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extracted text
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ILES
MARQUISES
OU
NOÜKA-HIVA.
PRÉFACE.
Au moment où la France vient de prendre
possession des îles Marquises, il nous a semblé
utile de réunir, dans un même ouvrage, les docu¬
ments
recueillis par
les navigateurs de toutes
les nations, qui ont visité ces terres lointaines.
La récente expédition du contre-amiral Dupetit-
regards. Chacun, en
entendant nommer les îles Marquises comme
Thouars
a
fixé tous les
des terres dorénavant françaises, a désiré con¬
naître leur position, leur histoire, les ressources
qu’elles présentent comme colonie, et, aussi,
de quelle utilité ces nouvelles possessions pour¬
raient être pour la France dans le cas d’une
lutte avec ses rivaux.
Les renseignements que l’on possède sur cet
archipel se trouvent disséminés dans un grand
PRÉFACE.
Il a fallu les
réunir, les confronter, et dégager les faits de
tout ce qu’ils présentaient d’exagéré dans le
récit de quelques voyageurs ; telle a été la tâche
que nous nous sommes imposée. Nous avons
été des derniers à visiter ces îles éloignées, sur
nombre de relations de voyages.
les corvettes i'Jstrolabe et la Zélée, et si, pour
asseoir notre
nous
opinion, nous avons cherché à
éclairer de tous les documents
par nos prédécesseurs, nous
transmis
avons , toutefois,
jugé d’après nos propres sensations, en nous
aidant de nos notes particulières et de nos
souvenirs.
Nous ne nous dissimulons pas toutes les imper¬
fections de cette notice faite à la hâte ; cepen¬
dant nous avons cherché à la rendre aussi exacte
complète que possible ; et nous aurons,
dès aujourd’hui, atteint le but que nous nous
sommes
proposé, si nous avons pu par nos
et aussi
travaux être utiles à notre pays.
ERRATA.
Page
—
—
2,
qui devaient désormais devenir la patrie,
qui devaient désormais devenir leur patrie.
28, nu lieu de 6 avril 1772 , lisez 6 avril 1774'
II, au lieu de Baie de la Révolution, lisez Baie de la
ligne i5, «w//ew
lisez
9>
10 ,
—
—
Résolution.
—
12 ,
—
23
,
lieu de où
au
se
faisait une traite.
—
12 ,
—
i5,
—
i6,
—
23 ,
—
—
—
25
lieu de la maison
au
,
passait une traite, lisez où se
i3. au lieu de Hanoou
,
Baw, lisez la maison Baux.
lisez Hpnoou.
23 , au Z/ewl’obligèrent à accourir, lisez l’obligèrent
d’accourir.
—
26, au lieu de et le 25, lisez et le 23.
i5. au lieu de les deux îles Masse et Chanal, lisez les
27.
deux îles Hiaou et Fetou-Ouhou ( Masse et Ghanal de Marchand ),
29,
33,
—
3o
,
lieu de à son retour,
au
le Jefferson déposa.
—
Il
,
lieu de
au
fusil.
—
_
_
41.
46,
47-
53,
55,
—
—
—
—
17 •
au
le Jefferson déposa, lisez
voyant un fusil, lisez en voyant un
lieu de pour y abriter,
lisez pour abriter.
sous peine d’être
18, au lieu de d’être punis, lisez
punie.
lieu tZeprovoquaient, lisez provoquèrent.
26, faute de typographie •• lisez confusion extrême.
25 au lieu de Keatanoui ni sa famille ne possédaient,
23 ,
nu
,
lisez ni Keatanoui ni aucun membre de sa famille
ne
—
_
—
59,
—
60,
65,
66:
17,
possédaient.
au lieu
de Homi
,
lisez Houmi.
5, au lieu de Tamaa-Taïpi, lisez Temaa-Taïpi.
—
—
9-
28,
au
lieu de
changer leurs dispositions lisez chan¬
,
ger de dispositions.
an
lieu de
effet.
cependant leur effet, lisez mais leur
ERRATA
II, au lieu
de s’abriter dans leurs murs , lisez s’abriter
derrière leurs murs.
lisez l’état
imposé par Porter.
au lieu de plus une douzaine de poules, lisez et de
plus une douzaine de poules.
28, au lieu de le système de paix pouvait,
de paix générale
l8
,
6, au heu de et y mettre le feu, lisez pour y mettre
le feu.
uS, au lieu de en 1799, lisez en 1798.
24 , uu lieu de Homi , lisez Honmi.
24, même correction.
i5, après la société de Londres, lisez aux îles Noukahiva.
l
,
20,
au lieu
de Fetou-ou-Hou, lisez Fetou-Oubou.
au lieu de Roquefeuille fut
feuille y fut conduit.
A la note
: au
conduit, lisez Roque-
lieu de G. Foster’s Voyage, lisez
G. Forster’s Voyage.
27 , au lieu de Staick.
I., lisez Stack I.
8,0« lieu de escarpées , lisez abruptes.
27 , au lieu de de, lisez
20
,
au lieu de aux
fête.
du.
jours de fête, lisez dans les jours de
Il, au lieu de on remarqua,
•il
,
lisez on remarque.
la plus grande longueur de l’île est de
six milles du sud-est au hord-ouest, lisez du sud-
au lieu de
ouest au nord-est.
5 , au lieu de Faouata , lisez Taouata.
17, au lieu de Cook, lisez Mendana.
201
226
228
éviter, lisez et d’éviter.
éloments, lisez éléments.
3, au lieu de pur, lisez pour.
6,0« lieu de intercession, lisez à leur demande.
i3 au lieu de Pandauss, lisez Pandanus.
22, au lieu de et
10,0« lieu de
,
ILES
MARQUISES
on
NOÜKA-HIVA.
CHAPITrxE PREMIER.
Histoire*
Découverte.—Voyages de Mendana, Cook, Marchand, Hergest, Roberts,Wilson.
—
Arrivée des missionnaires anglais dans les îles
Marquises. — Histoire de
M. Crook. — Voyages de Fanning,
Krusenstern, Porter. — Histoire de réta¬
port Taiohae. — Voyages de Fihch, Dupetit-'
Thouars, d’ürville.—Prise de possession au nom de la France.
blissement américain
au
L’Espagne avait planté son étendard sur presque
rivages de la vaste Amérique ; sous sa domi¬
nation *de riches et puissantes colonies s’élevèrent sur
les débris encore sanglants des
villages des premiers
habitants, et celles-ci, imitant l’exemple de la métro¬
pole envoyèrent à leur tour de grandes et nom¬
breuses flottes pour explorer l’océan
Pacifique, à la
tous les
,
recherche des terres où ,
cette
suivant les idées reçues à
épo({uc, devaient se trouver de grands amas
d’or et d’argent.
1
ÎLES MARQUISES
2
Le 9 avril 1595 , l’adelantade Alvaro
Mendana de
Neira quitta le Callao avec quatre navires,
la capi-
l’alrairante Sainte-Isabelle, la
galesta le Saint-Philippe et la frégata Santa-Catalina.
Après avoir achevé ses approvisionnements dans les
vallées de Truxillo, de Séna et à Païta, la flotte re¬
cueillit quatre cents passagers des deux sexes, em¬
barqués de gré ou de force, pour former le noyau
d’une nouvelle colonie aux îles Salomon, découvertes
tane
Saint-Jérôme,
vingt-huit ans auparavant par ce même capitaine.
Sur le pont de ces navires, plus d’un aventurier,
attiré par l’appât du gain , jetait à l’horizon un re¬
gard scrutateur, et cherchait déjà quelques jours
après le départ les terres inconnues qui devaient
désormais devenir la patrie. Pour ces hommes
élevés dans la croyance des richesses immenses en¬
fouies au delà des mers, l’exil, les dangers et Tincertitude d’une navigation hasardeuse n’ëtaient plus
des obstacles. Les récits de leurs prédécesseurs ou
de leurs contemporains enflammaient leurs désirs.
L’appât de l’or les entassait, hommes et femmes,
vieillards et enfants, sur de frôles navires, errant
au gré des vents inconstants.vers des terres problé¬
matiques ; leur imagination excitée créait partout
des mines à exploiter ; et, sous cette impulsion, ils
livraient avec une effrayante audace leur existence
et souvent celle de leurs familles aux
des mers capricieuses.
Le 24 juillet de la môme
flots changeants
année, environ par 10°
50' de latitude sud, à cinq heures du soir, la terre,
ou
une
terre
NOÜKA-HIVA.
3
inconnue encore, apparut aux yeux ravis
des Espagnols. La partie
méridionale de l’archipel
des Marquises venait de se révéler pour la première
ibis à des yeux européens. Plus d’un coeur tressaillit
contemplant Ips formes indécises de ces îles ; et
songeant que là se trouvait peut-êtré la fin de la
traversée. Plus d’une espérance prit naissance dans
les émotions de cette première vue.
Bien que Mendana reconnût que ces terres n’ap¬
partenaient pas aux îles Salomon qu’il cherchait, la
llottille s’en approcha, et bientôt quatre cents sauva¬
ges environ, portés par soixante-dix pirogues, montés
sur des radeaux, ou venus
simplement à la nage,
entourèrent les bâtiments, et montrèrent à leurs
visiteurs une riche constitution, de robustes mem¬
bres, des muscles vigoureux sous une peau cuivrée.
Leur tailla était élevée, leur corps était bien fait.
Ils avaient, dit le narrateur, surtout fies
yeux,
des dents et des bouches
admifablesj les femmes
avaient des mains belles et délicates, elles
portaient
leurs cheveux flottant avec grâce sur, leurs
épaules,
et quelques-uns de ces
visages brunis montraient des
couleurs sur leurs joues. Les enfants étaient
magni¬
fiques, et les hommes avaient les bras, les jambes
et môme la
figure peints comme chez les Bissâyas de
en
en
Manille.
Cette troupe apportait des cocos, des
une
bananes, et
pâte enveloppée dans des feuilles vertes ; qua¬
rante
hommes environ montèrent hardiment à bord
lorsqu’on les engagea à s’y introduire; d’abord leur
4
ÎLES MARQUISES
curiosité fut excitée, puis à la vue de tant d’objets
un grand nom¬
bre de larcins cpii lassèrent la patience en général peu
endurante des Espagnols de cette époque. — On leur
enjoignit de s'en aller, mais ils s’y refusèrent ouver¬
tement; on donna l’ordre de les effrayer par une dé¬
charge de mousqueterie, mais si à ce bruit plusieurs
s’élancèrent à la mer, d’autres résistèrent et ne furent
nouveaux
pour eux ils commirent
rejetés au dehors que par la violence. Un vieillard
surtout se
fit remarquer par son obstination.
croché aux porte-haubans, il ne lâcba
prise qu’après
avoir été blessé à la main d’un coup de sabre.
aussi le signal du combat: tous les sauvages
leurs armes déposées dans les
Ac¬
Ce fut
saisirent
pirogues, et ils ten¬
tèrent, avec une audace qui naissait de leur igno¬
rance, de remorquer le navire de l’aoiiràl à la côte.
Les armes à feu répondirent à cette agression ;
cinq ou six sauvages, parmi lesquels se trouvait le
furent tués
et huit ou neuf furent blessés. Le carnage eût été plus
grand si la poudre n’eût pas été humide, et si les sau¬
vages, qui venaient d’être initiés aux effets des mous¬
quets, n’eussent pas cherché à se mettre à l’abri lors¬
vieillard courageux des porte-haubans,
qu’ils en voyaiént les canons s’abaisser vers eux. Un
seul soldat espagnol fut blessé.
Cette première rencontre dut avoir lieu près de la
pointe sud de l’île Fatou-IIiva, à laquelle Mendana
avait imposé le nom de Magdalena. Les navires con¬
tinuèrent leur route, et ils s’éloignaient rapidement
lorsqu’ils aperçurent une pirogue se dirigeant sur
ou
eux.
NOUKA-HIVA.
Trois individus la montaient et poussaient des
cris étourdissants. Clia-cun d’eux portait à
un rameau
la main
qui,
vert et un morceau d’étoffe blanche
après ce qui venait de se passer, devaient être un
signe de paix, et peut-être une invitation à descendre
sur leurs terres.
Sans
s’arrêter, l’amiral poursuivit sa route vers
trois nouvelles îles qu’il appela San Pedro, santa Christîna et la D.ominica-, puis l’escadre
passa sans accident
qui sépare Ghristina de la Dominica
(Iliva-oa de Taouala), et louvoya le jour suivant
pour atteindre un mouillage convenable. Les indi¬
gènes accostèrent de nouveau et se comportèrent à
peu près comme ceux de Magdalena. Un vieillard de
bonne mine vint engager l’amiral, un rameau vert
dans une main et une étoffe blanché dans
l’autre, à
descendre sur son île ; pendant ce temps-là quatre na¬
turels. s’introduisirènt dans le vaisseau; paisibles
spectateurs d’abord, ils finirent par saisir un petit
chien de Mendana; et, sautant à la mer, ils l’em¬
portèrent à la nage vers leurs pirogues.
Le lendemain, jour de là
Saint-Jacques (25 juil¬
let ), le maestro de campo fut envoyé dans une
chaloupe pour chercher un port. Il trouva celui de
la Madré de Bios, situé sur la partie ouest de l’île
Taouata et débarqua au son du tambour à la tête
de vingt hommes: Une ligne de démarcation fut tra¬
cée sur le rivage, elle fut respectée par les sauva¬
ges; les femmes seifles eurent le privilège delà fran¬
chir; elles s’approchèrent des soldats qui les trouvédans le canal
G
rent
ÎLES MARQUISES
Irès-sociables• de prime
abord; l’impression
cfu’elles produisirent sur eux dut être bien forte,
à leur retour, en racontant à leurs compagnons
les.événements de leur course, ils les dépeignaient
comme étant aussi belles que les femmes de Lima
quoique moins roses. Blanches comme elles, elles
avaient la même manière de parler. Leurs mains déli¬
cates, leur corps gracieux, à peine voilé par une
tunique, surpassaient même, disaient-ils, les attrails
dü beau sexe du Pérou. Ils avaient aüssi conçu la plus
haute idée de la salubrité du climat, à la vue de
la santé, de la force et de la corpulence do ce
peuple.
Cette première descente ne sé termina pas’ non
plus sans effusion dé sàhg; quatre jarres employées
à faire de l’eau à î’aiguade, ayant été volées, on
employa l’argument du fusil pour faire rendre les
objets soustraits. Ainsi le premier contact des
Européens • devait être fatal à • ces malheureux
sauvages plus ignorants que coupables. L’explosion
des armes à feu, leurs effets terrifiants, le spectacle
imposant des vaisseaux dans le lointain, l’aspect
surprenant des étrangers, contribuèrent à les jeter
dans la stupéfaction et l’effroi le plus profond.
Cependant la paix suivit de près cette escarmouclie, et lorsque le 28, l’escadre gagnant le mouillage,
serra ses grandes ailes et laissa tomber l’ancfe, un
grand nombre de pirogues entourèrent les navires,
et les naturels restèrent paisibles spectateurs de
la scène qui se passait sous leurs yeux. Qttiros
car,
ou
NOüKA-HIVA.
'
rapporte cpic ces ]ial)Itants parurent plus noirs que
ceux de la
Magdalcna et surtout moins beaux.
soins de Mendana, fut d’ordon¬
qu’une grande messe,serait célébrée; à cet effet il
conduisit à terre sa femme Dona Ysabel Berreto, ainsi
que la majeure partie de son monde. Pendant le
service divin, les naturels imitèrent le recueillement
des Espagnols et s’agenouillèrent comme eux; une
superbe femme s’assit auprès de Dona Ysabel, elle
voulut pendant tout le temps dë la cérémonie l’éventër avec un éventail curieux, de la fabrique des
sauvages; cette femme avait de si beaux cheveux
qu’on voulut en avoir une mèche, mais on y renonça
bientôt en voyant son déplaisir.
A la fin de la prière, Mendana prit possession des
terres qü’il venait de découvrir, au nom de Sa Ma¬
jesté Catholique. Bizarre usage qui, comme le dit
M. de Fleufieu, eût fort étonné les naturels,, s’ils
avaient pu comprendre le but de l’acte qui s’accom¬
plissait devant eux. Mendana fit le tour dü village
près duquel il se trouvait, et y sema du maïs. Ce
village était composé de cases disséminées au milieu
des arbres, et séparées par des espaces pavés. Ces
habitations parurent être autant de petites commu¬
nautés dans lesquelles demeuraient uU grand nom¬
bre d’individus, à en juger par la disposition de leur
Un des .premiers
ner
coucher.
.
A peine l’adelantade fut-il rétourné à bord, que
des disputes survinrent entre les Espagnols et les in¬
digènes. Ceux-ci lancèrent leurs armes et parvinrent
8
ÎLES. MARQUISES
à blesser un soldat nu pied ; mais poursuivis bientôt
à coups de fusil, ils durent chercher leur salut dans la
fuite et ils se réfugièrent avec leurs femmes au som¬
met de trois
hautes montagnes derrière des retran¬
chements ; probablement peu d’heures après le mo¬
avaient rendu grâce au ciel de
leur découverte, les malheureux Noukahiviens sup¬
ment où les Espagnols
pliaient leurs divinités tutélaires de les débarrasser
de la présence de leurs terribles visiteurs. Soir et
matin ces malheureux, dans leur retraite, poussaient
en chœur des clameurs sonores et harmonieuses,
qui
retentissaient au loin ; puis ils continuaient à lancer
des pi’ojectiles, rendus inoffensifs par la distance à.
laquelle se trouvaient les Espagnols. Cependant ceuxci avaient établi des postes pour garder le village qui
leur avait été abandonné, l’aiguade èt le lieu des¬
tiné à la promenade des femmes de la flotte. Les corps
de garde faisaient un feu continu sur tous les sauvages
qui sortaient de leurs retranchements. Bientôt ceuxci reconnaissant le peu de succès de leurs armes et
effrayés des terribles effets de.celles des Européens,
tentèrent d’opérer un raccommodement. Ils firent
connaître leurs, intentions en offrant des présents de
fruits à pain aux soldats maraudant dans les bois, et
en portant des paniers de bananes et de fruits près des
trois détachements placés par le maestro decampo. Ils
semblaient éprouver le besoin de rentrer dans leurs
cases et demandaient avec instance quand les redou¬
tables étrangers s’en iraient. Un individu dé bonne
mine se fit surtout remarquer; il contracta une étroite
ou
NOUKA-HIYA.
9
amitié avec le chapelain (pii hii apprit à dire Jésiis-
Maria.
Il fut conduit
auprès de l’amiral cjui l’ac¬
cueillit de son mieux, lui offrant des douceurs et du
vin, mais il ne voulut goûter dé rien, quoiqu’il mon¬
trât la plus grande confiance. Au départ des navires
il parut même désirer de les suivre; les soldats
avaient aussi acquis des amis très-intimes, mais
prodiguant leurs
caressés, de les prier de quitter lèur île. Bientôt, à
leur grande joie, le pavillon espagnol cessa de
ceux-ci ne cessaient, tout en leur
baie; Mendana partit le 5 août et
poursuivit ses desseins dont on connaît l’issue fatale;
mais avant de quitter ces lieux où ses navires avaient
causé une si grande surprise et laissé de si terribles
flotter
dans la
imposa au groupe entier
qu’il venait de découvrir le nom de Marquises de
Mendoo^a, en l’honneur du vice-roi du.Pérou, marquis
de Canete, qui avait favorisé et protégé ses projets;
puis il .fit ériger, en divers endroits, trois croix,
signes de la rédemption, sur le sol baigné parle sang
•de tant de meurtres ; enfin il fit graver une inscription
sur l’écorce d’un arbre, avec la date'du
jour de son
traces de leur .passage, il
arrivée sur ces terres.
Cent soixante
dix-neuf
ans
s’écoulèrent avant
qu’un autre navire vînt attérir sur ce groupe. Déjà
doute l’apparition de Mendana s’était trans¬
formée en mythe dans les traditions de la génération
qui vit surgir dans les brumes du soir, le 6 avril 4772,
sans
les blanches voiles de la Révolution. Cook arrivait à
son
tour pour convaincre ces
peuples de la réalité
ÎLES MARQUISES
dO
premier passage; à son aspect, la population
effrayée crut sans doute ({uc la 'vengeance des divi¬
nités m alfaisantes leur en voy ait de nouveaux malheurs.
Après avoir ajouté aux ([uatrê îles découvertes par
Mendana, l’île Hpod, rocher inculte et escarpé au(|uel il donna le nom du jeune volontaire (j[ui le dé¬
couvrit le premier, Cook se dirigea vers le port delà
Madré de Bios. Pciussé par cet esprit jaloux inhérent
au caractère anglais, il voulut enlever le nom donné
à ce port par son prédécesseur et le nomma baie de
(lu
la Révolution.
Trente ou quarante naturels s’aventui’èrent
auprès
anglais, mais ils montraient une crainte
non
équivoque; on pouvait deviner qu’ils appréhen¬
daient les scènes du siècle précédent. Après avoir
offert des plantes.dé poivre, symbole de paix, ils se
hasardèrent à montera bord; mais leurs pirogues
chargées de pierres, les frondes dont les hommes
étaient armés,, indiquaient une méfiance (jui ne fut
dissipée que par de nombreüx cadeaux. Le lende¬
main la confiance était revenue, mais avec elle la
convoitise; des échanges eurent lieu d’abord, des
vols ensuite; enfin, pour mettréun terme à l’audafce
du navire
infatigable, on
tira un Coup de fusil à poudre; la bonne foi revint
de fun des naturels', soustracteur
la peur; cependant au moment où l’on touaitle
navire au mouillage, un vol audacieux eut lieu, un
avec
chandelier en fer fut emporté, et
mouvement
pable.
dans le premier
de colère ün coup de fusil tua le cou¬
ou
NOUKA-HIVA.
11
Cook so rendait à terre dans cet instant. Sur sa
route il trouva la pirogue qui contenait le cadavre;
déjà sUr
riait aux éclats en vidant l’eau
deux hommes la conduisaient; l’uii d’eux,
le déclin de la vie,
sanglante contenue dans la pirogue; l’aUtre, plus
jeune, fils de l’homme tué, avait l’air triste et abattu.
Le bruit des tambours retentissait, sur le rivage, les
sauvages accouraient en armes et se préparaient au
combat. Toptefois quelques présents suffirent pour
les calmer. Mais les tentations étaient trop fortes ^
pour la nature inculte de ces hommes; peu de
temps après, ils essayèrent encore d’enlever la
bouée d’une ancre en la tirant â terre. Le siffle¬
ment d’une balle à leurs oreilles leur donna un
effroi salutaire, et, jusqu’au jour du départ, leur con¬
duite fut plus tranquille.
Le chef du pays, nommé Honoou, vint visiter Cook;
il avait l’air intelligent, le grand nombre de ses
vêtements indiquait son rang, il portait le titre
d’Hekaï.
Au rebours
de ce qui avait ôté remarqué par les
Espagnols, les femmes fuyaient l’approche des étran¬
gers; MM. Sparman et Forster fils voulurent suivre
l’une d’elles, mais les naturels témoignèrent un mé¬
contentement qui les força â y renoncer
Le sé¬
jour des Espagnols avait-il laissé des traces d’affreuses
maladies faites pour effrayer ce peuple ordinairement
si libre? Cette conjecture hasardée petit être vraie,
gémir sur la conduite de ces hommes qui
portent de gaieté de cœur un poison sans remède
et l’on doit
12
ÎLES MARQUISES
chez des
populations saines et heureuses. Ce n’est
que dans la partie sud de l’île que les femmes furent
moins farouches. M.-Hodge, dessinateur, parvint à
faire le portrait d’une jeune fille.
Enfin, le 12 avril,, les Anglais s’éloignèrent en em¬
portant une triste idée de la propreté de ces sau¬
Cook avait vii l’un d’eux manger dans le
vages.
même plat que des eochons.
Peu d’années
après Cook, les navires du com¬
merce commencèrent à se montrer dans ces
mois d'intervalle
parages,.
(en 1791), le capitaine
Ingraham, de Boston , et notre compatriote Mar¬
chand de Marseille, visitèrent les îles déjà connues
de l'archipel,’ et découvrirent d’autres terres dans
le nord. Le premier de ces navigateurs n’ayant
donné aucune relation de son voyage,, tout l’hon¬
neur de la. découverte revient à
Marchand, bien
qu’il ne l’ait faite que quelques jours après le capi¬
A
un
,
taine américain.
Notre infortuné
compatriote Lapérouse venait
d’Amérique ,(.en 1790);
de visiter la côte N.-Ô.
il
avait attiré
l’attention du
commerce
français
point où se passait une traite de pelle¬
terie, exploitée par les Anglais et les Espagnols.
La maison Baw, de Marseille, mue
par le désir
d’entrepre’ndre cette nouvelle branche de commerce,
équipa le brick le Solide, dont elle confia le comman¬
dement au capitaine Étienne Marchand. Six mois
après, le 12 juin 1791, à dix heures du matin, le
pavillon français flottait, pour la première fois, en
sur
ce
ou
NOUKA-UIVA.
13
A l’exemple de
devanciers, Marchand chercha d’abord à mouil¬
ler au port de la Madré de,Bios. Une foule de piro¬
gues, parties de la Doniinica et de l’île Christina,
enveloppèrent bientôt le navire. Des scènes bizarres
et variées accompagnèrent cétte première recon¬
vue
du groupe des îles Marquises.
ses
naissance. Dans une
grande pirogue double, un
guerrier soufflait dans une conque, dont le bruit
rauque se mêlait aux clameurs de ses compagnons.
Ceux-ci chantaient en frappant le coude de leur
bras gauche replié sur la poitrine, avec la paume de
la main droite; puis tout à coup un vieillard,
après avoir prononcé une harangue incomprise, at¬
tacha aux haubans du grand mât un rameau vert et
un morceau
d’étoffe blanche; c’était sans doute
un emblème de
paix, la branche d’olivier des an¬
ciens, car aussitôt, tous les sauvages crièrent : Taj-o,
tajo (ami, ami); l’équipage charmé répondit à
sontoür: Tajo, tajo, et la paix fut définitive.
Ces démonstrations amicales furent suivies natu¬
rellement d’une distribution de verroterie, de cou¬
teaux, de miroirs, qui furent reçus avec un éton¬
joyeux;'les naturels, amoncelés dans les
pirogues ou à la nage, semblaient indiquer qu’ils
connaissaient les besoins du bâtiment, en montrant
nement
l’eau
dé
la
mer.
Ils montèrent Sans crainte
à
bord; mais leur foule s’étant accrue, au point de
devenir gênante, on les invita à quitter le bâtiment,
ce
qu’ils firent sans opposer de résistance ou téxnoigner de l’humeur.
,
44
ÎLES MARQUISES
Le lendemain 44, le Solide était entré-dans le port
cinq cents sau\ages. l’en¬
touraient, et le nombre s’augmentait de moment en
moment, par l’arriyée de nouveaux visiteurs de l’île
Dominica; sans montrer des intentions hostiles,
cependant ils dérobaient, avec une grande effron¬
terie, tout ce qui leur tombait sous la tpaib* ha
mauvaise foi avait remplacé la loyauté des premiers
échanges, et il fut facile de remarquer que-les natu¬
rels de l’ile Dominica, étrangers à la baie, étaient
les plus turbulents. Un coup de canon à poudre, loip
de les effrayer, ne fit qu’exciter leur audace; alors
un coup de canon à boulet
fut tiré par-dessps
leurs têtes, contre les rochers du pivage. L’effet du
projectile les frappa un instant d’épouvante sans
cependant les faire fuir; ils- saisirent leurs armes,
Madré de Bios-, plus de
et lancèrent contre le navire des lances et des
de coco. Pour réprimer enfin ce désordre,
écales
le capi¬
taine Marchand fit paraître tout son équipage arnaé;
quelques coups de fiisils furent tirés en l’air, ne
voulant pas user de rigueur envers ces sauvages,
qu’il considérait comme des enfants voulant battre des
hommes. Grâce à cette conduite pleine d’humanité et
toute française, la paix ne fut point troublée, et les
échanges recommencèrent.
;
Des femmes, des jeunes filles, remarquables par
leur jeunesse et leurs formes gracieuses, se trou¬
vaient en grand nombre dans ja foule. Elles montè¬
hésitation; on en vit môme
pousser la confiance jusqu’à tenter de grimper dans
rent sur le pont sans
ou
les hunes par
avec
NOqKA-HIVA.
15
les enfléchures, et rivaliser d’agilité
les jeunes marins qu’elles suivaient.
En débarquant
à la tête de huit hommes armés.
Marchand fut sur le champ cçnduit à l’aiguade; les
indigènes se souvenaient d’y avoir vu faire l’eau du
navire de Cook, et ils y conduisirent de leur, propre
mouvement
leur nouveau visiteur. A l’ombre d’un
bel.arbre, dans up enclos eqtouré de murs en pierre,
franchi par quelques hommes seulement, on lui
présenta un vieillard de petite stature, probablement
le chef de l’endroit auquel on donnait le nom de
Oloou; sans doute c’est le même dont Cook parle
sous
le nom de Hanoou. Ce vieillard était tout trem¬
blant; il offrit quatre cochons à Marchand, qui,
après avoir entendu Iq loiag discours qui accompa¬
gnait le présent, fît en retour une ample distribu¬
tion d’objets de peu de valeur.
Un accidept vint troubler la bonne harmonie qui
régna les jours suivants , naais la mésintelligence ne
futpasdelonguedurée. Unmatelot, préposé à la garde
de l’aiguade où une partie de l’équipage faisait de
l’eau, fît partir involontairemefît l’espingole dont il
était armé : la balle cassale bras d’un jeune ipsulaire.
La foule, effrayée d’abord, se rassura bientôt, mais
elle disait tristement, en réponse aux discours
des Français : Tayo, tayo. Les explications données
pour faire copnaître que le mal était le résultat
d’un accident, parurent avoir été comprises; ce¬
pendant.ils répétaient souvent : Tayo eto, male elo,
Vous êtes nos amis, et vous nops tuez.
ILES
Le
médecin Roblet
MARQUISES
s’empressa d’aller panser le
blessé ; il trouva sur la blessure un appareil ingé¬
nieux. qui prouvait
que ces sauvages étaient
accoutumés à traiter des fractures.
Après l’opé¬
ration, le malade, comblé de caresses et de ca¬
deaux oublia tout à fait le tort involontaire des
Français et ne leur témoigna aucun ressentiment.
,
Cependant la confiance du capitaine Marchand
guidé par plu¬
sieurs naturels dans une excursion qù’il faisait dans
l’intérieur, il n’eut d’abord qu’à se louer de leurs
soins; tous à l’envi lui donnaient le bras, le soute¬
naient et le portaient presque dans les pas difficiles :
néanmoins l’aspect de leur physionomie trahissait
un mauvais dessein. Le capitaine songea à retourner
sur ses pas, et dès lors ses conducteurs ne montrè¬
rent plus le même empressement à l’aider dans sa
marche, ils le laissaient surmonter tout seul les ob¬
stacles de la route ; bientôt ses soupçons se trouvè¬
rent confirmés. Il hâtait le pas, lorsqu’on lui enleva
son fusil. Il allait atteindre le voleur l’épée à la main^
lorsque les cris de soii domestique, assailli par cinq
ou six antagonistes, l’obligèrent à accourir à son
aide ; son approche mit en fuite les agresseurs.
La nouvelle de cette attaque était déjà parvenue
au rivage lorsque Marchand y arriva ; les naturels
effrayés fuyaient de toutes parts; ils craignaient
sans
doute de terribles représailles. On tâcha
de les rassurer, mais en môme temps on réclama
à un des chefs les objets volés. Celui-ci les rapporta
faillit ensuite lui devenir funeste :
ou
17
NOÜRA-UIVA.
plus tard, et, montrant un casse-tête en
morceaux, il prétendit l’avoir brisé sur la tête des
coupables. Sans croire à son récit, on récompensa
effet
en
néanmoins son zèle simulé.
Ne pouvant obtenir, dans ce
mouillage, un nombre
suffisant de cochons, on alla, à l’imitation de Cook,
chercher dans les baies du sud de l’île. Cette re¬
en
cherche fut fructueuse, et donna lieu d’examiner un
sol
plus favorisé par la nature que celui du port
Vaitahou.
'
Avant de quitter définitivement cette île, les Fran¬
çais eurent cependant l’occasion d’éprouver le bon
caractère
de
ses
habitants.
Le
19
juin, ayant
voulu faire uiie excursion dans l’anse du sud de leur
mouillage, ils tentèrent, à leur retour, de franchir un
mondrain qui sépare cette anse presque inhabitée
de l’anse du nord où se trouvait le
village et l’aiguade. Ils ne tardèrent pas à reconnaître qu’ils
avaient commis une imprudence; à mesure
qu’ils
s’élevaient sur cette colline dont la
pente est trèsdifficile, ils ne trouvaient plus, sur les bords escar¬
pés des rochers, que d’étroits sentiers, rendus glis¬
sants par la pluie ;
suspendus sur des pointes aiguës,
ils chancelaient; le bras de leurs
guides plus aguer¬
ris et plus robustes assurait seul leurs
pas incer¬
tains ; il eûtété facile alors de les
dépouiller de leurs
armes et des
objets qui excitent si vivement la con¬
voitise des
sauvages; mais, loin de là, leurs guides
ne cessèrent
de les aider , et les conduisirent à bon
port. On remarqua que le jeune homme blessé par
18
ÎLES MARQUISES
l’espingole, aidait, de sa main saine, la marche de
ceux dont l’imprudence avait failli lui être fatale.
Aussi, les Français s’éloignèrent en exprimant un
sentiment de réprobation contre les Espagnols qui
avaient, versé le sang de leurs hôtes, et qui les pour¬
suivaient à coups de fusils dans les bois.
Nous touchons enfin à la découverte de la partie
septentrionale de l’archipel ; une remarque, faite à
bord, y conduisit le Solide. On avait observé au
mouillage, par un temps clair, au coûcher du soleil,
une tache fixe qui présentait l’apparence d’un pic
élevé dans le N.-O. 1/4 O. L’air continuant à être
pur, on l’evit cette tache le lendemain matin, et dès
lors, on soupçomïa dans cette direction l’existenco
d’une tei're encoi’e inconnue. Parti le 20 juin, à midi,
de l’Ue Taouata, le capitaine Marchand eut la satis¬
faction de voir, le 21, au point du jour, tous les
doutes cesser, par l’apparition de la terre, et à dix
heures et demie, il se trouva à quatre milles de la
pointe la plus méridionale d’une île qui reçut le
nom de Marchand.
La côte se montrait ornée de
jolies anses sablonneuses, sur le contour desquelles
des bananiers, des cocotiers, l’arbre à pain, et divers
autres grands arbres, formaient des touffes ver¬
doyantes abritant les cases éparses des naturels.
Ceux-ci s’empressaient d’accourir au rivage pour
contempler de plus près la merveilleuse apparition
qui étonnait leurs yeux.
La narration des premiers visiteurs d’un pays
porte toujours l’empreinte de l’enthousiasme du mo-
ou
NOUKA-HIVA.
19
naent; la description de l’île Marchand nous paraît
avoir subi cette influence. Nous la donnons toutefois,
quoiqu’elle ne rende pas tout à fait nos propres im¬
pressions.
L’aspect de l’île, dit le découvreur, est,'dans
cette partie, aussi agréable
que varié. Des collines,
dont une verdure animée couvre les
pentes douces
» et les sommets
; des vallées ombragées par des
plantations diversifiées, plusieurs ruisseaux qu’on
distinguait du navire, et qui rendent à la terre,
desséchée par les feux du soleil, la fraîcheur et
l’humidité nécessaires à la reproduction des plantes; enfin une belle cascade, dont les eaux écumantes se précipitent dans un vallon, tous ces objets, réunis sur un petit espace, attiraient tour à
tour, et fixaient agréablement les regards. De
hautes montagnes, dont les sommets sont arides
et hachés, et qui doivent se refuser à tout
genre
de culture, occupent le centre de l’île; mais ces
montagnes cessent de paraître élevées, quand on
porte les yeux sur des pics de rochers nus et inaccessibles, dont les flèches aiguës semblent appar«
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
tenir à des clochers.
»
En continuant de ranger la
côte occidentale de
l’île, on aperçut à midi une seconde pointe et une
ouverture qui semblait promettre un abri sûr et
commode ; le capitaine eh second Masse fut
envoyé
avec dix hommes
pour reconnaître cette baie, tandis
que le Solide louvoyait pour ne pas perdre sa posi¬
tion.
ÎLES MARQUISES
Sur
ces
entrefaites une pirogue s’approcha du
brick ; un seul des trois insulaires
qui la montaient
fier aux signes d’amitié de l’équipage et se
hasarda dans les porte-haubans, mais aucune
osa se
dans le na¬
la surprise et la
crainte ; les cadeaux qu’on lui fit furent reçus d’un
air indifférent ; sans doute l’ensemble des choses
extraordinaires qu’il voyait absorbait toute son at¬
tention, les détails n’excitaient pas encore son admi¬
ration. Qu’on se figure, en effet, quelle dut être la
stupéfaction de ces hommes si peu élevés dans l’é¬
chelle des connaissances devant des prodiges d’in¬
dustrie; leur imagination frappée dut se trouver
éblouie par une magnificence et un pouvoir dont
elle n’avait aucune idée; c’est ainsi que les navigateui's arabes retracent leurs impressions dans les
instance ne put le déterminer à entrer
vire. Il semblait flotter entre
voyages merveilleux de Sindbad el
Bahari.
l’équipage effraya ce
sauvage; il s’élança brusquement dans sa pirogue et
s’éloigna promptement. Dans l’après-midi d’autres
naturels s’approchèrent ; leur nombre les encouragea
sans doute à se confier aux étrangers, plusieurs d’en¬
tre eux montèrent sur le pont. Un miroir produisit
un singulier effet sur l’un d’eux; il se mit à rire aux
éclats en voyant son image. On jugea que les clous,
les couteaux et autres bagatelles qu’on leur distribua
Un mouvement précipité de
étaient des objets entièrement
nouveaux pour eux,
et on en conjectura qu’ils n’avaient pas de relations
habituelles avec l’autre groupe, quoique peu éloigné.
ou
NOUKA-niVA.
21
L’enfoncement visité par l’embarcation renferme
(leux anses, mais aucune des deux ne parut propre
à abriter un navire. Cent cinquante naturels environ
s’étaient rassemblés dans l’anse du nord; à l’appro¬
che du canot une pirogue se détacha du rivage et
vint à sa rencontre. Sur son avant se trouvait une
espèce de siège sur lequel était assis le chef du lieu;
il vint recevoir des cadeaux en retour desquels il of¬
frit du poisson et des coquilles polies d’huîtres per¬
lières. Le débarquement s’opéra sans difficulté, et
l’entrevue
se
termina paisiblement. Les indigènes
parurent moins bien faits que ceux de l’île Taouata
et surtout moins tatoués, mais on remarqua les
mêmes usages. Au premier abord les femmes par¬
tageant l’étonnement général, se tinrent à l’écart,
mais elles bannirent toute méfiance lorsque des
vieillards les
prenant par la main les conduisi¬
auprès des étrangers. Cette baie hospitalière
reçut le nom de Bon^AccueU.
Le capitaine Marchand allait quitter cette île,
lorsque, à l’instar de ses devanciers, il voulut, par
un acte authentique, prendre possession de ces
terres découvertes par lui.
Dans ce but, il descendit dans la première anse
de la côte nord-ouest de l’île, située à peu de dis¬
tance de la partie septentrionale de la baie Bon-
rent
Accueil. Il prit terre sur une plate-forme de rochers
séparée delà côte par un petit bras de mer. Les natu¬
rels, assemblés sur le rivage au nombre de deux cents,
s’empressèrent de venir l’aider ainsi que ses gens à
22
ÎLES MARQUISES
parmi eux se trouvaient quelques
femmes déjà familières et le chef qu’on avait vu la
traverser le canal ;
veille; ce qui fit supposer que cette troupe provenait
de la haie déjà visitée, et qu’elle avait fait le tour
en suivant le bâtiment. L’aspect des lieux justifiait
n’existait dans les en¬
virons, et ce point, dénué de verdure, ne présentait
qu’un sol stérile. On distribua quelques bagatelles à
ces insulaires, qui se pressaient sans confusion en
cette conjecture : aucune case
évitant de se rendre incommodes, et qui ne sem¬
blaient avoir d’autre désir que celui de satisfaire
leur curiosité. Ils donnèrent en retour divers objets,
tels que des lances, des éventails, des toulfes de plu¬
mes, etc. Une inscription portant le nom du navire
et
du capitaine, sa nation et la date de la prise de
possession, fut ensuite clouée sur un arbre ; puis
trois copies de cette inscription furent renfermées
dans des bouteilles qui furent remises en dépôt, à un
chef, à un homme d’un âge mûr et à une jeune fille.
Par suite de cette bizarre combinaison, trois géné¬
rations étaient choisies pour conserver ce document,
fort probablement anéanti peu de temps après.
Cette prise de possession, qui reçoit aujourd’hui
une sanction inattendue, a cela de remarquable
qu’aucune effusion de sang ne l’a accompagnée.
Le régime français a tpujours été plein d’humanité
et de bienveillance : faisons des vœux pour qu’il
en soit toujours ainsi, quand même ce serait au
détriment de ses intérêts.
Le groupe entier
du nord, dont Marchand com-
ou
NOÜKA-HIVA.
23
pléta la découverte par celle des îles Masse, Chanal,
Baux, Solide et enfin les Deux-Frères, fut nommé
groupe delà Révolution; puis le capitaine s’éloigna
le 25 juin, ne songeant guère que, cinquante ans
plus tard, ses découvertes deviendraient une posses¬
sion française. A lui revient l’honneur d’aVoir donné
des documents importants sur des terres qu’il avait
découvertes simultanément avec le capitaine Ingraham que nous avons déjà mentionné, événement dont
la vanité américaine s’est emparée pour tenter de
dépouiller notre compatriote d’une gloire qui lui est
due.
La découverte du groupe des îles Marquises ne fut
complète qu’après le passage du Solide et celui du Hope,
navire d’Ingraham; ces terres conservèrent le nom
primitif imposé par Mendana (îles Marquises), que
ceux
qui les visitèrent ensuite étendirent au groupe
entier.
Le lieutenant Hergest,
commandant le Dœdalus,
succéda au capitaine Marchand. Chargé de porter des
approvisionnements à l’expédition anglaise comman¬
dée par Vancouver, Hergest se trouva dans Une situa¬
tion très-épineuse, dès son entrée dans lé port de la
Madré deDios : le22mars 4792, il èut d’abord à lutter
contre de violentés raffales descendant
collines dominant le rivage, et
dU haut des
le 25, son câble
ayant cassé sous l’impülsion violente d’un grain, il
fut entraîné hors du
mouillage. Dans Ce moment
même, un incendie sedéclara à bord; l’équipage eutà
lutter à la fois contre le feh et le mauvais temps; son
24
ÎLES MARQUISES
ardeur s’accrut sans doute à la pensée que la perte
du navire aurait aussi inévitablement compromis son
existence; il n’aurait trouvé qu’un refuge bien pré¬
caire parmi les tribus de l’île, dont les penchants nui¬
sibles n’étaient bridés que par l’aspect de la force.
Le soir, le navire anglais, après avoir échappé au
double danger couru dans la journée, fut entouré
d’une multitude de naturels qui ramassaient sur
l’eau les débris à moitié consumés des hamacs, pre¬
mières sources de l’incendie. Le lieutenant Hergest
débarqua ensuite avec le second et trois hommes,
pour reconnaître l’aiguade et s’approvisionner d’eau.
11 eut beaucoup de peine à prendre pied, à cause du
ressac, et, dès lepreraier abord, il put apprécier quel
eût été le sort de son équipage, si le navire avait péri.
Un grand nombre de naturels assemblés sur la plage,
voyant la faiblesse de ce détachement, volèrent sans
scrupule tout ce qu’ils purent atteindre ; il ne resta
môme plus un seul seau pour remplir les barriques
qu’on avait apportées. Un jeune matelot fut tellement
ému des espiègleries des naturels qu’il se prit à pleu¬
rer; Hergest le gourmandait et lui reprochait son
manque de fermeté, lorsque à son tour il fut en¬
touré et
son
fusil de chasse lui fut enlevé. Il ne
plus qu’un mousquet dans l’embarcation :
exigeait de patienter; aussi le lieute¬
nant anglais s’éloigna du rivage, tandis
que, pour
couronner leurs larcins, les
sauvages enlevaient le
grappin du canot.
La sûreté des Anglais demandait une
prompte rérestait
la prudence
ou
NOUKA-HIVA.
2S
pression de ces attentats. Voulant, toutefois, conci¬
lier l’humanité avec l’emploi de la force, Hergest di¬
rigea ses embarcations armées vers la côte, et fit
tirer des décharges de mousqueteriepar-dessus la tête
des naturels. Tous se sauvèrent, à l’exception d’un
seul homme qui eut la hardiesse de conserver son
poste, la fronde à la main, et qui ne cessa de lancer
des pierres inoffensives contre les assaillants. Son
courage inspira une admiration qui lui sauva la vie.
Quatre coups de canon tirés par-dessus le village
achevèrent de porter la terreur parmi les bandes
nombreuses qu’on voyait fuir dans les montagnes.
A la nuit, un naturel vint à la nage jeter sur le
Dœdalus un rameau vert enveloppé d’une étoffe
blanche : il réclamait la paix. Du reste, la peur
avait été plus grande que le mal, car le lieute¬
nant Hergest suppose que personne n’a été tué ou
blessé, à l’exception d’un seul individu atteint par
dans le mollet. Le 24 mars, la bonne har¬
monie étant entièrement rétablie, les indigènes ap¬
une balle
portèrent diverses provisions. Ils étaient plus tran¬
quilles, mais non moins voleurs ; bientôt leur nom¬
bre sur le navire devint si gênant, qu’il fallut les ex¬
pulser : un pavillon rouge, hissé en tête du mât, servit
à indiquer un tabou (1) qui arrêta les hommes seule¬
ment. Les femmes ne voulurent
point s’y astreindre :
ilfallut tirer des coups de fusil à poudre, pour engager
(1) Tabou signifie, dans le langage noukahivien, défense.
Quand un objet est tabou, il est défendu d’y toucher.
mmm
ÎLES MARQUISES
26
ces
nombreuses naïades à regagner la côte qu’elles
avaient quittée à la nage.
Vainement employa-t-on des cadeaux et des pro¬
pour obtenir la restitution des objets volés
àl’aiguade, legrappin seul fut rapporté. Le 29 mars,
au moment d’appareiller, des chefs qui avaient reçu
divers dons pour rendre le fusil, se trouvant à bord,
on les saisit : l’un d’eux fut mis dans la grande cham¬
bre, sous la garde d’un factionnaire, et l’on déclara
qu’il partirait avec le navire si l’objet réclamé n’était
pas rapporté. Une demi-heure plus tard, une piro¬
gue portant des emblèmes de paix vint satisfaire aux
conditions imposées. Le prisonnier, rendu à la
liberté, laissa couler ses larmes en serrant dans ses
messes
bras son libérateur. Tous deux reçurent de nouveaux
présents qui leur firent oublier leurs angoisses pas¬
sées. Hergest exprime une vive satisfaction d’avoir
quitté paisiblement ün port où des vols multipliés et
audacieux étaient toujours sur le point de faire naî¬
tre de graves querelles.
Ignorant la priorité de découverte des capitaines
Ingraham et Marchand, Hergest à son tour donna
des noms aux îles septentrionales de l’Archipel. En
passant devant la partie ouest de l’île qu’il nomma
îleTrevenen, il remarqua plusieurs anses, entre
autres une qu’il nomma Anse des Amis, en raison de
la visite de plus de cent insulaires qui accoururent
pour lui offrir des bananes et des cocos. Enfin il
prolongea la grande île Nouka-hiva( sir Henry Mar¬
tin ), depuis la pointe sud-est, qu’il nomma pojnte
ou
NOUKA-HIVA.
27
Martin , jusqu’à l’extrémité la plus ouest. Il remar¬
la baie du Comptroller, qui lui parut
sûr et commode. Il leva le plan du
port Anna-Maria (Taio-hae). Ce havre présente tous
les avantages qu’on peut désirer dans une relâche.
Quinze cents naturels ( nombre bien fort ), se
trouvaient assemblés sur le rivage et lui firent bon
qua aussi
former un port
•
accueil.
Jusque-là, l’aspect de l’ile était celui d’une terre
très-cultivée et très-peuplée; mais à mesure que les
Anglais avancèrent dans l’ouest, le rivage devint une
véritable côte de fer, sans anses, sans abris, dépour¬
vue de verdure et
de fertilité, et ne montrant ni ha¬
bitations, ni habitants.
Les deux îles Masse et Ghana! apparurent bientôt;
on
leur donna le nom d’îles Roberts, après quoi on
y débarqua. Entièrement inhabitées, ces îles offrirent
cependant un nombre considérable de noix de cocos,
précieux rafraîchissement pour l’équipage; cette
dernière station termina le séjour de cet officier dans
ce groupe ; il continua sa route vers les rives des îles
Sandwich, où, comme son illustre prédécesseur
Cook, il devait trouver la mort ainsi que son compa¬
gnon, l’astronome Goocli.
Au retour de sa mission,
au
le
commenceinent
le Dædalus reparut,
du mois de février 4793, dans
port Taio-hae, si favorablement décrit dans
premier passage. Les relations avaient encore
débuté d’une façon tout amicale,
lorsqu’un matelot,
ayant été frappé par un naturel f tua d’un coup de
le
ÎLES MARQUISES
â8
fusil son adversaire au moment où il plongeait dans
la mer. Cet événement mit la population en rumeur,
un
grand nombre de pirogues de guerre s’assem¬
blèrent et attaquèrent le navire à coups de pierres.
avait succédé à Hergest
au commandement du Dædalus, fut obligé d’aban¬
donner ce mouillage après un court séjour d’un jour
Le lieutenant Hanson, qui
et deux nuits.
11 alla chercher les raffraîchissements
dont il avait besoin à Taïti, île fortunée dont l’éloge
se trouvait
alors dans les récits de tous les navigateurs
des mers peu connues de l’océan Pacifique.
anticipé sur l’ordre chronologique
Roberts
commandant le navire du commerce le Jefferson,
vint montrer pour la seconde fois le pavillon amé¬
ricain dans ces parages. Le 25 juin 1792, suivant
Porter, au mois d’août, d’après M. La RochefoucauldLiancourt, le capitaine aborda sur l’île Taouata.
Son long séjour, le fait de la construction d’un petit
navire dans ces îles font regretter de n’avoir au¬
cune narration bien précise à consulter. Tout ce
Nous
en
avons
mentionnant le retour du Dædalus ;
que nous avons pu
suivants.
recueillir se résume aux faits
Roberts destiné à aller faire le trafic des four¬
d’Amérique, construisit,
dans le port Yaitahou où il séjourna pendant quatre
mois, un navire de quatre-vingt-dix tonneaux dont
il avait apporté avec lui les principaux membres.
Il vécut longtemps en bonne intelligence avec les
naturels; seulement un jour il fut obligé de dérures sur
la côte N.-O.
5
ou
NOUKA-HIVA.
29
petit na\ire à moitié construit dont
s’emparer. A la tête des trente-six
hommes qui composaient son équipage, il fit feu
sur
ses ennemis, en tua plusieurs, en blessa
beaucoup d’autres, et les mit tous en déroute.
Le lendemain ils vinrent demander la paix et
lui apportèrent leurs blessés à panser; peut-être
fendre
son
ils voulaient
opéré par le chirurgien
du Solide, avait-il engagé les naturels à cette
dernière démarche, si toutefois la véracité du
récit du capitaine américain est admise, car plus
que tout autre, les voyageurs de cette nation sont
enclins à donner un trop libre cours à leur ima¬
gination.
Une autre fois, une vingtaine de pirogues de
vingt-dix pieds de long vinrent d’une île voisine
(Hiva-oa sans doute) avec le projet de prendre le
Jefferson. Quelques coups de canons chargés à mi¬
traille dissipèrent cette flottille, une pirogue fut
le souvenir du pansement
brisée, et les autres se retirèrent promptement
pour ne plus reparaître.
En quittant l’île Taouata Roberts fit voile avec
deux navires
ses
sa
route
pour les îles Sandwich ; sur
il reconnut les îles c{ue son compatriote,
Ingraham, n’avait fait qu’apercevoir. Le capi¬
taine Roberts
se
crut
donc le droit de
nommer
voyait de plus près que son pré¬
décesseur, et il leur imposa le nom d’Archipel
Washington.
A son retour le
Jefferson déposa surNouka-Hiva un
ces
terres qu’il
Iles marquises
30
qu’il avait pris au port Vaitahou et qui
originaire d’une île du nord de l’Archipel.
Les noms indigènes donnés par Roberts sont d’ail¬
leurs excessivement incorrects, peut-être ont-ils été
altérés en passant sous la plume de l’auteur déjà cité
qui relate ce voyage.
Quoi qu’il en soit, le Jefferson fut le quatrième
navire qui crut découvrir les îles septentrionales
des Marquises. Ingraham et Marchand presque si¬
multanément en 1794, Hergest ensuite, puis Ro¬
berts tous quatre imposèrent des noms à ces terres,
qui fort heureusement en ont de plus authentiques
donnés par leurs habitants, ce qui tranche toute
vieillard
était
,
difficulté.
A cette époque,
ce point du
globe commençait
déjà à être fréquenté par divers navires; on pent
mentionner au mois de mars 1792, le Prince Wil¬
liam Henry, dont la navigation offre un exemple
de célérité remarquable, ce navire n’ayant mis que
quatre mois pour se rendre d’Angleterre aux îles
Sandwich, après avoir touché à Taïti et à Taouata.
Ce dernier passage fut même effectué en courant di¬
rectement au N.-E., route praticable, mais qu’on
ignorait alors, personne ne l’ayant encore tentée.
Nous ne ferons que eiter non plus le Buttenuortli,
capitaine Brown, qui, en compagnie de deux petits
bâtiments, visita aussi l’île Taouata, et y fit une
station de deux jours. Ces deux navires qui, du
reste, ne rappellent aueun événement digne d’inté¬
rêt dont les îles Marquises aient été le théâtre, furent
,
00
3i
NOOKA-HIVA.
des derniers qui visitèrent cet archipel avant l’appa¬
rition des missionnaires anglais dans l’Océanie.
Le 24 septembre
mandé par Wilson ,
1796, le navire le Duff, com¬
quitta là rade de Portsmouth
,
pour se diriger dans les mers du Sud. La société des
missions faisait tous les frais de cette expédition, des¬
tinée à porter trente missionnaires protestants sur
les différents groupes de l’Océanie. Plusieurs de ces
apôtres évangéliques étaient mariés, et leurs femmes
les suivaient dans
la vie.
un
exil qui devait
durer toute
Il fallait un grand dévouement pour leur religion,
qui abandonnaient à jamais la
aller prêcher la parole de l’Évan¬
gile au milieu de ces populations sauvages, dont
les mœurs n’étaient guère eneourageantes. Il est
vrai que ces hommes, d’abord artisans avant de
prendre la robe évangélique, étaient peu fortu¬
nés, et ils avaient peut-être à gagner dans ce pè¬
lerinage. A voir la manière dont, aujourd’hui, ils
exploitent les populations conquises par leurs pa¬
roles
on serait tenté de croire qu’ils n’avaient
à
ces
ministres
terre natale pour
,
pas entièrement oublié les intérêts matériels de ce
monde, lorsqu’ils allaient prêcher à ces malheureux
sauvages les peines et les récompenses promises dans
la vie éternelle
Ce fut le 5 juin
1797 que le Duff atterrit dans le
port de la Vaitahou. Une seule pirogue vint à sa
rencontre, un des deux naturels qui la conduisaient
grimpa lestement à bord, à faide d’une corde qu’on
ÎLES MARQUISES
32
entièrement nu, était
cachaient
presque la couleur de sa peau. Son compagnon le
suivit bientôt, et tous deux donnèrent pour le lou¬
voyage à l’entrée du port, des conseils qui indiquaient
lui jeta ; cet homme, presque
tellement couvert de tatouages noirs, qu’ils
des connaissances nautiques assez étendues. Sur ces
entrefaites, la pirogue qu’on avait prise à la remorque
se brisa, ses propriétaires ne firent qu’une médiocre
attention à cet accident, absorbés qu’ils étaient par
les manœuvres du bâtiment. Des rafiales impétueu¬
ses ,
descendant des hautes montagnes de l’île, ren¬
dirent difficile l’approche du mouillage, et ce ne
fut
qu’à la nuit qu’on put laisser tomber l’ancre.
Déjà cependant les habitants connaissaientl’arrivée
du navire; au milieu de l’obscurité deux femmes s’ap¬
prochèrent à la nage du vaisseau, et demandèrent
d’y être admises. Pendant une demi-heure, elles ne
cessèrent de crier: Wahine, Wahine ( nous sommes
des femmes) ; puis, désespérant de se faire accueillir,
ces
malheureuses créatures reprirent
la plage, bieil
le chemin de
étonnées probablement, de la dureté
de ces étrangers, dont la conduite
était si dilférente
Au jour, sept femmes
vinrent encore à la nage crier autour du navire :
Wahine, PFaliine^ mais ce fut en vain, on n’admit
que la fille d’un chef présent sur le pont. Cette
jeune et jolie personne à peau jaune, avait les
joues colorées par le violent exercice qu’elle venait
de celle de leurs devanciers.
de prendre ; la symétrie
de ses membres, la beauté
de son corps en eussent fait un
beau modèle pour
ou
ÎnTOUKA-IIIVA.
33
les sculpteurs et les peintres. Une
feuilles formait son unique
simple ceinture de
vêtement; déjà, les chè¬
du bâtiment l’en avaient
presque dépouillée,
lorsqu’une Taïtienne, venue à la suite des missionnai¬
res, la prit en pitié et lui donna des effets pour se cou¬
vrir. Dans ce costume, la jeune Noukahivienne était
bien plus attrayante que sa charitable
compagne.
vres
Le chef de la baie, nommé Tenaï, était le fils aîné
de Honoou, connu par Cook; il vint à bord dans une
belle pirogue, et offrit au
capitaine un bâton
orné à son extrémité d’une touffe de cheveux.
assez
Voyant
fusil, dont il avait sans doute pu apprécier les
terribles effets, il pria qu’on fît dormir cette
arme,
expression naïve et toute naturelle. Le son d’une
cloche l’étonna beaucoup : « Il était
triste, dit Wilson,
devoir un homme, qui avait toute la
dignité d’un
chef et d’un père, ému par un bruit si
peu digne d’attention ; cette infériorité d’intelligence fàisait mal à voir chez un être
qui pouvait, avec de
» faibles
études, sortir de cet état de dégradation. »
Du reste les parents de ce chef et tous les
sauvages
présents parurent avoir l’air pensif aux yeux des
missionnaires, quoiqu’ils éclatassent de rire, et qu’ils
parlassent avec une grande volubilité par moments.
Ils demandaient surtout des vivres
qu’ils mangeaient
un
»
»
»
»
avec avidité.
Malgré la décence rigide qui régnait.sur la nef évan¬
gélique j on toléra cependant que les matelots profitas¬
sent de la bonne volonté des femmes à les aider dans
leurs travaux; c’était un curieux
spectacle de voir ces
3
ÎLES MAHQUrSES
34
rudes marins recevoir des mains des jeunes fdles qui
les
entouraient les instruments
pclottes de bitord et
naturels cédant à leur
les seaux pleins de goudron, les
les épissoirs. — Bientôt les
de leur travail,
penchant pour le vol, dépouillèrent l’équipage de
les menus objets qu’il possédait j
pour y obvier, les matelots organisèrenit un sys¬
tème de précautions qui eut un plein succès.
Chacun d’eux fit choix d’un ami, d’un Tarjo- dévoue
auquel il confiait ses instruments de travail, mais
en même temps, ils le rendaient responsable de
leur con^rvation j on voyait tous ces bénévoles
assistants porter suspendu à leur cou le couteau de
leur ami,, ou tenir leur mailloche à fom’rer,, et les
presque tous
suivre dans tous leurs
mouvements j eependiant le-
penchant inné des indigènes pour le vol,, penchant
bien excusable lorsqu’on considère les tentations
qu’ils devaient éprouver, amena une scène touchante.
Plusieurs objets ayant été dérobés avec une grande
audace, un des coupables fut saisi et attaché. On lui
fit croire qu’on allait le tuer avec un fusil. A cette
menace, tous les naturels sautèrent à la. mer dans uir
désordre complet, et peu d’instants après un sauvage
arriva en toute hâte, offrant deux cochons placés anfond de sa pirogue , pour obtenir la libératihn de so®
père, qui était le voleur. Ce petit drame se: dénoua
comme celui qui avait eu lieu à bord du Dædeilus.
On refusa de recevoir les cochons, mais on délivra le
coupable-jle père et le fils s’embrassèrent tendrement
puis ils se retu’èrent,j laissant les européens; profon-
ou
NOüKA-HIVAi
35
dément émus de là scène qui venait de se passer
sous leurs yeux.
Le but de la mission fut communiqué au chef
Tenaï ■, qui consentit immédiatement à recevoir deux
missionnaires; il leur céda une case et un terrain
On connaît trop l’histoire du
missionnaire Harris pour la répéter idi (4). La disso¬
lution de ce peuple effraya ses chastes habitudesi Ce
motif quij dit Wilson^ aurait dû l’encourager à tenter
plus que jamais une conversion utile, engagea cette
âme timorée à s’éloigner avec fe Duff qui l’avait
pour leur demeure.
amènéi Le missionnaire Crook resta seul dans les
îles Marquises pour poursuivre l’œuVre qu’il devait
accomplir avec son collègue Harris. Mais^ après un
an de séjour^ Toyant tous ses efforts infructueux^ il
dut à son tour abandonner cés lieux où il ne com¬
ptait pas encore de prosélytes.
Voici comment le capitaine Fanning rend compte
de cette circonstance! Le 22 rnai 1798j.il se trouvait
aVec le brick la Betsey qu’il commandait, sur la
côte de l’île Taouata; déjà diverses pirogues l’avaient
accosté, et avaient engagé avec instances le capitaine
à venir au mouillage ; il le désirait aussi j mais il hé¬
sitait j ne connaissant en aucune façon les ports de
l’îlei De violentes averses de pluie étant survenues, le
navire fut abandonné en un clin d’œil par ses nom¬
breux visiteurs, et, aussitôt après leur départ, on vit
une
petite pirogue, montée seulement par deux indivi-
ÎLES MARQUISES
36
dus, s’avancer rapidement; on l’attendit, et ce
avec
un
profond étonnement qu’on
fut
entendit un
homme, nu comme les indigènes, presque aussi co¬
loré qu’eux, s’écrier: « Monsieur, je suis un
et je viens me confier à vous pour me sauver
»
Cet homme si semblable à un sauvage, c’était le
révéï’end 'William Pascoe-Crook. A peine élait-il
arrivé sur le pont du navire que, cédant à son émo¬
Anglais,
la vie,
tion, il inclina sa tète pour remercier la Providence
du secours qu’il recevait ; revenant à lui, il déclina
qualité de missionnaire et raconta que, depuis
plusieurs semaines, les dispositions des naturels à
son égard étaient de la nature la plus alarmante.
Deux fois il n’avait dû la vie qu’à l’intervention du
sa
accompagné à bord ; sans lui il aurait
depuis longtemps tué et probablement
chef qui l’avait
sans doute été
dévoré.
Le révérend Crook désignait pour son
un
persécuteur
italien, déserteur d’un navire de commerce qui
l’île peu de temps après le
avait relâché sur
départ du Du/f. Cet homme astucieux et perfide,
avait emporté avec lui un fusil, de la poudre
et un certain nombre de balles.
A l’aide de
cette arme il avait acquis une grande influence
sur l’esprit des chefs; il les excitait à combattre
pour augmenter son crédit, et ce fut sur sa
proposition qu’une guerre atroce et impitoyable
habitants de Hiva-oa. A la fin de
cette guerre, l’Italien fit attaquer une tribu située
dans l’ilemême. Il était venu jouer en quelque
fut faite aux
ou
sorte
NOUKA-niYA.
37
le rôle d’un mauvais génie, en excitant les
indigènes déjà si enclins au mal à commettre les
les plus barbares. C’est en vain que le mis¬
sionnaire voulut s’opposer à de pareilles calami-
actes
mités, son opposition ne servit qu’à lui susciter de
nombreux ennemis, dont les embûches menaçaient à
chaque instant sa vie. L’Italien cherchait d’autant
plus à le faire massacrer que sa provision de poudre
tirait à sa fin, et avec elle il voyait sa supériorité lui
échapper. Pour renouveler ses munitions, il avait
formé le projet d’enlever, avec l’aide des naturels,
le premier navire qui serait venu relâcher dans ces
îles.
Aucun
crime ne répugnait à ce misérable ; il n’a¬
qu’une seule appréhension, celle de voir ses
plans déjoués par M. Crook : cette crainte le pous¬
sait vivement à consommer son attentat le plus tôt
possible. L’arrivée de/a Betseij, faible bâtiment do
cent tonneaux, secondait les desseins des conspira¬
vait
teurs.
Le missionnaire aurait inévitablement été massa¬
ennemis, sans la protection du chef
auprès duquel il avait trouvé un refuge ; toutefois
défense lui fut faite de quitter le rivage, tous ses
mouvements furent surveillés, et il désespérait pres¬
que de pouvoir avertir à temps le capitaine Fanning
du complot qui se tramait contre lui, lorsque , à la
faveur de la pluie qui le cachait aux yeux des naturels,
il put accoster laBetsey. L’insistance des deux chefs à
vaincre l’hésitation du capitaine à aller au mouillage.
cré par ses
38
ÎLES MARQUISES
40«
apparut alors sous un nouveau jour, Tontes jes
monstrations amicales qu’on avait interprétées gi
favorablement devaient ôter, toute ni éfianpe aqx Epro?
péens.
Le plan de l’attaque était connu î en devait peU’dant la nuit attacher une corde au navire, tandis
qu’un plongeur aurait coupé sans bruit les cables
qui le tenaient au fond; la foule rassemblée sur le
rivage aurait alors, insensiblement, tiré à elle la
corde tendue, jusqu’à ce que le navire eût été
échoué. Dans cette position critique, l’équipage n’au¬
redoutés, et tout entier
assaillants, dirigés
par un homme civilisé, plus barbare que les sau¬
vages euxrmêmes. Pour effacer toute trace dp cet
acte de piraterie, l’Italien avait déteruiioé les chefs
à n’accorder aucun quartier et à brûler le navire
rait pu se servir des canons
il aurait péri sous les coups des
sitôt après le pillage.
Le capitaine Fanning
n’èut plus la moindre envie
de séjourner dans un port de cette île ;
le récit du
missionnaire avait éveillé toutes ses appréhensions.
la belle
conduite du chef qui avait amené iVI, Gropk, peut:*
être au péril de sa vie. La séparation dp ces deux
hommes, si éloignés par les connaissances, si ppès
par les sentiments d’une profonde amitié, fqt tour
chante. Le chef partit en priant son ami de revenir
un jour lui donner le bonheur de le revoir, et promît
d’avertir tout navire qui passeraità sa portée du danger
qu’il courrait en abordant sur cette côte inhospitar
Il reconnut, par de nombreux présents,
ou
39
NOUKA-HIYA.
Hère, En parlant, il témoigna plusieurs fois le
désir de revoir son protégé. L’affection de ce sau¬
vage ne le cédait en-rien à celle des hommes
éducation plus raffinée.
d’une
imminent,
d’après les indica¬
tions de son passager, vers les îles nord du groupe.
Heureux d’avoir échappé à un danger
le capitaine Fanning se dirigea,
Il arriva le lendemain, devant Houa-pooiu
Un grand nombre de
,
pirogues l’entourèrent pendant
qu’il y cherchait un lieu sûr d’ancrage; un canot fut
envoyé sonder; mais bientôt M. Crook entendit dans
la foule de sinistres paroles. Les sauvages, jetant un
regard de convoitise sur le bâtiment, rêvaient aussi
le meurtre et le pillage ; ils groupèrent bientôt leurs
pirogues entre la Betsey et son embarcation. Heu¬
reusement on avait compris leurs discours : un coup
de fusil fut tiré en l’air, les canons furent poussés
aux sabords et les sabres reluirent hors du fourreau.
Cet appareil intimida les sauvages ; en voyant l’ex¬
plosion du fusil et le chatoiement des armes blanches,
ils s’étaient écriés ; « Ce bâtiment vient des nuages,
il porte la foudre avec lui ; ses armes proviennent
du soleil, elles brillent comme lui. » Cependant ils
avaient répondu à cette démonstration par
de lon¬
gues clameurs et le bruit de leurs conques de guerre ;
il fallut une exhortation de M. Crook pour empêcher
une collision
sanglante.
mai, la Betsey arriva sans encombre dans
une baie'qui doit être celle de Taio-hae (ou AnnaMar ja d’Hergest), Des relations tellement amicales
Le 25
ÎLES MARQUISES
s’établirent pendant la relâche, qui se prolongea jus¬
qu’au 30 du même mois, que M. Crook, malgré ses
précédentes épreuves, demanda à rester dans celte
île pour continuer l’œuvre de son ministère. Le ca¬
pitaine Fanning, admirant le dévouement de cet
homme à peine sorti de périls imminents, ne voulut
pas le laisser débarquer sans lui donner tous les
objets dont il pouvait disposer, c’est-à-dire quelques
effets et un fusil de chasse.
Cette tentative du saint, homme ne fut pas
plus
heureuse que la précédente ; la persévérance du ré¬
vérend Crook n’aboutit à rien' : il fut obligé d’aban¬
donner aussi cette île , et, profitant d’un navire qui
passa plus tard, il se rendit à Port-Jackson et y ré¬
sida longtemps avant de se fixer à Taïti, ou il se
trouve établi encore maintenant.
Pendant que la France débutait dans là glorieuse
lutte qu’elle a soutenue si longtemps contre l’Europe
entière, une expédition scientifique russe parcourait
l’océan Pacifique. Krusenstern, navigateur dont le
nom est devenu une autorité dans le monde
géogra¬
phique, eut connaissance de l’île Fetou-houkou, le
6 mai 1804, au point du jour.
A cinq heures du soir, Nouka-Hiva trahit ses for¬
mes sous
l’enveloppe de brume qui la voilait, et le
lendemain, dans la matinée, une pirogue amena un
Anglais qui résidait dans ces îles depuis neuf ans, et
qui provenait d’un navire de commerce dont l’équi¬
page s’était révolté. Roberts, c’est le nom de cet An¬
glais tout en offrant ses services au commandant
,
ou
44
NOUKA-inVA.
s’empressa de l’engager à se méfier d’un
Français, déserteur d’un navire anglais, qui demeu¬
rait aussi dans ces îles depuis plusieurs années» Il le
dépeignit comme un ennemi cruel, saisissant toutes
les occasions pour le noircir aux
yeux des chefs, et
qui avait même plusieurs fois attenté à sa vie. Ici,
encore, ajouté Krusenstern, apparaît la haine innée
entre les deux nations ; leurs dissensions troublent
la paix du monde civilisé, et môme les habitans de
ces îles récemment découvertes
éprouvent l’influence
de leur rivalité sans en.connaître la cause, tandis
qu’il semblerait qu’au milieu d’un peuple dont le
mode d’existence est si cruel, le seul instinct de leur
russe,
conservation aurait dû faire naître une étroite union
entre deux hommes
civilisés.
Dans le port
Taio-hae, choisi par Krusenstern
pour y abriter son navire, plusieurs centaines de
naturels vinrent offrir des fruits qu’ils
échangèrent
joie
contre des morceaux de fer. Ils manifestaient une
d’enfants en recevant ce métal précieux pour eux, et
montraient, avec un air de triomphe et de longs éclats
de rire, leurs richesses nouvellement
acquises, à leurs
compagnons moins fortunés. Cette expression de
plaisir prenait sans doute naissance dans le peu d’oc¬
casions qu’ils avaient encore eues de se
procurer ces
objets de l’industrie européenne; Roberts assura que,
dans l’espace de sept ans, deux
petits navires amé¬
ricains avaient seuls relâché dans ce
port.
Tapega Keatanoui, chef de l’endroit, fût seul
admis avec sa famille dans l’intérieur du navire russe
ÎLES MARQUISES
42
parties
parties de
tête qui étaient rasées ; ces dessins formaient la
seule distinction apparente de ce chef, dont la puis¬
sance paraissait bien précaire sur ses .sujets.
Nadeshda 5 un tatouage noir couvrait toutes les
de son corps et s’étendait même jusqu’aux
sa
Le navire avait été rendu mêou pour tous
les na--
turels 5 au coucher du soleil, tous les hommes, sans
exception, gagnèrent leurs demeures, mais une
centaine de femmes persistèrent à demander l’hospi¬
talité ; pendant cinq heureselles n’avaient cessé de
leur accordât l’objet de
nager, en implorant qu’on,
leurs désirs. A la fin, Krusenstern,
touché par les
prières de ces pauvres créatures, leva la consigne
qu’il avait imposée.
Le lendemain
une visite officielle fut faite au
chef, un détachement armé accompagna les officiers ;
la foule, assemblée sur le rivage, conserva une tran¬
quillité et un ordre d'autant plus remarquables,
qu’aucun chef ne s’interposait pour les maintenir.
A quelque distance de la case royale, l’oncle de
Keatanpui, qui était aussi son beau-père, reçut les
,
étrangers. C’était un vieillard, d’environ soixantequiuïê ans, dont la contenance indiquait encore le
guerrier de l’âge viril, 11 tenait un long
bâton, avec lequel il tâchait en vain d’écarter la
foule, tandis qu’il conduisait Krusenstern par la
main auprès de la femme du chef, entourée d’un
cercle de ses parentes: .Keatânoui fit aussitôt son en¬
trée, et reçut les visiteurs avec, aniitié.
Assis au TOÎlieu des femmes, l’amiral russe eut
vaillant
ou
NûüKA-HIVà.
43
beaucoup de peine à satisfaire leur euripsité?
Toutes examinaient, touchaient, retouruaippl ges
broderies, son chapeau, ses habits; parmi elle§ la
fille du chef, jeune femme d’environ vipgtTquatre
ans, et sa belle fille plus jeune encore, uvaiept uue
beauté qui n’eût pas été disputée même en Europe,
La
moitié de leurs bras était tatouée, ce qui imi-^
tait
assez
bien
ces
portaient autrefois.
gants de soie que les femmes
Un malentendu vint dans la suite troubler la pai¬
sible conduite des naturels. Un bruit répandu sans
motif fit croire aux indigènes que
leur chef avait
été mis aux fers à bord de la Nacleslidai ils s’armè¬
rent, et, sans l’intervention de Roberts, ils se seraient
emparés d’un canot de la Neva (second navire dé
l’expédition), qui était arrivée depuis deux jours,
Une nouvelle visite à Keatanpui eut lieu pour fie motif
et dès lors toute crainte fut dissipée.
Avant de
quitterhlouka-Hiva, Krusenstern alla faire
visite dans une baie à cinq milles dans l’ouest
de celle de Taio-hae ; l’aspect pittoresque de ce
une
cette course fart
agréable. De nombreux ruisseaux, un aporage tpD
lement sûr qu’un navire pourrait parfaitement s’y
réparer, devraient d’après Krusenstern faire donner
bassin parfaitement abrité rendit
celui de Taiq t bae,
terrain met à l'abri
des attaques inattendues des naturels et donne toute
facilité pour l’établissement d’un hôpital à (erre j le
pays aussi est plus beau et plus fertile, les coehons
la
préférence à
ce port sur
Une disposition particulière du
ILES
MARQUISES
plus abondants et même les habitants parurent plus
attrayants.
Quelques officiers revinrent par terre à travers
compensèrent
la fatigue de la route ; Roberts conduisait ces mes¬
sieurs, qui reçurent partout sur leur route un ac¬
les montagnes, dont les vues agrestes
cueil
amical de la part
des habitants. Cette ex¬
cursion termina le 'séjour de l’expédition russe ;
le
appareilla ; mais loin d’avoir conçu
comme les anciens navigateurs une idée favorable
de ces sauvages, Krusenstern les représente comme
des êtres perfides et féroces, dans la dégradation
morale la plus complète; il leur donne le nom
de sauvages comme étant le titre qui représente
l’homme dans la plus basse condition, celle qui le
met à peine au-dessus de la brute.
Les guerres de l’empire, qui jusqu’en 4815 ébranJèrent toute l’Europe et absorbèrent tous ses efforts,
eurent du retentissement jusque sur les lointains
rivages du groupe des îles Marquises.
Le but du capitaine Porter était de mettre en
sûreté les prises qu’il avait faites sur les Anglais et
de procurer quelques repos à son équipage, lorsque
le 23 octobre 4813 il vint former un établissement
temporaire dans la baie Taio-hae. Les vaisseaux
(Essex et tEssex-Junior commandées par le ca¬
pitaine américain, ses nombreuses prises, les forces
imposantes qui composaient les équipages ne lais¬
saient rien à redouter de la part des naturels, mais
47
mai elle
la division de Porter avait besoin de réparations : elle
ou
'nouka-uiva.
45
devait se prémunir contre toute aggression inopinée
de la part des Anglais, et sous ce rapport, l’île Nouka-
Hiva servait admirablement les projets du capitaine..
Le secret de sa relâche et l’excellent abri qu’offrait
la baie Taio-hae donnaient toute la sécurité désira¬
ble pour ces opérations.
Keatanoui vivait encore,
mais ce n’était déjà
accueillit
bien les Américains.
plus le chef robuste dé Krusènstern : l’homme
dans toute sa vigueur était devenu un vieillard
débile.
Il
assez
agir autrement? La force était là, et
imposante. Autour de lui se groupait
une nombreuse famille, parmi laquelle Patini, sa
fdle, apparaissait plus belle et plus majestueuse que
Pouvait-il
une
ses
force
compagnes.
Elle reçut les avances de Porter avec une hau¬
teur et une
hère de
sa
dignité qui l’étonnèrent; elle semblait
beauté et de
sa
naissance. Toutefois,
plus tard, elle donna la preuve que'son cœur
pas insensible.
Trois Européens se trouvaient sur les lieux; deux
n’était
d’entre eux s’y étaient établis pour récolter du bois
de sandal, marchandise précieuse sur les marchés
chinois; le troisième était un maraudeur anglais,
qui inspira d’abord de la méliance, mais qui finit
par être employé en qualité d’interprète dans les
relations avec les Noukahiviens. Par son entremise,
expliqua ses intentions ‘d’établir une
espèce de camp à terre sur un point éloigné du vil¬
lage, et déclara qu’il considérerait comme un ennemi
Porter leur
iLÈS mArqüisks
46
devant
lui. Ces premières dispositions eurent promptement
leur êffet^ une ligne de démarcation fut établié^
puis un atelier fut improvisé à terre, et sur-le-champ
tout îridividu qui se présenterait en armes
les voiles des bâtiments y furent envoyées pour être
réparées.
Sur ces
entrefaites, Porter apprit que la guerre
était déclarée ëntr'è les Taïs, nom collectif des habi-‘
tânts de cette valléeet les Happas, tribu voisinej
cette circonstance
pouvait amener des débats dan¬
gereux dans lé voisinage dés Américains^ Pour y
obvier j le Capitaine profita de la présence de quel¬
leurs liai¬
ques gtieTrierS Happas qui, efi raison de
sons de famille avaient la liberté de circuler libre¬
ment entre
les deux partis belligérants, pour faire
signifier à leur tribu de cesser la guerre immédiate¬
ment et pendant tout le temps de la présence de
la division sur la rade ^ sous peine d’être punis sévèrementf En outré, le capitaine les engagea à venir
faire, à bord des navires, des échanges de cochons
et de fruits,- dont les équipages avaient grand besoin.
On leur garantissait en même temps toute sécurité
dans leur Voyage aux vaisseaux j et on promettait de
maintenir l’ordre parmi les Tais pendant leur pré-*
sence, s’il en était besoin.
Keatanoui se trouvait dans ce moment dans une
espèce de fort bâti sur le sommet de la montagne qui
sépare les deux tribus; à son retour, il accabla Por¬
ter de témoignages d’amitié. Il changea de nom
avec lui, et insista pour qu’il l’aidât dans sa guerre
OD
conirc les
.NOliKA-lilVA.
41
Happas..... Puis voyant cfiie toutes seS
instances étaient inutiles et ne
pouvaient vaincre
la résistance de son ami, il s’écria en s’adressant à
Porter, i « Mais les Happas
cendres
inaintenant^ c’est
ont maudit les
de ma mère; tu es Keatanoüi
donc aussi ta mère ! »
•Cependant, dès le lendemain-, les Happas, peu
désirs qu’on leur avait
exprimés, descendirent,des montagnes et ravagèrent
les arbres à pain. Ils en avaient déjà détruit environ
deux cents, lorsqu’on leur envoya urï messager;
message et messager furent fort mal reçus par lesguerriers Happas. «Malgré les menaces desétr'angers,
dirent-ils,. nous avons ravagé les possessienè de nos
ennemis, les étrangers n’ont pas osé nous attaquer ÿ
ils ont peur, bientôt nous vjendirons nous emparer de
leur camp et des objets qu’il renferme. »'
La tournure qu’avaient prise les événements exi¬
geait des précautions extraordinaires; aussi chaque
soir, le quart des équipages descendit à terre en
armes pour veiller à la sûreté dit camp.
Tous les matins les jours suivants, les Happas
prov^oquaient les. Américains du haut des sommets
limitrophes des deux vallées. Les Taïs eômmencèrent
àdouter du pouvoir de Porter en voyant son inaction
après les injonctions quHl avait faites; il devenait
nécessaire de prouver qu’il pouvait punir comme il
soucieux d’obtempérer aux
,
l’avait avancé.
Mouina, principal guerrier des Taïs, demandait
instamment à voit les elfets tant vawtés désarmés à
ILES
MARQUISES
feu; ou résolut de le satisfaire. Un. arbre voisin fut
choisi pour but, et bientôt les morceaux de son
écorce volèrent en éclats. Quelques guerriers Happas
assistaient aussi à cette expéi’ience, mais rien ne put
ébranler leur courage, et lorsque
les Américains,
essayant encore les voies de la conciliation pour faire
cesser la guerre, leur dirent que ce serait folie de
leur part de vouloir affronter de pareilles armes,
tandis que la paix serait faite s’ils voulaient aban¬
donner les crêtes des monts voisins, ils répondirent
avec hauteur, que les fusils ne sauraient
effrayer les
belliqueux Happas.
Dés lors la guerre était devenue inévitable, les
Américains s’y préparèrent. Bientôt un canon fut dé¬
barqué, et après en avoir fait l’essai devant les Taïs,
on leur
proposa de le porter sur un point culminant
pour déloger leuts ennemis des hauteurs. Trans¬
portés de joie, ces hommes bondissent aussitôt, em¬
brassent le canon, comme s’il pouvait sentir leurs
caresses, puis, poussés par l’instinct de la haine, ils
se rassemblent, le soulèvent, et contre toute attente,
le transportent sur un pilon presque inaccessible;
précipices, escarpements, murs taillés à pic, rien
ne peut arrêter leurs efforts. Il y avait une œuvre de
destruction à accomplir et, dans ces cas, les forces
humaines triomphent des plus grands obstacles. En
visitant les lieux plus tard, les Américains ne
purent réprimer leur étonnement; la position leur
paraissait déjà inaccessible à des hommes seuls, et,
à bien plus forte raison, impraticable à ceux qui
ou
étaient chargés
49
NOUKA-HIVA.
d’un pareil fardeau. Jls n’auraient
pas cru à la réussite d’une pareille entreprise, dirent-
ils, s’ils ne l’avaientpas vue.
Lb moment d’agir était enfin arrivé; les soldats
de marine, accompagnés d’un détachement de mate¬
lots se mirent en marche, sous la conduite du lieute¬
nant Downes. A peine étaien t-ils partis, que Keatanoui
accourut annoncer l’arrivée, d’une de ses filles
femme d’un chef happa, chargée de porter des pa¬
roles de paix; mais il était trop tard, l’heure de la
punition avait sonné. On avait déjà enduré trop long¬
temps les bravades et les provocations de l’ennemi sans
y répondré; il gardait, du reste, toujours les hau¬
teurs dominant la vallée ; il fallait s’affranchir de la
crainte d’une attaque inopinée; il n’y avait plus à
,
,
reculer.
L’insistance de Keatanoui le rendit suspect ; le
détachement préposé à la garde du camp était faible ;
armes, munitions, appi’ovisionnements, tous ces objets
étaient, en quelque sorte, à la merci d’une trahison ;
par mesure de prudence, on garda ce chef comme
otage. Sa frayeur fut grande; malgré toutes les pro¬
testations contraires, il demandait souvent si on ne
voulait pas le tuer.
Une jeune fille, errant dans les buissons, accou¬
rut peu après, tout effarée, annoncer
que les Hap¬
pas s’approchaient du camp. Sur-le-champ, le canon
d’alarme fut tiré, chacun des dix ou douze hommes
présents's’arma comme il put, et tous, abrités par
un
rempart de barriques, attendirent avec une cer4
ÎLES MARQUISES
50
tainc anxiété,
les forces probablement bien supé¬
rieures de l’ennemi. Après quelques
tente , on aperçut en effet une troupe
instants d’at¬
de sauvages se
glissant au travers des hautes herbes de la. colline,
pour s’approcher du camp sans être vus, mais le fou
d’une pièce de six les dispersa bien vite.
