O1649_Les Polynésiens, leur origine, leurs migrations, leur langage. T.II.pdf
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Leur Origine,
leurs Migrations, leur Langage
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SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PARIS, DE l’ÉCOLE
LANGUES
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DEUXIÈME
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LEROUX, ÉDITEUR
SOCIÉTÉ
LANGUES
ASIATIQUE
ORIENTALES
DE
28, RUE BONAPARTE, 20
1881
PARIS,
VIVANTES.
DE
ETC.
l’ÉCOLE
4
•I
DEUXIÈME
LIVRE
E^ETIE
PREMIER
CHAPITRE
TROISIÈME
ORIGINE
ASIATIQUE
III.
THÉORIE
DES
POLYNÉSIENS.
Bases
sur lesquelles
repose cette hypothèse ; Révélation biblique; Usa¬
ges, coutumes, langues ; Direction des vents ; Proximité plus grande,
les unes des autres, des terres avoisinant l’Asie. —
Exposé, par ordre
chronologique, de l’opinion de tous les auteurs partisans de l'origine
asiatique ou malaise des Polynésiens : de Guignes ; de Bougainville ;
Court de Gebelin ; Cook ; R. Forster; de La
Pérouse; Marsden; Molina ;
Claret de Fleurieu; de Chamisso ; Rafhes ; Crawfurd
; R. P. Lesson ;
Balbi; Bory-St-Vincent ; Beechey ; Lütke et Mertens ; Ellis; Dumont
d’Urville ; Dunmore-Lang; de Rienzi ; J. Williams; Dieffenbach
; H.
Haie ; Gaussin ; W. Earl ; Shortiand ; de Bovis ; Sir
Grey; Taylor ;
Thompson ; de Quatrefages. — Objections opposées à cette théorie :
J. Garnier.
Résumé des opinions de tous les auteurs cités. — Con¬
clusions générales : les Polynésiens ne descendent ni des Malais et des
Javanais, ni des Malaisiens ; ils sont plutôt les ancêtres des uns et des
autres.
Tableaux linguistiques.
—
—
La théorie de la provenance asiatique des
Polynésiens, ou
de la marche des mig-rations de l’Ouest vers l’Est,
s’appuie
avant tout sur la Révélation: « La Révélation, disait
Scherer,
s’accorde
avec
une
saine
physique pour faire adopter la
2
LES
POLYNÉSIENS.
provenance asiatique (1). » Puisque la Bible enseigne que
l’Asie est l’officina gentium, ceux qui y ont foi pouvaientils placer ailleurs le lieu d’origine
des Polynésiens ?
M. de Bellecombe écrivait, dans une brochure
publiée en
l’Asie réunit, comme on sait, la majo¬
rité des voix en sa faveur, majorité qui n’est que la majorité
1867 : (2) « Jusqu’ici
des probabilités et non des certitudes. La Bible,
ajoute-t-il,
affecte une prédilection marquée pour l’Arménie, oùse trouve
l’Ararat du déluge ; mais elle n’indique rien de certain et de
positif. D’ailleurs le texte de la Genèse a pu être modifié du
mal interprété par ses éditeurs ou traducteurs. y> Et l’auteur
rappelle que les Chinois se prononcent formellement en fa¬
de la Chine ; les Indiens, de l’Inde ; les Chaldéens, de
la Chaldée ; les Persans, de la Perse; les Phéniciens, de la
Phénicie : prétentions rivales, opposées et discordantes.
Il était d’ailleurs nécessaire d’attribuer à l’A^sie
l’origine
des Polynésiens, dès que l’on croyait retrouver chez ceux-ci
les usag-es, les coutumes et même le langag’e des Asiati¬
veur
ques.
En outre, certains vents
pouvaient autoriser cette suppo¬
sition, car les navig’ateurs n’avaient pas tardé à remarquer
qu’il y a, dans l’année, deux principales saisons pendant
lesquelles les vents soufflent dans des directions tout-à-fait
opposées ; comme on verra, le premier qui rendit cette ob¬
servation évidente est le célèbre de La Pérouse.
Mais ce qui porta surtout à supposer que
les ancêtres
des Polynésiens sortirent de l’Asie, c’est que, au
départ, les
terres se trouvent beaucoup plus
rapprochées les unes des
(1)
Recherches historiques et géographiques sur le Nou¬
veau-Monde, 1777, p. 24. — «En vain, ajoute-t-il, les philosophes
de l’ancien continent ont-ils essayé de soutenir l’éternité du monde,
ces paradoxes sont retombés dans la nuit d’où ils avaient été tirés.
En vain plusieurs peuples, et les Athéniens surtout, se sont
épuisés
en raisonnements sur une
origine sans génération, les différentes
opinions que le siècle actuel a vu naître sur ce sujet n’ont pas
eu plus de succès et n’ont
pu ébranler l’autorité de l’Ecriture
sainte.
•
(2) De Bellecoinbe, Polygénisme et monogénisme. —• Paris; 1867,
LES
POLYNÉSIENS.
3
autres. Cette proximité semblait, par cela même, favoriser
l’éloignement des émigrants.
On ne peut le nier, lorsqu’on examine avec attention la
carte de l’Océanie, on est véritablement frappé de la con¬
tiguïté des terres nombreuses reliant en quelque sorte les
îles les plus orientales de la Polynésie à celles qui sont
comme dépendantes des côtes du continent
asiatique. Déjà
nous avons signalé la
disposition irrégulière de ces îles qui,
parfois, et malgré leurs vastes dimensions, sont rencontrées
sur la mer à d’assez grandes distances. Nous devons reve¬
nir ici sur ce sujet, parce qu’il n’en est pas de plus utile à con¬
sulter et surtout à apprécier dans les recherches ethnogra¬
phiques.
Il est possible d’admettre, en effet, au
point de vue géo¬
graphique, que trois routes principales auraient pu servir
aux migrations de l’Asie vers la
Polynésie.
L’une de ces routes, la plus simple, la plus directe, part
de la presqu’île de Malacca pour se continuer : d’un côté,
au Sud,
par Sumatra, Java, Florès, Timor, jusqu’au détroit
deTorrès, entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Guinée;
d’un autre côté, au Nord, par Bornéo, Célèbes, Bourou,
Céram, la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Bretagne, et, de là,
en allant vers le Sud-Est,
jusqu’aux îles Salomon, aux
Nouvelles-Hébrides et à la Nouvelle-Calédonie d’abord,
puis aux Viti, aux Tunga, aux Samoa, et autres îles encore
plus orientales.
Une seconde voie se relie aux côtes de Chine par les Phi¬
lippines et Formose et se porte de là, vers l’Est, par les Mariannes, les Palaos, les Carolines, les îles Marshall, Mulgraves, Gilbert ; eile rejoint ensuite la première route aux
Samoa, tandis que la troisième, partant des îles du Japon,
passe par les Mariannes encore, et peut êtrp considérée
comme une simple bifurcation
d’origine de la route précé¬
dente.
Il est facile de le constater sur un
assez
nettement dessinées, assez
atlas, ces routes sont
distantes l’une de l’autre,
pour qu’on ne puisse voir trop d’arbitraire dans ces
distinc¬
tions. Aussi, est-ce par l’une d’elles que tous les partisans
POLYNÉSIENS.
4
LES
de l’origine asiatique
ont fait passer les émigrants qui se
dirigeaient vers la Polynésie, en reliant ainsi tous les arcliipels polynésiens aux grandes terres voisines de l’Asie.
Seules, les îles Sandwicli et la Nouvelle-Zélande se
trou¬
des lignes indiquées ; mais comme
on reconnut bientôt combien il est facile de rapprocher ces
vèrent rester en dehors
le rapport anthropologique,
de
l’origine asiatique ; tous, alors, entassant à l’envi hypothè¬
se sur hypothèse, cherchèrent à expliquer leur propre peu¬
plement par des colonies, au moins issues primitivement de
îles des autres groupes, sous
cette difficulté cessa vite d’en être une pour les partisans
la Malaisie.
C’est l’exposé de ces hypothèses et de l’opinion de
chaque
peuplement des îles polynésiennes par
l’Asie et la Malaisie, que nous allons d’abord fairp connaître
dans les pages qui vont suivre. Chemin faisant, nous en
donnerons une appréciation succincte ; nous ne nous arrê¬
terons un peu longuement qu’à celles véritablement plus
importantes, et nous renverrons, pour leur réfutation com¬
plète, aux considérations qni suivront notre exposé. Cette
réfutation, en effet, n’est possible qu’après l’acquisition des
auteur, touchant le
données nécessaires.
En somme, on verra, croyons-nous,
qu’aucune de ces opinions ne résiste à l’examen critique et
que, par conséquent, elle ne saurait avoir
leur ont accordée leurs auteurs.
l’importance que
n’avaient pas manqué,
théorie ; parmi les faits contraires à
nne provenance asiatique ou de l’Ouest, on a surtout indi¬
qué la prédominance des vents d’Est et celle des courants ;
Disons du reste que les objections
dès l'origine, à cette
la différence
des mœurs et du langage, plus
marquée à
qu’on avance de l’Est vers l’Ouest ; la différence des
productions, etc. On l’a déjà vu, c’est ce qui a porté Quiros
mesure
et
quelques-uns de ses successeurs à admettre l’existence
d’un ancien continent submergé dans l’est de l’Océan Paci¬
fique. Plusieurs ethnologues ont même cru pouvoir affirmer
que ces circonstances étaient un obstacle infranchissable à
toute émigration partant de l’Asie : parmi eux, on doit sur-
LES
tout citer
POLYNÉSIENS.
5
l’auteur si connu des Voyages aux îles du Grand
Océan (1).
Personne, en effet, plus que Moërenlioüt, n’a cherché à dé¬
montrer l’impossibilité
d’une provenance malaisienne des
Polynésiens. Aussi croyons-nous devoir, dès à présent, nous
arrêter un instant à cette opinion.
Pour cet observateur, le premier fait contraire au peu¬
plement des îles de la Polynésie par celles de la Sonde et
des Moluques, était la prédominance des vents d’Est, qu’il
croyait régner presque continuellement entre les Tropiques
depuis une centaine de lieues du continent d’Amérique jus¬
qu’à l’extrémité occidentale de l’Océan Pacifique (2). Le
deuxième fait contraire était la fragilité des embarcations
malaises.
croyait pas que la multiplicité des îles
permît de supposer que les Polynésiens auraient pu com¬
muniquer de Tune à l’autre, et arriver, à la longue, jusqu’à
la plus orientale, puisque tout semblait prouver que le sou¬
venir n’en avait pas été conservé par les indigènes.
Enfin, la quatrième circonstance qui s’élevait, suivant lui,
contre l’opinion que les Polynésiens orientaux avaient pu
venir de l’Ouest, c’était la différence des manières, des
mœurs et du langage.
Différence qui était toujours plus
marquée à mesure qu’on se rapprochait de l’Ouest.
Comment, disait-il, dans toutes les îles, depuis la Nou¬
velle-Zélande jusqu’aux Sandwich, et depuis les îles des
Amis jusqu’à Tîle de Pâques, ne parlerait-on qu’un seul et
même langage? Comment ce langage serait-il, chez les émi¬
grants, pur et sans mélange, tandis qu’à leur point de dé¬
part, il en resterait à peine quelques traces chez les peuples
qui l’auraient abandonné pour en adopter de nouveaux,
presque aussi nombreux que leurs îles, et qui existaient
déjà aux époques les plus reculées où l’histoire puisse reEn outre, il ne
K
(1) J. A. Moërenhoüt. Voyages aux îles du Grand-Océan, 2 vol.
in-S". — Paris, 1836.
(2) Ouvr, cité, t. II, cli. IV, p. 230. Recherches sur l’origine des
Polynésiens.
LES
POLYNÉSIENS.
monter ? (1) » Mais il insistait principalement sur la difficul¬
té résultant de la direction des vents alisés et des courants
qui portent tous à l’Ouest. Pour lui, tous ces témoig’nag’e's
d’importance, qu’il n’hésitait pas à conclu¬
re : œ Tout s’accorde donc pour détruire la
supposition ac¬
créditée que la mig’ration a^u lieu de l’Ouest à l’Est ; et
toute personne qui connaît ces mers, reg’ardera la chose
comme absolument
impossible. » Il terminait en disant (2) :
Si le peuple malais était effectivement venu de si loin
pour peupler les îles orientales de l’Océanie, pourquoi, nonavaient tant
seulement chez les Malais, mais même chez les
nations
beaucoup plus rapprochées, ne voit-on pas se renouveler la
migration de l’Ouest à l’Est, tandis qu’elle a encore jour¬
nellement lieu dans la direction opposée ? Pourquoi ne
trouve-t-on pas, dans les îles orientales, le mélange des races
qui est remarqué dans les Fiji et autres'-îles occidentales ?
Pourquoi enfin ne trouve-t-on nulle part, dans les mêmes
îles, un seul descendant des races hideuses qui peuplent
l’Ouest du méridien ? »
Certes il est impossible de ne pas reconnaître la valeur
des objections faites par Moërenhoüt ; mais il faut
pourtant
reconnaître en même
temps qu’elles ne reposent, pour la
plupart, que sur des observations inexactes ;; par conséquent
leur importance est beaucoup moins grande que ne l’ont
cru
quelques ethnologues (3). Ainsi quand cet écrivain dit
que le vent d’Est souffle au moins pendant six mois de
l’année, tandis que les vents d’Ouest ne soufflent jamais
avec violence, sinon pendant un
petit nombre d’heures, son
assertion ne repose que sur un fait inexactement observé.
On sait parfaitement, en effet, aujourd’hui, que rien [n’est
i
(1) Ouvr. cité, p. 240.
(2) Ouv. cité, p. 259.
(3) Faisons remarquer en passant qu’il n’est pas d’écrivain plus
hardi à généraliser que M. Moërenhoüt. Aussi ses conclusions sontelles parfois surprenantes de vérité ;
aussi
qu’elles s’en éloignent,
(Voir 2» vol. p. 226à2G3).
ment
mais il arrive assez fréquem¬
comme dans le cas actuel.
LES
POLYNÉSIENS.
7
plus fréquent, à certaines époques de l’année, que des coups
de vent du N.-O. au S.-O. Lui-même, ailleurs, en en citant
des exemples, donne à ces vents une grande violence et une
assez
grande durée (1).
D’un autre côté, quand il avance que rien, dans
le souve¬
nir des indigènes, ne vient appuyer l’opinion que les canots
sont arrivés dans leurs îles
en venant
de l’Ouest, et qu’ils
l’ont jamais fait que poussés par des vents d’Est,
ne
il n’est
pas plus exact : on sait parles traditions (2), par Ellis (3) et
autres voyageurs
modernes, enfin par lui-même (4), que
habitants des îles de
c’est avec les vents d’Ouest que les
dessous le vent se rendent aux îles du vent (5).
toute personne qni
pacifiques regardera la migration d’Ouest
en Est comme absolument impossible, les faits observés
dans ces dernières années ne permettent plus de douter que
les migrations se sont, comme nous le montrerons, opérées
de l’un des points du couchant vers le levant, point qui,
seulement, n’est pas celui qu’on a généralement admis jus¬
qu’à ce jour. Il est bien certain, comme il le dit, que les Po¬
lynésiens ont été. entraînés plus souvent vers l’Ouest que
dans toute autre direction ; mais, comme on verra, cela n’a
Moërenhoüt a donc beau dire que
connaît les mers
pas empêché
les entraînements contraires, et dans toutes
(1) T. I, p. 365. Il cite en note un coup de vent d’O. très violent,
et dans la même note un coup de vent de
ver
N.-O., en 1832. Vancou¬
fait la même remarque, t. I, p. 107, 151.
(2) On verra, par toutes celles qui seront citées, que les exemples
sont même nombreux : voir
particulièrement l’article Migrations.
(3) P. 52, Ellis dit : « Quelques-uns rapportent que les cochons et
habitants. »
les vents d’Ouest
les chiens furent apportés de l’Ouest par les premiers
Ellis est le premier qui parle des canots attendant
pour entreprendre leur voyage vers l’Est.
(4) Moërenhoüt cite un fait qui prouve, contrairement à ce qu’il
voulait soutenir, que c’est avec les vents d’Ouest qu’on
s’éloignait;
(5) On sait qu’on appelle ties de dessous le vent, les
dentales, et lies du vent les plus orientales.
plus occi¬
voyez p. 256, note.
8
LES
POLYNÉSIENS.
les directions,
causés par des vents différents.
ainsi que nous le montrerons encore, ce
D’ailleurs,
les entraîiiements involontaires ou isolés qui ont suffi à
peupler
les îles océaniennes, puisqu’il résulte de tous les
faits au¬
jourd’hui connus, que presque toutes, sinon toutes ces îles,
étaient déjà occupées, soit par la même
race, soit par une
jie sont pas
autre, à l’arrivée des canots entraînés. Cela prouve
que
leur peuplement s’était opéré bien antérieurement.
Plus tard nous aurons à revenir longuement sur ce
sujet :
mais, toujours est-il, que le fait de la différence des maniè¬
res, des mœurs, du langage, constamment plus
marquée
à mesure qu’on avance de l’Est vers l’Ouest
(1), et surtout
la direction des vents
alisés, et des courants, ont du paraî¬
tre des' arguments on ne
peut plus sérieux, alors qu’on
ig’norait que les vents changent complètement dans le cours
de l’année. C’étaient certainement lès
objectiops les plus
fortes qu’on pût faire à l’origine malaisienne des
Polyné¬
siens ; seulement ces objections ont
perdu aujourd’hui toute
qu’il y en a d’autres bien plus impor¬
tantes encore, et qui rendent bien autrement
impossible la
leur importance, parce
venue des
Polynésiens de la Malaisie.
C’est ce qui sera démontré, nous
l’espérons, par les déve¬
loppements dans lesquels nous entrerons par la suite.
On va voir,
des écrivains
du reste, chemin faisant, que quelques-uns
qui seront cités par nous ont eux-mêmes,
depuis longtemps, démontré que les vents alisés, qu’on re¬
gardait comme l’un des plus grands obstacles, n’en étaient
en terminant, que,
s’il n’y avait eu que
celui-là, les Polynésiens auraient cer¬
tainement pu venir de la Malaisie, et
que, s’ils ne l’ont pas
fait, c’est que cela a tenu à des raisons majeures que nous
pas un suffisant. De sorte, dirons-nous
ferons connaître.
En somme, la seule chose
que nous croyons devoir rete¬
nir des lignes, précédentes, c’est combien est vraie
cette
(1) Ainsi qu’on le verra, cette opinion est entièrement opposée
à celle soutenue par le naturaliste américain Horatio
Haie, opinion
qui a été adoptée par MM'. Haussin et de Quatrefages.
LES
POLYNÉSIENS.
9
remarque que la géographie seule conduit à faire : que les
îles Viti, Tunga et Samoa, sont l’aboutissant de toutes les
voies d’émigrations,
le véritable point central, d’où s’irra¬
dient ensuite les routes secondaires : car
nous montrerons
que, quelque fût le véritable point de départ des
émigrants, c’était par l’un de ces groupes qu’ils étaient
encore
tenus de passer.
Faisons pourtant remarquer encore, avant de commencer
notre étude, qu’on dit « de l’Ouest à l’Est », en parlant de la
émigrants supposés partis des îles asiatiques,
uniquement pour simplifier le discours : cette manière de
parler n’est pas tout-à-fait exacte. Si, en effet, l’Asie est dans
l’Ouest, par rapport à un certain nombre d’îles de l’Océan
Pacifique, elle n’est cependant géographiquement ou exac¬
tement parlant que dans l’Ouest-Nord-Ouest et le NordOuest de la»plupart.
L’Ouest, d’ailleurs, comme.le font les quartiers Sud, Nord
et Est, comprend tout l’intervalle qui existe entre le N.O. et
le S.O. Il ne faut donc jamais perdre de vue, quand on dit
Ouest, que c'est cet intervalle qui est exprimé par ce mot,
comme c’est tout l'intervalle entre le S.E. et le N.E. qui
l’est pas le mot Est ; tout l’intervalle entre le S.E. et le S.O.
qui l’est par le mot Sud, et enfin tout l’intervalle entre le
N.E. et le N.O. qui l’est par le mot Nord.
marche des
Chose assez singulière, l’histoire ethnologique que nous
poursuivons ne paraît pas avoir beaucoup préoccupé les
premiers navigateurs de l’Océan Pacifique, puisqu’après
Quiros qui, le premier, a établi une théorie, il faut arriver
jusqu’à de Guigmes et Boug-ainville pour voir émettre quel¬
que hypothèse.nouvelle à ce sujet.
En effet, Schouten et Lemaire (1615) Tasman (1642), Roggeween (1722), Anson (1740), Byron (1764), Wallis et Carteret(1766), etc., se contentent de donner le récit de leurs
voyages, sans élever la moindre théorie ethnologique à pro¬
pos des peuples visités par eux. On ne peut guère citer que
le P. Le Gobien qui, à l’occasion des Mariannes, expose ses
conjectures sur le peuplement de ces îles (1701.)
10
LES
POLYNÉSIENS,
Mais, dès qu’on eut commencé à s’en occuper, ce fut à la
théorie que nous allons exposer que tous les anthropologis¬
tes monogénistes se rallièrent, ainsi que la
plupart des voya¬
qui est regardée aujourd’hui
comme l’expression de la vérité par M. de
Quatrefages.
geurs, et c’est cette doctrine
Voici, du reste, pour qu’on puisse juger, d’un seul coup
d’œil, du nombre et de l’autorité des écrivains qui ont adop¬
té cette hypothèse, la liste de leurs noms :
Partisans de
l'origine asiatique
Polynésiens.
De Guignes
De Bougainville ...
Court de Gebelin..
Cook
Forster
La Perouse
Marsdeu
C® Carli
Molina
Claret de Fleurleu.
C'hamisso
Baffles
1761
1771
1774
1772-78
1778
17S6
1786
1788
1789
1790
1816
1817
Crawfurd (1)
1818-19
Bory-St-Yincent...
1826
li. P. Lesson
Balbi
Lülke...,
1825-29
1826
1830
ou
malaise des
Ellis
1829-31
Beechey
1831
Dunmore-Lang ....
1834
Dumont-d’Urville..
De Eienzi
John "Williams
Dielfenbacli
Horatio Haie
Barl
Gaussin
Shortland
De Bovis
Sir Grey
•.
....
1836
1838
1843
1846
1853
1853
1854
1855
1855
Taylor
Thompson
De Quatrefages
1833
1856
...
1859
1864
1761. — Le premier qui a nettement formulé l’opinion que
les Polynésiens avaient une origine asiatique est le savant de-
Guignes (3) : il dit qu’au lieu de venir d’un continent suh-
(1) Crawfurd a séjourné 9 ans à la cour du sultan de Java, comme
résident ou préfet. Il était ami, collaborateur et subordonné de sir
Baffles, de 1808 à 1815.
(2) Recherches sur les navigations des Chinois du côté de l’Amé¬
rique et sur quelques peuples située à l'extrémité orientale de l’Asie.
lmp. dans le 28"-vol. in-4° des Mémoires de l’Académie des
Inscriptions, pub. en 1761.
Do Guignes, qui a émis cette
opinion, est l’auteur de l’Histoire
—
des Huns, ce monument
d’érudition orientale ; il était membre de
LES
POLYNÉSIENS.
[Il
merg-é, les habitants des îles polynésiennes sont plutôt des
descendants de Chinois ; car, ajoute-t-il, k dès le quatrième
siècle de l’ère chrétienne, et longtemps avant les Européens,
allaient
jusqu’au Pérou, et parcouraient toutes les îles de la Malaisie
et plusieurs de celles de la Polynésie ou Océanie Orien¬
les Chinois voyageaient sur les mers de l’Amérique,
tale.
»
n’ayant été considérée, par tous les
savants, que comme une erreur d’homme célèbre, nous ne
Une pareille opinion
nous
y arrêterons pas.
1771. — Bougainville, qui pensait que « le peuple de Taïti
esfcomposé de deuxraces d’hommes très différentes, quoique
parlant la même langue, ayant les mêmes mœurs et se mê¬
lant sans distinction (1),» s’en rapporte sur ce point à Court de
Gebelin, de l’académie de la Rochelle ; ce savant, parlant
de l’analogiê- des langues tahitienne et malaise, admettait,
par suite, l’origine asiatique des Océaniens.
Je l’ai fort ex¬
horté, dit Bougainville, à publier dans un de nos journaux
le mémoire par lequel il me paraît prouver que la langue de
Taïti a la plus grande analogie avec le Malais, et, consé¬
quemment, que la plupart des îles de la mer du Sud ont
été peuplées par des émig-rations sorties des Indes Orienta¬
les. (2) »
On voiten effet que, dtans un Essai sur les rapports des mots
celles de l'Ancien,
qui figure dans l’ouvrage de Scherer (3), Court de Gebelin,
entre les langues du Nouveau-Monde et
l’Académie des
inscriptions, et il est mort à Paris en 1800, âgé
Voyage à Péking
de 79 ans. Son fils, mort en 1845, est l’auteur du
etc. et d’un Dictionnaire chinois.
(1) Voyage autour du monde sur la frégate du roi la Boudeuse,
flûte l’Etoile, 1766-1769. — S' édit. Paris, 1771, p. 214.
et la
(2) Quand on a pu vérifier le petit nombre de données recueillies
alors sur la langue tahitienne, on est naturellement porté à trou¬
ver, à priori,
cette grande analogie, par trop hâtivement admise.
(3) Scherer, Recherches historiques et géographiques sur le Nou¬
veau-Monde. — Paris, 1777, p. 302 et 336.
12
POLYNÉSIENS.
LES
mis à l’épreuve par Banks qui lui avait
envoyé 62 mots de
Tahiti, trouva, après avoir compulsé tous les vocabulaires
de Bougainville, Solander, Cook et Lemaire, que « ces mots
tenaient étroitement à la langue malaie la plus méridiona¬
le de l’Asie et à celles qu’on parle dans les îles du midi de
l’Asie et de l’Afrique; de sorte, disait-il, que toute la portion
méridionale de notre globe paraît unie par une langue com¬
mune, à peu près, à toutes les peuplades qu’on y a rencon¬
trées. Mais, ajoutait-il, comme la langue malaie aies plus
grands rapports avec les autres langues de l’Asie, surtout
avec la languie arabe,
qui en a elle-même de très grands
avec la Celtique, on ne sera
pas étonné de voir que. les lan¬
gues de la mer du Sud ont de si grands rapports avec toutes
nos anciennes langues. » Et il concluait en disant
que les
îles de l’Amérique méridionale, de même que le Pérou,
avaient été peuplées par l’Asie méridionale.
D’un autre côté, il est
vrai, le même écrivain, dans
Monde primitif (1), considérait lés populations
des
son
polynésien¬
phéniciennes, et, pour donner
quelque créance à cette opinion, voici comme il raison¬
nait : « Dès qu’il est démontré que les Phéniciens ont fait
le tour de l’Afrique, et qu’ils ont été jusqu’aux Indes, ils ont
pu faire le tour de la mer du Sud, en allant d’île en île, et
suivre les côtes de l’Amérique orientale et occidentale ; c’est
d’autant plus possible que les Chinois eux-mêmes, naviga¬
teurs bien inférieurs aux Phéniciens, voyagèrent dès le 4®
siècle sur les mers de l’Amérique. » Puis il donnait comme
preuves du séjour des Phéniciens dans ces contrées : 1“ La
conformité des noms de nombre qu’on observe dans l’île de
Madagascar et dans toutes ces îles, avec ceux des anciens
Phéniciens ; 2° Le rapport prodigieux des langues qu’on
parle dans toutes ces îles avec la langue malaie et le Phéni¬
nes
comme
colonies
cien.
Nous ne saurions dire
le
quelle'•conformité de désignation
(1) Court de Gebelin, Le Monde primitif, analysé et comparé avec
monde
moderne, 9 vol. 1^4°, Paris, 1773-1783, et
l’Histoire naturelle de la parole,
Paris, 1776.
Abrégé de
LES
POLYNÉSIENS.
13
phéniciens et ceux de Madag-ascar; mais ce qu’on sait aujourd’hui, c’est que, si la
conformité est grande entre les noms de nombre de Mada¬
gascar et ceux des Polynésiens, elle l’est beaucoup moins
entre les noms de nombre de Madagascar et ceux des Ma¬
lais (1) ; et que, s’il existe quelque rapport entre le Phénicien
et le Malai, ce rapportes! loin d’être aussi prodigieux que le
croyait Court de Gebelin, entre les langues malaie et poly¬
nésienne. On a TU, en effet, qu’il n’y en a .qu’entre les mots
échangés par ces deux peuples, et que ces deux langues dif¬
fèrent complètement par le fond (2).
On n’accorde, du reste, généralement, qu’une confiance
médiocre aux idées systématiques de Court de Gebelin ; on
peut même dire que peu de livres ont été jugés aussi sévè¬
rement que son Monde prhnitif, ouvrage, dit Balbi (3),
qui est le, plus grand exemple que l’on puisse citer pour
prouver qu’une longue étude et un travail opiniâtre ne suf¬
fisent pas toujours pour réussir dans la carrière de l’érudi¬
tion, quand on les emploie à soutenir des systèmes réprouvés
par la saine critique. » Et le même écrivain fait remarquer
que « parmi les fautes grossières dont il fourmille, et que
les partisans de Court de Gebelin ont répandues dans un
grand nombre d’ouvrages, on y lit, entre autres assertions,
que le Persan, l’Arménien, le Malai et PEgyptien sont des
existe entre les noms de nombre
K
dialectes de l’PIébreu. »
Balbi a certainement raison quand il fait cette critique de
détails ; mais il n’est pourtant pas moins vrai que son juge¬
ment doit sembler bien sévère,
ses travaux
et ses
adressé à l’homme qui, par
idées avancées, a été l’un de
ceux
ont le plus contribué à l’émancipation des Français.
qui
aujourd’hui ce qu’était Court de Gebelin;
semble ne pas se douter que les idées qu’il soutenait, il
On oublie trop
on
de cent ans, sont celles qui, chaque jour, tendent à
généraliser de plus en plus en France.
y a plus
se
(1) Voy. vol. Pq le tableau linguistique de la page 151.
(2) Vol. I, cil. 1", p. 142 et suiv(3) Discours préliminaire, p. 25.
•
14
LES
POLYNÉSIENS.
Comme J.-J.Rousseau, Court de G-ebelin n’admettait rien
de surnaturel, point de révélation, point de miracles, point
de prophètes, point de mystères.
Pour lui, toutes les religions qui ont existé et qui existent
n’étaient que des institutions purement hu¬
maines, par conséquent factices, fantastiques.
A ses yeux, tout était matériel et physique dans l’univers.
Le ciel était l’être suprême, l’être supérieur à tout ce qui
sur la terre,
existe. L’âme n’était qu’un instinct physique perfectible.
Il disait que la nature a tout fait, qu’elle est la cause uni¬
que de tout ce qui existe, qu’elle fournit les éléments de
tout ; que tout a sa cause et sa raison d’être dans la nature,
qu’enfin rien ne se fait de rien.
Il disait encore que ce grand ordre de la nature est éter¬
nel, nécessaire, immuable, qu’il fait tout, règle tout, dirige
tout ; qu’il est le lien de tout-; qu’il meut le ciel et la terre,
le corps et l’âme, la vie physique et la vie morale ; etc.
C’était, en un mot, ainsi qu’on le lui a reproché, un ma¬
térialiste dans toute la rigueur du terme, ce qui lui a valu
les épithètes d’impie, de pervers et tant d’autres qui lui
étaient adressées, par les cléricaux de son temps, de même
qu’elles le sont aujourd’hui encore à ceux qui pensent
comme lui, par les cléricaux du nôtre.
Certes, après cela, il est facile de comprendre les critiques
faites à ses immenses travaux par les gens dévots, d’abord,
puis par beaucoup d’autres qui l’étaient moins sans doute,
mais qui ne lui pardonnaient pas d’avoir osé écrire qu’il
soupirait après le moment où la monarchie française sera
détruite.
grand homme î pourquoi n’a-t-il pu voir ce qui
passe de nos jours, et entendre ce que l’on dit aujour¬
d’hui, même en chaire, des hommes les plus savants de la
Pauvre
se
France ?
1770 et 1778. — Cook ne paraît pas avoir porté son atten¬
tion sur l’origine des peuples visités ou découverts par lui
dans ses premiers voyages ; mais ce qu’on en a dit, en son '
nom, dans la publication de sa
â prouver qu’il
troisième expédition, suffit
était loin d’avoir une opinion bien arrêtée
LES
POLYNÉSIENS.
15
sujet. On lit, en effet, dans la relation du 3” voyage (1) ;
Il n’est pas aisé de dire comment une seule nation s’est
sur ce
«
répandue, dans toutes les parties de l’Océan Pacifique, sur un
grand nombre d’îles séparées les unes des autres par des
intervalles si considérables. On la trouve depuis la Nou¬
velle-Zélande jusqu’aux îles Sandwicb au Nord, et du
levant au couchant, depuis l’île de Pâques jusqu’aux Nou¬
velles-Hébrides, c’est-à-dire sur une étendue de 60° de latitude
ou de 1200 lieues du Nord au Sud, et de 83 degrés de longi¬
tude ou de 1600 lieues de l’Est à l’Ouest. On ne sait encore
jusqu’où vont ses colonies dans chacune de ces directions.
Mais, d’après les observations faites durant mon deuxième
voyage et celui-ci, je puis assurer que si elle n’est pas la
nation du globe la plus nombreuse, c’est certainement la
plus étendue. ®
Et, dans» la vie de Cook par le.D'' Kippis (2), on lit encore
quelques lignes qui établissent, en résumé, qu’il croyait à
une origine asiatique, après avoir admis, un instant, avec
Forster, le point de départ dans un continent disparu.
« On savait en
général, écrit son biog’raphe, quelanation
asiatique des Malais était jadis en possession de la plus
grande partie du commerce des Indes, et que leurs vais¬
seaux non seulement fréquentaient les côtes d’Asie, mais se
hasardaient sur les mers même d’Afrique, jusqu’à la grande
île de Madagascar. Mais on ignorait que de Madagascar aux
îles Marquises et à l’île de Pâques, et enfin jusqu’au côté
Ouest de l’Amérique, dans un espace qui renferme plus de
la moitié de la circonférence du globe, la même nation,
partie de l’Orient, avait fondé des établissements et des co¬
lonies dans tous les ports de ce vaste pays, même dans des
îles à des distances étonnantes du continent, et dont les ha¬
bitants ne soupçonnaient pas l’existence les uns des autres.
C’est pourtant un fait historique que les voyages du capi(1) Cook (Jacques), Troisième voyage autour du .monde {lllQ-l'ISO'),
rédigé par King en 1784. Trad. franc, par Demeunier. —Paris 1785,
t. II, p. 411.
(2) Vie de Cook, trad. par Castera. — 1789, p. 518.
16
LES
taine Cook, ont
POLYNÉSIENS.
parfaitement développé. C’est le capitaine
Cook qui a découvert ce nombre innombrable d’îles perdues
dans l’immensité de l’Océan Pacifique, dont tous les
peuples
montrent, par des traces frappantes, que leur commune ori¬
gine vient d’Asie. Cela ne paraît pas seulement par la con¬
formité des coutumes
et des
institutions, mais par une
preuve invincible, l’analogde du langage.
Cela a été dit plus de dix ans après les travaux des deux
Forster ; mais il en résulte bien que Cook croyait que
nésiens et Malais appartenaient àunemême nation,
Poly¬
envoyant
ses colonies au loin : ce qui est une erreur
que tout notre
livre a .pour but de démontrer. On a déjà vu, en effet,
qu’il
n’y a nulle conformité dans les coutumes et les institutions,
et qu’il n’y en a même pas dans le lang-age,
quoiqu’on ne
cesse de répéter le contraire,
depuis Court de Gebelin, Bou¬
gainville et Cook lui-même. C’est pourquoi nous ne nous
arrêterons pas plus longtemps ici sur cette question, nous
contentant de faire remarquer, en passant, l’origine de l’er¬
reur de l’opinion qui a été soutenue
jusqu’à ce jour et qui
C
d’est encore par la plupart des ethnologues.
En somme, comme on voit,
Bougainville et Cook, entraî¬
nés, sans doute, par les croyances dominantes, se sont bornés
à cette assertion, mais sans chercher à l’étayer de témoi¬
gnages suffisants.
1778. — L’écrivain
qu’on peut considérer
comme
ayant
élevé le premier une théorie ethnologique à propos des peu¬
ples visités par les premiers voyageurs et par lui même, et
qui adopta, comme Bougainville, l’origine asiatique ou malaisienne, fut Reinold Forster, le compagnon de Cook dans
son deuxième voyage.
Plus apte peut-être que son illusIre capitaine, pour la solution de problèmes
qui exigent des
connaissances spéciales et étendues, il consacra quelques
développements à l’origine des Polynésiens (1).
Nous allons reproduire ici ces développements,parce qu’ils
(1) Observations faites pendant le 2= voyage de Cook dans l'hémis¬
phère austral et autour du monde, etc., parle Dr R. Forster, 1778. —
Voy. aussi 2' voyage de Cook, t. V. et VI, édit. in-S». — Paris, 1778,
et édit,
in-4», t. Y.
LES
sont le
POLYNÉSIENS.
17
oint de
départ de tous les travaux entrepris dans
lors, et qu’ils feront voir d’où vient une
opinion que plusieurs autres auteurs se sont attribuée.
Après avoir rejeté complètement l’origine américaine des
Océaniens, et prouvé qu’ils n’ont pu venir davantage de la
Nouvelle-Hollande, Forster ajoute : « Du côté du Nord, les
cette voie, depuis
îles de la mer du Sud se trouvent
îles, des Indes-Orientales. La
sont habitées
par
pour ainsi dire liées aux
plupart de ces dernières terres
deux différentes races d’hommes. Sur
quelques-unes des Moluques, il y a encore une race plus
noire, qui a des cheveux laineux (1), qui est haute et mince,
qui parle une langue particulière et qui habite les collines de
l’intérieur du pays. Sur différentes
îles, ces individus sont
appelés Alfouries (2).
Les côtes de ces îles sont habitées
par une autre nation
dont les individus ont le teint
«
brun, des formes plus agréa¬
bles, des chôveux longs et bouclés et une
langue différente,
qui est un dialecte du Malais. Les montagnes de l’intérieur
de toutes les
Philippines sont habitées par un peuple noir,
qui a les cheveux frisés, qui est grand, qui a de l’embon¬
point, qui est très guerrier et qui parle une langue particu¬
lière différente de celle de ses voisins. Mais
la mer, il y a une race infiniment
sur les
bords de
plus blanche, qui a de
longs cheveux et qui parle différents idiomes. On donne à
ces peuplades des noms
divers, mais les ïagales, les Pampangos et les Bissayas sont les plus fameux. Les
premiers
sont les plus anciens et les derniers sont
certainement alliés
des différentes tribus malaises
qui auraient rempli les îles
des Indes-Orientales avant l’arrivée des
mers.
Leur langue a
des Malais (3).
Européens dans ces
également plusieurs rapports à celle
(1) Cette opinion n’est que celle empruntée à Ruinpliius. Forster
Moluques; il avait sans doute mal compris
Rumpliius qui distingue les Alfourous de la race noire.
n’est point allé aux
(2) Aborigènes de Bornéo, nommés Byajos par
à Bornéo, p. 43.
Beekmann, Virrage
(3) Hernan de los Bios (colonel) Relacion de las islas Molucas.
Navarrete, Traüados historicos de la monarchia de China. —Gemelli
II.
2.
18
LES
«
POLYNÉSIENS.
L’île Formose ou Taï-Wan, renferme aussi, dans l’inté¬
rieur de ses montagnes, une race d’hommes bruns,
les cheveux frisés et la face
qui ont
large ; mais les Cdiinois occu¬
pent les côtes du pays, surtout les cantons qui sont au Nord.
« Les habitants des îles de la Nouvelle-Guinée, de la Nou¬
velle-Bretagne et de la Nouvelle-Irlande, ont un teint noir,
et par les mœurs, les coutumes, le tempérament et les for¬
mes, ils ressemblent beaucoup aux insulaires de la Nou¬
velle-Calédonie, de Tanna et de Mallicolo, c’est-à-dire à la
seconde race des habitants des mers du Sud, et les noms de
la Nouvelle-Guinée ont beaucoup de rapport avec ceux des
Moluques et des Philippines.
Les Ladrones et les îles Carolines, nouvellement décou¬
«
vertes, sont habitées par une race
d’hommes qui a une
grande ressemblance à la première race des mers du Sud :
leur taille, leur tempérament, leurs mœurs et les usages,
tout annonce cette affinité, et, suivant quelques écrivains (1),
ils ressemblent presque à tous égards aux Tagales de Luçon
et de Manille.
a
De sorte qu’on peut suivre la
une suite
ligne des migrations par
continuelle d’îles, dont la plupart ne sont pas éloi¬
gnées de plus de cent lieues l’une de l’autre.
Il y a d’ailleurs une conformité très remarquable entre
plusieurs mots de la langue de la race blanche des insulai¬
res de la mer du Sud et ceux de la langue malaise ; mais, de
oe rapport d’un petit nombre de termes,
il ne faudrait pas
en conclure que ces insulaires
descendent des Malais, car,
comme le Malais a des mots qu’on trouve dans la langue
des Persans, des Malabars et des Madecasses (2), des Brames,
des Chingulais et des habitants de Java, il faudrait donc
dire aussi que ces nations viennent des Malais. Cette ma«
Carreri, Il Giro del mtindo. — F. Diego Bergamo, Vocabulario de
Pampango. — Juan de Noceda y el padre Pedro de san Lucar, Vo¬
cabulario de la lengua
Tagala. — Manila 1754, in-folio, etc.
(1) Le père Le Gobien, Histoire des îles Marianne^. — Paris 1700,
jn-12.
(2) Reland, Dissertationes miscellanœ. Vol. III.
LES
POLYNÉSIENS.
19
nière de raisonner
prouverait trop ; je suis donc porté à
croire que tous ces dialectes conservent différents mots
d’une langue ancienne qui était plus répandue, et qui s’est
divisée peu à peu en différents idiomes. Les mots de la lan¬
gue des îles de la mer du Sud, qui
sont semblables à d’au¬
malaise, démontrent clairement, suivant
moi, que les îles Orientales de cette mer ont été peuplées
par les îles de l’Inde ou les îles septentrionales de l’Asie, et
que celles qui sont plus à l’Ouest ont tiré leurs premiers ha¬
tres de la langue
bitants des environs de la Nouvelle-Guinée. Si nous avions
des vocabulaires exacts des différentes
langues qu’on parle
tribu en parti¬
dans ces îles, nous pourrions dire de quelle
origine (1). La postérité acquerra
peut-être sur cela des connaissances plus étendues. (2) »
Forster est l’un des premiers auteurs qui se sont occu¬
pés d’étudier les migrations océaniennes, et son texte est
vraiment l’emarquable par l’érudition et l’esprit de cri¬
tique si indispensables à ce genre de recherches. Comme
nous l’avons dit, du reste, l’exposition qui précède com¬
prend à peu près tous les arguments invoqués à l’appui de
culier elles tirent leur
l’origine asiatique des Océaniens : facilités des communica¬
tions d’île en île, existence dans un grand nombre d’archi¬
pels de deux races distinctes d’hommes, analogies de lan¬
gues, que l’auteur avouait être incomplètement étudiées à
son époque.
Forster est d’ailleurs plus explicite dans une autre partie
de son ouvrage où il dit: a II y a lieu de supposer que les
premiers habitants des îles de la mer du Sud étaient de la
race des Papous et des insulaires de la Nouvelle-Guinée et
des environs.... Il est probable que les anciens Malais de la
péninsule de Malacca se répandirent insensiblement, par
hasard ou à dessein, sur les îles des mers de l’Inde, d’abord
(1) Suit une table comparative de 46 termes, de quinze langues
américains, qui ne prouve pas grand chose,
par suite du peu d’exactitude des données, mais qui cependant
établit déjà les ressemblances et les diâérences principales.
ou idiomes océaniens et
(2) Observ. pendant le 2° voy. de Cook, t. I, p. 251.
20
LES
à Bornéo, ensuite aux
aux îles
POLYNÉSIENS.
Philippines ; qu’ils s’étendirent de là
des Larrons, aux Nouvelles-Carolines et aux Pesca-
dores ; et enfin qu’ils
la Société,
aux
allèrent aux îles des Amis, à celles de
Marquises et à l’île de Pâques, à l’Est, et
jusqu’à la Nouvelle-Zélande, au Sud. Cette migration paraît
avoir été successive, et, depuis le
premier établissement des
Malais à Bornéo, il s’écoula peut-être
plusieurs siècles jus¬
qu’à l’arrivée de ces peuplades à la Nouvelle-Zélande et à
l’île de Pâques. »
Le même auteur, frappé des ressemblances des
indigènes
des îles les plus orientales du
Pacifique avec ceux des
îles Carolines, n’hésitait pas à dire
plus loin, que ces der¬
nières îles étaient presque
sûrement le berceau des premiè¬
(1) ; et il terminait enfin ses réflexions générales par de
sages conclusions, plus modestes certainement que celles
que des voyageurs moins autorisés n’ont pas craint d’avan¬
cer depuis.
J’espère, dit-il, que ces conjectures engageront les na¬
vigateurs à examiner les idiomes, les mœurs, les usages, le
tempérament et la couleur des habitants des diverses terres
res
«
de
cette mer, afin de remonter d’une manière
plus certaine à
l’origine et aux migrations de ces peuples et de jeter plus de
jour sur cette partie intéressante de l'histoire de l’homme. »
Malheureusement cet appel n’a pas été suffisamment en¬
tendu, et, malgré l’accomplissement d’une partie des vœux
de Forster, puisqu’on a rassemblé
depuis une foule de voca¬
bulaires, l’ethnologie océanienne conserve encore bien des
mystères. Mais on ne peut nier cependant qu’on ne lui ait
fait faire un pas immense dans ces dernières
années, juste¬
ment à l’aide
Forster.
de
la
linguistique, tant recommandée par
En somme, pour lui, les habitants de l’Océanie
avaient
deux origines différentes et formaient deux races ou
variétés
distinctes ; l’une noire, partant de la N ouvelle-Guinée et de
ses
du
environs, et allant peupler la première les îles de la mer
Sud; l’autre, celle des Malais, allant successivement
(1) Observations pendant le 2® voyage de Cook, p. 306.
LES
occuper toutes les îles
POLYNÉSIENS.
21
polynésiennes d’aujourd’hui par des
migrations successives. Pour lui encore, les îles Garolines
étaient le berceau presque certain des Polynésiens de l'Est ;
tous les dialectes conservaient des mots d’une langue an¬
cienne plus répandue et qui s’était divisée en plusieurs
idiomes ; enfin les mots malais trouvés
en
Polynésie dé¬
de l’Est
montraient clairement, suivant Forster, que les îles
avaient été peuplées par les îles de l’Inde.
Et si, avec toute sa sagacité ordinaire, il avait vu que
l’existence de quelques mots malais en Polynésie n’était pas
faire conclure que les Polynésiens descen¬
moins fini par dire, qu’ils
provenaient de la Malaisie, puisqu’il avance que « les îles
orientales de la mer du Sud, aussi bien que la NouvelleZélande et Pâques, ont été peuplées par les îles de l’Inde ou
les îles septèntrionales de l’Asie. »
suffisante pour
dent des Malais, il n’avait pas
On voit d’où vient
l'opinion qui a tant pesé depuis sur
celle soutenue par presque tous les successeurs de Forster,
particulièrement l’idée du peuplement préliminaire des
Mais ce que nous
croyons devoir surtout faire remarquer, c’est cette croyance
de l'habile observateur que les divers dialectes delà Malaisie
et delà Polynésie conservent différents mots d’une langue
ancienne qui était plus répandue et qui s’est divisée peu à
peu en différents idiomes. On a déjà vu précédemment deux
savants anglais, Marsden et Crawfurd, soutenir cette idée,
et
îles de la mer du Sud par la race noire.
et le
dernier donner à cette
langue ancienne le nom de
Grand-Polynésien
sans pouvoir dire exactement d’où
elle était venue jusqu’à Java. Nous reviendrons plus tard sur
ce sujet, et nous essaierons alors d’établir
quelle était cette
langue, admise par un savant français, M. Gaussin, qui a
même essayé de la reconstituer à l’aide du Maori.
<t
Quant à l’opinion de Forster (1) que les îles Garolines ont
(1) En parlant de ce savant voyageur, R. P. Lesson, p. 156 do
Voyage médical, dit : « Forster, le premier, traça d’une main
habile le vaste cadre des productions du grand Océan et des insu¬
laires qui y vivent. Combien l’on doit regretter que le cours de
son
90
LES
POLYKÉSIENS.
été le berceau presque certain des Polynésiens orientaux,
à nous y arrêter longuement quand nous es¬
nous aurons
saierons de prouver le contraire ; nous devons nous borner
ici à rappeler que l'illustre compagnon de Cook a trouvé,
comme nous-même, des analogies frappantes entre ces deux
populations, contrairement, il est vrai, à presque tous les
ethnologues et les voyageurs.
1786. — Après
Forster, le malheureux de La Pérouse fut
les différentes
peuplades de l’Océanie provenaient de colonies malaises
qui, à des époques extrêmement reculées, avaient fait la
conquête de ces îles (1). Mêlantles indigènes des Philippines,
de Formose, à ceux delà Nouvelle-Guinée, de la NouvelleBretagne, des Hébrides, des îles des Amis, dans l’hémis¬
phère Sud, et à ceux des Carolines, des Mariannes, des îles
Sandwich, dans l’hémisphère Nord, il était convaincu que
tous étaient cette race d’hommes crépus que l’on trouve en¬
core dans l’intérieur de l’île de Luçon et de la NouvelleGuinée ; qu’ils n’avaient pas été vaincus à la Nouvelle-Gui¬
née ni aux Nouvelles-Hébrides, mais qu’ils l’avaient été dans
les îles plus à l’Est. « Là, disait-il, ils se mêlèrent avec les
peuples conquérants, et il en est résulté une race d’hommes
très noirs, dont la couleur conserve encore quelques nuan¬
ces de plus que celle de certaines familles du
pays qui, vrai¬
semblablement, se sont fait un point d’honneur de ne pas se
mésallier. Ces deux races très distinctes ont frappé nos yeux
aux îles des Navigateurs, et
je ne leur attribue pas d’autre
origine. »
Les Polynésiens n’étaient donc ensomme,pour lui, que les
métis résultant des premiers occupants noirs et de leurs vain¬
queurs, les Malais. Seulement il est difficile de comprendre
le premier à regarder comme démontré que
l’expédition ne 1 ait pas mis à même de voir un plus grand nombre
de points, et de suivre le fil des idées qu’il avait émises avec tant
de succès sur les lieux qu’il visita ! «
(1) 3= vol. p. 230. Le voyage de La Pérouse a été accompli de 1785
à 1788, mais il a été publié seulement en 1797, pour la l''® fois, par
Miiet de Mureau, en 4 voL in-4‘>i
LES
23
POLYNÉSIENS.
qu’il ait pu sortir de ce mélange une race d’hommes très
noirs, ainsi qu’il le dit : peut-être est-ce simplement une
erreur du rédacteur de son voyage. Mais on reconnaît ici la
tard nous retrouverons
reproduite : Que les émigrants en Polynésie ap¬
partenaient à une race de conquérants. Nous avons déjà vu
M. de Quatrefages soutenir aussi que les Polynésiens ne
sont que des métis de Malaisiens.
Voici d’ailleurs comment La Pérouse expliquait les chan¬
gements survenus dans les caractères physiques: » Les des¬
cendants des Malais ont acquis dans ces îles une vigueur,
une force, une taille et des proportions, qu’ils ne tiennent pas
de leurs pères, et qu’ils doivent sans doute à l’abondance des
subsistances, à la douceur du climat, et à l’influence de dif¬
férentes causes physiques qui ont agi constamment et pen¬
dant une «longue suite de générations. Les arts, qu’ils
avaient peut-être apportés, se seront perdus par le défaut de
matières et d’instruments propres à les exercer ; mais l’i¬
dentité de langage, semblable à un fil d’Ariane, permet à
source
de cette opinion, que plus
souvent
observateur de suivre tous les détours de ce nouveau
un
byrinthe (1). »
Cette identité de langage n’existant pas,
cru si
la¬
quoi qu’on l’ait
longtemps, et que quelques ethnologues le croient
encore, nous ne nous
arrêterons pas davantage à l’opi¬
nion de l’illustre navig’ateur ; nous avons tenu
cependant à
quand ce ne serait que pour montrer qu’il ne
méritait pas, même à ce sujet, l’espèce d’oubli dans lequel
l’ont laissé presque tous ceux qui se sont occupés de l’Océa¬
la rappeler
nie.
Non seulement, en effet, LaPérouse aétél’un des premiers,
à soutenir la théorie de la provenance malaisienne des Poly¬
nésiens, mais, prévoyant les objectionsqui pouvaient lui être
faites, il a été le premier à démontrer que les vents d’Est ne
sont point un obstacle à des migrations venant de
K
aux
l’Ouest.
On objectera peut-être, dit-il, qu’il a dû être très-difficile
Malais de remonter de l’Ouest vers l’Est pour
(1) Relation du voyage de La Pérouset — 3= voL p. 23L
arriver
24
LES
POLYNÉSIENS.
dans ces différentes îles; mais les vents de l’Ouest
sont au
moins aussi fréquents que ceux de
l’Est, aux environs de
l’équateur, dans une zone de sept à huit degrés au Nord et
au Sud, et ils sont si variables
qu’il n’est guère plus difficile
de naviguer vers l’Est
que vers l’Ouest. D’ailleurs ces diffé¬
rentes conquêtes n’ont pas eu lieu à la même
époque ; cès
peuples se sont étendus peu à peu, et ont introduit de pro¬
che en proche la forme de
gouvernement féodal qui existe
dans la presqu’île de Malacca, à Java,
Sumatra, Bornéo, et
dans toutes les contrées soumises à cette barbare nation. »
Cette opinion de La Pérouse sera
appuyée bientôt, comme
les navigateurs Beecbey, Dillon, etc., et par
le missionnaire J. Williams, de même
que par les travaux
on verra,
par
des Kerhallet et autres marins.
1786. — L’écrivain qui, avec
Forster, a le plus contribué à
répandre l’opinion que les peuplades polynésiennes pro¬
viennent de la Malaisie, est le docte
Marsden, l’auteur de
la Grammaire malaise, des Miscellaneous Works et
d’un
Voyage à Sumatra (1). 11 n’est guère de livres, depuis les
siens, qui ne se servent de ses paroles pour soutenir cette
opinion.
Quoique Marsden n’eût jamais vu que laMalaisie et l’Inde,
il croyait, en effet, à l’analogie
complète des langages poly¬
nésien et malais, comme on peut le voir dans son Histoire
de Sumatra (2) : « J’ai
remarqué, dit-il, qu’une langue géné¬
rale, quoique mutilée et altérée par le laps de temps, est ré¬
pandue dans toute cette partie du globe qui s’étend depuis
Madagascar jusqu’aux nouvelles découvertes les plus recu¬
lées de l’Est, et dont le Malai est un dialecte fort
corrompu
ou perfectionné
par le mélange d’autres idiomes. Cette con¬
formité de langages, si étendue, annonce
que ces diverses
peuplades ont une origine
commune ; mais un voile
épais
(1) W. Marsden, Histoire de Sumatra, trad. de l’anglais par Parraud, 2 vol. iii-S”, Paris, 1788. —A grammar of ihe
guage, with an introduction and praxis, 1^4°,
Miscellaneous Works, in-4", London, 1834.
(2) !='■ vol., p. 68.
Malayan lanLondon, 1812.—
LES
POLYNÉSIENS.
25
leur séparation. »
le
Malai, on parle à Sumatra plusieurs idiomes qui ont néan¬
cache les circonstances et les progrès de
Il y revient dans le même ouvrage, en disant : ® Outre
moins une affinité manifeste, non-seulement les uns avec
les autres, mais avec cette langue générale qu’on trouve ré¬
pandue et indigène dans toutes les îles de la mer du Sud, de¬
puis Madagascar jusqu’aux terres les plus éloignées décou¬
vertes par Cook, c’est-à-dire dans un plus grand espace que
celui qu’ait jamais embrassé la langue latine ou toute autre
langue. »
Ainsi, comme Forster, il admettait une langue générale
ancienne, et de plus, il croyait à l’analogie complète des
langages polynésien et malai, s’en rapportant évidemment
pour cela à ses prédécesseurs, puisqu’il n’était jamais allé en
Polynésie. Mais,, comme eux, il se trompait, en concluant
de quelques analogies réelles de mots à une analogie com¬
plète de langage qui n’existe pas.
Nous devons toutefois appeler l’attention sur les expres¬
perfectionné qu’il applique au lan¬
gage malai, considéré par lui comme un dialecte de la lan¬
gue générale qu’il admet: cela montre que le savant écrivain
n’était pas bien fixé sur les deux langages, et particulière¬
ment sur celui des vrais Polynésiens.
On verra bientôt que pour Crawfurd le langage malai ne
pouvait être que corrompu, puisqu’il le fait dériver du Java¬
nais ancien, qui n’est pour lui que la oc langue générale » de
Marsden, ou ce qu’il appelle « Grand-Polynésien. »
sions de corrompu ou
’
Marsden, parut, à Paris, le
petit livre si plein de faits de l’abbé Molina (1). On y voit
que son auteur devait être d’autant plus partisan de l’ori¬
gine malaisienne des Polynésiens, qu’il reg-ardait ces der¬
1789. — Peu d’années apïès
niers comme les ancêtres des Araucans.
dériver les habitants
du vieux monde sur l’Océan par la
chaîne d’îles, contre le cours de la mousson, ou de la Nouo:
Il serait mieux, disait-il, de faire
du Nouveau-Monde,
(1) Essai sur l’Histoire naturelle du Chili, par Jean-Ignace Molina,
Paris, 1789. Trad. de l’italien par Gruvel.
in-S».
—
26
LES
POLYNÉSIENS.
velle-Zélande, sous l’influence des vents. » Cette dernière
supposition n’était, comme nous l’avons dit, que la conjec¬
ture de Crozet, le compagnon de Marion Dufresne, en 1772,
tandis que la première est celle qui a été admise, comme on
le verra bientôt, d’abord par le missionnaire écossais Dunmore Lang, en 1834, puis par le missionnaire J. William s
lui-même, en 1837, ainsi que cela résulte de l’extrait suivant
de son ouvrage (1) :
J’aimerais plutôt dire, vu la conformité physique, la
(£
circonstances qui
et des aborigènes de
l’Amérique, que ces derniers gagnèrent le continent à tra¬
vers les îles du Pacifique. Mais ceci, quoique fort intéressant,
est un sujet dans lequel je ne puis entrer : on n’a donc pas
besoin, ajoute-il, de recourir à la théorie admise par quel¬
ques écrivains et soutenue avec une certaine force par Ellis :
que les insulaires polynésiens sont venus de l’Amérique du
construction de leur langage et autres
établissent l’identité des Polynésiens
Sud » (2).
examinant la théorie qui
des Polynésiens, réfuté lon¬
guement cette opinion de J. Williams, qui se contente d’ail¬
leurs de l’exprimer sans apporter la moindre preuve à l’ap¬
pui : nous ne nous y arrêterons donc pas davantage. Néan¬
moins nous insisterons encore ici sur ce fait évident que les
caractères physiques des Polynésiens et des aborigènes de
l’Amérique ne sont pas semblables, et que la construction
du langage, de même que presque toutes les autres circons¬
tances, établissent plutôt leur différence que leur identité.
La seule chose à remarquer, à cette occasion, c’est que les
Nous avons précédemment, en
fait de l’Amérique le berceau
deux missionnaires J. Williams et Ellis étaient d’avis com¬
plètement opposé, et que le premier s’accordait à ce sujet
avec Dunmore Lang et Molina.
On verra plus loin que la conjecture de ces derniers était
(1) A narrative of missionary interprises, etc. —London, 1837, p.
501.
(2) Ellis, Polynésian nsearcheSf voL I, p, 122, et Tour throiigh
Hawaii, p, 448i
LES
27
POLYNÉSIENS.
aussi celle que M. de Bovis (1) semblait faire,
avoir soutenu la provenance occidentale des
puis qu’après
Polynésiens, à
l’aide des vents d’Ouest, il se demandait si les Peaux-rouges
de l'Amérique n’étaient pas
seulement l’avant-garde de la
migration aborigène de la Polynésie : question que Forster,
Cook, La Pérouse, Moërenhoüt, avaient déjà résolue.
1790. — Ici, par ordre
de date, nous devons citer le savant
marin et géographe Claret de Fleurieu, l’auteur des instruc¬
tions, aussi complètes que précises,que Louis XVI fit donner
à La Pérûuse au moment dé son départ. Tout en partageant
l’opinion de Forster, que la Polynésie a été peuplée par l’A¬
sie, Claret de Fleurieu avouait seulement ne pas com¬
prendre comment les migrations avaient pu se porter à 1500
lieues de leur terre natale contre les vents alisés. Nous
croyons deyoir citer textuellement ses
paroles si remarqua¬
bles, bien qu’écrites à une époque où il y avait.fort peu
de
Mais, disait-il, si les connaissances que nous avons
ac¬
données acquises (2) :
tt
quises résolvent le problème de la manière dont a pu être
peuplée l’Amérique, on ne peut présumer qu’il soit jamais
donné aux hommes de savoir quand et comment les îles du
grand Océan ont reçu leurs habitants. On sait seulement,
d’après les notions que les voyageurs philosophes ont pu
recueillir sur les divers idiomes parlés, et dans les îles
basses et dans les îles montueuses, que les idiomes ne diffè¬
rent pas
autant, ou pas plus entre eux, que le provençal ou
le languedocien ne diffère du français;
de cette identité de langage,
et l’on peut conclure
l’identité d’origine de toutes
îles. Mais cette langue uni¬
aussi celle
des îles du grand archipel de l’Asie, et en première
source, la langue de la terre la plus méridionale de cette
partie du monde, la langue de la presqu’île de Malacca ou
Malaie ; et Ton peut, de cette conformité, tirer une seconde
les peuplades qui occupent ces
verselle des insulaires
du grand Océan est
(1) La Société Tahitienne, Revue coloniale, année 1853.
(2) Voyage autour du Monde fait pendant les ar.nées lygo et lyga
par Etienne Marchand, 4 vol. in-4'>i —
Paris, an YI, t. III, p. 328i
28
LES
POLYNÉSIENS.
induction, c’est que les insulaires du grand Océan ont une
orig-ine commune avec la nation malaise. Mais à présent,
de l’Asie ?
Comment a-t-il pu originairement se porter à 1,500 lieues
comment s’est faite cette mig-ration d’un peuple
de la terre natale ? Comment a-t-il remonté contre les vents
alisés, qui soufflent presque constamment de la partie de
l’Est, sur toute l’étendue de la zone équinoxiale du grand
Océan ? A quelle époque s’est opérée cette migration ? C’est
ici qu’un vaste champ s’ouvre aux hypothèses ; car on ne
peut s’appuyer d’aucune tradition conservée parmi les peu¬
plades qui habitent les îles des Tropiques ; en général, leurs
annales ne remontent pas au-delà de
quelques années ; un
siècle pour ces peuples est l’éternité. On ne peut donc atten¬
dre d’eux aucun secours pour soulever le voile épais qui dé¬
robe à nos yeux cette partie de l’ancienne histoire des hom¬
mes ; et, comme ici la raison et
l’imagination sont à peu près
également en défaut, on peut croire qu’à cet égard les siè¬
cles qui suivront ne seront pas plus instruits que celui qui
va finir. »
Claret de Fleurieu écrivait ces
lignes en l’an VI, c’est-àn’avait sur les lang'ues de la Po¬
lynésie que les observations de Le Maire ; celles de Banks et
Parkinson, compagnons-de Cook dans son premier voyage ;
des Forster et d’Anderson, dans le second; de Crozet, le
compagnon de Marion; celles de Rohlet, le médecin de Mar¬
chand; enfin quelques vocabulaires incomplets, tels que
celui de Pigafetta, le compagnon de Magellan. Il était dès
lors tout simple que le savant écrivain crut à la similitude de
ce qu’il appelle la langue universelle des Polynésiens avec
celle du grand archipel d’Asie, et particulièrement de la
presqu’île de Malacca, et qu’il admît l’origine commune des
Polynésiens et des Malais, puisque Forster, La Pérouse et
dire à une époque où l’on
Marsden l’avaient dit. Mais ce. n’était pas moins une erreur,
comme on l’a vu.
Il est, du reste,
le premier qui soulève la difficulté
et celle, toute naturelle alors,
puisqu’on ignorait l’existence de vents contraires à certai¬
nes époques, de la marche des
émigrants contre les vents
de la distance, 1,500 lieues,
LES
POLYNÉSIENS.
29
alisés. Nous disons toute naturelle, parce que telle
cette époque, la croyance g-énérale, résultant des
ments fournis, depuis Magellan, par les anciens
était, à
renseigne¬
navigateurs,
Hollandais et Français. Claret
de Fleurieu ne connaissait point, en effet, les
renseigne¬
ments contraires recueillis par La Pérouse, le
premier, et il
le pouvait d’autant moins, que ces
renseignements, long¬
temps conservés dans les archives du ministère de la marine,
n’ont été publiés par Milet de Mureau
qu’en 1797 (1).
tant Espagnols, qu’Anglais,
Aujourd’hui, comme on va voir, tout le monde reconnaît
que la direction des vents n’aurait pas été une difficulté, et
l’on verra également bientôt
que la distance elle-même n’au¬
rait pu être un obstacle,
puisque des
lieu et ont lieu tous les jours encore
entraînements ont eu
jusqu’à de très-grandes
distances, soit dans un sens, soit dans un autre.
Quant à ré.poque à laquelle les migrations ont pu être
faites, nous n’essaierons point ici d’aborder incidemment
une
pareille question, qui exige tant de données préliminai¬
res, et nous nous bornerons à renvoyer au long examen que
nous aurons à en faire
plus tard, quand les données néces¬
pré¬
sent, que si, à l’époque où furent publiées les réflexions de
Claret de Fleurieu, les traditions, trop peu nombreuses et
incomplètes, ne permettaient pas, comme le dit le savant
écrivain, de soulever le voile qui dérobe l’ancienne histoire
des Polynésiens, il n’en est plus de même
aujourd’hui, grâce
aux recherches des Crawfurd,
Barff, Ellis, John Williams,
et surtout des Sbortland, sir
Grey, Taylor, et autres. C’est
au contraire à ces traditions
qu’il faut surtout s’adresser si
l’on veut découvrir le lieu d’origine des
Polynésiens et la
marche de leurs migrations : du moins, c’est en nous en
aidant beaucoup, que nous espérons pouvoir éclairer une
foule de faits océaniens, jusqu’ici restés si obscurs, et arriver,
d’une manière presque certaine, à découvrir la véritable sisaires auront été acquises. Seulement nous dirons, dès à
(1) Milet de Mureau, Voyage de La Pérouse autour du Monde,
1785-1788, publié par Milet-Mureau. — 4 vol. in-49 Atlas in-folio.
Impr. do la Képublique,- an V.
30
LES
POLYNÉSIENS.
tuatiou du lieu d’orig-ine des
îles Polynésiennes.
premiers émigrants vers les
1816. — De Chamisso, le célèbre
de Kotzebüe
en
naturaliste, compagnon
1816, était, lui aussi, d’avis qu’un peuple
d’origine asiatique avait fourni les Océaniens et, comme ses
prédécesseurs, il s’étayait surtout sur l’identité du langage,
a
S’entourant, dit R. P. Lesson (1), de toutes les ressources
d’une érudition riche et féconde, M. de Chamisso emprunta
aux langues parlées par les diverses peuplades, ses princi¬
pales lumières pour remonter à leur origine. »
Sans s’embarrasser des vents alisés, de Chamisso disait de
plus que les migrations s’étaient faites contre eux, car voici
ses paroles (2) ;
La nature vivante s’est évidemment répandue de la terre
ferme aux terres avancées et aux îles, ce qui est positive¬
ment contre le cours des vents, sur toutes les terres qui s’é¬
lèvent sur le Grand-Océan. » Et plus loin : « L’homme a
émigré des grandes contrées situées entre l'Asie et la Nou¬
velle-Hollande, en remontant contre les vents qui régnent
habitnellement de l’Est vers l’Ouest, jusqu’à l’île de Pâ¬
ques. La langue qu’on y parle prouve son origine ; ses ma¬
nières, ses coutumes et ses arts l’indiquent également, a II
ajoutait encore : « Les animaux domestiques, les plantes
usuelles, ont suivi partout les pas de l’homme ; tous appar¬
a
tiennent au vieux monde et nous montrent les côtes
d’où
on les a enlevés. »
prouvait, enfin, qu’une émigration simultanée
d’un seul point, et à une époque assez
moderne, tandis que l’enfance de la langue lui faisait sup¬
poser une antiquité reculée. Mais, en homme consciencieux,
Tout lui
avait dù avoir lieu
(1) Voyage médical, p. 156, et Zoologie du voyage de
quille.
la Co¬
(2) Adelbert von Chamisso, Mémoires du Grand Océan, de ses îles
côtes, Annàles Maritimes, 1825, 2= partie.
Voyage sur le Brick le Rurick, etc. 2 vol. in-12 avec cartes et
portraits, Leipsig, 1836. Le voyage de Kotzebüe a été publié en
russe à St-Pétersbourg en 1821-1823, 3 vol. in-4» et Atlas in-folio;
et de sés
LES
POLYNÉSIENS.
31
ignorance sur la manière et l’époque où
peuple asiatique avait été semé sur ces îles, contre le
cours des vents régnants, en emportant avec lui ses ani¬
maux domestiques
et ses plantes usuelles. Il ne pouvait
dire non plus comment les diverses tribus, depuis leur sépa¬
ration les unes des autres, avaient pu conserver les mêmes
manières, les mêmes arts, et un même langage.
L’opinion de M. de Chamisso n’était en résumé que celle
deForster:le savant naturaliste, dans sa préoccupation,
n’avait pas vu que les animaux et les plantes de la Polyné¬
sie diffèrent presque complètement des plantes et des ani¬
maux du vieux monde. On ignorait d’ailleurs encore
qu’il
y eût si peu de mots malais dans la langue polynésienne.
il confessait
son
ce
1817. — Vers la même
époque, en 1817, le savant gou¬
anglais. Sir Raffles, publia son grand ouvrage sur
Java (1) en collaboration avec son subordonné Crawfurd, et
il émit l’opinion que les Polynésiens ou Océaniens n’étaient
que des colonies parties originairement de la Malaisie.
Cra-wfurd, qui avait résidé pendant neuf ans à Java, de
1806 à 1815, époque dè la reddition de l’île aux Hollandais,
fit lui-même paraître, peu de temps après, ses immenses
recherches sur l’archipel indien (2), et, comme Marsden entre
autres, il admit l’origine commune des peuples de cet ar¬
chipel et des Polynésiens des îles de la mer du Sud. Ce qui
le prouvait, disait-il, c’est qu’on trouvait des vestiges de la
verneur
civilisation autochthone des Javanais jusqu’à
ques .
Comme
on
l’île de Pâ¬
voit, il était cependant moins affirmatif que
prédécesseurs, puisque, pour lui, qui ne connaissait les
Polynésiens que par les récits des voyageurs, ce n’étaient
plus que des vestiges, qu’il acceptait tels quels, en cédant,
sans nul doute, à son insu, à l’autorité des
premiers qui
avaient soutenu cette opinion.
ses
(1) History ofJava by Sir Stamford Raffles, S vol in-4‘’— London,
1817.
(2) History of the Indian archipelago, by J. Crawfurd. ~ Edinbiirg, 1820, 3 vol in-8“.
32
LES
POLYNÉSIENS.
Mais, qu’on le remarque, ce n’était pas des Malais que
Cra^furd faisait descendre les Polynésiens, c’était des Java¬
nais (1) : pour lui,
ceux-ci descendaient d’un « Peuple incon¬
qui était allé, le premier, s’établir dans l’île de Java ;
ce peuple parlait le langage
qu’il a appelé « Grand Poly¬
nu »,
nésien » ou Javanais ancien.
Ici qu’il nous soit permis de donner un aperçu des savan¬
tes recherches de Crawfurd sur ce sujet, que nous n’avons
fait qu’aborder incidemment (2).
C’est à ce Peuple
inconnu, parlant, disait-il, une langue
qui était pour l’Océanie ce que le Sanskrit est pour les lan¬
gues indo-germaniques, que Grawfurd attribuait la civilisa¬
tion autochthone, souche de l’état social dans lequel avaient
été trouvées, lors de la découverte, les innombrables tribus
de la jMalaisie, et même, croyait-il, celles de la
Polynésie.
C’était la langue de ce peuple qu’il regardait comme la sou¬
che primitive des idiomes javanais. Aussi
l’appelait-il encore
le Javanais ancien. Il concluait, du reste,
de toutes
ses
recherches, que ce n’est pas le Malai, mais bien le Javanais
qu’il faut considérer comme la véritable souche des idiomes
dits Malais.
La civilisation autochthone
du monde maritime, ou ce
qu’il désignait par le nom de « foyer J avano-Malais », lui sem¬
blait démontrée par la comparaison des différentes
langues
de la Malaisie entre elles et avec celles de l’Inde et de la
Polynésie. C’est ainsi qu’en examinant les mots javanais
correspondant aux objets les plus indispensables à l’homme
dans le premier état social d’une nation, il trouvait d’abord
que ce peuple inconnu avait fait d’assez grands progrès dans
la navigation et l’agriculture, puisqu’il avait étendu,
croyaitil, l’influence de sa langue au-delà des limites du mon¬
de maritime, depuis l’île de Pâques jusqu’à
Madagascar ;
puisqu’il cultivait le riz et autres végétaux, et qu’il avait
(1) Malte-Brun était aussi de cet avis, car il dit en propres ter¬
Java doit être la mère patrie des Malais et des Poljmé-
mes, que
siens.
(2) Voy. t. I, P' partie, livre II, ch. il, p. 174,190.
LES
POLYNÉSIENS.
33
déjà rendu domestiques la vache et lé buffle, le cochon, la
poule et le canard. Grawfurd trouvait, en outre, que ce peu¬
ple avait été assez industrieux pour connaître et travailler
l’or, l’étain et le fer, et pour savoir tisser les étoffes ; pour
avoir une semaine et
un
calendrier particuliers, et, enfin,
pour s’être peut-être élevé jusqu’à l’invention
alphabétique.
d’un système
En résumé, toutes les recherches de Grawfurd lui avaient
démontré, autant que pareille chose peut l’être, que la ci¬
vilisation s’est développée dans la Malaisie même,
indépen¬
damment des nations de l’ancien et du nouveau
monde, et
que là, comme dans
l’ancien continent, se retrouvaient les
traces d’une nation antique,
ayant influé puissamment sur
langue, sur les institutions sociales,
politiques et religieuses, sur les mœurs et les usages d’un
grand nombre de populations, mais dont on n’a pu ni dé¬
terminer l’époque précise de l’existence, ni
indiquer exacte¬
ment le lieu de la demeure primitive.
Il est certain que celui qui étudie cette
question, peut
difficilement mettre en doute l’existence d’une nation
pri¬
mitive à Java, car la comparaison et
l’analyse des langues
parlées en Malaisie, la comparaison et l’analyse des mœurs,
des usages des diverses tribus
malaisiennes, de leurs ins¬
titutions politiques et religieuses, de leurs traditions
popu¬
laires, etc., indiquent bien un foyer de civilisation indigène,
sur laquelle s’est entée la civilisation
étrangère, apportée
successivement par les Hindous, les Arabes, les Chinois, et,
plus tard, par les Européens. Mais, ce qu’on semble n’avoir
pas vu, et ce que Grawfurd particulièrement n’a pas remar¬
qué, c’est que tout ce qu’il dit de cette nation inconnue,
ainsi entée, ne peut s’appliquer qu’aux différents
peuples de
la Malaisie et de ses environs, et nullement aux
Polynésiens
de ce qu’on appelle aujourd’hui la vraie
Polynésie ; ces Po¬
lynésiens, lors de leur découverte, ne possédaient, pas plus
qu’ils ne possèdent de nos jours, ce qui distinguait si bien,
aux yeux de Grawfurd, son
Peuple inconnu.
Il est évident, en effet,
que les Polynésiens des îles de la
mer du Sud ne
pouvaient pas provenir d’un peuple qui, ainsi
la formation
II
de
la
3.
34
LES POLYNÉSIENS.
que le dit le savant anglais, avait fait des progrès dans l’a¬
griculture ; qui connaissait l’usage du fer, de l’or et de l’é¬
tain; qui savait travailler ces métaux; possédait l’art de
tisser des étoffes faites de la partie fibreuse d’une
plante in¬
digène ; qui avait apprivoisé le buffle et la vacbe et les em¬
ployait dans l’agriculture et les transports ; qui avait do¬
mestiqué la poule, le canard et le cochon pour augmenter
ses moyens d’existence ;
qui s’était donné un gouvernement
régulier ; avait un calendrier civil et un calendrier agricole ;
qui, enfin, possédait un système d’arithmétique et s’était
même élevé jusqu’à l’invention d’un véritable
alphabet.
Tous les ethnologues savent aujourd’hui que les
siens ignoraient complètement l’usage
Polyné¬
des métaux ; l’art de
tisser en général ; qu’ils n’avaient même
pas, ce que nous
prouverons ailleurs, l’idée de l’existence de quadrupèdes
autres que le rat et le cochon, et
qu’enfin l’écriture leur
était tout-à-fait inconnue. Il faudrait donc
supposer alors
qu’ils seraient partis avant
que
le Peuple inconnu n’eût
reçu l’ente des autres nations, et c’est, en effet, ce qui a été
soutenu par
quelques écrivains, partisans à tout prix de
l’origine malaisienne des Polynésiens, mais qui ne s’ap¬
puyaient, ainsi que nous espérons le démontrer, que sur des
témoignages insuffisants (1).
Cependant, dirons-nous, ce Peuple inconnu devait né¬
cessairement avoir, avec les peuples de la
Polynésie, quel¬
ques traits de ressemblance attestés, au moins, par les mots
analogues qui se trouvent dans les deux langues, bien que
leur analogie prouve probablement le contraire de ce
qu’on
en a conclu. Si on le
dépouille des connaissances adventices
puisées par lui après son arrivée à Java, on voit que, par le
reste, il se rapproche beaucoup des Polynésiens. En effet,
en comparant la
langue de ce peuple avec les idiomes de
l’Inde méridionale, le savant Crawfurd a trouvé
qu’il devait
aux Hindous la connaissance du cuivre et de
l’argent, et
peut-être même celle du cheval et de l’éléphant, animaux
dont les noms, communs dans
presque tout le grand archi(1) Voir plus loin l’examen de l’opinion du D'Thompson.
LES
POLYNÉSIENS.
35
pel, sont sanskrits ; qu’il devait aux mêmes Hindous la
connaissance et la culture du coton, du poivre, du mango
et d’autres fruits, ainsi que l’art de fabriquer l’indig'o et le
sucre ; la pêche des perles et leur usage ; qu’il leur devait
encore la modification de son système d’écriture et d’arith¬
métique, son nouveau calendrier et sa nouvelle semaine,
de même que la connaissance de leur littérature et de leurs
dogmes religieux. Par la même comparaison, Crawfurd a
démontré le peu d’influence exercée par les Arabes sur la
civilisation de ce peuple : ce qu’atteste le vocabulaire de
cette langue qui n’ofire que peu de mots arabes et presque
tous relatifs à la religion mahométane, introduite postérieu¬
rement, comme la législation (1). Il a fait voir enfin, par le
petit nombre de mots d’origine persane, ou empruntés à la
langue portugaise, l’influence encore moindre exercée par
les Persans, au moyen des habitants de l’Inde méridionale,
et, sans aucun intermédiaire, par les Portugais. De sorte
qu’ainsi débarrassé de ses diverses acquisitions, le Peuple
inconnu, en réalité, ne possédait guère que des caractères
qui auraient pu convenir à des émigrants de la Polynésie,
ou à toute autre population peu avancée en civilisation.
Crawfurd était, du reste, aussi embarrassé pour préciser le
point de départ de ce peuple que pour fixer l’époque de son
arrivée. Seulement, delà description qui lui en avait été faite
par les peuples noirs de la Malaisie, qui avaient conservé,
disait-il, quelque souvenir de sa venue, il avait conclu,
«
que ce ne pouvait être que celui des îles occidentales de
l’océan Pacifique, arrivé h Java depuis un temps immémo¬
rial. »
On pourrait, d’après cela, supposer que c’était un peuple de
race
noire, puisque les îles occidentales de l’océan Pacifi¬
que, autrement dit de la Polynésie occidentale des écrivains
(1) « L’époque de l’introduction de l’Arabe chez les Malais, dit
Crawfurd, est indiquée par l’histoife. Des données assez certai¬
nes peuvent faire soupçonner celle
du Sanskrit. Mais celle de la
langue Grand-Polynésien est ensevelie dans la plus profonde et
même dans une impénétrable obscurité. »
36
LES
POI.YNÉSIENS.
modernes, paraissent n’avoir jamais été habitées par des
hommes d’une autre race ; mais, comme ces renseignements
des hommes eux-mêmes de
noire, cette supposition est peu probable.
Crawfurd ajoute
La nation qui répandit sa langue à
Java était vêtue d’une étoffe fabriquée avec l’écorce des ar¬
bres, et elle ignorait la fabrication des étoffes de coton. »
Cette assertion est très remarquable, et elle servira à mieux
faire comprendre l’opinion à laquelle nous nous arrêterons.
étaient fournis à Crawfurd par
race
Elle prouve évidemment que les premiers émigrants à Java
n’appartenaient qu’à une nation primitive, venant presque
intertropicale ; mais elle n’aide pas
à découvrir quelle était exactement leur race, car les Méla¬
nésiens se vêtissent d’écorces d’arbres comme les Polyné¬
siens ; elle n’aide pas davantage à deviner de quel pays ils
venaient, puisque l’usage de fabriquer une étoffe vestimensûrement d’une contrée
tale
avec
des écorces d’arbre existait autrefois aussi bien
dans l’Inde que dans plusieurs autres lieux (1).
L’un autre côté, cependant, quand on se rappelle, comme
plus haut, qu’un grand nombre de
polynésiens ont été trouvés ou existent encore en
Malaisie, non-seulement dans les langages des popula¬
tions dites aujourd’hui malaisiennes, c’est-à-dire les Battaks, Dayaks, etc., mais même, quoique en plus petit nom¬
bre, dans les langages malais et javanais ; quand on sait
que les Polynésiens ont été de grands navigateurs, et que
les vents les plus ordinaires poussent de la Polynésie vers
la Malaisie ; quand enfin on cherche à se représenter ce
nous
l’avons montré
mots
(1) On sait que le vénitien Marco Polo dit, en parlant des habi¬
de la province de Caigni, dans l’archipel
de beles maineres, et biaus ;
« ils suntydulese se tiennent por elz ; vivent de mercandîsee dars ;
et si voz di qu’il funt dras des scorces d’arbres, » etc. — p. 147
in-4°; Voyage dans l'Inde et à la Chine, 1370. La piî édition a été
publiée à Venise, en italien, en 1496, in-fol. Traduction française
tants de nie Gipangu et
des Indes :
«
Ils sunt jens balances,
«
insérée dans le recueil de Bergeron. La
dernière édition vient de
paraître sous ce titre : Les récits de Marco Polo, citoyen de Venise,
etc.. Texte rajeuni et annoté par Henry Bellanger. — Paris, Maurice
Dreyfûus, 1878, in-16.
I.ES
POLYNÉSIENS.
pouvait être c.e peuple inconnu avant qu’il n’eût ac¬
quis toutes les connaissances, dont l’origine a été indi¬
quée par Crawfurd, il nous semble qu’il est plutôt permis
de soupçonner qu’il n’était formé que par des émigrants
polynésiens, entraînés jusqu’en Malaisie, malgré eux, ou
s’y rendant volontairement, à uns époque probablement re¬
culée, mais dont il est impossible de fixer la date. C’est, en
elfet, cette opinion que nous adoptons : mais, comme en
l’absence des faits qui lui sont favorables, ce n’est point ici le
que
moment de chercher à en faire la démonstration, nous nous
bornons à l’exprimer en renvoyant aux développements qui
suivront l’exposé des diverses opinions qu’ilnous reste à faire.
Il est d’ailleurs bien certain que l’usage des vêtements en
écorce a été trouvé
Moluques, en 1521, par Pigafetta :
les lignes suivantes ne permettent pas d’en douter: «■ Yoici,
aux
disait-il, (1) comment ils font, à Tidor, Gilolo, Ternate, leurs
étoffes d’écorce d’arbre : ils prennent un morceau d’écorce
et le laissent dans l’eau jusqu’à ce qu’il s’amollisse, ils le bat¬
tent ensuite avec des gourdins pour l’étendre en
long et en
large autant qu’ils le jugent convenable ; de façon qu’il de¬
vient semblable à une étoffe de soie écrue, avec des fils en¬
trelacés intérieurement comme s’il était tissu. (2) »
Mais ce qui semble surtout prouver que les Polynésiens
s’étaient rendus en Malaisie et qu’ils l’avaient fait peut-être
assez récemment
encore,
c’est que le même voyageur (3)
(1) Premier voyage autour du monde par le chevalier Pigafetta,
l’escadre de Magellan, pendant les années 1519, 20, 21 et 22.
in-8».
Paris, an IX. Traduction d’Amoretti, p. 185.
C’est Pigafetta qui, en parlant, quelques lignes auparavant, des
sur
—
habitants
«
K
a
—
de Tidor, a dit ; œ Ils
étaient surtout fâchés de
nous
quelquefois arriver à terre avec nos brayettes ouvertes,
parce qu’ils s’imaginaient que cela pouvait donner des tenta-
voir
tions à leurs femmes.
»
(2) Il est certainement difficile de donner en si peu de mots une
exacte des tissus façonnés absolument de la même ma¬
nière en Polynésie.
idée plus
(3) Nous ne pouvons nous dispenser de faire remarquer, en pas¬
sant, combien ce compagnon de Magellan, malgré son amour pour
38
LES
s’était
procuré
POLYNÉSIENS.
dans les Moluques, et particulièrement
à Tidor, Gilolo et Bacliian, un vocabulaire qui contenait des
mots
polynésiens, en apparence plus nombreux qu’ils ne
sont aujourd’hui dans ces langages, par suite sans doute de
l’absorption d’un grand nombre de mots par la langue Malaie.
d’être invo¬
qué pour établir l’identité ou du moins l’analogie des lan¬
gues polynésiennes et malaises, analogie que Pigafetta était
naturellement loin de soupçonner, puisqu’il n’avait vu que
les îles Mariannes. 11 expliquait seulement la variété des
idiomes rencontrés par lui dans les îles malaisiennes, en
faisant la supposition assez curieuse »: que les rois des îles
de la mer du Sud prenaient la peine d’étudier les langues
On sait que c’est ce vocabulaire qui n’a cessé
<£
étrangères, a»
Il est, en effet, bien certain qu’un bon nombre de mots
de ces îles ressemblent à des mots polynésiens ayant la
même signification: aussi, croyons-nous utile, en raison de
l’importance de ce fait, d’en mettre quelques-uns sous les
yeux du lecteur., Nous ne citerons absolument que les mots
semblables de ce vocabulaire, qui n’en comprend pas moins
de 450, et nous ferons voir que quelques-uns ont été mal
entendus ou mal appliqués.
Voici ces mots, tels qu’on les trouve à la fin du livre tra¬
1
duit par Amoretti, comparés à ceux donnés par d’autres na¬
vigateurs en Océanie et aux mêmes mots employés à la
Nouvelle-Zélande.
était observateur profond et exact pour tout ce
qu’il voyait lui-même. Lui et Lemaire sont certainement les voya¬
geurs qui ont dit les choses les plus vraies sur les pays visités
par eux, et alors si peu connus, et qui ont le mieux rendu les
sons qu’ils entendaient.
le merveilleux,
LES
TABLEAU
POLYNÉSIENS.
LINGUISTIQUE
39
MOLÜQUES, ET SURTOUT TIDOR
PIGAFETTA.
et
POLYNÉSIE.
AUTRES
NAVI¬
GATEURS.
Aïeul
nini.
Beau-Frère.. mintua.
idou.
Ne^
Lèvres
bebere. (11
Gencives
gigi.
buno.
tupuna.
idou.
ihu.
Oreille
telinga.
talinga.
Epaule, dos.. dia.
Nombril
Cuisse
Sang
taha.
dara.
Poule
acabetina. (2)
Poisson
ican.
Patate
gumbili.
Canne à sucre tohu.
Poivre rond.. lada. (3)
Hameçon
matavaine.
Cendre
abu.
Montagne.... goEum.
Manger
Epée
Igname
Coco
Oui
makann.
gole.
ubi.
nior.
ka ; ne.
tome tua.
olu.
eniehio.
tua.
pitu.
pia.
hungawari.
ngutu.
niho {dent) ;
cives.
tuara.
pito.
uwha.
toto.
moa.
luoa
isda.
(Polynésie).
gomala.
ika.
kumara.
ava.
ava
etu.
gayl-
aldao.
mena.
malann.
ubi.
niu.
ae.
{lance).
tako {gen¬
taringa.
toto.
tao
1.
NOUVELLE-ZÉLANDE
d’après
.
N°
COMPARATIF
to
(Polynésie).
(id.)
matau.
pokerehu.
maunpra.
wharakai.
tao
(lance).
uwhi.
niu (Polyaesie),
e
(id.)
Evidemment, beaucoup de ces mots ne sont que malais et
ont été mal écrits. Mais si l’on y [ajouté les mots suivants,
trouvés aux
Philippines par le même observateur: hapa,
père; poho, cheveu, ou plus exactement, tête; guai, front,
(polyn. rue) ; matta, ceil; ilou, nez (polyn. ihu] ; nipin,
dent, (polyn. m/io), et plusieurs autres, on ne peut mettre
en doute la grande
quantité de mots polynésiens qui fai¬
saient alors partie du langage des habitants de ces diverses
contrées.
Voici enfin la numération rencontrée par Pigafetta. Nous
plaçons en regard celles de Tahiti, de la Nouvelle-Zélande
(1) Ce mot pourrait être espagnol, mais c’est plutôt le mot malai bibir
biber, lèvres.
ou
(2) Betina est le terme malais indiquant la femsllei
(3) Mot malai.
40
LES
POLYNÉSIENS.
et (les Fiji, en faisant remarquer que, pour la
numération
taliitienne, les mots placés entre parenthèses sont, ainsi que
nous
l’avons
déjà expliqué, les
noms modernes
pour remplacer les noms primitifs proscrits par
coutume appelée pi (1).
TABLEAU LINCÎUISTIQUE
MOLUQUES.
\jJ^n
Deux.. dua.
....
Trois
sarus.
uga.
Quatre. ampat.
Cinq.,. lima.
Six..
aiiarn.
..
.
Sept... tugu.
Huit... dualapann.
sambelann.
Neuf.
Dix.... sapolo.
.
PHI¬
ILES
LIPPI¬
VOISI¬
NES.
NES.
USO.
dua.
tolo.
COMPARATIF, N° 2.
TAHITI,
n"®-zéLANDE.
isa.
dua.
talii (hoe).
tahi.
toro.
toru.
toru.
rua
(piti).
rua.
iy)at.
apat.
acha (maiia). wha.
onom.
onon.
üuo
va ru.
varu
lima.
pitto.
gualu.
ciam.
polo.
rima.
tiddo.
iva.
polo.
adoptés
suite de la
rima (pae).
(fenei.
hitu.
iva.
(vau).
ahuru.
rima.
ono.
■whitu.
waru.
iwa.
ngahuru.
FIJI.
dua.
rua.
kalu, kau.
va.
lima.
ono.
vitu.
valu.
ciwa.
tini.
Il est évident encore que ces numérations, par les termes,
se rapprochent les unes des autres ; mais il
y a plus d’ana¬
logie entre les mots de celle des Philippines et les mots de
la Polynésie, qu’entre ces derniers et les mots malais.
A cette occasion, nous devons dire que l’analogie des nu¬
mérations était une des raisons qui portaient Crawfurd à re¬
garder les Polynésiens comme s’étant transportés en Malai¬
sie, et comme étant la source probable des désignations em¬
ployées. <t L’une des preuves les plus frappantes, dit-il, qu’on
puisse donner de l’influence de la langue générale de la
Polynésie sur la civilisation des tribus les plus sauvages de
la Malaisie, est l’analogie que présente le système de numé¬
ration dans leurs différents dialectes. » Et il ajoute même,
(1) On sait que cette coutume consiste à prohiber l’usage d’un
ou d’une
syllabe qui deviennent sacrés (tapu) quand un chef,
les adopte pour son propre usage, et à les remplacer par d’autres.
Ainsi po et mare ont été remplacés par hui et hota, le jour ou
Pômare adopta les deux premiers pour son nom.
mot
LES
POLYNÉSIENS.
41
plus loin, que les noms de nombre des tribus les
plus civilisées sont, à peu d’exceptions près, les mêmes chez
toutes ; qu’on trouve également chez les autres des restes
d’une numération générale identique, et qu’enfin toutes ti¬
un peu
rent leur numération d’une même source,
c’est-à-dire de la
langue polynésienne.
Il faut bien en convenir, toute paradoxale que puisse
sembler une pareille assertion, elle est probablement plus
fondée qu’on ne le croit généralement. Pour que le lecteur
en puisse juger, nous allons mettre sous ses yeux quelques
tableaux de numération, où les désignations sont aussi
exactes que possible. Il ne pourra guère s’empêcher de re¬
marquer, que les désignations dés numérations des tribus
les plus sauvages en Malaisie, sont celles qui offrent le
plus d’analogie avec la numération des Polynésiens.
TABLEAU
LINGUISTIQUE COMPARATIF,
MADEKASS.
MÂLA-I.
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
sa ;
dua.
satu ; sauatu.
tiga.
tahi.
rue.
rua.
ampat.
lima.
anam.
enn.
delapann.
sambilann.
sapulu.
MAORI.
rek.
telu.
efat.
dimi.
tudju.
n“ 3.,
fitu.
valu.
sivi.
polu.
On voit par ce tableau que
toru.
wha.
rima.
ono.
whitu.
waru.
iwa.
ngahuru.
la numération. maori a plus
d’analogie avec la numération madécasse qu’avec la numé¬
ration malaise, quoiqu’elle en ait pourtant avec cette dernière.
Si nous prenons pour terme de comparaison le Maori de
préférence au Tahitien, au Tongan ou à l’Hawaiien, c’est,
ainsi que nous le ferons voir en temps plus opportun, parce
que la langue maori peut seule expliquer la présence de
certains mots en Malaisie. On verra, du reste, par les ta¬
bleaux suivants, quelles sont les autres désignations em¬
ployées par les autres dialectes polynésiens.
FIJEN.
TAHIEN,
[au-desu)
kake; des¬
tok lau; (sous, sous). vuaik.
.
cagi.
ceva.
haput. niuh- maoe faa-
t
u
a
m
r
i
.
m
a
r
u
;
mar i; niufi .hapit toerau faite.
a
r
f
e
n
u
a
.
h
u
a
t
u
.
mat i.
matgi. veli;ga . ga ifo. fa tiu;laf l’a. toelau.
ra
futi; ma¬
;
COMPARTIF
4.
SAMO
MABQUÉ- SAN.
lau-
melani.
pa-
;
tai
AN.
3>
»
;
;
ti
rua.
;
toga.
tok au. tuaok .
tiu.
komhik-moe o-han. holua. ku l- hema.
moae.
hemà
d’Est,
1671. ver
its
h
a
u
o
n
k
distance
b
i
k
n
a
u
.
agscr rande
makni.
LINGUSTQE bengih hanur;- rahikpe pauh- pau’nkr. tuarki;
MAOKI. matngi pokai mûri.
hau tiu tupatiu N.-O.) ’istoire
paeroa karua. tonga.
TABLEU
voit-o
aghin isout. ampnou;t- ftaM) mban; tsimlaut
b
o
h
i
t
s
.
MADEKS anghin amboni tamibn tsimloch. ratchza;bouk. simoult. anghin 'Astrolabe peut-êr
o
u
t
a
r
s
m
i
(N- E) barot N-0;)bart-sem outar(O.-N) grand
o
u
t
a
r
i
m
P
h
i
l
o
g
e
MAL l.
t
o
u
n
g
a
r
(
l
e
B
a
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l
o
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l
a
t
n
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ang”!: .
N°
HA-WIBN.
;
i
k
ta
court, lesavec
T>
e
m
Fia
de
;
;
ko- hau
;
;
ko¬ (0.
;
(2).
;
kotiu
d’en- an- d’en
;
;
aïnb
;
(v.
;
g
de
;
tiu
;
(1).
Maà plus
une
;
tam-
à
l’i;
n
et
(i>.
bas)
N-E)
;
ou¬
-
de
(N.
roa,
t
i
m
o
r
.
o
u
t
a
r
.
timor. bar t.
tara laot;
zon
d’Est. d’Ouest. Nord Sud. N-E. deN-O. D’après Pae,hor
;
-
;
a
1
de
POLYNESIENS.
O
de
de
Vent Vent Vent Vent Vent
LES
Vent
Vent
(1) (2)
«
»
LES
POLYNESIENS.
FIJEN.
TAHIEN.
{4SuNCÜOLI"MNGPéUASR)T.QTIFE
TABLEU
Z)
tuaoka.
MAL I.
rau hoa
kake
VEst).
i
itu
»
»
S
x>
hikna-em. komb-anlie aJku. ma.. hhikikun.a;
ma.
kolau
mpu-t-oanga (1ran)ga.i tonga-kr (2).
tara
nota.
lie
d(Feunf -;rwahwihit tiDgaoer(/ Sol.)khauaru;Steora¬(Ze couhe.
tonga
dulev.
Sud).
to
se
leil
mou.
av rats ratch; atsimou gna . dre;fau fau.
tim;or-lat tan-meou (S. -E) bar;t-day ldaatay-n (S.-O)bart sseel-ma-at S(-00.). outar.
S-E.
»
av;- aurti. a;dsi- aa;foszigi-an aa;nndr-efou andri-
talhots.
gara
du
(
i
itu
»
sela- se-
le
te
matu. toga. sa e. si fo.
33
anghin.
ra.
tua
(le
te
MARQUÉ- SAN.
MADEKS.
ceva. kake
; ; ; ue.
l’oa
tuaol a.
MAORI.
côté
ceva.
SAMON.
HAVIEN.
ki;vu-aliku nnami-t- [dvuauliku duN.) m;-al (dans
arauee-roau; aeto- an- taim- aptoa. aptoeru. thorielaa dlevuer Solei). t0rea couher Solei.
3)
timor. barat.
tann
MflrîScdlfghérvepn.uv:a-evaorxBetmseninttdoOema:enatrgsqo'omusilbefen®.urtllrimnt
idem;natrqungi, âcprurdtèeee,,
dtaemqbuuloetexsu
deS-0. Nord;. Sud L’Oue.st Pu,précis, Tart a, pvoairt
Vent
Le
Le
L’Est
(1) (2)
ce
On
44
LES
LINGUISTIQUE
TABLEAU
MALAI.
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
satu.
dua.
liga.
ampat.
lima.
iinam.
ATCHENOrS
sah.
dua.
tlu.
pat.
limoung.
tudju.
delapann.
POLYNÉSIENS.
»
BATTA.
COMPARATIF, N” 5.
REDJUNG.
LAMPONG.
sodah.
duo.
tolu.
do.
dui.
tilau.
salii.
rowah.
tulu.
limah.
lima.
»
»
opat.
pentu.
tudju.
uallu.
diappan.
sambilann. sakurang. liai).
sapulu.
sapin.
sapulu.
mpat.
tiidjua.
delanann.
sambilaii.
sipulu.
MAORI.
tahi.
rua.
toru.
ampah.
limah.
wha.
rima.
>
ono.
|)ithu.
uallu.
shvah.
pulu.
.
whitu.
waru.
hva.
ngahui'u.
Ce tableau montre que c’est aux noms de la numération
des Battaks, mais surtout des Lampong-s, que ressemblent
le plus les noms de la numération Maori. Il montre encore
d’assez grandes
ressemblances entre les mots maori, atche-
redjang; mais ces ressemblances sont bien moin¬
dres entre le Maori et le Malai, quoiqu’il y en ait évi¬
demment dans tous les mots de ces numérations, comparés
nois et
entre eux.
On dirait vraiment que ces désignations sont formées de
pièces et de morceaux ; mais, s’il est vrai, comme on le
croit g’énéralement, que les Battaks et les Lampongs sont
plus anciens que les Malais, il n’y a guère qu’une conclusion'
à en tirer : c’est que les Malais ne sont parvenus, avec le
temps, qu’à changer une partie des mots primitifs.
%
LES
POLYNESIENS.
ARÜCKIE
MAORI.
MADES
6CNLION°GMUPS.TAQRETIF,
TABLEU
Fur.
TAGLO.
DANO
LAMPONG.
JUN•G
MIN
IvED
BAT A.
qi ne. epu. cùla. meli. quechu. cayu. relghe. pura. ayla. mani.
tahi. rua. t■oru. wha. rima. ono. whitu. waru. iwa.
rek.
me.
telu. efat. dimi. enn. tu. valu. sivî. polu.
fi
kalu.
dua. rua. kau, va. lima. 01 0. vitu. valu.
isa.
isa.
ngahur .
ci-wa. tini.
pol
dal ua. tailo. apat. lima. ani . pito. ualo. siyam. sangpilo,
laua. tulu. apat. lima. anom. petu. walu. sean.
sampur.
sahi. rotvah. tulu. ah. limah. pithu. ualu. si-wah. pulu.
. li au. mpat. lima.
delap n. sambil.n sipul .
sye,
do.
amp
duy.
»
lud
sodih. duo'. tolu. opat. limah, peitu. aU.il i ah. sapul .
»
U
ATCHENOIS
MAL I.
sali. dua. tlu. pat.
limoung. ludji. diap n-. sakurng. saplu.
5)
MlLElBMlainemeaddeprtjnsooumtrbngaic,,M’Acbaqu’i.s,
dqpapyreouluu’vsiel FMaiedejurketotsn,
ssaautUtjS.a, ampat. ju. delapn. sambiln. :apLu. tableu lTaeglo,
lima. anam.
dua. tiga.
tud
Ce
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
le
FUTNA.
ROTÜMA.
taci.
TAHIT.
SAMOA.
TUNGA.
MAORI.
tasi. lua. tolu.
fa.
rua.
ha.
les
lima. ono. fitu. valu. iva.
ongul.
tahi. tolu. lima. hitu. valu.
ono.
iva.
tahi. rua. toru. ha. rima. ono. hitu. uaru. iva.
kauna.
rogu .
numératio
dans
la
de
noms
kahi. lua. Icolu. ha, lima. ono. hiku. walu. iwa. umi.
premi s
rima(pe).
dix
des
ha.
hitu.
tahi. ua. tou. fa, ima. ono. ûtu, vau. iva.
(lioe). (pit). [mahaj (fene). (vau).
tahi rua toru. acha
ono hitu. varu iva.
tahi. lua. tolu. fa. lima. ono. fltu.
iva.
tahi. rua. toru. wha. rima. ono. whitu. waru. iwa.
1
2
3
4
5
6
7
onghu.
ahur .
n
g
a
f
u
l
.
valu.
taba. vua. tolu. nima. oao. fitu. valu. hiva.
fa.
POLYNESIENS,
N"
fa.
LES
COMPARTIF, MANGREV.
HAWI.
LINGUSTQE MARQUISE
7.
dialects
p
r
i
n
c
a
u
x
o
n
g
f
u
loua. lo u. lima. houw. litou. walou. i-wou.
kau-gflu agful.
dua. rua. kau, va. lima. ono. vitu. valu. ciwa. tini.
ILESHORN d’après LEMAin.
TABLEU
kalu,
FIJI.
8
9
hugoflu.
complète
l’identié
ngahur tekau.
montre
tableau Polynésie.
10
Ce la
;
de
CO
LES
TABLEAU
CHINOIS.
1
2
3
4
5
6
7
.8
COCHIN-
ul.
liai.
rua.
bon.
su.
lang.
ou.
leu.
tchi.
lak.
bai.
pa.
vitu.
valu.
ciwa.
tini.
taiig.
9' tcheu.
thi.
Chili.
10
taap.
TABLEAU
hitu.
whitu.
vara
(vau) waru.
iva.
aliuru.
LAMPONG.
sodah.
sahi.
duo.
toi U.
COCHIN-
CHINOIS.
FIJIEN.
siga.
Terre
ti.
dia.
Feu
Œil
Tête
Main
Pied
Firmament.
Eau
Père
Mère
ho.
vanua; ke- henua.
le, soso.
Dent
L’Est
ulu.
shu.
tchiau.
hga.
upoo.
rima.
yava.
vaevae.
L’Ouest
lagi.
yi
■wai.
»
y>
tama.
»
yi
tina.
»
ucu.
»
»
bâti.
tung.
du.
cake.
si.
taï.
ra.
pi.
Le Midi.... nan.
Fleur
wha.
kiun.
Chien
en.
Poisson
....
rangi.
metua-va-
hiue.
te
hitia
o
te ra.
te tua 0 te
ceva.
matu’a-wahine;
whae; koka.
ihu.
niho.
ihu.
niho.
nang.
wha.
ku.
ka.
koli.
ika.
wae-wae.
waï, katao.
vualiku ; ki apatoa.
na mata;
ni vuali¬
se.
kanohi, karu.
upoko.
ringarioga.
metua-tane matu’a-tarie.
pak.
ku.
ahi, kora,
raï.
vaï.
ra.
Le Nord...
ra,mahana, ao.
whenua.
bukawaka. ahi.
mata.
»
marama.
ao.
mata.
MACRI.
ra, komaru.
mahana ;
whoa.
yen.sohing mat.
Ne^
N° 9.
TAHITIEN.
ngaï.
tien.
pulu.
tekau.
yue.
tien.
siwah.
ngahuru, sapulu.
Lune
Jour
taï.
tchen.
ualu.
ualu.
iiah.
iwa.
mat-bloci ; mata ni si- râ.
æil-du-ciel
?a, siga
vula.
marama.
blang.
tu.
»
pi tu.
penthu.
yi-to.
tu.
limah.
>
Soleil
yi, tien.
tulu.
ampah.
limah.
LINGUISTIQUE COMPARATIF,
CHINOIS.
roua.
opat.
ono(fene) ono.
ono.
BATTA,
MAORI.
toru.
kau, kaln toru.
va.
acha(niaha) wha.
lima.
rima(pae). rima.
teng.
San.
TAHITIEN
tahi (hoe) tahi.
rua (piti) rua.
dua.
mot.
ye.
FIJIEN.
N° 8.
COMPARATIF,
LINGUISTIQUE
CHINOIS.
47
POLYNESIENS
rawhiti.
hauauru, hauarahi.
■
nota.
opatoerau. tonga (V. Sud).
pua.
urî.
ia.
pua.
kuri, kirehe.
ika.
48
LES
POLYNÉSIENS.
1826.
Pour R. P. Lesson, les Océaniens
formaient le
deuxième rameau de la race
qu’il appelait indoue-caucasique, et dont les Malais étaient le premier rameau
—
gé au sang mongol ; c’est-à-dire que, pour lui
(1) mélan¬
aussi, les Po¬
lynésiens et les Malais avaient une origine commune. De
plus, comme on a vu, il attribuait tout particulièrement au
mélange du sang mongol les habitants des îles
Carolines,
Mariannes, Philippines et de toutes celles intermédiaires
jus¬
qu’aux Mulgraves. Il les regardait comme formant un troi¬
sième rameau, appelé
par lui Mongol-Pélagien ou Carolin.
En s’appuyant de
l’opinion des orientalistes les plus con¬
nus, il leur donnait
la Tartarie et le
royaume d’Ava pour
patrie primitive. Cette supposition est inadmissible
pour les
Polynésiens et les Carolins du moins ; nous savons
que les
uns et les
autres, quoi qu’on en ait dit, ne ressemblent en
rien aux Malais.
Il n’accordait du reste
lui-même
tive
au tableau
qu’une importance rela¬
qu’il avait dressé ; voici, en effet, ses paro¬
les (2) ; « Sans donner
une grande
importance au tableau
suivant, nous grouperons les divers Océaniens à l’aide de
distinctions spécifiques dont les
noms, communément adop¬
tés, n’ont d’ailleurs à nos yeux aucune valeur absolue
qui
puisse répugnera l’intelligence.
