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LA
POLYNÉSIE
ET
MARQUISES;
LES ILES
VOYACEÜ» ET MABIIVE
ACCOMPAGNÉS d’üN
VOYAGE EN ABYSSINIE
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D’Dur coiip-n’œiii
SUR LA CANALISATION DE L’ISTHME DE PANAMA;
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M.liOUIS Reybaud»
auteur
DES
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LES RÉFOnMATEURS.
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PARIS
A IiA UBBAIBIXi SE
GUIEEAITMIBJ,
Éditeur du Ditliomaiie du Gemierte et des Marehandises et de la Collection des principaux Économistes,'
Ealerie de la Bourse, 5, Passage des Panoramas.
—
1843
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Ch. Duriez, imprimeur à Sentis.
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LA
POLYNÉSIE
ET
MARQUISES;
LES ILES
VOYAGES ET MARIVE
ACCOMPAGNÉS d’on
VOYAGE EN ABYSSINIE
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D’EN COVP-n’flEIE
SUR LA CANALISATION DE L’ISTHME DE
PANAMA;
PAR
M.liOElS REYBAED,
auteur
DES
ÉTUVES suit
LES
RÉFORMATEURS.
PARIS
A Xi A IiIBBAmiE DE
GUIUAUMlIff,
Éditeur duDictionnaire du Comerce et des Marchandises et de la Collection des principaux Économistes,
Galerie de la Bourse, 5, Passag;e des Panoramas.
~
1843
—
o zy/r
\
VOYAGES ET MARINE
COUP-»*ŒIL,
SUR
SCIENCE
LA
GÉOGRAPHIQUE.
Quelque vaste que soit le champ des sciences
qui relèvent uniquement de la pensée, il est fa¬
cile de s’assurer, après un examen attentif,
que
les anciens l’avaient déjà foulé dans bien des sens
et que les modernes n’en ont
guère reculé les li¬
mites. En métaphysique et en morale,
par exem¬
ple, ne semble-t-il pas que tout ce qu’il y avait
de pertinent à dire ait été dit en des siècles
pius philosophiques que les nôtres, et n’est-il
pas évident que, si l’on voulait interroger avec
quelque soin les origines de nos spéculations ac1
2
VOYAGES ET MARINE.
tuelles, des plus téméraires comme des plus ti¬
mides, on retrouverait, en remontant les âges,
les preuves de leur filiation et les traces de leur
généalogie? Peu de noms récens, peu d’idées
nouvelles sortiraient intacts de cette recherche
d’une paternité antérieure, et
l’on pourrait in¬
scrire tout d’abord, sur cette table ontologique,
les Orientaux avant Pythagore et Pythagore avant
Spinosa, Pyrrhon avant Bayle, Parménide avant
Emmanuel Kant, Epicure avant Helvétius, Platon
avant saint Augustin, Zénon avant saint Bernard,
et Lucien avant Voltaire. Ainsi, chaque penseur
aurait son ascendant direct, et, quant aux écoles,
si méritantes que soient celles d’Ecosse et d’Al¬
lemagne, il serait injuste d’oublier qu’elles sont
venues vingt siècles plus tard que les trois grandes
écoles grecques, l’Académie, le Lycée et le Por¬
tique. D’où l’on peut conclure que la philosophie
moderne, fille vivante de la tradition, a presque
tout emprunté à l’antiquité, tout, excepté la croix
et la ciguë.
Mais, s’il en est ainsi pour les sciences qui pro¬
cèdent de la réflexion pure, il en est autrement
de celles qui s’appuient sur l’observatic v exté¬
rieure. Ces dernières, nos aïeux n’avaiei
pas
mission pour nous les livrer toutes faites, car c’ést
le temps qui les fonde et qui les agrandit. On
peut, dans le monde des idées, nier la perfecti-
coup-d’oeil sur la science géographique.
3
bililé; dans le monde des faits, il est impossible
de la méconnaître. Ici le progrès est évidejnt,
continu, quotidien; il se touche au doigt, il se
mesure, il devient une vérité mathématique.
C’est le cas où se trouvent les sciences physiques
et
naturelles; c’est celui de la géographie surtout.
La géographie est
une
science née d’hier; elle
jours et sous nos yeux :
sa tradition sérieuse remonte à peine à trois cents
ans. L’antiquité n’en connaissait guère que les
aspects fabuleux et naïfs, et, si nous ne craignions
pas d’encourir le reproche fait aux enfants deNoé,
nous pourrions rire, sur ce point, de la nudité
paternelle. Rien n’est plus bouffon que cette cos¬
mographie où le ciel repose sur des colonnes
dont Atlas est le gardien; rien n’est plus curieux
que ces périples de navigateurs qui emploient
deux ans à traverser la mer Egée au milieu d’en¬
s’est construite de
chantements
sans
nos
nombre. Ce sont là des rêves
de poètes, ce n’est point une géographie.
n’était ni la
force, ni l’étendue qui manquaient au génie an¬
tique, c’était la base même de la science, la ré¬
Certes, pour en créer une, ce
colte des faits. Cette récolte devait être l’œuvre
l’intuition ne pouvait pas sup¬
pléer la découverte. Longtemps avant que le
globe eût obéi à la main patiente qui le dompte,
la pensée qui a des aîles avait pu visiter les sphères
des siècles, et ici
4
VOYAGES ET MARINE.
idéales; mais l’observation qui va lentement, soit
qu’elle chemine le bâton du voyageur à la main,
soit qu’elle ouvre la voile du navigateur à des vents
capricieux, avait besoin, pour étendre sa sphère
d’action, qu’on lui rendît les mers plus sûres et
les continents plus praticables. La civilisation lui
devait des routes, la science des instruments nau¬
tiques; c’est là ce qui a retardé son avènement.
Il a fallu que peu à peu l’astrolabe
remplaçât le
gnomon, cet agent imparfait des mesures astro¬
nomiques, et que la boussole offrît, sur l’immen¬
sité liquide, des points de repère plus sûrs que
les
chanceux
relèvements
d’une constellation
polaire. Ce progrès s’est continué sous nos yeux
par le chemin de fer dans la viabilité terrestre, et
par la vapeur dans la navigation maritime : le
chronomètre, ce dernier mot du calcul horaire,
complète le lot de notre temps. Qui sait ce que
les aérostats réservent à l’avenir?
Si les instruments concouraient ainsi,
amélioration
par une
graduelle, à l’établissement de la
géographie, les événements historiques ne la ser¬
vaient pas moins. Tout lui était bon : les conflits
de races, les chocs dépeuplés, les invasions de
barbares, la conquête, la propagande. Elle pro¬
fitait tout autant des désastres de la
guerre que
des loisirs de la paix, et butinait dans les
comme sur
palais
les décombres. Voir, pour elle,, c’était
coup-d’oell sur la. science
géographique.
5
savoir; le mouvement était son ressort, la loco¬
motion son génie. Peu lui importaient les sym¬
boles, les couleurs, les bannières: elle s’asso¬
ciait à toutes les causes sans les juger, elle se
mêlait à toutes les luttes sans en partager les pas¬
sions. Prompte à se transformer, elle fut ainsi et
successivement, commerçante avec les
Phéni¬
ciens, poétique avec les Grecs, guerrière avec les
religieuse
avec les croisés. Un jour, à la suite des lils de
Romains, inculte avec les Barbares,
l’Islam
,
elle sortait des déserts arabiques, lon¬
geait le littoral de l’Afrique septentrionale, et ve¬
nait planter sa tente aux pieds des Pyrénées; un
autre jour, sur la foi d’un pressentiment, elle
s’embarquait avec Colomb et aventurait son pre¬
mier enjeu dans une loterie qui devait lui rappor¬
ter deux mondes. Tantôt elle s’inspirait du génie
catholique de l'Espagne qui cherchait, au-delà
des mers, des âmes à conquérir ; tantôt elle
s’identifiait aux génie commercial de l’Angle¬
terre, qui voyait, surtout le globe, des colonies
à fonder. Point d’exclusion, point de fierté chez
elle : que l’on fût un grand guerrier comme César,
ou un pauvre moine comme Rubruquis, un his¬
torien éloquent comme Polybe, ou un conteur
naïf comme Marco-Polo,
un
infidèle comme
Aboul-Feda, ou un saint missionnaire comme le
père Yerbiest, la géographie, curieuse seulement
VOYAGES ET MARINE.
6
faits, se préoccupait peu des personnes; elle
suivait d’un œil aussi bienveillant l’étape pénible
de
du pèlerin isolé que la marche triomphante des
qui la promenaient autour du monde
reine. C’était par-dessus tout une
science collective, qui frappait à toutes les portes
et recevait de toutes les mains, afin d’élever ce
monument auquel chacun devait apporter sa
pierre, sans que personne fût autorisé à lui don¬
ner son nom. Cette phase d’élaboration patiente
a été longue; elle se poursuit de nos jours, elle
ne s’achèvera qu’après nous. Mais le gros de la
escadres
comme
une
moisson est évidemment recueilli, et, pour en
reconnaître la richesse, il importe peu que
quelques gerbes reposent encore, éparses et ou¬
bliées, dans les mille sillons de la plaine.
Pour simplifier l’histoire de la géographie, il
faut scinder les temps en deux parts fort iné¬
gales, mettre d’un côté cinquante-cinq siècles,
de l’autre trois. Avant et après Colomb, telles
sont
les divisions naturelles de la science. Dans
première époque, la géographie est à l’état
elle semble honteusement confinée
dans un coin de la terre, elle bégaie, elle se berce
de contes; dans la seconde, elle grandit, comme
par un prodige soudain, et s’empare du globe
d’uné'raain virile. Ainsi font, au dire des natu¬
ralistes, certains aloès qui, longtemps étiolés et
la
d’enfance ;
coüp-d’oeil suk la. science géographique.
7
rabougris, retrouvent, à un instant donné, tout
l’arriéré de leur puissance végétative et croissent
de plusieurs pieds en vingt-quatre
heures.
Que de temps il a fallu pour fonder une géo¬
graphie mathématique qui méritât ce nom? Nos
aïeux ont vécu trente-six siècles sans se douter
de la sphéricité de la terre, ce principe que com¬
prennent aujourd’hui les enfants. On lit bien dans
les vedas hindous que l’univers a la forme d’un
œuf; mais, quand les mêmes livres parlent de
notre
globe, ils le dépeignent comme une mon¬
qu’un dieu,
tagne qui a perdu son équilibre, et
transformé en tortue, soutient sur sa carapace.
Égyptiens, trop vantés pour leurs connais¬
astronomiques, n’en savaient guère plus
que l’Inde sur les phénomènes terrestres. Les
Grecs mêmes, qui semblent avoir concentré chez
eux les rayons de ces civilisations éparses, les
Grecs ne se montrèrent d’abord ni observateurs
plus intelligents, ni géomètres plus précis. Homère
fait de la terre un disque qu’entoure le fleuve
Océan; Thalés en fait une ellipse, Hérodote une
plaine, Anaximandre un cylindre, Leucippe un
tambour, Héraclide un bateau. Chacun énonce
ainsi son hypothèse, jusqu’à ce qu’Eudoxe de
Cnide, selon les uns, Philolaüs de Crotone, sui¬
vant les autres, se soit déclaré pour la forme
sphérique. Dès-lors ce système prévaut; Aristote
Les
sances
.,
8
•
.
-, -^••-
;
VOYAGES ET MARINE.
lui donne l’autorité d’un fait, Possidoniuset Era-
appuient dans leurs mesures ter¬
Hipparque, Pline et Strasbon en font
sortir des déductions fécondes ; enfin Ptolémée,
père de la géographie mathématique chez les an¬
ciens, couronne cette série de travaux par une
théorie céleste, paradoxe immense qui a eu la
vertu de durer quatorze siècles.
Dans la géographie descriptive, les tâtonnements
ne sont
pas moindres. Chez les premiers Grecs,
c’est le bouclier d’Achille qui la résume. La fable
se mêle à la réalité : on connaît
déjà les noms
d’Asie et d’Europe, on distingue ces deux ré¬
gions, on les caractérise, on les décrit; mais
bientôt arrive la fiction, et alors paraissent les
Cimmériens, peupladesplongées dans d’éternelles
ténèbres, lesHyperboréens dotés d’un printemps
éternel; puis les Champs-Élysées, terre des âmes
heureuses ; enfin l’Atlantide et laMéropide, songes
de poètes sur lesquels devaient enchérir plus tard
Théopompe et Platon. Cependant, même dans
ces temps de croyances naïves, des observateurs
tosthène s’en
restres ;
sérieux sillonnaient la Méditerranée et visitaient
régulièrement ses cités commerçantes. Les Phé¬
niciens les Carthaginois avaient semé le littoral
de colonies nombreuses liées aux métropoles par
une navigation active. Avant tous les autres, ces
peuples franchirent les colonnes d’Hercule, for,
coup-d’oeil sur la science géographique.
9
midabie limite du monde primitif, et poussèrent
leurs découvertes, avec Hamilcon, jusqu’aux ri¬
la Grande-Bretagne; avec Hannon, le
long des côtes occidentales de l’Afrique, jusqu’à
la hauteur du cap Bojador. Les Ég}'ptiens, de leur
côté, semblent avoir poursuivi sur le littoral op¬
posé des explorations analogues, dont M. Étienne
Quatremère a exagéré, après Hérodote, l’étendue
et l’importance. Enfin, le roi des Perses, Darius ,
fit aussi exécuter, dansl’Océan indien, par Scylax
de Cariandre, un périple qui dut comprendre le
golfe Persique et une portion de la mer Rouge.
Mais les récits de ces expéditions diverses sont si
fabuleux et si confus, ils se sont si évidemment
travestis sous la plume des rapsodes, toujours en¬
clins au merveilleux, qu’on ne saurait les accueillir
avec trop de réserve et trop de défiance.
Dans les âges suivants, le monde s’ébranle, les
peuples s’entre-choquent, et il en jaillit des étin¬
celles qui éclairent quelques existences obscures.
Cambyse ouvre cette période agitée : il déchaîne la
Perse contre l’Égypte et sème les sables libyens des
vages de
cadavres de ses soldats. Dès-lors un mouvement
alternatif s’établit entre l’Asie et l’Europe, dans
lequel le rôle d’agresseur passe incessamment de
l’une à l’autre : Xercès vient frapper aux portes
de la Grèce avec un million d’hommes; Alexandre
pousse ses conquêtes jusqu’aux limites du monde
10
VOYAGES ET
MARINE.
L’Inde n’est plus un mystère;
Diagnetus
Néarque en explore le lit¬
toral; Pythéas opère sur un autre point et dé¬
couvre cette ultima Thule des
anciens, objet de
tant de controverses. La
géographie se développe
ainsi sur une vaste ligne qui court du sud-est au
nord-ouest, des bouches du Gange aux îles de la
connu.
et Béton la décrivent;
mer du
et
se
Nord. A leur tour, les Romains arrivent
comblent d’immenses lacunes. Le peuple-roi
met en marche dans toutes les
directions, et va
réveiller de leur long sommeil ces tribus bar¬
bares qui, plus tard, devaient lui rendre sa visite.
La Grande-Bretagne,
les Gaules, la Germanie, la
Scythie, la Sarmatie, l’Hybernie, les pays slavons, tout le nord de l’Afrique, l’Asie jusqu’audelà du Gange, la Baltique, l’Atlantique, l’O¬
céan indien, et les mers intérieures, tout ce ter¬
ritoire où il a envoyé ses légions, tous ces parages
où il a promené ses trirèmes, appartiennent dé¬
sormais au domaine de l’observation exacte. Stra-
bon et Pline en commencent la description : Ma¬
rin de Tyr et Ptolémée l’achèvent. C’est le monde
des anciens : de mille ans on n’y touchera plus.
La science est frappée d’engourdissement; on la
dirait morte.
Cet intervalle est
occupé, plutôt qu’il n’est
rempli, par quelques moines chrétiens, tels que
Cosmas, Bernard, Adaman; par des faiseurs d’iti-
coup-d’oeil sur la science géographique.
1l
d’Anlonin; enfin, par
description générale du globe, ouvrage d’un
Golh dont le nom est demeuré inconnu, et que
néraires calqués sur celui
une
le Géographe de Ravenne. Peu à peu
pourtant, ces derniers reflets des traditions grec¬
que et romaine pâlissent, se dispersent, et dans
l’intervalle apparaît le météore vif et court de la
civilisation arabe. Bagdad, Cordoue et Caïrwan
deviennent des foyers d’études géographiques
d’où sortentles maîtres de l’époque, Aboul-Feda,
El-Maqrizy, El-Bakoui et Léon l’Africain. Les
l’on appelle
Arabes connurent les îles Fortunées, nos îles Ca¬
les pirates normands devaient con¬
quérir deux siècles plus tard. Ils poussèrent leurs
excursions dans le Sahara et jusqu’au Cap Blanc
d’une part; de l’autre, jusqu’au royaume de Mélinde et à l’île de Madagascar, où ils fondèrent
des colonies. L’Inde, les provinces du Caucase,
le Thibet, la Chine, que visitèrent, vers 742 , des
ambassadeurs du kalife Walid, les îles Malaises,
où le mahométisme est encore la religion ré¬
gnante, sont dès-lors des pays familiers aux Arabes
et fréquentés par leurs vaisseaux. Leurs naviga¬
teurs abordent à Guzurate, au pays de Canoge,
le Bengale actuel, à Calicut, aux Maldives, sur
la côte de Malabar ; ils paraissent même à KanFou, dans laquelle nos savants ont cru recon¬
naître l’importante ville de Canton. Pendant que
naries , que
12
VOYAGES ET MARINE.
l’activité arabe déborde ainsi sur les terres tem¬
pérées du globe, le Nord semble travaillé, de son
côté, par les premiers symptômes d’une fièvre de
découvertes. Les fils d’Odin aventurent
sur
des
orageuses leurs barques hardies et fragiles;
les Scandinaves découvrent l’Islande , les îles
mers
Féroé, et plus tard le Groënland. Les pirates
normands infestent toutes les côtes que
baigne
l’Atlantique; ils visitent les Açores, Madère et
Ténériffe. Des sagas consacrent ces expéditions
téméraires; Snorron, Adam de Brême, les re¬
cueillent et le roi Alfred ne dédaigne pas de tra¬
duire de sa main les deux voyages du Norvégien
,
Other et du Danois Wulfstan dans les pays Scan¬
dinaves. La navigation quelque peu suspecte des
frères Zeni se rattache à cet ordre de travaux et
de recherches.
Ainsi placée entre la civilisation d’Odin et celle
de Mahomet, que fait
l’Europe chétienne, cette
héritière directe de la tradition antique? Elle som¬
meille toujours. Pourtant, vers lexni® siècle, une
pensée de propagande semble la réveiller. De
pauvres frères mineurs, comme Carpin et Rubru-
quis, Anscaire et Ascelin, sont lancés dans di¬
verses directions
pour gagner des âmes à Dieu.
L’un parcourt le nord de l’Europe; les autres, in¬
fatigables missionnaires, s’engagent dans le cœur
niêmedel’Asie, que vient de bouleverser la grande
coup-d’oeil sur la science géographique.
13
dynastie mongole. Du Dniéper au fleuve Jaune,
on ne reconnaît plus qu’un maître : c’est le khan.
11 a soumis un continent entier au joug de l’unité
la plus despotique. Soit curiosité, soit calcul, les
voyageurs se portent tous alors sur ce point. Ben¬
jamin de Tudèle a ouvert la marche; Lucimel et
Ricoldt l’ont suivi; Marco-Polo, qu’on a nommé à
bon droit le Humboldt du moyen-âge, y paraît à
son tour, pour faire place à Pegoletti, à Mandeville,
à Clavijo à Haithon, à Barbaro, à Schilderberg.
De tous ces observateurs, Marco-Polo est le seul
qui ait vu sainement et raconté judicieusement.
Son itinéraire est immense; il embrasse presque
toute l’Asie : la vallée de Kachmir {Chesimur), la
petite Boukharie, la Mongolie entière, la Chine
( Cathay ), dont il décrit les capitales Pékin ( Camielu)el Nankin ( Quinsay); le Bengale, ou pays de
Mien, nom que divers Asiatiques lui donnent au¬
jourd’hui encore ; l’archipel Malais, dontilciteSu¬
matra {Samara)-, le groupe des Andamans et de
Nicobar (Necauvery); Ceylan , la presqu’île du
Dekhan, les royaumes de Malabar et de Guzurate
dans l’Inde, les villesd’Aden, d’Ormuset de Bassora dans la Perse; puis Madagascar {Magastar),
où il place le rock, cet oiseau fabuleux ; le pays
des Zinges et des Abyssins {Abasda); enfin la
Sibérie limitrophe de ce qu’il nomme le pays des
tendres, et la Russie {Ruzia), vaste empire tri,
,
14
VOYAGES ET MARmE.
butaire des
Mongols. Quel pèlerinage, surtout
dans ces temps de confusion et de barbarie! Mal¬
heureusement Marco-Polo, et moins que lui les
autres voyageurs
cités, ne savent pas assez se dé¬
fendre de ce penchant au merveilleux, caractère
des âges d’ignorance. On voit paraître, dans leurs
récits, quelques fables qu’on dirait empruntées
aux époques mythologiques. Ce n’est plus, comme
dans Hésiode et dans Hérodote, des fourmis gar¬
diennes de sables aurifères, ou des bœufs garamantes
qui paissent à reculons; mais c’est, chez
Marco-Polo, des montagnes du rubis-balai et de
lapis-lazuli; chez Carpin, une grande muraille
d’or massif; chez Oderic de Portenau, des oi¬
seaux à deux têtes; enfin, chez Mandeville, che¬
valier anglais et conteur imperturbable, un fruit
prodigieux récolté à Chadissa, fruit qui s’ouvre
de lui-même quand il est mûr, et présente un
agneau sans laine, excellent à manger. Au xv®
siècle de notre ère, la géographie en est encore
à son point de départ, aux féeries.
Mais ici la science s’illumine de rayons sou¬
dains; comme la loi hébraïque, elle se révèle au mi¬
lieu des éclairs et de la foudre. Ses deux révélateurs
sont Colomb et Vascode Gaina. Depuis longtemps
sans doute le pressentiment d’un vaste continent
avait dû s’emparer d’esprits supérieurs, et la trace
de
ces
soupçons,
plus poétiques que positifs,
coup-d’oeil sur la science
géographique.
15
plus vagues que formels, se trouve dans Sénèque,
dans Possidonius, dans Strabon, dans Pomponius Mêla et dans Chrysippe. Il y a plus : la dé¬
couverte positive de l’Amérique aurait pu passer,
même au x® siècle, pour un fait acquis; car, dès
ce temps, des Islandais avaient colonisé le Groënland, et l’un deux, Leif Ericson, avait pu recon¬
naître, vers le sud-ouest, une côte que l’on es¬
time être celle du Canada. D’autre part, et si l’on
en croit des autorités qui se plaisent aux hypo¬
thèses scientifiques, l’Afrique, longtemps avant
l’exploration portugaise, aurait été doublée deux
fois, et relevée dans tout son périmètre; la pre¬
mière fois par les Egyptiens de Néchos, la se¬
conde par les Arabes. Mais que veut-on induire
de ces insinuations dont la valeur et la portée lais¬
sent tant de prise à la controverse? Que Colomb
et Vasco de Gama sont deux plagiaires? On ne
l’oserait pas.
Ce qui inspira ces hardis pilotes du xv® siècle,
ce
fut moins le bruit vague d’un succès antérieur
que leur confiance dans une navigation chaque
jour plus savante et plus perfectionnée. L’art des
contructions navales commençait
alors à sortir
d’une longue enfance, et les vaisseaux, mieux mem-
brés, osaient perdre de vue les côtes, pour aller,
dans la haute mer, affronter la violence des vents
et le courroux des vagues. Les instruments nau-
16
VOYAGES ET MARINE.
tiques se ressentaient de ce mouvement; Martin
Behain, gouverneur de Fayal, venait de régula¬
riser l’emploi de l’astrolabe pour la mesure des
hauteurs solaires; la boussole était acquise à la
navigation. Ainsi, par le calcul combiné du mé¬
ridien et du parallèle, le pilote pouvait, loin de
tout
rivage, déterminer la position précise de son
navire, et, à l’aide de son compas, le maintenir
dans la route la plus directe et la plus sûre. L’au¬
dace soudaine qui se manifesta chez les praticiens
n’était donc pas un
travaux
phénomène sans cause; les
des théoriciens avaient ouvert cette voie
esprits aventureux. Depuis un siècle environ,
l’Italie et l’Allemagne possédaient des écoles d’as¬
aux
tronomie et de physique,
pépinières de maîtres
célèbres et d’ouvriers intelligents. Nousôvons cité
il faut y ajouter le Florentin Toscanelli, qui eut quelques relations avec Colomb,
et Dominique Maria de Bologne, qui fut, à ce
que l’on croit, l’un des professeurs de l’illustre
Copernic. D’où il résulte que, s’il y eut un peu
de témérité dans l’élan de la navigation à cette
époque, il y eut encore plus de calcul. Ce fut un
hasard peut-être qui livra à Colomb l’Amérique,
sur
laquelle, assure-t-on, il ne comptait pas;
mais ce qui n’était pas douteux pour l’illustre
marin, quand il quitta les côtes d’Espagne, c’est
qu’avec du temps et des vivres il devait, en couMartin Behain;
COÜP-D’OEIL
suit LA SCIENCE
GÉOGllAPHIQUE.
17
toujours vers l’ouest, et aucune terre inter¬
médiaire ne se présentant, aboutir immanquable¬
ment aux Indes. C’était la
conséquence forcée
de la sphéricité terrestre.
Quoi qu’il en soit, au moment où Colomb s’é
branle, la géographie en est encore à peu près au
point où l’a laissée Ptolémée. L’Europe, l’Asie,
le nord de l’Afrique, et les îles
qui en forment
comme les satellites, sont connut tant bien
que
mal ; mais au-delà des Açores et des
Canaries,
et dans cet espace de deux cents méridiens
qui
court de l’île de Fer au
Japon, les cartes n’of¬
frent que du vide : le périmètre de
l’Afrique
demeure flottant et indéterminé. Il
manque à la
science deux mondes complets, le monde amé¬
ricain et le monde maritime ; les trois
quarts
d’un autre monde, l’Afrique, et un nombre illi¬
mité d’accessoires, Eh bienlle génie des décou¬
vertes s’empare alors du
globe avec tant de puis¬
sance et d’autorité,
qu’en moins de trois siècles
ce travail
gigantesque s’accomplit presque en
entier. C’est la seconde phase de la
géographie,
celle qui fait la gloire de l’ère moderne.
L’élan est donné; le problème terrestre est
poursuivi dans ses deux inconnues : Colomb cin¬
gle vers l’ouest, et y trouve un continent; Vasco
de Gaina gouverne au sud, et arrive dans l’Inde
par le cap de Bonne-Espérance. L’enthousiasme
rant
2
18
VOYAGKS ET MARINE.
s’en mêlant, les continuateurs abondent. Ce sont,
Amérique, Balboa, Fernand Cortèz, Pizarre,
Vespuce, Sébastien Cabot, Walter Raleigh; en Asie, Albuquerque, Barros, Ferdinand
Perès, Barthélemy Dias, Vingt ans ne se sont
pas écoulés que Magellan double le cap Horn et
exécute le premier tour du monde. Mendana et
Quiros le suivent. Quelques groupes océaniens
son découverts. Jusqu’ici l’Espagne et le Por¬
tugal ont seuls marqué leur place dans cette
grande invasion maritime. A leur tour, la Hol¬
lande et l’Angleterre entrent dans la lice. Les
deux puissances catholiques voulaient, avant tout,
convertir le globe; les deux puissances luthé¬
riennes cherchent plutôt à le coloniser. Le génie
religieux lutte quelque temps avec le génie com¬
mercial; mais enfin ce dernier l’emporte. Le
sceptre de la mer demeure aux argonautes mar¬
chands. La France demande sa part de ces îles,
de ce littoral que l’on se partage; elle n’obtient
qu’un lot insignifiant. Cependant, si les ouvriers
changent, l’œuvre ne change pas. La civilisation
sillonne les océans, s’impose aux peuples bar¬
bares ou sauvages, les séduit par ses raffinements
ou les dompte par ses ressources. Elle tient le
globe dans ses mains, et semble vouloir le pétrir
jusqu’à ce que toutes ses aspérités s’effacent.
Vraiment, quand on assisteà ce spectacle meren
Âméric
coop-d’oeil sur la science
veilleux, on
se
géographique.
19
sent ébloui et pris de vertige.
Autrefois c’était la barbarie qui
débordait, à un
civilisation; aujourd’hui
c’est la civilisation qui va au loin déborder sur
moment donné,
sur la
la barbarie. Le mouvement a lieu en sens inverse,
mais le
résultat demeure
toujours le même :
vaincue dans son foyer, ou conquérante hors de
son
foyer, la civilisation s’assimile toujours les
éléments qui s’exposent à son contact; ce qui lui
résiste périt.
Elle éléve, elle redresse; elle ne
descend pas, elle ne déchoit pas. Ainsi le veut la
hiérarchie des êtres. Les organisations
les plus
nobles sont celles qui donnent le ton, et l’autorité
raison de la
supériorité. L’ascendant de
l’Europe sur le monde tient à cette cause. L’Eu¬
rope n’a de force et de vertu que par le principe
civilisateur qu’elle représente ; c’est là son levier.
Voyez où en est le globe depuis qu’il a été atta¬
qué ainsi et par tous les bouts! Peut-on citer au¬
jourd’hui un seul continent où l'Europe ne re¬
vive pas, et dans ses idées, et dans ses usages, et
dans sa population ? Est-il quelque part une inlluence qui ait osé tenir devant ta sienne? L’Asie
est-elle encore l’Asie; l’Amérique est-elle encore
l’Amérique; l’Océanie est-elle encore l’Océanie,
et n’y a-t-il pas beaucoup d’Europe au milieu de
tout cela? Récapitulons : en Océanie l’Europe est
partout ; elle a fondé Sydney et les colonies péest en
20
VOYAGES ET MARINE.
elle est à Hobart-Town, elle
Philippines, aux
Moluques, à Java; elle est dans les archipels océa¬
niens, à Hawaï, à Taïti, à Tonga, aux îles Mar¬
quises, à la Nouvelle-Zélande. En Asie, elle est souveraineausud et au nord, en Sibérie etauBengale;
«aies de l’Australie;
est
dans les îles Malaises, aux
elle y comprime, elle y tient en respect
l’esprH
indigène; la Syrie, l’Asie mineure, s’agitent sous
son inspiration ; la Perse s’en défend mal ; la
Chine seule lui oppose sa grande muraille. En
Afrique, l’Europe a pris les clés de toutes les
positions : Alger au nord; le Sénégal, SierraLéone, Bathurst, les forts de la côte des Esclaves,
les échelles de Loanga et de Benguela à l’ouest;
le cap de Bonne-Espérance au midi, et les éta¬
blissements portugais à l’est; l’Egypte, qui com¬
plète cette ceinture, obéit-elle à une influence
africaine? Reste l’Amérique; mais y a-t-il main¬
tenant une Amérique ? Lorsque Colomb en fit la
conquête, cette vaste région nourrissait vingt
millions d’hommes cuivrés, ou d’indiens , pour
parler la langue des découvreurs; combien en
aujourd’hui? Huit cent mille à peine;
les autres n’ont pu s’associer à la civili,sation, et
la civilisation les a dévorés. L’Amérique s’est-elle
dépeuplée pour cela? Non; l’Europe y a pourvu ;
elle a démembré le monde de Colomb, a donné
le nord à l’Angleterre, à la France et à la Russie;
reste-t-il
coup-d’oeil sur
la science
géographique.
le centre et l’ouest à l’Espagne; l’est au
21
Portugal ;
les îles éparpillées sur ses flancs, à diverses puis¬
et une nouvelle Aniérique est née avec
millions de blancs, issus de la conquête.
sances ;
trente
Voilà ce qu’à fait l’Europe en trois
siècles, et
s’appauvrir elle-même, ou plutôt ce qu’à
fait la civilisation, dont elle n’est que l’instru¬
ment. La fable des dents de Cadmus ne
pâlit-elle
pas auprès de cette réalité contemporaine?
Au milieu de ce déplacement d’hommes et de
ce bouleversement
d’existences, on devine quelle
dut être la tâche de la géographie. Non-seulement
on découvrait
pour elle des pays inconnus, mais
encore ces
pays se modifiaient à vue d’œil ; il fal¬
lait constater, puis contrôler. Chaque jour de
nouvelles reconnaissances agrandissaient son do¬
maine. Après Dampier Anson, Wallis et Bou¬
gainville, Cook avait paru dans l’Océan Pacifique
et y avait accompli trois
circumnavigations qui
sont deschefs-d’œuvrede hardiesse et de
patience,
de science et de sagacité. Son
exemple entraîna
bientôt toutes les puissances maritimes vers ces
plages nouvelles ; la France y envoya Lapérouse
et d’Entrecasteaux; l’Espagne,
Malespina et Maurelle; l’Angleterre, Bligh et Vancouver. De nos
jours même, cet élan ne s’est point ralenti : Kruscnstern, Kotzebue, Beechey , d’ürville, Duperrey, Laplace, Freycinet, Pauldinget Morrell ont
sans
,
•
22
VOYAGES ET MARINE.
continué, sous des pavillons divers, ces longues
explorations autour du globe et poursuivi le re¬
lèvement des archipels océaniens. Si la carte du
monde maritime n’est pas complète encore, quant
aux
détails, les lignes principales sont fixées, l’en¬
semble est arrêté. D’autres capitaines, non moins
entreprenants, cherchaient en môme temps la so¬
lution d’un
problème plus ardu encore, celui
d’une communication entre les deux océans au
travers
des mers polaires :
Davis, Hudson, Baf-
fin, Behring, et plus tard Parry et Ross, se dé¬
vouaient dans ce but à des dangers hors de pro¬
portion avec les résultats.
A côté de ces grandes reconnaissances collec¬
tives et pour la plupart officielles, des voy ageurs
isolés récoltaient pour la géographie sur toute la
surface du globe. La Chine n’avait plus de secrets
pour les missionnaires devenus tout puissants à la
les pères Gaubil, Verbiest, Adam
Shall, préparaient les voies aux ambassades de
Macartney et d’Amherst. L’Inde, vice-royauté
anglaise, se révélait tout entière, dans son anti- *
quité, aux savants Colebrooke et William Jones,
dans son état moderne, à l’évêque Héber, à Jacquemonlet à tous les observateurs intelligents des
Asiatic Researches; Kœmpfer voyait le Japon; Stamford Rallies et Marsden, les îles Malaises; Chardin,
Malcolm et Morier, la Perse ; Klaproth, l’Asie
cour de Pékin ;
COUP-D’OEIL SDK LA SCIENCE GÉOGKAPHIQÜE.
23
tartare; Hiram Cox et Crawford, la Bir¬
manie; Burkhardt, la Syrie; Sadler, l’Arabie.
russe
et
Voilà pour l’Asie. L’Amérique n’était pas moins
favorisée, car en tête de ses explorateurs figurait
M. de Humboldt,
le voyageur par excellence, le
voyageur encyclopédique. M. de Humboldt s’ap¬
propriait, parl’autorité d’une science presque uni¬
verselle, toute la partie équatoriale du nouveaumonde; Bullock, Ward, Penlland, côtoyaient ou
complétaient l’illustre touriste; Spix et Martius,
le prince Neuwied et Saint-Hilaire parcouraient
le Brésil ; Pœpig, le Chili et le Pérou ; Weddel
et King, la Patagonie; Mackensie
l’Amérique
insulaire; Pike, Long, Lewis et Clarke, les step¬
pes qui s’étendent du Mississipi aux MontagnesRocheuses; Mac-Gregor, le Canada ; Hearne
Franklin et Back, la région boréale au-dessus des
lacs. L’Afrique ne s’était point dérobée à ce vaste
réseau de recherches : sans parler de l’Égypte,
foulée par tant de curieux depuis Hérodote jusqu’à
l’empereur Adrien, depuis le père Sicard Jusqu’à
Volney, ce précurseur de l’expédition française,
l’Abyssinie et l’Éthiopie voyaient Bruce, Sait,
Poncet, Rochet et Combes s’engager dans leu rs pla¬
teaux inhospitaliers; la région hottentote se révé¬
lait à Levaillant et à Barrow; le Congo à GrandPré, à Tuckey et à Cardoso ; le Sahara à Caillé;
tandis que Mungo-Park,Bowdich, Denham, Clap,
,
24
VOYAGES ET
MAIÎliVE.
perton, Laiiig et les frères Lancier cherchaient,
au milieu de mille
de l’Afrique
tence et de
morts, à dérober aux royaumes
centrale les mystères de leur exis¬
leurnrganisation. Nous citons là tren te
noms, comme ils nous viennent
il faudrait en citer mille.
et au
hasard;
Ainsi, la situation a changé; la géographie des¬
criptive vient de décupler son domaine. De pauvre
et de stérile
qu’elle était avant ce bel essor du
XV® siècle, la voilà devenue
opulente et féconde,
opulente à ce point qu’elle en est à l’embarras
des richesses. Il s’agit maintenant d’ordonner la
science, de lui créer des allures méthodiques,
d’en trier, d’en contrôler les éléments. La théorie
de Ptolémée a été ruinée
par les découvertes de
Copernic et de Galilée; Mercator et Varéniusopè¬
rent sur cette
base et renouvellent la
géographie
malhémathique. Keppler et Newton y concou¬
rent en trouvant la loi des
mondes. Conring
presse la statistique, Delisle et Haase cherchent à
recueillir les observations
éparses, pendant que
Buache se jette dans le
champ des hypothèses.
Mais les vrais fondateurs de la science
générale,
d’Anville et Busching, ne paraissent
du xvn® siècle.
ouvre
qu’au milieu
D’Anville, esprit subtil et patient,
la voie à un collationnement érudit entre
la topographie
antique et la topographie moderne,
qu’utile et dans lequel ont
travail plus ingénieux
coup-d’oeil sur
la science
géographique.
25
trop abondé, selon nous, Heeren, Voss, Mannert, Gosselin et plusieurs autres. Busching est
plutôt l’homme des faits actuels; il rassemble et
résume les découvertes accomplies. Le tracé des
cartes, jusqu’alors arbitraire et informe, acquiert
peu à peu cette précision et cette netteté
qu’on
y admire aujourd’hui. Après Mercator qui, le pre¬
mier, changea le système de projection, parais¬
sent successivement Sanson, Blacuw et
Gassini,
dépassés à leur tour par Rennel, Dalrymple, Arrowsmith, Hogsburg, Lapie et Brué,
Cependant, au milieu de ces conquêtes abon¬
dantes et imprévues, la géographie
générale voyait
à chaque instant s’agrandir ou se modifier ses
perspectives. Chaque jour, quelques données
vieillissaient, se rectifiaient, se complétaient.
L’observation prenait un caractère plus
précis,
plus rigoureux, plus scientifique. Ce fut alors
que les livres succédèrent aux livres; les auteurs
aux auteurs. Tous les
quinze ans il fallait recon¬
struire la science, et comme précis élémentaire
et comme haut
enseignement. L’œuvre la plus
méritoire en ce genre, n’était pas celle du meil¬
leur esprit, mais celle du dernier auteur
qui avait
pris la plume. C’était plutôt une question de date
qu’une question de talent. Ainsi après Mentelle
et Pinkerton
parut Malte-Brun ; après MalteBrun, le savant Rilter et M. Adrien Balbi. Venu
,
,
VOYAGES
26
HT MARINE.
le dernier, M. Balbi a sur les autres les avantages
qui résultent de son millésime. H a pu les copier
dans ce qu’ils avaient de plus authentique, et
emprunter ensuite, soit aux Annales et aux Re¬
vues de Weymar, de Paris, de Londres et de Cal¬
cutta, soit à des voyages récents, tout un ordre
d’observations et de faits qui échappaient forcé¬
ment à ses devanciers. C’est là le mérite le plus
réel de son livre ; quoique déjà vieilli, il est le
plus jeune. Un temps viendra sans doute où cette
mobilité, virtuellement inhérente à la géographie,
ne sera plus exagérée par des causes acciden¬
telles. Quand le globe sera connu et bien connu,
la science continuera sans doute à se métamor¬
phoser avec les faits statistiques et politiques ;
mais elle ne sera plus remise en cause à chaque
heure, dans toute son économie, dans ses divi¬
sions, dans sa terminologie, dans ses grands re¬
liefs, dans sa constitution orographique ou hy¬
drologique. Jusque-là , pourtant, nos géographes
devront se résigner, comme l’a fait M. Balbi, à
un rôle de compilation provisoire.
Didactiques
ou alphabétiques, ils sont menacés du même
oubli, et Y Abrégé de géographie ne résistera pas
plus à cette injure du temps que les diction¬
naires de Vosgien, de Macarthy , de Kilian et de
Masselin.
On sait beaucoup du globe; mais que de mys-
coup-d’oeil sur la science géographique.
térieuses existences il recèle encore?
27
Que d’hy¬
pothèses demeurent sans preuves, d’énigmes
sans mots, de problèmes sans solutions! Sait-on
bien comment l’Amérique se découpe sur l’Océan
polaire, et si le passage cherché depuis Frobisher
jusqu’à Ross'î est ime chimère ou une réalité?
N’y a-t-il pas à préciser le pôle magnétique et à
atteindre le pôle réel? L’Asie, ce vieux berceau
du monde, n’a-t-elle plus rien ù nous révéler;
ses populations sont-elles toutes connues;
ses
plateaux, pépinières d’hommes; ses chaînes, les
plus hautes du globe, sont-ils des objets acquis
à la science,-certains, fixés à toujours? Et l’Amé¬
rique, peuplée aujourd’hui de races intelligentes,
ne laisse-t-elle pas plusieurs de ses zônes sous le
voile? Le littoral nord de l’Océan pacifique, de¬
puis la Californie jusqu’aux îles Aleutiennes, le
versant occidental des Montagnes-Rocheuses,
les vastes prairies où campent les dernières
tribus sauvages, depuis l’Indiana jusqu’à l’O¬
régon, depuis le Texas jusqu’à la région des
lacs canadiens, les steppes inondées de l’Orénoque et de l’Amazone, les pampas argentins,
la péninsule patagonienne ; tout cela n’est-il pas
à revoir, à reconnaître, même après Long,
Clarke, Franklin, Mackensie, Spix et Weddel?
L’Océanie n’a-t-elle plus d’îlots coralligènes à ré¬
véler aux navigateurs, et les lignes de la Nou-
28
VOYAGES ET MARINE.
velle-Louisiane ne restent-elles pas indéterminées
sur
toutes les cartes du
terres
monde maritime? Les
boréales ont été explorées, on a constaté
les gisements
du Spitzberg et de la NouvelleZemble; mais que sait-on des régions australes,
même après Weddel et d’Urville ?"
N’y a-t-il là
qu’une immense muraille de glaces, ou faut-il
voir dans le Nouveau-Shetland et dans les îles
Orkney les sentinelles avancées de terres plus
considérables? A part quelques points connus et
colonisés du littoral australien, ne vit-on pas dans
l’ignorance la plus absolue sur ce vaste continent
qui n’a pas moins de deux mille lieues de péri¬
mètre? Quant à l’Afrique, elle est encore comme
au
temps des anciens, un abyme, un labyrinthe
où s’égarent les
voyageurs quand le minotaure
ne
les dévore {jas. Les sources du Nil n’ont rien
perdu de leur inviolabilité antique; elles sont
aussi fabuleuses que du temps d’Hérodote
;
Tom¬
bouctou reste à retrouver après M. Caillié, et le
Congo a besoin d’une autorité moins apocryphe
que celle de M. Douville. Centre, littoral, zone
équatoriale ou zone tempérée, depuis le revers de
l’Atlas jusqu’aux plateaux du
cap de Bonne-Es¬
pérance, depuis les cotes de la Guinée jusqu’à
celles du Zanguebar, sous tous ses méridiens et
sous tous ses
parallèles, l’Afrique demeure en¬
core un
problème que noire époque ne peut ré-
COUP-D’OEIL
sur la
science
GEOGRAPHIQUE.
29
soudre et dont le temps seul peut dégager toutes
les inconnues.
C’est ce lot réservé, cette tâche de l’avenir qui
condamnent la science actuelle à des synthèses
provisoires. Ce que nous en disons n’est pas pour
déprécier de tels travaux; ils sont utiles ils sont
louables, ils servent au progrès des sociétés hu¬
maines. D’ailleurs, toutes les connaissances, filles
de l’observation, en sont au même
point; elles
marchent par étapes, et Dieu seul peut dire où
,
sera
le bout du chemin.
llIUiTOlRE ET COEOl^TÜATIOM
DE
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
PRESENT STATE OF THE JSLANDS
REPORT
ORDERED
BY
THE
BROUGHT
OF NEW-ZEALAND.
FROM THE
LORDS,
HOÜSE OF GOMMONS TO BY
1, — Vues g^énérale sur
PRINTED.
les lies Polynésienucs.
L’hypothèse accréditée par Malte-Brun, et repi'oduite par divers géographes, que les archipels
du inonde océanien ne sont que les sommets, et
pour ainsi dire les arêtes d’un continent englouti,
semble avoir été infirmée de nos jours par des
observations plus judicieuses et plus complètes.
L’Océanie, tout invite à le croire, est la plus ré¬
cente, la plus jeune des parties du globe. Qui¬
conque l’a parcourue a pu lui dérober le secret de
sa formation. Deux agents énergiques y concou¬
rent, ici les volcans, là les madrépores. Autour
32
•
VOYAGES ET MAIUiNE.
des pics ignivomes
s’agglomèrent des îles de lave,
onduleuses et tourmentées; dans les centres de
travail des
lithophites, coraux vivants, la mer
soulève des îlots unis et bas.
Taïti, Hawaii, les îles
Marquises, appartiennent à la première de ces
origines; Tonga-Tabou (groupe des Amis), Pomotou (groupe delà
Société), procèdent de la
seconde. Ainsi, l’eau elle-même
coopère aux créa¬
tions géogoniques; ainsi, dans les
profondeurs
de la mer, la pierre
végète, se meut, s’anime, et
des myriades d’architectes
y construisent les ai¬
guilles fatales contre lesquelles viendront se briser
d’imprudents vaisseaux. On se ferait difficilement
une idée de la
régularité qui préside au dévelop¬
pement de ces îlots de corail. On les voit s’élever,
on les voit
grandir. Ce n’est d’abord qu’une cou¬
ronne de récifs,
qui, graduellement exhaussée,
sort du sein de l’Océan en forme de
corbeille,
et conserve dans son centre un
petit lagon, vé¬
ritable coupe d’eau salée
; puis, quand les détri¬
tus
madréporiques ont peu à peu enrichi le sol,
une
végétation spontanée s’y manifeste, et l’é¬
cueil se pare d’une denture de cocotiers et de
palétuviers qui le signalent aux navigateurs. Alors
les agents sous-marins cèdent la
place aux agents
terrestres; ils vont soulever d’autres îlots que
ceux-ci auront plus tard la mission d’embellir. En
présence de cette loi de productions successives,
LA
33
NOUVELLE-ZELANDE.
si satisfaisante,
qu’est-il besoin de poursuivre des solutions em¬
piriques et de rêver d’autres Atlantides perdues,
après celle de Théopompe et de Platon?
de cette explication si simple et
L’Océanie offre d’ailleurs des problèmes bien
plus graves que ne l’est celui de sa constitution
géologique. Son ethnographie est pleine de mys¬
tères. Des races diverses, les unes cuivrées, les
autres noires, toutes inégalement douées, se
présentent distribuées comme au hasard sur ces
nombreux archipels, sans qu’on puisse appré¬
cier d’une manière satisfaisante quelle loi de
migration, quel mouvement de proche en proche
ont déterminé ces constrastes et régi cet éparpil¬
lement. Partout la navigation, encore dans l’en¬
fance, témoigne que la haute mer n’a été pour
ces peuples que le théâtre de voyages involon¬
taires, et que leur dissémination confuse sur les
différents points de l’Océan Pacifique tient plutôt
à des causes fortuites, à des accidents imprévus,
qu’à une tendance régulière et réfléchie. Rien
qu’à voir leurs frêles pirogues, il est aisé de se
convaincre que de pareils esquifs n’ont pu servir
à des fins aventureuses et à des découvertes loin¬
taines. Cependant voici le phénomène qui frappe
l’observateur.
cinq groupes distincts, éloi¬
gnés l’un de l’autre de mille lieues en moyenne,
la même race a été retouvée, rappelant, à peu de
Sur
3
VOYAGES ET MAEIiNE.
U
de variantes prés,
les mêmes mœurs, le même
type, le même idiome, les mômes préjugés, et
entre autre cet
impérieux tabou ou tapou, inter¬
diction religieuse qui frappe ou temporairement
toujours certains objets , certains hommes,
cinq groupes sont ceux
d’Hawaii, de Tonga, de Taïli, des îles Marquises
et de la Nouvelle-Zélande; cette race est la race
ou
à
certaines localités. Ces
polynésienne , celle qui va nous occuper.
Sans chercher à pénétrer des origines obscures,
domaine de l’imagination plutôt quedela science,
il suffit de dire que la race polynésienne est l’une
des plus curieuses qui se soient produites dans
l’état de nature. Tout ce qui fait l’orgueil des na¬
tions civilisées, la dignité naturelle, le respect de
la foi jurée, le courage, l’enthousiasme, le désir
de connaître, le besoin d’activité, l’aptitude à
tous les rôles et à toutes les fonctions, l’intelli¬
gence des choses nouvelles, se rencontre chez ces
tribus à un degré qui charme et qui étonne.
Limitée à Un seul de ces groupes, l’anthropo¬
phagie y est regardée moins comme une satisfac¬
tion physique que comme une excitation morale.
Il est honorable pour le vaincu d’être dévoré par
le vainqueur. C’est le sort des armes; des deux
parts on y compte. Tout prisonnier est avili s’il
ne meurt. L’anthropophagie ne règne, d’ailleurs,
qu’entre les tribus belligérantes, et seulement
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
35
durant la guerre, ou bien encore de chefs à es¬
claves. Il est à croire que la présence des
Euro¬
péens sur les parages de la Nouvelle-Zélande, et
toujours croissante d’une civilisation
plus humaine, feront disparaître cette horrible
coutume de toute la surface de la Polynésie. Une
passion raisonnée capitule plus facilement qu’un
appétit brutal.
l’influence
L’état social de
ces
tribus n’est autre chose
que cette organisation instinctive commune aux
peuples enfants. On retrouve chez elles les deux,
collective, l’auto¬
rité et l’obéissance, les droits de la supériorité
physique et même les privilèges de la naissance.
La population se partage en chefs et en esclaves,
et chacune de ces deux classes exprime dans son
conditions de toute existence
maintien et dans
ses
traits le sentiment de sa
dignité ou la conscience de son abjection. Le ta¬
touage est le blason des chefs; ses lignes cons¬
tituent toute une science héraldique. Entre no¬
bles, la hiérarchie s’établit un peu par le sang,
beaucoup par le courage. Les instincts guerriers
ayant, chez ces peuples, dominé et absorbé tous
les autres, le pouvoir a dû aller naturellement
vers la force en délaissant l’intelligence, et de
cette investiture sont nées des mœurs intraita-
lables, une susceptibilité inquiète et une vie incessament
militante.
Ce résultat s’est surtout
36
VOYAGES ET MARINE.
produit i\ la Nouvelle-Zélande où le fractionne¬
ment infini des tribus éternise les hostilités. Les
liabitudes belliqueuses ont, en revanche, servi à
maintenir la beauté du type polynésien,
la vi¬
formes. En effet, cette fa¬
gueur musculaire des
mille se compose de sujets robustes
et sveltes ,
avec un teint d’un jaune plein de vie, des yeux
bien découpés, un angle facial qui rappelle celui
des Européens, des cheveux noirs et lisses, des
lignes pures et correctes, seulement trop labou¬
rées par le tatouage. Nulle part ce type n’est plus
pur que dans la Nouvelle-Zélande, moins acces¬
sible que les autres îles à une invasion d’éléments
étrangers. L’obésité, devenue commune à Hawaii
et à Taïti, est jusqu’à ce jour demeurée inconnue
dans le groupe zélandais, et les progrès de la ci¬
vilisation n’y ont pas été suivis encore de simptômes d’énervement.
Partout où l’Europe passe, il faut qu’elle laisse
son empreinte, soit politique, soit religieuse.
La Polynésie lui appartient désormais. A Hawaii,
à Taïti, l’esprit indigène n’a pas même songé à
là résistance; il s’est livré sans conditions-, il
s’est résigné au sort du vaincu. Le vêtement na¬
tional a fait place à un costume sans nom qui a
cessé d’être sauvage sans devenir pour cela euro¬
péen. Toute originalité s’est effacée devant des
imitations grotesques, et la race elle-même sera-
T.A
MOUVKLLE-ZIÎLANDE.
37
cette contagion
cjue le commerce promène autour du globe avec
ses infatigables vaisseaux. La Nouvelle-Zélande
n’a pas désarmé aussi promptement : elle a pro¬
testé à diverses reprises par des révoltes sou¬
daines et des colères imprévues. Ses mœurs mi¬
ble dépérir sous les atteintes cio
litaires se sont refusées à une as.similation immé¬
L’archipel a tenu tête à l’ascendant euro¬
péen avant de le subir, et, tout en cédant, il
s’est mieux défendu. Aujourd’hui même qu’il se
soumet en obéissant à l’admiration plutôt qu’à
la crainte, ni ses mœurs guerrières, ni ses al¬
lures indépendantes ne semblent être entamées
{îar le contact civilisateur. Le lahou y est tou¬
jours impérieux, la loi du talion toujours impla¬
cable. Ge que la Nouvelle-Zélande demande sur¬
tout à l’Europe, ce sont des mousquets, c’est-àdire les plus énergiques agents de destruction,
diate.
les derniers raffinements de la force brutale.
On peut juger, par ce fait, de ses tendances.
En matière d’influence religieuse, le contraste
a
été le même.
Hawaii et Taïti sont, à
l’heure
qu’il est, deux petits royaumes gouvernés par
des missionnaires américains ou anglicans. Rien
ne
s’y dérobe à leur juridiction, pas plus le tem¬
porel que le spirituel. Quand les populations ne
sont pas au prêche, elles travaillent pour leurs
évangélistes ; elles ne quittent la Bible que pour
38
VOYAGES ET
MARINE.
aller féconder de leurs sueurs les champs de
la
mission. Peu s’en faut que, sur ces deux points,
ces
apôtres n’aient réuni dans leurs mains un
double monopole, celui des cultures et celui du
commerce.
Tout se fait par eux et presque uni¬
quement pour eux. C’est l’idéal du pouvoir théo-
cratique. A la Nouvelle-Zélande, au contraire,
les missions ont été, pendant vingt années, plutôt
souffertes que reconnues. Quelques esclaves for¬
les chefs,
à son action et y échap¬
pent encore. Les grands guerriers du pays se
maient le noyau de cette petite église ;
les nobles échappaient
contentaient de la couvrir d’une protection
dé¬
daigneuse, déguisant mal leur pitié pour des
hommes qui ne faisaient pas leur chemin par les
armes. Si aujourd’hui, grâce aux bras européens
et à la merveilleuse fécondité du territoire, les
établissements des missionnaires ont acquis, dans
le nord de la Nouvelle-Zélande, une valeur con¬
sidérable, le succès semble avoir porté plutôt sur
le sol que sur les âmes, plutôt sur les castes su¬
balternes que sur la classe supérieure. L’esprit
indigène n’a pas encore abdiqué ici comme il l’a
fait dans les groupes situés entre les tropiques.
La trempe était plus forte; elle a mieux résisté.
Telle est, dans un aperçu sommaire, la phy¬
sionomie de la famille polynésienne. On a pu voir
par
quels points ses diverses branehes se tou-
la. nouvelle-zf.l.andl.
39
quelles nuances les séparent. C’est la
éprouvée par des modifications de
climats. Avant d’appeler l’attention sur les tribus
zélandaises, il était utile de constater rapidement
leur filiation. Nous allons maintenant passer à
client et
même
race
leur histoire.
U. — Premiers Voyagres
à ia j^onvelle-Kèlande.
siècle,
premier, en 1642, et nomma la
Tasman, ce hardi navigateur du xvii®
découvrit le
Nouvelle-Zélande. Entré dans le vaste détroit qui
sépare les deux grandes îles, et qu’il prit pour
un
golfe profond, il jeta l’ancre près du rivage
envoya ses canots vers une aiguade voisine.
Pendant cette opération, des pirogues survinrent
et
chargées de naturels armés de lances et couverts
pour tout vêtement. On les invita à
monter à bord du Zechan^ ils s’y refusèrent, mé¬
ditant une surprise. En effet, peu de minutes
après, l’un des canots hollandais fut abordé de
vive force et perdit quatre hommes dans cette
attaque. Il fallut, pour se débarrasser des agres¬
seurs, faire jouer l’artillerie. Tasman quitta ces
parages inhospitaliers, qu’il nommAMoordenaar’sBay (baie des Meurtriers), et, après avoir cô¬
toyé l’ile septentrionale, il doubla le cap Nord
de nattes
40
et
VOYA-GES
ET MAIIIME.
cingla versi’Eurojîe, laissant dans la mémoire
des indigènes quelques souvenirs confus de son
apparition.
Après Tasman, la Nouvelle-Zélande est oubliée
durant cent trente années environ. Cook
trouve et
la re¬
vient mouiilei', en t769, dans la baie
de Taone-Roa. Comme Tasman,
Cook fut dès le
premier jour obligé de recourir à la force des
armes. Les naturels ayant tenté d’enlever une
chaloupe, on ajusta le plus hardi d’entre eux et
on
l’étendit raide mort. L’effet de l’arme à feu
fut d’abord puissant;
mais, le jour suivant, les
tentatives de vol recommencèrent. Il fallut sévir,
et une
nouvelle lutle s’engagea. Avec leurs mas¬
sues en
bois ou leurs petits casse-têtes en jade
vert, les indigènes ne pouvaient tenir longtemps
Ils cédèrent à la deuxième
décharge, laissant un mort et plusieurs blessés
sur le champ de bataille. Pour en finir, le capi¬
contre la mousqueteric.
taine fit enlever trois de ces hommes, dans l’es¬
poir de les apprivoiser par de bons traitements.
Ils restèrent deux jours à bord de l’Endeavour, et
repartirent enchantés de l’accueil qu’ils avaient
reçu.
Cependant Cook, qui ne faisait rien à demi, se
prit à poursuivre, dès ce premier voyage, la re¬
connaissance complète de ces régions inconnues.
Avant tous les autres, il constata que la Nouvelle-
LÎV
41
NOÜVELLE-ZFXANBK.
Zélande se composait de denx
na-lVIawi et Tavaï-Pounamou,
grandes îles , Ikad’égale étendue à
peu près et séparées par un canal étroit. Il dé¬
couvrit et releva une foule de mouillages^ la baie
Pauvreté, la baie Tolaga, la baie des lies, la baie
Mercure, la rivière Tamise, la Ixiie de l’Amirauté
et le canal de la Reine-Charlotte. Dans presque
tous les lieux où il aborda,
il fallut user de
démonstrations vigoureuses afin d’assurer les re¬
lations et d’intimider les mauvais
desseins. A
Teahoura, dans la baie d’Hawke, devant le cap
Run-away, dans la baie d’Abondance, l’artillerie
et les mousquets jouèrent un rôle court," mais
décisif. La baie Wangari, les îles Motou-Kovva,
furent aussi le théâtre d’exécutions sanglantes.
Peut-être Cook se montra-t-il un peu
prompt à
employer cet argument souverain et à voir des
prises d’armes dans toutes les manifestations
bruyantes de ces sauvages. Chez un peuple qui
ne laisse rien d’impuni, et qui, sous laloi de son
oMtoM (satisfaction), exerce ses représailles n’im¬
porte dans quel temps et sur quelles personnes,
cette manière d’imposer l’obéissance, si elle est
irrésistible, devient quelquefois funeste. Il est
à croire que plusieurs des massacres qui suivirent
le passage de Cook, celui de Furneaux par exem¬
ple, furent une revanche des rigueurs du' navi¬
gateur anglais, comme l’assassinat du capitaine
42
VOYAGES ET MARINE.
français Marion servit d’expiation aux coupables
excès de Surville.
On sait comment Cook et ses collaborateurs
exécutaient
leurs
travaux
de
reconnaissance.
Explorée par eux, la Nouvelle-Zélande appartint
européenne. Cook en assura la con¬
figuration et la compléta dans trois voyages sucsuccessifs. L’ethnographie, l’histoire naturelle
de ces contrées, furent fixées avec autorité, avec
certitude. Dès-lors, l’identité de cette race avec la
famille de Taïti et des Sandwich fut soupçonnée et
dénoncée. C’était la même constitution physique,
seulement plus martiale, plus riche, plus vigou¬
reuse. Chez les uns comme chez les autres, la cou¬
tume du tatouage, blason vivant del’individu, sil¬
lonnait désagréablement les chairs et dénaturait
l’harmonie des lignes. C’était aussi la même sou¬
plesse de formes, la même dignité et la même
fierté dans le maintien. Les chefs portaient d’é¬
légantes nattes depAommm, espèce de lin soyeux
et lustré, particulier à la Nouvelle-Zélande. Ces
nattes, qui ressemblaient à de longues chapes,
leur recouvraient le buste et descendaient jusqu’à
mi-jambe. Les cheveux, relevés à la japonnaise
sur le sommet de la tête, étaient, chez quelquesuns
ornés de plumes flottantes d’oiseaux de mer.
à la science
,
Les femmes avaient moins de distinction dans le
type que les hommes ; courtes, ramassées, elles
J.A
NOUVELLE-ZELANDE.
43
n’étaient jolies que par exception et seulement
dans leur première jeunesse. Cook put recueillir,
points, des preuves irrécusables d’antropophagie; il trouva même, sur la plage du
Canal de la Reine-Charlotte, les débris d’un léstin de chair humaine. Le chirurgien Anderson
acheta une de ces têtes devenues depuis fort com¬
sur divers
munes dans nos
musées, et que recommande leur
parfait état de conservation, obtenue à l’aide des
procédés les plus simples.
Cependant la flore du pays se classait sous les
mains d’intelligents naturalistes. Ce n’étaient plus
ici les merveilleux paysages des tropiques où les
palmiers, les bananiers, les pandanus s’épanouis¬
sent avec une si gracieuse élégance. Dans son
aspect général, la Nouvelle-Zélande tranche
complètement sur cette naturemolle et riante, et
la plus australe de ses grandes îles reproduit plu¬
tôt les majestueuses perspectives de notre Europe.
Sur les hauteurs, les arbres rappellent le port
de nos essences, l’aspect sombre et sévère de nos
forêts. Dans les vallées, la végétation étale un
luxe inoui. On y chercherait vainement un espace
qui pût se comparer à nos pâturages et à nos pe¬
louses; mais des buissons touffus et des plantes
sarmenteuses les tapissent dans toute leur éten¬
due. A part les familles de l’organisation la plus
simple, comme les lichens et les mousses, aucun
44
de
VOYAGES
ces
ET MAIUNE.
végétaux tf a d’analogues dans nos zones.
appartiennent au genre
dacrydium et podocarpus, ou bien au dracœna australis, dont les équipages de Cook assaisonnaient
et mangeaient les sommités en guise de cbou-palLes plus grands arbres
miste. Le Mnou sert anx Zélandais à teindre leurs
étoffes en noir ; le taioa rappelle le sycomore pour
le feuillage; le reioa, le hêtre pour le grain du bois;
l’écorce du wao est une sorte de liège, ^uant aux
arbustes , ils sont innombrables : dans les ravins
humides et à l’ombre de quelques myrtacées, vi¬
cyathées qui sont l’honneur du genre;
puis se déroulent des champs de fougère comes¬
tible, dontles rameaux serpentent et s'entrelaoent
de manière à former des fourrés impénétrables.
Point ou peu de mammifères à la NouvelleZélande. Avant que le cochon y eût été importé
des groupes des tropiques, on n’y connaissait
que le chien et le rat. Les oiseaux sont plus nom¬
breux, et il en est, dans le nombre, de particu¬
liers à ces îles, comme le glaucope à caroncules,
l’aptérix, sorte decasoar à bec grêle, un échassier
du genre annarynque, peut-être le sphénisque
nain, une colombe à reflets métalliques, un gros
vent deux
perroquet nestor au plumage sombre ,
puis un
philédon à cravate blanche des plus gracieux et
des plus coquets que l’on puisse voir. Il faut citer
encore un grimpereau si familier, qu’il vient se
LA NOUVELLE-ZELAINDE.
45
poser jusque.surl’épauledu voyageur. Les espèces
communes aux autres contrées y
paraissent abon¬
dantes; on J. remarque des taurterelles, des per¬
ruches, des moucljerolles,, des synallaxes, des
cormorans, des huîlriers. En fait de reptiles, on
n’a encore a]>erçu que de petits lézards. Le pois¬
appartenant aux familles des spares, scombre, serran et labre, est abondant sur certains
son,
parages, rare sur d’autres. La classe des mollus¬
fourni quelques sujets, importants, des
haliotides, des slruthiolaires, et un nouveau
genre ampullacère,, encore plus recherché.
Ainsi Cook avait tracé la route aux. explorateurs
qui devaient le suivre. Un capitaine français ,
SuFville, poussé par les vents, abordait toute¬
ques a
fois les côtes de la Nouvelle-Zélande presque en
même temps que le marin anglais,
vait desi explorations parallèles.
et y poursui¬
Surpris par une
tempête dans la rade d’Oudou-Oudou, il dut à
le salut d’une portion de son
équipage, et, par un fatal malentendu, ce fut sur
ce même chef qu’il fit peser ses vengeances pour
la perte d’un canot qu’on lui avait enlevé. Arra¬
ché de sa hutte et transporté à bord , ce malheu¬
reux insulaire, avant de s’éloigner, vit encore
incendier son village. Ces douleurs successives
le tuèrent; il succomba en vue des îles de JuanFernandez. Cette mort et ce rapt allaient être
un
chef du pays
VOYAGES Eï MARINE.
^6
Cruellement expiés. Deux ans plus lard, un Fran¬
le capitaine Marion, commandant les na¬
parut dans la baie
des Iles. Dès l’arrivée, les meilleurs rapports
s’établirent entre les naturels et les Européens.
Des milliers de pirogues accouraient échanger, le
long du bord, du poisson , des nattes et du lin
contre de vieux clous, des morceaux de fer et
çais
,
vires/e Mascarin et le Castries,
quelques verroteries. Doués d’une intelligence
merveilleuse, ces visiteurs surent bientôt les noms
de tous les officiers, et voulurent, suivant l’usage
local, les échanger contre leurs propres noms.
OneûtditqueZélandais et Français ne formaient
plus qu’une famille, tant la liberté des rapports
était poussée loin, même entre sexe différents.
Marion n’avait paru dans ces îles que pour y
réparer quelques avaries souffertes par ses vais¬
seaux. Quand il se vit entouré d’une sécurité suf¬
fisante, il fit établir ses chantiers dans une forêt
distante de trois lieues du rivages en assurant ses
communications au moyen de postes intermé¬
diaires. Les travaux commencèrent au milieu du
concours le
plus affectueux de la part des naturels.
Quand les matelots se trouvaient trop fatigués
de leurs courses dans les terres, les Zélandais
les chargeaient sur leurs épaules, et les rame¬
naient ainsi à bord. Les échanges de services et
de présents étaient continuels de part et d’autre.
LA NOUVELLE-ZELANDE.
47
Marion prodiguait les verroteries et les couteaux,
les sauvages apportaient
de leur pêche.
les plus beaux turbots
Le capitaine semblait être l’idole
On le proclama grand-chef, et comme
insignes de sa dignité, on lui posa sur la tête une
couronne
surmontée de quatre magnifiques
plumes blanches.
Tous ces témoignages d’affection et de défé¬
rence cachaient une perfidie. Un jour Marion des¬
cendit à terre sous la conduite de Tekouri, son
courtisan le plus assidu, et chef du plus impor¬
tant village de la baie. Quelques officiers accom¬
pagnaient seuls leur capitaine. Il s’agissait d’une
partie de plaisir, d’une.pêche. Le soir venu, Ma¬
rion ne reparut pas ; mais personne ne s’en in¬
quiéta à bord : les rapports étaient si sùrSj les
l'elations si bienveillantes. Au jour, on expédia
la chaloupe à terre pour y faire les provisions
d’eau et de bois. Elle revint avec un seul homme;
le reste avait été massacré, coupé en morceaux
par les sauvages. Dès-lors plus de doute : Marion
et son escorte avaient subi le même sort; la guerre
était déclarée, et s’annonçait par la trahison la
plus inattendue et la plus affreuse. Les officiers
survivants songèrent d’abord au salut de leurs
équipages. Désormais aucune opération pacifique
n’était plus possible sur cette plage souillée de
sang; il fallait seulement dégager les matelots et
du pays.
VOYAGES ET MARINE.
48
des terres. On
forma un détachement qui marcha vers la forêt
et parvint à ramener à bord les hommes des chan¬
tiers et ceux des postes intermédiaires. Quelques
furieux essayèrent de s’opposer à l’embarque¬
ment, mais on en lit aisément justice. Une ambu¬
lance avait été improvisée sur une île de la baie ;
on l’évacua en faisant payer aux naturels une ré¬
les ouvriers compromis au milieu
sistance insensée.
Cependant Crozet, qui avait succédé à Marion
dans le commandement, ne voulait pas quitter la
Nouvelle-Zélande sans s’être assuré qu’il ne lais¬
sait
aucun
rages.
Français vivant sur ces funestes pa¬
La mort du capitaine et de ses compa¬
gnons était une présomption, douloureusement
fondée il est vrai, mais pas une certitude. On
avait entendu dans les groupes ces
tristes pa¬
roles: Tekouri mate Marmi (ïekouri a tué Marion);
mais aucune preuve matérielle du fait n’était ac¬
quise aux équipages. Un détachement bien armé
marcha donc vers le village, théâtre présumé de
catastrophe. A l’approche des soldats de ma¬
rine, les insulaires s’enfuirent, et l’on put voir
de loin ïekouri revêtu du manteau de Marion,
la
qui était de deux couleurs, écarlate et bleu. En
fouillant dans les cabanes, on trouva la
chemise
ensanglantée du capitaine, les vêtements et les
pistolets du jeune lieutenant Vaudricourt, di-
1 B
LA
verses armes
NOUVELLE-ZÉLANDE.
49
du canot et des lambeaux de hardes
Sur le sol gisaient
le crâne d’un
depuis quelques jours, auquel
adhéraient des chairs à demi rongées, et une
cuisse humaine dévorée aux trois quarts, af¬
freux débris d’un horrible banquet. Dans un
second village, où commandait un chef complice
de Tekouri, on trouva de nouveaux vestiges, des
entrailles humaines nettoyées et cuites, des cha¬
peaux des souliers, des sabres, des ustensiles
européens. C’étaient plus de preuves qu’il n’en
fallait pour corroborer de pénibles convictions :
on mit le feu à ces cases
inhospitalières,, et les
deux villages furent réduits en cendres. Marion
des marins.
homme mort
,
eut son hécatombe.
Longtemps on put croire que le massacre de
cet
officier et de ses lieutenants n’avait eu d’autre
que la férocité naturelle de ces peuples.
On ignorait alors cette loi sauvage et terrible qui
cause
les régit, cet outou si analogue à la vendetta corse,
perpétuant la vengeance, la rend hérédi¬
taire dans les tribus. Aujourd’hui l’on sait que
et qui,
les fautes de Surville. Le Français
paya pour le Français. Tekouri appartenait à la
môme tribu que le chef enlevé de vive force et
d’une manière si barbare par les équipages de
Surville. D’après le code des représailles, la tribu
devait avoir une satisfaction; elle l’eut par les
Marion expia
4
50
VOYAGES
ET
MARINE.
mains de Tekouri et dans la personne de Marion.
Malgré cette fin malheureuse, le nom du capitaine
français est demeuré en grande vénération parmi
ces peuplades, et c’est aujourd’hui encore un
titre auprès d’elles que d’appartenir à la tribu de
Marion.
La catastrophe arrivée au capitaine
Furneaux
dans le canal de la Reine-Charlotte dut aussi être
provoquée par des raisons analogues. Un matin,
la yole quitte le bord du navire anglais pourâ41er
plage quelques plantes comes¬
reparaît plus. On envoie à sa re¬
cherche une chaloupe armée qui, après une mi¬
nutieuse exploration, découvre, sur les bords
d’une crique déserte, les débris de l’embarcation,
quelques hardes, des souliers, des corbeilles,
les unes pleines de fougère, les autres de chair
humaine rôtie. Une main à demi brûlée portait
deux lettres, T. H. : c’était celle du matelot Tho¬
mas Hill, comme le
témoignaient ces initiales
tatouées d’après un procédé familier aux marins.
Plus loin, on reconnut encore les têtes, les cœurs,
cueillir
sur
la
tibles : elle ne
poumons d’hommes fraîchement égorgés;
dix Anglais avaient péri de la sorte. Furneaux,
les
circonstances, ne
put les venger, et Cook, revenu sur les lieux,
aima mieux amnistier le passé que de s’exposer
à d’interminables représailles. La tolérance, cette
mal servi par le temps et les
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
51
fois, fut poussée si loin qu’elle scandalisa un
Taïtien alors embarqué sur les vaisseaux anglais.
On savait que l’auteur principal du massacre
était un chef nommé Kahoura qui, malgré ce
fâcheux précédent, n’en montait pas moins tous
les jours avec une imperturbable assurance, à
bord do la Résolution. Chaque fois que le Taïtien
apercevait cet homme, il s’élançait vers Cook et
lui disait: « Tuez-le! tuez-le! c’est le meurtrier
des Anglais! »
Puis, voyant que Cook s’obstinait
« Pourquoi ne le tuez-vous pas?
s’écriait-il; vous m’assurez qu’on pend en An¬
gleterre celui qui en assassine un autre; ce bar¬
bare en a massacré dix, et de vos compatriotes.
à faire grâce :
Tuez-le donc ! » Le meurtrier écoutait ces propos
s’émouvoir, et, pour témoigner qu’il ne re¬
doutait pas la mort, il reparut un jour avec sa fa¬
sans
mille, hommes, femmes, enfants, en tout vingt per¬
sonnes. Cook sympathisait avec de tels
courages :
il persista dans son pardon. Cependant il obtint
quelques éclaircissements au sujet de la catas¬
trophe. Une querelle pour des vivres avait amené
des voies de fait de la part des
Anglais, et les
indigènes, accourus en force, les avaient acca¬
blés sous le nombre. Telle fut la version donnée
par les coupables. Cook s’en contenta et les rela¬
tions se maintinrent dès-lors sur le meilleur
pied.
Après le prince des navigateurs, tous les ex-
VOYAGES ET MARINE.
52
ploraleurs s’effacent. La moisson est faite; il faut
des épis oubliés. Vancou vert en 1791,
d’Entrecasteaux en 1793, longent ces îles sans y
se contenter
constater aucun fait nouveau.
Hansen, du Déda¬
ins, y paraît à son tour en pirate
plutôt qu’en
marin. La voie est ouverte ; ce que les expéditions
officielles ont commencé, les spéculations parti¬
culières l’achèveront. Les
baleiniers, accourus
s’engagent dans les
haies, sondent les passes, signalent les récifs. Ils
pour la pêche des phoques,
reconnaissent le détroit de Foveaux, à
mité méridionale de Tavaï-Pounamou,
l’extré¬
relèvent
l’île Stewart, rectifient l’hydrographie du groupe,
éclairent les mouillages et indiquent les
de reconnaissance. La Nouvelle-Zélande
venue
merce
le but d’armements
points
est de¬
nombreux; lecom-.
s’eh empare et la livre à une notoriété plus
vulgaire et moins scientifique. La marine mar¬
chande étudie ces peuples dans des vues d’ex¬
ploitation, et l’intérêt pénètre une foule de dé¬
tails qui s’étaient dérobés aux observations les
plus intelligentes. C’est ainsi que l’on entrevit le
double coté du caractère des naturels, aussi dé¬
voués dans
leurs amitiés
qu’implacables dans
leurs haines. On connut mieux ce qu’ils étaient,
irascibles mais prompts à se calmer, violents mais
sincères, fiers mais généreux. Grâce à quelques
concessions mutuelles
les relations devinrent
,
LA.
NOUVELLE-ZÉLANDE.
53
plus régulières, les massacres moins fréquents, et
s’il en survint encore, on ne put les regarder que
comme
les revanches de provocations
odieuses.
Maîtres absolus dans ces parages, ne relevant que
de Dieu et de leur conscience,
leiniers durent
se
les capitaines ba¬
livrer à des actes de violence
qui n’ont pas tous été révélés. Ce que l’on sait,
ils firent des rafles au
sein des tribus, et enlevèrent des hommes, qui
c’est qu’à diverses reprises
devenaient des marins excellents, voués à un ser¬
Ils s’en servirent pour la pêche, les
épui.sèrent de fatigue, les accablèrent de mauvais
traitements, les vendirent même comme esclaves
sur d’autres archipels, couronnant ainsi ce sys¬
tème d’exploitation brutale et aggravant le rapt
par la traite. Aux abus de la force, les insulaires
ne pouvaient opposer que des massacres; et leurs
vengeances, mieux raisonnées, furent plus rares,
mais plus éclatantes et plus sûres.
L’affaire du Boyd en est la preuve. Le capitaine
de ce navire, John Thompson, avait reçu à son
bord, comme passager et contre le payement
d’une indemnité convenue, le fils de l’un des
chefs de Wangaroa, connu sur le navire sous lé
nom de
George, et dans son pays sous celui de
Taara. George, actif et vigoureux, se prêta d’abord
vice gratuit.
volontairement
au
service de la manœuvre, et
remplit de bonne grâce le devoir d’un matelot
54
VOYAGES ET MARmE.
pendant la traversée de Port-Jackson à la Nou¬
velle-Zélande. Un jour seulement, malade, souf¬
frant, il se permit quelque repos. Le capitaine
éclata en invectives, priva l’insulaire de sa ration,
le menaça de le jeter à la mer, puis, poussant la
barbarie plus loin, le fit fouetter au pied du grand
mât. En vain George se plaignit-il de ce traitement,
en vain, invoquant sa qualité de passager, ajoutat-il qu’il était chef dans son pays, et qu’on outra¬
geait son rang en le traitant comme un esclave; on
ne l’écouta point, et de nouveau on le déchira de
coups. Quand il arriva dans la baie de Wangaroa,
ses
reins étaient sillonnés de cicatrices.
A peine débarqué.
George raconta tout à son
père, lui montra les stigmates de sa honte, et
en demanda la réparation. Un complot fut tramé.
On profita du moment où le capitaine s’était
rendu à terre avec une portion de son équi¬
page pour surpendre le navire et massacrer
les matelots qui le gardaient. En même temps le
chef indigène attaquait sur la plage les Anglais,
qui s’y étaient imprudemment dispersés, et as¬
sommait le capitaine d’un coup de casse-tête.Tous
ses compagnons eurent le même sort : les victimèsTurent rôties et dévorées; et plus tard les
héros de ce banquet se plaignaient d’un singulier
mécompte, la chair des blancs étant infiniment
moins délicate, disaient-ils, cl moins succulente
LA
que
NOUVELLE-ZELANDE.
55
celle des sauvages. Sur soixante-dix per¬
qui montaient le Boyd, il n’échappa que
sonnes
deux femmes et
un
enfant. Le mousse de la
chambre fut aussi sauvé,
grâce à l’intervention
de George. Ce jeune homme avait eu queques at¬
tentions, quelques soins pour l’insulaire durant
la traversée. Au plus fort du carnage, il l’aperçut,
et se jetant
dans ses bras : — George, s’écria-t-
il , vous ne voudriez pas me tuer, n’est-ce pas? —
Malgré l’exaltation du moment, le Zélandais sc
sentit ému.
Non, mon garçon, lui dit-il ; vous
ôtes un bon enfant, on ne vous fera point de mal.
En effet, il fut épargné. Cette catastrophe du
Boyd fut fatale de plusieurs manières. Dans la
première ivresse du triomphe, les vainqueurs mi¬
rent le feu à un baril de poudre qui fit sauter
une
portion du navire et quelques naturels, parmi
lesquels se trouvait le père de George; et plus
tard quand il s’agit de tirer vengeance de cette
sanglante affaire, les Anglais en lirent retomber
la responsabilité, par une déplorable confusion
de noms, sur un chef qui y avait joué un rôle
honorable et conciliateur. Ainsi les représailles
s’engendraient les unes des autres.
A la longue, cependant, on éprouva des deux
—
—
côtés le besoin de s’entendre. Les Européens y
le mobile commercial, les
indigènes par le désir de posséder des armes à
furent conduits par
56
VOYAGES ET MARINE.
feu.
Ces
armes
devaient leur
riorité dans les guerres
assurer
la supé¬
locales, et rien ne leur
coûta pour s’en procurer, ni les sacrifices en na¬
ture, ni les avances bienveillantes, ni même
l’oubli complet des griefs passés. Le prestige guer¬
peuples militaires,
lesquels l’ascendant religieux ne devait exer¬
cer
qu’une faible et lente influence. Ils reconnu¬
rent tacitement le patronage de la Grande-Bre¬
tagne, non comme foyer de christianisme, mais
rier de l’Europe captiva ces
sur
comme
atelier de carabines
L’autorité d’un chef se
de mousquets.
mesurant désormais au
et
nombre de ses fusils, la suprématie devenait une
question d’arsenal. Aussi s’établit-il dès-lors, à
l’effet d’acquérir ce mode d’influence, un mou¬
vement alternalifde tentatives particulières. D’une
part, des guerriers indigènes se hasardaient à vi¬
siter l’Europe, dans l’espoir de lui dérober son
foudroyant secret; de l’autre, des matelots euro¬
péens étaient enlevés par surprise et transportés
au milieu des terres pour le service de quelques
tribus.. Cesavèntures isolées forment, dans l’his¬
toire de la Nouvelle-Zélande, une suite de chro¬
niques dont nous détacherons un petit nombre
d’épisodes.
us.—'Voj'agcs en Eînropc de «luelques Sélandais.
Les
premiers indigènes, qui s’embarquèrent
LA
sur
des navires
NOUVELLE-ZÉLANDE.
européens, soit
avec
57
Surville,
soit avec Cook, périrent misérablement clans la
traversée. Ceux qu’enleva le Dedalus furent
heureux.
trouvèrent
plus
Débarqués sur l’île de Norfolk, ils y
protecteur dans le gouverneur
King, qui les ramena lui-même sur les côtes de
un
la Nouvelle-Zélande. Cet acte de
loyauté laissa de
profondes traces dans le pays, et, quelques an¬
nées après, un chef du nom de
Tépahi arriva,
avec cinq de ses
lils, dans la colonie de Sydney,
où il rencontra l’accueil le plus bienveillant et le
plus empressé. Il repartit pour son île, comblé
de présents et abondamment
pourvu d’instru¬
ments utiles. Son
exemple décida la vocation de
son neveu
Doua-Tara, que l’on peut regarder
comme un
martyr de la civilisation zélandaise.
Doua-Tara n’eut, dans sa courte
vie, qu’une
idée dominante, celle de naturaliser chez les
siens les procédés agricoles de
l’Europe. Pendant
que les autres chefs dirigeaient toute leur activité
vers la guerre, seul il
aspirait à des conquêtes
pacifiques et s’immolait à la réalisation de ce des¬
sein. Dès l’âge de dix-huit ans, il servait comme
matelot à bord de baleiniers
qui, après l’avoir
employé à des travaux pénibles et gratuits, le dé¬
posaient sur quelque côte déserte, nu, souffrant,
exténué de fatigue. Jouet des
caprices de la for¬
tune, l’insulaire persistait toujours; il voulait
VOYAGES ET MARINE.
58
acquérir l’expérience des choses nouvelles, il es¬
pérait voir l’Angleterre et le roi George. Enfin ce
vœu fut exaucé. A la suite d’une longue pêche
sur l’îlot de Bounty, où, durant six mois, il s’é¬
tait nourri de la chair des phoques et désaltéré
avec l’eau de pluie, Doua-Tara arriva enfin en
vue de Londres. Là, d’autres déceptions l’atten¬
daient. Comme il insistait pour voir le roi, on le
traita comme
un
enfant, on l’amusa avec des
paroles. L’insulaire n’osait se plaindre, mais il
souffrait visiblement : sa santé dépérissait à vue
d’œil ; la fièvre et la toux le consumaient. Enfin,
il repartit pour les mers australes, et rencontra,
à bord du bâtiment qui le portait, M. Marsden,
chapelain de Sydney et chef de la mission de Parramatta, qui le prit en amitié, le fit .soigner, le
vêtit, le consola. A son arrivée dans la NouvelleGalles du Sud, on employa l’insulaire aux travaux
du petit domaine des missions : il y apprit à semer
et à récolter du blé, et, quand son éducation
agricole fut assez avancée, on le renvoya dans sa
patrie avec quelques sacs de semences et des ins¬
truments de laboureur.
insulaire passe¬
lieu de dépo¬
ser son passager sur les plages de la NouvelleZélande, ainsi qu’il s’y était engagé, le nouveau
11 était dit que le malheureux
rait par les plus rudes épreuves. Au
capitaine se conduisit comme ses devanciers; il
59
LA. NOUVELLE-ZELANDE.
le garda, s'en servit pour traiter le long des côtes,
l’employa ensuite à la pêche de la baleine.
campagne, Doua-Tara donna une
preuve bien remarquable de son courage et de
et
Dans cette
son
dévouement. Une baleine venait d’être ache¬
vée; elle llotlait sur l’eau quand le capitaine
voulut s’assurer de sa proie par un dernier coup
de harpon. L’animal conservait encore un
reste
de vie : il se débattit sous le fer, et brisant d’un
de queue la fragile embarcation, il blessa
grièvement le capitaine à la jambe. Le navire
louvoyait alors à un mille de distance : la seule
chance de salut était de le rejoindre à la nage.
Tout l’équipage du canot prit ce parti à l’excep¬
tion de Doua-Tara, qui ne désespéra pas de sau¬
ver son capitaine. Avec un adresse inouie et tout
en maintenant sur l’eau ce corps presque inanimé,
il parvint à composer, des débris de l’embarca¬
tion, une sorte de radeau 'sur lequel il le déposa,
puis il poussa ce lit flottant dans la direction du
coup
navire. On accourut et on les recueillit tous les
deux.
Ainsi la Nouvelle-Zélande, objet des vœux de
l’insulaire, semblait fuir devant ses yeux comme
une
illusion. Doua-Tara ne la revit qu’après avoir
fait une dernière halte à Sydney et à Parramatta,
où
de
nouveaux
dons complétèrent son
capital
d’instruments agricoles. Il arriva dans la baie des
VOYAGES ET MARINE.
60
pouvoir enfin commencer ses
expériences. Sans perdre de temps, il rassembla
ses parents, ses voisins, ses amis, leur montra
son grain, ses outils, ses instruments de labour,
puis il leur expliqua comment le blé se multi¬
pliait à l’aide de cette semence, et comment avec
le blé on préparait le biscuit qu’ils mangeaient à
bord des vaisseaux européens. Les chefs se prê¬
tèrent tous à un essai; ils confièrent le grain à la
Iles, heureux de
terre.
Doua-Tara en fit autant de son côté, avec
plus de soin seulement et plus de sollicitude. Le
hlé poussa d’une manière merveilleuse; mais la
plupart des chefs l’arrachèrent encore vert et dans
sa première crue, s’imaginant que le produit
adhérait aux racines, comme pour les pommes de
Désappointés, ils vinrent vers Doua-Tara,
Parce que tu as voyagé, tu t’es
cru en droit d’abuser de notre inexpérience. C’est
mal, Doua-Tara! — Attendez, leur répliquait
celui-ci, et vous me rendrez justice. — En effet,
sa récolte étant arrivée à une maturité complète,
les indigènes purent voir de beaux épis d’or se
balancer sur leurs tiges. Restaient encore la mou¬
ture et la paniücation. Doua-Tara ne savait com¬
ment s’y prendre; il manquait d’outils. Un mou¬
lin d’acier que lui envoya M. Marsden le lira fort
heureusement de peine. Il broya son grain devant
terre.
et lui dirent .•
—
les chefs assemblés, le convertit en farine et en
LA
fit
un
cause
NOUVELLE-ZÉLANDE.
61
gâteau qu’ils se partagèrent à la ronde. La
du novateur fut gagnée, et le blé fut déci¬
dément en honneur dans la Nouvelle-Zélande.
Ces succès n’étaient rien auprès de ceux que
rêvait le Zélandais. Dans un nouveau voyage qu’il
Sydney, en compagnie d’autres chefs, il
disait à M. Marsden : « Je viens d’introduire le
fit à
blé dans ma patrie, et, avec nos récoltes de blé,
pioches, des haches, des
bêches, du thé, du sucre. Mais ce n’est rien en¬
core; il faut que mon pays ait une ville. » En effet,
à son retour, il en dressa le plan et en traça les
rues. Elle devait renfermer une église, une maison
pour le chef, une hôtellerie pour les marins. Des
cultures étendues l’auraient environnée, des glacis
l’auraient défendue contre les surprises guer¬
rières. Tels étaient les projets de Doua-Tara
quand la mort l’enleva à vingt-huit ans. La Nou¬
velle-Zélande perdit en lui un de ses plus nobles
enfants, et la civilisation européenne un intelli¬
nous
aurons
ici des
gent propagateur.
Le voyage du grand chef
Shongui ne fut pas
inspiré par des desseins aussi pacifiques. Shongui
n’estimait que l’art delà guerre, et il ne voyait
dans l’Angleterre qu’un grand atelier d’armes à
feu. Pressé par un ennemi redoutable, il résolut
d’aller chercher au dehors les moyens de le
vaincre. En vain les hommes de sa tribu voulu-
VOYAGES ET MARINE.
62
rent-ils le détourner de son projet ; il fut inébran¬
lable : « Laissez-moi partir, leur disait-il; je vous
rapporterai douze mousquets et un fusil à deux
coups. » Il s’embarqua en 1820 avec un mission¬
naire, M. Kendall. A Londres, aucun sentiment
de curiosité ne vint
faire diversion au but pas¬
sionné de son voyage. Les évolutions des troupes,
les
manœuvres
de l’artillerie avaient seules le
privilège de l’intéresser. Présenté à George IV,
qui le combla de présents, il conserva, au milieu
des splendeurs de la cour, une gravité et une di¬
gnité naturelles : on eût dit qu’il était fait à ce
luxe et à cette pompe des grands états. Parmi les
présents du roi figuraient quelques armes, une
cuirasse et un magnifique uniforme : cette atten¬
tion seule le toucha, et ces objets l’accompagnè¬
rent désormais dans toutes ses campagnes. Quant
l’échangea à Sydney contre des mu¬
Ce voyage de Shongui tourna
d’ailleurs contre les missionnaires, qui, les pre¬
miers, lui en avaient suggéré l’idée. Le chef zélandais avait pu se convaincre que ces évangé¬
listes n’étaient, dans leur pays, ni au premier
rang ni de première naissance, et cette circon¬
stance suffisait pour les faire déchoir dans son
opinion : « Les missionnaires sont des esclaves
du roi George, avait-il coutume de dire. Quand
je lui ai demandé s’il avait défendu qu’on me
au
reste, il
nitions de guerre.
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
donnât des fusils,
63
il m’a répondu que non. Les
missionnaires auraient voulu qu’on m’en refusât,
mais le roi leur a dit :
veux
«
Esclaves, taisez-vous; je
contenter mon ami Shongui L »
Ce qu’il y a de plus singulier dans le
voyage
du chef Toupe, c’est la hardiesse avec
laquelle il
s’imposa comme passager à un capitaine anglais
qui traversait le détroit de Cook. Monté à bord,
il renvoya sa pirogue et déclara son intention d’al¬
ler en Europe. On essaya de se défaire de cet hôte
importun, mais il se cramponnas! fortement aux
mâts et fit une si belle résistance,
que le capi¬
taine se laissa toucher. Toupe était un
guerrier
célèbre de l’îledu Nord : il aimait aussi les fusils,
et se plaisait à suivre les exercices à feu. Sou¬
vent il s’écriait : « Qu’on me fournisse
beaucoup
de mousquets, et je serai aussi
grand que le roi
d’Angleterre. — Durantson séjour en Europe, il
donna une foule de preuves de son
intelligence.
Rien n’échappait à ses observations surtout en
matière do travaux mécaniques. Tl mesurait l’im¬
portance deschoses à leur utilité, et prisait avant
tout les ustensiles de fer, les instruments aratoi¬
res
les couteaux les scies, les haches, les ci,
,
,
Ce fut pendant le séjour de Shongui en
Angleterre que se
passa entre le chef zélandais et le baron Charles de Thierry un
'
traité pour une concession de terre à la Nouvelle-Zélande.
VOYAGES ET MAKIKE.