Il était onze heures lorsque le détachement amé¬
ricain parut sur la crête des montagnes, poursui¬
Mouina,
l’intrépide Taï, marchait en avant en agitant le pa¬
villon américain.; la victoire était complète. Voici
comment les opérations de la journée furent racontéesparroffleier qui les avait dirigées, loi’squ’à quatre
vant les ennemis, de sommets en sommets.
heures du soir il fut de retour. En arrivant près des
positions gardées par l’ennemi, le détachement fut ac¬
cueilli à coups de pierres et de lances ; une pierre
ayantfrappéle lieutenant Downesau ventre, ilfutrenversé. Cet incident arrêta toute progression pendant
quelques instants, mais reprenant bientôt ses sens,
cet officier continua de marcher en avant. Bien què les
Happas n’eussent eu encore personne de tué ni même
de blessé, ils n’osèi’ent pas en venir aux mains; tous(I)
s’enfuirent dans un de leurs foets, espèce
de rem-
pai’t de pierres, n’offrant qu’une étroite entrée. Là,
se croyant en sûreté, ils insultaient à leurS'ennemis
par des gestes méprisants, qui semblent avQir là
même acception chez tous les peuples. Cet obstacle
(1) Au nombre de deux ou trois mille,, chifffe évidemment
exagéré.
* '
OÜ NOUttA-aiVA.
54
imprévu ne ralentit pas l’ardeur des Américains; sen¬
tant^u’il fallait nécessairement agir avec vigueur, ils
poussèrent trois houèras, puis s’élancèrent à tra¬
vers une grêle de
projectiles vers les fortifications
sauvages. Les guerriers happas ne battirent en re¬
traite que lorsque déjà leurs murs étaient envahis ;
l’un d’eux combattit jusqu’à ce qu’un coup de fusil,
tiré à bout portant , lui eût brisé le crâne. Aussitôt
toute résistance cessa, cinq victimes restèrent sur le
champ de bataille; leurs‘cadavres furent aussitôt saisis
parles Tais, enchantés d’avoir une si belle aubaine
sans avoir couru les
risques du combat ; ils les atta¬
chèrent à de longs bâtons pour les transporter plus
cpmmodéni'ent, puis une bande dés leurs se précipita
dans Un village ennemi peu éloigné, qu’ellé pilla de
fond en comble, et revint chargée dé dépouilles,
telles que des tambours, des nattes, des calebasses,
et môme des cochons.
Les actions de
ces
sauvages sont repoussantes à
disait le lieutenant Downes; ils se hâtaient
d’achever, avec un féroce acharneraient, les hommes
blessés par la fusillade; ils les tuaient sans pitié', et
chacun d’eux trempait sa lance dans lé sang de. la
voir ,
victime. Ils conservaient
avec
soin cette trace de
meurtre sur leurs armes; leurs lances acquéraient
alors une valeur plus grande, elles recevaient le nom
de l’homme tué. Les pertes., du côté de Porter, se
réduisirent à deux hommes blessés; en outre, un
Taï avait eu la mâchoire cassée d’un coup de pierre.
Keatanoui, délivré de son emprisonnement, au
ÎLES MARQUISES
52
retour de
l’expédition, n’était pas encore revenu de
la frayeur qu’il avait éprouvée; on lui dit que
main¬
des Happas seraient écoutées
s’ils les renouvelaient, mais le pauvre vieux chef ne
paraissait plus songer qu’à une seule chose, celle de
pourvoir à sa sûreté. Le voisinage de ses blancs amis
lui inspirait une profonde crainte, son arrestation
pesait douloureusement sur ses pensées.
Curieux de connaître ce qui allait être fait des,cinq
cadavres rapportés en triomphe par ses alliés, Porter,
suivi seulement d’un soldat de marine, se dirigea
vers le village. En arrivant à la case de Keatanoui, il
trouva les femmes rassemblées et dans les plus vives
transes; L’arrestation de ce chef avait jeté une vive
alarme dans la vallée; sa femme se précipita aux
pieds du capitaine en versant un torrent de lar¬
mes; elle lui dit, par l’entremise de "Wilson, que
maintenant qu’il avait vaincu les Happas, il allait, sans
doute, tourner ses armes contre les Taïs. El}e le
supplia de l’épargner, ainsi que sa famille, offrant
de devenir ses serviteurs. Porter parvint à la ras¬
surer ; et bientôt cette femme, reprenant courage,
adressa un long discours aux personnes de son sexe
qui l’entouraient. Elle leur exposa avec énergie les
avantages qu’on retirerait, en vivant en bonne in¬
telligence avec les étrangers, puis, toujours en proie
à l’émotion qu’elle venait de ressentir, elle les ex¬
horta à ne pas heurter ces chers amis, dont elle avait
tenant les propositions
,
tant peur.
La fille de
Keatanoui, épouse d’un chef happa,
ou
53
NOUKA-HIVA.
dont nous avons déjà parlé, était aussi là, dans une
attitude désolée ; elle dépeignit la terreur de sa tribu,
depuis ses revers, et témoigna un désir sincère de
faire la paix elle reçut sur le champ l’assurance que
la paix serait accordée dès qu’on la demanderait, et
que les calaihités de la journée n’auraient pas eu lieu
sans les
provocations multipliées des siens.
Se dirigeant ensuite vers une de ces places carrées
destinées aux réunions du peuple. Porter
qui venait à sa ren¬
contre en mangeant un poisson tout.cru, dont il
trempait les morceaux dans une pâte de fruits à
pain et de bananes, contenue dans une noix de coco.
Puis il arriva au milieu d’une assemblée de cinq ou
six cents guerriers dont il entendait, depuis long¬
temps , les chants de guerre, accompagnés par le
et pavées,
rencontra en route Keatanoui,
bruit des tambours. Les cadavres
ennemis, encore
attachés aux perches qui âvaiént servi à les transpor¬
gisaient auprès des tambours ornés d’étoffes
pour laciixonstance; quelques indigènes faisaientretentir ces instruments en les frappant avec les
mains, tandis que d’autres, armés de leurs lances,
chantaient à tue-tête, tin prêtre, nommé Tawataa,
semblait présider cette cérémonie lugubre.
L’aspect de Porter occasionna une confusion exrêmedans la troupe; de bruyantes clameurs s’éle¬
vèrent de toutes parts, et les corps furent cachés su¬
ter,
bitement sous des buissons. Ges démonstrations, dit
Porter, lui firent réellement croire que ces sauvages
étaient anthropophages. Le fait avait été affirmé par
ÎLES MARQUISES
54
hors de doute à cette
époque. Porter exigea qu’on remît les corps en place ;
ce ne fut qu’avec répugnance qu’on obtempéra à sa
demande ; et lorsqu’on les rapporta, ils étaient
Wilson ; d’ailleurs il était déjà
couverts de feuilles. Il les lit découvrir, et remarqua
qu’ils étaient entiers et ne portaient d’autres lésions
que celles occasionnées par les blessures qui avaient
donnélamort.
Le capitaine réclama alors ces covps pour
les faire
enterrer; il demanda aussi aux acteurs de cètte singu¬
lière fête s’ils avaient l’intention de se repaître de ces
cadavres, en leur exprimant toute son horreur pour
cette action. Soit que cette manifestation eût in¬
fluencé leur réponse, soit qu’elle fût sincère, ce qui
j;, 't
Üiit-
probable, tous lui assurèrent qu’ils ne se
proposaient pas de se livrer à un repas aussi révol¬
tant; mais, en môme temps, ils le supplièrent de
leur laisser les corps encore un jour ou deux, pour
accomplir les rites de leurs cérémonies, et de leur
en
abandonner deux, qui devaient être offerts
est peu
t
y.
comme un sacrifice à
la mémoire d’un de Iqurs prê¬
tres, tué précédemment ; ils ajoutèrent qu’il pour¬
rait envoyer, plus tard, assister à leur enterrement,
qui aurait lieu à telle profondeur qu’il jugerait con¬
venable. Keatanoui et Tawatea se joignirent à ces in¬
stances, etreprésentèrent que ce serait un bien grand
triomphe pour leurs ennemis d’apprendre
|i
..
if'
I '
qu’on
leur avait enlevé ces cadavres, et qu’on ne leur attri¬
buerait, en conséquence, aucune part dans la victoire
remportée, Yaincu par des sollicitations aussi pres-
ou NOUKA,-HIVA,
55'
sautes, Porter consentit à abandonner les deux corps
demandés, à la condition que les autres seraient en¬
voyés au camp.
irremarqua aussi que tous ces naturels avaient le
plusgfand soin de ne pas toucher ces restes inanimés,
et même qu’ils évitaient le contact du sang qui teignait
les perches. Cette circonstance était sans doute la
suite de quelque tabou superstitieux, tandis que le
philanthrope américain la considérait comme une dé¬
licatesse toute particulière qui lui fit grand plaisir.
Il en tira un heureux augure pour les mœurs de
ses alliés, qu’il ne pouvait croire assez dépravés
pour s’adonner à l’affreuse coutume du canniba¬
lisme.
C’est en vain que Porter veut plaider en faveur de
bien éta¬
de leur langue
ne sont pas toujours compris, et que c’est peut-^être
à une méprisé qu’on doit de croire qu’ils avouent ce
penchant : kdi-kdi, qui signifie manger , veut dire
aussi sacrifier; il est notoire, dit-il, que des corps
sont offerts en sacrifice, que les crânes sont conser-.
vés comme des trophées, et que les os gravés avec art
forment des ornements pour le cou ou des instru¬
ments de pêche. Keatanoui ni sa famille ne possé¬
cette race : le fait du cannibalisme est trop
bli. Il fait remarquer que les mots
daient aucun ornement de ce genre, et c’est peut-
qu'il entendait, ou qu’on a cru comprendre
qu’il voulait exprimer, en disant que ni lui ni les siens
ne
mangeaient le corps des ennemis. Ces explications
êtrè
ne
ce
détruisent ntillement rasserlioadc cannibalisme,
ÎLES
56
MARQUISES
qui, comme nous Tavons déjà dit , a été entièrement
prouvée.
Porter, désireux d’assister à la cérémonie qu’il
avait interrompue, demanda qu’on la continuât mal¬
gré sa présence. Alors, le prêtre Tawataa monta sur
une espèce d’estrade, et, après avoir secoué la
branche sèche d’un palmier, à laquelle pendait une
touffe de cheveux, il prononça quelques paroles qui
furent suivies de trois acclatoations spontanées, pous¬
sées avec un grand ensemble par tous les guerriers :
toutes ces voix réunies ne semblaient former qu’un
son. Chaque acclamation était accompagnée de forts
battements de mains. Après ce début, les tambours
vibrèrent sous une rapide impulsion. Ce conçert
sauvage dura environ cinq minutes, pendant les¬
quelles les personnages de ce sombre tableau chan¬
taient à pleine voix èn faisant des gestes très-animés ;
puis le bruit des tambours et des chants cessant
graduellement, le silence se rétablit.
Par trois fois la même scène fut recommencée-, et
à chaque fois avec plus d’animation. A la fin de cette
troisième
répétition, le prêtre demanda à Porter si
cela était motaki, bien 5 et, sur sa réponse affirma¬
tive, il parut fort satisfait.
Wilson, au fait du langage et des coutumes du
pays, expliquait cette cérémonie en disant que les
Tais chantaient la défaite de leurs ennemis et
re¬
merciaient -leurs dieux d’avoir envoyé à leur aide
les puissants alliés dont les prouesses avaient amené
un
triomphe aussi complet.
ou
NOUKA-HIVA.
57
Un guerrier happa se trouvait près de là ; à la vue
dé Porter, il se mit à trembler. Il se.rassura cepen¬
dant lorsqu’il vit celui-ci lui tendre la main, signe
appris la signification.
Il
et le trouble le plus grand régnait dans la vallée ;
les
amical dont il
avait
énuméra les pertes de sa tribu : un grand nombre
d’individus avaient été blessés par les armes à feu,
résultats de la démonstration de la veille avaient
frappé tout le monde de stupeur. En voyant les
balles du fusil de Porter frapper à trois reprises dans
le tronc d’un arbre, à hauteur de cœur d’homme, il
les frondes ne sauraient soutenir la lutte,
promit d’engager les siens à demander la paix. Il
reçut dans ce but un mouchoir blanc, signe qui de¬
vait le faire reconnaître comme parlementaire.
Le chef des Happas, Mo-wataeh, gendre de Keatanoui, arriva quelque temps après en compagnie de
plusieurs individus de sa tribu. Comme signedepaix,
il portait à la main le mouchoir blanc du parle¬
avoua que
et
la contenance de ces hommes indiquait
intentions, ils venaient témoigner les plus
grands regrets de leur conduite passée, et exprimè¬
rent l’espoir qu’on voudrait bien leur accorder de
mentaire ;
leurs
vivre à l’avenir dans les mêmes termes d’amitié
que la tribu de Keatanoui. Cette démarche fut
accueillie favorablement. Toutefois, la paix ne fut
accordée qu’à la condition que les Happas apporte¬
raient une fois par semaine des cochons et des fruits
à l’établissement américain,
où on leur en délivre¬
rait la valeur en morceaux de fer ou autres objets
ÎLES MARQUISES
58
de leur choix. Cette entrevue eut lieu sous la tente
Keatanoui paraissait enchanté de ce re¬
de Porter.
tour à unétat de tranquillité;
mais, ayant remarqué
que Porter n’avait pas offert sa main au chef vaincu,
par un mouvement qu’on croirait bien loin de la dé¬
licatesse d’un homme de son espèce, il saisit cette
main et la mit dans celle de son gendi’e, comme un
gage de l’alliance proposée. Un court silence suivit
étreinte amicale; puis Mowataeh observa que
cette
les Américains devaient être incommodés par
la
pluie 'SOUS leurs abris de toile.—Oui, reprit alors
Keatanoui,, la pluie doit fdtrer jusqu’à nos amis ;
nous devons rendre leur séjour parmi nous aussi
agréable que possible.; que toutes les tribus amies
se réunissent pour leur édifier des maisons ; les
Tats donneront l’exemple en bâtissant celle de Poti
(Porter). '
"
Si cette scène est exactement décrite, combien
les sentiments de ces êtres à l’état de nature pré¬
sentent de contrastes. Naguère, en les voyant se
réjouir sur les cadavres de leurs adversaires, qui
eût dit que peu d’heures plus tard, ils devaient té¬
moigner un vif plaisir de voir la paix succéder à
leur triomphe, et que par une inspiration spontanée
ils érigeraient comme un monument utile de leur
satisfaction mutuelle, une série de cases, pour abri¬
ter les étrangers conduits par le hasard dans leurs
querelles domestiques.
La proposition de Keatanoui fut adoptée sur-lechamp ; sur-le-champ aussi on procéda à ce travail,
.
ou
NOÜKA-HIVA.
S9
qui s’accomplit avec une rapidité merveilleuse. Les
de l’île vinrent aussi se joindre aux
Tais et aiix Happas, en apportant fréquemment
des provisions à échanger. Les Taïpis, forte et va-»
leureuse peuplade établie dans une grande vallée, et
une autre tribu dont le nom est étrangement estro¬
pié par Porter { Hatecaahcottwolios ), s’abstinrent
seuls de suivre l’exemple général : les premiers se
confiaient dans leur vaillance qui n’avait jamais
été vaincue, les seconds dans leur éloignement et
autres tribus
dans leur nombre. Ces deux tribus étaient d’ailleurs
étroitement unies; les Taïpis n’avaient jamais encore
d’échec, ils se vantaient d’avoir toujours dé¬
agression étrangère, et
leurs prêtres leur avaient appris à croire que jamais
ils n’éprouveraient de revers dans leurs guerres.
subi
fendu leur vallée de toute
Lechef de la valléeShoeme(Homi probablement),
plusieurs fois
d’apporter son contingent au marché de l’établisse¬
ment. Lorsqu’on lui en demanda la raison, il expli¬
qua qu’étant obligé de passer sur le territoire des
Taïpis, ceux-ci l’avaient insulté plusieurs fois en
l’appelant poltron et que môme ils lui avaient jeté
des pierres ; il réclama la protection de Porter contre
les insultes des Taïpis : sa joie fut expressive lors¬
qu’il reçut la promesse qu’on réprimerait toute at¬
taque tentée contre un allié, surtout des attaques
laites parce qu’il venait apporter des comestibles au
pamp. 11 pria aussitôt Porter de mettre le sceau à sa
promesse en changeant de nom avec lui; mais le cas
nommé Temaa-Taïpi, s’abstint aussi
,
ÎLES MARQUISES
60
devenait ici fort embarrassant, pour peu qu’on eût
voulu mettre une certaine valéur à cette formalité :
Keatanoui avait iléjà obtenu le privilège demandé.
de son prénom,
David; Tamaa-Taïpi s’en contenta faute d’autre.
Ce chef était un des plus beaux hommes de l’île, et
sa femme avait aussi la réputation d’être fort belle,
ce qui n’empêcha pas son époux de vouloir conférer
Porter ne pouvait plus disposer que
conjugaux, en même temps que son
nom, à son gracieux ami le capitaine Poti ; une seule
condition était mise à cette-concession souveraine :
c’était un simple collier de verre.
tous ses droits
Le camp
primitif des Américains était devenu
espèce de village assez confortable : cinq grandes
maisons, un four, une boulangerie le composaient;
un fort ou plutôt une batterie fut aussi placée sur
un morne voisin qui dominait la rade et les alentours
de la baie. Le 49 octobre fut le jour choisi pour ar¬
borer le pavillon étoilé des États-Unis. Dix-sept
coups de canon, tirés par ce fort et répétés par les
bâtiments sur rade, saluèrent la prise de possession
une
de l’île Nouka-Hiva.
des procédés des autres na¬
tions qui avaient imposé à ces terres d’autres noms
que ceux donnés par lès Américains, premiers dé¬
couvreurs
Porter cependant se crut le droit d’en
Tout en se plaignant
,
conférer de nouveaux à son tour. Non content d’ap¬
peler le village et la batterie village et fort Madison,
il nomma encore la baie, baie Massachusetts, et l’île,
île Madison.
.
ou
fJOUKA-HIVA.
61
La déclaration de prise de possession (1) ayant été
lue et signée par les témoins de cette solennité, elle
fut naturellement suivie d’une libation à la prospérité
de la nouvelle domination. Le but de la
cérémonie
avait été expliqué auparavant aux indigènes ; ils pa¬
comprendre le sens et témoigner leur joie
d’être désormais unis à la grande famille des Moulrurent en
likis( Américains); ils désiraient surtout savoir si
leur nouveau chef était un aussi grand homme que
Keàlanoui.
Cependant les Tais, les Happas et les sujets de
Temaa-Taïpi, vinrent se plaindre de nouveau des
insultes et de la conduite hostile des Taïpis. Les tri¬
bus les plus éloignées prenaient prétexte de cet état
de choses, pour ne plus apporter de vivres, ou pour
n’en apporter que fort peu, « Nos provisions sont
épuisées, disaient-ils; nous sommes pauvres, tandis que les Taïpis regorgent de vivres. Vous avez
promis de nous protéger, et cependant vous soufIrez qu’ils nous insultent sur notre passage. Faites
«
»
»
»
»
»
la guerre aux Taïpis, nous vous aiderons en vous
suivant dans nos canots de guerre. »
joints aux sollicitations de plus en
plus pressantes des tribus alliées, déterminèrent
enfin Porter à agir. Des messages avaient été déjà
envoyés aux Taïpis pour les engager à changer de
conduite, mais leur réponse avait été des plus insul¬
tantes. « Les Happas ont été battus, disaient-ils,
Ces motifs,
Iles MAnqmsEs
62
»
»
parce que les Happas sont des poltrons, aussi
bien que les Taïs et Keatanoui leur chef. Quant
»
aux
»
une
des
Américains,
véritable
ce
boue.
sont des lézards blancs,
»
Le message contenait
comparaisons bien plus insultantes encore,
que] nous ne pouvons reproduire. — « Les Américains, poursuivaient les guerriers Taipis, sont
incapables de supporter la fatigue; accablés par
.la moindre chaleur et par le manque d’eau ,
ils ne peuvent grimper sur les montagnes sans
avoir des auxiliaires pour les aider et pour porter
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
ils menacent de
châtier les Taïpis, une tribu qui n’a jamais été
vaincue par l’ennemi j et à qui les dieux ont
promis un succès constant à la guerre. — Nous
leurs
armes.
Et pourtaht,
les défions de venir dans notre vallée, nous leur
prouverons que nous ne craignons pas lenvs bouhîes,
( fusils ), comme les lâches tribus des Tais, des
Happas et des Shoeme- »
Cette déclaration était explicite, les Taïpis vou¬
laient la guerre, et lés tribus amies ne désiraient
pas moins de voir arriver le commencement des
»
»
hostilités.
communication fut donnée aux
Happas de l’intention du commandant
Le 27 novembre,
Taïs et
aux
d’attaquer les Taïpis le lendemain. Keatanoui et
deux autres chefs s’embarquèrent sur l’Essex Junior,
pour faire l’office d’ambassadeurs, ce bâtiment
devant se rendre devant la baie ennemie pour assu¬
rer
l’attaque.
01)
NOÜKA-HIVA.
Ce navire partit en effet dans Taprès-midi.
63
Dans
la nuit, Porter quitta la baie à son tour, à la tête de
cinq embarcations et de dix pirogues de guerre,
chargées de guerriers tais, rassemblés au son des
conques de guerre. Au lever du soleil, dix pirogues
des Happas se joignirent à eux, et peu après ils attei¬
gnirent la plage des Taïpis, théâtre futur du combat.
Les hauteurs étaient surmontées d’une couronne de
guerriers amis, armés de lances, de casse-têtes et de.
frondes. Ils rendaient toute retraite impossible par
terre, tandis que les forees américaines et les vingt pi¬
rogues de guerre barraient labaie. Tous cespréparatifs
n’avaient pas échappé à la vigilance des Taïpis; cepen¬
dant auéun d’eux ne paraissait. Le téri-ain plat qui
s’étend du rivage à une centaine de mètres dans l’in¬
térieur, les fourrés épais, alimentés par un sol ma¬
récageux, un étroit sentier serpentant au milieu de
ces buissons, tout était silencieux, et rien ne trahissâit la présence des combattants.
Ayant de commencer les mouvements, le déjeuner
des hommes fut distribué; ils commençaient à pren¬
dre ce repas,
lorsque quelques pierres, lancées par
des mainsanvisibles, annoncèrent enfin la proximité
de l’ennemi. Un des naturels amenés pour jouer le
rôle de parlementaires partit alors pour porter une
dernière sommation, mais il revint bientôt courant
à toutes jambes, la terreur peinte sur le visage, ra¬
qqe les Taïpis embusqués l’avaient maltraité
vouloir l’entendre, le menaçant d’une mort
conter
sans
certaine s’il s’aventurait encore parmi eux, malgré
ÎLES MARQUISES
pavillon blanc. Une grêle de pierres s’éleva un
après du sein des buissons; les hostilités
avaient commencé, un Taïpi en fut la première vic¬
time. Un mouvement le découvrit aux yeux du dé¬
tachement, il devint le but de plusieurs eoups de
feu, mais une seule balle traversa sa jambe. U
tomba au milieu de ses compagnons qui l’empor¬
son
instant
tèrent.
Suivi des trente-cinq marins qui composaient
le
détachement. Porter entra bravement dans les
fourrés; alors les pierres et les lances tombèrent sans
interruption autour de lui; oh entendait le claque¬
ment des
frondés, le sifflement des pierres, le
bruissement des lances, sans pouvoir entrevoir ceux
qui les lançaient. Partout l’ennemi était soigneuse¬
ment caché ; aucun cri ne se faisait entendre.
Cette guerre faite par des assaillants in>isibles
rendait la position difficile. S’arrêter eût donné
plus de chances fatales aux armes ennemies,
battre en retraite eût amené les résultats les plus fu¬
nestes, non-seulement en augmentant l’assurance des
Taïpis, mais encore en détruisant la confiance des
alliés. Dans cette espèce de guêpier , il n’y avait qu’un
parti à prendre, celui d’avancer le plus promptement
possible, afin de quitter les dangereux taillis.
On fit un mille sans avoir reçu de blessures, mais
sans en avoir fait non plus. Mouïna, le brave guerrier
Taï marchait, selon sort habitude, en tête du déUxchementqu’il guidait; une rivière se présenta.bieulôt et barra la route, ses bords couverts,d’arbustes
,
ou
05
NüUkA*lUVA.
serrés vomirent encore des pierres sans
nombre;
une d’elles vint malheureusement briser la
jambe
gauche du lieutenant Downes.
Ce fâcheux incident
compliquait encore la situatioqi
désagréable des Américains. Les Happas et les Taïs
étaient restés simples spectateurs du
conflit, leur
conlier ce blessé eût été une grave
imprudence. Le
caractère mobile de ces peuples pouvait, d’un instant
à l’autre, changer leurs dispositions
; leur amitié dé¬
pendait peut-être du succès de la guerre ; retour¬
ner, eût été
aussi une calamiteuse nécessité ; on ne
pouvait donc adopter qu’un seul parti, celui de
désigner quelques hprames d’un détachement déjà
faible, pour conduire cet officier à bord de VEssex
Junior. En effet, quati’e hommes
l’emmenèrent, pen¬
dant que leurs compagnons continuèrent leur marche
pour traverser la rivière. Le nombre des
lances et des pierres lancées s’accrut tellement sur
en avant,
ce
point, que Mouina, si intrépide jusque-là,
com¬
à se tenir de l’arrière. La rapidité admi¬
rable de son coup d’oeil avait été d’une
grande
utilité ; plus d’une fois il avait prévenu et détourné
des dangers réels. Làrivière n’était
pas facile à traver¬
mença
ser ;
ses rives escarpées, son coui’ant rapide et pro¬
fond, rendaient le passage hasardeux sous les traits
des ennemis, et auraient
empêché une retraite pré¬
cipitée.
Il était urgent cependant de ne
pas rester dans
l’inactivité. La mousqueterie n’ayant pas pu éclaircir
les fourrés du bord opposé, une
décharge généiale fut
5
ILES
MAliyÜlSES
commandée; puis, en poussant trois hourras, la
d’un seul trait dans le gué, et
parvint, sans perte, à gagner le bord opposé.
Le terrain marécageux se prolongea un (£uart de
mille encore; la marche était embarrassée, à chaque
pas, par les buissons épais épars sur la route ; il fal¬
lait parfois ramper pour avancer.
Enfin, on arriva àlaliraitedes marécages; la végé¬
tation n’entravait plus le passage; chacun se sentit
un nouveau courage et de nouvelles forces. Déjà On
espérait arriver sous peu près d’un village voisin,
lorsqu’une nouvelle difficulté vint encore une fois
arrêter les Européens.
En face du chemin, un mur fortement construit
et assez long, élevé d’environ deux mètres au-dessus
du sol, flanqué par des arbustes impénétrables, met¬
tait le comble aux contrariétés de cette journée.
D’horribles hurlements, des décharges plus fournies
que jamais prouvèrent que là se trouvaient les prin¬
cipales forces de l’ennemi, et qu’elles opposeraient
au passage de cette barrière la plus grande résis¬
tance qu’on eût encore rencontrée.
troupe se précipita
Placés à l’abri d’un arbre, situé là fort heureuse¬
ment, le lieutenant Gamble, le docteur Holfmann et
Porter
lui-même, abattaient avec leurs fusils ceux
des ïaïpis
qui montraient leur, corps au-dessus de
leurs remparts. Ces fusils furent les seuls qu’on put
employer avec avantage ; cependant leur effet était si
minime, qu’on résolut de monter à l’assaut ; mais, au
moment de tenter ce coup de vigueurj on
acquit la
ou
NOUKA-IIIVA.
07
triste certitude que la plupart des marins avaient
brûlé toutes leurs cartouches, et
que quelques-uns
seulement en avaient encore trois ou quatre. Celte
cruelle vérité abattit un peu l’ardeur de la troupe ;
car, sans munitions, les fusils devenaient inférieurs
aux armes
sauvages.
Depuis le début, la position des Américains était
devenue de plus en plus équivoque ; maintenant, elle
se trouvait
plus embarrassante que jamais. Dans l’in¬
certitude où il se trouvait, Porter détacha le lieutenant
Gamble avec quatre hommes, pour aller chercher des
munitions fraîches, abord del’lïsseajJmior. Une resta
plus alors avec lui qu’une vingtaine d’hommes; de tous
ses alliés, Mouina seul ne l’avait
pas abandonné, mais
déjà celui-ci l’invitait à s’en aller, en lui disant :
«
Malte, malle; on vous tuera. » Trois hommes bles¬
sés par des pierres,
depuis le départ du lieutenant
GamblCj firent en tendre aussi leurs plaintes et sup¬
plièrent de battre en retraite.
Il fallait à Porter un succès
qui en imposât à ses
alliés, dont il se méfiait beaucoup, et il n’avait presque
plus Fespoir de réussir contre les Taïpis, protégés par
leur muraille. Il employa, un stratagème
qui, pourêtre
pas moins
efficace. Il feignit de fuir, ét sejflaça en embuscade
derrière un rideau de buissons épais; les enne¬
mis donnèrent dans le
piège, ils se précipitèrent hors
de leur enceinte en
poussant des hurlements affreux ;
ils croyaient courir au massacre des
blancs, lors¬
qu’un retour offensif les arrêta. Une décharge, à
très-connu dans l’art de la guerre, ne fut
ÎLÈS MAllQUISES
68
quelques pas de distance seulement, éclaircit leurs
ils se dispersèrent en abandonnant leurs
rangs,
morts.
profita
pour repasser la rivière avec ses blessés. Des pierres
partirent encore du milieu des fourrés, mais leur
nombre diminua rapidement. Bientôt même on n’a¬
perçut plus de projectiles et le détachement atteignit
joie le rivage protecteur. Les hommes étaient
harassés, et n’avaient plus pour les sauvages le mé¬
pris que donne la conscience de la supériorité des
Loin de poursuivre cet avantage, Porter en
avec
cette journée, une
nemis.
La
dans
haute opinion de la force des en¬
Bien au contraire, ils avaient conçu,
armes.
fatigue et le découragement qui pesaient sur
le détachement, sa faiblesse, non moins que les obs¬
tacles qu’il fallait surmonter, et d’ailleurs
le nombre
des blessés, ne permettaient pas de songer à recom¬
mencer une
attaque. Le capitaine Porter résolut de
quitter les lieux et de remettre à plus tard une nou¬
velle tentative plus heureuse. Malgré l’échec qu’il
venait de recevoir, il crut cependant qu’il était politi¬
que d’en imposer aux Happas, qu’il commençait à
redouter, et dans ce but, prenant l’air et le ton d’un
vainqueur, il fit porter aux Taïpis les paroles suivan¬
tes :
poignée d’hommes, je vous ai contraihts de vous cacher derrière vos murailles, je
vous ai tué deux guerriers, et vous avez, en outrç,
de nombreux blessés. Si je voulais, je pourrais
«
»
»
»
Avec une
ou
NOUKA-HIVA.
G9
Vallée, et détruire vos villages
»
VOUS chasser de votre
»
de fond en comble, mais je n’ai pas envie de vous
»
»
»
faire plus de mal. Réfléchissez ; il est encore temps
de vous soumettre aux conditions de paix que je
vous ai
déjà offertes. »
La réponse des Taïpis ne se fit pas attendre. «
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
»
Que
dirent-ils, comparées à celles des
Américains? Notre nombre nous permet de remplacer nos morts, mais nos adversaires peuvent-ils
suppléer à leurs pertes ? N’avons-nous pas tué un
de leurs chefs ( M. Downes ; ils croyaient qu’il était
mort)? Nous avons compté leurs embarcations, nous
savons de quelle force ils peuvent disposer. Nous
ne les craignons pas, nous méprisons leurs fusils,
que la moindre pluie rend inutiles, et dont les
blessures sont moins douloureuses et plus rarement mortelles que celles des pierres et des lances.
Quant à la menace de nous chasser delà vallée,
nous n’y croirons qu’en' la voyant mettre à exécution. Nous défions qu’on essaye une nouvelle altaque, et dans ce cas, nous promettons de ne pas
nous retirer plus loin que le lieu où se trouvent les
sont nos pertes,
fortifications.
»
Cette déclaration ne pouvait influer sur la décision
capitaine Porter, de quitter les lieux; sur-lechamp il s’embarqua ; mais à peine fut-il arrivé
à bord, qu’une charge des ïaïpis contre les pû’ogues auxiliaires, le forç^ de retourner à terre. Aussi¬
tôt les Taïpis s’enfuirent, laissant un homme tué aux
mains des Taïs. Ce cadavre fut emporté par eux en
du
,
ÎLES MARQUtSES
70
triomphe; c’était le seul trophée do cette laborieuse
journée.
La forfanterie que Porter a\ait affectée n’avait ce¬
pendant pas aveuglé les Happas; de nombreuses
bandes armées descendues des montagnes se répé¬
taient la réponse des Taïpis, et la conclusion de
leurs discours
était : « Les
Taïpis ont battit les
blancs. » L’alliance des tribus était chancelante, un
nouveau revers
aurait pu jeter sur les bras de Por¬
auxiliaires, dont il portait le nombre à
cinq mille, nombre qu’il est permis de réduire con¬
ter tous ses
sidérablement.
Il était évident que les Happas ne tai’deraient pas
font tous
Le salut des Américains dépendait
d’une prompte vengeance, l’intérêt de leur dignité
l’exigeait aussi. Dès le retour de l’Essex dans la baie
Taiohaé, tous les préparatifs d’une nouvelle incur¬
à se ranger du côté du plus fort, ainsi que
les sauvages.
sion, fixée au lendemain matin, furent faits dans
cents hommes fu¬
aller par terre fpndre sur les Taï¬
pis enorgueillis de leur succès. On renonça à faire
une descente sur le rivage, soit en raison des obsta¬
cles du terrain, soit à cause du mauvais état des
le silence le plus profond ; deux
rent désignés pour
embarcations. Aucun avis de ce mouvement ne fut
donné aux sauvages, afin de ne pas être gêné, par
une suite embarrassante et peut-être dangereuse;
Keatanoui, dont la conduite avait toujours été par¬
faite, Tut seul averti, afin qu’il n’éprouvât pas d’a¬
larmes d’une marche nocturne,
Des guides sûrs
ou
NOÜKA-HIYA.
71
conduisirent cette nouvelle expédition vers les som¬
mets des
montagnes limitrophes par des chemins
difficiles, au travers des ruisseaux, des roseaux,
des fourrés, sur la pente la plus escarpée des ro¬
chers. Le bruit du passage avait attiré quelques na¬
turels, mais on leur imposa silence; puis on prit
les plus grandes précautions pour traverser le village
des Happas sans réveiller personne ; dés ce mo¬
ment on put espérer que le secret des opérations
ne serait
pas trahi, et que les Taïpis les ignore¬
raient.
A minuit, on pouvait entendre le bruit des tam¬
bours et les chants retentissant dans la vallée enne¬
mie; diverses lumières, fixées dans différents en¬
lieux où la population
s’était réunie. Les guides annoncèrent que les
Taïpis célébraient par des réjouissances publiques
leur victoire, et imploraient leurs dieux de leur
accorder la pluie si fatale aux fusils; ils étaient là
dans toute l’effervescence d’une orgueilleuse joie,
ne se doutant
pas que de nouveaux dangers allaient
droits, indiquaient les
fondre sur eux.
Au point culminant des montagnes, un seul sen¬
tier livre l’entrée de cette vallée ; mais sa pente pres¬
que perpendiculaire, son accès périlleux même en
plein jour, le rendaient, de l’avis des guides, im¬
praticable pendant la nuit. Ôn résolut d’attendre le
jour, en donnant au détachement un repos nécessaire
après la longue marche qu’il venait-de faire. Ce sen¬
tier étant soigneusement gardé, on avait l’assurance
ÎLES
72
MAHOLISES
que les Taïpis no pourraient recevoir aucun avis de
la présence des Américains.
Porter sommeillait, lorsqu’un cri, un cri de mau¬
vais augure, l’éveilla ; un sauvage
lui répétait, en
la pluie, voilà la
pluie, matte bouliis, les fusils sont perdus. » Les
Taïpis avaient aussi aperçu le fatal nuage qui s’a¬
vançait avec rapidité; les cris de joie, le bruit des
tambours.retentissaient de toutes parts : leurs dieux
les avaient exaucés. La pluie, une pluie abondante
comme on en voit sous les
tropiques, tomba bientôt
montrant un nuage noir : « Voilà
à torrents.
Immobiles
ne
sur l’étroite crête
où ils étaient postés,
pouvant se mouvoir sur des rochers rendus glis¬
par l’eau, les Américains eurent à supporter
sants
un
froid très-vif, produit par un vent violent; ils
mirent tous leurs soins à
préserver leurs fusils et
leurs munitions, mais, au jour, on reconnut que
plus de la moitié des cartouches étaient perdues.
Les guides et quelques sauvages s’écriaient que les
fusils étaient désormais sans valeur, et qu’il fallait se
retirer le plus vite possible.
Cet avis était prudent : il était urgent de le suivre,
malgré le danger qu’il y avait à montrer sa faiblesse.
Pour atténuer autant que possible l’impression qui
devait naître dans l’esprit des indigènes, et pour leur
laisser une idée plus favorable des armes à feu, Por¬
ter fit faire une
décharge générale, espérant que les
coups perdus ne seraient pas remarqués dans l’en¬
semble. Cette décharge réussit au delà de ses pré-’
ou
NOUKA-IFIVA.
73
visions, elle releva de beaucoup la valeur des fusils;
les échos répétèrent le bruit de cette explosion et le
portèrent aux Taïpis. Â cette détonation répondit le
de guerre ; les tambours résonnèrent
de plus belle, et de longs cris se firent entendre d’un
son des conques
bout de la vallée à l’autre. Un brouhaha confus s’éleva
de la plaine jusqû’aux Américains, ils distinguèrent
les grognements des cochons qu’on mettait en lieu de
sûreté, les voix des femmes effrayées, les intonations
élevées des hommes se préparant au combat.
Cette
agitation, ces cris, arrachés par l’approche du dan¬
ger , formaient un contraste pénible avec le riche
paysage enveloppé des vapeurs de la pluie. Porter se
félicita de la tournure des choses, car il était sûr du
succès et il était bien aise d’avoir terrifié par la vue
de son nombreux cortège, ses orgueilleux ennemis.
Réduit à les attaquer, il voulait cependant leur faire
le moins de mal possible ; en leur donnant connais¬
sance de ses intentions, il les mettait à môme de sous¬
traire leurs propriétés au pillage des tribus voisines.
Après cette décharge générale, on descendit dans
le village des Happas pour y attendre un temps plus
favorable. Le chef du lieu, prévenu de cette visite,
avait fait vider plusieurs cases, situées sur une place
càrrée, sous lesquelles la troupe fut caser née après
avoir établi une garde.
Le mauvais vouloir des Happas commençait à se
manifester; outre les cases. Porter avait' demandé
des vivres, mais rien ne parut. Pendant que ses
habits séchaient, il pria qu’on lui prêtât une pièce
74
ÎLES MARQUISES
d’étoffe pour se vêtir, une natte pour se coucher;
mais on ne lui accorda sa requête qu’après une
longue attente, et avec une répugnance marquée. Le
prestige du pouvoir des étrangers était décidément en
baisse. Les heures cependant s’écoulaient, les soldats
commençaient à se plaindre d’avoir faim et de ne
pouvoir la satisfaire, les indigènes m’apportaient au¬
cune provision,
quoique la vallée fût pleine de co¬
chons et de fruits. Enfin les Happas s’assemblèrent
en armes autour du
logis des Américains; leurs
femmes, qui affluaient un moment auparavant, dis¬
parurent petit à petit, et les Taïs, toujours fidèles,
conseillèrent de redoubler de vigilance.
Il eût été difficile de se méprendre sur les inten¬
tions des sauvages. La position était alarmante et
cet état de choses ne pouvait durer longtemps; l’or¬
dre fut donné de disposer les armes de manière à
les avoir sous la main, en attendant l’arrivée du chef
des Happas qu’on avait envoyé chercher.
En le
voyant, Porter lui reprocha sa conduite in¬
hospitalière; puis, d’un ton ferme, il ajouta qu’il lui
fallait des provisions pour ses gens bon gl’é malgré,
et qu’il exigeait que tous les Happas, déposassent à
l’instant leurs armes. Aucun résultat n’ayant suivi
ce discours,
Porter fit saisir plusieurs casse-têtes
et plusieurs lances et les fit briser sous ses
yeux ;
puis, il envoya de petits pelotons tuer des cochons,
abattre. les bananiers, les arbres à pain et les
cocotiers du village pouf en recueillir les fruits.
Cet acte de vigueur intimida, les Happas, ils se hâ-
ou
MOPKA'rHlYA.
75
de. leurs intentions amicitles, et
d’apporter aux Américains des approxisionnements
de toutes espèces afin d’éviter la destruction complète
de leurs arbres fruitiers, et à la nuit, la bonne
harmonie paraissait tout à fait rétablie. Alors les
Happas se retirèrent, tandis que les Tais restèrent
groupés autour des feux allumés près des sen¬
tinelles. Au jour, le détacbement, frais et dispos,
prépara ses armes, partagea les munitions et se
mit en marche; en atteignant le faîte où il avait
passé une si mauvaise nuit, il fit une courte halte
pour contempler la scène délicieuse que présen¬
tait la vallée des Taïpis aux premiers rayons d’un
beau jour.
Qu’on se figure une verdoyante étendue de terres
d’environ neuf milles de long sur trois de large (1),
encaissée de toutes parts par de hautes montagnes
escarpées, dont les parois, eoupées souvent à pic, lais¬
saient entrevoir de profonds précipices, Une chute
d’eau de plusieurs cents pieds d’élévation, versait
ses ondes écumeuses à travers la
vallée, et conduisait
ù la mer qui bornait Thorizcm les replis ondulants
d’une jolie rivière. Une douce lumière
remplissait
d’harmonie l’ensemble de ce tableau majestueux.
Porter éprouva de vifs regrets en songeant
qu’avant
peu il allait porter au milieu de ce paisible paysage
la destruction et la mort ; il déplora la nécessité
qui
lèrcnt do prolcstcr
(1) Ces dimensions de la vaUe'e nous paraissent, comme tout le
j'dcit de Porter, fort exagérées.
ILES
MARQUISES
l’obligeait à faire la guerre à un peuple héroïque
dont il admirait la résistance.
L’ordre de descendre dans la vallée interrompit le
pensées des Américains : un à un ils se
glissèrent dans l’étroit sentier ; Mouina, toujours le
premier dans le chemin de la guerre, marchait en
tête. Un moment de repos fut nécessité par la fati¬
gue excessive de la descente ; puis on se dirigea vers
le pied de la montagne où coulait la rivière; dont
les bords étaient défendus par un corps nombreux
de guerriers couvrant un village fortifié par des
murs. L’action commença dans cet endroit, la rivière
fut traversée malgré une vive opposition ; tous les
hommes du détachement n’avaient pas franchi ce
passage que déjà le village fortifié était pris. Ce
premier succès coûta aux ennemis leur chef princi¬
pal ; un autre homme fut tué et le nombre des bles¬
cours des
sés fut considérable.
Le village servit momentanément de centre,
d’où
rayonnaient des pelotons chargés d’éclairer les bois
environnants. Après quelque résistance, un nouveau
point fortifié fui enlevé par les Américains, mais
ont dut l’abandonner bientôt après, à cause de l’insulfisance du détachement chargé de le garder. Di¬
vers autres postes furent établis ; ils devinrent bien¬
tôt utiles, dans un mouvement offensif que firent les
Taïpis. On les laissa approcher à portée de pistolet ;
alors le feu croisé de deux postes les arrêta d’abord,
et les mit ensuite dans une déroute complète. A l’ap¬
proche de cette charge impétueuse de l’ennemi, les
ou
NOUKA-HIVA.
77
Happas, qui> comme alliés, avaient ac¬
compagné les Américains, prirent le large en toute
hâte ; il ne restait plus dans ce moment, que les Amé¬
ricains pour faire face à ces nombreux assaillants,
aussi prompts à se débander que rapides dans l’agres¬
Tais et les
sion.
D’après le nombre de projectiles lancés derrière
directions, il était évi¬
dent qu’une résistance opiniâtre serait rencontrée
sur tous les points delà vallée. Il fallut prescrire de
ne pas dépenser inutilement les
cartouches déjà
réduites à moitié par la pluie de la nuit précédente.
Mais avant d’explorer le reste du pays, on déposa
les blessés dans un local convenable, sous la garde
de quelques marins. Mouina était déjà prêt à con¬
les buissons, dans toutes les
duire la troupe vers un autre village, lorsqu’on trouva
le moyen de communiquer avec les Taïpis.
On leur
fît dire que les hostili tés cesseraient dès qu’ils vien¬
draient à composition; mais que s’ils continuaient
à lancer des pierres, le village serait détruit. Les en¬
de paix.
s’emparer du village, après avoir
gagné le terrain pouce à pouce. Il trouva,
dans cette cité sauvage, une place publique en¬
tourée d’un pavage en pierre, et qui était plus
grande et plus belle que toutes celles .qu’il avait
nemis n’ayant point accueilli ees paroles
Porter finit par
déjà vues.
Le feu détruisit toutes ces belles cases, enrichies
grand nombre d’idoles bizarres, ainsi que les
pirogues de guerre, qui se trouvaient en grand nom-
d’un
78
ILES
MARQUISES
bi*e dans le village.
Les auxiliaires se chargèrent de
quelques dépouilles, et tout lé reste fut consumé
par les flammes. La marche des Américains fut dès
lôrs jalonnée par des ruines, ils arrivèrent jusqu’au
pied de la cascade en laissant partout derrière eux des
traces de dévastation. Après quatre heures d’absence,
ils étaient de retour près des fortifications où avait
commencé l’attaque, et qui se trouvaient justement
placées aü milieu de la vallée. Les blessés qu’on y
avait déposés n’avaient cessé d’être harcelés par l’en¬
nemi, mais le posté était pai'faitement à l’abri des
projectiles des sauvages, et il n’avait pastmé un coup
de fusil.
Ce fut là que Porter
rassembla tout son monde ;
puis voyant que la fatigue dé la journée avait été trop
grande pour tenter de reprendre le chemin des mon*tagnes il se décida à choisir un passage plus facile
situé près de la baie. Plusieurs villages furent encore
détruits dans cè mouvement , mais les Taïpis ne ces¬
sèrent de combattre jusque sur les ruines embra¬
,
sées de leurs habitations.
Enfin les Américains atteignirent l’enclos témoin
de leur déconfiture dans la première
tentative. En
voyant l’épaisseur et la disposition des murailles, le
capitaine dut se féliciter d’avoir pris la route de terre
pour sa nouvelle excursion, car en venant dans les
embarcations, il eût fallu nécessairement commen¬
par se rendre maître de ces fortifications, capa¬
cer
bles de résister à tous les efforts des Américains
du côté de la mer. Cette citadelle formait la
prin-
ou
79
NOUKA-IIIVA.
cipale force des Taïpis ; leur Vallée n’a que trois
issues; la première, celle suivie le matin, est dan¬
gereuse, parce qu’elle euipôclie toute retraite en cas
d’échec.
La seconde conduit chez des tribus al¬
Taïpis., dont la coopération leur était
querelles. Il no restait
donc plus de praticable que la troisième j celle de
la mer ; aüSsi , le champ de bataille‘ordinaire dans
les guerres intestines de l’île, était-il situé dans
la plaine qui aboutit au rivage. Jamais eriieore les
Taïpis n’avaient eu besoin de s’abriter dans leurs
murs; jamais, non plus, ils n’avaient été obligés de
reculer môme jusqu’aux bords de la rivière, située
à un quart de mille du rivage ; la puissance des
étrangers avait seule pu affaiblir leur confiance et
abattre leur orgueil.
Porter voulut détruire ces fortilications, mais il ne
put y réussir; il aurait fallu de l’artillerie. Le teiïlps
lui manquait ; elles restèrent comme un tnonument
du génie militaire de cette peuplade. Sur le terrain
qu’il avait déjà reconnu à l’époque de son débarque¬
ment, il trouva des troncs d’arbres coupés récem¬
ment, obstacles pénibles à surmonter et qui prou¬
vaient qu’on s’attendait à un nouveau débarquement
sur le
rivage de la baie. Tavi, chef des Happas, suivi
de plusieurs membres do sa tribu, vint à la rencontre
des Américains, un mouchoir blanc à la maiii. Il avait
changé tout à fait de rôle, ce n’étàit plus l’homme de
la veille. Il offrait des présents au capitaine, en lui
liées des
assurée dans toutes leurs
,
demandant de continuer à vivre en paix avec lui ; il
ÎLES MARQUISES
80
insistait même pour que les Américains voulussent
bien passer sur’ses terres, où il comptait leur offrir
l’hospitalité la plus dévouée. Il rappelait à Porter
qu’ils avaient fait échange de noms ; enfin ses protes¬
tations d’amitié étaient d’autant plus
vives, que,sa
conduite envers ses alliés avait été déloyale. Ainsi,
chez
reste
la victoire avait (comme du
partout) complètement changé la face des
ces
sauvages,
choses.
Keatanoui, qu’on croyait plus sincère, fut aussi
plus démonstratif dans sa joie. Ce vieillard était plein
d’émotion; il s’accroupit en plaçant.les mains de
Porter sur sa tête, il appuya ensuite sa tête sur les
genoux du capitaine, puis se levant graduellement, il
posa ses mains sur la poitrine du chef américain,
en
le nommant doucement
Keàtanoui; lui-même
désigna sous le nom de Poté , pour rappeler
qu’ils avaient échangé leurs noms.
Sur le point le plus élevé du sentier, on s’arrêta
encore pour jeter un dernier coup d’œil sur cette
vallée naguère florissante, maintenant couverte des
ruines de dix villages saccagés. Aux splendeurs qui
se
avaient suivi le lever du soleil, succédaient les om¬
bres funèbres des fumées de l’incendie. Le matin
encore, une douce quiétude était répandue sur cette
belle plaine qui le
désolation
et
soir se, trouvait plongée dans la
la douleur. Quelquês heures avaient
suffi pour produire ce changement, et pour mettre
aux abois les fiers guerriers
ta’ipis. Porter,, auteur
de
ces
désastres., éprouva un sentiment de pitié,
ou
surtouL
en
84
MOUKA-IIIVA.
voyant les autres tribus se réjouir du
malheur des membres de leur propre famille.
On passa encore cette nuit chez les
Happas, mais
fut l’objet de prévenances sans nombre, au
lieu d’y recevoir un accueil froid et hostile; le len¬
demain on avait rejoint Madisonville,
après une
absence de trois nuits et deux jours, pendant les¬
quels on avait fait environ soixante milles dç marche
sur des sentiers
qui n’avaient été encore foulés que
par les indigènes ; sept hommes parmi les plus forts
de l’équipage furent longtemps malades des suites
de leurs fatigues : un d’eux, le caporal Mahan,. y
on
y
succomba.
Un nouvel ambassadeur fut
envoyé aux Taïpis,
plein succès; al¬
térée par ses revers, cette tribu s’empressa d’ancueillir cette ouverture de paix ; elle supporta une
mais cette fois
sa
mission eut un
contribution de quatre cents cochons à titre d’in¬
demnité de guerre. L’île entière se trouvait ainsi
pacifiée; toutes les peuplades, environnantes vin¬
rent, sous l’impression des defniers événements,
renouveler à Porter l’assurance de leur amitié;
les chefs et les prêtres, à défaut de l’échange de
leurs noms, se disputèrent des titres de parenté
avec le
vainqueur, On, voyait- parfois des vieil¬
lards à barbe grise, solliciter d’être appelés ses
gendres, fils, petits-fils, etc., etc. Le nom de
fils était surtout recberebé, êt lorsque les ti¬
tres dévolus aux hommes furent
épuisés, on vit
plusieurs de ees chefs -réclamer le singulier bonC
82
ILKS
neur
filles.
MARQUISES
d’être appelés ses filles, belles-filles, ou petites-
Porter avait atteint le but de sa
relâelie, il deve¬
nait temps de reprendre sa croisière contre les An¬
glais. Après un séjour d’un mois et demi,, il mita la
voile le 13 décembre; mais, en partant, il voulut as¬
surer
ce
à'ses vaisseaux un abri dans ces ■ îles. Dans
but, il laissa dans la baie trois prises anglaises, le
Hammond, le Greemvicli et le Seringa-
Sir Andreiv
les équipages réunis de ces navires for¬
total de vingt hommes, placés sous les
ordres de deux mîdshipmen et du lieutenant Gam¬
ble, chargé d’occuper et de commander le poste. Il
avait en outre quinze prisonniers de guerre confiés
à sa garde.
L’esquisse du' caractère noukahivien apparaît à
travers les amplifications de la narration de Porter;
le récit des événements survenus pendant le séjour
du lieutenant Gamble, complétera l’idée qu’on a
pu se former à cet égard; et c’est dans ce but que
nous croyons devoir le donner.
Aussitôt après le départ de la division américaine,
dès le 15 décembre, lés indigènes, malgré des dé¬
fenses réitérées, mirent le feu aux herbes sèches qui
avoisinaient le 'campi Cette action pouvait avoir
les plus funestes résultats : pour les intimider, on
tira des coups de fusil à poudre, qui produisirent
patnam]
maient
un
.
d’abord l’effet attendu. Mais bientôt la crainte cessa
d’arrêter ces sauvages, qui se livrèrent de nouveau
à leurs penchants destructeurs. Les Happas et les
ou
83
NOUKA-UIVA.
Taïpis demandaient avec persistance des informa¬
tions sur le nombre des hommes laissés en garnison;
sans
nul doute,
s’ils avaient
connu
la vérité, ils
n’auraient pas hésité à les attaquer, pour venger
leurs défaites passées.
Les difficultés dé la
position ne provenaient pas
l’esprit hostile des sauvages, mais
aussi d’-un relâchement dans la
discipline dés, équi¬
pages. Le nommé Coffin déserta; il. fut heureuse¬
ment ramené par les deux Américains
trafiquants
de bois de sandal, dont on a parlé et
qui se trou¬
seulement de
vaient dans l’île à l’arrivée de la division. Cet évé¬
nement
était d’un funeste présage pour
l’avenir,
lorsqu’on songeait surtout à la grande quantité de
prisonniers anglais qui se trouvaient mêlés aux
Américains.
Un insulaire de
riva
sur
ces
Taïti, embarqué sur l’Essex, arr
entrefaites* Son histoire est surpre¬
nante , nous ne la donnons
que sur la foi du narra¬
teur américain ; la voici : ceTaïtien, nommé
Taraaha,
ayant été frappé par un maître de l’Essex, à vingt
milles de la côte environ, sé jeta à la mer, dans un
beau
mouvement
sous
la
de désespoir ; après avoir
plongé
quille du bâtimeiît, il resta un jour et
deux nuits sur l’eau jusqu’à ce qu’enfin une lame
en déferlant le
jetât sur la plage des Taïpis au mo¬
,
ment où
à
il était à bout de ses forces. En revenant
lui, il reçut, les soins d’un Taïpi j qui, abjurant
toute inimitié, et malgré la
guerre récente, l’abrita,
l’aida à se rétablir et le cenduisit enfin à Madi.
ÎLES MARQUISES
84
Gamble admira l’huma¬
déployée par ce sauvage, et récompensa lar¬
sonville. Le lieutenant
nité
gement cet acte de générosité. Mais Tamaha avait
pris goût à la vie des champs : au bout de peu de
temps, il déserta et fut sans doute rejoindre son ami
le Taïpi.
Porter lui-même avoue
que
deux jours et une
nuit passés sur l’eau sont un fait extraordinaire( on
peut, nous le croyons, tomber facilement d’accord
lui sur ce point ) ; mais, quant à plonger sous
avec
la quille d’un navire, ajoute-t-il, rien n’est
plus fa¬
cile à ces insulaires. On trouva à plusieurs reprises
des Noukahiviens qui, pour une bagatelle, allaient
amarrer
un
câble à l’organeau d'une ancre à cinq
brasses sous l’eau.
jardin avait été défriché près de l’établisse¬
travailla toutes les fois que le temps le
permettait, car de fréquentes averses, des vents im¬
pétueux du sud-est avaient succédé au beau temps
qui régnait précédemment; à peine un jour se passat-il sans pluie depuisle 17 décembre jusqu’au 43 mai
4814, qui fut celui du départ.
Le troupeau des cochons appartenant aux Améri¬
cains, fruit des.contributions de la guerre et des
échanges, excita bientôt l’envie des habitants delà
Un
ment ; oh y
baie. Ces sauvages, sans respect pour les droits de
la propriété ,
poussaient l’andace jusqu’à venir en¬
lever ces animaux tout auprès du camp, bien que les
Américains eussent menacé de
les
soustracteurs.
Ces méfaits
punir sévèrement
demandaient une
ou
NOUKA-IIIVA.
80
répression, mais il était bien hasardeux de se
mettre en campagne avec si peu de monde. Cepen¬
dant, un beau jour, une expédition fut résolue,
et l’on marcha en masse sur le village dés dépré¬
dateurs. La vue de la garnisoti en armes produisit
un bon effet : un chef vint demander qu’on épar¬
gnât la population, en proie à une vive frayeur.
Guerriers et voleurs avaient gagné les montagnes,
leur refuge habituel dans les moments de dan¬
gers. Le lieutenant Gamble voulait qu’on lui remît
les voleurs pour en faire un exemple : ne pou¬
vant les obtenir, il emmena cinq chefs et deux guer¬
riers en otage. Le soir même, il envoyé un de ces
guerriers réclamer les voleurs, ou,, à défaut, une
contribution de quarante cochons, menaçant de fu¬
siller ses prisonniers le lendemain matin, si on n’ac¬
cédait pas à ces conditions. Au point du jour, les
cochons étaient sur la plage, car les voleurs n’avaient
garde de se montrer. L’Anglais Wilson servit d’iiir
terprète pour recevoir, des prisonniers qu’on venait
de rendre à leurs concitoyens , l’âssurance qu’ils
feraient tous leurs efforts pour arrêter toute dépré¬
dation à l’avenir.
Cependant, (avec les mœurs guerrières et tracas-
sières de ces peuples, la paix générale établie daïis
l’île ne pouvait être
de longue duréé; Une querelle
survint entre deux tribus ; dans la rixe, un homme
fut tué. Persuadé que le système de paix pouvait
seul donner quelque sécurité à son établissement, le
lieutenant Gamble se rendit sur les lieux, se posa
86
en
ILES
MAUOUISES
médiateur et arrangea l’afFaire. Ne voulant pas
plus pousser les choses trop loin à l’égard des
voleurs de cochons, qui n’osaient plus reparaître,
non
depuis que l’un d’eux avait été tué par un des étages
rendus prisonniers dans cette affaire ; Gamble fit pro¬
clamer qu’il leur
pardonnerait s’ils bâtissaient une
Cette offre fut acceptée
avec un joyeux empressement ; en deux jours la ca¬
étable pour ces animaux.
bane était achevée.
'
Les approvisionnements fournis par les naturels
devinrent de^ plus en
plus rares. On ne pouvait les
obtenir qu’en les échangeant contre des'dents de ca¬
chalot, objets d’une grande valeur chez ce peuple. Il
fallut aller en chercher dans les îles voisines. Le Sir
Andrew Hammond fut destiné, à
remplir cette mis¬
sion. Après néuf jours d’absence, il revint, le 16 fé¬
vrier, avec trente cochons, un grand nombre de
fruits recueillis sur Ta.ouata et Hiva-oa, plus une
douzaine de poules. Ces ressources ne devaient
pas durer longtemps-, et le jardin ne donnait pas en¬
core des résultats suffisants.
Cependant, le -19, on
put y recueillir un premier plat delaitue ; plus tard,
il produisit des navets et des concombres.
L’indiscipliné prenait un caractère dé plus en plus
alarmant, l’état de la petite colonie n’était pas ras¬
surant.
Les
factionnaires s’endormaient
pendant
leur garde ; des femines étaient introduites à bord,
malgré les défenses les plus expresses ; ces transgres¬
sions devenaient très-graves; les naturels ne
pouvaient
manquer de connaître, à la fin, la faiblesse des Araé-
ou
87
NOUKA-HIVA.
ricains, faiblesse accrue par plusieurs malades at¬
teints de diarrhées et d’enflures monstrueuses des
membres, maladies qui cédèrent toutefois aux pre¬
miers remèdes qu’on employa.
^
ayaut déserté de nouveau, le lieute¬
guidé par une jeune fille, le fit saisir
dans une case, à deux milles dans l’intérieur, puis
il le fit frapper publiquement de plusieurs coups de
corde, ce qui n’empêcha pas le même individu , de
Isaac Çoflîn
nant Gamble,
fois, en compagnie de trois
qu’il avait débauchés. Avec çes
éléments de dissolution, l’avenir se montrait sous
de sombres couleurs ; un matin , il y eut une
chaude alarme; deux ou trois cents sauvages,en¬
tourèrent le camp; on crut à une attaque, tandis
que cette troupe n’avait d’autre intention que celle
de porter à l’établissement un grand nombre de
fruits à pain et de bananes. Depuis le départ de l’Essex, on n’avait pas reçu de si abondantes provisions.
La seule explication qu’on put avoir de cette dé¬
marche, c’est que Wilson avait fait circuler le bruit
que les Américains allaient partir et que Porter ne
reviendrait plus.
Bientôt apres, un autre incident prouva qu’une
machination s’ourdissait dans l’ombre. Depuis quel¬
que temps, on avait remarqué que les naturels
n’allaient plus à la pêche. On apprit, lorsqu’on
s’informa de la cause de ce changement dans leurs
habitudes, qu’une vieille femme avait effrayé les pê¬
cheurs, en leur affirmant que les Américains allaient
déserter une troisième
autres
marins
88
ÎLES MARQUISES
partir, et qu’ils les emmèneraient avec eux en les
mettant aux fers.
Unè grande-réunion, pour laquelle on faisait despré¬
paratifs depuis plusieurs semaines, allait aussi avoir
lieu.Une foule d’indigènes arrivaient de tousles points
de l’île ; une grande pirogue munie d’une voile
de vingt-éinq pieds de hauteur, amena de HouaHouna un grand nombre de conviés. Sachant que,
pendant cette fête solennelle nommée Koika, un
tabou inviolable défendait toute attaque, Gamble
permit à ses.hommes d’y assister. Il y prit part luimême et il n’eüt pas à se repentir de sa confiance.
Mais le moment de la catastrophe approchait à
grands pas 5 le vol d’une embarcation précéda la
de
l’équipage du Seringapatnam,
composé en grande partie d’Anglais faits prisonniers
de guerre par les Américains.
Le lieutenant et les.deux midshipmen spusses or¬
dres, furent saisis et garrottés, pendant que le pavillon
britannique s’élevait sur l’arrière du bâtiment, salué
par trois hourras. Une portion des mutins descendit
à terre pour ericlouer les canons de la batterie^ l’autre
portion s’occupa de s’emparer des approvisionnements
des deux autres navires. Vers huit heures, lehâtiment
mita la voile et sortit de la baie. Un instant après,
un des
gardiens du lieutenant Gamble lui déchargea
involontairement son pistolet dans le pied ; aussitôt
plusieurs fusils s’abaissèrent sur la poitrine de cetotficier, dallait être sacrifié sans les cris de l’homme qui
l’avait blessé. A neuf heures, on le jeta lui et ses
révolte ouverte
ou
NOUKA>HIVA.
89
compagnons, quatre en tout, dans un canot, avec
deux fusils et un petit baril de cartouches. Souffrant
blessure, affaibli par la perte de son sang, il
dut encore s’ocpuper de gouverner une embarcation
de
sa
coulant bas d’eau.
eut le
Après deux heures d’efforts, il
bonheur d’atteindre lé Greenwich, à bord
duquel venaient aussi d’arriver les deux mar¬
chands de bois de sandal, stationnés dans la baie.
Ceux ci confirmèrent les soupçons que le lieute¬
-
depuis longtemps, en lui affirmant
que Wilson était le principal instigateur de la ré¬
volte. Déjà cet Anglais, à la tête des indigènes,
avait commencé le pillage de rétablissement formé
nant avait conçus
à terre.
'
-
Tout récjuipage ne s’était pas joint aux
révoltés,
il restait encore, une douzaine d’hommes fidèles à
leur devoir -, ils furent employés aux préparatifs du
départ, car il était iihpossible de songer à rester plus
longtemps dans ces lieux. Incapable de qui ttèr le bord,
Gamble envoya les deux midshipmen à terre pour
mettre en sûreté les principaux objets contenus dans
l’établissement; ils avaient déjà fait un voyage, lors¬
qu’un des trafiquants américains, Burdenelle, vint
annoncer qne Wilson était rentré dans sa case, et
que les indigènes avaient assuré ne vouloir le défen¬
dre en aucuue façon'. Le désir de punir cet homme
de ses méfaits s’empara des Américains : le midshipman Feltus, accompagné de deux hommes,
courut en toute hâte pour le saisir, mais il arriva
trop tard; Wilson s’était déjà enfui. Se confiant
ÎLES MARQ,ÜISES
90
dans l’apparente-neutralité
des sauvages, ce même
midshipraan revint • prendre un surcroît de forces
pour aller détruire la case de Wilson, et aussi pour,
reprendre les effets qui avaient,été volés la veille.
Malgré la répugnance de Gamble à les jaisser partir,
Burdenelle et quatre hommes accompagnèrent Feltus, lorsqu’il quitta le bord à onze heures et demie.
Ils n’avaient en tout que trois fusils. Gamble leur
recommanda d’être prudents, et de ne pas s’exposer
.
à une attaque des naturels ; car il commençait à com
naître le véritable caractère de ces sauvages, et il avait
acquis une triste expérience dans les événements de
la veille.
Ses appréhensions
étaient trop bien fondées : à
la barre, en¬
touré par une foule de sauvages. On saisit à la hâte
un
paquet de cartouches avec une mèche allumée, et
midi et demi, un canot apparut sur
l’on
se
rendit sur le Sir. Andrew Hammond, mouillé
plus près du rivage; dans ce,mouvement préci¬
pité, on fut obligé d’abandonner un malade impo¬
tent sur l’autre navire. A
bord du Sir Andrew Ham¬
mond, on aperçut distinctement les sauvages pillant
le canot ‘dont ils avaient pris possession ; on chargea
les canons qui n’avaient pas été encloués par les sé¬
ditieux, et on fit feu. Au second coup, on distingua
deux hommes du détachement commandé par Feltus,
jetant leurs armes en signe de détresse sur la plage;
après, ils nageaient de toutes leur forces
,1e bâtiment. Leurs compagnons valides couru¬
un moment
vers
rent
immédiatement à leur aide dans une embar-
ou
91
NOUKA*HIVA.
cation à moitiô pleine d’eau,
Gamble seul à bord.
\
laissant le lieutenant
Cet officier, en proie à une fièvre ardente,
souf¬
cependant assez de for¬
ces
pour sauter sur un pied d’un canon à l’autre
et y mettre le feu afin de protéger cette ^tentative de
sauvetage. Il tira avec assez de justesse pour écarter
les pirogues qui venaient attaquer le canot; grâce
a ce secours, la vie de cette
poignée d’Aniéricains
fut épargnée : les effets de l’artillerie .mirent seuls
un obstacle au massacre
général projeté par les an¬
frant de sa blessure, eut
,
ciens amis des Blancs.
Les deux, hommes sauvés apportèrent
la fatale
nouvelle du meurtre de leurs compagnons ; tous
deux avaient échappé miraculeusement à la
,
qui les menaçait, l’un d’eux même était
grièvement blessé d’un coup de pierre à la tête. Cette
déplorable catastrophe réduisait l’équipage à huit
liomines tout compris,
parmi lesquels on comptait
({uatre blessés. Il n’y avait pas de temps à perdre
pour quitter le port, car déjà Wilson, à la tête d’une
troupe nombreuse,, cherchait à remettre eu état
mort
les canons encloués de la batterie de terre.
le feu fut mis au Greenïvich, he
appareilla, tant bien que mal,
mais il fallut couper son câble, l’ancre étant trop
lourde pour les forces de l’équipage. La seule em¬
A quatre heures,
Sir Andrew Hammond
barcation du bord se brisa aussi en la hissant. C’est
ainsi que les Américains, fuyant sur un navire dés¬
emparé, faisant de l’eau, sans ancres et sans embar-
îles
92
MARQUISES
cations, quittèrent une rade où leur pavillon flottait
naguère triomphant, tandis que les lueurs de
l’incendie du Greenwich, guidaient leur route et
donnaient à ce tableau une teinte sinistre en harmo¬
nie avec leurs pensées.
Ce malheur ne fut pas le dernier ; en arrivant aux
îles Sandwich, le Sir xXndrew Hammond fut pris par la
corvette anglaise
le Cheruh : en inontant sur le pont
le lieutenant Gamble apprit encore la capture dés
navires de Porter par les Anglais. — Telle fut la
triste fin de l’expédition américaine, et
blissement à Nouka-Hiva.
La
dè son éta¬
traite des fourrures sur la côte nord-ouest
d’Amérique, signalée par Lapérouse, avait conduit
quelques navires de commerce aux îles Marquises;
le commerce du bois de sandal, l’industrie des ba¬
leiniers en amenèrent d’autres encore. Malgré les
gueiTes incessantes qui, de 4790 à '4815, préoccu¬
pèrent l’Europe entière, dèg l’année 4810, l’Améri¬
cain Rogers, après avoir reconnu la présence du
bois de sandal sur l’île Nouka-Hiva, à l’odeur agréable
de la fumée d’un feu allumé par les sauvages, parvint
à se procurer plus de deux cent soixante tonneaux de
ce bois
précieux qu’il alla porter sur les marchés
de Chine. Sa cargaison entière lui avait à peine coûté
mille piastres en objets de peu de valeur distribués
aux sauvages, ses fournisseurs ; il la revendit à raison
de vingt piastres le pikle et s’assura un bénéfice
énorme. Bientôt il eut des imitateurs ; les navires eu¬
ropéens fréquentèrent annuellement le groupe des
ou
NOUICA-tUVA.
93
Marquises. De nombreux déserteurs, préférant une
vie aventureuse aux règles des sociétés civilisées, se
répandirent dans ces îles et vécurent comme les habi¬
tants. Dès lors les sauvages, accoutumés à vivre avec
des hommes blancs, s’habituèrent à voir leurs vais¬
seaux fréquenter leurs rivages. Leur mœurs durent se
modifier devant ce contact de la civilisation. Toutefois,
ils conservèrent plus que jamais une salutaire crainte
des armes européennes et de leurs terribles elfets.
En effet, peu d’événements sinistres marquèrent le
passage aux îles Marquises des navires marchands qui
s’y succédèrent et qui, du reste, n’ont laissé que
peu de documents sur leurs voyages aventureux.
Le capitaine Roquefeuille, commandant le Bordelais
de Bordeaux, dans un séjour de deux mois qu’il fit
pendant l’année 18f8,auxîlesNouka-Hivaet Hiva-Oa,
nous a laissé quelques données intéressantes sur le
commerce du bois de sandal qui se faisait alors sur
ces îles. Il y rencontra le navire américain la Res¬
source, commandé par le capitaine Sowles de NewYork, et qui, comme le Bordelais, cherchait un char¬
gement pour les marchés chinois.
Déjà, à cette époque, les naturels ne voulaient plus
recevoir, en échange du bois précieux qu’ils récol¬
taient sur leurs îles, que de la poudre et des fusils,
marchandise dangereuse qui devait, à la longuq,
mettre de terribles armes entre les mains des sau¬
celui
ajoute-t-il qu’il eut
constamment à se garantir des nombreuses embù-
vages, qui ne connaissaient d’autre frein que
de la peur. Aussi Iloquefeuillè
94
ILES
MARQUISES
jusqu’au moment où , ses opé¬
terminées, il put mettre
à la voile et abandonner ces terres dangereuses.
Jusqu’en 1825, les documents relatifs à cet arclii^
pel sont de peu d’intérêt ; les navires marchands con¬
tinuèrent à fréquentèr Ces parages, mais ne recueil¬
lirent dans de courtes relâches aucun fait digne d’at¬
tention. Divers navires de guerre mouillèrent encore
sur les rades de
l’Archipel. Parmi ceux-ci, nous de¬
vons citer le brick américain le
Dolfin, commandé par
le lieutenant Paulding.
Le 7 janvier 1825, le missionnaire Crook, dont on
a vu déjà les périls et le dévouement,
quitta Taïti, sur
le Lynx, capitaine Sihrill, pour renouveler ses tenta¬
tives sur l’esprit des indigènes. Il emmenait avee lui
quatre Taïtiens, espèces d’avant-coureurs qui, plus
au fait des habitudes et du
langage des peuples de
l’Océanie, facilitent leur conversion et préparent
l’arrivée des ministres évangéliques.
Le 21 février, M. Crook atterrit sur l’îleFatou-Hiva;
il eut plusieurs entrevues avec les-indigènes, mais
il les trouva mal disposés. Le 27 il
atteignit la baie
Yaitahou, où il avait séjourné un an en 1799,
et, trouvant plus de facilités, il y laissa ses quatre
acolytes, connus sous le nom de Teactiers. Deux se
ches des naturels,
rations commerciales étant
,
fixèrent à
Hanatetena,
et un autre resta dans
sur
la côte est de l’île,
la baie Yaitahou. Le 4 avril,
M. Crook ayant trouvé une occasion
favorable, quitta
l’île et retourna à Taïti sur le navire Sara-Ann,
taine Philips.
capi¬
ou
95
NOUivA-inVA.
Les espérances de ce missionnaire, furent encore
déçues : au bout de deux mois, les teacbers
ne voyanl aucune chance de succès retournèrent à
Taïti. Toutefois, le projet de fonder une mission
sur ces îles ne fut pas abandonné, et le 23 oc¬
tobre 1827, les teachers
Haamaino Mareore
Faaroaou et Teahou partirent de reclief sur la
Minerve, navire commandé par le capitaine Sibrill,
beau-fils de M. Henry, un des missionnaires de
une fois
,
,
Taïti.
'
'
,
•
Mais, cette fois, les teachers avaient emmené leurs
dans l’espéraiicé d’acquérir plus
familles avec eux,
d’influence. Les deux premiers débarquèrent encore
Taouata, et fixèrent leur résidence auprès du
chef Yotete, le meme qui a depuis accueilli les
missionnaires français. Les deux, autres teachers
à
s’acheminaient vers Nouka-Hiva ,
lorsqu’ayant ap¬
pris que deux Européens, venaient d’être assas¬
sinés dans cette île, ils préférèrent s’arrêter au¬
près d’un chef nommé Teato, sur l’île Houa-Poou.
Ce
chef bienveillant différait
en ce
de
ses
subordonnés
qu’il n’était orné d’aucun tatouage; avant
il avait déjà donné aux tea¬
le départ de la Minerve,
chers et à leurs familles
une
maison et
un
terrain
grand. Ces dispositions favorables ne furent
cependant pas de longue durée : les teachers de
Taouata furent obligés de-quitter l’île au moment om
les habitants allaient les sacrifier à leurs idoles, et
ceux de Houa-Poou,
quoique bien traités par le chef,
demandèrent aussi à retournerà Taïti, à cause du peu
assez
96
ILKS
MARQUISES
de succès de leur mission et des enduis que la po¬
pulation leur occasionnait.
Toutefois, et nonobstant les essais infructueux qui
a\aient eu lieu,
les missionnaires anglais de Taïti
Nouka-Hiva
n’avaient pas perdu de vue l’arcliipél
;
dans une assemblée générale, en considération, sans
doute, de l’âge avancé de M. Crook, ils avaient désigné
Pritchard et Simpson pour aller s’établir dans
MM.
avait-il, dans cette désignation,
le carac¬
tère â'été mis au jour dans la narration du voyage
de la Vénus. Quoi qu’il en soit, au commencement de
1829, ces deux messieurs trouvèrent une occasion
favorable de visiter leur nouveau poste, mais l’as¬
pect des lieux ne leur sourit pas. Ils n’y virent pas
de chances favorables pour l’établissement d’une
ces îles. Peut-être y
un
motif particulier à M. Pritchard, dont
mission, et revinrent promptement reprendre leur
position première à Taïti.
missionnaire amé¬
chapelain
de la marine militaire des États-Unis, vint étudier
le pays et les mœurs des habitants. Le 26 juillet
1829, la corvette des États-Unis, le Vincennes, sur
laquelle il était embarqué, vit apparaître l’île HouaHouna, la plus est du groupe nord. En contournant
la-pointe sud-ouest dans la même journée, on aperçut
soudain, sur un morne escarpé, des groupes de na¬
turels accourus pour voir passer le navire. On distin¬
guait leurs corps nus , on les voyait agiter des étoffes
Dans la même année, un alicien
ricain des îles Sandwich, devenu depuis
blanches et leurs manteaux au bout de leurs lances.
ou
iVOtjtCA-lIlVA.
97
.enlcndait leurs cris sauvages. La voilure, du
Vîncenhes était trop considérable
pour pouvoir
arrêter subitement la vitesse de son
sillage, mais
on
tandis que les sauvages suivaient sur une crête
oppo¬
sée la progression du navire, la
sur
le pont et répondit
‘musique s’assemblapar des airs américains aux
cris du rivage. Au moment où les
sons
harmonieux
parvinrent à la foule éparse sur les rochers dont, on
s’était beaucoup approché, on. vit tous ces honuifes
saisis d’étonnement se coucher à terre,
pour ne rien
perdre de cëtte mélodie inconnue ; sans douter ils se
croyaient sous l’empire d’un charnïe, éii éprouvant
une sensation suave
qu’ils Ignoraient ertcore:
La nuit, une nuit calme et pure, couvrait la terre
de ses ombres, la musiquô.Vaffaiblissait de
plus en
plus parla distance; maisun put voir, tant que dura
le jour, les groupes de ces
sauvages rester immobiles
sur les rochers, comme s’ils étaient absorbés dans
une
silencieuse admiration.
La vue de la nature abrupte des monts
boisés et
des rivages verdoyants, l’aspect de ces sauvages nus
comme leurs rochers et
jetant au vent leurs clameurs
confuses, leurs gestes hardis, formaient un singulier
contraste avec ce navire
splendide, le plus beau
chef-d’œuvre de l’industrie humaine, passant ma¬
jestueusement sur, une mer aplanie, et produisant
une
douce harmonie.. D’un cote se trouvait riiomme
dans toute sa dégradation primitive, de l’autre on le
voyait au plus haut degré de l’intelligence et de la
puissance.
7
V-
ÎLES MARQUISES
98
^Le lendemain, 7e Fincennes'mouilla dans là baie'
Taïoliae, en face dû camp de. Porter, mais on en
chcrclia eh vain les yestiges : toute trace avait dis¬
paru, aucun
indice n’indiquait reraplacèment do
temporaire.
.
■
Bientôt, aü milieu des nojtiibreiiàes pirogues ac¬
courues de toutes lés parties de la baie, arriva celle
des chefs. Moàha, jeune èhfaht de huit àris, auquel
cet établissement
revenait par droit d’hérédité lé titré de
chef principal
de là vallée, Haape^ son
tuteur, espece de ïégent
était un enfant d’un aspect
charmant; Haape portait
pendant le temps de sa minorité, etPaïrorp ouPaiou,
chef'des Happàs, tintent recueillir les Cadeatix des
Américains; ils reconnurent le pavillon, et nom¬
mèrent le Yincennes bâtiment dé Porter. Moâna
l’expresèion d’un caractère doüx et bienveillant sur
sa figuré ridée par l'âgé, tandis c[ué Pâïroro avait
une apparence de dignité et de forcé, jusliüée par les
admirables proportions de son corps noir dé tâtoüage.
Le capitaine Finch avait fait comprendrë à ces
chefs qüe le navire serait taâôù, toutes les fois qù’üh
pavillon blanc ne serait pas hisse en tête du mât.
Cette restriction les étonna un peu, surtout loi’squ’aii Coücher du soleil le pavillôh fut amené èt
tout le monde- congédié sans excéption. « C’est un
bâtiment extrdorAïnaîrè, y> dirent-ils en S’en allant, car
ils avaient été habitués à recevoir une hospitalité
beaucoup plus libre à bord dé presque tous les au¬
tres navires.
Le lendemain,
le capitaine Finch, M. SleMrt,
NOUKA-lilVÂ.
ou
Ot quelques ofTiders clésfceiidirent ;à
Ô9
terre^ pour aller
rendre une dsite dliiîcielle aux chefs de la baie. Un
Anglais, norilhié Méfrisson, établi dans ces îles de¬
puis nombre d’années^ en qualité de trafiquant de
bois de' sàndàl, lèur servit d’interprètej et les
guida ■irefs la demeuré d’flàapëj- qi^i habitait atee
Moana ; bette case se trouvait
située sur le sommet
eue était paffaitemërit'visible
du mouillagej qu’elle dominait.
Apt-ês avoir reçii tin accueil d’autant plus cordial
qü’ils apportaient des cadeaux, ces messieurs allè¬
rent sè promener dans les alentours. Au sortir de
la maison de Moanà, on leur montra tiri hommè de
petite taille, mais de formes athlétiqües ; on le dé¬
signa comrtïe le Ton guerrier lé plus vaillant de la
tribu. Ses traits avaient,* en effet, une expression duré
et féroce. Contre l’habitude du
pays, sa tête était
recouverte de toUs ses cheveux ; leur
épaisse fri¬
sure était, sans douté, calculée
pour ajouter à la
terreur du regard;; cet homihe,
qui était peut-être le
fameux Moùina de Porter, tenait à la main une
lance. Sur la demande des Américains; il leur
donna la " représentation d’un. eomb’at simulé. Il
montra tant d’agitation dàns ses mouvements, varia
tellement ses poses menaçantes,- ses grimaces et ses
contorsions, il poussa- de tels hurlements, qu’à la
fin on aurait pu croire que l’action' était réelle, ét
que, d’un moment à Tàutre, sa lance redoutable
irait percer qUelqué spectateur.
Après avoir visité la place pavée, qui, dans chaque
d’uriè petite éoHinej
,
ilfES MAJilQtjiSEâ
■lOO
village, est destinée aux assemblées du
peuplé dans
grandes solennités, le chapelain Stewart se fit
conduire dans une case à moitié ruinée qui conte¬
nait naguère des idoles et divers objets du culte.
La ruine de cet édifice avait été la suite d’une
guerre récente avec les Happas ; ces derniers avaient
été victorieux, leurs guerriers avaient saccagé et
pillé toute la vallée, et, depuis lors, on n’avait pas
songé à remplacer les images sacrées qui avaient été
enlevées; Haapé et toute sa tribu étaient soumises à
une espèce dewasselage envers leui’s vainqueurs. Le
les
avoir été préposé par
recevoir les impôts de la
chef happa, Païroro, semblait
les siens pour surveiller et
vallée soumise.
L’arrivée des Américains avait fait naître l’espé¬
rance
qu’ils prêteraient leur appui aux anciens
guerre avec les Taïpis.
Dans une course faite dans une vallée voisine,
M. Stewart et ses nombreux compagnons furent ac¬
alliés de Porter, encore en
compagnés par les cris de joie des guerriers taïs, qui
les regardaient comme des auxiliaires : ils bondis¬
saient sur le passage de la troupe, brandissaient
leurs armes et prenaient des attitudes menaçantes en
jetant des .regards de défi vers les montagnes de
leurs ennemis, et en criant : «. Taipi, te mate i te
Taipi ! les Taïpis, mort aux Taïpis ! »
Dans cette, promenade , qui avait pour but d’as¬
sister à une fête chez les Happas, on revit
cement
l’empla¬
où avait été .porté le canon de Porter. Les
précipices qui avoisinent ce point,
rendent ce
ou
NOUKA-HIVA,
401
fait presque incroyable; c’est à peine si les officiers
du FinceHîzes purent atteindre eux-mêmes cette crête
escarpée, d’où la vue embrasse un vaste horizon et
les sinuosités de la côte et des vallées, pendant que
les fraîches brises des vents alisés modifient agréa¬
blement la température si chaude de ces contrées.
Le voyage du Yincennes n’avait d’autre but que ce¬
lui d’engager les chefs à empêcher la désertion des
matelots des baleiniers
laissait
américains, désertion qui
quelquefois ces bâtiments sans équipage.
Cependant, ayant appris qu’en 1814, à la suite de
l’assujétion des Taïpis, Eeatanoui, chef des Taïs,
avait été considéré coinme le chef dé l’îlé entière, et
qu’à sa mort, son fils, père du jeune Moana avait
conservé le titre de grand chef, le capitaine Finch
voulut tenter de s’interposer entre les tribus
ramener l’ùnion parmi elles,
faisant reconnaître le jeune Moana comme chef
ligérantes et de
en
bel¬
principal de l’île. Cette tâche paraissait d’autant
plus facile, que toutes les tribus reconnaissaient la
suprématie de Moana, surtout celle des Taïpis-,
d’où était issue son aïeule. Dans ce but, le Yincen¬
nes se
rendit, au commencement du mois d'août, dans
la baie de Homi.
Les
Taïpis, en voyant arriver ce navire, furent
saisis d’une crainte d’autant plus grande, que déjà
de fausses nouvelles de guerre avaient été répandues
chez eux par les Happas. Ils crurent qu’on venait
les attaquer, et ils s’occupaient des moyens de dé¬
fense, lorsqu’ils reconnurent qu’on n’avait à leur
ÎLES MARQUISES
d02
égard auciine inteption hostile. ï^a haie, déserte èk
l’arrivée, se remplit de nmpde lorsque l’assurance
de la paix
fut donnée;.,les armes furent déposées
plus ami¬
pour faire place aux démonstrations les
cales. La coniîance des Taïpis devipt si grande,
que plusieurs d’entre ,eu?j demandèrent à passer
nuità bord.
la
L’origine dé la guerre, entre les tribws provenait
d’un de ces enlèvements de'victimes humaines, fré¬
quents dans l’histoire des habitants : trois hommes,
trois.femmes et un.enfarit'des Taïs, surpris dans leur
sommeil, avaient été faits prisonniers par une bande
de Taïpis et avaient été offerts en sacrifice aux mânes
d’un chef renommé, mort depuis peü. Çette atrocité
avait amené des repr^ailles, et dès lors les hostilités
n’avaient pas-cessi^. .