Mais s’il ne cherchait
point à préciser davantage la source
originelle des Océaniens, et s’il leur en donnait une
com¬
mune avec les
Malais, il était le premier, au contraire, à dire
qu’il ne croyait pas à la possibilité de la descendance
des
Polynésiens des Malais (3). Cela est assez remarquable
pour
que nous n’hésitions pas d’en donner la
preuve en citant en¬
core ses
paroles :
(1) On sait qu’il n’admettait que trois races en Malaisie
et en
Polynésie ; les races Indoue-caucasique,
mongolique et noire.
(2) Le voyage de la Coquille, ordonné par Louis
de 1822 à 1825, le texte
le t. I de
sur
les
Polynésiens
a
XVIII, a eu lieu
paru en 1826 dans
Zoologie.— Voir aussi le Voyage médical publié en
1829, qui reproduit ce texte, p. 154 et 158.
(3) Mêmes ouvrages cités.
LES
«
POLYNÉSIENS.
49
Le rameau malais, dit-il (l),e3t bien loin d’ètreànos
comme le veut
yeux,
l’opinion reçue, la souche des Tahitiens, des
Sandwichois, des Mendocins et des Nouveaux-Zélandais ; et
Ton ne reconnaît dans ces peuples ni la même conformation
physique, ni la moindre analogie dans la langue, ni la moin¬
dre ressemblance dans la tradition, les arts et les
usag’es.
Le seul point de rapprochement serait une sorte d’identité
de croyance religieuse ; mais, chez ces rameaux distincts et
d’une même origine, ce fait n’a rien de
remarquable : il in¬
dique que tous les deux ont conservé les traditions indien¬
nes. » Ajoutons
que s’il eût pu connaître à cette époque,
aussi bien qu’on le fait
aujourd’hui, les idées religieuses des
Polynésiens, il n’eût même pas admis ce rapprochement,
qui, ainsi que nous le prouverons bientôt, n’existe pas plus
que l’identité des caractères physiques et du langag-e.
Disons, d’ailleurs, que si R. P. Lesson trouvait que le
cachet hindou était imprimé sur les hommes du rameau
océanien (polynésien) et que tout indiquait qu’ils étaient par¬
tis du golfe de Siam et du Cambodge, il soulevait lui-même
l’une des difficultés les plus grandes à cette
disait-il
provenance, car,
raison, « il aurait dû rester quelques indices
du passage des premiers émigrants indiens sur les îles tra¬
versées par eux, et cependant il n’en existe aucun. C’est ici,
ajoutait-il, il faut bien l’avouer, que cette théorie est eu dé¬
faut et que les faits nous abandonnent complètement. » Et il
avec
continuait en disant (2): «Peut-être, cependant, les Océaniens
pourraient-ils être représentés, dans quelques-unes de ces
îles, par cette belle race d’un blanc jaunâtre, mentionnée
par des auteurs estimables, et qu’un état permanent d’hos¬
tilité a refoulée dans l’intérieur.
Cette question est sans
contredit bien épineuse ; et, quoique nous ne cherchions
nullement à la résoudre, nous soumettons avec confiance le
rapprochement qu’il est possible de faire de ce passage du
savant docteur Leyden, concernant les Dayaksy habitants de
l’intérieur de Bornéo ; « Les Dayaks ont un extérieur agréa(1) Voj-age médical, p. 158.
(2) Voyage médical, p. 166.
n
4.
50
a
K
LES
POLYNÉSIENS.
ble et sont mieux faits que les Malais
; leur
est plus délicate ; le nez et le
physionomie
front sont plus élevés ; leurs
cheveux sont longs, roides et droits. Leurs femmes sont
«
jolies et gracieuses. Ils ont le corps couvert de dessins
tatoués, etc., etc. » En un mot, ce tableau, peint à grands
traits, est entièrement applicable aux Océaniens. »
a
“
Nous
voulu citer
ces lignes
pour montrer d’où
l’idée, si généralement adoptée dans ces derniers
temps, que les Polynésiens ressemblent plus à certains ha¬
bitants de l’intérieur des grandes îles malaisiennes
qu’aux
Malais proprement dits. On va voir d’Urville s’en
emparer
d’abord et l’appuyer de ses propres observations faites
pen¬
dant notre relâche, en juillet 1828, à l’île Célèbes
; puis, sui¬
vant son habitude, de Rienzi la
répéter, et la plupart des
ethnologues modernes l’adopter, notamment M. de Quatre-
avons
vient
fages.
En résumé, R. P. Lesson a avancé le
premier que les Po¬
lynésiens ne paraissent pas être les descendants des Malais,
qui en diffèrent par presque tous les caractères ; et le pre¬
mier il a fait, entre les Dayaks et les
Polynésiens, le rap¬
prochement que nous allons voir adopter, faute de mieux,
par tous ceux qui veulent absolument que les Polynésiens
soient venus de l’Asie ou de
la Malaisie, sans chercher à
déterminer de quelle partie de l’Inde aurait pu provenir une
pareille espèce d’hommes.
1826.
A peu près à la même époque que
R. P. Lesson,
lui, puisqu’il le cite à chaque pas dans ses im¬
menses travaux (1), le savant Balbi attribua
l’origine des
grandes nations de la Malaisie (archipel indien), au Peuple
inconnu qui, d’après Crawfurd, était venu
occuper le premier
—
mais après
l’île de Java.
Il reconnaissait deux branches
principales parmi les na¬
première apparte¬
naient, disait-il, les Javanais etles Malais; à la seconde tous
tions sorties de ce Peuple inconnu : à la
(1) Adrien Balbi, Introduction à l’atlas ethnographique du globe,
in-S”, Paris 1826.—Rey et Gravier, Abrégé de géographie, etc.,
gr. iii-8», Paris, 1833.
LES
POLYNÉSIENS.
51
les autres peuples de l’Océanie.
De sorte qu’il admettait, lui
aussi, l’origine commune de ces nations, et plus particuliè¬
rement la parenté des Javanais et des Polynésiens.
Mais, comme ce n’est que l’opinion de Crawfurd dont nous
déjàparlé, sans le moindre témoignage nouveau en sa
faveur, nous' ne nous y arrêterons pas.
avons
Ce que nous ferons seulement remarquer en passant, c’est
que Balbi, tout en admettant la communauté d’origine ou
de race des Polynésiens, d’une part, et des Javanais et
de l’autre, établissait, le premier, par ses savantes
Malais,
études
ling’uistiques, que c’était à tort qu’on les croyait parler une
même langue : « Les assertions vagues de quelques voya¬
geurs, disait-il (1), quelques ressemblances trouvées entre
les mots dé vocabulaires imparfaits et la plupart inexacts,
rassemblés à la bâte par les navigateurs, ont fait adopter aux
géographes et aux philologues, même les plus savants,
l’opinion banale que tous les nombreux peuples de race ma¬
laise parlent, depuis Madagascar jusqu’à l’île de Pâques,
des dialectes d’une seule et même langue. L’infatigable
Hervaz et le savant Adelung, ont entrepris en vain de dé¬
truire cette opinion ; il était réservé aux savants Leyden,
Marsden, Raffl.es et Crawfurd de lever tous les doutes. »
Nous ne saurions dire jusqu’à quel point ces derniers écri¬
vains ont réussi à lever tous les doutes ; mais ce qu’il y a de
bien certain, c’est que, malgré leurs efforts,
malgré ceux de
Balbi, de Rienzi et autres, la plupart des ethnologues mo¬
dernes persistent dans cette croyance banale, tant il est diffi¬
cile de se défaire d’une erreur à laquelle on s’est, pour ainsi
dire, habitué avec le temps.
1826-1827. — N’oublions pas
de dire encore qu’un savant
naturaliste, dont on apprécie chaque jour davantage les
travaux, Bory-St-Vincent, plaçait les Polynésiens, de même
que les Malais et les Papua, dans ce qu’il appelait l’espè¬
ce neptuuienne : cette espèce, essentiellement riveraine,
occupait, depuis Madagascar, les bords
occidentaux du
(1) Introduction à l’atlas ethnographique, p. 231.
52
LES
POLYNÉSIENS.
Nouveau-Monde jusqu’au Chili, et toutes les îles
polyné¬
siennes.
La race malaie
était, pour lui, la première race de cette
espèce ; la deuxième, la race océanique (orientale), était
formée par ce qu’on appelle aujourd’hui les
Polynésiens ;
enfin la race papoue
(intermédiaire), formait la troisième.
Il donnait donc une origine commune à ces trois races.
Seulement il ajoutait ; « La race
océanique paraît s’être
séparée de la race malaise avant la connaissance des métau.x, si toutefois, elle n’eùt pas un berceau différent » (1).
Ces dernières lignes nous semblent écrites avec une
cience vraiment surprenante,
pres¬
puisqu’il regarde la NouvelleZélande comme le lieu « d’où sortit cette
race, pour s’étendre
vers lé Nord et dans tous les
archipels de l’océan Pacifique
que n’occupent pas des Mélaniens, des Papous, ou même
des Siniques et des Hindous,
qui out pénétré aussi dans
quelques parties de l'Océanique » (2).
Les lignes suivantes, que nous citons
encore, confirment
cette assertion et établissent qu’il
plaçait bien à la NouvelleZélande le foyer d’origine des Polynésiens (3) ; k II est, au
reste, dit-il, assez remarquable qu’en cherchant l’origine
des habitants de ce qu’on appelait
naguère encore les îles
de la mer du Sud, tantôt chez les
Indiens, tantôt chez les
Chinois, tantôt ailleurs, personne ne l’ait supposée améri¬
caine. L’habitude où l’on était de
peupler le Nouveau-Monde
avec des enfants du
patriarche Seth, ne l’a sans doute pas
permis. Une telle opinion pourrait cependant se soutenir
tout comme une autre. Eu attendant
qu’on nous en prouve
la possibilité, nous continuerons à reconnaître le
point d’où
s’irradia la race océanique dans la Nouvelle-Zélande. »
On a vu précédemment que cette
opinion de l’origine
américaine des Polynésiens avait elle-même été soutenue
déjà par quelques auteurs.
(1) L’homme, vol. I, p. 273.
(2) /èM, p. 298,
(3) Ibid, p. 314, note.
LES
POLYNÉSIENS.
1829-1830. — Vers cette époque parut
du voyag-e de
la première édition
Beechey, ouvrage sur lequel, pour la ques¬
tion qui nous occupe,
il n’y a que fort peu de chose à dire,
parce que le savant navigateur, qui donne de si curieux
détails sur les îles de corail, parle à peine de la
provenance
des Polynésiens.
Il n’agdte en effet
cette question qu’un instant en di¬
Ça été jusqu’à présent matière à conjecture que
de savoir comment des îles, si éloignées de deux
grands
continents, ont reçu leurs habitants. La grande analogie du
langage, du culte religieux, des coutumes, des manières et
des traditions des habitants de ces îles,
comparés à ceux des
Malais, ne laisse pas douter que de fréquentes émigrations
ont eu lieu de la Malaisie. Aussi
reg-ardons-nous naturelle¬
ment cette contrée comme le berceau des
Polynésiens. Ce¬
pendant la difficulté d’expliquer comment les migrations
sant : (1) a
ont pu venir de si loin, contre les vents et les
courants, sans
navires mieux équipés que ceux qu’ils
possèdent, a fait
douter de lapossibilité de cette provenance, et cette
a
tellement influencé l’esprit de quelques auteurs,
recours à
objection
qu’ils ont
détournée, à travers la Tartarie, en
le continent améri¬
cain, pour faire arriver les émigrants à un point d’où ils
pussent être conduits, par le cours des vents ordinaires, aux
terres polynésiennes. Mais si cela avait eu lieu il
y aurait
une plus grande ressemblance entre les Américains
et les
habitants de la Polynésie. » Et il ajoute : « Tous ont admis
que des migrations ont eu lieu entre les îles et qu'elles ont
encore lieu, dans quelques circonstances rares, mais
qu’elles
n’ont eu lieu que dans une direction seulement, et
qu’enfiu
elles ont toujours été favorables à l’opinion que les
migra¬
eu
la route
traversant le détroit de Behring et sur
tions venaient de l’Est. J)
C’est après
cela qu’il cherche à démontrer, par un fait
lors, que la direction des vents
bien souvent cité depuis
(I) Narrative of a voyage to the Pacific andBeering's strait, performed in His M. Blossom, iinder the command of Cap. S. \V. Bee¬
chey., in theyears iSaS, 26-2^-28.^011^. édit.2 vol —London, 1831,
1.1, p. 252.
54
LES
POLYNÉSIENS.
alisés ne s’oppose nullement à la migration de
l’Est, attendu que les_ vents
deux ou trois mois de
d’Ouest.
l’Ouest vers
alisés sont remplacés, pendant
l’année, par les vents de la mousson
Il conclut de cet
exemple, sur lequel nous aurons néces¬
sairement à revenir plus tard, que de pareils cas ont dû se
présenter souvent, et suffire pour peupler toutes les îles
Polynésiennes : il est donc disposé à admettre le peuple¬
ment de ces îles par la seule voie des entraînements in¬
volontaires.
En somme, le fait observé par Beechey vient corroborer
les observations faites pour la première fois par La Pérouse,
et renouvelées si souvent depuis par Dillon, J. Williams, de
Bovis, etc., comme on le verra bientôt.
On sait que le
Blossom, navire commandé par Beecbey,
quitta l’Angleterre en mai 1825, cinquante-cinq jours après
le retour de la Coquille en France, et qu’il ne rentra que
trois ans et demi après, ayant fait plusieurs découvertes
dans les îles Paumotu.
Ainsi que nous le ferons voir, quand nous parlerons de
l’île de Pâques, Beechey, comme d’autres l’avaient fait avant
lui, croyait que les statues colossales trouvées dans cette île
étaient dues à une
race d’hommes, différente de celle
qui
l’occupe aujourd’hui, race qui aurait disparu à la suite de
quelque cataclysme. Mais cela ne tenait probablement qu’à
ce qu’il n’avait
pas examiné avec assez d’attention la nature
de ces statues.
En
1826, d’après les ordres de l’empereur
Alexandre, l’amirauté russe expédia dans la mer du Sud
deux corvettes, le Môller et le Seniavine, pour lever le plan
de la partie des côtes de l’Asie et de l’Amérique apparte¬
nant alors à l’empire russe. L’expédition fut mise sous
les ordres du capitaine Lütke, et G. H. Mertens lui fut at¬
1830-1831.
taché
—
comme
naturaliste.
La traduction de
en français aurait seule été
publiée, sur le manuscrit original, par le conseiller d’Etat
Boyé, et imprimée chez Didot]frères. C’est ce qui sçmble
ce voyage
LES POLYNÉSIENS.
55
explications du compilateur de Rienzi, qui en
résulter des
cite de nombreux extraits dans son Océanie (1).
On
voit, par ces extraits, que le capitaine Lütke regar¬
descendants des Hindous. Or,
dait les Carolins comme les
comme
il trouvait,
avaient la plus
avec
de Chamisso, que les Carolins
grande conformité avec les Polynésiens, il
donnait donc aux uns et aux autres une même origine, celle
de l’Inde. Voici, du reste, ses propres paroles : « Les Garo-
civilisation avait
déjà fait de grands progrès, d’un pays commerçant et navi¬
gateur, et ici, la vraisemblance indique; de nouveau, la race
hindoue, passionnée pour les voyages, plutôt que les Chi¬
nois et les Japonais, qui ne quittent point leurs foyers. (2) »
Mais ce n’était qu’une erreur, qui n’a point échappé à de
Rienzi lui-même, comme on l’a vu, quand nous avons cher¬
ché à préciser le lieu d’origine des Carolins.
lins descendent d’un peuple chez lequel la
Inutile donc de nous arrêter plus longtemps ici à cette
opinion du navigateur russe. Mais ce que nous devons faire
remarquer, c’est celle émise par son naturaliste, Mertens,
contre la possibilité d’une provenance malaise des Carolins :
K
On
a ordinairement
Carolines
compris, dit-il, les habitants des îles
général de race malaise ; mais il ne
sous le nom
faut qu’un
coup-d’œil pour les distinguer des véritables
Malais qui habitent les îles des Indes et les Philippines. (3) »
Ainsi, voilà déjà deux naturalistes compétents, Lesson et
Mertens (4),
niant la possibilité de la descendance malaise
(1) Océanie, t. II, pages 114, 130, 135, 156, etc. : ouvrage publié
1833. Des extraits plus nombreux sont cités par d’Urville, dans
eu
son
Voyage pittoresque : Art. llalan, Iles Carolines,
1835 ; voir t.
II, p. 463.
publié en
(2) Océanie, t. II, p. 219.
(3) Mémoire sur l’archipel des lies Carolines, particulièrement sur
la Bibliothèque universelle, 1834 et 1835.
C’est le seul travail que Mertens ait pu donner, sa mort étant
survenue le 17 septembre 1830, un an environ après le retour du
Môller et du Seniavine en Europe.
les lies basses, inséré dans
(4) Lesson était à üalan en 1824, Mertens en 1828.
56
LES
POLYNÉSIENS.
des Polynésiens, et l’on va voir d’Urville la mettre
égale¬
en doute dans son Mémoire sur les îles du Grand-
ment
Océan. Plus tard, on verra un savant missionnaire
faire de même, à propos des Nouveaux-Zélandais.
anglais
1829. — Ici, par ordre de date, se présente Ellis, dont les
Recherches ont étépubliées, comme on sait,en 1829
Cet écrivain, si ingénieux et si facile dans les
qu’il donne du peuplement de la Polynésie, ne
(1).
explications
se contente
pas, en effet, de l’Amérique, il fournit en même temps pres¬
que autant de témoignages en faveur d’une origine malaise.
Or, pour lui, qu’ils vinssent de l’Amérique ou de la Malai¬
sie, les ancêtres des Polynésiens étaient d’origine asiatique :
un
missionnaire ne pouvait guère penser différemment.
Comme nous avons déjà longuement
exposé sa collection
d’opinions, surtout en parlant de la théorie de laprovenance
américaine, nous n’insisterons pas davantage sur la ma¬
nière de voir du savant anglais à ce
sujet.
Nous arriverons de suite à l’illustre marin
français qui a
le mieux fait connaître la
Polynésie par ses écrits et par ses
nombreux voyages.
1831-1834.
On sait que Dumont d’Urville, imitant ses
devanciers, s’est borné àreconnaître deux racesenOcéanie :
Il appelait ainsi l’ensemble des îles,
grandes ou petites,
éparses sur la surface du Grand-Océan, nommé par diffé¬
rents navigateurs Océan Pacifique.
La première race était formée
par ce qu’on a appelé,
depuis lui, les Polynésiens (2), c’est-à-dire par des hommes
—
auxquels il donnait une taille moyenne, un teint d’un jaune
olivâtre plus ou moins clair, des cheveux
lisses, le plus
souvent bruns ou noirs, avec des formes assez
régulières, des
offrant du reste presque
autant de nuances diverses que la race blanche
d’Europe.
La seconde race, par des hommes d’un teint très
rembruni,
souvent couleur de suie,
quelquefois presque aussi noir que
membres bien
celui des
proportionnés,
Cafres, aux cheveux frisés, crépus, floconneux,
(1) Polynésian researches, 2 vol. in-8». — London 1829.
(2) Mémoire sur les îles du Grand Océan, p. 8.
LES
POLYNÉSIENS.
57
mais rarement laineux (1), avec des traits désagréables, des
formes peu
régulières, les extrémités souvent grêles et
difformes, offrant enfin dans leur couleur, leurs formes et
leurs traits, tout autant de variétés que l’on peut
en obser¬
parmi les nombreuses nations qui habitent le continent
africain et constituent la race éthiopienne de la plupart des
ver
auteurs.
On sait également que l’Océanie a été partagée par lui en
quatre divisions principales et fondamentales : 11 a appelé
la première, ou Océanie orientale,
Polynésie, en limitant
l’acception de ce mot aux peuples qui reconnaissent le tapu
et parlent une même langue ; le nom de Micronésie est celui
qu’il a donné aux populations des îles Carolines, Mariannes
et Pelew, occupant ce qu’il
appelle l’Océanie boréale ; il a
.
laissé à son Océanie occidentale le nom de Malaisie
que
R. P. Lesson lui avait donné ; let il a enfin formé son Océa¬
nie australe
parla grande île de la Nouvelle-Hollande, et
qui l’environnent, jusqu’aux limites de la
Micronésie et de la Polynésie ; il lui a donné le nom de
Mélanésie, et il a appelé ses habitants Mélanésiens, à l’instar
de Bory-St-Vincent qui les avait appelés avant lui Mélatoutes les terres
niens.
Nous ne croyons pas avoir besoin de tracer ici les limites
que d’ürville a données à chacune de ces divisions ; on peut
les voir dans son « Mémoire sur les îles du Grand Océan. »
Nous aurons d’ailleurs plus d’une fois l’occasion de revenir
plus tard sur ce sujet.
En somme, d’ürville n’admettait donc
que deux races en
Océanie. L’une noire, regardée par lui comme la première
occupante du sol ; l’autre plus claire, se divisant
en
deux
branches qu’il a appelées Polynésienne et Micronésienne, et
dont la première
l’Océanie boréale.
La
race
occupait l’Océanie orientale, la deuxième
plus claire n’était, suivant lui, qu’une
race de
(1) Après avoir dit, p. 3 « rarement laineux *, il dit, p. 4 ; «Quel¬
quefois presque laineux, avec un nez épaté, une grande bouche,
etc.
1)
58
LES
POLYNÉSIENS.
conquérants, provenant de l’Ouest, et, pour mieux préciser,
de ce qu’il a appelé l’Océanie occidentale, c’est-à-dire de la
Malaisie. C’est ce que prouve la citation suivante (1) : « Nous
n’hésitons pas à croire que les Polynésiens sont arrivés de
l’Occident et même de l’Asie ; mais nous ne croyons point
qu’ils soient des descendants des Hindous. Ils ont eu proba¬
blement une origine commune avec eux, mais les deux
nations étaient déjà séparées depuis longtemps quand une
d’elles alla peupler
l’Océanie. » Ce qui ne l’a pas empêché,
quelques années plus tard, comme nous l’avons déjà dit,
d’adopter l’hypothèse de R. Forster, qui les faisait venir d’un
continent submergé, situé dans le Sud-Est de la Polynésie,
mais peuplé, il est vrai, par l’Asie, avant sa submersion.
Toutefois, d’Urville n’admettait pas que les Polynésiens
fussent une colonie de Malais, comme on le croit générale¬
ment, tant il y avait pour lui de différence dans les carac¬
physiques ; c’est à peine même si, sous le rapport
linguistique, il avait pu découvrir cinq mots malais de plus
que les 55 déjà rencontrés en Polynésie par Martin, l’auteur
du voyage de Mariner. « Sans aucun doute, disait-il (2),
ces deux nations ont eu jadis des relations ensemble. De
longues recherches ont fait découvrir environ 60 mots (3),
qui sont évidemment communs entre les deux langues, et
c’en est assez pour attester d’anciennes communications ;
mais il y a trop de différence dans les rapports physiques,
pour que l’on puisse supposer que les Polynésiens ne soient
qu’une colonie malaise. » Et il ajoute : « Si la langue des
tères
{Vj Mémoire sur les îles du Grand Océan, p. 16.
(2) Mémoire, p. 17.
(3) Nous avons déjà montré qu’il n’y a même pas 60 mots d’ori¬
gine malaie en Polynésie ; et d’Urville reconnaît que Martin en
avait d’abord indiqué 55. On sait que ce sont les mots malais trou¬
vés en Polynésie, qui avaient surtout porté le rédacteur du voyage
de Marchand à conclure que les Polynésiens étaient de même race
que les Malais, qu’ils avaient une même origine et qu’ils avaient
eu jadis des communications; mais il ne concluait
pas pour cela
qu’ils en descendaient, au contraire.
LES
POLYNÉSIENS.
59
présentait plus de rapports avec le
Polynésien que le Malai lui-même, je ne balancerais pas à
croire que Célèbes a été l’un des- berceaux de la race Poly¬
nésienne, ou du moins l’une des stations principales dans
Alfourous de
Célèbes
sa marche de l’Ouest vers l’Est.
»
Néanmoins, tout en disant que les Polynésiens différaient
trop des Malais pour être leurs descendants, d’Urville trou¬
vait qu’il y avait de grands traits de ressemblance entre
les languespolynésienne, malaie etmadécasse (1). C’est ainsi
qu’on lit dans le texte du voyage de VAstrolabe (2), à propos
de la langue des Nouveaux-Zélandais : « Il est certain que
être la langue la plus rapprochée du
Nouveau-Zélandais, et il est incontestable que l’une des
langues a reçu de l’autre certains mots par des communi¬
cations d’une date déjà bien éloignée. Cependant, faisait-il
remarquer lui-même, le nombre des mots vraiment com¬
muns aux deux langues est beaucoup moindre qu’on ne le
pense généralement. Sur plus de 1500 mots cités dans la
grammaire anglaise de M. Kendall et Lee, je n’ai guère pu
en trouver plus de cinquante qui appartiennent réellement
au Malai : or, c’est à peine 1 sur 30. »
Et c’est après cela qu’il ajoutait (3) : « De fortes présomp¬
tions donnent lieu de croire que des îles malaises sortirent
primitivement les hardis navigateurs qui prirent possession
des deux premières divisions de l’Océanie : Polynésie et
le Malai nous a paru
Micronésie. »
11 n’y a donc pas à en douter, c’était, dans son Mémoire du
moins, à la Malaisie qu’il attribuait l’origine des Polyné¬
siens, et il disait, en parlant des Micronésiens ; ^ Suivant
nos conjectures, ce sefait aux habitants des Philippines
qu’ils pourraient se rapporter, et leur première patrie doit
être dans les îles Luçon et Mindanao. » Mais nous ne re¬
viendrons pas sur ce que nous avons dit à ce sujet, en par¬
lant des îles Oarolines.
(1) Philologie^ 2'vol., p. 263.
(2) P. 564.
(3) Mémoire, p. 6.
60
LES
POLYNÉSIENS.
Les liommes d’une teinte ;
plus claire appartiennent,
(1), à une race de conquérants qui, prove¬
nant de l’Ouest, se
répandit peu à peu sur les îles de l’Océa¬
nie et y fonda des colonies '
plus ou moins considérables.
Souvent elle expulsa ou détruisit
complètement les premiers
«
disait-il encore
possesseurs du sol. D’autrefois les deux
semble en bonne intellig’ence et leurs
races
vécurent en¬
postérités se confon¬
multipliées. Enfin fl put arriver que
les étrangers trouvèrent la
place encore vacante. De là cette
foule de nuances diverses qui caractérisent les habitants de
chaque archipel, sans compter celles qui ont eu pour cause
les climats, les habitudes, le
régime alimentaire, en un
dirent par des unions
mot les circonstances dues aux localités.
Quant à la
race
»
noire, d’Urville lui donnait pour ber¬
ceau la Nouvelle-Hollande et toutes
les terres qu’il a appe¬
lées Mélanésie ; c’est cette race, avons-nous
dérait comme la première
Voici
ses
propres
occupante.
dit, qu’il consi¬
paroles (2) : a Nous devons déclarer
que nous considérons la race noire comme celle des vérita¬
bles indigènes, au moins de ceux
qui ont occupé les premiers
répète : « Nous devons
le sol de l’Océanie. » Et, plus loin, il
ajouter qu’à notre ayis la race mélanésienire dût occuper
dans le principe la plupart des îles de l’Océanie. »
C’est à cette occasion
qu’il dit i On observe encore au¬
jourd’hui à Taïti, dans les basses classes, des individus qui,
pour la couleur, les formes et les traits du visage, se rap¬
prochent beaucoup du type mélanésien. Cook trouva même
à Taïti une tradition qui constatait
qu’une tribu entière de
noirs très féroces vivait
dans les montagnes de l’île, peu
de temps avant son arrivée. C’était
probablement les tristes
débris des primitifs possesseurs du
sol, et ces hommes du
peuple, dont nous venons de parler, sont des métis issus du
mélange des vaincus avec la race conquérante. » Ailleurs
nous ferons voir
que cela n’est guère qu’un conte.
En parlant des habitants de plusieurs îles des Paumotu :
(1) Mémoire, p. 3.
(2) Mémoire, p. 3 et 15
LES
POL'ÏNÉSIENS.
Ils ne paraissent être, disait-il
a
due à un semblable mélange. »
61
encore, qu’une race mixte
Enfin, le même observateur soupçonnait que les Papous
de Dorey, h la
Nouvelle-Guinée, étaient arrivés récemment
occidentales, et peut-être, disait-il, des îles
Andaman, de Ceylau, ou même de Madagascar.
Il résumait ainsi son
opinion : (1) « Il est facile devoir
que je n’admets point cette multitude de races adoptée par
quelques auteurs modernes. Revenant au système simple et
lucide de l’immortel Forster, si bien continué
par Chamisso,
je ne reconnais que deux races vraiment distinctes dans
l’Océanie, savoir : la race mélanésienne, qui n’est elle-mê¬
me qu’un embranchement de la race noire
d’Afrique, et a
race polynésienne, basanée ou
cuivrée, qui n’est qù’un ra¬
meau de la race
jaune, orig-inaire d’Asie.
Et qu’on me permette
d’observer, en passant, que je ne
vois sur toute la surface du
globe, dans l’espèce humaine,
que trois divisions ou coupes qui me paraissent mériter le
des régions
«t
titre de races vraiment distinctes : la
première est la race
blanche, plus ou moins colorée en incarnat, qu’on suppose
originaire des environs du Caucase, et qui occupa bientôt
toute l’Europe, d’où elle s’est ensuite
répandue sur toutes
les parties du gdobe. La seconde est la race
jaune, suscepti¬
ble de prendre diverses teintes cuivrées ou bronzées : on la
suppose originaire du plateau central de l’Asie, et elle se
répandit de proche en proche sur toutes les terres de ce
continent, sur les îles voisines, sur celles de l’Océanie, et
même sur les terres d’Amérique, eu
passant -par le détroit
de Behring. La troisième est la race
noire, qu’on .suppose
originaire de l’Afidque, qu’elle occupe dans sa majeure par¬
tie, et qui se répandit aussi sur les côtes méridionales de
l’Asie, sur les îles de la mer des Indes, sur celles de la Ma¬
laisie et de l’Océanie.
»
En résumé, comme presque tous les
ethnologues, d’Urville ne reconnaissait donc
que deux grandes races en
Océanie, la jaune et la noire. Que les émig-rants allant peu(Ij Mémoire, p. 18.
62
LES
POLYNÉSIENS.
pler rOcéanie fussent de race noire ou de race jaune, c’é¬
tait toujours de l’Asie qu’il les disait sortis, c’est-à-dire de
l’Ouest (1). Par conséquent il admettait alors les migrations
d’Ouest en Est, avec Forster et tous les partisans de cette
opinion que nous avons cités ; mais le seul témoignage
qu’il apportait à l’appui de ce qu’il dit, c'est que « les hom¬
mes habitant l’intérieur de l’île Célèbes lui ont paru être
ceux qui ont le plus de rapport avec la race polynésienne,
dans la Malaisie. ^ Ce fait est véritablement bien remarqua¬
ble, et il avait déjà été remarqué, ainsi qu’on l’a vu, par
R. P. Lesson, à l’occasion des Dayaks de Bornéo.
La race noire était, pour d’Urville, la première occupante
de toutes les îles, et la race jaune une race de conquérants,
produisant, à Tahiti et aux Paumotu particulièrement, par
son mélange avec la
première, une race mixte ou de.
métis.
Pas plus, du reste, que R. P. Lesson et Moërenhoüt ne
l’avaient fait, il ne croyait que les Polynésiens fussent des
Malais, mais il était tout disposé à les considérer
des Malaisiens de
comme
Célèbes, surtout si l’on venait à recon¬
naître que la langue des Alfourous de Célèbes ressemble
plus au Polynésien qu’au Malai lui-même.
Si nous avons tenu à donner in-extenso les opinions
de
raison
de son autorité, ont été adoptées par presque tous les ethno¬
logues modernes. Mais nous avons, dans notre chapitre
relatif aux populations malaisiennes, fourni assez de don¬
nées pour que le lecteur puisse juger lui-même notre pro¬
pre appréciation. Nous ne reviendrons donc pas ici sur ce
que nous avons dit alors (2).
Comme on le voit, c’est à d’Urville, après La Pérouse, que
revient l’idée que les Polynésiens étaient une race de
conquérants, idée qui a été généralement adoptée, quoi¬
qu’elle ne soit guère démontrée, ainsi que nous le prouved’Urville à ce sujet, c’est qu’elles sont celles qui, en
(1) On a vu pourtant qu’il avait fini
d’un continent submergé dans i’Est.
(2) Voy.
par
adopter ia croyance
vol., ch. III, p. 249, 255, 259, 268, etc.
LES
POLYNÉSIENS.
63
quand nous parlerons des habitants des îles Fiji. C’est
à lui aussi qu’est due l’opinion que tous les Mélanésiens ne
rons
sont que des
Hollande pour
Australiens, puisqu’il donne la Nouvelleberceau à toute la race noire. Cette asser¬
tion, nous le savons, n’est pas admissible. La chevelure des
Australiens diffère de celle des autres Mélanésiens ; elle est
généralement lisse, au lieu d’être crépue ou laineuse comme
celle de ces derniers, et nous avons montré que, aujour¬
d’hui du
moins, il y a plus d’une espèce d’hommes en
Australie, contrairement à l’opinion soutenue par la plupart
des écrivains et particulièrement par le continuateur de
Pérou, le savant commandant de l’C/rame, Louis de Frey¬
cinet, qui, l’un des premiers, a observé avec soin les habi¬
tants de l’Australie.
Quant à la croyance de Forster, adoptée par d’ürville,
que la race mélanésienne a été la première occupante de
la plupart des îles de l’Océanie, on verra plus tard que rien
n’est moins démontré pour
la Polynésie proprement dite,
quelques autres assertions de d’Urville, telle, par
exemple, que le métissage des Polynésiens, n’ont pas plus de
et que
fondement.
Ajoutons que, dans une note qui termine son Mémoire sur
Grand-Océan, et destinée à appuyer les grandes
divisions de l’espèce humaine admises par G. Cuvier, Du¬
mont d’Urville dit, — ce qui prouve peut-être un peu
qu’il n’a¬
vait pas lu, avec autant d’attention qu’il l’avance,l’ouvrage de
.Bory-St-Vincent ; — « Après avoir composé cet écrit, j’ai relu
avec attention l’article
publié en 1825 par M. Bory-St-Vincent sur VHomme, et, pour la première fois, j’ai vu que
M. Cuvier ne reconnaissait que trois variétés dans l’espèce
humaine, auxquelles il donne les noms de caucasique ou
blanche, mongolique ou jaune, éthiopique ou nègre. Il est
assez remarquable que douze années d’études et d’observa¬
tions, et près de soixante mille lieues parcourues sur la
surface du globe, m’aient ramené aux opinions que le célè¬
bre physiologiste avait adoptées depuis longtemps, sans que
j’eusse connaissance des écrits où il les avait consignées.
Seulement si, comme l’avance M. Bory, M. Cuvier ne sait
les îles du
64
LES
FÜLYNÉSIENS.
à laquelle des
trois races rapporter les Malais, les Améri¬
Papous, je ne balancerai pas un moment à rap¬
porter les deux premiers peuples à la race jaune, et les Pa¬
cains et les
pous à la race noire. »
1834.— Après d’Urville, et presque dans le même
moment,
l’origine asiatique des Polynésiens fut soutenue par le mis¬
sionnaire écossais Dunmore Lang (I) : non-seulement il
admit que les migrations s’étaient effectuées del’O. versl’E.,
mais de plus, comme on l’a déjà vu, que l’Amérique ellemême avait reçu ses premiers habitants de la
Polynésie,
d’abord peuplée par les Malais. « Je connais, disait-il
(2),
toutes sortes de raisons pour croire que la population amé¬
ricaine est venue originairement de l’Asie, non, comme on
le croit communément, par la route des îles Aleutiennes et le
détroit de Behring, mais par les îles de la mer du Sud, et à
travers la vaste étendue de l’Océan Pacifique. » Nous avons
précédemment montré que les raisons invoquées par le
docteur Lang, pour soutenir sa thèse, n’avaient pas l’impor¬
tance qu’on leur avait attribuée ; nous nous bornerons donc
ici à cette courte citation, qui suffit d’ailleurs à prouver que
le missionnaire écossais était d’un avis tout-à-fait
opposé
à celui du missionnaire Ellis, défenseur de l’origine amé¬
ricaine des Polynésiens, et qu’il devait être nécessairement
un chaud partisan de
l’origine asiatique.
Le R. Lang se basait, pour démontrer cette origine des
Polynésiens : sur l’analogie existant entre les Malais et les
Polynésiens, quoiqu’il n’y eût cependant, disait-il, qu’une
trentaine de mots semblables dans leur langue; sur la
similitude d’un grand nombre d’usages entre les
Polyné¬
siens et les Asiatiques ; et particulièrement sur la ressem¬
blance des idoles polynésiennes avec celles de l’empire
Birman. Ces rapprochements sont assez maigres, comme on
le voit, et comme on le verra encore mieux
quand nous éta¬
blirons qu’il n’y a de ressemblances ni dans les caractères
(1) View of the origin and migrations of thePoljnésian, etc., by
Dunmore Lang. — London, 1834.
(2) Ouvr. cité, p. 86.
LES
POLYNÉSIENS.
65
physiques, ni dans le langag’e et les usag’es de deux peu¬
ples, ni dans leurs croyances religieuses, etc.
Après avoir admis l’orig-ine malaise ou asiatique, le D"
Lang-, finissant par trouver, comme Marsden l’avait déjà
fait, qu’il aurait été impossible aux Polynésiens de franchir
la barrière malaise
pour se rendre en Océanie,
sans
y laisser une plus profonde trace de leur passage,
crut préférable d’admettre
que les Polynésiens provenaient
de la Tartarie Chinoise
(1). Sur quoi s’appuyait-il pour
(1) Nous croyons devoir citer ici l’opinion émise plus récemment
par l’amiralJurien de la Gravière. {Voyagede la corvette la
naise, 1.1, p. 396, note. 3“ édit. 1872).
On s’est
Bayon-
beaucoup préoccupé, il y a quelques anbées, de l’ori¬
gine des premiers émigrants qui formèrent le noyau des popula¬
tions indigènes de l’Océanie. Des
systèmes diamétralement oppo¬
sés se trouvèrent en
présence. On supposa donc que,, partis des
bords du continent américain, ils avaient été
successivement por¬
tés d’île en île par les vents alisés
jusqu’aux extrêmes rivages des
Philippines ; mais diverses considérations puisées dans une obser¬
vation plus exacte des coutumes, du
langage, considérations que
M. Dunmore Lang sut
présenter avec beaucoup d’habileté, ont fait
abandonner définitivement cette hypothèse. Fondant son
opi
nion sur quelques phrases
échappées à La Peyrouse et sur les
perturbations auxquelles sont soumis les vents alisés dans le voi¬
sinage de l’équateur, M. Dunmore Lang voulut établir la possi¬
bilité d’une colonisation
qui se serait avancée graduellement de
l’Ouest vers l’Est, des rivages de la Malaisie aux côtes de l’Améri¬
que. En notre qualité de marin, nous ne pouvons admettre une
hypothèse, appuyée sans doute de raisons très savantes et très ingé¬
nieuses, mais contre laquelle proteste notre expérience person¬
nelle. Cinq fois, dans le cours de notre
campagne et dans des
saisons très différentes, nous avons
navigué non loin de l’équa¬
teur, entre le 110« et le 160« degré de longitude. Nous croyons
pouvoir affirmer que cette navigation eût été complètement im¬
praticable pour les navigateurs primitifs, qui,: suivant M. Dun¬
more Lang, l’auraient
accomplie jadis dans leurs frêles pirogues.
11 nous semble que si les îles de la
Polynésie n’ont point été,
comme on l’avait
pensé d’abord, peuplées par des émigrations
fortuites, s’avançant dans les mers intertropicales, de l’Est à
FOuest, elles ont dû l’être par des barques isolées ou des fiottilles
que les tempêtes des mers boréales avaient entraînées vers l’Orient
ou vers le Sud. Car il
est, suivant nous, de toute impossibilité que
le mouvement de
colonisationjait eu lieu sous l’équateur de l’Ouest
«
II
5,
66
POLYNÉSIENS.
LES
qu’il existe, disait-il, un lang'ag-e de cérémo¬
Malaisie et la Polynésie, et qu’il
y a des analogies grammaticales entre le Chinois et le
Polynésien. Or ces analogies grammaticales se bornent,
d’après lui-même, aux mots identiques Tong et Tonga,
qui signifient respectivement l’Est en Chinois et en Poly¬
nésien. On sait en effet que le mot Tung, en Chinois, signifie
l’Est ; mais le mot Tonga est-il chinois comme il l’avance ?
nous l’ignorons ; ce
que nous savons seulement, c’est,
comme nous le montrerons, qu’on ne s’accorde pas sur sa
signification à la Nouvelle-Zélande, où il est plus spéciale¬
ment employé comme nom de vent. M. Lang, du reste, au¬
rait pu ajouter que l’on trouve en Chine plusieurs autres
mots identiques à ceux des Polynésiens, tels que Tu, tête,
wha, fieur, etc. ; de même qu’en Cochinchine où le mot Ku
est le nom donné au chien qui, en Polynésie, ou mieux à la
Nouvelle-Zélande, est appelé Kuri.
cela ? Sur
ce
nie dans rindo-Chine, la
Ces analogies sont évidemment peu nombreuses ; il serait
à l’Est. On. ne saurait oublier d’ailleurs
que plusieurs fois des ba¬
japonais, emportés loin des côtes par les ouragans qui
désolent les rivages de Matsmaï, de Niplion ou des Kouriles, sont
venus atterrir, tantôt aux
Philippines, tantôt au Kaintschatka,
quelquefois même aux îles Sand-wicli. Nous inclinerions à croire
que les peuples de l’Océanie, que ceux même du continent améri¬
cain, ont eu pour ancêtres quelques-uns de ces membres égarés
de la famille mongole, et c’est dans les steppes fécondes de l’Asie
centrale, plutôt que dans les plaines de l’Hindoustan, que nous se¬
rions tenté de placer leur berceau. »
teaux
Il avait dit ailleurs dans
naître
dans les
son
texte : « On serait tenté de recon¬
îles Mariannes,
ainsi échelonnées du IS» au 30“
degré vers le Nord, autant de degrés naturels par lesquels ont dû
descendre les émigrations japonaises ou mongoles, des bords de
l’Asie septentrionale jusqu’aux groupes occidentaux de l’Océanie.
Il est certain que le régime des vents qui régnent dans l’Océan
Pacifique rapproche les îles Mariannes des côtes du Japon, tandis
que ces rhêmes vents les placent, pour ainsi dire, hors de la portée
des naturels de la Malaisie, s
On a vu quelle était à ce sujet l’opinion de R. P.
Lesson, tou¬
chant plus particulièrement les Carolins, et nous nous bornerons
à y renvoyer le lecteur.
LES
POLYNÉSIENS.
67
certainement plus logique, pour le mot
tonga du moins,
chinois, de l’attribuer à l’entraînement de
quelque canot polynésien jusque dans ces contrées. Aux
orientalistes seuls, du reste, appartient la solution de cette
s’il n’est pas
question ;
mais, en attendant, ce que l’on sait, c’est que
Marsden dit, dans son dernier ouvrage,
publié en 1834 (1),
qu’il est impossible de trouver un arrangement grammatical
entre le
Polynésien et aucune langue des continents les
plus rapprochés. Aussi regarde-t-il le Polynésien com¬
me original, en ce sens
que son origine est dans cet
état d’obscurité au-delà
duquel on ne peut tracer aucune
ligne de dérivation ou de connexion. C’est ce qui a fait
dire par M. Jules Garnier (2), avec
raison, quoiqu’il n’en ait
guère tenu compte plus tard, que « cette assertion catégori¬
que de Marsden semble montrer que le peuple polynésien,
protégé de tous côtés par d’infranchissables barrières natu¬
relles, n’a jamais pu, aux temps anciens, être envahi
par d’autres peuples, pendant que lui, au contraire, s’écou¬
lait peu à peu vers l’Occident, semblable à un ruisseau
que
les eaux de la mer ne peuvent remonter, niais
qui descend
constamment vers elles. » On verra plus tardcombien ce mot
descendre » était juste. Nous ferons voir, en
effet, que le
peuple polynésien, d’après les traditions elles-mêmes, au
«
lieu de venir de l’Ouest
ou
de l’Est directs, s’est
est descendu, comme le disent les
Nord, ou mieux du Sud-Ouest
dirigé, ou
traditions, du Sud vers le
vers le
Nord-Est. Ici, il doit
suffire de faire cette remarque qui, à notre
haute importance pour
résoudre.
la question
avis, est de laplus
que nous cherchons à
Après cela, inutile sans doute de dire que l’analogie trou¬
langages cérémoniels de l’IndoChine, de la Malaisie et de la Polynésie, n’existe qu’incomplétement, ou pour mieux dire, n’existe pas du tout dans
la dernière contrée comparée aux deux
premières ; car s’il
a
existé, il a tout-à-fait disparu aujourd’hui, et il semble
vée par M. Lang- dans les
(1) Miscellaneous Works, p. 5.
(2) Mémoire sur les Migrations polynésiennes, p. 39.
68
LES
POLYNÉSIENS.
résulter de nos reclierclies que ce laug-age,
compris seule¬
ment par les prêtres et les chefs, n’était que l’ancien langage
des ancêtres ou premiers
émigrants partant de l’Hawahiki.
Nous essaierons de démontrer ultérieurement quecelangage
n’était bien probablement que la langue maori ancienne.
En somme, on peut dire que, comme tous ses
confrères,
appuie surtout sa croyance en une
origine asiatique des Polynésiens et des Américains, sur les
traditions bibliques, et que les autres raisons, données par
lui pour étayer cette croyance, ont peut-être moins d’impor¬
tance encore que toutes celles de ses devanciers. Il en est
pour ainsi dire de même, comme on l’a vu, des raisons
qu’il a invoquées pour soutenir que l’Amérique a été peu¬
plée par l’Asie et par des émigrants traversant la Polynésie,
au lieu de passer, comme le dit Ellis,
par le détroit de
Behring.
1836.
En 1836, parut la compilation de Rienzi, intitulée
Océanie pittoresque, dans laquelle on voit que l’auteur était
partisan, lui aussi, de l’origine malaisienne des Polyné¬
siens (1).
De Rienzi, au lieu des deux races admises par tous ses
prédécesseurs, en comptait quatre bien distinctes en Océa¬
nie ; La Malaise, la Polynésienne ou Daya, PEndamène et
la Papoua. Toutes, suivant lui, avaient eu pour berceau l’île
le missionnaire Lang
—
de Bornéo.
Pour lui, les Polynésiens
n’étaient donc
que des Dayaks,
et, comme d’Urville, c’est avec les Bouguis de Célèbes qu’il
leur trouvait le plus de ressemblance.
Cette opinion, on l’a
déjà vu, était celle de R. P. Lesson pour les Dayaks euxmêmes (2). En outre des habitants de Célèbes, de Rienzi
(1) Univers Pittoresque. Océanie, 3 toI. par Domeny de Eienzi,
1836, Firmin Di dot. —p. 303 et suiv.
Nous avons vu précédemment que de Rienzi avait, dès le 17
décembre 1831, lu à la Société de géographie le mémoire où il
établissait les nouvelles divisions de l’Océanie, tandis que celui
de d’Urville, daté du 27 décembre 1831, ne
parut que quelques
jours plus tard, le 5 janvier 1832.
(2) A la page 27 de sa Mastologie méthodique, il dit, en parlant
LES
POLYNÉSIENS.
69
reg-ardait
ceux des Philippines, et même ceux des Palaos,
appartenant aussi à la race daya.
C’était, d’après lui, la race noire endamène qui avait
comme
«
vraisemblablement
l’Océanie (1),
n
formé la population
primitive de
Il pensait qu’elle avait été chassée de Bornéo
par la race papua et que celle-ci, à son tour, avait elle-même
été chassée par la race malaise.
Pouf lui, la Nouvelle-Guinée avait été le
foyer des Méla¬
nésiens, quoique cette race fût venue primitivement, disaitil, de Bornéo, de même que toutes les autres races. On a
déjà vu précédemment que Forster plaçait aussi le foyer de
la race noire océanienne dans l’île de la Nouvelle-Guinée.
11 disait enfin qu’après avoir été chassée de la Nouvelle-
Guinée par les Papua, la race endamène s’était
la Nouvelle-Hollande (2).
En somme, pour de Rienzi, c’étaient ces
réfugiée à
quatre races qui,
par leur croisement, avaient donné naissance à un cer¬
tain nombre de variétés ; mais toutes avaient eu Bornéo
foyer primitif. C’est de cette île, regardée par lui
Vofficina gentium de l’Océanie, qu’étaient sortis
la langue et les peuples polynésiens, les langues et les
peuples de l’Océanie occidentale et australe.
Ce qui prouvait, disait-il, que le Daya était la langue
mère du Polynésien, c’est qu’il y avait trouvé une centaine
de mots polynésiens : pour appuyer son opinion, il ren¬
voyait à un tableau de 211angues de l’Océanie dressé par lui.
Or, que démontre ce tableau ? Que c’est surtout par les
noms de la numération que les
Dayaks, comme les Battaks,
les Bouguis
les Tagals, etc., se rapprochent des Ha¬
waiiens, des Tahitiens, des Maori et autres Polynésiens,
mais que, excepté un certain nombre d’autres mots, évi¬
demment polynésiens, tous les autres, au contraire, diffèpour
comme
de la famille Dayak
race
océanienne.
qu’elle fut « très-certainement souche de la
(1) Tome I, p. 19,
(2) De Eienzi regardait les
Endamènes ou Australiens.
habitants de
Vanikoro
comme des
70
LES
POLYNÉSIENS.
rent complètement
de ceux de la Polynésie, et ne sont que
des mots malais ou javanais. Ainsi, à part les mots suivants
de la
numération à
Mindanao, d’après Forrest : isa un ;
daiia, deux; te/u, trois ; apai, quatre ; lima,
cinq ; anom,
six ; petie, sept ; walu, huit ; sean, neuf ; sampulu ou puru,
dix,
nous
n’avons trouvé, sur 800 mots environ recueillis
par lui dans cette
île, à laquelle d’Urville attribuait la pro¬
Micronésiens, que les quelques mots suivants
se rapprochant
du Polynésien : ka, à ; atte, foie ; alema,
main ; walle, maison ; matta, œil ; ang’inn, vent ; ina,
mère ; watu, pierre ; élong, nez ; ulo, tête (1).
Le fait que cite de Rienzi est néanmoins de la plus gran¬
de importance, puisqu’il établit, entre les Polynésiens et
venance des
les Dayaks, une
parfaite identité de langage pour, un cer¬
tain nombre de mots. On comprend parfaitement après cela
que, retrouvant, d’autre part, chez eux, tous les caractères
physiques, les coutumes, etc., des Polynésiens, il en ait con¬
clu que le Paya était la langue mère de la langue polynésien¬
ne : il est vrai
que, pour les mêmes raisons, il eût pu tout
aussi bien conclure le contraire.
Nous avons
déjà traité suffisamment ce sujet et nous
ressemblances n’existent pas seulement
pour les Dayaks, mais qu’on les a observées aussi chez les
Battaks, les Bouguis, les Alfourous, et même chez les Ja¬
vanais et les Malais. Il n’est donc pas nécessaire de nous
y
arrêter davantage.
« En
admettant, disait de Rienzi (2), que le foyer primitif
des Polynésiens a été dans l’île de Bornéo et chez les
Daya,
et particulièrement les Daya-Idaans qui habitent le Nord de
cette grande terre, la grande difficulté d’origine disparaît :
la langue et les peuples polynésiens, ainsi que la
langue
et les peuples de l’Océanie occidentale et australe, seraient
venus de ce point central. Déjà
j’ai considéré les Dayers et
les Ygolotes de Bornéo comme leurs sources. Ainsi,
ajou¬
tait-il, une langue et un grand peuple océanien se seraient
avons montré que ces
(1) Voy. les tableaux linguistiques placés à la fin du chapitre.
(2) Ouvr. cité, t. I, p. 70.
LES
POLYNÉSIENS.
71
répandus de Bornéo à Madagascar, c’est-à-dire à 1400 lieues
à l’Ouest, et de Bornéo àWaïhu ou Pâques, 2520 lieues à
l’Est ; enfin de Forinoseet d’Hawaii au Nord, jusqu’à l’extré¬
mité de la Nouvelle-Zélande au Sud, environ 1800 lieues. »
Ce qui ne l’a pas empêché de dire ailleurs, et nous
croyons devoir citer encore ce passage pour montrer quelle
confiance il faut accorder aux énonciations de Rienzi :
C’est à tort que les géographes et les philologues ont ré¬
pété que tous les peuples de race malaise parlent, depuis
Madagascar jusqu’à Pâques des dialectes d’une seule et même
langue, et que cette langue est le Malayou ; cette erreur,
tant de fois répétée, n’en est pas moins une erreur. » C’est,
comme on voit, la paraphrase écourtée de l’observation déjà
présentée à ce sujet par Balbi, et qui est si vraie, comme
nous aurons tant d’occasions
de l’établir.
reconnaissant, dans la lang-ue polyné¬
sienne, le système du Malayou dans sa plus grande sim¬
plicité, de Rienzi disait encore : « Cependant le Polynésien
ressemble moins au Malayou qu’au Malakassou, et le Tonga
ressemble plus au Tagal qu’au Malayou (1). » Ce qui prouve
bien, dirons-nous ici en passant, qu’il n’avait qu’une connais¬
Du reste, tout en
incomplète du Polynésien, puisque ce langage ne res¬
Malakassou que par sa numération,
et que le Tonga ressemble plus au Maori qu’au Tagal, ainsi
que nous l’avons déjà fait voir (2).
En résumé, de Rienzi ne voyait dans les Polynésiens que
des émigrants delà Malaisie, et pour lui, la race polyné-r
sienne était la même que la racé daya. Aussi l’a-t-il appe¬
lée race daya ou polynésienne.
sance
semble davantage au
1838.
—
Parmi les partisans de la théorie asiatique, il en
est un surtout qui doit nous -arrêter quelque temps, en rai-
(1) Ce n’est point en effet le Malai seulement, comme on le croit
généralement, qui a été retrouvé à Madagascar, dans la numéra¬
tion, mais bien le Polynésien ; aux Philippines ce n’est pas non
plus le Malayou.
(2) Voir préface des vocabulaires Maori et Tahitien, traduits par
et encore inédits.
nous,
72
son
LES
des faits et des
de l’origine malaise
POLYNÉSIENS.
raisonnements qu’il apporte
à l’appiii
des Polynésiens, et de l’autorité qù^ouK
lui accorde généralement. Cet écrivain est le missionnaire*/'!
anglais John Williams, qui a résidé plus de dix-huit ans en
Océanie, et qui a publié le récit des entreprises des mission¬
naires dans les îles de la mer du Sud (1).
J.
Williams, comme presque tous ses prédécesseurs,
n’admettait que deux races distinctes et d’origine
diflérente,
polyné¬
sienne nègre ou occidentale, et l’autre la race
polynésienne
orientale : celle-ci est, dit-il, de couleur de cuivre clair et a
dans les îles du Pacifique. Il appelait l’une la race
la mine malaise. Il trouvait que cette dernière était évi¬
demment d’origine asiatique par son caractère
général,
par sa contenance
malaise, et, comme preuves surabon¬
dantes, il citait :• l’affinité presque complète qu’il trouvait
entre la caste de l’Inde et le tapu des îles de la mer du
Sud ; la ressemblance des opinions et des procédés à
l’égard
des femmes, en Polynésie et au Bengale
plus particulière¬
ment ; la pratique commune de ne
pas manger certains
aliments ; la conduite barbare des deux contrées
pour les
malades ; le sacrifice des veuves aux funérailles de leurs
maris ; enfin, un grand nombre de jeux et
d’usages (2).
Pour lui, tous ces rapprochements
indiquaient clairement
l’origine asiatique dés Polynésiens ; mais c’était surtout la
correspondance des langages qui, à l’entendre, appuyait le
plus son opinion. C’est ainsi qu’il trouvait que beaucoup de
mots étaient les mêmes dans tous les
dialectes des îles de
Sud, et qu’il citait à l’appui les quelques mots
suivants, si connus et si peu nombreux, pris dans les dia¬
lectes rarotongan et malai :
Œil, mata, mata; —mort, mate, mate; — nourriture,
la mer du
manga, makann;—oiseau, manu, manu et hurong ; —pois¬
son, ika, ikann ; — eau, vaï, vaï et ayer-aer; etc.
(1) A Narrativcof missionnary enterprises in the SouthSealslands,
by John Williams. — London, 1837.
(S) Nous avons précédemment établi le peu d’importance de la
plupart de ces rapprochements.
LES
POLYNESIENS.
73
Il signalait particulièrement l’emploi que les Polynésiens
font de la numération malaise,
avec peu de différence,
disait-il, quoiqu’il y en ait une plus grande qu’avec celles
de toutes les autres tribus malaisiennes, comme on a pu
s’en assurer par la comparaison que nous en avons faite.
Enfin il trouvait que c’était la langue des indigènes de
Samoa, dans laquelle le s et le Z sont fréquemment employés,
qui ressemblait le plus à la lang’ue malaie. Il concluait
que ces circonstances devaient faire regarder les Polyné¬
siens, couleur de cuivre, et les diverses tribus habitant
l’archipel Indien, comme ayant la même origine.
Il ne disait d’ailleurs rien de bien satisfaisant
sur la race
qu’il appelait polynésienne-nègre ; il se contentait d’expri¬
l’espérance que, lorsqu’on aurait obtenu quelque con¬
naissance du langage et des traditions de cette race, une
partie de l’obscurité qui enveloppe son origine disparaî¬
trait. En attendant, il ne lui répugnait pas de la croire
partie des îles asiatiques, en suivant la même route, et de
la regarder comme ayant habité toutes les îles avant l’arri¬
vée des Malais-Polynésiens, qui l’auraient chassée de beau¬
coup de ces îles, mais non pas de toutes.
En somme, au sujet de cette dernière race surtout, ce
n’était que l’opinion de Forster, adoptée sans commentaire
et sans la moindre preuve ; c’est pourquoi nous ne nous y
arrêterons pas plus longtemps. Nous ajouterons seule¬
ment que ce fut au moment où il cherchait à répandre le
Christianisme dans l’île Erromango, l’une des NouvellesHébrides de Cook, et alors qu’il était à même de pouvoir
observer lui-même la race mélanésienne, c’est-à-dire sa
race polynésienne-nègre, que le malheureux missionnaire
fut tué par les indigènes en 1839.
Voici comment J. Williams réfutait les objections faites
à son opinion de l’origine malaise des Polynésiens. Nous
croyons utile de transcrire ici la traduction du texte de l’au¬
teur, à cause de son importance et malgré la longueur de
cette citation (1).
mer
{}) A Narrative^ etc., p. 504, ch. XXIX.
74
LES
Trois objections
«
cette opinion et ont
POLYNÉSIENS.
principales, disait-il, ont été faites à
été considérées comme .formidables :
qui sépare la côte malaie de Tahiti ; 2° la
permanence des vents alisés entre les Tropiques ; 3“ l’inca¬
pacité des pirogues indig'ènes pour de longs voyages. Mais
je puis montrer que ces difficultés ont été exagérées.
a Examinons
la première, c’est-à-dire la distance
qui
existe entre la côte malaie et Tahiti, les Sandwich et autres
1“ La distance
îles.
«
Cette distance est d’environ 100 degrés'ou7C00 milles
et l’on pense
(1),
qu’il est impossible à des sauvages d’avoir
fait un pareil voyage avec leurs
pirogues et leur connais¬
sance imparfaite de la
navigation. Sans doute, s’il n’y avait
pas d’îles sur la route, j’admettrais moi-même la force de
cette objection, et je l’admets même si l’on a voulu dire
qu’ils sont allés directement de la côte malaie aux îles les
plus à l’Est. Mais, si nous pouvons démontrer qu’un pareil
voyage s’est accompli à l’aide de très-courtes étapes, cette
difficulté n’en sera plus une....
Supposons, par exemple,
que les ancêtres des insulaires actuels sont partis de la côte
malaie, et nous allons voir quelle aurait été leur route.
ot En avançant de cinq degrés, ou 300 milles, ils auraient
.
atteint Bornéo ; de
là, traversant le détroit de Macassar,
qui n’a que deux cents milles de largeur (2), ils seraient
arrivés à Célèbes, île qui est à 8 degrés de la Nouvelle-Gui¬
née, mais ayant pour intermédiaires les grandes îles Belley
(1) Pour lui, tous les degrés étaient, paraît-il, de 24 lieues envi¬
Cependant plus loin il les fait de 20 lieues.
ron ou 72 milles.
(2) Du cap Kanioungan ou Mangkalihat, sur Bornéo, à la côte
ferme de Célèbes, la largeur n’est que de un degré et dix minutes.
A ce point, près de la côte de Célèbes, se trouve le
groupe des sept
îles Pangalassian, dont la plus éloignée, appelée par les Hollandais
Noordwachter
(gardienne du Nord), n’èst qu’à 56 minutes de dis¬
Le passage de Bornéo à Célèbes, et
vice versa,est donc des.plus faciles, puis que ces deux terres ne sont,
en cet endroit, distantes
que d’une vingtaine de lieues. La partie
méridionale du détroit de Macassar est, au contraire, assez large.
(Kenseignements fournis par M. Meyners d’Estrey.)
tance du cap Kanioungan.
LES
POLYNÉSIENS.
75
et Céram. La distance de la Nouvelle-Guinée aux Hébrides
est de 1200 milles ou '20 degrés; mais les îles intermédiaires
sont si nombreuses que le voyage aurait pu se faire à l’aide
d’étapes courtes et commodes ; cinq cents milles, séparent
et, trois cents milles envi¬
ron plus loin, on trouve les îles des Amis. Par une autre
étape de 500 milles, on est porté aux îles des Navigateurs,
et, entre ces deux derniers points, on rencontre trois autres
les Nouvelles-Hébrides des Fiji,
g-roupes. Enfin, des îles des Navigateurs aux îles Hervey,
la distance est d’environ 700 milles (230° Long. E.), et, de
là
au
groupe de la
plus, ou 130 lieues.
«
Société, il y a environ 400 milles de
Ainsi s’évanouit, je pense, chaque difficulté, car l’étape
de Sumatra à Tahiti, serait
Hervey, environ
700 milles, et les habitants de Harotonga disent que leur
ancêtre Karika venait de là (1).
Indiquons les deux points extrêmes : les îles Sandwich
et la Nouvelle-Zélande. Les premières îles sont à environ
2500 milles au Nord de Tahiti ; mais, en partant des Mar¬
quises, le voyage serait facile, puisque la distance est moin¬
dre de 6 à 800 milles, et que les vents alisés pousseraient
rapidement les voyageurs. Les traditions indigènes s’ac¬
cordent d’ailleurs avec cette hypothèse ; et l’une d’elles
rapporte, qu’après la formation de l’île par la rupture d’un
œuf, un immense oiseau avait déposé sur l’eau un
homme et une femme, avec un porc, un chien et une paire
de poules ; ils arrivèrent dans un canot qui venait des îles
de la Société, et ce furent eux qui devinrent les ancêtres
des habitants actuels. Dans une autre, il est dit qu’un cer¬
la plus longue, dans le voyage
celle des îles des Navigateurs au groupe
a
tain nombre de personnes vinrent de Tahiti, dans un
canot,
et-que, s’apercevant que les îles Sandwich n’étaient habitées
que par des dieux ou des esprits, elles se fixèrent à Oahu (2).
(1) On verra plus tard que cette assertion est très probablement
inexacte, et que la tradition a été mal interprétée par M.Willianis.
(2) Nous aurons plus tard à revenir sur ces traditions des Sand¬
wich, que nous chercherons alors à expliquer.
76
LES
POLYNÉSIENS.
De pareilles traditions, en l’absence de preuves évidentes
du contraire, doivent être admises pour confirmer la théorie
que je soutiens.
a En
partant de Tongatahou ou des Fiji,
pour atteindre la
Nouvelle-Zélande, il y aurait comparativement peu de dif¬
ficultés. La distance,
mais si le vent
se
en
effet, est d’environ
met à souffler du N.-E.,
1200 milles ;
ce qui
arrive'
fréquemment, le voyage peut être fait en peu de jours.
« Ainsi donc est
détruite, je crois, la première objection
faite à ma théorie.
C’est
»
raison, et nous le prouverons surabondam¬
plus tard, que J. Williams soutient que la distance
n’aurait pas été un obstacle pour des émigrants de la Ma¬
laisie se rendant en Polynésie : non-seulement, comme il
l’avance, les canots de cette époque étaient peut-être autre¬
ment grands que ceux rencontrés par les premiers
naviga¬
teurs européens, — et pourtant ces canots l’étaient
déjà suf¬
fisamment, — mais, à notre avis, les migrations auraient pu
avoir lieu avec les pirogues que possèdent encore les Po¬
lynésiens pour leurs grands voyages, tant ils étaient bons
marins et navigateurs entreprenants, surtout autrefois : c’est
avec
ment
ce que
prouvent toutes leurs traditions et les connaissances
géographiques qu’elles constatent. De nombreux exemples,
assez récents, montrent d’ailleurs
que les pirogues actuel¬
les peuvent être entraînées à des distances considérables
de leur point de départ. Nous aurons à y revenir longue¬
ment quand nous nous occuperons des migrations, et sur¬
tout des traditions qui tracent l’itinéraire des Polynésiens,
depuis leur départ du pays d’origine.
Comme le dit J. Williams, les nombreuses îles jetées sur
la route auraient pu leur servir d’étapes, et leur permet¬
tre d’atteindre ainsi, successivement, les îles les plus orien¬
tales de la Polynésie. Quand on jette les yeux sur la carte,
on ne peut même avoir d’autre
opinion que la sienne, car
c’est bien par là que les émigrants auraient eu à passer,
en partant de la Malaisie
pour se rendre en Polynésie. Mais
rien ne prouve, avons-nous déjà dit, et nous le ferons voir en
temps opportun, que les îles intermédiaires, qu’on regarde
LES
POLYNÉSIENS.
77
peuplées d’abord par la race noire, aient jamais
l'a visite d’une autre race, soit en passant, soit pour s’y
fixer, car la langue de cette race noire ne présente quelque
vestige de la langue polynésienne que dans les îles les
plus proches de la Polynésie. Il est bien certain, d’un autre
côté, que les émigrants n’auraient pu suivre exactement la
route indiquée par J. Williams et franchir sans hésitation
comme
reçu
500 ou 700 milles,
s’ils n’avaient eu une connaissance an¬
térieure des îles qui se trouvaient à cette distance les unes
des autres ; or il est difficile d’admettre une pareille con¬
naissance ; tout au
plus pourrait-on supposer qu’ils y sont
arrivés involontairement.
Mais toujours est-il, répéterons-nous, que s’il n’y avait eu
d’autre obstacle que
la distance, les Malais auraient cer¬
tainement pu se répandre dans toute la Polynésie.
Je vais maintenant, dit J. Williams, examiner la deu¬
xième objection : L’existence des vents alisés.
Œ
Cette objection est. celle que
beaucoup d’auteurs ont
argument-puissant contre l’origine
asiatique des insulaires de la mer du Sud ; mais je ne
puis y attacher tant d'importance.
II est certain que les vents alisés régnent générale¬
ment, et que les canots indigènes ne peuvent lutter contre
eux ; mais après avoir observé,
j’ai acquis la conviction que
les vents n'ont pas une direction tellement uniforme qu’elle
soit capable d’empêcher les Malais d’atteindre les divers
groupes et les îles dans lesquels leurs descendants sont au¬
jourd’hui répandus.
Tous les deux mois au moins, il y a, pendant quelques
jours, des vents frais de l’Ouest, et il arrive en février ce
que les indigènes appellent les jumeaux de l’Ouest, c’est-àdire un vent d’Ouest qui souffle pendant plusieurs jours de
suite ; il fait alors le tour du compas et revient dans les 24
heures au même point. J’ai souvent vu qu’il continuait pen¬
dant huit à dix jours, et, une fois, je l’ai vu durer pendant
plus de quinze : de sorte que la prétendue difficulté présen¬
tée par la persistance des vents d’Est est parfaitement ima¬
ginaire.
K
considérée comme
a
a
un
78
LES
POLYNÉSIENS.
Ayant déjà dit que la plus long’ue étape, en allant de
Sumatra à Tahiti, serait de 700 milles, j’ajouterai
que j’ai,
œ
moi-même, dans mon premier voyage aux îles des Naviga¬
teurs, fait, en peu de jours, 1600 milles directement à l’Est.»
On a vu que l’existence de ces vents alisés a
porté Queiros
à supposer l’existence d’un continent
méridional, pour expli¬
quer le peuplement des îles polynésiennes, peuplement qui,
avec eux, lui paraissait
impossible par l’Asie, et que son opi¬
nion a été partagée surtout par Claret de
Fleurieu, de Chamisso, et plus particulièrement encore par Forster, MoërenhoütetDumont-d’Urville. On a vu aussi que c’est l’existence
des mêmes vents qui a fait placer par Zuniga le berceau des
Polynésiens en Amérique, tant ces vents étaient pour lui
obstacle insurmontable à
la provenance asiatique ou
Polynésiens. Mais on a vu égale¬
ment que La Pérouse a été le premier à démontrer
qu'ils n’é¬
taient pas un obstacle, puisqu’ils étaient
remplacés, dans le
cours de l’année, par des vents tout-à-fait contraires. L’ex¬
périence de J. Williams, vient donc corroborer l’assertion,
si longtemps restée inconnue, du grand
navigateur fran¬
çais. Quand nous parlerons des migrations et des vents
avec lesquels elles se sont
opérées, nous démontrerons par
de nombreux exemples, fournis
par les Kotzebüe, les
Beecbey, les Billon, etc., que la direction des vents alisés
ne s’opposait
pas aux voyages de l’Ouest vers l’Est, puis¬
que ces exemples ne pouvaient être produits que par des
vents soufflant de la partie de l’Ouest.
un
seulement malaise des
Du reste,
disons-le de suite,
on
s’accorde à reconnaître
que l’argument tiré de la direction des vents
alisés, si sé¬
qu’on ignorait le renversement des vents à
certaines époques de l’année, n’a aujourd’hui aucune va¬
leur. C’est ce que savaient certainements tous les marins de
l’Océan Pacifique, avant que Maury (1) et Kerballet
(2) n’en
rieux alors
(1) Maury, Géographie 'physique de la mer, et travaux résumés
par M. Julien, officier de marine, sous ce titre : Courants et révo¬
lutions de l’atmosphère de la mer, 1849.
(2) Considérations générales sur l’Océan Pacifique, par M. Gb;
Philippe de Kerballet, capitaine de vaisseau, 1856;
LES
POLYNÉSIENS.
79
eussent réuni les preuves scientifiques, car il n'est peut-être
pas un navigateur de la Polynésie qui n’y ait éprouvé quel¬
que coup de vent du N.-O. auS.-O., ainsi que cela résulte
du récit de leurs voyages (1). Si donc il n’y avait eu que cet
obstacle, les Polynésiens auraient, en effet, fort bien pu
franchir toutes les
qu’ils occupent (2).
distances pour se
Enfin J. Williams réfute
en
rendre dans les îles
ces termes
la troisième ob¬
jection faite à sa théorie :
La troisième objection, tirée de la construction des
canots indigènes, paraîtra sans doute aussi peu fondée que
les autres, d’après les courtes considérations qui vont suivre.
<t
«
Dans rhistoire de Sumatra, de Marsden, différents faits
sont rapportés qui prouvent que,
longtemps avant la visite
des Européens, les peuples de Sumatra étaient allés fonder,
dans l’archipel de l’Est, des états maritimes puissants et éten¬
dus. En 1573, le roi d’Achian se montra avec une flotte qui
couvrait, dit-on, le détroit de Malacca; il ordonna d’attaquer
trois frégates portugaises qui étaient dans la rade pour pro¬
téger les navires de commerce, et l’attaque fut exécutée avec
telle décharge d’artillerie, que les navires portugais fu¬
rent détruits avec leurs équipages. En 1615, le même roi at¬
taqua de nouveau l’établissement avec une flotte de 500
voiles et de 6,000 hommes, etc. Dès lors, où trouver l’empê¬
chement à reconnaître qu’une population, si avancée dans
l’art de la navigation, pouvait aisément faire des voyages
dans tous les points de l’Océan Pacifique ?
« Un
écrivain moderne nous apprend que la côte de la
Nouvelle-Hollande était connue depuis bien longtemps par
les Malais. Chaque année une flotte de pros, au nombre de
200, quitte Macassar pour y aller pêcher. Cette flotte part
une
(1) Voy. Cook et Vancouver, édit, en 5 vol. trad. d’Henry, t. I,
p. 107, 161.
(2) Consulter, à ce sujet, les voyages de Beeehey, Dillon, et autres
modernes, et particulièrement le 2“ chapitre de l’ouvrage ■
marins
de
M.
de
son talent
Quatrefages
sur
les Polynésiens, où il expose, avec
ordinaire, tous les témoignages favorables à la possi¬
bilité des migrations
malaisiennes.
80
LES
POLYNÉSIENS.
janvier, pendant la mousson d’Ouest, et va d’île en île
jusqu’à ce qu’elle soit arrivée au N.-E. de Timor ; puis elle
gouverne alors au S.-E. et S.S.E, ce qui'la porte à lacôte de
la Nouvelle-Hollande. De là, le
corps de la flotte fait route à
TEst, laissant çà et là une division de quinze à seize pros
sous le commandement d’un
rajah, dont le pros est le seul
qui possède une boussole. Après avoir pêché le long de la
côte, vers l’Est, jusqu’à la fin de la mousson d’Ouest, tous
alors retournent.
Chaque portion détachée de la flotte
en
se met en route, vers la fin
de niai, sans attendre les autres.
On gouverne au N.-O. pour retourner, et cette route con¬
duit sur quelque point de Timor : une fois
là, le chemin
les trafi¬
est facile à retrouver pour arriver à
Macassar, où
quants chinois qui attendent, achètent les diverses cargai¬
sons.
et
Cela dit, il est sans doute inutile de faire
remarquer que
les ancêtres des insulaires de la mer du Sud ne durent
pas
émigrer dans les chétifs canots que leurs descendants em¬
ploient aujourd’hui dans beaucoup d’endroits, mais bien dans
des navires pareils à ceux dans
lesquels ils étaient, quand
ils attaquèrent et coulèrent à fond les
frégates portugaises,
et assaillirent l’établissement de Malacca. En
outre,
avons
des preuves
nous
qu’ancienuement les Tahitiens et les in¬
sulaires des îles de la''Société avaient des canots bien
rieurs à ceux qu’ils emploient
supé¬
aujourd’hui, et avec lesquels
ils accomplissaient des voyages
leurs traditions rapporte même
extraordinaires. L’une de
que l’un de
leurs ancêtres
Amis, et même Rotuma, qui est à
2,000 milles à l’Ouest de Tahiti, et qu’il apporta de cette île
le fameux vieux siège appelé Reua.
« Je
pense donc, après cela, que toute difficulté a disparu,
et qiTon n’a pas besoin de recourir à la théorie mise en
avant par quelques écrivains, et soutenue avec une certaine
force par M. Ellis : que les insulaires
polynésiens sont ve¬
visita toutes les îles des
nus
de l’Amérique du Sud (1).
(1) Ellis, Polynesian researches, vol. I, p. 132, et Tour through
Hawaii^ p. 443.
k
LES
«
POLYNÉSIENS.
SI
J’aimerais plutôt dire en raison de la conformité
physi¬
que, de la conformité de structure du langage, et des autres
circonstances qui établissent l’identité des
Polynésiens et
des aborigènes de l’Amérique (1), que ces derniers
gagnèrent
le continent à travers les îles du
Pacifique. Mais ceci, bien
qu’intéressant, est un sujet dans lequel je ne puis entrer. Je
dirai seulement encore que
je suis si bien convaincu de la
possibilité d’accomplir le voyage de Sumatra à Tahiti, dans
l’un des grands canots des naturels, que, s’il
pouvait en ré¬
sulter quelque chose d’utile, je n’hésiterais
pas d’entrepren¬
dre un pareil voyage. »
Quant à cette troisième objection, John Williams nous sem¬
ble la réfuter avec d’autant
plus de raison, en apparence,
qu’il finit par partager notre manière de voir, c’est-à-dire
par admettre que les émigrants auraient pu se transporter
jusqu’aux îles les plus orientales, même avec les canots qu’on
a trouvés en leur
prossession lors de la découverte. A plus
forte raison ils auraient pu le faire à l’aide de canots beau¬
coup plus grands, tels que ceux trouvés autrefois en Poly¬
nésie, et que nous y avons encore vus lors de notre voyage
avec l’Astrolabe: ces embarcations, comme on
verra, étaient
plutôt de véritables petits navires, par le tonnage et le nom¬
bre des hommes composant leur équipage, que de
simples
bateaux, ainsi que pourrait le faire supposer cette appella¬
tion de canots, employée par les écrivains.
En somme, il résulte bien encore une fois de la réfutation
faite par John Williams de ces trois objections,
que les
Malais auraient certainement pu se transporter en Polyné¬
sie ; mais, comme il le dit lui-même, cela ne fait
pas dispa¬
raître toute difficulté et
n’explique pas, parculièrement,
pourquoi les Polynésiens parlent un langage qui diffère fon¬
cièrement de celui des Malais ; pourquoi leurs usages, leurs
coutumes, leurs croyances religieuses, les noms de leurs ani¬
maux, deleursplantesalimentaires,etc., diffèrent également:
toutes choses qui trouveront nécessairement leur explica¬
tion dans le cours de notre travail.
(1) Nous avons précédomment réfuto cetta assertion.
it
G.
J'
82 •
LES POLYNÉSIENS.
Certes, clirons-iious en terminant, personne plus que John
Williams, par son long séjour en Océanie, ses voyages dans
les principaux archipels, ses études consciencieuses, n’était
à même de traiter une pareille question; s’il ne Tapas résolue
d’une manière tout-à-fait satisfaisante, cela a tenu, d’ahord
à ce qu’il lui manquait une foule
de données qui n'ont été
acquises que plus tard, et qu’il s’était trouvé réduit à ses
propres observations, si importantes d’ailleurs ; puis, qu’on
nous permette de le dire, à ce qu’il était missionnaire. Il est
bien évident, en effet, qu’il ne pouvait chercher à soutenir,
par écrit, que l’origine asiatique des Polynésiens.
1843. — On peut se demander s’il faut placer Dieffenbach,
l’auteur d’un ouvrage intéressant sur la Nouvelle-Zélande (1),
parmi les partisans d’une origine asiatique des Polyné¬
siens.:On a déjà vu précédemment qu’il a émis, comme d’ürville et Ellis, les opinions les plus contradictoires; mais, de
ses propres réflexions, il est peut-être permis de supposer
qu’il doutait de la possibilité d’une pareille origine. Voici
en effet ce qu’on lit dans son ouvrage (2) :
La tradition que nous avons trouvée généralement ad¬
mise à la Nouvelle-Zélande : que les ancêtres des NouveauxZélandais venaient de TEst et non de l’Ouest, comme on Tassure pour appuyer la théorie de leur émigration d’Asie,
soulève d’importantes remarques.
La vraie race polynésienne est séparée de TAsie par les
nègres austraux et les Malais, races qui, étant inférieures
à la fois par la force physique et les capacités intellectuelles
aux Polynésiens,
ne peuvent être regardées comme les
ayant chassés vers TEst. Je n’ai nullement l’intention d’é¬
tablir une théorie nonvelle ; mais si nous nous laissons gui¬
der par la tradition, par le langage et par la distribution
géographique des vrais Polynésiens, il est évident que, s’ils
sont venus de la péninsule de Malacca, ou'de Java, ou de
Bornéo, la migration aurait eu lieu dans les temps tout-àfait primitifs, et alors que la langue mère des Malais et des
Œ
Œ
(1) Travels in New-Zealand, etc., 2 vol. — London, 18’43.
(2) T. II, cht 6, p. 98.
LES
POLYNÉSIENS.
83
Polynésiens n’avait pas éprouvé d’altération. Il est évident
aussi qu’ils ne peuvent avoir cheminé graduellement à tra¬
vers la chaîne
d’îles qui s’étend depuis Java jusqu’aux îles
Viti,'car s’ils l’eussent fait, on trouverait beaucoup de ces
îles habitées par la race polynésienne, et non par la race
des nègres austraux. »
Et Dieffenhach ajoute : (1) « D’un autre côté, la belle mine
ordinairedesNouveaux-Zélandais, l’expression juivedeleurs
traits, la couleur très claire de leur peau, et toutes leurs
coutumes, nous rappellent fortement cette civilisation asiatico-africaine primitive, qui
s’éleva à son plus haut degré
empires phénicien, tyrien et carthaginois, et at¬
testent que les Polynésiens ont des rapports plus intimes
avec les nations qui ont l’Asie pour lieu d’origine, mais des¬
quelles ils sont séparés aujourd’hui par les tribus noires.
Le baptême des naturels, les lois du Tapu, le cachet mono¬
théiste des croyances religieuses, touL en un mot, nous
rappelle fortement les nations asiatiques. »
sous
les
On voit, par ces deux citations, qu’il n’était pas bien fixé
lui-même sur le lieu d’orig-ine des Polynésiens.
Après cela, inutile sans doute de dire que Dieffenhach
n’admet que les deux grandes variétés de race, déjà tant de
fois signalées: la noire, et celle qui est plus claire; mais, ce
qu’il importe d’ajouter, afin de surprendre sa véritable opi¬
nion, c’est qu’il divise la race plus claire en trois groupes.
Le premier, pour lui, se compose des vrais Polynésiens; il
est caractérisé parles mythes deMaui, l’usage religieux du
Tapu, celui du Kaioa, mais surtout par la ressemblance des
dialectes. Le deuxième groupe occupe les îles au Nord et à
l’Est des précédentes : les populations sont, dit-il, généra¬
lement plus noires, n’ont pas l’usage du. Kàwa, qu’elles rem¬
placent par le Bétel, et possèdent des traditions distinctes ;
leur langage a beaucoup de points de ressemblance, mais il
forme plusieurs dialectes séparés, qui sont appelés Tagal,
Bissaya, Kawi, Kingsmill, Gilbert, etc. Enfin le troisième
(1) Loc. cit., p. 99.
«
©
84
LES
POLYNÉblENS.
comprend les vrais Malais, et c’est à cette division
qu’appartiennent, suivant lui, les Nouveaux-Zélandais.
groupe
Cette fois, il n’y a plus de doute à avoir. Pour Dieffenbach,
les Nouveaux-Zélandais et les Malais avaient au moins une
origine commune. C’est, comme nous avons dit, l’opinion de
beaucoup de sesprédécesseurs, et en cela, Dieffenbach laisse
voir qu’il n’en avait qu’une d’emprunt, puisqu’il se contente
de l’exprimer sans l’appuyer d’aucunes considérations nou¬
velles.
Mais il n’est pas moins vrai que, parmi ses doutes, on voit
figurer Ibine des difficultés les plus fortes qu’on puisse op¬
poser à la provenance asiatique : l’absence de toute popu¬
lation polynésienne dans quelques-unes des îles occupées
par la race des nègres austraux. Bien qu’elle ait été présen¬
tée déjà par Moërenhoüt etquelques autres, onnepeut qu’ê¬
tre frappé de cette remarque judicieuse. Cette absence est
certainement l’une des difficultés qui s’opposeraient le plus
à l’admission de migrations provenant de la Malaisie, s’il
n’était pas impossible, par une foule d’autres raisons, que^
nous exposerons plus tard, qu’elles
aient pu s’opérer de
cette contrée.
Ajoutons que, tout en admettant l’origine commune des
et des
Nouveaux-Zélandais, Dieffenbach était
Malais
disposé à croire à une différence entre les langues inalaie
dit, dans sa grammaire de la Nou¬
velle-Zélande (l) : « La langue malaise a été regardée
comme la langue mère du Polynésien; mais quoiqu’elle
soit la plus répandue, nous ne croyons pas pouvoir la re¬
garder comme la source de toutes les autres. Peut-être seu¬
lement le Malai est-il une langue sœur des autres dialectes
polynésiens. » Et il ajoute, quelques pages plus loin (2) :
Le langage polynésien, dans sa construction et sa forma¬
tion, est beaucoup plus primitif que le Malai et les langues
et polynésienne, car il
«
javano-tagales. »
(1) Ouvr. cité, t. II, p. 297.
(2) Ibid., p. 299.
LES
POLYNÉSIENS.
f<5
déjà traité cette question qnand nous avons
comparé le Malai et le Polynésien entre eux (1).
1846.
Ici, par ordre de daté, se présente un auteur dont
les travaux, dans ces dernières années, ont trop pesé sur les
croyances des ethnologues modernes, pour que nous ne di¬
sions pas, au moins, pourquoi nous ne nous en occuperons
que lorsque nous essaierons de préciser la situation vérita¬
ble du lieu d’origine des Polynésiens. Cet auteur est le savant
américain Horatio Haie, le compagnon de Wilkes, dans son
voyage en Polynésie et au pôle Sud. Haie place le berceau
des Polynésiens dans Bourou, l’une des îles Moluques.
A l’entendre, rien de plus clair que la marche des émi.
grants : il les fait partir en une colonne qui, après avoir
remonté au Nord, pour doubler la Nouvelle-Guinée, redes¬
cend au Sud le long des îles Salomon, et se divise .en deux
branches, en approchant de la Polynésie.L’une de ces bran¬
ches s’arrête aux Fiji, déjà peuplées par une autre race, et
l’autre atteint les îles Samoa, d’où elle envoie une portion
d’elle-même aux Tunga. Après cela, sans tenir le moindre
compte de la longueur d’un pareil voyage, ni de l’absence de
tout indice du passage d’émigrants, venant de l’Ouest, dans
les îles mélanésiennes, ni du silence des traditions, M. Haie,
en s’appuyant seulement sur la linguistique,
fait chas¬
ser par les
indigènes la branche qui s’était arrêtée aux
Fiji, et la fait se porter aux Tunga où elle soumet, à son
tour, la portion de même race qui y était arrivée en venant
des Samoa (2).
Nous espérons démontrer plus tard que rien, et pas même
la linguistique, quoique ce soit sur elle que Haie s’ap¬
puie le plus, ne vient en aide à son opinion, qui n’est pas
moins, il faut bien le reconnaître, la seule généralement
admise aujourd’hui. Mais, c’est justement parce que nous
ne pouvons pas aborder incidemment une
opinion si autoNous avons
—
(1) Voy.
vol. p. 142, 154, 162, 403,-etc.
(2) Horatio Haie. — United State's exploring expédition nar¬
rative (1838-42) publié en 1844. — On
Ethnography and Philology
of the United State's expédition under Ch. Wilkes, 1846.
Ij
86
LES
POLYNÉSIENS.
d’en réserver l’examen
pour le moment où nous aurons toutes les ’ données préli¬
minaires indispensables. Du reste nous allons pouvoir
bientôt commencer cet examen, puisque M. de Quatrefages a adopté et soutenu l’opinion de Haie.
1853.
Après M. Haie vient M. Gaussin, l’auteur d’un ou¬
vrage sur la langue polynésienne, qui a remporté le prix de
linguistique en 1852 (1).
M. Gaussin est partisan, lui aussi, de l’origine asiatique
des Polynésiens ; ce qui le prouve, ce sont les lignes sui¬
vantes de son ouvrage (2) : « Nous pensons, dit-il, comme
la plupart de nos devanciers, que les migrations ont dû se
risée, que nous jugeons convenable
—
Cette direction étant contraire à
quelques auteurs regardent comme
faire de l’Ouest à l’Est.
celle des vents alisés^
impossible que les Polynésiens aient réussi à remonter
contre le vent et à gagner les îles de l’Est ; nous reconnais¬
sons que, avec les moyens qu’ils ont aujourd’hui, de sem¬
blables voyages ont dû être, en effet, très difficiles ; mais
il suffit que sur cent expéditions une seule ait réussi. C’est
ce qui a pu arriver lorsqu’une des pirogues doubles, montées
par des marins habiles et entreprenants, aura profité des
vents d’Ouest qui, dans l’océan Pacifique, soufflent quel¬
quefois avec persistance. »
Le changement des vents, à certaines époques, étant
démontré, il n’y a point à s’arrêter à la difficulté de remon¬
ter contre les vents alisés.
M. Gaussin dit encore (3) : « La marche générale des mi¬
grations ayant eu lieu-dans le sens de l’Ouest à l’Est, il est
ont elles-mêmes été
peuplées par des colons venus de l’Ouest. Depuis longtemps
déjà les ethnologues ont, en effet, rattaché les Polynésiens
aux habitants de l’archipel de l’Asie : c’est ce que démonnaturel de supposer que les îles Samoa
(1) Du dialecte de Tahiti, de celui des
Marquises et en général
polynésienne, par P. L. J. B. Gaussin, ingénieurhydrographe de la marine, in-S». —' Paris, 1853.
de
la
race
(2) P. 272.
(3) P. 279.
■
LES
POLYNÉSIENS.
87
les deux groupes
serait certainement prématuré, et probable¬
ment inexact, de faire dériver toutes ces langues d’une seule
trent les rapports des langues parlées par
de peuples. Il
d’entre elles. Nous devons seulement les considérer comme
appartenant à une même famille, divisée en plusieurs ra¬
meaux. D’ailleurs, avant toute comparaison
générale, il
faudrait étudier séparément chacun de ces rameaux. On
arriverait par là à établir qu’il y a eu plusieurs migrations
dans l’archipel d’Asie, et, sous plusieurs rapports, celle des
Malais paraît s’être effectuée la dernière. Nous pouvons
ajouter que nous avons été frappé de la ressemblance beau¬
coup plus grande du Polynésien avec les langues des envi¬
rons de Timor, qu’avec le Malai et le Tagal. Quelques-uns
des points communs portent sur des mots qui, en Polynésien,
sont composés de deux racines ; mais l’imperfection des
vocabulaires que nous avons pu nous procurer nous inter¬
dit d’être plus explicite à cet égard. »
A quoi nous nous contenterons
de répendre ici : il n’existe
de grands rapports ni entre les langues de ces deux groupes,
ni entre les caractères physiques de leurs habitants.
Nous ne pouvons toutefois nous dispenser de faire remar¬
M. Gaus-
quer, en passant, la ressemblance plus grande que
sin trouve entre le Polynésien et les langues des
envi¬
le Polynésien et les langues malaie et tagale. Cette observation est ' peu favorable aux
partisans de l’origine malaise pure, mais elle n’a pas la
moindre importance quant au lieu d’origine réel des Poly¬
nésiens, puisque les dialectes parlés à Timor et dans les
environs ne sont, presque certainement, que des dialectes
mélanésiens, qui n’ont pu former la langue polynésienne,
mais seulement la corrompre quand ils s’y sont mêlés, ce
qui a été fort rare.
Nous montrerons plus loin que ce n’est pas le Polynésien
qui offre quelque ressemblance avec les langues des envi¬
rons de Timor, mais bien le Fijien. Déjà, du reste, on a vu
qu’il n’y a pas plus d’une soixantaine de mots malais dans
le Polynésien, et qu’il y en a fort peu, s’il y en a, appar¬
tenant à la langue tagale. Les dernières lignes citées ne
rons
de Timor, qu’entre
88
LES
POLYNÉSIENS.
peuvent donc s’appliquer absolument qu’au langage des
habitants des îles Fiji.
C’était, en somme, en s’appuyant sur les rapports qu’il
trouvait exister entre les langues parlées en Polynésie et en
Malaisie, que M. Gaussin se montrait disposé à accepter
l’origine asiatique des Polynésiens, déjà admise par beau¬
coup d’etlinologues. Or nous ferons voir bientôt que ces
rapports sont loin d’être aussi grands qu’on l’a cru.
A cette occasion, qu’on nous permette une observation.
Déjà, en 1865,. dans un mémoire qui avait pour but d’éta¬
blir l’impossibilité d’une provenance malaise et de détermi¬
ner la véritable situation du lieu
d'origine des Polynésiens,
en réponse aux articles publiés dans la Revue des DeuxMondes par M. de Quatrefages, nous nous appuyions nonseulement sur le,s caractères anthropologiques qui séparent
les deux peuples, mais encore sur les traditions et même
sur la linguistique qui, suivant nous, ne les
sépare pas
moins, contrairement à l’opinion généralement reçue. Ce
mémoire fut adressé à la Société d’Anthropologie de Paris,
qui en accusa réception dans la séance du 7 décembre,
et ce fut justement M. Gaussin qu’on en nomma rapporteur.
Il est évident que c’est l’opinion, déjà arrêtée chez lui, d’une
origine primaire asiatique, qui lui a fait rejeter notre systè¬
me, — il n’eût pas pu l’accepter sans se déjuger, — et qui
nous a valu la fin de non recevoir
par laquelle il a répondu
à nos arguments, dans son rapport lu seulement le 18 juil¬
let 1867. Il eût fallu, en effet, qu’il fournît les preuves
contraires et qu’il soutînt de nouveau son opinion.
1853.
Nous devons signaler, en passant, un ouvrage
publié, dans la même année que celui de M. Gaussin, par
M. W. Earl, anglais qui avait résidé assez longtemps en
Malaisie (1). Cet ouvrage doit d’autant mieux être cité que
—
( 1 ) The Native races of the Indian Archipelaso. bv W. Earl.
London, 1853.
Nous
ferons remarquer ici que
—
le nom de cet écrivain a été â
pas le voya¬
geur qui a publié, en un volume in-S», ses voyages aventureux. Ce
dernier, dont le nom s’écrivait Earle, était un artiste; nous lui
avons entendu raconter à M. de
Sainson, peintre de l’expédition de
tort orthographié Earle. L’auteur des Native racesn’est
LES
c’est à lui,
89
POLYNÉSIENS.
depuis quelques années, que les ethnolog'ues
certain nombre de passag-es pour étayer
ont enrprunté un
L’opinion que, non-seulement les Polynésiens ont une
grande resssemblance avec certains habitants de la Malaisie,
mais qu’ils en sont probablement
les descendants. Nous
déjà montré que cette ressemblance est, en effet, fort
grande, mais qu’elle ne suffit pas à prouver que ces habi¬
tants sont les ancêtres des Polynésiens, et qu’une foule de
avons
considérations semblent plutôt indiquer le contraire.
Devant d’ailleurs examiner bientôt l’opinion de M.
de
Quatrefages sur l’origine des Polynésiens, opinion que le
l’Astrolabe, l’un des épisodes de' sa vie aventureuse, qu’on peut
lire, p. 45, l'' vol daVoyagepittoresque de d’Urville. Abandonné par
son navire à Tristan d’Acunlia, où déjà en 1192 s’était égaré le bo¬
taniste Dupetit-Thouars, il avait du y passer 14 mois, avant de trou¬
ver une occasion d’en sortir.
Ce M. Earle est le même dont parle en termes si avantageux de
Rienzi, (Océanie, 3® vol, p. 231). : « Vrai type, dit-il, de ces hommes
aux désirs ardents, au vouloir tout puissant, qui passent, inébran¬
lables, à travers une vie errante, semée d’aventures et de périls,
apprend
de Tristan il
pour arriver à leur but ». De Rienzi
que
se
rendit à la terre de Van-Diemen, puis à la Nouvelle-Galles du Sud,
puis à la Nouvelle-Zélande. De retour à Sydney, il repartit pour
visiter les îles Carolines, les Mariannes et les Philippines, Singa-
Pondichéry, et rentra en Angleterre
Beagle.
à la Nouvelle-Zélande,
que donne de Rienzi, nous ferons l’aveu que nous sommes plutôt
porté à croire à son exagération, ou à son goût pour les faits ex¬
ceptionnels, à son imagination en un mot, qu’à une observation
vraie, exacte et surtout scientifique. (Voir Océanie pittoresque,
poura, Püulo-Pinang, Madras,
pour repartir encore une fois sur le
A en juger par les extraits de son séjour
III, p. 231 à 243.)
C’est lui, du reste, qui dit que les formes des
a tellement de
perfection dans l’enfance, qu’ils
t.
Zélandais ont
pourraient poser
pour Hercule enfant. Les hommes faits, ajoute-t-il, sont remar¬
quablement taillés et muselés. Les femmes présentent à l’œil les
plus harmonieux contours, et tous ont un regard éloquent, de
beaux cheveux soyeux et bouclés ; hommes et femmes ont enfin
une telle supériorité intellectuelle, une telle soif d’apprendre, une
énergie si infatigable et un amour si prononcé pour certains arts
cultivés chez
Australiens. »
eux,
qu’il est imnossible dq les comparer aux
/
90
LES
POLYNÉSIENS.
savant français étaie particulièrement de plusieurs passag’es
de Earl, nous-croyons
devoir nous abstenir de donner
ici le texte de ces passages, qui seront mieux placés alors,
et qui ne seraient, pour le
moment, qu’une citation inutile.
1854. — Parmi ceux qui regardent les Polynésiens comme
des
descendants de Malais, nous devons citer encore le
D" Sbortland (1).
Comme là plupart de ses devanciers, il lés fait partir des
îles asiatiques : Sumatra, Java, Célèbes, etc., en chassant
qui occupaient d’abord les
les envoie à
la recherche des terres vers l’Est : ils peuplent d’abord les
Carolines et les Ladrones, opinion qui n’était que celle de
devant eux les peuplades noires
îles se trouvant sur la route des Philippines. Il
Forster, puis de là ils se rendent aux îles Sandwich. Voici,
en effet,, ses paroles (2) :
le voyage des émigrants vers la
Polynésie proprement dite s’est surtout opéré par la route
indirecte des îles Sandwich, parce qu’il eût été impossible à
la race brune (polynésienne) de passer à l’Est, par la route
plus directe de la Nouvelle-Guinée et de la chaîne des îles
qui l’unissent à la Polynésie, sans rencontrer une race hos¬
tile qu’elle n’aurait pu vaincre que partiellement ; et, par¬
ce qu’après avoir quitté les îles des Larrons, en suivant le
Nord jusqu’à ce qu’ils tombassent dans les vents d’Ouest,
les émigrants auraient atteint les Sandwich, et de là les
Marquises ou les îles de la Société, tout aussi facilement que
«
Il est probable que
s’ils eussent suivi une route directe contre les vents alisés.»
Ainsi, c’est parce qu’il voyait un obstacle insurmontable
populations noires primitives, qu’il fai¬
indirecte. Mais, quand
on sait
que les vents changent à certaine époque de
l’année, on ne voit vraiment pas de quelle nécessité aurait
été le long détour qu’il fait faire, et qui n’était certainement
dans l’existence des
sait suivre aux émigrants une voie
(1) Traditions and Superstitions of the New-Zealanders, with
Edward Shortland.
London, 1854; 2= édit., 1856.
illustrations of tlieir manners and customs, hj
—
(8) Ch. U, p. 43.
IV
LES
pas
POLYNÉSIENS.
91
aussi facile, pour des canots sans boussole, qu’il le
contraire, que les migra¬
Malaisie, se seraient
plutôt faites directement, comme le soutient, ainsi que nous
suppose ; on comprend très bien, au
tions, si elles eussent pu venir de la
allons le voir, un autre écrivain anglais, Thompson.
Inutile
de dire ici que, pour
soutenir son hypothèse,
s’appuie surtout, lui aussi, sur l’identité de lan¬
gage qu’il dit exister (1) entre le Polynésien et le Malai •
Shortland
Identité que nous avons
démontrée être tout à fait nulle, à
part quelques ressemblances grammaticales.
1855. — Nous devons citer également M. de Bovis, officier
de marine qui, après avoir observé en
même temps que nous
l’Océanie, y est retourné une seconde fois, et a publié, dans
la Revue coloniale, un travail intéressant, résumé de plus
de dix ans de recherches, sur la Société Tahitienne (2).
M. de Bovis admet le peuplement des îles polynésiennes
de l’Ouest, à l’aide des vents
migrations de la Malaisie ;
mais il ne s’appuie pas toujours, il est vrai, sur des faits
bien exacts, comme quelques extraits de son travail suffi¬
par voie de migrations venant
d’Ouest, et il fait partir ces
ront à le prouver.
Œ
Malgré, dit-il, la première opinion qui s’est présentée aux
navigateurs relativement à l’origine de ces peuples, et qui
les faisait tout naturellement descendre de l’Est avec les
vents généraux, plaçant ainsi leur berceau dans l’Amérique
duSiid, on arrivera, avec quelques réflexions, à adopter un
avis contraire. En effet, quel est le marin qui voudra accepter
des pirogues, quelque perfectionnées qu’elles fussent
rapports nautiques, aient pu franchir des distances
de cinq ou six cents lieues et plus, sans but, sans moyen
de diriger leur route, autres que la course assez variable des
vents généraux et la marche du soleil qui, selon les époque
sous les
(]) t La preuve la plus convaincante, dit-il, de cette prove¬
asiatique, c’est l’analogie qui existe dans les langages qui
sont construits d’après les mêmes principes grammaticaux, et
qui offrent plusieurs points de contact sous d’autres rapports. »
(Traditions et superstitions,
nance
(2) Mémoire sur la Société Tahitienne, in Revue coloniale,mnée 1855.
92
LES
POLYNÉSIENS.
ques de l’année, donnent
des rumbs de vent assez distants
réunir assez de
vivres dans ces pirog-ues, pour passer simplement quinze
jours à la mer ? Et, à supposer que la force du vent les
ait poussés au large et les ait à jamais éloignés de la
côte, comment peut-on croire qu’une telle éventualité les
ait surpris justement munis d’une quantité de vivres et d’eau
suffisante, pour entreprendre un pareil voyage ?
Mais il n’en a pas été ainsi ; une connaissance plus
exacte de ces mers a appris qu’à certaines époques de l’an¬
née, les vents d’Ouest y régnaient transitoirement, par séries
qui vont de trois à quinze jours. Ces vents amènent quel¬
quefois un temps magnifique. Ils ont, dans ce cas-là, un nom
particulier : Arueroa, et les naturels de là partie sous le
vent des archipels s’en servent encore aujourd’hui pour les
remonter dans de véritables coques de noix. N’est-il pas
plus simple de penser que ces vents-là ont toujours emporté
l’émigration sur leurs ailes, lors même qu’on n’aurait pas
encore l’exemple récent de l’archipel des Paumotu,
presque
tout entier soumis à l’île de la Chaîne, dont les habitants
ont, de temps immémorial, et par des expéditions succes¬
sives, dont la dernière ne remonte pas à beaucoup d’années,
vaincu et mangé tous les rois chefs, qui n’ont pas recon¬
l’un de l’autre ? Comment auraient-ils pu
œ
nu
leur autorité dans les autres îles ?
Ils partaient, par un beau temps de vent d’Ouest, pour
aller à la recherche de contrées connues ou inconnues, sa¬
Œ
chant bien que les vents
d’Est leur permettraient, tôt ou
tard, le retour dans leur île.
<c
L’émigration vient donc de l’Ouest, et il faudrait déjà
l’accepter pour telle, si on n’avait pas d’autres preuves, »
Plus loin, il ajoute : « Il y a une autre raison - qui con¬
firme cette
opinion, c’est la dégradation insensible des
cheveux crépus, des membres grêles et nerveux, qui sont le
caractère de la race malaise ; caractère encore fréquent à
Tongatabou, mais qu’on ne rencontre dans l’archipel de la
Société que par accident, et plus rarement encore dans
l’archipel des Paumotu, si toutefois on l’y rencontre.
Ce mélange de race malaise, aussi bien qu’un mélange
a
LES
évident de langage,
93
POLYNÉSIENS.
dont on pourrait comparer la dégrada¬
les cheveux cré¬
postérieure, qui a
qui s’est mêlée
tion à celle que nous avons indiquée pour
pus, paraissent indiquer une émigration
dû suivre la même route que la première, et
aux autochthones
sous la
forme ordinaire des conquérants,
laissant des traces d’autant plus profondes et d’autant plus du¬
rables, que les lieux étaient plus voisins du point de départ.»
Oes longues citations étaient, à notre avis, indispensables
pour bien établir que M. de Bovis faisait, des Polynésiens,
des Malais perdant leurs caractères primitifs, au fur et à
mesure
qu’ils s’éloignaient de l’Ouest pour se rapprocher de
l’Est et du Sud-Est.
Tout d’abord donc, M. de
Bovis vient appuyer l’opinion
(1) On a vu que J. Williams
l’admettait, de même que Molina,
et autres, que des vents,
complètement opposés aux vents généraux, remplacent ces
derniers, à certaines époques de l’année, et pendant un
temps plus ou moins long ; mais, plus explicite que Claret
de Fleurieu, il nie la possibilité des longs voyages des
Polynésiens à l’aide des moyens en leur possession, et,
suivant lui, il y aurait eu impossibilité matérielle d’une
provenance américaine, ce qui ne l’empêche pourtant pas
de dire presque aussitôt : « L’île de Pâques donnerait peutêtre, par la langue, des moyens de reconnaître quel degré
de parenté réel existé entre la Polynésie et l’Amérique, et
ferait peut-être voir que les Peaux-Rouges de ce dernier pays
ne sont pas autre chose que l’avant-garde de la migration
aborigène de la Polynésie, dans laquelle aucun mélange
malais n’a altéré les traits caractéristiques primitifs, tels
que les cheveux noirs et plats, les contours charnus, le
buste fortement développé, etc. »
De sorte que M. de Bovis, qui ne croit pas à la possibilité
des voyages de l’Amérique aux îles polynésiennes, se mon¬
tre disposé à regarder comme possibles ceux de la Polyné¬
sie vers l’Amérique (1). Il ignorait alors sans doute que
Forster, Cook et La Pérouse avaient depuis longtemps réde La Pérouse, Beechey, Williams
Orozet, etc.
94
LES
POLYNÉSIENS.
solu cette
question, en montrant que le langage de l’île de
Pâques est le même que celui du reste de la Polynésie, et
que celui de l’Amérique en diffère complètement.
D’un autre côté, en le voyant supposer cette
avant-garde,
sans le moindre mélange malais, il faut se demander
par
quelle race il la croyait formée. C’était sans doute par la
race mélanésienne, ainsi que le
pensaient tous ses prédé¬
cesseurs ; mais alors, comment cette
avant-garde aurait-elle
pu avoir les cheveux plats, le buste développé, etc. ? Tous
les ethnologues savent que les Mélanésiens, ou ce que
beaucoup, parmi eux, appellent la race noire océanienne,
n’ont absolument rien de
Nous
ces
caractères.
conclurons que M. de
Bovis n’avait pas d’idée
d’origine des premiers occupants
des îles orientales de l’Océan Pacifique.
Nous ferons remarquer que ce qu’il dit particulièrement
des caractères anthropologiques des habitants de Tongatabou
est surtout inexact ; car, après avoir observé de près et pen¬
dant assez longtemps ces insulaires, nous pouvons assurer
qu’ils forment une espèce aussi belle et même plus belle
que celle des Paumotu, et qu’ils n’ont point les membres
grêles et les cheveux crépus qui, suivant M. de Bovis,
en
bien arrêtée sur le lieu
seraient les caractères
distinctifs do la race malaise.
En résumé, il semble ressortir du texte de M. de Bovis,
qu’il regardait les populations polynésiennes, du moins les
plus occidentales, comme des métis de Malais et d’une race
première occupante, qu’on doit supposer être la race méla¬
nésienne, quoiqu’il ne le dise pas. Ce ne serait dès lors que
l’opinion de la plupart des écrivains qui l’ont précédé, pré¬
sentée seulement sous une forme moins nette.
1855. — Nous citerons de même
encore
l’ancien gouver¬
Nouvelle-Zélande, Sir G. Grey, qui a publié sur
cette contrée, en 1855, un livre appelé à rendre les plus
grands services aux ethnologues dans leur recherche du
véritable pays d’origine des Polynésiens (1).
neur de la
Q-) Polynesian mythology and ancient traditional history of the
New-Zealand Race, by Sir George Grey. — London, 1855.
LES
POLYNÉSIENS.
95
dans l’examen de ce livre,
Comme nous devons entrer
quand nous essaierons de préciser la position de ce lieu, et
que nous nous appuieront surtout sur lui, de même que
sur celui du missionnaire Taylor, pour arriver à cette dé¬
couverte, nous nous bornerons ici à le signaler aux philolo¬
gues comme celui qui, avec les ouvrages des anglais Shortland, White, Dieffenbach, Brown, etc., et surtout Taylor, a
le plus contribué à, porter un peu de lumière dans ce qui
touche l’ancienneté et le lieu d’origine des Nouveaux-Zélandais en particulier.