Un homme à cheval lui paraissait une mermeille; on voulut la lui expliquer par sa propre
seaux.
expérience; mais l’initiation fut si malheureuse
qu’il y renonça. A Liverpool, un peintre demanda
à faire son portrait. Il s’y prêta, et n’y mit qu’une
condition, celle de reproduire fidèlement son ta¬
touage. Il disait à ce sujet: — L’homme d’Europe
trace son nom avec une plume; Toupe porte son
nom écrit sur son visage.
Les Zélandais que l’on vient de citer ne sont
pas les seuls qui aient voulu s’instruire au spec¬
tacle de la civilisation européenne. D’autres guer¬
riers importants, d’autres chefs de tribus, ont
paru dans nos contrées, et récemment encore un
baleinier du Havre amenait en France deux Zé¬
landais que l’Angleterre a recueillis et employés à
notre
refus.
Ces émigrations sont
devenues si
fréquentes, qu’elles ont perdu leur premier inté¬
société des missions
rêt de curiosité. Tantôt la
expédie à Londres de jeunes sujets que l’on forme
pour le sacerdoce et qui succombent presque tous
sous l’influence du climat ; tantôt des individus
s’embarquent sur des baleiniers, et, en
bien incomplet, se dé¬
vouent aux plus répugnants services. Pour satis¬
isolés
retour d’un apprentissage
faire cette soif de connaître, l’un des personnages
les plus influents de l’île du Nord n’a pas craint na¬
guère de s’enrôler comme cuisinier à bord d’un
LA
NOUVELLE-ZELANDE.
65
navire marchand. Ce même instinct a poussé d’au¬
s’assurer, tantôt par la ruse, tantôt
par la violence, de quelques matelots européens
tres chefs à
dont ils se sont fait de redoutables auxiliaires.
IV. — Biiropéens naturalisés dans la IVonvelle-Kélande
Le premier Européen qui se fixa sur ces îles fut
l’Anglais Bruce, qui consentit à se laisser tatouer,
en 1805
la fille d’un chef. Il vivait
heureux au sein de sa nouvelle famille, quand
un de ses compatriotes,
capitaine de marine, l’en¬
et épousa,
,
leva, lui et sa femme, et vendit cette dernière
comme esclave
dans une île de la mer des Indes.
Bruce parvint cependant à gagner Calcutta, où sa
jeune compagne put le rejoindre un peu plus
tard; mais ni l’un ni l’autre ne revirent la Nou¬
velle-Zélande.
De toutes les aventures de ce genre ,
la plus
dramatique et la plus romanesque, ést celle du
matelot anglais Rutherford. Il servait surl’Ag'nés,
brick américain
quand celui-ci laissa tomber
,
l’ancre au fond d’une baie de la Nouvelle-Zélande
qu’on croit être celle de Takou-Malou. A la vue
du bâtiment européen, des pirogues se détachè¬
rent du rivage, et le pont fut bientôt couvert de
naturels. Leurs intentions ne paraissaient pas hos¬
tiles, mais des vols multipliés mirent sur-le-champ
66
VOYAGES ET MARINE.
les hommes s’at¬
taquaient à tout, même aux clous du navire et
aux bordages des embarcations. Quant aux fem¬
mes, elles étaient si profondément versées dans
l’art du larcin, que l’idée les en poursuivait jus¬
que dans les moments où tout s’oublie. Pour
couper court à des scènes fâcheuses et éviter un
éclat, le capitaine ordonna l’appareillage. Il était
trop tard ; deux cents naturels armés de petits
casse
têtes en jade vert, encombraient alors le
navire, et leur chef, se dépouillant de sa natte,
entonna le chant de guerre. Ce fut le signal
d’un carnage affreux. Le capitaine tomba le pre¬
mier, frappé au crâne ; le maître, le timonier suc¬
combèrent à leur tour mortellement atteints.
Le reste de l’équipage fut terrassé, garotté et
transporté sur la plage. Durant le trajet, on put
voir les vainqueurs lécher le sang qui coulait des
blessures des znorts. A terre, le drame continua:
sur les douze
prisonniers, six furent assommés,
dépouillés, dépecés et rôtis par quartiers sur des
pierres ardentes. Le banquet eut lieu le lende¬
main, et les convives eurent le courage d’offrir
aux
Européens survivants des lambeaux de leurs
camarades. Cette expédition terminée, les tribus
quittèrent la plage et les prisonniers, partagés
entre les vainqueurs, furent emmenés dans l’in¬
de l’aigreur dans les rapports :
,
-
,
,
térieur des terres. Rutherford échut, avec l’un de
L4
67
NOUVELLE-ZELANDE.
compagnons d’infortune,
nommait Emaï.
ses
Dans les premiers
à un chef qui se
jours de sa captivité, Ru¬
therford vécut en proie à des inquiétudes mor¬
telles : il croyait son supplice seulement différé, et
que la mort l’attendait. Quand, poussées par une
curiosité inquiète , les femmes et les filles de la
tribu venaient le regarder
de près, le toucher
,
l’examiner en détail, il s’imaginait qu’elles choi¬
sissaient sur sa personne le meilleur et le plus
désirable morceau. Ses terreurs ne cessèrent que
lorsqu’on procéda à son tatouage. Quelque cruelle
que fût cet opération, il s’y résigna avec joie : elle
entraînait une reconnaissance de naturalisation et
le don formel delà vie. Le tatouage est, d’ailleurs,
compliquée, un travail d’artiste. Voici
qu’en dit Rutherford : « On nous dépouilla de
une œuvre
ce
nos vêtements et on nous coucha sur le
naturels nous
dos. Qua¬
retenaient, les autres allaient
nous
scalper. Ils y procédèrent avec un os tran¬
chant comme un ciseau qu’ils trempaient au
préa¬
lable dans du charbon pilé et légèrement hu¬
mecté. L’os était aiguisé à son extrémité comme
une lancette de
vétérinaire, de sorte qu’en frap¬
pant sur le manche avec un petit bâton on ou¬
vrait la peau et on l’incisait assez
profondément.
L’instrument allant jusqu’au vif, le sang coulait
en abondance, mais les femmes
l’essuyaient avec
tre
,
VOYAGES ET MARINE.
68
des étoffes de lin. Pour ce travail délicat, les na¬
divers instruments , tantôt
d’un os d’albatros, tantôt d’une dent de requin.
turels
se
servent de
L’opération est des plus douloureuses, et cepen¬
dant je ne poussai pas un cri, bien qu’elle se pro¬
longeât durant quatre heures. J’ignore quelle pen¬
sée présidait à la distribution des figures, mais
elles étaient harmonieusement et régulièrement
dessinées. Quand le travail fut achevé, les femmes
me conduisirent vers la rivière, en me guidant
par la main , car j’étais devenu complètement
aveugle. Nous étions alors à la fois tatoués et ta¬
boues, c’est-à-dire sacrés. On ne devait pas nous
toucher, et nous-mêmes ne devions toucher à
rien. Les femmes avaient seules le droit de porter
des vivres à notre bouche.
Elles se montrèrent
attentives, douces, vigilantes, empressées. Grâce
bout de trois jours mes souf¬
Je recouvrai d’abord la
vue, et au bout de quelques semaines il ne me
restait plus de cette rude secousse que les traces
indélébiles empreintes sur mon corps. »
Bientôt Rutherford sut à quoi s’en tenir sur ses
fonctions auprès du chef indigène. Durant les
hostilités il était guerrier, chasseur et pêcheur
durant les trêves. Un fusil et des munitions pro¬
à leurs soins, au
frances étaient apaisées.
venant du
dernier
pillage lui furent confiés, et
il trompa l’ennui et l’oisivetéen tuantquelques ra-
LA
69
NOUVELLE-ZELANDE.
miers et quelques cochons sauvages. Un
nement douloureux
seul évé¬
assombrit cette première pé¬
immolé
pour une violation puérile de la loi du tabou. Une
vieille parente du chef étant morte après avoir
mangé des patates pelées par inégardeavecle cou¬
riode de sa captivité. Son compagnon fut
teau d’un blanc,
les prêtres et les médecinsdu pays
déclarèrent que ce blanc devait mourir. En vain
Rutherford essaya-t-il d’intervenir et d’excuser
son malheureux
camarade. La loi était inflexible :
l’Européen fut sacrifié. Dans le même moment, on
célébrait avec une grande pompe les funérailles de
la morte. Le cadavre porté dans la campagne ,
avait été adossé à un poteau et revêtu de magni¬
fiques nattes. Le visage fut enduit d’une couche
d’huile de requin; la tête fut couronnée de feuil¬
les de phormium et ornée de plumes blanches.
Aux premières décharges de la mousqueterie, les
populations accoururent de tous les environs, et,
s’agenouillant devant le cadavre, elles se dépouil¬
lèrent de leurs nattes et se déchirèrent les chairs
,
jusqu’à en faire jaillir le sang. Un festin splendide
termina la cérémonie ; puis le chef congédia ses
convives en échangeant avec eux le salut du nez *.
Demeuré seul. Rutherford comprit de nouveau
que sa vie était à la merci d’un caprice ou du
’
Le salut de la Nouvelle-Zélande
ment les nez l’im contre l’autre.
consiste à .s’appuyei' forte¬
70
VOYAGES ET MARINE.
plus involontaire et le plus puériL II ré¬
solut, pour conjurer tout malheur, de s’identi¬
fier plus que jamais avec les mœurs, la vie, les
habitudes locales. Son costume européen, grâce
à des réparations infatigables, avait duré trois
ans; mais il était impossible de lui demander un
plus long service. Il adopta les vêtements du
pays, se couvrit de nattes et marcha désormais
sans
chapeau ni souliers. Cette métamorphose
produisit un tel effet que son protecteur l’éleva
au
rang de chef dans une cérémonie publique.
On lui coupa les cheveux sur le devant avec une
coquille d’huître, on lui donna un casse-tête en
serpentine, on passa, tant sur sa figure que sur
ses nattes, une
composition d’huile et d’ocre
rouge, tous signes distinctifs d’un rang élevé.
tort le
Pour épuiser ses
privilèges. Rutherford n’avait
plus qu’à prendre deux ou trois femmes, selon
l’usage des chefs. Il choisit les deux filles de son
protecteur, qui se prêtèrent à cet arrangement
avec la meilleure
grâce du monde.
Cependant la guerre venait d’éclater. La tribu
de Rutherfort devait marcher en auxiliaire contre
les peuplades de la baie des Iles, et
l’Anglais fit
naturellement partie du contingent. La rencontre
eut lieu sur les bords d’une
petite rivière
coulait entre les deux
qui
camps. Le cbant de guerre
ayant été entonné, les armées, fortes de mille
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
71
front de
tandis que les es¬
claves se repliaient sur l’arrière pour ramasser
les armes et recueillir les blessés. L’affaire com¬
mença par une décharge générale des mousquets
et se poursuivit dans une mêlée corps à corps.
Les cris des femmes, qui suivent leurs maris sur
les champs de bataille, les chants des guerriers,
les plaintes des mourants animaient cette scène
et la remplissaient d’une sauvage terreur. Les
massues, les lances, tourbillonnaient dans l’air,
maniées avec une dextérité merveilleuse ; la main
gauche des combattants cherchait à saisir la che¬
velure du champion ennemi, tandis que la main
droite armée du casse-tête, menaçait de lui fen¬
hommes chacune, se formèrent sur un
deux combattants d’épaisseur,
dre le crâne. Le choc fut vif, mais il dura peu :
l’armée de la baie des Iles céda, et battit en re¬
traite à travers
les bois. Rutherford, heureux
jusque-là, fut blessé à la cuisse par un fuyard,
puis soigné et pansé sur le champ de bataille.
Quand vint le soir, un beau spectacle réjouit
l’âme des vainqueurs. Vingt têtes plantées sur
des lances figuraient comme autant de trophées’,
et quarante cadavres promettaient d’autres joies
pour le lendernain. Ces saturnales de la victoire
durèrent deux jours.
Enfin le moment
approchait où Rutherford
devait voir ünir sa captivité laborieuse.
Quoique
72
VOYAGES ET MARINE.
fixé depuis
dix ans sur cette terre, il
secrètement la patrie et n’attendait
sion
regrettait
qu’une occa¬
favorable pour
s’évader. Cette occasion
villages de l’inté¬
rieur, le bruit courut qu’un navire venait de pa¬
raître sur la côté, et la fumée s’élevant de la
s’offrit. Un jour, dans tous les
crête des montagnes
confirma cette nouvelle. A
signal familier, les tribus, poussées par la soif
du butin, se précipitèrent vers la
plage. Ruther¬
ford s’y rendit avec plus
d’empressement que
ce
les autres, mais dans des intentions bien diffé¬
rentes.
Quand il arriva, un brick était en vue,
quoique fort au large. Les chefs se consultèrent
et résolurent de
dépêcher l’Anglais pour attirer
ce bâtiment dans un
piège. Rutherford accepta
et s’embarqua dans une
pirogue avec cinq natu¬
rels. Quand il monta sur le
pont du brick,
était un baleinier
qui
tout étonné :
Di¬
tes
—
un
américain, le capitaine s’écria
—
Voilà un Zélandais blanc!
—
Anglais tatoué, répliqua Rutherford.
Puis il raconta aux officiers ses
aventures. Le
romanesques
capitaine compâtit aux infortunes
du matelot et consentit à le recevoir
la pirogue montée
j on renvoya
par les naturels, et le baleinier
reprit le large. Le chef zélandais ne revit plus
son
gendre, et ses deux filles attendent encore
leur époux.
Il paraît, au
surplus, qu’unefoule d’existences
LA.
73
NOUVELLE-ZÉLANDE.
analogues se rencontrent dans l’intérieur de la
Nouvelle-Zélande, peuplée de marins déserteurs
et de convicts échappés des geôles de Botany-Bay.
Partout
où ces hommes
se
sont
fixés, ils ont
spectacle d’une dépravation raffinée,
jointe à un abrutissement barbare, et ont véçu
avec les naturels dans un état de promiscuité ré¬
donné le
voltante. Rutherford en nomme deux établis dans
son
voisinage, l’un et l’autre tatoués et mariés à
des filles de chefs. M. de Blosseville en cite
un
froisièrae, matelot réfractaire, qui non seule¬
ment avait perdu le sentiment de sa nationalité
antérieure, mais qui s’était identifié avec ces
mœurs hideuses au point de devenir un cannibale
passionné. Il faut le dire à la honte de notre ci¬
vilisation elle a souvent été représentée dans ces
mers par des hommes plus dégradés que ne le
,
sont les sauvages.
V. — lia IVonvelle-Xélaufle depuis l’établissciucnt
des missions.
L’origine des missions de la Nouvelle-Zélande
remarquer par le concours des plus fortes
et des plus douces vertus évangéliques, le cou¬
rage, la patience, la résignation et le dévoue¬
ment. Quand l’apôtre qui fut la tête et le bras de
cette pieuse entreprise, le révérend M. Marsden,
songea à fonder un établissement sur ces parages.
se fait
74
VOYAGES ET MARINE.
l’archipel n’était guère connu en Europe que
catastrophes sanglantes. Des
massacres réitérés, des agressions audacieuses
attestaient les mœurs féroces et l’intrépidité na¬
turelle des tribus indigènes. Elles semblaient aussi
inaccessibles à la douceur qu’à la crainte, aux
bons procédés qu’aux voies de rigueur. Aucun
navire, si bien armé qu’il fût, n’était en sûreté
le long de cette côte, et le Boyd venait d’être en¬
levé et anéanti avec soixante hommes d’équicomme un théâtre de
page.
Ce fut
au
milieu d’uii
peuple suspect et re¬
doutable à tant de titres que descendirent, au
mois de décembre 1814, trois missionnaires,
Kendall, Hall et King, avec leurs femmes,
leurs enfants en bas âge et un petit nombre de ser¬
viteurs. A cette époque et dans l’état du pays, le
succès était plus douteux que le martyre. M. Marsden seul avait la conscience d’heureux résultats,
il avait étudié le caractère zèlandais moins d’a¬
MM.
près les impressions publiques qu’à l’aide d’ob¬
servations intelligentes et personnelles. Divers
chefs s’étaient assis à ses foyers dans l’établisse¬
ment central de Parramatta, et l’étude qu’il en
fit lui permit de dire, dès 1813, que cette race
était susceptible de toute amélioration morale. Aussi
ne recula-t-il ni devant les périls de l’œuvre, ni
devant les hésitations de son gouvernement. Con-
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
75
fiant dans les promesses de quelques chefs indi¬
gènes
,
et alla
il partit lui-même avec ses missionnaires
présider à leur installation.
Quand il arriva à la baie des Iles, la saison
d’été, animait
ciel était pur, la
végétation puissante. Tout parut
ces
terre étalait une
parages. Le
sourire aux nouveaux venus, la nature et les ha¬
bitants. Les chefs se montrèrent tels que M. Marsden les avait jugés, méchants pour les méchants,
bons pour les bons.
On traita avec eux d’un ter¬
rain qui devait servir aux premières cultures de
la mission. Deux cents acres furent cédés,
dans
le district de Rangui-Hnu, en échange de douze
haches. La pieuse colonie s’y installa, construisit
quelques cases, s’occupa de ses premiers besoins,
défricha et ensemença son petit domaine. Ce fut
là le berceau des missions de la Nouvelle-Zélande,
composées d’abord de vingt-cinq membres, hom¬
mes et
femmes, maîtres et serviteurs. Dans quatre
voyages consécutifs, M. Marsden poursuivit le
développement de son œuvre avec un zèle intelli¬
gent et un courage infatigable. D’autres acqui¬
sitions furent faites sur divers points, et l’on vit
ainsi, dans un rayon de vingt lieues et au sein
des tribus principales de l’île du Nord, se fonder
des missions nouvelles qui toutes avaient leurs
jardins, leurs chapelles, leurs desservants an¬
glais et leurs protecteurs indigènes. L’œuvre de
76
.
VOYAGES ET MARINE.
Dieu se fraya une voie, surtout par des moyens
temporels. Le succès parut si probable dès ce
temps, que la concurrence s’en mêla. L’église
anglicane avait eu jusqu’alors les honneurs exclu¬
sifs de celte conversion ; les églises dissidentes
voulurent s’y ménager un rôle. Des missionnaires
wesleyens, secte de méthodistes, parurent dans
la baie de Wangaroa, et, chassés de ce point par
naturels, se reformèrent sur les rives de
l’Hoki-Angaet à Mangounga. Malgré les nuances
et les intérêts qui les séparaient, la meilleure
harmonie régna constamment entre les deux
églises.
Cependant leurs progrès n’ont pas été aussi
rapides qu’on l’avait espéré d’abord. Soit que
l’élément spirituel du culte protestant ne soit
pas doué de ce prestige inhérent au catholicisme,
soit qu’absorbés dans les soins de leur ménage
les missionnaires n’aient pu agir assez efficace¬
ment sur leur grande famille, il est certain que
l’influence religieuse fut à peu près nulle dans
les premiers temps. En acceptant la supériorité
des faits, les naturels ne voulurent pas com¬
prendre la supériorité des idées. Ils .voyaient
dans les missionnaires, artisants pour la plupart,
d’excellents forgerons, des armuriers inestima¬
bles; mais il ne leur venait pas à la pensée de les
regarder comme les dispensateurs d’un royaume
les
LA.
NOUVELLE-ZÉLANDE.
77
céleste. Rencontrant chez eux quelques commo¬
dités de la vie matérielle, ils les estimaient beau¬
coup pour cela, peu pour le reste; ils les respec¬
mais ne les écoutaient pas. Leurs tradi¬
tions guerrières, mêlées d’un vague sentiment
d’immortalité, suffisaient pour satisfaire leurs
instincts religieux. Ils y tenaient; ils ne voulaient
pas d’autre croyance. Aussi, même aujourd’hui,
quoi que les missionnaires aient pu dire ou faire
dire il n’y a pas, à la Nouvelle-Zélande et parmi
les indigènes, d’église chrétienne qui mérite ce
nom. On a gagné quelques esclaves, on a formé
quelques enfants; mais à peine cite-t-on un seul
chef qui se soit ouvertement rallié au giron des
deux missions. En exagérant les chiffres, on peut
attribuer, sur le papier, à l’une douze cents prosélites, à l’autre quatorze cents; mais qu’est-ce
que ce faible contingent auprès des cent cin¬
quante mille âmes de population que renferme
la grande île du Nord? Les missionnaires épisco¬
paux ne se sont point abusés sur un semblable
succès, et, renonçant à éveiller une foi inerte,
ils ont sur-le-champ aspiré à un autre mode d’in¬
fluence. Grâce à l’or de la société centrale, ils
se sont rendus
acquéreurs de vastes espaces de
terrains, les ont défrichés, les ont livrés à une
active culture. Aujourd’hui ils peuvent passer
pour les seigneurs suzerains de la baie des lies,
taient ,
,
VOYAGES ET MARINE.
78
désormais, pour gargner des âmes à Dieu,
leurs richesses seront plus éloquentes que leurs
et
paroles.
Le plus grand obstacle à la propagation du
christianisme s’est rencontré dans l’essence même
de notre loi divine, incompatible avec les habi¬
tude belliqueuses des.tribus zélandaises. On leur
défendait la guerre, qui était leur tradition, leur
culte , leur vie.
On leur interdisait la vengeance
des injures, qui formait leur code d’honneur. On
leur proposait d’échanger leurs mœurs inquiètes
paisibles, l’impétuosité contre
la tranquillité.
Un peuple ne se refait pas en un jour ; il né se
livre pas à l’inconnu sans combat et sans résis¬
tance. Les préjugés, les usages, les lois du pays
ne se laissèrent donc pas entamer, et plus d’une
fois ils réagirent violemment contre les étrangers
qui les menaçaient par leur présence. Presque
toutes les querelles entre les naturels et les mis¬
sionnaires provinrent de l’incompatibilité des ten¬
dances et des doctrines réciproques. Les mission¬
naires refusaient des mousquets aux chefs, qui,
à leur tour
refusaient des vivres' aux mission¬
contre des mœurs
la patience, la pétulance contre
,
naires. Les baleiniers
se prêtant san,s aucune
difficulté au commerce des armes à feu, devaient
,
obtenir et obtenaient toutes les préférences
des
indigènes, qui ne pouvaient s’expliquer les scru-
LA -NOUVELLE-ZÉLANDE.
79
pilles des ministres de l’Évangile. Sous l’empire de
ces rancunes, les établissements religieux furent,
à diverses reprises, inquiétés, manacés, pillés,
dévastés. Les wesleyens de Wangaroa subirent un
sac complet ;
leur maison fut démolie, leurs
champs furent ravagés, leur vie même se trouva
en péril. A Pahia, à Waïmate, àTepuna, à WaïTangui, ces scènes se reproduisirent, mais toute¬
fois avec moins de violence. La cause de ces rup¬
tures
soudaines était ou la mort d’un chef puis¬
sant, ou une demande d’armes à feu à l’occasion
d’une guerre prochaine.
La meilleure preuve du peu de succès des mis¬
sionnaires pendant les vingt premières années
de leur séjour , peut se tirer de l’activité même
des hostilités entre les tribus zélandaises durant
période. Ge fut presque une extermination
régulière et systématique. A peine une trêve étaitelle conclue sur un point, qu’une rupture écla¬
tait sur l’autre. Les grandes luttes de Shongui et
de Pômare datent dé ce temps. Quand Shongui
se rend à Londres avec un ministre de
paix, c’est
pour y mieux préparer la guerre. Les personnages
importants du pays périssent tous par les armes.
Shongui meurt des suites d’une blessure : Pômare
est dévoré par son ennemi. Entre les peuplades
du centre et celles de la baie des Iles, le combat
s’éternise sans merci et sans trêve. Chaque rencette
m
VOYAGES ET MARINE.
80
mousquets est un encouragement à de
nouvelles tentatives. Ceux qui n’ont pas cette res¬
fort de
source
imaginent mille ruses pour en neutraliser
l’effet. Un chef de l’ouest fait coucher ses gens à
plat ventre au moment de la première décharge,
l’esquive ainsi, et se précipite ensuite sur ses an¬
tagonistes , fort embarrassés d’armes qui ont
épuisé leur effet. Aucune des anciennes coutumes
guerrières n’a disparu ; la victoire a toujours son
horrible lendemain. Le tabou règne plus impérieu¬
sement que jamais, il vient frapper les mission¬
naires jusque dans leurs champs, leurs cultures,
leurs maisons, leurs néophytes. Les nouveaux
chrétiens respectent ce que la loi du pays tient
pour sacré. Le code des représailles n’a point
adouci ses rigueurs. Rien n’est changé, si ce n’est
qu’on souffre sur les lieux des hommes qui y ont
importé une civilisation matérielle. C’est une
question de reconnaissance, d’égards, de bons
procédés, voilà tout. Les indigènes n’ont jamais
rendu le mal pour le bien.
Si la vie locale ne s’est que faiblement
modi¬
il ne faut pas croire que les missionnaires
aient assisté, sans tenter aucun effort, au spec¬
tacle de leur impuissance. Les voyages de M. Marsden, les laborieux travaux de ses collègues sont
des téfnoignages d’une activité louable
bien
fiée ,
qu’infructueuse. Mais là où le zèle religieux a
LA.
NOUVELLE-ZÉLANDE.
81
échoué, le mouvement commercial imprime déjà
de profondes traces. La baie des Iles, rendez-vous
des baleiniers, a reçu en 1836 cent cinquante-un
navires, en 1837 cent quarante-neuf, en 1838
cent soixante-douze. C’est devenu une échelle im¬
portante où plus de six cents Européens forment
une sorte de
comptoir et un noyau de colonisa¬
l’esprit indigène doit être transformé,
l’influence reli¬
gieuse. Les Zélandais sont surtout un peuple
pratique; l’habitude les domptera plutôt que la
parole. Des rapports plus fréquents avec les Euro¬
péens entraîneront des besoins et des penchants
plus identiques, et déjà les naturels de la baie des
Iles ont vaincu leur répugnance pour les liqueurs
spiritueuses, que les autres tribus repoussent tou¬
jours avec dégoût. La population de ces îles gagnera-t-elle à cette métamorphose? Ceci est un
autre problème qui serait trop long à résoudre.
Un peuple ne change pas de mœurs, d’habi¬
tion. Si
c’est par ce contact et non par
tudes, de vêtements, sans subir de graves et
cruelles altérations. La vie sociale est comme la
vie de l’homme : une modification de régime l’at¬
teint dans sa source même.
L’énervement phy¬
sique qui s’est déjà produit à Taïti et à Hawaï
n’épargnera pas sans doute la Nouvelle-Zélande. Il
se
peut môme qu’aucun de ces groupes ne résiste
à cette épreuve décisive, et ainsi se trouverait
6
VOYAGES ET MARINE.
82
jutifiée cette loi qui fait succéder les races aux
races, comme les individus aux individus.
Avec les baleiniers la Nouvelle-Zélande a vu pa¬
raître en bien plus
grand nombre les vaisseaux
des puissances européennes, les uns chargés
de
scientifiques, les autres d’une surveil¬
lance militaire. L’Angleterre y a envoyé quelques
croiseurs, et dans le nombre, le capitaine Hobsondu Rattle-snake.ha France n’est point demeurée
en arrière, et, dans l’espace de douze ans, cinq
expéditions successives, ont montré aux indigènes
des hommes de Marion, comme ils les nomment
encore. En 1824, la Coquille mouille dans la baie
des Iles et y exécute de beaux travaux d’hydro¬
graphie. En 1827, l’Astrolabe, après avoir exploré
missions
et
relevé toute la cote orientale de la Nouvelle-
Zélande, jette à son tour l’ancre dans les mêmes
complète avec une grande autorité les
observations antérieures. La Favorite y paraît en
eaux, et
1831, et nous donne de son voyage une relation
pleine de charme et d’intérêt. L’année 1838 est
encore plus féconde : deux fois le pavillon fran¬
çais se montre dans la baie des lies, la première
fois sur la corvette VHéroïne, capitaine Cécille; la
seconde sur la frégate l'a Vénus, capitaine DupetitThouars. L'Héroïne trouva sur les lieux
s’y soit fixé,
évêque de Maronée. Arrivé à
mier missionnaire catholique qui
M. de Pompallier,
le pre¬
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
83
la Nouvelle-Zélande vers la fin de 1837, ce digne
ecclésiastique avait eu toutes les peines du monde
à
se
soustraire aux violences furieuses des natu¬
rels, ameutés par les missionnaires épiscopaux.
La présence de
l'Heroïne^, l’appui énergique et
loyal du commandant Cécille, firent sur-le-champ
au prêtre
catholique un meilleur sort et une meil¬
leure place. La malveillance fut intimidée, les
haines s’apaisèrent. La Vénus acheva ce queffferoïne avait si dignement commencé, et le brave
capitaine Dupetit-Thouars, nom glorieux dans
notre marine, couronna sa station par des tra¬
vaux
d’hydrographie et des observations judi¬
cieuses sur l’état social de ces peuples.
Cependant, depuis 1832, les Anglais avaient
compris qu’ils ne pouvaient laisser la Nouvelle-
Zélande à la merci des criminels et des forbans
de toutes les nations. Sur un point si fréquenté
par
ou
les vaisseaux, il fallait établir une justice
tout au moins une surveillance. Les
pouvoirs
qui avaient été donnés aux missionnaires en vertu
d’une loi de George IV étaient illusoires et insuf¬
fisants. Cette écume sociale qui, dès 1813, arra¬
chait de douloureuses plaintes à M. Marsden,
ne faisait
que gagner chaque jour du terrain.
^
L'Héroïne ne quitta la baie des Iles que pour aller châtier
les insulaires de
Chatain, qui avaient massacré l’équipage du
Jean Bart, bâtiment français.
84
VOYAGES ET MARINE.
Encore quelques années de
tolérance., et la Nou¬
velle-Zélande devenait une république
de bou¬
caniers, régis par la loi d’une souveraine impu¬
nité. Il fallait aviser : on avisa, mais d’une ma¬
nière timide. L’Angleterre avait peur alors d’être
soupçonnée d’envahissements; elle se contenta
d’envoyer à la baie des lies , en 1835, un consul,
M. Busby, avec des attributions vagues et im¬
puissantes. Ce consul n’avait et n’a encore ni
juridiction définie, ni‘moyens d’action appré¬
ciables. Quelques procès-verbaux, quelques rap¬
ports , voilà à quoi s’est réduit jusqu’ici son
rôle officiel. Mais avec cette intelligence qui ca¬
ractérise les fonctionnaires anglais, il a su s’en
créer un autre, et il ne doit pas être demeuré
étranger aux dernières combinaisons commer¬
ciales qui se rattachent à l’exploitation de cet ar¬
chipel.
Ce consul venait à peine de s’installer dans la
baie des Iles, quand il apprit par la voie publique
qu’un baron français réclamait et s’attribuait la
souveraineté de la Nouvelle-Zélande. Voici à quels
faits se rattachait cette prétention. En 1820, du¬
rant le séjour de Shongui à Cambridge, le baron
Charles de Thierry avait acheté de ce chef zélandais, par l’entremise de M. Kendall, mission¬
naire, quatre-vingt mille acres de terre sur les
bords de l’Hoki-Anga et ailleurs moyennant
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
trente-six haches ‘. L’acte fut mis
comme
85
en
règle, et,
droit, l’enquête du parlement n’a pas at¬
fait, c’est différent;
possession a été contestée,
mais elle semble avoir été refusée. Cependant,
en 1834, M. Charles de Thierry songea à donner
cours à son titre de propriétaire. Il forma à la
Guadeloupe une société qui devait poursuivre la
ténué
sa
valeur. Comme
non-seulement
la
colonisation de la Nouvelle-Zélande, en la com¬
binant
avec
nama.
A l’appui de ses vues et pour préparer les
la canalisation de l’isthme de Pa¬
esprits, il lança un manifeste qui ne manquait
ni d’adresse ni d’assurance, et dans lequel, ne
retirant rien de ses prétentions sur le territoire
qui lui avait été inféodé, il déclarait cependant
reconnaître et vouloir respecter les droits des te¬
nanciers actuels. C’était à la fois juste et habile,
même en prenant la chose au sérieux. A cette
déclaration imprévue de suzeraineté, M. Busby
crut devoir répondre par une contre-déclaration
d’indépendance. Il réunit trente-cinq chefs de
nie du Nord et leur fit signer un acte dérisoire
qui ressemblait beaucoup à une constitution eu*
Ce marché, tout surprenant qu’il peut sembler, n’est pas le
seul de ce genre.
M. Marsden avait acquis aussi, en 1814, un
grand espace de terrain moyennant douze haches. Il faut
ajouter que M. Thierry se dit acquéreur à un titre bien plus oné¬
reux et parle de dix mille livres sterlings
qu’il avait données à
assez
M. Kendall comme contre-valeur de ses achats.
86
VOYAGES ET MARINE.
ropéenne, avec congrès, séances annuelles et
équilibre des pouvoirs. Rien ne manquait à cette
parodie. Muni de cette pièce, il attendit M. Char¬
les de Thierry de pied ferme. Par surcroît de pré¬
caution il voulut même que la Nouvelle-Zélande
eût son pavillon, qui fut solennellement reconnu
par l’Angleterre.
Cependant M. Charles de Thierry n’arrivait
pas; il ne venait pas assurer son droit par une
investiture réelle. Longtemps retenu à Taiti et
dans la Nouvelle-Galles du Sud, il ne débarqua
à la Nouvelle-Zélande que vers la fin de 4837 ;
amenant avec lui soixante hommes qu’il avait re¬
crutés à Sydney, et qui n’étaient pas, comme
on peut le croire, des hommes de choix. A son
arrivée, on s’occupa de ses droits et de ses pré¬
tentions. S’il faut en croire l’enquête de la
chambre des lords, une assemblée de chefs au¬
rait déclaré que la vente des quatre-vingt mille
acres, datant de 4820, était nulle et périmée.
Mais, comme compensation, un des chefs d’HokiAnga aurait cédé à M. de Thierry quatre mille
acres d’excellente terre, aux prix de 200 liv.
sterl. payables en denrées. Voilà où en étaient les
choses à cette date. Aujourd’hui, si l’on s’en
rapporte aux documents de l’enquête des lords,
M. de Thierry n’en maintient pas moins ses pro¬
testations contre touteoccupation anglaise, enpre,
LA
NOUVELLE-ZELANDE.
nant le titre un peu
.
87
ambitieux de roi de Rahaheva.
Cet incident une
fois vidé, la Nouvelle-Zé¬
lande restait partagée, vers la fin de 1838,
trois inlluences ; celle de l’esprit
entre
indigène, tou¬
jours indomptable et entier; celle des mission¬
naires, qui continuaient à petit bruit et sur une
échelle réduite leur lent travail de prosélytisme;
enfin celle de l’esprit européen, envahissant le
pays pas tous les bouts, utilisant le mal comme
le bien, se propageant par le commerce et par la
politique, par les résidents et par les voyageurs.
C’est ce dernier phénomène qui a éveillé l’atten¬
tion
de
l’Angleterre sur un pays où elle enU’e-
avoir fondé
organisation régulière; c’est lui qui a
donné naissance aux vastes projets de colonisation
tient déjà un grand commerce sans y
aucune
dont il nous reste à parler.
VI. — Colonisation
angolaise de la IVouvelle-îîélande.
Quand on récapitule ce que l’esprit d’entre¬
prise a fait depuis un siècle pour l’Angleterre,
et ce que l’Angleterre a fait par lui, oh ne peut
se défendre d’un profond étonnement. Au temps
où le commodore Drake et le lord Delavvare ou¬
vrirent cette carrière de glorieuses aventures, l’un
en
promenant le pavillon britannique autour du
globe, l’autre en portant la hache du pionnier
88
VOYAGES ET MARINE.
Nouveau-Monde, la GrandeBretagne ne possédait que ses deux îles euro¬
péennes et quatorze millions de sujets directs.
Ce quelle a réalisé depuis lors en fait de con¬
quêtes dépasse toute imagination, et la statis¬
tique de nos temps positifs prend à ce sujet la
sur
les forêts du
couleur d’une tradition fabuleuse. Comme si c’é¬
tait une tâche légère que d’avoir peuplé et renou¬
velé
l’Amérique du Nord
,
l’une des grandes
Antilles et les plus belles îles de l’Océan atlanti-
tiques, l’Angleterre s’est attaquée à l’Asie, et y a
fondé son empire des Indes, — aux terres aus¬
trales, et s’y est adjugé un continent. Jetant en
chemin des garnisons sur toutes les plages et plan¬
tant son drapeau sur tous les rochers, elle n’a eu
pour son génie de découvertes d’autres limites
que celles du monde. Aujourd’hui la Grande-Bre¬
tagne étend son pouvoir sur une superficie de
775,000,000 lieues carrées et commande à cent
quarante-huit millions de sujets immédiats. La
dixième partie du globe est dans ses mains. Qu’on
parle maintenant de sa décadence!
Ce succès merveilleux tient à deux causes, à l’es¬
prit public et au génie particulier. Point de lutte,
point de rivalité entre ces deux expressions de la
grandeur nationale. L’action collective a toujours
appuyé, complété, chez nos voisins, l’initiative
individuelle, et la force de tous n’a nulle part
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
89
fait défaut aux hardiesses de chacun. Jamais un
plus bel ensemble d’efforts n’a concouru à de
plus brillants résultats. Il faut ajouter que l’élé¬
vation du rôle a dû influer
beaucoup sur
le capeuple qui s’en était hardiment em¬
paré. Il est des mérites qu’une situation com¬
mande et aussi des vices qu’elle
impose. Une fois
lancée dans sa voie d’envahissement,
l’Angle¬
terre n’a plus eu ni le choix des
moyens, ni la
l’actère du
liberté des allures. Il fallait marcher devant soi
s’arrêter, sans regarder en arrière, entre¬
prendre toujours et toujours réussir. A défaut
du droit le fait, à défaut de l’adresse la
violence;
tout était bon,
pourvu que le succès fût au bout.
On ne saurait dire tout ce
qu'il s’est dépensé,
dans cette mission, d’égoïsme
persévérant et d’é¬
nergie impitoyable. De tels mandats n’éehoient
qu’à de fortes races, douées de l’esprit de suite et
du plus grand des
génies, celui de la patience.
Aujourd’hui même l’élan est tel qu’il emporte la
nation malgré elle, malgré un retour réfléchi sur
sans
son état intérieur. Le
gouvernement a beau se
refuser à de nouvelles expérienees, le
a beau se
parlement
tenir en garde contre
l’esprit remuant
des spéculations lointaines, le mouvement d’ir¬
radiation coloniale ne ce.ssera, ix)ur
l’Angleterre,
que le jour oû l’univers se dérobera
sous
ses
pieds ; ubi de fuit orbis. Sa foree d’expansion a
^6«
VOYAGES ET MARINE.
90
tous
les caractères de celle de la vapeur : elle n’a
été puissante qu’à la condition
d’être implacable.
de la Nouvelle-Zélande,
est une preuve bien décisive de cette tendance vers
un impérieux entraînement. Certes, on n’igno¬
rait rien à Londres, dans les bureaux des colo¬
nies et du Foreign Office, de tout ce qui se rat¬
Ce qui arrive à propos
tache à ces deux
grandes îles australes, si di¬
précieux avenir. On
des avan¬
tages inhérents à leur possession, et des incon¬
gnes d’intérêt et d’un si
avait pu s’assurer depuis longtemps
vénients attachés à cette espèce
de déshérence
qui les frappe; on connaissait les ressources du
sol, on pressentait quel immense parti le com¬
merce pouvait tirer de ce phormium tenax, le plus
beau lin du monde, objet d’inépuisables récoltes,
et des magnifiques bois de mâture que recèlent
les forêts de cet archipel. On se disait encore que
la Nouvelle-Zélande, rendez-vous des baleiniers
anglais, ne pouvait demeurer sans péril un ter¬
rain vague, ouvert à tous les criminels, une sentine pour
tous les vices, un lieu d’asyle pour
Oui, plus d’une fois, le
gouvernement anglais a dû se poser ces ques¬
toutes les corruptions.
tions, interroger son courage, calculer sa force,
sonder ses reins. Mais le cœur lui a manqué,
comme on l’a dit : il a craint d’ajouter un tour¬
billon nouveau aux tourbillons qui l’emportent;
Uk
NOUVELLE-ZÉLANDE.
91
il s’est sagement défié du vertige. L’Inde et l’Aus¬
tralie, le Canada et la Jamaïque, sans compter
les appoints, lui paraissaient constituer une
somme assez forte de responsabilité coloniale et
un fardeau assez lourd, même pour les épaules
les plus vigoureuses.
Eh bien! telle est la loi irrésistible des desti¬
humaines, que, lorsque le gouvernement
anglais a fait une halte, étonné, effrayé de ses
succès, le génie particulier l’a repris par la main,
l’a forcé de se remettre en route, l’a rendu à la
fatalité de son rôle. En Angleterre, l’association
des forces individuelles est depuis longtemps
élevée à la hauteur d’un pouvoir public; c’est
presqu’un état dans l’état. L’empire des Indes
fut fondé par une compagnie de marchands, qui
l’administra avec une majesté et une prudence
dont peu de souverains seraient capables. L’as¬
sociation aspire encore à ces merveilles impossi¬
bles aujourd’hui, et elle a voulu tenter pour la
Nouvelle-Zélande ce que d’autres avaient réalisé
pour l’Inde. Le gouvernement semblait décidé à
oublier cet archipel, moins par indifférence que
par lassitude : l’association a offert de le sup¬
pléer dans cette tâche, de se substituer à ses de¬
voirs. Elle ne demandait qu’une jouissance tem¬
poraire, qu’un usufruit, couvrant ainsi la spé¬
culation sous le manteau de patriotisme. Pressé
nées
VOYAGES ET MARINE.
92
le gouvernement n’a pu résister, il
sur un terrain qu’il n’avait pas
choisi, et a obéi, par contre-coup, à des pensées
d’agrandissement dont il avait d’abord cherché à
se défendre. Ainsi, ce que n’avaient pu amener
ni les sollicitations itératives de M. Busby, consul
résident à la baie des Iles, qui se chargeait de
faire toute la police de la Nouvelle-Zélande avec
soixante soldats réguliers, ni les rapports du ca¬
pitaine Hobson du Rallle-smke, ni les dépêches
du gouverneur de Sydney, ni les pétitions inces¬
santes des armateurs pour la pêche de la baleine,
une compagnie entreprit de le faire à côté du gou¬
vernement, en ne lui demandant qu’une inves¬
titure légale, mais limitée. Telle est l’origine de
la compagnie territoriale de la Nouvelle-Zélande
(New-Zealand land company), qui a excité et excite
de la sorte,
a
été entraîné
encore une
si vive attention de l’autre côté de la
Manche.
Cette compagnie s’est,
à son début, contituée
l’héritière d’une société commerciale fondée sous
le nom de New-Zealand flax company
linière de la Nouvelle-Zélande),
[compagnie
et dont l’existence
remonte à 1825. Le nom de lord Durham,
qui a
si souvent figuré dans les entreprises de ce genre,
a servi de lien au
deux spéculations. La première
avait eu une lin ridicule. Une troupe de colons,
débarquéè à la Nouvelle-Zélande et accueillie sur
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
93
la plage par des naturels qui exécutaient
danse guerrière, fut saisie d’une telle
une
frayeur à
l’aspect de ces gestes et en entendant ces cris,
qu’elle remonta précipitamment sur ses chalou¬
pes, se croyant menacée d’une agression sou¬
daine. Les vaisseaux repartirent comme ils étaient
venus, sans laisser un seul homme à terre. Ainsi
projet prématuré. La nouvelle compa¬
gnie a opéré sur d’autres bases et avec une toute
autre puissance. L’un des secrétaires de lord
Durham, M. Wakefield, en a été le plus ardent
promoteur. Grâce à lui, de grands noms de l’aris¬
tocratie s’empressèrent d’offrir leur
patonrage;,
des banquiers, des membres de la chambre des
communes, de jeunes baronnets se chargèrent
avorta ce
de donner l’élan et mirent leur influence au ser¬
vice de l’affaire. L’essentiel était d’abord d’ob¬
tenir une sanction législative. Les lords Durham
chargèrent de solliciter le concours de
la.chambre haute; MM. Francis Baring, Moles-
et Petre se
vvorth, William Thompson, celui de la chambre
des communes. Un peu de charlatanisme se mê¬
lant
toujours aux spéculations, la compagnie
commença par s’emparer des deux
Zélandais du
détroit de Cook, qu’un bâtiment du Havre avait
conduits en Europe. Elle les attacha à son entre¬
prise et s’en fit une sorte de prospectus. L’uii
d’eux est mort depuis; mais l’autre, nommé Hia-
VOYAGES ET MARINE.
94
kai, a survécu. Son témoignage a été recueilli
dans l’enquête de la chambre des lords, et il est
vraiment curieux d’y lire ses réponses empreintes
d’une intel¬
ligente réserve. Hiakai a dû être et a été l’inter¬
d’une précision judicieuse et pleines
prète naturel de la première expédition.
Le plan de la compagnie était d’obtenir, avant
tout, la reconnaissance formelle du parlement,
d’une
spéculation privée, elle se refusa à énoncer au¬
espèce de capital social. Cette manière de
procéder cachait un piège. Elle impliquait deux
et, pour dissimuler jusqu’aux apparences
cune
de la part de
l’Angleterre, et une délégation des pouvoirs à une
choses, une prise de possession
association commerciale. La compagnie se réser¬
vait , comme moyen financier,
de contracter un
emprunt qui aurait eu pour fonds d’amortisse¬
ment
sous
le premier produit des terres, et qui, émis
l’empire d’une investiture solennelle, se se¬
rait assuré sur-le-champ une belle place dans le
On le voit, il y avait là-dessous
primes d’encouragement à l’agiotage.
L’enquête de la chambre des lords n’avait pas à
s’en occuper ; mais, devant la chambre des com¬
munes, saisie de la question durant la session de
1838, ces dilficultés furent mises en évidence ,
ces intentions secrètes furent pénétrées. On com¬
prit qu’on allait engager le pays, avant l’heure,
crédit public.
bien des
>.
î
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
95
dans une solidarité qu’il ne pouvait pas subir, et
mettre son influence au service d’un
intérêt par¬
ticulier. D’ailleurs, une prise de possession, si dé¬
tournée qu’elle fût, était un acte essentiellement
diplomatique, et, en risquant une semblable ini¬
tiative, le parlement franchissait les limites de sa
compétence. D’autres circonstances rnilitaient en¬
core contre l’acceptation du bill. La société évan¬
gélique de Londres, puissante par ses richesses
et par ses relations, s’était dès l’abord prononcée
contre toute colonisation civile. A l’entendre, ses
pouvaient poursuivre sage¬
première éducation d’un pays
sauvage, lui inspirer des mœurs religieuses et
missionnaires seuls
ment et utilement la
des habitudes- sociales. Tout autre mode d’ini¬
tiation devait non-seulement échouer, mais en¬
core entraîner des résultats funestes. Les exem¬
ples pervers n’abondaient déjà que trop sur le
littoral de la Nouvelle-Zélande, séjour d’une po¬
pulation nomade et corrompue, école de vices,
de crimes et d’infamies. Ainsi parla M. Coates,
secrétaire de la société des missions épiscopales.
Les délégués wesleyens en dirent autant, repous¬
sant de toutes leurs forces l’intrusion
d’éléments
profanes dans la tranformation religieuse du
pays. Il est évident que ces raisonnements spé¬
cieux ne servaient qu’à couvrir des vues person¬
nelles et des jalousies transparentes : riches pro-
96
VOYAGES ET MARINE.
priétaires du pays, les missionnaires ne pou¬
vaient envisager d’un bon œil la concurrence im¬
minente de grands capitalistes. Cependant leur
résistance fut d’un grand poids : lord Glenelg et
lord Howick, membres du cabinet, s’y associè¬
rent. Sous ces diverses influences
le bill fut
écarté ; mais il demeura constant que la princi¬
pale cause de ce rejet était la crainte d’engager
légèrement l’Angleterre dans une question de
droit international. Lord Melbourne fit à quelque
temps de là une déclaration qui résumait cette
pensée et attribuait ce sens à la conduite du ca¬
,
binet. Enfin, avant tous les autres , le comité de
la chambre des lords, interrogé sur cette mesure,
avait répondu que « l’augmentation du nombre
des colonies anglaises était une question qui ne
relevait que de la couronne. » Voilà des faits dont
notre
diplomatie doit avoir pris acte.
Ainsi la Compagnie Zélandaise n’avait abouti qu’à
un
avortement.
Mais ,
à défaut d’un caractère
officiel , elle pouvait prendre celui d’une
spécu¬
publique avait été
vivement excitée à son égard : elle était dans les
conditions des choses dont l’opinion se préoccupe,
lation nationale. L’attention
c’est-à-dire certaine de réussir. On lui avait con¬
testé sa forme , elle en revêtit une autre.
Elle se
Compagnie territoriale de la Nouvelle-Zélande,
au
capital de 250,000 liv. sterling (6,500,000 fr.).
fit
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
97
divisé en 2,500 actions de cent livres
sterling
chaque. Elle eut pour gouverneur lord Durham,
pour gouverneur délégué M. Joseph Somes, pour
secrétaire M. John Ward, pour
agent principal
M. Wakefield. La
compagnie était déjà proprié¬
taire de plusieurs terrains
acquis par la société
précédente, et notamment de divers lots cédés
autrefois au lieutenant Donnell sur le territoire de
Kaïpara. Elle se constitua ce fonds qu’elle devait
compléter par des achats successifs, jusqu’à la
de cent dix mille acres de
terre, di¬
visés en onze cents sections, dont cent dix étaient
concurrence
réservées pour les indigènes, et les neuf cent
qua¬
tre-vingt-dix autres mises à la disposition des émi¬
grants au prix d’une livre sterling l’acre. Un
quart du produit des ventes de terrain devait
amortir les dépenses de la
compagnie ; le reste se
distribuait entre des destinations
diverses, toutes
dans l’intérêt des colons ,
telles que les frais de
transport, les achats d’ustensiles, les débours de
premier établissement, et les améliorations locales.
La spéculation, on le voit, était
parfaitement
combinée. On comptait sur un succès, on obtint
un véritable
triomphe ; ce ne fut pas seulement
de l’assentiment, mais de l’enthousiasme. De tous
les coins de l’Angleterre et de l’Écosse arrivaient
des laboureurs, des ouvriers, des
fermiers, suivis
L’engoue-
de leurs enfants et de leurs femmes.
7
98
VOYAGES ET MARINE.
môme les jeunes têtes de l’aristocra¬
grande compagnie se forma
un comité de colonisation qui se chargea de re¬
cruter pour la Nouvelle-Zélande des fils de famille
ment gagna
tie , et à côté de la
et des hommes considérables. La nouvelle colonie
aura
donc, comme membres résidents, des noms
qui tiennent de près aux grandes maisons d’An¬
gleterre : MM. Henri Petre, Dudley - Sainclair
Daniel Évans, Molesworth et divers autres. Ces
,
messieurs ont vu là une sorte de gageure, une
manière de faire de l’originalité patriotique; même
ainsi, c’est un noble passe-temps. Malheureuse¬
n’est pas demeuré aussi pur et aussi
irréprochable dans cette entreprise. Comme on
devait s’y attendre, l’agiotage s’en est mêlé. Les
actions de terrains ont été l’objet de négociations
aléatoires ; on a spéculé sur le premier feu de
l’opinion ; on a abusé de la crédulité populaire.
ment tout
Ainsi le même acre de terre que la compagnie
cédait à une livre sterling, était coté dans un
journal à quatre - vingts livres. Ce journal luimême peut être regardé comme une de ces graves
plaisanteries dont les Anglais seuls ont le secret.
Il s’intitulait New-Zeaïand Gazette, et, en lançant
premier numéro à Londres, il déclarait que le
qu’à la Nouvelle-Zélande, ce
qui ne l’empêchait pas d’appeler les abonnements
son
second ne paraîtrait
immédiats. Le charlatanisme alla si vite et si loin,
LA.
NOUVELLE-ZÉLANDE.
99
que le Times crut devoir insérer la note suivante
sous le titre d’Avis aux émigrants : Quatre mille
lieues séparent notre pays de la Nouvelle-Zélande, et,
dans l’hypothèse d’un désappointement, ce nest pas là
une
distance facile à franchir. Il règne, à l’heure gu il
est, une fièvre d’émigration qu’exploitent des personnes
intéressées, sans se préoccuper des souffrances qui atten¬
dent leurs victimes. C’est pour prévenir les misères qui
égoïstes et sordides que
conjurons le public de se tenir en garde contre
toutes les séductions de ce genre. Cette accusation est
doivent résulter de ces calculs
nous
trop formelle pour qu’elle ne soit pas méritée.
Cependant les chefs de la compagnie , il faut
leur rendre cette justice, entraient activement et
sérieusement dans les détails de la réalisation.
Dès le mois de mai, une expédition préparatoire,
composée des navires le Tory et le Cuba, montés
par le lieutenant Smith , inspecteur-général!, et
M. Wakefield, agent principal de la compagnie,
appareillait pour la Nouvelle-Zélande. Les instruc¬
tions de M. Wakefield
qui ont été livrées à la
publicité, lui enjoignaient de se rendre d’abord
dans le détroit de Cook et d’y choisir un lieu
propice pour un établissement agricole, le port
Hardy, par exemple, sur l’île Durville , ou à
son défaut le
port Nicholson. Ce point une fois
fixé, M. Wakefield devait remonter la côte occi¬
dentale de l’île du Nord, toucher à Kaïpara et s’y
,
'■r /1- -^-■'
100
VOYAGES ET MARINE.
faire mettre en possession des terres de la com¬
pagnie, acquises par l’intermédiaire du lieutenant
Donnell. En même temps, et sur tous les points,
M. Wakelield avait pour mission
et
de reconnaître
d’acheter les meilleurs lots de territoire, pre¬
nant en
considération les avantages naturels des
localités, les forêts, la qualité du sol, les cours
et
les chutes d’eau. Son exploration achevée, il
devaitretourner au port Hardy et y attendre l’arri¬
vée des
premiers colons. Ces colons sont partis
effet de l’Europe dans les mois d’août , sep¬
tembre et octobre 1839, sur de beaux navires
en
de cinq à six cents tonneaux et parfaitement amé¬
nagés. Cette émigration se compose principale¬
d’artisants et d’agriculteurs, choisis avec le
plus grand soin et d’une moralité éprouvée. Tout
ce
qui est nécessaire à une installation durable se
trouve sur ces transports, qui forment autant de
petites bourgades flottantes. On en est même ar¬
rivé aujourd’hui à songer aux objets de luxe et
il se construit à Londres, aux frais de l’état, un
hôtel portatif en bois de Norwège, qui pourra se
monter et se démonter avec la plus grande facilité.
Ce sera, dit-on le logement du gouverneur. On
n’évalue pas à moins de trois mille le nombre des
émigrants qui vont chercher une patrie dans ces
zones australes. Dieu garde ces nouveaux pion¬
niers des mécomptes si fréquents en matière de
ment
,
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
101
colonisations lointaines! L’Angleterre et la France
ont eu en ce genre deux expériences cruelles ,
celledu cacique de Poyais et celle du Guazacoalco.
La compagnie avait bien prévu qu’en merchant
elle entraînait le gouvernement à sa suite, et peut-
être le gouvernement ne demandait-il pas mieux
que d’être entraîné! A l’heure où nous écrivons,
le cabinet anglais
s’est déjà bien départi de ses
rigueurs, et il semble que la question n’est pas
demeurée pour lui au point où le parlement l’a¬
vait laissée. En face d’un mouvement qu’il n’a
pu vaincre, même en refusant de s’y associer, il
lui a paru qu’il ne pouvait pas abandonner sans
tutelle trois mille de ses sujets émigrant en masse
sur le même
point. Déjà, au mois de juin 1839,
en
réponse à une pétition du commerce de Glas¬
gow, M. Labouchère, secrétaire d’état, déclarait
que le gouvérnement préparait les moyens d’é¬
riger la Nouvelle-Zélande en colonie anglaise.
Plus tard, et dans les premiers jours d’août, le
marquis de Normanby expédiait sur k Druid le
capitaine Hobson, déjà au fait des localités, avec
le titre de consul et de lieutenant-gouverneur,
s’il faut en croire le Colonial Gazette. Ses instruc¬
tions, citées par le Globe, impliquent, si elles
sont authentiques, une sorte de
prise de posses¬
sion. Il est dit que, la Nouvelle-Zélande tendant
à
devenir une colonie
anglaise, il importe que
10‘2
VOYAGES ET MARINE.
désormais les cessions de territoire se fassent au
nom
de la couronne britannique, et que toutes
les transactions de cette nature soient minutieu¬
surveillées. On s’y étend avec complai¬
sance sur des considérations de cet ordre en les
sement
déguisant sous les apparences d’une protection
à accorder aux indigènes contre les agioteurs de
terrains (land-jobbers).
Évidemment le cabinet anglais médite un chan¬
gement de front à l’égard de la Nouvelle-Zélande.
Il est vaincu par l’opinion, qui en fait un con¬
quérant malgré lui; il subit, à son corps défen¬
dant, la charge de possessions nouvelles. Mais la
France ne peut, ce nous semble, accepter la
question dans ces termes, et c’est à elle qu’il ap¬
partient de la ramener au point où elle était restée
dans le sein du parlement. La Nouvelle-Zélande
est encore
maintenant un terrain neutre pour
tous les pavillons, une plage accessible à toutes
les colonisations européennes. Elle se trouve dans
échelles poly¬
nominal
pèut-être, mais du moins titulaire. En vain invoque-t-on un titre ancien résultant de la prio¬
le même cas que Taïti et Hawaï,
nésiennes avec un gouvernement local,
rité de la découverte et des trois voyages
Cook : cette priorité n’appartient pas à
terre ,
de
l’Angle¬
Cook a été, on l’a vu, devancé sur ce point
D’ailleurs, les temps sont passés
par Tasman.
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
de ces prises de possession illusoires,
103
au moyen
desquelles cinq ou six puissances el vingt navi¬
gateurs pourraient se disputer le même îlot. On
invoque aussi le cap. 96 des lois de George IV,
qui, fixant l’organisation des poursuites pénales
dans la
terre
de Van-Diemen et la Nouvelle-
Gnlles du Sud, étend, pour certains faits, la ju¬
jusqu’à la Nouvelle-Zé¬
lande, Taïti et les Sandwich. Mais cette loi ne
fait que déplacer une compétence en conférant
aux tribunaux de Sydney les pouvoirs que jus¬
qu’alors la métropole avait retenus, et en ren¬
voyant à des juges mieux informés les marins
coupables de baraterie et d’autres crimes de cette
ridiction de ce ressort
nature. Au
reste, l’assimilation de la Nouvelle-
Zélande avec Taïti et les Sandwich ne trancbet-elle pas souverainement la difficulté?
Non, il n’y a pas de droit sérieux du coté de
l’Angleterre, et il y a, du côté de la France, un
intérêt réel à ce que la Nouvelle-Zélande con¬
serve son indépendance. Depuis quelques années,
le principal rendez-vous de nos baleiniers est
dans les nombreuses rades qui l’entourent. A la
date des dernières nouvelles, on en comptait
neuf dans la seule baie des lies. C’est beaucoup,
vu l’état de notre marine marchande. Aujour¬
d’hui ces pêcheurs sont accueillis dans les havres
zélandais au même titre et sur le même pied que
104
yOYAGES ET MARINE.
ceux de
L’Angleterre. Que celle-ci s’approprie cet
archipel, et à l’instant même des taxes différen¬
tielles d’ancrage et de
tonnage, des droits d’en¬
trée et de sortie, rendront ces relâches
nos
onéreuses à
bâtiments, qui déjà soutiennent mal une con¬
currence redoutable. Vienne
ensuite une guerre,
et, placés sous le canon britannique, nos bâti¬
confisqués en un clin d’œil. Nous
nous l’avouons, une plume
habile aller au devant des
projets de l’Angleterre,
ments seront
avons vu avec
regret,
les pressentir, les
caresser, presque les encou¬
rager. La hardiesse n’est pas ce qui
nos
manque à
entreprenants voisins, et ce n’est point à nous
de leur donner du cœur. Oublions
qu’il existe sur
qui invoquent quelques
sympathies d’origine, oublions qu’il y a là aussi
un
prêtre catholique, un évêque en butte aux
haines de schismes intolérants et
qui se réclame
de notre nationalité, à défaut de notre
orthodoxie'.
ces
îles des Français
Ne tenons compte
que des
ont la parole haute de notre
intérêts, puisqu’ils
temps. La NouvelleZélande n’appartient encore
qu’à la spéculation
'
Nous avons eu sous les
écrite par M. de
mande
yeux une lettre vraiment
touchante,
Pompallier au capitaine Villeneuve, qui com¬
fermeté et une activité louables notre station
des mers du sud. Cette situation d’un
avec une
concurrents jaloux et de
prêtre isolé au milieu de
sauvages fanatisés doit exciter l’intérê-
et la sollicitude du gouvernement.
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
t05
particulière; pourquoi la France en céderait-elle sa
part? Pourquoin’aurail-ellepas un lot quelconque
dans ce commerce que l’on dit
appelé à de belles
destinées, dans ces récoltes de lin, dans ces coupes
de bois de construction? En
supposant même
que rien ne soit prêt parmi nous pour d’aussi
vastes
entreprises, pourquoi engagerions-nous
Pourquoi aliénerions-nous des droits
l’avenir?
qui peuvent être réservés?
A cela on ne trouve
qu’une réponse, c’est que
l’esprit colonisateur. Ce re¬
proche, souvent reproduit, manque de justesse.
la France n’a pas
Dans le courant du siècle
passé, nous avons co¬
lonisé Saint-Domingue, la
Louisiane, le Canada,
empreinte ne s’y est point encore ef¬
facée. On nous oppose
Alger, et en regard on
nous présente l’Inde. Mais nulle
part les Anglais
et notre
n’ont
eu
affaire au désert et à des cavaliers in¬
saisissables; mais l’Inde n’a été acquise qu’au
prix de quarante ans de luttes sanglantes, et pour
la soumettre il
fallu toute
l’intrépidité d’un
Clive, tout le sang-froid d’un Wellesley, toute
la sagesse d’un Cornwallis. Loin de nous la
pensée
d’encourager des spéculations hasardeuses ou de
venir en aide à de
chimériques projets. Il n’y a
plus aujourd’hui ni de Walter Raleigh, ni de Do¬
rades imaginaires. Mais
l’esprit d’entreprises
n’en est pas moins le
plus beau don que Dieu
a
106
VOYAGES ET MARINE.
ait pu départir à un peuple, le signe le plus in¬
faillible de sa grandeur. Les richesses créées
foyer n’ont qu’une valeur di¬
recte; celles qu’il fonde au loin s’accroissent de
toute l’activité indirecte qu’elles entraînent, de
l’ascendant qu’elles procurent, du jeu qu’elles
donnent aux facultés nationales. Ayons donc la
volonté de devenir des colonisateurs intelligents,
dans son propre
et nous le serons comme nous
le
serons
l’avons été; nous
d’une manière moins personnelle que
l’Angleterre, et avec des tendances plus géné¬
reuses.
que notre gouvernement est dé¬
cidé à ne pas fermer les yeux sur une occupa¬
tion officielle de la Nouvelle-Zélande. Les jour¬
On
naux
assure
anglais s’en offusquent déjà et se plaignent
surtout de la fermeté de notre ministre de
la ma¬
il doit être
important que
celui d’une prise de possession doit être néces¬
sairement précédé de l’échange de notes diplo¬
matiques; il convient de les attendre. Jusqu’ici,
d’ailleurs, l’entreprise ne sort pas de la ligne
d’une spéculation commerciale, spéculation lé¬
gitime et de droit commun. Pour y répondre,
des expéditions se préparent dans nos ports de
mer, et l’une d’elles doit être actuellement sur
rine. Ce reproche lui fait honneur :
fier de le mériter. Un acte aussi
la route deé
mers
australes. Le gouvernement
LA
NOUVELLE-ZÉLANDE.
107
encouragées, il a répondu,
tant à la chambre de commerce de Dunkerque
qu’aux armateurs isolés, que, sur la question de
la Nouvelle-Zélande, le cabinet était investi d’une
liberté entière; enfin, il est à la veille d’expédier
les
a
ouvertenienl
pour ces parages la gabarre r^wôe, chargée d’un
nombreux renfort de missionnaires catholiques.
Rien ne périclite donc, ni la dignité du pavillon,
prétentions des tiers. ‘.Maintenant, si des
négociations s’ouvrent, on traitera. On verra s’il
n’existe pas un arrangement facile dans un grand
partage naturel; ou bien, si défiante de ses for¬
ces, la France craint d’encourir un jour le blâme
d’avoir empêché les autres d’agir, pour ne rien
faire elle-même, on recherchera si cette conces¬
sion lointaine ne peut pas être compensée par des
avantages équivalents et plus voisins de nous.
Tout est possible, parce que rien n’a été com¬
ni les
promis.
Depuis la date de ce travail (1840),
l’usurpation anglaise a été consommée en dépit
des avis des hommes prévoyants. La NouvelleZélande appartient désormais à l’Angleterre; la
colonie d’émigrants s’y est établie et le capitaine
Hobson, gouverneur de cette possession nou¬
velle a déployé le pavillon britannique dans la
P.
S.
,
106
VOYAGES ET MARINE.
baie des Iles. Comme
la France vient
réplique à cet empiétement,
d’occuper les îles Marquises, c’est-
à-dire onee ilôts en retour de deux vastes conti¬
nents
:
on ne
modestes.
saurait avoir des prétentions
plus
L’ARTÉMISE A TAÏTI.
(4839.)
Depuis long-temps notre commerce avait sujet
se plaindre du rôle auquel le
condamnait,
dans les archipels de l’Océanie, la prépondérance
jalouse de l’Angleterre et de l’Amérique du Nord.
Suzeraines des mers du Sud, ces deux puissances
semblaient avoir adopté, vis-à-vis des tiers, un
système d’exclusion brutale ou d’éviction souter¬
raine, et aucun établissement stable n’avait pu
se fonder à côté des leurs, ni dans un intérêt
religieux, ni dans Un intérêt maritime. Nos ar¬
mateurs, jouets de procédés odieux, avaient subi
de nombreux mécomptes sur les marchés polyné¬
siens, et les missionnaires catholiques, attirés
par l’espoir d’une moisson spirituelle, s’y étaient
de
110
VUS,
VOYAGES
ET
à diverses reprises,
cutions ombrageuses et
lentes.
MARINE.
en butte à des persé¬
à des déportations vio¬
situation, si elle eûf été impunémept
soufferte, aurait fait à notre pavillon un tort dont
Cette
il se serait difficilement relevé
turels.
aux
Une démonstration
yeux des na¬
imposante devenait
évangélistes lu¬
thériens avaient eu soin d’inspirer à ces
sauvages
une idée
peu avantageuse des forces et de la gran¬
deur de la France. C’était, suivant eux, une
puis¬
sance du second
ordre, incapable d’intervenir
dans des affaires lointaines et
disposant à peine
de quelques corvettes de guerre. Il
importait de
dissiper ces illusions, de venger ce discrédit
moral, de faire acte de présence, de rétablir l’au¬
torité de notre pavillon. L’expédition de deux
frégates fut résolue. Opérant en sens opposé,
elles devaient, chacune de son
côté, traver¬
ser l’Océanie, en visiter les
principaux archi¬
pels, prêter main-forte aux résidents français
et aux missionnaires
catholiques. L’une de ces
frégates était la Vénus, placée sous les ordres du
capitaine Dupetit-Thouars ; l’autre était VArtémise, que commandait le capitaine Laplace. L’iti¬
néraire de la première devait la conduire dans
les mers du Sud par le
cap Horn; la seconde,
doublant le cap de Bonne-Espérance, avait
pour
d’autant plus nécessaire, que les
l’arïémise a taïti.
111
mission de parcourir les échelles de la Chine et
de l’Inde,
puis d’accomplir le tour du monde à
la suite de stations intermédiaires dans les divers
groupes de la Polynésie. C’est l’Artémise que nous
allons suivre, en
choisissant l’un des épisodes
les plus intéressants de sa longue campagne.
Partie de Toulon en janvier 1837,
VArlémise
arriva dans l’Inde vers la lin de juillet, après
avoir successivement mouillé à Table-Bay, à
Bourbon, à Maurice et aux Seychelles. Dans le
cours des deux années 1837 et 1838, elle pro¬
mena le pavillon français dans les mers asiati¬
ques., se montra dans le Gange, où elle ne paraît
pas avoir obtenu de résultats bien décisifs, poussa
une reconnaissance plus fructueuse sur la côte
ouest de Sumatra, visita Colombo dans l’ile de
Ceylan, Cochin, Calieut, Mahé, Goa, Bombay,
sur
la côte de Malabar, Diù et Maskat dans
le
golfe d’Oman, puisse rendit à Moka dans la mer
Rouge. L'Artémise se trouvait dans ces parages
quand l’Angleterre sut négocier à prix d’argent,
la^^cession d’Aden, et il ne semble pas que M. Laplace ait compris toutes les conséquences de ce
fait, accompli presque sous ses yeux. La pré¬
sence d’une frégate française pouvait ébranler
les résolutions du chef arabe qui vendit aux An¬
glais cette clé du golfe arabique. On n’essaya
rien dans ce but : VArtémise quitta Moka et passa
112
VOYAGES ET MARINE.
devant Aden sans se
préoccuper de ces négocia¬
Quelques relâches dans les
ports de la presqu’île indienne et une croisière
peu significative de la mer de Chine complètent
cette partie du
voyage et conduisent l'Artémise à
Hobart-Town et à Sydney. C’est de ce dernier
port qu’elle se dirigea vers les îles polyné¬
tions mystérieuses.
siennes.
Dès les premiers
jours qui suivirent le départ,
marquèrent la traversée.
Un canot fut
emporté par les lames; un matelot,
de fâcheux événements
tombé à la mer du bout d’une
vergue, se noya
sous les
yeux de l’équipage , malgré les secours
des embarcations.
Cependant, après une suite
découvrit, le 49 avril,
de temps orageux, on
Toubouaï, île de corail comme on en rencontre
tant dans
l’Océanie. Une ceinture de récifs
une couronne
de cocotiers révélèrent cette
et
côte,
laquelle les vagues brisaient sourdement leurs
nappes d’écume. Le jour tombait, et le soleil
versait dans les ravins,
chargés de masses de ver¬
sur
dure, les flots d’une lumière horizontale.
On
longea rapidement le rivage, et, quarante-huit
heures après, Taïti se dessina comme une
ap¬
parition confuse au milieu des ombres de la nuit.
A l’aube, la
gracieuse fille de la mer déroulait
devant la frégate les
paysages enchanteurs qui
avaient fait l’admiration de Wallis
et
de Bou-
l’artémise a TAÏTI.
113
gainville. Le ciel était chargé de brumes, l’ile en
était couronnée; on ne pouvait distinguer que
par échappées les accidents du terrain. Çà et là
des bouquets d’arbres à pain, d’hibiscus et d’aleurithes sortaient des anfractuosités du roc et
attestaient la fécondité de
ce
sol
volcanique.
Cette végétation conservait partout un air de jeu¬
vigueur, des teintes chaudes, un éclat
métallique, un luxe sauvage. Bizarrement tour¬
mentée, l’île entière offrait ces aspects convuL
sifs qu’affectent toutes les formations de laves, ce
désordre particulier aux terres nées de feux sousnesse et de
marins. Tantôt ses mornes s’abaissaient vers la
grève par de molles ondulations, tantôt ils se dé¬
coupaient en vives arêtes ou en falaises verticales.
L’Artémise touchait au port : elle avait laissé
loin d’elle la presqu’île de Taïarabou, sorte d’an¬
nexe méridionale de Taïti ; elle avait
côtoyé toute
la partie nord-est de la grande île, pleine de sites
délicieux; elle allait doubler la pointe de Vénus,
sur laquelle Cook avait Jadis établi son observa¬
toire, quand un roulement sourd se fit entendre
dans les flancs de la frégate. Il n’y avait pas à s’y
tromper, elle heurtait un bas-fond, elle talon¬
nait. Tout l’équipage écouta, glacé d'effroi. Un
instant, on put croire que le bâtiment en serait
quitte pour effleurer les pointes tranchantes des
madrépores; mais une horrible secousse lit éva8
VOYAGES ET MAIUNE.
114
nouircette illusion. Le pont bondit sous les pieds ;
l’Arlémise s’arrêta comme clouée au rocher. Elle
venait d’échouer sur un banc de corail, que les
signalent pas, et qu’un changement
aurait pu seul trahir.
Ce fut un moment affreux; la frégate s’agitait
déjà sur son lit de douleurs, elle se tordait dans
les convulsions de l’agonie. Les sabords avaient
été fermés; la mâture, chargée de voiles, fouet¬
tait l’air, s’arquait à vue d’œil, et menaçait de
couvrir le pont de ses débris. Dans un fort coup
de talon, le bâtiment s’inclina même comme pour
ne plus se relever, et sembla se rendre à merci.
Qu’on juge des angoisses de l’équipage! Voir
périr aussi misérablement un noble vaisseau,
assister au spectacle de son anéantissement, en¬
tendre ses craquements lugubres et le jeu des
cartes ne
dans la couleur des eaux
eaux
dans ses flancs entr’ouverts; que de
leurs dans le
l’avenir! Pour
est
dou¬
présent, que d’incertitudes dans
un marin, le navire est tout: il
la patrie, la maison, la famille. Depuis trois
l’Artémise promenait autour du globe cette
gaillards, ses
batteries, étaient encore la France; sa force
était la force de tous, son pavillon le palladium
commun. Aussi, n’était-il personne à bord dont
la vie ne fût pour ainsi dire suspendue à celle
de VArtémise. Elle périssant, quel sort attendait
ans,
colonie nomade. Son pont, ses
L’ARTÉMISE a TAÏïl.
115
l’équipage? quel accueil rencontrerait-on sur ces
quels se¬
cours y trouverait-on, quels moyens de retour?
Ces pensées rapides remuèrent tous les cœurs,
et se peignirent sur tous les visages. Il n’y eut
plus qu’un sentiment parmi ces quatre cents
hommes, celui du danger de la frégate.
Une seule chose pouvait la sauver. Si le ro¬
cher sur lequel elle était alors enchaînée for¬
mait l’extrémité du banc, on pouvait espérer
qu’une grande surface de voiles la ferait glisser
sur les coraux
et la rejeterait dans des eaux
plus profondes. On la sonda, la sonde rappor¬
tait de dix-neuf à vingt pieds; la proue du na¬
vire flottait en partie, et cherchait à entraîner
l’arrière, fortement engagé. L’équipage suivait
îlots perdus au sein du grand Océan?
,
avec
une
consternation muette les incidents de
cette lutte, où l'Ariémise semblait puiser de
la force
dans ses douleurs et de l’énergie dans ses bles¬
broyé dans sa partie infé¬
rieure, flotta bientôt après avoir brisé ses énor¬
mes
gonds de cuivre. Le moment critique était
venu; quelques pieds de rochers de plus, et c’en
était fait du vaillant navire. Quelle attente! quel
triste moment! Un coup de talon ébranle la du¬
nette, fait crier les mâts : on peut craindre que
la coque s’entr’ouvre et ne sombre. Mais non ! la
quille a cédé, ses débris montent à la surface
sures.
Le gouvernail,
VOYAGES ET MARINE.
116
(le rOc(ian;
Lancée sur
la frégate'a payé sa dette au récif.
plan rapide, elle divise de nou¬
un
redresse son corps gracieux, et
s’éloigne du lieu fatal de toute la vitesse de sa
veau
les ondes,
voilure.
s’épanouirent, le premier danger
s’était dégagée des étreintes
de l’écueil; mais ce passage sur des coraux aigus
l’avait profondément atteinte. Le gouvernail était .
désemparé, et une énorme voie d’eau accusait de
Les cœurs
avait cessé.
graves avaries dans les œuvres vives. Le péril
n'avait fait que changer de nature; on pourvut
plus pressé; on restaura le gouvernail, on
La frégate faisait de sept à
huit pieds d’eau à l’heure; cent hommes, se suc¬
cédant sans relâche, suffisaient à peine pour les
étancher. Au milieu de ces opérations, la nuit
était survenue, et il fallait prendre un parti. De¬
vait-on tenir la mer, ou gagner la baie de Matavai,
qui n’était plus qu’à quelques lieues de distance?
Le commandant assembla le conseil, qui fut una¬
nime. On résolut de passer la nuit dehors, et de
n’attérir que le lendemain. Dans l’état où se trou¬
vait la frégate, une navigation pareille, sur des
parages peu fréquentés, pouvait avoir une triste
issue. Le hasard envoya du secours à l'Artémise :
un navire baleinier, trompé par le pavillon tri¬
colore, qu’il prenait pour un signal de reconau
courut aux pompes.
l’artémise a taïti.
117
naissance, vint ranger la frégate vers le soir, et
s’aboucher avec elle. 11 se nommait le Champion
de Dogaston, faisait route pour l’un des ports de
Taïti. On lui demanda de servir d’escorte et de
pilote au navire français; il accepta. Des fanaux
allumés furent, sur les deux bords, bissés au
haut des mâts, et les bâtiments naviguèrent dèslors de conserve.
La nuit était affreuse. La pluie inondait le pont,
le vent sifflait, la mer était courte et dure. UAr-
témise, obligée d’obéir aux manœuvres de son
guide, tenait sur pied une bonne partie de son
monde, tandis que le reste, nu jusqu’à la cein¬
ture
remuait les puissants leviers d’énormes
pompes à piston. Le bruit des brinqueballes, les
cris des travailleurs, la chaleur suffocante qui
régnait dans la batterie, ne permirent pas à l’é¬
quipage de fermer l’œil; le danger suffisait d’ail¬
leurs pour l’exciter à demeurer debout. L’eau
gagnait d’une manière sensible, et si l’une des
,
deux grandes pompes se fût trouvée hors de ser¬
vice seulement
pendant une heure, l’Artémàe
perdue; la mer l’engloutissait immanqua¬
blement. Enfin, le jour venu, la situation s’a¬
méliora; le baleinier avait reconnu la terre, et il
forçait de voiles pour l’atteindre. La frégate l’i¬
mitait, et se maintenait dans son sillage. Les ac¬
était
cidents de la côté taïtienne devenaient visibles
118
VOYAGES ET MARINE.
de nouveau; on apercevait des mamelons boisés,
des vallées pleines de fraîcheur et
d’ombre, des
cascades qui traçaient leur sillon d’argent sur la
verdure des ravins. Pour un bâtiment en détresse,
la rade foraine de Matavaï n’était plus assez sûre;
l’Artémise ne fit que passer devant ce mouillage et
cingla vers Pape-Iti, le seule havre de cette cote
auquel on pût se confier.
La formation du havre de Pape-lti appartient
au
grand travail madréporique dont l’Océanie
offre des échantillons si curieux. Les litophytes,
ces rochers vivants, ces architectes sous-marins,
ont élevé sur ce point, comme en beaucoup d’au¬
tres, des barrières de corail qui défendent contre
la vague un bassin profond et tranquille. Aucun
ouvrage humain n’égalerait en sûreté et en soli¬
dité ces digues naturelles; leur seul inconvénient
est
de rendre les abords du havre
difficiles et
dangereux. A peine la ligne du récif de Pape-lti
ouvre-t-elle sur deux points passage à des navires
d’un fort tonnage. L’ûne de ces issues est di¬
recte; elle se trouve au milieu même de la chaîne
de coraux qui ferme le port; mais, étroite et
dangereuse, elle est en outre le siège d’un cou¬
rant violent qui devient fatal aux navires surpris
par le calme. L’autre issue, indirecte et plus lon¬
gue, débouche dans la rade de ïanoa et se pro¬
longe, pendant un mille et demi environ, entre
L’ARTÉMtSE A TAÏTI.
la terre et la
119
ligne des brisants. Ce fut dans ce
canal naturel que dut s’engager VArtémise après
avoir reconnu l’impossibililé d’aborder la passe
extérieure.
Entre deux
moindre.
périls elle choisit le
Cependant, dès le matin, la frégate avait été
secourue.
A la vue d’un navire de guerre portant
pavillon en berne, l’agent consulaire français,
M. Moërenhout, était accouru à bord avec un
Taïtien nommé James
pilote juré de Pape-Iti.
,
Pauvre James ! habitué à manœuvrer de
petits
il paraissait fort soucieux à la
vue d’un bâtiment de guerre de 52 canons, et ne
cachait pas ses craintes sur le sort qui l’attendait
bricks baleiniers,
dans le canal de Tanoa. Fort heureusement
marin anglais,
un
M. Abrill, avait aussi accompagné
M. Moërenhout. Croiseur familier de ces parages,
digne capitaine alliait au coup-d’œil le plus sur
l’intrépidité la plus rare. Il se mita la discrétion
du capitaine Laplace avec un désintéressement
qui égalait sa modestie, et si VArtémise se tira sans
encombres des passes dangereuses de Tanoa, ce
fut au capitaine Abrill, à son habileté, à sa pru¬
dence, à sa résolution qu’elle en fut redevable.
Jamais plus habile marin ne posa les pieds sur les
planches d’une frégate. Dès que le capitaine an¬
glais eut pris en mains le pouvoir, le pauvre Ja¬
mes sentit qu’il devait s’effacer, et il lé fit de fort
ce
120
VOYAGES ET MARINE.
Pourtant, en sa qualité de pilote
responsable, il se crut en droit des’effrayer quand
VArtémise rasa le récif de son élégante étrave, et
lorsqu’à l’abri de la terre, la brise manqua toutà-coup. Les voiles battaient le mât, et si l’élan
antérieur n’avait pas soutenu la frégate, elle se¬
bonne grâce.
rait tombée de nouveau sur les arêtes du rocher.
il fit
prendre la remorque à treize embarcations, et,
Mais le capitaine Abrill ne s’alarma point ;
dans un moment où VArtémise semblait de nou¬
veau
arrêtée dans sa marche, enclouée et immo¬
bile, il agita en l’air son chapeau de paille en
poussant trois hourrahs? Les matelots des embar¬
cations
bant
répétèrent le cri d’alarme, et, se cour¬
les avirons, ils entraînèrent la masse
sur
flottante aux acclamations des naturels rassemblés
le rivage. Il était temps ; de droite et de gau¬
che , et presque à toucher le navire, des lames
furieuses déferlaient sur le récif.
sur
L’Artémise mouilla ce soir-là dans le canal in¬
térieur, sur des eaux tranquilles et à porfée de pis¬
tolet d’une côte enchanteresse. Des pirogues char¬
gées de fruits sillonnaient ce bassin, et venaient
opérer quelques échanges le long du bord. Les
hommes qui les montaient étaient d’une belle
taille et bien conformés- Chez ceux que défigu¬
raient des haillons européens, l’aspect extérieur
n’avait rien d’avenant : mais les autres, couverts
L’ARTÉMISK A TAITI.
I^l
simple pagne, se faisaient remarquer par
des formes athlétiques, ornées d’un élégant ta¬
d’une
touage. Plusieurs jeunes gens portaient des cou¬
ronnes de fleurs ou de feuillage posées avec une
certaine coquetterie. Quoique peu réguliers, leurs
expression de douceur et de
gaieté qui n’était pas sans charmes. Chez tous ou
presque tous , les cheveux étaient rasés sur le
traits avaient
sommet et
ne
une
le derrière de la tête, de manière à
laisser d’intact que la partie destinée à enca¬
visage. Les premiers rapports que l’on
indigènes furent pleins d’effusion,
d’intimité et de bienveillance. Quelques femmes
venues dans les
pirogues, auraient même désiré
pousser les choses plus loin, et les pères, les frè¬
drer le
eut avec ces
res, les maris,
offraient aux matelots les services
de ces belles, à l’aide d’une pantomine fort signi¬
ficative.
Mais l’Arlémise n’étant
point hors de
danger, le commandant interdit de la manière la
plus formelle toute communication de ce genre.
Aucune femme ne fut admise à bord
et celles
qui avaient essayé de violer la consigne furent
impitoyablement chassées. C’était une privation
légère': les pirogues ne portaient guère que le
,
rebut du sexe taïtien.
L’horrible travail des pompes durait toujours et
I
r.
J‘22
VOYAGES ET MARINE.
service devint plus rebutant encore, et à diverses
reprises des symptômes d’insubordination firent
sentir la nécessité d’appeler le concours des bras
indigènes. A la moindre interruption dans le tra¬
vail, l’eau gagnait de nouveau en hauteur, et ré¬
veillait les inquiétudes passées. De toutes les
manières, il fallait donc gagner le port de PapeIti. Le capitaineAbriü avait sondé le chenal ; il le
déclarait praticable pour la frégate. On leva l’ancre,
les embarcations prirent la remorque, quelques
voiles furent déployées, et après deux heures
de marche, dans lesquelles l’Artémise, dirigée par
le capitaine anglais, fit des prodiges d’évolution,
on mouilla devant
Pape-lti, à une ou deux encâblures du rivage. Rien de plus calme , de plus
gracieux que ce bassin, gardé contre les fureurs
de l’Océan par son rempart de madrépores. Ar¬
rondi en demi-cercle et terminé par deux langues
de terre que couronnent des cocotiers, il offre
toutes les conditions d’ancrage et de sûreté dési¬
rables. La perspective y est charmante. Une place
couverte d’arbres et une
rivière coulant sous des
reposent agréablement le re¬
gard. La partie orientale de la plage est celle que
les Européens semblent avoir préférée : on y dis¬
tingue leurs petites maisons, composées d’un sim¬
ple rez-de-chaussée et construites en claies re¬
couvertes d’une couche de chaux. De légèresréranvoûtes de verdure
l’artémise
TAÏÏI.
a
123
das en feuilles de vacois leur servent de kiosques,
ouverts à
la brise du large. Un peu plus à l’ouest
s’élèvent la belle maison des missionnaires et les
deux églises protestantesVl’une destinée à la po¬
pulation indigène, l’autre à la colonieeuropéenne.
Toute la bande de terrain qui se développe en¬
tre la mer et les mornes boisés de rintérieur,étale
la végétation la plus riche.
Un air embaumé cir¬
cule dans ces vergers de bananiers ,
d’orangers,
de goyaviers, couverts de fleurs
ou
chargés de fruits. Le pandanus odoratissirnus,
le bromsonetia papyrifera, le calophyllum, diverses
espèces d’aleurithes, ïartocarpus incisus, l’hibiscus
tüiaceus le tesmesia populnea, le cep/ja/anttts et plu¬
de citronniers ,
,
sieurs autres arbustes couvrent la zone plus re¬
culée dans laquelle s’abritent les cases des natu¬
rels, humbles réduits recouverts d’une toiture de
feuilles de palmier. Le mobilier de ces habitations
estd’une simplicité extrême. Sur le sol légèrement
plusieurs couches d’une herbe
On y ajoute des
nattes souples et fraîches, et la famille s’y étend le
soir pêle-mêle pour dormir. De là sans doute cette
vie de licencieuse promiscuité contre laquelle ont
échoué jusqu’ici les rigueurs des missionnaires.
Quelques ustensiles de cuisine , des caisses, des
malles et des pièces de tapa étoffe blanche tirée
d’un arbre particulier au pays, voilà de quoi se
exhaussé gisent
fine plus moelleuse qu’un tapis.
,
124
VOYAGES ET MARINE.
compose le reste de l’ameublement. Chaque case
a en
outre son
petit enclos, qu’une barrière in¬
forme défend contre les dévastations des cochons
domestiques, trop abondants pour être surveillés.
A peine l’Artémise se trouva-t-elle mouillée dans
ce hâvre sauveur, qu’on s’occupa des moyens de
réparer ses avaries. La frégate était trop profon¬
dément atteinte pour qu’un désarmement complet
ne fût pas nécessaire. On y avisa: les maisons qui
bordaient la rivière furent louées pour cet usage.
palissada une vaste enceinte qui devait servir
d’entrepôt et d’arsenal. Cent vingt Taïtiens, en¬
gagés pour le service des pompes, épargnèrent
désormais à l’équipage ce travail pénible et in¬
grat. Les matelots n’eurent plus qu’à dégréer et
à alléger le navire. La poudre fut déposée sur la
petite île Motou^-Ta résidence favorite du célèbre
Pomaré ; les canons, saisis par d’énormes pou¬
lies roulèrent à terre sur des chantiers préparés
On
,
,
les boulets, lancés par des
rangèrent sur la plage en
pyramides ; le gouvernail, les hauts mâts, toute
cette forêt de vergues et ce réseau de cordages
disparurent peu à peu sous des mains actives, et
VArlémise, si coquette naguère , vit tomber un à
pour les recevoir ;
conduits en bois
,
un
tous
se
les atours de sa toilette maritime.
Pour étancher la voie d’eau, on essaya d’abord
les moyens
les plus simples. Des plongeurs de
l’artémise a taïti.
perles
verses
125
tentèrent à di¬
reprises d’aller reconnaître et boucher les
,
venus des îles Pomotou,
ouvertures. Leurs
efforts furent vains. Il fallut
songer à un expédient plus décisif, à l’abattage
carène. Les pompes redoublèrent d’activité.
en
Les naturels qui les servaient étaient jeunes, ro¬
bustes et gais; ils travaillaient en chantant un air
américain arrangé sur des paroles taïtiennes, et
quand l’eau ne venait plus, ils se rassemblaient
qui exécutait un pas natio¬
nal accompagné d’un récitatif lent et mélancoli¬
que. Dès les premiers jours, la plus parfaite har¬
monie s’était établie entre l’équipage et les natu¬
rels. Selon l’usage du pays, chacun de ces der¬
niers avait choisi un tayo parmi les matelots de
la frégate. Un tayo, pour le Taïtien, n’est pas
seulement un ami, c’est un autre lui-même. Entre
iayos, tout est commun : la propriété cesse où
cette amitié commence. L’échange des noms suit
autour d’un danseur
la confusion des fortunes. Jamais compagnonnage
poussé plus loin. Les vieux dévouements de
Pylade pour Oreste, de Nisus pour Euryale, pâlis,
sent auprès de celui-là. La chose se fit d’ailleurs, à
bord del’Arlémise, de la manière la plus naturelle.
Dès l’abord, nos matelots, volontiers généreux,
ne fut
avaient invité' à leur modeste ordinaire les indi¬
gènes, qui regardaient d’un œil d’envie le pain et
le vin de France. De là des adoptions dans cha-
VOYAGES ET MARINE.
126
cune des
gamelles, qui toutes eurent ainsi leurs
tayos ou amis. Cette amitié ne s’exerça pas à titre
onéreux. Bientôt, à l’heure des repas, on vit ac¬
courir de tous les points de Pape-Iti des enfants
des paniers pleins de fruits,
d’oranges, de goyaves, de majoré et
de pastèques. Assis sur le rivage, ces messagers
attendaient que le roulement du tambour eût an¬
noncé l’heure du repas, et quand ce signal se
faisait entendre, le cri de tayo, tayo, retentissait
dans les chantiers, et chacune des offrandes al¬
lait à son adresse. Puis, quand le soir était venu,
les <ai/os s’en allaient, bras dessus, bras dessous.
Français et Taïtiens, dans la case commune. Tous
et des femmes portant
de cocos,
les matelots avaient ainsi à terre maison et femme,
un
ménage complet, La jalousie étant une pas¬
sion inconnue à ces naturels, on devine tout ce
qu’un pareil arrangement offrait de ressources et
de plaisirs à nos marins. Ils étaient ainsi logés,
nourris, blanchis à peu près pour rien. Leur ca¬
ractère avait plu tout d’abord à ces bons insu¬
laires, qui jamais n’avaient trouvé, chez les autres
peuples, ni tant de gaieté, ni tant d’expansion,
ni tant de bienveillance. La plage était continuel¬
lement en fête, au grand scandale des mission¬
naires; elle ne semblait plus avoir d’échos que
pour les chants joyeux et les longs éclats de rire.
C’est ainsi que l’on arriva au jour de l’abat-
l’arïémise
a
taïtu
127
tage. Celte opération délicate eut lieu le 20 mai,
c’est-à-dire un mois environ après l’arrivée de la
frégate. La besogne avait été conduite avec une
rapidité merveilleuse. h’Arlémise est entièrement
vide, avec un petit lest seulement pour équilibrer
ses parties. Les bas mâts restent seuls
debout;
d’un côté, les haubans sont flottants, et raidis
de l’autre; d’énormes câbles s’apprêtent à sou¬
tenir l’effort de la frégate se renversant sur ellemême. Les sabords, les ouvertures, ont été her¬
métiquement fermés et calfatés; les batteries et
le faux-pont sont garnis d’épontilles pour con¬
jurer la pression; enfin des faisceaux de cordes,
allant de la plage à la tête des mâts, servent à
frapper et à maintenir d’énormes poulies d’appa¬
reil qui vont agir énergiquement sur cette masse
gigantesque. L’opération commence, le bruit des
cabestans l’annonce à Pape-Iti. Toute la
popula¬
tion accourt. UArtémüe, vivement
attaquée, se
rapproche d’abord des quais et s’arque d’une
manière effrayante. On s’aperçoit qu’elle touche
sur un
point; mais à l’aide de quelques précau¬
tions, on la maîtrise, on la dompte, et bientôt
elle montre au-dessus de l’eau sa carène verdâtre.