Diyei’ses conférences fnreiit tenues à bord du
cennes,
voir
et le
un
capitaine Finch eut la satisfaction de
résultat favorable couronner ses efforts
conciliateurs. Moana fut considéré comme chef su¬
périeur de l’île, et la réconciliation des tribus fut
opérée.
La conduite des Taïpis continua à être amicale
pendant le temps que le Vincennes passa au mouil¬
lage, M. Stewart put se promener en sécurité dans
toutes leurs vallées; cependant il eut le soip de.se
faire escorter par un
dé^aphement dans presque
toutes ses courses. Au moment de
partir, des vols
nombreux, tentés souvent ouvertement, furent les
adieux adressés par
les indigènes aux Américains,.
ou
NOUK/y-HIVA.
403
Les mouchoirs disparaissaient comme par enchante¬
ment, les poignards des midschipmen eurent -.aussi
à. souffrir du contact des mains tatouées. Toute
crainte ayant été
dissipée, Içs pènchants sauvages
reparaissaient. Après la peur, la convoitise.
M. Stewart s’élève avec raison contre la
déplora¬
ble insouciance des navires dii commerce, qui four¬
bissent aux sauvages des fusils et de la poudre pour
en obtenir des vivres. Ce çonimèrce
imprudent pro¬
cure à chaque guerrier des
moyens de destruction
plus sûrs, plus prompts, et les ineurti’és se multi¬
plient parmi les naturels; souvent aussi, ces armes
tournent au détriment de ceux
qui les ont mises aux
mains des sauvages. Les embarcations des bâtiments
ont été
plus d’une fois exposées à recevoir des coups
de fusil tirés par dès ennemis embusqués dans les
broussailles.
doit
l’avouer, la conduite des Euro¬
péens amène souvent des représailles. D’après un
grand nombre de renseignements pris sur les lieux,
il paraît certain
que plusieurs capitaines baleiniers se
sontemparés des naturels qui, trop confiants, venaient
à bord de leurs navires et qu’ensüite ils les ont em¬
menés de vive force pour suppléer aux bras
qui leur
manquaient. Quelquefois, après avoir choisi les plus
robustes de leurs prisonniers, ils forçaient les aütres à se jeter à la mer, à
quinze ou vingt milles de
la côte; étrangé cruauté,
qui surpasse celle dès sau¬
vages qui tuent, mais qui ne font pas souffrir une
longue agonie à leurs viçtimès. La plupart des insuMais
on
,
ÎLES MARQUISES
loi
mouraient àu
bout de quelque temps, en proie aux maladies occa¬
laires soumis à cette presse illégale,
sionnées par le changement des climats , et peut-être
aussi par les mauvais traitements.
M. Stewart, dans une de ses incursions, visita une
famille privée d’un de ses membres enlevé par un
bâtiment américain. A la vue du missionnaire, un
sentiment de douleur se peignit sur toutes les physio¬
nomies, dés pleurs coulèrent pendant qu’on lui ra¬
qui privait un chef de
son unique fils. On lui montra une corde sur la¬
quelle on avait fait des nœuds, à chaque nouvelle
lune survenue depuis le passage du navire ravisseur ;
il y avait déjà cinq nœuds marqués.
Pendant le séjour du Yincennes, non-seulement
aucune arme, aucune parcelle de poudre ne fut dé¬
livrée mais le capitaine Finch offrit au bâtiment
français, la Duchesse de Berrj, capitaine Moité, qui,
en se rendant du Callao à Manille, faisait une courte
relâche dans cette île, de l’aider de tout son pou¬
voir dans ses transactions, s’il voulait suivre son
exemple. Le capitaine français s’empressa d’obtem¬
pérer à cette demande.
En quittant le port de Homi, le Yincennes, soulevé
par de fortes lames, faillit se briser sur les rochers
de l’entrée. Au moment du danger, les chefs taïs
montrèrent une grande consternation. Un d’eux
prenant le prince Moana dans ses bras comme pour
le sauver, s’écria.; Mate, mateoaKepahinouimanawa-,
mort, mort va être le grand navire de guerre. Heureu-
contait le cruel événement
,
ou
NOUKA-HIVA.
105
stement, une bouffée de venl arrâcha la corvette au
danger, et délivra les passagers de leur frayeijr d’être
dévorés par les Taïpis.
Quelques heures furent encore consacrées aux
adieux des Taïs, puis le 13 août 1829, le capir
taine Finch quitta son ami et son protégé, le
jeune chef Moana, pour se diriger vers les îles
Sandwich.
C’est ici le lieu de riientionner le passage, stérile
résultats, du capitaine Waldegrave, commandant
qui visita cet afchipel en 1830, ainsi que le départ de Portsmoulh,
( lé 21 octobre 1831) , de MM. Stallworthy et Rod-
en
le navire anglais le Seringapatnam,
gerson, missionnaires,
envoyés par la Société de
Londres, malgré les nouvelles du peu de succès des
tentatives précédentes. En 1835, l’ile Nôuka-Hiva fut
encore visitée par un Français, le baron Thierry, qui
se
proclama roi de l’île, ;ef qui , pour toute mar¬
que de sa royauté passagère, laissa entre les mains
d’un jeune sauvage, Vavanouha, la singulière pièce
suivante, recueillie ensuite par le capitaine Jacquinot, lors du passage des corvettes l'Astrolabe et la
Zélée.
«
»
»
»
»
»
»
Nous, Cliarles, baron de Thierry, chef soûve-
rain de la Nouvelle-Zélande,
roi de l’île NoultaHiva, certifions avec plaisir que Vavanouha, chef
de Portua, est l’ami des Européens, et qu’il s’est
toujours conduit, à notre égard, avec décence et
bienveillance. En conséquence de quoi, nous le
recommandons aux bons soins de tous les naviga-
îî^ps marquises
i06
«
»
tgups, qui peuvent
rité.
»
»
demeurer jci cq toute gécu'
Donné à PortrCharles (Anna-Maria), îlp Nouka-
Hiva, le 23 j uillet 4835,
»
Charles
,
baron de Thierry ,
j>
Per le roj,
Eu. Fergus, colonel, aide-dercamp. »
»
Heùrenx roi ! heureux sujets ! ajoute M, Jacquinot.
avait fait, dans le cours
açparitipn à .Mouka-Hiva,
Sa Majesté le bqron Thierry
de son règne, une courte
dçute pour percevoir quelques tributs de co¬
chons et .autres rafraîchissements, à l’aide d’objets
sans
d’échange.
La frégate la ye/ms, commandée par M. DupetitThouars, alors.çapitaine de vaisseau, et les corvettes
l’Astrolabe et /a Zé/ee,. .SQUSles ordres de M. d’ürville,
élevé, depuis au grade de eontre-îamiral , firent en¬
suite nue apparition presque simultanée dans les
eaux de cet archipel,
Le ^ août 4838, la frégate/a Vénus, pilotée par
deux Anglais, Collins et Robinson, établis depuis
longtemps sur l’île Taoupta, atteignit d’abord la
baie à! Jmanoa, située au.nerd de celle à^ Vaitahou.
Le. chef d’Amanoa arriva sur-le-champ à bord,
accompagné de deux autres chefs et d’un enfant,
son fils, qu’il offrit de laisser en otage.
Ce chef, nommé Yotété, était d’une taille colossleet d’un embonpoint non moins remarquable; la
,
,
407
QU rjOUÎfA-mVA,
coillour de
sa
peau
disparaissait
sous une
teinte
noire, produite par pn tatouage compliqué, tandis
que sa figure, ouverte et pleine de,bonté, inspirait
la cpnfiancer On aivait peine à croire, en le voyant,
que çet horanae était un chef tbanthropophages.
M. Dupetit-Thouars nyait reçu à bord de
.
frégpte
deux missionnaires français, qu^il devait
déposer
dans ces îles ; ces deux inessipurs purent eptrer de
suite en communication avec leurs futures ouailles,
auprès, desquelles se trouvait encore M, Stallworlliy,
un des missionnaires
anglais partis d’Angleterre éti
1834. Le second, M. Rodgerson, avait été forcé
d’abandonner son troupeau après trois années d’inu¬
tiles efforts; les difïicultés dé la position de ce dérnier
étaient considérablement augipentées par la présence
de sa femme qui l’avait accompagné. Il eut
beaucoup à
souffrir du caractère guerrier des habitants, de leur
pencjiant au vol, et de leurs moeurs trop licencieuses.
Ses livres étaient dérobés
pour faire des cartouches;
le peu de meubles qu’il possédait, Içs vêteinents de
sa
femme, chaque objet qui pouyait tenter la cupi¬
dité. des naturels, étaient enlevés peu à
jîeu, d’abord
adresse, puis avec violence. Une fois, la rtiai-son de ce missionnaire fut incendiée ;
pour obtenir
des vivres, il fallait aller chercher des fruits à
pain
dans les vallées voisines, car il ne pouvait pas en
acquérir dans la baie même. Une fois surtout, ceS
privations furent d’autant plus pénibles que madame
Rodgerson était sur le point d’accôucher." Son mari
put à peine obtenir pour elle, dans cet état maavec
îles marquises
408
ladif, une nourriture grossière qu’on lui refusait
partout; l’èloignenient des indigènes pour les mis¬
sionnaires était extrême ; ceux-ci, cependant,
n’é¬
prouvèrent aucun mauvais traitement, mais souvent
des troupes de jeunes gens vinrent les insulter et
même les menacer. Il paraît aussi que plusieurs
fois la présence d’une Européenne fit naître des
débats désagréables. Les Chefs, accoutumés à une
liberté
excessive
Chez
les
femmes, trouvaient
fort extraordinaire que les Européens ne suivissent
à cet égard, les habitudes générales dans
pas,
nie.
n’était pas marié, en¬
gagea son confrère à s’éloigner, et resta seul en butte
A la fin, M. Stalhvorthy, qui
aux
railleries des Nauka-Hiviens. « Donnez-moi de
»
la poudre, disaient-ils, et je vous écouterai ; que
B
me
»
raissèz désirer
»
»
reviendrà-t^il d’entendre vos leçons ? Vous pame
faire des discours; eh bien,
donnez-moi de la poudre ; j’irai me battre, et je
vous écouterai après, b
Au moment où Yotété quitta la frégate française,
on le
salua de quatre coups de canon. C’était, sans
doute, la première fois qu’un pareil honneur lui
était rendu ; il exprirna le désir de voir les canons
faire feu, tandis qu’un des chefs qui le suivaient sol¬
licitait, à son tour, de mettre le feu aux pièces. Dans
la nuit du 4 au 5, de violentes rafales, venant des
montagnes, firent chasser la frégate. Le lendemain,
on changea ce mouillage pour celui de Vaïtahou,
où le môme temps fit éprouver encore le même ac-
ou NoUkA-HlVA.
109
cident ; une ancre fut cassée, et ce ne fut que le 7
que l’ancrage fut enfin définitif.
A peine/aVe'Hws eut-elle attcintsa nouvelle relâche,
que déjà Yotété arrivait à bord. Convive exact, il ve¬
nait, aux heures des repas, prendre place à la table
du capitaine dont il savait apprécier la bonne chère.
Le salut qu’on lui avait fait avait tellement flatté sa
vanité, qu’il demanda qu’on le répétât, afin que tout
Vaïtaliou fût aussi témoin des honneurs qu’on ren¬
dait à son rang; on se prêta volontiers à son désir,
l’accomplir entièrement, on y ajouta quel¬
ques fusées et quelques chandelles romaines. La
femme de Yotété vint aussi rendre visite à la frégate,
et 23our
et parcourut ses batteries en entier ;
toutefois, ce ne
furentpas les curieux emménagements d’un navire de
guerre qui arrêtèrent ses regards. Le four fixa jdus
2)articulièrement son attention ; on en retirait juste¬
ment, la ration du pain de l’équipage; elle
témoigna
le désir d’y goûter, et ellè fut promptement satis¬
faite. Elle se retira ensuite, en emportant un pain
entier, ce qui était pour elle une rare friandise.
Selon l’usage commun à toutes les îles de l’Océa¬
nie, Yotété avait changé dé nom avec M. DupètitThouars : par cette cérémonie, le chef sauvage
concédait
au
commandant
français non-seulement
tous ses droits politiques, mais il lui
outre tous ses droits conjugaux ;
abandonnait en
il faut ajouter qu’on
n’abusa jjas de tant de générosité.
Le chef et sa femme avaient fait toilette complète
pour cette
visite d’étiquette : un manteau rouge
liO
ILKS MARQUISES
constituait le costume de cérémonie du
premier ;
quant à la seconde, elle avait relevé soigneusement
Ses cliéveux sous une enveloppe d’étoffe de mûrier,
et avait revêtu une robe européenne qu elle avait
reçue en cadeau
des missionnaires' français. M. D.u-
pelit-Thoüars sé rendit à soq tour dans la demeure
de l’auguste famille; les catleaux qu’il apportait àvee
lui furent reçus avec l’èrhpresseméht lé plus natu¬
rel. La femtne du chef né fut pas. oubliée : ün ri¬
deau rouge sérvit à la rëtidre heureuse au possible.
Les bonnes dispositions montrées par Yolété, éngagèrént MM. bevatiX et Borgella, passagers de la
Vènüs, à fixer leur résidence près de lui. Cette offre
fut accueillie avec béaucoùp d’empressement; cè
chef offrit ünè partie dé sa dèineure pour les loger ,
eh attendant qu ils ehssent un abri à eux; il leur
donna aussi un terrain assez grand pour y bâtir leur
futüré maison ét pour y faire iin jardin.
Le 9 août, la Yénuè appareilla, laissant derrière
elle dé nombreux souvenirs parmi les habitants qiii
voyaient avèc peine' le départ dé ces jeunes marins,
prodigués de verroterie et d’àutrés objets dé la même
impoftahce. Yotété vit arriver l’heure fatale de la
séparation avec émotion ; conviAh éxact dü comman¬
dant il perdait à la fois On généreux ami et des re¬
pas dont il avait reconnu le mérité. Il ne put s’empêchér de verser‘ d’abondantes larmes... Quél a dû
’•
,
être son ravissement en retrotivant dernièrement les
deux bonheurs qü’îl
tour.
croyait avoir pérdiis sans re¬
dû
444
moürà-iuVa.
Éiï quittant ifrt Fë'wMS, il ëmjporta ün
pâ\il]oh qu’il
avait demandé ; il en connaissait
l’emplDi et voulait
aussi atboref sSs cduleUtS ; il dvait cliUisMé damier
rOUgC ët blanc/après aVoié reçu rassilVanéë qü’àübatiorl n’avait adopté ces ëoideUrs : il eût
été au-dessous de sa dignité de cbnitnettre une USürpâtioii de ce genre. À Un chef aussi puissant il fal¬
lait 11116 enseigne particuliôrë.
ëline autre
MM. Devaux et Borgella éprouvèrent un sèri'emént
de cèeUr réel èh voyàht le paVillon
national fuir à
fhorizon ; un bâtiment est ëncore la patrie. Seuls
désormais ait miHèu d’uiie peuplade de cannibales
dont ils ne connaissaient pas lé langage, ils
lé sort qUi leur était, réservé; ils
toutieur courage pour surmonter
pâreilie séparation.
ignoraient
avaient beséin dë
léà- regrets d’une
La baie de Taio-hae devint le théâtre d’unè Scène
digne des anciens navigateurs, lorsque, le 26 août
soir, l'Astrôlabé et la Zélée y laissèrent tomber
l’anére. A peiné les voiles furent-elles serrées,
qu’un
nombre considérable de pirogues se détachèrent de
divers points de la baie ; des bahdes dé jeunes fem¬
ait
mes, la tête ornée de fleurs
au
ou
de feuilles, portant
bout d’un bâton leurs vêtements,
vinrent a là
nage entourer les corvettes. ToUte cétte foule pous¬
sait dé longs éclats de rire et de grands cris de joie.
C’était bien là un spectacle extraordinaire. Qu’on
figure trois ou quatre cénts sauvages prenant
leurs ébats, en poussant des cris àsSOUrdîSsants.
Tous à f’envi, en nageâint avec grâcedéployaiën'li
se
ÎLES MARQUlSEy
leur agilité et la souplesse de leurs membres ; la mer
calme écumait, en quelque sorte, sous les efforts de
instant, d’interminables cris,
Ouoh, ouoli, ouoh, empêcliaient presque le comman¬
dement de l’oflicier de quart de se faire entendre.
Pour éviter l’envahissement du navire.par une
troupe aussi nombreuse, qui aurait immanquable¬
ment gêné la manœuvre, les fdets d’abordage, vaste
réseau qui enveloppe le .contour d’un navire^ oppo¬
sèrent leur barrière infranchissable à l’iutroduction
d’un ennemi de nouvelle espèce.
tant de bras. A chaque
Bientôt les navires
se
trouvèrent entourés d’une
les baigneurs, qui
le^ moindres saillies des corvettes.
Les factionnaires ne pouvaient suffire à contenir tant
de jeunes femmes perchées sur les rebords étroits
des bastingages, ou négligemment appuyées sur la
flexible muraille qui les excluait si brutalement.
Toutes imploraient du geste et de la voix une hospi¬
talité plus complète., et plus d’une tenta de violer la
consigne des sentipelles. Pendant plusieurs heures,
elles attendirent patiemment qu’on permît leur
introduction, témoignant parfois leur mécontente¬
ment par des murmures ; mais, le plus souvent, elles
tâchaient de charmer les étrangers par des chants
sans art, mais prononcés avec ensemble; le lende¬
main la scène changea d’aspept : réunies le soir sur
le rivage,, ces femmes entonnèrent un chant mena¬
çant, bien différent de celui de la veille, en l’accom¬
pagnant de gestes animés.. Elles s’étaient présentées
ceinture vivante,
avaient envahi
formée par
ou
NOUKA-HIVA.
113
embarcations des corvettes pour se rendre à
bord; mais on avait refusé de les recevoir^ et, .dans
aux
leur fureur, elles lançaient, sans
doute, des impré¬
cations sans nombre contre le commandant
français,
auteur du tabou prohibitif.
Au milieu de cette
agitation bruyante , on pouvait
aussi remarquer un peu de défiance et
d’inquié¬
tude; bien souvent le mot Moana avait été pro¬
noncé par les sauvages, sans
qu’on pût en com¬
prendre le sens.- Hutchinson, Anglais successeur
des Roberts, dçs Cabri et autres aventuriers
errants
dans ces îles, vint donner le mot de
l’énigme :
Moana est le nom du
jeune chef mentionné par le
chapelain Stewart. Avec l’âge, il avait justifié les es¬
pérances de ce missionnaire ; non-seulement il s’était
converti, mais encore il avait voulu engager son
peuple à embrasser le christianisme. Mais l’aversion
des Noukahiviens pour les missionnaires était bien
prononcée
« Laissez-nous
comme nous
.
sommes,
répondaient-ils aux exhortations de leur chef ; les
missionnaires ne peuvent-ils pas demeurer parmi
nous sans détruire nos
usages ? Les Happas et les
Taïpis ne nous attaqueraient-ils pas, s’ils nous
voyaient abandonner nos coutumes ? » L’opposi¬
tion fut si manifeste, au dire
d’Hutchinson, que le
pauvre Moana, ayant à opter entre son peuple et ses
croyances, préféra aller vivre près des missionnaires
des îles de l’Océanie :
Rarotouga fut, dit-on, le lieu
de refuge qu’il choisit.
Avant de partir cependant ,11 avait menacé-haute»
»
»
»
»
ÎLES MAUQUISES
114
de revenir un jour, à la tête
navires de guerre, pour les contrain¬
dre par la force à se convertir. Cet adieu n’avait pas
beaucoup effrayé la population ; mais, en voyant deux
navires de guerre entrer à la fois dans la baie, on se
souvint des promesses de Moana; aussi les naturels
demandaient-ils si leur ex-roi était à bord; Cette
question d’abord incomprise resta sans réponse, et
ment ses sujets endurcis
de plusieurs
ces
pauvres sauvages ne parurent
sur
les corvettes.
rassurés que lors¬
qu’ils eurent la conviction que Moana n’était point
Les chefs
,
Vavcti-Noui et
avaient
son absence; Pa-
succédé au pouvoir de Moana en
tini, cette fille de Keatanoui, qui avait tant séduit
Porter il y avait vingt-cinq ans , jouissait aussi d’une
grande influence^ en sa qualité de tante de Moana.
Belle encore, quoique déjà,âgée, elle justifiait la
mention particulière que Porter avait faite de ses
attraits dans sa narration. C’est à cette beauté re¬
marquable, disaient les Anglais établis sur l’île, que
lesTaïs doivent-l’état de paix qui règne entre eux et
les Happas; cette histoiré est assez romanesque,
dii reste, pour qu’on puisse en douter, malgré l’as¬
sertion de ces colons indépendants.
Un jeune chefdes Happas, ayant
beaucoup entendu
prit un beau jour la ré¬
solution d’aller la voir. Par une huit obscure, il fran¬
vanter la beauté de Patini,
exécution.
Bref, l’entrevue eut lieu, ils se plurent mutuelle¬
ment, et le chef des Happas devint un des époux
chit les montagnes et mit son projet à
ou
H5
NOUIÙV-IIIVA.
de Patini : car, à Nouka-Hiva, les mœurs sont tout à
fait l’opposé de celles des Turcs, et les femmes ont
le privilège d’ayoir plusieurs époux
la beauté de la fille de
légitimes. Ainsi,
Keatanoui, au rebours de
celle d’Hélène, a arrêté l’effusion du
sang, au moins
pendant quelque temps.
Les Français trouvèrent à Nouka-Hiva un
grand
nombre d'Européens, la plupart
Anglais, déserteurs
deç bâtiments ou condamnés échappés des colonies
pénales de l’Australiej fixés parmi les sauvages;
leur existence était assurée en
quelque sorte par
les concessions de terrains qu’ils avaient
reçues
des chefs. La culture des patates
douces, des igna¬
mes et du Taro, suffisait non-seulement à
leur
nourriture,.mais leur permettait encore.,d’en appro¬
visionner les navires marchands
ces
qui fréquentaient
parages. D’après Hutchinson, une douzaine de
navires étaient venus relâcher dans ee
port depuis
le commencement de
l’année ; il s’en trouvait en¬
deux sur la rade, toüs deux baleiniers et américâinsi Les navires de guerre paraissaient
plus ra¬
core
rement; lè dernier avait passé en 1835, c’était/e
Vincennesy qui était revenu voir les lieux qu’il avait
déjà visités en 1829.
L’expédition après avoir accompli d’intéressants
travaux, partit à son tour, mais le pavillon français
ne devait
pas tarder à reparaître dans les mêmes
lieux qu’il devait ensuite abriter
pour toujours.
Le brick le Pylade^ commandé
par M. Bernard,
,
vient clore la liste des bâtiments dont les
voyages
ÎLES MARQUISES
116
quelques détails intéressants. Ce brick ar¬
1810, et, dès l’abord,
il reconnut que le cbefYotété n’avait plus pour les
missionnaires français la bienveillance qu’il avait
manifestée pendant la présence de la Vénus. Flottant
entre les missionnaires anglais et français, son rôle
offrent
riva à Taouata le 29 avril
paraissait se borner à recevoir leurs cadeaux sans sc
soucier le moins du monde du but de leurs religieux
efforts; Yotété ne croyait plus à la loi du Tabou,
mais il n’en voulait suivre aucune autre; de sorte
que la vallée de Vaïtabou continùait, comme par le
passé, à présenter le spectacle d’un peuple peu dis¬
posé à changer ses incéurs èt ses croyances ; Maheono
jeune chefde la vallée considérable d’Hanatété, située
dans l’est de l’île Taouata, parut en revanche
mieux
disposé en faveur du nouveau culte. La vallée de
Poussy paraissait aussi dans les mêmes
M. Caret y avait
dispositions;
établi Sa demeure; mais en consul¬
tant les Annales de la
des missions J, on
foi, publiées par l’association
voit que le résultat des effort,s des
missionnaires sont à peu près nuis encore ; on citait
en
1841, trente-cinq baptêmes dans tout l’archipel.
Le 2 mai,
l’équipage du Pylade descendit à terre
Saint-Philippe. La première pierre
pour célébrer la
de l’établissement des missions fut posée, il reçut te
nom
de la reine Amélie de France. Un Te Deum fut
chanté ; l’autel placé dans les bois donnait à cette cé-*
rémonie un çaehet particulier ; le bruissement des
feuilles,' le bruit sourd d’une cascade, le fracas des
lames déferlant au rivage, les détonations de l’artil-
ou
NOUKA-IIIVA.
117
lerie du PyUide^ se joignirent aux chants religieux.
Yotété qui n’avait jamais encore assisté à pareille fête
était tojut éperdu; il s’écria que lui et son
mouraient d’admiration.
peuple
La fin de cette cérémonie fut surtout de son goût;
convié à dîner à
reux
bord, il retrouva les mets savou¬
qu’il connaissait déjà, et qu’il n’avait pas goûtés
depuis longtemps.
Le ‘Pylade, n’ayant pas aperçu de
mouillage sûr,
communiqua sous voiles avec les missionnaires de
Houapoou. Le chef de l’île, nommé Heato, .avait
non-seulement bien accueilli les missionnaires, mais
encore, il les avait.nourris et logés. Une maison ve¬
nait d’être açhevée, sur le plan qu’ils avaient donné,
et le commandant du Pylade leur acquit, moyennant
six livres de poudre, cinquante-six toises carrées
de terrain autour de leur demeure.
Le 5 mai,
le Pylade atteignit le mouillage de la
baie Taiohae ; il reçut immédiatement à bord la
visite des prêtres français établis sur cètte île, qui
annoncèrent que le chef, Moana,
était de" retour
lointaines. Il était , en, effet,
revenu prendre possession de son titre de chef, qu’il
avait abandonné pour aller se réfugier près des mis¬
sionnaires anglais, à Karotahga, et de là èn Angle¬
de ses pérégrinations
terre.
Malgré les dispositions de Moana à imiter TameaMea, le chef redouté des îles Sandwich, les indigènes
n’avaient pas changé d’habitudes. L’enceinte de la
maison des missionnaires était constamment violée,
îles
marquises
réprimer ces abus,
le commandant Bernard fut s’eriibosser à (leux en¬
ét leurs effets mis au pillage. Pour
cablures de la case de Moana, et exigea de ce chef
la
restitution des objets volés. On accorda la nuit
chefs pour délibérer, et le lendemain Tétat-
aux
major alla chercher la réponse, alors on vit descendre
lés habitants armés des montagnes environnantes. Le
de guerre, le bruit des tambours, les
explosions d’armes à leu retentissaient de toutes parts.
On eut bientôt la Certitude qu'un guet-à-pens avait été
projeté pour enlevér les officiers et les garder en ota¬
ge dans l’intérieur ; mais les dernières disp-ositions
de ce complot n’avaient pas été prises, et l’étatmajor put retourner à bord sans obstacles. On ac¬
corda jusqu’à cinq heures du soir pour se soumettre
àux injonctions qui avaient été faites, et pendant ce
temps, la mer fut déclarée tabou, ajin d’empêcher
son des conques
ï’arrivée de quatre cents Taïpis qui devaient venir,
faire irruption dans la vallée. A
quatre heures et demies Moana viht à bord faire
la restitution exigée, et le 4 mai, les Taïpis ar¬
rivèrent paisiblement au nombre de trois cents,
portés par dix grandes pirogues. Un même dîner
réunit à bord du Pylade les chefs de ces tribus
différentes ; dans cette réunion,, une paix géné¬
par mer, pour
rale fut cimentée entre toutes les tribus. Des exer¬
cices à feu et des fusées qui excitèrent, à bord et à
terre, dès cris prolongés d’âdmiration, célébrèrent,
quelque sorte, cette journée solennelle; Le
grand prêtre dès Taïpis ne put s’empêcher de dire,
en
ou
NOUK\-HtVA.
119
dans l’état de profond étonnement, où il se -trouvait,
que lès étrangers étaient .de§ hommes, tandis que
les'Noukahiviens n’étaient que des rats et des souris
auprès d’eux.
Le chef .Maheatété, de la tribu des Taïoas, accom¬
pagna le brick jusqu’à l’entrée de la baie 'Akani,
qui fait partie de-ses domaines ; il fit alors ses adieux
au
Pylade, qui retourna à Vaïtahou où il retrouva
tout en bon- ordre,.
contient les détails de la prise de
possession, au nom cleJa France, de ces terres si
peu connues naguère, vient clore le résumé de leur
histoire, telle qu’on la trouve dans le récit des vdyageurs. Nous croyons devoir le reproduire textuelle¬
ment
car ce document signale le commencement
d’une nouvelle ère pour l’archipel Noükahiva, et
Le Rapport qui
,
doit former la base de son histoire future.
Rapport adressé par le contre amiral du PetitrTliouars
à M, le ministre de la marine et des colonies, sur la
navigation de la frégate là Reine-Blanche, après' son
départ de Valparaiso, et sur la prise de possession de
l’at'clüpel des îles Marquises.
,
Baie de Taîohae, frégate la Reine-Blanche, le 18 juin 1842.
pressés d’arriver aux
Marquises, nous gouvernâmes directement sur l’île
Fatou-Hiva (la Madeleine), la plus méridionale dut
groupe sud-est de cet archipel. Nous arrivâmes en vtte
«
En partant de Valparaiso,
ÎLES MARQUISES
120
de cette ile, le 26 avril; le 27, nous en visitâmes toute
la côte occidentale et nous eûmes quelques relations
avec
Cette île qui contient, assuredix-huit cents habitants, n’offre
les indigènes.
t-on , de quinze à
qu’un mouillage en pleine côte, toujours dangereux
et fréquenté seulement par les baleiniers que le be¬
soin de provisions force à y relàcher.-Le
au ma¬
tin, nous étions sur la côte occidentale de l’île Taouata(la Christine ), où nous fûmes contrariés .par
dès calmes qui se prolongèrent assez avant dans la
journée; ce ne fut qu’à trois heures que nous attei¬
gnîmes le mouillage de la baie de Vaïtahou.
A peine étions-nous à l’ancre sur cette rade, que
nous reçûmes la visite de M. François de Paule, su¬
périeur de la mission établie en cette île ; mais ce ne
fut que le lendemain que le roi Yotété vint à hordjj
accompagné du révérend supérieur de la mission ,
qui voulut bien nous servir d’interprète. Le roi pa¬
rut enchanté de mç revoir, et me dit qu’il serait
venu à bord la veille, dès que la frégate avait été
aperçue,-s’il n’avait pas craint que nous fussions
Américains. Il m’apprit alors qu’il y avait environ
quatremois qu’une baleinière, appartenant à un bâti¬
ment de pêche des États-Unis, ayant perdu son bâti¬
ment en chassant une baleine, était venue, après
plusieurs jours de mer et de souffrances, étant sans
vivres, relâcher à l’île Fatou-Hiva, où elle avait été
accueillie à coups de fusil, et où elle avait perdu un
homme par suite de cette attaque imprévue. Repous¬
sés de l’île Fatou-Hiva, ces marins avaient repris le
*
ou
NOUKA-HIVA.
121
large et étaient arrivés à l’île Taouata, où le roi ne
les avait pas beaucoup mieux reçus ; car il les, avait
dépouillés de leurs.vôtements, et leur avait même en¬
levé leur baleînièi’e.
Depuis cette époque, les marins américains ayant
trouvé à s’embarquer sur un baleinier venu en relâ¬
»
che, protestèrent, avant leur départ, contre les actes
de piraterie dont ils avaient été les victirnes, et me¬
nacèrent Yotété de la vengeance de leur
gouverne¬
ment. Yotété, éclairé
depuis par les missionnaires et
par les capitaines venus en relâche dans la baie de
Vaïtahou, conçut de vives inquiétudes sur les suites
que pouvait avoir pour lui cette mauvaise affaire, et
il était encore sous l’impression de ces alarmes lors¬
qu’il vint me voir. Il me piâa de le protéger et de
débarquer, lorsque je partirais, une partie de mbn
équipage et des canons de la frégate. Je lui répondis
que j’y consentirais, s’il voulait reconnaître la sou¬
veraineté de Sa Majesté Louis-Philippé et prendre le
pavillon français. Il accepta avec empressement ces
propositions i et nous convînmes que la déclafation
de prise de possession aurait lieu le 1®''
mai, jour de
la fête de. Sa Majesté
Louis-Philippe, et qu’aussitôt
le pavillon français serait arboré sur l’île Taouata.
n Toutes nos
dispositions furent promptement fai¬
tes, et le 1“ mai, à dix heures, je me rendis à terre,
accompagné de l’état-major général et d’une partie de
celui de la Reine-Blanche. Une garde de soixante
hommes nous avait précédés pour rendre les hon¬
neurs à nos couleurs
nationales, lorsque, après la
ÎLES MAnOÜISES
déclaration de prise de possession que j’allais faire
au nom du
roi en présence du roi Yoteté, des princi¬
d’indigènes, elles
fois, sur le
paux chefs et d’un grand concours
seraient déployées, pour la première
groupe sud-est des îles Marquises.
)) Arrivé sur les lieux, je fis ouvrir un ban, et ayant
pris la parole, au nom du roi, je déclarai la prise
de possession de l’île de Taouata et du groupe du
S.-E. des îles Marquises. Le pavillon fut hissé aussi¬
tôt; nous le saluâmes de trois cris : Yive le roi! vive
la France! qui furent suivis de trois décharges de
mousqueterie faites par la garde d’honneur et par
des fanfares exécutées par toute la musique. La fré¬
gate la Reine-Blanche, mouillée à petite distance du
rivage et entièrement pavoisée, prit également part
à cette cérémonie, en répondant à nos acclamations
par une salve de vingt et un coups de canon.
»
Les habitants, réunis,en grand nombre, mani¬
également leur joie par des acclamations
bruyantes et répétées, et tous me demandèrent de
festaient
mettre des canons à terre.
suite chez le roi, où
Nous nous rendîmes en¬
l’acte de ^reconnaissance dé la
souveraineté de S. M. Louis-Philippe et «celui de la
prise de posssession furent immédiatement signés.
» Le même
jour, nous fixâmes, avec le roi Yotété,
le lieu de la baie où notre établissement serait fondé,
et nous entreprîmes, sans perdre de temps, les tra¬
vaux nécessaires à la construction des logements et
magasins. De jour en jour, depuis cette époque, ces
travaux prirent une plus grande activité; les marins
ou
NÔUKA-MiyA.
423
evLSOjhs, à terre poür prendre
part à nos opérations d’établissertient, rivalisèrent
de là Reine-Blanche,
de zèle avec les marinàdela 420° compagnie destinés
former la garnison.
baraque destinée au logement: de la
garnison et celle des vivres, que j’avais fait construire
à bord, peridant notre traversée, en venant de Valparaiso, étaient achevées, ainsi que le four et un ma¬
gasin à poudre; l’établissement commença à s’admi¬
nistrer par lui-même.
Dans une course que j’ài faite, le 5 mai, à la
baie de Hanamanou, île Hivaoa .Qa Dominique), j’ai
>)
Le 22, la
»
obtenu la reconnaissance de la souveraineté du roi
par les chefs principaux de l’île, qui nous ont de¬
mandé à prendre le pavillon français et à , recevoir
garnison, ce quej’ai promis d’accorder lorsqu’ils
auraient construit pour nous une case de vingt
mètres de long sur, huit mètres de large. Ayant
une
tracé cette case, les trois tribus qui occupent la baie
se sont
imnaédiatement mises à l’œuvre pour satis¬
faire à ma demande.,
»
nure
Tout semblait prendre, à Vaïtahou
une tour¬
favorable à nos intérêts et nous promettre ùn
prompt succès, lorsque, le 22, au moment où je me
disposais à quitter la baie pour me rendre à l’île
de Nouka-Hiva, un homme qui passe pour être l’in¬
strument aveugle des volontés du roi menaça de
tuer, s’il ne quittait pas aussitôt la baie de Vaïtahou,
un
Espagnol que j’avais fait venir d’une baie située
au vent de
l’île pour nous servir d’interprète à l’êta-
ILES
124
MARQUISES
Instruit de ce fait par l’Espagnol luimême^ il me parut que cette menace avait été jaite
blissement.
pour voir jusqu’à quel,
pouvoir.
point nous étendions notre
Je me rendis aussitôt chez le roi,
»
où ayant fait
venir l’homme coupable, je lui déclarai en présence
permettait la
du roi Yotété que si, à l’avenir, il se
moindre insulte contre les hommes de l’établisse¬
ment, ou
même contre ceux que je pourrais em¬
ployer, je le ferais embarquer, et qu’il ne reverrait
jamais son île. Il ne me parut pas très-effrayé de ma
menace, et deux jours après, il poursuivit un An¬
glais que j’avais fait venir de l’île de Hivaoa pour
faire de la chaux, et l’attaqua dans le jardin même
du supérieur de la mission, qui, étant survenu,
empêcha qu’il .ne fût tué. Cet événement se passait
au moment du coucher du soleil ; je n’en fus informé
qu’un peu tard; mais, dès le jour, je me rendis chez
le roi, que je ne trouvai plus
il était parti avec
toute sa fainille pour aller pleurer un mort, me
dit-on; mais, bientôt, j’appris qu’il s’était caché’dans
une baie voisine, ce qui me confirma dans l’opinion
où j’étais que ces insultes répétées avaient été provo¬
quées par lui.
J’envOyai une embarcation à la recherche du’roi ;
»
elle revint sans l’avoir trouvé où on assurait
qu’il
était allé. Je fis venir alors son neveu, jeune homme
qui parle bien l’anglais, et je l’engageai à aller dire
à Yotété que s’il ne paraissait pas, je ne le considé¬
rerais plus comme roi, et que je me ferais roi moi-
ou
NOUKA-HIVAr
125
même à sa place.
Cet indigène alla en dfet à la re¬
cherche de Yotété, qu’il trouva caché tout près dans
le ravin boisé de la petite baie (FHanamiliai ,-située
sur
la même rade. Le roi
cependant refusa de l’ac¬
compagner , et me fit dire qu’il ne consentirait à
revenir qu’autant que le révérend supérieur de la
mission irait lui-même l’y engager, ce qui eut lieu
aussitôt; M. François de Pau le ayant bien voulu
s’exposer à remplir cette mission, il nous ramena
lé roi', sa femme et son fils aîné. Le roi Yotété
confessa ses torts et dit qu’il s’était caché parce
qu’il avait eu peur. Je lui reprochai son manque de
confiance en moi, et lui dis que la faute d’un homme
tel que celui qui était coupable ne devait nullement
l’inquiéter, à moins qu’il n’eût agi par son ordre.
Je lui déclarai alors que j’exigeais qu’il me le
livrât et que je le garderais quelque temps à bord
pour le punir, mais qu’il ne lui serait fait aucun
mal ; j’annonçai ensuite au roi l’intention où j’étais
de garder son fils en otage jusqu’à ce qu’il eût rem¬
pli cette condition. Il parut alors trés-afiligé de ma
résolution, mais il se rendit à terre avec l’intention
apparente de me- satisfaire.-Nous devions appareiller
le même jour, je retardai notre départ pour lui
donner le temps d’envoyer le nommé Panaau, ce
qu’au bout de deux jours il n’avait pas encore fait.
Alors, pressé par le temps, craignant que quelquesuns des bâtiments de ma division ne fussent
déjà ar¬
rivés à la baie de Taiohae (îleNouka-Hiva), j’appareil¬
lai pour venir ici, emmenant comme
otage le jeune
»
ÎLES MARQUISES
126
moi
TimaOj fiis^îné du roi. Il était essentiel pour
d’avoir cette garantie, le nommé Panaau étant un
ti’ès-raauvais sujet, très-dangereux, et capable de
commettre toute espèce de crimes.
»
Je ne me suis
point éloigné de Vaïtahou sans
éprouver quelques regrets d’ètre obligé de partir
si
promptement; cependant je laissais M. le capitaine de
corvette Halley dans un poste suffisamment fortifié
contre un coup de main, avec des hommes bien ar¬
més et capables de battre à eux seuls tous les habitants
de Taouata. Cette île qui, encore en 1838, contenait
de onze à douze cents habitants, n’en a pas aujour¬
d’hui plus de sept à huit cents en tout ; il y a cette
c’est qu’en 1838, il n’existait
que très-peu d’armes à feu sur cette île, tandis qu’aujourd’hui il n’y a pas un indigène qui ne possède au
moins deux ou trois fusils. Il n’y a pointa craindre
avec ces habitants une attaque de plein jour ni à
force ouverte, mais on peut redouter un assassinat
par surprise, où le feu, si une surveillance active
n’empêche pas une tentative de ce genre de réussir.
En partant de Yaïtahou, nous emmenâmes avec
nous le révéreriid père supérieur de la mission, qui,
depuis plus de quatre mois, était sans nouvelles des
différence pourtant,
»
missionnaires de Nouka-Hiva et de Houapoou, qu’il
savait d’ailleurs très-exposés aux brutalités des indigè¬
nes deces deux
îles; il désirait vivement savoir ce qu’ils
d’un autre côté, j’étais con¬
vaincu, par l’influence morale qu’ont déjà acquise
nos missionnaires parmi les naturels, que la présence
étaient devenus; et,
ou
NOUKA-HIVA.
127
de M. François de Paule à bord de la
frégate ne
pouvait qu’être favorable au succès de la, mission que
j’avais à remplir; et en elfel je ne me trompais pas,
comme le verra
vont suivre.
Votre Excellence
par les détails qui
Nous allâmes, en premier
lieu, nous présenter de¬
Hakahaou, où demeure le roi de Houapoou; j’expédiai un canot à terre et j’appris, à son
»
vant la baie de
,
retour, que M. Caret et les missionnaires qui étaient
avec
lui sur cette île, avaient été forcés de
s’embar¬
il y avait à peu près trois mois, et qu’au mo¬
ment de leur
départ ils avaient été pillés.; enfin, que
ce n’était
qu’avec peine qu’ils avaient pu s’échapper
sains et saufs. Nous apprîmes encore
que leur mis¬
sion n’était cependant pas restée sans
succès, qu’ils
avaient fait dix ou douze
prosélytes que' leurs com¬
patriotes ne pouvaient arracher à la,fpi qu’ils avaient
embrassée, et que, parmi eux, se faisait surtout re¬
marquer une ancienne grande prêtresse.
Pressé de suivre ma mission, je ne
pus pour le
moment porter secours à nos
coreligionnaires, et j!ajournai ce projet à l’arrivée du premier bâtiment
qui nous rallierait.
» Le lendemain 31
mai ,'nous mouillâmes dans la
baie de Taïohae, où aucun des bâtiments
que j’atten¬
quer,
»
dais n’était encore arrivé; Je fis aussitôt dire au roi
devenir à bord, et il arriva sans se faire attendre.
Après avoir causé quelques instants avec lui par l’in¬
termédiaire de M, François de Paule,
je lui proposai
Français,
de reconnaître la souveraineté du roi des
ÎLES MARQUISES
1528
et je
lui promis de mettre une garnison dans sa baie
s’il y consentait; de plus ^ je
m’engageai, à forcer la
tribu de Taioas à faire la paix, et à lui rendre sa
surprise. Le roi
s’empressa d’accéder à mes propositions ; il fut con¬
venu que j’enverrais le lendemain chercher les chefs
principaux de Taioas; que la paix se ferait à bord en
présence, et qu’aussitôt tous déclareraient en¬
semble par un acte -authentique la souveraineté de Sa
Majesté Louis-Philippe. Ayant en effet envoyé un ca¬
femme qu’ils lui avaient enlevée par
ma
de Taioas à venir faire la paix
sous ma médiation, ils se rendirent à mon invita¬
not inviter les chefs
tion, et arrivèrent à bord
1«'' juin.
»
de très-bonne heure le
Tous les chefs principaux des
deux baies ayant
consenti à faire la paix, se donnèrent la main en si¬
aussitôt l’acte de
gne de réeonciliation, et on rédigea
reconnaissance et de la souveraineté de Sa Majesté
Louis-Philippe, roi des Français, que tous sigrièrent
avec nous. Il fut ensuite convenu que la déclaration
de prisé de possession aurait lieu en grande céré¬
monie dès le lendemain, à onz'e heures du matin,
et que la pavillon serait aussitôt arboré sür le mont
Touhiva, situé au sud de la baie de Hakapéhi. Lé roi.
s’empressa alors de me céder en toute propriété pour
la France, par un acte authentique émané de sa
volonté, le mont Touhiva pour y faire un port, et
toute la baie pour y fonder les établissements qui
nous seraient utiles, et il me déinanda avec instance
que je lui fisse délivrer un pavillon, pour l’arborer
ou
NOUKA-HIVA.
sur sa maison au moment
429
même où nos couleurs na¬
tionales seraient déployées sur le mont
Touhiva, lors
prise de possession,^ - ’
Le 2 juin, à dix
heures, je quittai la ReineBlanche, accompagné de l’état-major général et d’une
partie de celui de la frégate, et nous nous rendîmes
de la déclaration de
»
à terre, où le roi vint se
joindre à nous. Il était suivi
des chefs principaux de la
haie, de ceux des Taioas
et de la trihu des
Happas. Arrivés sur le mont
Tou-
hiva, nous y fûmes reçus par M. le'
capitaine de
corvette Collet.
Ayant fait ouvrir un haù, je pronon¬
çai au nom du roi, la déclaration de
prise de pos¬
session de Nouka-Hiva et des îles du
groupe nord-ouest
qui en dépendent. L’acte authentique de la
prise de
possession fut dressé immédiatement après la céré¬
monie, et signé par tous les chefs.
» Les
transactions-terminées ,^ les chefs des Taioas
me prièrent de leur donner
un
pavillon pour açhorer
sur leur
baie, où ils demandèrent à être reconduits.
Je leur accordai un
pavillon, et je leur fis distribuer
quelques présents. Ils partirent ensuite très-satisfaits
de l’accueil qu’ils avaient
reçu, pour la baie d’Hakapéhi, où ils résident. En témoignage dé leur re¬
connaissance, ils m’envoyèrent, par le retour du
canot, des cochons en présent.
,
»
Dès le même jour,
nos tentes
dans la baie d’Hakapéhi, au
furent dressées
pied du mont Touhiva,
où doit être
placé un fort dont j’ai ordonné la con¬
struction et auquel j’ai donné le nom
de Collet, en
commémoration du contre-amiral de ce
nom, père
,
9
ÎLES MARQUISES
130
du capitaine de corvette
et à
Collet, destiné à le fonder
le groupe du nord-
le commander, ainsi que
ouest des îles
Marquises.
compagnie fut
immédiatement débarquée pour ÿ tenir garnison.
Les travaux d’établissement commencèrent aussitôt,
et depuis ils ont été continués avec une ai’deur qui
La
»
deuxième section de la 120“
ralentie un instant.
L’équipage de la frégate/a Reine-Blanche envoie
ne s’^est pas
»
chaque jour tous ses ouvriers
d’hommes nécessaires pour employer
d’outils dont nous pouvons disposer pour hâter
et les corvées
le peu
de chaque profession
roi Moana nous a accueillis avec un em¬
les travaux.
»'
Le
de
pressement remarquable ; il a changé
nom avec
M.' Collet ; espèce de contrat en usage parmi les Po¬
lynésiens, qui fait de celui auquel on
son
norii un autre
donne
soi-même. Nous lui avons fait présent
d’épaulettes de
Il porte tous
vêtements avec aisance, et s’est montré trèsreconnaissant de nos bons procédés. Il nous a donné
échange douze arbres à pain magnifiques et six
cocotiers. Avec ces,matériaux, que nos charpentiers
sont occupés à mettre en œuvre, j’espère quebienlôt
pourrons disposer d’une baraque de vingt mètres
uniforme rouge, d’une paire
colonel, de chemises, d’un pantalon.
d’un
ces
en
nous
de long sur sept ou
huit de large; on continuera à
les maté¬
trouvé
augmenter les constructions à mesure que
riaux nous arrivèrent; des indigènes nous
de la chaux, et le commandant Collet ayant
fabriquent
ou
une
NpUKA-HIVA.
131
prgile propre,à. faire ,des briqvies, j’ai
rance
fondée que nous;pourrons
tuiles et des briques en
l’espé¬
.arriver à faille des
quantité suffisante pour les
-4, la corvette /a rnompliante est arrivée et a mouillé en rade, venant de
Valparaiso, et, en deimier lieu, des îles
Gambier,
où elle est allée
porter les présents de la
reine; ils
besoins de l’établissement. Le
ont été
accueillis
avec
enthousiasme et reconnais-:
le l'oi et toutes les populations de ce
groupe;
le commandant et
sance par
assisté à
l’état-major de la Triomiphanle ont
l’inauguration de la cathédrale des îles
Gambier; ils racontent des choses merveilleusés de
îles où, en effet, il
paraît que les efforts de nos
ces
missionnaires
complet.
»
vous
ont
été couronné du succès le
Dès l’arrivée de la
Triomphante,
le sayeji. Monsieur le
plus
qui, comme
Ministre, a përdu son
commandant, M. Baligot, dans sa traversée de Brest
à Rio-Janeiro,
j’ai nommé q 'ce commandement
M.
Postel, second de la Reine-Blanche, et
y ai emharqué M. Cellier de Starnor ;sur la frégate , où- il
commande la batterie, de la 460°
compagnie des
équipages, qui précédemment était commandée
par
M. Sevin, lieutenant de
vaisseau^ aujourd’hui devenu
second de la frégate
par suite du débarquement de
M. Postel.
»
Le détachement d’artillerie
arrivé sur la Triom¬
phante est dans la meilleure situation
possible et est
qui le com¬
animé d’un très-bon
esprit; M. Rohr,
mande, montre un grand zèle pour son service.
ÎLES MARQUISES
432
Confoi-mément à vos instructions, j’ai divisé ce
»
chacune
de la moitié des canonniers d’artillerie de la marine
et de là moitié des ouvriers delà même arme ; la pre¬
mière section, commandée par M. Rohr, est placée
ici sous les ordres de M. Collet ; la deuxième est
partie sur la Triomphante pour se rendre à ceux de
détachement en deux sections, composées
M.
Halley, à Vaïtahou.
Le 7, nous avons reçu
»
le navire le Jides-César, ex¬
pédié par M. le commandant Buglet, en vertu des
ordres que je lui avais laissés; il nous apporte huit
mois dè vivres pour le personnel des deux établisse¬
ments, ce qui me permet d’en assurer la subsistance
jusqu’au 1" janvier pi'ochain, et d’aligner jusqu’au
même jour les vivres des deux corvettes la Boussole
et l’Embuscade, qu’il est urgent de laisser ici au
moins jusqu’à ce que tous les logements et magasins
d’approvisionnement soient terminés.
Le 9, voulant consolider la paix entre le roi
Moana et les chefs des Taioas, qui, malgré le traité
conclu à bord de la Reine-Blanche, retenaient tou¬
jours la femme du roi, je m’embarquai un jour, ac¬
compagné de Moana et du révérend supérieur de
»
la mission de l’île de ïaouata, et nous
baie d’Hakapéhi, ou ils résident.
allâmes à la
A notre arrivée,
aperçûmes le pavillon français qui flottait sur
la maison du vieux chef Mahéatité. Nous fûmes trèsbien accueillis, non-seulement des chefs qui déjà
nous
la frégate, mais
encore de toute la population; elle nous accom-
avaient passé deux jours à bord de
ou
133
NOUKA-IUVA.
pagna dans notre proinenade au milieu d’une ma¬
gnifique vallée d’une largeur variable de 3 à 3j4=
de mille environ, et d’une profondeur de cinq à six
milles
au
moins. Cette vallée est. encaissée entre
des murs,
de mille à douze cents mètres d’élévation. Le sol,
deux immenses montagnes à pic comme
s’éloignant de la plage, va en s’élevant par une
en
pente si insensible qu’il paraît presque uni ; au mi¬
lieu de la vallée, coule un ruisseau abondant, et de
chaque côté, jusqu’aux montagnes, le.terrain est cou¬
a
pain entremêlés de coco¬
tiers et de pandanus, de bananiers et de quelques
champs cultivés én patates douces et en tabaê.
De distance en distance, nous trouvions des cases
où on nous engageait à nous arrêter et où l’on nous
vert d’une forêt d’arbres
»
offrait des
cocos.
Nous trouvâmes enfin
la reine
Moana dans.une de ces cases; ûn nous la fit connaî¬
tre. Je l’engageai à nous
accompagner à notre retour
;
elle me le promit d’abord, mais un indigène
qui
était auprès d’elle la fit se rétracter. Nous la quittâ¬
mes ,
et nous continuâmes à nous enfoncer dans la
vallée, pour aller voir un vieux chef nommé Tournée,
qui, étant malade, n’avait pu venir au-devant de
nous. Nous le rencontrâmes dans sa case,
couché et
souffrant beaucoup d’un rhumatisme aigu. Nous n’é¬
tions là que depuis peu d’instants, lorsque la reine
vint nous y rejoindre ; jé lui fis de nouvelles instan¬
ces et lui
donnai
quelques présents, mais tout fut
inutile, elle persista dans son refus. Nous retournâ¬
mes alors vers la plage, et nous nous arrêtâmes de
134
ILES MARQUISES
nouveau
à la case où nous
l’avions rencontrée la
première fois. Elle y revint bientôt; mes instances
réitérées n’eurènt point un meilleur succès ; mais
M. François de Eaule, lui ayant parlé pendant quel¬
que temps, parvint à la décider à revenir avec son
mari; Moana s’approcha alors de sa femme à la¬
quelle il n’avait encore rien’dit' : dans cë moment,
toute
la populatipn lit un
cri qui nous donna lieu
leur réunion; c’était
de penser qu’elle's’opposait à
tout le
contraire. M. François nous expliqua qu’ils
avec sa
femme, afin qu’il lui parlât en toute liberté ;
avaient voulu, par délicatesse, qu’on laissât le roi seul
peü d’instànts après, la reine se leva; elle fut suivie
par son mari, et tous deux, la femme marchant la
première dans le sentier, prirent lé chemin de la
plage. Dès cet instant, tous les ifidigènes se levèrent
ét smvirent, en jetant des cris d’approbation'et en
manifestant leur joie par mille démonstrations étran¬
ges : c’était une
véritable fête improvisée. Cetévéne-
dû à notre révérend mission¬
naire, est en lui-ihême extrêmèment heureux, en
ce qu’il consolide la paix entre les Taibas et les
Tais, dont Moana est le roi ; déplus il aSsiire éga¬
lement la paix de toute l’île : car la princesse, Tàïpi
par naissance,'est chez les Ta'ipis l’héritière dupo.ùvoir suprême, par l’adoption qu’elle a faite du fils du
inent , dont le succès ést
chef de cette tribu. Sa réunion avec Moana assure
donc à ce dernier la souveraineté entière de l’île , et à
nous la
tranquillité et le temps nécessaires pour accoüpeuplades à notre'do'raination., â notre ci-
umer ces
ou
NOUKA-HIVA.
135
vilisation et à nos mœurs, ce roi Moana nous étant
tout dévoué.
‘
Ces transactions
terminées, nous revînmes à la
baie de Taïohae, oît, lé lendemain, des tribusenliiôres
vinrent de l’intérieur nous apporter des présents
cochons et en cocos'. Ces manifestations sont, m’a
en
assuré M. François, les signes les plus certains de la
reconnaissance de notre souveraineté, d’où il suivrait
établis ici de la manière la plus
complète possible et la plus rassurante pour l’avenir
que nous sommes
de notre colonie.
»
Le Jules-César m’ayant amené un étalon et deux
juments pleines, j’ai cru devoir faire présent de l’é¬
talon au roi Moana', qui continue à se montrer
généreux et dévoué à nos intérêts; je suis convaincu
d’ailleurs que.ce titre, de propriété ne portera aucun
préjudice au projet que j’ai formé d’établir la race
chevaline dans ces îles. J’ai également fait venir des
ânes et des ânesses pleines, pour servir au transport
de l’eau des ruisseaux à nos camjps, service qui, sous
cette latitude,
est beaucoup trop pëniblô pour nos
hommes, surtout à l’établissement de Vaïtahbu, qui
malheureusement est très-éloigné de la seule source
qui existe dans la baie, fâcheux inconvéniént qu*il
n’a pas été possible d’éviter.
Le il, la cornettelaTriomphante a mis à la voile
pour aller à Vaïtahou porter le détachement de ca*nonniers et d’ouvriers d’artillerie de marine, déstiné
à servir sous les ordres dé M. le commandant Halley.
Elle était également'chargée de lui faire un versement
»
136
ILES
MARQUISES
de deux mois de vivres, à cent hommes, et celui de
quelques animaux nécessaires à l’établissement, .pour
y commencer un
troupeau capable, lorsqu’il sera
plus complet, de parer aux graves inconvénients qui
pourraient résulter de la perte d’un des bâtiments
chargés de vivres pour T approvisionnement de la
garnison.
En se rendant à Vaïtahou^ la Triomphante doit rarnener le révérend père François, dont le dévouement
nous a été si utile jusqu’à présent. Elle a encore
pour mission, d’après la demande de M. François,
d’essayer d’enlever.de L’île Houapoou les prosélytes
que le révérend père Caret n’a pu enlever avec lui en
s’en allant. Je n’ai pas cru devoir refuser de rendre
ce service à la mission. Le succès peut avoir d’impor¬
tants résultats pour son progrès, et par suite pour
notre établissement lui-mème. J’ai en conséquence
donné l’ordre au commandant Postèl de se présenter
devant la baie de Hakapoou, déjà visitée par nous, et
de tâcher d’embarquer les prosélytes.qui s’y trouvent,
pour les porter ensuite à Vaïtahoù, d’où je lui ai re¬
commandé de revenir du 20 au 25 au plus tard.
Le meilleur appui que l’on puisse donner à nos
établissements, et le seul necessaire, est de faire sé¬
journer sur rade des bâtiments de guerre ; il est même
urgent d’en maintenir constamment un à Vaïtahou,
et un second à Taïohaè, jusqu’à ce que nos établis¬
sements soient achevés et que nos mœurs aient com¬
mencé à faire.impressioji sur ces populations, ce qui,
je l’espère, ne peut être très-long, surtout ici ; le roi
»
»
ou
NOUKA-1H.VA.
montrant fort enclin à la
se
l’entretenir dans ces bonnes
137
civilisation, il suffira de
dispositions, chose facile
en lui faisant de
temps à autre des présents, surtout
de ceux qui peuvent favoriser son
penchant pour nos
goûts et nos mœurs, tels que des meubles pour orner
une petite maison à
l’eüropéenne qu’il vient de faire
bâtir, des vêtements pour lui et pour sa femme. Déjà
le roi est vêtu en colonel et porte des souliers
; étant
après le coucher du so¬
leil, pour assister à la représentation d’une petite
pièce que l’on jouait, il a vu des matelots habillés
en femmes, et aussitôt-il nous à
priés de faire faire
des robes semblables pour sà femme, ce
que nous
nous sommes
empressés de faire, convaincus quê cës
moyens sont les plus puissants sur eux pour nous les
attacher : en leur créant des besoins, nous nous ren¬
resté à bord avec sa femme,
dons nécessaires.
B
Je
suis, etc.
»
^
.
>
.
-
Le contre-amiral commandant en chef la
s tation
navale d^ l’océan Pacifique.
.
»
A. Dupetix-Thouars. »
ILES
MARQUISES
CHAPITRE II.
Géographîeg
Description des lieux. — Statistique. — fevigation. — Climat. — Température.
•
'
-
—
Productions du sol.
L’archipel des îles Nouka-Hiyà, compris entre|les
30' de latitude méridionale, et les
141° et 143“ 6' de longitude à l’occident du méri¬
dien de Paris, s’étend dans la direction du nord-ouest
au sudrest, sur un espace dont la plus grande lon¬
•
7“ §5' et les 10“
vingt-quinze milles
gueur est d’environ, cent quatre
marins, et la plus grande largeur de quarante-huit
milles. 11 se divise en deux groupes., celui du sud^
est découvert par
ouest
MendanaetCook, et celui du nord-
dont la connaissance est due aux
Ingraham et .^Marchand.
capitaines
aperçoit à une
vingtaine dé lieues de distance, présentent en gé¬
néral de hautes chaînes de montagnes, s’élevant de
mille à douze cents mètres au-dessus du niveau de la
mer et dirigées dans le sens de la plus grande lon¬
gueur des îles. De. la cime au rivage, un terrain ac¬
Vues de la
mer ces
îles qu’on
cidenté étale alternativement les arêtes vives et nues
des sommets, des déclivités remarquables, des gor¬
ges
en
profondes qui s’épanouissent en riantes vallées
s’avançant vers la mer, et sur divers points de
ou
139
NOÜKA-HIVA.
belles plages blanches, presque toujours peuplées.
La végétation, rare sur les
hauteurs, grandit dans
déploie de riches massifs à mesure
qu’elle descend vers le littoral. Dans les plaines qui
entourent la hase des monts, près du sable du rivage,
des cocotiers, au tronc svelte et élancé, détachent
leurs têtes panachées au-dessus des arbres au feuil¬
lage plus sombre et plus touffu.
Après une longue traversée, l’oeil, charmé par la
nouveauté de la scène, erre des pirogues accourues
en foule à la côte
agreste,qui leur sert d’abri, de la
mer bleue aux collines
verdoyantes, et s’arrête enfin
aux saillies
anguleuses des'pics les plus élevés d’où
parfois descendent de belles cascades jetant leurs
eaux brillantes comrne une
écharpe sur les parois
des rochers perpendiculaires. Il distingue aussi des
édifices isolés, découpant sur le ciel leur forme quadrangulaire , et bientôt il reconnaît les fameuses for¬
tifications décrites par Porter, espèce de maisons de
refuge placées sur des points culminants. Ces édi¬
fices., conimé les manoirs de la féodalité dominent
et surveillent les alentours,- donnent asile et
protec¬
tion aux indigènes dans leurs guerres.dévastatrices.
Douze îles, îlots, ou rochers, y compris un attolon de sable, composent la totalité de
l’archipel;
oinq sont contenus dans le-groupe du sud est. Ce
sont,, en allant, du sudaü nord, les îles Fatan-Hiva,
les ravins, et
,
,
Taouaia, Motcoie, Hiva-oa, et le rocher Fetou-Hmkou.
Le groupe du nord-ouest
comprend les îles HouaPoou, Nou-Hiva 'm ISmka^Hiba, Houa‘Hmm,\^& ro-
ÎLES MARQUISES
140
46S îles Hiaouel Fetôu-ou-Hou, et un
chers
attblori de sable appelé Ile de Corail.
Près de vingt lieues
séparent ces deux groupes j
dont l’aspect, la végétation et les productions sont
même race d’hommes,
soumis aux mêmes mœurs et au même langage, ils
ne sauraient être séparés; la constitution des terres
et celle des autochtones en font un archipel unique
les mêmes. Habités par la
auquel les naturels donnent le nom de Nouka-Hiva
par extension.
Groupe du Sud-Est.
ILE
'
'
FATOUrHIVA
'
■
OU FATOUHIVA.
'
.
•
'
'
>
Cette île, la première qui ait été.aperçue parMen-
dana, fut nommée par lui Magdalena. C’est près de
la pointe sud-est qu’eut lieu la première entrevue des
espagnols avec environ quatre cents naturels , venus
dans soixante-fdix pirogues (1), entrevue qui fut
bientôt suivie, comme on l’a vu, d’une décharge de
coups de fusils. Le capitaine Brown, du Buttenuortli,
signale un rocher ayant l’apparence d’un navire, à
cinq lieues dans le nord-est de cette pointe, mais
aucun autre navigateur ne l’ayant mentionné, ce
point est plus que douteux, d’autant plus queM. Dupetil-Thouars l’a cherché avec soin sans pouvoir
le découvrir (2).
Immédiatement à l’ouest de la
(1 ) Figueroa hèchos-, etc.
(2][ Dupetit-Thouars, Voyage autour du monde, 1836 à 1839.
ou
NOUK/V-HIVA.
Ui
pointe sud-sud'Ouest ( Fenus) de cette île, pointe
très-remarquable par une haute rnontagne coupée
très à pic, se trouve une vallée
délicieuse, située au
fond d’une jolie-anse (anse de
Bon-Repos), devant laquèlle il y a un mouillage.
;
,
L’intérieur de cette vallée et lés bords de cette
anse
sonttapissés de la. végétation la plus brillante,
et couverts d’une multitude de
riant tableau.
Un grand
éases, qui animent ce
.
nombre de pirogues, apportèrent des
naturels à bord de la Vénus; couverts de tumeurs
scrofuleuses et d’ulcères , ces hommes était
sants. Plusieurs savaient
repous¬
quelques mots d’anglais et
montraient des éertificats.des capitaines avec
lesquels
ils avaient été employés comme matelots sur
des ba¬
leiniers anglais ou américains. Ils
engageaient à aller
au
mouillage où ils assuraient qu’on trouverait de l’eau
en
abondance. A deux ou trois milles dans le nord,
se trouve une seconde anse aussi
jolie que la première
(anse dés Yierges-); elle est également très-peuplée,
à cn juger par le nombre des cases
vallée ; cependant
aperçues dans cette
aùcune.pirogue ne s’en détacha.
Aupune, rélation de voyage n’a encore signalé la
relâche d’aucun navire sur cette île
montueuse, haute,
d’après M. de Tessan, de onze cent vingt mètres
au-dessus du niveau de la mer
(1).
La
population
en est
évaluée par M. Dupetitdepuis, ce nombre
Thouars à 2 à 3,000 âmes; mais,
(i) Carte des iles Marquises,
ÎI.ES MARQUISES
442
a été
réduit à Celui de 1,600 à 1,800 (4). Les* an¬
précitées paraissent n’offrir qu’un mouillage en
pleine côte toujours dangereux, et qui n’est fré¬
quenté que par les baleiniers à court de provisions
fraîches. La plus grande longueur de cette île est de
sept milles et demi du sud au nord; sa plus grande
largeur de l’est à' l’ouest de quatre milles, et son
côntour embrasse à peu près vingt milles de côte.
Le principal chef de cette île paraissait être, en
ses
1838, Teïaoo.
motaNe’,'
Pedro, est
tnontueuse, élevée de cinq cent vingt mètres audessus des'eaux(2),étsbn apparence est stérile, quoi¬
qu’elle présente quelque végétation sur les hauteurs
et dans les ravines; elle est inhabitée, et ne paraît
offrir aucun abri pour les navires. À la pointe sudsud-est, un gros rocher isolé et élevé, laissé entre la
terre et lui un petit canal praticable pour les embar¬
cations seules. A deux lieües de distancé de la
pointe sud, Marchand trouva un haut fond, sur
lequel la sonde rapporta douze brasses fond de
roche; il s’éloigna sur-lê-champ et en’s’avançant
dans le sud, les sondes devinrent irrégulières de
ix-huit brasses, même fond. A dix milles
Gette île, nommée
par Mendana
(1) Rapport du contre-amiral Dupélit-Thouars an Ministre
dé la marine, 18 juin 1842.
(2) De Tessan, Carte des Marquises , 1842.
ou
NOUKAtHIVA.
143
environ de distance, la sonde rapporta vingt brasses
et peu après dépassa trente brasses. Cetté
Fetou-^'Houkoü ,
île sertj
de lieu de réunion, à des
bandes de naturels'-qui vont s’y livrer à des
parties,
de plaisir, véritables saturnales, qui leur deviennent
comme
quelquefois fatales j lorsque leurs ennemis, aux
aguets, profitent de cet imitant pour les surprendre.
Les lieux où ils croÿaiènt trouver le
plaisir, devien¬
nent alors les témoins de leur
mort, et souvent, près
des débris de leurs festins, ils,servent eux-mêmes
à repaître leurs vainqueurs. La distance
qui la sé¬
pare de Taouata idest que de quatorze millés et de
la Dominica dix milles! La
plus grande longueur de
l’île, du sud au nord, est de quatre milles et demi, et
la plus grande largeur, de l’est à
l’ouest, de deux
milles ;, son contour est de onze milles.TAOÜATA.
C’est à coup sûr l’île qui a été la plus fréquentée
du groupe; nommée
elle le vd
Santa-Christina, par Mendana,
séjourner dans son port, et après, lui,
Cook, Marchand, Hergest,etc. C’ést une terre haute,
couronnée de pitonsaigusetbienboisésfsa plus graüde
étendue est tapissée d’une herbe jaunissante,.mais
les ravins sontahondammentpourvùs d’àrbres et, l’on
en retrouve
jusque sur la crête des montagnes! .Bien
que la côte Est soit assez accidentée, le plus souvent
elle est escarpée et sans plage au bord de la mer. ; on
n’y distingue aucune apparence de baie et on n’y
Iles marquises
144
remarque ni cabanes ni pirogues, ce qui annonce qqe,
tle ce côte, sa population doit être faible. Cependant
des opérations'du brick Le Pylade, en
1840, mentionne une vallée considérable qui se
trouverait sur cette côte, et dont le chef se nomme
le rapport
Maheano.
'
'
<•
.
Dans la montagne, un.
comme une
point blanc paraît d’abord
fente dans un rocher, mais, en l’obser¬
plus d’attention, on peut supposer que
cet effet est dû à l’eau de quelque cascade éclairée
par le soleil, ce qui la fait trancher et briller sur la
couleur plus terne du reste du sol (1).
vant avec
Une chaîne étroite
de hauts somriiets s’élève au
centre de l’île'et se prolonge
dans toute sa.longueur ;
du rivage partentrl’autres; chaînes qui vont se joindre
en
embranchement à la chaîne principale. Ces, hau¬
des vallées resserrées et pro¬
fondes, dans lesquelles sé précipitent des ruisseaux
ou plutôt de jolies cascades qui arrosent l’île.
La partie orientale de l’île ne paraît offrir aucun
abri, tandis que sa partie occidentale possède plu¬
sieurs baies abritées des vents alizés, mais sujettes
à recevoir les rafales brusques et violentes qui
s’engouffrent dans ses gorges étroites et viennent
teurs sont séparées par
assaillir les navires.
■
Dibs, aujourd’hui Vaïtahou, qui la première donna asile aux navires
européens, est située au pied de la montagne la
La baie de la: Madré de
(1) D’ürville, Foÿflffe,aupdîè jMd et dans rOceanie.
ou
445
NOUKA-HIVA.
plus élevée de l’île (1); elle gît dans le sud, quinze de¬
grés est du monde, de la pointe ouest de l’île Hivaoa. L’entrée de la baie est formée
par deux caps
élevés dont le gisement est du nord 16° est, au sud 16°
ouest du monde. Cette baie
peu spacieuse est divisée
à l’intérieur en deux anses bordées de
plages de
sable; et, toutes deux habitées, ces anses sont sépa¬
rées l’une de l’autre, par une
pointe avancée qui
intercepte toute communication entre elles par le
bord de la mer, cette pointe d’une
moyenne éléva¬
tion étant très-escarpée et très-acore au
rivage;
l’anse du nord est la plus
importante sous le rapport
de la population, de son étendue, de sa
fertilité, et
comme résidence du chef. C’est
également dans cette
anse que se trouve
l’aiguade, et que les mission¬
naires anglais et français ont commencé leurs ten¬
tatives de propagande religieuse.
Cette baie n’a pas plus de deux milles d’ouver¬
ture sur trois
quarts de mille de profondeur ; la
pointe sud de l’entrée est terminée par un rocher
escatpé, au sommet duquel s’élève un pic qu’on
aperçoit difficilement du large, parce qu’il se confond
avec
les hautes terres
auxquelles il est adossé.
Une colline, dontla pente est douce, vient se termi¬
ner à la pointe
septentrionale qui est formée par des
rochers acores, caverneux, et dont la
partie supé¬
rieure, portée en saillie, forme une espèce dedemi(1) Wilson, A missionary voyage, etc., in the ghîpî>vS.
Dupetit-Thoiiars, Foyâge autour âu monde, 1836-1839.
10
ÎLES MARQUISES
146
voûte. Cette
pointe du nord, noire et brûlée, est
elle est couverte
de casuarinas, grands arbres dont le bois dur et lourd
est employé ponr la fôbrication des casse-têtes et 'au¬
tres armes. Lé fond de la baié iie présente que des
bien moins élevée que celle'du Sud ;
l’exception des
ruis¬
seau. Le surplus du contour de la baie n’olfre que
hauteurs déchiquetées àleur soraimet, à
deux anses qui sont baignées chacune par un
des rochers acores, près desquels la sonde rapporte
vingt brasses d’eau fond de corail.
L!e cap qui sépare les deux anses est couvert d’une
haute herbe qui s’élève
d’un homme.
Deux vallées bien
à la moitié de la hauteur
garnies, d’àrbres aboutissent à
l’anse du iiord ; un ruisseau y fertilise les terres et
vient former à son embouchure une bonne aiguade.
L’eau s’y fait très-bien, ainsi que; le bois ;
ressac
est
mais le
si considérable sur la grève, lorsque la
brise est fraîche, que ce n’est pas sans
peine qü’on
peut ramener les barriques à bord. Il est bon^
d’a¬
jouter que les indigènes offrent, dans ces cas, une
assistance fort utile. Si l’abord à la plage paraît
trop dangereux oh peut débarquer à la côte du nord
on met pied à terre commodément, mais on
où
éprouve ensuite une grande difficulté à marcher
l’espace d’un quart de lieue sur les roches'toujours
couvertes par la haute mer qui monte quelquefois de
quatre pieds, et qui y dépose un sédiment gras et
glissant. ; Cette chaussée passe dans les rochers qui
s’avancent en forme de demi-voûtés à travers les-
ou
1\OUKA-HlVA.
147
quelles l’eau filtre et suinte en assez grande abon¬
dance (4).
Une
source
deux -anses.
d’eaü
jaillit du cap situé entre les
-
Au bord de la baie
Vditùhou
se
trouve la baie
d’Amanoa,. dans laquelle la Vénus séjourna deux
jours; elle avait été amenée là par un Anglais, nommé
Collins, dont la demeure se trouvait dans- cette
anse;
mais la frégate ayant chassé à la suite
d’un grain ,
et le
capitaine ayant reconnu le motif qui avait fait
agir Collins, ta Yénus s’éloigna de cette rade sans
aiguade pour gagner celle de Vaïtabou.
Au sud de
Vaïtahou, on trouve plusieurs ansès
dans lesquelles aucun navire ne
paraît avoir séjourné
jusqu’à présent. Marchand, qui les a visitées dans
une coursé en
canot., lés-décrit ainsi (2) :
La première baie
qui se présenth dans le sud ne
parut pas propfe au débarquemeiit, on ne
s’y arrêta
pas ; les naturels la nomment
Anapôho. On parvint
bientôt à une autre baie
plus grande qui renferme
deux anses dans les bords sont
habités. On débar¬
qua dans l’ansé méridionale où de
grosses
pierres
qui précèdent le rivage et contre lesquelles la mer
brise avec assez de
force, rendent l’abord difficile et
dangereux; cette anse est nommée Awapatoni par les
naurels; Marchand la nomma Anse des amis.
(1) De Fleurieu.
(2) Marchand, Voyage autour du
et 1792.
monde, années 1790 1791
,
MARQUISES
ILES
148
rendit dans l’anse du nord appe¬
De celle-ci on se
peuplée que celle du
sud ; de grosses pierres entassées sur le rivage et bat¬
tues par la houle, en rendent l’abord également dif¬
ficile, et ce ne fut pas sans danger qu’on parvint à y
lée Anâlevahô ; elle est moins
débarquer.
La
.
population de l’île Taouata, estimée en 1838 à
.
1100 ou 1200 habitants, n’est plus que
de 700 4800,
Dupetit-
d’après le rapport déjà mentionné de l’amiral
Thouars. Celui-ci attribue cette diminution à l’intro¬
duction funeste des armes à feu entre les mains des
indigènes q U i son t touj ours en guerre avec l’île
Hiva-oa
leur voisine.
grande longueur de rîle,,du nord àu sud,
milles et demi ; quatre mille et demi for¬
ment sa plus grande largeur de l’est à l’ouest. La cir¬
conférence entière est d’environ vingt milles.
C’est sur cette île que le pavillon français a été
arboré en premier lieu ; c’est là que le capitaine de
corvette Halley a été laissé dans un poste auprès
du chef Yotété, dans la baie Vaïtahou, et c’est là aussi
qu’il a été tué avec M. Lafont Ladebat, lieutenant de
La plus
est de sept
vaisseau sous ses ordres.
Le port de
Vaïtahou a le désavantage de ne pou¬
le navire qui
vient y chercher un mouillage, ét celui de ne pas être
naturellement défendu ; il sera toujours exposé aux
voir être reconnu que difficilement par
insultes d’une force qui se présenterait à
l’improviste
ou
149
NOUKA-01VA.
HiVA-OA
ou
HIVAOA.
Cette île, la plus grande du groupe du sud-ouest
l’archipel entier, a été bien peu visitée par les
navigateurs, elle n’a vu sur ses côtes, encore peu ex¬
plorées, que les bâtiments qui venaient, il y a quelques
années, chercher du bois de sandal; le capitaine
Roquefeuille est de ce nombre. Il mouilla sur la côte
méridionale de l’île, dans la baie àe Taogou.
Ce port, dit Roquefeuille, semble devoir être
préféré
à tout autre par les bâtiments
qui ne relâchent que
et de
pour obtenir des rafraîchissernents. La cascade de la
bande S.-O. et le petit bois fourniront l’eau et le bois
de chauffage, avec cet avantage que le navire amarré
par le travers de l’aiguade peut avoir ses corvées sous
la protection de sa mousqùeterie. Si l’on veut prendre
du bois de sandal, cette relâche peut être encore
utile quoique le bois de Hiva-oa soit de qualité infé¬
rieure; celui de Nouka-Hiva est le plus estimé (1).
Toutefois cette cote paraît trop exposée au souffle
des vents alizés pour offrir des mouillages parfaite¬
ment abrités. Roquefeuille fut conduit par un Amé¬
ricain, nommé Ross, qui avait déjà recueilli du bois
de sandal dans ces parages ; il alla visiter un village
situé au fond d’une grande baie nommée Tava ( anse
des Traîtres) situéà l’ouest de la baie de Taogou, et qui,
(I) "Roquefeuille, Journal d’tm voyage autour du monde, 1816-
1819.
•
ILES
MARQUISES
trois mois avant, au mois d’août 1818 environ, avait été
le théâtre du massacre de r équipage d’une embarcation
d’un bâtiment
américain le Kiying-Fisli. Ce village,
long¬
temps le capitaine Roquefeuille.' Il visita aussi l’anse
pauvre de cocos et de cochons, n’arrêta-pas
â'Atouona, dans laquelle il put se procurer 8 à 9
quintaux de bois de’Sandal.
Quelques jours apres il se dirigea dans une balei¬
nière-vers l’est, et s’arrêta à sept ou huit mille de
Taogou, dans la petite anse d’Hanahehé ; la vallée qui
y aboutit paraît
s’étendre dans, l’intérieur; elle est
parsemée de cases jusqu’au rivage; puis il se rendit
à Hanamaté, anse qui offre un meilleur abri que la
précédente,^ et qui s’avance davantage dans les terres ;
à l’une et à l’autre le fond est de sable ; au reste elles
sont sans importance à cause de la proximité du port
de Taogou. qui est préférables tous égards. L’anse
d’Hanamaté est fermée ^ l’ouest, à l’est et au nord par
de hautes terrés qui s’élèvent sur les rochers dont
toute la côte est bordée.
Excepté au fond de ces deux anses et de quelques
points où aboutissent des ravins, la côte s’élève en
falaises jusqu’à près de trente mètres de hauteur, et
rarement au-dessous de dix.. Elle est générale¬
ment revêtue d’un rocher noirâtre dont la composi¬
tion, et les formes déposent de l’origine volcanique
de l’île. Des fragments, détachés à quelques brasses
de la côte, sent percés d’un grand nombre de trous
disposés avec une sorte de symétrie et représent;mt
quelquefois des ruinés de façades gothiques. Dans
ou NOUKA-HIVA.
151
plusieurs endroits, le rocher forme une espèce de
quai au pied de la falaise. On en remarqua un au
delà de Hanaliéhé, occupé par des naturels qui
y
avaient établi unq pêcherie ; leur case était située
sur une
espèce d’élévation, formée par la nature.
Les terres sont extrêmement
élevées, aussi leur
sommet accumule les
nuages du haut de ces hau¬
teurs, deux lignes blanche» laissent voir à la longue
vue des
nappes d’eau tombant d’une hauteur de plus
de cent mètres^ les ravines
y sont nombreux
ses, de beaux arbres y portent leur ombrage, et
même sur les sommets les plus élevés, au milieu de
la couleur jaune qui
marque la stérilité, de belles
teintes vertes y annoncent la puissance delà
végéta¬
tion ; endoublantlapoiniesud-ouest, on voit
plusieurs
cases perchées sur les sommets les
plus élevés de la
montagne qui fofine cette pointe. On dirait des vigies
placées là pour surveiller le détroit. Un drapeau
blanc a flotté près de l’une de ces cases lors du
pas¬
sage des corvettes l’Astrolabe et la Zélée.,
Cette île est plus escarpée et plus accidentée que
Taouata, particulièrement vers la pointe Est; mais
ses
profondes vallées et le pourtour des monts sont
recouverts d’arbres et de verdure
(4).
La pointe du nord-est est
escarpée et stérile ;
mais, plus loin, daqs la partie du nord, on aper¬
çoit quelques vallées remplies d’arbres parmi les¬
quels 011 distingue quelques cases éparses. On dis(1) 'V/i\son, A missionary voyage, etc.,în thePuff, 179,6-1798.
152
ÎLES MARQUISES
tingue en même temps, vers le centre de l’île, des
rochers sourcilleux taillés en obélisques, en flèches
de clocher, et des sommets creusés en voûte entas¬
sés leS uns sur les autres. Ce désordre de la nature
semble prouver que des tremblements de terre et
des
explosions de volcans ont bouleversé cette contrée.
Toute la partie orientale offre une côte d’une grande
élévation, taillée à pic, formant une longue chaîne
de rochers éclatés, dont les débris ne présentent que
des pointes aiguës "et des précipices (1).
Durant la nuit du 2 au 3 août, la Vénus vit de
grands feux vers la pointe est de Hivaoa; ils
annonçaient sans doute , cpmme chez tous lés peu¬
ples primitifs, la présence de l’ennemi. Cette fré¬
gate côtoya toute la cote de l’est à l’ouest. Avant
d’arriver à la pointe nord de l’île, on aperçut deux
baies ouvertes au nord, qui sans doute'offrent des
mouillages, ce qu’on n’a pu vérifier. Immédiatement
après la pointe, trois pirogues se détachèrent d’une
vallée et portèrent à bord des naturels qui parurent
intelligents et qui parlaient un peu l’anglais; ils
voulaient se charger des missionnaires, mais on ne
se fia pas à leurs belles promesses, quoique ce fût
peut-être une occasion favorable de se fixer sur cette
île, la plus fertile, la plus peuplée, la plus importante
pour ses produits de toutes les îles de l’Archipel:
un
peu plus loin, on trouva une vallée décorée d’une
riche végétation et bien peuplée. Deux ou trois milles
(I) G. Foster’s Voyage,
ou
NOUKA-HIVA.
153
plus à l’ouest, on découvrit une cascade d’un volume
considérable-, elle se voit à une grande distance,
l’eau, en tombant du haut d’une côte escarpée,
immédiatement sur les roches du rivage, se change
car
en
écume blanche qui
vue
brille àu soleil et peut être
de trèsrloin. Toute la bande nord de l’île Hi-
vaoa est
très-saine ; on la suivit à un ou deux milles
de distancé. A la
pointe de l’oiiest-nord-ouest, on
remarque encore une double baie séparée par une
pointe dont l’apparence est celle d’une tour.
Cette double baie offre un mouillage ; il doit être
sûr et convenable dans la belle saison, étant à l’abri
des vents alizés ; mais à l’époque des vents du nord
et du
nord-ouest, qui régnent parfois de novembre
février, on y serait peu en sûreté. On aperçut
de jolies habitations et des pirogués sur la grève (T).
La plus grande longueur de l’île Hiya-oase trouve
dans la direction de l’est à l’ouest, elle est de 22
milles ; la plus grande largeur du cap sud-est au
nord, est de 10 milles et son contour est d’environ
56 milles. Un détroit sain, large de trois milles, la
sépare de sa sœur Taouata, avec laquelle cependant,
elle est presque toujours en guerre. Mendana, Cook,
Roquefeuille, la Vémsei l’Astrolabe^ ont passé dans ce
détroit d’un accès facile et sans dangers.
en
Pendant le passage de ce depnièr navire, un na¬
l’équipage par sa volubilité et ses
drôleries , il avait longtemps navigué avec des An-
turel vint égayer
(1) Dnpetit-Thçüars, Voyage a^to^r dmwnde, 1836-1839.
île? MARQUISES
154
glais et il parlait un peu cette langue. Il donna
quelques détails sur la guerre que se faisaient alors
les deux îles, dont^ les chefs principaux étaient ;
Tilioke pour Hiyaroa, et Yotété po\ir ïaouata.
La distance de Hiva-oa aux îles du groupe sudest, est d’environ 38 milles pour Fatou-Hiva, 40
milles de Motane 3 milles de Taouata, et 46 milles
de Fetou-Houkou. Sa population évaluée à 6,500
âmes, doit avoir épreuvé les réductions ipentionnées
pour les autres îles dans le dernier rapport du com¬
mandant de la station des mers dvi Sud.
,
FETOU-JHOUEOU,
Cet
îlot, auquel Cook imposa le nom du jeune
volontaire qui
le, découvi’it le premier et qui depuis
est-devenu lord Hood, membre de l’amirauté, est un
trèsrélevé et très à pie. Dans le
nord-ouest, se trouve un rocher sous l’eau, qui brise
gros rocher stérile,
sans
mauvais temps (4),
Cet îlot
,
est.presque plat à son sommet, avec
légère inclinaison du nord au sud. Sur le
point le plus nord,, on peut apercevoir, quoique
ce ne soit pas très-distinctement, une coupure for¬
mant deux sommets. Dans la carte de Ç.pok, .qn
marqué dçs rochers dans le sud de Fètou-Houkpu,
qui n’ont pas été retrouvés; eq,.revanche; on en a yu
une
(1) Porter, Cruize to the Pacific Océan.