On verra que Sir Grey s’occupe d’ailleurs très peu de la
provenance des Nouveaux-Zélandais, et encore moins de
celle des habitants des îles polynésiennes proprement
dites, mais qu’il donne une antiquité d’au moins plusieurs
milliers d’années,aux Polynésiens.
1856. —Un savant missionnaire anglais, le Rév. Taylor (1),
qui a publié un ouvrage si intéressant sur la Nouvelle-Zé¬
lande, doit être cité aussi parmi les partisans de l’origine
asiatique.
Bornant, il est vrai, ses recherches aux Maori, il ne par¬
tage pas l’opinion de ceux qui les font descendre des Malais,
et il est porté plutôt à les considérer comme des descendants
des Hindous ou même des Juifs.
(2) : « On a généralement sup¬
posé que les Malais sont les ancêtres des Maori ; mais je
ne puis voir sur quel
fondement, au delà de la similitude
de quelques mots. L’affinité entre le Maori et le Sanskrit est
bien plus grande, et il en est de même des coutumes. »
Et plus loin (3) : <c II y a encore plus de ressemblance
Voici en effet ses paroles
entre les Nouveaux-Zélandais et les
Société et des îles Sandwich,
insulaires des îles de. la
qu’entre les premiers et les
Malais, et peut-être, de toutes ces îles, est-ce l’île de Pâques
qui offre la ressemblance la plus complète. »
(1) Te lltcL a Maui, or New-Zealand and
Kev. Taylor, 1 vol. — London, 1856.
(2) P. 184.
(3) P. 189.
ils inhabitants, by the
96
LES
POLYNÉSIENS.
Enfin, il ajoute (1) : « La race polynésienne est un débris des
anciennes tribus perdues d’Israël. Pendant que celles de
Babylone restaient peut-être, certains juifs noirs s’en¬
fuyaient dans l’Inde, et d’autres allaient peupler les îles de
l’Inde, tels que les Malais.
Les premières populations et les plus civilisées des
Amériques, paraissent avoir passé, par les îles Aleutiennes,
au continent ; d’autres,
entraînées par les courants, ont
atteint les Sandwich, et, de là, sont allées même jusqu’à
l’île de Pâques. » Ce seraient ces dernières qui, suivant lui,
auraient peuplé la Nouvelle-Zélande.
Nous ne nous arrêterons pas ici à réfuter ces dernières
suppositions, qui ne sont g-uère que l’opinion du mission¬
naire Ellis à ce sujet, opinion que nous avons e.xaminée
longuement ailleurs. Toujours est-il que M. Taylor était
partisan, lui aussi, de la provenance asiatique des Polyné¬
siens ; mais, de même que R. P. Lesson, d’Urville, et tant
d’autres, dans ces dernières années, il ne croyait pas qu’on
pût regarder les Malais comme les ancêtres des Polyné¬
siens, et particulièrement des Nouveaux-Zélandais.
1859.
Enfin, plus récemment, un écrivain anglais, M.
Thompson, dans un livre écrit sur la Nouvelle-Zélande (2),
est venu soutenir que les Polynésiens ont une origine
asiatique ; comme il a tracé un itinéraire nouveau de la
marche des émigrants vers la Polynésie, nous ne pouvons
nous dispenser de nous arrêter assez longuement .sur cette
hypothèse, qui, semble-t-il, aurait dû être l’une des pre¬
mières admises par les partisans d’une origine occidentale,
tant elle est simple et surtout commode.
De même que Forster, d’Urville, et presque tous les ethno¬
logues, Thompson n’admet que deux races en Océanie ;
la race brune, qui' occupe les îles de la Polynésie et qui
n’est, par conséquent, que la race polynésienne des autres
écrivains ; et la race noire, c’est-à-dire la race mélanésienne,
peuplant les îles qui s’étendent des Fiji jusqu’à la Nou«
—
(1) P. 190.
(•2) The Story of the New Zcaland, 2 vol. 1859.
LES
POLYNÉSIENS.
97
reste, les divi¬
Polynésie, et comme lui,
il subdivise les habitants de cette dernière en vrais Polyné¬
siens et en Micronosiens, différant, entre eux « autant
qu’un Danois diffère d’un Anglais. » Il trouve d’ailleurs que
tous les ethnologues,’ et particulièrement Guillaume de
Humbodt (1), ont nettement établi que les Polynésiens pro¬
prement dits sont sortis de la famille malaise, qui sort ellemême, dit-il, de Sumatra.
C’est donc de cette île qu’il fait partir les Polynésiens
pour les conduire, comme Haie, jusqu’aux Samoa, d’où ils
se rendent ensuite dans toutes les autres îles
polyilésiennes,
et même à la Nouvelle-Zélande. De sorte, en résumé, que
son hypothèse, quoique se rapprochant de celle du savant
naturaliste américain, en diffère : d’abord en ce que, au
lieu de Bourou, il donne aux Polynésiens Sumatra pour lieu
d’origine, et qu’ensuite il leur fait suivre un itinéraire tout
différent, pour arriver premièrement aux îles Samoa, et en
velle-Guinée inclusivement. Il adopte, du
sions de d’Urville : Mélanésie
•
.
et
dernier lieu à la Nouvelle-Zélande.
On voit,
qu’en adoptant une pareille hypothèse, Thomp¬
remédier aux difficultés présen¬
tées par celle de Haie, qui commence par faire remonter
les émigrants vers le Nord, pour qu’ils puissent doubler la
Nouvelle-Guinée, avant de se diriger vers les Samoa et les
Fiji. Par son itinéraire, en effet, on arrive à ces îles pres¬
que directement, et par conséquent par un chemin beaucoup
plus court. Il est vraiment surprenant que les partisans de
l’origine asiatique n’y aient pas songé plus tôt. Voici, du
reste, la traduction du texte de Thompson (2) :
Les ethnologues ont nettement établi que les vrais Po¬
lynésiens sont sortis de la famille de la race malaise (3).
Il est facile de comprendre comment les Malais se sont
portés d’une île à une autre dans l’archipel indien ; mais
son
n’a d’autre but que de
«
«
(1) Dissertation sur la langue de Java.
(2) The Slory, etc., p. 52.
(3) Humboldt, Dissertation sur la langue de Java.
U
98
LES
POLYNÉSIENS.
les plus éloignées des Navigateurs
pleine de difficultés matérielles, difficultés qui s’é¬
vanouissent cependant, quand on les examine attentivement.
Sumatra était le lieu d’origine des Malais, et, mainte¬
nant, ils vivent partout sur les îles de l’arcliipel indien,
leur migration aux îles
semble
<t
mais rarement
sur
le continent d’Asie.
Partout les Malais sont
«
connus comme
formant
une
hardie, ayant le goût delà piraterie, naviguant bien,
et ayant l’instinct du commerce. Ils sortirent de Sumatra en
1160 et fondèrent Singhapoura, et, un siècle plus tard, Ma-
race
lacca (1).
a
Les migrations eurent lieu à l’aide
les Malais
bre .(8).
«
en
de navires comme
possédaient ‘à cette époque en grand nom¬
Autrefois les flottes malaies
se
transportaient en Aus¬
tralie, et aujourd’hui encore, suivant le capitaine King, 200
pros fréquentent tous les ans les côtes Nord de ce continent
expéditions, les Malais, quisout
accompagnés parleurs femmes et leurs enfants, sont prépa¬
rés pour rester, en permanence ou temporairement, dans le
lieu qui leur paraît favorable.
Que l’esprit se reporte vers l’île tropicale de Sumatra et
s’imagine une centaine de pros malais, partant au commen¬
cement de la mousson d’Ouest, pour aller pêcher ou pour
émigrer. Il y a dans la flotte des femmes et des enfants, des
vivres pour le voyage, et des graines pour semer dans cha¬
que contrée où l’on s’arrêtera. Des chiens, ces compagnons
de l’homme dans toutes les parties du monde, ont sauté à
bord, et des rats se sont logés dans les pros sans permission.
Peu de jours après, la flotte arrive à Bornéo ou à quelque
endroit de Java. De Java à Timor, sur la côte Nord de l’Aus¬
tralie, la traversée est facile, et de Timor aux îles des Na¬
vigateurs, la distance est de 3000 milles, presque dans une
direction directe à l’Est, avec plusieurs lieux de relâche sur
pour y pêcher. Dans ces
a
la route. 3>
(Ij Life of Sir Stamferd Raffles • Crawfuvd,
(2) Marsden’s history of Sumatra-.
Indian archipelago.
LES
POLYNÉSIENS.
99
de partager cette
opinion ; mais il faut bien le reconnaître, dès qu’on admet
la possibilité d’une provenance asiatique, rien n’est plus
simple que la marcbe des émigrants jusqu’en Polynésie,
tracée par Thompson sur la carte que l’on trouve à la page
50 du premier volume de son Histoire de la Nouvelle-Zé¬
■
Comme on va le voir, il est impossible
lande.
D’après cet itinéraire, ils partent de Sumatra, longent
le côté Nord des îles Java, Sumbava, Timor, en se dirigeant
toujours vers l’Est ; puis, de la pointe Sud de cette dernière
île, ils atteignent le détroit de Torrès, s’y avancent en cô¬
toyant la Nouvelle-Guinée, le franchissent, et, continuant
de faire route à l’Est, ils arrivent, en évitant les Hébrides
et les Fiji, aux îles Samoa, d’où, plus tard, s’éloignent les
colonies qui vont peupler le reste de la Polynésie et même
la Nouvelle-Zélande. Seulement ici, l’auteur les fait passer
d’abord par les îles Hervey, afin, comme il le dit, d’éviter à
dessein les îles Fiji et Tunga.
Thompson appuie d’ailleurs son hypothèse ; 1° sur le
fait emprunté par tous les ethnologmes à Marsden, qui le
tenait du capitaine King, que de nombreux pros malais se
rendaient
annuellement, autrefois, de Sumatra jusque sur
les côtes Nord de l’Australie, dans le détroit de Torrès, pour
cet autre fait que, d’octobre en avril, les
depuis le 15“ degré de latitude, en
s’étendant parfois dans l’Océan Pacifique ; 3“ enfin, sur cette
habitude qu’ont les Polynésiens, comme tous les peuples
navigateurs sans boussole, de s’éloigner de leurs îles en
prenant une direction, qu’ils n’ont qu’à suivre en sens in¬
verse pour retourner chez eux (1).
y pêcher ; 2" sur
vents de N.-O. soufflent
(1) Oa sait que John 'Williams a observé cette manière
faire aux îles Manaia. Pendant qu’il se trouvait à Atiu, ayant
de
de¬
mandé où gisait Rarotonga, on s’empressa de lui dire que cette
île n’était qu’à un jour et une nuit de distance ; mais l’un lui mon¬
tra une direction, un autre une direction différente* Cela pous fut
aussitôt expliqué, dit M. Williams, car les indigènes, quand ils en¬
treprennent un voyage, ne peuvent pas partir comme nous le faisons
du premier point venu, et ils ont constamment recours à ce qu’on
100
LES POLYNESIENS.
Il est parfaitement exact qu’une flotte de canots, partant
de Sumatra, peut arriver en quelques
jours à Bornéo bu à
Java, et que, de Java à Timor, la traversée peut être facile¬
ment faite, surtout d’octobre à avril, à l’aide dés vents de
N.-O. Il ne l’est pas moins que, de Timor, les prospouvaient
atteindre facilement le détroit de Torrès, et qu’une
fois là,
c’est-à-dire presque à moitié chemin, plus d’un était pro¬
bablement entraîné à de très grandes distances, et, si Ton
veut, jusqu’aux Samoa. Mais il y a loin de là, on en con¬
viendra, à aller chercher tout spécialement les îles Samoa,
comme
comme
le suppose Thompson, et surtout à s’y rendre,
ilTe dit, « en évitant les îles à populations mélané¬
siennes, » jetées comme en travers sur la route. Pour que
les Malais eussent pu le faire, il aurait fallu qu’ils connus¬
îles, et Thompson dit lui-même, qu’elles leur
Il est donc bien évident que ce n’est de
sa part qu’une
pure supposition pour mieux faire accepter
son hypothèse, si simple en
apparence, mais qui ne s’appuie
sent
ces
étaient inconnues.
que sur des données
trer.
inexactes, comme nous allons le mon¬
Il suffit, en effet, de jeter les yeux sur la carte,
pour re¬
connaître que la voie directe, de l’Ouest vers l’Est, ne
peut
être suivie depuis Sumatra, ou seulement depuis Timor, jus¬
qu’aux îles Samoa,
puisque les latitudes de ces divers
Thompson s’en est si bien aperçu,
qu’après avoir montré l’obstacle présenté par la pointe sud
delà Nouvelle-Guinée, et l’avoir fait longer jusqu’au
cap
de laLouisiade ou de la Délivrance de Bougainville, il dit
que les émigrants ont repris <c là, la route à l’Est qu’ils
s’étaient d’abord tracée, et que cette pointe avait interrom¬
pue. » Ce qui veut dire, sans doute, qu’ils ont regagné la
même latitude que celle du dernier point de
départ, avant
d’entrer dans le détroit de Torrès. Or quel est ce dernier
lieux sont différentes.
peut appeler des points de départ. Dans ces points ils ont certaines
marques, d’après lesquelles ils gouvernent jusqu’à ce que les
étoiles soient visibles ; et ils calculent leurs
départs dé manière à
avoir
ces
guides des cieux
avant que les marques
disparu, (fl TVarrahrc, etc., p. 96.)
de terre aient
LES
POLYNÉSIENS.
101
point de départ ? Timor, qui gît par 10°, tandis que le cap de
la Louisiade est àl2'’o0, et que les Samoa se trouvent situées
14", c’est-à-dire à un deg:ré et demi de ce dernier, ou 4
deg-rés plus au Sud que Timor. Il est évident que si Ton
eût fait la route directe à TEst, indiquée
par Thompson,
soit en partant de 12°50, soit en partant de 10" on ne serait
point arrivé aux Samoa, car si les émig-rants avaient pu les
apercevoir à un deg-ré et demi de distance, il leur eût été
certainement impossible de le faire à la distance de quatre
par
degrés.
Après cela, il est bien certain que, par une pareille route,
il eût été facile d’éviter les Hébrides, puisqu’on les au¬
rait doublées
à assez grande distance dans le Nord, en
passant à peu près sur la position de Tukopia ou de Vanikoro, et qu’on eût évité, à plus forte raison, comme le dit
Thompson, les îles Fiji les plus Nord, qui së trouvent
par environ 16 degrés. Il est bien certain aussi que, depuis
Tîle Rossel, la route vers TEst est la plus dég-agée de ces
parages. Mais tout cela ne rend pas la supposition d’une
pareille route plus acceptable. En effet, même en ne pre¬
nant pour dernier point de départ de la route directe, que le
cap de la Délivrance, il eût fallu que les équipages des pros
entraînés fissent, pour se rapprocher du 14" degré, des cal¬
culs qu’on ne doit guère supposer, et qui sont d'autant
moins supposables, que les courants, comme on sait, por¬
tent naturellement vers l’Occident, de même que les vents le
plus ordinairement régnants, et tendent par conséquent à
en éloigner.
Ainsi, rien qu’en s’appuyant sur la manière de voyager
qu’on attribue aux Polynésiens, on peut mettre en doute la
marche indiquée par Thompson, car il leur eût été im¬
possible d’atteindre ainsi les Samoa, à moins de le faire par
hasard, puisque ces îles ne sont pas par la même latitude
que les points de départ. Si donc on voit sur la carte une
ligne directe, depuis la Louisiade jusqu’aux Samoa, c’est,
croyons-nous, une pure supposition, qui ne repose que sur
le raisonnement et non sur l’observation.
Disons, du reste,
que
le même écrivain, pour .soutenir
102
LES
POLyNÉSIENS.
l’orig'ine malaisienne des Polynésiens, et surtout l’ancien¬
neté de l’émigration de ces derniers, invoque particulière¬
ment l’absence, en Polynésie, d’un alphabet pareil à celui
de la Malaisie, et l’habitude qu’ont, dit-il, les Malais et les
Polynésiens de donner aux lieux nouveaux, découverts par
eux, les noms du pays d’origine. Voici, en effet, ce qu’il
écrit à ce sujet (1) :
en Polynésie n’est
l’oubli. Des restes de quel¬
ques coutumes hindoues et juives parmi les NouveauxZélandais, branche de la race polynésienne, et de l’absence
complète de quelque chose de semblable aux coutumes mahométanes, on doit inférer que la migration malaie, de l’ar¬
chipel indien en Polynésie, s’est faite après que l’influence
hindoue eût prévalu, et avant l’arrivée des marchands et
«
La date de la migration
des Malais
pas complètement tombée dans
résidents mahométans venant d’Arabie. Des colonies indien¬
Christ (2),
javanaises, la première arrivée des
Hindous, de l’Inde occidentale dans l’archipel indien, eut
lieu vers a. d. 800 (.3), et la migration mahométane dans
l’archipel commença en a. d. 1278. La date de la dernière
migration est probablement exacte, mais celle des Hindous,
étant plus ancienne, est incertaine. On peut inférer de ces
deux événements que les ancêtres malais des Polynésiens
ont quitté l’archipel indien aussitôt après le commence¬
ment de l’ère chrétienne, et certainement avant a. d.
nes
s’établirent à Java dans le 1'" siècle après le
Suivant les annales
1278.
«
La
grande différence qui existe entre les langages
permettrait de conclure qu’une sépa¬
lieu ; mais le Malai
moderne diffère beaucoup du Malai ancien, par suite de
l’introduction, par les Mahométans parmi les Malais, de
l’alphabet arabe et de plusieurs mots nouveaux. Cette iumalai et polynésien
ration de plus de 10 à 12 siècles a eu
(0 History of Nen>-Zeeland, t. I, p. 56.
(2) Wilson, Journal Soc. Asiatique^ vol. V,
(3) Sir Raffles, Mémoires, vol. I, p. 261.
LES
103
POLYNÉSIENS,
haute importance pour ce
sujet puisque les colons malais fixés en Polynésie devaient
l’ignorer complètement ; car pas une race polynésienne,
troduction d'un alpliabet a une
'
en
jugeant du passé par le présent, n’aurait oublié
l’art
émigrants
malais en Polynésie aient été privés d’un alphabet, cela est
appuyé par le fait que la plus haute antiquité assignée h
queique ouvrage malai, est la venue des Mahométans dans
l’archipel ; et Sir James Brooke a trouvé les Malais de Bor¬
néo complètement privés d’alphabet.
d'écrire, si elle l’eût jamais possédé. Que les
«
La conversion des Javanais au
dans le 13° siècle,
Mahométisme eut lieu
et l’ancienne religion
fut abolie en
1478, (1) 5.
Nous ferons remarquer
d’abord la grande différence que
Thompson avoue lui-même exister entre le laug’age malai
et le langage polynésien, différence qu’il explique, il est
vrai, en disant que le Malai moderne diffère beaucoup du
Malai ancien. Son observation est certainement exacte
quant au Malai vulgaire, qui n’est aujourd’hui qu’une sorte
de langue franque ; mais est-elle aussi juste quant au Malai
parlé par les hautes classes ? Nous ne le croyons pas, et
pourquoi ailleurs.
Toujours est-il qu’il fait, de l’absence de l’alphabet en
Polynésie, un argument favorable au peuplement de cette
contrée par les Malais, tant il est vrai qu’en pareille ma¬
tière, il est possible de faire parler les faits, comme tant d’é¬
crivains font parler les chiffres dant leurs statistiques. Cette
absence de l’alphabet malai en Polynésie tient à une cause
beaucoup plus simple, puisqu’elle n’est due qu’à la prove¬
nance des Polynésiens d’une
contrée toute autre que la
nous avons fait voir
Malaisie.
Nous ne nous arrêterons non plus ici à la date reculée que
Thompson donne à l’émigration malaise vers la Polyné¬
sie, car pour nous, cette émigration n’a pu avoir iieu. Nous
ferons seulement rem arquer qu’il nous paraît être le premier
h avancer que
la date des migrations n’est pas complète-
(1) Crawfurd, History of the Indian archipelago.
104
LES
POr.YNÉSIENS.
ment tombée dans l’oiibli. Elle l’est si bien, que pas une des
qu’on possède aujourd’hui n’y fait
quoi que ce soit à la découvrir. On
verra plus tard que certaines de ces traditions font même
suivre aux émig-rants une route toute autre que celle qu’ils
auraient eu à parcourir en venant de la Malaisie. Toutes
d’ailleurs s’accordent à montrer que c’est par voie de mig-rations que les îles polynésiennes se sont peuplées.
Ajoutons que si Thompson ne s’appuyait que sur quel¬
ques restes de coutumes hindoues et juives, pour consi¬
nombreuses traditions
allusion et n’aide
en
dérer les Nouveaux-Zélandais
comme des
descendants de
Malais, il semblerait, jusqu’à un certain point, avoir raison,
car le nombre
des coutumes
juives surtout, est vraiment
considérable à la Nouvelle-Zélande et dans tout le reste de
la Polynésie : ony trouve particulièrement l’usage des ablu¬
tions, de la circoncision, de l’année lunaire, des villes de
refuge, etc. Mais la plupart de ces usages ne sont pas ceux
des Malais, et l’on sait d’ailleurs que quelques coutumes^
fussent-elles
même
assez
nombreuses, ne suf^sent pas à
prouver une origine commune ou une même descendance.
Autrement on pourrait tout aussi bien attribuer l’origine
des Polynésiens à des
peuples qui, presque certainement,
n’y sont pour rien, tels que les Arméniens, les Abyssiniens,
les Péruviens, les Chinois, et même les Grecs, comme nous
le ferons voir à la fin de cet ouvrage. On verra du reste,
quand nous nous occuperons de la Nouvelle-Zélande, que
Taylor avait exprimé cotte opinion avant Thompson, et que
c’est aussi celle de beaucoup d’autres missionnaires anglais.
Il faudrait donc admettre, si l’on acceptait l’interpréta¬
tion de Thompson, que la .migration malaise, partie avec
une langue toute
faite, aurait changé presque complè¬
tement cette langue, puisque celle de la Polynésie n’a
pas plus d’une soixantaine de mots que l’on puisse rapporter
au Malai, et
quelques-uns à peine au Sanskrit. Or rien ne
le prouve, et il est même certain que la langue polyné¬
sienne, que Thompson dit lui-même différer considéra¬
blement du Malai, n’a éprouvé que très peu de modifica¬
tions depuis la découverte ; d’où il est permis d’inférer
’
LES
POLYNÉSIENS.
105
qu’elle en avait subi encore moins, alors que les émig-rants
vivaient dans risolèinent. On sait, en effet, que lorsqu’une
colonie se détache de la mère patrie avec sa langue toute
formée, et qu’elle vit isolée, la langue du nouvel établisse¬
ment n’éprouve, même
à la suite d’un grand nombre d’an¬
nées, que des modifications provenant de l’action toujours
lente des causes locales et physiques, sur l’organisation de là
postérité des premiers colons ; ces modifications sont tou¬
jours légères ; elles se bornent à des changements sans im¬
portance, n’affectant que quelques sons, quelques lettres,
tels que ceux qui ont été constatés dans la langue polyné¬
sienne. Mais ce n’est point ici le lieu d’en parler plus long’uement ; nous nous bornerons à renvoyer au savant travail
de M. Gaussin sur les langues polynésiennes, aux vocabu¬
laires de la Nouvelle-Zélande et de Tahiti, que nous avons
traduits, et surtout aux travaux des missionnaires anglais
W. Williams, John et Thomas Williams, Orsmond, Maun-
sell, ainsi qu’à l’ouvrage du médecin naturaliste de la Com¬
pagnie de la Nouvelle-Zélande, le D'' Dieffenbach.
En résumé, il est bien certain que c’est avec les Malais
proprement dits, malgré la croyance contraire, si générale¬
ment admise, que les Polynésiens ont le moins d’analogies,
puisqu’ils en diffèrent par ce qu’il y a de plus caractéristi¬
que : ils n’ont guère, avec eux, d’autres analogies que la cons¬
truction de grands bâtiments communs destinés à loger les
étrangers et adonner des fêtes ; la coutumes! singulière, et
qui existe à Sumatra, par laquelle un fils, en naissant, déshé¬
rite son père ; celle d’empoisonner l’eau avec une certaine
plante pour pêcher le poisson, et quelques autres encore. Ces
analogies ne sont certes pas suffisantes pour qu’on puisse y
voir une preuve sérieuse de la descendance malaisienne des
Polynésiens ; nous avons déjà montré qu’elles n’appartien¬
nent qu’à une sorte de fonds commun des peuples, de même
que certains usages, certaines croyances," etc. (1).
Quant au témoignag’e en faveur du peuplement de la
Polynésie par les Malais, que Thompson trouve dans
(l)Voy. ci-dessus, 1" vol., p. 449 et suiv.
100
LES
POLYNÉSIENS.
l’habitude qu’ont les Malais et les Polynésiens de donner aux
lieux nouveaux, découverts par eux (1),
les noms anciens
qui leur sont familiers dans leurs pays d’orig-ine, nous dirons
que ce témpig’nag’e prouve, au contraire, d’une manière
presque certaine, que les noms n’ont pas été donnés par des
émigrants malais.
C’est ainsi que Thompson cite, entre autres, comme analog'ues aux mots polynésiens Samoa et Savaii, les mots de
l’archipel indien : Sama, Samoa, Sammow, le premier ma¬
lais, et les denx autres, appartenant à une petite île située à
l’extrémité sud de Timor.
Il est même frappé de l’analog'ie des noms Sumhava, Java
et autres, de
même que de celle présentée par le nom de
Sumatra, nom dont l’orig-ine, dit-il, est inconnue.
Pour nous, qui avons passé tant d’années eh
Polynésie,
la plupart des peuplades des îles dont il
donne les noms, nous ferons l’aveu, qu’excepté le mot Samoa
qui serait, d’après lui, le nom d’une petite île près de Ti¬
mor (2), nous ne voyons pas
que les autres aient la moin¬
dre ressemblance avec ceux des Polynésiens. Il est certain,
du moins, que, malg-ré notre attention, nous n’avons jamais
rencontré de mots parfaitement analogues, pas plus, du
reste, que nous n’avons trouvé les analogies que Thomp¬
son, comme tant d’autres, dit exister entre le Malayou et le
Polynésien, bien qu’il reconnaisse, ainsi qu’on vient de le
voir, « qu’il y a une grande différence entre les deux lan¬
et qui avons vu
gages. »
Mais, si nous n’avons pas rencontré, en Polynésie, des mots
qu’on pourrait considérer cpmme les analogues de ceux
qu’il cite dans l’archipel indien, nous croyons avoir décou¬
vert, par contre, que ces mots ne pouvaient y être qu’excessivement rares, puisqu’ils appartiennent, non à la race
(1) On lit, p. 55 : « Cette coutume des Malais et des Polynésiens
de donner aux lieux nouveaux des noms semblables à ceux de la
contrée d’où ils venaient, est la preuve que
la route vers la Poly¬
nésie, que nous venons de tracer, est la seule exacte. »
(2) Probablement Simao : l’erreur serait donc de lui.
LKS
POLYNÉSIENS.
107
polynésienne, mais bien à la race mélanésienne qui, à en
juger seulement par lés noms de localités, a dû. être la pre¬
mière occupante de Timor, et a dû fournir les populations
habitant aujourd’hui les îles Fiji, sur les limites occidenta¬
les de la Polynésie. Le mot Sumatra, lui-même, ne semble
pas faire exception.
En effet, que l’on jette les yeux sur les mots cités dans
le consciencieux travail de Freycinet (1), et Ton verra que
ces mots ne sont ni Bouguis, ni Macassarais, ni Alfourous,
ni Javanais, ni même Malais. Beaucoup d’entre eux, au
contraire, existent dans la langue des Fiji, particulièrement
les noms de lieux qui, comme on le sait, ne disparaissent
pas et conservent le souvenir de la population qui les a im¬
posés. Tels sont les noms des montagnes : Fatoumé, Fateleou, Bolerata, Korrara ; les noms des rivières : Koupang,
Chamarra ; ceux des baies et des anses : Bolerata, Binino,
Seterama, Mena ; ceux des provinces : Bello, Vaïquenos,
etc. Or tous ces mots se retrouvent dans le langage des îles
Fiji, pourvu toutefois que, le plus souvent, on les décom¬
pose.
Il en est de même pour les noms timoriens
des capitales
Barike, Behiko, Bïbilouta, Bibisoussou,
Dakolo, Damara, Dilé, Kaïkassa, Kaïlako, Kaïmoau,
du pays : Balibo,
Koutoubava, etc.
pourrions, en outre, extraire de l’ouvrage de Frey¬
donne comme timoriens,
et qui se retrouvent identiquement semblables dans le lan¬
gage fijien : laga, leki, luka, sarosaro, suai, hacanassi,
sika, saau, delà, baca, lobe, keka, talai, kama, etc.(2). Mais
il est inutile de nous étendre plus longuement sur ces re¬
cherches linguistiques.
Nous allons, du reste, prouver notre assertion, en mon¬
trant que les mots cités par Thompson, qui, pour la plupart
Nous
cinet une foule d’autres mots qu’il
.
(1) Voyage de l’Uranie, t. II, p. 553.
(2) Voir, pour la signification de ces mots, le Dictionnaire Fijien-Anglais du Rév. missionnaire anglais Haziewood, imprimé
aux
Fiji en 1850.
108
LES
POLYNÉSIENS.
n’appartiennent pas au Malai moderne, se retrouvent dans
le lang’ag’e des îles Fiji.
Si, en effet, sama est bien un mot malais sig’nifiant :
comme, semblable ; si sama-sama, sig'nifie, en Malayou,
ensemble ; nous voyons aussi qu’en Fijien :
Sama, sig’nifie : balayer, sarcler, nettoyer, élaguer ; tail¬
ler, frotter avec la main ;
Sa, signe du temps actuel, compagnon, ami, chevron de
maison ;
Mo, signe du mode impersonnel ;
A, signe du temps passé, article, etc.
Moa, n’existe pas, mais bien
chose ;
mua,
extrémité d’une
ne pas exister non plus en un seul mot,
mais on trouve ce mot joint à un autre dans Samo-
Samoa, semble
samoa, boueux.
Samu, frapper, généralement avec un gros bâton ;
Samuta, même signification ;
Somu, la sèche, (mollusque),
Sommow, mot cité par Thompson, n’est, ni ne peut être
malai, polynésien ou fijien.
Su, en Fijien, signifie sorte de panier, filet à ouverture
étroite pour prendre
le poisson, éteindre le feu ;
Bava, plat-bord d’une embarcation. Si l’on remarque que
les Fijiens placent, dans la conversation, un m de¬
vant le 6, on a le mot Sumbava complet.
Java, ne peut guère être trouvé, aux Fiji, que dans les
mots suivants, quoique le dialecte des îles du vent
emploie le j, qui ne l’est que là :
Ja, oui, conjonction, faire, être fait ;
Ya, quatre ;
Yava, subst. ; le pied ; adject. : stérile comme la femme.
Sumatra, n’est pas fijien sous cette forme ; nous venons
de voir la signification de Su ; mais ma et matra
n’existent pas aux Fiji. On y trouve au contraire
LES
madra qui
POLYNÉSIENS.
109
veut dire vieux, usé, en parlant surtout des
que ce mot est souvent écrit Suma-
vêtements. Or, on sait
dra Qt Samoudra [\).
En résumé, si telle n’est pas la véritable étymologie de
différents mots, il faut du moins reconnaître que ceux
ces
cités par Thompson sont loin d’être polynésiens.
Ce serait donc la confusion faite par Thompson entre le
langage malai et celui de la Polynésie vraie, qui lui aurait
fait regarder à tort, comme un témoignage favorable à son
opinion, les quelques mots analogues cités par lui.
Après cela-, il est bien certain que les Malais, comme les
Polynésiens, et comme la plupart des peuples, avaient
l’habitude de donner les noms de leur pays aux contrées
qu’ils découvraient ou qu’ils occupaient. Tous les ethnolo¬
gues savent que les Polynésiens ont procédé de cette
façon pour un certain nombre d’îles, habitées ou non par
une autre race ; mais ils ne leur ont
appliqué que des noms
purement polynésiens, quoique quelques-unes, sinon toutes,
dussent être déjà dénommées par les habitants primitifs :
C’est ainsi qu’ils ont donné les noms de Tukopia, Anuta,
Fataka, etc.,^à des îles qui étaient probablement désertes à
leur arrivée, et qu’ils ont appelé Mare, Lifu, Uvea, Futuna,
etc,, d’autres îles qui étaient déjà occupées et presque cer¬
tainement dénommées par la race mélanésienne. Futuna est
l’île Erronan, l’nne des Hébrides les plus Sud, l’une des îles
Horn découvertes par Lemaire et Schouten, ainsi qne l’une
des îles Tnnga ; Mare, Lifu et Uvea, sont les îles Loyalty,
séparées de la Nouvelle-Calédonie par un canal qui n’a guère
.
(1) Sumatra, d’après un texte malais traduit par M. L. de Rosny,
{Notice sur les îles de l’Asie Orientale, extraits d’ouvrages chinois
et japonais. Impr. impér., 1861, p. 75.), aurait été fondée par un
pêcheur nommé Marah-Silou, devenu roi de Pasey, avec le titre de
Melek-el-Saleli. Marah-Silou, ayant été un jour à la chasse, avec
son chien Si-Passey, arriva sur une butte de terre où il aperçut
une fourmi grande comme un chat. Il vit là
un présage l’enga¬
geant à s’établir dans cet endroit. Il y bâtit donc son palais^ et,
en mémoire de la
fourmi qu’il avait vue, il nomma la localité
Samoudra, mot qui signifie « la grande fourmi. »
110
LES
POLYNÉSIENS.
plus de vingt-cinq lieues. On sait que les colons polynésiens
se fixer dans ces îles, étaient partis de l’île Wallis
(Uvea), et on rapporte généralement ce fait à près d’un siècle.
Mais toujours est-il que ces noms, excepté Lifu, sont pure¬
venant
ment polynésiens,
eit n’ont rien de malais. Ainsi :
Anuta : —auu,,froid ; ta v. subs. pron. etc.
Tu-ko-pia : — tu, il y.a, être ; ko, préfixe devant les clioses, bêcber ; pia exsudation gommeuse.
Fataka :
fata, en Tahitien, autel, empiler du bois pour
le feu ; ka, brûler ; particule, préfixe.
Mare :
toux, tousser, à la Nouvelle-Zélande et à Tahiti.
Uvea :
Tu, arriver par eau, être- ferme ; wera, chaud,
être chaud ; ueha, appui, support.
Futuna :
hu, silencieux, marais, boue ; tuna, anguille.
—
—
—
—
lifu, était fijien; mais il ne l’est pas
plus que polynésien, car les Fijiens ne se servent pas de la
lettre f. Il ne pourrait guère être d’ailleurs que le mot liku
des Fiji, lequel est le nom donné à une certaine manière de
se coiffer chez les femmes fijiennes ; ou bien encore le mot
Zeau, qui y signifie grand, mais qui aurait été transformé
par l’euphonie polynésienne. Dans ce cas, le mot d’origine
première aurait, jusqu’à un certain point, été conservé.
Nous pourrions citer encore quelques autres noms de
localités appliqués par les émig’rants polynésiens en souve¬
nir de leur pays, tels que Rotuma, Lefuka, Uporu, etc.
Mais il est inutile d’insister davantage sur ce sujet.
Nous venons de inontrer que les mots cités par Thomp¬
son sont plutôt des mots fijiens que des mots polynésiens.
Nous ajouterons ici qu’il existe une analogie assez grande
entre plusieurs mots des îles Sumbava et Fiji ; que cette
analogie est beaucoup moins apparente entre un certain
nombre de mots de Mindanao comparés à ceux des îles
Fiji ; qu’il existe des différences et des analogies dans les
langues Malaicj Tagalog, Fijienne et Maori. Il suffira, pour
s’en convaincre, de se reporter aux tableaux comparatifs
que nous avons insérés à la fin de ce chapitre.
On remarquera que la numération de Sumbava est entièOn a dit que le mot
LES
POLYNÉSIENS.
renient malaise, tandis que celle de Mindanao se
111
rapproche
davantage de la numération des Fiji, qui a la plus grande
analogie avec la numération polynésienne. Celle des Tagals
est pour ainsi dire toute malaise.
Enfin la comparaison de plusieurs mots papous, fijiens et
de Mindanao montrera quelques analogies, mais un bien
plus grand nombre de différences.
1864-1866. —Après M. Thompson, et en s’aidantde son té¬
moignage, un des maîtres de la science en France, a, lui
aussi, soutenu l’origine malaisienne des Polynésiens. Quoi¬
qu’il n’ait pu émettre que des idées théoriques, l’importance
de ses ti’avaux à ce sujet est telle, que nous ne croyons pas
pouvoir nous dispenser de nous arrêter longuement à l’exa•men de ses assertions. Les laisser passer inaperçues serait,
à notre avis, contribuer à entretenir des opinions erronées.
Ce savant est M. de Quatrefages qui, eu 1864, a d’abord
publié dans la Revue des Deux-Mondes un premier travail
sur les Polynésiens (1), et qui, après l’avoir augmenté, l’a
fait paraître en un volume in-4“ à la fin de l’année 1866 (2),
Pour M. de Quatrefages il ne semble exister, dans l’hu¬
manité toute entière, que trois types fondamentaux : le type
blanc, le type noir et le type jaune ; et le savant profes¬
seur n’admet qu’un seul lieu de création et qu’un seul ber¬
ceau de l’espèce humaine, l’Asie centrale, patrie générique
admise aussi par les écrivains religieux, les savants, les
poètes, et même les historiens.
Il admet également, ainsi que nous l’avons déjà vu
quand nous nous sommes occupé particulièrement des
Malais, que les habitants de la Malaisie forment deux famil¬
les : la première, qu’il appelle famille ou race malaisienne ;
la deuxième, famille ou race polynésienne. Ces familles
sont formées des mêmes éléments, dans des proportions un
(1) Revue des Deux-Mondes, février 1864.
(2) Les Polynésiens et leurs migrations.— Paris, Arthur Bertrand;
Voir aussi : Comptes-rendus de l’Académie des sciences, vol.
LXIIÎ,
813 à 816 ; — Séance de l’Institut du 12 novembre 1866;—Avenir
National du 27 novembre 1866, etc.
p.
112-
LES
peu différentes, et
la dernière.
POLYNÉSIENS.
c’est de la première qu’il fait descendre
Or, pour lui,- la race polynésienne n’est qu’une race mix¬
te, c’est-à-dire une race qui ne se rattaclie directement à
aucun des trois grands types fondamentaux.
Tout indique, en outre, dit-il que la race polynésienne est
une race
métisse, c’est-à-dire formée par voie de croisement
fort différentes par leurs caractères
entre des populations
physiques.
Enfin il trouve que
l’ensemble des faits montre, dans
trois types
cette race, le produit d’éléments empruntés aux
fondamentaux : blanc, nègre et jaune (1).
Résumant son étude, M. de
Quatrefages dit ; « La race
polynésienne présente un ensemble de caractères tenant à
et du noir ; mais la part qui re¬
vient à ces éléments ethnologiques est très différente. L’é¬
lément jaune ne s’accuse guère que par la couleur : il
la fois du blanc, du jaune
semble influer assez peu sur les
sur
traits. L’élément noir agit
crâne ; quel¬
les traits, sans doute aussi sur la forme du
quefois il ressort presque à l’état de pureté, comme dans
Hamilton Smith a reproduit ,le por¬
trait fait à Londres. C’est encore à lui qu’il faut probable¬
ment attribuer la disposition à friser que présente la che¬
velure. Toutefois l’élément qui domine de beaucoup, au
moins dans une partie de cette population, c’est Télément
blanc. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les atlas
de voyages, et en particulier ceux qui complètent les ouvra¬
ges de d’Urville et de ses compagnons. »
Puis il ajoute : « Ce mélange de caractères, cette fusion
d’éléments anthropologiques chez les Polynésiens, ne les
rattachent pas uniquement aux populations blanches, jau¬
nes ou noires pures, qui ont fourni ces éléments, mais les
rapprochent, surtout par les traits généraux, d’une grande
formation ethnologique, dont la nature ne paraît pas avoir
le Néo-Zélandais, dont
(1) On sait que M. Vivien de St-Martin a été l’un des premiers à
émettre l’idée qu’une race blanche s'établit anciennement dans les
îles de l’Océanie : cette
opinion a eu un écho au sein de la Société
Bull, -de février 1872.)
de géographie de Paris. (V.
LES
POLYNÉSIENS.
113
été justement appréciée par la plupart des anthropologistes :
je veux parler des populations malaises, étendues, on le
sait, depuis Madagascar jusqu’à l’extrémité des archipels
indiens. »
C’est donc, comme on voit, aux populations
malaisiennes
qu’il rattache les Polynésiens : ce qui le prouve, c’est que, avec
Haie, il fait partir ces populations de l’île Bourou, dans les
Moluques, d’où elles se rendent dans les îles polynésiennes.
Nous n’examinerons point ici cette opinion, puisque nous de¬
vons forcément y revenir quand nous passerons en revue
toutes celles émises sur la marche des migrations ; nous l’in¬
diquons seulement, en passant, parce qu’elle met hors de
de l’auteur.à la venue des Polynésiens
doute la croyance
de la Malaisie.
Mais ce n’est point aux Malais proprement dits que
M. de Quatrefages attribue l’origine des Polynésiens. C’est,
vu, à ce qu’il appelle, avec quelques ethnolo¬
les Malaisiens ; cette désignation, inventée par ceux
qui n’avaient pas une idée bien nette de la variété des
populations de la Malaisie, est, du moins, on ne peut
plus élastique, car elle s'applique aussi bien aux Bouguis, aux Touradjas, aux Battaks et aux Dayaks, qu’aux
Alfourous de la plupart des îles malaisiennes, et aux Malais
comme on a
gues,
eux-mêmes.
Si M. de Quatrefages ne dit pas nettement à
laquelle de
populations est plus spécialement dû, selon lui, le peu¬
plement de la Polynésie, il est, toutefois, permis de conjec¬
turer, d’après les autorités qu’il invoque le plus souvent,
que c’est aux Bouguis, ou tout au moins aux Touradjas, ha¬
bitants de Célèbes, comme d’Urville était disposé à l’admet¬
tre ; ou bien aux Alfourous de Bourou, puisqu’il adopte, d’un
autre côté, l’opinion de Haie qui fait de cette dernière île le
lieu d’origine première des Polynésiens. Nous savons déjà
que quelques-unes de ces populations ont, en effet, de grands
traits de ressemblance avec les Polynésiens ; mais nous
avons montré, en même temps, qu’un pareil fait prouve plu¬
tôt le contraire de ce qu’on en a conclu.
Toujours est-il que, pour soutenir ses prémisses et déces
II.
8.
114
LES
montrer que
POLYNÉSIENS.
les Polynésiens sont des
émigrants de la
Malaisie, se transportant dans toute l’Océanie et jusqu’à
la Nouvelle-Zélande, M. de Quatrefages s’appuie à la fois
sur les
caractères
physiques, et particulièrement sur ceux
fournis par les os, sur les mœurs, sur les coutumes,
la reli¬
gion, les traditions, et sur la linguistique elle-même. Mais,
comme M.
Haie, c’est surtout en se servant de l’analogie du
langage qu’il établit la parenté des deux peuples. Aussi,
avance-t-il avec lui, qu’une seule et même langue est par¬
lée depuis Madagascar jusqu’à l’île de Pâques (1), et qu’elle
forme une seule famille linguistique qu’il appelle, avec les
Bopp, les Balbi, Haie et autres, la famille des langues
malayo-polynésiennes. Cette famille, dit-il, se partage, à
son tour, en deux groupes naturels, celui des langues malai¬
ses et celui des langues polynésiennes, parlés, le premier de
Madagascar aux Philippines, l’autre dans toutes les îles de
la mer du Sud (2).
On sait, aujourd’hui, que c’est une erreur, signalée de¬
puis longtemps par les ethnologues et qui l’a même été,
redirons-nous, par l’un des écrivains que M. de Quatrefa¬
ges cite le plus souvent, par de Hienzi. Ce dernier dit
textuellement, en paraphrasant, suivant son habitude et
sans indiquer la source, une partie des paroles de Balbi (3) :
Plusieurs géographes et philosophes ont répété que tous
les peuples de race malaise parlent, depuis Madagascar jus¬
qu’à l’île Waïhu, des dialectes d’une seule et même langue,
et que cette langue est le Malayou ; mais cette erreur, tant
de fois répétée, n’en est pas moins une erreur. » On a vu
que c’était l’opinion de Balbi, Lesson, etc.
Œ
(1) Ouvr. cité, p. 18 ; Revue des
p. 529, e,\, YEspèce humaine,
p. 321.
Deux-Mondes, février 1864,
identité de la langue malaise
îles du grand Océan Equino¬
xial n’a échappé à aucun des voyageurs modernes accoutumés à
observer et à comparer. » Et ailleurs. Revue des Deux-Mondes, p.
(2) Ainsi on lit en note ; « Cette
et des dialectes parlés dans toutes les
531, il appelle ce fait un « fait capital, »
(3) Langues Oce'aniennes, p. 231.
LES
POLYNÉSIENS.
]I5
Pour étayer sou opinion, M. de Quatrefages fait d’ailleurs
remarquei:, comme l’avait fait Thompson, (1) que, comme
toujours, c’est surtout la grammaire, c’est-à-dire ce qu’il y
a de plus fondamental dans le
langage, qui établit, entre
ces deux groupes de langues, des relations intimes, et
que
le vocabulaire n’y entre que pour une très faible part : ce
qui, d’après lui, a fait parfois tirer des conclusions évidem¬
ment inexactes. A cette occasion, il cite Crawfurd
qui,
n’ayant trouvé que 85 mots malais sur 5254 mots maori, et 74
mots malais ou javanais, sur 6123 mots des Marquises et des
Sandwich, eut, dit-il, le tort de tirer de ce petit nombre un
argument pour nier le ‘rapprochement généralement admis.
Il indique ensuite, mais inexactement, comme nous le ferons
voir ailleurs, le nombre des lettres composant l’alphabet
polynésien, et il conclut enfin que « l’étude de la linguis¬
tique, d’accord avec les résultats que fournit l’observation
des caractères physiques, conduit à ne voir, dans l’ensemble
de ces populations, qu’une grande formation anthropologi¬
que. »En un mot, lalinguistique et les caractères physiques
lui démontrent la réalité des rapports ethnologiques qu’il
trouve exister entre les Malais et les
Polynésiens.
Voici, en effet, ce qu’il a dit à ce sujet (2) : « Les caractètères physiques et linguistiques relient évidemment ces
deux races. C’est là un fait sur lequel Haie a insisté avec
toute l’autorité que donnent à sa parole ses immenses tra¬
vaux. Envisageant la question surtout au point de vue
phi¬
lologique, il a montré la langue polynésienne se décompo¬
sant au fur et à mesure qu’on s’éloigne des régions occi¬
dentales et qu’on s’avance vers l’Est. Dans l’ouvrage
(1) Thompson, partisan, comme on a vu, de l’origine malaisienne, dit, en effet, p. 79 : k L'identité des mots du dialecte po¬
lynésien et la construction grammaticale prouvent l’origine malaie
des langues polynésiennes, bien que plusieurs écrivains, qui re¬
gardent plus aux mots qu’à leur structure, lé nient et oublient,
en raisonnant à ce
sujet, que le langage malai moderne est très
différent du Malai que parlaient les émigrants qui ont colonisé Shingapoura et la Polynésie. ^
t
(2) Les Polynésiensp. 81.
116
LES POLYNESIENS.
remarquable qu’un de nos compatriotes, M. Gaussin, a
consacré à la langue polynésienne, ce résultat est pleine¬
ment confirmé. En outre, certains traits de mœurs, certaines
coutumes, qu’on trouve seulement en germe dans les archi¬
pels les plus occidentaux, se développept de l’Ouest à l’Est,
de manière à accuser une marche analogue
des popula¬
tions. »
Pour établir laparenté des Malaisiens et des Polynésiens,
borne pas aux divers témoignages
précédemment indiqués, il invoque encore à l’appui ceux
de plusieurs voyageurs et particulièrement de M. Earl, qui
a longtemps résidé dans ces contrées. Ces témoignages ont
M. de Quatrefages ne se
pour lui une grande importance.
de ce dernier auteur, le passage suivant :
dès nos premiers rapports
avec eux, je n’ai pas
douté qu’ils ne soient Polynésiens ;
malheureusement, lorsque j’eus reconnu que le dialecte
des Dayaks était décidément polynésien, je ne me donnai
11 cite d’abord,
ï
Quant aux Dayaks de Bornéo,
pas la peine d’en recueillir un vocabulaire. »
M. de Quatrefages,
dit, en parlant des Timoriens, et tout en faisant
des réserves relativement au mélange de certaines tribus
avec la race nègre (papoue) : « C’est évidemment une race
polynésienne pure, ressemblant extrêmement à la race
brune des îles de la mer du Sud par les coutumes, le lan¬
gage et les caractères personnels (1). »
Dans le troisième passage cité, Earl ajoute : « Dans tout
l’archipel, les tribus montagmardes de la race polynésienne
ont le teint plus clair que les tribus de la plaine. Ainsi,
tandis que les Dayaks de la plaine ressemblent aux Malais
et aux Bouguis par leur aspect physique, ceux de l’inté¬
rieur ont une ressemblance frappante avec les tribus mon¬
tagmardes de Manado et de Célèbes (Touradjas), avec les
tribus de Bencoolen, dans l’île de Sumatra, avec les riaDans le deuxième
passage cité par
Earl
(1) On sait que les Anglais appellent race brune, brovvn, la race
polynésienne ; le nom de black, noire, étant donné par eux à la
race mélanésienne.
LES POLYNESIENS.
Ii7
turels de Nias et des îles Pog:gi, et enfin avec les Timoriens
les plus clairs. »
Pour montrer enfin que l’étude des mœurs et
conduit toujours à la
des usag'es
même conclusion, M. de Quatrefages
invoque jusqu’à de Rienzi, « l’homme, dit-il, qui a vu luimême la plupart des contrées dont il s’agit. » Il en cite
le passage suivant : (1) < Nous ne finirons pas ce chapitre
sur Timor, sans faire remarquer une conformité frappante
entre plusieurs usages des indigènes et ceux de diverses
polynésiennes, et peut-être de quelques tribus de
extraordinaires sont le tatouage par
incision, le salut par l’attouchement du nez, l’échange des
noms avec l’étranger dont on veut faire son ami, le massage
comme remède médical, les bracelets de coquilles, l’apla¬
tissement du nez des enfants, la manie de teindre les che¬
veux en couleur rousse et d’autres usages. (2) »
En résumé, tout en ne prétendant pas confondre ou iden¬
tifier les races malaisienne et polynésienne, M. de Quatrefages ne les compose pas moins des mêmes éléments, en
proportions différentes, il est vrai, et il attribue l’homogé¬
néité et les caractères propres des Polynésiens aux circons¬
tances spéciales dans lesquelles ils se sont trouvés, et aux
conditions générales presque identiques de leur existence,
pendant que les Malais étaient modifiés par une foule de
causes. Pour lui, en un mot, les Polynésiens ne sont que
des Malaisiens se transportant en Polynésie et s’y fixant.
Telles sont donc les idées de M. de Quatrefages à ce
sujet : nous dirons de suite qu’elles ne reposent, en partie,
que sur des caractères et des rapports inexactement obser¬
vés, et sur des témoignages qui sont, pour ainsi dire, sans
valeur, ou qui, parfois même, en ont une toute opposée à
celle qu’on leur donne.
En effet, les caractères physiques que M. de Quatrefages
donne aux Polynésiens, non-seulement ne sont pas exacte¬
ment ceux de la race polynésienne, mais ces caractèraces
l’Australie. Les plus
(1) Les Polynésiens, p. 20.
(2) Océanie fiittoresque, p. 209, t. I.
LES POLYNÉSIENS.
118
beaucoup de ceux des Malais et de ceux des
populations javanaises. En outre, tous les ethnolog’ues
connaissent aujourd’hui les différences crâniennes qui sé¬
parent les Polynésiens des Malais et des Javanais. Il en est
res
diffèrent
de même des coutumes et des usages.
Enfin
ces
diverses
populations diffèrent également par le langage, contraire¬
ment à ce qu’on ne cesse de dire, puisqu’il n’y a de
rapports
qu’entre quelques mots réciproquement adoptés, ainsi que
nous l’avons fait voir. S’il y a
quelque ressemblance entre
les Polynésiens et quelques autres populations de la Malai¬
sie, ce n’est absolument qu’avec celles que M. de Quatrefages appelle malaisiennes, et cette ressemblance prouve
plutôt elle-même que ces dernières sont les descendantes des
premiers.
Nous avons précédemment fourni les preuves de ces asser¬
tions ; nous nous bornerons donc ici à quelques observa¬
tions qui aideront elles-mêmes à confirmer encore l’opinion
du lecteur.
•
Certainement, ainsi que le dit M. de Quatrefages, on re¬
garde généralement la grammaire comme ce qu’il y a de
plus fondamental dans les langues, et la gîammaire des
Polynésiens se rapproche, par plusieurs points, de celle des
Malais. Mais il n’est pas moins vrai que, pour juger de l’ana¬
logie des lang’ues, il ne faut pas se borner à comparer leurs
grammaires, mais étendre la comparaison à leurs vocabu¬
laires ; il faut surtout que ces moyens soient employés en¬
semble, car, pris isolément, ils donnent parfois les résultats
les plus erronés. C’est ainsi, par exemple, comme le dit
Balbi (1), qu’en ne regardant que la grammaire seule, on
trouve que le Russe a plus d’analogie avec le Latin que l’I¬
talien ; que le Chinois en a plus avec l’Hébreu que l’Hébreu
avec l’Arabe ; etc. Aussi
ce philologue a-t-il donné la
préférence aux mots, qui sont incontestablement la partie
essentielle d’une langue, celle d’après laquelle on doit la
classer. C’était l'avis du savant Klaproth, qui disait (2) :
(1) Ouïr, cité, p. 19.
(2) Asia polyglotta, Paris 1823 (Vocabulaire,'.
119
LES POLYNESIENS.
«
Les racines et les mots sont l’étoffe des langues,
la forme de la grammaire. Mais ceux-ci
qui reçoit
restent toujours ce
qu’ils sont, comme le diamant, soit qu’on le taille d’une
manière ou d’une autre. » Enfin c’était aussi, comme on a-
Grawfurd. Nous croyons qu’il est impos¬
partager la manière de voir de ces linguis¬
tes, malgré l’opinion contraire de Thompson, adoptée par
M. de Quatrefages.
vu, l’opinion de
sible de ne pas
Comment, en effet, pouvoir admettre que la langue polyné¬
sienne, où Crawfurd n’a trouvé qu’un si petit nombre de mots
usités parles Malais, puisse,sous le nom
de languemalayo-
polynésienne, former une seule et même famille linguistique
avec la langue malaise qui diffère de la première partous les
autres mots ? Nous venons de voir que les mots pareils se
réduisent à 74 ou 85, et nous avons déjà montré précédem¬
ment qu’ils ont été exagérés par l’auteur. Mais dès lors, n’estce pas avec raison que le savant anglais s’est servi de cepetit
nombre de mots, àtitre d’argument, pour nier le rapproche¬
ment qu’admet M. de Quatrefages avec beaucoup d’autres
ethnologues ? Gela, pour nous, ne fait pas le moindre doute,
et les derniers mots ajoutés par M. de Quatrefages vien¬
nent eux-mêmes appuyer l’opinion de Crawfurd. Après
avoir dit, avec raison, que les mots laïki, pîfa, etc., (1)
cités par lui, d’après Crawfurd, sont des mots étrangers
que les Polynésiens ont modifiés ou transformés par suite
des nécessités delà langue, il ajoute: « il adù en être de
même pour un certain nombre de noms malais ou javanais,
lorsque le Polynésien manquait des articulations nécessaires
pour les reproduire. » Mais n’est-ce pas la preuve évi¬
dente que les deux langues ne forment point une seule
famille? Conçoit-on, disions-nous déjà dans l’un des mémoi¬
res envoyés par nous à la Société d'Anthropologie de Paris,
mémoire qui était l’appréciation des articles de la Revue des
Deux-Mondes publiés par M. de Quatrefages sur les Polyné¬
siens, conçoit-on que des Malaisiens, puisqu’on fait venir les
(1) Ces mots sont la
traduction des mots rice, beef, etc. (Voir
Revue des Deux-Mondes,
février 1864, p. 530),
120
LES
POLYNÉSIENS.
Polynésiens de la Malaisie, soient incapables, une fois en
Polynésie, de reproduire les mots de leur pays ? Nous nous
contenterons de répéter ici ce que nous disions alors ;
a vraiment c’est se contenter
trop facilement de la première
explication venue. » Du reste, nous avons suffisamment fait
voir ailleurs que, s’il y a de grandes analogies dans la
grammaire des Polynésiens et dans celle des Malais, ces ana¬
logies ne s’étendent pas à toute la grammaire, et que, excep¬
té un certain nombre de mots analogues, très-restreints en
Polynésie et plus nombreux en Malaisie, tous les autres mots
diffèrent. On a vu également alors que la langue polynésien¬
ne se sert de quelques lettres qui ne sont
point employées par
les Malaisiens, et que ceux-ci, par conséquent, ne pouvaient
les leur avoir transmises. On a vu, enfin, que les mots poly¬
nésiens ont été trouvés, en Malaisie, en plus grand nombre
que les mots malais en Polynésie, et que ce fait prouve tout
le contraire de ce qu’on en a conclu.
Après cela, si Haie a insisté, autant qu’il l’a fait, sur
l’intimité des rapports des deux races, il doit, croyons-nous,
s’être trompé et, pour nous, il se trompe certainement, quand
il avance que la langue polynésienne se décompose au fur
et à mesure qu’on s’éloigne des régions occidentales et
qu’on avance vers l’Est : c’est tout le contraire qu’il faut
dire, car c’est en se rapprochant de l’Ouest qu’elle perd de
son homogénéité, et c’est en s’éloignant directement de la
Nouvelle-Zélande vers le Nord-Est et l’Est, qu’elle se montre
plus pure. M. Gaussin, en confirmant le résultat qu’admet
M. de Quatrefages, n’a fait lui-même que répéter une erreur :
ce qui le prouve, c’est
que, tout en ne voulant voir dans la
langue Maori qu’un dialecte porté à la Nouvelle-Zélande
par des émigrants polynésiens, il n’en prend pas moins les
mots maori pour types de ce qu’il appelle la langue polyné¬
sienne fondamentale.
Il résulte donc, de ce qui précède, qu’il n’existe, entre
les
Polynésiens et les Malais, ni analogies physiques, ni analo¬
gies linguistiques.
Quant à l’assertion que les émigrants venaient de la
Malaisie, dont M. de Quatrefages trouve la preuve dans cer-
LES
POLYNÉSIENS.
121
tains usages, certaines coutumes et certains traits de mœurs,
qui, suivant lui, ne sont qu’en germe dans les archipels les
plus occidentaux, tandis qu’il sont très développés dans les
archipels les plus orientaux, elle est absolument sans va¬
leur : les témoignages empruntés à de Rienzi prouvent plu¬
tôt le contraire. C’est moins le germe, que la dégénéres¬
cence
de certaines coutumes et de certains traits de mœurs,
que l’on a rencontrés dans la Malaisie et
les plus occidentaux.
dans les archipels
En effet, le tatouage par incisions, que de Rienzi dit exis¬
appartient tout particulièrement à la race mé¬
de l’usage des bracelets de
coquilles, usage qui a été retrouvé, on le sait, dans les îles
Fiji. Ce fait mérite d’autant plus d’être remarqué que le lan¬
gage des Fijiens a' la plus grande analogie, comme nous
l’avons déjà dit, avec celui des premiers occupants de Timor.
Il est bien vrai que quelques autres traits sont communs
aux deux races, notamment la manie de teindre la chevelure
en couleur rousse et noire; mais, par cela même, on n’en
peut rien conclure. Ajoutons aussi que de Rienzi n’avait
point vu autant de contrées qu’on paraît le croire, et qu’il
n’était jamais allé aux Sandwich, à la Nouvelle-Zélande, à
ter à Timor,
lanésienne ; il en est de même
la Nouvelle-Irlande, et encore moins dans les îles de la vraie
Polynésie ; mais seulement dans quelques-unes des Carolines, et la plupart des îles Malaisiennes. Il n’avait même
probablement pas visité Timor,-ainsi qu’on peut le conclure
en lisant ses articles sur cette île (1), empruntés en entier
aux savants Péron et Lesueur, de Freycinet et Gaimard.
Les témoignages fournis par M. Earl, témoignages qui
font dire à M. de Quatrefages que « tout doute doit dispa¬
raître à leur lecture, » sont donc les seuls qui soient favora¬
bles à l’opinion soutenueparle savant anthropologiste. Mais
ceux-là même ont-ils donc toute l’importance qu’on leur
accorde ? Nous ne le croyons pas.
Que résulte-t-il,
en
effet, de la première
citation de
Earl ? Que les Dayaks sont des Polynésiens et qu’ils parlent
(1) Tome I, p. 209.
LES
122
un
POLYNÉSIENS.
dialecte polynésien. Comme lui, nous pensons qu’iis sont
les descendants
des Polynésiens, ce que nous avons déjà
tâclié de démontrer; mais nous ne croyons pas, avec lui,
que leur langage, actuel du moins, soit polynésien. Tout ce
qu’on sait de cette langue prouve, au contraire, qu’elle est
plus malaie que polynésienne, et c’est ce que Balbi particu¬
lièrement a établi dans son immense travail ethnographi¬
effet, que le
plus grand nombre a plus d’analogie avec le Malayou
qu’avec le Polynésien, et que la langue dayaque, comme
beaucoup d’autres de la Malaisie, n’a surtout d’analogie
avec le Polynésien que par les mots de la numération (2). De
Rienzi, on l’a vu, n’a porté le nombre des mots polynésiens
que (1). Tous les mots cités par lui montrent, en
trouvés dans la langue des Dayaks qu’à une centaine,
bien
qu’il regardât le Daya comme la langue mère du Polynésien
et que, pour lui aussi, les Polynésiens fussent les descendants
des Dayaks originaires de Bornéo. Les quelques mots sui¬
vants, s’ils appartiennent réellement à la langue dayaque (3),
montreront les analogies et les différences existant entre
cette langue et le Polynésien, le Fijien et le Basa-Krama.
TABLEAU
LINGUISTIQUE, N°
POLYNÉSIEN.
DAYA.
10.
FIJIEN.
siga.
Soleil.... matandao; matasu ra ; la.
marama.
vula.
bulan ‘ bolan.
Lune
Terre.... benua ; benoa.
henua;fenua;whenua vanua.
wai^
waï ; vaï.
danum ; danom.
Eau
bukawaka.
ahi.
Feu
apoy ; apy.
....
Père.spanff.
Mère.... inda ; amaï.
mata.
Œil
Tête
takuluk; ulu.
iggher.
iVfff
Langue.. lila.
Dent
kasunga ; isie.
....
Main.... tangan ; tesa.
kakk.
Pied
....
matua ; metuatane
tama.
mata.
mata.
ulu.
matua; metuavahine tina.
upo.0 : unoko.
ueu.
ihu.
lelo ; rero ; orero. yame.
bâti.
uilio ; nifo.
üima; rima; ringa hga.
vae ;
vaevae.
java.
BASAKRAMA.
suria.
sasi.
bantala.
toya.
latu ; brama.
rama.
ibu.
maripat.
sira ; mastaka.
grana.
lidah.
eu ;
waja.
asta.
sukit.
(1) Tableau polyglotte. Atlas.
(2) V. Grammaire de la langue Daya par von Gabelentz.
sig, 1852.
—
Leip-
(3) Voy. dans VAtlas de Balbi, le Tableau polyglotte des langues
océaniennes : langues
bornêennes.
LES POLYNÉSIENS.
123
Ainsi, sur 14 mots, trois ou quatre sont évidemment poly¬
nésiens ; les autres sont tout-à-fait malais ; aucun ne
se
rapproche du Basa-Krama. Il n’est donc pas parfaitement
exact de dire que les Dayalcs parlent, aujourd’hui encore, un
dialecte polynésien ; mais il n’est pas douteux qu’autrefois
leur lang-ue ait eu une origine commune avec le Polynésien,
tant leurs autres caractères se rapprochent de ceux des
véritables Polynésiens. Nous avons déjà montré comment
les mots polynésiens que l’on trouve encore dans le langage
actuel des Dayaks y ont été bien probablement apportés
par des colonies polynésiennes venant s’établir à Bornéo,
de même que dans la plupart des autres îles de l’Archipel.
Aujourd’hui, il est vrai, les Dayaks ne parlent plus qu’une
langue plus voisine en apparence des dialectes malais ;
mais ils ont conservé, pour ainsi dire, tous les caractères des
Polynésiens, ainsi que Leyden, Crawfurd, R. P. Lesson,
etc., l’avaient déjà fait remarquer avantM. Earl.
Dans la deuxième citation faite par M. de Quatrefages de
l’auteur .anglais, celui-ci dit que certaines populations de
Timor sont k évidemment une race polynésienne pure, res¬
semblant extrêmement à la race brune des îles de la mer du
caractères physiques. ^ Il est certain cependant
qu’elles aussi diffèrent aujourd’hui des Polynésiens par les
coutumes et par l’ensemble du langage. Les caractères exté¬
rieurs de ces populations se rapprochent beaucoup, il est
vrai, de ceux des Polynésiens, puisqu’ils sont les caractères
qu’on donne aux Dayaks et surtout aux Battaks ; mais on a
déjà vu, qu’à part quelques coutumes communes, aux Timoriens et aux Polynésiens, telles que le massage, l’échange
du nom, le salut par l’attouchement du nez, etc., toutes les
autres
sont différentes et appartiennent spécialement
Sud par les
à la
race
noire
ou
mélanésienne. L’assertion
de M.
de
Quatrefages, que « les idiomes timoriens tiennent de plus
près aux Polynésiens », n’est elle-même pas plus exacte
que la ressemblance trouvée dans les coutumes,
car
tout semble indiquer, au contraire, qu’ils tiennent de plus
jirès à la langue des populations noires premières occupan¬
tes de cette île, qu’à celle des populations conquérantes qui
ç
124
LES
POLYNÉSIENS.
l’occupent
encore : Macassarais, Boug-uis, Malais, etc.
Cette dernière assertion d’ailleurs, n’a pas été aussi com¬
plètement confirmée par M. Gaussin que le dit M. de Quatrefag-es, puisque cet écrivain s’est .contenté d’écrire (1) :
Nous pouvons ajouter que nous avons été frappé de la
ressemblance plus grande du Polynésien avec les langages
des environs de Timor, qu’avec le Malai et le Tagal. Quel¬
ques-uns des points portent sur des mots qui, en Polynésien,
sont composés de deux racines. Mais l’imperfection des
vocabulaires que nous avons pu nous procurer nous interdit
d’être plus explicite à cet égard.»
Que l’on compare, en effet, les mots des vocabulaires plus
ou moins exacts que l’on possède sur les
langues de Timor,
aux mêmes mots des vocabulaires malai et
polynésien, et
l’on verra, ainsi que nous l’avons dit, que c’est aux mots
malais qu’ils ressemblent le plus, et que, excepté par les
mots polynésiens communs à presque tous, sinon à tous les
dialectes ou toutes les langues de la Malaisie, ils diffèrent
presque cornplètement des langues de Java, de Mindanao,
de Sumbava, etc.
En d’autres termes, on trouve, dans les vocabulaires timoriens, moins de mots polynésiens que de mots propres à la
plupart des idiomes des autres îles de la Malaisie.
Malheureusement, il faut bien le dire, rien n’est moins
connu que les différentes langues parlées dans
l’île de
Timor, quoique les Portugais aient découvert cette île en
1522, que les Hollandais s’y soient établi en 1616, après
avoir pris Solor, et que l’île ait été souvent visitée par les
expéditions scientifiqnes de l’Europe. Si les mots malais pa¬
raissent être plus nombreux dans le peu que l’on sait des
langues timoriennes, cela ne tient peut-être qu’à ce que les
collecteurs de mots n’ont, pendant leurs relâches dans les
ports de cette île, interrogé le plus souvent que des Malais
ou métis de malais.. A part les
quelques mots polynésiens
communs à toutes les langues de la Malaisie, il
n’y a vrai¬
ment aucun rapport entre le langage timorien connu et
«
(1) Ouvr. cité, p. 279.
LES
POLYNÉSIENS.
125
Mindanao, Guébé, ümbay, Philip¬
pines, Savu, etc. ; de même que le Timorien s’éloigne gé¬
néralement du Basa-Krama, quoiqu’on ait avancé le con¬
celui des îles Sumbava,
traire.
Pour nous, ce qui ne paraît pas avoir été remarqué jusqu’à
présent, le langage foncier de Timor ne pouvait être que
celui parlé par les peuplades noires premières occupantes
de cette île, et ce langage, probablement, est encore parlé par
celles qui ont survécu et quise sont réfugiées dans l’intérieur
du pays. Nous avons démontré ailleurs que ce langage, en
apparence du moins, était celui de la race noire Papua (1).
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons écrit à ce
sujet : Nous nous bornerons à rappeler que les mots timoriens cités par de Freycinet, dans ses savantes recherches
sur Timor et ses habitants, ne sont ni Bouguis, ni Macassarais, ni Alfourous, ni Javanais, ni même Malais ; qu’ils
ne ressemblent pas non plus au Polynésien, mais que beau¬
coup d’entre eux se retrouvent dans la langue des îles
Fiji ; et que, à priori, nous en avons inféré que la popula¬
tion primitive de Timor et celle des Fiji avaient eu une ori¬
gine commune. Voici les conclusions auxquelles nous ont
conduit dès lors le rapprochement et la ressemblance si
complète des mots que nous venions de citer (2) :
1" La plus grande analogie semble exister entre le lan¬
gage actuel des Fijiens purs et celui que parlait la popula¬
tion timorienne qui la première a dénommé les localités,
<c
villes, etc., de Timor ;
« 2" Par
suite, puisque les Fijiens purs ne sont que des
Papua, cette population n’était bien probablement ellemême que papua, c’est-à-dire que l’une et l’autre peut-être
avaient eu une même origine ;
3” Ce sont, dès lors, des noirs de la race papua qui au¬
œ
raient été les
premiers occupants de Timor, ou, tout au
moins, ceux qui, après avoir chassé, exterminé, ou absorbé
(Ij P. A. Lesson, les Races noires de Timor, Revue d’anthropolo¬
gie, 1877, p. 256.
(2) Loc. cit., p. 263.
126
LES
FOLYNÉSIENS.
les Négritos, auraient remplacé
les appellations de ceux-ci
par les leurs. »
Il n’est donc pas exact de dire, avec M. Earl, que la popu¬
lation de Timor est foncièrement polynésienne ; tout établit,
au
contraire, qu’excepté les caractères physiques, qui sont
Bouguis et des Battaks, et qui se rapprochent
ceux des
par conséquent des caractères polynésiens, tous
les autres,
c’est-à-dire les coutumes et surtout le langage, les diffé¬
rencient
on
ne
à la
aujourd’hui de la race
saurait
polynésienne. Dès lors,
conclure que ces caractères prouvent, tous
fois, la réalité des rapports ethnologiques des Tiet des vrais Polynésiens. Néanmoins les ca¬
moriens
ractères extérieurs suffisent à montrer que, après les races
noires premières occupantes de Tîle, ceux qui se transpor¬
tèrent les premiers
à Timor, et prohahlement en grand
nombre, étaient des Malaisiens, c’est-à-dire des Battaks,
Dayaks, Bouguis, Alfourous, que nous avons vus être les
descendants directs des purs Polynésiens, se transportant à
époque reculée dans les îles de la Malaisie ("l). En
Timoriens ne seraient donc géné*
râlement aujourd’hui que des descendants de Malaisiens et
de races noires, plus ou moins croisés avec les races diver¬
ses qui se sont successivement établies
depuis longtemps
une
somme, ■ pour nous, les
dans Tîle de Timor.
Il nous resterait à dire
quelques mots sur ■ le troisième
passage de M. Earl, cité par M. de Quatrefages. Mais ce'pas-
sage a par lui-même assez peu d’importance, puisqu’il ire
fait que constater ce fait bien connu, que les montagnards ont
le teint plus clair que les habitants des plaines. C’est ce
qui a
lieu partout et c’est ce qui est surtout sensible en Polynésie,
où les habitants des îles basses, des îles Paumotu, par exem¬
ple, sont si bruns, comparés aux habitants des îles hautes.
(1) Les Timoriens donnent le nom de fatu, à des rochers isolés,
particulières et bizarres, derrière lesquels ils se reti¬
rent en temps de guerre, et sur quelques-uns
desquels ils habitent
même, à cause de leur peu d’aceessibilité. Or ce mot, à Tahiti, est
donné à la plus grosse pierre d’un four, et il
signifie en outre
seigneur, maître, etc.; aux Marquises, il signifie mamelle.
de formes
LES
POLYNÉSIENS.
127
Mais l’assertion de M. Eaii n’est peut-être pas tout-à-fait
exacte, quand il ajoute que les Dayaks de la plaine ressem¬
blent aux Malais et aux Boug-uis par leur aspect physique.
En effet, si les Dayaks de la plaine ressemblent, comme il
le dit, aux Malais,
ils
ne
sauraient ressembler aux Bou-
g-uis qui, au contraire, ont véritablement quelque ressem¬
blance avec les purs Polynésiens. Ici il faut opter : ou les
Dayaks ressemblent aux uns, ou ils ressemblent aux autres.
qui avons vu les Boug’uis, aussi bien que les
Malais proprement dits, nous pouvons assurer que les pre¬
miers ne ressemblent pas aux seconds. Il est bien probable,
du reste, que M. Earl n’a voulu parler que de la couleur.
D’un autre côté, quand il ajoute que les habitants de l’in¬
térieur de Bornéo ont une ressemblance frappante avec les
tribus montag-nardes de Ménado et de Célèbes, il ne fait
que répéter, avec raison, qu’ils ressemblent aux Touradjas
qui, de même que les Alfourous des autres îles, ont un cer¬
tain cachet polynésien. Ayant vu ces derniers, en même
temps que Dumont d’Urville, nous avons trouvé nous-même
que les habitants de l’intérieur de Menado (1), dans l’île de
Célèbes, ont l’apparence des Polynésiens et que leur couleur
est même plus claire. Nous avons déjà longuement traité ce
sujet en parlant des Malaisiens : il est inutile d’y .revenir
Pour nous
ici.
Quatrefages admet que la formation de la race
polynésienne n’est pas seulement due aux actions du milieu,
mais que le métissage a joué, aune certaine époque, un rôle
de
M.
sa caractérisation. «
considérable dans
mer
Les insulaires de la
du Sud, dit-il, ne descendent pas d’une source unique ;
ils sont le produit du mélange de populations primitivement
différentes. La race
race
polynésienne n’est pas seulement une
mixte, c’est en outre une race métisse. »
Nous espérons
avons
pouvoir convaincre, par tout ce que nous
dirons encore dans le
dit et par tout ce que nous
(1) Menado est une baie et un district occupé par un résident
hollandais, sur la côte ouest de Célèbes. L’Astrolabe s’y trouvait en
1828.
128
cours
LES
POLYNÉSIENS.
de notre travail, que
la race polynésienne n’est pas
métisse, mais qu’elle forme une race particulière,
bien distincte des autres, et qu’elle ne s’est croisée, en
une race
Polynésie, avec une race difiérente, que dans un très-petit
nombre d’îles et de points, bien connus aujourd’hui. Nous
dirons seulement, à cette occasion, que Moërenhoüt, qui
avait résidé si longtemps en Océanie, ne croyait pas au
mélange de cette race. Voici ses paroles : (1) « Il n’y a pres¬
que pas un navigateur, un voyageur ou un auteur parlant
de la Polynésie, qui ne fasse mention du mélange des races
ou des castes ; et moi,
après six années de voyages dans un
grand nombre d’îles, et d’observations des plus conscien¬
cieuses, je n’ai rien trouvé qui vînt à l’appui de cette opinion ;
je n’y ai jamais vu un seul individu à cheveux crépus. Si le
teint des uns est plus foncé que celui des autres, cette diffé¬
rence n’est jamais plus sensible que celle que nous remar¬
quons chez nous dans nos familles ; etc. »
D’Urville lui-même, partisan du métissage des Polyné¬
siens, disait, en parlant des hajiitants des îles Tunga (2) :
A Tonga la race polynésienne m’a semblé offrir moins de
mélange avec la race noire océanienne ou mélanésienne
qu’à Tahiti ou à la Nouvelle-Zélande. On y trouve, beaucoup
«
moins que partout
ailleurs, de ces individus à taille rabou¬
grie, à nez épaté, cheveux crépus ou frisés et peau d’un
brun très foncé. Ce fait est d’autant plus
remarquable que
immédiatement suivies à l’Ouest par les
îles Viti, qui sont demeurées au pouvoir de la race noire. »
Et cependant c’est là, entre les Tunga occidentales et les
îles Fiji les plus orientales, qu’existent, ainsi que nous le
ferons voir, de véritables métis bien distincts des popula¬
tions polynésiennes qui peuplent les Tunga, et des
popula¬
tions mélanésiennes qui occupent les Fiji.
Du reste, en citant ce passage de d'Ürville, nous avons
surtout voulu montrer une chose, c’est que le savant marin
ne voyait
qu’une race sans mélange dans les îles Tunga,
les îles Tonga sont
(1) Ouvr. cité, t. II, p. 247.
(2) Voyage de l'Astrolabe, t. IV, P' partie, p. 229.
O
LES
POLYNÉSIENS.
129
Plus tard, on comprendra l’importance de son observation ;
dirons, dès à présent, que s’il n’a pas reconnu
dans ces îles une race métisse, c’est qu’elle n’existe, en effet,
mais
nous
que dans quelques-unes des Fiji les plus orientales.
Il résulte de l’examen que nous venons de faire de l’ou¬
vrage deM. de Quatrefages, que le savant français a trouvé
à tort de nombreux et intimes rapports entre les Polyné¬
siens et les Malais : ces deux races, en effet, à part quelques
grammaticales dont nous avons donné l’ex¬
plication ailleurs, sont séparées à la fois par les mœurs, les
usages, les croyances religieuses, et surtout, ce qui est plus
fondamental, par l’ensemble de la langue, les caractères
physiques et particulièrement les caractères crâniens. Quant
aux rapports trouvés entre les Polynésiens et les Malaisiens,
ces rapports, nous le savons, sont réels, et plus grands
même qu’on ne l’avait cru jusqu’alors ; mais ils prouvent
plutôt le contraire de ce qU’on en avait conclu.
Si la race polynésienne peut être appelée race mixte par
ceux qui admettent l’existence de trois types fondamentaux
dans l’humanité, elle n’est certainement pas une race mé¬
tisse, c’est-à-dire formée par le croisement de populations
différentes. Les caractères qu’elle possède lui sont tout-à-fait
propres et ils n’existent nulle part aussi complets qu’en
Polynésie et à la Nouvelle-Zélande.
Il est inutile de rappeler ici que M. de Quatrefages est
partisan des migrations de l’Ouest vers l’Est, et qu’il grou¬
pe dans son livre, avec son talent ordinaire, tous les témoi¬
gnages qui démontrent que des émigrants de la Malaisie au¬
raient certainement pu se rendre en Polynésie, malgré les
difficultés matérielles admises par beaucoup d’ethnolo¬
gues. 11 insiste particulièrement sur l’existence, à certaines
époques de l’année, de vents contraires aux vents alisés, ce
qui, avons-nous déjà dit, a été démontré d’abord par La
Pérouse, et ensuite par Beechey, Dillon, J. Williams, de
Bovis et autres, avant que le commodore Maury et M. de
ressemblances
Kerhallet n’eussent cherché à le faire.
Nous ne croyons pas qu’il soit aussi facile que le dit
M. de Quatrefages de franchir l’e.space considérable quisépaII.
9’
130
LES
POLYNÉSIENS.
re les îles
asiatiques de la Polynésie ; mais nous partageons
néanmoins son opinion sur la possibilité des migrations de
rOuestvers l’Est : c’est du reste celle
d’hui presque tous les ethnologues.
qu’admettent aujour¬
Naturellement tel n’est pas l’avis de M. J. Garnier, dont
nous avons
exposé les idées dans le précédent chapitre. En
admettant l’origine américaine des Polynésiens, il ne pou¬
vait que combattre les arguments de tous les partisans d’une
provenance occidentale ou malaise, et particulièrement M. de
Quatrefages qui avait écrit : « Je ne crois pas que cette
opinion (origine américaine) compte aucun adhérent dont le
nom ait quelque valeur dans la science.
(1) » M. .Garnier,
prenant à partie le savant professeur du Muséum,’ s’écrie (8) :
II eût peut-être été plus vrai de dire que peu de savants
ont été'à même d’étudier sérieusement la question, qui est
précisément de celles qui exigent que l’on voie les choses
par soi-même, et non point d’après des rapports. Quelques
hommes de science sont cependant de mon avis, le Révé¬
rend Ellis lui-même, un missionnaire anglican ! Quant
aux marins qui ont
pratiqué l’Océanie, il en serait à. peine
un sur un mille
qui voudrait faire venir les Polynésiens de
l’Asie ; et, à cet égard, nous avons le témoignage énergique
et expérimenté de M. Lafond de
Lurcy. Quant aux hom¬
mes de mer qui ont écrit sur la
question, ils ont tourné plus
œ
ou moins
habilement la difficulté. M. Moërenhoüt fait des
Polynésiens des autochthones ; Dumont d’Urville, ressus¬
citant une hypothèse tombée devant l’examen de la géologie,
en fait les restes
cien continent.
d’un peuple vivant sur les débris d’un an¬
M. de Quatrefages a
aussi parfaitement saisi la diffi¬
qu’opposent à sa thèse les vents et les courants, car
il cherche, par un grand nombre de faits, à démontrer : en
premier lieu, que les Polynésiens peuvent accomplir de
longues traversées en mer, au moyen de leurs pirogues ; et
en second
lieu, qu’un grand nombre de fois les migrations
culté
(1) Les Polynésiens, p. 81,
(2) Les Migrations polynésiennes, p. 40.
LES
POLYNÉSIENS.
131
connues ont eu lieu de l’Ouest à l’Est. A l’égard de ces derniè¬
res, je remarquerai, dès à présent, qu’elles sont presque touj ours plus ou moins obliques aux méridiens, et ensuite qu’elles
ne sont
que des exceptions à la grande règle, bien connue,
que les pirogues égarées finissent toujours par échouer sur
un
rivage à l’Ouest du point de départ. Moërenhoüt ajoutet-il, et Ellis sont catégoriques à cet égard (1). »
En outre, M. Garnier réfute vigoureusement, et avec suc¬
cès, croyons-nous, l’appui que M. de Quatrefages trouve,
pour sa thèse, dans la présence de la zone des calmes et
des vents variables ; dans le courant équatorial que, con¬
trairement à Moërenhoüt et à Maury, M. de Kerhallet dit
aller de l’Ouest à l’Est (2), et dans les coups de vent et les tem¬
pêtes. Enfin, il termine en disant : « Ainsi est vérifiée notre
pensée qu’un courant polynésien inter tropical, et de l’Est à
l’Ouest, existe depuis la plus haute antiquité. »
Les raisons données par M. Garnier n’ont pas, à notre
avis, toute la valeur qu’il leur accorde ; s’il n’y avait qu’elles
contre la provenance asiatique des Polynésiens, l’hypothèse
de M. de Quatrefages ne serait guère ébranlée. Il est bien
certain d’abord que si Ellis est un homme de savoir, ce
n’est pourtant pas un savant dans toute l’acception du mot,
pas plus que ne l’était Zuniga, qui, on l’a vu, passe même
pour n’avoir pas fait le livre qui porte son nom. D’un antre
côté, à qui fera-t-on croire que la question n’a pas été étu¬
diée sérieusement avant nous, non pas il est vrai avec les
moyens possédés aujourd’hui, mais avec cette raison philo¬
sophique qui caractérisait si bien les Forster, les Moëren¬
hoüt, et qui semble devenir chaque jour plus rare ? Evi¬
demment, il faut bien qu’on, se contente des rapports et des
études des autres, puisqu’il est si peu donné anx observa¬
teurs de voir et de comparer successivement un grand
nombre de peuples ; c’est ce que nous faisons nous-même
(1) Moërenhoüt, Voyages aux îles du Grand-Océan, t. II, p. 231.
(2) Voyez à ce sujet, Fitz-Gérald, Etude sur les courants océani¬
Bulletin de la Société de géographie commerciale de
Bordeaux, décembre 1878, janvier et février 1879.
ques, dans le
132
LES
POLYNÉSIENS.
et c’est d’ailleurs ainsi que la science a été faite, surtout par
les hommes de cabinet.
Il n’est pas
moins certain, comme on a pu voir, que, à
part quelques écrivains, et particulièrement Moërenhoüt,
contrairement à ce que dit M. Garnier, presque tous les ma¬
rins et ceux qui ont observé et écrit, ont fait venir les Po¬
lynésiens de l’Asie. M. Lafond de Lurcy ne serait donc luimême qu’une exception, à laquelle on peut ajouter quelques
autres voyageurs, tels que d'ürville, Moërenhoüt, et nous-
même.
D’autre
si M. Garnier trouve que les hommes
plus ou moins habi¬
lement la difficulté, c’est qu’elle n’est pas mince, comme le
savent tous ceux qui s’occupent d’un pareil sujet ; mais il
n’est pas moins vrai qu’ils se sont appuyés sur les faits vé¬
ritablement les plus sérieux : d’abord la différence des ca¬
ractères physiques ; puis celle des caractères linguistiques,
des mœurs, coutumes, usages, croyances religieuses, etc. Ce
sont ces faits qui les ont portés à soutenir : Moërenhoüt,
que les Polynésiens ne sont ni des Malais ni des Améri¬
cains ; Les'son, d’ürville et autres, qu’ils ne sont pas des
Malais. Car si d’ürville s’est laissé entraîner plus tard par
les idées de R. Forster, il n’était pas moins partisan de l’o¬
rigine asiatique, puisque, d’après Forster, ce continent avait
été peuplé par l’Asie. Pareillement, si M. de Quatrefages
a cherché à montrer
que les vents et les courants n’étaient
point un obstacle à des migrations d’Ouest en Est, le savant
naturaliste appuyait son opinion sur des faits incontestables,
faits que nous croyons avoir étayés nous-même d’un certain
nombre de raisons, mais sans adopter pour cela sa conclu¬
part,
de mer ou les observateurs ont tourné
sion.
Il est bien certain, comme nous le montrerons
plus tard,
à tort,
pour des faits de migrations, sont plus nombreux vers l’Ouest
que vers l’Est, parce que les vents alisés ont une plus gran¬
de durée que les autres vents et qu’ils soufflent fréquemment
avec intensité ; mais néanmoins,
qu’ils soient obliques ou
non aux
méridiens, on en connaît un bon nombre qui
que les faits d’entraînements, que M. Garnier prend,
LES
POLYNÉSIENS.
133
opérés de l’Ouest vers l’Est, et pour
dans toutes les directions. C’est une preuve que
ainsi dire
la g-rande
règle déduite par M. Garnier n’est peut-être pas aussi
fondée qu’il le dit, d’après Ellis et Moërenhoüt. Ces écri¬
vains, en effet, citent eux-mêmes, sans le vouloir peutêtre, des faits qui prouvent le contraire, ainsi que nous
le ferons voir lorsque nous étudierons la question des
migrations en général. On verra alors que c’était avec
les vents d’Ouest qu’on se portait autrefois, comme aujour¬
d’hui, vers les îles plus orientales, et vice versa avec des
vents d’Est, de ces îles vers celles de l’Ouest ; de même
qu’on profitait des vents de Sud et de Nord-Ouest pour s’a¬
vancer vers le Nord et le Nord-Est, etc. Bien que M. Garnier
dise que les vents d’Ouest n’ont pas de durée et qu’il n’existe
absolument pas de mousson en Polynésie, parce que les îles
sont trop petites et trop espacées, nous croyons que le tableau
qu’il cite, de 149 observations de vents faites, en 1866, à
Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, n’est pas suffisant pour
détruire les faits nombreux attestant tous, sinon la du¬
rée, du moins l’existence, >à. certaines époques de l’année,
se
sont
des vents d’Ouest ou plutôt de Nord-Ouest à Sud-Ouest.
Déjà on a vu que J. Williams, le missionnaire si autorisé,
dit que, tous les deux mois, il y a, pendant quelques jours,
des vents frais de l’Ouest, et
qu’il arrive en février ce que
Jumeaux de l’Ouest, c’est-à-dire
un vent d’Ouest qui souffle pendant plusieurs jours de suite.
« J’ai souvent
vu, ajoute-t-il, qu’il continuait pendant huit
à dix jours, et, une fois, je l’ai vu durer pendant plus de
quinze. » Nous avons montré qu’avant lui, La Pérouse avait
avancé que les vents de l’Ouest sont au moins aussi fré¬
quents que ceux de l’Est, aux environs de l’Equateur, dans
une zone de sept à huit degrés
au Nord et au Sud, et ils
sont si variables, disait-il, qu’il n’est guère plus difficile de
naviguer vers l’Est que vers l’Ouest. C’était l’avis de Dillon,
le capitaine qui connaissait peut-être le mieux l’Océanie,
tant il y avait voyagé longtemps ; il disait même qu’il
existe dans les régionsdu Grand-Océan, situées entrel’Equaeur et le parallèle de 12“ Sud, une mousson du Nord-Ouest
les indigènes appellent les
134
LES
POLYNÉSIENS.
et de l’Ouest. Enfin, pour ne
citer que les hommes les plus
compétents, on a vu que l’officier de marine, M. de Bovis,
l’auteur des Becherchessur la Société Tahitienne, dit
qu’une
connaissance plus exacte de ces mers a
appris qu’à une cer¬
taine époque de l’année, les vents d’Ouest
y régnent transi¬
toirement par séries qui vont de trois à quinze
jours, et que
c’est surtout le vent d’Ouest,
appelé Arueroa, qui sert aux
naturels de la partie sous le vent des
archipels, à ceux de
Raiatea par exemple, pour remonter au vent, c’est-à-dire à
Tahiti.
Nous croyons en avoir dit assez à ce
sujet pour convain¬
les vents d’Ouest ne sont pas si rares en
Polynésie qu’on paraît le croire, et nous en fournirons plus
tard bien d’autres
témoignages. Nous n’ajouterons plus
qu’un mot, c’est qu’à part le tableau, pour ainsi excep¬
tionnel, qu’a donné M. Garnier, les arguments dont il
se sert ne sont guère
que ceux de Moërenhoüt qui, vou-.
lant peupler la Malaisie
par les Polynésiens, avait besoin
de diminuer les difficultés du
voyage dans ce sens, en aug¬
mentant, au contraire, celles des voyages malais dans le
sens opposé. Nous l’avons
dit, il rapporte lui-même plusieurs
cas qui attestent
que les vents d’.Ouest sont assez fréquents
en
Polynésie, et que c’est avec eux qu’on partait des îles
cre, du moins, que
sous le vent
pour aller aux îles du vent, c’est-à-dire aux
îles les plus orientales.
Nous aurons nécessairement à revenir sur cette
question
quand nous nous occuperons des migrations : nous ne nous
y arrêterons donc pas plus longuement ici ; nous nous
contenterons de répéter encore une fois
que, s’il n’y avait
eu que les obstacles généralement
admis, les Polynésiens
auraient certainement pu provenir de la Malaisie : s’ils ne
l’ont pas fait, cela tient aux raisons que tout notre
ouvrage
a pour but de démonrer.
Le travail de M. de Quatrefages,
publié d’abord en 1864,
dans la Revue des Deux-Mondes,
puis, à la fin de 1866, (1)
en un volume considérablement
augmenté, est un livre du
(1) Académie des sciences, séance du 18 novembre 1866.
O
LES
POLYNÉSIENS.
135
plus liant intérêt scientifique. On est frappé, en le lisant, de
tant de sources
d’époques et d’origines différentes, et de l’habileté qui a été
nécessaire pour combiner ces sources et les mettre en œu¬
vre. Mais, à notre avis, il lui a manqué une chose des plus
importantes, la critique qui discute et épure les témoigna¬
ges invoqués. C’est, sans nul doute, à l’absence de cette
critique que sont dues les quelques erreurs que nous aurons
à signaler et qui, le plus souvent, sont le résultat de faits
mal interprétés ou mal rapportés, parfois inexacts, ou tout
au moins incomplets.
Nous ajouterons ici que ce fut le premier travail publié
par M. de Quatrefages dans la Revue des Deux-Mondes, qui
nous donna l’idée d’adresser à la Société d’Anthropologie
de Paris deux mémoires sur le même sujet. M. Gaussin en
fut nommé rapporteur le 7 décembre 1865;, mais son rapport
ne fut lu que le 18 juillet 1867. Ce fut dans l’intervalle,
c’est-à-dire un an après la réception de nos mémoires, que
M. de Quatrefages fit paraître son édition in-4“ revue, cor¬
rigée et augmentée. L’auteur, on le voit, a eu connaissance
de ces mémoires : dans deux ou trois passages (1), il fait
allusion à l’opinion que nous soutenions, et qui, jusque-là,
n’avait été soutenue par personne, c’est-à-dire à l’origine
Maori des Polynésiens. Sans doute M. Gaussin lui en avait
fait part dans l’une de ces visites que M. de Quatrefages
signale dans le cours de son livre (2).
l’immense savoir qu’il a fallu pour réunir
Résumé des opinions
des
auteurs
cités.
—
Telles sont
donc les diverses opinions émises touchant la provenance
asiatique ou seulement malaisienne des Polynésiens. Nous
les résumerons en disant :
’
tous les écrivains admettent le peuple¬
deux grandes races bien distinc¬
tes ; la race noire ou mélanésienne, et celle qu’ils appellent,
tantôt race tannée, tantôt race malaie, javanaise ou daya.
1“ Que presque
ment de la Polynésie par
(1) Voyez notamment p. 133, 188, etc.
(2) Voy. p. 110.
13G
LES
POLYNÉSIENS.
Parmi eux sont surtout à citer
Boug-ainvilie, Cook, Forster,
Pérouse, d’Urville, John Williams, ThompsoUj etc. ;
La
2° Que tous, après R.
Forster, qui l’a le premier avancé,
regardent la race noire comme la première occupante des
îles polynésiennes ; ce qui a permis à La Pérouse
d’abord,
puis à plusieurs autres, et plus récemment à M. de Quatrefag’es, de considérer les Polynésiens comme des métis
des peuples conquis et des
peuples conquérants qui étaient,
avons-nous dit, pour les uns des Malais,
pour d’autres des
Javans et pour d’autres encore des Malaisiens, c’est-à-dire
des Dayaks, Battaks, Bouguis ou Alfourous
;
Que la plupart, en s’appuyant à la fois sur les carac¬
physiques, les caractères linguistiques, les usages,
etc., font descendre les Polynésiens des Malais : tels sont
3°
tères
Bougainville, Court de Gebeliu, Cook, Banks, Anderson,
Forster, La Pérouse, Marsden, Claret de Fleurieu, de Ohamisso, J. Williams, Dieffenhach, H. Haie, Gaussin, Thomp¬
son
;
4“ Que d’autres, au
contraire, tels que Crawfurd, Balhi,
(1), soutiennent que c’est plutôt aux Javanais
qu’il faut attribuer l’origine des Polynésiens ;
Maltehrun
5“ Que quelques-uns, tels
que R. P. Lesson, d’ürville,
Mertens, nient, en s’appuyant sur les mêmes caractères,
que les Polynésiens aient pu provenir, soit des Malais,
des Javanais, tant ces caractères sont différents
soit
;
Que quelques-uns encore, tels que R. P. Lesson,
Lütke, Mertens, Taylor (2), font descendre les Polynésiens
des Hindous, tandis que d’Urville soutient
qu’ils ne sont
0“
pas plus des
Hindous que des Malais, et qu’ils pourraient
plutôt être les descendants des indigènes de Célèbes, qui
descendent eux-mêmes des Dayaks. C’est ce
qui avait déjà
(1) Maltehrun dit en propres termes que Java doit être la mère
patrie des Malais et des Polynésiens.
(2) Taylor, qui ne trouvait aucune ressemblance entre les Malais
voyait dans ces derniers que des Hindous
et les Polynésiens, ne
ou
des Juifs.
LES
POLYNÉSIENS.
137
porté R. P. Lesson à émettre lui-même quelque doute
quant à sa croyance en une origine hindoue, et à finir par
les supposer d’origine japonaise ;
7“ Que
de Rienzi,
sans
hésiter, fait venir les Polyné¬
siens des Dayaks de Bornéo, de même qu’il fait sortir des
diverses autres races de cette île toutes les populations de
la Malaisie et de la Polynésie. Cette
opinion
paraît être
Quatrefages pour les Polynésiens, mais,
comme toutes les
précédentes, elle est l’opposée de celle que
soutient Moërenhoüt, quand il dit, sans preuves suffisantes,
il est vrai, que les Polynésiens sont les ancêtres des Malais,
celle de M. de
au lieu d’en
8°
être les descendants ;
Que tous enfin, par suite, admettent que le peuple¬
ment de
la
Polynésie s’est opéré par des migrations, se
portant de l’Ouest
vers l’Est, soit avec des vents soufflant
l’Ouest, comme le croyaient la Pérouse,
Beechey, Dillon, John Williams, et comme le croient encore
MM. de Bovis, Thompson et de Quatrefages ; soit en re¬
montant contre les vents alisés d’Est, et de Sud-Est, comme
la plupart l’ont supposé.
Nous répéterons aussi que Forster, le premier, a
parlé
d’une langue générale, et que cette opinion a d’abord été
adoptée par Crawfurd et Marsden, puis par M. Gaussin et
par presque tous ceux qui ont écrit après ce dernier (1) ;
Que R. P. Lesson est le premier qui a signalé les diffé¬
rences séparant les
Polynésiens des Malais, et qu’après lui,
d’Urville est celui qui a le plus insisté sur l’impossibilité
directement de
d’une descendance malaise des Polynésiens ;
Qu’enfin Claret de Fleurieu, après Quiros toutefois, a été le
premier à trouver dans les vents alisés un obstacle à la mar(1) Voici les paroles de Marsden : « Mais outre le Malai, on parle
qui ont néanmoins une affinité
à Sumatra plusieurs autres idiomes
manifeste, non-seulement les uns avec les autres, mais avec cette
langue générale qu’on trouve répandue et indigène dans toutes les
îles de la mer du Sud, depuis Madagascar jusqu’aux terres les
plus éloignées découvertes par le capitaine Cook, c’est-à dire dans
un plus grand
espace que celui qu’ait jamais embrassé la langue
latine ou toute autre langue, »
138
LES
POLYNÉSIENS.
elle des émigrants allant de l’Ouest vers
l’Est, tandis que La
que cet obstacle n’en
était pas un : cette démonstration est
généralement accep¬
tée aujourd’hui, malgré les assertions contraires de Moërenhoüt, Ellis et tant d’autres, et M. de Quatrefages l’a plus
récemment appuyée de sa vaste érudition (1).
Certainement, dirons-nous maintenant, si nous n’avions
voulu que donner un aperçu des connaissances
acquises
jusqu’à présent sur un pareil sujet, nous pourrions regar¬
Pérouse a été le premier à démontrer
der notre but
en
comme atteint ; mais nous en avions un autre
insistant autant que nous l’avons fait sur chacune de ces
opinions : nous voulions mettre le lecteur à même de juger,
en
connaissance de cause,
ment
l’opinion presque diamétrale¬
opposée aux précédentes, qui est résultée pour nous,
d’abord de l’étude attentive de tous les écrits
sur
cette ma¬
tière, puis de celle de toutes les observations faites par
nous-même dans les divers lieux
tions dont il s’agit.
occupés
par les popula¬
En résumé, nous ne croyons pas
que les
aient pu avoir l’Asie ou les îles malaisiennes
Polynésiens
pour berceau,
c’est-à-dire les Malais, les Javanais ou les Malaisiens
pour
ancêtres, et cela pour des raisons bien autrement impor¬
tantes que celles dont se sont contentés
jusqu’à ce jour
ceux qui ont soutenu
l’impossibilité d’une provenance malaisienne des Polynésiens. Nous ne
croyons pas davantage à
l’identité de langage que tant d’écrivains modernes admet¬
tent encore, enfin nous ne croyons même
pas à l’identité
des coutumes et des usages que
quelques-uns signalent.
Pour nous, les Polynésiens, au lieu de descendre des
po¬
pulations de la Malaisie, seraient plutôt les ancêtres de
quelques-unes d’elles.
Nous pouvons donc, dès à présent, poser les conclusions
suivantes :
1" Les Polynésiens sont allés anciennement bien
proba¬
blement jusqu’en Asie et peut-être aussi, comme nous le
ferons voir plus tard, en
Afrique et en Amérique ; ils sont
(1) Les Polynésiens et leurs migrations, ch. II, p. 9i à 100.
LES
POLYNÉSIENS.
139
allés d’une manière certaine eu Malaisie, où, sous les noms
de Battaks, Dayaks, Boùg-uis, Alfourous, etc., on les trouve
aujourd’hui, dans un grand nombre d’îles, avec tous
de leur race, et avec un ^rand
nombre de mots de leur langage primitif.
2" C’est par le croisement des Polynésiens avec les popu¬
encore
les caractères physiques
lations brunes de l’Inde et
avec
celles de la Chine, mais
probablement d’abord avec la race noire brachycéphale
qui existait à Java, qu’ont été produits les Javanais et les
Malais : ces derniers, nous avons cherché à le démontrer,
n’étaient que des Javanais ou Javano-Malais fuyant leur
patrie et se formant en corps de nation à une époque peu
reculée ; depuis leur séparation, ils n’ont cessé de se croi¬
ser chaque jour davantage. En un mot, les Malais et les
Javanais, au lieu d’être les ancêtres des Polynésiens, com¬
me le disent presque tous les auteurs, ne sont plutôt euxmêmes que leurs descendants, mais leurs descendants indi¬
rects. C’est doué à tort qu’on aurait attribué l’origine des
Polynésiens soit à l’Asie et surtout à l’Inde, soit à la Ma¬
laisie.
En somme,
après l’étude que nous venons de faire, il
guère, suivant nous, qu’une conclusion possible, c’est
que les Polynésiens ne descendent pas plus des Malaisiens
que des Malais et des Javanais, et qu’ils sont plutôt eux-mê¬
n’est
mes les ancêtres
des uns et des autres.
quand nous chercherons à préciser le
des Polynésiens, qu’une foule de té¬
moignages nouveaux viendront appuyer cette conclusion
et démontrer, avec plus de certitude encore, que les Poly¬
nésiens ne pouvaient avoir pour patrie ni l’Asie, ni la
enverra bientôt,
lieu de provenance
Malaisie.
usena?. lan- g. mal og. lupa.
MINDA O.
;
BAS-KRM.
mastk.
latu.
N°
soleil seul
MAL l.
le
signfer Pilp nes savitr.
;
singhar
;
les
sourya,
Bornéo,
suria. sasî. dinten. bant la. toya. brama; rama. ibu. sirah; eu; Tvaj . asta. sukit. moi solei
Vedas,
n
’
e
m
p
l
o
i
Célèbes,
tchay .
m
a
r
n
.
mat-hri. boulan. siang; ayer- . bapa. mat. kapla. idong. gui t. tang’ . Sumbav dans
tana. api. pa;
k ak i .
Moluqes, aprochnt
komaru. mahn. Dgon^i, kan ku. bapa. whaeu. karu. ringa . quemalise
mar . Tvhenua.
■w a e .
maript. gran .
le
LINGUSTQE MAORI.
ni
dit
se
ni
les
ni
ma
;
(FIJEN. Hazelvod.)
(d’après
matu kanolu upok . ihu. nilo.
les
île
voisne,
une
autres mot
;
ra
;
ra;
wai ahi pa
;
ma
-
;
bukaw .
;
mad .
siga. vula. ra ma vanua. wai. tama. tina. mat . ulu. ueu. bâti. liga. yav .
;
SUMBAV. Balbi.)
;
ni
;
sintrha wulan. aso. tana. iene. bapa. marn. mat inga. limang.
(1).
ulu. isi. aje.
upi.
Soleil Lune Jour Ter e Eau Feu Père Mère Œil Tète E!e^Dent Main Pied
POLYNÉSIENS.
TABLEU
ni
ar o. bouan. ar o. lupa. tubig. apui. ama. ina. mat . o!o. ilong. ngipon. cam i. pa . pour
I,ES
COMPABTIF
de
lopa; klaiu. ama. ina. mat . ulo. elong. nipun. alema. siki
TAGLO.
11.
Sumatr ,
butis. Jav nais
est
en
autre
seule îles Suria,
qui
pas et du
remaqur Florès, Bas-Krma
que Savu sert
à
est
Il
(1)
ni
se
Timor,
ou
ni
ni
cour
LES
MINDA O.
POLYNESIEN:
daua. tulu. apat. lima. anom. petu. walu. seau.
isa.
dal ua. tailo. apat. lima. anim. pito. ualo. âiyam. polo;
TAGLO.
1NCO2°MPAR.ÉE NOUYEL«GÜIÉ
NUMÉRATIO
FIJ EN
lekawn.
du;i. tiga. ;chatur p;agmanhsa.i sapia. nawa.
BAS-KM.
eka. katih
(Forest)
(Hazelwod)
SüMBAV (Balbi)
sampul.
Isa.
;
tri
ta.
sad.
as
sangpoul.
dasy.
oser.
seroD. kior. tiak. rim. onim. tik. war. siou. saufor.
dua.
rua. tolu.
satu. dua. tega.
i
2
3
va.
lima.
ono. vitu.
walu. ciwa. tini.
ampat. lima. anam. tuju. delap n. sambeln. sapul .
4
5
6
7
8
9
10
DEUXIEME
RECHERCHE
DE
L’ORIGINE
RÉELLE DES
POLYNÉSIENS.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
Les théories Jusqu’ici
émises sur le lieu d’origine des Polynésiens sont
insuffisantes. — Nouvelle
nées anciennes
et
théorie basée sur l’étude de toutes les don¬
récentes : anthropologiques, philologiques, tradi¬
tionnelles, spéciales. — Marche suivie dans cette étude.
Il résulte de tout ce que nous venons de dire
qu’aucune
des trois théories émises jusqu’ici sur le lieu d’orig-ine des
Polynésiens n’a rallié les ethnologues, parce qu’elles ne
sont pas l’expression de la vérité. Elles sont
trop exclusi¬
ves, trop dogmatiques ; chacune d’elles laisse subsister
trop de difficultés à résoudre ; il faudrait vraiment fermer
les yeux pour ne pas .voir les contradictions qu’elles
pré¬
sentent ; il est évident qu’elles n’ont pas pour hase une
connaissance assez approfondie des faits.
C’est donc à une théorie nouvelle, fondée sur les faits euxmêmes, qu’il faut avoir recours : c’est cette théorie que
nous allons maintenant essayer
d’exposer.
Disons du reste que ce fut en observant, sur les lieux
mêmes, pendant de longues années, les faits océaniens, et
en les comparant, pour ainsi dire, dans chacune des îles de
cette partie du monde, que l’insuffisance des théories
précé¬
dentes s’imposa à nous, et que nous vint, par suite, l^idée
LES
POLYNÉSIENS.
143
d’en présenter nne nouvelle, naturellement plus capable, à
notre avis, de démontrer quel avait dû être le véritable ber¬
ceau
des Polynésiens, ainsi que la route suivie par eux dans
leurs migrations.
C’est à l’exposition et à la démonstration de cette théorie
que nous allons consacrer le reste de notre ouvrage. Cette
théorie est trop contraire à, toutes celles connues
pour pou¬
voir se passer des témoignages les plus variés et les
plus
irrécusables ; il nous faudra souvent recourir à la citation
des textes,
parfois' même à leur discussion : nécessaire¬
ment il en résultera pour notre travail une étendue consi¬
dérable, mais qui n’aurait pu être évitée qu’aux dépens de
théorie que nous nous proposons d’établir.
Celle-ci, du reste, quel que soit le sort qui lui sera réservé,
ne reposera, nous
pouvons l’assurer ici, que sur les obser¬
vations les plus attentives et les plus détaillées, sur l’étude
approfondie de tous les faits, anciens et modernes, et sur
l’examen comparé de presque tous les travaux
français et
étrangers publiés sur cette matière.
