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INTRODUCTION
Il
est de ces hommes dont la destinée labo
rieuse et tourmentée, s'écoule en un combat
formidable. Quand ils no guerroient pas euxmêmes ils sont combattus ; on les attaque,
on les discute, on les blesse, on les frappe
à droite et X gauche, on voudrait les voir
disparaître.
Leur illustration, si méritée qu’elle soit,
excitant la fièvre de l’envie et des rivalités,
jalouses, leur est une sorte de pilori où les
cloue incessamment l’ambition de leurs ad
versaires et de leurs c ntempteurs.
Tel fut D um ont-dTrvillo pendant la durée
de sa grande carrière. Presque partout en
butte à un système opposé à ses convictions
personnelles, il ne se laissa jam ais abattre
par l’insuccès ou la résistance ennem ie; et
sa marche persévérante à travers la science
ues découvertes maritimes ne fut interrom1
Il
INTRODUCTION
pue que par la grande catastrophe que tout
le monde connaît, celle du 8 Mai 1842 !...
Parmi ses plus nobles enfants, la France
compte bien peu d’hommes à qui la nature,
l’éducation, le talent et les circonstances
aient fait une part plus large, plus féconde,
mieux douée d’éléments de succès.
L orsqu’on pénètre par l’intime détail dans
la Vie privée de Dumont- d’U i ville, toute pleine
de beaux contrastes et détonnante variété, on
est à chaque instant surpris charmé, captivé,
p a r l’originalité de nette organisation d’élite,
déses richesses intellectuelles, jointes ù une
naïveté d'âme, i\ une fraîcheur d'im agination,
à une vivacité de caractère qui rendent sin
gulièrement attachante l’étude de cet hom m elà.
Mais s ’il est démontré que les gens heureux
— comme les peuples — n'ont pas d'histoire,
c’est ici le cas de s'écrier : Pauvre d’Urvillo !
quelle histoire que la tienne !.:.
C’est le poème homérien d’une vie, tour
mentée parledésir de savoir toujours et tou
jours davantage, et que bien peu d’heures
INTRODUCTION
calmes ont reposée d'un gigantesque labeur!
Et cependant la mémoire de ce grand hom
me que nous envie l'Angleterre, — parce que
son capitaine Cook n’est pas aussi complet, —
n ’a point encore dans les Lettres françaises
une place vraiment digne do lui, digne de sa
patrie.
Nous lui avons, il est vrai, consacré un mo
nument dont la ville de C ondé-sur-N oireau,
est hère de posséder la gloire. Mais à part
cotte statue, et les panégyriques, — homma
ge devenu banal, tant il est prodigué,
le
circumnavigateur incomparable qui a enri
chi la France de tant de découvertes, et dont
la science encyclopédique nous a légué de si
riches trésors, est presqu’inconnu des nou
velles générations! Elles trouveraient pourtant
en lui un très beau type, un intéressant mo
dèle de persévérance et do courage à travers
les innombrables manifestations d’un génie
explorateur de premier ordre.
Ce n’est pas à nous, disons-le ici, qu’a p portient l’honneur de combler ce grand vide,
notre plume serait trop faible, notr6 horizon
IV
INTRODUCTION
trop étroit et notre science trop bornée, pour
embrasser un tel sujet.
Qu'il nous soit du moins permis de formu
ler le vœu que d'autres tassent revivre un.
jour Dumont-d ’Urville dans un monument
littéraire, plus vivant, plus complot, que
l’histoire sommaire écrite il y a quarante ans.
Ce n’est pas avec la simple nomenclature
des faits, qu’on parvient à intéresser la jeu
nesse... El c’est surtout à la jeunesse qu'il
est bon de montrer la puissance des œuvres
fécondes pour le bien social, et la sublime
beauté d’un caractère que nul péril, nul obs
tacle n’a pu vaincre.
Le récit qui va suivre n’est qu’une page in
time dans la vie de notre grand navigateur,
cette page contient des documents de fa
mille relatifs au troisième voyage au tour
du monde accompli par Dumonl-d’Urville de
1837 à 1340...
Nous les avons groupés de manière à
peindre telle quelle lut, la vie intime de l'il
lustre navigateur : sa physionomie morale à
bord comme au milieu des siens, et enfin les
INTRODUCTION
V
circonstances terrible et poignantes qui o:<t
marqué cette grande carrière d ’un sceau in
délébile.
Il nous a semblé qu’eu publiant des faits
empreints d’un si haut enseignement, nous ne
serions pas inutiles à cette cause sociale qui
est du donaine de tous, et que tous doivent
servir dans la mesure de leur patriotisme.
A. S o u d r y
DUMONT-D’URVILLE
CHAPITRE V'
A TOULON.
C'était au commencement (le l’été île 1897 ; pnr
une de ces radieuses soirées du mois de juin où
le ciel de Provence est si beau qu’ou peut y lire
très agréablement au clair de lune, non pas un
journal mal tiré, mais un livro aux caractères
nots et légers, dont l’empreinte est bien «ortie.
Çà et là, du côté de la ville, et même sur quel
ques bateiets de la rado toulonaise, on voyait
s’élancer de petites fusées capricieuses ; au loin,
vers les collines d’Üulliunles, brillaient les feux
de la Saint-Jean, —car c’en était la fétu —et les
vieilles coutumes du pays, à cotto occasion,
n’étaient pas encore tombées en désuétude.
Aussi, pétards et serpenlcauco éclataient un pou
(5
8
DUMONT D* UH VILLE
partout; dans les rues, sur les places, le long: do
la grande plage très animée par lo mouvement
«les promeneurs, parmi lesquels s’élevait un cri
de surprise désagréable quand les serpenteaux
atteignaient une dame et brillaient les bords de
sa robe. Jeter îles serpenteaux était naguère une
gaminerie provençale qui me déplaisait fort, et
que ramenait invariablement alors l'anniversaire
de la Saint-Jean d’été.
Lesserpenteaux sont, — comme leur nom l’indi
que de petites fusées qui rasent terre ; et viennent
désagréalement se fourrer dans les jambes de
leurs victimes, comme chiens enjeu de quilles. La
jeunesse proveuçale se plaisait à ce vilain jeu,
consacré par l’usage ; mais les étrangers, hosti
les à cette coutume locale maugréaient contre
les petits projectiles ; quant à moi, après une
expérience do la chose, je préférais ne pas sortir
le soir de la Saint-Jean pour éviter l’intempestive
rencontre des serpenteaux'....
L'heure de la fête était passée; la foule s’écou
lait, et la plage do la rade devenait insensible
ment solitaire. Cependant quelques attardés,
séduits par l’incomparable beauté de lu nuit,
restaient là pour jouir du calme après le bruit,
du repos après l'agitation.
ntJM ONT-n’u n v I L L K
0
Quatre personnes assises sur un banc rusti
que , près tic l'endroit où la plage forme un proinotoire, causaient à mi-voix et ne semblaient
nullement pressées de déserter, — d'autant plus
qu’il n’était, pas minuit, — disait un adolescent
peu disposé ù s’enfermer au logis par une si déli
cieuse veillée au bord de la iner !...
L’atmosphère était si pure, la lune éclairait
si placidement la rade silencieuse et dépeuplée,
qu’il me fut facile de reconnaître les traits des
promeneurs attardés. C’était la famille Dumontd’Urvillo : le capitaine, sa femme et son fils ; un
ami les accompagnait.
— Mon cher Commandant, disait, ce dernier,
d’uu accent admiratif et très méridional; estce que les parages de l'océau Indien offrent
un plus splendide coup d'œil de nuit que cette
rade magnifique sous un ciel si lumineux?...
— C est tout autre chose, capitaine ; il n'y a
pas do comparaison à établir entre les nuits
orientales et notre ciel étoilé d’Europe. L’at
mosphère embrasée de l'Asie dans les régions de
l’Inde, produit par ses brises chaudes et chargées
d’acres parfums, une sorte d’enivrement inoffonsif que notre température européenne ne com
porte jamais...
1.
.0
DUMONT-D'ORVILLE
Chaque partie du monde a sa beauté, sa séduc
tion ; le point unique par lequel elle est incom
parable..... pour moi, entre Jules et Adèle, le
soleil do Provence et ses tièdes nuits, ne nie
laissent rien désirer ni rien regretter..... Et
pourtant.....
Dumont-d'Urvillo s'arrêta, et respira profon
dément.
— Et pourtant vous allez nous quitter, cher
père! s’écria douloureusement Jules d’Urvillo,
en saisissant dans ses mains la main cliério du
glorieux navigateur...»
Vous allez nous quitter pour retourner au bout
du monde! Ah! si du moins jo pouvais vous
suivre ! Si ma mère partait avez nous ! Quel bon
heur de parcourir eu semble tous les Océans !...
— Oh ! oui, Julien, ne plus vivre séparés do
toi! s'il était possible, ajouta Mme d’Urvillo de
sa douce ot pénétrante voix... Partager tes pé
rils, tes travaux, et surtout prendra soin de toi!
— Et puis, père, être les premiers à acclamer
vos découvertes, parcourir des mers inconnues,
entendre parler tous les dialectes de l’Uuivcrs;
jouir d'un perpétuel changement d’aspect, au
spectacle de la nature, dans des parages tou
jours nouveaux ! quel rève !
— Ne parles plus ainsi, vos prières mo font
mal, interrompit d'Urvüle, avec un mélango do
brusquerie et de tendresse touchante à voir
dans un homme de cette trompe... « Oui, vous
me faites mal; car je voudrais vous emporter
avec moi, et, c'est impossible!.,. Est-co qu’on
oxposo une femme et nu enfant à do tollos aven
tures ! Mais si j'ai à souffrir, lè-bas, je souffri
rais mille fois davantage de vos angoisses quo
des miennes ! et au lieu d’adoucir ma destinée
de combat, vous m êla rendriez écrasante et in
tolérable !...
N’ai-je pas pensé sans cesse depuis sept ans
ixl’heure terrible qui s'avance ? et, depuis 1820
u'ai-jo pas renoncé à tontes les propositions que
m'ont faites les ministres do ht marine, en
Franco et ail leurs?
Il faut, que lo marin fournisse su carrière
aveutureuse au prix de tous le sacrifices ? et je
n’en connais pas de plus grand que notre sépa*
ration. Adèle !... me séparer do vous deux,
c'est un déchirement dont la seule pensée me
broie le cœur... Mais il Le faut !je le veux ; je Le
dois à ma vocation et, à îuou pays. Au dey de
nous amollir par d’inutiles regrets, résignons^
nous ensemble: fortifions nos àmos,dans l'cspé-
rance de l’éternelle vie, près île laquelle celle-ci
ne sorait que chimère douloureuse, si elle n’était
en réalité la préparation et l'acheminement
vers Vautre.
— Oh ! Julien, c'est bien vrai ! sans la certi
tude divine que nous serons à jamais réunis
là haut, après avoir lutté, souficrt et pleuré ici
bas, je faiblirais sous le fardeau de notre vie do
poignantes séparations !... Ah ! le ciel peut seul
faire accepter la terre !... Là seulement tu re
cueilleras le prix de tant de dévouements mé
connus! Là toute injustice sera réparée, toute
fausse gloire anéantie
Mon ami, je te le promets, nous serons coura
geux, Jules et moi; tu n’auras pas, en nous
quittant, le spectacle d’une stérile désolation
nous te suivrons par le cœur ; nos vœux t’ac
compagneront sans cesse, ton souvenir remplira
nos entretiens, l’attente de tes nouvelles ani
mera notre solitude, et Jules se préparera à fê
ter ton retour par ses succès d'écolier studieux.
— Voilà bien ce qu’il faut me dire, Adèle,
mon incomparable amie ! Tu m’as toujours aidé
dans mes difficiles devoirs, toi ! L’ange conso
lateur de ma vie ! le rayon de soleil île ma des
tinée, parfois si assombrie!!' Aurais-je pu sans
DUMONT-D CBMLEB
toi, sans ta courageuse abnégation, accomplir
tant de travaux lointains ? Faire deux fois letour
du monde, te laisscrseuleau foyer, ange gardien
de la famille, comme tu le seras encore pendant,
ma dernière campagne !...
— Nous ne choisissons pas nos destins,Jules,ils
s'imposent à nous selon les vues providentielles.
Dieu seul peut fortifier nos urnes pour le combat.
J’ai senti qu’il le ferait pour moi quand nos
cœurs et nos mains scsont unis par l’éternel
serment do tendre et virile fidélité. C’est pour
cela que ma confiance ne faiblira pas! J’espère
tout de Dieu pour toi ! Comme aux autres voya
ges autour du monde, il te rendra vainqueur de
la mer, vainqueur des périls inconnus que tu vas
bientôt affronter, il te ramènera près de nous,
il te rendra à notrc.tendresse ; et si uous n’avons
pas la joie de ta présence, nous aurons du
moins lajoie d’un sacrifice pur de tout alliage.
— Merci, chère femme, merci ! Tu as le don
te me dire tout ce que j ’ai besoin d’entendre,
tout ce qui soutient mon courage.. Parle encore
Adèle, tu me fais tant de bien!...
— Tu us une mission à achever, Julien, un
but final à atteindre, tu me l’as dit ceut fois,
r_*r
M
C ï *- -
DOMONT-D’ ÜRV1LLE
vrai marin a besoin do la mer ! Et puis, il faut
t’arracher à ces luttes mesquines où ta patience
échoue... Sur ion vaisseau tu trouves l’apaise
ment des stériles combats de paroles dont s'ir
rite ta nature trop droite pour de telles luttes.. Au
moins sur l'Astrolabe, lu oublieras momentané
ment l’injustice et les haines de partis. C’est une
diversion nécessaire... Surtout après nos cha
grins de famille, si cruels et si répétés (1), tu as
réellement besoin de ce grand changement d’ha
bitudes pour retremper tou ilme et raviver ses
forces... tu t’épuises ici.
— Oui, chère amie, c’est vrai, il faut que je
parte ! Tu auras du courage pour trois... et c’est
toi qhi me vaudras encore les préservations du
ciel dont tu parlais tout à l’heure...
Maintenant,capitaine, il faut regagner le chezsoi. L’air a fraîchi singulièrement; je sens se
raviver mos vieilles douleurs, la goutte est dans
mes jambes depuis notre longue station à VaniKoro. C’est, miracle que mon équipage et moi
soyons sortis vivants do ce goulfro où le pauvre
Lapeyrouse a naufragé si lamentablement en
1700 î I Certes, nous lui avons élevé un beau céno-
\ 4
(1) II» avaient perdu plusieurs enfants.
I ;£
ff fr f
DUMONT-I)’ UIt VILLE
15
taphe; mais je crois bien que sans les vigilantes
prières de ma femme, ce monument allait deve
nir mon tombeau et celui de l’Expédition que je
commandais!
— Vous avez bien encore doux mois devant
vous, Commandant? dit l'officier de marine, qui
offrait son bras à d’Urville, tandis que l’adoles
cent prenait celui de sa mère.
— Deux mois avant d’appareiller, oui, mais il
faut que j’aille passer quelques jours en Breta
gne, après une station double à Paris, où j’ai
beaucoup do monde à voir, quantité d’enga
gements h prendre, de Signatures A donner, et
d'affaires à régler ; cela pourra bien me retenir
un mois.
Bonsoir, mon cher Capitaine, vous voudrez
bien me communiquer dans la semaine le plan
et la carte que vous avez dessinés. A mon re
tour de Paris, nous aurons à travailler pour nos
éuorines approvisionnements, et lo fret de mes
deux vaisseaux.
CHAPITRE II.
D ü MONT-d ’ ü KVILLE EN BRETAGNE.
Taudis que Mmod'Urville et son fils s’étalent
retirés à c \aJuliade> (1), poury attendre le Coinmandant de l'Expédition au Pôle-Sud, celui-ci
se multipliait ù organier ses lointains prépa
ratifs de circumnavig-atiou. A Paris on l’atten
dait pour en finir avec tous les opposants, poli
tiques et autres, qui s'acharnaient dans le but
hautement avoué, d'empêcher la grande campa
gne maritime de s'effectuer.
Ils ne réussirent pas parce qu’ils avaient
contre eux le Roi, les ministres et l'opinion. Mais
ils se donnèrent la stérile satisfaction de harce
ler Dumont-d’Urville jusqu’au dernier moment.
L'initiative del'immenso expédition au PAle(1) Maison de campagne créée par D. d'Urville, près
Toulon.
DUMONT-D'üït VILLE
17
Sud appartenait à Loilis-Philippe, qui depuis
longtemps rêvait la découverte d'un continent
dans les régions antarctiques. Sa Maj. que les
conquêtes do la science passionnaient à bon
droit, avait uno opinion que la campagne
devait justifier, et; que partageait l'amiral Rosamel, alors ministre do la marine, et plus
d’un savant géographe.
— « C’est la dernière ibis que je vais conduire
l'Astrolabe en éclaireur, à travers toutes les mers
du globe, disait d’Urville. Après ce suprême cf- .
fort, je ferai valoir mes droits à la retraite', et
Jules prendra ma place... Alors j ’aurai achevé de
jeter ma sonde dans les parages mal explorés,
oïi la route des navigateurs do Yavenir est en
core incertaine; le plus difficile sera fait. Mon
(ils n’aura qu’à suivre ma trace ; j'aurai payé
ma dette à la France ; et je me reposerai près de
mon Adèle, non dans un bien-être infécond,
mais dans le paisible recueillement des travaux
de cabinet. La récollection de tous les documents
nouveaux que l’expédition va conquérir au pro
fit. de toutes les sciences naturelles, suffira pour
remplir utilement le reste de mes jours. »
Un groupe considérable de savants français
et étrangers, consultés par d’Urville, parta-
18
dum o nt - d’ ü r v il l b
geaient comme lui-mème la pensée du Koi, et,
jugeaient également qu'il estait un dernier
voyage à tenter pour l’achèvemontdu programme
gigantesque qu’il s'était tracé dès le début de sa
carrière.
Mais l’opposition systématique, dominée par
une passion malheureuse qui l’empêchait, pnraït-il.de raisonner juste, trouva jusque dans la
Chambre des députés des organes retentissants,
visiblement dépourvus do bienveillance dans
leurs attaques mal fondées.
Ni l’approbation royale, ni la compétence in
discutable du ministre de la marino, ni l’appui
dos corps savants dont s’étayait d’Urville, rien
ne put désarmer les adversaires do l’Expédition
au Pèle-Sud.
Sans tenir compte même des simples conve
nances et de la mesure à garder dans leur agres
sion qui visait è faux, l’opposition iit pleuvoû
un déluge de sarcasmes lancés à tort et à tra
vers sur d’Urville et son Œuvre, et cela du hau1
de la tribune.
La Chambre gardait un silence désapproba
teur. N’importe; l’orateur ennemi, traitant lt
grande expédition de pure et inutile curiosité
affirma saus crainte qu’uu résultat, négatif dè
DU MONT-1) URV1LLB
10
le début mettrait lin au voyage, que des naviga
teurs intelligents n’eussent jamais préparé !...
« —- Ne savons-nous pas qu'une nuit et un jour,
de six mois chacun, se partagent l’année, au
Pôle-Sud ? Ignorons-nous qu'aller aux décou
vertes territoriales en de tels parages c’est courir
au devant de tous les mécomptes comme de tous
les désastres ?
« Avant un au d’ici, poursuivit le fougueux ora
teur, — après avoir blîlmé jusqu’au ehoix des
moyens et des vaisseaux, — avant six mois peutêtre, la Chambre sera obligée de voter dessubsides
pour courir à la recherche du malencontreux Capitained'Urville, pitoyablement échoué sur des
banquises déglacés ou de sables; ou vers ce détroit
de Thorrès,que nul navigateur prudent n’a voulu
jusqu’ici explorer en tous seus ; ce qui est, selon
toutoprobablitéradicalement impossible! »
Bref, voulant se montrer plus expert que le
gouvernement, plus instruit que les hommes
spéciaux, maîtres de la science des mers, l'or
gane de l’opposition déclara résolument que l'i
tinéraire du fameux voyage était tracé sans dis
cernement, et, comme si l’on se fiU proposé do
conduire YAstrolabe là où nulle découverte n'é
tait à espérer. »
20
DlMONT-I>'üHVILLE
Malgré la désapprobation visible de la majo
rité, Dumont-d’Urville eut fort faire de soutenir
sa thèse et d’empêcher qu'on mutilât son plan
de campagne, si savamment, et si mûrement
élabore. Il est mémo probable que sausle formel
désir du Roi et les résolutions arrêtées de 1amiral
Rosamel, juge do la question, de nouvelles diffi
cultés sc seraient élevées contre dTrville, à qui
l’injustice flagrante causait une exaspération
très compréhensible, mais qui nuisait à son plai
doyer.
« — Il m’est si dur d’être en présence d’une
passion aveugle et malveillante, qui no désarme
jamais, disait dans ses lettres à madame d'Urvillc le trop imprésionnable marin, que, s'il n’y
avait que moien cause, j’abandonnerais l'affaire
Mais il y a l’intérêt de la France maritime et sa
vante; je dois aussi compter avec les vœux du roi.
.l'écarte, je rejette loin de moi le vieux levain de
cotte opposition déloyale et du parti pris : j'oublie
cette prolémiquo absurde et sans discernement ;
entouré de nos ainis, dont plusieurs m'accom
pagneront, je travaille activement ù préparer la
campagne, en réunissant l'élite des officiers de
marine qui vont lutter avec moi.
J’achèverai à mon retour de Bretagne le co-
h u m o n t - d ’ u h v il l h
21
lossal approvisionnement de nos bagages scien! tiques; je ne puis les compléter qu'à Paris. Ici
| les choses, là-bas les hommes. Oui, dans cette
1 échappée vers les côtes de l'Ouest, je vais à la
pèche, à la pêche des hommes. Il me faut des
' Bretons à bord de l'Astrolabe pour qucje me sente
i en famille tout à fait. Et puis, sans faire tort
aux Toulonais, quels marins que nos Bas-Bre
tons ! *
Dans lu Finistère, d’Urville était attendu par
un ami do jeunesse , son cousin; ils avaient na
guère voyagé ensemble et navigué de conserve
aux parages du Chili. C'était un chirurgien de
marine, déjà retiré du service, ce qui ne changea
rien à l’étroite amitié du major Lebreton et du
Capitaine d'Urville.
Le major avait un fils, un fils unique, par
malheur orphelin privé de sa mère dèsle berceau.
Dumoùt-dT rville, confident habituel do tous
les soucis que donnait à son père le lycéen peu
discipliné, avait des projets sur ce jeune homme,
qui, d’après les lettres et los plaintes du major,
n'était bon à rien; à rien qu’à dessiner des «ma
rines. >
N'ayant pas eu d’enfant de sa seconde femme
L’excellent major avait concentré ses espérances
*>•>
DUMONT-DURVILLIÎ
comme scs altcctions sur lo seul héritier de
son nom et de sa race. Il avait rêvé uno belle car
rière pour sou îils unique; mais celui-ci beaucoup
trop ménagé par madame Lobreton, ( le père va
quant du matin au soir au soin de sa clientèle, )
avait conserve les défauts de l'enfance,-sans ac
quérir l’instruction de la jeunesse. De peur de
voir pleurer Louis sous une salutaire correction,
— alors qu'elle est facile et féconde, — on avait
laissé grandir sa paresse pour l'étude, et sa pas
sion pour le dessin au détriment do tout le reste.
Résultat : éducatiou manquée, instruction ab
solument nulle, travail intellectuel à refaire !
Sur ces entrefaites arrive le cher Oncle (1),
c’est ainsi que dans la famille on nommait
Dumont-d'UrvilIeetiL l'était plus encore par le
cœur (pie par le titre.
Sitôt débarqué, il accourt auprès de son frère
d’armes.
— Comment, c’est toi, Julien ? Quelle bonne
surprise 1
—Je u’ai pas voulu t’écrire que je venais ici,
Pierre, embrassons-nous; je t'annonce que mon
voyage au Pôle-Sud est décidé et que notre départ
(1) A la inode de B re ta g n e .
est prochain... dans six semaines, je reprends
la mer.
— C'est une magnifique expédition! Et puis,
ce sera ton troisième tour du monde. Plus heu
reux que le capitaine Cook, tu seras vainqueur
de la mor jusqu’à la fin de ta circumnavigation !
Jo sens cela d’avance, moi ; je t’ai vu à l'œuvre,
l’Océan te respecte, tu l'as si sou vont dompté !.
U s’en. souvient.......
— Oui. Pierre, les périls de la navigation
aventureuse, je les connais presque tous ; j'ai
me à les braver... Il y a dans cette formidable
lutte de l’homme do moraux prises avec son élé
ment,do terribles moments à passer !...mnis aus
si, quel indicible plaisir, quel légitime orgueil,
quand le monstre est dompté !... 11 est vrai que
le péril renaît sans cesse, et qu’on ne trouve la
victoire finale qu’en touchant le port où s’achève
la campagne!... Fidèle image do la vie, qui
nous ballotte ot nous jette an combat, sans trêve
jusquà la mort!... L'homme est taillé pour la
lutte...
— Oui, Julieu, mais tous n’ont pas la volonté
de lutter; tous n'ont pas la nature guerroyante :
tous no savent pas se servir de leurs armes.
— Parcequ’on ne le leur ? point appris, mor
24
IJÜMONT-n'UUVILLK
bleu ! L’homme ne suit que ce qu’on lui ensei
gne, puisqu’il vient au monde avec toutes les
ignorances et toutes les faiblesses... mais à ce
propos, que fais-tu do Louis, où est-il ?, où en
est-il do l’algèbre et du reste ?...
— Tiens, Jules, mieux vaut ne pas entamer
ce chapitre; Louis n’ost, pas taillé pour la lutte,
lui; il ne sera jamais qu’un inutile, un artiste
en herbe, un flâneur, un finit sec.’ Cette idée
me désole, je ne puis pas en parler sa ns chagrin.
Laissons-le. puisque cet entêté n’a jamais fait
autre chose que suivre son caprice et contenter
scs goûts... 11 me désespère 1Aucune carrière
no s’ouvre devant lui !...
— Mais parlons-en au contraire démon « ne
veu » ce n'est pasà son Age qu'on jette le manche
après la cognée, mille bombes I Un superbe gail
lard de dix-liuit ans, intelligent et robuste, on
eu tire parti, par tout et toujours... le tout est
desavoir s’v prendre, Pierre...
— Eh bien, ! ni ma femme ni moi n’avons su
nous y prendre, voilà... Parce que l'enfant avait
perdu sa mère, on le soignait avec excès, on le
ménageait au lieu de le pousser au travail ; dès
qu’il se plaignait d’un bobo, on lui faisait mille
gâteries et le coquin abusait de la tendresse pa-
m
DUMONT-n’UUVlU.K
~'o
tcrnello comme de la bonté de toute la i'amiile
et de scs maîtres... A présent il est trop tard
pour réagir... le mal est fait.
— Non, ce n’est pas trop tard, Pierre, et si tu
voulais me confier Louis, je m’en chargerais
bien volontiers... Je le désire même; prâte-lc
moi, major ; je saurai bien en tirer parti, de mon
grand neveu
— Moi, te charger d'un bon êi rien ! d’un igno
rant qui ne veut pas s’instruire; allons donc!
Ce serait te donner de l’embarras en pure perte,
mon Capitaine, je te remercie de tes bonnes in
tentions pour lui, mais c'est bien inutile d’y
[ songer, cher ami ! D’ailleurs, qu'en ferais-tu ?
Le commandant de l’Astrolabe ne peut encom
brer son vaisseau d'aucune non-valeur...
— Ce que je ferais de Louis, si tu me le laisses
emmener? Ceci me regarde ; j ’en réponds sur mon
honneur!... N’as-tu pas juré que s'il persistait
i\ te mécontenter tu l'embarquerais, finalement?
— Eh! oui, sans doute; Julien. Jlier encore,
je lui ai répété la menace....
— Eh bien?.... '
Eli bien, ! ce têtu de bas-breton écoute les re
proches et les plaintes sans plus en tenir compte
que de paroles en air !...
DÜMONT-DURVII.I.K
— Il a raison, morbleu ! Quand on me
nace il faut agir ; sinon ? ... mais peut-être
serait-il content do monter à bord de l'Astro
labe ?....
— Je no sais, il crayonne tout le jour. 11 a
peint des marines fie quoi en tapisser toute la
maison ; sa chambre en est pleine.
— Alors sa paresse n’est qu’une tocado ; je
saurais bien le guérir de cette maladic-là, Pierre,
si tu voulais?...
— Encore une fois qu’en ferais-tu ? où le pla
cer. cet obstiné rapiu?
— Je commencerai par saisir te taureau par tes
cornes, je le mettrai au pas, il faudra bien qu’il
marche : et j ’en ferai un homme.
— Un homme ! si cela se pouvait, tu comble
rais mes vœux...
— Eh !doue, laisse-moi essayer. Que risquonsnous ? si j’échone, je te renverrai notre fruitsec par le premier navire qui croisera VAstrolabe
pour rentier en France...
— Si je pouvais seulement espérer une amé
lioration!...
— Dans trois mois la question sera résolue.
Louis aurait un mois pour s'acclimater à bord,
un mois de noviciat marin, et un autre d’appli-
DUMONT-d ' ü RVILLE
27
cation à l’étude qui lui serait préparée... Allons
Pierre, décide-toi ! à quoi bon hésiter?...
— Dis-moi seulement où tu veux l’utiliser,
dans le cas où il t’obéirait mieux, qu’à nous?...
et alors je...
— Comment, c'est là ce qui t’inquiète? inter
rompit en riant Dumont-d’Urville... C’est par
trop paternel, major ; on abuse do ta faiblesse,
mille bombes ! on n’abusera pas de la mienne !
corbleu ! Allons, allons, voilà qui est conclu.
J'emmène Louis... et dès ce soir, tu entends,
Pierre, dès ce soir,je lui fais endosser l’uniformo.
— Lequel, Julien? lequel?
—L'uniformedecliirugien do troisième, corbleu,
monsieur le Major ! ne suis-je pas toujours maî
tre d’ajouter un aide au corps de mes officiers do
santé?
— Eh 1le malheureux enfant, il ne sait pas
plus de grec et de latin que de mathémati
ques !... C’est un àne, absolument un ûno 1...
— Un line savant, alors, puisqu'il dessine,
Pierre ; mais peu importe. Telle est ma résolu
tion : elle est irrévocable... Je crée « mon neveu
Louis n chirurgien de troisième ; aujourd'hui meme
il en prendra la livrée. J ’ai l'uuiforme en ques
tion dans ma valise !...
28
n u .M o x 'M i 'u i m U Æ
À ces mots, un fulgurant éclat de rire, parti
de la pièce voisine du salon, près de la porte
entrebâillée où d'Urvillo était assis, fit tressau
ter les deux amis... Le Commandant bondit vers
la porte qu’il ouvrit toute large, et vit son futur
aide de troisième, pris do fou rire, et se tordant
sur sa chaise, près de la table à écrire...
— Mille tonnerres ! Louis, (pie signifie ce ta
page ? que fais-tu là au lieu de te montrer ? Tu
écoutes aux porteslü c'est joli!...
— Mais non, mon oncle ; vous ôtes entré à
l’improviste dans le salon, avec mon père. 11
savait bien, lui, que j’étais là,puisqu'il m’a as
signé ce cabinet de travail... seulement j’atteudais le moment de vous saluer, quand tout à
coup, vous avez élevé la voix pour dire que vous
me bombardiez chirurgien de troisième !!! et alors,
y avait-il moyen do ne pas éclater ?... moi !...
docteur !!! ah ! ah ! ah !...
— Mais pourquoi écoutais-tu, mille bombes?
— Parce que mou père n’ayant pas fermé la
porte, il n'v avait pas moyen de faire autrement
que d’entendre, sans même éçoutcr ; car vous
parliez très haut, Commandant, et je ne suis pas
sourd !...
— C’est vrai, Julien, dit le major; je savais
DUMONT-J)’ü k v il l r
20
Louis près ilo nous; et je suis content qu’il ait
tout entendu... sans ('couler.
— Je ne répéterai rien alors, puisque tu as si
bien compris, mon neveu... Tu peux dès mainte
nant. faire ta malle.C’est unechose réglée, Pierre.
— Oui, mon ami, nous verrons cela après le
déjeuner. Tues à jeun, et le couvert est mis. Je
flaire le fumet du potage; allons-nous mettre à
table, Julien ; au dessert nous en recauserons. •>
A la fin du repas Duinont-dTJrvillc reprit sa
thèse.
11 déclara qu’à bord de l'Astrolabe Indiscipline
était admirable : et, qu’une fois en mer, sa vo
lonté était indiscutable. Que si Louis ne s'y pliait
pasde prime abord, Ce serait l'aflairede huit jours
pour acquérir l’habituded’obéir au premier signe.
Et qu’une fois la docilité acquise, le reste irait
tout seul. Que Louis n’était pas plus bête qu’un
autre, qu'il 11e manquait ni de cœur ni de persé
vérance puisqu’ildessinaitcomwGWMtfnrayé. Qu'il
pouvait emporter toutes ses wuores en dispotiibiliu\ pour tapisser les cabines de YAstrolabe et de
la Z l'Idc. Qu’il aurait l’occasion de peindre, à ses
loisirs de bord pour se reposer del’étude, etc., etc.
Puis, se tournant vers Louis, qu’il avait lait
asseoir à ses côtés :
2.
20
d u m o n t - d ' ü r v il l k
— Il a raison, morbïou ! Quand on me
nace il faut agir ; sinon ? ... mais peut-être
serait-il content do monter à bord de l'Astro
labe ?....
— Je ne sais, il crayonne tout le jour. Il a
peint des marines de quoi en tapisser toute la
maison ; sa chambre en est pleine.
— Alors sa paresse n'est qu’une tocado: je
saurais bien le guérir de cette maladie-là, Pierre,
si tu voulais ?...
— Encore une fois qu’en ferais-tu? où le pla
cer. cet obstiné rapin?
— Je commencerai par saisir le taureau par les
cornes, je le mettrai au pas, il faudra bion qu'il
marche: et j ’en ferai un homme.
— Ua homme ! si cela se pouvait, tu comble
rais mes vœux...
— Eh Idonc, laisse-moi essayer. Que risquonsnous? si j ’échoue, je te renverrai notre fruitsec par le premier navire qui croisera l'Astrolabe
pour rentrer en France...
— Si je pouvais Seulement espérer une amé
lioration !...
— Dans trois mois la question sera résolue.
Louis aurait un mois pour s’acclimater à bord,
un mois de noviciat marin, et un autre d'appli-
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1 1
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DCMONT-D’CTRVILLE
27
cation à l’étude qui lui serait préparée... Allons
Pierre, décide-toi! à quoi bon hésiter‘A..
— Dis-moi seulement Où tu veux l’utiliser,
dans le cas où il t’obéirait mieux qu'à nous?...
et alors je ...
— Comment, c'est, là ce qui t ’inquiète? inter
rompit en riant Dumont-d’Urville... C’est par
trop paternel, major ; on abuse de ta faiblesse,
mille bombes ! on n’abusera pas de la mienne !
corbleu 1 Allons, allons, voilà qui est conclu.
J ’emrnôno Louis... et dès ce soir, tu entends,
Pierre, d<)s ce soir,je lui lais endosser l’unifbrme.
— Lequel, Julien? lequel?
—L'uniforinedechirug’ien de troisième, corbleu,
monsieur le Major ! ne suis-je pas toujours maî
tre d’ajouter un aide au corps de mes officiers do
santé ?
— Eh 1 le malheureux enfant, il ne sait pas
plus de grec et de latin que de mathémati
ques!... C’est, un âne, absolument, un fine!...
— Un âne savant, alors, puisqu’il dessine,
Pierre ; mais peu importe. Telle est ma résolu
tion : elle est irrévocable... Je crée « mon neveu
Louis» chirurgien de troisième ;aujourd’hui meme
il on prendra la livrée. J ’ai l’unifonno en ques
tion dans ma valise !...
es
DUMOST-n’CB VILLE
A ces mots, un fulgurant éclat de rire, parti
de la pièce voisine du salon, près de la porte
entrebâillée où d’Urville était assis, fit tressau
ter les deux amis... Le Commandant bondit vers
la porte, qu’il ouvrit toute large, et vit sou futur
aide do troisième, pris de fou rire, et se tordant
sur sa chaise, près de la table à écrire...
— Mille tonnerres ! Louis, que signifie ce ta
page ? que fais-tu là au lieu de te montrer ? Tu
écoutes aux portes I!! c’est joli!...
— Mais non, mon oncle ; vous êtes entré à
l’improviste dans le salon, avec mon père. Il
savait bien, lui, que j’étais là,puisqu’il m’a as
signé ce cabinet de travail... seulement j'atten
dais le moment de vous saluer, quand tout à
coup, vous avez élevé lu voix pour dire que vous
me bombardiez chirurgien de troisième !!! et alors,
y avait-il moyen de ne pus éclater ?... moi !...
docteur !!! ah ! ah ! ah !...
— Mais pourquoi écoutais-tu, mille bombes ?
— Parce que mon père n'ayant pas fermé la
porte, il n’y avait pas moyen défaire autrement
que d’entendre, sans même écouter ; car vous
parliez très haut, Commandant, et je ne suis pas
sourd !...
— C’est vrai, Julien, dit le major; je savais
Louis près de nous; et. je suis content qu’il ait
tout entendu... sans Scoutcr.
— Je ne répéterai rien alors, puisque tu as si
bien compris, mon neveu... Tu peux dès mainte
nant, faire ta malle.C’est une chose réglée, Pierre.
— Oui, mon ami, nous verrons cola après le
déjeuner. Tues à jeun, et le couvert est mis. Jo
flaire le fumet du potage; allons-nous mettre à
table, Julien ; au dessert nous en recauserons. •»
A la fin du repas Dumont-d’Urville reprit sa
thèse.
Il déclara qu’à bord de rAstrolabe la discipline
était admirable : et, qu’une fois on mer, sa vo
lonté était indiscutable. Que si Louis ne s'y pliait
pasdo prime abord, ce serait l’aflhirede huit jours
pour acquérir l’habitude d’obéir au premier signe.
Et qu’une ibis la docilité acquise, le reste irait
tout seul. Que Louis n’était pas plus hôte qu’un
autre, qu’il ne manquait ni do coeur ni de persé
vérance puisqu’il dessinait comme un enragé. Qu’il
pouvait emporter toutes ses œuvres en disponibihV.pour tapisser les cabines de YAstrolabe et de
la Ztilt'e. Qu’il aurait l’occasion de peindre, à ses
loisirs de bord pour se reposer del’étude, etc., etc.
Puis, se tournant vers Louis, qu’il avait fait
asseoir à ses côtés :
30
dümont- d' übvillk
— Voilà co qui arrive, monsieur mon neveu,
quand le corps sc*ul prend des forces et que l'es
prit reste inculte. Tu nous obliges, ton père et
moi, à to traiter en enfant... Tes études sont
nulles.
Pour quuno carrière s’ouvre devant toi, tu
vas recommencer quand les autres finissent !
Trois ans perdus ! Voilà ce qu’on gagne à ne
rien faire... jeune obstiné...
— Rien faire ! Mais j'ai eu tous les ans le prix
de dessin au collège ?
T- C’est du luxe, cela. Il eût mieux valu, môme
pour être peintre, un jour, faire de bonnes clas
ses. La carrière des beaux-arts comme les autres,
repose sur les études classiques, sache-le une
fois pour toutes...
— Allons, Louis, va faire tes préparatifs do
voyage au long-cours, tandis que nous réglerons
le détail de cette grosse affaire avec uotre in
comparable parent, dit le major, enfin résolu à
la terrible séparation... Et quand les deux atnis
s’épanchèrent cœur à cœur, le pauvre père dit:
— Vois-tu, Julien, je suis si faible pour ce co
quin d'enfant, que son départ me remue jusqu’au
fond de l’àme... Et pourtant il le faut ; et je te voue
une reconnaissance inextinguible ; quoiqu’il ar-
1
CHAPITRE III.
EN MER.
VAstrolabest la Zélte%deux corvettes de taille
très différente, puisque l'Astrolabe avait l’am
pleur d’une frégate, taudis que l’élégante Zdée
mesurait la modeste envergure d'une gabarro
ou coquille de mer; formidablement équipées par
les soins prévoyants du Commandant d'Urville,
elles appareillèrent le lor septembre 1337, par
le plus beau temps du monde.
Le Célèbre marin, entouré d’un état-major d’é
lite, de savants naturalistes,—hommes éprouvés
qui n’en étaient pas plus que lui à leur pre
mier tour du monde, — comptait aussi à son
bord des spécialistes distingués qui briguaient
Thonneur de naviguer avec lui, de purtager,
quels qu'ils dussent être, les périls de sa cam
pagne; et d’illustrer leur nom. en unissant leur
aventureuse destinée à celle du Cook Français.
w».
I
DUMONT-I)’ DUVILLB
33
Debout, but le grand pont de YAstrolabe, T)ti
mon t-d‘l'rvillo, tenant d’une main son chapeau
à larges ailes, recouvert d'un long: panache en
plumes d’aigle et d’autruche, et do l’autre un
énorme bouquet «le fraîches pensées,quo son fils
lui laissait en l’étreignant une dernière fois,
Dumont-d'Urville envoyait à madame d’Urville,
immobile sur la plage, un signe de suprême
« an revoir » tandis qu'ils échangeaient ce pro
fond regard d'adieu mille fois trop déchirant, si
l'espérance chrétienne, héroïque et sublime, n’en
avait adouci la poignante expression.
Il est parti ! Il s’éloigne sur son beau navire
poussé en pleine mer par une brise dos plus fa
vorables ; maison le voit braquer sa lunette sur
sa femme et son fils, et rester debout, dans leur
direction, tant qu’il lui fut possible de les aper
cevoir.
Elle, jusque-là forte et calme, courageuse et
sans larmes, elle continuait aussi à agiter sa
main tremblante, comme pour dire à d’ürvile :
je te vois encore ! ! ! »
Mais quand les dernières voiles disparurentà
l'horizon et que l’azur de la Méditerranée ne
garda plus trace du long sillage des navires,
madame d’Uville, à bout d’efforts sur elle-même.
34
DDMONT-D ÜBVILLE
tomba à deux genoux sur la jetée, et le groupe
d'amis qui l’entourait entendit ses sanglots,
trop longtemps comprimés! ... .Iules d'Urville,
agenouillé près de sa mère, pleurait avec
elle...
Chacun s’écartait, respectueusement ému, de
vant cette noble et touchante douleur... »
Comment soutenir dignement de telles an
goisses, une si redoutable séparation, sons une
foi ardente dans le Rémunérateur Eternel, et
une espérance profonde en notre Pore céleste?
disait un jeune prêtre, guide et professeur de
Jules d'Urville, qui avait voulu suivre son élève
au rivage pour le consoler...
Il restait là, tout près d’eux ; voyant peu à
peu succéder sur les beaux traits altérés de
madame d'Urville, l’apaisement religieux de la
prière, et l’inspiration surhumaine que donnent
les saintes énergies de l’âme...
La femme forte reprenait insensiblement son
courage viril, sous l’empire dos sentiments les
plus élevés comme les plus conformes à son aus
tère et exceptionnelle situation.
De pieuses et simples femmes de matelots, vo
yant madame d'Urville toujours à genoux près
du rivage, dans l'attitude d'une humble et for-
ddmont-d’uuvili.k
35
vente supplication, l’imitèrent en silence, et
prièrent avec elle et son fils.
Quand elle se releva appuyée sur l'adolescent,
madame d’Urville vit, en se retournant, les pau
vres compagnes de sa douleur.....
— Merci,leur dit-elle, merci dufond du cœur,
d'avoir prié avec nous, si je puis à mon tour
vous rendre quelque service, venez me trou
ver; tout le monde ici vous indiquera ma de
meure.....
—Oh ! madame, fit l’une d’elles, les infortunés
krous connaissent Toulon. »
| Il fallut encore que Madame d’Urville rentréo
[chez elle le cœur hrové de se voir solitaire à son
übyeren deuil pour îles années 1consolAtde nou
veau son fils.....
Jules d’Urville n'avait pu voir Louis Lebreton
pt d’autres jeunes gens s’établir à bord du vais
seau de son père, sans ressentir le vif regret de
pe pas les suivre.....
Pour épargner à Durnont-d’Urvillc une pé
nible émotion de plus, Jules s’était contenu de
vant lui... Mais une fois seul avec sa mère, son
cœur avait débordé, et ses plaintes aussi !.. mais
FM"'" d'Urvillc n’était pas seulement femme forte
[et mère tendre ; ollc était encore éducatrice in-
36
DUMONT H UUVILLE
telligonte ; son esprit fécond on ressources,
saisit comme un levier, le courage de son fils,
ses regrets, ses plaintes désormais inutiles ; tout
cela se chargea en motifs d’émulation ; et l’ado
lescent, pour attirer sur son père chéri la pro- I
tection du Ciel, pour mériter à l’expédition au I
Pôle-Sud toutes les préservations (pie pouvait I
désirer son chef, enfin pour obtenir lui-même I
la persévérance et le succès dans ses classes, et I
avoir bien des palmes à montrer, au retour de I
l'Astrolabe, Jules sut se vaincre et oublier ses I
regrets...
Alors commença cette austère et noble exis- I
tcuce qui ne laisse pas de place à l’égoïsme. I
Madame d’t'rville en gardait l’admirable secret. I
Non seulement on pensait au cher absent, on I
parlait de lui, on faisait des projets pour lui ;mai< I
encore on travaillait pour lui. Tout le bien cacht I
que l’ingénieuse mère taisait par les mains de I
son enfant, c’était au nom du grand navigateur I
exposé h tous les périls, qu’il s’accomplissait I
sans bruit et sans relâche.......
Aussi, comment les saints tressaillements I
d’une Espérance invincible n’eusscnt-ils point I
transfiguré une telle existence?.......
Tristes et isolés autant qu’on peut l’être par la
d ü m o n t - d ’u h v iu æ
37
plus douloureuse «absence du chef de famille,
madame d'Lr ville et. son fils n’eussent point
échangé leur si haute épreuve pour toutes les
fugitives et vaines satisfactions du monde...
Ah ! c’est que la divine Espérance s’affermit de
tout ce qu’elle a humainement à souffrir... C’est
que le bonheur relatif de notre vie transitoire
n’est point où le place une ambition vulgaire;
et les jouissances môme les plus légitimes d'un
cœur satisfait. Non, non, lo bonheur n’est pas
14.....
Le bonheur est simplement dans le devoir
bien rempli. Et plus l’homme se plonge, se perd
et s’oublie soi-mème, dans l'accomplissement
du devoir, tel que le lui montre sa conscience,
plus il jouit « en lui » de cette paix qui surpasse,
tous sentiments car elle est la plus haute récom
pense que le Ciel offre à la terre !......
Pauvres égoïstes! malheureux impies !... Tous
vos plaisirs réunis, se changeassent-ils en nu
fleuve de délices, ne vous donneraient pas une
goutte do l’océan de paix d’où découle le bon
heur ! ! !
SS
DüMONT-D’tm VILLE
L.
Revenons maintenant û l'escadre modeste qui
commence la plus lointaine expédition mari
time de l’époque.
