât qui la domine et auquel Hotte le pavillon tricolore; elle se compose de
plusieurs pièces principales, grandes, hautes, entourées d’une varanda et
meublées avec goût et beaucoup de simplicité. AI. Faramond, nommé à Sydney
depuis quatre ans, a su, dans ce court espace de temps, se concilier l’amitié
du gouverneur, sir (ieorge Gipps, et des principales autorités de la colonie. Il
doit la bienveillance qui l’environne autant à son titre de représentant d’une
grande nation qu’à ses qualités personnelles : aussi obtient-il avec empres
sement ce qu’il demande. Aucune réunion n’a lieu dans la ville sans que le
consul y soit un des premiers invité.
On compte fort peu de Français à Sydney; je ne pense pas qu’il s’en trouve
plus de quinze à vingt. De temps en temps quelque matelot déserteur vient
demander des secours au consul. Il a pour chancelier un fort aimable garçon,
Jules Joubert, dont je me suis fait un ami. J’ai passé avec ces deux messieurs
de bien agréables soirées, dans lesquelles nous cherchions à nous faire oublier
mutuellement la distance qui nous séparait de notre chère patrie.
Sydney, pour ne pas rester en arrière des principales villés d’Europe,
possède, entre autres lieux d’amusement, une salle de spectacle assez grande
pour contenir cinq à six cents personnes. Celte salle est fort jolie et pour
rait rivaliser avec beaucoup de théâtres de province en France ou en An
gleterre. Je l’ai visitée deux ou trois lois; la troupe, qui était aussi bonne
(pie possible, jouait l’opéra et le vaudeville. Des danseurs italiens y étaient
même venus d’Europe : je me souviens de les avoir vus, dans un de leurs
ballets, danser la polka. Décidément celte danse lient aussi à faire le tour du
monde.
Comme il est d’habitude dans tous les théâtres anglais cl allemands, le prix
d’entrée au spectacle est ici diminué de moitié à partir de neuf heures ou neuf
heures et demie du soir. C’est un usage assez commode pour ceux (pii ne veu
lent donner qu’une partie de leur soirée à cette distraction, et (pii n’a pas été
essayé sérieusement en France. Cet usage, au lieu d’encourager la vente des
contremarques aux portes des théâtres, ferait immédiatement tomber cette
déplorable industrie.
Les amateurs de chevaux, de chasse, de pêche, n’éprouvent ici aucune entrave
pour se livrer à leurs goûts favoris. Ces contributions prélevées dans notre pays
sous les noms de port d’armes, droit de pèche, etc., sont inconnues à Sydney.
Indépendamment des rendez-vous de chevaux et d’équipages dont j ’ai déjà
parlé, et qui ont lieu au Domain les jours où l’on y fait entendre de la musique
militaire, il y a encore différents centres de réunion ou clubs désignés sous des
noms différents. L’un d’eux, le shooling-cliib, reçoit surtout les chasseurs (pii
X 0 1' V EL I. E - H 0 L L A \ 0 K.
s’y rassemblent souvent, s’exercent au tir, et l'ont entre eux des paris plus ou
moins considérables.
Les chaleurs de janvier et de février étant assez fortes, j ’employai mes pre
mières journées à parcourir la baie. Seul dans mon petit bateau, je voguais
d’une île il l’autre; tantôt je m’amusais à pêcher, tantôt je faisais quelques
croquis ou bien je ramassais des coquillages.
Parmi les personnes dont j ’avais fait connaissance à mon arrivée se trouvait
M. Richard Underwood, avec lequel je ne tardai pas à être uni par les liens
d'une vive amitié. M. Underwood était le frère d’un passager du Persian; je
le connaissais déjà, sinon de vue, du moins pour avoir entendu parler de ses
excellentes qualités. Dès le premier instant de notre liaison il me mit chez lui
tout à fait à mon aise, et me reçut plutôt comme un parent que comme un
étranger. 11 me présenta à sa femme, à son enfant, et je dirai môme à son
fusil, car cette arme a une grande part dans ses affections. M. Underwood, en
chasseur déterminé, ne se coucherait pas sans s’être assuré que son fameux
Menton, le plus beau fusil de la colonie, est à l’abri de l’humidité. Celte arme,
qui lui a coûté 80 livres sterling (2,000 francs), lui a fait gagner des prix en
grand nombre au club des chasseurs. 11 possède en outre des chiens de pure
race et bien dressés, des chevaux, des pigeons d’espèces rares, etc. Sa propriété
est tenue dans ses diverses parties avec un ordre admirable.
Mous avions depuis quelque temps, M. Underwood et moi, formé le projet
d'une partie de chasse, et j ’attendais ce moment avec impatience. Un jour donc,
il fil atteler les chevaux à son tandem et nous nous mimes en marche pour
Liverpool.
Quelques orages récents avaient défoncé la roule, ce qui retarda un peu
notre arrivée à la ville. Nous descendîmes dans un grand hôtel vraiment reTOMK I.
I ou
DK I XI li.M H \ O VA CK.
marquahlc pour un endroit qui contient à peine siv à huit cents habitants. Le
lendemain de bonne heure, accompagnés de M. Jamisson, et après deux heures
de marche au travers de bois immenses, nous arrivions à une place où se trou
vaient en grand nombre une espèce de caille plus grosse que celle de notre pays
(Colurnix-australis) , et de superbes pigeons au plumage doré et aux ailes
bronzées et changeantes, ce qui leur a valu le nom de Hronze-icings. .le n’avais
point encore fait d’excursion dans les bois; bien des objets nouveaux, bien des
animaux curieux devaient frapper mon attention. En elfet, la première chose
que je remarquai fut une quantité prodigieuse de perroquets et de perruches de
diverses espèces et de couleurs variées. Tous ces oiseaux, que nous voyons en
Europe et qui se vendent à des prix élevés, viennent de la Nouvelle-Galles du
Sud , où on les prend aisément au moyen de trébuchëts. l’eu farouches, ils se
laissent approcher d’assez près. Ils se réunissent en grand nombre, et on en
voit souvent plusieurs centaines perchés tranquillement sur les arbres. Leur
chair est bonne à manger, surtout celle des perruches, qui se nourrissent de
miel. On en trouve quelquefois au marché de Sydney, où on ne les paye qu'un
schelling la douzaine. J’ai vu vendre deux de ces oiseaux au Havre à raison de
80 francs la pièce. D’un seul coup de fusil je lis tomber cinq perroquets; sur
ce nombre, j ’en ramassai deux qui n’étaient que légèrement atteints à l’aile et
je les conservai en vie. Notre chasse fut très-heureuse : nous tirâmes, entre
autres, plusieurs douzaines de cailles et de pigeons.
De temps en temps je lirais quelques coups de fusil sur des oiseaux dédaignés
par les colons, mais que je voulais voir de près, afin de juger s’ils valaient la
peine d’ôlre empaillés. C’est ainsi que je tuai un Laughing-juckas, oiseau qui
ressemble par son plumage à un hibou, et à un corbeau par la forme de la
tête et du bec. Cet oiseau est fort utile, et on le ménage parce qu’il lue les
serpents. Quand il en rencontre un, il se précipite sur lui, l’enlève dans les
airs et le laisse tomber d’une hauteur considérable; puis il le reprend de nou
veau , et continue son manège jusqu’à ce que le reptile ne donne plus signe de
vie. Souvent, lorsque le serpent est d’une grosseur plus qu’ordinaire, deux ou
trois de ces oiseaux se réunissent pour le saisir, et l’animal est mis à mort par
le même procédé. Les L nugh ing -ja cia s adoptent certains arbres où iis viennent
se poser régulièrement et de préférence, chaque jour et à la même heure :
aussi servent-ils souvent d’horloge aux gens de la campagne. Ils font un vacarme
effroyable; leurs cris ressemblent à des rires exagérés, d’où leur est venu leur
nom vulgaire de Rieur [Laughing).
En revenant à Sydney et pendant que nous cheminions en voiture, Richard
lira, sans descendre du tilbury, sur un grand lézard, espèce d’iguane, d’environ
quatre pieds et demi de long, qui dépeçait à son aise un cheval mort sur la
roule.
.VO li V KL L K-ll 0 L I, A X I) H.
107
J'avais le plus grand désir d’aller faire une petite excursion à Parramatta. L<;
lendemain de mon retour, comme je me dirigeais vers le bateau à vapeur qui
mène à celle ville, j ’aperçus une Ibule de monde qui se pressait silencieuse
ment dans les rues de Sydney. On allait assister à l’enterrement de M. Charles
Smith. Je vis passer le convoi, qui était disposé avec simplicité, et qu'escor
taient un nombre considérable de personnes; car Charles Smith s’était fait
beaucoup d’amis par son caractère et par les bienfaits sans nombre qu’il ré
pandait. Deux cent dix-sept voitures suivaient à la (île. Un pareil cortège ne
pourrait circuler dans la plupart de nos grandes villes d’Europe sans occa
sionner quelque embarras; celui-ci occupait alors une étendue de plus de deux
milles.
J’avais manqué le premier départ des bateaux à vapeur, et je nie mis en
route par celui de onze heures. Le bâtiment qui nous portail était un peu plus
grand que ceux qui se bornent à la traversée de la baie et d’au moins trente à
trente-cinq tonneaux. 11 était de la force de dix à douze chevaux; élégant et
léger comme une baleinière, il filait sur l’eau avec la plus grande rapidité.
Trop petit pour contenir des chambres, un banc garni de coussins faisait sim
plement le tour de son arrière, où, en cas de pluie, une tente en toile cirée
recouvrait les passagers. Il nous fallut deux heures pour remonter la rivière,
qui, en cet endroit, est tortueuse et bordée tantôt d’épaisses forêts ou de ro
chers escarpés, tantôt de buissons touffus chargés de (leurs et de plantes aromati
ques. Nous passâmes devant notre maison, fort connue à Sydney, et surnom
mée le Jeu de cartes (Pack o f cards ) , à cause de sa construction bizarre, qui
la fait ressembler à une maison chinoise. Nous laissâmes à notre droite GoatIsland, oii se trouve la poudrière nouvellement bâtie; plus loin, on nous lit
voir Cacalooe-Island oii sont détenus les condamnés les plus incorrigibles. On
les occupe en ce moment aux travaux de construction d’une prison qu’on élève
dans file. En avançant on s’aperçoit que la rivière devient plus étroite, et l’on
se trouve bientôt au milieu de sites cultivés, de jolies fermes et de maisons
de campagne entourées d’orangers. C’est là kissing, et c’est de ce lieu que
Sydney tire ses approvisionnements de fruits et de légumes. Vient ensuite le
vaste établissement de il. Blaxlands, dans lequel on extrait de l’eau de la ri
vière, au moyen de la distillation, un sel très-blanc et cristallisé. A une heure
nous étions à Parramatta, petite ville de huit à dix mille âmes. J'y ai remarqué
la maison de campagne affectée au gouverneur, un beau pont en pierres de
taille qui traverse un ruisseau d’eau douce dont le courant fait marcher un
moulin, un observatoire et une maison de détention pour les femmes condam
nées (convicts), que l’on fait travailler à différents ouvrages.
Je rencontrai à Parramatta deux des passagers qui avaient fait avec moi la
traversée de Londres à Sydney. Ils me firent les honneurs de leur ville cl
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DK LXIK JIK V O V AG IC.
m’emmenèrent à l’hôtel de la veuve W alker, hotel renommé dans toute la co
lonie. En effet, je fus frappé de la propreté sévère qui régnait partout et de la
tenue générale de celle auberge. On ne saurait s’en faire une idée en Europe, et
surtout en France, où les bons hôtels sont si rares.
Après avoir vu en peu d’heures ce que Parramatta pouvait m’offrir de curieux,
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l’ont à l’iiiTiimnttu.
je repartis, à la lin de la journée, par le même petit steamer qui m’avait
amené et qui s’appelait le Native. Comme la marée avait baissé, nous pûmes
apercevoir sur les bancs de sable de nombreux oiseaux aquatiques, espèces de
grues ou de hérons à long cou et montés sur de hautes pattes; les uns d’une
couleur cendrée, et d’autres d’une blancheur parfaite. Ces derniers sont connus
sous le nom d’aigrettes. Ces gracieux oiseaux, accoutumés au passage des ba
teaux à vapeur, n’en paraissaient nullement effrayés. Outre les deux ou trois
steamers qui font, à certaines heures, la traversée de Sydney à Parramatta, on
trouve encore deux ou trois voilures qui partent le matin et le soir pour la
même destination.
Vers la fin de m ars, quelques jours avant le départ du navire le Général
Hewett, d’environ mille tonneaux, le capitaine, M. Hart, et AI. Sims, capitaine
de la Palestine, organisèrent un banquet où fut invitée presque toute la société
de Sydney, au nombre de trois cents personnes. Les deux amphitryons avaient
mis douze ou quinze canots à la disposition des convives, et beaucoup d’arma
teurs, qui possédaient des embarcations, s’étaient chargés d’emmener leurs
—
XOLVKM j K-HOLL A Xü K.
10!)
amis avec eux. A neuf heures du malin la petite flottille se mit en marche, et
lit voile pour un point de la baie renommé à cause de sa situation pittoresque.
Des arbres épais et touffus offraient un ombrage assuré contre l’ardeur du
soleil, et le dîner devait être servi sur une magnifique pelouse verte. C’est à
Vaucluse que le rendez-vous était donné. Vaucluse, charmante position qui
serait digne d’ôtre chantée par un nouveau Pétrarque, est situé près de RoseDay, sous les phares, et l’on peut de ce point embrasser toute la baie d’un seul
coup d’œil. La vue de tous les invités mettant pied à terre, et sortant de leurs
barques pavoisées de diverses couleurs, présentait un tableau charmant, dont je
pus jouir à mon aise, étant arrivé un des premiers. Des drapeaux, artistement
arrangés en faisceaux sur un rocher escarpé, indiquaient de loin le point de
réunion, et une musique cachée dans des bosquets, et dont les échos répétaient
les sons mélodieux, appelait les retardataires et les engageait à faire force de
voiles.
Les hommes de l’équipage des capitaines, MM. Hart et Sims, au nombre
d’environ soixante et en grande tenue, arrivèrent avec les provisions-monstres :
ils apportaient de quoi nourrir au moins cinq cents personnes pendant plu
sieurs jours. Je ne saurais énumérer les quantités de volailles, de pâtés, de
gâteaux et le nombre des bouteilles de vin, de bière, de limonade, etc., qui
avaient été préparés pour cette circonstance. Les soixante marins furent occu
pés pendant plusieurs heures à débarquer et à disposer tous ces objets, ainsi
que les assiettes, et la provision d’eau qu'il avait fallu apporter en même
temps et par la même occasion.
C’était la première fois que je me trouvais en contact avec la société de Syd
ney; car j ’étais arrivé dans la saison d’été , et il n’y avait eu jusqu’alors ni bal
ni réunion dans la ville. M. Faramond me présenta à diverses personnes, et,
entre autres, à la famille Boyd, une des plus influentes de Sydney. M. Benja
min Boyd, l’aîné, était arrivé dans la colonie, il y a deux ou trois ans, à bord
du Wanderer, yacht magnifique armé en guerre, et qui lui appartenait. J’avais
eu le plaisir de visiter quelques jours avant son départ le navire de .M. Boyd,
('I je n’étais pas resté sans admiration devant la richesse et le luxe presque
extravagant qui avaient présidé à l’ameublement de sa cabine.
Le temps le plus beau favorisait notre partie de plaisir. Pendant qu’on ser
vait le dîner, chacun s’amusait à sa fantaisie : les uns jouaient à divers jeux
ou fumaient ; d’autres se promenaient ou faisaient la conversation avec les
dames. De quelque côté que l’on se tournât, l’œil s’arrêtait satisfait sur cette
charmante réunion où l’étiquette n’enlévait rien à la gaieté franche qui animait
l’assemblée.
A deux heures on se mit à table, si on peut appeler table la pelouse gazonnée sur laquelle était disposé le couvert. On avait façonné, tant bien que mal,
Ill)
m a i x i k m K vox u;n.
quelques bancs pour les dames; quant aux hommes, ils s'assirent chacun de la
façon qui lui parut la plus convenable. Cent trente à cent cinquante personnes
se placèrent de chaque côté d’une longue nappe étendue sur le gazon. Le repas fut
coupé par plusieurs speechs d’usage en pareille circonstance. Rien ne manquait
à la cérémonie, et les mets avaient été servis avec une telle profusion qu’âpres
le repas où tant d’appétits s’étaient rassasiés, et malgré le gaspillage inévitable
dans toute grande réunion, il en restait assez sur la table pour qu’on pût
croire que le dîner était encore intact. Les ordonnateurs de la fêle y avaient
ajouté un complément : elle devait se terminer par un bal et un souper à bord
du Général Hewett. Le dîner achevé, chacun songea au départ; on s’embar
qua, et l’escadre joyeuse cingla vers Sydney. Le navire était ancré à quelques
brasses de terre; son pont, aussi grand que celui d’une frégate , avait été, par
les soins du capitaine H art, entouré de voiles et formait ainsi une salle de bal
sur laquelle des torches allumées reflétaient une lumière éblouissante. Les
m âts, les cordages du bâtiment contribuaient à donner à tout cet ensemble
l’aspect le plus singulier et le plus original.
Un souper, qui ne le cédait en rien au dîner champêtre du jour, fut offert
aux invités après le bal, et la compagnie se retira à la lueur d’un clair de lune
magnifique. Aucun accident n’est venu troubler la joie et les plaisirs de cette
belle journée.
Le clair de lune m’amène naturellement à parler d’une partie que je projetais
depuis quelque temps. Je voulais profiter d’une nuit claire pour faire une
chasse aux opossums. L’occasion était favorable; aussi, le lendemain de la
l’é té, je me rendis chez le beau-frère de mon ami R. Underwood, 1U. 1). Benham, adroit et intrépide chasseur, et je lui communiquai mon projet. Nous
faisons nos préparatifs et nous allons souper chez Underwood , qui demeure à
moitié chemin de notre route; un de nos amis, M. D. Roberts, se joint à nous,
et vers les neuf heures nous montons tous les quatre en tandem pour nous rendre
il moitié route de Parramatta. Arrivés à l’hôtel de Spear’s, nous mettons les
chevaux à l’écurie, et, après avoir pris un verre de grog, nous partons accom
pagnés de deux bûcherons qui connaissaient parfaitement la localité; ils ame
naient avec eux d’excellents chiens dressés pour ce genre de chasse, et sans
l’aide desquels il eût été inutile d’espérer la moindre chance. Ces chiens sont
ordinairement de petits griffons pas plus gros qu’un chat, mais dont l’odorat est
tellement exercé qu’ils sentent, en flairant le pied d’un arbre, si un opossum
a passé par là et si l’animal 11e s’est pas réfugié dans l’arbre même. Dès qu'ils
ont le vent, ils se mettent à aboyer; et quand on les voit gratter et sauter
autour d’un arbre, on peut être assuré qu’il s’y trouve quelque proie. Le
chasseur est averti, et c’est à lui d’agir. Si l’arbre est peu touffu, il est aisé,
en se mettant entre lui et la lune, d’apercevoir l’opossum qui se détache comme
ï
XOUVICI. Ui-HOM. ANIJli .
Ill
une ombre dans le globe lunaire; autrement, si l’arbre est chargé de feuilles,
l’animal échappe aisément aux regards ; car il se tient tapi dans les branchages,
(il y reste sans bouger jusqu’à ce que le chasseur soit parti.
A peine avions-nous fait vingt pas, que les petits chiens se mirent à aboyer,
(it nous distinguâmes parfaitement un objet qui faisait quelques mouvements,
et qui était placé sur une branche élevée. Je lâchai un coup de fusil, et un
animal tomba à terre : c’était un gros chat sauvage, espèce de dasyure, appelé
ici vulgairement Native-cat. Il y en a de diverses couleurs; mais les noirs
tachetés de blanc et de brun clair, et à mouchetures rougeâtres, sont les plus
communs. Leur fourrure a une certaine valeur; malheureusement, l'animal
que j ’avais abattu était tellement criblé de plomb, que je ne jugeai pas qu’il
valût la peine d’ètre conservé. Une demi-heure après, les chiens donnè
Opossums.
rent de la voix; et cette fois nous aperçûmes distinctement un opossum sur
une haute branche d’arbre. Un seul coup de fusil suffit pour le faire tomber à
mes pieds.
La rosée était alors extrêmement abondante. On aurait dit qu’une pluie fine
avait longtemps mouillé la terre. Il ne faisait pas chaud, cl nous le remar
quions d'autant plus vivement, que nous étions vêtus à la légère. Il nous prit
fantaisie de nous chauffer, mais nous n’avions, pour faire du feu, ni briquet
1)K I K IK MK \ <>\ \(i K.
ni amadou; nous y suppléâmes aisément, en bourrant notre fusil avec quelques
morceaux d’un vieux mouchoir, qui brûlèrent comme de l'amadou, et nous
permirent d’allumer des feuilles sèches. lin quelques minutes nous avions
obtenu une grande flamme, et un feu gigantesque pétillait devant nous avec
fracas.
Je me mis à examiner de près le produit de notre chasse. L’opossum me
parait ressembler beaucoup au renard, par la tête surtout, dont le museau
pointu est cependant moins proéminent. Sa fourrure est douce et épaisse, de
couleur grise ou fauve, plus ou moins foncée; le ventre est jaunâtre, et quel
quefois presque blanc. On sait que ces animaux, comme la plupart de ceux
qu’on trouve à la Nouvelle-Hollande, sont pourvus d’une poche, ou ils conser
vent leurs petits jusqu’au moment où ceux-ci peuvent se suffire à eux-mêmes.
Leurs pieds sont disposés en forme de mains, et ils se soutiennent très-bien sur
les arbres au moyen de leur queue, qui s’enroule fortement autour des bran
dies. Lorsque l’opossum veut s’élancer d’une brancbe à l'autre, il se balance
avec celte queue; et j ’en ai vu franchir de cette manière plus de cent pieds,
mais toujours d’une manière verticale. Aussi peut-on dire qu’on en tue quel
quefois au vol.
Pendant que j ’examinais mon opossum, le l'eu que nous avions allumé pre
nait des dimensions énormes et simulait presque un incendie. Une vingtaine
d’arbres plus ou moins grands lui avaient déjà servi d'aliment. Nous n’étions
nullement inquiets des résultats de cette consommation; car c’est presque un
service à rendre au pays que de mettre le feu dans certaines parties de ces
immenses et interminables forêts. Du reste c’est à cette opération que sont
ordinairement employés les bûcherons, et nous en avions justement deux avec
nous. Aussi nous continuâmes notre chemin, armés chacun d’une branche
enflammée. Lorsque les cris des chiens nous annonçaient qu’un animal se
trouvait caché dans un arbre, nous faisions du feu à côté; et à la clarté qu’il
nous procurait, nous apercevions plus aisément l’animal.
C’était vraiment un spectacle bien singulier que ces feux ambulants parais
sant et disparaissant au milieu des broussailles, pour se rassembler tout d’un
coup et n’en faire plus qu’un seul. Une flamme immense, excitée par des amas
de feuilles et de branches sèches, jetait une lueur éclatante sur ces sombres
forêts. Bientôt des étincelles gagnèrent le sommet des arbres; quelques
branches mortes s’enflammèrent, et laissèrent tomber une grêle de feu. Je
m’éloignai de quelques pas, et me mis un peu à distance, pour mieux jouir
de l’effet de cette scène diabolique.
La lune était en ce moment à son plus haut point; elle éclairait de ses
couleurs pâles les cimes des arbres, qui alors semblaient couvertes de neige,
tandis que, plus bas, par un étrange contraste, les hommes et les chiens se
N0 UV E L L E-HOLL AMI)K.
J la
dessinaient comme des ombres au milieu de l’effrayante clarté de l’incendie et
des larges tourbillons de fumée.
Le silence morne qui régnait dans ces bois sauvages était de temps en
temps interrompu par les aboiements des chiens, que l’écho répétait, ou par
la chute des arbres qui, minés à leur base par le feu, tombaient avec fracas,
et entretenaient sans relâche l’ardeur de ce foyer dévorant.
Nous avions tué, dans notre chasse, six opossums, et, chargés de ce butin,
nous retournâmes à l’hôtel, où nous attendait, je ne dirai pas un souper,
mais un déjeuner; car il était près de quatre heures du matin, lorsque nous
arrivâmes. De retour à Sydney, je préparai les peaux de plusieurs de mes
opossums. On fait avec ces peaux des manteaux excellents, dont se servent
avec avantage les bergers qui vivent continuellement exposés à l’air.
Quelques jours s’étaient écoulés depuis que j ’avais assisté aux courses de
Petersham, lorsque M. Faramond reçut une invitation pour aller passer le temps
des vendanges chez MM. Mac Arthur, à Camden. Toujours rempli d’atten
tions pour moi, le consul me demanda si je voulais l’accompagner dans celle
nouvelle excursion. La grande réputation des cultures de ces messieurs, et le
désir que j ’avais depuis longtemps de visiter une des grandes fermes ou plan
tations du pays, me firent accepter avec empressement l’offre obligeante de
M. Faramond. Nous partîmes donc dans son tilbury, emportant des elfels pour
une huitaine de jours, et le soir môme nous couchâmes à Liverpool, distant
de Sydney d’environ vingt-cinq milles. Celle manie de choisir des noms de
villes européennes pour les donner à des villages souvent à peine formés
semble bizarre et sans aucune utilité réelle. Combien de quiproquos cela n’oc
casionne-t-il pas, comme il arriva à ce navire appelé / don’t know (Je ne sais
pas), capitaine Tompson, appartenant au port de Sydney, et qui, rencontré
en mer par un autre navire qui lui demande son nom, répond tout simplement:
/ don’t know (Je ne sais pas)! H y a ici plusieurs villes dont les noms, em
ployés déjà dans d’autres parties du monde, tels que New-Casllc, Windsor,
Bathurst, Liverpool, Maitland, e tc ., ne valent certes pas ceux donnés par les
natifs, Illawarra, Coulingatta, Wollongong, Parram atta, etc., noms qui se
prononcent facilement, sont assez doux à l’oreille et ont quelque rapport avec
la localité.
La route de Liverpool est large et bien dessinée, mais elle a besoin d’un
macadamisage assez solide pour résister à l’action de la pluie et aux lourdes
charrettes qui creusent ses ornières. Elle est tout au long bordée de bois, ce
qui ne l’empéche pas de présenter souvent de jolis points de vue. A trois milles
à peu près avant d’arriver à la ville, on traverse un pont en pierre, d'une
seule arche et d’une belle construction. Liverpool, qui peut compter mille
à douze cents habitants, possède déjà plusieurs monuments dignes d’une
mu K i.
114
I)Kl! X I K.ME V O Y A G E .
grande ville : l’église, le tribunal, la prison, une caserne, une école, etc. Les
rues seul tracées aussi largement que pour une ville de cinquante ii soixante
mille âmes. Sur la rivière Georges, qui coule tout près de la ville, on a
construit une écluse ou digue en pierre, destinée à retenir l’eau et qui empêche
la marée de se faire sentir plus loin et de venir mêler ses eaux salées à l’eau
douce de la rivière.
Deux étrangers qui arrivent en voilure à Liverpool sont un événement pour
le pays (bien entendu que je veux parler du Liverpool de la Nouvelle-Galles
du Sud). Aussi, Janiisson , le même dont j ’avais fait connaissance lors de ma
première visite dans ce pays, apprit bientôt notre arrivée, et vint passer la
soirée avec nous. Comme il avait fait une chasse très-heureuse quelques jours
auparavant, il voulut essayer s’il aurait encore le même bonheur, et m’engagea
à l’accompagner le lendemain. J'avais eu la précaution d’emporter mon fusil,
et je me laissai tenter d’autant plus aisément que nous ne devions pas, le consul
et moi, quitter ce jo u r-là Liverpool avant midi. A quatre heures et demie du
m atin, je partais avec Janiisson ; nous étions à cheval, portant nos fusils en
bandoulière. Nos recherches furent d’abord infructueuses, et nous commen
cions à nous désespérer, lorsque nous tombâmes sur une volée de pigeons
Bronzc-wings, dont j ’ai eu déjà l’occasion de parler. Nous en tuâmes en grande
quantité, el je les envoyai à Sydney, à plusieurs personnes auxquelles je savais
que ce cadeau ferait plaisir. La chair de ces oiseaux est fort bonne et aussi
délicate que celle des perdrix.
Quelques instants après mon retour de cette petite chasse, j ’étais avec
AI. Faramond sur la roule de Camden. Celle roule, comme celle de Liverpool,
est fort bien tracée, mais elle aurait besoin de grandes réparations, surtout
aux abords des ponts dont l’approche est dangereuse, à cause des excavations
qu’on y rencontre, et dans lesquelles on risque de tomber lorsque la nuit est
sombre.
AIM. Mac Arthur avaient eu la bonté d’envoyer à notre rencontre un domes
tique à cheval chargé de nous indiquer le chemin. La tenue de l’homme, et
le cheval, qui était de bonne race anglaise, n’annonçaient pas que nous eus
sions affaire à des fermiers gênés, mais bien à de riches propriétaires. Après
avoir trotté pendant environ une demi-heure sur leurs terres, nous arrivâmes
à la maison ou plutôt au château de MAL Mac Arthur. Celte habitation est
construite en granit magnifique, veiné comme du marbre. On le trouve aux
environs de Camden, et il est renommé dans toute la colonie de la Nou
velle-Galles du Sud. Le péristyle du château est supporté par quatre hautes
colonnes chacune d’un seul morceau. AI. James Alac Arthur nous atten
dait, et nous conduisit, à travers de longs cl larges corridors, à nos cham
bres, que nous trouvâmes meublées avec un luxe extraordinaire. Ce que nous
X 0 U V K h L Ii- H OL L A .\ D li
lia
venions d'enlrevoir nous Frappait d’autant plus, M. Faratnond et moi, cjuo
nous étions loin do croire à un tel luxe dans un pays si éloigné des centres
de la civilisation.
Descendus au salon, nous trouvâmes les albums les plus nouveaux publiés à
Londres et à Paris; un excellent piano, une bibliothèque composée des plus
riches ouvrages, et sur la cheminée en marbre précieux du pays, une belle
pendule de Paris, genre Renaissance, et une foule de petits objets d’orne
ments disposés avec goût par madame James Mac Arthur, Quand on pense que
tout ceci existe dans une partie du monde aussi éloignée de l’Europe, dans
l’intérieur d'un pays sauvage, où les communications sont on ne peut plus
difficiles, on s’étonne davantage encore de tout ce superflu et de ce confor
table, résultats du travail, de l’intelligence et de l’ordre le mieux entendu.
A table, où, par une rare attention, ces messieurs avaient ordonné un diner
aussi français qu’anglais, on nous servit d’excellents vins de toute espèce; et
comme AI. Faramond complimentait madame James sur la bonté de l’huile
avec laquelle on avait assaisonné une salade, et lui demandait où elle se l’était
procurée, celle dame lui répondit : «Tout ce que vous voyez sur cette table
provient uniquement de notre maison. Nous n’achetons à Sydney que le sucre,
le thé et quelques épiceries. Le vin que vous avez bu est le produit de notre
récolte; l’huile nous est fournie par des oliviers que nous avons importés du
midi de la France. Le pain, les légumes, les fruits, le fromage, la viande, etc.,
sont tirés de notre propre fonds, et nous n’achetons rien de tout cela au
dehors. »
Le lendemain, quoique je me fusse levé de bonne heure, je rencontrai au
jardin AL Jam es, qui m’y avait déjà précédé. Nous allâmes ensemble à la
laiterie, et nous arrivâmes au moment où l’on était occupé à traire les vaches.
Ktahlc h Camdon.
I l!i
DIM \ l i a i K VOV \r.H.
II n’y on avait pas moins de cent cinquante, ayant chacune un nom par lequel
les vachers ont l'habitude de les appeler. Elles sonl réparties dans dos étables
ouvertes, surmontées d’un toit de chaume, el où elles trouvent d’elles-mômes
leurs places respectives. On passe leur tôle entre deux hâtons qui, une fois
refermés, forcent les vaches à se tenir en repos, lin de leurs pieds de derrière
est attaché, par une corde à noeud coulant, à un poteau peu éloigné, ce qui
les empêche de donner des coups de pied. Au moyen de ces arrangements,
très-simples dans leur disposition, le lait est recueilli d’une manière facile, et
sans qu’il puisse en résulter aucune perle, l ue demi-douzaine de vachers
suffisent ordinairement pour traire toutes les vaches, el ils n’emploient guère
plus d’une heure à ce travail. Lorsqu’il est achevé, les vaches sont mises en
liberté et remplacées, le soir, par une nouvelle troupe composée de cent cin
quante autres de ces animaux. IUAI. Mac Arthur possèdent un nombre considé
rable de vaches, et comme elles ont presque toutes des veaux, il devenait inutile
de les traire plusieurs fois par jour Le lait, reçu dans de grands baquets, est
porté immédiatement h la laiterie, où se façonnent le beurre et le fromage.
Cette laiterie, établie sur une grande échelle, est en quelque sorte une maison
double, c’est-à-dire que les murs et les toits sont construits de manière à
former de doubles cloisons qui empêchent le soleil et la chaleur de pénétrer
dans les salles intérieures. En hiver, un calorifère y entretient une tempé
rature constamment égale. I)e grandes tables de marbre reçoivent des mon
ceaux île beurre partagés en petits pains d’une livre, proprement estampés, el
q u i, au nombre de cinq à six cenls, sont expédiés chaque semaine à Sydney.
Grâce à toutes les précautions que l’on prend dans celle, laiterie, le beurre
est d’une bonne qualité en toute saison, et celte qualité est excellente et trèsrenommée. Comment n’en serait-il pas ainsi? Là, rien n’est épargné pour
arriver à la perfection : les vaches, qui appartiennent aux meilleures races,
sont bien soignées et proprement tenues; on les établit sur de gras pâturages
toujours verts el où croissent des plantes aromatiques; et, pour compléter le
tableau, les femmes chargées de la fabrication du beurre sont des laitières
choisies parmi les meilleures de l'Allemagne et de la Suisse.
A côté de la laiterie se trouve la basse-cour, non moins curieuse à connaître.
Qu’on se figure un espace de terrain de plusieurs acres d’étendue, divisé en
plusieurs cours ou enclos, entourés de palissades en bois de trois à quatre
pieds de hauteur, et contenant toutes les espèces d’animaux domestiques, sans
exception, et au nombre de plusieurs centaines par chaque espèce. J’admirai
surtout une demi-douzaine de chiens dogues de la plus grande race (bloodhouiïds, qu’il ne faut pas confondre avec les bull-dogs beaucoup plus petits),
el qui , enchaînés de distance en distance, étaient placés là comme les fidèles
gardiens de celle riche basse-cour.
Malheur à ceux que de mauvaises intentions adhéraient dans les cours;
mais aussi que d’accidents possibles et dont on a malheureusement de trop
nombreux exemples.
Après un déjeuner simple, mais excellent, M. William iliac Arthur, qui
s’occupe plus spécialement de la partie agricole de la ferme, voulut nous montrer
le pressoir dont il a la direction particulière. MM. Mac Arthur n’ont entrepris
la fabrication du vin que depuis ces dernières années. Ce sont eux qui ont in
troduit la vigne dans la colonie, en y plantant, il y a dix à douze ans, les
premiers ceps qui y aient été cultivés. Aujourd’hui leur établissement renferme
un vignoble d’une étendue de plusieurs hectares. Dans le but d’étudier à fond la
culture de la vigne et de se perfectionner dans l’art de faire levin, M. William
a visité les vignobles les plus renommés de la Fiance, du Portugal et de quel
ques autres pays, et a rapporté des plants de toutes les vignes renommées; aussi
trouve-t-on sur la propriété de ces messieurs, le champagne, le bordeaux, le
muscat, le bourgogne, aussi bien que le raisin du Cap, le madère, le porlugal, etc., etc.
Il suffit d'un coup d’œil jeté dans le pressoir pour juger qu’une haute intel
ligence préside aux mouvements de cette vaste machine. La grande fortune des
propriétaires leur permet, d’ailleurs, d’appliquer successivement aux diverses
parties de leur maison les perfectionnements indiqués par les progrès de la
science. Lors de la vendange, et quand le raisin a été récolté, les voitures
qui en sont chargées arrivent, par un chemin tournant, au second étage du
pressoir; puis, au moyen d’une soupape, elles vident leur charge au milieu
d’un grand entonnoir en bois, lequel remplit les pressoirs à engrenages. Le
jus, au lieu de tomber dans des tonnes, comme d’ordinaire, se répand dans
des citernes énormes, construites d’après un système nouveau qui donne lieu
à une fermentation plus soignée et plus prompte Lorsqu’il en est temps, les
barriques reçoivent le vin qui leur est amené par des conduits élastiques munis
de robinets; ces barriques sont ensuite rangées dans une grande et belle cave
souterraine. Tout ce travail, qui, ailleurs, ne s’opère pas sans que la vue en
soit plus ou moins offusquée, se fait ici avec la plus grande propreté et n’exige
que le secours d’un petit nombre de bras.
Pendant que nous étions occupés à visiter le pressoir, M. James arriva avec
une demi-douzaine de chevaux qu'il mit à notre disposition, et nous partîmes
pour faire une tournée dans la propriété de ces messieurs; propriété d’une im
mense étendue, puisque l’on compte qu’elle se compose de trente-quatre mille
acres de terre, dont une bonne partie est cultivée. Nous nous dirigeâmes vers
les vignes, où un grand nombre d’homme* et de femmes étaient occupés à la
vendange. Ces vignes se trouvent plantées dans le lieu le plus convenable. Un
espace assez grand a été ménagé entre chaque pied pour qu’il ait la quantité
--
IIS
1»10IIXIK M K V O V A CK.
do terrain <|iie demande une végétation parfaite. Leur entretien est laissé aux
soins du vigneron en chef, un Allemand que MM. Mae Arthur ont fait venir
tout exprès des bords du Rhin pour lui confier cette direction importante.
Nous remarquâmes près du vignoble une quantité d’oliviers en plein rap
port. De là, nous nous rendîmes au galop du côté des bois, dans lesquels des
éclaircies à perte de vue ont été plantées en mais. Ce qu’il y avait dë curieux,
c’était de rencontrer sur notre chemin des maisons d’habitation et des construc
tions de diverses sortes. Ici, une jolie cottage, entourée d’un petit jardin, est
occupée par le vigneron en chef; plus loin, d’autres maisons sont affectées à
des employés de la ferme; un bâtiment sert d’école; des forges, des scieries, etc.,
ont aussi leur emplacement spècial. Le tout compose, dans son ensemble, un
joli village auquel ne manque pas même l’église; car il en existe une qui est
bâtie en pierres de taille sur une colline, d’où elle domine le pays, et qui peut
contenir cinq à six cents personnes.
Partout, sur notre route, nous étions témoins des marques de respect que
reçoivent MM. Mac Arthur de la part de leurs ouvriers. Ces messieurs, au
reste, méritent bien tous ces témoignages de vénération par leur bonté, par
la douceur de leurs manières et même par leur simplicité. Mais ce qui leur
fait encore plus d’honneur, c’est qu'une grande partie des gens qu’ils emploient
ne sont autres que des condamnés (convicts) qu’ils ont su maîtriser au point
que tous ces hommes sont devenus de bons et honnêtes ouvriers qui élèvent
leur famille dans la crainte de Dieu et dans la pratique de toutes les vertus.
Nous étions au gftlop depuis une demi-heure, lorsqu’au tournant d’une col
line peu élevée, nous nous trouvâmes en face d’un petit lac, sur les bords
duquel cinq à six cents canards sauvages se reposaient tranquillement au soleil.
Effrayés par notre approche, ils prirent aussitôt leur volée et s’échappèrent
tous à la fois. C’était une belle occasion pour un chasseur, et déjà je regrettais
d’avoir laissé mon fusil à la ferme : mais ces messieurs m’assurèrent que j ’au
rais un autre jour tout le temps de les surprendre et de les poursuivre. En
effet, les hôtes du lac ne quittent jamais ces parages, et s’ils s’en éloignent
quand par hasard ils sont inquiétés, ils y reviennent immanquablement quel
ques heures après. Au reste, il est rare qu’on vienne les troubler dans leur
retraite; car MM. Mac Arthur ne permettent qu’à leurs amis seulement la
chasse de ces oiseaux. Nous continuâmes donc notre chemin sans nous arrêter.
De temps en temps nous faisions fuir, par notre présence, des troupeaux de
vaches ou de juments avec leurs poulains qui erraient en liberté au milieu de
la campagne.
Dans l’épaisseur du bois on avait éclairci, au moyen du feu, des portions
de terrain destinées à des fermiers nouveaux cl (pii étaient fraîchement encloses.
MM. Mac Arthur donnent à loyer de certaines quantités de terre aux condi-
w. ..
\ 0 UV EL L K- H 0 Lfc A:N I >li.
119
lions suivanles. Les première el deuxième années, le locataire ne paye aucun
fermage; on l’oblige seulement à clore la partie qui lui est réservée et à l’en
tourer d’une barrière en bois, construite d’après le système en usage dans la
colonie. Après ce temps, el jusqu’à la sixième année, le fermage est de
1 schelling ( 1 IV. 25 c.) par acre; il s’augmente de 4 scbellings depuis la
sixième année jusqu’à la dixième, et il est enfin porté, pour les dernières
années, à 7 scbellings 6 deniers, payables en argent ou en maïs, à la conve
nance du locataire, qui est tenu de faire connaître, quelques mois avant
l’échéance du terme, le mode de payement qu’il a choisi. De celte manière le
nouveau fermier a le temps d’amender et de faire travailler sa terre, et il la
voit déjà en plein rapport au moment précis où il doit acquitter le premier
terme de sa location. De leur côté, les propriétaires trouvent avec plus de
facilité l’emploi de leurs terrains, qui vont successivement en s’améliorant, el
dont le produit s’accroît en môme temps d’année eu année.
Aux pieds de nos chevaux se levaient sur notre route de nombreux vols de
wanga-uanga. Après avoir traversé une montagne si rapide, que je craignais à
chaque pas que mon cheval tombât à la renverse, nous arrivâmes dans une
partie réservée principalement aux moulons. C’était là que se trouvaient les
troupeaux de mérinos pure race, base de la fortune de AIM. Mac Arthur. L’in
troduction de ces animaux dans la colonie est due à M. John Mac Arthur, père
de ces messieurs. J’ai recueilli à ce sujet quelques détails que je crois devoir
donner ici, et qui ne me semblent pas dépourvus d’intérêt.
En 1793, quelques moulons, importés par hasard d’Irlande, arrivèrent en
hon état à la Nouvelle-Galles du Sud. M. John Mac Arthur était alors capitaine
de comptabilité des troupes. Ayant eu l’occasion d’observer les effets produits
par le croisement de cette race avec celles du Cap de Bonne-Espérance et du
Bengale, dont la toison est une laine longue et fine, il porta son attention sur
les perfectionnements dont la race était susceptible et sur les produits que la
laine pourrait par la suite procurer à la colonie. A cette époque, la misère y
était extrême el la famine arrivait à grands pas. Le major Grosc, alors gou
verneur de la colonie, voulut encourager les travaux de culture et fit une répar
tition de terres aux officiers, parmi lesquels se trouvait M. John Mac Arthur,
el aux habitants qui s'engagèrent à les cultiver. M. John se dévoua entièrement
à l’amélioration des terrains qui lui furent concédés et à l’éclaircissement des
parties des forêts vierges, sur lesquelles il s’attacha à propager les diverses races
d’animaux domestiques,
Le capitaine Waterhouse, de la marine royale, ayant reçu l’ordre de partir
pour le Cap de Bonne-Espérance , M. Mac Arthur l’engagea vivement à rap
porter de ce pays des moulons de la meilleure race, et lui offrit de le mettre
de moitié dans les résultats de l’opération. Le capitaine ne put effectuer son
120
DEUXIÈME VO VA Civ
retour, mais il chargea le capitaine Kent de remplir celle commission, qui lut
exécutée ponctuellement. En 1796, ce dernier ramenait avec lui quelques
moulons pure race mérinos qu’il avait achetés au Cap à la vente publique des
biens du colonel Gordon, mort au service de la Hollande. A leur arrivée dans
la colonie, ces moulons furent divisés également entre plusieurs personnes.
M. Mac Arthur eut pour sa part cinq brebis et un bélier. Quoique souvent cri
tiqué et même tourné en ridicule par ses compatriotes, il parvint, à force de
zèle et d’ardeur, à former un troupeau qui reçut une augmentation considérable
par suite de l’achat qu’il fit, dans l’année 1803, des troupeaux ayant appartenu
au colonel Foveaux.
C’est à cette époque que, pour des motifs restés inconnus, le colonel Paterson
provoqua en duel M. Mac Arthur. Celui-ci, ayant blessé son adversaire, fut mis
en état d’arrestation par le gouverneur King, qui, au lieu de le traduire devant
la cour martiale, l’envoya comme prisonnier en Angleterre. Par un hasard des
plus singuliers, cet acte arbitraire, qui devait entraîner la ruine de M. Mac
Arthur, contribua à l’établissement de sa fortune. Il avait emporté, en quittant
la colonie, quelques échantillons de la laine de ses troupeaux ; ces échantillons
tombèrent entre les mains de plusieurs des principaux manufacturiers d’Angle
terre, qui les trouvèrent d’une qualité si belle qu'ils signalèrent celte circon
stance au gouvernement. M. Mac Arthur reçut, par suite de celle communica
tion, l’ordre d’assister à un conseil privé. Il donna devant le ministère tous les
détails désirables sur ses troupeaux, et exposa tous les avantages que la colonie
devait retirer un jour de son entreprise.
Le conseil parut si satisfait de ses explications, qu’il résolut d’encourager
M. Mac Arthur de tout son pouvoir.
En conséquence, lord Camden, alors secrétaire d’Etat, lit un don de cinq
mille acres de terre à M. Mac Arthur, le laissant libre d’en choisir lui-même
la situation. Il ordonna en outre au gouverneur de la colonie de lui fournir
toute l’assistance nécessaire, et de mettre à sa disposition un certain nombre
d’hommes pris parmi les condamnés, qui rempliraient l’office de bergers et qui
seraient vêtus et nourris aux frais du gouvernement.
Le capitaine lîlîgh, devenu gouverneur de la colonie, était loin de partager
les idées et les espérances de M. Mac Arthur. Il ne croyait pas possible que la
laine put jamais devenir le principal produit du pays; aussi trouvait-il que le
don de cinq mille acres de terre fait à M. Mac Arthur et l'assistance des con
victs, qu’il pouvait requérir au besoin, étaient une faute et n’amèneraient aucun
résultat.
M. .Mac Arthur eut donc à lutter, pendant plusieurs années, contre des rési
stances qui surgissaient de tous côtés, et qui n’auraient pas tardé à amener un
complet découragement chez un homme d'une trempe moins énergique; mais
-YOU VELL E-HOI, I, A YF)K.
121
les difficultés de son entreprise ne l’arrêtèrent point, et la colonie recueille
amplement aujourd’hui le fruit des travaux de M. Mac Arthur et de son active
et longue persévérance.
Pendant les dix années qui suivirent l’arrivée du gouverneur Macquarie,
c’est-à-dire de 1810 à 1820, le nombre des moutons élevés dans la colonie
s’accrut de plus de 73,000, leur quantité, qui était d’abord de 25,888, s’étant
trouvée portée, dans le cours de cette période, à 99,428. MM. Mac Arthur en
possédaient 2,100, dont 300 mérinos purs. Le recensement du mois de janvier
dernier a constaté qu’il en existait 5,600,000. Ces messieurs s’y trouvaient
compris pour plus de 40,000, ce qui est un petit nombre en comparaison de
quelques autres propriétaires, q u i, ne s’occupant pas d’industries aussi variées
que MM. Mac Arthur, en possèdent jusqu’à 150 ou 170,000. Une telle quantité,
calculée à raison de 5 schellings (6 francs 25 centimes) par tête, représente un
capital de 1,062,500 francs, produit d’une première mise qui, en peu d’années
et sans beaucoup de peine, s'est accrue successivement pour arriver à ce résultat
énorme.
lin général, on estime qu’un troupeau de moutons se trouve doublé en quatre
années et quelquefois même au bout de trois ans. Avec un accroissement aussi
rapide et qui ne peut s’arrêter, car il existe des pâturages d’une grande étendue
dans les parties sud et ouest, la quantité de laine que la colonie est destinée à
produire ne peut manquer, d’ici à quelques années, d’atteindre un chiffre con
sidérable.
Les moulons sont gardés à Sydney de la même manière qu’en Europe. Dans
les localités boisées on confie ordinairement à un seul berger environ trois cent
cinquante montons, mais on lui en laisse un millier et plus si les moutons doi
vent habiter une plaine. Chaque soir on les renferme dans des parcs portatifs,
et le berger se met à l’abri du mauvais temps et couche dans une petite cabane
roulante. Les chiens sont là qui veillent pour s’opposer aux attaques des chiens
sauvages, qui remplacent ici les loups et qui font quelquefois de grands ravages
dans les troupeaux, car ces chiens sont très-nombreux dans certaines localités.
Les montons sont sujets à diverses maladies, parmi lesquelles la gale (scab)
est la plus fréquente et la plus contagieuse. Un simple rapprochement de quel
ques heures avec un troupeau malsain peut infecter le mouton le mieux portant.
Lorsqu’un berger, et ordinairement c’est un convict qui remplit cet office, veut
nuire à son m aître, il lui est facile d’inoculer la maladie au troupeau qu’il est
chargé de garder; il lui suffit de le conduire à quelques milles de son pâturage
accoutumé, et de le mettre secrèlemeut en contact avec des animaux malades.
Les brebis agnèlent ordinairement à la fin de l’automne, quelquefois cepen
dant au commencement de l’été. C'est à celle époque que se fait la coupe des
laines. Chaque toison de mouton de bonne race pèse communément deux livres
10
TOMK I.
et demie. La laine, emballée dans des toiles, est transportée ii Sydney sur dos
chariots traînés par des bœufs. On voit quelquefois jusqu'à douze et quatorze
bœufs employés à ce service, et qui sont attelés à la fois à une mémo voiture.
C’était avec un intérêt toujours croissant que je pénétrais dans les détails de
la grande exploitation de MAI. Mac Arthur. Quatre heures venaient de sonner.
Nous étions à cheval depuis dix heures du m atin , et nous n’avions fait jus
qu’alors aucune halle. Nos chevaux, accoutumés aux inégalités de terrain que
nous rencontrions, galopaient à travers les hautes herbes et les ronces, en
véritable steeplc-ehase. Après avoir traversé de nombreux pâturages entourés
de fortes barrières et où des milliers de bestiaux se trouvaient renfermés, nous
arrivâmes à une fort belle pelouse verte, et qui s’étendait à perle de vue.
Autant que je puis me le rappeler, elle pouvait avoir le double de la surface,
du Champ-de-Mars, à Paris. Là se trouvaient réunis environ trois cents chevaux
de bonne race, la plupart dem i-sang; car si MM. Mac Arthur sont connus
pour avoir la meilleure race de m outons, leurs chevaux ont une réputation
aussi bien établie, non-seulement à Sydney, mais encore aux Indes-Orientales,
et j ’en avais souvent entendu parler avant d’avoir l'honneur de connaître ces
messieurs. M. James me fit voir une vieille jument usée par les années, et qui
autrefois avait été, à cause de ses belles proportions, l’objet de la convoitise
du duc de Wellington. Ce sont les nombreux rejetons de cette jument (vendus
souvent avant même d’ôire nés) qui ont commencé la réputation du haras de
MM. Mac Arthur. Ainsi qu’il est d'usage, assez généralement, chaque cheval
porte sous la crinière une marque de l’eu et un numéro d’ordre correspondant
à un registre,sur lequel on a eu soin d'inscrire le nom de l’anim al, son âge et
les noms de son père et de sa mère.
MM. Mac Arthur ont renoncé, depuis plusieurs années, à mettre leurs che
vaux en vente à Sydney; ils trouvent de plus grands avantages à les expédier,
pour leur propre compte et directement, à Calcutta, oii ils font de considé
rables envois soit pour les particuliers, soit pour la remonte de la cavalerie.
En quittant le haras, nous nous dirigeâmes vers les écuries. L’édifice affecté
à celte destination est formé par un bâtiment à deux ailes, avec cour au milieu,
et disposé de telle manière, que les chevaux que l’on dresse ne peuvent
s’échapper par aucune ouverture. Ces écuries pouvaient contenir soixante à
soixante-dix chevaux. I)e môme qu’en Angleterre, les étalons sont isolés dans
des écuries séparées et libres. On les entoure des soins les plus minutieux.
Ainsi la litière ne leur est pas ménagée, et la précaution est poussée jusqu'à ce
point, que les murailles sont garnies de paillassons, pour empêcher qu’ils se
blessent dans leurs mouvements, etc.
A notre arrivée, un piqueur dressait un jeune cheval entier, pur sang,
et dont le père avait été importé d’Angleterre à grands frais. .M. Mac Arthur
Y 0 1' V K L LE-H O LL A Y I) E.
12:5
eut la bonté d’ordonner qn’on sortit les étalons. J’en remarquai deux de pur
sang, et un troisième, gros cheval de trait, de race normande. Ces trois che
vaux étaient magnifiques et parfaitement entretenus. Les écuries contenaient,
en outre , une trentaine de jeunes chevaux qui étaient l à , en attendant que l’on
commençât à les dresser, et q u i, avant de passer en d’autres m ains, recevaient
des soins tout particuliers.
La nuit arrivait; nous rentrâmes à la maison, où un bon diner nous atten
dait. J’étais accablé de fatigue, et j ’aurais préféré mon lit au meilleur repas.
Le lendemain, à la pointe du jour, chargé de mon fusil, je m’acheminai
du côté du lac, oii j ’espérais trouver encore endormis sur le bord les canards
que nous avions rencontrés la veille. Il y avait de grandes précautions à prendre
pour ne pas les effrayer. C’est ainsi que, tantôt me cachant derrière des troncs
d’arbres et retenant pour ainsi dire ma respiration, tantôt me glissant à plat
ventre, et poussant mon arme petit à petit devant moi, j ’arrivai à peu près à
une portée de fusil sans que le moindre bruit eût jusqu’alors trahi ma présence.
Canard à capuchon.
A la première inspection, il me parut que le nombre de ces animaux devait
bien approcher de cinq à six cents. Ils ne formaient presque qu'une seule
rangée, et se tenaient aussi serrés que possible. Les uns dormaient la tête sous
l’aile, tandis que d’autres se nettoyaient tranquillement les plumes, se reposant
12V
D E U XIÈ M E V O YA G E .
sans doule sur la vigilance de quelques-uns de leurs camarades qui, postés ii
l’avant-garde, allaient et venaient comme des sentinelles sur le sable. A l’afliït
derrière un gros arbre, me gardant bien de faire le moindre mouvement, je
calculais d’avance le résultat de ma chasse, e t, oubliant la morale du bon
La Fontaine, je me voyais déjà rentrant à la maison avec une vingtaine de
canards. Je me disposais donc à faire feu , lorsque je reconnus que la position
que j ’avais prise ne m’était pas favorable, et qu’en employant toute l’adresse
dont j ’étais capable, je ne pourrais guère en tuer qu’un ou deux tout au plus à
la fois. Cela m’arrangeai! peu, car je tenais à me distinguer par un coup cé
lèbre digne d’ôlre mentionné même dans le traité sur la chasse de mon ami
M. d’Houdetot. Que faire? La chose était d'autant plus embarrassante que je
ne pouvais guère bouger de ma place sans être aperçu. Tandis que je cherchais
les moyens d'arriver le plus vite et le plus sûrement à mon but, je ne sais ce
qui donna l’alerte à mes canards, mais je les vis tout d’un coup prendre leur
volée et s’échapper par un mouvement rapide. Avec eux s’enfuirent mes beaux
projets, et je me trouvai encore heureux de pouvoir en abattre deux, les seuls
qui se trouvèrent à ma portée. Dans ma journée je tuai aussi divers autres
oiseaux échassiers ou palmipèdes.
Grèbe huppé.
On m’avait dit que dans un étang des environs je trouverais des ornilliorhynques; je ne complais guère sur le succès, car il faut nécessairement, pour
tirer sur ces animaux, dont les poils sont épais et lisses, employer le gros
plomb ou la balle, et je n’avais, dans ce moment, ni l’un ni l'autre à ma
disposition. J’eus cependant la patience de les guetter pendant deux heures, et
j ’allais me retirer lorsque j ’aperçus distinctement un ornilborbynque, alors
NOUVELLE-HOLLANDE.
125
qu’il venait respirer à fleur d’eau; je m’empressai de saisir l’occasion et de
l'aire feu, mais l’animal plongea tout à coup, et je ne le vis plus reparaître.
C’est à mon retour de cette expédition que je rencontrai sur mon chemin
quelque chose de fort curieux : c’étaient des chenilles voyageuses. Elles mar
chaient à la suite l’une de l’autre, la seconde tenant la première par la queue
et ainsi des autres, formant de celle manière un long cordon non interrompu.
Je suppose qu'elles avaient un guide qui leur traçait le chemin quelles devaient
suivre au travers des pierres et des hautes herbes. Ce cordon de chenilles pou
vait avoir, avec tous ses contours, de trente à trente-cinq pieds de longueur.
I.e nombre des animaux qui le composaient était donc encore assez considérable.
Ces chenilles étaient toutes de la même espèce. Pour voir l’effet que produirait
la rupture du cordon, je m’amusai à le briser en plusieurs endroits en déta
chant une chenille de l’autre. Aussitôt que la première, de chaque coupure se
sentit séparée de celle qui la précédait, elle se mit à hâter ses mouvements,
entraînant après elle toutes les autres chenilles, qui, de leur côté, redoublèrent
également d’agilité dans leur marche. Enfin, après bien des recherches à droite
et à gauche, chaque chenille en tête des coupures parvint à se rapprocher et à
prendre la queue de celle dont je l’avais séparée, et la caravane continua sa
course comme précédemment.
Nous étions depuis plusieurs jours à Camden , ainsi nommé en l’honneur de
lord Camden, secrétaire d’Etat en Angleterre. M. Faramond ne pouvait y faire
un plus long séjour, et nous nous disposâmes à retourner à Sydney. Je quittais
avec regret cette habitation où j ’avais été accueilli avec la plus franche cordia
lité et qui m’offrait chaque jour des distractions à la fois agréables et instruc
tives. Après avoir sincèrement remercié M. et madame James Arthur et
iU. William Mae Arthur de leur aimable et affectueuse réception, nous par
tîmes, prenant, pour changer, la roule de Campbell-Town. Avant de quitter
la propriété de iM.M. Mac Arthur, nous passâmes devant la porte d’un souter
rain dans lequel ces messieurs conservent de grandes provisions de grains. Les
récoltes de quatre années étaient renfermées dans ces silos, et n’attendaient
que le moment favorable pour être envoyées sur les marchés et livrées à la
consommation.
Le souvenir de Camden nous occupa, M. Faramond et m oi, pendant que
nous suivions tranquillement la roule qui nous menait à Campbell-Town.
Nous venions de visiter le plus bel établissement rural de la colonie, et peutêtre du monde entier, et qu’on croirait n’avoir pas son égal; il existe cepen
dant un grand nombre d’autres fermes qui approchent plus ou moins de celle
de Camden, et qui font la base de la richesse du pays. Dans les unes, on élève
des chevaux ou des bestiaux; dans les autres, on se borne aux travaux pure
ment agricoles. Il faut dire aussi que tous ces établissements se ressentent du
12(i
Ü'EÜMKMK VOV A(î 1C.
patronage influent de l’Angleterre. Habile ii étendre sa puissance sur les points
du globe oii peut se porter le commerce anglais, avec cette justesse mathéma
tique que possèdent la nation et le ministère, et qu’ils joignent souvent à une
rare élévation d’idée, et toujours à une noble persévérance, le gouvernement
ne refuse jamais sa protection à ceux des sujets anglais dont les plans lui
paraissent avoir un but quelconque d’utilité publique- C’est ainsi qu’il n’a pas
balancé à faire de grandes concessions de terres dans la Nouvelle-Galles du
Sud, et qu’il a eu le bon esprit d’accorder gratuitement des bras pour leur
culture, assuré qu’un jour il trouverait dans les ressources du commerce et
dans le revenu des impôts une compensation plus que suffisante à ses pre
miers sacrifices.
Nous arrivâmes, tout en causant, à Campbell-T ow n, petite ville de six à
huit cents habitants, et qui, du reste, ne présente rien de bien remarquable.
On y voit déjà de belles maisons et de grands hôtels où s’arrêtent les voi
lures (coaclis). La ville est placée dans une situation éminemment champêtre:
de toutes parts l’œil n’aperçoit que des plaines labourées, que des prairies où
paissent tranquillement de nombreux bestiaux, et l'horizon, qui semble enca
drer ce tableau, est borné par de belles et vertes forêts. La terre y est d’un
bon rapport; on la regarde comme une des meilleures et des plus productives
de toute la colonie.
Après Campbell-T o w n , Liverpool se trouvait sur notre roule. A deux
heures, nous faisions notre entrée dans celle dernière ville, et nous restions le
temps nécessaire pour le repos de notre cheval, fatigué plutôt par la chaleur
que par le chemin qu’il avait fait. Enfin, vers les neuf heures du soir, nous
arrivâmes à Sydney, le même cheval ayant fait dans la journée une course
qu’on ne peut évaluer à moins de dix-sept à dix-huit lieues. Les chevaux, dans
ce pays, sont endurcis à la fatigue; ils font ordinairement de longues marches,
rendues d’autant plus pénibles, qu’elles out lieu souvent par des roules de
sable où les pieds s’enfoncent à des profondeurs de six à huit pouces.
.le ne connais rien de plus hideux et de plus repoussant que la race des
aborigènes de la Nouvelle-Hollande. Ces sauvages vont entièrement nus et sont
toujours sales et couverts de vermine; leur alimentation, à l’instar de celle des
animaux, se compose de chair crue ou à peine grillée, de coquillages, de vers
et d’insectes, de racines, etc. Ils se désaltèrent avec de l’eau plus ou moins
corrompue, l’eau étant rare dans l’intérieur. C’est à celle nourriture abominable
(ju’il faut peut-être attribuer la faiblesse de leur constitution. Généralement
grands, le cou renfermé entre deux épaules saillantes, ils ont de longs bras et
des jambes grêles; l’abdomen est protubérant chez la plupart des individus. Leur
front, qui fuit en arrière, est entièrement caché sous une épaisse et sale cheve
lure; ils ont de petits yeux enfoncés dans la tête, un nez gros et épaté, dont la
1"
X 0 UV KL L E - II0 L L A M ) lî.
127
large cloison est percée pour y introduire un korrimma ou morceau de roseau,
ce qui a lieu lorsqu’ils sont dans l’appréhension de quelque danger ou pour y
suspendre simplement une plume ou une sorte de cure-dent ; enfin, une bouche
d’une grandeur démesurée, et d’énormes lèvres souvent plus proéminentes que
le nez.
Naturels <lc la Nnurelle-Gulles du Sud.
Dans certaines tribus, les hommes ont l'habitude de couvrir leur front d’un
bandage blanc ou rouge. Celle coutume, qu’on ne peut expliquer pour les indi
vidus surtout qui ont les cheveux courts, se rattache sans doute à quelque idée
superstitieuse. Ordinairement ils laissent croître leurs cheveux très-longs et les
nouent souvent ensemble sur la tète : du reste, ils ne portent aucune autre
coiffure. Des oreilles trouées complètent le portrait des aborigènes de l’Austra
lie, dont la couleur est moins noire que celle des nègres d’Afrique.
Les femmes vont, ainsi que les hommes, entièrement nues. Peut-être, parmi
les plus jeunes filles, ne serait-il pas impossible d’en rencontrer qui fussent
pourvues de quelques attraits ; mais la vermine qui les ronge et la crasse qui
recouvre leur corps en feront constamment un objet de dégoût. Quant aux
vieilles femmes, leur aspect est des plus horribles, et je renonce à dépeindre
ces membres décharnés ayant presque perdu la forme humaine, et ces chairs
ridées exposées à d’affreuses maladies que les naturels ne savent ni éviter ni
guérir!... .l’ai pris mon crayon plus d’une fois dans l’intention de dessiner quel
ques-unes de ces femmes, mais il m’a toujours été impossible de rester en face
d’elles, tant l’odeur de leur haleine est forte cl repoussante.
MOli V K LL K -Il OK I. A NI) 10.
120
Le vêlement (les femmes consislc en une simple peau de kanguroo, qu’elles
appellent dans leur langue wo-ro-wan. A l’approclie des villes ou en cas de
mauvais temps, elles étalent sur leur corps cette espèce de manteau, qui leur
descend jusqu’aux genoux. Un sac pendu à leur épaule, et auquel on donne le
nom de kin nun, leur sert il mettre les aliments quelles ramassent en chemin.
Celles qui ont un enfant ajoutent quelquefois à cet accoutrement une natte qui
sert à le couvrir et à le préserver du froid, filles ne portent aucun ornement,
mais les jeunes fdles, par exception, entremêlent quelquefois des fleurs dans
leurs cheveux crépus. Elles aussi ont leur coquetterie, et l’on peut dire quelles
font usage de fard ; mais quel fard ! un morceau de charbon de bois réduit en
poudre et dont elles se barbouillent grossièrement le front et les joues ! Les
hommes et les femmes se frottent également le corps avec une espèce de terre
rouge mêlée de graisse, ce qui leur fait répandre l’odeur la plus désagréable.
Ils emploient ce procédé afin d’entretenir la propreté du corps et se garantir
des effets de la pluie et du soleil. En signe de deuil, les hommes se peignent
en travers du front une bande de couleur blanche qui descend jusque sur les
pommettes des joues; chez les femmes, cette bande blanche est remplacée par
de larges plaques de la même couleur. Si c’est un parent qu’ils ont perdu, leur
chagrin se manifeste par de profondes incisions qu’ils se font sur le corps et
qu’ils laissent béantes. J’ai vu de vieilles femmes dont le sang coulait ainsi le
long des tempes par suite d'une démonstration de la môme nature et faite dans
les mômes circonstances.
Ce n’est pas en signe de guerre que les naturels se peignent ici le corps,
comme dans d’autres parties de la Nouvelle-Galles du Sud ; ils réservent un
pareil ornement pour leurs réunions de danse. C’est alors qu’ils se montrent
rayés de bandes rouges ou blanches qui partent du cou et vont jusqu’aux pieds ;
ils y ajoutent des lignes transversales qu’ils se tracent sur la poitrine et sur le
ventre, ce qui leur donne une apparence tout à fait diabolique. Ils ont l’habi
tude de se tatouer, mais d’une manière grossière. Celte opération , telle qu’ils
l’entendent, consiste à se faire, principalement sur la poitrine et sur les épaules,
des entailles profondes et à y maintenir une cicatrice en saillie. Les empreintes
qui en résultent sont considérées à la fois comme des marques de distinction
personnelle et comme des moyens de reconnaissance pour chaque tribu.
Quoique l’horrible coutume qui fait de ces naturels des anthropophages soit
abolie aux environs des pays habités, il est probable qu’elle existe encore parmi
les naturels qui vivent clans l’intérieur. Je me souviens qu’un vieux naturel que
j ’eus occasion d’interroger à ce sujet, homme extrêmement doux et qui n’avait
aucunement l’air féroce, me dit avoir mangé dans son enfance de la chair
humaine; il ajoutait aussi qu’il ne pourrait se résoudre à recommencer aujour
d’hui. Il est vrai qu’il habitait les environs de Sydney, où il s’était un tant soit
TO.UK I.
J7
130
D E U XIÈ M E V O Y A G E .
peu civilisé. Le voyageur Cunningham se trouvait un jour à la ferme d’un de
ses amis, à quarante milles de Sydney, lorsqu'une des tri luis de l’Argylc s’y
arrêta; elle venait de combattre des tribus de Bathurst, qui avaient fait une
irruption sur son territoire. Cunningham demanda à l’un des guerriers à com
bien de personnes il avait donné la mort; celui-ci leva les cinq doigts, lui
désignant ainsi la quantité d’ennemis qu’il avait tués. Une femme était de ce
nombre, et le guerrier lui en lit voir quelques débris qu’il se promettait de
dévorer comme il avait fait du reste. Il est curieux de remarquer que cette cou
tume barbare n’existe que chez les peuples qui n’ont point de chef élu ou héré
ditaire, ou qui ne reconnaissent d’autre supériorité que celle de la force et de
la bravoure individuelles.
Les naturels vivent entièrement dans les bois, mais ils ne s'y construisent
aucune cabane; un abri quelconque leur suffit. Avec quelques branches fichées
Hutte d'aborigènes près de Sydney, femme surnommée Q ueen g o o se b e rr y .
en terre, accolées à un tronc d’arbre ou à un rocher, ils forment une espèce de
berceau où ils ont tout juste assez de place pour s’y tenir accroupis. Dans la
saison des pluies ils le recouvrent d’écorces d’arbres et placent des pierres sin
ce toit fragile, afin que le vent ne puisse l’emporter. Ils ont soin généralement
\'OUVKLLIi-HOLL A K 1) li.
131
de elioisir, pour remplacement de ces huttes grossières, les lieux les plus abrités
près des eaux, et de les établir dans des situations opposées aux vents régnants.
Ils y entretiennent jour et nuit des feux dont la fumée chasse, disent-ils, les
moustiques.
Lorsqu'ils voyagent ou qu’ils se rendent seulement à une certaine distance
de leur campement, ils ont l’habitude de se munir d’un bâton enflammé par
un bout, afin de pouvoir au besoin se procurer du feu. Tous en portent dans
l'hiver, sous leurs peaux de kanguroo, pour mieux se préserver du froid. Ce
bâton doit en outre, selon leur croyance, les protéger contre l’Esprit des ténè
bres, dont ils ont une grande peur.
On reconnaît aisément, dans les bois, la place où des nègres ont couché,
par la coutume qu’ils ont conservée d’allumer deux petits feux au milieu des
quels ils dorment avec confiance, protégés, comme ils se croient, par le
démon de la nuit, désigné chez eux sous le nom de Poloyan.
La vie nomade des aborigènes de la Nouvelle-Hollande est probablement
une des causes de la stupidité de leur nature. C’est peut-être aussi la raison
pour laquelle ils ne cherchent pas à se fabriquer des ustensiles qu’ils ne pour
raient emporter avec le léger bagage qu’exige leur passage fréquent d’un
lieu dans un autre. M. Cunningham met en regard de ces peuplades sauvages
les Nouveaux-Zélandais qui, eux, sont obligés de se faire une résidence fixe au
milieu de leurs ignames, de leurs patates douces et des animaux qu’ils élèvent,
parce (pie les bois ne fournissent pas assez de gibier pour leur nourriture. Ils
ornent leurs cabanes de coupes sculptées et d’autres objets qu’ils préparent
dans des heures de loisir et qu’ils ont du plaisir à montrer; mais les tribus
australiennes n’éprouvent point les mêmes embarras pour se procurer leur
nourriture, et elles trouvent dans le changement continuel des lieux la seule
distraction qu’elles désirent. Les guerres perpétuelles, la destruction des
enfants, etc., sont d’ailleurs des obstacles à l’accroissement (le la population.