A notre avis, en effet, le seul moyen de
pouvoir espérer
sortir du dédale des opinions que nous avons
rapportées,
c’est d’étudier les faits polynésiens, tant actuels
que ré¬
cents (1), rapprochés des faits plus anciens bien connus ou
rendus presque authentiques par l’accord des récits.
Comme on sait, ces faits dérivent de quatre sources ; ce
la nouvelle
sont ;
1“ Les données
anthropologiques ;
2° Les données
philologiques ;
historiques : car il y en a qu’il est pos¬
sible, avec un peu d’attention, de distinguer assez facile¬
ment, quoiqu’elles soient le plus souvent mêlées aux don¬
nées des temps héroïques et
mythologiques, et conservées
3° Les
données
toutes par la
tradition seulement ; à ce genre de faits
partiennent les noms propres, les noms de lieux, etc.
ap¬
(1) Par faits récents, nous entendons tous ceux observés de¬
puis que les Européens se sont fixés en Polynésie, ou quÛls y ont
paru;
144
LES
POLYNÉSIENS.
4“ Enfin,
tains
certaines croyances, pratiques, habitudes, cer¬
préjugés, etc., qui rappellent les époques les plus
solennelles de la vie de la patrie absente.
Pour arriver à la découverte de la patrie
première, c’est
donc à ces divers faits que nous nous adresserons succes¬
sivement, toutes les fois que cela nous sera possible, nous
au contraire, à quelques-uns
d’eux seulement
quand nous ne pourrons pas faire autrement.
Comme M. Haie l’a fait, surtout pour tracer l’itinéraire
des migrations, nous aurons nous-même souvent recours à
la philologie, ce moyen précieux, sinon assuré, pour décou¬
vrir la filiation des peuples ; mais nous y aurons recours
en nous aidant, plus
qu’on ne paraît l’avoir fait jusqu’ici, de
la critique qui, seule, donne quelque valeur aux déductions.
Bien que nous soyons convaincu de l’importance de tous
les faits que nous venons d’indiquer, ce sera surtout aux
faits traditionnels, c’est-à-dire aux traditions pures, mais
interprétées souvent autrement qu’elles ne l’ont été jusqu’à
présent, que nous accorderons une sorte de préférence. Il
nous sera facile de montrer, alors, qu’on a
fait dire à
quelques-unes tout le contraire de ce qu’elles disent réelle¬
ment. Mais, en attendant, nous affirmons que, chez les peu¬
ples sauvages, les traditions doivent être regardées
comme les
meilleures sources de leur histoire, quand
surtout elles se trouvent appuyées par tous les autres faits.
Nous sommes convaincu que si elles sont restées si long¬
temps obscures, et pour ainsi dire lettre morte en Polynésie,
cela n’a tenu qu’au manque de faits suffisants pour qu’on
pût les comprendre et choisir, dans les versions contradic¬
toires qui étaient données, celle qui se trouve être la seule
véritable. Il n’en est certainement plus de même depuis
les beaux travaux de Grey, Shortland, Taylor et autres,
pour la Nouvelle-Zélande particulièrement, et ceux des mis¬
sionnaires anglais, surtout pour les îles polynésiennes.
Ces traditions présentent aujourd’hui une telle clarté, un
tel enchaînement, on peut si bien découvrir où elles ont
pris naissance, qu’au lieu d’occuper la dernière place, com¬
me elles l’ont fait jusqu’à présent, elles méritent, à notre
bornant,
LES
POLYNÉSIENS.
145
avis du moins, d’être
comptées parmi les données les plus
capables d’aider à élucider une pareille- question. Chemin
faisant, nous en fournirons bientôt d’abondantes preuves.
Inutile
données
sans
doute de
dire que nous accorderons aux
anthropolog-iques la première place qu’on leur
donne généralement
rons
aujourd’hui, et que nous ne manque¬
pas une seule fois d’indiquer les carractères physiques
des populations des divers
groupes polynésiens. Mais ce
que nous voulons rappeler ici, c’est que ces caractères sout
à peu près identiques dans toutes les îles : ils
indiquent par
conséquent eux-mêmes que la nation polynésienne n’est
formée que par une seule et même race.
Nous insisterons tout particulièrement sur les
pratiques,
croyances, etc., qui rappellent celles du pays d’origine :
c’est de ces données
qu’on pourra surtout inférer
ce
quel était
pays.
Enfin, aux données anciennes
et bien connues, nous en
ajouterons quelques-unes restées jusqu’à ce jour inédites,
quoiqu’elles aient été recueillies il y a déjà assez longtemps :
celles-ci offriront, nous n’en doutons
pas, d’autant plus
d’intérêt qu’elles ont été obtenues à l’époque où il était en¬
core possible de se
procurer des-'renseignements exacts, le
contact des Européens n’ayant pas encore eu le
temps de
mettre les indigènes de la
Polynésie dans l’état sans nom
où ils se trouvent aujourd’hui.
Nous aurons, du reste, assez rarement recours aux faits
actuels et récents :
Aux faits actuels, parce qu’ils ne constatent guère
qu’une
chose, c’est que les voyages, d’une île plus occidentale vers
une île
plus orientale, ne sont entrepris qu’avec des vents
versâ, comme faisaient les
indigènes des anciens temps : cette observation, en effet,
n’aide en rien à faire découvrir le pays d’origine des habi¬
tants de chaque île ni l’époque des migrations ; elle démon¬
tre seulement la possibilité de ces dernières et
quand nous
en serons là nous y reviendrons
longuement ;
Aux faits que nous appelons récents,
pour ne pas les
confondre avec les faits anciens, quoique la plupart datent
bien arrêtés de l’Ouest et vice
Il
10.
146
LES
POLYNÉSIENS.
déjà.d’assez long-tempSj parce que, malgré leur grand nom¬
bre, ces faits n’aident pas davantage à retrouver le pays
d’origine ; ils ne font que témoigner de la fréquence
des entraînements, tantôt d’un côté tantôt de l’autre, et
avec
les
vents les
plus opposés ;
mais, excepté quel¬
ques petites îles, entre autres les îles Tarawa qui paraissent
avoir été peuplées ainsi, et quelques dettes bientôt abandon¬
nées, il n’en est pas une qui leur doive son peuplement,
contrairement à ce que
l’on croit généralement. C’est ce
qui prouve que presque toute la Polynésie, comme nous le
montrerons ailleurs, était déjà peuplée lors des entraîne¬
ments dont les voyageurs nous ont conservé le souvenir,
et ce qui explique, d’un autre côté, la connaissance que
nous avons de ces faits. Il faut ajouter
pourtant que le rai¬
sonnement indique qu’il a dû. en être autrement à une épo¬
que plus reculée, c’est-à-dire à l’époque de la grande émi¬
gration. Mais toujours est-il que, lors des pretnières visites
des Européens dans le lô” siècle, toutes les îles occupées
aujourd’hui l’étaient déjà par les mêmes populations. Ajou¬
tons aussi que si les entraînements, dont parlent tous les
livres de voyages en Polynésie, n’ont pas servi au peuple¬
ment des îles, ils rendent du moins compte des mélanges
trouvés, là ou deux races étaient en contact, comme aux Fiji,
à Tanna, etc. (1).
Cela dit sur les faits que nous comptons invoquer, où com¬
mencer
cette étude ?
Dans la Polynésie centrale? Aux archipels Tahiti et Samoa,
c’est-à-dire là où d’Urville, Haie, et la plupart des
ethnolo¬
gues ont cru retrouver les îles qui ont peuplé toutes les au¬
tres terres polynésiennes? Non ; car commencer ainsi,
condamner à considérer comme fondées des
serait
opinions
serait nous
mettre, pour ainsi dire, dans l’impossibilité de découvrir la
situation véritable du lieu d’origine des Polynésiens. D’ail¬
leurs les partisans de ces opinions ont eux-mêmes reconnu
nous
que nous aurons à combattre longuement ; ce
(1) Voir les développements dans lesquels nous entrerons à ce
sujet quand nous étudierons la marche des migrations.
LES
POLYNÉSIENS.
147
que ces îles ne sont point le berceau des Polynésiens,
puis¬
qu’ils disent qu’elles ont reçu leurs premiers habitants d’une
contréé éloignée, et qu’ils les regardent
implicitement com¬
de la grande émigration qui est
venue envahir la
Polynésie.
Il en est de même, etpourles
mêmesraisons, des îles Tunga,
puisqu’il est généralement admis que ces dernières îles ont
reçu, elles aussi, directement ou indirectement, leurs
popu¬
lations de cette même émigration.
Par suite, c’est donc ailleurs
qu’il faut commencer, et on
ne doit le faire, suivant
nous, que dans l’une des îles Polyné¬
siennes les plus éloignées, dans l’une de celles
qui forment
de tous côtés les limites de la
Polynésie. Voici pourquoi :
me étant l’une
des étapes
Toutes les îles ainsi placées, et surtout celles les
plus éloi¬
gnées de toute grande terre, n’ont presque évidemment pu
être peuplées qu’après les autres. Dès
lors, il est facile de
comprendre que si l’on essaie, depuis l’une d’elles, de reve¬
nir, étape par étape, jusqu’au pays d’origine première, il doit
y avoir beaucoup plus de chance d’y parvenir que par la
marche suivie jusque-là. En effet, si les
renseignements,
obtenus dans l’île choisie pour commencer cette étude, indi¬
quent nettement à quelle contrée ses habitants attribuent
leur provenance, il est évident
qu’il n’y a qu’à suivre exac¬
se laisser diriger, conduire
par eux, pour arrivér, d’une- manière certaine, d’abord
au dernier
point de départ, puis successivement, de dernier
point'de départ en dernier point de départ, jusqu’au pays
d’origine.
tement ces renseignements,
à
Cette marche, comme on voit, diffère de l’ancienne
en
ce
que, au lieu de prendre les émigrants dans le centre de la
Polynésie et de les suivre pendant qu’ils s’éloignent, en un
mot de descendre (1) avec eux, on les
prend, au contraire, au
point extrême oh ils se trouvent, pour chercher à les rame¬
ner, à l’aide de toutes les données obtenues, à leur point de
(1) On verra plus tard que les Polynésiens appellent descendre,
diriger du Sud vers le Nord, car pour eux le Sud, Runga, est le
haut, et le Nord, iîaro, est le bas.
se
148
LES
POLYNÉSIENS,
départ primitif. Autrement dit, on leur fait remonter le che¬
d’ahord jusque-là.
est-elle préférable à l’ancienne ? Nous
le croyons, et c’est parce que nous en avons la convic¬
tion que nous l’avons adoptée pour la démonstration
que nous allons entreprendre. Avec elle, il nous semble
qu’il est presque impossible de s’ég-arer, ce qu’on peut
faire au contraire facilement, quand on n’obéit qu’à une
idée préconçue; c’est une marche simple, naturelle. Il
suffit, nous le répétons, de se laisser guider par les faits',
pour arriver, d’une manière presque certaine, à découvrir ce
que l’on cherche. Nous dirons plus : si, jusqu’à ce jour, on
n’a pu déterminer d’une façon positive le lieu d’origine
des Polynésiens, c’est, suivant nous, qu’on n’a jamais essayé
de procéder de la sorte, et qu’on s’est évertué à faire cadrer
min parcouru
Cette marche
les faits avec une idée arrêtée, mais sans fondement, comme
nous
espérons le prouver par tout ce que nous allons dire.
Ceci posé,par quelle île ou groupe d’îles commencer, par¬
mi les îles polynésiennes les plus extrêmes?
Commencerons-nous parcelles qui sont le plus à l’Ouest?
Non, pour la raison que ces îles sont d’ahord peu éloignées,
petites, qu’ensuite, comme nous le montrerons, elles n’ont été
peuplées qu’assez tard par des îles plus orientales, et qu’enfin, comme on l’a vu, la théorie qui fait peupler la Polynésie
par des émigrants venant de cette direction n’est pas admis¬
sible.
Par celles qui sont le plus à l’Est et qui forment, en s’éten¬
dant depuis le Nord-Est jusqu’au Sud-Est, cette longue bande,
limite orientale de la Polynésie, ou mieux de l’océan Pacifi¬
que? Pas davantage ; car si, dans le Nord-Est, les îles Marqui¬
ses sont à une distance assez grande, et parfaitement isolées
des autres groupes, il y a,
dans diverses autres directions,
d’autres îles plus éloignées qu’elles ; dans l’Est direct, les îles
la Polynésie centrale pour
qu’on commence par elles ; et si, dans le Sud-Est, les îles
Mangareva se trouvent être à bonne distance, ces îles sont
trop petites, leurs populations trop restreintes, et leurs
moyens de navigation trop inférieurs, pour qu’elles aient pu
Paumotu sont trop voisines de
LES
POLYNÉSIENS.
149
avoir avec la Polynésie des communications régulières et
fréquentes, à travers la vaste ceinture de mer qui les sépare.
Reste, dans le Sud-Est, l’île de Pâques, placée à une dis¬
tance considérable, et- par laquelle on pourrait peut-être
d’autant mieux commencer qu’elle est, pour plusieurs ethno¬
logues, celle qui a servi au moins d’étape aux émigrants de
la patrie première, avant leur arrivée en Polynésie et à la
Nouvelle-Zélande. Mais, comme
cette dernière croyance
est sans fondement, ainsi que nous
le démontrerons plus
tard, qu’en outre, cette île est petite, et ses habitants mau¬
vais navigateurs, qu’enfin, tout semble indiquer, comme
ou va le voir bientôt, qu’elle n’a été peuplée qu’à la suite de
quelque entraînement involontaire, ce n’est point par elle
malgré son isolement et son éloi¬
gnement ; cet éloignement et cet isolement ne doivent en
que nous commencerons,
dire qu’une île exceptionnelle, ayant besoin
laquelle nous allons avoir à
revenir souvent dans tout ce qui va suivre.
Commencerons-nous donc plutôt par quelques-unes des
îles qui sont situées dans le Sud ? Encore moins, car il n’existe
de ce côté que des terres insignifiantes par l’étendue et le
nombre, et qui attribuent leur peuplement aux îles Polyné¬
siennes les plus voisines, telles que Tahiti et les Manaia :
Elles sont d’ailleurs assez peu éloignées.
Et cependant c’est de ce côté, à la limite occidentale du
Sud, c’est-à-dire au Sud-Ouest de l’océan Pacifique, que se
trouve une terre considérable, assez éloignée, et qui au¬
rait bien pu être préférée à toutes les autres pour point de
départ de notre étude : cette terre est la Nouvelle-Zélande.
Mais, comme elle est placée en dehors de la Polynésie pro¬
prement dite, et que tous les ethnologues veulent absolument
qu’elle ait été peuplée par cette dernière, nous la laisserons
nous-même de côté, pour le moment, malgré le rôle qu’elle
est appelée à jouer, et nous irons chercher ailleurs l’île qui
faire pour ainsi
d’être examinée à part, et sur
ouvrira cette étude.
Or, dans une direction presque diamétralement opposée,
c’est-à-dire dans le Nord-Est de la Nouvelle-Zélande, et pres¬
que le Nord de la Polynésie
proprement dite, se trouve le
150
LES
POLYNÉSIENS.
groupe considérable des îles Hawaii, qui est non-seulement
le plus éloigné
de la Polynésie centrale, mais
en
même
temps le plus isolé. Il est séparé de Tahiti par une quaran¬
taine de degrés ; un intervalle presque aussi grand le sépare
de la Californie, et il n’est pas moins éloigné de la NouvelleZélande que l’île de Pâques ne l’est elle-même.
Ce groupe est fort étendu ; c’est même à cause de cela que
plusieurs ethnologues, tels que d’Urville, Ellis, Dieffenbach,
etc., ont cru pouvoir, en s’aidant de quelques faits mal appré¬
ciés, le considérer comme le berceau des Polynésiens. Mais
c’est surtout son éloignement et son isolement qui, pour
nous, sont la raison du choix que nous en faisons pour com¬
mencer notre
étude.
Il est évident que ces dernières circonstances prouvent, à
moins de supposer les habitants autochthones, que ceux-ci
n’ont pu y arriver qu’en traversant la vaste étendue de mer qui
l’entoure,et, par conséquent, par voie de migrations en canots.
Or, comme rien n’indique qu’ils avaient pu venir de l’A¬
mérique, il en faut nécessairement conclure qu’ils étaient
presque certainement des Polynésiens. Raison de plus donc
pour nous, de commencer par cette île, puisqu’avec un peu¬
plement, opéré comme le sien paraît l’avoir été, nous ne pou¬
vons qu’être ramenés sûrement à la contrée dernière qui Ta
d’abord fourni, puis, successivement, à celle qui en a eu
l’initiative.
Une fois la provenance
des Hawaiiens bien établie, de
même que leur marche rétrograde, nous aurons nécessaire¬
ment à rechercher celle des habitants de toutes les îles qui,
depuis les Marquises, s’étendent jusqu’à Pâques, enfermant
la limite orientale de laPolynésie.Nous guidant, pour celles-
les Hawaii, rien que sur les données locales
de chacune d’elles, nous nous laisserons conduire nécessai¬
là comme pour
rement là où ces données l’indiqueront, soit qu’elles se divi¬
sent, soit qu’elles convergent vers un même point. Mais si
elles aboutissent presque toutes à un même point, si elles se
rapprochent d’une même direction, nous serons en droit de
conclure, croyons-nous, que la marche indiquée a pour elle
toute l’exactitude désirable.
PREMIER
CHAPITRE
SANDWICH
ILES
OU
HAWAII
Considérations géographiques et historiques. — Epoque des premières
visites des Européens. — Caractères physiques des Hawaiiens. — Tra¬
origine polynésienne et relatives à l’arrivée
— Traditions relatives à
l’arrivée d’étrangers européens. — Voyages lointains des Hawaiiens :
Kamapiikai. — Examen et discussion des légendes. — Chant de Tauaï.
Les premiers émigrants fixés dans les îles Sandwich semblent être
venus des îles de la Société.
Iles existant. entre les Sandwich et
ditions favorables
à
une
d’étrangers polynésiens: Paao ; Manihini.
—
—
Tahiti.
Considérations géographiques et historiques.
îles principales (1) composent
a
été découvert par
—
Dix
le groupe des Sandwich, qui
les Espagnols et redécouvert, long-
(1) L’archipel Hawaii se compose de 12 îles, en y comprenant
petite île voisine, Bird-Island, qui est à 120 milles dans le
une
N.-O de Kauai. Huit de ces îles sont habitées, ce sont :
Hawaii
Maui
.
Molokai....
Niihau
Surface
4000 milles
—
3Ci
~
620
—
11
—
8
—
60
—
11
—
9
—
100
—
40
—
7
—
190
—
.
,
.
Oahu
Kauai
Largeur
13 milles
.48
Kahulaui...
Lanai
Longueur
88 milles.
.
.
.
46
—
25
—
530
—
22
—
24
—
500
—
20
-
7
—
90
—
Les quatre autres ne sont que des îlots inhabités ; ce sont :
Lehua, qui a 1000 pieds de haut ; Mololdni, qui a de 15 à 20 pieds
de haut ; Kaula, l’îlot le plus petit, et Bird-Island.
153
LES
POLYNÉSIENS.
temps après, par Cook, g’râce à ,la carte publiée par Anson
et au célébré grand-prêtre tahitien
Tupaia.
Nous savons qu’on ne pense généralement pas ainsi et
qu’on attribue au hasard la rencontre de ces îles par Cook.
Mais ce que nous allons dire fera peut-être
partager notre
manière de voir.
On sait
qu’Anson, en s’emparant d’un galion espagnol,
1743, y trouva uùe carte qui figure dans son voyage (1),
et sur laquelle les îles Sandwich sont désighées en
Espa¬
en
gnol, et placées à la latitude- qu’elles occupent réellement.
En effet, on voit, sur cette carte, un
archipel d’îles appelées
La Mesa, Los Mojas (sic), la Desgraciada, Roca
partida,
placé absolument à la même latitude que les îles Sandwich,
mais à sept cents milles plus à l’Ouest.
Or, le nom d’une de ces îles, Mesa, qui signifie table,
convient parfaitement à l’apparence plate de Mauna-Loa sur
Hawaii, lorsqu’on voit cette montagne volcanique à grande
distance. Aussi le capitaine King l’appela-t-il Table-Land.
Quand on remarque qu’aucun autre groupe d’îles n’existe
dans le voisinage de cet archipel, il est pour ainsi dire im¬
possible de ne pas regarder les îles Sandwich actuelles
comme les mêmes qui
sont portées sur la carte espa¬
gnole.
D’un autre côté, on sait que
Juan Gaetano ou Gaytan '
avoir découvert, en 1542, entre les 19' et 20“
degrés de latitude Nord, et en diverses longitudes, plusieurs
groupes d’îles qu’il nomma St-Thomas, Roca partida, de los
Reyes et Coral. Gaetano était bien probablement alors le
pilote de Ruiz Lopez de]Villalobos, et la relation qu’il a
publiée de ce voyage, relation qui n’est qu’une sorte de
passe pour
routier, comme l’a dit de Brosses, se trouve au folio 375 de
l’édition de 1563 de Ramusio
s’appliquer
aux
(2). Elle ne dit rien qui puisse
Sandwich, tandis quelle cite encore les
(1) Voyage autour du monde (1740-1744), Edition d’Amsterdam,
1751, p. 304.
(Z) Terifa editione delle navigation! e viaggi raccolti giaV). G.
Venezia, Oiunti, 3 vol. in-f°, 1563.
B. Ram-usio.
—
LES
POLYNÉSIENS.
153
îles Ameblada, Jardines,
Matelotas et Arecife, plus voisines
Philippines. C'est ce qui a porté
M. W. Martin, l’auteur d’un excellent catalogue d’ouvra¬
ges relatifs aux îles Hawaii (1), à dire qu’il ne croyait pas
que les îles Giardini ou Jardines, vues eu 1542 par Gaetano
et Villalobos, fussent les îles Sandwich, comme le veulent
la plupart des auteurs. Il ne les retrouve, lui aussi, que
dans la g-rande île Mesa et les autres îles qui figurent sur
la carte du galion d’Acapulco publiée par Anson (2). Nous
des Mariannes et
sommes
quand il
de
son
des
avis ; seulement nous différons avec lui,
cette carte montre que l’île Mesa et
exactement à la latitude et à la lon¬
gitude qu’occupe l’île Hawaii : évidemment il y a là une
inexactitude, car tous les géographes savent qu’il y a une
différence de plus de dix degrés en longitude ; la latitude
seule est la même. Cette différence s’explique du reste faci¬
lement, soit par l’imperfection des anciens moyens d’ob¬
servation, soit, ce qui est plus probable, par le désir que les
avance que
las Mojas sont presque
Espagnols avaient de tenir leurs découvertes secrètes.
H résulte d’ailleurs d’une note publiée par
W. Martin, à
le gouverneur des îles Philippi¬
nes a écrit, il y a quelques années, au ministre des affaires
étrangères d’Hawaii, d’après des documents qui se trouvent
la fin de
son livre,
que
Simancas, une lettre semblant prouver que
Juan Gaeta¬
no, c’est-à-dire 223 ans avant que ces îles ne fussent revues
aux archives de
les îles Hawaii ont été découvertes en 1555 par
par Cook : ce ne serait donc que dans un second voyage que
Gaetano aurait fait cette découverte (3).
(1) Catalogue d’ouvrages relatifs aux îles Havaii : Essai de biblio¬
graphie Hawaiienne, par W. Martin, chargé d’affaires de Hawaii en
France.— Paris, Challamel aîné, ISG?.
(2) Edition d’Amsterdam, in-4'' 1751.
(3) M. de Varigny, alors ministre des affaires étrangères de Kame-
hameha V, rapporte ce fait à la page 8 de son livre : Quatorze ans
aux îles Sand'NÎch, Paris, 1874. C’est à l’instigation de M. de Vari¬
gny que le gouverneur général des îles Philippines
ches dans les archives de son gouvernement.
fit des recher¬
154
LES
POLYNÉSIENS.
M. Hopkins, le consul anglais qui a
écrit dans ces dernières années .une nouvelle Mstoire des
îles Sandwich (1), s’est demandé, sans y répondre autrement,
A cette occasion,
de quelle utilité avait pu être à Cook, pour leur découverte,
la carte espagnole saisie par Anson, et l’on peut inférer de
qu’il n’était pas éloigné de croire qu’elle ne lui
été inutile. Nous sommes nous-même de cet avis
et nous croyons de plus, contrairement à ce que l’on dit
généralement, que le grand-prêtre Tupaia n’a pas moins
son silence
avait pas
été utile à Cook.
Nous savons que tous les écrivains ont répété que Tupaia
ignorait l’existence des îles Sandwich, de même que celle
de la Nouvelle-Zélande, et que l’île portée sous le nom de
Heavai
dans
l’île Savait des îles
étudié cette question,
plus nous avons cru pouvoir en douter et nous espérons
montrer ailleurs que cette île Heavai n’était que l’Hawahiki
dont Tupaia n’avait pu parler que par tradition, puisqu’il ne
connaissait pas la contrée qui portait ce nom. Il est certain
pour nous que c’est bien sur l’indication qui lui a été four¬
nie par Tupaia, et d’après les renseignements obtenus aux
îles de la Société, que Cook a pu rencontrer les îles Hawaii ;
seulement le grand navigateur ne s’est servi de ces rensei¬
gnements que dans son second voyage.
Samoa. Mais,
sa
carte
plus
n’était
nous
que
avons
L’itinéraire suivi par Cook, pour se rendre jusqu’au
gisement des îles Sandwich, est, en- effet, une preuve
convaincante : on le voit partir de Huahine et ne s’arrêter
sur sa route, un instant, qu’à une petite île, jusque-là incon¬
nue, et qu’il appela Christmas. Il est évident que, sans une
intention arrêtée, il n’aurait pas franchi si rapidement les
40 degrés environ qui séparent les îles de la Société des îles
Sandwich. On sait d’ailleurs que Cook avait cherché à se
procurer le plus de renseignements possible sur les terres
que les Tahitiens connaissaient dans le Nord et le Nord-Est
*
(1) Manley Hopkins, Havaii, the past, présent, and future of its
Islands Kingdom. — London, 1863.
LES
POLYNÉSIENS.
155
de leur île,
ainsique l’apprend l’américain Jarves (1), l’un
écrivain fait même
remarquer
que
des historiens des îles Sandwich ; cet
Cook semblait si bien s’attendre à ren¬
quelque terre dans la direction suivie par lui,
qu’il ne montre aucune surprise en la découvrant (2). Sans
doute la carte espagnole aurait pu suffire à le conduire
jusque-là, et il est probable qu’elle a contribué à lui faire
découvrir la plus grande partie des îles Sandwich ; mais
nous sommes convaincu aussi que les renseignements de
Tupaia n’y ont pas été étrangers. C’est ce que nous essaiecontrer
(1) History of the Hawaiian or Sandwich islands, by James Jack¬
Jarves, 2= édition. — Boston 1844.
son
(2) Voici les paroles de Jarves, p. 106 : « On doit supposer que
carte d’Anson et qu’en suivant la route prise
par lui, il s’attendait à tomber sur cette terre, car il avait demandé
Cook possédait la
indigènes de Tahiti si quelques îles existaient dans le Nord
son jour¬
nal quand il découvre la terre dans cette direction ; s’il lût allé
quelques milles plus à l’Ouest, il aurait passé sans la voir. Il est
donc naturel de supposer qu’un navigateur aussi distingué avait
examiné toutes les cartes et les voyages, et qu’il avait cherché tout
ce qui pouvait l’éclairer sur la route qu’il suivait.
II est plus croyable qu’il savait qu’un groupe d’îles devait
exister quelque part dans Tocéan Pacifique Nord, que d’admettre
qu’il ne l’a découvert que par hasard. Mais dire qu’il n’a reçu aucune
aide des travaux des autres, et s’efforcer de lui attribuer à lui
tout seul l’entreprise, est indigne de lui-même et de ses biogra¬
phes. Il est à remarquer qu’il a gardé, dans tous ses journaux, le
plus grand silence sur les travaux de ses devanciers.
Dans la carte du globe qui figure dans les voyages d’Anson,
publiés en 1748, les îles Sandwich sont tracées et désignées par des
noms espagnols, et placées exactement en latitude,
mais seule¬
ment dix degrés trop à l’Ouest.Une autre île nommée SanFrancisco
est placée à un degré de la véritable position d’Hawaii, et elle ré¬
pond, par son étendue, à cette île. Croire que Cook ignorait cette
carte, ou n’avait pas lu avec attention un ouvrage aussi populaire
que le voyage d’Anson, c’est l’accuser d’une négligence impardon¬
nable à acquérir les connaissances spéciales à sa profession. »
Nous dirons en passant que le chef d’Hawaii, lors de la visite de
Cook, était Kalaniopuu, le même que Cook, Ledyard et Beechey
ont appe' 3 Terreeboo, Teraiobu, et Teriapu : ce qui montre quelle
difficulté les oreilles anglaises ont à saisir les sons polynésiens.
aux
de leur île. Il ne montre pas beaucoup de surprise dans
a
a
158
TOUS
LES
POLYNÉSIENS.
de démontrer ailleurs ; nous nous bornerons à dire
même sur la carte de Tupaia le nom au
des îles Sandwich. Tupaia, en effet, ne
ici qu’on retrouve
moins de l’une
seulement de désigner 74 ou 78 îles,
généralement, mais il en avait décrit en¬
viron 130. Ce fut ce fait
bien digne de fixer l’atten¬
tion, qui porta l’honnête et savant Dalrymple à remarquer
ce qu’il appelait la grande négligence que l’on aurait eue
abord de VEndeavour, en ne profitant pas des connais¬
sances
et des éclaircissements que pouvait donner Tu¬
paia. Il est probable, au contraire, que cette négligence n’a
été qu’apparente. On verra du reste plus tard, quand nous
examinerons en détail la carte de Tupaia, qu’il est possible
d’y retrouver quelques-unes des îles Sandwich.
s’était pas contenté
comme on le dit
,
Ce qui prouve enfin encore que ces îles ont été visitées
bien avant Cook, c’est que le navigateur anglais a trouvé
deux pièces
de fer dans la possession des indigènes de
Kauaï. Il est vrai que ces morceaux
être portés par quelque naufrage sur
de fer auraient pu
cette île ou sur quel¬
que autre voisine, où on se les serait procurés ; mais tou¬
jours est-il que la tradition constate que des navires avaient
été aperçus, plusieurs générations auparavant, passant à
distance des îles ; que les indigènes les appelaient Noku,
îlots, îlettes, nom qui depuis cette époque a été appliqué
à tous les navires ou bateaux ; et que l’usage du fer était
généralement connu. Dire exactement h quelle époque ont
eu lieu les premières visites des Européens n’est certainement
pas chose facile; mais, comme on va voir, il est à croire que
les Hawaii ont été visitées par eux deux siècles au moins
avant l’ère de Cook, car nous avons déjà montré que leur
découverte par les Espagnols remonte jusqu’au lô® siècle(l).
Ajoutons qu’on a cru, mais à tort, trouver des mots es¬
pagnols qui attestaient particulièremeut la venue de ces
navigateurs. Les premiers Européens y ont, enjeffet, com(1) Voy. de Varigny, les îles Havaii : Comptes-rendus de VAsso¬
ciation française, congrès du Havre, 1877, p. 1064, et Quatonie ans
aux îles Sandwich, p. 7 et .suiv.
LES
me
157
POLYNÉSIENS.
cela a eu lieu aux îles Pelew et à Vanikoro,
rencontré
qui semblent avoir cette origine ; mais ils sont
purement polynésiens. Ainsi les mots pono, pofco, etc., que
l’on a cités et qui signifient: * bon, juste, agréable », et «pe¬
des mots
tit, court, peu», ne viennent pas, comme on l’a cru, de l’Espa¬
gnol bueno ou du Portugais hono, ni de l’Espagnol poco.
Ces mots, comme on l’a reconnu depuis, ne sont que les
mots polynésiens : hono,
vérité, vrai, etpoto, court. Mais il
puisse met¬
moins mo¬
y a assez d’autres témoignages pour que l’on ne
tre en doute que les Espagnols se sont arrêtés, au
mentanément, dans les îles Sandwich.
Beaucoup d’écrivains pensent, avec raison, croyons-nous,
le nom Hawaii, imposé à l’île principale des Sand¬
wich, a été 'donné par les premiers colons, en souvenir de
que
contrée originaire commune à tous les Polynésiens.
Toutefois, nous devons’ le dire, ce mot n’est pas, comme
nous le démontrerons, le nom d’une île ou d’un pays, mais
la
une expression collective, exprimant l’idée de
patrie, » de « contrée qui a vu naître, » de «c pays nourri¬
seulement
«
cier.
»
Nous ajouterons encore une
remarque faite par tous les
collectivement de
voyageurs : quant les Hawaiiens parlent
toutes leurs îles à la fois, ils emploient les termes Hawaii-
d’après eux, signifient « ces îles Hawaii. » Ce nom
effet, de l’île principale ; mais il ne
l’a été que dans ces dernières années, et après leur soumis¬
nei, qui,
leur a été donné, en
On sait aujourd’hui qu’avant
îles Sandwich étaient
indépendantes.les unes des autres, ainsi que Cook l’avait
lui-même remarqué dès son premier voyage, et qu’elles
avaient, comme elles ont encore, des noms particuliers qui
sont suffisants h eux seuls pour indiquer la race des pre¬
sion
ce
par Tamehameha
grand conquérant, toutes les
miers occupants.
Si le mot Hawaii
signifie bien, comme nous le croyons,
patrie, pays nourricier, » il est évident que les mots
Hawaii-neï, n’ont pas d’autre signification, puisque neï est
«
l’adverbe, « ci, ça, y. » C’est comme si l’on disait « ces pays
nourriçiers-ci, cette nouvelle patrie. »
158
LES
POLYNÉSIENS.
Caractères physiques des Hawaiiens. — La population
des îles Sandwich étant une population essentiellement
po¬
lynésienne, comme s’accordent à le reconnaître tous les
ethnologues, nous n’essaierons point d’étayer cette opinion,
lecteur les caractères
physiques qui nous ont paru appartenir plus spécialement
aux habitants de ces îles. Or voici, en
peu de mots, ceux
que nous avons observés, sur les lieux mêmes, en 1840 :
mais nous mettrons sous les yeux du
Hommes
généralement bien faits ; grands ; physionomie
complètement polynésienne ; visage ovale ; oreilles gran¬
des ; front plus ou moins découvert ; nez légèrement
épaté
et à base large ; yeux grands, mais souvent
moyens, tou¬
jours noirs; bouche grande; lèvres épaisses, saillantes;
cheveux noirs longs, légèrement frisés chez quelques-uns,
et portés ras aujourd’hui, après avoir affecté diverses for¬
mes et particulièrement celle d’un
casque ; barbe peu abon¬
dante ; dents océaniennes ; tendance des chefs et surtout
des cheffesses à l’embonpoint.
Les femmes ont plus particulièrement le front découvert ;
le nez épaté ; les lèvres
saillantes et souvent en cœur ; les
dents et les seins océaniens.
La couleur de la peau est
brun clair, mais un peu plus
foncée, à notre avis, que celle des Tongans et des Marquésans, plus foncée même que celle des Tahitiens, en général.
C’est d’ailleurs une observation qui a été faite
par plusieurs
voyageurs, entre autres par Ellis qui dit : « Ils ne sont ni
jaunes comme les Malais, ni rouges comme les Américains;
leur couleur est une sorte de couleur olive et
brun rougeâtre. »
quelquefois
Pour nous, il est à peu près certain que si les habitants
des îles Sandwich sont généralement plus bruns
que ceux
des archipels précédemmeut désignés,
cela n’est dû qu’à ce
qu’ils travaillent davantage et qu’ils restent davantage expo¬
sés aux rayons solaires, par suite des habitudes
despotiques
plus grandes de leurs chefs. On verra du reste qu’à Pâques,
de l’autre côté de la Ligne, le même phénomène est
observé,
quoique la population soit complètement polynésienne, par
LES
POLYNÉSIENS.
159
langag-e. Là, ce phénomène n’est probable¬
qu’à l’absence des arbres, comme aux îles Paumotu, où l’on observe également une même teinte plus foncée,
sans qu’elle le soit peut-être autant qu’aux Sandwich et à
Pâques. On observe, du reste, aux Sandwich comme ail¬
leurs, des insulaires plus bruns, et d’autres qui le sont
moins ; mais tous sont de la même race, quoiqu’on aient
dit Cook, Crozet et tant d’autres après eux ; c’était,
comme on verra, l’opinion de Moërenhoüt.
Qu’il nous soit permis de dire, dès à présent, que nous avons
nous-même vainement cherché, pendant sept années de séjour
en Océanie, les races si distinctes que quelques écrivains ont
admises : pas plus aux Sandwich qu’à la Nouvelle-Zélande,
nous n’avons pu y parvenir. Là, comme aux Marquises, aux
Tunga, à Tahiti, etc., nous avons vu des hommes ou plus
clairs, ouplus foncés, ou plus laids, ou plus beaux, mais tous
de la même race ; seulement aujourd’hui on trouve parmi
les traits et le
ment dù
eux des métis faciles
à reconnaître, et si nous avons rencon¬
tré ces cheveux bionds ou rouges signalés par les voyageurs,
nous
ne
les avons jamais vus que sur des gens de la même
race, qui les avaient rendus tels par des moyens artificiels.
Nous aussi, au début de nos voyages, et sans doute parce
que nous l’avions lu dans Cook et les autres voyageurs, nous
avions cru voir que les chefs formaient une race à part, plus
blanche ; mais nous avons
bientôt
reconnu
Nous aurons d’ailleurs l’occasion de revenir
cette question.
le contraire.
plus loin sur.
Quelle qu’en soit la raison, la couleur de la peau des Hà-
waiiens est donc un peu plus foncée, à notre avis, que celle
même d’un Tahitien ; mais, par
tout le reste, les Hawaiiens
caractères physiques, mais
ils leur ressemblent encore
sont de purs Poiynésiens, car non-seulement ils ont les mê¬
mes
par le langage, les coutumes et les croyances religieuses.
Ils ont même des traditions qui, toutes vagues qu’elles
soient, comme toutes les traditions, semblent établir qu’ils
Polynésiens de certains autres archipels,
tout au moins, ils ont avec eux une origine com¬
mune. Ce sont, faute d’autres données, ces^ traditions qui
descendent des
ou que,
160
LES POLYNÉSIENS.
vont nous aider à retrouver le dernier ou les derniers
de départ des ancêtres des Hawaiiens actuels.
points
Traditions des îles Sandwich. — Nous ferons d’abord
re¬
marquer qu’il y a plusieurs espèces de légendes, et qu’il est
nécessaire de bien les distinguer, pour ne pas confondre
les faits
sortes ;
qu’elles rapportent. Ces légendes, sont de quatre
1“ Celles qui parlent du peuplement des
font connaître les îles d’où sont
îles Sandwich et
les premiers émi¬
venus
grants qui y ont abordé. Malheureusement, bien qù’elles
soient les plus importantes pour la recherche
que nous en¬
treprenons, elles sont en même temps les moins précises.
2° Celles qui signalent l’arrivée
d’étrangers, alors que le
peuplement était fait, mais d’étrangers en apparence poly¬
nésiens ;
3° Celles qui
rapportent les voyages faits
waiiens eux-mêmes, dans diverses contrées ;
4“ Enfin celles qui indiquent la venue
les voyages de Cook.
par
les Ha¬
d’Européens avant
Les trois premières sortes de légendes montrent
que les
îles Hawaii avaient des relations avec des
pays fort éloi¬
gnés ; mais, comme partout du reste, elles établissent que
les opinions les plus diverses étaient admises
par les habi¬
tants au sujet de leur origine.
Ainsi, s’il faut s’en rapporter
premiers missionnaires qui les ont observés, beaucoup
d’indigènes disaient que leurs ancêtres descendaient des
Dieux ; d’autres qu’ils avaient été créés sur leurs îles ; d’au¬
tres encore, qu’ils venaient d’Akea, le
premier roi dont le
souvenir a été conservé ; d’autres enfin, et c’était
l’opinion
la plus répandue, que leurs ancêtres étaient venus de Tahiti.
aux
Nous allons les passer en revue :
Parmi les traditions relatives
au
peuplement des îles
Hawaii, il en est une qui se borne à dire qu’un homme et
une femme
arrivèrent à Hawaii apportant des poules et
des
peuple Hawaiien.
Une seconde, qui n’est probablement
que la même, a été
rapportée par Ellis dans les termes suivants : « Les precochons et qu’ils devinrent les ancêtres du
LES
miers habitants partis
POLYNÉSIENS,
161
de Tahiti auraient apporté avec eux
cochon, un chien et une paire de poules. Avant de dé¬
barquer, ils demandèrent aux dieux, qui seuls alors habitaient
l’île, la permission de s’y fixer : cette permission leur fut ac¬
un
cordée. »
Enfin
version différente de cette même tradition est
une
rapportée par d’Urville (1), qui la dit prévaloir à Oahu. D’a¬
près cette version, un certain nombre de personnes vinrent
de Tahiti dans un canot, et s’arralignèrent à l’amiable avec
les dieux et les esprits qui, seuls, peuplaient alors ces
îles.
historiques et sacrés ou mele
traditions, car on y voit souvent cités
D’un autre côté, les chants
viennent appuyer ces
les noms de Nukuhiva et de Tahuata,
deux îles des Mar¬
quises ; de Vayau, Tune des îles Afulu-hu, connues géné¬
ralement sous le nom de Tunga ; de Savaii, l’une des îles
Samoa, et enfin de Tahiti, Borabora et autres îles des envi¬
rons. Comme le nom de Tahiti est celui qui s’y trouve le
plus fréquemment répété, on en a conclu assez logique¬
ment que c’est Tîle qui a le plus visité les Hawaii et qui les
a probablement peuplées, de même qu’il est également pro¬
bable que c’est celle qui a été le plus visitée par les Hawaiiens
eux-mêmes. Cependant, près de 40 degrés les séparent, puis¬
que les Hawaii sont par 19” à 23° lat. dans l’hémisphère
Nord, et Tahiti par 18” lat. S. et 150” long. O. dans l’hémis¬
phère Sud.
C’est un fait certain, du reste, que
l’opinion la plus po¬
pulaire aux Sandwich, est que Tahiti a été la source de la
population de ces îles ; Jarves, frappé de la fréquence
de ce nom
Ta même expliquée en disant que si la
population a davantage conservé le souvenir de Tahiti,
après la cessation des rapports, c’est que c’était la dernière
contrée quittée par les émigrants. Les noms des autres
lieux auraient, d’après lui, été oubliés, parce qu’ils se se¬
raient trouvés conservés avec peu de soin par les prêtres et
les chefs. Que cette explication soit exacte ou non, nous
,
(1) Voyage pittoresque^ p. 441,
II
11.
162
LES
POLYNÉSIENS.
croyons que l’opinion qui attribue le peuplement des Hawaii
de la Société est celle qui approch e le plus de la
aux îles
de Freycinet a écrit
de Tahiti se trouvant dans
quelques-unes des histoires chantées par les bardes ou rhap¬
vérité. Ce serait donc avec raison que
l’un des premiers : (1) « Le nom
sodes des îles Sandwich, cela semble offrir la preuve que
les Sandwichiens ont eu autrefois des communications avec
les habitants des îles de la Société et
que peut-être même
n’a pas eu d’autre origine que la
leur. » Depuis, tous les ethnologues ont adopté cette pro¬
leur première population
venance.
Comme on peut
le supposer, l’idée des Hawaiiens à ce
sujet était vague, et ce qui n’a peut-être pas peu contribué
à la rendre plus vague encore pour les ethnologues, c’est
qu’on ne cesse de répéter, depuis Jarves, qui l’a dit le pre¬
mier, que les indigènes donnaient le nom de Tahiti à toute
contrée étrangère, et que la signification actuelle de ce
nom répond au terme anglais abroad, « dehors, au loin,
dans les pays étrangers* (2). » Nous sommes certain, au con¬
traire, et nous le démontrerons ailleurs, qu’on a pris un nom
pour un autre : le mot Kahiki, pour Tahiti, ainsi que cela
est arrivé si souvent aux Anglais et aux Américains, qui
sont si mal organisés pour saisir la prononciation polyné¬
sienne. Ce mot Kahiki, ainsi écrit, est bien hawaiien ; il
signifie étranger, tandis que le mot Tahiti n’est, pour les
Hawaiiens, que le nom de l’île qui le porte.
En somme, telles sont les données traditionnelles qui ont
conduit les ethnologues, et particulièrement Horatio Haie,
à conclure que Tahiti a été le lieu d’origine des populations
Hawaiiennes ; si ces données sont insuffisantes pour que
(1) Historique du Voyage de l’Uranie, t. II, p. 591. On vèrra plus
de mémoire les noms
tard que les mêmes bardes pouvaient réciter
de 77 rois successifs.
(2) C’est cette remarque, sans aucun doute, qui a fait dire par
M. de Quatrefages, entre autres, que le nom de Tahiti avait pris
une signification
générale et signifiait « loin, un pays étranger et
lointain. » Revue des Deux-Mondes, note, et les Polynésiens, p. 152;
LES
POLYNÉSIENS.
163
tout doute cesse, il
faut au moins reconnaître qu’elles réu¬
nous allons le faire
voir, si les traditions ne citent pas aussi
nissent le plus de probabilités en leur faveur.
souvent les autres îles que Tahiti,
Mais, comme
elles donnent, en parlant
d’elles, quelques détails qui pourraient faire croire que ces
îles elles-mêmes n’ont point été étrangères au
des îles Sandwich.
D’abord il y a une
peuplement
tradition fort précise, primitivement
rapportée par l’américain Jarves, puis citée par J. Rémy (1),
d’après laquelle un prêtre ou sage [Kahuna), nommé Paao,
venant d’une terre lointaine, appelée Kahiki, alla aborder à
Kohala (d’après Jarves) ou à Puuepa (d’après Remy), sur la
côte N.-O. d’Hawaii, dans l’endroit où l’on voit encore les
restes du hieau
bâti par lui (2).
ou
temple de Mokini, qu’on dit avoir été
Le fait se serait passé dix-huit générations
avant Kamehameha, et Paao aurait apporté les idoles qui devinrent cel¬
les du pays : d’où, suivant nous, il faudrait tout d’abord
conclure, contrairement à Jarves, qui en faisait un blanc,
« he was a white man »
dit-il, que c’était bien probablement
un Polynésien, et qu’Hawaii était
déj à peuplée.
D’après M. Rémy, ce serait ce Paao qui aurait ins¬
titué l’ordre
sacerdotal, et dont les descendants au¬
raient, par suite, toujours été regardés comme les Kahuna maoli, yrais prêtres ou sages. Mais il montre en
même temps qu’il y en
avait un autre avant l’arrivée de
Paao, quand il dit : (3)' « Quelques Hawaiiens prétendent
qu’il existait une autre race sacerdotale plus ancienne que
celle de Paao, et dans laquelle les prêtres appartenaient en
même temps à une race de chefs. C’est la race de Maui,
(1) J. Rémy, Récitsd’unvieuxsauvage, p. 12.— Châlons-sur-Mamej
1850.
(2) M. Rémy fait dire par Jarves que Paao aborda à Kahoukapu,
tandis que Jarves, de même que Hopkins, dit seulement : k sous le
règne de Kahu-Kapu, » in the reign of Kahu Kapu, ainsi que nous
l’expliquerons plus loin.
(3) Ouvrage, cité, p. 13.
164
LES
POLYNÉSJENS.
ajoute M. Rémy, et l’origine de cette race est fabuleuse. Ce
n’est que depuis le règne de Kainehamelia 1®'' que les prêtres
de l’ordre de Maui ont perdu la faveur du pouvoir. »
Ici il doit y avoir contre-sens ; car si les prêtres de Maui
n’ont perdu leur pouvoir que sous le grand usurpateur
Kamehamelia, il est plus que probable que c’est Paao luiqui avait institué le clergé de Maui, à Hawaii, à
la place de celui qui y existait d’abord et qui n’était, comme
nous
l’expliquerons plus loin, que le clergé de l’ordre de
Maru ou dieu de la guerre dans la patrie première. Mais
s’il est vrai que la venue de Paao a eu lieu, comme on le
dit, dix-huit générations avant Kamebameba, ou enco¬
re 200 ans avant le
passage de Cook et sous le règne de
Umi, cela indiquerait aussi que les prêtres de Maru ne se¬
raient pas restés puissants longtemps après leur arrivée
dans les Sandwich, supplantés qu’ils auraient été par ceux de
Maui, dont Paao était probablement l’Ariki ou pontife.
Nous ne pouvons entrer ici dans de longs développements à
ce sujet ; mais pour qu’on comprenne mieux que le culte de
Maui a succédé à celui de Maru, nous dirons de suite que
ce Maui, forcé
de fuir sa patrie, alla s’établir dans une
île voisine, et que, déifié après sa mort, ses prêtres prirent
son
nom
et lui attribuèrent, comme on l’a vu faire à
d’autres, toxit ce qu’avaient fait ses prédécesseurs. Nous
y reviendrons du reste ailleurs.
même
Après cela, que les prêtres institués par Paao se soient
regardés comme les seuls vrais Kakuna maoli, rien de sur¬
prenant, car c’est ce que font à peu près tous les clergés.
le mot maoli est, aux Sandwich,
l’expression qui signifie indigène, vrai, qui est du pays», et
que cette expression se rend aux Marquises par maoi, à
Tahiti par maohi et maori, et à la Nouvelle-Zélande par
maori également : témoignage superflu de l’origine com¬
mune de tous les Polynésiens.
On sait du reste que
Quelle que soit, en résumé, la race sacerdotale à laquelle
appartenait Paao, la même tradition apprend que ce fut son
fut pendant l’existence
fils Opili qui le remplaça et que ce
LES
POLYNÉSIENS.
1C5
qu’arrivèrent des étrangers que la tradition
qualifie de blancs.
Voici comment Jarves rapporte cette tradition (1) : a Pen¬
dant que vivait Opili, le fils de Paao, qui lui avait succédé
dans ses fonctions religieuses, on dit que quelques blancs
allèrent débarquer sur la côte Sud-Ouest de l’île, puisqu’ils se
de ce dernier
rendirent dans l’intérieur et fixèrent leur demeure dans les
montagnes. C’étaient pour les indigènes des êtres mysté¬
rieux et ils se demandaient s’ils
étaient d’origine divine ou
humaine. Opili fut d’avis d'établir quelques rapports avec eux
et de se les rendre propices. Dans ce but on prépara une
grande quantité de provisions et on les leur porta en proces¬
sion solennelle. Opili et les autres chefs de distinction
précédaient ; tous portaient des drapeaux blancs, sym¬
bole de leurs intentions pacifiques. En voyant cela, les
étrangers sortirent de leur retraite. Les cochons, les pata¬
tes et autres denrées, furent déposés sur le sol, et ceux qui
les
avaient
apportés,
se
retirèrent à quelque
distance.
Quand les étrangers se furent rapprochés, Opili s’adressa à
eux.
Les présents
furent reçus avec plaisir, et une conver¬
sation, dont on n’a pas conservé les détails, s’établit entre
put converser facilement, ce que les
indigènes ne manquèrent pas d’attribuer à quelque langage
miracnleux. Après cela, les étrangers furent considérés
comme des dieux et on les traita avec le plus grand respect.
Ayant séjourné fort longtemps dans l’île, ils finirent par
l’abandonner, sans que la tradition dise comment. Manaeux.
Il paraît qu’Opili
hini était le nom du principal personnage. »
Nous préférons cette version à celle de d’Urville, parce
qu’elle donne des détails du plus haut intérêt, que les nar¬
rateurs ont eu le tort de passer sous silence. Voici, du
reste, le texte de d’Urville (2) : « Les étrangers arrivés du¬
rant la vie d’Opiri allèrent se fixer dans les montagnes. Ils
étaient de couleur blanche, comme Opiri et son père Pao.
Les indigènes ne savaient pas s’ils devaient les traiter
(1) Ouvr. cité, p; 102.
(2) Voyage pittoresque, t. I, p. 441.
166
LES
POLYNÉSIENS.
comme des dieux ou comme des hommes ;
avec un sentiment
ils les regardaient
de curiosité respectueuse et n’osaient les
approcher. Enfin le roi du district ayant mandé Opiri pour
celui-ci fut d’avis qu’un présent considérable
en vivres leur fut offert.
On réunit une grande masse de
provisions et Opiri, marchant à la tête des insulaires qui les
portaient, se dirigea vers la montagne. Les étrangers ac¬
ceptèrent. Opiri ayant dit quelques mots, les étrangers y
répondirent, et ils conversèrent grâce à lui avec les natu-.
le consulter,
rels.
de ces hommes blancs ne fut pas long ; ils
s’en retournèrent bientôt chez eux. La chronique ne spéci¬
«
Le séjour
fie pas quel vaisseau les avait conduits et ramenés. Tout
ce
qu’elle a constaté, c’est le nom du chef : il s’appelait Mana-
hini, c’est-à-dire, en polynésien, un étranger, un hôte. »
Ainsi, d’après la tradition, Mana-hini ou Mani-hini
était
probablement aussi à ceux qui se
trouvaient avec lui. Quelques remarques sont indispensa¬
bles à cette occasion. En effet, partout, dans les îles polyné¬
siennes, existe un mot presque semblable pour signifier
hôte, visiteur du dehors. Ce mot a bien été traduit par
ami 3), mais il ne veut absolument dire que oc visiteur,
le • nom donné au chef et
«
hôte », ainsi que nous en avons eu
îles Marquises mêmes (1).
Aux Sandwich, ce
l’explication dans les
mot est aujourd’hui malihini ; aux
Marquises, c’est manihi ou mieux manihiv, à Tahiti, c’est
l’un des deux mots suivants : manihiniou manuhiri, qu’on
emploie dans le même sens restreint, c’est-à-dire pour
hôte, visiteur du dehors. Il n’y a guère d’autre différence
qu’en ce que le premier semble être
toujours employé au pluriel, et le second au singulier.
Mais, fait qui mérite d’être remarqué, c’est que le mot
entre ces deux mots
(1) C’est à Nuku-Hiva que Putona nous a fait comprendre la va¬
leur de ce mot, en nous disant qu’elle était notre manihii quand elle
venait nous voir dans
notre demeure ; mais que,
tant que nous
n’étions pas son manihii, et que nous ne
pouvions le devenir qu’en allant chez elle. Donc ce mot signifie
nous
y trouvions, nous
visiteur ou hôte, et non ami.
LES
POLYNÉSIENS.
167
manuhîri, de Tahiti, est absolument le même que celui
qui est usité à la Nouvelle-Zélande, dans le même cas ; là,
hôte, visiteur étranger, se dit également manuhiri.
Evidemment, tous ces mots sont les mêmes quant à la
signification ; mais, puisque le nom Manahini, donné d’a¬
près Jarves au principal personnage des étrangers arrivés du
temps d’Opili à Hawaii, se rapproche plus du mot employé
à Tahiti que de tous les autres (1), n’est-il pas permis d’en in¬
férer que si ce n’étaient pas des Tahitiens qui l’apporta ient
c’étaient probablement au moins des Tahitiens qui le pro¬
nonçaient ainsi, et qui par conséquent étaient déjà fixés sur
Hawaii ? Quoi qu’il en soit, nous sommes convaincu qiie le
premier Européen qui a recueilli cette tradition a pris, pour
nom
du principal chef,
l’expression qui était simplement
appliquée à sa qualité de visiteur, d’hôte.
Du reste, comme on a pu le remarquer, il résulte des tex¬
tes que Paao n’était pas plus le premier chef des émigrants
que son fils n’était le chef de la colonie, à l’arrivée de Manihini et de ses compagnons. L’un et l’autre n’étaient que
les ariki de la tribu, c’est-à-dire les grands pontifes, pa¬
raissant avoir retrouvé, après leur émigration, la puissance
qu’ils avaient perdue dans leur patrie et qui, comme nous
l’expliquerons bientôt, avait été la cause de leur éloigne¬
ment.
Quant à l’épithète de «
blanc, » donnée à Paao, nous
comparaison,
mieux dire, par opposition à la couleur acquise des
premiers colons. Ce qui semble le faire croire, c’est d’abord
nom de Paao qui est tout polynésien, comme celui d’Opili
ou Opiri (2) ; c’est encore le nom de Manihini donné au
croyons qu’elle n’a été appliquée que par simple
ou pour
ce
(1) Par sa terminaison du moins, ce qui doit suffire, puisque la
Mana, a presque certainement été mal entendue
et par suite mal orthographiée.
1'^'= partie du nom,
(2) Pa-ao ; Pa, père ; ao, monde, jour, lumière.
/ Préfixe devant \ piki^ monter, grimper ;
0-Piki :
0-Piri ; O
0-Pili :
§e°^pm-sMnes ^ "'h adhérer, rattacher, être près de ;
(et de lieux.
)s’attacher, suivre.
168
LES
POLYNÉSIENS.
chef des visiteurs, car tous ces noms sont
Enfin, c’est
polynésiens.
surtout les idoles que Paao apporta et qu’il
colons, à la place des leurs. Tout cela,
n’étaient
que des Polynésiens purs, mais non des blancs ou autre¬
ment dit des Européens.
Quoique nous ayons déjà donné deux versions de la tra¬
dition qui parle de Paao, il en a paru, dans ces dernières an¬
nées, une si explicite, et qui nous paraît si bien enlever tout
doute à cet ég-ard, que nous n’bésitons pas à la faire con¬
naître. Elle le mériterait d’ailleurs, quand ce ne serait qu’à
cause de l’explication si originale que l’auteur donne pour
établir que Paao était certainement un prêtre catholique.
L’écrivain auquel elle est due est le consul anglais Manley Hopkins, qui la rapporte dans ces termes : (1) « M. Ellis
l’a trouvée conservée parmi le peuple ; et, dans trois en¬
droits différents, on lui raconta que sous le règne de Kabukopu, un prêtre {Kahuna), arriva à Hawaii, venant d’une
contrée étrangère. C’était un homme blanc, nommé Paao,
et il apporta avec lui deux idoles des dieux, l’une grande,
et l’autre petite : adoptées par la nation, elles furent pla¬
cées dans les temples, et adorées comme l’indiqua Paao. Le
temple, appelé Mokini, dans le district de Puu Epu, près de
l’extrémité Nord de l’île, fut construit pour elles, comme le
rapporte la tradition, par un prêtre qui, plus tard, devint
puissant dans la nation. A la mort de Paao, son fils, qui
s’appelait Opiri, officia dans le temple de Mokini. On a même
conservé oralement le souvenir qu’Opiri servit d’interprète
entre le roietles hommes blancs qui venaient d’arriver dans
fit adorer par les
à notre avis, prouve que Paao et ses compagnons
l’île.
Nous nous bornerons à relever en passant, le fait attestant
qu’Opiri n’était pas plus le roi de l’île que ne l’avait été sou
père, contrairement à ce que quelques écrivains avancent,
et particulièrement M. Rémy, et nous arriverons aussitôt à
l’interprétation, si originale à notre avis, queManley Hop¬
kins donne de cette tradition.
(1) Hawaii, the past, présent and future of its Islands Kingdom.
LES
POLYNÉSIENS.
169
grand effort d’imagination, dit-il,
indigène de Paao, la forme méta¬
phorique de Paolo, et, dans les deux idoles, la grande et la
petite, les images de la Vierge et de l’Enfant divin (1). En¬
fin, dans le temple, une petite église ou chapelle. »
Il n’y a, d’après cela, vraiment rien de plus simple, et il
se pourrait même dès lors que ce fût St Paul lui-même, ve¬
nant finir ses jours en Hawaii, malgré ce qu’en ont rapporté
les historiens sacrés. Il est pourtant vrai que M. Hopkins
n’ose pas le dire.
En somme, pour nous, Paao n’était qu’un Polynésien, et
un Polynésien émigrant assez longtemps après l’adoption
du culte de Maui, qui avait succédé, aussitôt après
la grande émigration d’Hawahiki, à celui de Maru ou
mieux de Tawhaki (2). A en juger parles idoles trouvées
aux Sandwich par Cook et les anciens navigateurs, c’étaient
absolument celles des' autres îles Polynésiennes ; enfin si
l’on tient compte de ces noms Paao, Opiri, Manihini, il ne
doit pour ainsi dire pas rester le moindre doute, et, malgré
l’épithète de « blanc », donnée à Paao, ce n’était, d’une
manière presque certaiue, qu’un Polynésien.
Toutefois, nous le reconnaissons, il est plus difficile de
dire ce que la tradition entend par ® blancs », en parlant de
ceux qui arrivèrent aux Sandwich du vivant d’Opili, et, à
moins que ce ne soient quelques-uns des arrivants indi¬
qués par les traditions qu’il nous reste à citer, nous ne voyons
pas quels auraient pu être ces blancs : la légende n’en dit
rien de plus ; elle se borne à leur faire quitter l’île après
peu de temps pour retourner chez eux. Nous croyons seu¬
lement que, si la qualification de blanc a été mal appliquée à
Paao, il est très probable qu’il en a été de même pour eux,
en raison, avons-nous dit, du nom de leur chef.
«
Il ne faut pas un
pour voir, sous ce nom
(1) C’est ce que Jarves avait déjà dit lui-même sous forme
en supposant que l’une des images était un cru¬
dubitative,
cifix.
(2) Nous parlerons plus amplement de Maru et de Tawhaki quand
nous en serons
à la Nouvelle-Zélande.
170
LES
Que cela soit exact ou
tions qui se rapportent
race blanche.
POLYNÉSIENS.
non, nous
allons citer des tradi¬
vraiment à l’arrivée d’hommes de
Plusieurs versions de la principale de ces traditions ont
été données par Jarves, d’Urville, J. .Rémy et Hopkins. Nous
citerons avant tout celle du
cause
de ses détails.
premier de
ces
écrivains, à
Voici ce qu’il rapporte : (1) Sous le règ“ne de Ke-alii-o-ka-
îoa (2),
fils d’Umi (3), trente générations de rois avant
l’arrivée de Oook, ce qui, en ne calculant que des règnes de
ferait remonter vers l’année 1620, un
appelé Kona-li-loha (4) par les naturels, arriva à
Pale (5), aujourd’hui Keei, sur la côte sud de la baie Keala-Kea-Kua, à Hawaii. Là, il fut jeté à la côte et complète¬
ment brisé. Le capitaine, Kukanaloa, et une femme blan¬
che, qu’on dit être sa sœur, furent les seules personnes qui
atteignirent la terre. Aussitôt qu’ils eurent foulé le rivage,
soit par crainte des habitants, ou pour remercier Dieu de
leur salut, ils se prosternèrent et restèrent longtemps
dans cette attitude : le point où ce fait se passa est connu
aujourd’hui sous le nom de Kulou (6). Les naufragés furent
reçus avec hospitalité, invités dans les demeures indigènes,
et on s’empressa de placer de la nourriture devant eux.
Ainsi que le rapporte la tradition, on leur fit la question
suivante : œ Avez-vous vu jamais cette espèce de nourri5 ans en moyenne,
navire
(1) Ouvr. cité, p. 103.
(2) Ke, le ; alü, chef ; o, c’est ; ka, particule d’attention ; loa,
long, très-grand : le grand alii, ou le grand chef.
(3) Umi, étrangler. Nous avons vu aux Marquises un chef supr
nommé Umi ou l’étrangleur, parce qu’il avait étranglé plus d’une
personne.
(4) Kona, effort, s’éveiller en sursaut ; li, pendre, étrangler ;
lilo, passer au pouvoir d’un autre, tourner, être perdu ; loha, souschef ; têtu, sournois.
^
(5) Pale, délivrer, parer un coup, rendre inutile, frapper, diviser.
(6) Kulou, s’incliner, se courber, s’abaisser, adorer.
POLYNÉSIENS.
171
quoi ils répondirent : « Elle croît dans
notre
LES
ture ?» A
quels moyens ils purent alors con¬
verser facilement ensemble ; peut-être Opili, déjà cité,vint-il
encore servir d’interprète. On leur donna des bananes, du
fruit de l’arbre à pain et des ohiu, sortes de pommes sau¬
vages ; ils les mangèrent avec satisfaction. Ils s’unirent avec
les naturels hawaiiens et donnèrent naissance à une race
mêlée, de laquelle un grand nombre de chefs et d’hommes
du peuple disent être descendus.
Ce fait, d’après M. J. Rémy, se serait passé vers 1570 ;
et, à cette occasion, il s’est demandé s’il n’est pas permis de
supposer que les naufragés étaient des Espagnols ou des
Portugais cherchant à introduire le christianisme. Il pense
que cela est très probable.
Ce serait d’ailleurs à cette époque, d’après lui, que des
hommes de race blanche se seraient présentés, pour la pre¬
pays. » On ignore par
■
mière fois, dans l’Archipel.
comme Jarves, place, au
1620 (1) ; mais ils admettent
qu’antérieurement, c’est-à-dire vers 1600, d’autres blancs
étaient arrivés dans l’île.
Le récit que donna d’Urville de la tradition qui rapporte
ce dernier fait, étant le plus complet, c’est lui que nous ci¬
terons : (2) K Une tradition plus récente et plus précise que
celle de Paao, établit que, plusieurs années après le départ
de Manahini et de ses compagnons, sous le règne de Kahukapu (3), roi de Kaava-loa, sept étrangers abordèrent dansla baie de Kealakeakua, au lieu même où descendit plus
tard le capitaine Cook. Ils vinrent dans un canot semblable
au sien, avec un tendelet (4) sur l’arrière, mais sans mât ni
Le consul
anglais Hopkins,
contraire, leur arrivée vers
(1) Il faut alors calculer des
qui semble trop court.
règnes de 5 ans en moyenne, ce
^2)'Voyage pittoresque, t. I, p. 441.
(3) Kaliukapu régnait
ha 1=L
dix-huit générations avant Kamehame-
(4) Petite tente, préservant les chefs du soleil.
l'’2
LES
POLYNÉSIENS.
voile. Ils étaient tous habillés de
blanc
ou
de
d’eux portait un Pahi ou long poignard à son
jaune ; l’un
côté et une
plume à son chapeau. Les naturels reçurent les nouveaux
venus de la façon la plus amicale.
Débarqués, ces hommes
épousèrent des femmes du pays, furent nommés chefs, se
montrèrent habiles, généreux, vaillants et finirent, dit-on,
par gouverner l’ile Hawaii.
a
Le missionnaire Ellis prétend, à ce propos, qu’on trouve
encore dans cette île des individus provenant de ces colons
étrangers : ces hommes, dit-il, se reconnaissent aisément à
la teinte plus claire de leur peau, au caractère de leurs
traits, à leurs cheveux bruns et bouclés, appelés ehu. Du
reste ils se targuent eux-mêmes de cette origine, dont le
souvenir est une gloire et un titre de famille. »
Qu’étaient ces étrangers ? Probablement des Espagnols,
l’a vu, les îles Sandwich,- découvertes dès 1555,
étaient sur la route du Galion de Manille, et il devait être
difficile de ne pas rencontrer au moins l’une d’elles. Dès
lors, elles auraient certainement pu recevoir les naufragés
car, on
dont parle la deuxième
tradition, dès 1570, comme le dit
M. J. Rémy, et si elles ne les ont reçus qu’en 1620, comme le
croit M. Hopkins, on n’a pas moins une date à peu près
exacte de l’arrivée des premiers Européens dans ces îles{l).
Quant au canot qui aurait déposé, une vingtaine d’an¬
nées avant 1620, tous ceux qui le
montaient, il semble bien
probable que c’était un canot européen, monté sans doute
par des déserteurs de quelqu’autre navire espagnol, allant,
comme les révoltés de la Bounty à Pitcairn, chercher une
nouvelle patrie dans cette île de la Polynésie. Ce serait alors
dès lôOO que des Européens se seraient établis dans les îles
(l)Ea 1566, un pilote nommé Martin Lopez, ayant comploté avec
28 autres matelots, de s’emparer du navire espagnol sur lequel ils
étaient, vit son complot découvert, fut arrêté, lui et ses complices,
et déposé avec eux dans une île située à l’Est des Mariannes.
Cantova voyait à tort dans cette île une des Carolines. (Voy. de
Brosses, p.
488, et le P. Colin, Histoire des Philippines,
ch. XX}.
LES
POLYNÉSIENS.
Sandwich. Mais il faut dire aussi
173
qu’une autre version du
même fait lui donne une date moins ancienne.
Du reste, d’autres traditions établissent encore qu’à une
époque, en apparence plus rapprochée de la nôtre, deux
navires se sont perdus sur la côte N. E. d’Hawaii, et que pas
un homme des équipages n’a
échappé au naufrage, ou n’a
été épargné par les indigènes.
Une autre parle d’un navire qui, dans le même temps, se
serait perdu à Maui.
Enfin un souvenir lég'endaire semble se rapporter à l'ar¬
rivée des premiers Européens. La grande montagne volcani¬
que, maintenant éteinte, Mauna-Kea, passe pour avoir été
ainsi dénommée non par suite de la neige dont elle est
constamment couverte, kea étant le terme absolu signifiant
blanc, mais parce que quelques hommes blancs auraient
résidé sur la montagne, et qu’ils effrayaient les naturels en
en descendant le soir pour aller au rivage. Ces hommes
étaient appelés na-kea, « les blancs ». Quel est le peuple
qui n’aime pas le merveilleux ?
Ce qui semble résulter, en définitive, de ces traditions,
c’est que les îles Sandwich ont été visitées d’abord, et peu¬
plées presque certainement par des Polynésiens, à une épo¬
que assez éloignée ; qu’elles ont ensuite reçu la visite
d’autres Polynésiens qui n’étaient pas de la même contrée
que les premiers colons ; qu’enfin, plus tard, elles ont été
visitées par des Européens que tout fait supposer avoir
été des Espagnols.
Jusqu’à présent nous n’avons parlé que des traditions rela¬
tives à la venue d’étrangers polynésiens ou européens aux
îles Sandwich. Il nous reste maintenant à indiquer celles
qui montrent que les Hawaiiens allaient eux-mêmes faire
des voyages dans des contrées éloignées. Jarves en cite
plusieurs, entre autres celle du roi Lono, que l’on prend à
tort pour le dieu de la guerre, émigrant sur un vieux canot,
et qui n’est jamais revenu. Nous nous bornerons à rap¬
porter avec détails celle intitulée : « Voyage de Kamapiikai (1). » D’après cette tradition, le premier voyage de ce
(1) Voir Manley Hopkins, ouvr. cité, p. 79.
174
POLYNÉSIENS.
LES
prêtre fut entrepris pour obéir à l’ordre que son Dieu lui
avait donné dans un songe, en lui révélant l’existence et la
situation de Tahiti, en
même temps que son éloignement.
doubles
quarante compagnons
Obéissant h son injonction, il partit
canots avec
d’Hawaii dans quatre
(1) ; ce ne
après qu’ils retournèrent à Hawaii, où
narration de la contrée visitée
par eux et nommée Haupokane. Cette terre était entourée
de belles plages de sable, riches en coquillages ; les habi¬
tants étaient beaux, possédaient de grandes richesses et le
pays était couvert de fruits. H s’y trouvait enfin un lac ou
fontaine de Jouvence, appelé Waï-ola-loa, « eau qui pro¬
longe la vie. »
Après ce premier voyage, il en fit trois autres dans le
même endroit, accompagné chaque fois par de nombreux
compagnons désireux de partager sa fortune, mais il ne
revint jamais du quatrième, et l’on supposa qu’il s’était fixé
tout-à-fait à Haupokane ou qu’il avait péri en route.
On s’est demandé naturellement quelle avait pu être la
terre ainsi appelée. M. Hopkins voulait y voir une des
Marquises, à cause seuiement de leur proximité, car il
reconnaissait qu’il n’y avait pas d’île portant un pareil nom
dans le groupe ; mais rien n’autorise cette supposition, et
c’est avec plus de raison qu’on a généralement admis l’exis¬
tence du lieu ainsi désigné dans l’île de Tahiti.
fut que quinze ans
ils
firent
une
pompeuse
Ici, quelques remarques linguistiques sont
bles :
en
indispensa¬
hawaiien, kamapiikai peut se décomposer ainsi :
'
En Maori, ce serait :
Tama-piki-taï.
Kama
pii
Kama-pii-kaï.
.
enfant ;
monter ;
\kai
mer.
( Tama
fils, enfant ;
monter, grimper ;
j\tai
piki
mer.
signifie donc : « le monteur, le parcoureur des
mers, ou « le fils, l’enfant, coureur des mers. » En Tahitienj
Ce mot
(1) Probablement 40 compagnons dans chaque canot;
LES
175
POLYNÉSIENS.
par Tama-pii-tai. Comme on le voit,
ressemblance est complète dans ces trois archipels.
ce mot se rendrait
la
Quant à Haupokane, nom du lieu où, d’après la lég'ende,
s’est rendu Kamapiikai,- il en est tout autrement, et c’est en
vain que nous avons cherché, dans les trois dialectes, une
étymologie satisfaisante de ce mot (1). Mais, fait à re¬
marquer, il y a dans l’île Tahiti un lieu nommé Teaupoo, où
résidait habituellement le missionnaire Orsmond. Ce lieu,
autrefois, était très célèbre parce que c’est là qu’existait un
temple rempli de crânes humains, qui était naturellement
sous la protection du Dieu des Maraë, Tane. Or tea, en
Tahitien, signifie blanc et upoo, tête humaine d’un parti
ennemi.
Ne se poüffait-il donc pas que ce lieu eût été justement
celui que les Hawaiiens appelaient Haupokane ? On pourrait
sans
doute d’autaht mieux l’admettre que la tradition rap¬
porte que le pays était riche et fertile en fruits, entouré de
plages de sable et plein de coquillages : or, tout ceci abonde
encore aujourd’hui à Tea-upoo sur Tahiti. Mais il n’y avait
point, paraît-il, dans cette île, de fontaine de Jouvence, et
(1) Aux Sandwich, hau, signifie neige, glace, rosee, brise de terre ;
Po,
kané
•
A Tahiti
—
—
haupo,
hau,
—.
po,
—
—
tane, (à) —
mâle, homme;
estomac,
rosée ;
nuit ;
un
des
mari.
principaux dieux, mâle,
être illustre,
—
vent, coin, reste,
po,
—
nuit, lieu où se rendent les âmes,
tane,
■—
divinité principale, mâle, mâri ;
AiaNouv.-Zélande, hau,
haupu,
ka,
ne,
et
nuit ;
—
célèbre ;
faire nuit ;
tas, monceau, être en tas;
—
particule, brûler, brûlé;
—
ne.
qu’à Tahiti le k n’existe pas et est remplacé par le t
qu’à la Nouvelle-Zélande, où le k existe, le t le remplace sou¬
{a) On sait
vent.
176
une
LES
POLYNÉSIENS.
pareille absence est suffisante pour qu’on
moins quelque doute à ce sujet.
Aussi bien, ce
conserve au
qu’on n’avait peut-être jamais remarqué
encore, il existe, dans une contrée à population polynésien¬
ne, l’île du Milieu de
en une fontaine de
la Nouvelle-Zélande,
une
croyance
vie, qui porte là absolument le
même
qu’aux îles Sandwich, avec la seule différence d’une
lettre changée : Waî-ora-roa pour Waï-ola-loa.
Là aussi, les plages de sable sont nombreuses et la pêche
particulièrement abondante ; mais il s’en faut que les
fruits le soient autant, et nous l’avons déjà dit, c’est en vain
que nous y avons cherché quelque nom indigène se rappro¬
chant du mot haupokane ; nous n’avons trouvé que le mot
kaupokonui, donné par Turi, d’après les légendes, à un
point de la côte d’Aotearoa, dans le détroit de Cook.
Il est certain qu’il y a quelque analogie entre ces deux
mots, puisque ka-upoko nui, signifie la grande tête, le
grand cap. Mais cela ne suffit pas pour faire préférer la
Nouvelle-Zélande à Tahiti, quoique la présence d’une fon¬
taine de Jouvence dans la première soit un témoignage
défavorable à la seconde. Pour être fixé, il faudrait, en effet,
être bien certain que jamais pareille croyance n’a existé à
Tahiti. En attendant, nous nous en tenons à l’opinion gé¬
nérale qui suppose que Kamapiikaï n’est allé qu’à Tahiti, et
nous ne chercherons à approfondir cette question que quand
nous aurons exposé tous les faits qui mettront le lecteur à
même d’en juger.
Nous ajouterons seulement ici que c’est probablement ce
voyage qui a porté d’ürvilleà dire que Tahiti avait étépeuplé
par ce prêtre Kamapiikai (1) ; car alors il n’avait point en¬
core admis l’opinion de Forster et de Moërenhoüt sur un
continent disparu. Mais cette opinion a trop peu de valeur
pour qu’il soit nécessaire de chercher à la réfuter, l’auteur
l’ayant d’ailleurs fait lui-même en adoptant en dernier lieu
la provenance d’un continent submergé.
En résumé, toutes les traditions hawaiiennes, aussi bien
nom
(1) Voyage Pittoresque^ p. 441.
LES
POLYNÉSIENS.
177
que les données diverses que nous venons de citer,
établis¬
sent : d’abord, que des rapports ont existé d’une manière
certaine entre les îles Sandwich et d’autres archipels de la
Polynésie ; ensuite, que ces mêmes îles ont été visitées par
les Européens à une époquè beaucoup plus rapprochée.
Il est plus difficile de trouver dans ces traditions
des té¬
moignages suffisants pour démontrer quel est l’archipel qui
a le plus contribué à
peupler les Sandwich ; on voit, du
moins, que toutes s’accordent à donner à ce peuplement une
origine étrangère, mais évidemment polynésienne.
Quelques noms de localités des îles Hapaï et Samoa, ap¬
pliqués à divers lieux des îles Sandwich, mais surtout les
noms des îles Hawaii elles-mêmes,
achèvent, en effet, de
démontrer que les populations hawaiiennes sont d’origine
polynésienne ; car, comme on le verra plus tard, Lefuka est
une des îles
Hapaï, et Upolu, Tune des Samoa : cette der¬
nière n’a pas moins de 20,000 habitants. Or toutes les îles
Sandwich portent des noms polynésiens : Maui, Kauai ou
Tauai, Oahu, Kahulani, Lanai, Niihau, Molokai (1) et Hauaü ; puis les îlots inhabités Molokini, Lehau, Kaula. Ces
noms sont purement
polynésiens, comme la cosmogonie, le
langage, etc. Ainsi que nous le montrerons plus loin,
quand nous parlerons de la Nouvelle-Zélande, ils indi¬
quent eux-mêmes, mieux encore peut-être que les tradi¬
tions que nous venons de rapporter, le véritable point de
départ primitif des Hawaiiens. Nous nous bornerons ici à
faire remarquer que l’on trouve, dans plusieurs des îles
Sandwich, des noms qui sont excessivement répandus dans
les îles de la Nouvelle-Zélande, et particulièrement le mot
Waïmea, qui, dans trois îles au moins, est donné à des
lieux différents.
Nous renvoyons, pour
l’étymologie de tous ces noms, au
chapitre qui sera consacré à l’arrivée des Polynésiens dans
(1) Nous ferons remarquer en passant que l’une des Moluques
orientales, près de Ternate, Batyan, Guébé, Waigiou, est égale¬
ment appelée Morotai, nom qui est identiquement le meme que
Molokai, puisque, aux Sandwich, le r et le f se remplacent par le
l et le k.
Il
12.
178
LES
POLYNÉSIENS.
les îles qu’ils occupent. Il nous suffira
de dire,
en passant,
que le mythe de Maui, si célèbre dans l’île Nord de la Nou¬
velle-Zélande, était le même aux îles Sandwich. Comme à la
Nouvelle-Zélande encore, on trouvait au nombre des dieux
des îles Sandwich, 0-Lono et Maru. 0-Lono est une sorte
d’Hercule polynésien, un ancien roi, qui émig-ra après avoir
tué sa femme. Il existait à la Nouvelle-Zélande sous le nom de
0-Rongo. Ce fut, comme on sait, sous le nom de.O-Rono (l),
que Cook fut un instant adoré dans les îles Sandwich, où
Maui passait, de même que le Maui de Tahiti, pour être le
demi-dieu qui avait arrêté le soleil.
Mais c’est surtout le nom de Maru qui est à remarquer
particulièrement : en effet, on ne le trouve donné à un Dieu
que dans une seule autre île, l’île du Milieu de la NouvelleZélande. On a vu, d’un autre coté, qu’il existait aux Sandwich
la croyance en une source de vie que l’on
croyait placée dans
une contrée fort éloig-née,
plusieurs fois visitée par des
voyageurs hawaiiens. Or, cette croyance est aussi celle des
Nouveaux-Zélandais qui plaçaient cette fontaine de Jou¬
vence ou o; eau
qui donne la vie » en Hawahiki, c’est-à-dire
dans le pays d’origine première. Enfin il n’est peut-être pas
inutile d’ajouter que, de tout temps, les Hawaiiens ont
été friands de la chair des chiens, et qu’ils élevaient autre¬
fois ces animaux pour les festins des chefs,en les nourrissant
de kalo (2) et d’autres légumes, et en les faisant même allaiter
par les femmes pour les rendre plus tendres et plus délicats.
Plus tard, on verra quelle nation polynésienne pratiquait
surtout cet usage.
Mais nous signalerons
parti culièrement, dans cet ordre
d’idées, un chant hawaiien qui, suivant nous, n’a pas été
assez remarqué, même
par Ellis, l’homme si compétent en
matières polynésiennes, qui, le premier, l’afait connaître (3).
(1) Mot probablement mal entendu pour 0-Lono, les Sandwichois
n’employant pas le r.
(2) Le Kalo est l’Arum esculentum ; c’est le Taro des îles
nésiennes.
(3) Â Journey through Hawaii,
poly^'
LES
POLYNÉSIENS.
179
Si nous ne nous trompons,
ce chaut indique nettement
quelle terre fût la patrie des ancêtres des habitants des îles
Sandwich ; cette terre portait le nom de Tauaï, et ce nom,
le
montrerons, est absolument le même que
Il esta
supposer d’ailleurs que la traduction n’est pas parfaitement
exacte ; mais, telle qu’elle est, elle suffit, à notre avis, pour
montrer elle-même que les ancêtres des Hawaiiens n’ont
pas eu d’autre origine que celle des Maori de l’île Nord et
que celle, par conséquent, des autres Polynésiens.
comme nous
celui de la plus grande île de la Nouvelle-Zélande.
Voici ce chant, si
sirons faire adopter.
important pour l’opinion que nous dé¬
Nous le transcrivons
intégralement, avec la traduction
faite presque mot pour mot. Nous y
ajoutons également les traductions faites par de Freycinet
et Ellis, afin que le lecteur soit mieux à même de
juger.
que
nous en avons
Inoa a Mauae (1) a Para (2).
Nom de Maui fils de Tala.
Eaha matou auanei (3),
Comment pouvons-nous te louer aujourd’hui assez di¬
gnement,
O Mavae, te vahiné hovoua nei I
(4)
O Maui, femme célèbre dans ce pays !
(1) C’est évidemment le mot Afiüz/z, et peut-être Maui-e.
(S) Partout où se trouve le r, il faut ici le remplacer par le /
n’ayant pas la première lettre. Nous croyons donc
qu’au lieu de Para, qui n’est pas Hawaiien, il faut lire Pala ou
mieux Tala. Ce mot, en effet, n’est probablement que la
première
partie du mot Néo-Zélandais Taranga ou Tara-hunga, qui, à la
Nouvelle-Zélande, était le nom de la mère de Maui.
les Hawaiiens
(3) Pa/»a, lequel de nous, après, comment,; auanei, aujourd’hui.
(4) Tel qu’il est orthographié, Hovoua n’est ni Hawaiien, n.
probablement écrit o-wa : o, préfixe de noms
propres, des pronoms et quelquefois des adjectifs-substantifs, in terjection, signe distinctif, qualificatif, traduisible en Français par
c’est ; ■» Wapays, saison, époque. D.e Freycinet écrit holua, glis¬
sade, jeu, amusement. En Tahitien, home, même signification; en
Maori, horua descendre, ocre rouge.
Maori ; il doit être
«
LES POLYNÉSIENS.
1?0
Vahiné mahiai pono ! (l)
Femme versée dans l’agriculture !
Tuura te lavaia (2)
Que le pêcheur soit uni
I te vahiné mahiai ;
A la femme qui cultive le sol ;
I pono vole ai te aïna o olua (3).
Très heureuse sera la terre qui les portera.
1 lavaia te tane,
Quand le mari s’occupe de la pêche,
1 mahiai te vahiné,
Et quand l’épouse cultive le sol,
Mahe te aï na te ohua (4),
La nourriture est assurée à la famille,
I aï na te puali (5).
Et la nourriture aux guerriers.
Malama te ola na te hoapüivale (6)
Pendant nn mois, la vie des mourants de f. im
E mahiai
na
Tui te Lani (7).
Fut soutenue par Inculture du chef du
ciel.
(1) Mahiai, culture, agriculture, cultiver, cultivateur.
(2) Lavaia, pêcheur, pêcher, ]:)êche.
(3) Pono, hon, hien, apte ; en Maori, vérité ;
Vale, seul, seulement, très, fort, beaucoup ;
Aïna, terre, île, champ, nourriture ;
O/wa, nous deux.
[k)Mahe n’est pas Hawaiien ; c’est probablement Mahiai, nour¬
riture ;
Ohua, famille.
(5) Puali, armée, gardes.
(6) Malama, mois ;
Ola, vie, vivre, sauver, délivrer, salut ;
Hoa, compagnon, ami ;
Pilivale, mourir de faim, disette.
(7) Tui, chef, roi, est un mot maori que l’on retrouve aux Samoa
dans Tuitonga ; c’est également le titre des pre-
et aux Tunga,
(5)Valu,
LES
POLYNÉSIENS.
181
O vêla vahie i uta i Tapapala (1) ;
Les bois intérieurs de Tapapala brûlèrent ;
Tupu manu u ola te pâli (2) ;
se fit un g-rand bouillonnement dans le précipice.
Oneanea te aïna o Tuaehu (3) ;
Il
La terre de Tuaebu devint déserte ;
üatu la te manu i te pâli Ohalahala (4j.
L’oiseau s’arrêtait sur le précipice de Ohalahala.
E valutepo,evalute ao [à],
Pendant huit nuits,
pendant huit jours.
On peut donc traduire ce mot Tuite-Lanî
chef, le maître du ciel. Mais pour que le mot tui soit connu
avec cette signification aux îles Sandwich, il faut qu’il n’y ait été
porté qu’après son adoption dans les îles Samoa et Tunga, c’està-dire assez longtemps après le séjour des Polynésiens dans ces
îles, puisqu’il n’y a été adopté que pour remplacer le mot ariki,
titre des anciens chefs, dont un usurpateur s’empara en même
temps que de tons les pouvoirs civils et militaires.
miers chefs aux Fiji.
par le
(1) Vêla, chaleur, brûler, cuire ;
Vahie, bois de chauffage ;
Tapapala, village situé sur le versant sud-est du Mauna Loa.
En Maori, tapa signifie commander, nommer ; para, poussière,
boue, reste, sédiment, etc. Puisque les Hawaiiens disent que
Maui était le fils de Para, Pala est bien le même mot, et c’est
sans doute avec le temps que le r a été changé en l,
(2) Tupu, concevoir, enfanter, engendrer, naître, croitie, pous¬
ser.
Manu oiseau, volaille ; il faut probablement ici lire mano,
beaucoup ;
U, bouillir, sortir ;
Ola, vivre, vie ;
Pâli, précipice.
(3) Oneanea, lieu désert, vaste contrée ;
Aina, terre.
Tuaehu, localité particulière de Hawaii.
(4) Ohalahala, localité particulière de Hawaii ; en Maori, o, c’est ;
harahara, diminuer.
huit ; po, nuit ; ao, jour.
182
LES
POLYNÉSIENS.
Ua pau te aho o na hoa mahiai (1).
Le courag’e abandonna les cultivateurs.
I te tanevale i lau amalua (2).
Les hommes n’obtenaient que des feuilles en bêchant.
XJa mate i te la (3),
Mourant (succombant) sous le soleil,
üa tu neveneoe (4).
Ils étaient tristes (ils blasphémaient).
I ta makani, ua ino auau lele (5),
Par le vent rapide de la tempête, accompagnée de pluie,
Ua tu ta lepo Hiona (6) ;
La terre fut portée vers Hiona ;
Pula ta onohe ita u i ta lepo
(7).
de la terre pénétra dans leurs yeux.
O Tauaï, O Tauaï aloha vale ! (8)
O Tauaï, O Tauaï, je te salue !
La poussière
(1) Pau, être fini, finir, disparaître ;
Aho, être souffrant, respiration, courage.
(2) Vale, seul, seulement ; lau, feuilles, herbes ; maliia, maloa,
bêcher.
(3) Ua, marque du passé ; mate mourir ; i par ; te, le ; la, soleil.
(4) Tu, debout; neveneve, paraître triste, blasphémer.
(5) Ta, particule marquant possession, source, principe ;
Makani, matani, vent; ino, tempête ; anau, poursuivre, laver ;
Lele, voler, secouer, sauter, tomber sur.
(6) Lepo, terre ; Hiona, Ellis écrit Hoïna : enMaori, hoï, distance,
; na article partitif, que relatif, marque du pluriel, etc.
Peut-être faut-il éerire ohina : o, c’est ; hina, fille des deux, gri¬
morceau
sâtre.
(7) Pula, poussière dans l’œil, paille, feuille ; onohe, prunelle de
l’œil.
(8) Kauai est une des îles Sandwich les plus éloignées du volcan,
à 65 milles dans le O.-N-O d’Oahu ; c’est une île montagneuse,
presque circulaire, de 25 à 30
milles de diamètre. Ses habitants
emploient le t au lieu du k. Ce mot Tauaï est évidemment le
même que celui donné par d’Urville à l’île du Milieu de la Nou¬
velle Zélande, c’est-à-dire Tawaï. La description qui en est faite
LES
183
POLYNÉSIENS.
Te aïna i loto i te taî (1),
Terre qui g-îs au milieu de la mer,
E noho marie oe i loto
o
te taï,
Qui reposes paisiblement au sein des ondes,
E haliu aï te alo i Lehua ! (2)
Et présentes ton visage (fais face) à Lebua !
Pula ta onohe i ta makani (3)
La poussière chassée par le vent
(la prunelle)
avait rougi les yeux,
Ta tatau ta ili onionio (4) ;
Des hommes à peau tachetée par le tatouage ;
Ta lepo a Tau i Pohatuloa (5) ;
La terre (poussière) de Taufut transportée à Pohatuloa ;
Te ai Ohià-ota-lani (6).
La lave à Ohia-ota-lani.
Ma haï te alanui e hiki ai (7)
La mer était la route pour aller
dans ce chant, s’applique parfaitement à cette île qui fait face, par
son
plus long côté, aux vents du Sud et du Sud-Est.
Aloha,- terme de salut, saluer, bénir, aimer;
lement, très, fort, beaucoup.
vale, seul, seu¬
(1) Aïna, terre ; loto, fond, intérieur, sein, dans.
(2) Haliu, présenter ; alo, face, front, le devant, regarder en
face.
Lehua, pour Rehua, nom d’une
étoile à la Nouvelle-Zélande ;
Kupe, qui habitait le 10°
Rehua était en outre le grand ancêtre de
ciel.
(3) Pula, poussière dans l’œil ; onohe, prunelle de l’œil ; makani
pour matani, vent.
(4) Tatau, tatouer; ili, peau; onionio, tacheté.
(5) Lepo, terre ; tau, nom d’un district d’Hawaii ; arriver, abor¬
de? ; en Maori, sommet de montagne ; pohatuloa, nom d’un dis¬
trict d’Hawaii ; polaku, pierre, roc ; loa, très long ; lua, trou.
(6) A, feu, incendie, flammes.
Ohia-ota-lani, piton nord du grand volcan d’Hawaii.
(7) Kai, en Maori taï, mer, marée, eau salée ; alanui, en Mao"!
aranui : ala, route, chemin ; nui, grand ; hiki, pouvoir, arriver.
184
POLYNÉSIENS.
LES
I te one i Taimu (1) ;
A la plage sablonneuse
Ma ut a i ta tuaivi (2),
A l’intérieur par les
de Taïmu ;
sommets des monts,
Te alanui i hunaia (3).
La grande route ayant été cachée.
Nalovàle Tirauea i te ino (4) ;
Kilo-ea était caché par la tempête ;
Noho Pele i Tirauea (5),
Pele habite dans Kilo-ea,
I taku mau ana i te lua (6).
Où elle entretient constamment les feux au fond de l’a¬
bîme.
TRADUCTION DE DE FREYCINET (7).
Nom de Mauae fils de Para.
Comment pourrai-je dignement vous louer,
O Mauae, femme habile à l’H'olua,
Femme versée dans l’agriculture?
Que le pêcheur soit uni
(1) Nom d’une localité, d’après de Freycinet.
(2) Tuaivi, montagne escarpée.
(3j Huna, cacher, chose cachée.
(4) Nalovale, caché, hors de vue, perdu, oublié ; ino, tempête.
Tirauea, ainsi écrit par de Freycinet, est, d’après le savant navi¬
gateur, le nom du grand volcan d’Hawaii. Ellis écrit Kiro-ea, mot
qui, aux Sandwich, doit se prononcer Kilo-ea : kilo, magicien,
sorcier ; ea, souffle, boue, poussière.
(5) Pele, aux Hawaii, déesse*des volcans.
(6) Tahu, allumer ; mau, constamment, continuer durer, con¬
ana, souffrance, peine, temps, antre, caverne ; lua, trou,
server ;
tuer.
(7) Voyage de VUranie, t. II, p. 590.
LES
POLYNÉSIENS.
185
A la femme qui cultive le sol :
Heureuse sera la terre qui les portera
Quand le mari s’occupe de la pèche
Et que l’épouse cultive le sol,
La nourriture est assurée aux vieillards ainsi qu’aux jeu¬
nes hommes.
aimée des guerriers.
l’ami ;
On cultive pour Tuitelani.
Les bois intérieurs de Tapapala ayant été brûlés.
Longtemps le prépicice fut en feu lui-même.
Et elle est assurée à la troupe
On a pensé à la vie de
La terre de Tuaheu devint solitaire ;
L’oiseau fut obligé de se
lahala.
percher sur les rochers d’Oha-
Pendant huit nuits et pendant huit jours
Ceux qui s’occupent de la culture ne purent respirer ;
Fatigués de planter sans succès,
Défaillants sous le soleil,
Ils regardaient avec anxiété tout autour d’eux.
Le vent rapide de la tempête
Porta au loin vers Hiona des parcelles de terre ;
devint rouge à cause de la poussière.
O Tauaï, ô Tauaï, pays aimé,
La prunelle
Terre au centre des eaux.
Tu demeures tranquille au milieu de la mer.
Et ta face est rafraîchie par une brise agréable.
Rouge était la prunelle à la suite du vent,
De ceux dont la peau était tatouée.
Le sable de Tau
se reposa
La lave à, Ohiatalani.
à. Pohatuloa,
Il fallut faire route par mer
Vers la plage sablonneuse de Taïmu ;
A l’intérieur, par les pitons de la montagne,
Dont le sentier avait disparu,
Tirauea était caché par l’orage.
Pele habite dans Tirauea,
Au fond de l’abîme, au milieu
des feux éternels.
,
186
lÆS
POLYNÉSIENS.
TRADUCTION D’ELLIS (1).
Nom de Mawi, fils de Para.
Comment vous célébrer
O Mawl, femme célèbre dans l’Hovoua,
Femme habile dans
Marions le pêcheur
l’agriculture !
A la femme qui cultive la terre.
Heureuse la terre qui vous appartiendra !
SI le mari est pêcheur,
Et si la femme cultive la terre,
Les vivres sont assurés pour
les vieillards et les jeunes
gens,
Comme pour nos guerriers chéris.
On songe à la vie de l’ami.
On cultive pour Toui-te-Lani.
Les vastes forêts de Tapa-pala ont été brûlées,
Le précipice même a été embrasé.
La terre deToua-Ehu, était-solitaire.
L’oiseau se perchait sur les rocs d’Ohara-hara.
Durant huit nuits, durant huit jours,
,
Ceux qui cultivent furent essoufflés,.
Fatigués de planter les herbes.
Succombant sous le soleil.
Autour d’eux ils regardaient avec inquiétude.
Par le vent, par ,la tempête
chargés de pluie.
Le sable a été jeté sur Hoïna :
Les yeux en étaient tout rouges.
O Taouaï,
ô Taouaï, sois chérie !
Terre au milieu de la mer,
Qui reposes paisiblement au sein des ondes.
Et tournes ton visage aux vents agréables.
Le vent avait rougi les yeux
Des hommes dont la peau est tatouée.
(1) Voyage aux îles Sandwich.
,
LES
POLYNÉSIENS.
187
Le sable de Taou est à Poha-touaa ;
La lave à Ohia-ota-lani.
La mer était la route pour arriver
A la plage sablonneuse de Taïmou ;
A l’intérieur, par la cime des monts,
Le sentier était caché.
Kiro-ea était caché par la tempête.
Pele réside à Kiro-ea,
Dans le volcan, et se nourrit toujours de flammes.
les quelques remarques-linguistiques que
faire, que la traduction d’Ellis est un peu
confuse et que plusieurs mots ont été mal orthographiés ;
mais il ne saurait y avoir de doute pour Maui et Tawaï.
Nous n’essaierons pas de développer ces remarques, qui
exigeraient d’ailleurs d’autres connaissances que celles que
nous avons en linguistique, et qui, à notre avis, pe pour¬
raient l’être, avec avantage pour les savants, que par quel¬
que Hawaiien érudit. Mais, quand on aura pris connaissance
des traditions et des idées religieuses des habitants de la
Nouvelle-Zélande, nous ne doutons pas qu’on ne soit frap¬
pé, comme nous, du rapprochement qu’un pareil chant per¬
met de faire. Nous y reviendrons du reste, quand nous
parlerons du peuplement de la Nouvelle-Zélande.
Ici, il doit nous suffire de répéter que c’est surtout des
îles delà Société que paraissent être venus, d’après tous les
documents précédents, les premiers émig-rants qui se sont
On voit, par
nous venons de
fixés dans les îles Sandwich. Nous disons « surtout », parce
que nous croyons qu’après eux sont arrivées d’autres-colo¬
nies qui provenaient d’îles difl'érentes, soit du mêmegroupe,
de Borabora, par exemple, soit des Tunga,
des Samoa, Ou,
plus probable, des Marquises. Paao n’était pas,
comme on a vu, de la contrée des premiers occupants, et
Manihini n’était pas non plus de la contrée de Paao ; mais
les uns et les, autres étaient presque certainement Polyné¬
siens. Si on les a appelés
« blancs, » ce
n’était, nous
le répéterons, que comparativement à la couleur des pre¬
miers colons, puisque tout le reste témoigne en faveur
cô qui est
188
de leur
LES
POLYNÉSIENS.
orig-ine polynésienne commune. On sait, du reste,
que les prêtres
et chefs polynésiens présentent g'énérale-
ment, de nos jours même, une couleur beaucoup moins
foncée que celle du reste de la population, ce qui est dù aux
circonstances qne nous exposerons, en parlant des habi¬
tants des Paumotu.
Evidemment, Paao, Manihini
et
leurs compag’nons,
ils
étaient de la même race et avaient les mêmes usages ;
possédaient dans lenr pays les mêmes productions alimen¬
taires, ainsi que le montrent les traditions que nous avons
empruntées à Jarves (1]. Ce serait à tort, croyons-nous, si
l’on pensait qu’ils ne parlaient pas une même langue : il
est ! dit, dans la légende, qu’Opili, à la grande snrprise, il
est vrai, de son peuple, put converser facilement avec 'les
étrangers. Mais Opili était grand-prêtre ; il connaissait par
conséquent la langue sacerdotale, qui, au contraire, était
ignorée du peuple, et qui n’avait même été conservée que
pour l’empêcher de comprendre. Ce serait donc tout au plus
cette langue qu’il aurait employée pour causer avec le chef
étranger ; or, si ce dernier la connaissait, il faut, à plus
forte raison, conclure qu’il était de la même race et, presque
sûrement, de la même religion, s’il n’était pas d’un même
archipel.
Sans doute,
quelques ethnologues ont cru reconnaître,
dans la population déjà
de Paao, une race
fixée dans les Sandwich à l’arrivée
différente, la race mélanésienne, ou en¬
population micronésienne (2) qni y serait arrivée
race qu’ils appellent pri¬
mitive. Alais quand on remarque qu’il n’existe, dans le lan¬
gage des Sandwich, aucun débris de la langue qu’aurait
parlée cette race, il semble difficile d’accepter cette manière
de voir, qui repose seulement sur cette croyance si long¬
temps générale, que les îles polynésiennes avaient été
d’abord occupées par une race plus noire que les Polycore une
d’une autre contrée : c’est cette
(]) Voy. ci-dessus, p. 165, 170.
(2) Voy. de Quatrefages, les Polynésiens, etc., p. 153.
LES
POLYNÉSIENS.
189
nésiens, en un mot, par la race mélanésienne. Nous ferons
voir que cette assertion est inexacte.
Les Hawaiiens,
il est vrai, sont plus bruns que les autres
Polynésiens, mais tous leurs caractères physiques sont
leur lang’age n’est qu’un pur dialecte de la
langue polynésienne.
11 est donc fort probable que les habitants trouvés par
Paao, à son arrivée, n’étaient qu’une colonie de Polynésiens
débarqués à Hawaii plus on moins longtemps avant lui. Ce
qui vient tout particulièrement à l’appui de cette opinion,
c’est, avons-nous dit, que ces premiers habitants, avant
d’accepter le culte de Mani, apporté par Paao, avaient celui
de Maru, et que toute leur cosmogonie semblait être polyné¬
sienne. Pourtant, il faut bien le reconnaître, la démonstra¬
tion est loin d’être complète ; d’autre part, on s’expliquerait
mieux l’épithète de Blancs, appliquée à Paao et à Manihini,
si les premiers habitants rencontrés à Hawaii eussent été
des Mélanésiens, ou tout au moins cette partie de la popu¬
lation micronésienne, que M. de Quatrefages dit être plus
noire que l’autre. On comprendrait parfaitement, dans ce
cas, que les nouveaux venus eussent paru blancs, compa¬
rativement, et que Opiri eût pu appliquer ce qualificatif à
Manihini et à ses compagnons. Mais ils étaient si peu des
Blancs qu’ils portaient des noms polynésiens, qu’ils avaient
les mêmes croyances polynésiennes et qu’ils adoraient les
mêmes idoles que les Polynésiens.
les mêmes, et
Tout ce qu’il est permis d’en conclure, en dernier résultat,
Paao et Manihini n’étaient pas de la même île
polynésienne. Lequel des deux était des îles de la Société ?
Peut-être le premier, parce que le nom du dernier a été
prononcé comme le font d’ordinaire les Tahitiens ; mais
c’est que
nous
n’oserions le soutenir.
Quoiqu’il en soit, quelle que fût la distance séparant les îles
Sandwich, environ 40 degrés,
aussi difficile à franchir qu’on
pourrait le croire, car des îles étaient disséminées presque
de la Société de l’archipel des
elle n’était, par le fait, pas
tout le long de la route.
190
POLYNÉSIENS.
LES
Iles
existant
entre
les
Sandwich et Tahiti.
—
1° La
première île indiquée sur les cartes, en allant des Sandwich
à Tahiti et aux Marquises, est TiTe dite Manuel
Rodrig-uez.
dont l’existence est mise en doute aujourd’hui, et
qui figu¬
rait dans le Sud de l’île San Francisco sur la carte du
galion
de Manille, saisie et publiée par Anson. On croit
qu’elle
est le groupe Smith,
découvert en 1807 par le capi¬
taine Johnson, delà frégate anglaise
Cornwallis, et quia
été revu depuis. Ce sont de petites îles
coralligènes, inha¬
bitées, d’environ neuf milles de circuit, gisant par ]6°53’
lat. N, et 171“52’ long. O.
seconde, Palmyre, découverte par l’américain
Fanning en 1798, et revue depuis, est une île basse, de trois
lieues d’étendue, avec deux lagons intérieurs et de
grands
brisants extérieurs. Elle est déserte et gît
par 5”50’, lat. N.
et 164°45’ long. O.
2“ — La
3° — Par
4°45’
lat. N.
et 162“
long. O. se trouve l’île
Washington, découverte également par Fanning, la New-
Year des cartes d’Arrowsmith : c’est une terre élevée et cou¬
verte de verdure, mais déserte et hérissée de brisants.
4° — Plus près dè
nom
l’Equateur est le groupe Fanning, du
de son découvreur : ce groupe se compose de trois îlots
boisés et ceints de brisants, au dedans desquels est un bon
mouillage. Les deux îlots du Nord ont chacun neuf - milles
de long ; celui de l’Est en a six. M. Le Goarant
y relâcha en
1828, et y rencontra vingt-cinq bâtiments occupés à la pêche
des holothuries.
Ce petit groupe est au N.-O. de Christmas et à mi-chemin
à peu près des Sandwich à Tahiti. On y a trouvé des traces
nombreuses d’anciens habitants, telles
sons, haches en pierre, etc.,
mes
que pavés de mai¬
tout à fait semblables aux mê¬
objets dans les îles polynésiennes. Le capitaine Mackay
y a vu des pierres régulièrement taillées, et, dans une
fouille pratiquée à deux pieds de profondeur, il a rencontré
maçonné rempli de cendres, de fragments d’os
humains, d’instruments en pierres, en coquilles et en os,
d’ornements divers, de pointes de lances et de flèches.
un caveau
LES
POLYNÉSIENS.
191
Cette île est l’América de quelques navig^ateurs ; elle gît
par 3°4S’ lat.
N. et 161°25’ long’. O.
5“ — Cliristmas, découverte par Cook en 1777, g-ît par l^SO’
lat. N.
et 159°50’
long. O. C’est une île basse, boisée et
déserte, d’environ quinze lieues de circuit. Elle est tellement
écbancrée d’un côté,
croissant. Ce fut la
que sa configuration
seule vue par Cook,
est celle d’un
depuis son dé¬
part de Borabora jusqu’à son arrivée aux Sandwich.
6° — Jarvis est
une
île
162°18’ long. O.
T.
—
basse, placée par rso’ lat. S. et
Malden, découverte
par
le capitaine Byron,
en
1825, alors qu’il ramenait aux Sandwich les restes de Riorio, mort à Londres, est une île basse, coralligène, ne s’é¬
levant pas à plus de trente
jiieds au-dessus de la mer. Elle
O.
est placée par 4“ lat. Sud et 155*’ ou 157‘’20’ long.
Fait bien curieux et peu connu, on a trouvé sur Malden
de nombreux vestiges attestant qu’une population assez
nombreuse a dû y séjourner assez longtemps ; et, fait peutêtre plus curieux encore, on a constaté que quelques-uns de
ces
vestiges avaient la forme de nos monuments mégalithi¬
ques. Encore aujourd’hui, cette île présente un grand nom¬
bre d’autels élevés et distincts. Le capitaine Goddard,
qui
la visita en
1861,
en a vu sept, et plus de cent
plate-formes
disposées en croix et entourées de coraux. D’Urville a dit,
avec raison, que leur forme
rappelait les maraë de Nukuhiva
et de Tahiti (1).
Le capitaine Goddard y a vu aussi d’autres constructions,
consistant en trois blocs de corail, plantés droits, avec un
quatrième placé au sommet. L’ensemble ressemblait, dit-il,
à une boite ayant une.
issue à chaque bout ; enfin il y exa¬
plus de 30 puits ayant 5 à 6 pieds de profondeur et
creusés dans le corail. Ces puits étaient à sec dans le mo¬
ment et ne contenaient qu’un peu d’eau salée. Il remarqua
en outre un g-rand nombre de fosses
profondes contenant
mina
un certain
nombre d’os humains.
(l)Voy. Voyage pittoresque, voL II, pl. I.
192
LES
POLYNÉSIENS.
Certes, en voyant ces pierres levées, il ne viendra à per¬
l’idée de les attribuer à des émigrants de nos
po¬
pulations préhistoriques ; mais, si l’on se rappelle que
les Sandwich ont possédé
quelque chose d’analogue,
il est permis, du moins, de croire
que la colonie qui a
vécu si longtemps sur cette petite île sans
ressource, pro¬
venait probablement de cet archipel, ou
s’y rendait.