Suivons parla mémoire YAstrolabe et la Zctfc,
portant aux extrémités du monde ce groupe
d’hommes d’élite, cette pléiade des savants, gui
dés par notre illustre marin, vers le plus vaste
champ d’exploration livré à la science moderne.
L'Astrolabe portait six cents hommes ; plus
quelques passagers, que ne tontait nullement
l’idée d aller au bout du monde ; les cotes de la
Hollande, de la Prusse et de la Russie, devaient
en alléger le navire, avant qu’il fût entré dans
les régions supérieures de l’océan Austral.
La Zélée comportait un équipage d'environ
trois cents hommes : le capitaine Jacquinot, un
vieil ami de Dumont-d’Urville, commandait la
jolie corvette.
Chacun des deux vaisseaux avait emmagasiné
à fond de cale sa part du colossal approvision
nement; rien de plus complet, de mieux ordonné
que l’aménagement général de l’escadre depuis
Jes vivres et les boissons jusqu’aux engins de
guerre, de sauvetage, de sondage, et le reste.
Si l’expédition n’était pas armée pour l’atta
que, elle l’était du moins pour la défense. La paix
de l'Europe semblait assurée pour un certain laps
de temps, et rien, d’après les apparences, ne de
vait troubler nos conquêtes scientifiques et colo
niales ; néanmoins les dangers de la mer, bien
autrement multipliés que les périls de la terre
forme, obligent le circumnavigateur h s’en
vironner des moyens do défense très variés,
I quand il s’agit d’explorer l'S cinq parties du
I inoude.
A côté d’un matériel et. d'un outillage considéI rable, toutes les ressources intellectuelles forI niaient un arsenal qui laissait peu do chose à déI siror; la bibliothèque de [‘Astrolabe, très abonI daniment fournie de beaux et bons ouvrages, sc
I trouvait placée entre l’appartement du Gomma nI dant d'L’rville et celui du digne abbé Janick,
aumônier volontaire de l’Expédition. Sur le flanc
I opposé du vaisseau, près des chambres de son
I « second *,Dumonfc-dTTrvilleavait établi une ins! tallation complète, cabinets d’étude, laboratoires,
I ateliers de toutes sortes, pour les travaux d'ap
plications qu’il devait faire exécuter, et le fonc-
40
I) ü MOS T-D l'U V11, LH
tlonuemcnt expéditif des éléments de travail qu’il
voulait, grouper sous sa vigilante initiative.
Au milieu do ce monde maritime, absolument
nouveau pour lui, le jeune Louis Lebreton, plus
gàné quo satisfait dans l'uniforme de chirurgien
que « l’onc/c-commandant lui avait imposé eu
lui donnant un grade, (ce qui lui semblait une
amère plaisanterie) promenait sespremiers jours
de noviciat marin, dans un mélange de regrets,
do désirs curieux et des réfléxions perplexes, qui
n’étaient pas présisémont à l’unisson de l’en
train général.
Sauf l’aumônier qui dès le premier jour était
venu le chercher près du banc de quart, pour
lier connaissance,Lebreton ucfraternisait encore
avec personne... Il avait conscience de sa nullité,
et peut-être un peu honte de paraître ce qu’il
n’était pas...
Oh ! combien déjà il s’en voulait d’avoir perdu
ses années de collège, et d’avoir obligé son père
à user do rigueur envers lui !...
Jamais il n'aurait cru qu’on en viendrait à
réaliser des menaces si souvent tombées en « eau
de boudin » : à l’exiler de Bretagne et de France
pour je ne sais combien de tem ps!... Ce n'est
pas qu’il fût fâché de faire le tour du inonde sous
lîCMONT-D ÜRVILLK
41
la protection d’un homme toi que Dumontd’Urvillc; au contraire, ce magnifique voyage, si
amplement organisé, dont le prélude était si
brillant, flattait singulièrement sa curiosité et
mémo son amour-propre..... Mais ce qui uo
flattait pas du tout ce même amour-propre,
c’était do laisser voir à la galerie son igno
rance et la cause réelle, intime de sa pré
sence à boni d'un navire tel que l'Astrolabe,
où tout le monde, même le dernier matelot et le
plus petit mousso, aurait pu lui en revendre, en
fait d'instruction et «le savoir-faire...
X’ôt.re bon à rien, qu'à peindre «le marines,
c’était à la rigueur supportable au fin-fond do la
Bretagne, ausein d’une famille nombreuse, alors
que chacun dans lo pays s’intéressait à lui, et
l'aimait, quand même...
Mais là, au milieu de ce groupe de gens d'éli
te, perdu dans cet équipage si brillant, si bien
dressé à la manœuvre, c’était par trop gênant de
se sentir revêtu d’un uniforme qui faisait penser
de lui des choses flatteuse,avantageuses,qu’il ne
méritait pas,et dont la seule idée lofai sait rougir.
Malaise bien naturel,autantquejustifié...déjà,
à Paris où Dumont-dTrvillo l’avait présenté à
quelques amis, Lebrcton avait eu grand’peine à
'M
42
DDMONT-D'u TIVILLE
tenir son sérieux ; à paraître au moins convena
ble, quand il avait subi les félicitations, les com
pliments sur «son courage,sonîieureusechance,
récompense probublod’un mérite précoce,et d’un
travail persévérant, etc. »
Et il n'y avait pas ou moyen de le soustrairo
h ces scabreux débuts...
Aussi, quand Lebreton aborda ['Astrolabe, et
qu’il en étudia le superbe équipement, surtout
l'admirable discipline, sa honte do lui-même,
le total effacement de sa vanité do peintre eu
herbe, devinrent une réelle souffrance pour lo
jeune homme... Alors, seulement alors, il se prit
à réfléchir,à comparer, à maudire ce dégoût des
études classiques, qui le plaçait, à dix-huit ans,
au niveau d'uu enfant de quatorze ans doublant
sa septMme !... Ah ! oui, il passa au début do bien
mauvais moments à bord, le pauvre Louis l'obs
tiné. *
Le Commandant, sans avoir l’air d’y toucher,
vit d'un clin d’œil tout ce qui traversait.l'âme de
son protégé.....et Dumont-d’ürvillo augura t'avorablemeut de ce laborieux examen «le cons
cience, si humiliant mais si salutaire...
— Àbbé Janiçk, dit-il confîdemment au brave
aumônier, je vous confie mon jeune aide de
DÜMONT-D ÜRVILLE
43
troisième. 11 adu chagrin d’avoir quitté sa famille ;
remontez-lc. »
— Merci, Coininandant... déjà nous avons fait
connaissance sur le pont ; il m’est très sympa
thique, ce bon jeune homme ! ce sera mieux
encore, à présent que vous me le donnez ; Encore
mieux ! répéta l’excellent abbé, on saluant
Dumont-d’Urville qui s’éloignait en braquant
sa lunette sur l'horizon, rembruni par quelques
nuages.
Eu l’état de détresse moralo. d’abattement
profond où se voyait acculé mon cousin, il était
plus facile à ce bon Père-jan, —comine disaient
déjà les matelots, — de pénétror dans l'esprit
malade du rêveur, pour lui faire du bien, que
s’il eût été content de lui-inême...
— Vous êtes triste ce matin, monsieur Lcbreton, et je no m’en étonne p a s... il faut le
temps de s’accoutumer à bord, et de s’habituer
à tant de visages inconnus... Tout est nouveau,
tout est étranger ici, pour vous comme pour
moi; et. ce n’est pas gai ; mais nous nous y ferons,
— car on se plie à tout, — c’est le premier mo
ment à passer, qui coûte le plus...
Qu’êtes-vous donc devenu hier? je ne vous ai
pas aperçu de toute la soirée, quand la cloche
44
DUMONT-D ÜRVILLK
de la prière vous a fait apparaître sur le pont.,
j ’étais à l’autre extrémité du sabord, et vous
êtes redescendu si vite, après, que je n’ai pu
vous dire bonsoir?...
— Hier, j ’avais la migraine,monsieur Janick :
et puis je suis ennuyé, désorienté, secoué par
un changement très brusque. Je n’ai ni le pied
ni le cœur marin... Pourrai-je m'acclimater ici ?
j ’ai peur que non. Et cependant l’idée de l'aire le
tour du monde avec Dumont-d'Urville m’a uu
instant ravi de plaisir.....
— Eli ! oui, ça enchante l'imagination quand
on est jeune, un si beau et si lointain voyage •
pensez donc, quelle brillante expérimentation !
s’embarquer à dix-huit ans, et assister, en
spectateur privilégié, à l'exploration scientifique
de toutes les mers!... Je suis sftr que votre
départ avec le Coinmandant vous a valu bien des
envieux?...
— C’est possible, pour qui ne voit que la
surface : mais quand on va au fond des cho
ses...
— Eh bien ! cher monsieur, le fond des choses
ici, c’est l’acquisitiou d'uno foule do sciences au
moyen d’uuc foule de découvertes ; rien que cet
espoir suffît pour tenter la curiosité du voyageur
DCMONT-D ORVILUt
43
vulgaire... mais il mo semble, quand on est
peintre, quand on est docteur, comme vous...
— Docteur ! moi ! c’est pour la forme, monsieur
l’Aumônier ; je parierais volontiers que le petit
Zaroff, le mousse du Commandant, se tirerait
mieux que moi d’une opération I... je n’ai jamais
touché une lancette ; la vue du sang- m’écœure,
j’ai horreur d’écraser même les mouches; Voir
saigner un poulet, me fait fuir, et je n’ai jamais
pansé la moindre blessure...
— Tas possible ! lit l’abbé, en souriant d’un
air stupéfait... Pas possible! mais alors comment
se fait-il ?
— Oui, c’est très surprenant, c’est même ren
versant que je sois affublé do cet honorable uni
forme qui mérite, certes, votre considéra
tion, mais que je 11 e mérite pas de porter,
moi !...
— Allons ! je vois que vous aimez h vous ca
lomnier, et que...
— Pas du tout, c’est, la vérité pure ; et je ne
veux pas, d’après l’amitié que vous me montrez,
vous laisser croire de moi ce qui n’est pas, ce
qui n’a jamais été et ne sera jamais !...
C’est pour me donner une contenance sur
YAstrolabe que mon oncle in’a. bombardé aide de
46
dumont-d ’ urvilliî
troisième, sans quej'aicf la moindre notion de
chirurgie... là 1Comprenez-vous maintenant?...
— Je sais que le Commandant vous porte le
plus vif intérêt, cela suffît pour que je vous aime
cordialement ; d’autant plus qu’en vous voyant
dès le début, je me suis senti attiré vers vous...
qu’ai-je besoin de comprendre autre chose? Lo
reste ne me regarde pas, monsieur Louis...
— A la bonne heure, appelez-moi Louis, et
jamais plus docteur, car ça'me cause une sen
sation des plus pénibles, ce titre là ; et puisque
vous êtes si bon pour moi, père .lanick, je vous
dirai toute l’histoire de mon embarcation... je ne
veux pas voler votre estime, ni vous en imposer
d’aucune façon...
L’excellent homme, à ces mots, serra mon
cousin dans ses bras nerveux, et l'embrassa à
deux reprises, ému et touché qu'il sc sentait, do
cotte brusque franchise bretonne, qui recouvre
sous sa rudesse les plus nobles qualités de lame.
Désormais une solide et profonde amitié était
cimentée outre les deux habitants de YAstrolabe,
également bas-bretons...
CHAPITRE IV
P r e m ie r b é t a p e .
Pondant les premières semaines do circum
navigation dans la Méditerranée, l’Expédition
au Pôle-Sud ne rencontra aucune sérieuse dif
ficulté à vaincre. L'atmosphère était agréable,
les vents enchaînés, la saison favorable ; aucun
île ces gros temps avant-coureurs néfastes des
tempêtes ne signala dans ce bel automne, de
1837, ni fâcheuse rencontre, ni sinistre marin ;
c’était avant l'équinoxe do septembre, le meil
leur moment de l'année dans nos parages Eu
ropéens.
Notre jeune cousin profitait des vacances que
lui avait accordées Dumont-d’Urvillè pour s'ac
climater à bord. Désormais soutenu par l’in
génieuse amitié d'un vaillant homme de bien qui
avait deux fois son âge, et beaucoup plus encore
d’expérience et do courage, Lebreton avait déjà
48
DUMONT-D’VU VILLE
gagné sur plus d’un point: scs idées étaient
moins sombres , sa volonté moins capricieuse.
Pour alterner avec ses crayons, — toujours
Chéris. — il lisait, non sans pousser de profonds
soupirs, il lisait le manuel des chirurgiens de
marine... occupation quelque peu ardue pour
lui, mais d'autant plus utile que ses vacances
finissaient avec la semaine, et qu'il allait falloir
mettre la main à l'œuvre.
Dumont-d'Urvillo autour duquel personne ne
restait sans rien faire, voulait encore qu’on se
rendîteompte de tout ; les vacances n’étant point
un obstacle â la tenue du journal de bord, il
avait dit à Louis, en lui montrant sa cabine :
— mon ami. tu as ici tout co qu’il faut pour
écrire, je désire que tu ne passos pas un jour
sans consigner tes réflexions, ou prendre des
notes de voyage sur tout ce que tu verras.
Et, lui désignant un assez gros cahier, non
pas seulement broché mais cartonné, le Com
mandant ajouta : voici la table et voici les ta
blettes, sur lesquelles tu broderas lo récit fan
taisiste, mais régulier toutefois, de tes aventu
res maritimes et pittoresque à boni de YAs
trolabe... Tu vois, le titre y est, la date aussi ;
c’est de la besogne toute mâchée... Une page
D UMONT-d ’ DR VILLE
par jour ; (il y eu a un millier,) cela te mènera
à la fin (le la campagne. Chacun ici en fait au
tant, quant aux hommes qui sont sous ma con
duite, et qui peuvent écrire... si ça t'ennuie, tu
t'v feras... Tu suppléeras ainsi au défaut d’un
service postal... En mer, les lettres sont longues
à venir d’un envoi plus ou moins rare et diffi
cile, selon les rencontres.
Mon cousin n’avait pas osé répliquer. Il n’ai
mait; guère à écrire, et ne savait pas exposer sa
pensée en périodes littéraires. Il commença par
finouner : c’est un genre d'exercice intellectuel
qui demande une certaine préparation d'esprit
que d’écrire son histoire au jour le jour. — Cela
semble aisé, et <;a ne l'est pas, disait le jeune
peintre à son cher abbé...
—Allez toujours, monsieur Louis, allez quand
mtmc, sans songer au succès do la chose. C’est
la volonté du Commandant, cela suffit. D’ail
leurs, une page, ce n’est pas une affaire.
Au bout de huit jours Dumont-d'Urvillc voulut
voir les premières pages... 11 fallut s’exécuter...
Le Commandant lut, et se prit à rire. Néan
moins, il rendit le manuscrit à l'auteur, avec
des paroles d’encouragement ; l'assurant d’ail
leurs que le major Lebrcton trouverait, à lire
50
dumont-d’ crville
les premières inspirations de son fils, un char
me tout particulier.
L’essentiol, pensait Dumont-d’Urvilllo c’est
que mon jeune gars soit mis au pas, que nous
disciplinions scs habitudes, et, que sa volonté
s’assouplisse... Grâce à l’intelligente bonté du
père Janick nous y arriverons... et s’il y a des
momentsdifficilos, ch bien! nous patienterons. »
— Savez-vous, que c’est une fière corvée
d’écrire, et que j'aurais bien plus tôt fait de
crayonner la chose que d'aligner à ce sujet des
pattes de mouches’!' disait Louis à son confident.
— Sans doute, répondait l'abbé ; mais quand
uue fois l'habitude vous sera venue ça ira tout
seul. Profitez, en attendant, des quelques jours
de liberté pleine qui vous restent pour peindre
la prière du soir?
C'est un grand spectacle qui vous saisit l’âme,
que ces neuf cents hommes à genoux sur le
pont des navires, jetant d’une seule voix leur
fervente invocation n Dieu. Moi-mémo, malgré
l’habitude, je ue suis pas blasé sur ccttc saiute
émotion.
— J'ai déjà commencé, l’autre soir, quand la
nuit était si splendidement belle qu’on pouvait
compter les millions d’étoiles. J'ai pris le croquis
d u m o n t - d ’ u h v il l k
51
— Vous avez commencé comme cela, sour
noisement, sans me rien dire?sans souffler mot
ï\ M. Goupil ?
— C’est que je voulais vous surprendre...
— Ce n’est pas nous, c'est le Commandant
qu’il faut surprendre... Je vous dirai pourquoi,
Monsieur Louis...
— Ali ! c’est un petit complot, un secret, un
mystère ?
— C’est tout simplement un calcul dans votre
intérêt ; afin do vous épargner une corvée qui
se prépare pour vous, aide de'3m*y si vous n’ètes
point autorisé h faire autre chose, au moment où
la besogne chirurgicale viendra...
— Quelle est cette besogne, de quoi s'agit-il ?
père Janick.
— 11 s’agit de Tigora qui a la grenouillctto
et qui va tourner l’œil.
— Tigora ! la grande guenon du pilote ?
Cette affreuse bestiole, criblée de tant d'infir
mités que les matelots la menacent d’un coup
fourré pour faire des misères à son maître ?
En quoi, la mort de cette vieille bête, — la plus
laide de toute la ménagerie du bord , m’atteindrait-elle dans mes fonctions improvisées ?...
— Il faudra la disséquer; cela regarde les
52
DUMONT-n’URYlLLE
aides, monsieur Louis. N’entendez-vous pas les I
matelots qui vous désignent, d’avance, comme I
le plus jeune ?... Ils attendent, la peau de T igo ral I
— Eh bieu ! dites vite ce que je dois taire I
pour me soustraire à cette répugnante besogne. I
A la seule idée de pratiquer une saignée à ce I
singe, le cœur me soulève de dégoût... ju g e a i
alors... !
— C’est pour cela qu’il faut aller vers le Com-1
mandant lui exposer le fait, et vous l'aire I
exempter, pour Unir votre tableau... Tenez, il I
vient par ici, et cause avec M. Le Second, pro- I
fitez-en...
— Compris, père Janick, merci ! j’y cours...
— « Commandant, une grâce î Daignez m’au- I
toriser à peindre tout le jour. J'ai un travail I
b. terminer et mes vacances finissent!... »
Dumont-d’Urville se mit à rire, il avait deviné I
Y urgence de la requête...
— Accordée la grâce « mon neveu, n C’est-à- I
dire que je veux bien te dispenser des taqui-1
uerics qui te menacent... tu n'entreras en charge I
que dans trois jours. D’ici lâ, f entends que tu I
puisses achever (a peinture, en échappant aux I
tracasseries de l’équipage... Voici une dé del
ma forteresse... La cabine de Zaroff est aux I
DUMONT-D’UItVII.LR
T/i
avant-postes, à gauche, première porte. Entre
là dedans avec ton attirail... Tu mo rendras
cette clé demain soir. »
Le commandant s’éloigna en souriant. Mais
les deux amis l'entendirent glisser dans l’oreille
. o du Second y — Ces jeunes peintres, ces ar
tistes>ont les nerfs délicats !... Louis n’est pas
aguerri : il s'effrayait à la seule idée de dés
habiller Tigora ; dont la peau est déjà capturée
des amateurs... »
Quelques heures plus tard, grand vacarme
sur le pont de XAstrolabe. La pauvre hôte s’é
tant, éteinte de sa belle mort, on criait de tous
côtés: — \j A ide du troisième! où est-il donc
fourré ?...
— Oh ! hé ! Aide du 3m* ! Tigora vous attend !
venez, la dépecer !... »
Mais mon cousin, qui s’était enfermé dans la
cabine de Zaroff, laissa crier, tempêter après
lui, tous les mauvais plaisauts qui avaient cru se
divertir au sujet de ses répugnances déjà con
nues et plus encore de sa gaucherie ù s’acquitter
d’uno opération odieuse autant que redoutée...
Louis était en sûreté; il pouvait, tant que
1 dura la méchante corvée, se moquer ù son tour
du tapage et des tapageurs. La condescendance
54
ddmont-d ’crvllle
du Commandant stimulant, son travail artis
tique, le petit tableau fie la prière du soir était
achevé quand il quitta la cabine hospitalière.
C’était une aquarelle très bien réussie où se
révélait l’étincelle d’un vrai talent.
M. Goupil, peintre en chef de l’expédition au
Pôle-Sud avait donné quelques conseils à Lebreton, dont le gracieux travail se ressentait
déjà de la critique du maître.
Liés par une communauté de goûts qui les eut
bientôt mis eu relation journalière, nos deux
peintres, le grand et le petit, trouvant dans
l’abbé Janick un amateur d’un goût vif ot ori
ginal, commencèrent dès lors à se réunir à
trois, dans un agréable échange d’idées, de
causeries, et de bons services.
— Commandant, voici la clé que vous m’avez
confiée hier, et voici ma planchette qui est finie,
grâce à vos bontés pour moi...
— Voyons l'aquarelle, Louis ? voyons com
ment tu travailles, de quel procédé tu te sers?...
Jesuis loin d'être un barbare en fait de peinture...
et. quand il s'agit de marines cela me touche do
plus prés encore...
Et Duraont-d’Urville chercha le meilleur jour,
afin de mieux juger Yeffet de Cette prière du soir,
MJMONT-D’üItVILLK
55
ilont il avait entendu parler avantageusement
par M. Goupil.
— « C'est bien, mon ami, la vérité y est ; c’est
vivant, la touche est juste, elle porte ; ton
coup do crayon n’hésite pas, tu as du souffle,
de ranimation... je conçois ton entrain à pein
dre... Il n'est homme au monde qui ne préfère
à tout autre, le travail où il réussit facilement..
Tout cela est aisé, courant et prime-sautier.
Allons, mon neveu, tu arriveras à quelque chose,
quand tu auras refait tes classes... Sans cela,
vois-tu, rien de solide, rien de sérieux. Il faut
devenir un homme complet ; rien ici ne te
manquera pour t'y aider... En toi-même il y
a Yétoffe nécessaire. Tu es un élève intelli
gent, et j'ai sur mon vaisseau d’admirables
professeurs.
Le chirurgien de seconde est un linguiste dis
tingué, tu lui plais, il te poussera... C’est lui
que je charge de to donner la notion des an
ciens auteurs... Car les langues vivantes ont
pour racine les langues mortes ; il n’est pas
permis d’iguorer lo latin et le grec... Jusqu’ici
tu t’es montré bon camarade, et convenable eu
tout. Je suis content de toi ; et notre brave au
mônier, — un breton Irctonnant celui-là ! — y
50
dumont-d’urvillk
est bien pour quelque chose, puisqu’il t’a déjà
aidé à te vaincre toi-même ..
— Oui, commandant» le Père-Jan est une
Providence; il m’a tiré du découragement!
l'ennui me gagnait sans lui !
— Très bien, Louis; tu es en bonne voie. Ii
ne s’agit plus que de t ’astreindre à un labeur
gradué, persévérant... Ici, tous les éléments
de travail s’unissent à la sainte contagion de
l'exemple. Tu peux en juger depuis que tu lais
partie (par contrebande) do mon armée de
savants. > Et d’Urville sourit.
« Tout le monde bûche sur YAstrolabe, du
mousse au Commandant qui n'est pas le moins
occupé !
*s Donc si je t’ai laissé contempler la mer, et
dessiner, ma foi. de fort jolies marines, il faut
dès aujourd'hui reléguer ce passe-temps, non
aux calendes grecques, mais aux futures va
cances... J’ai donné ordre de mettre dans ta ca
bine les livres classiques nécessaires. Le chi
rurgien de seconde, malgré ses nombreuses oc
cupations, te consacrera deux heures par jour.
Sous la direction d’un tel maître, lu avanceras
très vite; et tu t'arrangeras d’autant mieux
d'un travail assidu que ce sera un moyen de te
dümonîc- d' uiivillk
57
soustraire aux corvées chirurgicales que tu
abomines, il faut convenir que je suis bon prin
ce, hein, Louis '!
— Commandant, je no m’acquitterai jamais
envers vous !
— C'est au contraire bien facile, enfant ! Puis
que tu peux uvec un peu de travail et beau
coup de bonne volonté, payer largement tes
dettes... Que voulons-nous, ton père et moi?
Ton bonheur, un avenir honorable... Atteins
ce but, et nous serons satisfaits...
Tout homme doué d'intelligence et de raison
doit s’approvisionner du bagage nécessaire
pour pouvoir aborder une carrière sociale quel
conque. Xous te mettrons ù même d'y parve
nir, dans des conditions exceptionnellement
favorables... Tu sais ce qui te manque... Le
reste ne m’inquiète plus. Xi ton père ni moi
ne serons déçus île l’espoir que nous mettons
en toi... Kt si ta vieille paresse pour le travail
de tête voulait te resaisir, Louis, tu n’auras
qu’à regarder ton uniforme, et penser un ins
tant, au grade dont tu es honoré, parce que j'ai
eu confiance en toi !...
Quel est l’homme de cœur capable de tromper
la confiance?...
58
DÜliïONT-D’URVILLE
— Ali ! Commandant, ne dites pas ça! J’en
souffre assez!...
— Eh bien ! cela sai'tit. Je compte sur toi,
a mon neveu ». Bon courage, et soyons de belle
humeur
Mon cousin trouva sa cabine enrichie d’un cer
tain nombre de volumes, d'une rame de papier
écolier, et de mille petites choses qui indiquaient
l'attention bien vaillante do d’Urvillo ù son
égard... Il se prit à réfléchir aux paroles profon
des du Commandant ; et sentit bientôt naître en
lui un désir non moins profond de répondre û
tant de bienfaits...
Il était encore sous cette impression salutaire
quand le chirurgien de seconde vint le chercher
pour le conduire dans son cabinet d’étude, et lui
donner sa leçon préliminaire.
Tout ce qu’avait si bien prévu Dumont-d’ÏJrville se vérifia selon les pressentiments du grand
marin ; et grâce au traitement moral; fort: intel
ligemment appliqué au a sujet » par l’abbé Janick
les traîtreuses tentatives du a vieil homme* pour
ressaisir saproie aux heures sombres où le doute
amer vient assaillir toute âme, pour l’abat
tre et la terrasser, Louis fut vainqueur dans la
lutte... résultat d’autant plus réjouissant qu’il
m
DDMONT-D UUVILLE
50
était moins attendu do ceux qui connaissaient le
liasse du jeune homme...
Il est bien rare ou effet, sur mer comme sur
terre, qu’après dix ans d’obstination continue,
le meilleur des maîtres obtienne un amendement
radical chez son élève...
Lui-mème, Dumont-d'ürvillo s’attendait A
des assauts, à des crises, A des boutades... Ses
noirs sourcils sc fronçaient par avance, quaud
il songeait A l’emploi nécessaire des moyens ex
trêmes. ..
Il est vrai que l’amitié,et l’amitié profondément
chrétienne du digne Père Janich, qui devinait les
difficultés intimes du caractère de Louis avant,
leur éclosion, fut le premier et puissant moyen
de réforme... Mais encore,dira-t-on, il fallait que
lo sujet s'y prêtât...C’est ici que je m’incline de
vant lmterventioii des secours religieux, joiuts
aux circonstances heureuses que fit uaitre le
génie de Dumont-d’Urvillc...
Tantôt c’était des nouvelles de France ; un
souvenir do famille apporté par un veut favorahk ; tantôt une expérience de physique ou île
chimie : tantôt une ingénieuse découverte poul
ies sciences naturelles qui intéressaient, assez
mon cousin...
CO
d u m o n t - d ’ u r v il l iï
Tout cela arrivait à point nommé pour agir
sur son esprit, pour lui aider à gravir l'ardu sen
tier du labour intellectuel, car les fortes habitudes n'étaient pas encore prises...
11 faut tant d’efforts pour ancrer les fortes ha
bitudes!... Les soirées passées entre monsieur
Goupil et le Pèrc-Jrt » contribuaient aussi à main
tenir Louis au-dessus de lui-mème.
Homme instruit autant que peintre distingué,
M. Goupil, choisi par le ministre do la Marine
sur l'initiative du Commandant de l'expédi
tion au Pôle-Sud qui connaissait sou mérite,
était digne en tous points d’occuper un premier
poste parmi les tenants de l’illustre marin. Son
caractère était à la hauteur de son talent; et
l'on sc sentait, flatté d’obtenir sa sympathie.
Il en fut ainsi pour le jeune peintre.M. Goupil
n’eut pas plus tôt reconnu en lui le germe d’une
supériorité artistique qu’il prit plaisir à en cul
tiver l’éclosion. L’âme noble du maître ne con
naissait point l’envie ; et la prodigouse facilité
qu’avait Louis à peindre, l’intéressait sans lui
porter ombrage, à lui que le travail pourtant
fatiguait, â lui que des migraines et une faible
santé couchaient souvent
partant toujours triste !...
dumont-d’ ürvh.lk
61
Ce fut encore là pour l’abbé Janicfc une chère
et douee mission ; consoler et fortifier cette âme
d’élite aux prises avec la souffrance corporelle
et la prostration des forces musculaires. 11 ai
mait monsieur Goupil...
Deux mois se passèrent entre ces t rois hom
mes, de nature et de conditions si diverses, dans
un fécond échange de relations agréables ; et,
quant à mon jeune cousin, infiniment utiles et
même précieuses.
Quoique dans une mesure bien différente,
Louis s’était déjà pris d'un sincère attachement
pour cet artiste d’élite qui lui donnait de si judi
cieux couseils : qui, après de sèches et laborieu
ses journées, parfois ingrates et attristées par le
labeurdifficile,lui faisait passer une heure char
mante, dans le repos du soir, à causer peinture,
philosophie pratique, ou n&e$sil(f de la science a
acquérir pendant qu'on est jeune, et apte à tous en
seignements... heureuse coïncidence, en effet, pour
Louis! Mais combien elles furent fugitives cos
causeries fécondes et ces soirées * à trois-» que
Dumont-d’llryiile voyait d’un œil satisfait'...
Hélas ! les soudaines péripéties de l’oxistenco
humaine sont bien autrement fréquentes et
terribles sur l'Océan que sur la terre ferme!
1
CHAPITRE V.
L’ÉPIDÉMIB. — BN VUB DBS ILES AÇORES
Le matin, an lever du soleil, mon cousin re
joignait sur le pont l'abbé Janiek, et. leurs en
tretiens avant les heures d’études, étaient do
nature plus intime que les causeries du soir
dans l’atelier do M. Goupil.
— Eh bien ! M. Louis, le chirurgien do seconde
est de plus en plus content de vos études ; il
me l’a dit hier...
— C'est-à-dire qu'il s'entend ù merveille à
professer. À moins d’être un cuistre fléfé, on
mort à l’hameçon avec un tel maître. Seulement,
à peine m’aperçois-je que je vogue ! mon crayon
chôme aussi bien que la flânerie... Quelle diffé
rence avec le collège 1Ici tout contribue à sou-
d u m o n t - d ' c r v il l e
03
tenir le travail ; là-bas, je n'étais pas seul à flâ
ner; et je u voyais de pires, qui murmuraient,
qui faisaient do mauvaises farces au pauvre
pion ; moi, jamais- Je dessinais en cachette,
voilà tout; puis au lieu d’écouter la leçon je rê
vais de chasser l'alouette... si le professeur
grondait, je faisais le muni... L'émulation m'é
tait inconnue; surlVlsfrofaéc clic m’aiguillonne.
— Quoi d’étonnant ? Là-has , le sentiment
des réalités, ne s’était pas encore éveillé... Vous
no compreniez pas clairement, pourquoi l'homme
né au sein d'une famille et do la société, doit
leur apporter son concours, pour remplir la loi
du Créateur... Enfants, nous sommes tous plus
ou moins égoïstes; cela vient des mères qui
adorent leurs fils au lieu de les dicter... de
les aguerrir, comme elles le devraient, pour le
bon combat.. 11 n’y a d’enfant iudisciplinahlé
que celui à qui l’on n’apprend pas l’obéissance.
Quand un enfant, est entouré de trop de petits
soisn, il s’enorgueillit, il s’adule, il rapporte
tout à soi... C’est, comme un petit dieu qu’on ad
mire et qu'on encense !...
— Oh ! pas moi ! J’étais orphelin, on ne
m’admirait pas ; mais on me laissait la liberté
d’un chut sauvage. A la maison, personne ne
04
DUMONT-d ’ i ’RVJLI.K
mo contraignait au petit travail do l'enfance;
ni plus tard quand j’étais au collège. Jamais
ma famille ne m’a grondé : il leur semblait à
tous que le goût de l’étude devait me venir na
turellement, sans effort ni lutte !
— Il n’y a que la mauvaise herbe pour gran
dir sans culture...
— Certes ! je l’apprends à mes dépens ; et c’est,
un peu dur...
— M. Louis, quand vous exercerez un jour lo
sacerdoce de la paternité, l’expérience acquise
ici vous servira en double : hein ?
— N’ou doutez pas ! A moins que je perde la
mémoire, il faudra que monsieur mon fils obéis
se... Sinon, je lui apprendrai à vivre !
Là-dessus, éclat de rire retentissant pour tou
te réponse...
— Oui, riez ! riez tant qu’il vous plaira, l'abbé,
eu attendant, je ne serais pas chirurgien pour
rire, si la bonne femme de belle-mère que je
possède avait châtié Ydne mutin (pie j’étais à
Yâge déraison. Elle ra’a toujours ménagé, quaud
je méritais le fouet :
— C’est un enfant, disait-elle, ne le fouettez
pas.
Aussi pour la punir de son excessive bonté en-
d u m o n t - d ’ u r v il i . e
65
vers mos défauts, je n'écrirai qu’à mon père...
— Vraiment, je vomirais que d’autres mères
entendissent vos paroles... L’enfant gâté, quand
sur le tard vient la raison, aime peu ou mal sa
mère ; la gtUerie engendre l'ingratitude. Il fau
drait graver cela dans le cœur de celle qui veut
être sincèrement aimée de son fils !...
— Père ! écrivez un ouvrage sur l’éducation
maternelle : vous citerez mon cas, je vous y au
torise.
— Peut-être, monsieur Louis, peut-être bien,
ce sont là des conseils si utiles qu’on n’en don
nera jamais trop.
— Oli! quoi requin! quel monstre, plutôt!
regardez à l’est; celui-là ne ferait qu’une bou
chée d’un homme tombé à la mer... Si M. Gou
pil était là, il chargerait sa canne-fusil! mais
pour tuer la bôto il faudrait plus d’un coup...
— Pauvre M. Goupil! il a souffert toute la
nuit: quelle désolante santé! deux migraines
par semaine !...
.le le plains d’autant plus que je n’ai point
do remède à lui offrir.
— C’est comme la goutte du Commandant !
a celte satanée coquine » comme dit Zaroff, qui
en frémit d'avance...
4.
66
DCMONT-d ’UR VILLE
— Ali ! oui, Zaroff u une pour bleue de la
goutte de « mon oncle. »
— Mais avec quelle énergie le Commandant
la malmène et la dompte ! Il a un courage in
comparable. Je l’admire sans cesse...
— Moi aussi, mais quand la goutte lui re
monte à l’improviste, c’est une panique généra
le, dii Zaroff ; tout le monde reçoit la premièrebordée d'une colère aussi prompte que le mal.
Il est vrai que Zaroff ajoute pour correctif : mou
capitaine redevient alors doux et calme ; mal
gré la persistance ou la violence du terrible
mal... c’est comme un coup do foudre...
— J’ignorais absolument ce détail, je conçois
fort bien qu’en dépit de son empire sur lui-mê
me, Dumont-d’Urville ne puisso se mettre en
garde contre l'attaque imprévue.. Car, M. Louis,
la goutte, il faut le remarquer, c'est une attaque 1
— Mais que vois-je? Un mousse qui perd pied
au sommet du mât de Misaine 1 Vite, monsieur
Louis, garez-vous Iil dégringole, lepauvre petit I.
Tout ou parlant, le bon Père, au risquo do
voir l’enfant lui tomber sur la tète, amoncelait
précipitamment des sacs vides, afin d’amortir le
choc du mousse désemparé. Ce fut heureux
pour l’enfant qui pouvait se tuer du coup.
dumont-d ’uryjllb
07
— As-tu bien mol, mou pauvre Ouisti'i (lit l’ab
bé, eu relevant doucement le mousse qu’il prit
dans ses bras...
— .le ne crois pas ; «lit Ouisti no sachant où
il en était...
L’aumônier tira un gros flacon de sa poche
et lui fit avaler un cordial.
Après avoir bu, l’enfant qui u’avait point
de mal, so prit à rire, en montrant ses dents
blanches, puis, agile et souple comme un chat
il sauta à terre, en s’écriant : — Le requin ! le
gros requin ! si j ’étais tombé à la mer, il m’au
rait déjà mangé lü... >
À ce cri los passagers assis près du banc de
quart, se levèrent épouvantés. Mais un mate
lot les rassura.
— C'est le requin qui a dévoré les restes de
Tigora! Ce brigand de monstre est friand do la
chair des animaux. Il nous suit, tantôt de loin
tantôt de près, pour sc procurer un autre fes
tin de Balthasar! Ne vous effrayez pas... C’est
lui qui a peur de VAstrolabe : du bord nous n’a
vons rien à craindre.
— Avis aux insurgés ; dit tout bas mon cousin
à l’abbé...
— Hélas I répondit celui-ci, de meme, aucun
68
dumont-d’ürvillb
capitaine de navire ne saurait tolérer la révolte!
Pour le salut de l’équipage, il est en droit de se
montrer sévère ! 11 ne faut parfois qu’une mau
vaise tète pour mettre en péril de mort
un vaisseau de quaire-vingt-dùc !... Mais en
appliquant le code Draeonnien, le chef n’agit
par pas passion... Il suffit, parfois do faire faire
un plongeon aux mutins pour les réduire... Il y
a de ces endiablés qui placés entre un acte de
soumission et ce gros requin, crieraient : grâce !
Alors, au premier signe de détresse, le chef
ordonne de jeter le harpeau. L’insurgé repen
tant s'en Saisit, et aborde au plus vite...
— Merci «le l'explication, cher abbé... Quand
je pense que sur tout autre vaisseau que YAs
trolabe, pareil sort pouvait être le mien !
Avec ça, je crains les bains de mer ailleurs
qu’à Concarneau.
11
Il faut noter ici, parce qu’ils sont à leur pla
ce, les fragments du journal de bord de mon
cousin.
31 octobre 1837. — « Nous «avons tourné Gi-
DÜMONT-D'unVlLLB
69
braltar, et passé de la Méditerranée à l’océan
Allant ique par un temps admirable. La brise est
toujours favorable
notre marche : seulement
elle est plus fraîche. Je n’ai plus le loisir do
suivre en rêvant, le sillage des navires; mais
je puis encore admirer « mon oncle » du coin de
l'œil, quand il apparaît sur le pont, passer la
revue de l'équipage... Quelle attitude que la
sienne ! Dumont-d’Urville sur son vaisseau, no
ressemble pas plus îl Vautre, celui de Paris ou de
Bretagne, qu’une chenille au papillon !
A Paris, « mon oncle » avait l’air d’un simple
mortel : ici quelle différence. On croirait voir
l’Hercule fies mers, il plane, il rayonne, il
commande avec une incomparable autorité......
L’éclair du génie brille dans son regard ; son
œil, vert et gris, comme l’onde, galvanise
tout l’équipage. Il semble se jouer des flots
et des abîmes.....11 est obéi avec entraîne
ment. avec joie, surtout avec exactitude. Enfin,
sa démarche, sa parole, sa physionomie, tout
est transformé, je crois qu’ici le Commandant
est lui-même ; ailleurs il est gêné. La mer est
son élément « sa vieille amie* disait-il, hior...
« Attention ! Le voici : il vient inspecter la tenue
des matelots, et réprimer le plus léger désordre...
70
! 1
DÜMONT-D’UftVILLB
« Matelot X, tes souliers 11 ’ont pas de cor
dons, que signifie cela?
« Pourquoi cet hélioscopo traîne-t-il. sur le
banc de quart ?
« Voilà un haubans mal fixé à son mât...
« Major L. le petit mousse qui a chuté est-il
guéri?
— Tout à fait, Commandant, le Père-Jant au
risque d’ètre blessé, lui a amorti le coup...
— Je le recounais bien là. cc digne hommo 1
Il est près des malades ?
— Oui, Commandant: c’est son assiduité à
l’infirmerie qui me permet de donner plus de
temps à monsieur Louis...
Àhl tant mieux... Voilà la bise jaune qui
prend; il va falloir forcer le coup de cingle (1)
et se préparer aux vents contraires.
III
2 novembre «—Je veux consigner ici la grande
ot profonde impression que je dois au spectacle,
continu de l’Océan. Quand je l’admirais de loin,
je ne pouvais concevoir la différence qu'il y a à
(1) Forme d'argot marin. Chaque marin a les «ions.
ï,—■Sas.
dumont-d’ uuvillic
71
regarder ses flots du rivage, ou à se voir perdu
dans l'immensité, au milieu des grandes eaux,
en pleine mer, depuis des mois, et sans autre
horizon que le ciel et l’abîme...
Il y a dos moments d'indicible terreur , de vi
sions grandioses, il y a des révélations de l'In
fini que je n’avais pas en Bretagne. Elles me
font tressaillir mystérieusement, et me portent,
muet, subjugué, recueilli, vers les espérances
éternelles!!! je me sens étrangement modifié en
dedans, depuis que nous flottons.....
Ce plancher liquide sur le gouffre béant, théâtre
formidable de naufrages et d'engloutissements
terribles, me suggère des pensées de plus en
plus grnves. il me semble que je ne reverrai
jamais mon père! Cette idée m’empoigne; et je
souffre !
Ici,Capitaine, pilote, équipage, tous livrent un
incessant combat aux plus redoutables forces de
la nature...
Quel mystôro que la vocation du marin !je l’ad
mire sans la comprendre, et surtout sans l’ai
mer !... Jamais le goût delà mer n o u e viendra,
j'eu puis jurer U! Mais la haute épreuve que je
subis, imprime au plus profond de mon être de
salutaires pensées, des sentiments inconnus, et
72
DUMONT-O’UIIVILLK
des aspirations généreuses que naguère je ne
connaissais pas !!!
Oui, ma situation présente modifio mes idées,
en attendant qu'elle modifie mes goûts, si faire
se peut!!!
Déjà je ne ressens plus autant de mollesse dans
la volonté ; je n'ai plus guère ce capricieux be
soin de bailler aux corneilles, ou de faire des
riens !!! je sens enfin que la vie no doit pas s’é
couler misérabloment à barbouiller du vélin, à
dessiner, sans utilité pour personne !!!
Ici, près du péril latent, exposé aux cataclys
mes dont l’habileté surprenante, non moins que
la science de Dumont-d'Urville nous délivrent
avant d'avoir heurté l'écueil, je vois des mystères
redoutables s'accumuler H! Que de difficultés en
cette vie sociale concentrée sur un vaisseau que
les flots et les vents soulèvent tour à tour !!!
Tout un monde se remue sur le plancher mou
vant de VAstrolabe'.... Que de drames en germe,
cachés peut-être en chaque individu présent à
notre bord...
Mystère, l’harmonie et la paix qu’impose la
discipline, eu mer... Mystère! lejeu des passions
sous le joug de l'obéissance absolue... Mystère!
les grands revirements de l’âme qui peuvent,
nUMONT-D’UKViLLB
73
comme je lésons en moi, changer en un instant
les mouvements du cœur...
Ici la raison commande au caprice; et le vaga
bondage de mon esprit fait place h la réflexion.
A peine si je me retrouve moi-môme !.. Le Com
mandant fait sur moi un essai vraiment prodi
gieux dans ses premiers résultats ; je pense, je
veux, mon intelligence s’élève par le travail, et
mon cœur devient capable du dévoûment sincère
à la cause commune !... Quelle transformation !
Si mon père voyait sondne de fils ! s’il savait sur
tout que depuis mon changement, j’expérimente
ce délicieux sentiment qui met tout l’homme
en paix avec lui-mème !... s'il savait que je dé
plore le temps que j’ai perdu !
IV
10 Novembre. — Mais, voici du nouveau.
Voici la rencontre des navires signalés par le
pilote... Hier, nous avons croisé l'Alouette-, pen
dant une grande henro, échange de dépêches,
de renseignements ; pourparlers entre les trois
Commandants des navires ; fraternisation bien
fugitive des équipages.
5
74
dumont- d' ubyillb
Qu’ils sont heureux de renier en France, les
passagers de YAlouette ! Ah I si j ’avais su et si
j’avais pu !... Mais non, je suis un coupable qui
porte le poids de ses fautes ; et encore faut-il
que je me sente plus que résigné. Il faut que je
sois relativement satisfait d’être puni, surtout en
songeant que je répare ici le temps perdu ; ce
qu'à terre je n’aurais jamais fait!...
Non, c’était écrit !... Je devais suivre Dumontd’Urville au bout du monde! Courage donc, et
vivons d'espérance, comme dit mou cher abbé
qui a toujours raison , d'après le Commandant !
Oui, çourage ! Déjà YAgathe est en vedette elle
avance rapidement vers nous. Jo vais porter à
« mon oncle » ma lettre pour mon père, avant
que ses dépêches officielles ne soient scellées ;
car tout notre courrier de bord doit être réuni à
huit heures, il en était sept.
Avec la lunette excellente que m’a laissée le
chirurgien de seconde, jo vois encoro un peu
YAlouette qui file vers les côtes de Franco, tan
dis que YAstrolabe s'éloigne à grandes bordées.
Heureux navire... Mais au fait, si YAlouette est
joyeuse de revoir les rives de Franco, c’est qu’elle
a fourni sa campagne, taudis que nous com
mençons la nôtre... seulement, elle sera longue,
dumont-d’crvillk
75
j’en ai peur... Mon père aura cetto lettre dans
quelques semaines ; et moi, quand recevrai-je
doses nouvelles?... Allons, Louis, travaillons
nu lieu de songer... »
Mais, il restait là, perdu dans ses regrets ; les
coudes sur sa table à écrire, et le front penché
sur sa main, s’oubliant à d’inutiles rôvories, le
cœur gros, et les yeux humides, quand par bouheur, le père Janick vint le trouver...
Témoin de ses premières doléances au croisage de l'Alouette, l’Abbé, sitôt que YAgathe eut
passé —* plus rapide que l’oiseau — sous le
vert de poupe, accourut vers son jeune ami pour
10 distraire et le remonter.
il prit mon cousin par les épaules, le secoua
doucement pour le réveiller de son engourdis
sement, le regarda dans le blanc des peux... puis
11dit : « qu’avez-vous doue, mon cher ami ? peu
s’en faut que vous ne pleuriez comme un enfant,
parce que nous avons croisé deux navires fran
çais... Que signifie cetto noire tristesse quand
il y a réjouissance ù bord?...
— Eh ! vous savez bien que je ne suis pas ici
pour mon plaisir, mon bon pôre-Jan... et alors...
je rumine.
— C’est ce qui me fâche... secouez cette tor-
70
DUMONT-D'URVILLB
peur, il le faut ! Quand un lutteur est entré dans
l’arène, s’il regarde en arrière, il est perdu!
D'ailleurs ce serait de la lâcheté, et certes, vous
n’ètcs pas un lâche !...