La nécessité ne les porte jamais à se réunir et à subvenir à leurs besoins par
des moyens artificiels, comme la plupart des naturels des îles méridionales de
la Polynésie. Les Australiens qui vivent sous les toits sont en général ceux qui
habitent certaines portions de la côte, où les coquillages et le poisson leur
assurent une alimentation suffisante pendant une grande partie de l’année.
Chez un peuple peu industrieux et qui se passe aisément des objets qui
semblent des plus nécessaires à la vie, on ne doit pas s’attendre à trouver des
armes bien remarquables par leur élégance ou leurs ornements. Aussi les
armes des naturels de la Nouvelle-Hollande ne peuvent-elles supporter la com
paraison avec ces chefs-d’œuvre de patience qu’on voit entre les mains des
aborigènes de la Nouvelle-Zélande, des Fidgis, de Tahiti, etc., etc. Ce n’est
pas sans peine et sans sacrifices que je parvins à me procurer la plupart des
XOUVKLLK-UOLLANDE.
133
armes en usage parmi les sauvages de l’intérieur de la Nouvelle-Hollande; ils
ne veulent s’en défaire ni à prix d’argent, ni en échange d’aucun objet. Aussitôt
<pie j ’avais obtenu une de ces armes, je cherchais à connaître son nom et l’em
ploi auquel elle était destinée. La planche que j ’ai fait graver peut donner une
idée exacte de la forme des diverses armes connues dans le pays; on com
prendra facilement que, n ’étant pas faites d’après un modèle adopté comme en
Europe, chacune de ces armes présente des différences qui dépendent du
caprice de celui qui les façonne, de la nature des bois qui sont à sa disposition
et de la forme des pièces accessoires qu’il emploie.
La lance n° 1, à laquelle on donne le nom de mo-ling , est ordinairement
employée pour la pèche; elle est terminée d’un côté par quatre branches dont
les extrémités sont armées d’os taillés de kanguroos. Ces branches se rappro
chent ou s’écartent à volonté au moyen de petites traverses serrées contre la
corde qui lie les branches au corps de la lance, dont la longueur est de huit
pieds environ. L’autre extrémité présente une échancrure pour recevoir le
crochet d’un bâton, u° 15, nommé wom-mur-rur, qui sert à lancer au loin le
mo-ting.
J’ai souvent été témoin de l’adresse avec laquelle ils harponnent sous plu
sieurs pieds d’eau des poissons que je pouvais à peine distinguer.
Le la -w in, n° 2, est une masse en bois très-dur, d’une longueur d’un pied
et demi environ. De chaque côté, des fragments aigus de grosses pierres sili
ceuses sont disposés de manière à former un double tranchant et à remplacer
le fer, dont l’usage n’est connu qu’à peu de distance des bords de la mer. Les
fragments de silex sont fixés à l’aide d’une résine dure et résistante. Celte arme
toute primitive est aujourd’hui seulement employée par les tribus de l'intérieur
des terres.
Le wa-rai, n"‘ 3 et 5, est une lance en bois léger, terminée par un morceau
de bois de 1er ou par un fragment de silex. On donne aussi le même nom à
une arme faite de bois de fer et présentant des nœuds et des crochets ou des
dents n° 4.
Les tolos, il'” 0 , 7, S, ou javelots, sont de plusieurs formes; ils sont et.
bois de fer, armés de dents de kanguroos, de fragments de silex ou de crochets.
Ces javelots, que les naturels lancent à de grandes distances sans se servir du
wom -m ur-rur, ont cinq à six pieds de longueur.
Le mogo, ou bni-bai, n° 9, est une pierre aiguisée soutenue par un manche
de jonc tressé et qui forme une espèce de hache. C’est encore un de ces instru
ments primitifs qu’on ne voit plus près des lieux occupés par les Européens.
Le waddg, n" 10 et 14, et le nulla-milla, n“ 1<>, sont les armes les plus
communes. Ce sont de petites massues. Le waddy est assez allongé; le mtllanulla est en bois d’ébène et se termine par une masse arrondie et sculptée. Les
134
D E I \ 1KME VOYAGE.
indigènes marclient rarement sans porter l’une ou l'autre de ces armes. Ils s’en
servent pour vider leurs querelles particulières. Dans ce cas, chacun des comhattanls baisse la tète à son tour pour recevoir le coup de son adversaire jus
qu’à ce que l’un des deux soit renversé; éviter le coup est une lâcheté. On voit
encore d’autres armes de formes diverses, elles sont toujours en bois plus ou
moins grossièrement sculptées. Celles que les naturels nomment ninl-ga, n°‘ 11
et 12, sont des casse-lôtes; l’une présente une longue pointe taillée à angle
droit avec le manche qui est droit; l’autre, dont le manche est un peu courbé,
forme deux angles aigus. Ce soul des armes terribles dans les mains des natu
rels, et il est d’autant plus difficile de se garantir de leur atteinte qu’on ne
peut voir si le coup sera porté par la pointe ou par le dos de l’instrument.
Le m û ri-m û ri, n" 13, remplace le couteau, il est, comme le ta -v in , fait
avec des lames de silex enchâssées dans une résine dure et peu friable.
II paraîtrait que les arcs et les flèches sont inconnus dans la Nouvelle-Hol
lande, du moins je n’en ai jamais vu, et je ne pense pas qu'il soit fait mention
de ces armes dans aucune relation de voyage.
Les aborigènes ont deux sortes de boucliers ou hardis, n°* 17 à 20, l’un
est étroit, long de deux pieds et quelques pouces, épais et triangulaire. Ils s’en
servent très-adroitement en lui faisant faire le moulinet. L’autre est de forme
ovale et protège celui qui le porte contre les coups de lance ou les javelots.
Ces boucliers sont ordinairement très-soignés comme sculpture et bariolés de
couleurs rouge et blanche.
Mais l'arme la plus remarquable sans contredit, et dont l’origine est incon
nue, est le bommereng, appelé tur-ra-ma, n ” 2 !, 22, par les aborigènes. C’est
une arme de Irait formée d’un morceau de bois très-d u r, d’une longueur de
deux pieds deux pouces, et légèrement recourbé. Son poids est d’environ neuf
onces à neuf onces et demie. Un des côtés est tant soit peu convexe et revêtu
d’incrustations; l’autre est plat et uni. Le bommereng, prêt à être jeté, est tenu
non comme un sabre, mais horizontalement, à plat; et comme un mouvement
de rotation lui est imprimé quand on le lance, l’air présente tant de résistance
au côté plat, et si peu au côté convexe et tranchant, pendant qu’il fend l’es
pace, que son long parcours ne semble pas soumis à l’effet ordinaire de la
gravitation. Cette arm e, si simple et si curieuse, offrirait des problèmes com
pliqués aux savants qui voudraient expliquer pourquoi, lancée à droite, elle
revient frapper à deux ou trois cents pas à gauche, et pourquoi, après avoir
été lancée à perte de vue et aussi loin que la portée d’un fusil, elle revient,
après avoir parcouru les airs pendant plusieurs minutes, tomber aux pieds de
celui qui l’a jetée.
L’emploi du bommereng demande beaucoup d’exercice et d’habitude. J’ai
souvent essayé de le lancer, mais jamais je n’ai pu parvenir à l’envoyer plus
V O U V ia U i-H O L L A Y D Ë .
I:i5
loin que je n’aurais fail avec un bâton quelconque. Les aborigènes exécutent
des choses surprenantes avec celle arme, dont ils semblent être entièrement les
maîtres. S'ils veulent tuer un ennemi il deux ou trois cents pas, ils jettent suc
cessivement un ou deux bommerengs, l'un faisant ses évolutions à droite,
l’autre à gauche, et le malheureux qui sert do but échappe rarement au ter
rible projectile; car dans ses différents circuits, si l’arme le manque la pre
mière fois, il en est frappé inévitablement la seconde; il ne peut s’en garantir
qu’en lui opposant une grande adresse et l’usage d’un bouclier tout spécial.
Il existe deux espèces de bommerengs : l'un, moins long et plus recourbé,
revient tomber aux pieds de celui qui le jette, n° 21; l’autre n’y revient pas,
n° 22, mais il franchit une plus grande distance. Dans son ouvrage sur la
Nouvelle-Galles du Sud, le major Mitchell dit qu’on peut, avec cette arme
incroyable, faire des tours de force surprenants, comme, par exemple, l’en
voyer passer par-dessus un arbre et frapper un objet qui se trouverait derrière.
Un aborigène adroit le lancerait par-dessus le grand mât d’un navire, et de
telle sorte qu’il reviendrait, après avoir atteint une hauteur considérable, frap
per le bout du beaupré.
Le bommereng, jeté au milieu d’une volée de canards sauvages, en fait un
carnage effroyable. C'est principalement à cet usage qu’on l’emploie. Cette
arme n’est point tranchante; elle est plate et légèrement aiguisée sur les côtés :
c’est à la force extrême avec laquelle l’air le fait voyager qu’il faut attribuer le
pouvoir qu’a le bommereng de couper si aisément ce qu’il rencontre. Il rase la
terre ou s’élève à de grandes hauteurs, selon la volonté de celui qui le lance.
Avec la première lance que j ’ai décrite, les aborigènes prennent adroitement
le poisson qu’ils recherchent pour leur nourriture et qu’ils mangent souvent
cru au sortir de l’eau. Le bout du wom-mur-rur, qui est plat et un peu aiguisé,
leur sert il creuser la terre pour en retirer les différentes racines, ainsi que les
larves des nids de fourmis, dont ils sont très-friands. Ils mangent aussi toute
espèce de lézards et de serpents, même ceux qui sont reconnus pour les plus
venimeux ; ils ont soin cependant de les vider et d’en couper les tètes. Quoique
les serpents soient très-nombreux dans la Nouvelle-Hollande, je n’en ai jamais
rencontré qu’un seul pendant les huit mois qu’a duré mon séjour à Sydney, et
cependant je faisais dans les bois des excursions longues et fréquentes. Lorsque
ce serpent m’apparut, je le tuai d’un coup de fusil et je m’apprêtais à le mutiler
davantage, mais le naturel qui m’accompagnai! s’écria : Tan-to-a! tan-to-a !
Vano-a uwa yi-kora! Arrêtez! arrêtez! ne faites pas cela! Alors il le prit, et,
après lui avoir coupé la tête pour plus de sûreté, il s’en servit comme d’une
cravate en attendant qu’il le mangeât à son souper. De même que des chiens
affamés, les naturels se nourrissent, lorsque la faim les presse, de tout ce qui
leur tombe sous la main; aussi n’est-il pas rare de les voir dans les rues cher-
l'Ki
OKI XI KM K VOYACK.
chant au milieu des ordures, el s'emparant de morceaux de viande crue déjà
en putréfaction. I.e major Mitchell raconte qu’un soir, après avoir établi son
camp où lui el ses compagnons étaient tranquillement endormis, il fut attaqué
par des indigènes qui voulaient s’emparer des bagages. Ces derniers ayant été
repoussés, les voyageurs ramassèrent, le lendemain m atin, un sac ( Icin-nun)
qu’un individu, dans la précipitation de sa fuite, avait laissé derrière un arbre;
ils y trouvèrent, comme échantillon de la nourriture quotidienne de ces sau
vages, trois serpents (inol-los ), trois rats d’eau (pur-ra-mai-ban ), deux livres
à peu près de petits poissons (bir-ra-ba), une quantité de racines, etc. Le
même sac contenait en outre quelques pierres tranchantes ( puk-kor ) et deux
hachettes ( wo-go ) pareilles à celle que j ’ai décrite plus haut.
11 est curieux de voir un aborigène poursuivre un opossum (w il-lai) lorsque
cet animal s’est réfugié dans le creux d’un arbre. Aussitôt que le chasseur a
reconnu, sur le tronc que son chien lui a indiqué, les traces des griffes de l’o
possum , il y grimpe lui-même au moyen d’un procédé assez ingénieux et qui
consiste à faire sur le bois, au fur et à mesure qu’il monte à l’arbre, des coches
ou entailles avec une hache. Chaque entaille, assez profonde, lui aide successi
vement à poser le pouce du pied et à se cramponner jusqu’au haut de l’arbre.
Pendant les moments où le chasseur fait une entaillure, son corps reste donc
tout entier supporté par le pouce. Ces hommes se servent, au reste, de leurs
pieds avec autant de dextérité que de leurs mains; ainsi c’est avec les pieds
qu’ils retirent de l’eau une espèce de coquillage ( tinio) dont ils se nourrissent.
S’ils dérobent quelque chose c’est presque toujours avec leurs pieds, et ils tirent
parti de leur épaisse chevelure en y cachant assez souvent l’objet qu’ils ont volé.
Ils lancent aussi avec les pieds de la poussière el même des pierres à leurs
ennemis.
Par suite de l’habitude qu’ils contractent, dès leur jeunesse, de monter aux
arbres, les pouces de leurs pieds, sur lesquels porte, dans cet exercice, fout le
poids du corps, acquièrent avec le temps une force extraordinaire. C’est un
spectacle effrayant que de les voir, lorsqu’ils cherchent à parvenir au sommet
d’un arbre, se tenir d’une seule main, tailler de l’autre avec la hache, cl ar
river ainsi à des hauteurs de plus de cent pieds, sur des arbres très-gros,
droits et à écorce lisse, et comme le dit bien leur chanson :
Morruda yerraba lundi/ kin arra
Morruda yerraba min yin yuiny wite mala.
« Sur 1rs chemins l’homme blanc marche avec des souliers qui craquent, mais il ne peut
monter sur les arbres, ni faire usage de ses doigts. »
Quand le chasseur est parvenu près de la cavité dans laquelle il suppose que
l’opossum s’est réfugié, il y plonge un long bâton, et s’assure par ce moyen de
w
N OUV EL L E -IIO I,L A N D E .
137
la présence de l’animal. S’il ne lui esl pas possible de prendre celui-ci avec la
main, de manière à ce qu’il ne puisse faire de résistance, le chasseur pratique
une ouverture un peu au-dessous du trou qui renferme l’opossum, sonde de
nouveau pour le forcer à y cacher sa tète, et, plongeant alors la main en toute
sûreté, il saisit l’animal par la queue, l’arrache de sa retraite, et le tue en le
frappant fortement et à plusieurs reprises contre le tronc de l’arbre.
Les naturels de la Nouvelle-Hollande ont les sens aussi fins et aussi déve
loppés que le chien. Le moindre bruit éveille leur attention, et ils peuvent
suivre la trace des pas d’un homme sur toutes sortes de terrains, pourvu qu’elle
soit assez récente et que le sol n’ait pas été mouillé par la pluie. Ils devinent
aussi très-exactement quel espace de temps s’est écoulé depuis que l’individu
a passé, et reconnaissent même si l’empreinte des pas provient du pied d’un
noir ou d’un blanc. La police se sert des naturels pour aller à la recherche des
Hushs-rangers (convicts en fuite), et il esl rare qu’ils ne les découvrent pas.
La couleur somhrc de leur peau leur permet plus qu’à un blanc de se dé
rober aisément à la vue; ils ont ainsi plus de facilité à tuer le kanguroo, qu’ils
appellent mo-a-nc. Ils parviennent avec beaucoup d’habileté à découvrir les
nids de perroquets, dont ils mangent les œufs. Quant aux petits de ces oiseaux,
ils les élèvent pour les vendre dans les villes, et c’est, à ce qu’il parait, la
seule industrie à laquelle ils se livrent. Il arrive souvent qu’un aborigène fera
vingt lieues pour aller vendre un perroquet moyennant quelque faible somme
d’argent, bientôt dissipée en boissons et en liqueurs fortes.
Ils emploient pour chasser l’émeu ou easoar de la Nouvelle-Hollande, une
m a 'X1K.MH V O Y A G H.
ruse assez curieuse. Cet oiseau, dont la forme rappelle celle de l’autruche, est
très-farouche et court avec une grande vitesse. Pour ne point l'effrayer, les
chasseurs ont soin de se couvrir le corps de branches d’arbre, et, masqués en
outre par leur bouclier garni également de feuillages, ils parviennent assez
près de l’émeu pour être à même de lui lancer un long javelot. Ils se servent
Casoar de la Nouvelle-Hollande.
ordinairement pour la chasse d’une lance faite d’un bois léger et terminée par
une baguette faite avec une espèce de jonc très-dur. Ils emploient parfois les
liges du Xanthorea.
Lorsqu’ils veulent préparer pour leur nourriture la chair du kanguroo, ils
commencent par creuser dans la terre un trou assez profond; ils y allument
un grand feu, puis ils jetlenl dans ce feu une quantité de pierres ramassées
aux alentours et qu’ils y laissent jusqu’à ce qu’elles soient fortement échauf
fées. Ils vident ensuite le tro u , le nettoient, et y placent, sans l’avoir même
écorché, le kanguroo qu'ils ont l'intention de faire rôtir et qu’ils, recouvrent
de ces pierres brûlantes. Celte opération leur suffit, car ils n’allendent pas,
pour manger l’animal, qu’il soit arrivé à un degré de cuisson bien avancé.
NOUVELLE-HOLLANDE.
139
Quelques-unes de leurs idées superstitieuses se rattachent à l’alimentation
des individus. Selon eux, chaque âge, chaque sexe, doit avoir son genre
de nourriture à part. Ainsi, après onze ou douze ans, les jeunes fdles ne
mangent plus d’une espèce d’animal qu’ils appellent bandicouts, de la famille
des Péramides, ce mets pouvant nuire à leur fécondité prochaine ; les jeunes
garçons qui se nourriraient d’aigle noir ne verraient point leur figure ornée
d’une belle barhe. Ce n'est qu’après trente ans qu’on peut faire usage de la
chair du kanguroo; ils ne veulent pas non plus, avant cet âge, goûter de
l'émeu, parce qu’alors, disent-ils, leur peau se couvrirait de boutons.
Il arrive souvent, dans certaines parties de la Nouvelle-Galles du Sud, que
les sources se tarissent, et qu’à la suite des chaleurs et d’une longue séche
resse, l’eau vient à manquer entièrement. Combien alors sont à plaindre les
malheureux aborigènes, obligés, quand tous les petits ruisseaux se trouvent à
sec, de faire plusieurs lieues au hasard, et sans savoir où diriger leurs pas,
pour étancher la soif qui les dévore! Cette circonstance ajoute encore aux diffi
cultés d’un voyage dans l’intérieur. I,e major Mitchell et le docteur Cunnin
gham furent plus d’une fois, au milieu de leurs excursions, forcés de se passer
d'eau pendant plusieurs jours. 11 n’est pas rare d’entendre dire à des selliers
qu’ils ne peuvent s’en procurer à moins d’aller la chercher à des distances de
quatre et cinq milles dans le pays. Les journaux de Sydney, du mois d’août 1847,
annoncent que le docteur Leichardl, ce voyageur intrépide qui a découvert le
chemin par terre entre Bolany-bay et port Essington, a échoué dans sa nou
velle entreprise de traverser la Nouvelle-Hollande, de l’est à l’ouest, dans sa
plus grande largeur, et que c’est le défaut d’eau qui l’a forcé de revenir sur
ses pas après un mois de voyage, au grand désappointement de toute la colo
nie, oii les esprits sont vivement travaillés par l’idée de coloniser l’intérieur
du pays.
J’ai quelquefois souffert moi-môme de celte privation d’eau, que rendait
plus pénible encore l’exercice de la chasse pendant une journée entière à la
grande chaleur. J'étais obligé, ne trouvant pas le moindre ruisseau, de me
contenter du liquide bourbeux qui séjournait dans des fossés, sous d’épais
ombrages. Cette disette d’eau se fit tellement sentir en 1827, où pendant plus
de six mois il ne tomba pas une goutte de pluie, que la police crut devoir
s’emparer des puits et des citernes qui appartenaient aux habitants pour ré
gler elle-même les rations d’eau qu’elle se réservait de distribuer journelle
ment. Maintenant, par suite des mesures prises par l'administration, et qui
ont nécessité de longs travaux, l’eau arrive à Sydney de différents endroits.
A la campagne, quelques fermiers creusent dans la terre de larges fossés, ou
réservoirs, destinés à recueillir l’eau de pluie, qu’ils ont soin de clarifier an
moyen d’un filtre.
DEUXIEME VOYAtiK.
Les aborigènes paraissent n’avoir aucune idée de religion, et je n’ai pas
connaissance qu’on ail trouvé quelque part, dans le pays, rien qui ressemblât
à une idole. En revanche, ils ne sont pas étrangers à toutes sortes de supersti
tions; ainsi ils croient à l’influence des songes, aux charmes, aux sortilèges;
ils attribuent presque toutes leurs maladies ou les malheurs qui leur arrivent à
de mauvais esprits auxquels ils donnent différents noms. Ils croient que ceux
qui meurent vont dans un autre pays, y sont transformés en hommes blancs,
et reviennent plus tard habiter leur patrie. Quelque peu développée qu’elle
puisse être chez eux, cette doctrine, qui rappelle la métempsycose, est gravée
si profondément dans leur imagination, que toutes les fois qu’ils croient remar
quer une sorte de ressemblance entre un homme blanc et un de leurs amis
qu’ils ont perdu, ils sont absolument persuadés de l'identité des deux personnes.
Quelques-unes de leurs coutumes les plus singulières, et je, dirai même les
plus barbares, ne sauraient guère être interprétées autrement que comme des
sacrifices qu’ils auraient l’intention d’offrir «à leurs mauvais Esprits. Lorsqu’un
jeune homme, par exemple, est arrivé à l’âge de puberté, il faut selon eux,
Sacrifice des dénis.
pour qu’il devienne tout à fait un homme, qu’il se laisse arracher la seconde
dent incisive du côté gauche de la mâchoire supérieure; dans d’autres parties
de l’Australie, l’opération n’est complète qu’après qu’on a fait disparaître
deux dents au lieu d’une. Quelques jours avant la cérémonie, la victime se
retire dans l’intérieur des hois; là elle s’impose une espèce de diète, évitant
de se montrer devant aucun être humain. Après quelques préparatifs plus ou
X0 UV1«;L li E - HOLL A X I)E.
141
moins bizarres, on procède au sacrifice de la dent. Celle-ci n’est pas positive
ment arrachée, mais un homme, qu’ils appellent Coradji ou Karakul, la fait
sauter au moyen d’un poinçon en bois qu'il applique sur la dent et d’une pierre
qui lui sert de marteau; ce qui s’exécute en trois coups frappés avec force et
en mesure. Dès lors, le jeune homme, désigné jusqu’alors sous le nom de Koro-rnun, devient un l'iraba. Quant à la cérémonie, ils l’appellent Kua-lung,
ou plutôt Kunntn-b illi-ko tir a, ce qui veut dire textuellement : enlever la dent.
Une fois qu’un jeune garçon s’est soumis à celle épreuve, il a le droit de
prendre une femme, de s’armer d’une lance et d’un bouclier, et de participer
aux combats de sa tribu, en même temps qu’il ne doit plus craindre la ren
contre de Pul-li-kan; c’est ainsi qu'ils nomment l’Esprit malfaisant qui fait
mourir tous ceux qui n’ont pas subi l’opération de la dent.
Il est assez difficile d’expliquer une autre coutume extraordinaire, et qui
consiste à couper aux femmes le petit doigt de la main gauche, ou plutôt ses
deux dernières phalanges. Quelques voyageurs, pour trouver un motif à cet
usage, avaient pensé d’abord que c’était un droit particulier que certaines
femmes acquéraient par ce moyen; mais on a remarqué que des femmes ma
riées et des jeunes filles avaient été ainsi mutilées, ce qui rend l’explication
fort douteuse. D’autres se sont imaginé que les femmes obtenaient, par une
telle amputation, plus de facilité à peloter autour de la main leurs lignes de
pèche; dernière supposition qui, à mon avis, ne donne pas une raison plus
satisfaisante de cette étrange coutume.
Lorsqu'un des leurs a été tué, la tribu à laquelle il appartenait se réunit
sur-le-champ, et ju re, en présence du cadavre, de venger sa m ort; mais il
leur est indifférent de tuer le principal coupable ou un autre homme d’une
tribu adverse. La peine du talion s’étend cependant assez loin chez eux, et
reçoit même une interprétation un peu forcée; car si unliomme périt par acci
dent, soit en tombant du haut d’un arbre, soit en plongeant dans la m er, ou
de toute autre manière, les amis du défunt imputent sa mort à quelque malé
fice d’une tribu ennemie, et ils tuent, pour le venger, un homme de celle
même tribu. Lorsqu’un individu est sérieusement indisposé et qu’il craint de
succombera la maladie, il ne trouve d’autre moyen, pour échapper au danger
qui le menace, que de mettre à mort, s’il lui est possible, un individu quel
conque.
J’ai déjà parlé du sentiment qui les porte, après la mort d’un parent et pour
témoigner de leur profonde affliction, à se faire des blessures avec des instru
ments tranchants, et même des brûlures assez fortes pour gêner leur marche.
On ne sait à quelle cause attribuer cette coutume, si ce n’est à leur croyance
aux démons. J’ai souvent demandé à quelques-uns d’eux pourquoi ils s’étaient
laissé ainsi mutiler, arracher des dents, brûler, tatouer, etc.; ils me répon-
daieut simplement : « Mon père l’a fait, mon grand-père aussi, et mes enfants
le feront également, j ’espère. »
La polygamie est généralement admise chez ces peuples, chaque homme
pouvant posséder un certain nombre de femmes de lout Age. Il existe parmi
en\ une autre coutume assez singulière, et par suite de laquelle il est permis
à un homme de faire la cour à une femme du vivant de son m ari, pourvu que
les deux époux y donnent leur assentiment, et à la charge, par le sigishéc, de
contracter'mariage avec la femme après la mort du mari; celui-ci reçoit alors
quelques présents ainsi (pie sa compagne. Lorsqu’un homme meurt, l’usage
veut que ses femmes se retirent dans la tribu de leurs pères pendant la période
du deuil. Là, elles vivent presque dédaignées par ceux mêmes auxquels elles
doivent appartenir, et elles encourraient une punition exemplaire si elles
allaient immédiatement les rejoindre.
Lorsqu’une femme accouche de deux jumeaux, l’un des enfants est mis à
m ort; et s’ils sont de sexe différent, c’est le nulle qui est alors sacrifié. La
raison que ces sauvages donnent d'une telle barbarie, c’est qu’une femme ne
peut avoir assez de lait pour nourrir deux enfants à la fois, et qu’elle ne sau
rait non plus aller à la recherche d’aliments en suffisante quantité pour eux et
pour elle en môme temps. Les mères allaitent leurs enfants jusqu’à ce qu’ils
aient atteint l’âge de quatre ou cinq ans; mais bien avant le moment du sevrage,
on leur enseigne à se procurer déjà une portion de leur nourriture.
Comme il est d’usage chez les Australiens de prendre leurs femmes dans des
tribus étrangères, celui qui veut avoir une compagne, ou plutôt une esclave,
part secrètement de nuit avec quelques-uns de ses camarades, et, leur massue
ou wuddij à la main , ils tombent tous sur les parents de la jeune fille qu’ils
surprennent au milieu de leur sommeil. De son côté, l'amant s’empare de celle
qui a été l’objet de ses préférences et l’emmène avec lui dans sa tribu, non
sans l’avoir, au préalable, accablée de coups et de mauvais traitements et
presque toujours sans connaissance.
Ce dernier trait, qu’on aurait peine à croire puisque rien ne l’explique, est
rapporté par quelques voyageurs, et entre autres par Georges Harrington,
dans son Voyage à la Nouvelle-Galles du Sud. « Dès qu’un de ces naturels,
d it-il, a surpris et enlevé la femme qu’il a choisie et qu’il va chercher dans
une tribu ennemie, il la renverse, la frappe à coups de massue sur la tète, sur
le dos, etc.; et la saisissant ensuite par un bras, il la traîne, tout ensan
glantée, au travers des bois, des rochers, des montagnes, avec toute la vio
lence et la fureur d’un barbare jusqu’à ce qu’il arrive enfin au milieu de scs
compagnons. La tribu à laquelle appartenait la femme venge ordinairement
cet outrage par la loi du talion, mais l’épousée n’en garde pas rancune et
abandonne rarement son mari et sa nouvelle tribu. »
■ 143
NOUVIOLLli-HOLLAM)IC.
Le fail do ces enlèvements noclurnes m’a élé confirmé par un naturel qui
avail assisté, étant jeune, il une (le ces expéditions.
Les femmes, dans ce pays, ne sont pas mieux traitées que des hôtes de
somme, et leur vie n’est qu’une série de misère et d’esclavage. On les voit,
portant leurs enfants sur les épaules ou sur les hanches, chargées en outre
d’un sac pesant qui renferme des provisions et des instruments de pèche, tra
versant les hois et les marais, et souvent obligées de gravir les dunes de sable,
à coté de leur maître, libre de tout fardeau, et qui n’a que la peine de tenir
dans ses mains ses armes légères. Ce sont encore les femmes qui vont à la
recherche de la nourriture commune, tantôt plongeant au fond des rivières
pour en retirer des crustacés qu’elles fout cuire sous les charbons, tantôt pour
suivant les opossums jusqu’au sommet des arbres les plus élevés.
Dans nos contrées où la civilisation s’est montrée justement prodigue envers
la femme, celle-ci, jeune et belle, s’empresse de jouir d’un pouvoir que les
années ne viendront que trop tôt affaiblir. En Australie, au contraire, les
rides fatales, la décrépitude même deviennent des titres à l’empire que les
vieilles femmes exercent sur leurs compatriotes. En effet, elles composent la
moitié de l’aréopage qui, dans chaque tribu, délibère sur les affaires publi
ques et punit les méfaits qui lui sont signalés; aréopage extrêmement jaloux
de ses attributions, et qui conserve avec un soin intéressé toutes les traditions
et les coutumes les plus superstitieuses.
Au reste, à la guerre même, les chefs les plus intrépides courbent la tête
devant ces vieilles matrones, et reçoivent de leur main, sans m urm urer, des
coups de casse-tête, espérant, par une (elle abjection, se concilier leur faveur
et leur bienveillance, et obtenir qu’elles prennent soin de fumer leur peau,
s’ils viennent à périr dans la mêlée.
Chez les peuplades australiennes, que leur éloignement de la mer et des
rivières expose plus souvent que celles du littoral à manquer de vivres, ces
femmes ont encore à remplir un autre genre de fonction. Quand la famine
désole le pays, elles indiquent les victimes qui, dévouées au mauvais génie,
devront être sacrifiées pendant leur sommeil et servir de pâture à leurs com
pagnons affamés. Ces horribles sacrifices paraissent être en usage dans pres
que toutes les îles de la Polynésie.
Les vieillards ont aussi quelques prérogatives qui leur sont personnelles :
ainsi les œufs de l’émeu, sa chair et celle du kanguroo, leur sont exclusive
ment réservés, et les jeunes gens s’abstiennent de loucher à ces mets délicats.
Ce sont encore les vieillards qui, dans les guerres, donnent les ordres et le
signal pour jeter les bommerengs ou les autres armes de trait.
Les danses auxquelles se livrent les naturels otit conservé, pour la plupart,
une énergie et une vivacité tout à l’a it sauvages. Elles ont lieu ordinairement à
i
U4
M i l X lIÏM li V O Y A G E .
la lueur des torches et au son d'une sorte de tambour de basque fait avec une
peau ou une vessie d’opossum, tendue sur un cercle en bois. Les chants qui
l’accompagnent marquent une cadence remarquable, tantôt lente et piano,
tantôt forte et animée, et ayant quelque ressemblance avec le bourdonnement
de l’abeille et les hurlements de nombreux animaux féroces. Les figures de
leurs danses sont très-variées, mais ils ont surtout un divertissement fort
bizarre, et dont je ne saurais donner ici qu’une idée imparfaite. Deux des
figurants les plus habiles, et que l’assemblée reconnaît poin- tels, ouvrent la
danse, qui, d’abord légère et modérée, prend, petit à petit, un caractère plus
vif, les autres acteurs se présentant successivement pour figurer à leur tour.
Au bout d’un certain temps, il ne reste plus un seul individu en arrière, et
c’est alors que commence un ballet général, dans lequel chacun, obéissant à
une certaine mesure, s’abandonne aux contorsions et aux mouvements les plus
désordonnés. Les jambes font simultanément le grand écart, les tètes se tour-
Danse. — Corroborry.
nent à droite et à gauche avec rapidité; les regards sont ardents; les mains
brandissent des armes de toute espèce, simulant ainsi la cliasse et la mise à
mort de certains animaux; puis, au moment où cet exercice est arrivé à son
plus haut point d’animation, voilé que tout devient immobile et s’arrête h la
fois comme par enchantement. Quelque chose ajoute encore à l’originalité du
tableau : c’est l’aspect de tous ces hommes nus et dont le corps est marqué
d’un certain nombre de raies blanches et rouges, qui produisent, il la lumière,
.V. ■ >«
—
____
NOUVELLE-HOLLANDE.
145
l’effet le plus étrange. La matière employée pour peindre ces ornements, que
les sauvages ont l’art de varier de telle manière, que pas un ne ressemble à
l’autre, est fabriquée par les naturels eux-mêmes. C'est une espèce de terre
qu’ils appellent ko-pur-ra, qu’ils imbibent d’eau el qu’ils mêlent, après lui
avoir fait subir une cuisson, avec de la graisse de kanguroo.
La danse que je viens de décrire, et qui a reçu particulièrement le nom de
corrobory, produit, à ce qu’il parait, sur ceux qui l’exécutent une surexcita
tion extraordinaire. Quelque indifférent ou amolli que soit un de ces sau
vages, serait-il même endormi à moitié, s’il se décide à danser une corro
bory, il ne tarde pas à en éprouver l’influence et à développer, dans le cours
de cet exercice, une énergie et une vigueur surnaturelles : ses muscles se gon
flent et se roidissent, son ardeur ne connaît plus de bornes; mais, le divertis
sement terminé, il reprend son allure ordinaire, et retombe dans cet étal
d’inertie et de paresse dont la danse n’a pu le tirer que pour un instant. J'en
ai vu quelques-uns se livrer, pendant plusieurs heures, à ces jeux horrible
ment pénibles, et je ne pouvais comprendre qu’ils pussent en supporter aussi
longtemps la fatigue.
Un camp se compose rarement de plus de six à huit buttes, renfermant
Une famille de naturels.
vingt à vingt-cinq individus, hommes, femmes et enfants, que suivent toujours
un grand nombre de chiens de toute espèce. Ces animaux, réduits à chercher
eux-mêmes leur nourriture, sont d’une maigreur extrême, et couverts souvent
Ton K i.
19
de lèpres dégoûtantes, qu'ils peuvent transmettre aux individus avec lesquels
ils vivent. Leurs petits sont confiés aux soins des femmes, qui ne dédaignent
pas quelquefois de les allaiter elles-mêmes. Ces chiens, auxquels on laisse
prendre les meilleures places dans l’intérieur des huttes, et qui servent volon
tiers d'oreillers aux noirs, sont doués de l’odorat le plus fin et qui surpasse «le
beaucoup celui de nos chiens d’Europe. Ils rendent, sous ce rapport, de grands
services à leurs maîtres, par leur promptitude à découvrir la trace de certains
animaux
Dendrologue oursin.
Les naturels allument ordinairement un feu au-devant de chaque Initie. Pen
dant la journée, ils se réunissent souvent en commun, restent è moitié cou
chés, et passent leur temps à causer ou à écouler les discours et les préceptes
superstitieux de quelqu’un des leurs, versé dans ces sortes de matières, espèce
de prêtre q u i, chez eux, porte le nom de coradji.
Il nous paraîtrait tout simple que des individus appartenant, sinon à la môme
famille, du moins à la même tribu, se fissent un plaisir de partager leurs pro
visions et de prendre leur nourriture en commun ; mais il en est autrement
147
NOUVELLE-HOLLANDE.
parmi ces populations, qui éprouvent souvent (le la difficulté à se procurer îles
vivres, et que la crainte d’en manquer rend ombrageuses et égoïstes. Aussi les
hommes se montrent-ils très-jaloux de leurs aliments, qu’ils mangent en secret.
Cependant, s’ils se trouvent en présence d’autres individus, ils leur en offrent
ordinairement une faible portion.
» 1k
«jj
m ÈÊm
/ /
Myrniccobe à Imndes.
Le major .Mitchell, que j ’ai eu occasion de voir à Sydney, a publié le récit
de ses explorations dans l’intérieur de l’Australie. Son ouvrage renferme des
détails fort intéressants sur les rapports qu’il eut avec les naturels. Ceux-ci
étaient encore peu familiarisés avec le commerce des blancs; ils témoignaient
une grande frayeur à la vue des moutons, et la présence d’un cheval leur im
posait assez pour qu’ils n’osassent pas attaquer les étrangers. Malheur cepen
dant à celui qui se serait aventuré seul au milieu de ces peuplades sauvages !
Regardant les blancs comme de véritables sorciers, habiles à dompter des ani
maux féroces et portant le tonnerre avec eux, car nos armes de guerre leur
faisaient l'effet de la foudre, les indigènes les auraient tués, rien que pour
s’assurer s’ils étaient vraiment susceptibles de mourir. Tout cela se passait en
I83(i. Aujourd’hui un Européen pourrait faire cinq cents lieues dans l’intérieur
sans craindre d’être attaqué par les indigènes, car ceux-ci ne sont point nié-
chants envers les blancs «jni savent les prendre par la douceur. Malheureuse
ment il arrive de temps à autre que des rixes, qui surviennent dans l’intérieur
du pays, entraînent la mort de quelques individus, cela généralement à l’occa
sion de vols de moutons (que les naturels ne craignent plus), dont ils se ren
dent coupables. On conçoit, du reste, que des hommes réduits à un état aussi
abject et forcés de se procurer des aliments par tous les moyens possibles,
éprouvent une certaine tentation à la vue d’un troupeau considérable de mou
tons, et (pie l’envie leur prenne de s’emparer de quelques-uns de ces animaux.
Mais cette action est souvent punie par un coup de fusil, car les blancs ne font
aucun cas de la vie de ces êtres misérables. Je suis loin d’approuver une telle
brutalité envers des créatures qui, après tout, sont des hommes, et je n’approuve
pas davantage que les blancs tuent sans nécessité, lorsqu’ils les rencontrent,
des kanguroos uniquement |>our en avoir la peau, lorsqu’ils savent très-bien
que les animaux de celte famille, propre à la Nouvelle-Hollande, entrent pour
une grande partie dans la nourriture des aborigènes. Un naturel disait à ce
sujet il y a déjà quelques années :
W ife f e l l a w corne c o rn e , k a n g a r o o a l l g o n e .
- Une fois les Mânes arrives, plus de kanguroos. -
l’eramèle à grandes oreilles.
Les lois nouvelles sont excessivement sévères il cet égard , et punissent de
mort le blanc qui a tué un noir avec intention.
NOUVELLE-HOLLAN D E.
J 49
On aurai! pu penser que les indigènes appartenant aux tribus de la NouvelleGalles du Sud , entraînés un jour par la cupidité et par le besoin, se répan
draient en grand nombre, au milieu des villes et des habitations, pour y com
mettre des vols ou pour se livrer à la mendicité. Hien, jusqu’à présent ne serait
venu justifier cette prévision; car il est rare de rencontrer à Sydney plus de
vingt ou trente aborigènes à la fois, à moins que ce ne soit au commencement
de l’année, où le gouvernement leur fait des distributions de couvertures. 11
arrive aussi que, lorsqu’ils veulent faire de longs voyages sur la côte, ils vien
nent s’embarquer sur le bateau à vapeur, où ils trouvent un passage qui leur
est accordé gratuitement.
Un voyageur a dépeint ces hommes comme des mendiants tenaces et môme
insolents, mais je n’ai jamais rencontré un seul noir qui répondit à ce portrait.
Ils n’ont pas l'habitude d’importuner qui que ce soit, à moins qu’on ne semble
prendre plaisir à les examiner, et il faut dire que cela arrive bien quelquefois.
Comment s’empêcher, en effet, de jeter les yeux avec une sorte d’empresse
ment et de curiosité sur ces hommes revêtus du costume le plus grotesque,
soit qu’il se compose d’un habit sans pantalon, d’un gilet sans chemise, ou
simplement d’une culotte; soit qu’une seule peau de kanguroo en fasse tous
les frais! C’est alors que, s’apercevant de l’attention qu’ils ont provoquée, ils
150
D E U X IEM E V O Y A G E .
en profitent pour réclamer une aumône île quelques sous qui leur servent à se
procurer du tabac, et leur demande est toujours accompagnée de grandes sa
lutations. On les reçoit, en général, assez bien dans les boutiques, oii il est
rare qu’on les laisse partir sans leur donner quelques petites choses. Ont-ils
besoin d’un hameçon, par exemple, ils entrent dans un magasin de quincail
lerie, et il arrive fort souvent qu'on leur fait cadeau de l’objet qu’ils désirent.
D’autres marchands ne leur refusent non plus ni un peu de tabac, ni un verre
d’eau-de-vie ou de rhum commun. Des familles charitables leur mettent en
réserve les restes du diner et leur donnent un asile dans quelque dépendance
de la maison. Ces hommes ne sont pas, d’ailleurs, dépourvus de tout senti
ment de gratitude : ils cherchent assez volontiers à rendre service aux personnes
dont ils reçoivent des secours. Ainsi, ils aideront les domestiques de la maison
dans laquelle ils sont adm is, soit en cassant du bois, soit en se chargeant de
faire les provisions d’eau. Si on les envoie à la pèche, ils rapportent fidèle
ment toute leur prise à ceux qu’ils regardent comme leurs maîtres. On a peu
d’exemples qu’ils aient détourné la moindre chose appartenant à leur maison
d’adoption. On ne craint pas quelquefois de leur confier des fusils, et ils par
tent pour aller chercher du gibjer, sans avoir même l’idée de s’enfuir avec ces
armes qui, pour eux, seraient une fortune. Les aborigènes de l’intérieur, en
core tout à fait sauvages, sont cependant fort enclins au vol, si on en croit les
voyageurs qui les ont observés.
Les naturels qui habitent les environs de Sydney sont à moitié civilisés et
parlent assez bien l’anglais. Leur langue est d’autant plus difficile à apprendre,
qu’elle est fort peu généralisée, chaque tribu ayant presque son dialecte parti
culier, et qui diffère assez des autres pour que des tribus, placées seulement
à dix lieues de distance les unes des autres, ne puissent plus s’entendre et
communiquer ensemble. Aussi ne trouve-t-on guère de blancs qui soient en
état de dire quelques mots et de se faire comprendre des indigènes. Il existe
cependant une grammaire de la langue des naturels d’Hunter’s-River et de la
rivière Macquarie. Cette grammaire, composée par M. Threlkeld, et sur la
quelle j ’ai eu occasion de jeter les yeux, m’a fait connaître et retenir plusieurs
mots et des phrases de cette langue, qui m’ont servi dans quelques circon
stances.
Les jeunes sportsmen de Sydney recherchent les grands et beaux hommes,
qu’ils emploient à faire des battues lorsqu’ils vont à la chasse. Ces hommes
leur sont d’un grand secours, car ils connaissent mieux que les blancs les en
droits où abonde plus particulièrement le gibier.
Les Anglais n’ont peut-être pas jusqu’à présent fait tout ce qui dépendait
d’eux pour relever cette race barbare des aborigènes de la Xouvellc-Galles du
Sud. On persiste à les laisser errer presque nus dans les rues des villes, quand
NOUVELLE - HOLLA ND E.
il serait aisé de les contraindre à se vêtir, au moins toutes les fois qu’ils au
raient à se présenter dans des lieux habités par des Européens. Il est à croire
qu’ils se conformeraient bien vite à celte prescription, si elîe leur était impo
sée. Sans doute, le charme que trouvent dans une vie errante et vagabonde ces
peuples étrangers aux jouissances de la vie et de la société, opposera toujours
quelque obstacle à leur civilisation; mais peut-être pourrait-on faire plus que
<e qui a été tenté jusqu’à présent. On avait institué des écoles où les naturels
étaient reçus, et où on leur montrait à lire et à écrire, ce qu’ils apprenaient
aussi vite et aussi bien que les blancs. Ces écoles n’ont pas été maintenues, et
j ’ignore ce qui a pu amener leur suppression. Un projet vient cependant d’être
présenté à la chambre législative ; il a pour but l’amélioration du sort de ces
hommes, qu’on ne saurait repousser éternellement, et dont il n’est pas impos
sible d'adoucir les mœurs et de maîtriser les instincts sauvages.
.le continuai à parcourir les environs; quelques-unes de ces petites excur
sions méritent d’être mentionnées. Je partis avec M. Faramond pour visiter
Monument do Lapérouse à Botany-Bay.
le monument élevé en l’honneur de Lapérouse, et Bütany-Bay, que l’on con
fond souvent en Europe avec Sydney ou (pie l’on considère comme une seule
152
D E U X IÈ M E V O Y A G E .
*
et même ville. Le chemin qui conduit de Sydney à Botany-Bay est étroit et
pratiqué dans des sables qui ralentissent considérablement la marche. Ce
pendant, malgré l’absence de grands arbres, la roule est loin de paraître
longue, elle est émaillée de chaque côté de ces mille fleurs rares qu’on cultive
avec tant de soins en Europe et qui croissent ici incultes et avec toute leur
vigueur naturelle. Deux heures nous suffirent pour arriver sur les bords de
la baie qu’il nous fallut côtoyer pendant une heure, et, après avoir traversé
d'abord un bois épais où notre route n’était indiquée que par quelques traces
conservées çà et là sur le so l, et une vaste pelouse du plus beau vert, nous
nous arrêtions devant une modeste pierre placée là par ordre de l’infortuné
Lapérouse pour couvrir le corps de .11. Lereceveur, chapelain de l’expédi
tion et naturaliste distingué, qui mourut à la suite de blessures reçues des
naturels des îles des Navigateurs, en même temps que le capitaine Delangle,
le savant Lamanon et neuf matelots. On serait loin de s’attendre à trouver un
peu plus loin , sur la plage de Botany-Bay , un monument élevé en l’honneur
Tombeau de II. Lereceveur.
de Lapérouse, victime lui-même d'un naufrage sur les côtes de Vanikoro. Pen
dant quarante ans, malgré les recherches de d’ICntrecastcaux et de Dumontd’Urville, l’on n’eut aucune nouvelle des deux navires qu’il commandait :
\'Astrolabe et la Boussole; cl, comme on le sait, le hasard seul lit découvrir
au capitaine Dillon, au service de la compagnie des Indes, le lieu précis du
naufrage au milieu des récifs, où l’on a trouvé, avec les débris des deux na
vires, les preuves certaines de leur perte.
Le monument de Lapérouse, à Botany-Bay, se compose d’une colonne en
pierre de taille de vingt pieds de hauteur; au sommet se trouve une sphère
en cuivre. Il est entouré, à sa base, d’un carré de maçonnerie aussi simple
que possible. Il a été érigé, de 1825 à 1828, par les soins de M. Bougain-
I
YOUVKLL K-H-ÜLLAXÜK.
ville, commandant la frégate la Tiièlis, et de Ducampier, commandant la
corvette l’Espérance.
Il n’.existe aucun village sur les bords de Bolany-Bay; on voit seulement, çà
(il là, quelques rares habitations que nous ne pouvions visiter, car nous de
vions rentrer à Sydney avant la nuit.
Cependant, pour faire reposer nos chevaux, nous entrâmes dans un hôtel
connu sous le nom de sir Joseph Banks. Nous fûmes tout d’abord étonnés d’y
trouver un luxe et un confortable d’autant plus
surprenant que le lieu est sauvage, les commu
nications difficiles et les voyageurs peu nom
breux. J’ai appris depuis que ces hôtelleries
étaient subventionnées par le gouvernement.
Notre retour s'effectua par le môme chemin
qui nous avait amenés. Nous cueillîmes un
grand nombre de jolies fleurs. Nous eûmes l’oc
casion de nous arrêter devant plusieurs pieds
de doryanlbe, dont la fleur est blanche et du
plus bel effet. Malgré nos baltes fréquentes, il
faisait encore jour lorsque nous arrivâmes à
Sydney, très-contents de notre promenade.
Je cherchais à connaître tout le pays, chaque
jour je dirigeais mes pas vers un nouveau but.
Je désirais vivement aller à la chasse au kanguroo. Une bonne occasion, si je puis m’exprimer
ainsi, se présenta, ou plutôt je déterminai plu
sieurs amis à m’accompagner. Celte partie de
plaisir devint, par de fâcheux contre-temps, une
véritable expédition à laquelle rien ne manqua.
Devant traverser la baie, nous louâmes une
grande chaloupe, cl notre départ eut lieu par
un temps magnifique. Cinq chasseurs et quatre
chiens dressés au genre de chasse que nous
nous proposions de faire, composaient l’équi
page Ces chiens, surnommés kanguroos, sont
d’une race propre à la Nouvelle-Hollande; ils
semblent être le résultat du croisement du lé
vrier et du dogue : ils ont la vitesse du premier
Doryanllic (Ucvé.
et la force du second. Du pain, du thé, de l’eaude-vie, etc., les produits de notre chasse, telles étaient les provisions qui
TOMB I.
20
/J
15 V
I) E L M K MK V O Y A G E .
devaient assurer noire existence. Notre embarcation n’avait pas d’ancre et
manquait de quelques cordages indispensables; aussi nous dûmes nous diriger
sur le navire le Faune, qui se réparait il Mosman’s-llay. Le capitaine <|ui
commandait ce bâtiment voulut bien nous prêter ce qui nous manquait; et,
pour prélude de nos aventures, en quittant les eaux du navire, le courant
nous jeta sur des roches malgré la vigueur avec laquelle nous ramions. Notre,
gouvernail fut brisé; heureusement le charpentier du Faune nous vint en aide
et répara nos avaries; mais le temps s’était écoulé, la nuit arrivait et elle ne
nous arrêta pas. Après avoir louvoyé vingt fois du nord au sud , sans pouvoir
sortir de la baie, force nous fut de jeter l’ancre à quelques brasses de terre au
côté opposé à Sydney. Un grand feu fut allumé; nous fûmes assez heureux
pour prendre quelques poissons qui firent les frais de notre modeste souper.
Notre parti était pris, nous n’avions pas à choisir, les chiens nous servirent
d’oreillers, et la nuit se passa tant bien (pie mal. A la pointe du jour la marée
descendante nous permit enfin de sortir de la baie, près de Shark-Island (File
aux requins); mais nous devions être soumis à de nouvelles épreuves : as
saillis par une forte bourrasque, notre gouvernail lût encore enlevé, et bientôt
mais trop incomplètement remplacé par une rame. Nous étions à cinq milles
de Sydney, la pluie nous inondait; il nous restait encore trente-cinq milles à
faire pour arriver à Port-Aiker, où nous avions le projet de nous rendre. La
position n’était pas tenable; notre chaloupe, forte et lourde embarcation,
n’obéissait que très-imparfaitement à notre gouvernail improvisé. Le conseil
se réunit, et il fut décidé que nous devions nous diriger sur Middle-Harbour,
lieu sauvage et inhabité, où nous arrivâmes après douze mortelles heures et à
force de rames. Enfin nous voilà à terre, mais sans abri; la pluie, loin de
cesser, tombait avec une fureur peu commune. Ce ne fut pas sans peine (pie
nous parvînmes à faire du feu, pendant que deux de nos compagnons d'in
fortune démâtaient la chaloupe et dressaient une espèce de lente. Les mâts,
les voiles, les rames, tout fut employé pour nous former un abri fort incom
plet. Le sol était trempé, et le vent chassait de temps en temps la pluie jus
qu’au fond du triangle formé par la toile. Notre peu de provisions étaient
mouillées, et notre diner fut bien mesquin. La nuit arriva, mais ce fut le
signal du repos pour d’autres que pour nous. Notre tente ouverte ne nous
mettait en partie à l’abri de la pluie qu’en nous laissant exposés à un violent
courant d’air, et l'orage qui grondait sur nos lûtes, en nous éclairant de ses
leux, semblait à chaque instant vouloir abattre notre pauvre gîte, qui aurait
pu tout au plus convenir à des canards. C’est alors (pie je regrettai les excel
lents objets de campement qu’on trouve à Paris au Bazar du voyage.
Cette nuit fut longue, mes souvenirs sont encore présents; le jour que nous
désirions ardemment parut enfin, mais le temps resta le même. Sans vivres,
N OUVEL L U -H O LLA \' DK.
155
sans possibilité «le nous en procurer, ne pouvant songer à reprendre la nier à
cause du vent et des courants, nous alliâmes bravement, chacun de notre côté,
chercher fortune sur la plage; «|ueb|ues huîtres que nous trouvâmes firent tous
les Irais de notre déjeuner, et nous mirent à môme de prévoir l’abstinence à
laquelle nous étions condamnés. Cependant nous nous divisâmes : les uns allè
rent à la pèche, les autres entrèrent dans la forêt pour tâcher de tuer quelque
Halte de chasse.
oiseau. L’un de nous (Alix, le plus jeune de la bande) s’étant écarté un peu
trop en suivant un wallaby (petit kanguroo), fit la rencontre de deux hommes
de fort mauvaise mine qu’il prit pour deux bushrangers (galériens évadés qui
vivent dans les bois, volant tout ce qu’ils trouvent). Son fusil à deux coups les
tint en respect, mais ils lui demandèrent de l’argent en termes assez peu polis.
Alix, sans hésitation, leur répondit qu’il avait chargé son fusil avec des s p e l
lings, et qu’il était prêt à les leur distribuer s’ils faisaient un pas vers lui, et
qu’à peu de distance se trouvaient quatre de ses amis, bien armés aussi, qui
viendraient à son aide au moindre cou-ï (cri de ralliement employé par les
indigènes).
Cette rencontre nous commandait une grande prudence, et nous y étions
d’autant plus disposés que pendant la nuit nos chiens avaient donné quelques
signes d’inquiétude et qu’il nous avait semblé entendre quelques voix. Ces
hommes auraient pu nous surprendre, s’emparer de nos armes et s’enfuir peutêtre sans nous faire de mal ; mais cette chance ne pouvait nous convenir même
I5G
D E U X IÈ M E V O Y A G E .
clans ce qu’elle avail de plus favorable. La pluie conlinua, mais pas toujours
avec autant de fureur; j ’étais resté seul à la garde de la tente, et une circon
stance inattendue me permit d’assurer le diner. Vers le milieu du jour un abo
rigène s’approcha de notre feu pour se chauffer; je lui fis bon accueil et lui
donnai un verre d’eau-de-vie, lui en promettant un second s'il m’apportait du
poisson. 11 était armé d’une lance, espèce de harpon très-étroit dont j ’ai déjà
parlé page 132, n° 1 , le mo-ting, et que les naturels savent parfaitement em
ployer à la pèche ou cà la chasse. Cette arme me faisait envie et pourtant je ne
pus le décidera s’en défaire; en échange je lui proposai d’abord de l’argent,
puis mon couteau et divers autres objets, qu’il refusa. Alléché cependant par
l’eau-de-vie promise, il s’éloigna, et peu de temps après me rapporta un
Snapper; ce poisson pesait environ quinze livres; j ’en fis des steaks d’autant
meilleurs que le temps et l’abstinence avaient singulièrement aiguisé notre
appétit. Mes compagnons n’avaient pas été heureux dans leurs recherches et
furent agréablement surpris. Nos pauvres chiens, qui depuis deux jours n’avaient
pas mangé, durent trouver la rencontre fort heureuse. Nous limes donc un
excellent dîner, et notre bonne étoile reparut dès ce moment. Vers la fin du
jour le temps s’éclaircit et nous eûmes une belle soirée; à la clarté de la lune
nous fûmes assez heureux pour tuer en peu de temps quatre opossums, un
écureuil-volant et quelques autres animaux, .lamisson, l’un de nos camarades,
habitué à celte vie dure des bois, proposa d’en faire rôtir un, et il réussit
aussi bien que possible. Tout est bon quand on a faim; aussi notre gibier,
malgré son odeur plus que désagréable, ne fut pas dédaigné.
Didclphe.
Pendant la nuit, qui lut assez belle, les aboiements de nos chiens nous éveil
lèrent, et leur irritation était telle qu’ils semblaient vouloir briser leurs chaînes.
\' 0 UV K L L K- H 0 LI j A NI ) K.
157
Celle polilc alerte était occasionnée par des chiens sauvages (loups du pays)
(|iii s’étaient approchés de notre tente. Jamisson, étant de quart, tira sur eux
un coup de fusil chargé de petit plomb et en blessa un, si nous en jugeons par
la fuite précipitée de la troupe et les hurlements du blessé, qui se prolongèrent
longtemps. Enfin la nuit se passa, et nous saluâmes le jour avec d’autant plus
de plaisir que le temps était supportable et nous promettait une assez bonne
journée. Le nègre qui nous avait procuré du poisson m’avait dit qu’à une
distance d'environ trois milles se trouvait une petite ferme; Alix et Bob vou
lurent s'y rendre cl nous rapportèrent, quelques heures après, un morceau de
lard; c’était tout ce qu’ils avaient pu obtenir : il nous servit à faire rôtir les
poissons que j ’avais pris pendant leur absence. J’avais fait aussi une excellente,
découverte : en faisant sécher mes vêtements, mon attention lut attirée par un
nid d’abeilles placé sur un arbre; à l’aide d’une petite hache je parvins non
sans peine à l’abattre, et je fus assez heureux pour trouver du miel, qui nous
(il le plus grand plaisir. Mes camarades revinrent bientôt avec quelques oiseaux
et un petit kanguroo.
Kiuiguroo , wallaby. — Hèléropc de Jourdan.
Il fallut songer au retour et profiler du beau temps; notre tente fut promp
tement à bas et notre embarcation gréée.
Nous descendîmes Middle-Harbour assez heureusement; mais une lois à
Middle-Head, en face de l’entrée de la baie, nous fûmes encore pris par une
si forte m er, qu’à chaque instant nous craignions d’être engloutis. De plus,
nos camarades étaient malades, couchés au fond de la chaloupe, ils ne pou
vaient nous aider. Johnson et moi étions seuls debout; mais à nous seuls, nous
ne pouvions manœuvrer notre lourde embarcation. Cependant à force de crier
et tempêter après les malades, ils durent, bon gré, malgré, se serrer le cœur
158
I) K T X 1K M K V O Y A G E .
et nous aider; les uns rejetaient l’eau, qu’à chaque minute nous embarquions,
tandis (|ue les autres, aux voiles et aux avirons, essayaient de résister au cou
rant et auvent. Vingt lois nous nous approchâmes de Middle-Head sans pou
voir le doubler, toujours repoussés; et là, les rochers à fleur d’eau, par un
aussi mauvais temps, nous laissaient entrevoir une perte certaine. Depuis plus
de quatre heures nous étions à la même place, ayant peut-être l’ait en bordées
inutiles plus de vingt milles sans pouvoir avancer d’un pas. Nous rencontrâmes
bientôt deux barques plus légères que la nôtre, et qui, grâce à leurs avirons,
pouvaient combattre le courant; nous venions de virer encore une fois de bord,
lorsque nous entendîmes des cris qui nous firent tourner la tète. Ils parlaient
d’une de ces barques, qu’une vague avait submergée et qui coulait; elle était
montée par deux messieurs et deux dames. Aussitôt nous changeâmes notre
direction pour aller à leur secours ; mais notre pesante chaloupe refusa d’obéir
à notre gouvernail provisoire. Heureusement pour les malheureux, qui se dé
battaient contre la fureur des (lots, la première embarcation les aperçut et fut
rendue auprès d’eux, avant que nous eussions pu mettre le cap sur eux; nous
nous approchâmes néanmoins peu de temps après, et leur donnâmes quelques
gouttes d’eau-de-vie qui nous restaient. Conduits à la quarantaine, qui n'était
pas éloignée, ils reçurent les soins les plus empressés; le lendemain on lisait
dans les journaux l’article suivant :
« Un affreux malheur, qui aurait pu avoir des suites beaucoup plus graves,
» est arrivé hier dans l’après-midi. Messieurs et mesdames X. X., partis pour
» se rendre à leur maison de campagne, furent assaillis par un breckl’uld qui
» chavira leur faible embarcation, et ils se seraient certainement noyés sans
» les secours empressés de deux embarcations qui se trouvaient près d’eux,
n Transportés de suite à la quarantaine, ils y reçurent des soins qui, il faut
« l’espérer, les rendront entièrement à la santé sous peu de jours. »
Un proverbe dit que souvent malheurs d’autrui nous profilent! Aussitôt que
nos malades virent le danger qu’avaient couru les naufragés, soit peur, soit
tout autre motif, ils retrouvèrent leurs forces, et armés chacun d’une rame, et
aidés de la voile, nous parvînmes enfin à doubler la pointe de Middle-Head.
Nous n’arrivâmes à Sydney qu’à dix heures du soir, ce qui faisait dix-huit
heures d’un rude travail. Par un beau temps et avec un vent favorable, ce
voyage eut été l’affaire de cinq à six heures. Aussitôt débarqués, mes compa
gnons jurèrent qu’on ne les y prendrait plus. Quoi qu’il en soit, le mal qu’on
a souffert s’oublie promptement, et, pour ma part, celle excursion, celle vie
de sauvage m’avait assez amusé, sauf le mauvais temps, et j ’étais prêt à re
commencer en faisant toutefois de plus amples provisions. J’appris dans celle
campagne qu’un chasseur prévoyant ne doit jamais compter sur son fusil pour
vivre.
N O U V 101. MC - H O L L A I) K.
159
Il y avait déjà huit mois que j ’avais quitté la France, lorsque j ’eus le bon
heur de recevoir des lettres de ma famille. Quiconque a voyagé comprendra
tout le plaisir qu’on éprouve en pareil cas : on brise le cachet avec précaution,
dans la crainte de perdre le moindre mot; on s’enferme à triple tour, pour
nôtre distrait par rien; on lit et relit ses lettres, et l’on est heureux des con
seils et des encouragements qu’elles contiennent.
Une de mes cousines terminait une lettre par ces mots : Ecris-moi, et dismoi comment tu te trouves dans ces pays sauvages! Cette phrase, toute
naïve, me fit sourire; et le soir à table, au milieu d’aimables convives, je me
la rappelai, et je dus convenir que, si dans tous les pays que j ’allais visiter il
y avait de pareils dîners de sauvages, je 11e devais pas craindre de mourir de
faim.
Le dîner auquel je me trouvais était donné à l’occasion des courses de che
vaux d’Homebusb ; AI. Cooper-Turner, le président, m’avait fait l’honneur de
m’envoyer une invitation ainsi qu’à M. Faramond, avec lequel je m’y rendis.
Tout ce que Sydney et les environs possédaient de gentlemen sportsmen y
étaient réunis au nombre de trois cent cinquante; la table était servie dans la
grande salle de l’hôtel royal dans George-Slreet, et j ’avoue que le coup d’œil
était magnifique. La politique resta étrangère aux conversations des convives.
Au dessert on porta plusieurs toasts, l’un d’eux fut entendu avec enthousiasme;
c’était au roi Louis-Philippe qu’il s’adressait : c’était un éloge cordialement
exprimé. Nous fûmes très-sensibles à celte galanterie de bon goût pour nous
autres Français. Les Anglais, soit dit en passant, et j ’ai eu mille occasions de
le remarquer, font généralement preuve d’un meilleur esprit qu’on veut bien
le dire en France. Il y a sans doute des exceptions nombreuses, mais quels
sont les coupables? La nation anglaise accepte-t-elle la responsabilité des pa
roles ou des actes de quelques malappris; il n’est ni juste, ni convenable de
le penser. Comme consul de France, AL Faramond devait une réponse : il
s’exprima à la. satisfaction de tous les convives et avec une dignité remarqua
ble; de chauds applaudissements le lui prouvèrent.
Pendant les trois jours qui suivirent, et malgré une pluie battante qui avait
rendu les voies presque impraticables, les courses eurent lieu. Les malheureux
jockeys et les chevaux pataugeant dans l’eau, arrivaient au but tellement cou
verts de boue, qu ’011 ne les reconnaissait pas, mais on n’avait pu retarder
ces courses. Un vieux cheval, qui avait déjà gagné plusieurs prix , fut encore,
mais probablement pour la dernière fois, le vainqueur. Jorrocks, c’était son
nom , laissera une grande réputation.
Un club était depuis longtemps établi, et les premières courses avaient été
entreprises en 1824, sous les auspices du gouverneur Brisbane, qui fit les
fonds nécessaires pour la fondation d’un prix qui rappelle son nom. C'est à
I (il)
DHL! \ I K M ii V O V A Ü K .
cct encouragement qu'on doit certainement aujourd’hui la belle race de che
vaux que possède la colonie; on fait un grand nombre d’élèves, et la vente
des chevaux est devenue une des principales branches de commerce avec les
pays du Nord. 11 n’y a pas un village de deux cents habitants, à quelques cen
taines de milles de Sydney, qui n’ait ses courses et qui n’accorde des prix. Il
en résulte que les chevaux sont mieux soignés, mieux domptés, plus beaux et
réunissent l’utile à l’agréable, tout en devenant une source de richesse pour
le pays..
Ne lïit-ce qu’un plaisir, en est-il de plus convenable, de plus noble qu’une
course pour une réjouissance publique? Par exemple, à la place de ces prix de
mâts de cocagne, de ces jeux auxquels on n’assiste qu’avec pitié à la vue de
ceux qui y prennent part, ne pourrait-on aussi, à l’occasion des fêles publi
ques, trouver des plaisirs que pourraient partager ceux pour lesquels le mât de
cocagne, le sac, etc., sont sans attrait? Les régates du Havre et les joutes ne
se distinguent-elles pas de ces jeux ignobles, qu’il conviendrait de laisser aux
barrières, pour les remplacer dans le centre de Paris par des jeux de meilleur
goût et qui attireraient une autre classe de concurrents?
Les courses, me dira-t-on, ne profilent qu’aux riches; eux seuls peuvent
avoir des chevaux fins et remporter les prix. Mais quel obstacle trouverait-on,
si le gouvernement en prenait l’initiative, ii établir, comme à Sydney, des prix
pour toutes les espèces de chevaux, depuis le cheval de trait jusqu’au cheval de
luxe? Un essai de ce genre, s’il était tenté, contribuerait peut-être à faire cesser
ces barbares traitements dont on est tous les jours témoin dans les rues, parce
que celui qui posséderait un bon cheval, avec lequel il croirait pouvoir rem
porter un prix d’une centaine de francs, prendrait toutes les précautions pos
sibles pour éviter de le blesser et de le ruiner.
Quand on voit, à la Nouvelle-Hollande, de pauvres villages faire de grands
sacrifices pour la réussite de ces courses, il faut qn’il y ait réellement un avan
tage pour le pays et pour les particuliers. La foule arrive de tous les environs,
les hôtels se remplissent, les boutiquiers gagnent; il y a un mouvement consi
dérable, et de proche en proche le déplacement de quelques faibles sommes
profile à tous, et, de plus, ceux qui n’y gagnent rien s’amusent, .le regrette de
ne pouvoir m'étendre plus longuement à ce sujet; je voudrais seulement fixer
l’attention de ceux qui s’intéressent à l’espèce chevaline.
Après les courses d’Homebush vint la fêle de la reine Victoria (le 2(1 mai).
Il y eut, comme c’est l’usage, réception chez le gouverneur; mille à douze cents
personnes des plus notables de la ville défilèrent devant sir Georges Gipps en
grand costume, entouré de son état-major. J’y fus avec mon ami Richard
Underwood. Le soir il y avait grand bal au palais, où je vis toute la société de
Sydney et même celle des villes de l'intérieur réunies à celle occasion. Ou y
NÔUVELLE-HOLLAXDE.
101
put remarquer de fort jolies personnes. On dansa dans trois grands salons, à
la suite desquels se trouvaient deux vastes salles réservées aux personnes qui
ne dansaient pas. Au premier étage était un buffet richement servi et qui se
renouvela souvent. Quelques parties de whist s’établirent dans les petits salons.
Les toilettes étaient de fort bon goût, et je ne peux donner une idée plus exacte
de cette charmante fêle qu’en la comparant à un grand bal à Londres ou à
Paris.
M. Faramond me présenta à lady Gipps et à l’honorable madame D. Tomp
son , femme du secrétaire général de la colonie; ces dames voulurent bien me
faire l’honneur de causer avec moi ; notre conversation fut longue, et, par une
gracieuseté de leur part, nous ne parlâmes que français : elles savaient que la
langue anglaise m’était cependant très-familière.
Je crois pouvoir affirmer sans me tromper que, de tous ceux de mes compa
triotes qui ont écrit jusqu’à ce jour sur la Nouvelle-Hollande, aucun n’y a fait
un séjour aussi prolongé que moi ; j ’ai pu facilement remarquer les usages de
toutes les classes de la société, et j ’ose dire que ce que j ’en écris est sans exa
gération comme sans préventions. Souvent les voyageurs qui n’observent qu'en
passant prennent des faits isolés pour des habitudes communes, ou bien les
étrangers entre les mains desquels tombent leurs livres, en tirent des consé
quences qu’ils généralisent avec une facilité étrange. C’est ainsi que quelquefois
un peuple a été reconnu porté à l’ivrognerie, parce que l’écrivain , qui s’est
mal expliqué peut-être, parle d’ivrognes; d’autres, pour une jeune fille trom
pée, croient qu’il est facile de les séduire toutes, et ainsi du reste. Je n’ai pu
m’empêcher de rire aux remarques d’un auteur, probablement mal renseigné,
qui écrit au sujet des habitudes de Sydney :
« Les jeunes filles sont douces, modestes et très-simples; comme les enfants
» de la nature, elles sont crédules et très-faciles à tromper. Dans les classes
» inférieures, elles désirent ardemment entrer au service d’une maison respec« table pour échapper à la tutelle de leurs parents, qui sont souvent des misé« râbles. Elles aiment à étaler leurs jolis cheveux bouclés, relevés par un peigne
» d’éeaille de tortue; elles ne mettent pas la chasteté au premier rang des
» vertus, et cette facilité de mœurs vient de ce que leurs parents ne leur ont
« jamais appris à en faire grand cas, mais surtout de ce qu’elles voient que
« jamais la violation de celte loi de pureté n’a empêché le mariage. Elles aiment
» beaucoup à folâtrer dans les rivières, et celles qui demeurent près de la mer
» savent nager et plonger comme des poules d’eau.
» Les garçons sont renommés par leur courage cl par leur esprit de corps :
» si un soldat vient se prendre de querelle avec l’un d’eux, toute la ruche court
» à son aide. Ils se livrent aussi entre eux de fréquents combats dans les
)> rues, » etc., etc.
162
DHL XIK ME V OY AG É .
D’après un pareil ré c it, il semblerait vraiment que les enfants colons soient
des sauvages tout aussi peu civilisés que les Fidgicns ou autres habitants de la
Papouasie. Les voyez-vous , ces jeunes sauvages qui aiment à étaler leurs beaux
cheveux et à plonger comme des canards? Voyez-vous arriver un étranger ainsi
prévenu? il préparera un morceau d’étoffe, un colifichet ou quelque verroterie
pour échanger contre ce beau peigne d’écaille de tortue, qui relève celte che
velure des jeunes fdles et dont certainement elles ne connaissent pas la valeur.