En effet, on a trouvé à Hawaii une ancienne route ou
chemin en lave, attribué à ümi, qui
régnait il y a 500 ans,
disent les uns, il n’y a que 200 ans, disent les autres. Cette
route s’est conservée parfaitement intacte ; elle est bornée
de chaque côté par une bordure de
pierres. Le long de cette
route, et près d’elle, sont dressés de véritables dolmens:
trois pierres debout et penchées en
supportent une qua¬
trième qui les recouvre ; leur hauteur au-dessus du sol est
de trois à quatre pieds environ.
sonne
8“ L’île
Starbuck, plus stérile que Malden, gît par 5“58’
O.
lat. S. et 157°26’ long.
9° Par 9°55’ lat. S. et 152“20’
long, O., se
trouve l’île Caro¬
line, terre basse, déserte, qui a offert, elle aussi, des traces
d’industrie primitive, quoiqu’elle n’ait pas plus de six à
sept
milles de longueur sur très peu de
largeur.
10“ Par 9“2’ lat. S. et 159“55’ long. O. se trouvent les îles
Penrhyn, découvertes par Sever et visitées par Kotzebüe ;
elles sont basses, couvertes de cocotiers et d’autres arbres.
Le commandant du Rurick,
remarqua que les habitants
nombreux de ces îles ressemblaient aux naturels de Nuku-
Hiva, mais qu’au lieu de se tatouer comme eux, ils se sil¬
lonnaient le corps de cicatrices régulières. Ils n’avaient
qu’un Maro ou allaient tout nuds, et leurs ongles étaient
fort longs, surtout chez les chefs : ce
qui est un des carac¬
tères de la race polynésienne.
11° Enfin i’île Flint, par
11°30’ lat. S. et 154°30’ long’. O,
paraît être l’ancienne Perégrino de Queiros.
Comme on voit, quelle que fut la route suivie, à l’aller
qu
retour, les étapes ne manquaient pas plus dans un sens
que dans l’autre, et elles étaient assez peu distantes les unes
au
LES
POLYNÉSIENS.
193
des autres, puisqu’il n’y
de position entre
avait que les différences suivantes
chaque île :
De Flint à
Penrhyn
De Penrhyn à Caroline....
De Caroline à Starhuck...
De Starhuck à Mal’den....
De Malden à. Jarvis
De Jarvis à Christmas....
De Christmas à Fanning’..
De Fanning: à Washington
De Washington à
Palmyre
De Palmyre à Smith
2”
en
0”50’
lat. et 4° en long.
en lat.
et 2” en long.
4" en lat. et 5° en
long.
1“ 55’ en lat. et 0“ en
long.
2° à 3“ en lat. et 2“ en
long.
3° en lat. et 2“ en long.
2° en lat. et 2" en
long.
long.
1° en lat. et 2° en long.
2“ en lat. et 1"
en
10" en lat.
La différence est surtout grande entre ces deux derniè¬
(l), et c’est peut-être à cela que les Sandwich doivent
d’être restées, en apparence, assez
longtemps avec une fai¬
ble population. Mais, si les colonies
n’y ont pas été portées
seulement par des entraînements
involontaires, c’est un
res
témoignage de plus en faveur de l’esprit d’entreprise et de
la hardiesse des navigateurs
polynésiens.
Inutile de dire que de Tahiti à Flint, il
n’y avait aucune
difficulté, quoique la distance soit de 5 à 6 degrés, puisque
les Tahitiens s’y rendaient souvent et
facilement, comme le
montre la carte de Tupaia, et
qu’ils allaient même de ce côté
Marquises.
Quand donc les Polynésiens n’auraient pas été aussi ha¬
biles navigateurs qu’ils l’étaient, ils auraient même
pu,
comme on voit, atteindre les
Sandwich, à l’aide des îles in¬
de la Ligne jusqu’aux
termédiaires.
Si
n’avons pas placé les îles Marquises
parmi les
étapes citées, c’est qu’elles se trouvent beaucoup plus à l’Est
delà route directe, du Sud au Nord,
qu’il fallait faire, en par¬
tant de Tahiti, pour arriver aux Sandwich.
Mais, malgré leur
nous
(1) Plusieurs cartes modernes indiquent, à égale distance entre
Smith et Palmyre, mais en le faisant suivre d’un
point
gation, l’emplacement d’une île qui
nommée.
a
ne
d’interro¬
serait pas encore dé¬
13.
194
LES
POLYNÉSIENS.
position, il est au moins très probable, d’après les quelques
souvenirs traditionnels conservés dans les Mele (1), qu’elles
ont envoyé quelque colonie, ou simplement des visiteurs aux
îles Sandwich.
Nous allons donc nous arrêter à ces îles avant d’arriver à
Tahiti, et nous examinerons ce que disent les traditions
touchant l’orig-ine de leurs habitants, et leurs rapports avec
les autres archipels.
(1) Les Mele senties chants traditionnels indigènes.
CHAPITRE
DEUXIÈME
/
ILES
MARQUISES
Caractères physiques des Marquésans,
d’après A. Lesson ; Le Batard. —
Leurs caractères crâniens. — Légendes relatives à l’origine des habitants
— Havaîki. —Voyages lointains des Marquésans :
Tupaia. — Légende de Maui ; origine du feu. — Origine des
jours et des nuits. — Légende de Tiki. — Origine des cochons et des
poules. — Origine des chiens et des chats. — Origine des cocotiers. —
Origine des rats. — Origine de la première femme. — Origine des
arbres à fruits comestibles.— Traditions diverses.
Texte polynésien
de la légende de Maui. — Mumu Marquésans. — Les
Marquésans sont
venus de Tahiti, des
Tunga, et probablement aussi des Samoa. —
Leur pays originaire était situé plus à l’Ouest que l’archipel des Mar¬
quises.
des îles Marquises.
carte de
—
Il est
doute inutile de dire qu'il
n’y a, parmi les
etlinolog’ues, qu’une seule opinion touchant les populations
des îles Marquises, et que tous s’accordent à reconnaître
chez elles la race polynésienne pure.
Nous croyons devoir donner ici un extrait des observa¬
tions que nous avons faites en 1843 et 1844. Voici ce que
nous écrivions alors sur les caractères
physiques des Mar¬
sans
quésans (1) :
« La
g-râce, l’élégance, l’aisance, voilà ce qui distingue, à
la première vue, les Marquésans des autres peuplades océa¬
niennes. Ils n’ont ni trop d’embonpoint, comme beaucoup
de naturels des Tung-a, des Samoa, des Sandwich ; ni des
formes efféminées, arrondies, comme celles des insulaires de
Tukopia ; ni les formes trapues, vigoureuses du peuple sur(1) Documents ine'dits sur les îles Marquises.
19G
LES
POLYNESIENS.
tout, à la Nouvelle-Zélande ; ni celles plus fortes èt plus
agrestes des Sandwichois ; mais ils sont bien faits et seule¬
ment
peut-être plus agréables à voir que vigoureux. Pour
moi, ils sont le type du beau, tel qu’on le conçoit pour l’es¬
pèce humaine.
« On en
jugera parles détails dans lesquels je vais entrer.
On sait, du reste, qu’excepté un navigateur anglais, Waldeg’rave, et d’ürville plus tard, tous les autres ont donné
des Marquésans une idée des plus favorables, en même
temps qu’exacte, même ceux qui les ont vus avec enthou¬
siasme, tels que Forster. Aussi, est-ce avec la plus grande
raison, à notre avis, que cet écrivain a dit qu’ordinairement
les jeunes gens sont très beaux ; il n’a eu que le tort, selon
nous, de ne pas trouver les adultes encore mieux, et tous
les autres voyageurs n’ont pas trouvé moins bien les
vieillards : car tous s’accordent à dire que la plupart des
vieux chefs rappellent les belles figures des patriarches, par
la sévérité de leurs traits, leur dignité, etc. On sait égale¬
ment ce que Quiros pensait de la beauté des femmes, qu’il
ne craignit pas de placer au-dessus des Liméniennes.
«
«
Au fait, voici le résultat de nos observations :
«:
Les Marquésans sont généralement de belle taille,
bien
que j’en aie vu beaucoup d’assez peu remarquables par leur
stature ; cette taille ordinaire dépasse 1 m. 74. Ils ont le
corps et les membres parfaitement proportionnés ; leurs
pieds sont un peu larges, mais leurs mains sont petites et
bien faites ; leur poitrine est arquée, très évasée supérieu¬
rement. Des muscles vigoureux enveloppent leur bassin, qui
est étroit, et il ré.sulte de cet état de choses une taille svelte
et élégante.
On est tout d’abord frappé de cette élégance,
qui est mise en relief par une démarche aisée et noble et
par des mouvements gracieux. Comme ces insulaires mè¬
nent une vie active, ils sont dépourvus d’embonpoint,
et on n’en voit que mieux les saillies musculaires.
A
moins donc d’être aveugle, on ne peut qu’admirer les
belles proportions de leur corps, proportions qui
sont
plutôt dues aux soins que les mères en prennent, qu’aux
exercices que quelques voyageurs en regardent comme la
LES
POLYNÉSIENS.
197
cause, et particulièrement plutôt qu’à leur habitude de
parcourir les montag-ues : il est sur du moins que beaucoup
m’ont assuré n’y être jamais allés. On sait qu’ils ne perchent
point leur demeure, comme l’a dit Forster, et que c’est ordi¬
nairement dans les vallées, et le moins loin possible de la
mer, qu’ils établissent leurs habitations. Ils n’ont donc point
de long-s trajets à faire pour les atteindre, en sortant de
leurs pirog-ues.
Pour nous, si leur poitrine et leurs
hanches sont si bien musclées, cela tient autant et plus aux
contractions de ces muscles pendant les efforts de nage, et,
en outre
des soins des mères, à la nature de certains exercices
de ce peuple, qu’aux marches
des montagnes.
«
nécessitées
le parcours
On ne peut donc nier que tout ce que nous venons de
dire des proportions des
indigènes,
plein de grâce et d’élégance.
a
par
ne
forme un ensemble
Tout chez eux est en harmonie avec ces premiers avan¬
tages physiques. Leur figure est plus ovale que ronde, ce
qui ne se rencontre pas si généralement chez les autres
Océaniens, excepté les habitants des Mangareva et de Pâ¬
ques. Leur front est plus élevé, et il le paraît surtout par sui¬
te de leur manière de
couper leurs
cheveux. Ceux-ci sont
noirs, droits, forts, et, le plus ordinairement, ils forment
deux petites touffes ou mèches, repliées et fixées sur les côtés
de la tête, à l’aide d’un morceau de tapa, tout le reste étant
rasé. 11 est rare que les hommes conservent leur chevelure
longue et entière ; les ornements de tête de ces insulaires
leur font une loi de se débarrasser de la plus grande
partie. Il n’y a qu'e les femmes qui la conservent complète,
et qui entourent leur tête d’une fine tapa blanche. Les
vieillards eux-mêmes n’ont recours à cette étoffe que lors¬
qu’ils sont chefs, et les prêtres ou fana n’en ont d’autre que
le bonnet particulier qui leur appartient exclusivement.
Tous les vahana, hommes en état de porter les armes, ont
pour coiffure le fameux tavaha.
En général leurs yeux sont grands, noirs, ornés de
longs cils, et pleins d’intelligence : ce sont les yeux poly¬
«
nésiens.
198
LES
POLYNÉSIENS.
Leur nez est bien fait, mais tantôt un peu
court ou
épaté ; cela du reste varie, suivant les tritus ; dans quel¬
ques-unes il se rapproclie, par la saillie des os nasaux, du
nez
aquilin, bien qu’en restant toujours avec une base
«
assez
a
larg’e.
Leur bouche est g’rande, et leurs lèvres sont g’énérale-
inent plus fortes que les nôtres ; c’est la bouche polynésienne;
mais la première est
moins grande, et les secondes sont
lèvres des Tahitiens,
par exemple. Comme partout, quelques naturels présentent
parfois des lèvres à rebords renversés, mais rarement la
forme repoussante des bouches en cœur des Sandwichiens.
Leurs dents sont blanches. Leurs pommettes enfin n’ont
rien de blessant par leur saillie.
Chez les hommes mûrs, l’expression du visage a cette
impassibilité qu’on a tant signalée chez les- anciens peuples
d’Amérique. Mais il y a plus chez ceux-ci : c’est souvent de
la sévérité, quelquefois de la fierté, parfois de la noblesse,
moins saillantes que la bouche et les
œ
ou même
a
de la férocité.
C’est à tort, croyons-nous, que quelques voyageurs leur
ont donné pour caractères d’être doux et g’ais : cela peut être
pour les jeunes gens, les
femmes, comme on l’observe à la
Nouvelle-Zélande ; mais, pour la majorité des hommes, on
peut dire tout au moins qu’ils sont impassibles.
Le tatouage des Marquésans est le plus beau que Ton
connaisse. S’il se rapproche de celui des Néo-Zélandais par
l’abondance des dessins, il en diffère, et à plus forte raison
de tous les autres tatouages, par la forme, par plus de dé¬
licatesse et de fini. Il n’est pas une partie du corps, excepté
les paupières, qui n’en soit couverte chez les chefs.
«
Quant aux femmes, celles-ci ne sont pas moins belles,
et ce que nous allons en dii'e suffira, pensons-nous, pour
démontrer que ce n’est pas seulement à l’abondance des
aliments, comme on Ta dit et comme on pourrait le croire,
que cette population doit sa beauté.
« Comme toutes les femmes du
globe, celles-ci, en géné¬
ral, sont relativement moins grandes que les hommes : leur
a
stature
est communément de 1“70 ; mais nous en avons vu
,
LES
un
grand nombre de
Gambier.
■
a
POLYNÉSIENS.
taille plus élevée,
199
comme
aux
En harmonie parfaite avec les hommes de ces îles, elles
agréables et souvent les plus belles
qu’on puisse imaginer. Moins fortes que les Tahitiennes,
elles ont généralement plus de grâce, de même qu’elles
ont des traits plus réguliers et plus beaux. Leur couleur
n’est souvent pas plus foncée que celle des Liméniennes,
qu’elles surpassent en beauté de formes, n’en déplaise à
l’amiral Dupetit-Thouars ; cette opinion, du reste, à l’excep¬
tion des capitaines Waldegrave et d’Urville surtout, a été
partagée par presque tous les anciens voyageurs. Si une
comparaison prise dans la sculpture pouvait suffire pour
faire comprendre leur genre de beauté, nous dirions que ce
sont autant de Psychés ou de Vénus de Médicis, comparées
aux Tahitiennes qui sont plutôt des Vénus de Milo.
Pres¬
que toutes ont les mains on ne peut plus belles (1), et excepté
les pieds par lesquels elles pèchent, comme toute la popu¬
lation, il n’est rien qui ne soit à citer chez elles.
ont les formes les plus
S’il est vrai que l’abondance et une entière liberté
influent le plus sur le développement physique et moral des
a
peuples, nul, plus que celui-ci, n’est, peut-on dire, plus libre
et ne doit posséder plus abondamment ce qu’il lui faut pour
vivre ; car, petits et grands, jeunes et vieux, sont également
remarquables, sous le premier rapport du moins, s’ils ne le
sont pas autant sous le second. En les voyant, on pourrait
croire que tous sont chefs, tous d’un haut rang et indépen¬
dants, tant sont communs les caractères que nous venons
de signaler. 11 semble véritablement qu’il ü’y a pas de peu¬
ple parmi eux, tant ils se ressemblent tous, et cela suffirait
pour montrer l’erreur dans laquelle tombent ceux qui di¬
sent que l’habitude de la supériorité est surtout ce qui
façonne les traits à une expression de dignité, si l’on ne
savait, du reste, que la plupart des hommes supérieurs
(I) Voir dans notre Voyage du Pylade les descriptions d’un
grand nombre, et celles que nous avons réunies dans nos Docu¬
ments sur les lies Marquises,
200
LES
n’ont été
par cette
remarquables que par leur bonhomie, mais non
dignité, qui se trouve au contraire très fré¬
quemment
Porter, qui
fait
POLYNÉSIENS.
chez
a
les caractères altiers et orgueilleux.
si près ces populations, avait déjà
vu de
observations ;
il a été jusqu’à dire « que les
Marquésans sont braves, généreux, probes, affables, fins,
spirituels et intelligents. » Figueroa avait osé dire le pre¬
mier, en parlant des femmes : œ Elles ont les traits les plus
réguliers, la main belle, les formes agréables, la taille élé¬
gante et plusieurs d’entre elles surpassent en perfections
les plus belles femmes de la capitale du Pérou. » On a vu
que Quiros n’avait pas moins dit de leur beauté ; et à mon
avis, c’est en effet par là que les Marquésans diffèrent le plus
des autres insulaires de la Polynésie. »
Nous répéterons également une partie de la
description
ces
que nous avons faite dans un ouvrage publié en 1847 par
R. P. Lesson (1) :
Le type des habitants des
Marquises est,
sinon le plus
beau, du moins le plus agréable à l’œil et le plus pur de
tous ceux qui se montrent en Océanie.
a
Moins visités pendant longtemps que les autres
Polyné¬
siens, ceux-là se sont conservés tels que les a vus Queiros,
«
et la description qu’en
donne ce navigateur semble n’avoir
été faite que depuis quelques jours, tant elle est semblable
à celle qu’on peut en faire
aujourd’hui.
La haute stature et la belle prestance des
hommes, la
richesse de la taille des femmes, leur assurent la prééminence
«
sur les
autres
peuplades océaniennes.
Les Nuku-Hiviens, particulièrement,
peuvent être consi¬
l’un des plus beaux types des
peuplades à peau jaune ; car ils sont remarquables par la
a
dérés à juste titre
comme
beauté des formes de leur corps,
la symétrie des membres,
l’élégance du port et l’assurance de la démarche : les arti¬
culations sont minces et pleines de
souplesse. Les femmes
(1) E. P. Lesson, Description de mammifères et d’oiseaux récem¬
tableau sur les races humaines.
Pa¬
ris, 1847, p. 68.
ment découverts, précédée d’un
—
.
LES
POLYNÉSIENS.
201
g'énéralement des cheveux noirs,
crépus ; un regard doux, une expression
mobile et gracieuse. Leurs yeux sont grands et ombragés
de longs cils le nez semble assez souvent être aquilin ;
enfin leur taille est souvent remarquable par la pureté de
ses formes, car d’abord mince, elle est largement évasée au
bassin. En outre les mains sont petites : il n’y a que les
pieds qui pêchent un peu par leur largeur, de même que
les oreilles par leur grandeur. »
Ce qui précède a été écrit après le voyage'du Pylade, en
1840, dans les trois principales îles des Marquises, Tabuata,
Uapu et Nuku-Hiva. Depuis, nous avons revu cet archipel,
nous avons séjourné quelque
temps à Nuku-Hiva ; mais
notre appréciation, ainsi qu’on l’a vu par la description de
nos observations postérieures, n’a nullement varié. Nous
avons pu seulement ajouter, après avoir comparé entre elles
toutes les populations polynésiennes, que c’est certainement
la plus belle qui existe.
Nous pourrions dire encore que rien ne varie autant que
la couleur de la peau de cette population : celle des chefs
est presque noire, par suite du tatouage qui couvre tout
leur corps; celle du peuple est plus ou moins brune, suivant
qu’il s’expose plus ou moins fréquemment au soleil ; enfin
celle des femmes, suivant les soins qu’elles prennent, est
presque claire et moins brune que la peau des Liménienont une stature élevée,
lisses ou à peine
,
nes.
marine, M. Le Batard, l’un des
chirurgiens de l’amiral Dupetit-Tbouars sur la Reine-Blan¬
che, en 1843, a, de son côté, dans une note présentée à l’A¬
cadémie des sciences en 1845, et lue tout récemment devant
Un ancien médecin de la
d’anthropologie (Ij, résumé les caractères géné¬
mensurations
par lui opérées sur 26 crânes d’indigènes de l’île de Ta¬
la Société
raux
des Marquésans et donné le résultat des
buata.
tt
En étudiant ce peuple sous
le rapport de son organisa-
(1) Bull. Soc. d’anthrofi, 1.1, 3® série, p. 202. Séance du 16 mai
1878.
202
LES
POLYNÉSIENS.
tion générale, on
voit, dit-il, que sa constitution physique
ainsi dire supérieure à celle des Euro¬
péens ; la teinte de la peau se rapproche de la couleur du
est belle et pour
cuivre rouge foncé ; elle est luisante et un
peu variable
dans sa coloration, ce qui m’a semblé dépendre du
temps
plus ou moins long que ces naturels passent au soleil. Leur
tète est de grosseur moyenne, les cheveux noirs ou bruns,
plats, durs, gros, peu larges ; la barbe est rare. La char¬
pente osseuse est solidement établie ; le système muscu¬
laire bien développé, les mouvements agiles, étendus com¬
me chez tous les
peuples à l’état de nature et qui prennent
beaucoup d’exercice. Leur taille est beaucoup plus élevée
que la nôtre ; la moyenne de hauteur m’a semblé de 1>" 80,
c’est-à-dire
de 10 centimètres environ au-dessus
de la
moyenne de l’homme en France. Chez ces insulaires, le corps
est bien proportionné, les rapports du tronc avec les mem¬
bres sont normaux. Ils portent la tête un peu
élevée, et le
haut du corps en arrière, de sorte que là colonne vertébrale
paraît avoir une grande courbure ; l’assurance et la fer¬
meté caractérisent leur démarche. La face est légèrement
aplatie, le front un peu déprimé et rétréci, les yeux droits
et généralement de couleur grise. La commissure externe
des paupières est un peu élevée ; la bouche grande, les lè¬
vres épaisses et fortement renversées en
dehors, les dents
d’une blancheur éclatante et admirablement
disposées, le
menton rond. Tels sont, sommairement, les principaux ca¬
ractères chez les
deux
sexes.
Seulement les femmes sont
beaucoup plus petites et d’une taille qui n’est pas en pro¬
portion avec la belle nature des hommes. »
Il résulte des mesures prises par M. Le Batard
que le
diamètre occipito-frontal des crânes de Tahuata est de 185
millimètres en moyenne : Max. = 190
Min. = lOS™® ;
et que le diamètre bipariétal est de 139 millimètres : Max.
llS”»"», Min. ,= 130"’”. D’où l’on peut déduire que l’indice
'céphalique est égal à environ 75 p. 0/0. M. Le Batard a
également mesuré les diamètres bi-temporal, frontal, frontopariétal, condylo-pariétal, ainsi que plusieurs lignes courbes.
Mais ces mesures ont été prises en 1843, époque où la crânio=
LES
POLYNÉSIENS.
203
métrie n’était pas encore fondée, et leurs points de repère né
pouvaient pas être aussi exactement déterminés que ceux
adoptés aujourd’hui par la généralité des anthropologiste^
modernes. Néanmoins, et bien qu’elles semblent avoir été
arrangées après coup, ces mesures donnaient déjà une
idée exacte de la forme du crâne chez la race polynésienne
des Marquises. M. Le Batard a cru remarquer que souvent
les deux côtés de la tête ne sont pas symétriques et qu’il y a
une différence de quelques millimètres en faveur du côté
gauche. Cette différence, dit-il,'estmêine appréciable à l’œil.
Enfin il a trouvé que la moyenne de la circonférence de la
tête est de 50 centimètres et que
entre 75 et 80 degrés.
l’angle de Camper varie
Les recherches anthropologiques
modernes ont en partie
confirmé ces observations : M. Broca a établi que l’indice cé¬
phalique des Mârquésans est de 75.68, leur indice nasal de
49,25 etleur indice orbitaire de 93.40. D’après M. Barnard Da¬
vis, l’indice céphalique s’élèverait en moyenne à 78 et l’indice
orbitaire ne serait que de 91,21. Enfin le D'' J. W. Spengel,
dans son étude sur les crânes polynésiens (1), a trouvé,
pour deux crânes d’hommes de Nuku-Hiva, un indice cé¬
phalique moyen de 76,8 et un indice vertical de 78,6. M.
Topinard, de son coté, a calculé un angle de 35°71 pour le
prognathisme moyen des indigènes des Marquises (2), et de
70°9 pour leur, prognathisme sous-nasal (.3). Leur taille
moyenne varie entre 1“ 79 et 1“ 80, et leur capacité crâ¬
nienne s’élève à 1452 centimètres cubes (4).
générale donnée par M. Le Batard diffère,
de celle que nous avons donnée plus
haut, quoiqu’il ait observé pour ainsi dire en même temps
que nous : nos observations ont été faites à Vaïtahu en
1840, à Uapu et surtout à Nuku-Hiva en 1843 et 1844. M. Le
La description
par quelque points,
(\) Revue d’anthropologie, 1377, p. 157.
(2) Bull. Soc. d’anthrop. 1873, p. 47.
(3) L’Anthropologie, p. 503.
(4) Ibid., p. 249.
204
LES
POLYNÉSIENS.
Batard a fait les siennes à Nuku-Hiva et surtout à Vaïtahu
(Tahuata), en 1843. Son travail a été présenté dès 1845 à
l’Académie des sciences par le ministre de la Marine et
l’amiral Dupetit-Thouars, mais
l’analyse n’en a été publiée
qu’en 1878 dans les Bulletins de la Société d’anthropologie.
Excepté l’aplatissement de la face, que nous avons g'énéralement trouvé à peine marqué, et la commissure externe
des paupières qu’il a vue un peu élevée ; à part les lèvres
fortement renversées
en
dehors, que nous avons aussi re¬
marquées, mais exceptionnellement, tout ce qu’il dit vient
corroborer ce que nous avons dit nous-même, surtout la
beauté de la population.
Il est évident que là, comme partout, les femmes sont gé¬
néralement d’une taille inférieure à celle
mais
des hommes ;
Marquises tant de femmes de
pouvoir avancer qu’elles
sont en plus grand nombre dans cet archipel que dans les
autres îles polynésiennes. Nous citerons, à cette occasion,
la fille du grand-prêtre Veketu, la reine de Uapu, la nour¬
haute
nous
avons vu
stature, que
aux
nous croyons
rice de l’enfant du roi de
Vaïtahu, diverses femmes d’Hanamiaï, tribu voisine, etc.
Quant à la peau luisante, c’est cé que l’on remarque chez
tous les sauvages
qui usent fréquemment d’huile de cocos
parfumée : Paëtini était admirable sous ce rapport.
Le front est souvent bombé, convexe, mais il paraît
fuyant, ce qui semble dû à la coiffure et à la manière de se
couper les cheveux. Néanmoins il nous a semblé qu’il existe
naturellement une certaine
étroitesse du front et une cer¬
taine diminution du volume de la tête
comparée à celle des
Nous avons même cru remarquer que
les deux crânes que nous avons rapportés, et que nous avons
remis à M. Berchon pour la Société d’anthropologie, étaient
à parois plus minces. Mais à cette époque on s’arrêtait
peu
autres Polynésiens.
à ce genre de recherches.
Pour que l’on ait une idée exacte des habitants des îles
Marquises à l’époque où nous les avons observés, nous ren ¬
verrons au portrait de Shaki, chef de la baie
Uaua, dans la
Nouvelle-Zélande : ce portrait, que l’on voit dans l’atlas de
I.ES
POLYNÉSIENS.
205
rAstrolabe, et dont d’Urville à donné la description dans le
texte de son voyage (1), nous rappelle parfaitement la ma¬
jorité des Marquésans. De même le portrait de l’esclave qui
accompagnait le chef zélandais dans sa visite à bord, et
que d’Urville se complaît à faire connaître en détail, rap¬
pelle non moins exactement la physionomie des femmes
des Marquises.
D’où était venue cette population
si pure Polynésienne ?
des îles Tunga et Tahiti, répond le savant
américain Hora-
tio Haie. Nous allons voir, en effet, que les traditions, par
les données
qu’elles fournissent, viennent appuyer cette
opinion, et qu’en même temps, peut-être, elles permettent
de supposer que les îles Samoa ont
que colonie aux Marquises.
Disons d’abord que
'
envoyé également quel¬
si les migrations des insulaires de la
Polynésie sont devenues à peu près incontestables aujourd’hui, c’est surtout aux traditions marquésanes, de même
qu’à celles de la Nouvelle-Zélande, qu’on doit la connais¬
sance
des faits démontrant le mieux leur existence dans les
temps anciens.
Dès que l’on consulte les chants traditionnels des Marqué¬
Amit que le mot adopté pour signifier a pays éloi¬
gné, pays des ancêtres, patrie première, «est le mot Havaîki, dont le souvenir semble perdu aux îles Sandwich, quoi¬
que le mot y existe sous la forme Hawaii, et qui paraît y
sans, on
être remplacé, avec raison, comme nous
le ' ferons voir plus
tard, par le mot Taiiai. Ce nom Havaïki est employé dans
tous les autres archipels, et
la Nouvelle-Zélande, sous la forme Hawa-.
hiki (2). Il n’est donc pas le nom particulier d’une contrée ;
le même
sens
par presque
notamment par
(1) T. II, h» partie, p. 104.
(2) Ce mot se décompose ainsi en Maori : ha ou ka, de, vers,
contrée ; hiki, qui nourrit, nourricier. Il se pro¬
nonce à peu près avec
le son HaAvaïki à la Nouvelle-Zélande ;
Savaii, aux Samoa ; Havaï dans les îles de la Société ; Havaïki aux
Marquises ; Avaïki, aux Mangareva et aux îles Hervey ; HaAvaii,
aux Sandwich, et probablement Hapaï, aux îles Tunga,
c'est ; wa, pays,
206
_
LES
POLYNÉSIENS.
il n’y a pas d’île portant ce nom : ce n’est qu’une expression
collective signifiant « pays nourricier,
patrie. »
le nom du pays d’origine
lu'emière, et c’est à tort que les missionnaires français lui
ont donné la signification du mot enfer. Les
Marquésans,
en parlant des morts, emploient bien, il est
vrai, l’expres¬
sion « retourner en Hawalrild, » mais cette
expression si¬
gnifie simplement « retourner à la terre qui a vu naître,
qui a nourri » en un mot, « retourner au pays nourricier ou
Ce nom n’est, en somme, que
des ancêtres. »
Les mêmes chants citent souvent le mot
Vevao, nom qui,
à lui seul, attesterait que les
ment des
rapports
tous les autres faits
avec
ne
Marquésans ont eu ancienne¬
des pays lointains, quand même
démontreraient pas que ces rap¬
ports ont réellement existé. Yevao, en effet, est l’île Vavau
ou Vavao, des Afulu-hu, île située à 6S0 lieues dans
l’OuestSud-Ouest des Marquises. C’est de Vevao, dit une tradition
rapportée par Porter, qui la tenait du chef Tiatonui, le père de
la belle Paetini, qu’étaient venus 0-Taia
(1), O-Va-Nova (2)
et Anamea, (3) pour peupler les îles
Marquises, en ap¬
portant en même temps les différentes espèces de plantes.,
0-Taia était allée s’établir à Taiohae (4) et c’était d’elle
que Tiatonui (5), se glorifiait de descendre, après 88 géné¬
rations
.
(1) 0-taia, n’est pas Marquésan ; il faut presque certainement
écrire 0-tahia qui signifie demoiselle, dame, princesse.
(2) Nous ferons remarquer que ce mot se rapproche beaucoup du
mot Hovoua, pour O- Wa,
avons
cité dans la dernière tradition que nous
rapportée sur les Sandwich.
(3) Anamea, en un seul mot, n’est pas Marquésan ; mais séparé,
il signifie : ana, souffrance, peine, antre, caverne
; mea, chose,
substance matérielle, personne, individu.
(4) Tai, mer ; o, préfixe, c’est ; Itae, sorcier, sauvage ; ou : tai,
; oa, vaste ; e, marque du vocatif, ce, cette.
mer
(5) Tia, en Marquésan, signifie mât, haut d’un toit, ferme,
so¬
lide ; to, de, à ; nui, grand, beaucoup. Peut-être faut-il lire : Ke-atonui le grand
constructeur.
constructeur étranger, ou mieux Te-ato-nui : le grand
LES
POLYNÉSIENS.
On trouve encore, dans les mêmes
2(17
cirants traditionnels,
Iliti, et Tahuata : le jiremier est bien
probablement le nom d’une contrée étrangère, telle que les
Fiji ; le second est presque certainement File des Mar¬
quises qui a été appelée Santa-Cbristina par Mendana. Nous
montrerons tout-à-Flieure que tout semble annoncer, en
effet, que les Marquésans dirigeaient leurs expéditions jus¬
qu’aux îles Fiji. Mais on doit conclure des citations que
font les traditions de File Nuku-Hiva, que les habitants de
cette île se rendaient fréquemment, pour un motif ou pour
un autre, à Fîle Tahuata : le nom de Yaïtahu est particu¬
des noms, tels que
lièrement cité dans ces traditions.
font connaître quarante-quatre
îles, en outre de celle de Nuku-Hiva ; ils établissent par
conséquent que les Marquésans allaient eux-mêmes à de
grandes distances de leurs îles. Plusieurs de celles qui sont
nommées paraissent appartenir à l’archipel des Paumotu, et
l’une est indiquée comme possédant un lagon. Il est vrai
qu’elle pourrait être Fîle Palmyre qui n’est pas très éloi¬
gnée des Marquises, puisqu’elle est située, comme on a vu,
En résumé, ces chants
par B‘’50’ Lat.N.et lôIMB’ Long-. O. La plupart des autres îles
peuvent être déterminées exactement, mais quelquesappartiennent presque certainement aux groupes des
îles de la Société et des Amis, et, probablement aussi, à
celui des Samoa : il n’y a pas à en douter, comme on vient
de voir, pour Vevao et, comme on verra surtout bientôt
pour Tahiti.
Déjà, dès la découverte des îles Marquises en 1B95, Men¬
dana avait pu apprendre des habitants de Fîle Christine ou
Tahuata, qu’ils allaient porter la g'uerre fort loin de leur
ne
unes
île, dans une contrée où les habitants avaient, pour armes,
l’arc et les flèches. La présence d’un nègre d’Afrique, parmi
les hommes des équipages
des navires espagnols, avait été
renseignement. Dès que les naturels de
Madré de Dlos ou Vaïtahu le virent, ils firent comprendre à
Mendanaj en indiquant le Sud, qu’il y avait des pays ha¬
l’occasion de
ce
bités par des peuples de cette couleur, peuples qu’ils allaient
parfois combattre : ces nègres, disaient-ils^ se servaient
208
LES POLYNÉSIENS.
d’arcs et deflèclies. C’était d’ailleurs dans les g’randes piro¬
gues, alors sous les yeux de Mendana, qu’ils entreprenaient
ces expéditions. Le récit
de Mendana, que cite Dalrymple (1), ajoute que la difficulté de se comprendre récipro¬
quement s’opposa à ce qu’on pût prendre de grands éclair¬
cissements, et Queiros termine én disant : « Pour moi, ces
récits ne me paraissent mériter aucune croyance, car leurs
pirogues les plus grandes sont peu propres à tenir la mer,
et moins encore à faire des voyages de long cours. »
Sans nous arrêter à ce que cette idée préconçue de Queiros
a de contraire aux faits bien connus aujourd’hui, nous di¬
rons seulement ici que ce récit fait plus qu’attester un
voyage à grande distance
il semble même, comme le
mot hiti dont nous avons précédemment parlé, indiquer
que c’est dans les îles Fiji ou Viti, que les Marquésans al¬
laient guerroyer.
Il n’y a pas, en effet,
plus au Sud des Marquises, d’autres
habitants se servent de flèches. Les
Fiji, il est vrai, bien que situées plus au Sud que les Mar¬
quises, se trouvent dans l’Ouest-Sud-Ouest de ces îles ; il
est bien évident que, s’il fallait prendre à la lettre l’indica¬
tion du Sud, les Marquésans n’auraient pu aller que dans
les îles Paumotu, qui se trouvent directement dans le Sud,
mais dont les habitants n’emploient pas l’arc. On verra
bientôt que cette expression a plus d’extension et qu’elle
s’applique à toutes les terres plus proches du Sud que les
Marquises, quelle que soit leur position plus ou moins éloi¬
gnée vers l’Est ou l’Ouest.
Quel que soit, du reste, le groupe d’îles où se rendaient
ainsi les Marquésans, ce récit fournit, en faveur de leurs
voyages lointains, un témoignage auquel nous allons en
ajouter d’autres.
On sait que Porter a dit également que les habitants de
Nuku-Hiva, croyaient à l’existence d’un grand nombre
d’îles dans les environs, et qu’il lui a été rapporté que,
plusieurs fois, étaient partis des canots qui n’étaient jamais
îles que les Fiji où les
(1) Voy. Traduction abrégée de Fréville, p. 154.
LES
revenus.
Le
emmené
avec
POLYNÉSIENS.
209
grand-père de Kiatonui, par exemple, avait
lui plusieurs familles, des cochons et des
poules, sur quatre grandes pirogues doubles, et, depuis, on
n’en avait jamais plus entendu
parler. Un matelot anglais,
déserteur de quelque baleinier, trouvé à Nuku-Hiva
par
Porter, lui donna même l’assurance que, de 1807 à 1813,
plus de 800 personnes, hommes, femmes et enfants, avaient
abandonné leurs îles pour chercher une nouvelle
C’est aux prêtres, est-il dit,
que ces
patrie.
émigrations étaient
généralement dues ; c’est à leurs encouragements et aux
espérances qu’ils donnaient ; mais, ce qu’on n’a pas assez
remarqué et ce que nous démontrerons, c’est qu’ils ne
s’exemptaient pas de ces voyages, comme on l’a cru ; ils les
dirigeaient, au contraire, presque toujours, pour des motifs
qu’on comprendra facilement quand nous parlerons des mi¬
grations faites à l’île Nord de la Nouvelle-Zélande.
Ici nous devons dire quelques mots sur un document de
la plus haute importance en faveur des communications en¬
tre les divers archipels ; ce
document, en même temps qu’il
prouve l’étendue des connaissances géographiques des Ta¬
hitiens, montre de quelle valeur pour l’histoire de la race
polynésienne en général, et des Marquésans en particulier,
sont les données conservées dans les traditions et les chants
nationaux.
Nous voulons parler de la carte dressée
par
Banks, sous la dictée de Tupaia, le grand-prêtre si savant
qui s’embarqua avec Cook, et quilui fît découvrir tant d’îles;
Publiéepar Reynold Forster, dans le 5' volume du deuxième
voyage de Cook, cette carte démontre nettement l’étendue
des relations qui existaient entre, les
Marquises et Tahiti,
d’abord, et entre Tahiti et un grand nombre d’autres îles.
Comme nous reviendrons nécessairement
sur
cette carte
quand nous parlerons des migrations en général, nous nous
bornerons ici à dire que,
parmi les 74 îles au moins qui y
fîgurent, toutes celles appartenant aux groupes des Mar¬
quises s’y trouvent indiquées.
Ainsi qu’on peut le voir dans l’extrait de cette carte
que
M. de Fleurieu a joint à l’atlas du
voyage de Marchand',
onze îles, en effet, sont
désignées par leurs noms, et pluIl
Pi.
210
LES
POL-XNÉSIENS.
plus exactement, dès
été depuis par beaucoup :de na¬
sieurs de ceux-ci sont orthographiés
cette époque, qu’ils ne l’ont
vigateurs.
de Banks et Cook, est évidemment l’île
appelée Hiva-Oa, par Marchand ; Waitahu ou Whattarreoura, est l’île Tahuata ; Teehooai, l’île Hood ; Onateya,
l’île San-Pedro ; Whattarretoah, l’île Fatu-Hiva ; Tero~
loha, nie Ua-Uka; Neeo-Heeva, l’île Nin-Riva ;Haneanea,
l’île Masse ou Uapu ; O Otto et Te Manu, les îlots les deuxFrères ; 0-Heeva Potto, l’île Uapu ou Chanal.
On voit donc qu’à part la difficulté d’appliquer exacte¬
ment ces noms, toutes les îles Marquises sont - signalées ; et
si Cook n’en a vu que cinq, quelques années plus tard, cela
certes n’a pas dépendu de Tupaia. Sans doute, ainsi qu’on
l’a dit, elles étaient assez mal placées relativement, mais
elles étaient bien groupées et l’erreur ne vient probablement
pas du géographe tahitien. Il faut même reconnaître que
les relations ont dû être excessivement fréquentes, à une
certaine époque, pour que Tupaia ait pu faire une indication
aussi complète des îles Marquises (1).
On verra, du reste, par une tradition inédite que nous
Ainsi Hisa-roa,
(1) D’autres îles, en bon nombre, et situées aux points les plus
opposés de l’océan Pacifique,- sont désignées nettement par leur
nom, sur la carte de Tupaia. C’est ainsi qu’on y voit l’île Rai ba¬
vai, pour Eaivava’i ; Rarotoa, pour Rarotonga; Heavai, pour Savai ;
Ooporroû pour Upolu ; Tootaoerre pour Tutuila, Wouwoü et Weeha pour Vavao et Uiha, îles des Hapaï et d’Afulu-hu. Si la plu¬
part des noms sont si mal orthographiés, ce n’est pas non plus la
faute de Tupaia, mais bien celle des Anglais, gens si incapables
d’écrire un seul mot polynésien tel qu’il doit l’être, ainsi que le
prouvent ceux qu’ont voulu rendre Cook, Anderson, Dixon, etc.
Qui reconnaîtrait Rurutu dans l’île Oheteroa du grand navigateur
anglais ?
Nous le répéterons, pour que Tupaia ait pu indiquer tant d’îles' et
déterminer exactement la position d’un si grand nombre, il faut
absolument reconnaître qu’à une certaine époque, les relations
entre les divers archipels ont nécessairement été fréquentes ; et
nous ne serions pas surpris,
avons-nous dit, que parmi les îles
indiquées se-soient trouvées Oahu et Ha-waii, qu’on croit si géné¬
ralement avoir été inconnues du grand-prêtre tahitien.
POLYNÉSIENS.
211
allons faire connaître, que les rapports
entre les Marquises
LES
et Tahiti semblaient être aussi faciles que fréquents.
avant de rapporter cette tradition, nous devons dire
Mais
quel¬
ques mots sur le culte de Maui retrouvé aux Marquises.
Maui, dont nous aurons souvent à relater les hauts faits,
était un héros né en Hawahiki ;• il alla se fixer avec ses com-
pag-nons dans l’îlé Nord de la Nouvelle-Zélande, que des tra¬
ditions, faites après coup, disent avoir été pêchée par lui.
Maiii-i-Nukurau ou te Potiki, avait cinq frères (1), nom¬
més : Maui-Mua, Maui-i-roto, Maui-i-taha,
Maui-i-pai, et
Maui-i-tïkitïki-a-Tarenga : ils étaieiitaussi surnommés Wa-
re-ware, c’est-à-dire les oubliés, les absents. Fait bien cu¬
rieux, le mythe de Maui était inconnu dans TIle-du-Milieu,
tandis qu’il existait au contraire dans toutes les îles Polyné¬
siennes, et
toutes
ces
notamment
aux
Marquises. Seulement, dans
îles, il était fort incomplet, comparativement à
celui de l’île Nord de la Nouvelle-Zélande. Aussi est-ce pour
cela que nous nous contenterons ici de constater son exis¬
tence, renvoyant, pour en parler plus long'uement, à ce que
nous aurons à
dire sur la Nouvelle-Zélande.
Pour les Marquésans, il nous suffira donc d’ajouter que
Maui était un demi-dieu, et qu’ils lui attribuaient, entre
autres hauts faits,
le
soleil en
comme
d’avoir pêché leurs îles et d’avoir arrêté
plein midi. Mais tout cela, aux Marquises
à Tahiti et ailleurs, était excessivement confus et à
peine conservé dans le souvenir de la génération que nous
avons vue.
Nous
dirons cependant encore que,
dans les Marqui¬
des îles de la Polynésie,
sinon dans toutes, à un Maui qu’est attribuée la connais¬
sance du feu. Les
traditions marquésanes placent la deses, c’estj comme dans la plupart
(1) Taylor, ouv. cité, p. 24. Shortland ne lui donne que deux
frères, et sir Grey, quatre. Le missionnaire anglais R. Stannard,
fixé à Waitôtara, pense que le nom de .Maui n’est qu’un titre :
Ma-u-i,Ait-il, signifie ; k tant, autant, ensorceler, charmer, » art
dans lequel excellait Maui.
Le nom du canot de Maui était AwrarotKJn: ; lé canot des frères
de Maui s’appelait Riu-o-Maui.
212
LES
meure du
POLYNÉSIENS.
dieu du feu dans l’Havaïki ou pays
des ancêtres
qui, par rapport aux Marquises, gît vers le couchant. Elles
appellent aussi ce dieu Maui, mais en y ajoutant l’épithète
he, qui signifie « autre, différent, étranger. » On sait que
la même divinité du feu est appelée : dans les traditions de
Tahiti, Mahuie-, aux Samoa, Mafuie; et à la NouvelleZélande, Mauika. Cette divinité préside également aux vol¬
cans
et aux tremblements de terre.
femme, dont la fille
grand’mère' de
Maui ; elle garde l’entrée du chemin qui conduit à la de¬
Aux
Marquises, Mauike est
mariée vit
meure
sur
souterraine de
manger ses
une
la terre : cette fille est la
Mauike. Maui, encore enfant, voulut
mets cuits. Il alla à la recherche du feu, et, ne
pouvant pénétrer dans l’Havaïki sans tuer son aïeule, il la
tua ; puis il tua sa mère et enfin, trouvant Mauike peu dis¬
posée à lui donner du feu, il la tua aussi. De cette façon le
charmant enfant, pour se procurer du feu, tua d’ahord son
aïeule, sa mère et-sq bisaïeule.
Nous croyons devoir rapporter ici la curieuse légende qui
nous a été racontée à Nuku-Hiva par la princesse Putona, et
que nous avons écrite sous la dictée de cette femme remar¬
quable. Nous transcrirons, a la fin de ce chapitre, le texte po¬
lynésien, ainsi que la traduction mo.t-à-mot et la traduction
littérale que nous en avons faite. Cette traduction présente
nécessairement beaucoup d’obscurités ; le récit de la narra¬
trice était souvent embrouillé et confus ; mais tel qu’il est,
il donnera une idée exacte du langage des îles Marquises.
Origine du feu. — Mahuike ou Mauike, déesse du feu, des
tremblements de terre et dès volcans, habite
l’Havaïki ; elle
n’a d’autre enfant qu’une fille mariée sur la terre ; cette fille
est la grand’mère de Maui.
père et sa mère sur un point de l’île
qu’on ne désigne pas. Il n’était encore que poïti (1) ; mais
il sentait déjà la privation du feu et il était Tas de manger
Maui vivait
avec son
ses aliments crus.
(i) Poili, jeune garçon.
LES
Les sorties
213
POLYNÉSIENS.
fréquentes de ses parents, pendant la nuit,
l’intrig’uaient beaucoup ; il était convaincu qu’ils allaient
chercher du feu, car il leur avait déjà vu mang-er des ali¬
ments cuits.
Une fois sa mère lui dit : <r Poïti, .reste
nir bientôt. » — « Je
«
Tu ne peux pas,
veux
aller
avec toi,
ici ; je vais reve¬
dit l’enfant. » —
poïti ; je vais chercher du feu. >> — « Je
Tupuna (1) te tuerait, si tu me sui¬
le veux, moi. » — « Ta
vais. »
La mère partit ; l’enfant la suivit de loin.
Près d’entrer dans le chemin
qui conduit à l’Havaïki, la
mère fut arrêtée par un oiseau perché sur un Kaku (2).
Le prenant pour le Patiotio (.3), elle appela son mari et jeta
des pierres
à l’oiseau. Ils lui en jetèrent beaucoup,
sans l’atteindre.
mais
Soudain, à la place de l’oiseau, ils aperçurent leur
Maui, sous forme humaine et sans plumes.
fils
Maui pénétra dans l’ouverture qui conduisait à l’Havaïki;
mais dès les premiers pas, il fut arrêté par sa Tupuna qui en
g-ardait l’entrée, couchée sur le côté II ne put jamais
la
décider à le laisser passer : Supplications, menaces, tout fut
inutile. Ne pouvant y réussir, il lui coupa le cou.
Dans ce moment, sa mère recevant sur
la poitrine quel¬
ques gouttes de sang, dit à son mari : « Tiens, on tue ma
mère ; il faut que je remonte » (4).
(1) Tupuna, aïeule. C’était la graud’mere de Maui, c’est elle qui
crardait l’entrée du chemin conduisant à l’Havaïki.
(£) Le Kaku est le seul, parmi les arbres de Nuku-Hiva, qui ne
s’enflamme pas par le frottement.
(31 Le Patiotio est, aujourd’hui encore, un oiseau tapu aux îles
Marquises.
(4) On peut donc inférer de ces paroles qu’elle était descendue,
quoiqu’elle eût reconnu son fils sur une des branches du kaku.
Pourtant, d’après une autre version, la mère était restée en haut.
Le sang qui lui jaillit sur la poitrine lui apprit le parricide commis
par son fils. Elle descendit aussitôt et le trouva à moitié chemin
qui remontait ; « Tu as tué la vieille ? » lui dit-elle. — n Parbleu !
répondit-il, j’en étais fatigué; »
214
LES
POLYNÉSIENS.
Sa
grand’mère morte, rien ne lui Ijarrant plus le passage,
Maui descendit courageusement dans les entrailles de la
terre.
A moitié chemin, il rencontra sa mère
qui remontait. Dès
qu’elle le vit, elle s’écria : œ Qu’as-tu fait ? tu as tué ma
mère ! »
«
Oui, répondit Maui, elle ne voulait pas me
laisser passer ; je veux avoir du feu ; je vais en chercher. »
Arrivé en haS, il aperçut la demeure de Mauike et il alla
.—
aussitôt lui demander du feu.
Il y a plusieurs
espèces, de feu : le plus sacré est celui
de la tête ; le plus mauvais est celui des
jambes. Il y a le feu
des genoux, du nombril, etc. Maui voulait le feu de la tête
et pas d’autre. Mauike lui donna celui des
Ne pouvant obtenir d’elle le feu qu’il
comme à sa grand’mère :
il la tua.
jambes.
désirait, il lui fit
Puis, s’emparant de ce feu, il alla, en colère, le mettre à
tous les arbres : Tous
s’enflammèrent, excepté le Kaku. Il le
mit même aux pierres. Mais ce fut en vain
qu’il essaya de
le mettre à l’éau : celle-ci, comme le
Kaku, ne voulut
mais brûler.
ja¬
Cette légende de la découverte du feu chez les Nukuhiviens a, comme on le verra dans la suite, la
plus grande ana¬
logie avec celle rapportée par les naturels des Samoa. Nous
avons dit plus haut
que, d’après une version, Maui tue sa
mère après avoir tué son aïeule et avant de tuer sa bisaïeule.
Ici, au contraire, comme dans la tradition des Samoa, il
épargne sa mère. Dans quelques archipels, il se contente de
battre le dieu qui garde le feu. Ailleurs, l’enfant vole le feu
à l’insu du dieu et il ne s’en
empare que pour le distribuer
aux humains.
Toutes ces traditions dénotent la tendance
profondément
égoïste de ces peuples : là c’est un père, ici une mère, ail¬
leurs l’un et l’autre qui, en cachette, veulent
profiter pour
eux seuls de la découverte
qu’ils ont faite du feu ; mais tou¬
jours un fils évente la découverte et la fait tourner à son
avantage personnel.
La ressemblance n’est du teste
pas
ces
moins grande entre
légendes des îles Polynésiennes et celles de laNoüvellê~
LES
Zélande ;
215
POLYNÉSIENS.
autres dérivent
il est évident que les unes et les
d’une même source, source qui
n’est autre, comme nous
espérons le démontrer, que la Nouvelle-Zélande elle-même.
C’est là, en effet, que toutes les traditions ont conservé leur
pureté, et se trouvent complètes, quoiqu’elles présentent
parfois des variantes.
Pour ne pas trop nous éloigner de la question principale
et seulement pour montrer quelle est la ressemblance des
légendes des Marquises et de la NouvellerZélande sur la
divinité chargée du feu, nous allons rapporter ici la tradi¬
tion que donne le missionnaire Taylor. Voici ses pa¬
roles (1) :
Le plus grand des travaux de Maui est sa dispute avec
a
Mauika.
Quelques ' traditions disent que Mauika était le grandpère de Maui ; d’autres disent le contraire. Il paraît avoir
été une sorte de Pluton maori. Son corps était rempli de feu.
Le nom de Mauika semble impliquer qu’il était de la
famille de Maui, et qu’il s’en distinguait en ce qu’il était le
«
tt
dieu du feu. En tout cas, on admettait
feu en provenait.
«
Quelques traditions
femme.
a
généralement que le
représentent Mauika comme une
Toujours est-il que Mauika avait le feu dans ses doigts
Quand Maui le sut, il se mit en route pour
et ses orteils.
aller le tuer par ruse.
«
A son arrrivée, son
ancêtre lui demanda quel était le
but de sa visite. Maui lui répondit qu’il était venu pour
du feu.
Aussitôt Mauika lui donna un
koiti ou petit doigt.
«
avoir
de ses doigts, le
Maui s’en alla et marcha droit à l’eau,
où il l’éteignit.
Quand cela fut fait, il retourna vers Mauika et lui dit que
son feu s’était éteint. Mauika lui demanda comràent il s’était
•
*
éteint, et il lui répondit qu’il était tombé dans l’eau.
«
Mauika se coupa un autre
doigt, le manawa ou doigt
annulaire. Maui s’en alla et, quand il l’eut mis dans l’eau,
(1) Te Ika a Maui, p. 29.
il
216
LES
POLYNÉSIENS.
fut ég’alement
éteint ; alors il mouilla sa main pour que
ses paroles. De nouveau il se
présenta devant lui et lui demanda un peu de feu.
Le motif de ses demandes incessantes, était
qu’en
enlevant le feu de tous les doigts et orteils de Mauika, il
pourrait le brûler lui-même avec le feu. Il continua donc de
Mauika crut à la vérité de
«
lui en
demander et il alla successivement au
mapere
ou
doigt du milieu, au koroa ou index, au ron^ro-mafua ou
pouce. Puis, ayant fini avec les doigts il demanda les orteils
et les obtint tous, excepté le gros orteil.
Maui lui dit : « Donne-moi ce dernier orteil. » A quoi
Mauika répondit : « Non pas Maui, car tu as quelque mau¬
vais projet contre moi. »
Alors Maui agita le feu et en brûla Mauika, de même
que la terre et les arbres. Maui lui-même fut presque tout
brûlé ; s’il s’enfuyait dans une direction, le feu l’y
poursuivait ; s’il s’enfuyait dans une autre, les flammes le
suivaient ; si bien que, ne trouvant aucun refuge sur la
terre, il s’éleva dans l’air et fit appel à la pluie. Mais là, se
trouvant toujours entouré de flammes, il lui fallut deman¬
der une plus grande pluie, et cela ne suffisant pas, il dut
invoquer une pluie torrentielle, laquelle finit par arriver,
et éteignit les flammes en se répandant sur la terre.
«
«t
a
Quand les eaux eurent atteint le Tikitiki ou nœud du
sommet de la tête de
Maui, les
semences
de feu qui s’y
étaient réfugiées s’enfuirent vers le Rata, VHinau, le Kai~
katea, le Rimu, le Mataï et le Miro ; mais ces arbres ne
recevoir ; elles se sauvèrent alors vers le
Patete, le Kaikomako, le Mahohe, le Totara et le Puketea,
qui les reçurent. Ces derniers sont les arbres dont on obtient
voulurent pas les
encore le feu par
friction. »
Nous nous abstiendrons de toute ■ réflexion à propos de
cette légende maori ; mais quand nous en serons à la re¬
cherche de la contrée où se trouvait l’Hawahiki, on verra
qu’elle aide elle-même à la faire connaître, puisqu’il n’y a
qu’une seulecontréeproduisantplusieurs des arhres désignés.
C’est encore à Maui qu’est due, aux Marquises, l’origine
des jours et des nuits. Autrefois le soleil
paraissait pendant
LES
217
POLYNÉSIENS.
peu de temps et les nuits duraient peu. Maui se fâcha ; il
combattit le soleil et il allait l’étrangler, lorsque le vaincu
consentit à allonger les jours. C’est
les
jours et les nuits sont longs.
depuis ce temps que
Nous croyons devoir faire connaître ici une autre légende
des Marquises, qui aidera peut-être aussi à retrouver le lieu
d’origine première : c’est celle qui parle du premier visi¬
teur oif premier colon de ces îles.
premier homme qui aborda à Nukuet, fait à remar¬
quer, ce premier homme s’appelait Tiki, absolument com¬
me celui qui, d’après les
traditions zélandaises, porta
les premières patates à l’île Nord de la Nouvelle-Zé¬
lande qui en manquait (1). Ce Tiki zélandais était un grand
voyageur et l’on peut se demander si ce n’était pas le mê¬
me que le, Tiki marquésan. Alors, on comprendrait mieux
l’analogie complète du nom donné, par les deux archipels, à
la patrie première ; Havaiki aux Marquises et Hawahiki à
la Nouvelle-Zélande. Il en serait de même pour l’existence,
dans certains points des Marquises, d’un langage qui se
rapproche infiniment de celui de la Nouvelle-Zélande. Mais,
que ce soit ou non, la légende rapporte que Tiki, arrivé aux
îles Marquises, fut déifié après sa mort, et que son nom fut
donné aux idoles qui remplissent les temples, et au tatouage
dont il était l’inventeur. Toutes les généalogies, du reste,
en parlent, et quelques-unes même le considèrent comme
Le souvenir du
Hiva est encore conservé par la tradition,
le Dieu Créateur des hommes :
d’où l’on
doit supposer
qu’il y avait peut-être confusion dans le souvenir des Marquésans, qui semblaient ainsi mêler les actes de leur pre¬
mier chef à la tradition mythologique de la patrie pre¬
mière. D’un autre côté, il est d’autant moins surprenant que
les habitants de ces îles attribuent leur origine à Tiki que,
(1) Gomme nous avons à rapporter cette tradition en son lieu
ici à la citer. Nous ajouterons qu’à
Tahiti Tito', sous la forme Tu était également le premier homme.
(Voir Dictionnaire des missionnaires anglais, traduit par nous),
et place, nous nous bornons
218
LËS
POLYNÉSIENS.
d’après la mytholog’iô de la Nouvelle-Zélande, Tiki n’était
des hommes, dans la patrie première ou
Hawahiki, et qu’il était le deuxième fils du ciel et de la
terre (1).
On ne s’accorde pas, toutefois, sur le lieu ou ahorda Tiki
à Nuku-Hiva, Les uns pensent que ce fut à Taiohae, où Ton
montre encore \&Hau, Hibiscus tiliaceus, que les indigènes
disent avoir été planté par lui; d’autres rapportent que c’é¬
autre que l’aïeul
tait dans le baie Atuatoa où se trouve
le Meï, arbre 'à
pain, qui prêta son ombrage au Dieu.
Que Tiki ait été le premier chef venant se fixer avec ses
compagnons dans l’île Nuku-Hiva ; ou que ce ne soit qu’ùn
souvenir mythologique, à peine conservé, du pays d’origine,
il n’est pas moins à remarquer que ce nom se re¬
trouve dans toutes les îles Polynésiennes, et particulière¬
ment à Tahiti, où il ne se. présente plus, il' est vrai, que
sous la forme TU, par suite de la suppression du k, opé¬
rée avec le temps par les habitants des îles de la Société.
Cette dernière circonstance permet d’inférer que, si une
partie des Marquises ont été peuplées, comme on le dit, par
les Tahitiens, ce ne sont évidemment pas ces derniers qui y
ont porté le nom de Tiki, mais presque certainement les
(1) Taylor, p. 23, dit ; « Le 2« flls du ciel et de la terre, était
Tiki, qui fut le père des hommes et qui passe pour les avoir faits à
son image. »
Une tradition rapporte que Tiki prit de l’argile rouge, la pétrit
avec son propre
cela l’anima.
Une
autre dit
sang, puis forma les yeux et les membres, et après
que
l’homme fut formé d’argile mêlée à l’eau
rouge oeracée des marais, que Tiki lui donna sa propre forme
et le nomma comme lui Tiki-ahua, œ la ressemblance de Tiki ». De
là est venue
l’expression : Aï-tanga-o-Tiki, i la postérité de Tiki, »
pour désigner les personnes de bonne maison.
L’ornement le plus prisé est une bizarre image
d’homme, faite
pierre verte et portée suspendue au col, comme un Hei-Tiki,
image ou souvenir de Tiki.
Le nouveau-né est appelé he Potiki, de Tiki et de po, nuit ; le
nœud du sommet de la tête des chefs, la partie la plus sacrée, est
en
appelée he Tiki.
LÉS
POLYNÉSIENS.
219
Tongans qui ont conservé l’usage du k, alors que les Sas’en débarrassaient (l). '
moans eux‘mêmes
Moërenboüt a cherché, comme on sait, à donner la véri¬
table signification
du mot Tii, appliqué aux statues des
rapporter à son interpréta¬
îles Australes. S’il fallait s’en
tion, ce mot n’aurait été que le nom des divinités inférieu¬
marquant les limites des éléments ; et les statues
res
n’auraient été érigées que dans le but de
perpétuer le sou¬
les plus extraordinaires. Mais il se
pourrait bien cependant qu’un pareil nom ne signifiât tout
simplement que statue, image, comme nous le montrerons
bientôt en parlant de l’île de Pâques ; ce qui pourrait appuyer
cette supposition, c’est que chacune d’elles avait un quali¬
ficatif différent, de même que les Tiki, plantés sur tous les
points de l’île Nord de la Nouvelle-Zélande par les émi¬
grants venant d’Hawahiki. Il est du reste certain qu’aux
îles Marquises le nom de Tiki était donné aux statues des
temples et des pavés sacrés (2), et qu’il se retrouve dans
toutes les généalogies de ces îles.
venir des phénomènes
Ajoutons qu’il existe aux Marquises une tradition sur
l’origine des poules et des cochons »,. se rapprochant infi¬
niment de la précédente, et qu’on pourrait, à priori, suppo¬
ser lui être bien antérieure, parce que le personnage dont
elle parle est un Dieu ; mais elle n’est elle-même que la
légende bien vague de quelque voyage, fait dans les an¬
ciens temps, puisqu’elle montre qu’il existait déjà une po¬
pulation à Nuku-Hiva. Cette légende est encore due à
«c
[Porter.
Porter raconte, comme
le tenant du chef Te-ato-nui ou,
Ki-ato-nui, père de la célèbre Paetini,. que les cochons ont
été apportés dans
les Marquises, 330 ans avant son arrivée
(1) Ou verra dans les légendes Samoànes que c’est à Tiitii,
qu’est attribuée la découverte du feu et celle du tare.
(2) Par pavés sacrés, on entend les lieux faits en blocs de pier¬
cjclopéennes, sur la plate forme abritée desquels se réunis¬
saient les chefs et lés prêtres pour s’occuper des intérêts sociaux.
res
220
LES
dans ces îles
POLYNÉSIENS.
(1), par un Dieu nommé Haii, dont le nom est
inconnu des habitants actuels. Ce dieu visita toutes les
îles
du groupe et y laissa, en outre, les poules.
Ce fut dans la baieAtuaatua, l’Atouaatoua ou Dieudieu, de
l’île, qu’il débar¬
le sol pour y trouver de l’eau. L’arbre
sous lequel se tint le Dieu, pendant, son séjour sur cette
île, est resté sacré ; mais les indig-ènes ne peuvent dire si
le Dieu est venu dans une pirog’ue ou dans un plus grand
bâtiment, ni combien de temps il resta chez eux.
Nous trouvant sur les lieux, nous avons vainement de¬
mandé qu’elle était cette baie Atuaatua et il nous a paru que
ce ne pouvait être que la baie E-Tua-Toa. Le nom de Haii
lui-même était inconnu. Dans la version qui nous fut don¬
née, il s’appelait Hahi, nom qui, du reste, s’en rapproche
beaucoup, et qui était suivi de la qualification de E Tua
tapu, Tapu nui, « dieu révéré, très révéré ou sacré. » Voici
la version qui nous a été donnée par la princesse Putona :
Habi vint dans une pirogue montée par dix hommes. Il
avait de longs cheveux et était sans femme. Cinq pirogues
des Taïpii vinrent le joindre dans le même lieu (2). Il des¬
cendit à terre ; mais au lieu d’entrer dans une maison, il
s’établit sous un Meï qui, depuis, est resté tapu. La pirogue
était un grand bénitier, c’est-à-dire une de ces gigantes¬
ques coquilles qui ont été depuis utilisées comme béni¬
Vincendon Dumoulin, sur la côte Est de
qua, et qu’il creusa
■
tiers.
de temps il resta dans l’île,
dire. Mais elle assura que ce n’est.
point Hahi qui a apporté les cochons, et que ceux qui les
lui attribuent se trompent, car il y en avait beaucoup dans
l’île, avant son arrivée. Plus tard, il est vrai, les cochons
disparurent à la suite d’une disette ; mais il en fut apporté
Ce que fit le Dieu et combien
Putona ne put nous le
{!) Porter était aux Marquises en 1813.
(2) Les Taipii forment, comme on sait, l’une des tribus et la plus
redoutable de l’île Nuku-Hiva. L’île était^ donc
de Hahi,
le temps.
habitée à l’arrivée
qui, dès lors, ne serait qu’un simple visiteur déifié avec
LES
221
POLYNÉSIENS.
d’autres de Tahiti. Ce qui prouve au moins qu’à une certaine
époque, les rapports entre Tahiti et les Marquises étaient
faciles.
Puaka
est le
nom
donné
aux
cochons
dans les îles
Marquises ; mais nous ne partageons pas l’avis de ceux qui
font venir ce mot de l’Espagnol puerco, parce qu’il était
déjà usité dans ces îles lors de la venue de Mendana, en
1595. Il en est, presque sûrement, de l’origine de ce mot
comme de celle des mots porto, poto, etc., aux îles Sand¬
wich : ceux-ci, avons-nous dit, sont purs polynésiens. En
effet, ils sont usités dans toutes les îles peuplées par la race
polynésienne. Nous ajouterons que le mot cochon est rendu
par puaa dans les îles de la Société, parpuaÉa dans les îles
des Amis, et par poaka à la Nouvelle-Zélande.
Avant de terminer ce chapitre, nous allons citer quelques
traditions qui, malgré leur peu de clarté, nous semblent
aider à la solution du problème qui nous occupe. Ces tradi¬
tions concernent l’origine des chiens et des chats,
l’origine
des rats. Nous y ajouterons d’au¬
tres légendes curieuses et inédites, telles que l’origine de la
première femme à Nuhu-Hiva, celle des arbres à fruits co¬
mestibles, etc., et nous transcrirons enfin quelques chants
Marquésans, ainsi que le texte de la légende 'qui nous a été
des cocotiers, et l’origine
dictée sur la découverte du feu ; on pourra ainsi bien mieux
apprécier quels sont le dialecte et. les mœurs des habitants
actuels des îles Marquises.
Origine des chiens et des
chats.
—
L’origine dés chiens
et des chats aux îles Marquises est généralement attribuée
aux Européens ; ce serait aux Anglais que serait due l’in¬
troduction des premiers, de même qu’aux Américains l’in¬
troduction des seconds.
Toutefois, dès 1813, Porter avait déjà pu remarquer qu’il
y avait à Nuku-Hiva quelques chiens et quelques chats ; s’é¬
tant informé de leur provenance, Kiatonui lui dit qu’ils
avaient été apportés, une quarantaine d’années auparavant,
par un dieu appelé Hitahita.
222
LES
POLYNÉSIENS.
D’Urvüle et Vincendon’ Dumoulin
en ont conclu que
les
Hitahita, avaient voulu parler de
Tahiti et de Cook. Mais cette supposition est d’autant moins
admissible, que les traditions de l’île ont conservé parfaite¬
naturels, sous le
nom
ment le souvenir de Cook et
d’autre nom que celui de Tute.
qu’elles , ne lui donnent pas
Nous n’avons pu, sur les lieux, obtenir aucun renseigne¬
ment précis ; il
pourrait bien se faire que Porter eût mal
entendu et pris le mot Tahiti,prononcé parles Nukuhiviens,
ponr Hitahita ; car, ce qui est à remarquer, tous les Marquésans connaissent et prononcent le mot Tahiti ; ils savent
parfaitement que c’est une contrée qui, dans les anciens
temps, avait de fréquents rapports avec la leur, comme le
prouvent d’ailleurs toutes les traditions, et particulièrement
la légende sur l’origine des rats, qui est encore inédite et
que nous allons faire connaître.
Quoiqu’il en soit, dans les îles Marquises, les chiens vus
par Porter avaient, comme ceux qu’on y rencontre encore
aujourd’hui, tous les caractères qu’on donne aux chiens
rencontrés dans les autres îles polynésiennes, particuliè¬
rement aux Samoa et à la Nouvelle-Zélande, aux Tunga et à
Tahiti.
Ces caractères étaient et sont encore,
malgré les mélan¬
ges opérés par l’introduction des chiens européens :
de lon¬
oreilles et un pelage brun sale ou jaunâtre, avec une
queue touffue chez .ceux, en petit nombre, il est vrai, qui se
rapprochent le plus de l’espèce primitive. On dirait une
espèce de renard ; mais, chaque jour, le nombre des chiens
indigènes disparaît, et il n’y en aura plus probablement
avant peu de temps. John Williams, qui parle de ceux des Sa¬
moa d’après les rapports des habitants, n’avait même pas pu
gues
en voir un seul.
On s’accorde à dire que le chien
polynésien diffère du
dingo ou chien de la Nouvelle-Hollande. Les habitants de
rile-Nord attribuent l’introduction des chiens dans leur île
aux
premiers colons qui s’y fixèrent en venant de l’Ha-
wahiki. Nous ajouterons qu’à la Nouvelle-Zélande le chien
est
appelé Kuri ; à Tahiti, TJri ; aux Tunga Kuli ; aux
LES-
POt-ÏNÉSIENS.
223
Samba üli ; et, rapprochement curieux, Kolî aux Fiji. Il est
difficile de dire pourquoi, aux Marquises, chien se rend par
Nuhe ou Peto, de même que par llio aux Sandwich. Il est
probable que cela est dû à la coutume polynésienne de
remplacer un mot par un autre dans certaines circonstances.
En somme, les chiens de Nuku-Hiva et des autres îles Mar¬
quises étant de l’espèce qui paraît propre à l’Océanie, il est
certainement plus à supposer
qu’ils y ont été portés par des
émig-rants océaniens que par les voyageurs européens.
Quant aux chats, il est évident qu’ils n’ont pu l’être que
par ces derniers, probablement par les Américains.
Il n’existe pas de tradition sur l’époque de l’introduction
du fer dans les Marquises ; mais cette introduction semble
être plutôt due aux Espagnols qu’aux Français du navire
le Solide, commandé par Marchand. Celui-ci ne relâcha h
Nuhu-Hiva qu’après Mendana àTahuata.
Origine des cocotiers. — Les Nuku-Hiviens attribuent
l’introduction des cocotiers dans leur île au dieu Aakua,
qui venait, disent-ils, d’une île appelée Oata Maua, oU
O Tupu : ainsi, du moins, que les navigateurs écrivent les
mots entendus par eux.
Malgré nos recherches, nous n’avons pu retrouver l’éty¬
mologie du mot Aakua, dans la langue Nuku-Hivienne»
Cependant les syllabes aa et kua sont bien du langage des
elles signifient : la l'®, « Voici, voilà, celuici, celui-là, il y a ; » la 2“, « rouge. » Akua, aux îles Sand¬
wich, est le nom donné aux dieux.
Quant au mot Oata, il est évident qu’il a été mal écrit ;
il faut presque certainement en faire deux mots, c’est-à-dire
0-Ata. Le mot qui suit nous semble, comme on va voir, en
îles Marquises ;
faire une loi.
Ce que l’on n’a pas remarqué, et ce qui cependant est on
ne peut plus significatif, c’est que ce mot Ata est le nom
qui, d’après une tradition tongane, rapportée par Pritchard,
fut donné par Maui à la première île pêchée par lui dans
les îles Hàpai: cette île est la plus Sud du groupe. Nous cite-
224
LES
rons cette
POLYNÉSIENS-
légende quand nous en serons au peuplement des
îles Tunga.
Le mot Maua ou Maaua semblerait avoir été mal entendu
marquésan, ni zélanSerait-ce, en Maorie Maha,, abondance, multitude,
grande quantité ; et Wa, pays ? Ne serait-ce pas tout
simplement le mot Maui, mal entendu et mal rendu ?
ou mal
écrit : il n’est ni tahitien, ni
dais.
cependant faudrait-il écrire Oa-Tamaua, i la
qui, dans l’Hawahiki, était donné au
Peut-être
limite solide », nom
néant.
Quant au mot 0-Tiipii, nous dirons seulement qu’en
maori, Tupu signifie lieu de naissance, rejeton, croître,
pousser,
naître, absolument comme aux Marquises \ à
Tahiti, etc.
et Tipua sont les noms
Tahitien Tupua signifie
charme pour préserver des sortilèges, de même que Tuputupua est le nom d’un TU.
Mais il y a aux Marquises une autre tradition qui
rapporte un peu différemment l’introduction des cocotiers.
D’après cette tradition, le dieu Tao (!)■ serait venu de l’ile
Ahoata Maaua ou 0-Tupu, et, trouvant que ces îles man¬
quaient de cet arbre, il leur en aurait fait cadeau. Cette
Nous ajouterons que Tupua
Maori d’une divinité, et qu’en
tradition est évidemment la même
avec
cette seule diffé¬
que le nom du dieu est tout autre.
Nous croyons donc qu’il est préférable
rence
de voir dans ce
de celle qui a été la
première pêchée par Maui. Ce mot, à lui seul, fait mieux
comprendre par qui les îles Marquises ont été en partie peu¬
plées et par qui les poules et les cochons y ont été intro¬
duits. Ce serait alors, comme on voit, un témoignage de
plus en faveur de l’arrivée dans les Marquises des Tongans
ou Hapaiiens, puisque ce seraient eux qui, les premiers, y
auraient porté ces animaux.
Ce mot Ahoata ou Aoata se trouve cité, comme nom de
lieu, par d’autres traditions de Nuku-Hiva, et, ce qui est
motMto le nom d’une île et justement
(1) Rôtir sacrifier.
LES
POLYNÉSIENS.
particulièrement à remarquer, c’est qu’il existait en Hawahiki. L’une de ces traditions dit, en effet, que les poules ont
été apportées d’une contrée appelée Aoata (1) et placée
dans l’Hawahiki.
Quelle que soit la véritable signification du mot ao-ata
Nuku-Hiviens, ce qu’il y a de bien remarquable, c’est
d’après eux, la contrée portant ce nom, se trouvait eu
IIawaliiki,-et que c’est d’elle que provenaient, non seule¬
ment les poules, mais aussi les cochons. Toutefois, comme
nous le ferons voir, il y a ici probablement confusion de la
part des Européens qui ont recueilli ces dernières lég-endes,
car toutes les traditions de l’Hawahiki
prouvent, par leur
silence, que les poules et les cochons y étaient inconnus. Les
Marquésans ont dû probablement désigner par là une île
située plus à l’Ouest qu’eux-mêmes.
des
que,
Que ce soient des canots d’Ata ou des autres îles Tunga
qui aient porté ces animaux dans les Marquises, rien de
plus simple au contraire, car les cochons et les poules
semblent être autochthones en Polynésie. On a vu que les
habitants de ces îles passent pour avoir peuplé les îles Mar¬
quises, au moins en partie. Il ne serait pas snrprenant, après
cela, que la confusion ne vînt même des légendaires Mar¬
quésans.
Nous allons maintenant exposer la tradition qui, à notre
avis, atteste le mieux les rapports anciens qui existaient
entre les îles de la Société et les Marquises.
Origine DES rats. — Il existe anx Marquises une tradition
sur
l’origine des rats, qui prouve surtout avec quelle facilité
des rapports avaient
lieu, à une époque reculée, entre cet
archipel et celui des îles de la Société. Nous allons rapporter
cette légende telle qu’elle nous a été dictée, en 1844, par la
belle princesse Putona, la femme la plus spirituelle, la plus
philosophe, la plus libre-penseuse des îles Marquises :
(1) Ao signifie : jour, lumière, monde, éclairer, faire jour, etc. ;
image, portrait, statue, matin, ombra; et en plus, à Tahiti,
il veut dire messager. Dans ce dernier sens, aoata appliqué aux
coqs pourrait signifier ; Messager du jour.
ata,
13.
220
LES
Une g'rande
POLYNÉSIENS.
Haatepeiu, noble, princesse de Nuku-Hiva,
était la plus belle parmi lesTeii (l).Elle était entourée d’ado¬
rateurs ; mais ayant entendu parler des chefs
de Tahiti, elle
compatriotes qui se présentaient,
dans l’espoir d’avoir un jour un Tahitien pour époux.
Son désir fût connu à Tahiti en même temps que sa répu¬
tation de beauté. Kioe (2), l’un des chefs tahitiens, s’embar¬
qua secrètement et vint débarquer à Taiohae.
Dès que la nuit fût venue, il se fit conduire chez la belle
Nuku-Hivienne. Aussitôt, aidé par ses compagnons, il l’en¬
leva sans même lui adresser un seul mot d’amour.
Pressé de la posséder, il ne repartit pas immédiatement
pour Tahiti, mais il se mit à rechercher, sur l’île même, un
lieu tranquille et solitaire. Il alla, dit la 'tradition, cacher
son amour à Anakea (3), dans les herbes de la montagne
Tovii (4).
Après trois mois, la belle Haatepeiu s’aperçut qu’elle était
enceinte, et elle accoucha heureusement de plusieurs en¬
fants ; mais quelle ne fut pas sa surprise, quand elle vit
d’aussi petits êtres !
Elle n’avait même pas la consolation de son mari pour se
renseigner : il partait tous les jours de grand matin et il
ne rentrait qu’à la tombée de la nuit. Elle ne l’avait jamais
aperçu en plein jour. Toute sa journée, disait-il, était em¬
ployée à visiter, à entretenir ses propriétés et surtout à pê¬
cher. Chaque soir, en effet, il apportait toujours du poisson
refusait tous ceux de ses
à sa femme et à ses enfants.
La pauvre mère se désolait : les enfants ne g’randissaient
point, et déjà ils avaient des poils.
Sur ces entrefaites, elle put entrevoir uû instant Kioe ;
(1) Kom d’uae tribu aux îles Marquises.
(2) Ce nom est écrit d’après la prononciation
où la population fait usage du k.
Nûku-Hivienne, là
(3) Ana, antre, grotte ; Kea, pierre.
(4) To, de, pour, appartenant à; VU, rond, glisser, tomber, rou¬
ler. La montagne Tovii est très-raide.
LES
POLYNÉSIENS.
227
elle remarqua que lui aussi avait de longs poils quoiqu’il
fut fort petit. Elle fut alors convaincue que c’était un reve¬
nant, un veinehae.
Ses larmes, son
Elle
ne
chagrin augmentèrent avec
sa terreur.
dormit plus ; elle maigrit à vue d’œil ; de belle
qu’elle était, elle devint laide ; mais que faire seule, dans
désert, sans amis, sans secours ?
Elle fit tant, cependant, que son mari consentit à la ren¬
voyer à Taiohae.
Les parents de la pauvre femme se mirent à pleurer quand
ils revirent leur fille si maigre, si malade, avec des enfants
si chétifs. Ils furent les premiers à lui conseiller de quitter
son mari (1). Mais une certaine pudeur la retenait et surtout
un
la curiosité.
Avant de se décider à quitter Kioe, elle résolut de
rer de sa forme
s’assu¬
qu’elle n’avait pu jusque-là entrevoir qu’une
seule fois. Mais comment y parvenir ? Elle eut alors l’idée
de lui soustraire son hamî (2).
Une nuit, profitant du
sommeil profond dans lequel son
elle lui enleva facilement sa ceinture.
Celui-ci s’en aperçut en se réveillant vers le point du jour,
lorsqu’il était temps pour lui de sortir, i Qu’as-tu fait de
mari était plongé,
mon hami ?
»
lui dit-il. — « Je
ne
l’ai pas vu, » répondit-
elle. Kioe se mit aussitôt à le chercher, mais ce fut en vain.
Il chercha si
longtemps que le jour avait eu le temps de
paraître et que force lui était de sortir sans hami.
Pendant tout ce temps, sa femme ne cessait de l’observer
attentivement. Quand il franchit le seuil de la caverne, elle
le
disting'ua complètement ; Qu’avait-elle vu ? un gros
rat.
Dans sa colère, mêlée de crainte encore, car elle craignait
que ce né fût un revenant, elle alla aussitôt porter, dans un
lieu élevé et éloigné, ses petits au nombre de quarante.
C’est depuis lors, que les rats se sont répandus dans toute
l’île.
(1) Noter que rien n’est plus dan,s les usages.
(2) Le hami est la ceinture des Hommes.
LES
POLYNÉSIENS.
sait ce qu’il est
davantage de la femme ;
mais la moralité de cette légende est que les jolies femmes,
aussi bien que les laides, ont tort de prendre des étrangers
pour maris. On verra, du reste, par d’autres légendes, que
c’était aussi le défaut des jolies femmes des Tunga et des
Le mari disparut le jour même et l’on ne
devenu. La tradition ne parle pas
Samoa.
Il n’est guère permis de conclure de cette tradition que le
Marquises est originaire de Tahiti ; tout au
plus, croyons-nous, peut-on y voir un jeu de mots : Kioe
est aux Marquises le nom du rat, qui s’appelle kiore à la
Nouvelle-Zélande et iore aux îles de la Société. Si la légende
rat des
îles
donne le nom de Kioe
au chef
tahitien, c’est que ce nom
prononcé par un Marquésan de l'une des tribus qui
pouvait être évidem¬
ment que le mot iore, puisque les Tahitiens n’emploient pas
le k. Le rat, du reste, étant regardé généralement comme
originaire de l’Hawahiki, on comprendra que les Marquésans eussent pu l’attribuer à ceux qui sont allés peupler
leurs îles, c’est-à-dire aux Tahitiens qui, s’ils ne sont pas
les seuls, paraissent être les principaux. Mais on sait que
est
ont conservé l’usage du k ; mais il ne
les Tahitiens eux-mêmes et les autres habitants des îles de
la Société, comme ceux de l’île Nord de la Nouvelle-Zélan¬
de, attribuaient également sa provenance à l’Hawahiki (1).
Il est certain, du reste, qu’aux Marquises le rat était tapu ;
on ne le
mangeait jamais, excepté toutefois
disette, alors qu’il n’y a plus rien de sacré.
en
temps de
Origine de la première femme. — Nous allons résumer
ici la légende
relative à l’origine de la première femme à
légende nous fut également racontée
Nuhu-Hiva : cette
par Putona, nièce du chef Vava Henua, qui passait pour sa •
voir le mieux les traditions de son pays :
et
Dieu existait.
«
Il habitait le ciel.
(1) Il est inutile d’ajouter ici, et on le verra bien mieux par la
suite, que c’est à l’Hawahiki que tout était reporté.
LES
a
229
POLYNÉSIENS.
Là, vivait ég-alement la Moï (1).
Seule et sans homme. »
Quel était le
elle
nom de ce Dieu ? la légende ne le dit pas ;
ajoute seulement qu’il n’avait ni femme ni enfant.
Quant au ciel où il habitait, il est probable que c’était un
paradis quelconque.
La nièce de Vava
put nous dire ce que la Moï faisait
ajouta-t-elle, comme les arbres à
pain, les cocotiers, les bananiers et autres plantes s’y trou¬
vaient en abondance, il est à supposer qu’elle y mangeait
bien et qu’elle ne s’y ennuyait pas'trop.
Nous demandâmes également à Vava Henua lui-même ce
que la jeune fille faisait dans le ciel ; il nous répondit
ne
dans ce Paradis ; mais,
qu’elle y vivait heureuse, ne s’occupant qu’à manger, aller,
venir et se baigner. Pour elle, la popoï était un mets déli¬
cat. Elle avait d’ailleurs
cachée par un kahu (2).
une
maison, et
sa
nudité était
Mais voilà que le Puhi, espèce de murenophis,que l’on fait
mâle, alla, une belle nuit, et sans que l’on puisse dire com¬
ment, dans le paradis : il se glissa, sans être aperçu, auprès
de la jeune fille et renouvela avec elle l’histoire si connue
du serpent. Ce fut, dit la légende, de sa queue qu’il se ser¬
vit pour la faire femme. Le lendemain matin, il avait dis¬
paru. La nièce de Vava ajoute que ce serpent s’appelait
Puhi-nui-ao-too (3).
de là. Dieu voyant que la fille qu’il
avait faite à son image, — car les naturels de la mer du Sud
A quelque temps
pensent, comme nous, qu’il n’y a pas de plus belles formes
que les formes humaines, — était devenue femme, se
fâcha
contre la pauvre .pécheresse ; nepouvant contenir soncouroux, il la
chassa honteusement du ciel. L’Eve Nuhu-Himais Pu-
vienne fut alors forcée d’aller habiter la terre ;
(1) Moï, fille, jeune fille.
(2) Kahu, vêtement.
(3) Puhi, anguille de mer, murenophis ; nui, grand ; ao, monde ;
ioo, racine, pied.
230
tona ne
LES
POLYNÉSIENS.
put nous désig-ner ni quelle terre, ni quel endroit
elle choisit.
La femme, ainsi chassée, se
sentit bientôt incommodée ;
après son aventure avec le Puhi, elle mit au
monde un fils qu’elle allaita d’abord elle-même, puis qu’elle
nourrit avec les poissons qu’elle parvenait à pêcher ; car
les arbres à pain, les cocotiers et les autres plantes à fruits
comestibles n’avaient pas été chassés du ciel en même temps
qu’elle.
Quand son fils fut g^rand, il devint, à son tour, le mari de
la première femme, sa mère, et d’eux naquirent plusieurs
enfants. On ajoute qu’ils en eurent dix, onohuu\ ce chiffre,
toutefois, n’est pas donné comme certain. La narratrice
nous assura que, parmi ces enfants, il y en avait un noir,
un blanc, un jaune, en un mot un de chacune des nuances
de peau existantes. Parmi eux, aussi, il y avait un garçon
neuf mois
très beau et une fille très belle.
Sur notre observation que cette histoire avait
dû être for¬
gée a l’aide de traditions européennes, Putona nous affirma
qu’il n’en était rien, et que telle était bien réellement la
croyance des indigènes.
D’après ceux-ci, la mère ne mit pas au monde tous ses
enfants dans le même lieu. Devenue très voyageuse, sans
que l’on puisse savoir par quels moyens,
des contrées différentes ; c’est ainsi qu’à
elle les fit dans
Nuhu-Hiva elle
accoucha d’un garçon, et ce garçon était brun, keekee ; à
Tahiti, elle accoucha d’une fille et d’un garçon : ces deux
enfants étaient également bruns ; comme aussi ceux mis au
monde à Hawaii et dans quelques autres îles. On ne dit pas
toutefois qu’elle sortit de l’Océanie.
Si l’on demande aux Nuhu-Hiviens qui nous a faits, nous
Français, ils répondent que les Américains, les Anglais et
les Français ont une autre mère que la leur : elle était blan¬
che, tandis que celle des Espagnols était d’une couleur plus
foncée. Mais, ajoutent-ils, toutes étaient sœurs et prove¬
naient de l’opération du Puhi avec la première fille. Sui¬
vant la croyance générale, la mère des Nuhu-Hiviens était
la teîna ou sœur cadette de la mère des Français ; celle des
,
LES
POLYNÉSIENS.
231
Espag-nols était la tuana ou sœur aînée de la leur ; la mère
des Français était la tuana de celle des Espagmols, etc.
Nous nous bornerons à ajouter ici que, lors des premières
visites des Européens,
les insulaires de Nubu-Hiva étaient
si effrayés en voyant des blancs, qu’ils s’empressaient de leur
offrir des cadeaux afin de les apaiser : « Ce sont vos frères
amis, disaient les anciens à ceux qui étaient mal disposés ;
ne vous fâchez
pas contre eux. »
Origine des arbres a fruits comestibles.— A Nubu-Hi¬
appelle Atua enana les hommes devenus dieux : ce
sont ordinairement les chefs de la religion.
va on
Les premiers chefs, nés du Puhi et de la première fille,
avaient, paraît-il, appris qu’il existait dans le ciel un grand
nombre d’arbres tels que
le mei, arbre à pain ; le meika,
jambosa purpurescens ; l'uhi, igname; etc. Ils résolurent
de se les procurer. Un jour, ayant tout préparé pour la
réussite de leur expédition, ils s’embarquèrent dans leurs
■pirogues.
Deux chemins conduisaient au ciel : le
premier était l’ho¬
pouvait atteindre avec des pirogues ; le se¬
cond partait directement de l’île ; mais, pour le suivre, il
fallait se mettre à cheval sur un nuage, ce qui était moins
rizon que l’on
facile.
Ils se mirent une premfère fois en route, montés dans cinq
canots. L’Atua les vit et, devinant
leurs projets téméraires,
il laissa pendre un gros hameçon à l’extrémité d’une longue
corde : il eut bientôt pris l’une des pirogues
et il la hala au
jugèrent alors prudent
de regagner hâtivement la terre, et ils purent le faire avant
que VAtua n’eut eu le temps de redescendre son hameçon.
Celui-ci, après avoir halé la pirogue au ciel, tua tous les
hommes qui la montaient.
Cette expédition malheureuse suffit pour contenir, pen¬
dant quelque temps, l’ardeur des Atua enana ; mais la faim,
mauvaise conseillère, ayant de rechef parlé haut, ils se
ciel. Les chefs des autres pirogues
décidèrent à faire une nouvelle tentative.
On ne dit pas quelle route ils prirent, cette fois ; mais ils
232
LES
POLYNÉSIENS.
furent assez heureux pour atteindre le ciel. Là, ils surent
se faire si bienvenir de
VAtua, qu’ils purent échang-er (àofeo)
pour des taetae, (cadeaux, biens de leur pays),tous les arbres
utiles du ciel. Ce taetae n’était évidemment pas la
tapa ac¬
tuelle faite avec le mûrier, puisque cette plante (aute), n’exis¬
tait pas encore sur
la terre, de même que les mei, uhi, co¬
cotiers, bananiers, meika, etc., manquaient également.
Toutefois la tradition suppose que les taetae remis à VAtua
étaient des dents de cachalot qui, pour les Océaniens, sont
d’un si grand prix.
C’est depuis ce temps que les insulaires possèdent le to
(canne à sucre), le ti (dracœna), le t'aro {arum esculentum),
le meï [artocarpus), l’ulii (igname), le meika
{jambosa purpurescens), etc.
Teadition relative a l’ile Hiao, l’une des Marquises.
Taka oa (1), fils de VEnana atua Ohio (2), s’était brouillé
—
père, parce que celui-ci avait obtenu les faveurs de
il se retira sur l’île Hiao. Le père le fit chercher'
partout : aux Atitoka, aux Pua, aux Taipii, etc. Il finit par
avec son
sa femme :
le découvrir à Hiao. Dans sa colère, il le tua et emporta sa
tête à Nuhu-Hiva,
après avoir mis une pierre à sa place.
Aujourd’hui encore, assurent les indigènes, on voit le fils
d’Ohio, immobile comme une pierre, au sommet de la mon¬
tagne d’Hiao.
■ •
Cette même petite île possède un lac, ou plutôt un marais,
dont l’eau est salée comme celle de la mer. Les insulaires
affirment que ce marais a été formé par le mimi, urine d’une
divinité femelle
ne
qu’ils nomment Ani/ioo (3). Cette légende
rappelle-t-elle pas celle de la jument de Gargantua ?
Origine des habitants des
îles
Marquises. — Ovanova
et Anaana vinrent de Vavao pour peupler les Marquises ;
Vavao, dit la tradition, est situé dans l’Havaïki. Ils appor(1) Taka, pointe ; oa, longue.
(8) Ohiohio, l’enchanteur.
(3) Ani, ciel ; hoo, faire.
LES
tèrent avec eux les différentes
noms furent
du premier,
233
POLYNÉSIEMS.
espèces de plantes, dont les
donnés à leurs enfants, à l’exception toutefois
qui fut appelé Po ou la nuit. Taiohae fut le
point de l’île où ils allèrent se fixer. La tradition ne ditpas
quel était le nombre des enfants de ces étrangers, mais
elle assure que Tiki fut le premier homme créé.
Cette légende n’est qu’un fragment de la légende maori
si complète que nous aurons à relater.
Croyances relatives au Moko et au Paaoa.—
laires de Nubu-Hiva sont convaincus que le Moko
est une sorte de raie. Ils
poisson et ils font des tambours
d’une femme du pays. Le Moko
redoutent beaucoup ce
Les insu¬
est le fils
peau.
Il ne faut pas
avec sa
confondre le Moko, avec le Mako, sorte de
requin, également très redouté et qui cause souvent la mort
des sauvages, tant ils sont imprudents. Le Mako n’est pas
un homme :
il se contente de les manger.
Les Nuhu-Hiviens assurent aussi que la baleine, Paaoa,
est un homme de Nuhu-Hiva.
que deux poissons qu’ils
Moko et le Paaoa.
Tradition
sur
Il n’y a donc, en résumé,
croient avoir été des hommes ; le
l’origine du feu
aux
Marquises.
Aitu mea ma to Maui kite te kui heke 1 Havaiki.
To Maui tata i te kui.
To te kui kite. Uaua to ue i te tama i te oïoï.
Te tama tivava Te hiamoe.
Tekao ite tama : Maui ? Te tama aoetekao : hiamoe tivava.
Te vehine tekao i te vahana : aue ! hakavaa !
To te vehine tekao : aue ! taa au !
Vahana tekao : aoe ; Maui hiamoe.
To te vahana tekao i te vehine : amaï.
To te kui me te metua putamai aanui mea oa....,
To te motua kukamai me manu, me Patitio ;
Te kui kukamaï veinehae to te kui to ia.
To te motua tekao : aoe ! Enana ke putamaï ineï ?
234
LES
POLYNÉSIENS.
Totekui tekao : aoe.
Tekao : a ee, manu keee.
To te kui tekao ; aoe ; putamai manu tavaie, manu kaï,
putamaï manu iti, manu keekee, tupuna ia ta koe.
To te moi tekao i te kui : apao koe.
To te moï peki me te kea me to vahana.
Kea to te vahana, kea to te veliine pehi te tama.
To Maui kukamaï noho me te kea mea nui kata...
Tiohi to ue, aue !
Tekao i te motua : kooua ? to koe pehi me te kea.
To te motua tekao : ua aoe i kite ia koe.
To te tama tekao : to hiki koe ?
To te motua tekao : to hiki hoï au me manu koe...
E heke maua ia onatea.
To te kui too te moeka.
Titii vahi ke.
To te moï ualakee me aanui me te vahana.
Te moï kukamai te fenua to ia, too i te to, ua kaï...
Maui kukamaï to te tupuna moe i te puta to te aanui.
To Maui kukamai kokoti i te upoko to te pakahio ;
Kukamaï te hope ;
Kukamai me te aanui akana, tohe.
Tekao i te pakahio : ihea taiu kui ?
To te tupuna tekao : ua heke i uta.
Maui kukamaï mei Havaïki, mei henua to te kui...
ua tehe
; te toto puta¬
To te vahana tekao i te vehine :
maï te uma to te moï.
Maui titii te tupuna.
To Maui ua heke i te Havaïki i te aanui to te kui.
Vave ka i te aanui
Maui a taa koe i te vaï.
To Maui taa i te vaï.
Kapo i te vaï meanui popotu, kakaa me te veri,
moko, me te punaveevee.
Kukamaï me te papua.
To te kui tekao : Kave maï te vaï?
To te tama tekao : te vaï ?
To te kui meanui haohao.
me te
LES
235
POLYNÉSIENS.
To te motua peke meanui ia Maui, tekao ; e tama hauhau,
e
tama makaka.
To Maui tekao : aoe au i kite i te vaï, i te henua neï.
To te kui tekao : toïtoï.
To .te kui tekao : aue ! ta koe.
To te kui tekao: e hiki i te aki ; Maui a noko.
To Maui tekao : a nolio koe ; ta au ua heke.
To te motua tekao : e notio koe me te kui.
To Maui tekao : aoe ; o to koe me te kui e noko ; o te tama
te keke i te aki.
To te motua tekao ; aoe koe e kukumi te pakakio.
To Maui tekao ; aoe.
To Maui keke i te kae to te pakakio.
Tuku mai te aki ?
Tote pakakio tekao : ta i koe.
Maui tekao : ta to te moï.
Te pakakio tekao : pekea koe ? i te
Maui tekao : nunu meï.
aki mea aka ?
Te pakakio tekao : tukumaï te keïkaka.
To Maui tuku te keïkaka.
Te pakakio tuku i te alu meï temakamaka vaevae.
Eaka te alu neï ? Tekao Maui.
To Maui too i te alu.
Ua kiki, kukamaï i te. aanui kukumi te aki.
To te Maui kukumi ; titii.
E putamai i te kae to Makuike.
Tekao
pakakio : ô ! i kea te aki ? ua mate, tekao Maui ;
to au ua kika, i to te vaï.
To te pakakio tekao : tukumaï te keïkaka.
To Maui tuku i te keikaka.
Pakakio tuku te aki,
alu mei te muo.
To te pakakio tekao : a kiki,
Te poïti tekao : Ekia aki iti !
.
poïti.
Mea tata me te kui.
To te Btua tekao : Maui, o ! a kukumi te aki ana.
To Maui kukumi me te vaï.
To Maui keke i te kae to Makuike.
To te pakakio tekao : mea paopao, te poïti makaka neï.
236
LES
POLYNÉSIENS.
Te poïti tekao : to au ua liati te vaevae.
To te pakahio tekao : i pehea ?
Te poïti tekao ; i kika.
Tuku te ahi meï te tua.
To Maui too.
•
Kukumi i te ahi.
Tekao i te pakahio : tuku maï ahi ke, te ahi meitai.
Te pakahio tuku te ahi meï te pito.
To Maui kukumi ite ahi.
Pakahio meanui peke ; tekao : Etue,
Mahuike, nike, haka hui.
paopao.
To Maui tiohi.
To Maui tekao : atahi to oe peeina.
To Maui too i te kea iti, kokoti te upoko to Mahuike. Hano
te upoko,
tuku me te kete.
me te upoko to te
pakahio, mate tua o
To Mauikukamaï
te vainehae.
Tekao namunamu a enana....
Kukamaï te ahi haa enana
Maui putamaii te hae to te kui me te motua.
To te kui meanui te peke. Tekao : Tuana nui matua mai,
etaï nui tatou neï !
To te tama tekao : epo, to au kaa tu i te puaka.
Aoe e ahi o te nunu, o te mei, me te
puaka, me te ika.
Epo tuu i te meï ; meï te tunu putamaï me te hae, kaï.
To te kui tekao : a hiki.
To Maui hiki, kukamaï me te paepae moe....
Etahi po aoe kai ; te oioi tika, taha me te hita.
Patu i te ahi ; tuku me te fau ; me te vevaï ; tuku me te
keïka ; me te aukea, meanui kaau.
te ahi.
TJapau te kaau me
Kukamaï atute upoko ; kukamaï me te vaï. Patu- i te ahi,
tuku me te vaï ; aoe ua.
O Maui tekao i te kui : aoe ua te ahi me te vaï.
Too te upoko, koahu i te ahi ; tuku i te ahi me te kea.
To Maui meanui ninihi, aoe koaa : te kaku aoe e ahi....
LES
POLYNÉSIENS.
TRADUCTION MOT-A-MOT DE LA
Aitu — Enfreindre,
Mea
LÉGENDE DE MAÜI.
qui enfreint le tapu
chose, circonstance
à travers, par le moyen de
de, appartenant à
—
Ma —
7'o
237
—
Maui
—
Maui
Kite — voir, savoir
Te — la, sa
Kui —• mère
Heke — aller
à
Ilavaikî, — Havaiki.
To Maui — Maui
Tata i te kui. — auprès de sa mère.
To te kui
kite, — La mère voyait,
Uaua to ue, — versait des larmes,
J te tama
sur l’enfant
—
I te oioi. — qui reposait.
Te tama — L’enfant
Tioava te hiamoe. — menteur le sommeil.
Tekao i te tama: Maui't Elle dit à l’enfant : Maui ?
Te tama aoe tekao. — L’enfant
pas parler.
Hiamoe tivava. — Sommeil menteur (il faisait
de dormir).
Te vehine tekao — La femme dit
I te vahana : à son mari
;
Aue ! hakavaa, — Hélas ! il se réveille.
To
te vehine
Aue ! taa au.
tekao : — La femme dit :
—
Héias 1 il m’a vue.
Vahana tekao : — Le mari dit :
Aoe ; Maui
hiamoe. — Non ; Maui dort.
To te vahana
—
Tekao i te vehine
Le mari
: — dit à la femme :
Amai. — Viens, allons-nous-en.
semblant
238
LES
POLYNÉSIENS.
To te kui, — La mère,
Me te motua, — avec le père,
Putamai aanui, —
Mea
oa.
—
allèrent vers le cLemin,
cLose éloignée.
To te motua kukamai ‘— Le père pensait
Me manu,
Me Patitio.
(que c’était) avec un oiseau,
—
avec le Patitio.
Te kui kukamai — La mère pensait
Yeinehae — le spectre
To te kui to ia.
—
de la mère à elle.
To te motua tekao : — Le père dit :
Aoe enana ke — pas Lomme étranger
Putamai inei ? — venir, être arrivé ici ?
To te kui tekao : Aoe. — La mère (de la femme) dit : non.
Tekao : a ee, — (Le père) dit : va-t-en,
Manukeee — oiseau messager.
To te kui tekao : — La mère dit :
Aoe; putamai, — Non ; arrive.
Manu tavaie, — oiseau Liane,
Manu kai ; — oiseau bon
à manger ;
Putamai, manu iti, — arrive, petit oiseau.
Manu keekee, — oiseau arrière-neveu,
Tupuna ia ta koe. — aïeule h toi.
To te moi tekao — La fille dit
I te kui : apao koe !
—
To te moi — La fille
à la mère : tais-toi
Pehi me te kea, — lança avec des pierres.
Me to te vahanUi — ainsi que son mari.
Kea to te vahana, —• Pierres du mari,
Kea to te vehine, — pierres de la femme,
Pehi te tama. — frappèrent l’enfant.
To Maui kukamai. — Maui pensa
Noho
me
te kea. — s’asseoir sur les pierres.
Tiohi to ue, aue ! — Il essaya de pleurer, hélas !
Tekao i te motua : Kopua, — Il dit à son père :
To koe pehi me te kea.
—
Vieillard,
tu me frappes avec des pierres;
LES
To te motua tekao
POLYNÉSIENS.
239
—Le père dit;
:
Ua aoei kite ia koe. — Moi pas savoir c’était toi.
To te tama tekao
;
—
Le fils dit :
To hiki koe 1 — Tu t’en vas ?
Le père dit :
hiki hoi au, — m’en aller certainement moi,
To te motua tekao :
To
Me
manu
koe.
—
—
puisque toi oiseau.
E heke maua — Aller nous deux
la ona tea. — à cet endroit.
To te kui — La mère
Too te moeka..— leva la natte.
Titii vahike. — Ils quittèrent ce lieu.
To te moi ua lakee — La fille serpenta
Me
aanui, — dans le chemin,
Me te vahana. —
I
avec son mari.
Te moi kukamai — La fille pensait
Te fenua to ia, — (que c’était)
la terre à elle,
de canne à sucre ;
l'oo i té to ; — arracha une tige
Ua kai. — la mangea.
Maui kukamai — Maui pensa
To te tupuna moe — (que) son aïeule dormait
I te puta to te aanui. ^— à l’entrée du chemin.
To Maui kukamai — Maui pensa
Kokoti i te upoko — (qu’il) couperait la tête
To tepakahio.
—
de la vieille.
Kukamai te hope. — Il pensait (qu’il) finirait par là.
Kukamai me te aanui, — Il pensait dans le chemin,
Akana, toke. — à le faire, entêté.
Tekao i te pakahio : — Il dit à la vieille :
Ihea tau kui ? — Où de moi la mère ?
To te tupuna tekao : — L’aïeule dit :
Ua heke i uta.
—
elle est allée dans l’intérieur.
Maui kukamai. — Maui pensait
Mei Havaiki, — (qu’elle était
descendue) dans l’Havailii,
Mei henua to te kui. — dans la terre de sa mère.
240
LES
POLYNÉSIENS.
To te vahana — Le mari
Tekao i te vehine : — dit à la femme :
Ua tehe. — On a coupé (le cou à ta mère). ■
Le sang- tombait
Te toto putamai —
Te lima to te moi. — (sur) la poitrine de la fille.
Maui titii te tupuna. — Maui laissa l’aïeule.
To Maui, ua heke. — Maui alla
I te Eavaïki, — dans l’IIaYaiki,
Ite aanui to te kui. — par le cbemin
Vaoe ka ite aanui.
—
de la mère.
Marcha vite dans le chemin.
Maui, a taa, koe, — Mani^ va voir, toi,
I te vai. — à l’eau, chercher de l’eau.
To Maui taa i te vai. — Maui alla à l’eau.
Kapo i te vai — Il saisit dans l’eau
Meanui popotu, beaucoup de bêtes,
Kakaa, — de vers.
Me te
veri, — avec des insectes de mer.
Me te moko, — avec des lézards.
Me te punaveevee. —
avec des araig-nées.
Kukamai me tepapua. — Il pensait à les renfermer.
Tote kui tekao : — La mère (lui) dit ;
Kave mai te vai. — Apporte-moi
To te kama tekao : L’enfant dit :
Te vai '? — de l’eau ?
To te kui meanui
haohao.
—
l’eau.
La mère (fut) beaucoup
étonnée.
To te motua. — Le père
Peke meanui ia Maui.
—
Colère beaucoup contre Maui.
dit : (c’est) un enfant ré¬
Tekao : e tama hauhau, — (II)
voltant,
E tama makamaka. — un enfant très méchant.
To Maui tekao : —
Maui dit :
Aoe au i kite — pas moi savoir
1 te vai
(où il y a) de l’eau
I te henua nei. — dans cette terre-ci.
To te kui tekao : toitoi. — La mère
dit : c’est vrai.
To te kui tekao: aue ta koe ! — Lamèi’e dit : hélas ! de toi J
I.ES
To te hui tekao :
—
POLYNÉSIEMS.
241
La mère dit :
E hiki ite alii ; — il faut aller chercher le feu ;
Maux, a noho. — Maui, reste là.
M.aui tekao : — Maui dit :
To
A. nohoe
Ta
ko ; — reste là toi-même ;
heke. — moi y aller.
To te motua tekao : — Le père dit :
au ua
E noho koe me te kui. — reste toi avec la mère.
To Maui tekao : aoe ; — Maui dit : non ;
O to koe me te kui e noho ; — à toi avec la mère rester ;
O te tama te heke i te ahi. — à l’enfant aller chercher le
feu.
To te motua tekao : — Le père dit :
Aoe koe e kukumi te pakahio. — Ne tue pas la vieille.
To Maui tekao
: aoe.
Maui dit : non.
—
To Maui heke — Maui alla
Ite hae to te pakahio.
—
à la maison de la vieille.
Tuku mai te ahi.— Donne-moi le feu.
To te pakahio tekao :—■ La vieille dit :
Ta i koe ? — C’est pour toi ?
Maui tekao : ta to te moi. — Maui dit : c’est pour
To te pakahio tekao :
La vieille dit :
Pehea koe ?
Pourquoi en demandes-tu ?
I te ahi mea aha ?
que veux-tu faire du feu ?
ta tille.
—
—
—
Maui tekao : — Maui dit ;
Nunu Mei.
—
Faire cuire les fruits de l’arhre à pain.
Te pakahio tekao :
— La vieille dit :
Tuku mai teKeikaha. - Donne-moi les filaments du hrou
de coco.
To Maui tuku te Keikaha. — Maui donna le Keikaha.
Te pakahio tuku — La vieille donna
I te alu mei — celui (le feu)
pris dans
Te makamaka vaevae. — les doigts de pieds.
Eaha te alu net ? Quelle est cette prise ?
Tekao Maui. — dit Maui.
To Maui too i te alu. — Maui prit cette prise, (ce feu).
üa Jiiki, — Il s’en alla,
Kukamai i te aanui, pensant dans le chemin,
IG
242
POLYNÉSIENS.
LES
Eukumi te ahi. — qu’il éteindrait le feu.
To te Maux kukumi, — Maui réteignit,
Titii, e putamai, — le jeta et alla (revint)
I te hae to Mahuike. — à la maison de Maliuike.
La vieille dit : oli !
Tekao pakahio : o ! —
Ihea te ahi ? — Où est le feu ? '
üa mate, tekao Maui ; — Le mien est mort, dit Maui ;
To au ua liika i to te vai.— Je suis tombé dans l’eau.