— Non, oh! non; mais je ne puis me fuir
moi-même... Et quand je regarde cet uniforme,
puis-je m'y faire? impossible, voyez-vous.
— Ah ! l'uniforme ! ce malheureux uniforme !
vous lui en voudrez donc toujours? Pourtant il
vous est bien utile, convenez-en.
— Je ne dis pas non, mais je ne m’y habitue
pas !...
— Comment! soutenu, encouragé, aimé de
tous, trouvant sur YAstrolabe, près de Dumontd’Urville, tout ce qu’il faut pour vous créer un
avenir; j’entends uno bonne place dans la so
ciété ; vous vous laissez aller h de vains regrets!
Mon cher Louis, cela n’est pas raisonnable...
hier encore, M. Charles, le chirurgien de seconde
m’a dit qu’il ne laissait échapper aucune occa
sion de vous soustraire aux corvées de votre
emploi, à cause de vos études... Aussi, ce pau
vre uniforme, dont vous vous plaignez tant,
devrait vous être léger... grâce ii lui tout le
monde vous aide...
— Grâce au Commandant, vous voulez dire...
DUMONT-D’ OItVILLB
77
En passant près de moi, hier, il a proféré senten
cieusement ces mots : « Heureux Vhomme qui
travaille : il porte en lui un trésor imprenable. «
Il est certain que, sans l’uniforme, qui me gêne
aux entournures, je prendrais mon sort en gré...
llumont-d'Urville fait aimer son autorité... et
puis votre amitié ine touche, père Janick.
— Allons ! voilà quo le courage vous revient ;
venez avec moi voir filer YAgathe... Le vent est
devenu tiède: le pilote s’en étonne, et le commandants’en inquiète, m’a-t-il dit. En attendant,
il faut en profiter.
Le major L. venait d’annoncer qu’une épidémie
était à craindre, et que plusieurs cas de choléra,
survenus do la veille, donnaient un signo avantcoureur des plus graves.
— Messieurs, vous savez, ça chauffe à l’offi
cine du major!., dit le second de YAstrolabe, qui
venait prévenir le père Janick.
Aussitôt, celui-ci quitta mon cousin, pour se
rendre à l’infirmerie avec cet officier supérieur,
qui ne lui dissimula pas l’inquiétude fondée du
Commandant, et la gravité de la crise épidémi
que.
Ici je laisse la parole à Louis dont je consulte
les notes et souvenirs...
78
DÜMONT-T)’ DRVILLE
* — Au nom de Dieu ! prenez vos précautions,
M. Louis, me dit le chirurgien de seconde è qui je
restituai sa longue-vue. Nous avons six malades
atteints subitement depuis trois heures ! Ne
soyez pas le septième... Je no voudrais pas vous
avoir à l'infirmerie... Je crains la peste ! et nous
sommes attaqués à l’improviste par le fléau...
Avant que le major L. soit en mesures do parer
contre l’invisible ennemi il y aura des victimes,
j ’en ai peur!... Au revoir, et que le ciel vous
préserve, mou cher élève... »
J’allai rejoindre quelques matelots bretons ; il
en manquait un... Où pouvait-il être? Près du
père-Jan, à l'infirmerie, bien sùr... J’y cours; le
matelot y était. Je le vois portant un bol de tisane
chaude à un malade. Je veux le lui prendre des
mains.
— Pornic, tu usurpes mon droit et mes fonc
tions; c’est émoi d'aller près des malades, lui
dis-je, en même temps...
— Vous ne savez pas où c'est, monsieur l’aide,
suivez-moi, seulement.
Et je suivis Pornic, sans mot dire.
Laumôuicr vint à moi — « Courage, et con
fiance en Dieu, mes pauvres amis; si cette fatale
brise de sud-est, nous apporte la contagion, oh!
bien, redoublons de vigilance et d’activité dans
le soin do nos malades; le ciel nous aidera!...
Chose étrange ! je sentis alors s’évanouir en
moi toutes les répugnances anti-médicales, et
je le dis à l’abbé.
— Tant mieux! et je m’en réjouis pour vous,
la peur étant pire que le m al... d’ailleurs la vic
toire appartient aux vaillants, M. Louis, venezvous travailler ici ?
— Certainement. L’infirmerie est le champ de
bataille des aides. Ce n’est plus l’heure de ré
péter :
« 3c su it peintre, vous dis-je, et nu suia que cola ! ■
Oh !non : mon poste est ici, entre ces messieurs,
les malades et vous. Je n’attendrai pas qu’on me
relance... Jo m'offre, employez-moi. Que faut-il
faire?...
—Jen’ai pas d’ordreà donner ici. Allez trouver
votre chef de file, le grand major; mon cher ami.
allez, allez !
J’y courus; il était aux prises avec l’horrible
fléau,et préparait d'énergiques mixtures. 11 m’ap
prit la désolante nouvelle, monsieur Goupil
était atteint!. On craignait qu'il succombât dans
la nuit... J’aurais voulu courir à lui, maison
80
dümont- d ’ürvillu
m’arrêta, en me disant qu’il était soigné chez lui;
qu’un aide déjà affecté à son service particulier
ne le quittait pas ; défense à moi d'y aller voir !...
Triste, le cœur navré, j ’entrai en fonction ac
tive, dans l'infirmerie. Avant le soir les hommes
tombaient comme des mouches!... Les bran
cards allaient et venaient entre les lits encore
vacants... Pendant la nuit ils furent presque
tous occupés... Les infirmiers ne suffisaient
plus à la besogne . Cinq cas foudroyants se
produisirent sous mes yeux !...
Mais à mesure que grandissait autour de moi
le danger, je sentais mon courage grandir aussi.
Décidément, il n'y a qu’à mettre la main à l’œu
vre pour se connaître soi-mème. J’aspirais sans
crainte l’air méphytique.
— Vous voilà!... c'est bien! aide Lebretou, me
dit monsieur le second, qui ne m'avait pas cncoro
aperçu et qui vint me serrer la main, près du lit
d’un matelotquiagonisait... hélas! dit-il,encore,
nous sommes rudement éprouvés !... »
— Arcucz par ici, M. Lebretou, il y a de la
besogne pour nous deux, ine cria M. Charles, le
chirurgien de Seconde qui réclamait un aide...
Vous arrivez à propos ! entre de pauvres mate
lots qui râlent.
DUMONT-D’ÜUV1LLB
81
.l’obéis on silcnco : l'infirmerie se comblait, il
était à craindre que les bras valides manquas
sent!... Si vaste que fût la salle, très aérée,
l’atmosphère était déjà empestée...
Le Commandant, sur pied toute la nuit, était
déjà venu trois fois à l’infirmerie ; il se multi
pliait et se dépensait sans compter...
.le le vis do loinfaire un signe approbatif
quand le major ordonna sur le matin , do
laisser les malades récemment atteints dans
leurs cabines. Cette mesure rendait les soins
do beaucoup plus pénibles aux infirmiers. —
Mais, dit d’Urville, nous ne manquerons pas
d'hommes do bonne volonté!...
En passant près des lits où je me tenais, le
Commandant qui disait à tous les malades une
bonne parole et offrait les secours en son pou
voir, me serra la main en la secouant avec une
énergie satisfaite... Puis, d’un regard navré et
humide, il embrassa le funèbre coup d’œil de
l’infirmerie et vint ensuite parler bas à l’abbé
Janick en lui pressant les mains !...
Quelle épouvantable scène de deuil ! Quinze
morts en une nuit! autant d’agonisants; en tout
plus de soixante personnes atteintes!!... C’est
affreux à voir, ces débats do l’homme aux prises
5.
82
Dumônt-d’ uevilub
avec la mort. Mieux vaudrait périr dans la tour
mente qu'ici !... N’y pensons pas» mais agissons
sans cesse...
Ce serait intolérable et par trop empoignant, si
je ne voyais, comme un ange consolateur, l’abbé
Janick, prodiguer son divin ministère à tous, car
tous le connaissent, l’aiment et rappellent !...
Il les embrasse, ces moribons, les bénit, les
absout, leur montre le ciel en leur disant : C’est
là haut qu’est la vie!... la vio éternelle où l’on ne
souffre plus jamais, où la lutte est Unie, l’ac
complissement du devoir récompensé! Où le
bonheur infini succède, inaltérable, inamissible, à
cette pauvre vie de la terre, qui n’est que peine,
travail et douleur !...
Aussi do douces morts succèdent aux cris
d’angoisse, aux agonies poignantes...
Un ingénieux vent ilateur imagiué par Dumontd’Urvillc vient d’ètrc établi au centre de l'infir
merie. Ce n’était pas sans besoin! Je me sentais
la tète lourde,j’étais asphixiô !... Bénie soitl’inspiration du Commandant et sa mesure sanitaire !
Nous allons pouvoir respirer un air moins char
gé d’exhalaisons morbides... nous échappe
rons peut-être au fléau !...
Je pensais cela parce que peu d’instants
dumont-d’ürvillk
83
avant l’introduction du ventilateur clans l'im
mense hall, je me sentais comme saisi par
un mal étrange, et le vertige me prenait!...
Mais voici que l’air renouvelé à temps me rend la
vio...
Profitons^en pour travailler de plus belle,
armé d’un tablier do pharmacie, une serviette
au bras, des potions à chaque main.
Tandis que le père Janick se penche sur cha
que lit pour entendre la confession suprême, le
Commandant revient, il examine le fonction
nement de son ventilateur?...
Au moins, dit-il avec un soupir entendu de
loin, —au moins, personne ne meurt sa ns secours
spirituels et corporels. Ici le dévouement frater
nel est infatigable !
Merci, père, merci, messieurs, mes paroles
sont insuffisantes à vous reconnaître comme je
le voudrais.
Des larmes plein les yeux, Dumont-d’Urville
s’activait plus que nous tous... Tous les ma
lades l’ont vu ; A tous, il a serré la main et pro
mis les « .«ecours de famille. »
A son exemple,les officiers de marine passaient
près des mourants : « Que désirez-vous, que
puis-je pour vous soulager? * — Demandez-
84
DUMONT-d ’ü KVILLE
moi tout ce qui est en mon pouvoir, je le ferai,
leur disait Duinont-d’Urville.
Le lendemain, à midi, nous étions sur les dents.
La fatigue, la soif, en dépit des cordiaux que
nous faisait prendre le major L., oui, la soif
nous semblait insatiable.
Mais, pour penser au repos, il fallait une
accalmie,elle s’accentua vers le soir seulement.
Je ne sais trop ce que j ’ai absorbé de café noir,
de bouillon de cacao, de liqueurs toniques dé
layées dans l’eau chaude, pendant trente-deux
heures?
Quant à manger, impossible; non seulement
l’estomac s'y refusait, mais qui aurait senti
l’appétit en présence de nos mourants ?...
La soif s’impose mais non la faim.
Tous ceux des malades qui ont pu boire à
temps l’énergique mixture composée par le ma
jor L., ont résisté à l’épidémio et bravé les
ravages de l’affreuse contagion.
Mais, hélas ! à côté des sauvés, (ils étaient
plus de trente), nous comptions treutc-ct-un
décès !... Quelle décimation, quel ravage déchi
rant! quelle perte pour l'escadre!... et en un
seul jour !...
Quel désastre! quel deuil pour les deux navi-
85
res, car la Zélée était frappée pour un tiers...
L’aumônier a accompli des prodiges de charité.
Son héroïque dévouement a fait resplaudir l’es
pérance divine sur les victimes que nous arrache
le fléau?...
« — Que Dieu soit loué et mille fois béni !...
11 vous a préservé, mon cher enfant ! disait ce
bon père Janick, quand nous sortîmes ensemble
des limbes de l’infirmerie !...
Notre bon, notre regretté Goupil est mort hier
minuit!... Avec quelle foi touchante il s’est
confié i\moi !...
Pendant six heures, il a cruellement souffert
mais sa résignation ôtait admirable ; je ne l’ou
blierai jamais !...
— Oh ! ni moi non plus ; il mérite tous mes
regrets !
En disant ces mots, j’exprimais ma pen
sée; mais j ’avoue que j ’étais tellement re
mué par tout ce que je venais de voir et de res
sentir, que je ne m’arrêtai pas alors à déplorer
la perte de M. Goupil, bien qu’ollc me touchât
de près, à cause de ses boutés pour moi... j’étais
tout aux malades qu'on espérait sauver ?
— Le Major a eu une heureuse idée «le fermer
l’infirmerie aux malades de la troisième journée.
_____
d d m o n t - d 'o r v il l e
80
DUMONT-D’tJB'VILLE
Soignés en cabine, ceux-là en réchapperont
presque tous, m’a (lit monsieur le « Second. »
Le sirop anti-surbatique, joint à l’élixir nou
vellement composé par le major L. a fait mer
veille sur eux ; mais la chance de ne pas voir
tant de mourants autour de soi, et sur tout, de ne
pas respirer l’air nauséabond d'une salle d’hô
pital, c’est encore le meilleur pour guérir !...
— Cependant M. Goupil était soigné chez
lui, et rien n’a pu le sauver ! Il est vrai que sa
santé était profondément altérée, et qu’il avait
moins de force de résistance que les^autres.
Inquiet pour tout son monde, Dumont-d’Urvillo avait ordonné d’atterrir. Nous étions en
vue des îles Açores : on se prépara donc au
mouillage...
Mais voici que le vent meurtrier cesse et avec
lui, les étourdissements, l'effroi, les nouvelles et
foudroyantes attaques du fléau.
Comme la foudre pendant l’orage, le souffle
de la mort avait passé sur nos têtes. Une brise
fraîche venant du Nord-Ouest, nous apporta
l’air salubre de la haute mer, en môme temps
que nous sentions se ranimer nos forces.
Déjà le sentiment du péril faisant place à
87
la confiance, lo mouillage n’eut pas lieu ; car,
dit d'Urville, ce n’est pas une trêve: c’est laiiu,
grâce <\ Dieu !...
Le corps médical déclara qu’il s'était rendu
maître du fléau,qui d’ailleurs ne sévissait plus.
Tous les malades qui avaient résisté à son
effroyable attaque do l'avant-veille, étaient
en voie de guérison...
— Ceux-là seront au moins sauvésI disait
avec un accent de compassiou profonde, l’abbé
Janick, qui récapitulait, en essuyant ses yeux,
le nombre si lourd de nos douloureuses pertes !
11 no nous restait plus qu’à rendre les derniers
honneurs ; à procéder après, à l’ensevelissement
sommaire (les victimes de la contagion, selon
les usages des marins on campagne. Cette fois,
cause de la quantité des décès une sorte de
terreur poignante s’ajoutait à la grandeur fuüübro de la cérémonie.
Sur tous les corps amoncelés sous le môme
catafalque, l’aumônier dit l’office dos morts.
Dans la majesté de son ministère, l’abbé Janick,
dont la taille est peu élevée, me sembla grandir
de plusieurs coudées ; et, lorsqu’il prononça les
dernières prières, tout l'équipage, répondit, par
un sanglot...
88
DUMOKT-D' ORVILLE
— Ah ! si le ministère du prêtre catholique ost,
dans scs fonctions sacerdotales, d’une sublime
beauté, combien plus en un tel moment 1 et sur
le grand pont d’un vaisseau !... J’en fus saisi...
et j ’aurais voulu le peindre.......
« Partez, âmes chrétiennes, purifiées par la
« douleur et la mort ; remontez, confiantes et
« libres â jamais, vers notre Créateur et notre
« Père ! Vers le Dieu puissant et bon, qui vous a
« créées pour lui, et qui va vous recevoir dans
« son amour ; allez â la bienheureuse et éter« nelle vie, dont colle que vous quittez n’ost
« qu’une fragile imago, ou plutôt la préface
« mystérieuse...»
Tel fut à peu près le sens des paroles émues
que son cœur et sa Foi dictèrent h l’abbé Janick...
Pendant qu’il disait le De profundis, auquel
des deux] navires les « répons » firent un so
lennel et formidable écho, un grand frisson me
gagna, et je quittai la place. D’en bas j'entendis
la cauonade prolongée, puis un long sileuco.
Changem ent a v d e .
Continuons à citer le journal do voyage de
mon cousin :
8 novembre. — « Sous le coup de mille émo
tions, enproie&une fatiguccoinmejaraais encore
je n’en avais ressentie, je me jetai sur ina
couche en entrant dans ma cabine ; j'étais
brisé, et j’eus voulu dormir...
Lorsque, tout à coup, je fus tiré de mes som
bres pensées par le bruit retentissant et grave
d'une musique militaire, succédant aux trente et
un coups « du canon des morts, » puis au lugubre
silence qui les avait suivis...
Le commandant avait jugé utile d’opérer une
prompte diversion à la morne tristesse qui s’é
tait. emparée de l’équipage, j\ ia suite de l’appel
nominal de ceux qui n’étaient plus ici-bas qu’un
souvenir, une ombre, un regret!...
90
nUMONT-D’URVILLR
Je n’avais pu me résoudre à rester spectateur
impassible des sommaires obsèques maritimes;
Mais quand j’entendis cette marche guerrière
au rhytme large, sévère, bien soutenu, j'en
éprouvai soudain un soulagement sensible ; ce
lut comme si Ton m’ôtûit du cœur un poids très
lourd ; et je me sentis dilaté...
Au lieu de rester blotti sous mes couvertures
où une morne rêverie m’eût bientôt saisi, je me
relevai, en constatant que la musique est un
puissant dérivatif; et je pris un vêtement plus
Chaud pour tenir tête au frisson qui avait déter
miné ma fugue...
J'en étais là, refaisant ma toilette, quand le
Père-Jan, inquiet de ma disparition, (à l’ins
tant où allait commencer l’ensevelissement ma
rin,) ouvrit ma porte en m’interpellant avec sa
bonne sollicitude :
« — Eh ! qu’avez-vous donc, Louis ? et pour
quoi disparaître ainsi ? Vous m'avez fait peur,
tant vous étiez pâle, mou cher enfant !
— Peur! m’écriai-je, et à quoi propos?
— Mais à propos de l'épidémie ! je vous ai vu
pâle et. tremblant. !
— Je ne suis pas malade, Dieu merci, mon
bien bon abbé! et, comme vous voyez, je me
DUMONT-D'üEVILLE
01
disposais à remonter, avec mon caban sur lodos,
pour mieux braver la bise. C’est, fait; votre liras
et partons ; cette musique me fait du bion.
— N’est-ce pas ? C’est ce que disent entre
eux les matelots attristés.
Mais le capitaine Jacquinot qui vient de des
cendre chez le Commandant m’a dit en passant
que les deux équipages avaient encore besoin
d’un réconfortant plus substantiel que la musi
que, et d’ürville ost du mémo avis. »
En effet, une double ration do vin, de café, do
rhum, fut distribuée aux matelots do YAstrolabe
et de la Ztfléè, quand nos musiciens curent ter
miné leur symphonie militaire. La glace était
rompue, et l’équipage dos deux navires avait
repris son animation habituelle.
Tandis que je faisais remarquer au P ère-Jan
combien l’aspect, du grand pont avait changé
de physionomie depuis une heure (car lo café et le
1>oii vin égayaient môme les mousses) nous vîmes
accourir vers nous l’estafette de Dumontrd'yrville,
c’est-à-dire le petit Zaroff, dont la mine éveillée
semblait à mes yeux un présage île bon augure.
— Pourquoi to dépèchos-tu taut que ç a , mon
gentil mousse? lui-dit l’aumônier prenant sa
main pour l’arrêter au passage....
92
DUMOXT-D UltVILLR
—Père-Jan ne me retenez pas, j'ai un ordre
du Commandant à exécuter ; il invite le corpsmédical à son lunch ; et déjà le chef prépare lo
thé, car c’est tout de suite. Il faut que je coure
apres ces officiers ; le Commandant n’aimo pas
à attendre, vous le savez bien.
Mais vous êtes invités avec M. Lobreton; ot
vous lui ferez plaisir, si vous descendez immé
diatement chez lui...
Il est déjà dans son grand salon, où il lait les
cinq cents p as.... AUcz-y, messieurs, pendant
que je cherche les autres.
—Venez-vous, Louis? me dit l’abbé en se le
vant aussitôt.
— Certainement; je ne demande pas mieux
que d’arriver des premiers chez mon oncle.
Nous nous dirigeâmes du côté dos avants-pos
tes, vers l’appartement île Dumont-d’Urville. Il
n’était pas seul ; le capitaine de la Zélée et .von
second causaient avec lui. Déjà les préparatifs
de gala s’accentuaient; l’immense table, ordi
nairement, chargée de cartes, qui tenait le milieu
du grand salon, n’avait plus, sur sou tapis rouge
qu’un service à thé des plus complet, escorté de
llacons à liqueurs, et dé plateaux chargés de
conserves, de fruits et de gâteaux secs.
d u m o n t - d ’ü h v i l l e
Ù3
En nous voyant mon oncle s’avança vers nous,
tendant une main ii l'abbé et l’autre à moi.
Son air avait toute la gravité que comportait
la circonstance.
— L'Expédition était en deuil! — néanmoins,
dans l’attitude do Dumont-d’Urville, je pressen
tis une satisfaction intime, uue joie contenue
qui mo fit aussitôt éprouver un sentiment de
bien-être et d’assurance. — C’était fort à propos
en présence d’une réunion d’élus et lYrtite, où je
me sentais fier d’être admis, quoique intrus... je
pensais même indigne î »
Pendant les réciproques salutations ot autres
politesses d’usage, tous les invités arrivèrent ;
et quand nous filmes en nombre, le Comman
dant. nous fit approcher do la longue table que
Zaroff avait entourée de sièges fort commodes.
Sans avoir cherché ma place, je me trouvais
assis entre mes deux amis, le Pèrc-Jan et le
chirurgien de seconde, ce qui ne me causa pas
un médiocre plaisir, car les autres officiers m’é
taient. plus ou moins étrangers...
— Nous avons tous besoin d’une détente,
Messieurs, dit alors Dumont-d’Urville, c’est
(Tabord à cette intention que j’ai désiré vous
avoir près de moi pour collationner ensemble.
94
d u m o n t - d ’u h v il l u
C’est le premier repos d’esprit, et do corps après
nos heures terribles et néfastes, si longues et si
exténuantes pour vous tous, Messieurs, qui
avez si généreusement payé detvos personnes...
Nous pouvons bien nous accorder cela...
Si nous sommes en communion de douils et
de grandes responsabilités, jamais aussi le dé
vouement ne fut plus unanime, plus complet,
j ’ai besoin de le dire et de vous répéter encore
combien j’en suis profondément touché 1! !
J’aurais voulu que l’état-major entier fût ici,
avec nous, ce matin, pour prendre lo thé ; Tous
nos savants se trouvaient déjà réunis pour dé
jeuner chez M. Lesson, quand je les ai fait
prier... Mais si nous sommes séparés par quel
ques cloisons et plusieurs toises de distance,
nos cœurs sont unis, car le but des deux as
semblées est le même.
—Oui, sans doute,Commandant! répondîmesnous en chœur.
Le chef, au moment môme, apportait une
énorme théière et l'arôme, agréable du thé
bouillant se répandait partout.
— « Allons, Messieurs et chers amis, réchauf
fons-nous ; buvons à la santé de l’Expédition
au Pôle-Sud, dit d'Urvillo avec entrain.
d ü m o n t - d ’ü r v i l l b
95
On ne se le fit pas «lire «leux fois. Le chef
servait la ronde, versant thé, vins «l'Espagne,
et liqueur des îles au goût de chacun, tandis que
Zaroff faisait circuler plateaux et corbeilles,
sandwichs, fruits et gâteaux.
Après l'abondante réfection, surtout après
que les vins d’Espagne auront coulé à plusieurs
reprises, une pointe de gaieté reparut sur tous
les visages, y compris celui de l’amphitryon. Je
vis alors, avec une singulière émotion, lo regard
de Dumont-dTrvillo se porter sur moi, d’abord
avec une attention très bienveillante, puis une
expression narquoise qui se mélangeait do façon
a me troubler un peu...
Je ne lui avais jamais vu cet air-lù depuis
qu'il m’a pris ù son bord... Mais il l’avait en
Bretagne, chez mon père, pendant lo fameux en
tretien qui se termina par ma burlesque nomi
nation...
En tous cas,si le Commandant me tient une
nouvelle surprise eu réserve, elle ne sera pas do
même nature que la première, c’est certain...
Et, en pensant cela, le temps me durait qu’il
s’expliquât, car l’épanouissement, si rare, de son
sourire ne pouvait me l’aire redouter l’explication,
même eu public, j'en avais le pressentiment...
03
d d m o n t - d ’ ü k v il l iï
Mais il ne se pressait pas. Tout en regardant
du coin de l’œil, il causait avec ses deux voi
sins, le capitaine de la Zélée, M. Jacquinot, et le
major L ; il paraît que ces messieurs avaient
beaucoup à dire, car ils n’en finissaient pas, et
je perdais contenance sous la fixité du regard
de mon oncle... L’abbé s'en aperçut et me plai
santa, en me disant de profiter de l’occasion
pour demander un uniforme moins gênant et
mieux adapté à ma grande et forte taille...
— Je demanderais plutôt des nouvelles de
mon père, lui répondis-je avec une certaine vi
vacité, et de façon A ce que le commandant
m’entendît...
Il me regarda alors en face, et. scs voisins
cessèrent de parler aussitôt
de table, ce qui ramena le
côté.
— Louis, j’ai quelque chose à te dire, et je
désire que ces messieurs l’entendent ; articula
le Commandant, dont le geste impératif me cloua
à ma place, debout, l’oreille au guet, sans qu’il
me vînt à l’esprit de me rasseoir.
Mon cœur battait bien fort, au milieu do l’a
réopage ainsi constitué par Durnont-d’Unrviîle.
Sans doute, il s’en aperçut, puisqu'il me laissa
97
d o m o n t - d ' d r v il l b
le temps <le me remettre au calme &n s'adressant
à cos messieurs :
— « Nous avons tous été témoins de la spon
tanéité avec laquelle l'aide Lebreton, jquo voici,
a prodigué ses soins aux malades pendant la
crise, et il n’y eut qn'une voix pour louor sa
conduite. Il ne s’est pas démenti un instant ; et
quoique nouveau-venu dans ma famille mariti
me, il a payé sa dette ù la Communauté comme
pas un de nous... (ici, tous s’inclinèrent appro
bativement. )
« Donc, Louis, continua mon oncle en se tour
nant vers moi, je suis content, très content, et
ce que je viens de dire sera mis à l'ordre du jour
que j'enverrai à ton père par le premier paque
bot...
« De plus, comme tu as fait honneur, — au
péril de ta vio, — à ton glorieux uniforme, et quo
tu ascucette rarechanco de remplir ton périlleux
emploi à la satisfaction générale, tu mérites de
de l’avancement, et tu en auras.
Ici, des bravos éclatèrent et d’Urvillo sourit,
plus narquoisement que jam ais; ce fut un éclair,
il reprit avec gravité :
— Oui, tu mérites de l'avancement, c’est l’opi
nion générale, et je ne commettrai pas l’injus6
08
DDMONT-n’UR VILLE
tice do le méconnaître... (au lieu de battre, je le
sentis que mou cœur, à cos paroles trop flatteuses,
me causait une souffrance inexprimable, et quolc
frisson me ressaisissait...
— Appuyez-vous à moi pour ne pas tomber !
murmura faiblement la voix du Père-Jan. . .
presque aussi ému que je l’étais..
— A présent que tu viens d’honorer si dig-ueinent l’habit que tu portes, il serait pénible de
quitter l'uniforme, d’autant plus que tes chefs
se sont affcctiouués toi, dit d’Urville en me
fixant... Je jetai alors au commandant un re«rard
de détresse et d’ang-oisse dont il eut probable
ment pitié...
L'imperceptible raillerie qui trahissait sa mo
bile physionomie s’effaça aussitôt : et il acheva
sa déclaration d'une voix tout, à fait changée :
— Mais comme je voudrais autant que possi
ble , réparer les pertes que vient d’essuyer
l’Expédition: remplir le vide qui s’est fait dans
les cadres ; donner h chacun des titulaires nou
veaux, l’emploi le plus utile h l’intérêt général ;
principalement pour ce dernier motif que dicte
inon devoir, messieurs, je me vois contraint do
vouseulever ce jeune collègue qui a si bien lait
ses preuves au milieu de vous tous, sur le champ
do bataille «le l’Infirmerie!... {sensation d’éton
nement).
Mais si je vous l’enlève, messieurs, c’est, qu’il
nous sera encore plus utile à un autre emploi..
C’est que, — puisqu’il faut en veuir là pour cas
de force majeure, — c’est que nous n’avons
que lui pour remplacer convenablement M. Gou
pil , comme peintre en chef de l'Expédition au
Pôle-Sud.
M. Goupil lui-même dans une triste clair
voyance, me l’a désigné pour son successeur,
il y a plusieurs semaines !
Mon oncle s’arrêta...
— Et je sentis mon cœur se gonfler d’une joie
inespérée, folle !
— Ainsi, mou cher Lebreton, c’est à la recom
mandation même de notre bien regretté Gou
pil, reprit; mon oncle, que tu vas, d'office, le
remplacer dès aujourd'hui jusqu’à la fin de la
campagne...
Tlaise à Dieu de nous ramener tous ensemble,
sains et saufs à notre point do départ, après avoir
atteint toutefois le but final de l’Expédition ! ■>
Le Commandant s'arrêta, on jetant un regard
circulaire et investigateur autour de lui, comme
pour recueillir les impressions diverses...
100
m jm o n t -d ' c r v il l e
Mes yeux seuls le remercièrent...
Alors le chirurgien do seconde, mon éminent
professeur, comprit que Dumont-d’Urville atten
dait sa risposte.
11 se lova pour déclarer qu’il me regrettait;
beaucoup, comme a?de-major, surtout après le
beau fait-d’armes mentionné déjà ; mais que
l’intérêt général passant avant le sien, il ne
s’étonnait pas de me voir quitter l'uniforme de
docteur pour reprendre mes pinceaux.
Là-dessus, il vint me donner l'accolade la
plus cordiale; après lui l’abbé Janick m'étrei
gnit dans ses bras avec une énergie bretonne
tellement véhémente que je faillis étouffer. . .
Quant aux autres officiers do marine uous
échangeâmes seulement d'aimables salutations.
Le Commandant, les bras croisés, et penché
sur sa chaise regardait tout son monde d’un air
satisfait...
Je ne savais comment le remercier en public,
et j ’aurais voulu me trouver seul avec lui... Mais
au lieu de congédier l'assistance, il demanda
d’autres verres et d’autres liqueurs, Zaroff se mit
eu devoir d’obéir.
Alors, profitant du remue-ménage, pendant le
quel tous s’étaient levés, j ’allai baiser la main de
m ü m o n t - d ’ü r v i l l r
101
mon oncle, on lui disant tout bas une parole
qu’il entendit seul... puis il me prit dans ses bras
et m'étreignit en disant: Mon fils était de ton
âge! si Dieu me l’eût laissé il serait avec
nous II!
Mais l'heure n’était point aux attendrisse
ments intimes. Dès que Zaroff eut placé sur la
table la grande cave à liqueurs, flanquée de
cristaux merveilleux et d'uno riche argenterie
do campagne, le Commandant remplit les verres
de curaço de Hollande ; puis élevant le sien à
la hauteur du front ; — Monsieurs, buvons à la
santé de tous les nôtres, absents ou présents, û
commencer par le nouveau peintre en chef de
l’Expédition ! Alors, au choc des verres, mille
crts s'entre mêlèrent harmonieusement. Les san
tés : à Mm*Dumont-d’Urville ! Au Commandant !
è .Iules d'Urvillel à Louis Lebrcton! etc., etc.,
tour-à-tour...
Messieurs ! dit lo capitaine Jacquinot, je bois
au plein succès de la Campagne et à la préserva
tion présente et future de tous ceux qui la font !
Un formidable vivat répondit ù ce toast, et
peu après chacun retourna à son poste. La fêto
était finie, ma joie commençait!...
Sur un signe du Commandant, le Père-jan et
6.
102
D [JMONT-D’im VILLE
moi, restés les derniers, nous vîmes Zaroff nous
barrer le passage...
J'étais content de me voir retenu, et je com
pris que mon oncle, avait encore à nous dire ce
qu’il n’avait pas voulu faire savoir au corps
médical...
Il était toujours en belle humeur, et fit une der
nière plaisanterie sur mon uniforme, que j ’allais
quitter au bon moment de le porter en témoigna
ge de mes succès...
J’avais un tel désir d’en être délivré, que je
priai en grâce le Commandant de m’autoriser à
reprendre sur l'heure, mon habit naturel qui
dumoins était à ma mesuro !
— Va donc ! Monsieur le peintre, mais reviens
de suite, avec Zaroff qui rapportera l’uniforme
au vestiaire général.
Quelques minutes après je rentrai, dans le
salon, vêtu en pékin .
— Ce n’est, ni beau ni brillant, à coup sûr, dit
mon oncle : cela ne produit pas l’effet, de l’uni
forme de chirurgien de marine, mais je suis obli
gé de convenir que tu es mieux ainsi.
Cependant, Louis, conviens aussi, toi, que le
port de l’uniforme t’a été favorable ?
Tant qu'a duré l’épidémie j ’ai tremblé pour
DUMONT-D* DEVILLE
103
toi ! Sonore donc !j ’en avais répondu à ton père !...
Heureusement ça a été court ; car l'angoisse
de mon àmo était cruelle. Mais, encore une fois,
maintenant que le fléau a disparu, je suis bien
aise que tu aies fait tes preuves, que tu aies été
brave au fou.
—Et moi aussi, Commandant. C'est l’occasion
qui rend brave voilà tout ; et peut-être bien quo
l’uniforme m’y a aidé. C’est égal, je souffrais
trop dans cette boîte, j’étais au supplice.
— Maintenant, Louis,je veux quo tu saches
combien notre regretté peintre en chef t’avait
pris en amitié. 11 savait tes répugnances pour
la chirurgie, ce bon Goupil ; et tes marines lui
plaisaient, surtout les dernières. Il vint un soir
me trouver et me dit: M. Lcbreton ne fera ja
mais rien qui vaille avec la lancette; tandis que
ses crayons ont du prix. Il y a en lui germe d’un
vrai talent ; et si j’osais vous le demander pour
aide? Commandant, il vous serait plus utile près
do moi, pour l'avenir qu’à la chirurgie du bord...
Je suis bien aise que tu saches cet intime détail
car tu dois un beau cierge à M. Goupil qui te
voulais tant de bien ! S’il eût vécu il aurait fini
pnr me persuader ; tu serais devenu son second ;
tu aurais tout aussi bien quitté l'uniforme, ainsi
104
D U M O N T -D U R V I U .P .
sa porte est pour toi <lo tous point regrettable.
Tues vraiment bien jeune pour le poste que je
te confie. C’est un maheur que tu aies perdu un
guide aussi bienveillant que notre cher peintre
défunt.»
Tels furent les derniers mots que m’adressa
le commandant, dans cette mémorable journée
qui améliora considérablement mon sort.
J’étais profondénent touché de ce qu’avait sol
licité pour moi notre si bon M. Goupil, et nul
égoïste pensée ne déflora son pieux souvenir.
— X’cst-il pas vrai, cher ami, que vous regret
tez sans arrière-vue d’ambition, lo maître dis
tingué qui n’est plus au milieu do nous9 m'a
dit ie Pcre-Jan.
— Certes ! lui ai-je répondu sans hésitation, il
eut bien mieux valu pour moi que je fusse resté,
pendant toute la durée de la campagne, le second
de M. Goupil, dont les conseils m'étaient si avan
tageux, plutôt que do devenir chef d'emploi à
dix-neuf ans Apeine ! ....
— C’est là précisément ce que je pensais. M.
Louis.
CHAPITRE VII
ENTRE DEUX CRISES
22 Novembre. — « J ’avais également compris
qu’il ne fallait rien relâcher de mon assiduité aux
études classiques pour répondre, comme je le
devais, aux bontés infinies du Commandant.
Le stimulant que je perdais d’un côté —n’ayant
plus à craindre désormais les corvées chirurgi
cales,—je le gagnais de l’autre, puisqu’il fallait
faire honneur à ma situation nouvelle, à tous
los points do vue ; et que je jouissais d’uno li
berté plus étendue.
Le chirurgien de seconde, par son heureuse ma
nière de professer, m’avait fait aller train de
poste; déjà je vérifiais la bonne prédiction du
Commandant ; je parlais grec et latin volontiers
avec mon maître, et je traduisais facilement Ci
céron et Virgile. Le grec n’allait pas si vite,
mais aussi m'était-il moins nécessaire.
100
d u m o n t - d ’u r v i l l k
« Dès que ma nomination fut connue'de l’éqtiipage, le commandant qui no fait rien il demi,
donna ordre de remettre entièrement
ncut'
pour mon usage, la grande et belle cabine de M.
Goupil ; une vraie chambre, très agréablement
disposée. Seulement, il me fut défendu de l’habi
ter avant que les peintures à l’huile fussent
très sèches ; mon oncle disant qu’il voulait pren
dre tous les soins possibles de la santé do son
peintre, car il n'avait pas beaucoup d'artistes de
rechange, si je fusse tombé malade...
Tl y avait bien à bord deux ou trois élèves
de M. Goupil; mais outre qu’ils étaient peu
avancés, ils n'avaient pas une vocation très ar
dente pour la peinture, et ne faisaient pas pré
sager de futurs succès... Néanmoins, je fus
chargé de remplacer pour eux notre regretté
peintre, et, de leur continuer les leçons de M.
Goupil.
Pour cela il fallait attendre que je fusso mis
en possession de l’atelier du maître; car ma
cabine, gaie, proprette, gentille, était néan
moins si petite que le Père-Jan et moi suffisions
à la remplir.
Ce cher Abbé! il était plus joyeux que moi, si
c’est possible, du grand changement à vue ap-
d u m o n t - d ’u r v i l l u
107
portéù ma situation. Il était, content surtout de
me voir en légitime possession de mes pinceaux
à toute heure du jour, et il rêvait, disait-il, des
chefs-d’œuvres pittoresques que bientôt j ’allais
produire *...
— Décidément, me disait-il, vous avez de la
chance, et je trouve que le bon Dieu vous traite
en enfant gâté. Depuis que vous êtes à bord, re
marquez-vous comme tout s’arrange, tout se
succède, pour vous venir en aide?
Certainement il y a toujours une peine à cô
té d'un plaisir: il eu est partout ainsi ; quand
vous aurez parcouru lo globe en tous les
sens, l’évidenc© de cette vérité vous deviendra fa
milière... Mais ce que j ’admire et ce qui me tou
che ce sont les attentions infinies de la Provi
dence envers vous...
A côté de vos fautes elle a placé un correctif...
Non contente de vous avoir donné un vrai,
un beau taleut, elle vous fournit tous les
moyens de le faire valoir... En vérité, une mè
re, veillant près du berceau de son enfant pour
rait-elle davantage? Aussi, permettez que je di
se tout haut, comme tout bas je le pense:
« L’ingratitude envers Dieu, qui nous prodigue
tous ses dons, sans jamais compter avoc nous,
108
d d m o x t - d ’ü b v i l l e
me semble une monstruosité qu’à tout prix jo
voudrais écarter do votre âme...
Ce cher Abbé ! quel ami et quoi guide !
C’est encore Dieu qui, par l’entremise d’un on
cle incomparable, l’a placé près de moi ! Ah !
oui, si je no vois pas toujours assez tôt de quelle
générosité le ciel use à mon égard, ne suis-je pas
négligent à le remercier de m’avoir donné un
tel ami... »
Mais pourtant, mon Dieu, cette prédilection
divine n’est-elle pas le partage de tous ? et tous
ne sont-ils pas prévenus par cette toute-puis
sance bénie, qui aime «l’une égale tendresse
ceux qu'elle anime de son souille ?
Ici, peut-être qu’un mystère au-dessus de ma
raison m’empêche do recevoir une réponse qui
satisfasse le questionneur.
Cependant, si j ’écoute au fond de moi-môme
ce que Dieu dit sans cesse à toute âme attentive
il me semble entendre ces mots :
« Oui, Dieu partage ses bienfaits et ses «Ions
avec une justice, une sagesse, une libéralité
égale envers tous... seulement l’homme est li
bre de s’éloigner du Père Céleste, libre de mé
priser ses dons, libre d’en abuser !
La soustraction des grâces méprisées, des
nUMONT-D'ORVILLB
109
bienfaits méconnus, souillés même, if est-elle pas
la conséquence naturelle, fatalo do l'ingratitude.
Un jour je «lisais cela au Père-.Tan, voici
quelle fut sa réponse :
N’en doutez pas. L’ingratitude humaine finit
par déterminer l’abandon du Ciel ! Et voilà pour
quoi certains malheurs épouvantables nous ré
voltent et font blasphémer l’impie.
Au reste, le secret de la prédestination indivi
duelle est un mystère rcdoutablo et profond qu'il
ne faut pas scruter. Nous savons «que tous, sans
exception, nous sommes prédestinés au bonheur
sans fin, dans la Rédemption du Christ Jésus ;
cela doit nous suffire pour marcher avec assu
rance vers notre éternelle destinée.
Voilà de ces entretiens auxquels les périls de
lu mer prêtent Un intérêt puissant...
On n'est pas impunément jeté sur les flots du
terrible Océan, on ne voit pas chaque jour l’hu
mide abîme engloutir les parcelles «le la vie,
sans avoir de sa fragile existence une idée plus
saisissante et plus juste que sur « le plancher
des vaches i>, ou la réalité des choses s'altère
devant « la fiction, * où le mirage tient lieu du
positif, où le mensonge prime la vérité, où
l’alliage règne partout?...
7
110
DUMONT-ü’üBVILLE
Et encore ! c’est le but de notre expédition, la
poursuite des pacifiques conquêtes de la scien
ce, qui donnent à 101strolabe et à la Zélée cette su
périorité de situation, cette altitude insigne du
haut de laquelle mes pensées descendent de leur
sommet sans s’affaiblir au contact terrestre.
Si le génie de la guerre, du commerce ou de
l'industrie planait sur les navires, nos équi
pages seraient en groie à toutes les passions
qui bouleversent le monde !
Ambition, cupidité, orgueil, soif de conquêtes
et de domination des mers ! que vous êtes loin
d’ici! Combien Duinont-d’Urville, dans ses aus
tères travaux, me paraît simplement sublime
dans son désintéressement de lui-même au pro
fit de la cause commune I... Déjà, et par deux
fois, il en a été le martyre inconnu, de cette
cause sacrée : la gloire de sa patrie !... » N’iinporte; il repart une troisième fois et la puis
sance de ses convictious décide toute une armée
à le suivre !
Recueillons en passant l’écho de cette grando
âme..
Au souffle d’une inspiration puissante, Dumont-d’Uurville écrivait un jour ces lignes
translucides :
DCMONT-D’UR VILLE
111
O mes amis ! (1)
« Armée de savants et de sages, dont l'Ame
« s’unit à la mienne dans une abnégation qui ne
« sera bien comprise que par les hommes d’élite.
« «qu’importe A ces grands cœurs ?
« Ils accomplissent une œuvre colossale au
«profit de la France savante, qui pout-ètro
«n'aura pour eux, pour nous, qu'une stérile
a admiration, bientôt noyée dans l’oubli!...
« Ils affrontent Vinconnu dans ce qu'il a de
« plus redoutable : les naufrages dont les traces
« même ne se surrivant pas !...
« La fin la plus tragique, la mort la plus aban« donnée, los attend peut-être, à l'autre extré« mité du monde ! ! !...
« Encore une fois qu’importe à ces modestes
(l)Dumont-d’UrvilIc écrivaitsouventaurles feuillets d'un
album de poche, soit dei» vers, soit de la prose. L'inspi
ration littéraire oi «a haute philosophie loi étaient égale
ment familières......
11était de ceux qui é c o u te n t les e o ia in té r ie u r e s , et cul
tivent habituellement lus méditations religieuses... De là
venait, «a force au milieu des drames de la tncr. Do là, des
élans de foi sublime qui lui aidaient à triom pher de tout,
et. qui s’imposaient eonta< jieuscm cni à la plupart de ses
subordonnés.
112
dümont-d’ürvillk
0 héros du devoir, et de la vocation exception« nelle qui naquit avec eux?..,
«S’ils sont méconnus, oubliés des hommes,
« pour qui ils travaillent, si les éléments en
1 fureur les broient avant qu’ils aient, atteint
« le but de tant d'efforts, croyez-vous donc que
« tout soit tini pour eux ?
« Ah ! ce serait bien la dernière conception
« de la suprême ingratitude, noyée dans sa folie •
« Quand tout est fini eu ce monde, tout cora« mence dans l’autre!...
« L’Œuvre du Créateur n'est qu’en germe ici—
« bas ; et les victime* d’une d’austère vocation le
a savent bien...
« S’ils n’ont peur de rien en s’exposant h ta« c’est qu’ils sc confient en Celui-là seul dont la
« promesse ne trompe pas, et dont le pouvoir est
« sans bornes !
« Qu’est-ce que la terre entre les mains de son
« Créateur? c'est à la fois l’instrument, le théâtre
« et le creuset, dont so sert l'éternelle sages*
« pour éprouver les Ames : pour les classer dans
« l’autre vie. Quand ce globe terrestre aura fini
« sa course au sein del’empyréo, quand sa inyso térieuse utilité cessera :
D U M O N T -D 'U H V IL I.K
113
« Le ciel cl la terre passeront, mais la parole du
« Christ demeure éternellement. *
Depuis longtemps, l’Expédition s’avance dans
les mers australes. Los côtes de France, de Bel
gique et de Hollande sont dépassées ! celles do
Prusse et do Russie le sont également...
Baltique, Suède, crêtes Norwégiennes et cô
tes de Finlande virent passer YAstrolabe et la
Zélée, ardentes à la poursuite des découvertes
ou des éceuils !...
Avec l’admirable télescope du pilote, planté de
vant sa dunette comme la sentinelle devant sa
guérite, mon cousin avait pu apercevoir le mont
d’Islande et son volcan éteint depuis des siècles.
Parfois, me disait-il au retournes passagers do
l'Astrolabe qui sc rendaient en Russie, attar
daient notre marche pour les conduire aux riva
ges où ils nous quittaient, avec une joie visible.
— Parbleu ! disait le pilote, en les voyant par
tir, je suis plus content qu’eux ! Dans une ex
pédition comme celle-ci, les passagers sont
un gros embarras.
Leur point de vue est si différent du nôtre,
qu'on n’échange avec eux (pic des paroles creu
ses,mais pas une pensée !
14
DUMOXT-D UBVTLLB
Quand ces (lébarqueurs seront tous à terre
nous filerons grand-largue, et nous fuirons les
côtes d'Europe à tire d'ailes.
Ils allourdissaient les navires avec des bagngesàn’en plus finir, qui nous encombraient sans
compensation.
Bonsoir 1 messieurs les Russes.
Les sombres et brumeux passages Sibériens
remplaçaient, alors pour nos aventureux vo}rageurs, le soleil radieux et l’atmosphère trans
parente do l’Atlantique.
11 fallait recourir à l’étude persévérante pour
se soustraire à une lourde tristesse que ne
connaissent pas les pays du soleil.
Les Corvettes montaient, s’élevant, plus ou
moins aidées de l’Aquilon capricieux.