Il n’en est point ainsi : les habitants de Sydney, New-Castle, Maitland, Par
ramatta ou de toute autre ville de l’Australie, sont tout aussi civilisés que les
habitants de Londres et de Paris. On y trouve d’aussi jolies filles qu’en France
ou en Angleterre, et à Sydney elles sont aussi vertueuses que les Européennes;
seulement le climat avance leur Age : les femmes sont nubiles de treize à qua
torze ans et les hommes A dix-sept.
La société est divisée en deux grandes classes : celle des émigrants libres
et celle des convicts (déportés) devenus libres. C’est à l’aide de ces derniers
qu’on doit la prospérité de la colonie. Ce sont eux q u i, dans différentes occa
sions, ont fait des dons philanthropiques ou ont avancé des fonds pour les
améliorations les plus urgentes. Dès leur arrivée, ceux dont la conduite et le
caractère donnaient de l’espoir, au lieu d’être incarcérés ou forcés de tra
vailler aux roules ou autres corvées, furent donnés aux Européens libres, pour
être employés aux travaux des champs. On leur laissa en môme temps entre
voir l’espérance de leur grâce, s’ils se conduisaient bien pendant un certain
temps; et de plus, afin de les encourager dans la bonne voie, dès qu’ils
étaient déclarés libres, on leur abandonnait des terres. Quelques-uns de ces
repentis, voyant la fortune leur sourire, devinrent, bon gré mal gré, d'hon
nêtes cultivateurs et même de riches propriétaires. On en cite qui ont su se
faire une grande fortune; d’autres qui, après avoir vécu entourés de la consi
dération publique, sont morts et ont laissé des sommes importantes aux éta
blissements de bienfaisance.
Certes, il est extrêmement curieux de remonter à l’origine de celte popu
lation courageuse, intelligente et honnête, qui fait maintenant la prospérité du
pays, et de n’y trouver que des criminels. Grâce pour eux , ils ont expié leurs
fautes.
Suivons un déporté depuis son arrivée : lorsqu’un navire de convicts arri
vait, le gouvernement choisissait dans le nombre ceux dont il avait besoin
pour ses travaux, et ordinairement son choix tombait sur les ouvriers; le reste
était cédé aux habitants établis qui en avaient fait la demande, et qui, suivant
un acte du Ü mars 1835, pouvaient en obtenir, selon l’étendue de leurs ter
rains, sur une base do deux hommes par cent soixante acres, ne pouvant
toutefois en avoir plus de soixante-dix à leur service. Ils avaient aussi à payer
N O U V E L L E -H O L L A N D E .
I(i:i
une livre sterling par tôle, comme estimation approximative de la valeur du
lit et des effets (pic le convict emportait chez son nouveau maître. Dès lors son
hien-ôlre devenait entièrement à la merci du caractère de ce dernier, (pii pou
vait lui rendre la vie douce ou l'existence malheureuse. Les convicts sont en
général bien vêtus, bien nourris et bien traités; leurs travaux sont rendus
moins pénibles qu’on pourrait le croire. Le grand secret dans le maniement
des convicts est de savoir les traiter avec bonté et fermeté, de les tenir conti
nuellement employés et de les récompenser de leur bonne conduite. Comme
règle générale on peut considérer les grands établissements (semblables à
celui de MM. .1. el W. Mac-Arthur de Camden) comme devant servir de mo
dèles. Là, ils ont chacun leur tâche fixée par un règlement du gouverneur; et
lorsque cette tâche est achevée, le reste de la journée leur appartient. Ils peu
vent l’employer en travaux qui leur sont payés d'abord en nature, et plus tard
en argent. On leur donne dans ce cas double ration, du thé, du sucre, du ta
bac, du vin, etc., et ces petits encouragements leur sont très-agréables. Aussi
je citerai, à cet appui, ce qu’un settler disait de son habitation (M. E. PotterMaequeen) : «J’ai vu, dit-il, un écossais tondre jusqu’à cent moutons par jour,
en lui allouant deux schellings et six pence par vingtaine. J’ai vu des scieurs de
long, des serruriers et des menuisiers travailler au clair de la lune, d’autres
fabriquer des ustensiles de fer-blanc, ou des colliers pour les bœufs, et autres
objets, le soir dans leurs cabanes : ils sont ordinairement quatre dans une
case en bois, située à quelque distance de l’habitation des maîtres. Lorsqu’ils
sont mariés, chaque ménage a sa maisonnette séparée. On leur accorde autant
de terrain qu’ils peuvent en cultiver dans leiirs moments de loisir; et s’ils
plantent du maïs, du tabac, des légumes, des fruits, leur maître les leur achète
au prix du marché, et les encourage ainsi à une vie laborieuse et nouvelle
pour eux. Devenus libres, soit par l’expiration du temps de leur peine, soit
par le pardon accordé à leur bonne conduite et aux services qu’ils ont rendus,
ils ont déjà un petit capital et peuvent s’établir pour leur compte. Quelquefois
attachés à leurs maîtres, habitués à leur maisonnette, vivant heureux et tran
quilles au milieu de leurs enfants, ils préfèrent rester comme par le passé,
recevant, peut-être, quelques faibles gages des patrons qui ont la satisfaction
de pouvoir se glorifier du bien qu’ils ont l'ait, et du retour du condamné à la
vie d'honnête hom m e!... «
Le fermier a tout à gagner en traitant bien les convicts mis à sa disposition,
et il sait qu’il a tout à perdre en se montrant dur, capricieux ou injuste avec
eux. Ils ont mille moyens de se venger, et ou peut en citer qui, se trouvant
maltraités, ont fini par ruiner leur maître en incendiant sa maison ou ses ré
coltes, et ont pris la fuite dans les bois pour échapper an châtiment qui les
attend.
I I'
I>Hi; XIK MK V O Y A G E .
Ainsi livrés à cux-mémes eldevenus bush-rangers (balleurs île buissons), ils
n’ont d’autre ressource que dans le vol el l’assassinat, et deviennent d’autant
plus entreprenants qu’ils savent que la corde les attend si l’on parvient à les
reprendre, ce qui n’est pas toujours facile s’ils se retirent dans les immenses
forêts de l’intérieur. On a vu de ces malfaiteurs se réunir et former des bandes
plus ou moins nombreuses. Ils attaquent alors les habitations isolées, rançon
nent les fermiers et les tuent à la moindre résistance. D’autres ne craignent pas
d’aller au loin partager la vie misérable des aborigènes, dont ils prennent les
habitudes et le costume.
Un nommé George Clarke, surnommé le Barbier, parvint, il y a quelques
années, à échapper à la vigilance de la police en se déguisant comme un abo
rigène; il s’était accoutumé il cette vie vagabonde des sauvages, il était nu, le
corps teint, tatoué profondément, et s’était attaché à une tribu dans laquelle il
avait pris deux femmes. Ainsi déguisé et méconnaissable, il pouvait s’appro
cher des maisons des colons pour les voler à son aise et délier la police. A
l’aide de ses nouveaux compagnons, auxquels s’étaient joints d’autres convicts,
il avait organisé un système de vol de bestiaux qui s’y faisait sur une grande
échelle du côté des plaines de Liverpool. Cependant la police, après de nom
breuses tentatives, parvint à s’emparer de lui.
Une fois en fuite, l'audace de ces hommes est extrême; ainsi le Caledonian,
brick marchand appartenant à des armateurs de Sydney, était mouillé devant
l’établissement pénitentiaire de Alorison - Bay, lorsqu’il fut abordé par onze
bush-rangers, qui, s’étant emparés de l’équipage, le débarquèrent sur la côte
à l’exception du capitaine, AI. Browning, estimable et intelligent jeune homme.
Ils mirent à la voile, prirent le large et ordonnèrent au capitaine de les con
duire à quelque île de la mer du Sud fréquentée par les navires anglais, en
témoignant leur intention formelle de retourner en Angleterre. AL Browning
refusa d’abord de se charger d’une pareille mission, prétextant son incapacité;
mais ces nouveaux pirates lui ayant dit qu’ils avaient pris d'avance des rensei
gnements sur son caractère et sa capacité, et qu’ils étaient décidés à le tuer s’il
ne se rendait pas à leurs désirs, il prit le commandement du brick et gouverna
vers le sud. Peu de temps après le départ, les six plus méchants convicts com
plotèrent d’égorger les cinq autres, et mirent bientôt leur projet à exécution
Quatre de ces derniers furent dépêchés en un tour de main , mais le cinquième
essaya d’échapper à la mort par toutes sortes de moyens; d’abord il se lit pour
suivre autour du navire, puis il monta dans les haubans ; enfin , serré de près,
il se réfugia sur le beaupré et demanda grâce, mais en vain. Plusieurs de ces
monstres l’y suivaient en brandissant leurs coutelas. Alors ce malheureux se
laissa glisser après une corde, et pendant qu’il s’y tenait suspendu par les deux
mains, il implorait d’une manière lamentable la pitié de scs compagnons. Ceux-
N0UVELLE-H.0r.LANI) K.
165
ci coupèrent la corde en se moquant de lui et il disparut au fond de la mer!
Après un pareil exemple, ill. Browning, comprenant qu’il était absolument
nécessaire pour son salut de gagner la confiance du reste de ces misérables,
s’empressa de conduire le bâtiment à une des petites îles qui se trouvaient sur
sa roule et dont les habitants reçurent avec bienveillance les nouveaux arri
vants. Ce fut alors qu’ayant découvert le complot formé par les convicts de
l’assassiner afin d’assurer par ce moyen leur impunité, il se mit sous la pro
tection du chef de file; les coquins, se trouvant ainsi hors d’état de conduire le
brick, supplièrent M. Browning de revenir, mais celui-ci refusa positivement
de s’embarquer avec eux. Sur ces entrefaites arriva sur la côte un baleinier
anglais, dont le capitaine, prévenu de ce qui se passait, envoya une partie de
ses gens pour saisir les meurtriers; mais ceux-ci s’enfuirent dans l’intérieur
des terres. M. Browning put revenir sain et sauf à Sydney.
11 y a deux ou trois grandes maisons de détention à Sydney, néanmoins les
convicts semblent jouir d’une grande liberté; on les voit souvent dans les rues
seuls, faisant des commissions ou travaillant au macadamisage. Les sujets
jugés incorrigibles sont transportés à l’ile Norfolk, d’autres à File Cacatoo, qui
est au milieu de la rivière de Parramatta, ceux-là portent des chaînes et un cos
tume qui les fait reconnaître de loin. C’est une veste cl un pantalon arlequinés de
jaune et de gris-foncé, tandis que ceux de Sydney ne sont reconnaissables qu’à
un numéro qu’ils ont tantôt sur le dos ou sur les cuisses. L’ile Cacatoo peut avoir
un mille de tour, c’est un haut rocher sur lequel on a fait construire par les galé
riens eux-mêmes une prison et une caserne pour les soldats qui sont là pour
It; maintien de l’ordre. Un bateau constamment en vijjie leur ôte tout espoir de
fuir. AF. Ormsby, directeur, eut la bonté de me faire voir ce bagne en détail :
les bâtiments sont bien construits en pierres de taille retirées du sol de l’ile.
Parmi les convicts, je remarquai des ouvriers de toute espèce, menuisiers,
forgerons, peintres, ébénistes, etc., qui tous étaient au travail, dans un grand
bâtiment ou hangar qui n’est pas fermé. En face se trouve la caserne pour une
bien faible garnison relativement au nombre des condamnés. Il y a entre les
deux bâtiments, séparés d’environ cinquante pas, une ligne de pavés blancs,
et la sentinelle qui s’y promène a l’ordre de tirer sur le convict qui se permet
trait de la traverser. Les cachots sont de véritables citernes creusées dans le
roc, où l’on fait descendre le coupable au moyen d’une échelle et par une
ouverture de deux pieds carrés. Celle entrée sépulcrale se ferme à l’aide de
grosses barres de fer dont l’écartement seul fournit l’air à l’intérieur. L’alimen
tation des condamnés ordinaires se compose de :
Morning Herald. S y d n e y , 18 fob. 1 8 4 5 .
12 onces
—
14
—
8
1 livre
1 once
—
1/2
1/4 —
1 livre
1/4 —
Pain de froment,
—
Alaïs ou orge,
Farine m aïs,
Viande fraîche, bœuf ou mouton,
Sucre,
Sel,
Thé,
Pommes de terre,
Savon.
De même que les hommes, les femmes, aussitôt leur arrivée, sont cédées
comme servantes aux colons qui en font la demande. Celles qui ne trouvent
pas de maîtres sont envoyées à la prison de Parram atta, où elles sont divisées
en trois classes suivant leur conduite. Elles font divers travaux d’aiguilles,
fabriquent des couvertures de laine et du drap commun. Leur ration quoti
dienne se compose, suivant qu’elles appartiennent à l’une des trois classes, de :
l re ET 2 e CLASSE,
3 e CLASSE.
12 onces Pain froment,
lü onces Pain froment,
]0 — Maïs ou orge,
12 — Farine maïs,
4 — Viande fraîche,
t> — Farine m aïs,
8 — Légumes,
12 — Viande fraîche,
1/2 — Sel,
8 — Légumes,
1/4 — Savon ,
1/2 — Sel,
Femmes convicts en cellules,
1/2 — Sucre,
1 1/4 livre Pain.
1/4 — Thé,
1/4 — Savon.
Les enfants ont des rations proportionnées à leur âge.
Combien de familles honnêtes en Europe se trouveraient au comble du bon
heur si une ration pareille leur était assurée journellement!
Outre ces diverses rations, on donne à bord des navires, aux condamnés
qu’on exporte d'Angleterre à Sydney, un quart de bouteille de vin, sherry ou
ténériffe, par jour. Ils n’ont donc pas lieu de se plaindre, car ils sont beaucoup
mieux traités que les matelots, et quelquefois mieux môme que les passagers
à bord de certains navires marchands.
Autrefois, lorsque les femmes étaient en petit nombre dans la colonie, un
convict devenu libre se présentait à la maison de détention de Parramatta et
demandait à avoir une femme qu’il choisissait parmi les nombreuses détenues;
aussitôt qu’elle consentait à le suivre, il l’épousait, s’établissait, et, avec un
peu de conduite, leur fortune se faisait petit à petit.
Depuis sept à huit ans, les convois de convicts ont cessé d’après des récla
mations faites au gouvernement par les habitants de Sydney; depuis lors ils
sont dirigés sur Van-Diémen, l’ile Norfolk et autres colonies du nord et du
sud de l'Australie.
Sydney est en progrès sous tous les rapports, aussi ne faut-il pas s’étonner
si les détails connus il y a seulement dix ans, quoique écrits,alors avec beau
coup de précision, se trouvent aujourd’hui tout à fait inexacts. J’en ai pu juger
maintes fois pendant mon long séjour, et AI. le capitaine W right, qui eut la
bonté de me piloter, dès mon arrivée ne pouvait croire aux changements qui
s'étaient opérés pendant son absence de trois ans.
La société actuelle est entièrement changée; autrefois on comptait différentes
classes opposées et rivales, comme le relate AI. Laplace ainsi que plusieurs
autres. « L’idée première des fondateurs de la colonie était belle; l’Australie
U devait être consacrée autant à la réforme morale qu’au châtiment des crimi» nels, mais ce projet ne sera qu’un vain mot tant que les émancipés purs
» refuseront d’admettre à leur table les gens qui ont été condamnés et que les
aucune raison, dit Cuningham, pour qu’un homme qui a été condamné soit
exclu des emplois auxquels sont admis les gens qui n’ont point subi de juge
ment, quand il a fini son temps de punition cl que sa conduite a toujours
été bonne depuis. Ce système d’exclusion, si fatale à la réhabilitation de
l’homme à ses propres yeux, est poussé à un degré que l’on aurait peine à
concevoir en Europe; la classe émancipée (convicts devenus libres) forme, à
dire la vérité, la portion la plus industrieuse et la plus utile de la société, et
elle ne s’est jamais compromise dans les manœuvres de fraude qui ont plus
d’une fois terni la réputation de ceux qui se glorifient du beau litre d’hommes
libres. »
Aujourd’hui que Sydney compte presque deux générations, on ne regarde
que la conduite des gens, sans examiner ce qu’ils ont été. De plus, le nomine
de vieux convicts, enrichis par les encouragements du gouvernement primitif
et une honorable conduite de plusieurs années, a considérablement diminué;
presque tous sont morts. Les autres, vieux, fatigués, restent clic/ eux; on ne
rencontre que leurs enfants déjà d’un certain âge, et mariés depuis longtemps.
Dans aucune circonstance leur naissance n’est considérée comme une tache.
Quelques-uns occupent de liants emplois dans le gouvernement et sont trèseonsidérés. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi? Pourquoi un fils ou une fille de
déportés, élevés dans de bons principes, jouissant d’une certaine aisance,
seraient-ils rejetés de la société et parqués comme des parias? Souvent ce
père déporté n’avait dû son malheur qu’à des circonstances qui peuvent ar
river aux plus honnêtes gens : beaucoup d’entre eux l’étaient pour cause poli
tique, d’autres à la suite d'un duel; d’autres, enfin, pour avoir eu le tort
d’aimer une fille au-dessus de leur condition, et l’avoir enlevée sans pouvoir
aller demander l’absolution à Gretna-Green. Combien en Europe y a-t-il de gens
que la société ne repousse pas et qui auraient été condamnés à la déportation si
cette peine était appliquée partout pour les délits que je cite? On doit se rappeler
que l'Angleterre, décidée à la formation de ces nouvelles colonies, expatriait
pour la moindre des choses; des délits qui partout ailleurs auraient été ra
chetés par quelques mois de prison, faisaient, en Angleterre, encourir la peine
de l’exportation. Aussi y a-t-il de curieuses histoires parmi celles des convicts.
Un ànon fut cause de la condamnation d’une femme qui, une fois à Sydney, se
m aria, devint fort riche, mourut et laissa des enfants fort bien élevés.
Pendant les premières années la justice était très-sévère : un convict, qui
n’avait pas encore fini son temps, fut mis à mort pour avoir volé un fromage.
La sentence fut courte et singulière :
LE JUGE.
Pourquoi avez-vous volé ce fromage?
l ’ a ccusé .
Parce que j ’avais faim et rien à manger.
LE JUGE.
En le mangeant comment vous y êtes-vous pris. L’avez-vous coupé?
l ’accusé .
J’ai commencé par retirer la croûte, et je l’ai mangé.
LE JUGE.
Attendu qu’un homme qui crève de faim se jette ordinairement avec avidité
Jfô -
KH)
iVOU V R L L li-IIO L L A.NiDIi.
sur ce qu’il trouve, nous concluons que, puisque l’accusé s’esl amusé à couper
la croule, il n’avait pas faim. Eu conséquence, pour ce vol (le gourmandise, le
condamnons, comme tout coupable déjà condamné, à la peine de m ort, etc.
Généralement la conduite des habitants est d'autant meilleure, qu’anciens
coupables ou non, ils tiennent à n’avoir aucun démêlé avec la justice.
L’émigration volontaire a toujours amené un grand nombre de colons, et
dans ces derniers temps elle a considérablement augmenté. Aujourd’hui, les
(ils des anciens convicts et ceux des émigrants libres sont confondus; les ma
riages ont contribué à faire disparaître les nuances. La société que reçoit le
gouverneur est très-choisie, et il est difficile de se faire admettre chez lui.
Quelques jours après les fêtes dont j ’ai parlé, mon ami Richard Underwood
vint un matin me chercher pour nous rendre au club des chasseurs, dont on
m’avait fait l'honneur de me nommer membre dès mon arrivée dans la colonie.
Il y avait des réunions presque tous les samedis et j ’y avais assisté quelquefois.
Plusieurs prix devaient être gagnés : le premier consistait en une coupe d’ar
gent d’une valeur de 800 francs, les deux autres étaient moins importants. On
tira des pigeons et je gagnai le second prix.
A celle réunion je rencontrai M. John Little, membre de la chambre légis
lative de Sydney, qui, quelques jours après, me lit l'amitié de m’inviter à une
chasse au kanguroo. Je n’ai pas besoin de dire que je fus exact an rendez-vous.
Nous étions quatre chasseurs suivis de douze aborigènes, de dix-huit chiens
courants et de deux limiers. Celle fois nos provisions ne laissèrent rien à dési
rer; notre première course m’avait donné de la prévoyance. Nous arrivâmes sur
la côte de Botany-Bay, où un bateau nous attendait. Nous nous y embarquâmes
tous, chasseurs, nègres et chiens; mais au beau milieu de la baie un de ces
derniers se jeta à l’eau cl nous eûmes beaucoup de peine à le rattraper, parce
qu’au lieu de revenir à nous la pauvre hôte cherchait à gagner la terre. Il fallut
virer de bord promptement; car il aurait pu devenir la proie des requins, qui
sont nombreux dans ces parages. Mais notre bateau, malgré nos efforts, n’avan
çait pas : un nègre trancha la difficulté en se jetant vivement à l’eau, et il ramena
bientôt notre fuyard. Nous arrivâmes de l’autre côté de la baie sans autre acci
dent, mais il commençait à faire nuit; nous campâmes dans une petite cabane
isolée et déserte, près de laquelle nos nègres allumèrent un grand feu. Nous
finies du thé, dont les habitants de Sydney ont toujours soin de se munir. Après
le souper nous nous installâmes aussi commodément que possible pour passer
la nuit; une couverture de laine, que j ’avais eu soin de prendre à la recom
mandation de ces messieurs, et une bûche de bois me firent un lit superbe.
Mais au moment où nous allions dormir nous entendîmes des chants : c’étaient
nos nègres qui commençaient une corroborry en règle, dont je suivis tous les
mouvements avec le plus grand plaisir. Nous avions avec nous, pour engager
T01IK i.
22
9i.
170
I) EUX IK ME VOYAGE.
ces nègres à bien chasser, un petit baril de cinq gallons (vingt-cinq bouteilles)
d’eau-de-vie très-commune, et nos gaillards en avaient déjà sifflé un gallon
depuis le matin; aussi étaient-ils bien en train : ce qui nous obligea à mettre
le baril en lieu de sûreté.
De grand matin je me levai sans bruit, et, prenant mon fusil, je laissai mes
compagnons reposer à leur aise et passai parmi les nègres couchés sur la terre
dans les plus singulières positions : les uns mangeaient pour ainsi dire la pous
sière; les autres sur le dos les bras et les jambes écartés, d’autres accroupis
le front sur les genoux. La corroborry avait fait son effet; ils n'avaient cessé
de danser que pour tomber de fatigue, .le me dirigeai vers la baie, le soleil
n’était pas encore levé, et le demi-jour me permit de tuer plusieurs espèces
d’oiseaux d’e a u , et enfin un gros oiseau de proie qui vint passer au-dessus de
■'-•j
Bfçl.
*•1
EU
Gorfou sauteur.
moi au moment où je chargeais mon fusil ; ce qui me permit de glisser une
balle au lieu de plomb. Il tomba sur le coup, et je m’empressai de prendre les
précautions nécessaires pour empêcher le sang de tacher son plumage. Il avait
beaucoup de rapports avec le faucon d’Islande.
J’étais tout à ma chasse, lorsqu’on vint m’avertir qu’on m’attendait pour dé
jeuner; la scène variée qui, à mon retour, se présenta à mes yeux est tellement
caractéristique, que je ne puis m’empêcher d’en tenter une description.
Sur un tertre de gazon lin était allumé un grand feu., auprès duquel se trou
vaient trois ou quatre nègres occupés à préparer le déjeuner. Sous les ordres
d’Oatley, notre cuisinier en chef, l’un faisait rôtir une côlelette'de mouton
________
X tO U V K L L E -H O L L A X D E .
171
placée à l'extrémité d’une longue baguette; un autre faisait griller des poissons,
un troisième vidait et préparait les victimes. Autour d’eux vingt chiens regar
daient avec des yeux d’envie, comme le renard de la fable, non pas les nègres
Faucon (t’Isluiidr.
mais bien les côtelettes, dont ils auraient parfaitement fait leur affaire, cuites
ou non ; parfois ils voulurent flairer la cuisine de trop près, et il y eut pour eux
une distribution de taloches à discrétion.
IT
172
I
I) HUM KMli VO VA (J K.
A ilroilo, des nègres cassaient du bois; d’autres, avec des lianes, fabriquaient
des cordes pour les chiens; ici un noir usait avec une pierre les bords d’une
bouteille cassée par le milieu et qui devait nous servir de verre à boire, à côté de
lui, d’autres installaient une table; plus loin Roberts courait après un chien qui
était parvenu il s’emparer de quelques oiseaux qu’il avait tués le matin, tandis
que Little, qui, par parenthèse, est un géant, fumait son cigare en admirant les
beaux sites de la baie et le monument de Lapérouse, justement en face de nous,
sur la rive opposée. J’arrivai pour compléter ce tableau, et, montant sur un
tronc d’arbre coupé à deux ou trois pieds de te rre , j ’appelai les chiens à moi
et leur distribuai ceux des oiseaux que je ne voulais pas garder; ce furent alors
dps sauts, des grognements, des batailles qu’une légère correction apaisa de
suite. Quoi qu’il en soit, nous déjeunâmes fort bien ; l’air vif et un bon appétit
firent tous les frais du repas. Bientôt après nous partîmes en bon ordre, c’està-dire chacun avec deux chiens conduits par un nègre qui ne devait pas s’é
carter de nous. \o u s marchâmes longtemps, dirigés par l’un des aborigènes,
dans une forêt presque impénétrable; nous étions en ligne à cinquante pas les
uns des autres. On lâcha quelques chiens, et bientôt les deux hounds suivirent
une piste en donnant de la voix. Alors, au silence qui régnait succéda un va
carme épouvantable ; aux voix des chiens se mêlaient les hurlements de nos
nègres, répétés par les échos de la forêt. Au bout d’une demi-heure j ’entendis
deux ou trois coups de fusil, mais je ne vis rien ; trois heures se passèrent et
je n’avais pas encore déchargé mon arme. Fatigué, dégoûté, je m’assis avec
mes chiens et mon fidèle Aliliman, qui était bien le plus vilain nègre que j ’aie
vu, quoique assez bien fait de sa personne; mais beau ou laid, peu m’impor
tait : je n'avais pas envie de le perdre de vue, car je ne sais comment j'aurais
retrouvé mon chemin. Il lira une pipe qu’il avait passée dans un trou de son
oreille, et, lorsqu'il l’eut allumée, je lui dis de me faire connaître les usages
de sa tribu. Sa narration était à peine commencée que tout à coup nos chiens
se dressèrent, Aliliman cria : E lu ! élu! élu! (Là-bas! là-bas! là-bas!) et en
effet je vis!... la queue d’un kanguroo qui se dérobait en faisant des sauts de
quinze à vingt pieds. Une seconde suffit pour lâcher les chiens; bientôt ils furent
près de lui. Il y a commencement à tout, dit-on, et pour celui qui n’a jamais
vu un kanguroo, sa queue, c’est déjà beaucoup, d'autant plus qu'elle est fort
longue. Au bout de quelques minutes nous entendîmes des aboiements, nous
courûmes du côté d’où ils semblaient venir, et bientôt ils tournèrent en hurle
ments plaintifs; nous arrivâmes enfin pour trouver notre plus beau et plus
brave chien dangereusement blessé! Il avait deux ou trois blessures aux pattes,
mais principalement une au cou, et il perdait beaucoup de sang; on aurait dit
qu’un rasoir l’eût coupé, tant la plaie était nette. La pauvre bête semblait beau
coup souffrir. J’envoyai Aliliman chercher de l’eau, mais il n’avait rien pour la
NO'UVELL lî-H O L LANDE.
173
rapporter; je défis une de mes bottes, qui servit de cruche. La pauvre bêle but
avec plaisir quelques gorgées; ensuite, avec mon mouchoir, dont je fis des
bandes, je pansai ses blessures en y ajoutant l’écorce d’un arbre vulgairement
appelé thea tree (arbre à thé). Cet arbre devient très-gros, et son écorce est
formée de mille couches très-fines qui se détachent aussi parfaitement les unes
des autres; les aborigènes s’en servent pour envelopper leurs nouveau-nés.
Ce brave chien avait attaqué le kanguroo, qui, avec ses griffes aiguës, l’avait
ainsi maltraité.
Kanguroo.
« L’on compte dix à douze espèces de kanguroos, depuis le géant appelé
« oldman, qui a six pieds de haut et est d’une couleur grise, jusqu’au kangu» roo mousse, qui forment une véritable série décroissante. Le premier habile
» les forêts et a une longue fourrure; vient ensuite lew allarou, qui est noi» selle, avec un poil dur et hérissé. Le kanguroo rouge a une douce fourrure,
» épaisse et d’une teinte rougeâtre, qui ressemble beaucoup, par sa finesse, ii
» celle de la loutre; il habite aussi les forêts. Toutes ces variétés atteignent le
« poids de deux cents livres et plus dans leur plus grand développement. Le
174
DEUX 1ICMH V O Y A G E .
' » wallaby et le paddymalla pèsent soixante livres, et habitent les broussailles
« ou les contrées montagneuses. Le kanguroo de rocher est très-petit et vit
n dans les parties les plus rocheuses des montagnes, tandis que le kanguroo
i) rat, ou potorou, présente la plus petite taille des animaux de ce genre; il
'> loge dans les creux d’arbres, sautant eà et là, comme les autres kanguroos,
» avec la plus grande vélocité. Il y a encore l’élégant kanguroo musqué, ap» pelé aussi hlack-gloves, à cause de ses pattes qui sont marquées de noir.
» Les kanguroos ne font usage de leurs jambes de devant, toujours trèsn courtes, que pour paître; ils se dressent alors sur les pattes de derrière et
» sur la queue, tandis qu’ils portent en avant les membres antérieurs. Puis, à
» l’occasion, iis s’asseyent; et quand ils ont cueilli l’herbe ou la plante favo» rite, avec une patte de devant, ils la portent à la gueule et la mâchent lenn tement. Les poursuit-on, ils sautent sur leurs pieds de derrière, et font des
» bonds d’une longueur étonnante, leur queue leur servant de balancier; ils
n franchissent des ravins et descendent des pentes rapides, en faisant des sauts
« de trente pieds. Il est rare que des chiens attaquent, en petit nombre, le
n grand kanguroo, qui en emporte quelquefois trois ou quatre pendus à ses
il flancs; et AI. Cunningham assure avec raison, car je l’ai souvent entendu
n dire, qu’un de ces grands animaux enlève aussi un homme à quelque dis« tance, et l’étouffe avec ses membres antérieurs, en même temps qu’il lui
« enfonce ses griffes aiguës dans les chairs. Quand un chien serre de près un
» grand kanguroo, ce dernier se pose sur son arrière-train et sa queue, et
» combat le chien en tournant adroitement, de manière à lui faire toujours
il face, le repousse avec ses pattes ou le saisit, et l’étreint comme ferait un
« ours, pendant qu’il le déchire avec les longues griffes aiguës qui terminent
il ses puissantes pattes de derrière. Quelquefois ils s’enfoncent dans des m a
il rais jusqu’à des profondeurs de quatre à cinq pieds, en allongeant leurs
il longues jambes. Les chiens qui les suivent sont obligés de nager. Les kan« guroos ont alors un grand avantage sur eux, et avec leurs pattes antérieures
n ils les blessent cruellement.
n Pour empêcher les kanguroos blessés de se servir de leurs griffes, les
il chasseurs commencent toujours par leur couper le jarret, et les noirs indi—
» gènes leur donnent sur les reins, avec leur waddy, un coup violent qui les
» paralyse.
» Il est rare que l’on puisse avoir un kanguroo s’il n’est tué sur le coup,
n aussi doit-on viser à la tête; blessé, il va mourir à quelques centaines de
» pas de vous, et il est très-difficile de le trouver, à cause de l’épaisseur des
n herbes. Lui casser une patte de derrière ne l’arrête pas non plus, car il
» saute alors sur une seule, aidé de sa queue nerveuse, et on le voit fuir à
n perte de vue, sans pour ainsi dire ralentir sa marche.
» Le kangiiroo n’a qu’un pelil à la Ibis; c’est un animal à poche comme la
il sarigue. II est amusant de voir le petit kanguroo sortir la tôte de la poche,
n quand sa mère est à paître, et brouter aussi l’herbe tendre, au-dessus de lan quelle il passe quand la mère est chassée et serrée de près. Elle s’arrête
» court, passe ses pattes de devant dans sa poche, et jette son petit de côté
n afin de pouvoir courir plus vile ; mais il faut quelle soit serrée de bien près
» pour faire le sacrifice de sa progéniture. Quand le jeune a atteint unecer» (aine taille, il se hasarde à quitter la poche de sa mère pour aller manger
« de côté et d’autre, et il y rentre dès que quelque danger le menace. Les
n aigles sont très-friands des petits kanguroos, qu’ils parviennent souvent à
n enlever.
» Autrefois on en voyait des troupeaux de trente à quarante, aujourd’hui ils
n sont encore aussi nombreux, mais il faut aller loin dans l’intérieur; près des
n villes, on ne les rencontre qu’au nombre de trois ou quatre ensemble, ils
n ont soin d’établir des sentinelles pour surveiller les environs et annoncer à
n temps l’approche de l’ennemi.
» La chair du kanguroo est excellente, elle a un goût très-prononcé de ve
il naison. La partie la plus délicate est la queue, avec laquelle on fait de déli—
n cieuses soupes. La peau, qui offre une belle fourrure, est l’unique vêlement
« des aborigènes; lorsqu’elle est tannée, elle sert à faire des chaussures trèsn bonnes et surtout d’une souplesse extraordinaire. »
Revenons à notre chasse : peu de temps après nos autres chiens revinrent;
nous regardâmes dans leurs gueules, et aux poils gris dont elles étaient encore
remplies nous eûmes la certitude qu’ils avaient tué le kanguroo; nous nous
mimes en marche pour le chercher, mais tous nos efforts furent inutiles. Tout
à coup les aboiements des hounds semblèrent venir de notre côté, ils se rap
prochèrent en effet, et enfin j ’entendis distinctement des bruits sourds, caden
cés : c’étaient les sauts d'un kanguroo qui venait de loin droit à moi. Je me
cachai derrière un arbre, et, l’attendant sans me presser, je le vis se débar
rasser de son petit, qu’il jeta dans des feuilles où il espérait le retrouver après
le danger passé. Je le laissai approcher à bonne portée et lui envoyai une balle
qui l’étendit roide mort. Mitiman chargea l’animal sur ses épaules, et nous
nous dirigeâmes vers le lieu du rendez-vous. Après une dem i-heure de repos,
nous continuâmes à chasser, et je fus encore assez heureux pour tuer un second
kanguroo; pour cela j ’adoptai un plan qui me réussit. Malgré mes avertisse
ments, mes camarades faisaient toujours beaucoup trop de bruit; je voulus
alors tirer parti de cette faute, et je me tins tranquille au pied d’un arbre sans
faire le moindre mouvement. Suivant mon attente, je vis trois ou quatre kan
guroos, malheureusement ils passèrent trop loin pour que je pusse tirer, mais
enfin il en vint un que je ne manquai pas. Le lendemain nous chassâmes encore
' -A
170
DEUXIÈM E VOYAGE.
loule la journée. De retour le soir, nous trouvâmes que notre gardien, qui avait
été à la pèche pendant notre absence, avait attrapé un snapper tellement grand
que mes compagnons et nos nègres n’en avaient jamais vu de pareil. 11 avait
Aigle de mer.
environ cinq pieds de long et pesait cinquante-deux livres. Je l’envoyai en
cadeau à Sydney, à mon ami le capitaine Grimes, qui avait fait avec moi le
177
.Y O C V iaL K -H O L L A N D K .
voyage de Londres à Sydney. Noire chasse sc prolongea plusieurs jours encore,
el nous luàmes quelques kanguroos et divers autres animaux.
Quelque temps après celte chasse, il fallut songer au départ; j'avais visité
déjà beaucoup de navires. Enfin le trois-mâts la Minerve, capitaine Brown,
arriva de Manille, et, s’annonçant pour Hongkong par T aïli, je ne voulus pas
manquer celle belle occasion; je m’empressai de prendre passage à bord, et
commençai mes préparatifs de départ.
Pendant mon séjour, j'avais réussi à collecter une grande quantité d’armes
en usage chez les sauvages de l’Australie. Je me mis donc à les emballer, aidé
de mon ami le docleur~R.-N. Blarney, avec lequel j ’avais souvent fait des
excursions de naturaliste.
Pendant que j ’étais occupé à mettre mes dernières collections en ordre, je
reçus un malin une lettre de AI. Shuslleworth, secrétaire du sportm en-club,
me disant qu’il était chargé, au nom du club, de m’inviter à dîner pour le
14 juillet, ce que j ’acceptai avec plaisir. Alais quel fut mon étonnement lors
que j ’appris qu’une superbe coupe en argent devait m’être offerte à ce dîner
comme souvenir et témoignage d’amitié de tous les membres! Je m’étais fait
des amis de tous ces messieurs, el ce témoignage inattendu de leurs sentiments
à mon égard devait, on le comprendra, m’être des plus agréables.
Dans une réunion qui avait eu lieu avant le dîner, quelques membres dési
rèrent que mon brave ami R. ( nderwood eût le plaisir de me l’offrir au nom du
club, mais la proposition ne fut point acceptée, et il fut décidé qu’il y aurait
un tir el que le vainqueur me l’offrirait.
Le jour marqué, je fus sur le terrain avec le consul, AI. Faramond. C’était
à une lieue de Sydney, sur une vaste pelouse; il faisait un temps magnifique;
TOMK I.
23
!
178
DEUX]K.MIC VOYAUK.
nue tenir avec des rafraîchissements de toute espèce nous attendaient. Ces
messieurs avaient poussé la galanterie jusqu'à faire faire un grand drapeau
tricolore en soie, qui ornait, avec celui de la colonie, les deux angles de la
lente. J’appris plus tard que le fabricant ne voulut pas recevoir le prix de ce
drapeau ; je cite ce petit Irait pour donner une idée du caractère des habitants.
Au diner, qui se composait de trente personnes, la coiqic me fut présentée;
¥
I
c’était un objet d ’art fait dans la colonie, ce qui lui donnait plus de valeur à
mes yeux. Autour du couvercle, qui est surmonté d’un kangaroo, sont gravés,
avec la date de la présentation, tous les noms des souscripteurs. Sur le vase,
d’un côté, est mon nom avec une vignette représentant un chasseur prêt à
tirer; de l’autre côté, des navires sont l’emblème de mes voyages. Suivant un
vieil usage en Angleterre, elle fut remplie de vin et chacun en but une gorgée;
je remerciai, de mon mieux, mes collègues de leur gracieux souvenir, et je
priai AI. Slhisefield de vouloir bien accepter un Couteau de chasse que j ’avais
fait faire pour moi précédemment. Mon fidèle Jack m’attendait à la porte et
accompagné de plusieurs de ces messieurs, qui m'escortèrent presque jusque
chez moi; nous nous séparâmes vers les onze heures du reste de la société.
AI. Faramond , le consul, qui avait eu mille complaisances pour moi pen
dant mon séjour à Sydney, et dont la maison était pour ainsi dire la mienne,
me donna un superbe diner d'adieu.
Je crois devoir dire quelques mots de la maison de AI. Barker de Woolloomoolloo. Peu <l’hôtels à Paris ou à Londres sont aussi grands et aussi riche
ment meublés ; et ce qu’il a de plus remarquable dans l’organisation intérieure,
c’est le goût exquis qui a su allier la simplicité à la richesse.
X 0 L' V ICL L K - H 0 L L A X D li.
179
Enfin, le jour tie mon départ arriva; c’était le 6 août! je l’employai entiè
rement en visites d’adieux : telle est la vie du voyageur! Il parvient avec peine
à faire des connaissances, et, dès qu’il a des amis, il lui faut les quitter pour
aller ailleurs se créer les mêmes regrets.
11 était dit que je ne devais cesser de recevoir quelques marques de bonté et
d’attention des personnes avec lesquelles j ’avais eu des relations. Un carrossier
(Davis-Pelfstreet), chez lequel je louais quelquefois des voilures, lorsque j ’al
lais en soirée ou au bal, vint lui-même avec sa plus belle voiture pour avoir
l’honneur de me conduire, disait-il, jusqu’au dernier moment. Cette gracieuse
prévenance est sans exemple en Europe. Naturellement je voulus le payer,
comme d’habitude, en partant, mais il ne voulut rien accepter, disant qu’en
insistant, ce serait lui ôter tout le plaisir de sa démarche.
Un arm urier, nouvellement établi et qui avait la réputation bien méritée de
bon ouvrier, se crut obligé de m’exprimer toute sa reconnaissance parce que
je l’avais recommandé à quelques amis; et, comme il ne put me parler, il
dépensa une trentaine de francs pour faire insérer un article à ce sujet dans le
journal. C’était une réclame, dira-t-on; on aurait raison, sans doute, si pa
reille chose se passait en France; mais à Sydney tout le monde se connaît
assez pour qu’on n’ait pas besoin de ce mode de publicité.
Je tiens à faire connaître ces détails insignifiants par eux-mémes, afin de
donner une idée du caractère des colons, si sensibles aux moindres attentions
qu’on a pour eux, et aussi pour détruire de fâcheuses impressions un peu trop
légèrement publiées par quelques voyageurs, qui n’ont sans doute pas eu le
temps d’étudier les habitudes du pays. J'arrivai, je dois le d ire , à Sydney avec
des préventions, croyant ne voir partout que des criminels et me promettant
bien de ne sortir jamais sans être armé jusqu’aux dents. Mais je vis bientôt que
celte précaution serait du dernier ridicule, et que, s’il y a des voleurs à Syd
ney, ils y sont certes en moins grand nombre qu’ailleurs.
Madame Johnson, mon hôtesse, toujours aux plus petits soins, voulut réunir
tous mes amis. A neuf heures je me mis en route, accompagné de M. Faramond,
de Joubert et du capitaine Grimes; plusieurs voitures nous suivirent jusqu’au
bateau à vapeur d’Hunlers-river, qui parlait à dix heures. Je ne me séparai pas
sans regret de ces bons amis, et je fis route vers Ncvv-Caslle, où j ’arrivai le
lendemain et où je trouvai le navire la Minerve, qui devait me conduire dans
de nouveaux parages, mais qui n’avait pas encore complété son chargement de
charbon.
Quelques heures suffisent pour voir New-C astle, petit village qui prend
chaque jour plus d’importance, à cause de ses mines de charbon et de ses
fabriques de tissus de laine. New-Caslle est situé à l’embouchure de la rivière
Hunier, qui, à cet endroit, est large mais peu profonde, ce qui en rend l’entrée
ISO
nu UNI K MK VOY AGIO.
dangereuse; cependanl des hateaux à vapeur et de petits bâtiments remonlent
jusqu’à Maitland pour recevoir les produits du pays, qui sont envoyés par eau
à Sydney. Depuis plusieurs années, de nombreux convicts sont occupés à con
struire un long brise-lames, q u i, lorsqu'il sera terminé, empêchera les sables
de s’accumuler près du village, l.a colline sur laquelle New-Castle est bâti est
élevée et fertile; l’on plane tout à la fois d'un côté sur la mer, de l’autre sur
la rivière, dont les nombreuses iles boisées sont d’un effet très-pittoresque. Je
voulus visiter les environs avec M. Evans, le subrécarguo de la Minerve. \o u s
armâmes donc un matin la pirogue et nous partîmes, accompagnés de six abo
rigènes; l’un de ces derniers m’avait donné quelques jours avant une preuve
bien positive de son intelligence et de son savoir-faire :
Deux jours avant mon départ de Sydney, quelques personnes me dirent que
la Minerve était chargée et prête à partir. Il m’était impossible de quitter
Sydney le même soir, et en bâte j ’écrivis au capitaine. Dans la course trouvait
ce nègre; je lui confiai ma lettre, en lui donnant l’ordre de la mettre à bord
du bateau à vapeur et de la recommander au steward. Dans celte lettre je fai
sais savoir au capitaine que je ne pourrais partir que le surlendemain, et que,
si véritablement il était prêt, je verrais à le dédommager de ce retard. Ainsi la
remise de cet avis était d’une grande importance pour m oi, car si j'avais man
qué le navire, je ne sais où et quand je serais parvenu à retrouver gion bagage,
«|ni était déjà dans ma cabine. Joé, c’est le nom de mon commissionnaire, ne
trouva rien de mieux , pour plus de sûreté, que de partir lui-même (les abori
gènes ont presque partout passage gratis), et il arriva le lendemain matin à
bord de la Minerve. Monter sur le pont, descendre dans la cabine, pousser
ceux qui voulaient s’opposer à son entrée fut l'affaire d’un instant. Il remit luimême la lettre au capitaine.
Ce dernier, quelques jours plus lard, me raconta qu’il était endormi dans
son hamac, lorsqu’il se sentit poussé et appelé : Gahiten! gabiten! par un
grand monstre dont l’épaisse chevelure et la liante taille se faisaient sensible
ment remarquer dans une petite cabine; aussi lui fallut-il se frotter les yeux
trois ou quatre fois pour reconnaître que son interlocuteur n'était véritablement
pas un diable.
En montant la rivière avec notre pirogue, nous vîmes un grand nombre de
pélicans, des cygnes noirs au bec rouge et de jolies aigrettes blanches, cherchant
leur nourriture sur les bancs de sable, ou tantôt volant autour de nous comme
pour savoir qui nous étions : ce qui nous permit de leur adresser quelques
coups de fusil et nous mit à môme de les voir de plus près. Après trois heures
de navigation nous débarquâmes à l’ile Musquilo, qui est très-boisée et habitée
seulement par un ou deux pauvres bûcherons; là je tuai plusieurs magnifiques
pigeons de la plus grosse espèce : ces jolis oiseaux sont d’un gris ardoisé-
X 0 U V E L L E - H O L L A \ D E.
181
bleuâtre, et leur tôle est surmontée d’une huppe de plumes longues et lines. Je
rencontrai dans l’intérieur des bois un nègre occupé à fabriquer des lances et
des boucliers; il travaillait avec un somahawlc (hache), dont il se servait avec
beaucoup d’adresse. Je terminai la journée en tuant un wallaby (petit kanguroo), et nous revînmes à bord , où je mis mes divers oiseaux en peau.
Cormoran.
Je trouvai plusieurs lettres de Sydney, une de Dick, qui me marquait devoir
venir me rejoindre, puisque nous n’étions pas encore partis. En effet, il arriva
le dimanche malin par le bateau à vapeur, et me proposa de partir pour Mait
land au lieu de rester dans le triste Ncw-Caslle. J’acceptai sa proposition avec
plaisir.
Maitland, maintenant, est une ville de huit à dix mille habitants; elle est
très-commerçante. Elle envoie à Sydney ses laines et autres produits, et en
reçoit des articles de fabrication européenne. II y a dans la ville de fort beaux
hôtels : nous nous arrêtâmes chez Cummings pour dîner; et, après, nous al
lâmes à cinq milles plus loin, chez M. Thomas Underwood, qui fait valoir une
magnifique propriété dans une partie des plus fertiles de la colonie. De même
que MM. Mac Arthur, il avait commencé à faire du vin; et, scs essais ayant
réussi, il portait tous ses soins à augmenter son vignoble. Le lendemain nous
fîmes une partie de chasse; Dick et Dan Benham m’accompagnèrent. Nous
tuâmes plusieurs canards sauvages et des cacatoès blancs. Tout le monde con
naît ces beaux oiseaux blancs, à la crête jaune, et qui, en Erance, se vendent
assez cher. Ici ils volent, non pas par couples, mais en troupes de plusieurs
182
I)EUXIISM 14 V O Y A G E .
centaines, en faisant un charivari très-peu agréable. Souvent les arbres en
sont tellement surchargés qu’ils sont blanchis et comme couverts de neige. Ces
oiseaux sont très-sauvages; mais cependant, avec quelques précautions, on
parvient à les tuer; d’un seul coup j'en tuai cinq, et je ne sais combien furent
blessés. Un noir, qui, grâce à la couleur de sa peau, les approcha davantage,
fit mieux, et en tua quatorze du même coup. Chargé de ces oiseaux, dont la
blancheur faisait un drôle de contraste avec sa peau noire, il revint triomphant
à la maison. Ces perroquets sont très-destructeurs : ils ravagent en peu de jours
une plantation de maïs.
Le soir nous fûmes, par un magnifique clair de lune, à la chasse des bandicauts. Ce sont des mammifères quatre fois gros comme un rat; ils se font des
Péramèle.
terriers dans la terre molle ou dans des trous d’arbres, .le tuai plusieurs
écureuils volants. Ces singuliers rongeurs ont une fourrure qu’on dit trèsrecherchée, et ce sont mes dernières victimes australiennes. Le lendemain il
y avait des courses de chevaux, je m’y rendis avec une société connue de mon
ami, qui avait acheté un fort beau cheval, qui courut et gagna un prix. Pen
dant la course je me perdis dans la foule. Cet incident me permet de donner
un nouvel exemple du caractère hospitalier des colons.
J’étais seul, regardant de tous côtés pour retrouver ma société, lorsque je
fus accosté par un monsieur que je ne connaissais pas, fort bien mis, du reste,
et s’énonçant en vrai gentleman. «Monsieur, me d i t - i l , j ’ai eu le plaisir de
n vous rencontrer à Sydney dans un magasin où vous achetiez de la poudre;
« j ’ai pu juger que vous êtes amateur de chasse ; je reste à quelques milles d’ici,
» et comme vous êtes étranger, si vous voulez me faire le plaisir d’accepter un
X 0 U V li \.L l i - H O L L A X I) K.
18:5
» gîte chez moi pondant quelques jo u rs, je me ferai fort de vous faire faire de
« bonnes chasses. « Cette proposition me sembla faite de si bon cœur et si
simplement, que je fus doublement fâché de ne pouvoir l’accepter. Je lui
répondis que j ’étais à Maitland parce que la Minerve n’était pas encore chargée,
mais que d’un moment à l’autre elle pouvait mettre à la voile. Il insista cepen
dant tellement, que je fus obligé de lui promettre que, si le navire ne partait
pas, j ’irais le voir avant la fin de la semaine.
J’appris aussitôt qu’il m’eut quitté que c’était un des plus riches propriétaires
des environs, et Richard me dit qu’il demeurait dans une belle maison entourée
d’un vaste jardin que nous avions remarqué la veille en remontant la rivière.
Voilà donc un gentleman qui, sans me connaître, sans trop savoir qui je
suis, m’offre un gîte et des amusements! Dans quel pays civilisé trouverait-on
de semblables prévenances? Je dis pays civilisé, car sous le rapport de l’hospi
talité nous sommes bien en retard sur les sauvages qui nous offrent à boire, à
manger, leur Initie, leur hamac et même souvent davantage par une extension
un peu trop large du droit d’hospitalité.
Les courses terminées , Thomas et sa famille partirent après que j ’eus pris
congé d'eux, mais Dick ne voulut pas me quitter et resta pour passer avec moi
cette dernière soirée.
Le lendemain à cinq heures du matin, je le quittai avec le cœur aussi serré
que lorsqu’on se sépare pour de nombreuses années d’un frère que l’on aime;
il me donna son god bless you, et je montai sur le coach, qui me mena à bord
du steamer à Morpeth, distant de trois à quatre milles. J ’arrivai vers deux
heures, et j ’employai le reste de la journée à écrire quelques lettres.
Le 15 août 1845, nous levâmes l’ancre, et, poussés par une brise de nordest, les côtes de \cw-South-U aies disparurent promptement de l’horizon!
Je venais de quitter la Nouvelle-Hollande et je cherchais à réunir les sou
venirs de toutes mes lectures sur ce nouveau monde dont je n ’avais pu visiter
qu’une bien faible partie. La Nouvelle-Hollande est une ile géographiquement
parlant, mais elle a une étendue presque égale à celle de l’Europe; et c’est
avec raison qu’on la considère comme un continent constituant une cinquième
partie du monde. Sa plus grande largeur, de l’est à l’ouest, est d'environ mille
lieues tandis que, du nord au sud, elle n’a que six cent vingt lieues dans sa
partie la plus étendue, c’est-à-dire du cap York au cap Wilson. De tous côtés
les côtes présentent des ports aussi commodes que sûrs, mais la côte orientale
est celle qui offre, sans contredit, le plus d’avantages aux émigrations euro
péennes; aussi les Anglais en ont-ils fait la Nouvelle-Galles du Sud. Si, par
son immense étendue, la Nouvelle-Hollande mérite le nom de continent, la
singularité des végétaux qu’elle produit et celle plus remarquable encore des
animaux qu’elle nourrit devaient la faire considérer comme un nouveau monde.
DK I'M KM K VOYAGK.
I; i
u Les premiers naturalistes qui abordèrent à la Nouvelle-Galles du Sud, dit
M. le docteur Lesson, furent tellement émerveillés à la vue des végétaux qui
se pressaient sur un seul point, sans rappeler aucune des formes des plantes
des autres climats, qu’ils donnèrent le nom de Ilo/any-lJai/ au havre oii ils
mouillèrent. »
Tous les animaux du globe ne sont pas, on le sait, façonnés sur le même
type; mais les espèces vulgaires ou celles plus petites, bien que distinctes,
appartiennent souvent à des genres plus ou moins analogues. A la NouvelleHollande, au contraire, rien de cela n’existe; tons les animaux, qu’ils soient
carnassiers, rongeurs, etc., qu’ils affectent les formes corporelles les plus
opposées, se ressemblent tous par un même caractère : la marsupial i te. Ce
caractère semble même former, pour la Nouvelle-Hollande, une véritable loi
zoologique. Peu de contrées ont une ornithologie aussi riche que la NouvelleHollande. Les mêmes phénomènes de singularité que nous avons vus carac
tériser les quadrupèdes, se reproduisent pour les oiseaux. La plupart d’entre
eux, ne pouvant tirer leur subsistance des fruits, dont les forêts sont privées,
n’ont qu’une nourriture restreinte. Ceux qui vivent d’insectes ont la langue
organisée comme les oiseaux des autres climats; mais les perroquets, les
merles et beaucoup d’autres passereaux, obligés de pomper les sucs mielleux
qui exsudent des corolles des fleurs, ont reçu à l’extrémité de la langue des
faisceaux de papilles qui ressemblent à un pinceau, et qui leur permettent de
ne rien perdre de celle matière toujours peu abondante. Les oiseaux de celte
partie du monde varient sans doute dans les couleurs de leur plumage, mais
la plupart sont remarquables par quelque singularité ou par des parures écla
tantes; et, comme la Nouvelle-Hollande devait différer en tout des autres
régions, il en est résulté que le cygne d’Europe, par exemple, dont le plu
mage est d’un blanc sans tache, est remplacé dans l’Australie par un cygne à
plumage tout à fait noir. Si les Moluques nous avaient présenté un cacatoès
blanc, qu’on retrouve aussi à la Nouvelle-Galles, la Nouvelle-Hollande, par
opposition, a des cacatoès noirs. »
Malgré les prétentions des Portugais et des Espagnols, ce sont les Hollan
dais qui les premiers découvrirent, en 1605, les côtes du continent austra
lien depuis explorées par des navigateurs français et anglais.
Ig£T
VO YAGE AUX ILES DE LA SO CIÉ TÉ .
TAITI.
Dix jours après notre départ de Sydney, nous apercevions les cotes nord de
la Nouvelle-Zélande : j ’avais un grand désir de visiter cet archipel, dont les
deux principales îles sont Tavaï-Pounamou, au sud-ouest, et Ika-na-mawi, au
nord-est, séparées par le détroit de Cook. Après quelque temps d’hésitation,
le capitaine se dirigea, à ma grande joie, car je n’osais l’espérer, sur la haie
des Iles, avec l’intention d’y relâcher quelques jours; mais arrivé en vue de la
côte, il fut décidé qu’on n’aborderait pas et que nous ne prendrions terre qu’à
Taïti.
Pendant la courte traversée de Sydney à la pointe nord de la NouvelleZélande, j ’avais employé mon temps à lire le Voyage du capitaine Dùmontd’Urvillc sur la corvette l'Astrolabe. Celte relation avait d’autant plus d'intérôt pour moi qu’elle me faisait connaître, en détail, une grande partie du pays
que je quittais et les îles que je devais bientôt visiter.
La Nouvelle-Zélande fut découverte, en 1642, par Tasman, et ce ne fut
qu’en 1769 que le capitaine Cook y aborda, et reconnut que ce pays se com
posait de deux grandes îles principales, séparées l ime de l’autre par un canal
étroit. A la même époque, un navigateur français, Surville, débarquait dans
une autre partie de ces îles, à la baie d' Oudou-Oudou, et, par son injuste
violence envers un chef, donnait lieu aux hostilités, si funestes plus tard aux
Européens. Depuis lors, plusieurs navigateurs français, anglais et hollandais,
ont visité la Nouvelle-Zélande, et des missionnaires s’y établirent. On constate
des intermittences de paix ou plutôt de bonne intelligence; et, à la boute des
TOMB i.
t
2V
D E U XIE M E V O YA G E .
Européens, les voyageurs se plaisent à rendre justice aux sauvages habitants
de ces îles, en reconnaissant (pie les cruautés exercées de temps à autre sur les
hommes blancs s’expliquent assez par le besoin de vengeance; car, dans bien
des circonstances, les premiers torts sont attribués aux visiteurs étrangers.
Je pris note des passages qui fixèrent plus particulièrement mon attention
dans le Voyage que j ’avais entre les mains, et je crois devoir les reproduire,
sinon complètement, du moins en partie.
Il existe parmi les habitants de la Xouvelle-Zélande deux variétés bien dis
tinctes. En effet, les uns sont bien laits et d'une taille élevée : leur teint n’est
guère plus foncé en couleur que celui d’un Sicilien ou d'un Espagnol trèsbrun; leurs cheveux sont longs, plats, lisses et quelquefois châtains; leurs
yeux sont grands et bien fendus. I.es autres, plus petits, plus trapus, et géné
ralement plus larges de carrure, ont la peau souvent d’une couleur plus foncée
que celle des mulâtres. Leurs cheveux sont crépus, leurs yeux petits, et leur
corps est très-velu, à la différence des premiers.
Les Xouveaux-Zélandais sont généralement beaux, bien proportionnés et
vigoureux; ils ont des dents bien faites et remarquablement blanches. Le ca
ractère de leur figure, dit Al. Quoy, est presque aussi varié que celui des Eu
ropéens, et nous nous plaisions, à bord de FAstrolabe, à leur trouver des
ressemblances avec les grands hommes de l’antiquité. Plusieurs présentent ce
type de figure qu’on remarque si communément dans la race juive; peut-être
aussi leur manière de disposer la barbe contribue-t-elle à leur donner celle
ressemblance. ( Sainson.)
Les femmes sont loin d’être aussi bien que les hommes; elles sont en gé
néral proportionnellement courtes et ramassées dans leur taille. Les privations
qu’elles ont à subir, et les épreuves cruelles auxquelles elles sont exposées dès
qu’elles sont mariées, font bientôt disparaître le peu de fraîcheur et d’attraits
quelles pouvaient avoir étant filles. Sous ce rapport les jeunes esclaves sont
en général plus favorisées que les femmes des chefs; quelques-unes pourraient
passer pour fort agréables, en dépit de leur teint foncé, si l’on tient compte
de la régularité de leurs traits, de leurs longs cheveux noirs et de leurs yeux
vifs et pleins d’expression.
Les premiers voyageurs, dit AI. Dumont-d’Urville, nous ont représenté les
Xouveaux-Zélandais sous des couleurs peu flatteuses, et l'on doit convenir
(pie ceux-ci y ont donné souvent lieu ; mais cela a tenu principalement à la
conduite des Européens mêmes envers ces enfants de la nature , à leurs
mauvais procédés, surtout à leur ignorance complète des coutumes et des
usages de leurs hôtes. Ainsi, quand les Xouveaux-Zélandais reçoivent la visite
de personnes étrangères, ils ont coutume de les accueillir par une sorte de
parade militaire, qui ressemble plutôt à un défi ou à une provocation qu’à toute
-.-T : v
ILES DE LA SOCIÉTÉ. — TAITI.
187
autre chose. Alors il esl de rigueur que les changers rendent cette espèce de
salut avant que d’en venir, de chaque côté, à une libre communication. Loin
de se conformer à eel usage, les Européens ne répondaient souvent à celle cé
rémonie, qu’ils prenaient pour une insulte, que par des boulets, ou du moins
par des balles. Si quelque naturel succombait dans la lulle, ses parents et ses
amis étaient obligés, par les lois de l’honneur et de la religion, de sacrifier à
leur tour des hommes blancs pour apaiser l’esprit du mort. Qu’on joigne à
cela toutes les occasions où les voyageurs pouvaient, sans même s’en douter,
offenser ces insulaires dans leurs opinions religieuses, et l’on se fera une idée
des suites funestes qui pouvaient en résulter. De là, sans doute, les cata
strophes sanglantes qui signalèrent souvent l’apparition des blancs dans ces
climats; de là l’opinion de barbarie, de férocité et de perfidie, qui resta si
longtemps attachée au caractère du Nouveau-Zélandais.
Plusieurs voyageurs, Banks et Forster entre autres, rendent cependant jus
tice à leurs bonnes qualités : ils disent qu’ils sont hospitaliers et généreux;
que les guerriers sont intrépides et hardis, et qu’en général ces insulaires,
quoique fiers, orgueilleux, jaloux, très-irritables et terribles dans leur ven
geance, se montrent néanmoins sensibles, probes, sincères, amis fidèles et dé
voués, et parents tendres et affectueux. Ces hommes, ajoule-l-on, montrent
beaucoup de. courage, dans les dangers; ils savent affronter la mort avec intré
pidité, et, bien qu’ils soient convaincus que les résultats les plus ordinaires de
leurs guerres sont pour eux d’être tués et dévorés par leurs ennemis, ils sa
vent envisager de sang-froid cet instant fatal, et ils en parlent entre eux
.comme d’une chose assez naturelle. La vengeance a pour eux les plus grands
attraits, et ce sentiment est même fondé sur des idées superstitieuses de l’or
dre le plus extraordinaire : cependant on les voit quelquefois se montrer géné
reux envers leurs ennemis vaincus. En général, ceux qui ont eu des relations
fréquentes avec les Européens sont devenus extrêmement défiants; cela pro
vient de ce qu'ils ont été souvent trompés.
Le capitaine Cook reconnaît aux Nouveaux-Zélandais une certaine aptitude
pour les arts mécaniques; d’Urville dit qu’ils sont actifs, industrieux et suscep
tibles de constance et d'application. On les voit, ajoute-t-il, poursuivre leurs
projets durant des années entières, travailler pendant tout ce temps à se pro
curer les moyens de réussir, enfin les mettre à exécution au moment où ils
sembleraient les avoir oubliés depuis longtemps. Ainsi Doua-Tara consent à
se livrer trois ou quatre fois do suite à la discrétion des baleiniers anglais,
malgré la triste expérience qu’il avait acquise de leur mauvaise foi ; il s’abaisse
aux fonctions pénibles de simple matelot, afin de réussir dans ses projets de
civilisation pour son peuple, et surtout pour se procurer les moyens d’intro
duire la culture du blé dans son pays. Animé par des sentiments bien diffé-
188
D E I XI KM IC V O Y A G E .
rents, Shongui poursuit durant douze ou quinze ans ses projets de. vengeance
et de destruction contre Moudi-Panga et le peuple de Kaï-Para; il caresse les
baleiniers qu’il n’aime point, il accueille les missionnaires dont il méprise la
religion et dont il paralyse constamment les desseins; enfin, comme Pierrele-Grand, il quitte son peuple et se dépouille de sa puissance, pour aller ju s
qu’en Angleterre, tout cela dans le seul but de se procurer de la poudre et des
fusils. Muni de ces précieux objets qu’il a recueillis au prix de tant de maux,
de fatigues et de privations, Sbongui revient chez lui ; il marche contre son
ennemi et consomme sa vengeance.
Les Nouveaux-Zélandais ont une si haute idée de la valeur guerrière, que
l’homme le plus illustre de toute l’Europe, aux yeux de Toit a i, le plus digne
de son respect et de son admiration, était Bonaparte, dont il avait entendu
raconter les exploits et qu'il avait en l’honneur de voir ii Sainte-Hélène* De
retour à la Nouvelle-Zélande, Touai donna le nom de Panapati, traduction
de Bonaparte, à Hilii, le plus fameux guerrier du pays.
.Malgré cette vénération profonde que ces insulaires ont pour la valeur guer
rière, et bien qu’elle soit pour eux la plus éminente des vertus, peut-être
même la seule qu’ils estiment en ce monde, le préjugé de la naissance est si
puissamment établi chez eux, qu’il est impossible à un homme de la dernière
classe de parvenir au rang de noble ou rangutiru. Aussi les chefs faisaient-ils
observer aux missionnaires qu’il était fort inutile d’instruire les enfants du
peuple, attendu qu’ils devaient rester dans la même classe que leurs parents,
mais qu’il était fort bon de donner de l’éducation aux enfants des chefs.
La peine du talion parait être la plus usitée parmi ces sauvages; la mort,
doit être payée par la m ort, le sang par le sang, et le vol par le pillage.
Les Nouveaux-Zêlandais font preuve d’une patience remarquable pour
sculpter les divers objets à leur usage, et particulièrement leurs armes, et ce
pendant ils n’ont pour tout instrument que des morceaux de pierres ou de
coquillages qu’ils rendent tranchants par le frottement.
Presque tous les insulaires de l’Océanie se font tatouer le visage et diverses
parties du corps; mais plus que tous les autres, les Nouveaux-Zélandais atta
chent à cet usage des idées de distinction et de dignité, car les chefs seuls
peuvent être décorés du tatouage ou moko. Les hommes du peuple n’obtien
nent la permission de se faire tatouer qu’après une action d’éclat à la guerre,
et les femmes de haute naissance ne peuvent avoir de moko qu’aux sourcils,
aux lèvres et au menton, encore ce tatouage ne doit-il consister qu’en quelques
traits de peu d’importance. Parmi ces peuplades, dit Dum ont-d’Urville, le
moko m’a paru précisément l'équivalent de ces armoiries dont tant de familles
européennes étaient si vaines dans les siècles de barbarie, et dont quelquesunes sont encore si ridiculement infatuées aujourd’hui malgré les progrès des
lumières. Entre ces deux inventions il y a pourtant une différence remarquable,
c’est que les armoiries des Européens n’attestaient que le mérite individuel de
celui qui le premier avait su les obtenir sans rien prouver quant au mérite de
ses enfants; tandis que la décoration du Nouveau-Zélandais atteste d’une ma
nière authentique que, pour avoir le droit de la porter, il a dû faire preuve
d’un courage et d’une patience personnelle extraordinaires. Les jeunes gens ne
subissent guère les premières opérations du moko avant l’âge de vingt ans; il
est rare aussi qu’ils soient admis à cet honneur avant d’avoir assisté à quelques
combats.
Les armes dont se servent les Nouveaux-Zélandais et qu’ils fabriquent euxmêmes, sont des lances, des cassc-lètes, des haches, des pagayes, etc., etc.
Les armes sont toutes en bois très-dur, les unes garnies de fragments d’os
d’animaux, les autres de pierres, de jade ou de basalte taillés plus ou moins
bien; mais ce qui distingue surtout ces armes de celles des autres peuples
de l’Océanie et de la Polynésie, ce sont, les sculptures dont elles sont le plus
souvent couvertes. Les Nouveaux-Zélandais ne font point usage de l’arc, ils ne
connaissent ni le bouclier ni la fronde; mais en compensation, depuis leurs
too
D E U X IÈ M E V O Y A G E .
rapports avec les Européens, ils ont su apprécier la supériorité des armes à
l'eu, qui sont devenues le but constant et pour ainsi dire unique de leurs désirs :
cela lient à la facilité que leur donnent ces armes nouvelles pour eux de tuer
et de manger leurs ennemis. Les fusils à deux coups sont désignés sous le nom
d e poudoua-tamjata ou fusils à deux hommes, parce qu’ils peuvent leur per
mettre de faire deux victimes. ( Voir les notes pour les noms des armes.)
I)e tous les animaux que produit la ÎVouvelle-Zélande, le plus singulier et le
plus rare est sans contredit l’aplérix, que quelques naturalistes ont longtemps
regardé comme fabuleux, que d’autres n’ont pu classer, et qui aujourd’hui est
généralement considéré comme formant en quelque sorte un passage entre les
mammifères et les oiseaux.
Apterix uuslrul.
L’aplérix est de la grosseur d’une poule; son plumage, d’un brun ferrugi
neux, a beaucoup d’analogie avec celui du casoar de la Nouvelle-Hollande. Il a
le bec allongé comme celui de la bécasse, mais légèrement recourbé et obtus à
l’extrémité; et, à la différence de cet oiseau, il a des pattes très-robustes.
Les naturels l’appellent kiwi, dit AL Cunningham, et il se plaît dans les forêts
les plus sombres et les plus fourrées de File du Nord, où il reste blotti pendant
tout le jour. Aussitôt qu’il fait nuit, il se met en marche pour chercher sa nour
riture, qui consiste en vers qu’il attrape en grattant le sol avec ses pattes. Les
naturels chassent cet oiseau, qui ne peut que courir, pour avoir sa chair qu’ils
trouvent très-bonne, ainsi que ses plumes dont ils ornent leurs nattes et leurs
vêlements, et en ont même détruit.la race dans quelques districts, où ils
étaient abondants autrefois. Les plus gros de l’espèce se trouvent particulière
ment près de la haie des Iles.
DK l'X I ICM K V O Y A G I
50. al
Armes de la Nouvelle-Zélande.
✓
t
7 TT-g
Armes île lu Vnuielle-Zelaiidr
=
l!)(i
1)Kl XIK.AIK \ <>\ .At!K.
.Armes îles diverses îles de lu Polynésie.
ILK S DK L A SO C IÉ T É . — T A IT J.
l!)7
T ou (es les noies que j ’avais prises avaient excité ma curiosité bien naturelle ;
mais il fallut renoncer à prendre terre à la baie des Iles, car les naturels, en
«pierre avec les Anglais, se battaient avec un acharnement extraordinaire, cl,
certes, ce n’était point une guerre à l’eau de rose. Les prisonniers européens
John llihcy cl su fnmillc, d'après un dessin communiqué de Sydney.
KIR
ii’avaienl d’aulro perspective que d'être mangés par leurs anlliropopliages en
nemis. Malgré leurs fréquents rapports avec les voyageurs, malgré les prédi
cations des missionnaires et une organisation sociale supérieure ii celle de
plusieurs peuplades océaniennes, les habitants de la Nouvelle-Zélande sont
toujours mangeurs d’hommes. On dirait même qu’ils n’ont recherché, dans
leur contact avec la race blanche, que les moyens de s’enlreluer avec plus de
facilite.
Les journaux ont fait connaître quelques affreux détails de celle guerre
atroce :
Le Morning-Herald de Sydney (juillet 1845) citait un officier anglais qui,
ayant été fait prisonnier, fut immédiatement rôti et mangé. Ses cris arrivaient
aux oreilles de ses compatriotes, sans qu'il leur fut possible de l’arracher à ces
cannibales, et cet infortuné ne lut pas la seule victime (pii tomba entre leurs
mains.