La quille est toute à
découvert; on peut voir les
qu’elle a reçues et s’assurer jusqu’à
quel point les roches l’ont entamée. Sur une lon¬
gueur de trente pieds, le bordage enlevé offre
blessures
128
une
VOYAGES ET MARINE.
déchirure énorme, l’étambot est broyé,
cale est à jour.
la
Pour peu qu’une avarie aussi
grave eût porté sur des parties moins fortes, l’^rtémise ne résistait pas au choc : elle sombrait
Désormais la frégate, devenue
\
inhabitable, de¬
meurait livrée aux ouvriers qui allaient la réparer.
L’équipage entier, officiers et matelots, s’installa
de son mieux à terre, soit dans les cases des na¬
turels, soit dans un campement improvisé. L’ini¬
tiation de cette colonie française à la vie taïtienne
fut des plus faciles et des plus douces. On a vu
comment les matelots s’y étaient pris, et quels
amis ils avaient trouvés. Les officiers n’eurent pas
des rencontres moins heureuses ; l’île que Bou¬
gainville avait appelée laiVoure^/e Cythère ne donna
pas de démenti à son nom. Le séjour de Taïti fut
une longue suite d’amours volages et sensuels.
Pape-Iti ne formait plus qu’un sérail, moins la
contrainte. Le soir venu, chaque arbre du rivage
abritait un couple passionné, et les eaux de la
rivière donnaient asyle à un essaim de naïades
cuivrées qui venaient s’y jouer avec les élèves de
la frégate. Que de liens aussi promptement for¬
més que brusquement rompus! Que de marchés
étranges dans lesquels intervenaient les pèr<^,
les frères, les maris, et sur lesquels les missionLes pompes ayant été mal installées dans le premier étage,
il fallut y revenir quelques jours après d’une manière définitive.
'
^
l’artémise a taïti.
129
naires eux-mêmes prélevaient, sous forme de pé¬
nalité, une espèce de dîme! Les sectes philoso¬
phiques qui ont si longtemps poursuivi la décou¬
verte de la femme libre, ne
s’imaginent pas que
Taïti a depuis longtemps réalisé leur
idéal, et
qu’elle conserve des mœurs à l’unisson de leurs
rêves. La réserve et la pudeur y sont des vertus
très peu comprises, et il n’est
pas un naturel,
homme ou femme, dans lequel on ne
puisse trou¬
ver ou un
Proxénète ou une Messaline.
Identifiés à ce point avec la vie locale, on com¬
prend que nos voyageurs purent la saisir sur le
fait et en observer les moindres nuances. Aucune
des qualités de cet excellent peuple ne leur
échap¬
pa, et ils s’assurèrent que leurs vices n’étaient
ni bien dangereux, ni bien enracinés. Ces
femmes,
légères en apparence, se montraient suscep¬
tibles de sentiments profonds; ces hommes
qui
se résignaient à de
singuliers rôles, révélèrent
dans plusieurs cas un cœur noblement
placé. A
côté d’une versatilité sans égale éclatait parfois
un dévouement réel. On
distinguait, dans cette
race, quelque chose de la naïveté de l’enfant qui
si
s’abandonne au mal
sans
en
calculer les consé¬
quences , et qui revient au bien, dès qu’on le re¬
la voie, avec la candeur et la mobilité
met dans
de son âge. Les missionnaires auraient pu beau¬
coup sur
de pareilles natures, s’ils les avaient
9
VOYAGES ET MARINE.
130
comprises. Quand ils arrivèrent à Taïti, c’était
encore l’île des plaisirs
de Bougainville, l’ile
des danses gracieuses qui charmèrent Cook luimême, l’île des amours dans lesquels Wallis joua
un
rôle personnel et presque royal.
Les jeunes
lilles se couronnaient de roses, et joyeuses s’of¬
fraient à tout venant, sans passion comme sans
remords. Scandalisés de telles mœurs, les mis¬
sionnaires voulurent les abolir sans transition.
A cette vie désordonnée,
ils opposèrent un puri¬
tanisme inflexiblecontre cet abandon excessif,
ils fulminèrent des interdictions absolues. Qu’en
résulta-t-il? Ils manquèrent le
but pour avoir
voulu le dépasser, et se virent bientôt contraints
de tarifer le vice faute de pouvoir l’éteindre.
Ce contraste
subit détermina d’autres phé¬
nomènes plus funestes. Libre dans ses penchants
prodigieusement développée.
population du
groupe de Taïti à trois cent mille âmes. N’ad¬
mettons pour rester dans le vrai, que la moitié
cette
race
s’était
Cook estimait, en l’exagérant, la
,
de ce chiffre. Les navigateurs sont venus, et avec
maladies honteuses que l’Europe pro¬
mène autour du globe sur ses infatigables vais¬
seaux. Avec eux aussi devait se manifester cette
eux ces
prétention systématique d’imposer à l’univers
Sous cette double
influence, la population de Taïti s’est fondue
nos mœurs
et nos croyances.
l’artémise a taïti.
131
comme la
neige au premier soleil. En soixante an¬
nées , du chiffre de cent
cinquante mille âmes,
elle est descendue à celui de
menace
de
cules pour
quinze mille : elle
disparaître. Des prescriptions ridi¬
le costume, des châtiments sévères
pour les moindres fautes, achèvent
aujourd’hui
ce
qu’un poison secret et les boissons fermentées
avaient commencé.
L’hypocrisie pèse à ce joyeux
peuple; il ne peut vivre dans cette atmosphère
de compression
qu’on lui a créée; il y étouffe,
il en meurt. Tout était en
harmonie avec son or¬
ganisation; tout, sa nudité, son laisser-aller, sa
folie, sa licence peut-être, et on lui atout enlevé
en un
jour. La propagande qui voulait sauver
l’âme a tué le corps.
C’est le dimanche surtout
comment les missionnaires
que
l’on peut voir
pratiquent à Taïti leur
système de surveillance et de contrainte. Dés
l’aube, la plage se couvre de naturels qui se sont
parés de tous leurs lambeaux européens. Rien
n’est plus curieux que cette
procession bigarrée,
où le vêtement
jure toujours avec l’individu. On
ne
saurait se faire une idée des
trueux et des robes
dans
ces
chapeaux mons¬
incroyables qui voient le jour
occasions. Des hommes marchent
vement sans
pantalons et avec un
vert à toutes les coutures
et
gra¬
habit noir ou¬
; d’autres ont des bottés
point d’habits. Les femmes, empaquetées dans
VOYAGlîS ET MARINE.
TM
leurs corsages et s’embarassant dans
ne
leurs jupes,
la
savent où poser le pied et comment porter
tête. Ces atours européens contrastent
d’ailleurs
tellement avec des figures cuivrées, que toute la
On a sous les
yeux des guenons habillées. A peine de loin en
loin aperçoit-on quelque jeune fille s’avançant
grâce du type s’efface et disparaît.
timidement, la tête ornée de fleurs et le corps en¬
veloppé d’une grande pièce de tapa ou de fou¬
lard. Encore si un missionnaire aperçoit la gra¬
cieuse enfant, éclate-t-il en reproches et force-t-
l’église. Telle est la
tyrannie qui pèse sur les indigènes, tyrannie de
tous les jours et de toutes les heures.
il la délinquante à sortir de
Les bains dans la rivière,
les jeux, les fêtes,
l’objet des mêmes prohibitions. Pour trom¬
per leurs rigides mentors, les jeunes Taïtiennes
sont
ont pourtant
inventé une danse qui semble échap¬
des
per à leur contrôle. Elle s’asseoient sur
nattes,
les unes contre les autres, les jambes croisées à
la manière des Orientaux. Quand elles sont en
ligne, l’une d’elles entonne un chant grave et
doux que la troupe entière accompagne d’un
mouvement de genoux et de bras. Il en résulte
une
sorte de cadence qui se marque en se
et s’asseyant tour à tour.
levant
Cette scène est un pré¬
termine par une pantomime beau¬
coup iplus animée et fort exn'’essive. Les chan-
lude qui se
l’artémise a TAÏTI.
133
teuses font alors entendre toutes à
la fois un son
auquel, par l’aspiration et
l’expiration de la voix, elles impriment un carac¬
rauque et guttural
tère de plus en plus sauvage. Pendant ce temps,
les bras continuent à s’ébranler
agitation régulière et convulsive. La
musique est aussi l’une des distractions de ces
les genoux et
dans
une
naïves créatures.
Leur
instrument favori
res¬
semble assez à notre guimbarde, et elles en tirent
un
parti extraordinaire. Elles vont jjusqu’à orga¬
morceaux d’ensemble, des con¬
niser ainsi des
certs.
L’une fait le chant, les autres accompar
gnent. En entourant d’un certain nombre de fils
la languette flexible
de l’instrument, elles par¬
diapason et à
l’approprier à des effets voulus. D’autre fois les
naturels se réunissent, hommes et femmes, pour
viennent même à en modifier le
ehanter des chœurs lents et mélodieux dans les¬
quels ils atteignent un fort bel ensemble. La
plupart des airs paraissent être en tierce et en
quinte; mais l’accord des voix n’en persiste pas
moins, même dans les changements de ton.
Les matelots et les officiers de la frégate me¬
naient à terre l’existence la plus heureuse. Par
une sorte d’instinct, les naturels semblaient cher¬
cher auprès d’eux un appui contre l’oppression
de leurs sombres missionnaires. L’abandon des
anciennes mœurs avait reparu.
Les jeunes filles
i34
VOYAGES ET MARINE.
deTaïti arrivaient par essaims dans les cases où
s’étaient installés
des Français.
Tao, Ouéria,
Namoui, Loidao, Teina, Ninito et
d'autres étaient devenues pour eux
une
foule
des amies,
quel-
des compagnes, des femmes de ménage. De
'quecdté qu’on se promenât, on entendait crier:
Oui! oui! oui! seul mot que les Taïtiennes aient
toutes retenues avec une facilité merveilleuse. Il
beaucoup plus malaisé de leur appren¬
parfaitement
habitués à la nourriture des indigènes, qui con¬
eût été
dre à dire non. Nos marins s’étaient
siste en porc rôti dans un four à cailloux, et sur¬
fruits d^e l’arbre à
pain, l’un des plus
l’on puisse manger. Cuite à feu
étouffé, cette pulpe a le fondant de la pomme
de terre et la délicatesse du marron, et elle est
infiniment plus nourrissante que l’une bu l’autre
de ces substances. L’arbre à jjain
(pandams) ex¬
plique la vie molle et oisive de ces peuples. Il s’é¬
tend en forêts épaisses sur les versants des mornes,
couronne les
pics élevés et vient baigner ses ra¬
cines jusque dans les flots de l’Océan. Jamais vé¬
gétation plus riche et plus spontanée ne couvrit
tout en
délicieux que
le sein de la terre. Elle fournit aux naturels la
nourriture et l’ombre. Le Taïtien n’a pas
besoin,
vivre, de creuser péniblement un sillon
comme
l’Européen, ou de vouer, comme l’Hin¬
dou, ses bras fiévreux au travail des-rizières. Il
pour
l’artémise a taïïi.
135
lever la main et à cueillir le fruit du
pandanus. Les bois qui entourent Pape-Iti sont
des greniers inépuisables; e’est la nature qui en
a fait les frais et qui les renouvelle incessam¬
n’a qu’à
ment.
La familiarité de
indigènes était rarement
importune. Prêts eux-mêmes à tout donner, à
exercer l’hospitalité la plus large, ils ne compre¬
naient pas, il est vrai, dans leur entière rigueur,
nos habitudes de respect pour la propriété d’au¬
trui. Les hommes, passionnés pour le tabac, en
prenaient volontiers sans permission, et les
ces
femmes usaient du rhum de leurs hôtes
assez peu
avec
de scrupules. Mais sur la moindre re¬
montrance tout ce monde
s’observait mieux et se
tenait sur. la réserve. Uneprivauté, plus difficile
à déraciner, est la coutume qu’ont les Taïtiens
d'emprunter à un fumeur sa pipe ou son cigare
pour en tirer quelques bouffées. Dans un pays où
les maladies contagieuses sont très communes,
on devine
que cette familiarité, outre le dégoiit
qu’elle inspire, n’est pas sans inconvénient. Nos
officiers eurent quelque peine à former sur ce
point l’éducation de leurs commensaux; quant
aux
équipages, ils ne poussèrent pas la délica¬
tesse si
loin
et
subirent toutes les chances des
usages indigènes.
Pour remplir et
tromper de longues soirées,
136
VOYAGES ET MAEIÎiE.
Pape-Iti avait une petite société de choix que fré¬
quentait l’état-major de la frégate. M, Moëren-
hout en était le centre. Venu de Lima en 1830,
M. Moërenhout avait éprouvé quelques malheurs
dans le
commerce
des perles par suite de nau¬
frages et d’accidents. Accrédité depuis ce temps
par la France auprès des autorités de Taïti, il
est devenu l’un des hommes les plus importants
et les plus éclairés de l’archipel. Chez lui se
réunissaient un jeunenégociant anglais, M. Robson
et le général Freyre, ex-président de la ré¬
publique du Chili. M. Freyre, l’un des person¬
nages les plus marquants de l’Amérique du Sud,
venait d’être exilé de sa patrie à la suite d’une
réaction dirigée par le général Priato. C’était un
beau vieillard, au regard calme et doux, parlant
,
de ses malheurs sans amertume et ne regrettant
que l’impuissance où il se trouvait de pouvoir
servir son pays. La faction victorieuse l’avait in¬
dignement traité : jeté sans argent, presque sans
habits, sur l’îie déserte de Juan Fernandez, il
n’avait dû qu’à la pitié un asyle à bord d’un na¬
vire qui le conduisit à Sydney, puis à Taïti. Là,
dans une résignation parfaite, il attendait le jour
où un retour de fortune le rendrait à ses amis et à
sa famille.
se
Presque tous les soirs le général Freyre
Moërenhout, où les officiers
rendait chez M.
de VArtémise venaient de leur côté. La conversa-
L ARTEMISE A
tion roulait alors
sur
137
TAITI.
Taïti, sur les mœurs cu¬
rieuses de ses peuples, sur les intérêts
et commerciaux
minait la soirée.
politiques
qui s’y rattachaient. Le thé ter¬
ün seul Français vivait alors dans
homme dont la vie était
une
l’île, jeune
suite d’aventures ;
il se nommait Louis. Son
père,
virons de Paris,
fermier des en¬
s’était vu ruiné en 1816 par la
faillite d’un fournisseur des armées, et avait fait
voile pour les États-Unis avec son enfant en bas-
âge. Les bords du lacErié donnèrent asyle à cette
famille, vouée dès-lors à la rude condition du
pionnier. Louis grandit à cette école. Tour à tour
patron de barque sur l’Hudson, agriculteur,
jockey, marin, baleinier, il s’était fait caboteur
à Taïti, et pêcheur de
perles dans les parages de
Pomotou. Un vieux chef de
Pape-Iti et sa femme
avait adopté le jeuneFrançais, et leur dévouement
à son égard tenait de l’idolâtrie. Louis était d’ail¬
leurs un garçon plein d’activité et
d’intelligence.
Toutes les langues des archipels voisins lui étaient
familières, et il s’était si bien identilié avec les
mœurs du
pays, que le type seul le séparait de
ces
sauvages. Rien n’était plus singulier que sa
conversation, mélange confus de souvenirs eu¬
ropéens et d’impressions polynésiennes. Nos of¬
ficiers aimaient à le faire
causer, à l’employer
pour divers services. Il devint leur interprète,
138
VOYAGES ET
MARINE.
leur compagnon assidu, et, pendant tout le cours
relâche, il se montra d’un dévouement à
toute épreuve.
Au milieu de cette vie doucement occupée, les
officiers de VArtémise ne perdaient pas de vue
l’objet essentiel de leur mission. Il s’agissait d’une
réparation à obtenir des évangélistes luthériens
de la
qui s’étaient imposés à ces populations naïves et
dociles. Mais pour l’intelligence de cette portion
du voyage, il est nécessaireéle jeter uncoup-d’œil
rapide sur les faits antérieurs.
La découverte de Taïti, longtemps attribuée â
l’espagnol Quiros, ne semble pas remonter audelà de la reconnaissance positive du capitaine
anglais Wallis, en 1767. Wallis, à l’aide de ses
canons, se fit promptement respecter sur les plages
de l’île, et à ce premier succès il joignit bientôt la
conquête de la reine Berea, dont les anciennes
relations vantent le port majestueux. Bougain¬
ville, qui visita Taïti quelques mois après Wallis,
n’aspira pas aux mêmes bonnes fortunes ; mais
son équijiage utilisa si bien cette heureuse re¬
lâche, que l’amiral crut devoir donner à l’archipel
un nom mythologique en
harmonie avec ses
mœurs amoureuses. Cook,
voyageur plus sévère
encore, ne fut point insensible aux séductions du
pays, à la candeur, aux grâces de ses habitants.
Il parut trois fois à Taïti, et chaque fois ce furent
l’artemise
a
taïti.
de nouvelles fêles, de nouveaux élans
139
d'affection,
de nouveaux témoignages de bienveillance, Lesdi-
navigateurs qui y jetèrent l’ancre à leur tour,
l’espagnol Bonechea, Vancouver, l’anglaisSever
du brick Lady Penrhyn, le
capitaine Bligh du sloop
Bounty, le capitaine New du Dedalus, n’eurent
qu’à se louer également des procédés de ce peuple
hospitalier et paisible. Aux fléaux que leur ap¬
portait la civilisation, ces sauvages ne surent
répondre que par la résignation la plus tou¬
vers
chante.
Parmi les événements
qui se rattachent à celte
période, aucun n’est d’un intérêt plus réel que la
révolte du sloop de guerre
Bounly, commandé par
Bligh, compagnon de Cook. Bligh était l’un de
ces hommes
intraitables qui amassent autour
d’eux des tempêtes. Depuis
longtemps des haines
sourdes couvaient parmi les officiers de son
équi¬
page. Elles éclatèrent en-avril 4789, vingt jours
après que le sloop Bounly eut quitté les ports taï-
tiens. Le lieutenant Christian était le chef
du
complot : ons’empara du capitaine et de dix-huit
hommes qui lui étaient lestés
fidèles; on les jeta
dans une embarcation avec
quelques vivres, un
quart de cercle et une boussole. La mer fut pro¬
pice à ces malheureux; Bligh revit Sydney pour
devenir plus tard gouverneur de la NouvelleGalles du sud. Cependant le
sloop Bowîtj/demeu-
140
VOYAGES ET
MARINE.
rail à la merci des insurgés. Que faire? où aller ?
comment se dérobera un juste châtiment? L’avis
de Christian était de gagner une île déserte. On
songea à Toubouaï ; mais des querelles avec les
naturels rendirent bientôt ce séjour inhabitable;
il fallut retourner à Taïti. Alors une scission se
déclara. Les midsfcjpmen Stewart et Heywood de¬
mandèrent à rester à Pape-Iti;
crut pas en
Christian ne se
sûreté sur des parages fréquentés par
des navires de guerre; il remit à la voile.
premiers expièrent bientôt leur impru¬
Les
dence. Dix-huit mois après leur débarquement,
la frégate anglaise Pandora vint les réclamer pour
anglaise, il fallut obéir.
accompagnés
de leurs femmes qui poussaient des cris lamen¬
tables. Elles se jetèrent aux pieds du comman¬
les livrer à la justice
Douze insurgés se rendirent à bord,
dant et demandèrent à suivre leurs maris en Eu¬
rope.
L’une d’elles surtout, Peggy, épouse de
Stewart, se fit remarquer par une douleur naïve
profonde. Quand son amant eut été [conduit à
bord, elle s’y rendit avec son enfant, se traîna
jusqu’au prisonnier, et tomba évanouie dans ses
bras. Il fallut l’en arracher de force et lui inter¬
et
dire l’accès du bâtiment. Alors la pauvre Peggy
alla s’établir sur la plage, en face
ne
de la Pandora,
la quittant pas un instant des yeux, immobile,
morne,
silencieuse, vivant de quelques fruits à
I/ARTKMISK
A
ÏAIÏl.
141
pain que sa sœur lui apportait. Elle ne bougea
pas du rivage tant que la frégate stationna dans
la rade, et au jour du départ, après avoir vu son
dernier espoir s’évanouir à l’horizon,
Peggy re¬
gagna lentement sa case et se laissa mourir. Son
enfant la suivit de près.
Les huit révoltés qui avaient suivi la fortune
de Christian n’eurent pas une fm aussi malheu¬
reuse. Embarqués de nouveau sur le sloop, ils at¬
teignirent l’île de Pitcairn, qui allait être le théâtre
d’une colonisation fort curieuse. Pitcairn est un
écueil perdu au milieu de l’immensité de la mer
du Sud. Christian y descendit avec huit Anglais,
six hommes et douze femmes de Taïti. L’île était
heureusement inhabitée et d’un abord difficile.
On s’installa à terre avec tous les objets
utiles à
l’établissement nouveau, et l’on brida le sloop.
Des habitations furent construites, des terrains
défrichés. Les ignames,
les tares, les pommes
les bananes, la canne à sucre, réussi¬
rent à souhait. L’arbre à pain et le cocotier fai¬
saient partie de la végétation naturelle de l’île.,
La nature s’était plu à embellir ce lieu d’exil,
que des falaises escarpées défendaient contre les
de terre,
visites de croiseurs hostiles ou de voyageurs cu¬
Cependant les révoltés ne fiu’ent d’abord
qu’imparfaitement rassurés, et longtemps, à tour
de rôle, ils se posèrent en vigie sur l’un des somrieux.
142
VOYAGES
ET
MARINE.
l’île, afin d’épier les navires qui pouvaient
paraître à l’horizon.
Les premières années de rétablissement furent
mets de
assez
tranquilles, quoique les Anglais eussent pris
vis-à-vis des Taïtiensle rôle de maîtres et de maî¬
tres exigeants
; mais bientôt des querelles violentes
s’élevèrent au sujet des femmes, dont le nombre
n’était pas proportionné à celui des hommes.
Pitcairn devint un enfer. Tantôt les blancs sur¬
prenaient les sauvages en état de conspiration
flagrante et les égorgeaient; tantôt les sauvages
fondaient à l’improvisle sur les blancs et les mas¬
sacraient. Les femmes se
rangeaient d’un parti
complotaient de leur côté. Le
lieutenant Christian périt dans un
guet-à-pens et
ou
de l’autre ou
avec lui trois
de ses compagnons. En
1193, il ne
restait plus à Pitcairn
que quatre Européens, dix
femmes et quelques enfants. D’autres catastro¬
phes enlevèrent encore trois hommes, et, en
1800, on ne comptait dans l’île qu’un Anglais,
le nommé Alexandre
Smith, qui avait changé son
nom en
celui de John Adams.
Demeuré seul, John Adams fit un
profond re¬
comprit que le seul moyen
d’expier sa vie passée, soit devant les hommes,
soit devant Dieu, étaitdansla conduite
qu’il allait
tour sur lui-même. Il
tenir vis-à-vis de cette colonie dont il
devenait le
chef re.sponsable. Une Bible avait été
conservée
l’ahtémise
a
dans l’une des habitations;
et en fit
une
taïti.
143
il la prit, la médita
la lecture aux enfants. John Adams était
de ces natures droites et
simples qui
trou¬
vent en elles-mêmes de quoi suffire aux plus vastes
devoirs. Sa parole n’était pas celle d’un théologien,
gravité onctueuse, une per¬
qui étaient irrésistibles. A sa
voix, celte colonie changea d’aspect; elle ne forma
plus qu’une famille, régie par la plus douce, par
la plus louchante fraternité. John Adams sut même
donner à ses pupilles quelques notions sur les
arts, sur les mœurs de l’Europe, et les voyageurs,
qui plus tard visitèrent Pitcairn furent frappés
du sens moral, de l’esprit net et pénétrant de ces
insulaires. Quant cà leur bonté, à leur
affabilité,
elles étaient au-dessus de tout éloge. Jamais de
querelles, jamais de voies de feitÿ l’ordre et la
vertu régnaient danstous les
ménages; les liaisons
irrégulières avaient disparu pour faire place à des
unions religieuses, et les mœurs idolâtres s’étaient
mais elle avait
une
suasion tendre,
,
retirées devant les mœurs chrétiennes.
Cette colonie vit s’écouler huit ans de la
sorte,
dans le bonheur et dans l’oubli.. Aucun navire
d’Europe n’était venu troubler la paix de l’éta¬
blissement. Le Topaz, capitaine Folger, visita le
premier Pitcairn,, en 1808, et en 1814 deux fré¬
gates anglaises, passant devant cette île, se virent
abordées par des pirogues d’où, à la grande sur-
144
VOYAGES ET MARINE.
prise des marins, on les héla en anglais. L’une
d’elles portait le fils du révolté Christian, grand
et beau jeune homme, qui monta à bord. On le
fît causer, et il s’exprima avec une convenance,
une
ingénuité, qui charmèrent tout le monde.
Les deux commandants se rendirent alors à terre.
Adams les attendait sur le rivage, et,
dès qu’ils
parurent, il s’offrit à eux comme prisonnier. La
colonie entière entourait
chef, inquiète et
désolée; la famille d’Adams était en larmes, les
enfants poussaient des cris, les femmes éclatâient
en .sanglots. Jamais deuil ne fut
plus réel, dou¬
leur plus vraie. Les commandants s’empressèrent
de rassurer ce bon peuple. « Adams est cou¬
pable, dirent-ils mais il a expié sa faute. Nous
ne
voyons plus en lui le révolté du sloop Bounty,
mais le patriarche de Pitcairn. » Ces paroles cal¬
mèrent toutes les craintes, et les deux officiers
quittèrent cette côte chargés de bénédictions et
son
,
comblés de caresses.
Le récit de ces relâches, parvenu en Europe,
valut à Pitcairn de nombreuses visites. Les navi¬
gateurs qui passaient à portée de l’îlot ne man¬
quaient pas d’aller recueillir quelques nouvelles
du bon Adams et de sa famille. Beechey,en 1825,
y compta soixante-six colons; le patriarche gou¬
vernait encore sa colonie. Le capitaine Waldegrave ne l’y retrouva plus; Adams était mort en
l’artémise
a
ïaïïi,
145
1829, léguant ses pouvoirs à Édouard Young.
Quoique la petite peuplade fût encore tranquille,
quelques membres européens qui s’y étaient
mêlés avaient introduit dans les
esprits les germes
de divisions nouvelles. Un incident
imprévu vint
grossir ces premiers symptômes de désorganisa¬
tion. Sur des rapports
vagues, l’Angleterre avait
envoyé des navires à Pitcairn, dans la crainte que
le sol de l’île ne pût suffire désormais à la nourri¬
ture des habitants. Ces hommes
simples n’osèrent
pas se refuser à une expatriation qu’on avait l’air,
de regarder comme nécessaire. Ils
s’embarquè¬
rent pour Taïtl;
mais, au spectacle des mœurs
licencieuses de cet archipel, leur piété s’effa¬
roucha; ils demandèrent à être reconduits sur
leur îlot, pur de pareils scandales. On ne
put, on
ne voulut
pas les écouter d’abord, et quand plus
tard on les rendit au sol natal, ils
y rapportèrent
les impressions funestes qu’engendrent
toujours
les mauvais exemples. Aussi la discorde et les
habitudes relâchées semblent-elles s’être de nou¬
veau
introduites à Pitcairn, et John Adams ne
plus aujourd’hui son œuvre dans
dérèglement et à l’intrigue.
Cet épisode, qui se lie si étroitement à l’his¬
toire deTaïti, nous a conduits un peu loin dans
reconnaîtrait
cette société livrée au
l’ordre des dates. Il faut remonter maintenant à
la fin du siècle dernier,
pour constater les pre10
VOYAGES ET MARINE.
146
iniers
efforts de la
propagande religieuse qui
choisit pour théâtre les îles du groupe taïtien. Ce
fut en 1797 que la société des missions de Lon¬
dres envoya dans ces parages le
Duff, capitaine
Wilson, qui y laissa quelques apôtres dévoués. Le
roi du pays était alors Pomaré : il régnait au nom
de son fils Otou, depuis célèbre sous le nom de
Pomaré II *. Ce chef fit aux missionnaires le
meilleu^accueil, et, soit par calcul, soit par suite
le grand-prêtre de l’idolâtrie in¬
digène ne se montra pas moins dévoué à leur for¬
d’une méprise,
tune. Le
culte de Taïti était alors un fétichisme
très tolérant dans lequel les dieux Taaroa, Oro et
Manoua
jouaient un grand rôle. Les mission¬
naires, dans leurs gloses, ont eu le soin de faire
ressortir les analogies qui existent entre cette
théogonie et la trinité chrétienne. Taaroa est le
père, Oro est le fils, Manoua le saint-esprit ou
l’oiseau. Ces trois dieux, d’un ordre supérieur,
commandaient à une foule de divinités subal¬
ternes, parmi lesquelles on remarquait Hiro, le
maître de l’Océan ; A.toua-Maos, les dieux-requins,
qui transportaient, s’il faut en croire les tradi¬
tions locales, d’une île à une autre, à la manière
D’après les usages en vigueur à Taïti de temps immémorial
chef, quelque rang qu’il occupât, et le souverain lui-lnême,
étaient obligés de se dessaisir de leurs dignités ' ou de leurs
‘
un
fonctions en faveur de leurs premiers nés.
I
l’artémise a TAÏÏI.
147
du dauphin d’Amphion , les insulaires
dévoués à
leur culte, les dieux de
l’air, les dieux du feu,
les dieux des arts, les dieux des
professions ma¬
nuelles, etc.
Les fétiches étaient
ceaux de
presque toujours des mor¬
bois de casmrim
grossièrement sculp¬
tés et enveloppés de lambeaux
d’étoffes de tapa.
La dimension des idoles variait de
quelques pouces
jusqu’à sept ou huit pieds. Les plus ornées étalent
couvertes de tresses en bourre de coco
et
surmon¬
tées de plumes
rouges. Les idoles des simples
esprits se nommaient des (iis, celles des dieux
des tous. Elles n’étaient saintes
s’animaient à la voix des prêtres
que lorsqu’elles
; hors de là, elles
perdaient beaucoup de leur valeur. Pour
qu’un
fétiche eût droit aux honneurs
suprêmes, il fal¬
lait qu’il fût décoré avec les
plumes écarlates de
la queue du
phaéton. Ces plumes consacraient
l’idole et la plaçaient au
premier rang; elle de¬
venait alors génie,
esprit, talisman, amulette, et
sepénétraitd’une manière particulièrede l’essence
même des dieux. Les
temples où ces fétiches étaient
principalement adorés se nommaient des mordis,
vastes enclos entourés de murs ou
de palissades,
dans lesquels on avait soin de
pelles
ménager des cha¬
pour les idoles et des tombes
pour
chefs. Les arbres distribués autour
de
ceinte étaiçnt saqrés; on
cette
les
en¬
y voyait des casuarinas
HS
au
VOYAGES ET MARINE.
feuillage mélancoli(|.ue,. clés tesmesias et des
coFclias qui forment des berceaux
au
impénétrables
soleil. Le culte se com.ix>sait de prières, d’of¬
frandes et de sacrifices.
des poissons, des fruits,,
On immolait aux dieux
des porcs, des oiseaux,
victimes hu-
et, dans les temps de guerre, des
madnes. Les fouctions sacerdotales étaient hérédi¬
taires , et les prêtres avaient
le rang de chefs ; le
pontife était ordinairement un membre de la fa¬
mille régnante. A côté des prêtres, et en dehors
de leur influence, figurait la classe des areotis, qui
se recrutait par une sorte d’initiation et d’inves¬
titure religieuse. Les droits des.areois, véritables
chefs de l’île, leur assuraient en toutes choses
une impunité dont ils usaient largement. ■
Telles sont les
mœurs
et les croyances contre
lesquelles les missionnaires anglicans allaient
Trompés par la tolérance affec¬
tueuse des naturels, ils crurent à un triomphe
facile. Leur illusion ne fut pas longue. On les
écoulait, on réclamait leurs secours comme mé¬
caniciens, comme ouvriers intelligents et habiles;
mais on s’en tenait là. A peine installés, ils
avaient cherché à combattre les mœurs locales
dans ce qu’elles avaient de plus barbare ; la cou¬
tume qui existait parmi les aréois, de détruire
leurs nouveaux nés,attira d’abord leur attention’.
avoir à lutter.
’
Cette coutume barbare prenait sa source dans la
nécessité
l’aktkmise a taïti.
149
Pour vaincre cet odieux usage, les apôtres s’adres¬
sèrent à l’amour des mères, qui parut capituler;
mais les préjugés
des chefs reprirent bientôt le
dessus. Ces tentatives infructueuses furent même
suiviesde quelques persécutions. Si les intentions
du vieux Pomaré étaient toujours excellentes, son
fds ne cachait pas son éloignement pour les mis¬
sionnaires, et bientôt des guerres civiles vinrent
empirer cette situation précaire. De 1800 à 1803,
prêtres anglicans, malgré des prédications
nombreuses et d’infatigables efforts, n’avaient
les
obtenuaucun résultat réel. Partout où ils s’étaient
présentés, on les avait tournés en ridicule, en
disant que leur Dieu était tout au plus le servi¬
teur du grand Oro, le maître du monde. Telle
était la situation des choses à la mort de Pomaré P*',
maré II.
qui eut pour successeur son fils, Po¬
Une confusion effroyable suivit cet événement.
Pendant six années environ,
tacle d’un bouleversement
Taïti offrit le spec¬
complet. Il s’agissait
de l’image du dieu Oro que se disputaient divers
partis, et en l’honneur de laquelle on tua et dé¬
vora des milliers de victimes. Les équipages des
navires anglais de relâche dans les ports de Taïti
se mêlèrent, à diverses reprises, de la lutte, et
imposée aux aréois, comme aux autres chefs , d’abdiquer en fa¬
veur
de leurs entants.
iSO
VOYAGES ET MARINE.
lirent incliner le succès du côté des armes à feu.
Au milieu de
ces
désordres, les missionnaires
n’avaient pu se maintenir sur la grande île; ils
s’étaient retirés â Eimeo, où Pomaré ne tarda
point à paraître, vaincu, dépossédé, monarque
couronne. L’heure était propice pour une
sans
conversion. Le chef taïtien accusait Oro de
sa
défaite et commençait à douter d’une divinité qui
l’avait si mal soutenu. M. Nott, seul missionnaire
lieux, exploita habilement cette
disposition. 11 promit à Pomaré la victoire au nom
d’un dieu nouveau, et laissa entrevoir, comme
complément à l’influence céleste, le concours de
quelques équipages anglais. Pomaré n’hésita plus:
il se fit instruire et baptiser par le pasteur Nott;
puis, pour rompre avec les vieilles idoles, il
resté
sur
les
choisit une occasion solennelle et viola la loi du
tabou. Le tabou est cette interdiction religieuse en
usage dans toute la
Polynésie, interdiction qui
frappe certains objets, certains hommes, certains
lieux; c’est le seul code formel en vigueur dans
Aussi, en violant le tabou, Pomaré rom¬
pait-il avec tout son passé. Cet exemple retentit
ces îles.
au
loin. Bientôt i’île entière d’Eimeo demanda le
baptême, et il fallut que M. Nott sollicitât avec
instance de nouveaux auxiliaires pour sa mission.
L’élan était donné, le chef le plus important
avait abjuré le culte des idoles; le reste n’était
l’aiitémise a TAÏTI.
151
plus qu’une question de temps. UneanarchieprO'
fonde dévorait la grande île; on vint
supplier
Pomaré d’y reparaître et d’y ressaisir le pouvoir.
Tous les partis l’appelaient, le regrettaient. Les
chefs vainqueurs avaient fait de Taïti le théâtre
de leurs saturnales; les champs restaient en
friche; une seule culture demeurait en honueur,
celle de la racine du ti {dracæm termimUs), dont
on tirait une
liqueur spiritueuse. L’île n’était
plus qu’une distillerie et un cabaret; la chaudière
était un rocher creux, la cornue un couvercleen
bois, le réfrigérant un conduit en roseau. Autour
de cet alambic se pressaient des naturels qui bu¬
vaient la liqueur à mesure qu’elle tombait dans
le récipient, puis, ivres et furieux, s’entr’égor¬
geaient les uns les autres. A ce récit, Pomaré
comprit que l’heure était venue de tenter de nou¬
veau le sort des armes. Il reparut à Taïti, où, du¬
rant trois années entières, il eut à soutenir le
choc des idolâtres. Un instant son étoile pâlit et
sembla
s’effacer; mais un dernier effort lui fit
regagner le terrain qu’il avait perdu, et vers la
fin de 4815 il demeurait souverain absolu de tout
Pareil ipel.
religieuse marchait plus rapi¬
Eimeo, berceau de l’église nou¬
velle, était toute convertie. On ne-pouvait suffire
ni aux prêches ni aux baptêmes. Une chapelle
La propagande
dement
encore.
152
VOYAGES
ET MARINE.
Les chefs du
leurs faux dieux, et le grandprêtre avait mis ^e sa main le feu aux idoles.
L’archipel entier suivit cette impulsion. Chaque
jour amenait des conquêtes nouvelles, et, vers la
fin de 1814, les îles comptaient plus de six cents
avait été construite et inaugurée.
pays abjuraient
chrétiens. La victoire de Pomaré acheva cette
œuvre de
patience et de persuasion. Pour porter
à la puissance des fétiches, le
chef vainqueur détacha une élite de ses guerriers
vers le temple d’Oro. Cette troupe entra dans le
sanctuaire du dieu, décapita son image, bloc de
casuarina grossièrement sculpté, et porta la tête
aux pieds de Pomaré. Celui-ci affecta d’abord de
s’en servir pour les plus vils usages, par exemple
cAimme billot de cuisine; puis il la jeta au feu.
Cette exécution, faite avec éclat, eut une influence
un
dernier coup
décisive au sein des îles, et fut suivie de la des¬
truction des idoles encore debout. Un an après,
y eût en vain
l’ancien culte.
on
cherché le moindre vestige de
Taiti chrétienne obéissait désormais à Pomaré :
il la plaça dans les mains de chefs
dévoués, et,
l’inspiration des missionnaires, songea à la
réorganisation du pays. Dans ce travail, per¬
sonne ne voulut et ne sut tenir
compte des mœurs
antérieures qu’il importait de
ménager. La tran¬
sition fut trop brusque; aussi devait-elle
porter
sous
l’artémise
a
taïti.
153
dans l’avenir des fruits funestes.
Cependant les
premiers jours de la propagande furent marqués
par des épisodes touchants. Un renfort d’apôtres
arriva tle Sidney avec un
évangile taïtien; on le
reçut avec enthousiasme, mais on voulut avoir
plus encore. Une imprimerie fut fondée à Eimeo
par les soins du révéï’end Ellis, connu par ses
importants travaux sur les contrées polynésiennes.
M. Ellis, débarquant avec une
presse et des ca¬
ractères, causa presque une révolution dans le
pays. Les livres de piété manquaient; on en
comptait un exemplaire à peine par_famille, et
plusieurs d’entre elles n’en avaient pas. Pour y
suppléer, ceux-ci avaient copié te syllabaire,
ceux-là, ne pouvant se procurer du papier, s’é¬
taient
contentés de tracer, à l’aide d’un
jonc
trempé dans une teinture violette, des passages
des Ecritures sur des morceaux d’étoffe
préparés
allait rendre
superflues ces combinaisons d’une ferveur ingé¬
avec
soin. L’arrivée d’une
presse
nieuse.
Quand la machine se trouva installée, Pomaré
voulut être des premiers à la voir. M. Ellis com¬
posa une page sous ses yeux, puis
la manière d’en obtenir une
lui enseigna
épreuve. Le souve¬
rain de Taïti était
enchanté; il suivait de l’œil les
progrès du travail, calculait le nombre des lettres
et prenait à toutes ces
opérations un plaisir d’en-
154
VOYAGES ET MARINE.
fanl. L’impression réussit à souhait. On tira deux
mille six cents exemplaires du syllabaire, un ca¬
téchisme taïtien
,
des extraits des Ecritures et un
Évangile selon saint Luc. Pendant ce travail, la
population se pressait aux portes de l’atelier en
poussant des cris d’admiration ; « O Angleterre,
terre du savoir! » disait-elle. Le rivage était en¬
combré de pirogues; de tous les points de l’ar¬
chipel, on venait chercher des livres.
Souvent, dit le révérend Ellis, témoin ocu¬
laire *, souvent je voyais paraître trente ou qua¬
rante embarcations
qui venaient demander et
attendre des exemplaires. Un soir, au coucher du
soleil, une pirogue arriva de Taïti, montée par
cinq hommes. Us plièrent leur voile, débarquè¬
rent, et s’acheminèrent vers mon logement. J'al¬
lai au-devant d’eux. « Luka ! le parau na Luka
(Saint Luc! donnez-nous Saint Luc), » me direntils tous à la fois en m’offrant en échange des bam¬
bous pleins d’huile de coco. Je n’avais pas d’exem¬
plaires prêts, et les engageai à se retirer dans le
village pour y passer la nuit. Le crépuscule, tou¬
jours très court sous les tropiques , venait de
finir. Je me retirai. Quelle fut ma surprise, quand
le lendemain, au soleil levant, je les aperçus cou-,
chés à terre, devant la maison ! Inquiet, je leur
«
Polynesian Researches.
l’artémise
a
taïti.
155
demandai
pourquoi ils avaient passé la nuit en
plein air : « Maître, me répondirent - ils nous
avions peur que quelqu’un ne vînt de grand matin
,
vous
demander des livres , et nous avions résolu
de ne nous éloigner qu’après en avoir obtenu. » Je
les conduisis dans l’imprimerie, et, ayant assem¬
blé des feuilles à la
hâte, je leur en donnai à
exemplaire, puis deux autres encore
pour leur mère et leur sœur. A peine les eurentils en leur pouvoir, que,
s’empressant de me re¬
mercier, ils coururent au rivage, hissèrent leur
voile et retournèrent vers leur île natale, sans
avoir bu ni mangé, ni fait aucune
provision. »
Cette première phase du
pouvoir des mission¬
naires ne rencontra que des cœurs soumis. Le
chant des hymnes , les cérémonies
religieuses
chacun
un
,
,
enchantaient les nouveaux catéchumènes. Le ta¬
bou, cette loi impérieuse , avait été abolie, l’in¬
fanticide n’était plus imposé aux mères. Tout
allait au mieux : l’obéissance était complète, les
chapelles regorgeaient de monde, la ferveur sem¬
générale et sincère. Malheureusement ce
n’était là qu’une piété extérieure; les dehors seuls
avaient été domptés; au fond, les
indigènes n’a¬
vaient rien perdu ni de leur goût pour le plaisir,
blait
ni de leur nature ardente, ni de ces instincts des
sens
si
énergiques chez eux. Les missionnaires
s’en aperçurent et
voulurent lutter, mais leurs
156
VOYAGES ET MAKINE.
efforts échouèrent. Les conseils furent aussi im¬
puissants que les rigueurs. Pomaréeut beau met¬
tre toute son autoritéau service du nouveau culte,
créer des châtiments pour les plus légers délits :
il parvint seulement ù organiser l’hypocrisie. Le
mal avait fait de tel s progrès dès IStO, que les mis¬
sionnaires convoquèrent une assemblée des chefs
pour promulguer une sorte de code pénal. Leroi
ouvrit la séance et lut une série de dispositions
coërcitives qui atteignaient les moindres contra¬
ventions morales. Cet acte ne fit qu’accroître le
mécontentement; les procès qui en furent la suite
ne guérirent rien , ne réparèrent rien , et là où
les missionnaires croyaient avoir semé la crainte,
ils ne recueillirent que le scandale.
Pomaré lui-même résista en quelques occa¬
sions, aux empiètements des évangélistes. Sous le
titre de Sociétés auxiliaires des Missions, ils avaient
,
organisé une perception indirecte au profit du
culte. Les sociétaires devaient fournir une cer¬
quantité de valeurs en nature, des racines
d’arrotü-rootjpar^exemple, ou de l’huile de coco.
Cette taxe, légère d’abord, finit par devenir si
onéreuse, que Pomaré s’en formalisa. Ce fut là
d’ailleurs un éclair fugitif de résistance. Dans les
dernières années de sa vie, ce chef célèbre se
laissa abrutir par l’ivrognerie. Boire et traduire
les Écritures, telles furent les deux idées fixes
taine
l'artémise a taïïi.
157
qu’il conciliait de la manière la plus singulière.
Chaque matin, il se rendait dans son petit kios¬
que, situé sur l’îlede Motou-Ta, avec sa Bible sous
le bras et sa bouteille de rhum à la main, il y de¬
meurait des heures, des journées entières, lisant
l’une et vidant l’autre. Puis, quand il sentait sa
tête s’alourdir à la suite de libations trop copieu¬
ses :
«
Pomaré, s’écriait-il, ton cochon est main¬
tenant plus en état de régner que toi. » Ces excès
le minèrent ; la pensée s’en alla d’abord, puis la
vie; il mourut vers la fin de 1821. Les mission¬
naires, qui lui devaient leur puissance, lui^accordèrent peu de regrets; ils ne songèrent plus qu’à
élever dans leur intérêt et selon leurs vues l’héri¬
tier du pouvoir, alors âgé de quatre ans.
Cependant, depuis la mort de Pomaré, l’in¬
fluence morale semble s’être retirée peu à peu
des missionnaires : ils efîraient encore les popu¬
lations, mais depuis long-temps ils ne les dirigent
plus. L’enfant qu’ils élevaient comme un Joas, à
l’ombre de l’autef, couronné en 1824 au milieu
d’un grand cérémonial, s’est éteint dans leurs
bras en 1827. Depuis lors les deux femmes qui
ont régné sur Taïti, Pomaré-Wahine comme ré¬
gente, Aïmata-Wahine comme reine,|ont souffert
impatiemment un joug qu’elles ne pouvaient bri¬
ser, et ont protesté plus d’une fois par leur con¬
duite. Le système de compression laborieusement
158
VOYAGES
ET
MARINE.
poursuivi s’est écroulé devant des scandales partis
de si haut, que les missionnaires ne pouvaient les
atteindre. La cour de la jeune reine est devenue
une
école de dissolution. Veuve à dix-neuf ans,
elle a épousé un jeune homme de quinze, et réunit
autour d’elle tout ce que Taïli renferme
diffamés
de femmes perdues.
et
plus libres
,
d’hommes
Les danses les
les cérémonies les plus licencieuses,
les chants les plus voluptueux, ont successivement
Les missionnaires condamneraient bien
sujette aux travaux des routes*, mais quelle
action pourraient-ils avoir sur une reine ? Ils se
contentent aujourd’hui de constater de loin en
loin leur autorité par quelques exemples et de
maintenir sur tous les points de l’archipel un sys¬
tème d’espionnage permanent. Aussi les jeunes
fdles tremblent-elles devant le chapeau depaille et
reparu.
une
,
le bâton blanc du surveillant des missionnaires.
A l’approche de ces insignes
bien connus, on les
voit fuir comme des colombes effarouchées;
plus
danses, plus de folle gaieté; mais à peine le
surveillant est-il hors du regard, que les jeux fo¬
de
lâtres recommencent.
Des diversions plus graves encore ont menacé
'
Le travail des routes est une des peines les plus
ordinaires
du code pénal des missionnaires. Le nombre des toises déroute
à exécuter se trouve proportionné au
fitent ainsi à la viabilité de l’ile.
délit, et les châtiments pro¬
I.’aRTÉMISE
a TAITI.
159
la suprématie des missionnaires luthériens.
est une sorte de schisme né au sein de
L’une
l’archipel
même, et qü’on peut regarder comme une capitu¬
lation des croyances chrétiennes avec les souvenirs
mal éteints de l’ancienne idolâtrie. Ce
schisme
est celui des
mamaias, qui croient en Jésus-Christ
lisent la Bible, mais ne
pensent pas que l’on
soit tenu à autre chose
que ces pratiques exté¬
rieures. Il est très singulier de retrouver dans
et
l’Océanie des hérésies qui ont leurs
analogues en
Europe, entre autres, chez les lecteurs, les laha^
dûtes et les memnonites. Celte
veau
secte, issue d’un cer¬
sauvage, aspire comme les nôtres à la con¬
troverse et s’appuie ,
pour justifier la liberté des
rapports entre les sexes, .sur
l’exemple de Sa¬
qui usait largement du concubinage.
IN’est-cepas un incident curieux que cette scission
religieuse dans un pays pareil et si près du ber¬
ceau d’une
croyance ? Le schisme des mamatas
prend d’ailleurs chaque jour une importance
plus grande, et il peut devenir, dans un avenir
très prochain le culte dominant des îles
poly¬
lomon ,
,
nésiennes.
La seconde diversion qui
inquiète les évangé¬
quelques mis¬
listes luthériens est la tentative de
sionnaires catholiques.
Comme cet événement se
rapporte d’une manière directe au voyage de l’Artémise , nous en parlerons avec
quelques délai'.
VOYAGES ET MARINE.
160
Depuis long-temps la Société des Missions dé
Paris, et surtout la maison de Picpusvoyaient
douleur la propagande protestante s’étendre
avec
sur
rOcéanie , sans que la prédication orthodoxe
s’y fût assuré la moindre conquête. Un préfet
apostolique, M. de Pompallier, et divers vicai¬
res, parmi lesquels figuraient MM. Caret et Laval,
furent dirigés vers ces contrées lointaines, afin d’y
poursuivre une première et dangereuse tentative.
Un navire déposa en passant ces deux mission¬
naires sur les îles Gambier, groupe encore sau¬
vage, et sur lequel n’existe aucun établissement
européen. Qu’on juge du danger que coururent
ces prêtres au milieu de peuples idolâtres et fa¬
natiques. Durant quatre longs mois, leur vie fut
constamment en danger; mais leur patience, leur
douceur, le soin qu’ils prenaient des enfants, des
malades des vieillards, finirent par adoucir ces
natures farouches. Les apôtres creusaient i des
puits et cherchaient à se rendre utiles, gravaient
des croix sur les troncs d’arbes, composaient des
alphabets manuscrits, expliquaient le mystère de
la trinité à l’aide d’une feuille de trèfle, bapti¬
saient quelques naturels plus dociles qije les au¬
tres
construisaient une chapelle dont le mur
était en roseaux et le toit en feuilles de palmier.
Ces premiers succès furent bientôt suivis de con¬
quêtes plus importantes. Les chefs des quatre îles
,
,
l’aktémise a TAÏTI.
161
successivement, et le plus impor¬
celui que les missionnaires nom¬
ment le roi, abattit de ses mains et brûla lesder
nières idoles. Lorsque M. de Pompallier visita,
en 1837, le groupe de Gambier, il
n’y trouva que
se convertirent
tant
de tous,
des catholiques.
Cependant, vers 4836, deux membres de cette
mission avaient pris terre à Pape-lti. A peine le
bruit s’en fut-il répandu sur la plage,, que l’église
luthérienne trembla pour ses ouailles. Si au schis¬
des mamaïas
joignait la concurrence ca¬
tholique, c’en était fait de son autorité.. Elle com¬
prit qu’il fallait agir. Procédant d’une manière
me
se
indirecte, elle ameuta contre les nouveaux venus
la population de Taïti, et excita une espèce d’é¬
meute dont ils faillirent tomber victimes. M. Moë-
renhout, alors chargé d’affaires des États-Unis,
intervint à temps et les sauva. Mais le chef de la
mission anglicane,
Pritchard, n’était pas homme
à s’arrêter à mi-chemin. Cumulant les fonctions
de ministre du culte et celles d’agent commercial,
il réunit les hommes dévoués de sa double clien-
telle, fit entourer la maison dans laquelle se trou¬
vaient les prêtres français
les en arracha après
avoir enfoncé la toiture, et les rembarqua de vive
force sur la goélette qui les avaient amenés. Vai¬
nement M. Moërenhout essaya-t-il de défendre ces
malheureux ; il ne réussit qu’à se faire destituer
,
11
VOYAGES ET MARINE.
1(^2
États-Unis, qui lui
par le gouvernement des
repro¬
cha d’avoir agi contre les intérêts de la foi
luthé¬
rienne. Une autre vengeance plus mystérieuse et
plus cruelle attendait à quelque temps de là ce
digne négociant. Assailli nuitamment dans sa de¬
meure et réveillé en sursaut, il se trouva face à
face d’un homme qui le renversa d’un coup de
hache, et tua sa femme d’un second coup. Cet
assassin était un sujet anglais qui échappa à la
justice locale , et qui, en assassinant M. Moërenhout, croyait sans doute servir les haines de ses
coreligionnaires. Tant de services rendus aux su¬
jets français, et si cruellement expiés, méritaient
quelque retour de la part de notre gouvernement.
M. Moërenhout fut accrédité par la France auprès
des autorités de Taïti.
Mais des outrages pareils ne pouvaient pas
meurer
de¬
impunis. Les îles Sandwich avaient été le
théâtre de scènes à peu près semblables, et l’in¬
tolérance religieuse appelait une répression écla¬
tante. La
Vénus et l’Ârtémise reçurent toutes les
deux des instructions à ce sujet. La Vénus, capi¬
taine Dupetit-Thouars, arriva la
première à Taïti,
singulier hasard elle s’y croisa avec l’ex¬
pédition du capitaine Dumont-D’Urville, com¬
posée des corvettes l'Astrolabe et la Zélée. A
l’aspect de cette force imposante, grande fut la
surprise des naturels, et grand aussi l’effroi des
et par un
l’artémise a TAÏTI.
163
missionnaires. Le capitaine Dupetit-ïhouars entra
hardiment dans le bassin de
Pape-Iti, et après
avoir mis le village sous le feu de son artillerie,
il demanda :
4® le libre accès de Taïti
les Français ,
pour tous
prêtres ou laïques ; 2® une amende
de deux mille gourdes ; 3° un salut de vingt-un
coups de canon pour le pavillon national. A une
signifiation ainsi appuyée on ne pouvait qu’o¬
béir. La jeune reine Aïmata entra dans une vio¬
lente colère contre les missionnaires, et leur
signi¬
fia de s’exécuter promptement et
pour
et pour le salut.
l’argent
La somme demandée fut portée à
bord de la frégate, et Pritchard alla mettre de ses
mains, sur l’île de Motou-Ta le feu au canon qui
rendait hommage aux couleurs françaises. Mais le
révérend ne devait pas en être quitte
pour si peu.
A son tour, le commandant D’ürville se rendit
chez lui, accompagné de M. Moërenhout, et en
,
entrant il lui dit ;
«
Monsieur Pritchard , vous
êtes consul, reconnu par
au
l’Angleterre, et c’est
consul anglais que je viens rendre une visite.
Quanta M. Pritchard, ministre protestant et
juge
taïtien,je l’aurais, s’il n’avait pas d’autres titres,
fait transporter de force à mon
bord, où il de¬
meurerait aux fers jusqu’à notre arrivée en
France. » Le révérend ne
répondit rien et l’on
passa outre. Jamais leçon ne fut plus complète.
Cependant, la Kénus partie, il essaya de pren,
VOYAGES ET MARINE.
IG4
sa
revanche^ et berça de nouveaux contes l’esprit
les Français
crédule des naturels. A le croire,
n’avaient qu’une seule frégate qui ne reviendrait
jamais. La reine avait rendu une loi qui assurait
à nos missionnaires l’accès de Taïti j cette loi fut
révoquée. LArtémise apprit cela à Sydney et cingla
à l’intant même pour Pape-Iti, afin d’inspirer de
nouveau une terreur salutaire. Quand elle arriva,
le révérend Pritchard était en tournée dans les
îles voisines. Les avaries de la frégate ne permet¬
taient pas de parler haut tout de suite : on atten¬
dit que les réparations fussent achevées. Alors le
commandant Laplace fit inviter la reine et les
principaux chefs à se réunir en conseil pour rece¬
voir les propositions qu’il allait faire. A cette ou¬
verture
une terreur générale se répandit dans
l’île; on crut d’abord que la reine résisterait,
qu’elle n’obéirait pas. Mais le principal chef du
pays, Tati, se porta garant pour elle, et le 49
juin , Pomaré-Wahine, souveraine de l’archipel,
parut au grand conseil qui se tint dans le temple
protestant. Un prodigieux concours de peuple ob¬
struait les avenues. Dans la salle étaient rangés
tous les chefs, et derrière eux plusieurs mission¬
,
naires.
Le
commandant
français s’avança
au
accompagné du consul,
Moërenhout, et du capitaine Henri, qui lui
servait d’interprète. Après avoir exposé ses griefs
milieu de l’assemblée,
M.
t’ARTÉMISE
A
TAÏTI.
165
qualifié sévèrement la violation du traité con¬
avec le capitaine Dupetit-Thouars, il de¬
manda : i® que les Français fussent traités dans
l’île à l’égal de la nation la plus favorisée ; 2® qu’un
emplacement fût désigné pour la construction
d’une église catholique, avec toute liberté aux
prêtres français d’y exercer leur ministère. Quand
ces
propositions eurent été répétées à l’assemblée
par l’interprète, le commandant se retira avec
et
senti
tous ses officiers.
Le congrès demeurait livré à lui-même ou plu¬
tôt aux inspirations du chef Tati. Tati était le vrai
roi de l’archipel ;
conseils. C’était
rien ne se faisait que par ses
un
vieillard de soixante-douze
d’une constitution d’athlète, haut de six
pieds, et admirablement proportionné dans ses
formes. Tayo ou ami de M. Moërenhout, il avait
su, durant le court séjour de la frégate, apprécier
le caractère, la bravoure, la générosité de nos
officiers, et il s’était pris pour eux d’une amitié
véritable. L’influence française allait donc domi¬
ans
,
Quelques chefs timorés avaient
pris d’abord la parole, opinant pour une accep¬
tation immédiate de Vultimatum, quand Tati, ja¬
loux de sauver la dignité de l’assemblée, monta à
la tribune. A l’instant le plus profond silence s’éta¬
blit. Tati déplora l’aveuglement dans lequel les
chefs avaient vécu jusqu’alors sur le compte de
ner dans le débat.
166
VOYAGES ET MARINE.
la France^ il parla de la nécessité d’accorder une
réparation à une nation puissante; puis,'par un
mouvement oratoire du plus grand effet, il dé¬
clara que voter à l’étourdie serait justifier la ré¬
putation de légèreté que les Taïtiens avaient trop
souvent méritée par leur conduite. « Songez,
dit-il en frappant sur la tribune que vous déli¬
bérez aujourd’bui sous les yeux des représentants
de très grandes puissances; ne tranchez rien sans
y avoir mûrement réfléchi. Vous demandez qu’on
vote par acclamation, et moi je demande qu’on
se sépare sans avoir rien décidé. Que chacun mé¬
dite cette nuit dans le silence, et demain nous
nous prononcerons avec maturité, avec
sagesse,
pour ou contre la loi.. » C’était donner à la fois à
l’assemblée: une leçon et une impulsion. On se
sépara sur ces paroles, et malgré les intrigues des
missionnaires qui s’agitèrent vainement, les chefs
déclarèrent le lendefnain, à l’unanimité, qu’ils
acceptaient les conditions posées par le comman¬
dant français. Seulement ils demandaient que
l’oii assignât une résidence au clergé catholique.
M. Moërenhout s’y refusa ainsi que M. Laplace.
Ce dernier eut peut-être le tort de consentir à une
condition additionnelle qui déclarait que nos mis,
"■sionnaires ne s’immisceraient en aucune manière dans
les affaires de Tdüi.
Quand les lois s’interprètent à
des distances semblables et sous l’influence de
l’artémise
a
167
taïti.
conseils malveillants, il faut
éviter d’ouvrir la
porte à de misérables chicanes.
Ainsi se termina cette affaire dont l’Arlémise
eut tous les honneurs. Désormais nos mission-
jiaires seront respectés sur ces plages, et les re¬
lations commerciales se ressentiront certainement
successives que les naturels ont re¬
çues. La jalousie des évangélistes luthériens ne
s’attaque pas seulement aux intérêts spirituels,
des leçons
et
les biens de
ce
monde ne leur sont pas
plus
indifférents que les palmes de l’autre. Ainsi, dans
bien des occasions, nos navires baleiniers avaient
eu
à subir des
injures et des dommages que le
passage de nos frégates leur épargnera désormais.
La fermeté de M. Moërenhout et quelques croi¬
sières de bâtiments légers achèveront le reste.
Quant à l’introduction de missionnaires catho¬
liques, nous n’y voyons qu’un avantage, celui de
faire prévaloir, en fait comme en droit, la volonté
et
l’influence de la France. Sous l’action d’un
culte incompatible avec les mœurs du pays et le
caractère de ses peuples, nous avons vu ces gé¬
nérations d’insulaires dépérir et marcher vers un
anéantissement
graduel. Que sera-ce lorsque
deux églises rivales se disputeront les âmes à l’aide
d’arguties théologiques? Taïti est-il bien en état
de comprendre les subtilités de la présence réelle
et les' contradictions de cet anthropomorphisme
168
VOYAGES ET MARINE.
qui, attribuant à Dieu une figure humaine, in¬
des Saints? Si
les deux camps du christianisme engagent la ba¬
taille sur ce terrain, qui ne comprend que le
schisme des mamaïas intei'viendra pour recueillir
les blessés des deux parts? Que la lice soit ou¬
verte au catholicisme dans rarchipei de Taïti,
rien de mieux; mais qu’il use discrètement de la
position qu’on lui a faite et qu’il n’aspire pas au
plus déplorable des triomphes, à un triomphe sur
terdit l’adoration de la Vierge et
des ruines.
Cependant l’Artémise était entièrement restau¬
rée. De
ses
blessures récentes il
ne
lui restait
qu’une courbure légère, résultat du premier abat¬
tage. Le noble navire avait retrouvé sa grâce et
aplomb : sa mâture, son réseau aérien, ses
voiles, ses canons, son lest, tout était remis en
place. Le 21 juin, elle se pavoisa pour recevoir la
reine de Taïti, qui, après bien des hésitations,
son
avait consenti à l’honorer de sa visite. Au moment
de s’embarquer
dans le canot du commandant,
Pomaré-Wahine paraissait peu rassurée; elle je¬
tait des regards craintifs sur M. Moërenhout, qui
avait répondu sur sa tête des suites de cette dé¬
marche. L’air affable des officiers et de l’équipage
Enfin elle se décida. Sa ma¬
jesté taîtienne n’était pas ce jour-là vêtue à son
avantage. Gracieuse et vive sous son costumé inla rassurait à peine.
l’artémise
a
ïaïïi.
169
digène, elle semblait fort mal à l’aise dans les ha¬
billements européens dont on l’avait surchargée.
Son corps souple et élégant se noyait dans une
robe mal taillée; ses beaux cheveux noirs, sa
figure expressive et spirituelle, étaient écrasés
sous un chapeau ridicule, et des souliers
rouges
complétaient cette singulière toilette. Une jeune
princesse d’Eimeo portait en revanche son cos¬
tume avec plus de naturel et plus de goût.
Derrière la reine venait son mari avec un cha¬
peau de paille, en veste et en pantalon blanc.
C’était un fort bel homme, bien pris, découplé
fortement et affectant un air dégagé qui semblait
justifier les jalousies de la jeune Aïmata. Le cor¬
tège se composait de quelques femmes de la cour
bizarrement accoutrées, et d’un petit nombre de
chefs fort simplement vêtus, à la tête desquels on
distinguait Tati. En arrivant à bord, la pauvre
princesse se crut perdue. Les tambours qui bat¬
taient aux champs, une garde nombreuse qui
présentait les armes, le bruit d’une musique as¬
sourdissante, tout ce cérémonial, tout ce tapage,
la surprirent, l’inquiétèrent visiblement. Cepen¬
dant elle se remit de son hésitation et
la main
au
présenta
commandant de la manière la plus
gracieuse. Une collation attendait cette cour po¬
lynésienne, elle y fit amplement honneur. Quand
elle quitta la frégate, un salut de vingt-un coups
170
de
VOYAGES ET MAUINE.
canon
l’accompagna' sur le rivage. La reine
semblait plus effrayée que flattée de tous ces té¬
moignages de considération. Elle alla se remettre
chez M. Moërenhout des alarmes de la journée.
Cette soirée était la dernière que l’Artémise etit
à passer à Taïti. L’heure des adieux avait sonné.
Pour reconnaître les services que
le brave capi¬
taine Abrill avait rendus à la frégate, le comman¬
dant lui avait remis
un
des fusils-Robert que
portait l’expédition; mais les officiers voulurent,
laisser à ce généreux marin un té¬
moignage d’estime, un gage de reconnaissance,
un souvenir. L’un des enseignes avait une longue
vue
plaquée en argent, instrument de prix. On la
lui envoya au nom de l’état-major, après avoir
gravé sur le tube l’inscription suivante : Les offi¬
ciers de la frégate VArtémise au capitaine Abrill. L’ex¬
cellent homme parut plus touché de cette preuve
d’affection qu’il ne l’avait été du cadeau officiel.
Le gouvernement français aura sans doute en¬
core quelque chose à faire pour un étranger à qui
il doit en partie la conservation d’une frégate.
à leur tour,
Les services rendus à VArtémise
sont
pas
d’ailleurs un fait isolé dans une vie pleine de traits
ne
d’héroïsme et de dévouement. Il y a quelques an¬
nées, le capitaine Abrill commandait eu second
un brick pécheur de
perles], quand il rencontra
à Toubouaï une goélette chilienne armée de douze
l’artémise a taïti.
171
et montée par un nombreux équipage.
C’était un pirate ; Abrill ne s’y trompa point; il
canons
capitaine en premier, qui se prit à
trembler de tous ses membres. — « Que voulez-
avertit son
vous
faire, demanda Abrill à son chef. — Mais la
résistance est impossible;
il faut se rendre, ré¬
pondit celui-ci. — Se rendre! je ne connais pas
ce mot-là ; emparons-nous du pirate.—Vous êtes
fou. —Vous allez le voir. » Ces mots échangés,
Abrill monta sur le pont, exposa son projet et de¬
manda des hommes de bonne volonté. Sept mate¬
lots se présentèrent ; il les arma jusqu’aux dents,
jeta dans un canot avec eux, et cingla droit vers
On le héla, il répondit « capitaine
Abrill, » nom populaire dans ces parages ; on le
laissa accoster, croyant qu’il venait traiter des
conditions de la prise. A peine sur le pont, le
vaillant capitaine saisit à la gorge le lieutenant,
et le menaça de lui faire sauter la cervelle s’il
poussait un cri. L’équjpage du pirate était alors
couché; Abrill ferma les écoutilles et en tint ainsi
une portion en
respect. Les autres, qui étaient à
terre, avertis de l’événement, cherchèrent à re¬
prendre leurs avantages; mais Abrill avait chargé
les canons, et menaçait de couler les chaloupes
au moindre mouvement.
Il fallut capituler, et
grâce à cet audacieux fait d’armes, le brick mar¬
chand ramena à Pape-Iti son glorieux trophée.
se
la goélette.
VOYAGES ET MARINE.
172
Au moinonl du
départ de l’Artémise, toute la
colonie européenne de Taïti se trouva réunie sur
le rivage.
rer
Le capitaine Abrill ne vonlait se sépa¬
de la frégate qu’au dernier moment; il s’em¬
barqua avec M. Moërenbout nt ne la quitta qu’à
plusienrs milles au large. Le pilote James remplit
aussi sondevoir jusqu’au bout. Le général Freyre,
M. Robson, le jeune Louis, cet officieux serviteur
de nos enseignes, étaient sur le môle, suivant de
l’œil les préparatifs de l’appareillage, tristes,
muets, ne cherchant pas à cacher leur émotion.
La population indigène gardait elle-même une
attitude de tristesse et de douleur. On ne voyait
plus les sentiers de la plage animés par des groupes
joyeux, s’appelant, se répondant. Le petit arse¬
nal, si vivant naguère, avait un air d’abandon
qui faisait mal à voir ; les habitations discrètes de
la vallée étaient vides et désertes. Ces jeunes
filles
à moitié Françaises déjà, accouraient
une à une, la larme à l’œil, le cœur plein
,
d’amertume.
Tant de
liens si librement
for¬
més, si heureux, si naïfs, allaient donc se
rompre ! Se reverrait-on jamais, après avoir
échangé de si doux noms ? La grève se garnissait
de cet essaim d’Arianes, inconsolables jusqu’au
lendemain. Des pirogues légères, chargées de
tayos, d’amis des deux sexes, venaient se presser
autour de
la frégate, pour
obtenir un dernier
l’artémise a taïti.
173
regard, une dernière expression de tendresse.
Plus d’un gabier du haut de sa hune, plus d’un
matelot, de l’embrasure de sa batterie, saluèrent
de la main ou avec le mouchoir leurs compa¬
gnons, leurs compagnes de logement. C’était la
dernière heure de ces unions improvisées que le
départ allait dissoudre. — Il n’y a qu’une Taïti
monde, disaient les marins. Peut-être les in¬
digènes disaient-ils de leur côté : Il n’y a qu’un
peuple français.
Cependant la frégate se couvrait de voiles, et
la brise l’emportait rapidement. Les pirogues l’es¬
cortèrent jusqu’à la ligne de brisants qui ferme
la rade. Là, il fallut se dire adieu, et, donnant
un dernier regret à cette côte aimée, VArtémise
alla chercher, sous d’autres deux, de nouvelles
au
émotions et de nouvelles aventures.
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EXPÊDITIOIV
DE
L’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
Parmi les navigateurs contemporains qui peu¬
à la succession des Cook et des
Lapérouse, il n’en est point dont les titres soient
plus sérieux que ceux de M. Dumont-d’Urville.
L’Angleterre, très compétente sur ce point, a
vent prétendre
elle-même reconnu l’autorité de ses travaux, et
cet aveu a
dû coûter beaucoup à une marine ri¬
vale. On sait tout ce que la science géographique
doit au premier voyage de l’Astrolabe. Des relève¬
qui embrassent quatre -cents
la Nouvelle-Zélande et trois
cent cinquante lieues au nord de la NouvelleGuinée, l’hydrographie de l’archipel Viti, des îles
Loyalty, de Vanikoro, d’Hogoleu et de Pelew; la
découverte d’une soixantaine d’îles, îlots ou
ments
laborieux
lieues de côtes
sur
176
VOYAGES ET MAUINE.
écueils signalés à la navigation, tel est l’ensemble
des résultats obtenus clans une campagne de trois
années.
Les sciences accessoires n’ont pas
moins bien partagées i les
été
dialectes des tribus
océaniennes, fixés et comparés, sont désormais
acquis à la philologie ; l’histoire naturelle de ces
régions, fondée par les deux Forster, Pérou et
Solander, a reçu de nouveaux développements et
donné lieu à des observations plus approfondies,
tandis que l’étude des races s’est simplifiée par
un classement lumineux, emprunté à la différence
des moeurs et au contraste des types.
Sans doute d’autres travaux estimables,
quoi¬
que moins étendus, ont été exécutés de nos jours
dans cette partie du monde. Sans remonter plus
haut que le début du siècle, nous trouvons l’ami¬
ral russe Krusenstern,
un
dont la relation répandit
grand jour sur la configuration de l’Australie,
des cotes du Japon et des îles de la mer de Chine.
Son élève Kotzebue, commandant le Rurick, armé
Romanzoff, lui succéda dans
parages, et opéra sur les îles Carolines des
reconnaissances pleines d’intérêt. Il eut en outre
aux frais du comte de
ces
le bonheur d’avoir pour interprète le savant Cha-
misso, esprit délicat et orné, qui jeta quelque
charme dans le récit de ce voyage. En même
temps, l’américain Porter éclairait la géographie
des îles Marquises, comme son compatriote Paul-
EXPÉDITION DE L’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
177
ding le fit plus tard pour les îles Mulgrave. Parmi
les Anglais, nous ne voyons guère que le
capi¬
taine Beechey qui mérite une mention : cet in¬
trépide navigateur dirigea son vaisseau, en 4826,
vers le nord-ouest de
l’Amérique, et pénétra, en
longeant la limite extrême des glaces, sur des
points que personne n’avait visités avant lui. La
France a fait aussi quelques efforts. En
1821,
M. Freycinet sillonna les mers du Sud sur la fré¬
gate VUranie, et nous lui devons une scrupuleuse
monographie des îles Mariannes. M. Duperrey y
parut à son tour, en 1823, sur la corvette la Co¬
quille, et il est à regretter que la relation de ce
curieux voyage se fasse encore attendre. Plus ré¬
cemment, MM. Laplace et Dupetit-Thouars,, en¬
voyés en mission spéciale et pour un but déter¬
miné
ont su donner une valeur scientifique
à des campagnes plus particulièrement militaires.
Enfin, King et Lütke, hydrographes si conscien¬
cieux, Billinghausen et Morrell, recommandables
,
à d’autres titres, ont chacun laissé dans le monde
quelques traces de leur passage. Certes,
voulons pas dire que le nom de M. d’Urville doive être placé au-dessus de tous ces
noms;
mais il nous semble que les travaux de la
pre¬
mière expédition de l’Astrolabe dominent ces tra¬
vaux par des vues
plus complètes et des observa¬
tions plus concluantes..
savant
nous ne
12
J78
VOYAGES ET MARINE.
vient
d’achever, en cbmpagnie de la Zélée, promet à la
La seconde exploration que celte corvette
science une moisson non moins abondante. L’idée
principale de M. d’Urville, en reprenant la mer,
était de s’assurer du crédit que méritaient les
renseignements de Weddell. Ce capitaine ayant
trouvé les régions australes entièrement dégagées
de glaces par le 70® parallèle, il était naturel de
croire que les abords du pôle offraient moins de
difficultés dans cet hémisphère que dans le nôtre.
Recherchant la théorie de ce fait, M. d’Urville
avait pu l’entrevoir dans l’absence de grands
continents du côté du sud et dans l’action plus
efficace dès vents sur des mers plus vastes. Quoi
qu’il en soit, la solution de ce problème était
assez
intéressante pour aborder l’entreprise,
même en courant le risque d’un échec. Les ten¬
tatives de Uarry et de Ross, dans la zone boréale,
ne sont pas restées sans éclat, quoique infruc¬
tueuses. Ici d’ailleurs le champ était plus nou¬
veau, moins circonscrit, moins embarrassé. Tout
le monde le crut à bord des corvettes, et les équi¬
pages
quittèrent Toulon le 7 septembre 4837,
pleins d’ardeur et d’espérance. Le capitaine
d’Urville montait VAstrolabe, le capitaine Jacqui-
not commandait la Zélée.
Les premiers mois du voyage
très médiocre intérêt.
n’offrirent qu’un
On iraversait alors des
EXPÉDITION DE L’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
179
trop connues. La curiosité ne se réveilla que
dans le détroit de Magellan et au
mers
mouillage du
Port-Famine. Des paysages vigoureux, une nature
vierge encore, fixèrent sur-le-champ l’attention.
On retrouva quelques traces du séjour du
capi¬
taine King et de deux baleiniers américains. Ces
circonstances rendirent les
équipages au senti¬
ment de leur mission aventureuse. On
commença
les travaux, soit à terre, soit à bord, et la carte
du détroit fut rectifiée en plusieurs
points à l’aide
Cependant les tribus voi¬
sines s’étaient familiarisées avec nos
marins; on
avait aperçu des Patagons et des Pécherais. Ces
premiers n’ont rien des mœurs farouches que les
anciens géographes leur ont attribuées. De haute
taille sans être gigantesques, ils montrent un ca¬
ractère doux et sociable, des mœurs
simples et
indolentes. Les Pécherais, bien
plus dégradés au
physique, onjt également des habitudes paisibles.
Toute la différence entre les deux
races, sorties
sans doute d’une souche
commune, provient de
leur manière de vivre. Le
Patagon est chasseur;
le Pécherai est pêcheur ; celui-ci ne
quitte pas sa
pirogue, celui-là son cheval. Les uns et les autres
de relèvements précis.
sontid’une bienveillance extrêmeenvers les étran¬
gers, et deux matelots américains , abandonnés
sur cette
plage, avaient trouvé pendant plus d’qn
an, chez les Patagons, une hospitalité fraternelle.
180
VOYAGES ET MARINE.
qui, après
antarctique, furent débarqués au
M. d’Urville recueillit ces malheureux,
la croisière
Chili.
On se trouvait alors à la fin de décembre, et
était temps de se diriger vers le pôle. De tous
il
les
navigateurs qui avaient pris cette route, Weddell
était le seul dont on pût suivre les traces. Cook,
en 1775, avait sur ce point rencontré les glaces
par le 60® degré; Powell, en 1721, n’avait pas
pu aller au-delà de 62“ 30’ ; Biscoë s’était élevé
avec beaucoup de peine à 63“ ; mais Weddell as¬
surait qu’il avait trouvé la mer libre jusqu’au
71® parallèle. Les corvettes naviguèrent donc dans
cette direction et sur des eaux
parfaitement unies ;
mais, le 18 janvier, un bloc de glace, de quatre-
vingts pieds de haut, se montra devant VAstrolabe.
Le lendemain, ces masses flottantes allèrent en
augmentant, et, le 22, par 65“ environ, une im¬
mense barrière se déroula sur toute la ligne de
l’horizon. On se ferait difficilement une idée de la
magnificence sinistre d’un tel spectacle. Abusé
par un effet d’optique, l’œil découvre dans ces
blocs inégaux des merveilles monumentales.
Tantôt ce sont des clocbers de cathédrales go¬
thiques bizarrement sculptés, tantôt des forêts
d’obélisques lumineux ou bien des temples gi¬
gantesques comme ceux d’Ellora, ou d’immenses
carrières de marbre étincelant, ou enfin une
EXPÉDITION DE L’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 181
vaste capitale
hérissée d’édifices et dans la forme
vaporeuse et confuse que lui donne le brouillard
du matin.
Sans les
dangers qu’elle recélait, cette scène
aurait pu longtemps captiver le regard ; mais il
fallait songer à des soins plus sérieux, on avait
l’ennemi en face. Pendant quelques jours, on cô¬
toya cette éternelle muraille,- en cherchant si elle
n’offrirait pas dans son étendue quelque solution,
toujours
plus compacte et plus menaçante. A diverses re¬
prises, les deux corvettes se trouvèrent resserrées
entre d’énormes glaçons, et le 3 février, une bar¬
rière de deux cents toises de large les sépara de
la haute mer. Qu’on juge des craintes qui vinrent
assaillir les équipages! Il fallait s’ouvrir violem¬
ment un passage, tantôt à l’aide du vent, tantôt
au moyen de
pioches, de leviers et de pinces. A
force de bras et de cordes, on tirait les bâtiments
de continuité. Partout on la retrouva,
de manière à leur faire tracer un sillon au milieu
des glaces. Pendant cinq jours, les équipages fu¬
occupés à cette rude manœuvre. Le 9 au
matin, les vents ayant passé au sud , lés corvettes
déployèrent toutes leurs voiles pour livrer à l’ob¬
stacle un dernier combat. Contenues par les
rent
glaces, mais chassées par la brise, VAstrolabe et
la Zélée se roulaient et s’agitaient en bondissant
sur ce lit inégal. Ces secousses faisaient gagner
VOYAGES ET MAUINE.
182
un peu
de chemin, mais tout s’arrêtait quand la
barrière devenait trop haute. Alors il fallait em¬
ployer les machines et les bras, coucher les vais¬
seaux sur le flanc pour les faire glisser avec plus
de facilité et les traîner ainsi au risque de les
voir se briser en mille éclats. Enfin cette angoisse
eut un terme : après avoir creusé leur route pen¬
dant une lieue, la Zélée et VAstrolabe touchèrent
de nouveau à la pleine mer. Elles étaient sau¬
vées, non sans blessures; elles sortaient de cet
étau qui les avait tenues comprimées pendant une
semaine.
A la suite de cette épreuve
si concluante, il
n’y avait plus à se lancer dans de nouveaux périls,
sur la foi de Weddel. Cependant il répugnait à
M. d’Urville de n’emporter de ces parages qu’un
désappointement. Il prolongea encore la barrière
polaire pendant trois cents milles sans pouvoir
trouver d’issue, et ne s’arrêta que lorsque la di¬
rection des glaces l’eut éclairé sur l’inutilité de
ses efforts. Alors il se rabattit sur les îles Orkney,
dont il compléta la géographie, puis sur la par¬
tie orientale du Shetland, qu’il rectifia et réta¬
blit. Sur ce point, il y avait à s’assurer de l’exis¬
pitons neigeux qu’avaient aperçus des
pêcheurs de phoques, et qu’ils avaient désignés
sous les noms de Terres de Palmer et de Trinité.
tence de
Foster, Biscoô et Morrell en avaient eu vaguement
EXPÉDITION DK L’ASTIîOLABE ET DE LA ZÉLÉE. 183
connaissaace el leur avaient imposé divers noms.
Le commandant de l’expédition française voulut
fixer l’état réel de ces terres mystérieuses. Il les
attaqua dans une partie qu’aucun navigateur n’a¬
vait encore aperçue, et en traça la configuration
sur une
entre
étendue de cent vingt milles à peu
près,
le parallèle de 63® et 64°, et les méridiens
de 58° et 62°, à l’ouest de Paris. Ces terres, cou¬
ronnées de pics nombreux, sont couvertes d’un©
couche de
glaces éternelles. La principale fut
appeléè Terre de Louis-Philippe-^ les autres reçu¬
rent divers noms.
Cependant, au milieu de ces pé¬
nibles travaux, la saison avançait, et les
équipages
commençaient à souffrir du scorbut. Il fallut
quitter ces tristes contrées en toute hâte, et re¬
gagner l’un des ports du Chili. A l’arrivée devant
la
Conception, quarante hommes à bord de la
Zélée étaient hors de service. L’Astrolabe ne
comp¬
tait que quinze malades; mais déjà le mal faisait
des progrès, et
l’état-major lui-même commen¬
çait à en éprouver les cruels symptômes. Des
soins attentifs, un régime salubre et l’air du
rivage
eurent bientôt
et
combattu les atteintes du fléeau,
ramené la santé
sur
les visages. Quand on
mouilla dans la baie de Valparaiso, il ne restait
plus que trois scorbutiques à bord.
Ici allait commencer
tre série d’études.
pour l’expédition une au¬
L’Océanie l’attendait; les cor-
184
VOYAGES ET MARINE.
réparées, mirent leur proue sur ses ar¬
chipels. A part don Juan Fernandez, célèbre par
les aventures du matelot Selkirk qui inspirèrent
le Robinson Crusoé, on n’aperçut aucune terre
avant les îles Gambier, foyer intéressant d’une
mission catholique. Il y a cinq ans de cela, ce
petit groupe, qui forme l’extrémité orientale de
l’archipel de la Société, était en proie aux misères
et aux dérèglements de l’état sauvage. La polyga¬
mie, le fétichisme, l’anthropophagie, y régnaient
sans
partage, et la condition des naturels appro¬
chait beaucoup de celle de la brute. Quelques
prêtres des missions de Paris ont changé tout
cela. Déposés sur ces îles, ils se virent, pendant
six mois, chaque jour à la veille d’être tués ou
dévorés. La foi les soutint; ils attendirent. Quel¬
ques procédés industriels enseignés à propos, quel¬
ques médicaments distribués avec intelligence,
leurs soins pour les malades, leur bonté envers
les vieillards, leur tendre affection pour les en¬
fants, adoucirent ces cœurs farouches et domp¬
tèrent ces natures rebelles. Un petit nombre d’in¬
digènes se laissa d’abord baptiser, puis d’autres
suivirent, enfin les chefs eux-mêmes abjurèrent
leurs croyances, et mirent de leurs mains le feu
aux idoles. Ce fut le signal d’une conversion gé¬
nérale. Aujourd’hui la population des îles Gam¬
bier est entièrement catholique.
vettes,
EXPÉDITION DE L’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
185
Quand l'Astrolabe et la Zélée se trouvèrent en
vue
de ees terres; une embareation se
du rivage et se dirigea vers
détacha
les corvettes; trois
Français et plusieurs insulaires la montaient. On
les admit
sur
le pont;
les Français étaient des
matelots attachés au service de la mission. Quant
indigènes, ils n’avaient rien de cette curiosité
enfantine, de cette cupidité instinctive, qui ca¬
ractérisent ces tribus ; on voyait qu’une discipline
religieuse s’était emparée de leurs esprits et com¬
aux
mandait à leurs
penchans. Ils ne touchaient à
rien sans en demander la permission,
et répon¬
daient avec intelligence aux questions qu’on leur
figure de
à cette
opération délicate, et se montra enchanté des
bagatelles qu’on lui donna en retour. Le teint de
adressait. Un officier voulut mouler la
l’un d’eux, qui se prêta fort patiemment
ces
hommes était fortement cuivré; leurs traits,
sans être
réguliers, n’avaient rien de repoussant ;
leurs membres, bien conformés, accusaient de la
vigueur. Ce groupe de Gambier, le plus impor¬
tant théâtre de la propagande catholique dans
l’Océanie, se compose de cinq ou six îles peu dis¬
tantes les unes des autres, et dont la plus consi¬
dérable, Mangareva, est couronnée par un pic,
le mont Duff, qui s’élève à une hauteur de douze
cents pieds au-dessus du niyeau.de la mer. Le
meilleur mouillage est à Kamaran, entre Manga-
186
reva
VOÏAGliS ET M VUINE.
et
Karavaï, et ce fut là que les deux cor¬
vettes jetèrent l’ancre, le 4 août 4838.
chef des îles Gambier était alors
Mapou-Taona ; mais son influence paraissait su¬
bordonnée à celle de son oncle Matoua, ancien
grand-prêtre des idoles, aujourd’hui catholique
Le principal
fervent. L’un et l’autre obéissaient d’ailleurs aux
quatre membres delà mission, MM. Caret, Laval,
Guillemard et l’évêque de Nilopolis. Deux mille
âmes environ peuplent ce petit état insulaire, et
relèvent de ce double pouvoir temporel et spiri¬
tuel. C’est un noyau d’église qui, sans les jalou¬
sies de la société biblique de Londres, se serait
bientôt étendu dans toute la Polynésie. Le com¬
mandant d’Urville avait quelques instructions au
sujet de cet établissement. Il expédia d’abord à
l’évêque les ballots qui lui étaient destinés, et alla
ensuite lui rendre visite dans l’île d’Aokena, lieu
de sa résidence. Le lendemain, l’évêque vint à
bord en grand costume, et le roi des Gambier
crut à son tour devoir
honorer les corvettes de
présence. Chacun de ces dignitaires se vit sa¬
de canon, et le pavillon de
l’archipel fut hissé aux mâts des navires. Cet
échange de bons procédés continua des deux cô¬
tés. Le roi envoya aux corvettes ce qu’il avait de
meilleur, des fruits à pain, des poules, des cocos,
des bananes, le commandant se fit un plaisir de
sa
luer de neuf coups
EXPÉDITION DK l’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
lui offrir des objets
un
187
qui le comblèrent de joie :
fusil à deux coups, de la poudre, des étoffes
complet.
fixé pour une messe solen¬
nelle qui devait se célébrer en plein air sur le
rivage. Elle eut lieu le 12 août. Dès le matin, les
corvettes avaient été pavoisées; vers les neuf
heures, l’état-major en grande tenue et les équi¬
pages en armes descendirent sur la plage de
Mangareva. L’évèque officia, et tous les person¬
nages des îles Gambier parurent à la cérémonie.
Au premier rang figurait l’ancien grand-prêtre
Matoua, géant de six pieds; puis venaient la reine
et Un habillement
Un jour avait été
et sa tante, coiffées toutes les deux d’un chapeau
de paille et vêtues d’une robe d’indienne. Le roi,
assis sur une sorte d’estrade, avait endossé une
redingote en drap bleu et portait pour la pre¬
mière fois des souliers et des bas qui semblaient
l’inquiéter beaucoup, et dont il se débarrassa
après le service. Les princesses n’avaient pas
poussé si loin l’étiquette; elles étaient demeurées
pieds nus. La population s’échelonnait à quelque
distance, les hommes d’un côté, les femmes de
l’autre, tous accroupis sur leurs talons. Aux
chants du prêtre, ils répondaient en chœur avec
beaucoup d’ensemble et avec un accent guttural
des plus prononcés. Quand l’office fut terminé
l’évêque adressa un petit sermon en français aux
,
188
VOYAGKS ET MAUINE.
équipages, et un autre en langue indigène aux
insulaires de Mangareva, qui l’écoutèrent dans le
plus profond recueillement. Ce spectacle était
plein d’émotion et d’intérêt; il rappelait les pre¬
mières scènes de la conquête du Nouveau-Monde,
quand des milliers d’indiens s’inclinaient devant
le crucifix d’un moine et signalaient leur sou¬
mission par de grandes abjurations publiques.
Le triompbe du catholicisme a même été sur ces
plages plus pur et plus glorieux : l’Évangile n’y a
point eu le bûcher pour auxiliaire.
Les missionnaires de Gambier racontèrent aux
officiers des corvettes par quels prodiges de pa¬
tience ils étaient venus à bout d’établir leur em¬
pire sur les naturels. Chez ces tribus, ce n’est
pas le fanatisme qui domine, mais l’indifférence.
Elles ne tiennent pas à leur culte, mais elles ne se
passionnent pour aucun. Avec une pareille dis¬
position des esprits la ferveur arrive lentement,
et, sans la ferveur, point de néophytes. Ce n’est
pas tout : il fallait rendre intelligibles à ces races
abruties des mystères religieux que la plus haute
raison ne saurait pénétrer. Les apôtres y épui¬
sèrent toutes les ressources de leur piété, tous
les trésors de leur persévérance. Ils fabriquaient
de petites croix en osier et venaient les planter
devant la case des chefs, afin de les familiariser
avec la vue de cet emblème. Pour expliquer le
EXPÉDITION DE l’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 189
dogme de la trinité, ils avaient adopté la feuille
du trèfle, qui semblait résumer ce symbole des
trois personnes en une seule. Chaque jour c’é¬
taient de nouveaux efforts inspirés par la dévotion
la plus ingénieuse. Rien ne réussissait pourtant.
Alors les missionnaires appelèrent à leur aide des
Ils avaient apporté quel¬
ques outils et une petite pharmacie : ils mirent
moyens plus profanes.
tout cela au service des naturels, ne se réservant
rien pour eux-mêmes.
De leurs mains ils creu¬
sèrent des puits, bâtirent des cases et entreprirent
de construire une chapelle en bambous. Pendant
temps, leur chétif bagage s’épuisait sans se
renouveler; leurs vêtements s’usaient, et ils
étaient obligés d’en surveiller attentivement la
conservation. Qu’on juge de leur embarras! Eux
qui blâmaient la nudité chez les indigènes, ils
étaient à la veille de n’avoir plus rien pour se
couvrir, et d’énormes solutions de continuité
dans leur costume les mettaient en infraction
ce
journalière avec les préceptes qu’ils enseignaient.
Enfin, tant d’héroïsme, tant de patience, furent
couronnés de quelque résultat. Des secours ar¬
rivèrent d’Europe, et l’abjuration d’un grand
chef décida du sort de l’archipel.
Depuis ce temps, les îles de Gambier ont changé
d’aspect. A la promiscuité on a vu succéder les
unions régulières; des mœurs réservées ont rem-
VOYAGES ET MARINE.
190
placé la licence d’autrefois. Quelques Français,
fixés sur les lieux, se sont empressés de donner
l’exemple en choisissant des femmes parmi les
naturels et
en
élevant leurs familles à l’euro¬
péenne. Une sorte de civilisation matérielle s’est
introduite avec le culte nouveau et l’a rendu cher
par des bienfaits aisément appréciables. Avant
l’arrivée des missionnaires, ces peuples se fai¬
saient la guerre pour avoir des cadavres et se li¬
vrer
traces de cette
entre
plus de
dépravation , et la concorde règne
à d’horribles
festins. Il
ne reste
les chefs des îles. La mission a ouvert des
écoles où les enfants viennent s’instruire : le beau-
frère du roi commence à écrire passablement, et
grand nombre d’insulaires lisent très couram¬
Déjà les cases, plus soli¬
dement construites, prennent un air de propreté
et d’aisance; les cultures sont mieux entendues,
la canne à sucre a été naturalisée, et l’on va jus¬
qu’à tisser le coton. La race elle-même semble
s’améliorer. Le type plat et écrasé de ces tribus
fait peu à peu place, chez les enfants, à des lignes
plus gracieuses et plus pures. Au lieu de vivre
seulement de pêche , les naturels élèvent mainte¬
nant des poules et des cochons, et sur leur .ter¬
rain volcanique toutes les céréales réussissent à
souhait. Avec des moyens plus puissants, cette
civilisation microscopique serait certainement
un
ment leur catéchisme!
EXPÉDITION DE L’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
191
plus avancée; mais telle qu’elle est, et si près de
son
berceau, elle surprend et charme à la fois.