Dupetit-Thouars, Voyage autour du monde-,
ItruseBstern, Voyage autour du monde, 1804-1806.
ou
NOUKA-myA.
155
plusieurs sur la partie nord et nord-est, éloignés de
qui ont une forme py¬
ramidale ou circulaire et qui sont assez élevés.
Cet îlotj entièrement inhabité, est visité
quelque¬
fois par les naturels de Hivaoa,
qui viennent y
chercher des plumes des oiseaux du
Tropique ou s’y
livrer à des parties joyeuses ; il olfre tout au
plus
250 à 300 bi'asses de la côte,
,
3 milles de circuit. :
Groupe du nord-'OUçst.
UOUA-POOU ou HOUAPPOU.
île, la plus méridionale du groupe nordsuccessivepient Adams-Island
par Ipgraham
Ile-Marchand par l’équipage du So¬
lide, Jefferson I. par Roberts, elTrevetmen L par Hergest. Elle paraît à trois ou quatre milles de distance,
comme
une terre
haute, très-montueuse, sur¬
montée d’aiguilles
basaltiques très-déliées et d’un
aspect singulier ; ses rives sont, couvertes d’.une ver¬
dure agréable, et, en divers
endroits, des enfonce¬
ments assez considérables font
présumer que l’on
pourrait y trouver quelque bon mouillage (4),
Cependant, le brick/e Py/flcfe, dernièrement, y a
cherché inütilement un ancrage bien
abrité; il a été
obligé de communiquer sous voiles avec les mission¬
naires français qui se trouvaient sur cette terre
(2).
Cette
ouest, a été nommée
,
( I ) D’Urville, Voyage au pôle sud et dans l’Océanie.
(2) Rapport sur les opérations du brick le Pylade.
456
ÎLES MARQUISES
Comme toutes les autres îles,
elle est fort élevé et
d’origine volcanique, et elle offre un aspect plus pit¬
toresque qu’aucune autre des
couverte d’une végétation
Marquises. Cette île,
admirable, est dominée
pics très-extraordinaires par
ressembler à au¬
tant d’obélisques ou aux clochers aigus des églises du
moyen âge. A la pointe sud-ouest, se trouve une anse
très-bien abritée des vents régnants, devant laquelle
peut laisser tomber l’ancre par vingt brasses d’eau.
Ce mouillage, du reste peu praticable, est très-près de
terre, à un. mille de distance, on ne trouve plus de fond
par deux cents brasses. Cette baie (Baie des amis) est
d’un riant aspect. Ses rives sont couvertes de cases
entourées de cocotiers, d’arbres à pain et d’une belle
végétation, qui s’étend presque jusqu’au sommet des
coteaux qui encaissent la vallée. Les habitants de cette
île ont la réputation d’être les plus sociables de l’Ar¬
par un grand nombre de
leurs formes élancées, qui les font
on
chipel (4).
Cette opinion est cependant combattue par le
récit du capitaine Fanning. On a vu que ce capi¬
taine fut averti par M. Crook, qui comprenait le
langage des naturels, qu’un complot se tramait
contre la sûreté de son navire.
’
Plusieurs îlots se détachent sur les contours de la
côte méridionale de l’île ; un d’eux, nommé par Mar¬
chand l’Ofte/isf/we, et par Wilson Stailil., offre
l’as¬
pect remarquable d’une aiguille blanche qui se
(1) Foyage. autour du monde de la ténus.
dé-
ou
NOÜKA-HIVA,
157
tache de la côte. Un autre a reçu le nom ,de Pic et
de Cliurcli, par les mômes
navigateurs. Enfin, vers
la pointe sud, une petite île de
moyenne hauteur, unie
tapissée de verdure, dont le circuit a moins d’un
mille, a reçu le nom d’Ile Plaie, en raison de sa con¬
et
formation. Ce nom lui fut donné par Marchand, et,
si petite qu’elle soit,
neur de
coln
elle n’a pas échappé à l’hon¬
plusieurs baptêmes : Ingraham la nohama Lin¬
Wilson Level
Roberts Révolution I.
Plusieursjolies anses de sable parsèment la côte S.-O.
cocotiers,,
les arbres à pain, on aperçoit les cases éparses
(1).
Marchand, ayant aperçu, entre deux pointes, une
ouverture qui paraissait promettre' un bon mouil¬
lage, envoya un officier l’explorer. Voici le rapport
qu’il en reçut.
Cet enfoncement renferme deux anses, l’une située
clans la partie septentrionale, au fond de la baie, et
l’autre dans l’est en entrant; mais ni l’une ni l’autre
ne paraissent
propres à recevoir un vaisseau.. Un Joli
ruisseau, dont les bords sont couverts de cresson, dé¬
bouche dans la dernière anse, et on y voit deux sour¬
ces d’eau vive. La houle est à
peine sensible et le dé¬
barquement commode ; une chaloupe trouverait toute
facilité à y faire dj3 l’eau. Dans l’anse du nord il
n’y a
ni habitations ni habitants; mais dans celle de l’est on
voyait des cases éparses et entremêlées de touffes d’ar¬
bres. Cent cinquante naturels environ se trouvaient
Sur leur contour , parmi les bananiers, les
(1) E. Marchand.
ILES
MARQUISES
rassemblés sur le rivage. Cette baie reçut le nom de
baie de Bon-AccmiL
Ce fut sur cette île que
au nom de la France,
Marchand prit possession,
du,groupe qu’il venait de dé¬
couvrir. Il aborda à une pi’emîère anse de la côte nord-
ouest, peu éloignée de la pointe septentrionale de la
baie de BonrAccueil. On prit pied sur une plate-forme
de
qu’il fallut traverser pour atteindre le rivage.
Cette baie, dénuée de verdure, n’offre partout qu’un
sol stérile qui n’a pu inviter les naturels à y fixer leur
demeure; elle fournirait cependant d’n bois à brûler ;
etonvoit, dans une ravine, un petit ruisseau qui pour¬
rait-, surtout dans la saison.pluvieuse, suffire û l’ap¬
provisionnement d’un bâtiment, si une forte houle,
qui vient se briser sur les gi’osses pierres qui bordent
leyivage, n’en rendait l’abord impraticable aux cha¬
loupes. Autant qü’on peut en juger à la vue; toute
de rochers, séparée de la côte par un petit bras
mer
cette côte au nord-ouest de l’île,
quoique bien boisée,
n’est pas aussi fertile que la bande du sud-ouest;
la
pénte des collines est plus rude et l’aspect en est
moins agréable.
Cette baie fut nommée baie Pos¬
l’acte qui y avait été accompli.
Possession et ceux qui
saillent pour én 'former les pointes- diffèrent essen¬
session ^ en raison de
Les rochers dans la baie
tiellement de ceux delà baie Vaïtahou ; leur substance
lî.
ri-*.i>-:^>Ji«.»
paraît avoir subi aucune altération. On
distingue; dans plusieurs endroits; de§ couches paral¬
lèles inclinées à l’horizon et d’autres couches hori¬
est grise et ne
zontales. Les pics, semblables à des flèches de cio-
■00
159
NOUKAi-HIVA.
cher qui dominent les hautes montagnes, paraissent
être formés cfe la même matière
que les rochers de la
cote. Ces masses
sous
différents
de rochers accumulés et inclinés
angles , sembleraient' indiquer que
une.plus grande terre dont
cette île ou appartenait à
les parties basses ont été abîmées sous lés
eaux, ou
que des secousses violentes, qü’elle aura éprouvées
dans un tremblement de terre, auront affaissé le ter¬
rain et occasionné l’éboulement et l’écroùlement des
rochers dont ses bords sont formés.
La population cte'çette île est estiméé à deux ou trois
millehabi lants (1 ); sa longueur totalc,.du sud au
est de huit milles; sa
nord,
plus grande-largeur cinq milles,
et son contour embrasse une
étendue de-vingt-deux
milles. Quoique la plus voisine du
elle est encore éloignée de
Hiva-oa.
Sa
•
’
groupe au sud-est,
cinquante-cinq milles de
•
hauteur, au point culminant; est de 1190 mè¬
tres (2),
HergeSt mentionne une baie qu’il a nommée baie
des Amis, à la pointe sud-ouest de
l’île, et qui est proba¬
blement la baie Bon-Accueil de
Marchand; U y fut
visité par une centaine de naturels
c|ui vinrent lui
offrir des fruits,.
En 1818,
de la
d’après Roquefeuille, cette île jouissait
réputation de n’avoir été troublée depuis long¬
temps par aucune guerre intestine ; cette circonstance
(1) Dupetit-Thoüars, Voyage autour
dumOnde, 1836-1839.
(2) De Tessan, Carte des iles Marquises,
160
ÎLES MARQUISES
tient peut-être à
ce qu’un Tabou solennel avait
fendu l’exportation du bois de.sandal ,*ce
dé¬
qui empê¬
dont ce
commerce a inondé les autres îles. Cependant, les
habitants de Houapoou ne sont pas absolument pa¬
cifiques pour cela. En 1815, le brick anglais Maiilda,
capitaine Fowler, mouillé devant cette île, y fut
pillé. Cet événement eut lieu à la suite de la déser¬
tion de cinq Taïtiens embarqués à bord ; ceux-ci cou¬
pèrent le cable du bâtiment, une nuit que le vent
soufflait avec-violence vers la terre, et le navire alla
s’y briser; les sauvages voulurent massacrer l’équi¬
chait l’introduction des armes meurtrières
l’intercession d’un chef nommé
exécution ;
dévalisé.
Le Pylade, en 4840, visita la partie nord de l’île,
page ; mais, grâce à
Nouhatou, cette atrocité ne reçut pas son
on laissa la vie aux Anglais, mais le navire fut
où il ne trouva point de mouillage.
que se trouve l’établissement
çais auprès du chef Hèato.
C’est sur ce point
des missionnaires fran¬
■
•
i
HOUA-HOUNA.
orientale du groupe nord-ouest,
reçu aussi plusieurs fois le baptême, avant de
porter son véritable nom primitif ; appelée Wa¬
shington I. par Ingraham, Rioü I. par Hergest, Mas¬
sachussets I. par Roberts, elle paraît avoir entiè¬
rement échappé aux recherches du capitaine Mar¬
chand. Sa forme est presque celle d’un cercle; c’est
une terre très-haute, bien accidentée, couverte d’une
Cette île, la plus
a
ou
NOUKA-'inVA.
belle verdure, avec des
bouquets d’arbres dans les
ravins; mais le bord de la mer est dépourvu de
plage, et les yeux, armés de lunettes, à deux milles
de distance, ne
purent découvrir dans cette partie
aucun indice
de population, bien
que Trie soit habi¬
tée. Deux îlots flanquent la
partie sud-oUest ; l’un élevé
escarpé,d’autre bas étplat. Les falaises paraissent
moins escarpées que dans les autres îles ètles
plaines
plus étendues.
■
et
Près des îlotâ nommés
par Hergest iVetv Z. , et men¬
tionnés dans la partie sud-ouest dé cette
la baie
île, se trouve
Invisible .(I), devant laquelle ont ordinaire¬
ment lieu les relations'avec les
habitants qui appor¬
tent à bord des navires des
poules,
des fruits pour les
des cochons' et
échanger contre de la poudre. La
sur son
passage, nâ*vu non plus ni habitants,
ni pirogue,i
quoiqu’elle ait contourné une grande
partie de l’île. Une autre baie paraît aussi s'e trouver
dans le voisinage, de la bqde
Inyisible. Le Dœdalus.'y
fut entouré par une centaine de
naturels, en 4792 (2).
nord, pointe du Danger, est aussi dé¬
fendue par deux ou trois rochers
apparents. La plus
grande longueur de fîlé, du sud-ouest aü nord-est,
est de 5 milles et
1/2 ; sa plus grande largeur,, de l’est
La pointe
à l’ouest, a la mémo
dimension; sa cnconférence est
(3); et
de 15 milles^'sa hauteur est de 740 mètres
(l) Dapètit-’Ihoun'rs, Voyage autour du monde.
(,2)Vili\son, Missionary voyage, etc.
(3) de Tessan..
'
,
,
11
ÎLES MARQUISES
162
la population
qu’on lui suppose est de deux ou trois
mille habitants.
La
partie occidentale de l’île est la plus escarpée
de la côte 5 mais, au total, l’ile
en
végétation.
,
paraît fertile et riche
.
L’île'Houa-Houha a une apparencetrè^-remarquabje. De l’est à Vouèst., la terre s’élève à une hauteur
considérable et forrpe aii milieu une haute mon¬
du côté de l’ouest, puis à .une
l’ùuest est le double
tagne,, presque à pic
courte distance et un peu plus à
dans le nord-
pic, dont on a parlé., Loa'squ’on le relèvè
ouest-demi-nord, 4e double piton disparaît et la
haute montagne du milieu pi’end la forme d’une cou¬
pole ; sur le côté ouest,.une colonne ddine
py¬
forme
baies, dans lesquelles on pourrait mouiller probable¬
ment, mais elles offrent trop peu d’abri contre de
pour y être en sûreté. La partie ouest dp l’île
paraît la plùs productive ; quoiqu’elle soit assez
élevée, elle l’est encore moins que le côté est, sur
■lequel on voit des crêtes nues, formant une ligne do
ramidale est très-visible.' Dans la
partie sud il y a deux
vent
sommets divisés par
de profondes vallées. A l’extré-
formée
-mité'.ouest, 41 y a une île
par un
entre les deux, une large masse de
rocher, et
pierre plate ayant
l’apparence d’une toinbe (1).
La pointe ouest dé l’île tombe graduellement
qu’à un rocher escarpé et
aplati, derrière lequel on prétend
y a un
'
jus¬
très-proéminent, mais
qu’il
port
(1) Krusenstern.
r
ou
i63
NOUKA^HIVA.,
sûr. Krusenstern y a vu de la fumée, mais pas d’ha¬
bitants.
.•
NOU-IIIVA
ou NOUKA-inVA.
L’île NoutHiva ou TNpukarHiyà est celle dont les
bords ont été le plus explorés parles Européens dans
ces derniers
tenlps. Toutefois,'c’estdanssa partie mé¬
ridionale que-presque tous les navigateurs ont re¬
lâché ; aucun, à notre connaissance, n’a encore mis le
pied sur la côte septerktrionale.. Comme ses compagnes,
elle a l’eçu différents noms, qui sont : Federcd l: par Ingraham, 1. Beaux, par Marchand, Sh-Henry Marlin’s I.
par Hergest, A dam’s /.par Roberts et enfin Mudjson si. par.Porter. Elle offre la même structure
géor
logique que le reste de l’archipel, une chaîne dé hautes
montagnes, en généraldériUées d’arbres au sommet,
élevée de 1,170 mètres (1) au-dessus du niveau de la
mer,’ prolonge l’île dans sa plus .grande longueur
et descend à la mer par d’autres chaînes
escarpées,
entre lesquelles se développent les vallées fertiles,
qui recèlent les habitations des indigènes.
En arrivant de l’est, la configuration du cap Martin,
pointe sud-est de f’île, attire l’attention ;; il est formé
parunôfalaise très-haute, nue, noire et taillée à pic,
surmontée par un bloc quadranguiaire, qui a l’aspect
d’un vieux château en ruine et qui rappelle la vieille
tour du .château de Douvres. Vue du sud-ouestj la
,
(1) DeTessan,
164
'ÎLES
MARQUîSES
le caj) Martin ne présente plus qu’un
gros pouce incliné vers la mer.
En dedans de cette pointe se trouve un grand
rocher noir, qui est placé à l’extrémité sud-est de la
vaste baie dés Taïpis dont on aperçoit la double anse,
forme change,
riants coteaux, couverts d’en riche tapis de
verdure, sous lequel sont cachées les habitations ;
car, de la mer, on h’en voit que trois ou quatre per¬
chées sur le penchant des collines (1).
et les
îie^ dans toute sa partie sud, est parfaitement
saine ; â deux milles de la côte, dé^9ht la baie des
Taïpis, nommée baie du Comptroller ,par Hergest,
en dedans dû cap Martin, la solide ne donne pas de
fond. Plus près on trouve quinze brasses d’eau, mais
bientôt après ce fond^gmente jusqu’à trente-cinq;
le mouillage se trouve fort près de terre.De ce point, situé à cinq milles environ de la baie
Taiohae, là côte ne présente plus qu’üne ligné de
rochers'perpendiculaires, escarpés et stériles, qui
n’esfr que rarement intërrompue par de vertes oasis
croissant a l’abri des ravines protectrices.- Ce paysage
est assez soinbre;il n’est embelli que par quelques
cascades descendant à la mer d’une hauteur de plus
de 300 mètres. Sur le sommet d’unë de ces monta¬
gnes, on aperçoit aisémênt un gros édihee carré en
pierre, élevé sans doute par les habitants dans un but
Cette
.
de fortification (2).
(1) D’ürvitle, Foyage au pôle sud et dans VOcéanie,
(2) Krusenstern.
•
NOUKA-HIVA.
165
A peine voit-Dii une coupure, dit
Roquefeüille, pour
ou
débarquer sur cet espace ; on ne peut manquer dë re¬
marquer, à moitié chemin environ, un rocher bi¬
zarre : le choc
perpétuel de la mer y a miné une ca¬
profonde dans laquelle la lame, s’engoüfrani
force, produit une détonation semblable à celle
d’tme' forte bouche à feu, tandis
qu’un parti§. des
eaux, s’échappant par un soupirail pratiqué dans la
verne
avec
voûte, s’élance à une hauteim'considèrable et se dis-
perse en brume. Ce phénomène fait appeler ce rocher
la Baleine par les matelots.
.
La côte continue à être formée de Mutés murai—
les. dé rochers taillés en falaises, du port Taiohaé à
celui nommé Tcliitchagoff par Kruseristern. La vne'
de cette nature
abrupje prépare en quelque sorte' le
spectateur aux douces émotions que fait naître en¬
suite la végétation luxuriante des vallées abritées
j
lorsqu’on a franchi l’entrée ordinairement étroite
des anses creusés dans ces murs formidables,.
Parmi les différentes chutes d’eau
celle qui se trouve dans la partie
côte offre
un
qu’on remarque,
la plus sud de la
coup d’œil ravissant. Elle se précipite
d’un rpcher dont la, hauteur
peut être
estimée à
soixante mètres; elle forme la rivière qui se
dans la baie Akani.
répand
Dans le nord-ouest de la pointé sud, les terres, sont
moins élevées et plus planes pelles s’inclinent
graduel¬
lement vers la mer, L’Anglais Roberts assura à Kru-
qu’il s’y trouve une vallée très-populeuse,
qu’il nomme Hotty-Shewâ; elle pouvait mettre sur
senstern
ÎLES MARQUISES
166
pied douze cents guerriers, mais pers'bnne ne l’ayant
encore visitée, on ne sait’si elle offre un mouillage (1).
Le capitaine Brown dit qu’on y trouve des mouilla¬
demande confirmation (2),
ges èxcellënts, mais ce fait
d’autant plus que Hergest décrit la côte ouest comme
une véritable
côté de fer sans anses ni baies, sans ver¬
dure ni àspect fertile, et dénuée d’ailleurs de cases et
d’habitants. Au nord, l’île présente des enfoncements
qüipourraient peut-être foürhirdes mouillages conve¬
nables', màisqui n’o'nt pas été explorés ; deux îlots se
voient à une petite-distance de cette partie/dé l’île.
Comme on a pu ,s’en apercevoir, l’extérieur de cette
terre n’a rien de riant : toutes lesbeautés naturelles se
trouvent confinées dans l’intérieur des baies, dans les
sillons formés par, les ranàiflcations de la chaîne des
monts, qui s’élèvent aueentre de l’île. Au dehors, la
scène est majestueuse et pittoresque, au dedans, gra¬
cieuse et attrayante'l’oèil, effrayé d’abord par l’apparénee stérile des rochers, se réjouit ensuite èn con¬
templant les richesses végétales , de l’intérieur des
mouillages.
La Neva, se'cond navire de Krusenstern,
commu¬
niqua avec, les naturels d’une baie située sur la partie
ést de l’île, mais elle ne paraît pas l’avoir explorée,
car aucun détail né nous a été transmis à cet égard.
Trois baies sont les ‘Seules connues sur l’île NoukaHiva : ce sont, en allant dô l’est à l’ouest, la baie de
Voyage autour du monde, ‘
(2) Wilson, Missionary voyage, etc., on theDuff.
Oü’ KoÛKA^ËI'ÿA.
467
y
Coinptroller. oü des fdipis^’ la baie Ânha-Marîa oü
Taîoliaé, et là baie Tcbitcbàgoff oü Akafit.
...
La baie des Taîpis contient trois enfoncements cfüi
offrent des mouillàgès et
(|ui sont séparés par deux
promontoires verdoyants , mais dénués de bois. La
baie la plus à l’est ëst celle dë HoUmi^ celle du milieu,'
la plus grande et M plus pfofonde, s’avance prés de
deux milles de pltis qu’èllè dans l’intérieur, elle se
noinme Hûlmhciha, et borne le terrain neutre èntre les
Happas ét les Taïpis. La pins à l’oUêSt est |a plus pe¬
tite des trois ef. contient les rives de la tribu des
Happas. Les naturels l’appellent .Ha/i:a-/fdppa.
Baie Houmi.
.
-
C’est dans la baie de Hourni que leVincennes et kDol-
yî/i furent mouillés. Le rochérdont nous avons parlé
fut rangé de près par le Yincenne^'; son élévation estdé
dix ou douze pieds anglais .üu-dessüs de la meri On
prétend que des bâtiments.cmt passé entre ce rocher
et la terre sans accident-, il offre Une marque assez
bonne pour l’entrée du petit port de Houmi; port fort
étroit, encaissé par de-hautes montagnes, dorit la
hase est couverte par de profondes eauL Le rUpüiL
lage est à deÙ5t ou trois encâblurCs de terre seule¬
ment par environ quatorze brasses d’eau, mais'il est
loin de présenter tous les avantages désirables. Les
hautes pafoi^ des'inônfagnes sont rocailletises et lé-,
gèrément couvertes d’herbes ; celles-ci ,sé dirigent
vérs le iïord,: à un mille environ du UidUrllage du
ÎLES MARQUISES,
•168
yinçenncs; elles forment en se joignant une étroite
■vallée couverte de
bosquets luxuriants, et bordée
par une courte plage de sable.
Dejprière, les monta¬
gnes, richement boisées jusqu’au sommet, sont par¬
semées de cases; elles s’élèvent d’une manière
abrupte, et leurs cimes sont souvent enveloppées par
les vapeurs portées par. les vents
alisés.
les parois des mon¬
tagnes interceptent la circulation de l’air dans cette
valléej la chaleur y esttrès-forte, tandis quesurlabaiej
la brise du large rafraîchit l’atmosphère embrasée.
Le rapprochement des arbres et
Le nombre des habitants dn cétte vallée est vague¬
ment
indiqué par Stewart à plusieurs centaines d’in¬
dividus Ce miss ionnaire anglais y remarqua deux cases
.
destinées au culte ; près de celles-ci se trouvait une es¬
pèce de moral qui contenait trois idoles curieusement
sculptées.
•‘
.
Baie Haka-Haha.
Le promontoire qui sépare cette
baie de celle de
Houmi est à un demi-Emilie de ce dernier mouillage.
y,u de près, il n’oïfre que des parois escarpées, for¬
mées par des couches successives d’uneJave noire,
recouvertes seulement par une herbe épaisse,
mais
que déjà on.aperçoil tout
l’intérieur de la vallée et des montagnes qui la ter¬
minent j comme une masse de bosquets, d’une ver¬
dure riche, splendide et variée. Jusqu^au sommet
des montagnes les habitations des Taïpis, assqmbrié.s par l’ombre des nuages, ou éclairées par les
à peine l’a-t-on dépassé,
ou
NOUKA-HIVA.
169
rayons d’un soleil brûlant, se distinguent dans l’é¬
paisseur des bois. Placées dans les points solitaires
-des forêts, ou groupées sous leur ombre
dans des lieux plus dégagés, elles paraissent presque
comme autant de demeures de
paysans écossais ou
de montagnards suisses (1).
En doublant le promontoire de
l’ouest, on voit
la baie s’enfoncer vers les
montagnes bleuies par là
distance, panorama charmant qui disparaît dès qu’on
a
dépassé cette pointe qui la cache entièrement.
La largeur de cette baie, considérée comme, un
terrain neutre entre les Taïpis et les Happas,, est
d’environ un mille,’ et sa profondeur dans l’intérieur
des terres est d’à peu près deux milles. Du milieu
de cette baie à celle de Haka-Happa, la distance est
de trois milles environ, tandis qu’un mille et demi
la sépare de celle de Houmi. A peine .est-on au mi¬
lieu de la baie, que déjà'une belle végétation rem¬
place la couche d’herbe qui seule tapisse le sol à
l’entrée; la terre verdoyante s’élève graduellement
de la mer, encadrée dans une-plage de brillants
galets, jusqu’aux monts situés dans lè fond. Elle
forme un plateau large et régulier si couvert de bois,
qu’il paraît comme une immense avenue; mais aucun
parc ne présente la grâce et la variété de feuillages
qui frappent l’œil dans cette vallée. Une plantation
très-étendue de fruits à pain projette aü-dessus du
sol les lignes parfaitement symétriques des troncs aret élevés
.
(1) Stewart, A vüü in the sowth seas, in the II.-SS. .yincennes.
ÎLES MARQUISES
170
rangés avec un soin extrême; Cette plantation ^ la
seule aussi étendué, aussi bien soignée qu’on aitvue
clans l’île, indique assez quel serait l’aspect que ce
pouvaient
pays présenterait, si les habitants actuels
recevoir la direction des ‘hommes dont les connais¬
sances en
agriculture donneraient à toutes ces petites
tefres un aspect
délicieux.
s’approche du rivage, l’étendue
rîmportanc'è de cette vallée dé terrain nèutre de*-
A mesure qu’on
et
aspect gé¬
qui la
bornent, la surface aplanie du sol le long du cou¬
rant d’eau qui en parcourt le centre, et la richesse
viennent de plus en plus visibles; Dans son
néral , la forme et la hauteur des montagnes
manifeste du terrain^ lui donnent la plus grande res¬
semblance avec un beau vallon américain. Elle ne
présente aucun de ces produits de formation veloanique,' si communs clans les autres baies j au con¬
traire', elle paraît susceptible de devenir très-fertile
par les soins de l’agriculture (1).
Labeauté de cette vallée a été admirée par Porter (2),
q.ui en fit le théâtre de ses combats contrô les Tâïpis;
Seulement, ib paraît en avoir exagéré les dimensions:
il lui donne nôuf milles de longueur sur une largeur
de trois
milles^ d’après le récit du chapelain Ste¬
wart, son
étendue^ serait déjà moindre, et nous
ajouterons que probablement les chiffres donnés-par
Stewart seront encore réduits. Ünè zone de terrain
(1) Stewart,' A visit to the sottthseas, in the U, SS. Vincennes.
Çl) Crmzeinik& pacifie Ocea/ft.
ou
NOUKA-HIVA.
Ï71
maf'écageiix borde le rivage, c’est à peine si on peut
sé frayer une route à travers les fourrés d’hibiscus
qui la recouvrent. Les étroits sentiers qui s’y trou¬
vent tracés sont tellement embarrassés par les bran¬
ches entrelacées des atbustes qui les bordent, qu’on
rampe plus qu’bd ne marché'en
les suivant. A un
rivage^ ori traversé la rivière, et dès lors
on se trouve' sur ûn terrain plus dégagé, onïbragé
par une longue ^uite de beaux arbres à paini Un ou
deux: millës plus loin, on rencontre les murailles
défensivès,. devant lesquelles Porter fut contraint
niille du
première excursion.
qui ne connaîtrait pas le but de
ces murailles, elles ne paraîtraient servir qu’à for¬
mer un enclos à la base, de la montagne, elles n’of¬
frent aucuti des caractères particuliers consignés
dans le journal de Porter,'mais leur force n’a pas
été exagérée, en disant qudl faudrait de l’artillerie
pour y pénétrer.' Les dangers de l’entreprise de
Porter, dans cette circonstance, ne sont pas trop au-
de battre
en
retraite dans
sa
Pour quelqu’un
dessus de la vérité. '
Un sentier excessivement rude sert de communi¬
cation par terre entre la vallée d\Haka-Happa-ét éèlle
de Haka-Haha. La montagne qui sépare ces deux anses
est une des.
plus escarpées qu’on puisse voir, dans plu¬
sieurs endroits' le rocher est presque perpendiculaire,
qu’en s’accrochant aux branches
des arbres et aux plantes qui en tapissent les parois.
eton ne peut monter
Sur cette route abritée des vents alisés par les^rochers
du sommet, la chaleur est étouffante et rend pénible
172
ILES
MARQUISES
le trajet, mais les fatigues-de cette ascension sontam-
plementconipenséesparla[beautédespointsdevue(l).
Une nouvelle cascade apparaît dans toute sa beauté,
lorsqu’on arrive sur les parties élevées de cet escarpe¬
ment. Elle tombe du haut d’une
profonde ravine dans
la partie ouest de la vallée, formée par un torrent
qui glisse le long d’une pente très-boisée; ellese pré¬
cipite ensui te du haut d’un lit couvert d’uri magnifique
feuillage, en une large, brillante et non interrompue
nappe argentée, sur des rochers placés à 30 mètres
au-dessous. Le charmant bassin qui la reçoit est de
forme circulaire et ses bords sont entourés d’une
épaisse ceinture d’arbres de diverse nature, depuis
jusqu’à l’arbre aux fleurs blanches,
nommé par les Anglais, caudle tree.
Comme accessoire à cette scène délicieuse,
qu’on
ajoute une troupe de sauvages, posée sur la pointe
aiguë des rochers, découpant leur profd dans le
ciel,' en brandissant leurs armes en signe de haine
contre,leurs ennemis leà Taïpis, et l’on aura une
faible idée de ce magnifique tableau.
le nasuarina
,
Du haut des monts, la vue embrasse l’étendue des
deux vallées, et fait naître la
pensée, qu’un travail
intelligent pourrait y faire vivre dix fois la popula¬
tion actuelle, que Stewart
porte à .8,000 âmes.
Aujourd’hui ce nombre paraît être de beaucoup su¬
périeur à celui qui existe réellement.
•(i)s
cennes.
visitio thc'South seàs- 'in the. U. SS, Vin-
ou
La
descente
NÔUKA-HIVA.
173
presque aussi difficile que la
montée de l’autre versantj elle est surtout aussi fa¬
est
tigante.
Il paraît que
la vallée d’Haka-^Haha ou terrain
neutre, n’est accessible que par trois points non
compris le rivage. Deux dé ces passages difficiles,
rudes, hérissés d’obstacles; donnent dans la vallée
d’Hakâ-Happa. Le troisième- s’ouvre dans la vallée de
Houmi ; ces routes paraissent devoir être
préférées à
celle de la mer dans le cas d’une
attaque, le chemin
du rivage étant, comme on l’a vu, défendu
par d’épais
fourrés et une muraille très-forte.
Yallée d’Haka-Happa.
Elle donne asile à la tribu des
Happas tout en¬
tière, et sa longueur est parcourue par un large et
d’eam, alimenté par une belle cascade
qu’on aperçoit dans le fond ; ce ruisseau, omcette
petite rivière, se jette à la mer vers l’ex trémité est du
rivage, qui embrasse le contour de la baie ; près de
son
embouchure, de nombreuses pirogues de pêche,
attestent que les habitants retirent leur subsistance
beau cours
de cette industrie.
En 1827, la case du chef religieux, homme d’une
grande influence nommé Tahoua-Tini espèce, de
prophète inspiré, était placée au milieu du village,
sur, une basse phte-forme, et à l’ombre de beaux arr
bres. Une espèce de temple se trouvait auprès de la
demeure de ,Tahou,aTTini ; c’était sans doute la de,
ilA
ILES
meiiRC
MARQUISES.
de la divinité dont il était, 1q ministre.. Elle
J
était, du reste, dans un, état de ruine , qui indi¬
quait le peu d’intérêt que les indigènes consacrent à
leur culte, si toutefois ils en ont un bien défini, ce
qu’on n’a pas encore pu reconnaître; cependçint une
preuve; frappante des effets cruels de
l’esprit super¬
stitieux des sauvages, se trouvait là dans toute son
horreur. Devant une plate-forine en
pierre d’environ
sept mètres carrés et haute d’environ un métré, dans
une
auge grossièrement
sculptée, et représentant à
l’une, dé ses extrémités une tête formidahle, ouvrant
une énorme bouche comme pour, dévorer quiconque
hasarderait près de ce repaire^ on,,voyait un ca¬
davre dans ùné complète dissolution, offert sans
doute en sacrifice à une hidèuse idole, déjà vermou¬
se
lue, et-penchée vers la terre comme pour se repaître
de la vue de la victime qu’on lui avait offerte.
plate-forme mentionnée ci-dessus,
un espace circulaire entièrement voilé par le feuil¬
lage, servdit à recevoir les débris des cadavres quand
le temps de leur exposition’était passé, ou que de
plus fraîches victimes réclamaient leurs places.
Au centre de la
Près de* ce lieu se trouvait aussi un hangàf con¬
tenant les restes d’un chef, à la mémoire
duquel on
avait sacrifié les hommes dont on avait vu les débris
arrivant, vue de
prés, tombe du haut d’un rocher a pic dans une
gorge étroite et boisée , où elle est rompue en plu¬
sieurs nappes; la hauteur de oefle première chuté
est d’ertviron 27 mètres ; un iùstaùt les plantes caLa chute d’eau qu’on aperçoit en
ou
175
NOUKA-HIVA.
chent le passage de l’eau , puis elle se précipite en¬
core d’une hauteur
de 70 mètres environ dans un bas¬
sin calme et paisible, qui éprouve à peine une légère
agitation sousi’effort de la colonne d’eau qu’il reçoit.
Cette chute d’eau
a
au
total environ cent mètres
d’élévation.
.
,
Baie Taiohae ou Taio-Hae.
•
Taiohae, nommée port Anha-Maria par
Hergest, et Massachusetts-Bay par Porter , est située
à six milles environ de la pointe Martin. Son entrée
éü’oite est entièrement cachée, juscju’à ce qu’on ait
aperçu la sentinelle de l’est, roc nu, noirâtre,
haut
irrégulier et séparé de la grande terre par
un canal trôs-rétroit ; les indigènes
appellent cet îlot,
couvert de quelques arbres rabougris, j¥atooH ( ha¬
La baie
,
meçon); un peu plus loin , la sentinelle de l’oiiest
ne tarde pas à se détacher de la côte ; c’est un îlot
conique assez élevé et d’un, aspect grisâtre, mais
moins terne que celui du' premier : c'é dernier porte
un nom que ses
dimensions ne justifient pas , Môtou-
(grande île). Un point dé’reponhaissance trèsremarquable est donné par un long filon blanc, situé
sur la pointe est de l’entréé ; cette ligne simule iine
chute d’eau à s’y méprendre ; elle arrête Te regard
de loin, et ce n’est qu’en s’approchant qirôn Recon¬
iioui
q^u’une teinte particulière au rocher lui donne
brise fraîche, ori peutcpntourner d© très-près la sentinelle de l’est cap Ùehnaît
cette apparence..Avec une
,
■m.
ILES
MARQUISES
trée est parfaitetnent saine ; elle forme un
canal dont
la largeur est d’environ un mille, et la Jongueur un
taillés sou¬
chaîne
de hautes, montagnes, • qui encadrent la vallée et la
haie dans une majestueuse enceinte, et se dressent
mille et demi ; des mornes escarpés et
vent à pic le bordent : ils vont
une
rejoindre
dans le fond en vaste
amphithéâtre. L’œil, fatigué
parunecôte de rochersperpendieulaires dénuésd’ai’hres, et recouverts seulemept par. une végétation
peu fournie, embrasse tout à
coup une plage ravis¬
sante, surmontée par de riantes vallées doucement
inclinées et couvertes de bois imposants, à l’ombre
/
desquels apparaissent les cases des naturels sur le
bord sablonneux du rivage. C’est uni tableau à la fois
imposant et suave, sévère et gracieux.
La baie présente une forme circulaire où aboutis¬
sent plusieurs vallées, dont les terres s’élèvent gra¬
duellement jusqu’au pied des monts placés là par
la nature, comme pour séparer la peuplade qui habite ees bords, des tribus voisines, ses ennemies ;
une fécondité admirable; se développe dans les val¬
lées, sur les versants des collmes, et même jusque
sur les cimes élevées qui bornent l’horizon ; un tapis
de verdure dont les teintes varient du vert sombre à
un jaune.clair, recouvre partout le sol et montre tour
à tour les rameaux ondoyants des cocotiers, les larges
feuilles des bananiers, les casuarinas au bois
dur,
l’arbre à pain, végétal précieux, le goyavier aux fruits
dorés, Y hibiscus an feuillage arinô de piquants, et
une foule d’autres végétaux plus bu moins utiles;
ou. NOUKA-HIVA.
177
embellissent cétte scène clélicietise
tous
et attire lè
qui repose
regard.
Deux plages sablonneuses divisent la baie
; elles
sont séparées par un morne assez
escarpé, sur lequel
fut placé la batterie de
Porter, qu’il nomma fort Madison. La plage de l’ouest est la
plus vaste et la seule
habitée; à son extrémité orientale se trouve placée la
case de Patini, la reine de ce
point, commeon l’appelle
généralement en l’absence d’iin nom féminin qui
corresponde au titre de chef. La plage de l’est est dé¬
pourvue d’habitations et d’habitants ; c’est-celle que
les Américains avaient choisie
pour établir leur
camp auquel ils imposèrent le nom pompeux de
,
Madisomille,
Du reste, eet
eniplacemeht fut bien choisi, car,
défendu du côté de la terre parle morne delà
battèriéj
appuyé sur de hauts versants presque inaccessibles, il
offre toutes les conditions de,affrété
qu’èxige un pre¬
mier établissement. En outre, le
débarquement est
facile, tandis que sur là plage de l’ouest la houle
brise avec force et fforme
parfois une barre qui em¬
pêche l’acbostage des embarcations. Le point le plus
abrité du ressac se trouve auprès de la case dé Patini.
En résumé, ce port, étroit à son entrée et
bordé de
.
rochers acores , offre une passe très-saine
pour les
navires; les dispositions du terrain donneraient, au
moyen d’une ou deux batteries, toute facilité pour
repousser une agression ennemie venant de la mer ;
dans l’intérieur de la baie,
quelques canons, placés
sur
l’emplacement dé la batterie américaine, la com^
12
178
ILES
MARQUISES
lïiancleraient en entier, et tiendraient sous leur feu
les navires réunis au mouillage. C’est un port for¬
de telle sorte, qu’avec quel¬
ques travaux il deviendrait presque inexpugnable, en
même temps qu’il offre un abri sûr et commode aux
tifié par la nature,
navires qui y séjournent.
'
Près de la demeure de Palini, se
,
'
ti’ouvefe ruisseau
qui sert d’aiguade'î en f)rolôngeant la plage on ren¬
contre le monument funéraire du frère de Patini, qui
apparaît à la lisière du bois, entouré de longues per¬
ches laissant flotter au gré de la'brise de longues et
étroites bandérolles blanches-; plus loin, les séntiers
directiôn de la
nord, et dont l’étendue en longueur,.'jusqu’au pied des montagnes, est d’au moins
deüx milles; des paiidanus, épars près de la mer,
protègent de leur ombre de nombreux groupes de
baigneurs, qui viennent chercher dans l’eau un
soulagemênt à la chaleur du jour. Bientôt un
ruisseau; qui arrosé lai'vallée, montre le cours de
ses eaux limpides, et,
pour peu qu’on le ré¬
monté, on arrive bientôt au pied d’un arbre gigan¬
tesque j véritable phénomène de végétation, qui
excite à là fois Üétonhèment et l’admiration.
Ce colosse est un figuier ou arbre des banians,
dont le tronc, composé de grosses tiges entrelacées,
mesuré environ vingt-cinq mètres dé circonférence ;
il conserve la même largeur jusqu’à environ treize
mètres de hauteur, puis il se divise, projette-une
quinzaine de branches horizontales, qui couvrent de
coihmencent à se montrer • dans la
vallée qui court au
ou
NOUKA-HIVA.
479
leur- ombre un espace circulaire de cent
mètres de
diamètre.
Ce.point conserve une fraîcheur délicieuse pendant
les heures les plus chaudes de la
journée. La brisé
qui règne^sur le rivage ne franchit pas la barrière
opposée par la végétation féconde de la vallée, aussi
le promeneur,
qui parcourt des sentiers étroits nop
abrités des rayons brûlants du
soleil, et seulement
bordés de plantes épineuses, y est accablé par la cha¬
leur, la respiration lui manque; -le soi est brûlant
lorsqu’il n’est pas garanti par les arbres qui le cou¬
vrent de leur
ombre; et, à certaines heures ^ la vallée
est compîe unefournaise ardente. Au
pied .de ce grand
figuier on trouve, au contraîrej toujours une tempéra¬
ture
supportable., et un ei,nplacement aéré auprès du
ruisseau qui baigne ses longues et noueuses racines.
Près, de là, oir aperçoit des
mprs formés,par de
grosses pierres superposées, et on recçnnaît le
Talioua, place réservée aux assentblées' de la popula¬
tion, aux jours de fète.et de cérémonies. Cet
empla¬
cement tombe en ruine, ce
qui porte à croire que
les Tais, nom de cette
peuplade; sont eh décadence ;
cette opinion se conlirme,
lorsqu’on parcourt la val¬
lée. Partout, des ruines, de
cases, des emplacements
abandonnés frappent le regard ; c’est à
peine si, au¬
jourd’hui, on peut porter le nombre des habitants
au
chiffre dè liüit cents ou mille.
Cette vallée, si
complètement fermée, offre plu¬
sieurs issues
ditliçiles, mais praticables, qui condui¬
sent chez lès trib.us. environnantes,, particulièrement
480
ÎLES MARQUISES
chez les Happas.
La vue de la baie, déjà si piUo-
après avoir erf'é
resque, devient admirable lorsque,
sous les touffes serrées des avenues qui couvrent le
village des Taïs , on a parcouru un sentier péni¬
ble au dernier degré qui serpente auprès d’un
qui baigne la vallée entière; alors, on a
point culminant des montagnes, le lieu
où sont construites les fortifications des naturels, et
d’où l’œil embrasse à la fois les vallées des Happas,
des Taïs, et celles des Taïpis dans l’éloignement. Les
navires à l’ancre dans la baie, les détails si divers de
la terre, la forme indécise de l’île Houapooii dans le
torrent
atteint le
lointain, la vue de cette profonde mer qu’on voit ri¬
dée sous les efforts des vents alizés du S.-E., rem¬
plissent le tableau d’effets magiques, de brillants con¬
trastes et de splendides paysages.
Bientôt le chemin s’incline sur des déclivités plus
douces, des cascades apparaissent, leurs blancs filets
sé détachent sur la teinte sombre des monts, pen¬
dant que leur murmure atteint et charme l’oreille;
quelque temps de descente jôncore, et l’on atteint le
premier village des Happas.
Les cases'de la valléé Taïo-Hae ne sont pas agglo¬
mérées en nombre considérable ; on en voit parfois
cinq ou six réunies; mais, en général, ellessontdissérainéés sur des emplacements éloignés. Sans doute,
chaque habitant se rapproche du terrain qui.le
nourrit ; on aperçoit fréquemment des enclos de
pierre qui indiquent des délimitations de propriétés
dans lesquelles l’arbre à pain, les bananiers, le mû-
pu NOUKA-HIVA.
181
rier, le tare et l’igname.sont cultivés, si toutefois on
peut employer ce mot pour désigner la simple réu¬
nion dans un local d’un certain nombre de ces
plantes
totalement abandonnées aux caprices d’une riche et
féconde nature.
Un ou deux Européens ont entrepris la culture de
petites portions de terre qui leur ont été concédées
par les chefs j avec peu de travaux, ils ont obtenu
d’abondantes récoltes qui leur donnent le, moyen
d’ajjprovisionner les douze-ou seize navires du com¬
merce qui relâchent annuellement danâ ce
port;
Ces hommes commençaient déjà
(1838) à éprouvernn
bien-être qu’ils n’auraient pas obtenu dans la vie er¬
rante des marins, C’étaient,
pour la plupart, des An¬
glais ou désAméricainS ; unEspagnoletun Chilien s’y
trouvaient aussi-, mais, e.iclins au grand vice de leurs
nations, la paresse, ils passaient leur vie dans l’indo¬
lence la plus complète, et ne sortaient de leur
torpeur
que pour songer au moyen dé subsister aujour le jour.
Les chefs principaux des Taïs sont Nia-Hitou,.
Vava-noui, Palcokoet Ratini, tous parents de Moanai
investis de ses droits en son absenee, droits qu’il est
venu exercer lui-même
depuis peu; du reste, ces
chefs ne paraissent jouir que d’une médiocre in¬
fluence, sans autorité absolue.
Baie \Jkani<
.
La baie Tchitohagolf de Krusenstern nolis a
paru
recevoir des naturels le nom de la tribu qui l’habite.
ÎLÉS MMQÜISÈS
les Taïoas ; cependant lé rapport dëS oj^éfàtions dü
brick le Pylade mentionnant le nom d’Akani pour
celui de ce port, nous l’adopterons jtisqu’à plus am¬
ples informations;
Situé à quatre milles environ de la baie Taïohae,
le portTaïoa ou d’Akani ne possède qü’uné entrée
étroite, dont,la largeur a été estimée à deux cent
cinquante mètres; elle devient plus considérable à
mesure qu’on s’avance dans
l’intérieur^ et l’on aper¬
çoit bientôt une langue de ferre. Cette baie, divisée
en deux
anses, .est on ne peut plus gracieuse : les
eaux de l’ansè de l’ouest
baignent les bords d’une
étroitexalléeJ large environ de quatre cents mètres,,
qui se prolonge entre deux murs de rochers pérpendiculairês, à environ trois milles dans l’intérieur. Une
végétation admirable recouvre le cours d’une petite ri¬
vière qui prend naissance au pied d’une belle cascade.
Des cases, placées dans desposifionschoisies, achè¬
vent de donner à cette anse un
aspect enchanteur;
malheureusement sa petitesse n’accorde pas à ün
navire toutes les garanties d’un bon mouillage. Cette
anse, ou plutôt ce bassin, a environ quatre cents
mètres de profondeur Sur deux cents de largeur; il est
entièrement fermé par de hautes parois de■ quatre
cents mètres d’élévation
; la plus violente tempêté
n’en troublerait pas les eaux. L’amiral Krusenstern
lui donne une préférence
marquée sur celui de
Taïohae pour tout bâtiment qui aurait à faire des
répa¬
rations q,ui aurait à déposer ses agrès à terre ou qui
voudrait établir un hôpital : car le nâvire,'étant mouillé
,
,
ou
483
NOUKA-HIVA.
très-petite distance du rivage, pourrait protéger effi¬
cacement, sans l’aide.de détachements particuliers,
tout établissement à terre, et d’ailleurs aurait une vue
assez étendue, pour surveiller les moindres mouve¬
ments dè rennemi, s’il voulait tenter une
attaque.
L’anse de l’est, est presque inhabitée ; la vallée qui
y,aboutit est bornée bientôt par les montagnes : aussi
voit-on peu de, cases sur ce terrain peu spacieux et
mpins. fertile que la, vallée voisine.-Cette anse offre
naouiliage plus large et plus convenable que le
précédent, nraîs. une hpüJe très-forte bat la plage et
rend le débarquement parfois difficile,
Au milieu des cases, des natiirels,.onirpmarqua une
grande place, plus belle que celle de Taïohae, et qui
un
est sans doute destinée,au même but.
Le ra/ioua pa¬
raît être un ornement indispensable dans les. moin¬
dres vallées.,,
.
Un chemin, à travers les précipices, dans les envi¬
rons de la chute d’eau mentionnée
plus haut, conduit
à Taïohae. Deux officiers russes, qui avaiient-entrepris
quatre heures de l’après-midi , furent
obligés de s’arrêter en route; épuisés de fatigue, ils ne
purent rejoindre le bord que,le lendemain matin.
La plus grande longueur de Tîle Noukaliiva est de
clix-sept milles de l’est à l’ouest; sa plus grande lar¬
cette course .à
geur du nord au sud comprend une, étendue.de, dix
milles, et sa circonférence.mesure cinquante-qpatre
milles environ. Le territoire, occupé par les Taïs, les.
Happas., les Taïpis et les Taïoas le seul qui ait été
,
visité par les navigateurs, occupe à peu près le-tiers
.
184
ILES
MARQUISES
de sa surface entière, et se trouve limité par la pointe
Martin à l’est, la baie Akani à l’ouest, par les mon¬
tagnes du centre de l’île au nord, et la mer aij sud.
Le chiffre de la population de l’île paraît avoir été
considérablement exagéré par Porter, qui fixe à dix-
neuf mille le nombre des guerriers de l’ilè entière,
qui élèverait à quatre-vingt ou cent mille le nom¬
Toutefois, comme le dénombre¬
ment qu’il donne est le plus détaillé,que l’on con¬
naisse, nous le reproduisons en corrigeant, autant
que possible, les noms des tribus qu’il a étrangement
défigurés,, et en nous réservant de donner notre pro¬
pre estimation plus loin.
ce
bre des habitants.
F'allée de Tdio-Hae.
Elle comprend
■
six tribus réunies sous le nom
collectif de Tais : ce sont celles des Pakeus ( Peka )
(Meaho), Hotvniahs (Oaia), Hikoualis
(Ikohei ), Hoattas ( Oata ), Havous ( Havaou ).
Keatanoui (1813), était le chef reconnu des
quatre premières tribus, et avait une grande in¬
Maoulis
fluence
sur
Keatanoui"
les deux autres tribus. La femme de
se
nommait Tdihea-tdiva,
—
Kioponoui
était le chef de la tribu des Oatas ; quant à la sixième,
les Havaous,
elle vivait dans un état d’indépen¬
dance-complète, ayant chassé son chef Patoühéhé,
proche parent de Keatanoui. Cette petite révolte
était motivée par la gloutonnerie de ce |dignitaire
sauvage, dont l’embonpoint attira l’attentioii des
ou
NOUKA-HIVA.
185
matelots qui le baptisèrent du sobriquet à’Éléphant.
Il
guettait les enfants de la classe la plus pauvre
pour les dépouiller viôlernment de leurs poissons au
retour de la pêche. Ces actes tyranniques furent sui¬
vis d’un soulèvement
qui le força d’aller chercher
près de Keàtanoui, son parent.
La peuplade des Happas est aussi composée de six
tribus-, savoir : les tribus àe&- Naïciliis, Tattaïouos,
Pachas, Kickaas , TekaaS', Muitaaohas.
Les cinq premières étaient régies par les chefs
un asile
Mowattaeh, Pcâroro, Tekawanouohe, Kàivatuah, To-
neotoüfa.
Le
nom
donné.
du chef de la- dernière tribu n’est pas
/‘
Trois tribus se partagent le sol de la baie
ce sont
Muni
les Maamatouahs, les Taïahahs (Taioas), les
Cahhabes; elles possédaient deux chefs, PotoUnah et
Mahitataha^
-
Cette peuplade était
l’alliée fidèle des Taïsj elle
joignait à celle-ci dans les guerres avec les peu¬
plades des vallées à l’est de Taïohae.
La vallée au nord de la baie Comptrollér ( vallée du
terrain neutre de Stewart) comprend trois tribus', sous
trois chefs différents, qui constituent la peuj^lade
desTaïpis. Cette peuplade, en proie souvènt'â des
dissensions intestines, est toujours unie lorsqu’il
faut résister à une agression étrangère.
Ces trois tribus se nommént Pohigouha ( Pouihoo ),
chef Tohenoueh; Nahegouha {UâkSiéhu), chef Pohicjouha; Aiiaijdias { Atiehou), chef Temowali.
se
ÎLES MARQUISES
186
réunit-sous un
rimon-ï’aï/jf, les trois tribus Crt/iow-
La vallée des Shoeume (HoUmi)
chef principal
maka, Tomaa-Wama, et Tilie-Mciliou.
■
La vallée de Hanna-Hoou, située sur la côte est de
Nouka-Hiva, donne asile à deux peuplaijes ; la pre¬
mière est nommée Hate-Kaa, dont le principal chef
est.Talie-Hoou., et la seconde est désignée sous le
titre de
■
constitue les trois tribus
La-peuplade
des Woeliahas est composée de trois autres tribus :
La peuplade des Hate-Kaâ
dés Moudikaj Auiliou, et Atleta-Wdina.
les Atfe-Hmves, AUetomakdi, et Attekakziliamid.
petite vallée de. Tàhloualitouak ( Oua-
Dans, la
touatoua ), se trouve encore une
Tdiaka.
petite tribu appelée
^
Comme on le voit, Porter n’énumère que la no¬
menclature des tribus situées sur-la partie orientale
il y a lieu de supposer, ce¬
pendant, que la, partie occidentale et septentrionale
est peuplée quoique- le Seul renseignement qu’on
ait à Cet égard se résume dans l’assertion du matelot
Roberts,, mentionnée par KrüsenStèrri, qui préten¬
dait qu’une peuplade considérable, pouvant mettre'
sur pted douze cents guerriers-, était établie sur la
et méridionale de l’île;
,
rive ouest de Nouka-Hm.
Voici maintenant le dénombrement de la popula¬
tion , extrait du journal de Porter :
187
Oü 'NOüka-hîvà.
Tàïs.
.
2j500 güerriets.
3,000
.
Happas.
Taïoas.
.
Taîpis.
HOuinl.
Hatekajia et Woehahas.
.
.
Ouatouatoua
Total.
5,000
3,500
3,000‘
5^000
200
.
.
.
.
.
.
'
.
19,200 guerrier^.
L’amiral Krüsenstern indique dans l’énumération
des habitants,
d’après; les renseigriëments fournis
par le matelot Roberts, le nombre de 800 guerfiers
pour Taïo-Hàe, 4 ,000 pour la baie Taïpi, 500 pour
Taïo-Hae; 1,200 guerriers se trouveraient dirigés
par le chef Ma'ouday ( probablement chef des Happaç); deux autres peuplades, dans le sud-ouest et
dans le nord-est de Taïo-Hae, fourniraient chacune
un
contingent de 4,200 guerriers, ce qui ferait mon¬
ter le nombre tptal des
guerriers de l’île à 5,900.
Roberts assurait,-en outre, que ce chiffre, loin
d’être exagéré , était plutôt au-dessous de la réalité.
Si on multiplie ce résultat par ,3 pour
y comprendre
les femmes, les vieillards.et les enfants, on obtien¬
dra le nombre 4-7,700,-soit 48,000 en nombre rond.
Cependant le calcul de Robetts ayant paru trop
élevé d’un bon tiers, en ce qiii. concernait la tribu
de Taïo-Hae,
qu’il portait à 2,400 habitants, tahdis ;
que l’on n’en avait jamais vu plus de 800 ou 4,000 ;
Krusenstern croit devoir réduire le chiffre total à
42,000-, ce qui, ajoute-t-il, est bien peu pour une-
île qui a près de 60 milles de circonférence.
Le chapelain Stewart estime le nombre des habi-
ÎLES MARQUISES
188
tants de la vallée des Taïpîs seuls, à 8,000 ; M. le com¬
mandant A. Dupetit-Thouars, dans une approxima¬
tion générale,
indique 5 ou 6,000 âmes pour l’île
entière. Noüs pensons que les estimations de Porter
aü-dessus de là vérité,
celle de l’amiral Krusônstern est aussi trop
forte,«pour l’époque actuelle, quoiqu’elle pût avoir,
de son temps, une plus grande exactitude. Le chif¬
fre mentionné dans le voyagé de /aTénus est, à
notre sens, plus vraisemblable; cependant, nous
présumons, d’après, l’aspect de la baie Taïohae, qu’il
et de Stewart sont beaucoup
et que
est un peu trop
faible.
8,000 habitants, selon nous, sont répandus sur
toute l’île, dans les proportions suivantes :
Taïs
Happas.
Taïoas
..........
.
.
800
. .
2,000
.
Taïpîs
Et dans les autres valle’es.
Total...
On
a
.
.
1,000
1,200
.
.
.
5,000
3,000
8,000
déjà vu que M. Dupetit-Thouars l’estime
à 6,000, Krusenstern à 12,000.,, Porter à 80,000.
sépareTîleNouka-Hiva des îles du
groupe nord-ouest, dont elle formepresque lecentre,
est de 23 milles pour Houa-Poou, avec laquelle elle a
de fréquentes relations, 26 milles pour Houa-Houna,
54 milles pour Hiaou, et 58 milles pour Fetou-Ouhou.
70 milles la séparent de Hiva-Oa, et 81 milles de
La distance qui
Taouata.
189
Oü .NOUKA-HIVA.
MOÏOÜ-ITI OU
KIKMIAÏ.
Les rochers Motou-iti ou Kiki-maï, auquel Van¬
avait donné le nom cl’îles Hergest, en sou¬
venir de ce malheureux officier, avaient été nommés
couver
Franklin I. par Ingraham, les Deux-Frères par Mar¬
chand et BJake I. par. Roberts; ils se composent d’un
îlot inhabitable’ élevé de quarante mètres (1), acore
étroit canal de
beaucoup moins élevés et en¬
tièrement dépourvus de végétation.
Les habitants des îles voisines visitent quelquefois
ces.rochers dans leurs parties de pêche, mais ce n’est
que dans une absolue nécessité qu’ils s’aventurent à
cette distance de leurs côtes dans de frêles piro¬
gues (2).
et
presque stérile, séparé pat un
deux rochers blancs,
HIAOÜ', FETOU-OUHOü.
Les îles Hiaou et Fetou-Ouhou,
situées à l’extré¬
mité nord-ouest de l’archipèl, ont été nommées Knox
et
Hanack par Ingraham, Masse et Chanal pAv Mar¬
chand, Roberts I. par Hergest, et enfin Knox et
Langdon par Roberts. L’île Hiaou est élevée de six
cent dix mètres; elle présente une végétation féconde,
.
surtout dans deux vallées
aboutissant à deux anses,
qui doivent offrir un bon mouillage ; elles sont situées
nord-ouest de l’île. On
toutes deux dans la partie
(1) Dupetit’Thouars, Voyage autour du monde de la frégate.U
Vénus.
(2) Krusenstem, Voyage autour du monde.
190
ILES
MARQUISES
aperçoit entre les pics de beaux plateaux d’arbres et
de riants tapis de verdure.
Hergest, qui a débarqué sur cette île., décrit sa
côte orientale comme entièrement dépourvue d’anses
et- d’arbres ; ses bords^ formés par des rochers recou¬
verts par des arbrisseaux et des buissons,- ne donnent
aucun accès au débarquement, mais la côte nordouest présenté un aspect toutdifférent.
L’anse du milieu fut TuomméQ Batteryicove, puis
on se rendit, dans un canot, dans, la seconde anse si¬
tuée plus au nord, après avoir reconnu qu’elle offrait
un mouillage assez bonsür un fond diminuant gra¬
duellement ,de 18 à 5 brasses. Un ruisseau dé bonne
eau débouebe
près d’un bois de cocotiers qui offrit une
abondante récolte de fruits. Un monument funéraire
indiquèrent que les naturels
quelquefois y faire des excursions, et on
et une case abandonnée
venaient
s’étonna de voir cette terre fertile inhabitée.
rivage, il en rend
l’approche souvent tlîlllîcile et dangereuse. La plus
grande longueur de l’îié est. dé 0 railles du sudest au nordmuest,, et sa plus grande largeur est de
A milles et demi du- sud-est au nord-ouest ; la
circonférence peut être évaluée à 16 milles environ.
Trois milles séparent Fetou-Ouhou de la précé¬
dente; dans le canal qui les sépare, on a cru voir
la mer briser, mais on m’a aucune assurance possitive à cet égard. Fetou-Ouhou est très-acore, ses
côtes s’élèvent perpendiculaireilient au-dessus de la
mer, et sa hauteur esj; de 420 ipètres ; quoique son asLe ressac est assez violent au
ou
NOüKA-HIVA.
191
pect i^oitassez verdoyatit, elle ne présente paslayégé-
tation de sa voisine, La pointe sud-ouest de l*île est
basse;,quelques roches détachées et,peu élevées s’en
écartent et forment un brisant. A la pointe nord, ôn
découvre un gros, îlot, élevé et peu éloigné de la cote.
La longueur de l’île dü sud au
nord,.est de 3
milles et demi, et sa
largeur moyenne 1 mille ; son
contour est d’environ 6 milles..
Dans l’est de Fetou-Ouhou,' à 9 milles de
on voit un
ou 3 mètres au-dessus
avec
distance,
banc de corail et de sable qui s’élève dé 2
du niveau de la mer, qui déferle
fureur cÔntrecetobstacle. Unhaut fondl’entoure,
il décroît dans le sud, graduellement et lentemérit de
7 à 14 brasses,
plus rapidement de 14 à 27, et puis
ensuite on
ne trouve
plus de fond par 200 brasses.,
Les îles Fetoq-Ôuhou et Hiaou, donnent
refuge à
un
grand nombre d’oiseaux de mer, qui y attirent les
naturels, qui font des ornements de leurs plumes ; la
pêche est aussi fort abondante sur ces rivages , elle
presque aussitôt il tombe à 60 brasses ;
fournit souvent aux besoins des réunions de natu¬
rels qui vont, sur l’île' Hiaou, se livrer aux mômes
excès que les habitants
du groupe sud-est, sur les
îles Motahe et Fetou-Houkoù.
Statistkjiie.
,
«
chirurgien-major du brick le Pylade,
par- ses nombreux voyages scientifiques^
a bien voulut nous communiquer les détails suiM. -Lesson,
connu
ÎLES MARQUISES
1-92
été recueillis en grande partie en
1841, auprès de MM. les missionnaires français,
établis dans les îles de l’archipel Nouka-Hiva.
vants, qui ont
ÎLÉ TAouATA.
Yotété, chef de la baie Vaïtaliou et de là baie
Ses trois enfants sont Touna, Totika,
Anamiaï.
et...
Taetanani est le nom de la femme de ce chef;
Pa-
nahbu est le chef militaire, ou Toa, et Maheono est le
chef de la baie Anatéténa les villages habités sont,
du sud au nord en passant par le le nord-ouest :
12 Maihouni.
I Vaïtahou.
5 Anamiai.
13 Ochaou.
3 Anap'oo.
14 Pouhou.
5 Apatoni.
.16: Pati-oti.
15 Otohoa.
4 Anatefao.
6' Anaefe.
>
■
,7 Anatoouma.
8 Mateio.
17 Anahevanc.
18 Matohou.
18 Anameouino.
9 Anatéténa. (C’est dans cette
20 Ana-habhai.
ont été le mieux reçus.)
22- Anamonoha.
baie que les missionnaires
10 Maîpùuou.
II
21 Této-houhou.
23 Hiva-hiva.
Maipouha.
«
français établis en 1841 sûr
cette île, étaient MM. Caret, Borgela, Bodichon et
Murphy; leur établissement portait le Tiom de la
reine des .Français ; deux missionnaires, MM. StallLes missionnaires
ou
193
NOUKA-HIYA.
worthy et Thompson s’y trouvaient aussi, il n’y avait
point de missionnaires anglais sur les autres îles.
ÎLE
HOUA-POOÜ.
(Houa-poou signifie deux colonies.)
Onze villages allant de l’ouest au sud.
1 Hakaaou.
.
7 Hiken;
2 Hakaiïiohoui.
.
â Ilakahouti.
8 Hakatao.
9 Hohoi.
4 Hakaotou.
10 Paa-ouméa.
5 Hakamaii.
6
i
11
.
.
.
.
.
.
.
Apateki.
}
La famille du chef
Eato-Paouhaoua, se compose de
Taiapeoutooua sa femme, Vaikoipou son héritier,
Okouehitou père du chef, et Taiekotaaou
Thipoutoa est le chef militaire ou. toa.
petite-fdle;
MM. Fournier et Güillemard étaient les
mission¬
naire de rétablissement formé sur
avait donné le nom de la femme du
Pylade (Virginie Haé-yirikinia).
Nou-iuvA.
.
l’île, 'auquel on
çoinmandant du
.< ■
Divers lieux de la baie Taïo-Mé.
Akapéhi.
Ikohei.
.
.
.
.
.....
Havaou
Pakiou.
_
chef Paetini'(tante de Moana).
id.
.
chef : Moana.
.
.
.
.
,
chef : Pakoko.
13
ÎLES MARQUISES
494
Onia.
çbef îl Nié-hitou.
î’iw
id.
..
Otoméaho.
.
Peka.
Paatéa, Oat'a.
....
.
Haotoupa, Méaho.
.
.
.
.
.
chef : Vavahenna.
chef : Niéhitou.
Baies et peuples amis des Tais.
Happas.
..........
chef : Pakbko.
Akapouhouhae
' .
Takatea (peuple Matiake).'
chef : HoHoutirii.
Akaoui (peuple Taïoa). .... chef : Mahé-atéfcé.
Anamehoi (haut de la baie Akani).
Atioka
chef : Anotai.
Akapaha.
Baies et peuples
ennemis {Taïpis}.
'1
'
Tahii, valle'e la plus proche.
’
Hoomi, peuple AVaakf.
Hanao, reine Paeakoua, son fils Aoménimi. .
Pw^^^ j
‘
.
'
'c
®®P^Sûol Manoü.
Hakaehou, peuple Poiia.
Ouatouatoua, petite baie.près d’Atiehou.
.
Noms des principaux
cîiefs de la baie Taio-haé.
Te Moana (ce mot signifie haute mer ), fils de Teatanbui.,
Paetinij chef de la vallée Akapehi, actuellement déserte, et où
Porter avait bâti ,Madisonville.
,
,
t
signifie, guerrier, le second
oiseau ), chef des vallées Havaou èt Pakiou.
ïïiehitoû, onclé. et'père adoptif du chef Moana, chef des vallées
' Mehao et Haotoupa, le plus influent avec Pakoko,
Vavahenna, chef des vallées Paatea et Oata.
Pakoko ou Manou (le premier nbm
,
NOUKA-IHViî
ou
m
Sur l’ile Hiva-Oa, M. Lçsson ne connaît ■
qu’une
baie, cellé ^napahoa, dont le chef est Patihii.
Il résulte des détails
géographiques qui précèdent,
que l’archipel entier ne contient que six îles habi¬
tées, trois dans chaque groupé, savoir r Hha-Oa,
Taouata et Fatou-Hiva, au sudj
Nouka^Hiva, HouaPôou et Houa-Houna, dans lé nord. Le reste des
terres ne secompose plus que d’îles inhabitées,,
d’îlots sans ressourcés ou de rochers
exigus. On peut
indiquer cependant les îles Hiaou, dans le nord-ouest
de Nouka-Hiva, et Motane, située au sud de
Hiva-Oa,
comme étant susceptibles de recevoir une
popula¬
tion dont elles sont privées maintenant.
La superficie de ces
îles, d’après dés mesures
approximatives, assez peu certaines du resté, peut se
répartir ainsi :
,
.
Iles habitées.
Nouka-hiva.
Hiva-oal
.....
;
.
V..
t-Sj.OOO hectares.
.
44,590
,.
Houa-poou.
.......
i
.
'. .'
Fatou-hiva. « i
.............
Taouàfa.
...........
.
.
8,570
.
8,230
7,540
6,860
Houa-houna.,, ............
Total.:
.
.
,
.
,119,690
Iles désertes
.
Sus.ceptibles de recevoir des habitants.
Hiaou.
Motane.
'
.
,
.
5,480
2,000
127,170
Iles marquises
496
127,170 hectares.
/?epor<. .
Rochers et ilôts inhabitables.
1,0.50
Fetpu-ouhou.
340-
Fetou-hoükou
Motou-iti.
.
128,880
Total général,
■>
La population
sur les
.
340
présumée, qui sé trouve répandue
120,000 hectares qui forment la superficie
approximative des îles habitées ^ peut être évaluée
ainsi qu’il suit, en tenant compte des deux dimi¬
nutions mentionnées pour les îles Faouata et Fatou-Hiva, dans le derniër rapport de M. le contreamiral Dupetit-Thouars.
8,000 âmes.
6,000
Nonka-hiva
Hiva-oa.
Taouata.
......
.
700
......
1,500
2,000,
Fatou-hiva
Houa-pooU'. ... .
Houa-houna.
Total.
.
.
i..
.
.
.-.
.
2,000
20,200
Le chiffre de l’île Nou-Kahiva, a été fixé par nous-
mêmes; il est possible que les ravages'occasionnés
feu aient déjà
par l’introduction des armes à
pro¬
duit une diminution sensible. Toutefois, jnous pen¬
sons
rester encore aujourd’hui dans lés
vrai en donnant cette quantité.
limites du
appliqué à la population de
Hiva-Oa, nous paraît aussi assez rapproché de la
Le
chiffre 6,000,
ou
197
NOUKA-HIVA.
vérité, mais les îles Houa-Poou et Houa-Houna nous
semblent avoir été trop bien partagées; notre opinion
individuelle serait de réduire à quinze cents le
nombre deux mille fixé pour chacune d’elles.
Quoi qu’il en soit, on peut évaluer aujourd’hui la
population générale à 19 ou 20,000 habitants.
L’amiral russe Krusenstern fait remarquer que
les mœurs des indigènes influent sur le nombre de
point que peu de femmes en ont
plus d’un ou deux, et qù’on ne rencontre pas fré¬
quemment des hommes d’un âge avancé; nous
croyons que cette dernière opinion n’est pas irréfu¬
table, le tatouage ayant la propriété de cacher en
grande partie les traces de vieillesse. Cependant,
nous adopterons la base indiquée, à défaut d’autée
plus plausible, d’autant plus qu’elle nous paraît plutôt au-dessous qu’au-dessus des rapports réels. D’a¬
près cela, on pourrait à peu près présenter ainsi la
division des sexes et des âges :
leurs enfants, au
î
,
1
i
I
I
î
!
l!
Vieillards des deux sexès. ...
Hommes et femmes adultes.
;
i
;
.
2,500
10,000
•■
7,500
Total...........
20,000
Enfants.
T—“
I
j
.
-,
.
...
Le chiffre de vingt mille habitants de tout âge et
des deux sexes, donne le rapport de 16 individu ;
pour 100 hectares de terre actuellement habitée.
En admettant que la moitié seulement de la super¬
ficie des îles habitées soit susceptible de culture, le
ÎLES MARQUISES
198
rapjDort sera de 33 habitants pour 100 hectares de
terrains, productifs.
Si on abaisSe cette base au tiers de la totalité de
la superficie, le résultat produira 50 habitants par
100 hectares.
'
Enfin, eh ^prenant pour point de comparaison le
quart de la superficie, chiffre qui nous paraît être
rationnel, on obtiendra la proportion de 66 habi¬
tants par
lÔO hectares.
Evidemment, une population bien plus nombreuse
pourrait trouver sa .subsistance sur cette étendue de
providentielle
de toute rOcéanie,, letaro, l’igname, la p,ataté douce,
racines qui croissent presque sans culture, les pro¬
duits de la pêché, déjà considérables,-si l’on a égard
terres. L’arbre à pain, cette ressource
aux
instruments grossiers qu’on emploie pour les re¬
cochons, qui er¬
aujourd’hui eii liberté dans les bois, suffiraient
à l’alimentation d’une agglomération d’hommes dix
cueillir ; en outre, les poules et les
rent
fois plus grande.'
quelquefois on a rehiarqué des disettes de
forcément les na¬
turels à ranthropophagie , on doit les,attribuer à
l’imprévoyante oisiveté des sauvages, à leur prodi¬
galité aux époques de .certaines fêtes, ou à leurs
guerres dévastatrices, qui détruisent non-séulement
les hommes, mais encore des plantations entières
d’arbres fruitiers, base principale de là nourriture.
On doi t ajouter que les calculs qui précèdent sont
.
Et si
vivres qui, a-t-pn dit, conduisent
purement hypothétiques ; on ne parviendra à bien
ou
199
NOUK.A-HIVA.
les établir que lorsqu’un séjour prolongé sur les
lieux aura fourni les moyens de vérifier leur exac¬
titude, et de les rectifier au besoin, car ce n’est pas
dans une cpurte relâche que les navigateurs peuvent
recueillir des documents irrécusables. Un simple
coup d’œil
jeté sur un pays, ne donné jour qu’à
des suppositions plus ou moins fondées j mais tou¬
jours incertaines. Toutefois, nous avons lieu dé
penser qu’avant peu, de nouveaux détails officiels
viendront corroborer ceS évaluations.
Navigation.,
■'
navigation des îles Marquises, si accores et si
offrir aux: navigateurs que peu
de dangers sous l’eau; on y rencontre peu de ces
récifs de coraux qué les madrépores, si chétifs et si
frêles en. apparence
élèvent comme des murailles
solides, capables de résister aux mers lesplus fortes,
et de briser les malheureux navires qui viennent
s’y
heurter. Le travail de ces polypes qui doivent .né¬
cessairement s’appuyer sur des fonds solides, et qui
ne sauraient exister à une profondeur
par trop
grande de la mer seifible, par son'absence aux îles
Marquises, annoncer que partout, à peu de distance
des terres, l’eau est profonde, ou bien encore que
le sol de cet archipel est nuisible àu
développement
La
hautes , ne semble
,
,
de ces animaux. Aussi né rencontre-t-on nulle
comme
en
part,
dans les autres îles de L’Océan, de ces ports
pleine côte, mais auxquels les vastes récifs corail-
ÎLES MARQUISES
200
qui entourent les terres, assurent des eaux
parfaitement tranquilles ^t tout à fait à l’abri des
leux
lames élevées delà haute mer.
Tous les navires qui atterrissent sur les îles Mar^-
quises, viennent prendre connaissance des hautes
terres de Fatou-Hiva et Houa'^-Poou. Cette dernière île,
suivant quelques voyageurs, présenterait
quelques
dangers vers l’est, mais trop près de terre pour être
redoutés par les navires qui ne chercheront pas à
hanter un point de cette côte. A l’exception de
Nouka-Hiva, sur toutes ces îles, on ne trouve que
des rades foraines et des mouillages peu abrités.
Toutefois ceux qui se trouvent sur les côtes orien¬
tales de ces grandes terres, offrent quelques res¬
sources,
comme
mouillage,
pendant le règne
Vaïtahou et
Amanoa, sur l’île Taouata. L’atterrage de toutes ces
baies ouvertes ne présente aucune difficulté; comme
les côtes sont saines, on doit les ranger de fort près
lorsqu’on arrive sous le vent de l’île où l’on veut
mouiller, car on doit s’y attendre à trouver des cal¬
mes, et lés faibles brises qu’envoient les terres sou¬
vent par risées, permettent seules d’approcher.
Toutes les îles du groupe sud-ouest .paraissent accores et sans dangers. Marchand seulement signale un
banc de roches, probablement de corail, au sud de
l’île Motane, sur lequel le capitaine du ^orcte/ais n’a
pas sondé moins de^ sept brasses.- Cependant on doit
éviter d’y passer jusque après des reconnaissances
plus minutieuses.
de
l’alisé.
Tels sont lés ports de
ou
NOUKA-HIVA.
201
Un banc au large des terres, dans le nord de Houa-
Houna, a été encore signalé; il est connu sous le
dé Clark; mais sa position est encore douteuse,
car la Yéms 'Xa. cherché sans leti’ouver ; du reste, il
paraît assez profond pour n’offrir aucun danger.
nom
Cependant, jusqu’à plus amples informations, on
doit s’en méfier, Fatou-Hiva est le point d’atterrissage
naturel des navires qui doivent s’arrêter sur l’archi¬
pel du sud , et aucune difficulté ne se présen té pour
arriver au port désiré. On peut sans craintes appro¬
cher Fatou-Hiva, en évitant, toutefois, si on passe'
le vent,, de ranger assez près la côte pour être
abrité des vents régnants, puis les terres de Hiva-oa
sous
et l’on peut choisir sa route. Le canal
qui sépare Hiva^oa de Taouata, et que M. Dupetit-Thouars appelle canal du Bordelais, nous ne
savons
pourquoi, puisque Cook et bien d’autres le
traversèrent avant Roquefeuille, ce canal, disonsnous , est sain, et
profond ; toutefois il sera toujours
préférable pour les navires qui ne veulent pas s’arrê¬
ter dans ces îles, et qui font route pour Nouka-Hiva,
de passer au sud de Taouata, et éviter, par là, les cal¬
mes auxquels on est exposé durant les vents d’est, à
l’abri des terres du détroit. Les navires qui suivent
cette route reconnaîtront toujours les terres de
Nouka-Hiva, qui paraissent de très-loin, ainsi que les
se montrent,
îles Houa-Houna et Houa-Poou. Dès-lors ils peuvent
porter hardiment sur Nouka-Hiva, jusqu’à ce qu’en
l’accostant par l’est, on rencontre la pointe Martin,
si remarquable par sa
forme déjà décrite. Oii peut
ÎLES MARQUISES
202
méridionale de
l’île, car elle est sans dangers, jusqu’à ce qu’on ar¬
rive au port où l’on a projet'de mouiller. La descrip¬
ensuite ranger de très-près la côte
tion des baies Taiohaè et
Akani, a été donnée
complètement, pour faire reconnaître aisément
dans la manière d’y ancrer.
La baie du Coraptroller, d’après Krusenstern qui
assez
les entrées, et giiider
du rêsté ne l’a pas visitée, contiendrait aussi
cellents mbuillages. '
■
d’ex¬
du
nord Hiaou et Fetou-oühou etl’île de Corail; du reste
ces îles, sans ports, et inhabitées, sont peu impor¬
tantes; leurs bords, surtout vers l’est de l’île de Co¬
Les coraux ne semblent exister que vers les îles
rail, pourraient être dangereux, on doit les éviter
jusqu’à nouvelles informations^ •
;<
Les marées sont peu importantes, les eaux ne
donnent pas plus d’un
mètre de différence entre le
niveau le plus élevé et celui des
ne
basses eaux. Elles
semblent pas beaucoup influer sup les courants
qui généralement portent à l’ouest, surtout à l’épo¬
que du règne dei’alisé.
Les vents régnants aux îles Marquises, sont les
vents réguliers .de l’alisé qui soufflent du nord-est
au
sud-est par l’est; l’époque de
mence vers
riiivernage com¬
la fin de novembre et amène de
fort
grandes pluies chassées par des vents de nord-ouest.
Toutefois ceux-ci ne sont pas réguliers ; ils sont sou¬
vent interrompus pàr des calmes et de faibles brises
de toutes directions. Gomme dans presque tous les
pays tropicaux, les brises de terre et
de mer suivant
ou
203
NOÜKA-HIVA,
les heures de la
journée semblent être établies
Marquises J surtout dans les bassins fermés des
ports de Nouka-Hiva; toutefois elles ne paraissent
point régulières,,et la plüpkrt du temps, des calmes
incessants laissent les eaux parfaitement tranquilles,
aux
Climat, température.
Le climat des îles Nouka-Hiva est celui de
inter tropicaux, bien
presque
tous
les
nous
f avons déjà dit, de grandes pluies et des coups
pays
que,
comme
de vent se succèdent pendant la saison de Thivernage
qui règne de novembre en avril.* Cependant quelque¬
fois il arrive qu’une longue sécheresse vient nuire à
la récolte des fruits à pain. Krusenstern rapporte,
sur la foi de
l’Ânglais Roberts, qu’une de ces séche¬
resses a
mal et
duré dix mois, ce qui est tout à fait anor¬
éxceptionnel, A Mangareva, des
coups
de
vent de nord-Ouest vienrient parfois dans cette saisori
de mousson contraire, détruire les'fruits à pain; à
Nouka-Hiva, cette calamité est évitée en grande partie
par la disposition des montagnes qui abritent com¬
plètement tes vallées cultivées.
Le lieutenant Gamble, qui est le seul narrateur
qui soit demeuré près de six mois à Nouka-Hiva,
mentionne dans son journal que, dépuis le 17 dé¬
cembre 1813 jusqu’au 13 mai 1814, il s’est rare¬
ment écoîilé un jour sans pluie ou sans vent frais
du nord-est. Mais ce temps dure particulièrement
de la lin de décembre à la lin de février,
qui est
ÎLES MARQUISES
204
aussi l’époque de la mousson d’ouest , mousson
qui
fait pas sentir régulièrement dans ces parages.
Au contraire, les brises douces et fraîches du sudest soufflent la majeure partie de l’année, et avec
ne se
magnifique; le ciel est
pur, le soleil brillant , trop brillant peut-être dans
certaines expositions qui ne sont pas rafraîchies par
elles règne toujours un temps
rinfluence des vents du large.
La
température de l’air remarquée à bord de la
séjour dans la baie Taiohaé, était de 23° à 25“ Réaümur; on supposait que
cette température devait être de 2° plus élevée à terre.
Les observations exécutées à bord de l’Astrolabe à la
fin du mois d’août 1838, ont donné 25» à 27“ centi¬
grades pendant le jour. L’.exposition du bâtiment aux
brisesdela mer modifiaitla chaleur, qui devait attein¬
dre, dans certaines portions de la baie, jusqu’à 30°.
Pendant le séjour de la Vénus dans les ports de
l’île Taouata, elle a éprouvé une chaleur de 26° à 29“;
pendant la nuit, la température n’éprouvait qu’un
léger abaissement. En résumé les moyennes des
vingt-quatre heures donnent de 25° à 26°.
La température de la mer a été à peu près la même
que celle de l’air.
Nadeslida, pendant son
Nature et productions du sol.
Nous devons à l’obligeance
de M. Jacquinot, chirur¬
gien de la marine, les documents suivants sur la na¬
ture du sol et ses
l'I
productions dans l’île Nouka-Hiva.
ou
NOUKA-HIVA.
â05
Comme la plupart des terres de l’Océanie, la char¬
pente des îles de l’archipel Nouka-Hiva est entière¬
ment
volcanique ^ les montagnes présentent à leurs
basaltiques
sommités plusieurs rangées de colonnes
nues
et
dénuées de verdure ;
leurs flancs revêtent
une
surtout dans les vallées
mais partout ailleurs
verdure luxuriante. C’est
qu’une admirable fécondité
déploie. On voit tous les végétaux serrés, pressés,
qui vieillissent, meurent et se décomposent depuis
des siècles, et déposent une épaisse couche d’humus,
qui, s’augmentant sans cesse, assure au sol une ri¬
chesse encore stimulée par l’action d’un grand noinbre de frais ruisseaux. On éprouve un sentiment
d’admiration, lorsque après avoir dépassé les li¬
mites des habitations, on entre sous de belles voûtes
de feuillage, de formes et de nuances si diverses et
si gracieuses.
'
D’épais buissons, des plantés gigantesques, gazons
de cette végétation grandiose, obstruent les sentiers
à peine tracés, et arrêtent parfois la marche
; bientôt
les broussailles s’épaississent de plus en
plus sur la
pente des collines : ce n’est pas sans peine qu’on ar¬
rive sur les hauteurs. Mais là, un
magnifique point
de vue dédommage des efforts
fatigants de l’ascen¬
sion ; l’ceil charmé de la
perspective délicieuse qui
se
,
s’étend devant lui, embrasse tout à la fois le contour
de la baie, déployant sur une
plage de galets sa bril¬
bâtiments, paresseuse¬
ment endormis sur une mer à
peine ridée, réfléchis¬
sant leur ombre en
lignes noires; tandis que plus
lante ceinture d’écume ; les
20d
ÎLES MARQUISES
haut, la brise clans toute sa vigueur incline le feuil¬
lage, et murmure à travers les rameaux souples des
cocotiers, A l’horizon, la mer bleue, infinie, se con¬
fond avec le ciel, et dans les vallées qu’on sur¬
plombe, le luxe de la végétation se révèle dans tout
son ensemble, et toute sa beauté. Des plantations,
entourées quelquefois d’enceintes protectrices,
dis¬
séminées çà et là, témoignent de la fertilité dm sol,
qui, presque sans culture, supplée abondamm.ent
aux besoins
des habitants.
dans ces productions nourri¬
cières, se place l’arbre à pain {inocarpus edutis ), re¬
En première ligne,
connaissable à son tronc élevé, à son écorce lisse et
blanchâtre , à ses feuilles larges, digitées, d’un vert
foncé, au milieu desquelles tranche la teinte plus
jaune, plus mate, de gros fruits recouverts d’une
écorce épaisse et ciselée, et contenant une pulpe
blanche, base principale de l’ali mentajion des indi¬
gènes, qui la mangent, soit à l’état ,frais après l’a¬
voir fait griller, soit à l’état de pâte fermentée, con¬
servée pendant plusieurs mois.
Partout le cocotier, ce roi des palrniers, élève ses
bouquets ondoyants et procure de grandes ressour¬
ces à l’industrie sauvage : 1r noix contient jusqu’à
un litre d’une eau limpide et délicieuse, son écorce
fournit des filaments propres à la confection .de
toute espèce de cordes et de liens, et son amande
peut fournir une grande quantité d’huile qu’on s’oc¬
cupe déjà d’extraire dans plusieurs îles ; mais les pro¬
cédés défectueux qui sont en usage ne donnent en-
ou
NOUItA-]|lVA.
207
corë qu’une, huile rance
sous
le nom, d’hüile de
qui est connue en France
palme, et qui n’est guère em¬
ployée que dans la fabrication du savon. Sans nul
doute, par des procédés meilleurs et une extraction
plus soignée, on obtiendrait une huile susceptible
d’être employée à d’autres
usages, surtout pour ceux
de la table, dans son état de fraîcheur.
Dans la colonie
espagnole des îles Mariannes, on
obtient aussi, parla distillation de ce
fruit, un alcool
d’une pureté remarquable et d’un
goût agréable, qui
supplée au vin, boisson rare dans ces pays éloignés.