Nous avons appris sur les bancs de l’école le sujet de la fameuse guerre
de Troie. C'est, bêlas! encore une femme qui a fait éclater la guerre dans la
Nouvelle-Zélande : le chef maoris, John Hihcy, avait réuni, dès le -4 juil
let ] 84-4, un grand nombre de naturels dans le but de demander à l’autorité
anglaise, établie dans la ville de Kororu-rcka, satisfaction cl une indemnité
pour des insultes grossières qu’il avait reçues d’une femme maorie (pii vivait
avec un Européen. On voulut calmer John llikey, en lui faisant accepter
comme uotou (indemnité) un baril de tabac, et en lui accordant l'autorisation
de reprendre celle Hélène océanienne; mais les naturels ne s’apaisèrent pas :
les affaires s’envenimèrent ; il y eut plusieurs sanglants combats où périrent
beaucoup d’Anglais, et, le 11 mars 1845, John llikey s'emparait de Aororarcka j le plus ancien établissement européen de ces parages. La ville lut
pillée et les maisons brûlées : Dieu sait le nombre de blancs qui assouvirent la
faim des Maoris. Les habitations des missionnaires anglais furent dévastées;
la seule église et la maison de la mission catholique sont restées intactes : pas
une balle n’y est arrivée. Ces anlliropopliages s’étaient vus arrêtés, comme
autrefois les terribles Huns devant saint Léon, par un évêque français. Les
Maoris ont poussé la bienveillance, à cause de ce respectable évêque, jusqu’à
ne pas mettre le feu aux maisons trop voisines de celle de la mission. Béni
sois-tu, courageux missionnaire qui représentes si dignement la France dans
ce pays sauvage! Puisses-tu trouver dans Ion héroïque dévouement un peu de
cette divine récompense que Dieu réserve, dans une autre vie, au saint amour
de l’humanité! Il est probable que, si les missionnaires anglais se fussent
autant occupés de la conversion des naturels que d’achats de terrains, de
fermes, de multiplication du bétail, etc., ils eussent été mieux traités.
Cette guerre a compromis pour longtemps la colonie anglaise de la Non-
I M iS M i 1,1 SO CIÉT É. — T l ITI.
199
velle-Zélande : tous les émigrants son! ruinés el le commerce anéanti. Il faudra
bien des années pour que la prospérité renaisse, et ce ne sera pas trop des
bonnes intentions et des vues intelligentes du gouvernement britannique.
Nous nous éloignâmes de celle malheureuse contrée, où l’on s’égorgeait. La
brise emporta un sympathique souvenir pour les Européens qui combattaient
encore, et nos sentiments de commisération pour les infortunés qui avaient
succombé sur celle terre lointaine, sans trouver à leur dernier soupir un
regard ami, une main caressante qui leur adoucît l’amertume de tous leurs
regrets.
Mais, comme, si la guerre qui ravageait la Nouvelle-Zélande dût s’étendre
môme au\ éléments, nous eûmes constamment du gros temps. De fréquentes
rafales venaient inonder notre navire, et ne contribuaient pas médiocrement
ii augmenter les misères de notre traversée. L’impatience fiévreuse oii j ’étais
d’arriver à Taïti pouvait seule me distraire. A l'aide des récits merveilleux de
Look, de Bougainville, de Wallis, etc., j ’édifiais dans ma pensée un séjour si
enchanteur que mes rêveries parvenaient à m'absorber quelques instants. Le
ô septembre, vers le soir, nous vîmes le soleil dorer le sommet de hautes
montagnes boisées : nous étions en vue de file Tobouni. Celle ile, découverte
par Cook en 1777, est très-fertile. Notre subrécargue, qui l’avait visitée plu
sieurs fois, nous dit qu’elle produisait les beaux végétaux que nous allions
trouver à Taïti, el que les habitants étaient d’une belle race, vigoureux el
bien faits. J'aurais voulu donner des ailes à nos voiles afin d’arriver plus tôt à
Taïti, oii j ’allais pouvoir comparer mes rêves à la réalité et où je me faisais un
vrai plaisir de serrer la main à des Français.
Enfin, les hautes terres de cette ile fortunée parurent à l’horizon, et le len
demain, de bon malin, nous étions dans la rade de Papeïti.
\ ne des liantes terres de Taïti.
Le soleil se levait, et ses rayons adoucis caressaient la pointe de Vénus,
qu’ils paraient des plns riantes couleurs. Les pics dentelés des montagnes re
vêtaient l’éclatante robe du malin; la riche végétation de ces contrées Iropi-
u
D E U X Hi MIC V O VA CK.
20«
.
cales apparaissait il travers un voile de vapeurs, et les eaux bleues de l'Océan
baignaient le rivage. J'étais immobile sur le pont, plongé dans une de ces
intimes émotions de Pâme que le langage humain n’a pas encore su traduire.
Je la touchais, celle ile féerique qui a fourni de si délicieux tableaux aux voya
geurs qui l’ont visitée avant moi : j ’allais, à mon tour, parcourir ses oasis
enchantées.
Afin d'embrasser plus d’espace et d’élargir mon horizon, je montai dans les
hunes, et là, assis en travers des barres de cacatois, je continuai mon examen
commencé sur le pont du navire. Les légères vapeurs du matin disparurent
peu à peu. J ’ignore quel temps s’écoula pendant ce voyage de mes yeux ; je
sais que j ’étais immobile et que je songeais : quand on est absorbé par des
sensations qui plaisent, les heures sont parfaitement indifférentes.
Une baleinière qui se détacha de la baie et arriva à notre bord vint m’arra
cher à mes pensées; c’était le pilote anglais, Al. Henry, né à Taïli, et dont le
nom est cité dans les annales de l’ile pour les services qu’il a rendus. Une heure
nous suffit pour nous diriger sans accident à travers de nombreux récifs de
coraux, et l’ancre tombait en face de la maison de cet homme, plus ridicule
que célèbre, en France du moins, par les récriminations de toute nature aux
quelles a donné lieu l'indemnité Pritchard.
Kglise.
bousillai.
Maison tic Pritchard.
J amais été cruellement désenchanté s’il en avait fallu rabattre de l'admira
tion que m’avait inspirée celle ile, d’après tant de gracieuses descriptions;
I I .ES DE I . A SOCIÉTÉ. — TAIT I.
201
aujourd'hui j'ai vu , cl je ne suis plus sous le charme de mon imagination : la
réalité m’a tenu toutes ses promesses.
Je craignais de ne pouvoir séjourner longtemps il T aïli, aussi je me promis
bien en arrivant d’employer tous mes instants à l’élude de ce pays. Je fus bien
accueilli par mes compatriotes, particulièrement par M. Moerenhout, auteur
d’un voyage très-estimé sur Taïli, ci par d’autres encore dont les noms repa
raîtront ailleurs. Je rédigeais mes notes jour par jour et d’après les impressions
du moment; je faisais des croquis des paysages lès plus remarquables, me
promettant d’arranger plus lard et dans un meilleur ordre tous ces matériaux
ébauchés. Ce travail à tète reposée, le voici ; je ne l’ai pas achevé avec mes seules
inspirations, j ’ai demandé des conseils aux auteurs qui ont écrit avant moi : au
Voyage aux îles du Grand-Océan, par AI. .Moerenhout; à l’ouvrage si rempli
défaits de AIAI. Vincendon-Dumoulin et Degraz, intitulé Iles de Tait i f aux
différentes relations des grands explorateurs du monde, Cook, Bougainville,
l’infortuné Dumont-d’Urville, et à la Reçue coloniale, très-remarquable pu
blication qui paraît sous les auspices du ministre de la marine.
Après tant de travaux sérieux sur Taïli, si j ’encourais le reproche de témé
rité pour ce très-modeste voyage, je répondrais à la critique que je n’attends
pas un bruyant retentissement de mes descriptions ; j ’écris d'abord pour moi
et puis ensuite pour des personnes aimées dont je connais toute l’indulgence.
Pour ces amis du cœur mes récits ne seront jamais trop longs et les détails
jamais trop circonstanciés; ils me suivront avec intérêt dans mes nomades
pérégrinations et me tiendront compte du but que je me propose. C’est donc
pour moi et les miens que j ’écris; et s’il pouvait en être autrement, si j ’avais
la prétentieuse ambition de faire une sérieuse relation de voyages, je mourrais
à la peine, d’impuissance d’abord et ensuite d’ennui; puis disparaîtrait le
charme que j'éprouve à confier mes insignifiantes mais sincères impressions.
Je serais le manœuvre impuissant qu’un travail au-dessus de ses forces aurait
bientôt écrasé. Qu’on ne cherche donc dans ce livre qu’une narration simple,
naïve et fidèle. Mes jugements pourront quelquefois différer de ceux des autres
voyageurs, mais, en résumé, je dirai ce que j ’ai senti, sans m’inquiéter que
d’autres aient senti autrement que moi.
El d’ailleurs ne saurait-il donc y avoir de place pour décrire un lieu que
d’autres ont décrit déjà? Dans un repas bien ordonné l'abondance des mets
réjouit les yeux, réveille l'appétit, et chacun choisit ce qui Halte son goût.
Pline a dit quelque part, à mon intention peut-être, que l’on a toujours quelque
profit à tirer du plus mauvais ouvrage. Les auteurs de voyages diffèrent tous
entre eux : comme les historiens, ils écrivent sous l’influence de leurs passions
et de leurs préjugés. Les motifs de leurs courses aventureuses sont loin d’être
les mêmes; les uns voyagent par devoir, les autres par plaisir : celui-ci veut
TOME I.
20
202
DKLXIIOiMli V O Y A G E .
étudier les anCujiiilés, cel autre est naturaliste; le peintre et le dessinateur
recherchent les paysages les plus pittoresques, les expositions les plus ravis
santes; le commerçant s’occupe tout d'ahord des débouches pour les produits
industriels; le philosophe étudie les mœurs et les habitudes, à l’exemple des
sages de la Grèce, qui s’en allèrent autrefois en Egypte et dans les Indes re
cueillir les traditions des peuples, interroger les souvenirs des lieux et enlever
les fruits de la science pour les importer dans leur patrie. Si je suis loin de
réclamer une place dans l’une île ces catégories, il me sera permis du moins
de me classer modestement parmi les plus humbles voyageurs dont les récits
n’ont aucune orgueilleuse prétention, et c’est avec cette confiance que je reviens
à mon sujet.
A peine l’ancre était-elle tombée que nous aperçûmes une (lotie de pirogues
ou petits canots à balanciers qui voltigeaient autour de nous; car c’est toujours
un événement pour les Taïlicns que l’arrivée d'un navire. Bientôt le pont lût
assiégé par une troupe d’hommes qui vinrent nous prendre la main; c’étaient
de tous côtés des ioreana, gracieux salut qui se traduit par Bon jour, s’il vous
p la it, Votre Excellent e. Nos visiteurs témoignaient par tous les gestes du
plaisir qu’ils avaient à nous voir; ils étaient empressés et non importuns, et la
C a n o t à bal m in o r .!<• T ail i
V
sincérité de leur accueil, plein de cordialité, se peignait sur leurs figures ou
vertes. Quelle différence de ces insulaires aux naturels de la Nouvelle-Hollande !
Là nous avions vu l’ôtre humain placé au dernier degré dans l’échelle dcTcspèco, sans instinct, mal conformé, farouche et stupide; ici point de nudité
repoussante, point de ces scènes hideuses sur lesquelles l’œil du voyageur ne
se repose qu’avec dégoût : une écharpe gracieuse enveloppait de beaux hommes,
IL E S I)E LA SO CIETE. — TA ITI.
203
grands, bien fails el d’une proprelé recherchée. Je. rendis avec empressement
politesse pour politesse, et je formai de suite des relations amicales.
Taïtien portant le pavillon national, rouge et blanc.
J'étais pressé d’arriver pour remettre des dépêches qui m’avaient été con
fiées pour le gouverneur, iU. Bruat, auquel j ’étais recommandé. Je descendis
donc à terre doucement ému el avec d’agréables impressions : la vue des uni
formes français fil bondir mon cœur. A quatre mille lieues de France, qu’on
éprouve de joie à la vue de compatriotes! Hélas! ma joie fut mêlée d’amer
tume : la civilisation s’est emparée île la perle polynésienne; elle a cru la
rendre très-heureuse en lui apportant ses habitudes. Le début de celte éduca
tion, à la pointe des baïonnettes et au bruit des fusils et du canon, me semble
tout d’abord un peu trop sérieux. Les voyageurs qui ont écrit avant moi sur
Taïli se sont écriés sur tous les tons : C’est trop beau , c’est trop riant. O ui,
le pays est très-beau, mais les Taïtiens ne rient plus guère. Comme les enfants
à l’école, ils trouvent peu de charme aux leçons du maître, et n’obéissent qu’à
regret et par crainte aux nombreux arrêtés de police, aux ordonnances et aux
règlements, qu’ils ont la bonhomie de trouver vexafoires. C’était bien la peine
île tant s’extasier sur cette ile, sur ses habitants, pour tout changer et pour en
-----7 "7------- -------------------- "
20*
—•
1) K IM KM K VOYAGE.
faire un poste militaire, une caserne, une station maritime, «lisent les grands
politiques d’Europe! Ah! mais aussi, ma gracieuse île, on va te rendre libre
et constitutionnelle. Il faut t’y résoudre, lu seras libre malgré loi; quand je dis
libre, entendons-nous : tu commenceras par oublier tes moeurs, tes habitudes
et tes lois; ton climat, d’une température élevée, réglait sur plusieurs points la
manière de vivre : qu’importe! lu emprisonneras les pieds dans nos horribles
chaussures, lu t'affubleras de nos incommodes habits; et quand tu sentiras les
enivrants parfums de tes campagnes enchantées, «pie l’attrait ne t'attire pas au
delà des limites tracées : lu es libre, mais lu ne les dépasseras pas. La chaleur
a été lourde pendant le jour, on est si bien sur ton rivage, les lièdes bains de
tes ondes bleues répandent tant de bien-être par une soirée de fraîche brise;
tu peux certainement te baigner à l’aise, mais huit heures sonnent et le canon
de la retraite t'invite à le retirer, sans quoi tu iras en prison : lu es civilisée,
et dans le pays de tes bienfaiteurs les choses se passent ainsi.
Pauvre Taïtien, si simple, si hospitalier, si admirablement organisé pour
jouir pleinement des trésors inépuisables de la nature! tu n'échapperas pas au
sort commun. Nous avons la plus grande épée, nous sommes les plus forts; au
nom du roi, lu nous obéiras. Que de fois sans doute, en dépit du sabre auquel
Ion éducation est confiée, tes pensées se reportent-elles vers un temps qui ne
reviendra plus! tu payeras bien cher le bonheur d'avoir fixé l'attention de deux
Etals qui se disent les plus civilisés du monde. Pour loi plus de bonheur sans
amertume; le dolcc f u r nientc, pour lequel Dieu l’avait choisi une terre tou
jours féconde, tu ne le connaîtras plus, à moins que pour vivre lu puisses te
contenter du corail de tes récifs. Tes vallées et tes montagnes, on en disposera,
et lu iras les visiter quand lu auras fail ta lâche; lu ne comprends pas! notre
langage est si peu intelligible pour loi que tu n’as pas môme d’équivalent dans
Ion idiome pour traduire le mot travail. Travailler n’a donc pas de sens pour
toi, mais attends un peu : jusqu’à l’arrivée de les amis d’Europe tes rivages te
donnaient abondamment du poisson frais, tes arbres des fruits savoureux, et
tes campagnes les animaux cjui seuls faisaient ta richesse. Tu vivais dans l’a
bondance, c’était pour loi l’âge d’or; hélas! lu n’as pas connu de transition
pour passer à l’âge de fer. Nous sommes arrivés nombreux et affamés, nous
achèterons les produits; chaque jour ils deviendront plus rares pour loi, mais
nous le les échangerons contre de misérables objets de nos fabriques. Nous
développerons chez loi des goûts qui t’étaient inconnus; pour les satisfaire lu
nous donneras la récolte destinée à la famille; si lu ne veux mourir de faim ,
il faudra te courber sur la terre pour obtenir d’elle loul ce qu’elle peut produire
en l'arrosant de ta sueur. Commences-tu à comprendre? Mais ce n'est pas tout :
celle île t’appartenait bien, en vertu d’une possession immémoriale q u i, dans
nos Codes mômes, a force «le loi; mais nous avons d'habiles légistes «jui expli-
—
IL E S DE LA SOCIÉTÉ. — T A IT I.
205
<|uenl au mieux ce cas de jurisprudence. Voici comment entend la question
un gouverneur anglais de la Nouvelle-Hollande :
“ Deux ou trois principes généraux et incontestables comme axiomes poli» tiques doivent nous guider dans nos rapports avec les sauvages. Le premier
« de ces principes, c’est que les habitants non civilisés d’un pays n’ont sur ce
« pays qu’un droit de domination restreint ou plutôt qu'un droit d’occupation,
« et qu’avant d’avoir converti la terre à leur usage par la culture, ils n’en peu» vent concéder aucune portion, même à des individus de leur propre tribu,
» par la raison toute simple qu’ils n’ont sur ces terres aucun droit de propriété.
» Le second principe, c’est qu’une puissance civilisée acquiert, en établissant
« une colonie dans un pareil pays, un droit péremptoire sur le sol, ou, en
» d’autres termes, quelle acquiert la faculté d'éteindre le droit primitif. «
Ces paroles étranges et qui sont sans doute officielles, se lisent dans la Revue
coloniale de janvier 1845, à la page 27.
Il parait que ces principes ne sont pas seulement à l’usage de l’Angleterre
et que la France a cru pouvoir les invoquer aussi. Toujours est-il que l’or
qu’elle sème avec une effrayante profusion à Taïti n’a produit jusqu’ici que des
malédictions à l’adresse des protecteurs : c’est là du moins le résultat le plus
positif obtenu au prix de douloureux sacrifices. L’avenir sera-t-il plus beau?
je ne sais vraiment sur quoi se fonderaient les espérances. Le pays est délicieux,
ravissant, mais quels sont les produits qu’il peut fournir à la France? quels
Tuïlicu portant ies produits de son île.
sont les produits que la France peut y placer? là serait toute la question pour
ceux qui prétendent être les plus sages. D’autres, considérant les avantages
û
200
)
DEUXIÈME VOYAGE.
inappréciables d’un point de refuge pour nos vaisseaux à quatre mille lieues
de la métropole, pensent trouver dans l'avenir des compensations assurées aux
sacrifices énormes du présent. Je le désire, mais je ne le crois pas.
Je faisais ces réflexions, qui se produisaient en un monologue tant soit peu
acerbe, en me rendant chez M. le gouverneur des possessions françaises dans
l’Océanie, M. Bruat. De tous côtés s'offraient à ma vue des canons, des fusils,
des soldats, et presque, pas d’habitants du pays; ils étaient accourus avec tant
d’empressement à bord! les démonstrations étaient peut-être défendues à terre,
c’est ce que j ’ignore. Après avoir fait quelques visites à des compatriotes cl
perdu une journée à faire signer mon permis de séjour, je fus libre de me
promener, à la condition que je ne dépasserais pas les limites de la garnison.
La Polynésie, une des quatre grandes divisions de l’Océanie, comprend un
grand nombre d’iles généralement disposées en groupes, mais toutes extrême
ment petites relativement aux autres terres, qui appartiennent à la Malaisie ou
à l’Australie : ce sont la Nouvelle-Zélande, les îles Tonya ou des Amis, les
îles Ham ou, l’archipel Dangereux ou îles Poniotou, les îles Sandwich, les
Marquises ou Nouka-Hiva, et les îles de la Société ou archipel de Tutti. Ce
dernier groupe est placé presque au centre du vaste Océan Pacifique; une
distance de douze ou quatorze cents lieues le sépare du continent américain,
et les quelques îles qui semblent jalonner celle roule sont peu importantes.
L’archipel de Taïti et des îles Pomotou forme le premier groupe de cette longue
chaîne d’iles qui, semées au milieu de l’Océan Pacifique, semblent vouloir relier
l’Amérique aux vastes continents de l’Australie et de l’Asie.
Je ne saurais trop dire le nombre d’iles qui composent l’archipel de Taïti ;
je déclare que je n’ai pas été les reconnaître, et, si je m’en tiens aux auteurs
qui les ont visitées, mon embarras est très-grand , car le nombre diffère pour
chacun d’eux. M. Moerenhout, qui a résidé longtemps h T aïti, dit dans son
ouvrage :
« Cet archipel comprend neuf îles principales, occupant un espace immense
n en longitude occidentale et en latitude méridionale, séparées qu’elles sont les
» unes des autres par des canaux dont plusieurs sont d’une largeur considéi) rable. »
J’attacherai d’autant moins d'importance au nombre réel de ces îles que,
n’ayant pu voir que T aïti, Eimeo et Bora-Bora, c’est sur elles que j ’appellerai
toute l’attention.
Si vous avez jamais créé, dans les rêves de votre imagination, une terre qui
jouisse d’un ciel éclatant, d’une végétation triomphante, d’une atmosphère
baignée de lumière et de parfums, assurément Taïti réalise tout ce que l’es
prit peut enfanter de plus magique : il est impossible, par les seules ressources
du langage, de parvenir à décrire les étonnantes beautés de celle nature, dont
le pinceau lui-même ne pourrait donner t|u’une esquisse incomplète. Comment
peindre cette étonnante variété de formes cl de couleurs, dont l'aspect imprévu
frappe et captive les étrangers? L’émotion qu’on éprouve devant ces gracieuses
scènes, devant ces riches paysages qui varient et se transforment à chaque
aspect, saisit d’admiration; on jouit de ce qu’on voit, sans chercher à l’ex
primer. Qu’importent les bornes du langage! celui de l’âme et du coeur, quoique
muet, fait entendre des voix mystérieuses que l’on connaît, et cela vaut mieux
que les plus magnifiques périodes.
Mais le rôle change lorsqu’on veut communiquer ce qu’on a éprouvé : les
mots ne répondent plus aux idées, souvent ils refusent leur secours; le plus
souvent ils manquent entièrement. L'exactitude du récit ne sera qu’une cause
de froideur, et le lecteur, loin de partager l’enthousiasme du voyageur, sou
riant de son impuissance, blâmera souvent même jusqu’à ses elforts.
Les navigateurs anciens qui ont écrit sur Taïli en ont tous parlé avec en
thousiasme, et j ’imagine qu’ils pensaient, comme moi, que leurs plus pom
peux tableaux étaient au-dessous de la réalité : aussi ont-ils tous conservé de
leur visite un doux souvenir, et dans toutes les relations de voyages, Taïli
occupe une place réservée; elle est le sujet de prédilection de ces froids offi
ciers de marine; elle exalte leur imagination, qui invente des figures de lan
gage, et semble outrepasser le possible. «Quelque pompeux que soient ces
» tableaux, nous dit M. Moerenhoul, ils n’ont pourtant rien d’exagéré : j ’en
» appelle à tous ceux qui ont vu Taïli sans prévention, et qui peuvent appré» cier et sentir les beautés de ce genre. »
C’est, en effet, un spectacle bien merveilleux que la vue de cette île ; une
couronne d’argent et d’écume règne sur ses récifs, sur le rivage elle revêt sa
verte parure d’émeraude. Les roches inaccessibles et perpendiculaires, cou
ronnées d’arbres magnifiques, versent de nombreux cours d’eau qui se préci
pitent en cascades ou roulent paisiblement à travers de frais vallons. Celle eau
limpide rafraîchit et féconde les plaines qui fournissent sans cesse des (leurs et
des fruits. La nature se montre ici d'une prodigalité extraordinaire, dont elle
ne donne d’exemple partout ailleurs qu’à une laborieuse culture. Là seulement
elle semble fière d’échapper au despotisme de l’homme, et elle déploie toutes
ses richesses, les étale avec profusion et se complaît en liberté dans les beautés
qui lui sont propres.
Laissons un peu tomber notre enthousiasme, et éludions sommairement les
détails de notre île.
Taïti se trouve par 17° !28' à, J 7" 56' de latitude sud, et par 151° 24' à
152° 1' de longitude occidentale. Cette île est formée par deux péninsules
réunies par un isthme à peine large d’un mille cl que submergent les hautes
marées. La plus grande, de forme à peu près ronde, est Taïti proprement
dite; l’autre, de forme ovale, est désignée sous le nom de Taïlia-Babou. Leur
ensemble s’étend, du nord-ouest au sud-esl, sur une longueur de quarante railles
et sur une largeur qui varie de six à vingt et un milles.
Un auteur, le capitaine Lafond, demande si l’on doit dire Taïti ou O-Taïti;
il répond que, lorsque les premiers navigateurs questionnèrent les naturels sur
le nom de leur île, ceux-ci répondirent O -Taïti , ce qui veut dire c’cst Taïti,
et les étrangers, dans l’ignorance oii ils étaient de la langue, confondirent
tout naturellement le verbe avec le substantif. Taïti est donc le véritable
nom de l'ile féerique qui nous occupe, quoique la dénomination d’O-Taïti ait
prévalu.
Comme toutes les îles de ces archipels polynésiens, Taïti est cernée par un
récif de corail qui s’élève jusqu'à la surface de l’Océan, dont il arrête l’impé
tuosité , laissant entre la terre un canal où les eaux sont toujours tranquilles.
Dans certains endroits le récif louche la côte, ailleurs il s’en écarte à quelque
distance et forme ainsi plusieurs bons ports, où l’on pénètre par des brèches
naturelles faites dans cette ceinture.
Ces récifs expliquent la formation d’une grande partie des îles polynésien
nes, de celles du moins qu’on appelle iles basses : on les voit cachées au niveau, ou à peine élevées de quelques pieds au-dessus de la surface de la m er;
elles ne se composent que de corail, de coquilles et de sables : quelques rares
végétaux semblent croître à regret sur ces falaises ingrates. Aussi, à peine of
frent-elles le strict nécessaire aux êtres de notre espèce, qui y végètent dans
l’ignorance et dans la misère, sans cesse exposés à être submergés.
Tout le monde convient aujourd’hui quelles ont été créées par les polypiers,
dont le travail infatigable marque chaque jour de nouvelles conquêtes sur les
eaux : «Rien n’est admirable, dit M. Dumoulin, comme ce travail incessant
de la nature dans ces mers lièdes des tropiques : d’abord ce sont de faibles
animaux qui, malgré la lenteur de leur travail, élèvent des murailles inébran
lables au milieu des eaux constamment agitées ; leur œuvre n’est terminée pour
ainsi dire que lorsqu’il n’y a plus d’obstacles à vaincre, lorsque sur un pied
solidement établi ils ont élevé les bases de leur édifice jusqu'au niveau de la
mer. Bientôt la vague qui s’y brise impuissante recouvre ces récifs dangereux
des sables qu’elle entraîne avec elle : ensuite un coco ou une graine quelcon
que enlevée par les eaux sur la rive voisine vient y trouver la vie. Un arbre
surgit, et l’Océan compte une île de plus, q u i, quelques siècles plus tard , sera
riche en terre végétale et en productions de toute espèce.
» En parcourant l’archipel Dangereux et diverses parties de l’Océan Pacifique,
on découvre à chaque pas celte formation graduelle. Une particularité de l’œuvre
de ces polypiers, c’est que ces iles, en se montrant au-dessus des eaux, se ména
gent toutes des lacs intérieurs qui finissent par se combler et par devenir des
«
,
(
I
IL E S DE L A SO C IÉ T É . — T A IT I
211
Icrrains propres à la culture. Ces terres intérieures, c’est-à-dire celles oii se
trouvaient les lacs, sont toujours plus fertiles que les terrains de la première
ligne de corail et de sables qui constitue leur sol primitif; car les détritus de
bois, de feuilles et de toute espèce de végétaux charriés dans les lacs y forment
une sorte d’engrais ou de terreau bien autrement saturé de principes fécon
dants que peuvent l’être les sables arides qui couvrent les récifs des îles le plus
nouvellement formées.
» Quant aux autres îles qui, comme Taïti, s’élèvent majestueusement sur les
Ilots et se couvrent d’arbres cl de verdure depuis leurs rivages jusqu’aux som
mets de leurs plus hautes montagnes, elles ne semblent pas de la môme for
mation que les îles basses dont je viens de parler. AI. Moereühout pense que
ces pics, ces élévations, ne sont que les sommets de grandes montagnes; cl,
quoique de formation secondaire, leur revêtement de terre végétale et la
richesse de leur végélation donnent lieu de les croire très-anciennes.
« Il semblerait résulter de la structure géologique des îles de la Société, et
surtout de T aïti, que les coraux madréporiques auraient formé seulement les
plaines de beaucoup moins anciennes que ces montagnes. On trouve en effet à
Taïti, comme dans un grand nombre d’iles voisines, une double ligne de
corail ou deux récifs, l’un près de la terre qui termine la plaine et distant d’un
quart de mille à deux milles du pied des montagnes; l’autre à une distance
presque égale du premier, et qui, plus au large, forme la barrière où la mer
se brise. Ils laissent entre eux des espaces formant autant de lacs ou bassins,
dont les uns, très - profonds, peuvent être parcourus en toute sûreté par les
Indiens avec leurs pirogues, et offrent souvent d’excellents ports pour les
navires, tandis que les autres, déjà encombrés par le corail qui s’y agglomère
en masses épaisses, ainsi que par les pierres et la terre que les nombreuses
poli les rivières et les eaux pluviales ne cessent d’y charrier, livrent à peine
passage aux plus petites pirogues, et sont sur le point de se combler tout à
fait, comme on le voit sur plusieurs points de Taïti, et de former à leur tour
de larges cl de fertiles plaines. Il parait donc certain que, pour toutes ces îles qui
ont celle double digue de corail ou de récifs, celui du dehors est nouveau, et
(pie le plus rapproché de terre, bien plus ancien , formait autrefois les limites
de la mer. En plusieurs endroits, à Taïti, on marche sur un récif qui, tantôt
en partie, tantôt entièrement couvert de sable et de terre, est néanmoins tou
jours facile à distinguer et se compose absolument de la même pierre ou du
même corail compacte que le récif extérieur.
» Ces parties de terre, dont la base est du corail, se signalent à Taïti par un
terrain ingrat, tandis qu’au delà, jusqu’au pied des montagnes, le sol s’amé
liore et devient d’une fertilité qui n’a peut-être rien de comparable au monde.
C'est un sable mêlé d’argile que des pluies fréquentes et un grand nombre de
212
OKI XI KM K V OY AG E .
petites rivières qui coupent les plaines dans tous les sens fécondent en l'arro
sant et en le rafraîchissant sans cesse. «
De la formation îles plaines, des îles de la Société par les coraux madréporiques, M. Moercnhoul lire cette conséquence : «Je conclus qu’il est sûr, quoi
que la marche de ce travail soit lente, que ces différentes îles et ces divers
groupes finiront avec le temps par s’unir et formeront un vaste continent sur
les débris d’un plus vaste encore peut-être, existant jadis, d’après les tradi
tions des habitants, et qu’ont détruit des déluges ou des commotions vol
caniques. »
Je n’ai garde de contredire celle conséquence, que l’auteur appuie sur des
observations patientes et sur des éludes sérieuses; mais il restera toujours à
expliquer la formation des montagnes taïtiennes. Se sont-elles produites par
l’action puissante des feux incandescents de la terre et datent-elles de la pre
mière formation comme celles de Bora-Bora? Peut-on leur appliquer le système
ingénieux du savant M. Klie de Beaumont? on devons-nous penser que des
éruptions volcaniques développées dans des temps postérieurs les aient dispo
sées sur leur piédestal splendide? c’est ce que feraient penser les rochers
cellulaires volcaniques et les différentes espèces de basalte qu'on découvre fré
quemment. Que de plus savants que moi expliquent ces phénomènes, en atten
dant une solution satisfaisante, je m’en tiendrai à la Bible, qui m’apprend rpie
les montagnes se sont élevées et que les vallées sont descendues en la place
que le Seigneur a marquée, et je m’écrierai : « Que la nature est belle, que
ses secrètes puissances sont fécondes, ses industries merveilleuses et ses har
monies ravissantes! Chaque être vivant, chaque brin d’herbe, chaque grain de
sable révèle Dieu ! »
Quoique Taïli ne possède, pour varier ses paysages, ni tours moussues, ni
châteaux en ruines, ni poétiques souvenirs du sol européen, elle n’en a pas
moins un attrait saisissant pour le peintre cl le poète : son histoire se lie par
une association intime aux mystérieuses légendes des temps passés ; et on y
retrouve encore les traces de la puissance et de la prospérité de son peuple
toujours si beau, si insouciant et si bien fait pour toutes les jouissances de la
nature; ces hommes, il est vrai, n’étaient que des sauvages, à notre point de
vue tant soit peu présomptueux, mais leur histoire n’en a pas moins des litres
à notre attention, et leur décadence, amenée peut-être, hélas 1 par notre con
tact, mérite notre sympathie.
Mais, en attendant que nous étudiions ce peuple autochthone, parcourons un
peu sa demeure, faisons quelques excursions dans ses domaines, véritable
séjour enchanté que les poètes de la vieille mythologie eussent choisi pour leurs
Champs-Elysées.
I.’ile de T a ïli, lisons-nous dans l’esquisse historique et géographique de
■ 0 .V
y.
IL E S DK LA SO C IE T E . — T AI TL
2 là
M. Vincendon Dumoulin, vue du nord-est, se présenle comme une terre haute
inclinant vers l’est et l’ouest une croupe arrondie. Ses pentes sont douces,
sans déchirures ni escarpements remarquables, tandis qu’au centre le point
culminant, assis sur un sol plus découpé, montre un gros morne dentelé. A
l’est, la plus méridionale des-deux presqu’îles efface dans l’éloignement les
accidents de son terrain, et ses montagnes ne montrent à cette distance aucun
accident brusque, ni le riche manteau de verdure qui recouvre les terres de
T (Ali proprement dite. Sur la masse imposante des hautes montagnes de l’in
térieur, quelques taches rougeâtres, qui annoncent un sol dénudé, arrêtent
d’abord le regard; mais il se repose avec plaisir sur le rivage, où règne sans
interruption une zone plus ou moins large de terres basses, contenant de belles
plaines, des vallons pleins d’ombre, de jolies haies où la population a semé
ses demeures couvertes par de larges toits grisâtres. Cette lisière de terrain
bien boisée, bien arrosée, s’étend jusqu'à la pointe de Vénus, partie septen
trionale de l’ile, où l’écume des brisants, jaillissant en vastes nappes, rehausse
les beautés du rivage.
« Le panorama que l’œil contemple lorsqu’on a doublé la pointe de Vénus est
un des plus séduisants qu’on puisse voir; il embrasse une longue suite de terres
accidentées qui s’étend de Matavaï à la pointe de terre qui commence à la
haie de Papeïti. Le coup d’œil est délicieux. Matavaï étale ses plages tran
quilles, ses ombrages d’orangers et de citronniers, ses cases à demi voilées par
des fourrés de goyaviers ; une mer calme et transparente reflétant en lignes
brisées les hautes têtes panachées des cocotiers de la pointe Vénus, le mouve
ment des pirogues quittant la rive pour accourir au navire, mille détails im
possibles à décrire s’unissent pour donner à celte scène un charme inexpri
mable. La même pensée d’admiration est venue à tous ceux qui ont contemplé
pour la première fois le sol fertile et le paysage agreste de Matavaï; tous ont
apprécié ces beautés au point de désirer passer quelques années de leur vie
dans ce charmant séjour. Sur le revers opposé du rivage on aperçoit, sur la
pente plus inclinée du sol, des ravins ouvrir de profondes coupures; les mon
tagnes naissent, grandissent, et bientôt le pic culminant Oreana s’élève en
masse imposante jusqu’à ce que les vapeurs de l’atmosphère le dérobent à la
vue. Tout autour d’étroits vallons, des côtes rapides, des plaines d’une étendue
limitée, sont uniformément couverts d’un manteau d’arbres touffus livrés en
grande partie à l’action seule de la nature. L’aspect des rivages de Taïti offre
une variété sublime de beautés naturelles; une heureuse combinaison de terre
et d’eau , de précipices, de plaines, d’arbres projetant souvent leur feuillage
épais sur des eaux limpides, de montagnes éloignées dessinant leur profil sur
un ciel pur, donne au spectateur de délicieuses sensations. »
Tous ces accidents de terrain qu’on dirait ménagés avec art, tous ces om-
I
21V
DEUXI KM K VOYAGE.
Images, ces plaines verdoyantes, ces montagnes à pic, ces rivages animés em
pruntent un charme nouveau à la grande quantité d’eaux vives qui les arrosent.
Les hautes montagnes arrêtent à leur passage les nuages (pic chassent les vents
alises sur la surface de l’Océan Pacifique. Leurs sommets, couverts de verdure,
absorbent l’humidité de ces nuées, (pii alimentent les mille ruisseaux, les
innombrables rivières qui remplissent la campagne d’une fraîcheur bienfaisante,
et dont le cours, tantôt paisible cl paresseux, décrit d’interminables méandres,
tantôt arrête par des rochers qu’il franchit en bouillonnant, féconde et rajeunit
sans cesse cette île fortunée.
foulera, ruisseau et village
Tuïti.
On se figure quelle doit être la fertilité et la richesse d’une terre si heureu
sement dotée : aussi les habitants pouvaient se dire tous gentilshommes; aucun
n'était obligé de faire oeuvre de roture pour vivre. Des milliers d'arbres pro
duisent des fruits excellents qui ne demandent à l’homme (pie la main pour les
cueillir, et partout vivait grassement l’animal qui, dans nos villes, fournit au
pauvre son mets indigeste, mais qui semble ici avoir tranformé sa nature, tant
il est d’un goût délicat et savoureux. Les autres animaux qui partagent'cette
existence de bonheur sont les oies et les poules. Par une singularité fort remar
quable, les oiseaux qui, sous les mêmes latitudes, compensent par la richesse
de leur parure l’infériorité de leur chant, sont rares ici et négligent l’éclat de
ILIiS DK LA SOGI HT K. — TAIT].
215
leur robe. Ils ont pensé que les merveilles étaient assez nombreuses, et que la
grâce de leur chant joyeux pour les célébrer était préférable aux éclatants
plumages sans voix. Ces botes des bois peuvent sans crainte entonner leurs
plus gaies chansons; ils ne redoutent pas la serre meurtrière de l’oiseau de
proie, qui n’a pas à Taïli ses lettres de naturalisation. Vous pouvez à l’aise
errer dans la campagne, vous égarer sans crainte dans tous les lieux solitaires
où votre humeur vagabonde vous entraînera, les yeux sanglants de quelque
animal de la race féline ne viendront pas vous glacer d’effroi, et le sifflement
du venimeux serpent ne vous fera pas fuir ; tout est am i, tout est caressant.
Point d’animal carnassier, de reptile qui donne la m ort; quelques rares scor
pions et des scolopendres s’y montrent, mais, comme si leur naturel malfaisant
n’osait se produire au milieu de tant de calmes habitants, la morsure de l’une
ni de l’autre espèce n’est dangereuse.
Je regrette de ne pouvoir faire connaître scientifiquement les innombrables
espèces du règne végétal : nos cabinets d’histoire naturelle, nos herbiers des
séchés, pas plus que nos serres-chaudes, ne peuvent donner une idée de ces
touffes panachées des palmiers ; de l’élégance de l’arbre à pain au tronc
svelte, à l'écorce lisse et blanche, aux fruits dorés dont la pulpe si savoureuse
est la providence des peuples polynésiens; de la richesse du bananier aux
fruits sucrés, de l’ananas si parfumé, des doux pommiers de Cythère, des
myriades de Heurs qui pullulent au sein de cette terre inculte et primitive, et
mêlent leurs parfums à tant d’enivrantes odeurs. A côté des arbres à fruit on
trouve l’arbre des banians, qui abrite l’indigène de ses larges feuilles; le pa
payer aux doux fruits, symbole des pays tropicaux; le mûrier à papier, qui
fournit les vêtements, etc.
Taïli seule donne, à peu d’exceptions près 1, tous les végétaux des îles
environnantes; mais les autres îles n’ont pas tous les végétaux de Taïli, et
souvent tons y sont moins forts, moins majestueux, moins productifs et leurs
fruits moins savoureux. Les Taïtiens plantaient autour de leurs moraïs ou
temples le colossal Tomana, que la science appelle Calophyllum monophyllum. L’auteur auquel j’emprunte ces détails en a vu qui avaient plus de six
pieds de diamètre, et dont le tronc seulement avait quarante pieds d’élévation.
Il ajoute qu’ayant obtenu d'un chef l’autorisation de couper de ces arbres, il fut
à même de remarquer le respect (pie les habitants conservaient pour ces bos
quets sacrés. Il put se convaincre qu’à l'exception du chef, il y en avait fort
peu qui vissent tomber sans crainte ces arbres majestueux, témoins séculaires
des cérémonies du culte aboli et de la décadence d’une religion des plus re. marquables; ces arbres révérés, qui seuls avaient survécu au démolissement de
1 AI. Moorenlioul.
Wrf
210
il
W
DEUXIEME VOYAGE.
leurs temples rtntiqucs, dont ils faisaient le plus bel ornement, et dont leur
rliule acheva la ruine. Le merveilleux vint encore ajouter ii l’effroi supersti
tieux : on avait vu, disaient les plus croyants, l’eau d’une rivière voisine teinte
du sang qui avait jailli du tronc des arbres abattus. Ainsi, la légende mytholo
gique des poètes se retrouvait au sein de L’Océan Pacifique.
Les voyageurs ont diversement indiqué les divisions territoriales de Taïti :
les uns parlent de quatre provinces et de vingt-deux districts; les autres comp
tent vingt districts seulement, et, dans son second voyage, (look en compte
quarante-trois. On conçoit qu’une nomenclature de ces districts ne pouvait
pas être fixe; les apanages féodaux des chefs devaient singulièrement varier
d’étendue avec le cours des années. Bientôt, sans doute, les géomètres de
France auront assigné des noms stables aux riches et nombreux hectares que
s’adjugeront incontestablement les maîtres puissants, et nous n’aurons plus à
nous enquérir des délimitations anciennes ni des noms peu familiers à nos
idiomes.
En attendant, nous pouvons cependant visiter quelques-uns de ces districts à
la physionomie peu avancée en civilisation européenne. Leur caractère propre
disparaîtra bientôt au contact des Européens, et puis de belles routes facilite
ront sans doute bientôt nos promenades, mais Taïti aura perdu son charme.
Tous les voyageurs sont surpris du bon étal de plusieurs chemins établis à
Taïti. Hélas! j ’appris, avec un serrement de cœur, que c’était le produit de
rudes travaux forcés. Il est vrai que les crimes qui encourent ces châtiments
nous sembleraient excusables, à nous autres Européens; mais les missionnaires
ne l’entendent pas ainsi : le plus fréquent, le. plus pardonnable dans ce pays
est impitoyablement puni; un séducteur doit exécuter vingt à cinquante brasses
de grand chemin ; la belle pécheresse qui est en récidive se voit elle-même con
damnée au macadamisage, après avoir été préalablement liée avec des cordes ;
mais j ’imagine que ces victimes, trop impressionnables, ne cassent pas tous les
cailloux de la route, ne relèvent pas tous les talus. Il doit se trouver à T a ïti,
très-certainement, des cœurs compatissants et des bras vigoureux pour venir
en aide aux belles éplorées : les pauvres filles disgraciées par la nature, ou
ravagées par les années, se voient sans doute aussi forcées d'accomplir une
partie de la tâche.
Malgré la direction tant soit peu légère de mes idées, je blâmais la sévérité
inintelligente des missionnaires, et j ’aurais préféré marcher sur des sentiers
pleins d’aspérités plutôt que de fouler ces chemins qui avaient déchiré des
mains et fait verser des larmes. Je parlerai plus tard de ces missionnaires,
animés d’un saint zèle sans doute, mais assurément très-maladroits inter
prètes du code évangélique.
Je disais, en commençant, que les voyageurs écrivaient avec leurs impres-
IL E S DE LA SOCIETE. — T AITI.
217
sions du moment; les aspects frappent diversement les hommes, et les ta
bleaux ne se réfléchissent pas uniformément à tous les yeux. C’est ainsi que
deux auteurs ont exalté outre mesure chacun leur district de prédilection.
M. iUoercnhoul désigne le district de Papara comme le plus opulent de l’ile,
comme celui où la fréquence des pluies rend la terre plus fraîche et la verdure
plus belle. Celte partie de l’ile, dit-il, comprise entre la pointe Mara, au sudouest jusqu'à l’isthme, étant la plus fertile, fut toujours la plus peuplée, la plus
puissante avant l’époque où les bâtiments étrangers donnèrent aux chefs des
districts où ils mouillèrent des fusils, des munitions et les aidèrent souvent
dans leurs guerres. C'est à Papara que vivaient Amo et Barca, sa femme,
chefs de File, lorsque Wallis y aborda, et dont Tati, le chef actuel de ce dis
trict charmant, est le neveu.
Sans vouloir infirmer le jugement de cet auteur, qui est pourtant opposé à
celui de Wilson, il nous semble qu’il a vu ce district à travel's un prisme quelque
peu éblouissant. Mous soupçonnons fort sa partialité pour l’apanage du beau
chef T a ti, qui devint son ami. Tati, le neveu des anciens rois, est un homme
magnifique dans un pays où ses compatriotes sont tous beaux; mais c’est en
core une puissante intelligence, un énergique caractère, un grand orateur ;
c’est ill. Moerenhout qui parle : je ne le comprenais pas assez pour apprécier
son éloquence parlée; mais quelle expression dans son regard, dans toute sa
physionomie! quelle mélodie dans sa voix! quel geste et quelle tenue! C’était
Tail ma sur la scène...... mais Talma dans un de ses rôles d’éclat. C’est de tous
les chefs celui qui a le plus fréquenté les étrangers et qui a les meilleures ma
nières; il jouit de la réputation d’être bon, droit, honnête et sincèrement atta
ché à la religion chrétienne,
L’accueil fut plein de cordialité, et gagna sans peine l’affection du voyageur.
Peut-être devons-nous à ce sentiment très-honorable la description tant soit
peu exclusive de Papara.
Tout en accordant une juste part d’admiration aux domaines du beau chef
T a ti, j ’aurais une préférence marquée pour le district A'Attahourou, qui com
prend toute la partie occidentale de Taïti ; c’est sans contredit le lieu le plus
favorisé de File, s’il faut en croire M. Vinccnclon. fl forme une large bande
de. terrain u n i, chargé de cocotiers, de bananiers, d’arbres à pain. De belles
vallées s’étendent à de grandes distances dans l’intérieur; les flancs des monts
qui les forment sont couverts d’arbres fruitiers et leurs sommets de verdure.
Les hautes cimes de la région la plus élevée des montagnes sont aussi revê
tues d’arbres ou déchirées par de pittoresques précipices; leurs découpures,
leur éloignement, les nuées quelles arrêtent au passage contribuent à augmenter
la sublime majesté du paysage qu’elles dominent.
Avec quel plaisir on se repose près des chutes d’eau ombragées par de grands
TOJ1U I.
28
21S
DEUXIÈME VI) V Alt K.
arbres, où le frémissement des feuilles, le bruit de la source et l'aspect de ces
ombres flottantes appellent dans le cœur le repos et la méditation! qu’on serait
bien à réver dans ces déserts ! la scène change alors que le soleil est sur le
point de disparaître; une vapeur transparente semble s’étendre comme un
voile de gaze, laissant entrevoir, un peu incertaines mais plus touchantes peutêtre, les beautés du paysage, les chaînes de collines échelonnant les monta
gnes, les torrents tombant de la cime des mornes en longs filets d’argent, et
la fumée tremblante d’une case qui annonce la présence du maître de ces lieux.
Ailleurs de profondes vallées semblent se perdre dans les entrailles de la
terre; le soleil n’envoie que des rayons caressants et attiédis dans ces réduits
pittoresques. Une multitude d’arbres et de végétaux de toute espèce, montant,
croissant ensemble, nourrissant, soutenant des milliers de liges grimpantes
entortillées autour d’eux, pompent les eaux du torrent qui roule à travers les
cailloux et les rochers; les poètes qui ont chanté la Thessalie ne connaissaient
pas les vallées de Taïti. La température de ces lieux fait oublier la zone tor
ride : c’est le printemps perpétuel au mois des frimas; alors que nous grelot
tons au coin de nos cheminées, le zéphyr du matin réveille les Taïlicns en leur
portant les enivrants parfums des fleurs et des arbrisseaux.
Combien je comprends l’émotion ravissante dés premiers navigateurs qui
abordèrent dans ces lieux ! Avec quel sentiment de bien-être ils durent se re
poser sur ces rivages riants ! avec quelles délices ils puisèrent de l’eau dans les
ruisseaux si clairs, si limpides, qui se filtrent parmi tant de cailloux, qu’ils
y acquièrent la transparence et la pureté du cristal !
La religion antique vient encore donner un nouveau prestige au district
(YAttahouroii. C’est dans l’intérieur de ce district, non loin de Panavia, que
se trouve le grand Moral d’AUohourou, objet de la vénération de l’ile entière.
Je m’aperçois que j ’aurais dû commencer mes aperçus descriptifs par le
chef-lieu du gouvernement taïtien, Papclti, la capitale de ce royaume con
stitutionnel polynésien; mais avant, nous avons deux excursions à faire : l’une
au lac que Wilson appelle le lac de IVal-Hiria, dans le district de U 'aïridi ,
et l’autre, qui nous rapprochera de Papeïli, à la fameuse montagne appelée
YOreana.
Le lac Waï-Hiria est le seul qui existe sur Taïti ; mais il offre par sa po
sition élevée, parles traditions superstitieuses qui s’y rattachent et par sa con
formation, des particularités dignes d’intérêt. Nous aurons recours, pour cette
partie de notre ré c it, à la description de quelques officiers anglais et à celle
de AL Moerenhout, qui ont visité cette montagne et son lac.
La route pour arriver au lac est des plus difficiles. MM. les officiers Belcher
et Collie durent traverser vingt-neuf fois , dans leur excursion , le ruisseau qui
court à travers la vallée conduisant au lac. Après avoir dépassé ce premier
I L E S DE L A S O C I E T E . — T AI T ! .
21!)
obstacle, il fallut grimper sur la monlagne en s’aidanl des mains et des ge
noux , en s’accrochant aux branches des fougères et des musa sapientium. En
avançant de cette façon, en zigzag, après s’êlre égarés une ou deux fois,
ils atteignirent enfin le sommet, but de leurs efforts, et alors, en descendant à
quelque distance, le lac apparut à leurs yeux. Ses dimensions pouvaient
dire estimées à trois quarts de mille de circonférence; son eau était boueuse,
et paraissait s’alimenter de plusieurs ruisseaux descendant des montagnes voi
sines, et aussi des vapeurs condensées de l’atmosphère, produisant des goultelettes qui bondissaient sur les parois proéminentes des rochers et qui finis
saient par former çà et là de minces filets d’eau, des cascaleilcs transparentes
aboutissant au grand réservoir. Un fait remarquable, c’est que, quoiqu’il y ait
sur ce point une affluence conslanle d’eau, on n’a pas encore trouvé le débou
ché où le lac se déverse. Ce qui est encore plus curieux, c’est que, lorsque de
grandes pluies ont lieu, l’eau, au lieu de s’élever et de déborder de son l i t ,
garde le même niveau et parait se répandre dans quelque canal souterrain. Les
indigènes disent qu’à ces époques on voit un cours d’eau fuir à travers une
caverne. La température de l'eau du lac était, à sept heures du matin, de 22"
centigrades, celle de l’atmosphère était de 21° environ, et, pendant un grain
ou coup de vent, elle s’éleva à 23”. Le thermomètre indiquait dans le même
moment 25° au niveau de la mer.
Un des côtés du lac est bordé par de hauts rochers perpendiculaires, et, de
l’autre, le sol s'incline en une pente douce couverte de la plus belle végétation.
L’apparence générale de ce site fait penser qu’un énorme éboulement de la
montagne a dû combler la vallée et intercepter le cours des ruisseaux qui cou
laient jusqu'à la mer.
La.hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer fut estimée, par M. Bel
cher, à 1,500 pieds, 4(>ü mètres environ, et l’élévation des rochers qui le
surmontent à plus de 200 mètres. Quoique situé à une aussi grande hauteur
et si loin de toute grande nappe d'eau, ce bassin abonde, dit-on, en anguilles
d’eau douce d’une grande taille. Sur le pourtour de ce réservoir on trouve en
quantité des fragments de lave vésiculaire qui ont fait supposer qu’un volcan
avait jadis existé dans cet endroit, et que peut-être le lac était contenu dans
son cratère éteint. Le niveau de l'eau paraissait décroître avec une grande ra
pidité pendant le séjour des officiers anglais; ils observèrent qu'en quelques
heures un endroit sur lequel ils avaient trouvé dix-huit pouces d'eau fut mis
à sec; et, non loin de là, ils aperçurent une large fente à travers laquelle
l’eau semblait se frayer une issue, ce qui, à leur sens, favorisait l’hypothèse que
le bassin avait été produit par un éboulement des hauteurs voisines ‘.
1 lies Taïli.
AI. Moerenhout visita ce lac, le 10 août, en 1820; il partit de Maïrcphc dans
l’après-midi, sous la conduite des deux (ils de son ami 7V///, le chef de Pa
pa va, et de six ou huit indigènes. 11 était nuit close quand ils atteignirent la
dernière case à l’entrée du vallon où ils devaient passer la nuit : c’était la li
mite des habitations. Le récit de la réception qui lui fut faite dans cette mai
son est tout il fait touchant. Au point du jo u r, il se remit en roule, non sans
avoir pris sa part d’un succulent déjeuner, oii l’on servit tout entier le plus
gras animal du pays, qu’on avait fait cuire dans un four à la manière taïtienne.
Les échos des montagnes répétèrent plusieurs fois les cris joyeux de scs com
pagnons de route; ils marchèrent longtemps dans une des plus belles vallées
qu’on puisse voir, tapissée de verdure, ombragée richement et arrosée par des
eaux limpides. Oh! comme toujours, la conclusion est que Taïti est un pays
des plus favorisés de la nature.
A mesure qu’on avance, dit-il, la vallée devient plus étroite et la route plus
difficile , surtout à cause du ruisseau qui l’arrose en serpentant, ruisseau qu’il
faut traverser à chaque pas, et dont la rapidité augmente il mesure qu’on s’é
lève vers le point où il se change en un vrai torrent très-difficile cl très-dan
gereux à passer.
Il y avait deux heures que nous marchions d’un lion pas sur un sentier
étroit, inégal, souvent encombré de bois et de pierres, et je n’exagère pas en
disant que nous avions franchi cinquante fois le torrent. Depuis longtemps
nous étions sortis de la vallée, qui ne s'étend guère qu’à une demi-lieue de la
maison où nous avions passé la nuit. Cette vallée se change bientôt en un étroit
vallon q u i, à l’endroit oii nous étions alors, ne formait plus qu’une gorge ou
plutôt un ravin dont le lit du torrent occupait le m ilieu, laissant de chaque
côté un étroit espace jusqu’au pied des montagnes, qui s’élevaient perpendicu
lairement de trois à cinq cents pieds.
«
Ces montagnes sont couvertes de bois et de verdure et ont souvent jusqu’à
leur sommet des arbres immenses, ce qui rend ce passage fort dangereux.
Nous en trouvâmes plusieurs sur notre route : les uns pourris, probablement
tombés de vieillesse; d'autres sains encore, paraissant avoir été cnlrainés par
de fortes pluies ou déracinés par les vents. Nous trouvâmes aussi de temps en
temps de petites cabanes placées en des endroits peu élevés, où l'irrégularité
du terrain laissait plus d’espace; elles paraissent avoir été l’ouvrage d’indiens
surpris dans ces lieux par de fortes pluies, qui rendent le passage du ravin im
possible et changent quelquefois cet étroit torrent en une large rivière, dont les
eaux, dans la rapidité de leur cours, entraînent tout ce qui leur fait obstacle.
Nous nous arrêtâmes dans une de ces cabanes, qu’on me dit être à moitié
chemin, pour prendre quelques rafraîchissements; mais les Indiens qui les
apportaient étaient encore loin en arrière. Ceux qui étaient avec moi se mirent
il crier pour leur l’a ire hâter le pas; leurs cris, clairs et sonores, étaient répétés
par les échos de la manière la plus extraordinaire et dans foules les direc
tions. Bientôt nous entendîmes aussi les cris des retardataires , pendant que
nos compagnons allumaient un grand feu. L’effet de ces cris était singulier ;
on eût dit que des centaines de voix y répondaient simultanément. Le temps
était à la pluie; les sommets des montagnes étaient couverts de nuages, et il
tombait même un petit brouillard. Plus nous avancions, plus la roule deve
nait difficile; les crêtes les plus élevées semblaient vouloir se réunir et les
torrents devenaient de plus en plus rapides. En plusieurs endroits, à droite et
à gauche, l’eau tombait en cascades de quatre à cinq cents pieds. Ces chutes
d’eau, presque insignifiantes à cette époque de l’année, doivent être fort belles
dans la saison des grandes pluies ; il y en a une surtout, d’une grande largeur,
digne de remarque, parce que l'eau tombe sans interruption d’une montagne
rase et unie sur ce point, tandis que partout ailleurs elle est couverte d’arbres
et d’une épaisse verdure. Les chutes d’eau, le bruit du torrent, les hautes cimes
suspendues sur la tête des voyageurs, comme si elles menaçaient de s’écrouler
sur eux, donnent ii ce paysage un aspect triste et imposant. L’effet le plus sin
gulier de ces gorges de montagnes est de tromper l’œil sur leur étendue; elles
semblent se dresser si souvent, comme si elles interrompaient la route, que
l’illusion est complète : on croit à chaque instant en voir la fin, tandis qu’elles
se prolongent de plus en plus.
Enfin les guides m’annoncèrent que nous allions bientôt arriver. Il n’y avait
plus alors devant nous à gravir qu’un pic presque vertical, haut de trois à
quatre cents pieds; mais il fallait en opérer l’ascension par un petit sentier
étroit, roide et très-glissant, à cause de la pluie qui était tombée toute la
journée. Heureusement qu’il y avait, de chaque côté, de la verdure et de petites
branches auxquelles on pouvait se tenir. Ce qui rendait surtout ce passage
dangereux, c’est (pie de grosses pierres, dont le sentier est parsemé, y étaient
assez peu solides, et qu’on devait pourtant les prendre pour point d’appui. Une
seule en se détachant eût non-seulement exposé l’homme qui aurait eu les pieds
dessus, mais encore aurait pu entraîner dans les précipices tous ceux qui le
suivaient. Toutefois, il ne nous fallut pas plus d’un quart d’heure pour gagner
le sommet. Là se trouvait un bois épais et je ne découvrais encore rien ;
quelques pas plus loin, le retour de la lumière annonça un espace plus dégagé
d'arbres, et au même instant le lac s’offrit à ma vue.
La situation du lac est telle, que, loin de dominer sur une grande partie de
l’ile, il est environné par de hautes montagnes. Des arbres magnifiques, la
verdure la plus riche, entourent ce beau bassin d’eau tranquille. Parmi ces
végétaux, on trouve encore 1efara (pandanus), qui embaume l’air, et le bana
nier sauvage, dont le fruit est excellent. Je contemplai longtemps ce site pit-
D E I'X IE M E V O Y A G E .
222
tores<ine, si calme, si retiré, <|iii ressemble à la retraite solitaire de quelques
amants lassés du bruit et de l’agitation des hommes. Puis je lis faire un radeau
de morceaux de bois qu’on trouva le long du rivage et de quelques perches de
bouraou (hibiscus) que mes guides allèrent couper-, et je m’aventurai avec
trois d’entre eux pour aller souder la profondeur de ce bassin. Dans les plus
grands fonds, je ne trouvai (pie quatorze brasses, et cette profondeur se ren
contrait à une petite distance du bord.
Après cette exploration , AI. Moerenhout songea à revenir sur ses pas. Quel
ques-uns des indigènes qui l’accompagnaient prirent un autre chemin à travers
les montagnes; il voulait les suivre, mais il renonça à ce désir parce qu’on lui
fit observer que la route était si peu tracée, tellement couverte de broussailles
et d’arbustes, et tellement rapide, qu’elle était impraticable aux Européens
portant des souliers : il revint donc chez son ami Tali par le môme chemin
qu’il avait suivi *.
AI. Dum ont-d’Urville dit que ce lac est à quinze cents toises au-dessus du
niveau de la mer. Les auteurs qui l’ont décrit et que nous venons de citer,
hommes positifs et craignant les écarts de l’imagination, ont négligé les chro
niques qui se rattachent à ce lieu; les légendes merveilleuses des naturels
leur ont paru trop frivoles pour occuper des esprits sérieux. Ou me pardon
nera de ne pas les im iter, j ’ai un attrait particulier pour tout ce qui s’éloigne
de la vie commune, les événements les plus extraordinaires ne me trouvent
jamais indifférent, et je n’ai pas de scepticisme dédaigneux à me reprocher,
à l’encontre de la merveilleuse puissance des esprits.
Donc, j ’admets volontiers avec les crédules Taïtiens, que les bords du lac
de IVaï-Hiria étaient la demeure redoutée des sylphes, des gnomes et des
lutins. A Taïti, on donne d’autres noms à ces esprits fantastiques, mais je
présume qu’ils sont de la même nature que ceux qui peuplaient jadis nos vieux
châteaux, nos tours crénelées ou nos landes désertes, cl que je regrette sincè
rement. Il y avait, à mon avis, un charme poétique à se croire entouré d’esprits
immortels, dont les uns, amis de l’homme, le protégeaient depuis le berceau
jusqu’à l’éternité; dont les autres, génies malfaisants, voyaient presque tou
jours leur puissance nuisible, paralysée par des supérieurs mieux intentionnés.
La philosophie a gagné grand’chose à mettre en fuite nos gentils lutins, nos
farfadets et nos blanches fées. Le récit de leurs espiègleries délassaient le cam
pagnard aux veillées de la chaumière; et malgré l’invraisemblance bien recon
nue de celle mythologie subalterne, on aimait à entendre les mêmes faits cl
les mêmes aventures extraordinaires sans que la répétition lassât le moins du
inonde. Tant il est vrai qu’on prendrait plaisir à écouler Peau (l’Ane si Peau
d’Ane était conté.
1 V o y a g e a u x îles du G r a n d -O c é a n , Ionic i , pa;jc 270.
II.ES DE I.A SOCIÉTÉ. — T A IT I.
22-'î
Il n’y a plus dans nos campagnes de ces habitants immortels; le paysan
sourirait dédaigneusement aujourd’hui aux histoires de ses vieux parents; mais
aussi il ne va plus à la messe et fréquente plus assidûment les avoués, les
huissiers et les cabarets.
Le grand dieu Oro, en fuyant devant les conjurations puissantes des mis
sionnaires méthodistes, a emmené avec lui les génies, les petites divinités
tutélaires de l’ile de Taïti : voilà pourquoi sans doute les voyageurs peuvent
impunément visiter ce fameux lac et porter la hardiesse jusqu’à mesurer sa
profondeur, ce que jamais le plus intrépide indigène n’eût osé faire, persuadé
que du fond incommensurable de ces abîmes seraient sortis des êtres invisibles
qui eussent cruellement traité le téméraire.
Je voudrais bien avoir pour ami un de ces génies dont je viens de parler, je
lui demanderais quelque rapide hippogriffe qui nous porterait sans fatigue au
sommet du fameux pic de VOrcnna. Sans ce moyen d’ascension je ne vois
pas comment nous parviendrons à le gravir; les naturels eux-mêmes, gens au
pied sûr et agile, y ont renoncé. Il faudra bien nous contenter de savoir que
ce pic a, suivant les uns' 3 /(1 0 mètres de hauteur au-dessus du niveau de la
m er, et, suivant les autres, 2,449 seulement. Quoi qu’il en soit, il est du plus
gracieux effet au milieu d’une ile d’un diamètre si restreint.
Grâce au voyage pittoresque de M. d’Urville , nous connaissons les environs
de cette montagne; nous savons que la vallée de Malaval, tout à fait au nord
de notre ile, se rétrécit graduellement à mesure qu’elle remonte dans l’inté
rieur et qu’elle se termine à la fameuse cascade nommée P ilia. Autrefois elle
était habitée jusqu’aux extrémités les plus reculées, aujourd’hui elle parait
déserte. A trois milles de la mer elle se resserre; les flancs de la montagne se
rapprochent; tapissés jusque-là de bruyères, ils se hérissent d’arbres touffus le'
long de leurs versants les plus abrupts. La base du roc offre un trachyte
poreux et très-noir. Çà et là l’eau suinte à travers le roc, serpente en filet ou
tombe en cascade. Dans ces vallons que le soleil éclaire quatre heures à peine
par jour, la fraîcheur est constante et délicieuse. Plus loin le sol commence à
marcher sur un plan plus rapide; à chaque minute il faut traverser le lit du
torrent pour retrouver la seule berge qu'il laisse praticable le long de ses
parois basaltiques. On arrive enfin à un endroit où le torrent, encaissé entre
deux rochers, se précipite de soixante à quatre-vingts pieds de hauteur verti
cale. Comme son volume n’est pas alors bien considérable, une partie de l’eau
fouettée par le vent s’éparpille en pluie fine. Le reste serpente en écumant le
long des rigoles creusées dans le roc. Plus loin, l’aspect du lieu est plus impo
sant encore. La rive gauche du torrent s'élargit et offre du terrain à un vaste
bocage, tandis qu’à droite la muraille verticale se dresse à cent pieds de hau
teur en formant des prismes basaltiques. Tous ces prismes, qui ont de quatre
22V
D E I XI KM K VOYAGE.
n six pouces de diamètre, affectent une direction exactement perpendiculaire,
excepté dans leur partie inférieure, à dix ou douze pieds de hauteur; alors ils
devient sous un angle de 45" environ en dehors du plan général. Sur la
partie extérieure, une nappe d'eau divisée dès le sommet, tombe en rosée dans
le torrent; au delà, une colonne d’eau volumineuse se précipite avec fracas
d'une élévation immense, et le bruit de sa chute est tel, qu’il domine et annule
la voix humaine la plus sonore. Celle cascade est nommée Pii/a par les natu
rels. Au-dessus, la vallée se resserre au point qu’il faut marcher dans le lit
même du torrent parfois avec de l’eau jusqu'aux aisselles. A peu de distance se
trouve un barrage de rochers d’où l’eau s’échappe en bouillonnant *.
Un autre voyageur décrit ainsi les mêmes sites : après avoir suivi les bords
de la m er, il s’enfonça, lui et ses compagnons, dans un bois en suivant un
sentier régulier, traversant le plus souvent des massifs de goyavier, arbre le
plus commun de File, quoique de récente introduction, et que partout on trouve
en grand nombre. Il est peu élevé (cinq à six mètres), et forme des taillis souvent
impénétrables, où se voient aussi l’arbre à pain, le vihi (spondias cytherœa) et
des cocotiers; ce sentier conduit à la rivière, et dès ce moment nos voyageurs
la suivirent en marchant tantôt sur une rive, tantôt sur l’autre, et quelquefois
môme dans son lit. Celte route était charmante, elle serpentait à travers des
touffes d’arbres dont les racines entrelacées formaient des voûtes et des bar
rières impénétrables au grand jour. L’arbre appelé par les naturels pourao
(hibiscus tiliaccus ), les obligeait souvent à ramper sous le feuillage de ses
branches semblables à des racines entrelacées. Bientôt hors de la vue des
habitations, ils entrèrent dans une belle vallée dominée de tous côtés par de
grandes montagnes entièrement couvertes par une végétation qui les rend pres
que inaccessibles. A mesure qu’ils avançaient dans celte voie, la vallée se
rétrécissait, les montagnes semblaient grandir devant eux. De temps en temps,
sur les versants et du milieu des bois, s’élancaient la touffe panachée d’un petit
palmier balancée par la brise, ou les larges feuilles du bananier. De belles fou
gères croissaient au milieu des tufs et des basaltes; mais nulle part le rocher
ne se montrait à nu, si ce n’est dans le lit de la rivière encombré de cailloux
roulés provenant des montagnes. Une fraîcheur délicieuse régnait dans ce lieu;
les hautes montagnes cachaient le soleil encore peu élevé au-dessus de l’hori
zon. De fort jolis oiseaux, peu farouches, voltigeaient çà et là , et un peu plus
loin, dans la vallée, passaient des volées de phaélons qui viennent nicher sur
les sommets déserts. En cet endroit, au milieu même de la rivière, sur un
emplacement formé par de gros cailloux volcaniques et des troncs d’arbres,
nos voyageurs firent une halte, et péchèrent, disent-ils, pour leur déjeuner
une grosse écrevisse et un beau poisson.
1 Voyage pittoresque, tome I, page 571.
IL E S DE L A SOCIET E. — TAITI.
A partir de ce point, le chemin passait à chaque instant d’un bord de la
rivière à l’autre; (die était peu profonde; l’eau 11e montait guère qu’à fnicuisse, et encore ces endroits étaient-ils rares. La vallée allait toujours en se
rétrécissant. Les montagnes, dit le narrateur, étaient sur nos tôles : de grandes
murailles s’élevaient de temps en temps d'un côté ou de l’autre, tapissées de
mousses et de gigantesques fougères : la scène devenait magnifique. Toute
celle gorge était couverte de grands hois si fourrés que jamais on 11e voyait un
bout de rocher. Sur les parties les plus à pic, la végétation avait la même
vigueur. Cependant le nombre des cocotiers diminuait de plus en plus; et,
enfin, ils cessèrent de se montrer. Des ananas sauvages, une espèce de poi
vrier à larges feuilles, ayant à la fois l’odeur du poivre et du gingembre, se
voyaient fréquemment. Les arbres les plus nombreux étaient les pourao et les
vilii. Ces derniers étaient, en général, des arbres gigantesques, dont le tronc et
les branches étaient entrelacés dans les replis d’immenses lianes.
Les beautés de la vue compensaient amplement les fatigues de l’excursion
dans cette belle vallée. Les sites qui variaient à chaque instant arrachaient des
exclamations de plaisir et de surprise.
Plus de trois heures après avoir quitté le rivage de la 111er, ces voyageurs
arrivèrent au P ilia qui les étonna peu : c’était tout simplement une grande
chaussée de prismes basaltiques, s’élevant d’une centaine de pieds. Sur la
gauche on voyait une cascade tombant du sommet et arrivant en poussière,
après avoir bondi de rocher en rocher, ou filtré à travers les mousses et les
branches. Un peu plus loin, de l'autre côté de la chaussée, c’est-à-dire à
droite, une autre cascade à peu près semblable pour le volume, à la preinière, précipitait ses eaux à travers les arbres (pii la cachaient en partie '.
Luire les fentes des montagnes apparaissait le majestueux pic de ÏOréana,
avec ses deux pitons : comme un roi superbe il se laisse admirer de loin;
mais il tient à distance les importuns. A l’exemple de 110s voyageurs, saluons
du regard le roi des mers polynésiennes, et descendons rapidement pour aller
nous délasser enfin à Papnli.