To te pakahio tekao : — La vieille dit :
Tuku mai te keikaha. — Donne-moi le keikaha.
To Maui tiiku te keikaha. — Maui donna le keikaha.
Pakahio
tuku te ahi
—
La vieille donna le feu
Alu meite muo. —■ pris dans le g’enou.
To te pakahio tekao : —
La vieille dit :
A hiki, poiti. — Va-t-en, enfant.
Te poiti tekao ; — L’enfant dit ;
Ehia ahi iti ! — Quel feu petit !
Mea tata me te kui. — (Il s’en alla) non loin de sa mère.
To te Etua tekao : Maui o ! — Le Dieu dit : oh ! Maui,
A kukumi te ahPana. — éteins ce feu aussi.
To Maui kukumi me te vai.
—
Maui l’éteignit dans
l’eau.
To Maui heke — Maui retourna
1 te hae to Mahuike. — à la demeure de Mahuike.
To te pakahio tekao : — La vieille
Te poiti makaka nei î —
dit :
!
kenfant méchant celui-ci f
Mea paopao ! — chose fatigante
Te poiti tekao : L’enfant dit :
To au ua hati te vaevaoé — de moi j’ai brisé les pieds.
tekao : i pehea ? La vieille dit : pourquoi ?
poiti tekao : i hika. — L’enfant dit : en tombant.
To te pakahio
Te
Tuku te ahi mei tua. — Elle lui donna le feu du dos.
To Maui too. — Maui le prit;
Kukumi i te ahi. — Il éteignit le feu.
Tekao i te pakahio : — Il dit à la vieille :
Tuku mai ahi ke,— donne-moi un feu autre,
Te ahi meitahi. — un bon feu.
Te pakahio tuku — La vieille donna
LES
POLYNÉSIENS.
243
Te ahi mei tepito. — le feu du nombril.
To Maui kukumi i te ahi.
Maui éteignit le feu.
Pakahio meanui peke, — La vieille en
—
grande colère, '
Tekao : etue
Ipaopao. — Dit : assez ! je suis lasse.
Makuike, nike, haka hui. — Mabuike, confuse,
spectre.
se fit
To Maui tiohi.
Maui l’observa.
To Maui tekao : — Maui dit :
—
Atahi to oe
cela.
peeina. — (J’en ai vu) un semblable comme
To Maui too i te kea iti ; — Maui
prit une pierre
Kokoti te
buike.
petite ;
upoko to Mahuike. — ^il coupa la tête de Ma¬
Hano te upoko, — Il saisit la tête,
Tuku me te kete. — la mit dans une corbeille.
To Maui kukumai —
Me te upoko
Maui pensait
to te pakahio, — (que c’était) la tête de la
vieille.
Mate tua o te vainehae. — (la tête) morte
tome.
Tekao namunamu a enana.
—
comme un insensé.
coupée du fan-
Il parla inintelligiblemôüt
Kukumai te ahi — Il pensait le feu
Haa enana. — devenu insensé.
Maui
putamai i te hae — Maui arriva à la maison
To te kui me te motua. — de sa mère et de son
To te kui meanui te peke. — La mère
colère.
père^
dans une grande
Tekao : tuana nui, — Elle dit : grande ainée,
Matua mai,
—
proche parente,
grand soutien de nous tous !
Etai nui tatou nei !
—
To te tama tekao : —L’enfant dit :
Epo, to au kai tu itepuaka. — Bientôt, je mangerai du
cocbon.
Aoe
e
ahi o te
cuire
nuhu
—
Il n’y avait pas de feu pour faire
244
Ote
I.E.S
POLYNESIENS.
mei, — les fruits à pain,
Me te iniaka, —
Me te ika.
—
les cochons,
les poissons.
Epo, tuu i te mei ;
—
Bientôt j’offrirai les fruits à pain ;
le fruit à pain cuit arrivera
Mei te tunu putamai —
Me te hae, kai. — à la maison (pour) nourriture.
To te kui iekao
To MavÀ hiki,
:
a
Tiiki. — Sa mère dit : va-t-en.
kukamai — Maui s’en alla, pensant
Me te paepae moe. —
Aupavé(sur lequel il) dormira.
Etalii po aoe kai. — Une nuit il ne mangea pas.
To oioi tika taha me te hita.— Le lendemain il alla en sueur.
Patu i te ahi ; —
Il fit du feu ;
Tuku me te fau ; — il le mit à l'hibiscus ;
Ale te vevai ; — au cotonnier ;
Tuku me te keika ; — il le mit au jamhosier ;
Me te aukea ; —
à l’aukea (sorte de taro) ;
Aleanui kaau. —à beaucoup d’arbres.
üapau te kaau me te ahi. — Les arbres furent consumés
par le feu.
Kukamai atu te upoko ; — Il pensa à le mettre à la tête ;
Kukamai me te vai.
Il pensa (à le mettre) à l’eau.
—
Il fit du feu
te vai ; — le mit à l’eau ;
Patu i te ahi ;
Tuku me
Aoe
ua.
—
—
(l’eau) ne brûla pas.
O Maui tekao i te kui : — Maui dit à.sa mère ;
Aoe ua te ahi me te vai. — Le feu n’a pas pris à l’eau.
Too te
upoko ; — Il prit la tête ;
Koahu i te ahi. — Il la jeta au feu.
Tuku i te ahi me te kea.
—
Il mit le feu aux. pierres.
To Maui meanui ninihi ; —
Aoe koaa. — il ne prit pas.
Maui s’efforça beaucoup ;
Te kahu aoee ahi. —Le kahu ne (brûla) pas au feu.
Comment Maui
sut que
sa mère allait dans l’Havaiki.
Maui faisait semblant de dormir ; il
sa
reposait auprès de
mère, qui regardait l’enfant et pleurait sur lui.
Pour s’assurer qu’il dormait
et qu’il ne l’espionnait pas,
LES
POLYNÉSIENS.
245
elle l’appela : « Maui ! » L’enfant ne répondit pas : il faisait
semblant de dormir.
Soudain la femme dit à son mari : « Hélas
! voilà qu’il se
Non, dit le mari, il dort. »
Alors le mari dit à sa femme : « Viens, allons-nous-en, »
Le père et la mère arrivèrent au chemin qui était éloig’né.
(Arrivés près de l’entrée qui conduit à l’Havaiki, ils vi¬
rent quelque chose qui attira leur attention) (l) : le père crut
voir un oiseau, le Patitio ; la mère crut voir le spectre de
réveille ; il m’a vue. y>
—
<.<
sa mère.
Pour éclaircir ses soupçons, le père demanda à la mère
de sa femme : « Quelqu’étranger n’est-il pas venu ici ? » —
«Non,» lui répondit-elle.
Alors le père cria : « Va-t-en, oiseau, messag’er de mau¬
vais augure. » — « Non, dit la mère de la femme, viens, au
contraire, oiseau blanc, oiseau bon à manger ; arrive, petit
oiseau, oiseau arrière-neveu, oiseau tou aïeul. »
Tais-toi ! » lui dit sa fille ; et, de concert avec son mari,
elle lança des pierres à l’oiseau.
Pierres du mari, pierres de la femme atteignirent l’entant
qui, alors, alla s’asseoir sur les pierres. (Maui fut aussitôt
«
ses parents.)
L’enfant fit semblant de
reconnu par
pleurer ; il cria à son père :
Pourquoi me frappes-tu à coups de pierres, vieillard ? »
Son père répondit ; « Je ne savais pas que ce fût toi. » « “Vat-en ! » dit Maui. « Oh ! certainement, répondit le père,
puisque tu n'es qu’un oiseau. »
(Les parents dirent alors à la vieille) : « Nous allons
là-bas tous les deux. » La vieille leva la natte ponr les lais¬
«
ser passer.
Le mari et la femme suivirent les détoui’s du chemin. La
temme, voyant qu’elle était
à sucre et la mangea.
chez elle, arracha une tige de
canne
(Dès qu’ils furent à quelque distance,) Maui, pensant que
chemin, se rapprocha d’elle,
son aïeule dormait à l’entrée du
(1) Les phrases entre parenthèses complètent les lacunes ou les
obscurités du texte.
246
LES
POLYNÉSIENS,
Il 'songeait en route à couper la tête de la vieille si elle
lui refusait le passage. Il était convaincu qu’il serait forcé
(Je finir par là, et, pendant tout le clieinin, cette idée le
poursuivit opiniâtrement.
{ Quand il fut près d’elle), il lui dit : « Où est ma mère ? »
Son aïeule lui répondit : <£ Elle est allée dans l’intérieur. »
Maui comprit qu’elle était descendue dans l’Havaïki, dans la
terre de Maliuike.
(Maui voulut passer ; mais sa grand’mère s’y opposa. Il
la pria, la supplia vainement ; il la menaça même. Rien ne
pouvant la décider à le laisser passer, il lui coupa le cou.)
(Dans le même moment,) le père de Maui dit à sa fem¬
me :
«
On vient de tuer ta mère. » Le sang tombait sur la
poitrine de la fille.
Maui laissa là son aïeule ; il
pénétra dans l’Havaïki en
marcba très vite
suivant la route que sa mère avait prise. Il
dans le chemin.
(Il atteignit bientôt ses parents. Dès qu’il fut près d’eux, sa
cria : « Qu’as-tu fait ? tu as tué ma mère ! » —
Oui répondit Maui, elle ne voulait pas me laisser passer.)
mère lui
«
(Alors sa mère lui dit :) « Maui, va voir s’il y a de l’eau. »
prit dans l’eau beaucoup d’animaux, vers,
kakaa, insectes de mer, lézards, araignées ; et il songea à
Maui y alla. Il
les enclore.
Sa mère
répéta : n Apporte-moi de l’eau. »— « De
répondit Maui.
Sa mère fut fort surprise de sa réponse. Le père entra en
grande colère contre Maui : œ tu n’es, lui dit-il, qu’un en¬
fant révoltant, un méchant, un mauvais drôle, d
Est-ce que je sais où il y a de l’eau dans cette terre ? »
dit Maui. « C’est juste, reprit sa mère ; il a raison. » Et elle
ajouta :« Pauvre garçon ! »
lui
l’eau ? »
«
Puis elle dit : k II faut que nous allions chercher du
reste
feu ;
là, Maui. » Maui répondit : » Reste là toi-même ; je
vais y aller, »
Son père lui ayant ordonné de rester avec sa mère, Maui
t Non !
C’est à toi et à ma mère de demeu¬
lui dit :
rer
; c’est à l’enfant d’aller chercher le feu.» — « Au
moins.
LES
247
POLYNÉSIENS.
répartit le père, ne tue pas la vieille.» — « Non, » dit Maui.
Maui se dirigea alors vers la maison de la vieille Mahuike. Quand il fut en sa présence,il lui dit : « Donne-moi du
feu. » — « Est-ce que c’est pour toi ? » lui demanda la vieil¬
le ? » — t Non, répondit-t-il, c’est pour ta fille. » La vieille
ajouta : « Pourquoi, en demandes-tu ? que veux-tu faire du
feu ?y>
« Je veux,
dit-il, faire cuire les fruits de l’arbre
à pain. »
La vieille lui dit alors : « Donné-moi le Keikaha. (1) »
—
Maui le lui donna.
Alors la vieille prit le feu qui gît dans les doigts
et le donna à Maui.
«
des pieds
Qu’est-ce que c’est que cé feu.? » dit-
il. Cependant il l’accepta,
dre en-chemin.
et il s’en alla, pensant à l’étein¬
Maui éteignit le feu ; il le jeta là ; puis, revenant à la mai¬
son
de Mahuike : a O vieille, lui cria-t-il, où. est
le feu ? le
mien est mort, parce que je suis tombé dans l’eau. »
De nouveau la Vieille lui dit : « Donne-moi le Keïkaha, »
que Maui s’empressa de faire.
Alors la vieille lui donna le feu qui gît dans le genou, en
ce
lui disant : « Allons, va-t-en, enfant.»— « Quel
petit feu !»
dit Maui ; mais il le prit et il s’en alla dans le chemin, à peu
de distance de sa mère.
l’appela et lui dit : « Eteins aussi ce
feu, Maui. » Maui l’éteignit aussitôt dans l’eau. »
En route, un dieu
Maui retourna à la maison de Mahuike.
La vieille, en le
voyant, s’écria : « Quel enfant fatigant ! quel méchant drô¬
le ! »
ï J’ai, lui dit-il, brisé mes pieds. » — «
Gomment
—
cela ? » lui dit la vieille ? —
a
En tombant » répondit Maui.
Elle lui donna alors le feu du dos ; Maui le prit et l’étei¬
gnit comme les premiers.
« Donne-moi un
lui donna le feu du nom¬
De retour à la maison, il dit à la vieille :
autre feu, un bon feu. » La vieille
bril. Mais Maui l’éteignit encore.
grande colère : a C’est assez ! lui ditelle, je suis lasse. » Et, furieuse elle se changea en specLa vieille entra en
(1) On nomme KeikahaldB filaments du brou de coeo séchés.
24S
LES
POLYNÉSIENS.
tre. Maui l’observait et disait :
«
J’ai déjà vu
quelque chose
de pareil. « Alors Maui prit une petite pierre et coupa la tète
deMaliuike.
Prenant cette tète, il la mit dans une corbeille,
convain¬
coupée du fantôme. Puis il se mit à
parler d’une manière inintelligible, comme un homme in¬
cu
que c’était la tête
sensé.
(Alors, regardant de tous côtés, il vit qu’il y avait partout
fumée). 11 pensa que ce feu était fait pour
l'homme. (Il en fit aussitôt provision, et il remonta sur la
du feu et de la
terre.)
Maui arriva à la maison de
sa
mère et de
son
père. Sa
mère était dans une grande colère. Comprenant que Mahui-
ke était morte,
elle s’écria : « üh ! ma grande aînée,
ma
plus proche parente, notre soutien à tous ! »
L’enfant dit : «■ Bientôt je mangerai du cochon cuit. Ah !
il n’y avait pas de feu pour faire cuire les fruits à pain, les
cochons et les poissons! bientôt je donnerai des fruits à pain,
et je les mangerai cuits à la maison. »
Sa mère lui cria : <t Va-t-en I » Maui s’en alla, en pensant
qu’il dormirait avec plaisir.
Ici peut s’arrêter cette
légende, si incomplète malgré sa
longueur. Pourtant nous croyons devoir rapporter quelques
phrases, encore plus incomplètes et plus obscures, que Pu tona nous a dictées eu la terminant.
Une nuit, Maui ne mangea pas.
Le lendemain, il fit du
feu, et il s’en alla, tout eu sueur, le mettre à l’hibiscus, au
cotonnier, au jambosier, hVaiikea et à beaucoup d’arbres.
Le feu consuma les arbres.
L’idée lui vint alors de le mettre à la tète et à l’eau. Il
fit du feu ; il le mit à cette dernière ; mais le feune prit pas.
Il vint trouver sa mère et lui dit : « L’eau n’a pas voulu s’en¬
flammer
.
»
Il prit la tête, il la jeta au feu. Il mit le feu aux os ; il es¬
saya de le mettre aux pierres. Mais il eut beau faire ; il eut
beau se fatiguer; le feu ne prit pas. Enfin, parmi les
le kaku non plus ne voulut pas brûleri
arbres,
LES
249
POLYNÉSIENS.
MuMU (l) IMPROVISÉ PAR LA FILLE DU GRAND-PRETRE VeKETU
ET CHANTÉ PAR SON FRERE
le l" mal 1844.
Henua oa to Taua, henua Hakapehi, — E
Mai vave Taua.
E puhi
—
E.
ketu ; e uvahi, eva mai. — E
Mahana
maua me tuu
vahana, Taua tapu. — E
— E
Henua oa to Taua henua Nuhu-Hiva.
Maï vave Taua e ani nui. — E
Va mahana na maï. — E
Mahana, maua me tuu vahana e ani nui. — E
ühe tau vahana, o aninui, e aninui hoï. — E
TRADUCTION.
Eloignée est la terre du Taua (2) de la terre d’Hakapelii.
Le Taua vient vite.
On creuse la terre et l’on fait du feu ; la
fumée sort par le
milieu.
Nous sommes chauds tous deux, moi et mon mari le Taua
sacré.
Loin est la terre du Taua de la terre de Nuhu-Hiva.
Il vient vite le Taua du
grand ciel.
Il a eu chaud dans sa route.
Chauds nous
sommes
toux deux,
moi et mon mari qui
vient du ciel grand.
Il est mon collier, mon mari qui vient du grand
qui vient du grand ciel, certainement.
ciel, oui
MOT-A-MOT.
Henua — terre
Oa —
éloignée
(1) On donne le nom de Mumu, bourdonnement,, chanson, aux
chants marquésans.
(2) Aux Marquises, on nomme Taua les médecins Européens, de
prêtres et le grand-prêtre.
mênüue que les
250
LES
POLYNÉSIENS.
To — du
Taua — Taua
Henua — terre (de la)
Hakapehi — d’Hakapehi.
Mai ~ il vient
Yave
,
vite
—
Taua. — le Taua.
E — (infinitif) on
<
Puhi — souffle
Ketu — creuse (1)
E uvahi
—
la fumée (2)
Eoa mai — vient, sort par
Mahana — Chauds
Maua
—
le milieu.
deux
nous
Me — avec
Tuu
—
mon
Vahana, — mâle, mari
Taua — le Taua
Tapu. ■— sacré.
Henua
oa
—
Terre éloignée
TO Taua — du Taua
Henua — de la terre
Nuhu-Hiva — de Nuhu-Hiva.
Mai üave, — Il vient vite
Taua
le Taua
—
E ani nui. — du ciel grand.
Ua — (marque
Mahana
Na
—
Mal.
—
—
du temps passé)
chaud
de
venir.
Mahana — Chauds
Maua — nous deux
Me — avec
Tuu — mon
(1) Noter qu’il est d’habitude de préparer au four des mets pour
le visiteur qui se présente.
(2) On reconnaît que les mets sont cuits quand la fumée sort,
(2)Au
LES
251
POLYNÉSIENS.
Vahana — mari
E
—
infinitif (qui vient)
Ani — ciel
Nui — grand.
Uhe — Collier (1)
Tau — de moi
Yahana — mari
O - du
Ani nui
—
ciel grand
E ani nui — du ciel
grand (2)
Box — certainement.
MuMU IMPROVJISÉ PAR UNE JEUNE FILLE PuA (3)
APRÈS LA
PRISE DE POSSESSION DES ILES MARQUISES.
Binenao tau i te Farani hoï ;
Tikao te hakaïki maka ui,
Etahi kahu me te vehine.
Bakaiki ino -peM vehine hoï ;
Pahi Arani pii aka me te upoko hoï.
Kahu to omo vehine ahea ? tuku mai ai :
Popo kopi, pipi haka me te ihu
TRADUCTION.
Français ;
qui disent oui, (4).
Oui certainement j’aime les
J’aime surtout les chefs
figuré : chose précieuse.
(2) Signifie aussi surnaturel, mot propre à la poésie.
(3) Pua est le nom d’une tribu à Nubu-Hiva.
(4) Les indigènes ont donné le surnom de ui-ui et de maka-ui,
répètent : Oui-oui. De mê¬
ils les avaient d’abord appelés Kai Kakaa, parce que, les
dire oui, aux Français qui, sans cesse,
me,
voyant ramasser des insectes et des lézards, ils avaient supposé
qu’ils ne les ramassaient que pour les manger. Dès le début, ils les
avaient aussi appelés Atua, les Dieux.
252
LES POLYNESIENS,
Et qui se
femmes :
couchent
sous
la même couverture avec les
Il n’y a que les mauvais chefs qui battent les femmes.
Les Français des navires ne s’unissent à elles
tant des mains.
qu’en bat¬
Enlève, (disent-ilsj, le vêtement qui recouvre ta poitrine,
ô femme. (1)
MOT-A-MOT.
Binenao.
—
Aimer, amour, tendresse.
Tau — de moi
1 te — à les
Farani — Français,
Hoi.
certes, certainement, aussi, encore ;
Tikao — désirer ardemment, avec passion
—
Te hakaiki, — les chefs
Maka ui. — faire, dire oui
Etahi — Seul, même
Kahu — couverture, vêtement
Me te — avec les
Vehine
—
femmes.
Hakaiki. — Chefs
Ino — mauvais
Pehi — battre
Vahiné — les femmes
Hoï.
—
certainement;
Pahi — navires
(des)
Arani — les Français,
Pii — s’unir, s’attacher, union
Aka — faire
Me
—
avec
Upoko — la tête
Iloi — certainement.
Kahu — V êtement
To omo
—
de poitrine
(1) La fin de ce mumu n’est même pas traduisible eu latin.
I.KS
253
POLYNÉSIENS.
Vehine — femme
Ahea 7
—
Qu’est-ce ?
Tuku — donner
Mai—moi
Aï — coït.
Popo — Après, plus tard
Kopi — fermer, bouclier
Pipi — répandre, arroser
Haka — faire
Me te — avec le
Ihu— nez, beaupré
fig’uré.
d’un navire. Ce mot est pris ici au
Chanson faite pour nous par
la
fille du
grand-prêtre
Veketu.
Hinenao Taua ia Timau lioï !
Mate to oe tu menava ia te pahoe ;
Tau Timau tahia i tepo ;
Vekine ino, vehine mako hoi :
üe ta ue ina titoî ue.
TRADUCTION.
Le docteur aime sans doute Timau.
Il faut que son
cette fille.
g-oùt soit bien malade pour s’adresser à
Mademoiselle Timau se rend la nuit à bord des
niers.
balei¬
C’est une coureuse,une femmeimpudique, qui se livre à tous
les hommes.
MOT-A-MOT.
Binenao — Aimer,
Taua — docteur français
la — à
254
LES
POLYNÉSIENS.
Timau — nom de fille,
Hoi ! — certes, certainement, sans doute.
Mate — Malade
To — de
Oe — toi
Tu
être
—
Menava — goût, esprit, amour ;
la — à, pour
Te pahoe : — la jeune fille.
Tau, — Aller, aborder, aller à bord des navires
Timau — Timau.
Tahia — mademoiselle
I te po,
—
dans la nuit.
Vehine — Femme
Ino ; — mauvaise, coureuse ;
Vehine
—
femme
Mako-hoï — impudique, qui aime le titoï.
üe — Pénis
Ta — 'frapper
üe
~
pénis
Ina — là
Titoi ue. — avoir vu,
Provenance
des
voir beaucoup d’hommes.
habitants
des
îles Marquises.
toutes les données précédentes, que conclure
—
De
en somme ?
Que les Marquésans, qui ont probablement envoyé des
eux-mêmes de Tahiti
Tunga, et peut-être aussi, suivant nous, des îles
colonies aux îles Sandwich, venaient
et des
Samoa.
les croyait issus que des deux pre¬
archipels : il se fondait, pour soutenir cette opi¬
nion, sur ce que les dialectes des Marquises se trouvaient
ramenés par l’analyse à deux dialectes fondamentaux, l’un
entièrement tahitien, et l’autre tongan. Pour lui, le premier
dialecte était plus général ; il trouvait même que les mœurs
et les usages offraient, suivant les districts ou les îles, les
mêmes contrastes que les dialectes. Aussi regardait-il les
insulaires des Tunga comme ayant peuplé les îles du NordOn sait que Haie ne
miers
(J.
^
LES
POLYNÉSIENS.
255
particulièrement Nuku-Hiva^ tandis qu’il attri¬
direct des îles du groupe Sud-Est aux
Tahitiens, dont la langue était conservée ainsi que le sou¬
venir de Tahiti.
Mais, comme les Marquésans avaient
conservé, en outre, le souvenir vague de la patrie commune^ qu’ils appelaient Havaiki, et que, pour M. Haie, l’Havaïki n’était que Tîle Savait des Samoa, le savant américain
ne les regardait, en définitive, que
comme des émigrants
venus indirectement de ces îles qui, pour Tupaia, étaient la
Ouest et
buait le peuplement
mère des autres.
M. de
Quatrefages,
se basant sur ces
diverses circons¬
tances, a émis l’opinion que les Marquésans pourraient être
venus directement des îles Samoa, et qu’ils étaient plutôt
les frères que les fils des Tahitiens. Nous serions nous-même très disposé à partager cette opinion, en ne considérant
toutefois les îles Samoa que comme une étape ; car l’Havaïki des Marquésans, comme nous le démontrerons, n’était
pas plus Savaii pour eux que pour les Tahitiens et les autres
habitants dés groupes orientaux. Il est certain que les
Samoa, bien que deux fois plus éloignées que les îles de la
Société, étaient mieux placées qu’elles pour envoyer des co¬
lonies aux Marquises : nul
obstacle n’existait sur la route,
tandis que les Tahitiens ne pouvaient les atteindre sans
avoir à traverser les îles Paumotu les plus occidentales.
Cette circonstance, dirons-nous en passant,
doit faire sup¬
si les Marquises ont été peuplées en partie
par des Tahitiens, les îles Paumotu l’ont nécessairement été
avant les Marquises.
Mais il faut bien l’avouer, excepté cette facilité de voyage,
rien ne démontre que les Samoans aient pris part au peu¬
plement des Marquises. Leur langage serait même plutôt
un témoignage.contraire ; car, on le sait, s’il est semblable
par le fond à celui des Tunga et des Hawaii, il n’en diffère
pas moins par l’absence de plusieurs lettres qui sont en
usage dans ces derniers archipels. C’est ainsi qu’il n’a pas
le k des Tunga et des Sandwich, ni le r de Tahiti, ni le n gf
des Tongans èt autres, et qu’il emploie la lettre s, emprun¬
tée certainement à l’archipel mélanésien des Fiji : cette lettre
poser que
256
LES POLYNICSIENS.
n’est employée par aucun
n’est par le petit groupe
autre arcliipel polynésien, si ce
des îles Futuna et Alofi ou îles
de Horn de Lemaire et Schouten, découvertes en 1616.
On le voit donc, ce n’est pas le dialecte samoan qui aurait
pu donner aux Marquésans l’usage
du k et du r. Il aurait
seulement ce que justement les Marquésans
n’emploient pas, c’est-à-dire le g seul, le let le f que pos¬
sèdent aussi les Tahitiens et les Tongans. On sait que dans
les Marquises, le langage de quelques .tribus .se sert du ng,
mais jamais du s, ni du g seul, ni du l des Tongans, des
Samoans et des Hawaiiens ; il n’emploie même pas le r de
Tahiti. Mais il est pourtant vrai que, de même que le ng,
le r a dû, être plus employé autrefois, puisqu'on le retrouve
encore dans quelques tribus ; ex : Kiore.
En somme, s’il est difficile, à ce sujet, de dire quelque
chose de bien exact, il ne semble pas moins résulter des
remarques précédentes, que deux archipels suffisent à ex¬
pliquer la langue des îles Marquises : Tahiti et les Tunga.
Cependant, malgré l’ahsence de témoignages positifs, nous
croyons toujours pouvoir penser que les Samoans ont con¬
tribué au peuplement des Marquises, et cela parce que nous
sommes convaincu que la langue polynésienne, au début
des migrations, était la même pour tous : ce que nous es¬
saierons de démontrer plus tard. Mais il y a loin de là à
conclure avec M. Haie que l’Havaïki, la patrie première
des Marquésans, n’était que l’île Savaii, d’où les émigrants
pu donner
étaient'venus indirectement : cette île Savaii n’était, comme
qu’une des étapes de la grande émi¬
gration se répandant en Polynésie, et on ne saurait la con¬
sidérer comme la patrie première ou terre d’origine.
Il est impossible de mettre en doute la fréquence et la
facilité des rapports entre les Marquises et les îles de la So¬
ciété particulièrement, ainsi qu’entre allps et les Tunga, et
bien probablement aussi les Sandwich.
’
Si l’on ne peut dire exactement quelle est l’île qui a pris
le plus de part au peuplement des Marquises, on voit du
moins que toutes celles dont parlent les légenùes sont pla¬
cées plus à l'Ouest qu’elles, et que c’est, par conséquent, de
nous
le démontrerons,
'r>.
LES
POLYNÉSIENS.
257
cetteia.irection générale qu’elles disent avoir reçu leurs pre¬
miers habitants.
Ainsi donc
déjà, l’examen des deux premiers archipels
peuplés par des émigrants venant du
Sud et de l’Ouest et se dirigeant, d’une mauière
générale,
vers le Nord-Est, comme s’ils
s’éloignaient de leur point
de départ, poussés par des vents de Sud-Ouest.
Voyons maintenant à quelle contrée les autres archipels,
formant la limite extrême de la
Polynésie orientale, attri¬
montre qu’ils ont été
buent eux-mêmes la provenance de leurs populations. Ce ne
qu’après cette étude qu’il nous sera possible de désigner,
certitude, le véritable point de départ des
émigrants. S’il y a concordance, il n’y aura plus de doute à
avoir : ce sera presque sûrement de la terre
indiquée par le
plus grand nombre de témoignages que les émigrants se¬
ront partis. D’après la position de cette
terre, par rapport
aux îles plus orientales, il sera facile de conclure
quelle aura
été la direction suivie par
eux, depuis le dernier point de
départ.
Ces archipels sont, d’abord les Paumotu, puis les
Mangareva et l’île de Pâques.
Nous commencerons par les Paumotu.
sera
avec une certaine
O
II
17.
V
CHAPITRE
ILES
PREMIER
PAUMO.TU ET MANGAREVA
I
ILES
Caractères physiques
tables Polynésiens,
—
PAUMOTU OU TUAMOTU.
des habitants des îles Paumotu. — Ce sont de véri¬
qui semblent être anciennement venus de Tahiti.
Etymologie du mot Paumotu.
Nous venons de dire que si les îles Marquises ont été
peuplées, comme on le croit généralement, par TaMti, les
Paumotu ont dû l’être elles-mêmes aussi par les Tahitiens.
En effet, ont dit généralement que tous les habitants de
l’archipel reconnaissent qu’ils sont originaires de Tahiti.
Une tradition tahitienne précise même le point qui les au¬
rait fournis, en rapportant qu’ils ont été chassés d’Afaïti
par les habitants d’Hitiaa, denx districts de l’île Tahiti.
A part la couleur plus foncée de leur peau, couleur due
au haie qui les atteint plus facilement sur leurs îles basses,
à peine abritées par quelques arbres, les insulaires des Pau¬
motu ont tous les caractères physiques des Tahitiens : ils
sont grands, bien faits, à cheveux plus souvent frisés, il est
vrai, mais qui sont toujours ceux de la race. Ils sont
LES
V
seulement moins
259
POLYNÉSIENS.
beaux, moins délicats, moins soig’ûeüx
où ils trou¬
de leurs personnes, surtout dans les petites îles
vent à peine une alimentation suffisante.
Voici ce que Wallis, le découvreur de
l’île de la ReineCharlotte, la Reao des indigènes, a dit de ses habitants :
œ Ils sont de taille
moyenne, ont le teint brun, et leurs che¬
veux flottent sur leurs,
épaules ; les femmes sont belles et
les hommes bien pris. (1) » A l’occasion de leur couleur,
Moërenhoüt dit lui-même en note (2) : « 11 est d’observa¬
tion ^constante qu’après quelque séjour loin de leur terre
natale, de noirs et laids qu’ils paraissent être à leur arrivée,
les habitants des îles basses prennent souvent un teint plus
clair, des traits plus agréables et deviennent plus souples et
plus agiles même que les habitants des îles élevées ; mais il
est aussi de fait qu’ils sont moins robustes et moins grands
que ces derniers. »
Ajoutons que la taille et la couleur varient suivant les
îles, et que tous sont de véritables Polynésiens, parlant la
langue polynésienne.
Moërenhoüt a bien dit (3) que le langage des habitants des
Paumotu diffère
<ï
totalement » de
la
celui de Tahiti, ou de
langue polynésienne ; m.ais c’est à tort, et lui-même
le contraire, quand il ajoute en note que
a ce
langage diffère surtout sous le rapport lexicographique, mais que la phraséologie, les formes grammaticales,
sont,les mêmes que celles de la langue polynésienne. » Il
prouve presque
cite, il est vrai, les mots koiko et epiko qu’il a trouvés rem¬
plaçant, dans la numération des Paumotu, les mots rua et
rima de la numération des autres Polynésiens ; mais ce n’est
là qu’un changement analogue à celui que les Tahitiens euxmêmes ont fait subir à leurs
noms
de nombre :
on
sait, par
exemple, que les mots tahi,l et rima, 5, des autres îles, se
(1) Wallis (Samuel), Voyage autour du Monde sur le Dauphin,
(1760-1768), publié dans le recueil de Hawkeswoortli. 3 vol. in-4*.
Londres, 1773.
—
(2) Ouvr. cité, p. 166, t. I.
(3) Ouvr. cité, t. I, p. 157.
260
LES
POLYNÉSIENS.
i
rendent aujourd’hui à Tahiti par
piti et pae. L’observation
les deux dialectes se borne, pour
ainsi dii’e, à la prononcia¬
de Moërenhoüt est donc inexacte, et la seule différence entre
tion, qui rend le langage des Paumotu beaucoup plus dur que
celui de Tahiti. Cette différence, néanmoins, peut faire sup¬
poser que la séparation date d’assez loin, ou que les ha¬
bitants des deux archipels ont dû. rester longtemps sans
communication entre eux.
Garnier, se fondant sur les exemples cités par
Moërenhoüt, dit (1) : * La moitié de l’archipel parle un lan¬
M. Jules
gage qui offre avec le polynésien des variations impor¬
tantes ; » et il lui accorde un génie différent. Ce qui pré¬
de réfuter cette assertion. Quant à la
grande différence que M. Garnier trouve dans la physiono¬
mie des indigènes, comparée à celle des Polynésiens, elle
ne tient. qu’aux circonstance signalées ci-dessus. Il se de mande, il est vrai, si, au lieu de venir de la Polynésie, de
n’ètre que des Polynésiens dégénérés par la misère et les
fatigues, cette rfce ne proviendrait pas plutôt d’une migra¬
tion de nègres américains que l’on retrouve en Californie
et au Brésil. Ces nègres, d’après lui, seraient partis de la
cède nous dispense
côte orientale du Nouveau-Monde et seraient venus s’é¬
l’archipel Pauruotu où, en se mélangeant avec
auraient produit une race et des lan¬
gages mixtes. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous
avons dit précédemment sur l’improbabilité du peuplement
des îles polynésiennes par des peuplades américaines.
chouer
sur
les Polynésiens, ils
Quatrefages dit que les
mélange d’une
forte proportion de sang noir : il n’y a chez eux pas plus de
sang noir que de sang blanc. Ils n’ont que du sang poly¬
nésien, et s’ils sont plus bruns^ on vient de voir pourquoi.
Leurs pirogues, elles-mêmes, sont polynésiennes, quoiqu’en
ait dit M. Haie, et elles ne ressemblent pas le moindrement
aux pirogues des îles Carolines, ces fameux Pros tant vanC’est également à tort que M. de
habitants des
îles
Paumotu
(1) Mémoire^ etc. p. 16.
accusent le
LES
POLYNÉSIENS.
261
même dire qu’elles étaient supérieures à
étaient souvent longues de
plus de cent pieds et construites d’une manière qui les rap¬
prochait de nos grandes embarcations ; elles avaient une
quille, une charpente intérieure, et les membrures portaient
sur la quille en recevant les planches du bordage.
C’est
avec ces pirogues, attachées deux à deux, que les habitants
des Paumotu se lançaient parfois à de très grandes distan¬
ces.^Comment, avec de pareils moyens, les Polynésiens n’au¬
raient-ils pas été de grands navigateurs ! A part leur archi¬
tecture, c’est aux pirogues des Fiji, et particulièrement de
Tahiti, que ressemblaient davantage les pirog’ues des Pau¬
tés. On pourrait
toutes celles connues, car elles
étaient doubles et pouvaient por¬
équipage considérable : elles avaient évidemment
été ainsi avantageusement modifiées après la séparation.
Elles étaient appelées pahi, comme aux îles de la Société.
Autrefois les îles de l’Archipel dangereux de Bougain¬
ville, étaient seulement appelées par les Tahitiens : Pau¬
motu. Ce nom a été mal écrit et mal interprété par Moërenh'oüt, qui a cru voir dans po et motu, les « îles mysté¬
rieuses ou de la nuit. » Aujourd’hui, par décision du gou¬
verneur Bonard, elles ne sont plus appelées, sur la récla¬
mation des indigènes, que Tuamotu, c’est-à-dire œ com¬
motu. Comme elles, elles
ter un
pagnie,-chaîne d’îles. (1)
»
Le mot Paumotu, que les Tahitiens leur donnaient ancien¬
nement, pouvait se traduire par « Pelasges » .
Il avait la
étymologique et il rappelait des évènements
analogues à ceux qui déterminèrent le déplacement des Ja-
même valeur
vans
ou des
Ioniens.
Nous ajouterons encore que ces nouveaux
Ioniens ont
conservé une physionomie à part et que, comme ceux aux¬
quels nous les comparons, fis se sont toujours montrés har¬
dis navigateurs, vivant de piraterie et de brigandag’e. C’est
à eux, et particulièrement à ceux de l’île Anaa, ou de la
Chaîne, qu’est due la dévastation de la plupart des îles
{l)Tua, compagnie, chaîne; motu, île. Pau, en Tahitien, signifie:
conquis, dépendant, et motu, petite île, île hasseï
262
LES
POLYNÉSIENS.
«'
Paumotu, qui, aujoürd’liui soumises au protectorat fran¬
çais, réclament contre l’appellation blessante de vaincus.
Qu’étaient ces Pelasg-es, et d’où avaient-ils été chas¬
sés ? On vient de le voir, de Tahiti même, d’après la tradi¬
mais il est peut-être permis de croire qu’ils avaient
origine beaucoup plus ancienne. En effet les Tahitiens,
qui désignent les étrangers par le nom de Papaa, appli¬
quaient ce mot aux habitants des Paumotu, avant de con¬
naître les Européens. Ce fait semblerait indiquer qu’iln ne
tion ;
une
que, du
moins, l’occupation par eux des îles Paumotu était bien
antérieure à l’arrivée des émigrants dont la tradition tahitienne a conservé le souvenir. Cet évènement, en effet, n’a
eu lieu, comme on le verra, qu’à une époque peu reculée.
les considéraient pas comme leurs descendants, ou
ILES
MANGAREVA OU GAMBIER.
Considérations géographiques et historiques : Juan Fernandez. — Carac¬
Les
tères physiques des Mangaréviens : A Lesson ; Beechey. —
ha¬
bitants des îles Gambier sont des émigrants polynésiens venus d’ar¬
chipels plus occidentaux. — Etymologie du mot Mangareva.
On sait que
les îles Mang-areva occupent l’extrémité la
plus méridionale et en même temps la plus orientale du
groupe Paumotu, et qu’elles sont au nombre de onze, se
distinguant des autres par leur élévation.
On attribue à Wilson la découverte des îles Mangareva ;
dans laquelle nous
tous les autres écrivains,
mais c’est probablement une erreur,
sommes tombé nous-même, avec
publié en 1844 (1). Wilson, il est vrai, vit,
1797, ces îles qu’il appela îles Gambier ; mais, bien long¬
temps avant lui, elles avaient été aperçues et probable¬
ment visitées par d’anciens navigateurs espagnols.
Moërenhoüt, qui s’y trouvait en 1827-1828, rapporte que
les indigènes parlaient d^un navire qui avait précédé de
longtemps le capitaine Beechey ; ils montraient l’endroit
où ce bâtiment était allé ancrer. Ils se souvenaient d’avoir
eu avec son équipage une querelle qui avait été la cause de
dans un travail
en
(1) P. A. Lesson, Voyage aux
P. Lesson. — Rocbefort, 1844.
îles Mangareva, annoté par R.
264
I.ES
POLYNÉSIENS.
la mort de
plusieurs des leurs. Et ce fait doit sembler
plus probable, disait Moërenhoüt, qu’à l’arrivée
de Beechey sur le Blossom, les habitants des îles
Mangad’autant
connaissaient le fer et cultivaient les melons d’eau,
qui ne sont pas propres à leurs îles. Il est inutile d’ajouter
que les indigènes distinguaient parfaitement ce fait de leur
querelle avec Beechey lui-même, arrivée comme on sait en
reva
182G.
■
Maintenant si l’on
ce sur ces
.
rapproche cette tradition de l’existen¬
îles de débris de murailles à ciment ; si l’on se
rappelle combien il est difficile de déterminer quelles ont
été les îles visitées par les premiers découvreurs
espagnols,
particulièrement par Queiros, et même celles visitées plus
près de nous par d’autres navigateurs espagnols, tels que
Bonechea, etc., il est certainement permis de supposer que
les îles Mangareva ont été habitées un instant
par des Euro¬
péens.
Quels sont les anciens navigateurs qui auraient pu y
aborder ? 11 n’y a guère que Mendana, Queiros et Juan Fer¬
nandez. Mais Mendana n’est point allé de ce côté. Restent
donc Queiros et Juan Fernandez, sans parler nécessaire¬
ment des Espagnols qui ont pu y aller plus tard, mais dont
l’histoire des navigations ne dit rien.
Or,
un
fait qui
ne
paraît pas
avoir
été remarqué,
que Juan Fernandez,
beaucoup plus connu par
les îles auxquelles il a donné son nom, en 1572,
c’est
croyait
moins,
ce que rapporte Arias. Voici en effet ce
que cet historien
dit, dans son Mémorial, du navigateur espagnol (Ij.
Un pilote, nommé Juan Fernandez, alla de Lima au
avoir découvert un continent méridional ; c’est du
«
Chili,
en faisant route à l’Oue'st.
encore faite
Cette traversée ne s’était
qu’avec d’extrêmes difficultés, parce qu’on avait
coutume de ranger la côte et que les
vents du Sud, qui ré¬
gnent presque constamment, rendaient cette navigation
longue et pénible. Pour n’être pas obligé de lutter conti(1) Juan Luis Arias, Mémorial traduit par Dalrymple. — Edimburg, 1773j
O
LES
POLYNÉSIENS.
265
nuellement contre ces vents contraires, Fernandez fit voile
h l’Ouest jusqu’à près de
40 deg-rés de la côte du Chili (1).
Dans ses courses à l’Ouest et au Sud-Ouest il aborda, aprèsun
mois de navigation, à une
faire partie d’un continent.
côte qu’il reconnut aisément
Fernandez et ses compagnons trouvèrent une contrée
agréable, fertile, sous un climat tempéré et habité par un
a
peuple blanc. Ces Indiens sont de la taille des Européens,
bie-xi faits, agiles, dispos. Ils étaient vêtus d’une très belle
étoffe : civils et hospitaliers, ils offrirent à ces étrangers de
toutes les productions du pays. Fernandez, charmé d’avoir
découvert la côte de ce continent si ardemment
désiré, fit
voile de cette nouvelle terre pour se rendre au Chili, se pro¬
posant de garder un profond secret sur cette découverte, et
de faire un armement convenable pour y retourner avec ses
compagnons. Juan Fernandez
mourut avant l’exécution de
projet, qu’on perdit bientôt de vue.
A ce mêmesujet, il faut observer que plusieurs écrivains
ont fait mention de la découverte de Juan Fernandez, assu¬
ce
«
avait lui-même raconté que, faisant voile à
découvrir la route du Chili, il avait
cru devoir s’éloigner de la côte, jusqu’à unecertaine longi¬
tude qu’il ferait connaître un jour ; que portant ensuite au
Sud, sans presque s’écarter de cette direction, il avait dé¬
couvert la côte d’un continent méridional, par la latitude
qu’il déclarerait, quand il serait nécessaire, et qu’il s’était
rant qu’il leur
l’Ouest de Lima pour
rendu de cette côte au Chili.
<£
D’autres relations, d’une authenticité avérée, placent cette
découverte à peu près
dans le même temps ; mais, soit que
de la même expédition, ou de
les auteurs entendent parler
deux découvertes différentes,
du moins est-il certain que
Juan Fernandez aborda le continent austral. Ce fait est at-
(!) Dalrymple paraît avoir compris à tort que Juan Fernandez,
pour faire sa découverte, s’est élevé jusqu’au 40= degré de lati¬
tude ; c’est ainsi que, sur sa carte, il fait figurer des terres par
cette latitude en disant; « Terres découvertes par Juan Fernan¬
dez;
»
c
266
LES
POLYNÉSIENS.
^
disent le tenir de
navigateur. Un témoin peu suspect,
que je puis citer à Votre Majesté, c’est le Maître de camp de
Cortez, homme d’une intégrité généralement reconnue, qui
a été employé près de soixante années au Chili. Fernan¬
dez, dont il tenait les particularités de ce voyage, lui avait
montré la carte qu’il avait tracée de cette riche contrée,
qu’arrosent de grandes rivières navigables et où. rien ne
ressemble à ce qu’on voit au Chili et au Pérou. »
11 est évident que si l’on prenait à la lettre une pareille
version, Juan Fernandez n’aurait point découvert de con¬
tinent, car, excepté la Nouvelle-Zélande, il n’existe pas
de terre océanienne où les rivières soient navigables, ni à
Tahiti, ni aux Samoa, ni aux Tunga, et, à plus forte raison,
dans tous les autres petits archipels. Mais, à cette époque
de passion pour les découvertes en général, et en particulier
pour celle d’un continent, ne peut-on pas supposer que Juan
Fernandez a pris pour rivières de grands bras de mer s’a¬
vançant plus ou moins dans les terres, ou mieux séparant
les unes des autres les îles d’un même groupe ? C’est ce qui
existe dans l'archipel Mangareva, dans ceux des Samoa et
Tunga surtout, dont les îles sont groupées de manière à
laisser croire quelles appartenaient à quelque continent.
Evidemment, Juan Fernandez n’a pu vouloir parler que
de l’un des groupes des îles polynésiennes, car il signale
un peuple blanc, vêtu d’étofFe très-belle, et il dit
que la con¬
trée est agréable, fertile et sous un climat tempéré.
Il n’a pu vouloir faire allusion à la Nouvelle-Hollande,
puisque là, le peuple est brun, vêtu de peau, quand il l’est,
et généralement incivil
et inhospitalier, c’est-à-dire le
contraire de celui qu’il a vu. D’ailleurs, la Nouvelle-Hollan¬
de, quoiqu’elle ait des rivières navigables, est à une trop
grande distance pour qu’on puisse admettre qu’il soit allé
jusque-là vers l’Ouest, surtout après ce que dit Arias « qu’i
fit voile à l’Ouest, jusqu’à près de quarante degrés delà
testé par des personnes dignes de foi, qui
la bouche même de ce
côte du Chili. »
Qu’on remarque que ces 40 degrés à l’Ouest et au SudOuest, placent sa découverte vers lepoint occupé par les Man-
3
J
LES
267
POLYNÉSIENS.
même point. On
comprend parfaitement que, de là, il ait pu atteindre le Chili
g-areva, et, pour ainsi dire, exactement au
directement et sans être embarrassé snr sa route par d’autres
qu’il donne des In¬
groupes d’îles. Quant à la description
diens de son continent, quoiqu’il ne paraisse pas être des¬
cendu à terre, elle convient très-bien aux habitants
des Gam-
agréable, fertile, sous un climat
tempéré, et qui est habitée par des Polynésiens, c’est-à-dire
pa# des hommes presque blancs. Les indigènes ont la taille
des Européens, sont bien faits, agiles, dispos, et ils se vê¬
tissent encore d’étoffe. Quoiqu’ils aient été reconnus pendant
longtemps par leur incivilité ou leur peu d’hospitalité, ils
avaient dû, comme les autres Polynésiens, être civils et hos¬
pitaliers ; et c’est ce qu’ils sont redevenus depuis que les
missionnaires français se sont fixés parmi eux. Ces quali¬
tés, en effet, appartiennent à la race.
bier. C’est une contrée
Une seule île, à la distance qu’indique
Fernandez, aurait
lui pour un continent ; c’est l’île de Pâ¬
il est plus probable qu’il a vu le groupe des
Gambier, puisque,, dans la carte faite par lui, il a tracé de
grandes rivières navigables que ne possède- pas l’île de Pâ¬
ques, et qui ne peuvent être qiie les bras de mer séparant
les îles du groupe des Mangareva.
S’il est impossible que, dans le temps indiqué, Juan Fer¬
nandez ait pu atteindre la Nouvelle-Hollande, à plus forte
raison a-t-il dû ne pouvoir aller jusqu’à la Nouvelle-Zé¬
lande, qui est si riche en rivières de toute grandeur. Il est
certain que de là aussi il aurait pu regagner le Chili sans
entraves et même avec assez de facilité, g’râce aux vents
ordinairement régnants ; mais quand on tient compte de la
distance, il est vraiment difficile de pouvoir l’admettre.
D’ailleurs, nous l’avons dit, fie texte indique formellement
que quarante degrés ont été faits vers l’Ouest et le SudOuest, c’est-à-dire en longitude seulement et non en lati¬
tude, ce qu’il faudrait nécessairement supposer, si l’on ad¬
mettait qu’il a voulu parler de la Nouvelle-Zélande. Com¬
bien il est à regretter que l’on n’ait pas le journal de Juan
pu être prise par
ques ; mais
Fernandez !
268
LES
POLYNÉSIENS.
>
Quoiqu’il en soit, d’après tout ce qui précède, non-seule¬
ment il ne serait point étonnant, mais il est même très pro¬
bable que J. Fernandez a été le découvreur
des îles Mang-a-
Dès lors Wilson ne les aurait revues que deux
siècles
après lui. De la sorte encore, Juan Fernandez, aurait pré¬
cédé le voyageur espagnol Queiros, qui a presque certaine¬
ment vu ces îles, car il y serait allé vers 1572, tandis que
Queiros ne l’aurait fait qu’en 1606. Telle était l’opinion du
capitaine Duperrey relativement à Queiros, et telle est celle
que nous avons adoptée nous-même après l’examen le plus
reva.
attentif (1).
Dès 1840, nous avions pu remarquer que les habitants des
îles Mangareva ou Gambier n’avaient, sur le lieu d’origine
de leurs ancêtres, que les idées les plus vagues, et nous écri¬
vions à cette époque (2) : « Prétendre donner une date à l’é¬
tablissement de la race humaine
sur ces
îles, serait vouloir
entrer dans le domaine des vaines conjectures. Tout indique
seulement qu’elles sont
peuplées depuis longtemps, car les
à ce sujet diverses traditions curieuses ;
il se disent les descendants d’un grand peuple qu’ils appel¬
lent Arani ou Harani (3), et dont ils seraient' une colonie
d’émig’rants. Ils n’ont cependant gardé aucune notion pré¬
naturels possèdent
cise sur leurs ancêtres.
(1) Voir notre Examen critique de Vitinéraire de Queiros. (Ma¬
nuscrit )
.
(2) Vorage aux îles Mangareva, p. 109.
(3) En Maori, ara signifie route, se réveiller ; hara, péché, cri¬
pécheur, pécher. Ni n’est pas maori ; on ne trouve que ninihi
qui signifie s’enfuir, échapper, se dérober. Aux Mangareva, ara
signifie branche, rameau ; les mots chemin, route, se rendent par
aranui. En Tahitien, ara, signifie route ; aranui le grand chemin,
le chemin public ; aranoa, la grande'route. Arani est la pronon¬
ciation du mot orange. iVz n’est pas tahitien. Ne peut-on pas sup¬
poser qu’aranî se dit d’une branche séparée d’un grand tout et
que ce mot peut avoir un sens relatif à la première émigration ?
Les insulaires paraissent en avoir perdu la valeur première; mais,
ce qui est bien curieux, ils appliquent ce mot aux Français, qu’ils
se complaisent à regarder comme leurs ancêtres. Sans doute parce
que français est prononcé par eux farani.
me,
LES
«
Les
à six ou
POLYNÉSIENS.
269
Mangaréviens portent leur premier établissement
sept cents ans. Un calcul approximatif peut être
fait pour concorder avec
leurs annales orales, en donnant
ces peuples
comptent de 60 à 70 monarques ayant gouverné comme chefs
suprêmes le groupe entier des îles, on se trouve obtenir un
10 ans
de vie moyenne à leurs rois. Or comme
résultat sinon précis du moins probable.
Nous croyons, disions-nous encore, qu’il existe une
grande connexion entre la race établie sur les Marquises
et celle qui vit sur les îles Gambier, et si nous comparons
leur analogie physique, leurs mœurs, leur religion primi¬
tive, nous serons porté à reconnaître que les Mangaréviens
sont une jeune colonie de Marquésans. Les deux peuples
descendent du rameau océanien pur ; leur langue, comme
leurs usages et leur mœurs ont les rapports les plus
grands. »
Aujourd’hui, après avoir demeuré parmi les Marquésans
et les avoir observés intimement, nous ne pensons plus
qu’ils soient les seuls ancêtres des Mangaréviens, et nous
sommes porté à croire que ceux-ci
doivent autant, sinon
plus, aux habitants des îles les plus méridionales de l’Océan
Pacifique, à ceux des îles Paumotu les plus voisines, peutêtre même à ceux d’Anaa. Il est certain, en effet, qu’une
tradition rapporte que les habitants de cette dernière île,
grands navigateurs et dé tout temps renommés par leur
esprit d’entreprises et de. conquêtes, sont allés jusqu’aux
Mangareva, c’est-à-dire à plus de 600 milles de leur terre.
Moërenhoüt a trouvé que le dialecte des îles Mangareva se
rapproche plus de celui des îles Rapa, Raïvavaï, Tubuaï et au¬
tres îles plus occidentales, et John Williams a lui-même
avancé que les premiers Mangaréviens n’étaient pas des émi¬
grants de l’île Rarotonga, opinion adoptée et soutenue par
M. de Quatrefages. Mais, î^uand on remarque que lenom de la
famille royale, aux Mangareva, est celui de Tonga ou Tongoa,
Ui, on peut se demander si les premiers émigrants n’é¬
taient pas plutôt partis des îles Tunga elles-mêmes, pour
s’y rendre, soit directement, soit en commençant par passer
dans les îles Manaia. Lorsque nous aurons montré quel rôle
«
t
270
LES
ont ioué les îles
POLYNÉSIENS.
î
Tung-adans le peuplement des autres îles
de la Polynésie^ on sera peut-être porté à le croire.
Un fait
qui mérite d’être cité à cette occasion, et qui
prouve surtout que les îles les plus éloignées les unes des
autres avaient des rapports au moins accidentels entre
elles, c’est que, dès l’époque de la découverte de l’île Rapa
par Vancouver, ce navigateur apprit que les habitants de
cette île avaient des relations avec üne île plus grande que
la leur et gisant dans
le N.-E. Ils l’appelaient Manganeva,
Manganeva n’éfàit
Mangareva. Ce que nous
"voulons surtout faire remarquer, c’est que si Moërenhoüt a
trouvé que les dialectes des deux îles se rapprochent, Van¬
couver qui il est vrai, lie connaissait pas les Mangareva, a
cru voir que les habitants de Rapa offraient de grandes ana¬
logies avec ceux des Tunga, excepté qu’ils n’étaient pas ta¬
comme on crut
l’entendre (1). Cette île
évidemment que la principale des
toués.
Beechey, dit-on généralement, était d’avis que les Mangaréviens ressemblaient plus aux Nouveaux- Zélandais
qu’aux habitants de tous les archipels voisins : c’est, en
effet, ce qui résulte de quelques passages de ce navigateur.
Mais, comme il a également trouvé tant d’analogies avec
d’autres, il est difficile de dire avec quels indigènes il les
trouvait véritablement plus ressemblants. Nous croyons de¬
voir rapporter ses paroles qui constatent seulement, d’une
manière positive, que les insulaires des Mangareva, comme
ceux de Pâques, appartiennent à la race polynésienne (2) :
a
La plupart des
indigènes appartiennent à cette classe
(1) C’est donc à tort que M. J. Garnier a écrit (Voyage autour
Océanie, p. 324) : « Ils se disent originaires de l’île -de
Pâques, qu’ils connaissent sous le nçm. de Rapa-nui, ou Rapa la
grande, tandis que leur île est
bi, ou Rapa la petite. » Le
nom de Rapa-nui ne semble même pas appartenir à l’île de Pâques.
du monde,
(2) Narrative of a voyage to the Pacific andBeering’s Strait, performed in His M. Blossom under the command of captain S. W.
Beechey, in
the years 1825-26-37-38.
Londres, 1831. — Vol. I, p. 185.
Nouv.
édit., 2 vol.,
LES
que
POLYNÉSIENS.
271
3’. R. Forster aurait placée dans la première variété de
l’espèce humaine des îles de la mer du Sud.
Par les traits, le langage, les coutumes, ils ressemblent
aux indigènes des îles de la Société, des Amis, des Mar¬
quises et des Sandwich.
Par le tempérament et la figure, op pourrait trouver
quelque ressemblance même avec des tribus éloignées, tel¬
les que celles delà Nouvelle-Zélande, de la Nouvelle-Calé¬
K
a
donie et de Malacca.
<t’ll y a parmi eux un grand mélange de traits et de cou¬
leur.
l’essemblent aux habi¬
tants des îles des Amis, de la Société et des Sandwich.
Par leur tatouage sur la face, aux derniers, et sur les
cuisses, aux premiers.
Par leurs maisons pavées, aux naturels des îles des
Amis et des Marquises, mais ils se rapprochent davantage
de ces derniers par le lihertinag’e.
Par la manière de conserver les morts, aux Tahitiens et
aux habitants des îles Hapaï.
En général, ils ont une tournure asiatique et quand ils
sont habillés et leur tête ornée, on pourrait les prendre
pour des Maures.
La figure est généralement tatouée, et l’habitude de se
tatouer la face est très rare dans la mer du Sud. Elle appar¬
tient spécialement, d’après Cook, aux insulaires des îles
«
Par leur manière de saluer, ils
a
«
K
«
«
Sandwich et de la Nouvelle-Zélande. »
En effet, ce dernier
caractère est particulièrement remar¬
quable ; il appuie l’assertion qu’on lui prête d’ordinaire,
quoiqu’il n’ait pas toute l’importance qu’on pourrait être
disposé à lui accorder, car il n’est plus permis de douter
que tous les Polynésiens, ^qu’ils soient tatoués ou non (1),
(1) On sait que, dans beaucoup d’îles où les indigènes avaient
être tatoués, le tatouage a peu à peu disparu, par
suite de la mort des tatoueurs qui n’ont pu être rèmplacés, et que
parfois aussi la mode du tatouage a reparu à l’arrivée d’un artiste
commencé par
étranger.
V
O
272
les
orig-ine
polynésiens.
n’est pas moins, comme on
tavorabie à l’hypothèse que nous es¬
pérons faire adopter. Quant aux autres caractères, ils prou¬
vent également que les Mangaréviens n’étaient que des
Polynésiens, et, de nos jours, la crâniologie a confirmé
ont une
commune. Il
verra, un témoignage
cette manière de voir.
Nous avions d’abord
plus d’analogies entre
Mangaréviens et les habitants des Paumotu et sur¬
tout des Marquises : mais, en tenant compte de tous
les faits connus, notamment de la plus grande ressem¬
blance de leur langue avec celle des îles les plus Sud,
et après avoir comparé entre elles chacune de ces peupla¬
des, nous ne serions pas surpris qu’elles fussent des colo¬
nies de l’Hawahiki, (prononcer Avaïki) arrivées successi¬
vement jusque-là, à la suite d’étapes qu’il est sans doute
difficile de désigner nettement, mais que l’on peut placer
dans les îles Tunga et Rarotonga, ou indirectement dans
Tahiti, par les Paumotu. En effet, l’Hawahiki était, pour
les Mangaréviens, le lieu d’origine de leurs ancêtres ; ils
étaient peu fixés sur la situation de cette contrée, mais ils
la plaçaient vers l’Occident, comme nous l’avons vu faire
par les Marquésans, et comme nous le verrons faire par les
habitants de toutes les îles polynésiennes plus occidentales
que les Mangaréva.
Il est sans doute inutile de dire que la couleur plus fon¬
cée de la peau et les traits plus grossiers d’une partie de
la population des Mangaréva ne sont pas dus, comme le
croît encore M. de Quatrefages, au mélange d’une forte
proportion de sang hoir. Ces caractères ne tiennent qu’à un
genre de vie plus difficile et à l’exposition des pêcheurs sur
les immenses récifs qui entourent leurs îles. Ce qui le
prouve, c’est que les chefs et l’autre partie de la population
sont moins foncés, plus beaux'et absolument les mêmes
que dans les îles Tunga et Tahiti. Les rapports de ressem¬
blance sont même tellement grands, particulièrement chez
les chefs, qu’en voyant Matua, le grand-prêtre de Mangareva, nous croyions voir ou le chef Tati de Tahiti, ou le
chef Palu de Tunga-tapu.
les
cru
trouver
LES
POL'YNÉSIENS.
Il est donc certain qu’en outre des caractères
273
physiques
propres à la race polynésienne, les Mang-aréviens, avant
d’être chrétiens, avaient les mêmes
mœurs, la même langue,
les mêmes croyances
que les autres Polynésiens, les mêmes
idées sur la création de leurs îles
pêchées par Maui, enfin la
même connaissance traditionnelle d’un lieu
appelé Ha'waPolynésiens,
arrivés de l’un ou de
plusieurs des points désignés et si¬
tués
çlus vers l’Occident que les îles Mangaréva, soit à la
suite d’entraînements involontaires,
soit, ce qui est moins
probable, à la suite d’émigrations calculées. Les traditions
hiki.
En
un
mot,
c’étaient de véritables
des îles de la Société n’ont conservé aucun souvenir
d’émi¬
grations volontaires vers ces îles ; on voit seulement, dans la
carte de
Tupaia, que les navigateurs Tahitiens allaient par¬
Tîle qui porte le n°
Quatrefages, ne peut
être que Mangaréva. Cette île est
placée dans l’Est ou le
Nord-Est d’ü-Hitte-Roa (Rurutu), et à une élévation
qui ne
peut s’appliquer qu’aux îles Gambier.'Mais que ce soit elle
ou
non, on vient de voir que les îles Mangaréva étaient
connues des habitantsde
Rapa, au moins à l’époque de Van¬
couver, et elles l’étaient presque certainement depuis bien
plus longtemps, puisque les relations paraissaient alors
n’avoir plus lieu que rarement et
exceptionnellement.
Aucune tradition des autres grands
archipels ne semble,
du reste, faire allusion à ces îles : ni celles des îles
Samoa,
ni celles des îles Tunga, ni celles de la Nouvelle-Zélan¬
de ne désignent les îles
Mangaréva sous leur nom.
Ce silence à leur ég-ard pourrait autoriser à
penser quelles
ont été peuplées plutôt à la suite d’entraînements
que de
migrations volontaires et que, si elles l’ont été par quelques
canots égarés venant de ces
jiivers archipels, ces canots ne
sont jamais revenus à leur terre natale. Nous nous borne¬
rons ici à faire
remarquer qu’il existe une montagne nom¬
mée Mangaréva (1), près du lac Roto-Rua, dans l’Ile-Nord
fois jusque-là : il semble, en effet,
que
10 dans la copie donnée
par M. de
(1) üe mot Mangaréva peut se décomposer ainsi dans les diffé¬
Polynésiens ;
Nouvelle-Zélande : Maunga, montagne ;
manga branche d’arbre
rents dialectes
18
O
274
les
polynésiens. '
^
de la Nouvelle-Zélande.' Ce fait seul est une présomption en
faveur de la provenance Maori des Mangaréviens.
ou de
vire.
rivière, poisson ; rewa, être haut, élevé, flotter, mât de na¬
Samoa :
Mauga, montagne ; maga, branche d’arbre, de ri¬
vière, route et tout ce qui est fourchu ; leva, long, éloigné, nom
d’arbre {Cerbera lactaria.)
Tahiti :
Mauna et moua, montagne ; maa, fourchu, divisé ;
reva, le firmament, abîme, profondeur inconnue, partir, v«jager,
—
—
nom
d’un arbre. {Barringtonia.)
Futuna
;
—
Mauga, montagne ; maga,
leva nom d’arbre, son fruit,
branche, fourche ;
Marquises, Sandwich : — Mauna, montagne ; leva, secouer,
agiter, flotter, être suspendu, région élevée.
Il faut remarquer que les îles Mangareva sont élevées et que,
vues de loin, elles présentent deux pitons distincts et fourchus.
O
(1)Eumaori,
■î
(QUATRIÈME
CHAPITRE
■
Considérations
I
ILE DE PAQUES.
historiques. —>
ciens et modernes.
et les
—
Caractères physiques des habitants
Ces caractères les rangent
an¬
parmi les Polynésiens,
rapprochent surtout des Néo-Zélandais.:
Ils s’en différencient
la distension lobulaire des oreilles et l’usage de la poterie, d’ori¬
gine mélanésienne. — Discussion à ce sujet. — Traditions relatives à
Tîle de Pâques. — Le langage de Tile est
polynésien et se rapproche
surtout du Maori.
Liste des rois de Pâques. —
Description des statues
et autres monuments de
Pâques. —■ Les habitants de Pâques sont des
émigrants d’îles polynésiennes situées plus à l’Ouest, et probablement
—
par
—
des îles de la Société ou de Raiatea.
L’île de Pâques a été appelée Paaschen
par Roggreween,
Easter par les Anglais, te
Api ou Tapi, par Cook, Waïhou
par Forster et
Waïliu (1) par Beechey. On lui a même don¬
né, dans ces dernières années, le nom de Rapa nui ; mais
le contre-amiral de Lapelin
pense que c’est à tort (2) : se¬
lon lui, les habitants de l’île de
Pâques nient que Rapa nui
ï
Wdu'signifie eau ; /n<, bouillir, marais, silencieux. On
sait que Wai-hu est le nom de l’un des districts de l’île de
Pâques ;
il se pourrait donc que, cette fois
encore, on se fût trompé sur la
véritable appellation indigène de cette île.
(2) Voy. Revue maritinte et coloniale, t. XXXV, p. 105, où M. de
Lapelin a fait insérer les rapports : 1° de M. Pana, capitaine de
la corvette de guerre chilienne
Ohigghins ; 2“ du commandant du
276
LES
POLÏNÉSIENS.
soit le véritable nom de leur île,
Mata kite rage (1).
L’île de Pâques
f
qu’ils disent se nommer
fut découverte, comme on sait, le 6 avril
raison de la
décrivit le premier quelques-unes
des statues colossales, dont ont tant parlé depuis tous les
1722, par Rog’geween, qui la nomma ainsi en
solennité du jour, et qui
voyageurs.
Elle fut
-
revue
en
1770 par
Gonzalez, qui la prit pour
600 lieues de OallaOc>et il
l’île Davis ; il la plaça à environ
ajouta à la description de Roggeween, touchant les habi¬
tants et les statues (2).
En 1774, Cook et les deux Forster y trouvèrent les poules
et les cochons signalés par les premiers visiteurs, et parmi
les principales plantes, le mûrier à papier •{Broassonetia
papyrifera), VHibiscus populneus, les patates douces, les
igmames, les bananes, les cannes à sucre, le Ti, {Dracœna
terminalis), etc. L’Hibiscus y était appelé Hait (3). Les Fors¬
ter n’y virent d’ailleurs que neuf espèces de plantes de TA-,
mérique, y croissant à l’état sauvage, mais en plus grand
nombre qu’à la Nouvelle-Calédonie, où ils n’en avaient
rencontré que trois.
Ils remarquèrent quelques maisons en larges pierres- par¬
faitement assemblées ; quelques-unes, à moitié construites
de ces deux
prohahlement par
navire do guerre anglais la Topaje ; S» des chirurgiens
navires, avec des annotations fournies à Tahiti
quelque missionnaire ayant séjourné à Pâques.
(1) Ces mots ne sont peut-être que les mots maori inatakite
matakite, personne qui prévoit les événements, sorcier ;
rahi, grand. Peut-être aussi peuvent-ils se décomposer ainsi : ma¬
ta, figure ; ki, à ; te, le ; rage pour rangi, ciel. Mais nous croyons
rahi :
plutôt que c’est le mot maori matakitaki, mal entendu et estropié,
et signifiant, prendre garde, veiller: ce mot s’appliquerait alors ■
aux
statues
élevées sur l’île.
(2) Il commandait le San Loren^o et la Santa Rpsalia sous le vice-
roi Amat.
(3) A Tahiti, VHibiscus est appelé Puraii et Fau ; il est appelé
Hau aux Marquises.
a
LES
en terre,
POLYNÉSIENS.
277
avaient une voûte en pierres; d'autres étaient sou¬
terraines. Ils reconnurent
également que les naturels par¬
lang’ue de Tahiti, puisque le com¬
pagnon de Cook, Oedidee (1) avait pu causer facilement
laient un dialecte de la
avec eux.
Le 9 avril 1786, de La
tata que les demeures
Pérouse visita cette île, et cons¬
souterraines vues par Cook étaient
des habitations et non des tombeaux.
En 1816, Kotzebüe remarqua, pendant sa courte et dan¬
gereuse relâche, que les
statues du rivage avaient été ren¬
versées de leurs piédestaux.
Après lui, Beechey s’y présenta en 1826 et y fut aussi
c’est-à-dire des enclos sacrés,
mal reçu ; il y vit des maraë,
servant à la prière.
Il est inutile d’ajouter que, depuis ces navigateurs, de
nombreuses visites ont été faites à cette île, surtout par les
baleiniers, et que c’est dans ces derniers temps, avant que
VOhigghins, la 2’opaze et la Flore s’y présentassent, qu’une
établie, et que le rapt d’un grand
nombre d’insulaires a été opéré par des navires péruviens
armés dans ce but (2).
mission française y a été
a
Comme pour presque toutes les îles de la Polynésie, on
diversement estimé la population de l’île de Pâques.
Ainsi, d’après Roggeween, elle s’élevait à plusieurs mil¬
liers ; Gonzalès l’estimait .-être de 3000 âmes ; de La Pé¬
rouse en portait le chiffre à 2000 seulement et Forster ne
l’évaluait qu’à 900. Depuis ces dernières années, tant d’in¬
sulaires ont fui leur patrie, tant d’autres ont péri à la suite
d’enlèvements et de maladies importées par ceux qui sont
revenus des îles Chinchas, tant d’autres enfin ont succombé
à l’abus des liqueurs fortes, que la population se trouve ré¬
duite aujourd’hui à un
1868
on
comptait
noi^ibre excessivement restreint. En
900 individus ; ils n’étaient plus
encore
(1) Petit chef taliitien, dont le nom véritable était Mahine ; il
était né à Raiatea.
(2) Voir Revue coloniale, t. XXXV.
278
LES
POLYNÉSIENS.
que 700 en 1870, d’après le commandant Pana ; enfin en
janvier 1872, lors du passage de la Flore commandée par
l’amiral de Lapelin, on n’en comptait plus que 275, dont
55 femmes seulement. Cette dépopulation, générale dans la
Polynésie, est attribuée surtout à la scrofule et à la
pbthisie (1)'; mais ici elle a en plus pour cause la variole
rapportée par les hommes que les Péruviens avaient enle¬
réclamations des autorités européennes,
furent enfin rapatriés, alors que laplus grande partie d’entre
vés et qui, sur les
eux
avait déjà
disparu.
Une tradition
rapporte, dit-on, que, faute dé nourriture
suffisante, les habitants de Pâques ne laissaient pas la po¬
pulation dépasser le chiffre de 900 personnes. Ce fait est
peu croyable, car non seulement les anciens navigateurs
ont indiqué des chiffres plus élevés, mais encore le premier
missionnaire français qui est allé s’établir sur cette île
assure y avoir trouvé environ 1500 habitants vivants. Que
les infanticides y fussent aussi communs qu’aux Mangareva, aux Marquises, à Tahiti, il ne pouvait gngre en être
autrement, puisque les indigènes étaient d’origine polyné¬
sienne ; que les vieillards malades y fussent tués et enter¬
rés presque tout vifs, comme aux Mangareva et aux Mar¬
quises encore, il n’y a pas à en douter ; mais nous n’avons
jamais entendu, pendant notre long séjour en Océanie, rap¬
porter de tradition pareille à celle que l’on cite au sujet de
l’île de Pâques.
Nous ajouterons que, pour Roggeween, l’île de Pâques
avait 16 lieues d’étendue ; 12 à 15 lieues de circuit pour Gon¬
zalez ; que Cook
sa
et La Pérouse déterminèrent exactement
circonférence en la portant à 36 milles ; qu’enfin, d’après
La Pérouse et Dagelet,
Pâques git par 27°8’ ou 9’ de Lat. S.
f.
(1) Cons. sur ce sujet. Bulletins de la Société d’anthropologie,
1872, p. 683, 8,21; 1874, p. 103 ; 1875, p. 207,. 210. — J. Garnier,
Voyage autour du Monde, la Nouvelle-Calédonie, p. 240. — De
Quatrefages, l’Espèce humaine, p. 163, '315. — De Varigny, Comp¬
tes-rendus du Congrès
du Havre, p. 1064.—Annales de l'Extrême-
Orient, février 1879, p. 256, etc.
LES
POLYNÉSIENS.
279
et 112'’4’ 31” de long*. O. mérid. de Paris, et d’après Beechey,
par 27“9’ L. S. et 111°45’ long-. O.
Nous allons maintenant examiner la question
qui a tant
préoccupé les ethnologues, et qui, aujourd’hui encore, est si
peu résolue, du véritable lieu d’origine des habitants de
l’île de Pâques.
Bien que l’île de Pâques soit située à plus de 60 0, lieues
du continent américain, à 500 lieues de l’île polynésienne
habitée la plus voisine, à 1500 lieues de la Nouvelle-Zélan¬
de, e^ à 800 lieues de Tahiti, on sait aujourd’hui que ses
habitants ont tous les caractères physiques généraux de la
race polynésienne, qu’ils en ont les usages, les croyances,
et même jusqu’au langage.
Déjà Roggeween avait dit que les insulaires, vus par lui à
Pâques, étaient vifs, alertes, vigoureux, d’un air doux, sou¬
mis, agréable et presque timide ; que leur peau avait la
couleur de celle des jEspagnols, et' que quelques-uns étaient
blancs ; que leur corps, enfin, était tout couvert de dessins
d’animaux et oiseaux divers (1).
Gonzalez les avait décrits d’une manière qui ne permet¬
tait guère de douter de leur origine polynésienne, car
voici comment il s’exprime : « Ces Indiens sont d’un carac¬
tère souple et docile, et montrent un penchant irrésistible
pour le vol. Leur teint est communément de couleur bron¬
zée. Chez quelques-uns, ce teint est plus clair, chez d’au¬
tres, il est rougeâtre comme s’ils étaient brûlés par le soleil.
Ils sont de la plus grande taille : on n en voit nulle part de
mieux faits, ni de mieux proportionnés. Les hommes lais¬
sent croître leur barbe, qu’ils ont très-épaisse, et les femmes
sont fardées d’un rouge très vif : ils conservent le feu sous
terre et ne le prennent qu’avec des cérémonies qui annon¬
cent quelque superstition. Ces insulaires n’ont d’autres ar¬
mes que des bâtons et des pierres. Leur vêtement consiste
en une légère draperie qui leur couvre les parties naturel(1) Quand les Forster virent cette île, les hommes étaient tatoués
les femmes l’étaient moins et les deux sexes
peignaient de rouge et de blanc.
de la tête aux pieds ;
se
280
LES
POLYNÉSIENS.
les. Ces ceintures
paraissent être tissées de fil de coton :
elles sont artistement travaillées. On voit dans leurs mai¬
sons des couvertures de la même étoffe
(1). »
Enfin voici ce qu’en a dit l’observateur
«
Ils forment
une
belle
race
siexact,Beechey(8) :
particuliè-
; les femmes sont
ment belles. Le bel ovale de leur
visag-e, leurs traits rég’Uliers, leurs fronts hauts, arrondis et lisses, leurs yeux noirs,
le plus souvent petits, quelquefois
enfoncés, et leur rangée
de dents blanches comme de l’ivoire, nous faisaient trouver
que leurs figures ressemblaient aux têtes de la Nouvelle-Zé¬
lande. La couleur de leur peau est plus claire que celle des
Malais. Leur corps est bien fait ; les jambes ne sont pas
très charnues, mais annoncent de l’agilité. La hauteur gé¬
nérale de la taille est de 5 pieds 7 pouces 1/2. La chevelure
est d’un noir de jais, et portée modérément courte. Les
lobes des oreilles sont démesurément
percés. Les lèvres,
quand elles sont fermées, ne forment qu’une ligne, laissant
voir très peu de chair, et qui donne un air décidé.. Les
yeux
sont petits et noirs, ou d’un brun foncé. Le menton est
pe¬
tit et un peu saillant quelquefois, et la langue excessive¬
ment large ressemble, par sa face supérieure, à celle d’un
blanc malade. Le nez est aqullin et bien
proportionné. Le
tatouage est très-répandu, surtout chez les femmes. Les li¬
gnes sont tracées dans la direction des muscles, d’une ma¬
nière semblable à celle de la Nouvelle-Zélande (3). »
C’est en somme avec les Néo-Zélandais que
Beechey leur
(1) Voy. Dalrymple, ouvr. cité, trad. de Fréville, p. 480.
(2) Ouvr. cité, 1" vol. p. 51.
(3) Pour montrer le contraste opéré depuis lors, nous donnerons
qu’on trouve dans la traduction du rapport de M.
Pana. Leurs traits principaux, dit-h, sont
aujourd’hui : une sta¬
ture moyenne (la taille aurait donc
diminué) ; des yeux grands ; le
front protubérant ; le nez effilé
; les cheveux déliés et plats, noirs
ou jaunâtres ; la bouche
grande ; les lèvres régulières ; les dents
belles, blanches, et bien alignées. Peu d’individus sont remarqua¬
blement musclés ; les membres sont
déliés, les épaules étroites,
le cou long et féminin.
la description
LES
POLYNÉSIENS.
281
trouve le plus de ressemblance, malg-ré l’immense intervalle
de 75 degrés ou 4500 milles qui sépare les deux terres. Ainsi
qu’on le verra plus tard, c’est ce que fait également remar¬
quer le missionnaire anglais Taylor (1). Il faut bien recon¬
naître, en effet, que tous les caractères indiqués, moins.
deux, sont complètement ceux des Polynésiens en général
et des Néo-Zélandais en particulier.
Les caractères exceptionnels dont nous voulons parler
sont : La petitesse des yeux, et l’ouverture démesurément
grande pratiquée dans les lobules des oreilles, parfois si
longs, dit Beechey, qu’ils tombent sur les épaules et qu’ils
peuvent être attachés ensemble derrière la tête. Ces der¬
niers caractères appartiennent évidemment à une autre
Mais c’est surtout la description du
Bâte, chirurgien de
VOhigghins, qui montre les changements survenus, et qui ne fait
plus des insulaires actuels que des êtres maladifs, scrofuleux, des¬
tinés à disparaître avant peu de temps. En voici le résumé : mus¬
cles peu développés, mous, blancs ; angle facial, 75» ; tête longue,
basse et large ; nez régulier, aplati et déployé ; yeux noirs, expres¬
sifs, un peu obliques ; pommettes proéminentes ; bouche bien des¬
sinée ; lèvres un peu grosses ; dents grandes, fermes, blanches ;
mains et pieds petits et bien proportionnés ; peau couleur citrine
ou bronzée ; cheveux plats, lisses et noirs ; barbe de la même cou¬
leur, mais rare ; articulations saillantes ; thorax faible, étroit, long,
aplati ; omoplates proéminentes et séparées plus qu’à l’ordinaire ;
stature moyenne, 1 m. 57. La plupart, ajûute-t-il, sont scrofuleux.
Cela est significatif.
(1) Voici ce qu’il écrit à la page 89 de son ouvrage sur la Nou¬
velle-Zélande : a II y a encore plus de ressemblance entre les NéoZélandais et les insulaires des îles de la Société et des Sandwich,
qu’entre les premiers et les Malais, et peut-être, de toutes ces îles,
est-ce nie de Pâques qui offre la ressemblance la plus complète. »
Aussi en a-t-il conclu que l’île ae Pâques paraissait être la de¬
meure des ancêtres de la race polynésienne, et lui a-t-il attribué le
peuplement de la Nouvelle-Zélande. « Il est très-probable, dit-il,
que quelques-uns de ses habitants ont trouvé le chemin de la
Nouvelle-Zélande et, fait à remarquer, le point qu’ils 'devaient at¬
teindre, grâce au courant, se trouve être nommé Waiho, c’est-àdire comme leur île.
Il y a ici une erreur de la part du savant
missionnaire; c’est Waihii et non Waiho qui est le nom d’un district
de la Nouvelle-Zélande et,
peut-être aussi, celui de l’île de Pâques.
282
LES
POLYNÉSIENS.
que la race polynésienne, c’est-à-dire à la race mé¬
lanésienne. Il en est de même pour l’existence, à l’île
race
l’usag-e de la poterie pour la cuisson de cer¬
qui n’a été trouvé que dans les
îles à populations fuligineuses. Ces trois différences sont en
effet trop remarquables, à notre avis, pour qu’il soit possi¬
ble de les passer sous silence. Si elles ne détruisent pas le
cachet polynésien, quetous les autres caractères donnent aux
insulaires de Pâques, il n’en est pas moins vrai qu’elles
soulèvent, relativement à leur origine polynésienne, quel¬
ques doutes que nous aller tâcher d’éclaircir.
Le premier fait signalé par Beechey,la petitesse des yeux,
pourrait bien être une exception, et n’avoir pas par consé¬
quent une grande importance ; mais il n’en est évidemment
pas de même de la longueur des lobes des oreilles et de l’u¬
sage de la poterie, sur le compte desquels se sont étendus
presque tous les voyageurs. On sait que les Péruviens, sous
les Incas, avaient, eux aussi, la coutume de se faire aux oreil¬
les un trou d’une grandeur incroyable, dans lequel ils pas¬
saient un pendant d’or d’une longueur démesurée. C’est sans
doute ce fait, joint à quelques autres analogues, qui a porté
plusieurs écrivains à conclure que. les premiers habitants
de Pâques provenaient probablement d’Amérique, où nonseulement les lobes des oreilles étaient si largement fen¬
dus, mais où les cheveux sont droits et raides, absolument
comme ceux des statues de Pâques. 11 est vrai que ces mê¬
mes analogies en ont porté quelques autres à conclure le
contraire, c’est-à-dire à admettre que la partie sud de l’A¬
mérique, et particulièrement le Pérou, avaient pu être peu¬
plés par des émigrants venant justement de l’île de Pâques :
cette dernière opinion paraît être celle de l’auteur du rap¬
port inséré dans la Revue Maritime et coloniale, dont nous
avons parlé plus haut, puisqu’il dit que Mango-Oapac et
Mama-Oello (1) pourraient bien être ces émigrants de l’île de
de Pâques, de
tains aliments, usagée
(1) En maori, mango signifie requin ; kapa, ligne, cercle de per¬
; kapakapa, battre comme le cœur. Marna, léger, être lé¬
ger, couler, coulage.
sonnes
LES
283
POLYNESIENS.
Pâques ou de quelque île malaise. Pour M. Pana, les premiers
habitants de l’île de Pâques ne seraient point les ancêtres
de ceux d’aujourd’hui ; il croit que ces habitants primitifs
auraient pu venir de la Malaisie et qu’ils auraient été
chassés par les Polynésiens, longtemps après leur pre¬
mière occupation. Mais s’il y a un assez grand nombre
d’analogies entre les habitants de Pâques et les Péru¬
derniers et les Malais ? Quel¬
ques-unes physiques, il est vrai; quant aux langues, mœurs,
coutumes, croyances, etc., tout diffère.
En somme, l’opinion de M. Pana ne repose, à notre avis,
sur aucune base
solide, puisque, malgré quelques ressem¬
blances, les Péruviens diffèrent des Polynésiens par une
foule de points et même par les caractères physiques, et
qu’ils se rapprochent plus des Chinois que des Malais (1).
Quoi qu’il en soit, d’autres écrivains ont pensé, avec plus
de raison peut-être, que la distension exagérée du lobe des
oreilles avait été introduite à Pâques soit par des Fijiens,
soit par des Néo-Calédoniens, chez lesquels on trouve cette
coutume de même que l’usage dé la poterie. Il était, en
viens, en existe-t-il entre ces
effet, naturel de supposer que ces usages,
tout-à-fait in¬
Polynésiens, ou du moins inusités, provenaient
de la race fuligineuse elle-même ; et l’on en a conclu que
l’île de Pâques avait été primitivement peuplée par des
hommes de cette race et que c’était eux qui avaient élevé
les statues et les monuments de toute sorte qu’on y ren-contre. Plus tard, ajoutait-on, les Polynésiens arrivèrent et
ils finirent par chasser ou par absorber les Mélanésiens.
connus aux
En tahitien : mao,
ner une
requin ; apa hameçon. Marna, léger, termi¬
cérémonie, une prière. O, préfixe des noms propres au no¬
minatif, etc.; oe, pron. toi, ép^, cloche, erreur, disette, famine. (Le
/ n’est pas employé par les Tahitiens.) Hio, voir,
En
regarder, etc.
sand-wiehien : oilo, première pousse des végétaux.
Ces rapprochements sont
curieux, s’il est vrai qu’une grande
terre, qu’on croit être l’Amérique, ait été connue des
ainsi que semblerait le faire croire la carte de Tupaia.
(1) Voyez ce que nous avons dit à ce sujet.
Polynésiens,
284
LES
POLYNÉSIENS.
Il est bien vrai que les Mélanésiens ont l’usage de l'a po¬
terie et qu’ils se font de grandes ouvertures aux oreilles ;
mais ils n’élèvent pas de statues : du moins on n’en a ja¬
mais rencontré dans les îles qu’ils habitent, tandis
a trouvé
qu’on en
dans beaucoup d’îles polynésiennes et même, com¬
le montrerons, dans le pays d’origine des Polyné¬
siens. En outre, si les Mélanésiens avaient existé à Pâques,
les insulaires n’auraient point les cheveux droits et l’on re¬
me nous
trouverait dans leur
langage quelques traces du langage
mélanésien, si foncièrement différent de celui des Polyné¬
siens. Cependant comme les deux usages retrouvés à Pâques
appartiennent tout spécialement aux Mélanésiens, il faut
nécessairement admettre qu’ils y ont été apportés par eux.
Peut-être quelque pirog’ue égarée soit des îles Fiji, soit
de toute autre île à race noire, a-t-elle été fortuitement en¬
traînée jusque là, et les survivants, nécessairement peu
nombreux, de ce périlleux voyage, soit qu’ils aient devancé
ou suivi les Polynésiens, se seront
promptement confondus
avec eux. Cette
supposition expliquerait même la remarque,
faite par presque tous les observateurs, par Moërenhoüt en¬
tre autres, que les habitants de Pâques ont la peau plus fon¬
cée que les autres Polynésiens, bien que leur île soit beau¬
coup plus Sud que toutes les îles Polynésiennes. Elle ex¬
pliquerait aussi la forme donnée par les dessins des pre¬
miers visiteurs aux visages de ces insulaires : cette forme
n’est pas exactement celle des visages polynésiens, et elle
se rapproche des figures mélanésiennes plus
allongées.
Elle expliquerait enfin pourquoi on n’a pas trouvé à Pâques
des traces de la langue mélanésienne.
Cependant, pour ce dernier motif surtout, nous ne croyons
pas à la venue d’un canot tout Fijien. Nous aimerions
mieux supposer, malgré les légendes que nous ferons con¬
naître, que ce canot venait des Tuiiga ou de toute autre île,
car Tongans et Fijiens avaient anciennement de nombreux
rapports qui s’expliquent par leur voisinage et que relatent
leurs légendes; Il aurait alors suffi que quelques Mélané¬
siens des Fiji se trouvassent dans la pirogue entraînée jus¬
qu’à Pâques : ainsi pourraient s’expliquer la présence, dans
LES
285
POLYNÉSIENS.
•
mélanésien¬
ne, et l’absence de tout autre langage que le Polynésien.
Quelle que soit, du reste, la supposition que l’on adopte,
elle entraîne l’idée des migrations tout comme un peuple¬
ment venant d’Amérique ou d’ailleurs. Dans ce cas seule¬
ment les migrations se seraient faites de l’Ouest vers l’Est,
cette île, de deux usag-es appartenant à la race
absolument comme cela a eu lieu pour
le peuplement de
toutes les îles de la Polynésie plus occidentales que Pâques,
ainsi que nous
le montrerons au fur et à mesure que nous
avancerons.
auteurs ont dit que les liabitants de
Pâques étaient autocbtbones, soit qu’ils se fussent trouvés
réduits un instant au sommet de leur île, lors de quelque
grand catacly.sme,soif que leur île fit partie du continent que
l’on a supposé exister dans le S.-E. des îles de la Société.
Il n’est certainement pas plus difficile d’expliquer de la sorte
l’origine des habitants de Pâques que celle des plantes qui
Sans doute quelques
croissent sur cette île et sur toutes les autres.
reille
Mais une pa¬
hypothèse n’est guère satisfaisante, et, d’un autre
côté, trop de faits prouvent- les migrations, pour que l’on
puisse mettre en doute que quelques-unes aient pu avoir
lieu jusque là.
Toutefois, vu l’immense étendue de mer qui sépare l’île
les autres îles^ nous croyons que ce
guère qu’au hasard qu’elle doit son peuplement, et
comme les
Polynésiens, plus voisins, devaient être ceux
que les coups de vent entraînaient le plus fréquemment,
nous croyons que ce sont eux, plutôt que tout autre peuple,
qui s’y sont présentés les premiers ; mais peut-être s’y sontde Pâques de toutes
n’est
ils présentés avec
quelques individus de race noire. Il est
également bien certain qu’en admettant la possibilité d’un
peuplement antérieur par quelqu’autre race, les Polynésiens
plus forts, plus aguerris, n’auraient pas eu de peine à sou¬
mettre ces populations primitives, à leur faire adopter leur
langage, leurs croyances, à les absorber en un mot. On
sait, en effet, qu’ils avaient la coutume d’exterminer tous
ceux qui les
gênaient. Cette coutume qu’on a retrouvée
dans les îles de la Société, était surtout celle des Néo-Zé-
286
LES
POLYNÉSIENS.
€»
landais, avant comme après leur départ de leur pays d’ori¬
gine ; or, on l’a vu, c’est à eux que Beechey, Taylor et tant
d’autres ont comparé, pour leur ressemblance, les habitants
de Pâques.
Telle est donc,
d’après
nous, la
manière dont l’île de Pâ¬
ques se serait peuplée, c’est-à-dire par des migrations invo¬
lontaires, venant de l’Ouest ; car il est
certain que pour
Pâques qui est dans le Sud-Est de l’Océan Pacifi¬
que, il fallait nécessairement venir de l’Ouest et être poussé-,
en outre, par des vents d’Ouest et de Nord-Ouest, contrai¬
res aux vents alisés qui, eux, n’auraient pu amener les habi¬
tants de Pâques que du cap Horn ou de l’extrémité la plus
sud de l’Amérique méridionale.
Du reste, personne aujourd’hui ne met en doute que les
habitants de Pâques ne soient des Polynésiens : c’est ce
qu’attestent leurs caractères physiques et crâniens, leurs
mœurs, leurs usages et croyances, et leur langue elle-mêmême, comme l’avait déjà avancé Balbi (1). Ce savant trou¬
vait même, ce qui mérite d’être [remarqué, que l’idiome de
cette île a la dureté et les sons gutturaux de celui des NéoZélandais. Le P. Roussel, missionnaire français qui le pre¬
mier a résidé dans cette île, préconisait aussi la similitude
des deux langages, et la ressemblance de celui de Pâques
avec celui de la Nouvelle-Zélande. Enfin il n’est pas jusqu’à
la connaissance, acquise dans ces dernières années de quel¬
ques légendes polynésiennes, qui ne vienne appuyer la
croyance en une origine polynésienne des habitants de Tîle
de Pâques.
S’il fallait s’en rapporter au récit du commandant du na¬
vire anglais la Topaze, qui a visité l’île de Pâques avant
La Flore, ce ne serait même que d’une petite île polyné¬
sienne voisine, que seraient arrPiés les premiers habitants
de Pâques : « Il y a plusieurs siècles, dit-il, leurs ancêtres
arrivèrent dans un grand canot de Rapa, île située à 1900
milles à l’Ouest. Ils abordèrent à Upipu, baie située sur la
côte Est. Leur roi était avec eux, et il fit les statues avec la
atteindre
(1) V. Tableau 23 de la famille des langue::- malaises, et note;
28?
LES POLYNÉSIENS.
,
pierre d’une carrière située dans le cratère. » Il ajoute que
le caractère de ces statues et celui des autres monuments
dénote évidemment une origine orientale. Enfin, il regarde
comme
probable que le voyage a eu lieu avec les vents
d’Ouest.
Qu’une pareille tradition ait
été donnée, nous n’en
fondée, on nous per¬
doutons pas ; mais qu’elle puisse être
mettra d’en
douter. Nous sommes même
cartte opinion provient uniquement de
convaincu que
ce qu’on a rencontré
àRapa des pierres taillées de 2 m. 50 de long sur 1 m. 80 de
baut, placées les unes sur les- autres de manière à former
un mur monumental, comme on en a tant trouvé dans les
îles de la Société, Marquises, etc. On comprend cependant
que quelque canot de Rapa aurait pu être entraîné jusque
là. comme de tout autre point de la Polynésie, et il y aurait
même un fait favorable à cette opinion dans, le langage de
l’île Rapa, qui se rapproche plus du maori que celui des îles
de la Société. Mais nous ayons pourtant delà peine à ad¬
mettre-que telle a pu être l’origine des habitants de l’île de
Pâques.
moins à la tradition rapportée par
d’après laquelle deux grandes em¬
barcations sans voile, avec la poupe et la proue relevées
comme celles des jonques chinoises, et portant
chacune
Nous croyons encore
le commandant Pana,
arrivèrent dans cette île,sous le commande¬
Hotu ou Tu-Kaio, qui débarqua et se
fixa à Anakena, puis partagea les terres et établit ses colons
à Hangaroa, à Mataveri, à Vaï-hu et à Utu-iti (1).
400 personnes,
ment d’un roi appelé
(1) Evidemment, ce ne seraient pas des Chinois qui auraient
donné aux localités les noms signalés : tous ces noms, et celui du
chef lui-mème, sont polynésiens et surtout néo-zélandais.
Hotu est prohahleinent mis
lement
tahitiens
ici pour 0‘tu. Tu et hotu sont éga¬
et néo-zélandais.
En tahitien, hotu
signifie
porter des fruits comme un arbre, s’enflammer comme un homme
en colère ; 0-tu est
le nom d’un dieu et Était autrefois celui du
premier chef ou roi. En maori, hotu, être pressé,
licité.
Tukaio n’est pas
maori
en un seul
poussé, sol¬
mot ; peut-être est-ce Tu
LES POLYNÉSIENS.
288
qui auraient
Mais dans ce cas, il est évident
que les nouveaux venus se seraient imposés par la force et
auraient chassé ou exterminé des populations nécessairement
peu nombreuses, puisqu’il n’est rien resté des noms qu’elles
auraient évidemment donnés les premières aux localités.
Il n’est rien dit d’ailleurs des populations
pu exister antérieurement.
M. Fana semble du reste admettre comme nous que la colo¬
nie, arrivant ainsi à Pâques, était quelque tribu fuyant l’es-
clavag-e ou la mort, et rencontrant cette île par hasard.
Mais tout se réunit, ajoute-t-il, pour donner à penser que les
habitants actuels de l’île de Pâques y sont arrivés à une
époque peu éloignée, peut-être même à celle qu’indique
leur tradition.
Ici
nous
différons de manière de voir avec
traditions n’indiquènt que vingt-deux
générations, nous pensons, et nous ferons voir pourquoi en
parlant de la date des migrations, qu’elles auraient pu avoir
lui : malgré que les
lieu bien antérieurement.
Si néanmoins il était
possible d’accorder quelque con¬
aimerions
appartient aux îles
Mangareva, parce que celle-là a du moins pour elle la vrai¬
semblance, tout en témoignant d’un fait qui a dû se présen¬
ter et qui s’est présenté bien souvent en Océanie. Voici cette
fiance aux traditions obtenues de nos jours, nous
certainement mieux admettre celle qui
tradition :
.
Les
partisans d’un certain chef de Mang’areva ayant été
battus, durent chercher leur salut dans la fuite. Favorisés
en
g-rand nombre,
Kaioio : ka, particule, brûler ; ioio, être dur; ou
Tit-ka-iho : iho^ en
employée
par un fort vent
d’Ouest, ils partirent
bas. Kai signifie manger,
à quelque ouvrage.
nourriture et toute
personne
ylaateîîÆ est maori : anake, seulement; na, interjection.
Hangaroa est aussi tout maori : hanga, fait, faire ; ro«, grand.
Mataveri, en maori : mata, œil ; veri, racine. En tahitien, veri
est
un
insecte de mer.
Vai-hu, en maori : Wai, eau ; hu, qui bout. En tahitien, hu si¬
gnifie pet.
Utii iti, en maori : utu,
mêmes
paiement, présent ; iti, petit. En tahitien
significations, en outre de plusieurs autres acceptions.
LES
POLYNÉSIENS.
289
hommes, femmes et enfants, avec des provisions de toutes
sortes, sur deux grandes pirogues qui ne revinrent pas. La
même tradition ajoute cependant qu’on a su plus tard, par
l’un d’entre eux qui revint à Mangareva,
qu’ils avaient ren¬
contré une île en plein Océan, qu’ils y débarquèrent dans une
petite baie environnée de montagnes, et qu’ayant voulu vi¬
siter l’île, il y trouvèrent des traces d’habitants. Pensant
alors qu’ils ne tarderaient pas à être
attaqués, ils se fortifièisent au plus vite sur les hauteurs d’Anakena et se ren¬
fermèrent dans des carrés de pierres. Peu de jours après,
en eiîet, ils furent
attaqués par une nuée d’habitauts armés
de lances et de pierres, mais ils reçurent si bien les assail¬
lants que pas un d’eux n’échappa. Le reste de la
population,
éparpillée çà et là dans l’île, fut impitoyablement massa¬
crée, sauf les femmes et les filles que les nouveaux venus
gardèrent pour eux.
Nous ne.-savons quel est le
premier écrivain qui a fait
légende ; elle rfétait point encore connue
du studieux M. de la Tour, quand nous visitâmes les Man¬
gareva ; mais nous ne^ croyons guère au retour de l’un de
.ceux qui avaient émigré à
Pâques : ne serait-ce pas tout
simplement la même tradition que nous avons racontée si
longuement dans notre Voyage aux îles Mangareva (1), et
qui n’avait trait qu’à la fuite d’un parti vaincu, vers la pe¬
tite île appelée Timoe, en vue des îles Gambier ? Nous se¬
rions assez porté à le croire.
Cette tradition, si elle pouvait être admise, prouverait
que l’île de Pâques aurait déjà été peuplée avant l’arrivée
des Polynésiens dont elle parle ; mais puisque la popula¬
tion entière aurait été exterminée par ces derniers, ce ne se¬
rait pas elle, comme on l’a soupçonné, qui serait allé peu¬
pler le Pérou, ayant Mango-Gapac à sa tête. Tout au plus
aurait-elle pu en venir, comme le supposent les partisans
du peuplement de la Polynésie par l’Amérique. Mais alors
on aurait du trouver à Pâques quelques mots laissçint soup¬
çonner l’origine péruvienne, ce qui n’a pas eu lieu.
connaître cette
(1) P. 6 et suiv.
Il
19.
290
LES
POLYNÉSIENS'.
O
Malgré toutes les suppositions faites, aussi bien relative¬
américaine, que relativement
à celle d’une race noire polynésienne, première occupante
de Pâques, on n’a, jusqu’à ce jour, jamais trouvé dans cette
île que des mots non pas seulement polynésiens, mais plutôt
Néo-Zélandais. A ceux que nous avons déjà cités, on peut
ajouter, par exemple, les mots miromiro, ti, hau, rano, kau
ipapaku, puhu mangamanga, etc., qui tous appartiennent
à la langue maori (1). lien est de même de la plupart des
mots qui figurent dans la liste des rois de Pâques, liste qui
a probablement été donnée par le P.. Roussel à M. de Lauelin, lors de son passage à Tahiti, mais que Ton a signa¬
lée comme incomplète. Voici cette liste, telle qu’elle a été
transcrite. Nous ne cbèrcberons pas à déterminer la signi¬
ment à l’existence d’une race
fication de tous
nous bornerons à dire que
de la Nouvelle-Zélande, des Tunga,
ces mots ; nous
ceux où. existe le h sont
des Marquises, des îles Hervey ou des Sandwich.
poussé, pressé, et plus probablement
n’est ni
Maori, ni Tahitien ; matua, père, mère à la Nou¬
velle-Zélande ; metua, à Tahiti.
Tu MA HEKE : tuma au-dessus de ; heke, personne qui a émi¬
gré ; tu, dieu, chef ; ma, en Maori et en Tahitien,
pur, blanc, net, propre, etc.
Hotu motua. : hotu,
o-tu, nom de dieu et de chef ; motua,
(1) Miromiro ou miro, est en Maori le nom du Podocarpus ferruginea ; à Tahiti, le toromiro ou amae est un arbre sacré planté
dans les marae.
Ti, est, à la Nouvelle-Zélande, le nom de la cordyline australe;
à Tahiti, celui du Bracœna terminalis.
Hau, hibiscus, ne peut venir que des îles de la Société ou, des
Marquises : c’est le purau des Mar/^uises et le fau de Tahiti*
Rano, nom d’un cratère à Pâques, n’est pas maori : c’est rango,
et en Tahitien, rao ; ce mot, dans les deux endroits, signifie : rou¬
leau pour traîner les embarcations, grande mouche, marques pouf
enchantements, etc.
Kau
pàpaku : en ‘Maori, kau, seulement ; papaku, profond; à Pâ¬
ques, il signifie cimetière; peut-être aussi est-ce raraftw,tranquille.
Puku manga manga, en Maori, enflure, tumeur ; c’est le nom
d’une montagne à Pâques.
O
Jf
•
.
LES
POLYNÉSIENS.
291
Mircï otu ma^heke : miru n’est ni
Néo-Zélandais, ni Mar-
quésan, ni Tahitien ; ce doit être maru, nom d’un
dieu, et signifiant en outre : puissance, être meur¬
tri, tué, être couvert, protégé.
Lata miru :
laia, apprivoisé, domestique (Samoa), être
proche, être soumis ; latu, chef constructeur (Sam.)
Miru ohata : ohata n’est
pas Samoan.
Mitiake : miti, lécher, sucer, boire à
petits coups, claquer
des lèvres; afee, toujours.
A'saraka a miru ; ata, ombre, aurore,
héros, homme fort
(Samoa) ; matin, ombre, doucement (Nouvelle-Zé¬
lande) ; raka, entortillé, embrouillé (Nouvelle-Zé¬
lande).
Atuü RERAKA ■: atuM n’est pas maori
;afM, d’ici, de là, en
avant ;
lande.)
aturere, nom d’un poisson (Nouvelle-Zé¬
Uraki kekana : uraki n’est maori ;
ura, briller, resplendir
parlant du soleil ; ki ; très, parler, penser ; keka,
se frapper la
poitrine, se lamenter; na, interjection,
conjonction, adverbe ; etc.
Kahui tuhuka : fe/iMi,
troupeau, (Nouvelle-Zélande) ; réu¬
en
nion, multitude (Marquises) ; tuhuka, prêtre, mé¬
decin, habile, maître (Marq.).
Te tuhuka roa : roa, grand,
(Nouv-Zél.) ; le grand-prêtre
(Marq.) ; long, grande distance (Tah.).
Marakapau ; mara, ferme, culture ; ka,
particule, temps
des verbes; pau, patate,
consommé, épuisé.
Ahurihao : àhuriri, haie élevée autour des cultures
pour les
préserver de l’inondation (Nouvelle-Zélande) ; hao,
entourer, environner.
nui, grand ; te, le ; patu instrument pour
frapper, battre, tuer.
Hirakau tehito ; hira, m\iltitude
; kau, seulement ; tehito,
vieux, ancien, décrépit (Marq.),
Tupu i te Toki : tupu,
descendre, pousser ; i, de ; fe la ;
toki, hache.
Kura ta hoka : kum,
rouge ; ta hoka, abri en branches
coupées.
Nui te
patu :
,
292
LES
POLYNÉSIENS.
Hiti ruaanea : iti, petit ; rua,
deux, nom
tien ; anea pour anahe, seulement.
d’un dieu taM-
Havi nikiro : ces mots ainsi écrits ne sont pas maori.
Te ravarava : ravarava, grand, mince, beau
(Tabit). ; rava,
noir, brun (Tah.) ; rawarawa n’est pas maori ; raenjoué, étranglé, biens, propriété, etc. (Nou¬
loa,
velle-Zélande.)
Te rehai : peut-être pour te rehe, le ridé, ou pour te ra'i qui
signifie ciel, en Tahitien.
.
Koroharua : koro, personne, et probablement horua, ocre,
descendre.
Te
te rïki, le petit ; en Tahitien, rii ; ka, par¬
ticule ; atea, clair, être clair, nettoyé ;
rikaatea ;
Kaï makoï : kai, travailleur, homme ;
makoi, menteur, tra¬
cassé, tourmenté, jaloux.
Tehetu KARA.KURA : probablement wuetu, étoile ou
plutôt
ketu, couler comme la marée, déraciner, arracher ;
kara, vieillard, pierre basaltique ; kura, rouge.
Hüero ; probablement wero, pointe, aiguillon, percer à
coups de lance ; en Tahitien, huera signifie graines
des arbres, œufs des oiseaux, poissons, lézards,
etc.,
huero moa, œuf de poule.
Kaimakoi : kai, homme ; makoï, menteur, tracassier. Kaimakoi et son fils Maurata ont été enlevés et trans¬
portés aux îles Ohinchas, où ils sont morts.
On voit que presque tous ces mots sont néo-zélandais,
àpart
quelques-uns, qui sont des noms tahitiens, samoans, etc.
Il existe une autre liste qui ne donnerait
paraît-il que
le nom des reines. Elle semble être encore
plus incom¬
plète que la première. Nous croyons devoir la donner éga¬
lement avec la signification des mots qu’elle cite ;
Hotu, nom d’un roi dans la première liste.
Inumeke : inu, boire ; meke, racine de fougère
broyée.
Vakaï : wa, pays ; kaï, personne (du
pays).
Marama roa : marama, lumière ; roa, grande.
Mitiake ; miti, lécher, sucer ■, ake,
toujours.
Inukura : inu, boire ; kura, rouge.
/
LES
0
POLYNÉSIENS.
293
Mira : clialeur rouge.
Otü raka : raka^ enveloppé,
entortillé.
'd’un poisson, le dernier
d’une troupe de peuple.
Iku kanae : hiku queue d’un poisson, etc. ; kanae,
espèce
de poisson, saumon.
Tuku IA IA : tuku, descendre ; ia, courant, ce, lui, elle ;
hiahia, désir.
Ail MOA mana : au, moi ; mon, pierre ; mana, puissant.
Tüpai riki : tupai, pierre ; riki, petite.
Mataipi : matai, mendier, nom d’arbre ; pi, monter.
Terakai : tera, celui-là ; kai, homme.
Raimokaki : rahi, serviteur ; rae, front ; rei,
poitrine,
grande dent ; mokaikai, tête desséchée.
Kopara ; ko, préfixe ; para, couper des broussailles.
Tepito : te, le ; pito, nombril, fin d’une chose.
Inü iko
:
inu boire ; hikie, queue
Cette liste, à notre avis, n’a d’autre valeur que de mon¬
trer, mieux que la précédentq^ que la plupart de ces mots
sont
maori.
Les ' mots meke et kanae surtout
cette origine.
indiquent
Peut-être aussi pourrait-on, de l’ensemble,
conclure à l’entraînement, jusqu’à Pâques, de quelque colo¬
nie des Marquises qui aurait été la population première de
l’île. Ainsi s’expliquerait l’absence de tout mot
étranger et
le peu d’influence que les femmes, conservées après le mas¬
sacre des hommes, auraient eu sur la
prononciation maori
importée par les derniers Polynésiens arrivants. Ces lan¬
gues, en effet, devaient alors se ressembler beaucoup ; on
sait parfaitement,aujourd’hui que les dialectes polynésiens
sortent tous d’une source commune et que les légères diffé¬
rences qui existent entre eux ne se sont formées
qu’avec le
temps et l’isolement.
*
Quant à l’usage de la poterie et à la distension exagérée
du lobe des oreilles, l’explication que nous avons donnée
de leur introduction à Pâques nous paraît la plus ration¬
nelle, car nous n’admettons pas, malgré quelques analo¬
gies, que les premiers habitants de cette île aient pu être
des émigrants d’Amérique : les différences entre les deux
«
294
LES
POLYNÉSIENS.