— « Je ne vois plus que l’eau et le ciel ! écrit
mon cousin ; la mer et ses lames grises fati
guent mon regard, quand nul point aride n’é
merge dans l’espace, et que l’horizon terne,
vague et nébuleux, s'étend comme un linceul,
je me sens envahi par une croissante tristesse,
car il n'y a pas même moyen de peindre ce qui
s’offre à la vue !... Décidément, quoique je sois
peintre de marines, je suis le plus mauvais des
s-.;
m jM ONT-DU RVILLE
115
ranrins... Plus j ’avançais et plus j ’en acquiers la
certitude.
Et pourtant j’admire, j’aime l’Océan comme
pas un !
Oui, mais du rivage... c’cst-à-dire que si je n’a
vais, (pour soutenir mon courage en dehors des
coups de feux,) la fortifiant parole de l'abbé Janick, je serais de ceux dont le pilote se plaint et
qu’il traite en « étrangers. »
L’heure est bonne pour pousser le travail
classique ; il me captive tardivement, mais je
lui trouve ici une saveur, un goût qu’il n’avait
pas naguère.
J’opine à croire que mon intellect, peu préco
co au collège, no pouvait se développer qu’à la
longue et dans dos conditions spéciales : cette
idée porte avec elle un calme philosophique qui
n’est point inutile au succès de mon travail.
Mais il y a quelque chose de plus :
— Quoi donc?...
Il y a que je no suis tout à fait content de moi
qu’après avoir bien pioché mes classiques !...
Jen’auraijamais cru en venir là. C’est un pro
dige !Un prodige exécuté par Duraonbd’Urville !
Qu’est-cc que cela en comparaison des tours
de force de son génie !
i î r.
DUMONT-d ’ t u VILLE
Donc, Si je suis exilé sur YAstrolabe, les com
pensations que je dois à mon oncle dépassent
do beaucoup mes peines ; et, maintenant jo n’o
serais plus ni me plaindre, ni inc livrer à de
vains et stériles regrets...
« C'est ainsi, dit le cher abbé, que Dieu se
joue des prévisions humaines...
Il espère édifier en ma personne un artiste
chrétien, le père-Jan !... Il y a encore à fairo de
ce côté, lui disais-je, l’autre jour. Mon instruc
tion religieuse fut de tout point négligée. Au
collège il y avait, peu de temps libre, et point
d’aumônier attaché aux élèves.
Parmi ceux-ci, quelques-uns osaient dire: «je
ne crois à rien ! » c'était pure vanterio... ils
allaient en cachette fourrer leurs économies
chez, les tireuses de cartes pour se faire pré
dire l’avenir ; chez les soinuan.bules, les voyants,
et quelques autres nécromanciers qui font partie
de la bande des voleurs civils, ni plus ni moins ;
La manière île voler de ces gens-là diffère
de la pratique vulgaire, c’est vrai ; mais au
fond ils sont encore plus coupable envers
la société, puisqu'on lui tirant de l’argent mal
gagné, ils la trompent, et se moquent d'elle
audacieusement.
i >l\ m o n t - d ’ u r v il l k
Les élèves qui donnaient là-dedans, je les
trouvais plus bêtes que des oies. Peut-on pous
ser à ce point la stupidité !...
Il y avait un certain élève,un prussien expatrié;
qui parlait d’éclectisme, du grand Œuvre, et de
Cagliostro.
Ses parents, adoptes d'une des nombreuses
sectes luthériennes, l'avaient élevé dans un
mélange bizarre de superstitions et de gros
sière négation impie.
Mais quand il voulait s'aviser do parler do re
ligion, hors de classe, nous le plantions là. Il
n'était pas aimé, et les autres s'en méfiaient...
— Tant mieux, cher ami ; c’était un bien dan
gereux camarade ; et, surtout pour la jeunesse,
si facile à séduire, la fuite était urgente...
Ici, du moins, bien qu’en dévorant l’espace,
nous soyons prisonniers de la mer, notre àmc
est dégagée de toute obsession malsaine; le
grand spectacle de l’Océan est une sorte d’en
seignement religieux...
Moi-môme je l'ai éprouvé, lorsque pour la pre
mière fois, je montai sur un navire faisant voile
pour l’Indo-Chine avec d’autres missionnaires.
— Comment 1vous avez été missionnaire en
Chine, bon Père-Jean ?
7.
Jtm S Ë a & fS P St
lis
s
m
i
DUMONT-DUR VILLE
— Bien peu de temps ; je liai pu m'habituer ni
au climat ni au régime. Je suis revenu en Franco
avec les malades; et c’est après mon entière
guérison que jo me suis présenté à Dumontd’Urville.
— Avez-vous eu la fièvre jaune ?
— Oui, avec addition de scorbut, de dyssenterie, et le reste...
— Malgré cela vous avez le courage d'affron
ter de nouveau la mer et la perspective de sé
journer dans la haute Asie?
— L’air de la mer ne m’est point nuisible, au
contraire ; quant aux futurs mouillages des
vaisseaux sur les côtes de l'Asie ou de l’Océanie,
je mo sens assez radicalement guéri pour braver
sous la conduite d’un capitaine aussi prudent
qu’illustre par ses exploits, toutes les chances
de l’expédition qu’il commando...
El puis, je suis missionnaire... sans quitter
le bord, nous sommes assez nombreux ici, —
et. sur la Zflde au besoin, — pour que mon mi
nistère soit désiré de nos marins, par conséquent
fécond et consolateur...
—Oh ! certainement, mon bon père ; n’y au
rait-il que moi pour exercer votre zèle, ce serait
déjà quelque chose... Mais voyez déjà tout le
d u m o n t - d ' c r v il l e
110
bien que vous avez accompli pendant cotte terriblo et. meurtrière visite du fléau ! Vous avez
été notre providence visible...
— Dites votre frère bien dévoué, chor ami ;
mais, notre providence visible c’est Dumont- d’Urvillel L’incomparable marin qui nous guide !.....
S'il se fût agi de partir avec un autrccommandant j ’eus peut-être hésité :
MaisluiiOnpeutdormircn paix sous sa garde;
par la incr la plus violemment agitée, nous
sommes sûrs de la main qui gouverne...d'Urvillo
adore Dieu !...
Cet admirable d’Urville ! n’a-t-il pas un don
sublime, qui le place même au-dessus de son
« modèle » le grand et illustre Capitaine Cook?
La Foi vivante, efficace,en l’intervention divine?
Rien que pour cette rare vertu, nous pour
rions nous confier à lui ! Et, croyez-moi. quels
que soient les périls formidables que nous iné- *
nage son troisième tour du monde; vous verrez
qu’il en sortira vainqueur... Car c’est, avant
tout, un homme religieux qui se fie encore plus
à Dieu qu’à sa scienco et à son habileté pour
dompter la mer.
Quand j ’entends ainsi parler le Pèrc-Jan,
je mo sens uno grande provision d’espérance : ot
m
DU M O NT- n 'U R VI LI.IÎ
mes idées noires, mes craintes de ne plus jamais
revoir les rivages de France, les côtes de Bre
tagne, et le foyer paternel, s’évanouissent mo
mentanément...
C’est vrai ! Le Commandant est un grand hom
me, il fait honneur à la France, à l’humanité.
Il y en a peu comme lui...
Il veille quand les autres dorment ; sa vigi
lance est de tous les instants..., Quand donc
prend-il son repos ?
Toute la nuit sur le pont, dès que la navigation
est difficile...
Tout le jour penché sur ses cartes,ou braquant
sa lunette marine...
Une activité, universelle, qui jamais n’arrête...
11 a donc une nature de fer, infatigable? Coin
ment peut-il résister si persévéramment à
une semblable tension d'esprit?...
Avec cela, s’il écrit ce qu'il pense, ce sont dds
éclairs de génie...
Sou Etat-Major et lui, forment une sorte d’en
cyclopédie vivante. La nature est avare do sem
blables types, ils apparaissent bien rarement.
A côté de ces hommes-là les autres s'effacent
et diminuent.
DUMÔNT-D’UBVILLB
121
Eli ! c’est co qui explique l'envie, la jalousie,
les animosités mesquines et vulgaires... C'est
à eux que s’applique le mot d'Alphonse Karr,
à propos du Tasse, je crois...
« Une couronne d'épines, voilà les lauriers de la vraie
grandeur.
Nousautres, chrétiens, nouscomprenons mieux
la profondeur de cette noble pensée....
« La nuit, Zaroff, le brave chien-mouxse, veille
près de son Maître s’il sommeille, avec rdre de
l’éveiller au moindre bruit suspect... L’enfant
dort ensuite dans la journée... Il en a grand
besoin, le pauvre petit 1... Aussi le voit-on bien
rarement se mêler à l’équipage ; et si les mate
lots l’aiment beaucoup, ils n’out guère occasion
de voisiner avec Zaroff...
Le 14 décembre. —«Le soir, quand sur l’initia
tive du saint missionnaire, nos formidables in
vocations montent, eu perçant les nues, par de
là l’horison, il me semble quo de radieux esprits
sillonnent la voûte azurée pou r|recucillir, en des
coupes d'or constellées de topazes, nos ardentes
et humbles prières... En prenant, place dans co
chœur de neuf cents hommes, qui font acte d’a
doration et de sublime confiance, jo suis comme
le premier jour, saisi d’une émotion profonde !..
122
DDMONT-D uRVILLE
Ah ! c’e6t que le besoin «le Dieu, — ce don si
beau déposé au fond du cœur de l'homme par
son Créateur, — ne se fait nulle part mieux sen
tir qu’au sein des dangers de ia mer...
Jeté sur le terribleélémentpourledompter etle
vaincre, sous peine d’être englouti sous ses flot
comment ne pas tout «lomander, et tout attendre
de : Celui à qui les vente et les mers obéissent'* »
a A l’horizon noyé dans la brume, lo pilote
signale un point noir...
Il a l’air sombre et soucieux, notre pilote
lui, si enthousiaste de sa vie /louante, si plein
d'assurance en la bonne étoile de d’Ürville!..
On dirait ce matin qu’il flaire un latent péril,
un écueil encore invisible...
De quoi donc va-t-il retourner?...
O. la mer ! théâtre merveilleux des plus grands
dramos de la nature !
Que je l’aimais, enfant,quand du haut des
falaises, le bruit do ses doux flots berçait mu
rêverie!... Quand les lames et le flux, agitant
mon batelet, captivaient mon oreille comme
une enchanteresse mélodie!
Quand elle baignait mes pieds nus de sonécumo
blanche, attiédie par un chaud soleil de mai!...
Dü MONT-d V r v ï LLE
123
Oui !... mais maintenant que je me vois livré
elle, à ses perfides et terribles caresses, j ’en
frémis parfois d’épouvante involontaire...
Si je ne savais prier, je l’apprendrais ici...
Mon ùme, soudainement envahie par la gran
deur, l’effroi, la majesté du spectacle, mon àme
se soumet, s'illumine, s’exalte, et adore !
L’Infini, le Maître divin, dans sa toute-puis
saute et très sage bouté, me subjugue et m’at
tire... Je me sens aimé de Lui, et porté dans ses
bras bien plus que sur les eaux !...
O mystère de la Création !... immensité de
Dieu, impuissance humaine, trahison des forces
io la nature quand le ciel s’en détourne, et pu
nit l’orgueilleux, combien plus éloquentes m’ap
paraissent vos démonstrations sous les lois de
l'Océan que sous celles de le terre ferme !...
Jeté sur un vaisseau, et laucé en pleine mer,
l’impie, suiærbe et gonflé de lui-mèmo, mais
eul, livré aux vagues impétueuses et irritées,
tantôt plaintives, tantôt terribles comme le
gouffre béant : cet homme, — à moins tTélre un
monstre ou un fou, — sentira naître eu lui l’ins
tinct de la prière, le besoin d’invoquer Dieu ! n
s'humiliera.....
Il n’y a pas de preuves, — si logiques soient-
124
d ü m o n t - d ’ u u v i l i .e
elles dans leur éloquence , — qui vaillent l’élo
quence des faits et la voix de la mer, pour dé
montrer Dieu et sa domination éternelle.....
Et puis, qu’il est doux, au sein des grandes
scènes de la nature, de monter à Dieu, do l'im
plorer, de le bénir !...
Essayez, pauvres incroyants ! si vous êtos
sincères, de vivifiantes effluves ressusciteront
votre Ame, — souffle divin — que vous ne pouvez
éteindre sans décapiter votre intelligence, fille
de l’Eternel !...
22. Décembre — Ici tout change de nom, de
face et de coutume; les usages convention
nels sont renversés comine un sablier qu'on re
tourne... Bientôt la nuit deviendra \ejour, et tété,
l'hiver... Mais, patience; pour ceci il faut avoir
franchi notre hémisphère, où l’Europe, malgré, sa
veiilesse,domino le nouveau Monde,la jeune Amé
rique. D
— J’ouvre une parenthèse pour faire remar
quer au lecteur que mon cousin écrivait ses
notes de voyage en 1S37 et suivantes an
nées... —
Aujourd'hui il penserait autrement... Sans
doute, grâce aux idées du ’our, et aux progrès
américains.
*m
c h a p it r e v iii
L’à STROLABE ET LA ZÉLÉE SONT CERNÉES
PAR LES GLACES DU POLE.
.N
De latitude en latitude nous montons : le
froid devient intense, Dumont-d’Urville se pro
mène sur le pont, les mains derrière le dos, l’air
soucieux: il ne parle à personne, mais, de temps
en temps il s’approche du feu, la durée d’un
éclair... puis il arpente déplus belle le plan
cher du pont.
Personne n’ose interrompre sa méditation,
mais chacun sent que la situation est perplexe
De grands travaux scientifiques s’étaient déjà
accomplis sous l'impulsion du maître.
Plus de cent lieues de côtes à relever, des dan
gers signalés à temps et heureusement évités ;
le voisinage du cap Hom et. de ses tempétueux
parages : Magellan et ses écueils, tout cela, et
bien d’autres obstacles franchis en'compulsant,
d c m o n t - d ’ u n V IL L E
127
travaux do géographie, d'éthnographie, d’ento
mologie de météorologie, d’astronomie, etc.
La tête du Commandant est une encyclopédie,
vivante, ses vastes préoccupations me semblaient
on ne plus naturelles.
Mais cette expression de gravité sombre que
je Usais sur sa mobile physionomie, ce silence
persistant et agité plus que de coutume, di
saient que de sérieuses choses se préparaient ;
(pie la lutte se condensait, en menaçant de de
venir subitement ardente ou meurtrière...
Mon attention, facilement distraite des inquié
tudes matérielles au spectacle du gigantesque
travail de messieurs nos savants, si admira
blement appliqués à leurs hautes études, m’enpèchait alors de m’ofFrayer d’avance pour uu mal
que je ne voyais point encore, et que d’ailleurs
notre Commandant saurait bien parer quand
viendrait l’heure désicive...
Et puis cette activité prodigieuse et si bien
ordonnée, dans le classement des documents
innombrables recueillis partout sur notre pas
sage, qui permet à Durnom-d’Urville d’amasser
en un mois, plus de trésors pour la science ex
périmentale qu’il n’eût pu le faire en un an sur
terre ferme cela m’intéressait infiniment plus
12S
n umont- i>’trn ville
pour le moment que la poursuit© île l'iucounu
et la divination de l'avenir...
« S’il estcoutrairc.à quoi bon s’eu tourmenter?
pensais-je philosophiquement ? je puis bien, h
l’exemple du Père-Jean, dormir sur mes deux
oreilles près d’un homme de la trempe de mon
oncle. »
D'ailleurs, pas plus l’état-major que nos sa
vants, personne, sauf le pilote, n’a l’air d’inter
préter avec pessimisme l’expression assombrie
du Commandant; encore que, depuis quelque
donnent ce noir souci h nos guides ?...
Pouvais-je me douter, dans ma parfaite igno
rance des dangers sous-marin, que l’absence totaledu veut, qui, depuis deux jours et demi, nous
tenait en échec par immobilité, était le trop juste
motif de mortelles inquiétudes?...
En avançant vers le pôle-nord, de six degrés
de plus que les circumnavigateurs précédants
ne l’avaient osé faire, Dumont-d’Urville avait
compté sur les courants qui régnaient assez ordi
nairement dans la région polaire ù l’approche
DCMONT-I)' l ItVlLLli
Ï2 9
fin solstice, pour nous livrer passage ; appuyé
sur l'expérience et non sur l’imprudence pré
somptueuse, l'homme dernier peut pousser la son
de et asseoir ses découvertes, sans compromet
tre le sort de son équipage.....
Toutes les observations météorologiques sc
coordonnaient jusqu’à la veille, de manière àjustifier les premières privisions de Dumont-d’Urville ; et voilà que tout à coup, depuis quelques
heures, ce vent, qui nous était nécessaire pour
circuler, sinon pour avancer—ce veut cessait, et
allait mettre ainsi l’Expédition en péril de mort,
par sa disparition inattendue!.....
Car, si l’air n'agitait plus de son souffle vital
la morne atmosphère, il n’en était pas de même
en la profondeur de l'ablme !...
Hélas! nos marins le sentirent bien vite, ce
courant précurseur du plus horrible naufra
ge! ! ! ...
Les blocs de glaces, durs comme d'immenses
pierres, se précipitaient avec d’effroyables ot si
nistres craquements contre YAstrolabe et la Zttte! En moins d’une heure les deux infortunés
vaisseaux allaient être cernés par une muraille
déglaçons énormes qui s'attachaient à leur flanc
comme le vampire à sa victime! ! !...
130
d u m o n t - d ’c b v i l l e
Soudain, ot d’une voix étranglée, j ’entends le
pilote articuler ces mots......
— Sombrer là ! faute d’air, bloqués par les
glaces !1I
Debout, les bras croisés sur sa poitrine hale
tante, le regard morne, désespéré, mais non pas
vaincu, Dumont-d’Urville était effrayant à voir.
Je sentis un frisson me gagner, de peur
qu'il fût bientôt atteint d’apoplexie.
J’aurais préféré qu’il sc livrât à de violents
efforts, à des cris de détresse, au lieu de rester
dans cette immobilité redoutable...
— Seigneur !... ô notre Père1, qui ôtes aux
Cioux ! prenez pitié de nous 1
A cette invocation puissante, je me retourne
et vois notre abbé à genoux ainsi que les deux
jeunes matelots bretons qui ne sont contents
que près du bon prêtre...
— C’est donc fait de nous, mon Dieu ! dis-je
tout bas, et pressant à la briser la main glacée
du saint homme?...
— Oui, co serait la fin si le Ciel ne nous sau
ve)!! mais Jésus commande aux vents comme
aux flots ; l'Évangile nous l’affirme, dit le père
avec calme.
DDMONT-O’üBVILLE
131
— O Christ! ayezpitiéde nous ! délivrez-nous!
fis-je, en m'agenouillant près des jeunes Bre
tons, dont les dents claquaient ; ils étaient plus
pales que des spectres.
...... Si horrible que fût l'angoisse générale,
ce n’était que le préludo.....
L’agonie morale devançait l’autre ! Des jours
et des mortelles heures pouvaient s’écouler
avant la catastrophe suprême... Do grands feux
brillaient
bord de YAstrolabe et de la ZifUfe,
mais c’est à peine s,i nous eu sentions la cha
leur bienfaisante.
Dumont-d’Urville avait quitté le pont: où
était-il ? Je savais par Zaroff qu’il avait ses dou
leurs névralgiques mais il n’était pas homme
à s’occuper de lui en présence du désastre qui se
préparait...
— Je suis certain, me dit lo Pèrc-Jan, répon
dant à ma pensée, que notre capitaino chcrcho
les moyens désespérés de débloquer les na
vires.
11essaiera tout, avant de crier vers Dieu ! C’est
son devoir, et c’est l'instinct dos hommes do
génie ; le danger exalte et décuple leur valeur
morale...
Mais que peut lo génie contre le vent ?
m
d u m o n t - d ' u r v il l b
L'homme, avec toute sa science, toutes scs
découvertes, est le jouet du veut !
O dérision ainère ! le roi de la création ne peut
se faire obéir par le souffle même le plus léger !
— Combien êtes-vous calme ! et maître de
vous-même ! Père-Jan, ne puis-je m’empêcher
de gémir à l’oreille du missionnaire.
— Mon ami, plus le péril avance, plus il faut
redoubler de présence d’esprit.
Que risqué-je entre les mains de Dieu ? Ah ! ce
n'est pas pour moi. c’est pour le Commandant,
pour l'expédition menacée, pour vous que je souf
frcctjc prie !!! C'est quand tout est perdu que le
ciel se déclare pour les siens ! Nous n’en som
mes pas là encore, mes enfants, dit-il en basbreton au jeunes matelots, au lieu de pleurer
ainsi, récitez le Rosaire pour le salut de l’é
quipage. Avant que vous l’ayez terminé, la con
fiance vous viendra au cœur ! ............................
Les deux matelots tirèrent sans parler leur
Chapelet à gros grains, se mirent un peu à l’é
cart, et l’immortelle invocation consacrée à
<l'Etoile des mers » commença.
Les ténèbres avaient progressivement en-
dümont- d’urvili.b
133
valu l'horizon, comme un linceul funèbre s’étend
sur les morts.
Nulle autre parole que celle de la prière ne
protestait contre l’effroyable silence des deux
navires...
Au point de vue de la navigation, matelots
et pilote n’avaient plus rien à faire.
Mais plus fort que sa douleur n’était poi
gnante, Dumont-d'Urville estimant que les vrais
combattants devaient se défendre jusqu’à ex
tinction de chaleur naturelle, avait jeté dessou
des et mis lui-même la main à l'œuvre pour un
effort désespéré...
— Tout le monde à la manœuvre! et jusqu'à
ce que le vent nous soit rendu ! ! ! répercuta
son porte-voix...
— Voilà ce que j’attendais de lui ! murmurait
le Père-Jan suivant M. le Second jusqu’à l’in
firmerie où un malade, le seul qui ait traîné sa
convalescence du fléau, réclamait le ministère du
prêtre...
— Oui, il avait piessenti d’avunce l’héroïque
défense du Commandant, notre aumOnior. Et
inoi, resté sur le liane près de la dunette du
pilote, je regardais avec une admiration stupé
faite, ce déploiement d’énergie et de ressources
8
13-1
DUMONT D 'u n VILLE
désespérées, qui ne devait s’arrêter que par l’im
puissance des lutteurs, ou par le secours octroyé
d’en haut !...
— Enfants ! aidons-nous pour que le ciel nous
aide ! Eh ! s’il lui faut ma vie pour sauver l’Expé
dition, qu’il la prenne ! ! !.
Quand j ’entendis Duraont-d’Urville prononcer
cesmots, les pleurs me gagnèrent et je ne fus pas
lo seul.
On s arrêtait : le terrible travail, presque sans
espérance sc poursuivait par escouade ; il fallait
se relayer devant ces blocs de glaces qui de
toutes parts assaillaient, les corvettes !
Des projectiles enflammés, des barres rougicsau
feu de forge du pont, des grenades et des bom
bes, furent lancées à revers...
Dumont-d’Urvillc tentait de se frayer une voie,
c’était tenter l’impossible!... Il le savait ; mais
qu’importe.
Son devoir était, non de vaincre et de réussir,
mais de combattre !de mourir en luttant !
Il s’était vaincu lui-même, le Commandant ; il
avait resaisi force, présence d’esprit, inspiration
soudaino, il était lui-même.
Ceux qui ne connaissent pas la puissance de
dümont- d’ urvillb
135
la foi, ignorent absolument la vraie grandeur
de l’homme...
Après trois jours de luttes héroïques et d’indici
ble augoissc, l'atmosphère s’agita: un souffle
de vie remonta nos courages...
Tout ce qui est du domaine de l’homme avait
été tenté, et tenté sans succès !
L’heure do Diou était venue...
Aux paroles de feu du Commandant, une com
motion profonde avait galvanisé les âmes : les
sublimes accents de Dumont-d’Urville, électri
sant ces hommes, jusque là glacés par le spectro
d’une mort prochaine , tout l’équipage, courbé
sous la main divine avait prié d’une seule voix,
implorant la délivrance !..
Et la délivrance était venue !...
Ce grand souffle d’un espoir magnanime avait
fait violence au ciel; il daigna nous sauver! ! !
t)o ne fut d’abord qu’un souffle bien léger...
Mais, ô bonheur ! les équipages bougeaient !
Les matelots pouvaient agiret le pilote piloter !
A peine osions-nous y croire et nous y fier...
Le Commandant, lui, ne doutait pas.
Sou ferme esprit vit avant tout le monde que
la Providence venait à notre aide...
11 ne restait à d’Urville qu’une crainte pré-
Iu ü
DUMONT-D URVILLE
voyante : celle des conséquences inévitables de
la crise : l'affaiblissement général des forces
physiques.
Mais en meme temps que le renl de la délivrance
souillait de façon à nous dégager dos glaces
amol Iies.et peu à peu déblayées devant les navires,
un très habile mouvement en arrière, opéré au
rneillieur moment par le pilote, acheva de nous
tirer d'affaire.
L’escadre redescendait sans péril, non loin de
la voie tracée par les précédents circnmnavigateurs ;
Notre citasse aux découvertes allait commen
cer, et nous offrir de prompts dédommagements.
Il faut convenir qu’ils furent bien méri
tés.....
Il y eut une petite scène touchante, au sortir de
la crise ; ce fut lorsque Dumont-d’Urville voyant
s’avancer vers lui le Père-Jan radieux de recon
naissance, alla vers lui les bras ouverts, et
criant, de façon à être entendu de tout le mondo :
— Gloire à Dieu et merci à vous ! Vous avez été
le trait d’union entre le ciel et la terre...
.l’étais fou de douleur, quasi de désespoir et de
remords, d'avoir conduit l’expédition plus près
du pôle-nord qu'aucun des marins qui ont passé
D UMO XT-D ' UR VILLU
137
par là, lorsque je vous ai vu, de loin, prier en
silence...
Cette vision m'a rendu à moi-même : vous
m’avez puissamment aidé à réagir !
Encore une fois, merci !
Et ils s’embrassèrent dans une longue étrein
te, acclamés d’enthousiasme par tout l’équipaMais le bon Père-Jan voulut répondre; et
voici à peu près dans quels termes :
— Commandant, je ne suis qu’un pauvre
homme, que le froid terrasse et martyrise, nous
brillions la chandelle par les deux bouts..... La
dépense de combustibles devenait effrayante,
quelle que soit l'ampleur des approvisionne
ments ! cela ne pouvait aller loin.
Mon Dieu, pensais-je, qu’allons-nous deve
nir! et quoi sort épouvantable sera le nôtre,
s’il nous faut périr de froid près du pôle, cal
cinés par les glaces qui, tout comme les cha
leurs torrides, brûlent le sang de l’homme!...
Alors j’ai crié vers Celui qui donne au soleil
des rayons bienfaisants, et mon regard a croisé
le vôtre; c’est sous votre impulsion, Comman
dant, que l'équipage entier a fait violence au
ciel !
138
DUMONT-D’üBVILLE
Vive Dumont-d’Urville !
— Vivo notre Commandant !Notre libérateur !
notre père! Cette exclamation partit, comme
un tonnerre joyeux, d'une extrémité à l'autre du
navire. L’équipage électrisé par los dernières
paroles du Père-Jan, les répétait avec ivresse,
et les hourra de l'Astrolabe finirent par une
accolade universelle.
C’est encore un grand spectacle, ce tableau de
fraternisation.
Je le peindrai de mémoire au premier mouillage.
Pour le moment, je reproduis la terrible scèue de notre agonie de trois jours. Le Père-Jan
m’aide de ses souvenirs et de ses avis judicieux.
Comme professeurs do dessin, j ’ai vacances;
mes deux apprentis peintres sont malades, tout
autantde l’épouvante effroyable qu’ils ont subie,
en voyant les navires bloqués par les glaces, que
par suite d’une température extra rigoureuse
pour leur faible santé.
Ces pauvres jeunes gens ! je crains fort que ni
l’un ni l’autre n’arrivent jamais à rien.
Mais ce sont encore des protégés do « mon
oncle * et pour cela seul je rn'en occuperais
avec intérêt...
dümont- d ’crlillb
139
—Eolegontle sesoutrcs à présent, m'tieu Louis,
vient de me dire à l’oreille le petit Zaroff, dont
la tète ébouriffée, l’œil brillant, et la mine éveil
lée fait plaisir à voir...
— C’est toi, moussillon, qui parles mythologie?
— Et pourquoi pas? Croyez-vous qu’Ampliytrite, Borée, Aquilon, soient des étrangers pour
Zaroff. On apprend tout, là, près démon maître !
— Au fait, je suis payé pour le savoir ; fis-je
à part moi. — As-tu quelqu’ordre à me trans
mettre, savant-mousse?
— Pas pour le quart, d’heure, ni’sieu Louis.
Mais commo vous m'avez dit de vous garder
les chiffons de papier que jette mon Comman
dant, j’viens vous prévenir que j'en aides masses.
Eu bas, dans ma cabine.
— Ëli bien I moussillct, tu es gentil d’y avoir
pensé au milieu do la bagarre !
— C’est justement pour ça qu’il jr en a beau
coup. L’affreuse unit que le capitaine pensait
mourir figé, il a brûlé, déchiré et mis au paniut
uu tas d'écriures. Moi, j’ai ramasséce qui tombait,
c’est ma consigne ;
Le voulez-vous ?
— Certes, je le veux, viens me les apporter, et
descendons ensemble. »
HO
d u m ü n t - d ’ü k v il l e
Un quart d'heure après j'étais possesseur d’un
monceau de feuilles volantes, en partie déchi
rées.
— Les morceaux en sont bons ! [me dis-je en
lisant de jolis vers inspirés à Dumont-d'Urville
par la Flore de l’Océanie, car il est poète à ses
heures, cet homme étonnant !
Quand je revins au gaillard d'arrière où j ’a
perçus le chirurgien de seconde, le pilote avait
mis cap sur Pctoel, à l'ordre soudain, mais ré
fléchi du Commandant.
Nous descendions avec une rapidité dûe aux
vents favorables.
Nos voiles, enflées à miracle, se faisaient
libre passage à travers les glaçons épars, et
notre « résurrection » ne laissait rien désirer...
Un moment déconcerté par des accidents mé
téorologiques inattendus, d’Urville régnait do
nouveau sur l’élément liquide et s’en faisait
obéir...
C’est un de ces hommes rares, qui savent s’é
lever au-dessus de l'univers visible et d’euxmèmes !
— A voir le Commandant à certaines houres,
dit alors le chirurgien de seconde, on dirait qu’il
contemple la lumière indéfectible !
d u m o n t -d ’ d r v il l k
111
— C'est vrai, M. Charles ; et dans ces mo
ments-là, il inspire une telle réserve qu’on n’ose
l'approcher !...
— L’homme est un grain de sable aux mains
du Créateur, mon ieune ami; mais quand ce
grain de sable, outil intelligent et libre, monte
par la pensée jusqu'aux sphères éternelles, il
touche à Dieu, et devient plus grand que le
inonde...
Voilà le prodige qu’uccomplit, en d'UrviUe,
l’Espérance héroïque !... Que de fois, dans le
dernier voyage, lui ai-je entendu répéter :
Le désespoir, vuilà Vennemi ! *
De fait, il n'y en a point d’autre.
Outre que l’espérance, placée en Dieu, centuple
la force humaine, elle éclaire et déifie en quelque
sorte notre intelligence, que le doute seul, en
ténèbre et blesse à mort ! »
Après une semaine terrible, une seconde se
maine nous rend la vie...
L’Aquilon est le bon vent !
« C’est, que nous tirons vers le sud et que nous
serons bientôt en Asie ! dit un ingénieur hy
drographe.
A peine sortis du détroit de Magellan, où l’on
pouvait s’attendre à toutes les perfidies du
142
d u m o n t - d ’ u ji v i l l e
Borée de la fable, — voici qu’uno série de points
arides émergent au Levant...
— Terre terre ! s'écrie un mousse grimpé aux
bastingages...
— Voulez-vous voir, M. Louis, prenez ma
bonne lunette, me dit le chirurgien de 2W\ me
tendant son précieux instrument.
— En effet, j'aperçois la terre ! Ce sont des
îles? j ’en vois trois...
— le les ai vues, ces ilettes, nous en cm mes
à deux milles. *
Tous les mousses se hissaient aux grands
nuits et chacun voulait voir, s'assurer par ses
yeux...
CHAPITRE XI.
D é c o u v e r t e s e t ACCALMIES.
— « Messieurs, nous sommes sous le 04* pa
rallèle, c’est le groupe des South-Orhneys que
nous voyons do face ; s’écria Dumont-d’Urville, qui braquait aussi sa lunette-marine.
Mais,poursuivit-il, nous allons le tourner ; nous
allons découvrir quelque chose 1... des terres
inhabitables pour l’homme, et que l'oiseau de
mer, ou les monstres-marins ont seuls visitées
avant nous... Car, même ici. nul vestige hu
main ne nous a précédés!... »
— Le vent, toujours favorable, gouttait si bien
nos voiles qu’au lendemain, dès l'aube, nous
étions en vue d'une terre recouverte en entier
d’un manteau de glace...
— Elle semble aussi dure que le granit de nos
landes bretonnes ; disait Forme, le matelot, au
Père-Jan assis auprès de moi
142
D U M O N T -H ' U 11 V I L L E
Borée de la fable, — voici quune série de points
arides émergent au Levant...
— Terre ! terre ! s’écrie un mousse grimpé aux
bastingages...
— Voulez-vous voir, M. Louis, prenez ma
bonne lunette, me dit le chirurgien de 2“*, me
tendant son précieux instrument.
— En effet, j ’aperçois la terre ! Ce sont des
îles? j ’en vois trois...
— le les ai vues, ces ilettes, nous en ommcs
à deux milles. »
Tous les mousses se hissaient aux grands
nuits et chacun voulait voir, s’assurer par scs
yeux...
— « Messieurs, nous sommes sous le 04* pa
rallèle, c’est le groupe des South-Orhncys que
nous voyons de face ; s’écria Dumont-d’Urvillc, qui braquait aussi sa lunette-marine.
Mais,poursuivit-il, nous allons le tourner ; nous
allons découvrir quelque chose!... des terres
inhabitables pour l’homme, et que l’oiseau de
mer, ou les monstres-marins ont seuls visitées
avant nous... Car, même ici, nul vestige hu
main ne nous a précédés !... »
— Le vent, toujours favorable, gonflait si bien
nos voiles qu’au lendemain, dès l’aube, nous
étions en vue d’une terre recouverte en entier
d’un manteau de glace...
— Elle semble aussi dure que le granit de dos
laudes bretonnes ; disait Pornic, le matelot, au
Père-Jan assis auprès de moi
N I
DUMONT O'uilVIL K
— Yvon, vois-tu ce drôle d’oiseau blanc ut
noir à bec crochu ?
— Je le vois, dit Yvon, qui lixait, extasié, ce
curieux produt (les régions polaires. Mâtin !
quels yeux y m' fait I...
— Matelots I à l’abordage ! Plantons sur cette
croûte glacée Je drapeau français !... hélas, M. le
second, suivi de d’Urville.
Le Commandant prit île la main droite son
grand chapeau à plumes noires en disant par
proclamation :
— Terre Louis-Philippe ! je te salue en to nom
mant... Sois-nous hospitalière, île royale et fran
çaise !...
Le pied du capitaine toucha la nouvelle terre.
On apporta le poteau, préparé d’avance, au
sommet duquel était inscrit le titre de notre
nouvelle possession.
Deux griffes de for,eu manière de sondes, cre
vèrent profondément la glace, s’y enfoncèrent
solidement, de façon à ce que le poteau pût ré
sister aux cyclônes polaires comme aux âpres
friinats...
Les patineurs, — tandis que d’Urville prési
dait la cérémonie de prisedopossession,—les pa
tineurs couraient, glissaient sur la glace unie
DüMONT-D*CimtLB
145
et brillante, pour attraper le plus qu’ils pu
rent de ces oiseaux baroques dont s'émerveil
laient de loin nos jeunes Bas-Bretons. Le cri,
le plumage, le saut de ces pauvres petites bê
tes ne ressemblent en rien à ceux des habitante
de l’air, dans nos pays tempérés... Elles se lais
sèrent prendre sans songer ù. fuir; et Pornic,
devenu propriétaire d’un couple, espéra pen
dant quelques jours les acclimater à bord......
Vain espoir ! ils périrent, et il fallut les em
pailler, grosso-modo, avant un mois, ces gros
mangeurs de neige.
Les côtes relevées par les ingénieurs hydro
graphes, nous filâmes, en descendant toujours.
Bientôt une autre terre, moins grande, paraît
à l'horizon...
— Celle-ci sera l’rie-Joinville ! dit le capitaine...
Cinq jours après nous découvrîmes la troi
sième île ; nommée 1lie Rosatnel, par Durnontd’Ur ville...
Cet épisode rémunérateur fit joyeuse diversion
à bord ; les équipages fêtèrent avec les vins de
France, nos pacitiquos conquêtes ; et ils oubliè
rent pendant quelques jours leur effroyable
agonie 1
— Maintenant, mes amis, nous touchons à de
9
146
DUMONT-D ÜRVILLB
meilleurs climats ; le repos vous est dû. C'est
au Chili, oasis au sein des ondes, que je veux
aborder...»
Ainsi l’avait déclaré Dumont-d’Urvillc.
Le Chili nous offrait une délicieuse température
pour nos malades ; toutes les ressources dési
rables pour nos vaisseaux, — légèrement ava
riés par la crise du pôle —et tous lesmoyens de
ravitaillement provisionnel que nous pouvions
souhaiter..............................................................
Cette riante perspective, on était prossé d’en
saisir la réalité... car — découvertes à part —»
les débuts de l’Expédition au Pôle-Sud avaient
été bien durs, et nos luttes, déjà terribles et
trop variées !...
15/1 — 38. — Quand YAstrolabe et la Z û û
abordèrent aux rivages Chiliens, la tempéra
ture printanière eut bientôt dilaté nos poitrines
qu’oppressait depuis do longs mois l’humidité
pénétrante et glaciale des régions polaires...
17/1 — 1 à 5 — Enfin 1nous abordons aux ri
ves de Talcahuano ! l’un des plus beaux, des plus
doux pays où l’Eden fut planté, de divine et tra
gique mémoire !...
Oui, le berceau de l’humanité n’est pas loin
m
!n
DUMONT-D URVILLIÎ
147
d’ici, inc disais-je V en savourant cette douce
brise tiède, embaumée, délicieuse à respirer....
Talcahuano est vraiment, sous le rapport des
beautés naturelles, un abri enchanteur. Deux
mois de repos dans cette oasis, pouvait faire ou
blier bien des maux, guérir bien des santés
chancelantes : c’est sur quoi comptait d’Urville.
11 comptait aussi, le Commandant, sur les
nouvelles d’Europe.
D’après son itinéraire, un courrier de France,
de Toulon, de Paris et de Bretagne aussi, de
vait dans quelques semaines, rattacher notre
aventureuse destinée à nos familles, à nos amis,
la mère-patrie!...
Avec quel battement «le cœur j ’attendais les
quelques ligues que mon a oncle» comptait re
cevoir de mon père !...
Le Pôre-.Tan partageait notre espoir et ma joie
satisfaite du présent.
Il avait été captivé prèsdu lit des malades,
pendant nos dernières semaines de navigation.
Maintenant que tous semblaient renaître,
que la vio circulait en nos veines sous l’effluve
printanière, par un soleil qui ne brûlait point,
en nous donnant sa vivifiante chaleur, main
tenant que nous avions des vivres frais, des vian
75*
dcmont- d’ouvim.r
des nouvelles, des légumes savoureux et des
fruits en primeurs ; maintenant que je pouvais
peindre à toute heure du jour, et jouir d’une li
berté dont je sentais le prix avec une sorte d’enivementaanj danger, que pouvais-je ambitionner
de plus?...
Aussi j'étais sans désir et sans crainte pré
sente... Ma santé, qui n’est pourtant pas her
culéenne, avait soutenu comme pas une, toutes
nos cruelles épreuves du bord ; et je me recon
naissais grandement redevable envers la Provi
dence...
Mais l'homme sait-il jamais jouir sans arriè
re pensée, de sa part de bonheur? j ’ai peine à
le croire...
— S’il est vrai qu’on s’instruise en voya
geant, par le seul fait du voyage, disais-je à
l’abbé Jauick, ilestencore plus vrai que, pour
voyager avec fruit, il faut savoir beaucoup.
Quant aux sciences spéciales à une expédi
tion comme celle-ci, pour eu profiter largement,
il faudrait y être préparé par beaucoup plus
d’études classiques et autres, que je n’on saurais
porter... Zoologie, botanique entomologie, bio
logie, etc. me resteront toujours étrangères...
dümont-d’ükvii.lr
140
En tous cas, co magnifique et dramatique
voyage comptera dans ma vie comme phase prin
cipale otdéterminante, pour tout le reste <le monexisteuce, (si je revois jamais la Bretagne!)
J ’ai lieu d'espérer qu’il ne sera pas infécond au
point de vue do la peinture et de l’habitude du
travail iutelligeutdontj’ai accepté désormais le
joug salutaire ; mais voilà tout.
— Comment voilà tout; eh ! que vous manquet-il donc.pour être satisfait? Dumont-d’Urville
vous a mis l'outil en main : un poste auquel
vous n’eussiez pu aspirer est devenu le vôtre ;
et vous oseriez vous plaindre???
— Mais non, Père-Jan, ne déplaçons pas les
questions ; je dis seulement que je n’aurai nul
droit au moindre spécimen scientifique du
trésor qu'amassent tous nos savants, parce que
j'ignore leur science.
— Certes, pas plus que ces messieurs n’auront
le moindre droit sur les marines que vous allpz
faire, d'ici la fin de la campagne, mon cher
Louis. A chacun sa place et ses attributions res
pectives, jeuueartiste, à l’imagination vagabon
de, insatiable!...
— Vous croyez donc, là, sérieusement, que je
150
DUMONT-D UBVILI.lt
puis peindre des œuvres dignes d’ètre comptées
un jour.
— Comment, si je le crois! mais j’en suis sûr,
Louis, j ’en suis absolument certain d’après vos
débuts ici ;ot môme d'après les ébauches les Muet
tes que vous avez esquissées chez vous.
— Allons, vous me faites du bien, par tant de
confiance, mon père.
C’est que, voyez-vous, après tout ce qui s'est
passé à mon sujet depuis huit mois, cela s’est
succédé comme une sorte de féerie. Les évè
nement ont marché, aussi vite que des rêves.
Et, je l'avoue à vous seul qui avez mon absolue
confiance, il y a des moments où j ’éprouve la
méfiance de moi-même, an point de no pas me
prendre au sérieux ! do ne pas me fier au
talent qu’on m’accorde et de douter de tout!!.*
— Ah I mais ceci est une maladie, une erreur
qu’il faut étouiVer dans son germe, mon enfant.
Je conçois qu'un court ébranlement du cerveau
se soit produit, A la suite de tant de secousses
et de tels changements arrivés dans votre vie.
Nous ne sommes pas de 1er, et vous êtes bieu
jeune.
Mais tranquillisez-vous, cette pénible dispo
sition d’esprit p a sse ra... L'équilibre complot
üdmont- d’urvii.lr
loi
vous viendra avec un peu de calme et de succès
dans vos œuvres artistiques.
Rien de tel que le doute pour tuer les meil
leures dispositions et les plus riches facultés .
Certes, il ne faut pas pousser la confiance en soimême jusqu’à la présomption et l'outrecuidan
ce...
Mais aussi ne faut-il pas non plus se laisser
démonter pard’oxeessives défiances de ses forces
intellectuelles.
Ce sont deux excès également contraires au
bon fonctionnement do l’intelligenco humaine,
voyez-vous, mon cher Louis ;
Le remède efficace c’est d’aller de l’avant,
de travailler régulièrement, fût-ce sans goût et
sans avoir conscience de réussir .
Faites cela et vous vaincrez la tentation et
le tentateur.
— Je me remets à l'œuvre ; je veux travailler
à mes marines comme l’entend le cher aumônier
dont j ’apprécie plus que jamais les bons conseils.
Oui, l'homme ici-bas est soumis à deux luttes ;
l'interne et l'externe. La lutte du dehors n’est
rien à côté de l’autre, i intérieure !... Oh! celle-là
impossible do la bien soutenir et d’en sortir vain-
152
DUMONT-d’uRVILLK
queur sans un guide celui qui a la science
de l’âme... la prescience de ses maladies.
— Père, voilà déjà vos avis salutaires qui
portent leurs fruits. Bien ou mal disposé, je
travaille. Us sont trop verts pour moi. les fruits
de la science, je ne les envie plus: à chacun sa
part. Celle des beaux-arts d'ailleurs est assez
belle, si je puis un jour m’y faire un nom.
En attendant que nous arrive le (ont désire
courrierde France voulez-vous que nous fassions
le soir, à nous deux, un cours de littérature inti
me? sachez, que, grâce à Zarolf, j’ai en main
les élémeuts d'une vraie chronique?
— Une chronique sur l'Astrolabe, que vou
lez-vous dire ?
— Rien de plus clair. Le bon petit mousse a
ramassé pour moi toutes les paperasses balayées
dans la nuit d’agonie, chez mon onclo. Je les
ai recueillies.
— Comment, comment ! c’est très grave cela,
Louis? Lire les papiers de Dumout-dTrville à
son insu, je n'approuve nullement. Je n’y parti
ciperai pas!...
— Mais puis qu’il les a jetés?...
— Qu’importe ! Il les a jetés pour qu’on les dé
truise.
— Ce sont les mémoires intimes du Comman
dant; des feuilles détachées, des bribes; rien no
s’enchaîne.
— Encore une fois, qu’importe le peu de va
leur des écrits? En les jetant le capitaine n’a
certes point permis qu’ils devinsent un aliment
de curiosité indiscrète pour les habitants dcl'/tstrolabe.
— Je crois que vous poussez un peu bien loin
la vertu de discrétion, rnou digne Père. Je lève
rai vos scrupules. A première occasion je dirai
la chose à « mon oncle . >
— A la bonne heure... S’il vous autorise ù lire
avec moi ce qu'il destinait au feu, je serai votre
auditeur attentif, mon cher enfant...
3/2. 1838. —'Deux mois de repos dans cette
belle contrée du Chili; c’est un charme, un
délice ; un avant-goût de l'éternel printemps.
Je connais des gens, en France, qui rêvent de
passer leurs jours dans la planète do Jupiter,
mieux encore de Vénus ! .....Pas besoin n’est
qu’ils aillent si loin, ni si haut... Je leur conseil"
lerai do faire voile pour le Chili, seulement...
Nos malades se rétablissent û vue d’œ il. Les
naturels ici, sont hospitaliers et bous ; leur ac9.
cucil amical enchante nos marins, pou coutu
miers ù bord de mollesse et d’intempérance.
Ils ont à Talcahuano tout le bien-être souhaita
ble. Grèce aux bons souvenirs laissés par leCommamlaut à ses autres voyages, tout le monde
s’empresse à nous obliger.