Les larges feuilles
du.bananier(m«sa Paridisiaca)
abritent plusieurs variétés de bananes, fruit
sucré,
nourrissant, et qui se mange à l’état frais ou cuit;
c’est un des fruits les plus
exquis des climats chauds,
ressource précieuse
pour les Noukahiviens, qui les
mélangent avec la pâte aigrelette et fermentée du
fruit à pain. Souvent, près des
bananiers, le spondias
Cijlherea^ grand arbre au port majestueux, couvre
le terrain à ses pieds d’nne ombre
circulaire, et orne
ses branches de fruits
ronds, verts, semblables à la
pomme pour la forme, mais d’un goût
aigrelet;
c’est à cette ressemblance
qu’il doitle nom de spon¬
dias, pomme de Cythêre, qui lui fut donné par les
navigateurs qui l’avaient vu pour la première fois à
Taïti, où on le nomme evi.
Le goyavier,
chargé de fruits semblables aux ci¬
trons et jaunes comme
eux, est un arbre de jolie
apparence. Les goyaves, à l’intérieur rouges et plei¬
nes de
graines, ont un suc rafraîchissant ; on peut les
208
ÎLÉS'^MARQUISES
la pulpe de la figue de Barbarie. Dans
colonies, à la Martinique, on en fait une excel¬
lente conserve dont la qualité astringente produit un
excellent effet dans certaines affections du tube intes¬
comparer à
nos
tinal.
Sur le pourtour de la baie, dans
certaines exposi¬
tions de la vallée, on reconnaît plusieurs espèces de
vaquois ( pandanus odoratissimus ), dont les feuilles
serrées, longues, effilées et armées de piquants, re¬
cèlent, à dix pieds de hauteur environ, un fruit dur
naturels font quelquefois usage.
Les racines de cet arbre présentent une disposition
et coriace dont les
particulière : elles rayonnent du tronc à un pied du
sol dans lequel elles s’enfoncent.
A côté des arbres fruitiers, l’arbre des Banians
{ficus Indicus) proiette ses vertes branches, et aug¬
mente son tronc de nouvelles pousses, qui, toutes
les années, accroissent son volume. Cet arbre, sou¬
vent immense, ne produit qu’un petit fruit, utile
tout au plus aux oiseaux qui en font leur nourriture.
Le filao (casMarma), montre sur les hauteurs
son tronc effilé comme le peuplier, et ses branches
chevelues, qui ressemblent à celles du saule pleu¬
reur; l’aspect de cet arbre est triste, sa base
est dénuée d’ombre, mais son bois, d’une dureté
admirable, connu sous le nom de bois de fer,
sert à la confection des armes des sauvages, mal¬
heureusement remplacées aujourd’hui par des ar¬
mes plus destructives.
Plus bas, le barringtonia,
arbre grand et imposant, se pare de belles et larges
ou
NOUKA-HIVA.
209
fleurs blanches, ornées de nombreuses
étamines,
auxquelles succèdent des fruits inutiles, mais d’une
forme quadrangulaire et
bizarre, qui leur a fait don¬
ner le nom de bonnet
d’évêque ; enfin, Y Hibiscus tiliaceus, qui emprunte son nom à la ressemblance de
son
feuillage avec celui du tilleul, étale, à l’époque
de la floraison, de larges fleurs
jaunes. C’est avec son
écorce que les naturels
fabriquent leurs vêtements.
On remarque encore le
Gardénia Jlorida, YAleurites
triloba, qui produit une noix huileuse, connue sous le
nom de noix
d’arbres.
de bancoul, et diverses autres
espèces
Des végétaux plus
humbles, mais non moins utiles
tapissent les alentours des lieux habités, c’est auprès
des cases qu’il faut aller les
chercher, et on les dé¬
couvre
vers
bientôt dans la moindre
promenade à tra¬
la vallée. Ces plantes, dont le nombre est mal¬
heureusement
restreint, sont : la patate douce
{Convolmlus patatas), liseron à fleurs rouges en
forme de cloche, pourvu d’excellents
tubercules,
qui, outre leur usage immédiat pour la table, pour¬
raient donner beaucoup de sucre ;
l’igname ( Dîoscorea), dont les racines atteignent souvent un déve¬
loppement considérable, et qui contient une trèsgrande quantité d’excellente fécule.
Le tare (Arum
esculentum), plante de deux pieds
de haut, à feuilles
larges et terminées en pointe,
dont le pied a besoin d’une constante humidité
pour développer un tubercule assez gros, et fort bon
lorsque la cuisson lui a enlevé ses qualités âcres. Le
14
ÎLES mRQIJISE.S
210
taro
cqiitientapssi une abondante fécqle, et q’estdans
réussit mieux.
papayer prend eii quelque sorte place, par eps
fruits^ parini ces plantes pptagère^. Cet arbre porte,
par une disposjtiop singulière, ses fruits attachés ap
tronc; verts d’abord, ils jaunissent en vieillissapt, et
sont un mets trèsragréable lorsqu’ils sont puits; ils
ont le goût des jeunes cpurges, qu’ils remplacent
les lieux Rjarécageux que sa cultjire
Le
avantageusetnent.
Enfin, le Tacca pinatifidq porte une papiop appelée
piaparles insulaires de Taïti, qqi produit upe fécule
fort belle, qui tient lieu de celle de YArrotq-r-QQt,
Outre pps plantes principales, OU peut meptipnner ençorp le Coqvolvulus brfisilipn^is, plante rempante, dont les jeunes pousses peuvent servir d’alii
mept, et Y Arum rumphii, qui, dans les temps de
disette, devient upe dernière resspurpe ppur les in¬
digènes, qui piangent ses racines.
Sur les bords des ruisseaux,
on tropve ^aussi upe
espèce de cresson et du pourpier, propres à faire
des salades.
consistent dans quel¬
ques fpugères et pplyppdps, la rose de Chine ( Hib^r
scus rosa chinensis^, variété rouge et blanche, YAbrus
precatorîus, petit arbrisseau qui preduit Ips petites
Les autres espèces déplantés
graines rouges, connues spus le poni de pois d’Amprique, dontlesindigènes font des ornements;
unelpgu-
mineuse, dont les gousses entourées de piquants cpnr
tiennent de grosses graines jaunes, dppt
l’écprce est
d’une extrême dureté. Des graminées qui donneraient
ou
NOÜKA-HIVA.
211
unpâturage assuré aux troupeaux ; quelques solanées,
parmi lesquelles on remarque le tabac, nouvellement
introduit et cultivé, dans quelques
expositions, par
les naturels, qui en sont très-avides. Une
grande la¬
biée à odeur très-aromatique ; ses fleurs violettes
ornent les cheveux des
jeunes filles; le riccin, ou
Pahna-cliristi, qui atteint ici une élévation de plus de
dix pieds, et dont l’huile est
employée en médecine,
le Calopliyllum inopliyllmn,
plante avec laquelle les
naturels enivrent le poisson ; le Dracœna termi-
nalis, etc., etc., etc.
La canne à
spontanément, et il est
probable que les autres productions des Antilles,
telles que le café, le coton, etc., etc., réussiraient
parfaitement sur ces îles. Déjà le coton a été trouvé
à l’état sauvage dans l’archipel Mangareva, où il croît
très-bien ; à l’aide des ruisseaux, on pourrait faire
des marais artificiels, où des récoltes de riz seraient
assurées en même temps
que celle du taro. L’oran¬
ger, le citronnier, atteindraient à Noukahiva le
même développement qidà Taïti, où le
capitaine
Bligh les a importés.
Il n’y a point de mammifères
propres au pays,
ceux
importés sont : le cochon, acquisition pré¬
sucre
croît
cieuse dont les naturels ne prennent aucun soin. Ils
laissent errer ces animaux çà et là, sans s’en inquié¬
dépourvue de l’épaisse
graisse qui recouvre celle des cochons
d’Europe, est meilleure sous tous les rapports. Léchât
et le rat
complètent la série des quadrupèdes de l’île.
ter autrement.
couche de
Leur chair,
ÎLES MARQUISES
Ùi2
Le
bœuf, le cheval, prospéreraient ici comme à
Taïti, les chèvres et les hrebis comme à Gambier. 11
serait facile d’en élever de nombreux troupeaux.dans
les pâturages incultes
de l’île.
d’étendue, les produc¬
tions naturelles sont nécessairement restreintes. On
a déjà vu que le nombre des plantes n’est pas consi¬
dérable ; le régne animal est encore plus faiblement
représenté : on ne trouve que quatre ou cinq espèces
d’oiseaux. Ce sont, la jolie colombé kurukuru, un peu
moins grosse que celle d’Europe ; elle a tout le dessus
du corps d’un vert vif et mat, le dessous est jaune
avec une tache rouge sur la poitrine, et la tète est re¬
couverte d’une calotte du plus beau carmin ; la per¬
ruche Goupil, charmant oiseau de la grosseur d’un
moineau; le dessus du dos est d’un beau bleu, le des¬
sous du corps d’un bleu verdâtre, le bec et les pat tes
d’un rouge de corail. Sa langue est terminé en
pinceau, afin de sucer le miel des fleurs de cocotier,
son unique nourriture. '
On voit aussi un petit moucherolle, dont le plu¬
mage offre un contraste des plus frappants : la femelle
est de couleur fauve ; le mâle jeune est noir, et, lors¬
Dans toutes les îles de peu
qu’il est vieux, ses plumes deviennent d’une blan¬
cheur éclatante. Ces jolis oiseaux voltigent çà et là,
jetant leur petit cri à l’approche des promeneurs, se
poursuivent en fuyant, puis reviennent se poser sans
crainte à quelques pas de ceux qui ont troublé leur
repos.
On remarque encore,
surtoutdans lesalentours d’un
ou
NOUKA-HIVA.
213
immense arbre des banians, situé près d’un ruisseau
non
loin du rivage, de petites salanganes, hirondel¬
les agiles, dont le vol décrit d’incessantes spirales à
la poursuite
des moucherons, qui deviennent leur
proie; des mouettes blanches, au vol gracieux, aux
ailes frêles et délicates, passent aussi parfois sur la
sombre verdure de cet arbre.
Il existe plusieurs espèces d’oiseaux de mer
dans
l’archipel; mais ce sont les mêmes
qu’on rencontre sur les plages de l’Océanie ; de
petits hérons gris et blancs, des sternes, des cheva¬
liers, etc. Le paille en queue ( phaéton) est trèsles environs de
commun
au-dessus des vallées et des gorges pro¬
fondes, où il plane sans cesse ; les naturels font des
aigrettes avec les plumes de sa queue.
Les poules, ce volatile si précieux pour les navi¬
gateurs, sont assez rares encore et ne s’obtiennent
d’ailleurs que difficilement, à cause d’un supersti¬
tieux tabou qui défend aux naturels de s’en repaî¬
tre. Il est étonnant que les Anglais qui sont établis
sur l’île n’aient
pas encore songé à élever des bas¬
ses-cours
qui prospéreraient parfaitement, et qui
assureraient aux bâtiments des vivres frais, dont ils
sont presque toujours
dépourvus.
En reptiles, on trouve un petit boa long à peine
de deux pieds, et qui doit former un genre nouveau;
un
scinque dont la queue, d’un bel azur, reluit au so¬
leil d’un éclat remarquable, et enfin, sous les pier¬
res
un petit jecko de couleur sombre. Aucune de
ces espèces n’est nuisible.
,
ÎLES MARQUISES
214
prend
à la ligne quelques poissons de roche, entre autres
des balistes et des acanthénes. Les requins sont fré¬
quents dans la baie. La mer nourrit ün petit nombre
de mollusques à coquilles; ce sont, entre autres, un
grand triton qui forme la conque de guerre des indi¬
gènes, les porcelaines, œufs de Lèda, têtes de serpent,
tigrines et cauris, mais en petite quantité ; quelques
strombes, de petites vis, des pourpres et des cônes.
La baie Taïohae est peu poissonneuse ; ôil y
Les insectes de tous les ordres sont rares; on ren¬
contre deux ou trois espèces de lépidoptères, et
à peu
près autant d’orthoptères et de coléoptères.
Les ruisseaux contiennent une petite chevrette et
deux espèces de coquilles, des néritines et des navicelles.
l’exposé, qui précédé les remar¬
ques consignées dans la relation du voyage dû capi¬
Nous ajouterons à
taine Marchand dans la baie Vaïtahou. La nier y four¬
nit d’excellents poissons de roche; les naturels
en
approvisionnèrent/e So/ic/e en abondance et de toutes
les qualités. La bonite y est très-commune.
Marchand, Forster et le docteur Sparmann dé¬
crivent le terrain de cette île, comme étant com¬
posé d’un mélange de productions volcaniques,
noires et ferrugineuses, recouvertes d’une couche
d’un terreau tantôt noir, tantôt rouge, très-propre à
la végétation, dont l’exubérance témoigne de la
fécondité du sol.
M. le contre-amiral Dupetit-Thouars a décrit dif¬
féremment la nature du terrain concédé aux mis»
où NÔUKA-HIVA.
215
sionnaires français par le chef Yotété : il trouva le
sol jonché de pierres volcaniques , arrondies par le
frottement, et dont on se débarrasse avec peine pour
pouvoir cultiver la terre.végétale, encore assez peu
profonde au bord de la mer.
216
ÎLES MARQUISES
CHAPITRE III.
Mœurs et coutumes.
Origine.—Organisation.—Hommes.—Femmes.—Tatouage.—Classes.—Atouas
—Akaïkis. — Atepeïou. — Taouas.— Tahounas. — Ouhous. — Peïo Pekeïo. —
Averia. —Hoki. —Nohoua. —Propriété.—Émigrations.—Culte.— Cérémonies
religieuses—Funérailles.— Antropophagie.—Guerre.-Trophées.—Tabou.—
Koïka. —Tahoua.—Yêtèments. — Parures. — Industrie.— Cases.— Pirogues.
—
Armes. — Instruments. — Tapa. — Famille. —
Mariage. — Enfants.—
Aliments.—Décroissement de la population. —Langage.—Mode de compter
le temps.—Calendrier.
L’opinion la plus accréditée de nos jours attri¬
bue la même origine à toutes les peuplades , à peau
jaune, qui sont établies sur les îles soeurs de l’O¬
céanie. Les Noukahiviens sont sans contredit le plus
beau type de cette race, qui se distingue, en géné¬
ral, par la beauté des formes' du corps, et par des
traits qui rappellent ceux des habitants de la côte
orientale du grand continent d’Asie. Tous les naxigateurs, sans en excepter le sévère Krusenstern, ont
exprimé un juste sentiment d’admiration à la vue des
proportions harmonieuses du corps et de la parfaite
symétrie des membres, qui rendent les Noukahi¬
viens de précieux modèles pour la statuaire.
Dépourvus de l’ohésité assez commune aux insu¬
laires de Taïti et de Hawaï, ils possèdent un embon¬
point modéré ; leurs membres, moins athlétiques
peut-être que ceux des indigènes de Tonga et de la
: i|;L
;
ou
NOUKA-HIVA.
-
217
Nouvelle-Zélande, sont plus élégants et tout aussi
robustes , et l’ensemble de leur
conformation est de
beaucoup supérieure à celle des habitants de l’archi¬
pel Samoa; la couleur de leur peau est
même, en
iftiW
général, plus claire que celle des hommes
qui peu¬
plent les terres que nous venons de nommer.
Nous empruntons à
chirurgien-major
une note
de
'
J
t’IÉlM
contenir un aperçu exact de la
conformation des
indigènes.
tre soixante-dix
‘I-aV
de M. Hombron,
Astrolabe, la plus grande
partie de la description suivante, qui nous
paraît
Les Noukahiyiens sont de taille
■
moyenne ; un mè¬
centimètres, est parmi eux la stature
ordinaire. Ils frappent tout
d’abord, par l’élégance
de leur extérieur, leur
démarche pleine d’aisance,
leurs mouvements
gracieux; leurs muscles ne sont pas
très-fortement marqués,
cependant T'oeil peut en
suivre facilement les contours
; il en résulte que leur
apparence est plus agréable que
vigoureuse ; cepen¬
dant on ne saurait leur
reprocher des formes trop
arrondies, en un mot trop efféminées. Leur' corps et
leurs
membres sont parfaitement
proportionnés;
leurs articulations minces semblent
donner à leurs
membres une prestesse, une facilité
admirables. Un
bassin étroit, dont les moindres saillies
osseuses dis-,
ipl
'Éïi
paraissent, cette fois, sous des muscles véritablement
très-vigoureux, ainsi que cela s’observe toujours
chez les
évasée
montagnards ; une poitrine large , arquée,
supérieurement, arrondie inférieurement,
contribuent à lepr donner la taille la
plus svelte
’V
v/' 'à; ■{S'-U'
ïllll
•
'
rdt.iviiji
:i|l
Kî>
'Pâ
llîPII
m
■h'i'
ÎLES MARQUISES
218
possible et à répandre dans leurs mouvements une
agilité qui décèle une respiration abondante. Leurs
bras peut-être un peu minces relativement à leurs
membres inférieurs, ne les déparent point. Ils pren¬
5
nent en effet une part constante aux
délicieuses poses
de leur corps libre d’entraves; leurs mains sont pe=
tites .et
ne les
mériteraient tes
marcher sans chaussure
bien faites, leurs pieds
mêmes éloges, si l’usage de
déformait.
La figure de ces hommes porte
aussi tous les signes
d’une race favorisée; elle est plus ovale que ronde,
leur front est haut, leurs grands yeux noirs ornés de
longs cils, sont pleins de vivacité ; leur nez est bien
fait, peu épaté, et souvent aquilin; leur boüchej
leurs lèvres, leurs pommettes ont des dimensions
et un volume infiniment mieux proportionnés à la
face, que ceS traits ne le sont ordinairement dans la
race Mongole. Leurs dents sont fort belles, blanches,
brillantes, les incisives sont larges. L’expression de
leur |visage est pleine de douceur et de gaieté, les
hommes partagent avec les femmes un agréable jeu
de physionomie, chose remarquable,
et qui distin¬
paroles de
gue particulièrement ces insulaires. Les
Forster sont exactes, lorsqu’il dit que les jeunes
qu’ils
gens de ces îles sont d’ordinaire très-beaux, et
fourniraient d’excellents modèles pour l’art des sta¬
tuaires et des peintres.
Ils portent leurs cheveux noirs relevés sur
le som¬
met de la tête, dont la plus grande partie est
ils en forment
rasée,
ordinairement deux touffes. Cette
ou
NOUKA-HIVA.
219
coiffure leur imprime un air étrange d’abord, mais
l’apparente recherche de cet arrangement plaît vite;
elle s’allie également bien à une jeune figure et à la
figure sévère, et même un peu sauvage, des anciens.
La stature des femmes est moyenne, on
peut l’é¬
valuer à un mètre soixante centimètr'es environ
;
leurs cheveux noirs, un peu rudes au toucher, et
quelquefois légèrement frisés, sont huilés et relevés
derrière la tête, ou flottent sur les épaules et sont
retenus alors sur le front par un
cordon rouge de
vaquois, ou par une bande de l’étoffe qu’ils nomment
tapa. Leur regard est doux, leur physionomie animée
d’une expression de gaieté ; leurs yeux sont vifs,
grands, et souvent relevés en dehors, de longs cils
les abritent. Leur bouche serait qualifiée de bouche
moyenne par les Françaises, elle est petite pour les
Océaniennes. Le nez, ce trait ingrat qui défigure
tant de jolis visages, n’est chez les Nouka-hiviennes
ni trop gros, ni trop épaté. Uh front
déeouvert, des
pommettes modérément écartées, encadrent ces mo¬
biles physionomies qui, grâces à cette dernière et
heureuse modification, n’offrent pas la grossièreté
des traits que l’on retrouve parmi les Taïtiennes
elles-mêmes.
Ces femmes sont
gracieusement potelées, leur
l’embonpoint n’a
chez elles rien d’exagéré ; leur cou se fond
parfaite¬
ment avec leurs
épaules, leurs seins sont bien placés,
bien faits, leur développement se renferme dans
des limites parfaites. Leur taille est iin
peu grosse.
tournure est ramassée et courte
;
220
ÎLES MARQUISES
qu’il faut attribuer moins à l’extrême largeur de
qu’au trop grand évasement de la base
de leur poitrine. Cette organisation leur a consèrvé
un peu de cette apparence pesante que l’on retrouve
plus marquée chez les Taïtiennes, et plus forte en¬
core chez les femmes de Tonga et de Samoa.
ce
leur bassin,
Les membres
inférieurs des Noukahiviennes ne
répondent pas au charme de leur ensemble. L’habibitude de se tenir accroupies et de marcher piedsnus, contribue beaucoup à la déformation des jambes
et des pieds; leurs bras, leurs mains, leurs doigts,
sont, au contraire, d’une beauté sans égale. Toiites
les femmes de l’Océanie ont reçu de la nature cet
agrément corporel, mais aucune d’elles ne le pré¬
sente aussi complètement parfait que les insulaires
des Marquises. Ajoutons que si ces femmes portaient
des chaussures dès la plus, tendre enfance, elles
auraient les plus jolis pieds du monde,
La couleur de la peau de ces insulaires a de l’ana¬
logie avec celle des Arabes de l’Algérie; sa nuance
brune, jaunâtre, ou cuivrée est plus ou moins fon¬
cée; elle varie suivant les individus qu’on observe./^
Cette différence provient, sans doute, d’une exposi¬
tion plus ou moins fréquente à l’action du soleil ar¬
dent de ces contrées, action si puissante, qu’elle
rougissait, au bout de quelques minutes, l’épiderme
des matelots de l’Astrolabe qui se baignaient au ri¬
vage. Les Européens établis dans ces îles ne tardent
pas non plus, lorsqu’ils adoptent le léger costume
du pays, à brunir au point de iie pas offrir
de dif-
ou NOUKA-HIVA.
férence très-sensible entre la teinte de
celle des
221
leur peau et
indigènes. Parmi ^eux-ci, on remarque,
parfois, des hommes et surtout des femmes
presque
aussi blancs que les
Européens;, mais cette coloration
est factice ; elle* s’obtient au
moyen de la prépara¬
tion de la racine d’une
plante nommée papa, espèce
de safran ou de
cucurma, qui donne à la peau un
lustre dont elle est naturellement
privée. Les co¬
quettes de la localité, et quelques hommes destinés
à remplir un rôle dans les
représentations scéniques
des grandes fêtes, se servent de cet
ingrédient qui
remplace, chez eux, les mille ressources de la toi¬
lette française.
Le plus
souvent, la couleur de la peau, chez les
hommes, disparaît sous la couche noirâtre d’un ta¬
touage, compliqué qui étend ses spirales sur toutes
les parties du
corps. Soit que cette opération ait pour
but de durcir la
peau, de la rendre moins sensible
aux
piqûres des insectes ou aüx intempéries de l’air,
soit qu’elle serve de
signe distinctif et d’ornements
aux chefset aux
guerriers renommés, elle est générale
à, tous les peuples de
l’Océanie, qui là désignent sous
différents noms. Les" Noukahiviens excellent
dans
l’art de tracer, au
inoyen d’une incrustation doulou¬
reuse, des dessins délicats, qui ont assez de ressem¬
blance avec ceux en
usage chez les Nouvêaux-Zélan-
dais; seulement, les lignes sont plus déliées et ne
laissent pas, comme chez ces
derniers, de profonds
sillons dans la peau. Les chefs d’un
âge avancé se
font surtout remarquer
par le nombre et la compli-
ÎLES MARQUISES
222
d’hyérogliphcs, dont les
signes paraissent awir rpielque signification. Tout
leur corps en est couvert; des ronds, des spirales,
des dentelures capricieuses s’entremêlent, se croi¬
sent, s’étendent parfois jusqu’aux extrémités rasées
de la tête et sur les parties les plus délicates, telles que
les paupières, les lèvres, l’intérieur de la bouche,
cation de ce genre particulier
les narines. A la ceinture, au bas des
jambes, autour
habituellement de larges bandes
noires, qui encadrent, en quelque sorte, les bigar¬
rures plus déliées qu’elles font ressortir ; mais ces
des poignets, on voit
bandes produisent un effet repoussant,
lorsqa’elles
transversalement sur la moitié de la
figure, au niveau de la bouche, ou des yeux qui pui¬
sent un éclat particulier par l’opposition des .cou¬
sont appliquées
leurs.
Au
premier aspect, cette curieuse peinture étonne,
accoutume, bien vite, et l’on finit par
admirer la variété et la régularité qui président aux
caractères qui la composent. On ne pourrait guère
mais l’on s’y
les comparer qu’aux
dessins fantastiques de quel¬
ques vieilles armures, et encore
rait loin d’être exacte.
Les femmes
la comparaison se¬
participent aux honneurs du tatouage,
mais elles ne paraissent pas
jouir du privilège de le
porter sur tout le corps; les bras, les
des jambes, les lèvres,
mains, le bas
le lobe des oreilles sont au¬
réservés uniquement à ces ornements,
dont les figures diffèrent totalement de celles em¬
ployées pour les hommes. Les femmes de la famille
tant de points
.
ou
NOUKA-HIVA.
223
des chefs jouissent seules du droit de
recevoir la
marque indélébile de feur haute naissance; leurs
bras, enrichis de dessins courbes, représentant des
poissons, des coquilles, des ronds et des, lignes
ondulées copaine la mer, font l’effet-d’être revêtus
de
gants longs, en dentelle noire.
L’opération du tatouage est longue et douloureuse;
elle comnience à
radolesçence, à dix-huit ans envi¬
pratiquée à différents inter¬
ron, et continue d’être
valles, peut-être aux époques remarquables de la
vie des individus ou à des saisons
jugées propices,
jusqu’à ce que le corps ne laisse aucune prise au ta¬
lent des artistes tatoueurs.
lNulle.part l’axiome banal
qu’il faut souffrir pour être beau, n’est plus suivi
qu’à Noukahiva; c’est au prix de tortures inces¬
santes qu’un guerrier
acquiert une apparence de
plus en plus imposante; sa peau noircit à mesure
qu’il grandit dans l’estinae de ses compagnons, et
chaque figure nouvelle indique'peut-être une action
,
d’éclat,
Tout
porte à conjecturer que les signes du ta¬
touage ont des significations particulières aux yeux
des naturels. Krusenstern cite
l’exemple de Joseph,
Cabri et de Roberts, membres de deux sociétés dif¬
férentes, qui se réunissaient à certaines époques dans
des repas coinmuns. Les
marques distinctives des
affiliés de cette association, dont le but n’est
indiqué
que vaguement, étaient un carré ef un œil tracés
uniformément,sur la poitrine. Porter
une
exprime aussi
opinion, analogue sur la signification des figures
224
ILES
MARQUISES
âu tatouage, mais il a remarqué que ces caractères
differaient de tribu à tribu.
d’ârparlantes qui. rappellent certains faits ou
certains droits, qui tomberaient infailliblement dans
l’oubli chez un peuple qui ne possède aucun moyen
Ces ornements pourraient bien être autant
moiries
sûr de
conserver
la mémoire des événements ; ce
serait alors une sorte d’écriture grossière,
caractères indécis retracent vaguement
de l’histoire des individus.
dont les
le résumé
Cette opinion prend quelque force lorsqu’on com¬
pare les usages presque identiques des peujîles de
rOcéanie.
'
A
la'Nouvelle-Zélande, chaque chef a son moko,
tatouage particulier, bien connu, bien déterminé,
qui lui sert de signature. A Mangareva,. les insulaires,
mémoire du passage du capitaine Becchey, pas¬
en
sage fatal à plusieurs d’entre eux
la vie dans une rixe, tatouèrent
épaules, et des points noirs
poitrine pour indiquer les blessures des
d’officiers
sur
la
balles.
qui perdirent
des épaulettes
sur
leurs
Un instrument semblable à un peigne sert à pra¬
tiquer le tatouage ; un coup d’un petit marteau de
implante dans la chair les pointes de ce
peigne, enduites d’une matière colorante, qui y
laissent l’empreinte indélébile de leur passage. Le
sang coule à flots pendant cette opération, la partie
tatouée enfle considérablement, et pendant plusieurs
jours elle présente les signes d’une vive imflammabois
ou
NOUKA-invA.
tion, qui, du reste,
ne
elle de graves infirmités.
Le titre de chef
ne
22b»
paraît pas entraîner
avec
paraît concéder, chez les
Noukahiviens, aucune prérogative, aucune influence
autre que
les pays.
celle que donnent les richesses dans tous
Toutefois, comme ces présomptions ne reposent
que sur des doutes, on ne saurait affirmer
que les
décorations du tatouage, si
complètes chez les vieux
chefs, soient uniquement destinées à
rappeler les
hauts faits de leur existence. Peut
être est-ce une
distinction réservée à leur naissance ou à leur
posi¬
tion , ou bien une
conséquence naturelle de leurs
richesses, qui leur permettent de rétribuer plus
souvent
les sauvages artistes de cette industrie
spé¬
constatée, c’est que les
chefs et les guerriers
célèbres, sont ceux dont le
corps est le plus recouvert par le tatouage. La
popu¬
lation ordinaire ne présente
qu’un petit nombre de
ces
bigarrures, et beaucoup d’individus n’en possè¬
dent pas du tout, ces derniers
appartiennent tou¬
jours à la basse classe. Et, comme un des effets du
tatouage est de voiler en quelque sorte la nudité des
sauvages, il en résulte que ceux-ci paraissent beau¬
coup moins vêtus.
En complétant les
renseignements que nous avons
recueillis nous-mêmes,
par ceux donnés par le mis¬
sionnaire Stewart, nous avons obtenu le tableau
ciale. Une seule chose,a été.
suivant des différentes classes de la
Au premier abord on
population.
remarque deux grandes di15
ÎLES MARQUISES
226
visions : celle de la classe tabouée, ou des chefs et des
prêtres, et celle de la classe non tabouée ou du
peuple.
Les classes tabouées comprennent les
donné en
bas
Atouas, nom
gënérdl à toutes lès divinités noukahi-
viennes, et qui est aussi appliqué â certains hommes
de la classe des TaoMas, dont nous parlerons plus
bas, qui ont été divinisés de leur vivant. Ces dieux,
qui rappellent à merveille les demi-dieux de la mytho¬
logie , exercent un pouvoir surnaturel sur les élé¬
ments; ils peuvent donner de riches récoltes ou
frapper là terre de stérilité, ils infligent â leur gré
les maladies et là mort, et la crâintë
superstitieuse
qu’ils inspirent est si grande, qu’on leur offre des
sacrifices humains pour détourner lès effets de leur
colère; heureusement le nombre de ces bommesdieuJt est très-limité : il y èri a tout au plus un ou
deux sur chaque île ; ils vivent dans une réclusion
et un mysticisme, faits pour èn -imposer aux crédules
sauvages. Lès honneurs èt le pouvoir attribués à
cette classe ne sont pas
que cette
toujours héréditaires, quoi¬
transmission s’opère quelquefois.
hesAkdikis bu Kakcnkis, sont les chèfs civils de la po¬
pulation ; les fenimès de cette classe portent le titre
d'Àtépéiou: Aucune marque extérieure de respect
n’est accordée à ces personnages ; ôn
à la
les voit senlêlèr
foule, diriger leurs pirogues et
quelquefois
pagaier, pécher pour la subsistance de leur famille,
travailler aux constructions conîme les derniers in¬
dividus de leur tribu, ils nè pèuvènt prélever aucun
ou
NOUKA-HIVA.
227
impôt, aucune dîme sur leurs sujets; ce n’est que
par la voie des échanges pu à titre de don
volontaire,
qu’ils obtiennent les objets appartenant à d’autres
naturels. Cependant, on leur reconnaît un droit
héré¬
ditaire de possession des terres et de
supériorité mo¬
rale; leurs personnes et leurs maisons sont inviola¬
bles, probablement à cause de l’origine sacrée qu’on
suppose à leurs ancêtres. Le concours de la
popu¬
lation leur
est assuré
sont presque
toujours satisfaites, mais c’est entière¬
aussi dans certains:
grands
travaux; pour l’obtenir, ils donnent une fête et
exposent leurs désirs aux conviés; leurs demandes
ment par l’effet du bon vouloir des
auditeurs, et non
par le fait d’une obligation forcée.
Les Taouas sont une classe d’individus
qui devien¬
après leur jùôrt, qui possèdent, de
leur vivant, la facultéliérédilaired’étre
inspirés parla
divinité ou par les Taouas déjà morts
;’on leur attribue
la faculté de pouvoir
indiquer la cause des calamités
qui affligent la population, et.d’annoncer les dangers
qui la menacent. Leurs attributions sont un mélange
nent des divinités
de celles des sorciers et des
pipphètes. Quelquefois,
pendant la nuit, oii les entend jeter des. cris per¬
çants et émettre des soiis rauques et inusités
;. puis,
reprenant le son naturëi de leur voix, ils’feignent de
converser avec unêtr'e
invisible; iis prétendent se trou¬
ver alors en communication avec
la divinité
qui leur
révèle.ses volontés. Dans ces
moments, ils sont en
proie à de hideuses convulsions, leurs rcgards.s’animent, leur corps frissonne, leurs mains tremblent;
ÎLES MARQUISES
228
1
R
il
et, clans cet état d’exaltation, ils parcourent les envi¬
'f:
ir,
pronosticfuant la mort, ou en demandant
pur apaiser la colère des dieux..
Les Taoîtfts agissent, en outre, comme médecins ou
conjùrateurs, dans les affections intérieures des or¬
ganes du corps, car chez les Noukahiviens, comme
chez tous les peuples enfants,. toute maladie dont le
siège n’est pas apparent, est considérée comme une
manifestation de la colère des dieux. Ils appellent cet
éiSitmate no te atoua, maladie donnée par un dieu. Les
Taouas, dans cés cas, cherchent le dieu malfaisant qui
rons
i
en
des sacrifices
J
exerce en personne sa
'
r
1 :.' ’t.'-
entre
'ù" ';■
leurs
le Taoua a
.
;
,■.
doigts,, et si les douleurs s’apaisent,
triomphé l’espèce de friction qu’il a
pratiquée, a désarmé la divinité cpurroueée; mais,
lorsque les moyens ordinaires ne suffisent pas, le
malade est placé’dans de l’eau qù’on frappe avec des
branches sèches pendant qu’on lui en verse sur la
'■*
'■■ ■
tête.
;.
•
'ÎT' -
■
!:
'
v.r-i
>.
.■,■■■■••■•,-. J-'
ivTï?i^iSB
i;
' "• •' '“l'
'7
r-,.
^'v
'
7 ■
;ÿ,:'-
'/•'-•flf,'' -S
B.' -.ri-M-. ' '
.
population qu’elle dirige à son gré. Non-seulement
chaque Taoua devient ^toua après sa mort, et souvent
de son vivant, comme on l’a vu plus haut; mais tou¬
tes les fois qu’un Taôuü meurt, on sacrifie à ses mânes
unnombre plusou moins grand dé'victimes humaines,
selon la vénération et la crainte qu’il inspirait; cette
mort est le signal infaillible de courses nocturnes
■
■fr;--vr-^'i ;,
■■'■ '
•
Cette classe.a une grande influence sur l’esprit de la
■_.:
'-.if
;-■■.>.■■
à l’apaiser en le caressant
le pressent
doucement avec la paume de la main, ils
'■*
1 ■ '^•■•‘ /'' '
i
vengeance dans les entrailles
du malade ; ils cllercffent
.
dans les vallées
voisines, pour y faire des prison-
ou
NOUKA^HIVA,
niers destinés à jouer un triste rôle
nie funèbre.
.
229
dans la cérémo¬
'
Les Talminas ou Toulioums sont les
véritables prê¬
du culte noukahivien
; 'ils forment une classe
plus nombreuse, mais moins ïedoutablé que la
pré¬
cédente. Leur
emploi n’est pas héréditaire, il de¬
mande un' noviciat, et consiste
principalement à
offrir l.qs sacrifices aux
tres
monies du
Acoiias^ à accomplir les céré¬
culte, àjchanter les hymnes
sacrées, à
battre les tambours d'ans les
jours solennels, aux fu¬
nérailles et dans les opérations
chirurgicales, cj[ui
leur sont exclusivement dévolues.
Ilsdilfèrenten cela
des Taouas qui ne
S'occupent que. des maladies in¬
ternes.
.
,
Ce sont eux
qui pansent les blessures reçues dans
qui font l’extraction dès' os cassés; et
on dît même
qu’ils-poussent la science jusqu’à exé¬
cuter l’opération du
trépan, à 1,’aide d’une dent de re¬
quin. Ils font cette perforation à l’extrémité des fêlures
les combats,
du crâne, survenues à la
suite des coups de mas¬
sue, pour empêcher la fente de se
prolonger.
signe distinctif qui les fait re¬
Les î'a/ioMJifls ont un
connaître : il consiste, dans une feuille
de cocotier
dont ils font une sqrtede bonnet. La
devant le front, tandis,
tige est placée
que les feuilles sont attachées
derrière la tête. Ils portent, aussi
un.orneinent du
même genre autour du
che de cocotier,
cou ;
ils fendent une bran¬
jusqu’à un pouce des extrémi¬
tés, et y passent la tête. Les côtes,
dépouillées
de leurs feuilles,
pendent sur le dos et sur la pni-
230
ÎLES MARQUISES
.
trine; cet Qrpernent est porté habituellement par
eux, et inYariablemeht clans toutes les cérémonies p-
ligieuses.
'
Lés Ôuhous , ordre qui doit être le même que
celui
des Moas, sont des homines dont l’office consiste à
aider aux sacrifices humains, présentés aux divinités
parles Tahouncts. On n’admet à.cet emploi cjue ceux
cjui ont tué un ennemi dans un combat avec le cassetête appelé oiiliou , d'où leur nom dérive. Les Ouhous
dés Tcioms et des
ce qui est interdit aux classes inférieures
ont le droit d’assister aux festins
Tahounas ,
non tabottéés.
•
O
On ne sait pas trop quel est le rang des Tous, nom
donné
aux*
chefs
guerriers illustrés par leurs
celui
prouesses. Ce titre est tout à fait, distinct cle
d’d^flï/d ou chef civil, quoique les mêmes individus
puissent pprter ces deux désignations'différentes. Ce
titre parâît être aussi entièrement nominal ; il ne
concède aucun droit de suprématie, si ce n’est celui
de donner Texemple et dé marcher Je premier au
combat. Il est possible que le toa d’une tribu soit
chargé de diriger les opérations- contre les ennemis,
quoique en général, dans ces cônflits, chaque guer¬
rier paraisse avoir là liberté de combattre ou de fuir,
selon qu’il le juge convenable , sans dépendre en au¬
cune façon d’une volonté étrangère.
Les Ndü-Kalia sont des individus qui ont le don
de jeter des'maléfices nommés Kahü; ils ont des at¬
tributions communes avec les Taouas, auxquels nous
croyons qu’on doit les joindre.
ou
Les classes
non
NOUKA-HIVA.
231
ïaftoHees-.coriliénnent tous les in¬
dividus de là condition la plus
basse, ceux qui rie
possèdent pas de terres, qui n'ont pas la réputation
de guerriers accomplis ou de constructeurs habiles.
Ces classes sont naturellement bien
que celles qui constituent
elles on remarque :
'
plus nombreuses
l’ordre taboué; parmi
,
Les Peio-Pekéiog,
qui reçoivent leur subsistance
des chefs auprès desquels ils
remplissent des fonc¬
tions serviles ; ils cultivent les
terres, récoltent les
fruits, pi’éparent les aliments auxquels ils partici¬
pent eux-mêmes.
Les Averias, dont les
oecupa tiens sont d’une nature
plus indépendante, pourvoient à leurs besoins en
allant à la pêche; ils forment la
populaibn mari¬
time par excellence, car ils h’exèreent aucune autre
industrie, tandis que les autres’naturels ne sont pê¬
cheurs qu’accidentellement, et seulement
n’ont aucune autre ressource alimentaire*
lorsqu’il
Les Holds ou Kciioqs
sont^une espèGede troubadours
nomades, des chanteurs qùi .vont de tribu en tribu t
chercher fortuné; ce sont eux
qui, dans les grandes
fêtes, remplissent'les rôles de danseurs. Soigneux
de leurs personnes, qu’ils blanchissent Comme les
femmes avec le suc du papa, ils sont tout à la fois
poètes, musiciens, improvisateurs et chorégraphes ;
toutes ces qualités réunies ne
parviennent pas toute¬
fois à leur donner quelque considération. Leurs ha¬
bitudes efféminées leur attirent le dédain d’une po¬
pulation qui apprécie peu les beaux-arts.
ÎLES MARQUISES
232-
Enfin, les iVo/iOMas sont placés encore au-dessous
d.es Holds. Leur condition est là plus misérable de
toutes :
ils tirent leur subsistance de la terre, et
c’est dans leurs rangs que sé recrutent la plupart des
victimes réclamées par-les Taouas.
La propriété.des terres, entièrement
dévolue à la
classe tabouée, est cependant concédée quelquefois
par les chefs aux
individus qui excellent dans un
art,, tel que celui de la construction des pirogues,
de la fabrication des. armes de guerre., ou dé la con¬
fection des instruments de pèche. Cette concession
espèce d’élévation dans la position de
ils, participent alors aux avantages de la
classe tûèouée ; probablement le nom de Taliouna qu’ils
amène
une
ces hommes ;
portent quelquefois, indique une espèce d’assimi¬
lation, avec les prêtres qui sont réputés fort adroits
dans l’art dé raccommoder les membres fracturés.
Il y a peut-être une liaison dans l’ésprit des sauva¬
ges, dans les résultats de.cette adresse manuelle dif¬
féremment employée.
çj
Ce que nous connaissons, des traditions conservées
dans le souvenir des Noukahiviens, se réduit à quel¬
ques faits recueillis par les personnes à qui un long
séjour a permis de comprendre la, langue et dé s’ini¬
tier .aux coutumes des lieux, coutumes qui échappent
inévitablement, aux navigateurs dont le séjour est
toujours fort limité dans les mêmes endroits, et
qui d’ailleurs , ne peuvent comprendre le langage
,
des naturels.
Stewart, d’après les récits du missionnaire Crook,
ou
NOUKA-HIVA.
233
indique que toutes les traditions de ces peuples sont
contenues dans les hymnes sacrés des Taliounas -, c’est
ainsi que les peuples primitifs ont toujours cherché
à conserver l’instoire des principaux événements his-
toiâques, et à les transmettre d’âge en âge. L’ori¬
gine fabuleuse des îles de l’archipél, les noms des
autres îles, à l’existence desquelles ils
croient, la
généalogie des chefs, les hauts faits.des héros, l’his¬
toire des guerres., enlin tous les événements remar¬
quables, sont contenus dans ces chants qui ont plus
d’une ressemblance avec ceux dé' l’Iliade.
L’origine de l’archipel Nouka-Hiva y est présentée
de la manière Suivante. Les terres qui le
composent
étaient, dans le principe, enfouies dans « Havdild, »
( la région àu-dessous ), le lieu des esprits qui ont
quitté la terre, et elles furent élevées æ la place
qu’elles occupent maintenant, par les efforts d’un
dieu quiies souleva. A cette époque il n’y avait point
de mer; ce fut une femme qui la,produisit, ainsi
que tous les animaux et toutes les plantes. Les
hommes et les. poissons, se trouvaient enfermés
dans des cavernes, dans lés profondeurs de la terre
;
une grande
explosion rejeta les hommes à la surface
du monde, et précipita-les
poissons dans- la mer.
Ces mêmes chants én.umèrent- les'noms .de
qua¬
rante-quatre îles, outre eelleule. Nouka-Hiva. Dans
ce nombre,
plusieurs se rapportent évidemment à
quelques-unes du groupe de Taïti, une autre est dé¬
crite comme possédant un
lagon, description qui se
rapporte évidemment aux îles Pomotou, aucune île,
ÎLES MARQUISES
234'
présentant une pareille con¬
•
'
Une des traditions relatives a ces îles étrangères
des autres groupés
formation.
■
donne le récit de l’introduction des noix de cocos aux
îles Nouka-Hiva. —^^'Ce fut l,e dieu Tao, venu de i’île
qui les trouvant dénuéés
de,cet arbre important, lé lèür apporta'dans un
canot de pierre. Les détails cle cet évenément sont
décrits avec des particularités et une minutie in¬
croyables. Les Tahouncis ont de semblables récits,
Oata-Maaoua ou Otoupôou,
des visites des dieux des.autres îles, et
c’est dans
qu’on trouve la raison qui faisait ap¬
peler les premiers navigateurs des Atoiiàs, nom donné
maintenant â tous les-Européens, quoiqu’ils aient
aujourd’hui considérablement perdu', aux yeux des
Noukaiiiviens, de leur p.r.e’stige passé.
cés traditions
Porter a recuèiili'les renseignements suivants de
dé la [population. —Otdia,
(aube du jour ), et Ovcinova on 'Ananéùna, sa femme,
vinrent d’une île appelée Yavao ^ peupler les îles
Nouka-Hiva. Ils apportèrent avec éux dilférentes es¬
pèces de plantes .qui' donnèrent leur nom aux qua¬
rante enfants de .ce couple'fortuné, à l’exception,
toutefois, du premier-né, qui fut nommé Pô ciu là
Nuit, ce qui signifie aussi noir, sombre.
Keatanoui plaçait le lieu où‘ s’établirent Otciia et
sa femme, dans la vallée de Taïo-Hae, et se glo¬
Keatanoui sur l’origine
,
rifiait d’avoir liéiité des honneurs de ce pre¬
mier fondateur de sa race. Cette généalogie, qu’il
faisait remonter à quatre-vingt-huit générations en-
ou
NOüKA-inVA.
235
viron, lui atl'irait la 'considération des chefs de
toutes les tribus de i’îie; tous recherchaient de s’allier
à lui, et sa no'mbreuse famille lui avait donné les
moyens de satisfaire aux nombreuses demandes de
mariage qu’om lui ayait adressées.
D’après Porter, les iridigéries n’auraient conservé
aucun souvenir dù
passage de Mendana, ce qui est
hasardé, car son apparition avait eu lieu â, l’île
Tàouata, et Nouka-Hiva peut bien ne pas s’être
émue d’un événement qui ne la touchait que trèssecondairement. Keatànoui expliquait ainsi l’in¬
troduction des cochons. Une vingtaine de généra¬
tions ( 300 ou 330 ans ) avant l’arrivée de Porter
qui observe qu’un homme est grand-père à einquante
,
ans, et que, par conséquent, quatre générations
existent de son vivant; tin dieu nommé Haii visita
toutes les îles du groüpë,
et apporta avec lui des
cochons et des poules, qu’il y laissa. Il apparut d’a¬
bord dans la baië yttooMtoua ( peiit-être Atma-Atoua,
Dieu-Dieu), sur la côté estde l’île (B. de la Neva).
Là, il creusa le sol pour trouver de l’eau, entreprise
dans laquelle il réussit. L’arbre sous
lequel il résida
pendant son séjour, est considéré comme sacré par
les indigènes cjui, cependant, ne peuvent dire s’il
est venu dans une
pirogue ou dans un bâtiment, et
quel est le laps de temps de sa relâché.
Aucune relation de voyage
lie remonté à
une
époque aussi élevée; de sorte qu’il faut admettre que
le compte des générations des
indigènes est erroné,
il est probable d’ailleurs que ee
navigateur est ün Es-
236
ÎLES MARQUISES
pagnol, à en juger par les rapprochements d.es noms
du cochon dans les deux langues. Les Espagnols le
nomment puerccret les indigènes powaÆa ou pouarka.
Cette conjecture prend une nouvelle force, lorsqu’on
considère que les Espagnols sont les premiers navi¬
gateurs qui ont sillonné ces nièrs.
L’introduction du fer .est ainsi’racontée : Plusieurs
le passage à’Hctii, des individus de la
les Nouka-Hmens, mais dépour¬
vus de tatouage , vinrent, dans un bâtiment à deux
mâts, qui jeta l’ancre dans la baie de Analiou, sur
l’autre côté de l’île; ils apportèrent des clous, qu’ils
échangèrent contré des cochons. Les indigènes ap¬
précièrent tellement les ayantages de ce métal, qu’ik
accoururent de toutes parts pour faire percer des
coquilles et autres objets aussi durs, et donnaient,
dit-on, un cochon pour avoir l’usage d’un clou pen¬
dant quelques heures.
' ;. ■
Cette tradition.peut, avec quelque vraisemblance,
s’appliquer au passage du Solide, qui n’avait que
deux mâts ; d’autant mieux, que bien peu de navires
de cette forme se sont aventurés dans ces archipels
éloignés.Au temps de Porter, il y .avait un ou deux chiens
et quelques chats dans l’îlé; cés derniers étaient at¬
tribués, à un dieu, appelé Hita-Hita, qui les apporta,
il y avait quar'ante ans environ (ce qui conduirait
à 1773). 11 vint dans une j^irogue grande comme une
île à Taouata, où l’on voyait pour la première fois un
navire de cette dimension, ce qui étonna d’autant
années après
même couleur que
.
ou
NOUKA-îtivA,
23“?
plus la'population, qu’-elle n’avait jamais entençlu
parler auparavant d’un pareil vaisseau. Ce diep tua
homme pendant son séjour. Cette dernière cir¬
constance et la date indiquée se
rapportent parfaite¬
ment au
passage de Cook, qui passa dans ces îles en
1774, et qui, en effet, y tua un homme. En outre, il
venait alors de Taïti, nom qui offre
quelque rappro¬
un
chement avec celui de Hita-EUa. Du
reste, l’analogie
des noms est peu importante, car les
sauvages déna¬
turent constamment les noms
européens, dont la
prononciation leur .est difficile.
.La traversée de l’île Yavao aux îles
ÎN'oukà-Iliva-,
qui embrasse une distance de 680 lieues marines,
n’est pas absolument impraticable avec les vents ali¬
zés du
sud-est, qui régnent la majeure partie de
l’année, surtout quand on considère que ces vents
varient souvent au sud, et que cette route est semée
d’îles nombreuses qpi offrent des ressources aux na¬
vigateurs. En outre, les pirogues des îles Tonga sont
infiniment supérieures à celles de la pliijrart des au¬
tres peuplades de
l’Océanie; leurs doubles pirogues
affrontent souvent de bien mauvais temps et ont une
vitesse remarquable.
.
Les migrations des insulaires de l’Océanie sont des
faits incontestables aujourd’hui ; des défaites dans les
combats, rôppi’essioa d’un voisin puissant, une di¬
sette passagère ou l’insuffisance du sol à nourrir tous
habitants, sont autant de causes qui poussaient
des familles entières à partir sur la foi des
ses
prédictions
plus pro-
de leurs prêtres, pour découvrir des terrés
ÎLES MAUQÜISES
238
piccs. Elles sumient l’impulsion du besoin, inné
chez l’homme, de chercher des âvenlures au péril dé
sa vie
et marchant sur les traces de leurs,ancêtres ,
qui avaient cherché et peuplé tant d’îles., elles se di¬
rigeaient vers des rivages inconnus qu’elles attei¬
gnaient quelquefois; mais combien de fpis aussi la
,
mer
n’a-t-elle pas englouti dans son sein lès
débris
hasardeuses?.—,,Cet esprit voya¬
geur expliqué comment les îles de l’Océanie se sont
de,ces expéditions
successivement peuplées.
de l’existence de nom¬
breuses terres dans les environs, avait, à plusieurs
reprises, lancé des pirogues sur-une mer qui ne les
rendait plus. Le grand-père de Keatanoui partit luiA Nouka-Hivà, la croyance
même, un beau jour, avec quatre grandes pirogues
îles, tant prônées par
plusieurs familles l’accompagnèrent,
doubles pour rechercher ces
les Tahounas,
emmenant avec elles des cochons,
des poules et des
plantes de toute espèce, et'jamais on n’a su quel
avait été son sort.
'
,
Temaa-Taïpi, chef de la vallée de
iloumi, craignant les résultats de ,1a guerre, avait
préparé plusieurs grandes pirogues pour abandon¬
ner l’île, et aller chercher de nouvelles terres où la
tribu entière se ,serait établie. L’Anglais Wilson as¬
sura à Ppi’ter ,c{ue, pendant les dernières années,
de ,1807 à 1813, plus de huit cents hommes,
Vers .l’ari 18 j 4 ,
femmes et enfants, avaient abandonné les différentes
îles de l’Archipel, pour aller trouver une
nouvelle
patrie. Aucune de ces expéditions ne reparut : une
239
QU NOUKA-mVA.
fois seulement, quatre
pirogues étant parties, elles
arrivèrent aux îles Iliaou et Fetou-Ilouhou
; une seule
des pirogues y séjourna
quelque
témps, puis elle
clé l’etourner à Nouka-Hiva où elle n’arriva
jamais. Un lipnime etunë femme restèrent seuls sur
Hiaou, ils bâ tirent une case ; mais, au bout de quel¬
ques mois, l’homme mourut et la femriie fut rame¬
née par des chassëurs de
phaétons : ce fut d’elle
qu’on recueillit les détails qui précèdent.
Les prêtres sont
presque toujours la cause de ces
émigrations ; quels que soient leurs motifs; ils en¬
couragent les indigènes à les entreprendre, et, plus
tard, lorsque le départ a eu lieu, ils se glissentpententa
clant la nuit près des cases des
parents de ceux qui
sont partis; et là , en jetant des
cris aigus, comme
s’ils succombaient dans la lutte avec un,
pouvoir oc¬
culte, ils annoncent que les émigrants ont trouvé de
fertiles et riantes terres au bout dedeur àventureuse
traversée; ils dépeignent la beauté de ces îles, la ri¬
chesse de leurs piroductipus, les
avantages dont on
y jouit, de manière à Lairé naître le, désir de tenter
une
but.
entreprise semblable pour atteindre le môme
■
i
Chez tous les peuples à l’étàt primitif, Thomme
n’entrevoit la divinité qu’à travets le prisme de sa
propre faiblesse : lës événements qui menacent son
cxistepce sont autant de causés qui occupent sa
pensée; il lës redoute, et né pouvant lës ëxpliquer
natürellement, il en fait des sujets de superstitieuses
apprdiensions. 11 divinise ce qu’il craint ; c’est un
240
ÎLES MAEQülSËS
pouvoir terrible ajuquel il rend uncuite, plutôt qu’une
divinité bienveillante qu’il yénère.
Chez les Noukaliiviens, lés Atouas sont nombreux,
soit qu’ils proviennent des hommes divinisés après
leur mort, soit qu’ils existènt encore, soit enfin
qu’ils datent d’uné époque reculée. Toutes ces divi¬
nités sont.autant de pouvoirs suprêmes, jaloux, ter¬
ribles dans leur courroux, redoutables dans leur
vengeance, qui demandent un .culte.
Le bruit des orages, le roulement du tonnerre
dans les montagnes, le froissement des feuilles, les
murmures des insectes dans l’herbe, sont autant de
manifestations de la présence de YAtoua, nom donné
dans toute l’Océanie aux êtres qui constituent un
polythéisme grossier. Il y a des atouas dont l’empire
s’étend sur les monts, et d’autres qui régnent sur
les rivages ; des atouas des bois, de l’intérieur de l’île
et de la mér y des atouas qui président à la paix, à la
guerre^ à la danse et aux chants; leur nombre est
considérable, et chacun d’eux est honoré selon le
degré de crainte qu’il inspire.
M. Croolc a donné les noms suivants de quelques
divinités principales : Opouamanne, Okio, Oenamoc,
Opi-Pitdie Onouko, Oetaliopu, Tali-Aïlapou, Onoetdie.
Aucun de ces dieux ne paraissait du reste avoir une
supériorité marquée sup les autres.
Voici encore le récit que fait ce missionnaire d’une
visite qu’il fit à un atoua vivant :
Get atoua était un homme fort âgé ; il vivait depuis
sa jeunesse dans la vallée d’Haha-tetena, dans une
,
ou
NOURA-HIVA.
241
grande case entourée d’un.en'clos, appelée Hae( mai¬
Dans cette maison était une
espèce d’autel ; sur
les poutres de cet édifice et sur les
son.
nants étaient
àrb^es environ¬
suspendus des squelettes humains, la
tête en bas. Personne n'entrait dans cette
à l’exception
enceinte,
des hommes attachés au service de
l’atoua; l’introduction du peuple n’était permise que
dans les jours de sacrifices humains. Cet atoua
rece¬
vait plus de ces sacrifices
qu’aucun autre dieu; sou¬
s’asseyait sur une espèce d’échafaudage, éta¬
bli devant sa demeure et réclamait deux
ou trois vic¬
times humaines à la fois, et
toujours il était obéi :
caria terreur qu’il
vent il
inspirait était extrême. On l’in¬
voquait dans l’île entière, et des offrandes lui étaient
envoyées de toutes parts.
En 1829, il n’existait
point d’atoua vivant dans la
vallée de
Taïohae; on montrait seulement la de¬
supérieurs, au pied d’un pic
meure d’un de ces êtres
escarpé dans les montagnes. •
Les Taouas, qui paraissent être les desservants
titulaires des divinités, sont
chargés de faire les
offrandes : elles consistent en jeunes
pousses, fleurs,
fruits, poissons, chiens, cochons, et énfin en vic¬
times humaines.
En principe, Tatoua
paraît être le pouvoir occulte
effrayant qui, dans ses jours de colère, demande
des victimes pour
expier de graves offenses : le sang
humain apaise seul sa
fureur; les dons de fleurs et
d’animaux sont des offrandes pour le rendre
jpropice.'
L’influence des Taouas sur Tespritde la
population
et
16
242
ÎLES MARQUISES
leur suppose auprès
desatouas; ils apaisent le dieu lorsqu’il n’est que
médiocrement èn, colère; l’irritation de Tatoua se
manifeste par les maladies qui affligent la population.
C’est à l’intercession des Taouas que le mal cesse,
mais aussi c’est à leur intercession qu’il arrive.
Les tahounas sont les,simples desservants, les
hommes dévoués au service de là divinité, mais
n’ayant qu’une moindre influence qui dérive par¬
ticulièrement des sortilèges qu’ils peuvent jeter.
L’office des Tahounas dans les cérémonies religieu¬
ses consiste en grande partie à'chanler au son des
tambours et des claquements de mains; ces chants
sacrés sont variés et souvent intelligibles seulement
pour ces prêtres. D’après M. Crook, un de ces
chants est une espèce de litanie qu’un tahouna chante
en frappant le grand-tambour du temple, un autre
tahouna la répète à l’autre extrémité de Tédifice sur
le même ton. Les ifotes sont très-prolongées et vers
la fin la voix du tahouna se change, én sons rudes et
est en raison.de la faveur qu’on
creux.
Un autre de cës
-
chants est une espèce de récitatif
déclamé par le prêtre avec la qvlus grande force pos¬
sible de gestes et de
voix, il se termine par un son
aigu semblable àTaboiement d’ün chien, auquel l’au¬
ditoire répond en chœur.
Les tambours sacrés sont de deux espèces ; les pre¬
miers sont semblables à ceux employés dans les fêtes
‘
publiques, ils ont environ deux pieds de haut, et
jieuf à dix pouces de diamètre. Us sont formés par le
a
ou
NOUKA-UIVA.
243
tronc d’un artoe, le kaou
(corclja), creusé jusqu’aux
séparation ayant un
petit trou'au centre, sépare cette première excava¬
tion de celle qui est. recou ver te
par une peau de re¬
quin, attachée soigneusement avec des tresses de
bourre de cocos ; le bas est
percé de trous ovales pour
accroîtrë.la force du son. Les seconds sont
beaucoup
plus grands ; hauts de quatre à cinq pieds, ils sont re¬
couverts delà peau,
plus dure, du poisson nommé par
les Anglais devÜ-fish. Tous les deux sont
posés droit
sur le sol, et sont
frappés avec les mains et les doigts;
mais des petits sont
frappés continuement, tandis
que les grands produisent dés sons moins pressés,
formant une espèce de mesure avec le bruit des
petits;
deux tiers de sa longueur; une
pourrait assez comparer cela à nos. tambours or¬
dinaires dont le bruit serait
accompagné par celui
d’une grosse caisse.
on
Le claquement des mains
qui suit ordinairement
mode; les mains
frappées à plat produisent un son mat, qui alterne
avec un son
plus profond lorsqu’on rassemble les
doigts en creux et qu’on les frappe soit les uns contre
les autres, soit contre le coude. Cet exercice
produit
une telle excitation, chez,les
Noukaluviens, qu’on a
vu
quelquefois la peau du coude gauche enlevée par
ces attouchements réitérés, sans
qu’ils cessent pour
cela de frapper.
les chants, est exécuté dans le même
Les maisons destinées
des autres ;
au
culte ne diffèrent
pas
seulement, l’entrée en est plus vaste.
Dans la vallée des Happas, on voit un de ces
édilices,
244
ÎLËS MARQUISES
appelés Meae (peut-être Meïe, qui signifie permis,
consacré). H se compose de deux corps de logis; le
premier, grand et vide, était, à l’époque où on le vi¬
sita, rempli par un grand nombre de différentes of¬
frandes ; le second, plus petit, contenait deux idoles
grossièrement travaillées,. Une d’elles était à deux
faces, semblable au/«HMs ùî/rons. ,
Une autre case, destinée aux mêmes usages, dé¬
StQvvart, dans la'vallée de Haka-Happa,
était faite pour inspirer un profond dégoût. C’est
dans ce lieu que les sacrifices humains s’accomplis¬
saient. Au centre d’une plate-forme de trois mètres
carrés et d’un mètre d’élévation, entièrement ob¬
crite par
struée par une épaisse
végétation, se trouvait l’en¬
jetés; sur le
droit où-les restes des victimes étaient
point accessible, on voyait encore,
dans,une^uge grossière, un corps.en putréfaction.
Une .tête imparfaitement sculptée, à l’extrémité de
l’auge, ouvrait une large mâchéire, comme pour dé¬
vorer les victimes qui pourrissaient là, devant une
idole toute contournée et tombant en ruine, sans
qü’on parût s’en inquiéter.
Porter décrit aussi un endroit de ce genre, situé,
de son temps, au haut de la vallée de Taïo-Hae, chez
la tribu des Ilavouhs. Dans un grand et magnifique
bosquet de cocotiers, de casuarinas et de beaucoup
d’autres arbres, au pied d’une montagne escarpée,
et près d’un ruisseau, sur une plate-forme pavée,
devant, seul
était unedéité sculptée sur une
pierre dure, de.la
hauteur d’un homme ; ses yeux et ses oreilles
étaient
ou
NOUKA-IUrA.
245
grands, sa bouche très-large, ses bras et ses jambes
auprès de ce bloc, se trouvaient plusieurs
courts ;
autres idoles semblables, mais en bois. Des faisceaux
de roseaux étaient posés près de là ; leur sommité était
décorée de longues banderolles blanches, et à leurs
pieds étaienf déposés des têtes de cochons et autres
offrandes. A quelques pas de là, se trouvaient quatre
canots de guerre, richement ornés de touffes
veux,
de che¬
de coquilles et de banderolles blanchés; la¬
pirogue principale était tourné vers les
montagnes ; et sur l’arrière,» on voyait une statue te¬
nant une pagaie, comme si elle dirigeait la course
de l’embarcation. Une des plus belles pirogues était
celle d’un prêtre qui avait été tué récemment par
les Happas. Une odeur insupportable érnanait de
ce canot, dans lequel on avait placé en: offrande le
corps d’un dés Taïpis tués dans l’excursion de Por¬
ter ; plusieurs autres carcasses humaines étaient èntassées là, et les naturels disaient c[ue cette pirogue
était destinée à conduire le prêtre en question au
Ciel ; mais, que ne pouvant y aller tout seul, il luifallait un équipage de pagayeurs. Dix victimes étaient
nécessaires pour effectuer ce départ, et il n’y en
avait encore que huit.. Dans lin enclos voisin, on
voyait les cochons et les provisions qui devaient
subvenir aux besoins de ce voyage funéraire.
En voyant le peu de vénération des naturels pour
leurs idoles, qu’ils prenaient par les oreilles et dont
vant de la
ils montraient le nez
camus
et les difformités, de la
bouche et des janabes, Porter leur demanda pour-
246
ÎLES MARQUISES
quoi ils les respectaient si peu. On lui répondit que
divinités n’occupaient qu’un rang très-secon¬
daire dans la hiérarchie des Atouas, et qu’elles n’a¬
vaient d’autre emploi que celui de servir de cortège
et de remplir les fonctions de la domesticité auprès
du dieu principal. On sortit bientôt ce dieu, ren¬
fermé soigneusement dans une case enfouie sous le
feuillage du massif déjà décrit, et on l’exposa au
grand Jour. C’était tout simplement un morceau de
bois assez mince, enveloppé par des étoffes blanches
et porté sur une branche de cocotier. Immédiate¬
ment la troupe des indigènes présents commença la
représentation des cérémonies de leur culte.
Un naturel prit le dieu dans ses bras, pendant que
ses
compagnons chantaient en frappant dans leurs
mains ; il agita ce paquet plusieurs fois, l’éleva en
l’air, le jeta sur ses épaules en faisant des sauts con¬
tinuels. Un moment de repos succéda à ce violent
exercice, puis on entonna un nouveau chant sur un
ces
Le dieu fut alors conduit successivemènt vers divers points de l’enceinte, où on lui fit
ton différent,
faire de courtes pauses, et à la fin de cette prome¬
nade, il fut replacé au dentre de la place, sur sa
feuille de cocotier. Alors l’homme qui avait exécuté
tous ces mouvements, adressa, d’un ton très-animé,
plusieurs questions à l’auditoire; les réponses qu’il
reçut ayant paru fe satisfaire, il termina la céré¬
monie en remettant le dieu dans la case. Porter ne
put obtenir de Wilson , son interprète, aucun ren¬
seignement, si ce n’est que les chants qu’il avait en-
ou
NOUKA-HIVA.
247
tendus, reiifermaiént des louanges en rhonneur de
VAlom.
-
Le missionnaire Çrook avait aussi
remarqué des
cérémonies analogues dans, l’île Taouata. Il rapporte
que, dans certaines solennités, un paquet, composé
d’une pièce de bois enveloppée d’étoffes blanches, et
orné de quatre conques de. guerre, était élevé et
abaissé successivement par les prêtres, qui. adres¬
saient avec vivacité des questions , auxquellesla foule
répondait d’un commun accord. D’autres fois,’les
prêtres plaçaient en évidence, sur un vase
curieusement sculpté, un crâne humain, au milieu
d’un bouquet de fleurs. Une branche de
cocotier,
attachée sur une perche , représentait, dans ces oc¬
casions, le corps d’une victime humaine ; et d’autres
objets, tels qu’une petite pirogue garnie de touffes de
cheveux, une ceinture, un morceau de bois coudé,
étaient levés en l’air et montrés à l’assemblée, de la
même manière que les Tahounas tendent leurs in¬
struments vers le ciel, lorsqu’ils vont
accomplir une
opération chirurgicale. Cette élévation semble avoir
pour but d’implorer l’assistance d’un pouvoir supé¬
mêmes
rieur.
La crainte
des
sortilèges forme un des points
saillants du caractère Noukahivien ; une classe d’in¬
dividus nommés Nati-Kahas^ qui ne sont peut-être
autre chose que des Tahounas, jouissent delà faculté
de lancer le terrible Kalia
sur
leurs ennemis. Ce
sortilège s’accomplit en enfermant dans une feuille
de la salivé, des cheveux, et même des excréments
248
Iles marquises
d’un individu; on l’entoure ensuite d’un sac tressé
de nœuds compliqués, et on enterre le tout en ac¬
complissant certains rites. La personne ainsi malédépérit graduellement, sous l’empire d’une
maladie de langueur qui dure vingt jours. Lé seul
remède qu’on puisse apporter à ce mal, est de cher¬
ficiée
cher le lieu où la feuille est enterrée, et de retirer
le dépôt confié à la terre; le charme cesse alors. —■
La moindre indisposition, la
ce
phthisie qui existe dans
groupe , toutes les maladies de langueur, la cécité
même, sont attribués au Kaha, et l’on voit des indi¬
vidus chercher sans relâche l’endroit où est caché
le fatal charme qui doit les tuer.
Les
INoukahiviens
exempts
encore
des
nom¬
breuses maladies enfantées par la civilisation, sont
cependant exposés à d’affreuses infirmités., suite
inévitable de leur genre de vie. Couchés sur le sol
dont ils sont à peine séparés
par une natte, ils con¬
tractent des inflammations des
organes respiratoires,
affections du foie; ils sont sujets à des rhu¬
matismes douloureux qui contractent leurs
et des
membres,
l’hydropisie qu’ils attribuent à l’usage des fruits
taboues. Indépendamment des inflammations causées
par le tatouage et des phlegmons qui en résultent
quelquefois, ils sont en proie à plusieurs maladies
cutanées, à l’éléphantiasis et à une espèce de lèpre’
qui prend peut-être sa source dans l’abus du Kava,
à
dont l’effet est de couvrir la
peau d’écailles blanches.
Les scrofules abondent aussi
;
il n’est pas rare de
rencontrer des malheureux atteints d’ulcérés
dégoû-
ou
tants ;
NOÜKA-HIVA.
249
les enfants, surtoutsont généralement cou¬
de pustules et
d’éruptions. Lès maux d’yeux
fréquents, et conduisent quelquefois à une
complète cécité.
verts
sont
Les maladies contractées
par le libertinage
vien¬
compliquer et aggraver celles-là ; cepen¬
dant, quoi qu’on ait dit à cet égard, elles sont peu
répandues ; c’est à peine si deux ou trois cas se sont
manifestés parmi les marins de l’Astrolabe et de la
Zélée, au nombre de cent cinquante environ, après
un libre contact avec la
population pendant une re¬
lâche de plusieurs jours.
nent encore
Ori doit ajouter aussi
que dans aucune île de l’O¬
céanie, la population n’a l’apparence aussi saine qu’à
INouka-Hiva; partout ailleurs, les maux physiques
atteignent une proportion bien plus élevée, relative¬
ment au chiffre
des habitants.
Le massage
pratiqué par les Taouas, paraît être
considéré, indépendamment de son but religieux,
comme un
moyen thérapeutique.
vidu est gravement
une
ses
Lorsqu’un indi¬
malade, il se couche et montre
apparente tranquillité ; ses parents po'urvoienl à
besoins, et quand le mal augmente, ils s’occupent
ouvertement des
voit préparer
dernières dispositions. Le malade
l’espèce de cercueil qui doit le renfer¬
mer, et ce soin qui doit lui ôter tout espoir; ne
pa¬
raît pas l’affecter
paratifs
comme
sensiblement; il considère ces pré¬
un
témoignage de l’affection des
siens, qui veulent lui rendre tous les honneurs pos¬
sibles, Aux approches de
mort, des femmes en-
ÎLES MARQUISES
260
vahissent la case, pendant que les Tçiouas usent tout
leur savoir pour éloigner le fatal moment. Les fem¬
mes sont vêtues
de pièces de Tapa blanche, et ne se bar¬
bouillent pas, dans ces circonstances, d’huile de coco
et du suc du papa,
comme elles le font d’habitude.
des cris
perçants se font entendre, les lamentations bruyantes,
Des décharges de mousqueterie retentissent,
communes à toute
l’Océanie, ne cessent plus ; un cer¬
tain accord Bègne dans ces manifestations de
douleur,
pleureuses n’emploient pas les-mêmes
exprçssion^-, mais elles terminent les versets qui
suivent leurs récitatifs par clés cris et des gémisseihents cadencés qui étouffent leurs voix. Quelquefois
elles sautent autour du moribond dans un état pres¬
toutes
les
que frériéticjue, et se frappent avec des morceaux
de pierres, pointues ou des dents de
requins. Ce rôle
pénible a ses intervalles de repos, de nouvelles ac¬
trices remplacent celles qui sont fatiguées ; celles-ci
rentrent alors dans la foule des spectateurs,
raissent d’ailleurs fort peu
ment.
qui pa¬
affectés de cet événe¬
Loçsque'la mort a accompli son œuvre, le cadavre
soin, on l’étend sur une plate-forme
formée par une réunion de lances et de casse-têtes
recouverts par une natte, dans une petite case qu’on
construit incontinent, à côté de la demeure du
mort. On recouvre le corps d’une pièce de tapa
qui n’a jamais servi, et, pendant plusieurs jours,
les prêtres continuent leurs chants funèbres, tandis
que Içs parents et les amis du défunt veillent sur
est lavé avec
ou
NOUKA-HIVA^
251
son corp^, qu’ils ne, cessent de frotter avec de
l’huile de coco ; dans cet intervalle
pn
prépare une
fête et des festins proportionnés à la richesse de la
famille. Pendant que les provisions
s’apprêtent, plu¬
cérémonie, c’est-àdire revêtus d’une étoffe blanche, le front ceint d'un
sieurs individus en costume de
turban de la môme couleur et la tête couverte
,par
une feuille de bananier
pliée en forme de mitre, et
portant en outre un éventail et une longua perche,
à laquelle pendent
sept banderplles terminées par un
nœud, font l’office de messagers ; ils passent de case
case, pour engager les chefs et les individus des
classes supérieures à assister à cette
en
adressent ces mots : toou ki,
vous
êtes invité.
fête; ils leur
qui paraissent signifier
.
Les hommes ainsi conviés -se rassemblent dans
quelque case voisine réservée à ces cérémonies ;
tandis que les femmes exclues restent au dehors dans
leurs plus beaux atours. Depuis l’instant
qui a suivi
celui de la mort, jusqu’à celui
qui voit terminer les
chants dés prêtres, toute cette .assemblée
jeûne et
aucun feu n’est allumé dans les alentours. Les
cé¬
rémonies religieuses une fois achevées, la nourriture
apportée, le repas commence, et les cochons sont
retirés du four où. on les fait cuire,
pour être livrés
à l’appétit des convives. Le chef de la famille
du
est
défunt sépare les. membres de ces animaux avec un
de bois pointu;
la tête revient de droit au
prêtre principal, les autres morceaux sont distribués
morceau
aux
chefs, qui, à leur tour, peuvent pn .faire part à
ÎLES MARQDISES
252
plats de pâte de fruits à pain, des
bananes, des cocos, abondent aussi dans ces repas
funèbres, qui durent autant que les provisions, or¬
dinairement jusqu’à la fin du troisième jour; alors les
alentours du lieu du festin sont jonchés de débris,
l’air est empesté des miasmes qu’ils exhalent et de
ceux que
jettent les offrandes faites aux morts et aux
atouas ; ces offrandes sont indispensables, çar les
dieux participent aux dîners des hommes; chaque
fois qu’un homme prend son repas, il a soin de jeter
un morceau de chaque met, sur le chaume de sa
case ou dans les environs, en guise de don propitia¬
leurs amis. Des
toire à la divinité.
Toutes ces cérémonies ne s’accomplissent que pour
des classes
possèdent ni assez de vivres pour
donner une fête ni assez de considération pour y
prétendre. Ils sont tout simplement enterrés, tan¬
dis cjue les chefs jouissent de la prérogative d’êtré
mis dans une espèce de bière qui contient le corps
entier, à l’exception des deux cornes de la cheve¬
lure, soigneusement serrées dans des bandelettes
blanches. Le corps reste ainsi exposé dans une case
particulière, qui reçoit à Taïti le nom de tompapao.
Au bout d’un temps plus ou moins long ( ordinainairement une année), fine seconde fête a lieu : les
os des morts sont empaquetés avec soin; le temps
en a détruit les chairs, et la boîte qui les enveloppe
ne contient plus qu’un squeletteentiérement dénudé.
Pendant le passage de l'Astrolabe, une de ces derles chefs de la tribu, car les individus
inférieures
ne
,
ou
NOUKA-IUVA.
253
niéres fêtes avait lieu à Taïohae. Les
naturels, ras¬
échafaudagq et revêtus de tous
leurs ornements, chantaient en
s’accompagnant
du son des tambours.
Quelquefois la véhémence
de'leurs gestes était extrême, et. leurs cris trèsviolents. Ils frappaient avéc force sur le coudé de
leur bras gauche,
replié sur la poitidne, et par¬
fois de longs cris, mate, male te
Tciipis, mort aux
Taïpis ! retentissaient spontanément.: Était ce, des
victimes qu’on demandait pour les mânes du chef
décédé, ou bien ces cris étaient-ils l’expression
semblés autour d’un
-
d’une haine invétérée
qui se réveillait au sopvenjr
Taïpis? C’est ce
de la mort de ce chef, tûé par les
n’avons pas
savoir. Tout ce que
comprendre, c’est que les hosti¬
lités ne tarderaient pas à être
reprisés, et qu’on nous
engageait à y prendre part..
Les Mordis, monuments
fqnèbres où,les corps sont
déposés, sont établis sur une plate-forme de pierre,
que nous
nous
pu
avons cru
.
base de toutes les constructions noukahivieunes. Ori
les rencontre épars danstqute l’étendue des
vallées;
condition particulière ne paraît être
exigée
dans le choix de remplacement. Près du ri
vage de Taïo¬
aucune
hae , se trouve le moraï
,'qui contient les restes d’un
frère de Vatepeïou Palini, un on.cle de
Moana, mort
depuis quelques années, à ce qu’on nous à assuré.
Sous un hangar souteiiu par des
poutres, recouvert
par un toit, mais dépourvu de parvis, à un mètre et
demi au-dessus du sol, en
voyait le coffre contenant les
restes du mort, Une
enveloppe de tapa blanche le
254
ÎLES MARQUISES
mais du côté de la tête une
large laissait apercevoir les deux
cornes factices dont nous avons déjà parlé, et en¬
suite le squelette en entier. Tout autour de cet
ajoupa, des perches longues et flexibles laissaient
flotter d’étroites banderôlles blanches d’un effet pit¬
couvrait de ses pîis,
ouverture assez
toresque, et au milieu d’elles une grossière colonne
portait une
enveloppe de tapa. :Un trou était perforé au milieu
de ce bloc, qivi avait dû exiger beaucoup de travail
aux indigènes pour-le polir et le façonner ainsi. Des
matières animales en décompositioii, des débris de
fruits et de fleurs, une mâchoire de cochon , indi¬
quaient que le mort avait reçu de nombreuses of¬
frandes; niais elleaétaient déjà vieilles,-et il est pro¬
bable qu’elles.né ^ont plus renouvelées au bout d’un
temps assez court;. Grâce à leur frêle construction ces
monumènts ne tardénf pas à se détériorer ; ils dispa¬
raissent en peu d’années, sans laisser d’autre vestige
que les grosses pierres qui les ont supportés!
D’après les renseignements les plus précis, à
charjue mort de chef important, des victimes humai¬
nes sont nécessaires ; les sacrifiés prennent le nom de
ïlecma, et c’est dans les tribus voisines que les sujets
sont choisis. Le jour même de la mortdu chef, les
guerriers se mettent en campagne. Malheur alors à
la pirogue solitaire qui ne peut fuir à temps , mal¬
de pierre, haute d’environ deux mètres,
heur à la famille endormie dans une douce sécurité;
malheur surtout à l’homme isolé dans les
champs;
saisi, garrotté, il est enlevé et transporté aux lieux du
ou
NOÜKA-HIViV.
255
sacrifice, il est tué impitoyablement , et son corps se
dessèche à côté de celui à
qui il est offert;
dépravation com¬
mune à tant de
peuples est aussi pratiquée à Noukahiva. Aujourd’hui
l’antropophagie paraît avoir'dimiLe cannibalisme, cette affreuse
nué considérablement dans ces îles
; cependant il n’y
pas bien longtemps encore, on voyait
les débris d’un
a
à Taïohae,
homme, d’une femme et d’un enfant,
qui avaient servi de pâturé à des guerriers Taïs. Il
est probable
que ces repas monstrueux n’ont lieu qùe
lorsque les dieux ne réclament pas de victimeSj et que,
dans ce cas, les guerriers
mangent leurs prisonniers.
Quoi qu’il en soit, les femmes sont exclues de ces
repas; le vieux chef Nia-hitoutémoigna devant
de la manière la
plus expressive le plaisir qu’il
avait eu de manger un
jeune enfant. La femme qui
faisait partie dès victimes citées
plus haut, -avait
subi la mort à la suite de son dévouement
maternel.
nous
Elle s’aperçut cpie son enfant avait été
suivit les traces des ravisseurs
enlevé, et,elle
qui l’égorgèrent, sans
pitié, avec sa progéniture.
Cependant quoiqu’on ne puisse justifier ces
crüàutés, il faut ajouter que, sans-doute, la vengeance
est le
principal mobile de ces festins contre natiiré ;
chaque famille a un membre qui a péri sous les
coups de l’ennemi, c’est la peine du talion
qu’elle
applique.
'
C’est à ces enlèvements de victimes
res de
tribu à tribu doivent leur
d’un chef, des bandes font
que les guer¬
origine. A la mort
irruption chez la peuplade
ÎLES MARQUISES
256
voisine, la surprennent, et y sèment la désolation;
hostilités
finir. La possession de
certains terrains, l’esprit conquérant de certaines
des représailles suivent ces attentats, et les
commencent pour ne plus
tribus sont autant de causer nouvelles qui réagissent
qui constituent un état de guerre permanent.
la rupture de
la paix. Un chef est presque toujours député pour
annoncer les projets belliqueux de sa tribu ; il passe
la nuit .dans le village ennemi où son caractère
d’ambassadeur paraît être respecté; il revient le
lendemain répéter auxsienslesdiscoursqu’ila tenus,
où qu’il «est censé avoir tenus.. Les guerrière se ras¬
semblent alors j les conques de guerre résonnent,
les tambours barttent, et, dès qu’on le peut, des sa¬
crifices humains, nommés, cette fois No-outou, sont
offerts aux divinités pour les réndrês propices.
Avant l’introduction des armes à feu, le mode de
combattre différait ; il consistait dans des escarmouclies prolongées. Les deux partis opposés se plaçaient
et
Une déclaration de guerre précède
sur
dés hauteurs ayant une.vallée entre eux; alors
des plus braves, ornés de leur costume le
un ou deux
plus splendide,, s’avançaient en dansant vers l’enn’emi;, et le déliaient par des grimaces et des, gestes
outrageants;, de venir engager un combat singulier.
Aussitôt, un nombre supérieur d’ennemis se déta¬
chait pour les poursuivre; à leur tour ils étaient
forcés de se retirer devant des forces plus considé¬
rables et ainsi de suite. Cette partie de barres s’exé¬
cutait au milieu d’une grêle de pierres et de lances,
,
ou
NÛÜRA'-BIVA,
357
que les indigènes
évitaient avec une mei'veitleuse
prestesse, mais si par hasard ces projectiles venaient
à abattre
quelques hommes, ils étaient sur-le-champ
assommés sans
miséricorde, et emmenés en triom¬
phe par l’ennemi. Toutefois, l’enlèvement des
corps
devenait le signal de la plus vive
résistance, l’hon¬
neur
exige de ne pas abandonner le corps des tués à
l’ennemi, qui les offrirait à ses dieux, ou qui les
mangerait en réservant leurs-têtes et leurs cheveux
pour en faire des trophées. Ces crânes
tapissent les
cases de tous les
guerriers renommés, qui, par déri¬
sion, leur appliquent des yeux de nacre, un nez de
bois et des dents de cochon. Ils insultent
ainsi àleurs
ennemis, et s’enorgueillissent delà prouesse de leur
bras, qui a brisé les os de ces crânes. Ces blessures
sont horribles à
voir; sur des,têtes recueillies par
M. Dumoutier, on pourrait
presque passêf le poing
dans les lésions qui ont donné là mort.
Aujourd’hui ces combats ont perdu leur caractère
primitif; des coups de fusil à l’improviste atteignent
plus sûrement un ennemi, quoique, dans les grandes
batailles, les sauvages encore inhabiles, tirent de
fort loin redoutant leur arme avec
laquelle ils ne
sont pas
familiarisés, autant que celles de leurs ad¬
,
versaires.
'
Lorsqu’une balle a atteint un homme, l’a dé¬
son parti; ce mode de
combattre est infiniment plus meurtrier
que l’an¬
cien; il prête plus à l’assassinat, et ses résultats
plus certains sont une des causes majeures du
bandade est générale dans
17
ÎLES MARQUISES
258
décroissement de la
îles.
Les
population qui frappe ces
prisonniers ne sont pas toujours tués; un
chef, un tahouna, peuvent leur sauver la vie; dans
ils les adoptent, et les prisonniers devien¬
nent membres de la tribu ou de la famille qui les
ces cas
reçoit dans son sein. On en a vu un exemple dans
Moe, l’insulaire qui accosta l’Astrolabe, dans le dé¬
troit de Taouata et de Hiva-oa. Cet homme avait été
saüvé par un chef de Hiva-oa qu’il
était venu com¬
battre. Dès lors, il avait adopté sa cause et le suivait
à la guerre contre son
ancienne, tribu de Taouata.
individus qui
épousé des femmes des tribus voisines, de cir¬
Une disposition spéciale pèrme taux
ont
culer librement entre les deux vallées lorsqu’elles
sont en
guerre.
Leur personne est respectée, sur¬
des liens étroits. Ils
tout s’ils tiennent aux chefs par
portent les propositions de paix, ou colportent les
nouvelles de la guerre. C’est au moyen de ces hommes
privilégiés que .Porter ouvrit des négociations dans
toutes ses incursions armées.
Ainsi qu’on a pu le voir, les Noukahiviens n’ont
point de forme arrêtée de gouvernement. Chez eux,
T influence des chefs ne dérive que de leurs richesses :
la classe tabouée possède seule les terres, qu’elle se
transmet héréditairement, et le reste de la popula¬
tion tire sa subsistance de son industrie ou de la pê¬
che. De grossières traditions, la crainte des pouvoirs
malfaisants sont les liens imparfaits de cet état so¬
cial rudiraenlairé. Dans l’association de ces sauvages,
ou
NOÜKA-mVA.