'
populations sont trop profondes. Le contraire serait plus
vraisemblable.
Pourtant, il faut bien en convenir, c’est plutôt à cette
dernière contrée que la plupart des écrivains, les modernes
surtout, seinblent disposés à attribuer l’origine des habi¬
de Pâques qui, plus tard, auraient
Polynésiens. Ce qui les y
porte le plus, c’est l’analogie trouvée entre certains mopuments de cette île et ceux du Pérou, mais particulièrement
celle qui existe entre les statues des deux contrées : on a
vu que telle est l’opinion émise par M. Pana. Déjà Beechey,
croyant qu’il y avait impossibilité matérielle aux habitants
trouvés dans cette île d’élever de pareils monuments, n’a¬
vait pas hésité à les regarder comme l’ouvrage d’une race
d’hommes différente de celle qui l’occupe aujourd’hui, et qui
aurait disparu à la suite de quelque grand cataclysme ; c’é¬
tait également, comme on sait, l’opinion de d’Urville, qui
écrivait, alors qu’irn’avait pas visité Pâques ; « Les habi¬
tants trouvés par les premiers navigateurs n’étaient pas
les aborigènes, mais bien une autre race qui aurait été
exterminée par la dernière arrivée, venant des îles occiden¬
tants primitifs de l’île
été chassés ou exterminés par les
tales. »
Ainsi que nous allons
tâcher de le montrer, l’opinion de
que sur une observation incomplète, et
les ressemblances réelles qui existent entre les habitants de
Beechey ne repose
Pâques et leurs statues prouveraient plutôt, à notre avis,
qu’elles n’ont été faites que par eux." Mais avant d’aborder
cette discussion, nous dirons ce qu’étaient et ce que sont
encore ces statues, dont tous les voyageurs ont parlé, de¬
puis Roggeween, jusqu’à M. Palmer, le chirurgien de la
Topaze, qui a décrit les monuments encore nombreux de
l’îlede Pâques, jusqu’à M. de Lapelin, le commandant de
la Flore, qui en a donné un dessin exact dans la Revue Ma¬
ritime et coloniale de 1872.
plusieurs centaines encore,
pieds, et en atteignent même parfois
30 à 40. Beaucoup sont couchées, mais la plupart sont éleCes statues, au nombre de
sont hautes de 5 à 20
'
LES
POLYNÉSIENS.
295
vées'sur de vastes plates-formes bâties avec des pierres polies
et taillées avec soin (1). Quelques-unes sont enterrées jus•qu’au cou, de sorte que la tête seule est visible. Elles sont
faites d’un seul bloc de lave grise trachytique ; toutes
autrefois portaient sur la tête une sorte de bonnet for¬
mé avec une pierre rougeâtre, d’une autre nature que celle
du bloc principal. Une de ces statues, mesurée d’une épaule
à l’autre, n’avait pas moins de dix pieds de largeur. Leur
principale singularité, c’est que toutes ont les lobules des
or'èilles très-allongés et percés absolument commé les lo¬
bules de la population actuelle.
Le reste des traits de la figure est assez
fidèlement repro¬
duit, mais les autres parties du corps sont difformes. Pour
en avoir une. idée exacte il suffit, du reste, de jeter un coup
d’œil
sur
les
quelques figures publiées dans la Revue
Maritime et Coloniale de 1872,
mais surtout sur le des¬
Dumont d’Urville a donné dans son Voyage pit¬
toresque (2). Ce dernier fait parfaitement comprendre
l’effet produit par le bonnet posé sur la tête et l’allengesin que
ment des lobules de l’oreille.
Cook et Forster ont, les premiers, décrit ces
statues avec
soin. Tous les deux observèrent que le front était à peine
marqué, le cou très-court, les oreilles énormes, et que les
cheveux étaient raides et droits. D’après eux, le bonnet qui
surmontait la tête de chacune était formé d’un cylindre en
pierre, de quatre à cinq pieds de diamètre, faisant à lui seul
le tiers de la statue.
Quoique vues dans le même moment par Cook et Forster,
n’a jamais écrit un mot polynésien sans
le dénaturer, donna à ces statues les noms de Gotole premier, qui
(1) Le rapport inséré dani la Revue maritime dit, au contraire,
que les pierres des plates-formes sont brutes.
(2) Ch. 63. Voir aussi le Journal sur Terre et sur Mer, 3= n°
articles
p. 73, où M. Viaud en fait figurer quelques-unes, dans les
fournis par lui sous le titre de Journal d’un sous-officier de l’Etat-
Major de la Flore,
Co
296
I.ES
moara,
0
POLYNÉSIENS.
Marapate, Kanaro, Goioai-toogoo, Matta-Éi'atta,
devant lesquels devait être
placé, disaitdl, le mot moi, au¬
quel on ajoutait quelquefois celui à’aree-kee. Il ajoutait que
le mot moi signifiait, d’après ce qu’il avait
compris, <£ lieu
où l’on enterre, lieu où l’on dort. » C’est
probablement une
erreur ; le mot moi n’a d’autre
signification que «■ jeune
fille » aux Marquises. Forster, au contraire, dit
que ces sta¬
tues étaient appelées :
Kotomaï,Kotomoore, Ko-hoo-oo, Morahiena, Ouma-riva, Menabou, etc. : ces noms sont évi¬
demment mal écrits, mais ils annoncent tous une
origine
polynésienne. Toutes ces statues, du reste, avaient, et ont
encore un
nom
particulier ; s’il fallait s’en rapporter
aux renseignements
publiés dans la Revue maritime et colo¬
niale, leur nom générique serait Mohaï (1). D’après d’au¬
tres ce dernier nom serait
tout-à-fait maori. Il
en
Anga-tapu (2), mot d’origine
est
de même de 'ceux cités
par
Forster, qu’on doit écrire ; Ko-toma, ou Ko-to-mai, Ko-tomuri, Kohuru ou Kohuhu, Uma^riioha, etc.'[(3), mais dont
la véritable signification échappe.
(1) Mohài, en Marquésan, signifie : sacrifier, sacrifice, offrir, of¬
frande
.
Mokai, en Maori, un pauvre homme.
Mokaikaï, id., tête desséchée; un oiseau ou reptile pris com¬
me objet de curiosité.
(2) En Maori, anga signifie l’action de d’ériver, aller vers, tour¬
ner, etc. Ne serait-ce pas plutôtn’Aangiî, veiller, surveiller, protéger,
ou encore mieux le mot un
consacrée?
peu
modifié de whaka-tapu, consacré,
(3) Ko, préfixe ; toma, lieu où les morts sont déposés ; et to,
particule ; mai, ici, arbre.
Ko, préfixe ; to, particule ; mûri, derrière, dernier, brise de vent.
Ko, préfixe ; huru, natte en peau di? chien ; huhu, faire du bruit
en
bouillant.
Kohuru, en un seul mot, signifie tuer, massacrer, meurtre.
Kohuhu, id., est un nom d’arbre.
Uma, poitrine, estomac, sein. Riwha,êive réduit en copeaux, être
rompu, brisé ; rewa, haut, élevé, mât de navire.
Le mot mora Mena
a
f
été évidemment mal
entendu et mal
LES
POLYNÉSIENS.
297
G’était donc ces statues que Beechey disait n’avoir pu être
élevées par les habitants polynésiens, parce qu’ils n’au¬
raient pu les façonner avec les instruments qu’ils possé¬
daient, ni les ériger, sur les plates-formes qui les suppor-f
tent, sans des apparaux qu’on n’a jamais trouvés parmi
Il croyait que leur résistance et leur poids seul au¬
raient empêché leur érection ; mais c’est à tort, car au lieu
eux.
d’être composées de masses
et à manier,
lourdes et difficiles à travailler
ces statues n’étaient fabriquées, au contraire,
qu’avec cette matière volcanique légère, appelée lapillo,
ainsi que La Pérouse, le premier, l’a fait remarquer (1). On
comprend dès lors que les nouveaux-venus, malgré leur
peu de ressources apparentes, qui, du reste, comme ou le
verra, étaient plus grandes qu’on ne le croit généralement,
pouvaient facilement travailler cette matière, tout comme
ils savaient façonner le bois en
divinités de toutes
sortes. L’on comprend en même temps le grand nombre
des statues trouvées, de même que le renversement de la
plupart, déjà signalé en 1816 parKotzebüe ; car par esprit
d’imitation, et surtout par croyance religieuse, chaque tri¬
bu, ayant les matériaux sous la main, aura voulu sans doute
avoir les siennes.
l’érection de tant de statues, dans une
tradition n’a été conservée
qui puisse aider à éclairer le passé. C’est naturellement la
question que se sont faite tous les voyageurs, tous les
ethnologues, et que tous ont résolue diversement. Ainsi
beaucoup y ont vu des idoles : telle est, en particulier, l’opi¬
nion du missionnaire français Roussel, opinion que ne parta¬
ge pas le commandant de la Topaze. Quant à nous, nous se¬
rions assez porté à y reconnaître des divinités protectrices,
parfois dénommées d’après^ des circonstances de bien peu
Mais dans quel but
île si peu étendue ? Car aucune
écrit. ; il n’est ni maori,
ni marquésan, ni samoan, ni futunien ;
à Tahiti, moora signifie canard sauvage.
(1) Dans le rapport inséré dans la Revue maritime, c’est une lave
grise compacte (traeliyte) : lequel a raison ? La matière première
serait-elle différente suivant les localités ?
298
LES
POLYNÉSIENS.
d’importance, mais le plus souvent, sinon toujours, dans le
quelque chose sacré ou tapu.
Moërenboüt, l’historien de l’Océanie, s’est procuré, chez
les habitants d’nne autre île peu
éloignée de Pâques, l’ex¬
plication de leur création: Nous allons la rapporter telle
qu’il la donne, afin que l’on puisse juger.
Déjà cet observateur avait vu l’île de Pâques; il avait re¬
connu que ses habitants
parlaient le même langage que
ceux des îles plus
occidentales, et qu’ils en avaient les
mœurs et les usages, car son
domestique marquésan cau¬
sait et comprenait la langue de Pâques dès son arrivée.
Quand il alla visiter la petite île Raïvavaï, située par 23°50’
lat. S., et 151°12’ long. O., il y trouva absolument les
mêmes statues que celles de Pâques, et elles y étaient au
même point de dégradation (1). Ce fut là qu’il apprit que
ces statues étaient les Tii-oni et les
Tii-papa (2) de la cos¬
mogonie polynésienne, c’est-à-dire les génies du sable et
des rochers du rivage, les protecteurs de la terre contre les
usurpations de la mer, en un mot des espèces de dieux ter¬
mes. Ce n’étaient point, dit-il, comme
onl’avaitpenséjusque
là, des divinités du premier ordre, ni des monuments élevés
but de rendre
(1) Ce qui prouve que l’on
avance à tort que pas un seul monu¬
Pâques n’a été rencontré dans aucune
île voisine, afin d’en conclure que les habitants primitifs de Pâ¬
ques, n’étaient pas les ancêtres de ceux d’aujourd’hui. Seulement
ces statues étaient un peu moins
grandes. Les traits de la figure
ment pareil aux statues de
étaient aussi bien exécutés ; les oreilles
étaient énormes et per¬
cées, et tout le bas du corps informe. Elles étaient, comme à
Pâques, Libuaï (23»43’ et 151°42’) Pitcairn, Tupuaï, etc., montées
sur des plates-formes aux
extrémités des terres basses.
(2) Oni n’est pas maori, mais il signifie, en Tahitien, le mâle des
bêtes, oiseaux, insectes, poissons,® etc. Ce doit être le mot ohe,
tahitien, marquésan ; one one et onepu, maori, signifiant sable,
Paya, rocher, stratum de rocher, etc., en Tahi¬
tien, et en Marquésan ; à la Nouvelle-Zélande, terre contestée,
éclat, fondement, etc.
TU, eu Tahitien, pour Tiki, en Maori, image, poteau, mar¬
ferre du rivage.
quant un lieu tapu, consacré. C’est
aussi le
nom
du premier
homme ou du père des hommes, d’après la tradition maori.
*
LES
POLYNÉSIENS.
299
à la mémoire des grands hommes, mais simplement des Tii
ou
divinités inférieures, marquant
nant les droits des divers éléments,
des morts et
des vivants.
les limites, et mainte*
des dieux, des hommes,
Ces statues étaient
très pro¬
le seul but de perpétuer le souve¬
les plus extraordinaires, des catastro¬
phes les plus épouvantables connues dans le pays, comme
la destruction du continent, par exemple, qu’il croit, ajoutet-il,*avoir surabondamment prouvée. '
Divinités tutélaires ou non, perpétuant ou ne perpétuant
'pas les évènements extraordinaires, les statues de l’île de
Pâques devaient au moins avoir, nous en sommes convain¬
cu, les mêmes attributions que celles rencontrées dans une
foule d’autres îles de la Polynésie, et que les poteaux
sculptés, plantés partout autrefois dans l’Ile-Nord de la
Nouvelle-Zélande,par lespremiers émigrants de l’Hawahiki,
qui les appelaient aussi tiki : on voit donc encore que c’é¬
bablement érigées dans
nir des phénomènes
tait un
nom
polynésien. Aussi, quoique les Polynésiens
des grands archipels, tels que celui de la Société, n’en aient
la moindre trace à l’arrivée des Européens,
qu’il faut reconnaître qu’un pareil fait est plus
favorable à une origine polynésienne des statues de Pâques
qu’à toute autre origine.
Loin donc de croire, comme Beechey Pa dit, qu’il y avait
impossibilité matérielle d’attribuer Pérection de ces monu¬
ments aux Polynésiens trouvés à Pâques par Roggeween ;
loin donc de les regarder, avec le premier, comme l’ouvra¬
ge d’une race d’hommes différente de celle qui occupe en¬
core aujourd’hui cette île, et qui aurait disparu à la suite
de quelque catastrophe, nous croyons, pour toutes les rai¬
sons précédemment indiquées, que ce sont les ancêtres poly¬
nésiens des habitants actuels qui ont eux-mêmes élevé les
statues en question. Mais, nous le reconnaissons, à moins
d’admettre la venue de quelque pirogue mélanésienne, ou
de quelques individus de cette race avec les Polynésiens, il
n’est pas facile d’expliquer l’usage des oreilles largement
percées, celui de la poterie, et peut-être aussi la teinte plus
foncée de la peau des habitants de Pâques, comparée à
pas présenté
nous croyons
V
300
LES
celle des habitants
des principaux
Un
0
POLYNÉSIENS.
^
archipels polynésiens.
fait, bien important à signaler touchant ces statues,
c’est leur existence
les seules
petites îles qui s’é¬
l’Est, à la limite sud de la Polyné¬
sie
c’est-à-dire sur les îles qui semblent être
dans
cette direction, la limite extrême de l’Océan
Pacifique. (Je
.n’est que là, en effet, qu’elles ont été rencontrées, puisque
jamais, depuis leurs premières visites, les Européens n’ont
eu l’occasion d’en voir dans les
grands archipels, telp que
les îles de la Société, Samoa et Tunga, là même où il
semble qu’on aurait plutôt dû les trouver. Nous l’avons
déjà
dit, c’est sur Pitcairn, Raïvavaï, Tubuaï et Libuaï ou
Broughton, que l’on a vu des statues en pierre (1).
Moërenhoüt explique cette absence sur les grands
archipels
en supposant qu’elles
y ont existé ; mais que, sans attendre,
comme dans les petites îles, leur détérioration
par vétusté,
on les a fait disparaître à mesure
que la civilisation poly¬
nésienne a perdu de son développement. Il devait, en effet,
trouver cette explication suffisante,
puisqu’il admettait
l’existence en Polynésie d’une antique civilisation
plus
étendue que celle trouvée par les premiers navigateurs : il
concluait donc naturellement que la disparition des statues
n’avait pu provenir que de l’état de barbarie dans
lequel la
race était tombée
plus tard. Mais n’en aurait-il pas été de
même dans les petites îles ? Est-ce que là aussi cette civili¬
sation n’avait pas dû aller en baissant comme dans les
sur
tendent de l’Ouest à
,
,
(1) Pitcairn, 25° 02’ et 130° 1. O. Green., découverte par Carteret
en 1767.
Kaivavaï, 23°50’ et 151°12’1. O. Green., découverte par Gayangos'
en
1775.
Tubuaï, 23°25’ et 151°40’ 1. O. Green., découverte par Cook en
1777.
c
Libuaï, 23°43’ et 151°42’ 1. O. Green., découverte par Broughton
en 1791.
Broughton (W. Robert), commandant le brick Chatam,
ve
de Vancouver, découvrit les îles Chatam, les Snares ou
et Libuaï,
cette dernière le 23 décembre 1791,
Voir relation du capitaine Broughton
vol. I, p. 109.
conser¬
Knight
sans la dénommer.
dans Voyage de Vancouver,
»
6?
LES
POLYNÉSIENS.
301
I
grands archipels ? Pourquoi les premiers observateurs y
ont-ils retrouvé ces monuments encore debout ? Néanmoins
il est possible que Moërenhoüt ait
raison ; mais à cette ex¬
plication nous aurions préféré quelque fait positif et, plus
particulièrement, l’indication de la nature des pierres ayant
servi à, la confection des statues : car, suivant cette nature,
on aurait
pu comprendre la détérioration plus ou moins
prompte dans un lieu pl-utôt que dans un autre.
Plus on réfléchit à ces monuments, plus on doit être por¬
té à croire qu’ils ont été façonnés à une
époque assez recu¬
lée, soit qu’elle ait suivi de près quelque grand cataclysme,
soit qu’elle soit celle des grandes migrations'polynésiennes,
dues, comme on verra, au besoin de fuir l’extermination
dans le pays même d’origine, et qui probablement sont plus
anciennes qu’on ne pense. Mais quelle que soit cette époque,
ces statues ont été, à notre avis, presque certainement fa¬
çonnées, d’abord par Une même race, puis par une race
plutôt polynésienne qu’américaine ou mélanésienne. Car,
malgré ce qu’ont dit quelques écrivains, les Péruviens res¬
semblent aux habitants de Pâques moins par ces statues
que par les restes d’édifices en grandes pierres polies qui
existent aussi, et qui existaient surtout en grand nombre,
dans les grands archipels de la Polynésie, à l’arrivée des
premiers navigateurs européens (1).
Non seulement nous croyons que ces statues ont été faites
.par. les premiers Polynésiens entraînés jusque là, et par
leurs successeurs, mais nous croyons, en outre, que si les
Maori ne formaient pas à eux seuls ces Polynésiens, ils en
étaient au moins les plus nombreux et les maîtres, puisque
la plupart des mots connus de la langue de Pâques, et par¬
ticulièrement
ceux des
La religion, ou
monuments, sont des mots maori.
plutôt les prêtres qui guidaient les émi¬
grants, et qui étaient généralement leuis chefs, pour les
(1) Ces pierres sont bien,
en effet, des pierres polies, mais elles
l’ont été par la mer seulement ; lës indigènes
ge pour élever leurs plates-formes, entourer
les tiraient du riva¬
leurs places publi¬
ques, etc.
1
0
302 ■
LES'' POLYNÉSIENS.
raisons que nous ferons connaître quand nous
rons à expliquer les •émigrations de l’Hawahiki,
cliorclie-
auraient
été, suivant nous, les promoteurs de cette espèce de
manie d’ériger partout des statues sur l’île de Pâques ;
nous n’en voulons d’autre témoignage que la forme du
tonnet posé sur la tête de chacune d’elle : cette forme
est encore aujourd’hui celle du bonnet qui distingue
tous les prêtres des îles Marquises, et qui a existé aussi dans
l’archipel des îles de la Société et ailleurs. Mais, sans l’a¬
bondance de la pierre propre à façonner ces statues, or. n’y
eût certainement pas tant songé, et l’on se fût borné proba¬
blement, comme dans les autres archipels polynésiens, à
les faire en bois. Il est d’ailleurs supposable que les Marquésans ont dû prendre part à la confection de ces statues,
car, en outre de la forme du bonnet que nous avons si¬
gnalée, ils savaient travailler etfaçonner des divinités avec
la pierre la plus dure. Ces divinités existaient encore dans
plusieurs de leurs marae, lors de notre séjour aux îles Mar¬
quises ; mais celles en bois étaient surtout nombreuses dans
tous leurs temples. Il en était de même dans les temples des
Néo-Zélandais, ainsi que dans leurs pa ou forteresses. On
sait du reste que les N éo-Zélandais savaient parfaitement
façonner la pierre, puisqu’ils étaient parvenus à sculpter le
jade vert.
L’île de Pâques n’a pas seulement présenté que des sta¬
tues aux voyageurs : on y a trouvé aussi des demeures
souterraines en pierreSi Ces souterrains furent d’abord vus
par Cook, qui les prit pour des tombeaux ; mais La Pé¬
rouse reconnut
que c’étaient des maisons d’habitation»
maisons alors
inhabitées.
Comme
aucun
Polynésien ne
paraît aujourd’hui se faire des demeures souterraines »
en pierres surtout, et que de pareilles maisons n’ont guère
été retrouvées qu’en Asie, au ^Mexique et au Pérou, où,
comme on sait» les premiers conquérants ont constaté l’u¬
sage du ciment et l’art de tailler les pierres, on ne manqua
pas d’en conclure que ces maisons prouvaient, encore plus
que les statues, l’existence antérieure à Pâques d’une popu¬
lation non polynésienne, qui y était arrivée de l’un
des
LES
lieux désignés, et,
autres.
POLYNÉSIENS.
303
naturellement, plutôt du Pérou que des
que le cas serait embarrassant, puisqu’aucun archipel polynésien n’a offert pareil usage, (1)
si l’on ne savait pas que tel était, et que tel est encorel’usage
des Néo-Zélandais, qui n’ont point adopté les coutumes de
leurs maîtres. On verra plus tard que tous leurs magasins de
vivres étaient pratiqués sous terre, l’expérience leur ayant
Il faut convenir
ap;^ris que c’était le meilleur moyen de les mettre à l’abri des
rats et des voleurs. Les maisons vues par La Pérouse et Cook
avaient-elles donc ce but ? Nous n’oserions l’affirmer ; mais
après toutes les autres analogies signalées entre les habi¬
tants de Pâques et les Néo-Zélandais, nous serions assez
porté à, le supposer.
Toutefois nous sommes forcé de penser différemment pour
les 80 maisons en pierres, parfaitement
conservées, que les
derniers explorateurs de l’île de Pâques ont trouvées à la poin¬
elles sont composées,
croit, de pierres taillées, n’ont pu être élevées
te Sud. Evidemment ces maisons, si
comme on le
par des Polynésiens, qui eux,
d’après tous les monuments
que nous avons vus, ne savent construire qu’à la manière
des Etrusques, c’est-à-dire entasser avec art de grandes pier¬
choisies, pour former des plates-formes,
d’autels ou temples, etc., comme nous en avons
vu un si grand nombre dans les îles Marquises.
Mais ces
maisons sont-elles bien construites en pierres taillées? Nous
regrettons de n’avoir pu en observer aucune figure, car
nous aurions pu dire si elles ressemblent aux monuments
des autres îles de la Polynésie. Autrement, la seule con¬
clusion possible, à notre avis, c’est qu’elles ne seraient que
res, soigneusement
des espèces
le résultat d’un travail
Européen, fait dans l’intervalle des
On n’ignore pas, en effet,
que plusieurs îles Polynésiennes, et particulièrement les
visites de Roggeween et (Je Cook.
(1) Nous avons vu plus haut (vol. I, p. 386), que le capitaine Maekay
trouvé, dans le groupe Fanning, des pierres taillées, des caveaux
maçonnés, des restes de maisons, etcq et qu’il en était de même à
a
Malden.
,
0
304
LES
POLYNÉSIENS.
■
O
îles Mang’areva, ont offert aux voyageurs ’des restes de ma¬
çonnerie qui ne permettent pas de douter de la venue d’Eu¬
ropéens, à une époque probablement voisine du voyage fait
à ces îles, en 1770, par Gonzalès.
Pourquoi les Espagnols,
plus voisins encore de l’Ile de Pâques, n’y auraient-ils pas
tenté un instant quelque établissement (1) ?
Quant au parapet en pierres de 380 pieds de long sur 320
La Pérouse a vu, sans vouloir nier qu’il
puisse aider à prouver le fait d’une civilisation antérieure,
ainsi qu’on l’a dit, il est certain
qu’on en a rencontré un
trop grand nombre de pareils dans toutes les îles Polyné¬
siennes, et particulièrement aux Marquises, pour que son exis¬
de large, que
tence soit bien
significative. Tous ces parapets
ou plates-
formes sont en pierres roulées par la mer, assemblées avec
soin, et on en a même trouvés à Maldeu, enfouies sous une
couche de guano, en même
temps que des plates-formes,
des maraë, des fosses profondes et des
puits creusés
dans le
parlerons de Tahiti, que
ces plates-formes existaient
également dans cette île, mais
que, partout, les pierres, lisses surtout à la surface appa¬
rente, n’étaient que superposées avec habileté sans le moin¬
dre ciment. Le parapet cité par La Pérouse ne
prouve, à
notre avis, qu’une seule chose, c’est
qu’à une époque anté¬
rieure, la population de l’île avait dû être bien plus consi¬
dérable qu’elle n’était à son passage. C’est à la même con•clusion que mène la vue iestohua
(3), de ces grandes pla¬
ces si curieuses
et si désertes aujourd’hui, dans les îles
Marquises, où la population a 'aussi tant diminué, quoi¬
qu’elle n’ait rien changé à ses mœurs et à ses croyances et
corail (2). On verra,
quand
nous
(1) On sait que ce fut de 1772 à 1774 que les Espagnols essayè¬
rent de coloniser Tahiti en
y laissant ' quelques
niissionnaires, re¬
pris ensuite par eux. (Voir la relation de ces deux voyages dans
les Archives de la marine
espagnole, Madrid ; Bonechea, 17721773.)
(2) Voy. ci-dessus, vol. I, p. 386.
(3) T’orna,pavés élevés.
^
LES POI.YXÉSIEXS.
qu’elle soit encore, au physique,
dana y a trouvée en 1595.
Il en est de même
'305
t
encore
absolument celle que Meu-
des maraë que Beechey a vus
à Pâques en 1826 : leur existence
prouve plutôt une origine
polynésienne, car ils n’ont pas été retrouvés dans quelques
îles polynésiennes seulement, mais dans
toutes, aussi
bien dans les îles de la Société,
Marquises, Sandwich, que
dans les îles Samoa, Tunga et à la Nouvelle-Zélande.
Ihn’est pas enfin jusqu’à la croyance que leur pays d’ori¬
gine se trouvait dans l’Ouest de leur île, qui ne vienne at¬
tester que les habitants de Pâques étaient
des Polynésiens.
acquises établissent net¬
tement que, depuis les premières visites
européennes, au
moins, jusqu’à ce jour, on n’a trouvé sur l’île de Pâques
qu’une population présentant tous les caractères extérieurs,
moraux et intellectuels, et même
jusqu’au lang-age de la
race polynésienne. C’est ce
que sont venus confirmer les
quatre crânes de cette île rapportés par le chirurgien-major
de la,Flore, M. Fournier, et offerts
par lui à la Société d’an¬
thropologie. Ces crânes ont été trouvés par M. Fournier à
la surface du sol ; ils gisaient, avec d’autres ossements hu¬
mains, près de quelques groupes de statues, et formaient
une sorte d’ossuaire dont il n’a
pu connaître l’origine ;
mais, ajoute-t-il, ils appartiennent sans conteste à la po¬
pulation polynésienne qui a peuplé l’île à une époque in¬
déterminée (1). j> De son côté, M. Topinard,
après avoir
examiné ces crânes, déclare que « la série polynésienne et
celle de l’île de Pâques se ressemblent ; elles répondent à
En résumé, toutes les données
œ
la même
race
mésaticéphale, à bosses pariétales dévelop¬
pées. La glabelle est identique, la face est largement déve¬
loppée au niveau des pommettes ; le prognathisme est faible
ainsi qu’on le retrouve dîins les races polynésiennes. »
Enfin, il écrivait ailleurs : « Il est incontestable que les
quatre crânes de l’îlc de Pâques sont polynésiens (2).
(1) Bulletins de la Société d'anthropologie, 1873, p. 436.
(i) Bulletins, 1873, p. 436; Revue d’antlirop,
particulière, juillet 1876.
p.
371, et lettre
20
306
LES
POLYNÉSIENS.
•
.
Quant à la construction des monnments trouvés dans
n’autorise la croyance en une race différente
cette île, rien
des Polynésiens. La plupart de
que les Polynésiens savaient
construire et qu’on a retrouvés dans les îles polynésiennes ;
si les statues semblent faire exception, tout autant du
reste qu’elles diffèrent de celles du continent américain,
c’est que là seulement les Polynésiens ont trouvé, comme
dans les îles qui présentent de pareilles statues, les ijatériaux qui leur ont permis de les façonner. Il n’y aurait
donc, en somme, que les maisons en pierres, si ces pierres
sont véritablement des pierres taillés, qui seraient favora¬
bles à la venue d’étrang-ers dans rîlè de Pâques; mais ces
étrangfers auraient pu être certainement plutôt des Euro¬
péens que des Américains-Péruviens, puisqu’on sait parfai¬
tement aujourd’hui que les Espagnols s’y sont présentés
et préexistante à l’arrivée
ces
monuments sont ceux
avant Cook et de La Pérouse.
reste à savoir si ce sont bien
Mais, nous le répéterons, il
des pierres taillées, au lieu de
simples pierres polies, qui composent ces maisons.
de Pâques faisait par¬
tie, comme l’ont soutenu quelques écrivains et particuliè¬
rement le comte Carli, d’un continent qui a été submergé,
A moins donc de supposer que l’île
et que ses habitants étaient autochthonès,
,
ilfaut presque né¬
population de cette
île provenait des îles actuellement appelées polyné¬
siennes et que, par conséquent, elle n’avait pu arriver à
Pâques qu’à la suite de migrations ou plutôt d’entraîne¬
ments causés par des vents de la partie de l’Ouest (N.-O). Si
aujourd’hui les habitants de cette île ne peuvent, pas plus
que ceux des Mangareva, dire exactement de quelle terre
étaient venus leurs ancêtres, il n’est pas moins vrai qu’ils
ont la croyance, pareille à cell^de tous les archipels précédemment examinés, que la contrée d’origine se trouve si¬
tuée plus à l’Ouest que leur île, et qu’ils ne l’appellent pas
autrement que les habitants de ces archipels, c’est-à-dire :
Avaiki. Cela seul montre que leurs ancêtres étaient venus
de la patrie commune à tous les Polynésiens, patrie dont
nous espérons pouvoir déterminer plus tard la véritable
cessairement
reconnaître
que
la
P
LES
POLYNÉSIENS.
307
situation, si différente de celle que l’on a supposée jus¬
qu’ici.
Nous savons bien
cependant que les missionnaires fran¬
çais mettent encore en doute une pareille origine, et qu’ils
s’appuient sur la découverte faite par eux, à l’île de Pâques,
d’une écriture hiéroglyphique et phonétique, dont le prin¬
cipe serait analogue à celle des Égyptiens, d’après MM. A.
de Longpérier et A. Maury (1). Suivant M. Pinart, au con¬
traire, c’est en Malaisie qu’il faudrait chercher ces affinités,
et des inscriptions de même nature, encore inédites, auraient
été rencontrées à la côte de Macassar
(2). Mais
nous ne
voyons guère ce qui a pu motiver une pareille conclusion. En
quoi consiste, en effet, cette fameuse écriture hiéroglyphi¬
planches en bois de Toromiro (3), sur les¬
quelles sont gravés, sur les deux côtés, des dessins repré¬
sentant des hommes, des animaux et des poissons. Ces
planches sont, dit-on, appelées œ Bois parlants » par les
indigènes.
Mais, ainsi que le dit l’auteur du rapport inséré dans la
Revue coloniale, les indigènes ne connaissent rien de ce
que contiennent ces bois, et n’ont aucune idée de leur
objet ; en outre, d’après des renseignements pris à Tahiti
auprès des habitants de l’île de Pâques qui s’y trouvaient
lors du passage de la, Flore, renseignements fournis sans
doute par le P. Roussel, ces bois gravés seraient assez ré¬
cents. Le dernier habitant qui écrivait et lisait ces signes
n’existait plus, dit-on, à cette époque : il fallait peut-être
un peu s’y attendre. «Je n’ai pu savoir, ajoute le traduc¬
teur, ce que ces signes représentaient, et s’ils avaient trait
à l’histoire du pays. On pense que ce sont des sentences
que ? En trois
(1) Voyez de Longpérier, IntPcriptions polynésiennes et Revue
d’Anthropologie, 1875, p. 528.
{ÿ) Rev, d’Anthrop., ibid.
(3) Deux de ces planches se trouvent au lüusée de Santiago
(Chili). On donne le nom de Toromiro à un arbre consacré, dont les
feuilles sont employées dans les cérémonies religieuses ; on l’ap¬
pelle aussi Amae,
308
LES
POLYNÉSIENS.
morales, des chants ou des prières aux idoles pour
C
obtenir
crois que cette grande quantité de
caractères ou de signes, sur une surface souvent relative¬
ment très grande, semble devoir signifier quelque chose de
leur protection. Mais je
moins abstrait. »
Pour nous, nous
serions assez disposé à partager la ma¬
cependant
quand ces hiérogyphes auraient eu une signification beau¬
coup plus étendue pour l’inventeur et les initiés, nous n’en
serions pas surpris, puisqu’on a retrouvé aux Marquises,
ainsi que nous l’avons dit précédemment, jusqu’à des espè¬
ces de Quipos ; et que, comme on le verra, les Néo-Zélan¬
dais employaient un moyen pareil pour se communiquer
des renseignements. Le sceptre rapporté par Sir Grey de la
nière de voir de l’auteur de ces lignes ; mais
Nouvelle-Zélande est dans ce cas.
Nous nous bornerons seulement à faire remarquer que les
bois parlants de
Pâques ne paraissent représenter surtout
que des animaux, des hommes, des oiseaux, des poissons, et
que ces derniers sont encore aujourd’hui le seul tatouage
de beaucoup d’îles, telles que les Paumotu et plus parti¬
Wllegeu ; or, s'il fallait s’en rapporter à
Roggeween, les habitants de Pâques, vus par lui, n’auraient
culièrement
d’autre tatouage. Cependant Cook et les Forster,
tous les observateurs qui les ont suivis, en ont si¬
gnalé un pareil, par l’étendue, à celui des Marquésans ou
pas eu
comme
des Néo-Zélandais.
bois n’auraient
sculptés par quelque baleinier ou
tout autre Européen, fixé pour un temps sur l’ilo ; car sans
y croire, nous avons rencontré trop souvent, dans d’autres
îles de la Polynésie, des objets de toute espèce, en bois,
Peut-être pourrait-on se demander si ces
pas été tout simplement
en
ivoire, en fanons de baleine, etc., sculptés par eux,, pour
vienne pas à l’idée. Tous ceux
qui ont navigué savent, du reste, combien les matelots amé¬
ricains, entre autres, sont habiles dans ce genre d’indus¬
trie. Mais que cela soit ou non, ce qu’il faut surtout ne pas
oublier, c’est que, même d’après des habitants de l’île de
que cette question ne nous
LES
POLYNÉSIENS.
3.)9
Pâques, ces bois gravés ne dateraient que^d’une époque mo¬
derne (1).
Ou n’en peut donc rien conclure, à notre avis, quant au
peuple qui aurait précédé les Polynésiens dans l’Ile de Pâ¬
ques, et nous persistons à croire que ceux-ci, et peutêtre quelques Mélanésiens partis en même temps qu’eux,
ou arrivés avant ou après eux, ont été les ancêtres des ha¬
bitants actuels. Ce sont donc eux qui ont construit tous les
monuments que l'on a signalés dans cette île, moins toute¬
fois ies maisons en pierres taillées, si vraiment elles exis¬
tent.
dég'ag'er ce qui a trait à la question qui
préoccupe, l’orig'ine des Polynésiens, on voit que, de¬
puis les îles Sandwich jusqu’à Pâques, toutes les données,
tous les renseignements traditionnels, ramènent non-seu¬
lement vers l’Ouest, mais semblent désigmer presque nette¬
ment les îles qui ont le plus contribué au peuplement des
premières ; ces îles sont celles de la Société, qui, en effet,
se trouvent situées plus à l’Ouest que les cinq archipels que
nous venons
d’examiner.
Si les Mangareva et Pâques
sont moins explicites à ce sujet, c’est, on peut le supposer,
que leurs traditions sont beaucoup moins connues. Mais
que ce soit ou que ce ne soit pas là le véritable motif de
l’ignorance dans laquelle les traditions de ces îles, iiarvenues
jusqu’à nous, laissent quant à Tahiti, il suffit qu’elles pla¬
cent le lieu d’origine des ancêtres dans l’Ouest, et qu’elles
le désignent comme le font tous les autres archipels, pour
qu’il soit permis de penser que si elles n’ont point voulu
parler de Tahiti, elles Tout fait, du moins, d’une île bien
Ainsi donc, pour
nous
probablement voisine, placée absolument dans la même di¬
rection, et par conséquent plus occidentale encore, c’est-àdire de Raiatea.
*
(1) On peut voir une de ces planches avec ses dessins dans le
Tour du Monde du 24 avril 187G, p. 271 ; Souvenir du Pacifique, par
Pailhès, enseigne de vaisseau.
0
Q
CHAPITRE
CINQUIÈME
ILES TAHITI ET MANAIA
I
TAHITI.
Exposé général. — Vents régnants à Tahiti. — Caractères physiques des
Tahitiens. — Couleur de leur peau.— Forme de leur tête et de leur nez.
—
Type des habitants de Tahiti. — Leurs caractères crâniens.
Tradi¬
du premier hom—
tions relatives au peuplement de Tahiti. — Création
: Tii. — Création de l’île : Maui.
Lieu de provenance des Tahi¬
tiens : Oro. — Discussion sur le nom de ce chef déifié.— Discussion sur
.me
—
le mot Havaï.
Considérations
linguistiques. — Tahiti n’était pas
habitée par une race mélanésienne avant l’arrivée des
émigrants poly¬
nésiens. — Preuves à l’appui de cette assertion. — Tahiti a été
par Raiatea.
—
—
Chants Tahitiens.
peuplée
Nous ne dirons ici absolument rien de l’histoire de Ta¬
hiti, si souvent entreprise depuis quelques années, et que
nous avons
écrite nous-même dans un travail encore iné¬
dit (1). Nous
relaterons, mais sans les approfondir, les ca¬
physiques de la population : ces caractères sont
suffisamment connus par tous les ethnologues ; mais nous
ractères
(1) Documents sur Tahiti.
f
LES
nous bornerons,
311
POLYNÉSIENS.
autant que possible, aux faits et aux tradi¬
tions qui aident le
plus à découvrir le véritable lieu d’ori¬
gine des Tahitiens. Nous chercherons, comme nous l’avons
faisant quelques-uns
points obscurs fournis par les traditions, et qui,
croyons-nous, ont été trop facilement acceptés par les
fait jusqu’à présent, à élucider chemin
des
ethnologues.
Nous commencerons cette étude par
dire quelques mots
s-ur,les vents régnants dans les îles de la Société : cette in¬
dication, qui est généralement assez peu connue, montrera
entrepris autrefois par les habitants
mieux comprendre la possi¬
bilité des migrations de l’Ouest et du Sud-Ouest, vers TEst
la facilité des voyages
de ces îles ; elle aidera à faire
et le Nord-Est et même vers le
Sud.
Vents régnants a tahiti. — La
plus grande partie de
l’année, de mai à octobre ou novembre, le vent est
entre l’E.S.E. et l’E.N.E. C’est le véritable alisé.
fixé
Les indigènes appellent :
Maoae le vent
qui est presque N.E. ; c’est à tort que
quelques voyageurs l’ont désigné sous le nom de Maoai ;
Tutuamuri, leventd’E. modéré ;
Niufiti ou Niuhiti, le vent de N.E. ;
Faarua, un vent violent et orageux du N.E. et du N.
Haapiti, le vent de N.E.
Ces vents soufflent parfois avec beaucoup de force ; l’at¬
mosphère alors est souvent obscurcie et il tombe de la pluie;
mais quand ils sont modérés, le ciel est clair et serein.
Le vent, quand il se rapproche davantage de la partie du
S., S.E. et S.S.E, est plus, doux et accompagné d’une mer
tranquille.
Maraamu est le nom moderne du vent du Sud ;
Feeti, Mataihaaputu, d’autres noms de ce vent ;
Maraai est presque Sud, mais pas exactement ;
Matapapa est le vent du Sud avec nuages et pluie ;
Fetietie, vent fort de Sud ;
Tapatoa, vent du Sud violent et balayant tout sur sa
routé.
V
312
LES
POLYNÉSIENS.
Aux époques où le soleil est
dire aux mois
0
C
à peu près vertical, c’est-à-
de décembre et janvier, le vent et l’atmos¬
phère sont très-variables ; mais il est très-commun de voir
les vents à rO.N.O., à l’O. ou au N.O. Les vents d’ü., à
cette époque, sont quelquefois violents, mais de courte du¬
rée, et parfois accompagnés de jiluie et d’un temps varia¬
ble (1).
Toerau est le nom du vent d’O. ou de N.O. ;
Ohiuhiu
faarua,’le nom donné au vent de N.O. qui s’é¬
lève doucement ;
iMfaite, le commencement du même vent ; d'a¬
près d’autres, c’est le commencement de la brise d’E. ;
Pafaite est le vent de N.O. à O. ;
Arafenua, fort vent d’O. ;
Aetoerau, léger vent d’O. ou de S.O.
Ohiuhiu
général, le Toerau est accompagné d’un ciel couvert,
ondées de pluie. Quoiqu’il soit
ordinairement modéré, il souffle parfois avec force, mais il
ne dure guère plus de cinq à six jours sans interruption.
C’est ce vent qu’emploient les habitants des îles dites sous
le vent, c’est-à-dire à l’Ouest, pour aller aux îles qui sont au
En
nuageux, et de fréquentes
vent.
Les vents du S.O. et de l’O.S.O. sont
encore
plus com¬
que ceux de l’O. et du N.O., et quoiqu’ils soient gé¬
néralement doux et interrompus par des calmes ou des bri¬
muns
ses d’E., ils amènent de temps en temps de fort grains.
Dans ce cas, le ciel est couvert, nébuleux et pluvieux, et
il est souvent accompagné d’éclairs et de tonnerre : on les
nomme
alors, Puaheetoa.
Les vents de S.O. .sont :
Taimaue, près du S.O. ;
Aerorau, vent de S.O. ;
Arweroa, vent de S.O. avec beau temps ;
Anahoa, fort vent de S.O. : ce dernier succède fré uemment au Toerau ; il est tempétueux comme le Tapatoa ; il
^
(\) Voy. Ellis, oiivr. cité, p. 417.
O
LES
I*/
renverse
313
POLYNÉSIENS.
les maisons et les arbres, surtout les
cocotiers ;
mais il dure peu.
se rapproche de la partie du Nord, il a
force, et s’il est tout-à fait du Nord on l’appelle
Quand le vent
moins de
Huatau.
Les vents du Nord sont souvent tempétueux ; ils
le sont
plus souvent que ceux du Sud, qui soufflent durant plu¬
sieurs jours, sans être dangereux, lors de la saison des
vents variables.
Moëreuhoüt (1) fait remarquer que les vents de S.E. et ,
souvent avec tant de force, tant de vio¬
de N.E. soufflent
amènent une .si grosse mer, que les
indigènes n’ont alors d’autre ressource que de fuir devant
la tempête : ces vents, dit-il, sont d’autant plus capables
de les entraîner loin, qu’ils soufflent plusieurs jours de
suite sans aucune variation. Puis, après avoir dit que de¬
lence même, et qu’ils
puis mai jusqu’en novembre les vents de S.E. sont domi¬
nants au Sud de la Ligne, il ajoute en note ; « les vents d’E.
et de N.E. régnent les autres mois ; mais il s’y joint alors,
par intervalles, des vents d'O. et de N. qui ne soufflent
g’uère que trois ou quatre jours sur trente. »
En somme, voici comment M. Philippe de Kerballeta
résumé les vents de cette partie de la Polynésie (2) : « Dans
l’archipel de Tahiti les vents, en novembre et décembre et
une partie de janvier, soufflent de l’ü. et du S. O. ; ils sont
coupés par des calmes, de fortes brises de l’E. et quelque¬
fois par des g-rains qui donnent de l’orage et de la pluie. En
décembre et janvier, le temps et les vents sont très-varia¬
bles. »
Ajoutons que VAnnuaire des Etablissements français de
VOcéanie (3) les résume ainsi : pendant les mois de janvier,
«
(1) Voyages aux îles du Grand Océan, p. 257.
(2) Considérations générales sur l’Océan Pacifique, 1856.
{3) Annuaire des établissements
français de l’Océanie et du pro¬
tectorat des îles de la Société et dépendances,— Paepeete
du Gouvernement. — Paris, Challamol,
libraire.
imprimerie
\
314
LES
ï
POLYNÉSIENS.
t
février, mars et avril, les vents soufflent plus particulière¬
ment du N.E., du N. et du N.O. ; s’ils viennent à sauter à
une autre direction, ce n’est que pour peu de temps, et ils
reviennent bientôt osciller du N.E. au N.O. par le Nord.-
août, les vents oscillent entre,
et décem¬
bre, on a de fraîches brises de l’E.N.E. à l’E.S.E.
Aux marins d’apprécier l’exactitude de ces diverses as¬
Pendant mai, juin, juillet et
le S. E. et l’E. En septembre, octobre, novembre
sertions assez souvent contradictoires.
,
qu’à Tahiti, le Nord est désigné
Ritia o te
Ra, le lever du soleil; l’Ouest, par te Tua ote Ra, le coucher
Nous ajouterons
encore
par Apatoa ; le Sud, paT Apatoerau ; l’Est, par te
du soleil.
Enfin les mots suivants signifient ;
Matairofai, vent frais avec mauvais temps et pluie ;
Hurifenua, vent tempétueux ;
Mataparapu, tourmente ;
Nihoorie, vent agréable ;
Moererurua, vent modéré avec temps clair ;
Arahea, calme.
Mais ce que nous voulons
surtout faire remarquer, c’est
qu’à la Nouvelle-Zélande, l’Est et l’Ouest sont désignés
presque absolument dans les mêmes termes qu’à Tahiti :
ainsi l’Est s’y rend par les mots Whitinga o te Ra ou seu¬
le lever du soleil ; l’Ouest, par Ka to
Les deux autres points cardi¬
naux diffèrent : Kotiu et Nota sont employés à la NouvelleZélande pour désigner le Nord et le vent du Nord ; Tonga,
pour désigner le vent du Sud.
A cette occasion, nous dirons que les vents portent, à
Tukopia, les noms suivants : Nord, Fakatiu ; Nord-Est,
Toerau ; Est, Tonga ; Ouest, te R&ki ; Sud-Ouest, Tuauru ;
Sud, Parapu ; Sud-Est, Murifua. La plupart de ces mots se
rapprochent davantage de ceux de la Nouvelle-Zélande que
de ceux de Tahiti. Mais nous devons faire, remarquer que
les noms analogues semblent, suivant les localités, être
appliqués différemment, et que cela même a lieu dans une
même île, selon l’écrivain qui les donne. Ainsi Ton verra,
lement par Rawhiti,
te Ra, le soleil
se couche.
LES
O
POLYNÉSIENS.
315
lorsque nous donnerons les noms que portent les vents à la
Nouvelle-Zélande, que, pour le missionnaire Taylor, Tonga
est, dans cette contrée, le nom du vent de Nord-Est, tandis
qu’ailleurs il en fait celui du vent de Sud, ainsi que le fait
observer Dietfenbacli.
Caractères physiques des Tahitiens
(1). — Nous avons
déclaré, au commencement de ce chapitre, que nous ne di¬
des caractères physiques des Tahi¬
borner simplement à
rappeler que ces caractères sont ceux des véritables Polyné¬
siens. Mais néanmoins nous croyons devoir nous arrêter un
instant à la couleur de la peau des indigènes, et surtout à
rions que peu de mots
tiens. Nous pourrions, en effet, nous
la conformation de leur tête.
Presque tous les voyageurs ont avancé que les chefs sont
plus blancs que le reste de la population, et Ton sait que
Bougainville a été le premier à émettre cette opinion. Voi¬
ci ce qu’il a écrit à ce sujet (2) : « Le peuple de Tahiti est
composé de deux races d’hommes très-différentes, qui ce¬
pendant ont la même langue, les mêmes mœurs, et qui pa¬
raissent se mêler ensemble sans distinction. La première,
et c’est la plus nombreuse, produit des hommes de la plus
grande taille ; il est ordinaire d’en voir de six pieds et plus.
Leurs cheveux, en général, sont noirs. La deuxième est
d’une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs comme
du crin. Sa couleur et ses traits diffèrent peu des mulâtres,
tandis que les autres ont de la ressemblance avec les Euro¬
péens, et seraient aussi blancs, s’ils vivaient moins à l’air
et au soleil. Aotourou est de la deuxième race, quoique son
père soit chef de canton. »
Banks, le compagnon de Cook, était un peu moins expli¬
cite, car il dit (3) : « La différence que l’on remarque dans
la taille et la couleur
que le peuple
des habitants d’Otahiti, ferait croire
est composé de deux différentes races. Le
(1) Voir notre travail sur Tahiti, p. 177 et suiv.
(2) Voyage autour du Monde, Paris, 1771, p. 214.
(3) Journal de son voyage, trad. de Fréville. — Paris, 1772, p. 53.
\
316
LES
POLYNÉSIENS.
•
•
teiut de ces insulaires est de couleur bronzée, mais plus clair
que celui des indigènes d’Amérique. »
K Ferait croire
», disait Banks quelques mois après Bou-
g’ainville; or, comme on le verra ailleurs, tout prouve que la
population appartenait à une seule et même race, la race
polynésienne.
Pour nous, nous avons trouvé que la couleur générale de
la peau des habitants est celle du bois de Santal, avec tou¬
tes ses nuances, depuis celle la plus pure, le jaune clair, jiv?qu’à la plus foncée ; ces nuances, en effet, se trouvent, le
plus ordinairement, la première chez les chefs, la seconde
chez les hommes du peuple. Mais il est certain que la cou¬
leur claire n’appartient pas aux chefs aussi spécialement
qu’on l’a cru. Nous pourrions citer, comme étant de nuan¬
ce très brune, l’ancien régent Wata, et le chef Hitoti, quoi¬
que ce dernier fût le frère d’un homme qui, au contraire,
était presque blanc ; nous pourrions citer ég’alement la
reine Pomaré et sa mère : tous étaient plus foncés que
Pataï, le frère d’Hitoti, que le mari actuel de la reine, et
qu’un grand nombre d’autres petits chefs.
Aujourd’hui, rien n’est plus variable, rien n’est plus mêlé
que la couleur desïahitiens et des Tahitiennes ; mais ce qu’il
faut remarquer, c’est que les moins mélangés sont moins
bruns que les habitants des îles flawaii, quoique leur île
soit à la même distance de l’Equateur.
C’est la forme de leur tête qui, à notre avis, mérite surtout
d’être signalée; cette forme est toute naturelle, quoiqu’on
ne l’ait attribuée généralement qu’à la coutume qu’avaient
autrefois, et qu’ont peut-être encore aujourd’hui, quelques
Tahitiens, de modifier la tête de l’enfant à sa naissance. On
sait trop ce qui a été dit sur ce sujet, à l’occasion des têtes des
Algériens, des Mexicains, des Caraïbes, etc., pour que nous
nous y arrêtions ; ce que nous voulons seulement démon¬
trer, c’est que ce n’est point au massage qu’est due, à Ta¬
hiti, la forme de l’occiput, car si cette forme se montre
chez les personnes dont la tête a été massée, on ne la ren¬
contre pas moins chez celles qui n’ont pas subi cette opéra¬
tion.
LES
POLYNÉSIENS.
317
Nous avons connu de nombreux exemples pareils à ceux
mais nous ne citerons ici que ceux
qui étaient à la connaissance de tout le monde dans la co¬
lonie, et que plusieurs personnes ont pu vérifier devant
que nous allons citer ;
nous.
Le premier
exemple est celui offert par l’enfant de M.
Moërenhoüt. Nous avions eu souvent l’occasion
de parler
particulière de la tête
d»s Tahitiens, et il nous avait toujours soutenu que cette con¬
formation était duc, chez les indigènes, au massage em¬
ployé par eux. 11 n’avait pas voulu convenir avec nous que
si nous parvenions à lui montrer une tête ainsi conformée,
sans qu’on y eût contribué par ce moyen, il serait forcé de
reconnaître que le massage n’était pas nécessaire pour que
cette conformation fût produite. Son enfant présentait, en
effet, l’aplatissement occipital d’une manière remarquable ;
pourtant le père nous avait assuré qu’il avait pris toutes ses
précautions pour empêcher qu’on ne le massât. La mère de
l’enfant nous avait également juré que jamais ce massage
n’avait été mis en pratique pour lui. M. Moërenhoüt, en
voyant cette conformation, qu’il n’avait pas remarquée
jusque-là, quoiqu’elle fût très prononcée, crut alors devoir
l’expliquer en disant qu’il était à supposer qu’on la lui avait
avec ce
dernier de la conformation
donnée à son insu.
citerons est celui qui nous
de l’enfant de M. Dutaillis. Cet offi¬
cier avait naturellement la même croyance que M. Moëren¬
hoüt, car c’était l’opinion générale à Tahiti ; comme il
croyait en même temps que ce massage ne devait, ne pou¬
vait pas être sans influence sur le développement de l’in¬
telligence, il avait pris, nous disait-il, toutes les précau¬
tions pour empêcher qu’pu y eût recours, et il était certain,
ajoutait-il, d’y avoir réussi. Devant nous, lanière lui ju¬
rait que jamais, depuis l’expression de son désir, elle n’a¬
vait seulement songé à essayer de concourir à la conforma¬
tion qui existait.
Bien que fort éclairé, cet officier n’avait pas remarqué, —
ou s’il l’avait fait, il n’en avait pas saisi la conséquence, —
Le second exemple
a
été offert par la tète
que nous
318
LES
POLYNÉSIENS.
C
que le crâne de son fils avait la forme qu’on attribue au
soin pris par les indigènes de façonner, dès la naissance, la
tête de leurs enfants. Quand nous lui fîmes remarquer cette
conformation, il convint nécessairement de son existence,
car elle était on ne peut
plus apparente ; mais il nous sou¬
tint en même temps, ne saisissant pas ce que nous voulions
lui dire, que la mère et sa famille n’y avaient cependant
pas touché. La mère étant survenue, nous la priâmes de
nouveau de dire franchement ce qui avait été fait, mais elle
maintint son premier dire et nous-même n’obtînmes en par¬
ticulier rien de plus d’elle. Pourtant, la tête était aplatie
en arrière, et elle avait cette forme de toit, à laquelle nous
l’avons comparée. La conclusion était forcée: c’était une
forme naturelle puisque, sans rien faire, cette forme se
reproduisait toujours.
Les personnes auxquelles nous soumîmes ces deux cas,
ne manquèrent pas d’objecter qu’ils étaient présentés par
des enfants métis ; il nous fut facile d’y répondre que
si l’on observait cette forme sur des métis, à fortiori devaitelle être plus apparente chez les enfants pur sang, puisque
deux têtes aplaties y contribuaient, tandis que, dans les
cas
cités, le mélange des qualités productives avait dû,
au contraire, diminuer de moitié l’aptitude à cette confor¬
mation. En effet, elle était bien plus apparente sur toutes
les têtes des enfants indigènes, et cette preuve- devait,, il
nous semble, être plus que suffisante.
Néanmoins nous cherchâmes chez les indigènes, autant
pour notre propre satisfaction, que pour celle des autres, et
bientôt nous n’eûmes pas seulement quelques exemples,
mais un grand nombre venant prouver que les moyens
qu’on nous avait dit être nécessaires pour produire cette con¬
formation, n’avaient pas été mis ^n usage : les femmes de
Tahiti, aujourd’hui, sont trop'paresseuses pour qu’on puisse
douter de leur assertion en pareille occasion.
Nous ajouterons que si, parmi les préjugés si nombreux de
la population tahitienne, celui-là s’est toujours conservé, il
ne l’a été pourtant
qu’avec cette indifférence qui gagne en
tout les sauvages en contact avec les peuples civilisés. Les
I
y
LES
*
POLYNÉSIENS.
319
massage ancien
la forme actuelle de leur
l’expérience serve de guide
à leur conviction, car il est rare aujourd’hui, d’après euxmêmes, qu’ils aient recours à cette opération (1).
Puisque nous parlons de la cause à laquelle est attribuée
Tahitiens sont
restés convaincus que le
était suffisant pour expliquer
tête ; mais il est douteux que
la forme de la tête des
Tahitiens, disons
fallait en croire Moërenhoüt et
encore que,
s’il
quelques autres voyageurs,
to^s les Océaniens n’auraient le nez généralement si large
ou plat que par suite du soin pris de l’épater dès la nais¬
sance. Mais, de même que les fortes et longues oreilles de
ces peuples sont évidemment le résultat naturel de leur
organisation, de même le nez ne doit qu’à celle-ci d’être si
aplati ; car, qu’on le comprime ou non, il a toujours cette
conformation.
Après cela, nous résumerons de la sorte les caractères
physiques des Tahitiens, si longuement décrits par nous
ailleurs.
Le corps est bien fait, possédant le plus ordinairement
de belles proportions, avec tendance à l’embonpoint.
La physionomie est douce, avenante, joviale, et le sourire
effleure volontiers leurs lèvres ; mais, quoique le
front soit
développé et parfois même beau, il
nous a paru qu’il était plus généralement bas.
Les yeux sont ordinairement grands et d’une grande
assez souvent
bien
douceur ; les sourcils sont noirs comme les yeux.
Les pommettes, chez la
plupart, sans faire saillie comme
cependant plus saillantes que
chez quelques peuples, sont
chez les Européens.
Chez les Tahitiens, ce sont les lèvres et le nez qui se rap¬
prochent davantage des mêmes parties chez le nègre. Tou-tefois, des chefs tels que^afai,. Faite et le mari de la reine
Pomaréj avaient le nez pareil à ceux des îles Marquises,
où les nez aquilins sont communs, quoique à large base ;
mais il n’est pas moins vrai que la majorité même des chefs
a le nez
plus ou moins épaté, écrasé. Cet aplatissement
(1) Voy. nos Documents sur Tahiti, p. 199.
O
■
320
LES
POLTNÉSIEXS.
^
prononcé que chez le nègre, mais il l’est à
les métis indo-espagnols du CentreAmérique. Cette forme du nez donne de la bonhomie à la
physionomie quand le front n’est pas trop bas ; il ne res¬
semble pas mal à celui qu’on accorde à Rabelais, et ce n’est
certainement pas le seul rapprochement qu’il y ait à faire
entre lui et les Tahitiens. Il est vrai que c’est surtout par
les narines qu'il s’en rapproche le plus.
Les parties les plus laides d’un visage tahitien sont *les
oreilles, qui sont trop fortes, mais qui doivent parfaitement
remplir leur usage, si pour cela il ne faut que de l’épaisseur
et une grande étendue. Sans ces oreilles, et sans la forme
du nez, les visages seraient à peu près ceux des Européens
qui ont la figure arrondie.
Quoiqu’il soit assez prononcé, le volume des lèvres n’a
d’ailleurs rien de choquant : celles-ci n’ont que ce qu’il
faut pour indiquer la sensualité.
Ce que les Tahitiens, comme tous les Océaniens, ont de
moins avantageux, c’est l’ampleur de leurs pieds qui, de
même que celle de leurs oreilles et de leur bouche, et même
de leurs yeux, est relativement plus grande que chez les
autres peuples ; cette différence seule suffirait à les distin¬
guer des Araucans et des Mexicains, de qui quelques écri¬
vains les ont cru provenir, et chez lesquels les pieds, aussi
bien que les mains, et probablement autre chose, (car le nez
aussi est petit), sont remarquables par leur petitesse.
En résumé, ainsi que nous l’avons écrit ailleurs, si nous
avions à dire quel est le rang que nous assignons aux Po¬
lynésiens d’après leur beauté, nous placerions en première
ligne les indigènes des Marquises et, peut-être, sur la mêmeligne, les habitants de Tukopia. Après eux viendraient les
n’est pas aussi
peu près comme chez
Samoans et les insulaires de la Ncsuvelle-Zélande, des Mangareva, des Tungaet des Sandwich ; les Tahitiens n’auraient
qu’un rang intermédiaire, sinon, le dernier. Mais, après les
femmes des îles Marquises, les leurs tiendraient le premier
formes, que par leur douceur, leur air
plus avenant, plus affectueux, etc.
Ajoutons encore que, pendant notre long séjour à Tahiti,
rang, moins par leur
LES
POLYNÉSIENS.
321
pu nous convaincre que le type de la nation
agréable, moins gracieux que celui qui résulte
du croisement avec les Européens et surtout avec les Amé¬
ricains, mais qu’il est plus beau, plus mâle, et qu’il se rap¬
proche davantag-e, lorsqu’on l'étudie, de celui que possèdent
les Nouveaux-Zélandais. De même l’ancien
lang’ag'e tahitien, tombé complètement en désuétude depuis bien long-temps, et qui n’était connu que des chefs et des prêtres
à l’arrivée des Européens, n’était très
probablement,
comtne on verra, que celui des Nouveaux-Zélandais ac¬
nous avons
est moins
tuels.
Pour donner
idée exacte du
type tahitien, nous
les portraits de la reine
Pomaré, celui de la mère de madame Salmon, descendante
directe des rois légitimes, ceux des chefs Tati,
Upufara et
autres, et particulièrement le portrait de femme, un peu em¬
belli par le nez et les lèvres, qu’on trouve à la
page 149 du
Voyage autour du inonde d’Elie Léguillon. Le portrait qui
le précède, dans le même volume, est sans doute parfaite¬
ment ressemblant, mais ce n’est qu’une métisse de Tahi¬
tienne et d’Américain, laquelle est devenue la femme du
chef tahitien Tariirii qu’on a pu voir en France avec l’ami¬
ral Bruat. Si les yeux étaient un peu plus grands, les lè¬
vres tant soit plus
apparentes et le nez légèrement plus
large aux ailes, il n’y aurait absolument rien à dire ; mais
enfin, tels que sont ces deux portraits, ils montrent nette¬
ment les différences qui sé'pareiit la métisse au
premier
degré de l’indigène pur sang.
une
croyons qu’il suffira d’indiquer ici
Nous ajouterons, pour compléter ces courtes observations
les caractères physiques des habitants des îles de la
Société, que, d’après M. Broca et les anthropologistes mo¬
dernes, l’indice céphaliqufe moyen des Tahitiens est de
76.18, leur indice nasal de 51.50 et leur indice orbitaire de
sur
92.02. M. Topinard a trouvé leur prognathisme égal à 26.80.
Ces caractères crâniens
sont
donc
sensiblement
ceux
de
tous les Polynésiens en général.
Pourtant le D" G.
W.
Spengel, dans son étude sur les
2i.
0
322
LES
POLYNÉSIENS.
après avoir constaté que la cajlacité
considérable, 1535.7 centimètres
cubes eu moyenne, avance que leur indice céplialique varie
avec une grande régularité de l’Ouest à l’Est : aux Tunga
on trouverait la bracbycéphalie (80 à 87) ; à Tahiti et aux
Marquises la méso-bracbycépbalie (77 à 78.9) ; aux Paumotu
la dolichocépbalie. Il en serait de même pour l’indice de
hauteur qui varierait dans le même sens. M. Spengel en
conclut que deux races différentes se sont trouvées en con¬
tact, l’une dolichocéphale et mélanésienne, l’autre brachy¬
céphale et polynésienne : les mésaticéphales résulteraient
crânes polynésiens (1),
crânienne est en g-énéral
de ce croisement.
décroissance de l’indice
céphalique n’est pas aussi régulière que l’affirme le savant
allemand. Aux Marquises, par exemple, l’indice céphalique
moyen mesuré par M. Broca est de 75.68, et M. Spengel luimême, dans ses tableaux, divise les crânes d’hommes de
Nuku-Hiva en deux séries, l’une de 79.9, l’autre de 73.7. A
la Nouvelle-Zélande, à l’extrémité opposée, l’indice cépha¬
lique des Maori a été trouvé égal à 75 par M. Barnard Da¬
vis. Il existe donc chez les Polynésiens les mêmes variations
crâniennes que l’on constate chez toutes les races humai¬
nes, mais ces variations ne semblent pas suivre une pro¬
gression régulière de l’Ouest à l’Est.
Mais il faut remarquer que cette
Peuplement de tahiti. —
Tahiti, comme on sait, est Pile
la plus orientale du groupe appelé Iles de la Société (2). C’est
cette île que d’Urville
disait avoir été la première occupée
par les Polynésiens, venant, suivant une première opinion,
de l’occident et même de l’Asie (3), et, suivant une derniè¬
re, d’un continent submergé (4) placé dans le Sud-Est ; c’est
(1) Revue d’anthropologie, 1877, p. 157.
(2) Ce nom a été donné pour la première fois par Claret
Fleurieu.
(3) Mémoires sur les îles du Grand Océan, p. 16.
(4) Philologie de l’Astrolabe.
dé
LES
encore
POLYNÉSIENS.
OOQ
iji
»
>
■
la même île qu’il disait avoir fourni les colonies qui
sont allées peupler
la plupart des autres îles polynésiennes,
particulièrement les Sandwich et la Nouvelle-Zélande,
bien que dans son Voyage pittoresque (1), il eût avancé,
au contraire, que c’étaient les Sandwich
qui avaient peuplé
et
Tahiti.
Sans nous' arrêter ici à ces contradictions qui sont sans
importance pour la question que nous cherchons à résou¬
dre,'et dont l’appréciation sera mieux jolacée ailleurs, nous
dirons de suite que si les traditions tahitiennes sont contra¬
dictoires aussi, comme presque toujours, la plupart s’accor¬
dent cependant à faire venir les ancêtres des Tahitiens ac¬
tuels d’une terre placée plus à l’Ouest que Tahiti : cette
terre, comme on va voir, est l’île Raiatea-, l’une des îles les
plus occidentales de l’archipel de la Société ; elle n’est
éloignée de Tahiti, dans l’Ouest, que d’environ cent milles.
La plupart des
faits et des traditions, en effet, viennent
appuyer cette croyance ; jusqu’au nom même de Tahiti éta¬
blit que les premiers colons de cette île venaient d’une autre
contrée, puisque ce nom signifie, en Tahitien : « trans¬
planter, ôter une chose de sa place. »
.
Toutefois, avant de rapporter les traditions qui appuient
cette opinion, qu’il nous soit permis d’indiquer celle
qu’avaient les Tahitiens touchant la création du premier
homme. Nous hésitons d’autant moins à le faire, que cette
tradition montre davantage l’analogie de croyance des
le plus
Tahitiens et des Néo-Zélandais.
Comme la
plupart, cette tradition a été rapportée par
le dieu Taaroa qui fit le pre¬
mier homme avec l’Areau, c’qst-à-dire avec de la terre ou du
Ellis (2) ; elle établit que c’est
(1) Art. Sandwich. Considérations historiques.
(S) « L’orig'ine des insulaires de Tahiti et des autres archipels de
l’Océan Pacifique, dit Ellis, est un mystère ; diverses circonstances
portent à supposer que c’est le continent américain qui les a
peuplés. »
324
LES
POLYNÉSIENS.
et que cet homme était appelé TU (1). Or, rap¬
prochement curieux, et qui prouve au moins l’origine com¬
mune de cette tradition et de celle de la Nouvelle-Zélande
sable rouge,
sur le même sujet, les
Nouveaux-Zélandais disent, eux
aussi, que le premier homme a été fait avec une terre rouge
ou seulement avec l’eau
des marais, par Tiki, deuxième fils de la terre et du
malaxée avec son propre sang,
ocreuse
ciel, d’après les légendes Maori (2). 11
n’y a absolument
du nom du créateur : Taar»a à
Tahiti, et Tild à la Nouvelle-Zélande. Tii, en effet, n’est
bien certainement que le mot Tild de la Nouvelle-Zélande
et des Marquises ; c’est ce que montre le dictionnaire tahitien
des missionnaires anglais, d’après lequel Tii, dans les îles
de la Société, est le nom du premier homme. Donc ce n’était
d’autre différence que celle
seulement un esprit, comme quelques écrivains l’ont
dit, mais bien un être hnmain, le premier créé par le dieu
Taaroa suivant les Tahitiens, et, suivant les Nouveaux-Zélan¬
pas
dais,par Tiki, le dieu créateur des hommes. On a vu que ce-*
également aux îles Marquises pour les avoir
créés, et que c’était en outre le nom du premier colon qui
était venu se fixer à Nuku-Hiva, de même que c’était lui
qui passait pour avoir porté les premières patates à l’Ile-
lui-ci passait
Nord de la Nouvelle-Zélande.
Ne pouvant
entrer ici dans les développements qui se¬
raient nécessaires à cette occasion, nous nous contenterons
de faire remarquer, en passant, que non-seulement ces tra¬
leur analogie, que l’une dérive de
l’autre, mais qu’il est même probable que la première vient
ditions prouvent, par
de la seconde plutôt que la seconde de la
on Ta cru.
La légende de
première, comme
la Nouvelle-Zélande est, en effet,
pins complète, et elle donne même, à notre avis, la clef de
toutes les versions différentes (fue présentent à ce sujet les
(1) Taylor, p. 18, dit que la femme de Tiki a été faite aussi avec
terre par TArohirohi, « tourbillon, tourner en rond », ou
par la chaleur frissonnante du Soleil et de l’Echo. Elle était appelée
Marikoriko, tandis qu’à Tahiti, c’était Hina.
de la
(2) Taylor, p. 23.
LES
POLYNÉSIENS.
325
diverses îles
polynésiennes. On voit, en résumé, que ce
l’origine remonte à une
époque mythologique, et dont le souvenir n’a été nette¬
n’est qu’une vieille tradition dont
ment conservé que par les traditions de
la Nouvelle-Zélan¬
de : ailleurs, ce ne sont
que des fragments
plus ou moins dénaturés.
de
ce
mythe,
Cela dit sur la création du premier homme à Tahiti, nous
ajouterons qu’il y a, sur la création de l’île elle-même, une
tradition, qui ne montre pas moins que la précédente l’ana¬
logie de croyance existant entre les Tahitiens et les Nou-
veaux-Zélandais : cette tradition rapporte que Tahiti et les
autres îles de la Société ont été produites lorsque Maui était
occupé à traîner, de l’Ouest à l’Est, à travers l’Océan, une
grande terre que les Tahitiens croyaient être située à l’Est
ou
mieux au Sud-Est de leur île.
Ainsi c’était,
comme on voit, d’après la tradition elle- ’
même, de l’Ouest vers l’Est que se dirigeait Maui en
traînant sa terre, et quand on saura que c’est en suivant
cette direction qu’il se rendit d’Hawahiki à l’Ile-Nord de
la Nouvelle-Zélande, on comprendra mieux
que les Tahi¬
tiens n’aient conservé qu’un souvenir confus de la tradition
la plus importante et la plus complète de toutes celles de la
Nouvelle-Zélande, et que la leur n’en soit qu’un fragment.
A cause de cela, nous nous contenterons donc ici de ren¬
voyer aux légendes Maori, qui expliquent si bien, à notre
avis, l’existence d’une pareille croyance à Tahiti. Seulement,
ce que nous
croyons devoir dire dès à présent, c’est que
le Maui de la Nouvelle-Zélande n’était qu’un homme, né
en Hawahiki, forcé à
peu près de s’expatrier, à cause de ses
méfaits et divinisé plus tard. Cet homme, d’après les ti’aditions, aurait été le premier fils de Dieu devenu mortel.
On lui attribue les faits
Içs plus extraordinaires, tels
d’avoir pêché l’Ile-Nord de la
que
Nouvelle-Zélande ou Oatearoa, surnommée à cause de cela Ika-na-Maui, le poisson
de Maui ; d’avoir le premier obtenu le feu de Mauika qui
le gardait, et d’avoir accompli un grand nombre d’actes
pareils. Ce nom de Maui est si intimement lié à toutes les
croyances polynésiennes, qu’on le retrouve dans toutes
9
326
POLYNÉSIENS,
LES
f
»
les îles de la
Polynésie, telles que les îles Hervey, Rapa,
Marquises, etc., et Hawaii, où Tune des îles porte même le
nom de Maui, enfin
jusque dans les îles Tung-a, d’après une
tradition de Pritchard
que nous ferons bientôt con¬
,
naître.
Dans les îles de la Société, à l’arrivée des
Européens,
de Maui n’était que celui d’un
prophète qui l’avait
ce nom
pris, comme d’autres avaient pris, selon la coutume polyné¬
sienne, les noms de divers autres dieux, tels que T^ngaroa. Tu, etc. C’était naturellement un homme de race
sacerdotale ; il habitait Raiatea. Ce fut lui qui annonça la
de navires sans balancier, prophétie
qui se trouva
venue
vérifiée par l’arrivée des navires Européens ; il prédisit ég’a-
lement qu’il en viendrait sans cordag'es,
tion des bateaux à vapeur a réalisé
(1).
ce
que l’appari¬
Une autre tradition rapporte
qu’un homme nommé
Ui, venant d’un archipel sous le vent, est le premier qui
soit allé prendre possession de Tahiti. 11 est évident
que ce
mot n’est que la dernière syllabe du mot Maui, mal entendu
par le premier européen qui a fait connaître cette lég-ende ;
mais en outre, il est bien probable que la
lég-ende fait
confusion quand elle dit que cet homme se rendit à Tahiti
pour en prendre possession : ce n’est presque certainement
que le souvenir confus et mal appliqué du fameux mythe
de Maui, pêchant à la lig’ne l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zé¬
lande. 11 est du reste certain, comme on va voir,
que d’autres
traditions, beaucoup plus explicites et vraisemblables, at¬
tribuent la première occupation de Tahiti à d’autres
personnag-es ; mais cette dernière lég’ende semble elle-même
établir que les premiers occupants de Tahiti venaient
d’une contrée étrang’ère, et que, par
conséquent, le peuple¬
ment de cette île s’est opéré par v^iie de migrations.
Nous allons maintenant examiner les faits qui aident le
mieux à faire reconnaître le lieu de
provenance des Tahi¬
tiens.
Déjà nous
avons
signalé le nom que porte Tîle Tahiti,
(1) Voyez ci-clessus, vol. I, p. 453.
t
t
*
LES
POLYNÉSIENS.
327
indiquant, par sa signification, que les premiers
qui le lui ont donné venaient d’une autre contrée. Mais,
fait plus significatif, la divinité principale de Tahiti
portait
le nom d’Oro, tout comme dans Tîle Raiatea, et cette divi>
nité y avait un temple qui était une véritable succursale de
comme
celui de cette dernière île.
En outre, fait non moins significatif
peut-être, mais dans
montagne, plus élevée
qu?! toutes les autres, 2232 mètres, et qui porte le nom
d’Orohena (1), absolument comme est appelée une île des
Samoa, sous la forme Orosenga, qu’on prononce et écrit
ailleurs Oroheng-a. Oette dernière orthographe se
rappro¬
che davantage de celle des Nouveaux-Zélandais.
un
autre sens, il existe à Tahiti une
autre côté, quand on sait qu’il existe sur l’île
Raiatea un lieu portant le nom d’Opaa, d’où les traditions
font justement descendre les Tahitiens, on ne
D’un
peut qu’être
frappé aussi du nom que porte une tribu de Tîle de Tahiti,
celle appelée Te Oropaa ou Oropoa, surtout quand on re¬
marque que les g'ens de cette tribu étaient, avant leur con¬
version, les adorateurs les plus fanatiques du dieu Oro.
C’était dans le district occupé par les Oropoa que se trou¬
vait le fameux Maraë neutre, dédié à Oro, et où l’histoire
montre que Pomaré 1" se rendait lui-même, pendant ses
tentatives d’usurpation, pour invoquer le dieu qu’il devait
bientôt transporter dans un autre district, afin que ses
ennemis ne pussent en faire autant. L’emplacement occupé
aujourd’hui par le temple protestant, àPunaavia, est celui
où existait autrefois ce Maraë national, si souvent arrosé
de sang’ humain, avant la venue des missionnaires anglais.
Les gensdel’Oropoase reg'ardaient comme des émigrants
de Pile Raiatea, et l’on conviendra que si cette croyance ne
snffit pas à prouver, d’un* manière certaine, que les Tahi(1) Ce mot signifie en Tahitien, la nageoire supérieure d'un
poisson.
En Tahitien: Oro, dieu delà guerre ; Hena, peut-être pour/Tina,
nom de la première femme, la femme de Tii.
En Maori : Oro aiguiser, moudre ; hengahenga, fille.
»
0
328
LES
POLYNÉSIENS.
O
semble du moins démontrer que les
Oropoa, quelque fut leur lieu d’orig-ine, n’étaient arri¬
vés à Tahiti qu’en conquérants. Bien mieux
cela ré¬
sulte de l’espèce de supériorité que les Tahitiens leur ont
toujours reconnue, et qui existait encore quand les Français
durent faire la guerre pour soumettre l’île. A cette époque,
1844 à 1846, ils passaient encore pour les plus grands guer¬
riers, pour les plus courageux, et c’était eux, sous Utami, qui formaient le noyau des insurgés. Par leurs actes,
comme par leur air martial, on voyait qu’ils avaient d’euxmêmes la meilleure opinion ; ils semblaient vraiment se
regarder comme ayant une origine plus noble que celle des
autres tribus de la même île. Quelques-uns nous ont dit à
nous-même qu’ils descendaient des plus puissants conqué¬
rants de Tahiti, et que leurs ancêtres venaient de Raiatea,
ce qui, il est vrai, ne suffit pas à rendre le fait plus certain,
quand on sait quelle dose d’amour-propre et de vantarderie
possèdent les Polynésiens.
tiens en venaient, elle
,
Il est inutile d’ajouter que ce fut dans ce district que se
passèrent les principaux évènements des guerres des Pomaré, pour subjuguer Tîle : ce fut là que finit, en 1815, la
dernière lutte entre le 2° Pomaré et les partisans de l’ancien
régime (1).
Toujours est-il que nous trouvons dans le mot seul
d’Oropaa, un témoignage en faveur de cette croyance des
Tahitiens, et surtout des Oropaa, qu’ils étaient venus de
TOpaa de l’île Raiatea. Pour nous, opaa n’est bien proba¬
blement que le mot oropaa élidé ; mais, que cela soit ou
non, il n’est pas moins à remarquer encore que la croyance
générale des Tahitiens est que Raiatea a été non-seule¬
ancêtres, mais aussi celui de leur
religion. Ce qui appuie le plus cette croyance, c’est qu’en
certaines occasions, il fallait que les Maraë les plus impor¬
tants de Tahiti envoyassent des victimes humaines à Raia-
ment le berceau de leurs
(1) Voir nos Documents
Pomaré.
«
sur
Tahiti ; art. biographique sur les
r.ES
5
tea. Toutefois, un
329
POLYNÉSIENS.
pareil fait, il faut bien le reconnaître,
quelque colonie
de
prouve mieux que Tahiti a été vaincue par
de Rafatea, qu’il ne démontre la provenance certaine
cette dernière île, de ses premiers habitants. Pourtant,
cette croyance, il
ne pas l’admettre :
seulement il ne faut pas perdre de vue que le nom donné à
la plus haute montag-ne de Tahiti par ses habitants indique,
de^jSon côté, que les îles Samoa ne sont probablement pas
étrangères au peuplement de cette île, particulièrement
celle d’Uporu, dont le nom se retrouve, comme on va voir,
dans les traditions tahitiennes. Cette dernière circonstance
est, sans nul doute, celle qui a le plus contribué à faire dire
par quelques ethnologues que c'est par les Samoa qu’ont
été peuplées les Iles de la Société.
comme tous
les faits semblent appuyer
n’est g’uère possible, croyons-nous, de
Quoi qu’il en soit, d’après tout ce qui précède, c'est donc
avec vraisemblance que
les Tahitiens attribuent surtoutleur
occidentale
provenance à l’île Raiatea, qui est plus
que
leur, et que, de même que les habitants de cette île, ils
cent leur lieu d’origine à Opaa.
Ce lieu, disent les traditions, était la terre
la
pla¬
héréditaire de
habituelle. C’était là que se
trouvait le grand Maraë, où l’idole nationale était adorée,
et où les sacrifices humains étaient accomplis. Ce qui sem¬
ble le plus militer en faveur de la croyance des Tahitiens
qu’ils provenaient de cette île, ce qui prouve le mieux qu’ils
ont dû être tenus longtemps en sujétion par l’île Raiatea,
c’est, comme nous l’avons déjà indiqué, que les offrandes
étaient apportées à Opaa, non-seulement des districts de
Raiatea et de ceux des îles voisines, mais aussi de ceux des
îles du Vent, dont Tahiti faisait partie, et même des îles
placées au loin, dans le Sud et le Sud-Sud-Est.
C’était là encore que, d’après les traditions locales, s’é¬
talent établis les premiers hommes, que quelques écrivains
modernes supposent y être arrivés sous la conduite d’un
chef des Samoa, nommé Oro : ce chef fut divinisé plus tard,
comme le fut Hiro, autre chef dont les généalogies de
la famille royale et sa résidence
v
330
LES
Mare font le 15' roi de
POLYNÉSIENS.
€
f
Raiatea (1),
mais qui pourrait bien,
au contraire, en avoir été le
premier, d’après les actes qui
lui sont attribués.
Il est vrai,
cependant, que d’après une autre tradition,
Opaa était la résidence des esprits ou Tii : ceux-ci devin¬
rent les créateurs de
l’espèce humaine sous les noms,
l’un de Tii Maaraauta, c’est-à- dire
g-rand Tii ou dieu pro¬
tecteur de l’intérieur, et l’autre de Tii Maaraataï ou
grand
dieu protecteur de la mer. Le premier demeurait à
Opaa,
d’où, suivant la même tradition, il peupla d’abord l’île et
successivement toutes les îles du groupe. Enfin une autre
tradition dit encore que Tii n’était pas un esprit, mais bien
un être humain, le
premier homme fait par les dieux, et
que sa femme était appelée ,également Tii, et 'd’autres fois
Hina.
Nous avons montré précédemment que le mot Tii de Ta¬
le mot Tiki des traditions de la NouvelleZélande ; mais comme en outre il est, pour cette dernière
hiti n’est que
contrée, où les traditions sont si complètes le nom du
dieu qui a créé l’homme, nous
croyons qu’il est pré¬
férable d’admettre que c’est Tiki plutôt
qu’Oro, qui a
peuplé Raiatea, comme il a peuplé toute la terre. Ce ne
serait, dans ce cas, qu’une allégorie, ou tout simplement
le nom du chef qui aurait conduit la
première colonie dans
cette île ; car, on le sait, les chefs de race
polynésienne
avaient partout la coutume de prendre le nom de
quelques,
uns de
leurs dieux ; il
nous
suffira de citer, à ce propos,
Tangaroa, Makea, etc. Cette coutume devait avoir l’avan¬
tage, chez des peuples crédules, de les mienx disposer à ac¬
cepter l’origine divine que leurs chefs se donnaient ; mais
elle aide surtout à comprendre
aujourd’hui le peu d’utilité
des généalogies sur lesquelles oe
s’appuie, quant au nom¬
bre exact des chefs qui se sont succédé dans une même
île.
(1) Hii'o, à Tahiti, était le dieu invoqué par les voleurs, tout
Nouvelle-Zélande, Wliiro et le fameux Tama te Kapua,
deux chefs de l’Hawahiki, étaient les dieux
protecteurs des voleurs.
comme à la
»
t
s
LES
i
POLYNÉSIENS.
331
porté à donner à Tiki
de Raiatea, trouve un appui dans ce
fait, généralement admis aujourd’hui d’après Ellis (1) et M.
de Quatrefages, qu’Oro n’était qu’un chef déifié, « entré
dans l’Olympe polynésien, postérieurement aux grandes
divinités engendrées directement de Taaroa (2) ou émanées
Cette préférence que nous sommes
pour le peuplement
de lui (3). »
effet, la croyance actuelle depuis le tra¬
Quatrefages. Nous sommes nous-même
disposé à l’adopter, non seulement pour Oro, mais aussi
pour son père Taaroa et, à plus forte raison, pour le chef
déifié Hiro, malgré les objections qui peuvent être faites
à cette croyance. Il est certain qu’il existe à Tahiti une
légende, d’après laquelle les îles de la Société ont été pê¬
chées par Maui et non par Taaroa. Par conséquent ce der¬
nier
se serait fait
attribuer, ou on lui aurait donné
soit de son vivant, soit après sa mort, tous les hauts faits que
les légendes les plus diverses attribuent à Maui. Il est vrai
que Maui lui-même, comme nous le montrerons, s’était, une
Telle
vail
est,
en
de M.
de
,
(1) Ouvrage cité, t. Il, p, 194.
(3) Ce nom de Taaroa est le même que celui de Tangaloa aux
Tunga ; Tangaroa aux îles Manaia ; Tagaloa, aux Samoa ; Tanaloa, ou mieux Kanaloa, aux Sandwich. Là, de même qu’à Tahiti,
il était regardé comme le créateur de toutes choses. C’était donc,
dans toutes ces îles, le nom du dieu créateur, tandis qu’à la Nou¬
velle-Zélande le nom de Tangaroa n’appartenait qu’au
dernier né
le ciel et la terre, et qu’il y passait pour le dieu
de l’Océan et le père des poissons.
Mariner apprend qu’aux Tunga, Tangaloa était le dieu des cons¬
tructions et des arts, a 11 est douteux, dit-il, qu’il y eût quelque
temple consacré à ce dieu ; cependant il avait de nombreux prê¬
tres qui étaient tous charpentiers. C’était le dieu qui avait tiré
les îles Tonga du fond de l’Océan, pendant qu’il pêchait.i {Histoire
des naturelsdes llesTongaott des Amis, etc., traduction de h'auconpret,
Paris, 1817, vol. II, p. 180.) On verra plus loin qu’une autre tra¬
dition attribue ce fait à Maui, ce qui doit faire supposer que Tan¬
galoa s’est fait attribuer une partie, sinon tous les actes de Maui.
de Rangi et Papa,
(3) De Quatrefages, ouvr. cité.
O
N
332
LES
0
POLYNÉSIENS,
fois hors de l’Hawahiki, emparé
rendu
'
Tawaki si célèbre
:
il
des hauts faits qui avaient
aurait
donc
parfaitement
bien pu, par cela même, être le premier découvreur des
îles de la Société, aussi bien que des îles
être doit-il être considéré
comme
garoa qui, dans les
Tung-a ; peutl’homonyme de ce Tan-
lég-endes maori, est le sixième fils de
Papa et de Rangi, c’est-à-dire de la terre et du ciel, émi¬
grant d’Hawahiki vers la Polynésie. Car, nous l’avons déjà
dit et nous le répétons encore, l’Hawahiki, dont nous aurons
à parler si longuement pour faire adopter notre
système,
n’était pas, comme on ie croit, ni
dans la Malaisie, ni mê¬
qu’on appelle les îles Polynésiennes proprement
dites : nous montrerons, en temps et lieu, qu’il se trouvait
sur un point de l’Ile du Milieu de la Nouvelle-Zélande.
Quant à Hiro, ce nom n’était presque certainement que
l’analogue de celui de Whiro, le fameux chef de l’Hawahiki, qui, une fois la guerre déclarée par suite de la mésin¬
telligence survenue entre les chefs du Whare-Kura, et
après la mort par trahison de ses deux fils, fut contraint de
s’enfuir avec son troisième fils Monoa : on retrouve
plus tard
me dans ce
dernier dans l’île d’Aotearoa où Maui alla lui-même se
fixer. De même que Hiro des îles de la Société, Whiro était
le dieu des voleurs en Hawahiki et à la Nouvelle-Zélan¬
ce
de (1).
Si, contrairement à l’opinion de Moërenhoüt, nous ad¬
mettons, avec M. de Quatrefages, et comme semble le dé¬
montrer la légende maori, que tous les dieux ne sont
que
des chefs déifiés, nous devons dire aussi que la
plupart des
traditions et des écrivains regardent Oi'o comme un dieu.
Ellis, par exemple, cite une tradition qui le place parmi les
(1) Voir pour le Whare-Kura et po«ir les traditiouïi relatives à ce
temple, à Whiro et à ses enfants, VHistoire de la Nouvelle-Zé¬
lande du Rev. Taylor, p. 65 et 69.
Whiro et Tama te Kapua étaient les dieux du vol ; quand ils
allaient voler, ils marchaient sur des Pou toko ou échasses, afin
de ne pas laisser l'empreinte de leurs
pas et d’être plus à même
d’atteindre les wata, hautes étagères sur lesquelles on conservait
la nourriture.
I-ES
POLYNÉSIENS.
333
dieux, mais seulement dans la 4° classe ; un manuscrit
donné au g-ouverneur Lavaud lui assigne le même rang.
Une autre tradition, au contraire, le place immédiatement
après Taaroa, dont il serait le fils. Enfin Moërenhoüt et
Ellis (1) rapportent une tradition d’après laquelle Oro était
non-seulement le premier né de Taaroa, mais avait pour
mère Hina. Cette dernière assertion, disons-le de suite, n’est
probablement qu’une erreur : presque toutes les traditions,
aussi bien à Tahiti qu’aux Samoa, ne parlent d’Hina
que
pour en faire la fille de Taaroa. On verra plus loin le rôle
important que joue Hina dans la formation des îles Samoa
et dans la création de l’homme. Ellis dit même, à ce
sujet,
que le premier acte de Taaroa fut de créer Hina, qui devint
la mère d’Oro (2).
Il est vrai qu’une
tradition de la même île dit qu’Hina,
néeàRaiatea, était la-fille de Tii, le premier homme;
qu’une autre tradition dit seulement qu’elle était la femme
de Tii ; enfin qu’une autre encore en fait la femme d’Oro :
ces divergences
prouvent, sans contredit, la confusion com¬
mise par ceux qui ont fait connaître ces légendes aux Eu¬
ropéens ; mais elles s’expliquent facilement, car les tradi¬
tions n’ont été conservées que par la mémoire, et elles ne
détruisent d’ailleurs en rien la valeur du fond traditionnel.
A l’occasion de ce
Hina,
ajouterons qu’ainsi
restreint, il pourrait paraître inconnu à la Nouvelle-Zélan¬
de, parce qu’on ne le rencontre dans aucune des nombreuses
traditions de cette contrée ; mais on y trouve le mût Hinauri,
nom donné à la sœur de Maui : Hinauri,
après que son
mari eût été tué par son frère, devint la femme du puissant
chef Tinirau, des mains duquel vint l’enlever, avec son en¬
fant, Rupe, frère aîné de Maui, qui la transporta au ciel (3),
en laissant son enfant Te. |iuruhuru sur la terre. Dans une
nom
nous
{l) Polynesian researches, vol. II, p. 194.
(2) Ibid., p. 193.
(3) Quelques indigènes croient qu’elle est encore dans la lune.
0
334
LES
,
0
POLYNÉSIENS.
version différente des lég-endes, Hinauri est appelée Hine-
te-Iwaiwa, a femme ou fille qui veille, vig-ilante (1). »
En somme, la plupart des traditions semblent bien dire
qu’Oro était un dieu ; mais un pareil nom ne signifiant en
ïabitien que « ratisser, racler du taro et en Maori i
aigui¬
ser, moudre », ne peut avoir été donné avec ces significa¬
tions comme nom à une divinité. Nous croyons
qu’on doit
y voir tout simplement les mots maori Ko-Rongo, élidés,
c’ôst-à-dire 0-Ro : les Tahitiens ayant, comme on sait,
sup¬
primé l’usage du k et du ng dans leur lang-age. A la Nou¬
velle-Zélande, en' effet, Rongo est l’un des dieux principaux
et des plus invoqués, comme nous avons vu qu’il l’était aux
Sandwich sous la forme Lono, les Hawaiiens n’ayant pas
l’usage du et du r (2). C’était en outre, à la Nouvelle-Zé¬
lande, le dieu père des Kumara ou patates douces et, ce qui
pourrait appuyer cette opinion, c’est qu’aux îles Manaia, où
l’on a conservé l’usage du k et de la particule ko, on donne
le nom de Koro an dieu Oro des îles de la Société (3).
(1) A la Nouvelle-Zélande hina signifie gris, tête grise ; uri, pos¬
térité, vestige.
Aux Samoa, Sina, nom de la l"’" femme, blanc, blanche.
Voir pour Te Hiiruhurti, les traditions de sir
Grey et Taylor.
(2) Nous avons dit que Cook, pris pour ce dieu Lono, fut un ins¬
Nous croyons devoir ajouter, comme nouveau
témoignage en faveur de la déification fréquente des chefs, que
Lono était un ancien roi qui, ayant tué sa femme
par jalousie,
finit par émigrer dans un vieux canot, et
qui ne revint jamais,
après avoir prophétisé qu’il reviendrait plus tard sur une île char¬
gée de noix de cocos, de cochons et de chiens.
tant adoré à Hawaii.
(3) C’est ce qu’apprend J.Williams (a Narrative, etc., p. 51) quand
il parle des demandes qui lui étaient adressées
par le chef Tamatoa
d’Aïtutaki, dans le but de savoir ce f.u’étaient devenus, à Tahiti,
Tangaroa. Ce fait lui-même, tout en démontrant
que les deux archipels avaiént, à une époque, de nombreuses et
fréquentes relations, semble prouver que, dans l’origine, les Tahi¬
tiens ne devaient pas parler d’autre
langage que celui qui, de nos
jours, est encore parlé dans les Manaia et dans le pays d’origine
première. Nous appuierons plus loin cette assertion de témoigna¬
Koro et le grand
ges probants.
I
LES
POLYNÉSIENS.
335
Si donc,comme celanous paraît probable, le mot i^oro n'est
que Ko-Rongo élidé, il est facile de comprendre que le mot
Oro n’est que ce même mot Koro, élidé encore
comme le sont,
davantage,
on
le sait, tous les mots tahitiens, qui font
du dialecte des îles de la
Société le plus émasculé de tous
Mais, dans ce cas, il serait fait al¬
lusion à l’un des dieux
mythologiques et non pas à un chef
portant ce nom.
On peut d’ailleurs faire encore un curieux
rapprochement
entfe les noms qui étaient donnés au dieu de la g’uerre à la
Nouvelle-Zélande et dans les îles Polynésiennes. Nous ve¬
les dialectes polynésiens.
de dire que ce dieu se nommait Oro à Tahiti ; mais là
aussi Tu était une divinité dont les fonctions n’étaient
pas
nons
bien spécifiées. Or, à la Nommlle-Zélande, mais dans l’Ile
Nord seulement. Tu était également le nom du dieu de la
guerre (1), de même que dans plusieurs autres groupes po¬
lynésiens. N’en peut-on pas inférer que les attributions de
Tu avaient été prises par Oro, ou
que peut-être elles lui
avaient été données, après sa mort,
par les prêtres de l’île,
soit par reconnaissance, soit par flatterie ? Il est certain
que
ce nom Oro ne se retrouve ni aux
Saudwich, ni aux Mar¬
quises, ni aux Tunga, ni même aux Samoa, si l’on s’en
rapporte à la liste des dieux que Pritchard a donnée de ces
dernières îles. Aux Sandwich, le dieu de la guerre s’appe¬
lait Zu et il portait'par conséquent le même nom
que le
dieu Tu de l’Ile Nord de la Noüvelle-Zélande. Ce fait encore
nous ferait croire que si les Sandwich ont bien été
peuplées
Tahitiens, ceux-ci ont dû y arriver avant d’avoir
remplacé le mot Tu par celui d’Oro. Ce serait une nouvelle
preuve en faveur de l’opinion de ceux qui croient qu’Oro
n’était que le nom d’un chef ; mais, dans ce Cas, il ne serait
arrivé qu’après le peuplement de Tîle Raiatea déjà fait
par
par les
Tiki ou par un autre.
On pourrait même
’
alors se demander si Oro n’était pas
tout simplement le premier roi qui figure sur la liste des
(1) Nous avons déjà dit que le Dieu de la guerre s’appelait Maru
dans nie du Milieu,
0
336
0
LES POLYNÉSIENS.
rois de Raiatea,
donnée par M. de Quatrefages (l)?'Dans
cette liste, il est appelé Uru et ce nom ne se représente plus
dans tout le reste de la généologue, jusqu’à la
ré. Cette liste, on le
reine Poma-
sait,' a été dressée de notre temps par
l’mdig’ène Mare, qui a cli.erclié,par flatterie, à faire remonter
la généalogie de la famille Pomaré aussi loin que possible.
Néanmoins, quand on remarque que le nom de la fem¬
me d’Uru était Hina-iu-maroro (tu roro), on est frappé,
après ce que nous venons d’en dire, de ce nom Hina, qui
n’est probablement lui-même qu’un nom emprunté au lîiy-
tbe originel,
tée (2).
ainsi
que
semble l’indiquer l’épitbète ajou¬
Quant au mot Uru, il est donné à Tahiti aux personnes
inspirées ; il est fort probable que ce premier roi, s’il n’a
vivant, a été désigné ainsi
après sa mort parce qu’il était regardé comme un prophète.
Mais enfin, quelle que soit l’origine de ce nom Uru ; quels
que soient les rapports existant entre lui et le mol Oro ; que
celui-ci soit le nom d’un dieu de la mythologie polyné¬
sienne, ou seulement le nom de quelque chef étranger, ve¬
nant à Raiatea et déifié pins tard, toujours est-il que l’on
attribue à ce personnage le premier établissement, à Opaa,
des émigrants arrivés, sous sa conduite, à Raiatea : on dit
même généralement qu’il commença par donner à cet éta¬
pas pris lui-même ce nom de son
blissement le nom de Havaï,
patrie.
Le savant américain Haie
c’est-à-dire celui de la mère-
qu’il était parti des Sa¬
lui, Havaï, qui est écrit Oheavai sur la carte
de Tupaia, n’étant que le mot Savaii, l’une des îles Samoa,
il en concluait que cette île Savaii était celle dont avait vou¬
lu parler Tupaia, et qu’elle*était la Mère-Patrie, la mère des
disait
moa : or pour
(1) Les Polynésiens, p. 195.
.
(2) Tumaroro n’est
marorarora, être
pas
6
tahitien ; il faut probablement lire tu-
honteux, confus.
Twroro et îuarorO ne sont pas non
mot ; mais tu-roro et ma-roro le sont :
plus tahitiens
Tu, Dieu,
roro, cerveau des humains; ma, avec, net, etc.
O
en un seul
être, c’est, etc.;
*
•/
LES
337
POLYNÉSIENS.
autres’îles. On verra liientôt que c’était une erreur, de mô¬
me
que l’opinion
différente d’Ellis qui, s’appuyant surtout
sur les
traditions talütiennes et sur l’analog’ie plus complète
de
mot
ce
avec
celui
dans les îles Sandwich.
d’^Taioaü, plaçait la Mère-Patrie
Ellis, affîrme-t-on généralement, a appris que la plaine
d’Opoa portait autrefois le nom de Havai : C’est par erreur,
croyons-nous, qu’on ne cesse de répéter cette assertion dans
tou^ les écrits modernes, car cet écrivain n’en dit pas un
Qu’on relise le chapitre 1®” du 2“ volume, où il est
parlé de Raiatea, et l’on verra que le mot Havai n’est pas
écrit une seule fois. On y trouvehien le mot Haweis qui n’est
ni polynésien, ni maori ; mais ce iniot n’est, dans le texte,
que le nom du bâtiment qui servait à transporter les mis¬
sionnaires d’une île à une autre. Qu’on relise le chap. 2® du
même volume : Origine des habitants, et l’on verra que,
parmi les nombreuses traditions citées, pas une seule n’y
fait allusion. Celle sur Opoa même se borne à indiquer que
mot.
ce
lieu, patrie originaire de la
population, fut d’abord ha¬
bité par des esprits ; mais elle ne dit pas qu’il ait porté, dans
l’origine, le nom de Havai. Si donc Ellis n’a rien dit à ce
sujet, on aurait tort de s’appuyer plus longtemps sur l’as¬
sertion qu’on lui prête, pour soutenir que telle était bien
autrefois l’appellation de la plaine d’Opoa, et c’est à d’autres
écrivains qu’il faut s’adresser.
Pour nous, après avoir lu tout ce qui a été publié par les
missionnaires
et les voyageurs
anglais sur les îles de la
Société, nous ferons l’aveu que nous n’avions jamais ren¬
contré cette assertion, jusqu’au moment où parut un petit
livret de M. Barff, publié à Londres en 1847 (1). L’auteur y
entrer dans le moindre dé¬
cependant qu’^: ait été donné par l’homme le
plus compétent dans la langue tahitienne et les traditions
des îles de la Société, par celui qui a fourni à Ellis la plus
grande partie des faits ou des récits polynésiens que ce
cite ce mot Haioaii, mais sans
tail. Il suffit
(1) Cil. Barff. E fiaraii no Mahine, etc. Discours sur Maliine,
etc. — London 1847, p. 29.
Il
22.
338
LP:S
POLYNESIENS.
dernier a fait connaître, pour qu’on n’iiésite pas à admettre
que tel a bien été, à une époque aussi reculée que possible,
le nom donné à la plaine d’Opoa. C’est d’ailleurs ce qui
fragment de légende, rapporté et interprété
MM. Haie et- Gaussin, et
appuyé par l’une des traditions que l’indigène Mare a don¬
nées au gouverneur Lavaud.
INous allons ici entrer dans quelques détails à ce sujet,
nulle autre place dans ce livre ne pouvant être plus conve¬
résulte d’un
par Moërenhoüt, commenté par
nable.
On voit d’abord, dans la cosmogonie tabitienne rapportée
(1), que le dieu créateur, Taaroa, alors
qu’il n’existait ni terre, ni ciel, ni mer, ni hommes, se chan¬
gea lui-même en toutes choses. Entre autres, le dieu
créa
la terre ou l’univers, création grande et sacrée » : Fanaou
fenoua Hoaii, Hoaii noui roa, ainsi que Moërenhoüt traduit
et écrit ces mots. Plus loin (2), le même écrivain traduit les
mots E pau fenoua no Hoaii par « est achevée la création
de l’Univers. » Plus loin enfin (3) il traduit : Tei moua iri
par Moërenboüt
te atua Roo uravena e roto épou fanau Ouporou, par «
alors
le sein de sa mère,
en sortit parle côté, œ Or il y a loin, comme on va voir, de
cette traduction à celle qui en a été faite depuis.
En effet, M. Haie ayant discuté l’orthographe de Moëren¬
hoüt, et s’appuyant sur le sens de tout le chant, a conclu,
le premier, que le mot Hoaii devait être lu flamii : c’est
cette opinion qui est devenue générale parmi les ethnologues
et qui a été adoptée par M. Gaussin entre autres.
Ce savant la soutient en disant ; « En effet, la première ode
concerne la création de Hoaii (Havaii) que monsieur Moëren¬
hoüt interprète par œ l’univers. » Le passage qui y est plus
particulièrement relatif est celui-ci : fanaou fenoua Hoaii
{fanau fenua Havaii,) qu’il faut traduire ainsi : « fut créée
le dieu Roo saisissant ce que renfermait
(1) Voyage aux îles du Grand Océan, t. II, p. 419.
(2) Ibid. § 2, Création, p. 423.
(8) Ibid. § 3, Naissance des dieux tt des hommes, p. 420.
*
Lies
POLY.NÉSIIÏN.?.
330
la tt^'ve de Havaii, » La seconde
partie
de l’ode continue à
rapporter l’œuvre de la création, et finit par : e pau fenoua no
Hoaii (e •pau fenua no
Havaii), « fut finie la terre de Ha¬
vaii.
D’une autre part, la troisième
partie se termine éga¬
üporu). «fut crééeUporu »
On sait que Uporu est en
importance la seconde île de l’ar¬
chipel Samoa. (1) »
»
lement par : fanauOuporou {fanau
ce
De sorte, en résumé, que pour MM. Haie et Gaussin
dernier mot était bien
le nom de l’ile
Samoa :
comme
on
le voit,
(2),
Uporu des
la différence entre leur inter¬
prétation et celle de Moërenhoüt est complète.
Certainement il n’est pas facile de dire de quel côté est
Cependant quand on remarque que le mot üporu
ne vient
qu’après la désignation de « enfants divins », peutêtre doit-il paraître difficile de croire
que l’ode a voulu
la vérité.
parler de l’île du groupe Samoa, puisqu’aucune autre île,
dans tout le chant, n’a été désignée
par son nom.
M. Gaussin cite
d’ailleurs, à cette occasion, un passage
des traditions rédigées par l’indigène tahitien Mare
(3), qui
permet guère, à notre avis, de croire qu’on ait voulu
parler de l’île Uporu, mais qui, par contre il est vrai, sem¬
ne
ble bien établir que
la terre appelée Hoaii était celle dési¬
gnée par les Tahitiens sous le nom de Havaï. La citation
qu’a faite M. Gaussin de ce passage est trop importante
pour que nous ne le fassions pas connaître en entier. En
voici le texte et la traduction, d’après le savant français :
Teie te peke na Taaroa, i te tuvauvau raa ia Havai i te
fe¬
nua ; Tuvau, Tuvau, oneura onomea hunia haa ma e nu e
ne ana e, Mi tei taï e tai
o, Tane nui mana ore i te horaho(1) Le mot tiponi peut se décomposer ainsi à la Nouvelle-Zé¬
lande :
U, gorge, sein, ail’iver par mer ; po,
rendent les âmes ; ru, tremblement de terre;
nuit, lieu où
se
(2) Du dialecte de Tahiti, etc., in-S», Paris, 1853, p. 275.
(3) Mare, sous les gouverneurs Lavaud et Bruat, était l’orateur
du gouvernement ; dans ses moments de loisir, il se mit à
et malheureusement à interpréter, les traditions dé son
*
réunir,
pays.
310
LES
rOLYXÉSIENS.
raneï e Tuvau te one i tau
vaa
üi a horahora te one i tau
a horoehaa- a horohaa, ahoroh.aa,a
horohaa, e aotiate Tumu te tuvauvau ra ia Bavai, a Tuvau.
« Voici le chant
de Taaroa, lorsqu’il étendit, (comme de
l’herbe sur le sol), Havai, lorsqu’il étendit la terre :
a Etendez-vous sables
roug-es, étendez-vous, sables blancs!
fleurs des cocotiers, épanouissez-vous ! Oh ! les gémisse« ments, les cris de
douleur de la terre dans le travail de
sa création. Tan e nui mana ore (l), en disposant tout
^en
ordre, arrange le sable pour ma petite pirogue ; étends-
iti a tavaue'a oti,
«
I
«
«
pirogue. Etends, étends ! jusqu’à ce
que tout soit fini ! vite, à l’œuvre ! à l’œuvre ! à l’œuvre 1
jusqu’à ce que tout soit fini. Telle est la manière dont Te
Tumu (la cause, l’origine) façonna Havai. »
Et après avoir fait remarquer que Uporu est le nom d’un
lieu sur Huabine (2) île voisine, de Raiatea, de même qu’il
«
le pour ma grande
«
Œ
«
est celui d’une localité
sur
Hawaii dans les Sandwich, M.
Gaussin ajoute (3) : « Havaii est l’ancien nom du chef-lieu
de l’île Raiatea. C’est à cette île, et en particulier au Marae
de Havaii, construit par Oro, le premier roi de l’île, que les
naturels des îles de la Société, rapportent leurs traditions.
On comprend d’ailleurs que les habitants aient donné au
lieu où ils ont abordé le nom de la « Mère-patrie. »
Si le nom à'Havaii a bien été donné à la plaine
d’Opoa,
M. Gaussin, regarder ce nom que
comme l’équivalent de celui de mère-patrie, mais nous ne
croyons pas pour cela qu’il ait été donné par allusion
à Savaii, comme le dit M. Haie. Nous croyons plutôt qu’il
nous ne pouvons,
comme
(1) Nom du fils aîné de Taaroa.
(2) En effet, à Huabine, île voisine de Raiatea, et qui appar¬
on retrouve liï nom d’Opuru, donné à une
localité, comme on a vu qu’il est donné à un point do l’île
Hawaii, dans les Sandwich : ce qui pourrait faire supposer que
tient au même groupe,
les premiers colons venaient de cette île, comme ceux d’un district
particulier de Tahiti précisent celui duquel étaient partis leurs
ancêtres, dans Raiatea.
(3) Ouvr. cité, p. 27G.
r
i
LES
POLYNÉSIENS.