Papeïti serait, à vrai dire, le chef-lieu du district de Tettaka, si l’on pouvait
donner ce titre à ce mouillage, rade ou port. Tout ce district, situé au nordouest de file, est montueux et ne contient que peu de plaines au bord de la
111er. Le rivage, bordé de sa ceinture de coraux, ouverte par des passes prati
cables, est orné de deux ilôts : l’un, situé en face de la pointe Toouta, est
nommé Moutou-Ouna; cette riante miniature d’iie, toute fraîche de verdure,
est celle qui est aussi appelée file de la Reine : le second, Moutou-la, est
assis sur les récifs, en face du port même de Papeïti. Les officiers de marine
s’accordent à trouver dans les meilleures conditions le port de Papeïti; son
1 Voyage au pôle e t dans l'Océanie, lomr IV, page 322.
TOMK I.
2!)
220
DEUX I KM K V O Y A G E .
enfoncement à près de deux milles dans les terres, et ses murailles madrépoflques en font un lieu sur, à l'abri des bourrasques de la mer. S’il n’était
sujet à de longs calmes cl à de grandes chaleurs, à cause de son exposition
sous le vent, dit le capitaine Beechey, ce serait 1e meilleur port de file : c’en
est toujours le plus fréquenté; les terres (pii l’environnent sont belles et ver
doyantes. L’extrémité nord de la baie est formée par une pointe couverte de
cocotiers, au-dessous desquels se groupent, çà et là, quelques habitations. Au
sud-ouest la terre descend graduellement, depuis les hauteurs jusqu’à la mer,
vers le canal qui sépare Taïti A'Eimeo, qu’on voit dans le lointain, à l’ouest.
Dans cette direction s’étend une plaine magnifique, toute plantée de beaux
arbres à pain; mais elle se termine, à peu de distance, par une rivière qui
attend de nos hommes de l’art un pont pour la traverser.
Je voulus un jour, en me dirigeant sur la gauche, gravir une élévation d’où
la vue est très-étendue; je fus ravi du panorama qui s’offrait à moi : mes
regards embrassaient, par delà, la pointe Vénus, l’ile Morea ou Eimeo à
l’ouest; aspect magique qui enchante et fait regretter de n’élre pas artiste poul
ie reproduire sur la toile. Les détails et les divers plans de mon paysage m’of
fraient, harmonieusement disposés, la baie, les petites îles, les récifs madréporiques, des navires européens, des maisons, des arbres superbes et des forêts
profondes. Tous ces accidents se dessinent séparément dans le lointain Oh !
que ne suis-je assez habile, m’écriais-je! que ne puis-je tracer convenablement
les formes hardies de ces paysages, les lignes majestueuses et bizarrement
rompues de ces montagnes, la teinte vaporeuse de ces lointains, la prodi
gieuse variété de ces plans, les hauteurs immenses de ces pics, l’obscurité
mystérieuse de ces vallées! Le botaniste viendra méthodiquement étudier la
richesse de la végétation, dont il admirera l’éclatante diversité; le naturaliste,
géologue ou minéralogiste, se félicitera de la riche moisson que cette ferre
prépare à sa spécialité; le vulgaire foulera d’un pied insouciant ces merveilles
de la création sans les apercevoir, ou si parfois son œil mesure la hauteur des
montagnes, la profondeur des vallées, la verte parure de ces champs ou le
bleu azuré des flots, il n’en ressentira qu’une impression passagère qui ne
trouve dans son organisation positive aucune corde poétique à faire vibrer. Le
peintre, dont le talent touche à la poésie, voit tout, embrasse de son regard
et l’ensemble et les détails; il admire en silence, il berce à l’aise ses impres
sions personnelles, et sa main transmet aux autres les merveilles qui l’ont
ému. J’ai su que le gouvernement avait envoyé à Taïti un habile peintre, qui
saura faire connaître à la France les beautés que j ’admirais seid alors; c’est
un de ces artistes que Paris révèle au monde et dont le cœur est aussi chaud
que la tôle : je parlerai plus tard des rapports tout intimes que j ’eus avec lui.
Je reviens à Papeïli.
11.ICS DE LA SOCIETE. — TAITI.
227
Aux alentours de Papeïti, le pays, quoique moins ombragé que partout ail
leurs, est pourtant aussi riche que toutes les autres expositions; les plantations
ne sont pas nombreuses, et les arbres à pain, dont l’ile est couverte, vieillissent
et ne se renouvellent pas. Les indigènes ont toi t de négliger leur providence :
le blé d’Europe ou de l’Amérique ne sera pas toujours sous leur m ain, et il
coule cher. Ce qui embellit plus que je ne saurais dire les maisons, ce sont les
nombreux ruisseaux qui circulent dans les plaines et les coupent dans tous les
sens. Cette partie de Taïti offre au centre de la baie un cours d’eau très-consi
dérable, assez rapproché du débarcadère pour que les navires puissent se pro
curer, avec la plus grande facilité, une eau excellente et en aussi grande quan
tité qu'ils peuvent le désirer '.
Mais enlin Papeïti, est-ce une ville, un village, un hameau? ce chef-lieu de
la résidence des autorités indigènes et françaises rèpond-il par sa magnificence
à l’importance de sa destination? D’après les idées que nous nous faisons d’une
ville, rien à Papeïti ne ressemble à nos cités d’Europe. Voici, au reste, com
ment l’amiral Dupetit-Thouars décrit cette résidence :
« Papeïti, chef-lieu et résidence du gouvernement, est situé au bas de la plus
haute montagne de l’ile. Le terrain plat qui, du rivage, s’étend au pied des
Pavillon du protectorat.
montagnes, a peu de profondeur, mais il est couvert d’une riche cl brillante
végétation. Papeïti n’est point une ville, ce n’est pas non plus un village, ce
serait plutôt un hameau ; cependant ce n’est rien de tout cela : le nom espagnol
1 AI. Moercnhoiil.
228
I) K t i X l K M K V O V A CK.
pueblo nie paniil définir mieux ce genre.d'établissement. C’est enfin une foule
de petites cases pu de chaumières répandues sans ordre au milieu des orangers,
des cocotiers et de goyaviers, qui ornent le rivage courbé en forme d’arc sur
les bords de la rade. L’aspect général n’a rien d’imposant, mais il est extrême
ment gracieux et très-pittoresque.
» Ce que l’on remarque d’abord en arrivant sur la rade, c’est un petit ilôt à
fleur d’eau couvert d'un joli bouquet de verdure, à travers lequel on entretient
une batterie de huit canons où flotte le pavillon de Talti. Celle ile est Moutou<huui on l’Ile de la Reine; Sa Majesté laïlienne en fait souvent sa résidence.
« La plus belle maison que l’on aperçoive au rivage de Papeïli est celle du
chef de la mission, à côté on distingue une grande case qui sert à la lois de
temple et d’école; tout le reste se compose de cases, parmi lesquelles on re
marque plusieurs petites maisons blanchies à la chaux : elles indiquent ici, de
même que dans toute la Polynésie, la présence dos blancs auxquels elles ap
partiennent. A Papeïli, presque tous ces étrangers sont Anglais.
« La reine n’avait point encore de maison; elle habitait une case de forme
indienne, dont la modeste construction n’était préférable en rien à aucune de
celles des autres indigènes. Cependant on a pensé qu’il convenait de lui donner
un logement plus décent, et on lui construisait, en décembre 18.'i8, une maison
IT.iliilnlioii do Al. Moerenliout.
11. US l>IC I. A SOCIKTK. — T A IT I.
22!»
assez belle el convenable à son rang. Située dans l’intérieur, elle esl assise sur
les bords d’un ruisseau dont l'embouchure esl dans la rade. La position de
celle maison, sans être désagréable, ne parait pas bien choisie, parce que,
placée dans un fond , elle sera privée de la vue de la mer, de celle des bâti
ments au mouillage, et peut-être aussi de la brise du large, si agréable et si
bienfaisante sous cette latitude.
« On trouve à Papeili des magasins bien assortis en étoffes ou autres mar
chandises propres à la consommation et aux besoins de la population de cette
ile; on y trouve également quelques approvisionnements de mer, mais en très petite quantité.
« Les soirées sont délicieuses à Taïti : une légère brise arrive de la montagne,
toute parfumée, et ride à peine, par intervalles, la surface des eaux tranquilles
de la rade, qui, unies comme une glace, réfléchissent, en images renversées,
les bâtiments qui se trouvent au mouillage, la gracieuse ile de Moutou-Ouna et
les liants palmiers et cocotiers, qui, de leurs tètes touffues, projettent des om
bres profondes qui semblent encadrer en noir ce joli bassin. Vers la mer la
vue est bornée par le récif à fleur d’eau qui cerne la rade, et qui, sans cesse
couvert d’une écume blanchissante, brille à la nuit de mille feux phosphoriques,
auxquels viennent bientôt se mêler ceux d’un grand nombre de bateaux qui s’y
rendent pour pêcher aux flambeaux. Tous les soirs le calme est dans l’air
comme sur les eaux ’. «
Papeili sè cache discrètement et se dérobe au regard jusqu’à çé qu’on soit
arrivé sur le rivage; mais alors la vue a de quoi se satisfaire, et le panorama
est charmant. Limité d’un côté par les terres basses et richement boisées qui
forment le rivage, défendu au large par des brisants qui empêchent toute agi
tation des eaux de se faire sentir, ce bassin présente l’aspect d’un lac tranquille,
oii la mer conserve toute sa limpidité et sa transparence. Les eaux sont pro
fondes et permettent aux navires de mouiller près de terre; quelques maisons
nouvelles, d’une construction plus soignée, s’élèvent tout autour des modestes
cases blanchies; d’autres, conservant encore l’aspect primitif, se mirent dans
les flots qui viennent mourir à leur pied. Au moment où le soleil s’approche
de son coucher, le paysage de celle baie esl embelli des plus douces teintes,
l’ombre du crépuscule semble convenir à cette scène paisible °. Les plus douces
sensations, dit AI. Vincendon, s’éveillent à la vue de cette riche et placide na
ture, mollement enveloppée par les vapeurs du soir : c’est un admirable tableau
qui laisse au cœur de tous les voyageurs le désir d’habiter une pareille terre.
Dans ces lieux favorisés, il semble que l’air soit plus agréable à respirer, la vie
plus facile, les jouissances plus vives! Heureuse serait la vie de ceux (pii
1 ,M. Diipnlil-Tliotinrs, V o y a g e autour (la monde s u r la f r é g a t e la V é n u s, lomo II, pa;;e Mà.
-
Iles Taïti.
M i l ' X I KM K V OYA I S K.
230
pourraient se dépouiller de leurs habitudes européennes, et vivre de la vie douce
des indigènes, sans souffrir de la privation du inonde civilisé.
vO
Maison du capitaine de vaisseau K. Paris à Taïti, en 1800.
in
1
Saluons dans le district de Pari, tout près de Papeïli, au nord-est, le tom
beau de Pomaré II, le réformateur. Ce Louis-Philippe polynésien fit de grandes
choses dans son petit royaume, où soufflaient de mauvaises inspirations étran
gères. Il dort maintenant dans ce district, domaine héréditaire de sa famille,
et sa dernière demeure est un petit édifice en maçonnerie, entouré de palissades
et de beaux arbustes; il louche à l’ancienne résidence royale, comme s’il eut
voulu même après sa mort veiller sur ses descendants. Si l’art n’a rien fait pour
embellir ce monument, la nature a été prodigue de décorations. II s’avance sur
la plage cl repose sur un banc de polypiers, dépouillés de leurs animalcules et
recouverts par une épaisse couche de terre végétale. A en juger par l’àge des
arbres implantés sur ce sol fertile, dit ill. Lesson ', un moral sépulcral a dû
jadis occuper celle position; car de vieux cocotiers inclinent leurs faisceaux
sur celte humble toiture de vaquois, tandis que les magnifiques bariiujlonias y
1 V o y a g e a u to u r d u m o n d e , tome I, paye 295.
ML»
I L L S DK LA SOC 1KT K. — TA1TI.
231
sèment leurs corolles blanches lavées de rose, les rameaux grêles et pendants
de l’aeto ou casuarina, tombent comme des saules pleureurs, et s’y dessinent
avec leur port funèbre.
A peu de distance se montre à nos regards l’ile Eimeo, nommée par les indi
gènes Mourca, par W allis Vile du duc d’Yorlc, et par d’autres Santo Domingo
de Bonechca; elle n’est qu’à sept lieues de Taïti. Dans cet archipel des îles de
la Société, on va de merveilles en merveilles. Nous avons signalé bien des
beautés à Taïti, qui sont encore relevées par l'étendue de son territoire et la ri
chesse de son sol : file Eimeo est plus merveilleuse encore; elle offre, s'il est
possible, des sites plus pittoresques, des points de vue plus attrayants et plus
gracieux. C’est au moins l’opinion de tous ceux qui l’ont visitée. De loin, ses
montagnes agrestes, leurs découpures hardies, frappent tout d’abord; de près,
l'enchantement s’accroît à chaque pas. De Taïti, Eimeo se montre sous l’aspect
d’une terre singulièrement accidentée : ses montagnes aux formes variées étalent
Ile liimeo ou lümeo.
un riche manteau de verdure, qui s’étend jusqu’aux sommets les plus élevés.
Entourée d’un récif comme Taïti, elle possède plusieurs très-beaux ports, d’ex
cellentes eaux en abondance; on trouve dans l’intérieur un lac assez considé
rable, qui permet de traverser l’île pour en étudier les diverses expositions, sans
être obligé de faire le tour comme à Taïti. I nc douce inclinaison de terrain
produit en plusieurs endroits des vallées, qui ne demanderaient qu’un peu de
culture pour donner d’abondants produits. Les montagnes ne s’élèvent que par
une pente graduelle au nord de l’ilc, et les collines intermédiaires paraissent
être les parties les plus fertiles du pays. Ses ports sont les meilleurs de l’archi
pel; le plus important est celui de Talon, un des ancrages les plus sûrs de
l’Océan-Pacifique. Sur ses rives se montrent des habitations semblables à celles
de Papeili. A l’est du port s’élèvent des montagnes couvertes d’une riche
végétation, et au fond s’étend une plaine qui se trouve encadrée d’une façon
232
m a xiKMK V(3V \ci:.
toute pittoresque : ce sont des pies qu’on prendrait pour des châteaux-loris
surmontés de tours crénelées. Malheureusement les moustiques empêchent de
dormirdans ces beaux lieux ; ils sont si abondants, que la baie porte avec raison
le nom de Baie des moustiques. Le sol de Pile, généralement couvert d'un
terreau végétal mélangé de matières d’alluvion entraînées par les eaux des
montagnes, est abondamment saturé de principes fécondants.
Une haute montagne qui sépare du havre de Cook la baie ou port de Talon,
était désignée dans les traditions des indigènes connue un lieu de séjour des
esprits ténébreux et malfaisants. La légende rapporte que cette montagne
était autrefois unie à la chaîne des sommets de Pile, et ne le cédait à aucun
d’eux en dimension. Mais une nuit les génies du lieu résolurent de la conduire
aux îles sous le vent et commencèrent celte opération ; à peine eurent-ils déta
ché cette masse de la grande terre que le jour parut, et, d’après les habitudes
nocturnes de tous les esprits du monde, ils furent obligés de suspendre leurs
travaux
Voilà pourquoi le roc est . resté tel qu’on le voit aujourd'hui, l.e
point culminant de ces montagnes est, d’après l’estimation et les calculs de.
AI. Dortet de Tessan, de 133i> mètres au-dessus du niveau de la m er; le pic
semble rivaliser avec celui de Taïti, dont il olfre de loin une apparence de
même conformation.
A Eimeo se trouve aussi, avons-nous dit, un lac nommé Tumai, et situé
sur le côté nord-est; ses eaux sont limpides et nourrissent de nombreux pois
sons. Il est alimenté par des cours d’eau qui, prenant leur source dans les hautes
terres, roulent sur des lits rocailleux, serpentent dans de profondes ravines, et
conduisent leurs ondes de cristal, à travers les mille sinuosités des vallées,
vers la mer.
La plus grande longueur de Pile Eimeo, du nord-est au sud-ouest, est de
neuf milles; sa plus grande largeur, de l’est à l’ouest, est de six milles; sa
circonférence serait de vingt-neuf à trente milles, et sa superficie peut être
évaluée à environ cent cinquante-deux kilomètres carrés.
Celle île est la troisième de l’archipel pour l'importance, et sa côte orientale
n’est séparée de la côte occidentale de Taïti que de dix milles \
Voguons, par un bon vent et sur un lin voilier, à cent quinze ou jusqu'à
cent quarante milles de Taïti. Sur l’élément liquide ces distances sont peu de
chose, et d’ailleurs nous ne sortons pas des contrées qui nous occupent. Voici
une nouvelle partie du groupe des iles de la Société : c’est d'abord Itaiatea,
Pile la plus considérable de l’archipel après Taïti. Quoique pourvue de belles
plaines, elle ne fait pas, comme ses sœurs, étalage de grande richesse; ses
montagnes, qui semblent ne former qu’un seul pic, ont un aspect stérile. La
1 Voir Ellis, P o ly n e s ia n re.scar d i s , tome H , page 00.
43 Jles Taïti, vol. I, pn;je 100.
baie, où les bâtiments viennent mouiller, n’est pas des meilleures. M. Uoerenboul dit qu’il a trouvé à Raïatea de bons charpentiers et d’excellents
forgerons (jue les missionnaires protestants avaient formés. Cette île est à peu
près triangulaire, et ses bords sont sillonnés par de capricieuses découpures
de la m er; les terres du nord et de l’ouest ont un aspect romantique. A l’époque
de mon voyage, la reine Pomaré, qui ne vivait pas en bonne intelligence avec
ses protecteurs, s’y était retirée et se voyait surveillée par la frégate l’Uranie
et le steamer le Phaeton. Les deux îles de Tahaa et de Raïatea, jointes par le
même récif et séparées à peine par un canal de deux milles de largeur, justi
fient le titre de sœurs qu’on leur a donné. Mais l’une est la sœur courtisée par
les navigateurs, c’est la plus grande et la mieux partagée; l’autre a été dédai
gnée, .à peine en a-t-on fait mention; aussi les renseignements qui pourraient
nous la faire connaître sont-ils d’une extrême pauvreté. Raïatea peut avoir
cinquante-huit milles de circonférence et cent trente kilomètres carrés; Tahaa
n’aurait que vingt-sept milles de circonférence et quatre-vingts kilomètres
carrés.
Ile Tulinn.
A vingt-cinq milles au nord-ouest de Raïatea, nous trouvons Bora-Bora,
entourée, comme les précédentes, d’une ceinture de récifs; elle se montre à
l’horizon comme un grand prisme vertical dont la partie supérieure est inclinée
vers l’ouest. Son aspect est à la fois bizarre et imposant. Les hautes terres du
centre de Pile ne se fractionnent pas en élévations successives de plusieurs
chaînes, mais elles s’unissent sous la forme d’une montagne unique, couron
née par un double piton et de neuf cents mètres environ de hauteur, d’après
M. Kl lis. A dix ou quinze lieues de distance l’éloignement cache les terres basses
du rivage, cl l’île Bora-Bora ne se montre plus que comme un obélisque giganTOME r.
30
V
■m
D E I'X IE M E VOYAGE.
tesque, une pyramide majestueuse sortant de l’océan d'un seul jet pour atteindre
les nuages. Lorsque Dieu fait un ouvrage il y appose le cachet de sa main,
1
Boru-Boru.
et certes les pyramides des Pharaons, élevées à grands frais dans les sahles
d’Egypte, seraient honteuses de se comparer à ces merveilleuses aiguilles de
l’Océan-Pacifique.
Lorsque le soir projette ses ombres sur ces mers paisibles, le pic de Pallia,
dit AI. d’Urville, découpe, sur un ciel orné des splendides couleurs du coucher
du soleil sous les tropiques, sa grande silhouette, sombre, grandiose, enrichie
de teintes violacées dues à la transparence de l’atmosphère, cl montre, dans de
splendides jeux de lumière, les hardis délinéaments de sa pittoresque structure.
De plus près la haute montagne de l’ile se montre couverte de .verdure; son
cône de rochers, tapissé vers le has de pandanus et de cocotiers vers les hau
teurs, l’a fait ingénieusement comparer à un bouquet ceint d’une guirlande de
verdure. A vrai dire, une seule montagne isolée et conique, dont les flancs se
prolongent sur les côtés en arêtes sinueuses, compose toute file. Il est incon
testable que celle haute montagne est un volcan éteint, dont le cratère est en
partie affaissé vers le rivage et a formé une partie de la baie de Ilcula : c’est
l’opinion du docteur Lesson. La montagne domine une vallée étroite, mais
touffue, dont les arbres se dressent comme des parasols; puis çà et là se des
sinent des cases coquettes alignées avec une certaine symétrie, et ce site roman
tique charme le regard et absorbe l'attention de celui qui h* contemple. Il n’est
pas inutile de noter ici une particularité très-remarquable de Bora-Uora : la
chaîne extérieure de ses brisants, au lieu d’ôlre tantôt sous-marine, tantôt à
fleur d’eau, est toute plantée de cocotiers et forme une ceinture élégante autour
de file '.
1 I le s T e iï li . Vincemlon-Diimoulin rl Drsjjraz.
ILES DE LA SOCIÉTÉ. — TAITL
235
Si, pour visilcr Bora-Bora, vous oies favorisé d’un de ces beaux jours si
communs sous les tropiques, aucun speclacle ne saurait vous plaire davantage.
Son aspect, où se mêlent des pitons volcaniques, nus et décharnés, des siles
verdoyants et ombragés, est des plus admirables : des forêts de cocotiers, ba
lancés par les brises du large , forment des dômes impénétrables au soleil, et
couvrent les îles basses ou motous. Les récifs forment sous l’eau des labyrinthes
peuplés de madrépores et de zoophites, que teignent les plus riches couleurs.
La mer contribue elle-même à l’ornement de ce tableau lorsque le calme règne
sur sa surface légèrement ondulée, ou lors même qu’agitée, ses vagues vien
nent se heurter contre les roches annualisées et jaillir au loin en gerbes écumeuses. La blancheur du sable qui couvre les grèves, la verdure sombre des
baringtonia, qui croissent seulement sur le rivage, les feuilles larges et dé
coupées des arbres à pain, achèvent d'embellir celle scène vierge et imposante.
Le mouillage se trouve à une demi-encàblurc du rivage, sur un fond de sable
recouvert de débris madréporiques; il est abrité des vents d’est par la montagne
centrale Pahia ou Paya, dont les flancs s’élèvent si perpendiculairement que,
vus de cette partie, ils semblent être taillés à pic
Les cabanes ou cases sont disséminées au pied du mont Pallia sur le rivage
bas, et séparées chacune par des plantations et entourées de bosquets. Je dirai
plus loin combien j ’éprouvai de plaisir à visiter celle île remarquable, à péné
trer dans les cases des indigènes, à faire connaissance avec eux; comme à
T a ïli, la sympathie et une candide confiance font partie de leur caractère. On
trouve à Bora-Bora, de même que dans les autres îles importantes de l’archipel,
les restes de marais élevés au redoutable dieu Oro, auquel on immolait des
victimes humaines. La croix a détrôné ces divinités sanguinaires, dont les
monuments se cachent honteusement sous l’exubérante végétation de la terre,
et dans vingt ans d’ici, prédisait AL d’Urville, ces temples, ces tombes que les
plantes ensevelissent, n’auront pas même la chance d’un souvenir dans la tra
dition populaire.
Je voudrais pouvoir vous conduire au sommet du pic gigantesque appelé
Pahia. Après des fatigues extrêmes pour les Européens, nous parviendrions
peut-être jusqu’au pic ou pilon de forme conique nommé Otée par les naturels ;
mais pour aller plus haut il faudrait avoir des ailes, quoique les indigènes
assurent qu’on y va dénicher les phaétons à brins rouges. Il faudrait pouvoir
franchir des murailles volcaniques perpendiculaires, hautes de cinquante à
soixante pieds.
Contentons-nous de jouir de la vue pleine de magnificence qu’on embrasse
au pied de l’Olée. Le regard découvre lout Bora-Bora avec sa couronne d’iles
1 M. Lesson, Voyage autour d u m o n d e , tome I, page G2.
1)K UXI ICME VOYAGE.
vertes et son lac circulaire; au loin apparaissent les pi tous tics ilcs adjacentes
de Taliaa, de Haïalea et môme de Ouahine, les plages de Maupiti à l’ouest et
de Molou-ili au nord-ouest. Un ciel pur permet de suivre parfaitement les
sinuosités et les accidents du sol qui forme la plupart de ces iles; c’est un
horizon immense, riche, peuplé d’iles, accidenté de terre et d’eau. Du pied de
la montagne partent trois petites chaînes qui sillonnent l’ile au nord, au sud et
à l’ouest; l’une d’elles, dont la direction incline au nord-est, est couverte d’une
riche verdure, du milieu de laquelle saille un roc décharné, s’élançant derrière
les arbres, et que sa forme a fait nommer le Marteau '. Le pied du mont Pallia
est légèrement déchiré dans sa partie sud; et comme le terrain en cet endroit
est un peu onduleux et recouvert d’un terreau meuble, il en résulte que les
arbres à pain ne sont nulle part ni plus nombreux ni d'une plus belle venue.
Bora-Bora n’atteint pas dans sa plus grande longueur, du nord au sud, plus
de cinq milles, et dans sa plus grande largeur, de l’est à l’ouest, deux milles
tout au plus; sa circonférence peut être de dix-huit milles et sa superficie de
trente-huit kilomètres carrés.
Dans cette excursion nautique, nous avons négligé plusieurs îles de l’archipel
Taïli d’une moindre importance et que d’ailleurs je n’ai pas vues : telles que
Toubouai-Manou, Ouahine, Molou-ili et Maouroua ou Maupiti.
Si ces descriptions ont pu donner une idée de ces iles, dont la vue m’a tant
impressionné, on conviendra facilement avec moi que ce sont d'admirables
pays, et on se demandera si Dieu, qui a disséminé sur ces mers immenses tant
de fraîches oasis, en a voulu faire jouir un peuple privilégié, un peuple dont
l’organisation fût propre à goûter pleinement le bonheur de tant de merveilles.
Nous répondrons bientôt, si nous ne le répétons pas, que les indigènes de l'ar
chipel Taïti sont remarquablement beaux et vigoureux; et l'étude que nous
avons faite de leurs mœurs, de leurs habitudes, nous a convaincu qu’ils ne
pouvaient naître dans de meilleures conditions pour goûter toutes les jouissances
de leurs terres si favorisées. Je puis conclure sans trouver de contradicteurs :
entre tous les pays que j ’ai parcourus, ces petits coins de terre méritent d’être
distingués, comme le séjour d’un bonheur paisible et d’une vie de calmes habi
tudes; je les ai vus avec admiration, je m’y suis arrêté avec joie; pourquoi ne
puis-je pas ajouter : et j ’ai la certitude que ce bonheur ne sera jamais altéré
par les relations plus fréquentes avec les nations civilisées.
Avant de parler des rapports que j ’ai eus avec les habitants de Taïti, je
dois dire un mol de la grande question ethnographique qui se présente, là
encore, hérissée de difficultés : problème insoluble quant aux faits positifs,
sinon quant aux conjectures plus ou moins probables.
1 I le s T a ïli, vol. I, pajjc 145.
/
ILE S DE LA SOCIÉTÉ. — TAITI.
2:57
Ces peuples divers, qui habitent les îles innombrables des vastes continents
de l’Océanie, éloignés de plusieurs milliers de lieues des anciens continents,
ont-ils une origine commune avec les hommes historiques, si je puis ainsi
parler? et s’il en était ainsi, par quels points se rattachent-ils aux trois grandes
divisions de l’espèce, à la famille caucasique, à la famille mongolique ou à
l’élhiopiquc? On trouve dans l’Océanie toutes les conformations, toutes les
teintes , depuis le blanc pur des pays septentrionaux jusqu’au noir foncé de la
brûlante Afrique. Seraient-ce des embarcations perdues de l’Asie-iUéridionale
qui auraient peuplé les nombreux archipels à partir de Sumatra, Bornéo, pas
sant par la Nouvelle-Guinée, faisant une halte dans la Nouvelle-Hollande, pour
remonter dans la .Micronésie et s’arrêter enfin dans la vaste Polynésie? Il fau
drait encore rendre compte de celte diversité de types, de couleurs, de confor
mations et d’aptitudes.
Ou bien faut-il admettre, pour les archipels de la Polynésie qui nous occu
pent, que ces îles faisaient partie de vastes continents autrefois habités par des
peuples puissants et civilisés, et que de violents cataclysmes ont anéantis
pour ne laisser subsister que lès îles océaniennes; mais, alors, il resterait
toujours à expliquer d’où sortaient ces bienheureux Noc, que les déluges et
les bouleversements terrestres épargnaient. La difficulté serait toujours la
même : je n’ai pas la moindre prétention de faire avancer d’un pas cette
question ardue, et je m’incline, avec humilité, devant ce mystère ethnographi
que, où je ne vois pas plus clair que dans celui des Peaux-rouges de l’Amé
rique.
En ce qui touche les peuples de la Polynésie, M. Moerenhout nous dira
quelles patientes recherches il a faites : nous ne saurions avoir un meilleur
guide dans cette élude, de même que pour celle de l’histoire et des mœurs des
Taïtiens, avec lesquels il a vécu de nombreuses années et qu’il ne pense pas
encore à quitter.
D’après cet auteur, l’analogie du langage des peuples indique plus sûre
ment que celle de leurs traits, de leur constitution et de leurs climats, les dif
férences spécifiques des diverses races du genre humain. L’identité des climats
peut, en effet, influer sur leurs traits et sur la couleur de leur peau; une
ignorance et une vie sauvage, commune, peuvent amener les mêmes habi
tudes; mais jamais, ou bien rarement du moins, un même mot n’a servi de
signe à une même chose chez des peuples totalement étrangers les uns aux
autres et d’une origine différente. La- présence de plusieurs mots semblables,
chez des nations séparées par de longues distances, est donc la preuve, sinon
d’une même origine, du moins de la préexistence entre elles d’un commerce
ou de relations plus ou moins intimes, plus ou moins prolongées; et, dans
fous les lieux où l'on trouve ces analogies, on peut tenir pour certain que les
2:58
DEUXIÈM E VOYAGE.
peuples chez lesquels elles soul signalées oui bien pu se perdre de vue, mais
n’onl pas toujours vécu séparés.
Ce n’est donc pas sans raison que plusieurs auteurs ont écrit que les peu
ples des îles de l'Océan-Pacifique étaient de la même origine que les Malais;
puisque depuis l’ile de Pâques, par 111" de longitude ouest, file la plus
orientale de l'Océanie, jusqu’aux Moluques, on rencontre plusieurs mots qui
sont absolument les mômes.
Mais quoiqu’une telle similitude de mots puisse exister chez des peuples
que sépare une si prodigieuse distance, quoiqu'elle paraisse attester qu’ils ont
eu jadis quelques communications, on ne devrait pas en conclure que ces îles
reculées vers l’est aient pu être peuplées par les habitants des îles de la Sonde,
des Moluques, etc., oil se trouve aujourd’hui le principal siège de la race malaie.
Le premier fait qui repousse cette opinion est la prédominance du vent
d’est qui règne presque continuellement sous les tropiques, depuis une cen
taine de lieues de l’Amérique jusqu’à l’extrémité occidentale de cet immense
Océan.
Ce fait incontestable admis, croira-t-on possible que, chez des nations oii
l'art de la navigation était aussi peu perfectionné que chez les Malais, d’aussi
frêles embarcations que les leurs aient pu être poussées de l'extrémité orien
tale de la mer des Indes à l’extrémité orientale de l'Océan-Pacifique; depuis
les îles Moluques jusqu'à l’ile de Pâques; et qu’elles aient pu parcourir, en
luttant contre un vent et un courant constamment contraires, plus d’un tiers
de la circonférence du globe, ou plus de cent trente degrés de longitude?
Une autre circonstance vient détruire l’opinion qui veut que les habitants
des îles orientales soient venus de l’ouest : c’est la différence de manières, de
mœurs, de langage, toujours plus marquée chez les habitants des îles, à me
sure qu’on avance à l’ouest. En effet, pour peu qu’on s’avance dans cette di
rection, au delà des îles des Amis, on rencontre un groupe d’iles (les îles
Fidgi) dont les habitants paraissent différer, sous tous les rapports, de ceux
des îles de l’est. Si l’on continue à se porter à l’est-nord-ouest, vers les îles
Salomon, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Guinée, partout on trouve des
peuples qui diffèrent entièrement des habitants de la Polynésie. Si on arrive à
la Nouvelle-Hollande, à la terre de Diémen, les peuples représentent, par leur
excessive infériorité, le dernier anneau qui sépare l’espèce humaine de la
brute, races stupides, dégradées, dont la conformation, quant à l’extérieur,
semble à peine se rattacher à l’humanité, et tenir plus à l’orang-outang qu’à
l’homme. Quelle affinité, quel rapport de ces monstres avec la belle espèce
qui peuple la Polynésie? Ces raisons paraissent démontrer (pie les Polynésiens
n’ont pas pu venir de l’ouest.
Ces difficultés ont fait recourir à une autre hypothèse : on a conséquent-
N.
I
ILE S DE L A SO C IÉ T É. — TA1TI.
231)
nient exprimé l’opinion que ces îles pourraient avoir reçu leurs habitants du
côté opposé, et que l’Amérique aurait été la souche des habitants de la Poly
nésie; on avait levé la difficulté des vents régnants et on se fondait sur quel
ques coutumes plus ou moins analogues, telles que les sacrifices humains, l’or
ganisation du culte, le tatouage et les peintures du corps qui existaient chez
les deux peuples.
Mais ces usages, quelque semblables qu’ils soient, ne sont pas une puis
sante autorité, si des analogies de langage ne viennent pas les corroborer.
A l’état sauvage, à l’état d’ignorance, les hommes tombent partout dans les
mêmes vices, sont entraînés dans les mêmes erreurs. Ouo' de plus frappant,
comme application de ce principe, que les cruautés commises par toutes les
nations au berceau, surtout en matière de religion et de culte? Partout les
mêmes superstitions amènent les mêmes résultats. On ne peut donc rien con
clure des usages quand on les voit répandus chez toutes les nations à leur
enfance; et il est prouvé que, pour les mœurs et pour la religion, les hommes
placés dans les mêmes circonstances s’imitent presque toujours, quoique éloi
gnés les uns des autres et sans avoir jamais eu la moindre communication.
Il n’en est pas de même pour les langages : là, tout rapport doit être con
cluant; mais il faut que ce rapport soit positif. Or, on n’a pas même reconnu
l’analogie la plus faible entre la langue polynésienne et les langues améri
caines : ajoutons que là conformation physique diffère essentiellement entre
les habitants de la Polynésie et les Américains. Enfin celte objection, prise à
l'inverse, n’a pas moins de force contre les Américains (pie contre les Malais,
sauf les vents et les courants contraires. Il paraît de toute impossibilité que
des embarcations semblables à celles qu’on a trouvées chez les nations du
Nouveau-Monde aient pu franchir la prodigieuse distance qui les sépare de
file de Pâques, la plus orientale des îles océaniennes connues jusqu’à ce jour.
Et puis, enfin, comment expliquer la présence, dans les îles océaniennes, de
certaines espèces d’animaux : le cochon, le chien, la volaille, espèces qu’on
ne trouve point en Amérique? Les difficultés sont donc égales sur tous les
points. S'il est impossible (pie les habitants actuels de la Polynésie soient venus
de l'ouest, il l’est également qu’ils soient partis du continent américain; mais
l'affinité entre leur langue et celle des Malais n’est pas moins incontestable.
M. Moerenhout pense donc que bien loin que les Malais aient peuplé la
Polynésie, ils sont au contraire les descendants des Polynésiens; il donne à
l’appui de son opinion une infinité de raisons très-judicieuses.
En résumé, s’il est vrai que les foyers des populations puissent se recon
naître à la beauté et à la perfection corporelle de chacune des familles (pii les
constituent, et si chacun de ces foyers est le centre d’une langue mère, d’oii
sont descendus une foule d’idiomes ou dialectes, il est certain que les îles
polynésiennes sont le foyer de la grande famille malaie : car dans les îles
polynésiennes seules cette race joint à une liante stature et à de belles pro
portions une régularité et une beauté de corps qui ne se trouve nulle part
dans les îles malaies, où, comme le langage, comme les habitudes, comme
les mœurs, les traits diffèrent et semblent surtout corrompus par le mélange
d’espèces moins belles et d’idiomes moins parfaits.
Celle dernière observation, qui résume en quelque sorte tout ce qu’a lon
guement exposé l’auteur, l'amène à conclure que celle belle race, de couleur
olive, au corps tatoué, a eu son foyer primitif sur un continent situé à l’est de
la Mer-Pacifique, et que les Malais de la mer des Indes sont leurs descendants,
et non leurs pères comme on l’a cru jusqu'à ce jour.
Ce continent bouleversé dans quelques convulsions des agents naturels est
le grand système de AI. Alocrenhoul; et si on lui objecte que si le continent
dont il suppose l’existence a existé véritablement, il a pu s’étendre soit jus
qu’à l’Amérique dans l’est, soit jusqu’à l’Asie dans l’ouest, et recevoir ainsi ses
habitants indifféremment de l'un ou de l’autre de ces deux points du globe, il
répond que cela paraît également impossible, en raison de la différence des
langages, de la couleur et des traits, etc., et, de plus, si ce continent eût été
gagné d’un côté ou d’un autre par leurs populations respectives, pourquoi les
animaux des iles polynésiennes sont-ils si différents? pourquoi ne trouve-t-on
dans ces iles ni ceux de l’Amérique, ni ceux des iles malaies? pourquoi, sur
tout les insulaires, loin de les connaître, n’en ont-ils pas la moindre idée?
Dans les combats de leurs béros, de leurs géants ou de leurs dieux, leur ima
gination même, souvent si riche, n’a rien créé d’analogue au tigre, au serpent
et aux autres animaux, partout si funestes à l’homme; ils n’ont trouvé, pour
éprouver la valeur de. leurs divinités, d’autres adversaires que le cochon sau
vage, ce qui prouverait qu’ils ne connaissaient pas, même par tradition,
d’animaux plus formidables, raison de plus pour croire-qu’ils sont autoch
thones et ne descendent d’aucun autre peuple : car comment des hommes qui
divinisaient tout, les oiseaux, les requins, les lézards, etc., n’auraienl-ils pas
mis au nombre de leurs dieux l’horrible et hideux crocodile, les terribles
serpents, les tigres, les rhinocéros, les éléphants cl les autres animaux mon
strueux des iles malaies et de l’Inde? Ils ne les connaissaient pas, ni les
caïmans, ni les serpents, les ours, les jaguars, et tant d’autres animaux
féroces de l’Amérique. Ignorant tout l’univers, ils se croyaient eux-mêmes,
avec le peu d’animaux qui les entouraient, les seuls êtres organisés et les
uniques habitants de ce monde.
On le voit, la question n’avance pas : AI. Moerenhout nous démontre d’où
les Polynésiens ne viennent pas; mais il avoue qu’il ne sait pas comment ils
seraient venus dans les lieux qu’ils habitent aujourd’hui. Ce serait pour lui
ILB S DE LA SO C IE T E. — T.AITI.
241
aussi difficile que d’expliquer comment le noir a pris sa couleur, et diffère si
fort du blanc, tant au physique qu’au moral.
Nous laisserons celte question aux patientes études des hommes de science :
ils élaboreront, peut-être, quelque autre système tout aussi plausible que ceux
dont nous venons de dire quelques mots; mais ils seront toujours forcés, à
moins de se perdre dans le dédale inextricable de conjectures plus hasardées,
plus téméraires les unes que les autres, de s’en tenir comme nous à ce livre si
rempli d’autorité qui commence par ces mots : Au commencement Dieu f i t le
eic! et la terre, et qu’on appelle la Bible.
L’histoire des habitants de Taïti, comme de tous les peuples de la Polynésie,
ne remonte qu’aux époques des découvertes des archipels par les navigateurs,
et nous n’avons d’autres documents sur les faits antérieurs que les chroniques
et les légendes transmises par la tradition et recueillies parles voyageurs et les
missionnaires. Ces légendes, empreintes de la disposition générale du carac
tère de ces peuples, ont subi toutes les altérations, tous les changements, toutes
les modifications des temps, des lieux et des circonstances : ce sont donc de
très-peu sérieuses autorités. Ne fùl-ce que pour étudier sous une de ses faces
une portion de la grande famille humaine, l'historien ne saurait les négliger;
mais il n’a garde d’appuyer son récit sur ces créations plutôt poétiques que
positives.
Taïti, la nouvelle Cylhère de Bougainville, offre, sous le rapport des rensei
gnements historiques, peut-être moins de ressources que les autres îles. Chez
un peuple où tous les moments étaient consacrés au plaisir, où la vie s’écoulait
doucement dans une périodicité de jouissances et de bien-être, qu'importaient les
faits passés? les morts ne revenaient pas, et le souvenir de leurs actions aurait
pu troubler l’économie d’une vie exclusivement consacrée aux jouissances delà
nature. Est-ce que les habitants de Cylhère, de Paphos ou d’Idalie rédigeaient
des annales historiques, faisaient imprimer des mémoires effrayants de volume,
ou payaient grassement un corps savamment ennuyeux pour révéler à la pos
térité leurs faits et gestes de tous les jours? Ils avaient bien autre chose à faire
vraiment, et je me doute qu’ils n’eussent guère trouvé d’instants dans la journée
ii pouvoir donner aux études peu récréatives pour eux de leur histoire. Ainsi
faisaient les Taïtiens et bien agissaient-ils. Hélas! (pie n’ont-ils vécu tou
jours dans celte calme ignorance! Mais un jour apparut à leurs yeux étonnés
une gigantesque machine portée par les eaux et poussée vers leurs rivages;
de ses lianes sortirent des hommes singulièrement accoutrés, dont les sons
étrangers frappaient vainement les oreilles sans éveiller la moindre idée dans
l’esprit.
Dès ce moment sans doute, le Dieu puissant qui féconde le monde et qui avait
choisi pour séjour de prédilection l’ile de T aïti, s’enfuit, j ’imagine, car nos
TOMK I.
.31
242
I) KI \ IK M K VOV U;K.
insulaires polynésiens n’ont plus ce joyeux sourire «jui annonçait constamment
le calme de leur vie et le perpétuel retour de leurs plaisirs.
Le jour néfaste où les étrangers pénétrèrent à Taïli fut, selon les uns, vers
l’année H>00, et l’aventureux navigateur qui aurait fait celte découverte aurait
été l’Espagnol Pedro Fernandez de Quiros; mais dans ces derniers temps on a
fortement contesté cet honneur à Quiros. Rien, dans la narration du voyage de
ce navigateur, ne peut se rapporter à Taïli, dont il ne mentionne pas la moindre
particularité; il n’a pas même vu Pile d’Eimeo, si peu éloignée, et dont il
devait côtoyer les rivages en se dirigeant ouest-nord-ouest, comme il lit en
quittant cette prétendue Sagiltaria. On peut donc affirmer avec confiance que
l'ile de Quiros n’est pas T aïli, et que c’est à Wallis qu'est duc sa découverte.
Cet officier de la marine anglaise est le premier qui nous ait donné des notions
exactes sur celte terre, qu’il aperçut le 19 juin I7G7 et qu’il nomma île de
Cieorge III.
Taïti et Eimeo étaient alors réunies sous l’autorité d'un chef nommé Anw
ou Aamo, au rapport de Wallis et de Cook; il en était arii-rahi, principal
chef ou roi, et ces deux îles jouissaient d’une paix générale, qui, au sein de
l’abondance, procurait à leurs heureux habitants tout le bonheur qu’ils étaient
appelés à goûter dans leurs îles. La résidence de ce chef et de sa femme Béréa
ou Obérca, dont il est si souvent parlé dans les voyages des navigateurs qui
visitèrent T aïti, était à P apara, côté sud de l’ile. Tous deux appartenaient à
une famille dont les ancêtres étaient au nombre de leurs dieux. Tous deux,
également respectés, tenaient une cour que l'affluence des courtisans, l’adula
tion, la flatterie, la pompe des litres rapprochaient de celle des souverains de
l’Orient. Depuis longtemps le gouvernement de l’ile semblait avoir été dans la
meme famille, puisque Tavi-cou-roo, leur trisaïeul, déjà arii-rahi, régnait
cent vingt à cent cinquante années avant eux, ayant acquis tant de renommée,
qu’il était encore l’objet des chants dans toutes les fêles, même postérieurement
à la venue des Européens. Après lui Toun, l’un de ses descendants, gouverna
les deux iles, et livra à Papara une bataille mémorable désignée dans les
chants et dans les traditions sous le nom de Oitré-popoï-olia.
Il paraîtrait donc (pie Taïti aurait été constitué en royaume au moins cent
cinquante années avant la découverte par les Anglais, et avait joui depuis, sauf
quelques troubles momentanés, d’une paix assez constante quand le capitaine
Wall is y aborda.
La première vue d’un bâtiment causa dans Taïli, comme dans toutes les
autres îles, un étonnement extrême. Les Taïfiens, ne pouvant concevoir com
ment une telle masse avait pu être construite par des hommes, ni comment
elle pouvait se soutenir sur l’eau, la prirent pour une île flottante.
Ils regardaient les mâts comme des arbres, les pompes comme des ruisseaux,
ILES DE LA SOCIETE.
Tan i.
243
cl les marins, dans Jeur Icmic militaire et ornes de plumes, comme des èlres
supérieurs ou des dieux.
Combien le récit de celle première visile inspire de trisles réflexions! Les
lions insulaires étaient dans l'étonnement mais parfaitement tranquilles, cl tout
dans leurs manières annonçait des intentions bienveillantes. La brutalité de
quelques matelots fait naître une querelle; la défiance arrive, et, au lieu d’étu
dier sans colère les dispositions de ces insulaires, Wallis fait charger ses ca
nons , et le massacre signala celle première visite des Européens. On se figure
l’étonnement plein de stupeur que durent éprouver les insulaires à la détonation
des armes à feu, qui emportaient, en les déchirant, les membres de leurs voi
sins, de leurs proches, de leurs amis.
A la nouvelle de ces étranges choses, Amo et Bèrèa, qui ne pouvaient croire
à cette puissance inouïe des étrangers, semblable à celle des dieux armés du
tonnerre, se décidèrent à aller au-devant de celte île, qui lançait la foudre.
Le peuple se réunit en foule; plusieurs centaines de Taïtiens, montés dans
des pirogues, s’approchent du navire plutôt en curieux qu’en combattants : il
est vrai qu'ils avaient une arme meurtrière à opposer aux balles et aux boulets
européens, quelques cailloux du rivage et l’innocente fronde des peuples en
fants. Wallis raconte sérieusement qu’il voulut abréger la lutte pour diminuer
le mal; comme argument irrésistible ses canons tonnèrent, emportant les pi
rogues et les pauvres sauvages, que la crainte et l’horreur semblaient avoir
pétrifiés. Amo et Béréa se tenaient sur une petite éminence au fond de la baie,
oii ils se croyaient à l’abri des dangers; mais Wallis, en Européen bien appris,
ne voulut pas leur laisser ignorer la supériorité de ses moyens, et les boulets,
(pii vinrent tomber aux pieds du roi et de la reine pour, de l à , aller abattre et
les arbres et les insulaires, leur prouvèrent que le capitaine anglais avait la
raison du plus fort.
Il semble que ce devait être assez, mais l’orgueil britannique n’était pas
satisfait. Ce fut en vain que les habitants de Taïti avaient pris la fuite; les sol
dats anglais débarquent, et, après avoir tué quelques retardataires inoffensifs,
ils détruisirent toutes les pirogues, dont le nombre s’élevait à plus de cinquante
et dont plusieurs avaient soixante pieds de long. C’est bien horrible, malgré
toutes les précautions des narrateurs pour en atténuer l’atrocité.
Mais voyez combien la vengeance des insulaires fut noble! Tout ce peuple,
aux mœurs candides, aux sentiments bienveillants, vint en foule apportera
une poignée de vainqueurs sans pitié les meilleures productions de file, cl les
donna sans vouloir rien accepter en retour. On vil même ceux qui avaient perdu
leurs proches venir les pleurer auprès des meurtriers, sans irritation et sans
d’autres signes qu’une tristesse touchante, l ue femme avait perdu son mari et
plusieurs de ses enfants, elle lut la première à se présenter avec les deux fils
-
II
- .- - i
244
DKUMKMIi VOYAGE.
qui lui restaient, pour remettre aux Anglais son offrande; puis elle les quitte
les yeux inondés de larmes, mais elle leur tend la main. Ah ! ces sauvages ne
connaissaient pas l’Evangile, et pourtant combien ils en appliquaient admira
blement bien les divins préceptes! Le Christ pardonnait à ses bourreaux, ici
une mère comble de biens et pardonne aux bourreaux de ses enfants et de leur
père; et qu’on ne dise pas que la crainte les faisait agir de la sorte, ou que
l’insensibilité de leur caractère diminuait leurs regrets. Pour se soustraire à
leurs vainqueurs ils avaient leurs forêts et leurs montagnes inaccessibles, elles
larmes, les sanglots de cette femme n’annoncent pas une insensibilité du cœur.
Je me réjouis et je remercie Dieu de ce que ce ne sont pas des Français qui
ont commis ce premier sacrilège sur une terre inoffensive ; je puis au moins à
mon aise maudire ce barbare attentat.
M. Moerenhout ajoute à son récit tout à fait calme celle singulière phrase :
« De cet instant s’ouvrirent des relations amicales qui depuis n’ont presque
« jamais été interrompues, et qui ont fait de Taïli un séjour aussi agréable que
« sur pour les navires parcourant ces mers. »
Wallis vit bien à qui il avait affaire, aussi ne se gêna-t-il pas pour faire
couper du bois et demander les provisions dont il avait besoin; il n'avait pas
même la peine de demander, ses désirs étaient aussitôt satisfaits (pie connus,
et on lui prodigua, ainsi qu’aux gens de son équipage, les marques les plus
touchantes de l’hospitalité. La confiance que les canons avaient suspendue était
revenue entière; on ne craignit pas d’aller visiter celte île terrible, dont les
entrailles vomissaient naguère et la mort et le carnage. Un m atin, le pont du
navire anglais se trouva couvert de plusieurs centaines de personnes des deux
sexes; parmi les femmes, on en distinguait une au port majestueux, à l’air
noble, belle encore malgré les années, elle avait quarante ans. A ses manières
aisées, au respect qui l’entourait, on reconnaissait un chef. Cette fière sauvage
ne montra ni embarras ni crainte à l’approche du capitaine anglais; elle reçut
ses marques de respect et ses présents avec cette dignité que donnent et la
supériorité réelle et l’habitude du commandement : c’était la reine Béréa, dont
la majesté sévère n'altérait pas les douces vertus de la femme, car elle soigna
elle-même Wallis malade, et lui prodigua toutes les attentions qu’inspire la
bonté.
Que m’importe, après cela, que cet officier anglais ail été le premier ii nous
donner quelques idées de l’état, des mœurs et du caractère de ces insulaires!
c’est là un faible mérite à mes yeux; s’il a par devoir raconté le premier ce
qu’il a vu, il a fait aussi le premier couler le sang de ces populations paisibles.
Voici uu Français qui, moins d’une année peut-être après W allis, en 1768,
aborde à Taïli. Bougainville laisse au repos et ses canons et la mitraille. La
foule du peuple curieux, attiré sur le rivage, ne l'épouvante pas; il aborde avec
K
IL E S DE L A SO C IÉ T É. — TAITI.
245
douceur ccs habilanls inconnus, rassuré sur leurs dispositions par un air de
bienveillance extérieure qui ne’trompe jamais un esprit attentif.
Raconter comment il fut reçu serait inutile : des hommes qui prodiguent
leurs attentions à des combattants sans pitié ne devaient avoir que de l’allection
pour l’étranger pacifique qui les visitait. 11 faut lire la description de Bougain
ville; on la prendrait moins pour la réalité que pour une fiction poétique, si
tant d’autres depuis ne l’avaient confirmée. Son séjour à Taïti fut marqué par
des l’êtes et des réjouissances continuelles, et en partant il appela cette île lu
nouvelle Cythère.
Nous ne citerons qu’un passage très-court de celte relation du célèbre navi
gateur : » Je me croyais, dit-il, transporté dans le jardin d’Eden ; nous par» courions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et coupée de
» petites rivières, qui entretiennent une fraîcheur délicieuse sans aucun des
» inconvénients qu'entraîne l'humidité. Un peuple nombreux y jouit des trésors
» que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous trouvions des groupes
« d’hommes et de femmes assis à l’ombre des vergers; tous nous saluaient avec
» amitié; partout nous voyions régner l’hospitalité, le repos, une douce joie et
« toutes les apparences du bonheur '. »
C’était là ce peuple que IVallis avait mitraillé. Honte éternelle sur cet emploi
brutal de la force armée contre des peuples inoffensifs ! Malheureusement c’est
ainsi qu'ont procédé généralement les Européens à la découverte des nouveaux
mondes. Les hommes qui ont égorgé les populations du Mexique et du Pérou
ont laissé des imitateurs, et ce Pizarre, de sanglante mémoire, a vu se propager
sa race.
Au commencement de 1701), moins d’un an après le départ de Bougainville,
parut le navigateur Cook. Les récits de ce marin renommé sont à la fois les
plus vrais et les plus intéressants : ses descriptions ont un charme qu’on ne
trouve nulle autre part; elles présentent des observations si fines, si attachantes,
soit de mœurs et d’usages qui n’existent plus, soit de positions géographiques
qui sont toujours les mêmes, que ses voyages seront toujours consultés avec
fruit.
Dans ce premier voyage, Cook avait pour but des observations scientifiques;
il choisit Taïti pour sa position géographique, afin d’observer le passage de
Vénus sur le disque du soleil. 11 donna le nom de Pointe de Vénus à la partie
la plus septentrionale de l'ile, où il s’établit pour faire ses observations; c’est
encore aujourd’hui un lieu de reconnaissance où les navigateurs rectifient leurs
calculs et leurs instruments.
Cook fil à Taïti deux autres voyages; après lui vinrent des navigateurs do
1 Bougainville, V o y a g e a u to u r d u m o n d e .
246
D E U X IÈ M E V O Y A G E .
diverses nations, attirés par la magnificence des récits que les premiers c.xplo
rateurs avaient laissés de leurs visites. Celte reine de l’Océan Pacifique était
révélée au monde civilisé. La nouvelle Cylhère devait donc jouir des bienfaits
sociaux que l'Europe daigne laisser tomber sur les peuplades sauvages, lorsque,
dans ses explorations intéressées, elle les rencontre sur son chemin.
Taïli n’échappa point à ces bienfaits inconnus. Hélas! après le départ de
W allis, ces Indiens, naguère doués du caractère le plus gai, le plus heureux;
cette race si belle au moment de la découverte, qu'elle a fait dire qu’aucun
autre peuple européen n’était aussi favorisé quelle; ces hommes à la taille élé
gante et souple, ces femmes aux traits qu’on aurait dit empruntés à la statuaire
antique, se mouraient d’une maladie étrange. Le marin anglais ne s’était pas
contenté de donner violemment la mort, il avait laissé en fuyant un germe actif
de destruction. Ce m al, dont le nom ne saurait s'écrire, mais qu’on trouve , à
notre honte, dans la dernière colonne des journaux et sur les murailles macu
lées d’immondices de toutes nos cités, se propageait à Taïli avec d’autant plus
de rapidité que tout dans les mœurs favorisait son développement. Cachons la
rougeur de nos fronts, les hommes civilisés distribuaient le poison aux
sauvages.
»
Il y eut dès lors une incroyable décadence dans cette race exceptionnelle
d’indiens : les plaisirs cessèrent; les fêles publiques, les réjouissances de tous
les jours abandonnèrent ces lieux , où ils faisaient une partie essentielle de
l’existence, et les ravages s’étendirent dans tout l’archipel.
S’il en faut croire Cook , la population aurait atteint, lors de son voyage, le
chiffre énorme de deux cent vingt mille habitants, « nombre qui me parut
» incroyable au premier moment, dit ce navigateur; mais quand je réfléchis
n il ces essaims de Taïtiens qui frappaient nos regards partout où nous allions,
y>je fus convaincu que celte évaluation n’était pas trop grande. »
Forster donne à ses calculs des proportions moins gigantesques, et pourtant
le résultat d’une énumération très-modérée lui donna aussi le chiffre de cent
vingt mille personnes pour la population des deux péninsules '.
Qu'était devenue cette population ? En 17!)7, le capitaine Wilson , après des
recherches patientes et de longues observations, ne trouve plus que seize mille
cinquante individus de tout âge cl des deux sexes pour file entière, cl, quelques
années plus tard, les missionnaires anglais ne l’évaluaient plus qu’à cinq mille
habitants.
En faisant la part des inexactitudes que peuvent renfermer les chiffres de
Cook et de Forster, il ne restera pas moins démontré avec évidence que, dans
une période de quelque vingt années, la population taïticnne a diminué de plus
1 G . F o r s te r , :l Voyage roinul the world, Ionie. I I , pn;|i> 6(i.
IL E S DE LA SO C IE T E. — TAITI.
247
des trois (|uarts. Il faut sans doute, pour être juste, tenir compte des guerres
désastreuses qui ont ensanglanté cette île au commencement de ce siècle; mais,
au rapport des missionnaires, les maladies importées par les Européens ont été
les agents les plus énergiques de cette dépopulation.
La question débattue pour savoir si ce sont les Anglais ou les Français qui
ont importé à Taïti la maladie, nous paraît de mince importance. Assurément
les voyageurs des deux nations ont apporté un contingent de contagion; cepen
dant nous aimons à nous autoriser de M. Moerenhout, qui pense que le mal
se manifesta aussitôt après la première visite des blancs, c’est-à-dire après le
passage de Wallis. Attendons que les panacées menteuses de nos empiriques
de carrefour aient traversé l’Atlantique pour aller (enter des expériences sui
ves pauvres sauvages, et disons quelle lut dans les temps loin de nous leur
organisation politique.
Dans les temps les plus reculés eu égard aux notions historiques de Taïti,
une sorte de gouvernement féodal était en vigueur dans cette île ; son aristo
cratie n'était pas moins turbulente que chez les nations européennes, et scs
membres entreprenants se disputaient souvent à main armée l’autorité suprême.
Chaque district avait son chef indépendant ou momentanément tributaire des
autres; la chance seule du combat soumettait l’île à la loi d'un seul ou la divi
sait entre plusieurs. Mais ces gouvernements éphémères se succédaient à de
fréquents intervalles; on ne voyait pas de dynastie régnante issue d’antique
souche.
Cependant, alors même que l’ilc était soumise au gouvernement d'un seu l,
l’autorité s’y présentait encore avec la forme féodale, attendu que le pays,
divisé par grands districts, avait autant de chefs particuliers soumis un peu
nominalement au chef général. Ce seigneur suzerain n’avait guère d’autorité
absolue que dans son district spécial, et son pouvoir devait d’autant moins se
consolider que la jalousie ou l’union des autres chefs ne lui permettaient jamais
d’ajouter des districts à son domaine; car, en vertu d’une espèce de loi salique,
la complète d'un district n'en établissait pas la possession au profil du vain
queur. L’individu dépossédé perdait seul son autorité, mais la famille ne per
dait rien de ses droits ni de son pouvoir, puisqu’un autre de scs membres pre
nait aussitôt la place du titulaire. A défaut d’héritier direct, le respect pour la
légitimité de succession, ou la consécration du partage étaient tels, qu’il se
trouvait toujours quelque parent éloigné, ou même, au besoin, un chef subal
terne ami du déshérité, prêt à le remplacer en prenant son nom et ses titres.
Les premières familles étaient donc autant de maisons souveraines. Si d'impé
rieuses circonstances réduisaient à la soumission une de ces familles puissantes
en la rendant tributaire d’un chef plus heureux, on n’en vil jamais aucune
aliéner tous ses droits et renoncer à tout pouvoir. Celle aristocratie appliquait
248
D E U X IÈ M E V O Y A G E .
d’inslinct ce principe consacré ailleurs : Noblesse oblige. Il fallut l’influence
armée des étrangers pour l'aire déroger à ces anciennes coutumes.
Aux îles de la Société, connue en France, comme en Angleterre, comme
partout où le régime féodal a existé, il y a eu des combats incessants, des luttes
perpétuelles entre tous ces petits souverains ambitieux et insatiables; le plus
fort absorbait le plus faible, et peu à peu le pouvoir se concentrait dans une
seule main, sur une seule tête. Sous ce rapport, la condition politique de Taïti
était pourtant différente des autres îles. De temps immémorial, le pouvoir avait
été représenté par un seul individu, connu sous le nom A'Arü-rahi ; mais ce
pouvoir héréditaire., ayant des prérogatives mal définies, des droits vagues cl
indéterminés, était chaque jour contesté par les autres chefs de file : de là des
insurrections, des guerres, enfin tous les tiraillements d’un pouvoir mal assis.
La population de Taïti s’étageait en rangs distincts : d’une part, les Houiarii comprenaient le chef souverain de Taïti, les chefs régnants des îles voi
sines, les membres de leurs familles et leurs alliés ; d’autre part, on désignait
vulgairement, sous le nom de Boué-ratira, les propriétaires et les cultivateurs
d’une certaine portion du sol, non pas en vertu d’une concession du souverain,
mais comme héritiers du patrimoine de leurs ancêtres. Les Boué-ratira com
prenaient une corporation riche et puissante, qui, exerçant une influence égale
à celle des chefs inférieurs, constituaient avec ceux-ci une véritable aristocratie.
Les premiers se nommaient Ratitas, les seconds Tavanas. « Ils jouaient tout
» à fait, dit AL Moerenhouf, envers les Arii ou chefs principaux soit d’une por» lion de l’ilc, soit d’une ile entière, le rôle des barons féodaux auprès de notre
« Europe dans le cours du moyen âge. Les principaux chefs ne pouvaient agir
» sans leur secours, car c’étaient eux et leurs gens qui composaient leurs ar« niées; aussi, quoiqu’ils dussent le service aux A rii, ces derniers n’enlrepre» naient jamais de guerres sans les consulter, n
Ce n’est pas une chose des moins curieuses que cette organisation féodale
parmi ces populations sauvages; il semblerait résulter de ces faits que la féo
dalité est l’état naturel des peuples à leur naissance. L’égalité absolue à l’état
de nature est donc une chimère, et partout il a existé des distinctions sociales.
Quel est en effet le peuple qui n’ait pas produit des borgnes, des boiteux, des
aveugles, des paresseux et des êtres sans intelligence? Alors, tout naturelle
ment, les forts cl les habiles ont commandé; le servit ni pecus s’est rangé sans
mot dire sous la loi du plus fort. Que deviennent, dans ce cas, les théories
naïves de la démocratie pure? ce qu’elles deviennent! des systèmes qui expri
ment le mécontentement et la jalousie, le besoin de prendre sa part d’une
autorité enviée, afin de créer après une nouvelle aristocratie, qui ne tardera
pas, comme celle qu’on aura dépossédée, à exciter et l’envie et la jalousie.
Donc enfin la féodalité, reconnue chez les peuples enfants, établit la recon
IKK S DK L.V SOCIÉTÉ. — TAITI.
2 VI)
naissance des inégalités de classes; elle consacre irrévocablement l'existence
universelle de la noblesse: il faut bien en prendre son parti. Même au sein de nos
gouvernements constitutionnels, les niveleurs n’ont pas pu répartir également
et l’intelligence et la valeur; et les faiseurs de théories n’ont pas encore trouvé,
que je sache, des motifs assez puissants pour nous faire respecter le traître à
son pays, à l’égal de celui qui l’a défendu au prix de son sang. Pour le respect
qu’on doit à la vertu, les descendants des hommes qui ont passé en faisant le
bien, en secourant leurs semblables par les trésors louchants d’une bienfaisance
qui vient du cœur, ou qui les ont éclairés par leurs travaux intellectuels, joui
ront dans tous les temps d’une considération différente de celle qu’on accorde
aux lâches, aux paresseux cl aux méchants. Redressez tout le monde, ouvrez
tous les yeux, éclairez toutes les intelligences, faites que tous les hommes soient
courageux et bons, alors, je vous l’accorde, l’égalité sera établie et l’aristocratie
détruite; jusque-là résignez-vous, elle existera par la seule force des choses et
la tendance de la nature humaine.
A T aïli, le bas peuple, n’ayant aucune propriété territoriale, était appelé
manahoune; les manahounes se divisaient en manahounes proprement dits
et tititeou-teou, esclaves et serviteurs. Ceux-ci, d’après Ellis ( Polynesian
researchs), avaient perdu leur liberté dans les combats, et, devenus la propriété
du vainqueur, ils vivaient dans un état de servitude fort douce. Après un cer
tain temps d’esclavage, le captif était rendu à la liberté, à moins qu’il ne
préférât rester au service de sou maître : ce n’était plus un esclave, c’était un
serviteur ’.
„
Les propriétés foncières étant la principale, ou pour mieux dire l’unique
richesse de ces peuples, le plus ou moins d’autorité des chefs dépendait tou
jours de la quantité ou de la qualité de leurs terres : aussi, plus ils pouvaient
nourrir de monde, plus ils étaient sûrs d’avoir des sujets. De là le soin ex
trême que prenait chaque famille d’assurer l’indivisibilité de ses biens, pour
perpétuer son pouvoir et l’introduction d’une sorte de loi de majorat, d’une
reconnaissance tacite du droit d’aînesse, ou, pour mieux dire, la coutume de
ne reconnaître qu’un héritier pour les biens et pour les titres a.
Les femmes participaient à cette hérédité tout comme les hommes; elles
héritaient de la souveraineté à défaut de mâles eu ligne directe. En se ma
riant, la souveraine de Taïli, comme ses sœurs d’Espagne, de Portugal ou
d’Angleterre, n’abdique pas son pouvoir. Le mari actuel do la rein e AimâtaPomarc n’a aucune autorité; il n’a pas même le droit de prendre le titre
d 'Arii.
On a trouvé dans presque toutes les îles la coutume dont fait mention Cook,
1 MM. ViÙccndon-Dtimoulin et Desnraz, tome II, page 305.
2 M. Moeronliout, tome II, page 12.
TOME i.
32
250
D EU XIÈM E VOY ACE.
on vertu de laquelle le fils premier-né d’un chef succédait à son père, au mo
ment même de sa naissance. Cette espèce de loi organique modifiait singuliè
rement l’autorité de YArii, qu’elle rendait de courte durée. L’enfant, si c’était
un garçon, recevait le titre sacré d 'Atou ou O/ott; si c’était une fille, celui de
Tetoua. Le père devenait régent et faisait proclamer YAtou par un messager
du gouvernement, nommé Vea. Cependant le père, tout en abdiquant les
titres et la considération du rang, tout en devenant le premier sujet de son
fils, conservait longtemps encore l’autorité réelle, à moins que l’âge ou des
infirmités l’eussent rendu incapable de commander. Si YArii qui abdiquait
commandait à tonte une île, il entrait dans la classe des chefs de district,
mais rarement renonçait-il au gouvernement sans su réserver assez de pouvoir
pour demeurer le rival dangereux de son propre fils, avec lequel il n’était pas
rare de le voir plus tard en guerre ouverte; mais il n’en était pas moins tou
jours le premier, dans les cas ordinaires, à lui rendre hommage et à donner
envers lui l’exemple ^lu respect le plus obséquieux et de l'adoration la plus
flatteuse '.
Cet usage bizarre qu’on attribuerait à une adroite politique des chefs pour
consolider leur pouvoir, était pratiqué dans les classes les plus infimes, où il
semblait détruire la première et la plus légitime de toutes les autorités : celle
du père sur ses enfants. Ainsi, partout et toutes les fois qu'un homme marié
devenait père d’un enfant mâle, ce dernier devenait le maître, et sa puissance
grandissait avec l’âge; dès lors le père perdait tout son pouvoir : il n’était plus
(pie le second dans la maison, où il finissait par devenir étranger, chaque jour
plus humblement soumis à toutes les volontés, à tous les caprices de son fils.
Malgré les inconvénients de cet usage étrange, il était, pour ces populations
ignorantes, la sauvegarde de l’ordre public, en prévenant l’ambition des uns,
la convoitise des autres, la jalousie de ceux-ci, le mécontentement de ceux-là.
L’élévation de l’enfant n’entraînait pas d’ailleurs l’abjection du père (pii com
mandait longtemps encore, et quelquefois même toute sa vie.
Dans leur jeunesse les chefs étaient donc en quelque sorte des divinités
dont on n’approchait qu’en tremblant et avec adoration, et cela souvent jus
qu’à la m ort, époque où, s’ils avaient fait quelque action d'éclat, ils étaient
effectivement mis au rang des dieux. C’était là tout le secret de ce pouvoir si
étonnant pour les étrangers, dont jouissaient ces chefs, qu’on voyait sans
armes, sans gardes, sans défense, assis, tout nus, au milieu d’un peuple sau
vage et obéis néanmoins, au moindre signe, beaucoup mieux que le plus puis
sant monarque des royaumes civilisés 2.
Quoique la volonté de YArii fût la loi suprême, et son gouvernement à peu
1 V o y a g e a u x lie s d u ( i r a n d - O c é u n , loinr I, pages 13, 15, 16.
* Vinccmlon-Dumoulin et Dcsgrnx , tome II, page 298.
i
11, K S UK L A SOLI K T K. — T A IT I.
251
près arbitraire, il était cependant soumis à des conditions qui en limitaient
l'action. Malgré les nombreux hommages rendus à la tète et aux membres de
la famille régnante, et la considération qui naissait de leur participation aux
attributions divines, l’influence de 1'Arii, sur les chefs hautains et jaloux des
districts, n’était ni puissante ni permanente, et il pouvait rarement se fier à
leur fidélité dans l’exécution des projets qui ne favorisaient pas leurs intérêts
aussi bien que les siens \ Son administration offrait un mélange des droits de
la monarchie et de l’aristocratie. Presque toujours le souverain avait auprès de
lui un chef qui remplissait les fonctions de conseiller et de confident dans
toutes les affaires importantes : il était de fait son premier ministre; souvent
le nombre de ces conseillers était de deux ou trois, mais selon la remarque
d’Ellis, qui n’oublie pas dans scs recherches les rouages de la constitutionnelle
Albion, la participation de ces ministres à la direction des affaires ne leur
imposait aucune responsabilité : il n’y avait pas là de chambres des com
munes pour accuser les Walpole océaniens.
Le souverain n'ayant pas de force armée à sa disposition n’exerçait point
non plus de police régulière pour le maintien du bon ordre. Le chef de cha
que district était responsable de la conduite du peuple placé sous sa juridic
tion. Il ne pouvait exister, par conséquent, de régularité dans l’administration
de la justice : aussi chacun était-il à peu près maître de se venger des offenses
reçues; mais avec ce droit reconnu de se faire justice soi-même, on en était
venu à admettre des espèces de lois tacites, qui, en donnant à certaines ac
tions un caractère de criminalité, ôtaient le droit de défense à celui qui les
avait commises, attirant sur lui le blâme de toute la communauté, et l’aban
donnant sans secours aux poursuites de ceux qui avaient souffert de ses actions.