Nous laisserons ici le scorbut, ce fléau des ar
mées de mer, dit le chirurgien de seconde, si le
Commandant nous accorde une quinzaine de plus
au mouillage, pas un seul malade ne remon
tera sur les navires ! »
Certes ! avec cette parole , M. Charles obtien
dra du maître tout ce qu’il voudra... D’autant
plus que le courrier do France est en retard! En
retard pour ce fait que l’cscadrc est en avance; et
qu’à Paris on nous suppose à peine arrivés au
Chili! ...
Prés des indigènes on se croirait en Europe !
Ils aiment la France, ils nous empruntent quan
tité de nos usages ; les femmes, des modes gra
cieuses,élégantes même. Les hommes fraternisent
avec nous, ils nous aiment et nous en donnent
journellement des preuves
12/2— 19 —J ’ai parlé à mon oncle de ses vieilles
paperasses : il m’a tiré le bout de l'oreille, comme
d u m o n t - d 'ü r v il l h
155
faisait dans ses bons moments, Napoléon, disent
les mémoires de Bourienne.
Mais, ne voulant pas exposer Zaroff à une
réprimande que seul je méritais, j ’ai simplement
sondé le terrain :
— Si vous désapprouvez que je prenne connais
sance des papiers mis au panier, pendant les
jours néfastes où nous étions près du Pôle-Nord,
dites—
le, Commandant, et je brûlerai tout, sans
miséricorde.
— Pour votre gouverne, Monsieur mon peintre,
je devrais vous enjoindre de suite l’autodafé
dont j ’avais laissé le soin à Zaroff.
Que signifie cette curiosité-là, quand il y a
tant de travail ici pour les acteurs, et pour les
spectateurs comme vous?
Je sais bien qu’on ne peut pas toujours pein
dre. Louis ; mais tu n’es pas au bout de ta ré
vision classique, je pense ?
— Non, Commandant; tout de môme l’étude
marche bon train et mon crayon aussi...
— Au fait, je suis toujours content: M. Charles
«lit qu’avant notre arrivée au Pôle-Sud, tu n’au
ras plus guère besoin de leçons suivies.
Tiens, Louis, prend ce manuscrit ; là bas sous
ce vitrage, à gauche...
150
dümont- d’urvili.b
Si je parviens au repos de la vieillesse, bien
des circonstances politiques auront changé en
France... et je pourrai publier ce mémoire... D’ici
là, je ne vois nul inconvénient à ce que des let
trés tels que l'aumônier et le peintre de l’Ex
pédition en prennent connaisance.
Cette primeur aura pour vous deux, uno saveur
que n'y trouveraient point les indifférents...
Drôle tous mes chiffons : et quand lecture sera
faite du manuscrit, tu me le rapporteras...
Tel fut le résultat inespéré de mes aveux.
Trois jours après, la bien-venue du courrier
d’Europe rémis par le consul de France h
Dumont-d’Urville, causait à tous nos voyageurs
cette ineffable joie de communiquer avec leur
famille, non seulement par la penséo, le souve
nir, l’espérance et la prière, mais encore par
le précieux échange de lettres : échange d'autant
plus doux qu’il est plus rare !...
Les lettres de madame d’Urvillo et de son fils
mettaient en belle humeur Dumont-d’Urville
pour un temps indéfini !...
Nous apparaillous pour [de nouveaux riva
ges...
— Cap sur l’ile J u a n - F e r n a n d e s ! crie le pilote,
qui a repris avec sa barre sou air de parfait
dümont-d’übville
157
contentement. En voilà un de marin ! ! ! quelle
vocation incrustée au plus profond de lame !
L’escadre largue toutes voiles. Nous filons
comme l’oiseau dans l’air... Un vent tiède et
tout chargé de parfum nous aide etnous ca
resse.
Voici les archipels de l’Océanie bientôt signa
lés A l'horizon ... Les Manga-Reva , NoukaHiva,TaIti la verte semblentbercéspar les flots...
Mais ce n’est point ici que nos vaisseaux s’ar
rêtent, nous filons... sur Otaliiti, la perle de
la cinquième partie du monde !...
Otahiti, pour Dumont-dTrville fut par deux
fois déjà le plus hospitalier des rivages...........
Ses souvenirs, ses travaux, l’intérêt de la cam
pagne qu’il poursuit l’y ramenônent d’autant
mieux que, Elle enchanteresse entre toutes,
est. au point de vue de la stratégio des circurnnavigateurs français, un centre d’opérations,
un asile après de laborieuses recherches.
Heureux habitants de l’Océanje ! Savez-vous
de quel incomparable privilège vos climats .sont
dotés ?
Non, car vous n’ètes point voyageurs, et
vous ne pouvez comparer...
Restés à l’état sauvage au sein d’une nature
158
DUMONT-U’UKVILLK
enchantée, embellie comme à profusion <lc tous
les charmes du printemps, je vous vois, tels que
l’onagre du désert, dévorer vos richesses sans
en apprécier la valeur !...
Pauvre pays ! Tout ravissant que vous soyez,
U y a encore des anthropophages dans vos dé
licieuses vallées ' Vous mangez les Européens !...
et si je tombais au pouvoir d’un naturel de Pivala noire, il me mettrait sur le gril pour son dé
jeuner !...
Oui ! telle est encore la Mtlanisie : l’Océanie
centrale...
Dites-no us , ô Rousseau, dites, si vous l'osez
que l’homme de la nature est bon !*que la société
seule rend mauvais et cruel ; ...Vous, l’auteur
de VEmile, étiez-vous donc ignorant h ce point,
d’insulter l’histoire,lagéograpbie, dans ce que
ces sciences ont de plus élémentaire?...
Non certainement, mais vous jouiez avec le
paradoxe, vous.vous faisiez une triste célébrité,
eu outrageant le sens commun; et d'autres,
cours légers aussi, mais tètes plus éventés en
core, vous ont écouté, et vous ont cru sur parole,
en mettant vos rêveries absurdes eu pratique
désolante !
d ü m o n t -d 'ü u v il l k
159
.le sais bien que vous avez démoli vous-même
l’édifice élevé par vos mains; et qu'à Stras
bourg1, (lorsque de Berne vous allâtes vous ré
fugier à Londres) vous vous ête déjugé; vous avez
déploré publiquement les résultats d’uue éduca
tion laite sur le calque de votre Emile.
— Malheureuxlavez-vousditcncoreà cBcmdide
Strasbourgeois qui vous présentait son jeuno fils
comme spécimen imbu do vos conseils ; Malheu
reux père ! laissez là l'Emile et apprenez le Caté
chisme à cet enfant. »
L'Emile! c'est une théorie, ne le mettez plus en
œuvre!
Voilà ce qu’a fait Rousseau...
Bien peu de personnes connaissant cet épisode,
et il y a encore des dupes, pour admirer <ŸEmilc>
et croire à ses absurdes conseils...
C’est M. Charles qui m’appelle, et qui de loin,
me désigne cette terrible Piva « l'anthropopha
g ie , » qui a dévoré le Capitaine Debureuu ! ! I
oh ! ! 1
— Mais, rlites-moi, Major, qu’est-ce que « La
Joséphine * brigantin de Commerce, mal défen
du, allait chercher dans l’île Piva ?
Déburcau était donc absolument, sans armes.
ICO
dümont-d ' dbville
pour se laisser massacrer, corps et biens, par ces
f6roe.es mangeurs d'hommes ?...
— Personne n’en est revenu pour le dire, M.
Louis; pas un homme de la <Joséphine » u'a
échappé au massacre!!!
« — L’heure de la justice est venue, et voici
la revanche, dit Duinont-d'Urville, ordonnant le
branle-bas de l'escadre...
Canonniers ! à vos pièces! et sus àPiva!!!...»
Une décharge d'artillerie ouvre lo feu. Les
bombes incendiaires sont sur le pont ; tout est
prêt,... ce n’est pas d’hier que d'Urville a réso
lu de venger nos infortunés compatriotes, et
l'houneur du pavillon français...
En même temps que la première canonnado
fend l'air la grande cloche tinte, le tambour bat
la charge, tous officiers et matelots sont sous
les armes... h’Astrolabe et la Zélée., encore qu’el
les ne soient pas armées en guerre pour une
grande attaque, peuvent se défendre : elles vont
bombarder Piva, venger Débureau !
Tout notre arsenal d’artillerie occupe le hautpont : les canons sont braqués ; la batterie a
bonne mine; torpilles, fusées, congrèves, grena
des et bombes tout est dirigé sur Yfie homi
cide I...
DUMONT-D'lJFVILLF.
101
— I.c commandant va parler ! silence, écou
tez !!!
Tout se tait la fois, l'heure est solennelle.
Duinont-d’Ur ville d’un geste souverain s’a
vance du milieu de l’Etat-Major, et crie lente
ment. énergiguement ces mots :
Officier et soldats français !
Le Crime de Piva est encore impuni; Piva
a massacré Débureau et son équipage! Piva a
dévoré nos frères! leurs mânes crient vengcanco !
Piva mérite la mort! qu'elle soit incendiée et
périsse à jamais ’ ! !
« Canonniers 1 mitraillez Piva ! ! ! »
Aussitôt le feu reprit pour ne s’arrêter qu’après avoir tout détruit dans Piva.
Lancés dans toutes les directions sur Pile mau
dite, nos projectiles incendiaires firent, en moins
de trois heures, razzia complète d’hommes,
d'habitations, et le reste.
Ce ne fut qu’en voyant fumer les derniers dé
bris de la grande exécution et lorsque Piva pré
senta l’aspect d'un monceau de cendres, et do
décombres calcinés, que le fou dos corvettes
cessa.
La France était enfin grandiosement vengée...
Et Dumont-d'Urville dans son calme imposant,
102
DUMONT-D'URVILLE
dit à monsieur Lcsson : gitand on mange des
Français, ce n'est pas du moins à la sauce blanche,!!!
Ce fut tout; la justice militaire avait con
sommé son œuvre.
Pour attaquer Pi va, nous avions laissé à
gauche : Jlamoà et Hapax, qui forment, avec l’île
incendiée, le groupe des Viti.
Cap sur les Hébrides ! crie M. le Sccotxd.
Et le pilote vira de bord... Bientôt commença
l’exploration attentivo des cotes ; Banks, les nou
velles Hébrides, Hanoi ; etc.
10fo —38— Nous touchons aux funestes brisaus de l'île Vanikuro ou naufragea La Pérouse
eu 1793,
Trois salves d’artillerie retentirent devant le
cénotaphe élevé par les soins do d’Urville ù son
illustre et infortuné prédécesseur. Nous pas
sâmes, en répondant : Amen ! aux prières que
notre aumônier récitait à genoux pour nos frères
disparus avec La Pérouse !..,
— C’est là, qu’eu 1S28 j ’ai failli périr avec
l’Astrolabe., dit d'Urville.
— Alors, Commandant, je vais chauter un Te
Deton, dit le Père-.Jan.
— Non ; dites-le seul àjvoix basso ; pour bénir
le Cielqui sauva mon navire, mais ici pas de
DUMONT-D ÜRVILLB
103
chant, î.... Respect aux mânes de Za Perome!...
Tant que nous fûmes en vue du monument
funéraire, d'Urville resta debout, la tète inclinée
et découverte...
11/5 Nous fuyons le voisinage de Vanikoro
comme on fuit la peste!...
Un brusque changement de température,
l’air salubre de la haute mer, nous poussa vers
une île sans importance et sans nom, qui est, je
crois, aux Anglais.
Enfin, enfin, nous touchons par les yeux, aux
doux rivages d’Otahiti ! heureux changements
d’aspect, riante plage de l’île tant vantée, je te
salue do loin. Là, nous serons reçus comme des
frères. Ponuirt II ot ses sujets, acclament avec
transport le Capitaine et: son équipage.
D’Urville est une ancienne connaissance pour
la reine qui lo reçoit en ami sans pour cel rien
omottre des honneurs qu’elle fait rendre dans
son île au grand marin.
Non loin d’Otahiti, dans l’île Ouaham, et ses
agréables parages, il y aura, dit M. Charles, de
grands travaux hydrographiques à achever; Duraout-d’Urville, eu 1828, n’ayant pu que les
ébaucher.
—Entre Otahiti, les Marianneÿet les Caroline*»
nüMONT-D ÜKVILT.R
nous serons retenus de longs mois ; car il y a
beaucoup à faire et de grandes provisions à gla
ner, au profit des sciences naturelles.
Ces paiages sont encore plus riches que Botany-bay, la terre de Van-Diémen, et la longue
chaîne des petites colonies anglaises.
La flore d'Otahiti est d’une richesse incompa
rable.
D’Urvillc a chanté celle deSautorin ; celle de
Guaham est, paraît-il, non moins digne de l'admi
ration du monde savant.
20/5 —38— Devant retourner au mouillage
d'Otahiti quand nous reviendrons du Pôle-Sud,
le Commandant nous annonce que nous y séjour
nerons fort peu.....
Tant pis !je lo regretto. Mais c’est à l’île Gua
ham qu'il importe à l'expédition d’opérer présen
tement. ; cetto île étant le point central des in
vestigations scientifiques.
D’Urville et P omaré ont échangé des présents,
selon l’usage, mais l'équipage étant resté il bord
pendant notre courte station, je n’ai point aperçu
la reine.
Ce sera pour plus lard...
Chemin faisant mes cartons se remplissent,
mon album s’enrichit de marines nouvelles.
dumont- d’ürvillk,
105
L'abbé Janick semble ravi, chaque fois que je lui
présente une planche inédite : d’après lui c’est
toujours la dernière qui est la mieux réussie !...
Hélas! retrouverai-je à notre retour en France,
l’incomparable amitié et la bienveillante protec
tion qui mesoutiennent si chaleureusement ici ?..
21/5 La savante nomenclature des entomo
logistes et des naturalistes relativement à cette
belle Océanie pouvant se trouver partout, je ne
m’amuse pas à relever ici la description qu’on
peut lire ailleurs, je n’écris ni pour les marins, ni
pour les savants ; j'écris pour moi, pour ma fa
mille et surtout pour mon père... Ce n’est que le
journal d’un jeune peintre ; et je renvoie aux
ouvrages complets de Dumont-d’Urville, tous
ceux qui prennent plaisir à l'histoire des voyages
autour du monde.
A chacun sa spécialité* comme dit le Père-Jan,
dont je ne cesse d’apprécier la raison et l’esprit.
De loin j'admire ces fleurs, ces oiseaux, ces
plantes merveilleuses, ces herbiers si riches,
dont mon oncle, fait ample provision pour l’Eu
rope et son flls... Et je me tiens pour satisfait de
peindre ce que les auires contemplent savamment,
et classent avec la plus ingénieuse patience.
Leur adresse tient du prodige !...
106
dumont- d’urvillk
En restant chacun à sa placo, on met tout le
monde d'accord. »
C’est peut-être là une vérité de la Palisse,
mais pourtant, si faire se pouvait dans la vie
sociale, il y aurait bien plus de gens heureux.
« — Jo m’amuse énormément à vous voir
crayonner, Louis, me dit hier le Père-Jean.
Vous procédez par inspiration, et vosporcédés vous sont personnels.
C’est de la peinture romantique et non classi
que que vous faites...
— On me le disait naguère, quand, au collège,
jo prenais à peine garde aux conseils des
maîtres. Aussi me communiquaient-ils peu de
chose.
— Vous ctes n<f peintre, jo vois bien cela ;
vous dessinez d’instinct, comme l’oiseau chante.
— Absolument vrai, cela, je n’ai jamais pu
m'astreindre aux règles consacrées par l’usage.
Ainsi, à tout élève on fait dessiner la bosse ; ne;:,
bouche, œil, menton ; la tête enfin.
-- Mais sans doute, c’est la base do l’art,
l'A. B. C. du dessinateur.
— Eh bien! non, je n’ai pas pu m’y mettre,
c’est peut-être pour cela que, malgré ma bonne
volonté à l’égard de mes deux élèves, je ne suis
pour eux qu’un professeur incomplet... Je vou
drais leur insuffler ce que je sens, ce que j ’i
magine; mais pour lo faire avec méthode je
ne sais pas m’y prendre. Je dessine devant eux,
c'est bien plus démonstratif, me semble-t-il. »
— C’est cela, vous vous peignez au naturel.
Je parie que vous avez crayonné de gentils
batelets avant de savoir lire et écrire.
— Oui, c’est comme vous le dites, un don
naturel.
— Comme d’Urville est né naturaliste et lin
guiste. Il a trouvé cela et bien d’autres choses
dans son berceau !
CHAPITRE X.
P endant l’hivernage.
Î'N If 'I
■
fl I
N
S m
2/S—3/8— Depuis trois mois je u’ai pas touché
ce journal; mais qu’importe j ’aurais eu peu de
choses à dire ; car mon oncle, plongé dans ses
multiples travaux d’exploration, sur tant de
points à la fois, se montrait à peine à nous, et
parlait moins encore...
— Le Commandant fait sa moisson et rentre sa
rdcoltes, disait l’autre jour M. Charles. » Et,
poursuivant la pittoresque comparaison, le PèreJan a riposté : —Absolument comme les grands
propriétaires, absorbés par leurs richesses, et
le rendement des fermages de leurs terres.
L’expédition d’une part, ses conquêtes de l’autre,
l'image est complète autant que gracieuse.
Moi, j ’écoutais sans rien dire, en jouissant,
comme un vrai satrape, des loisirs que me fait
la belle Océanie.
Xe faut-il pas reprendre des forces pour
mieux recommencer la lutte?.....
15 8 — Si je m’attachais à noter ici tous les
mouillages de l'escadre, je ferais œuvre de
géographe ; ce n’est pas mon affaire. Peintre
improvisé par Dumont-d’Urville, je remplis
mon journal d'improvisations littéraires, quand
l’occasion se présente... Absolumentcomme mon
album de crayons.
Je viens de lire sur la peinture, une page qui
me plaît ; je la copie ici pour en garder mémoire
c La peinture ! éloquente description des lieux
« qui nous entourent, gloire à toi ! Sans parler,
« tu dis tout I eh ! de quelle supériorité jouit ton
« art expressif!...
* La peinture ! c'est l’histoire pour tous... Elle
raconte A ceux qui ne savent pas lire; elle
« parle toutes les langues ; l’univers visible est
« soii domaine. L’ignorant et le lettré la com« prennent ensemble, bien que différemment.
« Elle s’adresse à tous ; lo sauvage u’est pas son
« moindre admirateur... s’il ne sait pas cxpli« quer et juger ce qu'il voit, n'importe; il suffit
« qu’il regarde !...
10
&
170
DUM ONT-!)’ ('R V IL L E
« De môme que la musique, la danse, la
* sculpture, le peintre s’adresse à tous... tandis
< que les livres, la science, parlent au petit
« nombre : à ceux qui savent lire...
« Et cependant, ô litcrature! tu primes tous
« les beaux-arts ; tu en es la mère et l’inspi« ratrice, la peinture est leur reine...
Mais le livre, haute expression de la pensée, la
« poésie sœur aîntfe des muses, possèdent aussi
« le don de poindre. Leur domaine a moins de
« surface et d’éclat; mais leurs racines, plus
« profondes, pénètrent les intelligences et ci« viiiscnt les hommes...
« La peinture, ce livre populaire, peut ega« lement civiliser par dos œuvres morales, et
« par les beaux exemples... Une dangereuse
« peinture peut pousser au crime !... Mais, quelle
« œuvre sublime, un tableau de la vertu, de la
< sainteté, du patriotisme !
t Et pourtant, ô littérature, tu es parfois né« cessaire au peintre dont tu interprètes les
« intentions et le plan ; tandis que toi-même tu
« to passes de secours étrangers ; tu vis par toi
« seule, appuyée sur les réalités, invisibles à
« l'œil matériel, mais resplendissantes aux sens
« indéfectibles de l’àmc humaine. »
dümont- d ' urville
171
Le Père-Jan qui a lu cette pag-e, ainsi que M.
Charles, ajoute, en forme do conclusion :
Oui, la puissance des beaux-arts est formi
dable, soit qu’elle s'exerce pour le bien ou pour
le mal.
Malheur, trois fois malheur à la littérature,
à la peinture, quand elles sont dang-ereuses
et tentatrices. Leur œuvre ténébreuse peut don
ner la mort, et ravager le monde moral ! mais,
grilce à Dieu, ce crime, quel qu'il soit, n'a qu’une
force d’emprunt. Le mensonge n’a pas la vie ;
il est éphémère...
Tandis que les bons livres, les bons tableaux
gardent le p riv ilé g ie la durde, comme tout ce
qui est vrai.
« Aux œuvres qui corrompent, la corruption
pour terme...
« Aux œuvres qui édifient, l'indestructible
couronne de l’immortalité.
M. Charles, mon digne professeur, le chirur
gien do 2mt est maintenant en tiers entre l’abbé
Janick et moi ; il a pris la place de notre bien
regretté Goupil !
Il se rapprocha quand le père, son bréviaire
sous le bras, fut demandé à l’infirmerie par un
172
DUMONT-d'CRVILLE
nouvel embarqué d’Otahiti que je no connais
pas encore...
— Autant je déteste les faine philosophes, en
nemis de la religion et du Christ, me dit alors
M. Charles, autant je me dilate à écouter le
philosophe chrétien.
Ce que formule le père Janick, je le ponsc.
Mon cœur bat à l’unisson du sien ; mon âme
s’identifie à son âme, quand il parle île l'ensei
gnement impie, cette œuvre monstrueuse, digue
des châtiments éternels.
Le châtiment social non plus, ne se fait pas
attendre pour les grands malfaiteurs qui ôtent
Dieu à la jeunesse. On ne boulvcrse pas impu
nément les bases de la société ; et tôt ou tard,
dès ce monde, le crime de l’impie éducateur re
tombe sur lui-même !
DUMONT-I)' URVILLB
173
sirs sont finis... et la lutte s’apprête. L'heure
n'est plus à peindre. —
Voici Tonga-Tabou, encore une délicieuse
plage. Je ne sache pas que le moindre combat
nous attende ici.
La reine de Tonga, comme celle d'Otahiti, est
une vieille connaissance pourDumont-d’Urville;
nous allons être bien reçus.
C’est elle, cette petite princesse orientale, qui
a renseigné le Commandant, alors qu’en dé
sespoir de cause, il y a neuf ans, il retournait
en Europe sans avoir pu découvrir le lieu du
naufrage de la l,e Astrolabe.,.
— Dans ce cas, il a du conserver de cette rei
ne un souvenir reconnaissant ; il s’arrête ici tout
exprès pour elle?...
— Pas du tout. L’escadre est à Tonga Tabou
pour un travail de longue haleine. C'est là
qu'aura lieu l'hivernage...
— Que parlait donc Zaroff, hier d'un autre
branle-bas, et du détroit de Cook, où nous al
lions nous engager bientôt ?...
— Vous aurez mal entendu, M. Louis. Nous
devons rester à Tonga trois ou quatre mois
avant de franchir le terrible détroit.....>
A ce moment, Zaroff iuterrornpit l'entretien.
.
10
174
DUMONT-d ’ URVILLIÏ
Je dus suivre le mousso du Commandant qui
m’attendait.
Mon onde avait reçu, par une croisière, des
journaux d'Europe et les nouvelles politiques de
France.
Bien que fatigué par la goutte, il était fort
câline. — Mon peintre, dit-il en m'apercevant,
voici des feuillos périodiques que je viens de
parcourir et que je t'abandonne, pour l'abbé et
M. Charles. « Puis, brusquement:
— As-tu fini la lecture de mes notes, Louis?...
— Commandant, jo les ai lues seul d'abord ;
mais j’ai annoncé à ces messieurs que vous
m’aviez permis do les leur communiquer, et ce
n’est pas encore fait ; j'avais tant à peindre !
— En effet, mon peintre, tu as énormément
travaillé, eh bien! dépêche cette lecture à trois,
faites-la au premier soir ; j ’ai besoin de mou
manuscrit pour la reine de Tonga qui parle et
lit le français aussi bien que toi. Elle veut aussi
connaître mon histoire. C’est une petite princes
se fort intelligente, ma foi ; elle a mi interprète
qui ne l’est pas moins. Noua sommes de vieux
amis. A mes deux premiers tours du monde, j ’ai
longuement stationné à Tonga. D'abord avec,
la Coquille, ensuite avec YAstrolabe, il y a oeul
DUMONT-D ÜBVILLB
175
ans de cela. Tu me restitueras donc le petit ma
nuscrit demain, s'il est lu, Louis.
— Commandant, il le sera. Nous nous réuni
rons ce soir chez l'abbé Janick. Y aurait-il in
convénient qu’Yvon et Pornic, n'étant, pas de
service, entendissent notre lecture ?
— Oui, à cause de leurs camarades. Je ne veux
pas que mes matelots causent entre eux de ces
choses-là.
— Je dirai alors au Pèro de les occuper au
dehors; ces deux Bretons sont toujours flanqués
à sa porte ! c’est gênant.
— Naturellement, lit mon oncle, en riant; et
il me congédia.
Au coucher du soleil, j ’allais rejoindre au gaillard-d’arrière M. Charles et l’abbé à qui je fis
part, des volontés de Duinontd’ürville,Pèrc-Jan ;
trouva aussitôt moyen d’occuper ses deux aidesde-camp, (il nommait ainsi Pornic et Yvon,) et
s’arrangea pour que nul autre indiscret ne vint
interrompre la lecture désirée.
Après la prière du soir et le dernier coup de
cloche, quand le service du bord sc renouvelle
pour la nuit, chacun alla de son côté.
M. Charles et moi nous descendîmes chez le
Pêrequiferma sa porte à double-tour, mit l’abat-
170
DÜMONT-D'üRVILLE
jour à sa lampe, le rideau de toile-à-voile devant sa
fenêtre,et nous nous assîmes autour de la table.
Ce fut alors que, tirant le précieux petit ma
nuscrit de ma poche, je commençai notre lec
ture.
c A bord do YAstrolable, 1/9 1838...
Notes biographiques du capitaine Jules-César
Sébastien Dumont-d' Urvillc.
« Je suis né en 1790, à Condé-sur-Noircàu.
C'est par un incendie que j’ai commencé l’ap
prentissage de la vie!...
J’avais trois ans ; je jouais sous les yeux do
mon père, cloué par la paralysie sur son fau
teuil ; nous étions seuls, un faux pas me fait
rouler devant la cheminée, et je tombe dans lo
feu qui était ardent.
Mon père, paralysé même de la langue, jette
des sons inarticulés d’abord ; puis, il parvient à
faireentondre ce cri : secours !petit Jules brûle!..»
Ma mère accourt, m'enlève dans ses bras,étouf
fe les flammes qui m'enveloppent au risque de so
brûler elle-même. Les domestiques la suivent,
on m'inonde d'eau fraîche, on me sauve, on me.
panse; l’une de mes moins, plus brûlée que l'au
tre, garde les traces indélébilesde la catastrophe.
Heureusement c’est la main gauche.
DUMONT-DUR VILLE
177
Et c’est moi, le petit brûlé, qui restai seul de
neuf enfants !.. Mon père homme de bien, s’il en
fut, et magistrat intègre entre tous, faillit être
victime de la Terreur, en 1794.
Ma mère elle-même, admise à plaidor la cause
de son mari, bassement accusé et calomnié,
devant le tribunal révolutionnaire de Caen,
prouva, dans un élan de pathétique éloquence,
l'éclatante innocence de l’accusé !
Il n’est pas de luttes que n’ait subies mon
héroïque mère, ctje ne sais quel chagrin lui fut
épargné !...
La vaillance lui était aussi naturelle que la
douce vertu. C’est dans le sang des Croisiiles.
Beaucoup de mes ancêtres ont péri sur la brèche;
mais nul re s’est rendu h merci.
Toute sa vie, ma mère a montré de qui elle
tenait.
S’il y avait « Les femmes de Plutarque » ma
mère en serait une ;... malheureusement, il n'y
a que les grands hommes ! »
Mes frères aînés sont morts au service de la
France; ils étaient à Jemmapes, à Valmv. Ils
étaient trois, engagés volontaires; le plus jeune
avait dix-sept ans.Toutes messœurs sont mortes
avant l’adolescence.
ns
dumont-d’drvillb
Après le décès de mon père, qui me laissa
orphelin à six ans, ma mèro se retira dans notre
vieux manoir de Feuguerollcs.
Elle possédait près du Cours d’Orne, hameau
calvadosien, une propriété assez étendue et fort
solitaire, dont la maison, vaste et délabrée, n’ex
citait pas l'cnvio des accapareurs de châteaux ;
c’était Feuguerolles,
Mon oncle, l’abbé Bertrand de Croisillcs, per
sécuté comme prêtre, vint nous rejoindre là; et
ma mère bénissant Dieu de pouvoir offrir à son
frère un asile presqu'assuré, — grâce à nos
cachettes souterraines, dans nos bois, nos four
rés et taillis, — ma mère confia à notre cher réfu
gié, le soin de m’instruire et de m’élever.
C'est à Feuguerolles que sont restés les meil
leurs souvenirs de ma jeunesse.
Mou oncle était un savant de premier ordre,
en même temps qu’un ecclésiastique pieux et
saint. Il portait haut la dignité sacerdotale.
Dès qu'il m’eut appris l’histoire sacrée, je pen
sais au grand prêtre Melchisédech on le voyant
monter à l’autel, tellement il avait l’air impo
sant et recueilli.
Savant comme un bénédictin, mon oncle,
avait le don très rare de communiquer la science
D O M O N T -n 'u n V JL IjB
179
on faisant, aimer de passion, le travail à son
élève. Linguiste, naturaliste, philologue* il
voulut que je le devinsse et il y prit peine.
Il me lit faire de si rapides progrès qu'à douze
ans, j ’en savais autant, grâce à lui, qu'un éco
lier de seize.
Nous parlions ensemble, grec, latin, français,
espagnol, et italien ; sans compter le breton qui
me resta toujours cher.
Dès l’àge do huit ans, le plaisir d'herboriser
et le goftt de la botanique furent si vifs en moi
que mon oncle dut en faire un sujet de récréa
tion et de récompense, pour ne pas entraver
mes études classiques.
Comme j ’étais dévoré du désir de savoir, do
connaître, d’apprendre toujours du nouveau,
mes leçons allaient train de poste, et souvent il
fallait modérer cette ardeur.
Ma sage mère répétait toujours que les excès
sont nuisibles ; elle m'obligeait à modérer ma
course, et m’habituait à réfléchir. — «Réfléchir !...
c’est un graud art, que peu de gens possèdent à
fond, disait ma mère.
Mon oncle m’avait pour aiusi dire instruit en
causant ; ce fut pour moi un immense chagrin
lorsqu’il fallut, changer de maître. Cet.to vie de
180
dumont-d’ürvillk
travail entremêlé de scènes révolutionnaires, de
fuites, de persécutions, de séjours parfois long-s
dans nos cachettes souterraines, où j’allais lui
porter des vivres, de la lumière, et tous les sou
lagements possibles, cette vie si pénible avait
gravement «altéré sa santé.
Il tomba malade ; et d’accord avee ma mère,
il me confia «'i l’un de scs amis que nous avions
souvent abrité h Fcuguerolles devenu l’asile
préféré des réfugiés politiques du Clergé!
La persécution contre les prêtres dura jus
qu’au Consulat.
Que do fois il m’arriva, lorsque je fus privé des
leçons de mon oncle Bertrand,de regretter le
temps où les paniques interrompaient brusque
ment mes études, sans pour cela faire cesser le
travail !...
Alors que traqués,pourchassés comme bêtes
fauves, nos amis trouvaient chez nous, dans nos
sûres cachettes, le vivre, le couvert , le feu, et tous
les soulagements que nous pouvions leur procu
rer Il y avait de bons moments.
Quand le premier Consul eut rétabli l'ordre
en France, il s'entoura d’hommes éclairés et ins
truits.
11 rechercha, môme parmi les^religieux et les
D U M O X T -U 'C U V II.I.U
181
prêtres, persécutés depuis dix ans, ceux quo
leurs talents, leur science recommandaient à
l’estime générale.
Pou après la promulgation du Concordat,
l’abbé Bertrand de Croisillos fut nommé cha
noine de Cambrai.
Mon oncle était guéri. Il partit pour Cambrai
à mon très grand regret do ne plus le voir sons
notre toit. Et comme l'abbé Lecomte auquel il
m’avait confié pondant sa maladie, déclara
qu’il n'avait plus rien à m’apprendre, je dus* à
mon tour, me résigner à suivre l’enseignement
public dans l'es cours donnés au collège de Caen.
« — L’éducation de l'aine, et aussi celle du
cœur de Jules, ne sont heureusement pas à re
commencer, » dit mon oncle à ma mère. Et à,
moi :
—Tovoilà préparé au combat de la vie ; tu par
les déjà de la marine. C’est une grande et rade
carrière. Parmi les de Croisilles il y a eu de
vaillants marins.
Si tu deviens homme de mer, tu trouveras
dans ta vocation des exemples bons à suivre
dans ta propre famille.
« En ce moment, et par suite des bouleverse
ments uulitiques, il y a peu de jeunes gens qui
11
182
ddmont-d’ür ville
aient poursuivi de fortes études, et surtout des
études spéciales.
La société française dans les hautes classes, a
été décimée, persécutée, remuée de/ond on comble.
Tout est k refaire.
Les anciennes assises de la vie sociale, brus
quement détruites par la révolution,sont à peine
relevées ; et il faut du temps pour former une
génération !
Toi, parmi les nouveaux, tu es un des mieux
préparés A recevoir l'enseignement supérieur et
à en profiter. Ton début est solide: quoiqu’il ar
rive, tes études futures no pècberontpas par la
base. '
— Je n’ai jamais oublié ces paroles de mon
oncle... Bien des aimées après, quand elles me
revenaient en mémoire, j'y trouvais une source
d’émulation...
11 est certain que ses admirables leçons furent
les meilleures que j ’aie jamais reçues I Puis-je
l’oublier?
Eiitro lui et ma mère j ’étais à l’école des gran
des Ames, dns hautes vertus, du courage viril,
de l’héroïsme.
Tout cela si simplement, si naturellement que
c'était passé à l’état d’habitude.
dumont- d ’urvillb
'183
Les circonstances terribles que pendant dix
ans nous avions traversées y étaient sans doute
pour quelque chose; la lutte de chaque jour
grandit le curactèrc. On finit par s'accoutumer
à vivre au dessus de soi-même ; le désinté
ressement du moi, le dévoûment généreux à la
cause sacrée «le tous, l’esprit dé sacrifice ; c’est
là, entre ma mère et mon oncle, que j ’ai puisé
ces sentimonts qui plus tard devaient féconder
ma vie.
Je dus aller simple externe, aux cours du lycée
impérial de Caeu .
Bien que très attristé du changement, l'a
mour de l’étude était trop vif en moi, pour que
je cessasse de travailler avec zèle, seulement
je nous pas d’amis de collège;
il y avait trop de différence entre leshabitudes
d’enfance de mes camarades et les miennes.
Je ne leur étais pas sympathique sans doute; ils
me tenaient pour être de la race des ours, etje ne
lis rien pour modifier leur opinion à cot égard
Elevé dans la solitude, dans la pleine liberté
des bois,j'aimais mieux en vérité le travail isolé
que co vaste champ où se développe l’émulation
vulgaire.
Ma mère, il faut le dire, encourageait en moi
184
PUMONT-I)’O Il VILI.lt
cette disposition iï devenir» loup », parce qu’elle
redoutait les conséquences morales d’une cama
raderie où mon caractère, disait-elle, pouvait
perdre sa forte trempe, sans compensation équi
valente.
Quoi qu’il en soit, il m’est resté une certaine
âpreté de formes, et une rigidité de mœurs qui
éloig neront, toujours de moi bien des gens. C’est
que, aiusi encouragé et influencé dans ma fa
mille, — (où je trouvais les éléments préférés do
ma vie intime,) —je ne souhaitais nullement «le
devenir plus aimable: Je veux dire plus attra
yant dans les rapports journaliers avec les jeune
gens de mon àgc.
A seize ans d’ailleurs, mes classes étaient
achevées.
En 1807, je venais d’atteindre mes 17 ans,
lorque je fus présenté ù Catfarelli, préfet mari
time de Brest, par son frère qui était, préfet, du
Calvados.
Accueilli très favorablement â Brest, Caffarelli m’admit aussitôt parmi les aspirants de la
marine.
Novice plein d’ardeur, je montai sur YAqui
lon, vaisseau commaudé par l’excellent capi-
DUAÏONT-D’Uft VILLE
185
taino Maingon qui, par la suite; devint l’ami
dévoué de mes jours difficiles...
Nous fîmes une campagne de onze mois :
Co fut pendant ce laps de temps (pie j ’eus la
douleur do perdre ma mère vénérée sans
pouvoir lui fermer les yeux!
Je dus, h la nouvelle déco poignant chagrin, les
premières marques delà vive sympathie, désor
mais inaltérable , du Capitaine Maingon, dont
l’excellent cœur se rapprocha du inien avec
chaleur et sensibilité.
Quand le choc do ma douleur fit place aux
sentiments plus calmes, je me remis au travail,
et j ’appris bien des choses utiles à la science du
navigateur, sous les auspices du capitaine.
Aspirant de première classe après examen
préalable, je fus rangé, en 1810, parmi les offi
ciers d’avenir. Je renvoyai tout l'honneur des
encouragements que inc donnait notre préfet
maritime, à mon cher oncle de Croissilles...
Il venaitd'êtrc nommé vicaire-général du diocèse
de 13au vais. Je profitai de notre mutation réci
proque pour séjourner quelque temps auprès do
lui, et, ce nous fut à l’un et h l'autre une forti
fiante consolation.
Mon oncle avait reçu pour me les transmettre
380
DÜMONTO’ORVII.LE
les vœux suprêmes de ma sainte mère; il sut
adoucir mes regrets en mo montrant le ciel..,
Le ciel qui doit de nouveau nous réunir un jour,
alors que nulle séparation ne viendra plus briser
nos cœur !
J'avais atteint ma vingt-deuxième année de
puis un mois peine, lorsque, le 28 juin 1812 je
reçus ma nomination d’Enseigne do vaisseau.
Mon oncle avait souvent répété qu’il chante
rait le N une dimittis h cette occasion, quand il
me verrait promu au premier grade d'oUlcier do
mariné.
Je courus à Bauvais lui porter l'heureuse
nouvelle et mon brevet, afin de doubler sa
paternelle satisfaction.
Mais aussi, pour le prier d’attendre, pour
chanter le « Nune dimittis* que j’aie rencontré
la douce compagne «le ma vie... C’était de lui
que j’aspirais encore ù recevoir la bénédéction
nuptiale 1
— Hélas ! Julien, je suis bien vieux pour es
pérer bénir le jour de ton mariage ; dit-il, en ho
chant la tête.
— Non, cher oncle, ce bonheur ne me sera
point refusé. Songez donc! je n’ai que vous, mon
seul et dernier parent!..,
nCrMONT-D’üRVir.LE
187
Priez le ciel de mettre sur ma route la femme
forte, aimante, fidèle, comme l’était ma mèrei. .
Moi, je vais tâcher de conquérir ce rare tré
sor par l’accomplissement de tous mes devoirs..
A vingt-deux ans, que la vio semble belle,
riante et sereine.' Combien peu de chose, les me
naces de la mer, ses périls, ses écueils et les
naufrages mêmes !.....
C’est l'assaisonnement obligé de la vie mari
time, pensais-jo, dans mon inexpérieute ardeur,
les drames de L'Océan !...
Eh ! sans luttes ni dangers, où serait le mé
rite, où serait la gloire ? La gloire, ce mirage de
la jeunesse qui trop souvent s’y laisse pren
dre!.
Néanmoins quand je reçus l’ordre rie me ren
dre à Toulon pour prendre mon nouveau service,
je sentis une vive peine à mettre trois cents
lieues de pays entre mou oncle et moi. — Voilà
une douche glacée qui tombe sur ton enthou
siasme, m'ocrivit-il en réponse à ma triste lettre.
Tu espérais rester à Drest, l’obéissance te con
duit à Toulon. Mon cher Julien, telle est. la vie;
sachons en accepter les mécomptes; et regar
dons toujours l’ordre des supérieurs comme
'expression des volontés du ciel... C'est ainsi
ISS
DUMONT-D*DitVILLE
qu’on se fait un mérite d’une résignation néces
saire.
J'étais heureusement habitué, dès l'enfance, h
remplir exactement le devoir qu'on me traçait.
Il n’y a pas de plus grande force, ni de loi plus
préservatrice dans l’ordre moral, qu’une vio
captivée par le travail, sous lo joug nécessaire
de l’obéissance.
Et quand cela s’ajoute le vif amour du tra
vail, sans cesse aiguillonné par le noble désir
de savoir, afin d’occuper utilement sa place au so
leil, oh bien ! j ’en parle d'expérience, on peut
résister aisément, aux grandes tentations delà
jeunesse comme aux revers de toute la vie....
Legrand secret pour se sentir heureux, quand
mCme, a dit un sage, c’est de vivre, tant qu’on
peut, pour les autres. L’égoïsme tue le bonheur
en germe. »
Toulon est. un séjour agréable pour un jeune
officier de marine : un séjour trop ayr/alie même.
Je ne tardai pas à m’en apercevoir.....
J’étais Enseigne A vingt-deux ans! 11 y en
avait peu d’aussi jeunes, alors. A Toulon il n'y
avait que moi.
A cetto époque de guerre popétuoile sur le con
tinent, après Trafalgar surtout, la marine fran-
DUMONT-D DEVILLE
180
çaiso était humiliée. L'Angleterre, reine et maî
tresse îles mors, jouissait orgeuiilousement de
sa domination, ot l'heure n'était pas renne des
expéditions scientifiques, pour nous ; car elles
n’eussent point été sûres, et l’on n’y songeait
pas. L'escadre à laquelle j ’étais attaché, atten
dait de meilleurs jours pour la marine, et restait
immobilisée dans la rade de Toulon. Des loi
sir pleins d’impatience et d’ennui, trompaient
l’activité et l'ambition légitime de nos marins.
Une telle situation est moralement dange
reuse pour tous ceux qui la subissent ; elle l’est,
pour la jeunesse inexpérimentée, infiniment da
vantage.
Je ne tardai pas à en avoir la prenve, et à me
sentir obligé, d’honneur, à tourner ma vigilance
sur des points inconnus.....
J’avais été admirablement accueilli, dès mon
arrivée à Toulon, par les officiers du corps d’é
lite auquel j ’avais le privilège d'appartenir.
Les meilleures familles, les plus brillants sa
lons s’ouvrirent devant moi ; je n’eus que l'em
barras du choix, quand il s’agit d’accepter les
flatteuses invitations, et les avances très em
pressées, qui assaillent en quelque sorte les of
ficiers de marine, dans nos ports.
11.
100
dumont- d’urv iu .k
A défaut d’un travail officiel suffisant. A mon
activité, tous les plaisirs de tous les passe-temps
du inonde élégant, toutes les parties joyeuses
venaient à moi en compensation et dédom
magement des affaires.
Comme bien d’autres sans doute, jo pouvais
accepter comme pis-aller, cette attraction sé
duisante, et me laisser amollir par « les déli
ces d’une nouvelle Capoue, en m édisant: «ce
sera peut-être un moyen de rencontrer plutôt,
de connaître plus vite celle qui doit un jour par
tager ma destinée?...»
Plus d’un officier parmi mes jeunes collègues,
s’arrangerait fort bien do cotte perspective, et
se consolerait de manquer d'occasions d'avan
cement en s'amusant beaucoup... « C'était fatal,
disaient-ils ; cela so passait toujours ainsi : »
et il n’v avait pas moyeu de faire autrement sans
paraître absolument ridicule.
Or, en France, pour fuir le ridicule, que ne
faisait-on pas en ce temps-là!...
Pour moi, j ’étais absolument rebelle à ce rai
sonnement, spécieux ; et, j’entendais, quoique l'on
en put. dire, agir autrement.
La danse, les grands dîners, le théâtre ot les
fêtes, m’intéressant infiniment moins que la
Dü m o n t - d ’ d r v il l r
191
flore et la faune de la belle Provence; moins
que la botanique, l’étude universelle des lan
gues ; moins que l'entomologie et tous ses ac
cessoires.
Je me mis ù herboriser, à battre les buis
sons, fournir de longues courses, les poches
pleines de livres.
Et, après avoir décliné le plus poliment possi
ble, toutes les flatteuses distinctions dont je me
vis un moment l'objet, mes loisirs se trouvèrent
utilement remplis.
Par les temps de pluie, et lorsque toute excur
sion m’était interdite, j’avais chez moi, outre ma
bibliothèque bien fournie, des grammaires de
tous les idiomes qui en ont. une...
Je m’étais donné naguère pour objectif, la
connaissances des langues des deux mondes
Le champs était vaste, et je n'étais pas prêt de
voir s’épuiser la source de mon travail de lin
guiste ! —
Devant cette attitude d’un nouveau venu, le
cercle des officiers de toute arme ine nomma ; Le
hibou !...
Ce n’était pas précisément cela ; mon oncle
m’ayant fortement conseillé d’être aussi sociable
que mon naturel le comporte
102
DOHONT-D’ü TÏVILLE
D’ailleurs le hibou, puisquVuTxw il y a, «le
vait faire acte do présence à toutes les réu
nions (le la préfecture maritime ; partout où lo
devoir d'un officier de marine m'appelait g le hi
bou, *se montrait donc, en tenu correcte, au bal
comme à la corvée; et je ne sache pas que j’aie
donné ù mes supérieurs lo moindro sujet do
blûme à cet égard.
Je ne restai pas tout à fait en dehors du monde
qui s’amuse, puisqu’il fallait, d’office, en subir
les lois ; mais je gardais un certaiu quant-à-moi
non dans l'attitude, mais daus le détail de ma
vie exceptionnellement retirée.
J'avais dû, comme mes collègues, faire une
tournée de visites, qui m'avait mis en relation
de simple politesse avec toute la société toulo*
naisc; et je connaissais pour les avoir admirées
au bal, toutes les élégantes jeunes filles du ays.
La plupart étaient charmantes, quelques-unes
épousèrent ù ma barbe, des officiers do ma
rine, qui sollicitèrent «lo hibou * de leur servir
do témoin à la mairie et h l'église, mais ce fut
tout.
Je dois avouer que mon extrême réserve
à répondre aux avances de quelques famil
les , qui m'eussent dès lors ouvert leurs
1)C MON T-D* DRVÎLT-Iî
103
rangs honorables, tenait, à une double cause.
D’abord j ’étais bien jeune pour m’établir, ma
situation n’était pas faite, et les circonstances
politiques offraient peu de sécurité.
De loin déjà L'invasion étrangère menaçait le
sol de la patrie ; d’un moment ù l'autre l’armée
territoriale pouvait réclamer d’office, l’adjonc
tion des marins... Depuis la guerre de Russie, et
l’anéantissèment de la grando armée, tout allait
à la dérive ; l'avenir inquiétait tout le monde...
Do plus, j ’étais fermement résolu à ne conclure
qu’un mariage très sérieux : et je ne faisais pas
même entrer en ligne de compte les avantages
do la fortune et de la position sociale.