259
l’indépendance de l’indi-s'idu est complète., elle ne
plie qu’à la nécessité de repousser l’ennemi com¬
se
mun,' le danger seul unit tous les bras
;
hors dé là,
chacun est libre de ses actions. L’homme a
à
rarement
semblable, car il peut satisfaire luimême à tous ses
besoins; dans l’état de guerre mêrne,
il agit souvent
isolément; il combat son ennemi lors¬
qu’il le rencontre, ou le tue traîtreusement s’il
recours
son
Aucune loi civile ne
peut.
réglant sa conduite, aucune peiné
déterminée ne punissant une offense, il en résulte
qu’il se laisse guider par ses passions bonnes ou mau¬
vaises, et ne reconnaît d’autres devoirs imposés par
la société que ceux de la
parenté. Dans cet état qui
bon et son mauvais
côté, une seule règle religiquse, règle puissante et efficace, pose, des bornes
aux excès
nuisibles, arrête les déprédations, et relie
a son
entre eux tous ces enfants
libres d’une grande fa¬
Le Tabou, car c’est de lui
que nous voulons parler,
mille.
bizarre dans ses effets, varié dans ses
applications^
qq’il revêt,
car il est
l’expression avouée de la volonté des dieux,
expression révélée aux prêtres qui la manifestent à
reçoit toute sa force du caractère divin
leur tour.
Sa première.mission a
été, sans aucun doute, de
constituer la propriété, base de toute société.'
Lés
Taouas destinés à devenir des dieux à leur
mort, les
Tahounas qui participent aux honneurs de cette
classe, les Akaïlds, descendant des hommes divinisés
qui ont peuplé ces terres, les ïoas, illustrés par leur -
gôü
MAftQWiSESl
courage et favorisés par la divinité, les hommes
enfin pourvus par la nature de dons plus exquis que
le reste de leurs compagnons, ont, sous la sauve¬
gardé du Tabou, formé une grande catégorie de pro¬
priétaires qui,, aux yeux du vulgaire, jouissent d’une
position plus riche, plus heureuse, en vertu d’une
espèce de droit divin.
Le tabou a seul produit, heur sécurité, seiil il les
défend contre l’empiétement de leurs voisins plus
pauvres et naturellement envieux d’un bien-être
dont ils voient les effets. Toutefois, cette loi n’est pas
toujours une garantie suffisante; la propriété des
terres n’est pas entièrement assurée à ceux qui en
jouissent. Il arrive quelquefois que le fort s’empare
des biens du faible, un parent puissant de ceux d’un
héritier en bas âge. Mais.alors c’est la force qui dé^
eide de la légalité, le plus puissant l’emporte et ren¬
tre dans la catégorie tabouée, à laquelle il appar¬
tient déjà presque toujours. Roquefeuille a assisté
à un différend soulevé par lès prétentions injustes
d’un oncle sur une portion des terres de son neveu.
Une espèce de conseil de famille s’était assemblé,
mais n’avait rien décidé; outre les parents et les
amis des deux parties, les habitants de la vallée s’étaiertt réunis en divers groupes; presque tous étaient
armés pour assister aux débats des deux parties. De
temps en temps la querelle s’échauffait jusqu’à faire
croire qu’on allait en venir aux mains, mais tout.se
passa sans effusion de sang. Les seuls coups portés
le furent par une tante de l’enfant à l’un de ses cou-
.
ou
NOÜKÀ-HIVA,
261
sins, celui-ci eut le dessous; ce fut l’affaire d’un
moment. Cette
femme, encore jeune et d’une grande
taille, soutenait ainsi
de leur
très-actif
que sa sœur les intérêts
toutes deux remplissaient un rôle
milieu du vacarme de la
neveu ;
au
dispute,paraissaiçnt pas déplacées. Lorsque la dis¬
cussion s’animait le
plus, on voyait plusieurs des
compétiteurs abattre les buissons avec leurs bâtons,
comme pour
essayer la force dé leurs bras ou pour
dégager le cliamp de bataille.. Quelques hommes et
beaucoup de femmes étaient simples spectateurs et
se tenaient
pour la plupart un peu à l’écart, mais
aucun d’eux
cepeudant ne témoignait de crainte
pour Je cas où on en serait venu aux mains. Les
et n’y
pro¬
tecteurs de l’enfant étant les
plus nombreux, son
adversaire parut se relâcher d’une
partie de ses pré¬
tentions. Quelques jours
après, ayant pris des me¬
sures dont il
espérait plus de succès, le même indi¬
vidu revint sur les terres de
dans la nuit, à l’insu de
son
neveu;
mais.,
Tusurpateur, les partisans
de l’enfant se
réunirent, et l’oncle n’osa tenter le
sort
des
armes. Il fut chassé du terrain
dont il né
réclamait plus qu’une partie. Ses
projets injustes
ayant complètement échoué de ce côté,' il se tourna
contre un de ses
frères
plus âgé que lui et aveugle,
qui, ne se trouvant pas aussi bien appuyé, fut
obligé
de se retirer dans un coin de ses
terres, et d’aban¬
donner le reste de sa
propriété à son cadet.
On remarque
que, dans ces cas de rixes particu¬
lières entre les habitants d’une même
vallée, les
ÎLÈS MARQDISÈS
262
les enfants sont respec¬
tés; on les voit passer sans crainte devant le seuil
morts ne sont pas mangés,
des maisons des ennemis de leurs parents.
tabou, il est imposé par les
prêtres, qui se concertent probablement avec les
chefs ; il change de forme de vallée à vallée, de tribu
à tribu ; à chaque grande solennité, à la mort d’un
chef, un nouveau tabou est imposé, et les restrictions
qu’il impose sont souvent aussi rigides que singu¬
lières. Ainsi, l’enceinte des lieux sacrés, la maison
des chefs, les cases destinées à des festins particu¬
Pour en revenir au
liers, les moraïs ou monuments funéraires, les
objets appartenant aux classes supérieures sont taboués pour les classes inférieures.
La tête de l’homme est tabouée, rien ne doit passer
au-dessus, on ne doit pas la toucher; on a vu des
femmes refuser de monter sur la dunette d’un na¬
vire pour ne pas passer au-dessus de la tête des chefs
placés au-dessous.
Les nattes, les effets, les ustensiles d’un chef sont
taboués pour les autres individus; ils ne peuvent y
loucher; si uh homme taboué se couche sur la natte
d’un individu non taboué, elle nepeut plus servir à ce
dernier pour dormir, il l’emploie-à un autre usage.
Les rigueurs
dutaboupèsentpfincipalementsurles
femmes; elles ne peu vent pas entrer dan s les pirogues.
C’est pour cela qu’on les voit toujours arriver à la
nage à bord des navires. Elles ne mangent pas de
tous les aliments permis aux hommes; elles ne pren¬
nent pas
leurs repas avec eux, tandis que céux-ci ont
ou
toute
trent
NOÜKÀ-HIVA.
263
liberté d’action vis-à-vis des femmes. Ils en¬
dans leurs cases, mangent
leurs jarovisionSj
s’emparent de leurs Ustensiles sans le moindre scru¬
pule.
A côté de ces tabous
particuliers, on voit des ta¬
bous généraux qui
empêchent de manger pendant
un certain
ternps de tel ou tel aliment : lorsque les
cochons deviennent rares, un tabou défend de les
tuer ou de les
vendre, et il est fidèlement exécuté.
rigidité dü tabou’ nous fut offert
à bord de la Zélëe.
M&te-omo, le tayo Ûn lieutenant
Dubouzet, était convié à dîner; il mangea et but sans
scrupule jusqu’au moment où il vit servir des volailles
rôties ; aussitôt il se leva et ne
répondit aux questions
qu’on lui adressait que par les mots sacramentels :
Tabou, tabou. Il ne voulut reprendre sa place à table
que-lorsque le plat fut enlevé.
Dans nos courtes dans la
vallée, nous remarquions
aussi les regards mécontents
que les indigènes nous
jetaient Iprsque, en caressant leurs enfants, nous ve¬
nions à toucher leurs
têtes; les enfants eux-mêmes
nous
regardaient d’un air courroucé dans ces mo¬
Un exemple delà
ments.
■
Le mariage des chefs est
la cause fréquente de.
tabous bienfaisants qui'eimentent la
paix entre deux
Taipis ayant épousé
un chef de
Taïohae, tout l’espace de mer qu’elle avait
tribus. Une fille dé la tribu des
parcouru à la rencontre de son mari , avait été taboué. Aucun combat ne pouvait
cette
plus se livrer dans
étendue, le tabou le défendait. Cette défense
264
ne se
Î^.ES MARQUISES
limilait pas à la durée de la vie de cette femme,-
mais encore survivait à sa mort-, car on supposait que
esprit devait errer sur les lieux où elle avait vécu,
qu’il tirerait une terrible-vengeance de toute in¬
fraction offensante pour sa mémoire. Un seul cas
avait le pouvoir de rompre ce tabou, c’était celui où
le chef aurait renvoyé sa femme, chez ses parents ;
alors l’effet des restrictions imposées devenait nul.
son
et
La couleur blanche est
celle du Tabou : on a vu
que les lieux sacrés étaient entourés de banderolles
de cette couleur. A l’époque des funérailles, les ha¬
bitants se revêtent de blanc, et lorsque des collisions
avaient eu lieu avec les navires européens, l’envoyé
qui venait réclamer Ja paix, se faisait reconnaître
par un morceau de tapa blanc, et la plante du Kava,
symbole certain d’un désir pacifique.
Cependant on remarque, dans les enclos où sont
cultivés les végétaux fruitiers, sur le tronc de quel¬
ques arbres, et dans les monuments funéraires, un
autre signe du Tabou; c’est une poignée d’herbes
sèches, dont nous ignorons le nom. On remarque
ces
signes dans plusieurs endroits; leur disposition
fait conjecturer qu’ils sont destinés à indiquer
la prohibition des objets alimentaires, d’un usage
habituel. Dans les Moraïs, ils serviraient à défendre
l’emploi des vivres offerts aux morts.
Un des plus puissants effets de l’efficacité du
Tabou se révèle à certaines époques de l’année, qui
amènent de grandes réjouissances dont la cause est
inconnue. Ces fêtes, nommées Kdika, sont-elles cé-
ou
NOUKA-HIVA.
265
lébrées en commémoration de quelque
événement
important, ou bien n’ont-elles lieu qu’au gré des
caprices de la population? Reviennent-elles périodi¬
quement ou à des époques indéterminées? c’est ce
qu’il est impossible de déterminer aujourd’hui; mais
un fait
certain, c’est qu’elles sont fréquentes ; cha¬
que vallée a la sienne, et pendant sa durée, un
tabou solennel défend de faire le moindre mal aux
étrangers qui viennent y participer. Les habitants
époques ; à Taïo-Hae,
le lieutenant Gamble vit arriver une
pirogue double
de l’îlè Houa-Poou, conduisant plus de
quarante
naturels à ces réjouissances, illne trêve
générale
règne pendant ce temps, les tribus ennemies vien¬
nent sans crainte
participer aux plaisirs de ceux
qu’ils combattaient la veille, et qu’ils combattront
encore dans
peu de jours. Ils prennent part aux
repas et aux divertissements, pêle-mêle avec les
hommes de la tribu qui en fait les frais, mais ils
partent ordinairement la nuit du troisième jour,
temps que paraîtdiiniter leur sauf-conduit.. D’après
Stewart, ces fêtes, à l’une desquelles il a assisté,
ont lieu à
l’époque de la récolte des fruits à pain, et
à la ratification de la paix entre deux tribus.
Voici,
du reste, la substance du tableau qu’il a tracé de
des îles voisines affluent à ces
ces
réunions.
Le Talioua ou théâtre
.
représentait un parallélo¬
gramme, d’environ vingt mètres de long sur une lar¬
geur de treize. D’immenses pierres, des quartiers
de rochers, d’un mètre d’élévation et de deux
ÎLES Marquises
266
mètres de longueur, assemblés àvec une
et un soin remarquables,
régularité
eu égard aux moyens res¬
treints de l’industrie des indigènes, formait l’am¬
phithéâtre occupé par les spectateurs, assis sur un
espace pavé qui se développait tout autour de ce
mur.
En dedans du mur , on voyait d’aütres pierres sur
un niveau
plus bas; elles servaient de sièges aux indi¬
vidus chargés de faire résonner les tambours, c’était
la place d’une partie de l’orchestre ; l’autre portion
composée de chanteurs, au nombre de cent cin¬
quante environ, était placée sur la plate-forme
destinée aux chefs. D,ans le centre de cet emplace¬
ment se trouvait un terrain uni et battu ,
sans
nettoyé et
pierres, ayant sept mètres de longueur sur
quatre de large; cet espace était destiné aux acteurs
de cette représentation.
Chaque village possède un emplacement pareil,
cirques romains, il est uni¬
quement destiné aux plaisirs de la scène.
Les acteurs mentionnés par Sfe'vVart étaient au
nombre de trois, un. jeune homme de vingt ans et
c’est un diminutif des
deux enfants de dix-à douze ans. Tous trois étaient
bizarrement accoutrés de longues touffes de cheveux
blancs, qui recouvraient leur tète, entouraient leurs
poignets ou pendaient au bout de l’étoffe blanche
qui leur servait de vêtement; comme dans,les céré¬
monies religieuses, lé blanc paraissait la couleur
adoptée. Les deux enfants se trouvaient à l’extrémité
du carré, et l’autre acteur au bout opposé. Leurs
ou
mouvements
967
NOÜKA-ftiVA.
furent d‘aborcl gracieux et lents. Ils
suivaient la mesure des tambours; mais ils s’animè¬
rent
fut
bientôt'; la mesure des chants s’accéléra, et ce
milieu des mouvements les plus rapides que
au
la danse sé termina.
Des chants succédèrent à cette scène ; les femmes
joignirent leurs voix sur un ton lent et monotone;
les battements de leurs mains indiquaient la mesure
de ces accords sauvages, qui n’étaient pas dépourvus
d’harmonie.
Personne encore n’a recueilli les
chants ; souvent on y a remarqué
paroles de ces
le nom de di¬
individus, et celui de certains objets; on
a
pu aussi se convaincre que les expressions de¬
vaient être très-libres, à en juger par les gestes ;
vers
mais toutes les observations
recueillies
se
bor¬
nent là.
On eut aussi l’occasion d’assister, à bord de l'As^
irolabe,
aux
chants des femmes noukahiviennes.
Assises d’abord sur deux fdes se faisant face, elles
avaient entrelacé leurs jambes et accompagnaient un
chant en chœur par des mouvements de leurs mains
doigts, qu’elles portaient à droite, à gauche,
avec une rapidité qui semblait indiquer le
vol des oiseaux. Une d’elles paraissait guider l’or¬
chestre ; elle donnait fréquemment à sa voix une in¬
et des
en avant,
tonation
interrogative, à laquelle ses compagnes
paraissaient répondre. Plus tard, elles frappérerit
dans le creux de leur main avec un ensemble remar¬
quable, et ce bruit, si peu harmonieux par lui-même.
268
ÎLES MARQUISES
ajoutait cependant une certaine énergie aux accords
monotones et lents de la troupe. Quelques mots re¬
venaient très-souvent ; céux qui suivent ont été sur¬
tout remarqués. Une femme criait à pleine voix :
Ariri, ar'iri, les autres répétaient en chœur ariri, le
mot était répété encore une fois, puis toutes en¬
semble prononçaient, sur un ton très-élevé,
Une espèce de récitatif à trois temps suivait d'or¬
dinaire ces grands cris, qui revenaient à chaque
instant.
Après ce concert vocal, les beautés noukahiviennes donnèrent un échantillon de leurs talents
chorégraphiques, si toutefois on peut donner ce
nom à des
gestes hardis, exprimant des images li¬
cencieuses. Une des figui^es les plus compliquées de
cette danse consistait à former un grand rond ; une
femme se plaçait au cerifre et exécutait sur place une
pantomime expressive, en suivant la mesure deS
chants du reste de la troupe; ses compagnes répé¬
taient les mêmes mouvements en les imitant parfai¬
tement, puis elles sautaient lourdement, à pieds
joints, à la file les imes des autres. Lés chants conte¬
naient sans doute la signification de ces évolutions
qui restèrent un mystère pour nous.
Malgré la nudité presque-complète des indigènes,
le nombre de leurs ornements est encore considérable ;
mais, contrairement à ce qui a lieu chez les nations ci¬
vilisées, ce sont leshommes qui éripossèdentleplus.
Outre le tatouage, armoiries ineffaçables dont-la com¬
plication indique la richesse et la puissance tout aussi
ou
bien que nos habits à la mode ou nos
les Noukahiviens ont
plusieurs objets
fort curieux-. Une étroite
uniformes,
de toilette
ceinture, de l’étoffe du mû¬
rier, forme leur unique vêtement dans les temps or¬
dinaires ; quelques-uns même s’en
dispensent, pré¬
textant, probablement que sous un climat aussi
chaud, on souffre si peu que l’on soit babillé; mais
dans les jours d’apparat, les guerriers ornent leur
front d’un panache'circulaire de
plumes ondoyantes ;
une visière ronde, couverte de
petits pois rouges
,
d’Amérique, entoure leur front ; un collier de
bois, divisé en rayons, recouvert aussi d’incrus¬
tations de
pois rouges, entoure leur cou; des
plaques de bois minces, larges et peintes en blanc,
cachent les oreilles, ou bien des dents de cochons
curieusement travaillées, dont l’extrémité est ter¬
minée par une coquille polie (le cône
drap d’or),
remplissent la fente du lobe de l’oreille ; un collier d’os
humains coupés en petits fragments, et
présentant
en relief la
figure de J’atoua des batailles, atoua
difforme, dont l’énorme bouche semble menacer les
chairs des vaincus, vient pendre sur la
poitrine ; des
bracelets formés avec des touffes de cheveux,
trophées
sanglants conquis sur l’ennemi, couvrent les join¬
tures du poignet et du pied, et souvent entourent
la taille. De courts manteaux
blancs, laissant la
poitrine découverte,; flottent soulevés par la brise,
tandisquele guerrier marche à pas précipités, en por¬
tant sur l’épaule son lourd
casse-tête; de temps en
temps, il s’arrête pour tirer de la coquille d’un grand
,
270
ILES
MARQUISES
triton, percé à sa pointé extrême, des sons rauques
prolongés, signal d’alarme compris par toute la
et
tribu.
Noukahivien apparaît
dans toute sa .majesté; ses niembres robustes^ sa
taille agrandie par sa nudité, lui donnent un asr
pect bien supérieur à celui d’un Européen. Ge n’est
plus le sauvage indolent et dégradé de la veille, il
est là dans toute sa force, dans toute son énergie ;
son œil brille d’un éclat remarquable ; .sa démarche
élastique donne la mesure de sa vigueur muscu¬
laire; il devient.imposant et redoutable, dans la
Dans
ces
moments ,
le
noble attitude de l’homme qui va affronter
rils du combat.
les pé-,
voyant tant ‘d’élégance réunie à des
proportions de corps admirables, en contemplant ce
port hardi, l’expression terrible du visage, les posi¬
Souvent
en
tions heureuses des membres libres de toute entrave,
regrette de ne pouvoir reproduire exactement
l’impression que cette vue fait naître. C’est de nos
jours le plus beau modèle de l’homme primitif, de
l’homme guerrier, qu’on puisse voir.
Les vêtements des femmes sont moins compli¬
qués ; les touffes de cheveux, dépouilles sanglantes,
n’ornent pas leurs bras, le panache n’ondoie plus
sur leur tête ; leurs oreilles sont vides ; mais, en re¬
on
elles lissent leurs cheveux avec l’huile
qu’elles retirent de la noix de coco, elles les relèvent
sur le derrière de la tète, ou les laissent flotter sur
leurs cous. Un étroit bandeau , ou un turban nommé
vanche ,
ou
NOUKA-HIVA.
271
palii ceint gracieusement leur front 5 un collier de
fleurs entoure leur cou, petit et flexible. Une courte
pagne descend jusqu’au genou et leur sert de robej
c’est le
fait d’une étoffe plus forte que le
pahi, dont la finesse admirable lui donne l’aspect de
,
la gaze.
Un manteau complète le costume.
plement
C’est tout sim¬
pièce d’étoffe carrée jetée négligem¬
ment sur une épaule ou sur la
tête, cacbant sous ses
replis tout le corps, à l’exception d’un bras toujours
exposé à l’air. Mais cette tlernière pièce de l’habille¬
ment est rarement
portée ; elle ne sert que pour at¬
une
ténuer les rayons du soleil ou pbur abriter des fraî¬
cheurs du soir. Au premier abord,
la nudité de ce
peuple étonne l’œil des Européens; mais on s’y ac¬
coutume |»ien vite, et l’on finit
par reconnaître que
l’habitude influe beaucoup sur l’idée qu’on se fait de
la décence.
Les femmes donnent à leur
peau des soins fré¬
quents, soins qu’elles partagent avec les hommes de
la classe des Hokis ou Kaioas,
qui, renonçant à la
gloire des guerriers, sont les véritables dandys de
la population. Une poudre
jaune, obtenue delà
plante nommée papa, est employée avec l’huile
de coco pour,
assouplir l’épiderme. Celte couche,
qui blanchit considérablement le teint, a une odeur
nauséabonde; il faut un long contact pour s’y habi¬
tuer. Cette
préparation est la principale cause de la
curiosité sou\ènt indiscrète que les femmes té¬
moignent, envoyant la blancheur de la peau des
ÎLES M4UQIJJ8ES
Européens; elles la flairent de près, pour y chercher
la trace de l’enduit qu’elles lui supposent.
leurs recherches
ne
Souvent,
s’arrêtent pas aux mains et" au
visage ; elles demandent à voir les bras et la poitrine,
pour s’assurer que la peau a partout la môme cou¬
leur. Leur étonnement donne lieu parfois aux scènes
les plus comiques.
Hommes et femmes se baignent fréquemment ;
c’est dans les flots d’écume soulevés par le ressac
qu’ils cherchent un soulagement à la tempéra¬
ture élevée de l’atmosphère. Vers trois heures de
l’après-midi, le rivage est couvert de groupes assis
à l’abri des Pandauss, quittant, de temps à autre,
leur repos, pour se plonger dans une mer tiède;
c’est dans cette lutte avec l’eau que ces naturels dé¬
ploient une agilité, une souplesse, une vigueur peu
communes, et qui excitent l’admiration de leurs
spectateurs.
Les ruisseaux de la vallée
offrent aussi, près de
leurs cases, des baignoires artificielles, dont ils font
usage habituel. Les navires ont à souffrir quel¬
quefois de ces penchants aquatiques, car l’aiguade
est souvent envahie par une foule de baigneurs des
deux sexes, qui troublent la limpidité de l’eau, dans
laquelle ils plongent, sans la moindre retenue, leurs
un
membres malades.
La coiffure des hommes est des plus singulières;
ils portent
leurs cheveux presque toujours divisés
la tête, en deux petites touffes en¬
sur le sommet de
veloppées d’une bande d’étoffe, ce qui leur donne
ou
NOUKA-HIVA.
exactement la forme de deux
ces
273
petites cornes blanches ;
deux proéminences, jointes à la teinte noire du
tatouage, rendent l’ensemble On ne peut plus diabo¬
lique. Une portion considérable de la tête est rasée.
Autrefois les, coquilles remplissaient l’office des ra¬
soirs, mais aujourd’hui des instruments plus perfec¬
tionnés les ont remplacées.
L’usage des coquilles
s’est conservé cépendant pour la barbe. Les naturels
s’épilent une portion du visage, et du corps, et lais¬
sent ci’oître
capricieusement des bouquets de poils
le menton, en forme de barbe de bouc.
L’industrie ne se développe chez les
sur
peuples qu’en
point de vue, les
habitants de Noukahiva ne.devraient
occuper qu’une
place bien minime dans l’échelle industrielle ; cepen¬
raison de leurs besoins : sous ce
dant un examen attentif découvre chez eux de véri¬
tables prodiges d’art, lorsqu’on considère les instru¬
ments qui les ont
accomplis.
Ces instrunients en petit
comme les matériaux
nombre sont grossiers
dont ils sont faits; une
pierre
dure usée par le frottement, emmanchée sur un mor¬
ceau
dé bois CQudé, sert de
hache^et
de marteau;
coupait le bois, on le dé¬
bitait en planches pour les
pirogues, ou on le façonnait
pour édifier la charpente de certaines habitations, avec
cet outil défectueux. Des instruments
pointus, faits
avecla nacre dès huîtres
perlières, servaient à perforer
le bois, tandis
que d’autres coquilles tranchantes, des
dents de requin disposées en scie, étaient
employées
pour graver les armes, pour les sculpter et les,polir.
avant l’introduction du fer, on
18
ÎLES MARQUISES
274
restreints ont suffi longtemps à ce
peuple pour vaincre les difficultés de la construction
des cases, et celles bien plus grande's de la confection
des pirogues. Aujourd’hui, le fer apporté par les na¬
vigateurs a amoindri les obstacles ; Chaque Noukahivien possède au moins une hache, et le grand nom¬
bre de ces instruments lés-rerid déjà presque sans
valeur aux yeux des indigènes..
Le plus souvent les cases sont placées sur une
terrasse carrée, formée par de grosses pierres super¬
posées avec symétrie. Cette plate-forme, haute de un
mètre à un mètre cinquante centimètres, semble
avoir un double but : celui de garantir de l’humidité
du sol, et de l’invasion des torrents impétueux qui
descendent des montagnes dans la saison pluvieuse,
et ensuite, celui de fortifier ces demeurés contre une
attaque inopinée des ennemis. C’est Un faible obstacle,
il est vrai, aux entreprises nocturnes des rharaudeurs
en
quête de victimes humaines; mais c’est dêjà une
Ces moyens
difficulté à vaincre, et le moindre bruit peut donner
l’alarme à là famille endormie. Une'poutre mobile,
entaillée de coclies
profondes, sert d’échelle pour
arriver du sol dans la maison,
fendu par une porte étroite,
dont l’accès’est dé¬
basse et incommode.
Il faut s’accroupir pour la franchir.
Toutes
ces cases
varient .de grandeur, mais leur
change pas. On en voit dont les dimen¬
dépassent vingt-cinq mètres, de longueur, sur
une largeur de deux métrés, d’autres n’ont que sept
mètres de longueur , trois mètres de largeur et deu.x
forme ne
sions
Oir NOUKA-HIVAi
275
mètres et demi de hauteur ; leur construction n’offre
pas de grandes difficultés à vaincre ; elle est cepen¬
dant ingénieuse, et donne un abri
parfait pour le
climat.
Des poteaux
les quatre
plantés dans le sol forment d’abord
coins de la charpente; à leur extrémité
supériéure une entaille sert à recevoir des troncs de
cocotiers lisses et
^minces qui forment la carcasse
de l’édifice. Le derrière de la maison est
que la partie antérieure
la toiture, qui n’a
plus élevé
à cause de l’inclinaison de
qu’un versant, ce qui donne à ces
habitations l’asjDect d’une maison qu'on aurait
par¬
tagée en deux dans le'sens delà longueur du toit.
,
Sur les poteaux et sur
lès troncs des cocotiers,
d’autres pièces de bois léger sont posées transversale¬
ment ; elles sont liées à leurs extrémité
par des amar.
rages réguliers faits avec des trésses de fibres de cocos,
et le vide qui lessépare est rempli par des roseaux
serrés, qui laissent cependant circuler librement
l’air, dont l’action est si indispensable dans les cha¬
leurs du milieu du jour.
Pour achevèr la toiture, les constructeurs en¬
veloppent des perches avec les longues feuilles
du cocotier et du
Ckamœrops humilis, qu’ils plient
en
deux, et les poserit sur les cadres formés par
les poutres et les lattes
déjà mentionnées. Les feuilles
de la preniièrë perche recouvrent cellés de la
seconde,
et ainsi de
suite; le toit déborde un peu les parois
de l’édifice, et les
préserve parfaitement de la
pluie.
:
■
-
ÎLES MARQUISES
276
Un OU deux trous carrés ménagés dans
la cloison,
servent à la fois d’entrée et de fenêtres ; une pprte
roseaux sert aies clore
de
hermétiquement, et le peu
qui entre par ces ouvertures, laisse régner
demi-obscurité favorable aux
mœurs indolentes des indigènes, et qui éloigne les
mouches, fléau insupportable des climats chauds.
Un tronc d’arbre bien sec, bien poli et bien net¬
toyé, est posé à terre contre la pàrdi .la plus élevée ;
un autre tronc semblable est disposé de la même
manière, à un mètre cinquante centirnètres:environ
du premier, à peu près au milieu de la case. Dans
l’intervalle qui les sépare, une couche d’herbes sè¬
ches et odoriférantes, forme un matelas sur lequel
des nattes grossièrement faites complètent le luxe
et la mollesse du lit commun de la famille; la pre¬
mière poutre remplace l’oreiller, la seconde sert
d’appui aux pieds. C’est sur cette couche grossière
de jour
dans l’intérieur une
femmes et les enfants se livrent
pêle-mêle au sommeil.
Dans les coins, des cocos secs dont on extrait
l’huile, des calebasses, de petites auges en bois où
conserve la pâte aigre du fruit à pain , et quelques
autres ustensiles
sont les seuls meubles du ménage.
Les armes sont suspendues de manière à les avoir
sous la main. Il n’y a pas d’habitant aujourd’hui qui
n’ait un fusil, bon ou mauvais, placé près de son
que les hommes, les
se
,
lit,
V
le soin de ne pas allumer
de feu dans la case où ils séjournent ; un petit ajoupa.
Les Noukahiviens ont
ou
Ni)UKA-HiVA.
placé à quelques pas de distance, est consacré à cet
usage ; près de cette cuisine rustique on voit aussi de
grands trous creusés dans le sol, qui servent à con¬
server la pâte du fruit à
pain cuit ; de grosses pierres
recouvrent ce réservoir alimentaire
et le font re¬
,
connaître.
Les végétaux sont la base principale de l’alimenta¬
tion des Noukahiviens. Les cochons
et les poules
les festins des jours de fête, ou
table des chefs opulents. Le poisson n’est
pas d’un usage constant, à cause des moyens défec-.
tueux employés par les pêcheurs. Le fruit à pain sa-*
tisfait presque à lui tout seul aux besoins de la popu¬
lation qui le mange à l’état frais oü conservé, en
forme de pâte qu’elle nomme invariablement popen.
Ce mets a l’apparence d’une bouillie jaunâtre et
épaisse; son goût est douceâtre lorsqu’il est fait
avec des fruits à pain à l’état frais, mais il devient
aigrelet et légèrement piquant, lorsqu’il provient
d’une préparation déjà ancienne des mêmes fruits.
La conservation du fruit à pain demande quelques
manipulations, à l’époque delà maturité. Il est alors
posé sûr un- feu constamment alimenté ; une épaisse
fumée s’exhale des fruits qu’on grille, et dont la peau
sont réservés pour
pour la
,
noircit au contact de la flamme. L’écorce et le cœur,
trop durs pour être mangés, sont enlevés, à l’aide
d’un instrument tranchant fait avec des coquilles, et
le reste présente une substance tendre, spongieuse,
malléable, et assez fade au goût. Cette substance,
placée dans une auge, subit une trituration complète,
278
ÎLES MARQUISES
d’un pilon de bois ou de pierre, après quoi
l’enferme dans des trous circulaires, creusés
dans le sol à une profondeur d’un moire et plus, et
au moyen
on
soigneusement tapissés par de
larges feuilles de bananiers, destinées à préserver
la pâte du contact du sol. Lorsque le trou est
plein, oh le recouvre de terre et de pierres, et à
dont les bords sont
chaque repas on en retire là quantité de pâte-néces¬
saire pour faire la popoï. Elle est de nouveau triturée
avec des bananes, des noix de cocos râpées, des pa¬
tates douces
ou d’autres racines
avant d’être
mangée.
'
Les bananes sont aussi enfouies dans le sol pour hâ¬
ter leur maturité ; en effet, peu de jours suffisent alors
pour Jaunir un régime tout entier,,et pour le rendre
excellent. Ce fruitprécieux joue aussi un grand rôle
dans les repas des indigènes ,, dont il est en quelque
sorte l’unique dessert. Le taro, l’igname, la patate
douce, etc., subissent l’action du feU avant de se
mélanger à la popoï,'mais le poisson se mange cru,
Les Noukahiviens se contentent de le tremper dans
,
la popoï, et l’avalent ensuite.
La cuisson des viandes a
commun
lieu
d’après le mode
à toute l’Océanie, et décrit par tous les
voyageurs ; on fait chauffer des pierres à un feu ar¬
dent, on les place ensuite dans un trou creusé dans
la terre, on y met le dochon qu’on veut cuire, en¬
veloppé de feuilles, et on enterpe ,1e tout pendant le
temps nécessaire à la coction,. Les viandes ap-
pr^ées de cette façon ont une saveur parfaite.
ou
Les
corps
nière.
Les cases
279
NPUK.A-HIVA.
huoiains sont cuits de la même ma¬
des chefs sont naturellement les plus
belles, mais- on en remarque d’autres plus grandes
encore et d’une construction plus
soignée : ce.sont
celles qui.sont destinées à certaines réunions dont
le but n’est pas ençore'bien connu. Elles sont ré¬
servées à la classe supérieure, et leur entrée est
tabou pour les individus qui n’ont pas un droit ac¬
quis de s’y rassembler. Les femmes ne jouissent pas
non plus, du privilège d’en dépasser l’enceinte, ex¬
cepté dans certaines époques, où "une ou deux
d’entre elles participent aux festins de cette société,
qui deviennent alors très-licencieux. .
Un de ces édifices se trouve dans le haut de la val¬
lée des Tais ,* il ne diffère pas des autres cases,
sous
beaucoup de rapports. Les colonnes de la charpente
sont sculptées ; elles représentent l’image commune
à tous les Atouas ^ c’est sans doute un signe de con¬
sécration.
Peut-être est-ce aussi dans ces enceintes que s’ac¬
complissent les repas de chair humaine, avec une
pompe et avec des cérémonies qui n’ont encore été
décrites par personne. Tout ce qu’on sait c’est que
,
le Kava se boit avec une certaine solennité dans
ce
lieu. Cette liqueur, dont les qualités enivrantes sont
hautement appréciées par les chefs, est obtenue de
la manière suivante :
Des personnes des classes inférieures mâchent la
racine du -Kata { Piper mèüsticum ), et la crachent
280
ÎLES MARQUISES
ensuite dans un vase en bois. On verse ejisuite de
l’eau dans ce vase, et lorsque le mélange est à point,
le sert dans des noix de cocos,
qui passent de
liqueur est blanchâtre, son
goût est piquant, ses effets sont prompts. Elle pro¬
duit une ivresse qui rend presque stupide et qui a
horreur du moindre bruit..Elle détruit l’appétit, et
on
main en main. Cette
conduit à un état de torpeur presque constant. La
peau des buveurs se couvre d’écailles blanches, leurs
nerfs s’affaiblissent, et sans doute ce breuvage hâte la
fin de leur existence.
Joseph Cabri et Roberts fai¬
exprimait
de vifs regrets d’y avoir été admis, quoique ce
fût un grand honneur aux yeux des Noukabisaient partie de ces réunipns;.ce dernier
viens.
La construction la plus difficile pour des
sauvages
estinconléstablement celle des pirogues. Cette indus¬
trie n’est pas très-avancée à Noukahiva, ou plutôt
elle a subi la décadence qu’on remarque dans toute
l’Océanie. Il semble que la vue des perfections des
navires européens a dégoûté ces peuples de continuer
leur ancien mode de travail.
,
Les pirogues ordinaires, qui servent pour la pêche,
petites, et leur largeur ne dépasse pas soixantequinze centimètres ; leur profondeur est un peu plus
considérable. Mais les dimensions des pirogues de
guerre sont un peu plus grandes, et leur construc¬
tion présente quelques différences.
Ces dernières sont étroites, longues et
profondes;
les mesures de ces pirogues varient depuis six mètres
sont
‘281
NOUKA-HIVA.
ou
jusqu’à quinze au plus pour la longueur, et cinquante
à soixante centimètres pour la largeur, quelquefois
plus, et environ un mètre de profondeur. Un balan¬
cier, formé, par une grosse pièce de bois assujettie
par des liens à trois ou quatre traverses, leur donne
la stabilité nécessaire; le fond de la pirogue est ordi¬
nairement composé d’un seul tronc d’arbre creusé
avec soin, mais les
plats-bords, les bancs des pagaieurs, sont formés par des planches étroites et
mincés, attachées les unes aux au tres par des fibres
de coco. La bourre de ces fruits sert aussi à boucher
les fentes des bordages, mais très-imparfaitement ;
l’eau s’introduit dans ces embarcations, de manière
à nécessiter constammentl’emploi d’un homme
la vider.
pour
.
La proue est basse J elle projette sa
pointe à petite
distance de la mer et,présente ordinairement à son
extrémité une tête sculptée; son contour est aussi
orné de divers dessins. Un siège carré la surmonte :
il est sans doute réservé au chpf ou au guerrier qui
conduit l’attaque ; sur
l’arrière un* siège semblable
indique la position de l’homme qui gouverne la piro¬
gue. Dans les occasions d’apparat, ces deux sièges
sont ornés de palmes vertes, arrachées aux cocotiérs
du rivage, et les hommes qui s’y placent revêtent
leurs plus riches ornements.
Les diverses parties de
,
la pirogue ont différents
propriétaires : le balancier, les bancs, les pagaies,
chaque fraction de ce tout, appartient à celui qui l’a
confectionnée. Il arrive souvent de retrouver éparses
.282
ÎLES MAUQÜISES
dans lés eabanesy les diverses pièces qu’on a vues pré¬
cédemment sur l’eau.
vingtcinq à un mètre trente centimètres de hauteur; elles
Les pagaies ont ordinairement de un mètre
sont terminées en
pelle vers l’extrémité destinée à
frapper l’eau. Les Noukahiviens les tiennent à deux
mains, et les plongent perpendiculairement dans la
mer. Cette manière de s’en servir demande des efforts
continus, qui donnent uiie grande .célérité à la mar¬
che; Une belle pirogue, conduite par une dizaine de
naturels unissant leurs mouvements dans un ensemble
parfait, sUr la mer paisible d’une baie pittoresque,
jolis spectacles qù’on puisse voir dans
est un dés plus
lès scènes de la vie sauvage.
Des crânes enlevés aux
ennemis^ décorent quel¬
quefois l’avant de ces embarcations. Ces ossements,
blanchis par le temps, sont t)izarrement ornés : l’or¬
bite de l’œil est rempli par un morceau de nacre,
sur lequel un point noir simule la prunelle ; la cavité
du nez est bourrée avec du bois, de manière à pro¬
duire Un nez factice ; et, au-dessous de l’arcade zygo¬
matique , de chaque coté des mâchoires, de longues ‘
dents dé cochons avancent leurs pointes recourbées.
Des touffes de cheveux, noires ou grises, sont suspen¬
dues à ces débris, qui témoignent de la valeur de
celui qui les possède. Les cheveux gris surtout pa¬
raissent très-estimés.
Les armes des
Noukahiviens comprennent
deux
espèces de casse-têtes
l’un, haut de. un mètre
soixante centimètres, est terminé par un renflement
283
NOUKA-HWA,
ou
orné de deux
figures sculptée^s en relief 5 c’est une
pesante qui demande une grande vigueur pour
la manier. Le second casse-tête est de forme
plate,
arme
et
il est moins lourd. Le
premier est destiné sans
doute à écraser d’un seul coup la tête qu’il frappe,
tandis que le second est plus apte à blesser
par son
tranchant.
■
Une longue lance,
dont la pointe est unie ou bar^
beléé, est destinée à atteindre l’ennemi dans les com¬
bats corps à corps, tandis qu’une sagaie plus
se
légère
lance de loin et va briser son exitrémité dentelée
dans une plaie qu’elle envenijpe,
■
Les frondes sont faîtes avec les fibres du
cocotier;
elles se terminent par une tresse plate qui sert de sac à
la pierre, qu’elles projettent à une
grande distance.
humains, es^
pèces d’amulettes dont les guerriers entourent leur
cou ; la sculpture uniforme
qui les recouvre sereproduit sur les manches des éventails et sur de
petites
statuettes, rares aujourd’hui, qui paraissent être la
représentation des dieux lares., protecteurs de la far
Nous avons parlé des ornements d’os
mille.
„
,
Les éventails sont un des
plus jolis produits de
l’industrie de ce peuple, plats, dé forme semi-circu¬
laire, souples et légers blanchis par une couche de
chaux, ce sont des instruments gracieux dans les
,
mains des vieillards. Les vieux chefs en sont
toujours
pourvus, ainsi que d’un long bâton en boisidur et
noir, surmonté par une toutfe de cheveux soigneuse^
ment .serrés dans nn eorden. A voir
l’importance et
'284
ÎLES MARQUISES
la gravité de ces hommes dans cet attirail, on dirait
que, pour eux, l’éventail est leur sceptre, et le bâton
qui soutient leurs pas, un bâton de commandement.
Nous avons vu deux statuettes en bois, représen¬
tant un homme endormi et un oiseau de mer;
mais
sculptées, si Joliment faites,
qu’on doit douter de leur origine ; elles sont proba¬
blement dues à l’industrie de' quelque matélot dé¬
serteur, dont l’adresse est façonnée de bonne heure
elles étaient si bien
à tous les métiers.
Le véritable chef-d’œuvre de
la sculpture indi¬
gène se trouve dans les échasses, composées de deux
pièces distinctes, d’un bâton et d’un marche-pied;
c’est dans la structure de ce dernier qu’on observe
une perfection et un fini remarquables. Ils sont for¬
més par une figurine supportant un morceau de bois
recourbé de la largeur dü pied qui s’y appuie ; ces
instruments ont longtemps étonné les voyageurs;
on les attribuait d’abord à un simple but d’amuse¬
ment ; mais il paraît aujourd’hui certain qu’ils sont
nécessités par les inondations des torrents qui, dans
les saisons pluvieuses, courent à la mer en débor¬
dant de leurs lits.
La fabrication des étoffes nommées tapa demande
peu de travail; elle a lieu au moyen d’un battoir can¬
nelé, de forme quadrangulairë. L’écorce du mûrier à
papier est mise dans l’eau pendant un certain temps,
puis elle est battue sans relâche jusqu’à ce qu’elle de¬
vienne assez mince et assez grande pour former un
vêtement. L’épaisseur de ces étoffes varie; on super-
ou
NOUKA-HIVA.
285
pose plusieurs
seur ,
ou
écorces pour en augmenter l’épais¬
bien on frappe jusqu’à ce qu’elles aient
atteint la ténuité désirée. La tapa
qui est destinée à
envelopper la tête est la plus difficile à confection¬
ner, en raison de son extrême finesse.
Les vieilles femmes sont
chargées ordinairement
de ce travail ; on les voit sur les bords des ruisseaux
accomplir leur tâche bruyante. Dans un jour, elles
grandes pièces
peuvent facilement produire trois
d’étoffe.
Les instruments de pêche sont les seuls
qui nous
composent, d’une lance
dont l’extrémité est garnie de plusieurs
pointes bar¬
belées et de lignes, de pêche en tresses de cocos,
garnies d’un hameçon en nacre de perle.
I
Cet hameçon est ovale ; sa pointe est très-grossière
S
et elle varie de
grosseur selon le poisson auquel il
i est destiné; on en voit de grands comme la main
pour les requins , et de tout petits; quelquefois la
substance de ces instruments imparfaits est retirée
d’un os humain; ils sont alors plus
pointus, leur
forme n’est plus ovale, elle est anguleuse; mais
ces derniers sont
rares, et en général ils paraissent
peu usités; les naturels préfèrent l’emploi d’un
moyèn de pêche plus sûr; ils plongent sous l’eau et
répandent au fond une substance végétale (Inophyllmn
Chllophyllum) qui enivre le poisson, et rejette à la
surface une proie facile à saisir.
Ce qui précède résume les notions
qu’on possède
jusqu’à ce jour sur les mœurs et l’industrie des
restent à examiner. Ils se
,
ÎLES MARQUISES
286
leur organisation sociale est encore
rudimentaire, aucune loi ne règle les
limites de la wlonté de l’individu ; une seule cou¬
tume, qui tire sa puissance delà superstition, pro¬
hibe ou tolère l’exercice de certains droits, l’emploi
de certains objets; c’est à cette règle puissante que
les chefs doivent la conservation des propriétés héré¬
ditaires qui sont leur unique moyen d’influence sur
leurs sujets; peu disposés à laisser entraver leur li¬
Noükahi'vïèns ;
dans un état
,
berté d’action.
La guerre est la suite d’une grave injure ; là que¬
relle dé l’homme devient celle de la tribu, et c’est
dans cette animosité qu’il faut chercher l’origine de
l’anthropophagie. C’est le désir de satisfaire une
bout, qui a amené ces repas
monstrueux, non moins peut-être que les moments de
vengeance jusqu’au
le plus fort attaque le plus
faible, et satisfait ses besoins en le mangeant ;
dans certains naufrages, on a vu la même cause pro¬
duire un effet analogùé chez des hômmes civilisés.
La faim est un puissant moteur, lorsque aucun autre
obstacle que le sens moral ne s’oppose au meurtre.
Cependant, nous croyons que Krusenstern, si mal
disposé envers les Noukahiviens, a exagéré beaucoup
la férocité de leur caractère, en les représentant
comme des êtres essentiellemieht mauvais
qui dans
les temps de disette, massacrent leurs femmes et leurs
enfants pour s’en repaître. Non, le sauvage noukahivien peut bien, dans ses mauvais jours, tuer un en¬
nemi et le dévorer; mais chez lui les affections de
famine dans lesquels
,
ou
287
N0UK\-H1VA.
famille sont réelles, et si jamais de pareils attentats
ont été commis ,
ils forment sans aiicun doute une
exception dans leurs mœurs *
A côté de cette organisation sociale, on voit une
,
constitution de famille non moins défectueuse. La
femme est libre; elle choisit en
quelque sorte de son
plein gré celui qui sera son époux, pendant un temps
plus- ou moins limité ; ut, à l’opposé des peuples de
l’Orient, l’homme n’a plus de harem, c’est la femme
qui jouit dé ce privilège. Comme chez les anciens
Bretons, on voit des ménages où les mâris habitent
ensemble dans une harmonie complète, harmonie
bien rare partout ailleurs dans des cas semblables.
On ne doit pas en inférer que les enfants sont dé¬
laissés; au contraire, l’infanticide, si commun aux
îles Sandùich et à Taïti, ne paraît pas avoir été
ja¬
mais pratiqué à Nookahiva.
L’affection mutuelle des mem*bres d’ulie même fa¬
mille
saurait non plus êfre révoquée en douté.
On voit des lai'mes couler des yeux des hommes
ne
qui
s’éloignent pour quelque temps; ou qui se revoient
après une longue absence. Ils se pressent les mains
les
bras, sé saluent-en frottant leur nez l’un
et â’attêndrissent au souvémr de leur
séparation. Stewart a vu une manifestation irré¬
et
contre l’autre,
cusable de la force de cette affection. Dans une case
de la tribu de Houmi, on lui montra les
parents d’un
homme enlevé par un baleinier américain. A son as¬
pect, des larmes coulèrent : la
vue
du mission¬
naire rappelait le rapt commis par ses compatriotes.
ÎLES MARQUISES
288
C’est ici le lieu de mentionner la conduite infâme
de certains navigateurs ; ils ont soulevé dans toutes
les îles de l’Océanie un besoin de vengeance bien lé¬
gitime, dont leurs successeurs ont quelquefois été vic¬
times. On cite l’exemple d’un capitaine qui s’empara
d’un chef, le fit attacher par les poignets à un mât,
position douloureuse, jusqu’à
qu’on lui eût apporté un certain nombre de co¬
chons. Qu’en résulta-t-il? une embarcation de
son
navire eut deux hommes tués par une dé¬
charge de coups de fusils. Après de pareils faits, on
s’étonne de ne pas avoir à énumérer un plus grand
nombre d’actes de représailles sanglantes; à notre
connaissance, le massacre de ces deux Européens
sur Nouka-Hiva, celui de l’équipage d’une embar¬
et le laissa dans cette
ce
cation
américaine
sur
Hiva-Oa, mentionné
par
rioiiuefeuille, et la catastrophe mentionnée dans le
récit de Porter, sont ies seuls meurtres commis par
les habitants de cet
archipel, avant le funeste
événement qui a privé notre màrine de deux
distingués.
Les enfants noukahiviens sont
officiers
soignés pendant
leur bas âge avec une tendre sollicitude, mais dès
qu’ils ont grandi, ils errent en liberté, concourent
aux travaux de la
pèche ou à la récolte des fruits,
jusqu’à ce qu’enfin iis aient atteint l’âge où ils se
marient.
signale cet en¬
si ce n’est quelquefois un repas où les
Aucune cérémonie particulière ne
gagement ,
membres des deux familles se réunissent. L’homme
ou
et la femmç
SC sont
dit. Leur ménage est
a eu
ché
lieu.
NOUKA-HIVA.
289
plu, ils s’unissent et tout est
prêt aussitôt que leur union
Cependant le refus des parents a empê¬
quelquefois la conclusion des mariages; des
enlèvements ont été suivis de
guerres cruelles de
tribu à tribu, mais ces cas sont
lilles jouissent d’une liberté
rares, car les jeunes
illimitée; aucune entravé
gêne leurs penchants, peut-être môme ne sontelles pas assujetties à une
règle plus sévère quand
elles sont mariées, comme on nous l’a
assuré. Dans
ne
la baie
Taïo-Hae, toute retenue à cet égard avait
disparu, si jamais elle a existé ; le contact des ma¬
rins qui fréquentent ce
port, a eu une grande
influence
les
déjà dévergondées de la
population; le langage même s’en est ressenti, bien
des mots anglais ont pris
place dans le dialecte parlé
sur
mœurs
dans la baie.
En définitive, la
population noukahivienrie pïàrcbe
rapide ; ce fait est déjà constaté
à une décroissance
depuis plusieurs années.'Les armes à feü ont eu des
résultats funestes.
LecontactdesEuropéens aproduit
des effets nuisibles
; mais on doit espérer que, sous
administration régulière, ces maux cesseront
d’avoir leur cours, et que l’habitant
primitif ne dis¬
paraîtra que pour faire place à une population de
métis richement constituée.
une
Les Noukahiviens font de bons matelots
d’entre eux ont déjà fait de
; plusieurs
longs voyages ; un jour,
peut-être, ils pourront présenter un supplément de
marins à nos armements.
-•
r\
X V/
290
ÎLES MAUÜViyES
Noukahiviens est doux ; leurs mots,
presque entièrement composés de voyelles, n’em¬
ploient que quelques consonnes. Les lettres P, T,
M, N, reviennent fréquemment, ainsi que des sons
que notre alphabet ne peut rendre, et qui forment
des aspirations gutturales, mais assez douces. Nous
nous proposions de joindre à notre œuvre un voca¬
bulaire des mots les plus usuels ; mais ayant appris
Le langage des
queM. Lesson, cliirurgien-major du Pylade, allait
publier celui qu’il tient des missionnaires établis à
Nouka-Hiva, nous avons reconnu qu’il était préfé¬
rable de renvoyer à ce travail plus
complet que n’eût
été le nôtre.
Le mode de compter le temps à Noukahiva est ce¬
le jour se divise en matin,
popo-oui.. en milieu du jour, oiiatea, et en soir, ahiahi.Les retours des pleines lunes forment des périodes
de temps qui ont les noms particuliers qui suivent :
Omoa, Ouameliaou, Opolie, Ouapea, Mqldiki, Tououameatakeo, Takouna, Oe liouo, Mdinàihea, Avamanou ,
Ouùvea, Oelioua, Aveo. Ces treize mois lunaires for¬
ment à peu près l’époque qui sépare le commence¬
ment de la saison des pluies de chaque année ; c’est
sans doute à ce phénomène périodique , ou à la pre¬
mière floraison de quelques plantes, que le com¬
mencement de l’année a été fixé chez les sauvages.
En 4836, le premier mois lunaire Ouaoa correspon¬
dait à peu près à celui de janvier de notre calendrier.
Chacun des noms des jours des mois lunaires a
une désignation spéciale, que nous donnons ici :
lui du jour et de la nuit ;
ou
291
NOUJi-A-HIVA.
1 Timoui.
2 Tou-hata.
3 Hoata.
4 Mahama-tahi.
5
Mahama-vaena.
6
Mahama-hapaou.
16Ohotouaue.
17 Otouou.
18 Oamoa.
19 Ometohi.
20 Oekaou.
21
7 Kokoe-tahi.
22
8 Kokoe-vaena.
23
9
24 Ohotx)uaïva.
Kokoe-hapaou.
10 Oaï.
11 Ohouna,
...
.....
?5 Tanaou-tahi.'
26 Tanaovj-vaena.
12 Onehaou.
27
13 Ohoua.
28 Notani.
14 Oatoua.
15 Ohotounoui.
Tanaou-hapaou.
29 Onounoui.
30 Onamata.
,
Pendant le dernier voyage des corvettes l’Astrolabe
et la Zélée, une mission
spéciale a été confiée à M. Dumoutier, cliirurgien à bord de l’Astrolabe. Elle avait
pour but d’appliquer la phrénologie à l’étude de This»
loire naturelle de l’hoipine, dans les divers
pays devant
être visités par l’expédition.
L’intérêt qui semble s’être attaché aux
résultats,
non publiés encore, de ces recherches toutes nou¬
velles (1), nous a fait penser que
quelques-uns de nos
lecteurs verraient, avec intérêt, la note suivante
qui
résume les observations de ce genre faites sur les
naturels de l’archipel de Nouka-Hiva.
(1) Foir le n* 13 des Comptes rendus hebdomadaires des séances
de l’Académie des sciences, t. XIII,
et celui de M.
Ducrptay de Blaiaville.
1841, rappoi't de M. Serres
ÎLES MAU'QUISËS
292
Bien que nous ne partagions pas les opinions
émises dans cette notice, pour l’appréciation de la¬
quelle nous déclarons notre incompétence, nous la
donnons sans réflexion aucune, telle qu’elle nous a
été communiquée par son auteur, en lui en laissant
toute la
responsabilité.
Notice plirénologique et ethnologique sur les naturels de
l’archipel Nouka-Hiva, par M. Dümoutier.
La forme de la [tête des
Noukahiviens est généra¬
lement oblongue d’avanten arrière, et légèrem en t com¬
primée sur les côtés ; les sutures frontales et interparié¬
tales sont, chez la plupart, saillantes , et donnent au
sommet de la tête l’appai’ence d’un toit de cabane. Le
front est bordé inférieurement par des saillies sour¬
cilières très-prononcées, et en dehors par des crêtes
osseuses temporales aussi très-accentuées. Ce front est
peu élevé ; sa distance à une ligne qui passe par les
deux orifices auditifs, est jibis courte que celle qui
sépare cette ligne des parties occipitales ou posté¬
rieures. De cette disposition, on peut en toute certi¬
tude inférer que. le plus grand développement du
cerveau a lieu dans les parties postérieures, et qu’ici
l’intelligence est asservie aux instincts. Ce n’est pas
que je prétende que ces insulaires ont peu d’intelli¬
gence ; je m’expliquerai bientôt sur ce point : je dis
seulement que l’activité intellectuelle est chez eux in¬
férieure à leur activité instinctive.
Chez la plupart des hommes
et des femmes, bn
ou
29n
NOÜKA-IÜVA.
peut remarquer la saillie et la largeur de la nuque,
indices du grand développement du
cervelet, et de la
grande influence de cet organe dans toutes leurs
coutumes érotiques.
Le grand volume de la
région occipitale supé¬
rieure, où siègent tous les organes des" penchants
qui unissent les individus et les familles dans les
liens d’une étroite amitié,
témoignent aussi en fa¬
veur de la
grande activité de ces impulsions instinc¬
tives chez les hommes, et
plus particulièrement
chez les femmes de Nouka-Hiva. Bien
que
les personnes des deux sexes non
chez
casées, ou libres
d’engagements conjugaux, le caprice le plus frivole
puisse motiver les intimités amoureuses, et que l’in¬
constance en amour n’ait
pas la moindre importance,
cependant l’attachement amical, l’amour filial, l’a¬
mour fraternel sont
portés jusqu’au dévouement.
Toutes les relations intimes de la
famille, tou¬
tes les
de
relations établies entre elle ou
membres et
quelqu’un
étranger, sont remarqua¬
d’égards, de ca¬
resses, qui rend l’hospitalité de ce peuple douce et
ses
un
bles par une prodigalité de soins,
attrayante.
Que celui qui ne saurait pas lire sur une tête hu¬
maine les indices phrénologiques de ces belles
qua¬
lités, se pénètre de la forme de la tête d’une femme
aimante, affectueuse et dévouée, et il comprendra la
forme de la tête des femmes de Nouka-Hiva.
Bien que la distance qui sépare la base de la voûte
du crâne soit médiocre, et
que cette disposition soit
ÎLES MARQUISES
294.
l’indice d’un faible développement
des organes des
sentiments de vénération, cependant les Noukahiviens
sont
généralement révérencieux pour les vieillards;
ils ont beaucoup d’égards pour leurs femmes et ils
honorent la mémoire des morts, eii rendant uil vé¬
ritable culte au Moraï.
Considérée sous le rapport du développement des
organes des facultés intellectuelles, la tète de ces in¬
sulaires est encore remarquable par la proéminence
des, organes des facultés perceptives sur ceux des fa¬
cultés réflectives, disposition qui donne à leur front,
vu de
profil, un aspect presque fuyant ^ bien que, vu
de face, il paraisse élevé à cause de sa nudité. C’est
à la calvitie factice des Noukahiviens ( ils se rasent
les cheveux du devant de la tête) ; c’est à cette appa¬
rence
trompeuse qu’il faut attribuer une erreur com¬
mune à
quelques voyageürs qui ont dit en parlant
des naturels : Leur front est haut. Non i chez la plu¬
part des naturels de ces îles, le front ne présente
que peu à'élévation et que peu de profondeur; dispo¬
sition qui est due chez eüx ail faible développement
des organes des facultés réflectives, ainsi qu’au très-
•
médiocre volume des organes de la bonté,
passion, de la douceur.
d^ la com¬
Il est incontestable pour moi que ces derniers or¬
ganes sont beaucoup plus-grands, plus apparents
fchez les femmes que chez les hommes de ces con¬
,
trées , et cette particularité est parfaitement en rap¬
port avec la même diflërence de caractère dans les
deux sexes,
Oü
NOüKA.-mVA.
295
Quant à riiiLcilligence des Noukahiviens, elle est,
dit, assujettie à la prépondérance des
instincts, et elle s’applique plutôt aux idées maté¬
rielles qu’aux idées abstraites. En effet/elle est, et
ne peut être
qu’én rapport avec leurs besoins ha¬
bituels. Or, ces besoins sont tous suscités pour
la satisfaction des impulsions de la vie matérielle;
iis ne s’exercent que sur tes objets du monde exté¬
rieur, et, poui’ le Noukahivien, l’abstraction ou
l’idée abstraite n’est que très-secondaire, sans
portée pour lui qui h’en connaît pas encore les avan¬
tages, et qui n’en éprouve pas le besoin. C’est que
ces avantages et ces besoins
appartiennent à un
mode d’existence auquel il n’est pas encore parvenu.
Aussi, les organes intellectuels les plus exercés
chez lui sont-ils ceux des perceptions; et, il faut le
dire en passant^ chez lui comme chez tous les peu¬
avons-nous
ples non civilisés, ces geCceplions sont incomparable¬
plus viveset plus nettes que chez l’homme civi¬
ment
lisé. Chez ce dernier elles sont plus nombreuses et plus
variées, mais aussi plus confuses et plus passagères.
L’écriture, qui lui devient indispensable pour fixer,
transmettre ou reproduire les innombrables percep¬
tions dont il a enrichi son intelligence, cet immense
bagage de signes conventionnels est inutile et inconnu
à l’homme non civilisé; Ses diverses mémoires Suffi¬
sent à ses besoins : aussi, n’est-ce
qué très-exceptionnellement et très-ràrenient qüé l’on voit appa¬
raître dans les nations naissantes quelques organisa¬
tions cérébrales transcendantes, soi'tes de sentinelles
il.ES MAROüISES
296
avancées tle l’inteiligence humaine, véritables flam¬
beaux providentiels qui l’éclairent.
adultes, est générale¬
forte, bien proportionnée à leur stature, et
La tête des Noukahiviens
ment
parfaitement significative de leur constitution ro¬
buste et de l’âpreté de leur caractère. J’ai sous les
yeux plusieurs de ces têtes ; elles sont remarquables
par la similitude qu’elles présentent entre elles , sous
plusieurs rapports, et particulièrement dans leur
,
structure osseuse.
Le tissu de leurs os est serré,
pesant, compact, presque éburné. Toutes les sail¬
lies musculaires, toutes les empreintes sont for¬
tement accentuées-, une seule de ces têtes est un peu
les parois du crâne y
minces. Sur toutes, les dents sont for¬
tes
très-blanches, et très-régulièrement disposées.
Cesitêtes sont encore remarquables par le travail que
leur premier possesseur a pris soin d’y ajouter,
pour les rendre plus hideuses, ou plutôt pour exa¬
gérer la bravoure du vainqueur, en tâchant, après
la mort, de donner à la tête du chef ennemi qu’il a
tué_, une apparence formidable ou terrifiante qu’elle
n’avait pas pendant la vie.
Une courte description, et l’imagination du lec¬
teur suppléeront au défaut d’une figure, qui ne trouve¬
rait pas place dans cette notice.
Qu’on se représente une tête osseuse, dont la mâ¬
choire inférieure est maintenue fortement à sa place
par des petites tresses très-fines, et très-bien disposées
moins pesante que les autres ;
sontun peuplus
,
autour
de l’articulation. Celles-ci sont consolidées
ou
NOUKA-HiyA.
297
par une autre tresse plus forte et plus large, se pro¬
longeant au devant des dents incisives des deux mâ¬
choires, puis sous le menton et se terminant par
des nœuds derrière la voûte du palais.
De chaque côté de l’arcade dentaire, une
grande
et forte dent de cochon
sauvage est fixée par des
tresses à l’os de la pommette, et semble sortir dqla
bouche'de l’individu, comme elle sortait du grouin
de l’animal auquel elle avait appartenu.
Un morceau de bois dur, grossièrement
sculpté,
remplit l’ouverture antérieure des fosses nasales,
et figure tant bien que mal un nez monstrueux.
Les yeux sont simulés par de grands morceaux
de nacre, ajustés dans les orbites : une petite
pièce ronde en écaille tient lieu de prunelle et
quelques cheveux placés entre le morceau de nacre
et l’orbite, représentent les cils de cet œil cha¬
,
toyant.
Enfin, et pour compléter ce hideux assemblage,
quelques mèches des cheveux du vaincu ont été adap¬
tées en guise de barbe, à l’os maxillaire et sont
pendantes au-dessous du menton.
Sur une de ces têtes, on voit les traces de muti¬
lations faites après la mort, et qui sont les. témoi¬
gnages d’une horrible coutume que l’on a constatée
chez plusieurs peuples anthropophages : d’après
certains renseignements,^ il est vrai, très-dou¬
teux, il paraîtrait que cette coutume n’est pas
fondée sur une prédilection bien «narqiiée pour le
,
298
ÎLES MARQUISES
uervëau, tjëi séi ait pour eux pllis délicat et
plus
les autres parties deleuUs victihies.
Elle serait fondée sur l’idée générale qui motive
l’usage des repas de chair humaine. Les cohvives de
ces hideux
repas croient qü’en mangeant là chair de
leurs ennemis, ils s’approprient les qualités qu’ils
leur reconnaissent*, et comme ils placent lé siège de
ces diverses qualités dans les diverses parties du
corps; et que ces qualités sont plüs ou moins méri¬
tantes à leurs ÿeUx, de là le choix des mOrCeaüx et
leur distribution, selon le rang ou la dignité dés
convives : aux premiers chefs là tête , parce qu’elle
est le siège des principaux sms et de l’intelli(jence, et, Si plusieurs chefs ont droit au moi-ceau,
chacun veut avoir sa part du nez, des ÿèux, delà
langue, dés oreilles et surtout de tâ ôerveîtè. Pour
des motifs analogues, ils réclament quelquefois une
main et Un pied, si le héros vaincu s’était fait remar¬
quer par sa force oU son adresse manuelle, par son
agilité à la course, etc.
Sur un des crânes noukahiviens qui sont en ma
possession, la portion antérieure OU basilaire de l’os
occipital, a été brisée et enlevée. Cette ablation, qui
s’étend jusqu’un peu en arrière du trou Occipital, et
qui est limitée en avant par le sphénoïde, et latéra¬
lement par les apophyses mastoïdiennes, ressemble
tellement par sa forme à celle qu’on observe sur les
têtes conservées par les naturels de la Nouvelle-Zé¬
lande, que l’on est tenté de croire qu’elle a été prasavoürëtix qüe
ou
299
NOUKA-IHVA.
tiqüée par le hiême procédé. On sait qu’une pierre
aiguë leur sert à ouvrir les noix de coco dont ils
veulent obtenir le lait ; le même moyen leur sert à
ouvrir un crâne humain.
Une autre remarque, peut-être plus intéressante,
m‘a frappé dès la préiuîère vue de ces têtes. Sur
l‘une d’elles, un morceau enlevé, laisse un grand
triangulaire, dont les côtés mesurent cinq
centimètres, Ce trou existé à gauche, sur
les limites du front et de la tempe, prés dü som¬
met delà tête. Sés bords lisses, tailles en
biseau,
sont couverts d’une éOuche de tissu compacte bien
ébürné. Quelques petites végétations Osseuses de
la table interne du crâne, plusieurs petits sillons
Vasculeux attestent irréfragablement que cette ou¬
verture a été plus grande pendant la vie, puis¬
qu’un travail de cicatrisation en a poli les botds en
comblant les mailles du diploé. Gettè perte de
substance est la suite d’une blessure horriblé, pro¬
duite probablement par un coup de casse-tête, qui a
trou
à six
déterminé Une fracture du crâne
en
cet
endroit.
fragments se sont exfoliés, où ils ont
été extraits du vivant de l’individu, une cicatrice
Ensuite les
les a remplacés, et le
malheureux a longtenips sur¬
vécu à cette mutilation.
Que de réflexions à faire sur de telles guérisons
abandonnées presqüé aux seuls efforts de la nature,
chez des peuples non civilisés ! et Combien ne serait-on
pas en droit de s’étonner davantage de la régénéra-
300
II.ES
MARQUISES
tion de la peau de presque toute la yoûte du crâne,
ainsi
qu’on l’a souvent observée chez les peuples
américains qui ont Tusage de scalpe?- leurs ennemis!..
Parmi les tètes de Noukahiviens qui m’appartien¬
nent, il en est une à laquelle j’attache plus d’intérêt
qu’aux autres,-c’est la tête de Teï-Eïto. Je la dois à
voyage, M. Lafond, en¬
seigne de vaisseau, qui me la donna pour en faire
mention dans mes publications.
Teï-Eïto, frère du roi Keatanoui et parent de Patini, était un desprincipaux chefs de la grande tribu
desTaïs. Il s’était fait remarquer par sa valeur et son
intrépidité dans plusieurs combats contre les Taïpis.
Doué d’une intelligence supérieure, et devenu
redoutable, il avait acquis une grande influence sur
les tribus des Happas ; peu s’en fallut qu’il n’u¬
surpât le trône de son frère, et plusieurs fois
son ambition suscita des dissensions
qui faillirent
être funestes à la puissance et à la sécurité delà
l’un de nos compagnons de
tribu.
Cet homme, d’une stature élevée et d’une consti¬
tution très-robuste, semblait défier la fortune de lui
être jamais défavorable, et en effet elle ne lui flt dé¬
faut qu’une seule fois.
quarantième année, victime d’une in¬
signe trahison, il fut atteint d’un coup de lance
qui lui transperça la poitrine; ramené mourant
chez les siens, il expira en peu d’heures, et
son corps fut
déposé, selon l’usage, dans unmoraï
Vers
sa
OÜ
NOUKA-UIVA,
301
orné
de tous Iqs insignes du plus haut rang.
par la résistance et le
poids de ses os,, par toutes les apparences d’une con¬
stitution athlétique, par tous les indices
phrénologiques d’un caractère très-énergique et très-indépen¬
dant, la tête de Teï-Eïto ressemble à .celles dont
Bien que par la structure,
j’ai déjà parlé, cependant elle en diffère par le
développement remarquable de toute la région qui
est le siège des
organes des sentiments moraux et
des sentiments religieux; son front,
plus large
et plus élevé,
indique une capacité intellectuelle
bien supérieure à celle des autres. Enfin, et
pour
tout dire en deux mots,
elle présente, l’orga¬
nisation phrénologique de tout homme appelé
par la nature à conduire et gouverner ses sem¬
blables.
Relativement à
l’origine des Noukahiviens, les
anatomiques et phrénologiques de leur
tête s’accorderaient assez avec les opinions des lin¬
guistes et des ethnographes ; et, bien que 20 degrés de
latitude séparent au nord les naturels des îles Sandwich
des Noukahiviens, et que ceux-ci soient séparés par
plus, de 40 degrés de latitude sud des insulaires de
la Nouvelle-Zélande, cependant ces peuples parais¬
sent avoir une origine ou une souche commune. Le
type qui les caractérise se retrouve sur beaucoup
d’autres terres plus rapprochées de l’archipel Noukahivien, telles que les îles Gambier, Taïti, les Pocaractères
motou, les îles Tonga et Samoa, etc., etc.
302
ILES
MARQUISES
Pes différences tout aussi sensibles existent entre
noukahivien et celui des populations ma¬
laises, ou bien encore entre le type noukahixien et
le type
celui des hommes de la race noire océanienne, et
ne
permettent pas de les confondre dans un seul et
L’espace me manque pour indiquer
analogies et les caractères différentiels de ces
peuples. Contrairement à l’opinion de plusieurs
savants distingués, et bien que la position géogra¬
phique des Noukahiviens les rapproche beaucoup
plus du continent américain que du continent d’Asie,
cependant tout porte à leur reconnaître une origine
asiatique.
Pour résumer en quelques mots les inductions
qui ressortent de la comparaison des divers peuples
de l’Océanie, avec les insulaires de Nouka-Hiva, je
rappellerai les qualités essentiellement attrayantes
que je leur ai reconnues.
Ils sont généralement hospitaliers, très-affectueux^
très-tendres et^très-caressants pour leurs enfants;
ils révèrent la vieillesse; ils ont beaucoup de défé¬
rence pour les femmes ; ils sont industrieux, et leur
esprit est vif, léger, pénétrant et enjoué. Les fem¬
mes ont incomparablement plus de douceur, de
tendresse, d’attachement et de dévouement que lés
hommes, et par-dessus tout, elles sont voluptueuses.
Aucun peuple de l’Océanie ne m’a paru mériter au¬
tant que celui-ci,' la qualification si naïve qui les ca¬
ractérise le mieux : « Ce sont de grands enfants. »
même berceau.
les
ou
303
NûUKA-tUVA.
Aucune autre population ne m’a paru, posséder au
même degré toutes les qualités que je viens d’énon¬
et qui rendent ineffaçable le souvenir des
trop courts instants que j’ai passés, chez les Noukacer,
hiviens.
Enfin, pour être vrai, je dois faire connaître
leurs défauts et leurs vices. On doit
supposer que
l’organisation du cerve.au est la même pliez tous
les hommes, mais que le
développement des
divers
organes cérébraux, et que leur activité
sont en raison de l’état social où l’bomme est
placé.
Or, l’état social des Noukahiviens est celui de l’en¬
fance des sociétés. A ce
point de vue, les vices de
peuple peuvent être attvûbués en partie à son
état social : ne pourrait-on pas les attribuer aussi
aux
rapports qu’il eut fréquemment depuis plus de
deux siècles avec des étrangers qui, loin de lui
ap¬
porter les bienfaits de la civilisation, ne lui en ont
fait connaître que les vices, et n’ont fait
qu’ajouter
à sa barbarie et à sa
corruption.
Composé en grande partie de métis de toutes
nations, le peuple noukahivien n’a plus les vertus
sauvages et l’héroïsme de ses pères. Depuis quel¬
ques années il est envieux, rusé, perfide méfiant,
vindicatif et vaniteux. Son manque de
générosité,
d’équité sa corruption, en feront, pour long¬
temps encore, un peuple turbulent et indisciplinable; longtemps il produira des voleurs incorri¬
gibles, des traîtres, des meurtriersj c’est*dire
combien il est éloigné d’éprouver le besoin du
ce
,
,
304
ÎI^ES MARQUISES
travail^ et de désirer les perfectionnements qui
pourraient le' conduire aux jouissances de la^ vie
honorable des hommes civilisés.
*'1
ou
NoüRA-invA.
305
CHAPITRE IV.
Considérations générales.
A l’époque
où l’art de la navigation vint doter le
n\onde de nouveaux continents, et le commerce et
l’industrie européenne denouvelles terres à
exploi¬
ter, chaque puissance lança à l’envi des flottes à
la mer,
des milliers de passagers quittèrent ie sol
patrie pour aller demander des richesses à
ces
pays nouveaux. Déjà le cap de BonnerÉspérance avait été
franchi, et te grand archipel d’Asie
se couvrait de ces riches
comptoirs, qui à eux seuls
disposaient de toutes les ressources de l’Inde, lors¬
que les pavillons de tous les états de l’Europe
vinrent marquer la prise de
possession des rives
américaines, dont les pauvres peuplades sauvages
furent refoulées ou totalement détruites.
Presque
toutes ces colonies naissantes
réussirent, et bientôt
un nouveau
peuple surgit sur les rivages du nouveau
monde, dont les premiers habi tants peuplèrent l’in¬
térieur, Combien en eflet, à. cette époque, ces éta¬
blissements nouveaux durent réunir de causes
puis¬
santes de succès-,
malgré l’état peu avancé de la
navigation et les ressources bien inférieures du
commerce. Les guefres civiles, les
guerres religieuses,
de la
.
20
ÎLES
306
MjVftQÜISE's
qui désolaient les royaumes les plus puissants,
le paupérisme et, la servitude qui pesaient encore
de tout leur poids Sur la masse générale des
peuples par suite des lois féodales, toutes ces causes
réunies, rejetaient dans la migration une foule
immense de pauvres cultivateurs,
qui, sachant que
étrangère ils pouvaient avoir des
champs et des troupeaux â eux, espérant même pos¬
séder, à leur tour, des esclaves qui travailleraient à
leurs propriétés, partirent avec joie et se mirent à
sur
une
terre
l’oeuvre avec courage.
déjà nonibreuses vinrent se
grossir de tous les aventuriers, de ces hommes qui,
Et puis, ces cohortes
riches seulement de leurs bras et de leurs épées, ne
peuvent vivre heureux, ou- au moins dans 1-’ abondance,
qu’au milieu des combats et des rapines que la guerre
eùtraîhe nécessairement après elle. Tous les embaucheurs; si adroits pour recruter des soldats, furent
mis en mouvemént, et bientôt des chefs improvisés
traînèrent leur troupe sur l’Amérique, en promettant
vainqueurs les propriétés et les biens des vain¬
L’occasion, en effet, était belle; d’imnienscs
terres étaient à quelques centaihes de, lieues de l’Eu¬
aux
cus.
rope, n’attendant que des
bras poür se couvrir de
riches cultures. Elles attirèrent bientôt tous ces
cadets de famille, dépossédés par les lois contre
nature de l’époque, et dictées par une politique
injuste; ceux-ci n’avaient sauvé de léur héritage pa¬
ternel que la morgue et l’insolence de l’aristocratie
européènne ; ils obtinrent des terres et des emplois
ou
NOUKA^HIVA.
dans ces colonies, sur
307
lesquelles ils transportèrent
nos-mœurs et nos habitudes avec
A cette
leurs pénates.
époque aussi, l’Europe ne voyait que rare¬
ment sur ses
marchés toutes les denrées colonialés
dentelle est si riche aujourd’hui. Ces nouveaux co-
lotls, en fouillant la terre, lui firent produire des ri'chesses immenses qui vinrent
s’échanger contre celles
delà mère patrie. Tout d’avenir de
dans l’agriculture. Si les
ces colonies était
travaux,, sous un ciel de feUj
étaient pénibles, les débouchés étaient assurés à leurs
produits, dont les colons avaient peine à fournir,
les marchés d’Europe,
malgré leurs prix élevés. De
grandes fortunes s’édifièrent alors; chaque coin de
terre devint un trésor
pourda métropole, qui avait rtécessairèment sa bonne part dans les bénéfices. Mais en¬
suite, une espèce, d’équilibre s’établit; l’étendue des
terres cultivées prit un accroissement immense
; les
arrivages des denrées coloniales multiplièrent la con¬
currence qui, à son
tour, vint faire tomber les prix
et tarifer,
pour ainsi dire, les gains possibles du plan¬
teur. Alors les
fortunes se firent moins
vit plus, parmi les
rapidement;
émigrants, que les jeunes
cadets de famille Ou ces aventuriers
qui, n’ayant
rien, espéraient s’enrichir sur la terre étrangère.
Mais, pour eux^ les travaux des champs étaient
trop pénibles, ét 1© pep d’artisans et de cultivateurs
laborieux qui allèrent essayer d’arriver
par le travail
on ne
à la richesse et à
l’aisance, allèrent aussi chercher des
climats moins chauds et plus assortis à leur vie. habi¬
tuelle que ceux du Mexique et des Antilles.
Auséi,
308
ILES
MARQUISES
bientôt les colons, dont la concurrence avait abaissé
de bras pour exploi¬
qu’une yégétatiqn active couvrait encore
d’arbres majestueux, mais inutiles. Par un motifde phi¬
lanthropie bien dirigée on alla chercher les habitants
dé l’Afrique .qui, destinés à une mort certaine, éclrangèrent leur sort contre celui de la servitude dans la terre
d’exil. Alors naquit l’esclavage, qui vint donner la vie
et l’activité aux colonies ; puis ,les races se mélangè¬
rent, un peuple nouveau surgit sur une nouvelle
patrie, et oubliant bientôt les liens qui ne le rete¬
naient plus que faiblement à la métropole, le cri de
liberté retentit, et l’Amérique fut couverte de répu¬
bliques.
• ‘
le prix des denrées, manquèrent
ter les terres
Tandis que refoulant loin de leurs établissements
les peuples primitifs qui ne voulurent
rester
poipt
condamnés à labourer, comme esclaves, les champs
les européens se transplan¬
tandis que, à la
suite des travaux des champs, leur industrie y en¬
fantait des prodiges , et que lès vastes ports de cette
immense terre se couvraient de vaisseaux qu’y atti¬
rait le commerce, d’autres colonies grandissaient
aussi en puissance et eh richesses dans l’Inde , dans
l’archipel d’Asie, et dans les Philippines. Mais là, les
conquérants rencontraient des peuples plus avancés
dans l’industrie, qui vivaient du produit de leur
terre, et qui, déjà courbés'-aux pénibles travaux des
de leurs vainqueurs,
taient sur les rives américaines;
chainps
n’attendaient, plus que les ressources
d’un commerce plus étendu pour devenir nations. De
OÜ
NOÜKA-HIVA.
309
longues et sanglantes guerres établirent les Euro¬
péens sur ce sol fécond ; ils se posèrent en maîtres,
venant exploiter le
peuple conquis. Alors s’élevè¬
rent les
comptoirs opulents de l’Inde où' vinrent
s’échanger contre les produits européens lés étoffes
de l’industrie indienne et les denrées
particulières
au sol de ces vastes
archipels. Les relations qui
s’établirent entre 'les vaincus et lès
vainqueurs
assoupirent peu à peu les haines; les Malais.et
lés Indoi/s s’habituèrent à travailler
pour lèurs
maîtres, et, sous le monopole du commerce, de
grandes richesses vinrent et viennent encore en¬
richir les métropoles. Ainsi’, deux
systèmes pour
ainsi dire
aux
de colonisation différente s’établirent
deux points oppo'sés du globe ;-sdans l’un les
Européens prirent possession du sol et l’exploi¬
entier après en avoir
expulsé les ha¬
bitants ; dans le second, ils ne firent
qu’imposer
leur domination et leurs lois à des
peuples qui con¬
servèrent une apparencé de liberté, tout en se sou¬
tèrent tout
mettant
aux
conditions commerciales
des vain^
queurs. Toutes ces colonies durent leur puissance
leur grandeur aux travaux dé
l’agriculture; et
et
si, dans le premier cas, les colons durent être agri¬
et commerçants, dans le second cas les
Européens trouvèrent toutes leurs ressources dans
culteurs
le commerce.
Les colonies de l’Inde et de
leur accroissement rapide à la
au malaisé de la classe
l’Amérique durent
législation de l’époque,
laborieuse, et surtout au des-
ÎLES MARQUISES
310
potisiîie des gouvernements existants. La rareté des
marchandises coloniales, leur nouveauté et leur uti^
lité amenèrent dé prompts débouchés, et ce fut pour
lés-établissements européens d’outre-mer des sources
d’immenses richesses.
de l’Aus->
tralie, se sont élevées, comme par enchantement,
des villes européennes, des villes, avec tous, les ac¬
cessoires delà civilisation lapins avancée ; d’abordçe
fut un point occupé par quelcfues misérables con¬
damnés jetés âu hasard sur un sol inhospitalier, et
puis cette famille s’est agrandie et a couvert de ses
rejetons les rivages presque entiers de cette nouvelle
pai’tie du monde, -Là-, tout était à créer 5 les pauvres
peqplades qui parcouraient ces tristes forêts n’étaient
susceptibles d’aucun travail ; le sol ne produisait que
peu de ces denrées enviées par le monde civilisé ; les
De nos jours, sur les, rivages sauvages
éléments de cette société nouvelle furent ces mêmes
à bannir de son
lèpre hideuse qui corrompt la
hommes que tout peuple cherche
sein
comme
une
société qu’elle touche.
•
résultats obtenus
leur système pénitentiaire ap¬
pliqué aux colonies américaines d’abord, et ensuite
pans ces derniers temps , les
par les Anglais dans
aux
établisseménts del’Australie, ont occupé tous nés
philanthropes. Bien desfois déjà on a spulèvé la ques¬
tion de savoir, si le système employé par l’Angleterre
pour rendre à la société, le. plus de criminels possible,
était le meilleur^ celui mis en éxpérience par les
Éitats-Dnia d’Amérique et une partie de la Suisse a
ou
NOUKA-HIVA,
311
fait naître plus, d’un doute,
la question est loin en¬
vidée; l’étàt actuel de la Fçance, sa lé¬
gislation, ses idées toutes'populaires, l’esprit caracté¬
ristique de ses habitants, enfin les charges de son
trésor, l’étendue de son sol, dont les sept huitièmes
seulement sont en culture, sont autant de considéra¬
tions puiss^intes qui arrêtent une
pomparaison directe
entre ce que pourrait faire la France et ce
qii’elle
core d’être
voit
pratiquer par l’Angleterre; Mais quel que soit
j’en¬
registre les faits. Un nouveau peuple a choisi l’Aus¬
tralie pour patrie; déjà la Nouvelle-Hollande,- la
,T,asmanie, la Nouvelle-Zélande, sont liées par un com¬
merce actif et prospère ; l’avenir de ces établissements
repose en entier, sür les produits du sol, et tout
doit faire croire à une prospérité sans cesse crois¬
sante. Je sens ma voix trop
faîbjie pour oser abprder la
question morale des colonies pénitentiaires, ques¬
tion qui a été déjà tant de fois trai'tée par des hommes
supérieurs, doués d’un talent d’observateur et
d’écrivain que je suis loin de me reconnaître. Mais
si jamais une des opinions émises prévalait; si la
Fi’ance pensait à former un établissement lointain
qu’elle ne perde pas de vue qu’elle possède dans
ses
Jragnes une force qui, prudemment dirigée., peut
assurer le .succès de toute qolohie
agricole.
Déjà, toutes les zones habitables ont été par¬
courues dans tous les sens ; il ne reste
plus de terre
végétable qui n’ait été foulée paç le pied européen*
et c’est dans les glaces éternelles qùe ,nos intrépides
le résultat du jugement de nos philanthropes,
,
ÎLES MARQUISES
312
navigateurs doivent aller bravei* la mort s’ils veu¬
lent encore faire des voyages de découvertes et ar¬
borer le pavillon de leurs nations sur des terres
nouvelles, mais inutiles.. Il n’y a plus de ces régions
où l’or, l’argent se trouvent répandus à profusion
comme naguère le croyaient nos pères ; les denrées
de toutes les parties du monde abondent sur nos
marchés d’Europe, à des prix qui font oublier que
pour les obtenir il a fallu traverser les mers et re¬
muer une terre lointaine, dont souvent aujourd’hui
le consommateur ignore lé nom. Aussi., toute spé¬
culation basée sur les richesses prodigieuses des
pays lointains est terminée , et l’homme qui s’expa¬
trie pour aborder sur une terre vierge sait que, si le
soi doit un jour suffire-à ses besoins, il sera long¬
temps avant arrosé de sa sueur. Une seule consi¬
dération pourrait aujourd’hui jeter le gouver¬
nement dans une voie de colonisation d’agriculteurs, :
ce serait celle d’un surcroît rapide de la population
qui amènerait un trop plein qu’il faudrait verser
loin de la. mère patrie. Tel est l’exemple donné
par l’Angleterre et dont nous devons faire notre
profit.
Si
nous
cherchons à reconnaître les sources où
l’Anglèterre a puisé pour fonder de nos jours «ces
établissements agricolesnous retrouvons chez
elle un trop-plein dans la population que ‘ ne
présentent encore nulle parties États de l’Europe.
Là en effet, la population déborde, le paupérisme
étale partout sa misère et ses besoins , que font
,
ou
313
NaUKA^HIVA.
ressortir encore le luïe et les richesses des
possesseurs ou
propriétaires • des trois
seigneurs
royauuies.
Là, encore, nous retrouvons cés Ipis monstrueuses
qui accordent aux aînés des familles nobles les vastes
propriétés foncières, qui réunissent toujours.en peu
de mainS|la force politique qui estinhérente à la
pos¬
session du sol. Les' cadets de famille
à composer
à
une
sont
destinés
l’armée,, et souvent ils vont demander
terre lointaine
une
fortune dont ils ont été
dépossédés’dans la mère patriè. Là, enfin, règne en¬
préjugés exclusifs, avec tous ses
privilèges, cette aristocratie orgueilleuse et égoïste
que deux révolutions sanglantes ont pu seules faire
disparaître en France. Là, enfin, nous- trouvons la
puissance dont le commerce est le plus étendu.du
core'avec tous ses
monde, .et dont les nombreux comptoirs ont dû né¬
cessairement beaucoup
sements.