En vertu de cette convention acceptée du plus grand nombre, plusieurs actions
coupables étaient sévèrement punies, surtout le vol. On peut dire que ces
peuples s'étaient réellement élevés à des idées générales de justice, et qu’ils
reconnaissaient à chacun un droit légitime de propriété.
Pour des causes de trahison, de rébellion, les coupables étaient condamnés
au bannissement et à la confiscation de leurs terres, h'Arii pouvait désigner le
successeur du coupable; mais il ne pouvait pas s’approprier les terres con
fisquées. C’eût été un acte de despotisme dont l’injustice trop flagrante, et
contraire aux usages ayant force de lois, eût fait murmurer tout le monde. Et,
d’ailleurs, la condamnation d’un chef d’un rang élevé, et d’une grande influence, avait rarement lieu sans le consentement des autres chefs ses égaux :
il devait être jugé par ses pairs. Le chef souverain était par conséquent plus
désireux de se concilier leur coopération (pie de les mettre en opposition avec
1 Vincemlon-Dumoulin el Dcsgraz, tome II, pages 314, 316. M. Mocrenlïout, tome II,
page 9.
252
DEUXIEM E VOYAGE.
scs desseins. Aussi ne négligeait-il rien pour se maintenir en bonne intelli
gence avec ses sujets. Cette déférence existait dans tous les échelons de la
hiérarchie. Un Indien injustement traité par son chef menaçait de le quitter,
et il était rare que ce dernier ne cherchât pas à l’adoucir et à le retenir à son
service. Il y a quelque chose d'assez touchant dans ces menaces d’un simple
Indien à son chef, qui sembleraient prouver (pie le seigneur était bien plutôt
le père que le maître de ses sujets. AI. illoerenhoul, ii la suite de ces détails
administratifs, rapporte le fait suivant : « Tu es fâché contre moi, » disait un
Indien que je connais, aujourd’hui vieillard, à qui son chef avait enlevé le
peu de terrain qu’il possédait. « Hé bien! je quitterai la terre où nos pères sont
» morts pour les liens, et j ’irai mourir avec nos enfants chaz des étrangers tes
» ennemis. » •Son chef ému se retira sans répondre; mais le lendemain il fit
remettre à l'Indien , avec d’autres présents, deux fois plus de terre qu’il ne lui
en avait enlevé.
Les mesures importantes d’administration, comme une déclaration de guerre
ou l’expédition d’une Hotte, se décidaient dans des assemblées où étaient con
voqués les chefs : Ces champs de mars ou de mai avaient lieu en plein air,
comme chez nos barons féodaux. Les principaux chefs formaient un cercle
dans lequel des orateurs des différents partis se plaçaient les uns vis-à-vis des
autres. Les chefs n’étaient pas les seuls orateurs : YArii, lui-même, adressait
souvent la parole à l’assemblée. Les guerriers, et même les petits raa tiras,
donnaient aussi leur avis avec hardiesse et en toute liberté. Si une différence
d’opinion se manifestait, et si les discours s’animaient, l'impétuosité des pas
sions n’avait plus de retenue, et le conseil aboutissait à des scènes de confu
sion que la clochette de nos présidents parlementaires eut été impuissante à
réprimer. La volonté des chefs principaux ne prédominait pas toujours; les
questions de paix ou de guerre dépendaient souvent des impressions produites
par les orateurs publics. Ces harangues étaient des types d’une éloquence na
turelle, hardie dans ses expressions, variée dans ses figures, et dont les effets
émouvaient les spectateurs.
Cet aperçu sur la constitution politique de Taiti peut donner l’idée de son
organisation première. Arrivons maintenant à la famille qui a le plus ancien
nement possédé la suprême autorité de Tile.
Amo, qui régnait à Taiti à l’époque de l’arrivée de l’Anglais Wallis, avait
conservé, par la tradition, le souvenir de son trisaïeul Tavi-rau-roo, qui gou
vernail l’Ile cent vingt ou cent cinquante ans avant lui, et qui avait acquis tant
de renommée qu’il était l’objet des chants dans toutes les fêles, postérieure
ment même à l'arrivée des Européens '.
1 M. Moerenhout, tome II, page 388. — Vinccndon-Dumoulin et Dcsgraz, tome 11,
page 339.
L’autorilé souveraine paraissait donc être restée dans cette même famille,
dont les ancêtres avaient pris rang parmi les dieux. A une époque indétermi
née, mais antérieure à la première apparition des navigateurs dans l’Océanie,
trois frères composaient la famille régnante : Tenue, Hapaï, qui depuis prit
le nom d 'Oley, et Toulaa le plus jeune. Tenue succéda, par droit de primogéniturc, à la jouissance du pouvoir suprême et du district patrimonial
de Papara. 11 donna naissance à Amo, qui devint le chef suprême de
l’ile, et prit le litre d'Olou, déféré à l’héritier présomptif. Hapaï, ou Oley,
reçut en partage le district de P ari, et fut la souche des chefs connus aujour
d'hui sous le nom de Pômare. Toulaa devint le chef du district important
d’Altahourou '.
Telles sont les seules notions historiques antérieures à l’arrivée de Wallis,
c’est-à-dire au 19 juin 17(17. Amo et Bérca sa femme, tous les deux d’anti
ques et très-illustres familles, régnaient souverainement à Taïli : tous deux
également respectés tenaient à Papara une cour 12. Vraiment c’était une cour
où l’affluence des courtisans, l’adulation, la flatterie, la pompe des titres au
raient rappelé les réceptions de Versailles, alors que tout s’inclinait et cour
bait la tète devant le grand roi. Sous le gouvernement de cet Arii puissant,
l’ile jouissait d’une paix générale, qui, au sein de l’abondance et des fêtes,
procurait à ses habitants les jouissances dont leur nature était si avide.
Mais la présence des Européens devait être fatale à plus d’un litre aux
Taïtiens. On eût dit que ces navigateurs civilisés avaient infecté l’air pur de
ces iles; car à peine y avaient-ils posé le pied, que le peuple s’y trouva sou
dain frappé de fièvres, de dissenterie, et d’autres maux jusqu’alors inconnus,
qui les moissonnaient avec une effrayante rapidité.
Ce ne fut pas encore là toute la somme des maux que les Européens lais
sèrent à Taïli. Après leur départ survint la désorganisation politique, puis des
commotions et des guerres cruelles, Enrichi par nos produits d’Europe, le
chef favori des navigateurs se fit des amis parmi les subalternes et le peu
ple. Soutenu par nos armes meurtrières, il devint exigeant, et, ses préten
tions allumant partout des rivalités funestes, il introduisit sur la scène de nou
veaux acteurs, changea les dynasties et renversa tout l’ordre social. Aussi,
par le mépris des choses sacrées, auquel on l’excitait et dont on lui don
nait l’exemple, les autorités perdirent leur considération, et, pour comble de
maux, l’irréligion et l’anarchie furent, conjointement avec les maux physiques,
l’ivrognerie et la débauche, les suites déplorables du séjour des peuples d'Eu
rope parmi ces pauvres malheureux sauvages3. Nous verrons bien s’ils Irouve1 Moereiihout et Vincendon-Dumoulin.
2 Moerenhout, page 3S8
:l Moerenhout, page 406. — Vincentlon-Dumoulin et Dcsgraz, tome II , pages 340 et 341.
rout clans noire commerce, cl dans la connaissance de nos principes religieux
et politiques, une compensation à la misère et aux maux de toute nature que
nous leur avons causés.
Cette époque de la découverte marqua le terme de la puissance souveraine
d'Anio, dont l'influence diminuait dans la même proportion que s’accroissait
celle des autres chefs. Ce fut en vain que le vieux roi abdiqua en faveur de son
tils; il ne put pas satisfaire l'ambition de ses ennemis : on l’accusa de fai
blesse; on le déclara incapable de régner, lui et sa postérité; et après de
sanglantes guerres, après de honteuses trahisons, oii trempèrent ses parents et
scs meilleurs am is, il se vit dépouillé de sa puissance par un Ills de son frère,
et perdit la vie dans un grand combat qu’il livrait pour soutenir les droits de
son fils : c’était vingt-cinq ans après l’arrivée de W allis, et ces mêmes armes
à feu, qui avaient si fort épouvanté le roi et si cruellement décimé ses sujets,
l’emportèrent enfin. Son neveu n’avait pas attendu sa mort pour se faire pro
clamer souverain de l’ilc; il combattit quelques années encore, et se trouva
légitime héritier par la mort de son cousin, le fils à'Auto.
En lisant ces récits ne dirait-on pas qu’on a devant les yeux une page de
l’histoire de tant de nations modernes? Ce vieux roi plein de bonté, et dont
tous les voyageurs vantaient les nobles qualités, se trouve abandonné des
siens, sa famille proscrite et rendue odieuse par l’ambition puissante de quel
ques chefs; il meurt et on insulte à sa mémoire : ses dernières années avaient
été amères; la pauvreté avait visité son foyer. B créa, sa fière compagne, qui
avait par la noblesse de ses manières étonné les officiers anglais, disait quel
que temps avant sa mort, il un navigateur qu’elle revoyait pour la seconde
fois : h Je ne suis plus qu’une pauvre femme sans pouvoir; je n’ai pas même
K des fruits à vous donner en échange de vos présents. »
La branche aînée avait fait son temps à Taïti. De par les Anglais, ces pro
fesseurs nomades de gouvernements à rouages constitutionnels, la branche
cadette allait prendre sa place. Comme tout courtisan bien avisé, saluons la
dynastie nouvelle dans la personne de Poviaré 1"! A l’heure présente les an
nées ont consacré sa puissance, et son arrière petite-fille, Aïviata Poniard,
ne saurait être reine plus légitime.
Eh 177-4, à l’époque de la révolution dont nous venons de parler, la nou
velle dynastie comptait un grand nombre de membres : quatre filles et autant
de jeunes princes, parmi lesquels Otou, (pii lut Pomaré 1". C’était un fort bel
homme : sa taille mesurait six pieds et trois pouces anglais; il était bien fait
et de bonne m ine; ses longues moustaches, sa barbe et ses cheveux extrême
ment touffus, étaient parfaitement noirs. La même altitude de corps et une
aussi grande profusion de cheveux se retrouvaient chez ses frères et chez scs
sœurs. Un corps sain et vigoureux, une abondante chevelure, les (rails de la
lu e s me l a socnéTiê. — t a i t i .
255
figure on ne peut plus agréables, tels paraissent être les signes caractéristiques
de la famille régnante des Pomaré. ( F ovuler. )
Il ne paraîtra pas hors de propos de rapporter ici, d'après M. Moercnhout,
l’origine du nom de Pomaré, que prirent les descendants du frère d'Amo.
Une cause fort insignifiante, ainsi que cela arrivait fréquemment, amena le
changement de nom : Otou, pendant un voyage, s’était fort enrhumé. Une nuit
qu’il avait toussé d’une manière fort extraordinaire, un de ses serviteurs dit
d’un ton de pitié : Po-maré (nuit de tousser), de Po, nuit; et marc, tousser.
Le ton dont ce mot fut dit, et le son même du mol, plurent au chef : il l’adopta
pour son nom; et ayant appris depuis qu’en Angleterre le roi ne change pas
de nom en montant sur le trône, il se proposa de l’imiter, ce qui fait que lui
et ses descendants ont constamment porté le nom de Pomaré.
Mais laissons pour un moment cet habile cadet de famille asseoir son auto
rité. Voici, des bords de la Tamise, des missionnaires, au maintien sévère et
à l’air inspiré, qui viennent évangéliser les sauvages Taïtiens. Ces apôtres
méthodistes, la Bible sous le bras, vont livrer de rudes combats aux divinités
de toutes sortes de notre ile. Hâtons-nous donc de faire connaissance avec ces
dieux voués à l’exil, avant qu’ils disparaissent honteusement devant les minis
tres d’une religion nouvelle.
L’auteur du Voyage aux (les du Grand-Océan a longuement exposé la
cosmogonie des Taïtiens : il avait pu se mettre en rapport avec un vieux
prêtre qui avait conservé toutes les traditions de la religion primitive. Je me
bornerai à analyser brièvement les éludes patientes et les longues dissertations
de cet auteur consciencieux ’.
Deux idées qui dominent toutes les autres frappent, surtout dans l’examen
des habitudes religieuses de ces peuples : la première c’est l’ascendant univer
sel qu’avait la religion sur leur existence. Toutes les actions de la vie privée,
toutes les pensées, tous les discours, se rapportaient à la religion bien ou mal
conçue. Chez eux la divinité se montrait incessamment dans tous leurs travaux
comme dans tous leurs plaisirs.
La seconde est cette monstrueuse alliance du panthéisme le plus grossier
avec le spiritualisme le plus délicat et le plus pur, qui nous découvre, dans
tous ses développements, ce dogme si ancien d’un Dieu unique, âme univer
selle <pii donne la vie et l’intelligence à tout ce qui existe, d’un Dieu en môme
temps effet et cause, actif et passif, matière et moteur de la matière; tout luimême est dans tout. Assurément ces idées, d'une aussi profonde abstraction,
sont bien faites pour inspirer des réflexions au philosophe.
Les pouvoirs des dieux de Taïli étaient hiérarchiquement divisés comme les
1 !M. Moerenliout, Ionic I , payes 417, 440, 455.
/
256
DIOUXI KM K VOYAGE.
pouvoirs humains. Il y avait deux espèces de dieux : les Atouas proprement
dits, et les Oromatouas. Les Atouas composaient la famille des dieux natio
naux. Ils se distinguaient les uns des autres par le degré de leur influence et
de leur autorité : les uns se nommaient Atouas supérieurs, et les autres Atouas
inférieurs. Les Oromatouas étaient les dieux domestiques, les dieux lares,
faits à l ’image des Taïtiens. Tous ces dieux se passionnaient, s’injuriaient, se
combattaient, s’irritaient, s’affligeaient, se réjouissaient comme de simples
mortels : ils ne se distinguaient de leurs adorateurs que par le privilège de
«
l’immortalité et une puissance plus étendue. De quelque côté (pie le Taïtien se
tournât il rencontrait un Dieu. Ils étaient par milliers dispersés dans l’ile : les
uns renfermés dans le calice des fleurs, les autres cachés au fond des eaux, au
milieu des forêts; les plus puissants vivaient dans les cieux. Peuplant l'univers
d’êtres invisibles, notre sauvage, nourri dès le berceau dans la crainte des
châtiments et l’espérance des récompenses à venir, avait mis sa conscience
d’accord avec son intérêt futur, en divinisant les vices et les vertus. Comme le
sectateur de Mahomet, le Taïtien s’était créé un paradis conforme à ses goûts et
propre à satisfaire scs penchants. Transportant dans les cieux ce qu'il trouvait
à T a ïti, une puissante végétation, un climat sensuel, des amours faciles, il
s’était borné à ajouter des fleurs toujours fraîches, des fruits toujours mûrs,
une nourriture toujours savoureuse et abondante, des chants, des danses sans
fin et surtout des femmes éternellement belles. Ce paradis était connu sous le
nom de Rohoutou noa-noa (le Rohoutou parfumé). Mais dans le lieu d’ex
piation , une lumière terne et grise à la place d’un ciel pur; une terre rude et
couverte d'aspérités, au lieu d’une terre riante et couverte de fleurs; les bords
d’un fleuve glacé, au lieu des douces brises de l'Océan-Pacifique.
Les plaisirs du paradis étaient éternels; les châtiments de l’enfer ne l’étaient
pas : c’est la croyance des âmes tendres. Sainte Thérèse n’admettait pas l’éter
nité des peines; et le candide bonhomme, l’inimitable La Fontaine a dit que
les damnés finiraient par se trouver dans l’enfer comme les poissons dans
l'eau. A T a ïti, le coupable, après avoir expié ses fautes, sortait de sa triste et
sombre prison pour aller habiter un palais immense, suspendu au milieu des
airs. De ce séjour éthéré il pouvait se mettre en communication avec ses pa
rents et ses amis encore vivants.
Les temples des Taïtiens, images et symboles de leurs croyances religieuses,
s’élevaient respectueusement, isolés sur les bords de la mer, cachés à la vue
des profanes par l’épais ombrage des arbres les plus majestueux de File, tels
que le tomanou ', le mira, et surtout Yaito, dont les larges feuilles agitées par
le vent imitaient la voix de Dieu. Les femmes ne pouvaient franchir l'enceinte
( 1. C a ln p h y llu m i n o p h y llu m . 2. T he.tp c.iia p o p u ln e a . •’>. C o s u a r in a c q u is e lifo lia . M. Moolenhotit, Ionic I I , payje 469.
ILE S DE I,A SOCIETE.
T AI TI.
257
sacrée, leur présence aurait souillé la sainteté <lu lieu. Au fond de ces temples,
sur des autels, espèces de plates-formes eu bois montées sur quatre piliers,
s’élevaient, couvertes de grossières étoffes, les figures des Atouas. Ces images
n’étaient le plus souvent qu’une colonne ou un bloc triangulaire, on bien des
morceaux de bois évidés en dedans cl n’ayant presque ni forme ni figure, ou
présentant des traits horribles, les jambes et les bras monstrueux ou seulement
indiqués.
Les marais ou temples étaient desservis par un nombreux personnel sacer
dotal. Dans chaque district il y avait un grand-prêtre ou souverain sacrifica
teur, chargé de présider aux solennités et d’offrir les victimes humaines aux
dieux, puis un amoi-loa, gardien des images, un pouré, prêtre subalterne, et
uncertain nombre de serviteurs, qui préparaient les autels, enterraient les
restes des victimes et faisaient la police dans l’intérieur des temples. La per
sonne du pouré était sacrée; sa place était héréditaire, comme celle des chefs
de districts. On les regardait comme les interprètes de la volonté des dieux, les
arbitres de toutes les questions de guerre ou de paix; ils jouissaient d’un pou
voir égal, quelquefois supérieur à celui du souverain.
La superstition avait établi des coutumes féroces; ainsi les sacrifices humains
étaient assez fréquents chez les Taïtiens. Au début d'une guerre, à la fin d’une
expédition, soit pour s’attirer la bienveillance des dieux, soit pour les remercier
de leur puissante intervention, les chefs taïtiens n’hésitaient pas à immoler sur
l’autel du dieu Oro (le dieu Mars de file) leurs parents, leurs meilleurs amis,
ou les prisonniers faits à la guerre.
A la suite des prêtres marchaient les devins ou inspirés, qui, s’érigeant sou
vent en dieux, nourrissaient la crédulité populaire par des récits merveilleux;
ils s’insinuaient dans les cases, promettant aux malades la santé, aux guerriers
la défaite de leurs ennemis, aux criminels le pardon des dieux : à tous ils révé
laient les secrets de l’avenir. Comme la Pythie de Delphes, quelques-uns d’entre
eux, montés sur un trépied au fond d’une caverne sombre, dévoilaient les mys
tères des dieux en poussant des cris horribles et de longs gémissements entre
coupés de paroles confuses, (pie la foule, pressée autour d’eux, interprétait à
sa manière.
Mais le fait le plus curieux à constater du culte des Taïtiens, c’était une
société secrète, une corporation qu'on dirait empruntée à l’Égypte ou à la
Grèce, aux mystères d’Isis ou à ceux de Cérès, et dont l’organisation offrait de
l’analogie avec nos sociétés de francs-maçons et avec toutes les sectes de haute
philosophie religieuse établie dans l’Inde et chez les peuples qui prenaient au
sérieux leur cosmogonie. Cette société, dite des Areoïs, semble n’avoir été
autre chose (pie l’initiation aux mystères du dieu Oro, le plus puissant de l’O
lympe laüien. Il serait impossible d’assigner une époque à l’établissement de
TOM K I.
33
celle société; d’après les insulaires, elle remonterai! au moment de la nais
sance de l'homme.
Ce n’était pas chose facile que de se faire admettre au nombre des initiés;
les épreuves étaient rudes et ne le cédaient en rien à la fantasmagorie de nos
loges maçonniques ou des ventes du carbonarisme. Vous étiez impitoyablement
repoussé si vous n’étiez pas reconnu réellement inspiré des dieux; le grand
Jupiter Océanien ne reconnaissait pour scs favoris que ceux qui donnaient des
preuves de ses bonnes grâces. Ce récipiendaire devait s’armer de patience, cel
les épreuves duraient quelquefois des années, et tout cela pour obtenir le pre
mier grade dans l’initiation. Pour atteindre aux suivants, de nouvelles cérémo
nies, de plus difficiles épreuves avaient lieu; puis enfin les candidats immo
laient aux dieux un petit cochon, et le principal areoïs interpellait à liante voix
le dieu Oro : Consentez vous, dieu Oro, criait-il, qu’un tel soit élevé à tel
grade? un prêtre répondait affirmativement pour le dieu, et l’aspirant recevait
alors les marques de tatouage qui distinguaient tous ceux de la classe où il
venait de passer
Tous les Taïtiens pouvaient prétendre à cette initiation. La société des areoïs
était divisée en douze loges, qui avaient chacune un chef ou grand-maître.
Au-dessous d’eux, les areoïs avaient les néophytes, qui les suivaient partout,
les servant, préparant leur nourriture, les secondant dans leurs occupations et
participant il leurs fêtes et banquets; mais c’était il titre de serviteur, jusqu'au
jour où, ayant rempli les formalités de la réception, ils étaient admis parmi
les initiés. Ils vivaient en bandes séparées, parcouraient le pays, chantant ici
les merveilles de la création, les actions merveilleuses des dieux ; là, entraînant
le plaisir sur leurs pas et provoquant les populations à la danse et aux fêtes.
Inviolables et sacrés, comme les prêtres, les areoïs profitaient de la terreur
qu’ils inspiraient pour'se livrer sans retenue à tous les plaisirs sensuels, à tous
les raffinements de la débauche la plus licencieuse.
L’auteur du Voyage aux îles du Grand-Océan se demande quel but s'étalent
proposé les fondateurs de celle société. Il pense que c’était une institution reli
gieuse établie dans des vues d’ordre et d'utilité, et qui ne devait point son éta
blissement au hasard; mais tout est mystérieux dans ses tendances connue dans
sa création.
Les areoïs, à la fois prêtres et laïques, jouissaient des avantages attachés à ces
deux étals : comme prêtres, ils étaient inviolables, c’étaient les favoris des
dieux, qu’ils semblent même souvent représenter sur la terre; comme laïques,
ils se voyaient applaudis, recherchés dans tous les lieux où les conduisait leur
humeur inconstante et vagabonde, et partout les jeux, les fêtes, les réjouissances
1 M. Moerenhout, tome I , page 494.
ILE S DE L A SOCIÉTÉ. — TAITI.
259
lus suivaient. Ils proclamaient cependant la prostitution, l'assassinat et surtout
l’infanticide comme des actions méritoires
Tantôt, comme les bardes et les scaldes de l’antiquité gauloise et Scandinave,
ils célébraient par des hymnes inspirés la nature, la vie et la puissance des dieux ;
quelquefois, insouciants troubadours ou ménestrels, ils exprimaient, dans des
chants qui ne sont rien moins que sévères et dans des scènes dramatiques et
voluptueuses, les mœurs et les habitudes si faciles d’une nation que sa riche
conformation physique, l’ignorance d’une morale plus relevée et l’excessive
ardeur du climat entraînaient vers tous les plaisirs des sens.
A Taïti, où règne une abondance éternelle, oit la vie s'écoule sans le moindre
souci des besoins matériels, les l’êtes des areoïs étaient presque continuelles;
on y célébrait sans scrupule la volupté et l’amour, et il n’était pas rare de voir
la jeunesse des deux sexes offrir publiquement des sacrifices à la déesse de ces
plaisirs : les danses, on le conçoit, étaient lascives et sans gêne.
La vie des areoïs se passait donc dans un cercle perpétuel de plaisirs; dans
cette vie , comme dans l’autre, tout était privilège et faveur pour eux. Ici-bas ,
le peuple les vénérait comme les amis des dieux; après leur mort, un paradis,
bien plus excellent que celui du commun, les attendait. Qui n’eût voulu appar
tenir à une corporation dont les membres ne paraissaient vivre et mourir que
pour être heureux !
Mais l’heure de la société voluptueuse des areoïs avait sonné; les dieux al
laient descendre de leurs autels, les marais se fermer et les oracles devenir
muets. En 17‘J 7, un vaisseau anglais, le Duf, débarque sur les côtes de Taïti
trente missionnaires protestants bien sérieux, bien croyants et profondément
versés dans la lecture de la Bible. On vil ces missionnaires, plus zélés qu’intelli
gents, s’insinuer sans bruit, lentement sur divers points de ce littoral à peint;
connu des navigateurs. Ils apportaient avec eux une belle doctrine, capable
de régénérer cette population, dont les mœurs relâchées avaient altéré les bons
instincts; mais ce livre de la divine doctrine, les missionnaires l’avaient placé
à côté des ballots de marchandises et des produits fabriqués en Angleterre,
dont ils espéraient faire trafic : il leur parut habile, sinon très-apostolique,
d’associer les conquêtes de la foi aux bénéfices du négoce.
Dès leur début ils s’appliquèrent à centraliser le pouvoir, à maintenir les
diverses influences locales, en lutte les unes contre les autres, pour mieux les
affaiblir et les faire concourir sûrement à l'établissement d’une administration
régulière, d’une vie sociale plus parfaite; mais bientôt l’austérité et la rudesse
de ces missionnaires, leur esprit mercantile peu en rapport avec leur caractère
religieux , soulevèrent de toutes parts les défiances des naturels et finirent par
M. Mocienliotil, terne 1, pnyc 495.
2(i0
DEUXIÈME VOYAGE.
provoquer une lutte, d’abord sourde, puis éclatante contre leur domination
absolue..
La sévérité des méthodistes, la gravité rude des nouveaux apôtres, la sim
plicité du culte protestant, tout, dans la prédication et dans les prédicateurs,
était antipathique aux Indiens. On comprendra combien Cette population, de
mœurs licencieuses, d’un esprit léger et indépendant, devait se trouver mal à
l’aise devant ces hommes qui prêchaient une doctrine dont la sublimité méta
physique s’éloignait trop violemment de ses habitudes et de ses traditions. Si
les Taïtiens adoptèrent le culte protestant, ce fut plutôt par cet attrait de la
nouveauté qui forme le caractère des sauvages que par une sincère conviction,
qui n’avait pas eu le temps de se bien former. Ces nouveaux convertis protes
tants ressemblaient, dit un auteur, à ces enfants indisciplinés, ignorants, qu’on
émancipe avant que leur caractère ne soit formé et leur raison développée.
Cependant, à la voix impérieuse des missionnaires, dont l’argument le plus
irrésistible peut-être se déployait sur les rivages de Taïli sous la forme redou
table des puissants navires de l’Angleterre, qu’on savait, hélas! lancer la
foudre, les temples et les vieux marais, si longtemps vénérés, s’écroulaient. Le
sauvage s’agenouillait devant la croix et baissait la tête devant ses nouveaux
maîtres. Les areoïs seuls opposaient une vive résistance à l’invasion des prin
cipes chrétiens. Ce n'était pas chose facile que de détruire cette association de
la riante mythologie océanienne! le dieu Oro ne se rendait pas sans combattre;
il restait fièrement sur son piédestal, lorsque la tombe des dieux d'un moindre
pouvoir gisait déjà sans honneur dans la poussière. Il représentait à lui seul
tout le prestige de ce panthéisme que les traditions taïticnnes avaient immorta
lisé; et les vallons de Taîti et d’Eimeo conservaient encore ces danses lascives,
ces l’êtes licencieuses, où, à l’ombre des cocotiers et des citronniers, au bruit des
cascades murmurantes, les areoïs chantaient les exploits de leur dieu et la gran
deur de scs œuvres. De là une lutte désespérée, entre le passé, qui voulait
encore vivre, cl l’avenir, qui s'avançait, ouvrant devant lui un nouvel horizon.
Le chef habile qui avait opéré une révolution politique venait de mourir : ce
lut le 3 septembre 1803 qu’arriva la mort de Pornaré I'r, au moment où son
omnipotence était incontestée. Il avait su conquérir et transmettre à ses des
cendants une position à laquelle il ne pouvait pas espérer d’atteindre. Mais,
quoique d’un esprit entreprenant, ambitieux, il fut singulièrement secondé par
les circonstances; et les marins anglais, qui lui fournirent des armes, des
munitions, et qui combattirent pour lui, furent aussi d’actifs agents de la révo
lution taïtienne.
Pornaré avait une apparente bienveillance qui le faisait aimer de scs sujets,
mais il était difficile de décider si cet air était naturel ou simulé. On voit qu’il
avait de l’aptitude pour la pratique et l’application de la politique transcendante
ILES DE LA SOCIÉTÉ.
TAITl.
261
dos chefs souverains de la civilisation. C'élait, à tout prendre, un sauvage d'une
grande adresse et de beaucoup de ruse : il n’avait rien de commun dans son
extérieur, ses manières étaient engageantes; mais ce n’était là qu'un masque,
disent les auteurs qui ont parlé de lui, qui, sous l’aspect de la candeur, cachait
une profonde dissimulation. Il savait concevoir un plan et en poursuivre l’exé
cution avec persévérance. Il fut pourtant le bienfaiteur de ses sujets et plusieurs
améliorations datent de son règne. Malgré des guerres continuelles, intermi
nables, il s’occupa avec ardeur d’améliorer la culture de l’île et d’augmenter
les ressources du pays. Les pentes incultes des montagnes, les parties basses et
sablonneuses du rivage, rarement cultivées par les naturels, furent défrichées
sous sa direction. Suivant les indigènes, il aurait planté lui-même un grand
nombre de cocotiers et d’arbres à pain; il encourageait de tout son pouvoir
celle culture, et ces arbres magnifiques témoignent de sa sollicitude paternelle
pour les habitants de son île : comme ces vieux et respectables ormeaux que
Sully (it planter, et que la mémoire des peuples entoure de vénération. Les
Taïtiens n’ont pas oublié le chef intelligent qui s’occupa de leurs intérêts les
plus pressants, les besoins de la vie matérielle.
Pomaré II n’offrait pas les mômes qualités que son père; il lui manqua la
prudence dans les vues, et la volonté (pii exécute. Son règne fut cruellement
agité. Des révoltes fréquentes, des guerres intérieures, des soulèvements par
tout, telle fut son existence. Comme son père, il trouva un puissant appui
dans les missionnaires anglais, qui l’aidèrent à asseoir son pouvoir et à dimi
nuer celui des chefs turbulents des districts.
Ce fut en 1811, selon M. Ellis, que naquit sa fille, Aimata, qui règne au
jourd’hui à Taïli. Une année après, Pomaré II se fit baptiser. Dès ce moment,
l’influence des missionnaires ne fit qu’augmenter, et les idoles finirent par dis
paraître. Hélas! en devenant chrétien, le roi converti devint ivrogne. C’est une
suite fatale de notre action sur toutes les populations sauvages; nous ne pou
vons pas leur apporter un bienfait sans leur donner aussi des vices qu’ils ne
connaissaient pas.
Les relations fréquentes avec les Anglais avaient rendu général ce goût pas
sionné pour les boissons alcooliques. Le peuple tombait dans un état d’abru
tissement déplorable ; la prédication était impuissante à détruire ce vice
nouveau.
Cependant les eonversions se propageaient. En 1816, tout l’archipel laïtien
était chrétien, et dès lors le peuple dut entrer dans un autre ordre d’idées. Les
missionnaires eurent à se préoccuper en même temps de la direction à donner
à leur œuvre religieuse et des moyens d’opérer une rapide transition de l’état
social à une organisation plus avancée; ils devinrent prêtres et législateurs. Ils
eurent à remplir une double mission, difficile, pleine de dangers; il fallut cou-
struire un nouvel édifice, après avoir renversé l’ancien. Gouvernement, lois,
institutions, culte, tout lut changé ou modifié par les ministres protestants;
étaient-ils tous à la hauteur d’une telle mission? non sans doute.
L’état politique et civil des idolâtres taiticns était étroitement uni il leur
culte; leurs usages comme leurs lois, inspirés par la religion, en avaient le
caractère. Le jour où les Taïtiens idolâtres devinrent chrétiens, il y eut entre
leur culte et leur législation de telles anomalies, qu’on ne pouvait se dispenser
d’organiser sur la surface de l’ile un droit nouveau : c’est ce que firent les
missionnaires, en se proposant pour luit le renversement complet de l’idolâtrie,
l’abolition de la société des Areoïs , l’oubli de l'usage monstrueux de faire
mourir les enfants, de massacrer les prisonniers, la suppression des amuse
ments et des l'êtes où la volupté ne se voilait jamais, et enfin la réforme complète
des sentiments moraux et des habitudes de la population.
Depuis que le nom d’un de ces missionnaires a si bruyamment retenti en
France, on se demande si tous ces prédicateurs méthodistes ressemblaient à
M. Pritchard. Heureusement non, mais on a eu à signaler de ces excès intem
pestifs de zèle religieux assaisonnés de vues ambitieuses, de calculs intéressés
ou de tendances peu sincères. Ce n’en était pas moins une tâche bien difficile que
l’établissement d’un ordre nouveau qu'ils entreprirent. Ils avaient deux écueils
h éviter : l’abus du principe et l’application inopportune de certaines théories
politiques. 11 faut bien, pour être vrai, avouer qu'ils ne surent éviter ni l'un
ni l’autre excès. Sans tenir compte des passions du pays, et par suite (h; l’exa
gération de leur influence sur les sauvages, ils promulguèrent des lois d’une
sévérité draconienne. Ces lois heurtaient les coutumes, les mœurs, et surtout
cette ébauche de civilisation qui s’était développée sous l’influence des areoïs.
Ces insulaires, malgré leur conversion, offraient encore un mélange de bar
barie, de grossière ignorance, d’idées morales, de sentiments généreux dont
il fallait tenir compte. lin voulant trop hâter l’établissement de la civilisation
européenne, les missionnaires la compromirent.
Les débuts furent certainement favorables à la morale; les sacrifices hu
mains cessèrent, les autels des faux dieux étaient tombés, et les prétendus
inspirés, imposteurs fanatiques, s'étaient dispersés; les belles Taïticnnes, si
folles de joie et de fêtes, si ardentes au plaisir et au culte de la déesse de Pa
phos et d’Idalie, avaient renoncé à leurs danses cl à leurs mœurs voluptueuses.
Plus de rendez-vous amoureux sous les ombrages des arbres à pain et des pal
miers; il fallait aller au prêche, écouter sans dormir la monotone instruction
qu’un grave méthodiste débitait d’une voix imposante. Suivant la pittoresque
expression de AI. de Chateaubriand, clics expiaient dans un grand ennui la
grande gaieté de leurs mères. I)u roi Pomaré 11, les missionnaires firent
un législateur terrible. Nous avons dit déjà que le fol amour, auquel une
ILE S l)K L » SOCIETE. — TAITI.
2(>:>
])cnlc trop facile enlraînait souvent les Taïliens, était puni par ces travaux
forcés (|hi ont produit les premières voies de communication à Taïti. Nous
voudrions pouvoir parler de ce code nouveau, que le représentant du roi des
Français a trouvé trop sévère, et qu’il a fait reviser ; mais cela nous entraînerait
beaucoup trop loin.
Les apôtres anglicans s’imaginèrent, et cela très-sérieusement, de fonder dans
l'ile un gouvernement constitutionnel. Ils allèrent jusqu’à couronner Pomaré III
et à lui donner l’investiture; puis ils créèrent une chambre des communes,
établirent des tribunaux de justice civile et criminelle, et n’oublièrent pas le
jury. C'était le gros bagage de nos régimes pondérés.
Ces essais eussent été seulement risibles, s’ils n'avaient pas provoqué le dés
ordre et la désorganisation. Les missionnaires ne comprirent pas qu'il appar
tient au temps seul de changer les mœurs cl les habitudes d’un peuple; ils
rêvaient des êtres abstraits et oubliaient les pauvres sauvages. Celle précipi
tation plus que téméraire s’explique par l’inexpérience de ces législateurs im
provisés. La plupart, médiocrement instruits, appartenaient aux classes infé
rieures de l’Angleterre; étrangers au commerce des hommes, aux éludes de
haute politique sociale, ils n’avaient aucune des qualités indispensables. Le
pire de leur position fut qu’ils vivaient à Taïti d’une vie précaire, pouvant à
peine subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. La nécessité les fit
trafiquants; ils faisaient provision des produits manufacturés en Angleterre,
et ce n’étaient pas les m eilleurs, ils les imposaient ensuite avec de hauts
profits aux indigènes, avides de nos étoffes et de notre orfèvrerie de cuivre.
11 est pénible de voir des apôtres du Christ dénaturer leur caractère, para
lyser leur noble mission en se faisant chefs d’entreprises commerciales, de
fabriques de coton ou de sucreries, unissant ainsi les fonctions de prêtres, de
spéculateurs ou de marchands, passant successivement de la boutique à la
chapelle, de la direction des âmes à l’exploitation des intérêts matériels. Ils
n’en étaient pas moins devenus les véritables souverains de l’ile. Il n’en fallait
pas tant pour se déconsidérer vis-à-vis de ces populations sauvages, et, s’ils
méconnurent leur devoir, ils rabaissèrent étrangement la sublime mission qu’ils
avaient acceptée.
Dans leur aveuglement inexplicable, ils allèrent jusqu’à établir un impôt
sur la foi des Taïtiens, à l’effet de salarier d’autant la propagande; c’est
ainsi que chaque membre de la religion nouvelle devait leur payer chaque
année un cochon, cinq bambous d’huile de coco, trois ballots d’arrow-root ou
quatre paniers de coton. Le peuple se soumit en murmurant. Les chefs se te
naient à l’écart, peu satisfaits de cet empiètement sur leurs droits et leurs
prérogatives; chacun attendait le moment de la réaction. Elle arriva en 1828;
elle faillit emporter le protestantisme, pour y substituer une secte dont les
264
DEUX I KM K VOYAGE.
adeptes croyaient en Jésus-Christ, lisaient la Bible, mais transigeaient avec le
dieu OrOj et remettaient en honneur les maximes des areoïs. Le réveil fut
magique; on revenait avec passion aux anciennes m œurs, et la religion pro
testante allait disparaître. Mais l’apôtre Pritchard était à Taïti, et les Mamaia
(c’était le nom des nouveaux sectateurs) furent obligés de céder.
Bornons ici cet aperçu historique que nous empruntons aux divers écrits sur
Taïti, pour dire quels faits signalèrent l'apparition des Français dans Vile.
Montrons enfin ces gracieux insulaires agissant; leurs mœurs domestiques nous
intéresseront au moins autant que les arides discussions de leurs discordes et
de leurs révolutions.
J ’ai dit qu’à notre arrivée dans la haie les pirogues laîtiennes circulaient
autour de la Minerve, mais je n’ai pu dire encore qu’au milieu de ces embar
cations légères se trouvait celle du stationnaire, qui nous apportait l’ordre de
satisfaire à toutes les exigences de la police, sous peine d’amende. J’arrivais
d’une colonie anglaise où les étrangers sont autrement reçus, et je fus fort
étonné de cette singulière injonction. Il fallut cependant nous résigner. 11 est
vrai de dire que la Minerve était un navire anglais, et que son équipage et son
chargement pouvaient laisser quelques doutes; quoi qu’il en soit, il nous fallut
d’abord nous rendre chez le commissaire, puis de là à la préfecture de police
du lieu, oii un ancien sous-officier de la garde municipale de Paris, et dont on
Cnse de la police en 1846 à Pnpeïli.
avait fait une autorité, nous remit un permis de séjour. Toute la journée fut
employée en courses obligées, quoique insignifiantes, et d’autant moinsagréables
IL E S DE LA SOCIÉTÉ. — TAITI.
265
sur une plage blanche qui prend le nom de place publique, que le thermomètre
marquait trente degrés; il serait superflu de dire que ce n’est pas à l’ombre,
car ce centre d'affaires, choisi par le gouverneur, est exposé à tous les soleils
possibles.
Enfin vers la fin du jour qui suivit notre arrivée dans file, et grâce à mes
lettres de recommandation, nous avions, le capitaine dont je fus caution et
moi, satisfait à toutes les prescriptions de l’ombrageuse police que l’on a cru
devoir établir sur ce rivage; nos réflexions prenaient une teinte de critique au
sujet des étranges règlements qu’on impose aux voyageurs et aux naturels ; il
nous semblait que les ordonnances et les arrêtés sont à leur place sur les murs
de la capitale du grand royaume de France; mais à Taïli, les prescriptions du
gouverneur, que nous lûmes affichées sur un arbre, et qu’un gendarme avait
copiées de sa plus magnifique écriture, nous faisaient quelque peu sourire.
Je reproduis l’ordonnance affichée ce jo u r-là et que deux Taïtiens cher
chaient sans doute à déchiffrer au moment où nous sortions de la case du chef
de la police :
« Nous, gouverneur des établissements français dans l’Océanie, commissaire
du roi près la reine des îles de la Société, etc., etc., etc. En vertu de l’ar
ticle... etc., etc., arrêtons :
» Tout étranger, arrivant à Taïti, devra dans la journée se présenter au
bureau de police pour recevoir un permis de séjour qui lui sera délivré sous la
garantie de deux habitants connus, et alors il pourra circuler librement dans
Papeïti depuis le coup de canon du lever du soleil jusqu’à celui du soir. A ce
signal il devra rentrer chez lui; et s’il est rencontré dans la rue par une p a
trouille ou un officier de service, il pourra être condamné à une amende de
vingt-cinq à cent francs.
» Tout capitaine de navire devra retourner à son bord avant le signal de
retraite, et son embarcation devra en l’attendant être amarrée près du poste.
» Si un homme d’équipage reste à terre il sera puni, et le capitaine sera
responsable de l’amende encourue.
» En faisant une demande au chef de la police , on pourra obtenir une per
mission spéciale de circuler jusqu’à dix heures moins un quart; toutefois le
permissionnaire devra se munir d'une lanterne et répondre aux appels des fac
tionnaires.
» Tout habitant désirant quitter file devra en faire la demande huit jours à
l’avance^iu chef de la police.
« Toute embarcation sortant de la baie devra aborder le stationnaire pour
obtenir l’autorisation. »
L’heure nous rappelait à bord, lorsqu’en avançant vers le centre de la plage
où devait se trouver notre canot, nous ne fûmes pas médiocrement étonnés de
TOMK r.
34
260
1)Hi; X I KMK VOYAdK.
voir des essaims de jeunes filles el de jeunes Taïliens se précipiter en jouant
sur le rivage, qui en un instant se trouva transformé comme par enchantement
en une scène du plus ravissant spectacle. La plage avait été déserte toute la
journée; mais le soleil avait caché scs rayons, la police se faisait tolérante, el
cette jeunesse rieuse venait respirer avec délices les brises de la iner.
.tonnes tilles laïticmies.
On se ferait difficilement une idée du tableau qui s’offrail à nos yeux; il me
captivait d’autant plus que je n’avais encore aperçu à terre que de rares indi
gènes et les pantalons garance de notre infanterie, .le voyais enfin cette popu
lation qui avait inspiré de si riantes descriptions aux premiers navigateurs, et
dans ces groupes divers, hommes el femmes, vêtus avec une grâce parfaite et
une coquetterie toute particulière, je retrouvais encore, cl je m’en réjouissais,
le beau type océanien.
C’était• bien en effet les plus belles formes de l’espèce humaine qui s’of
fraient à mes regards. Les femmes, aux traits fins et réguliers, au maintien
noble et touchant, avaient cette teinte brune des climats chauds, mais rien ne
rappelait chez elles l’altération des formes qu’on remarque si généralement
chez les peuplades sauvages. A voir briller leurs grands yeux noirs si expressifs,
ILE S DE LA SOCIÉTÉ. — T A IT I.
207
on se ilemandail si ces belles jeunes filles n’étaient pas quelques enfants perdus
des races les plus favorisées de la nature, tant il y avait d’attraits ravissants
sur ces charmants visages. Elles ont les plus belles dents du monde; la coupe
de leur figure offre les lignes harmonieuses de la famille caucasique; la main,
le pied, l’oreille, ces principaux signes de belle race, sont irréprochables.
Tous leurs mouvements, tous leurs gestes, toutes leurs altitudes ajoutent à
leurs grâces.
Les hommes sont généralement de haute taille, forts, robustes et parfaite
ment proportionnés; la souplesse de leur démarche, l’agilité qu’ils montrent
dans leurs jeux annoncent une conformation physique chaque jour plus rare
chez les Européens civilisés; un goût parfait préside à leur manière de s’ha
biller, et une propreté recherchée vient ajouter au plaisir qu'on éprouve à les
voir.
Hélas! ce fruit amer de la dépravation humaine, qui n’aurait pas dû être
connu dans un lieu si retiré, s’était pourtant propagé à Taïti dès l’arrivée des
Européens. Ni la vaste étendue des mers, ni les montagnes inaccessibles de
file, ni les retraites cachées des solitudes n’avaient pu garantir ces Indiens.
Grâce à Dieu, le mal n’avait pas tout détruit : la terre était aussi fertile, les
aspects aussi imposants, et les habitants, plus rares sans doute, plus soucieux
du présent et de l’avenir, rappelaient toujours les hôtes joyeux de Wallis, de
Bougainville et de Cook. Si les maladies avaient décimé les individus, si la
mort avait fait de nombreuses victimes, l'espèce avait conservé la pureté de ses
formes.
Je m’explique parfaitement l’étonnement extrême des premiers navigateurs
qui visitèrent celte île; ils se trouvaient transportés dans un lieu ravissant, au
milieu d’une population richement conformée et dont les mœurs offraient un
mélange d’élégance et de sauvagerie, de douceur et quelquefois de cruauté,
toutes choses aussi inexplicables pour les détails que l’ensemble en était in
téressant.
Il serait en effet impossible de se figurer sous ces latitudes un concours do
circonstances plus favorables à la félicité matérielle, à la pleine satisfaction des
sens que celles que présentent ces lieux enchanteurs; et certainement rien
de plus aisé pour les Taîliens que de goûter le bonheur, si tout n’avait pas été
détruit par les guerres, les massacres et mille autres horreurs dont l’homme
seul est capable, qu’il invente comme à plaisir pour détruire et ruiner son
propre bien-être en contrariant les vues bienveillantes de la nature. Dans l’état
de paix, la vie de ces insulaires pouvait faire envie au reste de l’univers.
Tels qu’on les a trouvés à l’époque de la découverte, ils jouissaient d’un
bonheur peu commun. Sans cesse aiguillonnés par des plaisirs de toute espèce,
leur vie n’était pas l’inactive indolence de plusieurs autres nations indiennes
268
DEUXIÈME VOYAGE.
(jui végètent et croupissent dans la paresse et dans les privations qu’enfante
la misère. Le Taïtien voulait et savait jouir de la vie; et, quoique ennemi du
travail, il n’y avait peut-être passons les tropiques de peuple si occupé (pic lui.
Ses exercices gymnastiques, la danse, les chants, les fêtes et les plaisirs de
mille sortes, remplissaient pour lui la fatigante monotonie des heures '.
Malgré la sévérité des lois que les missionnaires ont établies, malgré la
modification (pie la religion nouvelle a nécessairement apportée dans les mœurs,
on retrouve encore dans l’expression de la figure de ces beaux Antinoüs océa
niens, de ces belles femmes si ardentes au plaisir, les traces dissimulées, mais
non effacées, du caractère primitif. Les collègues de M. Pritchard ont réformé
bien des choses, apporté d’incontestables améliorations, mais ils ont proscrit
le simple et commode vêtement des insulaires. Maintenant ces hommes sont
vêtus d’un morceau d'étoile appelé pnreu ou niaro, qui tombe de la ceinture au
genou, et d’une chemise. Les femmes ont le même muro et par-dessus une
chemise plus longue : c’est parfaitement disgracieux; mais ce qui l’est bien
davantage, c’est le goût qu’on leur a donné pour le costume européen. Rien
n’est grotesque comme l’attirail de nos toilettes sur ces indigènes.
Avant de s’affubler des robes venues des manufactures anglaises, les femmes
se couvraient la tête de petites couronnes de paille qu’elles tressaient ellesmêmes avec les écorces macérées de pourao. Deux grandes pièces d’étoffe
drapées avec art composaient tout leur habillement : la première, d’une blan
cheur éblouissante, entourait les reins et enveloppait tout le haut du corps; les
deux extrémités étaient jointes l’une à l’autre, et engagées sous un pli qui les
retenait pour retomber avec grâce. Dans leur intérieur, les femmes sont à demi
nues. Les jeunes filles s’ajustent sur les épaules, pour tout voile, une sorte de
petit fichu étroit, très-blanc et travaillé en losanges à jour. La portion la plus
brillante de leur parure est empruntée aux (leurs qui parent éternellement leur
riante patrie. C'est le plus souvent l’hibiscus, rose de Chine, dont elles se font
des guirlandes et qu’elles entrelacent dans leur noire chevelure. Les jeunes
gens se font aussi des couronnes de celle fleur, dont l’éclat est des plus vifs,
ou passent seulement dans leurs cheveux deux petites branches flexibles dont
les extrémités réunies les fixent sur la tète et garantissent les yeux de l’ar
deur du soleil. Les hommes d’un âge plus avancé ont quelquefois la tête rasée
et ne conservent qu’une couronne de cheveux, sans doute afin d’avoir moins
chaud.
Quelle différence de voir ces femmes parées de la sorte ou de les voir fago
tées avec des robes d’Europe et des chapeaux sans forme, mais qu’elles trou
vent pourtant magnifiques! Si elles étouffent dans leurs nouveaux habillements,
1 M. Moerenhout, page 54 et 55.
ILES I)E LA SOCIÉTÉ. — TAITI.
269
elles se privent cependant encore de deux objets qui, cliez nous, constituent une
partie essentielle de la toilette : les bas et les souliers Hommes et femmes ont
une invincible horreur pour l'emprisonnement des pieds : il faut croire qu’ils
se sont doutés des tortures que font éprouver et les bottes étroites et les souliers
élégants.
Tailieus.
Depuis l’arrivée des étrangers, chacun cherche à se procurer des vêtements
européens, des colifichets et de l’eau-de-vie. Afin d’en obtenir pour son mari
ou son père, la femme et la fille se sont décidées à vendre ce qu’auparavant
elles donnaient sans conditions.
.l’aurais été enchanté de pouvoir faire le portrait de la reine Pomaré. Mal
heureusement cela m’a été impossible. C’est une assez belle femme, de haute
stature, mais d'un peu trop d’embonpoint; de très-beaux yeux animent sa
physionomie; elle a de belles mains, d’admirables dents d’émail et la noire et
brillante chevelure de la race des Pomaré. Elle a eu beaucoup d’enfants, sept,
je crois; quatre seulement existent, trois garçons et une fille; elle a dans l’île
une grande et belle case, dans une jolie position, au milieu et en arrière de
Papeïti. Mais on raconte (pie, toutes les fois quelle le pouvait, elle se rendait
dans une grande case non fermée, établie sur un monceau de pierres, et située
à l’ouest de la baie, au bord de la mer. C’était le lieu de ses plaisirs intimes,
de ses lioupas houpas.
Elle ne faisait alors, à sa grande joie, aucuns frais de toilette européenne.
On la voyait vêtue absolument de la môme manière et des mêmes étoffes que
les Taïtiennes les plus vulgaires; scs jambes, ses pieds'étaient nus : rien ne
distinguait la souveraine de ses sujets; elle avait conservé le goût de la liberté
en tout, partout et pour tout. Vêtue d'une simple chemise, elle allait avec les
autres femmes à bord des navires baleiniers qui mouillaient à Papeïti, et toute la
journée elle se baignait avec ses compagnes. On ne la reconnaissait qu’à une
r
270
D EU X IÈM E VOYAGE.
suite nombreuse d’étranges princesses, de grotesques dames d'honneur et de
gaies courtisanes qui l’accompagnent toujours.
AI. Pritchard, choqué de cette manière de vivre de la reine, cl autant pour
la dominer que dans l’intérêt de la morale, tenta tous les moyens qui pou
vaient le conduire à son but. Il ne négligea pas môme l’intimidation : il
réussit. Dès ce m om ent, il la combla de présents, mais il lui imposa l’obli
gation d’agir en reine européenne; il voulut quelle s'habillât, qu’elle mit des
bas et des souliers, que l’accès de la case royale fût rendu difficile et que ses
sujets ne l’abordassent qu’avec humilité. La jeune reine n’osait pas se révolter
contre les exigences de son dominateur, et Dieu sait tout ce qu’elle souffrait de
cette contrainte. Pour se soustraire à son tyran, elle employait toutes les ruses.
On l’a vue à bord des navires, où elle se rendait en reine, demander la per
mission d’ôler ses bas et ses souliers. Un restaurateur français, établi à Taïti
depuis dix ans, recevait fréquemment ses visites. Pour arriver chez lui sans
être aperçue, elle traversait un large ruisseau bourbeux, et elle entrait par
une porte de derrière. Chaque fois qu’elle était surprise, elle était rigoureuse
ment réprimandée.
Il se passera encore bien des années avant que la reine de Taïti ait amélioré
l’état social de son sexe. Jusqu’ici les femmes de notre île se sout trouvées
vis-à-vis des hommes dans une position d’infériorité humiliante : ni le titre
d’épouse ou de mère ne venait les relever. Une femme se servait-elle d’une
jatte, d’un vase, le mari ne devait plus toucher à ces objets; elle se voyait
exclue des lieux sacrés, et ne pouvait s’approcher ni de son époux ni de ses
Ills pendant leurs repas : partout ce préjugé barbare l’atteignait, tandis que
l’homme seul était noble et souvent l’égal des dieux.
S’agissait-il d’un mariage, on faisait peu de façons; et lorsque dans ce pays
toute action était soumise à des rites religieux, cette cérémonie seule en était
affranchie. Un jeune homme se présentait pour demander une jeune fille, il
apportait des cochons, des étoffes, un lit était dressé, et dès ce moment il avait
une épouse.
Ces mariages si facilement conclus se rompaient avec non moins de faci
lités; on se quittait quand on ne se plaisait plus; les enfants, s’il y en av ait,
appartenaient soit au père, soit à la mère, suivant le sexe.
Les hommes ne souffraient guère que leurs femmes disposassent spontané
ment d’elles-mèmes, et cependant ils ne se faisaient aucun scrupule de les
livrer à un am i, à un étranger, les forçant même de céder au premier venu
pour de l’argent ou de l’eau-de-vie. Dans ces mariages aucun contrat, pas
même verbal, ne venait entraver la fantaisie : il n’était pas question de fidélité,
ou , s’il y avait stipulation à cet égard , elle était tacite1.
1 AI. Moerenhout, Ionic II, pages 63, 64, 70.
ILE S DE LA SOCIÉT É. — TAITI.
271
La reine Poniaré s’éloigna pourtant, lors de son mariage, de l’usage consa
cré : il y eut des cérémonies extraordinaires. Ce fut en 1822 que la jeune
Aimata épousa un jeune chef portant le nom de Pomaré, qui lui avait été
donné, comme un témoignage d’affection, par le feu roi de Taïti, dont il était
le favori. La cérémonie du mariage eut lieu àOuahirîe, point intermédiaire
entre les domaines des deux époux. Aimata, accompagnée de sa mère et de sa
tante, arriva une semaine après son futur. Dans l’après-midi du jour de l’arri
vée, elle fut conduite par ses parents dans la maison ; son fiancé l’attendait en
silence et entouré de ses amis. Ils restèrent tous deux immobiles; le futur ne
se leva pas pour complimenter les parents de sa femme, sa dignité ne lui per
mit pas de se déranger môme pour sa future ’. Aimata, qui le voyait pour la
première fois, lançait des regards furtifs sur celui qui devait être son m ari, et
qui était assis devant elle avec l’immobilité d'une statue. Au bout de cette sin
gulière entrevue, qui dura plus de vingt minutes, les deux parties se retirèrent
sans avoir échangé une seule parole. Peu de temps après, les formalités du
mariage furent accomplies, et les deux époux fixèrent leur résidence à Taïti 12.
A celte époque, Aimata n ’avait pas l’espérance de régner un jour sur Taïti,
et son autorité avait été limitée à la possession d’un seul district, car son frère
était vivant. Cependant des apprêts considérables eurent lieu pour la célébra
tion de cette union. Les deux époux se rendirent, dans tout l’appareil du pou
voir, à la chapelle des missionnaires protestants. Une garde armée les accom
pagna, et les principaux chefs formèrent un dem i-cercle dans l’église, dont
toutes les parties étaient envahies par la foule. La plupart des assistants
étaient revêtus d’habits européens; Aimata portait une belle robe anglaise, et
toutes les femmes de la famille royale étaient habillées de blanc; ses raatiras
portaient leurs plus beaux vêtements, et le marié était couvert d’habits éclatants
de fabrication indigène. Il était âgé de seize ans à celte époque, Aïmata était
un peu plus jeune; il était d’un caractère taciturne et réservé, à l’opposé de
sa femme, dont les manières étaient engageantes , l’aspect léger et la conver
sation gaie. Elle n’était ni forte, ni corpulente; sa contenance était ouverte
et pleine de vivacité; ses yeux noirs étincelaient d’intelligence : ils se rempli
rent de larmes au moment d’accomplir les derniers rites du mariage3.
il était naturel que la reine future de Taïti consacrât solennellement son
union, ne fût-ce que pour rendre aux yeux du peuple le lien du mariage plus
sacrée! plus respectable; mais, on aura beau faire, le naturel taïtien reviendra
toujours. On ne connaît plus que par la tradition les fêtes brillantes du temps
de la reine Béréa et les danses gracieuses des bayaderes de celle époque de
1 MM. Vinccntlon-Dumoulin et Desgraz, page 057.
2 Ile s T a ï t i , page 558-559.
3 lie s T a ïti, page 659.
___
272
DEUXIEME VOYAGE.
gloire; mais le goût subsiste : on se cache pour danser, et, il tout prendre,
j ’aimerais mieux encore les fêtes autorisées que les plaisirs défendus. On n’a
conservé de vraiment original que le chant; il est, en effet, on ne peut plus
agréable : les airs taitiens sont pleins d’harmonie et ont un charme qui captive,
surtout quand ils sont chantés par de jeunes filles. Les missionnaires ont tiré
parti de ces belles voix. S'ils ont défendu les chants lascifs et licencieux, ils
ont composé, en l’honneur du Dieu des chrétiens, des chants religieux qui
ajoutent merveilleusement aux solennités du culte et rendent peut-être plus ac
cessible notre religion à ces natures impressionnables.
Ce qu’ils ne détruiront jamais tant que cette ardeur du sang tropical bouil
lonnera dans les veines des Taitiens, c’est l’attrait du plaisir, c’est le penchant
irrésistible de l’amour sensuel. Avant l’arrivée des missionnaires, une femme
avait autant de maris qu’il lui plaisait d’en avoir : les missionnaires n’ont plus
toléré qu’un seid époux; mais leurs prescriptions ont été éludées, et les chefs
continuent à vivre comme précédemment. Quand un jeune homme et une jeune
femme s’aiment, ils partent ensemble, ils vont dans la montagne; au bout de
quelques jours ils redescendent; le jeune homme va de son côté, la jeune
femme du sien; ils ne s'aiment plus, ils ne se connaissent plus; la constance
serait un phénomène: des Européens ont fait, d it-o n , des efforts et des sacri
fices inouïs pour retenir des femmes sans pouvoir y réussir. Qu'elles aient un
amant, plusieurs am ants, je ne sais trop, elles sont là-dessus de la meilleure
foi du monde; leur code d’amour prescrit le plaisir, mais point la constance.
Elles ne croient sans doute ni aux langueurs, ni à ces persévérances outrées
qui ne font que des martyrs; en revanche elles ne se permettent ni la pruderie
ni les rigueurs. Une d’elles qui désespérerait un homme serait regardée par
ses compagnes comme une cruelle qui abuse de son pouvoir, et bientôt elle
reviendrait à de meilleurs sentiments.
On se souvient à Taïti de la société des Arcois , où tout le monde, hommes
et femmes, briguait l'honneur d’entrer : aujourd'hui encore il y a des rendezvous de plaisir, comme au temps des raffinés adorateurs de la déesse de Cypris.
Mais, s’il se passe encore des faits répréhensibles au point de vue du nouveau
code taïlien , du moins a-t-on grand soin qu’il n’en arrive rien aux oreilles des
missionnaires. Ces rudes méthodistes sont prompts à punir ces sortes de fautes.
Les auteurs qui ont parlé des femmes de Taïti, trompés sans doute par celte
facilité naïve d’aimer observée chez les habitantes de cet asile de toutes les
séductions de la nature, ont pensé que les Taïliennes étaient incapables de
toute affection profonde. Nous avons pourtant signalé chez elles une grande
sensibilité, à l’occasion de l’attaque de Wallis : mais à d’autres époques et
dans diverses circonstances elles ont fait preuve d’un sincère attachement pour
leurs m aris; leur caractère est non-seulement bon, mais elles sont encore ca
pables de rattachement le plus durable et le plus sincère. L’histoire suivante
d’une victime de l’amour conjugal, et (pie nous empruntons au récit des Voyages
aux îles du grand Océan, convaincra les plus incrédules :
« Un aspirant de marine nommé Stewart, à bord d’un navire anglais dont
l’équipage s’était révolte (la Bounty), s’était choisi pour femme une Taïtienne
du nom (le Peggy. Jeunes tous deux, l'Anglais s’était sincèrement attaché à la
belle insulaire, qui le payait du plus tendre retour : ils vivaient ensemble chez
le vieux père de Peggy dans la plus parfaite union, et leur amour si constant
avait fait l’admiration des volages insulaires. Hélas! ce bonheur fut troublé par
le plus affreux des malheurs : l'époux, qui avait participé à la révolte du na
vire, fut jeté dans les fers à bord d’un bâtiment anglais. Quel coup pour la
pauvre enfant! Hors d’elle-mômc et ignorant la cause de ce traitement, elle se
rendit à bord avec son enfant dans une petite pirogue. Là, à la vue d’un amant,
d'un époux chargé de chaînes, elle eut à peine la force de se traîner jusqu’à
lui et tomba évanouie dans ses bras, tandis (pie Stewart lui-même l’inondait
de larmes, elle et son enfant. Fille de la nature, ignorant les lois de notre im
pitoyable discipline, elle voulait à toute force rester avec son mari, et soulager
ses maux en les partageant. Il fallut user de violence pour l’en séparer, et, afin
de lui épargner des émotions trop fortes pour sou âge, on lui interdit l’accès
du vaisseau. Ce fut pour elle un arrêt de mort. Languissante, elle cessa bientôt
de pleurer; mais elle dépérit à vue d’œil ; et, ne pouvant s’approcher de l’homme
pour qui elle existait, on la voyait des journées entières, assise sur le rivage
avec son enfant, porter des regards égarés, tantôt sur lui, tantôt sur le navire.
Et quand le bâtiment partit, déjà faible et se soutenant à peine, elle le suivit aussi
longtemps qu’il resta en vue, le regardant encore même lorsqu’il avait dis
paru, jusqu’à ce qu’enfin, levant les yeux et les mains au ciel, elle regagna sa
demeure, la tète penchée sur son sein, et se mit au lit : deux mois après l’ar
restation de son mari, la belle, la douce, l’affectionnée Peggy n’existait plus
M’esl-cc pas là un exemple du plus touchant, du plus admirable sentiment
d’affection. Non, certes, les femmes qui ressemblent à Peggy ne sont pas sans
cœur.
Pendant une promenade sur le rivage, en compagnie du capitaine de mon
navire, j’examinais avec attention tous ces beaux visages si doux, à l’air si
caressant : mon imagination aidant, autant peut-être que mes connaissances
physiognomoniques, je supposais dans ces groupes pittoresquement disposés
plus d’une inconsolable Peggy, si le malheur venait à atteindre un objet aimé.
Ces promenades sur le rivage de la mer offrent un attrait tout particulier à
la population taïtienne. C’est le rendez-vous quotidien où de douces causeries
1 M. Mocrcnlioiil, tome II, page 421.
TOIIK i.
35
1»ICI \ I !•:\I K VOY \('■H.
s'échangent, où sc racontent des histoires et où l'on vicnl fol titrer ti la fraî
cheur.
La propreté est une habitude si générale chez les femmes qu’elles passent
volontiers la moitié de la journée dans l'eau : clans un pays aussi chaud, ce
goût devient une nécessité et une grande jouissance.
Autrefois, l’habitant de Taïti se désaltérait dans ses eaux limpides, ou avec
ses fruits savoureux; il ne connaissait pas nos liqueurs fermentées, si perni
cieuses surtout dans les climats brûlants; nous lui avons donné le goût de ces
détestables breuvages que les sauvages Peaux-rouges appellent l’eau-de-feu.
Avec des oranges, les Taïticns font une mauvaise liqueur enivrante, qu’ils
aiment parce quelle est très-forte, et ils en boivent à rouler par terre. Celle
passion s’est propagée également chez les femmes; cependant il est juste de
dire qu'il y en a beaucoup q u i, soit coquetterie, soit bon goût, savent résister
à l’entrainement général et ne boivent que de l’eau.
Le tabac est une autre passion des Taïticns : tous fument, hommes et femmes,
les enfants eux-mômes. C’est pitié de les voir. Ils aspirent et avalent coup sur
coup d’énormes bouffées sans sourciller. Cet usage immodéré du tabac et des
liqueurs spi ri tueuses, qui a déjà altéré chez quelques femmes le son de la voix,
finira par dénaturer ce doux parler si harmonieux de leur langage, composé
de voyelles. Jusqu’ici cl malgré l’usage immodéré du tabac et des alcooliques,
l’haleinc des femmes est restée pure cl fraîche. Ce fait est d’autant plus remar
quable (pie les infortunées portent trop souvent la peine des honteuses passions
européennes. Mais leur saine et vigoureuse organisation, la bienfaisante in
fluence de leur climat, ou peut-être, d’autres conditions physiques qui m’échap
pent, ont-elles contribué jusqu’ici à préserver d'une trop remarquable altération
le beau sexe de Taïti.
Malgré la défense des missionnaires, le tatouage est encore en grand bonneur. Les hommes et les femmes sont tatoués; ces dernières ne jouissent pas
d'un privilège aussi étendu, signe de distinction, ou bien encore indice d’âge;
car on n’est pas tatoué entièrement d’une mémo fois; ce n’est qu’à des époques
éloignées : les enfants ne le sont pas. Les femmes ne portent guère le tatouage
que sur les lèvres, sur l’avant-bras, les mains, les jambes et les pieds; si elles
appartiennent à une famille de grands chefs, elles peuvent se faire tatouer cer
taines autres parties du corps. Le talent des artistes qui martyrisent ainsi la
peau de tout le. monde n’est pas sans valeur : leurs dessins, qui représentent
un peu de tout, mais principalement des arabesques et des poissons, sont d’une
délicatesse extrême. Le tatouage de la reine Tahia-HoliO, femme d'un roi d’une
des îles de l’archipel des Marquises, est un travail admirable. J’ai lu dans
un journal, publié à Taïti sous le litre de YOceanic française, que, lors
qu’on demande à voir le tatouage de cette belle reine, elle relève sans céré-
tou
m
I
ILE S DE LÀ SOCIETE. — T A IT I.
273
monic sa tapa et découvre toute la richesse des formes de son corps. Le journal
ajoule que la jambe de celle femme csl ravissante, cl que sa main et son bras
seraient Copiés par nos statuaires.
L’emploi d’une journée à Taïli n’offre guère d’analogie avec nos habiIndes
européennes : c’est une suite d’occupaflôns peu importantes, enfantines môme,
ou plutôt c’est une suite de mouvements continuels, d’allées et de venues, la
plupart sans but et tous sans un grand intérêt, et qui ne sont remarquables
que parce qu’ils révèlent une existence qu'il faudrait nommer nonchalante cl
sans destinée : existence où l’homme, exempt de soucis et d’inquiétudes, goûte
pleinement le bonheur de ne penser à rien ou du moins à rien de sérieux, et se
trouve par là même naturellement disposé plutôt à jouir, à s’amuser de toutes
choses qu’à s’affliger ou à se chagriner d’aucune : aussi, dans la tranquillité
d’esprit dont ils jouissaient à un si haut degré, ces insulaires, au dire des
voyageurs, avaient-ils constamment le sourire sur les lèvres, connaissant à
peine la mauvaise humeur qu'amènent trop souvent parmi nous les contrariétés
de la vie; et, comme leur état social ne présentait que peu de. circonstances où
ils eussent intérêt à se nuire, ils ne connaissaient presque jamais que des sen
timents d'alfabilité et de bienveillance, toujours remplis les uns pour les autres
d’égards, de prévenances et de bonté
Une. Taïtienne se lève de grand matin et se coiffe; son premier soin est
ensuite d’aller chercher des Ileurs, quelle sème capricieusement dans ses che
veux, toujours admirablement disposés; la toilette finie, elle court se réunir à
ses amies. Les Taïtiennes ont horreur de la solitude; on rencontre toujours les
femmes par groupes, se tenant deux ou trois par la main et couvertes d’écharpes
en étoffes rayées de couleurs éclatantes et variées. Après un déjeuner frugal,
qu’elles sont sûres de rencontrer dans la première case venue, elles vont en
troupes se baigner et visiter les Européens, chez qui elles entrent cl se mettent à
leur aise tout comme chez elles. Ces femmes, dont la gaieté est folle, passent de
demeure en demeure les heures qui précèdent la grande chaleur du jour; à ce
moment elles se dispersent, rentrent sous leur toit ou se réunissent chez l une
d'elles pour faire la sieste, jouer aux cartes, amusement qu’elles aiment beau
coup, ou préparer la toilette du lendemain. Quand la chaleur diminue elles vont
de nouveau se baigner, et elles remplacent les fleurs du matin par des fleurs
fraîches écloses ; alors recommencent leurs courses, qui ne se terminent qu'à
la nuit. De tous côtés on les entend rire, ou les voit s’égarer et sauter comme
de véritables enfants. C’est à la tombée, de la nuit qu’elles aiment à se grouper
sur la plage pour chanter en chœur les chansons du pays. Dans la plupart de
leurs chants, les paroles sont improvisées, et l’on m’a dit qu’il y en avait en
1 M. Mticrcitlioul, lome I, pu;je 74.
<)l
2T(>
D E U X I È MU V O V A (îE.
l’honneur de l’amiral D upelit-Thouars, don! le souvenir parait devoir vivre
longtemps à Taïli. Mlles sont toutes parfaitement organisées pour la musique;
elles ont le sentiment des accords, et leur oreille est d’une justesse extrême.
Les Taïlicnnes mettent de la grâce dans tout; et j ’ai admiré l’une d'elles se
promenant à cheval et galopant à la manière primitive : j ’aurais eu un grand
plaisir à dessiner sa pose ravissante et l’expression animée de son regard.
Du reste, ne demandez à ces grands enfants aucune preuve de leur existence,
de leur identité; ils existent, qu’importe le reste ! Ils sont vieux ou jeunes, les
années ne comptent pas pour eux : jeunes, ils se livrent à la joie, au plaisir;
vieux, ils se résignent à l’ouhli et vivent retirés.