Rien n’est plus curieux que ces chrétiens
chent à demi-nus, s’embarquent sur des
à balancier, et
qui mar¬
piroguès
brandissent leurs lances armées
d’os de poissons. Sous cet aspect, en
apparence
farouche, ils cachent une docilité parfaite, et
jamais on ne les vit rebelles à la voix de leurs
pasteurs.
ici
Ce n’est pas sans intention
de
avec
terre.
que nous parlons
quelque développement de ce coin
L’avenir de la
propagande catholi¬
dans les archipels de l’Océanie tient plus
qu’on ne le suppose au succès de cette église
que
naissante. Les missions
anglaises et américaines,
les presbytériens et les
wesleyens, se partagent
des îles importantes et les défendent contre le ca¬
tholicisme avec une inquiétude
ombrageuse. Vai¬
engagé la ^
nement nos missions de Paris ont^elles
lutte en envoyant de courageux
apôtres à Taïti,
Sandwich et dans la Nouvelle-Zélande. Les
aux
luthériennes, investies de toute la puis¬
indigènes,
ont suscité aux
évangélistes français des dilBcultés sans nombre, et, ne
pouvant les intimider,
ont eu
recours, sur plusieurs points, à des dépor¬
sectes
sance
locale et agitant à leur gré les
tations violentes. Pour mettre
un terme
à cette
oppression, notre gouvernement a fait quelques
VOYAGES ET MARINE.
192
frégates chargées de
venger les outrages dont nos prêtres avaient à se
plaindre. Mais le fanatisme religieux ne capitule
pas facilement, et la leçon-, si sévère qu’elle ait
efforts
:
il a envoyé deux
pu être, sera bien vite effacée. La propagande lu¬
thérienne, s’appuyant d’un côté sur l’Union amé¬
ricaine de l’autre sur l’Angleterre j n’acceptera
,
jamais, sur les lieux où elle règne, une lutte
franche et sincère avec la propagande catholique.
Sûre de ses avantages, elle préférera anéantir
toute concurrence au moyen des armes tempo¬
relles. C’est beaucoup si elle souffre le voisinage
de quelques établissements précaires, tels que
oeux des Gambier et de l’archipel de Samoa.
Comme foyer et comme point de départ, ces
églises au berceau ont donc une valeur réelle;
elles peuvent devenir une pépinière d’apôtres et
un lieu de refuge où ils viendront s’abriter contre
la persécution.
Après quinze jours de station sur cet archipel,
l'Astrolabe et la Zélée remirent à la voile, et le 24
elles étaient en vue des îles Marquises (NoukaHiva). En aucun lieu de l’Océanie, le paysage
n’est plus beau, plus riche, plus varié. Les val¬
lons sont couverts d’une magnifique robe de ver¬
dure, que traversent de loin en loin, comme au¬
tant de sillons d’argent, de larges et éblouissantes
cascades. Le cocotier, le bananier, l’arbre à pain,
EXPÉDITION DE L’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 193
dominent le long des plages; les pandanus et les
hibiscus régnent à mi-côte; les sommets sont nus
et stériles.
Parmi les groupes qui se rattachent à
la Polynésie,
celui-ci est l’un des plus arriérés.
et quand les
corvettes mouillèrent dans la baie d’Anna-Maria,
plusieurs femmes, venues du rivagë à la nage,
montèrent sur le pont sans aucune espèce de vê¬
tement. Le tatouage est l’ornement
obligé de ces
peuples : l’importance d’un individu se mesure
au nombre et à la nature des
lignes qui le sil¬
lonnent. Chez les femmes, cet ornement ne se
compose que de dessins légers et superficiels; les
jeunes filles n’y sont point assujéties.
Le séjour des deux corvettes devant les îles
Marquises ne dura qu’une semaine, et pendant
ce
temps les rapports se maintinrent avec les ha¬
bitants sur le pied le plus amical. Les naturels
de la baie d’Anna-Maria appartiennent à la tribu
des Toupias, constamment en guerre avec les
Hoppas et les Taïpiis, qui occupent le reste de
ces îles. Ils obéissent à une reine
qui dirige un
conseil de chefs. Cette princesse honora de sa vi¬
site l’Astrolabe et la Zélée, et parut flattée de quel¬
ques cadeaux qui lui furent offerts. L’exercice à
feu l’étonna sans l’intimider, et elle fit même en¬
tendre qu’elle serait bien aise d’avoir de sem¬
blables instruments de guerre pour s’en servir
Les naturels y -vont presque nus,
13
VOYAGES ET MARINE.
contre ses ennemis. Le lendemain de cette entre¬
vue ,
les corvettes quittaient le mouillage. Après
avoir reconnu une suite de,petites îles, elles pa¬
rurent devant Taïti
le 9 septembre et relâchèrent
dans la rade de Matavaï. Dans le même moment,
la
baie
frégate la Vénus se trouvait à Pape-Ifi,
voisine, afin d’y poursuivre la réparation de quel¬
ques griefs.
Les deux corvettes concoururent à
terminée par
Cet incident,
2)lus politique que scientifique, était une sorte
de hors-d’œuvre pour l’expédition : aussi le sé¬
jour à Taïti fut-il abrégé et suivi d’une reconnais¬
sance hydrographique de tout le groupe. Il s’a¬
gissait de rectifier les cartes de Cook, dont les
la négociation qui intervint et qui fut
l’Artémise quelques mois plus tard.
indications fautives faillirent causer la perte de
l’une des corvettes sur les récifs de Mopélia.
De l’archipel de Taïti, on se dirigea sur
celui
de Samoa , que Bougainville avait nommé îles des
Navigateurs. Ces parages ont une triste célébrité
dans l’histoire des voyages : ils furent témoins de
là catastrophe du capitaine Delangle, compagnon
de Lapérouse. Lapérouse venait de mouiller sur
l’île de Maona en décembre 1787, et deux jours
de relations bienveillantes l’avaient rassuré sur
lës dispositions des
naturels. Les pirogues af¬
long des bâtiments et s’y livraient à
des échanges paisibles. Une petite rixe entre un
fluaient le
EXPÉDITION DE L’ASTR0L4BE ET DE LA ZÉLÉE.
195
sauvage et un matelot avait seule troublé la bonne
harmonie ; mais le commandant avait cru assez
faire pour la sûreté des
équipages en montrant
indigènes, dans un tir aux pigeons, la puis¬
sance des armes à feu. Confiant dans sa
force,
Lapérouse se hasarda même à parcourir les ha¬
meaux de la plage, et l’accueil
qu’il y reçut ne
fit qu’accroître sa sécurité. Cependant une cata¬
strophe se préparait.
Le troisième jour, le capitaine
Delangle se
rendit à l’aiguade avec deux
chaloupes et deux
aux
canots montés par soixanle-une
personnes armées.
La marée étant basse, on échoua
les chaloupes ;
les canots seuls restèrent à flot. Dans les
pre¬
mières heures, l’opération se fit
tranquillement;
seulement peu à peu le nombre des naturels
aug¬
mentait, et il s’éleva bientôt à plus de mille.
D’abord curieux
importuns, ils finirent par
Delangle voulut les apaiser
avec
quelques cadeaux ; mais il plaça mal ses fa¬
veurs, et ne fit qu’aggraver la situation. Sous
peine d’un désastre, il fallait opérer la retraite :
Delangle l’ordonna trop tard. Le premier grapin
venait d’être levé, quand une
grêle de pierres an¬
et
devenir turbulents.
nonça les hostilités. Le capitaine,
viter une affaire sanglante,
désireux d’é¬
n’y fit répondre que
de fusil déchargé en l’air. Ce fut
assez pour
provoquer une attaque générale. Mille
par un coup
J96
VOYAGES ET MARINE.
sauvages se précipitèrent dans la mer, ayant de
l’eau jusqu’à la ceinture. Les mousquets ne les
arrêtèrent pas;
ils allèrent droit aux embarca¬
renversé par
coup de casse-tête. A ses côtés périrent les
officiers qui cherchaient à le défendre. Doués
d’une vigueur athlétique, les naturels engagèrent
une lutte corps à corps dans laquelle tout l’avan¬
tage leur resta. Les pierriers des chaloupes por¬
taient à faux ; les mousquets, avec leurs amorces
mouillées, faisaient mal leur service. Ce fut une
tions. Delangle tomba le premier,
un
horrible boucherie. Heureusement, par un mou¬
vement
spontané, les équipages compromis se
décidèrent à abandonner les chaloupes pour se
réfugier dans les canots. Cette diversion sauva une
partie de nos marins. Ramenés par cette retraite
à l’instinct du pillage , les sauvages se précipitè¬
rent à l’envi sur les embarcations qu’on leur
abandonnait, les mirent en lambeaux, les dépe¬
cèrent et s’en disputèrent les débris. Dans cet in¬
tervalle, les canots, un instant arrêtés dans leur
marche, purent s’éloigner et regagner les fré¬
gates; mais vingt-cinq hommes étaient restés sur
cette plage fatale, et longtemps on crut que leurs
cadavres avaient été dévorés.
Le passage
des corvettes à Opoulou, sur le
groupe de Samoa, contribua à éclaircir ce qu’il y
avait de
mystérieux dans cette affaire. D’après
EXPÉDITION UE L’ASTUÜLABE ET DE LA ZÉLÉE. 197
renseignements qui furent donnés, ce dé¬
d’un malentendu, et non
d’un complot formel. Les naturels de Samoa sont
d’origine polynésienne, et rien chez eux ne ré¬
les
sastre fut le résultat
vèle des habitudes de cannibalisme. Les corps
des victimes furent donc inhumés, et quelques
blessés, qui survécurent à la catastrophe, purent
finir tranquillement leurs jours dans ces îles. La
conduite des insulaires à l’égard de VAstrolabe et
de la Zélée ne démentit pas d’ailleurs ce qu’une
explication semblable peut avoir de favorable pour
eux. Durant le cours de la relâche, ils se montrèrént fort pacifiques. Un jour seulement il arriva
qu’un élève, qui s’était aventuré dans l’intérieur,
fut dépouillé par son guide. A l’instant, le com¬
mandant voulut donner au pays une leçon sévère.
Cinquante hommes armés débarquèrent sur la
grève, et une réparation fut demandée. Le chef
du village l’accorda sans délai. Il fit restituer les
objets volés, et y ajouta douze petits cochons;,
.sous
forme d’amende.
On recueillit, dans celte relâche,
quelques dé¬
tails sur les îles du groupe de Samoa. Le chris¬
tianisme les a déjà visitées. Des missions luthé¬
riennes et catholiques y ont successivement paru.
Le littoral semble à peu près converti ; l’intérieur
seul est idolâtre. Le type y est beau, les femmes
surtout ont des formes remarquables. Au premier
198
^
VOYAGES
ET
MARINE.
coup-d’œil, il est facile de distinguer un chrétien
d’un idolâtre. Le chrétien se coupe les cheveux j
l’idolâtre les laisse croître, et comme la chevelure
est fort crépue, on le dirait chargé d’une énorme
perruque. Le pays offre un aspect de richesse et
d’abondance. Les cases, propres et symétriques,
ressemblent à des ruches à miel; les pirogues,
merveilleusement ajustées, ont jusqu’à cinquante
pieds de long et sont manœu vrées avec une adresse
infinie. Habiles et industrieux, les habitants excel¬
lent dans la fabrication des nattes, dont ils four¬
nissent les archipels voisins. C’est en somme un
peuple avancé, intelligent, prêt pour la civili¬
sation
.
Vavao, dans l’archipel de Tonga-Tabou , où se
rendirent ensuite VAstrolabe et la Zélée, est une sta¬
tion encore plus intéressante. Les missions luthé¬
riennes, si promptes à s’emparer de toutes les posi¬
tions, n’ont pas négligé ce groupe, qui s’étend du
18® au 22® parallèle, et comprend deux grandes îles
et une infinité de
petits îlots. L’archipel de Tonga-
Tabou marche presque de pair, pour l’importance,
avec ceux
de la Nouvelle-Zélande, de Taïti et des
Sandwich. Il appartient, comme eux, à la race
polynésienne et aux tribus les plus intelligentes
de cette race. Il a ses traditions religieuses, son
histoire militaire, ses grands hommes, sa généa¬
logie de souverains. A Tonga-Tabou, l’autorité
EXPÉDITION DE l’ASTROLABE ET pE LA ZÉLÉE. 199
des anciens jours se perpétue;
mais aux des jBapaï et à Vavao l’influence des missionnaires sem¬
ble avoir prévalu sur les pouvoirs idolâtres. Pe
là une guerre intestine qui ne cessera qu’avec la
conversion totale de ce groupe. Vavao est entiè¬
rement chrétien ; les missionnaires Thomas et
Brooks y tiennent les rênes du gouvernement, en
même temps qu’ils dirigent les âmes. TongaTabou est plus rebelle : à diverses époques, les
wesleyens ont tenté de s’y établir, et la persécu¬
tion les en a chassés. La résidence du roi et de la
reine est à Vavao, devenu ainsi le vrai chef-lieu
de l’archipel, et tôt ou
tard cette circonstance
ramènera les îles dissidentes à l’obéissance et à
l’union.
A. peine les deux corvettes étaient-elles mouil¬
lées sur cette baie que le couple royal se rendit à
bord en compagnie des chefs de la mission- L’en¬
trevue fut des
plus amicales. M. d’Urville et l@
missionnaire Thomas n’eurent qu’à renouveler
connaissance, lis s’étaient déjà vus en 1827. Une
rencontre plus inattendue fut celle d’un matelot,
nommé Simonet,
qui avait déserté de l'Astrolabe
dans le cours de sa première campagne.
Poussé
la corvette, onze ans
auparavant, s’était débattue pendant quatre jours
contre les écueils, et, sauvée de ce’péril, elle avait
eu ensuite à se défendre d’un complot tramé par
par une tempête violente,
200
VOYAGES ET MARINE.
deux marins donl le résultat fut l’enlèvement d’un
canot avec les hommes
qui le montaient. Il fallut
alors avoir recours au canon pour obtenir satis¬
satisfaction
incomplète, puique le principal
coupable ne fut pas rendu à ses supérieurs et
faction de cette injure, et encore la
demeura-t-elle
livré à la justice navale.
Ce coupable était 1© même Simonet que l’on
retrouvait à Vavao. Depuis le jour de sa désertion,
il avait essuyé des fortunes diverses. Proscrit par
les chefs indigènes,
il avait quitté Tonga-Tabou,
et s’était promené d’île en île sans pouvoir se fixer
nulle part.
Turbulent et débauché, la mission
l’avait mis à l’index ; on l’accusait d’être catho¬
lique et de vendre de l’eau-de-vie aux naturels. A
quelque temps de là, ce fut bien pis encore. Un
missionnaire français ayant paru sur ces rivages ,
Simonet crut devoir se constituer son défenseur,
son interprète. La partie était trop inégale ; le
missionnaire catholique fut forcé de se rembar¬
quer précipitamment ; mais avant de partir, ce
prêtre laissa entre les mains du matelot une lettre
adressée au premier capitaine de la marine fran¬
çaise qui relâcherait sur ces côtes. Naturellement
cette pièce pouvait amener des représailles. Les
missionnaires luthériens voulurent l’anéantir: Si¬
monet la leur refusa. Alors on résolut sa
Enlevé
et
perte.
déporté dans une île inhabitée, il ne
EXPÉDITION DE L’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
fut arraché à cet exil
201
qu’après avoir payé une
rançon de vingt piastres d’Espagne, et quand pa¬
rurent l’Astrolabe Ql la Zélée, on
l’envoya garotté à
bord des corvettes comme un malfaiteur. Là , Si-
monet chercha à atténuer ses torts, à expliquer sa
conduite ; mais le commandant le fit mettre aux
fers et ne le relâcha qu’à la Nouvelle-Zélande, où
il fut débarqué.
Pendant que l’expédition se reposait à Vavao,
voyageurs mirent leur temps à profit pour
étudier l’archipel de Tonga et ses races, fort cu¬
nos
rieuses. Déjà, dans un séjour antérieur, M. d’Dr-
ville avait recueilli sur cette contrée des notions
étendues ; il
les compléta dans sa l’elâche nou¬
rapi¬
dement le travail du navigateur le plus exact peutêtre que l’Océanie ait inspiré.
Le type est beau dans ces îles. Les hommes
y
sont de haute stature ; ils ont le nez
acquilin, les
lèvres minces, les cheveux lisses, le teint d’un
jaune animé. Les femmes sont gracieuses, et dans
velle , et on nous saura gré de résumer ici
le nombre il s’en rencontre de vraiment belles. Le
buste chez les deux sexes est ordinairement nu :
des étoffes de tapa ( broussonetia ) leur couvrent le
reste du corps
jusqu’à mi-jambe. Le caractère de
peuples a été l’objet des jugements les plus
opposés, ce qui prouverait chez eux une grande
mobilité d’humeur, ou une dissimulation raffinée.
ces
202
VOYAGIÎS ET MARINE.
Leur état social est fort avancé. La famille y obéit
à des coutumes régulières , et les femmes y sont
l’objet de plus d’égards que dans les autres grou¬
pes. On peut même dire que ces naturels possèdent
des qualités d’un ordre supérieur, et entre autres
une puissance sur eux-mêmes qui suppose une
raison élevée et réfléchie.
Il est assez remarquable de retrouver sur ces
écueils lointains
quelque chose qui rappelle la
société romaine. Les chefs tongas ont des clients,
de vrais clients,
qui, au moyen de ce patronage,
tiennent un rang intermédiaire entre les patri¬
ciens et le peuple. Chacune de ces trois classes
obéit à des lois qui lui sont propres et qu’on en¬
droit de la no.
blesse est ce même tabou, que l’on retrouve dans
toutes les contrées polynésiennes. Un chef frappe
de tabou, c’est-à-dire interdit à tous l’uàage de
denrées dont il craint l’épuisement; il suspend,
à l’aide de ce mot sacramentel, la pêche dans
certaines baies, dans certaines criques, afin que
le poisson puisse s’y renouveler; il empêche de
traverser les champs avant que la récolte soit faite,
de toucher aux arbres avant que le fruit soit mûr.
A ce point de vue, ce veto s’exerce tantôt pour
l’utilité particulière, tantôt pour l’utilité com¬
mune. D’autres fois, il ne s’agit plus que de de¬
voirs d’étiquette. Ainsi, il est défendu de manger
freint rarement. Le plus grand
EXPÉDITION DE E’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 203
devant un chef, de toucher aux vivres qu’il a en¬
tamés. Ces interdictions
puériles se multiplient
à l’infini et ne semblent faites que pour maintenir
Les classes peu¬
mêler par le mariage; mais l’homme qui
la sévère distinction des rangs.
vent se
épouse une femme d’un rang supérieur vit tou¬
jours avec elle dans des conditions d’infériorité.
Les enfants prennent la position du conjoint le
plus noble. Les mariages se contractent avec une
grande liberté; les enfants des chefs seuls sont
fiancés d’avance et astreints à une fidélité rigou¬
reuse. Dans un cas d’adultère, la loi livre les
deux coupables à l’époux outragé, qui peut se
faire justice lui-même. Ordinairement il se borne
à répudier sa femme. Peu de formalités accom¬
pagnent la cérémonie du mariage; l’époux va
chercher sa future dans la maison de ses parents
donne ensuite un repas aux amis des
familles. Il n’y a pas d’autre consécration.
et
deux
Les maisons des Tongas, d’un ovale allongé,
se
composent d’un toit soutenu sur un assem¬
blage de poteaux et de solives proprement ajustés
et réunis par des liens. Le plancher, en terre
battue, est recouvert d’une couche d’herbe sèche,
au-dessus de laquelle sont étendues des nattes en
feuilles de cocotier. L’intérieur peut se diviser en
plusieurs pièces au moyen de compartiments.
D’autres nattes, roulées sur le talus du toit,
204
VOYAGES ET MARiNE.
s’abaissent au besoin pour garantir l’habitation de
la pluie, ou se relèvent, dans les ardeurs de l’été,
pour donner accès aux brises fraîches de la mer.
logis, les maîtres seuls occupent une
pièce distincte; le reste de la famille couche dans
la grande salle, et les serviteurs ont de petites
cellules séparées. Les nattes servent de lits, et
Dans
ce
les vêtements de couvertures. Quant aux meubles
ils ne sont pas nombreux : ce sont des bols pour
le kava, boisson favorite des naturels, des gourdes
pour contenir l’eau, des vases de coco remplis
d’huile pour la toilette, des escabeaux et des
coussinets en bois. Entourées d’un verger, ces
habitations forment de petits villages bien décou¬
pés, bien tenus, palissadés dans un but de dé¬
fense et ombragés par d’impénétrables berceaux
de verdure.
Les principales occupations qui animent l’inté¬
rieur de ces cases consistent, pour les hommes,
dans la fabrication des armes, des filets et des
pirogues; pour les femmes, dans celle des étoffes.
Les procédés employés pour ce dernier travail
sont fort ingénieux ; les ouvrières vont d’abord
cueillir les plus jeunes baguettes du broussonetia,
dont elles enlèvent adroitement l’écorce, qui,
nettoyée et plongée dans l’eau, s’y macère dans
un sens opposé à sa courbure naturelle. A la suite
de celte préparation, on étend l’écorce sur un
EXPÉDITION DE L’ASTUOLXBE ET DE LA ZÉLÉE. 205
d’arbre qui sert d’établi, et on la bat avec
maillet prismatique à quatre faces, tantôt uni,
tronc
un
tantôt
garni de rainures. De temps à autre, la
matière est repliée sur elle-même pour être bat¬
tue et étendue de nouveau; puis,
quand elle est
arrivée au degré de finesse et de fermeté conve¬
nable, on la fait sécher. Les pièces obtenues par
ce procédé ont une
longueur qui varie de sept à
huit pieds, sur une largeur moitié moindre. Ainsi
préparée, l’étoffe est blanche; quand on veut
la teindre, on la place sur une large planche
garnie de substances fibreuses très serrées, et, à
l’aide d’un bain de teinture de l’écorce du koha,
répand sur la pièce une couleur brune et lus¬
trée. Un autre travail essentiel du
on
ménage, c’est
l’archipel de Tonga.
La préparation d’un porc entier dans un four de
pierres incandescentes est une recette dont nos
marins ont pu apprécier le mérite. Le
porc est
la cuisine, très raffinée dans
la base de tous les repas.
Autour de ce mets de
résistance figurent des fruits de toute sorte, des
ignames bouillies et écrasées dans une émulsion
de noix de cocos, des gelées faites avec des
plantes
saccharines, des racines de tare accommodées de
diverses manières. Au moment du repas, ces di¬
vers
objets sont étalés sur des feuilles de bananier,
et le chef de la famille
découpe les parts ; des ser¬
viteurs debout derrière les convives, leur pré,
VOYAGES ET MARINE.
206
sentent
de temps à autre
d’eau de coco.
des courges remplies
objet essentiel
pour les Tongas, et les cheveux sont surtout chez
eux l’objet d’un entretien de tous les instants.
Autant de têtes, autant de coiffures. Quelques
élégants laissent croître leur chevelure dans toute
sa
longueur, d’autres la portent absolument rase;
il en est qui, à l’aide de mordants, la teignent en
blanc, en rouge ou en blond, et la frisent ensuite
avec une patience exemplaire. Quand ce chefd’œuvre de l’art est achevé, ils ne bougent plus,
de peur d’en déranger l’économie. Les femmes
ne font pas autant d’apprêts, mais elles se cou¬
ronnent de fruits de pandanus ou de fleurs odo¬
rantes. Dans les lobes de leurs oreilles, percés
de larges trous, elles introduisent des cylindres
de trois pouces de long, et des articulations de
roseaux remplies de poudre jaune. Des colliers
de coquilles, d’ossements d’oiseaux, de dents de
requins, d’arêtes de baleine complètent ces or¬
nements. L’usage des bains joint à des frictions
constantes d’huile de coco, donnent à leur peau
une douceur et un lustre remarquables.
L’usage le plus caractéristique de ces pays est
celui du hava, boisson particulière aux peuplades
polynésiennes et produit de la fermentation des
racines du piper methyslicum. La préparation du
Les soins de la toilette sont un
EXPÉDITION DE E’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE,
i207
kava esl ordinairement un plaisir de famille; mais
celle d'un kava solennel s’élève à la hauteur d’une
cérémonie publique. Dans cette occasion, tous
les chefs se placent en rond sur une vaste pelouse,
les supérieurs
tenant le haut du côté du cercle,
les inférieurs se rangeant auprès d’eux dans l’or¬
dre de la hiérarchie. Le peuple n’est pas acteur
dans ces scènes,
il n’y assiste qu’en témoin, et a
seulement le droit de circuler autour de l’en¬
ceinte. Quand tout le monde est assis, les servi¬
teurs entrent et
apportent les racines du kava;
le président les passe
à un préparateur,
nettoie et les livre ensuite à ceux
les mâcher. Cette opération est
qui les
qui offrent de
nécessaire pour
que l’eau puisse plus facilement absorber les par¬
ties épicées de la substance fibreuse. Ainsi tritu¬
rées, les racines sont réunies dans un
l’on verse d’abord de l’eau, puis le
où
préparateur
exprimer
les agite, les presse, les pétrit, afin d’en
tout le suc;
vase
après quoi, jetant le tout dans un filet
il le tord de nouveau avec une
grande force, de manière à ce que la partie éner¬
gique de la racine en découle entièrement. Un
kava bien confectionné fait le plus grand hon¬
neur au
préparateur : le kava a ses artistes. Quand
la boisson est prête, le chef en règle la distribu¬
tion avec un grand cérémonial. Chaque convive a
préparé une coupe naturelle, à l’aide de feuilles
à larges mailles,
208
VOYAGES ET MAUINE.
peut servir qu’une
fois; après y avoir bu, on la jette pour en fabri¬
quer une autre. L’étiquette la plus sévère préside
à l’appel des noms, et ce serait insulter grave¬
ment un Tonga que de le faire décheoir de son
de cocotier : cette coupe ne
numéro d’ordre dans une distribution solennelle.
de tribus qui aient autant de fêtes
publiques , de bals, de tournois, que les Tongas.
Les voyageurs ne tarissent pas sur ce sujet; Cook
ne se lasse point d’admirer les danses gracieuses
de ces insulaires; Maurelle en parle avec enchan¬
tement, d’Entrecasteaux leur consacre de longs
récits, et Waldegrave renchérit encore sur ces
peintures voluptueuses. Aujourd’hui ce n’est
guère qu’à Tonga-Tabou, où les mœurs anciennes
survivent, que l’on peut retrouver quelques ves¬
tiges de ces traditions. L’une des plus grandes
fêtes du pays a un caractère belliqueux; on y voit
deux partis de guerriers qui, arrivés dans une
sorte de champ clos, y exécutent quelques ma¬
nœuvres, et, après avoir échangé un défi bruyant,
détachent de part et d’autre un champion déter¬
miné. Ainsi de couple à couple l’action s’engage,
et la bataille est un long duel. A chaque triomphe,
quelques vieillards, juges du camp, proclament
le nom du vainqueur, toujours accueilli par un
Il est peu
cri d’enthousiasme. Des bouffons animent la scène
et
remplissent les intermèdes. Les femmes ne
EXPÉDITION DE l’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
209
sont pas repoussées de ces
tournois, et souvent,
les mains garnies d’un ceste, elles se livrent à un
pugilat qui n’est ni sans danger, ni sans gloire.
Ordinairement le combat fait place à une danse.
Les musiciens qui l’exécutent sont armés de bam¬
bous dont le son est plus ou moins
grave, suivant
la longueur des tubes, ou bien de tambours com¬
posés d’un bloc de bois à demi évidé par une
fente centrale. On se ferait difficilement une idée
de l’harmonie qui
résulte d’un pareil orchestre;
mais les oreilles indigènes sont habituées à ce dia¬
pason.
Au premier appel du tambour, quatre
groupes d’hommes s’élancent, tenant à la main
pagaïe d’un bois mince et léger qu’ils font
voltiger autour d’eux d’une manière prestigieuse,
la portant tantôt à gauche, tantôt à
droite, ou la
faisant passer rapidement d’une main à l’autre.
Rien de plus vif que ces évolutions combinées
avec des mouvements de danse et des
poses d’en¬
semble. Parfois ce ballet se complète
par le chant,
et l’un des acteurs vient réciter un
prologue au¬
quel ses compagnons répondent comme dans les
chœurs du théâtre antique; puis l’orchestre et
les comédiens alternent, l’un avec un redouble¬
ment de tambours, les autres avec des chansons
mélancoliques, tandis que l’auditoire s’associe à
tous ces efforts et
joue lui-même un rôle en
une
criant: Bien! bien! encore! encore!
14
VOYAGES ET MARINE.
210
danse aux tlambeaux a un autre caractère;
les femmes seules y figurent, et c’est le soir seu¬
lement qu’elle a lieu. Le coup-d’œil en est char¬
mant. Tous les palmiers de la place publique
i, La
sont
sur
garnis de torches de résine, qui répandent
cette scène des clartés joyeuses. Les éclats de
filles préludent à la fête et .ne
quand les tambours ont donné, le
rire des jeunes
cessent que
signal. Alors vingt, danseuses, demi-nues, les
garnis de rosés de la Chine et le corps
enveloppé de guirlandes, se répandent au milieu
de l’enceinte et y décrivent des ondulations gra¬
cheveux
cieuses. Les mouvements
de
ces
femmes sont
d’abord lents et mesurés : elles pivotent sur elles-
mêmes, ou s’inclinent toutes dans le même sens
avec une
précision merveilleuse. D’autres fois elles
élèvent ensemble leurs mains au-dessus de leurs
former une auréole, puis
elles les ramènent avec une sorte de pudeur sur
têtes de manière à se
poitrines nues. Par moments elles bondis¬
replient ensuite en imitant
le balancement de la vague. Cette danse calme
leurs
sent sur un pied et se
laisse ressortir tout le luxe de la
toilette, les
bandes de tapa drapées avec goût, les fleurs, les
colliers et la verroterie; aussi
la coquetterie la
prolonge-t-elle volontiers. Mais peu à peu le mou¬
et les poses s’animent
avec la musique. Dans l’orchestre comme parmi
vement devient plus vif,
EXPÉDITION DE L’ASTHüEABE ET DE LA ZELEE.
211
les figurantes, la symétrie fait alors place au dé¬
sordre, et cette danse peu édifiante ne finit pas
même quand les flambeaux se sont éteints.
Les traditions religieuses des
Tongas se ré¬
duisent à quelques croyances vagues. Ces insu¬
.
laires adorent les esprits sous le nom A’Hotouas,
çà et là, dans l’intérieur des terres, on trouve
des chapelles qui leur sont dédiées et qu’entourent
et
des, casuarinas, arbres sacrés du pays. Ainsi
dolâtrie de ces insulaires est plus
que réelle, et
l’i¬
emblématique
l’on n’a pas retrouvé chez eux les
fétiches qui ornaient les temples de la Polynésie
orientale. Peut-être faudrait-il plutôt regarder ce
culte comme un naturalisme analogue à la doc¬
trine des esprits, si répandue sur le continent
asiatique. Une circonstance fort singulière, c’est
qu’une légende locale rappelle l’histoire biblique
de Caïn et d’Abel dans des termes
auxquels il
est impossible de se méprendre. Voici ce curieux
morceau :
«
Le dieu
Tangaloa et ses deux fils < allèrent
habiter Bolotou. Il y avait
demeuré long-temps
quand il parla ainsi à ses deux fils : — Allez avec
vos
femmes et habitez dans le monde à
Tonga.
Divisez la terre en deux et peuplez-la
—
séparément.
Us s’en allèrent. Le plus jeune des
deux fils
était fort habile. Le premier, il fit des
haches,
des colliers de verre, des étoffes et des miroirs.
Î12
V0Y4GES ET MARINE.
L’aîné était tout autre : c’était un fainéant. Il ne
faisait que se promener, dormir, et convoiter les
ouvrages de son frère. Ennuyé de les demander,
il pensa à le tuer et se cacha pour cette mauvaise
action. Il rencontra un jour son frère qui se pro¬
menait, et il l’assomma. Alors leur père arriva
de Bolotou, enflammé de colère, et l’interrogea :
Pourquoi as-tu tué ton frère? fuis, malheu¬
reux, fuis! — Ensuite Tongaloa adressa la parole
—
à la famille de la victime. Lancez vos pirogues,
dit-il, faites route à l’est vers la grande terre.
Votre peau sera blanche comme votre âme, car
votre âme est belle. Vous serez habiles, vous fe¬
rez des haches, toutes sortes de bonnes choses
et
de grandes pirogues. — Puis Tangaloa dit au
—
Vous serez noir car votre âme est
frère aîné :
mauvaise, et vous serez dépourvu de tout. Vous
bonnes choses, et vous n’irez
pas à la terre de votre frère. Comment pourriezn’aurez point de
vous
votre
y aller avec vos mauvaises pirogues? Mais
frère viendra quelquefois à Tonga pour
commercer avec vous. »
Cet échantillon des légendes
de l’archipel de
Tonga, s’il est vraiment authentique, comme
l’assure Mariner, serait des plus précieux, car il
renfermerait à la fois une analogie frappante avec
les livres sacrés et une prophétie singulière tou¬
chant les voyages de découvertes des Européens.
EXPÉDITION DE l’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 213
Pour leur culte, tout idéal,
les Tongas n’ont
point de prêtres proprement dits. Le sacerdoce
est un fait accidentel, qui se manifeste
pour un
homme à un jour, à une heure donnée. Le dieu
l’inspire, aussitôt il est prêtre; il sort de la con¬
dition humaine, il passe à l’état de
pure essence.
Tant que l’extase dure, ce caractère
persiste; il
cessequand le souffle divin n’anime plus l’hommC;
Aussi les prêtres appartiennent-ils, dans ces îles,
à la classe inférieure. Aucun crédit ne s’attache
à leurs fonctions,
leté de mise
en
qui exigent une grande habi¬
scène, et rappellent les phéno¬
mènes extérieurs par
lesquels se révélaient les
anciennes pythonisses. Un prêtre tpnga doit d’a¬
bord s’abandonner à
une
profonde mélancolie;
il lutte avec le dieu et cherche à le vaincre : vaincu
à
son
tour ,
il laisse échapper des révélations
confuses et tombe dans une crise nerveuse dont
il ne se relève que pour faire un excellent repas.
Voilà le rôle; il n’est pas fait pour exciter l’envie.
Les prêtres sont également consultés au sujet des
l’on promène de chapelle en cha¬
pelle. Ils paraissent encore, quoique d’une ma¬
nière secondaire, dans les fêtes publiques et dans
les funérailles, qui sont les plus belles de ces
fêtes. C’est là qu’on voit accourir des populations
entières chargées d’offrandes et prolongeant leup
deuil pendant des mois entiers.
malades que
214
VOYAGES ET MARINE.
peine écoulés depuis
Quatre jours s’étaient à
rarri\ée de l’Astrolabe et de la Zélée à Vavao , et
déjà les deux corvettes tournaient leurs proues vers
d’autres rivages. Les missionnaires anglicans ,
MM. Brooks et Thomas , avaient obtenu du com¬
mandant leur passage jusqu’aux
on
îles Hapaï, où
les déposa deux jours après. Le nom des îles
Hapaï rappelle involontairement celui de Finau,
le premier homme de guerre qu’ait produit l’ar¬
chipel de Tonga. Finau joignait à un courage in¬
domptable une sagacité surprenante. Il devinait
notre civilisation européenne et en faisait la criti¬
beaucoup de justesse. Deux chefs de
Tonga-Tabou, qui avaient passé quinze mois dans
la colonie anglaise de Sydney, lui racontaient
un jour qu’on pouvait y mourir de faim en face
de magasins l’egorgeant de vivres. — Est-il pos¬
sible ! disait ce grand chef. — Sans doute, répre¬
nait son interlocuteurY^pour se nourrir, il faut
de l’argent. — L’argent, s’écriait alors Finau,
de quoi est-ce fait? Est-ce du fer? Peut-on en
fabriquer des armes ou des instruments utiles ?
Si l’on peut en fabriquer
pourquoi chacun ne
s’occupe-t-il pas à faire de l’argent pour l’échanger
contre les objets qu’il désire ? Et son indigna¬
que avec
,
tion s’exhalait en termes très-vifs. Le chef tonga
cherchait à le calmer et à l’éclairer,
que c’est, disait-il :
—
Voici ce
l’argent est moins embarras-
EXPÉDITION DE l’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 215
il est très commode de chan¬
ger ses biens pour de l’argent, puisqu’en retour
on peut changer son
argent contre des biens
toutes les fois qu’on le désire. Les biens
peuvent
se gâter, surtout les
provisions, mais l’argent ne
peut s’altérer. — Malgré cette explication Finau
persistait et répliquait: — Non cela ne doit pas
être ainsi; il est absurde d’accorder à un métal
une valeur
qu’il n’a pas. Si l’on employait à cela
du fer, ce serait bien : on pourrait en faire des
couteaux, des ciseaux, des haches ; mais de l’ar¬
gent à quoi bon ? Si vous avez des ignames de
trop, vous les troquez contre des étoffes. L’argent
sans doute est
plus commode ; il ne peut se gâter
ou s’user, mais alors on
l’enterre, au lieu de le
sapl que les biens;
,
,
,
partager avec ses voisins, comme il convient à un
noble chef. On devient avare et égoïste. On ne
peut le devenir avec des provisions; il faut les
échanger ou les donner.
Voyez-vous ce roi polynésien parlant la langue
de nos économistes, et défendant les valeurs en
nature
contre
les valeurs monétaires! Ce n’est
plus là un sauvage, mais un théoricien, un pro¬
fesseur, un philosophe.
Cette famille des Finau fut féconde en hommes
remarquables de plus d’un genre. Le père avait
porté la guerre dans les moindres îlots de l’archi¬
pel : sans redouter les représailles, il avait sUr-
216
VOYAGES ET MARINE.
pris plusieurs navires européens, enlevé les équi¬
pages, brûlé les coques des bâtiments, massacré
des hommes. Guerrier redoutable, il devait sa
fortune à sa passion pour les armes. Monté sur
le trône, son fils ne se laissa point égarer
..par
l’exemple de son père. Il vit le pays dévasté, les
populations affaiblies les campagnes en friche.
Son plan de conduite fut bien vite arrêté ; il ras¬
,
sembla les chefs et leur tint le discours suivant:
Chefs et
guerriers, mon ame a été attristée
parles guerres continuelles de celui dont le corps
repose actuellement dans la tombe. Nous avons
beaucoup fait ; mais quel est le résultat ?. La terre
est envahie par la mauvaise herbe, il
n’y a per¬
sonne pour la défricher. La vie n’est-elle
pas déjà
trop courte? C’est une folie que de vouloir abréger
ce qui est
trop court. Qui parmi vous peut dire :
Je désire la mort ; je suis fatigué de la vie!
Voyez;
n’avez-vous pas agi comme des insensés ?
Appli¬
quons-nous donc à la culture de notre sol, puis¬
que c’est là le seul moyen de sauver et de faire
prospérer notre pays. Pourquoi serions-nous ja¬
«
loux d’un accroissement de territoire ? Le nôtre
n’est-il pas assez grand pour nous
subsistance? nous ne pouvons
tout ce qu’il produit.
procurer notre
jamais consommer
Mais je ne vous parle peutêtre pas avec sagesse... Les vieux chefs sont assis
auprès de moi; je les prie de me dire si j’ai tort. »
EXPÉDITION DE l’ASTROLABE ET DE DA ZÉLÉE. 217
Cependant les deux corvettes
une
brise favorable ,
,
poussées par
s’éloignaient du groupe de
Hapaï, siège du pouvoir des Finau. A la hauteur
quittaient la Polynésie
des îles Hoïa et Oleva, elle
et entraient
dans la zone mélanésienne. Un con¬
traste bien tranché
sépare ces deux races si vow
sines sur la carte. D’un côté se trouvaient
tribus que nous venons de
le teint est jaune, et
ces
décrire, tribus dont
qui reconnaissent la loi du
tabou; en un mot, la tête de la civilisation océa¬
nienne. De l’autre côté allaient
paraître des peu¬
plades à peine distinctes de la brute et caracté¬
risées par une couleur
fuligineuse, des yeux mous
et faux, des membres
grêles et difformes des
cheveux laineux et crépus. Parmi
elles, rien de
fixe, rien de suivi; point de gouvernement, point
de lois, mais seulement une haine
profonde et
générale pour l’étranger. Ici la femmene tientplus
,
le même rang que dans les îles orientales: elle vit
dans i’abjectionet la dégradation la
plus complète.
L’homme, de son côté, est farouche, impitoyable.
La loi du
plus fort est son code; ses besoins sont
toute sa science.
En pénétrant dans ces
Zélée avaient à
remplir une mission périlleuse et
délicate. Un navire de
l’un de nos ports de
Bureau ,
parages, VAstrolabe et la
commerce
appartenant à
l’ouest, la Joséphine, capitaine
avait été surpris par l’un des chefs de
218
,
.
VOYAGKS liT MARIKK.
l’île de Piva, et massacré avec son équipage. De
pareils événements ne sont pas rares sur ces
côtes, au milieu de ces tribus farouches, et la
baie de Sandal-Wood *, dans les îles Viti, a déjà
bien des aventures de ce genre.
vu
Celles de la
Favorite et du Hunter sont les plus dramatiques.
Campbell, était
couper du bois sur ces îles, dans un mo¬
ment où une guerre d’extermination en agitait les
tribus. Dès les premiers jours de son arrivée ,
En
4809, la Favorite, capitaine
venue
deux officiers de ce navire tombèrent, avec quel¬
chef vitien,
ques matelots, entre les mains d’un
nommé Boullandam , la terreur de
l’archipel.
ils furent obligés de l’ac¬
compagner dans une expédition décisive, et il est
à croire qu’ils n’échappèrent à la mort qu’à cause
du concours qu’ils lui donnèrent. Ce fut une cam¬
pagne horrible dont ils ont raconté plus tard les
détails.: Après une bataille acharnée , un grand
village fut prisd’assant, pillé et livré aux flammes.
Les femmes, les vieillards, les enfants s’étaient
réfugiés non loin de là dans un enclos qu’entouPour sauver leur vie,
’
On appelle ainsi une
baie où les bâtiments de commerce
viennent couper du bois de sandal pour le transporter
eii Chine,
spéculation consiste à obtenii
des blocs énormes qui puissent servir à confectionner un cer¬
cueil d’une seule pièce. Dans ces conditions , les Chinois opu¬
lents attachent au bois de sandal un prix excessif, et achèten!
où l’on en fait des cercueils. La
leur caisse mortuaire de leur vivant.
KXPÉDITION DE l’ASÏROEABE ET DE LA ZELEE. 219
rail une haie de
palétuviers. Bouliandam les y
surprend; il pénètre dans l’enceinte et abat de sa
main la première victime. Ses soldats achèvent
l’œuvre, égorgent tout, jusqu’aux nourrissons, et
transportent ces cadavres, chauds encore, dans
leurs pirogues de guerre. Sur la plate-forme
qui
couronnait celle du chef vainqueur, on en entassa
quarante-deux. Bouliandam se montra flatté de
hommage, et ayant remarqué, parmi ces corps
inanimés, celui d’une jeune fille, il la désigna surle-champ pour défrayer sa table particulière. Cependaut le festin ne devait pas avoir lieu sur la
terre ennemie. C’était une fête
que les vainqueurs
voulaient célébrer dans leurs
foyers. La flotte ap¬
pareilla et regagna la grande île. Des cris de joie
accueillirent son retour. On se
précipita sur les
pirogues, on s’arracha les cadavres pour les dé¬
cet
pecer, et ces débris humains dezneurèrent pen¬
dant deux jours suspendus aux arbres du
enfin
on
rivage;
les apprêta, et deux cents convives
prirent part à ce banquet. Comme témoignage
de bienveillance à
l’égard des Anglais captifs
Bouliandam
,
crut
devoir leur envoyer quelques
morceaux.de sa table, qui furent repoussés avec
horreur. Le chef vitien ne
s’expliquait pas cette
répugnance, et il dut prendre une opinion peu
favorable du goût des Européens. Néanmoins,
voulant se montrer généreux jusqu’au
bout, il
220
VOYAGES ET MARINE.
relâcha les prisonniers, qui purent rejoindre leur
navire
goisses.
après neuf jours de privations et d’an¬
moins lugubre, a
le récit de Dillon, officier sur ce
bâtiment. Le Hunier, en station dans la baie de
Wâïlea, sur l’une des îles Viti, entretenait des
rapports avec un chef qu’il seconda dans ses ex¬
péditions. Grâce aux Européens, ce Vitien écrasa
son ennemi; mais, se refusant à tenir ses pro¬
messes, il ne,"voulut plus, après la victoire, don¬
L’aventure du Hunier, non
été connue par
ner
au
besoin.
navire le bois de sandal dont
on
avait
équipages dé¬
barquèrent en armes et marchèrent droit aux
Vitiens. Malheureusement, surpris par des masses
de naturels, ils purent à peine se servir de leurs
armes à feu, et furent en un instant entourés,
coupés, anéantis. Un seul détachement restait
sous les ordres de M. Uillon,
qui put gagner un
rocher à pie, où, avec quelques hommes, il tint
tête à l’armée des sauvages. Quoique sa troupe
fût réduite à trois combattants, il persévéra néan¬
moins dans sa résistance. D’ailleurs, en jetant un
regard sur la plaine, il pouvait se convaincre que
ces cannibales ne faisaient de
quartier à per¬
sonne. Les cadavres de ses compagnons étaient
dévorés sous ses yeux; et deux de ses marins,
ayant voulu capituler, avaient été massacrés sans
Une lutte s’ensuivit. Les
EXPÉDITION DE L’ASTEOLABE ET DE LA ZÉLÉE.
221
pitié. Il était difficile de prévoir comment on
pourrait se tirer de cette position désespérée.
Dillon, qui connaissait les mœurs de ces peuples,
eut recours à un
stratagème : il s’empara d’un
prêtre, personnage sacré pour les Vitiens, et le
soir, quand le camp ennemi fut plongé dans le
repos, il le traversa précédé de son prisonnier,
qu’il faisait marcher en lui tenant le pistolet sur
la poitrine. Ainsi il
put parvenir jusqu’à la cha¬
loupe et regagner le Hunter.
Tel est le peuple auquel VAstrolabe et la Zéle'e
allaient demander une réparation. Les circon¬
stances de la
catastrophe du capitaine Bureau
étaient encore peu connues. On savait seulement
que cet officier était venu mouiller devant l’île
de Pi va avec son bâtiment
marchand, la José¬
phine, et que des relations s’étaient établies entre
lui et l’un des chefs les
plus farouches et les plus
redoutés du pays, Missi-Maloa, surnommé Naka-
lassé. Quoique le pouvoir de ce
sauvage fût su¬
bordonné à celui de VAbouni-Valou, ou
empereur
résidant sur la grande île de Viti-Lebou, sa féro^
cité lui avait valu
une
sorte
d’indépendance.
capitaine
Comblé de faveurs et de présents par le
Bureau, il n’en résolut pas moins sa perte, et,
moyen d’une surprise, il fit tomber sous ses
coups le capitaine et les matelots. Ce massacre
appelait une expiation, et elle était d’autant plus
au
222
VOYAGES ET MARINE.
nécessaire, que, depuis cet attentat, Nakalassé
portait des défis continuels à notre pavillon, en
répétant avec arrogan.ce qu’il attendait un navire
de guerre français.afin de se mesurer avec lui.
Le
pillage de la Joséphine lui avait procuré des
fusils de la poudre et des canons, et les peuplades
voisines
tremblaient devant
chute de ce barbare
ses
menaces.
La
importait donc à l’honneur
de notre marme et à la sécurité de nos relations
dans ces parages.
Ces
détails furent
d’Urville par un
donnés
au
commandant
chef nommé Latsiska, qu’en
passant devant l’île de Laguemba on avait pris en
qualité d’interprète. Cet homme, qui appartenait
à l’une des premières familles de Tonga-Tabou,
jouissait d’une grande influence dans les îles Viti.
Son concours était précieux à ce titre. L’expédi¬
tion contre Nakalassé offrait plusieurs difficultés.
La première était d’aborder les rivages de Piva,
qui sont environnés d’écueils à une distance assez
considérable. Avec beaucoup de peine, et après
avoir plus d’une fois labouré les pointes aiguës
des coraux, les corvettes se trouvèrent enfin
mouillées devant le village de Piva et à deux
milles environ de sa forteresse. On pouvait de là
distinguer cet ouvrage, qui ne manquait pas d’un
certain art et qui tenait de sa position une grande
force naturelle. Sur-le-champ, M. d’Urville expé-
EXPEDITION DE L’A.STIÎOLABE ET DE LA ZÉLÉE.
(lia son
223
interprète Latsiska avec un des officiers
suprême, le roi, dont la
de l’Aslrolabeyers le chef
résidence était à Pao. Ce personnage se nommait
Tanoa; c’était un vieillard de soixante-dix ans,
remarquable par sa longue barbe.'Il reçut les
envoyés du commandant avec toute sorte de pré¬
venances, et protesta de son dévouement sincère
pour les Français. Quand il fut question de Nakalassé : « Ne me parlez pas de cet
homme,
s’écria-t-il, il me fait horreur; je désavoué ses
crimes, et je fais des vœux pour qu’il en soit
puni. Mais que voulez-vous? il est jeune, il est
fort, et moi je ne suis plus qu’un vieillard. Il a
des fusils, il a des canons, et
je n’aie que des
zagaies. Je suis son maître, son souverain, et
pourtant il m’a vaincu, il m’a forcé souvent à
chercher un asyle dans les îles voisines. » Comme
les envoyés insistaient pour
que le vieux chef fît
(iause commune avec les
Français, Tanoa ajouta
avec une tristesse
qui semblait sincère : « Je ne
le puis; Nakalassé amn
parti dans ma capitale;
je suis entouré, surveillé par ses amis. Mais, con¬
tinua le vieillard en s’animant, marchez contre
lui, chassez-le de ses états, je dirai : c’est bien;
et s’il cherche un
asyle sur mon territoire, il n’y
aura
pas de grâce pour lui. Quoiqu’il ait épousé
ma nièce,
je le tuerai de mes mains et le man¬
gerai. » Après ces paroles, il n’y avait plus à in-
224
VOYAGES ET MARINE.
,
sister. Les deux envoyés se retirèrent et retour¬
nèrent vers les corvettes. On tint conseil à bord,
l’attaque du village de Piva fut résolue pour le
lendemain, 17 octobre.
A cinq heures du matin, les embarcations dé
barquaient sur les récifs cinquante marins armés
et
sous
les ordres d’un lieutenant de vaisseau. Pres¬
que tous les officiers des deux navires avaient
demandé à faire partie de l’expédition en qualité
de volontaires. On s’attendait à une
tance de la part
vive résis¬
de Nakalassé. La veille encore il
avait déclaré que sa forteresse ne capitulerait pas
Français, et qu’il se ferait enterrer
ruines plutôt que de se rendre. Cepen¬
devant les
sous ses
dant, quand le détachement marcha vers le vil¬
lage, aucun préparatif n’indiqua qu’on s’oppo¬
serait à ses efforts. C’est qu’au moment décisif,
Nakalassé avait vu
sa
férocité naturelle se chan¬
ger en un profond découragement.
Son audace
l’abandonna, et fuyant le péril, il ne songea plus
à disputer la victoire. Nos marins trouvèrent la
plage déserte. Pour laisser dans ces contrées un
exemple éclatant, ils incendièrent le village de
Piva et le palais de Nakalassé, orgueil de son
maître. Deux heures après, il ne restait plus sur
cet emplacement qu’un monceau de cendres et
de décombres. Bien qu’il se fût soustrait à la ven¬
geance des Français, le chef ennemi n’en était
EXPÉDITION DE L’ASTROLAIÎE ET DE LA ZÉLÉE.
225
pas moins un homme perdu. Un préjugé
religieux
lui interdisait de rebâtir son
village sur le même
point, et partout ailleurs il se trouvait à la merci
de rivaux implacables. Ainsi son
châtiment aura
été complet.
Le vieux chef de Pao
parut s'associer de bonne
foi au succès de cette affaire r la
lassé le débarrassait d’un voisin
les conseils de déserteurs
ruine de Naka-
turbulent, que
anglais auraient tôt ou
tard poussé vers la
conquête de toutes ces îles.
En retour de ce
service, il voulut que les Fran¬
çais vinssent le voir dans sa
capitale et au milieu
de tout
l’appareil de sa grandeur. M. d’Urvillese
prêta à ce désir. Dans l’après-midi,
l’état-major
presque tout entier et un nombreux détachement
des
nue.
équipages se rendirent à Pao en grande te¬
Le
vieux chef attendait
ses
hôtes
sur
la
grande place du lieu, entouré des anciens de la
tribu, rangés sur deux files et
accroupis comme
lui. A une distance
plus grande se tenait la foule
des insulaires,
Le silence le
également assis sur leurs talons.
plus profond régnait dans cette as¬
semblée. On eût dit une des
scènes si bien dé¬
crites par Cook. Le détachement
défila devant le
roi, qui était nu comme ses sujets, et ne se distin¬
guait que par un bonnet de laine, de
fabrique
anglaise, qui lui tenait lieu de couronne. Quand
tout
le monde fut en
place, le commandant prit
15
226
VOYAGES
ET MAIUiNE.
faisaient
pas la guerre aux peuples de l’Océanie, mais que,
la parole; il tlil au roi que ses navires ne
sur
un
leur route, ils avaient dû châtier un barbare,
meurtrier de sujets français; que le crime de
Nakalassé était d’autant plus odieux , qu’il n’avait
été amené par aucune provocation de la
malheureux Bureau.
«
part du
Yoilà pourquoi, reprit le
capitaine, j’ai ruiné Piva de fond en comble, et
qui
le même sort est réservé à tout chef vitien
insulterait sans motif un navire de ma nation. La
punition pourra être lente à cause des distances,
toujours et tôt ou tard les
coupables. » En terminant, M. d’Urville ajouta
que la France n’avait qu’un ennemi sur ces îles,
Nakalassé, et qu’elle désirait être l’amie, l’alliée
du roi Tanoa et du peuple de Pao.
Cette allocution, courte et précise, avait pu
mais elle atteindra
durer de six à huit minutes;
Simonet la traduisit
en dialecte tonga à Latsiska, qui se chargea de
la développer en langue vitiennei Jaloux de mon¬
trer ses talents, cet interprète en fit une véri¬
table harangue, qui dura près de trois quarts
d’heure. Toutes les finesses du geste et de la voix,
toutes les ressources de la parole, furent mises
en jeu par l’orateur, qui se recueillait de temps
à autre, soit pour préparer ses arguments, soit
pour
observer les impressions de l’auditoire. Le
morceau
produisit un effet profond, et dans tous
EXPÉDITION DE l’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
les yeux, l’éloquent Latsiska pouvait lire la
de son succès. Par
227
preuve,
intervalles, les chefs inter¬
rompaient le discours pour s’écrier : Saga! (c’est
juste), ou bimka! (c’est bien). Quelques hommes
seulement semblaient, au milieu de l’assentiment
général, conserver un air triste et contraint.
C’étaient les partisants de Nakalassé, consternés
de sa défaite. Mais ils formaient une minorité im¬
perceptible; tous les autres se déclaraient fran¬
chement pour les Français. Ce qui avait surtout
frappé ces peuples, c’était la rapidité du châtiment;
on s’était figuré
'que Nakalassé opposerait une
grande résistance, et Tanoa lui-même n’en pou¬
vait croire ses yeux,
lorsqu’il vit, au point du
jour, le fort de ce chef conquis et livré aux
flammes.
Quand les discours furent terminés, on donna
indigènes le spectacle d’un exercice à feu.
chaque coup heureux les sauvages témoi¬
gnaient leur admiration par des cris. L’échange
de quelques cadeaux suivit ce divertissement mi¬
litaire; puis on servit un grand kava. Les chefs
se rangèrent en
cercle; on prépara la liqueur
dans un immense plat en bois et de la manière
que nous avons décrite. La première tasse fut
offerte à un vieillard confondu dans la
foule, et
comme M. d’Urville s’étonnait de cette
préfé¬
rence :
C’est notre grand-prêtre, notre dieu,
aux
et
à
—
228
VOYAGES ET MARINE.
lui dit le roi. La seconde tasse fut pour Tanoa,
qui la fit passer au commandant. Celui-ci feignit
d’y porter les lèvres et la renvoya à Simonet, qui
la vida d’un trait. Les chefs indigènes burent en¬
suite; le reste fut distribué aux matelots, qui
s’aecommodèrent sans peine de cette liqueur épi¬
cée. Après le kava, on apporta des fruits, du
poisson, des ignames, et ce repas termina la
fête.
De la place publique, le roi se rendit à son palais,
dont il fit les honneurs à M. d’Urville et aux offi¬
ciers. Ce palais est une case vaste et belle de plus
quarante pieds de haut. Les habitants de
villages y ont travaillé sans relâche pendant
un mois. Elle a deux
portes, dont l’une est exclu¬
de
trente
sivement destinée au roi et à la reine; la franchir
est
un
crime que la mort seule peut expier.
En
général les habitations de Pao sont assez bien
construites, et leurs toitures en bambous recou¬
manquent pas d’une certaine
élégance. Il est vrai que l’archipel de Yiti renferme
le peuple le plus intelligent de toute la Mélanésie,
et Pao, l’une des tribus les plus civilisées de l’ar¬
chipel de Viti. Le voisinage des races polyné¬
siennes et les relations qu’il entraîne ont con¬
vertes de nattes
ne
tribué sans doute à ce résultat. Les naturels de
fuligineux; ils sont grands, ro¬
bustes, bien musclés, marchent presque nus,
Pao ont le teint
EXPÉDITION DE L ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
229
disposent leurs cheveux sur leur tète en forme de
turban, ne se tatouent pas, mais se pratiquent
sur la
peau des incisions profondes. Les femmes
et les filles, tenues dans une condition
inférieure,
s’occupent surtout des travaux du ménage. Guer¬
riers et anthropophages, les naturels ont
pour
armes le casse-tête, la
lance, l’arc, les flèches,
et les manient avec une adresse
remarquable.
Habiles dans l’art de la navigation, ils exécutent
des voyages de trois cents lieues sur de frêles
pi¬
rogues; en fait d’industrie, ils connaissent la fa¬
brication des paniers et des nattes, et celle de
poteries grossières.
Comme chez tous les
cannibales, la guerre
parmi ces tribus ne se fait que dans un seul des¬
sein, celui de faire des prisonniers. A diverses
époques de l’année, on célèbre des réjouissances
publiques qui exigent un certain nombre de vic¬
times. Malheur alors aux naturels
qui n’ont point
d’asyle, comme, par exemple, les habitants de
Piva, errants depuis le matin, et leur chefNakalassé. On fait la chasse aux vagabonds comme à
une sorte de
gibier, et on ajoute ce supplément
au
produit de la guerre. Enfin, quand tous ces
moyens sont insuffisants, on sacrifie quelques
femmes de la tribu, qui sont ainsi dévorées par
leurs proches. Dans une occasion semblable
j le
vieux
Tanoa
avait
(ait
récemment
assommer
230
VOYAGES ET MARINE,
trente
femmes, pour défrayer un repas public.
Les familles ne s’en plaignaient pas, et en prirent
leur part : c’était la coutume. La population mâle
assiste seule à ces festins.
Après la visite au palais du roi, le commandant
signal de la retraite. Le vieux Tanoa
voulut accompagner les Français jusqu’à bord
des corvettes, et ne les quitta que fort tard.
M. d’Urville lui fit encore quelques présents ainsi
qu’à l’interprète Latsiska, dont le concours dans
donna le
c^te
affaire avait été si utile et si intelligent.
sépara fort satisfaits les uns des autres,
quittaient
cette plage, après y avoir assuré, par une leçon
prompte et sévère, le respect du pavillon fran¬
On
se
et
le lendemain VAstrolahe et la Zélée
çais.
Le reste de cette navigation, à travers les îles
Viti et les Nouvelles-Hébrides fut employé à des
travaux hydrographiques. On reconnut le 20 oc¬
tobre l’ile deLavouka, où les naturels ont pres¬
que tous les petits doigts coupés à la première ou
seconde phalange. Par suite de la mort d’un
grand chef, cette île se trouvait alors placée sous
la loi d’une continence rigoureuse, ce qui dé¬
rangeait les relations ordinaires des femmes avec
les équipages étrangers. L'Astrolabe et la Zélée
n’en aperçurent aucune.'Plus loin, les corvettes
relevèrent successivement l’île Aurore, qui tient
EXPÉDITION DE L’ASÏROLABK ET DE LA ZÉLÉE.
231
l’archipel des Hébrides, Vanikoro, tombeau de
Lapérouse et l’un des titres de l’Astrolabe, l’ar¬
chipel de Santa-Cruz, puis Saint-George et Isabella, dans les îles Salomon. La nature étale
beaucoup de puissance sur ces terres, et la ri¬
chesse y est grande dans tous les règnes. On y
à
trouva des insectes
très variés, des cacatois, des
perroquets de mille couleurs, des tourterelles et
un très beau coq sauvage. Les naturels étaient
fort empressés à visiter les corvettes. Leurs mou¬
rappellent ceux des singes : petits, noirs
crépus, ils ont pourtant le caractère jovial; ils
mâchent du bétel et se barbouillent le visage avec
vements
et
une
teinture blanche.
novembre, les corvettes changèrent
d’hémisphère en coupant l’équateur pour la se¬
Le
42
conde fois. Quelques Jours après, on était devant
Hogoleu, centre de l’archipel des Carolines, et
pendant plusieurs jours on assura les positions
de ce groupe. La race qui peuple ces terres est
des plus abruties, et on pourrait la classer audessous des tribus mélanésiennes.
Seulement,
ici, le cannibalisme cesse; ces sauvages ne vi¬
vent que de fruits et de pêche. Quelques carac¬
tères du type chinois et malais, par exemple, les
yeux bridés, le nez épaté, la bouche grande, se
retrouvent chez eux, mais à l’état de dégénéra¬
tion. Ils marchent vêtus d’une sorte de puncho on
232
VOYAGES ET MARINE.
libres de coco, et portent les cheveux très
longs.
figures sont barbouillées de rouge et de
jaune, et leur malpropreté est extrême. Jaloux de
leurs femmes, ils les cachent aux
yeux de l’étranger,.et cette circonstance les distingue encore
des autres peuplades
océaniennes, si accommo¬
dantes sur ce chapitre.
Leurs
Les deux corvettes venaient de
parcourir les
archipels les plus mal famés, sans avoir eu à re¬
pousser aucune voie de fait, aucune violence :
Hogoleu leur réservait cette épreuve. Depuis un
ou deux
jours, on envoyait les canots sur divers
points pour faire des relèvements. L’un d’eux,
engagé dans les bancs de coraux, se vit assailli à
l’improviste par une vingtaine de pirogues, qui
lancèrent d’abord une grêle
d’oranges et finirent
par envoyer des zagaïes. Surpris par cette atta¬
que, le canot ne se trouvait pas dans une situa¬
tion
assez
libre pour se
défendre avec tous ses
avantages; il quitta l’écueil et navigua vers le
large. A ce mouvement, qui ressemblait à une
fuite, les sauvages poussèrent des cris de joie;
ils poursuivirent l’embarcation et célébrèrent leur
triomphe
des gestes insultants. Le canot
manoeuvre; mais, une fois au large,
par
continua sa
il vira de bord et tira un
coup d’espingole à mi¬
traille, tandis que les matelots commençaient la
fusillade. Plusieurs insulaires furent
atteints, les
EXPÉDITION DE L’ASïROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
autres
se
233
sauvèrent à la nage;
quatre pirogues,
qui voulaient persister dans leur agression, fu¬
rent presque anéanties. Le
lendemain, les mêmes
reproduisirent sur le rivage. Nos
marins ayant été assaillis à
coups de pierre, il
hostilités
se
fallut encore avoir recours aux
mousquets.
L’année 1839 trouva VAstrolabe et la Zélée à
Guam, sur les Mariannes, où elles venaient d’ar¬
river. Pour l’expédition , ce fut là un millésime
fatal. Le lléau des
tropiques, la dyssenterie, s’é¬
tait emparée des deux
traces cruelles de
corvettes, où elle laissa des
passage. De longues relâ¬
salubres, les soins les plus
son
ches dans des ports
minutieux, tant pour le choix des vivres que pour
le maintien delà
propreté, ne purent arrêter ses
ravages. Le mal frappa indistinctement l’équipage
l’état-major; le commandant de l’expédition
subit lui-même la loi commune. Tant
que les na¬
vires logèrent dans leurs flancs cet hôte
fâcheux,
il fut difficile
d’apporter la môme ardeur aux en¬
et
treprises scientifiques et de s’exposer à des re¬
connaissances
concours
dangereuses qui demandent le
intelligences et de tous
de toutes les
les bras. Un nouvel ordre de travaux
commença
alors, travaux non moins utiles, bien qù’exécutés
dans des conditions moins
périlleuses. Outre le
groupe de Pelew,
extrême
de
la
(pii semble former la limite
océanienne
l’expédition
zone
,
234
VOYAGES
ET
MAKINE.
étudia le vaste ensemble des archipels asiatiques,
Moluques, les Philippines, les îles de la
Quoique très fréquentées, ces mers of¬
frent encore bien des points sur lesquels la
science hésite, et qui sont plutôt fixés dans la
pratique que dans la théorie. Ces divers groupes
exigeraient, dans leurs nombreux détails, une
étude de plusieurs années, car, pour être plus
voisins des grands continents, ils n’en sont guère
les
Sonde.
mieux connus,
L'Astrolabe et la Ze’/e'e promenèrent d’Amboine
à Batavia leurs marins
décimés
,
en visitant sur
foule de points intermédiaires.
Durant les six derniers mois de 4839, l’état sa¬
cette route une
nitaire des équipages ne fit qu’empirer.
Une re¬
la
lâche à Batavia en octobre n’améliora pas
situation, et à l’arrivée à Hobart-Town, en Tas¬
manie *, l’Astrolabe et la Zélée ressemblaient à des
hôpitaux flottants. Le séjour dans ce port austral
put seul amener une amélioration notable et ar¬
rêter les progrès du fléau. Les malades furent
débarqués, et des secours bien entendus en sau¬
vèrent le plus grand nombre. Dans cette longue
et douloureuse campagne, le dévouement du chef
de l’expédition et de ses officiers ne se démentit
pas un instant. Toujours à leur poste, même
‘
Terre de ^■al^-Dicmelt
EXPÉDITION DE l’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
r
235
quand leurs forces semblaient les trahir, ils lut¬
tèrent entre eux de courage et de zèle, et soutin¬
rent le moral de ces hommes vaincus par la dou¬
leur.! Le service médical se surpassa : il chercha
à suppléer au nombre par l’activité; plusieurs
traits d’un héroïsme simple et modeste marquè¬
rent ces jours d’épreuve.
Cependant, à mesure que la vie renaissait
parmi les équipages, le sentiment de leur mission
se réveillait aussi
parmi les chefs. L’air d’Hobart-Town avait opéré des prodiges : il ne restait
plus dans l’hospice de la ville que sept à huit
malades, et la vigueur était revenue à bord avec
la santé. Le commandant tenait surtout à
signa¬
ler son expédition par un succès du côté du
pôle
antarctique, et il avait résolu de tenter un der¬
nier effort dans cette direction. Le
avril 1840,
VAstrolabe et la Zélée tournèrent de nouveau leurs
proues vers ces zones glaciales, où depuis deux
siècles viennent se briser les effoPts humains. Le
désir d’atteindre à l’impossible est si vif dans nos
cœurs, que les échecs ne nous détournent pas de
poursuite. Le problème des pôles est,
le problème de l’existence,
impénétrable
peut-être, et c’est pour cela que l’on s’obstine
cette
comme
dans sa recherche. L’homme n’est curieux
que
de ce qu’il ignore.
sait à cet instinct.
L’expédition australe obéis¬
236
i
VOYAGES ET MARINE.
Jusqu’au 60“de latitude, la navigation, pénible
lente, n’offrit pas un grand intérêt; niais à
partir de ce point jusqu’au 65“ parallèle, les
glaces parurent; des blocs énormes passaient k
côté des corvettes, et on navigua un instant entre
deux murs de soixante pieds de haut.
Cependant
divers indices annonçaient depuis
quelques jours
le (Voisinage d’une côte. Des
pingouins volaient
autour des mâts, on
apercevait des phoques, des
baleines; l’eau se décolorait, et une ligne bru¬
ot
meuse
se
montrait à l’horizon. Enfin, le 19 au
soir, la terre fut signalée. Plusieurs officiers dou¬
taient encore et n’y voyaient qu’une masse com¬
pacte de glaces; mais le surlendemain, les hési¬
tations cessèrent. A dix milles de
distance, et
par 66® 30’ sud et 158® 21’ de longitude ouest,
aperçut très distinctement une longue côte se
développant à perte de vue du sud-sud-ouest à
l’est-sud-ouesl. C’était une falaise presque taillée
on
à pic,
de deux à trois cents toises d’élévation et
recouverte d’un manteau de
glaces. Le comman¬
dant lui donna le nom de terre d’dde'fe. Pour ne
point laisser de prétexte à l’incrédulité, un canot
débarqua sur le rivage un petit nombre d’offi¬
ciers et des naturalistes. On recueillit
quelques
algues et des échantillons de roches, on tua
quelques pingouins. Cette position était d’autant
plus précieuse à constater, qu’elle semble très
EXPÉDITION DE L’ASTIîOLABE ET DE LA ZÉLÉE.
237
voisine du pôle magnétique. Les observations de
l’aiguille aimantée ne laissèrent pas de doute à
sujet. A la suite de cette reconnaissance,
ce
VAstrolabe et la Zélée
reprirent leur route vers
l’ouest; mais les glaces opposèrent bientôt de
tels obstacles, qu’il fallut
gagner une mer plus
libre. Cependant le 30
janvier on retrouva, par
64“ 30’ sud et 429® 34’ de
longitude orientale,
une terre
qui fut nommée Côte Clarie et recon¬
nue sur une étendue de
vingt lieues. Ce double
succès suffisait pour une
campagne. Aussi, quand
la barrière de
glaces se présenta de nouveau, les
corvettes renoncèrent à la lutte et
cinglèrent vers
la Tasmanie.
Par un
rapprochement assez singulier,
même moment, trois navires
dans le
envoyés par le gou¬
vernement américain croisaient dans ces
parages,
jour les deux expéditions se trouvè¬
rent en vue. La corvette le
Vincennes, qui, sé¬
parée de ses conserves, exécuta seule, sous les
ordres du lieutenant Wilkes, des
opérations im¬
portantes, reconnut la terre à diverses reprises
entre les 65® et 67®
degrés de latitude, et du 95®
au 452®
degré de longitude orientale, ce qui con¬
et tout un
duit à supposer que ce sont là des rameaux dis¬
tincts
d’un
même
continent
qui occuperait
soixante degrés environ. Telle est du moins l’o¬
pinion du lieutenant Wilkes. Les rapports du
238
VOYAGES ET MARINE.
capitaine Kerilp, qui existent à Londres dans les
archives de l’amirauté, confirmeraient cette hy¬
pothèse en reculant les limites de cette terre
jusqu’au 70® méridien, et les découvertes du ca¬
pitaine Balleny, poussées jusqu’au 164® méri¬
dien, donneraient, dans un autre sens, un appui
et une extension nouvelle à ces conjectures. De
tout cela, on pourrait induire que le pôle antarc¬
tique, à la hauteur du 66® parallèle, est occupé
par un continent considérable qui embrasse d’un
côté les terres de Balleny, de Fautre celles de
Kemp et de Wilkes, et dont les terres Adélie et
Clarie de M. d’Urville seraient les saillies
cen¬
trales. Ce continent comprendrait dix-sept cents
milles en longitude, et avec un peu de goût pour
les explications imaginaires on
pourrait le pro¬
longer de neuf cents milles encore jusqu’aux
terres Enderby.
Les explorations prochaines
éclairciront ces questions confuses. Peut-être le
capitaine James ClarckRoss, qui navigue main¬
tenant dans les eaux antarctiques, a-t-il obtenu la
solution de ce problème. Il est donc sage d’at¬
tendre et de se garder de toute hypothèse chimé¬
rique.
Vers la fin dé février, après avoir touché à Ho-
bart-Town, VAstrolabe et la Zélée remirent à la
voile, et, dans une patiente navigation autour de
la Nouvelle-Zélande, en complétèrent l’hydro-
EXPÉDITION DE E’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 239
graphie. Ces travaux durèrent jusqu’au 28 avril,
jour où les corvettes parurent dans la Baie des
Iles. Sur l’un des cotés de cet immense hâvre, est
située Korora-Reka, qui est maintenant une ville
européenne. Beaucoup de navires en rade, une
ligne de maisons bien construites et régulièrement
alignées, des quais, un débarcadère, des maga¬
sins, voilà l’aspect de cet entrepôt du commerce
zélandais. Grâce à l’activité anglaise, ce pays se
métamorphose à vue d’œil. Chaque jour le nom¬
diminue, et celui des colons
s’accroît. On prévoit quel sera le résultat de cette
bre des naturels
double tendance. Pour en finir plus vite, on ex¬
guerrier des tribus qui s’entredé¬
avons eu l’occasion
naguère de
parler avec étendue de ce paysÿ M. d’Urville y
troùva les choses à peu près au même point où
notre récit les laissait
La prise de possession au
nom de l’Angleterre venait de
s’accomplir; la
Nouvelle-Zélande avait une garnison anglaise et
un
gouverneur. M- d’Urville y vit quelques mem¬
bres de la mission catholique, et entre autres
le curé Petit, qui officia dans une messe solen¬
nelle à laquelle assistait une portion des équipages
des deux corvettes. Trente Zélandais, hommes
ou femmes, composent la clientelle
indigène de
cite l’instinct
truisent. Nous
‘
Voyez ci-dessus, page 51, Colonüalîon de la Nouvelle-
Zélande.
240
VOYAGES ET MARINE.
église, et quelques Irlandais s’y sont joints,
jamais de l’in¬
tolérance des missionnaires anglicans, dont la for¬
tune scandaleuse
grandit chaque jour. Il n’y a
point d’autres banquiers à Karora-Reka que les
capitalistes de la société biblique de Londres, et
l’agiotage sur les terres, ne compte pas de spécu¬
lateurs plus acharnés.
L’itinéraire que s’était tracé M. d’Urville se
trouvait à peu près épuisé; l’expédition touchait
à sa fin. Avant de rentrer en France, le com¬
mandant voulut couronner sa navigation par un
travail depuis longtemps attendu, et
ajouter quel¬
ques délinéations précises à la carte du globe.
Le tracé de la Louisiade,
depuis d’Entrecasteaux,
était demeuré incertain. En quitant la NouvelleZélande, les corvettes allèrent reconnaître ces
terres, et il fut constaté que la Louisiade adhère
à la Nouvelle-Guinée, et n’en est
séparée par
aucun bras de mer. Une
grande partie de la côte
fut relevée; puis, cette tâche
accomplie, on entra
dans le détroit de Torrès, la terreur des
naviga¬
teurs. Il ne semble
pas que depuis Cook cette
syrte hérissée de récifs ait été l’objet d’aucune
reconnaissance digne de ce nom. UAstrolabe et
la Zélée ne tinrent pas
compte du danger à courir;
elles ne virent que le service à rendre. Ce dévoue¬
cette
Nos prêtres se plaignent plus que
ment
faillit leur coûter cher.
EXPÉDITION DE L’ASTROLABE ET DE LA ZELEE.
La première
devant l’île
se rendit au
241
station dans le détroit eut lieu
d’Aroub-Dornely. Une embarcation
rivage, où l’on trouva des naturels,
qui tiennent le milieu entre les Papous et les
Australiens, doux, mais défiants, nus, misérables
et
vivant de
coquillages.
remit à la voile
Le jour suivant,
pour atteindre
un
on
espace libre
qui, suivant les cartes, doit former canal entre
les brisants de file Tonda et ceux de l’île
On croyait être dans la bonne voie
Tehegne.
quand tout à
coup la sonde à bord de l’Astrolabe annonça trois
brasses d’eau. Il
n’y avait pas un moment à per¬
dre, on était sur l’écueil. L’ancre fut
jetée, mais
elle touchait à
peine le fond que le navire talonna.
LaZélée venait d’échouer
était en danger de se
vettes étaient
aussi; elle signala qu’elle
perdre. Ainsi, les deux cor¬
compromises à la fois de la manière
la plus grave. La marée
la situation : laissés
qui baissait empira encore
presque à sec, les navires se
couchèrent sur le liane. On
pouvait craindre à
chaque minute de les voir s’entrouvrir ou chavi¬
rer. Im,
Zélée, plus voisine des brisants, était plus
exposée; sa mâture, violemment secouée, me¬
naçait de se rompre. Pioulant sur les coraux
qui
déchirèrent ses bordages, TAstro/aôe avait
gagné
un
demi-mille, et, assis sur la limite même du
récif, le bâtiment comptait, à la mer basse, quatre
pieds d’eau d’un côté et quatorze de l’autre.
16
VOYAGES ET, MARINE.
249,
,
Quand le reflux fut arrivé à son dernier point,
il s’inclina jusqu’à
Le commandant
38®.
vit d’un coup-d’œil tout le
péril de la situation. Ses mesures furent promp¬
tement prises. Les
embarcations stationnèrent le
long du bord : les unes étaient destinées à rece¬
voir les équipages et les papiers les plus précieux
de l’expédition; les autres devaient aller sonder
les passes
et reconnaître la ligne du canal navi¬
gable. Ces divers ordres s’exécutèrent. On élon-
gea des câbles, et, au moyen de cabestans, on
chercha à tirer les malheureux navires du milieu
des
madrépores. Pendant deux jours, tous les
efforts furent vains ; ces masses restaient immo¬
biles et semblaient adhérer au roc. Que le vent
fraîchit, que le ressac augmentât, c’en était fait de
l’Astrolabe et de la Zélée. Enfin, le 3 au soir, le
mouvement du flux sembla agir sur les corvettes;
la Zélée se dégagea la première, et se remit à flot.
LAstrolabe fut plus lente, et le concours des deux
équipages suffit à peine pour la traîner sur les
tranchants des coraux, où elle laissa une grande
partie de son cuivre. Rendus à des eaux plus
profondes, les deux bâtiments franchirent le dé¬
troit de Torrès et gagnèrent l’Océan indien.
Cet incident dramatique fut le dernier épisode
du voyage. Le reste de la traversée n’offrit plus
rien de curieux. L’expédition relâcha à Toupong
EXPÉDITION DE l’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
sur
243
l’île de Timor, passa à Bourbon vers la fin
de juillet, et visita Sainte-Hélène un mois avant
l’exhumation des cendres de l’empereur. Le 9 no¬
vembre, VAstrolabe et la Ze7ee, compagnes insépa¬
rables, ramenaient dans le port de Toulon, après
trente-huit mois d’absence, leur colonie flottante
de marins,
de dessinateurs et de naturalistes.
apprécier les travaux d’une campagne si
variée, une simple énumération suffit. Deux croi¬
sières au pôle, l’une sur les traces de Weddel,
Pour
l’autre dans une direction
plus nouvelle et plus
féconde; une exploration presque simultanée de
quatre grands archipels polynésiens, Nouka-Hiva,
Tonga-Tabou, Taïti, la Nouvelle-Zélande; une
étude hydrographique poursuivie, au milieu de
dangers infinis, sur tous les points douteux de
l’Océanie occidentale, aux îles Yiti, aux NouvellesHébrides, aux îles Salomon, Hogoleu et Pelew,
le long de la Nouvelle-Guinée et de la Louisiade
comme dans les
labyrinthes du détroit de Torrès;
une vérification attentive des
positions les plus
essentielles de l’archipel asiatique; trois décou¬
vertes importantes ; une
expédition heureuse
contre un chef sauvage coupable du massacre
d’un équipage français; une riche collection
d’objets d’histoire naturelle et des observations
précieuses à l’appui, voilà une récapitulation in¬
complète des fruits de ce long voyage et des tra-
VOYAGES ET MARINE. .
244
'i
vaux
de ceux qui ont figuré
■
long itinéraire.
>
' .‘ i 0 ,
activement dans ce
’
,
ir
De semblables entreprises n’honorent pas seu¬
lement les hommes qui y concourent; elles de¬
viennent aussi des titres précieux pour les na¬
tions, elles propagent l’éclat de leur nom, elles
importent .à , leur grandeur. Même au seul point
de vue scientifique, il est digne, il est généreux,
de se dévouer ainsi pour ajouter quelque chose
au
faisceau des connaissances humaines. Ce sont
ta des tâches qui échoient aux peuples marqués
le
sens de l’intérêt le plus étroit, ces croisières loin¬
taines se justifient. Pour se créer quelqu’ascendant, un: pavillon a besoin de se déployer dans
du
sceau
toutes
de l’initiative. Il y a mieux : dans
les mers sous des conditions d’autorité et
de force. On fonde ainsi sans violence des habi¬
tudes de respect, on donne
des gages à la sécu¬
rité des relations commerciales. Personne ne veut
croire aux puissances absentes et à une influence
qui ne se fait jamais voir. L’Angleterre et l’Union
américaine ont compris cela, et leurs corvettes
de:guerre fatiguent toutes les plages. Aussi, ces
états n’ont-ils pas, comme nous,
des insultes à
venger, ni des blocus onéreux à poursuivre. Me¬
plutôt que sévir, prévenir plutôt que ré¬
primer, telle est leur politique. C’est la moins
coûteuse et la plus sûre.
nacer
EXPÉDITION DE L’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
245
Les expéditions scientifiques ont donc cet in¬
térêt réel de porter le pavillon là où il est
peu
connu et d’en manifester au besoin la
puissance,
l’a fait le
capitaine d’Urville avec tant
d’à-propos et de succès. On peut les multiplier
utilement en y ajoutant des instructions
plus
étendues et plus de latitude dans les destinations.
Tout y gagnerait, l’art nautique que perfectionne
cette vie d’aventures, la politique
qui désormais
aurait moins de griefs à venger, le commerce
heureux d’obtenir une protection plus suivie et
plus efficace, enfin la science déjà si fière des
efforts de nos marins, et redevable de tant de
comme
matériaux au commandant de l’Astrolabe et de la
Zélée.
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VOYACÎE
DANS
L’ABYSSINIE
JOURNAL
INÉDIT DE
MÉRIDIONALE.
M.
ROCHET
D’HÉRICODRT.
Les alternatives de prospérité et de décadence,
d’éclipses et de retours de fortune, qui affectent
la vie des peuples et des individus, semblent aussi
atteindre parfois et transformer certaines zones
de territoire. On croirait les voir, après un long
sommeil, se réveiller et tressaillir, comme si elles
avaient, dans le repos des siècles, retrouvé les
éléments d’une nouvelle fécondité. Plusieurs con¬
trées
présentent de nos jours le phénomène de
renaissance, et dans le nombre il faut placer
au
premier rang la mer Rouge et l’isthme de Suez.
cette
Le rôle que joua le bassin arabique, dans l’en¬
fance de la navigation, ne fut pas sans éclat et
importance. En dehors même des souvenirs
bibliques et des traditions miraculeuses qui s’y
sans
248
VOYAGES
ET
MAKINE.
rattachent, cette mer fut le siège d’un grand mou¬
vement
commercial et maritime. Les flottes de
Salomon la sillonnèrent dans toutes les directions.
d’Assiongaber pour se rendre à
Ophir, pays de la poudre d’or, dans les ports sabéens, où elles recueillaient l’encens et les aro¬
mates, aux îles de Tyros et d’Arados, célèbres
par leurs pêcheries de perles. Par Adulis, le
golfe arabique se mettait en communication avec
Axoum et le royaume de Méroë, par Thapsacus
avec le Haut
Euphrate, par Occenis, Cané et
Aden avec toute la presqu’île asiatique, par Az<aElles partaient
-
nia et Ptolémaïs avec le littoral africain. Les voiles
de Juda et d’Israël franchirent même ces limites,
s’il faut en croire Mannert et Heeren ; elles visi¬
tèrent les bords du Gange et les grands archipels
de l’Océan indien. On sait avec quel faste la reine
de Saba parcourut ces rivages, et quels riches pré¬
sents
et
encombraient ses vaisseaux. Les Pharaons
les Ptolémées
laissèrent pas
ne
cette mer inactive,
à leur tour
et Arsinoë, la Suez actuelle,
fut le point de départ de divers périples, qui eu¬
pour objet tantôt les côtes de l’Asie, tantôt
celles de l’Afrique. Sous les kalyfes, ce mouve¬
rent
et la jonc¬
devant laquelle le génie
moderne semble hésiter, fut réalisée, assure-t-on,
par un souverain fatimite, à l’aide d’un canal qui
ment
de navigation ne s’arrêta point,
tion des deux
mers
,
VOYAGE DANS
l’ABYSSINIE MERIDIONALE.
249
unissait Suez au Nil. Ainsi, l’activité du bassin
arabique semblait survivre aux chutes d’empires
de dynasties. Pour le
frapper
d’impuissance il fallut que Vasco de Gaina,
doublant le cap des Tempêtes, ouvrit aux flottes
et aux révolutions
,
marchandes la route maritime de l’Inde.
Voici
qu'aujourd’lîui, la vapeur aidant, les
chances tournent de nouveau. Les deux mers
qui
baignent l’isthme arabique se couvrent de paque¬
bots rapides. Une seconde fois les habitudes com¬
merciales se déplacent, et un
agent mécanique bou¬
leverse la carte routière du
globe. L’Europe a re¬
noué ses communications avec l’Inde
par les eaux
Rouge. Les dépêches, les passagers, les
marchandises précieuses ont déjà
adopté cette
voie; le cap de Bonne-Espérance est condamné
au service le
plus vulgaire. Le vrai lien entre
l’Angleterre et le Bengale est désormais l’isthme
de Suez : la fortune
passe de ce côté ; les plans de
Leibnitz et d’Albuquerque
triomphent des décou¬
vertes de Vasco.
Bombay est à quarante jours de
Londres, et la vie entre la métropole et sa gigan¬
tesque vassale a redoublé d’énergie avec les moyens
de circulation. Le
temps ne peut qu’ajouter à ce
résultat. Le perfectionnement des
transports, l’a¬
mélioration de la viabilité, les travaux d’art venant
de la mer
,
en
aide à la nature, enlin l’union de deux
mers,
compléteront une révolution que nous avons yu
M A K IN 1'.
250
VÜY .\GV.S-»K r
commencer et
que consacreront
les siècles. On
peut déjà deviner quelle activité merveilleuse ré¬
gnera dans ces parages quand ils seront témoins de
tout le mouvement de l’Europe vers l’Inde^, de
l’Inde vers l’Europe.
Les prévisions les plus poé¬
tiques seraient ici au-dessous de la réalité.
Avec quelle intelligence l’Angleterre a pressenti
cet avenir, et comme elle cherche à le faire in¬
cliner dans le sens de son intérêt ! A peine pou¬
vait-on entrevoir la possibilité d’une communica¬
tion régulière par l’Égypte et la Syrie, que des
agents anglais étaient sur les lieux , les uns au
nom
et sous
les ordres de leur gouvernement,
les autres obéissant à des inspirations particulières
qui n’abandonne
jamais le peuple le plus remuant du globe. Dès
1828
le colonél Chesney remontait l’Euphrate
avec un bateau à vapeur, en éclairait la naviga¬
tion, puis reconnaissait le cours de l’Oronte et
son embouchure dans les mers de Syrie. Le plan
du pays, avec ses reliefs, ses accidents, ses moin¬
dres détails, était dressé par des ingénieurs qui
y ajoutaient le tracé des lignes navigables et des
lignes de fer. En même temps de grands travaux
d’hydrographie se poursuivaient dans la mer
Rouge et donnaient naissance à une carte, chefd’œuvre de méthode et de patience, dont l’ami¬
et à cet
instinct d’entreprises
,
rauté a voulu vainement se réserver l’usage ex-
VOYAGE DANS
E’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
251
clusif. Ainsi, des deux cotés, l’Angleterre cher¬
chait à assurer ses positions.
Depuis ce premier
éveil, chaque année a été marquée d’un empiète¬
ment nouveau. Vers l’Euphrate, deux villes im¬
portantes, deux riches entrepôts, Mascate et
Bassora, n’ont pu résister à son influence et re¬
pousser son patronage. Vers la mer Rouge, elle a
pris possession d’Aden, qui en est la clé, et qu’un
chef arabe lui a cédé, sans coup férir, à prix
d’argent. Le pavillon anglais a bientôt flotté sur
tous les comptoirs du bassin arabique ; et, si ré¬
cemment le schérif de Moka a eu le courage de
protester contre cet emblème d’oppression pro¬
chaine, il est à croire qu’il expiera cruellement
ce moment de révolte, et
l’expulsion d’un consul
que Calcutta et Londres lui imposaient.
Il ne faut pas chercher ailleurs le mobile qui a
fait agir l’Angleterre dans le traité du 45 juillet.
L’autorité que -la France et les idées françaises
s’étaient ménagée en Egypte pesait au cabinet de
Londres et inquiétait sa politique. Si l’occupation
armée de l’isthme de Suez n’était pas encore
possible, il importait du moins à nos rivaux que
son gardien fût un homme dévoué, un de ces
souverains médiatisés et nominaux comme ceux
qui régnent dans les Indes. Méhémet-Ali se refu¬
sant à accepter ce rôle,
l’Angleterre ne pouvait
hésiter. Son intérêt lui conseillait de faire
un
252
VOYAGES E7r
MAUINE.
exemple, et le triomphe de sa politique a été d’y
intéresser trois puissances de l’Europe. Il se peut
que cette alliance soit éphémère, mais le coup n’en
est pas moins porté. Saint-Jean-d’Acre a encore
(1841) une garnison anglaise qui chaque jour en
améliore l’armement et les ouvrages de défense;
des colonels, des majors de l’armée d’invasion
parcourent le pays, examinent les fortifications,
relèvent les points stratégiques. C’est surtout vers
le littoral arabique que se dirige le principal ef¬
fort, et, aujourd’hui que Méhémet-Ali a évacué
les villes saintes, on peut dire que les échelles
maritimes situées entre Yambo et Moka n’ont
réellement plus de maître. Une tentative violente
sur ces
ports, qui bordent le chemin de l’Inde,
la politique et fa¬
la circonstance. Elle aura lieu, et,
négligé par la France, dominé par l’ascendant
anglais, Méhémet-Ali n’y opposera sans doute
qu’une résistance inefficace.
Jusqu’ici les vues des Anglais semblent toute¬
fois s’être concentrées sur le littoral arabique; ils
ont négligé la côte opposée, la côte abyssine. Sur
ce point, par une exception assez rare, notre in¬
fluence domine, notre nom passe avant le leur.
Cela tient à divers voyages aventureux que de¬
puis dix ans des Français y ont exécutés. Le
gouverneur du Tigré, Oubi, semble avoir gardé
est donc à la fois indiquée par
vorisée par
VOYAGE DANS
l’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
253
d’eux et de leur nation une impression favorable,
et, s’il est vrai que quinze jeunes Abyssiniens
soient maintenant en route pour la France , on
pourrait croire à la réalité et à la sincérité de ces
dispositions. Les races qui habitent les plateaux
élevés du Samen, de l’Amhara et du Tigré ont
d’ailleurs plus d’un point d’affinité avec les races
européennes, et leur caractère se rapproche sur¬
tout du nôtre. Le christianisme,
tempéré par des
coutumes bibliques, y
règne depuis un temps
immémorial. Les moeurs sont douces, faciles, le
caractère grave et sûr. Oubi, qui commande à
dix mille cavaliers et à
vingt mille fantassins, se
chargerait, dit-on, d’assurer la tranquillité de la
côte, et de protéger les comptoirs européens qui
pourraient s’y fonder. Il l’a offert, il tiendra pa¬
role. La plage est fiévreuse ; mais quelques soins
conjurent le danger, qui d’ailleurs n’existe plus
à un mille dans les terres. Les
mouillages abrités,
les rades spacieuses, les hâvres naturels, abon¬
dent, surtout à l’ouverture de la mer Rouge. On
pourrait s’y établir, créer un commerce avec
l’intérieur, et attirer, par la perspective de dé¬
bouchés certains, les caravanes qui sillonnent le
milieu de l’Afrique. Oii tiendrait ainsi en
respect
la cupidité anglaise, et à
l’occupation de l’un des
côtés du canal arabique, on répondrait
par l’oc¬
cupation de l’autre côté. Peut-être est-ce là un
254
VOYAGES ET MARINE.
projet hardi et qui a besoin d’être éclairé par
des études plus sérieuses que ne le sont les im¬
pressions des voyageurs ; mais il est digne de
fixer l’attention du gouvernement. Nos agents
consulaires dans la mer Rouge, et l’un d’eux sur¬
tout, M. Fresnel, observateur si judicieux, se¬
raient d’un précieux secours pour la direction de
cette enquête.