La première condition, selon moi, d’une heu
reuse union, c’est la sympathie, non seulement
des cœurs, mais ries goûts, des idées, des habi
tudes, des natures... Hors, il n’était point facile
do rencontrer do toiles harmonies, entre « le hi
bou » et les brillantes jeunes filles que je ren
contrais aux fêtes do la préfecture maritime...
D'ailleurs, an bruit du canon do Montmirail,
quand l’étranger mit un pied vainqueur eu Al
sace, Lorraine, Champagne, mon patriotisme no
me permettait de penser qu’au malheur do la
d c m o n t - d ’ u r v il l h
Franco... Je n'aspirais qu’à donner mon sang1
pour Elle !
Enfin,lo printemps de 1811 arriva. Xospriuces
français furent accueillis avec ivresse, surtout
dans les provinces du Centre,du Midi,del'Ouest.
L'empereur de Russie, Alexandre l #r se vit
l’objet de l'admiration universelle. L’autocra
te dut être singulièrement flatté de tant d’hom
mages : il se voyait l’arbitre de la situation. La
Russie, depuis longtemps à la mode, en Franco
le devint plus que jamais.
Lanation fut consultée; elle acclama Louis
XVIII avec transport.
L’idée de ce retour de la famille Royale était
depuis longtemps au fond des esprits clair
voyants... Il nous fallait, à ce douloureux mo
ment de notre histoire, un souveraiudoué d'un
grand tact politique : tel fut Louis XV111.
Une régence, avec le roi de Rome, n’aurait pu
contenir tes esprits ; l'effervescence non seule
ment était générale, mais les dernières années
de l’empire avaient lassé la France du régime im
périal ; nous.les marins,en savions quelque cho
se!...
Bref, Louis XVIII, roi de France, ralliait à
lui l'immense majorité: le suffrage national.
D UMONT-D* DHVILLE
195
L’empereur Alexandre, eu reconnaissant le fait
ne fit qu'obtempérer au grand courant, de l'opi- ,
nion, cette reine occulte sans laquelle nulle
autorité ne peut s’établir.....
A la fin du mois de Mai ISM je reçus l'ordre
de me rendre à Païenne sur le vaisseau « La
Ville de Marseille » pour recevoir, à bord de ce
navire, le duc d’Orléans et sa famille, et les
ramener en Franco.
C’était une mission de confiance dont je fus
d’autant plus flatté, que, pour un simple
Enseigne de vingt-quatre ans à peine, la dis
tinction dont m'honorait le gouvernement était
un fait bien rare dans nos annales.
Encore que cette courte expédition ne dût
présenter en apparence qu’un but agréable û
atteindre, elle comportait néammoins ses diffi
cultés, car il y en a partout...
Néammoins le Capitaine improvisé dé la « Ville
de Marseille r> ont une traversée favorable. La
saison était belle, nous eûmes vent de poupe, do
Toulon û Païenne. Nous avons échappé à tout
accident, et sans même rencontrer une croisière
anglaise...
Depuis les grands triomphes do Nolson, le
196
DOMONT-D’trayiLLE
voisinage d'nn vaisseau Anglais nous était do
mauvais augure 1
Quant A moi, il va sans dire que je n’épar
gnai rien de ce qui pouvait rendre mon bord a»
ccptable aux augustes voyageurs...
Je m’ingéniais A prévenir les désirs de donna
Am alia et. do ses jeunes enfants, Ferdinand
et Louise d'Orléans. J’avais trouvé au palais
royal de Païenne un ncceuil plein d’abandon,
de confiance, et j ’en gardais le meilleur souvenir.
Pour le voyage de retour, le vent ayant tour
né aussi, la navigation fut des plus heureuses.
Quoique pas très longue, elle le fut pourtant
assez pour donner au duc d’Orléans l’occasion
de laisser voir son osprit. vif et brillant, et une
réelle supériorité de caractère.
Donna Amalia, l’aimable et bonne reine la
meilleure des épouses et des mères !...
Le duc, d'Orléans qui portait son rang sans
aucune morgue,mit tantdocharmeau moiudro do
nosentretiens du bord, que je ne saurais oublior
l'agrément jeté par son Altesse sur le voyage
à travers les eaux bleues de la Méditerranée.
Malgré tous ses avantages, le prince était
si simple, si parfaitement bon et bienveillant,
'T 'W ÏW ',
DUMONT-D URVILLE
107
que tout l’équipage de la « Ville de Marseille
» se prit a l'aimer...
Il racontait les tristesses de l'exil, les ennuis
sans nombre que la politique impériale lui
avait valu... Sa joio profonde do rentrer en Fran
ce, de revoir Paris, de retrouver famille, amis,
demeure et patrie !
— Et vous dites, mon cher duc, ajoutait dona
Amalia, vous pensez que je préférerai bientôt
Paris (oui seul à l’Italie entière?...
— Je n'en doute pas un instant ; madona
Amalia ! ripostait avec vivacité et conviction le
duc d’Orléans. »
En apercevant de loin les rives de Provence,
le petit prince Ferdinand, ( il avait quatre ans,)
battit des mains, et courut se jeter dans les
bras de scu père en criant : Vive la France 1! ! »
A peine de retour à Toulon, je fis deux courtes
campagnes ; la première à bord du Suffren•; la
seconde sur ic Royal-Loute. Puis encore une
échappée sur YAlouette.
Ce fut tout; mais dans l’intervalle de ces ex
péditions saus importance pour mon avance
ment, je fis à Toulon uue rencontre qui devait
lixer ma destinée.
108
DUMONT-n’pRVILLR
Pondant l’hiver de 1815, dans une fête à. la
préfecture do marine, j ’avais dansé deux fois
avec une jeune personne que je n’avais encore
vue nulle part. Elle était d’une beauté rnro; et
celte beauté dont elle semblait faire peu de cas,
me parut en effet, le moindre de ses avantages.
A peine eus-je causé avec mademoiselle Adèle
Pépin, l’espace d'une demi-heure, que sa con
versation attachante, l'harmonie de sa voix
douce et chaude, le charme de son esprit culti
vé, tout enfin me fit pressentir quelle serait,
peut-être ! la compagnie do ma vio...
Néanmoins, devant prendre la mer au pre
mier jour, et très occupé de mon départ, je no
cherchai point h connaître ni ù revoir celle qui
avait si vito captivé mon attention. Mais une
fois en mer, ma pensée revint à elle...... c'était
la première fois, depuis le deuil do ma mère,
que je recevais d'une autre femme une impres
sion profonde et sérieuso...
Au retour do la rapide expédition du S u / f r e n ,
j ’avais entendu citer M. .Iules Pépin, fils d’un
grand fournisseur de la marine, comme un jeu
ne officier d’avenir, plein d'ardeur au travail,
d’amour de la science. On me le désigna on
soir, à la préfecture ; nous liâmes conversation ;
DUMONT-D’r n v ir.L E
109
ot je finis par savoir qu’il était lo frire aîné île
l'admirable jeune fille dont la noble vision han
tait ma pensée...
Co jeune officier qui attirait ma confiance par
une communauté de goûts, ( il cultivait de pas
sion la botanique,} devint en peu de semaines
un ami.
Mais je no vais pas vite en bosogno, quand
il s’agit des choses sacrées de l’âme...
Ma timidité aidant, je repartis, sur le RoyalLouis sans avoir revu mademoiselle Adèle!...
Ce ne fut que cinq mois après, au retour, que
je me renseignai h fond.
J’acquis la certitude que mes pressentiments
à première vue ne m’avaient pas trompé.
Alors eut lieu ma présentation ù la famille
Pépin par mon nouvel ami. Tout ce que je
savais de Mlle Pépin répondant aux vœux se
crets do mon âme, j’avais écrit â Beauvais
pour raconter à mon oncle mes plus intimes
pensées, et les projets d’avenir qui grandis
saient, en m oi, en y associant une femme
d'élite.
Mon oncle toujours préoccupé de mon bon
heur. me promit sa visite, pour le printemps,
très prochain ; lorsque, pour la troisième fois,
200
dümoxt-d' urvillb
j’embarquai sur l'Alouette, pour uno circumna
vigation de trois mois.
Pendant cette rapide promenade sur les côtes
do la France méridionale désertées des hom
mes , toutes mes vieilles hésitations, toutes mus
craintes de fixer trop tôt ma destinée, disparais
saient, balayées par des considérations de la
plus haute portée pour moi.
Je voulais faire un mariage d’inclination ctde
raison ; j'entrevoyais la possibilité de ce mro
bonheur en épousant mademoiselle Pépin ; et,
s’il fallait la grande majorité des vingt-cinq
ans accomplis pour en finir, eh bien !, ilnes’agiisait que d’attendre quelques mois.
Dès mon retour à Toulon, j'écrivis en ce sens
à mon onclo qui vint aussitôt en aide à ma
timide réserve.
Il écrivit aux parents do mademoiselle Adèle,
en les priant de m'accorder l’estime ot la coufiance qu’un père, un unique parent, sollicitait
pour son fils d’adoption.
Cette lettre, enfermée dans celle que m'écri
vait le bien cher oncle, devait être roinise par
moi à monsieur Pépin lui-même. Dieu que mon
oncle s'expliquât à demi, il n’y avait pas moyeu
de s’y méprendre...
dtjmont-d’ürville
201
Si mademoiselle Adèle était déjà promise à
plus heureux que moi, on me le ferait enten
dre, il ne me resterait qu'à renoncer aux es
pérances encore secrètes que je nourrissais de
puis plus d’une année !..
À cette idée mon cœur se serrait...
Sinon, je serais admis dans l’honorable famille à titre de prétendant et les choses iraient
d’clles-mômes.
Je remplis donc la délicate mission près de
monsieur Pépin, qui, après lecture de la lettre
de mon excellent oncle, mo présenta à sa femme
et à sa fille.
Le frère do M«a« Adèle avait aussi parlé de
moi ; on me connaissait.
Dès cet heureux jour je fus traité en ami de
maison, avec cet abandon confiant qui est
le charme d’un intérieur de famille........
A mesure que je voyais M°,,u Adèle an milieu
des siens, je ne pus que l’apprccier davantage.
Déjà je devinais on elle le germe des vertus de
ma mère!.....
C’était bien là sa grande séduction... et le
jour où je vis couler ses pleurs au récit du inùlo
courage déployé par ma sainte mère, alors qu‘el
le défendit, mieux qu'un avocat d'ofiiee, les jours
202
DUMONT'D’m tV ILLi:
odieusement menacés de mon père, infirme l je
ne pus me contenir plu6 longtemps; il fallut
que mou cœur trahît son secret.....il débor
dait !.....
C’était le soir, après souper ; nous étions réu
nis dans le petit salon de madame Pépin autour
d’un fou gai et clair.
Les autres, avides de m'entendre raconter les
scènes intimes de la révolution me question
naient avec vivacité. Mademoiselle Adèle, si
lencieuse, pleurait doucement, laissant ses
beaux yeux voilés par ses larmes exprimer seuls
l’intérêt palpitant qu'elle prenait à m’écouter....
J’allai prosqu’iinpétuesement vers elle.
— Ah! lui dis-je, que ma mère serait heureusede
vous nommer sa fille ! Voulez-vous faire mon
bonheur! oh ! dites, je vous en prie. Ne pleurez
plus, mais répondez-moi ! Voulez-vous parta
ger ma vie ?.....
— Je le veux, dit-elle, oui,de tout mon cœur...
J ’espère être aussi la femme aimante, fidèle et
dévoué.....
— Adèle ! — Julien !.....
Nos cœurs étaient trop émus pour parler...
mais nous étions fiancés !.....ù jamais promis
l'un à l’autre !....
DÜMONT-D’UltVILLB
203
Ils s’étaidht tous levés. Jules Pépin mo serra
dans ses bras. M. Pépin embrassait sa lillc, et
madame Pépin prenant mes deux rnains dans
les siennes, me dit dans une chaude étreinte..
Merci à Dieu qui me donne unlils de plus à ai
mer?... Vous ôtes dignes l’un de l’autre, Julien
et Adèle!.......
A ces mots, je sentis mon cœur bondir d’une
émotion nouvelle.
— Oh I non, m’écriai-je, je ne suis pas encore
digne de votre admirable Adèle! mais je le de
viendrai !
Elle daigne associer son sort au mien alors
que. sans fortuno, sans position faite, je ne lui
offre que mou cœur, Mais j ’avancerai !...
— Vous êtes jeunes tous deux, l’avenir est à
vous ; Adèle aura bientôt dix-huit ans et vous?
— Moi vingt-cinq dans six semaines.
— Eh bieu ! mes enfants, prenons cetto date,
qui sera votre anniversaire de naissance, pour
célébrer votre heureux mariage.
M. Pépin, ajouta aussitôt: je vais écrire cela
de ma plus belle main à Monsieur le Vicaire Gé
néral de Beauvais. Nous aurons la joie de le voir
bénir l'union de sou fils adoptif avec ma lillo! *
Quels doux resouvouirs so pressent sous ma
DüMONT-D Lit VILLE
plume, en traçant ces ligues ! Mais, ai-je le
temps de m’y reporter ? Non, courons à l'enchaî
nement des faits qui remplissent jusqu'au boni
la coupe de ma vie!.....je n'ai pas le temps,
moi, de cueillir les fleurs du chemin.......
Ainsi que l’avait projeté l’excellent père, notre
mariage eut lieu le jour anniversaire do mes
vingt-cinq ans révolus...
Nous étions heureux! et mon oncle eut la
joie de donner sa bénédiction suprême, à deux
cœur qui, «levant Dieu et devant les hommes,
sc donnaient l’un h l'autre pour jamais.
A mou tour et depuis, je ne cesse d'en bénir
Dieu ! ...
La réalité de mon honneur a dépassé mes
plus ambitieuses espérances !...
Mais hélas ! combien il a fallu que madame
d’Urvillefût « la femme forte » pour s'associer di
gnement, comme elle l'a toujours fait, à une des
tinée aussi tourmentée que la mienne!.....
Quel trésor de courage, de pieux dévouement.
d’abnégation d’elle-mêine!.....
Ah ! oui, le cœur de mon Adèle est fait tout
exprès pour me comprendre et pour m’aider !...
Cette vie, si souvent déchirée par la séparation,
cet incessant combat, partage habituel du vrai
205
DÜMONT-D’tm VILLE
marin, Adèle d’Urville on prend sa noble part
sans reculer, sans fléchir!.....
« Désormais tu n’es plus seul! mon Julien;
« m'avait écrit mon oncle, dès son retour ù
« Beauvais.....L'ange visible que Dieu t’achoia si, remplacera pour toi toute la famille absen« te.....Oh ! qu’elle soit mille fois bénie cette ai« niable Adèle qui veut ressembler ù ta mère,
« et dont la jeune vertu est déjà forte et géné« rcuse I....... »
En effet,j'eus bientôt l’occasion de voir à l’œu
vre l’intelligent courage de Madame d’Urville.
Je ne sais si les adversaires du « hibou » le
desservirent près du nouveau ministre de la
marine ; mais je fus oublié à Toulon, depuis les
débuts de 1810 jusqu’en 1S1Q.
Cela me semblait d’autant plus blessant que
je n’avais absolument rien fait pour justifier
une disgrâce.
Oui, sans la douce et forte patience de mon
Adèle, je brisais ma carrière!
Ingrat que j'étais envers Dieu !. mon bonheur
d’époux et «le père ne me suffisait donc plus ?
J’avais deux enfants, jo les aimais passion12
206
Dü MOXT-d ’ ü RVILLE
nérncnt... et pourtant, je l’avoue, il me fallait
encore la mer.
Madame dTrvillo le pressentit la première.
Elle avait compris que les heures fugitives du
bonheur terrestre ne sont pas le fond de la vie
de l'homme.
Il est lait pour agir, dût-il en mourir ... Je
m’étais reposé doux ans dans les joies bénies
du foyer... L'heure du réveil arrivé, j ’aspirais
au combat, et jo voulais la lutte! ... L’inac
tion me tuait, et j ’avais vingi-sept ans...
Enfin, lassé d'attendre, je résolus do donner
ma démission, de rentrer dans la vie privée ;...
D’aller, après avoir fermé les yeux à mon digne
oncle qui s’éteignait, plein de jours etde mérites
sinon planter mes choux, du moins me re
tirer en Normandie, pour y enfermer ma vie
dans l’étude, la littérature, la scienco indépen
dante ;
J ’étais si complètement heureux dans mou
intérieur que cette résolution suprême no me
coiltn pas ; je le crus, toutefois.
Mme d’Urville, plus clairvoyante, sacrifia
notre intime félicité à l'honneur de ma vocation
de marin.
Je ne sais comment cela se fit, mais le jour
DUMONT-n’UJtVILUÎ
207
infime où j'allais lancer ma démission, une dé
pêche ministérielle m’arriva:
11 s'agissait d’une campagne depuis long
temps rêvée...
Explorer l’Archipel, la mer Noire, les parages
peu ou mal connus de la Méditerranée orientale.
Je recevais l’ordre d'aller rejoindre à bord
fie la Chevrette, le capitaine Gauthier, un ami ;
il me sembla que je ressuscitais !...
J'avais épuisé les richesses do la Floro pro
vençale: Celles de l'archipel Grec s’offraient.à
ma vieille passion de naturaliste.
Je ne raconterai pas ici, comment je découvris
le chef-d'œuvre de Phidias, à Milo. Je l’ai dit
ailleurs... De cette légende contemporaine ou
ferait une bonne comédie en trois actes : le
premier à Milo, le seconda Constantinople, lo
troisième à Paris.
L'expédition se termina à l’entrée de l’hiver,
en 1820.
Je fus chargé do lire l’Académie des Sciences
le compte rendu des travaux accomplis par l’E
tat-major de la Chevrette.
A ma stupéfaction, tout l’honneur, tout l'in
térêt de la séance, fut pour l’épisode relatif à la
découverte de la Vénus de Milo !...
208
dumont- d’ukvillb
Ah I que voilà bien l’inconséquence humaine I
Honteux en quelque sorte d'un succès si facile,
et voyant, pour si peu, qu’on me faisait une
réputation colossale, au point de devenir popu
laire en huit jours ! —je voulus prouver au
monde savant que nous ne sommes pas des
marins d'eau douce.
Je publiai l’ensemble de mes travaux sur
l’histoire naturelle, la-botaniquc, l’entomologie,
la géologie, etc., etc.
Le roi, qui avait lu avec intérêt ce qu’il vou
lut bien qualifier, « l’œuvre utile d’un penseur
et d’un travailleur émérite > me nomma Che
valier de de Saint-Louis ; et le brevet do Lieu
tenant de vaisseau m’arriva ou inème temps
que le grand ouvrage sur l’Egypte, don gra
cieux de sa Majesté.
Accueilli dès lors parmi les membres de la
nouvelle société de Géographie, qui so créait,
je me liai bientôt avec l’un des fondateurs, le
capitaine Duperrcy, mon ancien camarade do
collège.
Il venait d’accomplir son premier tour du
monde sur la corvette Y Uranie ; il rêvait d’entreprendro un autre voyage de circumnavigation
plus important encore...
DÜMONT-D’üIlVILLE
209
<r II y avait entre Duperrey et Dumont-d’Urville, tout co qui constitue l’indestructible ami
tié : mêmes goûts, mêmes aptitudes, même ré
solution. »
Nous élaborâmes un projet, à deux.
Après avoir mûrement médité lo plan, les dé
tails, et le but do notre future campagne
scientifique et exploratrice à travers les deux
mondes, nous rédigeâmes, toujours ensemble,
un mémoire qui fut présenté au ministre de la
marine : le marquis do Clermont-Tonnerre.
Il le lut, lo compulsa, le discuta avec nous,
puis finit par l’approuver sans restriction.
C’était en 1822, je me reposais depuis deux
années d'une expédition plus heureuse que
fatigante, et puis les encouragements du roi
enflammaient notre émulation.
Lo ministre fit équipper et armer la corvette
a La Coquille » Duperrey, plus ancien do grade,
fut nommé Commandant; jo lui fus adjoint
comme « Second. »
L'Académie îles sciences nous accabla do
pressantes recommandations ; et, bion pourvus
de tout ce qui pouvait aider notro lointaine
circumnavigation, nous appareillâmes à Toulon,
le 11 août 1822.
2 i0
dumont-d' cbvillb
Madame d'Urville et nos quatre enfants res
tèrent à Ja Juliade pendant la durée do l’ex
pédition.
Co fut un des meilleurs moments de ma vie
maritime. Les intéressants travaux de Garnot.
de Lessou, se joignant à ceux de Duperrey et
aux miens !...
Quelle douce entente régnait entre nous !
quelle admirable sympathie entre gens de même
vocation ! Eh ! avec quelle ardeur nous travail
lions ensemble !
Ah! c’était, le bon temps ! La jeunesse etses
illusions nous faisait trouver la vie belle, fucile, idéale...
Et puis, j'entrevoyais pour la première fois,
cette enchanteresse Océanie, l’oasis merveilleux
du nouveau monde, qui promût des découvertes
infinies !
Pourquoi faut-il que dans un tel pays les
hommes soient affreux, mauvais, anthropo
phages !...
A travers ses nombreux archipels, scs îles
immenses ; sous un ciel auquel rien en Europe
ne saurait être comparé, l’Océanie fait rêver de
rjsden !... Le navigateur subit, en ses parages,
dumont-d’ubvilliî
211
uno fascination enivrante qui n’est pas sans
péril...
Quel contraste entre ces plages, attrayantes
entre toutes, et leurs sombres habitants ! Pen
seurs et philosophes, venez ici !...
Ce c’est point en ces pages intimes que je
recommencerai l’histoire scientifique de mon
premier tour «lu monde.
11 a été publié, d’ailleurs ; et il a pris fin le
25 avril 1825. Jamais un si grand voyage de
circumnavigation ne fut, je crois, plus favorisé,
plus heureux, plus complet dans ses résultats
utiles et; féconds.
Epidémies, tempêtes, naufrages, nous avaient
épargné, du commencement à la fin de l’expé
dition. Sous ce rapport elle était sans gloire;
nous n’avions combattu ni contre les hommes,
ni contre les éléments, pendant une durée de
trois ans presqu’entiers... Tout avait succédé
h souhait pour nos travaux, nos recherches,
nos expériences, comme pour l’état général dos
santés, et le maintien de l’équipage. Cela tenait
du prodige !...
Avec quelle ineffable joie je serrai dans mes
212
i) nuont- d' drvillr
bras mes enfants grandis, embellis, et leur
Incomparable mère !...
Ali 1 pour savoir co que vaut un tel moment,
il faut avoir aussi goûté l'amertume de l’exil,
les tristesses d’une longue absence, la dure
privation du foyer. !...
Ce fut le 3 octobre 1825, que je reçus mon bre
vet de capitaine de frégate. Le roi daigna y join
dre l ’Étoile de la Légion d’honneur. J ’eus un
moment de satisfaction si complète qu'elle no
pouvait ni s’augmenter, ni durer.....
C’était la médaille ! le revers fut un deuil...
«Nous perdîmes notre premier-né! Jules
dTrville : le portrait de sa mère pour les traits
du visage ; le mien au moral !
Une telle douleur ne se décrit pas ! Il avait
huit ans ; tout en lui était aimable : que d’es
pérance, que de rêves, que d’amour, sur cette
tète d’enfant !
Et Dieu, qui me l’avait donné me l’enleva !!!...
Et ce fut encore du cœur de mon Adèle que
jaillit la grande parole : Dieu nous l’a donné, Il
le rappelle ; que sa volonté soit faite ! >
Ob ! mou courage avait besoin d’un tel exem
ple! pour surmonter ma douleur il a fallu celai
Mais quand une mère puise dans sa foi la force
d u m o n t - d ’ü r v i l l e
213
et la résignation surnaturelle, comment auraisje pu murmurer ! Ne suis-je pas croyant, moi
aussi?..
Mais pourtant le chagrin du père était tou
jours là !... 11 me creusait.
Dix-huit mois après cette perte déchirante, un
second enfant me fut encore enlevé! c’en était
trop ; je pliai sons le coup !.... En vain mon ad
mirable Adèle s’oublia pour me consoler... ello
restait impuissante, pour la première fois '...
Je tombai malade ; la science déclara qu’il me
fallait la mer, pour rompre la monotonie do la
douleur/... Et j'entrepris en 1826, une nouvelle
circumnavigat ion.
Mon voyage avec le Capitaine Dupcrrey était
de ceux qui en appellent d'autros. Jo le savais,
néammoins j’aurais voulu mottre plus d’inter
valle entre les deux expéditions.
Un concours de circonstances détermina le
ministre de la marine à hâter l’embarquement
do la seconde Astrolabe, destinée, entre autres
missions lointaines, à rechercher les traces de
la première do nos Corvettes qui porta ce uom.
La France ignorait encore dans quels passa
ges notre infortuné La Pfrbuse avait sombré en
2U
DUMONT-n'UUVlLLB
170'«). .Jo dovais rechercher, dans les mers aus
trales, les vestiges nouvellement signalés par
dos navigateurs Anglais; et reconnaître enfin
le lieu du naufrage la mon table qui avaitengiouti
La Pe'rouse et ses doux navires : VAstrolabe et la
Boussole.
Toutefois je repris la mer en nourrissant l’es
poir quecetto nouvellcévolution [se prolongerait
moins que la première. Il en fut tout autrement.
Jo l’ai décrit trop en détail dans l'un de mes ré
cents ouvrages pour y revenir.
Ma seconde et terriblecampaguo de circumna
vigation universelle fut aussi dramatique dans
ses incidents, aussi pleine do périls et do luttes,
que l'autre avait été préservée et favorisée...
Quand nous revîmes la France, en 1820, mon
équipage était terriblement éprouvé !... do
longtemps il n’aurait pu tenir la m tr!...
Sauf le naufrage sans espoir, nous avions es
suyé tous les désastres. J'étais atteint do la
goutte h létat aigu.
Mon état- major de YAstrolabe n’était, pas
mieux partagé! plusieurs d’entre nous avaient
perdu la vue !
Ma première pensée, mon désir unique, (je le
dis parce que madame d’ürville partage tous
ÏÏDUONT-D’DRVILLE
215
mes sentiments, ) fut 'l'obtenir du gouverne
ment les justes rémunérations que méritaient
mes nobles compagnons...
Pour moi je ne voulais rien; je sollicitai avec
véhémence ce que je considérais commcladcttc
de la patrie euvers ses généreux serviteurs.
Hélas î je soutire d’y penser ! Le gouvernement
resta sourd à mes premières instances.....
Encore que le personnel e n tie rd e Astrolabe ait
ad mi ralliement concouru à l’accomplissementde
l'austère mission que j'avais assumée en 1826,
lorsqu'on Î829 j'exposai au ministre ses titres
ù de justes rémunérations, je me heurtai à l'in
différence la plus inconcevable, et disons-le, la
plus hautement blâmée par l'opinion publique.
Je ne dis pas qu'ii y eut dans cette injustice
une mauvaise volonté systématique, puisque
dix-huit mois après, â la veille de la Révolution
de Juillet, mes amis obtenaient, à la tin, ce que
j'avais réclamé pour eux !...
Mais alors, au mois de Juin 1830, c’était trop
tard !....
Le Rien pour être efficace doit se faire à pro
pos ; l'effet était produit, ot il fut déplorablo !...
Profondément attristé, blessé dans mes plus
délicates susceptibilités et voyant inesdéinarches
210
DU ilO N T-D U R VILLE
rester sans résultat auprès du ministère, jo
m’étais retiré à l’écart eu dehors de toute com
pétition comme des luttes do partis, j'étais étran
ger aux intrigues qui s'agitaient autour du
gouvernement.....
J ’avais connu les horreurs de la première ré
volution ; celle de 1830 me trouva plongé dans
les travaux ardus que nécessitait la récapitula
tion de mon voyage.
C’était un immense labeur qui ne pouvait
être achevé avant plusieurs années. D’autant,
plus que déyà, j'avais entrepris lerésuiné général
des voyages autour du monde ; ce qui devait me
conduire à 1836 !..... Je voulais meuer cela do
front.
L’amour de l’étude, et la passion d’agrandir
sans cesse le domaine des sciences qui ont trait
à la marine, no peuvent se concilier en moi
avec l ’esprit d’intrigue.
D’ailleurs, n’importe quel travail, dès lors
qu’il est sérieux, appelle le calme et n’aspire
qu’ù la paix !.....
Je vivais au sein de ma famille, dans iua
retraite du quartier Saint-André-des-Arts ; et
tellement captivé par un labeur qui s’adresse
plus encore à la postérité qu’à mes contempo-
DUMONT-D UKVILLB
217
rains, que quand l'émeute éclata, je n’y crus pas
d’abord.
J avais voulu la solitude ; à, part quelques
fidèles, de rares et. précieuses amitiés, je ne
voyais personne...j’étaisd’oillours soutirantd'uu
accès dégoutté, et Mme d’L’rville captivée par
tous les soins dont elle me comblait.
Je fus tardivement informé; jo craignais déjà,
(d’après le succès des barricades), «l’apprendre la
proclamation de la république !.....
Quand Duparrey vint m’annoncer que le parti
rlo l'Ordre se ralliait pour offrir au duc d’Orléans
de se mettre à sa tète, je me repris à l’espoir que
nous échapperions à la république, impopulaire
eu France, par ses excès ; le caractère national
ne se fera jamais aux mœurs républicaines.
Je dis à Duporrey : « La main de l’Angleterre
est pour quelque chose dans cette catastrophe.»»
C’est aussi mon opinion, dit-il.
Notre voisine prend sa revanche d’Alger ! »
Trois semaines après, j ’étais à peine délivré
d'un terrible accès de goutte. Le roi pensait à
moi pour la délicate mission que l’on sait, sur
laquelle tant de bruits inexacts ont défrayé la
curiosité publique à mes dépens.
11 importe peu ! je suis d'ailleurs- assez pliilo13
216
dümont- d’urville
Soplic pour subir la calomnie comme Socrate
accepta la ciguë !
Dès que Mine cTUrvillô connut la proposition
qui me fut laite île conduire Charles X et sa fa
mille en Angleterre, elle me supplia de ne pas ac
cepter, s’il y avait moyen défaire autrement.....
Mais j ’avais pressenti que lo roi se souvenant
du voyage de Païenne à Toulon, eu 1814, m'avait
désigné, pensant que son choix serait agréable
aux augustes voyageurs.....
Certes, c’était une mission pénible ; je no pou
vais l’assumer qu’à regret.
Aussi, après avoir exposé au ministre do la
marine mon état de convalescence, et ma ré
pugnance instinctive , lui demandant s'il ne
pouvait me faire remplacer?...
— Non, me dit-il ; le roi ne l’entend pas ainsi
Commandant, il compte sur vous.
— Eh bien I je me résigne ; thaïs à litre de ser
vice gratuit ... »
Le ministre m’avait compris. Il riposta vive
ment :
— Soyez, tranquille, Monsieur d’ürville, que
votre légitime iïerté se rassure : On ne vous offri
ra rien. Vous allez, remplir une mission d’hon
neur. — Voilà tout ......
DUMONT-d ’ ü R VILLE
219
Je ne me mis pas en peine de ce que pourrait
penser le public; il me suffisait d'avoir placé
ma détermination au-dessus des mesquines pas
sions et d’un vil in té rê t.....
Je me rendis à Cherbourg* pour prendre le
commandement des deux navires américains mis
à la disposition de la famille royale. C’étaient le
3e Great-Britain et le Charles-Caroll ; ils appar
tenait à MM. Patterson ; je dus commandera un
équipage qui n’était pas français....
Charles X se dirigea sur Cherbourg qu’il
avait choisi comme lieu d’embarquement. Il y
arriva lentement, librement, conservant dans
son attitude, le calme, Indignité, l’entière posses
sion de lui-même.
Je me rendis, vêtu en civil, sans aucun insigne,
devant le roi, et protestant de mou ontier dé
vouement. je priai sa Majesté de dire où elle
voulait être conduite.
— A Porsinouth, Commandant d’Urville.
La famille royale suivit son chef sur le GréaiBri/ain, avec quelques personnes de sa suite, les
serviteurs nécessaires.
Tous les autres voyageurs qui accompagnaient
l’Auguste exilé, montèrent à bord du CharlesC a r o ll.
1
220
DUMONT U* UIIVILLE
D’après mes ordres, mon appartement à bord,
était disposé pour recevoir Charles X.
Quant à moi, une tente sur le pont avec mi lit
do camp dressé le soir, devait mo suffire. Il
m’incombait une trop haute responabilité pour
que je quittasse le gouvernail.
La mer était houleuse, le veut contraire, la
traversée difficile. Ou eût dit un temps d'équi
noxe avec des boutfées du vent de foudre.
Il fallut louvoyer longtemps ; je n’étais pas
sans inquiétude ; et si le terrible vent, précur
seur des tempêtes, eût souftlé au départ, j ’eus
demandé un surcis!...
Mais il ne s’éleva qu’au bout de quelques
temps, vers le soir et par surprise. Je ne dormis
pas une heure pendant la traversée ; etello dura
Six jours !
C’estque le voyage de Cherbourg à Porsmouth
n’est jamais commode, et ne peut être couru
Ce n’est point une traversée facile comme celle
de Calais ù Douvres.
Déplus, j ’avais affaire à un équipage étranger;
ot je n’avais pour personnel français que deux
dévoués serviteurs ; deux murins sait*.
La manœuvre marchait bien, mais on n’avan-
çait guère avec vent de proue ! Le roi l’avait
compris ; ma vigilance inquiète le touchait.
Chaque fois queCharles Xdésiraitmaprésence,
je m'empressais de me rendre à ses ordres, avec
la plus entière déférence ; il me témoignait une
bienveillance parfaite.
Sa Majesté et le duc d'Angoulême avaient
trouvé dans leur salon mon dernier ouvrage ; ils
ne le connaissaient pas encore.
— Monsieur d’Urville, me dit un jour le roi, je
suis aux regrets de vous connaître trop tard
pour vous prouver ma haute estime, et vous créer
amiral.....
— Comment se fait-il, ajouta le duc d’Angoulôme, qu’on ne m’ait présenté ni votre personne
ni vos ouvrages?
Prince, je ne suis pas un homme de cour; je
me tiens ù l’écart, et je ne sais solliciter que
pour les autres I...
— Vous êtes un homme de tête et de cœur,
monsieur, reprit le roi avec une grande bonté;
je vous remercie de toutes vos attentions.
Je n’ai plus que mes sentiments de gratitude
pour reconnaître vos services; croyez que je
les apprécie...
222
dumont- d ’drville
— Sire, c’est la seule récompense que j’ambi
tionne...
Je n’ai pas voulu me joindre aux courtisans
de Votre Majesté, mais à présent je veux ne
m’épargner en rien...
— Nous le voyons bien, monsieur d’Urville,
et j ’y suis sensible.
Le roi me dit encore de charmantes paroles,
qui, ù mon tour, me touchaient... J'en avais be
soin, car, sentinelle vigilante, et tourmentée
par de violentes douleurs de tête, j ’avais passé
cinq jours et cinq nuits sans fermer l'œil ni
quitter un de mes vêtements ! J'étais excédé, et
môme écrasé de fatigue...
Les cotes d'Angleterre dont il fallait éviter les
brisants dangereux étaient en vue ; mais non
encore abordables. Le sixième jour fut rude
ment difficile ; et. la mauvaise humeur de certains
personnages à la suite de la famille royale m'of
fensa !...
— Suis-je un Dieu pour disposer du vent?
Des mots irritants et blessants m’atteignirent
alors que je faisais l'impossible pour mener à
bien la scabreuse traversée 11!
C'était plus que je n’eu pouvais entendre.
d u x io n t - d ' u r v il l r
223
dans l'état aigu do névralgie où j'étais, la pa
tience m’échappa ; ce fut un éclair!...
L'incident fâcheux,sans doute, fut commenté.,
envenimé et travesti. Je ne le relevai pas.....
Aussitôt ma mission achevée, le Grcat-Britain
me ramena à Cherbourg*.
J'v débarquai dans un état à faire pitié ; mes
amis m'attendaient dans do vives transes ,* on
craignait un sinistre!...
Madame d’Urville accourut de Paris. J ’avaia
une lièvre ardente ; presque le délire I On s’in
quiétait pour moi, et non sans motif.
Ma première parole à l’issue de la crise : —
La famille royale m’était confiée, et j'ai vu le
moment où mon vaisseau allait sombrer!!!
L’honneur était e n jeu ; et j’avais g-ardé pour
moi seul mes prévoyantes terreurs... *
Rentré à Paris, ma convalescence s’écoula
dans une solitude qui me devenait de plus en
plus nécessaire !...
Le hibou reparaissait...
Pas plus après 1830 qu'avant, les habitués
des Tuileries no me virent au milieu d'eux.....
J'avais besoin do calme, de silence et de paix...
J'envoyai mon rapport officiel au ministre de la
marine sur la traversée de Cherbourg* h Pors-
224
d u m o n t - d ' c t r y il l e
mouth, ot co fut tout.....Un ami se chargea do
l’expliquer....
Je ne réclamais que la liberté du travail et le
droit au silence.
Je ne voulais qu’être oublié; ....comptant sur
un lointain avenir pour obtenir de l’histoire
un jugement impartial (1) !..
O) Nous avons lu dans des livres qui font autorité, lo
démenti formol donné par madame lu Duchesse «le flérry
aux jmroloH attribuées faussement à Dumont-d’Urville.
De [dus son Altesse ltoynle d’après les mémoires in
times du Docteur Ménière officiellement envoyé A Blaye
pour soigner la princesse, dément expressément tout co
que- la malveillance avait imaginé contre d'Urvillc.
Son Altesse Hovalo démontégnlomont les paroles qu'on
lui a prêtées à elle-même. Elle déclare que loin d’avoir eu
A se plaindre de Monsieur d’Urville, elle no jwut quo
s'en louer ainsi quo la famille Royale.
« Les esprits Impartiaux n’ont pas attendu cette loyale
déclaration d’une princesse dont la franchise et la
générosité jde caractère sont connues de tous, pour épar
gner la mémoire do Durnont-d’UrvilJe.
Il suffit d'ailleurs «l’y réfléchir jtour être convaincu
quo l’illustre marin, gentilhomme de v ie ille ro c h e , servi
teur respectueux «le la monarchie, était parfaiiomont
incapaülu do so livrer, A l’égard do l ’augusto. famille,
A des paroles inconvenantes, dans la boucha d'un
hommo de em uret de sens.
On conçoit aisément quo les passagers A la suito de
la Camille lloyalu trouvassent la traversée des plus péni
bles.. Mais que de l'impatienco on soit «lescendu A l’in
jure, à la défiance même, à l’égard d’nn homme tel quo
Dumont-d’Urville, c’est plus qu’éto n n an t........................
ÛM6h
C’était une campagne de cabinet à fournir...
Je dus y consacrer six ans... Co n'était pas trop
pour édifier le monument scientifique, complé
ment d'une circumnavig-ation de neuf an
nées (1) !
Telle était la (in des premières notes sommai
res do Dumont-d’UrviUe.
Leur brièveté nous causa quelque regret.
Néanmoins c ’était beaucoup qu’il nous eût
confié ces courtes et précieuses pages.
Je les lui restituai le lendemain avec nos
meilleurs remercîments.
L’abbé Janik et M. Charles, qui aiment pro
fondément mon oncle, et qui, avant cette lec
ture, ne savaient absolument rien de la genèse
de leur cher Commandant, en veulent graver le
souvenir au fond de leur cœur !...
<•— Asile plus sûr encore que la mémoire!»se
plaît répéter mon couple d’amis...
(1) On sait que depuis 1S30, d’Urville cessa d'dorire ses
mm o ires.
13.
CHAPITRE 11
A près l’hivurnaue.
3/10. — 3S. — « Tandis quo nous jouissons
encore de l'hospitalité la plus complète à Tonga,
j ’ai dû mettre à jour mon travail officiel.
Mon album se remplit, et mes cartons so
gonflent. J’ai plus de trente planches de moyen
ne grandeur. Je préfère ce grand format à
celui qu’avait adopté M. Goupil. Mais les
plaquettes qu'il a laissées en héritage ù l'Ex
pédition au début, sont d’une valeur artis
tique, toute autre que nos» grands formats.»
Les précieuses plaquettes sont au nombre de
vingt-six... Je les consulte quelquefois, je les
admire toujours... Pmssé-jo atteindre un jour
au talent de mon regretté prédécesseur!...
Dans nos soirées à trois, quand le temps ne
nous permet pas île rester sur le pont, je peins,
taudis que M. Charles tourne et quo l'abbé prend
DUMONT-DUR VILLE
'-27
des empreintes pour le compte de l'un do nos
savants, surchargé de besogne ; comme û peu
près tout le monde autour du cher Comman
dant.
« Si l'activité n’existait pas, Dumont-rd’Urville
l'aurait inventée. »
Il est fait pour agir et promouvoir un per
sonnel immense... Quand on vit en mer dans
son entourage, il est facile de comprendre qu’il
s’ennuie à terre...
Mon oncle a le souffle marin, comme d’au
tres le souffle poétique . D'Urville est bien plus
chez lui sur sou vaisseau que partout ail
leurs... Et pourtant comme il sait goûter les
joies du foyer!...
J'ai ouï dire que les vrais marins sont géné
ralement ainsi.
Sur l’Océan comme dans le domaine do l’Inlini. tout est perpétuellement nouveau. Le navi
gateur ne connaît pas cette pille monotonie de
terre ferme qui traîne partout l’ennui après
elle...
Cela tient ù ce que le marin joue chaque jour
sa vie en des luttes souvent gigantesques ; sans
doute la lutte invisible est la même en tous
lieux ; l'homme traîne partout ses misères et sa
228
d u m o n t-d’
tm m u ï
chaîue... Mais sur l’Océan c'est comme à la
guerre : il faut, sous peine de périr, se défendre
sans désemparer !...
3/10. — 39. — « Enfin me voilà à flots !... Je
prends «les forces ; toutos les inquiétudes mor
telles se dissipent autour do moi, comme la
sombre nuit devant la souriantq aurore...
Les admirables soins de mon oncle, deM.
Charles et de mon cher abbé, m’ont rappelé à la
vie ! Mais que de temps il a fallu pour ;me tiror
de là !
Il y a prés d’un an que je n’ai rien écrit, car
dans les entractes de l’étrange maladie < arientaie » que j ’avais, une seule chose me plaisait :
crayonner ! c’est l’unique occupation qui ne me
lasse jamais. Elle ne me fatigue pas davantage.
Pour moi, peindre c’est vivre !
Je suis créé pour peindre, dit l’abbé, comme
l’oiseau pour chanter!... Et mon oncle n’aura
pas beaucoup de lacunes à combler dans l’en
chaînement de mon œuvre. Le travail d'ensem
ble ne périclitera pas, grâce aux croquis pria, à
chaque importante occasion par mes deux élè
ves, je puis reconstituer les tableaux des dra-
DüMONT-D’ m rm iÆ
229
mes de mer qui ont passé devant nos navires
pendant que je pâtissais, en me débattant contre
le mal...
J’ai bien souffert ! mais maintenant que tout
est fini, je crois sortir d'un mauvais rêve !...
Mon pauvre père ! Quelle désolation eût été
la sienne ! Quel désespoir inconsolable pour lui,
si la mort m'avait frappé !.... Bon comme je le
connais, il n’aurait pu se pardonner de m’a
voir envoyé au bout du monde pour y lais
ser mes os !... Comme si je n’étais pas seul res
ponsable de mon embarquement !
Comme s’il n’était pas volontaire, malgré les
jours de ténèbres, de crises, de folles terreurs !...
Merci à Dieu encore une fois ! Il a béni le
dévouement de l’amitié si tendre de l’abbé,comme
Vénergique attachement île mon cher oncle...
Je n’ai que mon travail pour prouver ma
gratitude; je vais par mon zèle, réparer le
temps perdu, je travaillerai pour quatre, à pré
sent que ma convalescence s’achève si heureu
sement.
0/12 — 1839 Tandis que je me débattais entre
la vie et la mort, l’escadre a l'ait un chemin
énorme. Elle a franchi le détroit do Cook : elle
a relevé plus de cent lieues do cotes : elle a
230
ijumoxt- d' ühville
fouillé les archipels les moins connus de l’Océa
nie, et l'exploration do ces beaux parages a
duré cinq mois.
Tout cela s'est accompli on dévorant l’espace
de huit h neuf cents lieues de mer.
Le Père-Tim vient do m'annoncer que nous
approchons des zones où la découverte d’un
petit continent est probable.
a — La terre inconnue que Ross et tyilkes,
après Louis-Philippe, ont. pressenti, n’est pas
loin d’ici! disait hier Duraont-d’Urville, qui de
son côté calcule,médite, et prédit la découverte
en question.
Grèce au ciel, nous marchons vers le Pôle-Sud
dansdesconditionsqui semblent favorables.C’est
la saison où le jour dure six mois ! Le soleil no se
couche jamais alors aux régions antarctiques !
Ici toutes les données astronomiques, météoro
logiques que nous autres européens consultons
ailleurs avec certitude, sont plus ou moins dé
routées. Le disque argenté de la lune paraît à
l’œil exercé, au sein d’un jour éclatant; mais il
est fort probable que l’expédition aura aban
donné ces parages avant que Phébt* n’éclaire la
nüit perpétuelle des six mois d’hiver polaire.
Non, décidément je ne verrai pas le beau ciel
d ü m o n t - d ’ü r v i l l e
231
étoilé du Pôle-Sud... Mais avec un peu d'ima
gination, il est facile de concevoir en idée, de
quelle magnificence doit être le firmament cons
tellé, quand le soleil est absent d’ici; c’est-à-dire
quand la terre est au point-sud de ses tourbil
lonnantes latitudes......
— « Oui, la science l’affirme : entre le 120° et
le 170°de longitude il existe un immense espace
encore inexploré.
Lu Continent est là !
No laissons pas à vos bons amis, les Anglais, la
gloire d’une découverte qui ajouterait un fleu
ron de plus à la couronne de Dumont-dUrville !
c’est M. Hombron qui m'a dit cela.
Nos malades sont restés à JIobart-Tow où
aucun soin ne leur manque.
M. le Second sans être si gravement atteint;
que je l'ai été, s’est alité pendant un mois. 11 a
été guéri le premier, et assez vite, par bon
heur; car c’est toujours loCommandantqui tient
coup et remplace les absents !
Le corps médical l'adore, le Commandant! il
est si paternel pour ses malades du bord ! Eh !
que dirais-je, pour moi, si comblé de soins et de
touchantes bontés pendant ces mois d’épreuves !
L'abbé m’a conté qu'au moment où ma tête eu
232
D U M O N T-D ’ unVILLT?
délire battait la campagne, Dumont-d’Urville,
triste et morne, assis près de ma couche, pleurait
comme un enfant !.....
Ah ! c’est qu’alors M. Charles, veillant jour et
nuit près de moi, tremblait pour mes jours ! c’est
que mon oncle o désolé » sc reprochait de
m’avoir enlevé comme ou enlève une redoute,
pour me transplanter sur VAstrolabe... dans l’es
poir d’opérer ma transformation morale !...
Et c’est quand tout marchait bien, alors que
tout avait réussi, que le grand opérateur com
mençait h s’applaudir des succès de l’Opération,
qu’il fallait me voir mourir! ! ! Oh ! je comprends
ce que souffrait Dumont-d’Urville, h l’idée seule
de la crainte que lui causait mon danger...