Leurs cases sont assises sur le sol et formées d’un carré de petits bambous
qui supportent une toiture en feuilles de pandanus ou de cocotiers; l’air circule
dans ces simples demeures et entretient la fraîcheur, mais il s’y propage aussi
une quantité prodigieuse d'insectes gros et petits qui ne sont rien moins qu’a
gréables. Vous croiriez que nos insulaires vont, à notre exemple, faire une
guerre à outrance à ces ennemis de leur repos, il n’en est rien : quand ils en
prennent, ils se contentent de les mettre il la porte, de les chasser de la case,
mais ils ne leur font aucun m al; ils laissent aux chats, quand ils en ont, h?
soin de faire la police des animaux qui ont élu domicile dans la case. Presque
toutes les cases sont construites sur le même modèle; on en distingue cepen
dant une, c’est celle d’un marchand de vin qui eut l’idée de construire la sienne
avec les caisses dans lesquelles il avait reçu sa marchandise, de sorte que sa
maison est arlcquinée ; on y voit de tous côtés et placées dans tous les sens des
étiquettes de saint-julien, demédoc, de sainl-cstèphe, de saint-émilion, etc., etc.
C’est une bonne enseigne.
Leur amour de la communauté s’étend à tout : donnez-vous un morceau de
pain à un Taïlien, le morceau est divisé en autant de parties qu’il se trouve
d’individus présents; chacun a sa part : c’cst la fraternité enseignée par l’Kvangile, et elle existe chez des peuples qui n’ont eu que la nature pour guide.
Les femmes préparent les écorces d’arbres pour faire de la tapa, des nattes;
les hommes fabriquent des arm es, des lilets, des pirogues, des cases. Leur
cuisine est des plus simples et leur table des plus frugales : du poisson, des
fruits, quelquefois la viande du cochon, tels sont leurs mets habituels, qu’ils
niangenl avec leurs doigts. Pour lit, ils ont une natte étendue sur les herbes
fraîches qui jonchent le sol de la case.
La maison du gouverneur est en bois, c’est la plus belle de File; elle a été
faite en France et parait assez commode. D’élégantes varandas lui forment une
gracieuse ceinture, el de vastes pelouses figurant un jardin anglais l’entourent.
Au lieu de statues, le jardin est orné de canons qui semblent honteux de se
trouver là. Près de ce palais de bois est la plus grande ease de File; elle était
I L E S DE LA S O C I É T É . — T A IT I .
277
autrefois l'habitation de la reine, cl on ne saurait mieux la comparer qu'à une
grange ouverte; elle sert aujourd'hui aux réunions, et quelquefois on y a établi
un théâtre dont les acteurs, soldats et marins, égayaient l’assemblée.
Afin d'utiliser les courts instants que je devais passer à Taïli, je ne négligeais
aucun moyen de connaître tout ce qui se rattachait à cette population si curieuse
à étudier. Je nt’en allais visitant les cases, oii j ’étais toujours accueilli avec la
plus louchante cordialité; j ’interrogeais les Européens, je causais avec les
naturels qui comprenaient un peu l’anglais, et je n'avais garde de manquer aux
réunions que les cérémonies du culte prescrivaient.
Je remarquai à celle occasion que le dimanche pour les Anglais est un sa
medi pour les Français. Celle singularité tient à ce que les Anglais sont arrivés
par le cap de Bonne-Espérance, ont gagné, minute par minute, un jour pen
dant la traversée, tandis que les Français, en venant p a rle cap Horn, ont
perdu chaque jour quelques minutes, qui, au terme du voyage, font un jour;
et comme aucune des deux nations n’a voulu se conformer à la date de l’autre,
il y a donc deux dimanches scrupuleusement observés à Taïli par les insu
laires : le dimanche anglais est consacré aux dévotions, et le dimanche français
se passe en l'êtes joyeuses et en danses. Sous ce rapport, les Taïliens partagent
les errements de certaines classes d’ouvriers de Paris qui se garderaient bien
de travailler le lundi.
Un dimanche malin, j ’entendis la cloche qui appelait les fidèles au temple :
je me hâtai de me rendre à l’office. L’église est un grand bâtiment construit en
corail et en planches, il est garni à l’intérieur de plusieurs rangées de bancs
et d’une chaire; la tribune est supportée par des colonnes en bois d'artocar]>us, dont le travail annonce la main exercée d’ouvriers européens. Je vis une
centaine d’indiens, ne prêtant guère d’attention au sermon du ministre. Après
la prédication, qui fut faite en langue taïtienne, les chants commencèrent. J’ai
dit que ce peuple était instinctivement musicien, et que sa langue harmonieuse
ajoutait encore au charme des voix. Je fus vraiment émerveillé en entendant
ces cantiques, dont les airs rappelaient peut-être de joyeuses chansons en l’hon
neur des dieux faciles de l’ile. Les missionnaires ont très-certainement été bien
inspirés en utilisant l’efficace moyen de civilisation fourni par la musique, et
jamais on ne trouvera de plus riche organisation musicale chez d’autres peu
plades sauvages.
Mais combien je fus disgracieusement impressionné en voyant mes belles
Taïticnncs de la veille, alors (pie, dans le simple costume national, elles ve
naient s’ébattre sur la plage! Combien j ’aimais les pittoresques draperies de
leur vêtement, les couronnes de fleurs qui ornaient leur tête! De par les mis
sionnaires, le dimanche il est défendu de porter des (leurs et de venir à l’église
sans chapeau. On croirait à peine que des hommes revêtus d’un caractère au-
DHUXIHMH VO VAGI:.
jjiisto, que des ministres chez qui on doit supposer une certaine instruction,
aient pu prescrire une mesure aussi étrange, si on ne savait que ces mission
naires avaient, avant l’arrivée des Français, le monopole du commerce de
l'ile, et que ce qu'ils appellent une loi de pudeur n’a été qu’une loi de Italie et
de négoce. Ils avaient des chapeaux de pacotille, il fallait trouver le moyen de
les vendre.
Ces pauvres femmes, ignorant les secrets de toilette qui président à la mise
d’un chapeau, s’étaient affublées de hideuses ailes de paille tressée, dont la
mode doit remonter, môme en Angleterre, il quelques vingtaines d’années ; elles
me parurent affreuses, et celles que j ’avais précédemment remarquées pour
leur beauté n’avaient plus aucune grâce sous celte coiffure plus que ridicule :
le reste de l’accoutrement, sans forme ni figure déterminées, appartenait en
même temps à la civilisation et à la sauvagerie; mais il fallait obéir au mis
sionnaire, qui interprétait avec aussi peu d’intelligence les préceptes de la
morale évangélique. Je quittai donc le temple très-mal édifié sur les moyens
employés par les méthodistes, cl je plaignis sincèrement mes bons Taïliens,
dont on mascaradait ainsi sans nécessité le vêtement si simple et si bien en
rapport avec la température du pays.
A la sortie du temple, je fus entouré d’une vingtaine de jeunes filles, trèssurprises de m’avoir vu au sermon ; elles me demandèrent si j ’étais de leur
religion et s’il y avait beaucoup de Français qui partageaient leurs croyances;
sur mon affirmation, elles parurent si contentes que, me prenant les mains,
elles m’auraient toutes embrassé si elles n’avaient été retenues par l’arrivée du
ministre qui calma, comme par enchantement, leurs transports.
Je fus un jour introduit auprès du régent, la seconde autorité de l’ile. J’en
trai dans sa case, qui se trouve au centre de la plage et tout à côté du
Café-Français.
J’avais bien vu autour de la maison une douzaine de beaux hommes, véri
tables colosses taillés en apollons, qui semblaient former une garde d’honneur à
Son Altesse le régent, mais personne ne me défendit l’entrée de ce modeste pa
lais; je pus donc, sans plus de cérémonie, complimenter AI Paraïla et madame
son épouse. Le régent se délassait des soucis de son gouvernement en fumant
avec beaucoup de dignité un cigare d’un pied de long, et sa femme était non
chalamment couchée sur une natte, fatiguée sans doute d’avoir raccommodé les
filets de pèche que je remarquai dans un coin. C’est une femme entre deux
âges, mais dont les traits réguliers attestent qu’elle à dû être très-belle, Paraïla
est un très-respectable régent, fort et passablement gras; il porte un orgueil
leux toupet qu’il ne ferait pas couper pour un empire, depuis qu’on lui a dit
qu’il ressemblait à Louis-Philippe. Il parle assez bien la langue anglaise, et
nous eûmes une longue conversation. Je témoignai le désir de goûter le fruit
(le l’arbre à pain, dont l’époque était passée : le maître fit un signe à un de ses
gardes, et en quelques minutes j ’eus le fruit tout préparé.
L’arbre à pain est connu des botanistes sous le nom de Jaquier (Ar/ocarp u s ); il s’élève à quarante pieds environ sur un tronc d’un pied de diamètre.
Sa tète est touffue, arrondie, et assez étendue pour abriter un large espace des
rayons du soleil, ce qui n’est pas à dédaigner à Taïti. Les fruits qu’il produit
sont globuleux, de six à huit pouces de diamètre, verdâtres et rugueux à l'ex
térieur. Les rugosités présentent une disposition assez régulière et forment des
hexagones ou des pentagones subdivisés en triangles. Sous la peau, qui est
épaisse, se trouve, à une certaine époque, avant la maturité complète, une
pulpe blanche et farineuse. Lorsque le fruit est m ûr, cette pulpe jaunit et
prend une consistance gélatineuse. L’arbre à pain donne des fruits pendant
huit mois de l’année. Lorsqu’on veut les manger frais, on choisit le degré de
maturité convenable, que l’on reconnaît à la couleur de l’écorce. La prépara
tion qti’on leur fait subir consiste à les couper par tranches épaisses que l’on
expose à un feu de charbon; l’on peut aussi les placer entiers dans un four
bien chauffé d’oii ou les retire quand l’écorce commence à noircir. Après avoir
gratté les surfaces charbonnées, on trouve une chair tendre et blanche comme
de la mie de pain frais, et d'un goût do châtaigne bouillie. Pour conserver le
fruit ou plutôt pour se préparer une nourriture pendant les quatre mois que
l’arbre ne porte pas de fruits, les insulaires font une pâte qu’ils laissent fer
menter et qui peut longtemps se conserver sans qu’elle se corrompe. Cette pâle,
cuite au four, donne une espèce de pain dont la saveur, légèrement acide,
n’est pas désagréable.
280
DEUXI EME VOYAGE.
La maison du régent se compose de deux chambres, sans autres meubles
fjuc le tabouret en bois sur lequel j'étais assis, et deux malles qui renferment
quelques effets et un uniforme français. Le gouvernement a fait comme les
missionnaires, il a déguisé, comme pour une mascarade, les autorités insu
laires : des habits brodés, des chapeaux à trois cornes à ces sauvages! ! ! c’est
souverainement ridicule.
A la porte de la case du régent Hotte le pavillon du protectorat. Je fus trèscontent de la réception que me firent ce chef cl sa femme; ils me parurent tous
les deux d’excellentes gens, et nous nous quittâmes fort bons amis.
En sortant de la case de Paraît», j ’entrai un moment dans un café-restaurant
tenu par un Français; c’est là que mangent presque tous les officiers de la gar
nison. Je causai un instant avec le maître de la maison, qui me parla de suite
de la difficulté de se procurer de la viande fraîche ; ce que j ’appris plus tard à
mes dépens. A un diner, on sert du cochon à toutes les sauces; il est vrai que
cet animal, nourri de noix de cocos, est extrêmement délicat. Un jour je voulus
réunir à bord de la Minerve quelques personnes pour partager un modeste
diner, et je ne pus me procurer de viande fraîche. Ne voulant cependant pas
réduire mes invités aux rations journalières, je me vis forcé de faire tuer un
des moutons achetés par moi à Sydney cl.que nous ménagions avec une réserve
proportionnée à la longueur de la route que nous avions encore à parcourir
avant de trouver le moyen de faire de nouvelles provisions. Mon dîner aussi
eut-il un grand succès!
Je fis rencontre à Taïti d’un compatriote que je vis avec un sensible plaisir :
c’est M. Ch. Giraud, peintre de grand mérite, envoyé dans File par le gouver
nement français. Dans la visite que je lui lis, je le trouvai travaillant à un
délicieux tableau de genre; tout auprès de lui se tenaient deux jeunes femmes,
deux sœurs : elles lui servaient probablement de modèles. C’étaient deux fort
jolies personnes à peine âgées de quatorze ou quinze ans; elles étaient gra
cieusement posées sur une même natte, et elles lisaient la Bible, traduite
dans leur langue. A mon arrivée, elles quittèrent leur livre pour venir m’inter
roger; malheureusement mon vocabulaire était très-pauvre de mots et la con
versation devenait difficile : elles m’accablaient de questions que M. Giraud
prenait la peine de me traduire. Lorsqu’elles furent suffisamment édifiées sur
mon histoire, elles reprirent leur lecture, qu’elles continuèrent ainsi pendant
les trois quarts de la journée. La langue lailienne est extrêmement douce, elle
s’apprend facilement ; aussi quelques mois de séjour dans file permettent-ils
aux étrangers de suivre une conversation avec les Taïliens.
L’intérieur de celte case eût été le sujet du plus beau tableau haïtien que
Giraud eût pu faire, cl qu’il m’assura vouloir entreprendre avant son départ.
Que mon lecteur, s’il est quelque peu artiste par l’àme, se figure une case tout
,i
IL E S DE LA SOCIÉTÉ. — T A IT I.
281
iï fait indigène, en bambous et recouverte de feuilles de cocotier. Au fond, un
rideau négligemment pendu servant à séparer la chambre à coucher du salon,
qui est en môme temps l’atelier; deux, peut-être trois chaises, un buffet, une
table sont dans un coin, couverts de dessins et d'objets de peinture. Ici, se
trouvent des modèles, des croquis, des pochades, des tableaux ébauchés; plus
loin les deux jolies personnes dont je viens de parler, nonchalamment couchées
sur leur natte. Auprès de la porte est placé Giraud , peignant un groupe de
Taïliennes; derrière lui, une fabuleuse collection de, pipes et de curiosités de
toutes sortes. Mettez dans cet intérieur un ordre sans monotonie, une propreté
recherchée, grâce aux deux fées qui lisent la Bible; ajoutez devant la porte un
petit, tout petit jardin couvert de fleurs, et vous aurez une idée de l’atelier d’un
peintre à vingt-cinq mille kilomètres de France.
Dans un incendie qui occasionna de grands ravages à Taïti, il y a trois ans,
M. Giraud perdit le fruit de précieux travaux; mais il ne s’est pas découragé.
Il possédait au moment de mon voyage une riche collection, que la gravure et
la lithographie reproduiront un jour, je l’espère, pour l’agrément et l’instruc
tion de nos compatriotes. Je pus examiner à l’aise les travaux de cet habile
artiste; j ’y aurais passé la nuit, si on ne lût pas venu me prévenir qu’il fallait
retourner à bord.
Trois jours après mon arrivée à Taïti, M. Téchoires, directeur du port et
commandant le stationnaire (brick Anna), me fit l’honneur de venir me voir
à bord de la Minerve; il connaissait une partie de ma famille, et cette visite
me fut des plus agréables. Qu’on est heureux de trouver au bout du monde
l’occasion de parler de ses parents ! aussi restâmes-nous longtemps à causer
ensemble; il voulut bien me présenter à M. Moerenhout, et je me trouvai bientôt
en pays de connaissance. Ces messieurs me firent, à ma grande joie, les hon
neurs de la conversation, qui lut presque exclusivement consacrée à des sou
venirs de Paris; ils connaissaient ma famille, et l’on comprendra facilement que
chacune de leurs paroles touchait mes cordes les plus sensibles. Nous causâmes
aussi de Taïti, de son importance, de son avenir, et, par une politesse exquise
de leur part, ils me prièrent de leur donner quelques détails sur la colonie de
Sydney, que je venais de quitter. M. Téchoires était l’ami de mon cousin Adolphe
Delessert, avec lequel il avait eu de nombreuses relations dans l’Inde.
Mes conversations avec plusieurs personnes qui connaissaient parfaitement
bien Taïti et habitaient file depuis longtemps me mirent à môme d’apprendre
quelques détails assez curieux sur les relations commerciales du pays; je ne
parlerai que de ce qui m'a le plus surpris.
Il n’y a pas à Taïti de monnaie propre au pays, et l’argent de toutes les
nations y est parfaitement bien reçu : la piastre espagnole, la pièce de cinq
francs de France, les shillings anglais ou les roupies de l'Inde y sont les bienTOtlK I.
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venus. Tout le monde sait que.la piastre espagnole vaut à peu près, suivant le
cours, 5 francs 35 à 37 centimes; mais, dans le but sans doute de favoriser la
circulation de la monnaie française, le gouvernement mil la piastre et noire
pièce de 5 francs au même taux de 5 francs. Cette mesure, comme on va le
voir, devait au contraire jeter de la défaveur sur l’argent de France, et elle
occasionnait, lors de mon séjour à Taïti, une perte de plus de 30,000 francs
pour le trésor. Le Taïtien, destiné à devenir Français, était né malin lui aussi,
et il reconnut bientôt que la piastre espagnole avait plus de valeur que la pièce
de 5 francs; il paya donc toutes ses redevances au trésor avec celle dernière
monnaie et ne voulut recevoir que des piastres. Cette prétention ne rencontra
pas de difficultés et parut contenter tout le monde; car les Taïtiens payaient
avec des piastres les marchandises qu’ils pouvaient acheter aux capitaines de
navires, en faisant bien valoir les 37 centimes de différence. Il en était de
même pour la petite monnaie anglaise, mise au même taux que nos pièces de
1 franc et de 10 sous, dont la différence n’est de rien moins que de 25 0/0. Le
Taïtien ne voulait recevoir le shilling et les 6 pence que pour 1 franc ou pour
10 sous, et ne s’en servait pour ses acquisitions qu’en profitant de la différence,
qui n’était et ne pouvait être contestée par les étrangers et surtout par les
Anglais. Je ne sais si celte mesure est encore aujourd’hui en vigueur, mais en
1840 il en était ainsi.
Le gouvernement a acheté des terrains à Papcïti, et l’on a le projet de former
une espèce de ville en établissant des rues; car ce qu’on appelle Papeïli consiste
simplement en quelques cases placées à distances inégales les unes des autres
sur le bord de la mer. Il faut aussi construire des casernes pour les troupes,
qui sont provisoirement entassées plutôt que logées. Ces projets, avec commen
cement d’exécution, ont donné beaucoup de valeur aux terrains appartenant
encore pour la plupart à des indigènes qui les louent à des prix incroyables.
La moindre case rapporte 50 à 00 francs par mois; sa construction n’a pas
coûté cela. Presque tonies ces cases sont en bambous; on en voit quelquesunes, douze ou quinze, formant des boutiques tenues par des Anglais. Au centre
d e là baie la chaleur est presque insupportable; mais aux extrémités on jouit
d’une fraîche brise, surtout à la pointe des Cocotiers : c’est là qu’est placé l’ar
senal de la marine. On a creusé un canal qui communique de la mer à la baie,
de sorte que la pointe des Cocotiers est maintenant une île fortifiée : de là on a
une vue magnifique.
Si l'on se dirige vers Malavaï, on trouve encore un paysage ravissant. C’est
dans la baie de Malavaï, aujourd’hui abandonnée parce qu’elle est trop exposée
aux vents, que débarquèrent les premiers navigateurs : Quiros en 1606, Wallis
en 17(37, Bougainville et Cook en 1768 et 1760.
Il est bien prouvé aujourd'hui que Taïti coûte à la France près de treille
ILE S DE LA SOCIÉTÉ. — TAITI.
283
millions, quoique cent hommes el bien d’autres sacrifices que je passe sous
silence. Depuis cinq ans environ ce petit coin du globe a pris de l’importance,
gçàce à un fou aussi ridicule qu’ambitieux, à Pritchard, négociant et mission
naire. Mais ceux qui ont pris possession de Taïli au nom de la France ont-ils
eu en vue l’intérêt de la métropole ou une satisfaction à l’honneur national, ou
enfin les îles de la Société ont-elles été adoptées par la France comme un riche
adopte de pauvres orphelins dans un but de protection et de civilisation? Celte
dernière hypothèse me paraîtrait la plus heureuse et la plus honorable, si les
Taïtiens ne nous donnaient la preuve positive qu’ils ne goûtent nullement nos
procédés et qu’ils se soucient fort peu de notre protection. Il semble qu’on
aurait tout aussi bien pu laisser Taïli royaume libre, puisque reine il y a , el
ne pas se jeter dans des embarras de tout genre, financiers et politiques.
Chacun vante T aïli, la belle île aux riantes vallées; mais, je l’ai déjà dit, en
définitive, que peut-elle produire? Les Anglais, ces colonisateurs par excel
lence, ont cherché à y cultiver la canne à sucre ', et n’ont abandonné les lieux
qu’après de vains efforts et de grandes dépenses ; et c’est la France, qui n’a pas
une seule colonie digne de l’envie des autres nations, qui veut chercher à
triompher des obstacles! On semble ignorer que les îles de la Société et Taïti
surtout sont envahies par l’indestructible goyavier, qui renaît, l'aut-il dire, de ses
cendres et s’empare, dans son développement rapide, de tons les sucs nutritifs
de la terre. Cet arbre envahit tout et s’oppose à toute culture; c’est un élément
contre lequel il faudra s’épuiser en luttes inutiles.
Pour commencer une plantation il faut beaucoup d’argent, et ce grand mo
bile est très-rare à Taïti ; le crédit y est plus rare encore. L’intérêt était à 12,
18 et 20 0/0 lors de mon séjour, de sorte que le planteur qui se verrait obligé
d’emprunter à ce taux-là n’aurait d’autre espoir que sa ruine en moins d’un an.
Quel que soit le lieu d’où viennent ces capitaux, il n’existe pas de cours légal
de change, et les traites doivent être payables à un an de date au moins. Quel
serait donc l’intérêt?
Taïli est aux antipodes de la France; il résulte de celle position que, pour
faire concurrence à Bourbon et à nos possessions des Antilles, il faudrait qu’à
qualité égale les produits de file fortunée fussent vendus à des prix dix fois
inférieurs à ceux des autres colonies, car il y a double voyage sur mer, par
conséquent double fret, double assurance, double chance d’avaries et double
intérêt à payer. Il est vrai que le gouvernement peut réduire les droits à peu
de chose ou même n’en point prélever, mais à quoi servirait celle bienveil
lance? les produits pourront-ils arriver en France à moins de frais que si le
1 La canne à sucre croîl admirablement bien à Taïli ; mais il paraît que, malgré ce succès ,
les Irais à faire absorbent tes bénéfices possibles, ne pouvant pas obtenir un travail régulier (les
Taïtiens.
284-
I)lit X I i:\IK VO Y A G K.
trajet élail moins long, et les envois de nos colonies ne viendront-ils pas l'aire
une concurrence accablante? Quels sont d’ailleurs les produits actuels que. peu
vent nous offrir les lies de la Société? De la nacre, de l’huile de cocos; mais
en si petite quantité qu’un navire ne trouverait pas un chargement en un an.
T aïli, dira-l-on, est un refuge pour nos bâtiments, qui peuvent s’y abriter et
s’y réparer; mais le protectorat n’était pas nécessaire pour cela. En 1839,
l’Artcmise trouva le moyen de se réparer tout aussi facilement que la frégate
la Virginie, que commandait l’amiral Hamelin en 184G, alors que notre pro
tection nous laissait maîtres de quelques points du littoral.
Enfin, en cas de guerre, oii nos bâtiments trouveraient-ils des vivres, des
munitions, des renforts? T aïli, la belle Taïli, ne vaut pas, au point de vue de
l’intérôt du pays, la plus mauvaise de nos frégates, comme on a eu raison de
le dire, et le sang et l’argent que nous y semons ne produiront jamais que îles
regrets.
Mais laissons ces questions déjà cent fois abordées; l’heure du départ avance
et sous peu nous mettrons à la voile. Je vais profiter des instants que m’accor
dent les préparatifs de notre nouveau voyage pour dire, d’après ce que j ’ai lu
dans divers livres ou journaux, un mot de l'action des missionnaires à Taïli
avant l’arrivée des Français et de l’ancienne législation de ces îles de la Société.
Lorsque Aïmata Pomaré devint reine, M. Pritchard, qui l’avait élevée avec
une sollicitude toute paternelle, qui avait flatté, caressé ses penchants, et in
sinué dans son esprit une admiration craintive pour l’Angleterre, ne s'oublia
pas; il devint le conseiller le plus intime de Pomaré. Maître du pouvoir, il
l’exerça despotiquement; dédaignant les influences locales, traitant avec bail
leur les chefs des districts, se raillant de leurs menaces, il les réprimait par
l'aiguillon de la peur. Tour à tour marchand et missionnaire, médecin et grandjuge, il était arrivé au faite des honneurs dans l'archipel taïtien, lorsque les
prêtres français, MM. Laval et Caret, débarquèrent à Papeïti. C’était en 183G.
M. Pritchard mit tout en œuvre pour empêcher les deux missionnaires de pé
nétrer jusqu’à la reine. N’ayant pu y parvenir, il les fit violemment expulser
de Pile, malgré l’intervention énergique du consul des Etats-Unis, AI. Aloerenliout Les missionnaires catholiques protestèrent contre une pareille conduite,
contraire au droit des gens, et AI. Dupelit-Thouars, commandant la frégate la
Vénus, en station à Valparaiso, reçut ordre de se présenter à Taïli pour exiger
de la reine une complète réparation de l’insulte faite à la France en la personne
de AIM. Laval et Caret. Le 2D août 1838, la Vénus entrait dans la baie de
Papeïti. Le lendemain, à dix heures, le commandant Dupetil-Thouars faisait
notifier à la reine Pomaré la mission dont il était chargé, déclarant qu’à défaut
de l'accomplissement des conditions exigées elle serait en hostilité avec la
France.
)
11. US I Hi LA S0C1KT1C. — T A m .
285
I*'' mémo jour, à cinq heures du soir, le grand-juge Prilehard se présenta à
hord de la lrégiile la Vénus comme agent de la reine; il avait une lettre d’ex
cuses, qu’il remit avec 125 onces d’or en indemnité du voyage des deux mis
sionnaires. Une convention établit le, droit de séjour des sujets français dans
l’archipel taïtien. Mais, à peine les Français disparus, la reine Pomaré, au
mépris de la convention stipulée, révoqua la loi qui assurait à nos mission
naires l’accès de Taïli. En apprenant cette révocation, le capitaine Laplace,
commandant VArtcmise, se rendit immédiatement de Sydney à Papeïti. A la
vue de nos canons et de nos marins, une terreur générale se répandit dans
l’ile. Prilehard recommanda à la reine la résistance, lui promettant des secours
de l’Angleterre. Mais les principaux chefs de l’archipel l’engagèrent à céder ;
c’est ce qu'elle fit, en ajoutant une clause qui conférait aux Français établis à
Taïli le libre exercice de leur religion. Puis M. Pritchard partit pour l’Angle
terre, espérant, avec l’appui de la Société biblique, engager le gouvernement
anglais à prendre possession de Taïti.
Quoiqu’absenl, M. Pritchard était encore puissant par le souvenir, et les
traités avec la France étaient violés. Les Français, injustement persécutés,
étaient brutalement dépouillés de leurs propriétés; la police de Taïti, interprète
des sentiments les plus hostiles, emprisonnait, frappait, exilait nos compa
triotes suivant son bon plaisir. De tels traitements ne pouvaient se prolonger
sans danger pour notre influence dans l'Océanie. C’est ce que comprit l’amiral
Dupelit-Tbouars, lorsqu’il écrivit à la reine, le 8 septembre 1842, pour ré
clamer 10,000 piastres comme garantie des indemnités dues aux Français
lésés dans leurs personnes ou dans leurs propriétés. A la réception de ce mes
sage, le parlement taïtien se réunit à Papeïti pour délibérer sur la légitimité
de nos réclamations. C’est dans celle circonstance que la plupart des chefs ré
solurent de placer l’archipel taïtien sous la protection de la France. Cette réso
lution fut communiquée à la reine, qui l’accepta immédiatement et signa '
librement et volontairement la demande du protectorat. Cette demande, signée
par la reine et les principaux chefs, fut transmise à l’amiral français, qui
l’approuva sauf la ratification de son gouvernement.
Tout le monde paraissait content : et, en attendant la ratification du gou
vernement français, l’amiral Dupelit-Tbouars organisa un conseil provisoire
composé de M. Reine, lieutenant de vaisseau; deM. de Corpcgna, lieutenant de
frégate, et de AI. Moerenhoul, depuis notre consul. La frégate la. Reine-Blanche
quitta Taïti. Le calme fut de courte durée. M. Prilehard était de retour : à
peine débarqué, il appelle toute la population à la révolte, à l’insurrection ;
puis il invoque l’appui du capitaine anglais Toup Nicolas, qu’il fit entrer dans
son ressentiment contre la France. Il persuade à la reine de hisser l’ancien
pavillon sur sa demeure, et chaque jour il y ajoutait de nouveaux change-
28 (i
DK I XIK ME VOYAGE.
nienls. Le fait en lui-même du pavillon n'avait d’autre importance que la mal
veillance de l’intention. Enfin, le 4 ju in , Toup Nicolas écrivait îi M. DupelilThouars une protestation contre notre protectorat, et celle protestation avait
été rédigée de concert avec Pritchard.
La reine était entrée dans la lutte contre le protectorat autant par crainte
de désobéir à Pritchard que par défiance de nos projets. Elle avait écrit à la
reine Victoria pour lui demander sa protection, lui apprenant qu’elle avait cédé
à la peur en signant le traité du protectorat. Quoique les manifestations
hostiles de Pritchard se renouvelassent sans cesse, elles étaient sans cesse
réprimées par nos marins. Néanmoins cet état d’hostilité avait tellement aigri
de part et d’autre les esprits, qu’une collision était inévitable entre la marine
anglaise et la marine française.
Ce fut sur ces entrefaites que l’amiral Dupetit-Thouars notifia à la reine la
ratification pleine et entière du traité du 0 septembre 1842 et la prochaine
arrivée du commissaire royal accrédité auprès d’elle. En arrivant à Papcïti,
l’amiral français avait remarqué le nouveau pavillon de la reine. Ayant pris
connaissance des motifs qui avaient décidé ce changement, l’amiral considéra
le maintien de ce pavillon comme un acte d’hostilité et de révolte flagrante. En
conséquence, il conseilla à la reine d’amener ce pavillon : ce conseil ne fut pas
suivi ; de nouveaux avertissements restèrent sans effet. Ce refus constituait une
insulte à la France et au roi. Il y avait une réparation à obtenir. L’amiral
Dupetit-Thouars la demanda à la reine : « Si avant deux heures écoulées, à
» partir de la remise de ma lettre, lui écrivait-il, ce pavillon n’est point amené,
» et si avant le coucher du soleil vous ne m’écrivez pas une lettre d’excuse, je
» ne vous considérerai plus comme reine des îles de la Société. »
La reine Aïmata Pomaré répondit par un nouveau refus. Avant d’agir,
l’amiral Dupetit-Thouars fit auprès d’elle une démarche personnelle : vains
efforts! elle persistait dans son opposition. En se retirant de cette entrevue, l’ami
ral lui annonça que, si avant midi son pavillon n’était pas amené, il exécuterait
cè qu’il lui avait déclaré la veille dans la lettre qu’il lui avait adressée. C’était
à dix heures du malin, le 6 novembre, que l’amiral s’exprimait ainsi. Rentré à
son bord, il se prépara au débarquement. Midi sonnait. Le drapeau flottait
toujours. 200 hommes d’artillerie et d’infanterie de marine et 400 matelots
avaient débarqué. La reine Pomaré avait cessé de régner, et Taïti était fran
çaise. Deux jours après, le capitaine Bruat fut installé à Papeïti comme gou
verneur. Les chefs des îles se rendirent auprès du gouverneur français pour
l’assurer de leur concours et reconnaître son pouvoir. Dépossédée de sa cou
ronne, Pomaré écrivit au roi des Français pour se plaindre de la conduite de
l’amiral Dupetit-Thouars et protesta contre le renversement de son trône. Au
moment où nos marins débarquaient, elle s’était retirée chez Pritchard, (pii
. _ -
I Ij ISS I)E LA SOCIETE. — T AITI.
287
avail amené le pavillon du consulat anglais. Dès que nous fûmes maîtres de
Papeïti, il conduisit la reine à bord de la frégate le Dublin, en station dans
l’archipel. En apprenant la prise de possession de la souveraineté entière de
l'ile et la conduite de l’amiral Dupetil-Thouars, le gouvernement français or
donna l’exécution pure et simple du traité du 1) septembre 18-42, et désavoua
l’amiral.
Tels sont les principaux événements de Taïti depuis le commencement des
intrigues de Pritchard jusqu’au désaveu de l’amiral Dupetit-Thouars. Quel
bruit pour peu de chose! II y a quelque sept ou huit ans, la reine Aïmata Pomaré vivait inconnue sur son rocher fleuri, n’ayant d’autre souci que de se
baigner en compagnie de ses nymphes dans la haie de Papeïti ou d’errer, sans
plus de cérémonie qu’une simple Indienne, dans son empire exigu, mais au
moins suivant son bon plaisir '. Elle était bien loin alors de se douter de la gran
deur de son royaume, de l’importance de sa dynastie et surtout du poids de sa
couronne dans les relations de deux grands peuples. Et ce Pritchard, qu’elle
avait élevé si haut dans sa confiance, n’était-il pas un agent de trop mince
valeur pour exciter les orages de notre parlement, la colère de nos journaux et
l’agitation dans tout le pays!
Te ministère français, en désavouant la prise de possession, accomplit un
devoir pénible, mais peut-être nécessaire. De graves provocations et des in
sultes avaient été faites à notre pavillon dans la haie de Papeïti, mais on pou
vait réprimer et les provocations et l’insulte sans la mesure violente de l’oc
cupation à main armée. Le ministère, en tranchant toutes ces questions, n’a
sans doute agi que sous les inspirations de l’équité; en renonçant à l’occupation
de Taïti, il a respecté les traités, dont une fausse interprétation avait altéré le
sens. En allouant une indemnité à cet obscur brouillon nommé Pritchard, il a
fait preuve de son respect pour la propriété privée; et sans s’arrêter à la valeur
de l'homme et laissant de coté un faux point d’honneur national, il s’est bien
gardé de compromettre la tranquillité de deux grands Etats en se montrant
opposé à l’indemnité réclamée par Pritchard. J’ajouterai seulement que le
chiffre de l'indemnité m’a semblé exagéré, car tout ce que possédait Pritchard
à Taïti n’avait pas une valeur de dix mille francs, cl qu’il eût été bien plus
sage de ne pas aller chercher à Taïti des occasions de discorde*; car, on ne
saurait trop le répéter, nous ne ferons jamais rien d’aucune des îles de l’ar
chipel de la Société, et une plus longue obstination n’aboutira qu’à des pertes
énormes d’hommes et d’argent. Au point de vue politique, je ne dirai rien du
1 Nous avons déjà dit que lu reine s’empressait de se rendre à bord de tous les navires mar
chands en relâche dans la baie de Taïti ; lâ elle se faisait inviter à dîner par les capitaines, et
acceptait volontiers leurs cadeaux. Ou m'a raconté même à ce sujet beaucoup d'histoires qui
ne peuvent trouver place ici.
- lits i ï
missionnaire Pritchard ; mais au point de vue commercial cl religieux sa mo
ralité est jugée, et, s'il restait un doute, il suffirait de citer un des nombreux
actes qui ont signalé sa présence plus intéressée qu’évangélique à Taïti : « In
dépendamment des produits manufacturés que portait le navire frété par P rit
chard, il était chargé d'une monnaie de cuivre frappée en Angleterre, et
représentant une valeur de douze mille piastres fortes qui devaient être mises
eu circulation dans le pays. Les pièces de cette monnaie portaient d'un côté un
navire et de l’autre en exergue les mots general accommodation. On com
prend sans peine le but de celle spéculation : la monnaie de cuivre devait faire
rentrer tout l’argent monnayé en circulation dans la caisse de M. Pritchard,
principal marchand d e l’ile, en laissant en échange aux indigènes des médailles
ou des jetons d’une valeur douteuse et sans cours légal. Celle spéculation était
un vol manifeste; elle suffit à elle seule pour faire apprécier la moralité de
l’homme qui n’a pas craint de la concevoir et de la mettre à exécution. Cepen
dant le gouvernement provisoire ne pouvait tolérer une pareille spéculation ,
il s’y opposa de tout son pouvoir; mais la reine, incapable de secouer le joug
qu’elle subissait, délivra un ordre pour autoriser la circulation de celle mon
naie. Heureusement la population, prévenue du peu de valeur de ces jetons,
refusa de s’en servir. Pritchard s’efforça en vain de mener son entreprise à
bonne fin. Il annonça publiquement, dans l’église de Papeïti, qu’il avait reçu
des marchandises d’Angleterre, et qu’il les céderait contre la monnaie de
cuivre autorisée par la reine. Celle annonce n’eut pas de succès. Quelque
temps après, plusieurs indigènes voulurent vérifier la valeur des promesses de
Pritchard ; mais alors il refusa péremptoirement de leur céder les objets qu’ils
demandaient en échange d’une valeur équivalente de pièces de cuivre amas
sées à cet effet. Dès cet instant, la monnaie Pritchard fut complètement dis
créditée '. » Mais Dieu me garde d’entrer plus avant dans une ridicule question
depuis longtemps jugée, et je reviens à l’histoire de Taïti. Le roi Pomaré II, à
l’instigation des missionnaires, avait eu la fantaisie de se faire législateur. En
1818, il publia un code des lois civiles et criminelles en dix-neuf titres où l’on
traite du meurtre, du vol, des déprédations commises par les cochons, de l’in
observance du jour du sabbat, des hommes ayant deux femmes, des femmes
abandonnées avant l'introduction de l’Evangile, des cours de justice, etc., etc.
Les juges, pour faire exécuter ces lois, étaient au nombre de quatre cents. La
peine de mort, qui fut d’abord établie, fut proscrite plus tard. Le calomniateur
était condamné à faire un sentier de un à dix milles de longueur ’’...
Plus lard les missionnaires, à l’époque du couronnement ou (h; la consécra
tion de Pomaré III, modifièrent le pouvoir monarchique en l'entourant d’insli1 MM. Vinceiulon-Dumouliii cl Dcsgraz , paye 073.
1 MM. Vinccndon-Duiiioulin rl Desgra/., page (i(>2.
M
IL E S DE LA SO CIÉTÉ. — TA ITI.
28!)
(niions constitutionnelles. Ce n’est que la vérité : on organisa àT aïti ce régime
pondéré des pouvoirs qui se choquent, se heurtent et se renversent souvent dans
nos conlrées; on décréta que des députés élus dans chaque district à la plura
lité des voix, s'assembleraient annuellement dans le but de discuter et de pro
mulguer de nouvelles lois, ou d’annuler les lois déjà existantes. La justice
civile était rendue par des juges, à la nomination du roi ou des chefs suprêmes,
pourvus du litre de gouverneurs.
La justice criminelle était rendue par un jury composé des membres de la
famille royale, ou des individus d’une race analogue, si l’accusé était un membre
de la famille royale; des propriétaires, si l'accusé était un propriétaire; des
fermiers, s’il appartenait à des fermiers.
Nous savons combien ces institutions rencontrèrent de difficultés dans leur
application ; depuis on s’est efforcé d'améliorer la machine gouvernementale.
Ces députés de nouvelle création prennent goût à la confection des lois. J’ai lu
un dernier recueil publié dans la Revue coloniale, qui en contient un nombre
prodigieux. La plupart de ces nouvelles mesures législatives modifient les an
ciennes; elles doivent recevoir la sanction de la reine et du gouverneur que le
roi des Français envoie pour protéger les Taïtiens. Ce qui m’a surtout frappé
dans ce dernier code, c’est la quantité prodigieuse d’amendes imposées en
expiation des moindres fautes, comme pour celles d’une haute gravité : aussi
pour tel crime ou telle faute on payera un, deux, quatre, huit cochons, dont la
moitié pour la reine et l’autre moitié pour le gouverneur. C’est prévoyant. Il
en est de même de l’huile de cocos et des autres produits de File, dont la reine
et le gouvernement prennent leur part. On a pourtant eu soin, dans cette der
nière révision, d’abolir les lois étranges des missionnaires, notamment celles qui
infligeaient des punitions corporelles pour l’inexactitude aux offices, pour avoir
dansé ou s’être laissé tenter par l'attrait chatoyant du tatouage. On reconnaît
enfin qu’il règne à Taïli un pouvoir plus intelligent et plus humainement
inspiré.
Je faisais ces réflexions en préparant mes adieux à Taïli, car le navire se
balançait déjà, impatient de fendre l’onde; le vent soufflait et l’ancre allait
être levée. La rade en ce moment offrait un spectacle des plus ravissants. La
corvette la Fortune venait d’arriver et débarquait ses troupes. Deux cents
hommes, dans de nombreux canots, se dirigeaient vers la plage couverte
de curieux indigènes et européens. A ce mouvement extraordinaire, ajoutez
la musique militaire qui se faisait entendre en l’honneur des arrivants, et sur
la Minerve les chants des matelots qui viraient le cabestan. La beauté de
celte scène animée me rappelle la date, c’était le 15 septembre. J’arrivais à
bord , chargé de nombreuses dépêches que M. B.ruat m’avait prié de remettre
au commandant de la station de Bora-Bora.
TOMK I.
:S7
290
D E U X IÈ M E V O Y A G E .
Ce n’est pas sans regrets que je quittai Taïti, l’ile fortunée où le besoin
d’envabir n’a su apporter que la discorde, les horreurs de la guerre et tous les
maux que nous considérons en Europe comme la conséquence inévitable de
notre civilisation avancée.
Nous côtoyâmes plusieurs îles de l'archipel de la Société sans nous y arrêter,
Kimèo, Toubouai-Manou, Huaïne, llaiatea, Tabaa, et enfin nous arrivâmes ii
Bora-Bora, dont j ’ai déjà parlé. Nous reconnûmes facilement l’entrée de la
baie dont la passe est difficile et dangereuse; le Phaëton était à l’ancre au
centre de la baie, c’est vers lui que nous nous dirigeâmes par une manoeuvre
qui valut de grands éloges à notre capitaine. Je devais être bien accueilli par
les officiers du Phaeton, car je leur apportais des nouvelles de France, et ils en
étaient privés depuis près d’un an. Nous allâmes aussitôt nous promener à terre,
où nous attendait un grand nombre de curieux indigènes qui nous escortèrent
jusqu’à la case d'un chef qui nous reçut de son mieux. On retrouve ici les mômes
mœurs, les mêmes habitudes, la même population qu’à Taïti. J’y rencontrai
de vigoureux jeunes hommes, de très-belles femmes, et la môme hospitalité,
la môme bienveillance que dans l'ile capitale; peut-être rencontre-t-on une
plus grande naïveté, sans doute parce que les Européens y abondent moins.
Comme à Taïti, je visitai les cases, je parcourus l'intérieur de File, et je
recueillis tous les documents qui pouvaient m’être utiles. J ’augmentai mon
album des portraits de plusieurs belles habitantes de Bora-Bora, qui se prê
taient de la meilleure grâce du monde au rôle fatigant de modèle, et prenaient
un grand plaisir à voir se produire petit à petit sur le papier tous les traits
de leur figure.
Il n’est pas sans intérêt (le dire que, lorsqu’elles surent que je désirais faire
quelques portraits, elles s’esquivèrent aussitôt, ce qui me contraria d’abord
beaucoup, car je ne m’expliquais pas une retraite si précipitée; mais je com
IL E S DE LA SOCIÉTÉ. — TAIT!.
201
pris bientôt leur disparition d’un moment, car en un instant elles revinrent les
unes après les autres avec des fleurs fraîches dans les cheveux- Quelques-unes
étaient véritablement belles. Elles ont grand soin de leurs m ains, qui sont or
dinairement couvertes d’un léger tatouage en forme de bracelet, ainsi que
leurs jambes.
Une charmante Indienne fut si ravie de son portrait qu’elle m’offrit une fort
jolie perruche à laquelle elle semblait tenir beaucoup et que je crus devoir
refuser. La coiffure des femmes de IJora-Bora se compose parfois d’une espèce
d’abat-jour en feuilles fraîches gracieusement tressées qu’elles fabriquent ellesrnémes et qu’elles portent pour se garantir des rayons du soleil.
Quelques jours avant notre arrivée le pavillon du protectorat avait été hissé
devant une grande case qu’on désigne sous le nom de Camp, et qui sert de lieu
de réunion. Comme à Taïti, le protectorat était un sujet de discorde, les mé
contents étaient les plus nombreux et s’étaient retirés en promettant de venir
bientôt renverser ce pavillon qu’ils ne voulaient pas reconnaître, tandis que
ceux des indigènes qui avaient embrassé notre parti s’étaient établis dans cette
case défendue par un rempart de corail et année par les soins du comman
dant du Phaeton.
Le docteur Villaret, chirurgien à bord de ce navire, m’avait accompagné à
terre; il parlait parfaitement la langue et connaissait presque tons les habi
tants. Mais le charme de notre promenade fut un instant troublé par le départ
inattendu du Phaeton, qui s’éloigna à toute vapeur sans faire aucun signal, ce
qui laissa mon docte compagnon dans une grande inquiétude que je partageai
292
D E U X IE M E V O Y A G E .
de tout cœur. Que faire en celle circonstance? La journée s’avançait, et je l'en
gageai à venir partager ma cabine sur la Minerve. A notre arrivée à bord, on
nous apprit que le Phaeton était allé remorquer la frégate l’Uranie qui entrait
dans la baie, et s’était fait précéder par la grande chaloupe. Un officier et vingt
matelots, qui montaient cette chaloupe, devaient la conduire en lieu sur pour
la nuit, et se mettre à même de prêter assistance aux insulaires qui avaient
accepté notre protection. L’officier, rencontrant la Minerve, demanda l’hospita
lité à notre brave capitaine, et cette augmentation du personnel du bord nous
fil passer une soirée des plus agréables en causeries animées par un joyeux
punch. A la pointe du jour nous aperçûmes le Phaëton et l’Uranie, et nos
visiteurs nous quittèrent pour retourner à leur poste.
Chaque matin de nombreuses visites arrivaient de Bora-Bora à bord de la
Minerve. Chacun de nous avait déjà ses tmjos (hommes, femmes et enfants qui
vous prennent en amitié cl viennent vous apporter des fruits, en échange des
quels on donne quelques bagatelles). Je reçus ainsi diverses coquilles, et une
jeune fille m’apportait des fruits frais et des morceaux préparés du fruit de
l’arbre à pain. On est tayo et on a ses layos. Le layo absent a sa part réservée
pendant le repas de la famille, et c’était la mienne que je recevais. Je fis ca
deau à celte jeune fille d’un mouchoir en madras dont les vives couleurs lui
plurent beaucoup, et de suite elle s’en fit une parure gracieuse que n’aurait
point imaginée l’Européenne la plus coquette.
Je me rendis à bord de l’Uranie, où les chefs de l’ile avaient été invités à un
grand diner à l’occasion de la reconnaissance du pavillon. Beaucoup d’in
digènes étaient arrivés déjà sur la frégate, où ils exécutèrent des danses fort
originales, mais qui n’offrent de curieux que la souplesse extraordinaire du
corps et la simultanéité des mouvements des danseurs, qui se servent, faut-il
dire, plus de leurs bras que de leurs jambes. La danse fut interrompue par un
coup de sifflet qui annonça l’arrivée des chefs, auxquels on rendit presque les
honneurs dus à des officiers supérieurs. Le premier qui monta à bord fut un
nommé M attaie, avec lequel j ’avais déjeuné le matin même à bord de la Mi
nerve, oii il était venu en costume demi-paré, c’est-à-dire vêtu d’une chemise
et d’un pantalon, et il s’élail distingué en engloutissant la part de dix personnes.
Le soir son costume était bien différent, le négligé était remplacé par l’habil
lement qui lui a été donné par le gouvernement en échange de son amitié. Il
portait un pantalon bleu et une redingote de même drap, garnie de boulons
dorés et d’un collet rouge; un long col de chemise formait un triangle dont la
pointe arrivait à son nez. Malheureusement sa casquette était tellement étroite,
qu’elle semblait perchée sur son énorme tète. Il ne se doutait certes pas de ce.
que cet accoutrement lui donnait de grotesque, car, par sa gravité, il cherchait
à justifier les préférences dont il était l’objet; mais ce qui ne pouvait lui faire
illusion , c’csl qu'il étouffait clans ses habits et que la sueur le noyait véritable
ment. Sa femme l'accompagnait, et comme le gouvernement ne lui avait pas
fait cadeau d’un costume, elle se présentait en chemise et coiffée d’un chapeau
de paille à la mode des missionnaires.
Matlaic et su femme.
Lorsque tous les invités, en costumes plus ou moins grotesques, furent réunis,
un dîner fut servi à la tahle du commandant et un autre à celle des officiers;
c’est à celle dernière que je pris place; il s’y trouvait quelques jeunes filles de
Bora-Bora; elles essayèrent de manger, mais rien ne se trouva de leur goût
que le biscuit. Au dessert, on servit des oranges, et une de nos jeunes insulaires
nous donna l’idée du parti qu'elles savent tirer des moindres choses pour se
parer. Elle prit la peau d’une orange, la coupa en plusieurs morceaux de di
verses formes, réunit tous les morceaux à l’aide d’un fil et se fit, en peu d’in
stants, une couronne gracieuse qu’clle plaça sur sa belle chevelure noire. Après
le dîner tout le monde se réunit sur le pont, et le pavillon du protectorat fut
salué de vingt et un coups de canon ; la musique de la frégate fit le reste des
frais de la fêle. Quelques chefs, sans doute excités par le vin qu’ils avaient bu,
faisaient, de temps à autre, faire silence et prononçaient des discours qu’on
me dit être en l’honneur du roi Louis-Philippe, et ils se terminaient tous pai
lles cris à rompre le gréement de l'Uranie. On distinguait parfois les mots
Luis Pilibi, Luis Pilibi.
594
DliUXlÙM13 VO YAGJi.
Enfin les invités se retirèrent dans leurs canots, la nuit était sombre et on
leur ménageait une surprise pour éclairer leur voyage jusqu’à terre; des feux
de bengale placés sur les mâts illuminèrent la frégate cl la baie.
Il n’en fallait pas tant, sans doute, pour enthousiasmer les llora-Borains et
nous en faire des amis ; mais à cet égard il faut peu compter sur la sincérité
de leurs démonstrations, car voilà ce qui m’arriva le lendemain : le chef Mal
taie vint à bord de la Minerve nous apporter quelques fruits et remit au capi
taine l’argent que celui-ci lui avait compté pour acheter des volailles qu'on ne
put se procurer. La veille, au milieu de la fête du navire français, il n’avait
pu nie distinguer, et naturellement, à bord de la Minerve, il me prit pour un
Anglais, et tint un langage peu en faveur du protectorat et qui ne me laissa
aucun doute sur la nature de ses sentiments.
L’Uranie et le Phaeton absorbaient tout ce que les llora-Borains avaient de
vivres : aussi ne pouvions-nous nous en procurer. Le capitaine prit alors le
parti d’aller en chercher dans le camp des dissidents. Il lit armer la chaloupe,
et nous nous dirigeâmes, sous pavillon anglais, vers le point de l’ile qu’ils
occupaient, après avoir eu le soin de cacher nos armes sous les bancs de l’em
barcation ; aussitôt que nous fûmes aperçus, une nombreuse population accourut
et nous reçut avec mille démonstrations amicales; et le roi de Bora-Bora, qui
était à la tête de ces boudeurs, nous lit apporter des provisions de toutes sortes,
des fruits, des légumes, des cochons et de la volaille; en un instant la cha
loupe fut remplie à couler, et cependant il ne voulut recevoir que le prix des
porcs et des volailles; et nous ne pûmes nous séparer de ces insulaires qu’en
leur promettant de revenir.
Après celte petite expédition, qui remonta un peu nos vivres, le capitaine lit
appareiller, et nous voilà de nouveau en roule. Dix jours après nous passions
entre les îles Niouha, séparées par un canal d’environ trois milles. Là se trou
vait à l’ancre un petit navire, sous pavillon taïtien, qui nous détacha un canot
pour avoir quelques nouvelles. Le canot était monté par des Anglais, qui nous
apprirent que leur bâtiment appartenait aux missionnaires et qu'ils étaient
venus à Niouha pour vendre ou échanger des étoffes et divers ustensiles. Ces
îles furent découvertes en 1(J 1G par Schoulen , qui fut en apparence bien reçu
par le chef; mais le lendemain il fut attaqué par les pirogues de Niouha, com
mandées par le roi lui-même.
Schoulen se vit obligé de repousser celle agression par quelques coups de
canon, et la mitraille eut bientôt mis lin au combat en coulant presque toute
la flottille. Après les îles Niouha, la première terre que nous aperçûmes fut l’ile
Tikopia, couverte d’arbres serrés et au milieu desquels on reconnaît de nom
breux cocotiers; celle île est petite et présente une seule élévation qui doit se
trouver au centre de sa surface. Nous passâmes à distance en nous dirigeant
sur Vanikoro, île de triste souvenir depuis qu’on a acquis la preuve que deux
navires français, la Boussole et l’Astrolabe , commandés par Lapérouse, se
perdirent sur ses récifs. Je ne parlerais pas de celle perle cruelle, donl on
connaît maintenant les horribles détails, si des genres de mort bien différents,
mais aussi affreux, n’avaient terminé la glorieuse carrière des chefs d’expédi
tions dirigées vers ces îlots sauvages.
Iles \ionIiu.
Lapérouse succombe à Vanikoro, massacré sans doute par les cruels habi
tants de cette île, et Dumont-d’Urville, après avoir trouvé les preuves incontes
tables de la perle de l’Astrolabe et de la Boussole, revient en France, où, vic
time du plus déplorable accident, il péril dans les flammes, lui, sa femme et
son fils, au milieu de cent autres malheureux qu’un jour de fête avait appelés
à Versailles. Le capitaine d’Entrecasleaux, envoyé en 1791 à la recherche de
Lapérouse, n’était-il pas déjà mort pendant son voyage avec le regret que
laissent toujours d’honorables mais infructueux efforts! Honneur cependant à
ces courageux officiers! la France attristée de leur perte a trouvé leurs noms
gravés dans les annales des sciences, et leurs travaux leur assurent une gloire
égale au moins au malheur qui les a frappés.
Lapérouse était parti pour exécuter un voyage autour du monde, et le roi
Louis XVI lui-mème lui avait en quelque sorte tracé la route à suivre. Deux
bâtiments faisaient partie de celte expédition, la Boussole et l’Astrolabe; ce
dernier était commandé par M. Delangle. Des savants distingués, parmi lesquels
nous ne citerons que Monge et Lamanon, assuraient une grande importance
aux découvertes qu'on espérait faire. Arrivé à Bofany-Bay, Lapérouse envoya
en France le journal de celte partie de son voyage avec les caries qu’il avait
fait dresser, c’est, hélas! tout ce qu’on reçut de lui. Un silence trop prolongé
inspira des craintes sérieuses sur le sort de nos malheureux compatriotes et
décida le gouvernement à faire partir sous les ordres de d’Enlrecastenux deux
autres bâtiments, la Recherche et VEspérance. Celle nouvelle expédition devait
suivre pas à pas la marche de la première et en chercher partout les traces.
Ap rès mille difficultés, la mort de d’Entrecasteaux et celle de deux autres offi
ciers, les deux bâtiments passèrent à peu de distance de Vanikoro, où se trou
vaient peut-être encore vivants quelques-uns des hommes de la Boussole cl de
VAstrolabe ; de là ils se dirigèrent sur Java, oii l’exploration se termina par
la capture de la Recherche et de l’Espérance par les Hollandais. En 1K25, un
nouveau voyage de circumnavigation fut entrepris par le capitaine Dumontd’Urville, et, à la suite des renseignements fournis par Dillon, commandant le
navire Saint-Patrick, de la Compagnie des Indes, Dumonl-d’Urville put enfin
reconnaître le lieu du naufrage de Lapérouse entre les récifs de Vanikoro.
Pendant le séjour de Dillon à Tikopia, les naturels apportèrent à bord di
vers objets dont on reconnut sans peine l’origine européenne, et l’on apprit
d’eux qu’ils provenaient de Vanikoro, où deux grands navires avaient autrefois
fait naufrage. En examinant un de ces objets (une poignée d’épée), dit
M. Dillon, je crus y découvrir les initiales du nom de Lapérouse, ce qui fit
naître en moi des soupçons et pousser mes questions aussi loin que possible; à
l’aide du Prussien Buchart et du Lascar Joë, qui depuis longtemps habitaient
l'ile, j ’interrogeai les insulaires sur la manière dont leurs voisins s’étaient
procuré tous les objets en argent et en fer qu’ils possédaient. Ils me répon
dirent que les naturels de Vanikoro racontaient que, bien des années aupara
vant, deux grands vaisseaux étaient arrivés près de leurs îles; qu’ils avaient
jeté l’ancre l’un à l’ile de Vanou, l’autre à l'ile de Païou, peu éloignées l’une
de l’autre. Quelques jours après, et avant qu’ils eussent eu communication avec
la terre, une tempête s'était élevée et avait poussé les deux vaisseaux à la côte.
Celui qui avait jeté l’ancre à Vanou échoua sur les roches. Les naturels se por
tèrent alors en foule sur les bords de la m e r, armés de massues, de lances et
d’arcs, cl lancèrent quelques flèches à bord du vaisseau ; l’équipage riposta par
des coups de canon et tua plusieurs sauvages. Le vaisseau, battu par les vagues
et continuant de se heurter contre les roches, fut bientôt mis en pièces. Quel
ques hommes de l’équipage se jetèrent dans les canots et furent poussés par les
vents à la côte, où, en débarquant, ils furent tués jusqu’au dernier par les
naturels. D’autres, qui s'étaient jetés à la nage, ne gagnèrent la terre que pour
partager le sort de leurs compagnons; de sorte que pas un seul homme de ce
vaisseau n’échappa à la mort. L’autre vaisseau qui échoua à Païou fut jeté sur
une plage de sable. Les naturels accoururent et lancèrent leurs flèches sur ce
navire comme ils avaient fait sur l’autre; mais les gens de l’équipage eurent la
prudence de ne pas répondre par les armes à celte agression. Au contraire,
ILE S DE LA SOCIÉTÉ.
TAITI.
297
ils montrèrent aux assaillanls des haches, de la verroterie et d'autres baga
telles, comme offrande de paix, et ceux-ci cessèrent leurs hostilités. Aussitôt
que le vent eut un peu diminué, un vieillard poussa au large dans une pirogue
et aborda le vaisseau. C’était un des chefs du pays : il fut reçu avec des ca
resses, et on lui offrit des présents qu’il accepta. Il revint à terre, apaisa ses
compatriotes et leur dit que les hommes blancs étaient bons et affables ; sur
quoi plusieurs naturels se rendirent à bord, où il leur fut offert à tous des pré
sents. Bientôt ils apportèrent en retour à l’équipage des ignames, des volailles,
des bananes, des cocos, des porcs; et la confiance se trouva établie de part et
d’autre.
Le vaisseau dut être abandonné, les hommes blancs descendirent à terre,
apportant avec eux une partie de leurs provisions. Ils restèrent quelque temps
dans l’ilc, et bâtirent un petit vaisseau avec les débris du grand. Aussitôt que
le petit bâtiment lut prêt à mettre à la voile, il partit avec autant d’hommes qu’il
en put convenablement porter, après avoir été approvisionné de vivres frais en
abondance par les insulaires. Le commandant promit aux hommes qu’il lais
sait dans l’ile de revenir promptement les chercher et d’apporter en même
temps des présents pour les naturels; mais jamais il ne revint. Les blancs
restés dans l’ile se partagèrent entre les divers chefs, auprès desquels ils rési
dèrent jusqu’à leur mort ; il leur avait été laissé par leurs camarades des fusils
cl de la poudre; et ces objets leur servirent à rendre de grands services à leurs
amis dans leurs batailles avec les naturels des îles voisines. (D e R ie n z i .)
.le n’ajouterai rien à ce récit, tout le monde a lu le voyage de DumonlDurville, ou du moins en connaît les détails curieux qui se rattachent à la dé
couverte des débris du naufrage de Lapérouse. On sait que l’équipage de l’As
trolabe éleva à Vanikoro un modeste monument en l’honneur des malheureuses
victimes; et, depuis, M. Legoarant de Tromelin, commandant de la corvette
la Bayonnuise, a pu s’assurer que les naturels avaient respecté ce pieux sou
venir.
Reprenons le récit de notre voyage, un moment interrompu par l’expression
de nos regrets pour de si grandes infortunes. Nous passâmes devant Vanikoro
sans qu’il nous prit fantaisie de nous y arrêter, et nous nous dirigeâmes vers le
nord en laissant à l’ouest les îles Nilendi et Mindana.
N’ayant pu faire de provisions depuis notre départ de Borabora, nous étions
réduits depuis longtemps au biscuit et à la viande salée, lorsque nous arri
vâmes en vue de l'île Ualan, nous promettant bien d’y faire des vivres si cela
nous était possible. Il était prudent de prendre quelques précautions en cas
d’attaque; notre défense une fois assurée, nous fûmes bientôt assez près de
terre pour voir très-distinctement ce qui s’y passait. Nous vîmes sortir d’entre
des rochers, qui nous parurent être l'entrée d’un port, une belle pirogue mon•n o m i.
38
moulèrent à bord ; ils étaient nus, le venire seulement entouré d'une ceinture.
Parmi eux se trouvaient deux Anglais déserteurs qui traitaient les naturels
comme de vrais esclaves et semblaient leur inspirer beaucoup de crainte. Le
capitaine leur demanda s’il était possible de se procurer quelques volailles ou
des fruits, et leur réponse qu’il n’y avait absolument rien dans l’ile nous obligea
à la résignation.
Je désirais beaucoup aller à terre; j ’en parlai au capitaine, qui lit armer le
grand canot. Un des naturels nous servit de pilote; les autres devaient rester
en otages à bord jusqu’à notre retour. Plus nous approchions de l’ile et plus
sa végétation me semblait riche. Enfin nous arrivâmes; je débarquai en bon
ordre avec ma petite troupe, en ayant le soin de laisser trois hommes bien
armés dans le canot. Le guide qui nous avait accompagnés nous offrit de nous
mener aux habitations par un sentier couvert et boisé que par goût j ’aurais
préféré au chemin que nous suivîmes sur le bord de la mer; mais la prudence
nous commandait ce sacrifice. Déjà nous étions assez éloignés de notre canot
et entourés par une foule de curieux insulaires, nus comme les premiers que
nous avions vus. Quelques femmes cl des enfants se tenaient à distance; notre
marche fut tout à coup arrêtée par un coup de canon tiré de la Minerve. Ce
signal me parut de fâcheux augure, et nous devions supposer qu’il se passait
quelque chose d’extraordinaire à bord. Nous gagnâmes au plus vile le canot,
m
ILES DE LA SOCIETE. — TAIT!.
299
cl, chemin faisant, quelques couteaux et autres objets de peu de valeur, que
j ’avais eu le soin de prendre pour faire des échanges, nie mirent à même d’ob
tenir des ceintures d'hommes et de femmes, qui s’en dépouillèrent sans peine
à la vue des objets que je leur offrais. J’obtins aussi un fort beau morceau
d’écaille de tortue qu’un naturel portait suspendu à son cou, sans doute en
signe de distinction. Ne sachant ce qui pouvait se passer à bord, notre re
traite fut précipitée et mes échanges très-limités; nous quittâmes file comme
nous y étions arrivés, et, à notre retour, j'appris (pie la Minerve, poussée par
les courants, chassait beaucoup et faisait craindre au capitaine d’étre jeté à la
côte, ce qui, bon gré mal gré, le forçait à se remettre en marche sans retard.
Ile Ualun.
Les naturels (pie nous retrouvâmes sur la Minerve nous assurèrent qu’ils
n’avaient vu (pie deux bâtiments depuis (pie la Coquille, commandée par
le capitaine Duperrey, s’était arrêtée devant leur île; aussi étions-nous pour
eux un sujet de curiosité et d’étonnement : ils examinaient avec un soin extra
ordinaire toutes les parties de notre navire. Nous leur fîmes quelques polits
cadeaux, et ils partirent dans leur pirogue. Huit jours après, nous traversions
le groupe des Mariannes à la hauteur de l’ile Saypan, bien désireux les uns et
les autres d’arriver au luit de notre voyage, car, réduits à la plus mince ration,
nous avions beaucoup à souffrir. Notre détresse était telle (pie deux matelots
risquèrent leur vie pour aller chercher une poule tombée du pont à la mer;
c’était une des trois qui restaient en provision, et (pii n’avaient été épargnées
jusque-là qu’à cause de leur maigreur. Hélas! à ces privations devaient s’a
jouter de bien plus rudes épreuves; le 2 novembre, un ciel gris et une mer
chipoteuse nous annonçaient que nous approchions des côtes de la Chine; nous
étions en effet à peu de distance des îles Bashée, dans le détroit de Formose,
si redouté des navigateurs. Nous fûmes assaillis par une tempête affreuse. Plus
ipic jamais je comprends qu’il est impossible de donner la description d’une
300
DlillXIKME VOYAGE.
tempête; ceux-là seuls qui oui navigué pourront s’en faire une idée. Celle qui
nous éprouva si cruellement dura cent vingt heures. Le capitaine avait prudem
ment mis à la cape et fait calfater les sabords et les écoutilles. Ces dispositions
peu rassurantes et la teinte orageuse de l’horizon nous promettaient un passage
des plus difficiles. Aussi, à notre détresse, rien ne manqua que le naufrage.
Pour ajouter à notre malheur, nous avions trois matelots malades sur dix dont
se composait l’équipage. La tempête éclata. Nous gouvernions avec la plus
grande difficulté; une lame, qui couvrit la Minerve, brisa les bastingages de
tribord, évenlra la chaloupe et nettoya complètement le pont de tous les objets
qui s’y trouvaient. J ’aidais en ce moment le second sur la dunette, et je ne dus
mon salut qu’à la drisse de brigantine qui me tomba sous la main cl à laquelle
je me cramponnai de toutes mes forces. 11 y avait trois pieds d’eau dans la ca
bine; tous nos effets étaient sous l'eau. Jour cl nuit nous étions sans abri
possible contre une pluie torrentielle produite par les vagues qui se brisaient
au-dessus de nos tètes. Exténués de fatigue et tourmentés par la faim que nous
ne pouvions satisfaire, nous avions à souffrir d’un abaissement extraordinaire de
la température, sans possibilité de nous couvrir de vêtements secs. Cinq jours
se passèrent en vue du danger, sans pouvoir faire aucune observation, n’ayant
pas aperçu le soleil un seul instant, ce qui rendait notre position des plus
périlleuses. Dans un moment de répit, nous fûmes en vue des îles Bashée,
au nord desquelles nous passâmes. Bientôt après, nous vîmes Je roc PedraBianca, qui se trouve à environ soixante milles de terre. Enfin quelques
bateaux pêcheurs chinois se montrèrent à l’horizon, et, en quelques heures,
nous pouvions nous réjouir d’avoir sous les yeux la vue si, variée quoique si
aride des côtes de la Chine. Nous traversâmes un archipel de petites îles; et
le lendemain l’ancre tomba devant Hong-Kong à Victoria-Tou n , le 7 no
vembre 1845.
VUE DE HONG — KONG.
- i l f * S'A*-
m
t
WAWIILE,
Pour que mon récit suivit l’ordre de mon voyage, je devrais parler de la
Chine et des Chinois; mais à celle époque je restai peu de temps à Hong-Kong,
parce qu’une heureuse circonstance me permit de taire un charmant voyage à
l’ile Luçon, une des Philippines. I)e là, je revins en Chine, j ’y lis un assez long
séjour et je parcourus les localités accessibles aux Européens; je placerai donc
tout ce (pie j ’ai à dire sur cet intéressant pays à la suite de quelques pages con
sacrées à mon voyage à Pile Luçon Dés mon arrivée ;ï Hong-Kong, je fus
assez heureux pour rencontrer M. l’amiral Cécile, pour lequel j ’avais des dépê
ches et des lettres de recommandation; il m’honora de l’accueil le plus gra
cieux, il bord de la frégate la Cléopâtre, qui portait son pavillon, et voulut bien
m’embarquer pour me conduire à Manille, où il devait se rendre. Le 7 février
la Cléopâtre levait l’ancre, et, poussée par les courants et une forte brise, elle
s’éloigna en peu de temps du port de Hong-Kong. L’amiral m’ayant donné sa
chambre, je me trouvais d’autant mieux à bord, que j ’étais peu habitué au
confortable des bâtiments de guerre, et (pie mes souvenirs me rappelaient sans
cesse mes voyages sur les bâtiments marchands, dont les dimensions et l’orga
nisation intérieure laissent trop souvent beaucoup à désirer. La traversée me
parut très-courte; les manœuvres exécutées avec précision et Jes exercices ha
bituels des matelots fixèrent toute mon attention, et, grâce aux officiers avec
lesquels j ’étais assez lié et qui me témoignaient la plus grande bienveillance,
le temps se passa avec une rapidité surprenante. Parmi ces messieurs, je
retrouvai un ancien camarade de collège que depuis longtemps j ’avais perdu
de vue.
Dans la matinée du quatrième jour après notre départ, nous avions devant
nous Jes cèdes verdoyantes de I’ile Luçon, couvertes d’une épaisse végétation
tropicale contrastant avec les côtes arides de la Chine; à m idi, nous étions à
quelques milles du Corréjidor, petite île qui domine et partage l’entrée de la
baie, et sur laquelle se trouve un télégraphe à l’aide duquel on communique
de Caviti à Manille.
Un calme pial, qui nous prit dans la baie, nous empêcha de jeter l'ancre le
même jour en rade de Manille; ce ne lui que le lendemain que nous prîmes
terre. La rade était presque déserte; j ’y reconnus trois navires français : /’Amélie
et le Méloë de Bordeaux, et l’J'Jva du Havre.
I x Méloë, pendant sa traversée de Batavia à Manille, avait perdu son capi
taine , quatre passagers et plusieurs matelots morts d’une fièvre qui se déclara
à bord.
l)e la rade, la vue de Manille n’a rien d’extraordinaire, on aperçoit les mu
railles de la citadelle qui constitue la ville proprement dite; on distingue aussi
quelques dômes d’églises et de misérables cases de bambous construites sur les
bords de la baie. M. Favre, le consul français, vint faire sa visite à l’am iral,
et je profilai de sa rentrée à Manille pour aller voir M. Lagravèrc, un de mes
amis, qui m’avait fait depuis longtemps promettre de descendre chez lui. .le
n'avais nulle intention de manquer à ma promesse; je me trouvais dans une ile
espagnole, ne connaissant pas la langue; et la gracieuseté de mon am i, indé
pendamment du plaisir que j ’avais à le voir, devait suppléer à mon ignorance.