L’Abyssinie septentrionale n’est plus, d’ail¬
leurs, couverte d’un voile impénétrable. Depuis
un siècle elle a été traversée à peu près dans tous
les sens : des missionnaires luthériens s’y sont
fixés, des Européens l’habitent. Les premiers
voyages connus remontent aux Portugais et à
Pierre de Govilham, qui demeura à Gondar et ne
revit plus sa patrie. Le père Alvarez séjourna à
son tour près de six années dans les états abys¬
sins, et de retour en Europe, vers 4540, y publia
une relation dans laquelle
il ne faut puiser
qu’avec défiance. Pendant le cours de ce siècle,
l’Abyssinie fut livrée, pour ainsi dire, à des auxi¬
liaires portugais dont ses rois avaient accepté les
services contre les musulmans. A la suite des
soldats avaient
marché des
missionnaires de
jésuites, qui s’étaient emparés du
pouvoir religieux pendant que les généraux im¬
posaient une dictature militaire. C’est à cette
époque qu’il faut rattacher plusieurs édifices d’un
l’ordre des
VOYAGE
DANS
e’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
256
Style évidemment européen qui se rencontrent
dans les principales villes du Tigré et du Samen.
D’autres monuments appartiennent à une civili¬
sation antérieure, qui, suivant les uns, coïncidait
avec celle de l’Égypte, et, suivant d’autres, re¬
montait à l’établissement des Juifs en Abyssinie
vers
l’an 600 avant notre ère. Il est inutile d’a¬
jouter que ce sont là de simples hypothèses,
quoiqu’elles aient donné lieu à des recherches
curieuses et à d’ingénieuses analogies.
Parmi les explorateurs qui se rattachent à la
période portugaise, il en est trois qu’il serait in¬
juste d’oublier. L’un, le père Fernandez, poussa
ses découvertes jusque dans l’Anaria ou Narea,
le Djingiro et le Cambat, c’est-à-dire vers des
états de l’Afrique centrale que personne n’a revus
après lui. Il espérait rejoindre ainsi l’Océan
indien et aboutir à Mélinde, mais des obstacles
insurmontables le forcèrent à revenir
sur
ses
pas. Le second, le père Paëz, découvrit le pre¬
mier les sources du Nil bleu ; le troisième, le père
Lobo,
erra
dérober
laissé
aux
un
longtemps chez les Gallas pour se
recherches des rois abyssins, et a
intéressant
récit
de
ses
aventures.
Ap rès eux il se fait une lacune, et il faut arriver
à la dernière année du xvii® siècle pour retrouver
Abyssinie un Européen, le médecin Poncet,
envoyé par le consul de France pour guérir le
en
,
256
VOYAGES ET MARINE.
'
roi de Gondar d’une maladie cutanée. Poncel
remplit l’objet de sa mission et parcourut le pays
dus au sauveur du prince.
Sur son récit, Lenoir du Roule voulut partir en
4704, mais il fut massacré, dans le Sennaar,
avec toute sa suite, devant le
palais du melek ou
roi du pays. De du Roule à Rruce il y a un nou¬
veau vide, mais de Bruce
jusqu’à nous les tenta¬
tives abondent. Le célèbre voyageur écossais n’a
pourtant été surpassé ni par ceux qui l’ont pré¬
cédé ni par ceux qui l’ont suivi : sa relation est
encore le document le
plus exact, le plus com¬
plet qui existe sur l’Abyssinie. Le principal mé¬
avec tous les honneurs
rite de MM. Combes et Tamisier est de l’avoir
copié quelquefois; leur plus grand tort est de ne
l’avoir pas copié plus souvent. Bruce entra en
Abyssinie par le Tigré, franchit le Tacazzé, af¬
fluent du Nil, traversa les montagnes de Lamalinon, les plateaux de Woggora, et arriva à
Gondar. Le souverain qui y résidait l’accueillit
avec
bienveillance et lui donna toutes les facilités
nécessaires pour explorer la contrée. Bruce
visita le lac de Tazna, la plus vaste nappe d’eau
qui existe dans ces montagnes, et, gagnant les
rives du Nil, il crut avoir trouvé la source de ce
fleuve près du village de Ghich. C’était en effet
la source du Nil h\eu
'{Bahr-el-Azrek)-^ mais la
source du Nil blanc (
Bahr-el-Abiad), c’est-à-dire
VOYAGE DANS
L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
257
importante et la plus lointaine, restait
trouver. Le mystérieux problème sub¬
siste donc, même après Bruce. Le voyageur fut
plus heureux dans son travail sur les chroniques
abyssines, travail dont l’érudition a défrayé
presque toutes les relations postérieures.
Sait succéda à Bruce, et ne fit guère que suivre
le même itinéraire à deux reprises différentes.
Seulement, averti par les dangers que son de¬
vancier avait courus, il évita de retourner par le
la plus
encore à
Sennaar et de se confier aux sables du désert li-
byque. Ses excursions ne dépassèrent pas le
Tigré, et son livre se compose plutôt de com¬
mentaires que de découvertes. Les détails en sont
pourtant finement touchés, et l’observation n’y
manque pas de délicatesse. A son voyage se rat¬
tachent ceux de lord Valentia, de Nathaniel
Pearce et de ColBn :
ces
deux derniers se fixèrent
1810. Coffin y vit encore :
indigène, il habite tantôt Adoua,
dans le pays vers
marié à
une
Devra-Damo, tantôt Gondar. M. Samuel
Gobât, missionnaire de la société biblique de
Londres, le rencontra en 1830, et en 1838,
MM. Dufey et Aubert eurent avec lui des relations
tantôt
fréquentes. Durant ces dix dernières an¬
nées, les voyages dans ces plateaux africains se
sont succédés, presque sans interruption. Nous
venons de citer M. Gobât, qui y séjourna trois
assez
17
258
VOYAGES ET MARINE.
ans, et MM.
Dufey et Aubert, dont la relation
n’a pas été imprimée; il faut y ajouter M.
Rüp-
pel, savant géologue et minéralogiste, M. Schim-
naturaliste allemand, le baron de Katte,
Graffs et Isenberg, pasteurs anglicans,
M. Lefèvre, officier de marine, M. Kilmayer,
per,
MM.
M.
WeUsted, M. d’Abadie, dont les vues sont
plus particulièrement tournées vers la propa¬
gande catholique, enfin MM. Combes et Tamisier, qui ont récemment écrit sur l’Abyssinie un
livre de compilations mêlées à diverses observa¬
tions personnelles.
Puisque le nom de ces deux jeunes voyageurs
se
rencontre ici, on nous permettra
d’exprimer
le regret qu’ils n’aient pas pris leur rôle plus au
sérieux. Avec un sentiment plus vrai des choses,
ils n’auraient pas entrepris de corriger Bruce et
Sait, et auraient rendu plus de justice à ces voya¬
geurs intelligents qu’ils ne faisaient guère que
reproduire. La jeunesse n’excuse pas les appré¬
ciations légères, surtout quand elles portent sur
des autorités
respectables et consacrées. Plus
d’une fois, pour donner plus de relief à
leurs
aventures, MM. Combes et Tamisier ont exagéré
les obstacles qu’ils rencontraient, les difficultés
qu’ils avaient à vaincre ; ils ont pris souvent les
démonstrations inoffensives des naturels pour des
menaces
réelles, leurs petites ruses pour de la
VOYAGE DANS
e’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
159
violence, et donné à l’invention une part trop
grande dans les scènes de leur itinéraire. Le
succès d’une relation ne se puise que dans les
faits mêmes, et c’est surtout quand on n’a
pas
à son service de grandes ressources de
style
qu’il faut se défier des écarts de l’imagination.
MM. Combes et ïamisier ne se sont pas assez dé¬
fendus de cet écueil, et un coup-d’œil jeté sur
des rapports plus
récents prouve combien leur
observation a été superficielle. Ainsi ils assurent
avoir
«
vu
à Arkeko un naïb du
nom
d’Hetman,
bel homme, disent-ils, et plein do majesté. »
H n’y a jamais eu à Arkeko de naïb de ce nom ;
celui qui y commandait lors de leur passage se
nommait Yaha-Aga, vieillard sec, maigre et ma¬
ladif. Ainsi, dans le chiffre de six mille habitants
qu’ils donnent à Gondar, après M. Rüppel, ils
demeurent de deux tiers au moins au-dessous de
la vérité : la ville musulmane seule compte
de dix mille habitants. Tout
près
l’ouvrage est semé
d’erreurs pareilles. Les parties les plus irrépro¬
chables sont celles où les auteurs copient Sait et
Bruce, et encore ont-ils le tort de défigurer,
d’une manière tout-à-fait arbitraire, l’ortographe
n’avaient adoptée
qu’après des études approfondies et un long sé¬
jour sur les lieux. La carte de Sait elle-même n’a
été appropriée à leur livre qu’avec des travestisdes noms,
que ces savants
260
VOYAGES ET MARINE.
sements dont aucun
n’est sérieusement justifié.
On le voit, les parties de l’Abyssinie qui con¬
tinent à la mer Rouge n’ont pas manqué de visi¬
vrais ou colorés, exacts ou pitto¬
resques. Mais l’Abyssinie méridionale, celle qui
débouche, par le pays des Adels, sur le golfe
d’Aden, était bien moins fréquentée et bien moins
connue.
Limitée au nord par des annexes de
l’empire de Gondar, au sud par les états de
l’Afrique centrale, entourée sur presque tous les
points d’une ceinture de tribus indépendantes,
Gallas, Saumalis ou Adels, cette portion de l’A¬
byssinie est le siège d’un royaume important,
celui de Choa, dont le souverain balance en au¬
torité les rois ou les chefs qui régnent dans la
zone supérieure du Beghemder, du Samen et du
Tigré. Ni Bruce, ni ceux qui le suivirent, ne
se sont avancés jusque-là.
L’un des titres de
MM. Combes et Tamisier est d’avoir osé y péné¬
trer sur les traces des Portugais ; mais, soit pour
l’aller, soit pour le retour, ils ont suivi la route
de Massouah et des plateaux intermédiaires, et
ils n’ont pas cru devoir s’aventurer au travers du
pays des Adels pour aboutir à l’un des trois ports
arabes situés au sud du Bab-el-Mandel, Barbara,
Zeïla et Toujourra. Cette prudence s’explique.
L’opinion locale s’accordait à représenter cette
voie comme in)praticable, infestée de meurtriers,
teurs récents,
l’^BYSSINIE MÉRIDIONALE. 2'6t
pleine de périls. Les tribus qui occupent cette
zone sont de race danakile ou adel, nom que les
Portugais ont composé des deux mots ad-ali. Il
VOYAGE DANS
restait doncà s’assurer si cet itinéraire était aussi
sombre, ces peuples aussi farouches qu’on le di¬
sait. Ce problème géographique séduisit le cou¬
rage de M. Rochet d’Héricourt, qui résolut d’en¬
trer
dans le Choa par ce chemin, presque au
même moment où le jeune Dufey le prenait pour
Dufey est mort en Arabie, à son re¬
laissant que des notes tracées à la
hâte; M. Rochet d’Héricourt a écrit un journal
que nous avons sous les yeux, et qu’il compte
livrer à la publicité.. C’est à ce document, inédit
encore, que nous empruntons les détails qui vont
en
sortir.
tour , en ne
suivre.
Arrivé à Suez, le 25 février 1839, M. Rochet
n’y séjourna que le temps nécessaire pour trou¬
ver une
caïque arabe qui le conduisit à Moka.
Cette navigation sur des barques non pontées
n’est pas sans périls, mais elle permet de mieux
saisir, de mieux reconnaître les paysages de la
côte. Le passage des paquebots anglais est d’ail¬
leurs fixé à des prix si excessifs, que beaucoup
de voyageurs préfèrent les caboteurs indigènes,
dont les conditions sont plus discrètes. Il en
coûta à M. Rochet vingt-neuf talaris ( le talari
vaut 5 francs), pour aller de Suez à Moka. Les
262
VOYAGES ET MARINE.
diverses échelles du littoral arabique se succédè¬
bientôt sous ses yeux.
Il vit El-Torra, ha¬
composé de vingt maisons en ruines qu’ha¬
bite une population mêlée, mais dont le port
doit jouer un rôle dans le'mouvement de l’Inde
vers
l’Europe; il toucha à Yambo, station des
pèlerins qui se rendent à Médine, et arriva le 13
avril à Djedda, la ville la plus importante du
golfe Arabique. L’activité de ce marché ne
semble pas suivre une progression ascendante,
et les revenus de la douane, qui, en 1831, s’é¬
rent
meau
taient élevés à 450,000 talarisenviron (2,100,000
francs), n’ont pas dépassé, en 1838, 260,000
talaris (1,300,000 francs). A Djedda, M. Rochet
changea de bâtiment, et après avoir mouillé à
Hodeïda, entrepôt qui acquiert de l’importance,
il aborda au port de Moka, où il devait séjourner
pendant un mois. Toute cette ligne du littoral
arabique est trop connue, elle a été trop souvent
décrite pour nous arrêter longtemps : il faut se
hâter d’arriver à la partie du voyage où M. Ro¬
chet marche sur son propre terrain.
Cependant il n’est pas sans intérêt de constater
ici à l’aide de quels procédés les Anglais cherchent
à fonder dans ces mers leur prépondérance com¬
merciale et politique. Comme une intervention
directe de leur part effraierait les chefs turcs ou
arabes qui se partagent le gouvernement du pays,
VOYAGE DANS
L’ABYSSINIE MÉUIDIOINALE.
263
ils ont soin d’y envoyer, comme représentants et
précurseurs, des banians l|indous, race d’hommes
plus haut degré de l’esprit de com¬
merce, et qui, membres d’une sorte de corpo¬
ration marchande, disposent de vastes ressources
et d’un immense crédit. Au moyen de tels agents,
l’Angleterre s’empare des affaires de la contrée
doués au
et les soumet à son
influence. Ces banians, en
leur qualité d’armateurs, salarient et gouvernent
l’aide des raïs ou ca¬
pitaines qui leur sont dévoués. En même temps,
des briksde guerre promènent le pavillon anglais
sur toutes ces eaux, et, quand il le faut, en im¬
posent le respect par l’emploi de la force. C’est
ainsi que nos rivaux savent, de longue main,
ménager leur avènement et préparer leur domi¬
la population maritime, à
nation.
séjour à Moka, M. Rochet avait
pris des renseignements sur les moyens de pour¬
suivre son voyage. Parmi les routes qui condui¬
sent au royaume de Choâ, on lui cita celle du
pays des Adels comme la plus courte, mais aussi
comme la moins sûre. Des caravanes arabes la
Durant
son
parcouraient de temps à autre; mais on ne citait
point encore d’Européen qui eût pris cette voie.
Loin de détourner notre voyageur, cette considé¬
ration l’affermit dans
son
dessein. Il loua une
barque qui allait mettre à la voile pourToujourra,
264
VOYAGES ET
MARINE.
l’un des ports qui servent d’entrepôt à l’Abyssinie
méridionale, franchit le célèbre détroit de Babel-Mandel, et, le 4 juin, après trois jours de tra¬
versée débarqua sur la plage africaine. L’aspect
du paysage n’avait rien d’encourageant : jamais
grève plus morne ne s’offrit au regard. Quelques
huttes sur un sol blanchâtre au premier plan, et
,
dans le lointain des monts volcaniques
disposés
gradins dépouillés, voilà
Toujourra. Du reste, peu ou point de végétation;
quelques arbustes étiolés se montraient seuls de
loin en loin comme pour faire ressortir cette ari¬
de l’est à l’ouest
en
dité désolante.
Toujourra obéit à un sultan qui gouverne en
maître les trois cents huttes de ce village. M. Rochet fut conduit en sa
présence, et eut à s’expli¬
quer sur ses projets. Quand le sultan les connut,
il éleva objections sur objections, et déclara
qu’avant le retour des pluies, le chemin du pays
des Adels n’était pas praticable. En effet, les
sources du désert se trouvant taries, il
y aurait
eu de l’imprudence à s’y aventurer. Notre
voya¬
geur s’installa donc tant bien que mal dans une
cabane à peine close et sous une atmosphère de
40 à 48 degrés de chaleur. Toujourra est
peuplé
de musulmans livrés
au
commerce et
à la navi¬
gation des côtes : les caravanes de l’Abyssinie
méridionale y viennent échanger les denrées afri-
VOYAGE DANS
L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
265
l’Arabie. Le prin¬
cipal trafic est celui des esclaves. La rade est vaste
sans être sûre : cependant le fond est de bonne
caines contre les produits de
Aucune culture n’anime les environs, ce
tenue.
qui oblige les habitants à tirer les denrées de
première nécessité, soit de l’intérieur de l’Afri¬
que, soit de l’Yémen.
Les naturels de ïoujourra se rapprochent
moins par leurs habitudes, delà turbulence pas¬
sionnée des Arabes que de l’esprit calculateur du
,
banian hindou. Une sobriété extrême, une éco¬
nomie sordide les caractérisent. Us ont proscrit
le plaisir de la pipe comme trop coûteux,
mais ils
permettent, de loin en loin, la prise de tabac.
Leur générosité va parfois jusqu’à offrir quelques
grains de la pincée qu’ils retiennent fortement
entre les doigts, jamais jusqu’à mettre à la dis¬
crétion du prochain la bourse qui leur sert de
tabatière. Leur costume, des plus simples, con¬
siste en deux pièces d’étoffe, l’une pour se dra¬
per
l’autre pour se couvrir : ils ne se coiffent
pas du turban et laissent croître leur chevelure
naturellement frisée. Les femmes, qui jouissent
d’une liberté inconnue dans presque tous les
pays musulmans, portent de vastes blouses et
nattent leurs cheveux avec un certain soin ; elles
vont le visage découvert. L’intérieur des habita¬
tions offre peu de meubles : quelques vases pour
se
,
266
VOYAGIÎS ET MARllVE.
recevoir le lait, des plians en osier ou en cour¬
roies de cuir que l’on nomme serir, parfois aussi
couleurs, ouvrage des
femmes, enfin le bouclier et la lance, armes obli¬
gées des naturels, voilà le luxe ordinaire de leurs
des nattes de diverses
chaumières. Le sultan lui-même n’est guère plus
favorisé sous ce rapport que ses administrés, et
la cabane qu’il
loua à notre voyageur ne se dis¬
tinguait point par l’élégance de son mobilier.
Il est vrai qu’après avoir élevé ses prétentions
jusqu’à trois cents talaris, il finit par réduire à
huit le prfx de son hospitalité. Soüs un chef qui
possède à ce point l’instinct du commerce, il est
impossible que les sujets ne soient pas d’habiles
brocanteurs.
Quelques formes tutélaires limitent le pouvoir
quand il s’agit d’un cas grave, le
village entier délibère, et la majorité fait loi. Toujourra s’attribue en outre une part de suzerai¬
neté sur le royaume des Adels; mais ce n’est là
qu’une autorité nominale. Les Adels ou Danakiles forment une collection de tribus indépen¬
dantes les unes des autres, et qui n’ont de com¬
mun que le nom. Chacune d’elles obéit à son ras,
de ce sultan ;
comme
les Bédouins obéissent à leurs cheiks. Di¬
verses
analogies rapprochent ces nomades afri¬
cains des nomades asiatiques. La loi du sang ou
du talion se retrouve chez eux avec son caractère
VOYAGE DANS
L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
267
implacable. Ils ont aussi horreur de la vie séden¬
taire et promènent leurs tentes sur les divers
points de ce désert, toujours à la recherche des
eaux ou des pâturages. Du reste, ils sont plus
avides que sanguinaires, plus fourbes que cruels.
Les environs de Toujourra semblent porter
l’empreinte d’un grand bouleversement volca¬
nique, surtout vers une gorge qui conduit à la
montagne de Debenet. La plus grande partie des
arbrisseaux qui parent cette gorge aride sont des
goramifères très chétifs, dont le sommet se ter¬
aussi l’arbre
empoisonneur, qui a reçu des indigènes le nom
de Soummi. Sa grosseur est celle de nos chênes
d’Europe ; son écorce est raboteuse et rougeâtre,
ses feuilles elliptiques ressemblent à celles du
citronnier. Un animal qui broute ce feuillage, ce
qui arrive quelquefois, meurt dix minutes après,
mine en éventail. On y rencontre
dans d’horribles convulsions. Cet arbre fournit
de leurs flèches. Us en
pilent les racines, les font bouillir avec de l’eau,
puis ils en tirent une sorte d’extrait. Quand la
substance vénéneuse est bien préparée, elle doit
décomposer le sang à vue d’œil et en changer la
couleur. Les Bédouins trempent leurs flèches
dans cette matière, et une seule immersion suffit
pour les rendre mortelles.
Dans les premiers jours d’août, quelques orages
aux
Bédouins le poison
268
VOYAGES ET MARINE.
ayant rempli les réservoirs du désert, M. Rocliet
put enfin quitter Toujourra et s’acheminer vers
l’Abyssinie méridionale. Deux guides l’accom¬
pagnaient; l’un était un Bédouin danakile, l’autre
un musulman du littoral. A une
grande distance
du rivage, le paysage garde encore toute sa sévé¬
rité : une suite de sommets nus fatigue l’œil par
leur monotonie et semble enchaîner le voyageur
Toujourra au royaume de
Choa, la direction générale est sud-sud-ouest.
La petite caravane franchit ainsi Ambabo, Doulloule, Gabtima et Daffaré, sans que la végétation
et la configuration de là contrée eussent subi de
grands changements. La pluie commençait à tom¬
aux
mêmes sites.
De
ber par torrents, et
plus d’une fois elle força
voyageur à suspendre sa marche. Étendant
alors deux peaux de bœuf, l’une comme matelas,
l’autre comme couverture, il attendait que le ciel
notre
eût fermé
ses
écluses et retrouvé son azur. Plus
il avançait dans la direction d’un grand
lac salé
que fréquentent les caravanes danakiles, plus la
lave prenait le dessus dans la formation des ter¬
Après une halte sur les borcl^ de ce lac,
Bédouins grossirent sa caravanes,
M. Rochet poursuivit son voyage et arriva à l’em¬
rains.
où [quelques
branchement des chemins de Choa et d’Aoussa.
Aoussa, qui ne se trouvait alors qu’à treize lieues
de distance
est
la ville
principale du pays des
VOYAGE DANS
l’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
169
Adelsou Danakiles. Au dire des naturels, elle se
compose de quinze cents chaumières et compte
six mille âmes de population. Les habitants,
adonnés au commerce et à l’agriculture, trouvent
moyen d’irrigation naturelle dans les débor¬
un
dements périodiques d’un grand lac qui,
à l’in¬
engraisse les terres. On
ajoute qu’à l’extrémité du lac se trouve une écluse
pour retenir les eatix jusqu’à ce que le sol soit
star
du Nil, féconde et
convenablement imbibé. L’excédant va se déver¬
dans un étang situé
à trois lieues plus bas.
les champs environnants se
couvrent de magnifiques récoltes, et Aoussa peut
fournir du dourah presque^à toute la contrée.
ser
Grâce à ce système,
M. Rochet laissa à sa droite le chemin d’Aoussa
et vint coucher à Nehellé, sur ja route de
Nehellé
a une source
55“
thermomètre de Réaumur. Plus
d’eau chaude
Choa.
qui marque
loin, à
Segadarra, existe une mine de cuivre carbonaté
dans une couche d’argile ferrugineuse. A AbiJoussouf, le voyageur reçut la visite du chef de
la tribu Debenet, qui lui fit présent de quelques
provisions et reçut en échange des pièces d’étoffes,
au
des rasoirs, un couteau et un miroir. Cet homme
fut si enchanté de ces dons, qu’il voulut lui-même
servir d’escorte à l’Européen.
Rien de curieux
jusqu’à Haoullé, où se trouvent, au pied d’une
montagne composée de granit, de trachite et
270
de
VOYAGES ET MARINE.
basalte, quatorze sources d’eau thermale
dont quatre bouillonnent au pointque les Bédouins
y
font cuire leurs aliments au bain-marie. Ces
naturels attribuent à
ces
sulfureuses de
eaux
grandes vertus médicinales, ils les croient souve¬
raines pour toutes les maladies. La plus grande
source a cent soixante-sept pieds de circonfé¬
rence sur trois à quatre de profondeur.
Dans ces solitudes, les journées se suivent et se
ressemblent. Les seuls êtres vivants qu’on y ren¬
contre sont des hyènes tachetées qui rôdent sans
relâche autour des caravanes. La nuit, elles vien¬
nent enlever les provisions, sous la tête même
desBédouins endormis. A Hasen-Mera, le chef de
l’endroit conseilla au voyageur
de prendre une
d’éviter une embuscade de GallasItou qui l’attendaient à quelques lieues de là
escorte, afin
avec
des intentions hostiles. M. Rochet ne se re¬
mais il voulait
que les marchands de sel qui faisaient partie de
fusait pas à accepter ce secours,
la
caravane
contribuassent à la dépense dans la
proportion de l’intérêt qu’ils avaient à la sécurité
commune. Les débats de cette grave affaire du¬
rèrent deux jours, au bout desquels il fut décidé
que l’on accepterait l’escorte et que les frais en
seraient prélevés à raison de tant par tête de cha¬
meau. Le séjour à Hasen-Méra fut d’ailleurs
marqué par une suite de fêtes. Le campement se
VOYAGE DANS
L’ABYSSINIE MERIDIONALE.
271
composait de trois à quatre cents individus, et
chaque soir, au coucher du soleil, la danse com¬
mençait. Les Bédouins s’étant formés en cercle,
l’un d’eux entonnait une chanson que les autres
répétaient en chœur. Alors, se serrant l’un contré
l’autre, ils trépignaient des pieds et battaient des
mains; puis ils allaient recueillir les témoignages
d’approbation des femmes et des jeunes filles
qui assistaient à ce spectacle.
Au-delà de ce point, la caravane de M. Rochet
présentait une masse imposante. Elle s’accrut
encore à Bourdouda de vingt-une personnes, ce
qui la portait à cent individus environ. Ce
nombre était suffisant pour conjurer toutes les
attaques. La physionomie du pays avait changé.
Ce n’était plus la région aride et volcanique des
environs de Toujourra, mais des plaines cou¬
vertes d’une riche verdure
naturelle. Ces terres,
négligent, se prêteraient aux
plus magnifiques cultures. Aujourd’hui elles sont
le domaine des éléphans, des zèbres et des cha¬
que les Bédouins
mois. Rien ne saurait donner une idée du gibier
qu’elles recèlent. On y voit des gazelles, des
lièvres, des autruches, des troupeaux de pinta¬
des, des franco!ins
pigeons verts d’Abys¬
sinie, plusieurs rolliers africains à longue queue,
des veuves du Cap, des cardinaux de plusieurs
variétés, des pernoptères et autres oiseaux ma,
272
VOYAGES ET MARINE.
gnifiques. Quand on les traverse, on croirait, au
milieu de ce luxe de créatures vivantes, assister
au
premier réveil de la création ; l’homme seul y
manque. ’
Sur le territoire des Moléitos,
‘
l’une des plus
farouches tribus de la contrée, on retrouve les
couches de basalte, et la nature change encore
d’aspect. Cependant tous les arbustes n’ont pas
disparu, et çà et là on remarque, tantôt une
agave filamenteuse, tantôt un aloès, tantôt un de
ces grevias dont les fruits jaunes et rouges, de la
grosseur d’un pois, contiennent un miel végétal
excellent. Ce fut aussi sur ce plateau que notre
'
voyageur tua une antilope comparable, pour les
dimensions, à un beau cerf d’Europe. A la halte
dii soir, ce magnifique gibier fut dépecé et rôti
sur un gril improvisé. Les bifteeks d’antilope,
préparés de cette façon, sont, au dire de M. Rochet, un met exquis. Il faut l’en croire, sauf
toutes les réserves qui accompagnent désormais
les bifteeks inconnus.
Cette chère
homérique
semble d’ailleurs avoir été l’occasion d’une aven¬
ture nocturne.
Les reliefs du repas attirèrent ce
soir là, en plus grand nombre que de coutume,
les hyènes ou les loups-tigres , pour adopter la
dénomination du voyageur. La lune éclairait ce
spectacle, et c’était le cas de faire payer à ces
animaux les insomnies qu’ils avaient occasionnées
VOYAGE DANS
l'ABYSSINTE MÉRIDIONALE.
273
depuis le commencement du voyage. M, Rochet
ajusta le premier qui s’offrit à lui et le tua ; il
voulut aller le ramasser, mais
déjà trois compa¬
gnons du mort se disputaient cette proie. Le
voyageur fit feu de nouveau et ne fut pas moins
heureux ; une seconde hyène tomba et alla mou¬
rir dans les broussailles, où elle fut sans doute
aussi dévorée par le reste de la bande. Notre
adroit chasseur désirait couronner cette lutte
troisième succès. Il tenait en arrêt une
par
hyène
énorme que cachait un buisson touffu,
lorsque
l’animal, trompant .sa vigilance, s’élance pour le
un
surprendre par derrière. Le cri d’un Bédouin
avertit heureusement M. Rochet; il se
retourne,
tire et frappe, à trois pas de
distance, la hyène,
qui tomba raidie morte : c'était une nuit féconde
en
trophées.
La
caravane
l’Hawache,
arriva enfin
cours
sur
les
bords de
d’eau important qui peut
passer pour la limite naturelle des états de Choa.
l’époque des grandes pluies, l’Hawache dé¬
dans son étiage,
il ne conserve pas au-delà d’un mètre de
profon¬
deur. Rien n’est plus beau
que la vallée où coule
cette rivière, et la
magnificence du site frappe
surtout comme contraste,
quand on vient de tra¬
A
borde et couvre le pays; mais
verser
le triste désert du pays des Adels.
L’as¬
pect d’une végétation vigoureuse donne un avant18
VOYAGES ET JIAUINE.
274
goût (les cultures du territoire de Choa. Pour la
première fois on entendit rugir le lion, et M. Ro-
chet ne déguise pas l’impression profonde que fit
sur
lui ce rugissement. Les animaux de la cara¬
semblaient, à cette voix, agités d’un trem¬
blement convulsif. Dans ces plaines où le gibier
vane
abonde, le lion se défend contre l’homme, mais
ne l’attaque pas. Il se promène devant les carava¬
nes d’un air majestueux et d’un pas tranquille;
puis, quand il a fic^rement passé sa revue, il dis¬
paraît. L’Abyssin est habitué à ces allures impé¬
riales; il s’en accommode, et moyennant ce pacte
tacite, lions et naturels vivent fort bien en¬
semble.
L’Hawache
n’ayant ni ponts ni barques, ce
n’était pas une petite besogne que de le faire
franchir à une nombreuse caravane. On impro¬
visa de petits radeaux avec du bois sec que
l’on
parvint à maintenir au-dessus de l’eau au moyen
d’outres gonflées. Des nageurs poussèrent les
radeaux d’une rive à l’autre, et, de cette façon,
les bagages comme les marchandises traversèrent
la rivière sans avarie. Restaient encore les fem¬
mes. On leur plaça des outres sous les aisselles;
puis, à l’aide d’une corde passée autour des
reins, on leur donna la remorque exactement
comme
à des navires. Ce devait être un curieux
spectacle, que celui de ces amphitrites, dont le
VOYAGE DANS
buste
L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
275
s’élevait au-dessus de
l’onde, et que
des nageurs, faisant l’olïice de tritons, entraî¬
naient sous des voûtes de verdure. M. Rochet as¬
nu
qu’à lui seul il a ainsi promené sur les flots
Il ne pouvait faire un plus
galant début et une entrée plus chevaleresque
dans le Choa. Le lendemain, la caravane se re¬
posait de ses fatigues à Tiannou, village dépen¬
dant de ce royaume. C’était le 29
septembre
4839, cinquante-sept jours après le départ de
Toujourra.
Notre voyageur venait de
parcourir les cent
lieues de désert qui forment ce que l’on nomme
le royaume d’Adel. Huit tribus,
comprenant une
population de soixante-dix mille âmes, occupent
ce territoire. Les Bédouins de la tribu
Ad-Ali,
qui campent aux environs de Toujourra, sont
sure
dix Abyssiniennes.
noirs et de taille moyenne :
ils ont les cheveux
crépus et le front découvert comme la plupart
des Danakiles; ce sont des musulmans fort relâ¬
chés. La tribu Debenet se rapproche
davantage
delà zone centrale; la loi du
sang est strictement
observée chez elle. La tribu Achemali vient
en¬
suite, et se distingue par des mœurs plus douces ;
celle de Buéma a des habitudes farouches et se
rattache aux Ad-Ali par le type; les Hasen-Meras
composent la plus belle race de cette contrée,
et pourront un
jour la dominer; les Ras-Bidar
VOYAGES ET MARINE.
276
mélange de noirs, de cuivrés et de ba¬
sont un
sanés; les Takaïdes, qui boiTlent les rives de
l’Hawache, passent pour fort enclins au vol et à
l’assassinat; enfin, les Saumalis, qui occupent
les montagnes situées au nord du désert d’Adel,
ont sur les autres tribus tous les avantages que
supérieure unie à un
courage éprouvé. Les Danakiles sont des peuples
pasteurs; ils n’ont aucune industrie, et leur
commerce se borne à la fonction de conducteur
de caravanes. Les femmes sont fort belles dans
ces tribus; elles n’ont, dans leurs traits, aucune
trace du caractère nègre. L’ovale du visage est
régulier, les lignes sont assez pores; les yeux
ont de l’éclat; les dents sont d’une blancheur
éclatante. Une peau de bœuf assouplie leur sert
de vêtement, et laisse presque toujours le buste à
découvert. Tous les habitants du pays d’Adel
parlent le même dialecte, dialecte particulier
qui n’est ni l’arabe, ni l’arnharic, ni le galla. On
retrouve chez eux le mot de kabile formé de gobayl
(tribu), mot usité dans l’Atlas comme dans l’A¬
rabie, et qui pourrait rattacher ces nomades
épars quelles que soient les distances qui les
séparent, à une origine commune.
donne une organisation
,
M.
Rochet touche enfin au but; il entre dans
le royaume
de Choa; ses efforts n’ont pas été
à la symétrie des cultures,
vains. A la richesse,
VOYAGE DANS
L’ABYSSINIE MÉRIDIONAEE.
277
il reconnaît sur-le-champ un pays civilisé. La
main de l’homme y est non-seulement patiente,
mais intelligente, et l’art a beaucoup ajouté à la
plus admirable nature. Tiannou élève ses toits
coniques du sein d’un massif verdoyant, la plaine
étale au loin
richesses, et des montagnes
chargées de forêts occupent toutes les lignes de
l’horizon. A quelque distance du village, le
voyageur vit venir à lui un chef abyssin : c’était
ses
le lieutenant du gouverneur qui le conduisit, avec
les plus grands égards, dans une habitation où il
devait attendre les ordres du roi de Choa. Dès ce
jour la table de l’Européen fut largement dé¬
frayée; on tua un bœuf en son honneur, on lui
servit de l’hydromel, du très bon pain et du miel
excellent. Son habitation, comme toutes celles de
l’Abyssinie, était construite en palissades de
bois parfaitement jointes et crépies à l’intérieur
à l’aide d’un mélange de terre et de sable blan¬
châtre. Ces demeures sont cylindriques : le
chaume qui les surmonte se termine en cône.
Basses, quoique assez spacieuses, elles n’ont
point de fenêtres et reçoivent le jour par une
large porte d’entrée. Au-delà du seuil régne une
galerie circulaire qui fait le tour de la maison;
le corps de logis se divise en compartiments qui
,
débouchent sur ce corridor. Au centre se trouve
une
espèce de rotonde qui sert à la fois de salle
VOYAGES ET MARINE.
278
de
réception, de salle à manger et de cuisine.
L’ameublement est de la plus grande simplicité :
le sérir, pliant en cuir qui sert à la fois de lit et
de siège, en est le principal élément. Des armures
suspendues aux murailles, des vases en terre
cuite d’une forme très élégante, des paniers en
osier finement tressé, complètent ce mobilier.
Un petit jardin clos de haies accompagne ordi¬
nairement les habitations 5 des bananiers, des
mimosas les ombragent, et cette verdure les pare
mieux que ne pourrait le fairela main des hommes.
Les ordres du roi étaient arrivés. Sahlé-Salassi,
souverain de Choa, attendait le voyageur euro¬
péen ; le gouverneur du district devait lui servir
d’introducteur et de guide. On partit le lende¬
main et l’on parcourut le pays le plus accidenté,
le plus pittoresque du monde, des Alpes sous le
tropique. Tantôt les mules se frayaient un chemin
au milieu des montagnes de basalte ou de ravins
qu’animaient des eaux vives, tantôt elles traver¬
saient des champs dethèfle (petite graine dont on
fait un pain mucilagineux), des carrés de dourah,
d’orge,de lin, de fèves, de coton, ou de cannes à
sucre gigantesques. Sur bien des points, la plaine
,
ressemblait à une immense corbeille de fleurs. Les
jasmins, les roses emplissaient l’air de parfums;
des plantes grasses, prodiguées le long des sen¬
tiers, récréaient l’œil par leurs beaux fruits rouges
VOYAGE DANS
l’aBYSSINIE MERIDIONALE.
271»
jaunes. Sur les hauteurs, des bouquets de cousoffraient, à cette époque de l’année, un
spectacle merveilleux. Haut et vaste comme un
chêne, cet arbre produit de longues .grappes de
fleurs, grappes coniques, de toutes nuances,
vertes, pourprées, fauves, se mêlant et foison¬
el
sotiers
nant sur les mêmes
branches.
Vers la fin du deuxième jour, M. Hochet arriva
à Angolala,
résidence du roi. L’habitation du
se
distingue de celles de ses sujets
que par ses dimensions. De vastes cours, fermées
par de hautes palissades, lui servent d’avenue.
Cet espace était alors occupé par les oflîciers.,
souverain
ne
les gouverneurs, les soldats et l’essaim des
curieux. Le voyageur traversa cette foule, et
fut introduit
circulaire, où se
pressaient deux cents individus armés d’é¬
normes flambeaux
qui inondaient l’enceinte de
torrents de lumière. Le roi, à
l’approche de
M. Hochet, se leva, lui prit les deux mains, les
serra affectueusement, et lui demanda des nou¬
velles de sa santé. Sahlé-Salassi, souverain de
Choa, est dans la maturité de l’âge : son port a
dans une salle
delà majesté; sa figure est d’une régularité par¬
faite; sa chevelure lioire, frisée avec soin, est
relevée et fixée sur le
sommet
de sa tête. Il est
fâcheux seulement qu’une ophthalmie incurable
l’ait privé de
l’œil gauche. Un air de bienveil-
280
VOYAGES ET MARINE.
lance et de
gravité respire dans les traits de ce
prince.'Son costume, drapé à la romaine, ajou¬
tait encore à cet ensemble plein de dignité. Une
pièce d’étoffe de coton, d’une blancheur éclata;nte, et bordée de bandes rouges, l’enveloppait
de ses plis et flottait avec grâce. Quand M. Rochet
se fut assis
auprès de lui, Sahlé-Salassi lui adressa
plusieurs questions, lui parla de la France et de
son roi, de nos lois, de notre
système de gouver¬
nement, de notre état militaire, de nos arts
mécaniques. Ce dernier point semblait surtout
l’intéresser. Après une heure d’entretien, il con¬
gédia son hôte, et le fit ramener dans la maison
qu’il lui avait destinée. Là, un excellent souper
et un bon lit formé de peaux
d’hippopotame ache¬
vèrent de remettre le voyageur et de réparer les
fatigues du désert.
Désormais M. Rochet était le commensal, l’ami
de Sahlé-Salassi. Le lendemain, le roi le reçut
sur son trône,
qui se compose de peaux de bœuf
superposées, et d’une espèce d’appendice qui
sert à la
fois de dôme et de dossier. Une étoffe
de satin rouge à bandes jaunes recouvre le siège,
autre de soie bleue
brochée d’or garnit
le
baldaquin. La Conversation fut reprise au point
où on l’avait.laissée la veille. Le roi parla à son
hôte de l’infortuné Dufey, qui avait quitté le
Choa quelques mois auparavant et qui se mouune
,
VOYAGE DANS
L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
281
rait alors sur los côtes d’Arabie. Il revint ensuite
sur
les procédés industriels de l’Europe, sur
la
manière dont on fabriquait les canons, les fusils,
les sabres. Ses questions étaient
toujours posées
de la manière la plus judicieuse, et il paraissait
entrer parfaitement dans
l’esprit des explications
qui lui étaient fournies. M. Rochet se donna
même le souci de l’initier au jeu de notre méca¬
nisme constitutionnel, en lui détaillant le rôle
des deux chambres et l’équilibre des trois
pou¬
voirs. C’étaient là de très graves problèmes pour
Abyssin : il paraît que le roi de Choa y prit
quelque intérêt. Cependant il apprécia mieux
encore divers
présents que notre voyageur s’était
empressé de lui offrir ; un moulin à poudre,
trois fusils doubles, six pistolets, deux sabres,
des instruments de chimie et de
mathématiques.
En retour de ces objets, le soir même le roi envop à son hôte trois chevaux et une mule sellés
et bridés. Sahlé-Salassi ne s’était
pas montré
moins généreux envers le jeune
Dufey. Au mo¬
ment des adieux, il l’avait conduit dans la casauba
où il dépose ses trésors, et lui avait dit : « Que
veux-tu pour ton
voyage? demande. » Dufey hé¬
sitait; enfin il.parla de cent talaris, qui lui furent
comptés sur-le-champ. Le roi ne se contenta pas
de cela; il y ajouta un anneau d’or d’une valeur
au moins
double, et il reprit : « Tu vas traverser
un
282
VOYAGES ET MARINE.
pays de voleurs. Attache cet anneau à ta
jambe, et entoure-le de bandes imprégnées de
miel; on croira que tu as une plaie; personne
n’y touchera. » Voilà comme on allie en Abys¬
sinie la générosité à la prudence, et un riche pré¬
un
sent à un
bon conseil.
magnificence de Sahlé-Salassi ne s’exerce
pas seulement vis-à-vis des étrangers; elle défraie
La
encore
les officiers de sa maison dans des festins
qui rappellent ceux d’Homère. Notre voyageur
assista à plusieurs de ces galas de cour dans les¬
quels la poudre de piment rouge jouait un rôle
essentiel. Le repas était servi sur de grandes tables
en osier, élevées de deux pieds au-dessus du sol.
Sur ces tables figuraient sept ou huit vases
énormes, remplis de viandes diversement apprê¬
tées; puis, entre les plats, des piles gigantesques
de galettes, faites les unes avec de la farine de
blé, les autres avec celle de thèfle. Parmi ces
vases, les uns contenaient de petits morceaux de
bœuf découpés et saupoudrésdepiment; d’autres,
des gigots de mouton qui, détachés par petites
bandes retenues à l’os, ressemblaient à un marti¬
net à plusieurs branches. Ailleurs des quartiers
de veau nageaient dans une sauce pimentée ou
dans de la graisse fondue. Quelquefois même
on remplaçait ces viandes à demi-cuites par de la
viande crue on brondo, que les Abyssins mangent
VOYAGE DAJNS
l’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
283
dans du piment. Pour
boisson, on servait de l’hydromel et une autre
liqueur fermentée assez semblable à la bière.
Dans ces repas, les convives s’accroupissent
autour de la table, sur le sol tapissé d’herbe
fraîche, les jambes croisées à la manière des
Turcs. Le banquet dure près de quatre heures et
comprend trois séries de convives qui s’en ap¬
prochent à tour de rôle. La première série se
compose des principaux officiers et gouverneurs
de province, la seconde des officiers subalternes
et gouverneurs de village, la troisième des sol¬
dats, ouvriers, laboureurs, hommes de peine.
avec délices en la trempant
Ainsi Salîlé-Salassi donne à dîner à tout son peu¬
ple. Quant à lui, assis sur son trône, il préside
au repas sans y prendre part. A ses côtés, des mu¬
siciens entretiennent un tapage infernal en jouant,
les uns de la trompette, les autres de la flûte;
des chanteurs et chanteuses ajoutent au bruit en
y mêlant leurs voix, tandis que le bouffon du
prince égaie l’auditoire par ses saillies.
M. Rochet habitait Angolala depuis trois se¬
maines, lorsque le roi lui offrit de l’accompagner
dans une expédition fiscale vers le pays des Gallas
de l’ouest. L’armée abyssinienne se trouva bientôt
en
campagne. Vingt mille cavaliers armés de
lances et cinq cents soldats avec des fusils à pierre
la composaient. Le roi, monté sur une magni-
284
VOYAGES ET MARINE.
üque mule, couverte d’un caparaçon d’or, mar¬
de larges braies de
chait à leur tête. Il portait
ceinture de satin muge à
laquelle était suspendu un sabre recourbé dont
soie verte, avec une
le fourreau était garni en argent. Drapé dans une
pièced’jetoffe que recouvrait une peau de lionne,
il avait l’aspect le plus noble, le plus martial.
Douze
écuyers portant un bouclier garni d’ar¬
gent, et six prêtres que distinguait le turban sa¬
cerdotal, s’avançaient à ses côtés. La maison du
roi, les femmes, les eunuques, la musique, le
bouffon, venaient ensuite. C’était la guerre an¬
tique. Il n’y avait pas jusqu’aux livres sacrés qu’on
ne crût devoir faire figurer dans ces circonstances.
Un cheval, entouré d’un peloton de fantassins,
ouvrait la marche portant, dans un panier re¬
couvert d’un drap rouge, les livres saints des
trois églises d’Ankobar : Séné Mariam (SainteMarie), Séné Marquose (Saint-Marc), Séné Mikaël
(Saint-Michel). Ainsi défilaient les phalanges
d’Aaron sous la sauve-garde de l’Arche d’alliance.
Cette armée abyssinienne , montée sur d’ex¬
cellents chevaux, offrit un beau coup-d’œil quand
les premiers rayons du matin vinrent dorer ses
vingt mille lances. Elle se dirigea vers le nordouest, traversa une petite rivière, puis entra sur
le territoire des Gallas qui s’empressèrent de se
soumettre aux approches de cette formidable ca-
VOYAGE DANS
L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
2&5
valerie. On poussa l’excursion jusqu’au Nil. Sur
ce point, le fleuve coulait dans un lit de soixantedix mètres de large sur trois mètres de profondeur.
On visita le couvent de Devra-Libanos; puis, re¬
le roE fit sa rentrée solen¬
nelle à Angplala. Ces tribus Gallas, qu’on venait
venant sur, ses pas,
de visiter, sont des idolâtres qui ont emprunté
diverses pratiques à l’islamisme et à l’évangile.
scrupuleusement le dimanche, et
invoquent Dieu ce jour-là pour obtenir d’abon¬
Ils observent
dantes moissons. Les formes extérieures de leur
culte
sont
bizarres. Ils placent sous leurs bras,
hommes et femmes,
quelques poignées d’herbes
vertes, puis ils; prennent un petit bâton que
l’homme tient par un bout, la femme par l’autre;
après quoi les couples ainsi liés dansent en rond
autour d’un
arbre sacré en criant : Aouqué, c’est-
à-dire : « Dieu, veille sur nos troupeaux, sur nos
moissons,, etc. » Les Gallas passent d’ailleurs
pour la plus belle race de l’Afrique. D’une haute
taille, cuivrés plutôt que noirs, avec le front large,
le nez aquilin, les traits réguliers, les lèvres bien
proportionnées, ils sont aussi bons cavaliers que
bons agriculteurs, et se rendraient bientôt maîtres
de la contrée, s’ils pouvaient s’entendre; mais,
isolés et attaqués en détail, il se voient obligés de
subir la loi des rois abyssins. Les femmes gallas
sont de fort belles créatures, renommées dans
f
28G
VOYAGES ET MARINE.
plateaux par leurs formes à la fois élégantes
vigoureuses.
.
La rentrée du roi à Ângolala, au retour de sa
pacifique campagne, ne s’accomplit pas sans de
grandes cérémonies religieuses. Aux portes de la
ville, il ceignit son diadème en argent incrusté
d’or, et dans cet appareil il fut reçu par le clergé,
qui bénit ses armes. Les soldats, à leur tour, dé¬
filèrent devant les prêtres et retournèrent dans
leurs quartiers. La religion chrétienne, domi¬
nante en Abyssinie, y a conservé des formes
simples comme celles qui prévalurent dans les
premiers âges de l’Église. Elle y est si profondé¬
ment enracinée, que le nom même d’une grande
division du pays, Amhara, est synonyme de chré¬
tien. Le rite local est le rite cophte, et se rattache
au
schisme des monophysites. Les Abyssins
croient à la Trinité, mais ils ne reconnaissent en
Jésus-Christ qu’une nature, la nature humaine.
Leur culte d’adoption est celui de la vierge {Séné
Mariam), qui, en qualité de mère du Christ, a,
disent-ils, plus de droits que son fils à la véné¬
ration des fidèles. Ils baptisent les enfants en les
lavant de la tête aux pieds dans de l’eau bénite,
et leur passent ensuite une chemise blanche : ce
baptême est renouvelé chaque année, et le 18
janvier toute la population va se baigner à cette
ces
et
intention dans la rivière. La circoncision se pra-
P
ï
VOYAGE DANS
L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
287
tique sur les hommes et sur les femmes. Quoique
le mariage soit ordinairement béni par les prêtres,
il n’est pas rare que les naturels se passent de
cette cérémonie.
Le samedi et le dimanche sont
deux jours fériés consacrés aux exercices religieux.
dans ce rite deux carêmes, l’un de qua¬
jours qui précède Pâques, l’autre de dixhuit jours pendant l’Avent. L’un et l’autre sont
observés avec une fidélité scrupuleuse; tant qu’ils
durent, les fidèles ne font qu’un repas par vingtquatre heures et après le coucher du soleil ; la
viande, le laitage, les œufs sont interdits; il faut
se contenter de
légumes à l’huile ou au piment.
Les prêtres sont ordonnés
par un évêque cophte
que le patriarche du Caire envoie à Gondar, et de
qui relève tout le clergé local. Aujourd’hui ce
poste est vacant, et l’église n’a plus de supérieur.
Cela vient de ce qu’à chaque extinction
l’Abys¬
sinie devait, de temps immémorial,
payer un tri¬
but au patriarche du Caire, afin d’obtenir de lui
l’installation d’un nouveau prélat. Or, au décès
du dernier évêque, le patriarche a voulu élever
des prétentions exorbitantes, et les
Abyssiniens
ont refusé de
s’y soumettre. Les chrétiens de
l’Amhara se résignent à recevoir un chef spirituel,
mais ils ne veulent pas être rançonnés à cette oc¬
casion. Pour peu que celte lutte dure encore,
l’Abyssinie apprendra sans doute à se passer de
Il y a
rante
288
VOYAGES ET MARINE..
Caire, et organisera dans son
sein une église indépendante. Comme architec¬
la médiation du
les édifices consacrés au culte n’ont pas
grande valeur : ceux qui sont dignes de quel¬
que attention ont été bâtis par des ouvriers por¬
tugais, à l’époque où les jésuites gouvernèrent
les plateaux de l’Amhara. Les autres se compo¬
sent de constructions circulaires, avec un toit
conique surmonté d’une croix, le tout bâti dans
le même style que les autres habitations. Une
vaste salle au fond recouvert d’une nappe d’é¬
toffe desoie, tel est l’intérieur d’une église. Quel¬
ques-unes de ces églises sont crépies de plâtre
blanc ou badigeonnées de peintures grossières.
On n’y voit de sièges d’aucune espèce; le sol est
ture,
une
en terre
battue.
Peu de temps après l’expédition vers les bords
du Nil, M. Rochet fut invité à se rendre, avec le
roi, à Ankobar, qui a été longtemps la capitale
du Choa. Cette ville, comme son nom l’indique*,
formait jadis
l’extrême limite du royaume du
côté de l’est ; à la suite d’une extension de terri¬
toire, elle est devenue presque centrale. Son site
est des plus heureux :
une
bâtie en amphithéâtre sur
montagne boisée, elle présente, avec ses toits
Anfeo, bois ; bar, péage. Cest à Ankobar qu’on percevait les
droits de péage. Presque toutes les géographies écrivent Anko*
ber au lieu d’Ankobar. C’est une erreur à rectifier.
VOYAGE DANS
L’AÈYSSINIE MÉRIDIONALE.
289
coniques, Taspect d’une agglomération de ruches
encadrées dans un fond de verdure. Les maisons
du roi dominent cet ensemble; on découvre dè là
un
pays
mollement ondulé, coupé de bouquets
d’ifs vigoureux qui ont le portde nos sapins d’Eu¬
rope. Notre voyageur s’établit dans l’un de ces
belvédères contigu au palais même du souverain.
Cependant Sahlé-Salassi songeait à tirer parti
visiteur européen. Parmi les
cadeaux qu’il avait reçus se trouvait un moulin
à poudre, et il était
impatient de voir fonctionner
de la présence du
machine. M. Rochet alla au-devant de
désirs : avec le secours de
cette
ses
quelques charpentiers
il fit construire un hangar propre à
cette manutention, se
procura facilement du nitre,
qui abonde sur divers points, et du soufre d’une
qualité excellente, puis il se mit à l’œuvre. Au
bout de quelques jours, il obtint de
la,poudre
fine, ce qui jeta le roi dans une joie inexprimable.
Jusqu’alors les artificiers arabes n’avaient pu,
faute de connaître les
moyens de purification
fabriquer que de la grosse poudre; le procédé de
M. Rochet était donc
pour eux une véritable dé¬
couverte. Une seconde
surprise fut la fabrication
du sucre en pain. Roi d’une contrée où la canne
atteint les plus beaux
développements, SahléSalassi se voyait obligé de tirer de Moka sa
petite
provision de sucre raffiné. Notre voyageur voulut
du pays,
^
19
290
VOYAGES Eï WAIUNE.
l’affranchir de cette servitude. Il lit
fabriquer
par les potiers d’Ankobar vingt formes en terre.
On coupa
les cannes, on les écorça, on les pila
dans des mortiers, et le roi mit lui-même la main
à la
besogne. La trituration achevée, on plaça
le tout dans de fortes toiles de coton que l’on
soumit à la presse. Le jus coula, fut filtré dans
u«capuchon de laine, puis soumis à l’évaporation
et à la cuisson, enfin versé dans les formes à cris¬
talliser. Quelques jours après, la matière fut re¬
tirée des formes, et, quoique médiocrement
blanche, elle n’en avait pas moins la solidité vou¬
lue et toutes les qualités essentielles pour un
bon emploi. Ces deux expériences frappèrent
d’étonnement le roi et ses sujets, et dès ce moment
l’industrieux étranger fut placé dans l’opinion à
un haut
degré d’estime.
Il n’y eutpf us dès-lors de fête où il ne fût prié.
Un jour, le roi lui dit : « Rochet, nous allons
mettre ton adresse à l’épreuve. Viens avec moi
chasser aux gourezas^. » Ces gourezas sont des
singes d’une agilité extrême, et qui semblent
mettre
le chasseur au défi. Or, Sablé-Salassi se
pique d’être un tireur adroit, et, en effet, il fil
plus d’une fois ses preuves devant son hôte. La
partie, comme on le pense, fut acceptée, et il en
résulta une sorte de gageure. Le rendez-vous de
chasse était dans une forêt de cèdres et d’oliviers
VOYAGE
L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
DANS
291
située à trois lieues d’Ankobar. On y
le milieu de la matinée. Les singes
abondaient, on les voyait de loin s’élancer d’un
arbre à l’autre, grimper, effrayés, vers le sommet
des cèdres, avec la conscience du danger qui les
sauvages
arriva
vers
menaçait. La chasse fut ouverte, et chacun eut
la liberté de la suivre à sa fantaisie ; seulement, à
un signal donné, il fallait se retrouver au point
du départ. Quand ce moment fut venu, les chas¬
présentèrent avec leur gibier. Le roi
était vaincu ; M. Rochet apportait deux singes, et
seurs
se
Sahlé-Sçdassi
n’eii avait qu’un à lui opposer.
s’exécuta-t-il sur-le-champ, en
donnant à l’heureux tireur une fort belle mule.
Aussi ce dernier
Telle est la règle des chasses royales en Abyssinie.
Dans cette
excursion, M. Rochet reconnut un
nommé indote, qui sert à la
arbuste saponifère
fabrication d’un
usage dans
le pays.
végétal peu élevé, dont les branches
commencent à un demi-pied du sol, et s’éten¬
C’est
savon
en
un
dent horizontalement. L’écorce en est d’un vert
lisse argentin,
les feuilles sont elliptiques; les
grappes, allongées, sont pleines de graines atta¬
chées au pédoncule commun et assez semblables
à la graine de pavot.
Quand le fruit est mûr, on
le récolte, on le fait sécher, on le pulvérise dans
mortier en bois, pour en tirer une pâte qui
écume comme le savon, et blanchit le linge.
un
392
VOYAGES lîï
MAIUNÈ.
Le roi emmena alors M. Rochet avec lui dans
une
campagne contre les Gallas du sud-ouest, sur
l’Hawache, où nul Européen n’avait
pénétré. L'armée se mit en marche le 24
janvier 4840, et eut à essuyer en route un de ces
ouragans de sauterelles qui interceptent les
rayons du soleil, et rappellent l’une des sept
plaies historiques de l’Égypte. Quatre jours après,
elle était en face de l’ennemi, et engageait avec
lui une affaire d’avant-garde. Des deux parts, les
ia ligne de
encore
combattants montrèrent de la fermeté et du cou¬
rage. Les cavaliers de Choa entonnèrent leur
chant national, puis, brandissant leurs lances,
s’élancèrent au petit galop sur les Gallas. Arrivés
à quatre-vingts pas l’un de l’autre, les deux partis
précipitèrent au combat avec un acbarnement
exemple. Une grêle de javelots siffla dans
les airs, et de nombreuses victimes jonchèrent le
champ de bataille. Mais ce n’était pas. tout : aux
yeux de ces peuples, une victoire n’est complète
que lorsqu’on possède un trophée qui en fasse
foi. Les Arabes de l’Atlas coupent les têtes, les
Kabyles les oreilles; les Abyssins tiennent à cons¬
tater la virilité des vaincus, et ils pratiquent de
temps immémorial l’émasculation des ennemis
morts. Ces insignes vont ensuite parer la porte
de leurs demeures, sans que la pudeur publique
en soit blessée. C’est
l’ùsage. Un guerrier qui
se
sans
VOYAGE
DANS
l’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
293
n’a pas en sa possession au moins une de ces dé¬
pouilles est fort peu considéré dans le pays. Il
est
astreint à se faire raser les cheveux tous les
mois; il n’est qu’un homme incomplet. Celui, au
contraire, qui fournit cette preuve de courage
personnel, acquiert le droit de porter les che¬
veux longs, la chevelure tressée ou nattée, tous
signes distinctifs d’une certaine position militaire
et sociale.
Les Gallas n’avaient pas pu
soutenir le choc :
à la suite de cette escarmouche, ils se replièrent,
des leurs : il
l’armée de Choa comptait de son côté
trente morts. Enfin, une capitulation fut conclue,
et, au lieu de donner la chasse aux hommes, le
roi et ses officiers purent poursuivre les buffles
sauvages. M. Rochet profita de cette diversion
pour se rendre avec une escorte aux sources de
l’Hawache, qu’il trouva et reconnut au milieu de
marais situés au sud d’Ankobar. Ainsi, il y aurait
erreur dans les cartes, qui font dériver ce cours
laissant sur la place quarante-trois
est vrai que
d’eau du lac de Saouë. L’armée devait d’abord
porter la guerre vers ce point éloigné, où se trou¬
vent, au dire des naturels, les manuscrits les plus
précieux de toute l’Abyssinie; mais la soumission
complète des Gallas arrêta les vainqueurs à michemin.
Après ces reconnaissances de détail, il ne reste .
294
VOYAGES ET MARINE.
plus qu’à examiner, avec M. Rochet, le royaume
de Choa dans son ensemble. Les provinces qui
composent cet état forment une contrée à peu
près circulaire, ayant cent lieues environ de dia¬
mètre. Cette surface présente cinq principaux
systèmes de montagnes : la première chaîne,
celle d’Ankobar, allant du sud au nord, pénètre
dans la province des Gallas-Ouello, enclave de
Gondar, et s’abaisse progressivement du côté du
pays des Adels; la seconde, parallèle à celle-ci et
distante de quarante lieues, est la chaîne des
Garogorfou; une troisième chaîne, oblique à
l’égard de celles qui précèdent, va de l’est-sudest à l’ouest-sud-ouest ; elle paraît renfermer les
pics les plus élevés du"système; une quatrième
chaîne, les monts Moguère, court de l’est à l’ouest
sur une étendue de vingt lieues; enfin, une der¬
nière chaîne, celle des Soddo-Gallas, complète
cette
orographie.
Parmi les cours d’eau du royaume de Choa, on
compte le Nil, qui en effleure la frontière;
l’Hawache, la plus importante rivière du pays,
qui va se perdre dans le lac d’Aoussa; le Robie
Ouanze qui s’échappe du pied de l’Tndotto, et se
jette partie dans l’Hawache, partie dans le Nil;
enfin, le Thia-Thia et l’Aaoudé, affluents de
l’Hawache. Les lacs deSaouë, Leado, El-Lobellou et Mafoute, sont aussi des réservoirs qui ne
VOYAGE
DANS
l’ABYSSINIK MÉRIDIONALE.
295
manquent pas d’importance. Le terrain du royaume
de Choa est, en général, de formation primitive5
mais, vers le pays des Adels, les accidents volca¬
niques se présentent. A dix-neuf lieues à l’est
d’Ankobar, existe un volcan en combustion, ap¬
pelé Dofané; à huit lieues vers le sud-sud-est, on
trouve des sources d’eau bouillante; il s’en ren¬
contre également sur divers autres points, et la
route des Adels en est parsemée. On doit en in¬
duire que cette portion de l’Afrique a été le siège
d’un feu interne qui n’est point encore éteint. La
population entière du royaume de Choa peut
s’évaluer à quinze cent mille âmes.
Les Abyssins de Choa forment une belle race,
d’une taille élevée et d’une constitution vigou¬
reuse. Leur figure bronzée et presque noire se
djstingue par des traits réguliers, des yeux ex¬
pressifs, un front bien modelé, une chevelure
bien fournie. Leur physionomie, douce en gé¬
néral ne manque ni de fermeté ni de noblesse.
Leur costume se compose, comme on l’a vu, d’un
large pantalon, d’une ceinture et d’une taube,
grande pièce de coton dans laquelle ils se dra¬
pent. Les femmes ajoutent à cette beauté du type
la grâce et la délicatesse des formes : leurs dents,
d’un blanc de lait, tranchent avec le corail de
leurs lèvres et la couleur de leur peau. Une
blouse et des caleçons composent tout leur ajus,
296
VOYAGKS
ET
MARINE.
tement; le grand luxe est d’y joindre des bracelets
d’étain, un collier de verroterie et des boucles
d’oreille
composées de petites sphères d’argent.
portent la tunique bleue et les
cheveux tressés; les chrétiennes, la chevelure
courte et frisée, avec la
tunique blanche.
Les manières d’un Abyssin de haut
rang sont
celles d’un Européen bien élevé; il y a en lui une
distinction naturelle qui supplée au travail de
l’éducation. Grave, sincère, judicieux, il a con¬
servé quelque chose de cette raison
supérieure
qui régna si longtemps dans le mondé antique.
Auprès d’une civilisation matérielle fort arriérée,
il s’est ménagé, comme
contre-poids, une culture
intellectuelle qui étonne. Bloqué par l’islamisme
et replié sur
lui-même, ce peuple a su garder sa
foi intacte, comme les oasis conservent leur ver¬
Les musulmanes
dure au milieu des sables du désert. Quand
un
Européen arrive sur ces plateaux, après avoir
populations fanatiques et farouches
de l’Asie et de l’Afrique
musulmanes, il est à la
fois surpris et charmé de rencontrer cette tolé¬
rance, cette sûreté de relations, cette bienveil¬
lance, cette franchise, cette sérénité. Ce peuple
constitue dans l’Orient une anomalie
vivante, ou
plutôt il y représente le vieil Orient, à qui nous
devons tant de choses., la
religion., l’histoire, la
poésie.
traversé les
VOYAGE DANS
L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
297
Ne flattons personne : ce peuple a ses defauts ;
il est intéressé, avide de gain, parfois indolent et
de mœurs très relâchées. Cette dernière tendance
lui a été reprochée surtout. Il est vrai que,
dans
l’Abyssinie septentrionale, la vertu d’une femme
n’est pas une chose qu’on évalue bien haut, et les
peuples du Tigré la croient, dit-on, suffisamment
indemnisée par le simple don d’une chemise.
Nous pensons que, même pour cette zone, les
aventures galantes ont été l’objet de beaucoup
d’exagérations^ mais, ce qu’il y a de certain dans
tous les cas, c’est qu’à Clioa les choses ne se
passent point ainsi. Sans affecter du rigorisme,
on y
respecte du moins les convenances; les ma¬
riages se contractent régulièrement, et le roi seul
le droit d’avoir des concubines.
a
Quant
aux
liaisons secrètes, il en existe sans doute à Choa ,
pourrait-il en être autrement, dans
où il n’y a pas de courtisanes \ et où ce
nom même n’a point
d’équivalent? Mais ces liai¬
sons sont moins
fréquentes qu’on ne le croit, et
le mystère dont on cherche à les couvrir indique
seul le caractère qu’on y attache.
Le gouvernement de Choa est absolu dans
et comment
un pays
'
MM. Combes et Tamisier ont commis une erreur en tradui¬
sant ouichema par le mot de
courtisane. Ouiçhema est un nom
amical, que l’on peut donner à toute femme sans que la chose
se prenne
en mauvaise part.
298
VOYAGES ET
MARINE.
l’acception de ce mot. La seule autorité
toute
réelle réside dansle souverain et dans les hommes
qu’il se substitue. Il n’y a point de grand sei¬
à proprement parler; l’aristocratie de
sang est inconnue. Le roi seul fait et défait les
nobles, c’est-à-dire s’entoure de dignitaires dé¬
voués et congédie ceux dont les services ne lui
conviennent plus. Ce régime, qui paraît, au pre¬
mier coup-d’œil, despotique, est tempéré par
des habitudes populaires qui ont de profondes
racines dans le pays. Le rôle du roi est celui
d’un patriarche, et sa puissance est avant tout
paternelle. Le chef de l’état n’est en réalité que
le chef d’une grande famille; et l’on a vu que,
quand il donne un festin, c’est son peuple entier
qu’il traite. Cependant, à côté du roi, existe un
pouvoir constitué à l’état de caste, celui du
clergé; mais il est l’objet d’une surveillance sé¬
vère. Les prêtres sont chargés de l’enseignement,
et cette fonction leur assure une
grande influence
dans la direction des esprits.
Les Abyssins de Choa écrivent avec des ro¬
seaux, comme les Arabes. Très ignorants en fait
gneur,
,
de science, ils cultivent
ture. Sahlé-Salassi
avec
ardeur Ja littéra¬
passe pour l’un des meilleurs
poètes de son royaume, et les bons improvisateurs
ne sont pas rares à Ankobar et à
.Angolala. L’or¬
ganisation militaire est très simple dans le pays
VOYAGE DANS
L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
299
de Choa : on n’y compte qu’un petit nombre de
troupes permanentes, formées en grande partie
d’esclaves achetés par le roi. Le reste de l’armée
se
compose
de tous les hommes qui peuvent
monter à cheval. Sur un ordre du souverain, on
en
voit accourir vingt, trente, quarante mille;
dans un cas urgent, cent mille cavaliers se lève¬
véritable passion
pour ces peuples belliqueux. Ces escadrons im¬
provisés sont soutenus par la troupe d’élite qui
forme la garde du roi, corps d’hommes choisis,
disciplinés et d’un courage à toute épreuve.
Parmi les chefs abyssins, celui de Choa est in¬
contestablement en première ligne pour la puis¬
sance militaire. Le Tigré compte plus de fantas¬
sins, mais ils sont encore armés de fusils à mèche,
qui se posent sur une fourchette volante comme
autrefois les mousquets de rempart. Sahlé-Saraient , car la guerre est une
lassi a moins d’infanterie,
mais elle est exercée
la cavalerie,
de Choa marche sans rival sur ce
point, et les Gallas .seuls, s’ils se liguaient, pour¬
raient balancer son armée pour le courage et
pour le nombre.
La propriété est reconnue dans le Choa, con¬
sacrée, entourée de toutes les garanties. Des con¬
tributions perçues au nom du roi servent à l’en¬
tretien de sa maison, de ses dignitaires , des
et se sert de fusils à pierre. Quant à
le royaume
300
VOYAGES
ET
MAIUNE.
officiers de sa garde. Quand ses revenus présen¬
tent un excédant, Salilé-Salassi le distribue aux
pauvres. M. Rocbet le vit donner un jour sept
mille bœufs à ses sujets. Sa fortune particulière
est colossale pour
mense.
le pays; son domaine est im¬
Ses produits en denrées et en bétail suf¬
fisant et au-delà à
dépenses, il thésaurise
chaque année et recueille trois cent mille talaris
en
impôts et en droits de passage sur les cara¬
ses
Ces
sommes reposent dans
un caveau
creusé dans la montagne, et situé à trois lieues
au nord d’Ankobar. Sahlé-Salassi
y conduisit le
vanes.
voyageur français. L’argent y esX entassé dans des
jarres placées sur deux rangs; à vue d’œil, on
pouvait y compter deux cents jarres, contenant
chacune de cinq à six mille talaris. Jusqu’ici les
souverains faisaient fondre les écus quand la jarre
était pleine, de manière à convertir en lingots
l’argent monnayé, mais Sahlé-Salassi n’a pas
tardé à comprendre que c’était là une perte gra¬
tuite, un anéantissement de valeurs, et il conserve
maintenant les talaris tels qu’on les verse dans
ses coffres.
La richesse véritable du
royaume
de Choa,
c’est son agriculture. Grâce au climat,, on y fait
chaque année deux moissons de céréales. Tous
les six mois, des pluies abondantes viennent fé¬
conder les plaines, et le soleil achève ce que l’eau
✓
!
VOYAGE DANS
a
e’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
301
commencé. Les arbres sont toujours verts sur
ces
plateaux; deux fois par an ils portent des
fruits et des fleurs. La culture du sol y est d’ail¬
leurs partout dans l’état- le plus élémentaire ; les
terres
sont
naturellement si fécondes, qu’elles
n’ont pas besoin d’engrais.
rent avec
Les Abyssins labou¬
la charrue antique, qui ouvre à peine
léger sillon. Les produits bisannuels sont le
blé, l’orge,, le thèlle, le dourah, les fèves et le lin.
Le coton et le lin que L’on recueille pour le tis¬
sage sont de la plus belle qualité. L’indigo croît
naturellement à l’état sauvage, et le caféier réus¬
sirait à souhait. Les étoffes se tissent par les mé¬
thodes les plus simples; le fer se forge à la cata¬
lane, et les femmes excellent à tresser des paniers,
un
d’osier.
limité à des échangesi
intérieurs, n’a pas encore pu prendre un grand
essor. Son
éloignement de la mer et les difficultés
du chemin qui l’en séparent sont les motifs les
plus réels^dé:cette langueur. Cependant au sudLe commerce de Choa,
musulman, l’Harrar,
qui entretient avec la côte, et surtout avec les ports
de Barbara et|de Zeïla, un mouvement très actif
de caravanes. Depuis que ce débouché a été ou¬
vert, les marchands de l’intérieur de l’Afrique
ont négligé les marchés du Choa et pris le che¬
min de l’Harrar. La population industrieuse de
ouest du Choa existe un pays
302
VOYAGES ET MAIUNE.
petit état s’est ainsi emparée du commerce
l’Afrique; chaque jour elle visite le Cambat,
le Djingiro, l’Anaria, et pénètre, à ce que l’on
assure, jusqu’à la région équatoriale. De quel in¬
térêt ne serait-il pas de nouer des relations avec
un peuple qui
fraie des voies si nouvelles au
ce
de
commerce et
à la science!
Les maladies les plus fréquentes que l’on ren¬
l’Abyssinie méridionale sont la
lèpre, la syphilis et le ténia. La lèpre est assez
contre
dans
commune
dans le Choa, à cause
de la tolérance
du roi qui n’interdit pas l’entrée de ses
aux
frontières
malheureux atteints de cette affection hi¬
deuse. La syphilis y est fréquente sans être dan¬
gereuse. La variole y exerce aussi quelques ra¬
mais l’affection la plus singulière de ces
contrées, c’est le ténia ou ver solitaire. Tous les
Abyssins y sont sujets. On attribue cette endémie
à l’usage de la viande crue, du piment et du pain
dethèfle, qui est très mucilagineux. Heureuse¬
ment la nature a placé le remède à côté du mal.
vages;
Une infusion de la fleur du coussotier suffit pour
expulser îe ténia ; seulement il faut recommencer
sur
de nouveaux frais
Ainsi la vie de
au
bout de deux mois.
l’Abyssin s’écoule tout entière
dans une lutte contre le ver solitaire. Les étran¬
gers qui séjournent dans le pays ou qui le tra¬
versent ne se dérobent pas à ses atteintes.
VOYAGE
DANS L ABYSSINIE MERIDIONALE.
303
Depuis cinq mois, M. Rochet habitait le Ghoa,
bienveillance du roi à son égard ne s’était
et la
pas un instant démentie. Cependant rien ne le
retenait plus d’une manière sérieuse, et il résolut
Le Clioa n’était pour lui qu’une pre¬
l’intérieur de l’Afrique, et il
voulait retourner en France pour y préparer
cette entreprise. Il s’ouvrit donc à Sablé-Salassi,
qui essaya d’abord de le retenir, et qui, le trou¬
vant inébranlable, voulut au moins le charger de
de partir.
mière étape vers
divers cadeaux jiour le roi des Français. M.
Ro¬
chet fit ses adieux à tous ses amis de l’Abyssinie,
puis il alla voir la reine-mère dans sa résidence
de Debrabrame, vieille capitale ruinée comme
Tegoulet, et qui n’offre pas plus que cette der¬
nière de traces des édifices dont parle la relation
très suspecte du père Alvarez.
Quand les préparatifs du départ furent ache¬
vés, Sahlé-Salassi fit remettre au voyageur les
présents qu’il destinait à sa majesté Louis-Phi¬
lippe. C’étaient deux beaux manuscrits in-folio,
sur parchemin, ouvrages écrits en
gnèse ( éthiopique), dont l’un, intitulé Sankesar, renferme
l’histoire des saints de l’Abyssinie, et l’autre,
appelé Fatâ Negueuste,, c’est-à-dire le jugement
des rois, est tombé du ciel, à ce que prétendent
les Abyssins, sous le règne de l’empereur Cons¬
tantin;, puis, avec ces deux ouvrages, un très
304'.
VOYAGES ET MARINE.
'
beau cheval sellé et bridé, un bouclier en cuir
d’hippopotame, garni- en argent, deux lances
royales, un. sabre courbe avec un fourreau
plaqué d’argent un bracelet et un cercle en
argent, une peau de mêlas ou panthère noire,
doublée de satin rouge, et une peau de lionne
sans doublure, toutes deux servant de
manteau;
enfin une pièce d’étoffe. Ces divers cadeaux
étaient accompagnés d’une lettre adressée au roi
des Français, et qui fut dictée
par Sahlé-Salassi
à un officier de sa cour, en
présence de M. Rochet. Quand cette missive fut
prête, on l’enve¬
loppa d’une couverture de satin rouge, et on la
remit au voyageur; en voici la traduction ‘ :
,
Negueusle Sahlé-Salassi, roi de Choa, à Louis-Phi¬
lippe,toi des Français.
«
Je
vous
envoie
ce
message après avoir en-
^^^endu parier de votre grandeur par M. Rochet;
ifiori cœur est déjà porté vers vous et désire votre
amitié.
Il est
Je
envoie donc
d’usage qu’entre personnes éloi¬
gnées les présents en soient les premiers gages.
vous
quelques objets de mon
pays. Ces objets sont un.bouclier, un sabre, un
Cette
traduction a été faite par M.
Lefèvre, officier de ma¬
rine, qui a habité l’Abyssinie ; e’ést eelîe qui a été présentée au
'
roi.
VOYAGE DANS
l’aBYSSINIE MÉRIDIONALE.
305
d’argent et un bracelet de guerrier, une
taube, une peau de panthère noire, une peau de
lionne, deux lances, un cheval, deux livres ap¬
pelés, l’un Sanicesar, l’autre Fatâ Negueuste. Je ne
regarde pas ces choses comme des présents dignes
de vous, mais comme des objets de curiosité. Ce
sont des produits de notre industrie
que je vous
fais parvenir.
Je ne puis contracter avec vous l’amitié qui
naît du regard et de la parole, mais seulement
celle de l’écriture, puisque nous ne pouvons
nous voir. Mais nos
yeux seront les caractères
tracés par la plume, et .notre parole
celle de
Rochet à qui j’ai confié ma pensée.
Renvoyez-lemoi bientôt, et lorsqu’il viendra, dites-lui ce
que
vous voulez avoir de mon
pays et que l’on ne
trouve pas dans le vôtre. Je
m’empresserai de
satisfaire vos désirs et de vous renvoyer à mon
anneau
«
,
tour cette personne.
«
Que la bénédiction de Dieu notre père, que
celle de Jésus-Christ
notre
sauveur soient avec
nous.
Saulé-Salassi,
«
«
Roi de Choa.
»
Cette lettre,
dont l’authenticité est hors de
doute, atteste chez le monarque abyssin un sen¬
timent réel des convenances, un
grand fonds de
20
VüYAGKS ET MAlilNE.
3ü(>
bon sens,
de gravité, de dignité. Ses procédés
pour M. Hochet furent
catesse
jusqu’au bout, d’une déli¬
extrême. La veille du départ, il le fit ap¬
peler, et, se mettant à sa discrétion, il lui demanda
qu’il désirait pour som voyage. M. Hochet n’a¬
busa pas de la générosité royale, et se contenta
d’accepter deux cents talaris en espèces et une va¬
leur de trois cents talaris en ivoire qu’il réalisa
ce
sur
le marché de Moka. Notre voyageur quitta les
états de Choa le A avril 1840.
Son second passage dans le pays
sert
stérile et dé¬
des Âdels ne fut signalé par aucun incident
remarquable. La caravane dont il faisait partie
se composait de.750 Bédouins, de 240 esclaves
chargés de blé, de dourah,
de café, de cire, d’ivoire et de peaux de bœuf :
elle se déployait sur une ligne immense et présen¬
tait un spectacle imposant. Sur le lac d’El-Lobellou on vit des hippopotames que l’on chercha
et de 1,250 chameaux
la balle glissait sur leur peau
comme sur une cuirasse. Ni le bruit, ni le choc
vainement à tuer :
projectiles ne semblaient les troubler; ils
continuaient à fendre les flots du lac par esca¬
des
drons, et reparaissant par intervalles, et lançant
en l’air
de petites colonnes d’eau qui retombaient
gerbes. Plus loin on rencontra la rivière de
l’Hawache, alors dans son étiage, et que l’on,
franchit facilement..
en
VOYAGE DANS
l’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
307
On se trouYait dans la saison sèche et les réser¬
voirs du désert étaient
presque tous taris. Ce fut
là une des souffrances les
plus cruelles de cette
traversée.
Heureusement, à peu de journées de
l’Havvache, cette grande caravane se sépara : le
gro.s des Bédouins prit la route de l’Harràr, et il
ne resta
plus autour du voyageur que trentedeux compagnons de route. Si M. Rochet
n’avait
pas suivi un itinéraire bien arrêté, il aurait pro¬
fité d’une occasion aussi
précieuse pour visiter le
pays d’Harrar, curieux à connaître, et dont l’émir
semblait favorablement disposé en faveur de l’Eu¬
ropéen. La ville d’Harrar, au rapport des Bédouins
de la caravane, peut
compter quarante mille ha¬
bitants. Ses maisons, construites avec
plus d’art
que celles des pays abyssins, sont en pierres, éle¬
vées d’un étage, blanchies à la
chaux, et cou¬
ronnées d’une terrasse à l’orientale. Elle est
à
une distance de
cinquante lieues de Barbara et
de trente seulement de Zéïla.
Dans les dix derniers
jours de route à travers
ces
âpres solitudes, l’eau manqua absolument, et
il fallut
creuser
profondeur pour
le sable
jusqu’à dix pieds de
quelques verres
se procurer
d’une boisson bourbeuse. M. Rochet
demeura
soixante heures sans porter une
ses
sa
goutte d’eau à
lèvres. Enfin, quittant la caravane et
forçant
marche, il parvint à Toujourra, exténué de
:î'()8
A^OYAGtf.S ET MAtltlNK.
liuigiie.. Quelques jours après, il s’uibarqua pour
il comptait trouver une
barque qui pût le conduire à Aden. Zeïla est un
point important de cette côte : quatre mauvais
canons la défendent. Elle a deux ports, l’un,
Zeïla et Barbara J où
lès embarcations du pays, placé sous la
ville,- l’autre, pour les gros navires, situé un
,peu plus au sud, et où des bâtiments de trois
cents tonneaux trouvent un bon mouillage. Cin¬
quante Bédouins, armés de fusils à mèche, com¬
posent la garnison de Zeïla. Naguère ce port re¬
levait du gouverneur de Moka, qui y percevait
un tribut; mais dans l’état de désorganisation où
se trouvent aujourd’hui les pouvoirs de l’Yémen,
Zeïla demeure abandonnée à elle-même. C’est un
marché intéressant où les caravanes de l’intérieur
de l’Afrique versent quelques marchandises. Ce¬
pendant, sous ce rapport, Zeïla est bien infé¬
rieure à Barbara, qui, d’octobre en février, offre
le spectacle d’une foire importante, fréquentée
par les banians de l’Inde. Dix à douze gros bricks
sous pavillon anglais viennent y prendre des car¬
gaisons, et l’on assure que ce cornmerce donne
lieu à des transactions nombreuses, source d’un
bénéfice considérable. C’est l’Harrar qui appro¬
pour
visionne le marché de Barbara,
il
Arrivé à Aden, le 2 mai, M. Rochet ne semble
pas y.
avoir éprouvé les tracasseries auxquelles
VOYAGE DANS
un autre
L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
309
Français, M. Lombard, s’est trouvé ré¬
cemment en butte.
Le capitaine
Jenkins, com¬
mandant en second de la place, se montra bien¬
veillant et affable à son égard. La ville d’Aden est
défendue dans une portion de l’enceinte par des
rochers volcaniques qui forment un rempart na¬
turel. Le gouverneur,
le capitaine Hains, y a
ajouté au nord une muraille crénelée. Une cita¬
delle imposante, placée sur un îlot, complète ce
système de défense. La population d’Aden est de
sixcents âmes; la garnison anglaise compte deux
mille soldats. Avec une force pareille et une puis¬
sante artillerie, cette ville n’a rien à redouter des
escarmouches des Arabes. Le plus cruel ennemi
de l’occupation anglaise, c’est le climat. Les fiè¬
vres des
tropiques déciment les cadres des régi¬
ments, l’affreuse plaie de l’Yémen ulcère les
jambes des soldats. C’est à peine si l’on parvient
à se procurer pour boisson une eau malsaine et
saumâtre. Hors des murs de la ville, il n’y a de
sûreté pour personne : les Arabes massacrent im¬
pitoyablement les promeneurs isolés. Conserver
Aden est donc pour l’Angleterre une tâche labo¬
rieuse; mais ce point importe à sa domination,
et l’on peut être assuré qu’elle s’y maintiendra
contre tous
les obstacles.
Après un court séjour dans cette forteresse,
anglaise, notre voyageur regagna la mer Rouge,
310
VOYAGES ET MARINE.
Djedda. Dans ce dernier port, il
plus bienveillante
par M. Fresnel, notre agent consulaire, dont la
distinction égale l’érudition. Au dire de M. Rocbet, les connaissances de ce consul dans la langue
arabe sont telles, que les chérifs des villes saintes
viennent parfois le consulter sur les passages
du Koran qui présentent un sens obscur et se
prêtent à des interprétations douteuses. On com¬
prend quelle influence doit donner à un fonc¬
tionnaire une science si éprouvée, unie au carac¬
tère le plus honorable. Djedda fut la dernière
halte de M.-Rochet dans la mer Rouge, il s’em¬
barqua pour Suez, et remit les pieds sur le sol
de l’Egypte, après douze mois de courses aven¬
et revit Moka et
fut accueilli de la manière la
tureuses.
Tel est l’itinéraire de M. Rochet. Il mérite, à
divers titres, d’être
étudié, et fournira
sans
doute des documents utiles à la géographie. Rien
n’était plus incertain, dans les traités et sur les
cartes, que la position de ce royaume de Choa,
dont l’existence est entièrement distincte de celle
de l’Abyssinie septentrionale, et
qui a sa force
propre, sa physionomie, son caractère. Ce qu’en
disent Maltebrun et M.'Balbi est à la fois erroné
incomplet. On peut s’en assurer par une sim¬
ple comparaison avec les renseignements que
renferme ce travail. La carte de Sait, qui semble
et
VOYAGE DANS
L’ABVbSINIE MÉRIDIONALE.
311
calque aux cartes plus récentes,
de pure fantaisie, quant à la dé¬
limitation générale et au gisement des villes. Sait
n’était point allé dans le Choa, et il a dû tracer
ses lignes géographiques un peu au hasard, en
s’aidant des vieux auteurs portugais. Ainsi, le
cours de l’Hawache, que M. Rochet a éclairé, se
avoir servi de
est une œuvre
trouve
entièrement fautif chez Sait. La latitude
d’Aoussa, dans lequel cette rivière va se
perdre, doit être reportée à deux degrés environ
vers le nord. M. Rochet a
pu s’assurer de cette
différence et il l’eût mieux précisée, s’il avait eu
à sa disposition des instruments astronomiques.
Mais ce voyageur n’est pas homme à s’en tenir là.
Dans une première excursion, il a indiqué la to¬
pographie, à peu près inconnue, du dé.sert des
Adels; il veut retourner dans cette contrée encore
pleine de mystères. Au sud du Choa s’étend une
suite de plateaux dont le père Fernandez semble
seul avoir eu connaissance. Ce sont le
Cambat,
du lac
leDjingiro, l’Anaria, improprement nommé Narea, qui, en acceptant comme vraies les indica¬
tions actuelles des cartes, devrait toucher aux
fabuleuses montagnes de la Lune. Vers le sudouest du Choa
gît un pays beaucoup plus connu,
celui d’Harrar, dont il a été question; mais d’où
le fanatisme religieux a jusqu’ici
éloigné les voya¬
geurs. M. Rochet veut parcourir ces régions igno-
312
VOYAGES ET MARINE.
rées, et asseoir enfin cette portion de la carte
d’Afrique sur autre chose que sur des hypothèses.
Cette fois, il part avec des instruments de préci¬
sion, que l'Académie des sciences lui a fait re¬
mettre à la suite d’un rapport où les résultats géo¬
logiques de son voyage sont savamment appréciés.
Notre voyageur rêv« plus encore; il ose se promettre
de traverser l’Afrique dans sa largeur, en allant de
l’Abyssinie à la côte de Gabon. C’est une ambition
bien grande, bien dangereuse; mais une semblable
disposition d’esprit n’en mérite pas moins les sympathiesde l’opinion et lesencouragements de l’état.
Il est aussi d'une bonne politique d’accréditer,
à l’aide de nos voyageurs, l’influence française
dans cette contrée. En retour des présents que le
roi du Choa a envoyés au roi des Français, M. Rochet portera d’autres présents. Notre gouverne¬
ment a songé déjà à une alliance avec les souve¬
rains dont les états débouchent sur la mer Rouge.
Oubi, gouverneur du Tigré, nous semble dévoué,
agent consulaire, M. Alexandre Deboutin,
occupe la résidence de Massouab. La corvette Za
Favorite est en route pour la station des mers ara¬
biques et de l’Océan Indien ; notre commerce luimême s’éveille, et des armements se préparent
pour cette destination; enfin la propagande reli¬
gieuse se mêle à ces divers efforts, et M. d’Abadie,
actuellement sur les lieux, y oppose l’apostolat caet un
VOYAGE DANS
L ABYSSINIK
MÉRIDIONALE.
3l3
tholique à la prédication luthérienne. Pour que
l’Abyssinie entière soit influencée dans le même
sens, il importe qu’on agisse également sur le
royaume de Choa, qui, par l’Harrar et le pays
des Adels, aboutit au golfe d’Aden. Réunis dans
un intérêt commun, ces divers états
pourraient
armer
deux cent mille cavaliers, et descendre au
besoin dans la vallée de l’Égypte pour s’y opposer
aux
empiètements de la politique anglaise.
Un but commercial des plus
importants pour¬
rait en outre se rattacher à cette négociation. On
parlé d’établir des paquebots à vapeur entre
l’île Bourbon et l’isthme de Suez. Ce serait ün
a
grand effort pour un résultat limité. Il faut ac¬
croître l’importance de nos colonies dans les mers
des Indes, avant de songer à ce dispendieux ser¬
vice, et il serait puéril d’avoir le luxe d’un com¬
merce dont nous n’avons
pas les éléments. Que
cette ligne de paquebots se fonde,
soit, mais
qu’elle se féconde en même temps. Madagascar
est à nous : la date, les souvenirs, les
sacrifices,
les traités politiques, tout y protège nos établis¬
sements. Le climat seul nous en a
éloignés jus¬
qu’ici; mais en cherchant une zone salubre, et
Madagascar en renferme plusieurs, cet obstacle
disparaîtrait. Cette île, dont le sol est des plus
riches, offrirait à la fois un grand foyer de pro¬
duction, un entrepôt considérable et une suite
314
VOYAGES ET MARINE.
d’excellents mouillage
qui suppléeraient à l’in¬
Barbara et
suffisance des rades de l’îîe Bourbon.
Zeïla, entrepôts des pays d’Harrar et de Clioa,
pourraient à leur tour ressortir de ce mouvement
d’affaires et entrer dans cette combinaison : Massouah, comme port du Tigré et du Samen, com¬
pléterait le nombre des échelles intermédiaires.
Ainsi, d’une part tous les produits coloniaux, de
l’autre les objets précieux que fournit l’intérieur
de l’Afrique, défraieraient avantageusement cette
ligne qui aboutirait, par l’isthme de Suez, à la
Méditerranée et à nos ports français.
Il est temps d’y songer ; quand le monde en¬
tier s’agite, notre pays ne peut pas demeurer
seul immobile. Au milieu des grandes ambitions,
des prétentions insatiables qui se produisent, il
est impossible de mettre sa gloire à regarder les
autres agir. Les puissances de l’Europe rêvent
toutes ou un agrandissement de territoire ou un
développement de commerce; plusieurs aspirent
à ces deux eonquêles. Loin de cacher leurs pro¬
jets, elles les poursuivent à visage découvert,
sans tenir compte des existences qu’elles doivent
briser sur leur chemin. L’Angleterre assure par¬
tout ses positions; c’est à la France de songer
aux siennes. La politique l’exige, les intérêts le
commandent. Un cordon de surveillance britan-
niqueenlace aujourd’hui l’Égypte et la Syrie; on
VOYAGE DANS
L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.
315
bloque ces deux provinces à la fois par la mer
Rouge et par la Méditerranée. Si notre gouverne¬
ment pouvait rompre, sur
quelque point, par des
alliances politiques ou commerciales, les mailles
de ce réseau, il agirait dans la limite de son droit
et dans une juste prévision de l’avenir. Comme
représailles de la brusque occupation d’Aden, on
pourrait acheter à vil prix, sur la cote abyssi¬
nienne, un îlot facile à fortifier, et qui devien¬
drait le siège d’une station navale. A l’ombre de
cette protection, le commerce de nos
ports irait
tenter avec plus de confiance la fortune de ces
marchés lointains, et notre pavillon deviendrait
familier à ces parages. Contenir l’Angleterre dans
l’Orient, la suivredap,»j les mers dentelle rêve la
suprématie, voilà quel doit être aujourd’hui notre
principal effort; et si l’empire de l’islamisme
n’est plus qu’une dépouille, prouvons par notre
attitude qu’on n’en disposera pas sans compter
avec
la France.
AVEMIR
DE NOTRE MARINE.
I. Rapport sur le matériel de la Rarine, par M. le baron
Tupinier, membre du conseil d’amirauté, etc. *
II.
État général de la Rarine et des Colonies an
l^rjanTier <840.2
Voici deux publications officielles qui emprun¬
grand intérêt aux débats de prépondé¬
maritime,, si fréquemment soulevés de
l’autre côté du détroit. Il est utile de s’en inspi¬
rer quand on désire apprécier sainement l’état de
nos flottes, leurs éléments, leur importance rela¬
tive; et cette étude, faite sans passion, peut con¬
tribuer à éloigner des esprits autant lés idées de
jactance que les impressions dé découragement.