Et cependant,
aider les nouveaux établis¬
si nous étudions quels ont été les
moyens d’action du nouvel établissement,
sont les causes de sa
grandeur et de sa
quelles
rapide ex¬
tension, nous aurions le droit de demander encore
pu exister
réduits aux simples ressources d’une
émigration vo¬
lontaire. Je me,garderai, je le repète, d’examiner si
si tes établissements de l’Australie auraient
les colonies de la Nouvelle-Hollande ont été heureuses
établissements pénitenciers, si les philan¬
thropes ont vu couronner de succès, une entreprise
comme
conseillée par eux pour ramener à la société des
hommes qu'ils ne considéraient que comme égarés;
.
314
ÎLES .MARQUISES
si enfin le réginjepénitentiaire appliqué sur ce rivage
lointain a pu diminuer cette, plaie de toute
nation
civilisée, celle dont nos bagnes présentent le hideux
spectacle. Mais je vois le premier noyau de la colo¬
nie agricole de Botany-Bay, formé d’hommes actifs
et intelligents, condamnés, à des travaux pénibles,
auxquels la loi imposé une tache que, bon gré,
mal gré, il faut accepter; je vois dans ces hommes
condamnés et réduits aux .fonctions de machines des
bras tout trouvés pour cultiver le sol. C'était la une
compagnie d’ouvriers difficile à diriger, il est vrai,
mais qu’avec des règlements à part, avec toutes.les
ressources que donne la force de la loi envers des
hommes'qui en sont en dehors, on pouvait avanta¬
geusement utiliser.
.
Après avoir cherché ,à former un établissement
uniqüenient composé de condamnés, l’Angleterre
ouvrit la colonie à des hommes libres, qui jus¬
tifièrent de moyens Suffisants d’existence, et qui
par cela même donnèrent une nouvelle vie à ces
établissements, extrêmement onéreux à la métro¬
pole. L’argent, en effet, ce levier de tout pays agricole
devait être singulièrement rare avec
premiers éléments de colonisation; mais, grâce
à ces nouveaux, arrangements-, grâce, surtout à cet
excès de population britannique et à la grande quan¬
tité de numéraire qui circule dans les transactions
anglaises et-qui rend les placements si difficiles, on
vit accourir, de la métropole, de nombreuses cara¬
vanes, de petits propriétaiïes ou de petits rentiers
et industriel,
ces
ou
NOUKÀ-HIVA.
345
quiy apportèrent leurs fortunes; ils vinrent avec clés
capitaux entreprendre des spéculations qui leur
offraient
des
chances
bien ‘ autrement
avanta¬
qu’ils auraient pu tenter dans la
patrie.
Alors, les villes de l’Australie furent des villes
européennes, avec tous leurs établisséments in¬
dustriels. Et puis, peu à peu, une génération
nouvelle remplaça celle qui connaissait la patrie;
il y eut des fortunes faites et défaites
; les enfants
nés sur ce sol et qui eurent besoin du travail
pour
subsister, s’habituèrent facilement aux rudes épreu¬
ves de
ragricuJlüre; dès lors il y eut des ouvriers
libres qui prodiguèrent leur sueur à la terre; le
grand pas, l’épreuve, suivant nous, crîticpie de la
colonie était franchie, et là, en facè de l’Angleterre
où se trouve, accumulée une si grande population,
une extension
rapide devait avoir lieu; car le récit
de ce qui se passait sur les terres australiennes devait
désormais amener de nombreuses émigrations parmi
toutes les classes de la population, même parmi
celle des fermiers agriculteurs.
Plus tard enfin là population de Botany-Bay dut
présenter les éléments les plus divers, et réunir,
coinme celle. d’Europe, des ouvriers de toute nature
qui y transplantèrent leur industrie; alors des cris
s’élevèrent contre les déportations des condamnés;
tant que les colons avaient eu besoin de leurs services,
ils les avaient désirés, mais, dès que chez eux la maind’œuvre ne fut plus rare, ils repoussèrent de toutes
geuses que ce
316
ÎLES MARQUISES
leurs forces
ce
dépôt, qui souille toute société.
l’état actuel..des colonies anglaises; cer¬
tainement si le but tle la Grande-Bretagne était dé
Tel
est
peupler l’Australie entière avec des condamnés qui,
par leur conduite, auraient mérité leur liberté, ce but
est manqué ; certainement si la plupart des
philan¬
thropes avaient cru, par ce système, détruire en entier
le viceet le crime, ils sont loin d’un succès complet ou
même satisfaisant; maisjéle répète, F Angleterre a uti¬
lisé par là avantageusement la population de ses
bagnes ; elle s’est créé des colonies’qui recevront pen¬
dant des siècles encore le trop-plein de «a population ;
elle asatisfaità un besoin urgent, et enfin elle a grandi
sapiiissance d’un peuple nouveau, et qui bientôt com¬
mandera peut-être à l’hémisphère austral. Enfin elle
a jeté une nouvelle vie dans son commerce de
l’Inde,
qui déjà va échanger dans l’Australie ses riches pro¬
duits contre les cuirs et leS; grains de la NouvelleHollande.
Enfin la colonie anglaisé
de Sincapour , créée de
jours et à peine née d’hier, semble former un
type à part et être le modèle des colonies purement
d’entrepôt. Là, -en effet, les ressources du sol sem¬
blent devoir être peu appréciées
; le peuple Malais
que les Anglais y ont trouvé implanté, ne livre
que peu des produits de la terre ^ c’est un simple
comptoir, où se tient un dés marchés les plus im¬
portants du monde. C’est à sa position sur le glohe,
à la vaste étendue du commerce, et des
possessions
de ses maîtres, aux franchisés de son port, que
nés
ou
cet
son
NOUKA-HIVA.
317
établissement doit toutes ses richesses' et toute
importance. C’est à Sincapour que se donnent
rendez-vous les nombreuses flottes de
jonques chi¬
noises et de praos malais qui se confient volontiers
tranquilles eaux des mers des Moluques^ mais
qui hésiteraient à se lancer dans les vastes mers de
l’Inde, Un comptoir européen, placé là, à la limite
que peuvent atteindre .les vaisseaux de ces peuples,
chez qui l’art de la construction des navires est en¬
core dans l’enfance, ce
comptoir, dis-je, doit devenir
le dépôt assuré des transactions de ces
peuples. Mais
ce
qui ajoute encore ici aux avantages déjà si grands
de la position de Sincapour, c’est cet immense com¬
merce
britannique qui possède à lui seul presque
tous les marchés du monde.
Sincapour est le dépôt
des marchandises que la Chine envoie dans l’Inde
pour ensuite se répandre dans le monde.
A côtéde Sincapour, s’élève le
pavillon hollandais,
et cependant rétablissement de
Rhio, occupé par les
Bataves semble végéter à peine à côté de cet essor
rapide de la colonie anglai-se ; c’est, que Sincapour
est admirablement placé pour servir d’intermédiaire
entre la Chine et les maîtres de l’Inde, tandis
que
Batavia, le centre du monopole hollandais, est le
véritable entrepôt où se font les échanges des
denrées d’Europe contre toutes les productions asia¬
tiques.
D’après ce que nous venons de dire, nous sommes
aux
,
naturellement amenés à. diviser les colonies établies
en deux
classesdistinctes, d’après le but quia présidé
318
îtES MARQUISES
à leur établissement. Elles sont agricoles ow com¬
merciales. Les colonies agricoles peuvent être formée^
entièrement par des colons,
libres, ou bien elles
libres et de
condamnés, régis par des règlements particuliers; ou
enfin, elles ne contiennent que des condamnés. Les
sont composées d’un mélange d’hommes
colonies totalement pénitentiaires n’ont point encore
été essayées ; sans aucun doute, si, suivant les idées
de
quelques philanthropes, elles peuvent devenir
avantageuses pour les condamnés, elles doivent être
extrêmement onéreuses à la' métropole. Du reste,
pour nous qui, sans nous occuper de la question mo¬
rale des prisonniers, ne les considérons que comme
puissant de fonder le noyau d’une colonie ,
fournissant des bras propres à la culture, ces
un moyen
en
derniers'établissements ne diffèrent, en aucune ma¬
nière , dés colonies mélangés de condamnés et d’hom¬
mes libres.
-
'
,
,
,
Les établissements commerciaux peuvent être im-
imposés par la conquête à dés peuples vaincus , ou
ils sont formés par une réunion de négociants spé¬
culant sur les arrivages dans leur port ; bien plus
que sur les produits du sol.
'
Enfin; arrivent les colonies militaires qui se
trouvent dans une catégorie tout à fait particulière.
Leur but en effet, 'est non-seulement de servir de
lieu de défense, et
au
d’abri aux vaisseaux de guerre,
fondatrice ;
moment'de la lutte de la puissance
mais elles
partout j
doivent avoir
grande influence
OU le commerce d’une nation lointaine
une
ou
349
NOUKA-HIVA.
butte à
des
odieuses,
est
souvent en
par
le seul fait que la protection du pavillon est
mesures
trop éloignée. Pour toute puissance mai’itime, une
colonie militaire est une nécessité, là où des in¬
térêts
commerciaux conduisent
chandeSi Le monopole
ses
flottes
rnar-
du commerce exercé par
peuples, a créé aussi des colonies mili¬
taires; elles deviennent les postes armés, chargés de
défendre les intérêts des vainqueurs contre les ten¬
tatives d’indépendance des peuples vaincus. C’est
ainsi que le poste militaire, établi à Ternate, veille
sur la conduitedes sultans,
chargés d’interdire à leurs
sujets tout commerce d’épices avec les étrangers.
Mais le plus souvent une pensée d’avenir a présidé
à ces espèces^de châteaux forts, placés au milieu de
l’Océan comnie pour y régner en maîtres et y com¬
mandes ; et si le pavillon britannique flotte sur les
rochers stériles de Sainte-Hélène et de l’Ascension,
c’est que la politique de l’Angleterre fut toujours
toutede prévoyance et de domination.
Une colonie agricole ne devient une nécessité
pour un peuple , que lorsque sa population déborde,
et que le sol lui manque pour nourrir ses nombreux
habitants. Dans l’état actuel, la France est loin en¬
core d’avoir à songer à dépeupler son sol et éclairçn
le nombre de ses enfants. L’Afrique, cette belle
conquête, dont elle s*est glorieusement enrichie, en
débarrassant le monde d’un foyer de pirates, voit en¬
core ses longues plaines désertes. Il est vrai qu’une
guerre dévastatrice promène encore la faux sur ces
certains
320
ÎLES MARQUISES
fécondes; mais la. lutte aura sa fin plus ou
moins prochainoi Quand nos économistes calculent,
terres
d’après la superficie de la France, quel peut être le
nombre de ses habitants, leur esprit se tranquillise,
car toute la terre cultmble n’est
point encore sillon¬
née par la charrue, et cependant la France peut en¬
core
fournir bien au delà de la nourriture à ses en¬
fants. Mais qu’elle y prenne garde , um autre danger
la menace ; l’homme voue aujourd’hui aux travaux
champs, occupe le dernier degré de l’échelle
sociale; courbé sous les fatigues les plus grandes , il
suffit à peine à sa nourriture et à celle de sa famille,
des
aussi les laboureurs sont loin de s’accroître dans nos
campagnes; à peine un-fils est-il né, que poussé par
cet amour qui impose au père de famille les plus durs
sacrifices, le laboureur Cherche à donner un état à
qu’il chérit, et à qui il voudrait éviter les
rudes épreuves de la vie champêtre. Pour le labou¬
reur, l’ouvrier de nos manufactures est un homme
cet enfant
heureux ; en effet s’il travaille, il peut vivre aisément,
se vêtir avec
luxe, et enfin jouir quelquefois de ces
douceurs de la vie inconnues au paysan. Aussi la po¬
pulation de nos villes croît rapidement, et la moindre
épreuve commerciale, en arrêtant l’élan de nos ma¬
nufactures, laisse sans pain et dans les plus fâcheuses
conditions, de longues et tumultueuses cohortes ou¬
vrières. Le désçBuvrement, l’entraînement de ceux
qui déjà sont plongés dans la débauche, les poussent
rapidement à l’inconduite et au désordre, puis ces
hommes deviennent les ennemis d’une société qu’ils
ou
NOUKA-HIVA.
321
haïssent, ils lui déviennent'à charge et souvent fort
nuisibles.
C’est
créent mille
vain que nos économistes se '
systèmes pour donner à l’ouvrier un
en
àvenir assuré, et des moyens suffisants
d’existence;
qu’ils voient dans quelle proportion effrayante croît
le nombre des petits marchands et dés ouvriers manu¬
facturiers, et qu’ils-établissentla balance avec celui
des consommateurs? En vain les tarifs s’élèvent dans
les ateliers. Il faut encore du travail à
cbacun, et pour
cèla il faut ou diminuer le nombre des
producteurs ou
açcrottré celui des consommateurs. Etsi enfin le tor¬
rent
déborde, si jamais on doit êonger à créer un
débouché à cette population des villes,
qui com¬
abonder, une colonie agricole.,sera-t-elle
posSiblè avec de pareils- éléments ? La migration
viendra pèut-être purger'nôs. villes. de tous ces
spëc'ulâteurs malheureux qui n’ont rien., mais
qui veu¬
lent courir à là richèsse, sâns
passer par lès travaux
manuels qui doivent seiils commencer la fortune
mence
à
qu’ils ont rêvée ; on verra affluer dans nos ports
une
foule' nombreuse,
nos
villes regorgent, et
quii se transplanteront les
s’expatriant pour aller ex¬
ploiter des terres nouvelles ; mais pas un homme
d’ordre né prendra cette route pour
y chercher,
par le travail, une vie non moins .activé que celle
qui fournit à ses besoins dans la patrie, mais qui
peut aussi lui offrir plus,d’occasions de s’enrichir.
Et puis, au milieu de ces'bandes
d’industriels, dont
premiers sur le sol de; la colonie, on verra naître
l’agiotage qui élèvèra d’abord les prix des terres à
21
ÎLES MAJl.Q.UISES
322
des taux exorbitants, et lorsque tiendra ,1e moinent
réalité, lorsqu’il faudra faire .produire à ces
•de là
terres
par
tous
et
de quoi payer j’întérèt de l’argent empoché
les brocanteurs, les. bras, manqueront;, car
les colons se seroiit éxpatriés pour être maîtres
d’établissements, et non point pour
livrer eux-mêmes à des travaux manuels (1).
Avec nos lois toutes populaires, les. propriétés
chefs
se.
foncières vont constammeut en se divisant ; chaque
parties
qu’ il y a d’enfants; et, dans eètte classe laborieuse èt in¬
famille partage la terre de ses pères'en autant de
téressai! tedes laboureurs, chacuns Attachetellement à
ce
coin de terre que lui a légué son pèré, ou qü’d a
gagné au prix de ses sueurs , ,que rien ne saurait l’en
détacher-, quand bien même il peut à peine vivre.sur
son soi', auquel il consacre ses travaux et ses peines.
Telle est notre conviction ,.qué de nos jours une colo¬
nie purement agricole serait infiniment lente à se
former, si to.utëfois elle pouvait exister. L’époque
cette nécessité pèsera sur la. France, est
encore
loin de nous; mais nos villes grandissent en popu¬
ou
lation , nos campagnes restent stationnaires, nos lua-
nufactures, pQurvues de machines puissantes qui. les
font mouvoir presque sans le secours de l’homme, ne
(1) Au mois de mai 1840 , la baie des Iles
offrait un exemple frappant, de cet
terrain près du rivage, presque sans
(NoÜTelle-Zélande)
agiotage à Korora-Reka, le
valeur d’abord , s’était élevé
mois, à, 3 livres sterling (123 fr.) le pied de façade; et
à quelques cents pas dans l’intérieur là même'mesure valait encore
une livre sterling.
'
• ,
,
ep. trois
ou
NOÜKA-HIYA.
323
r
peuvent plus utiliser tous les bras qui se sont voués,
à riridustrie. Les ouvriers,
laborieux
comprendront
vitCj il est vrai, que les consommateurs manquent
pour les objets que peuvent enfanter leur
génie. Ils
retourneront, peut-êtro vers les travaux des
champs,
qui (seuls assurent l’pxistence, et la population ira
en
grandissant rapidement. Heureuse,, la France, si
cette réaction
arrive, et si elle a lieu sans ébranlement !
mille fois heureuse, la France, si elle
n’éprouVe la né¬
cessité d’établir des colonies agricoles,
que lorsqu’elle
sera débordée
par la population des campagnes. Heu¬
reuse surtout, si avant elle
n’éprouve pas le'besoin de
donner un écoulement à cè trop-plein des
villfs, etde
jeter sur des rives lointaines ces hommes qui, pour
n’étre pas nuisibles à leurs
semblables, ont be¬
soin de vivre loin dés, sociétés où ils trouvei’aient
toujours des exemples pervers, et un fatal entraîné-,
ment.
•
L’établissement d’une colonie commerciale d’eiir-
trepôt nous seinble aussi difficile à établir pour les
Français qu’une colonie agricole libre. Avec les
moyens d’émigration dont dispose la France, avec
cet attachement
pour le sol qui entre, dans le carac¬
tère de ses habitants,
quels, seraient les colons d’un
établissement de ce genre? Les négociants
qui jouis¬
sent. à juste titre d’une considération
bien acquise
et qui honorent notre
commerce, auraient-ils intérêt
à s’expatrier
lorsqu’ils vivent heureux et tranquilles
dans leur patrie dont ils sont les soutiens ? Les
pre¬
miers éléments de colonisation ne séraient-ils
pas,
ÎLES MAUQtJISES
324
contraire, les Jiommes que rinconduite laisse
les pavés de nos villes, les gens
au
sans ressources sur
qui, apfès avoir-tout perdu, le plus sou¬
leur faute, iraient tenter de s’enrichir sans
s’inquiéter des moyens qui doivent les conduire à
leur but? On verrait accourir dans nos ports , prêts
à réclamer leur passage pour un pays neuf à ex¬
ploiter, tous ces aventuriers qui vivent au jour le
jour, et pour qui la terre d’exil n’est qu’un lien de
sans aveu,
vent par
aussitôt qu’ils auront réa¬
la réputation
d’honneur et dè probité qu’ils laisserit derrière èux.
Consultons à l’étranger les hommes respectables qui,
passage qu’ils doivent fuir
lisé une fortune, sans s’occuper de
grandes maisons de commerce,
glorifient d’être Français, et nous comprendrons
leurs plaintes sur la conduite de plusieurs de nos
nationaux, qui chaque jour encore vont tenter la
fondateurs de -nos
se
fortune dans les pays lointains.
cés
C’est sans, doute à
derniers, dont les torts heureusement dispa¬
raissent derrière la réputation irréproehablé de nos
négociants à l’étranger, que s’adressent les paroles
sévères consignées dans l’ouvrage de M. Laplace (1) :
Les escadres, les comptoirs, les traités et de meil¬
«
leures lois de douanes pourron t bien ouvrir un champ
plus vaste aux opérations de notre commerce, mais
non lui inspirer cet esprit d’ordre et d’économie ,
cette probité dont il manque entièrement et sans les¬
quels il ne fleurira jamais . Tel je l’ai vu dans l’Indé et
(I)
de la Favorite.
ou .NOUKA-mVA.
à là Chine, tel je l’ài retrouvé
325
àValparaiso età Lima, où
pourtant les produits de notre sol et de nos manufac¬
tures se vendent en
plus grande quantité que partout
ailleurs; aussi la plupart des Français qui trafiquent
sur, les côtes occidentales du nouveau
monde, n’in¬
spirent que fort peu de confiance aux habitants et
aux
étrangers. Cesohtgénéralementdes pacotilleurs
que de mauvaises affaires, ou l’inconduite, forcent à
quitter l’Europe, et qui,, pour vus de quelques ballots
de marchandises achetées le plus souvent à crédit, et
par conséquent à.dés prix exorbitants, comptent, dans
leur inexpérience, les vendre en Amérique avec des
bénéfices assez élevés pour remplir sans peine leurs
onéreux engagements. Mais, à peine sont-ils arrivés
à leur-destination, que leurs beaux projets subissent
peu à peu des modifications notables ;- d’abord ils
éprouvent mille difficultés à placer leur pacotille,
ensuite ils la livrent beaucoup au-dessous du prix
d’achat ; pour se consoler de tant de désappointe¬
ments, nos brocanteurs courtisent les belles Lima-
niennes, sirènes bien dangereuses pour la bourse
des jeunes Européens, et oublient auprès d’elles
leurs créanciers ; puis quand ils sont complètement
ruinés, de dupes qu’ils étaient peut-être, ils devien*
nent de déterminés fripons.. D’autres, plus sages ou
plus heureux courent de port en port,, de ville en
ville, pour débiter leurs marchandises, et font as¬
,
saut de ruse et de
mauvaise foi avec les marchands
indigènes ; lorsqu’enfin, à force de peine , ils ont
réalisé leurs capitaux, ils retournent en France, et
ÎLÈS MARQUISES
326
un
second voyage les coule à
personnages importants. »
fond ou en fait des
le succès d’un établisse¬
d’entrepôt dépendait non-seule¬
ment de sa position sur le globe, mais encore du
plus ou moins grand nombre de colonies déjà établies
par la puissance fondatrice, et qui se soutiennent entre
elles par de nombreuses transactions commerciales;
or, les possessions coloniales de la France sont telle¬
Nous avons déjà dit que
ment
commercial
ment isolées et clair-semées sur la surface de la terre,
que si elle songeait à former qix établissement d’en¬
trepôt, celui-cime devrait spéculer presque que sur
le passage des navires étrangers et sur le. voisinage
des colonies de ses voisins; il est vrai que la,fran¬
chise du port est, sans contredit
la première condi¬
tion d’un établissement de ce genre , mais elle n’est
point la seule. Aujo.urd’huile commercé, et surtout
celui d’entrepôt, he saurait exister sans une garantie
de bonne foi et de probité de la pairt deseommettants;
et si une
colottie commerciale devait être tentée par
compagnie française, elle aurait besoin dérègle¬
prémunir contre toutes
chances d’insuccès. Du resté, disons-le; franche¬
ment, un établissément de ce genre doit être le ré¬
sultat progressivement amené par Un commerce actif,
dont les longues ramifications ont besoin d’tin
centre plus rapproché que'là métropole pbuc s’y coricentrer; et alors'combien la France est loin encore
d’avoir à y songer ! Sans doute, quand la France vou¬
dra" coloniser elle devra aussi, dans le choix dé la
une
ments particuliers pour se
du NOUKA-'HIVA.
327
position' du lieu destiné à recevoir ses colons, calcréer un centre commercial
dans un avenir plus ou moins éloigné. Mais cettè con¬
culet la possibilité d’y
sidération isolcè ne saurait la fixer ^ car il faut du
•temps pour gagner la cdnfiancé des commerçants, et
ce ne sera
que lorsqu’on leur accordera des garanties,
que l’on verra s’expatrier ces négociants qui fpnt
l’honneur de tous les pays où ils vont s’établir.
Au.point où en sont aujourd’hui lës hâtions civi¬
lisées de l’Européj à voir les principes de philanthro¬
pie qui y Sont professés, et tous'lés succès assiu'és'à Ses
on devrait croire à l’impossibilité de fon¬
der une colonie imposée par la conquête ; mais,
n’avpns-noüs pas vu l’Angleterre persister à éten¬
dre sa domination dans rtnde, et chaque jour en¬
core, imposer sêslois à des peuples nouveaùx ; enfin
la guerre injuste faite à la Chine est-ellé terminée?
Aurait-on pu croire, il y a quelques jours à peiné,
que la hàtion dont les relations sont les plus étendues,
celle qui se yahte d’ètrè la plus philanthropique, et
d’occuper lé premier rang par sa force et ses lumières,
que l’Angleterre, enfin^ déclarerait fa guerre à une
nation qui^ à elle seule, a prbsqùe pôüssé lés arts et
la civilisation au niveau de l’Eùrope, parce, que la
apôtres,
Chine refusait de recevoir dans son intérieur une den¬
rée nuisible à Sa population, mais
qui assurait par
son'débit de grandes richesses aux maîtres de l’Inde.
Ouelques lambeaux de l’empiré céleste, arrachés par
la forcé des armes, doivent être le prix dè la paix; le
mondé comptera une colonie
dé plus pour l’Angle-
328
ILES
MARQUISES
terre, et le pavillon britannique, flattant sur ces pla¬
nouvelles, sera là pour dire ce que peut un
peuple puissant guidé par l’égoïsme et l’ambition.
Naguère encore, l’île Sumatra, cette rivale de là
féconde Java, obéissait à des sultans indépendants
et dont l’Europe connaissait' à peine le nom. Au¬
jourd’hui, c’est,après des combats sanglants, après
une lutte
qui n’est point encore terminéaj qiie
le pavillon hollandais vient de couvrir ses ri^es, afin
d’exploiter, par le monopole odieux et exclusif qui
pèse sur l’archipel entier de l’Inde, les, richesses
sans nombre de
cette,grande terre.
Enfin l’Algérie, il faut l’espérer, sera bientôt
soumise, et régie entière par des lois françaises; et
alors, comme l’Angleterre et la Hollande/la France
aura une belle part dans les colonies imposées par
la conquête à des peuples actifs et industrieux.
ges
C’est
ici le lieu d’attirer l’attention
sur
celte
propagande religieuse qui, en atteignant les limites
orientales- de l’Océanie, menace de l’envahir d’un
bout à l’autre.
'
’
Il est difficile au voyageur qui visite encore
aujourd’hui ces îles naguère habitées par des peu¬
plades sauvagee, de ne pas cliercher à prévoir, l’avenir
de ces ai’chipels fortunés, semés au milieu du vaste
océan Pacifique. La première chôse.qui l’affecte, c’est
devoir ces hommes, voués à un servi ce tout religieux,
s’immiscer dans les affaires temporelles de ces peu¬
ples libres, auxquels ils ont impose leur domina¬
tion, sous prétexte de diriger des consciences.
ou
NOUKA-UlVA.
329
A Dieu ne plaise que Je m’élève ici contre la
pen¬
sée première qui a présidé peut-être à l’êtablissemen|;
des missions lointaines! Plus que tout autre, J’admire
le zèle et le dévouement de ces hommes
les premiers allèrent essayer d’unir à
inspmés'qui
la grande fa¬
mille des nations civilisées, ces peuplades barbares'
et anthropophages, par le seul
moyen de la morale
et de la religion.
point,' un point inaperçu sur l’étendue du
globe, le petit-archipel Gambier (Manga-reva) connaît
et vénère le iiom français, et réunit à luiseul toutes les
vertus. Quatre niissionnaires de lapatrie
y ont en effet
porté la parole de l’Évangile et ses préceptes, mais ils
n’ontpoint.cesséde prôcheràcette nombreuse famille,
dont ils sont devenus lés pères, les principes de
charité et d’humilité dont ils ont été les premiers à
Un
donner
l’exeinple. Heureux les Mangareviens, s’ils
peuvent connaître ces douces lois de la société civi¬
lisée, tout en conservant leurs droits et leur liberté !
Heureux nos prêtres catholiques, s’ils savent résister
aux
charmes du pouvoir! Heureux enfin si, fidèles
devoirs que leur impose leur caractère, ils sa¬
vent conserver le titre
de,pères de cette famille,
aux
Jamais mériter le sort des oppresseurs !
le voyageur a-t-il quitté l’archipel Garahier qu’il rencontre - les îles.Taïti, Samoa,
Tonga,
Vîti, où partout l’Angleterre domine. Ce sont-, il est
vrai, ses missionnaires qui gouvernent pour elle;
mais, si un de ces rois sauvages, qui ne conserve de
sa faible
royauté qu’un titre trop pompeux, voulait
sans
A peine
330
ÎLES SIARQUISES
agir par lui-même et repousser tout conseil pour
veiller sur ses intérêts, on verrait le pavillon bri¬
tannique se fixer, et dominer sûr ces terres où la
similitude de croyances religieuses
^
lui ménage¬
parti fort puissant. En voyant
la progression rapide dans laquelle chaque peuple
de l’Europe multiplie et s’étend au delà' de ses
premières limites, il n’est pas permis de douter,
qu’un jour peut-être ho'rt éloigné viendra, où une
colonie européenne s’élèvera sur chacune de ces in¬
nombrables îlès qui forment l’Océanie. Sous ce
pointde vue, l’œuvré des missions mérite toute l’at¬
rait
toujours
un
tention du gouvernement ; car si, aujourd’hui, c’est
une
conquête morale faite par quelques hommes
dont on doit admirer la constance autant que le dé¬
vouement, ce n’en est pas moins une conquête véri¬
table, qui déjà monopolisé le peu jje commerce de
ces
pauvres peuplades,
grâce au caractère avide et
jjeU libéral de certains ministres méthodistes. Les
îles Sandtvibh, les plus importantes comme position,
comme terres et même comme
population, les îles
Sandwich, dis-je, sont aux Etats-Unis d’Amérique;
les ministres anglais sont déjà sur presque toute
l’Océanie ; sur un seul point à peine visible on parle
le langage français:
Totalement dévoués jusqu’ici à
leur ministère, qui ne doit pas s’occuper des choses
d’ici-bas, nos missionnaires prêchent la morale chré¬
Nouvelle-Zélande, et,
tienne dans l’Asie et dans la
quelle que soit la nation à laquelle appartiennent les
peuples idolâtres, nos prêtres poursuivent égale-
ou
NOUKA.-HIVA.
331
ment leur œuvre
religieuse et toute d’abnégation.
diriger les
apôtres dissidents, et, sousi le masque religieux, il
est facile de
s’apercevoir que l’A-ngleterre poursuit
son système
colonisateur, qui n’a plus que quelques
chaînons à forger pour former une vaste ceinture
autour du globe,
qu’elle semble s’être adjugé.-Au
premier coup de canon qui retentira dans la vieille
Europe, on verra un pavillon protecteur surgir sur
chacune de ces îles aujourd’hui, si
paisibles. Dieu
veuille que les ^rois couleürs nationales
s’y montrent
Une haute direction, au contraire, semble
avec;honneur!
J’ai .souvent entendu dire que
l’Angleterre était
souveraine dans l’art de créer des colonies, et
je suis
loin de le contester j niais ce que
je repousse, c’est
la France soit totalement incapable de faire
son pavillon sur de riches
comptoirs
posés au delà des. mers.. Certes, je suis loin d’assu¬
rer que si la France eût, comme
l’Angleterre, planté
son drapeau sur le vaste continent de
^Australie,
elle eût-produit des établissements qüi eussent
grandi
aussi rapidement que ceuxvde Sydney et d’Hobart-town
;
je sais que,pourlaprospérité d’une colonie, il faut des
rapports possibles et fréquents avec la métropole,
Sous çç point vue, la Nouvelle-Hollande,
pas plus
que la Nouvelle-Zélande, ne nous aurait convenu 5 car
leur position est celle des antipodes ; presque au¬
cun lien ne les eût réunies à la
France, et les commu¬
que
aussi flotter
nications de nos navires commerçantssont loin d’être,
aussi nombreuses que celles de la
Grande^-Brètagne.
332
ILES MARQUISES
Je sais encore que le caractère national est loin
d’aider les migrations volontaires ; je sais que chez
nous, r.on ne verra que bien rarement des hommes
déjà fortunés, abandoiiner fe sol de la patrie, dans
le but d’agrandirieur fortune et d’en faire profiter
leurs enfants ; je sais encore qué ee qui fait surtout la
prospérité des colonies britanniques, c’est cette lon¬
gue suite d’établissements transatlantiques, qui
établissent entre'eux et avec toute société naissante
d’Anglais, dès relations commerciales continues.
La France, il est'vrai, n’a pour elle aujourd’hui
aucune de ces chances dé succès que l’Angleterre
réunit toutes; mais quelle est la cause première du
mal? Si on se reporté aux; époques où chaque peu¬
ple commençait à se jeter dans ce système de colo¬
nisation, qui a gagné tout l’imivers, yerra-t-pn les
colonies de. cotte époque, fondées par. les Français
moins riches et moins puissantes que celles de leurs
voisins ? Maurice et Saint-Domingue n’ont-elles pas
été les deux plus belles coloiiies du monde, et n’ontelles pas commehcê sous le pavillon de la France?
Mais ensuite, pendant qüe la France concentrait ses
efforts pour maintenir son indépendance, on a vu la
Russieétendfe ses doigts de fer pour joindre l’Europe
à l’Asie sous un même gouvernement despotique ;
tandis que l’Angleterre, tranquille dans ses limites
infranchissables, a continué à étendre ses conquêtes
maritimes. Naguère encore, sous l’empire, combien
de millions, combien de milliers d’hommes n’auraîton pas sacrifiés pour posséder une province de plus
,
ou
NOUKA-HIVA.
le Rhin, tandis que
l’on reoùlerait peut-être
aujourd’hui devant quelques dépensés et
l’envoi d’une flotte pour conquérir un royauiué en¬
tier, mais séparé de nous par une longue nappe d’eau.
Par suite, la France, eiclusivejnerit occupée' d’étendr.e ses possessions eri-Europe, a pour ainsi dire
abandonné sa puissance sur mer, èt aujourd’hui, lors¬
qu’elle porte ses regards en dehors de ses frontières,
lorsqu’elle voit les envahissements de ses rivaux, et
que justement effrayée de la puissaîice qu’ils y ont
acquise, elle mesure les sacrifices qu’il faudrait s’im¬
poser pour ressaisir la prépondérance qui lui échappe
et qui lui est due, elle recule et semble croire à son
incapacité , sans songer qu’il a fallu des siéclés à
l’Angleterre pour assurer sa domination dans toutes
les mers; et que cette longue série d’établissements
britanniques, qui assurent le succès de toute colonie
anglaise naissante, est comme une longue chaîné
dont chaque anneau a été forgé séparément à force
de temps et de sacrifices; mais qui,. une fois com¬
mencée, n’exige plus que de la constance joour s’é¬
tendre et.envelopper lé globe entier.
.
J’admets qu’une' colonie pureflient commerciale,
ou qu’un colonie
agricole libre, serait longue à établir,
et peut-être impossible à la France avec les .éléments
qu’elle peut donner à la migration; mais ne pou¬
vons-nous pas former une colonie
agricole péniten¬
tiaire ? ne reste-t-il pas des lieux à exploiter ? n’ayonsnous pas des forçats dans nos bagnes? manquonsnous d’hommes et dé vaisseaux? Nos ressources’
sur
encore
334
ÎLES MARQÜISÈS
financières sont-elles tellement épuisées, que nous
puissions encore disposer de quelques millions
pour débarrasser nps ports du redoutable voisinage
des chiourmes, et créer
quelque puissante colonie où
notre armée navale puisse trouver un abri, lorsqu’il
faudra disputer à notre rivale l’empire des mers
qu’elle s’est adjugé. Nous ne sentons point encore
chez nous, il est vrai, ce trop-pleiil delà population,
qui chez nos voisins a besoin de déborder ; mais nous
y marchons rapidément, et peut-être lorsque le mo¬
ment en sera Venu, il ne restera plus de terre culti¬
vable qui ne soit abritée par un pavillon;' et la
France verra alors, mais trop tard qu’elle à perdu
à jamais toute possibilité de se créer des colonies.
Que l’on jette les yeux sur que carte : partout,
à nos côtés, nous voyons là puissance britannique
avec des forces imposantes. Deux peuplés semblent,
pour ainsi dire, vouloir se partager l’empire du
ïïionde : la Russie étend ses conquêtes et promène
ses étendards.sur deux parties du globe; l’Angleterre
couvre la mer dé ses
yaisséaüx, et fait flotter son
pavillon sur toutes les pârties dé la,terre.
Da, nier des Indes, limitée par l’Afriqùe à l’ouest,
au nord les riches possessions de l’Indoustan, et à
Fest le grand archipel d’Asiè.et la Nouvelle-Hollande,
présentent, sur, tous ces alentours, les plus riches
comptoirs. du monde. ' Partout le pavillon anglais
flotte avec, orgueil : sur, le cap de Bonne-Espérance,
dans rinde, dans l’Australie, il ne trouve point
de rivaux. Un point; isolé au milieu dé ce vaste
ne
,
ou
î^QURà-niVA,
335
océan, un point qui était trop français pour çlpvoir jamais être abandonné, l’ile Maurice, semble
devenir le point central d’où b Angleterre surveille
et protège toutes ses possessions, Là encore, dans
ce vaste
archipel d’Asie, un drapeau qui longtemps
fut le roi des mers, celui des. Hollandais, couvre, de
vastes et belles terres ; Java, Sumatra, qui vient de
recevoir des chaînes, seraient à peine suffisantes pour
équilibrerla puissance anglaiserai elles appartenaient
à une grande nation, qui possédât de nombreuses et
puissantes flottes de guerre; mais.déjà l’Angleterre a
pris pied sur ces terres qu’elle convoite , et la pres¬
qu’île de Malaca, sur laquelle elle a bâti Sincapour,
lui a servi à jalonner, sa route vers Ja Chine. L’île
Bourbon, vient seule rappeler, dans ces mers, l’exis¬
tence de la France; car c’est à peine si j’ose mention¬
ner nos
possessions de i’inde, qui se réduisent à ce
que l’Angleterre n’a pas voulu nous enlever. Quel¬
ques mètres de terrain affermés par;lés domina¬
teurs de l’Inde sont tout ce qui rappelle le pavillon
de la France à là génération actuelle, qui ce¬
pendant le vit flotter plus d’une fois avec orgueil,
sur nos escadres souvent- victorieuses, avant de suc¬
comber dans les, derniers combats qui nous cour
tèrent l’île de France. Si, lors des guerres de l’em¬
pire, même après nos revers maritimes, nos frégates
dans l’Inde purent lutter avec autant d’avantages, en
possédant pour tout point de refuge l’îlé Maurice,
ce rocher au milieu de la mer ;
que ne devrionsnous pas espérer de notre marine, si la France pos,
336
ÎLES marquises
-sédait clans ces mers une colonie puissante, prés^'iitant
des ports nombreux â nos bâtiments en croisière ?
Dans l’état actuel, Bourbon ne saurait manquer de
succ(>mberà la première guerre, et, avec elle, le peu
qui nous restent dans l’Inde,, et c|ui
dans tous les cas, ne sauraient résister à l’armée im¬
de possessions
posante que les Anglais possèdent dans ces parages.
Bourbon estime belle, colonie agricole et industrielle,
fournissant, il est vrai, du sucre, du caféàla métro¬
pole, mais demandant du riz et des troupeaux à
Madagascar, dont elle ne peut se passer pour nour¬
rir ses habitants. Du resté, sa côte inhospitalière
n’offre point d’abri à nos vaisseaux : ainsi, pas un
seul port ne nous est ouvert dans les mers de l’Inde,
et si la guerre venait à éclater, de quel poids dans la
bfdance pourrait y être la marine française?
 côté des mers. de. l’Inde où l’Angleterre est si
présente un autre
plus vaste ^ l’océan Pacific[ue, (|ui est
dediné à devenir peut-être avant peu le théâtre de
grands événements. Au nord, 'la Russie traversant
riche et la France si pauvre, se
bassin bien
les mers a étendu
sa
domination
sur
l’Amérique,
les îles Aleutiennes ei toutes les îles septentrionales.
possessions nouvelles de l’Australie et de la
iNbuvelle-Zélande, les- Mol tiques,. les Philippines,
puis la Chine, 'sur lac|ueile l’Angleterre ne s’est
point encore'prononcée, limitent ce bassin vers
l’ouest, dont rAméric[ue avec toutes ses répüblitpies
({Ue dominent les États-Unis, forme les rives orien¬
Les
tales.
■
^ ^
^
ou
«
Dans
ce
NOUKA-UIVA.
337
partage de richesses et de puissance,
écrivait M. Laplaceen 1835
(4) où se feront admet¬
États-Unis, etaucfuel l’Es¬
pagne môme voudra participer, lorsqu’ayant renoncé
tout à fait à l’espérance de
reconquérir ses colonies,
tre tien certainement les
,
elle se contentera d’exercer sur elles l’influence
du
langage, des mœurs, et d’une ancienne domination;
quelle part s’est réservée la France, qui en Europe
de contiœ-poids à la Russie, et
peut rivaliser
sert
TAngletei’re? elle ne paraît môme pas
songé. Ses hommes d’état trouvent ces ré¬
gions trop lointaines pour s’en occuper, ils les dé¬
daignent parce qu’ils ne les connaissent pas ; comme
si la Nouvelle-Galles du Sud et
Yan-Diémen, dont les
progrès rapides les étonnent, étaient moins igno¬
rées à Paris au commencement du
siècle, que ne le
sont aujourd’hui les archipels de la
Polynésie ou le
sur mer avec
y avoir
nord-ouest dé l’Amérique.
»
ou
Au lieu de s’emparer dans les mers de la Chine
dans l’océan Austral d’un .point qui
puisse offrir
par la suite un débouché à ses manufactures et un
abri à ses,escadres, elle sé borne à faire doubler le
cap Horn ou celui de Bonne-Espérance par quelques
bâtiments armés, trop peu nombreux pour
dans tous les, lieux où l’intérêt de
paraître
son commerce
exigerait leur présence, et trop faibles pour inspirer
révolutions,
et à peine sortis de la barbarie. Dans
quel cpin du
du respecta des peuples en proie aux
(1) Yoyayé de la Favorite, tome IV, page 83.
22
ëë8
ÎEÈS MAtlQUISÈS
globe sont nos établissements militait'es Ou commer-
ciatix? Sür cfüellé terre, ou seulement sur quel ro¬
cher flotte le pavillon tricolore j aü milieu de ;bette
iïhitiehse mer dü Sud parsemée d’îles jiresque tontes
Occupées actüëlieinent par les nations maritimes nos
rivales, qui, plus prévoyantes que nous, sê prépa¬
rent a une lutte commerciale et politique beaucoup
moins éloignée que' l’on ne le proit généralement ?
Quand cette lutte commencera, la France se
trouvera sans moyens dé défense, Comme" sans au»
Pacifique. Au
premier bruit d’üne guerre maritime, ses stations,
privées d’un port de relâche et de ravitaillement,
seront obligées, pOur échapper aUx croisières enne¬
mies, de fuir précipitamment verS rEürope,^ en lais¬
sant nos négociants à la merci des autorités locales.
Depuis la paix de 4814, le mal a augmenté con¬
ciln
moyen d’agression dans l’océan
»
de tranquillité sem¬
blent n’âvoir diminué en rien l’inexpérience de nos
goUvérnants en fait de comniéreej les intérêts de nos
armateurs sont sacrifiés à la politique intérieure dü
moment, aiiisi qU’à la Crainte de mécontenter les
propriétaires fonciers et les manufacturiers ; des dis¬
cours prononcés légèrement à la tribune, et dont
probablement les suites n’ont pas été calculées, jet¬
tent l’inquiétude parmi nos concitoyens trafiquant
ènpays étrangei’S, ébranlent leur crédit, et parfois
iè rüincnt complètement. D’un autre côté, le gou¬
vernement, toujours resti’eint dans ses dépenses
même les plus nécessaires, et ne pouvant assurer
tinuellement, et vingt années
ou
NOÜM-HIVX.
339
atictin avoîiif finaiîcîer k ses
projets,' est obligé de
réduire chaque année les armements de la
marine
m'ilitairê et de renoncer à la formation d’aucun éta¬
blissement d’outre-mer.
'
s
Cette pénurie d’armemehts est
côtes de la
presiju’île de
»
cause
que les
l’Inde, cellès dela Chine,
lê grand archipel
d’Asie, Van'-Dîém’edj et la NoUvelIèGalles du Sud; toutes contrées
que fréquenteùt nos
marchands, ou qu’ils fréquenteraient si des traités
leur en ouvraient
l’accès, ne sont visitées qu’à de
longs intervalles par les bâtiments de l’État. Il y a
inéine des points sur Ces côtes
; tels que Sart-Blas et
les aufres ports
d’AméfiqUe au nord dé Panama, où
bien rarement nôtre Station du Pérou et du
Chili a
pU étendré sa surveillance.
»
un te! état de choses est éxtrênxemënt
fâcheux,
prolonge plus lohgtènfips, nos relations' ma¬
ritimes et notre influence sur les
peuples d’Àsîé ét
(FAmérique fômi)èrÔnf tout à fait. Mais il faut es¬
pérer que les chatnbrès adopteront énfrn, à l’égard
et s’il s'é
de notre cofnmeree,' les mésùfèS
cràmélîofatiôn dont
presque tôtttès lés puissances leur donnent l’exémple; ét qù’èllés abandonneront ce principe éxàgéré
d’égoïsine national,' qui,' en empêchant d’établir un
bon système
d’échange avec les autres pays, nuit
considérablement à la prospérité de nos
frontières. Alors, si elles
provinces
comprennent bien leur niîs-
srôn, elles n’hésiteront pas d’accorder les fonds né¬
cessaires air dévéloppement de ce
systèhre, ét le
gouvernement serà dinsr a mêriie dé remplir digiie-
ÎLES MAUQUISES
310
ment ses engagements
envers les armateurs, non-
seulement en leur procurant les moyens de débiter
cargaisons , mais encore en entretenant sur
leurs
toutes les mers dès forces
imposantes qui, présentes
partout au moment du danger, repousseront l’en¬
nemi
ou qui, succombant avec honneur, répan¬
dront sur le nom français un éclat bien préférable au
,
prix de quelques frégates qu’une excessive prudence
aura
conservées. »
.
■
Depuis quelques jours à peine le pavillon national
sur les îles Marquises , et semble annoncer
que la France ne: veut plus rester étrangère à ce par¬
tage du globe entre les puissances rivales. Quel est
l’avenir de cette colonie naissante? quelles sont ses
Hotte
ressources pour notre commerce
être cet établissement,
? de quel poids peut
si jamais la.patrie avait be¬
soin de recourir aux armes pour repousser ses en¬
nemis?
Suivant nous,
la colonie des Marquises est un
point militaire, un poste avancé de la France pour
veiller sur son commerce et défendre ses intérêts. Le
déjà
contrées, ne
permettent pas de supposer que ce nouvel éta-
peu de terrain cultivable qui reste sur ces terres
si petites, le climat brûlant de ces
blissementpuisseavoir unegrandeimportance comme
colonie agricole, libre ou pénitentiaire ; placé à une
distance immense de la métropole, il ne se trouve
dans aucune des conditions de position nécessaires
pour devenh’ un dépôt important
un
de marchandises,
établissement commercial où puissent se tenir
ou
NOUKA-niVA.
341
des marchés nombreux. Le bois de
sandal, jadis
pour l’ex¬
porter en Chine, semble s’être perdu sur ces îles, et
peut-être il faudra l’y replanter. Du reste, la popu¬
lation de cet archipel, faible et livrée par
goût à
une, inaction complète, ne présente, dans son indus¬
trie aucun objet que l’Europe puisse envier. Pour
amener au travail ces hommes insouciants, il faudrait
d’abord leur créer des besoins. La nature, si riche
sous ces zones
torrides, semble avoir prévu, cette
tendance qu’ont tous les peuples des tropiques à
si -rocherché par les navires de commerce
vivre dans, l’indolence et l’oisiveté. De nombreux
arbres fruitiers assurent, sans culture, une nour¬
riture abondante à ces hommes si sobres et si limi¬
tés dans leurs désirs. La guerre, qu’ils ne cesseront
pas de faire,' car elle est essentielle à leur nature,
la liberté licencieuse des femmes, si caracté¬
ristique à ce peuple, et qui ne peut qu’ari’êter
la procréation, puis l’abus deS
liqueurs fortes,
dont ils seront avant peu très-avides, enfin les ma¬
ladies dont plusieurs îles sont déjà infestées, toutes
ces causes réunies doivent tendre
rapidement à
diminuer la population. Si on consulte les récits
des voyageurs qui seulement depuis Krusenstern
visitèrent ces peuples et cherchèrent, dans leur pas¬
sage, à estimer lenombrê des habitants, on reconnaît
déjà une tendance vers un prompt décroissement
de la race. Naguère encore M. Dupetit-Thouàrs n’a-til pas constaté une diminution sensible dans la popu¬
lation, diminution qui, il faut l’espérer, ne sera
342
ILES
MARQUISES
point encore augmentée par la présence définitive
des Français sur ces terres, mais qu’ils ne pourront
pas arrêter, car les mœurs de ces peuplés ne
sauraient, suivant nous, éprouver un change¬
ment avantageux, sans une transition lente, si
jamais elle doit avoir lieu. Aussi, suivant toute
probabilité, et malgré toute la bienveillante solli¬
citude qui^ nous en sommes certains, formera
le caractère du nouveau gouvernement qui vient
de prendre possession de ces terres, les ha¬
bitants primitifs diminueront leur nombre ac¬
tuel, et peut-être disparaîtront totalement’ de ces
îles, dont nous resterons les paisibles posses¬
seurs.
^
hydrographiques de détail man¬
quent encpre sur ces côtes, si souvent visitées, pour
Des explorations,
en
faire connaître toutes les ressources maritimes,
abri aux flottes de
Cependant, à moins
que plus tard, ce gui est peu probable, on ne trouve
comme
ports pouvant donner
commçrce et même de guerre.
des baies bien fermées et défendues de tous les vents,
qui eussent échappé aux reconnaissances sous voiles
déjà exécutées, oh peut, dès aujourd’hui, croire que
la
grande île Nouka-Hiva deviendra le dépôt cen¬
tral de
tous
les établissements maritimes du gou¬
vernement. Sur
sa
côte méridionale
effet le port Taiohae , capable
se
trouve
en
de recevoir et mettre
temps, des escadres et de
grands vaisseaux. A peu de distance de là s’ouvre la
baie Àkahi ou tchitchagoff, la seule qui jusqu’ici
à l’abri de
tous
les
ou
NDUKA-HIVA.
343
paraisse offrir une mer assez tranquille pour y former
des établissements de construction, pu l’on
puisse
exécuter én toute sécurité les.opérations de carénage
qui exigent toujours un abri parfait. Enfin c’e^t en¬
core sur
l’xle Nouka-Hiva que se trouve la vaste baie
des Taïpis, qui jusqu’ici n’a pas paru offrir un port
sûr
aux
navires de passage j mais qui aurait besoin
d’une exploration
complète pour en faire connaître
tous les contours et les ressources maritimes ; suivant
certains auteurs, il est vrai d’une opinion douteuse,
elle présenterait des
mouillages sûrs et des bassins
parfaitement abrités; quoi qu’il en soit, c’est sur
cette baie que s’ouvre la vallée la
plus vaste et la plus
féconde du groupe, et sous ce point de vue, c’est
encore là
que s’établiront par la suite un grand
nombre de colons, destinés peut-être à devenir les
fournisseurs des navires en relâcbe. Sur toutes les
autres îlesonnetrouve jusqu’ici quedes anses offrant
de très-médiocres
mouillages, que les navires ne
peuvent fréquenter-que suivant l’époque où ils se
trouvent, et ta direction des vents régnants.
Suivant nous, donc, l’île Nouka-Hiva est destinée
à devenir le centre ou la capitale de l’établissement.
Ce sera contre l’dle Nouka-Hiva que se
tous les efforts de l’ennemi
dirigeront
qui, en terpps de guerre,
chercbera à s’emparer ou à détruire notre établisse¬
ment.
L’île Nouka-Hiva,, entourée de,tqus côtés par
une Cote élevée et accore sur laquelle la mer déferla
avec
force
et ne
permet point un débarquement j
puise sa première force dans cette disposition même
344
ILES
MARQUISE.S
(le ses côtes
qui ne sont abordables que sur peu de
points; la hauteur des montagnes de l’île, leurs fa¬
laises ardues qui ne permettent que difficilement les
communications entre les différents points de la côte,
rendraient aussi pénibles et peu fructueux les débar¬
quements qui seraient tentés par l’ennemisur tout au¬
tre point que ceux occupés par I es Français. Sur la côte
méridionale où, je le répètesera probablement le
siège principal de l’établissement, la côte est inabor¬
dable sur tout le littoral, excepté dans les baies Akani,
Taio-hae et des Taïpis; les deux premières baies se¬
ront faciles à défendre, grâce à leur entrée étroite et
aux hautes
montagnes qui lés dominent de toutes
parts. Toutefois; ce ne sera point sans des diffi¬
cultés nombreuses et de grandes dépenses
que
les
batteries
françaises pourront
les
limitent ces ports. La
vaste baie des Taïpis sera probablement le
point
où rennemi cômmencerait l’attaque à cause des faci¬
lités qu’auraient les. navires de guerre à y entrer avec
vent sous vergues et d’en sortir au cas de non réus¬
site- Un point sur la côte est, l’anse de la Néva, et un
autre signalé sur la côte nord
par M. DupetitThouars comme pouvant offrir
mouillage, sont les
seuls connus jusqu’ici sur tout le reste du
pourtour
de l’île Nouka-Hiva. Enfinj comme colonie
militaire,
les îles Marquises semblent réunir toutes les condi¬
hautes et dures falaises qui
couronner
tions nécessaires pour la défense en cas
mais
s’il
chacune
d’attaque;
s’agissait de s’établir solidement sur
des îles de l’archipel, la garnison de-
ou
vrait y
rables.
345
NOUKA-HIVA.
être nombreuse et les travaux d’art considé¬
Après Nouka-IIiva, les îles Taouata et Hiyaoa
offrent, les plus grandes ressources.
Leur étendue dépasse, il est vrai, celle de NoukaHiva ; mais, nulle part, leurs côtes abruptes ne pré¬
sentent des abris, assurés en tous
temps pour les
grands navires, et faciles à défendre; cependant, il
ne faut
pas perdre de vue que le port de Vaïtahou, assez tranquille pendant la mousson d’est, peut
envoyer les navires qui fréquentent sa rade,
passer le teipps déThivernage sur la côte méridionale
de Hivaoa,^ où se trouvent des ports.à petite distance
sont celles qui
et_abrités des vents d’ouest.
.
Comiïie position, les navires de guerre mouillés
Marquises seront appelés à commander tous les
archipels de l’Océanie, où les vents d’est, qui souf¬
flent régulièrement pendant huit mois de l’année,
peuvent les porter en quelques jours. L’Australie,
la Nouvelle-Zélande, toutes les Moluques, les Phi¬
lippines, la Chine, le Japon, auront, en cas de guerre,
aux
constamment à redouter un coup de main .tenté
nos escadres
par
embusquées dans les Marquises. Toute¬
fois, ne perdons pas de vue que, jusqu’ici, les Mar¬
quises ne sont qu’un point isolé pour la France; que
de là, s’il est vrai qu’elle peut envoyer ses vaisseaux
sur toutes les
possessions occidentales de nos rivaux,
elle n’a pas un seul port ,sous le vent pour les rece¬
voir en cas de besoin ou de non réussite; aussi, es¬
pérons que la France ne s’arrêtera pas dans ce sys-
,>>1. Il'
346
ÎLES MARQUISES
régénérateur
pour notre marine et notre
bientôt, dans ces vastes mers,
on verra son
pavillon flotter sur d’autres points
que sur les deux rochers de Bourbon et des Mar¬
quises.
Depuis longues années, la France avait senti la
tème
commerce,
et que
nécessité d’entretenir une station nombreuse sur les
côtes occidentales d’Amérique; la, en effet, nos na¬
vires de commerce ont encore des relations
nom¬
breuses ; et toutes ces petites républiques,, Aères de
leur indépendance, orgueilleuses mêpie'de leur fai¬
blesse, ont besoin d’une surveillance active, dans
l’intérêt de nos,nationaux.’Des noüvelles possessions
des États-Unis, dont le port de Columbia semble de¬
voir être le centre principal, méritent une attention
toute spéciale du gouvernement. Les îles Marquises
Sont destinées à devenir le centre de notre station;
c’est de là, désormais, que nos vaisseaux iront s’é¬
chelonner sur cette vaste côte, prêts à appuyer la
justice des réclamations de nos nationaux, et à faire
respecter notre pavillon, s’il devait jamais y être ex¬
posé à des insultes. Sans douté, douze cents lieues
encore séparent nos colonies nouvelles du continent;
un point
plus rapproché de cette vaste terre eût été
préférable ; mais la mer dans ces parages est pauvre
dé ces archipels aux rives découpées dont elle est si
richeensuite. De toutes les îles de l’Océanie réunissant
les conditions nécessaires pour y former un établisse¬
les îles Marquises se présentent les
premières sur la ligne; et à ce titre;, nous devons
ment durable,
ou
nous
347
Nouka-hiva.
féliciter d’y voir flotter le pavillon de la patrie.
L’utilité des îles
Marquises, comme possessions
françaises, ne saurait être limitée à l’influence
qu’elles sont destinée^ peut-être à exercer dans le
cas d’une
guerre,' dont le théâtre serait l’océan
Pacifique; nos navires de commerce, dont le nom¬
bre augmente tous les jours, n’aüront-ils
pas un
immense avantage à trouver dans ces mers un éta¬
blissement français qui puisse leur prêter secours et
assistance, lorsque, après-avoir doublé les mers tou¬
jours si tempétueuses du cap Horn, ils débouquènt
dans l’océan Pacifique, souvent avec des besoins
urgents qu’ils lie peuvent satisfaire dans les ports
américains; et puis nos baleiniers qui aujourd’hui,
pour se livrer à leur louable-industrie, viennent par¬
courir toutes les côtes d’Amérique et les mers
qui baignent la Nouvelle-Zélande et l’Australie?,
la poursuite du cachalot, si peu pratiquée
par les
Français, qui se fait dans les archipels de l’O¬
céanie, la pêche des holothuries celle des perles
et de la nacre, enfin la récolte de
l’écaille, toutes
ces industries réclamaient un
point central dans
ces mers, où
nos nationaux pussent réparer leurs
pertes refaire les vivres qui souvent leur man¬
quent, enfin retrouver la protection efficace du
pavillon. Aujourd’hui, cette lacune est comblée,
èt la colonie des Marquises doit être d’autant plus
utile, qu’elle sera abondamment pourvue de tous
les objets que nécessitent cés industries.'.
,
,
Le commerce futur des îles
Marquises sera pro-
348
ÎLES SIAROUISES
bableinent limité
aux
fournitures qu’elles pourront
faire de, vivres frais et de
campagne, aux.navires pas¬
sagers qui, dans leur trajet à, travers l’Océanie,
viendroiit y relâcher. Mais là encore, dans ce com¬
merce,
nos
possessions françaises am’onl à lutter
la^ concurrence que ne manqueront pas de
leur faire les îles Taïti, Samoa,
Tonga, munies
comme
elles de bons ports placés sur la route
des navires, et qui possèdent encoi;e des plaines plus
vastes et plus fécondes
que les vallées noukahiviennes. Le capitaine Roquefeuille, qui nous a laissé
des renseignements détaillés sur le commerce fran¬
çais dans ees,parages, dit, en parlant des îles Mar¬
quises, qu’elles sont une bonne relâche pour les
bâtiments qui, après avoir doublé le cap Horn, se¬
raient appelés par la nature de leur expédition dans
quelque partie de l’Australie, pour les baleiniers qui
fréquentent le .Grand-Océan méridional., pour les
navires allant à la côte nord-ouest d’Amérique, et à
qui des besoins urgents ne permettraient pas de
pousser jusqu’aux îles Sandwich en tout préféra¬
bles (à l’époque du passage du capitaine). Enfin,
les Marquises sont la relâche naturelle des naviga¬
teurs destinés pour les ports de l’Amérique mé¬
ridionale, et de ceux qui, partant de la côte nordcontre
ouest, vont doubler le cap Horn.
Il suffît de jeter les yeux sur une carte pour réduire
à leur juste valeur tous
les avantages énumérés par
Roquefeuille en l’honneur des Marquises. Ce serait
nécessairement vrai, si la côte du Ghiliétaitsans ports
ou
NOUKA-HIVA.
349
et sans
ressources'; si, à côté des Marquises, ne s’éle¬
vaient pas les îles Taïti, des
Navigateurs, etc. Poul¬
ies navires qui ,■ après avoir doublé le
cap Horn, vont
dans l’Australie ou à la côte nord-ouest
d’Amérique,
pour les baleiniers siu’tout qui vpnt poursuivre leur
pêctie le long de la côte américaine, nous nous ran¬
gerons à l’avis de Krusenstern, lorsqu’il dit qu’il sera
préférable pour eux dé toucher à un port du Chili :
le Chili, en effet, si jamais if tombe entre des
mains
déplus en plus industrieuses et animées par le travail,
offrira des avantages nécessairement bien
plus pré¬
cieux queles Marquises. Sa
températurepermet d’y ré¬
colter de lafarme, les
troupeauxy sontabondants, les
salaisons ne peuvent nianquer
d’y êtréà bon marché,
ses ports sont vastes et
sûrs, et, au moins tout au¬
tant que les Marquises, ils se trouvent sur la
route
des navires qui vont là chercher le souffle favorable
des vents alisés. Un seul
avantage pour les îles Mar¬
quises peut momentanément leur valoir la préfé¬
rence; mais il dépend des habitants, du Chili de le
faire cesser,-aussitôt qu’ils voudront tenir leurs ma¬
gasins au niveau des besoins de la navigation; Les
Marquises, aujourd'hui couvertes par le pavillon de
la France, vont avant peu se couvrir de
jardins; les
légumes y seront abondants; c’est peut-être'le point
où .les cochons, cette ressource de
l’Océanie, sont
le plus nombreux ; les
poules et les chèvres ne peu¬
vent tarder
d’y multiplier de manière à pouvoir
offrir des approvisionnements aux navires.
Les ilea Marquises sont eutiffetsur la route d’uneiu-
350
ItES
MjïRQBISES
fjiiité de navix'es ; ceux qui vont de l’Amérique mérir
dionàle en Chine, aux Philippinès, aux Moluques et
dans l’Australie; ceux qui delà côte nord-ouest auront
pour point d’arrivée .quelquesrùris desportsde laNoüvelI'e-Galles du Sud et de la Nouvelle-Zélande, même
qui vont dü cap Horn à la côte nord-ouest,
pourront toucher aux Marquises, si leurs ports
offrènt des avantages réels ; mais il ne faut pas
perdre, de vue que les îles de la,,Société, les îles dés
Navigateurs , ainsi que . celles des Amis et une
foule d’autres, jouissent des mêmes avantages, que
déjà la civilisation ÿ marche avec rapidité, que les
troupeaux commencent à y être nombreux. Si, jus¬
qu’ici, la relâche des Marquises a été préférée pâr
un
grand nombre de.navrres à celle des autresArchipels, c’est que les Cochons et les poules y étaient
ceux
quelques bagatelles, tan¬
que, à Taïti, ces mêmes rafraîchissements
encore
dis
abandonnés pour
avaient une valeur d’autant plus élevée que le prix
missionnaires qui, à peu de choSe
près, y monopolisent le commerce.
En résumé, la colonie des Marquises ne peut
avoir aucune importance comme colonie agricole;
en
est fixé par les
comme
établissement commercial, ses ressources
seront celles
qui sont le partage de tout point de
relâche où,les vivres frais sont abondants, et la con¬
dition pour qu’elle consei’ve cette source de' richesse,
produits puissent toujours lutter par
qualité, leur abondance et leur bon marché,
avec lès îles ses rivales, qui coïmïie elle spéonleront
sera
leur
que ses
ou
sur
W.OÜKA-HIVA.
33.1
le passage dés navifes.
îles de l’Océanie,
sur les
Ajoutons à cela_, que les
si riches par leurs végétation j ont
îles Marquises l’avantage immense de possé¬
der des plaines vastes et fertiles
j que les îles Taïti,
des Navigateurs et autres, Si elles étaient
exploitées
par un autre peuple que la race cuivrée sauvage,qui
l’halnte, et (Jui partout décroît rapidement, que ces
îles^ dis-je ÿ pourraient avec le secours de l’agricul¬
ture^, prendre de rimportançe Comme .colonies agri¬
coles et donner lieu à des transactions nombreuses.
L’isthme de
Panama,'si jamais il vient à être
une
route nouvelle, suivie
bientôt par tous les navires qui visitent
l’Océan,
percép eri
ouvrant
viendra offrir on nouveau débouché à toutes les îles
de l’Océanie, mais les conditions restent
toujours
les mêmes, pour que le commerce des
Marquises aie
plus à j gagner que celui de ses rivales.
Comme point militaire j la colonie des
Marquises
nous
paraît utile ët avantageuse. Plus de cent navires
de coitiinerce français parcourent
aujourd’hui l’océan
Pacifique; ils avaient besoin d’un point de refuge,
d’un point où ils pussent trouver
prOtectioù et assis¬
tance; d’un autre côté, l’inférêt national comme
aussi l’honneur du.pavillon,
exigeaient impérieuse¬
ment que la France entretînt dahs cës mers
éloignées,
des forces imposantes
qui mancjuaient d’un centre
d’action et d’un abri assuré en cas d’événements
qu’il
est souvent. difScile de
prévoir. Les îles Marquises
remplissent ce double but.
Pans l’état actuel; avec le
pèu de possessions qui
4-
ÎLES MARQUISES
352
restent à la France en
dehors de l’Atlantique,
le
poste militaire des îles Marquises paraît appelé à
rendre plus de services dans un coup de main ou
dans une guerre peu animée avec quelqu’une des
petites républiques de l’Amérique, que dans le cas
d’une lutte avec une des grandes puissances, mariti¬
mes du monde ; dans ce dernier cas la France senti¬
rait bien vite l’insuffisance de ce poste avancé, de
cette sentinelle
perdue qui ne saurait être soutenue
immédiatement par le corps d’armée.
projet que celui qui semble
avoir été conçu à l’époque où une colonie fran¬
çaise allait essayer ses forces sur la Nouvelle-Zé¬
lande; c’était là, en elfet, une belle terre sur la¬
quelle toutes les conditions autres que celles de
la distance, se trouvaient réunies pour fonder des éta¬
blissements durables, pouvant après peu de temps
résister aux flottes européennes, et devant avec les
Marquises rétablir la puissance française dans ces
C’était
un
beau
où aujourd’hui elle compte à peine. Mais, il
milieu des vastes ports de la Zé¬
lande ^ des riches plaines qui les entourent, et dont
les Anglais aujourd’hui semblent tirer un si beau
parti, le lieu choisi par la Francé pour les colons
qu’elle y envoyait, était peu propre à rassurer l’opi¬
mers,
faut l’avouer, au
nion publique sur le succès futur de l’établissement.
On aurait dit que la beauté du port, les facilités
de
le défendre étaient les seules conditions nécessaires
établissement lointain ; comme si la natpre du terrain, la fécondité du sol, la facilité d’éta-
pour cet
ou
NOUKA-HIVA.
blir des communications
nourrir n’étaient
,
353
enlin la possibilité de s’y
pas la base d’un établissement du¬
rable, qui aussi doit avoir soin de sa défense et
pos¬
séder des ports et des citadelles. Pour
quiconque a
parcouru les nombreuses baies de la
Nouvelle-Zélande,
il sera facilede
comprendre que le choix ne fut point
heureux; et quand bien même nous fussions restés
les seuls et paisibles
il n’est pas douteux
possesseurs de cette vaste terre,
pour nous que le pavillon de la
France, si on avait dû songer à l’y tixer définitive¬
1
ment, n’aurait dû commencer par flotter sur d’autres
points autrement rétribués parla nature de leur sol et
par leurs ressources maritimes, que le port d’Akaroa.
De même ici, s’il eût été loisible à la France de
sir parmi les îles de l’Océanie
choi¬
pour y faire flotter ses
couleurs, le choix des Marquises à côté de la riante
Taïti serait loin d’être heureux. Mais ce choix n’était
point possible; les Aies Marquises sont et doivent
rester françaises. Sans doute, la
prise de possession
de cet archipel, qui a suivi de si
près les navires qui
portèrent nos premiers colons à la Nouvelle-Zé¬
lande, n’est que le commencement d’un projet
plus vaste et digne de la grandeur du nom fran¬
çais. On n’a pas spéculé sur le percement futur
de l’isthme de Panama,
pour, en cas de guerre,
assurer une route à nos vaisseaux. On sait
que les
colonies sont comme des forts qui, souvent sans
importance par eux-mêmes, en prennent une im¬
mense en croisant leurs feux avec ceux du
voisin;
notre colonie des Marquises ne doit
pas restçr seule,
23
Iles marquises
354
isolée au milieu de l’Océan, à cinq mille lieues
la patrie.
de
de possession des îles
Marquises nous paraît comme un événement heureux
qui semble annoncer à la France que son gouverne¬
ment songe à l’avenir. Espérons que le pays, recon¬
naissant ses besoins et fier de sa dignité, prêtera un
appui ferme et solide au ministre d’état qui a fait
entreprendre cette noble tâche ; espérons surtout que
l’œuvre se terminera, que la possession isolée des
Marquises ne viendra point dans l’océan Pacifique,
A ces conditions, la prise
comme
le rocher de Bourbon dans l’Inde, attester
seulement notre faiblesse.
Pour nous, voyageurs, nous considérons
comme un devoir de faire connaître nos
d’abord
réflexions sur
les pays que nousavons visités, ainsi que les ressources
que chacun d’eux présente comme colonie future;
mais nous savons que la jalousie de nos rivaux est
facile à exciter ; nous savons que la presse française,
toujours si empressée défaire connaître les actes du
gouvernement, a donné la Nouvelle-Zélande à l’An¬
gleterre, lorsqne celle-ci ne songeait point encore à y
planter son pavillon ; aussi, nons croyons devoir taire
ce que nous avons pu voir, pour avant tout servir
notre pays.
NOTES.
NOTE PREMIÈRE.
C’est
une
tâche düBcile que
celle de reproduire exactement
tous les détails de l’aventure survenue au missionnaire Harris chez
les Nouka-Hiviens, peuple dont les actions ne connaissent aucune
des contraintes imposées par la décence chez les nations civilisées.
11 paraît que ce
missionnaire, déjà mal disposé en faveur des ha¬
bitants de Taouata, ne voulut pas
accompagner son confrère Grook
dans une excursion qu’il devait faire dans une vallée
la conduite duchef Tenaï,
voisine, sous
leur hôte. Ce chef bienveillant, qui
avait déjà partagé sa demeure avec les deux
missionnaires, ne
borna pas son hospitalité à cette démonstration
amicale; il voulut
encore conférer à
Harris, pendant le temps de son absence, ses
droits tout entiers ; il en faisait un second
lui-même, sous tous les
rapports, et, pour employer les expressions de Krusenstern, il lui
conféra la charge à’allumeur des
feux du roi, emploi qui donne
la jouissance de toutes sortes de faveurs. Mais le
missionnaire, déjà
accablé par la sombre perspective d’un
séjour prolongé au sein
d’une peuplade aussi sauvage, n’avait pas même
compris le sens
des discours qu’on lui avait tenus : il
négligea totalement la
famille de son ami, ne s’occupa en aucune façon des fonctions
qu’on lui avait imposées, et, cherchant dans te sommeil un remède
à ses inquiétudes, il s’endormit do bonne heure. La femme du
chef, étonnée de cette conduite, et ci-aignant peut-être les re¬
proches de son mari, mue d’ailleurs par ledésir devoirde prés un
Européen, profita du sommeil de Harris ainsi que toutes les femmes
de sa suite pour le contempler à son aise ; mais la curiosité ne se
356
NOTES.
borna pas à cette inspection
silencieuse, toutes ces femmes vou¬
lurent le toucher; et le contact imprudent de leurs mains réveilla
en
sursaut le malheureux Harris
qui crut sur-le-champ qu’on en
voulait à sa vie. Éperdu, il saisit à la hâte la malle contenant
effets J la chargea sur ses
ses
épaules et se dirigea au plus vite vers le
rivage où il arriva au beau milieu de la nuit.
Malheureusement le Buff était mouillé loin de terre, le bruit du
ressac couvrait
la voix du missionnaire qui
appelait à son aide de
toutes ses forces, et il s’était déjà
résigné à attendre le jour assis
coffre, lorsque quelques sauvages, attirés par ses cris,
s’approchèrent et essayèrent de lui dérober quelques-uns de ses
effets. Cette dernière tentative mit le comble à son
épouvante ; il
s’enfuit dans les bois à moitié fou, et erra
jusqu’au matin en proie
à des transes mortelles. M.
Falconer, vin officier du Buff, envoyé
à sa recherche, ne
put pas débarquer à cause de la barre trèsviolente ce jour-là. Pour comble d’infortune, on fut
obligé de
haler à bord avec une corde le
pauvre Harris à travers le bris
des lames à la plage ; sa raison avait résisté avec
peine à tant de
contrariétés; en arrivant à bord, il n’avait pas encore repris l’usage
sur son
,
de ses sens, et donna une nouvelle
pire que le mal.
Nous avons
vu
que
preuve que souvent la peur est
l’amiral russe Krusenstern
trouva
deux
Européens, anciens matelots déserteurs de leurs navires, fixés sur
les îles Nouka-Hiva. Ces deux hommes
avaient, chacun de leur côté,
parcouru ime carrière brillante au milieu des sauvages, dont ils
avaient adopté la manière de vivre en se conformant aux mœurs
et coutumes du
pays. Tous les deux étaient devenus des guer¬
riers redoutables, et ils étaient arrivés à
l’apogée de la gloire et
de la
puissance sauvage lorsque parurent' sur la rade les deux
russes la Nadeshàa et la Néva. L’un
d’eux, Joseph Ca-
navires
357
NOTES.
bri, Français de naissance, et dont ses journaux nous ont der¬
nièrement rappelé les aventures, se trouvait sur le navire la
JVadeshda lorsque ce bâtiment fut obligé d’appareiller en toute
hâte, sans pouvoir renvoyer notre aventurier à terre. Dès lors Jo¬
seph Cabri fut obligé de suivre la destination de la Nadeshda, et il
quitta pour toujours les îles Marquises pour revenir en Europe. Il
dut être, au commencement, bien embarrassé de la contenance ;
car le
tatouage complet de son corps attirait l’attention de la foule
qui s’ameutait autour de lui ; puis-il devint l’objet de spéculations
particulières et fut promené de ville en ville comme un objet de
curiosité.
11 fut d’abord présenté à l’examen des hautes sommités scienti¬
fiques, il eut l’honneur d’être présenté devant plusieurs têtes cou¬
ronnées, et finit enfin par se montrer au public pour une modique
somme d’argent.
A la foire d’Orléans, on vit, pendant quelques jours, les
longues
affiches du spectacle promis par Joseph Cabri à côté des prouesses
savantes du
fameux
chien Munito.
Ce
rapprochement blessa
l’amour-propre de l’ex-chef sauvage qui, saisissant son casse-tête
faillit faire un mauvais'parti au savant Munito et surtout à son
maître. Joseph Cahri avait presque perdu l’usage de sa langue et il
avait contracté au milieu des Noukahiviens un sifflement particu¬
lier que
l’on remarque fréquement parmi les Em’opéens qui ont
longtemps véeu parmi les sauvages ; ses auditeurs avaient peine à
le comprendre.
Depuis l’événement qui l’arracha pour toujours à sa patrie adop¬
tive, les Marquises, et qui le ramena dans son pays, Joseph Cabri
dut mener une vie assez misérable ; il continua à exploiter la cu¬
riosité publique jusque vers l’année 1818 oùil expira à Valenciennes
sa ville natale. Il eût sans doute été
précieux de pouvoir conserver
la peau bigarrée de-mille tatouages capricieux de ce vaillant ami
de Keatanoui ; toutefois son corps fut confié simplement à la terre,
grâce peut-être à l’obscurité dans laquelle il passa ses derniers
instants.
Quant à l’Anglais Roberts, il a laissé une histoire presque com¬
plète de sa vie dans la lettre suivante, adressée à M. Rare, en date
du 11 décembre 1811.
358
NOTES.
a
«
Monsieur,
Je prends la liberté de vous adresser le résumé de la narration
de mes aventures, savoir :
n
En novembre 1797 , j’ai quitté Londres pour entreprendre un
voyage au delà du cap Horn ; après avoir demeuré à Spithead jus¬
qu’au commencement de janvier 1798, nous avons fait voile, et
trois mois après nous avions atteint l’île de Saint-lago , où nous
avons séjourné
quelques jours avant de nous rendre à Rio-Janeiro.
Notre relâche dans ce port a été de douze à quatorze jours, et
nous avons doublé le cap Horn dans le mois de juin 1798. Nous
avons séjourné pendant six mois aux îles Gallapagos, d’où nous
nous sommes dirigés vers la côte de Californie, en compagnie des
navires le Butterworth et le Liberty, tous les deux de Londres.
Par la latitude de 17» noi’d, nous avons éprouvé à minuit un coup
de vent, le Liberty n’a plus reparu depuis lors, et le Butterworth
perdit son grand mât. A la suite de ce malheur imprévu, nous nous
sommes dirigés vers les îles Marquises, situées par 9“58' latitude sud,
et environ 158» longitude ouest. A lasuite de diverses circonstances,
je devins un habitant de l’île Santa-Christina (Taouata), où j’ai ré¬
sidé près d’un an ; à cette époque j’ai passé sur une autre île éloignée
d’environ trois lieues; je tentai alors de.faire quelques spéculations ;
mais mon éducation imparfaite m’empêcha de réussir. A la fin,
je partis avec un ami, dans une double pirogue, pour Noukahiva,
éloignée d’environ trente-cinq lieues. Dans cette île, la fortune m’a
été plus ou moins favorable. Mon ami, le roi, m’affectionnait
beaucoup, et, de mon côté , je faisais tout ce qui dépendait de moi
pour mériter sa faveur ; j’ai guidé ses guerriers dans les combats
pendant quatre ans. Plus tard, il m’accorda la main de sa sœur
Ena-o-ae-a-ta, comme un faible témoignage de son estime ; de¬
puis j’ai considéré ce mariage comme une grande faveur.
» A la
fin, en février 1806, je quittai les Marquises sur le navire
la Lucy^ de Londres, destinée pour Port-Jackson ; six jours après
nous arrivâmes à Taïti, où se trouvaient douze missionnaires. Ma
femme étant enceinte de son second enfant , je débarquai dans ce
lieu, le 8 mai 1806, et j’y demeurai pendant dix-huit mois, au
bout desquels le capitaine Dalrymple arriva et me prit à bord en
qualité de pilote. Je conduisis son navire aux îles Ladrones, et
dans un mois je le ramenai à Taïti. Après avoir fait de l’eau, du
NOTES
bois, etc., etc., nous partîmes de nouveau pour les îles Pheacus et
de là pour la Nouvelle-Zélande, où nous prîmes un chargement
d’Espars pour Penang; nous arrivâmes dans ce port, en mars
1808 ; j’y séjournai vingt-trois mois , mon capitaine étant mort
;
en février 1810,
je pris passage pour le Bengale, où nous sommes
arrivés le 17 mars 1810.
»
mes
Telle est, mon bon monsieur, l’esquisse de mes
courses, puisse-t-elle satisfaire à votre désir.
»
voyages et de
Je suis, etc.
»
E. Roberts. »
C’est là tout ce que l’on sait de la vie de Roberts, qui,
après avoir
occupé une si haute position chez les sauvages noukahiviens, est
peut-être allé se condamner à une vie misérable dans un coin éloi¬
gné du globe.
NOTE 3
DÉCLARATION
La présente déclaration a pour but de faire connaître au
monde,
David Porter, capitaine ,de la marine des États-Unis
d’Amérique, commandant actuellement la frégate des États-Unis
VEsseæ, ai, au nom desdits États-Unis, pris possession de l’île appe¬
lée par les indigènes Noukahiva, généralement connue sous le nom
d’île sir Henry Martin, mais maintenant nommée île Madison.
A la requête et avec l’assistance des tribus amies, résidant dans
la vallée de Tieuhoy, aussi bien que celle des tribus résidant dans
les montagnes, que nous avons vaincues et rendues tributaires de
notre pavillon, j’ai fait bâtir le village de Madison, consistant en
six maisons convenables, une corderie, une boulangerie et autres
dépendances, et pour la protection de ce village autant que pour
celle des indigènes nos alliés, j’ai fait construire un fort, suscepque moi,
,
360
NOTES.
tible de recevoir seize
canons, sur
lequel j’en ai placé quatre, et
que j’ai nommé fort Madison.
Nos droits sur cette île étant fondés
sur une
priorité de décou¬
verte, de conquête et de possession, ne sauraient être contestés.
outre, les indigènes , sans défense, pour s’assurer une protec¬
tion amicale si nécessaire à leur situation
, ont
demandé d’être
En
admis dans la grande famille américaine, dont les lois
républi¬
caines ont tant d’analogie avec les leurs.
Et., dans le but d’encou¬
rager ces vues, dans leur intérêt et pour leur bonheur, aussi bien
que pour assurer nos droits sur une île importante sous beaucoup
de rapports, j’ai
pris sur moi de leur promettre qu’ils seraient
adoptés ainsi qu’ils le désiraient, que notre chef serait leür chef,
et ils ont donné l’assurance
Unis qui les
que chacun de leurs frères des Étatsvisitera dorénavant, recevrait parmi eux une récep¬
tion cordiale et hospitalière, et
qu’ils leur fourniraient tous les
provisions que l’île produit, qu’ils
les protégeraient contre leurs
ennemis, et autant qu’il dépendra
d’eux, ils empêcheraient les sujets delà Grande-Bretagne (les con¬
naissant comme tels), de venir parmi eux,
jusqu’à ce que la paix
rafraîchissements et toutes les
soit faite entre les deux nations.
Des présents considérables des produits de l’île, ont été
apportés
par chacune des tribus de l’île, sans en excepter les plus éloignées,
et elles ont été énumérées ainsi
qu’il suit, savoir :
Six tribus dans la vallée de
savoir : 1° Hoattas, 2° Maouhs, 3°
Tieuhoy, appelées les Taeehs,
Houneeahs, 4“ Pakeuhs, 5“ He-
kuahs, 6“ Havvouhs.
Six tribus des Happas : 1° Nieekees, 2° Fattievovvs, 3“
Pachas,
4" Keekahs, 5° Fekaahs , 6“ Muttawhoas.
Trois tribus des Maamatwuahs
3° Cahahas.
:
1“
Maamatwuahs, 2“ Tivahs,
Trois tribus des Attatokahs ; 1“ Attatokahs, 2“
Takeeahs, 3“
heutahs.
Pa-
Une tribu des Nieekees.
Douze tribus
des Typees : 1“ Poheguahs
,
2“ Naheguahs,
Attayiyas, 4o Cahunukohas, 5“ Tomavaheenahs, 6“ Tickeymahues, 7“ Mooaeekas, 8° Atteshows, 9“ Attestapwyneuahs,
10“ Attehacoes, 1°
Attetomohoys, 12“ Attakakahaneuahs.
3®
La plupart des tribus ci-dessus ont réclamé d’être admises sous la
361
NOTES.
protection de notre pavillon, et tontes ont manifesté le désir d’ob¬
tenir, à quel titre que ce soit-, une alliance qui leur, promet tant
d’avantages.
Mû par des considérations d’humanité qui promettent une
prompte civilisation, à une race d’hommes qui jouit de tous
les dons intellectuels et corporels que la nature peut accorder, et
qui ne demande qu’à se perfectionner ; sous l’influence de vues
particulières, qui assurent à mon pays une île fertile et populeuse,
dotée de tous les avantages de sécurité, d’approvisionnement pour
les navires, et qui est parmi toutes les autres la’ mieux située, sous
le rapport du climat et de la position locale, je déclare que j’ai, de
la manière la plus solennelle, à l’ombre du pavillon américain
déployé sur le fort Madison, et en présence de nombreux témoins,
pris possession de l’île Madison, au nom des États-Unis dont je suis
citoyen ; et que l’acte de la prise de possession a été annoncé par
un salut de
dix-sept coups de canons , tiré par l’artillerie du fort
Madison, qui a été répété par les navires sur la rade, qui sera do¬
rénavant appelée Massachussets bay. Et que, pour que notre droit à
cette île ne puisse être contesté plus tard, j’ai enterré une bou¬
teille au pied du mât de pavillon du fort Madison, dans laquelle
se trouve une copie du présent acte, avec plusieurs pièces de mon¬
naie au coin des États-Unis.
En foi de quoi, j’ai apposé ma signature
vième jour de novembre 1813.
ci-dessous. Ce dix-neu¬
Signé David Porter.
Témoins présents.
Signé John Downes, lieutenant U. S.N. — James P. Wilmer d®.
—S.D. M’KNiGflT,acting lieu tenant U. S. N.—John. G. Cowel d“.
—David P. Adams, chaplain U. S. N.—John M. Gamrle, lieu¬
tenant U. S, marines. —Richard K. Hoffmann, acting surgeon
U. S. N.—JohnM. Maury, midshipmanU. S. N.—M. W- Bostwiok, actiag rnidshipman U. S. N.,— William Smith , master
of the American ship Albatross.—William H. Odenhbimbr,
acting surgeon master U. S. N. —Wilson P. Hdnt, agent for
the North Pacific fur company. — P. de Mester; Benjamin
Cl AFP, citizens of the United-States.
Le contenu emphatique et pompeux de cette
pièce nous a engagés
24
3t)2
NOTES.
à la produire comme un spécimen remarquable du style américain.
Nous aurions pu annexer à cette note d’autres documents de cette
nature ; car, Dieu merci, les îles Nouka-Hiva n’ont pas manqué de
découvreurs et de prises de possession; mais le temps nous manque,
et nous les croyons,’ pour le momentdu
FIN
DES
moins, inutiles à notre sujet.
NOTES.
TABLE DES CHAPITRES
Préface.
Pag.
CnAP. I.
Histoire
Chap. II.
Géographie
CnAp. ni. Mœurs et Coutumes.
.
.
CflAP. IV. Considérations générales,
FIN
1)13
LA
TABLE
DES
CHAPITRES.