En arrivant à Manille, ce qui nous surprit le plus fut le changement de tem
pérature ; en Chine nous devions nous couvrir de vêtements d’hiver, et à quatre
jours de marche nous supportions avec peine les habits les plus légers; déjà
j ’avais pu observer une grande différence dans la température de trois villes
chinoises, qui sont distantes seulement de douze heures: Macao, Canton et
Hong-Kong. Ainsi le thermomètre, consulté en même temps dans ces trois lo
calités, présentera peut-être cinq ou six degrés de variation. Il l’ail si chaud à
Manille que les bains qu’on y prend se préparent purement et simplement au
soleil; il faut au plus une heure pour que l’eau, mise dans d’énormes jarres ex
posées au soleil, arrive à la température convenable. On ne sort qu'en birlochc, espèce de calèche suspendue sur des ressorts qui élèvent la caisse à une
hauteur prodigieuse. Les Indiens seuls vont à pied. Cet usage n'est pas dû au
luxe, mais bien à la nécessité de se garantir des rayons ardents du soleil, et le
dernier commis d’une maison de commerce se garderait bien de faire ses courses
à pied. Je m’empressai donc de me procurer une de ces voitures, et pour (pla
çante piastres par mois j ’eus à ma disposition jour et nuit une birloche attelée
de deux chevaux et conduite en daumont par un jockey Tagal. Je nie rendis
ainsi birloché à la Calsada, promenade (pii fait presque le lourde Manille et
suit les contours des fortifications; c’est le rendez-vous général des élégantes
Espagnoles qui viennent respirer le frais, et faire admirer leurs magnifiques
cheveux, qu’elles ne cachent sous aucune coiffure. Dès mes premières sorties
dans la ville, je fus on ne peut plus étonné de voir que chaque Tagal que je
rencontrais avait un coq sous le liras. Je connaissais la réputation des coqs de
Manille, mais je pensais (pie l’exagération des voyageurs pouvait bien faire
\
•
I L U S DU L A S O C I É T É — M A M L L E .
303
passer pour une nécessité de la vie des Tagals ce qui n’était par le fait qu’une
habitude répandue dans une partie de la population. Je me trompais, chaque
Tagal a bien son coq qu’il entoure de soins extraordinaires, qu’il dresse aux
combats et sur lequel il fonde souvent de grandes espérances; il ne le quitte
que très-rarement; le bankero a son coq sur son banka, le cocher a le sien sur
sa voiture : le coq est de toutes les fêles et il suit son maître à la promenade.
Nous aurons bientôt l’occasion de revenir à ce sujet. La population des Philip
pines se divise en quatre classes : 1° les Espagnols; 2° les Métis, nés de père
ou de mère espagnols; 3° les Tagals; 4° les Aëlas. Les Tagals forment la plus
grande partie de la population, et c’est à tort qu’on les suppose indigènes des
Philippines; les vrais indigènes sont les Aëtas ou Négrilos, aujourd’hui peu
nombreux et refoulés dans l'intérieur du pays, oii ils vivent en quelque sorte à
l’état sauvage. Ils sont très-noirs, n’ont aucun vêtement; leurs cheveux sont
crépus, et le portrait qu’on en fait les rapproche des Aborigènes de la Nou
velle-Hollande. Je vis un seul de ces Négrilos : il était jeune et paraissait intel
ligent. Le vêtement des Tagals consiste en un pantalon d’étoffe légère et il raies
de couleurs diverses et en une chemise de toile d’abacas, tissu très-clair et trans
parent. Celle chemise plus ou moins brodée est un objet de luxe pour les Tagals ;
elle coule souvent GO à 80 piastres, et, contrairement à nos habitudes, elle re
couvre le pantalon. Ils ont pour coiffure des chapeaux de paille finement tressée.
Les riches Tagals ont sur la tête un mouchoir et un safacoi, ou chapeau garni
d’ornements en argent. J’ai vu de ces salacots du prix de 100 à 700 piastres.
Tout le luxe des femmes est dans leurs cheveux, aussi ne portent-elles rien
sur la tête; seulement, pour se garantir du soleil, elles prennent parfois un voile
ou un mouchoir. La plupart sortent avec leur chevelure pendante, et étalent
ainsi des (lots de cheveux noirs et brillants dont la vue ferait le désespoir de
plus d’une Parisienne. Les femmes sont généralement bien faites; elles ont les
pieds petits ainsi que les mains. Il en est de jolies, mais c’est en petit nombre;
elles sont défigurées par un nez épaté, et surtout par une grande bouche que
l’usage du bétel rend affreuse. Oserai-je ajouter que leurs dents sont noires et
paraissent sortir à peine des gencives, parce qu’elles ont la singulière habitude
de les limer. Si on leur en demande le motif, elles répondent que leurs parents
agissaient ainsi et que leurs enfants feront de même; d’autres disent que c’est
pour ne pas avoir les dents blanches et pointues comme les chiens et les tigres.
Leur costume se compose d’un nagua ou sarong, espèce de jupon qui, serré
autour du corps, dessine parfaitement la forme des hanches, et d’une chemise
en gaze transparente, qui laisse en quelque sorte à nu toute la partie supé
rieure du corps. Celte gaze ou piiïa est faite avec les fibres des feuilles d’ana
nas, et peut supporter la comparaison avec les étoffes de môme genre qu’on
fabrique en Europe. Leur chaussure, quand elles en ont, est assez singulière :
clic consiste en petites sandales brodées d’or ou d'argent, dans lesquelles ('Iles
ne peuvent placer que trois doigts; les deux autres servent il maintenir les san
dales pendant la marche : aussi toutes les femmes traînent-elles les pieds cl
ont-elles quelque chose de guindé dans les allures,^el il y a un mouvement des
hanches qui précède disgracieusement celui des jambes. Indépendamment de la
couleur blanche de leur peau, les Metises se distinguent encore des Tagales
par les étoffes plus riches quelles portent. Le costume des entants jusqu’à l’âge
de huit à dix ans, garçons ou tilles, est des plus simples; ils n’ont qu’une che
mise beaucoup trop courte pour l’usage auquel elle est destinée.
11 y a à Manille beaucoup de Chinois qui, mariés avec des femmes tagales,
ont en quelque sorte formé une race mixte, beaucoup plus actifs, économes et
commerçants (pie les habitants, ils font seuls tout le commerce de détail et ce
sont eux (pii ont les plus beaux magasins. La rue de la Escolta est celle oil se
trouvent leurs jolies boutiques, et ce serait en vain qu’on tenterait de leur faire
concurrence.
Manille, la plus grande, la plus importante ville des Philippines, est située
sur la côte Est d’une belle et vaste baie. Une petite rivière (la Passig), dont les
bras nombreux entourent la ville et la traversent, divise Manille en trois quar
tiers principaux : Manille, Binondo el Romero. Le premier de ces quartiers est
la ville fortifiée, efilourée de bastions et de fossés. On y voit des rues droites,
mais tristes, nues et non pavées; les maisons sont basses et ont peu de fenêtres
à l’extérieur, et les murs noircis par le temps ajoutent encore au sombre as
pect du lieu. On remarque deux ou trois églises et sur la grande place une
cathédrale spacieuse; sur celte place se trouve aussi la maison de ville et l'hôtel
du gouverneur : c'est là que deux ou trois fois par semaine la musique des ré
giments se réunit autour de la statue de Fernando Vil, et fait entendre des
marches militaires et les airs les plus nouveaux. Dans ce quartier privilégié on
voit encore la Poste aux lettres, le Consulat de France, le Casino et plusieurs
couvents ou casernes. Le système de défense est, dit-on , bien établi, aussi les
Espagnols sont-ils si jaloux de leurs fortifications qu’il est absolument défendu
d’en dessiner le moindre profil, et que, pour plus de sûreté, on ne doit pas
dessiner dans les rues. Un jeune officier anglais (pii, ignorant celte ridicule
précaution, cherchait à faire le croquis d’un groupe de femmes, fut arrêté,
poursuivi et condamné parce qu’on crut reconnaître un plan de fortifications
dans certaines parties de ce commencement de dessin.
En sortant de la ville et près de la Calsada, on voit la grande fabrique de
cigarettes ; la fabrique de cigares est dans le quartier de Binondo, qui est réuni
au premier par un pont dont la construction parait dater de la fondation de
Manille, au seizième siècle. Ce pont, en pierres de taille et malgré sa solidité,
a plusieurs lois été emporté par les eaux; il a été récemment réparé, et l’on
ILES DE LA SO CIETE. — M ANILLE.
peut dire que c’esl le seul point de vue un peu remarquable de Manille. La
population de la ville et de ses faubourgs, en y comprenant la troupe, est d’en
viron 125 à 130,000 âmes. La monnaie en usage est la piastre espagnole et
mexicaine, mais il faut bien se garder en venant de Chine de conserver les
piastres chopées, c’est-à-dire couvertes des marques particulières des mar
chands chinois, parce que ces pièces perdent beaucoup de leur valeur. Etant
arrivé sur un bâtiment de guerre, mes malles n’avaient point été ouvertes à la
douane, ce fut un ennui de moins; et j ’appris pendant mon séjour qu’il est
très-facile d’éviter cette visite, moyennant quelques pièces d’argent, à cause du
peu de surveillance auquel les employés sont soumis.
J ’étais depuis quelques jours à Manille, j ’avais visité toutes les parties de la
ville, mais je tenais beaucoup à faire quelques excursions aux environs; une
bonne occasion se présenta : un de mes amis, neveu de AI. Lagravère, m’en
gagea à faire une visite à la Lagune, et je m’empressai d’accepter sa bonne
invitation. La Lagune est un lac de dix lieues environ de longueur. Nous par
tîmes dans une belle banka faite d’un seul tronc d’arbre; nous avions six
rameurs dont j ’admirai la force, car, ayant quitté Manille à six heures du soir,
nous n’arrivâmes que le lendemain à huit heures du matin, ce qui fait qua
torze heures pendant lesquelles ces braves Banceros ne cessèrent de ramer. La
force physique de ces hommes n’avait rien d’extraordinaire; aussi ne compren
drais-je pas la résistance à la fatigue dont nos Tagals nous donnèrent la preuve,
s'il n’y avait pas aussi celle force particulière que donne l’habitude. Ces hommes,
nourris de riz et de poisson salé, soumis à une température accablante, sont
loin d’ètre aussi forts que nos lamaneurs français, et cependant ces derniers ne
pourraient pas lutter avec les Tagals pour une course un peu longue.
Notre banka, longue de cinquante pieds, calait à peine quelques pouces
d’eau; elle était couverte au centre par une natte finement tressée, et, quoique
obligés de nous tenir assis ou couchés, nous y étions assez confortablement. A
dix heures nous nous trouvions devant le beau village de Passig; la nuit était
des plus belles, et nos Banceros, inspirés sans doute, se mirent à chanter di
verses barcarolles auxquelles répondaient quelques échos.lointains. Autour de
nous et à distance voltigeaient des myriades d’insectes phosphorescents. Il y a
des plaisirs qui seraient bien plus vivement sentis si l’on pouvait les faire par
tager, et toutes les fois que je me suis trouvé en présence d’une de ces scènes
émouvantes qui enthousiasment les voyageurs, le bonheur que j ’éprouvais était
mêlé du regret d’être isolé au milieu d'étrangers indifférents, et de n’avoir pas
près de moi parents et amis pour partager mes impressions. A six heures du
malin, après une nuit calme et délicieuse, nous entrâmes dans la Lagune, dont
la largeur est d’environ quatre lieues. A huit heures nous débarquions à YalaYala, oii se trouve la propriété de M. Vidi, chez lequel nous nous rendions.
T l» ! K
1.
39
Cette plantation produit principalement de la canne à sucre; elle est dominée
par des montagnes couvertes de bois touffus et souvent impénétrables. On ren
contre dans ces forêts un grand nombre de bêles à cornes qui y vivent en
liberté, quelques buffles sauvages, beaucoup de sangliers et de cerfs.
M. Vidi est Français; établi depuis plus de vingt ans à l'ile l.uçon, il fait
valoir sa propriété et se fait un plaisir d’offrir aux voyageurs l'hospitalité la
plus gracieuse.
Yala-Yala est un petit village composé d’une trentaine de cases de bambous,
faites sur pilotis et habitées par les Tagals employés dans la plantation ; une
de ces cases, plus grande que les autres, sert d’église. On remarque une seule
maison confortablement organisée et bâtie en briques, c’est celle de M. Vidi,
le gouverneur de l’endroit. Nous le trouvâmes en effet donnant des ordres pour
continuer des recherches de police. Des voleurs avaient pillé et désarmé, quel
ques jours auparavant, un de nos amis qui chassait seul à peu de distance de
Yala-Yala. Deux hommes, armés de couteaux, l’avaient surpris et ils lui pri
rent tout ce qu’il avait, le laissant complètement nu. De retour à la plantation,
où il arriva tout en sang, obligé qu’il avait été de traverser des baies d’épines,
et les pieds déchirés, il donna l’alarm e, et l’on se mit de suite à la poursuite
de ces brigands, mais on ne put les atteindre. Cette aventure nous donna
de la prudence. Nous chassions avec des guides et une trentaine de chiens,
.l’avais pour guide un garçon très-intelligent et qui comprenait tout mieux
que les autres, quoique sourd et muet. Pipit, c’est son nom, est parfaitement
connu de tous les officiers de l’escadre française dans les mers de la Chine.
A la pointe du jour, je le prenais pour aller tirer des oiseaux sur le lac, et sa
vue perçante lui permettait de les découvrir à d’énormes distances, et même
de les distinguer sous l’eau ou au milieu des roseaux, .l’étais le plus aguerri de
la bande ; la chaleur retenait mes amis à la maison, et ils ne retrouvaient
leurs forces que pour faire honneur à mon gibier, car je fis de fort belles
chasses ; je tuai surtout un grand nombre de canards sauvages, qui sont trèscommuns. Notre retour à .Manille devait se faire pendant le jour pour nous
permettre de voir les bords du lac et de la rivière de Passig. Nous partîmes de
grand malin et nous traversâmes le lac, poussés par une légère brise; de
distance en distance, nous faisions lever des bandes de canards sauvages,
d’énormes pélicans et un grand nombre d’autres oiseaux. Nous entrâmes bien
tôt après dans la rivière, dont les bords peu élevés sont habités par des my
riades de grues et de hérons. De chaque côté de la rivière, le pays est plat et
l’on ne voit que de vastes champs de riz. La rivière n’est pas large; elle mesure
une trentaine de mètres; mais rien de plus beau, de plus pittoresque que ses
bords. Chaque rive offre çà et là d’énormes touffes de bambous dont le feuil
lage vert et léger semble s’échapper de l’eau pour s’élever en panaches à une
IL E S DE LA SO C IE T E. — M A N IL LE .
307
grande hauteur. La souplesse des tiges de bambous produit, au moindre vent,
mille ondulations gracieuses. Plus loin, le paysage s’anime ; on aperçoit quel
ques cases aériennes de Tagals, des femmes et des enfants occupés à laver des
filets; on surprend un troupeau de buffles se vautrant dans la vase, et cela
est d’autant plus facile que la rivière fait de nombreux coudes. Depuis le vil
lage de Passig, les bords de la rivière étaient couverts d’un grand nombre
d’hommes, de femmes et d’enfants, les uns péchant, les autres se baignant,
d’autres lavant du linge. Enfin, en approchant de Manille, on passe devant
Manille.
plusieurs ruines et des couvents; mais ce qu’on remarque avec Je plus de plai
sir, c’est la légèreté des cases des Indiens. Elevées sur pilotis au-dessus de
l'eau, pour avoir plus de fraîcheur, on y pénètre à l’aide d’un escalier de
bambou, au pied duquel stationnent les légères embarcations du pays.
Vers le soir, nous arrivions ci Manille. J’appris, à mon grand regret, qu’un
sanglier, (pie j ’avais envoyé de Yala-Yala à l’amiral Cecil, était arrivé dans
un état complet de putréfaction , malgré tous les soins que nous avions pris
pour l’expédier promptement et dans de bonnes conditions d’emballage. Il fait
si chaud à Manille qu’il est impossible de faire provision de viande pour plus
:i08
DEUXIÈM E VOYAGE.
d’un jo u r; aussi les marchés se tiennent-ils le soir et sont-ils surtout garnis de
légumes et de fruits. Parmi ces derniers, le plus en réputation est la mangue,
qui devient ici beaucoup plus grosse qu’au B résil, et qui n’a pas ce goût rési
neux qu’on lui reproche avec raison dans d’autres contrées. On obtient, dit-on,
ce résultat en faisant à l’arbre de nombreuses entailles qui donnent issue à la
résine avant la maturité des fruits.
Pendant notre séjour à Manille, l’amiral Cecil fit souvent les honneurs de
sa belle frégate, en invitant les autorités et la société de la ville soit à des
dîners, soit à des l'êtes à bord. Il calma ainsi des susceptibilités froissées;
l’ambassadeur qui avait visité Manille avant nous avait sans doute cru pou
voir se dispenser de répondre, par un échange de politesses, aux honneurs (pii
lui avaient été rendus.
Je rencontrai à Manille un ami d'enfance, M. Dalglish, avec lequel
j ’avais été en pension à Liverpool, et il me fit l'amitié de me présenter dans
plusieurs maisons anglaises. Cette bonne rencontre me valut aussi quelques
invitations qui me permirent de mieux connaître le pays. Il me fit faire, en
tre autres, une délicieuse partie de campagne au village de Passig dont j ’ai
déjà parlé. Mous descendîmes chez un riche Tagal avec une vingtaine d'autres
invités, jeunes gens anglais et jeunes dames espagnoles, et là je pus à mon
aise observer les habitudes du pays. La société se divisa le matin ; les hommes
partirent pour la chasse, les dames pour la rivière où elles devaient se baigner.
Moire chasse, peu fructueuse, nous engagea au retour et, à ma grande satis
faction, nous trouvâmes encore nos jolies baigneuses prenant leurs ébats dans
la rivière. Elles nageaient avec une rare perfection et comme de vrais poissons,
Cueillant çâ et là des fleurs aquatiques, les unes venant se reposer en s’ac
crochant d’une main à notre embarcation, les autres s’arrêtant près d’une
touffe de bambous pour laver leurs noires chevelures en les couvrant de la
mousse que fournit le merveilleux gogo. Le gogo est une écorce filamenteuse
qui, mouillée et frottée, produit une mousse épaisse et blanche comme le meil
leur savon. On lui accorde généralement la propriété de nettoyer on ne peut
mieux les cheveux et de les rendre brillants et souples; ajouterai-je que dans
ce pays, où les femmes ont toutes des cheveux longs et épais, on attribue aussi
cette richesse à l’usage de l’huile de cocos fraîche et parfumée.
Après cette journée, qui me rappelait l’âge d’or, nous l'entrâmes à Manille.
J’employai alors le temps qui me restait à visiter les curiosités de la ville. Je
me rendis à la fabrique de cigares, vaste établissement qui se trouve sur la
place de Binondo, et qui occupe environ huit mille femmes ou jeunes filles,
toutes très-légèrement, mais très-proprement vêtues ; elles préparent, en
moyenne, par jour, deux millions de cigares de trois qualités.
J’eus aussi l’occasion d’aller visiter le volcan de T a a l, que veulent voir tous
IL liS DIC L A SO C IE T E . — M A N IL LE .
309
les étrangers, el qui ne mériterait réellement pas le voyage, la fatigue et les
privations qu’il faut supporter, si celte excursion ne permettait en même temps
de faire de nombreuses observations sur les habitudes des habitants de l’ile.
Notre retour s’effectua par une autre roule, afin de nous rendre au village de
los Banos, célèbre par ses sources d’eau chaude. 11 y avait autrefois une mai
son pour recevoir les voyageurs et les personnes qui voulaient prendre des
bains pour leur santé, mais nous n’aperçûmes que des ruines. L’eau est évi
demment très-chaude ; elle sort en bouillonnant et peut marquer 75 à 78 de
grés au thermomètre centigrade.
Le moment du départ était arrivé; je voulus profiler d’un jour qui me res
tait pour aller voir la petite ville de Cavité, située de l’autre côté de l’entrée de
la rade ; c’était autrefois une ville importante, mais le développement de Ma
nille lui a été funeste ; on trouve cependant un bon port, et l'on distingue de
loin l’arsenal et les chantiers de construction qui ont fourni plusieurs beaux
navires. Je ne voulus pas quitter Manille sans avoir vu un combat de coqs. Il
y a quatre établissements dans les pueblos, aux environs de Manille, où se
livrent ces combats. Ils sont affermés par le gouvernement au prix énorme
de 40,000 piastres par an. On nomme ces lieux galleras ; le dimanche, ils
sont le rendez-vous d’une grande partie de la population indienne. Je me
rendis donc à une gallera, en suivant des Indiens qui s’y portaient en foule.
Après avoir payé un réal pour droit d’entrée, j ’arrivai dans un hangar sou
tenu par d'énormes bambous et entouré de palissades ; le sol était jonché de
plumes, et, de tous côtés, ou voyait les Tagals chercher parmi les coqs pré
sents un adversaire digne de celui qu’ils portaient. Aux piliers de la palissade
étaient suspendues les victimes toutes plumées des précédents combats ; de
larges blessures sillonnaient leur corps. A d’autres piliers étaient exposés au
grand soleil et haletant de soif el de douleur des coqs encore en vie, mais
blessés el plumés. Nous demandâmes à un Tagal le motif de ce supplice, et il
nous fut répondu très-sérieusement que c’était le châtiment réservé aux lâches
qui, blessés, avaient fui sans vouloir continuer le combat à mort.
Il y avait eu déjà plusieurs coqs de tués ou de blessés , el les cris des parieurs
nous’guidèrent vers le lieu du combat. Au moment où nous arrivions, deux
coqs étaient en présence, et sous l’ergot de la patte droite de chacun d’eux
était fixé un petit dard courbé et à deux tranchants. Le combat fut de peu de
durée ; l’un des champions frappé tomba roide mort, el son adversaire, sans
quitter sa victime, fit entendre son chant de victoire.
Un second combat commença aussitôt; celle fois nous pûmes en suivre
toutes les phases ; un magnifique coq blanc et un autre au plumage doré
allaient s’attaquer. On entendit alors un grand bruit dans toutes les parties de
la salle ; les paris étaient ouverts, on faisait les enjeux. Des centaines de pias-
310
D EU X IÈM E VOYAGE.
1res et de doublons tombaient à terre aux pieds du fermier. Un de nos voisins
nous apprit que le coq doré avait fait gagner, huit jours avant, trois cents pias
tres à son maître. Celui-ci le flattait, le caressait pour exciter son courage et
lui jurait de ne plus le faire combattre si cette fois il remportait encore la
victoire. Le coq blanc était aussi caressé et flatté par son maître, dont la
pâleur traduisait l’émotion, et il était facile de voir qu’il jouait tout son argent,
son oiseau de prédilection, et que peut-être il allait perdre l'un et l’autre d’un
seul coup.
Les paris terminés, la voix du fermier se fit entendre, Larga, larga : aus
sitôt les gaines enveloppant les dards sont enlevées ; on présente à chaque coq
la tête de son ennemi, et, quand ils se sont mutuellement enlevé un lambeau
de la crête, on les laisse libres dans l’arène; ils s’observent quelques instants,
piquent la terre de leur bec et se mettent en garde, les plumes hérissées, le
cou tendu et la queue abaissée ; ils s’élancent furieux l’un sur l’autre en se
croisant; on voit briller la lame qu’ils cherchent à diriger ; deux fois le coq
doré passe au-dessus de son antagoniste et paraît avoir une expérience acquise
par plusieurs blessures. Il fait un troisième bond et divise seulement la crête
du coq blanc, dont le sang coule avec abondance et rougit le brillant plumage.
Un instant troublé, il parait vouloir abandonner la partie; mais, retenu par
son maître, il avale plusieurs gorgées de son sang et paraît se raviser, aux
grands applaudissements des spectateurs. La lutte recommence, le sang coule
de nouveau et excite les combattants; les plumes volent, et quelque temps les
chances paraissent incertaines; enfin le coq blanc reçoit en pleine poitrine un
coup qui a pénétré, car, au moment même, l’oiseau fléchit sur ses pattes,
s’affaisse et meurt. Il est de suite enlevé par son m aître, dont le trouble et
l’émotion sont extrêmes.
Ces jeux abrutissants sont fort du goût des Indiens, et les passionnent au
point de leur faire négliger la culture des terres. Le gouvernement apprécie
bien ces fâcheux résultats, et maintes fois il a été question de supprimer les
galleras; mais les quarante mille piastres qu'elles produisent ont été ju s
qu’ici une objection assez sérieuse pour suspendre les décisions de la mé
tropole.
snniDiïænrs, sdûiî (EdDiamœiBŒiE.
La fondation de Sydney date d’un demi-siècle à peine; l’emplacement sur lequel on
voit aujourd’hui des constructions qui feraient envie aux riches cités de l’ancien monde,
était couvert d’arbres séculaires formant une forât vierge. Celte colonie a si rapidement
prospéré qu’un exposé ûdèle des phases diverses de son accroissement pourrait être taxé
d'exagération, si son immense commerce ne fournissait la preuve de l’importance qu'elle
a dans le monde.
Cependant Sydney, pendant quelques années encore, tirera de la mère-patrie une
partie des produits manufacturés nécessaires à sa consommation; mais avant peu la co
lonie pourra se suffire à elle-même, et même faire concurrence à l’Europe par 3es nom
breux rapports avec les pays voisins. Ses charbons sont déjà exportés en Chine, à Taïti,
à la Nouvelle-Zélande, à Singapour, et ses tissus de laine de Newcastle se répandent
dans toute l’Océanie. Les vins du pays ne peuvent manquer d’avoir une grande réputa
tion, si l’on continue à s’occuper aussi sérieusement de la culture des meilleures espèces
de vignes, tirées à grands frais de France et d’Espagne. On vient de découvrir dans
les districts du nord de Sydney des mines considérables de cuivre, de fer et de plomb,
dont l’exploitation viendra former une nouvelle branche d’industrie à ajouter à toutes
celles déjà en activité. En un mot, la Nouvelle-Galles du sud est destinée à devenir un des
plus riches et des plus importants pays du monde. Les bras seuls lui manquent, et l’An
gleterre, qu’arrêtent des craintes trop fondées et une rivalité naissante, ne veut pas per
mettre aux émigrants chinois de venir accélérer par leur industrie et leur aptitude une
émancipation inévitable et prochaine.
Le principal article de commerce de la Nouvelle-Hollande est la laine, dont l’exporta
tion a progressé d’une manière remarquable depuis dix ans.
En 1 8 3 5 , l’exportation fut de............................... 3 ,8 9 3 ,9 2 7 livres.
1840,
—
............................... ’ .
8 ,6 1 0 ,7 7 5
1845,
—
...................................
1 4 ,3 4 9 ,0 0 0
1848,
—
...................................
1 7 ,5 6 5 ,0 0 0
Ces laines, de beaucoup supérieures à celles d’Amérique, arrivent directement aux
fabriques d’Angleterre, et seraient un excellent article de commerce pour la France, qui
en échange expédierait ses vins et autres produits. Mais nos traités de commerce et
notre système absurde des douanes s’y opposent.
Lorsqu’on 1841 et années suivantes les affaires de la colonie étaient plus qu’em-
312
NOTES.
brouillées à la suite des faillites des banques, les valeurs des propriétés étaient tombées
si bas qu'on vendait publiquement de magnifiques troupeaux de moutons à raison de
1 shill. (2 5 sous) et même 9 pence (1 8 sous) par tête; ce qui donna l’idée à un plan
teur, qui ne pouvait se soumettre à ces énormes perles, de former un établissement pour
tirer parti des peaux et du suif. Il en résulta qu’un mouton ordinaire produisait pour
3 1 /4 % 4 shill, de suif, ce q u i, avec la peau et la laine, donnait un revenu de 5 à 6 shill.
En 1845, on tua 2 1 7 ,7 9 ” m outons, 2 0 ,1 4 8 bêtes à cornes, qui donnèrent 4 8 ,7 5 8 e u t
de suif.
On conviendra que, dans un pays où l’on tue des animaux uniquement pour tirer
parti de leurs dépouilles, considérées comme accessoires partout ailleurs, où les fruits
et légumes sont si abondants qu’on en fait du fu th ie r, où la tem pérature est celle des
climats les plus favorisés, il ne peut y avoir de pauvres. Aussi, là plus que partout ail
leurs, l’industriel peut facilement réussir.
La monnaie courante est la même qu’en A ngleterre, mais l’or y est beaucoup moins
en circulation; cependant, pour une faible prim e, il est facile de s’en procurer. Des
banques émettent des billets de toute valeur et ces billets ont régulièrement cours.
En 1815 les espèces étant devenues très-rares, le gouvernement imagina de donner aux
piastres espagnoles un cours de 5 shillings tout en enlevant le centre de la pièce qui
fournit une monnaie représentant 15 pence. Aujourd’hui ces pièces ainsi dénaturées
sont très-rares cl n'ont plus cours; néanmoins je parvins à m’en procurer une dont les
vignettes ci-dessous peuvent donner une idée exacte.
On trouve assez facilement à Londres u négocier du papier sur Sydney ; et souvent
chez les changeurs on peut se procurer, à des taux avantageux, des bank-notes, rap
portées de la colonie par des voyageurs.
A Sydney il n ’y a pas de B ourse, les affaires s’y traitent nu com ptant; et l'usage
des ventes publiques est venu rem placer les courtiers d’Europe. Tout le monde peut être
a u to n n ie r (com m issaire-priseur) en payant patente; et
il se fait journellem ent des
\ OT KS.
3 iï
ventes considérables de chargements entiers de navires, de propriétés, de troupeaux de
40 et 50 mille montons. Brel', nos ventes de la rue des Jeû n eu rs, à P aris, ne donne
raient qu’une bien faible idée des ventes qui se font à Sydney; elles sont journellem ent
suivies par tous les négociants. Ce mode de transaction est certainem ent un des plus
simples, car tout le monde y a accès, e t, moyennant espèces, peut devenir acquéreur.
Le vendeur court aussi moins de risques que s’il était obligé de vendre à terme : on peut
ainsi réaliser promptement des valeurs. Il ne s’ensuit pas pour cela que les négociants,
recevant d’Burope des marchandises, ne trouvent à les céder de gré à gré, ce qui arrive
souvent; mais le plus ordinairement c’est en vente publique. Il en résulte que I on peut,
très-souvent acheter des objets iYaussi hon marché qu’on le ferait en détail en Europe.
( l ’age 178.)
A 1ST KALI AM J O UtlX.AL SYOXEY
New South Wales 15 lh- July 18V5.
T HE
GRAND
PI GEON
MATCH.
This m atch, which bad excited so much interest among the metropolitan spo rtsm en ,
and of which the prize was a silver c u p , value twenty-live guineas, was decided oil Sa
turday. Long before the appointed hour, Petersham Race Course (the destined scene oT
action) and its purlieus, were dotted with belligerent looking individuals, with an exten
sive assortment of fire-arms, from the highly finished u Joe M anlon, » down to the su
perannuated musket that is usually placed in some conspicuous part of a country domi
cile as a « terror to evil doers! » As the day advanced, the plot thickened, and , by two
o'clock, the ground presented a very formidable array. The main body of the forces
remained with the commissariat, at head quarters — that is to say, with the pigeons,,
and the spring trap. Various skirmishing parties posted themselves along the frontiers to
cut off from the fugitives all chance of retreat. In fact, if a new-comer in the Colony
h a d , accidentally , come upon the sp o t, he might have reasonably concluded that it was
a grand field day with some of the militia. So much for a sort of fancy sketch, touching,
the preliminaries. We now proceed to « stern realities » — the events of the day, ami
the issue of the conflict, lie it o u rs, threforc, to record them , in a manner becoming a
sedate historian.
The prize was a splendid silver cup, value 25 guineas, to he presented to M onsieur
D elcssert, as an acknowledgment for the liberal support he has afforded to the sporting
circles, and his gentlemanly, sportsman-lyke behaviour during his residence in this Co
lony. The competitors were nominally twenty-six in number — five birds each, h u t, if
sufficient birds were procurable, seven each — distance, 21 yards. There w ere, howe
ver, three defaulters, so that twenty-three only came into the field.
TOME I.
40
VOTES.
:;iv
All tilings being adjusted, the lirst shot was given atjw cnty minutes to three o'clock ,
and by the time five rounds were fired, t'.c s u n h a il s u n k , a n d n ig h t w a s c o m in g . There
were then three ties — each having killed bis five birds. A dispute now arose ns to
whether sufficient birds were on the ground to allow se v e n each, and if so, whether the
terms of the m atch, in that respect, should be strictly adhered to. It u a s , however, fi
nally agreed upon that the match should be forthwith decided by the three ties aforesaid.
By a dim twilight, then (the moon seven days o ld ) , at it the went. One of the trio was
soon h o r s d e c o m b a t. The struggle now lay between Messrs. Patterson and Whitfield —
and highly interesting it became — neck and neck. Two rounds were fired by each, and
each brought down his bird, making seven consecutively. Tho e ig h th was now put up for
Patterson, but owing to some untoward circumstance connected with its rise, several
parlies on the ground advised him not to fire. This advice was not followed, and a miss
was the result. Whitfield’s bird was put up, but, in some way or other, his piece missed
fire, — the same tiling happened a s e c o n d time ! the third decided the fate of the bird ,
and of the cup.
Mow, we by no means wish to impair, in the smallest degree, the freshness of Mr. W hit
field’s laurels; he has won others before, and was declared to have won these, may he
therefore wear them long. But we are not quite satisfied with the tw o c o n s e c u tiv e f a i l u r e s
o f h is p ie c e at the eighth bird ! We are not aware that such an occurrence happened pre
viously during the day; and, all things considered, we think the termination anything but
sasisfactory, Air. Patterson was not fairly dealt with. However, they are both first-rate
shots — Whitfield won u prize last w eek; b u t, if we were compelled to give a prefe
rence, we should take Mr. Patterson, as a prettier and a «cleaner» shot. There were on
the ground many capital shots, and many firslrate guns. The most valuable, and in every
respect the best finished piece, was M. Bicbard Underwood's — an A. 1, of the renow
ned Joe.
In the course of the afternoon, M. Delcssert and the French Consul came on the
ground with an exceedingly welcome accompaniment — a hamper of Champagne, p r o
h o n o p u b lic o ! This refreshing donation was moreover infinitely enchanced by the unosten
tatious m anner, and hearty good-fellowship with which it was dispensed. We have not
the pleasure of a personal acquaintance with M. D élessert, but from our observations of
Saturday, we should think him fully entitled to the honorable distinction be has received
from the sporting circles of Australia.
The utmost good feeling and hilarity prevailed all day, nor was there a single acci
dent. The birds did not rise well, they were too y o u n g — nor was the trap so good ns it
might have been. A pigeon trap should have a superior spring, to throw the bird up as it
were. By the b y e, there was a very remarkable occurrence. While one of the birds was
u p , a hawk very coolly sailed b y , just over our heads, and struck at the pigeon. Of
co u rse, he received the reward due to his effrontery.
The day’s proceedings were most appropriately wound up at Mr. Thomas May’s, where
a choice banquet was accurately prepared. About eight-and-tw'enty sportsmen and ama
teurs sat down thereto, and discussed its merits ns became litem. Mr. Bicbard Under
wood (to whose excellent management the business of the day had been co n fid ed ,) in
VOTES.
315
the c h a ir, willi Jlookxrood as vire. The cup was duly presented to M . O e lc s se r l , w ho, in
a very neat straight-forward speech, returned thanks. That gentleman also presented to
the winner of the cup, (as a sort of flu id p ro q u o ,) a handsome goldmounled sword, which,
both intrinsically and as a work of art, is certainly an equivalent for the cup — we should
prefer it. The usual toats — the Q ueen, the King of the French, Sir George Gipps, Lady
G ipps, and the ladies of the C olony, were drunk , and duly responded to ; and then —
furtherm ore this deponent saith not.
The cup, which is very handsome, is from the magazine of Messrs. Birnstingl. Upon it
is engraved the crest of M. Delesscrt, with the names of the gentlemen who contended
for it, and appropriate devices. This gentleman is about to leave us. He carries with him
a ta n g ib le memento of the esteem in which lie is held amonghst the residents of New
South W ales; but if report spoaeks tru e, his urbanity and sportsmanlike behaviour will
leave a not less d u ra b le memento in the recollection of those who have had the plea
sure of his acquaintance.
In enumerating the important personages of the day, we must not leave out our
good friend Shaw , to whom the'visitors at Petersham arc indebted for this contribu
tion to their comfort and convenience, both on the course and at his bouse.
The following is a copy of verses made on the. occasion : —
To Eugene D elessert, E sq., of Havre-de-G race, this Sonnet: and Cup are respectfully
dedicated by the members of the Australian Sporting Club, in honor of their friend
ship and esteem.
Sydney , V. S. W ., July 12 1845.
Approving friendship wakes in tuneful theme,
To blazon forth thy praise — her mark'd esteem ,
With blushing honors crown thy youthful fame.
Thy virtues laud, and private worth proclaim!
Australia's sons will long with pride record
Thy manly feats when round the festive board
In social harmony they meet — and tell
Of him who seem'd in all tilings to excel —
In proof of which, and their attachment, they
This tribute small, as a memento pay,
To testify the warm exalted sense
In which they hold thy modest excellence :
This toast on parting give, their heartfelt pray'r,
« Health and long life to gallant Delksseut! »
U. M. Blarney, M. I)., etc., etc., etc. Script.
W. el H. Birnstingl, Dclt.
TIIK S YDNEY M0 It XI \ G II KIt A U ).
Tuesday, July 2!) 184".
u Sicorn lo n o m a s t e r , o/ ' ho se rt a m /. »
TO
RIGEXE
DELBSSERT,
ESI). ,
ETC.,
ETC.
S i r , — You have on mani occasions been pleased to honour me with your kind
commendations as a T r a d e s m a n lo the M em bers o f the. A u s tr a lia n P igeon C lu b , anil
the S p o r tin g G entlem en o f S y d n e y , and through your patronage I have derived much
benefit. Under such circum stances, allow m e . S ir, previous to your departure from
the colony, thus lo thank you for such kindness, and hope yon will not consider me
presumptuous in so doing.
Trusting your society may ever he as truly appreciate by your acquaintances whe
rever you go, as it has been to the sporting gentlemen of New South W ales,
1 beg to subscribe myself,
Your obedient and
Obliged servant,
Isaac J ohn E i. i.kv,
filmmaker, etc.
Purramalla-slreet.
\
00
s u r e (tiDmiïiæiiiiGiçio
Le sol de cette île, admirable sous d’autres rapports, ne se pri'lc point aux grandes
cultures; très-riche dans ses bonnes parties, il est en général très-m ontagneux, inégal
et pierreux. De plus, une grande partie de file est couverte d’une plaie assez difficile à
guérir: je veux parler du goyavier, qui est très-abondant. On a beau arracher cct arbre,
il repousse toujours tant que la plus petite racine reste en terre. Et ce qu’il ne faut pas
oublier de dire, c’est que le Taïlien est très-indolent et ne pourra s’assujettir à aucun
travail un peu rude ; les bras sur lesquels on compte feront donc défaut.
Taïti produit de la nacre , mais en si petite quantité qu’un navire ne trouverait pas un
chargement par an.
L’huile de coco est aussi comptée parmi les produits de file ; mais ce produit est trèssecondaire. Taïti est, dira-t-on, un excellent point pour caréner nos bitiraents au besoin.
C’est très-vrai; mais en 1839, avant le protectorat, la frégate l ’A r tb r m is c trouva les
VOTES.
317
moyens de caréner loiil aussi facilement que la frégate la V ir g in ie , montée par l’amiral
Hamclin en 184(1, depuis le protectorat. E t, en cas de guerre, que ferions-nous? où
irions-nous chercher des vivres et des renforts?
D’après les dernières nouvelles, la reine s’est enfin soumise, et tout marche à mer
veille. Effectivement, on lui fait une pension annuelle de 30 on 4 0 ,0 0 0 francs; on ca
resse les chefs divers, et le pays qu'on dit conquis nous coûte plus que si nous l’avions
acheté à l’amiable aux indigènes.
Il est bien reconnu que le Français n'est point colonisateur. Quel est donc celui de
nos compatriotes, possesseur d’une belle fortune, qui quittera la France pour aller s’é
tablir philanthropiquement aux antipodes de sa patrie et fonder de grands établissements?
S’il s’en trouvait u n , le gouvernement lui viendrait-il en aide, comme le fait toujours le
gouvernement anglais? Depuis six ans, Taïti passe pour une colonie française, et cepen
dant aujourd’hui il n’y a pas un seul négociant français, une seule maison digne d’étre
mentionnée, tandis que, dans les villes nouvelles qui s’élèvent comme par enchantement
sur tout le littoral de la Nouvelle-Hollande, il s'établit un grand nombre de commer
çants, qui, pour la plupart, réussissent à faire en peu de temps fortune.
1,’argent de toutes les nations a cours à Taïti, car les espèces y sont rares : la piastre
espagnole, la pièce de cinq francs de F rance, les shillings anglais et les nippies des
Indes y sont les bienvenus.
Tout le monde sait qu’une piastre espagnole vaut, à très-peu de chose près, suivant le
cours, environ 5 francs 37 centimes. Mais le gouvernem ent, dans le but de faire con
naître aux bons Taïtiens notre monnaie française, donna la même valeur aux piastres et
à la pièce de cinq francs, et confondit les shillings, qui valent réellement 25 sous, avec
notre pièce de 20 sous. Ce qui produisait, lors de mon séjour, une perte annuelle de
plus de 5 0 ,0 0 0 francs pour le Trésor. Celte perle est facile à comprendre.
Le Taïticn sait parfaitement que la piastre vaut plus que la pièce de cinq francs, aussi
les sommes qu’il verse au Trésor sont en monnaie française, tandis qu’il a soin de ne
recevoir en payement que de la monnaie anglaise ou espagnole, qu’il réserve pour ses
transactions particulières avec les capitaines m archands, et il a soin de faire valoir la
différence à son profit; cette différence est surtout sensible pour la monnaie anglaise,
car elle est de 25 pour cent.
On a eu aussi la pensée de vouloir faire de Taïti un lieu de déportation, un Botany Bay. Celte idée n’est pas praticable ; ce serait un crime que de placer le rebut de la
société au milieu de ces braves et inoffensifs Taïtiens. Ces naïfs insulaires ont assez de
connaissance du bien cl du mal pour qu’il soit certain qu’ils s’opposeraient à l’exécu
tion d’un semblable projet.
Ü Î B m
i E S ,
J ’ai déjà eu l'occasion de dire que partout j ’avais cherché à me procurer les armes
des aborigènes; malgré l’assistance de nombreux amis influents et dévoués, ma collec
tion ne s’est pas complétée sans de grandes difficultés. Aujourd'hui elle est déposée au
Musée du Havre; et le journal de cette ville, en rendant compte de mon voyage, s’ex
prime ainsi :
Le Havre possède encore pour quelques jours dans ses murs une collection de curio
sités rem arquables, autant par leur nombre et leur valeur ethnographique, que par les
circonstances particulières qui ont permis de réunir des objets de plus en plus ra re s , et
dont l’acquisition, très-difficile déjà, sera bientôt rendue impossible par leur complète
disparition. En effet, les progrès récents de la civilisation européenne dans les contrées
lointaines, que naguère ses explorateurs ne visitaient qu’en passant, tendent à effacer
partout la physionomie indigène. En transportant dans les mers australes et sur tous les
points du inonde le moins fréquentés jusqu’ici le siège de ses opérations et de ses éta
blissements, elle y introduit insensiblement ses mœurs et scs usages, et les produits de
ses arts et de ses industries s'y substituent facilement à ces procédés imparfaits que
l’instinct de la nature avait enseignés aux populations primitives pour leurs besoins. 11
est de certaines habitudes invétérées, et en quelque sorte innées, qui résistent longtemps
au perfectionnement ; mais si la Chine conserve encore ses jonques informes et leurs voiles
rebelles à la manœ uvre, pour tout ce qui concerne les premières nécessités de la vie
sociale plus ou moins avancée, c’est-à-dire l’appétit du bien-être et l’exercice des pas
sions, la supériorité européenne ne tarde pas à s'imposer et à vaincre les répugnances
les plus récalcitrantes.
Il en résulte qu’à mesure qu’elle pénètre davantage dans la confiance et les habitudes
des populations, celles-ci renoncent plus volontiers à leurs anciens errements pour
adopter les nouveaux. Les vêtem ents, les a rm es, les ustensiles, q u elles avaient de
mandés à des inventions souvent bizarres et toujours ingénieuses, sont peu à peu aban
donnés et délaissés pour ceux que l'Europe met en abondance à leur portée, dispa
raissent de la circulation ou deviennent des objets de curiosité sur les lieux originaires
eux-mêmes. Ce fait est bien connu des navigateurs, qui ne réussissent p lu s, sans de
grandes difficultés, à recueillir quelques débris de ces vestiges de l’industrie primitive
des peuples auxquels nous donnions autrefois le nom de s a u v a g e s , et il se révèle assez
par l'excessive rareté des importations de quelque valeur, qui menace de limiter nos
richesses en ce genre à celles que contiennent déjà nos Musées.
La collection dont nous parlons, et qui est exposée dans une maison de notre ville où
nous avons été admis à la visiter, est donc en quelque sorte une exception, en même
temps qu'une occasion propice pour les établissements publics et les amateurs. Pénible
ment composée durant le cours d’un voyage de circumnavigation qui a duré trois ans, et
NOTES.
319
que des circonstances favorables ont accom pagné, elle consiste dans plusieurs collec
tions : telles que produits des arts de la Chine et du Japon , de l'histoire naturelle de la
Nouvelle-Hollande, et échantillons de l’industrie de tous les pays qui peuplent l'Océanl’acifique.
Nous n’entreprendrons pas de les décrire. Plus de trois mille objets, dont la p lupart,
précieux soit par la matière, soit par le fini, la forme ou l’usage, soulèvent les plus inté
ressantes questions de l'ethnologie, nous feraient une tâche aussi impraticable qu’elle est
au-dessus de nos forces, et nous devons nous contenter d’en indiquer les principales
catégories.
I,’ornithologie y compte environ trois cents oiseaux rares de la Nouvelle-Hollande, ce
pays dont l’intérieur, encore inexploré, a révélé aux naturalistes des sillons ignorés ju s
qu’ici dans les règnes animal et végétal. La Malaisie, Bornéo et tout le groupe des îles
de la Sonde y figurent pour leurs armes , dont la forme aussi capricieuse que terrible
comme instruments de m eurtre, riche et brillante de pierres précieuses, d’or et d’argent,
comme objet de p arure, est l’emblème du sombre et vindicatif caractère de ces popula
tions. La Polynésie et toutes ses îles y étalent à leur tour leurs instruments fantasques
de pêche, de chasse et de gu erre, aussi variés de matière que de forme : massues,
casse-têtes, flèches, lances, outils de bois, de pierre, d’arêtes de poisson. De nombreux
m odèles, exécutés en petit, y représentent les embarcations de toute espèce qui sillon
nent ces mers parsemées de terres voisines, et jusqu’aux habitations qui servaient d’abri
à ces misérables peuplades, avant qu’on eût eu l’idée de leur porter d’Europe des mai
sons toutes faites.
Cette partie de la collection est celle qui a coûté le plus de peine et de sacrifices, en
raison de la rareté croissante des objets qui la composent. L’au tre, consistant en pro
duits de la Chine et du Japon, plus faciles à obtenir, se recommande surtout par le choix
et la nouveauté des objets. On y rem arque une nombreuse série de bronzes sculptés, la
plupart antiques, et figurant soit des idoles, soit des ornem ents de salon, dont les Chi
nois sont si friands. Ces merveilleux petits ch efs-d ’œuvre de ciselure et de tabletterie,
en ivoire, en bam bou, en corne, où s’exerce la patience industrieuse de ce peuple, y
abondent, et, par le fini du travail, rivalisent avec la richesse et le brillant des laques
fleuris et diamantés du Japon. Une des salles de l’exposition offre celte particularité cu
rieuse, qu’elle est disposée et meublée exactement comme un appartement chinois, avec
des meubles du pays, dont une garniture complète, guéridons et chaises massives en
bois de fer sculpté, est, si nous ne nous trom pons, le prem ier specim en de ce genre
apporté en France.
.
Nous n’avons pu donner qu’une idée imparfaite de cette magnifique collection, que
son propriétaire et son auteur, M. E. Delessert, ouvre complaisamment aux curieux.
Mais il n’est personne, ayant pu la visiter en détail, qui n’apprécie son importance et la
rareté des objets qu’elle contient, et n'en vienne, comme nous, aux regrets qu’elle ne
puisse rester au Havre, et, acquise en tout ou en partie pour le Musée, donner enfin à
cet établissement une valeur propre et spécialement en rapport avec les éléments d'étude
que peut offrir un port de mer.
M alheureusem ent, cl quoique l'occasion soit unique peut-être d’acquérir aux meil-
l
'
X OTES.
leures conditions possibles une portion de ces richesses, le Musée n ’en a profité jusqu’ici
qu’à titre gratuit, c’est-à-dire par les dons qui lui ont été généreusement offerts par le
propriétaire. Mais celui-ci, bien qu’il n ’en lasse point un objet de spéculation, ne sau
rait supporter seul les suites du résultat heureux de son goiit pour les voyages. I! pour
rait faire bon marché des peines que lui ont coûtées ses studieuses recherches ; mais la
valeur, même intrinsèque, de cette précieuse collection, a nécessité des avances dont la
compensation existe, et au delà, dans le prix qu’elle a acquis pour les connaisseurs.
Pour n’en citer qu’un exemple, qui donnera une idée du reste, croirait-on que le fisc
seul a prélevé une somme assez considérable sur ces objets d’art et d’antiquité; sans
compter les détériorations que les mains peu artistiques des employés de la douane ont
causées dans ces mille petits chefs-d'œuvre qu’elle a soumis à ses tarifs. Mais cet accueil
un peu brutal fait en Franco à des tentatives qui m ériteraient peut-être d ’être mieux en
couragées n’est pas le seul fait de la douane. Il n’est que trop souvent réservé à toute
entreprise sortant des voies com m unes, et qui n’a pas exclusivement établi ses calculs
sur les bases routinières où trottine cette rossinante éreintée que l’on veut bien appeler
en France le progrès.
Nous espérons que M. E. Delessert n ’est pas destiné à en faire l’expérience, et que la
collection qu’il a réunie au prix de trois ans de fatigues, de soins et de sacrifices, qui
vaudront au public, assure-t-on, une relation de scs intéressantes pérégrinations, obtien
dra à Paris, où elle va se ren d re, le suffrage des am ateurs, et l’attention qu’elle mérite.
Xous l’espérons, car elle en est digne, e t, autant que l’expérience nous a mis à même
d’en ju g e r, elle ne trouvera pas de sitôt de rivale; mais pourtant nous n ’en voudrions
pas jurer. (13 octobre 184-7.)
Le rédacteur dit vrai lorsqu’il insiste sur la rareté de ces arm es, qui bientôt partout
seront remplacées par nos armes à fe u , connues aujourd’hui dans le monde entier. En
E urope, on rencontre quelques-unes de ces armes cachées dans un coin de musée ou
placées en trophée dans le cabinet d’un am ateur, mais rarem ent on en connaît la valeur
ou l’usage. On s’inquiète encore moins du lieu d’où elles viennent, et elles sont connues
VJ ;
seulement sous l’indication vague d'arm es de sauvages. Lorsqu’on a voulu préciser leur
origine, on n’a pu que faire de nombreuses erreurs.
Les sculptures qu’on rem arque sur la plupart de ces témoins de l’instinet naturel de
destruction dépendent du caprice ou de l'habileté de celui qui les a faites. En gén éral,
les naturels cèdent difficilement les armes qu’ils possèdent, et ils résistent à toutes les
propositions qu'on peut leur faire pour les leur acheter.
Je pense qu’il ne sera pas sans intérêt de donner quelques explications au sujet de
celles que j ’ai pu me procurer, et que j ’ai fait figurer dans ce volume.
\'"s 1 à 2 2 , page 132. Voir pour les détails pages 133 et suivantes.
23. Lance en bois de fer, longue de 19 à 2 0 pieds, garnie à son extrémité de dents
solidement fixées par des tours de corde en tresse. Cette arme d’apparat plutôt
que de guerre vient des îles Tonga et Fidgi.
24-, Lance en bois ordinaire , se terminant par une fourche en bois de fer dentelé.
Elle est employée aux îles Fidgi pour la chasse et la pêche.
;<* J
1
î
L v.
25. Longue lance en bam bou, armée d’os humains aiguisés et maintenus au moyen
de lines tresses. Cette arme rare est très-m eurtrière, car, lancée avec force,
elle laisse dans les plaies des fragments souvent empoisonnés. Elle vient de
Tonga.
26 et 27. Lances en bois de 1er, polies avec soin et faites d’un seul morceau. Elles
viennent d’Hamoa, où elles servent à la guerre.
A
Longue lance à quatre pointes, quelquefois garnies de dents de requin. Sert à
la guerre, vient des Fidgi et de Tonga.
28. Hache d’armes. La tête est en pierres dures, aiguisées et maintenues par des
tresses de diverses couleurs. Le manche est artistement sculpté à jo u r, et
prouve 1a patience des sauvages. Aussi c’est plutôt une arme de luxe qu'on
trouve aux îles Viti et Tonga.
29. Hachette en os de tortue très-aiguisé, et pouvant servir à couper du bois. Venant
des Nouvelles-Hébrides.
30. Espèce de poignard orné de dents de requin fixées par des tresses. Ces dents
très-aiguës rendent cette arme dangereuse. Elle vient des Fidgi et autres îles
voisines.
31. Lance à dents de requin. Venant aussi des Fidgi et îles voisines.
32. Lance en bois de fer. Arme d’apparat venant d’Hamoa.
33. L'extrémité de cette arme porte un os de tortue très-aigu. Le manche en bois
de fer a de 6 a 8 pieds de longueur. Employée à la guerre, dangereuse. Venant
des Hébrides.
34. Javelot en bois de fer ou en ébène, d ’un seul m orceau, long de 6 pieds. On le
trouve, avec quelques variétés de form e, dans toutes les îles de la Polynésie.
Les naturels le lancent avec une précision remarquable.
35. Espèce de nulla-nulla ou petit casse-léte en ébène d’un seid morceau. Se ren
contre dans tout l’archipel des îles Sous-le-Vent.
36. Arme de fantaisie et d’ornement. Les naturels y attachent des coquillages, d
glands, des grelots, et souvent quelques plumes ou une mèche des cheveux
d’un ennemi. Elle vient de Tonga et des Pomotou.
37. Sorte d’épée armée de dents de requin. Venant des Fidgi.
38. Casse-tôte petit, léger, ordinairement en bois de fer. Venant de l’archipel des
îles Sous-le-Vent.
39. Casse-tête, dit gull’s-beack, en forme.de pioche, pesant et d'un seul morceau ,
de bois de fer. Venant de Viti.
40. Petite massue terminée en champignon. Arme commune dans toute la Polynésie.
41. Lance à 4 pointes pour prendre le poisson. Nouvelle-Zélande.
42. Pagaye sculptée de la Nouvelle-Zélande.
43. Casse-tête p esan t, arrondi aux extrémités. Nouvelle-Zélande.
44. Arme de fantaisie et d’apparat. Nouvelle-Zélande.
45. Long bâton orné de plum es, employé dans les cérémonies religieuses. NouvelleZélande.
46. Pagaye en bois sculpté. Nouvelle-Zélande.
41
r
r
322
NOTES.
47.
Lance en liois de fe r, très-uiguë, fixée à l'extrémité d’un bambou. Arme de
guerre. iVouvellc-Zélandc.
•48. Lance à tête en bambou aiguise, ornée de cheveux. Arme de chusse et de guerre.
Nouvelle-Zélande.
4 9 . Lance glus ou moins ornée et sculptée. Nouvelle-Zélande.
5 0 et 51. Javelots en bambou; la tête est en bois de fer sculpté. Nouvelle-Zélande.
52. Casse-tête, dit pinc-applos. Morceau de bois de f e r , ordinairem ent un jeune
tronc d'arbre recourbé par le fe u , sculpté et à dents aiguës. Arme pesante et
dénotant assez la force que doit avoir celui qui s’en sert.
53, 54, 55, 5 ” . Lances et javelots de différentes formes, tan t en bois de fer qu’en
bambou. Armes de la Nouvelle-Zélande et des îles Sous-le-Vent.
56. Massue. Tongatabou.
58. Pagaye. Nouvelle-Zélande.
59. Arme employée pour les cérémonies religieuses. Nouvelle-Zélande.
60. Lance d ’apparat. Nouvelle-Zélande.
61. Lance. La tête est en os finement aiguisé. Nouvelle-Zélande.
62. Massue. Signe de distinction. Nouvelle-Zélande.
63. Pagaye admirablement sculptée. Nouvelle-Zélande.
64. La même vue de profil.
65. Pagaye. Nouvelle-Zélande.
66. Casse-tête d’un chef. Nouvelle-Zélande.
67. Espèce de sceptre en os de baleine. Nouvelle-Zélande.
68. Casse-tête d'un chef. Nouvelle-Zélande.
69. Sceptre royal en bois de fer sculpté et orné de touffes de cheveux. NouvelleZélande.
70 et 71. Petites herm inettes ou haches. La tête en marbre aiguisé maintenue par
des tresses.
h ■
72. Casse-tête sculpté, d'un seul morceau de bois de fer. Venant des Eidgi et
Salomon.
73. Lance en bois de fer, à dents fixées sur un manche de bambou.
74 et 75. Arc et (lèches diverses, dont la ciselure varie beaucoup. Elles ont l'extré
mité en bois de fe r, en bam bou, en os, en pierres aiguisées, e tc., etc. Elles
sont en usage dans toute l’Océanie.
76, 77, 7 8 . Lances en bambou. Des îles de la Polynésie.
79. Lance à pêche. En usage dans toute l’Océanie.
tSO. Casse-tête en bois de fer à pointes aiguës. Venant des îles Salomon.
81. Massue sculptée, en bois de fer. De la Nouvelle-Zélande et de la Nouvelle-Calé
I
donie.
82. Massue à tête lourde et noueuse. Archipel polynésien.
8 3 . Javelot en bam bou; tête en bois de fer. De Tonga.
8 4 et 85. Massues en bois de fer à dents, lin morceau de fe r, trouvé ou échangé,
traverse cette arme et la rend très-dangereuse. Archipel, Nouvelle-Calédonie,
Viti et Tonga.
86. Massue. Archipel polynésien.
87. Massue. Télé en pierre aiguë, maintenue par une fine tresse, et servant à donner
du poids à l'arme. Venant de Kandabon.
88. Pelife massue plate, en bois de fer, tranchante, année d’un crochet à l'extré
m ité, sorte de ivom -raur-rur (page 132, ligure 15). Sert en môme temps à
lancer les javelots. Cette arme se trouve dans toute l’Océanie.
89. 90, 91. Massues diverses, sculptées et armées de pierres ou de dents. Venant de
la \ Touvelle-Zélande, Nouvelle-Hollande et Fidgi.
92. Lance à tête en os aiguisé. Nouvelle-Hollande.
9 3 , 9 4 , 9 5 , 9 6 , 9 7 , 9 8 . Lances de guerre et de fantaisie. Archipel des îles Sousle-Vent.
99. Herminette. Tête en pierre. Iles Carolines.
100, 101, 102. Massues diversement sculptées. Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Hollande,
Fidgi.
103. Couteau en fer. Papouasie.
104. Massue d’un chef. Ile Salomon.
105. Massue plate. Nouka-Hiva.
1 , page 194. Longue m assue, aiguë, cannelée, finement polie, en bois de fer.
Nouvelle-Zélande.
2. Petite massue d’un seul morceau de bois de fer à grosses dents pointues. Arme
de guerre. Nouvelle-Zélande.
3 et 4. Massues diverses plus ou moins arlistement sculptées. Nouvelle-Zélande.
5. Hache. Tôle en pierre. Servant aux gros travaux. Nouvelle-Zélande.
6. Petit nulla-nulla ou casse-tête à bec armé d ’une grosse dent de requin. Venant
des Fidgi.
7. Casse-tête sculpté d’un chef. Nouvelle-Zélande.
8 et 9. Massues de la Nouvelle-Zélande.
10. Arme de fantaisie d’un chef. Nouvelle-Zélande.
11. Massue. Nouvelle-Zélande.
12. Lance à deux branches armées de d e n ts, maintenues par de la gomme et des
tresses. Arme de guerre. Nouvelle-Zélande.
13. Longue lance en bois de fer à dents renversées, faite d’un seul morceau de
bois. Arme de fantaisie. Nouvelle-Zélande.
14. Massue. Nouvelle-Zélande.
15
Casse-tête. Nouvelle-Zélande. Sa forme rappelle une arme am éricaine; on eu
retrouve pourtant d’analogues dans l’Océanie.
(lîCDKTSœniLS A O J'A
XyÆ)'iTA.Æ1 IE IHIRS<
Aucun voyageur n’a daigné écrire quelqnes lignes sur le sujet que je vais trailer. J ’ai
souvent, mais trop ta rd , regretté de m’être embarqué sans pouvoir lire un manuel îi
l’usage des voyageurs sur mer. L’expérience seule m’a appris combien ce livre serait
utile.
Il est très-difficile à une personne nui n’a jamais fait de traversée de se faire d’avance
une idée c
i existence à bord : aussi, dès que l’ancre est levée et que toute communi
cation avec la terre est impossible, on reconnaît qu’on a oublié bien des choses presque
indispensables, ou que l’on s’est surchargé d ’objets entièrem ent inutiles.
Un voyageur doit s'attacher à n’avoir que très-peu de bagages, et il doit renoncer à
tous K s objets de luxe et à tout ce qui n’est pas strictement utile, s’il veut éviter l'en
combrement de son étroite cabine, qui généralement n’a guère plus de 2 mètres de
longueur sur 1 mètre 5 0 centimètres de largeur. Il ne faut pas oublier que des circon
stances imprévues peuvent obliger le capitaine à loger deux personnes dans la même
cabine. Cela posé, qu'on juge de la place réservée aux petits bagages. Il devient donc
important de ne pas perdre un pouce de terrain. Il ne faut faire de provisions de linge
que pour dix ou quinze jours seulement. Les malles contenant la réserve sont placées
dans la cale, et on ne peut les avoir a sa disposition qu’une fois par sem aine, à cause
du surcroît de travail qu’aurait à supporter l’équipage pour les hisser sur le pont. A
cette occasion, je dirai qu’il faut avbir de bonnes malles en bois, bien solidement éta
blies et bien herm étiquem ent ferm ées, car l’air de la mer gAtc tout. Les dames qui au
raient des robes de soie, des objets de toilette, des gants, etc., devront faire enferm er
le tout dans des caisses de fer-blanc, fermées à la soudure, car autrement, en moins de
huit jo u rs, tout serait piqué.
Il ne faut pas croire que, parce qu’on se rend dans un pays chaud, on n’aura jamais à
redouter le froid pendant le voyage. En m er, la tem pérature varie presque journelle
m ent, et souvent en moins de vingt-quatre heures le thermomètre varie de 12 à 15 de
grés, de sorte que l'on doit être à même de se couvrir chaudement. Le linge est la
seule chose dont on doive être largement m uni; car on ne peut le faire laver dès qu'il
est sale, et
r les temps chauds on est obligé d’en changer souvent. P our une tra
versée de trois mois il faut avoir environ six douzaines de chemises, de préférence en
toile de coton. La toile de fil est trop fraîche et peut occasionner des rhumatismes.
Il est plus qu'inutile de se pourvoir de pantalons blancs, de vestes et d ’habillements
légers pour mettre dans les colonies; car on y trouve ces objets toujours mieux faits et
à des prix moins élevés qu’en Europe.
Quand on approche de la ligne la chaleur est tellement intense qu'on peut difficile
ment se résoudre à coucher dans sa cabine : aussi le voyageur qui ne craint pas de
prendre une planche pour matelas passe la nuit sur le pont. Il fera bien néanmoins de
s’envelopper d’un m anteau, à cause de l’humidité, qui est très à redouter.
.VOTES.
325
Quelques voyageurs em portent, d’après de mauvais conseils, des matelas en caoutehouc, qui se gonflent d’air ; iis paraissent très-commodes pour voyager, et semblent de
voir être très-frais et convenir très-bien aux pays chauds. J ’en ai fait moi-méme l'expé
rience, et bientôt j ’ai reconnu que cela ne valait rien. La chaleur et l'humidité agissent
sur le caoutchouc, le matelas se dégonfle et vous laisse sur le bois. En général tout ce
qui est en caoutchouc, soit m anteau, soit bretelles, etc., etc., n ’est bon que pour les
climats tem pérés; mais entre les tropiques cela ne vaut absolument rien. Mieux vaut
pour se coucher se munir d'une bonne natte qu’on se procure facilement dans tous les
ports de mer. Il y a à Paris, sur le boulevard Poissonnière, une maison spéciale pour les
articles de voyage; je dois dire que tous les objets qui m’ont été fournis par le Bazar
du Voyage étaient de bonne qualité, et qu’ils m’ont été très-utiles. On ne me supposera
pas, je l’espère du moins, l’intention de faire une réclame en faveur d’un négociant que
je connais à peine; car, en donnant ce renseignem ent, mon but unique est de rendre
service aux voyageurs. Là ils trouveront tout ce dont ils peuvent avoir besoin pour toute
espèce de voyages. On ne doit pas oublier de se m unir de bougies et d’un flambeau
à balancier afin d’éviter le feu. On n’est bien casé que lorsque tout est solidement
fixé , afin d’éviter les fâcheux effets du roulis et du gros temps. Il faut avoir quelques
livres pour aider à passer le temps. A hord, si l'on n’est pas malade, l’on peut facilement
travailler et même dessiner; l’on s’habitue promptement au roulis et au tangage. On peut
em porter des hameçons et des lignes, parce qu’entre les tropiques l’on a souvent la
chance de rencontrer des poissons qu’on s’amuse à pécher. En consultant le capitaine
ou un officier du bord, avant le départ du bâtim ent, il vous donnera à ce sujet d’amples
détails sur la manière de s’approvisionner. Un bon fusil est souvent utile. Si l’on em
porte beaucoup d’armes, la seule manière de les préserver de la rouille est de les graisser
avec du saindoux fondu avec partie égale de blanc d'Espagne. On laissera l’arme dans sa
boîte hermétiquement fermée. Il faut faire choix d’une bonne m ontre, même de deux;
car, hors d’Europe, il est très-difficile de pouvoir faire réparer le moindre accident,
et d’ailleurs une réparation coûte souvent autant que la montre. Une longue-vue sert
souvent, et l'on ne peut compter sur celles des officiers, qui n’aim ent pas à les prêter.
Celui qui dessine doit emporter avec lui uue bonne provision de tout ce qui peut lui
être nécessaire; il n’oubliera pas un daguerréotype, car l’on ne trouve à l’étranger que
très-difficilement à se procurer des objets de ce genre.
Un pupitre est de toute nécessité; ceux en cuir de Russie et en forme de néces
saire sont les plus portatifs et les plus commodes. On emportera des pains à cacheter
au lieu de cire; car celle-ci se ramollit et devient d’un mauvais usage.
Rarement à hord d’un navire marchand l’eau est potable, et souvent la quantité al
louée journellem ent est si minime qu’on ne peut en perdre une goutte. Il faut à la
moindre averse s’empresser de s’en procurer uue petite provision. On comprend alors
l’utilité d’un petit filtre de voyage, haut de 50 centimètres et entouré d’osier. C’est un
meuble des plus nécessaires, car la mauvaise qualité de l’eau devient souvent une cause
de maladie. Il faut s’abstenir autant que possible de boire; mais la boisson la plus saine
est de l’eau et une légère quantité d’eau-de-vie-, La bière et le vin sont rarem ent de
bonne qualité. L'eau pure ou la limonade occasionnent parfois la dyssenterie.
1
Quelque arrangement que lasse un passager, il doit prendre ses mesures pour que
tout soit bien en ordre dans sa cabine avant qu’on lève l’an cre; car, à peine sous voile,
souvent on est assailli d'un coup de vent qui renverse et casse to u t, on est alors réduit
à de dures privations pendant tout le reste de la traversée.
I.e meilleur de tous les rem èdes contre le mal de m er est de prendre ce mal en pa
tience, car jusqu’à ce jo u r la science n’a indiqué aucun moyen certain pour en com
battre les effets, et les fameux bonbons plus ou moins approuvés de l’Académie sont
sans résultats. On fera bien de tâcher de s’habituer aux mouvements du navire, et de
lutter contre le m al; pour cela il faut m archer, se donner du mouvement, et surtout ne
laisser jamais son estomac vide, car on pourrait craindre des vomissements de sang.
Beaucoup de personnes emportent avec elles des sirops, des sucreries, des gourman
dises qui ne se conservent pas, car les allures du bâtiment ont bientôt fait ferm enter les
sirops : les bouteilles éclatent et salissent tout. Qu’on se rappelle aussi qu’une fois sous
les tropiques des myriades d’insectes, de cancrelats, de m ille-pieds, etc., etc., circulent
dans tous les bâtiments, et ce sucre répandu attire prom ptem ent ces dégoôtants visi
teurs.
A bord l'o n doit beaucoup s’observer et être peu fam dier; l’on se trouve tout à coup
jeté nu milieu de passagers qu’on ne connaît pas et avec lesquels on est appelé à vivre
pendant des mois entiers. Quelquefois les moindres plaisanteries sont fort mal reçues, et
les querelles s’ensuivent d'autant plus facilement que les ennuis d’une longue traversée
aigrissent les caractères; car les uns quittent leur patrie pour toujours ou pour de
longues années, les autres laissent des affections, d’autres sont absorbés par leur com
merce. 11 est donc très-sage de se tenir sur une certaine réserve toujours p o lie , dont
les Anglais nous donnent l’exemple. Le je u est souvent un passe-temps dont il faut
éviter les trop grands attraits.
Le passage de la ligne est fêlé à bord d’un navire. C’est un jour de récréation pour
l’équipage, qui s’amuse à faire diverses farces au fond très-innocentes. Le baptême de la
ligne est une plaisanterie dont il faut rire , en ayant l’air de se prêter de bonne grâce
aux premières épreuves; c’est le meilleur moyen d’en être quitte à bon marché. A celte
occasion le capitaine accorde à l’équipage un bon dîner, et les passagers quelques
pièces de monnaie. C’est un jo u r de fête qu’il ne faut pas troubler.
Je finirai ces quelques conseils en parlant des ennuis de la douane : dans toutes les
colonies anglaises les douanes sont assez tolérantes pour les objets d’usage personnel ;
mais au Brésil, à Java, etc., etc., l’on doit faire bien attention de déclarer à l'avance
tout ce qui pourrait être sujet à quelque droit, autrem ent on s'attirerait dns désagré
ments qui pourraient nuire au capitaine et à son chargement.
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Fait partie de Voyages dans les deux océans, Atlantique et Pacifique, 1844 à 1847