Grâce au ciel, les temps nesontplus aux défis
belliqueux. Le désir du repos est aujourd’hui
dans lésâmes; lé besoin dé l'a paix est dans les
tent un
rance
‘
In-go^ Imprimerie royale. —In-i»,,
318
VOYAGES ET
MARINE.
relations. S’il y a quelque agitation à la surface,
le fond est tranquille et sûr. D’une part, les na¬
plus ni aussi jalouses,
de l’autre, le commerce et
tionalités ne se montrent
ni aussi turbulentes;
l’industrie étendent leur réseau
sur
le globe et
rendent les ruptures plus difficiles en les rendant
plus douloureuses. L’esprit de conquête semble
s’être retiré des mœurs des peuples et des con¬
seils des souverains. On commence à entrevoir
que la fortune d’un état ne correspond pas tou¬
jours à l’étendue de son territoire, et qu’un déve¬
loppement exagéré s’expie par de cruelles repré¬
sailles. Peu à peu les dissidences s’effacent, les
préjugés capitulent, les barrières s’abaissent. On
se fie moins à la force et
davantage à la modéra¬
tion. On ne veut ni du rôle d’opprimé; ni de celui
d’oppresseur; on place quelque grandeur dans
la justice, quelque gloire dans le respect de tou¬
tes les situations légitimes ; on ne se joue plus lé¬
gèrement du sang et de la fortune des hommes.
Ce sont là de bons instincts, d’heureuses tendan¬
ces, et il faut croire à leur énergie et à leur durée,
puisqu’ils résistent avec succès à tous les embar¬
ras
du moment.
Quelle guerre pourrait-on faire aujourd’hui ?
de rivalité nationale? On sait ce
qu’elles coûtent et ce qu’elles rapportent. De¬
mandez à l’Angleterre si elle voudrait, au même
Une guerre
AVENIR DE NOTRE MARINE.
319
prix, recommencer ses victoires de 1814 et 1815.
Une guerre d’équilibre européen 1 Mais quelle
est la prétention, quelle est l’ambition
qui ne
reculerait pas devant l’embrasement de l’Europe,
et quelqu’un est-il vraiment de taille à
reprendre
l’œuvre avortée de Napoléon? Une guerre de
principes, une croisade, soit au nom de la liberté,
soit au nom do despotisme? Le
temps en est
passé. Personne ne songe plus à faire faire aux
institutions leur chemin par la violence, et
mettre
les baïonnettes au service des doctrines.
Enfin, une guerre d’intérêts? Dans l’état des
rapports commerciaux, c’est l’incident le plus à
craindre, celui qui se reproduira le plus fré¬
quemment. Mais, pour un différend où l’hon¬
neur n’est point
engagé, une transaction est
toujours facile. Entre les diverses solutions, il
n’en est pas de plus coûteuse qu’un
appel aux
armes, et avant de poursuivre une réparation
partielle on calculera nécessairement si elle ne
doit pas compromettre d’une manière
trop sé¬
rieuse les intérêts généraux. C’est une affaire de
prévoyance et de discussion. Or, est-il une guerre
qui puisse résister dès qu’on la discute? Il n’en
est qu’une seule, c’est celle de la civilisation
,
contre la barbarie. Celle-là
s’avouer.
De cette disposition
peut se poursuivre et
plus calme et moins in-
320
VOYAGES ET MARINE.
quiète des esprits, il ne faudrait pas tirer cette
conclusion, que la conscience de leur dignité
sommeille chez les peuples. Non, bien loin de là.
Une offense réelle les trouverait debout, et l’élan
serait d’autant plus vif que la cause en serait
plus profonde. Une nation qui aime la paix et
qui la veut doit être toujours en mesure de
prouver qu’elle ne craint pas la guerre. Il vau¬
drait mieux, à la rigueur , qu’elle laissât douter
de son courage. On ne
s’attaque pas imprudemment aux forts, à ceux
qui ont fait leurs preuves; on pousse au contraire
à bout et l’on accule volontiers ceux qui ont la
réputation de mollir. Ainsi , quand la fermeté ne
serait pas un devoir et une vertu, elle serait un
bon calcul. Des peuples qu’on ne saurait ni inti¬
mider ni surprendre dictent des conditions plutôt
qu’ils n’en subissent, et se font eux-mêmes leur
place, librement, dignement, sans qu’on en
de
sa
modération' que
marchande les
termes.
C’est
surtout
dans
ce
que l’entretien de grandes forces militaires
l’une des plus utiles déi>enses que puisse faire
sens
est
un
pays. Les armées modernes justifient et réa¬
lisent l’axiome antique.
les éventualités
En répondant à toutes
guerrières, elles assurent le
repos du monde; elles-contiennent toutes les
ambitions et toutes les violences. Leur puissance,
avant tout
préventive, est une garantie pour les
AVENIR DE NOTRE MARINE.
321
intérêts, qui comptent moins sur ce quelles
pourraient faire que sur ce qu’elles empêchent
et conjurent. Des économistes
enclins aux réfor¬
quelquefois demandé ce que pro¬
duisait une armée. Une armée
produit la sécu¬
rité, cette source de toutes les autres richesses.
Est-ce donc là un
rapport
mes
se
sont
qui soit à dédaigner?
d’exprimer ces idées avant d’en¬
11 était utile
dans
l’examen comparatif
qui va
occuper ; elles serviront à en éclairer
trer
à
nous
l’intention,
préciser les tendances. Ainsi
préparée,
l’étude de nos ressources militaires se
dégage de
ce qu’elle
peut avoir d’irritant, elle ne ressemble
plus à un dénombrement avant 1» bataille. L’al¬
liance anglaise est
précieuse comme instrument
de civilisation, comme
garantie de la paix du
en
monde'. Nous
n’ignorons rien de ce qui se dit
contre cette alliance : elle
n’est utile qu’à titre
onéreux, elle vend ce qu’on croit qu’elle
donne;
inégale,, capricieuse, elle a tou¬
jours l’air de vouloir traiter de serf à maître. Il
elle est hautaine,
y a
du vrai dans ces
reproches ; il faudrait s’en préoc¬
cuper, si ces divers symptômes tenaient à des
causes profondes.
Mais, quand on observe les faits,
on s’assure
que les pointes de révolte de
l’orgueil
britannique vis-à-vis de la France n’ont rien de
vraiment sérieux. On tient à nous
'
Ceci a été écrit avant le traité du 13
plus qu’on ne
juillet 1840.
21
322
VOYAGES En' MARINE.
le dit; on nous respecte plus qu’on
ne l’avoüe.
loin, que l’on s’en ef¬
fraie et qu’on cherche à le tromper par des
colères feintes. Les vieux partis anglais ne peu¬
vent passe résigner à l’idée que’toute animosité
s’éteigne, et ils soulèvent, en y mêlant le nom de
la France, des querelles insensées dans lesquelles
on aurait tort de voir autre chose que des inspi¬
rations de tactique. A ces causes politiques se
joignent aussi des susceptibilités commerciales.
L’Angleterre est dans la position d’un malade qui
s’en prend volontiers à ce qui l’entoure de ce
qu’il ressent et de ce qu’il souffre. Son organisa¬
tion civile est un non-sens à côté de ses déve¬
loppements industriels, et ce défaut d’équilibre
réagit à son insu sur son humeur, sur sa raison,
sur sa justice.
En s’emparant des besoins du
globe, en les excitant outre mesure afin de pré¬
sider à leur satisfaction, elle a un instant trompé
et détourné l’activité nationale, mais elle a créé
en revanche dans son propre foyer des besoins
nouveaux qui tôt ou tard se montreront impla¬
cables. Aujourd’hui, quoique son rayon de dé¬
bouchés soit immense, l’Angleterre n’en peut
rien sacrifier sans angoisse et sans douleur. C’est
l’histoire de tous les excès ; ils modifient la vie
normale à tel point, qu’on ne saurait y renoncer
impunément. De là naissent ces plaintes qui ne
Ce sentiment va même si
AVENIR DK NOTRE MARINE.
vont jamais jusqu’à une rupture,
323
cette conduite
à la fois passionnée et prudente, ce bruit à propos
de griefs imaginaires qui tombe devant le besoin
de maintenir un travail
organisé par la paix et
pour la paix. Tel est le caractère général des ré¬
criminations qui nous arrivent de l’autre coté dé
la Manche. Quant aux déclamations et aux coléres^
des partis, elles n’engagent qu’eux-mêmes.
Lebill récemment voté dans le parlement an¬
glais, pour une augmentation de l’état naval,, a
des esprits.
Dans le cours des débats, on a tout plaidé,
excepté le vrai. Les chiffres n’ont été qu’une
fiction dérisoire, variable au gré des passions de
chaque orateur. D’une part, on a dit que l’An¬
gleterre marchait à sa décadence navale; de
l’autrè,, on a affirmé que sa seule marine balan¬
çait les marines réunies du globe. Contradictions
flagrantes, accusations puériles, rien n’a été mé¬
nagé, et le cabinet lui-même n’a pas craint de
descendre dans ces thèses de convention, souvent
au
mépris des faits. Dans l’appréciation com¬
parée des forces de la France et de l’Angleterre,
nous allons rétablir la sincérité de la
statistique,
surtout fait éclater cette disposition
peu compromise par cette discussion. Pour
l’état de nos flottes, l’excellent travail de M. le
un
baron
Tupinier, et la publication officielle du
gouvernement seront nos guides, et l’on n’en sau-
324
VOYAGlîS ET MARINE.
plus sûrs.. Pour les flottes anglai¬
ses, {'Amuaire naval et V United service journal
nous fourniront des documents qui se contrôle¬
ront et se compléteront les uns les autres. Ainsi
on échappera aux données systématiques pour
rait choisir de
rentrer dans la réalité.
Les deux lois qui dominent aujourd’hui notre
organisation navale sont de dates récentes. L’une,
le matériel, est de 1837 ; l’autre,
concernant le personnel, est de 1839. Toutes les
deux n’ont fait que modifier et coordonner les
concernant
lois ou ordonnances antérieures de 1824, 1831
et 1836.
La loi
qui régie le matériel li.xe nos
forces de mer en temps de paix à 40 vaisseaux,
50 frégates et 220 bâtiments de moindre dimen¬
frégates, 20
vaisseaux et 25 frégates doivent être entretenus à
flot, tandis qu’un nombre égal demeure sur les
chantiers, avancé aux 22/24®. En excédant de cet
état naval, une réserve de 13 vaisseaux et de 15f
frégates doit être ménagée et maintenue aux
10/24® d’avancement. Toute cette flotte est des¬
tinée à porter une artillerie du calibre uniforme
de 30. Les vaisseaux sont de quatre rangs, 120,
100, 90 et 80 canons; les frégates de trois rangs,
60, 50 et 40 canons'; les bâtiments inférieurs
suivent des proportions analogues. La loi qui
régie le personnel fixe le cadre de l’armée navale
sion. Sur les 40 vaisseaux et 50
325
AVENIR DE NOTRE MARINE.
de la manière suivante : 3 amiraux, 40 vice-arni-
raux; 20 contre-amiraux, 30 capitaines de pre¬
mière classe, 50 de seconde classe, 53 capitaines
de corvette de première classe, 107 de seconde,
100 lieutenants de vaisseau de première
400 dé seconde,
classe,
600 enseignes de vaisseau , 200
élèves de première elasse, et un nombre d’élèves
de seconde classe qui devra être déterminé cha¬
que année par une ordonnance du roi. Quant aux
équipages, les lois dereerutement et d’inscription
la matière n’ont pas été
depuis longtemps l’objet de modifications sé¬
maritime qui régissent
rieuses.
Les faits ne sont pas encore
complètement en
harmonie avec la législation, mais chaque jour ils
tendent à s’en
rapprocher. On compte aujour¬
dont 14
armés, 4 en disponibilité et 3 désarmés Leur
d’hui à la mer 21 vaisseaux de ligne',
'
Voici leurs noms, leur force et leur âge :
Montebello (1822), Océan (1818), Souverain (1819), tous les
trois de 120 canons.
Hercule (1855), de 100 canons. — léna
—
(1852), Inflexible (1859), Sulfren (1829), de 90 canons. — Dia¬
dème (1829), Santi-Petri (1820), Jupiter
(1851), Neptune (1818),
Algésiras (1824), de 86 canons. — Trident (1820), Généreux
(1851,) Alger (1815), Triton (1825), Marengo (1822), Ville de
Jlarseille (1825), Scipion (1825), Couronne
(1824), Nestor (1825),
de 80 canons.
—
Les trois vaisseaux désarmés sont la
le Nestor et l’Algésiras.
le
Couronne,
Ainsi, durant la restauration on a lancé 17 vaisseaux, plus
Majestueux, que l’on démolit; l’Austerlilz, te IVagram, lo
,
326
VOYAGES Eï MARINE.
force totale s’élève à 1,794 canons. Sur les chan¬
figurent 25 vaisseaux de ligne, parmi les¬
quels 42 seulement sont avancés aux 22/24';
l’ensemble de ces vaisseaux comporte 2,490 ca¬
nons *. Quant aux frégates, tant du nouveau que
de l’ancien modèle, leur nombre total à la mer
est de 34 : il armées en guerre, 2 armées en
flûte, 24 désarmées, en tout 4,594 canonsLes
chantiers en offrent 48, formant un ensemble de
4,410 canons, mais sur lesquelles une dizaine
seulement sont arrivées aux 22/24' ^ Les bâti-
tiers
Duquesne, le Magnifique, qui ne figurent plus sur les états olliciels de la marine ; le Trocadero, qu’un incendie a détruit ; le
Superbe qui s’est perdu dans le Levant : en tout 24 vaisseaux.
Depuis 1830, on n’en a lancé que i et on en a perdu 2.
^
Friedland, Ville de Paris, Louis XIV, Valmy, de 120 canons.
Fleurus, Tage, Navarin, Henri IV, Eylau, Austerlitz, Jemmapes, Annibal, Dugay-Trouin, Ulm, Turenne, Wagram de
100 canons.
Tilsitt, Breslau, Bayard, Donawerth, Duguesclin,
Fontenoy, Hector, Sceptre, Castiglione, de 90 canons. —
,
—
—
Total 23.
Belle-Poule, de 00 canons. — Minerve, de 38 ca¬
Amazone, Atalante, Artémise, Andromède, Gloire, de
32 canons.
Hermione, Thétis, Armide, Magicienne, de 46 ca¬
nons.— Junon et
Médée, armées en flûtes. — Désarmées :
Iphigénie, Indépendante, Melpomène, Didon, Uranie, de 60
canons. —Guerrière, Pallas, de 38 canons. — Sirène, Néréide,
^
Armées
nons. —
—
de52 canons. — Cléopâtre,Danaé,Reine-Blanche, de30canons.
Flore, Bellone, Aurore, Victoire, Proserpine, Astrée, de 46
Africaine, de 40 canons. — Total 54.
Surveillante Renommée, Androraaque, Sémillante, Forte,
Persévérante, Vengeance, Entreprenante , Sérairamis, Duchesse
—
canons.
—
^
,
AVENIR DE NOTRE MARINE.
327
ments inférieurs restent également au-dessous du
nombre fixé par l’ordonnance de 1837. En tout
comptant, corvettes de guerre, corvettes-avisos,
bricks, bricks-avisos, bricks-canonnières, goé¬
lettes, cutters, lougres, bâtiments de flottille,
corvettes et
au
gabarres de charge, on n’arrive pas
chiffre de 200. Reste la marine à vapeur, qui
appelée à jouer de nos jours un rôle dont
l’importance est plutôt pressentie que détermi¬
née. Elle compte à la mer 39 bâtiments , dont 3
de 220 chevaux, 20 de 160 chevaux, 6 au-des¬
sous de 150 chevaux, enfin 10 paquebots-poste
de 160 chevaux employés au transport des cor¬
respondances du Levant, mais propres au besoin
à un service de guerre ‘. L’ensemble de ce ma¬
tériel représente une force de 6,050 chevaux. En
construction, on n’a guère que 7 bâtiments d’une
force totale de 1,980 chevaux, 2 de 450, 1 de
est
,
d’Orléans, de 60 canons, — Poursuivante, Virginie, Némésis,
Zénobie, Alceste, Pandore, Sibylle, de 60 canons. — Pénélope,
lléliopolis, Chaste, Jeanne d’Arc, de 40 canons. Total IS.
‘
Caméléon, Lavoisier, Véloce, de la force 2^0 chevaux. —
Sphinx, Crocodille, Fulton, Chimère, Styx, Météore, Vautour,
Phare, Achéron, Papin,Cerbère, Tartare, Etna, Cocyte, Phaéton,
Ardent, Tonnerre, Euphrate, Grégeois, Grondeur, de 160 chev.
Ramsès, de 160 chev. —Castor, de 120 chev. — Brasier et
Flambeau, de 100 chev. — Coursier et Érèbe, de 60 chev. —
Plus 10 paquebots de 160 chevaux, appartenant à l’administra¬
tion des postes. — Total 59.
—
328
VOYAGES ET MARINE.
320, 2 de 220, 2 de 160 i. Les bâtiments de 160
chevaux sont
uniformes; ils ont été «construits
d’après les dessins venus d’Angleterre et sur le
modèle du Sphinx. Les autres ont été
l’objet de
tâtonnements qui n’ont pas tous été heureux.
Le personnel
appelé à monter cette imposante
flotte se compose d’éléments variables et
qu’il
est difficile
d’apprécier.
et ce
ment
L’inscription maritime
que l’on nomme le régime des classes en for¬
la base. En dehors du recrutement ordi¬
naire, l’état a le droit, dans un besoin urgent,
de réclamer pour son service tous les marins va¬
lides qui figurent sur les rôles des bâtiments de
commerce.
Tantôt
ces
engagements sont volon¬
taires, tantôt ils sont forcés; mais la marine mi¬
litaire n’use de
dernier moyen qu’avec une
grande réserve, et elle y apporte des ménagements
qui éloignent toute idée de comparaison avec la
presse des matelots usitiîe en Angleterre.
D’après
ce
les calculs de M. le baron
Tupinier, l’armement
complet de 40 vaisseaux et de 50 frégates exige¬
rait 58,000 hommes,
plus 42 à 13,000 hommes
pour le service des bâtiments légers. On
pourrait
demander ces 70,000 marins,
jusqu’à la concur¬
rence de
58,000, aux équipages de ligne et aux
“
Asraodée, Gomère, de 4S0 chevaux.
Infernal, de 520
Gassendi, Pluton, de 220 chevaux.
Brandon, Te-
chevaux.
—
—
nare, de 160 chevaux. — Total, 7.
—
AVENIR
DE
NOTRE MARINE.
329
équipages du commerce, à la grande navigation
cabotage; le surplus se trouverait aisément
dans les 7,000 hommes de recrutement qui se
renouvellent par septième chaque année. Du
reste, cet armement complet ne serait jamais si¬
multané, et 60,000 marins pourraient suffire à
toutes les prévisions et à toutes les éventualités
de guerre. Pour le moment, nous n’en sommes
pas là. Malgré le déploiement imprévu et inac¬
coutumé qu’ont exigé les affaires d’Orient,
48,000 hommes de l’inscription maritime et
7,000 hommes du recrutement répondent aux
besoins du service. Nous craignons même, et
nous insisterons
plus tard sur ce point, que ce
ne soit là notre côté
faible, et que les ressources
de notre personnel ne soient
pas à la hauteur
d’un matériel imposant. Le commerce français
ne forme
guère plus de 27,000 marins, dont il
faudrait destiner une part, et la meilleure, à l’ar¬
mement des corsaires. Quant au
reste, il néces¬
siterait un triage qui le réduirait au moins d’une
bonne moitié, et dans ce cas nous ne voyons pas
comment on pourrait remonter au chiffre
que
fixe M. le baron Tupinier pour le
déploiement
complet de toutes nos forces
et au
'
D’après les calculs de iVl. Tupinier, la valeur totale de noire
armement naval, dans les conditions de l’ordonnance de
1837,
330
VOYAGES ET MARINE.
Voyons maintenant où en est l’Angleterre sur
ces
divers points. Si l’on se fiait aux chiffres offi¬
ciels pour le matériel naval et l’état de la flotte,
la disproportion entre elleetnous serait effrayante.
Depuis longtemps on s’habitue, chez nos voisins,
à faire figurer en ligne de compte une foule de
bâtiments qui, par leur âge ou par d’autres mo¬
tifs, sont devenus complètement impropres au
service. De là l’erreur dans laquelle sont tombés
beaucoup de statisticiens. Ainsi M. Balbi n’accorde
pas aux Anglais moins de 165 vaisseaux de ligne
frégates. Quoique plus réservé, V Abrégé
111 vais¬
seaux et 104 frégates. S’il en était ainsi, la France
n’aurait plus qu’à désarmer et à confesser son
impuissance. Jamais sa marine ne pourra se mettre
sur un pied pareil : on y épuiserait sans fruit les
ressources nationales. Mais cette flotte anglaise,
si formidable par le nombre, cet état naval exor¬
bitant, n’existent guère que sur le papier. Ce qui
en constitue l’élément principal, ce sont de vieux
vaisseaux invalides qui datent des premières an¬
nées de ce siècle, des prises faites sur nos esca-
et de 117
de Malte-Brun porte encore ce chiffre à
doit s’élever à SSa.S'SaiOOO francs. Le matériel en magasin était
de 298,468,000, en 1857, ce qui constitue une différence en
moins de 41,56f,000. Divers crédits ont depuis contribué à ni¬
veler cette situation. L’àllocàtion portée au budget de 1840 pour
les différents services de la marine monte à 72,013,800 francs.
AVENIR DE NOTRE MARINE.
331
dres, des trophées d’Aboukir et de Trafalgar^
impuissants de la vanité na¬
tionale. Image exacte du parti qui s’en va, ces
vaisseaux n’ont de valeur que par leurs souvenirs
hochets désormais
respectés que comme des l’eliques
d’archéologie navale. Cette conservation serait
légitime s’il n’en résultait un inconvénient. Con¬
fiante dans ce matériel immense qui se perpétuait
sur les annuaires et dans les statistiques, l’An¬
gleterre a peu construit, peu lancé de vaisseaux
depuis 1815. Les méthodes d’équipement et d’ar¬
mement sont restées stationnaires chez elle; elle
n’a pas suivi la France et les États-Unis sur le
et
sont
ne
terrain des essais et des innovations. Aussi les
bâtiments neufs sont-ils rares dans la flotte an¬
glaise et ses plus beaux échantillons sont-ils en¬
core sur le chantier. D’après les documents les
plus exacts, il ne semble pas que la Grande-Bre¬
tagne ait maintenant plus de 22 vaisseaux de ligne
,
armés, formant un ensemble de 1728 eanons i.
Le nombre des vaisseaux en construction est del7
d’une force totale de 1528 canons °. Les frégates
Britannia, Howe, de 120 canons. — Imprenable, Princess
Charlotte, de 104.—Rodney, de 92. — Asia, Powerfiill, Ganges,
de 84. — Yanguard, Bellerophon, de 80. —Donegal, de 78. —
Revenge, de 76. — Implacable, de 74. — Belle-Isle, Bembow,
Blenheim, Edinburg, Hastings, lYellesley, Melville, Pembrock,
Minden, de 72. — Total 22.
Trafalgar, Victoria, Saint-George, de 120 canons.—Algiers,
‘
“
332
VOYAGES ET MARINE.
et corvettes armées vont à 25 et portent 694 ca¬
nons; on n’en compte guère plus de9en construc¬
tion
Quant aux bâtiments à vapeur, 16 seule¬
ment font leur
service; 8 sont sur les chantiers
Maintenant,à ces divers nombres qui constituent
la partie active du matériel, il faudrait ajouter les
vaisseaux de ligne, frégates et corvettes désarmés,
dont la quantité est beaucoup plus facile à établir
que l’état réeh 61 vaisseaux, 82 frégates, 259
corvettes ou
bricks conservent
d’asile sur les registres de
bien en
encore
un
droit
l’amirauté, mais com¬
est-il, parmi ces bâtiments, qui soient
en mesure de
prendre la mer? C’est ce qu’aucun
document ne précise. L’amirauté a trouvé plus
économique de vivre sur sa réputation incontestée
de supériorité maritime que de l’exagérer au
de iro. —London, Aboukir, Albion, de 90. — Centurion, Col-
lingwood, Colo.ssus, Goliatb, Majestic, Mars, Superb, de 80. —
llindostan, de 78. — Cumberland, Boseawen, de 70.—Total 17.
Armées ; Winchester, Président, de 50 canons. —Druid,
Stag, de 44. — Blonde, Seringapatnam, de 42. — Inconstant,
Pique, Castor, Cleopatra, de 56. — Carysford, Actéon, Alligator,
Andromache, Calliope, Conway, Crocodile, llerald , North Star,
Samarang, Talbot, Tyne, Vestal, Volage, Curaçoa, de 26. — En
construction : Worcester, Chichester, Alexander, de 50. —Araphion, Active, Chesapeake, Constance, Flora, Sibylle, de 56.
Armes : Cyclops Firebrand Flamer
Goi’gon Spittfire,
Stromboli, Ve.suvius, Medea, Phœnix, Salamander, Lucifer, Mé¬
dusa, Merlin, Meteor, Shearwater, Urgent. —En construction:
Alecto, Ardent, Uower, Lizard, Locust, Médina, Polypheinus.
'
^
,
,
,
,
AVENIR DE NOTRE MARINE.
333
prix de nouveaux sacrifices. Sans doute, dans un
portion de cette flotte pourrait
être restaurée, rajeunie et utilisée, mais il
y a un
décorapteà faire, elrienn’en fournit les éléments*.
Restons convaincus toutefois
que le génie anglais
ne serait
pris au dépourvu par aucun besoin et
cas pressant, une
ne resterait
au-dessous d’aucune situation.
Pour le personnel, âme de tout
service, l’An¬
gleterre retrouve son importance. Notre cadre
d’officiers, fixé par l’ordonnance de 1839 à 1,700
titulaires environ, n’a pas encore atteint ce chiffre.
Au lieu de 200 élèves de
première classe, il n’en
existe que 50; les élèves de deuxième classe ne
montent pas à 150. C’est donc sur un
personnel
de 1,500 officiers que roule le commandement de
nos flottes.
L’Angleterre en compte 6,226. Nous
amiraux, vice-amiraux ou contre-ami¬
raux, elle enn 160, et ainsi du reste. 11 est vrai
que dans l’état-major anglais, comme parmi les
vaisseaux dont on parlait tout à l’heure, se ren¬
contrent beaucoup de vieux serviteurs et de
glo¬
rieux vétérans, complètement retirés du service.
avons 33
l'United service Journal porte la valeur totale du matériel
naval de l’Angleterre à 40 raillions liv. sterL, chiffre qui nous
'
paraît exagéré. Dans le budget de 1840, présenté parM. Charles
Wood, et soutenu par M. O’Farral, les divers services de la ma¬
rine figurent pour une allocation de
639,051 livres sterling
(141,476,275 fr.).
334
VOYAGES ET MARINE.
La moitié des cadres se trouve dans cette caté¬
gorie, qui est ainsi une charge sans pouvoir lui
devenir d’aucun secoiirs *, Cependant, cette éli¬
mination faite, il reste encore à TAngleterre 3,000
officiers d’élite qui suffisent pour tous les besoins
ordinaires et extraordinaires. Si Ton y joint les
24,165 matelots, les 9,000 soldats de marine et
les 2,000 mousses ou pilotins qui, d’après les
états présentés au parlement par M. O’Farral,
composent aujourd’hui l’effectif des équipages,
hommes pour
l’Angleterre contre celui de 25,000 hommes pour
arrive
on
au
chiffre de 38,000
la France.
Telle est la véritable situation. L’énorme dis¬
proportion du matériel entre les deux puissances,
est plus fictive que réelle; celle du personnel a
une toute autre gravité. On construit prompte
ment des vaisseaux; on n’improvise pas des ma¬
rins. Certes, jamais, à aucune époque, le per¬
sonnel de nos flottes ne se recommanda par des
qualités plus solides, par une instruction plus
profonde, par un courage plus réfléchi. La France
peut s’^en enorgueillir à bon'droit. Mais ne nous
aveuglons point: la qualité, dans une guerre, n’a
jamais supplée le nombre. Une marine militaire,
En retraite ou à la demi-solde , l’Angleterre compte 1,065
capitaines, 877 commandants, 849 lieutenants, 500 maîtres, 510
*
quartiers-maîtres. Total 5,571.
AVENIR
DE NOTRE MARINE.
3S5
pour être vraiment forte, a besoin de s’appuyer
vigoureuse marine marchande. C’est là
pépinière, son école préparatoire. Tout s’en¬
sur une
sa
chaîne dans la vie des nations, et les instruments
de leur richesse sont aussi les instruments de leur
force. On atout fait en Angleterre, on n’a rien
fait en France pour se ménager cette ressource
auxiliaire. L’Angleterre comprend que les déve¬
loppements de son commerce concourent à la
grandeur de sa politique; la France est sollicitée
par d’autres intérêts à ne placer ses intérêts com¬
merciaux et maritimes qu’en seconde ligne. Qu’en
résulte-t-il? Pour recruter
ses
armées
navales,
l’Angleterre peut puisera pleines mains dans une
réserve de cent soixante mille matelots formés
par la marine marchande, tandis que la France,
réduite à exercer ce droit vis-à-vis de trente-
cinq mille hommes de l’inscription maritime, ne
peut rien demander au commerce sans le froisser
et sans l’épuiser. Durant l’été
dernier, h Montehello demeura enchaîné cinq semaines dans la
rade de Toulon, faute d’un équipage suffisant, et
pour le compléter il fallut opérer des enrôlements
forcés dans tous les ports du littoral. C’est dans
ce fait décisif
que réside la supériorité de l’An¬
gleterre. Son pavillon couvre sur les mers une
navigation de trois millions de tonneaux; le nôtre
n’en protège que six cent mille, chiffre station-
:m
VOA'AGES ET MARINE.
uaire depuis douze ans. Le commerce anglais fait
chaque jour de nouvelles conquêtes; le nôtre
va s’appauvrissant, et les tendances d’un vicieux
système fiscal ne sont pas la moindre cause de
cette décadence.
Point de fausses crainttes,
mais aussi point de
Les forces navales des deux états se
balancent, mais il y a inégalité dans les ressources
fol espoir.
particulières qui les alimentent. Cette situation
exclut à la fois les pensées de découragement et
les illusions de l’amour-propre; elle démasque ce
qu’il y a de perfide au fond des attaques des par¬
tis anglais, qui n’exagèrent notre développement
maritime que pour soulever à son occasion des
animosités jalouses. Maintenant y a-t-il quelque
initiative à prendre pour élargir les bases du re¬
crutement
naval et
assurer
d’impo¬
quelque chose
à l’avenir
santes réserves d’hommes ? Y a-t-il
cette population
amphibie qui est l’orgueil et le nerf de l’Angle¬
terre? Voilà quels sont les points intacts du dé¬
bat, dégagé des passions qui l’envenimaient. Mais
ici se présente un autre côté de la question.
Une nation, si grande qu’elle soit, n’élève pas
à faire pour doter la France de
à la même hauteur la manifestation de ses deux
forces militaires. Elle ne peut pas impunément
viser à une double prépondérance,
et
continentale
maritime. L’Angleterre semble avoir résumé
AVENlll
337
DE NOTRE MARINE.
prétentions dans l’empire des mers ; elle a
cherché, au prix des plus grands sacrifices, à s’y
assurer la suprématie. Dans tous les
temps, sur
tous les points, ses efforts ont été
dirigés de ce
coté. Aussi l’organisation de ses troupes de terre
a-t-elle dû s’en ressentir. Son armée, dont l’ef¬
fectif en Europe ne s’élève guère au-dessus de
soixante mille combattants, est tout au plus une
milice de surveillance et de police intérieure. La
tactique et l’instruction y sont très arriérées,
l’esprit de corpsy manque, la discipline y est en¬
core celle du bâton. En
agissant de la sorte, l’An¬
gleterre a eu la conscience du rôle qu’elle est ap¬
pelée à jouer. Sa topographie insulaire paraissait
si bien la défendre contre les entreprises conti¬
nentales, qu’elle a dû placer dans ses flottes ses
plus importants moyens d’attaque et de défense;
elle a cru qu’elle pouvait porter ses vastes res^
sources sur un point sans se découvrir sur les
ses
autres.
La France n’a ni les avantages ni les inconvé¬
nients de cette assiette
exceptionnelle. La place
qu’elle occupe sur le continent lui affecte une
destination dont elle n’a jamais décliné ni les de¬
voirs ni les périls. L’histoire de l’Europe est dé¬
sormais inséparable des grandeurs militaires de
notre patrie, et l’instinct de la grande
guerre
s’est transmis dans nos familles comme un glo22
•Ni»'
f
VOYAGES ET MARINE.
338
héritage.. C’est là l’honneur du pays, ce
dans les siècles; les autres expres¬
sions de sa force pâliront nécessairement devant
celle-là. Faut-il maintenant imprimer à cette ten¬
dance un caractère exclusif, et, se concentrant
rieux
sera son titre
dans
toute
prépondérance continentale, déserter
prétention à un établissement maritime?
une
Personne n’oserait sérieusement
donner ce con¬
peuple ne peut pas diviser son action,
enchaîner systématique¬
ment les modes dé manifestation de ses facultés.
Tout empire ne vit que par un commerce étendu,
et tout commerce, pour devenir florissant, pour
échapper au bon plaisir du voisin, nécessite une
imposante protection armée. De là une marine
militaire, et aussi le désir de l’élever au niveau
des autres marines. Convient-il alors de céder à
ce sentiment et d’aspirer à la fois au sceptre de la
terre et des mers? On rencontre à cela d’autres
obstacles. D’abord il est impossible que l’un des
rôles ne nuise pas à l’autre, et que d’énormes sa¬
crifices d’argent ne soient pas la conséquence de
tous les deux; ensuite il faut éviter par-dessus
tout d’épuiser la sève d’un pays dans les soins de
sa défense, et de tendre ses ressorts les plus éner¬
giques vers un but stérile de supériorité mili¬
seil. Un
scinder son influence,
taire. Ainsi la France roulerait dans ce dilemme
impérieux de ne pouvoir se passer d’une marine
AVENIR DE NOTRE MARINE.
339
considérable et de ne pouvoir la maintenir
sans
douleur; elle serait condamnée peut-être au rôle
de dupe qu’elle a joué de 1790 à 1815, et
qui se
réduit à ceci : construire des vaisseaux
pour que
l’Angleterre les confisque, supporter les charges
d’un armement qui doit, à un moment donné et
après une résistance glorieuse, tomber entre les
mains de l’ennemi. Comment
échapper à cette
éloigner le re¬
tour de ce qui s’est vu sous
l’empire, le contraste
d’une gloire exorbitante sur terre et d’une im.douloureuse alternative? comment
puissance radicale sur les mers? Est-il quelque
remède à cela? Nous
ne
savons; mais, s’il en
existe un, il est dans le cœur même des choses.
Le théâtre des
guerres maritimes ne nous est pas
favorable : que ne le déplace-t-on? La
séparation
de nos forces de terre et de mer nous est funeste :
que n’essaie-t-on de les identifier?
On ne se
préoccupe pas assez, en France, des
modifications profondes que la
vapeur est desti¬
née à imprimer à toutes les relations
humaines.
Elle a déjà bouleversé la constitution de l’indus¬
trie; avant qu’il soit peu, elle aura transformé
les combinaisons de l’art de la
guerre. L’une de
premières victimes sera nécessairement la
voile, cet agent imparfait et capricieux de la na¬
vigation actuelle. La révolution est flagrante, iné¬
ses
vitable. La voile
se
sent
vaincue; elle oppose à
3-iO
’
VOYAGES ET
MAR INK.
peine, comme dernier obstacle, la raison d’éco¬
nomie, tandis que la vapeur dompte les lleuves,
accapare le service des côtes et s’empare victo¬
rieusement du globe. Le principe est triomphant;
il ne reste plus qu’à en dégager les applications.
Or, pour qui a la moindre expérience des guerres
maritimes, il est évident que leur plus grande
complication naît de l’usage de la voile. Cette mâ¬
ture menacée par la tempête ou par les projec¬
tiles ennemis, ces toiles qui obéissent à des vents
indociles, ce gréement lourd et confus, ce ré¬
seau aérien dont un boulet compromet l’harmo¬
nie, tout cet ensemble constitue moins une force
qu’un embarras, et nécessite un personnel qui
s’annule dans un rôle purement passif. Que les
vaisseaux s’approprient un moteur moins pré¬
caire, plus sûr, moins chargé d’accessoires, et à
l’instant même tous ces hommes, perdus pour la
bataille, se retrouvent et s’utilisent. (1 ne reste à
bord que des artilleurs et des fusiliers. L’écouvillon ou le mousquet sont dans toutes les mains.
Plus de ces accidents subits qui changent l’as¬
pect d’un combat et qui composent l’imprévu de
la lactique navale. La guerre devient sur les
océans beaucoup plus simple qu’en terre ferme.
On va vers l’ennemi ou bien on l’évite; on s’a¬
borde quand on le veut, et à peu près comme
l’on veut. Le courage et les canons font le reste.
AVENIR DE NOTRE
MARINE.
341
Ce qu’on y a gagné, c’est une économie d’hom¬
mes ,
car tous sont à bord pour la guerre et non
pour la manœuvre, et par suite un avantage évi¬
dent pour la nation, qui compte plutôt sur la
qualité que sur le nombre. L’appauvrissement
de l’inscription maritime trouve là son correctif.
Cette thèse du renouvellement complet de la
science et de la tactique navales nous conduirait
trop loin. Il suffît qu’elle s’agite dans la tète des
hommes compétents, d’où tôt ou tard, elle sor¬
tira gomplètement armée. La diffîculté de défen¬
dre convenablement les parties vulnérables d’un
vaisseau à vapeur, la machine et les roues, est
un obstacle dont se
jouera l’esprit humain. Les
routines, les habitudes, seront plus opiniâtres,
mais elles céderont devant la grandeur et l’éner¬
gie des résultats. La guerre n’a pas encore vu la
vapeur à l’œuvre : il est probable que ce mer¬
veilleux agent ne s’y montrera pas inférieur à
lui-même, et qu’il nous y ménage de nouvelles
surprises. Le sentiment de ce fait existe déjà dans
la conscience de l’Angleterre, qui paraît le crain¬
,
dre tout en lui cédant. Le
Devonporl Telegraph
parlait dernièrement de la transformation d’un
vaisseau de ligne en vaisseau à vapeur, et le paque¬
bot Gorgon, qui fait le service du Levant, peut,
avec ses canons-Paixhans du calibre anglais de
120, passer pour l’un do ces essais qui se font
342
VOYAGES ET MARINE,
sourdement et à notre insu. Dans cette voie, l’An-
gleterre rencontre aussi son commerce qui s’i¬
dentifie toujours avec les intérêts généraux du
pays, et qui rend en ressources ce qu’on lui ac¬
corde en protection. Le commerce
anglais, aidé
du concours de l’état, a frayé la voie à la
naviga¬
tion transatlantique. En 1841, il aura sur les
diverses lignes de l’Océan 34 bâtiments à va¬
peur d’une force de 15,438 chevaux, et qui peu¬
vent être regardés, à cause de leurs
dimensions,
comme autant de navires de
guerre
Si donc on
voulait développer ce côté de la question, les faits
,
,
Ces paquebots se distribuent ainsi qu’il suit : — 4 apparte¬
nant à la compagnie
Clunard, de 420 chevaux de force chaque,
desservant la ligne de Liverpool à Halifax, avec une subvention
de un million et demi ; —20 appartenant à la grande compagnie
des banquiers, sur lesquels 2 de 500
cjievaux, allant de Glasgow
desservant la ligne de Falmouth ou Southampton à l’Amérique centrale, la
Havane., le
Mexique, la Nouvelle-Orléans et la Jamaïque ; — S à 500 chev.,
à Boston ;
—
13 de 400 chevaux ,
allant de Londres à Alexandrie et de Londres aux Indes orien¬
tales, le tout_,avec une subvention annuelle de 6 millions.—Les
autres steam-ships sont : Great-Western
(450 chev.),, BritishQueen (500 chev.), Liverpool (460 chev.), New-York (600 ch.),
Ünited-Kingdom (600 chev.). President (600 chev.). Company of
New-York, paquebot.en fer (700 chev.), Cleopàtra, à la compa¬
gnie des Indes (400 chev.), Queen of tlie East, Vernon(220 ch.),
Victoria (500 chev.).
Outre ces gros bâtiments, l’Angleterre compte 500 paquebots
de petite dimension sur son littoral ou sur ses fleuves, présen¬
tant un
tonnage total de 175,650 tonneaux et une force collec¬
tive de 68,145 chevaux.
AVEI'IIR DE NOTRE
ne
343
manqueraient pas plus que les arguments;
mais notre vue est ailleurs.
Si l’on modifie la science
.
MARINE.
navale, il faut se
garder de retomber dans les erreurs du passé.
Pour tout homme de sens, n’est-ce pas un dou¬
loureux spectacle que celui de ces vaisseaux et de
ces frégates qui ont pourri dans nos ports et sur
nos chantiers, sans avoir vu seulement la mer,
sans avoir rendu le moindre service? Au bout de
vingt-cinq ans et même moins, un bâtiment est
perdu; il est à refondre ou à refaire’. La coque
du Friedland, qui vient d’être lancé à Cherbourg,
a
été renouvelée trois fois : ce vaisseau seul nous
coûte déjà
3 millions. On ne peut pas évaluer à
moins de 200 millions le total de ce matériel sans
cesse
dépérissant, sans cesse renouvelé. Jamais
la fable du tonneau des Danaides ne trouva une
application plus vraie. Dans l’état des habitudes
et des traditions, ce sacrifice est nécessaire, nous
le savons; il est compris au nombre de ceux que
la France fait à sa grandeur et à son repos. Mais
doit-il être éternel? Voilà ce qu’il est permis de
refonte 121 bâtiments de
la valeur des coques , supposées neuves , est de
29,576,000 fr. On compte parmi ces bâtiments 8 vaisseaux, 18
frégates, 15 corvettes ; les autres sont des bâtiments d’un ordre
inférieur. La somme consacrée à leur restauration, en 1840, est
'
Nous avons en ce moment en
guerre ;
de 725,000 fr.
344
se
VOYAGES ET MARINE.
demander. Allons plus loin. L’idéal de la tac¬
tique navale a été jusqu’ici de s’élancer en mer,
tantôt par escadres, tantôt par vaisseaux déta¬
chés, et d’y chercher l’ennemi. Ces rencontres .
sont glorieuses, brillantes, remplies d’émotions,
mais elles sont rarement concluantes dans les
puissance à puissance. Elles ont
plus de retentissement par les douleurs qu’elles
causent, que par les dénouements qu’elles amè¬
hostilités de
nent. Un combat sur mer provoque rarement un
n’agit que par contre-coup; il
n’aboutit pas. Or, s’il est une guerre possible de
résultat direct ; il
jours, c’est une guerre prompte, qui aille au
but, qui tranche vite les questions. Les intérêts
ne s’accommoderaient plus ni d’hostilités éter¬
nelles, ni de blocus implacables. Économie de
nos
moyens, célérité d’action, voilà ce qu’exigent les
temps, ce que nous cherchons, ce que la vapeur
doit atteindre.
la marine mili¬
taire ne se proposerait donc pas pour fin suprême
de continuer le passé dans sa lactique et avec un
autre matériel; mais elle poursuivrait avant tout
ce double but décisif pour la France :
de dé¬
placer le théâtre de la lutte, et d’identifier nos
forces de terre et de mer. Ce que l’on demande¬
rait à la vapeur, ce ne sont pas des services di¬
rects, mais indirects. Même avec le plus vif désir
L’invasion de la vapeur dans
345
AVENIR DE NOTRE MARINE.
de ne menacer, de n’intimider personne; il im¬
porte que nulle part on ne se croie complètement
à l’abri de notre action continentale. La vapeur,
de transport, accréditera cette
pensée. Elle aura aussi pour mission de réaliser
moyen
comme
la fusion de toutes les armes, leur assimilation ,
leur solidarité. Nos deux armées n’ont pas assez
liens, pas assez de points de contact; elles
trop circonscrites dans un service spécial;
elles ne se mêlent, elles ne se confondent pas
comme elles le devraient. Cette identification,
si elle s’opère, constituera l’unité des forces
françaises et les élèvera à leur plus grande puis¬
de
sont
L’armée de
sance.
mer
assurera
à l’armée de
terre la
rapidité des mouvements et de nouveaux
moyens stratégiques, en la portant à jour fixe
sur les points
qui appelleront sa présence ;
l’armée de terre, par son concours, empêchera
que les triomphes de l’armée de mer ne demeu¬
rent
stériles et limités dans l’enceinte des vais¬
seaux.
On devine sans peine les avantages
rents à cette
sentiel de
inhé¬
action simultanée; mais le plus es¬
tous
mesure de choisir
sera
de mettre la France
en
le théâtre de ses luttes et de le
fixer autant que possible sur la terre ferme. Point
de combats sur mer,
dans un cas forcé : la
un
si ce n’est par exception et
mer
est un
chemin et non
champ de bataille. C’est l’idée que Napoléon
VOYAGES ET MARINE.
346
poursuivait au camp de Boulogne ; mais la vapeur
lui manquait.
Ainsi, tout concourt à conseiller l’organi¬
sation de la vapeur, sur une grande échelle, et
surtout comme moyen de transport- Seule, la
vapeur réalisera ce que l’on peut nommer des
armées flottantes, toujours^îr&es à se jeter sur
les points menacés où à surprendre les côtes dé¬
garnies. Dans sa liberté d’allures, la vapeur
choisit à son gré les lieux propices, rase le rivage
sans danger, trompe les croisières et
attérit
avec confiance. Elle est devant Alexandrie ou les
Dardanelles en sept jours, en huit sur les côtes
de la Baltique, en Italie dans vingt-quatre heures,
au Canada dans quinze jours, en Afrique dans
trois. Avec elle, plus de ces fatigues inséparables
des étapes militaires, plus de lourds convois, plus
d’inutiles bagages. On ne promène plus la guerre
chez des alliés suspects ou mécontents; on va
droit au cœur du territoire ennemi. Grâce à des
équipages mi-partie de marins et de troupes de
débarquement, aucun succès n’avorte, aucune
victoire n’est perdue. Santa-Anna nous fait grâce
de
ses
insolents manifestes, et Rosas ne nous
tient plus deux ans en échec avec sa
poignée de
gauchos à demi sauvages. La France peut disposer
de toute sa force ; elle est libre de se porter en
'tout lieu, sur toutes les plages, et il n’est point
AVETNIR DE
NOTRE MARINE.
347
de nation qui ait le droit de se croire à l’abri de
ses
atteintes. Les privilèges de topographie dis¬
paraissent; aucun peuple ne peut dès-lors con¬
centrer ses ressources
dans une seule arme sans
devenir vulnérable quant aux autres. Deux ac¬
tions s’exercent ainsi, l’une préventive, l’autre
répressive ; on est à même de se faire respecter
d’agir vivement, de fonder son influence et
de ne point éterniser les querelles.
Cet emploi de la vapeur et cette identification
des deux armées, en donnant du jeu à nos
masses militaires, entraîneraient forcément une
grande économie d’hommes et de matériel. L’in¬
fériorité numérique des équipages actuels., et
l’insuffisance de leurs moyens de recrutement,
appellent, à ce titre, cette innovation , et la ren¬
draient précieuse. Quant au matériel dormant,
il est évident qu’il pourrait, sous ce régime com¬
biné, subir des réductions importantes. Dans un
cas
pressant, un appel au commerce pourvoirait
aux nécessités d’un transport étendu.
La mer
n’étant plus un but, mais un moyen, n’étant plus
une destination,
mais une route, il s’ensuit
qu’on n’aurait besoin ni d’autant de vaisseaux ni
d’autant de marins pour des fins purement
expectantes. Si d’ailleurs la voile gaspille les
hommes, la vapeur permet de les choisir et de
et
348
VOYAGES ET MARINE.
Plus on sonde les faits, plus il en
jaillit de conséquences heureuses.
Loin de nous la prétention de donner à ces
les ménager.
idées le
caractère absolu d’un système. Nous
qu’elles peuvent soulever des objections
nombreuses; nous savons surtout que rien n’est
prêt en France pour leur réalisation. Laissonsles mûrir; le temps est le premier élément des
réformes. Les habitudes prises, les positions
faites ne cèdent pas la place sans combat, et cette
résistance est utile, car elle éclaire les questions.
Les idées triomphent alors par l’évidence. Ce¬
pendant, comme préparation même éventuelle,
peut-être serait-il avantageux dès à présent de
faire entrer, d’une part, dans l’instruction des
troupes une tactique complète de l’embarque¬
ment et du débarquement, et de fixer cette
science si elle ne l’est point encore; d’autre
part, d’encourager, par toutes les voies, les dé¬
veloppements de la navigation à vapeur. Ces
deux vues se défendent et se justilient d’ellesmêmes. Déjà en Afrique on a pu comprendre le
savons
besoin d’exercer les soldats aux descentes et de
les habituer à la vie du bord. Ce mouvement,
cette
existence alternée forment les courages et
familiarisent l’ânie avec tous les périls.
C’est un
apprentissage fécond et qui, mieux dirigé, pour-
■
.
AVENIR
rait l’être
349
DE NOTRE MARINE.
davantage. La manœuvre des débar¬
quements n’a eu jusqu’ici pour théâtre que des
pays arriérés dans l’art de la guerre. La double
invasion des Français en Égypte en 1797, et'dans
d’Alger en 1830, eut lieu sans ob¬
stacle et s’exécuta presque par instinct. On ne
rencontra sur le littoral aucune résistance sé¬
la régence
rieuse.
Pour des
positions plus disputées
,
il
faudrait avoir des données fixes et méthodiques,
une
théorie complète. Un rivage peut se prendre
d’assaut comme un fort : c’est un art tout entier
tlont il faut démêler les
rudiments, ordonner
l’ensemble, étudier les applications. Les divers
la formation des chaloupes de
descente, leur construction, le rôle de l’escadre
qui protège ces mouvements, l’ordre des lignes,
la disposition des colonnes à terre, tout doit être
combiné avec soin, enseigné, pratiqué, en lais¬
sant le moins possible à l’imprévu et au hasard.
Quelques règlements mixtes pour éviter les con¬
fusions de compétence entre les officiers de terre
et de mer compléteraient ces mesures. Ainsi,
sans poursuivre hardiment et systématiquement
la fusion, on en préparerait du moins les moyens
modes d’attérage,
élémentaires.
la navigation
saurait y prêter une attention
trop sérieuse. Sur ce point encore, le commerce
Quant à l’impulsion à donner à
à vapeur, on ne
350
VOYAGES Eï MAKINE.
anglais précède son gouvernement et lui ménage
de puissantes ressources. Cent cinquante gros
steamers d’une force de vingt-cinq mille chevaux
pourraient, dans un cas donné, passer en Angle¬
terre d’un service particulier au service de l’état.
Notre commerce n’a rien à nous offrir de pareil :
en dehors des bateaux de rivières, c’est à
peine
s’il entretient trente paquebots de moyenne di¬
mension '. Cependant la vapeur, employée comme
transport, exige un grand ; matériel qui peut et
doit être fourni surtout par les armateurs natio¬
naux. La
guerre utiliserait ainsi ce que, sous tout
autre régime, elle eût condamné à l’inaction, et
l’état s’épargnerait l’entretien de deux cents bâ¬
timents de convoi empruntés à ses ports de com¬
merce. Quelques vaisseaux,
quelques frégates à
vapeur seraient l’âme de ces flottes leurs guides,
leur escorte, ils opéreraient des diversions puis¬
santes afin de masquer les opérations et de favo¬
,
riser les mouvements des
transports. Peu nom¬
breuse, mais compacte, cette marine agirait si¬
multanément et toujours dans un but de descente.
Il nous semble que c’est là un système'qui dé’
Le nombre total de nos bateaux à vapeur, destinés tant à un
fluvial qu’aux services du littoral, est de 163 , repré¬
force de 16,000 chevaux. Le total de l’Angleterre
dans les mêmes catégories est de 351, représentant 68,000 che¬
parcours
sentant
vaux
.
une
AVENIR DE NOTRE
concerterait
351
MARINE.
bien des résistances. Malheureuse¬
ment, il implique la nécessitéde grandes existences
en bâtiments à vapeur de commerce, et c’est pré¬
cisément ce quï nous manque aujourd’hui. Ajou¬
qu’mon n’a rien su faire pour exciter dans ce
la spéculation particulière, et qu’on a tout
Ihit au contraire pour la décourager. Depuis dixhuit mois, les Anglais sillonnent l’Atlantique
tons
sens
avec
leurs moteurs à feu, et nous en sommes
encore à nous demander
Un seul port de mer,
trer
si la France les y suivra.
Marseille, avait offert d’en¬
hardiment dans cette
millions pour enjeu, et, au
cet élan,
voie en mettant six
lieu de s’associer à
le gouvernement hésite encore, moins
préoccupé de nos grands intérêts maritimes, que
de petites querelles de rivalité topographique
On ne sait rien trancher, rien finir dans notre
pays. Les affaires ont besoin surtout de décisions
promptes. La vig^ieur, la célérité d’action des
conseil est
de. s’assurer si on ne pourrait pas
faire dès paquebots transatlantiques une véritable escadre à va¬
peur, assez forte d’échantillon, pour prêter le flanc à des frégates
‘
Cet obstacle n’est pas le seul. M. le président du
retenu en outre par le désir
ou à
des vaisseaux de ligne. Nous craignons que ce ne soit là
trop poursuivre, trop embrasser à la fois. L’essentiel pour la
France est de demander d’abord à la vapeur une escadre de
transport. Le reste est une idée grande et belle, mais elle ap¬
partient à l’avenir, aux futurs contingents. Les moyens de réa¬
lisation manquent; on ne sait comment on pourra
conditions de force et de vitesse.
concilier les
352
VOYAGES ET MARINE.
pouvoirs publics n’ont pas été les moins éner¬
giques mobiles de la fortune de l’Angleterre.
Souvent aussi l’intérêt fiscal vient se mettre à
la traverse de l’intérêt politique et régner là où
il devrait obéir. Naturaliser en France la fabrica¬
feu, c’était non-seulement
émanciper notre industrie, mais assurer notre
défense. Tributaires des Anglais pour les ma¬
chines à vapeur, que serions-nous devenus dans
un cas de guerre? Qui aurait armé nos bateaux?
qui aurait entretenu leurs appareils? Tout con¬
seillait alors d’éveiller, de protéger, de doter les
entreprises de ce genre. Quelques essais avaient
eu lieu et se continuent : à Arras, M.
Hallette; à
Mulhouse, M. Kœchlin; à Paris, M. Gavé; à La
Ciotat, M. Benet; au Creusot, M. Schneider. Des
capitaux particuliers s’étaient courageusement
engagés dans une question d’utilité générale. Il
ne s’agissait plus que de seoender franchement
cette initiative. L’administration ne l’a fait qu’à
demi; elle n’a pas su, pour une exception aussi
méritante, renoncer à ses soupçons, déroger à
tion des moteurs à
ses
tendances.. On
lui
demandait
l’exemption
d’un droit excessif sur l’outillage. Elle a refusé.
On lui demandait la faculté de travailler à l’en¬
trepôt la tôle anglaise, moins coûteuse que la
nôtre, et de la réexporter enrichie de la plusvalue que lui aurait donné la main d’œuvre na-
AVENIR
UE
NOTRE
MARINE.
353
tionale. Elle a refusé. Il a fallu que l’opinion lui
forçât la mainpour la restitution du droit sur les
machines destinées à
un
service entre le littoral
français et le littoral étranger. En un mot, l’at¬
titude du gouvernement vis-à-vis des nouvelles
usines n’a pas signifié la protection, mais la dé¬
fiance. Lesadministrations fiscales ont, en France,
des qualités précieuses, de l’ordre, de la loyauté,,
du dévouement; mais nous ne croyons pas
que
sur tous les
points leurs lumières soient à la
hauteur de leur zèle. Dans les limites étroites où
elles se meuvent, que de progrès n’ont elles
pas
étouffés, que de sources de richesse n’ont-elles
pas
taries! L’Angleterre' ne se suicide pas de la
sorte. Sa bienveillance vis-à-vis des établissements
qui intéressent la grandeur du pays n’est ni étroite
ni conditionnelle. Elle fait noblement et
large¬
ment les choses. Pour les lignes de grande vapeur,
on ne la voit
pas marchander, même les millions,
quand il s’agit d’introduire dans les machines
elle intervient
et supporte les frais d’expérience. Aussi améliore-telle chaque jour ses types, soit dans la disposition,
soit dans l’ajustage, tandis que nos ateliers en
sont encore à copier servileinent les modèles du
Sphinx.
et
des perfectionnements chanceux,
Il faut le dire : les habitudes de l’administration
ne sont
pas le seul obstacle que rencontre l’essor
ET
MARINE. ■
354
VOYAGF.S
(le la fortune
nationale, et les pouvoirs publies
de responsabilité.
députés sur
les questions d’influence extérieure^ de mouve¬
ment commercial et maritime, est encore à faire.
Le sentiment des grands intérêts de la France
n’a pas pénétré dans tous les esprits. Los intérêts
les plus voisins sont les seuls qui touchent vive¬
ment; on n’a pas la conscience complète des
autres, on se défie de l’inconnu, on ne veut rien
livrer au hasard. Dans de certaines limites, c’est
là une réserve louable; mais systématiquement
exercée, elle exposerait le pays à une déchéance.
Ce serait, par exemple, une grave imprévoyance
que de dire : La B’rànce est essentiellement agri¬
cole, on peut sans danger négliger le soin de
son commerce; la France est surtout continen¬
tale, on peut placer en seconde ligne les destinées
de sa marine. Le résultat d’un calcul pareil serait
l’anéantissement de l’un de nos modes d’influence
et l’énervement de l’autre. Tout se tient dans la
fortune des états. L’agriculture, qui s’est habi¬
doivent encourir leur part
L’éducation de notre chambre des
tuée à voir dans le commerce un ennemi, ne pour¬
lui; le commerce à son tour a
besoin, pour prospérer, d’une grande et loin¬
taine irradiation, et la marine militaire ne pour¬
rait vivre sans
rait tenir son rang,
si la marine marchande ne
lui ménageait pas de précieuses réserves de ma-
AVENIR DE NOTRE MARINE.
355
lelots. Commerce, état naval, colonies, voilà des
intérêts qui ne peuvent se diviser, et
qu’il ne faut
pas frapper en aveugles, car ce serait un sacrifice
compensation.
Depuis quelques années, il circule en France
des préventions sourdes, mais
actives, contre
toute colonisation lointaine et contre la
marine,
que l’on accuse de complicité dans les tendances
sans
coloniales. On semble croire que notre nationalité
peut, sur tous les points, se suffire à elle-même,
qu’elle n’a pas besoin d’aller chercher au-dehors
les ressources qu’elle trouve dans son
rayon con¬
tinental. Qu’est-ce à dire? La nature aurait donc
donné en pure perte
quatre cents lieues de côtes
et
à notre
territoire,-et un magnifique littoral sur
l’espace sinueux qui se
prolonge de Dunkerque à Bayonne; sur la Médi¬
terranée, celui qui se développe entre Antibes et
Port-Vendres; elle lui aurait donné inutilement
des hâvres, des rades bien
abritées, des rivières
praticables pour les plus grands vaisseaux, et
une race de marins
qui rivalise avec les plusfortes
et les plus braves
que l’on connaisse. Tous ces
avantages qui sont sous notre main, à notre por¬
tée, nous y renoncerions gratuitement, systéma¬
tiquement. Des deux ascendants, l’un continental,
l’autre maritime, nous déserterions
leplus fécond,
le seul qui; dans l’ère
tranquille que traverse
deux mers : sur l’Océan j
35(>
VOYAGES ET MARINE.
l’Europe, puisse tenir en haleine l’activité natio¬
nale, éprouver les courages, agrandir les idées;
celui qui. embrasse et résume tous les intérêts
pacifiques sans exclure un seul de nos grands
intérêts guerriers,
celui qui crée les ressources
qui, au moment dé¬
cisif, lui sera un énergique et puissant auxiliaire.
que l’autre doit détruire, et
Ce serait de
la démence. A l’appui de ce sacri¬
fice, on invoque les souvenirs de l’empire, et l’on
rappelle ce que Napoléon, fit de la France com¬
primée par un blocus. Mais Napoléon, surpris
par les circonstances, leur opposa un système
qui ne devait, qui ne pouvait pas survivre aux
nécessités dont il était issu. 11 savait d’ailleurs,
il comprenait où était son côté vulnérable, et il
exagéra l’une des deux manifestations de la force
française, précisément pour déguiser l’absence
complète de l’autre. Quand il le put, il rêva des
gloires maritimes. Cefutluiquilepremier nomma
la Méditerranée un lac français, ce fut lui qui im¬
d’Égypte,
posa au directoire l’expédition
cette
brillante témérité coloniale, lui enlin qui ne dés¬
espéra pas de reconquérir Saint-Domingue sur la
jaune et les populations noires. Entre
toutes les puissances qu’il combattit, sa plus
grande haine fut pour celle qu’il ne put jamais
atteindre; et n’est-il pas avéré aujourd’hui que
le fantôme ennemi qu’il poursuivait à travers les
lièvre
AVENIR DE NOTRE MARINE.
357
champs de bataille de rAllemagne et les steppes
désolées de la Russie, c’était la prépondérance
navale de l’Angleterre?
Ce qui effraie surtout les esprits méticuleux
et timides dans les expériences coloniales, ce
sont les dépenses qu’elles occasionnent. On cal¬
cule par francs et centimes ce que coûte un
établissement lointain ; on lui ouvre un compte
par doit et avoir, on fixe son prix de revient,
et, suivant le résultat, on l’absout ou on le
condamne. Une pareille arithmétique n’est pas
seulement d’une politique étroite, elle repose
en outre sur un
procédé erroné. Elle n’atteint
que les chiffres ostensibles ; l’ensemble d’une
évaluation lui échappe. Ainsi, une colonie oné¬
reuse à l’état
peut être très fructueuse pour ses
administrés. Le trésor en souffre peut-être, mais
qu’importe, si la richesse générale du pays s’en
accroît? L’état retrouvera tôt ou tard, à l’aide de
l’impôt, les avances qu’il aura semées : il les re¬
trouvera fécondées par le génie particulier. Cette
guerre de centimes est celle que l’on a faite et
que l’on fait encore à la colonisation d’Alger.
Chaque année, la dignité, la grandeur militaire
du pays, courent le risque de se trouver à la
merci d’une addition, et l’avenir de notre con¬
quête peut dépendre du moindre crédit supplé¬
mentaire. C’est là une situation fâcheuse et qui
358
VOYAGES ET
MARINE.
quel point l’on manque, en France,
d’esprit de suite et de grandeur de vues. La pos¬
session d’un royaume dans le nord de l’Afrique
est-elle donc si peu de chose qu’on refuse de
l’acheter au prix de quelques sacrifices? Où
trouverait-on, pour nos soldats, un meilleur
théâtre d’apprentissage, pour nos populations
exubérantes une issue plus utile, pour notre ac¬
tivité nationale un plus beau terrain? Nous nous
plaignons de ce que coûte notre établissement
d’Afrique; mais sait-on bien ce qu’a coûté l’Inde
aux Anglais? La seule guerre des Birmans,
liqui¬
dée par la compagnie, figure sur ses registres
pour 110 millions, et ces 110 millions n’ont
abouti qu’à l’occupation stérile de la ville de
Rangoun, qui va être prochainement évacuée.
On ne nous a pas encore pris Alger. En 1756, le
sultan Chigari-el-Doulad s’empara de Calcutta,
que Clive reconquit avec peine dix-huit mois
après. Nous n’avons eu encore qu’Abd-el-Kader
à combattre; les Anglais eurent à réduire succes¬
sivement Hyder-Aly en 1776, Tippoo-Saëb de
prouve à
1798, Mahadi-Scindia de 1800 à 1806.
1818, un siècle et demi après l’installation
1784 à
En
définitive de la compagie,
les Maharattes résis¬
plaines de Pounah. Six
ans après, c’était le tour des Birmans; hier on
se battait devant Kaboul ; demain on se canon-
taient encore dans les
AVENIR
fiera
dans les
DE NOTRE
mers
MARINE.
35!)
de-Chine. En dehors des
charges ! de i l’occupation armée, Alger n’a pas
présenté celle de désastres commerciau.x. La
compagnie des Indes suspendit trois fois ses
payements, et, en 1773, il fallut que le gouver¬
nement
vînt à
son
secours^ Que
l’on compare
maintenant les deux occupations, et que l’on dise
quelle est la plus coûteuse et la plus militante.
Si l’on veut savoir quelles compensations pré¬
sentent de tels sacrifices, l’Angleterre est encore
là.pour en témoigner. Certes, si, comme on l’as¬
sure, la passion d’agrandissements lointains était
onéreuse et fatale, l’Angleterre devrait en être,
à l’heure qu’il est, au repentir et aux regrets :
elle devrait pleurer sur ses ruines. Il est peu de
contrées où elle n’ait mis les pieds, peu de terri¬
toires où elle ne se soit maintenue. Elle a poussé
ce système jusqu’à l’abus, jusqu’à l’excès, sans
témoigner un seul instant qu’elle fût lassé ni as¬
.
souvie. Qu’en est-il
résulté? Qu’elle couvre au¬
jourd’hui les mers de son pavillon, qu’elle com¬
mande à la dixième partie du globe, dont elle est
à la fois la manufacturière et la tutrice. A
cun
cha¬
de ses succès coloniaux a répondu un succès
industriel, et ses moyens de production se sont
toujours ainsi tenus à la hauteur des besoins
qu’elle avait à satisfaire. Le métier à tisser
d’Arkwright, l’immortel mécanisme de James
VOYAGES ET MAKINE.
360
Watt, tout est venu servir à point les intérêts de
grandeur et l’essor de sa fortune. Elle a été har¬
die, téméraire, dira-t-on ; non, elle n’a été que
patiente et courageuse. Il suffit de vouloir aussi
fortement, aussi obstinément pour maîtriser le
succès. En toutes choses, le pire des expédients,
c’est de s’arrêter à mi-chemin. Qu’on ne s’engage
sa
rien de mieux; mais, une fois
engagé, il faut marcher résolument devant soi,
pas légèrement,
les
moyens. Ainsi se conduisent les peuples qui ont
quelque maturité dans l’esprit, quelque étendue
dans le regard, quelque décision dans le caractère.
C’est dans cette ligne d’efforts que nous de¬
vrions nous tenir pour la colonisation d’Alger,
se
sans
en
défier du but, sans épiloguer sur
laissant là des discussions énervantes , en ou¬
bliant le passé , en songeant à l’avenir. Il y va de
notre honneur, et non pas
seulement de cet hon¬
qui consiste à persévérer, sous peine d’hu¬
dans une fin que l’on s’est proposée.
Il y va de notre honneur, comme agents néces¬
saires dans le mouvement de la civilisation géné¬
rale. Quelles que soient les vues mercantiles et
personnelles de l’Angleterre, il est évident qu’à
son insu et |)ar la force des choses, elle exerce
aujourd’hui une grande influence sur l’éducation
du monde. Ses mœurs, sa langue, sa civilisa¬
tion pénètrent partout avec ses produits. L’Asie
neur
miliation ,
,
AVENIR
DE
NOTRE MARINE.
361
anglaise; l’Océanie l’est aux trois
quarts; la moitié de l’Amérique a ce caractère. Il
est presque
reste à
ne
l’influence française, comme théâtre
d’action, que le nord de l’Afrique. Comment
pourrait-on penser à l’abandonner, à le discrédi¬
ter, à l’amoindrir? Ce n’est pas tout que de pas¬
ser pour un peuple doué d’initiative, pour d’ex¬
cellents conducteurs d’idées : il faut que cette fa¬
culté trouve sa sanction dans les faits et se prouve
par les résultats. Si le terrain est ingrat, la gloire
n’en sera que plus grande. De semblables tâches
n’échoient d’ailleurs qu’à des races dignes de les
remplir : la France en cela hérite directement de
Rome. Habituons-nous donc à voir sous un jour
favorable cette propagande lointaine , qui a valu
si belles destinées; persuadonsqu’un grand peuple a besoin de se manifes¬
ter au dehors, d’y verser les inspirations de son
génie, les fruits de son activité; qu’il n’y a ni
honneur ni profit pour un empire à concentrer
péniblement son action, à opérer laborieusement
à l’Angleterre de
nous
sur
lui-même, à s’entourer d’une grande mu¬
raille. L’isolement social est un système plus fu¬
neste encore que
ne
l’est l’isolement politique.
On voudrait en vain nous effrayer des jalousies
En fait d’entreprises coloniales,
l’Angleterre a aujourd’hui tout ce qu’elle peut
supporter, et elle commence à comprendre qu’elle
de l’Angleterre.
362
ne
'■VOYAGES ET
MARINE.
peut pas suffire seule à l’entière civilisation du
globe. Le rôle qu’elle a majestueusement soutenu
jusquMci est un peu lourd pour ses épaules; elle
sent qu’elle a à la fois charge de besoins et charge
d’âmes; elle reconnaît que tout n’est pas bénéfice
dans ce travail, elle convie des auxiliaires au par¬
tage de sa magnifique mission. Le champ ne man¬
que guères aux pas humains. Si le vieux continent
regorge d’hommes, le reste de la terre est encore
dépeuplé- Le sol le plus fertile qui soit sous le
ciel, les plaines de l’Orénoque et des Amazones
sont incultes et désertes. Il y a foule sur un point,
vide sur tous les autres. N’est-ce pas la justifica¬
tion de cette loi d’unité qui lie les diverses par¬
ties du globe, et l’explication de ce mouvement
qui, après avoir appelé sur l’Europe l’excédant
des populations asiatiques, pousse aujourd’hui
vers l’Afriquej l’Amérique et l’Océanie, la par¬
tie aventureuse et entreprenante des populations
européennes ?
Ce mouvement extérieur, cet esprit d’entre¬
prises, bien servis, bien appliqués, seraient de
nature à
influer d’une manière décisive sur les
grandeurs maritimes de la France. L’intérêt co¬
lonial, l’intérêt commercial, dominent la ques¬
tion navale et ne sauraient s’en séparer. On ne
peut pas avoir des flottes considérables sans un
grand réservoir de marins, et ces marins, la na-
TT—rV
.AVENIR DE NOTRE MARINE
363
vigation marchande seule les prépare. Or, la na¬
vigation marchande, c’est le rayonnement au
dehors, c’est un état colonial. Répétons ces vé¬
rités vulgaires, alin qu’on n’ait aucun prétexte
pour les méconnaître ou les ignorer. Sans doute
l’emploi de la vapeur, mieux approprié, peut
suppléer à quelques-unes de nos nécessités mili¬
taires ; mais le besoin d’expansion ne se fera alors
que plus vivement sentir dans l’ordre des rela¬
tions pacifiques. A l’organisation guerrière des
nations semble succéder une condition purement
laborieuse. Tâchons de lui donner quelques al¬
lures de grandeur; transportons dans le domaine
qu’ils peuvent admettre d’ins¬
généreux et de nobles mobiles. C’est le
moyen de relever notre nouveau rôle et de con¬
server quelques étincelles de cet idéal qui se re¬
des faits tout
ce
tincts
tire de la vie humaine.
,K
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lu;
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Jfiama'iuq noiJibnoo anü lobàaaua aklmsè arioilcii
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-cla'i aal) a'dno'l éanb lîjnaa laacfio'/iz
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-hoj ab' i'j àlôi fjcazaôn auon 'lavalo'i ob ria/om
-an 98
iüp Icàbi jaa ab galiaanila aaaptanp
.atiicfiiud an/ cl ab a'iîi
LA
FLOTTE FRANÇAISE
BTV 1841.
Une sérieuse étude à faire serait celle du rôle
que joue la marine dans la vie des nations et de
l’influence qu’elle exerce sur leurs destinées.
Pour le prestige
et l’éclat, rien ne la surpasse,
rien rie l’égale ; partout où elle acquiert quelque
développement, de brillants résultats l’accompa¬
gnent. A diverses époques de l’histoire, la marine
a eu la vertu d’élever au niveau des puissances
du premier, ordre plusieurs villes, plusieurs
états, qui ne tenaient qu’une place impercep¬
tible sur la carte du globe : ainsi Tyr et Sidon
dans l’antiquité, Venise et Gènes dans le moyenâge. Sotn action sur la grandeur d’un pays ne
semble dépendre ni du chiffre de la population,
ni de la superficie du sol. Longtemps la Hollande
366
VOYAGES ET MARINE.
domina, du sein de ses canaux, toutes les mers
connues, et la fortune de l’Angleterre est évi¬
demment hors de proportion avec l’étendue de
son territoire européen et le nombre de ses su¬
jets originaires.
(
Ce phénomène tient à plusieurs causes, à
deux surtout. L’unë est la prospérité financière
qu’une navigation considérable détermine tou¬
jours. La richesse est un grand élément de force,
surtout depuis que les guerres sont devenues des
questions de crédit public. Le mouvement mari¬
time assure donc des ressources pour les jours de
lutte. En outre, il affermit la trempe du carac¬
tère natiopal. Les peuples voyageurs puisent dans
une, vie aventureuse des qualités inconnues aux
peuples sédentaires, la persévérance, la résigna¬
tion, le besoin d’activité. Leur courage se forme
par les hasards, leurs idées s’agrandissent par
l’observation. De là, leur rôle si brillant, leur
puissance d’initiative et ces titres de supériorité
qui doublent la valeur du nombre.
Quand ce caractère entreprenant s’affaiblit
chez un peuple, on peut présager avec certitude
,
y
décadence. Le
Portugal a eu sa période d’ex¬
pansion lointaine. Son pavillon est le premier
qui se soit déployé dans l’Océan indien, et Albuquerque sut longtemps en maintenir le prestige.
sa
Cabrai et Juan de Barros le firent reconnaître
TA
FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
467
sud et y fondèrent un vaste
empire. Que reste-t-il aujourd’hui de tout cela?
Qu’est devenu le Portugal,, depuis que, désertant
son rôle actif, il s’èst, pour ainsi dire, replié sur
lui-même? Chacun peut le voir et calculer ce que
l’esprit national a dû perdre de vigueur dans
cette abdication graduelle. L’exemple de l’Es¬
pagne n’est pas moins décisif. On se souvient de
ce que fut sa marine dans la période de décou¬
vertes, honneur éternel du xvi®^ siècle. Cette for¬
tune si rapide, si merveilleuse, qui la mit, pen¬
dans l’Amérique du
siècle, à la tête de tant de royaumes et
n’a pas survécu à l’agent qui
l’avait conquise. A mesure que la navigation dé¬
clinait, on voyait s’en aller les mines du Mexique
et du Pérou, les galions et les capitaineries.
Sous le coup de ces pertes, l’Espagne s’est peu
dant un
de tant de trésors,
à peu éteinte : la paralysie,
mal combattue aux
extrémités, a fini par gagner le cœur. Cette bril¬
lante existence s’est évanouie le jour où l’effort
extérieur a cessé, et l’on dirait que le génie espa¬
gnol s’est brisé sur les récifs anglais en même
temps que les vaisseaux de la célèbre Armada.
La marine élève donc les petits états, et, quand
elle manque aux grands, ils déchoient. Ces deux
faits suffisent pour fixer son importance. Les
nations qui veulent tenir leur rang doivent dèslors, parmi leurs moyens défensifs, faire figurer
368
VOYAGES
ET
MARINE.
première ligne une Hotte imposante^ une or¬
ganisation navale placée à l’abri des caprices de
l’opinion et des intermittences de la politique. La
puissance n’est complète qu’à ce prix. Fût-il
maître du continent entier, un peuple serait
faible encore, si les mers lui étaient interdites.
Jusqu’ici la France ne semble pas avoir apporté
un
grand esprit de suite dans la gestion de ses
en
intérêts maritimes. L’histoire de
nos
Hottes se
compose d’une succession de triomphes éclatants
et de grands désastres^ de périodes lumineuses et
sombres. L’esprit public obéit à cette alternative.
Tantôt il semble faire reposer sur la marine l’a¬
venir entier du pays, tantôt il s’en éloigne comme
impuissante et inutile. Il ne sait
garder de mesure ni dans l’engouement ni dans
le délaissement. Aucune persévérance, aucun
effort soutenu! Avec Colbert et Seignelay, nos
escadres atteignent des proportions inouïes. On a
60,000 marins en activité, 100 vaisseaux à la
mer, d’autres sur le chantier. La bataille de La
Hogue arrête cet essor, et Dubois, complice de
l’Angleterre, lui sacrifie les débris de nos esca¬
dres. Machault cherche à les réorganiser vers le
milieu du dernier siècle, mais une intrigue le
ren.ver.se du ministère, et des amiraux de cour,
tels que Laclue et ConHans compromettent nos
armes d’une manière irréparable. Des échecs
d’une
arme
,
LA FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
3G9
honteux se succèdent. Sous de Boyne,
l’abaisse¬
tel, que l’on fait vendre aux enchères
les approvisionnements et les agrès. Sous d’Ai¬
guillon, il va plus loin encore. Le cabinet de
Londres exige le désarmement de nos derniers
vaisseaux et une frégate anglaise vient mouiller
dans la rade de Toulon pour appuyer cette in¬
jonction impérative. La guerre de l’indépendance
ment est
,
américaine donne à
flottes l’occasion d’une
revanche ; elles y effacent leurs échecs antérieurs
et balancent la
nos
fortune de nos rivaux. La révo¬
lution et le consulat sont moins heureux. Deux
grands désastres les traversent ; nos armées na¬
vales sont anéanties r quelques succès brillants
et isolés protestent seuls
pour l’honneur du pa¬
villon. Sous l’impression de ces événements, Na¬
poléon désespère de notre marine, et, tout entier
à ses gloires continentales, il la contine désor¬
mais dans un rôle secondaire.
On voit par
quelles alternatives a passé notre
établissement maritime.
d’une manière constante,
Faute de le maintenir
chaque effort nouveau
équivalait à une création : au lieu de continuer,
on
recommençait de fond en comble. Des som¬
mes énormes ont
et sans
été ainsi prodiguées sans profit
honneur. Cependant l’existence d’un état
naval est si inséparable du jeu régulier des forces
françaises, que la marine s’est toujours relevée
24
VOYAGES ET MARINE,
370
d’elle-mêrae, par sa propre vertu, en dépit des
préventions et des obstacles. La nature, qui nous
donné un magnifique littoral sur trois mers,
nous condamne à ce souci et à cette gloire. Il est
des tâches qu’on ne peut pas déserter, si ingrates
qu’elles soient, des devoirs qu’il faut remplir,
même au prix de quelques mécomptes. L’empire
appartient tôt ou tard aux peuples qui ne s’aban¬
donnent pas; c’est à cette condition seulement
que le destin leur ménage des diversions impré¬
vues et des réactions inespérées.
Depuis la paix de 1815, et depuis quelques
années surtout, la marine tend à reprendre en
France la position qu’elle n’aurait jamais dû
perdre. Quand l’empire croula, nos blessures
étaient profondes. Quinze années de blocus
avaient pour ainsi dire aboli la navigation mar¬
chande, et les registres de l’inscription maritime,
sur lesquels figurent tous les matelots disponi¬
bles
comptaient à peine quelques milliers de
a
,
noms.
La
renaissance du commerce, les arme¬
ments auxquels
il se livra, l’essor du cabotage,
remplirent peu à peu les vides occasionnés par
la guerre, et c’est ainsi que l’on put arriver au
chiffre de soixante mille marins valides qui for¬
ment aujourd’hui le noyau de nos flottes. En
même temps les cadres de nos officiers se renou¬
velaient se rajeunissaient. L’esprit de corps se
,
LA FLOTTE
FRANÇAISE ïiN 1841.
371
réveillait dans leurs rangs, et
des études plus
prix à leurs ser¬
vices. Lenjatériel s’améliorait aussi, quoique plus
lentement. L’enîpire avait laissé un grand nombre
de vaisseaux ; mais ces vaisseaux construits en
régie, dépérirent presque tous sans faire aucun
service. Au lieu de les réparer, on se contenta
d’abord, faute de ressources suffisantes, d’entre¬
prendre des constructions plus légères, telles
que des bricks et des corvettes. Ce fut une faute :
on le sentit bientôt, et après
quelques essais
fortes ajoutaient un
nouveau
,
malheureux
on
renonça aux
navires de flottille
pour songer sérieusement aux vaisseaux de ligne
frégates, qui seuls forment la base d’une
l’équipement firent des
progrès rapides, et, vanité nationale à part, on
peut dire qu’aujourd’hui personne ne marche
avant nous pour l’installation des bâtiments de
guerre. A aucune époque, les améliorations de
détail ne furent poursuivies avec plus de pa¬
tience, et introduites avec plus de sagacité
et aux
marine. L’armement et
Parmi les perfectionnements introduits dans l’armement et
l’installation des vaisseaux, il faut placer en première ligne l’u¬
'
sage des percuteurs , pour les bouches cà feu, qui donnent une
énergie au moins doublé à chaque pièce..Les câbles enfer, les
caisses à eau, les caisses à poudre, sont aussi des améliorations
précieuses. Il faut citer, en outre, les cabestans de MM. Barbotin et Lavergne , les expériences de MM. Janvier et Béchameil
pour les bateaux à vapeur, les crémaillères à ridage, leslinguets
372
VOYAGES ET MAUINE.
A mesure que la marine se frayait ainsi de
nouvelles voies, il s’opérait dans les esprits une
réaction en sa faveur. La France n’est pas,
l’Angleterre, une sorte de vaisseau flot¬
la mer est le seul appui. Nous tenons
au continent par une longue étendue de fron¬
tières
et le Rhin nous inquiète plus que la
Manche. Les souvenirs les plus vifs des généra¬
tions actuelles inclinent de ce côté. Le siècle
comme
tant dont
,
s’est ouvert au bruit des clairons du consulat et
et tout se ressent encore de cette
odyssée militaire qui promena nos aigles à tra¬
vers l’Europe. L’action continentale fut si prodi¬
gieuse alors, qu’elle laissa le reste dans l’ombre.
Les bulletins impériaux ne parlaient pas de nos
armées de mer; c’était assez pour les vouer à
l’indifférence. Cette impression a longtemps sur¬
vécu aux circonstances qui l’avaient fait naître ;
peut-être ses traces ne sont-elles pas encore en¬
tièrement effacées. La marine française a eu à
lutter contre ces préventions, contre ce dédain.
Ceux qui ne l’avaient pas oubliée doutaient ou¬
vertement d’elle. Sur le littoral, on ne croyait
de l’empire,
pas à son succès;
dans l’intérieur, on ignorait
de sûreté pour les câbles, les appareils
distillatoires et les fours
de MM. Sochet etPironneau, le système de ridage de M. Cam-
paignac, les projectiles de MM. Jure etBillette, les stoppeurs de
MM. Legofî et Joffe, etc.
LA FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
373
jusqu’à ses efforts. C’était une situation assez
triste; la marine en a triomphé par ses services.
Portant avec dignité le poids d’une déchéance
antérieure, elle en a peu à peu conjuré l’effet,
et a fini par obtenir grâce pour le passé, justice
pour le présent. Quoiqu’on lui mesurât les fonds
d’une main avare, elle n’en a pas marché avec
moins de résolution vers son but, et l’attitude
qu’elle a prise devant Lisbonne, sous
les remparts d’Ancône et de Saint-Jean-d’ülloa,
délibérée
prouve que
la conscience de sa force lui est re-
venuç. La faveur publique a salué ces glorieux
débuts et remis la marine dans le chemin d’une
popularité nouvelle.
Toutefois ce n’est guère que depuis 1839, et
dans l’armement nécessité parles difficultés orien¬
tales, qu’on a enfin trouvé le moyen d’en faire
un instrument militaire de quelque valeur. Avant
ce
temps, le système fatal des intermittences ré-^
gnait encore : legs du passé, il semblait survivre
aux
désastres dont il fut cause. Quand on avait
besoin de quelques vaisseaux,
de quelques fré¬
gates, on les armait ; on les désarmait quand leur
mission était remplie. Il en résultait deux graves
inconvénients : l’un de condamner les équipages
à des apprentissages successifs et incomplets sans
qu’ils parvinssent jamais à acquérir une instruc¬
tion réelle; l’autre d’absorber en frais d’arme-
374
VOYAGES ET MARINE.
ment et de désarmement des sommes avec lesquel¬
les on aurait pu obtenir un bon service continu.
Ainsi ce système sacrifiait notre force à de faux
semblants d’économie;
il était à la fois coûteux
impuissant. Tandis que dans l’armée de terre on
admettait la permanence des cadres comme la
base indispensable d’une bonne organisation,
dans l’armée de mer on ne procédait que par so¬
lutions de continuité. A peine un équipage était-il
exercé, qu’on le brisait, soit pour le congédier,
soit pour le reconstituer autrement. Dès-lors la
valeur des hommes était diminuée ; la valejir de
et
l’ensemble était anéantie. On avait une marine
viagère et non une marine stable. Avec ces arme¬
ments interrompus, plus de grandes manœuvres,
plus d’évolutions d’escadres : l’instruction navale
restait à son premier degré, et la guerre pouvait
nous
surprendre sans que nos officiers en eussent
fait l’apprentissage. La longue campagne d’Orient
nous a fait entrer dans un meilleur
système, ce¬
lui de l’armement permanent. Ne lui dût-on que
ce
progrès, elle aurait assez fait pour la réforme
navale. De cette campagne est sortie une flotte
dont la valeur se multiplie par trois années de
service suivi, et qu’on n’énervera pas, il faut
l’espérer, par une dislocation inopportune.
Il faut avoir vu les rades d’Hyères et de Toulon
dans le cours des trois mois qui viennent de s’é-
LA
FLOTTE
FRANÇAISE EN
1841.
375
couler, pour se faire une idée exacte de la puis¬
sance de ce bel armement
Aucun spectacle n’est
plus imposant que celui-là; l’imagination la mieux
inspirée n’en saurait concevoir la grandeur ni le
charme. Quinze vaisseaux de ligne, se couvrant
de signaux ou s’enveloppant de fumée, ouvrant à
la brise leurs blanches pyramides de toile, ou les
faisant disparaître comme par magie, offrent un
ensemble qui éveille un sentiment d’orgueil mêlé
d’enthousiasme. Un œil exercé comprend sans
*
Voici l’état de notre flotte dans la Méditerranée :
Océan, Souverain^ Friedland^ Monlebello, de 120 canons ;
4 vaisseaux, portant ensemble. .
.
480 canons.
Jemmapes, Hercule, de 100 ;
2 vaisseaux
léna , Inflexible, Suffren , de 90 ;
5 vaisseaux
200
—
270
—
544
—
360
—
Diadème^ Jupiter, Santi-Pelri., Neptune,
de 86;
4 vaisseaux
Trident, Généreux, Marengo, Triton^ Ville
de Marseille , Alger, Scipion, de 80 ; .
7 vaisseaux
En tout 20 vaisseaux, portant ensemble.
.
.
.
1,834 canons,
marins environ.
Cette flotte est commandée par le vice-amiral Hugon, le viceamiral La Susse et le capitaine de vaisseau Leray. Trois vaisseaux
sont à Tunis, deux dans le Levant, le reste à Toulon ou en ser¬
et montés par 18,000
vice sur les côtes de l’Algérie.
k ces vingt vaisseaux il faut ajouter dix frégates armées et une
vingtaine de bateaux à vapeur. Dans ces forces ne sont pas com¬
prises celles qui se trouvent dans nos ports de la Manche.
376
VOYAGES ET MARINE.
peine tout ce qu’il y a d’énergie dans ces instru¬
ments de destruction qui peuvent vomir plus de
dix mille livres de fer par minute, et continuer
pendant dix heures cette formidable besogne.
Rien de plus émouvant que les grandes scènes du
combat maritime simulées par cette armée flot¬
tante, depuis l’épisode du branle-bas jusqu’à ce¬
lui de l’abordage. Quel ordre et quelle précision!
On croirait que chaque vaisseau prend une âme
dans laquelle toutes les volontés viennent se con¬
fondre. A un signal, les vergues se peuplent ; à
un autre
signal, elles se dégarnissent. On ne sau¬
rait dire d’où sort cette nuée d’hommes qui paraît
et se dissipe avec la rapidité d’une vision. Mille
matelots se croisent sur le pont, dans les airs,
au sein des batteries, sans
s’embarrasser, sans se
heurter et sans se nuire ; et quand la voix du com¬
mandant les lance sur un vaisseau ennemi, on est
effrayé de voir par quels chemins ces démons ai¬
lés arrivent jusqu’à leur proie.
L’esprit qui a présidé à l’organisation de cette
Hotte est, comme on l’a dit, tout nouveau parmi
nous. Les brillants
exploits de l’amiral Roussin
dans le Tage, et du vice-amiral Baudin au Mexi¬
que, ont préparé les voies à cette renaissance,
et les événements récents l’ont sanctionnée.
C’est
le produit d’efforts nombreux et de circonstances
diverses. Avant 1839, MM. Lalande et La Susse,
LA FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
377
quelques vaisseaux parcouraient
déjà la Méditerranée : ils allaient prévenir dans
la baie de Tunis les entreprises de la Porte con¬
tre cette régence, ou paraissaient devant Naples,
comme autrefois La Touche-Préville, pour y de¬
mander compte, sous les canons du château de
rOEuf, des restrictions onéreuses que l’on y im¬
posait à notre commerce et à nos paquebots
à la tète de
d’Orient. Mais
,
nos
forces navales étaient alors
considérables. En fait de vaisseaux de
ligne, on n’avait que Suffren ei le Triton , dont
bien peu
l’installation remonte à
en
4837, et VHercule, prêt
1838. Les premiers ordres donnés pour un ar¬
mement sérieux datent de
la fin de 1838, et dans
le cours de 1839 dix vaisseaux prirent la mer :
janvier le Jupiter et l'Iéna, en mai le Trident et
Diadème et le Santi-Petri,
en août le Neptune et le Montebello, en
septembre
■VAlger, en octobre VOcéan. Au 1” janvier 1840,
treize vaisseaux étaient en activité de service,
quatre en disponibilité, le Souverain, le Marengo.
la Ville de Marseille, le Scipion. Dans les huit mois
qui suivirent, on compléta la flotte telle que nous
la voyons aujourd’hui, en achevant l’équipement
des vaisseaux placés en commission de port, et
en
y ajoutant les trois beaux vaisseaux neufs,
l'inflexible, le Jemmapes et le Friedland. Tel a été
en
le Généreux, en juin le
le mouvement matériel et successif de l’armement
378
VOYAGES Eï MARINE.
actuel; il est facile d’en dégager la part qui re¬
vient à chaque ministère. L’initiative de l’envoi
d’une flotte dans les mers du Levant appartient
au 15 avril, qui y expédia le contre-amiral La¬
lande; le 12 mai poussa les travaux avec quel¬
que zèle ; le 1®'' mars les compléta avec une ré¬
solution qui lui fait honneur.
Deux officiers-généraux, MM. Lalande et Hugon j qui se sont succédés dans le commandement
de cette flotte, ont apporté à son instruction les
soins les plus attentifs, les plus assidus. Une ému¬
lation féconde a régné, grâce à eux, dans toutes
les parties du service, et, s’étendant jusqu’aux
chefs, a produit les meilleurs effets. Dans la
longue campagne d’Orient, les Anglais eux-mê¬
mes ont pu reconnaître l’habileté de nos équi¬
pages dans les manœuvres de la voile et du canon.
En croisant les rades de Métélin aux Dardanelles,
du golfe d’Ourlacà Bezica-Bey, nos vaisseaux ont
acquis, en temps de paix, une portion des qua¬
lités pratiques de la guerre. Secondé par d’ex¬
cellents capitaines , M. Lalande a donc contribué
l’impulsion heu¬
qui l’anime aujourd’hui. M. Hugon n’a
montré ni moins de persévérance ni moins d’ac¬
tivité. Sous l’empire de circonstances politiques
plus ingrates, il a su entretenir dans la flotte
celte vie et ce mouvement dont elle a besoin; il
à donner à la marine française
reuse
LA
FLOTTE
FRANÇAISE EN
1841.
379
l’a maintenue en haleine par de fréquentes sor¬
ties, par des évolutions en corps d’armée, par
appareillages et des mouillages renouvelés
rendre justice à cette suite d’ef¬
forts, il suffit d’avoir vu nos vaisseaux, leur bril¬
lante tenue, l’ordre qui y régne, la discipline
des équipages, et la merveilleuse intelligence qui
préside aux exercices. Un vaisseau est un micro¬
cosme, un monde en miniature; tout y a sa place
rigoureusement assignée, et l’existence de ce bel
ensemble tient surtout à la précision des détails.
Chaque pièce de canon a ses servants; chaque
hune a ses gabiers. Ces longues batteries, à un
des
souvent. Pour
donné, vont servir de dortoirs, et l’on
de longues files de hamacs s’y balancer au
moment
verra
gré de la vague. Mais qu’un signal se fasse enten¬
dre, à l’instant ces hommes sont debout, ces ha¬
macs disparaissent, la batterie n’est plus qu’un
champ de combat. Il en est ainsi de tout le reste.