PARIS—IMPRIMERIE DE FAIN ET ÏHÜNOT,
IMPRIMEURS
DE
u’uKIyERSITE
ROYALE
DE
RuoRaoioe, 23, près de TOdéon..
FRANCE
Pub/fé-^> -'i’/ ’
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TrJHlinBIAGO^F.
(Dt J
J.
O
Jhibïie
VOYAGES
PE
LA
«iSSlON SCiE.WIFIOÜE DE KORD,
rinUÉS PAIt OUIRE du roi,
sous !a direction d&xM. Paul Gaijiaud
,
piésideiit de la Commission.
27 volumes g and iii-8" el 766 plancLes grond ra-loiio.
IPAiaTaS lP0T7@i?i[gS^l3I
rin
MM
A.
Majer, B. liativei-gue, t'U. €i<irRiicl
et ïi. Bet'nScf,
[rEJ.MlitS DE LA COM'IlfSIUA Dl AOI’iD.
Comme toutes les autres sciences, celle des voyages a eu
phases diverses, scs révolutions et ses progrès ; au temps
où les croyances du pays natal étaient fantasques et bizar¬
ses
, le voyageur y rapportait des récits étranges : c’étaient
des hommes à taille de géant ou de nain, des espèces inter¬
res
médiaires d’une structure inattendue, des animaux de formes
et d’habitudes
fabuleuses, des plantes et des minéraux dé¬
sormais introuvables. Partout enfin, sur la terre, dans l’air,
sein des flots, naissaient par myriades les phénomènes
extraordinaires, produits de notions incomplètes et de l’a¬
au
mour du merveilleux.
ÿOTA. Voir à la page
31, p3tir 1(* clivwior.i de l'ctivrage.
1
Celte
disposition à idéaliser dépassait toutes les limites
raisonnables de la poésie et de la peinture ; car, s’il est réel¬
lement de nécessité pour les arts d’idéaliser les objets de
l’observation, jamais ils ne doivent l’être à côté de la vérité.
Rien de plus intéressant que de parcourir les annales des
voyages, d’y voir par degrés disparaître devant le flambeau
de la seienee les apparitions extravagantes de l’imagination.
Lisez les récits des premiers naturalistes; au milieu d’obser¬
vations tout empreintes de géiiic, vous trouvez les descrip¬
tions les plus incroyables : auprès des Scythes septentrio¬
naux, anthropophages, les Arimaspes, remarquables par
l’œil unique qu’ils ont au milieu du front. « Ce peuple, dit
Pline, est continuellement en guerre avec les Griffons , espèce de monstres qne l’on représente ordinairement avec
<t des ailes. Tirant l’or des mines, ils mettent à le conserver
«
«t
les Arimaspes à le leur enlever : tel
«
autant d’ardeur que
a
est du moins le récit d’Hérodote et d’Arislée de Proconcsc. «
Les Sauromates, à dix journées du Roryslhèné, ne pren¬
nent de nourriture que de trois en trois jours.
Les Androgynes, suivant Calliphane, réunissent les deux
sexes, dont
ils usent tour à tour. Aristote ajoute que chez
l’homme, et le sein gauche
tous le sein droit est celui de
celui de la femme. Phylarque cite la race des Thibiens, dans
le Pont, et plusieurs autres, comme caractérisées par une
double prunelle dans un œil et une figure de cheval dans
l’autre; Cicéron d’ailleurs nous enseigne que partout le re¬
gard des femmes à double prunelle est funeste. Non loin de
Rome, au territoire des Falisqucs, les Hirpiens marchaient
sans
SC
brûler sur un bûcher embrasé. C’est dans l’Inde et
l'Ethiopie surtout que fourmillent les merveilles : les plan¬
tes, les animaux, tout y est prodigieux. Certains hommes
sont hauts de huit coudées ; d’autres ont les pieds tournés en
arrière et huit doigts à chaque pied.
Ctésias parle de plusieurs montagnes habitées par des
hommes à tête de chien ; leur nombre, selon l’historien ,
plus de eeiit vingt mille. 11 parle encore d’une
espèce d’hommes, nommés Monocolcs, qui n’ont qu’une
jambe, et qui sautent avec une légèreté surprenante; ils sont
voisins des Troglodytes. Un peu à l’occident de ceux-ci, on
trouve des hommes sans tète ; ils ont les yeux aux épaules;
Nous remplirions des volumes nombreux d’histoires de cette
espèce, en suivant pas à pas les voyageurs et les naturalistes
des premiers âges ; nous verrions les faits de toutes sortes
ainsi dénaturés transformés par une prédominance singu¬
s’élevait à
,
lière des sentiments de merveilleux et d’idéalité. Cette ma¬
nière de,procéder, commune à tous les peuples à la même
époque de civilisation, prouve que l’homme a toujours vu
les objets du monde extérieur par une vue interne, par la
pensée bien plus que par les yeux. Cette idée-là, pour le dire
en passant, est une clef intéressante des lois, de la nature et
des degrés fort divers des certitudes humaines.
Aussi, à mesure que nos méthodes d’observation se sont
perfectionnées, que nos connaissances se sont étendues et
que les sciences ont pris une assiette plus solide les récits
des voyageurs ont présenté un caractère i)!us prononcé de
vérité et d’intérêt positif : la fantasmagorie d’un monde idéal
a cédé par degrés la place aux merveilles de la nature
aux
phénomènes réels.
Aujourd’hui, toute expédition entreprise par des hommes
d’un mérite reconnu rapporte aux différentes branches de
nos connaissances de précieux accroissements,
d’importantes
confirmations : le naturaliste recueille les minéraux, les plan¬
,
,
tes et les animaux
encore inconnus ou mal étudiés ; il les
décrit, non plus d’après la fantaisie de son esprit, mais d’a¬
près leur caractère d’organisation, d’aspect et de structure;
il les classe dans les espèces, les genres, les familles que lui
indique l’analogie ; il dépose ces hôtes nouveaux au milieu
de nos riches collections.
Le physicien, l’astronome et le météorologiste constatent
les phénomènes célestes,
suivent leur développement, et
s’efforcent d’en saisir les lois; ils
étudient les influences,
variables selon les contrées , des grands agents de la nature,
calorique, électricité, magnétisme, lumière. Leurs nombreu¬
observations sur les longitudes et les latitudes, sur les
ses
déclinaisons et les inclinaisons de l’aiguille aimantée, sur les
intensités magnétiques, sur les variations du baromètre , du
thermomètre, des vents et des marées, viennent prendre
place et se coordonner à côté des observations de leurs de¬
vanciers, les confirmer ou les infirmer, et de la sorte hâter
le temps où le système entier du monde se déroulera au re¬
gard de l’homme.
Au médecin philosophe est départie une tâche plus limitée,
mais non moins importante ; c’est à lui qu’est remis le soin
d’étudier l’homme dans ses organes et dans ses manifesta¬
tions à l’état sain et à l’état malade , de déterminer ses rap¬
ports de race, les modifications si diverses que lui font
éprouver les milieux où il vit ; c’est au médecin qu’il convient
de recueillir les collections de crânes et d’empreintes des¬
tinées plus tard à révéler les conditions et les lois de pro¬
duction des phénomènes physiologiques, à diriger leur déve¬
loppement vers le but le plus utile à l’individu et à l’espèce.
Le littérateur, l’historien, nous transmettent les traits ca¬
ractéristiques du langage et de la pensée, leurs, beautés,
leurs défauts; ils portent à notre connaissance les progrès
des sociétés, les grandes actions des peuples et de leurs
chefs; ils enrichissent nos bibliothèques des travaux qui ré¬
vèlent l’activité de l’esprit et l’état de la civilisation dans
les pays qu’ils ont parcourus.
Le peintre, enfin, fait passer sous nos yeux les aspects
infiniment variés du sol et de ses produits, des animaux,
des hommes, du ciel, de tous les objets, en un mot, qui
peuvent frapper les regards ; son œuvre est comme le résumé
matériel de l’œuvre de tous. Les richesses encyclopédiques
d’expéditions ainsi conduites ont donné à la cosmographie
une importance incontestée.
,
5
—
Dans les quatre expéditions au nord de l’Europe exécutées
plusieurs circonstances spéciales sont ve¬
attacher aux travaux de la Commission un intérêt tout
de 1835 à IS't-O,
nues
particulier : jamais programme plus vaste n’avait été dressé,
jamais questions plus précises, plus variées , n’avaient di¬
rigé le zèle et l’activité des voyageurs : les académies, les
sociétés savantes les administrations publiques, l’élite des
savants français et étrangers, avaient fourni les instructions ;
un volume de six cents
pages leur fut consacré et restera
comme le guide précieux de ceux qui
exploreront ces con¬
trées. Plusieurs des membres de la Commission scientifique
avaient acquis dans des excursions précédentes une longue
expérience des voyages. Le président, M. Gaimard, avait
accompagné M. Freycinet et l’infortuné Dumont d’Urville
dans deux voyages de circumnavigation ; déjà préocupé de
la pensée de ces expéditions, il avait parcouru la Hollande,
la Belgique, la Grande-Bretagne, explorant les musées, à la
recherche de documents propres à diriger les travaux à venir ;
,
il avait visité la Russie, la Prusse et diverses contrées de l’Al¬
lemagne pour étudier et combattre le choléra, dont il fut luimême frappé deux fois. Investi de la confiance du ministre,
M. Gaimard a été chargé de désigner au choix de l’autorité
les personnes qu’il croyait le plus capables de concourir au
succès de l’entreprise ; il est résulté de cette unité d’influence
dans la composition de la Commission un ensemble , une
harmonie véritable entre tous les membres ; chacun voyait
avec joie les travaux de ses collègues, et, comme il arrive
d’ordinaire dans une réunion d’hommes qui s’entendent, les
difficultés si nombreuses d’une telle exploration n’étaient
qu’une occasion de redoubler de zèle , de persévérance et
d’activité. Une idée grande et heureuse a été celle de faire
concourir les savants du Nord aux recherches et aux travaux
de nos voyageurs ; d’établir ainsi par anticipation entre les
hommes de science le lien de fraternité que rêvent certains
cerveaux
précurseurs pour l’humanité tout entière. Ainsi,
—
G
tandis que MM. Gairaard, Lotlin, Marmier, Bravais, Delaroche, Mayer, Lauvergne, Giraud, Bevalet, Biard, Robert, Durocher, Martins et Angles représentaient la France, MM. Lilliehdok, Siljestrüm, Sundevall, Ulric de Gyldenstope et
Læstadius s’associaient de la part de la Suède à la Commis¬
sion ; la Norvège envoyait MM. Boeck , Meyer et Bue ; le
Danemark, MM. Krôycr et Yahl ; l’Angleterre et la Saxe
étaient représentées par MM. Thomas et Ihle, qui spon¬
tanément s’étaient joints à la Commission.
Un dernier fait qui nous paraît avoir puissamment concou¬
ru aux
brillants résultats de l’expédition ,
c’est le caractère
du président, son dévouement, l’oubli de soi qu’il porte en
toute chose : arec un tel compagnon , les questions do per¬
sonnes ,
ordinairement si irritantes, les susceptibilités, l’en¬
vie , rien de tout cela ne peut entraver la marche. Sa réponse
à des objections contre un collaborateur qu’on lui présentait
trop personnel et passablement jaloux le peint sous
rapport : Laissez-le venir , disait-il, et au bout de peu -de
temps il saura qu’il ne peut être plus dévoué à ses propres
comme
ce
intérêts que je ne le serai moi-môme.
En voyage, d’ailleurs, M. Gaimardestun homme entre¬
prenant , peu soucieux du danger, mais aventureux pour lui
seul. Son savant collaborateur, M. Quoy, nous a souvent
raconté de lui des actions pleines de courage : là il savait
tenir en respect pendant six jours les sauvages insulaires de
Vanikoro ; ici le calme ne l’abandonnait pas au milieu des
périls qui menaçaient tout l’équipage.
Et dans
gers sur
seul.
«
«
«
«
«
ce
prévoyant des dan¬
les côtes du Groenland il les réclamait pour lui
,
Dans le
monts
dernier voyage encore,
sur
cas
où
nous
obtiendrions quelques renseigne-
la Lilloise, écrivait-il au ministre de la Marine
( amiral Duperré), je vous prie. Amiral, de vouloir bien
m’autoriser à me porter , au besoin , de ma personne, sur
le point qu’on nous indiqu-erait, soit par terre, soit sur la
7
«
—
cAte , dans un de ces bateaux d’Esquimaux qui sont montés
femmes. De cette manière je serais seul exposé ,
où il y aurait du danger et l’expédition elleK même ne couri’ait aucun
risque. «
Bien que nous éprouvions un véritable plaisir à mettre en
lumière le courage, le dévouement et l’abnégation
qui carac¬
térisent notre ami, nous ne l’eussions point fait, s’il ne nous
eût été démontré que ces qualités sont autant d’éléments
avantageux. L’hospitalité touchante, la sincère cordialité des
gens du Nord, savaient apprécier ces heureuses dispositions.
Partout où les voyageurs de la Recherche se sont arrêtés ils
ont vu venir à eux les hommes du
pays, ceux-ci pour leur
offrir l’appui du pouvoir
ceux-là le fruit de leurs travaux.
«
«
par des
dans le
cas
,
,
,
Partout, dit 51. Jlarmier, ils ont reçu cet accueil entraî« nant
qui vient du cœur et qui laisse dans le cœur une pro« fonde
impression. A les voir assis à la môme table avec les
« fds de la Scandinavie, célébrant mutuellement leurs
gloires
« nationales
leur patrie, on eût dit des hommes d’une
« même nation, des frères
qui se retrouvaient après une lon«
gue absence, et se racontaient dans leurs joyeux épanche« ments leur vie
passée et leurs émotions. G’est que c’étaient
« en effet des frères, des membres de cette
grande commu« nauté
que l’amour de la science unit d’un bout du monde
« à l’autre,
qu’un même désir anime, et auxquels une même
«
poésie donne sa langue universelle. «
La nature de ce recueil, et les limites qui nous sont
impo¬
sées nous empêchent de suivre chacun des
voyageurs dans
ses recherches, dans ses excursions. Aussi laisserons-nous
physiciens, naturalistes, astronomes, météorologistes et mé¬
decins accomplir leur mission pour nous attacher aux
pas
des peintres de l’expédition. 5151.
51ayer, Lauvergne et Gi¬
raud ont mis à la disposition du président leurs riches collec¬
«
,
,
,
tions ; nous les avons parcourues avec un vif intérêt, dirigé
parles renseignements, par les anecdotes qui se rattachaient
à chaque localité, à chaque personne.
—
,
8
La quantité (ios itossins, leur belle exérutian, disent mieux
que nous ne saurions le faire le mérite et
vité des artistes. M. Jlayor, seul,
l’infatigable acti¬
compte, sur l’Islande, deux
cent sept dessins
pittoresques à la mine de plomb, à la sépia
et à raquarelle, et de plus douze études à l’huile. Sa manière
est d’un bel effet, animée et naturelle ; elle offre une
grande
précision dans les détails et un fini qui se rencontre rare¬
ment dans
genre. Scs paysages , scs vues ont une frap¬
pante analogie, pour la finesse, la gracieuse per.spective, avec
ce
les dessins des artistes anglais.
Mais que
toresque ?
représente cette première partie du voyage pit¬
L’Islande et ses habitants ; l’Islande avec ses
montagnes ,
glaciers, ses volcans, ses plaines de lave; son aspect
sauvage et désolé est d’un effet tout nouveau pour nous. « Là
est le Jôkull, superbe avec sa robe de neige et sa'cime de
glace ; là est le cratère aux flancs rougis encore par la
flamme qui l’a torturé ; là les colonnes de basalte debout
l’une contre l’autre ou gisant sur le sol comme des vestiges
d’un édifice gigantesque ; là les grottes profondes aux voûtes
de cristal, aux parois ornées de stalactites; les sources
d’eau bouillante qui s’élancent en mugissant avec des tour¬
billons de vapeur ; les crevasses où la terre apparaît béante ;
tout autour des champs incultes et déserts ; les
longues plai¬
nes poudreuses où le vent
d’orage soulève des trombes do
cendre jaune ; les collines aux couches irrégulières, à la crêto
dentelée. » Toute cette physionomie étrange, imposante
d’une nature à peine sortie de révolutions violentes a
pro¬
duit sur l’artiste une impression qui se retrouve visiblement
dans son œuvre. L’habitant do cette terre a l’expression do
calme et d’assurance qui caractérise les hommes accoutumés
à vivre au milieu des dangers ; les portraits que nous avons
sous les yeux disent que les éruptions do l’Hekla, les
tempê¬
tes de la mer et ses mille montagnes de glace ont donné à
l’Islandais, au simple paysan, uue sorte do stoïcisme enses
,
,
,
thousiaste. C'estdans ces émotions puissantes, qui ont affermi
son cœur,
qu’il faut aller chercher la source de l’amour pas¬
sionne qu’il a pour son pays. D’où lui viendrait, en effet, cet
amour? Cent fois assailli par la faim,
le froid et la misère,
il a vu sa population décimée ; cent fois
envahi par les flots
de lave, il a vu autour de lui la désolation et la mort. Les an¬
nées ne sont pasrares dans l’histoire de ce peuple où plusieurs
milliers d’individus sont morts de faim à la suite d’un hiver
rigoureux. Que dire des désastres produits par l’éruption des
volcans ? Sans aller au delà du dix-huitième siècle ,
quelle
suite de catastrophes épouvantables de 1720 à 17851...
l’iîe
De 1720 à 1730, il y eut dans la partie méridionale de
des tremblements de terre et des éruptions de volcans pres¬
que perpétuels. Au nord-est, le Krabla vomit un lac de feu de
deux lieues de largeur et de quatre de longueur ; au sud, le
Kotlugia verse un torrent d’eau qui inonde un espace de huit
lieues de longueur. Puis, la terre tremble, un bruit pareil à
celui du tonnerre résonne dans les entrailles de la montagne;
le sommet du cratère s’enflamme, et l’on en voit tour à tour
jaillir des masses de matière fondue, des boules de feu et des
lames d’eau.
De 1753 à 1755, le Skeïdarar et le Kotlugia vomirent toute
volcaniques. En 1766, l’IIekla ouvrit do
mais la plus terrible de toutes ces
éruptions fut celle du Skaptan et du Jokull.
C’était en l’année 1783; l’hiver avait été très-doux; l’an¬
née s’annonçait sous les auspices les plus favorables; vers la
fin du mois, une légère fumée, flottant à la surface de la
terre, attira le regard dos gens qui connaissaient les traditions
sorte de matières
nouveau scs entrailles ;
du passé... Quelquesjours s’écoulèrent,ctalorsoncommença
à ressentir des tremblements de terre qui devenaient de plus
plus violents. Le 8 juin , le ciel était encore beau à voir, et
l’atmosphère pure ; mais à neuf heures du soir, à l’heure où,
les jours précédents , les secousses souterraines devenaient
plus sensibles, on vit s’élever du cèté du nord une colonne
en
de fumée qui grandit, se
district de Sida. A
déploya et finit par s’étendre sur le
qu’elle s’avançait, le district de¬
quand elle s’éleva vers le
ciel, la terre fut tout à coup inondée d’une quantité de cen¬
dres pareilles à celles du charbon de terre. Le
lendemain,
mesure
venait de plus en plus sombre, et,
un
vent du sud arrêta cette trombe de sable, mais on enten¬
dit tout le jour
des craquements souterrains semblables au
bruit du tonnerre , et vers le nord on distinguait un autre
bruit qu’on eût pu prendre
pour le mugissement d’un fleuve
ou le bouillonnement d’une chaudière.
Le 10 juin, la Skapta, qui était une large et
puissante
rivière descendant du Skapta-Jokull et arrosant le district
de Sida , parut très-enflée ; le 11, elle avait
complètement
disparu.
Le lendemain, à la place des vagues profondes on vit
bondir un torrent de feu que le lit même de la rivière ne
pouvait contenir. Dans la nuit du 14. au 15 juin , les habi¬
,
tants du district furent réveillés par des éclairs et des
coups
de foudre, et par un bruit si
effroyable qu’on eût cru voir
les rochers éclater. Le matin , le fleuve de lave continuait sa
route, inondait la vallée de ses flots brûlants et dévorait les
habitations.
Au delà d’une ferme qu’il venait de consumer, il se divisa
et continua
pendant trois jours sa marche terrible; arrivé
dans un certain endroit, il tomba tout à
de lave amassée depuis
coup sur une couche
longtemps, mais cette masse froide ne
l’arrêta pas ; il la fondit de
nouveau et l’entraîna dans ses
vagues.
Le 19 juin, un troisième torrent de feu jaillit du sein de
la montagne, se
précipite sur les flots vomis par la dernière
éruption et qui commençaient à se refroidir, emporte dans
des quartiers de roc, des cabanes et des églises,
puis se divise en deux branches et l’épand de tous cotés la
son cours
mort, la misère et la désolation.
Pendant
plus d’un mois, presque chaque jour le cratère
—
11
—
«'ouvrit, la lave bouillante jaillit de la fournaise, descendit
dans la plaine et inonda la contrée. Chaque jour, une couche
de matière enflammée tombait sur une autre couche, et, à la
place où le regard du passant contemplait naguère un vallon
vert et fleuri, on vit s’élever des tourbillons de cendres et
des montagnes de pierres calcinées. Souvent le fleuve em¬
brasé se précipitait si vite du milieu du volcan , et se dérou¬
lait avec tant d’impétuosité, que les pauvres gens avaient à
peine le temps d’emporter à la hâte les choses les plus néces¬
saires et de se sauver. ,Tusqiie-là cependant on n’avait eu à dé¬
plorer que les ravages produits par le cratère à l’ouest de
Sida. Au mois de juillet, une autre éruption éclata à l’est,
une rivière se dessécha dans son lit, comme la Skapta, et fut
remplacée par une rivière de feu. L’explosion de ce volcan
dura plus longtemps que celle de l’autre; elle se renouvela
en 1784.
Voici donc pour un siècle seulement le tableau fort abrégé
produites par les volcans ; qu’on y ajoute les
influences d’un froid intense et prolongé, les atteintes d’épi¬
des calamités
démies meurtrières, et l’on verra comment une population
de plus
de cent mille individus s’cst trouvée, par degrés ,
réduite à cinquante, assujettie d’ailleurs aux exigences d’un
système commercial entièrement ruineux.
Mais revenons à notre objet, l’étude pittoresque de la na¬
ture de l’homme et de ses œuvres en Islande.
Après avoir reproduit dans une suite de dessins les aspects
dont nous venons de parler, et qui tiennent à l’effet général,
M. Mayer a pris les détails ; là , c’est la vue d’une ville ; là ,
celle d’une maison de campagne au milieu d’un petit vallon
qui la ceint ; là, une station de voyageurs ; plus loin , quel¬
ques cabanes éparses ; une cascade; une cataracte; le paysan
islandais qui rappelle ses chevaux à moitié sauvages, ses
chevaux, fidèles compagnons de ses fatigues.
Cette seconde partie de l’album offre assurément pour nous
moins d’effets insolites que la première : l’Islandais est un
,
.
—
12 —
peuple d’une civilisation ancienne; scs habitations, ses
mœurs
ses usages, bien que pleins d’originalité, ont pour¬
tant de l’analogie avec ce que nous connaissons déjà.
,
La terre n’est pas partout désolée, puisqu’elle porte des
hommes et des animaux. On n’y voit, il est vrai, ni champs
ensemencés ni forêts, seulement
quelques frêles tiges de
bouleau, traînant à terre leurs branches sans vigueur ; mais
çà et là l’herbe l’herbe fraîche et abondante nourrit des
troupeaux de chevaux et de moutons.
,
«
De toute cette surface de terre, plus grande que le Da¬
nemark et le Holstein réunis , dit M. Marmier, un tiers seu¬
lement est
occupé, la côte surtout, le fond des baies et
quelques vallées posées au pied des montagnes. Toutes les
habitations sont dispersées à une longue distance l’une de
l’autre : lorsqu’il s’en trouve trois ou quatre réunies, on leur
donne le nom de village ; s’il y en a plus, c’est une ville.
Reykiavik, capitale de l’île, renferme environ huit cents ha¬
bitants; Hafnarfiordur, Eyrarbacki, Eskifiürdur, en renfer¬
ment soixante ou quatre-vingts. Au delà de cette
ceinture,
souvent brisée d’habitations
qui bordent la mer, on ne trouve
plus que de loin en loin un de ces verts enclos où le pêcheur
bâtit sa cabane. On peut voyager des jours entiers sans
aper¬
cevoir une trace de vie humaine; là, point de chemin, le che¬
val guide son maître avec un instinct admirable. »
Après ses excursions (de huit ou neuf cents lieues), le pré¬
sident de la Commission écrit au ministre de la marine: «Nous
avons eu à traverser des fleuves
nombreux, larges, rapides et
à fond mouvant; des plages de sable, situées entre d’im¬
glaciers et la mer, qui ne présentaient pas un brin
d’herbe pour nos chevaux; de hautes montagnes, de vastes
menses
plateaux sans habitations, quelquefois sans un seul être
animé, entièrement couverts de neige, sur lesquels nous
étions obligés de camper ; des
champs de lave coupés de pro¬
fondes fissures; des marais fangeux et
profonds. Plusieurs
—
13
—
des beaux dessins pittoresques de M. Mayer ont été faits par
une
température de 0'*. »
Ainsi, nous le voyons, partout où le pays a présenté quel¬
que aspect remarquable, l’artiste s’est armé de scs crayons ;
il veut ne nous laisser ignorer de cette terre rien de ce qui
peut nous intéresser. Revenu sur les points habités, il prend
avec le même soin tout ce qui peut donner une idée exacte
de la civilisation, des arts et de l’industrie en Islande : ins¬
truments, sculptures, ornements, détails de costumes, tapis¬
series , il ne
néglige rien ; il comprend toute la portée de
l’exclamation du naufragé qui voit sur le rivage quelques
figures de géométrie.
Ce que fait l’Islandais, le point où il s’est maintenu malgré
tant de circonstances contraires, malgré tant de calamités,
nous prouve ce qu’il eût pu faire, le degré de perfection
qu’il eût pu atteindre, aidé par un milieu plus favorable. Les
costumes, ceux des femmes surtout, sont pleins de grâce ,
ils auraient même parmi nous un caractère de bon goût et
d’élégance. L’intérieur des maisons , quoique d’une disposi¬
tion simple, révèle une connaissance nette des lois de l’ar¬
chitecture. Quelle énorme distance de l’habitation de l’Islan¬
dais à celle du Lapon, par exemple 1 L’une atteste la
confraternité avec l’Europe civilisée ; l’autre, sorte de tau¬
pinière éventée , ne rappelle aucune des formes de l’habita¬
tion humaine.
L’expression de la figure est celle de l’élite des peuples du
portraits de la collection ont un caractère
remarquable de candeur et d’intelligence. Lejeune Islandais,
Gudmundur Sivertsen, ramené en France par M. Gaimard et
aujourd’hui médecin militaire, serait dans tous les pays un
homme d’une organisation remarquable. Plusieurs fois, nous
avons examiné sa tête, elle nous a paru de proportions har¬
moniques ; le développement des parties antérieures et supé¬
rieures, siège de l’intelligence et des sentiments moraux, est
de nature à recevoir largement les lumières de la science et
Nord : tous les
d’ulie noble éducation. Ce jeune homme nous a semblé capa¬
ble d’inspirer l’estime et la sympathie pour ses compatriotes
et le désir de connaître son pays ; il sera plus tard, nous n’en
doutons pas, un lien entre
les deux nations. Son portrait
partie de la publication du gouvernement ; ce grand
travail, presque entièrement terminé, reproduit la plu¬
part des dessins de M. Mayer, et nous nous trouvons
ainsi dispensé de suivre l’artiste pas à pas. Les dessins
recueillis pendant le voyage au Spitzberg dans la Laponie
et la Scandinavie, sont encore inédits ; nous allons tâcher,
en suivant l’expédition
d’en faire ressortir le mérite et l’in¬
fait
,
,
térêt.
Spitzberg. — Ici la scène change : point d’homme à étu¬
dier , aucun des animaux, compagnons ordinaires de ses
travaux et de ses plaisirs ; c’est le séjour des glaces, des noirs
frimas ; l’homme y passe parfois, mais ne s’y arrête jamais.
Le navire baleinier y dépose de loin en loin la dépouille
mortelle de quelque pécheur et la surmonte d’une croix.
.
En 1838 et
1839, la corvette la Recherche, commandée
par M. le capitaine Fabvre, et portant à son bord la Commis¬
sion scientifique, s’en alla explorer ces régions polaires; elle
pénétra jusqu’aux 80“ de latitude, et jeta l’ancre à Magdalenabay, dans une des parties les plus tristes, les plus sauvages,
les plus pittoresques de toute cette terre désolée. Tandis que
de nouvelles explorations allaient, de la sorte, compléter
nos connaissances sur les régions du pôle nord, le contreamiral d’Urville explorait le pôle sud, et découvrait la terre
Adélie : de part et d’autre, au même instant, nos hardis na¬
vigateurs demandaient aux deux points extrêmes du globe
des lumières nouvelles sur le système du monde.
L’ancre est jetée dans la baie de la Madeleine : quel spec¬
tacle s’offre alors aux yeux étonnés! De tous côtés des mon¬
tagnes taillées à pic, des cimes dentelées, des rocs noirs et
humides traversés par de larges ruisseaux de neige qui tom¬
bent delà montagne; des glaciers dont les parois, battues
—
lo
—
parles flots, labourées parle vent eterevassées parla
ressemblent à des remparts ouverts et sillonnés par lo canon ;
des
plateaux de neige fuyant comme une route lointaine
entre les montagnes; puis alentour, comme un immense en¬
cadrement, la mer aux vagues soulevées par l’orage, aux
blocs de glace emportés par le vent.
Trente ou quarante dessins ou peintures à l’huile reprodui¬
sent les
aspects divers du ciel, des rochers, des montagnes,
de la grève et des masses flottantes que le froid a condensées.
C’est assurément la peinture de ce que la nature a de plus
sombre et de plus terrible, do ce que la mer et lo ciel
ferment do plus menaçant.
Parmi les dessins recueillis par M. Mayer au sud du
berg, nous nous bornerons à indiquer le panorama de la
baie de Bell-Sound, la montagne de l’Observatoire,
vues
de la baie de Bell-Sound, une vue générale d’un
effet, l’un des flancs du Spitzberg parsemé de petites éminen¬
au-dessus desquelles s’élèvent des croix en assez grand
nombre : c’est un étrange cimetière où des ossements char¬
ces
gés de quelques pierres sortent épars des fosses qui les
renfermaient. La fonte des neiges, les torrents qui tombent
direction de la montagne, ont emporté les parties
plus légères du sol, et des débris humains s’élancent comme
sans
une menace du sein do cette
terre maudite...
La collection de M. Lauvergne, au Spitzberg, est un
aspect de ces étranges contrées ; c’est, au nord, la baie de la
Madeleine, des glaciers, de la neige, des rochers, des mon¬
tagnes de glace d’une immense étendue. A mesure que 1’
parcourt ces solitudes, l’esprit est saisi de tristesse et frémit
d’une telle désolation. C’est alors un repos agréable
vre,
dans un charmant dessin, les mouvements et les efforts
de nos voyageurs, qui gi’avissent la montagne, armés de longs
bâtons ferrés ; ou bien de contempler sur un sommet nu
les
tentes des savants, l’observatoire magnétique où, malgré les
rigueurs du froid, nos courageux compatriotes poursuivent
le cours do leurs expériences.
Remercions aussi M. <jiraud d’avoir semé
çà et là, dans
quelques souvenirs de la nature vivante, le renard,
habitant affamé de ces rives, et le phoque pacifique. Les
points de vue si variés rapportés par nos trois artistes ont un
caractère d’analogie qui dit éloquemment combien leur est
apparue sévère cette nature du pôle nord.
La pensée, après cette station, se porte avec regret vers
l’Islande ; elle, au moins, montre parfois de vertes prairies ;
mais là, rien de pareil : une mousse noire et humide, sans
racine dans le sol, se détache dès qu’on y pose le pied ;
quelquefois une renoncule à tète jaune, un pavot blanc,
une saxifrage débile, un lichen dont la racine est entourée
d’une couche de glace, apparaissent comme jetés là par
ses vues,
hasard.
Cette terre, pour la possession de laquelle tant de marins
intrépides, tant de braves soldats ont péri, nous est enfin
sous ses aspects divers, son souvenir nous reste
connue
comme un
monument de l’avidité et de la folie humaines ;
que nos voyageurs reçoivent le juste tribut de notre admira¬
tion pour leur courage et leur persévérante activité.
notre examen, revenons en arrière ;
négligé sur la route deux points où la Commission
scientifique a recueilli des faits intéressants ; ce sont les îles
Ferde et la côte septentrionale de Norvège.
Iles Ferôc. — Partie de France, la corvette alla mouiller
aux îles FerOe. Cette première relâche était un acheminement
aux émotions du Spitzberg ; nos artistes ne devaient pas,
Avant de poursuivre
nous avons
par une transition brusque, passer de nos sites vivants aux
aspects sombres et terribles d’une nature désolée. Les îles
Ferde leur offrirent déjà, réunis aux traces grossières de cL
vilisation parmi des pêcheurs, aux scènes de la vie pauvre cl
rude des habitants, les vastes amphithéâtres de rochers nus,
—
17
—
flancs âpres et sans végétation. La lutte
qui, sur ce point du globe, est incessante entre les deux
r(^gnes, devient pour l’artiste, tout comme pour le naturaliste
de montagnes aux
médecin, une source puissante de contrastes : au second,
elle déroule la série des lois invariables qui régissent toutêtre toute substance ; au premier, elle présente la source
,
qui se heurtent et se combinent. Et,
le demandons, qu’on ne prenne point ce que nous di¬
d’une infinité d’effets
nous
là pour de vaines oppositions do mots ; qu’on ouvre les
livres des membres de la Commission, ou les cartons de ses
sons
.artistes, c’est l’expression simple et naïve des faits : la vue
de ïhorshavn et de ses pêcheurs, celle des
environs de la
ville, rapprochées l’une de l’autre, montrent aux prises la
vie et la mort dans un combat qui ne doit pas finir. Voyez
dans les albums de MM. Giraud et Lauvergne, d’une part ,
de Siaou, les ruines de Kirkebde, des habitations
éparses, entourées d’une végétation qui résiste, les portraits
des enfants, des femmes, des hommes ; et, d’autre part, la
ceinture sans mouvement de masses organiques qui semblent
le village
vouloir étouffer ce coin de vie sur la terre.
Le mont Skaëbling, qui s’élève au-dessus de tous, appa¬
raît comme un monument indestructible de la domination de
la nature inanimée ; il est là pour rappeler à l’homme que
jamais ni lui-même, ni ses animaux, ni ses végétaux ne re¬
cevront dans ces parages leur entier développement.
N’abandonnons pas toutefois les îles Feroe sans rappeler
un gracieux souvenir que nous a conservé M. Giraud; c’est
le portrait d’une fille de pêcheur, en costume de mariée.
Venez étudier l’expression de cette figure, vous autres,
enfants d’une vieille civilisation, qui rêvez des femmes libres,
qui transformez une union sainte en un accouplement animal,
et dites-nous si jamais, dans aucun des jours de sa vie, la
femelle de votre choix eut cette expression profonde de calme,
d’espérance et de joie.
Hambourg, Dane mark, Suède, Norvège. — A son premier
2
18 —
voyage an Spitzbcrg, la Commission scientifique avait chargé
quelques-uns de ses membres de parcourir le Nord, d’y re¬
cueillir des matériaux, tandis que les autres iraient affronter
les glaces du pôle : un rendez-vous général avait été donné
d’abord à Drontheim , puis à Ilammerfest, ville de la Lapo¬
nie septentrionale. M.
Mayer était au nombre des collabo^
devaient s’avancer du sud au nord pour rejoin¬
dre Hammerfest. Il reprenait la route que, quarante années
auparavant, le roi dos Français avait parcourue. A chaque
pas il pouvait constater combien étaient restées vives au
souvenir du roi les impressions de sa jeunesse ; les villes ,
les sites, le caractère général des habitants, quelques rcngeigncments particuliers donnés au président de la Commis¬
sion sur des individus encore vivants, tout fut repris et
rateurs qui
vérifié.
A son passage dans la ville libre de Hambourg, dans le
Danemark et la Norvège, M. Mayer ne laissa échapper au¬
cune occasion
d’enrichir les belles collections de la Commis¬
sion.
La vue générale de Hambourg et le canal de Binnen-Alster,
les dessinsderintérieuretdel’cxtérieurdela Bourse, des étu¬
des d’architecture, de costumes, furent les fruits de sapror
mière station. Cette ville commerçante et riche était un point
d’intérêt pour un artiste qui voulait, d’un
regard philosophique, étudier du sud au nord la décroissance
do départ plein
successive et lente delà civilisation : des quartiers modernes
de Hambourg à la hutte du Lapon de l’île do Mageroe, que de
degrés nombreux et variés! Artiste, il faisait pour la civilisa¬
tion du nord de l’Europe ce que fait le naturaliste pour les
hautes montagnes, lorsque, de la base au sommet, il observe
la progression décroissante de la végétation. M. Mayer, con¬
tinuant sa route,
recueille Ballerup, les monuments Scan¬
dinaves d’Udleire, la vue de la Bourse de
Copenhague, le
Kroneborg, la ville de Gotheborg, plusieurs
vuesdoChristianiaet deses environs, la citadelle d’Aggerhuus.
château de
—
19
—
De Christiania à Droutheim, il ne laisse passer aucun point
digne de quelque intérêt : ce sont les rochers de Krog-Kleven,
Klekken
sur
la même route, la cascade de Honefoss, les
de Gran, des paysages pittores¬
Braadstad, près Lund; la cascade impétueuse de
Storærn, près Lillehammer ; le cimetière de Ringeboe; le
tumulus de Ilundtorp ; le monument élevé en mémoire de la
défaite du colonel écossais Sinclair ; la chapelle de Dovre ;
le portrait de Paul P. ïofte, descendant de Harold Harfager ;
les montagnes de Sneehàtten, cinq ou six vues admirables
deLaurgaard, des costumes, des portraits de la même ville:
ces nombreux matériaux, réunis au même point, sont le
produit d’une nouvelle station. Dans cette vaste galerie, où
chaque dessin porte sa date, on s’aperçoit que chaque jour
a donné son œuvre et que bien rarement le repos en absorbe
quelqu’un. Au sortir de Laurgaard, de nouvelles descriptions
indiquent la route qui conduit à Drontheim : une suite de
rochers pris de Kongsvold s’élèvent comme des jalons con¬
ducteurs ; puis viennent Kongsvold et Drivstuen ; celle-ci
avec scs costumes, ses morceaux d’architecture; enfin Dron¬
theim apparaît dans une vue générale avec ses nombreux
édifices, sa splendide cathédrale. Ce monument est pour
M. Mayer l’objet d’études nombreuses, de détails où se dé¬
veloppent aux yeux les aspects divers des faces, les vues
intérieures, les ornements partiels d’architecture, des statues,
tout ce qui peut, en un mot, donner l’idée des parties et de
leur ensemble. La précision apportée dans la reproduction
de la masse de l’édifice rappelle les plus beaux dessins do
l’ouvrage de Landon (Description de Paris).
Laissons M. Mayer à Drontheim. Après de nouvelles études
de la ville et de ses environs, il reprendra ses crayons en
chemin toutes les fois qu’un monument, un paysage, un phé¬
nomène naturel appelleront son attention ; ses collègues,
partis de Drontheim sur la Recherche, vont l’attendre à Hammerfest; c’est de ce point que, réunis, après avoir visité le
deux chapelles romanes
ques ;
,
cap
Nord, l’ile de l’Ours et le Spitzberg, ils doivent partir
pour étudier la Laponie, la Finlande,
la Russie et la Po¬
logne , mais en se rendant de Drontlieim à Hammerfest sur
M. Mayer nous retrace successivement
de Stoksund, Hildringer et ses chalets , BindalFiorden, Heilhornet, le rocher et la caverne deTorghat,
Syv-Soster, Bodôe, Sandtorv, la ville de Trorasoe, Kaafiord, Kærring-Fiord, sur l’île Seiland.
Laponie norvégienne, russe, suédoise. — Hammerfest,
une fois déjà, a reçu nos navigateurs, lorsqu’ils se di¬
rigeaient vers le pôle; c’est une ville de six cents âmes,
qui, sous bien des aspects, leur rappelle les villes de
l’Islande : ainsi l’a voulu la nature. Plusieurs dessins des
trois artistes nous conservent les souvenirs de ce point de
le bateau à vapeur ,
le passage
départ et de ses environs : des habitations laponnes nous
offrent, bruts et rudimentaires , les développements de l’ar¬
chitecture au point de vue où l’abstraction saisit la statue,
chef-d’œuvre de l’art, dans le bloc de marbre informe. Si,
après avoir mûrement observé l’homme et les influences ex¬
térieures auxquelles il est incessamment soumis dans ces
parties extrêmes du Nord, l’esprit se porte vers les contrées
du Sud, aux points qui virent naître toute civilisation, il
s’illumine de masses de faits, et, comme dans une révélation,
il voit clairement le secret de la
marcher la lumière
du sud
au
loi providentielle qui fit
nord, la civilisation de
l’Égypte, de la Phénicie, de la Chuldée, vers les glaces de
la Laponie, par un mouvement de progression décroissante ;
et la force d’impulsion une fois admise, il se dit : Si la civi¬
lisation n’eût pas euceberceau, la civilisation ne serait point.
Cette vaste perspective ouverte à l’esprit humain, loin de
le disposer à l’orgueil, à l’oubli de la cause première, le ra¬
mène nécessairement à conclure en toute humilité que ce qui
est devait être ainsi ; c’est aussi la conclusion de la foi dans
toute
sa
ferveur. La connaissance donc, loin
sentiment religieux, l’épure et le fortifie.
d’exclure le
—
21
—
De Hammerfcst, les dessins de l’expédition nous transpor¬
tent à Havôe-Sund. Ce pays fut, pour les voyageurs et pour
d’une cérémonie touchante.
premier voyage, en 1838, M. Gaimard avait ren¬
contré M. Ulich antien hôte du roi ; à son retour , il rap¬
portait à l’habitant de Havôe-Sund le buste en bronze du
souverain, offert en mémoire d’une bonne hospitalité. La
seule excursion au cap Nord, sur l’île Magerôe, a fourni
à M. Mayer des dessins très-intéressants : Raalsoe, HavôeSund Stappen (vis-à-vis Giesvær), deux vues de l’est et
de l’ouest du cap Nord, la baie de la Corne, 'Kielvig,
Ovnene, où se trouvaient des Lapons avec leurs troupeaux
les habitants , le théâtre
A son
,
,
de rennes.
Suivons, en revenant du nord au sud, les développements
de la civilisation : de nouveaux faits, sans doute, nous appren¬
dront l’importance du sentiment religieux, et la place qu’il
l’histoire des peuples. Nous découvrons
de nombreuses perspectives de ro¬
ches ; le sommet de l’une, d’elles est couronné d’un édifice
religieux : c’est une église surmontée de sa flèche élan¬
cée. Comme expression simple du sentiment religieux,
doit occuper dans
d’abord Kaafiord et
de la contrée, telle qu’appa¬
rut à Constantin la croix lumineuse, et semble répéter aux
elle
se
montre au-dessus
habitants ces paroles propres à fortifier contre toute espèce
d’ennemis : In hoc signa vitices. Plusieurs dessins donnent
la vue d’un édifice d’une tout autre nature, les mines de
cuivre de Kaafiord. C’est un établissement anglais où, comme
dans la mère patrie et sur tous les autres points du globe, ce
peuple industrieux assure, par une infatigable activité, la
puissance de déclin que donnent les richesses. A ïalvig, pau
vre village où le voyageur trouve un pasteur rempli de zèle
et d’instruction
succède l’observatoire magnétique de Bossekop ; là, physiciens, météorologistes, astronomes, ont passé
l’hiver tout entier, sans que la rigueur de la saison interrom¬
pît un instant leurs travaux.
,
—
22 —
Les bords de l’Alten et Kautokeino, dans la Lapoblé üiOr-
tègienne; Suvajàrvi, dans la Laponie russe; Karasüando,
Muonioniska , les cataractes d’Ayanpaïka, Kilangi, Kolare,
Kengisbruk, Turtula, Mattarengi, Haparanda, dans la La¬
ponie suédoise, ont fourni de nombreux dessins à M. Lauvergne. Cette contrée est d’un effet attristant : intérieurs de
cases, habitations bourgeoises, haltes en plein air, tout y porte
une empreinte sombre. On est étonné de rencontrer dans ce
désert des constructions de quelque caractère, et pourtant
les faits sont là; l’église deMattarengioffre des réminiscences
du style gothique. Nous approchons des limites qui séparent
la Finlande de la Laponie. Avant d’aller plus loin, il nous pa¬
raît convenable, au point de vue de l’histoire de l’art, de si¬
gnaler des contrastes qui s’appliquent aux deux pays. Us sont
frappants, ces contrastes, lorsque sous les yeux se présen¬
tent, d’une part, les habitations misérables, dénuées, des
Finlandais et des Lapons ; et d’autre part, leurs temples,
d’un aspect majestueux, d’une exécution caractérisée, avec
mille ornements intérieurs et extérieurs d’architecture et de
dessin. Alors il est facile de comprendre la puissance du sen¬
timent religieux, son influence magique sur des peuples en¬
grossiers ; et comme il est d’observation générale que
partout et toujours l’homme a construit à ses dieux dés mai¬
sons magnifiques, avant même de songer au bien-être de son
habitation, il faut reconnaître que ce sentiment fut, de tous
les temps, le premier instigateur des grandes conceptions
core
artistiques.
Aux dessins précédents delaLaponierecueillis par M. Lau-
vergne, il faut ajouter d’autres vues également intéressantes
dues à M. Giraud, et quinze à vingt toiles, études remar¬
quables de physionomies, de costumes et d’intérieur. Parmi
les portraits, il en est un que nous ne pouvons passer sous
silence, celui du pasteur Læstadius. Cet homme éminent a
voué sa vie entière à une mission dont la gloire est supé¬
rieure à toutes les gloires de ce monde : il répand la civili-
—
23 —
sation parmi ses compatriotes, il les éclaire et les aide dans
leurs afflictions.
portrait l’expression de la
bienveillance, de la tendre sympathie qui anime ce ministre
de l’Évangile ; l’expédition devra au pasteur Lœstadius une
histoire exacte de la mythologie laponne (1).
Finlande.
Lorsque de la Laponie on passe dans la Fin¬
lande, on a peine à s’imaginer que des aspects si différents
appartiennent à des contrées voisines l’une de l’autre : d’un
côté, des cases jetées çà et là sans ordre, sans goût, autour
d’une église, des maisons sans symétrie, sans proportions
dans leurs parties ; de l’auti’e, des groupes bien alignés d’ha¬
bitations, aux effets d’ensemble pleins d’unité et d’agrément,
surmontés d’édifices religieux imposants. Partout où l’œil et
l’esprit se dirigent en Laponie, ils cherchent, mais ils ne se
reposent pas ; ils veulent l’analyse et ne la trouvent que con¬
fuse : en Finlande, au contraire, l’action simultanée de l’œil
et de l’esprit tend à la synthèse, au regard d’ensemble, car
tout paraît net et distinct. C’est ainsi que se déroulent devant
nous les vues de Torneâ, de Kemi, d’Uleâborg, de Brahestad, de Ny-Carleby, de Mustajarvi, de Tammerfors, de Tavastehus, de Ilelsingfors, de Lovisa, de Hogfors, deFredrichshamn, de Frügârd, de Borgâ et de Viborg. — De
cette perspective pleine de charmes, il ne faut pas pourtant
M Giraud a su
conserver au
—
se
hâter de conclure au bien-être intérieur, à la douceur do
la vie dans les habitations; car là, surtout, est frappant
contraste dont nous avons parlé.
le
Le soin qu’a pris M. Lauvergne do réunir dans une suite
de charmants dessins l’aspect de toutes ces villes ne l’a point
détourné dos sites pittoresques, des effets naturels, ougrands,
ou
gracieux. La cascade de Nokia, aux environs de ïammer-
(I) M. Gaimard a déjà roçH, de M. le pasteur Lasladlus, la premîîjrc partie de la Mrlholo^ic
laponne \ elle eal entre les mains du traducteur et on la publiera trca-inccs.samiiicnt.
fors; celle de Kirü, près du village du même nom; les nei¬
ges, à Frugârd; le Pont du Diable, des études de rochers,
les colonnes granitiques dePy terlax, la cataracte d’Imatra, font
aussi partie des vues de la Finlande. Pour Helsingfors, nou¬
velle capitale du pays, il ne s’est pas contenté d’une vue
d’ensemble ; sur un rouleau d’une vaste dimension , il a fait
passer, dans un panorama, l’apparition successive des édifi¬
ces.
sous
Lorsque la capitale de la Finlande fut ainsi développée
les yeux du second fils de l’empereur de Russie,
il re¬
connaissait et indiquait les monuments publics, les maisons
qu’il voyait au passage,
avait sous les yeux.
tant avait été exacte l’étude qu’il
Ici, comme dans tous les autres pays parcourus par la
Commission, M. Giraud a joint à quelques vues des toiles
nombreuses où sont fixés les caractères généraux d’expression
et de forme des
de paysannes
habitants, plusieurs portraits de paysans et
finlandais ; à Helsingfors , ceux de la jeune et
belle comtesse Armfeld, du savant professeur Hüllstrôm, du
minéralogiste Nordenskiold, du docteur Haartmann et de
sa charmante fille ; à Borgâ, du poète Runeberg ; à Viborg,
du zoologiste comte Mannerheim, du poète Judén, ainsi que
de nombreuses études de costumes anciens et modernes.
Pour le naturaliste, pour le philosophe, cette peinture d’in¬
dividus appartenant aux diverses classes de la société estime
source abondante
de rapprochements, de comparaisons, de
connaissances de toute sorte et de méditations. La collection
des portraits de savants rapportés de tous les points du Nord
aproduit sur nous une vive impression. A voir toutes ces tètes
auxquelles une même activité do la pensée a donné, malgré
des formes infiniment variées, un caractère de famille, on ne
peut s’empêcher de reconnaître la profonde, l’ineffaçable in¬
fluence de l’éducation sur l’homme. A l’encontre donc des
philosophes qui voudraient renfermer la liberté humaine dans
un cercle trop étroit, on est forcé de conclure que, bien que
retenu par les limites sensibles do son organisation , il peut
—
2d —
s’y mouvoir et donner uses manifestations des modifications
sans nombre.
Riissie, Lithuanie et Pologne.—Si nous jetons un regard en
arrière, et que des sommets glacés du Spitzberg notre esprit
suive la marche des membres de la Commission scientifique,
nous verrons
dans un ordre inverse, et comme confirmation
de ce que nous avons avancé, la vie se développer et grandir
par degrés, les ouvrages de l’homme suivre la même progres¬
sion , depuis la mousse appauvrie jusqu’au chêne à la cime
élevée, depuis la demeure informe du Lapon jusqu’aux palais
du czar. Toutefois encore, à ce point le plus avancé de notre
marche, les efforts partiels de la civilisation n’ont guère fait
qu’ouvrir la carrière. A Viazma, ville de quinze mille âmes,
l’aspect extérieur est séduisant; mais pour qui jugerait par
cette apparence, la réalité serait trompeuse : l’un des mem¬
bres de la Commission, atteint dans cette ville d’une maladie
passagère, eut toutes les peines du monde à trouver un lit
pour reposer son corps fatigué. Ainsi donc, le Finlandais et
le Russe, s’ils puisent dans l’observation de leur état présent,
comparé à celui du Lapon, un juste sentiment d’orgueil, doi¬
vent aussi diriger leurs regards vers le Sud, pour se pénétrer
de l’émulation qui doit hâter
le perfectionnement de leurs
sciences, de leurs arts et de leur industrie.
Les premiers souvenirs de la Russie qui ouvrent l’album de
M. Lauvergne sont d’un effet tout local. Au marché de Sen-
noi, à Saint-Pétersbourg, des milliers do moutons, de veaux,
de bœufs, dépouillés et vidés, sont plantés sur
leurs jambes
tout roidis parle froid ; le paysan, monté sur le devant de son
traîneau, amène, pour les vendre, quelques têtes de bétail
dans la même attitude. Par un froid do 15 à 20 degrés, l’étude
de cette place fournit des physionomies et des costumes qu’il
était intéressant de rapporter; ils font partie de l’histoire du
pays. L’amoùr de son art, l’ambition honorable de prendre
travaux distingués, a soutenu M. Lauvergne
pendant tout le cours do son voyage en Russie. La tempéra-
rang par des
26 —
tuïè, constamment aussi rigoureuse, tie l’a point empêché
de rapporter les vues des villes, des monuments, ou des paysa¬
ges que des
beautés naturelles ou de grands souvenirs re¬
commandaient à notre attention.
Après quelques vues de Saint-Pétersbourg et de l’Obser¬
Poulkova, il arrive à Moscou. Il va reprendre
là l’épisode le plus dramatique assurément de la révo¬
lution française; aucune des positions signalées par la
bravoure et la persévérance des soldats de la grande
armée, par la présence de leur chef, glorieux même
dans sa défaite ; aucun de ces beaux souvenirs d’une puis¬
sance sans égale ne passera
inaperçu. Le 24 juin 1812, cinq
cent mille hommes commandés par Napoléon avaient passé
le Niémen; après les victoires d’Ostrowno, de Polotzk, do
Mohilew, de Smolensk, de laMoskowa, cette armée qu’au¬
cune autre armée n’avait pu vaincre, ce général qu’aucun
autre général n’eût osé affronter, faisaient leur entrée dans
Moscou. Le 19 octobre, ils commençaient une retraite que le
froid et la faim, bien plus que l’ennemi, transformèrent en
vatoire de
un
affreux désastre. Alors l’artiste s’attache à leurs traces.
Plusieurs vues de Moscou et de ses édifices, des jardins d’A¬
lexandre, du Kremlin, se groupent autour du point élevé
d’où l’empereur observait
les progrès de l’incendie. En ce
jour fatal, il comptait trop encore, sans doute, sur la paix
que l’ennemi paraissait désirer 1 Mais pourquoi ces vains re¬
grets? le sort a décidé. Saluons en passant la tour du grand
Ivan
la porte Sainte et l’église de Saint-Basile. La grande
armée opère son mouvement rétrograde : voici Mojaïsk ; le
,
couvent de Kolotskoï, où les blessés français de la Moskowa
avaient été portés ; Borodino, Viazma, Semlowo, Valontina,
Dorogobouje, Smolensk, Fomino, célèbre par la perte de
l’artillerie française. L’empereur se trouvait encore au mi¬
lieu de ses vieux soldats; les privations de toutes sortes,
les horribles souffrances du froid, les attaques incessantes
de l’ennemi, les décimaient sans les disperser ; à chaque
—
27 —
vide danâ les rangs, ils se serraient et continuaient en ordre
leur route difficile ; Merlino, Krasnoë,
Sirokorenié, Housi-
noë, Korithnia, Liadi, Dubrowna, Orscha , Borisow, les
verront encore défiler militairement. Us y seront reçus comme
les hommes qui furent
l’Europe.
pendant quinze ans les maîtres de
Mais voici Studianka et Brill, sur les bords de la Bérésina;
Hâtonsparcourir Minsk, Smorgoni, où l’empereur quitta
et bientôt la retraite n’est plus qu’une vaste déroute.
nous
de
l’armée, Wilna et Kowno, nos regards se reposeront sur
les bords du Niémen et de la Vilia, sur le paysage charmant
de la vallée de Mickiewicz : nous y verrons les sites frais, les
ombrages à travers lesquels l’esprit rêveur du poëte semblait
poursuivre sa pensée.
Au milieu des vues de la Lithuanie et de la Pologne, nous
remarquons les bords de la Vistule, à Varsovie ; les églises
et les nombreux monuments de l’antique ville de Cracovie ,
mais il en est une surtout dans les caveaux de la cathédrale
de Cracovie, qui arrête l’œil et remplit le cœur de sentiments
solennels ; le souvenir des grands citoyens qui sont dans ces
tombeaux est encore palpitant ; Sobieski, Kosciusko, Ponia¬
towski, vos noms, prononcés en ce lieu, paraissent y ramener
la vie!
Tandis que M. Lauvergne accomplissait cette tâche dou¬
loureuse, et que dans une excursion en Gallicie il reprodui¬
féerique des mines de sel de Wleliczka, âl. Giraqd réunissait les physionomies variées des
diverses classes de la société en Russie et en Pologne : le Co¬
sait l’intérieur vraiment
saque de l’Oural et le prêtre russe revêtu des insignes de son
caractère saint; la paysanne de Viazma et la juive de Krasnoë ; le cocher russe et le paysan de Smolensk ; la paysanne
de
Kalouga et les laveuses de Saint-Pétersbourg ; et de plus, au
milieu d’un grand nombre de portraits, ceux des amiraux
Krusenstern, Wrangell et Lütke, gouverneur du prince grand
amiral ; do M. Struve, astronome ; de M. Baer, naturaliste;
—
28 —
de M. Ostrogradsky, mathématicien ; de M. Jacobi, chimiste ;
de M. Fischer, naturaliste; du jeune Chamille, en otage à la
cour
reur
de Saint-Pétersbourg, et que, par ordre de l’empe¬
Nicolas, on élève avec soin dans le premier corps do
Cadets de Moscou.
Cet enfant circassien, à peine âgé de douze ans, combattait
les soldats russes à la tête de ses compatriotes ; le courage,
la résolution et la ruse dont il porte sur
la figure l’expres¬
fois redoutable
sion combinée, l’avaient rendu plus d’une
aux ennemis de son
pays.
Le portrait du métropolitain Philarète
(le seul de toute la
soit point d’après nature ) et une famille
bulgare prise à Moscou sont de petits tableaux de genre d’un
effet fort agréable.
collection qui ne
généraux Thomas Lubienski ( le même
qui, à la tête du 8° régiment de chevau-légers de la brigade
Corbineau, passa le premier la Bérézina à Studianka, au mo¬
ment de la construction du pont en 1812 ), Chlopicki, et
Dunin Wonsowicz (qui, dans la retraite, accompagna fidèle¬
ment Napoléon depuis Smorgoni jusqu’à Paris), un paysan,
né sculpteur, d’une habileté remarquable
relèvent la
physionomie d’une douzaine d’autres toiles, telles que le
Cosaque de la mer Noire, le paysan, le voiturier et le cocher
en grand costume de la ville de Cracovie. Cette
galerie si ri¬
che dit assurément beaucoup sur l’aspect général, la struc¬
ture et l'expression de l’habitant de chaque pays ; elle donne
des usages , des habitudes, de la vie, des costumes et des
mœurs une idée assez
complète ; mais pour les naturalistes
qui, dans ce moment, recherchent tes différentes formes de
la face et du crâne en rapport avec les manifestations, elle
laisse à désirer des voyages futurs une collection de têtes et
d’empreintes. C’est au savant président de la Commission
qu’il appartiendra de combler ce vide, tout en dirigeant les
travaux de la Commission, en se livrant, comme il l’a fait
En Pologne, les
,
déjà, à réunir tout ce qui peut éclairer la médecine, la zoo¬
logie, la statistique et l’histoire des voyages.
Bohême, Saxe, Danemark.—En Bohême, en Saxe, comme
dans toutes les autres contrées visitées
par nos compatriotes,
objets dignes d’intérêt ont été conservés ; la seule ville
de Prague a fourni d’admirables dessins à M. Lauvergne, et
le portrait de l’astronome Kreil, à M. Giraud qui, à Dresde,
a enrichi son album des
portraits du docteur Carus et du
poète Louis ïieck ; mais le Danemark, plus que ees autres
pays, a fixé l’attention des artistes. Sur ce point spécialement,
aux devoirs des membres de
l’expédition s’ajoutait pour cha¬
cun d’eux un devoir
plus doux encore, dicté par la recon¬
naissance. Depuis quatre années, nos compatriotes avaient
été, de la part du gouvernement, des autorités et des sa¬
vants danois, comme précédemment en Suède et en Nor¬
vège , l’objet d’une sympathie, d’une bienveillante sollici¬
tude qui ne s’était pas démentie un instant. Tous, et particu¬
les
lièrement M. Gaimard, avaient été à même de constater à la
cour de Danemark
combien était vraie encore aujourd’hui
la
peinture que M'"® de Staël nous a faite de la simplicité de
mœurs, de l’aménité bourgeoise des souverains du Nord.
Comme souvenir de ces bonnes relations, les portraits du
roi de Danemark, Christian VIII,
du ministre d’Etat Adler,
du poète Oehlenschlàger,
du physicien Oersted , de l’anti¬
quaire Rafn , de l’astronome Schumacher, etc., resteront à
du château
de Fredericksborg (1).
côté des vues de Copenhague, de Forgenfri, et
Il sera bon de trouver dans les albums des artistes, comme
dans les sentiments de tous les membres de la Commission,
cette mémoire
franche.
du
cœur
pour une
hospitalité cordiale et
Histoire naturelle, médecine, anatomie, aurores boréales,—
(1) Les porlrails de Tliorvnldson et de Finn Mu3nuscn ont déjà paru dans le Voyait en Islande
ei (tu
Groenland»
—
30
Parvenusau terme de nos excursionsdanslesconlréesduNord,
omettre les travaux d’un homme de mérite ;
naturaliste et dessinateur, il a partagé les fatigues,
nous ne pouvons
comme
les
dangers de MM. Mayer, Lauvergne et Giraud; il doit
aussi recevoir ici la part qu’il a dans notre reconnaissance.
M. Bevalet a enrichi la partie pittoresque de la collection
de deux cents dessins environ, plantes, animaux inconnus ou
mal définis dans leur espèce. Les dessins que nous avons sous
les yeux prouvent que l’artiste a senti combien ont d'impor¬
tance dans cette partie de l’art les détails les
de forme, de couleur et de structure.
plus minutieux
Quatre-vingt-quinze sujets des deux règnes et des planches
Lépreux appartenant à l’Islande sont déjà publiés ; la
partie inédite se rapporte au Spitzberg, à la Laponie et à la
Scandinavie. Parmi les poissons s’offrent le Cottus tricuspis
doré ; le Cyclopterus spinosus brun ; une nouvelle espèce de
de
Cottus groenlandais surtout, noir,
orange et blanc, avec des couleurs remarquablement vives pour
un poisson de la mer Glaciale. Une nouvelle espèce de fusus
avec l’animal est une admirable coquille qui, par ses brillants
reflets paraîtrait devoir appartenir aux mers équatoriales.
Huit planches entières sont consacrées à des champignons
Cottus du Spitzberg; le
,
de couleurs extrêmement variées ; l’histoire pittoresque des
champignons, tracée par le savant phytographe J. Roques,
n’offre pas de dessins d’un plus bel effet.
Quarante et un sujets du professeur Boeck, de l’univer¬
sité de Christiania, d’une exécution brillante, donnent, pour
plusieurs espèces d’animaux, des détails anatomiques com¬
plets, résultant d’observations microscopiques suivies avec
autant d’habileté que de persévérance.
Tandis que
MM. Lottin et Bravais, pour la France,
MM. Lilliehûôk et Siljestrôm, pour la Suède, constataient les
influences des aurores boréales sur les instruments magné¬
tiques et météorologiques, M. Bevalet s’efforçait de fixer.
^
31
^
dans de beaux dessins),
les apparences de ces phénomènes
(dixplanches représentant quatorze aurores boréales).
Quelle est la cause de ce météore? — Dans quel milieu se
produit-il?
A ces deux questions,
réponse décisive.
la science n’a point encore fait de
Mais quelle en est l’apparence ?
«Lorsque le ciel est sans nuages, ou que du moins il
n’offre que des vapeurs légères, une lueur confuse apparaît
d’abord vers le nord ; bientôt des jets
de lumière s’élèvent
au-dessus de l’horizon; ils sont larges, diffus et irréguliers.
Après ces apparences, déjà très-variées, qui sont comme
le prélude du phénomène, on voit, à de grandes distances,
deux vastes colonnes de
feu, l’une à l’orient et l’autre à
l’occident. Elles montent lentement au-dessus de l’horizon
et parviennent à une grande hauteur; pendant qu’elles s’élè¬
inégales et variables, elle changent
des traits de feu ou plus
vifs ou plus sombres en sillonnent la longueur ou les enve¬
loppent tortueusement; leur éclat passe du jaune au vert
foncé ou au pourpre étincelant. Enfin les sommets de ces
deux colonnes éblouissantes s’inclinent, se penchent l’un
vers l’autre et se réunissent pour former un arc ou
plutôt
vent avec des vitesses
de couleur et d’aspect;
sans
cesse
une
voûte d’une immense étendue. Quand l’arc est formé,
il se soutient majestueusement dans le ciel pendant des heu¬
res entières.
L’espace qu’il enferme est en général assez som¬
bre, mais, d’instants en instants, il est traversé par des lueurs
diffuses et diversement colorées. Au contraire, dans l’arc lui-
même, on voit incessamment des traits de feu d’un vif éclat,
qui s’élancent au dehors, sillonnent le ciel verticalement
comme des fusées étincelantes, passent au delà du zénith, et
vont se concentrer dans un petit espace à peu près circulaire,
que l’on appelle la couronne de l’aurore boréale. Dès que la
—
couronne
a
est
32
—
formée, le phénomène est complet, l’aurore
déployé dans le ciel tous les plis de sa robe de feu, on peut
la contempler dans toute sa majesté.
«
Après quelques heures, ou d’autres fois après quelques
instants, la lumière s’affaiblit peu à peu, les fusées ou les jets
deviennent moins vifs et moins fréquents, la couronne s’ef¬
face, l’arc devient languissant, et enfin l’on n’aperçoit plus
que des lueurs incertaines qui se déplacent lentement et qui
s’éteignent.
«Telle est l’aurore boréale dans toute sa magnificence;
mais, soit que l’état du ciel ou les circonstances asmosphéri-
ques ne soient pas toujours favorables, soit que les condi¬
tions elles-mêmes qui déterminent lephénomène ne soient pas
toujours satisfaites en même temps, il arrive très-rarement
que l’on puisse observer une aurore boréale complète,
môme dans les régions septentrionales. Tantôt la couronne
ne se forme que d’une manière vague et incertaine ; tantôt
l’arc est incomplet ou multiplié dans quelques points ; tan¬
tôt enfin l’on aperçoit des nuages qui interceptent la lumière,
qui se colorent sur leurs bords ou dans leur épaisseur, et
qui altèrent par mille accidents plus ou moins remarquables
la forme régulière de l’aurore boréale. Alors on distingue
encore vers le nord une lumière extraordinaire, mais le phé¬
nomène est confus et mal defini. On conçoit qu’il puisse
offrir mille apparences plus ou moins étonnantes. »
M. Bevalet a reproduit dans ses dessins le météore aux
phases diverses de son élévation : aucun de ses phénomènes
saillants ne lui est échappé. Les occasions de l’observer ont
d’ailleurs été fréquentes. Si nous ouvrons le recueil de notes
de MM. Lottin et Bravais, nous trouvons, sur 218 jours, 153
observations d’aurores boréales ; leur apparition est réelle¬
ment l’état normal de l’hiver, et l’on a dit avec raison qu’elles étaient alors le soleil des régions polaires. Pour ne point
laisser toutefois d’idée inexacte prendre place dans l’esprit
de
nos lecteurs,
rappelons-leur que la description précé¬
lieux, et chaque fois, quelque modifi¬
cation. 1“ Quant a l’époque de l’apparition, rien de constant j
nos météorologistes l’ont signalée aux diverses heures de la
nuit : le 6 janvier, elle apparaît à trois heures
vingt-deux
minutes du soir, les 8 et ik décembre, dès trois heures trente
dente souffre
sur les
minutes, et à ti’ois heures quarante minutes le 6 décembre.
De plus, l’aurore se montre souvent à une
époque de la nuit
très-avancée dans l’un des deux crépuscules. Ainsi, par exem¬
ple, il n’est pas très-rare de la voir lorsque le centre du soleil
est à 8 ou 9 degrés au-dessous de l’horizon ; elle
peut
même exister lorsqu’il est au-dessus. 2° Quant à la forme,
elle se rapporte à deux tjpes ; l’arc ou bande, le
rayon ou
jet lumineux. 3° Quant aux mouvements, MM. Lottin et
Bravais
en
ont observé
deux bien distincts, l’un de vibra¬
tion et l’autre d'ondulation; ils les ont suivis attentivement,
parce que leur
existence paraît intimement liée avec les
perturbations des aiguilles magnétiques, k" Enfin, quant â la
couleur, le vert, le jaune et diverses nuances ont été vus par
eux, mais jamais le rouge pourpre.
La belle description que nous avons empruntée au
profes¬
seur de la Sorbonne laissait
pressentir ces modifications; il
nous a
paru intéressant de les énoncer d’une manière pré¬
cise, car ici la science est intimement liée à l’aperçu pitto¬
resque.
Si nous joignons à tous les dessins dont nous avons parlé
jusqu’ici les études de géologie faites avec tant de soin et
d’habileté par MM. Robert et Durocher, les plans où se dé¬
roulent les couches successives du globe et les secrets de sa
structure, les vues d’intérieur des mines de fer, d’argent, de
cuivre, de sel, etc., de Suède, de Norvège, de Finlande,
de Wieliczka, de Freyberg, etc., on verra que nous avons
pu dire en commençant que réellement la partie pittoresque
est comme le résumé matériel des travaux de l’expédition. Au
météorologiste, elle représente les phénomèmes célestes; au
3
—
34 —
géologue, la charpente de la terre; au naturaliste, les plantes
et les animaux de sa surface, au philosophe, l’homme entouré
d’éléments infiniment variés de sa royauté terrestre. Four
tous enfin, elle conserve quelque précieux souvenir.
D. Gaübert,
attaché au miuîslére de rintérlcur»
*
LES
VOYAGES
DÈ LA COMMISSION SCIENTIFIQUE DU NORD,
publiés sous la direction de M. paul gaimard,
Président de la Commission , ont été exécutés en
deux campagnes et se divisent en deux parties ,
ayant chacune leur titre et leurs divisions parti¬
culières.
PREMIÈRE PARTIE.
VOYAGES EN ISLANBE ET AU GROENLANB exécutés,
pendant
les années 1835 et 1836, sur la corvette la Recherche, com¬
mandée par M. Tréhouart,
lumes grand in-8'’,
lieutenant de vaisseau : 7 vo¬
accompagnés de deux atlas in-folio
et un in-d”; ensemble 246 planches, dont 60 tirées en cou¬
leur et retouchées au pinceau.
Cette partie formera 35 livraisons de planches et 14 livraisons
de texte. A l’exception de la
16 fr.,
Physique, dont le prix est de
le texte se délivrera gratis aux souscripteurs à la
partie complète, il en paraît déjà 8 livraisons et 33 livrai¬
sons de planches ;
prix de chaque livraison.
14 fr.
Il a été tiré un petit nombre d’exemplaires sur papier vélin
.
.
—
33
—
satiné, doubles figures sur papier de Chine, pour celles en
couleur ; prix de chaque livraison
28 fr.
Cette partie se compose de six divisions.
PREMIÈRE
niSTOIRE DE
DIVISION.
L'ISLANDE, depuis sa découverte jusqu’à nos Jours, par M, XAVIER MAR»
51IER, iiiblinthécaire du niinlstcre de l'instruction publiciuc : un volume grand ia*8o, en deux
livraisons , illustré de 80 vignettes sur bois, en vente ; prix,
14 fr«
DEUXIÈME DIVISION.
langue et littérature islandaises, par M. XAVIER MARMIER ; U» VOÎumc grand
tO'8e, en deux livraisons ^sous presse) : prix,
14 fr.
TROISIÈME DIVISION.
ASTRONOMIE, THYSIQUE ET MAGNETISME , par M. VICTOR LOTTIN , capitaine de cor»
veue r un volume grand in»8^, en deux livraisons, en vente ;
QUATRIÈME
prix,
26 fr.
DIVISION.
GÉOLOGIE, MINÉRALOGIE ET BOTANIQUE, par M. 1c docteur EUG. ROBERT : un volume
grand in-8o , en deux livraisons , orné de 53 vignettes sur bg s, et accompagné d'un atlas de
30 planches, meme format que le texte, gravées par M. BIMEI.Y, d’après les dessin-s faits sur
les lieux par l'auteur, en vente ; prix,
42 fr.
CINQUIÈME DIVISION.
ZOOLOGIE,
MÉDECINE ET STATISTIQUE , par M. PAUL GAIMARD, Président de la Com¬
mission ; un vo'ume grand in-8e, en deux
d'un atlas grand in-folio
eliérs au pinceau.
livraisons ( sous presse) prix 14 fr., accompagné
de 60 plmches gravées, tirées en couleur et soigneusemcct retou.
8 livraisons de planches sur 20 sont publiées; prix de chaque livraison,
24 fr.
SIXIÈME DIVISION.
M. PAUL GAIMARD; deux volumes grand In-Se, en quatre
livraisons, accompagnés d'un ntlas historique et pittoresque , en 2 volumes in-folio, conlenan t
HISTOIRE DU VOYAGE, par
150 planches liihog.'aphiérs , imprimés sur papier de
1,'allas est enlièiement puMié : prix,
Chine .
llparait deux livraisons de texte ; prix des deux livraisons,
375 fr*
14 fr*
DEUXIÈME PARTIE.
EN
VOYAGES
ET
SCANDINAVIE, EN LAPONIE , AU SPITZBERG
FERôE , pendant les années 1838,
AUX
1839 et 18i0,
commandée par M. Fabvre,
lieutenant de vaisseau ; 20 volumes grand in-8“ et 516 plan¬
sur la
corvette la Recherche,
ches grand in-folio.
Cette partie formera 86
livraisons de planches et 40 livrai¬
texte; il paraît trois livraisons de planches, et une
sons de
livraison de texte.
Prix de chaque livraison de planches,
Prix de chaque livraison de texte,
12 fr. 50 c.
5 50
Il a été tiré un petit nombre d’exemplaires, sur papier Jésus
vélin satiné pour le texte, et sur papier de Chine colom¬
bier vélin pour les figures ; prix de chaque livraison de
planches,
25 fr.
Prix de chaque livraison de texte,
11
Cette partie se compose de neuf divisions.
PREMIÈRE DIVISION.
ASTRONO.mS}
PEXDUIE, HYDROGRAPHIE,
MARÉES, par MM. VICTOR tOTTIÎÎ ,
capitaine de corvette ; A . BRAVAIS , docteur es sciences, ancien élève de Técole polylecbni-
vaisseau ; C. B. BILLIEHOOK , lieutenant de vaisseau de la marine royale
de physique à Norrltoping; DE LAROCHEPOtVCIÉ, ingénieur-hydrographe de la marine ; et par MM. !e capitaine FABVRE et les
que , enseigne de
de
Suède;
P.
A, SILJESTROMi professeur
•fficiers de la corvette la Recherche : un volume grand in-8o, sous presse.
DEUXIÈME DIVISION.
/
MÉTÉOROLOGIE, par MM. LOTTIIV, BRAVAIS, LILLIEHOOH, SILJESTROM , DE LABOCBE-PONCIÉ; MARTINS, professeur agrégé à la faculté de médecine de Paris; L. L. LÆSTADIOS, pasteur à Karesiiando en Laponie , membre de la Société royale des sciences
d'Upsal y et POTTIER, chef de timonerie de la corvette la Recherche : trois volume#
grand in-8o , tous presse.
TROISIÈME DIVISION.
MAGNÉTISUB TERRESTRE , par MM. LOTTW , BRAVAIS, LILtIEHOOfi, SILJESTROM;
37
—
B
G-.
MEVER, cnpîtalne
de sénie dans l'armée norvégienne, aide de camp d’eS. M.
le roi ( liar <S-.î<’an; DE LA'iOCnK-POAClÊ ; ei jar MM. le capitaine PABVRE et le» oBi-
2,volitmi s |j,rand in-So;, sons presse.
ciers de tn Ppcliarche
Os trois divisions
1:8 plîiiulus
ne
se
vendront pas
gravéfs grand in*foIio
,
séj aiénier.t ; elle.-, feront nccompasncrs d’un allas de
et (oimeiant douze Itvraisons de leale ei 3 livraisons de
pl.inchrs.
Prix de cluiqiie livraison d« trxte,
Piix de chaque livraison di^ planches,
6 fr. 50 c.
50
QÜATRIÈ.UE DIVISION.
AliRORES
un
BOREALES,
vo.ume
LILLIEIToÔ'e ET SlLJESTROH ;
par MM. lOTTIN. BRAVAIS,
grand in-8o , accompagné d’un allas de 12 planches grand in-folio, sous presse.
2 livraisons de texte p
prix dechaqiiu livraison ,
Q fr. 50 c.
2 livraisons de planches ;
14
prix de chaque livraison,
50
CINQUIÈME DIVISION.
CÉOLOGIC, MIKËRALOGIE ET MÉTALLURGIE, par M. le docteur ROBERT, géologue de'a
Commission' ; un volume grand in-8o , sous prc.sse.
GÉOLOGIE, MINERALOGIE, MÉTALLURGIE ET CHIMIE, par BI. J. BUROCIICR, docteur
es
sciences, ingénieur au
corps
royal des mines et profe.'-srur de géologie à la faculté des
il paraît une livrais«)n.
sciences de Rennes; un volume grand in-8o ,
.Cette division sera accompagnée d'un atlas de 40 planches.grandin-folio gravées, la plupart co¬
loriées par les meilleurs artistes.
4 livraisons de texte ;
prix de chaque livraison ,
6 livraison.*: de planches ; prix de chaque
livraison,
SIXIÈME
6 fr, 50 c.
.
14
50
DIVISION,
BOTANIQUE, GÉOGRAPHIE BOTANIQUE , GÉOGRAPHIE PHYSIQUE, PHYSIOLOGIE ET
MÉDECINE, par MM. ÎIARTIXS, J. VAHL , LÆSTADIUS, BRAVAIS, BUROCHER ,
SILJESTRÜM, BOECK ET ROBERT; 2 volumes grand in 8®, sous presse.
Cette division sera accompagnée d'un allas
de 30 planches grand in-fulîo gravées et coloriées
par les meilleurs artistes.
4 livraisons de
5 livraisons de
prix de chaque livraison ,.
planches; prix de chaque livraison ,
texte ;
SEPTIÈME
6 fr. 50 c.
14
50
DIVISION.
ZOOLOGIE) ; MAMMIFÈRES, OISEAUX, ARACHNIDES, INSECTES ET ÉCHINODERMES,
par IVl.
le professeur C. J. SUNDEVALL, directeur du musée national de zoologie à Stock¬
membre de l'Académie royale des sciences de la meme ville.
POISSONS, CRUSTACÉS, MOLLUSQUES ET ACALEPHES, parM. H. KROYER, membre
delà Société royale des sciences d?Copenhague.
holm
et
38
JINXÉtIDES, TrUBELLAlnES, IXFl’SOIRES, BRYOZOAIRES ET POLYPES, parM. BOECK ,
professpiir de physiologie a Puniversiié de CljriKtianij. Celte division, composée de 3 volum.i
in>8o sous presse , sera acconipagiiée d'un atlas de 140
planches grand in-fulio
loriéi'S par 1rs meilleurs orlistrs.
gravées et cO'
6 livraisons de texte ; prix de cliaq te livraison ,
G fr- 50 e*
31 livraisons de planches ;
11
prix de cltaque livraison,
50
HUITIÈME DIVISION.
HISTOIRE
DE
LA
SCAKDIXAVIE, IHSTOIRE LITTÉRAIRE , RELATION CH VOYAGE
par 31. XAVIER NARBIER ,
lûmes grand tn-S^ , sous
presse.
bibliothécaire du ministère de l'instruction publique ; 4 vo«
HISTOIRE ET MYTHOLOGIE DES
LAPONS,
suanilo on Laponie, membre
sous
presse.
par 31. L. L. LÆSTAOIÜS, past ur à Rnrede la Société royale des sciences d'Upsal ; 1 volume grand in*8o,
Celte division se^a accompagnée d’un allas de 240
Il paraît trois [ivrai9:ins d - J'.itlas.
10 liv.';*ison5 de texte;
planches grand in-folio lithographiées.
p>ix de chaque livraison,
40 livraisons de planches; prix de
6 fr. 50 e.
chaque livraison,
14
50
NEUVIÈME DIVISION.
STATISTIQUE DE LA SCANDINAVIE
,
DE LA LAPOME ET DE.S FEROK, par M.
GAIMAP.D, Piésideni d^* la ('onimis ii n ; un volume grand in-8o,
36 tableaux grand
in-folio, sous presse.
2
livrai.sons de texte ; piix
9
livraiiion» de tableaux : prix de chaque ilvraieon ,
ON
deihaqiie livraison ,
6 fr. 50 c.
14
SOUSCRIT, SANS RIEN PAYER D’AVANCE,
A
PAUIS,
Clies Artliiis Bertranil, Éditeur ,
LlBBAiRE DE
LA. SOCIÉTÉ DE
et de la Société
GÉOGRAPHIE
royale des Antiquaires du Nord
RUE HAÜTEFEÜILLE ,
et
PAUL
accompagné d'un alla» de
DE
PAHIK
,
23 ;
chez tous les Libi’aircs de Fraæe et do l’clranger
50
—
PREMIETl FEVTHEK
1843-
—
JEJV VJEWTÆ! VHE'Æ EE MÊlflE EIBUAinE.
VOYAGE
DI niiRioi Dü mu,
EXÉCUTÉ PEXDANT LES ANNÉES 1832, 1833 ET 1834 ,
PAR
iL!g
[p:ai]i?o©[E
[MA2io[iUi]ii[LQ[g[tîii
Trois volumes grand iit>8o, papier vélin
et
m
siipeiTii^, ornés de 60 vi^neltcs au moins, destinées
gravées sur Lois;
ACCOMPAGNÉS
d’un allas composé de 80 planches environ, format
bier, dessinées sur les lieux,
demi-grand colom¬
FAR
M. CHARLES
ET
GRAVÉES
PAR
TES
PROS
UARIRES
BODMER,
ARTISTES
DE
PARIS
ET
DE
LOXDRES.
Le leste est imprimé par M.VI. Firmin Didot frères, avec des carac¬
tères neufs, sur papier grand raisin vélin supeifin saliné, et les
p'anches
sont lirées par M. IJougeard , successeur deM.
Finot, connu par les
grands et beaux ouvrages sortis de ses presses. Le coloi'iage, loin d’èlre
fait en atelier, est confié en lolaliléà M. Adolphe l,econile, dessinaieur
de méi ile , qui a bien voulu se charger de celle partie de la
piiblicalion.
Ce bel ouvrage parlailernenl exéculé, mérite les
sufli’ages îles savanis,
des artistes, des gens de goùi, et justifie complètement ralleule du
public.
Prix des exemplaires, figures noires,
Prix des exemp'aires , figures noires, dont 30 environ li¬
rées en couleur et soigneusement retouebées au
pinceau".
Prix des exemplaires, figures noii-es lirées sur
Chine.
papier de
Prix des exemplaires , figures noires lirées sur
p.apier de
Chine , dont 30 environ tirées en couleur et soigneusement
relonciiées au pinceau.
Prix de.s exemp'aires, figures lirées en couleur et soi¬
gneusement retouchées au pinceau.
Prix des exemplaires, doubles figui'es, noires et
coloriées,
les figures noires lirées sur papier'de Chine.
Les trois volumes de texte se vendent
carte du voyage.
"
INota. Les jilaticlies coloriées sont celles
séparément avec la
320 fr.
320 fr.
400 fr.
720 fr.
1,000 fr.
24 fr.
represeninnt des sei nes de la vie dcnsesliqîie, des
portrails, cosiumt’S, aru.cs, iai.rumcnls, (isleoAiici, qui ont Lesuia Je la couleur
failemcnt lompitses.
240 fr.
III (imiiitiiiiTioii
DE LA
PE.NDAXT LES
suus
FRÉr.AïE L AUTÉMISE,
A.VRÉES 1837
,
1833 , 1839 ET 1840 ,
le conimatifl iirenl de M. Lai’LA,üe ,
conliT-aminiJ.
pysiGÈs paa ®jî© îÊ ©y îî@G,
4 volumes in-S”. J! paraît 4 liviaisons sur 8; prix de la liv., 7 fr.
su»
LA COXSTBUCTIOSJ A AVALE
ttes iteingtles
eüD(ra<‘ete»'opéetis >
ou
COLLECTION DES NAVIRES ET PIROGUES
conslriUls par les habiianls de l’Asie ,
et de l’Ainéiiiiue ,
de la Malaisie, du grand Océan
mesurés et dessinés
PARIS, CAPXIAINE SE CORVETTE,
PAU la.
l»E\DA.\T
A
&ES VOYAGES AUTOUR DU DIONDE ,
SORO
DES SATlMCNTS DE SA
MAJESTÉ
TAstrolabe, Ist Favoi'îte et l’ArtéiHise ;
OUVRAGE PUBLIE PAR ORDRE DU ROL,
SOUS
LES
AUSPICES DU
MINISTRE DE LA MARINE*
CONDITION DE LA SOUSCRIPTION.
Cet ouvrage contiendra 130 planches environ, grand in-folio de Jésus,
accompagnées d’un texte explicatif du même formai; les planches seront
soit hihogi aphiées, soit gravées, selon la nalui-e des sujets (|u’elles représenteni; il sera puhlié en 10 livraisons, chropie livraison soit 10 plan¬
ches , soit 4 ou G planches , avec 4 ou G feuillets de texte.
11 paraît déjà 8 livraisons ; le prix de chaque livraison est,
12 fr.
L’ouvrage sera entièrement terminé avant la fin de l’année 1843.
pour les souscripteurs , de
IJll’lU.UËllIE DE M'" V® BOUCIlARD-llUZAUD,
7, RUE DE L’EI’ËUON.