Sa vive joie quand je fus hors d’affaire, je m’eu
souviendrai toujours, pour lui en garder une
éternelle reconnaissance !.....
12/10 —39 — Coup d’audace ot de génie ! nous
cinglons en ligne droite vers le pôle. Le pilote
crie : largue toutes voiles ! nos ingénieurs hydro
graphes sc préparent à faire attaquer les glaces
antarctiques.
14/10 — id — Nous y sommes, et le travail re
doutable commence...
Le Commandant annonce que, sous peu de
ddmont- d’ürviu .iî
233
temps, nous pouvons atteindre le Cercle polaire
môme : par 0030, latitude-sud, et 138°S1 longi
tude-est.
Avec son tact, en quelque sorte divinatoire,
Dmnout-d'Urvillc va marquer son passade,
laisser son ineffaçable trace, non loin du pôle
magnétique I
Quand cela ?.....
Ici, il n’est plus question de jours et de nuits ;
mais nous avons nos montres, et l'aiguille ma
rine. Nous comptons tout do môme par vingtquatre heures et l'aiguille de la boussole ne cesse
do nous guider.
Mais quelle étrange sensation ! s'avancer, au
milieu du silence éternel, des parages inhabités !
Toucher aux extrémités du monde ! ! !.....
16/10— 30 Le voilà ! il est signalé, le continent
du Pôle-Sud !!l
Au bout de sa lunette, Dumont-d’Urville l’en
trevoit et le salue!... Il a touché le but... Une
immense clameur retentit.
C’est d’abord un colossal ruban do terre...
Il s’étend à perte de vue. Il longe, de l'Est d
l'Ouest-Sud-Ouesty la grande ligne du Cercle
polaire.
Approximativement, la largeur du continent
231
DUMONT-D'URViu.B
est do cinq à six cents métros. Cette terre est
couverte de glaces. Les neiges ont nivelé les
Cimes en laissant subsister les ravins, les
pentes raides; il y a des baies, dos pointes;
l’aspect des lointains rivages présente de fantas
tiques dessins. Je peindrai bientôt tout cela.
Mais quand aborderons-nous?. Nous sommes
loin d avoir passage libre à travers les glaces et
les banquises !.. Avec quelle énergie persévérante
travaillent ces marins au bras de fer ! rien uc
les arrête; rien ne leur résistera, sans doute?...
Du haut du grand pont de VAstrolabe s’offre
un coup d’œil magique!. Cette terre est impo
sante, grandiose comme la mer...
J ’aperçois maître Zaroff qui s'est élancé au
grand mât, avec la souplesse d'un cliat sauvage
afin d'y voir plus loin!...
— M’sieu Louis ! me crie en se balançant, !o
mousse espiègle. C'est pas vous <ju aborderez ldi y
a des crêtes tout autour du continent... Ceux yni
virent Id sont défendus ! Allez; c'est pas pour rire.»
Kt Zaroff se coula le long des cordages. Il avait
vu tout ce qu’il voulait voir.
— Ceux qui vivent là? dit le mousse, ce no
sont pas des hommes, je suppose?...
20/10 — Quoique bien lentement, nous avuu-
d u m o n t - d ’u r v i l l e
235
cions vers la découverte du Commandant. Ce
commencement, de succès triplait le courage des
matelots... Mais l'enthousiasme était redevenu
silencieux.
On pressentait, sous ces nappes terreuses
d’une blancheur terne et monotone, les redou
tables difficultés de l’abordage.
La surface accidentée, hachée, tourmentée
sous l’action du g d ou du d<fgcl, semblait avoir
subi de perpétuelles convulsions.
Çà et lè, des montagnes de glaces, se montrant
comme des sentinelles avancées, protectrices
majestueuses des rivages silencieux.
A mesure que les vaisseaux s’approchent du
nouveaux continent, la sonde rencontre des bri
sants : il faut procéder avec la plus grande pru
dence pour épargner aux carènes de YAstrolabe
ot de sa sœur, les formidables chocs qui pour
raient fracasser les Corvettes !...
On va jeter des cordes à crampons, et lancer
une flûte.
J’entends Messieurs de l’état-major parler
d’un pout, aérien: M. Vincondon Dumoulin en
donne le plan iï M. Lottin, je les vois dïci !...
Tout lo monde voudrait aborder, mais per
230
ttUMONT-D’üRVILLB
sonne n’a trouvé lo bon moyen. Les ingénieurs
sc consultent...
Dumont-d' L'rville. après les derniers efforts, se
décide à tenter une lente exploration des côtes.
Le Commandant fît alors franchir à l’escadro
une distance de cont cinquante milles... Mais
quoi ? Nous sommes partout entre les brisants
et les banquises; ici tout est. danger! faudra-t-il
donc reculer en vue de notre conquête?
En vain les lunettes, braquées sur la terro
désormais française, cherchent à découvrir une
baie abordable ! ! ! Ne fôt-ce que pour un léger
batelet ; on n’ose attaquer ; on jette la sonde.
D'Urville lui-même, avec ses yeux d’vlr^uj?,
explore en vain le terrible rivage ... 11 n’offre
que des périls.
Il faut pourtant sc frayer une voie?
— Cap au Nord ! ordonne le Commandant, et
l’escadre s’éloigne... Cependant quelques hardis
matelots demandent î\ tenter la périlleuse aven
ture... Une petite barque « un Oiseau de mer #
vole, et arrive je ne sais trop comment, ù lancer
un béton ferré dont le crampon adroitement
jeté s'enfonce dans les glaces de notre terre
polaire.
DUMONT-D'cJK VILLE
237
Un cri de triomphe rotentit: c'cst la tenta
tive de prise do possession. A cette vue les mate
lots s'encouraient entre eux.
Au moyen de crampons dont la courbe mord
dans les glaces on essaie un abordage partiel.
Dumout-d'Urville veut monter sur le radeau,
il va achever de conquérir une place-forte d’un
nouveau genre. 11 décide la victoire I... En vain
le supplie-t-on de s'arrêter... On tremble pour
lui ; mais il n'écoute rien.
Dès qu’un crampon a porté et s’enfonce solideuent dans la terre glacée, il y a moyen,
pensa-t-il, d’emporter la position de haute lutte;
des câbles sont lancés ; du pont de l’Astrolabe les
cordages partent, et adroitement saisis sur le
radeau, roulent jusqu’au continent ; ils accro
chent au poteau. On avance, on se risque, —
ils sont douze autour du capitaine, — Dumontd’Urville grimpe ù l’assaut, car l'échelle hori
zontale a plein succès...
Quelle périlleuse ascension et quel curieux
spectacle !
Et quand on pense que les acteurs de ce drame
s’exposent aux plus terribles aventures,et qu’un
coup do vcutjpcut engloutir tous nos assail
lants ! ! !
4
23S
dumont- d’urville
—Messieurs, s'écria Dumont-d'Urvillo, le Pôle
magnétique est-là I au contre môme de cetto
grande terre désormais française.
— Vive la France ! crièrent d’une seule voix
les équipages.
On se hâte pour la cérémonie consacrée par
l’usage.
Remonté à sou bord aux formidables acclama
tions des doux navires, Dumout-d’Urville, en
touré de l’état-major, fit sous les yeux do nos
savants, la démonstration du problème qu’il ve
nait de résoudre,
Muet d’admiration, je pris alors le croquis du
tableau destiné à fixer la mémoire du grand
fait (1).
Le continent blanc n’est habité que par de sin
guliers oiseaux à quatre pattes. Nos jeunes
marins bretons qui étaient à l'abordage, en ont
saisi quelques-uns et les ont rapportés sur l'Ævtrolabe. Il est douteux qu'on les puisse conser
ver, ces pauvres animaux qui mangent de la
glace (pour tout potage) et ne vivent que de
(1) On voit, dans le grand album peint par M .L . Labreton. et dépourt uux archives du Ministère de la Marina,
cettu remarquable planche où Dumont-d'Urvillo découvre
et signnlo le p ù le m a g n é tiq u e au milieu de la « TcrrA d é lie . »
dumont- d ' u n VILLE
239
neige ! La chaleur, môme tempérée, les tuera.
— Curieuse race d’oiseaux à quatre pattes et
deux courtes ailes, qui ne peuvent voler haut ni
loin ! Tous blancs tachetés do noir, arec des
veux rouges, queue pointue, bec énorme et re
courbé.
— Monsieur l’Aumônier, je vous apporte mon
oiseau que je viens d'attraper là-bas, dit Pornic
au Père-Jan, assis près du bastingage avec
M. Charles et moi. Voyez, il est gentil, il l'ait
pattes-mortes, comme un chien savants.
— Merci, Pornic,gardc-le ; et tâche de le con
server en vie, si la chose est possible.
— Eh bien 1 Père-Jan, s’il meurt on l’empail
lera pis v’ià tout.
—Pas si bêtes, ces bêtes-I('à! fait Zaroff qui s’en
amuse : <r si on pouvait les mener à Paris, tout
le monde courrait pour les voir sautiller sur les
pattes de derrière. C’est drôle, ces oiseaux-là!...
Soudain retentit le porte-voix : on accourt
sur le haut-bord de l'Astrolabe. Bientôt l’étatmajor , au complet, se groupe autour de Du
mont-d’Urville. Au silence des vents et des
hommes, le Commandant prononce ces paroles,
d’une voix lente et ferme :
« Mes chers et vaillants compagnons I Vivo
2-10
DUMONT D UHV1LLE
lp roi et vive la Franco ! ! Nul explorateur no
nous dépassera ici ! Lu» France règne au PÙUSud.
Cette vaste terre inhabitable aux hommes, va
porter un nom français, un nom qui m'est cher
entre tous I celui de mon admirable compagne!
Messieurs! saluons « YAddtie! » hommages
Mw* d’Urvillo ! ..... Une. immense acclama
tion couvre ici la voix du Capitaine. Il repreud :
— Sans elle ! sans sou incomparable abnéga
tion, je ne serais pas au milieu de vous !... Re
connaissance éternelle à celle qui, trois fois m’a
permis de faire le tour du monde, en assumant
sur elle-même nos charges de famille et le poids
de la séparation !
Une triple salve répondit aux paroles émues
du Commandant, puis, on roula par son ordre,
un grand tonneau de Bourgogne qui fut aussi
tôt mis en perce sur le planchor do l’entre
pont... Rhum, Rack, et Cognac, après le vin do
France, complétaient la bombance des équi
pages. Zaroff, faisant la distribution du biscuit
de mer, mérite de figurer dans la planche i\
laquelle je travaille; prenons la silhouette, do
Zaroff, elle eu vaut la peine !...
DDAfOXT-D’üRYILLK
241
Comme au jour d’heureuse mémoire où « mon
Onde * m’a fait « peintre de l'Expédition au
Pôle-Sud » nous sommes, l’abbé et moi, compris
dans la grande réunion de gala chez le Com
mandant , L'état-major fête la découverte de
l’Adélie avec les vins d’Espagne et les liqueurs
des îles : Dumont-d’ürville se plaît à redire
que, s’il peut être jusqu’au bout, lo vieil éclaireur
des mers, dans les deux inondes, c’est grâce à
Mme d’Urville; ensuite il s’écrie :
Messieurs, buvons à la santé du roi et de la
famille royale !...
Et les verres s’entrechoquèrent au milieu des
vivats joyeux...
Pour clore une série de toasts où personne ne
fut oublié !...
—Je bois à l’heureuse fin de la Campagnol
dit d’Urville qui, en ce moment semble oublier
ses traverses ! »
Puis une bruyante déch irge d’artillerie clô
ture l’incident. Nos historiographes retournent
ù leurs études, l’abbé à ses malades, moi à mes
crayons... Et nous revoilà en marche sur HobartTown. Mais les navires ne s’y arrêteront, que
pour le réembarquement de nos malades, à
qui le Commandant a voulu épargner les aven4
“
242
DOMONT-D’ URVILLE
turcs de l’exploration du Pôle-Sud... Car, si
nous avons eu bonne chance et beau temps,
nous aurions tout aussi bien pu périr, et nous
perdre dans les glaces polaires 1 ..................
Mon oncle, lui, est retouré ù ses analyses et
à ses hautes méditations.
PTT A P lT R T C YM
L ’h e o r e TERRIBLE.
31/10. — Je suis occupé à peindre, d’après les
croquis do mes élèves, des maquettes relatives
la .Nouvelle-Zélande, à la Terre de Van-Diémeu, à l'entrée du détroit de Cook.
C'est Dumont-d’Urvillc qui a bapt isé le détroit
de Cook qu'il appelle : son sublime précurseur I »
et dont il a voulu éterniser la gloire !...
5/11—29 Nos ingénieurs s’occupent h recon
naître la côte orientale des îles Loyalty, et la
zone méridionale de la Louisiade ; d'Entrecasteaux n'ayant pu explorer que le nord de cette
île.
Ces messieurs continuent à recueillir et à en
caisser des richesses merveilleuses variées à l’in
fini, et dont profiteront un jour nos musées fran
çais.
L’Océanie !, c’est le pactole du trésor scienti-
2-1-1
dumont- b ’ürvillr
fiquo cherché par les naturalistes. Je cède ma
part (le butin à M. Charles, à l’abbé, à nos
jeunes matelots bretons. Je m’eu tiens à mes
marines.
— Une année moins rude et plus féconde
succède pour nous à l’année 1838, constate
M. Charles, qui tient des notes très détaillées. »
Si le début do la campagne a été terrible, la
conclusion n’en sera que meilleure, M. Louis?...
— Tout-n’est pas dit, mou cher professeur;
jusqu’à ce que nous touchions aux. rives do
Franco bien des catastrophes peuvent surgir.
Qui sait si un naufrage subit no nous attend
pas ? Qui sait ce qui adviendra aux navires en
l’année 1810...
— Comment, Louis, fait le Père-J an qui sur
vient à ce moment, et ine menace du doigt;
comment 1 c’est vous qui doutez de la Provi
dence ! et après ce que vous avez vu ! C’est mal,
mon cher ami, c’est offenser le ciel, manquer
de confiance ici !...
Et les anges, qui do France et d’ailleurs veil
lent sur Duinont-d’Urvillc? et la protection ma
nifeste qui couvrenos navires?... Et sainte Anne,
saint Julien, patron do YAstrolabe ? Croyezvous qu’il nous laisseraient périr,quand chaque
215
d o m o n t - d ’d b v il L e
jour nos prières montent vers Diou, quand le
saint sacrifice est incessamment offert pour le
salut des navires?...
Non, non, nous ne périrons pas, malgré tous
les dangers qu’il nous reste à traverser. Nous
échapperons A tous les périls, quels qu'ils soient,
j ’en suis persuadé.
— Vous dites cela d’un tel accent que votre
confiance est contagieuse...
Eh ! les difficultés vaincues avivent le
courage en face des difflcultées à vaincre, mon
cher Louis. Dangers et naufrages, écueils et
tempêtes, c’est l'honneur de l’Expédition d’en
triompher... Vous savez :
Qui trlompho sans poine eat vainqueur à demi 1
— Je sais, je sais ; mais je ne m’habitue pas
à franchir les abîmes, moi! Et voilé que nous
approchons du sombre détroit de Tohrôs !...
Ce sera d'après les prévisions du Comman
dant , le théâtre de la plus formidable lutte,
que ce fatal détroit, dans les défilés duquel tant
de marins ont fait naufrage ! engloutis à ja
mais !...
— Eh bien! le Commandant s'arme pour com
battre ; ce n’est pas le moment de céder à la
14.
240
d c m o n t -d ’ü r v il l e
peur... Quand on vit bien, n’est-on pas toujours
prêt à rendre scs comptes?...
Dumont-d'Urvillo ne m’a jamais paru plus
calme, plus fort et plus serein... Imitons-le.
— Tenez, messieurs, voyez nos vaisseaux qui
s’avancent, fiers, pleins de courageuse ardeur,
comme celui qui les commande!... C’est marcher
à une fête que s'exposer ainsi à tous les périls.
Pensons que le ciel nous contemple , il no nous
abandonnera pas tan t quo nous compterons sur
son secours !.....
15/12. — 30. — Voilà donc le Tohrès !... Entrée
triste et sévère, sombre et majestueuse. 11 faut
peindre cela. Le vent s’arrête et semble s’étein
dre... Donc, s’il tombe, c’est qu’il va changer.
Profitions du moment d’accalmio, ce n’est jamais
bien long.
17/12 — id — Deux journées difficiles, beau
coup de tâtonnement, preuve d'inquiétudes......
l’escadre flotte dans tin silence qui dit d’élo
quentes choses. Commontne pas trembler, mon
Dieu ! puisque deux gouffres, cent fois plus re
doutables que Carybde et Scylla, sont ici, à
l’entrée du terrible détroit... d'Urville les a son
dés ces parages dangereux ; il les connaît,
DUMONT-à’lJRVlLLB
2-17
il les a traversés deux fois.... ‘Donc, il espère
leur échaper vivant une troisièm e...................
1 12...— Nous sommes au milieu du quatrième
jour « Attention ! » (c’est le pilote qui a lancé le
mot.) Un bruit sourd et prolongea l'intérieur de
1*Astrolabe indique, je suppose, le choc sousmarin des quilles contre les blocs de glacé®.....
Ces blocs nous mettraient en pièce sans l’habile
manœuvre opérée h l’instant.
La première en avant, YAslrolabe fraye la
route... Elle serait engloutie avant la Zélée, qui
la suit de plus ou moins près.
On dit que le Commandant parvient à dégager
son vaisseau 1...
J ’entends do l’entrepont, la voix du Père-Janqui
s’élèvo pour invoquer : Sainte Anne protégeznous!i I
Amen ! répondent les Bretons.
Ah ! le vent souffle avec force,et Zaroft’ s’écrie
avec effroi : c’est « te vent de foudre ! » nous som
mes perdus ! soudain, le bruit sous-marin re
double d’intensité ; des secousses nous préci
pitent au sud, nous reculons. Mais ! ce sont à
présent des cris d’angoisse f Ah! je n’y tiens
plus, je jette mes pinceaux pour courir sur le
pont...
248
ddmont- d ’drvilltî
— Nous échouons ! ! ! s’écrie un ingénieur,
encore un coup de vent, le vaisseau va se fendre,
sombrer ! ! ! tout est fini ! nous sommes perdus !
Au secours, mou Dieu ! sauvez-nous en
core ! et Pèrc-Jau s’agenouille ù l’extrémité du
l'entrc-pont avec ses Bretons qui tirent leur ro
saire. Je les vois l ils tremblent de tous leurs
membres, les pauvres matelots !
O moment d’indicible épouvante ! les navires
jetés sur le liane par a le vent de foudre * sont
harponnés par les brisants de glace... Ils pen
chent leur voilure sur l'abîme ! je vois la ZdUe,
antre Prométhtfc! attachée comme le géant do la
fable, et suspendue aux flancs des rochers de
glace ' ! ! Nous aussi ! ! ! miséricorde Seigneur !
le vent va nous précipiterions le gouflre béant.!
horreur! quelle torture d’envisager la mort
sous cet effrayablo aspect 1! !
Affolé, sans voix et sans pensées, sous cette
poignante angoisse qui n’a de nom dans aucune
langue, je vis, comme à travers un nuagede fou,
Dumont-d’Urville, éperdu, ne pouvant rien pour
sauver son escadre périssant dans la tourmente,
je le vis lancer un regard désespéré dans toutes
les directions, joindre ensuite les maius, se dé-
DOMONT-d ’ ü R VILLE
240
couvrir, ployer le genoux, puis enfin jeter un
ilo ces cris de détresse suppliante, mais toutepuissante aussi ; car c’est bien l'acte de foi qui
transporte les montagnes qu’elle exprime sans
parole.....
Pauvre capitaine! II était fou de douleur de
voir périr sou escadre sans que nul effort hu
main pût l'empêcher de sombrer dans le plus
atroce des naufrages •'
Eli! quoi ! tout le génie de l'homme échouer
devant un coup d’aile de ce « vent de foudre »
qui, d’une minute à l'autre, va tout broyer) et
les navires et les grandes espérances qui repo
saient sur lui ! Pauvre Dumont-d’Urville J
Mais ce mouvement d’indicible adoration qui
l’avait précipité à genoux, l’équipage entier
l’imita...
C’est la mort qu’on attendait! C’est la vie,
c'est la délivrance, c'est une brise de salut, qui
chassa le vent de foudret en moins de temps qu’il
ue faut pour le décrire.
Uni ! Alors que tous nous nous sentions per
dus. perdus saus recours, et précipités invinci
blement, par la fureur du veut et la force des
glaces, Dieu daigna intervenir ! Dieu tendit en-
.îk
'■
T3
PUM ONT- d ’ u UVILLE
coro une fois la main son serviteur humilié!
Dieu le maître des Ilots et (les vents, fait taire lo
vent de foudre, nous sommes encore une fois
sauvés !
Est-ce un miracle ou non, — ce jeu terriblo des
vents qui so combattent, pour délivrer ceux qui
étaient perdus et les rendre la vie ?
Laissons toute discussion vaine pour adorer
la main d’où part un tel bienfait ! Eh ! quand lo
soleil m’éclaire et me réchauffe, je no demande
pas s’il fait jour et si lo thermomètre est au-des
sous de glace.
N’est-ce point un bonheur ineffable, une force
immense, que l'espérance ferme et la confiance
sans bornes en Celui qui peut tout ? Encore une
fois, gloire à Dieu !
Ah! oui, bien dérisoirest l’orgueil de l’homme
aux prises avec les plus formidables forces de
la nature!
Mon Dieu! qu’il est à plaindre celui qui ne
croit pas en vous et ne vous aime pas !
Il y avait tout cet élan, dans l’expansion do
Dumont-d’Urville lorsqu’il étreignit dans ses
bras l’ahhé Janiek qui pleurait de joie et de re
connaissance !
Le Te Deum fut chanté........ Cette magni-
d ü m o s t - d ’ c jk v ill b
tique inspiration ne fit jamais peut-être, un effet
plus sublime et plus touchant aussi !...
C’est encore une de ces choses que la plume
de l’homme est impuissante à décrire, l’au
dition d’un tel Te Demi.....
De mémo que la panique avait fondu sur nous,
l’expansion de bonheur fut complète ; et à mon
tour, quand l'abbé vint me serrer dans ses bras,
sans faire autre chose que sourire et pleurer, je
lui dis, en partageant son doux émoi:
— Père*Ja n,qu’avez-vous promis Asainte Anne
d’Auray, et quel ex-voto irons-nous lui porter
ensemble, quand nous retournerons en Bre
tagne?..'.
— Nos Cœurs ! mon cher Louis, rien que nos
cœurs ! Ce serait chose dérisoire de no lui brûler
que des cierges, après qu'elle vicat de nous ob
tenir une si éclatante délivrance et do nous ren
dre un millier de vies !!!
— Sauvés! M. Louis, sauvés par enchante
ment ! C'est ça qui est beau ! vint me dire Zaroff,
en me montrant du doigt les Mollusques devant
lesquels passaient rapides , /’Astrolabe et la
Zélée pour arriver enfin, après un long sillago
sur le Pacifique, aux délicieux rivages d’Otahiti.
Nous étions au mouillage d’Otahiti, le 30 Juin,
252
DUMONT-d ’u BVILLE
1839 qui correspond ici, au 30/12 de la môme
année.
31/12 — 39 Salut! Otahiti, la perle de l’Océanie,
Pile enchanteresse par excellence. Pour arriver
à toi, nous avons traversé l’Océanie centrale: la
cruelle Polynésie, les îles Gambier, Maugarèva,
Fontowna et les redoutés parages de l’archipel
dangereux.
Otahiti, tes mœurs sont douces comme ton cli
mat ; t u aimes la France, et tu en es aimée ! La
France te protégera contre tes sinistres voisins,
les anthropophages, et contre les cruels Euro
péens qui t’apporteraient cette peste des Indes
quo tu ne dois pas connaître.
Tes habitants au cœur aaïf et bon, Otahiti!
tes habitants accessibles au progrès moral, sont
pénétrés par le pur christianisme. Tes lois, tes
usages, tes mœurs en portent l’empreinte bénie
et féconde.
Tandis que, près de toi, d’autres Océaniens
restent atrocement barbares, toi , O tahiti,
tu respires, avec ta flore merveilleuse, la fleur
divine de l'Evangile do Jésus-Christ. Tu reçois
hospitalièrement ses aputres et. ses missionnai
res, et tu les défendrais au besoin contre les na
turels de la Mélanésie, tes cruels et horribles
DD.\rONT-I)*URVJLLB
253
voisins qui no les laissent aborder dans leur île
maudite que pour les dévorer ou leur faire en
durer dos supplices pires encore 11....
Oui, Otahiti sous la protection française, est
une sorte d’Eden: une île féerique, jetée ca
pricieusement au sein des îlots, comme une
terre paradisiaque A côté de l'infernale Mélanésie, qui peut-être est au point do vue des
beautés naturelles, la rivale d’Otahiti, car l’O
céanie est généralement belle.
— La première fois que j ’abordais A Otahiti,
dit le Commandant, je fus plus frappé qu'ailleurs
aux séduisants aspects de cette île fortunée entre
toutes.
Quelle luxuriante végétation, quelle flore I
quelles surabondantes richesses naturelles!
Mais les bons habitants valent mieux encore
que tout cela. Ils sont confiants, hospitaliers,
sincères, dépourvus de touto méchante ruse. Ils
connaissent les vertus naturelles et savent les
pratiquer.je vais A eux en ami. »
Les fêtes nuptiales de Pomaré II qui vient de
se marier récemment, ajouteront un agrément
de plus au séjour de l’escadre française AOtahiti.
2\os marins s’en réjouissent.
A bord ils sont privés de toute fête de ce genre
15
254
dümont- d' urville
et cette perspective leur promet bombance et
festins de gala à n'en plus tinir.
C'est par le capitaine d’une joncquo chinoise
que Astrolabe a croisé hier, que le Comman
dant a reçu la nouvelle du joyeux évènement.
11 connaît Pomaré do longue date ; mais il l’a
vue bien jeune ; et il va renouer connaissance
dans des circonstances beaucoup plus favora
bles, qui contribueront à réjouir les esprits et à
rapprocher des cœurs déjà bien disposés les uns
pour les autres.
19/1—‘10— Nous sommes au mouillage d’Otahiti depuis quelquesjours ; nous avons été reçus
au milieu des cris de joie, de Ja plus inoffensive
population.
Voir arriver deux équipages de navires fran
çais, c’est un spectacle qui semblé plaire aux
indigènes. Leur chants mêlé de danses et de
naïves pantomimes, n’est guère harmonieux;
loiu de caresser l’oreille il la fatiguerait, si l’on
ne voyait s'épanouir sur tous ces visages raoricauds, un sourire de gaîté franche et vivo, un
air de cordialité qui prévient assez pour oublier
le reste. Léchant est ce qu'il peut, mais on ne
rencontre ici aucun do ces visages à passions
mauvaises, à convoitises basses, A masque
perfide.
256
DDMONT-ü’ URVILLE
On devine à première vue, que le vol, le pil
lage la rudesse brutale, la férocité do mœurs,
sont bannies de la belle Otahiti. Ils sont hospitaiers ! et c’est grâce ù la réception fraternelle
faite à nos missionnaires, que la bonne nou
velle de l'Évangile s'est répandue parmi eux
plus aisément que dans le reste do l’Océanie.
— 10— Je m’étonne quo les humains chan
tent si mal dans un pays où les oiseaux font do
si charmants concerts. Et puis quels oiseaux!
rien que le bruit de leurs longues ailes, quand
ils volent bas, est une sorte d'harmonie. Leur
queue, parfois aussi longue que celle du paon,
mais plus souple et infiniment plus élégante,
promène dans les airs une sorte de ramage qui
le soir dans des nuits trop belles plaît singu
lièrement à l’oreille par son mouvement ca
dencé... ù l’œil aussi, par l’ondulation superbo
et gracieuse que ces botes privilégiés du p’ns
beau ciel du inonde donnent à leur plumage.
Lorsque nous débarquâmes, on nous régala,
aux sons d’nu tam-tam joyeux, et d’une espèce
de farandole ou fandango qui me parut tout à
fait bizarre, et spécial au pays des rêves...
Mais quand Dumont-d'Urville mit pied au
rivage, escorté immédiatement de Zaroff, lid
d ü m o n t - d ’u r v i l l e
257
l'ombrageait d'un immense parasol en forme do
dais, on vit aussitôt que les anciens du pays lo
reconnaissaient, et se réjouissaient do le revoir,
car ils vinrent en groupes, empressés et respect :eux, baiser ses mains, ses habits et se pros
terner devant lui.
Alors commencèrent les largesses d'usage que
le Commandant n'aurait eu garde de négliger.
Zarolf, qui tenait d’une main le parasol protec
teur, avait à l’autre une immense corbeille rem
plie do verroteries de toutes couleurs ainsi que
de chinoiseries parisiennes à deux sous.
Dumont-d’Urville parle toutes les langues et
comprend tous les dialectes en usage dans les
cinq parties du monde.
La langue iudoue est familière aux naturels
d’Otahiti. Le Commandant s’en servit aussitôt
pour répondre aux Salamalecs qu’il recevait de
toutes parts. Mais quand on le vit prendre à poi
gnée et puiser h pleines mains dans la corbeille
aux vastes flancs pour en semer les richessos
enfantinc-s autour de lui, alors les femmes qui
par respect s’étaient tenues Al’écart, s’approchè
rent en foule, avec les enfants.
Des cris de joie éclatèrent de toutes parts, et
258
DUMONT-DUR VILLE
durèrent jusqu’à ce que Dumont-d’Urville eût
épuisé le contenu de sa brillante corbeille.
Alors je vis un cortège d’hommes armés d’arcs
et de déclics, s'avancer vers Dumout-d’UrVille,
à la suite d’un personnage somptueusement pa
ré, et revêtu des insignes du commandement...
Cet homme était le nouvel époux de la reine
Pomaré ! 11 s’approcha en multipliant les dé
monstrations de cordiale déférence ; et, par un
sentiment de respect et de réserve, la foule s’é
carta devant lui et les femmes s’éloignèrent do
nouveau.
Alors le Commandant, répondit au jeune prin
ce en se servant du même idiome que parlait lo
roi, tout aussi aisément que s’il se fût exprimé
en français. Je n’ai donc pas entendu un traître
mot de leur discours...
Mais quand ils s’embrassèrent, et que je vis
les naturels battre des mains, je me joignis
à ces naïves exclamations qui partaient des
meilleurs sentiments.
Nous vîmes alors le prince entraîner d’Urville vers une richo tente dressée non loin du
rivage.
L'état-major suivait à distance et j’aperçus
uotre cher Janick qui ne perdait pas son temps.
¥
d o m o n t -d ’ u r v il l b
250
II était entouré des petits enfants qu'il cares
sait. tout en distribuant aux jeunes femmes des
médailles de la Vierge, dont le cuivre, neuf et
brillant, étincelait au soleil du soir...
Lui non plus, le Père-Jan, il ne savait rien du
langage des indigènes ; mais avec cette expan
sion cordiale que tout homme comprend sans
peine, les habitants d’Otahiti recevaient ses mé
dailles en baisant pieusement l’effigie bénie, et
c'est là tout ce que demandait d'eux le mission
naire 1
Le prévoyant abbé s’était muni de petits cor
dons de toutes couleurs. Bientôt il les eut dis
tribués à droite et à gauche : les mères s’en sai
sissaient pour enfiler leur médaille, sans qu’il
fût besoin d’échange do paroles, pour obtenir cet
excellent résultat...
Arrivés sous la tente, le prince indien nous
fit signe d’approcher. Une collation à l’orien
tale nous fut offerte, et il fallait à Limitation du
capitaine d’Urville, accepter les rafraîchisse
ments à la mode du pays, quand même, et à
contre-cœur ]
Les Orientaux ne souvent pas (Têtre refusés
quand ils offrent.
C’était tard : pendant la visite du Comman-
260
dumont- d’ uuville
dant à PomarélI, nous revînmes à bord. D’après
la discipline établie de longue date, l’équipage
des navires passe, même au mouillage d'Otakiti,
toutes les nuits bord, et c’est uno très sago
mesure...
La nuit était avancée quand revint lo Com
mandant. 11 annonça pour le lendemain la visi
te du jeune prince qui n’avait pas encore vu de
vaisseau français, et voulait inspecter VAstro
labe.
Sa Majesté, très curieuse, vint de bon matin,
suivi de peu de monde. V Astrolabe le salua
d’une décharge d’artillerie légère... smon oncle»
fît les honneurs du navire, suivi du Second,avec
beaucoup d’entrain.
L’équipage en tenue, était sous les armes.
Après la revue des hommes, on passa la revue
des cabines et mémo do la cale ! Le roi voulait
tout voir.
Arrivé devant ma chambre, dont j ’avais la clé
sur moi, d’Urville ordonna d’ouvrir. Zanoff cou
rut me chercher, et je le suivis, ne me doutant
pas de ce qui me pendait à l’oreille...
Le roi aime la peinture ! qui aurait crû cela?
Sur un signe du Commandant, je dus ouvrir
tous mes cartons, mes albums, etc.
dumont- d' übville
201
Le roi examina, les unes après les autres,
toutes mes planches. Puis il so prit à parler au
Commandant avec une certaine vivacité; ... ou
se disait tout bas : de quoi s’agit-il ?
Or, voici de quoi il s'agissait: le prince ne
s'avisait-il pas de vouloir faire faire son por
trait en pied, par moi !... Et j'allais, sur un ordre
de a mon oncle * être obligé de peindre la tête
moricaude, mais très belle de l’époux doPomaré il ?...
Après la visite qui dura trois heures, le Com
mandant me fit appeler.
— Louis, tu vas préparer tes armes ; le jeune
prince désire vivement son portrait, Je n’ai
pu lui refuser cette innocente satisfaction. Dès
demain, tu dois te rendre à la tente où nous
avons été reçus hier, et tu commenceras il utili
ser tes talents.
— Mais, mon Commandant, je n’ai pas étudié
la tête ; on ne m’a point appris la bosse 1 Com
ment ferai-je donc?...
— Corbleu! tu feras comme tu voudras, mais
il nous faut d’ici huit jours le portrait du
mari do la reine. C’est pour clic qu'il vu se faire
poindre. Je tiens beaucoup à les contenter l’un
et l’autre.
15.
262
dümont- d’urvillk
— Bon Dieu ! jamais je no viendrai ù bout
d’un travail si difficile, si au dessus de mes mo
yens ! Si en dehors de mes procédés de peintre do
marines ! Peindre un portrait de roi, pour dé
buter encore ! »
D’Urvillo qui s’amusait des frayeurs de mon
cousin, lui suggéra plus d'un moyeu original,
et finit par lui diro : —l)c quoi te tourmentes-tu?
Dans cette île aussi primitive qu'enchanteresse
les tableaux n’abondent pas... Le tien sera le
premier qui meublera la chambre de la reine1....
Dès l’instant qu'aucun point de comparaison no
peut s'établir, tu n’as rien à redouter.....
Les traits du prince sont beaux, sa taille
avantageuse ; son port de tète superbe. Il porte
un costume à caractère. Il me semble que tu
peux aisément saisir tout cela, sans viser ü la
ressemblance?.... exacte.....
— Je doute do réussir ; j’ai la vue d’une
myopie extrême ; et avec cela, mauvaise! Dai
gnez au moins, Commandant, m’accorder un
s u rsiss e m’exercerai sur ce genre de travail
nouveau tout un jour et une nuit, avau d’a
border le portrait royal.....
— Je t’accorde cela. Demain matin, j’irai à la
place ; et je ferai prendre patience au jeune chef.
DW IONT-D'UR VILLE
2GJ
Ainsi fut fait. Et, comme mon cousin s’est plu
à nous Io raconter, après avoir obtenu du digne
Père-Jean qu'il posât devant lui de longues heu
res, pour sc faire nia main* : après avoir presque
réussi à modeler, tant bien que mal, les traits
de son patient ami, mon cousin aborda la tente
royale pour le portrait du sire... Au bout d'iine
huitaine de séances, le grand tableau était
fabriqué! Quant i\ la ressemblance elle fut ce
qu'elle pouvait.
Le Commandant ayant déclaré que « son por
trait i> plairait beaucoup au jeune roi, et celuici, impatient de se contempler en peinture,
étant venu à bord de VAstrolabe surprendre sou
peintre, il y eut exposition publique, sur lo
grand pont du navire...
Le prince, ravi de se trouver si beau, s'admi
ra le plus naïvement du monde, et poussa de
petits cris de plaisir.....
Le Commandant, bien qu’il eût peine à garder
son sérieux, complimenta mon cousin sur l'ex
trême promptitude de l’exécution, sur les belles
couleurs du tableau, sur la barbe et le turban du
roi ; sur l’ampleur et la richesse du vêtement ;
mais rien du visage i.....
Ce fut alors que sa majesté, voulant donner
204
dumont-d’ubville
au peintre une haute marque do satisfaction,
commença par tirer le Yatagan qui brillait à sa
ceinture, et le lui offrit avec grâce.
Puis.ce premier don ne suffisant pas il dénoua
sa ceinture elle-même, (c'était un long kachmyr
des Indes d’un grand prix), et il la présenta à
Lebreton, ou lui faisant dire par interprète, qu’il
ne savait comment lui exprimer son contente
ment, et lui faire un don agréable... Mon cousin
répondit que sa majesté le comblait ; qu’il se
voyait recompensé au-delà de scs mérites,..
— Non, dit encore le jeune chef, c’est moi qui
reste l’obligé.
1/3. — 40. — « Après cet assaut de politesses,
reprend le journal de mon cousin , il fut
question d’une fête chez la re in e ... Pomaré
voulait donner à « son ami de Franco » un té
moignage d’éclatantc faveur ; elle faisait prier
Dumont-d’Urville d’accepter un repas cordial,
sous la tente, avec tous les officiers de sa suite.
Impossible de rien refuser à la reine. L’invi
tation était pour le surlendemain, et le Comman
dant me dit que je faisais partie des invités ainsi
que notre cher aumônier.
Avant le repas, qui était pour le soir, une
grande chasse au condor nous était encore of-
d ü m o n ï- d 'c r v il l e
265
ferte. Nos équipages étaiont de plus conviés au
spectacle de la chasse ; ils (levaient, ù cette oc
casion extra-solennelle, participer à une bom
bance royale, qui serait la conclusion dos fêtes
du mariage de la reine.
« La chasse do Pomaré II me plaisait bien
plus en perspective que le repas de cérémonie
où il fallait faire violence à mon goût et à mon
palais qui s’accommode mal des boissons et do
la cuisine indienne.
Elle fut superbe, cette chasse au condor... La
reine y était: elle tire avec une admirable pré
cision... sa flèche rapide, sûre, ne manque pas
un oiseau...
Mais quelle fut nia surprise quand j ’entendis
Pomaré parler français ù Dumont-d’Urville !...
Un français écorché sans doute ; mais pourtant
compréhensible, puisque je l'ai compris !...
La flèche royale a fait tomber aux pieds du
Commandant un condor magnifique, et Pomaré
le lui a aussitôt offert.
De mon côté, j’avais tiré, sans trop savoir où
s'égarait mon dard !... Le coup porta néan
moins ; un condor de moyenne taille fut atteint,
et le jeune roi ordonna que le bel oiseau l'ùt ap
porté à celui qui l’avait blessé. Cette capture
2CC
dumont- d’urvillb
me causa un instant do très vif plaisir. Encore
que ce ne fût pas mon adresse, mais un coup do
hasard qui in’ait valu la propriété du condor ;
on aime toujours à gagner, même aux jeux de
hasard...
Après la chasse, l'indispensable narguilhô, les
boissons ambrées, la liqueur musquée, les par
fums liquides enivrants des roses quintessenciées, et une autre liqueur, dont j ’oublie lo nom
indien qui produit l’effet dulmtehis sur les êtres
impressionnables... 11 fallut accopter tout cela !
Vint en suite le repas de gala dont je me se
rais bien passé et pour cause !...
L’encens qui brûle dans des cassolettes rougies au feu me porte à la tête.
La reine présidait au festin ; à demi couchée
sur un lit d’honneur. Pomaré est jolie, autant
que peut l’être une femme au teint cuivré. Ses
yeux brillent d’intelligence et de bonté, son
sourire est bienveillant ; mais ses cheveux cré
pus, en dépit de l'huile ambrée qui les arrose,
ne sauraient me plaire. Par compensation la
reine d’Otahiti a pour dents une véritable ran
gée de perles.
Néanmoins, et malgré la bonne grâce de sa
dumont-d' luville
207
majesté, il n’y avait pas que moi pour qui la fête
fût une corvée.....
Dumont-d’Urville se leva de table avant tout
le monde. Il offrit ses derniers présents û Pomaré qui avait souhaité deux globes , l’un
terrestre, — elle est friande d'astronomie, — et
l’autre, un admirable cosmos, qui la ravit d'ad
miration et de plaisir...
A son tour, elle voulut donner ;ï « mm ami le
capitaine d’Z7raille » un précieux gage, eu sou
venir d’elle... Or, voici ce qu’elle imagina.
Le prince-époux, sur un signe de Pomaré,
vint prendre lui-même, sur la tète de sa femme,
l’écharpe en dentelle des Indes que la reine
porte on guise de voile d'honneur, aux grands
apparats, et il le présenta au Commandant, qui
reculait de surprise en voyant la reine dévoilée!
— < Je vous prie d’accepter mon voile de ma
riée, dit alors Pomaré, en souriant à Dumontd’Urville. C’est le plus beau présent que je puisse
vous offrir... Nous faisons alliance avec vous ! >
Alors le jeune roi raconta au capitaine l’his
toire de l'écharpe en dentelle des Indes. L’inter
prète compléta le récit par les détails, suivants,
qui achevèrent de nous renseigner sur la valeur
du présent royal.
208
dumont-d’urville
« C’est un objet si rare que le pareil ne se trou« vorait pas en Europe, sans le Commander qua
ire ou cinq ans d'avance !... l'exécution d’un tel
travail exige quatre ans do labour continu !...
« Cette dentelle merveilleuse est faite de main
« d’homme ; car, dans l’Inde, les femmes ne sa« ventpnstravailleràl’aiguille,ni dessiner. Elles
« cultivent la terre, préparent les repas, mènent
« à l’abreuvoir les bêtes de somme; tandis que
« les hommes, assis par terre, au pied des pal« miers ou des mangliers, brodent et font des
« chefs-d’œuvre d’adresse et de paticuto appli< cation.
< Le fil à*ananas dont ils se servent pour exé« cuter les à-jours de leurs broderies, est tout ce
« qu’il y a de plus fin, de plus soyeux au monde.
« Il sert également au tissage de la batiste des
<tIndes, qui conserve le délicat parfum du fruit
dont il émane ; etc., etc., etc. »
Cette écharpe est donc le plus beau produit de
l’art oriental.
La reine dit qu'elle attendrait quatre ans pour
en avoir une autre !...
Si les Indiens font de merveilleux ouvrages &
l’aiguille, ils y mettent le temps; ils exercent
la patience d’une reiue !
CHAPITRE XIV
CAP SCR BARABOZA.
1/3. — 10. — « Notre bon Pôrc-Jan a su uti
liser son séjour à Otahiti en évangilisant Tllô
hospitalière. Aussi, que de démonstratifs regrets
quand nous appareillâmes, et qu’il fallut voir
s'éloigner le missionnaire 1...
Les enfants s’attachaient à la robe du prêtre,
et pleuraient en lui disant : * Père ! reste avec
nous ! » mais lui, les embrassant une dernière
fois, répondait à tous, en montrant le ciel : —
Ne pleurez pas, nous nous retrouverons là-haut,
dans lo royaume des deux ! »
Je n’ai plus de loisirs, et ne prends guère
de notes de voyage: je suis surchargé de travail
et encombré de besogne, tant le séjour d’Otahiti
me fournit de sujets de tableaux ! Et puis l’arrié
ré considérable occasionné par ma longue fiè
vre asiatique u’est point encore comblé; et il faut
£70
dümont - d’ürvillb
qu’il le soit pour lo mois prochain, si je ne voux
être débordé!...
5/5. — 40. — .Père-Jan mo disait encore hier
qu'il y a sur la circumnavigation do Duinontd’Urvile, une visible bénédiction ...
Sans môme compter nos inespérées déli
vrances du Pôle-Nord et da Pôle-Sud, nous avons
doublé le cap des Tempêtes trois fois ; l'escadre
s’est engagée cinq fois dans les plus dangereux
détroits : nous avons navigué deux ans dans
les régions vouées aux naufrages, sans en su
bir un seul : et maintenant nous franchissons
les parages du Pacifique, du grand Océan et des
premières roches africaines, sans que los cor
vettes aient à essuyer de sérieuses avaries...
— Oui, ce sont les anges protecteur du Com
mandant qui préservent de tout malheur irré
parable son aventureuse destinée !...
Les fatalistes disaient : Dumont-d’Urvillc va
trouver la mort dans son troisième voyage au
tour du monde ; il ne saurait en être autrement.
Un marin ne bravo pas tous les périls do mer
pendant un quart de siècle, sans y laisser ses
os!... — En effet j’ai entendu dire ces choscs-lè..
J’en étais très impressionné , Père-Jan ; et
vous avouerez que ce n'était pas fait pour réjouir
dümont-d’ohyillb
271
lo cœur, ni remonter le courage... D’autant- plus
que nul parmi les circumnavigatcurs célèbres,
n’a poussé la hardiesse des explorations diffi
ciles plus loin que Duinout-d’Urville.
— C’est donc là le motif de vos jours de tris
tesse profonde, au début de la campagne?
— Je l’avoue; j'étais alors envahi par l’idée
que jamais je ne reverrais mon père, la France,
la Bretagne !
— Pauvres Louis ! quelles chimères que ces
folles craintes ! Moi, qui ai vu de près madame
d'Urville, qui ai admiré sa vertu, sa foi. son
courage ; je crois qu’elle peut tout obtenir ! Son
fils lui ressemble ; à eux deux ils obtiendront
bien sûr, l'heureux retour de notre cher et
grand marin.
Tandis que l’abbé me parlait, tout en regar
dant voguer nos vaisseaux, je lui renvoyais, in
petto, l’influence bénie, l’intercession efficace
qu'il attribue à madame d'Urville.
Elle, je ne la vois pas ; mais lui, je lo vois à
chaque heure du jour, et je le vénère! sans oser
lo lui dire, il se fâcherait !
5/0. — 40. — Lo vent tourne au Sud. le Com
mandant est soucieux; la tempête est dans l’air..
Quoi d’étounant f Nous touchons au Cap, nous
272
dumont- d’ubvillb
le doublerons ce soir... ou demain? Do sombres
nuages annoncent un grain’ Ça finit toujours
par une danse, dit le pilote, quand les nuages
s’amoncellent au midi. Il sent la catastrophe dans
l’atmosphère ! mais ce n’est pas pour nous, a-t-il
ajouté...
Nous filons sous le veut ; malheur h ceux qui
tiennent la haute-mer1... S’il y a d’autres navires
par ici, c'est eux qui fa dameront!
J’ai toujours vu se réaliser les prédictions du
pilote ; je commence à m’inquiéter pour d’autres
en suivant de l’œil un point noir... à gauche de
l'escadre.