Chacun à bord a le sentiment de sa fonction; la
vie y est méthodiquement ordonnée; les usages,
les devoirs, les relations, y sont aussi formelle¬
ment réglés que la distinction des logements et
des tables. La force de l’arme est dans cette or¬
ganisation. A ce point de vue, la Hotte ne laisse
rien à désirer. Jamais le personnel de notre ma¬
rine ne fit preuve de qualités plus réelles et n’eut,
à un plus haut degré, cette valeur combinée qui
380
VOYAGES ET MARINE.
naît de la qualité des hommes et de leur éduca¬
tion acquise.
Peut-être le matériel offre-t-il un peu plus de
prise à la critique. La Hotte ne compte qu’un
très petit nombre de vaisseaux neufs : le Fried¬
land et le Jemmapes, lancés en 1840; VInflexible,
en 1839; l’Hercule, en 1836. Parmi les autres,
il en est qui remontent au temps de la républi¬
que, commet'Océan, magnifique trois-ponts, sur
lequel M. Hugon a mis son pavillon d’amiral. Il
est vrai que l’Océan, lancé en 1790, a été en 1836
l’objet d’une refonte à peu près complète. Huit
vaisseaux datent de l’empire ; le Montehello, re¬
fondu en 1822; l’Iéna, refondu en 1834; le Dia¬
dème, en 1836; le Trident, en 1820; la Ville de
Marseille, en 1825; le Scipion, en 1823, l'Alger,
en
1834; le Marengo, en 1832. Les sept autres
vaisseaux armés, le Santi-Pétri, le Neptune, le Ju¬
piter, le Triton, le Généreux, le Souverain, appar¬
tiennent à la restauration ou au régime actuel.
Dans le nombre il n’en est que deux, le Généreux
et le Jupiter, qui n’aient pas encore subi de re¬
fonte. On le voit, ce matériel n’est pas très neuf
dans son ensemble, et sur bien des points il fau¬
drait le rajeunir. L’Iéna et le Triton, fortement
éprouvés par la campagne d’hiver, doivent être
prochainement réformés. Le Scipion, le Trident,
la Ville de Marseille, le Marengo, ont accompli,
LA FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
381
depuis leur dernier radoub, les seize années d’âge
qui sont, pour les vaisseaux, la limite d’un bon
service. Le Montebello, dont les réparations datent
de 4822, est dans le même cas. Dix vaisseaux à
peine sur vingt présentent toutes les conditions
désirables de solidité et de durée. Il serait donc
temps de mettre la main à ceux qui dorment sur
nos chantiers, et dont seize au moins se trouvent
entre dix-huit et vingt-deux
vingt-quatrièmes d’a¬
vancement.
C’est là un de
nos
côtés faibles, et nous ne
voyons pas qu’on fasse rien pour y remédier.
On dirait que la pensée du baron Portai, survit
encore
dans l’administration. Refondre de vieux
vaisseaux au lieu d’en construire de neufs, voila
quelle semble être la marche constamment sui¬
vie. On a pu voir cependant, dans une série
d’épreuves, combien elle est funeste aux ar¬
mements et en même temps dispendieuse. Des
vaisseaux ont été refondus jusqu’aux dix-neuf
vingt-quatrièmes, c’est-à-dire qu’à cinq vingtquatrièmes près on a refait un ancien vaisseau,
au
lieu d’en installer
un
neuf.
Les
chantiers
vaisseaux commencés :
vingt-six, et pourtant on n’en a
lancé que quatre depuis neuf ans, dont trois
en 4839 et
4840. Même après les événements
d’Orient, le budget de la marine portait cette
ne
manquent pas de
nous en
avons
382
VOYAGES Eï MARINE.
déclaration affligeante : « Les2,62i,000 fr. qu’on
d’affecter, en 1841, aux constructions
seront appliqués, quant aux vais¬
seaux et aux
frégates, que pour la somme de
343,000 fr., avec lesquels on fera quatre vingtquatrièmes de vaisseau et trois vingt-quatrièmes
de frégate. » Ainsi, au milieu même des incer¬
titudes de la politique, le gouvernement se ré¬
signait à ne construire qu’un vaisseau et une
frégate dans le courant de huit années. Cette si¬
tuation ne saurait se prolonger. La flotte a besoin
de vaisseaux neufs : il est temps qu’on le sente et
qu’on y pourvoie.
Les moyens de renouvellement de ce matériel
ne sont
pas non plus à la hauteur de nos besoins.
Nos arsenaux militaires ne contiennent
pas, il
s’en faut de beaucoup, les approvisionnements
nécessaires pour l’armement fixé par l’ordon¬
nance du l®"^ février 1837.
D’après des calculs
qui paraissent fort exacts ', il manquait, il y a un
an, dans nos magasins, 21,000 stères de bois,
300,000 kilog. de cuivre et de bronze, 700,000
kilog. de chanvre, 2 millions de kilog. de poudre
de guerre, 4 millions de mètres de
cordages,
400,000 boulets, 2 millions de balles de mitraille,
propose
navales
'
ne
Rapport de M. le baron Tupinier, directeur des ports.—
lirochure de M. Maissin. lieutenant de vaisseau.
LA FLOTTE
FRANÇAISE EN
1841.
383
9,000 affûts, 3,000 pièces d’artillerie, et dans
des proportions équivalentes, de
la toile à voile,
des câbles de fer, des caisses à eau, et autres ar¬
ticles
d’équipement. Le dernier budget a sans
doute contribué à niveler une portion de ce déficit,
mais la distance qui existe entre l’approvisionne¬
ment
actuel et l’approvisionnement normal est
encore
très
grande. La qualité des matériaux a
aussi plus d’une fois excité des plaintes, et dans
les existences figurent particulièrement des fers
et des
bois
qui doivent être regardés comme de
rebut. Au lieu de 80 cales de construction que
nécessitent des travaux actifs, on
n’en compte
que 53, 10 bassins de carénage quand il en fau¬
drait 20. Tous nos ports militaires manquent de
forges, et Toulon, faute d’ateliers suffisants, ne
peut pas utiliser tous ses vieux fers, dont l’em¬
ploi offrirait une grande économie. Les scieries
de bois sont encore dépourvues, dans plusieurs
ports, de machines perfectionnées. Enfin les ate¬
liers accessoires restent ce qu’ils étaient avant
qu’on eût songé à faire de notre marine un élé¬
ment de force respectable et sérieux. Pour ce qui
concerne la navigation à vapeur, les choses ont fort
pemchangé depuis l’époque où il en a été question
dans cette suite
d’études '. Le bateau le Ténare,
Voyez ci-dessus, page 318 , Avenir de noire Marine.
384
....
VOYAGES ET MARINE.
essayé, n’a pas eu des destinées
heureuses, et le Pluton, malgré des résultats plus
satisfaisants, laisse encore beaucoup à désirer. Il
faut attendre maintenant l’épreuve des paquebots
transatlantiques, dont la construction se pour¬
suit dans divers ports militaires ou marchands.
Mais avant tout il importe que l’état ait enfin,
pour la construction et la réparation des machines,
des ateliers plus importants que l’ébauche ridicule
qui figure dans l’arsenal de Toulon.
Ainsi l’impression qui naît du spectacle de nos
dernièrement
flottes ne saurait désarmer la sévérité des. juge¬
l’on peut porter sur leur mécanisme.
Cependant, en ceci encore, il faut se défendre
de l’exagération, et ne pas pousser les choses à
l’extrême, comme l’a fait un organe accrédité du
gouvernement. Les imperfections du matériel
naval ne sont pas irréparables, et chaque jour
elles tendent à disparaître. Déjà, grâce à l’élan
donné par le dernier ministère et à la dotation
généreuse qui l’a suivi, de grandes améliorations
ments que
ont
été réalisées dans divers services. Les maga¬
dégarnis sans doute, mais pas autant
qu’on affecte de le dire, et s’il y a insuffisance
pour l’armement de quarante vaisseaux et de
cinquante frégates , fixé par l’ordonnance de
4837, il y a excédant sur les besoins de l’effectif
actuel. N’outrons rien, ni notre faiblesse, ni notre
sins sont
LA
FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
385
force. Quant au
personnel, il est évident que
instruction pour les manœuvres d’escadre
ne date que de ces trois dernières
années; mais
son
il serait puéril d’y voir un motif réel d’infériorité,
rapprocher cette situation de celle d’Aboukir
Trafalgar est une injustice gratuite. Vingtsept années de paix ont mis, sous le rapport de
la grande tactique, toutes les marines sur le même
niveau. A l’étranger comme en France, les équi¬
pages ont été renouvelés à diverses reprises, et si
la tradition survit encore dans les
réglements,
elle n’existe plus dans les hommes. Les cadres
de l’amirauté anglaise comptent sans doute des
vétérans nombreux; mais à vingt-sept ans d’in¬
tervalle, un pareil avantage se transforme presque
toujours en inconvénient ’. Il n’y a donc pas lieu
de s’alarmer aussi haut de ce
que nos officiers de
marine n’ont pas fait la
guerre comme Nelson.
Les Nelson sont rares de tous les
temps, et après
un
quart de siècle de paix ils sont impossibles.
Loin de nous la pensée d’exciter
l’orgueil na¬
tional et de le pousser vers des entreprises téméet
et de
*
Les journaux anglais le sentent eux-mêmes. L’un d’eux di¬
sait dernièrement : « Our lût of admirais û belter calculaled
to make the
counlry tremble than the ennemy. » (Notre liste
d’amiraux est de nature à faire trembler le pays plutôt que l’en¬
nemi. )—Sur 139 amiraux, il n’y en a que 12 en activité ; 10 ont
plus de 80 ans, et 48 plus de 70.
25
386
VOYAGRS ET MARINE.
raires.
L’Angleterre a des ressources navales que
Sa
la France ne semble pas destinée à posséder.
marine militaire s’alimente dans une réserve de
480,000 matelots,, tandis que la nôtre roule dans
de 50,000 hommes. Que chaque nation
un cercle
obéisse à son génie et à sa
ne
fortune : notre pays
peut pas aspirer à l’empire des mers, mais il
faut qu’il soit assez fort pour en assurer la liberté.
Ce n’est pas pour nous une question d’ambition,
mais d’indépendance.
Notre commerce appelle
protection chaque jour plus nécessaire; nos
possessions coloniales, si réduites qu’elles soient,
ne sauraient se passer de l’appui du pavillon na¬
une
tional. Laisser de semblables intérêts à la merci
d’un peuple rival, ne paraître sur les mers que
relever entièrement de
caprice, serait une abdication si formelle,
que personne en France, il faut le croire, ne se
résignerait à la subir. Cette abdication, d’ailleurs,
n’est plus possible depuis qu’une province nou¬
velle a été fondée dans le nord de l’Afrique. La
libre circulation de la Méditerranée importe à la
conservation d’Alger, et si nous ne nous sentions
pas la force de défendre, en tout temps, par tous
les moyens, une conquête si chèrement payée, il
vaudrait mieux l’abandonner sur-le-champ aux
sous
son
bon plaisir et
son
dévastations des Arabes.
ïl faut que nous soyons respectes sur les mers :
LA
FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
3H7
les plus grandes questions de notre époque n’au¬
d’autre théâtre. Mille difficultés, sou¬
signalées, toujours présentes, dominent
encore la politique et enchaînent les états à des
mesures de précaution.
L’Orient est ce qu’il
était, ce qu’il sera tant que les ambitions qui mé¬
ditent sa ruine ne seront pas satisfaites; la Grèce,
la Crète, Tunis, l’Espagne, offrent des embarras
qu’il est plus facile d’ajourner que de faire dis¬
ront
pas
vent
paraître. Une surveillance active est donc com¬
mandée sur divers points, pour diverses causes.
Nos flottes seules peuvent y pourvoir.
Toujours dis¬
ponibles et prêtes à se porter vers les points com¬
promis, elles sont l’arme de la situation. Leurs
mouvements
n’ébranlent pas l’Europe comme le
ferait la marche de nos bataillons; elles ne por¬
pas nécessairement la menace dans leurs
flancs, et peuvent réduire leur rôle à une pro¬
tection pacifique. Une flotte, c’est la
paix, mais
la paix vigilante, et par
conséquent durable;
la paix fondée sur la puissance, la force dans le
repos. Vingt vaisseaux de ligne ne sauraient en
tent
aucun cas
être considérés comme
un
effectif de
guerre ; ce nombre est à peine suffisant pour
former les marins nécessaires à notre défense.
L’Angleterre peut désarmer ses flottes, car son
cadres aux matelots congé¬
diés, les salarie, les perfectionne, et les lui rend
commerce ouvre ses
388
VOYAGES Eï MARINE.
premier appel. Le personnel
change ainsi de destination et de service, mais
sans s’appauvrir, sans se dissoudre. En France,
les choses vont autrement. Notre navigation mar¬
chande ne s’exerce I]lie dans des limites fort
de
nouveau
au
étroites. Les moindres secousses l’affectent, son
travail n’est pas soutenu, .\ussi, dans son orga¬
nisation actuelle, ne saurait-elle assurer de l’em¬
ploi aux équipages que l’état licencie. Ces hommes
prennent alors une autre direction et sont presque
tous perdus pour nos vaisseaux. De là cette né¬
cessité d’un armement permanent, qui forme
constamment des sujets, et ne les libère qu’aprés
les avoir renouvelés. La pénurie des matelots se
trouve ainsi balancée. C’est pour la même raison
qu’il convient de ne pas disloquer, éparpiller les
escadres. Quand on a des forces restreintes, il
faut les multiplier par la cohésion, par la simul¬
tanéité. Les plus grands désastres de notre marine
tiennent à ce que nos forces se sont partagées
entre les grands ports militaires de la France.
Prises isolément, nos divisions ont presque tou¬
jours été écrasées, et pour ne citer que ce fait,
la bataille de la Hogue n’eut un résultat funeste
que parce que d’Estrées ne fit pas à temps sa
jonction avec Tourville. Que la flotte entière fût
sortie de Brest, et nous restions maîtres de la mer
au
moins pour un demi-siècle.
LA
FLOTTE
FRANÇAISE EN
1841.
389
Il est des esprits que la
conscience de notre
décourage, et qui, au lieu d’y puiser
le devoir de persévérer, pencheraient pour la
résignation. Les chances de la lutte les effraient,
et ils s’en remettraient volontiers à la magnani¬
mité du plus fort. Ils se défient de la hardiesse
que peuvent donner des préparatifs imposants ,
et redoutent encore, de la part de notre marine,
quelques-unes de ces déceptions dont son his¬
toire est semée. Capituler leur paraît plus sage
que de courir vers la défaite. A ces conseillers ti¬
mides il faut répondre que la France ne serait
dans aucun cas prise au dépourvu. Une ruptures
injuste y ferait éclater tout ce que l’esprit na¬
tional renferme d’énergie et de ressort. Les
duels inégaux ne tournent pas toujours à l’avan¬
tage des provocateurs et la bonté d’une cause
ajoute beaucoup à ses chances. Si jamais notre
pays en était réduit à recourir à la fortune des
armes, il trouverait, qu’on n’en doute pas, de
quoi suffire à la situation qu’on lui aurait faite.
La France représente en Europe un grand prin¬
cipe, celui de la liberté des mers. On la sait cou¬
rageuse, on la sait désintéressée : elle ne fait pas
acheter son concours ; elle n’exploite pas ses al¬
infériorité
,
liances.
Les
marines
secondaires n’attendent
qu’un signal pour se rallier à une marine du
premier ordre qui leur donnerait une valeur
390
VOYAGES ET MAKIiNE.
combinée, une puissance fédérative. Lorsqu’elles
croiront rencontrer chez nous ce point d’appui,
elles viendront ranger leur pavillon à l’ombre du
de venger enlin ces avanies de
leur a jamais épargnées, et de
fonder, à l’aide d’une association, ce respect des
faibles, qu’elles n’ont jamais pu faire prévaloir
nôtre, ! jalouses
détail qu’on ne
dans
leur ! isolement.
Une semblable coalition
pourrait embrasser l’Europe et l’Amérique, afin
qu’une fois au moins dans les siècles il fût dé¬
cidé si la mer est l’apanage exclusif d’une nation
ou la propriété de toutes.
Cette ressource défensive ne serait pas la
seule ; notre ' pays en aurait d’autres sous la
main.^ Une arme nouvelle, la vapeur, semble
destinée à faire désormais une diversion puis¬
sante dans les guerres navales. Quoique son em¬
ploi ne soit encore ni bien défini ni bien déter¬
miné, on pressent que les privilèges de topogra¬
phie s’amoindriront devant elle, et qu’elle peut
devenir, jusqu’à un certain point, un pont jeté
entre les terres que la mer sépare. Un pays ex^
posé à une surprise continentale cesse d’être,
dès-lors aussi fier de son inviolabilité ; il lui
faut une armée de terre pour se défendre; il est
astreint à une double dépense et à un double
,
effort. Plus vulnérable, il devient moins acces¬
sible aux inspirations de l’orgueil ou de l’intérêt ;
FLOTTE
L\
FlîANÇAISlî EK
1841.
391
il ne force pas son ennemi jusque dans son hon¬
neur, car il sait que
des représailles pourraient
l’atteindre jusque dans son existence.
Dieu merci, personne n’en est là aujourd’hui.
Nous vivons dans une époque
de tempéraments,
de concessions mutuelles , et on ne place aucun
peuple dans la nécessité de vaincre ou de périr.
Sans doute l’Angleterre a plus d’une fois, dans
le cours des siècles, abusé de ses succès et écrasé
qui faisait obstacle à son ambition. Vis-à-vis
n’a pas toujours été
juste ni loyale; une jalousie profonde semblait
surtout l’animer. Ainsi, tant que nos ports mili¬
taires étaient déserts, nos ports marchands inac¬
tifs, l’Angleterre nous abandonnait à nos desti¬
nées et nous honorait d’une majestueuse indiffé¬
ce
de la France, sa politique
rence.
Mais notre commerce se réveillait-il, nos
reprenaient-ils quelque vigueur, à
armements
l’instant même la susceptibilité renaissait, et avec
elle l’aigreur et les mauvais procédés.
Alors tout
devenait prétexte à une rupture. La guerre com¬
mençait par une brusque confiscation de nos
terminait par une
coalition continentale. Par trois fois les hostilités
bâtiments marchands et
se
reproduites avec ce même caractère et les
:
la première fois, sous
Louis XIV, à la rupture de la paix de Nimèguê;
la seconde
sous Louis XV, à l’origine de la.
se
sont
mêmes circonstances
,
392
VOYAGES
ET
MARIINE.
dite de Sept-Ans; la troisième, sous le
consulat, quand la paix d’Amiens fut inopiné¬
ment violée. Trois coalitions, la ligue d’Augsbourg, la guerre avec le grand Frédéric, et la
sainte-alliance, caractérisèrent ces trois époques:
elles furent toutes l’œuvre de l’Angleterre. Ce
n’est pas nous qui l’accusons, c’est l’histoire.
Ce qu’elle a été dans le passé, nous ne croyons
guerre
pas que l’Angleterre puisse l’être de nos jours.
Il est des rôles qui ne sauraient se soutenir
longtemps, et une heure sonne où l’on revient
de soi-même à des sentiments de modération et
de sagesse.
merston
a
La turbulente croisade de lord Pal-
pu un moment faire croire au retour
des procédés anciens et
à un nouvel épisode de
politique mêlée de ruse et de violence qui a
tenu une si grande place dans nos relations;
cette
mais du sein même de cet incident il s’est dégagé
la preuve que rien ne ranimera plus désormais,
dans toute leur vigueur,
les longues haines qui
divisèrent les deux peuples. Le réseau des inté¬
rêts, des habitudes, des idées, est trop serré
maintenant pour qu’on puisse le briser avec im¬
punité. La situation de l’Angleterre lui conseille
d’ailleurs de la prudence : elle porte avec fermeté
poids des embarras qui l’assiègent, elle y
suffit, elle les conjure ; mais elle est arrivée à un
point où la mesure serait facilement comblée.
le
LA
FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
393
Certes, ce n’est pas du côté de la France qu’est
le moindre obstacle à ses
entreprises : ja¬
tolérance plus
complète ne furent données en exemple au
monde. Aucun des empiétements réalisés dans
venu
mais longanimité plus grande et
les Indes
ne nous a
arraché
laissé arborer le
une
remontrance;
pavillon anglais sur
Nouvelle-Zélande, au
préjudice des droits antérieurs ; nous avonsassisté
à l’exécution du pacha d’Égypte, notre allié natu¬
rel, nous avons même aplani, par une médiation
efficace, les difficultés survenues entre le gou¬
vernement napolitain et le cabinet de Londres.
Que de preuves d’abnégation fournies dans le
cours de
quelques années !
Ces preuves auraient dû suffire à nos voisins,
et empêcher qu’ils ne prissent le moindre om¬
brage du maintien de notre armement naval. Ce¬
pendant l’Angleterre insiste sur la nécessité d’une
réduction réciproque de ses forces de mer et des
nôtres; elle fait valoir des raisons de concorde et
d’économie, elle nous invite à ménager nos finan¬
ces, peut-être à cause des inquiétudes que lui
donnent les siennes. On a vu pour quels motifs,
dans toute hypothèse, une ouverture pareille de¬
vait nous trouver extrêmement circonspects. Mais
ici se présente en outre une circonstance au
moins singulière. En même temps qu’il nous
nous avons
les deux continents de la
394
V0Y4G1ÎS
invite à désarmer,
ET
MAHINE.
le cabinet anglais envoie des
renforts à ses flottes. En même temps qu’il nous
propose une dislocation navale, il réorganise ses
escadres et donne avec quelque solennité sir
Owen, choix bien caractéristique
E.
à lord Stopford
pour suc¬
dans le commandement
de la Méditerranée. Les proportions d’ailleurs
sont encore toutes à l'avantage de l’Angleterre,
et, dans l’état des deux effectifs, les réclamations
devraient plutôt partir de notre coté que du sien.
La flotte anglaise, dans ses diverses stations,
compte 32 vaisseaux de ligne, portant 2,572 canons“; la nôtre n’en offre que 20, armés do
4,854 canons. La différence est au moins la
même pour les frégates et les bâtiments de flot¬
cesseur
tille. Dans l’armement à vapeur, notre infériorité
plus grande encore, non-seulement pour le
nombre des navires, mais encore pour leur force.
est
figurent dans le service
anglais, tandis qu’en y comprenant même les
54 steamers
de guerre
Sir Édouard Oweii passe dans les cercles maritimes pour un
acharné antagoniste de la France. Eu 1885,il sé présenta comme
‘
candidat aux hustings de Sandwich, et le début de son discours
n Je suis de l’école de Pitt, et je résume ma politique
dans ma haine contre la France. » Le capitaine Towhridge , son
fut ceci :
concurrent, prit le théine contraire, et fut élu.
Voici l’état actuel de la flotte anglaise :
Dans la Méditerranée, sous les ordres de l’amiral Omanney ;
“
.
Brilannia, Howe do 120 canons; Rodney ^ de92;4s«rt,
Powerfuil, Thunderer, Ganges, Calcutta, Bellcro'pkon, Van^
ii-iii»aM*KiOjaii
LA
FLOTTE
FKANÇAISE EN
395
1841.
deux bâtiments qui viennent d’être mis à la mer,
Les paquebotsposte, si on les ajoutait à cet effectif, ne suffi¬
nous
n’en avons encore que 32.
raient pas pour niveler les situations, et
terre d’ailleurs
l’Angle¬
pourrait se prévaloir, à bien plus
juste titre, des magnifiques paquebots de 450,
500 et 600 chevaux que ses ports de commerce
expédient à travers le grand Océan. Ce n’est pas
tout : parmi ses steamers militaires, la flotte an¬
glaise en présente 7 de la force de 220 chevaux ,
c’est-à-dire de véritables frégates pour les di¬
mensions : Vesuvius, Stromboli, Salamandre , Rhagtiard, de 82 ; Implacable , Benbow , Monarch, Indus , Has-
*mg's,de72;
IS vaisseaux , portant ensemble.
Dans les divers ports de
1,266 canons.
.
l’Angleterre, sous les
ordres de l’amiralOwen : Queen^ de 110; Princcss
Charlotte , Imprenable,
de 104. ; Formi¬
Cambridge, de 78 ; fielle-Isle ,
Edimbourg^ Hercule, Illuslrious, de 72;
Warspile, Dublin, de SQ-.,
11 vaisseaux, portant ensemble.
.
dable , de 84 ;
Dans la station du Portugal : Donegal, do 78 ;
Revenge, de 72 ;
2
Dans les
vaisseaux.
Indes orientales et occidentales :
868
—
I.ï9
.—
288
—
Magnificent, Melville , Wellesley, Blenheim ,
de 72;
4
vaisseaux
En tout 52 vaisseaux, portant ensemble.
sans compter
considérable.
.
.
2,572 canons,
les frégates à voiles et à vapeur, et une tlotlille
396
VOYAGES ET MARINE.
damanthe, Prometheus, Phénix, Dee, et un de 320
chevaux, qui a l’aspect d’un vaisseau de ligne,
Goryon. Nous n’en avons que trois de 220 clie^
vaux : Véloce, Caméléon, Plulon; aucun au-dessus.
Les distances respectives sont donc bien gardées
quant au matériel. Le personnel maritime de
l’Angleterre est de 37,000 hommes et c’est à
peine si nous en comptons aujourd’hui 25,000
sous notre
pavillon. Ainsi même disproportion, et
toujours contre nous. Les ressources des bud¬
gets ne sont pas moins inégales ; dans les années
1811 et 1812, la marine anglaise a été dotée do
111,200,000et de 171,310,000 francs, sans pré¬
judice des crédits extraordinaires. Ce ne sont
d’ailleurs là pour elle que des allocations très
modérées, si on les compare au temps où les
flottes britanniques absorbaient annuellement un
demi-milliard '. Notre marine n’a jamais eu ni
,
‘
Voici les budgets de la m; rine anglaise durant
de l’empire.
A la progression de leurs chiffres
les guerres
on pourra se
faire une idée des efforts que ui a coûtés la résistance de Na,
poléon.
ANNEES.
LIV.
1805.
—
1804.
—
1805.
—
1806
—
1807.
—
1808.
—
ANHÉES.
STERE.
10,211,578
12,5.')0,606
15,055,650
18,864,541
17,400,557
18,087,547
—
—
—
EIV.
—
1809.
—
—
1810.
—
—
—
—
—
—
1812.
—
1815.
—
1814.
—
STERE.
19,578,467
18,975,120
19,595,759
20,096,709
19,512,070.
—
.Ainsi, pendant cinq ou six a niées, rAiigleterre a dû alfecter
LA
FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
397
besoins. Il
figurent, dans le budget
pour une somme de cent vingt-cinq
les mêmes prétentions ni les mêmes
est vrai que ses dépenses
de 1842 ,
millions environ, mais dans ce chiffre sont com¬
pris les débours imprévus causés par les événe¬
ments de l’an dernier, débours qui ont dû s’ag¬
graver de l’insulBsance de tous les budgets anté¬
rieurs
De 1815 à 1841, la dotation de notre
marine n’a pas dépassé en moyenne soixantecinq millions, somme insuffisante pour la faire
de SOO millions de francs au budget de sa
les deux guerres de 1773 à
1802, et de 1805 à 1813 ont coûté à la Grande-Bretagne 40 mil¬
annuellement plus
marine. Le Boucher a calculé que
liards 300 millions.
‘
Voici quelques-uns des budgets de la marine française, an¬
térieurs au budget extraordinaire de 1842 :
ANNÉES.
FRANCS.
ANNEES.
1820.
—
1822.
—
49,421,000
60,818,000
—
—
—
FRANCS.
1830. (Conquête d’Alger) :
90,436,000
1851. — 70,874,000
(Guerre d’Espagne) :
73,345,000 —
—
1832. — 61,000,000
1826.
38,615,000 —
— 1839. — 68,000,000.
1828.
80,907,900 —
En 1840 seulement, la dotation commence à s’élever par suite
de la nécessité d’entretenir une escadre dans les mers du Le¬
vant. Cette année-là, le chiffre est de 72,013,000; l’année sui¬
vante, de 74,013,000.
On peut voir par ce tableau que l’allocation pour les dépenses
de la marine a été plus éleyée sous la restauration que sous le
régime de juillet. La moyenne de 1822 à 1851 est de 69,300,000
francs, celle de 1832 à 1841 n’est que de 66,110,000 francs.
1825.
—
—
—
Cette diminution ,
il faut le remarquer, a eu lieu dans une pé¬
riode où la dotation de tous les autres services s’est accrue.
VOYAGES ET MARINE.
398
vivre, mais qui a du moins servi à l’empêcher de
périr. A ce point de vue, aucun régime n’a moins
fait que le nôtre pour la marine, si ce n’est celui
de Dubois. Pendant la guerre de l’indépendance
américaine,-la France consacra à l’entretien et à
l’augmentation de ses flottes 200 millions par
la république française y employa 140 mil¬
lions, le consulat 92, l’empire 127. L’empire et
le consulat, qui souscrivaient à de tels sacrifices,
avaient pourtant désespéré de la niarine. Nous
sommes moins prodigues de moitié, nous qui
avons repris confiance en elle.
Voilà, sans exagération comme sans déguise¬
ment, les deux situations. Si l’une des parties a
le droit de réclamer contre un défaut d’équilibre,
ce n’est évidemment pas celle qui a fait entendre
les premières plaintes. U y a mieux ; tout en nous
proposant un désarmement, l’Angleterre n’est
pas certaine de pouvoir l’opérer de son côté.
N’accusons pas les intentions ; les reproches de
perfidie ont été trop longtemps échangés entre
les peuples, et souvent on a fait peser, sur les
an;
hommes les torts des situations. L’Angleterre est
d’une prospérité pour ainsi dire
fatale; le succès auquel elle a tant sacrifié, est
une divinité implacable, on ne l’apaise qu’à force
sur
la pente
de victimes. La vie intérieure de la Grande-Bre¬
tagne s’est arrangée à l’unisson de ses agrandis-
LA
FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
sements extérieurs, et avec la
399
rapidité du mou¬
vement qui emporte ce peuple, toute halte serait
un choc
mortel. Dans cette vaste usine, que tour¬
mente la fièvre
d’une production sans cesse ac¬
chaque débouché qui se ferme au-dehors
provoque une douleur, détermine une soulFrance.
L’industrie anglaise est inquiète quand on ne lui
donne pas sa proie, elle cherche alors de nouveaux
pays à dévorer. Un triste jour sera celui où, le
dehors lui manquant, elle regardera autour d’elle.
Jusqu’ici on a eu constamment quelque chose à
offrir à cette avidité croissante, tantôt les Indes,
tantôt le Canada, l’Australie ou le cap de BonneEspérance, un jour le bassin entier de l’Indus,
le lendemain la Chine, sans compter les privi¬
lèges de pavillon, et des avantages commerciaux
sur tous les points du globe. Mais ces besoins
sont du nombre de ceux qui s’excitent par leur
satisfaction même, et leur intensité empire à
chaque succès. La politique de l’Angleterre, au
crue,
lieu de commander aux situations,
leur est ainsi
subordonnée; elle est devenue une politique d’in¬
térêt, une politique manufacturière. Dès-lors elle
ne
peut plus répondre de rien, elle nepeut pas en¬
gager l’avenir, il ne lui appartient pas. Les mé¬
tiers, les martinets de forge vident les questions de
paix ou de guerre, la diplomatie se règle sur l’état
des marchés, et la justice des décisions est à la
400
VOYAGES
ET MARINE.
merci des comtoandes. De toute évidence, un gou¬
vernement placé dans ces conditions n’a pas l’en¬
tière liberté de ses mouvements, et il peut arriver
qu’il soit contraint à attaquer les autres pour n’a¬
Une force sé¬
rieuse, permanente, lui est donc nécessaire; il faut
qu’il ait constamment les moyens de provoquer
voir pas à se défendre lui-même.
une
diversion aux misères de ses ouvriers et aux
fluctuations de son industrie.
Le désarmement est donc moins facile pour
l’Angleterre qu’elle ne le croit, qu’elle n’affecte
sa
proposition fût-elle plus sé¬
rieuse, il faudrait encore se garder d’y adhérer.
On ne saurait trop le répéter, il n’y a pas, entre
les deux pays, de parité possible, et un équilibre
apparent pourrait au fond n’être qu’une dispro¬
portion effrayante. De ce côté de la Manche, les
armements se poursuivent avec une lenteur mor¬
telle; de l’autre côté, ils s’improvisent. Woolwich, Sheerness, Plyinouth, Deptfort, Chatam,
Portsmouth, sont encombrés d’objets d’équipe¬
ment et d’approvisionnement; Toulon, Brest,
Cherbourg, ont souvent manqué des choses les
plus usuelles, les plus indispensables. La créa¬
tion d’une flotte est un jeu pour l’Angleterre;
pour nous, c’est un travail pénible, un long en¬
fantement. Nous avons aujourd’hui les éléments
d’une organisation viable, laissons-les se dévede le dire.' Mais
LA
FLOTTE
FUANÇAJSE EN 1 S'il.
40’f
lopper. Assez longtemps'on a fait de ta marine
une toile de
Pénéloppe où les uns s’ingéniaient à
détruire ce que les autres avaient créé. Le sys¬
tème de l’armement permanent nous a ramenés
dans une bonne voie : ne nous laissons troubler
dans cet essai, ni par les
séductions, ni par les
expédient et comme conces¬
sion, on a proposé de désarmer les vaisseaux et
de garder les hommes, mais quel serait le rôle
menaces.
Comme
des hommes hors des vaisseaux? La vertu du
sys¬
tème actuel est toute dans cette identification, si
l’on peut s’exprimer ainsi, des marins et des
bâtiments. On forme ainsi des matelots, on les
tient
constamment
exercés, et
on
en
haleine,
constamment
les renouvelle en les exerçant
encore.
La question étant ainsi vidée,
quant aux offres
peu intéressées du pays voisin, il reste à
l’examiner du seul point de vue national et dans
un
rapports avec une administration prudente
de la fortune publique. De politique qu’il était,
ses
le débat devient alors financier, et, quoiqu’à un
degréplus secondaire, tout aussi digne d’attention.
été posé, et il est des plus
simples. Nos ressources nous permettent-elles
Le problème a déjà
d’entretenir à la fois une armée considérable et
une
imposante marine, de prétendre à une double
influence continentale et navale? N’est-ce pas là
26
4()‘2
un
VOYAGKS ET MAIÎINE.
trop grand effort pour notre budget? N’y a-t-
à s’alarmer de ces bilans en déficit qui se
depuis quelques sessions? Voilà les
craintes que fait naître la perspective du maintien
de nos armements, et le sentiment qui les inspire
est, dans une certaine mesure, respectable. L’a¬
mour des situations régulières tient une place
parmi les devoirs de l’homme politique, et le
bon ordre des finances importe à la richesse du
pays, au crédit public, à la sécurité générale.
Loin de nous la pensée de méconnaître un pareil
intérêt : il est essentiel, il mérite qu’on le pèse;
mais autant il y aurait de légèreté à l’abandonner,
autant il y aurait de péril à lui sacrifier des inté¬
rêts plus graves. Les pertes d’argent se réparent,
les pertes d’honneur ne se réparent pas. En plus
d’une occasion, des économies mal faites furent
l’origine de sacrifices ruineux. C’est là surtout que
le détail ne doit pas emporter l’ensemble, et qu’il
faut savoir subir un petit mal pour préparer un
plus grand bien.
Les dépenses que peut occasionner le maintien
de notre état naval ne sont pas, du reste, aussi
considérables qu’on se le figure. Pendant quelques
années encore, on aura à porter la peine des né¬
gligences antérieures, et à essuyer les sacrifices
qui s’attachent à toute création. Mais, quand une
fois les bases du nouveau système seront solideil pas
succèdent
LA
FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
403
assises, quand la permanence de l’arme¬
racines, quand les arsenaux
renfermeront le matériel fixé par les ordonnances,
quand les améliorations partielles auront été réa¬
lisées, l’entretien de cet ensemble ne sera plus"
qu’une charge légère pour le pays, et la dotation
ment
ment aura toutes ses
de la marine sera ramenée sans effort à des termes
très raisonnables. Peut-être s’apercevra-t-on alors
que le système énervant des intermittences était,
fond, plus dispendieux qu’un effort constant
Les dépenses faites à propos sont
surtout essentielles pour un matériel qui tend à
dépérir; il est une foule d’objets qu’un usage mo¬
déré conserve et que l’inaction ruine. On ne se
fait pas d’ailleurs une idée exacte de ce que coû¬
tent les bâtiments de guerre,, et de l’économie
au
et soutenu.
qui résulterait de leur désarmement. Quelques
ce point, et donneront la
mesure des avantages pécuniaires attachés à un
abandon que combattent tant de motifs politiques.
chiffres éclairciront
Un vaisseau de 90
canons,
monté par 8i0
hommes, coûte annuellement à l’état 480,000 fr.
pour le matériel, et 488,520 fr. pour le person¬
nel, en tout 968,520 fr.
Une
frégate de 50 canons, montée par 440
hommes, coûte 210,000 fr, pour le matériel,
285,480 fr. pour le personnel, en tout 495,000 fr.
Un brick de 20 canons, monté par 113 hom-
VOYAGKS KT M‘R[NK.
^04
coûte 00,000 francs pour le matériel, et
84,600 fr. pour le personnel, en tout 144,600 fr.
Un bateau à vapeur de 160 chevaux de force,
monté par 92 hommes, coûte 40,000 fr. pour
le matériel, et 72,000 pour le personnel, en tout
112,000 fr.
Ainsi, en portant à 1 million l’entretien d’un
vaisseau en activité, et à 500,000 fr.: celui d’une
mes,
frégate, la suppression de 10 vaisseaux et de 10
frégates n’aboutirait, en définitive, qu’à une éco¬
millions, et encore faudrait-il dé¬
duire de ce chiffre les frais qu’exige tout bâtiment
nomie de 15
l’état de désarmement. Voici donc
présence, d’un côté 12 ou 15 millions d’éco¬
nomie, de l’autre l’avenir maritime du pays,; sa
grandeur, son salut peut-être. Il serait même
possible que ces 15 millions, ainsi arrachés au
soin de notre véritable défense, fussent gaspillés
en petits armements de corvettes et de bricks,
proportionnellement plus coûteux, comme on
peut le voir, mais qui offrent l’avantage de pro¬
de guerre à
en
curer à des
en
officiers favorisés les commandements
chef qu’ils ambitionnent.
Après de tels calculs, il n’y a pas à hésiter.
Maintenons notre flotte : l’intérêt est vital, le sa¬
crifice minime, nul argent n’est mieux placé que
celui-là. Souvent, en matière de comptabilité,
nous
nous
sommes montrés
magnifiques; cette
FLOTTE
L4
FRANÇAISE EN 1841.
403
fois nous ne serons que prévoyants. Ne laissons
pas s’échapper cette arme de nos mains, tout le
conseille, même les réclamations dont elle est
l’objet. Si elle est une inquiétude à l’étranger,
c’est qu’elle est une force pour le pays. Une seule
éventualité pourrait faire renoncer la France à la
permanence d’un armement naval, ce serait celle
où notre commerce prendrait un essor assez grand
pour nous créer des ressources en personnel ana¬
logues à celles que possède l’Angleterre. Sans
prétendre à devenir les facteurs de l’univers,
nous devons
espérer pour notre navigation mar¬
chande, dans un temps plus ou moins prochain,
des destinées moins précaires que celles dont elle
subit aujourd’hui l’inüuence. Si jamais nos flottes
pouvaient compter sur cent à cent vingt mille ma¬
telots empruntés aux ports de commerce, elles
seraient, comme les flottes anglaises, en position
d’alfronter
sans
crainte
un
désarmement. C’est
qui nous
oblige à suivre une autre ligne de conduite.
11 n’est pas sans intérêt de savoir au juste où
nous en sommes pour notre marine marchande,
cette auxiliaire indispensable de la marine mili¬
taire. Cette recherche n’a rien que de triste, mais
il est des illusions qu’il faut détruire. Nous fai¬
sons fausse route, et la statistique, si nous vou¬
lons l’écouter, nous donnera de sévères leçons.
l’absence de
cet
élément nécessaire
406
VOYAGES ET MAÏUJXE.
Pendant qu’autour
de nous itlusieurs marines
marchandes se développent à vue d’œil et s’em¬
parent du mouvement commercial, la nôtre est
non-seulement stationnaire, mais encore en voie
de décroissance. En 1663, sous Charles II,;la na¬
vigation nationale de la Grande-Bretagne ne rou¬
lait que sur un chiffre de 95,266 tonneaux,
s’éleva successivement à 243,693 sous la
qui
reine
Anne, à 609,798 dans les premières années du
règne de George III. En 1787, le total avait at¬
tonneaux; aujourd’hui il flotte
entre 2,900,000 et 3,000,000 de tonneaux, c’està-dire que, dans le cours du dernier demi-siècle,
la navigation anglaise a triplé d’importance. La
fortune des États-Unis a été plus rapide encore,
teint 1,101,711
jour elle se rapproche de celle de l’An¬
gleterre. De 1789 jusqu’à nos jours, le tonnage
commercial de l’Union américaine a décuplé.
Présentant à son début un chiffre de 200,000
tonneaux, elle a déjà dépassé celui de 2 millions
de tonneaux, et ses progrès sont si rapides, qu’il
et chaque
devient presque impossible de les suivre. Par
deux voies difféi’entes, l’Angleterre et l’Union
sont arrivées au même résultat.
L’une, par l’acte
s’est appuyée sur le
monopole; l’autre a invoqué la liberté. Pour fon¬
der son monopole, l’Angleterre s’est vue obligée
de conquérir par les armes les marchés du globe;
de navigation de Cromwell,
LA
FLOTTE
FllANÇAISE EN 1841.
407
l’Union américaine, moins exclusive, les a con¬
quis par son activité pacifique. Il est évident que,
dans cette lutte des deux principes, ce sont les
États-Unis qui ont eu le dessus. La liberté s’est
montrée plus féconde que le monopole, et l’An¬
gleterre a dû tempérer l’acte de Cromwell par
des traités de réciprocité.
La France n’a su prendre ni l’une ni l’autre
voie, et c’est ce qui constitue sa faiblesse. Elle ne
veut pas que l’étranger vienne la chercher, et
elle ne fait rien pour l’aller trouver. Sa naviga¬
tion marchande repose sur un privilège étroit qui
n’a ni la grandeur de l’exclusion anglaise, ni l’at¬
trait de la tolérance américaine. Ce sont des en¬
compensation
des chaînes sans
profit. Ses ports de commerce ne sont ni bien
ouverts ni bien fermés; ils n’attirent ni ne re¬
poussent d’une manière absolue; ils semblent cé¬
der en se défendant et retenir tout en ayant l’air
d’accorder. Ce faux système se résout en impuis¬
sance, et les chiffres de notre mouvement mari¬
time l’attestent suffisamment. Pendant qu’en un
traves
sans
,
demi-siècle les autres marines manifestaient leur
vitalité par des développements inouïs, la marine
marchande de la France en restait toujours à peu
prés au même point. En 1789, avant les désastres
que les guerres acharnées de la république et de
l’empire firent peser sur notre commerce, nos di-
408
verses
VOYAGES ET MARINE.
ports réunis présentaient une navigation
d’environ 500,000 tonneaux, et aujourd’hui,
à
cinquante-deux ans d’intervalle, ce chiffre s’est
à peine élevé à 680,000 tonneaux. Depuis quinze
ans, une immobilité inquiétante semble avoir
marqué le terme de cet essor; il y a même eu,
jusqu’à un certain point, déchéance. Ainsi, en
1835, notre effectif se composait de 15,599 na¬
vires jaugant 680,631 tonneaux, et l’année der¬
nière, on n’a plus compté que 14,800 navires;
c’est le chiffre de 1829. Si l’on décompose les élé¬
ments de cet effectif, les choses se présentent
sous un aspect plus affligeant encore.
Sur ces
15,000 navires, on en trouve 10,600 au-dessous
de 30 tonneaux, et 3,000 entre 30 et 100 ton¬
neaux. Qu’on juge de ce qu’il reste en bâtiments
de quelque importance.
C’est là une situation qui appelle de prompts
remèdes. Dominé par des idées de protection,
notre gouvernement a cru trouver un
palliatif ef¬
primes qu’il alloue aux pêches
lointaines; mais ce ne sont là, les faits le témoi¬
gnent, que de vains expédients. Le principal
obstacle au progrès de la marine marchande de
la France, c’est qu’elle s’exerce sur une naviga¬
tion exclusive, celle de nos colonies. Cantonnée
dans ce privilège, elle manque d’audace pour
engager de front une lutte avec les marines étraiificace dans les
LA.
FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
409
gères, et se contente des bénéfices qu’elle glane
sur ce terrain réservé. Cette erreur de système
provient surtout du culte aveugle de la tradition.
Dans le cours du xvm® siècle, nos possessions
coloniales formaient un riche lot de notre em¬
pire : la plus belle des Antilles nous appartenait;
le Canada et la Louisiane relevaient des lois fran¬
çaises, et un instant, grâce à Dupleix, nous eû¬
mes un véritable royaume dans les Indes. Avec
dépendances lointaines, une navigation ré¬
servée pouvait se fonder utilement et suffire à l’es¬
ces
sor
de
notre
activité maritime.
Saint-Domingue
seule pourvoyait au commerce le plus étendu. Il
y avait quelque bénéfice à recueillir à l’ombre
de ce privilège. Mais, à la paix de 1815, quand
il fut bien constaté que la guerre ou la révolte
nous avaient
dépossédé de ces opulentes annexes,
quand il ne nous resta plus en fait de colonies
que quelques îles à sucre ou des établissements
sans importance en terre ferme, il fallait com¬
prendre que le système d’une navigation réservée
avait fini son temps, et qu’on devait songer à se
faire une place sur les mers avec d’autres res¬
sources, par d’autres procédés. On avait un exem¬
ple frappant de ce que peut l’audace dans la ma¬
nière dont les Américains s’étaient emparés des
marchés du globe, malgré la jalousie anglaise et
les avantages de la priorité. C’était dans ce sens
4iO.
VOYAGES ET MAIUNE,
qu’il fallait marcher, et non sur les traces des
lentes routines d’autrefois.
Si le gouvernement s’élève un jour à
l’intelli¬
complète des intérêts généraux, il com¬
prendra ce que vaut la marine marchande et son¬
gera sérieusement à elle. Les petites faveurs dont
elle a été l’objet n’ont servi qu’à l’endormir dans
une indolente sécurité et à circonscrire son ef¬
fort dans un cercle d’opérations timides. L’esprit
de nos lois, la nature de nos habitudes, sont
même antipathiques à son essor. On dirait que
nous ne travaillons qu’à pouvoir nous passer du
gence
reste de l’univers, et le dernier terme de nos suc¬
cès dans cette voie sei’ait de tout produire, de tout
place , sans rien demander au de¬
hors, sans rien lui fournir. Bien des symptômes
feraient croire que c’est là l’économie politique
la plus populaire en France. N’a-t-on pas dit, à
la tribune, qu’une invasion de bestiaux étran¬
gers serait une calamité publique, et que fortuné
serait le jour où chaque paysan pourrait lui-même
confectionner son sucre? Vouloir tout faire de ses
consommer sur
mains et payer un tribut continuel à la
lité des produits, tel est le régime qui
nationa¬
règle la
fortune de la France. La nature pourtant pro¬
cède dans un sens inverse; elle place une denrée
dans le nord, une autre dans le midi, et
convie
ainsi les deux zones à des échanges incessants.
LA
FLOTTE
FRANÇAISE EN 1841.
41!
Elle a voulu que l’Amérique eût besoin de l’Eu¬
rope, l’Europe de l’Amérique, et que les pays,
même les plus voisins, même les plus identiques,
continssent des éléments assez divers pour s’atti¬
rer les uns
rieux
traire.
les autres. Ce sont là des liens mysté¬
auxquels il est presque impie de se sous¬
L’une des principales causes de l’infériorité de
notre marine marchande tient précisément
à ce
que les lois fiscales nous empêchent de demander
à l’étranger des objets qu’il offre en meilleure
qualité et à meilleur compte que ne le sont ceux de
nos
fabriques ou de notre sol. Ainsi, pour le fer et le
bois, ces deux bases desconstructions navales, nos
armateurs sont contraints de subir les produits
inférieurs que fournit la France, ou bien de sup¬
porter les droits excessifs qui frappent les simi¬
laires exotiques. Qu’en résulte-t-il? Cela se de¬
vine. Des navires, établis à plus grands frais, ne
peuvent supporter la concurrence de la navigation
étrangère, et l’on retombe nécessairement dans le
giron des petites entreprises, où le pavillon na¬
tional trouve
un
abri. Ainsi la protection fiscale
occupée à guérir d’une main les blessures
qu’elle a faites de l’autre. Il en est de même par¬
est
tout : aucun des matéi'iaux nécessaires aux arme¬
ments
maritimes n’échappe aux atteintes
rif. Goudron, chanvre,
du ta¬
suif, chaque article est
412
VOYAGES ET MARINE.
assujéti à un droit qui en élève le prix. Les choses
vont si loin, qu’on a calculé que deux navires
construits à Trieste ne coûtaient pas plus cher
qu’un seul navire, de même dimension , cons¬
truit dans l’un de nos ports de l’Océan ou de la
Méditerranée. Ce fait dit tout; il explique à la fois
et la langueur de notre marine marchande et l’é¬
lan qu’a pris celle des commerces rivaux.
Ainsi nous sommes en retraite, même avec les
marines secondaires, et l’Adriatique gagne aussi
du terrain sur nous. Dé nos 60,000 matelots, il
faut en déduire 40,000 environ, et des meilleurs,
que l’appât d’un salaire élevé et l’attrait d’une
navigation plus active retiennent sous le pavillon
étranger. C’est là un triste abaissement, un ma¬
rasme déplorable. Comme remèdes partiels, on
pourrait bien supprimer une portion des droits
de douane qui pèsent sur les éléments de con¬
structions navales, de manière à ce que nos bâ¬
timents ne nous coûtent pas plus cher que les bâ¬
timents suédois, hollandais ou autrichiens. Mais
ce ne serait là qu’un premier pas dans une ré¬
forme qui a besoin, pour prouver sa fécondité,
d’une application complète et d’une sanction gé¬
nérale. Les expédients de détail ont toujours un
tort, celui de ne soulager un mal qu’en détermi¬
nant ailleurs une souffrance, et de déplacer la
plainte au lieu de l’apaiser. Il s’est fait depuis
LA
FLOTTE
FRANÇAISE EN
1841.
413
vingt-cinq ans de nombreuses tentatives dans
qu’aucune amélioration réelle
s’en soit suivie. Substituer un équilibre artifi¬
ciel à l’équilibre naturel des intérêts, c’est vouloir
gouverner la mer à l’aide d’écluses. Dons le tra¬
cette direction, sans
vail humain
comme dans
celui de la nature, il
existe des lois éternelles contre lesquelles les er¬
reurs
des hommes ne prévalent jamais : le génie
de ceux qui gouvernent est de deviner ces lois et
de leur obéir, au lieu de les combattrel
partie des hommes qui sont
appelés à régir la fortune de la France ne com¬
prennent guère que l’activité agricole : ils tiennent
au sol, et l’on dirait qu’ils en ont l’immobilité.
Cependant un peuple ne saurait être enchaîné
ainsi dans ses facultés les plus énergiques, languir
faute d’essor, et cesser de se tenir au niveau
du mouvement extérieur. Poussée à ses dernières
La plus grande
conséquences, cette situation est celle de l’em¬
pire chinois se défendant, par des institutions
et par des murailles, contre les idées et les pro¬
duits du dehors, habité par une race qui professe
surtout l’horreur du contact étranger. Or, on
peut voir où aboutit cette nationalité exclusive et
systématique. Faute d’issue, les populations meu¬
étouffées sur ce territoire, et quand les ré¬
rent
coltes des céréales viennent à manquer, l’équi¬
libre entre
les bouches et les subsistances se
414
VOY/VGES ET
iMAKlNE.
rétablit par d’épouvantables
épidémies. Mais la
elle n’a pas été tributaire
des barbares. Il est vrai que, quand les barbares
frappent à ses portes, elle ne sait se défendre
qu’avecdes monstres peints, et laisse une poignée
de soldats rançonner une ville de cinq cent mille
âmes. Quelle leçon pour les peuples casaniers
qui se retranchent volontairement de l’huma¬
Chine est glorieuse;
nité 1
Une réforme dans toute l’économie du système
seule venir en aide à la marine
protection directe
ne vaut pas l’élan indirect que la liberté imprime
toujours aux relations. On a vu les États-Unis
improviser une formidable puissance en ouvrant
leurs ports à Tunivers entier, en se livrant à lui
avec la même ardeur que l’on met ailleurs à s’en
défendre. Il se peut que les positions ne soient
pas les mêmes, et il est hors de doute que nous
sommes astreints à plus de ménagements. Mais il
n’en est pas moins évident que la générosité ap¬
parente du système américain cachait un calcul
profond, et qu’à tout prendre, dans leur intelli¬
gent cosmopolitisme,, les États-Unis ont plus
reçu qu’ils n’ont donné. Cette invasion de toutes
les marines du globe n’a pas empêché leur mariné
(le se former, de se placer au premier rang, tant
il est vrai que la concurrence, dont on médit de
extérieur peut
marchande de la France. La
LA FLOTTE
nos
FRANÇAISE EN 1841.
415
jours^ est l’aiguillon le plus vif pour pousser
les peuples vers la fortune.
La
régénération de notre marine marchande
lient ainsi à un ensemble de réformes qui ne pré¬
vaudront pas de longtemps, parmi nous, à cause
des préjugés de riiabitude et des conseils de
l’intérêt. Chacun voit
rité du voisin; on
sa
ruine dans la prospé¬
s’^efTraie moins d’un dépéris¬
qu’il partage. Nos forces s’épuisent dans
cette lutte stérile. On ne saurait done prévoir le
temps où te commerce ofifriraànos flottes450,000
sement
matelots comme chez les Américains, 480,000
comme chez les Anglais ...Il ne reste plus dès-lors
à notre marine militaire qu’à former de ses mains
les éléments que la navigation marchande lui re¬
fuse. Sans doute il vaudrait mieux que les mêmes
hommes pussent contribuera ta richesse du pays
en
temps de paix, et à sa défense en temps de
guerre; mais ce cumul nous étant interdit, il
convient de pourvoir à notre sécurité et au soin
de
et
notre
indépendance. C’est là le mérite
le but d’un armement
exercé, toujours
naval constamment
la défensive. En égali¬
il
l’empêche :on ne s’attaque pas légèrement à ceux
qu’on n’a pas l’espoir de surprendre. Cette flotte
permanente est en outre une école ouverte à l’in¬
struction maritime, et le recrutement, sagement
sant
sur
les chances de la guerre, il la prévient,
416
VOYAGES ET MARINE.
étendu , ]>ôurrait y amener des sujets
nombreux
Le service de
mer se populariserait ainsi en se mettant en con¬
tact avec un rayon plus vaste, et le côté attrayant
des épisodes dont il est semé lui ferait bientôt
une
place dans les veillées du soir et au foyer des
de toutes les parties de la France.
chaumières.
Maintenons nos armements, on ne saurait trop
le redire : ils ne sont que ce que comporte l’état
de paix, ce que, depuis vingt-cinq ans, ils
auraient
dû être ; ils ne doivent troubler que les mauvaises
consciences. La mer tend à devenir le siège d’é¬
décisifs : on ne peut,
déshonneur, déserter ce théâtre, et la poli¬
tique commande d’y prendre une position, sinon
menaçante, du moins respectée. Tous les partis
ont compris combien cette question engage l’ave¬
nir; notre flotte a eu en sa faveur cette unani¬
mité qui se rencontre si rarement. On assure
aussi que l’amiral chargé du département de la
marine a défendu son arme avec une grande
chaleur de conviction, et que le maintien du
système actuel devra beaucoup à ses efforts. C’est
là un titre nouveau pour le marin dont les débuts
furent si brillants, et ce succès, s’il parvient à
le rendre complet et définitif, lui sera compté un
jour à l’égal de sa plus belle campagne dans les
vénements chaque jour plus
sans
mers
des Indes.
ILES MARQUISES.
.
r
gouvernement français vient de prendre
possession d’un petit groupe d’îles situées dans
l’Océan Pacifique. Un rapport du contre-amiral
Dupetit-Thouars, en date du 20 juin 1842, con¬
state cet acte important et en transmet les détails
au ministre de la marine. Vers le mois d’avril,
une escadrille composée de la frégate /o Reine
Blanche, et des corvettes la Triomphante et l'Em¬
buscade, a paru dans les eaux de cet archipel
Le
avec des
forces plus que suffisantes pour le con¬
quérir. L’emploi des moyens de rigueur n’a pas
été nécessaire. Les chefs sauvages n’ont fait au¬
cune difficulté de reconnaître notre pavillon et
d’accepter notre suprématie. Sur-le-champ deux
établissements ont été fondés i l’un dans la baie
27
418
VOYAGES ET MARINE.
Yaï-ïahou,
de
dans la baie de
sur
l’île de Tahou-Ata; l’autre
sur l’île de Nouka-
Taïo-Haë,
Hiva. Les équipages on tracé l’enceinte de deux
forts qui doivent être déjà en état de défense et
pourvus d’une garnison formée de troupes d’ar¬
tillerie et d’infanterie de marine.
.
i
Ce fait décisif assure donc à la France une co¬
lonie de plus. Il importe dès-lors d’examiner ce
que sont les îles
Marquises, et de quelle utilité
peut être cette accession d’un territoire nouveau.
Un
coup-d’œil rapide sur l’histoire de la décou¬
forme une préparation nécessaire à cet
verte
examen.
qui, le premier, aperçut en
S.-E. des îles Marquises, qu’il
nomma Marqueras de Mendoça, en l’honneur de la
femme du gouverneur du Pérou. Le navigateur
espagnol jeta l’ancre dans la haie de Tahou-Ata
et envoya des chaloupes à terre. Les naturels se
C’est Mindana
4595 le groupe
montrèrent d’abord animés des intentions les
plus pacifiques; les femmes venaient le long (ïu
bâtiment pour offrir leurs faveurs aux matelots
et aux officiers. Les relations se maintinrent dans
les insulaires ne donnèrent
pas carrière à leur penchant pour le larcin; mais
bientôt les vols devinrent si multipliés et si au¬
dacieux, qu’il fallut sévir. Une décharge de mous¬
quets suffit pour amener une Soumission sans
ces
termes tant que
LKS
ILES
MAHQUISES.
419
réserve. Rien ne peut dépeindre l’effroi
qu’inspi¬
qui frappaient
comme la foudre et à de
longues distances. Le
rivage fut dès-lors pacifié. On put célébrer une
messeen plein air,
parcourir l’île avec sécurité, et
échanger quelques vivres contre des objets d’Eu¬
rope. Après un séjour de trois semaines, Mindana
quitta ce groupe après avoir reconnu diverses
îles auxquelles il donna les noms de la
Dominica,
Santa-Christina. San-Pedro et la Magdalem.
rèrent ces instruments de mort
De 1595 à 1774, personne ne revit ces terres.
Gook, à cette dernière date, retrouve le groupe
découvert par Mindana et vient mouiller comme
,
lui à Tabou-Ata. Cette reconnaissance
ne
servit
qu’à ajouter sur la carte de Mindana la petite île
de Fatougou. Les rapports de Cook avec les in¬
sulaires furent ce qu’avaient été ceux du navi¬
gateur espagnol. On n’obtint d’eux quelque res¬
pect qu’après leur avoir fait éprouver la force
des armes européennes. Quand Cook
passa à
Tahou-Ata, le chef du pays était un nommé Honou, qui portail pour insigne une espèce de dia¬
dème et un manteau en étoffe
papyriforme. Du
reste-, les naturels ne semblaient pas faire un
grand cas de lui, et son autorité était souvent
méconnue.
Jusqu’ici une partie
avait été’aperçue, et le
seulement de l’archipel'
groupe dn N.-O. restait à
VOYAGES ET MARINE.
420
découvrir. Deux navigateurs se partagent cet hon¬
neur :
l’un est le capitaine américain Ingraham
qui, en mai 1791, reconnut les îles Roua-Poua,
Roua-Honga, Motoua-Ri, Hiaou et Fatouhou;
l’autre est le capitaine français Marchand, expé^
dié par la maison Raux et appartenant au port de
Marseille, qui stationna huit jours dans la baie de
Tahou-Ata, et exécuta une reconnaissance géné¬
rale de l’un et de l’autre groupe. L’Américain et
le
Français imposèrent, comme
l’avaient fait
Mindana et Cook, divers noms aux terres qu’ils
avaient découvertes, et c’est pour éviter cette sy¬
nonymie qu’il convient de s’en tenir aux noms
indigènes sur lesquels, sauf quelques variantes,
les diverses relations s’accordent.
Depuis ce temps, une foule de navigateurs ont
aux îles Marquises. En 1792 , l’anglais
Hergest, lieutenant de Vancouver, y mouilla et
se
vit obligé de se défendre à coups de fusil
contre les déprédations des indigènes. A son tour,
il nomma les terres dont il se croyait le premier
découvreur. Des navires baleiniers lui succédè¬
rent, et l’un d’eux débarqua un américain du
nom de Roberts qui vécut quatre mois sur ces
lies. Mais de toutes ces expéditions la plus impor¬
tante, sans contredit, fut celle du Duff. Ce bâti¬
ment, commandé par le capitaine Wilson, était
abordé
au service
de la Société des Missions de Londres ;
LES
ILES
421
MARQUISES.
il devait déposer sur ces parages deux prédicants
luthériens nommés, l’un Crook, l’autre Harris.
Ce dernier eut à
défendre contre une
singu¬
était alors un
nommé Tenaï, personnage fort hospitalier comme
on va le voir. Pour faire
complètement les hon^
neurs de sa case, il y laissa sa femme qu’il mit à
la disposition de l’étranger. Celui-ci ne comprit
pas d’abord toute la portée de ce rôle de suppléant,
se
lière violence. Le roi
connue
dans
ces
îles
du pays
sous
le nom de Vallumeur
du feu du roi; mais la princesse connaissait trop
bien ses devoirs pour ne pas aider à l’interpréta¬
tion. Elle fît au pauvre missionnaire des avances
réitérées auxquelles celui-ci opposa
des remon¬
trances et des sermons. C’en fut assez pour faire
l’esprit de la reine; elle
suspecta le sexe de Vaîter ego que son mari lui
avait donné, et une nuit que l’Anglais était enendormi, elle procéda sur sa personne à la véri¬
fication la plus minutieuse et la plus étrange.
Réveillé au fort de l’opération, Harris cria au
scandale ; éperdu, égaré, il s’enfuit dans les bois,
et ce fut seulement quelques jours après iju’il
reparut sur la plage où les chaloupes le recueil¬
lirent, exténué et à demi-fou. Le missionnaire
Crook resta seul dans l’archipel, où il fit quel¬
ques prosélytes. L’arrivée d’un marin italien,
qu’un navire de passage avait Jeté sur la grèvç,^
naître des doutes dans
4-22
VOYAGES ET MARIINE.
put seule troubler la situation du missionnaire.
plus de repos pour lui, plus de sécu¬
rité; il fut contraint d’abandonner la place à cet
antagoniste turbulent et débauché.
Les îles Marquises furent, à diverses reprises,
visitées par des aventuriers de ce genre. Quand
Krusenstern parut; en 1804, dans la baie de
Taïo-Haë, deux blancs y étaient fixés. L’un était
ce Roberts dont il a déjà été question ; l’autre
un français nommé
Joseph Cabri. Joseph Cabri
avait pris, dans un long séjour, les habitudes
et les moeurs de ces peuples sauvages; il se
fit tatouer et devint bientôt un grand guerrier,
un foudre de
guerre, célèbre dans la contrée.
Dès-lors
Seulement il ne put jamais surmonter son dégoût
pour la chair humaine, et après la bataille il
échangeait volontiers un prisonnier contre un
cochon. Ce Cabri n’est pas mort aux îles Mar¬
quises ; il revit la France où il promena son ta¬
touage dans les foires du département du Nord,
et vécut jusqu’à sa mOrt du produit de cette ex¬
hibition publique.
Krusenstern, dans le cours de sa relâche, re¬
cueillit beaucoup de renseignements de la bouche
de ces aventuriers. Le chef avec lequel il eut des
relations se nommait Keata-Nouï, personnage qui
ne
jouissait que d’une autorité fort contestée.
C’est d’ailleurs un fait général dans toutes ces
LES
ILES
MARQUISES.
423
îles, OÙ le pouvoir des chefs ne consiste guère
que dans le droit d’imposer le tabou, formule
d’interdiction commune à toute la Polynésie.
Krusenstern vit bien les îles Marquises, et en
donna une description que l’Américain Porter
devait compléter. Ce commodore choisit, en 4813,
cet archipel pour le siège de ses croisières contre
le commerce anglais et le dépôt temporaire de ses
prises. Keata-Nouï régnait encore à Taïo-Haë,
mais il s’y défendait mal contre des tribus voi¬
sines. Porter embrassa la cause de ce chef, dé¬
barqua quarante hommes armés, et fit monter à
force de bras un .canon sur le sommet d’un morne
qui dominait le champ de bataille. Contre de
pareils moyens de destruction, les sauvages ne
pouvaient pas tenir longtemps; ils cédèrent et
achetèrent la paix au moyen d’un tribut en
nature.
Dès-lors Porter n’eut
plus d’adversaires; il
devint le véritable souverain de ce groupe d’îles.
Un petit village fut bâti et prit le nom de Madisonville : pour le défendre contre les surprises
des naturels, on l’accompagna d’une redoute
qui fut nommée le fort Madison. Quand les pre¬
le commodore
prit solennellement possession, au nom des ÉtatsUnis, de toutes les îles Marquises, et dans une
déclaration pompeuse, il donna les noms des
miers travaux eurent été achevés,
4'24
VOYAGES ET MARINE.
trente
tribus qui avaient fait acte de soumission.
disait :
motifs, et pour que
la possession de cette île ne puisse nous être
disputée par la suite, j’ai déposé, dans une
bouteille enterrée au pied du fort Madison,
une copie de la présente déclaration, et en
outre plusieurs pièces de monnaie au coin des
En terminant cette pièce. Porter
«
«
«
«
«
«
En conséquence de ces
États-Unis.
«
»
Il sei'ait singulier que rUnion américaine
invo¬
quât cette prise de possession pour contester les
droits de la France. Cette déclaration était men¬
songère et la suite le prouve. Parmi les tribus que
Porter regardait comme soumises, il s’en trouva
deux qui protestèrent ouvertement contre cette
prétention. A la première sommation du com¬
modore, elles répondirent que sa demande était
une dérision
et qu’elles n’avaient aucun motif
pour désirer l’alliance des blancs. A une seconde
ouverture faite par Keata-Nouï, elles tinrent un
langage plus fier encore. « Le roi Keata-Nouï et
ses sujets sont des lâches , disaient les tribus :
quant à Porter et à ses compagnons, ce sont
des lézards blancs qui tomberont à la première
fatigue , qui ne pourront ni gravir les montagnes, ni supporter le manque d’eau. Qu’ils
viennent donc, ces lézards blancs; nous ne
craignons pas leurs bouhis (fusils), bons tout
,
«
«
«
«
«
«
«
LES
<(
ILES
MARQUISES.
425
plus à effrayer des hommes sans cœur. »
au
elle éclata.
cinq mille
auxiliaires et quarante soldats de marine : une
corvette, cinq chaloupes et dix pirogues secon¬
Ge défi rendait la guerre inévitable;
Porter attaqua les tribus rebelles avec
daient le mouvement. Ce déploiement de forces
ne
suffit pas; les Américains furent obligés de se
rembarquer à la suite d’un avantage douteux;
mais revenus à la charge avec deux cents fusils,
ils restèrent enfin maîtres du champ de bataille.
La
paix fut conclue; les peuplades réfractaires
consentirent à payer un tribut annuel, outre une
rançon de guerre
de quatre cents cochons. Dès-
l’autorité de Porter ne rencontra plus
d’obstacles, et pendant un mois il demeura le
souverain absolu de l’archipel. A cette époque,
lors ,
ses
opérations étaient terminées, et il avait à
craindre la rencontre de forces imposantes que
l’Angleterre venait d’envoyer dans ces mers. Il
quitta donc les îles Marquises avec sa flottille de
guerre et ne laissa sur les lieux que trois de ses
prises amarrées sous le fort, et un détachement
de vingt-deux hommes aux ordres du lieutenant
Gamble. La situation de cet officier et de ses sol¬
dats devint bientôt fort difficile. Un anglais,
nommé Wilson, naturalisé à Nouka-Hiva, y sou¬
leva les insulaires contre l’établissement nouveau.
Non-seulement l’obéissance cessa, mais la sûreté
426
VOYAGES ET MARINE,
garnison fut menacée. En même
temps, l’indiscipline éclata dans les rangs des
même de la
Américains, et Gamble vit son autorité mécon¬
la révolte éclata d’une
les officiers furent chargés de
fers, et les mutins, après avoir hissé le pavillon
anglais, procédèrent à rappareillage et prirent le
large. Le lieutenant Gamble resta avec dix
hommes fidèles et deux navires. Attaqué par les
indigènes, il parvint à les battre, mais voyant
qu’ils allaient revenir en nombre il brûla l’un
des bâtiments, s’embarqua sur l’autre avec sa
petite troupe, et parvint à regagner les îles
Sandwich, où il fut capturé par une corvette an¬
glaise. C’est ainsi que finit cette colonisation de
Porter, si heureusement commencée. Elle n’a pas
même laissé de traces sur le sol ; le fort et le
village ont été détruits de fond en comble, et la
vigoureuse végétation de.ces zones tempérées a
déjà envahi l’espace sur lequel cet établissement
avait été improvisé.
Après Porter, peu d’épisodes saillants se sont
passés aux îles Marquises. En 1825, Paulding,
du navire le Dolfin, mouilla dans la baie d’Oumi
et y reçut un excellent accueil de la part des
naturels; en 1829, la frégate américaine le Vincennes, parcourut les deux groui>6S, et le mission¬
naire Stewart, qui se trouvait à bord, écrivit,
nue.
Sur l’une des prises,
manière ouverte;
,
LES ILES
427
MARQUISES.
retour de ce voyage ,
au
une
relation pleine de
vérité fit d’intérêt. Le pays était alors en révolu¬
tion ^ le jeune Mouana,
lils de Keata-Nouï, avait
delà peine à faire reconnaître son pouvoir; les
armes américaines vinrent à son secours, et le
roi mineur eut raison de
ses
adversaires. Les
le capitaine anglais
Waldegrave y passa, en 1830, avec le navire Seringapatnam.
Depuis lors, la marine militaire de la France a
fait de fréquentes apparitions sur ces parages;
elle y a préparé l’acte décisif qui vient de changer
la nationalité de l’archipel. Au mois d’août 1838,
le capitaine de vaisseau Dupetit-Thouars se di¬
rigea sur les Marquises avec la frégate la Vénus,
reconnut l’île de la Magdalena, et eut des commu¬
choses
en
étaient là quand
nications à la voile avec les insulaires*. Il était
aisé de voir que ces peuples avaient perdu , dans
leur contact avec les baleiniers, toute l’origina¬
Plusieurs d’entre
parlaient un mauvais anglais et montraient
avec orgueil des certificats de
service délivrés
par des capitaines marchands. La frégate, après
un relèvement exact des côtes,
poursuivit sa route
et
opéra diverses reconnaissances à la voile au¬
tour de l’île de la Dominica, puis vint mouiller
lité de leur caractère primitif.
eux
*
Voyage autour du monde sur la frégate la Venus, de 1836
à 1839, par Abel Dupetit-Thouars ; chez Gide,
éditeur.
428
sur
VOYAGES ET MARINE.
la baie d’Amanoa, et enfin dans celle de Madré
de Dios, devant l’île Christina. Deux anglais, Ro¬
binson et Tom
Gollins, servirent de pilotes au
capitaine Dupetit-Thouars. A peine avait-on
laissé tomber l’ancre, que le roi du pays, Yotété,
se présenta. C’était un colosse presque noir, nu
et tatoué des pieds jusqu’à la tête. Sa figure est
avenante, et à le voir on ne l’eût pas pris pour
un
chef de cannibales. Les guerriers qui l’accom¬
pagnaient étaient comme lui tatoués à plusieurs
couches. Loin de paraître intimidé par la pré¬
sence d’un bâtiment de guerre, le roi Yotété ne
quittait presque plus le bord de la frégate. Il ar¬
matin à l’heure du déjeûner, re¬
tournait à terre après le repas et reparaissait
rivait chaque
très exactement à l’heure du dîner. Fidèle à l’é¬
tiquette, le premier ministre ne quittait pas son
souverain, et ainsi le capitaine Dupetit-Thouars
avait tous les jours à sa table deux colosses en¬
tièrement nus et doués d’un appétit remarquable.
Il est vrai qu’en revanche le roi offrit au com¬
mandant
un
échange de
noms
à la manière
polynésienne. Désormais Yotété fut DupetitThouars, et Dupetit-Thouars fut Yotété, et par
suite de cet échange, la reine fut mise à la dispo¬
sition du Yotété européen qui n’abusa pas de ses
avantages et ménagea la magnanimité d’un prince
si débonnaire.
LES ILES
429
MARQUISES-
Dans une de ïeurs visites à
bord, leurs
ma¬
jestés s’affublèrent de ieurs plus magnifiques
costumes. Le roi portait les cheveux liés en touffes
sur le sommet de la tête ; un immense maro, dont
les bouts tombaient jusqu’à terre, lui couvrait la
ceinture et les hanches; un manteau en molleton
rouge, dans lequel il se drapait avec une certaine
dignité, lui couvrait les épaules et une partie du
buste. Madame Yotété n’avait pas une toilette
moins brillante. Ses cheveux étaient relevés avec
soin sous une espèce de réseau en étoffe dé tapa
qui avait la finesse d’une gaze; une robe d’un mé¬
rinos vert-pomme la couvrait tant bien que mal,
négligemment sur
le tout, complétait le costume. Dans cette visite,
et
un
manteau
le capitaine
de tapa, jeté
O'ffrit au roi quelques cadeaux qui
parurent lui faire plaisir; entre autres un sabre à
fourreau doré; malheureusenaent, le ceinturon,
de dimension ordinaire, ne pouvait faire le tour
du colosse. La reine eut aussi son
présent; un
fut pour
elle une délicieuse surprise. En outre, comme elle
rideau ponceau, en colonnade croisée,
passait devant le four au moment où on en retirait
le pain, elle en demanda un qu’elle emporta sous
son bras. Cela complétait son lot et elle s’en re¬
tourna
heureuse de tant de bonnes aubaines.
Dans l’état des relations, qui venaient de s’éta¬
blir j le commandant crut pouvoir ouvrir avec le
430
VOYAGES ET MARINE:
négociation importante. H avait
frégate d^ux missionnaires catho¬
liques, MM. Devaux et Borghella, qui étaient
venus aux îles Marquises avec l’intention de s’y
fixer. L’occasion paraissait favorable, on traita.
M. Dupetit-Tbouars, proposa au chef sauvage de
lui laisser les missionnaires qiii se chargeraient
roi Yotété une
à
bord de la
de l’éducation de son fils. Le roi accueillit cette
ouverture avec empressement et
offrit même aux
deux prêtres son propre palais jusqu’à ce qu’ils
logement. Cette halte,
parmi des peuplades perfides n’était pas sans
danger, et les habitudes de cannibalisme, bien
constatées dans ce groupe, devaient rendre à nos
inissionnaires la perspective d’un séjour bien
plus sombre encore. Cependant ils n’hésitèrent
pas; le dévouement religieux l’emporta sur les
considérations de prudence. Il y avait dans File
plusieurs Européens d’établis. Anglais, Français,
Américains, écume des équipages, déserteurs de
toutes les nations. Tout dépravés qu’ils étaient,
ces
gens-là pouvaient au moins servir d’inter¬
prêtes. Les missionnaires s’installèrent donc à
terre; le roi leur donna un terrain au milieu
duquel se trouvait une maison suffisamment
grande et en assez bon état : des cocotiers, des
arbres à pain couvraient l’emplacement. On en¬
toura cette petite propriété d’un mur en pierres
eussent pu se faire bâtir un
LES ILES
431
MARQUISES.
sèches et les prêtres catholiques purent s’y abri¬
ter.
Le commandant leur Confia une collection
de plantes potagères destinées à propager d’utiles
végétaux; on sema du café; oivconfia à la terre de
petits orangers que l’on avait apporté du; Chil4
enfin on chercha à entourer de quelques commo¬
dités rétablissement de la mission naissante. La
tâche devait être rude et le succès douteux. Les
presbytériens et les wesleyens avaient échoué
dans des- tentatives analogues.
Pendant cette
relâche, le capitaine Dupetit-
Thouars ne négligea rien pour s’initier aux usages
et aux
mœurs
de
ces
insulaires. Il alla rendre
visite au roi'dans son palais, qui est tout simple¬
de vingt mètres de long
quatre ou cinq mètres de large, érigée sur
une plate-forme rectangulaire , formée de pierres
sèches. Cette case, construite en bambous,, est
située auprès du rivage, sous de grands arbres
qui y versent de l’ombre et de la fraîcheur.
ment une grande
case
sur
L’intérieur de la case se divise en plusieurs par¬
ties, dont une destinée au roi, une autre à la fa¬
mille et
une
autre
aux
visiteurs. Les
cases
du
village, au nombre de trente environ, sont plus
petites, mais distribuées de la même manière.
Dans les excursions que fit aux environs M. Dupetit-Tliouars, il ne vit de remarquable qu’un
morai nouvellement construit. On appelle indiffë-
432
VOYAGES ET MARINE.
remnient moraï en
Polynésie les temples et les
lieux destinés aux inhumations des chefs. Celui-ci
dépouilles mortelles d’une des
femmes du roi, morte depuis huit jours : il ne
différait guères des cases ordinaires, seulement
il était ouvert sur deux côtés; le toit reposait sur
des piliers peints en rouge et en jaune. Ce moraï
était taboué, c’est-à-dire, que l’approche en de¬
meurait interdite. L’odeur affreuse qui s’en exha¬
renfermait les
lait ne donnait aucune envie de violer cette inter¬
diction.
L’industrie de ces îles est fort arriérée; les ha¬
moins bien construites, les pi¬
rogues y sont plus grossièrement travaillées, les
nattes y sont moins ornées et moinsfinesque dans
les autres archipels polynésiens. Les naturels des
Marquises retrouvent cependant quelque supé¬
bitations y sont
riorité dans la fabrication des massues de combat,
dans celle des évantails à pieds sculptés, dans la
fabrication des vases en bois où se
prépare le
popoë, sorte de bouillie faite avec désignâmes.
fabriqués avec le bois de casuarina,
sont fort recherchés dans les archipels voisins.
Le même bois sert à la construction des pirogues,
des cases, des pagaïes et de diverses armes. Du
reste l’usage de plus en plus répandu des fusils
fait tomber peu à peu en désuétude les anciens
instruments d’attaque et de défense qui ne deCes vases,
LES
ILES
433
MARQUISES.
plus dans ces îles qu’à l’état
ellemêirie se ressent de cette métamorphose. On re¬
marque aujourd’hui que la pratique du tatouage
n’est plus aussi universellement répandue, surtout
parmi les jeunes gens. Les filles n’ont que les
pieds et les mains tatoués; on en rencontre beau¬
coup de jolies, quoiqu’elles soient d’une horrible
malpropreté et d’une constitution souvent mala¬
meureront bientôt
de curiosité et de souvenir. La population
dive.
Quinze jours après que le capitaine DupetitThouars eut quitté les parages des Marquises, le
capitaine Dumont-d’Urville y arrivait avec les
deux corvettes VAstrolabe et la Zélée. Au lieu d’a¬
Christine, les cor¬
passèrent dans le canal qui la sépare de
l’île Dominica ou Hiva-Hoa, à la hauteur de la¬
border à l’île Tahou-Ata
ou
vettes
quelle ils furent accostés par plusieurs pirogues.
L’une d’elles portait un singulier personnage qui,,
dans un jargon moitié espagnol moitié anglais,
dit avoir navigué longtemps à bord des baleiniers,
être allé en Angleterre et même à Gouham dans
les Mariannes. Dans la langue du pays on le
nommait Moë; mais il avait un nom anglais, celui
de Ouram Malbrouk, probablement William Malborough. Du reste, il offrait au capitaine la protec¬
tion du roi de Hiva-Hoa, dont il était l’ami et pres¬
que l’égal. L’île de Hiva-Hoa était alors en guerre
28
434
avec celle
VOYAGES ET MARINE.
de Tahou-Ata, et de loin en loin les in¬
sulaires s’administraient des coups de lance et de
houhi, fusil. D’après Moë, le roi de Taïo-Haë se
nommait alors Keata-Nouï, celui de Tahou-Ata
Yotété, celui de Fatou-Hiva, Taï-Hio-Hio. Le
capitaine d’ürville
qu’en dedans de la pointe ouest de Hiva-Hoa et
sur la bande nord se trouve un mouillage aussi
commode que celui de Taïo-Haë, fait qu’il serait
précieux de constater. Pendant le séjour qu’il fit
à bord de la corvette, Moë chercha à obtenir quel¬
ques cadeaux, mais tout en gardant une certaine
dignité dans ses demandes; il finit par se con¬
tenter d’un échange, et donna, en retour d’un
rasoir, deux pendants d’oreille composés d’osse¬
sauvage assura en outre au
ments de
baleine et de cochon, travaillés d’une
manière délicate et ornés de petites têtes humaines
sculptées. Comme la brise fraîchissait et que les
Moë prit enfin
congé du capitaine d’Urville et regagna sa pirogue.
Le lendemain, l’Astrolabe et la Zélée mouillèrent
corvettes s’éloignaient de son île,
dans la baie de Taïo-Haë sur l’île de Nouka-Hiva.
laissé tomber l’ancre que le
plus curieux spectacle s’offrit aux yeux de nos
A peine avait-on
matelots. La rade était couverte d’un essaim de
naïades qui arrivaient
en folâtrant.
à la nage en babillant et
Cette scène est fréquente à Nouka-
Hiva; Marchand, Porter, Paulding et divers autres
LES ILES
MAUQLISES.
435
navigateurs en parlent dans leurs relations. Four
empêcher un premier moment de désordre, le
commandant d’ürville fit hisser les filets d’abor¬
dage au moyen desquels l’accès des corvettes
devenait impossible. Les nymphes de l’île ne
se laissèrent pas
rebuter par cet obstacle; elles se
cramponnèrent à tout ce qui pouvait faciliter l’es¬
calade et se montrèrent bientôt à la hauteur des
bastingages, entourant les navires d’une ceinture
de beautés dans l’état de nature. Ces femmes sont
général plus blanches que les autres Polyné¬
siennes; chez elles, les pieds et les mains sont
petits, la gorge bien placée, les yeux vifs et ex¬
pressifs, les formes heureuses et arrondies. Qu’on
juge de l’effet que devait produire sur nos marins
cette exhibition vivante. Cependant l’interdiction
durait encore; les filets d’abordage élevaient tou¬
jours une barrière entre l’équipage et ce sérail
qui venait offrir ses faveurs. Vers le soir seule¬
ment les communications furent permises et
cette première nuit fut consacrée à une suite de
en
faciles amours.
La
race
parut, au commandant d’ürville, un
peu dégénérée, eu égard à la description qu’en
avaient faite Porter, Krusenstern et les autres
navigateurs. En général les hommes sont mieux
que les femmes ; on rencontre chez beaucoup
d’entr’eux de la régularité et de la beauté dans
VOYAGES ET MARINE.
436
grande vigueur de constitution
malheureusement,
les deux sexes sont sujetsà des maladies de peau
du plus mauvais caractère; des ulcères dégoûtants,
des plaies hideuses les dévorent sans qu’ils fassent
rien pour s’en garantir.
La partie de l’île devant laquelle étaient mouil¬
les formes, une
et souvent
de l’intelligence;
lées les corvettes se trouvait alors sans souverain,
par suite
de l’absence du jeune Temo-Ana ou
Mouana, qui avait quitté l’île avec un missionnaire
américain. Trois chefs principaux se partageaient
le pouvoir, et sur le rivage étaient
établis divers
blancs qui y avaient acquis une certaine influence.
Hutchinson,
qui servit d’interprète aux équipages français.
Dans le nombre figurait un nommé
Le commandant d’Urville le prit pour guide dans
une
excursion qu’il fit à terre. On visita le prin¬
cipal village, composé de cases éparses, qu’om¬
bragent des voûtes d’arbres, et qui sont établies
sans ordre au fond de la vallée. Quelques naturels
plus prévoyants que les autres avaient entouré
leurs demeures de petits vergers on ils cultivaient
des patates douces, du tara, des ignames et même
quelques pommes de terre. Auprès des habitations
on remarquait quelques cochons
et un petit
nombre de poules. Du l’este, ces insulaires sont
désormais habitués à la vue des Européens : même
quand les officiers des corvettes passaient à leurs
LES
ILES
MAUQUISES.
437
côtés, ils ne se dérangeaient pas et témoignaient
fort peu de curiosité. Leur seul souci était de
réaliser quelques échanges, et ils apportaient,
marchés, une iînesse et une
âpreté incroyables.
En effet, le penchant dominant de ces peuples
est la rapacité. Toutes leurs relations en sont
empreintes. L’apparition de navires européens
ou américains n’a pour eux
que cet intérêt, de
leur olfrir des occasions de petits larcins. En di¬
verses circonstances où ils se
voyaient surveillés
de trop près, on les a surpris plongeant dans la
mer
pour voler le cuivre des bâtiments, les fer¬
rements du gouvernail et jusqu’aux clous des bordages. Cet instinct est poussé si loin, que les
femmes y songent môme dans les moments d’a¬
dans
ces
sortes de
bandon amoureux. On en a vu dérober les hardes
des marins et les petits objets placés à la portée
de leur couchette. Le séjour des navires de guerre
est surtout pour les insulaires l’occasion de bonnes
aubaines. Ce sont presque toujours des cadeaux
de la part des commandants et de la part des offi-
il y a même à gagner quelque chose avec
les équipages. C’est ainsi que M. Dupetit-Thouars
ciers ;
avait trouvé sur-le-champ une créature dévouée
dans le roi Yotété; le sauvage s’était montré sen¬
sible aux présents du capitaine français et n’avait
eu à
son
départ qu’un regret, celui de ne pouvoir
■i;58
VOYAUES ET MARINE,
lui çn extorquer davantage. Un missionnaire an¬
glais^ qui s’était établi dans la vallée, avait pu se
convaincre des dispositions des insulaires à con¬
voiter le bien d’autrui. A l’aide d’une infinité de
ruses,
ses
ils parvinrent à lui voler ses papiers et
livres dont ils faisaient des cartouches, le peu
de meubles qu’il avait, puis ils en vinrent jus¬
qu’à vouloir lui dérober sa femme. Pour cela ils
connaissaient aucun obstacle ; ils enlevaient
ne
les portes et
détruisaient les murailles de bam¬
bous et même de pierres quand ils ne pouvaient
pas les franchir.
Nouka-Hiva, il ne semble pas
qu’on ait à redouter les violences dont l’île de
Tabou-Ata a ottért récemment un triste exemple.
Le commandant d’Urville assure qu’on peut se
promener sans danger dans l’intérieur, et l’un
des chirurgiens des corvettes poussa cette incur¬
sion jusqu’à plusieurs lieues dans les terres. Les
Du
reste, à
habitants de la vallée de Taïo-Haë dévorent les
cadavres de leurs ennemis,
les Européens.
mais ils respectent
Cependant un Américain, qui s’y
était établi vers 1836, ayant volé les patates d’un
ordres. On
puis on
l’enterra ; mais deux joursaprès les cannibales eu¬
chef puissant, fut assommé par ses
ne
lui mangea d’abord que l’œil droit,
rent du
remords, ils exhumèrent les restes de ce
malheureux et les dévorèrent en entier.
ILES
LES
439
MARQUISES.
Les cases de l’île de Nouka-Hiva ressemblent,
de chose près, à celles de Tahou-Ata.
Presque toutes sont situées au milieu d’un petit
à peu
pierres sèches. L’ha¬
plate-forme et assez
solidement bâtie : la porte en est très basse, et
clos formé de murailles en
bitation est élevée
sur
une
pour monter jusqu’à la plate-forme, on se sert ou
d’escaliers ou d’échelles, quelquefois même
d’une simple rampe, ménagée dans le massif. Le
mobilier de ces
cases
n’est pas
considérable;
il se compose de deux poutres qui servent, l’une
d’oreiller, l’autre d’appui pour les pieds; de cor¬
beilles, de sacs, de vases en cocos, de nattes sus¬
pendues au plafond ou le long des murailles.
Quand on jette les yeux dans ces huttes, on y voit
les hommes nonchalamment assis ou plongés
dans le sommeil. Les femmes seules travaillent;
elles supportent tous les soins et tous les soucis
du ménage. Les jeunes filles s’enveloppent de
nattes enduites de poussière de curcuma, qui
teignent leur corps en jaune; cette poussière,
dont l’odeur est très forte, donne à la peau de la
souplesse et du poli.
Dans l’une de ses courses au sein de la vallée,
le commandant d’Urville s’assit un jour au pied
d’un grand figuier que les naturels nomment
/lOMrt, arbre gigantesque de vingt-cinq mètres de
circonférence et couvrant un espace
circulaire
440
VOYAGES ET MARINE.
Près de ce
figuier se trouvait un moraï où venait d’être déposé
le corps d’un homme mort récemment.Le catafal¬
que se composait d’une sorte de piédestal, auprès
duquel étaient plantés debout et en ligne plu¬
(Je plus de cinquante mètres de rayon.
sieurs faisceaux de rameaux blancs, surmontés de
longues banderolles blanches. Non loin de là,
plate-forme d’une case, des hommes réci¬
espèces de litanies en l’honneur du
défunt. Des vieillards psalmodiaient le récitatif,
tandis que deux naturels vigoureux frappaient
sur la
taient des
avec force sur deux
tambourins. Des offrandes de
fruits et de pâtes préparées étaient disposées sur
plate-forme et semblaient être destinées au
repas qui devait suivre les cérémonies. Cette fête
se prolongea durant plu.sieurs jours, avec l’ac¬
compagnement obligé des cris et des tambours.
A un instant donné, le repas des funérailles com¬
mença. On déterra quatre beaux cochons cuits au
four, d’après la méthode polynésienne. Plusieurs
individus du cortège montèrent sur la plate¬
forme où se trouvaient les vivres, et plongèrent
leurs doigts dans \Qpoïpoi, préparation de fruits
à pain, légèrement fermentés et réduits à l’état
de pâte blanche. Mais le partage des vivres ne
commença que lorsqu’un naturel, coiffé d’un
diadème en plumes de coq et enveloppé d’un,
grand drap blanc, fût monté sur l’estrade et eût
la
^
■
lÆS ILES
.
.
-=-.
......
MARQUISES.
--
44l
frappé un grand coup sur lés tamtams. A ce si¬
gnal les cochons furent dépecés et distribués à
l’assistance. Quant au cadavre, on le plaça sous
un
hangar, au centre duquel se trouvait une es¬
,
trade élevée de deux mètres au-dessus du sol.
Enveloppé de pièces de tapa, de manière à ce
qu’on n’apperçût que les extrémités des doigts
des pieds et des mains, le cadavre était désormais
à l’état de touï-papao, nom consacré dans le pays.
Aux alentours étaient
suspendus, en abondance,
des guirlandes de fruits de pandanus, quelques
poissons, une mâchoire de cochon et des rouleaux
de tapa. Ce sont probablement des offrandes ou
des provisions pour le défunt.
De l’ensemble des documents recueillis dans
ces
se
divers voyages,
il résulte que les Marquises
composent de onze îles ou îlots courant dans
la direction du N.-O.
au
S.-E., et divisés
en
deux groupes distincts. Les évaluations que l’on
pu donner, soit sur la superficie du terrain,
soit sur le chiffre de la population, ne doivent
a
être acceptés qu’avec une certaine défiance. Deux
hydrographes attachés, l’un à l’expédition de la
Vénus, l’autre à celle de VAstrolabe, MM. de Tes-
Vincendon-Dumoulin, ont exécuté les tra¬
plus exacts que nous possédions. Encore
doit-on désirer une hydrographie et une statisti¬
que plus scrupuleuses de cet archipel. Ainsi, l’île
san et
vaux les
,
,
..^.,
442
VOYAGES
ET MARINE.
principale, à laquelle on accorde communément
de quinze à dix-huit lieues de périmètre, semble
avoir un développement beaucoup plus considé¬
rable. On s’exposerait également à trop de mé¬
comptes si l’on acceptait, comme divers géogra¬
phes , le chiffre de vingt mille âmes pour la
population totale de ces îles. Rien n’est plus
merveilleux que l’assurance avec laquelle on
émet certains chiffres, si ce n’est toutefois la
candeur avec laquelle ils sont reproduits et répé¬
tés. Voici un pays où l’américain Porter a seul
séjourné jusqu’ici d’une manière un peu suivie,
au
milieu
de relations fort troublées
avec
les
indigènes. Ce navigateur n’a d’ailleurs très con¬
nu
qu’une seule de ces îles, celle où il avait,
en 4813,
fondé un établissement. Toutes les
autres observations faites sur les Marquises n’ont
été que superficielles et hâtives. Malgré cela, on
cite des calculs de dénombrement avec la même
confiance que s’il s’agissait d’une ville d’Europe.
Il serait bien temps que la statistique et la géo¬
graphie se montrassent plus réservées et moins
crédules.
dans ces îles, est très acci¬
qui en forment la char¬
pente occupent l’intérieur et donnent naissance
à des vallées qui se dirigent vers la mer. Les
plus fertiles sont naturellement les plus recherEn général, le sol,
denté. Les montagnes
LES ILES
443
MARQUISES.
chées, el les diverses tribus s’en disputent la
jouissance comme aussi celle des bois les plus
riches en arbres à pain, et les ruisseaux les plus
abondants. Le régime de ces tribus consiste en
une anarchie complète :
ils ont des chefs ou
artkis, qui semblent posséder un titre héréditaire
conférant une autorité équivoque, et des grands
chefs ou arikis-nouïs, qui se sont élevés à cette
dignité par de grands services rendus à la guerre,
et qui sont toujours consultés pour ce qui touche
le tabou ou interdiction à frapper. Du reste
la
religion du pays ressemble aux divers fétichismes
de la Polynésie : les naturels ont, commeàTaïti, à
la Nouvelle-Zélande et à Tonga-Tabou, des devins
ou sorciers qui sont à la dévotion des chefs et qui
participent au pouvoir d’une manière indirecte.
Ces peuples, de temps immémorial, se livrent
des guerres continuelles. Mindana, en 1595,
Porter, en 1813, les trouvèrent aux prises pour
les causes les plus légères. Tous les visiteurs qui
occupent les années intermédiaires, reconnurent
,
el constatèrent le même état d’hostilité. Du reste,
les batailles entre tribus sont conduites sans au¬
espèce de tactique ; la tribu marche au ha¬
sard, et les chefs s’occupent moins à diriger leur
troupe qu’à faire preuve de bravoure indivi¬
duelle. Le grand but de la guerre, c’est de faire
quelques prisonniers, afin de pouvoir les rôtir et
cune
444
VOYAGES ET MAIUNE.
S’il ne tombe entre leurs mains
qu’un seul ennemi, ils l’offrent en sacrifice à
leur dieu et se le partagent ensuite. Quand le
nombre des victimes est plus grand, la fête a
lieu sur une plus grande échelle : ils assomment
les prisonniers et les exposent à un très grand
feu, puis, quand ils sont cuits à point, ils les dé¬
vorent. Ces habitudes d’anthropophagie ont ré¬
sistée tous les efforts des missionnaires, et malgré
la présence fréquente des Européens, ces sacri¬
fices Jiumains ont encore lieu sur divers points
de ces îles, surtout à Hiva-Hoa. Du reste, les
guerres deviennent chaque jour plus meurtrières,
les manger.
les insulaires étant presque tous pourvus d’armes
à feu.
Dans ces groupes , le mariage n’existe pas à
l’état d’institution; c’est tout au plus une cou¬
couple se prend et se quitte à son gré,
formalité qu’un consentement
mutuel. Quelques hommes ont deux femmes,
mais le plus souvent une femme a plusieurs
hommes. Loin de se formaliser de cette promis¬
cuité, le mari est le premier à la provoquer. Les
jeunes filles disposent librement d’elles-mêmes;
quelquefois même elles quittent, avant l’âge nu¬
bile, la case paternelle pour se livrer à leurs ca¬
prices et à leurs fantaisies. Le plaisir est la
grande affaire de ces tribus presque la seule. Ils
tume. Un
sans aucune autre
,
LES ILES
MARQUISES.
445
qui rappellent les bacchanales de
l’antiquité. Souvent des hommes se réunissent
au nombre de trente ou quarante dans des mai¬
sons tabouées, ou s’embarquent pour des îles dé¬
sertes avec une seule femme, qui devient la seule
compagne de débauche de toute cette compagnie.
Celles qui sont choisies pour des orgies pareilles
ont des
se
fêtes
montrent fières d’un tel honneur.
La nourriture principale des îles Marquises se
de poïpoï, préparation fermentée de
pain, de taro, de patates douces, de
poisson, de cocos et de bananes. Les indigènes
mangent le poisson vivant à mesure qu’il sort de
l’eau; ils commencent par la tête^ et tout y passe.
Le cochon est abondant sur ces îles; ils sont
libres dans les montagnes et paraissent y multi¬
plier. La manière de cuire les aliments est la
même que dans toute la Polynésie : on fait chauf¬
fer des pierres, sur lesquelles on dépose les ali¬
ments, que l’on recouvre avec d’autres pierres
incandescentes. Les mets préparés dans ces fours
à feu étouffé sont d’une saveur parfaite. L’un des
goûts les plus affreux de ces peuples est celui
qu’ils montrent pour les insectes vermineux qui
compose
l’arbre à
habitent leurs chevelures touffues. Rien de plus
commun
se livrer
que de voir des hommes et des femmes
à cette chasse dégoûtante et s’offrir l’un
l’autre une part de ce singulier régal.
446
VOYAGES ET MARINE.
L’industrie de ces insulaires est fort arriérée :
plus gros ossements de leurs ennemis, ils
fabriquent' des harpons; avec les plus petits, ils
confectionnent des colliers, des manches d’éven¬
tail, des hausse-cols et des armes de guerre, ou
bien encore de petites idoles. Leurs divertisse¬
avec les
ments consistent en
chants et en danses : le tam¬
musique. La
danse se réduit à sauter constamment sur la môme
bour est leur seul instrument de
place, en élevant les mains et en imprimant aux
doigts un mouvement rapide. Le tatouage, aujour¬
d’hui en désuétude, était autrefois poussé à un
haut degré de perfection. On trouve encore au¬
jourd’hui des personnages qui sont couverts de
lignes de tatouage de la tête jusqu’aux pieds. Ce
tatouage consiste en un ensemble concentrique de
figures, de bandes variées, telles qu’au premier
abord un insulaire paraît couvert d’un justau¬
corps d’étoffes de toutes sortes et de toutes
formes, ou d’une cotte de mailles décorée de
ciselures délicates. Le degré du tatouage indique
le rang.
L’un des objets les plus recherchés parmi ces
naturels, ce sont les dents de baleine. Porter af¬
firme qu’ils y attachent un prix extraordinaire et
que rien ne balance à leurs yeux la valeur de cet
article. La langue des Marquises est l’un des dia¬
lectes les plus doux de la Polynésie; par les dé-
LES
ILES
MARQUISES.
447
sinences et la douceur de la prononciation, il sè
rapproche beaucoup de l’italien.
Telles sont, dans un coup-d’œil
rapide, les
îles Marquises, tel est le pays où nous venons de
fonder un établissement. Cette
prise de posses¬
sion a eu lieu dans les mois de mai et
juin 1842.
Le capitaine Dupetit-Thouars, montant la fré¬
gate la Reine Blanche, a mouillé sur l’île de Ta¬
bou-Ata vers la fin d’avril, et y a retrouvé la
mission catholique qu’il y avait laissée. Seule¬
ment elle avait alors
pour supérieur M. François
de Paule. Le roi Yotété revit avec
plaisir le com¬
mandant français, et se prêta facilement à une
cérémonie d’investiture. Le 1®'^ mai, le
pavillon
français fut arboré sur l’île de Tabou-Ata, de¬
vant une garde de soixante hommes et l’étatmajor de la Reine Blanche. Cependant, au bout de
quelques jours, les dispositions du roi parurent
moins bienveillantes. Les travaux d’un fort et le
débarquement des troupes lui avaient sans doute
Quelques symptômes d’insu¬
bordination se révélèrent, et il fallut que le com¬
donné à réfléchir.
mandant français menaçât Yotété des
de la France, pour qu’il revint, en
vengeances
apparence du
moins, à de meilleurs sentiments. Ce n’était là
d’ailleurs que de l’hypocrisie , car c’est sur son
territoire
qu’ont été lâchement assassinés plus
-
448
VOYAGES ET MARINE.
tard le capitaine de corvette Haliey et le lieute¬
nant de vaisseau Lafon-Ladebat.
Cependant le capitaine Dupetit-Thouars de¬
vait achever l’accomplisseraent de sa mission en
s’emparant du groupe N.-O. Il laissa garnison à
Tahou-Ata, et mit à la voile pour Nouka-Hiva,
où il mouilla dans la baie de Taïo-Haë, le 31 mai.
La cérémonie d’investiture eut également lieu
devant le roi Temo-Ana, qui parut très satisfait
du patronage d’une grande puissance européenne.
Sur ce point nos armes ne rencontrèrent point
d’obstacles. Le roi céda à la France un vaste em¬
placement destiné à bâtir un fort qui fut appelé
le fort Collet, du nom du capitaine chargé de
fonder l’établissement. Dès ce moment même on
se
mit à l’œuvre. Le roi avait donné au comman¬
dant, en échange d’un uniforme complet, de très
beaux arbres qui servirent à construire un han¬
gar de vingt mètres de long sur sept
à huit de
large. On fabriqua de la chaux; on trouva une
argile propre à faire des briques; enfin on cher¬
cha à tirer parti, soit des ressources locales, soit
de celles que des bâtiments de transport appor¬
taient d’Europe. En même temps le commandant
français cherchait à assurer la pacification de la
contrée, que troublait alors une rupture entre le
roi Temo-Ana et
sa
femme. Grâce à l’interven-
LES
ILES
MARQUISES.
449
tion de M. François de
Paule, cette affaire s’ar¬
rangea , et l’on put croire à la fusion de toute l’île
sous un même chef.
Depuis lors, aucun incident
nouveau
n’est
Le nouveau
vais.seau
et
venu
modifier
cet
état de choses.
gouverneur, M. Bruat, capitaine de
l’un des officiers les
de notre marine
plus distingués
militaire, va maintenant partir
pour assurer l’avenir de cette possession loin¬
taine, y poursuivre des représailles nécessaires
contre les assassins de la haie de
Tahou-Ata, et
asseoir notre autorité dans ces îles d’une
manière
durable et incontestée.
Quant
cupation
aux
motifs
qui
ont amené cette
oc¬
il est difficile de les connaître tous,
mais on peut dire pourtant
qu’ils sont de deux
sortes
:
,
les uns politiques, les autres
religieux.
D’un côté il s’agissait d’assurer au loin la
tion permanente de notre
protec¬
pavillon, tandis qu’on
ménageait de l’autre un point d’appui aux mis¬
sions catholiques, qui ont récemment
entrepris
de lutter, dans les mers du
Sud, contre l’in¬
fluence ancienne et établie des missions
protes¬
tantes.
.
Depuis quelques années l’Océan Pacifique a
pris une grande importance en matière de pêche
lointaine.; La baleine s’y montre en
plus grande
abondance que dans les eaux du
Nord, et y attire
des bâtiments de toutes les nations et
de tous les
‘29
VOYAGES ET MAIUNIÎ.
ports d’Amérique et d’Europè. On n’évalüe pas
à moins de cinq cents le nombre dès navires, ba¬
leiniers qui sillonnent les mers du Sud : les Amé¬
ricains fournissent à eux seuls la moitié de
ce
nombre; la France n’y ligure que pour une qua¬
rantaine d’armements, année moyenne; l’Angle¬
terre pour une centaine. Malheureusement ce
n’est là qu’une industrie éphémère, les éléments
de reproduction ne répondant pas à l’activité de
la destruction. Une pêche heureuse nuit néces¬
sairement à la pêche suivante, et le nombre des
baleines tend à diminuer à mesure que celui des
baleiniers s’accroît. Notre système de primes ne
peut que précipiter ce résultat.
Quoi qu’il en soit, l’essor de nos grandes pê¬
ches devait frapper l’attention du gouvernement.
Chaque année, on voyait en outre s’accroître le
nombre des navires français qui doublent le cap
Horn, pour visiter les diverses échelles du Chili,
du Pérou, de la Colombie et du Mexique de¬
puis la Conception èt Valparaiso jusqu’à Guayaqnil et au golfe de Californie. L’isthme de Pa¬
nama est devenu
également le siège d’un transit
tous les jours plus considérablèi et pour la pro¬
tection de ces divers intérêts, là France m’a pas
,
cessé de maintenir sur les diverses rades dé l’A¬
mérique du Sud une station composée d’une ’ôu
deux frégates'et dé plusieurs corvettéâl ’Ce'dé-
LES
ILES
45l
MARQUISES.
ploiement de forces pouvait seul garantir à notre
commerce une
sécurité suffisante dans des pays
troublés par des révolutions sans fin, et souvent
livrés aux
caprices d’un pouvoir arbitraire. De
justifiaient d’ailleurs la pré¬
tristes événements
sence .d’une
division navale. Sur les côtes du
Chili,!l’équipage d’un baleinier français, nau¬
fragé en 1834, s’était vu en butte aux outrages
de la peuplade inhospitalière qui habite les pla¬
teaux de l’Araucanie. Cinq matelots avaient seuls
échappé à ce désastre. Les îles de Chatam, si¬
tuées à l’est de la Nouvelle-Zélande, avaient servi
de théâtre à une catastrophe plus horrible en¬
core.
L’équipage entier d’un baleinier du Hâvre
avait été massacré par les naturels, et dévoré dans
un repas de cannibales. Aux îles Viti, plus
rap¬
prochées de la zone équatoriale, le capitaine
Bùréau, appartenant au port de Bordeaux, avait
trouvé, avec tous ses gens, une fin dont les dé¬
tails n’ont jamais été bien: connus. Des attentats
pareils ne pouvaient rester impunis : le capitaine
de vaisseau Cécille a tiré vengeance des sauvages
de Chatam ; le contre-amiral Dumont-Durville a
châtié ceux de Viti et mis le feu à deux villages.
Partout le pavillon français a obtenu des répara¬
tions éclatantes.
.
-
.
i
Ces faits ont dû toutefois démontrer la néces¬
sité d’un ôtablisscmen't permânent qui surveillât
VOYAGES ET MARINE.
m
la mer du Sud et les ri¬
vages de l’Amérique Occidentale. Tout le monde
sentait le besoin d’une position militaire destinée
à jouer dans le grand Océan le rôle de nos'Anà la fois les groupes de
tilles dans l’Océan Atlantique. Le gouvernement
français avait d’abord songé à l’île sud du groupe
de la Nouvelle-Zélande, ce qui eût été un choix
incontestablement préférable
à celui qui a été
fait. L’Angleterre a malheureusement pris les de¬
elle a envoyé sur ces terres vastes et fé¬
un essaim d’agriculteurs écossais, des
instruments d’exploitation, des missionnaires et
vants;
condes
un
gouverneur, le capitaine Hobson. Le-pavillon
britannique flotte dans la baie des Iles, et la Nou¬
velle-Zélande est désormais anglaise. Un petit
comptoir français, déjà fondé sur la presqu’île de
Banks, s’est vu contraint, tout en protestant,
d’accepter cette suprématie. Peut-être eût-il été
possible de faire deux lots de ce groupe, en ad¬
jugeant l’île du nord à l’Angleterre, l’île du sud
à la France; mais cette division et ce voisinage
offraient quelques périls que notre gouvernement
aura voulu éviter. Comme contre-poids à l’occu¬
pation anglaise, il a pris possession des îles Mar¬
quises. On ne pouvait pas faire preuve de préten¬
tions plus modestes.
Les considérations religieuses n’ont pas peu
contribué à cette résolution. L’histoire des mis-
LES
ILES
MARQUISES.
463
sions catholiques dans la Polynésie, peu connue
encore, demanderait à être racontée avec plus de
développements qu’on ne peut lui en accorder ici.
Les efforts de cette propagande, dont le
foyer est
à Paris, ne remontent pas au-delà de<1834 ou
1835. Sous la restauration,
le catholicisme n’a¬
vait paru dans ces mers qu’en voyageur. Le cha¬
pelain de la frégate l’Uranie baptisa, en 1821, le
frère du roi des Sandwich ; ce, fut la seule con¬
quête de cette époque, et elle ne laissa point de
traces. En revanche, des missionnaires
protes¬
tants de diverses sectes, anglicans ou wesleyens,
s’emparèrent peu à peu des îles les plus impor¬
tantes du Monde Maritime. Les Sandwich
échu¬
wesleyens; Taïti, Tonga et la Nouvelleépiscopaux. Ils y fondèrent des
églises, y bâtirent des chapelles, et substituè¬
rent graduellement leur influence a l’autorité des
chefs indigènes. Un travail lent et continu amena
la transformation des coutumes locales, qui firent
place à des pratiques de dévotion trop rigou¬
reuse pour ces peuples, si libres et si insouciants
jusqu’alors. En même temps, l’intérêt du culte
n’était pas oublié. Les évangélistes frappèrent
des impôts au profit de
lai^ssion, et les insu¬
rent aux
Zélande
aux
laires de Taïti et des Sandwîcnse virent contraints
de payer
des redevances en huile de coco, en
arrow-root et en
bois de sandal. Ainsi tous les
464
VOYAGES
honneurs et tous les
ET MARINE.
avantages de la souverai¬
neté se concentraient dans les mains des apôtres
luthériens, et les rois ou reines du pays n’étaient
plus que des instruments dociles dont ils dispo¬
saient à leur gré, tantôt contre les indigènes j
tantôt contre les visiteurs européens.
Cette situation était parfaitement assise lorsque
les missions de France songèrent à opposeréglise
à église, croyance! à croyance. Il faut rendre jus¬
tice aux efforts de nos prêtres catholiques: jamais
plus de désintéressement ne s’allia à plus de cou¬
rage. Quelques-uns d’entr’eux, comme MM. de
Pompallier, François de Paule, Carret et Laval j
ont affronté bien des dangers et bravé de cruelles
misères avant de pouvoir trouver dans ces nom¬
breux archipels une occasiori d’exercer leur
ministère. Partout où ils se sont rencontrés avec
les
luthériens, des persécutions sourdes ou fu¬
rieuses sont
venues
les assaillir^ A la Nouvelle-
Zélande, M. de Pompallier n’a pu se maintenir
qu’en s’établissant hors de la zone des missions
protestantes. A Taïti, deux de nos prêtres ont été
enlevés de force la nuit et embarqué contre le
droit des gens; aux Sandwich, les mêmes vio¬
lences ont
signaléa^riséjbur, et une déportation
éèi^galement suivie. Ce n’est
guère qu’aux îles Gambier, dans un tout petit
groupe de l’archipel de la Société, que les mis-
arbitraire s’en
lÆS ILES
MAUQUISHIS.
455
sionnairç^ catholiques GBl pu jeter les bases d’un
établissement durable. Il y a sept ans environ, un
bàtimerit de pommerce J déposa deux ppêtres qui
entreprirent la conversion d’une peuplade ido¬
lâtre et fanatique. : Pendant six mois, leur vie fut
tous les: jours en danger, mais leur patience,,
leur douceur, le soin qu’ils prenaient des en¬
fants, des vieillards, des malades, finirent par
adoucir ces natures farouches. L’un des chefs se
convertit; les autres suivirent cet exemple. Au¬
jourd’hui les quatre îlots qui composent ce
entièrement catholiques. Lorsque
il assista à
à l’office divin, célébré en plein air et en pré¬
sence de toute la population. Depuis lors, nos
missionnaires ont pu construire une chapelle, où
les cérémonies du culte sont du naoins à l’abri
des intempéries des saisons.
Le gouvernement français a suivi avec quelque
intérêt les progrès de cette propagande. Deux
frégates, la Vénus et VArtémüe, ont exigé la ré¬
paration des mauvais traitements que nos mis¬
sionnaires avaient eu à essuyer de la part des
groupe sont
l’amiral d’ürville y passa, en 1839,
cultes rivaux. La Vénus a frappé une.contribution
l’Artémise, a imposé au souverain de Sandwich une
garantie de 20,000 gourdes. On a traité avec les
indigènes, qui, sous l’empire de la terreur, ont
de 2,000 gourdes sur les chefs de Taïti;
456
VOYAGES ET MARINE,
souscrit à toutes les conditions
qui leur ont été
pouvait être là
que des concessions fugitives, fruit de la néces¬
sité, des engagements contractés sous la volée des
canons de nos
frégates, et qui devaient être violés
aussitôt qu’elles auraient quitté ces rivages. Le
gouvernement français l’a compris , et cette
considération n’a pas été sans influence sur
l’occupation des îles Marquises comme centre
d’action et point d’appui permanent du catholi¬
cisme dans toute l’étendue de l’Océan Pacifique*.
dictées. Mais évidemment
ce ne
Nos missionnaires recueillent le fruit d’un
pre¬
mier dévouement, et l’on pourra voir désormais,
sur ces îles
lointaines, le dévouement désintéressé
de nos prêtres aux prises avec l’esprit calculateur
des prêtres luthériens.
-
Ainsi la pensée qui a présidé à l’occupation des
îles Marquises peut se résumer en peu de mots ;
protection maritime et influence religieuse. A la
colonisation de la Nouvelle-Zélande et aux entre¬
prises des missionnaires protestants, la France a
répondu par une tentative analogue, quoique sur
une bien
plus petite échelle. 11 a été en outre
question de convertir quelques-unes des îles con¬
quises en colonies pénitentiaires; mais ce ne sont
'
Ce résultat est principalement
dû aux sollicitations de la
qu’elle a trouvé auprès
Maison de Picpus et à l’appui bienveillant
de la reine.
LES ILES
MARQUISES.
457
jusqu’ici que des bruits vagues, et il est au moins
oiseux de discuter des hypothèses.
Quant à l’intérêt commercial attaché à cette
occupation, il est impossible de se dissimuler
qu’il manque d’importance. En dehors de la
pêche de la baleine, dont il a été question plus
haut, les mers polynésiennes n’offrent rien qui
puisse faire présager des relations suivies et fruc¬
tueuses avec l’Europe. Vînt-on à bout de natura¬
liser dans ces pays le goût de nos arts et de nos
industries, qu’une autre difficulté se présenterait,
celle des retours. Le sol de l’Océanie ne fournil
aujourd’hui que peu d’articles, l’arrow-root, le
bois de sandal, l’huile de coco, dont l’écoulement
a lieu dans un
rayon limité. La mer donne les
holothuries, ou tripangs, assez recherchés en
Chine; les nacres de perle, dont les prix sont
très avilis; enfin les perles de l’archipel de la
Société, qui ne peuvent rivaliser, ni pour l’éclat
ni pour les dimensions, avec celles de l’Inde.
Tout cela ne forme pas la base d’un
chargement
et ne saurait suffire à une suite
d’expéditions. La
Nouvelle-Zélande seule renferme un produit, le
phormium tenax, espèce de lin d’une blancheur et
d’une force merveilleuses qui pourrait desservir
un service fructueux et
étendu; mais la NouvelleZélande est à l’Angleterre, et nos armements
n’y
paraîtront qu’au second rang. Là où les Anglais
458
VOYAGES ET MAIUNE.
les itiPiéricains passent, on peut être assuré
et
que la France a très peu de chose à faire.
question doit s’agiter, celle de
savpir si les produits des tropiques, le sucre, le
café, le coton, ne pourraient pas se,naturaliser
avec
avantage aux îles Marquises, et dans le reste
de l’Océanie. Sans contredit, .ces cultures y
réussiraient, le climat s’y prête, le sol aussi.
Mais dans l’état actuel des communications, les
Une autre
frais de transport absorberaient, et aur-delà,
la
valeur de ces denrées. Le prix de revient d’une
marchandises s’accroît en raison des distances,>
et
le sucre des Marquises, si jamais on y en ré¬
colte, ne luttera contre celui de nos Antilles que
dans la proportion de 24,000 kilomètres de par-r.
cours à 6,000. Les assurances, les risques dans
des mers orageuses, tout contribuerait à rendre
le combat impossible.
Il faut donc renoncer à
voir les cultures des Tropiques se propager dans
archipels de l’Océanie, si ce n’est pour la
locale. Les colonies trop éloi¬
gnées ne sont jamais qu’une charge, témoin les
Moluques, très onéreuses au gouvernement hol¬
landais. Il ne faut pas Se bercer d’illusions : les
îles Marquises coûteront à la France beaucoup
plus qu’elles ne pourront jamais lui rendre. C’est
une occupation politique; rien de plus.
Pour l’envisager sous un aspect plus favorable.
les
consommation
LES
ILES
MARQUISES.
450
beaucoup parlé,' depuis un- mois,>de la ca¬
nalisation de l’Isthme dé Panama. Notre temps a
on,a
goût des problèmes,'et celui-ci est l’un des
plus grands que puisse aborder le génie humain:
Sans; doute il n’est pas insoluble, mais de longues
années s’écouleront peuUêtre avant que la commüle
nication entre les deux océans soit tentée d’une
manière sérieuse. L’insalubrité des lieux,
l’état
politique du pays, les rivalités des grandes puis¬
sances, la difficulté de réunir les capitaux néces¬
saires, éloigneront longtemps encore cette gigan¬
tesque et désirable entreprise*. D’ailleurs des deux
isthmes qui font aujourd’hui obstacle à l’activité
commerciale, ce n’est pas celui de Panama qui
trouble le plus d’intérêts, et arrête le plus de re¬
lations. L’isthme de Suez est à nos portes; il nous
sépare, par une barrière peu considérable, des
eaux
asiatiques. C’est de ce côté qu’il faut di¬
riger le premier effort, et quand cet obstacle
sera
vaincu, ce ne sont pas seulement quelques
îlots, comme les Marquises, qui seront à notre
portée, mais un fertile royaume, comme Mada¬
gascar.
Toute exagération écartée, l’occupation des îles
Marquises reste donc un fait de quelque impor¬
qui sert de réponse
tance, une démonstration
'
Voyez le chapitre suivant.
400
aux
VOYAGES ET MAKINE.
empiètements de l’Angleterre. Nos pêcheurs
et nos marins sauront
désormais où trouver un
appui dans ces mers lointaines, et les mission¬
naires protestants n’oseront plus maintenir, par
la violence et les sévices, leurs prétentions au
monopole des travaux apostoliques.
ni:
CAMAIilSiATIOlV
L’ISTHME DE PANAMA.
Quand on étudie, même avec l’esprit le plus
défiant et le plus philosophique,
le mouvement
général des races et la tendance des diverses ci¬
vilisations à s’attirer, à se pénétrer, à se con¬
fondre, on ne peut s’empêcher de reconnaître
que le globe est en marche vers une sorte d’assi¬
milation et d’unité. Ce que la nature avait pré¬
paré, le commerce, la propagande religieuse,
l’ont poursuivi, et aujourd’hui la politique le
continue. Dieu n’a pas créé le monde pour l’iso¬
lement; il en a rattaché les parties par des liens
puissants et mystérieux; il les a douées de charmes
qui les convient à un hymen perpétuellement fé¬
cond. Sur le sein de la terre il a jeté la variété
des produits; dans le cœur de l’homme il a mis
4m
VOYAGES ET MARINE.
l’instinct d’une curiosité inépuisable. Depuis les
premiers âges historiques, un flux et un reflux se
sont établis :d’un continent à un autre et
de popu¬
lation à population. L’Asie a dégarni ses plateaux
pour peupler les solitudes de l’Europe; l’Europe
a tiré de son sein les races
intelligentes qui se
partagent
aujourd’hui l’Amérique. L’Ooéanie
résistait â cette loi d’invasions successives, elle y
obéit aujourd’hui et ne s’appartient plus.
L’Afri¬
l’influence fran¬
çaise en a entamé la zone septentrionale, tandis
que l’Angleterre l’attaque, du côté du sud, par la
colonisation patiente qui rayonne autour du cap
de! iBo ri nè-Espérance.
Ainsi üéducation dit globe se fait dé contittént
ài coatinerit,-.et ^initiative passe sans cessé d’un
peuple à un >autre. L’A.sie a dépuis longterripé
résigné ) ses pouvoirs iau profit de l’infatigable
Europe ,! iefc l’ Amérique du Nord aspiré .déjà âu
partage de Gette:fonGtioll gloriéusë. La civilisation
est eojnriîé la fortune; elle change volontiers
d’insi^ruments et brisé sans pitié céux qui lui Ont
que elle-même s’en défend mal :
.
ser.vi.'iJamaisiee inôüvefnénf ain'biiIatoiré ne s’ar¬
troui^é sôn èmplôî. Lës
vuesâtidi-vidUéllés; iës-irité'rêts passàgéés idéutàvigàtion'iietlI'déi'ébfntriët'éèv^èOnéourërit'; dé*' léur
côté'3 ééS'Sgrands résultats",- lés coinpTèfenL, lés
aehèventiiSUir touSdes pointSll’îdéë laplds’rivancéè
rête!, etehaqué race-y
CANALISATION
DE
l’ISTHME
DE
EANAMA.
463
dompte et absorbe celle qui l’est moins; la natibh
raffinée soumet et s’assimile la nation sauvage ou
s’accomplit de la sorte!’En¬
quelques années, et il ne restera plus un
seul coin sur notre planète qui puisse se dire
étranger à l’ensemble de ses destinées. La civili¬
sation a pris le globe dans ses puissantes mains,
barbare. La fusion
core
et elle
semble vouloir le pétrir de manière à ce
que toutes ses aspérités s’effacent. '
-:tComme pour préparer de la besogne à cet ave¬
nir, la nature a ré.servé des questions géogra¬
phiques dont l’intérêt ne saurait se limiter ni à
un seul peuple, ni à une seule
puissance. Par
une
singulière disposition des lieux, ces questions
affectent l’économie entière des relations humai¬
nes, et ne peuvent se résoudre sans imprimer de
longs contre-coups et avoir un vaste retentisse¬
ment.
Telles sont les canalisations des isthmes
de Suez et de Panama. Il suffit de'jeter un long
coup-d’œil sur la carte pour s’assurer des résul¬
tats attachés à ces gigantesques entreprises. Pour
la navigation et pour le commerce ce serait une
révolution véritable. L’A;sie gangétique et ma¬
laise, mise à vingt jours de distance du bassin de
la Méditerranée, d’une part; de l’autre, le golfe
de Galifornie et la mer Vermeille, les échellès de
l’Amérique du Sud, depuis Guayaquil jüSqu’à
Valdivia;'Lima, Callao, les Intermedios/Vàlpa-
464
VOYAGES ET
MAlUiS'E.
raiso, la Conception, toute la Polynésie et les îles
Marquises, entrant dans un nouveau cercle d’ac¬
tivité et rattachés par un lien puissant au vaste
foyer des affaires que l’Europe crée et alimente :
tels pourraient être les effets immédiats
sou¬
dains, irrésistibles, de ces nobles travaux. Cette
Inde, si paresseuse et si opiniâtre; ce Céleste
Empire, type d’immobilité; ces vastes états qui
ne se défendent
plus que par l’inertie et la dé¬
composition, appartiendraient désormais à l’in¬
fluence européenne, au génie européen. Ainsi
pourrait se réveiller ce vieux monde enlacé dans
,
ses inflexibles coutumes comme un cadavre
tien dans ses bandelettes.
égyp¬
Sur la canalisation de l’isthme de Suez, nous
aurons
peu de chose à dire : c’est là pourtant une
pensée qui germa dans de fortes têtes depuis les
Ptolémée jusqu’à Albuquerque, et
naguère en¬
core Napoléon. A diverses
époques une commu¬
nication fut ouverte entre la mer
Rouge et la
Méditerranée. Les Pharaon, à qui l’on doit des
merveilles monumentales, comme les
pyramides,
les colosses de la plaine de Thèbes le Memnonium, les obélisques, les temples de Karnak et
de Louqsor, ne durent pas borner leur
gloire à
ces érections
splendides et vaines. Dans un pays
où l’on avait si peu de
respect pour les sueurs de
l’homme, il est impossible qu’une jonction indi,
CANALISATION DE L’ISTHME DE PANAMA.
465
quée par la nature, imposée par les besoins de
populations nombreuses, n’ait pas été exécutée
et maintenue longtemps. Aussi
présume-t-on, en
s’appuyant sur des textes assez précis d’Eusèbe
et de Jules Africain,
qu’un Aménophis fit creuser,
vers le
dix-septième siècle avant notre ère, à huit
lieues au-dessous de Thèbes, un canal de navi¬
gation entre le Nil,.à la hauteur de Coptos, et la
mer
Rouge à Cosséir. Comblé en grande partie
à la suite de l’invasion brutale de
Cambyse, ce
canal fut dégagé et rouvert, vers l’an 263 avant
Jésus-Christ, par Ptolémée-Philadelphe, à qui
l’on doit aussi la célèbre version des livres sacrés,
connue sous le nom de version des
Septante. Les
Lagides, dynastie glorieuse et intelligente, réali¬
sèrent en outre une seconde communication entre
les deux.mers, au moyen d’un canal dont la
prise
était à Suez et le débouché dans le Nil, à sa bouche
Pélusiaque. A leur tour, les kalifes mirent la main
à l’œuvre. Quand le Kaire fut devenu leur
capi¬
tale, ils songèrent à l’unir à un port arabiijue. Un
général des Abbassides, Ebn-Touloun, commença
les travaux du canal du Prince des Fidèles, et le
lieutenant, le bras droit des Fatimites, Djouhar,
les acheva. Cette œuvre d’art aboutissait à Suez
par Hadjeroud, en longeant la Vallée de l’Égare¬
ment. Sa tête de
jonction vers le Nil existe encore
dans le
Khalygy qui traverse le Kaire et va se
30
-
?!:k'-
46C
VOYAGES ET MARINE.
perdre dans \e Birket-el-Hagg, ou Lac des Pè¬
lerins.
A l’époque où
les Français, conduits par l’é¬
occupèrent l’Égypte, une
toile de Bonaparte,
commission, composée de savants et d’ingénieurs,
explora l’isthme de Suez dans tous les sens, soit
pour reconnaître les vestiges de la canalisation
antérieure, soit pour préparer les voies à une
communication exécutée d’après les données de
la science moderne. On put constater alors
l’isthme de Suez n’est, sur presque tous
que
les
points, qu’une plaine unie et mouvante, dont les
couches solides se dessinent sous les sables par
de légères ondulations. En d’autres endroits,
cette plaine est hérissée de dunes de deux à trois
mètres de hauteur, fixes, quoiqu’on partie sa¬
blonneuses; et, au milieu de cette nudité géné¬
rale, toutes couronnées d’un peu de végétation.
Le seul accident essentiel de ce terrain, est celui
qui résulte d’une suite de lacs connus des Latins
sous le nom de lacs Amers [lacus Amari), et que
les Arabes appellent indistinctement BirketTemsâh (lac du Crocodile), ou Bahr Ebn-Menegy
(mer d’Ebn-Menegy ). Tout indique, qu’en des
temps éloignés, ces bassins d’eau salée, situés en
partie au-dessous du niveau de la mer, étaient
navigables, et qu'ils servaient de lien et d’aliment
au canal des deux mers. Aujourd’hui ils sont
CANALISATION DR
L’ISTIIME
DE
PANAMA.
467
presque à sec ; à peine y décou\re-t-on çà et là
quelques cunettes remplies d’une eau extrême¬
ment salée.
C’est sur l’un des côtés de leur
péri¬
phérie que les ingénieurs français reconnurent
une tête des
digues du canal, qui d’un côté venait
se perdre dans les lacs
Amers, et de l’autre se
prolongeait du côté de Suez pendant cinq lieues
jusqu’à la hauteur d’Hadjeroud. Son lit fut dé¬
couvert dans une
largeur de trente-cinq à qua¬
rante mètres. Sa profondeur, très
variable, pou¬
vait s’évaluer, en
moyenne, à quatre ou cinq
mètres, en tenant compte de la hauteur des di¬
gues ; mais elle avait dû, en s’éloignant du golfe,
s’accroître jusqu’à sept ou huit mètres. D’autres
vestiges retrouvés dans l’ouady, ou vallée du Nil,
offraient des caractères analogues et complétaient
la ligne navigable entre les lacs Amers et la bouche
Pélusiaque.
Ainsi l’existence d’une ancienne route
l’isthme même et en
marine,
ligne directe, ne peut
plus former l’objet d’un doute. Elle résulte d’une
reconnaissance officielle, authentique, scientifi¬
que. Mais il est ju.ste d’ajouter qu’un pareil tracé
serait aujourd’hui inadmissible, tant l’état des
lieux a subi des modifications profondes. D’un
sur
côté le dessèchement des lacs Amers a
privé tout
canal futur de son réservoir d’alimentation; de
l’autre, la disparition de la bouche Pélusiaque,
468
SfeYAGES ET MAIUNE.
qui, à la suite d’ensablements successifs, semble
s’être absorbée clans le grand étang Menzaleh, a
enlevé à la communication maritime son issue
naturelle vers la Méditerranée. Si l’on ajoute à
cela l’absence de toute ville importante qui puisse,
sur ce littoral, suppléer à l’antique et florissante
Péluse, on n’aura encore qu’une portion des obs¬
tacles qui s’opposent de nos jours à une ligne de
navigation directe. La ligne indirecte, par le
Kaire et le Nil, ne présente en revanche aucun
de ces
inconvénients. Outre qu’elle dessert les
capitales de l’empire Egyptien , elle ren¬
dans le fleuve une voie naturelle et peut
s’appuyer, pour le reste, sur le tracé de l’ouvrage
des kalifes. Quel que soit d’ailleurs le moyen
qu’empruntent les relations entre les deux mers,
que l’on adopte un canal ou un chemin de fer,
un système unique ou un système combiné, la
seule direction possible, réalisable et féconde,
est celle qui réunira Alexandrie et le Kaire au
golfe de Suez. C’est celle qu’adopte M. Waghorn,
qui voudrait faire du transit de l’ithsme l’objet
d’une spéculation privée, et à diverses reprises,
les gouvernements de Londres et de Calcutta ont
envoyé sur les lieux des ingénieurs chargés de
poursuivre d’unemaniére officielle, quoique mys¬
térieuse, des études préliminaires. Si l’on voulait
trouver la cause des empêchements insurmon-
deux
contre
CANALISATION
DE
l’ISTHME DE PANAMA.
469
soulève la question orientale, il ne
la chercher ailleurs. Le cabinet de
Londres s’inquiéterait peu que Méhémet-Ali fût
tables que
faudrait pas
ou
non
un
vassal rebelle, s’il tenait dans ses
mains la clef de l’isthme, et si l’Egypte n’était pas
désormais placée sur le chemin des Indes. La dif¬
ficulté n’est pas politique, mais topographique.
Il
sera
soudre.
plus facile de l’ajourner que de la ré¬
L’isthme de Panama n’est pas de nature à éveil¬
susceptibilités semblables. Les états du
Nouveau-Monde, absorbés jusqu’ici dans les soins
de leur organisation intérieure, ayant tout à im¬
proviser, lois, institutions, mœurs, industrie,
commerce, gouvernement, n’ont pas encore pu
mettre à leur service ces jalousies transcendantes
qui caractérisent la politique européenne. C’est
pour eux une question de civilisation générale et
ler des
non un
intérêt de nation, de zone, de continent.
Le commerce du monde doit y gagner de nouveaux
débouchés, la colonisation de nouvelles terres.
La somme des relations humaines s’en accroîtra
infailliblement, et chaque peuple y trouvera la
part que lui auront faite son activité et son in¬
telligence. C’est là ce qui importe. Que le bien
s’opère, que le monde marche, voilà l’essentiel.
Empêcher pour ne rien faire soi-même, est-ce
un rôle
qui puisse s’avouer, se soutenir long-
470
VOYAGES
ET
JIAKINE.
temps? Ce rôle est pourtant celui que jouent, de¬
puis quarante siècles, les nationalités humaines,
tantôt par la diplomatie, tantôt par la guerre. Il
serait temps de mettre un terme, à cette lutte
énervante et stérile. Dieu n’a pas livré pour tou¬
jours le monde aux querelles et à la jalousie.
D’excellents esprits se sont, à diverses épo¬
ques, occupés de l’isthme de Panama et de sa
canalisation, les uns à cause des avantages, les
autres à cause des grandeurs de l’entreprise. Sé¬
parer ce que la nature a joint, trancher le lien
qui unit deux continents est une tâche qui de¬
vait subjuguer l’imagination ; supprimer par un
travail humain deux mille lieues de navigation
orageuse autour de l’Amérique du sud est un ré¬
sultat qui devait satisfaire la raison et sourire
aux intérêts. Tant que la race espagnole régna
seule dans le Nouveau-Monde, les instincts de
mollesse, et peut-être les préjugés religieux,
écartèrent toute initiative de ce genre. Cepen¬
dant il semble que, meme vers ce temps, il y eut
des reconnaissances faites par des ingénieurs eu¬
ropéens soit entre le Guazacoalco et la mer Paci¬
fique, soit entre le lac de Nicaragua et le golfe du
Mexiquef mais aux premières études le gouver¬
nement prit ombrage, et s’appliqua dès-lors à
laisser cette zone dans un état de solitude et d’a¬
bandon. Il ne se départit jamais de ce système
CANALISATION
L’ISÏHME: DE PANAMA.
DE
471
divers documents le prouvent. On trouve en ef¬
fet dans la correspondance de JelFerson, alors mi¬
nistre à Paris, sous les dates de 1787 et 1788, les
adressées à M, William
deux lettres suivantes
Carmichaël, à Madrid.
1.
Pai'is, 11 décembre 1787.
«
On m’assure ici que le gouvernement
espa¬
gnol s’est occupé d’une manière sérieuse du per¬
cement de
l’isthme de Panama. Des études ont
été faites sur les lieux ;
mais il semble qu’elles
n’ont servi qu’à prouver les immenses difficultés
de cette entreprise. »
il.
Paris, 27 mai 1788.
sujet de l’isthme de'Panama, Bourgoin
(et il désire ne pas être nommé) que des
études de nivellement ont été poursuivies, qu’un
«
Au
dit
canal est praticable, et que des raisons politiques
s’opposent seules à son exécution. Vous compre¬
nez de quel prix est cette communication et com¬
bien d’intérêts s’y rattachent. »
Il est de fait que
le gouvernement espagnol
considérait l’isthme comme la clé de sa puissance
coloniale. Placée entre la Nouvelle-Grenade et le
472
VOYAGES ET
MAKINE.
Guatemala, le Pérou et le Mexique, cette langue
de terre formait, pour ainsi dire, le centre de ses
possessions, et lui offrait, comme point d’appui
militaire, Panama d’une part, Porlo-Bello de
l’autre. Une communication maritime entre ces
deux sections de son empire
devait y attirer les
flottes rivales et la blesser au cœur. Du moins le
pensait-elle. Aussi la vit-on négliger de soumettre
les Indiens qui occupaient la partie septentrionale
de l’isthme, afin de laisser subsister un épouvan¬
qui éloignât les visiteurs curieux.. Les me¬
précaution allaient plus loin encore, s’il
faut en croire le géographe Thomas Jeffry, qui
écrivait en 1782. D’après cet auteur, le gouver¬
neur de San-Juan de
Nicaragua avait pour ins¬
truction formelle de ne jamais laisser un seul
Anglais pénétrer dans le rayon du lac, afin que
l’Europe ne se fit point une idée précise de son
importance topographique.
Avant l’exploration de M. Alexandre de Humboldt, la canalisation de Pisthme ne se présentait
donc que sous la forme d’une idée confuse et mys¬
térieuse. Le savant voyageur fut le premier en
faveur de qui le gouvernement local se départit
de ses rigueurs, et à défaut d’études personnelles,
tail
sures de
il fut'admis du moins à connaître les résultats
généraux des explorations antérieures. Sa science,
son coup-d’œil sûr et pénétrant, firent le reste.
CANALISATION
DE
L’ISTHME
DE
PANAMA.
473
porta d’une manière si juste,
qu’elle fait encore autorité après trente-cînq ans;
les découvertes plus récentes ne l’ont point in¬
firmée. M. de Humboldt constata que le perce¬
ment de l’isthme pouvait s’effectuer sur cinq
points; sur l’isthme de Darien; dans la province
colombien-ne de Choco; entre le golfe de Tehuantepec et la rivière du Guazacoalco ; par le lac de
Nicaragua; enfin sur l’isthme de Panama.
Le percement de l’isthme de Darien, qui, dans
sa partie la plus étroite, offre une
largeur de
soixante milles, semble présenter de grandes dif¬
ficultés d’exécution. On aurait bien jusqu’au tiers
de l’isthme une navigation naturelle dans la ri¬
vière de Santa-Maria et dans le sinus profond
que forme le golfe de Saint-Michel; mais, outre
que la rivière exigerait d’énormes travaux de ca¬
Son observation
nalisation , on rencontre, dans l’intérieur même
de l’isthme, une chaîne de montagnes si élevées
qu’il faudrait y pratiquer des tranchées gigan¬
tesques. L’insalubrité du climat ajoute encore à
ces obtacles et les complique. Quand à la com¬
munication par la province colombienne de Choco,
M. de Humboldt ne se borne pas à la regarder
seulement comme possible, il assure qu’elle existe.
S’il faut en croire les versions locales, le ravin de
la Raspadura, creusé aux frais d’un curé du
pays, unirait les eaux du Rio Atrato, qui se jette
VOYAGES ET MAIUNE.
474
dans la mer des Antilles, à celles du Rio Noanama,
qui débouche dans la mer du Sud, et dans les
fortes crues, des barques chargées de cacao aul'aient souvent passé d’une mer à l’autre. Alors
même que ce fait serait aussi prouvé qu’il l’est
peu, il est évident que cette communication fac¬
tice et temporaire ne pourrait offrir qu’un intérêt
de curiosité, et ne serait d’aucune utilité réelle
La solution du problème est ailleurs. L’isthme
de Tehuantepec ne
semble pas un terrain plus
favorable. MM. de Humboldt et Robinson ont
bien cru que le Guazacoalco pouvait être facile¬
ment lié au Rio Chimalapa, par un
canal de jonc¬
mais
tion creusé au travers des forêts de Tarifa;
l’approfondissement des deux cours d’eau, la
distance qui les sépare, les difficultés du terrain,
et surtout
l’insalubrité du climat, sont autant
d’obstacles que le.voyageur Pitman a signalés, et
qui seraient à peu prés invincibles.
Ces trois points étant mis hors de cause, il ne
reste plus que la jonction par le lac de Nicaragua
ou par l’isthme de Panama, seuls projets dignes
d’uné attention sérieuse, et vers lesquels se sont
*
Dans la seconde édition
de son voyage, publiée en 1827,
M. de Humboldt a retiré ce que son assertion au sujet
de cette
communication fluviale pouvait avoir de formel. Il n’a maintenu
que la possibilité de son exécution à
dérables.
ta suite de travaux consi¬
CANALISATION
BE
LTSTHME
DE
PANAMA.
475
dirigés lesefForls les plus récents. C’est là-dessus
que roulent les divers documents auxquels nous
emprunterons une partie de cette étude, entre
autres une brochure
de M. William Radclilf de
New-York, profondément versé dans ces matières,
et un rapport fait au congrès par une commission
spéciale que présidait l’honorable M. Mercer de
la Yirginie.
L’historique des projets de canalisa¬
tion, leur valeur, leurs chances probables se
trouvent consignés dans cette dernière enquête,
qui emprùnte à son origine même une impor¬
tance particulière.
A peine l’Amérique espagnole eut-elle pro¬
clamé sur tous les points son indépendance et
séparé ses intérêts de ceux de la métropole, que
l’union des deux océans, Atlantique et Pacifique,
devint l’une des pensées dominantes des gouver¬
nements nouveaux. La
confédération de l’Amé¬
rique Centrale (Guatèmela), pacifiée et organisée
la première, prit l’initiative de ce vaste projet,
et fit un appel aux capitaux étrangers qui seuls
pouvaient le réaliser. De son côté, la république
de la Nouvelle-Grenade (Colombie) ne voulait pas
déserter les honneurs et les avantages de l’entre¬
prise : elle promit son concours aux spéculateurs
d’Amérique et d’Europe. Ainsi les deux états en¬
trèrent dans une voie de rivalité pour la canalisa¬
tion de l’isthme, l’un lui donnant pour théâtre le
476
VOYAGES Eï
MARINE.
lac de Nicaragua et la rivière deSan-Juan, l’autre
le terrain situé entre
Chagres et Panama. La
lutte devait désormais se limiter entre ces deux
points. On va en suivre les incidents pafallèles.
Dès le 18 septembre 1824 , la nouvelle répu¬
blique de l’Amérique Centrale reçut des propo¬
sitions de la part d’une compagnie anglaise que
représentaient MM. Barclay et compagnie, et le
2 février suivant, d’une société anonyme des
États-Unis, en tète de laquelle figuraient le colo¬
nel Charles Bourke et M. Mathieu Llanos. Ces
derniers allaient jusqu’à annoncer que la société
était à la veille d’acheter un brik de guerre,
à
bord duquel on mettrait des ingénieurs chargés
de poursuivre les éludes nécessaires,
tant sur le
lac de Nicaragua que sur la rivière do San-Juan,
mais
aux
conditions suivantes : 4" Privilège ex¬
à vapeur sur le lac, sur la
rivière et sur le canal ; 2“ permission de couper
clusif de navigation
dans la pi’ovince tout le bois nécessaire pour les
travaux; 3“ immunité de droits d’entrée pour
toutes les marchandises destinées au service de la
compagnie jusqu’à l’achèvement complet du
canal ; 4“ privilège d’exploitation du canal moyen¬
nant une
redevance. En retour de
ces
conces¬
sions, la compagnie accordait au gouvernement
vingt pour cent de droit sur le
brut des recettes, et après l’expiration
de Guatemala
montant
CANALISATION DE
L’ISTHME DE PANAMA,
477
du privilège, la remise du canal, qui serait devenu
la propriété de l’état.
Sans statuer sur
le mérite d’aucune de ces
offres, le gouvernement de l’Amérique Centrale
rendit un décret en date du 12 juillet 1825, dans
lequel, conviant les capitaux étrangers à cette
entreprise, il promettait son concours pour l’exé¬
cution en offrant de convertir les sommes qui se¬
raient dépensées en titre de dette publique. Les
revenus du canal devaient être appliqués au ser¬
vice des intérêts et à l’amortissement du capital,
déduction faite des frais de réparations, d’exploi¬
tation, d’entretien et de défense, ta navigation
de ce canal était d’avance déclarée libre, sans
qu’on pût en exclure ni les neutres, ni les nations
amies.
En même
temps l’attention du gouvernement
des États-Unis était attirée sur le même sujet, par
les premières communications diplomatiques du
chargé d’affaires de Guatemala. Sous la date du
8 février 1825, ce fonctionnaire écrivait au secré¬
taire d’état de l’Union :
«
Je dois vous dire, monsieur, comme repré¬
sentant de
la Confédération Centrale, que rien
intérêt pour nos
républiques que votre intervention
dans la grandiose entreprise de la jonction des
deux mers. Ce travail pourrait ainsi émaner de
ne
lui prouverait mieux votre
naissantes
478
VOYAGES ET MARINE.
l’initiative des deux états et devenir leur propriété
commune.
«
Au point où en sont les choses et d’après les
plans que j’ai l’honneur de vous soumettre, la
jonction est possible, réalisable. Mon gouverne¬
ment est disposé à en faciliter l’exécution par tous
les moyens, et une compagnie américaine offre
de mettre la main à l’œuvre, dès que les deux
états se seront entendus à ce sujet.
L’envoi d’un
agent diplomatique auprès de notre Confédération
ne
pourrait qu’aider beaucoup à la solution de
importante affaire. »
A quoi M. Clay répondit en date du 48 avril
cette
4825:;
«
m:
Le projet de réunir nos deux mers est une de
pensées qui doivent faire époque dans les
et modifier profondément les relations
commerciales du globe. Il est hors de doute que
c’est un projet exécutable. Diverses lignes ont été
proposées, et tout porte à croire que la meilleure
est celle qui a pour base le lac de Nicaragua. Ce¬
pendant, pour une entreprise d’une telle gran¬
deur, il importe de procéder avec prudence et de
ne pas
compromettre le succès final par un pre¬
mier faux pas. Le président de l’Union a en con¬
séquence confié à son chargé d’affaires auprès de
la république du Centre le soin de prendre tou¬
tes les informations nécessaires à ce sujet. Si ses
ces
siècles
si.
CANALISATION DK
rapports confirment
L’ISTHME DE PANAMA.
479
l’opinion avantageuse qui
s’est accréditée sur cette ligne, il restera encore à
consulter le Congrès pour savoir quelle nature de
coopération il entend apporter à ce grand ou¬
vrage. Le chargé d’affaires des États-Unis aura à
témoigner à la Confédération du Centre tout l’in¬
térêt que le gouvernement américain prend à une
si magnifique initiative. »
Le résultat de ces ouvertures fut la signature
d’un contrat passé, le 46 juin 4826, entre le
gouvernement de l’Amérique Centrale d’une
part, et d’autre part une association projetée de
capitalistes américains, dont l’agent ostensible
était M. Charles de Beneski, et le principal inté¬
ressé, M. Aaron H. Palmer de New-York. Le
chargé d’affaires des États-Unis, le colonel Wil¬
liams, signa et certifia cet acte dont il avait été le
principal intermédiaire. Dans ce traité reparais¬
saient les clauses que l’on a déjà détaillées ci-des¬
sus, la liberté de navigation pour toutes les na¬
tions, moyennant une redevance fixée par le gou¬
vernement central, le droit de couper le bois pour
les travaux, les facilités et le concours nécessaires
pour les études, pour les achats de terrains, pour
les enrôlements d’ouvriers. La compagnie devait
retenir les deux tiers des produits; l’autre tiers
était dévolu au gouvernement. La république se
réservait toutefois de pouvoir racheter le canal.
480
VOYAGES ET MARINE.
moyennant le payement des sommes déboursées,
raison de dix pour cent l’an.
accrues de l’intérêt à
privilège, M. Palmer plaça d’a¬
entreprise sous les auspices des noms
les plus respectables de Nçw-York. Il forma un
comité dans lequel figuraient MM. de Witt-Clinton, Stephen Yan Rensselaer, C.-D. Golden, Phi¬
lippe Hone et Lynde Catlin, puis le mit à la tête
d’une société qui s'intitulait : Compagnie du canal
entre l’océan Atlantique et l’océan Pacifique, et qui se
constituait au capital de cinq millions de dollars,
divisé en quinze mille actions de cinq cents dol¬
lars chacune. L’acte portait que les ingénieurs
chargés de suivre les études seraient dans le Ni¬
caragua sept mois après les souscriptions closes,
et que les travaux commenceraient au bout de
l’année révolue. La compagnie s’engageait, en
outre, à faire l’avance au gouvernement central
de deux cent mille dollars pour les premiers tra¬
vaux de fortification et d’exploration du terrain.
Cette affaiVe, grandement montée et commencée
sous les plus brillants auspices, n’aboutit qu’à
un avortement. La crise financière de cette épo¬
que et les troubles politiques de Guatemala lui
furent funestes. Après avoir obtenu en Amérique
des souscriptions conditionnelles pour un mil¬
lion de piastres, M. Palmer se rendit à Londres,
où il sollicita vainement, durant dix mois, le conInvesti de
bord
son
ce
CANALISATION DE
l’ISTHME DE
PANAMA.
48î
capitalistes anglais. C’était alors un
de
spéculations, et la déconvenue du cacique des
Poyais rendait les bourses défiantes. Quelle que
fût la solidité des garanties que présentait
M. Palmer, il ne put vaincre cette situation des
esprits et surmonter la répugnance générale.
cours
des
moment
de découragement pour ces sortes
Le même échec attendait une seconde tentative
qui fut faite, sous des auspices plus brillants en¬
core, par une compagnie hollandaise dont l’intel¬
ligent roi de Hollande, Guillaume, était l’âme et
le principal souscripteur. Il paraît que, dans le
moment même où M.
Palmer obtenait la conces¬
parler, les Hollandais
avaient, de leur côté, cherché à profiter des
avantages promis par le décret du 12 juillet 1825.
sion dont
on
vient de
compagnie s’était formée au capital d’un
le roi s’était réservé la
moitié. Après l’avortement de M. Palmer, elle se
décida à agir. Un envoyé spécial, le général Verveer, se rendit en Amérique avec une mission du
roi des Pays-Bas, pour conclure un traité de
commerce et
poser les bases d’un autre traité
concernant la jonction des deux mers. Ces bases
étaient des plus libérales. Le canal devait être
Une
million de florins, dont
ouvert à tous
les navires marchands sans distinc¬
tion ; les navires de guerre devaient obtenir l’au¬
torisation de la république, et elle n’était accor31
482
VOYAGES ET MARINE.
dée, dans un cas de guerre, à aucune des parties
belligérantes. Le canal était un passage neutre,
et on voulait le faire reconnaître comme tel par
les fgrandes
puissances maritimes. Le projet,
d’ailleurs, lui attribuait des conditions de largeur
et
de
profondeur capables d’admettre les plus
gros navires de commerce en plein chargement.
Un port franc devait
ou
dans le voisinage.
être fondé à l’embouchure
Les négociations en étaient là, quand la révo¬
lution belge de 1830 vint en
en
paralyser l’essor et
détruire tout l’effet. Get événement changeait
position du roi des Pays-Bas; il ne pouvait
plus désormais aventurer ses ressources dans des
spéculations lointaines. Il retira son patronage,
et la compagnie fut obligée de se dissoudre sans
avoir pu s’organiser. Cependant de nouvelles ou¬
vertures ont eu lieu depuis lors, et il est à croire
que si quelque association sérieuse se formait
pour la jonction des deux mers , la Hollande n’y
demeurerait pas étrangère et répondrait au pre¬
mier appel.
Pendant que la République Centrale provoquait
ainsi, par tous les moyens en son pouvoir, la
réalisation de cette entreprise gigantesque, la
Colombie semblait oublier qu’elle avait aussi
quelque chose à y prétendre. Des troubles inté¬
rieurs, des guerres civiles, absorbaient son attenla
.
CANALISATION DE
l’ISTHME DE
PANAMA.
483
tien, et ne lui laissaient pas la liberté d’esprit
nécessaire pour s’occuper de conquêtes pacifi¬
ques. Bolivar, le premier, vers 1829, songea à
faire exécuter quelques études du côté de Pa¬
nama et deChagres, avec la pensée
d’appliquer
plus tard son armée aux travaux définitifs. Mais
déjà la main de la mort pesait sur lui. La
chambre provinciale du district de Panama prit
alors l’initiative. A deux reprises, en juin 1831
et en octobre 1833, elle appela sur cette impor¬
tante question l’attention du congrès général,
qui, pressé et mis en demeure, finit par rendre,
le 27 mai 1834 un décret à peu près semblable
à celui que la république du Centre avait adopté
en 1825. Seulement cet acte ne stipulait rien de
précis au sujet de la nature du travail, et, tout en
admettant la possibilité d’une jonction inter-ma¬
rine, il autorisait toute autre voie de communi¬
cation, telle que chemins ordinaires où chemins
de fer. Quoi qu’il en soit, aucune proposition
formelle ne semble avoir été la conséquence de
ce décret avant celle que fit, le 25 mai 1835, ce
même baron de Thierry, dont les destinées aven¬
tureuses ont occupé récemment la curiosité pu¬
blique. M. de Thierry demanda et obtint la con¬
cession d’un privilège pour un cartal de dix pieds
de profondeur, qu’il devait exécuter au moyen
des rivières de Chagres et de Quebra-Grande.
,
VOYAGES ET MARINE.
484
Les délais d’exécution étaient de deux ans pour
les éludes et de trois autres années pour les tra¬
vaux.
Le canal faisait retour à la république après
de dé¬
cinquante ans de jouissance. Les ouvrages
fense militaire étaient à la charge du baron de
Thierry, qui, en revanche, devait recevoir de la
république tous les terrains nécessaires pour ses
môles, darces, magasins, etc. Un tarif des droits
de péage accompagnait le décret. Quelques jours
auparavant, et à l’appui de cette concession, une
loi rendue par le congrès avait affranchi de toute
espèce de droits de douane, et pour vingt-cinq
années, les districts de Porto-Bello et de Panama;
ce
qui en faisait des pays de franchise, librement
ouverts au commerce de toutes les nations.
mesure
libérale.
était d’une politique à
Cette
la fois habile et
Voilà où en,était cette question, tant dans le
Guatemala qu’à Bogota, quand les États-Unis
crurent
devoir faire
une
démarche officielle qui
républiques espagnoles au
Le 3 mars 1835, le sénat de
rUnion prit la résolution suivante :
Arrête : Que le président sera prié d’ouvrir
des négociations avec les gouvernements du
Centre-Amérique et de la Nouvelle-Grenade, à
l’effet de protéger, dans les stipulations à inter¬
venir, tous individus ou compagnies qui se prointéressait les deux
même point de vue.
«
CANALISATION
DE
L’ISTIIME DE PANAMA.
485
poseraient d’ouvrir une communication inter¬
marine entre les deux océans, Atlantique et Pa¬
cifique, et en outre de faire prévaloir, dans un
contrat de ce genre, le droit que doivent avoir
toutes les nations du globe à la jouissance de ce
passage, contre le payement de droits modérés
et équitables. »
A la suite de cette résolution, on dut choisir
sortir
quelque résultat. Le choix du gouvernement s’ar¬
un
agent spécial et officiel pour en faire
rêta sur le colonel Charles Biddle, frère du célèbre
agent des banques et de l’antagoniste actif du
parti démocratique. Ce choix
toutes les conditions
semblait réunir
désirables de position et de
capacité. D’ailleurs, ce délégué emportait des
instructions détaillées qui ne lui permettaient pas
de se méprendre sur la nature de sa mission. Il
lui était enjoint de se rendre, par la route la
plus directe, au port de San-Juan de Nicaragua,
de remonter la rivière de San-Juan et de par¬
courir ensuite le lac, afin de s’assurer des points
sur lesquels la communication inter-marine pou¬
vait s’ouvrir et se poursuivre. » A la suite de
cette exploration sur les lieux, il lui était indiqué
de continuer son voyage jusqu’à Guatemala, ca¬
pitale de la république du Centre, où, soit par
lui-même, soit par l’influence de M. de Witt,
chargé d’affaires de l’Union, il pourrait se pro-
486
’
curer
tous
VOYAGES ET MARINE.
les renseignements, documents, ma^
s’édifier complètement
l’entreprise. Son enquête une
fois terminée sur ce point, ses instructions lui
tériaux nécessaires pour
sur
la valeur de
ordonnaient de se rendre dans la Nouvelle-Gre¬
nade, afln d’y procéder avec la même sollicitude
la même persévérance à l’étude du second
et
projet, celui d’une communication inter-marine
sur l’isthme de Panama. M. Mac-Afee, chargé
d’affaires à Bogota, avÿit l’ordre de l’aider dans
cette recherche et de ne lui épargner ni son con¬
cours, ni ses conseils. Ainsi rien n’avait été né¬
gligé de la part du gouvernement de Washington
pour que cette tentative eût une heureuse issue.
Malheureusement les lumières de l’agent n’étaient
pas à la hauteur du mérite des instructions, et
le colonel avait eu le soin d’y faire introduire une
clause
q^ui le laissait à peu près maître de modifier
gré son itinéraire. Cette faculté discré¬
tionnaire fut l’une des principales causes qui
à
son
rendirent cette mission
impuissante et infruc¬
tueuse.
Biddle, en quittant les États-Unis,
Jamaïque, d’où il fit
voile directement pour l’isthme de Panama. C’é¬
tait supprimer la moitié de sa tâche, l’étude de
la communication par le lac de Nicaragua. Quand
plus tard, à son retour aux États-Unis, M. ForLe colonel
se
rendit à Cuba et à la
CANALISATION DE
L’ISTHME
DE PANAMA.
487
sjilh lui demanda des explications sur cet oubli,
le colonel lui répondit assez cavalièrement, « que
des informations sûres prises à Cuba, à la Jamaïdans la
et
Nouvelle-Grenade, l’autorisaient à
penser que toute entreprise sur ce point serait
insensée et chimérique. » A l’appui de cette opi¬
nion, il invoquait les études faites par Bolivar,
l’opinion d’une société scientifique de Bogota, et
surtout celle du docteur Pierre Gual, l’un des
hommes les plus considérés de la Nouvelle-Gre¬
nade, enfin le cri de la notoriété publique. Il
résultait de ces impressions diverses, que l’ou¬
verture d’un canal maritime par la rivière de
San-Juan et le Nicaragua devait rencontrer comme
obstacles insurmontables, la rapidité des eaux de
la
rivière, les tempêtes du lac, l’insalubrité du
climat et la considération
des distances trois
fois plus considérables que sur l’isthme de Pana¬
ma.
Au lieu de vérifier par lui-même
si ces em¬
pêchements étaient réels, ces difficultés sérieuses,
le colonel Biddle accepta comme vrais tous les
bruits, tous les rapports qui lui parvinrent, et ce
fut sur la foi de pareils errements qu’il condamna
d’une manière irrévocable l’une des deux loca¬
lités qu’il avait pour mission d’explorer.
Quoi qu’il en soit, il arriva à Panama le
dé¬
cembre, et y reçut un accueil enthousiaste.
L’objet de sa mission et l’échec récent du bacon
488
VOYAGES ET MARINE.
Tliierry concouraient à rendre sa présence
précieuse aux populations. Dès l’instant même
de
le colonel se mit à l’œuvre. Il parcourut l’isthme
remontant les eaux du Chagres jusqu’à
Crucès, et se rendit ensuite par terre à Panama.
L’examen des lieux le satisfit pleinement. Il n’hé¬
sita pas à dire et à écrire officiellement que l’isthme
de Panama pouvait devenir facilement le théâtre,
soit d’un canal de navigation, soit d’un chemin
de fer, exécutés de manière à ce qu’on pût désor¬
mais passer en six heures des eaux de la mer des
en
Caraïbes dans celles de la mer du Sud. Il constata
la rivière de Chagres était navigable dans
pour des bateaux
à vapeur tirant de cinq à six pieds d’eau et que
le courant n’y excédait pas trois milles à l’heure.
De Chagres à Crucès, disait-il, on peut remonter
en cinq heures et réunir ensuite Crucès à Panama,
par une voie de fer qui ne serait pas d’une exé¬
cution plus difficile que celle de Washington à
Baltimore, sur un développement de cinq à six
que
toutes les saisons de l’année,
«
lieues.
»
Telles furent les impressions que fit naître chez
le colonel Biddle
un
séjour de six semaines à
Panama. Il partit donc pour Bogota avec des idées
très arrêtées, et y arriva le
13 mars 1836, après
pénible voyage de cinquante-quatre jours.
Sans perdre de temps, il s’aboucha avec le gouun
CANALISATION DE
l’iSTHME DE PANAMA.
489
grenadin par rintermédiaire du chargé
d’affaires, M. Mac-Afee. On ouvrit des négocia¬
tions qui aboutirent à la présentation d’une loi au
congrès. Mais, dans l’intervalle, avertie par cet
éveil, une compagnie grenadine s’était formée
et demandait d’entrer en participation dans le
projet, en offrant des conditions meilleures.
Cette concurrence soudaine fut l’objet de pour¬
parlers assez vifs et d’explications orageuses.
Enfin on parvint à concilier tous les intérêts, et
un décret fut rendu, qui accordait le privilège
verneraent
d’une communication inter-marine par
l’isthme
de Panama, tant au colonel Biddle en nom propre
qu’à une société de capitalistes de Bogota. Un
compromis passé entre les parties affectait au co¬
lonel et à ses futurs intéressés des États-Unis les
deux tiers de l’affaire; l’autre tiers demeurait la
propriété des Grenadins. Philadelphie était dési¬
gnée comme le siège de la société. Le personnel
des directeurs devait être puisé dans l’un et dans
l’autre état dans la proportion de l’intérêt stipulé
pour chacun d’eux. On avait fixé à trois années
le délai réservé aux études, et à trois autres an¬
nées le temps
nécessaire pour l’achèvem-ent des
travaux.
joua à Bogota le colonel
Biddle; investi par le gouvernement des ÉtatsUnis d’une mission d’investigation précise, déTel fut le rôle que
490
VOYAGES
ET
MARINE.
terminée, circonscrite, il en dénatura le carac¬
tère et se présenta au gouvernement grenadin
comme
l’agent d’une spéculation particulière.
C’était là évidemment une prévarication, une in¬
terprétation abusive, et le chargé d’affaires eut le
tort de mettre son
influence oflîcielle au service
d’une semblable combinaison. Le gouvernement
de Washington ne
pouvait pas demeurer sous le
coup d’une responsabilité aussi compromettante;
il désavoua son agent et se déclara entièrement
étranger à ce qui avait pu se conclure. Des expli¬
cations furent demandées à M. Mac-Afee, qui
parvint à se justifier tant bien que mal en rejetant
les torts sur le colonel Biddie. Quant à ce der¬
nier, il fut tellement affecté de l’issue de cette
négociation qu’il mourut peu de mois après son
,
retour aux
États-Unis.
Les choses en restèrent là jusqu’en 1838.
La
société Biddie^existait encore de droit, mais de
fait elle était dissoute. Les intéressés grenadins
firent un effort pour sortir de ce cercle vicieux.
Une maison française de la Guadeloupe, MM. Jolly
Salomon, s’étant offerte pour continuer l’en¬
treprise on renoua les négociations, et un nou¬
veau décret
ampliatif fut rendu par le congrès,
et
,
en date du 29 mai. Ce décret consacre la déchéance
du colonel Biddie et investit MM. Auguste Salo¬
mon et
compagnie du privilège de la communica-
CANALISATION DK
L’iSTHME
DK
PANAMA.
491
lion inter-marine sur l’isthme de Panama. Les
nouveaux
concessionnaires y ont
liberté entière
qu’ils adop¬
pour les moyens d’exécution, soit
tent un chemin carrossable, une
voie de fer,
écluses, une canalisation des rivières;
le tout pratiqué d’une manière mixte ou absolue.
Seulement, un canal de dix pieds de profondeur
ne donne droit qu’à un
privilège de cinquante
ans, tandis qu’un canal de quatorze pieds recule
ce terme
jusqu’à soixante années. Une foule d’a¬
un canal à
méliorations et d’avantages de détail complètent
les diverses clauses de cette concession. Il y a
mieux ; par un arrêté de 1838, le cabinet grena¬
din, s’appuyant sur une délimitation faite en 1803
par le gouvernement de Madrid, a dénoncé ses
prétentions à la souveraineté de la côte des Mosquitos, ce qui la rendrait maîti’esse de l’embou¬
chure de San-Juan, et paralyserait toute tentative
de communication par le lac de Nicaragua. La
Nouvelle-Grenade se trouverait, si cette interpré¬
tation était fondée, dans la position de pouvoir
neutraliser la ligne rivale au projet de celle qui
intégralement son territoire. Ainsi le
choix ne serait plus possible entre les localités,
traverse
et
l’isthme de Panama deviendrait le seul point
qui pût réunir aux convenances topographiques
la sécurité politique si nécessaire pour une exé¬
cution pareille.
49-2
VOYAGES ET MARINE.
Tel est
l’historique exact des diverses tenta¬
tives dont la jonction des deux océans a été l’ob¬
jet. Les gouvernements intéressés d’une manière
directe et locale à cette entreprise ont l’un et
l’autre fait des appels aux capitaux étrangers, et
ont
contracté successivement
;
celui du Centre-
Amérique avec M. Palmer et avec la compagnie
hollandaise, celui de la Nouvelle-Grenade avec le
baron de Thierry, le colonel Biddle et MM. Salo¬
mon et Compagnie. De ces expériences succes¬
sives, la dernière seule est encore à l’état de
germe; les autres ont complètement avorté. Il
reste maintenant, pour compléter ce résumé
historique, à jeter un coup-d’œil sur l’état des
lieux et à s’assurer, par une étude des meilleurs
documents, de la valeur fondamentale de ces di¬
verses entreprises, au point de vüe de l’exécution.
Le moment serait mal choisi pour se délier
des forces du génie humain. Après ce qu’il a fait
depuis un demi-siècle, on peut tout attendre de
lui. Les moyens mécaniques qu’il a mis à son
service, la vapeur qu’il a domptée, les sciences
exactes qu’il a poussées dans une magnifique voie
de développement, les gigantesques travaux qu’il
a réalisés naguère, et entre autres ce canal Calé¬
donien, qui baigne les rampes des montagnes
écossaises, tout permet de croire que la canalisa¬
tion de l’isthme américain n’est point une oeuvre
CANALISATION DE
l’ISTHME DE PANAMA.
493
au-dessus de sa portée, et que dès à
présent il
d’y atteindre. Jusqu’ici l’action de
l’homme sur le globe semblait s’être bornée à la
simple défensive. Un obstacle se présentait-il, on
le tournait, on n’osait pas l’aborder de front. Ce
rôle passif, ce système d’inertie, doivent faire
place tôt ou tard à une attaque dans les règles.
Au lieu d’obéir, l’homme commandera; il fera
passer les fleuves dans les vallées arides, et
tranchera les continents qui se prêteront mal à
ses relations. Chaque jour la nature livre un de
est en mesure
ses secrets
à la méditation humaine, comme au¬
tant d’armes dont
plus tard on se servira contre
elle. Ce mouvement est évident; il est écrit dans
,les faits. Les canaux qui sillonnent les territoires
européens, les voies de fer qui impriment jusque
sur le sol même la loi de nivellement qui s’impose
aux sociétés, ne sont qu’un prélude à des modi¬
fications plus profondes et plus grandioses. Le
monde physique a été longtemps un despote; il
se peut que, dans les âges futurs, il ne soit plus
qu’un esclave.
Spéculativement, et abstraction faite d’études
plus positives, on peut dire que la jonction des
deux océans est une chose réalisable. En exagé¬
rant même la somme des obstacles, il n’en est
aucun
qu’aujourd’hui le travail humain ne puisse
vaincre avec le concours de deux éléments déci-
r
494
VOYAGES ET MAUHNE.
sifs, le temps et les capitaux. Voyons si ce résul¬
tat, dont on a le sentiment à priori, ne trouve
pas de sanction dans les recherches faites sur les
lieux mêmes, tout incomplètes qu’elles soient
encore.
Ligne
sur ce
du
lac
de
Nicaragua. — On
a vu
que
point une canalisation naturelle et inin¬
terrompue existe déjà, tant par la rivière de SanJuan que par le
canal de Nicaragua, communi¬
quant au petit lac de Léon. La rivière de San-
Juan, qui a prise dans le grand lac, descend vers
l’Atlantique par un cours large et sinueux, qui
peut avoir cent milles de long. Quant au lac luimême, sa navigation est saine comme profon¬
deur, puisqu’on trouve, dans presque toute son
étendue, de trois à huit brasses d’eau. Quelques
tempêtes violentes, nommées dans le pays papagayos, le dévastent bien par intervalles; mais il
est évident que ce n’est point là
un inconvénient
sérieux pour les paquebots à vapeur. La navigabi¬
lité de la rivière de San-Juan est un problème
moins éclairci. Les versions diffèrent, et ce qui
le plus
clairement, c’est qu’aucune
hydrographique n’a encore été
faite avec quelque détail. Robinson, dans sesüfeen ressort
reconnaissance
moîres sur la Révolution Mexicaine^
assure que sur
point delà barre on a trouvé vingt-cinq pieds
d’eau, et que le reste du lit est sain jusqu’au lac.
un
CANALISATION DE
L’ISTHME DK
PANAMA.
495
Thompson est moins hardi : il n’admet pas qu’on
puisse compter, en remontant la rivière, sur une
profondeur de plus de quatre pieds. Le marquis
de Yeineni, M. G. Bolton, M. de Canaz, agent
diplomatique du Guatemala, s’accordent tous
pour signaler des difficultés dans la navigation de
San-Juan, des hauts-fonds de sables et de ro¬
chers, contre lesquels il faudrait employer, inu¬
tilement peut-être, les ressources de l’art. D’où
l’on peut conclure que le San-Juan'ne doit être
regardé que comme le réservoir alimentaire d’un
canal latéral et non comme un fragment naturel
de la ligne navigable.
Cet obstacle vaincu, il en reste un second,
celui de la communication du lac de Nicaragua
avec l’océan
Pacifique. D’après toutes les rela¬
tions, il semble que la haute cordilière du Gua¬
temala s’arrête sur cet isthme pour faire place à
un
système de petits mamelons coniques entre
lesquels on trouverait sans peine le tracé d’un
canal. La plus grande difficulté consisterait, d’a¬
près Thompson, dans la différence des niveaux
entre les eaux du lac et celles de l’Océan; cette
différence est de cent quarante pieds. Quant à la
hauteur du sol, elle varie de soixante à cent
‘
Les études de ce canal n’ont pas été faites ;
croire que le tracé en serait facile
cours d’eau.
r
mais il est à
dans une ligne parallèle au
496
VOYAGES ET
MARINE.
pieds au-dessus du niveau du lac. La
terrain est, d’après M. Bolton, un roc
maniable et qui formerait un excellent lit pour
soixante
nature du
le canal.
donc d’une grande
milles environ, au¬
rait plus de cent trente pieds de hauteur, puis
s’abaisserait durantsixautres milles pouratteindre
un
espace propice et naturellement nivelé. La
distance totale serait d’une vingtaine de milles.
Dans ce cas, l’eau du lac servirait elle-même d’a¬
limentation, mais peut-être, avec un système
d’écluses, serait-il possible de diminuer l’impor¬
tance de la tranchée, surtout si l’on faisait dériver
une prise d’eau du lac de Léon
qui se trouve de
trente pieds plus élevé que celui de Nicaragua.
D’autres projets ont embrassé le lac Léon luimême, et ont voulu placer le théâtre de la com¬
munication maritime, au nord-ouest de ce bassin
et dans la direction de Realejo, le meilleur port
que la Confédération possède sur l’océan Pacilique. De son côté, la compagnie hollandaise avait
jeté ses vues sur la partie sud-ouest du lac de
Nicaragua, avec l’intention de faire aboutir son
canal au port de Nicoya, l’un des bons havres de
la même côte. Ces deux issues vaudraient mieux,
en effet, que celle du golfe de Papagayo qui
n’offre guère comme mouillage que San-Juan de
Ce travail se composerait
tranchée qui, pendant deux
CANALISATION DE
L’ISTHME DE PANAMA.
497
Brito, rade foraine ouverte aux ouragans. Du
l’Atlantique, le hâvre de San-Juan
semble réunir les avantages désirables. Du reste,
toute la contrée riveraine, sur cette ligne de com¬
munication, offre des ressources de tout genre.
On parle de riches mines d’or, de cuivre, de
plomb, de fer, de zinc et de mercure. Les bois y
sont abondants et de la plus belle espèce. La vé¬
gétation étale partout les plus beaux produits.
Nulle part la vie alimentaire n’est plus abon¬
dante plus facile, meilleure. La population de
côté de
,
l’État est de deux millions d’âmes sans mélange
de nègres, et pourtant la main-d’œuvre s’y main¬
tient à
un
taux très
raisonnable. La seule con¬
dition locale sur laquelle on n’ait pas des rensei¬
gnements complets, c’est la salubrité du climat
la côte des Mosquitos et le long de la rivière
sur
de San-Juan. Il est à craindre que ce ne soit là
l’obstacle le plus sérieux et le plus difficile à com¬
battre.
ligne a le pré¬
d’être la plus
courte et la plus directe. M. de Humboldt évalue
la distance à vingt-huit milles à vol d’oiseau ; elle
pourrait se doubler par les exigences du terrain.
La ligne praticable aboutirait d’un côté de l’Atlan¬
tique à l’embouchure du Chagres ou la baie de
Limon, du côté de la Mer du Sud à la baie de
Ligne
de
Panama.
—
Cette
cieux et incontestable avantage
498
VOYAGES ET MARINE.
Panama
ou
à celle de la Chorera. Sur ce point,
l’isthme se renfle déjà; de
Chagresà Panama on
compte quarante milles. Le terrain n’est pas,
comme on
le croit généralement en Europe, une
haute cordillère, mais une suite de collines sé¬
parées par une vallée transversale et maréca¬
geuse. Deux ou trois tranchées un peu profon¬
des, principalement'du côté de l’océan Pacifique,
sulBraient pour établir le niveau sur tous les
points. Des communications existent d’ailleurs,
et pourraient être mises à profit. La rivière de
Chagres, une fois la barre franchie, a une profon¬
deur de vingt à vingt-cinq pieds sur une largeur
de trois cents pieds jusqu’à la ville de Crucès et
même jusqu’à l’endroit où le Chagres reçoit les
eaux de La Trinité,
qui s’unit elle-même à une
autre
rivière nommée la Quebra-Grande.
Ces
deux cours d’eau peuvent être remontés jusqu’à
un
point où la Quebra-Grande passe à peu de
distance du Caïmitillo, affluent du Caïmito, qui
jette dans l’océan Pacifique vers la baie de la
à douze milles de
Panama. Le Caïmitillo présente dans son cours
plusieurs chutes dont les hauteurs réunies for¬
ment un total de quatorze mètres. Un vaste
étang, situé sur la rive droite de La Trinité,
pourrait être disposé pour le service des eaux du
canal, qui à la rigueur s’alimenterait encore par
se
Chorera. Ce dernier point est
CANALISATION DE
l’ISTHME DE PANAMA.
499
dés rivières Bernardino et
Araïacinto. Le territoire offre d’ailleurs diverses
ressources. Le sol argileux ou vaseux se prête
des dérivations tirées
partout à la fabrication de la brique : la chaux
abonde, on trouve même du plâtre sur plusieurs
points. Des bois de construction et d’ébénisterie
couvrent les versants de l’isthme. Les habitants
en comptent plus de cent espèces. On annonce
en outre des mines de plomb, de cuivre et de
mercure, et des houillères d’une exploitation fa¬
cile. L’insalubrité du climat ne semble pas offrir
des empêchements insurmontables, et les sai¬
gnées dont le canal serait’ l’occasion et l’objet
contribueraient beaucoup, on peut l’espérer, à
l’assainissement du pays.
Ainsi voilà deux lignes de communication qui
exécutables. Les objections
tirées de la différence des niveaux des deux
sont matériellement
plus aucune valeur depuis les re¬
qu’exécuta le capitaine Sabine, secrétaire
de la société royale de Londres, par les ordres de
Bolivar. Cet hydrographe constata que la diffé¬
rence des hauteurs ne provient que de la diffé¬
rence des marées, nulles dans le golfe du Mexi¬
que et très fortes sur les côtes de l’océan Pacifi¬
que. Ainsi, toutes les douze heures, en commen¬
çant avec la marée haute, l’océan Pacifique est de
13
pieds plus élevé que l’Atlantique : à la
océans n’ont
levés
500
VOYAGES ET MARINE.
marée descendante, il se trouve un
môme hauteur,
instant à la
enfin, à la marée basse, il est à
pieds au-dessous.
fi
Des deux lignes dont il est ici question, la seule
qui ne serait l’objet d’aucun conflit politique,
Elle est aussi la plus courte;
peut-être n’est-elle pas celle qui offrirait le plus
de ressources pour l’alimentation d’un canal.
C’est un point qui reste à vider. La ligne de
l’isthme, pourvue d’une voie d’eau naturelle, se¬
rait aussi la seule qui se prêterait à un système
de communication provisoire, et sur petite
échelle reliée par un chemin de fer. Dans l’un
et l’autre cas
une tranchée profonde serait né¬
cessaire dans une étendue de plusieurs milles.
Mais il ne faut pas qu’un travail semblable effraie
l’imagination. Sur les plateaux mexicains existe,
sous le nom de Desague de
Huehuetoca, un ouvrage
exécuté par les Espagnols, et non moins colossal
que le percement de l’isthme. Tl eut pour but
de préserver la vallée de Mexico des inonda¬
est celle de Panama.
,
,
tions, en donnant un écoulement aux eaux des
divers lacs, par une galerie souterraine creusée
dans les collines de Nochistongo. Ouverte le 28
novembre fl 507, cette galerie (^ocaôon) fut achevée
en
douze mois
sur
un
développement de 6,600
mètres. En 1608, lè vice-roi la parcourut à che¬
val. Huit mille Indiens avaient péri à
la tâche.
CANALISATION
DE
L’ISTHME DE PANAMA.
oOt
Malheureusement le terrain était meuble; il céda
bientôt. Il fallut soutenir le
plafond formé de
couches alternantes de marne et d’argile durcies.
Les eaux minèrent les murs latéraux et encom¬
brèrent leur lit par des sédiments successifs. La
galerie fut bouchée et de nouvelles inondations
menacèrent Mexico. Alors ce travail gigantesque
recommença sur de nouveaux frais.
Une tranchée
à ciel ouvert dut remplacer la galerie. Cette fois,
la besogne, mal dirigée, se prolongea durant
deux siècles. Dans son état actuel, cet ouvrage
est une des choses les plus prodigieuses qui exis¬
tent. Si la fosse était remplie d’eau à une profon¬
deur de dix mètres, des vaisseaux de guerre pas¬
rangée des montagnes
qui ceignent le bassin de Mexico. Quand on a vu
\eDesague delluehuetoea, la canalisation de l’isthme
de Panama n’est plus un problème, mais seule¬
ment une question de temps.
En fait d’ouvrages analogues, on ne peut guère
citer, en Europe, que les canaux d’Amsterdam
et le célèbre canal Calédonien '. Quoique ces
deux travaux n’aient pas la grandeur du projet
seraient au travers de la
qui réunit les deux mers d’Écosse et
d’Irlande, a'coûté 24,675,000 francs. Il donne passage à des
bâtiments de 1,000 tonneaux et à des corvettes de 52 canons.—
Il a environ dix milles de plus en longueur que n’aurait la com¬
munication entre Chagres et Panama. L’achat de.s terrains a
*
Le canal Calédonien,
502
VOYAGES ET MAKINE.
qui nous occupe, ils doivent être regardés comme
une preuve de ce que peut le génie humain dans
une
telle voie. Par les résultats obtenus, on a
été à même de comprendre que des réalisations
de
ce
genre ne sont pas seulement
glorieuses,
mais encore souverainement utiles. La jonction
des deux océans laisserait bien loin tous ces pré¬
cédents, et sei’ait pour l’univers entier un titre
de grandeur et une source de richesses
La na¬
vigation périlleuse et souvent fatale du cap Horn
serait à l’instant même supprimée et les républi-
coûté 1,200,000 francs ,
les bois de construction 1,800,000 fr.
Ces deux dépenses se trouveraient annulées pour un travail ana¬
logue sur l’isthme américain.
*
D’après des documents officiels , l’Angleterre et les États-
Unis ont expédié, en 185S, 203,000 tonneaux de marchandises
W France, 50,000 ; la Hollande, 48,000 ; l’Es¬
le Danemarck et la Suède, 17,000 environ ; en tout
300,000 tonneaux. L’aller et le retour se compose donc , dans
l’état actuel, de 600,000 tonneaux. Or, le transport, par le cap
Horn, a dû occasionner en frais extraordinaires, 1« une assu¬
rance exorbitante ; 2° un intérêt de deux mois et demi de tra¬
versée sur la valeur de la cargaison et de la coque du bâtiment;
3« un excédant de dépenses en traitements d’officiers, gages
d’équipages, etc., tous déboursés forcés qu’éviterait le passage
au travers de l’isthme, et qu’on ne peut pas évaluer à moins de
2S francs par tonneau , en moyenne ; c’est-à-dire, à 13 millions
pour les 600,000 tonneaux. En estimant les droits de péage à la
moitié, c’est-à-dire à 7 millions 1 /2, les 30 millions que coûte¬
rait un canal seraient amortis au bout de quatre années d’ex¬
ploitation active, sans compter le développement que cette voie
nouvelle imprimerait nécessairement à la navigation.
par le cap Horn ;
pagne ,
I
CANALISATION DE
l’ISTHME DE PANAMA.
503
ques naissantes de l’Amérique Occidentale entre¬
raient d’une manière soudaine et active dans le
giron commercial du monde européen. Il est inu¬
tile d’ajouter que l’Union, plus qu’aucune autre
puissance, les attirerait dans son centre d’ac¬
tion tant à cause des affinités de régime que par
,
le fait d’une activité presque limitrophe.
Il ne semble pas d’ailleurs qu’une entreprise
aussi vaste puisse être le fait d’une spéculation
particulière. Les gouvernements seuls auraient
qualité pour l’aborder avec des moyens d’exécu¬
tion capables de maîtriser les obstacles et de faire
prévaloir les résultats. En supposant l’œuvre ac¬
complie qui s’arrêtera sérieusement à la pensée
qu’une voie de communication aussi précieuse,
aussi indispensable, soit livrée à la merci d’une
compagnie d’actionnaires, quelquefois capri¬
cieuse toujours avide ? La confiera-t-on davan¬
tage à la politique d’un gouvernement? D’au¬
tres écueils sont attachés à une délégation de ce
genre. Que le gouvernement investi d’un si ex¬
orbitant privilège soit précisément celui qui le
tient de sa position géographique, ou que ce soit
l’un de ceux qui se partagent l’empire maritime du
globe, toujours est-il qu’à l’instant même ce geô¬
lier, quel qu’il puisse être, aura dans ses mains
l’une des plus importantes clefs du commerce
du monde? Sera-t-il possible aux autres nations
,
,
l
604
VOYAGES ET MARIJNE.
de passer sous des fourches caudines semblables ?
Non; l’abdication serait trop dangereuse, trop
buiniliante. Pour leur part,
les États-Unis et la
France ne souffriraient pas qu’une puissance eu¬
ropéen ne vînt s’établir comme une sorte de colosse
de Rhodes sur les deux parties disjointes du vaste
continent Américain et se faire le pivot néces¬
saire de tout le système maritime et commercial.
La neutralité rigoureuse, absolue, inviolable d’un
canal de passage, sa liberté dans tous les temps,
dans toutes les circonstances, seraient des condi¬
tions impérieuses de son
maintien. L’univers entier
existence et de son
sera
autorisé à de¬
mander là-dessus de solennelles garanties.
gouvernements, et peut-être même les
grands gouvernements réunis, peuvent donc seuls
Les
utilement se préoccuper d’une exécution si pleine
d’abus et d’embarrâs.
Le travail excéderait les
spéculateurs ordinaires. Il est évident
que l’intérêt général demande que l’opération se
fasse sur-le-champ, d’une manière grandiose, et
qu’on n’adopte pas les demi-mesures d’un che¬
forces de
min de fer combiné avec un double service de
,
paquebots à vapeur, ou tout autre système qui
ne serait
qu’incomplet et précaire. C’est un profond et vaste canal qu’appelle l’isthme de Panama,
un canal de navigation maritime, pour les plus
grands bâtiments, même pour les vaisseaux de
CANALISATION
L’ISTHME
DE
DE PANAMA,
505
guerre. Eh bien ! cette œuvre est trop lourde pour
une société particulière. De deux choses l’une,
ou elle
y succomberait faute de moyens suffisants,
ou, l’ayant réalisée,
elle voudrait en retirer des
Les deux
bénéfices proportionnés à ses risques.
issues seraient funestes. Il est à croire d’ailleurs
que des spéculateurs procéderont plutôt par la
voie des tâtonnements, et que sous peu ils auront
établi un service de transports par tei're à l’aide
d’une communication
provisoire *. L’intérêt des
gouvernements locaux doit les faire incliner vers
expédient, qui attirerait sur l’isthme de
grands dépôts de marchandises et le peuplerait
bientôt de comptoirs florissants. Sur cet espace
qui s’étend d’une mer à l’autre, s’organiserait un
roulage actif, combinée avec économie, conduit
avec rapidité, et l’idée cosmopolite d’une grande
communication maritime périrait étouffée dans
ce nouveau développement de relations.
En résumé, une œuvre pareille ne peut res¬
sortir que d’un gouvernement, et même du
concours pacifique des gouvernements. L’opi¬
nion publique applaudira à cette mesure, et
l’avenir réserve une belle gloire à l’homme d’état
qui en aura pris l’initiative.
cet
La maison Salomon et compagnie, de la Guadeloupe, songe en
effet, comme concessionnaire du privilège, à exploiter ce service.
*
0
TABLE DES MATIÈRES.
Coup-d’œil sur la science géographique
Histoire et colonisation de la Nouvelle-Zélande
I.
■11.
III.
IV.
V.
1
....
Vues générales sur les îles polynésiennes
.
.
.
Premiers voyages à la Nouvelle-Zélande ....
Voyages en Europe de quelques Zélandais ...
Européens naturalisés dans la Nouvelle-Zélande. .
La Nouvelle-Zélande depuis l’établissement des mis¬
sions
51
id.
59
89
65
75
L’Artémise à Taïti.
109
Expédition de l’Astrolabe et de la Zélée, de 1857 à 18-40.
Voyage dans l’Abyssinie méridionale .
175
247
Avenir de notre marine
517
La flotte française en 1841
'
Les îles Marquises
De la canalisation de l’isthme de Panama
FIN OE
LA TABLE DES
MATIÈRES,
565
417
461
t.
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