Le point noir grossit. Il fait craindre uncyclôno
marin...
— Mon cher Lottin, voyez là-bas cet. avantcoureur de désastre? dit le Commandant, levant
son bras dans la direction du point menaçant.
— C'est, la tourmente ! Elle commence mais
non pas pour nous.
Quel temps de naufrage ! Pauvre navire ! s’il
y en a un d’engagé là, eu face, il est perdu !
Il va sombrer !
A ce moment, prompt comme l’éclair, l'ouiagan se déchaîne.
Des cris terribles se font entendre au loin.
d u m o n t - d ’d r v i l l e
273
— C’est un bâtiment en détresse, crie le pilote,
mettant la barre au gouvernail, se dressant
pour embrasser l’horizon d'un coup d'œil.
A peine quelques minutes s’écoulent hélas ! et
voici, devant nous, l’incendie horrible d'un navi
re I Des cris d’angoisse fendent les airs et dé
chirent l’oreille. C’est un désastre effroyable; il
éclate en face même do l’escadre, que la pru
dence du pilote empêche d’avancer.
— Un naufrage lamentable, dit-il. Pourvu
que ce ne soit pas celui d’un vaisseau français 1»
Le vent nous apporte l’écho d’une détonation
sinistre, puis des clameurs déchirantes ; et les
cris do détresse se rapprochent. La tempête est
violente...
— Fftt-ce des ennemis, tousles naufragés sont
nos frères I s'écrie le Commandant,., tandis que
d’eftroyablos chocs sortent des profondeurs de
l’Océan, et que l’épouvante du spectacle gagne
la foule.
— Vite, îles cordages à la meri matelots, jetez
des perches, des planches, des crampons!... Là
bas, il y des hommes à la mer!.. Un naviro en
glouti ! Les bons nageurs ou sont-ils?.. Avec
la goutte je ne puis plus nager ! *
Et, d’Urvillo parcourait lo pont, donnant des
274
DUMONT-D’UttVILLlî
ordres, encourageant le sauvetage, et les sauve
teurs.....
Et l'on ne savait pas encore à quelle nation
appartenaient les pauvres naufragés ! Quand des
débris flottants s’approchent à fleur d’eau, et que
des vêtements d’uniforme sont en vue de l\Aslrolabe\..
g
— Ce sont des Français ! exclama douloureu
sement le pilote.
Hélas ! c’était le naufrage du P apin !.. Il som
brait à deux milles de l’escadre!..
Les bons nagours s’étaient jetés à la mer. Ils
plongeaient, ils s exposaient avec un déyoûment. digne des meilleures récompenses. Mais
leurs efforts généreux que pouvaient-ils en face
d’un naufrage aggravé par le déchaînement du
feu et de l’eau ?
— Voilà encore un de ces désastres contre les
quels l’homme ne peut absolument rien ; rien!
quo déplorer le malheur de ses frères ! disait
d’Urvillc, qui, après avoir arpenté fièvreusement
le grand pont de {'Astrolabe, s’arrêtait en proie
à une morue et poignante émotion...
Infortuné Papin ! pauvre capitaine ! tout l'é
quipage englouti ! c’est trop affreux !!!..
Abbé Janick! vous pleurez ! dis-jo ù mou
DÜMONT-D DEVILLE
275
digne ami qui ne pouvait maîtriser sa douleur!..
— Je pleure et je prie ! Louis ; je prie pour
tous ceux qui sont morts ! morts, dans un ca
taclysme prompt, comme la foudre!...
Quand la mer se calma, l’escadre reprit sa
marche. Mais la cruelle et terrible vision du
Papin qui sombrait, nous suivit longuement...
Un voile de deuil semblait couvrir les navires,
et nul ne songeait à se réjouir de notre heureux
passage, du grand Océan à l’Atlantique; telle
ment lacatastrophc avait saisi les imaginations,
et empoigné les cœurs !...
— Nous avions abordé h bien des plages, dans
nos colonies d’Afrique. Mais sans aucun incident
digne d’être noté. Surtout quaud on a déjà re
laté les incidents graves d'une si longue cam
pagne !..
Des tourbillons qui attendent, les navigateurs
à la pointe du Cap, il ne restait, hélas ! que le
poignant souvenir du Papin, naufragé sans re
tour ! ................................................................
Nous entrions à pleines voiles dans l’Atlanti
que. La saison était favorable ; on avait passé
depuis deux mois l’équinoxe «lu printemps, en
Europe.
L’escadre se dirigeait sur Rio-Janeiro, nous
276
d ü m o n t - d ’u r v i i .l e
devions stationner pendant longtemps au Bré
sil. Les corvettes avaient grand besoin d’ôtro
ravitaillées ; et leur équipage aussi...
L’état sanitaire laissait beaucoup à désirer.
Le Commandant aspirait à donner satisfaction
au corps médical par un repos prolongé.
Quant è moi-même, Dieu sait combien j ’avais
faim et soif de revoir la Franco ! plus encore la
Bretagne ! Mais si une station au Brésil doit
nous attarder encore, elle est absolument né
cessaire ; et puis à Rio-Janeiro, nous trouve
rons le courrier de France... Une lettre de mon
père,des nouvelles de tout notre monde!.
134030/6 « Nous sommes i\ Rio.
Après trente-deux mois de la plus hardie
circumnavigation, — dont deux années, terri
bles faire frémir les anachorètes et les mar
tyrs, notre entrée dans l’immense baie de RioJaneiro est saluée par autant de compassion
que de joie !..
Oh ! c’est qu’on ne fait pas en se jouant le tour
du monde !.. On no sillonne pas toutes les mers:
on ne franchit pas sept fois la ligne équatoriale:
on ne tient pas si longtemps la plus ludo cam
pagne, sans y laisser une part de soi-même !..
277
d u m o x t - d ’ l'R v i l l e
De quelle trempe doit être le marin! Je l’ad
mire et Thonorc, cette grande vocation du na
vigateur utile à son pays; mais je la redoute.
C’est assez pour moi d’une campagne dans le3
deux hémisphères. Je m'en tiendrai là,..
Mêlé à cette grande vie du bord, j ’y ai puisé
courage, énergie, et savoir... Oh! je suis bien
changé. Et c’est à « mon oncle » que je dois ma
transformation. Mon père va le bénir, car il lui
ramène, non l’enfant-prodigue, mais son fils,
corrigé, redressé, et passablement instruit...son
fils, habitué au travail, et plié désormais aux
labeurs de chaque jour...
Il
fait bon fraterniser avec les Brésiliens ! La
plus cordiale hospitalité nous accueille; et puis
nous avons déjà rencontré des Français! Je pein
drai, — con araore, — la splendide plage do Rio
Janoiro.
2/7. — 10. — Tout en dessinant, le cœur me
bat de plaisir à la seule pensée de revoir bientôt
la France.
O patrie J sol adoré ! combien plus chère au
cœur de l’homme, privé de toi depuis tant d’an
nées! quelle indicible joie à relire la lettre de
mon père. Je ne me lasse pas à regarder son
16
27S
dumont-d’ uuville
écriture, j'en étais depuis un an à attendre, de
plus en plus les nouvelles de famille.
Comme au départ de France, nous avons
deux étés pour un hiver. Voilà ce qu’on gagne à
circuler dans les deux mondes ! Mais quoi !
j’aime encoro mieux l’hiver en Bretagne que
l’été en Chine ?... Est-ce que rien au monde peut
remplacer, le bonheur du foyer ? la vie en fa
mille!...
O cher foyer ! que no suis-je poète, pour te
chanter, pour te bénir, pour te peindre !...
5/7. — 40. — J’ai tant à travailler pour com
pléter mon grand album du voyage au Pôle-Sud,
que j ’abandonnerai bientôt ce journal, avec la
permission de mon oncle,
L'abbé Janick a retrouvé au Brésil uu reli
gieux missionnaire de ses amis qui l’a accaparé
pendant tout une semaine. Ils se revoyaient
l’un l'autre avec d’autant plus d’intérêt qu’ils
ont beaucoup à se dire, surtout, l’abbé; il en se
ra ainsi jusqu’à la fin de la station à Rio.
Je suis tellement accoutumé à sentir ce bon
Père-J an près do moi, à travailler presque sous
son regard et ses bons conseils, que j’en suis
devenu jaloux ! et qu’il me manque! Mais pa
tience.... Quand nous allons repartir pour quit-
dumont - d’urvillk
ter l'Amérique, nous reprendrons possession de
notre cher aumônier...
— C’est gênant la jalousie) me disait tout à
l’heure Pornic, le petit matelot, qui no peut sui
vre partout l’abbé à (erre, comme sur le pont de
YAstrolabe. ..
— C’est gênant aussi pour moi, repartit le
maUrc chéri qui avait entendu... mais comme je
vous aime, je ne m’en plains pas !
— Père ! dit alors Yves, l’autre matelot breton,
le plus court et le plus gros des deux accolijles de
l’abbé, qui s'arrêtait près de moi...
Père ! voilà que nous avons exploré le monde
liquide: que nous avons traversé, de part-enpart, toutes les latitudes et toutes les longitudes :
que nous avons été plus loin qu’aucun naviga
teur: que nous avons pénétré sous le cercle po
laire-Sud les premiers !... C’est beau à racon
ter, cela !..
— Ce qui n'est pas beau, Yvon, c’est de par
ler comme < la mouche du coche ».
— La mouche du coche, père, qu’est-ce que
c’est que ça f...
— Comment ! Yvon, lit l’abbé, en souriant;
tu viens d’étaler ta gloire, et tu ne connais seu
lement pas « La Fontaine » !...
«
280
dumont-d’urvillr
— Quelle fontaine, donc ? celle de Landivisiau,
je la connais bien ; c'est plus commode d’y pui
ser de l’eau, à celle-là, qu’à celle d.'Amboinc\ làbas près (l’Otabiti, où j ’avais taut de peine à re
tirer mes seaux, quand ils étaient pleins. Vous
savez !...
— Eh bien ! Yvon, reprit l’abbé, (qui ne jugea
pas à propos de compléter l’instruction littéraire
de son protégé), à Landivisiau, quand tu racon
teras tes voyages, à la veilh'e, tu feras bien de no
pas nous placer sur la même ligne que le Comman
dant, sais-tu ?...
— Et pourquoi donc, père? N’avons-nous pas
tout partagé ensemble, avec luit Les périls, les
peines et les agonies?... J’en ai mon compte, al
lez !...
— Dis-moi, Yvon, avons-nous aussi partagé
la science de Dumont-d’Urville?
— Oh ! pour ça, je no dis pas... Mais ça, c’est
outre chose que de vivre sur le môme vaisseau,
et d’avoir failli trois fois mourir ensemble.
— Eh ! bien, mes amis, parlons modestement,
s’il vous plaît. Parlons comme il convient à des
gens qui ont voyagé à la suite d’un prince... car
la science, enfants, c’est une royauté !...
CHAPITRE XV.
L a DBBNlÛRli ÉTAPE.
Je viens <lc citer la dernière page des notes du
jeuno peintre.
Pour terminer ce récit, je vais faire appel à la
tradition, à ma mémoire; me ressouvenir des
premiers entretiens de mou cousin lorsqu’un
mois après son arrivée il nous conta, tout
palpitant de bonheur et de succès, la dernière
phase de la traversée d’Amérique en Europe.
Partis du Brésil par un temps magnifique, de
puis Rio-Janeiro jusqu'à l'Equateur, l’escadre
n'eut rien de notable à consigner. Ce n’était ni
la saison des tempêtes ni celle des rencontres
fâcheuses. Les navires, fraîchement et surabon
damment ravitaillés, avaient de tontes manières
mis à profit l’excellent mouillage de Rio ; ils fen
daient les Ilots apaisés de l'Atlantique dans les
10.
282
d ü m o n t j d ’ü r v jl l b
conditions les plus favorables ; ils avaient vent
de poupe: etDumont-d’Urville, dans son coup
d’ailo suprême, pouvait remercier Dieu, sa fortu
ne, les vents, et les mers, de le ramener vivant ;
et de l'avoir bien servi jusqu'à la fin ! Non pas
que l’escadre, et lui-même, ne fussent grave
ment atteints, dans leurs forces et dans leur
existence matérielle, car ils sortaient à peine du
plus ardu combat ; — mais ils avaient vaincu là
où d’autres ont péri ! Certes, les annales de la
marine française, no comptent pas, jusqu’en
1840, beaucoup de pages aussi belles, sur
tout aussi fécondes que celle des voyages de
Dumont-d’Urvilleî
En quittant le Brésil, l’expédition s’attendait
à la plus réjouissante des rencontres. Une vraie
bonne fortune de marins.
Lejeune vainqueur de Saint-Jean d’Ulloa, do
Mogador, de La Vera Cruz; le prince de Join
ville venant de France, devait selon toutes
probabilités, croiser Dumont-d’Urville aux ap
proches de l’équateur.
Les équipages le savaient ; ils l’avaient en
tendu dire à Rio, où l’on attendait le prince,
d u m o n t - d ’u k v il l e
283
au retour de sou expédition à l’île Sainte-Hé
lène...
Par la plus radieuse matinée, sous un soleil
resplendissant et la plus douce brise, une fré
gate française est on vigie.
C’est la « Belle-Poule ! » c'est le prince-amiral !
Dès la veille au soir, le Commandant disait
à son état-major, avec une visible satisfaction,
demain, nous croiserons la Bèlle-Poulel
Quel joyeux branle-bas, détermina, sur
l'Astrolabe et la Zdéet le premier cri de la vigie:
— Voici la Belle-Poule!
Tout concourait ù rendre plus brillante la
journée qui s’annonçait si belle !
Quand, en sabordant par une décharge d’ar
tillerie tapageuse, — l'Astrolabe accosta la Bel
le-Poule, et quo l’amiral de France vit monter
d’Urville à son bord, co fut une exclamation
toni-tonante sur les trois navires.
Mais quand, presqu’aussitôt après, le prince
de Joinville rendit visite à Dumont-d’Urvillo'
et parut, dans sa fière et martiale attitude, sur
le pont de l'Astrolabe pavoisé pour le recevoir,
oh ! alors la joie des équipages devint une vraie
« furia francese. »
284
dümont- d’üryille
Ce fut aussi une fête do famille, un gala pa
triotique... Et quelle joyeuse mêlée à l’abordago ! quel assaut d’enthousiasme marin ! Ce fut
bientôt un brouhaha charmant, un désordre déli
cieux ; — car, dit l’amiral, ce n’est pas de la li
monade, la politesse des matelots 1.....
Avec sa belle humeur, son dédain de l’étiquet
te et son esprit gaulois, François d’Orléans, le
plus populaire des fils de Frauce, se fait aimer
do tous ; et les marins l’adorent...
—On sait qu’il va à Sainte-Hélène, à la barbe
de VAngleterre : et, on l’entend dire à Dumontd’Urville : — Si Albion m'attaque au retour,
rnon parti est pris : je me fais couler ! ! mais
avec le cercueil de Napoléon ! Je le jure ! on ne
me prendra pas vivant !!!... »
Ah ! quand on compare ce beau et généreux
mouvement, si français ! avec la conduite des
adversaires de notre famille royale, combien la
magnanimité du prince de Joinvilleoft’reunbeau,
un magnanime contraste !
11 voulut visiter YAstrolabe en détail ; il s’in
téressa, quand il sut l’histoire du regretté
Goupil, — au jeune peintre en chef de l'Expédi
tion au Pôle-Sud.
11 demanda M. Lcbreton, et manifesta le désir
dumont- d' urvillb
285
do voir en detail, l’œuvre artistiquo do ce peintre
do vingt ans !
Aussitôt d’Urville conduisit le prince, et voulut
quo « son neveu » lit les honneurs de chez lui,
de ses planches, do ses albums, au royal visi
teur. ..
L’Amiral s’y connaît: il cstartisteà sesheuros
et sa bienveillance aidant, il lie fut content qu'après avoir tout vu, tout examiné, tout jugé,
dans cette énorme quantité de marines, si bien
réussies.
Il y avait plus de deux cents planches ou pla
quettes !
— Mais tout cela a une valeur sérieuse ! Vous
avez un véritable talent, et un coup do crayon
d’une sûreté étonnante. ! dit-il à mon cousin, aus
si ému quo touché de l'approbation du prince!
* Oui, vous êtes maître à l’âge où les autres
sont élèves. Vous ôtes « vous-même » quand les
autres no savent qu’imiter 1.... Monsieur Lcbreton, je vous décore!... et vous le méritez, d
Et, en disant ces charmantes et flatteuses paro
les, le prince de Joinville détache son étoile do
la Légion d'honneur, et la fixe sur la poitrine
de Lcbreton, stupéfait, heureux et ravi, au point
2 .> 0
d u m o n t -d ’ o r v i l l e
do no pouvoir répondre autre chose que des mo
nosyllabes, l’œil humide, le cœur gonflé de joie.
— Eh bien !Louis ! il ne te manquait plus que
ce bombàrdemenl-\b\ dit galment d’Urville.
En Bretagne, j'ai voulu te bombarder aide
major.. Ensuite, il y a ton bombardement, com
me peintre en Chef de l’Expédition au Pôle-Sud
Enfin le troisième, le plus inattendu et le plus
glorieux, ce n'est pas moins qu’un amiral fran
çais qui te l’octroye !!!
« Prince, jo vous remercio du plus profond de
mon cœur.
Daignez permettre qu’à mon tour je vous offre,
de toutes les marines de mon peintre, celle qui
vous a plu de préférence ».....
Le choix fut bientôt fait: la Belle-Poule bien
tôt relancée à la mer.
Enfin ! L'expédition au Pôle-Sud touche la
terre de France.
Le G novembre 1S40, YAstrolabe et la Z Me
rentrèrent dans la rade do Toulon, après une
campagne de trois ans et plusieurs mois.
Ah! quel besoin ils avaient tous du sol natal
pour revivre !...
Comme au jour du départ, Madame d’Urvillo
DUM ONT-r/unviLLB
2«7
et.son fils —rnniqueetderniër^nfantl — étaient
sur la plage toulouaise avant la foule, et dès
que la vigie eut signalé l'arrivée de l'escadre...
Alors seulement, Dumont-d’Urville, au sein
d'un bonheur qu’il faut renoncer ù peindre, sen
tit l’épuisement de ses forces !!!
Ou dut remporterez sa Juliade où il se ranima
sous les plus tendres soins de sa femme et de
son fils.
Au bout de six semaines, ils partirent tous
trois ensemble pour Paris, où le roi atten
dait impatiemment le nouvel amiral; c'est, à la
Juliade, le l ' r décembre 1840, que le brevet du
titre si laborieusement conquis, fut reçu par
son titulaire.
Quant à mon cousin, le moins éprouvé de
tous, peut-être, il fut soigné par nous, à Aix ;
puis, au bout de quelques jours, il partit pour sa
Bretagne, avec une joie qu'il est inutile de dé
crire...
A peine au bout de ses vingt-et-un ans, Louis
avait trouvé sous les auspices de l’illustre ma
rin :
1 ° sa voie, jusqu’alors incertaine : 2° une si
tuation acquise et les germes d’une carrière
honorable, désormais assurée ; 3° la croix de la
288
dumoNt -d’üiivillr
Légion d’honneur! Et cette croix, double relique,
était celle du prince de Joinville, donnée par
lui-même !...
il n’y eut qu’un seul petit nuage au ciel azuré
de notre heureux artiste...
Voici de quelle nature fut ce nuage.
M. Lebretou s’était réjoui de pouvoir offrir
à son excellente belle-mère le magnifique cache
mire des Indes que lui avait donné le jeune chef
dont il avait fait le portrait naguère à Otahiti.
Ce superbe châle était un objet de grand prix...
Notre peintre l ’avait placé au fond d ’uno
malle, et n’y avait plus songé...
Mais, quand, la douane, visite fut faite de
tous les bagages, la malle du clulle fut fouillée.
Hélas! il n’y eut pas de droit* d’entrée à
payer pour l’importation du riche cachemire ! Il
sortit de sa boîte eu menus morceaux! l’humi
dité do la cale l'avait détruit !...
CHAPITRE XVI
CONCLUSION ET ÉPILOGUE.
— * Je suis un homme usé! et ma tâche
est finie... avait dit Dumont-d'ürville ùM. Matterer, l'un do ses intimes, dès l'arrivée àTonlou.
« Jo le sens ; ma carrière maritime est close,
mon but ost atteint, ma vie approche de son
terme.
« Je m’en ira: de ce monde où ma lutte est
sans trêve, avec la douce consolation de n'avoir
jamais fait de mal à personne, et d’avoir tou
jours aspiré au bien qui dépend de moi.
« Tout ce que j ’ai pu faire pour mon pars, je
l’ai fait. La France ne m’oubliera pas...
« Bientôt, mon fils, que son admirable mère a
su former, sera capable de payer à son tour sa
dette à la patrie !... »
Cependant, l'habitude de rester sur la brèche,
son àme d'autant plus forte que son corps refu17
200
DUMONT-U'URVILLE
sait de la servir, — son âme, énergique entre tou
tes, dominait encore la situation !
Ce fut au point que l’espoir de guérir l’Amiral
et do le voir encore prendre le dessus, revint au
cœur de sa fam ille!...
Dumont- d'Urvlllc lui-même, au boutde quel
ques mois, se reprit ù l’illusion de croire qu’il
pourrait terminer l'ouvrage colossal, résumé de
son troisième voyage de circumnavigation.
Comine pour les précédents ouvrages do d’Urville, le gouvernement avait décrété que son mé
moire serait publiée aux frais do l’Etat.
Sept mois étaient écoulés depuis le retour de
l’expédition au Pôle-Sud. Là famille d’UrviÜè
avait quitté son ancienne demeure, rue SaintAndré-des-Arts, pour venir habiter près du
jardin du Luxembourg, une vaste demeure, bien
située dans la rue de Fieu rus. Duraont-d'Urville, encore convalescent, se trouvait mieux dans
sa nouvelle résidence, d’où la vue se reposait
sur la verdure, des fleurs et de beaux arbres...
La convalescence de l'Amiral s'accentuait;
ses forces revenaient plus vite qu'on n'ettt osé
l’espérer. Le mouvement, l’équilibre des orga
nes se rétablissait à vue d’œil ; et.Mme d'Urville
jouissait profondément de voir revenir h flots
dcmont-d’urvillk
291
par ses admirables soins, cette chère et pré
cieuse vie, son rayon de soleil, la joie et le
repos de son cœur !
Les brillants succès scolaires de Jules d’Urvillo comptaient pour quelque chose dans ce
renouveau qui ramenait le bonheur au foyer;
car ces succès précoces. aussi complets que
l’orgueil paternel les rêva dans sa légitime am
bition , personnifiaient l’espérance et l’avenir
au foyer do Dumout-d'L'rvillc I
Il oubliait son épuisement A lui, en jouissant
de l’épanouissement printanier et superbe de son
fils ; il revivait dans ce beau et charmant jeune
homme ; son imagination toujours puissante so
rajeunissait à contempler Jules d’Urvillo !
Quaud ou est impressionnable par nature, on
l’est, jusqu'à la fin... Sous le charme de cette
grande et sainte émotion paternelle, l'Amiral se
reprit A vivre ; et même Atravailler comme na
guère, avec une ardeur soudaino, qui étonnait
joyeusement tout son entourage.
Tout en se berçant des espérances que lui
donnait son fils, Duinont-d'L rville, assis de
vant sa grande table de travail où s’amonce
laient les documents pour sou grand ouvrage,
292
DUMONT-D*DEVILLE
recommença t\ travailler jusqu'à dix heures par
jour...
Et quand ses intimes voulaient l'arrêter et
lo distraire pour lui épargner dos fatigues de
tète, il répondait comme autrefois : « Le tra
vail me récrée : La variété me repose. J'ai dans
ce cabinet les éléments d’un ouvrage colossal,
j'éprouve une sorte de délassement à débrouil
ler tout cela...»
Son médecin, un bien vieil ami, savait mieux
que personne l’immense amour du travail qui
dévorait d'Urville : il estimait que, vouloir en
rayer < Son Œuvre » lui serait plus fatal que de
le laisser se livrer à ses goûts.
Seulement tout en cachant soigneusement
son opinion à la famille d’Urville, le docteur
pensait : c’est un mirage ! l’Amiral no peut aller
loin !... mais pourquoi le contrarier, quand il
n’y a point do remède? Il n’est soutenu que par
la volonté et les nerfs... Ne laisse-t-on pas cer
tains malades suivre toutes leurs fantaisies? Je
n’ai pas le courage de priver l’Amiral du plaisir
de travailler !...
D’Urville de sou côté, disait: Les palmes et
les couronnes que Jules nous apporte, me sti
mulent... Toutes ces provisions de documents
ddmont-d’ ürville
293
qui s’entassent autour de moi, quand ils seront
classés et utilisés par mes publications, rendront
moins ardue que la mienne, la carrière de mon
fils!...
Comment ne pas respecter un tel travailleur
dans ses efforts et dans ses généreuses espé
rances?
C’est ainsi quo la dernière année de cette no
ble et austère existence fut captivée et. en quel
que sorte charmée, par la publication des pre
miers tomes «le l’histoire marraine de l’expédi
tion au Pôle-Sud.
Mais si absorbé qu’il fût dans son labeur fa
vori, Dumont-dTrvilIe n’oubliait pas pour cela
son protégé du bord qui était aussi Son Œuvre.
L'Amiral fit obtenir à M. Lebreton une place
en rapport avec ses aptitudes.il le fit entrer
aux archives de la marine, dans les bureaux
des plans et des cartes : ce poste lui laissait la
faculté de peindre à ses heures... Il en prit pos
session en 1841.
Lebreton s’établit, ot vécut dans cet entou
rage de gens d’élite jusqu'en 1860. Le choléra
l’enleva & sa. famille, aux beaux-arts et à ses
amis !
En véritable père de sa gronde famille mariti-
20-1
DUMONT-DXRVJU.B
nu* Dumont-d’Urvillc, obtint du roi tout cc qu’il
avait sollicité dès le retour de l’expédition, pour
chacun do scs compagnons de voyage.
Je ne crois pas qu’on ait poussé plus loin quo
d’Urville le sentiment do Injustice. Non seule
ment de la justice en général : mais do cette
justice distributive qui interdit de méconnaître
le dernier des droits do l'homme : do cette ju s
tice qui a l’instinct de toutes les délicatesses du
sentiment comme de la dignité du pauvre et du
travailleur souffrant dans ses légitimes sus
ceptibilités.....
11 y a dans le commerce do la vie dos nuances
qui échappent aux esprits vulgaires, et qui font
parfois le martyre des cœurs délicats... Ce
martyre et ces nuances, monsieur et madame
d’Urville savaient les distinguer, et c’est h
bon droit que le grand marin pouvait dire si
simplement île lui-même: — Je n’ai jamais fait
de mal ù personne!
Dans un siècle où domine le scepticisme, au
sein d'une société où le respect humain, l'indif
férence religieuse, la légèreté se partageaient
le sceptre, Dumont-d'ürville ne transigea ja
mais avec sa conscience.
Il conserva intactes, la dignité, l'intégrité de
•V
1
ddmoxt - d’ dkvillk
295
sa vie. Il ne pouvait comprendre, qu’on ne fi'lt
point toujours semblable à soi-même...
Les tergiversations accusent en effet, dans
l’ordre des choses morales et religieuses, une
faiblesse incompatible avec des conviction quel
conques... Notre grand marin estimait qu’un re
négat ue mérite plus qu’on le croie...
— Qu’on vive en loup, en ours, en hibou, —
puisque hibou il y a ; — mais s’accommoder de
toutes croyances ; pvmcr d’une façon et ayir
d’une autre; hurler avec les loups, pour n’en
être i>as dévoré: jamais!...
« Je me croirais digne de tous les mépris,
si je no défendais mes croyances, comme je
défends mon pays, jusqu’à la mort, s'il le
fallait !... Et j ’estime déplorablement fous, ceux
q u i, n’importe sous quel prétexto, sacrifient
les intérêts indéfectibles de l’âme aux intérêts
changeants et sans cesse modifiables de la for
tune... >
Mais s’il portait haut le sentiment do la vraie
dignité, Dumont-d’Ürvillo remplissait avec une
extrême simplicité les devoirs religieux par
lesquels la Foi catholique s’affirme et rend
témoignage â la vérité intégralo |dout le trésor
sacré lui appartient.
DUMONT-DUH VILLE
On le voyait chaque dimanche, (depuis que
sa santé lui permettait do sortir,) on le voyait,
entre madame d’Uurvillo et son fils, assister aux
offices de la paroisse voisine.
Ceux qui le connaissaient, on le retrouvant
là, caché au sein de la foule, qu’il édifiait sans le
savoir, se sentaient émus... Ceux à qui la fa
mille d’Urville était inconnue, s’écartaient res
pectueusement devant cet homme qui donnait
furtivement aux pauvres, et priait avec une
gravité profonde...
Là, ne paraissait ni le fier marin, ni le sa
vant illustre, ni le chef autoritaire dont la volon
té, à bord de VAstrolabe, s'imposait à tous...
Là. il n’y avait plus que l'humble croyant,
agenouillé comme le peuple, au milieu duquel
il venait s’oublier... Mais le grand exemple
d’un acte de foi sincère n’est jamais entière
ment perdu.
Le bien porte en lui-même une force féconde.
Il attiro naturellement les âmes... taudis que
le mal, pour attirer aussi, doit prendre les appa
rences du bien : il faut qu’il manie pour avuir des
adeptes.....
— « Priez bien pour inon mari et pour mon
fils, disait madame d’Urville, au milieu de ses
il.
DL'MONT-d ’ c RVILLE
207
larges aumônes aux pauvres de la paroisse...
Faites un pieux échauge avec moi, et je vous
serai encore redevable ! »
• •
Cependant le premier volume de la grande
publication maritime avait déjà paru. Dumontd'UrvUle en était au tirage du deuxième, au
mois de mars 18-12.
Il n'avait pas perdu son temps, l'infatigable
travailleur !... ses amis, son entourage, le doc
teur lui-même, s'émerveillaient de voir tant
d'énergie morale survivre à tant de ruines phy
siques...
Pour unique délassement, Dumont-d’Urville,
le soir, apprenait eu se jouant, la botanique à
sou tils. Les riches herbiers, rapportés du bout
du monde à Jules et à madame d’Urville, acca
paraient. l'attention générale; et l’adolescent
se faisait initier, avec un goût toujours plus
vif. à la science que l'Amiral, préférait à toutes
les autres.
Quand le temps était beau, le jardin du Luxem
bourg attirait, la famille, devenue, à mesure
qu’on la connaissait mieux l'objet de l’attention
prévenante et d’un rospcct attendri...
2C8
DDMOIi T-d ’UBVILLK
Peu à pou, dans ce quartier paisible et stu
dieux, on avait fini par connaître l’histoire des
d’Urville. Les domestiques jasaient. Ils disaient
quelle femme douce et forte ('•tait Mme d'Urville;
quel caractère celui de l'Amiral. Ils racontaient
le voyage, la maladie que Dumont-d’Urville ve
nait de traverser: les brillants succès do Jules
d’Urville, et le courage héroïque de ses parents...
Pion des gens, sans les connaître autrement
que do vue, avaient pour eux une sympathie
affectueuse.
Aussi, Iorqu’au jour dePdques on vit, au mo
ment de la communion générale & Snint-Suipice, M., Mme d’Lrvillo et leur fils s’approcher en
semble, il y eut comme un courant d’attention
qui so portait vers eux... M. le curé lui-mème participa, à l’impression qui dominait l’as
sistance... II savait mieuxquepersonnedequeîles
bénédictions, les plus déshéritées de ses ouail
les entouraient silencieusement la présonce des.
d’Urville au milieu d'eux, et dans sou église...
Qu’au rait-cc donc été si l’avenir se dévoilant
un mois d'avance, les bons paroissiens doSaintSulpice avaient pressenti la catastrophe du 8.
mai, 18121J !
J
DOMONT-S'UJfrILLiC
299
Il s'annonça beau, cejour qui devait finir par
un cataclysme dont, le cruel souvenir fait frémir
ceux qui s’en souviennent!..
Depuis longtemps Jules d'TJrville désirait aller
•\ Versailles, où l’inauguration du musée royal
entraînait, les foules vers l’ancien palais de nos
rois, transformé en temple dos arts...
Jamais occasion ne sembla plus propice:
C'était la fête du Roijlesgrandes eauxjouaicnt,
tout Paris courait h Versailles.
« — Cette magnifique journée passée à Ver
sailles vous reposera d’un labeur trop assidu,
disait Jules à son père. Manière aussi s’en trou
vera bien., u
Mais Dumont-d'Urville était indécis.... Lui
qui disait: ce n'est qu'à Féglise où les foules sont
belles \ » il redoutait et fuyait la foule... La foule
des curieux, oisifs, des voyageurs... Cette foule
encombrante, houleuse, tapageuse et bruyante,
au sein de laquelle on étouffe, en face d'un per
manent. danger et d’une gène incessante.
Dumont-d’Urville eût préféré visiter le musée
de Versailles ù loisir; après les gens pressés; ù
l’arrièrc-saison, peut-être !...
Malheureusement il n'en dit rien ; pour faire
plaisir h son fils.
300
D UM O NT- d ' c B V IL L B
Le programme do la fête tint ses promesses.
Lacolossalo et redoutable foule, dépassant tou
tes proportions, obligea l'administration à. dou
bler les locomotives, afin de pouvoir remorquer
des trains de voyageurs également doublés et
triplés î...
Mais ce qui, le matin, s’était éxécuté sans en
combre, donna lieu, le soir, à une effroyable
confusion.
Dumout-d’Urville, sa femme et son fils, mon
tèrent à six heures, dans le train qui devait les
ramener ù Paris. C'était le premier retour... On
croyait éviter la foule.
L’Amiral était excédé : cette brillante journée
de fôte avait été une longue corvée pour lui...
Le train, lancé à toute vitesse par deux loco
motives chauffées à blanc, fi la jusqu’après lîellevue sans autre désagrément que sa rapidité ver
tigineuse...
Mais avant d'atteindre Mcudon, un des es
sieux do la première locomotive se brise : la se
conde, précipitée sur elle, par l’impulsion
aveugle et violente, provoque un effroyable in
cendie, où chauffeurs et machinistes sont les
premiers dévorés ! ! !
Sept wagons, bondés de voyageurs, sont éga-
dumont -d’ürville
301
lcmeut précipités dans l'incendie. C'est une indes
criptible horreur !!!..
Et Dmnont-d’Urville, sa femme et son fils,
broyés, brftlés, consummés, sous un monceau
d’autres victimes!!!..
Encore que ce désastre, sans précédents, ait
bientôt un demi-siècle, je crois entendre le cri
lamentable des victimes !..
O Providence ! Vos décrets sont impénétra
bles !..
Il fallut, disent les journaux de l’époque,
il fallut trente heures de douloureuses re
cherches, à travers des ossements calcinés et
des monceaux de cendres humaines, pour re
connaître, au foud de ces navrants débris, ce
qui restait en ce inonde de Dumont-d’Urvillc,
et des siens !..
Enfin on retrouva des ossements réunis, en
lacés les uns aux autres, en quelque sorte. Une
montre, la croix de Saint-Louis, une chaîne d’or
où pendait, un médaillon contenant le portrait
de l’Amiral et des cheveux de son fils !... c’est là
tout ce qui restait de Dumont-dTrville !..
Séparés si souvent sur la terre, ils étaient
réunis dans cette cruelle mort, entrée mysté
rieuse de réternello patrie!...
DDMONT- d’üBVII.LR
302
Etrange destinée de notre illustre marin !
Epargné par les glaces ilu Pôle, les feux do
l'Equateur, les naufrages, les gouffres dos doux
mondes, il tombe aux portes de Paris et au re
tour d’une fête pat riotique î
Son existence commence et finit par un incen
die !..
Deux parents deDumont-d’Urville, MM.Pignot
et Lebreton, seuls alliés de la famille qui fussent
ù Paris, vinrent sur le lieu du sinistre, recon
naître scs restes, au cimetière Montparnasse.
Ce fut, pour toute la France, une grande émo
tion, la fin tragique de Dumont-d’Urvillc ! ...
Son nom était populaire ; il était aimé, admiré,
il excitait un intérêt profond, par la généreuse
grandeur de ses entreprises.
Aussi le sentiment qu’inspiraient les victimes,
se traduisit le lü mai 18*42, aux obsèques de
l’Amiral.
L’église Saint-Sulpice n’a pn contenir dans
ses vastes nefs la colossale assistauce ! On eût
dit un deuil national !
Toutes les notabilités de la marine, de l'armée,
de la science, se pressaient autour de ce cercueil,
pour rendre un suprême hommage à la mémoire
de l’illustre marin.
y'
303
La famille était représentée par Messieurs
Louis Dig’uett et Louis Lebreton.
M. Villemain, alors ministro de l’instruction
publique, tenait, un des cordons du poêle. Les
amiraux Beautemps, Beaupré et Labretonnière,
M. de Jussleux, le naturaliste, tenaient les au
tres.
Le ministre de la marine avait désigné MM.
Humbron, chirurgien-major de l'A s tr o la b e , et
Vincendon-Dumoulin, ingénieur hydrographe
do l’expédition au Pôle-sud, pour présider à la
cérémonie des obsèques.
Tous les amiraux, Jes officiers de la marine
présents à Paris, le secrétaire général, la plu
part des chefs de service et des employés de ce
département, assistaient au convoi. On y voyait
aussi uu nombre considérable d'officiers de toute
arme... Les membres delà chambre des Pairs,
la chambre des députés.
Le roi se fit représenter par un officier supé
rieur de sa maison militaire.
MM. de l’Institut : la société Géographique et
les autres corps savants ; les membres du bureau
des longitudes etc., etc., etc.
Enfin, le cortège était innombrable.... Un
détail bien touchant... Les élèves du tycée
301
PÜMONT-D’UBVILLB
Louis-le-Grnml voulant donner un témoignage
public do leurs regrets, accompagnèrent jus
qu’au cimetière la dépouille de leur infortuné
condisciple.
Au sortir de l’Eglise Saint-Sulpice le convoi
prit «les proportions énormes... La foule le sui
vait!...
Les uns sc souvenaient des bienfaits, des
vertus de Mmt d’Urvillo; des grandes choses ac
complies par l'illustre marin ; d'autres, parlaient
de ce beau jeune homme qu’on avait admiré près
de sa mère, la semaine précédente !... On se ré
pétait les poignants détails do la catastrophe,
les trois corps retrouvés ensemble après l’in
cendie...
D’autres encore se souvenaient do l'attitude
à l’église de la famille d'ürvillc.
— « Bien sftr ils sont au ciel ! # disaient les
pauvres gens qui pleuraient leurs généreux
bienfaiteurs...
La veille des obsèques, une composition, la
dernière du jeune d’Urvilie, mérita d'ôtre cou
ronnée !... Elle le fut, au milieu dos hommages
funéraires des élèves ! ! !
Quand après l'inhumation, l’énorme foule so
du.mont- d' ürvilliï
305
fut silencieusement écoulée hors (lu cimetière,.
ou la ville do Paris concède à perpétuité un
terrain pour la famille d'Urvillc, deux hommes,
le crêpe au bras et au chapeau, restés presque
seuls dans le vaste champ des morts, priaient
encore... Ils n’étaient pas ensemble...
Lun d’eux, à genoux par terre, la tète décou
verte en face de cette fosse fraîchement comblée
laissait voir une émotion profonde, et ses pleins
coulaient... c'était un prêtre.
L'autre, jeune homme de vingt-quatre ans, do
haute stature, debout adossé ù un arbre, grave,
morne, la tète inclinée, regardait douloureuse
ment le lieu do l'inhumation, et semblait perdu
dans nu monde de réflexions lugubres...
L1 s’écoula un certain temps, avant que le
prêtre, terminant sa prière, s’aperçût, en se re
tournant qu’il n’était pas seul...
Alors une double exclamation troubla le si
lence du désert ; les deux hommes s’étaient re
connus ! Ils s’embrassèrent...
C’était l’abbé Janiek et M. Lebreton.
Sans parler, ils quittèrent l'asile de la mort,
et marchèrent le long des boulevards jusqu’il ce
qu’ils eussent perdu de vue la clôture du cime
tière...
306
DUMONT-n’U im U J J
Alors l'abbé s’arrêta ; et, pressant plus forte
ment clans les siennes la main «lu jeune peintre :
— Nous sommes tellement remués l’un et l'au
tre, par cette grande manifestation jointe à
notre chagrin, à nos regrets, que l’oppression
nous ôte la parolo.
Mon cher Louis, vous faites une perte à jamais
déplorable !. J'ai le cœur plein de ce que je vou
drais vous dire.... Je ne quitterai jamais ce deuil,
au fond de l'Aine. Pauvre Amiral ! que n’étais-je
avec lui. avec eux. dans le wagon incendié !
pour leur donner les suprêmes consolations do
mon ministère !!!....
— Ah ! bon Père-Jan, je vous reconnais bien
là !.... Louis pleurait. Du moins, cher ami, nous
avons sa dépouille.... Ses précieux rentes sont
ici ; au lieu d’être ensevelis dans les flots do
l’Océan, comme ceux de La P é r o u s e ,de Cook ! de
tant d’autres marins I célèbres et,... perdus III..
Nous n’en sommes pas réduits envers Puraontd'Urville, à un culte purement idéal ; j'aime
mieux cela.
— Et moi aussi, assurément. Mon vif regret
c'estde ne l’avoi rpas revu depniscesderniersmois.
Nous uous retrouverons là haut. En attendant,
DUMONT- D’ORYIM.R
307
cette tombe chérie recevra mes prières et mes
fleurs. Prenons rendez-vous ici, cher ami ?.....
— Volontiers. Je suis libre le dimanche, après
midi.
— C’est entendu. J’occupe encore une aumô
nerie volontaire ; pas très loin.
Ils s’arrêtèrent de nouveau, marchantl’un près
de l'autre sans se parler... Puis, le prêtre, dont
les hautes pensées subjugaient l'Ame, dit, à voix
lente et couverte.....
— C’est la Providence qui a voulu rendre à ja
mais mémorable la fin de cette noble vie!..N’estil pas évident que la plus liante leçon se dégage
du drame terrible de cette mort tragique?...
Mourir à terre , lui ! lui, qui a cent fois
failli som brer!., mourir, à cinquante ans!
quand le but de sa carrière est atteint... Quand
tous nos inusées racontent ses campagnes
lointaines,et sos colossales conquêtes au profit
de la science...
Mourir quand il semblait toucher le port, le
repos glorieux, nécessaire ;mourir, etvoirmourirdans le mémo moment tout ce qu’il aimait J...
Après avoir tant travaillé pour la Franco, n’v
pas laisser l’héritier de son nom, do son œuvre
et de sa race !!!.
303
dumokt- d’urvillis
Ah ! si l'homme n’était que poussière ; si Du—
mont-d’Urville devait s'anéantir tout entier dans
l’incendie qui consuma son corps, ce serait ù
décourager de tous les dévoiïments !...
Que lui importent, à cet homme illustre ici-bas, Mi
les honneurs rendus h sa mémoire,le deuil public,
les regrets universels?.. Que lui importe sa sta- ‘ u
tue, des monuments, des éloges ??? s’il est
anéanti tout entier !...
Tout cela, ô dérision, co ne serait pas pour lui,
mais pour la consolation de ceux qui Tout connu,
oui l’ont aimé !...
i\ous savons qu 11 a quitte ia terre, en étrei
gnant dans ses bras ceux qu’il aimait, pour aller *
avec eux recevoir l'éternelle récompense.
Nous savons qu’il travaillait pour atteindre au
bonheur inamissible.
Consolons-nous ! nous irons le rejoindre ’
FIN.
>MJr
/ '
NOTES
EXTRAIT
(T ir? d e l'élogé de Dumonl-d' Urvillc)
par M. R obbrge .
u Sous un extérieur froid il cachait uno profonde
«• sensibilité. Lu sévérité du commandement était tem« péi-éc en lui p ar uno bonté qui no dégénérait pas en
« fuiMfcsse.il ignorait ou méprisait l'art do trom per en
• flattant... S a franchise souvent brusque, venait autant
• de son caractère quo do sa profession....... Lent à
« s'attac h er, scs am itiés étaient fidèles, son commerce
« facile et s û r . ..
« Il avait dans les manières, cotte simplicité natu■ relie aux hommes supérieurs qui no craignent point
o d’ètro vus de trop prés. Libéral dans ses idées e t sa
« conduite, J l portait un cœ ur inaccessible aux petites
• p a s s io n s ...
« T rop indépendant pour solliciter, trop fier pour
« devoir quclquo chose à la faveur ou à l’intrigue, il
a attendait qu'on songeât à ses services . . . tandis
« qu'avec le plus généreux em pressem ent, il appelait
« les rém unérations su r les oificiers et son équipage.
« — Coux qui no l'aim aient pas étaient forcé? de l'cs« tim er.
310
D U M O N T-IA ’RVJLLK
« II pesta toujours fidèle au x g ra n d s principes reli« gioux ; ils avaient servi du base à son éducation.
« La contem plation des g ran d es scènes de la nature,
« l'étude do ses ouvrages, la m er e t ses p érils, les tom« pètes e t leurs sublimes h o rre u rs ; <juellcs iritolli« gences droites résisteraien t aux arg u m e n t d ’uno Uiéo« logie sem blable ? ... «*
lo» La société de géographie a fait ériger un monument
à la mémoire de Dumont-d'L’rville, sur Je terrain possédé
A cot oflfet par In Ville de Paris. Ce mausolée est élevé
vers lo milieu du cimetière Montparnasse.
2° « La ville de Condé-sur-Noireau possède depuis 184-1
la statue do son illustre marin et concitoyen qui a donné
son nom à la grande place do la cité Calvadosienno, sur
laquelle le monument fut placé, lors de son érection.
3° «On trouve aux archives du ministère do la murine
section bibliothèque en deux éuorrrtes in-fllios, lo troisiè
me tour du inonde de Dumont-d'Urvillo, peint p ar MM.
Goupil et Louis Lebreton.
TABLE DES MATIÈRES
Introduction ..............................................
Chap. I. Dumont-D’Urville à Toulon . .
1
7
Cliap. II. Durnont-D’Urville en Bretagne . 16
Cliap. III. En m e r.................................. 32
Chnp. 1V. Première é t a p e ..................... 40
Cliap. V. L'épidémie.............................. 62
Chap. Yl. Changement à M ie ............................87
Cliap. VIL Entre deux crises.................. 105
Chap. VIII. VAstrolabe et la Z<fUfe sont cer
nées par les glaces du Pôl e. . .
126
Chap. IX. Découvertes et accalmies . . . 143
Chap. X. Pendant l’hivernage.................. 16S
Chap. XL Après l’h iv e rn a g e .................. 226
Chap. XII. L'heure terrible.......................243
Chap. Xin. Au mouillage d'Otahiti. . . 255
Chap. XIV. Cap sur Baraboza.................. 269
Chap. XV. La dornièro é ta p e .................. 281
Chap. XVI. Conclusion et épilogue . . . 289
Fait partie de Dumont d'Urville : sa vie intime, pendant son troisième voyage autour du monde