311
l’a été en faisant allusion à une contrée toute différente. En
_
effet, pour nous le mot Havaï de Mare, écrit Hoaii par Moërenhoüt, et, avec plus de raison probablement, Havaii par
Barff, n’est que le mot Havaiki des Marquises, Hawaii des
Sandwich et Hawahiki delaNouvelle-Zélande. Tous ces mots
sig-nifient a pays nourricier,pays d'orig-ine. »Si le motSavaii
a bien la même signification,
cela ne dit pas du tout que
cette dernière île ait
été, comme le croient MM. Haie et
G»aussiu, plus spécialement le lieu d’origine des Polynésiens.
Il faut même reconnaître, puisqu’on ne s’est
appuyé que sur
l’euphonie pour arriver à cette conclusion, qu’il y a encore
plus de ressemblance entre les mots Oheavai (1) de la carte
de Tupaia, Hoaii de Moërenhoüt, Havaï de Mare, et même
Kawaï et Hawahiki de la Nouvelle-Zélande, qu'entre ces
mêmes mots et celui de Savaii ;
ces mots, par consé¬
quent, auraient plus de droit que le dernier à être considé¬
rés comme le nom du véritable lieu d’origine. Mais on
verra plus loin quel est celui de ces noms qui a été la sour¬
ce des autres, en même temps qu’il a été le nom donné à la
contrée d’origine première des Polynésiens.
Nous nous bornerons à dire ici que certainement Tupaia
aurait bien pu vouloir parler de Tîle Savaii en lui donnant la
qualification de a mère des autres îles, » mais qu’il n’aurait
pu faire allusion, dans ce cas, qu’aux îles plus orientales
que Savaii, c'est-à-dire à toutes celles que nous venons
d’examiner. Car non-seulement Tupaia ignorait, comme
on le croit à tort, d’après ce que nous avons déjà dit, l’exis¬
tence de l’île Hawaii des Sandwich, mais il ignorait surtout
l’existence de la plupart des îles plus occidentales que
les Samoa et les Manaia, et, plus particulièrement, celle
des îles de la Nouvelle-Zélande. Si, en effet, on jette un
coup-d’œil sur sa carte, oji voit qu’ily a à peine deux ou trois
îles qu’on puisse rapporter au groupe si étendu des Hapaï
(1) Noter qu’il existe, à la Nouvelle-Zélande, un lieu nommé
Oheavai, situé dans l’intérieur, à 15 milles de la Baie dès Iles et
à 7 milles de la mission anglaise de Waimate. (V. Thompson,
Thg story of the New-Zealand, tome II, p. 113.
(2)7
'ib '
342
LES
P
POLYNÉSIENS.
j
et des Tung-a, tandis, au contraire, qu’on y trouve,
et pres¬
que toutes désignées par leurs véritables noms, celles qui
composent le groupe des Samoa ; d’où il est permis d’infé¬
rer que les îles Tunga étaient probablement la limite des
voyages tahitiens vers l’Ouest. Ajoutons que l’assertion tant
de fois citée de Tupaia que « l’île mère des autres » était
quatre fois plus grande que toutes celles connues par lui, et
par conséquent bien plus grande que Tahiti, atteste ellemême que le grand-prêtre tahitien n’a pu vouloir 'parler de
Savaii, puisque cette îlen’a guère que le double deTabiti (1).
Mais, c’est ailleurs que cette question sera étudiée avec plus
de fruit. Ici nous devons nous en tenir à une dernière obserAmtion.
Nous venons de dire que nous regardions le mot Haven de
Mare, tel qu’il est écrit par M. Gaussin dans la citation que
nous lui devons,
comme le nom de la <c mère-patrie » ;
mais, ce mot est-il bien orthographié ?
D’après le texte de M. Gaussin, Mare aurait dit : ia Havai
qu’on a traduit par : « lorsqu’il étendit Havaï,
lorsqu’il étendit la terre », et, par conséquent, assez peu.
littéralement, puisque le texte dit au moins : « à Havaï, à la
terre. (2) »
Dans le texte cité par Moërenhoüt, il est dit seulement :
fanau fenua Hoaii, que cet écrivain a traduit par ; <c créa la
terre ou l’univers » et que nous aimerions mieux traduire
par oc créa la terre d’Hoaii. » Il y est dit encore : e loau fe¬
nua no Hoaii, « est achevée
la création de l’univers, » que
nous préférerions
rendre par : « est achevée la terre
i ts fenua,
d’Hoaii. »
Comme on voit, le terme Hoaü, quelle que soit sa significa¬
tion, s’applique à la terre créée et vient après; tandis que Mare,
en
l’écrivant tel que le fait croirec*le texte
de M. Gaussin,
(1) Ou sait que les deux péninsules de Tahiti réunies ont
milles de circonférence, et que la circonférence de Savaii est
250 milles, c’est-à-dire environ le double.
en Tahitien,
avec, par.
préposition, dans,
pour; ia,
prép. à,
120
de
pour
LES
POLYNÉSIENS.
semble vouloir séparer ces
343
deux mots et laisse au moins
quelque doute. Ou dirait presque que Mare, en paraphrasant
ainsi le texte cité par Moërenhoüt, n’a voulu viser qu’à
l’effet, sans beaucoup le comprendre.
N’y aurait-il donc pas, par hasard, quelque erreur dans le
texte donné par M. Gaussin, et, au lieu de : ialiavai i te
fenua, Mare n’aurait-il pas plutôt ditiia Bavait tefenua, « à
Havaii la terre, » ou « à la terre Havaii ?
D’après l’ordre
de,ces mots dans le texte de Moërenhoüt, c’est ce que nous
serions disposé à croire.
Ce
qni semble prouver que le Tahitien dérive plutôt du
Maori que le Maori du Tahitien, c’est, ainsi que nous l’avons
déjà montré pour le Malai comparé au Javanais, que dans les
mots communs aux deux langues, ou ne rencontre guère le
sens figuré qu’en Tahitien, tandis qu’on trouve à chaque
instant, dans ce diaiecte, des mots composés de racines
maori.
Nous en citerons quelques exemples :
Ao, à la Nouvelle-Zélande : jour, lumière ; monde, uni¬
; éclairer, faire jour ; être certain, prendre, ramasser à
vers
poignée.
Ao, à Tahiti : jour, la lumière, le jour, nuages brillants du
ciel ; ciel,bonheur, béni, heureux; le règne d’un bonprince,
un homme charitable ; la vie présente, te-ao-nei, le monde
actuel ou l’état actuel de l’existence ; les boutons, bour¬
geons d’un arbre ; le cœur du chou, du taro, etc. ; le nom
d’un gros oiseau de mer tacheté ; le cœur d’un paquet d’é¬
toffe ; le roi qui est la tête et le cœur du pays ; les raipures
du maillet à faire l’étoffe ; les marques du maillet sur l’é¬
toffe ; la partie d’une flèche enlevée qu’on place sur la corde, ;
l’écorce intérieure employée pour faire l’étoffe ; la graisse
des tortues, poules, poissons ; le nom d’une cérémonie avant
celle du Tihi ; le cordon qui attache le fa ou but sur lequel
les hommes visent avec leurs lances ; la chevelure tressée ;
la nourriture qui est renversée à l’arrivée des visiteurs, lors
de certaines fêtes ; la première partie des choses ; la prejnière joie ; l’une des cordes d’upe voile ; un espion ; les
m
<
i
344
I,E3
0
m-
POLYNÉSIENS.
le liquide du ??iou, ou le passer
de son
trou ; reparaître comme un fugitif ; conseil, avis ; conseil¬
ler, aviser, exhorter, prêcher.
Tini, à la Nouvelle-Zélande : plusieurs, g-rand nombre,
faire l’étoffe ; comprimer
comme celui
de l’ava ; sortir comme une anguille
multitude, être nombreux.
A Tahiti
:
élever ou faire d’un pauvre homme, un chef ;
être sensible ; sentir, sentiment,
o
Aruroa, à la Nouvelle-Zélande : aru, suivre, poursuivre,
poursuite ; roa, grand, large.
A Tahiti : aru, grand filet, grande vagme, grande joie; ne
désirant rien de plus ; roa, long, temps, distance ; marque
du pluriel ; complètement, entièrement, particule emphati¬
que; aïta roa, pas du tout, etc.
Macro, à la Nouvelle-Zélande : race, courant d’eau.
A Tahiti : sentir, ressentir une démangeaison à la peau ;
qui démange.
Tiare, à la Nouvelle-Zélande : odeur.
A Tahiti : nom d’une plante très odorante, fleur et bou¬
quet en général.
Timo, à la Nouvelle-Zélande ; becqueter comme une pou¬
le, donner des coups de bec.
A Tahiti : nom d’un jeu, avec des pierres : jouer le Timo.
Mais il est une légende tahitienne, entre autres, qui four¬
nit tant d’exemples à l’appui, en même temps qu’elle a une
physionomie si maori, qne nous n’hésitons pas à la faire
connaître. Nous l’empruntons aux Rohu-atua, c’est-à-dire
à l’histoire des dieux des îles de la Société. Il s’agit parti¬
culièrement de la famille royale de l’île Huahine.
Tutapu et sa femme, dit la légejnde, habitaient une terre
appelée Puatiriura.
Ils n’eurent qu’une fille, Ilotuhiva.
Aucun mari convenable ne put être découvert pour elle, à
Puatiriura.
Ne sachant quel moyen employer pour lui en trouver un,
les parents finirent par la mettre dans un tambour, appelé
*
LEd
345
POLYNESIENS.
Taihi, qu’ils placèrent sous la protection de Tane et du
ïaputura ; puis ils la lancèrent à la mer.
dieu
Après quelque temps, elle aborda à Manunu sur Hualiine;
de Manunu signifie fatigué, avoir une crampe.
Autrefois ce point était appelé Toerauroa.
Tane était le dieu titulaire de Huabine.
Hotuhiva se maria avec un chef nommé Teaonui Maruia.
Ils eurent deux fils, Tina et Hena, qui sont regardés par les
chqfs actuels comme leurs ancêtres.
Remarquons d’abord que Tutapu pourrait bien être le
tla-tu-tapu, dont il est tant parlé dans les légendes Maori.
Puatiriura, localité qu'habitait d’abord Tutapu, signifie
ce nom
vêtement et le
Maori : pua, fleur, graine, rouler son
soutenir en l’air d’une main en nageant ; üVi, jeter
en
un,
planter, offrande ; ura,
un par
briller, resplendir, appliqué
surtout au lever et au coucher du soleil ; être brun.
Hotuhiva, fille de Tutapu, se retrouve dans : liotu, avoir
besoin, urgent, pressant ; sangloter ; hiva, être attentif,
vigilant..
Taihi nom du tambour, se retrouve dans ta, frapper ; ihi,
souffler, faire un bruit précipité.
Tane est le dieu de la mythologie maori qui sépara le ciel
de la terre.
Tapiitura, nom du dieu protecteur, peut se décomposer
tapu, rite sacré, lieu sacré, sacré, sainteté, être sa¬
cré, être saint; tu, coup, rester, procéder, continuer ; ra,
soleil, jour ; là ; par.
Manunu, point abordé sur l’île Huahine, signifie : manu,
flotter ; nunami, être hors de vue.
Toeraaroa, premier nom àe. manunu, veut dire: toe, rester,
demeurer ; rau, feuille de plante, cent ; roa, grand, long,
être grand : demeure aux^irges feuilles.
Teaonuimaruia, mari de Hotuhiva, se décompose en : te,
article le, ne pas ; ao, jour, lumière, univers ; nui, gran¬
deur, étendue, grand, être grand ; maru, dieu de la guerre,
puissance, être tué, meurtri, abrité, être protégé ; ia, il,
ainsi ;
elle, ce, cette.
Tina, rester calme, tranquille par peur.
f
S46
LES
POLYNÉSIENS.
Hena n’existe pas sous cette forme, en Maori,
mais sous
qui sigmifie bande de bois sur le côté d’un
canot, et hengahenga, fille.
Il est évident que si tous ces mots sont écrits comme ne
faisant qu’un tout, ils sont composés de racines qu’on iretrouvé toutes dans la lang’ue Maori, mais qui, il faut bien le
dire, se trouvent aussi dans la langue taliitieniie, avec une
signification toutefois plus étendue.
la forme Jienga,
Ainsi :
'
•
Pua, corail ; maladie ; nom d’un arbre
sa fleur ; ar¬
brisseau ; la tête du dauphin; savon, savonner, la per¬
,
sonne
qui savonne ; fleur ; fleurir.
Tiri, l’homme qui était le serviteur d’un dieu ; jeter un
petit filet dans l’eau.
ürfl, plantes qui étaient consacrées aux dieux ; étincelle, ■
flamme de feu ; briller, étinceler, en parlant du feu.
Hotu, porter du fruit, comme uii arbre ; gonfler, enfler,
appliqué à la mer.
Hiva, troupe, compagnie, équipage d’un canot.
Ta, frapper ; appartenant à ; pronom ; faire les mailles
d’un filet; répéter ; instrument ; corde; mouvement de l’en¬
fant dans le ventre de sa mère ; remuer.
Ihi, arbre, sage, sagesse, habile.
Ta-pu, restriction, (était inusité depuis longtemps à Tahiti
dans ce sens) ; sacré, ■ consacré, (également inusité depuis
longtemps) ; engagement solennel d’accomplir telle ou telle
chose, s’engager ; sacrifier au dieu Oro.
Tura, être élevé, investi d’un pouvoir avoir des honneurs.
Tu, nom d’un dieu, et anciennement celui du roi ; avocat,
défenseur d’un autre; se tenir droit, être droit, fort ; agréer,
répondre ; prép. de.
Ra, adverbe de temps et de li«su ; affine aux mots atu,
iho, et mai, relativement à un autre temps.
Manunu, lassitude, accablement suite d’un long effort ;
devenir faible du corps par suite d’efforts ou de maladie :
ce mot n’a pas été cité par Williams, à la Nouvelle-Zélande ;
on ne trouve
dans son vocabulaire que le mot manene, étran¬
ger, chassé de sa demeure.
LES
POLYNÉSIENS.
Toe, rester, être-laissé comme
côté, non compris.
un
347
reste ; laissé, mis de
Rau, la feuille de tout arbre ou plante ; cent ; beaucoup,
indéfiniment.
Toerau, vent d’Ouest ou de Nord-Ouest.
Roa, long en mesure ; temps, distance ; quand on com¬
il signifie plus g-rand et plus long, com¬
plètement, entièrement ; particule emphatique : E ore roa,
jama*is, dans aucun temps à venir ; plus emphatique : e ore
o?'e roa, jamais dans quelque temps-que ce soit; fruit mûr,
tombé, comme le coco, etc.
Te, art. défini ; verbe auxiliaire répondant généralement
à je suis.
Ao, (voir les significations précédemment données.)
Nid, grand, large, remplacé aujourd’hui par
qui, à la
Nouvelle-Zélande, signifie aussi grand, domestique, servi¬
teur, grandeur, étendue, être g'rand, abondant.
pare les qualités,
Maru, consacré à un. dieu particulier ; ombre, abri d’un
arbre, d’un rocher ; doux, gentil, aisé, affable, être aima¬
ble, etc. On voit qu’à Tahiti maru a infiniment plus de signifi¬
cations qu’à la Nouvelle-Zélande ; c’est un mot que nous
avons bien souvent entendu dire par les femmes, appliqué
•à quelques Français.
la, autrefois, si, par, avec, pour, à ; il précède aussi tous
les noms ; expression de désir, de souhaits, etc.
Nous avons tenu à entrer dans ces détails pour que le
lecteur puisse mieux par lui-même juger et apprécier l’iden¬
tité des deux langues et
le sens plus figuré des mots tahi-
hiens. Si cela ne prouve peut-être pas autant
que nous
le
du moins bien certain que ces mots, tels
qu’ils ont été écrits parles missionnaires anglais, sont com¬
posés des racines indiquées.
croyons, il est
Avant de résumer toutes les
données précédentes, nous
allons examiner une question qui nous semble avoir été mal
résolue par les
les du groupe
ethnologues : l’île de Tahiti, et toutes cel¬
étaient-elles peuplées ou non par une autre
348
LES
POLYNÉSIENS.
race, avant l’arrivée des émig-rants polyiiésieLs venant d’une
autre contrée ?
On sait que d’Urville était convaincu que non-seulement
les îles de la Société, mais presque toutes les îles
Polyné¬
siennes, étaient occupées par la race noire mélanésienne,
avant la venue des
Polynésiens. Nous aurons plus tard k
depuis Forster, est
généralement admise par les etlinologmes. Il nous suffira
de dire ici qu’elle est inexacte et qu’elle ne
repose^ que
sur des faits mal observés ou mal
compris. Seulement on ne
revenir longuement sur cette opinion qui,
peut être que de l’avis du savant marin, quand il dit que les
émigrants polynésiens, soit de Raiatea, soit d’ailleurs, ne
sont arrivés à Tahiti qu'en
conquérants : l’étude approfondie
de tous les faits polynésiens ne permet pas, en effet, d'en
douter. Cela est démontré encore par les traditions taliitiennes ; mais ce sont surtout les changements apportés
successivement à quelques mots, remplacés par d’autres
dans leur signification, qui établissent que plusieui’s émi¬
grations de conquérants ont eu lieu dans l’îie de Tahiti.
D’un autre côté on a vu que les Oropaa se regardaient
comme les descendants des derniers
conquérants. Il n’y a
donc pas à hésiter ; mais cela ne dit pas du tout que la
première conquête a été faite sur une population noire ;
puisqu’on a reconnu qu’il y a eu trois conquêtes succes¬
sives à Tahiti, c’est même, à notre avis, une raison de croire
et
que ces conquêtes n’ont été faites que par des peuples de
même race, venant probablement de la même île Raiatea,
peut-être encore des îles Tunga ou même des Samoa, di¬
rectement ou indirectement.
Dans le
cas contraire,
certainement retrouvé quelque trace du langage
primitive.
Or, c’est un fait- bien connu^ rien,
habitants de Tahiti, ne montre
on
eût
de la race
dans le langage des
l’existence antérieure d’une
population parlant une autre langue : ce qui n’eût pas man¬
qué d’avoir lieu si les Polynésiens, arrivés là en conqué¬
rants, y eussent trouvé une population noire. Il est évident
que, malgré les défenses qui auraient pu être faites, et
même malgré l’e-xtermination d’une partie des habitants,
LES
POLYNÉSIEXS.
349
quelques mots au moins de la langue de la population con¬
quise seraient restés pour attester qu’elle avait existé avant
son extermination
encore
ou
son
à retrouver.
absorption :
or ces mots
sont
Que la race noire ait atteint les îles Polynésiennes en
poursuivant sa marche
l’Est et
Sud-Est, c’est,
ne témoigne
pas davantage qu’elle ait occupé la plupart des îles habitées
aujourd’hui par les Polynésiens, et qu’elle y soit restée jus¬
qu’au moment de son extermination ou de son absorption
par les conquérants de race polynésienne. Toutes les obser¬
vations des voyageurs prouvent, au contraire,
qu’elle n’a
occupé la première que les grandes îles voisines de la Nou¬
velle-Guinée et de l’Australie où,
d’après les mêmes obser¬
vations, la race polynésienne ne s’est jamais présentée qu’à
de rares intervalles et toujours involontairement :
ceci, du
reste, devait nécessairement avoir lieu, si le point de départ
et la marche des migrations ont bien
été, Tun et l’autre, la
contrée et la direction que nous
espérons faire accepter.
Bien mieux, en voyant la limite que
Polynésiens et Méla¬
nésiens semblent s’être imposée,
puisqu’ils n’occupent, les
uns qu’un côté de l’Océan
Pacifique, les autres, que l’au¬
tre côté, on pourrait même
adrnettre, contrairement à ce
que l’on ne cesse de dire, qu’au lieu d’occuper les îles Poly¬
nésiennes actuelles, les Mélanésiens ne se sont
jamais plus
avancés vers le Sud-Est que là où on les
trouve, c’est-à-dire
aux
Fiji, et que, s’ils sont allés à quelques-unes des îles
Polynésiennes voisines, ils n’y ont presque certainement
vers
le
croyons-nous, un fait démontré ; mais cela
jamais séjourné longtemps et en maîtres : car, encore une
fois, on n’y retrouve pour ainsi dire aucune trace de leur
langage.
On a bien dit que certains^ récits, faits
par les indigènes
de Tahiti, prouvaient en faveur de l’existence, dans cette
île, d’une population primitive noire ; mais nous n’avons
jamais pu entendre ces récits, tels du moins qu’ils ont été
rapportés par les navigateurs européens, et ceux qui nous
sont parvenus prouvent, au contraire,
qu’on n’a voulu par¬
ler que d’individus de la même
race, pauvres sauvages.
350
LES
t'OLYNriSIEXS.
quelquefois eu démence, vivant à l'écart dans l’Atérieur
de l’île,
Cook, le premier, a répandu cette croyance pour Tahiti,
quelques années avant son arrivée dans cette
île, il existait encore dans les montagnes, au dire des indig’ènes, des hommes noirs et sauvages]; mais, comme on voit,
c’était avant sa visite, et, naturellement, le grand naviga¬
teur n’eut pas l’occasion d’apercevoir un seul de ces noirs,
en disant que,
qui n’auraient pu être, en effet, que des Mélanésiens.
On sait que d’autres voyageurs, sans plus de preuves, ont
dit la même chose des îles Sandwich et des îles Marquises ;■
ils auraient certainement pu le dire, avec autant de raison,
des îles Samoa et de quelques autres grandes îles polyné¬
siennes. Cette assertion n’est pas exacte ; nous l’avons
nous-même entendu faire, mais les noms donnés par les
indigènes à ces hommes plus noirs, ne signifient que « sau¬
vages, hommes des bois
» ils ont absolument la même
acception que ceux donnés en Europe aux gens qui vivent
indépendants, en dehors de la société ; c’est ce que nous fe¬
rons mieux comprendre quand nous parlerons des hommes
appelés Maero à la Nouvelle-Zélande.
Pendant notre résidence aux îles Marquises, et malgré
nos demandes répétées à ce sujet, nous n’avons
jamais en¬
tendu dire qu’il existât ou qu’il eût existé des hommes d’une
autre race que celle qui les habite aujourd’hui, mais seu¬
lement qu’il y avait des naturels assez misanthropes ou
assez indépendants
pour s’isoler complètement des autres :
là aussi, ils étaient appelés « sauvages, » par le reste des
habitants.
Le même conte
existait, du reste, aux îles Sandwich, et
de leur race, plus noirs et
plus laids, que les habitants donnaient la même qualifica¬
là encore, c’était à des hommes
tion.
Nous sommes convaincu que ce
pour les îles Polynésiennes,
qui a induit en erreur
c’est la présence bien démon¬
trée, dans beaucoup d’îles Malaisiennes, d’une population
différant complètement de la majorité des insulaires, vi¬
vant dans l’intérieur et ayant été évidemment la pre-
LES
POLYNÉSIENS.
35 L
niière'iîccupaAte. Il était donc indispensable de donner aux
Polynésiennes une population pareille, puisqu’on ad¬
mettait que ces îles avaient d’abord été occupées par des
noirs.
îles
Suivant nous, il est bien probable que cette croyance ne
repose que sur des
faits de sauvagerie ou'de folie, comme
raconte Ellis lui-même, en termes trop étudiés,
à notre avis, pour qu’il n’ait pas eu le désir de laisser au
moins quelque doute dans l’esprit du lecteur.
ceux que
Voici ce qu’on lit à ce sujet dans ses Reclierches polyné¬
siennes: (1) oc Un résultat curieux de leurs affreuses guerres
est l’existence d’un certain nombre d’hommes
sauvages,
habitant l’intérieur des montagnes de Tahiti. Je n’ai pas
entendu dire qu’on en ait vu dans d’autres îles,
a
souvent rencontré dans le
mais on en
voisinage d’Atehuru. Lorsque
1821, je vis un homme qui avait
je visitai cette station en
été pris quelque temps auparavant dans les montagnes, et
qui, relativement, était apprivoisé ; mais je n’oublierai pas
de longtemps sa physionomie. Il était de taille moyenne,
maigre, et avec de gros os ; ses traits étaient très pronon¬
cés, sa couleur n’était pas plus noire que celle de beaucoup
d’indigènes des environs ; mais il paraissait inquiet et sau¬
vage. Sa barbe n’était pas rasée, et sa chevelure n’avait pas
été coupée depuis plusieurs années. Elle paraissait avoir
environ un pied et demi de long, et elle était peut-être plus
longue en quelques endroits. Il la portait partagée au milieu
du front, mais pendante et en désordre sur les autres parties
de la tête. La couleur en était singulière ; à la racine des
cheveux, elle était d’un brun foncé, tandis qu’aux extrémi¬
tés exposées à la lumière, elle était d’un jaune brillant. On
avait plusieurs fois essayé de le décider à se la laisser cou¬
per, mais il n’avait jamais voulu y consentir.
« Il n’avait
qu’un maro pour vêtement. Ses ongles étaient
coupés par commodité ; il parlait peu et, quoiqu’il se soit
approché une fois ou deux pour nous voir, il semblait fuir
Uobservation, car il se retirait dès qu’on s’approchait de lui
(1) T. II, Pi 504i
é
.‘352
pour causer. 11
LES
POLYNÉSIENS.
s’était enfui dans la inontag-fib'-''Iors*‘d’une
des années. Découvert
tranquillisé, il avait
guerre et y était resté seul pendant
à la fin par quelques'personnes, et
de peine à le
disait qu’il était tranquille, mais
indifférent à presque tout ce qui se faisait autour de lui. On
doit supposer que, dans la solitude, il était devenu fou à un
certain degré, pat suite de la terreur qui l’avait frappé pen¬
été amené à Atehuru, où on avait eu beaucoup
faire rester. M. Darling
dant la bataille.
Depuis que M. Darling réside à Punaavia, on en a aper¬
dans la montagne, et l’un d’eux fut amené à
Burder’s point. Des indigènes étant allés dans la montagne
«
çu d’autres
avaient tout-ù-coup
celui-ci
les avait aperçus, il s’était enfui précipitamment. S’étant
mis à sa poursuite, ils avaient fini, après bien des difficul¬
tés, par l’atteindre. Il ne répondait pas quand on lui parlait,
et semblait ne pas comprendre. L’ayant conduit au rivage,
il montra la plus grande horreur à la vue des hommes.
bu
pour y chercher des vivres
du bois,
vu un homme qui marchait vers eux, mais dès que
Conduit à la maison du chef,
il y fut surveillé. Il com¬
mença par refuser la nourriture et l’eau qui lui furent ap¬
portées ; le lendemain, il refusa de nouveau la nourriture
placée devant lui, et continua de garder le silence. Pendant
la deuxième nuit, la surveillance étant moins grande, il se
sauva dans les montagnes et, depuis, on n’en entendit plus
parler. Il ne paraissait pas être âgé ; il était tout nu
quand il avait été pris et, quoique ce fût un homme bien
formé, il présentait l’un des plus tristes spectacles qu’on
puisse se figurer.
Il est à croire que, sous la panique qui .s'emparait de ceux
qui étaient défaits dans quelques-unes des batailles, si
communes pendant les cinquante dernières années, il s’é¬
tait retiré dans les lieux les plus cachés de l’intérieur, et
avait peut-être éprouvé un degré d’aberration mentale
qui l’avait privé de mémoire et qui l’avait poussé à errer
comme un fou à travers les rocs et les vallées.
Les naturels racontent en avoir vu d’autres et disent
o:
«
que quelques-uns des habitants des basses terres ont
O
parfois
Ry
LES
353
POLYNÉSIENS.
manqij^rlL%4ifô’dre la vie par suite de leur rencontre avec
eux.
« En raison de ces faits, nous ne
pouvons mettre en doute
qu’il existe de pareilles malheureuses victimes ; mais vu le
petit nombre aperçu, il est à supposer qu’elles ne sont pas
nombreuses. »
Ainsi, d’après le récit précédent, les hommes dont parle
Ellis n’étaient que de pauvres diables,
déserteurs ou fous,
plus inaccessibles de l’île pour
éviter le contact des populations des divers districts ; et
comme Ellis s’abstient de parler d’une population noire
première occupante, on doit supposer qu’il ne croyait pas
lui-mème à l’existence de cette population.
vivant dans les lieux les
Pour nous, ce n’est qu’une de
ces croyances sans fonde¬
ment, moins soutenue par les faits que par le merveilleux,
un Européen lui-même cède si facilement à son
insu. Tout prouve, en effet, comme on verra, que les îles
auquel
Polynésiennes étaient inhabitées avant l’arrivée de ceux
qui portent le nom de Polynésiens.
Après cela, inutile sans doute de dire que des colonies
conquérantes, arrivant successivement, ne devaient pas plus
connaître les colonies antérieures de leur race que si elles
eussent été de race différente. Comme elles ne se présen¬
taient bien probablement qu’après un temps assez long, il
était tout naturel que les premières n’eussent qu’un souve¬
nir confus de leur pays d’origine, et que les autres igno¬
rassent même parfois qu’elles avaient été précédées par des
colonies
de la même contrée.
Se fussent-elles reconnues
d’ailleurs, une fois en contact, il ne pouvait y avoir entre
elles que le droit du plus fort, et il fallait que
l’une se sou¬
cela même, on comprend parfaite¬
ment qu’il ne soit resté aucune trace particulière des divers
conquérants. Du moment qb’ils étaient tous issus d’une mê¬
me race, qu’ils parlaient la même langue, il était tout sim¬
ple que celle-ci .ne variât pas.
Que les Tahitiens eussent perdu le souvenir précis des
premières migrations et des conquêtes opérées successive¬
ment, on comprend très bien qu’il ne pouvait guère en être
mît à l’autre. Mais, par
93
354
LES
'
POLYNÉSIENS.
peuple qui n’avait que la- î-i aùiîîon pour
des faits. Là probaLlemenL comme
ailleurs, les migrations n’étaient provoquées que par le
besoin de fuir la servitude, de chercher un asile, de dimi¬
nuer le trop plein des populations. Les colonies d’émigrants
pouvaient-elles, dans ces conditions, chercher à retourner
autrement cliez
un
conserver la mémoire
dans des îles d’où elles avaient été chassées ?
C’était donc presque une nécessité pour elles de vivre
isolées, surtout avec la mère-patrie, et, dès lors, on s’expli¬
que facilement que, si elles ne perdaient pas tout souvenir
du pays natal, ce souvenir allait du moins en s’affaiblissant
chaque jour davantage et devait enfin, après un temps qui
était sans doute assez long, finir par être ce qu’on l’a trouvé,
c’est-à-dire vague et confus.
Mais tout vague et confus qu’il était, il n’a pas moins per¬
mis, comme nous venons de le montrer, de remonter d’une
manière presque certaine au véritable lieu d’origine des Ta¬
hitiens. Si l’on est moins fixé sur le pays
qui a le plus con¬
souvenir établit du moins, lui
aussi, comme l’ont fait les traditions de tous les archipels
précédemment examinés, que c’est par voie de migrations
qu’ont été peuplées les îles de la Société, de même que les
îles plus orientales. (1)
tribué à peupler Raiatea, ce
(1) Nous croyons devoir citer une lettre du savant Comlnerson,
le compagnon de Bougainville, qui,
après avoir vu Tahiti, avança
opinion toute contrairei
Cette lettre, écrite par lui de l’Ile de France, le 17 avril 1769, à son
ami Crassous, a été publiée par le fils de ce dernier, dans la Décade
philosophique, en 1798. Il s*y exprime ainsi: « J’entends faire commu¬
nément une question, savoir de quel continent, de quel peuple sont
venus les Taïtiens ? Comme si ce n’était que d’émigration en émigra¬
tion que les continents et les îles onf- pu se peupler ! comme si on ne
pouvait pas, dans l’hypothèse même des émigrations, qu’on ne
saurait se dispenser d’admettre de temps en temps, supposer, pour
toute terre isolée ou continue, un peuple primitif qui a reçu et
incorporé le peuple émigrant, ou qui en a été chassé ou détruit.
Pour moi, en ne considérant cette question qu’en naturaliste!
j’admettrais volontiers partout les peuples protoplastes, dont,
quelques révolutions physiques qui soient jamais arrivées sur les
une
LES
POLYNÉSIENS.
355
d’exposer précédemment, il
dég-age cette conclusion indiquée par tous les ethnolo-
De tout ce que nous venons
se
différentes parties de notre
moins un couple sur
globe, il s’est toujours conservé au
chacune de celles qui sont restées habitées,
et je ne traiterais qu’en historien des révolutions humaines toutes
les émigrations vraies ou
prétendues. Je vois d’ailleurs des races
d’hommes très distinctes. Les races mêlées ensemble-ont bien pu
produire des nuances, mais il n’y a qu’un mythologiste qui
puisse expliquer comment le tout serait sorti d’une souche com¬
mune.
Ainsi, je ne vois pas pourquoi les bons Taïtiecs ne seraient
pas les propres fils de leur terre, je veux dire descendus de leurs
aïeux, toujours Taïtiens, en remontant aussi haut que le peuple le
plus jaloux de son ancienneté.
« Je vois encore moins à
quelle nation il faudrait faire honneur
de la peuplade de Taïti, toujours maintenue dans les termes de la
simple nature. Une société d’hommes, une fois corrompue, ne peut
jamais se régénérer en entier. Les colonies portent partout avec
elles les vices de leur métropole. Que l’on me trouve assez d’ana¬
logie dans la langue, dans les mœurs, dans les usages de quelque
peuple voisin, ou éloigné de Taïti, je n’aurai rien à répliquer :
et alors, la question ne serait-elle que rétorqués et non résolue. »
Bien que nous ne partagions pas l’opinion du savant voyageur,
nous avons voulu
rapporter cette lettre, parce qu’elle rappelle l’un
des plus célèbres botanistes de France. Tl nous suffira de dire que
quand Commerson l’écrivait, il ignorait l’existence de la NouvelleZélande ou du moins il ne se doutait pas que cette contrée eût
une population aussi
considérable que celle qu’elle possédait,
population en tout semblable à celle qui peuplait Tahiti. .Commer¬
son était à Tahiti
avec Bougainville, en avril et mai 1768 ; il ne
connaissait donc la Nouvelle-Zélande que par les récits de Tasman
et il ignorait ceux de Cook. On sait que c’est le 6 octobre 1769
que Cook y arriva pour la première fois et qu’il put, grâce au
tahitien Tupaia qui se trouvait alors sur son navire, remarquer
l’analogie de cette population avec celle de Tahiti, surtout sous le
rapport linguistique.
Depuis lors, il n’est pas un observateur qui n’ait reconnu les
liens qui unissent les habitaftts des deux contrées entre eux, et
avec les autres Polynésiens : 6e sont, en effet, les mêmes caractè¬
res physiques, les mêmes
croyances religieuses, les mêmes mœurs,
les mêmes usages, le même langage. D’où l’on peut supposer
que si Commerson eût eu le temps de les connaître, il eût pro¬
bablement trouvé lui-même qu’au lieu d'être simplement rétorquée,
comme il disait, la question se trouvait résolue, autant du rnoins
qu’une pareille question peut l’être.
,
gués, que Tahiti a été peuplée par Raiatea,' Titne des îles
les plus Ouest du groupe de la Société, et que, par consé¬
quent, c’est, comme nous l’avons déjà dit, en allant de
l’Ouest vers l’Est, que les migrations se sont opérées vers
cette île elle-même. Tout vient appuyer cette conclusion :
aussi bien les
modernes.
traditions, que les faits anciens et les faits
Il est, du reste, bien connu aujourd’hui que, lors
mières visites des Européens aux îles de
hitiens avaient conservé
des pre¬
la Société, les. Ta¬
non seulement le souvenir
de leur
provenance d’une contrée placée plus à l’Ouest que la leur,
mais aussi celui de leurs rapports anciens avec un grand
nombre d’autres terres,
parfois très éloignées : c’est ce que
Tupaia, dont nous avons déjà dit quel¬
Tracée surtout d’après les traditions, mais aussi
d’après l’expérience du grand-prêtre tahitien, cette carte
indique, en effet, au moins 74 îles qui, pour la plupart, ont
été retrouvées. Il paraît même que Tupaia en avait signalé
environ 130 à Cook età Banks. D’après cette carte, non seule¬
prouve la carte de
ques mots.
ment les Tahitiens connaissaient les îles Paumotu, les îles
Australes, peut-être lesMangareva, ainsi que les îlesMarqui-.
ses,
les îles Samoa, Tunga et Fiji, mais même probable¬
ment aussi, comme nous l’avons déjà dit, les îles Sandwich;
car, sile souvenir de ces dernières semblaitperduà Tahiti(l),
ce
n’était pas
moins à cette île, comme on a vu, que les
(1) Qu’on nous permette à cette occasion de rappeler les paroles
dites à M. Moërenlioüt par le vieux prêtre qui lui a fourni tant de
ancien des Tahitiens.
(Ouvr. cité, t. Il, p. 213). « Je sais que vous nous appelez un peu-,
pie nouveau, mais néanmoins, que de temps écoulé avant que les
larges voiles de vos navires eussent frappé nos regards ! Que de
siècles avant que le bruit de vos a^mes à feu fût venu jeter l'épou¬
vante parmi nous ! Nos pirogues ont parcouru les mers en se
guidant sur les astres que nous observions alors. 11 n’y a même
pas si longtemps que nos aïeux connaissaient encore la situation
d’un grand nombre d’îles, quoiqu’ils eussent cessé de les visiter.
On se souvient encore que des chefs des îles, que votre race a re¬
trouvées depuis, venaient à Otahiti et dans les autres Tles voi¬
notions sur la religion, les mœurs et l’état
sines. »
*1
■»
Z'
LES
357
POLYNÉSIENS.
Hawaii^nT'fÜTSaient remonter leur orig-ine. Du reste, à l’é¬
poque des premières visites européennes, tous les vieillards
s’accordaient à dire que les îles connues par eux, de tout
temps, étaient les Manaia et* les Samoa, ainsi que les îles
Tung'a et Fiji. Cette assertion semble être appuyée parla
carte de Tupaia. On y voit fig-urer, sous leur véritable
nom, presque toutes les îles composant les deux premiers
groupes, tandis que, il est vrai, elle indique à peine quelquefÿunes des deux derniers. Ainsi que nous l’avons'déjîi
fait remarquer, on pourrait en inférer que les Tahitiens
n’allaient pas plus loin vers l’Ouest.
Les traditions montrent enfin qu’il existait anciennement
de fréquents rapports avec un grand nombre d’îles, et que
ces rapports étaient particulièrement intimes avec les Ma¬
naia. Ces îles même, d’après l’une de ces traditions, au¬
raient autrefois fait partie du groupe des îles de la Société.
Nous croyons devoir donner ici une lettre écrite par la
reine Pômare, ainsi que différents chants tahitiens et une
chanson attribuée. par
M. Ad. Ricard (1) à Boug’ainville,
quoiqu’elle puisse parfaitement être apocryphe.
On jugera bien mieux ainsi delà langue actuelle et des
mœurs modernes des Tahitiens
LETTRE ÉCRITE PAR
de notre siècle.
LA REINE POMARE AU DOCTEUR
A. LESSON
(2),
Papaoa (3) 1 Titema 1847.
Papaoa, 1“' décembre 1847.
E Taote e,
ü Docteur,
la
ora
na oe i
te
Âtua.^
Je te salue par le (vrai) Dieu.
(1) Ad. Ricard, l’amour, les femmes et le mariage. —
nier frères, 5= édit., 1862 p.
394.
Paris, Gar¬
(2) Cette lettre a été donnée autrefois àM. Ferdinand Denis,
(3) Résidence moinentanéc de Pômare,
N
358
LES
POLYNESIENS.
«■■rra.”
Teie tau jDarau iti ia oe :
Voici ce que j’ai à te dire :
E haere mai
na oe e
liio ae i te mai i teienei.
Viens voir de suite un malade.
JBaa peepee mai : e polie
paha !
mourir !
Hâte-toi : car il va peut-être
Tei te
ouma te
mai
e
te tia.
C’est dans la poitrine et dans le dos qu’est son mal.
Eiaha oe faa tautau,
Garde-toi de te faire attendre.
Faatia mai oe i tau nei parau iti :
Ecoute bien ma parole :
Te peapea nei matou i teienei mai.
Cette maladie nous inquiète beaucoup.
Tirara tau parau,
J’ai fini de parler.
la ora na oe.
Je te salue.,
Pômare arii.
Pômare reine.
MOT-A-MOT.
Titena, décembre.
E, sig’ne du vocatif ; taote, docteur, ô docteur.
la, au; ora, salut ; na, de ; oe, toi ; i, par ; te, le ; Atua
Dieu (sous-entendu mau, vrai.)
Teie, celle-ci; tau, de moi; parau, parole ; iti, petite ; ia,
a
; oe, toi.
E, verbe auxiliaire indiquant le futur ; liaere, aller ; mai,
[haere mai, venir;) na, de ; oe, toi ; e, pour ; hio,
i, à : te, le ; mai^, mal, maladie ; i, à, au ;
teienei, plus tôt possible.
Haa, préfixe causative, faire ; peepee, prompt, ag-ile, actif ;
mai, vers i e, verbe auxiliaire indiquant le futur; pohe,
mourir ; paha, peut-être.
Tei, dans ; te, la ; ouma, poitrine ; te, le ; mai, mal ; e,
et ; te, le ; tia, dos.
vers :
voir ; ae, là ;
LES
359
POLYNÉSIENS.
%8¥Fiie, non; oe, toi ; faa, préfixe causative, faire,
être ; tautau, baisser, (1) pendre,
de moi ;
nei, ici, ce, cet ; parau, parole, discours ; iti, petit.
Te, les ; peapea, inquiets ; nei, ici, dans ce lieu, mainte¬
nant; matou, nous ; i, à ; teeinei, ce, cette ; mai, mal, ma¬
Faatia, agréer ; mai, vers ; oe, toi : i, à ; tau,
ladie
.
Tirara, tout, rien de reste; tau, de moi ; parau, parole.
la^ au ; ora, salut, santé, vie ; na, de ; oe, toi.
Arii, chef, roi, reine.
CHANTS TAHITIENS.
Eiaha to tere te maoro.
Ne t’en vas pas au loin,
Üa fatata roa,
E hu ro tie ! (2
hoa, tel iau.
Car je serai bientôt morte
la pohe ae au,
Quand je serai morte,
E hu ro tie !
TU mai to tapea iti.
Tu viendras prendre ma bague.
üa maitai oe tai hoa ;
Sois contente ;
E hu ro tie !
Tena te Tane iei haerena.
Voici venir l’homme qui t’aime.
I haere
noa vau i tou haerea.
Je me promenais quand j’ai entendu
Ehu ro tie !
To reo tei hape o teï tuo mm.
Ta voix trompeuse.
^
E moua teïteï Orohena
la plus élevée
De même que l’Oroliena est la montagne
(1) Expression figurée.
(2) Exclamation de joie.
.
,
.
260
LES
POLYNÉSIENS.
Tahiti.
Pômare vahiné te arii, o
ü/iM ro tie !
De même Pômare est la reine de Tahiti.
J tiai noa vau ia oe no vateîrie
Je t’ai attendu si long'temps
Ua taha te mahana,
Ehu ro tie !
Que le soleil était couché.
E
ere hoï oe
te taata maitaï
Navenave tou to ta tui na.
Mai rahi haavarevare to oe,
Na te lire rapaau e.
Eu nei oe Pohe ite vahiné,
Te tirahanei Reto, Tane farani.
E vahiné rurau, e vahiné operau,
Rari rarau ue, navenave na iti hio.
Nous nous sommes borné à donner la traduction de quel¬
ques strophes et nous avons cité les autres sans les
tradui¬
re, parce qu’elles ne sont pas traduisiblesïen français. Toutes
prouvent que si les Tahitiens, avant d’avoir perdu le sou¬
venir de leur origine, chantaient la guerre et le carnage,
ils ne paraissent plus chanter aujourd’hui que le plaisir et
l’amour. Ces strophes sont toutes très goûtées des Tahi¬
tiens modernes, qui ne sont pas moins bons improvisateurs
que l’étaient leurs pères et que le sont, peut-on dire, tous
les Polynésiens.
CHANSON TAHITIENNE
ATTRIBUÉE
A BOUGAINVILLE,
Conduis, belle Mareta (1), conduis cet étranger dans la
étends une natte sûr la terre ; dénoue ta lon-
case voisine ;
(1) Le texte de M. Eicard dit Nelida ; mais les Tahitiens n’em¬
ploient pas le d et le remplacent par le t ; ils n’emploient pas
davantage le l. Il faudrait donc écrire Nerita, quoique ce mot ne
soit pas Tahitien. Nous l’avons remplacé par Mareta, nom d’une
helle^Tahitienne fort amie des Européens, à notre époque.
O
^
g’ue
361
et, pour que tu sois plus belle encore, laisse
LES POLYNÉSIENS.
tomber la pagne qui dérobe tes jeunes attraits.
Alors, Mareta, si dans les yeux de cet étrang’er tu sur¬
prends un amoureux désir, si sa main, en pressant la tienne,
t’attire doucement, s’il te dit : « viens près de moi ; »
Ne le repousse pas, Mareta : assieds-toi sur ses
donne-lui tes plus douces caresses, et que sa nuit
reuse, que la tienne soit charmante.
genoux,
soit heu¬
t’amour le veut ainsi, Mareta ; obéis à l’amour, et
ne re¬
lorsque le jour renaissant te permettra
de lire dans les yeux du voyageur endormi, tout le plaisir
qu’il aura goûté près de toi*
viens vers nous que
[Bougainville).
II
ILES MANAIA.
L’archipel des îles Hervey a joué un rôle intermédiaire dans le peuple¬
ment de Raiatea et de Tahiti.
Aperçu géographique. — Considéra¬
tions philologiques. — Caractères anthropologiques. — Croyance des
habitants des Manaia en un Avaïki, patrie originaire située plus à
l’Ouest encore que leurs îles.
—
S’il ne peut rester aucun doute sur la provenance des pre¬
mières colonies
qui ont peuplé TaLiti, il n’en est peut-être
pas tout à fait de même pour le peuplement de l’île Raiatea
qui avait fourni ces colonies. Là aussi, on croyait aune
plus occidentale ; les vieillards répétaient,
comme ceux de Tahiti, que le berceau de leur race était
situé du côté où le soleil se couche : mais c’était à peu près
tout ce qu’ils en disaient. Chez eux, le souvenir du lieu d’orig-ine semblait même encore plus confus que chez les Ta¬
hitiens, surtout quand il s’agissait de préciser de quelle
terre étaient venus leurs ancêtres. En effet, aucune tradi¬
tion ne fait allusion à une terre plutôt qu’à une autre, et il
n’y a, pour ainsi dire, que les quelques mots d’un ancien
poème, qui puissent permettre de croire que les premiers
colons de Raiatea venaient plutôt des Samoa que de tout
autre groupe. Pourtant, on a vu qjie ces quelques mots ont
suffi à M. Haie pour lui faire émettre l’opinion, devenue gé¬
nérale depuis, que les premiers colons de Raiatea étaient
venus des îles Samoa, sous la conduite du chef Oro, et,
comme le savant américain ne parle pas d’étape
intermé¬
diaire, il est à s,apposer.qu’il n’admettait qu’une migration
provenance
directe.
«
363
LES POLYNÉSIENS.
CertamSfîfent, il est presque impossible,
données que nous venons d’exposer, de se
même après les
refuser à croire
que les Samoa et les Tun^a. elles-mêmes aient pu contri¬
buer au peuplement des îles de la Société. Mais cependant,
quand on tient compte, plus que M. Haie ne paraît l’avoir
fait, de la différence des dialectes samoan et tahitien, on
ne peut se dispenser de reconnaître qu’il est douteux que
les colonies des Samoa ou des Tung’a soient arrivées à
Ra^atea aussi directement qu’on le dit. Tout prouve, en
effet, comme on va voir, que si les îles Samoa et Tunga ont
envoyé des colonies aux îles de la Société, ces colonies y
sont arrivées plutôt indirectement que par voie directe. Il
est même encore plus probable qu’au lieu de venir de ces
îles, les colonies ont été expédiées par un archipel diffé¬
rent, auquel on ne paraît pas avoir song’é jusqu’ici : cet
archipel n’est autre que l’archipel Manaia, moins éloigné et
infiniment mieux placé qu’elles, pour expédier des colonies
à l’Est. C’est ce que nous allons chercher à démontrer.
Mais, quelle que soit la part prise par
chacun de ces di¬
groupes d’îles dans le peuplement de Raiatea, un fait
certain résulte de toutes- les données précédentes, c’est que
vers
les habitants de
Raiatea, comme ceux des autres îles de la
Société, plaçaient leur dernier lieu d’origine encore plus à
l’Ouest que les terres habitées par eux : c’est
minant et incontestable.
là le fait cul¬
Cherchons donc maintenant, dans cette direction,
sont les terres qui ont pu être ce lieu
d’origine.
quelles
Nous ferons d’ahord remarquer que par Ouest, alors même
que ce mot est employé par les Polynésiens, il faut enten¬
dre le Couchant, l’Occident, qui comprend les points inter¬
médiaires au N.-O et au
-O. Cela seul, on le voit, donne
de provenance assez grande. Par conséquent, ce
qu’avec quelques écrivains, on en bornerait
l’application au point cardinal de ce nom ; ce point cardi¬
nal, d’ailleurs, est désigné lui-même par un nom spécial.
Au surplus, il n’y a directement dans l’Ouest des îles de
la Société, et à une assez grande distance, d’autres terres
une marg’e
serait à tort
384
LES
POLYNÉSIENS.
que les îles Viti, d’où, avec raison, on
faire venir les ïaliitiens.
? (
'X
■
n’a jan¥£îis”sohg’é à
Mais s’il n’existe pas de terres polynésiennes
directement
dans l’Ouest, on voit, dans une direction g'énérale presque
la même, puisqu’elles sont, les unes, dans l’0.1/4 N.O. et le
N.O, les autres dans l’O. 1/4 S.O, et à une distance de 14 à
1500 milles des îles de la Société, les terres qui forment les
gToupes Samoa et Tung’a. Aussi est-ce à- ces deux grou¬
pes, mais surtout au premier, qu’en donnant évidem¬
que nous venons d’in¬
diquer, tous les ethnologues ont rapporté le point de départ
des Polynésiens orientaux, et même^ mais à tort, comme on
verra, celui des Polynésiens occidentaux. C’est surtout de¬
puis que le savant américain Haie a cru retrouver le mot
Havaï des îles de la Société, dans celui de Savaii, que cette
opinion est devenue générale, et que la suprématie des îles
Samoa a été acceptée : mais c’est à tort aussi, comme on a
déjà vu, et comme ou verra encore mieux, quand nous exa¬
minerons la question du peuplement delà Nouvelle-Zélande.
Sans doute, ces deux archipels auraient pu envoyer assez
facilement descolonies jusqu’aux îles de la Société,puisqu’on
ne peutmettré en doute que leurs habitants, et surtout ceux
des Tunga, étaient d’intrépides navigateurs qui se por¬
taient souvent, comme l’a montré la carte de Tupaia, à des
distances infiniment plus grandes que celle séparant les
Tunga des îles de la Société. Mais, quand on remarque
qu’il existe, pour envoyer des colonies vers l’Est, un autre
archipel mieux placé que les îles Samoa, et surtout beau¬
coup moins éloigné des îles de la Société, puisqu’il n’en
est qu’à la distance de 5 ou 600 milles dans le S.-ü,, il nous
semble qu’il est plus naturel de lui attribuer l’envoi de ces
colonies, que de l’attribuer aux Tiyiga et aux Samoa.
Non seulement, en effet, cet archipel est mieux placé que
les Samoa et les Tung’a pour expédier des émigrants à Raiatea, mais en outre, sa position est tellement intermédiaire,
que ceux qui seraient partis des Tung-a n’auraient pu passer
sans le rencontrer. Quand on
remarque que le langage des
habitants des Manaia se rapproche plus du langage des îles
ment
au
mot Ouest l’extension
LES
de la SocTere que de
POLYNÉSIENS.
365
celui des Tung'a et des Samoa, on doit
être surtout porté à croire que les îles Manaia ont joué, dans-
des îles de la Société, un rôle beaucoup plus
important que celui qu’on leur a accordé jusqu’ici.
Telle est l’opinion à laquelle nous avons été conduit par
l’observation et le raisonnement et nous espérons que les
pages suivantes suffiront à la faire accepter par le lecteur.
On a beaucoup parlé des Manaia dans ces dernières ann^s : M. Thompson en Angleterre, M. de Quatrefages en
France, ont voulu en faire l’étape nécessaire des Samoans
allant peupler la Nouvelle-Zélande. Mais l’opinion de ces
savants est erronée, comme nous le démontrerons en temps
opportun, car l’île Rarotonga des Manaia ne pouvait être
celle dont parlent les traditions.
On sait que le groupe des îles Hervey ou de Cook se com¬
pose de huit îles, parmi lesquelles se trouvent Manaïa,
Aïtutaki, Atiu et Raro-Tonga.
Ces îles sont situées entre 18'’47’ et 21°,55’ Lat. Sud, et
159°35’ à 160° ou 162°33’ Long. O. Elles sont à 6 ou 700 mil¬
les des Tunga, qui gîsent dans l’Ouest, à 6 ou 700 milles
des Samoa, qui se trouvent dans le N.-O., et à 4 ou
500 milles de Tahiti, qui gît dans l’E.-N.-E. Peut-être
même sont-elles encore plus voisines de cette dernière sur¬
le peuplement
tout.
11 n’est pas d’îles mieux situées pour envoyer des colonies
vers
le Nord-Est et l’Est, placées
quelles sont à si peu de
distance dans le S.-O. des îles de la Société ; et, comme ces
l’usage, du moins en partie, des lettres
qui sont usitées dans le groupe Hervey, c’est déjà, on en
conviendra, une circonstance favorable à l’opinion que nous
désirons faire accepter.
Mais il y a encore bieii d’autres circonstances qui sem¬
dernières îles ont
blent prouver que les îles de la Société ont reçu leur popula¬
tion plutôt indirectement par
les îles Hervey, que directe¬
ment des îles Samoa ou Tunga, ou même directement des
îles Manaia.
En effet, non-seulement
la lettre r des Hervey est usitée
qu’elle est
dans les îles de la Société, alors, comme on sait,
366
LES
POLYNÉSIENS.
remplacée par le l aux Samoa et aux Tung‘a,'^1iis en ou¬
tre, les îles Hervey désigment le pays des ancêtres par un
nom identique à celui des îles de la Société, tandis
qu’il est
complètement inusité dans les archipels Samoa et Tunga :
ce nom est le mot Avaïki, retrouvé
par les missionnaires
anglais à Aitutald et à liarotonga ; dans les îles Tunga et
Samoa, au contraire, ce même nom est le mot Bulotu.
Ne doit-on pas en conclure que si les émigrants fussent
venus
directement des Samoa, les îles de la Société aurai%nt
Bulotu plutôt que celui d’Avaïki ? Du moment
eu le nom de
qu’elles ont
dernier, il est plus naturel de penser que
qui le possèdent qu’elles l’ont tiré, c’est-àdire que les colonies sont parties directement des Mamaia,
ou que tout au moins elles ont dû s’arrêter
plus ou moins
longtemps dans ces îles, en partant soit des Samoa, soit des
Tunga pour se rendre aux îles de la Société.
La position donnée au pays des ancêtres par les habitants
des îles Hervey, montre elle-même, à notre avis, que, si les
îles de la Société ont été peuplées par les Samoa, ce n’a pu
être qu’indirectement.
En effet, tous les habitants de ces îles regardent leur
ce
c’est de ceux
Avaïki comme la terre de « dessous le vent », c’est-à-dire
placée dans l’Ouest par rapport à elles : Tahiti n’a
mis¬
sionnaires anglais et d’Urville lui-même, puisque cette île
n’est pas plus placée dans l’Ouest des îles Hervey que ne le
comme
donc pu être cet Avaïki, comme le croyaient quelques
sont les Samoa elles-mêmes. Le studieux J. Williams avait
voir, il est vrai, que les traditions de Rarotonga rap¬
portaient le peuplement de cette île à des colonies venant
des Samoa et de Tahiti ;
ce fut même cette opinion qui
porta M. Haie à dire que la migration s’est faite de ces deux
cru
archipels. Mais il nous sera faci]|î de démontrer plus loin
que la tradition citée par le missionnaire anglais et par ceux
qui l’ont copié, ne parle pas et ne pouvait vouloir parler des
Samoa. Elle
borne seulement à dire, comme on verra,
qu’un nommé Karika, colonisateur et découvreur de Ra¬
rotonga, venait d’une îlô située à l’Ouest et nommée Manuka
ou Manua, Cette île,
d’après la position qui lui est assignée»
se
LES
ne
367
POLYNÉSIENS.
pou\^l" titre que Tune des Tuug-a, puisqu’on ne trouve
dans l’Ouest que cet arcliipel. Les îles Samoa, au contraire,
sont dans le Nord-Ouest, et
Taditi, par rapport à Raroton-
g-a, n’est pas plus dans l’Ouest que les Samoa.
Mais, en outre de l’appellation donnée à la contrée d’ori¬
gine du premier découvreur de Rarotonga, un fait plus im¬
portant encore, c’est ce que dit J. Williams des caractères
physiques des habitants de ces îles. Suivant lui, ils se rap¬
prochent, par les traits et par le langage, plus des Néo-Zé¬
landais que des insulaires des Samoa et des Tunga. En effet,
le langage est loin d’être pur tahitien, comme on l’a avan¬
cé ; son origine est toute autre ; et les traits, ainsi que nous
avons pu nous
en assurer
cette origine différente (1).
nous-même, prouvent également
Que conclure de ce qui précède ? que les Manaia, bien plus
(1) Le R. W. WyattGill, missionnaire protestant, qui a vécu pen- .
dans les îles Hervey, affirme, dans un mémoire lu
devant Y Association britannique pour l'avancement des sciences^
que la couleur, les cheveux, la physionomie générale, les habitu¬
des, le caractère et surtout le langage des Polynésiens indiquent
clairement une origine malaise. Il pense, avec J. Williams, que,
dant 28 ans
dans un temps très-reculé, les ancêtres de la race actuelle ont
pénétré dans le Pacifique par la partie Sud-Est de la NouvelleGuinée, mais qu’ils ont été repoussés vers l’Est par la race Négrito. Il trouve facile, après l’avoir vu, de comprendre que les
émigrants aient traversé dans leurs canots la distance de 700 mil¬
les, depuis les Sam,oa jusqu’au groupe Hervey.
Le même missionnaire, dans un autre mémoire, fait connaitre
quelques-unes des légendes des îles Hervey. Comme nos mission¬
naires, il dit que l’enfer des insulaires s’appelle Avaiki : c’est
presque certainement une erreur.
relatées
de partir
L’une des légendes qu’il rapporte vient corroborer celles
par Pritchard pour les Samoa : les âmes des morts, avant
d’une haute falaise
pour Bulotu, vont se placer ^r le bord
regar¬
dant le soleil couchant. Là existe un arbre sur les branches duquel
elles se posent et qui
disparaît dans l’abîme dès qu’il en est char¬
gé Ce destin, dit-il, n’est réservé qu’aux lâches et à ceux qui
meurent de mort naturelle ; quant aux esprits des braves, ils se
rendent sur une montagne dominant le marae de Rongo, Dieu de
la guerre, et ils se précipitent, du sommet de cette montagne, dans
l’espace azuré où ils continuent à voltiger. Mé Wyatt Gill ajoute,
.
O
368
LES
POLYNÉSIENS.
probablement que les Samoa, ont envoyé des»*o^foriies de
leurs îles peupler directement 1-es îles de la Société ; ou tout
au moins que, après
avoir séjourné plus ou moins long¬
temps aux Manaia et avoir eu le temps de modifier leurs
traits et leur langage, les colonies issues des Samoa sont
arrivées aux îles de la Société. Nous montrerons plus loin
que si les traits et le langage des habitants des Manaia se
rapprochent plus de ceux des Nouveaux-Zélandais que
ceux des Samoans, cela tient
probablement à ce quhls
SC
sont
trouvés
isolés
de
bonne
heure,
ou
peut-etre
que leurs îles ont été peuplées directement
émig-rants de l’Hawahild. Mais, en attendant,
nous répéterons que les premiers habitants de Rarotonga, dans les Manaia, ne pouvaient provenir, même d’a¬
près la légende de J. Williams, tant citée pour prouver le
contraire, ni de Tahiti, ni des Samoa : cette légende dit que
l’île d’où venait Karika, se trouvait directement sous le vent
dans l’Ouest; or, il n’y a, dans cette direction, d’îles à po¬
pulations polynésiennes que les Tunga. L’erreur des ethno¬
logues à ce sujet né provient du reste, elle-même, que de
l’erreur commise d’abord par J. Williams.
Pour attester que le nom d’Avaïki était bien, aux îles
Manaia, celui de la patrie première, nous allons rapporter
encore
à
ce
par les
propos de cette légende, mal comprise, et, en tous cas, incom¬
plète, que les habitants du Port-Moresby, à la Nouvelle-Guinée
orientale, placent leur paradis vers le soleil couchant, dans une
région mythique appelée Erama, où, comme dans tous les para¬
dis, OH trouve à manger en abondance, sans parler, sans doute,
il
des autres avantages.
dans une communication précédente, disait que
les grottes de corail de l’ile
Mangaia, l’une des îles Hervey, n’ai^raient été, d’après les taata
paari, hommes sages du pays, que les ossements de cannibales et
M. Wyatt Gill,
les ossements humains trouvés dans
missionnaire ne se serait-il pas
trompé ? Il est certain que là, tout comme aux Marquises, les
d’envahisseurs de Tubuai, Le
sépulture. Le même missionnaire pensait,
John Williams, que les Manaia n’é¬
cinq à six siècles environ. (Voy.
Revue d’anthropologie, 1813, p. 717 et 1876 p. 147.)
grottes, servaient de
du reste, absolument comme
taient peuplées que depuis
O
LES
ici la
POLYNÉSIENS.
;^69
lég'c^flojd’Aïtutald, que .John Williams a fait connaî¬
tre. Cette lég’ende donne au créateur de cette île un nom en
apparence différent de celui qu’on lui donne
dans les autres
îles : mais ce nom, en réalité, est ahsdlnment
le même, car
sig:nifie guère que « le créateur. » Naturellement,
c’est un prêtre de l’endroit qni le lui a fourni.
« Te
Erui, disait' ce prêtre, a créé toutes les terres, et c’est
lui qui a fait Aïtutaki. Après l’avoir créée, il lui a donné sa
forme en la pétrissant dans ses mains. »
M? Williams lui ayant fait remarquer que cela ne pouvait
pas être, que Dieu seul avait le pouvoir de créer, et qu’il
avait fait Aïtutaki de même que toutes les autres terres, le
prêtre soutint que Te Rui était tout puissant et qu’il était
en même
temps le premier homme.
Quand M. Williams lui eut demandé qnel était le père
de Te Rui, il répondit que c’était O Tetareva ; et quand
il fut questionné pour savoir d’où venait ce dernier, il dit :
il-ne
d’Avaïki.
Au désir exprimé de savoir où se trouvait l’Avaïki, le
tre répondit : c’est dessous, sous le vent.
prê¬
Snivant lui, c’était de là que Te Tareva, était venu, et son
nom
lui avait été donné de ce qu’il
met de l’île.
M. William lui
était arrivé
par le som¬
ayant dit : i Mais alors l’île était donc
formée avant l’arrivée de Te Tareva ? » Le prêtre lui répon¬
dit : œ bien certainement ».
« Mais comment,
objecta M.
Williams, comment Te Rui peut-il avoir créé une île que
—
vous
dites avoir existé même avant l’arrivée de dessous
cette île de son père Te Tarewa ? » A cette
le missionnaire, le prêtre fut
silence.
objection, ajoute
fort embarrassé et il garda le
Notre but, en citant cette
montrer que les habitants
tre nom à leur pays
légende, était senlement de
des Manaia ne donnent pas d’au¬
d’origine que celui qui était donné au
leur par les Tahitiens, les Mangaréviens, les
Marqnésans,
etc. Nous nous abstiendrons donc de toute réflexion à son
sujet ; mais nous ferons remarquer cependant que les indi¬
gènes des Manaia, d’après elle, plaçaient, comme toutes les
2'i.
370
LES
POLYNÉSIENS.
populations précédemment examinées, leur °lfeu d’orig-ine
encore plus à l’Ouest, que leurs îles. Et par Ouest, nous le
répéterons, il ne faut pas entendre seulement l’Ouest direct,
mais tout l’intervalle entre le N.-O et le S.-O. Autrement
ce serait aux Tunga qu’il faudrait attribuer le peuplement
des Manaia, puisqu’il n’y a que les îles Tunga directement
dans l’Ouest, et que les Samoa se trouvent seulement au
N.O. des Manaia.
11 faut du reste en
convenir, il se pourrait d’autant mieux
fussent venus des Tun¬
conservél’usage des lettres
k et ng, qui sont usitées dans ces îles. Mais il faut en conve- ■
nir aussi, ilse pourrait encore mieux qu’ils fussent venus di¬
que les premiers habitants des Manaia
ga que, outre le voisinage, ils ont
rectement de l’HawalüM à en juger par l’usage
des trois lettres fe, r et ng,
qu’ils font
qui ne sont pas employées aux
Samoa.
peuplées
les
En résumé, que les îles Manaia aient été
par
Samoa et les Tunga, ou directement par THawabiki, lequel
ne se trouvait pas
en
Polynésie comme on le croit ; qu’elles
aient peuplé à elles seules
l’arcliipel de la Société, ou que ce
soient les îles Tunga et Samoa qui l’aient peuplé par leur
in¬
termédiaire, toujours est-il que, d’après tous les faits, c’est
de l’un de ces trois archipels qu’étaient venus les premiers
occupants des îles de la Société -
chercher à découvrir par quelles
terres les Samoa et les Tunga ont elles-mêmes été peu¬
plées.
Nous allons maintenant
O
XilVil-B
RECHERCHE
DU
SAMOANS
TJR0I81E1M:B
PAYS
ET
D’ORIGINE
DES
DES
TONGANS
CHAPITRE PREMIER
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES ARCHIPELS
SAMOA, TUNGA, FIJI.
Considérations préliminaires. —Les deux archipels Samoa et Tunga dif¬
fèrent géographiquement et historiquement. — Les
sauraient être confondues dans un même groupe,
ne
tive des terres occidentales
terres ne sont pas
archipels.
par rapport
îles Tunga et Fiji
—
Situation rela¬
aux Samoa et aux Tunga : ces
dans une même relation géographique avec les deux
Considérations
préliminaires. — Nous
voici arrivés aU
point le plus difficile, au ncéud même de la question qui
occupe ; il n’est plus*possible, en effet, de demander
la filiation polynésienne à des îles voisines ou peu distan¬
tes ; il faut aller la chercher dans des terres fort éloignées.
Or l’on sait que tous les ethnologues ont cru reconnaître la
contrée d’origine première des Polynésiens dans les îles
Malaisiennes ou Asiatiques.
nous
Pour nous, nous sommes convaincu que l’opinion,
géné-
372
LES
POLYNÉSIENS.
ne repose suK«*ucune base
été conduit, par l’étude attentive des
râlement adoptée depuis Haie,
solide et nous avons
faits, à en avoir une presque diamétralement opposée. Il ne
dans la recherche que nous allonsentreprendre de ce pays d’orig-ine, d’exposer notre propre
opinion ; il nous faudra aussi, chemin faisant, combattre
les arguments de ceux qui en ont une contraire.
Nous l’avons déjà dit, l’étude des faits et des traditions
conduit à reconnaître que les archipels Samoa et Tunga
ont envoyé des colonies vers le Sud-Est, vers l’Est ef vers
le Nord-Est même de la Polynésie. Nous allons maintenant
tâcher de montrer, en poursuivant la même étude, que ces
archipels eux-mêmes ont reçu des colonies de contrées vers
lesquelles on leur en fait généralement envoyer ; nous éta¬
blirons en outre que l’archipel auquel on fait jouer un rôle
secondaire dans le peuplement des îles polynésiennes est,
au contraire, celui qui a joué le principal rôle.
Ici, pour la première fois depuis le» commencement de
notre travail, nous allons voir en présence les races poly¬
nésienne et mélanésienne. Le voisinage des Fijiens ne pou¬
vait manquer d’exercer une grande influence sur les Tongans et les Samoans ; il devait nécessairement faire naître
un antagonisme profond. Cet antagonisme s’est produit
d’une manière apparente, mais pourtant beaucoup moins
générale qu’on ne l’a cru.
Nous chercherons à indiquer les limites de cette influence
réciproque des trois archipels. Pour y parvenir plus sûre¬
nous suffira donc
pas,
ment, nous nous aiderons
de la linguistique qui, jusqu’à
présent, pour ces archipels du moins, ne nous semble pas
avoir été assez prise en considération, bien qu’elle soit
peut-être le seul moyen d’éclairer la question.
En résumé, nous aurons à examiner les trois archipels
des îles Samoa, Tunga et Fiji, c’est-à-dire les trois archi¬
pels que presque tous les écrivains ont considérés comme
la première étape des émigrants venant de la Malaisie. Et,
par le fait, ils sont tellement placés dans l’Océan Pacifique,
qu’on n’aurait pu, en partant de la Malaisie, se diriger vers
l’Est ou le Sud-Est sans rencontrer l’nn d’eux ; de même
LES
POLYNÉSIENS.
373
qu’en venant de tout autre point, on eut été égale¬
position est intermédiaire.
Nous chercherons particulièrement à établir que l’un d’eux,
ainsi d’ailleurs que son nom l’indique, a été la première
étape des émigrants vers la Polynésie ; mais ce n’est pas
celui auquel, jusqu’à ce jour, on a attribué ce rôle.
Nous ferons remarquer, à cette occasion, que ceux qui se
sont occupés de ce sujet, ont eu le grand tort de confondre
dans une même description les deux groupes Samoa et
Tunga. Non seulement la position géographique de chacun
n’est pas la même, mais cette confusion a suscité le princi¬
pal obstacle à la découverte de la voie véritablement suivie
par les émigrants se rendant en Polynésie. Nous signale¬
rons également une autre confusion géographique qui a
été faite par quelques navigateurs : Beechey, particulière¬
ment, classait dans un même groupe les Fiji et les Tunga
et, par suite seulement de leur proximité, il leur donnait la
dénomination commune d’Iles des Amis. Or, sans parler des
120 lieues qui les séparent, ces deux archipels diffèrent trop
et par leur nature géologique et par les caractères physi¬
ques de leurs habitants, pour qu’il soit permis d’admettre
aussi
ment forcé d’y passer, tant leur
une
semblable classification.
Nous examinerons donc séparément chacun de ces grou¬
pes et, contrairement à ce
qui a été fait jusqu’à ce jour,
n’excepterons même pas de cette distinction ceux qui
sont habités par la même race. Si, en effet, les îles Samoa et
Tunga ont entre elles les plus grandes analogies par leurs
populations, elles diffèrent néanmoins géographiquement
et, pour ainsi dire, historiquement. Si les caractères physi¬
ques et le langage des deux nations sont identiques comme
leurs croyances, si le voisinage des deux archipels est assez
grand, puisqu’ils ne sont séparés que par 500 milles envi¬
ron, il n’en est pas moins vrai que ces groupes sont situés
à des latitudes et à des longitudes différentes : l’un est beau¬
coup plus au Sud et plus à l’Ouest que l’autre. Or une pa¬
reille confusion, en -préjugeant le lieu d’origine de l’un
d’eux, ne peut que nuire à l’explication du peuplement de
l’autre. Toutefois, pour éviter des longueurs, nous exposerons
nous
374
LES
en bloc
POLYNÉSIENS.
les documents historiques
ment aux deux groupes.
Nous commencerons par
qui s’appliquent égale¬
étudier le peuplement des îles
Samoa, tant à cause de la plus grande importance que leur
accordent les ethnologues, qu’en raison de lenr plus grande
proximité des îles plus orientales, et surtout de la marche
que nous montrerons avoir été réellement suivie par les
émigrants. Nous aborderons ensuite le peuplement des îles
Tunga. Mais comme l’étude de ces deux groupes ne p'.iut,
sans les plus grands inconvénients, être séparée de celle des
îles Fiji, si voisines surtout des Tunga, nous aurons, dans
l’intervalle, à examiner tous les documents relatifs à cet
archipel, venus à notre connaissance : ce sont eux qui peu¬
vent le mieux aider à la solution de la question. Nous insis¬
terons même tout particulièrement sur quelques-uns d’entre
eux, en raison de l’influence que l’archipel des îles Fiji a
fait subir aux deux autres archipels, ou qu’il a éprouvée à
leur contact.
présenter quelques
remarques sur les directions qui auraient pu être suivies
par les migrations venant du couchant, et nons indique¬
rons, aussi rapidement que possible, la composition géo¬
graphique des divers archipels en présence, ainsi que les
caractères physiques de leurs populations. Cet exposé ai¬
dera par lui-même à élucider un sujet si obscur.
Avant tout, nous commencerons par
Situation relative des terres occidentales par rapport
AUX
Samoa et aux Tunga. — Nous avons déjà fait remar¬
quer que ceux qui ont placé le lieu d’origine des Polynésiens
en Asie ou en Malaisie, se sont contentés des mots Ouest et'
Occident pour
indiquer la position absolue du point de dé¬
part. Ils ont certainement ainsi plutôt cherché à simplifler
l’énonciation, qu’à l’exprimer avec exactitude, car si ces
.
mots suffisent pour
indiquer, d’une manière générale, la
position de ce point de départ par rapport à l’ensemble des
îles Polynésiennes, il n’est pas moins vrai qu’ils conduisent
séparés par
grande distance, et qu’ils entraînent à des erreurs géo-
nécessairement à confondre des lieux souvent
une
LES
375
POLYNÉSIENS.
graphiques, puisqu’ils ne sauraient être applicables à là fois
à des îles situées sous des latitudes différentes.
C’est pourquoi nous croyons indispensable de commencer
par indiquer exactement la position des
relativement aux Samoa et aux Tunga.
terres occidentales
Or, dans le Nord-Ouest des Samoa, en allant jusqu’au
Japon, on ne rencontre que des îles généralement petites
et nombreuses : ce sont celles
qui forment les groupes Gil¬
bert* Marshall, Carolines et Mariannes.
En se rapprochant de l’Ouest, c'’est-à-dire
on
dans l’O.N.O.
trouve, à mesure qu’on s’éloigne des Samoa, d’abord les
îles Rotuma, Vanikoro, Salomon; puis les grandes terres
appelées Nouvelle-Bretagne, Nouvelle-Irlande ; et enfin,
-près de l’Asie, les îles Philippines et Formose.
En se rapprochant encore plus de l’Ouest, c’est-à-dire dans
rO. 1/4 N.O, on voit le détroit de Torrès, puis la NouvelleGuinée ; et en s’éloignant toujours dans la même direction,
les îles Moluques, Bourou, Céram, Célèbes, enfin Java et
Bornéo, pour ne citer que les principales.
Dans l’Ouest direct, ce sont d’abord les îles Wallis, Waitupu, les îles Banks au Nord des Nouvelles-Hébrides, et
une très petite portion de l’extrémité la plus Nord de la
Nouvelle-Hollande ; enfin l’entrée du détroit de Torrès.
Fiji ; puis vient
des Hébrides ; la Nouvelle-Calédonie,
Dans rO.S.O, les premières îles sont les
la partie la plus Sud
la Nouvelle-Hollande encore, se prolongeant vers le Sud, et
la terre de Van-Diemen.
S.0.1/4 S. on rencontre d’abord, à
loin, dans la même
direction, le groupe des îles de la Nouvelle-Zélande.
Les émigrants auraient c^onc pu, tout en restant dans les
limites de l’Occident, partir de six points différents pour se
Enfin dans le S.O. ou
peu de distance, les îles Tunga et, plus
rendre aux Samoa ;
Du N.O. c’est-à-dire des îles Carolines et Mariannes ;
De rO.N.O,
de la
c’est-à-dire de Vanikoro, des îles Salomon,
Nouvelle-Bretagne, de la Nouvelle-Irlande et des
Philippines ;
376
LES
POLYNÉSIENS.
V
De rO. 1/4 x\.O., c’est-à-dire de la Nouvelle-Guinée, du dé¬
troit de Torrès, de Bourou, do Bornéo ;
De rO., c’est-à-dire d’une partie du détroit de Torrès et de
l’extrémité Nord de la Nouvelle-Hollande ;
De l’O. S.O., c’est-à-dire des
nie, et de la Nouvelle-Hollande.
Du
Fiji, de la Nouvelle-Calédo¬
S.0.1/4 S. c’est-à-dire des Tunga et de la Nouvelle-
Zélande.
Il est évident que ces routes diffèrent beaucoup ; maiâ ce¬
pendant, pour simplifier cette étude, nous les réduirons à
quatre directions principales, qui comprennent toutes celles
admises par les ethnologues, ainsi que celle dont ils n’ont
pas parlé et que nous croyons être la véritable :
Le N.O. sera la première ;
L'O. la seconde, comprenantl’O.N.O. etl’O. 1/4 N.O ;
L’O. S.0. la troisième ;
Le S.O, ou S.O. 1/4 S. la quatrième.
Il suffit d’ailleurs de
sigmaler les inconvénients qu’il y a
rapport aux Samoa,
qui gisent dans l’O.N.O, l’O.'1/4 N.O et l’Ouest
à placer dans une même direction, par
les terres
pour que le lecteur y remédie facilement.
D’un autre côté, eu remarquant que les
îles Tunga sont
plus au Sud, et en même temps plus à
l’Ouest que les Samoa, on verra que les premières n’ont plus
les mêmes lieux placés de la même manière, par rapport à
elles, c’est-à-dire que, dans le N.O., ce sont, pour les Tun¬
ga, une partie des Fiji, Vanikoro, les îles Salomon, la Nou¬
velle-Irlande et la Nouvelle-Bretagne; dans l’Ouest, en y
comprenant TO. 1/4 N.O. et l’O.N.O., d’abord les Fiji, puis
les Nouvelles-Hébrides du Centre, la Nouvelle-Guinée, le
détroit de Torrès et la pointe Nord de la Nouvelle-Hollan¬
de, tant il y a de marg'O en réumssant ces trois directions.
On verra encore que dans l’Ouest direct, il n’y a plus que les
Nouvelles-Hébrides les plus Sud, la Nouvelle-Calédonie et
la Nouvelle-Hollande
que nous avons vue dans l’O.
S.O. des îles Samoa ; et qu’il n’y a plus, dans l’O.S.O. des
Tunga, absolument que l’Australie. Enfin, pour les îles Tun¬
ga, la Nouvelle-Zélande se trouve à peu près dans le S. 0.
situées beaucoup
,
LES
Il est évident que
377
POLYNÉSIENS.
puisque les Samoa et les Tunga occu¬
pent des positions différentes,
les terres qui se trouvaient
Samoa, ne
pouvaient pas être dans les mêmes directions par rapport
aux ïunga. C’est donc à tort,
par conséquent, que les
ethnologues ont généralement confondu ces directions,
dans certaines
et que
directions, par rapport
quelques-uns ont cru pouvoir
aux
prendre l’une pour
l’autre, suivant les besoins de la thèse qu’ils avaient à sout&ir.
DESCRIPTION PARTICULIÈRE DES TROIS GROUPES. ,
Aperçu géographique sur les trois groupes ; Iles Samoa ; vents régnants.
Iles Tung-a; vents régnants. —Iles Fiji ; vents régnants. — Caractè¬
res physiques des Samoans,
d’après Bougainville ; La Pérouse ; Roggeween ; Hamilton ; d’Urville ; A. Lesson. — Caractères physiques
des Tongans, d’après nos propres obsetvations ; d’après Pritchard. —
Caractères physiques des Pijiens, d’après A.
Lesson ; Quoy et Gaimard ; Pritchard. — Des différences profondes séparent les Fijiens des
Samoans et des Tongans.
—
Iles Samoa. — Les îles Samoa forment un groupe de huit
îles principales et de quelques
îlettes occupant l’étendue de
degrés de l’Est à l’Ouest, environ cent lieues, entre
171>’42’ et 175“8’ Long. Ouest, 13°26’, et 14“21’, Lat. Sud.
Ces îles sont nommées : Manua, Olosenga, Ofu, Tutuila,
Upolu, Savaii, Manono et Apolima.
4
l’Opoun de La Pérouse, est une île circulaire,
milles ; ses
côtes sont raides et saines. Elle gît par 14°9’ Lat. Sud. et
Manua (1),
si élevée, qu’on la voit à la distance de 40 à 50
169° Long. Ouest.
Olosenga (2) et Ofu (3) sont presque unies, ce sont les
appelées Fanfoue et Leone par La Pérouse ; elles
îles
sont habitées.
(1) Manua, coup, blessure, être blessft. En Maori, manu, oiseau,
manuka, nom d’un arbre.
flotter ;
(2) Olo, forteresse ; senga, sega, nom générique des perroquets.
aiguiser ; henga, bande de bois sur le côté d’un
En Maori, oro,
canot.
(3) Ofu, nourriture mise dans une feuille, prête à faire cuire. En
Maori, ohu, compagnie de travailleurs.
LES
379
POLYNÉSIENS.
Tutuila (1), par 14°20’ Lat. S. et 170“16’ Long-. O., est à50
d’Oloseng-a : c'est une île de 80 à
ayant plusieurs baies, entre
autres celles dites Raug-opong-o et Leone : cette dernière
est fort g-rande et fort belle ; elle est exposée aux vents du
Sud ; c’est là qu’eut lieu le funeste massacre des compa¬
milles environ à l’Ouest
100 milles de circonférence,
gnons de La Pérouse.
Upolu (2) est une île de 150 à 200 milles de circonférence ;
ports et particulièrement'celui d’Apia, qui fait face au Nord. Ses montagnes, très élevées,peuvent être vues de 50 à 60 milles au large. Elles sont recou¬
élis possède plusieurs
vertes d’une belle verdure.
Ma-no-no (3) a environ cinq milles de circonférence. Elle
tient à Upolu, dans le Sud-Ouest, par un récif. Quoique petite,
cette île a plusieurs ports et une bonne
rade dans le Nord.
Ses habitants sont de grands guerriers, aussi les appelle-t-
peuple victorieux. L’eau douce y est rare.
Apolima (4) est une île de deux milles de circonférence,
élevée de 2 à 300 pieds. Son nom, dit J. Williams, signifie
creux de la main, et provient de sa forme qui semble indi¬
on Malo ou
éteint.
quer remplacement dù cratère de quelque volcan
Elle est couverte de précipices auxquels on ne parvient que
par une seule ouverture, assez petite.
séparer ; ila, là,
arbrisseau, obs¬
tiné, effronté, insolent, selever, sortir; /«'rj, multitude , nombreux.
(1) Tutu, allumer, éclairer, bâtiment, couper,
nœvus, envie de femme. En Maori, tutu, nom d’un
Tutuira est le nom d’une raie chez les Waikato.
(2) Upolu, je, moi. En Maori, u, gorge, sein, être
par eau ; po, nuit ; ru, tremblement de terre.
ferme, arriver
(3) Ma, prépos., pour, avec, à cause de ; nono, faire une pause
pendant un discours, corde, îourmi blanche ailée ; no, emprunter.
En Maori, wæko, mille ; ma, blanc, net. Man 'ono est en Hawahiki
le nom d’une colline et d’une maison occupée par Ati Hapaï.
(4) Apo, prendre soin, être tranquiile ; lima, main, cinq. En
Maori, apo, cupidité, avare, être assemblé ; apa, compagnie de tra¬
vailleurs ; rima, cinq. Aparima est le nom d’une rivière et d’un
port dans l’île du Milieu.
380
LES
POLYNÉSIENS.
Savaii
(1) est la plus grande du groupe ; elle a près de
250 milles de circonférence. Ses
montag-nes, très élevées,
sont visibles à la distance de 60 à 70
milles. Elles vont en
augmentant depuis le bord de la mer jusqu’au centre de
l’île, et sont entièrement couvertes de verdure.
Cette île est l’une des
plus
la mer du Sud. Elle est
belles, sinon la plus belle de
séparée d’Upolu par un détroit de
10 à 15 milles,
à l’entrée Sud duquel se trouvent les deux
petites îles Manono et Apolima. Cinq cents milles envii'on
séparent ces îles de celles des Amis.
La formation des îles
Samoa, d’après la tradition indi¬
gène est des plus simples : Il n’y avait pas de terre d’a¬
bord, il n’y avait que les deux en dessus et l’eau en-dessous. De sa demeure, dans les
deux, le dieu Tang-aloa fit
rouler dans les eaux deux
grandes pierres : l’une de ces
pierres devint Upolu, l’autre devint Savaii. La tradition
ne dit rien des autres
îles, qui passaient sans doute pour
avoir été formées de la même manière
(2).
Vents régnants aux îles Samoa. Les vents
qui soufflent
le plus ordinairement aux îles
à
Samoa, comme aux Tunga et
Tahiti, sont les vents alisés de S.E, S.S.E, et E.S.E. Mais
la mousson d’Ouest
s’y fait sentir pendant toute une sai¬
son, c’est-à-dire d’octobre en avril.
C’est un fait qui a été constaté
par le missionnaire P. Sun-
(1) Savai, oursin, echimis ;
ordure, être capable.
Hawahiki, ou mieux ATa-wa-
sava, saleté,
Savaii est pour Havahiki, en Maori
hiki, pays nourricier.
(2) Samoa est le nom qu’ont adopte les voyageurs, d’après la pro¬
nonciation des indigènes de ces îles; mais cette
prononciation n’est
plus quei/amoa
aux Tunga
noncent le s. Nous croyons
a.
et ailleurs. Seuls les Samoans pro¬
que c’est à fort qu’on écrit avec un seul
Dans les autres îles polynésiennes nous avons entendu
pro¬
nettement Haamoa, et il est
probable que c’est Saamoa
noncer
qu’il faudrait écrire ; l’étymologie serait plus facile à expliquer.
mot polynésien haa, faire,
équivalant au mot
maori whaka, et moa, qui a la double
signification de poule et
de sacré. Au surplus, il y a, sur
Savaii, une localité appelée seule¬
On aurait alors le
ment Amoa.
/
I-ES
381
POLYNESIENS
derland (1), ,püur les îles Samoa particulièrement, et qui
tend à prouver qu’il en est de même dans les archipels
Tung’a, Tahiti, Fiji et même aux Marquises. On sait, en
effet, que dans ces dernières îles, les brises régnantes souf¬
flent du Sud-Est, pendant la majeure partie de l’année, et
que l’hivernage, c’est-à-dire la saison des grandes pluies et
des coups de vent, a lieu de novembre en avril, tandis que
la saison sèche s’étend de septembre à novembre. On sait
aussi que là, de décembre à février, se fait sentir la mousson
d’CTuest, quoique d’une manière moins régulière.
On a vu que ce sont' également les vents d’E.S E. et
d’E.N. E. qui se font sentir la plus grande partie de l’année
à Tahiti, mais que les vents d’Ouest ou de Sud-Ouest sont
également observés. M. Philippe de Kerballet a résumé de
la manière suivante les observations de tous les marins, en
disant, dans ses Considérations générales sur VOcéan Pa^
cifique : « Dans l’archipel de Taïti, en octobre, novembre et
décembre et une partie de janvier, les vents soufflent de
l’Ouest au Sud-Ouest; ils sont coupés par des calmes, de fai¬
bles brises de l’Est et quelquefois par des grains qui donnent
de d’orage et de la pluie. En décembre et janvier,le
temps et
les vents sont très variables,
n
Il dit encore : <t Dans la zone tempérée do l’Océan Pacifl-
que du Sud, les vents, pendant toute la saison, soufflent de
toutes les directions. Dans la partie Ouest de cet Océan, les
vents du S.E. sont remplacés pendant une partie de l’année,
par des vents variables ou par des moussons, contrairement
à l’opinion qui a longtemps prévalu à cet égard, s
Mais ce qü’il ne dit pas, et ce que nous croyons devoir
dire, c’est que La Pérouse avait été le premier à signaler
d’Ouest, qui a été démontrée de¬
puis par Dillon, ce marin si habitué aux îles Polynésiennes.
Depuis ces observateurs,* personne ne mettait en doute
l’existence, dans les régions du Grand Océan situées entre
l’Equateur et le parallèle de 12“ Sud, d’une mousson du
l’existence de la
mousson
Nord-Ouest ou de l’Ouest.
(1) Voy. Samoan reporter.
■9
382
V
LES
POLYNÉSIENS.
Iles Tonga (1). — Ce g’i’oupe, également apjielé
archipel
Tunga, depuis Mariner, se compose d’une centaine d’iles
ou d’îlots, qui occupent environ 200 milles du Nord au
Sud,
et une largeur moyenne de 50 à 60 milles ; il s’étend du 18°
degré au 20° degré de latitude S., et du 176® au 178° degré
de longitude O. Il a été subdivisé en trois
groupes secon¬
daires qui sont : au
au
Sud, les îles Tunga proprement dites ;
centre, les îles Hapaï ; au Nord, les îles Afulu-hu.
La première subdivision se compose des îlots et écueils ^ip-
pelés Ka-tao, Hunga-tunga, Hunga-bapaï et de quelques
petits îlots à toucher Tîle Tunga-tapu, tels que Punga-i-motu, Oneata, etc. Elle comprend en outre : 1“ Eoa, terre mé¬
diocrement élevée, située par 21°25’ Lat. S. et 175“17’ Long.
E., découverte par Tasman en 1643 et appelée Middelbourg;
2“ Tongatabou, dont le véritable nom est
Tunga-tapu, île
peu élevée, également découverte par Tasman qui l’appela
Amsterdam.
Cette île étant la plus connue et presque la seule dont on
parle quand il s’agit des îles des Amis, nous dirons qu’elle
est située par 21“ Lat. Sud, c’est-à-dire de la manière la
plus
favorable pour être rafraîchie par les vents alisés. Elle est
de nature madréporique et on n’y trouve aucune source
(t) Les mots iOnga et tabou doivent être écrits, tunga et tapu :
tunga^ faire halte, s’arrêter, lieu de halte, station ; tapu, sacré.
C’est John Martin, le rédacteur du voyage de Mariner, qui est la
cause première de l’erreur généralement admise ; c’est lui
qui le
premier se servit du mot tonga, employé ensuite par tous les navi¬
gateurs et écrivains. Mariner avait, lui du moins, évité cette er¬
reur, puisqu’il écrit toonga : or on sait qu’en anglais oo se pro¬
nonce ou. Il faut remarquer du reste
que l’on ne doit pas dire
tunga ou tonga, mais bien tu -nga, avec prononciation fortement
nasale.
«
.
Quant à tapu, que l’on prononce tapou, c’est le mot vrai, et non
pas tabou : les Polynésiens n’emploient pas le b, comme on l’a cru
longtemps, quoique les Tongans Paient adopté, par suite de leur
voisinage des Fijiens.
Au surplus, pour nous conformer à l’usage et afin d’ètre mieux
compris, nous écrirons parfois Tonga, Tongans, Tonga tabou ; il
Suffit que le lecteur soit prévenu.
J
LES
POLYNÉSIENS.
383
de nombreuses flaques ou des
puits qui se remplissent d’eaux pluviales. Une coucbe de
terre végétale assez épaisse recouvre dans quelques points
le calcaire, mais presque partout cette couche est mince et
la végétation y est pauvre.
Les deux saisons s’y font sentir, et, pendant l’hivernage,
les missionnaires anglais ont vu monter le thermomètre
jusqu’à + 33°, tandis que dans l’autre saison ils l’ont vu
descendre parfois + 1-3° et même 10°, mais exceptionnel¬
d’eau douce ; mais il y a
lement.
Nous avons fait connaitre, en 1832, la botanique de cette
île, (1) et nous n’ajouterons plus qu’un mot pour dire qu’on a
eu tort, dans les Archives de Médecine navale du ministère
de la marine
(2), d’avancer que cette île est relativement
au-dessus de celles appelées
très élevée : elle l’est à peine
îles basses.
composée des îles
Lefuka, Namuka, Foa, Uiha, Haano, Niniva, Futuna, Kao,
La 2° subdivision, ou groupe Hapai, est
Lataï et Tofua : cette dernière est une île élevée.
Enfin la troisième ou Afulu-Hu (3), comprend les îles
Pungaimotu, Taonga, Lekaleka, Hounga et Vavao. Cette
dernière île, découverte par Maurelle en 1780, et appelée
par lui Mayorga, a été revue par La Pérouse et par Edward
Edwards qui la nomma île Howe (4) : il ne faut pas la con¬
fondre avec l’île Howe découverte par Bail en 1788, pendant
qu’il commandait le Supply. C’est de cette même île Vavao
que parlent les légendes des Marquises.
(1) Voy. dans le Voyage de VAstrolabe, la Botaniquepax A. Leset
Ricliardj Paris. — Tastu, 1833.
son
(2) Tom. V, p, 27.
(3) Aftdu est le mot ma,ovitahuru, dix, le h se changeant en / et
le r en / ; hii, pet,
te pas en Sainoan.
marais, boue, bouillir, silencieux. Le h n’exis¬
(b) A voyage round the world, in His Majesty's frégate Pandora,
performed iinder the direction of captain Edwards, in the years
l'jQO, lygi, igga, by George Hamilton, late surgeon of Pandora^
Berwick, 1793.
384
LES
On
POLYNÉSIENS.
V
ajoute à ces divers groupes l’île Amargiira, de Mau-
relle, terre peu élevée dans le Nord-Ouest de Vavao et qui
est probablement l’île Gardiner d’Edvr. Edwards, ainsi
que l’île Pylstart, découverte par Tasman, à trente lieues
au Sud de Tongatabou : c’est une terre haute et boisée.
Entre les Samoa et les Tunga se trouvent les îles Niua (1)
ou
AlU'Fatu (2).
Ce sont des îles élevées, placées par 15"50’ Lat. S. et 176'’25’
Long O. d’après La Pérouse. Elles ont été appelées îles de
Hoorn, des Cocos et des Traîtres par Lemaire et Schouteîi ;
îles Boscamen et Keppel par Wallis, en 1767.
Niu-a, ou Niu-a-taputa, est l’île Keppel ou la Niuha Foho
Proby du même capi¬
taine, ou la Goode Hope de Schouten (1616).
La Pérousë remarqua que les habitants de ces îles offraient
une grande analogie avec ceux des Samoa. Au rapport de
Maurelle, ils étaient tatoués, sans barbe, et ils se coupaient
les phalanges des petits doigts comme aux Tunga. Ils par¬
laient, disait-il, la même langue qu’à Vavao.
d’Edward Edwards ; Onoafu est l’île
Vents RÉGNANTS auxTunga.— Aux îles Tunga, situées en¬
tre 18° et 21° de Lat. Sud et 176° et 178° de Long.
Ouest, les
ordinairement rencontrés sont également les
vents d’E.S.E.,. S.E, et S.S.E, c’est-à-dire les vents alisés, et là, ce sont les vents de S.S.E. qui sont les plus forts.
C’est surtout en février, mars et avril que se font sentir les
vents d’O. et de N.O., en même temps que des orages ac¬
compagnés de pluie et de violentes rafales.
En lisant les récits de voyages, on voit que La Pérouse
et d’ürville ont essuyé, à cette époque, des vents prolongés
vents le plus
(1) Niua, en Samoan plein de cocotiers.
(2) Alu. en Samoan,
vant, de l’arrière.
Aru,
en Tahitien,
voyageur.
Fatu,
bois, forêt, lame, vague ; filet ; cri de joie du
Tahitien, maître, seignéur ; en Samoan, pierre ;
fruit, semences, chant, composer une chanson, dur.
en
cœur d’un
arrivée heureuse, opportune ; aller de l’a¬
/
LES
POLYNÉSIENS.
385
de cette partie. Il y a en outre des raisons de croire que c’est
avec des
vents de N.-O. que
la Pérouse s’est perdu sur Va*
nikoro, car les vents entraînèrent immédiatement des dé¬
bris de son naufrag-e
jusqu’à Tukopia, qui gît dans le S.E.
importante qu’il règne sou¬
vent, sur les côtes méridionales de Tongatabou, une houle
de S.O. regardée comme la suite des tempêtes qui ont lieu
Enfin on a fait l’observation
dans les hautes latitudes australes.
Iles Fiji ou Vite — Ces îles sont au nombre d’environ 225
grandes et petites, presque toutes, sinon toutes, d’origine
volcanique ; la plus proche des îles Tunga, dans l’Est,
en est éloignée de 100 lieues.
Elles se trouvent entre IB^SO’ ou 16° et 20°30, de Lat. Sud,
Long. Est. D’Urville les place entre 16° et 20*
Est.
On les a pai’tagées en huit sections ou groupes :
1° Le groupe Ono, qui comprend Ono, Ndoï, Maua, Nudiu, Yameya, Tuvana-i-tholo, et Tüvana-i-ra ;
2° Le groupe Lakemba, composé de 33 îles, parmi
lesquel¬
les se trouvent Vatoa, Tuvutha, et Thithia ;
3° Le groupe des îles Manga, Kanathea,Naïtaumba, Vatuvara, Yathata, et un grand nombre d’îlots ;
4° Les Fiji du Milieu, comprenant
Matuku,Totoya, Moala,
Ngau. Nairai, Koro, Ovalau et quelques petites îles ;
et 177° et 178°
Lat. Sud, et 174° et 179° Long.
5° Vanua Levu ou la Grande Terre, et
ron
cinquantes îles voisines ;
6° Na Viti Levu ou la Grande Fiji,
côtes : c’est l’île la plus grande ;
7° Le groupe Kandavu,
dont plusieurs petites ;
8° Les Yasawa,
îies.
Taviuni avec envi¬
avec les 50 îles de ses
qui est composé de treize îles,
qui comprennent plus de trente petites
80 de ces îles sont habitées ; leur
population totale qui
était évaluée à 150,000 âmes, il y a quelques années, n’était
plus, d’après la Gazette dei Fiji, que de 116,000 au 31 dé¬
cembre 1871. Depuis cette époque, des épidémies de rou¬
geole et de dysentérie, en 1874-1875, et la petite vérole en
25
386
LES
POLYNÉSIENS,
1876-1877, ont enlevé une grande quantité d’habitants :
principaux chefs sont morts. On estime à 2000 le
tous les
nombre des blancs et à 320 celui des métis.
Les îles les plus petites sont celles de l’Est : on en voit de
coralligènes et de volcaniques ; quelques-unes sont seule¬
composées de sable et de corail brisé, et couvertes de
détritus végétaux: telles sont Yathata et Vatuvara.
ment
Les îles du vent sont de
formation
volcanique ; leurs
côtes seulement sont entourées de corail ; telles sont : Yu-
langa, terre élevée, à lagon ; Motbe, terre élevée, au N.E.
de la première ; Lakemba, terre élevée, la plus grande
des îles de l’Est.
Totoya, Moala, Nairaï, Koro, Ngau, sont des îles à hautes
montagnes, présentant des précipices, des tours, des dômes,
des
villages fantastiques, etc. Mbau, siège du pouvoir poli¬
tique, est une petite île près de Vitu Levu.
Taviuni ou Somosomo, est une terre élevée avec un lac
dans un cratère : la montagne s’élève à 2000 pieds.
Kandavu, est une grande île élevée.
Vanua Levu, « la grande terre », a 100 milles de long,
et 31 milles de large.
Na Viti Levu, « la grande Fiji, » mesure 70 à80 milles de
l’Est à l’Ouest, et 50 à 60 du Nord au Sud. Sa montagne se
dresse à 4 ou 5000 pieds. Elle est complètement entourée de
récifs. Le nombre de
ses
habitants est d’environ 50,000.
Comparées aux îles de l’Est, ces deux dernières pourraient
être considérées comme ayant l’importance de continents.
Les Fiji dépassent en surface et en population la
plupart
des autres groupes du Pacifique. Ainsi, les îles qui
compo¬
sent les Viti-i-Loma, ou Fiji du Milieu, égalent la belle et
populeuse Tongatabou, en y joignant les îles Hervey ;
Les Yasawa égalent Vavau ;
^
Le groupe Est ég-ale les îles Hapaï ;
Le groupe Somosomo égale l’Archipel Dangereux et les
îles Australes ;
Vanua Levu est égale aux Marquises, à Tahiti et aux îles
de la Société.
La grande Fiji seule surpasse le groupe Samoa et il reste
LES
POLYNÉSIENS.
encore le groupe Kaudavu avec une
âmes environ.
387
population de 12,000
Ces îles, avons-nous dit, sont d’origine volcanique et, quoi¬
que leurs volcans semblent éteints
depuis une époque fort
ancienne, on y constate actuellement encore des preuves
de leur activité. Ainsi on y éprouve de
temps en temps de
violentes
secousses
de tremblement de terre ; il existe à
Waïnunu, à Na-Savu-Savu sur Vanua Levu, et à Ngau, des
soarces d’eau cbaude,
brûlantes (1). Les pics élevés et les
aiguilles de la grande île sont basaltiques. On y trouve des
conglomérats volcaniques, des pierres tuffacées, poreuses,
des basaltes compacts, etc. Ces circonstances sont bien suf¬
fisantes pour expliquer les formes bizarres de certaines îles,
de certaines montagnes et la formation de tout l’arcbipel,
sans qu’il soit nécessaire de recourir aux récits merveil¬
leux des indigènes.
Qu’on nous permette pourtant, â cette occasion, quand ce
ne serait que pour aider à le
conserver, d’emprunter à M.
Pritchardle récit des habitants des Fiji sur l’origine de leurs
îles (2) : «. Passant sous silence, dit-il, comment et par qui la
terre a été primitivement créée, une tradition parle brus¬
quement du dieu nommé Roko Monta (3) et du dieu Dengei ;
elle les montre se promenant autour de la côte de Viti Levu.
Partout oùla longue traînée de Tapa (4), qu’on plaçait devant
(1) Ce qui n'a pas empêche M. Garnier, qui n’a pas eu l’occa¬
Fiji, de dire : « Les îles Fiji conservent à peine les
traces de leur origine, bien qu’elles soient exclusivement formées
de tufs, de basaltes, de scories, etc. Les courants de lave et les
cendres n'existent nulle part à la surface ; les seuls cratères que
l'on remarque ne sont plus que des ruines informes. » {Mémoire
cité, p. 12.)
sion de voiries
(2) Réminiscences, p. 398. *
(3) Il faut remarquer ici qu’il y a, à la Nouvelle-Zélande, un dieu
Eongo et que, dans la mythologie de cette île, le premier être
humain créé par le ciel et la terres est appelé Tane Mahuta : Tane,
mâle; Mahuta, sauter, sauteur.
(4) Pièces d’étoffe faites, comme
en
mûrier à papier, de l’arbre à pain, etc.
Polynésie, avec le liber du
388
LES
les pas des
POLYNÉSIENS.
dieux, venait à toucher la terre, il se formait
aussitôt d’agréables plages de sable ; mais là où ils étaient
portés sur les épaules (1), la terre restait inégale et couverte
de rochers.
a
On regarde les îles éloignés du groupe principal comme
les sommets des
montagnes des deux grandes îles Vanua
dieux et les déesses se sont amusés à
transporter jusque là, dans un moment de bonne humeur.
Ainsi l’île Ono, à l’extrémité S. E. du groupe, passe jlbur
être le sommet de Koro-Tliau, montagne de l’intérieur de
Viti Levu, qui aurait été emportée, pendant une nuit, par
deux déesses : celles-ci, surprises par le jour, laissèrent
tomber l’île Ono où elle se trouve aujourd’hui. Il en est de
même pour Thikombia, sur la côte N.-O. de Vanua Levu :
c’est aussi un sommet de montagne volé dans l’intérieur de
Vanua-Levu, par quelque dieu en gaieté. »
et Viti Levu, que les
Nous ajouterons encore quelques mots sur les noms don¬
nés à ces îles : les Anglais ont orthographié ces noms de
différentes manières, tantôt
Beetee, Fegee, Fejee, Feegee,
Fegie, Fidjee, Fidje, Fidgee, Fidschi, Feigee, Vihi, tantôt
Fiji et Viti. Ce sont les deux derniers que nous avons
adoptés,parce qu’ils sont les seuls corrects; Fiji étant le mot
employé dans les îles du vent, et Viti celui qui est usité
dans les îles sous le vent.
Vents régnants aux îles Fiji.
Aux Fiji, par lô^SO’ et
19°ô’, Lat. Sud. et 174° à 179° Long. Est, les vents, pendant
huit mois de l’année, d’avril à novembre, soufflent de l’E.
N.E. auS.E., etS.S.E. Il y a alors fréquemment de forts
coups de vents qui durent pendant plusieurs jours.
—
Pendant le reste de l’année, le*vent varie beaucoup ; c’est
ainsi qu’il souffle assez
souvent .du Nord : il est alors suf¬
foquant et on le connaît sous le nom de Tokalau, quoique
(1) Remarquer également cette analogie avec les croyances poly¬
nésiennes.
LES
POLYNÉSIENS,
Hazlewood prétende que
nom
(1).
c’est un vent d’Est qui porte ce
Mais,
mars
389
comme aux Tung-a, ce
et avril, qui sont les plus
sont les mois de février,
dangereux, et naturellement
les plus redoutés.
Ces mois sont appelés par les indigènes
Vulaï üea ou les mois de
pluie. Il y a quelquefois, dans le
mois de janvier, des grains très violents ; mais en mars les
pluies sont torrentielles, avec accompagnement de tonnerre
et diéclairs : les naturels
appellent ce mois Vulaï Botahota
c’est-à-dire qui brûle les feuilles. Vidai Liliioa est le nom
donné aux mois de juin et juillet, qui sont les mois froids.
Tels sont, du reste, les noms de
quelques-uns des vents
aux
Fiji :
Vent se dit : — Cagi ou Kagi.
Vent de Nord, — Vualiku.
Vent du Sud ou du S.-E., — Ceva.
Vent'd’Est, — Kake (au-dessus, dessus).
Vent d’Ouest, — Ra (sous, dessous).
Le Nord, — Ceva ;
Le Sud, — Vualiku ;
L’Est, — Kake.
L’Ouest, — Ra; ce mot est le nom donné comme qualifi¬
catif aux îles sous le vent.
Du côté du Nord. — Ki na mata ni Vualiku.
Du côté de l’Est. — Maï Kake.
Cela dit sur la géographie et les vents des trois
groupes,
nous allons exposer avec soin les caractères distinctifs des
deux races qui les occupent. Nous suivrons dans leur ex¬
position, le même ordre que précédemment.
1“ Caractères physiques des Samoans. — On
sait
depuis
longtemps que les insulairigs des Samoa appartiennent à la
famille polynésienne et qu’ils se rapprochent, sous tous les
rapports, de leurs voisins de même race, les Tougans.
(1) Fait curieux,
dans ITle du Milieu de la Nouvelle-Zélande
règne parfois un vent qui est très-chaud et fait fondre la neige :
on
le nomme Tokarau. Taylor dit que
c’est un vent de N.E.
390
Voici ce
LES
POLYNÉSIENS.
qu’eu dit Boug-ainville, le premier français qui
les ait vus (1) ; « Je ne crois pas ces hommes aussi doux que
physionomie est plus sauvage. Ces in¬
sulaires nous ont paru de stature médiocre, mais agiles et
les Tahitiens ; leur
dispos ; ils ont la poitrine et les cuisses jusqu’au dessus du
d’un bleu foncé ; leur couleur est bronzée ;
nous en avons remarqué un beaucoup plus blanc que les
autres. Ils se coupent ou s’arrachent la barbe ; un seul la
portait un peu longue, tous en général avaient les chevqjax
genou peintes
noirs et relevés sur la tête.
Suivant La
»
Pérouse, la taille ordinaire des hommes, vus
était de cinq pieds dix pouces, avec des
proportion colossale. Ils étaient presque
nus avec une simple ceinture d’herbes qui descendait jus¬
qu’aux genoux. Tous semblaient avoir sur le corps un vê¬
tement qui n’était du qu’au tatouage. Leurs cheveux longs
et retroussés aj outaient à la férocité de leur physionomie.
La taille des femmes n’était pas proportionnellement moins
avantageuse que celle des hommes : elles étaient grandes,
sveltes, gracieuses, quelquefois jolies, etc. (2).
Ces lignes suffisent à démontrer que les habitants
étaient bien de la famille polynésienne
car cette fa¬
mille ou race est la seule qui, en Océanie, ait une taille
aussi élevée, des cheveux portés longs, et autant de ten¬
dance à l’embonpoint ; c’était d’ailleurs ce que Roggeweeu
avait déjà vu et ce qui lui avait fait dire : « Tous les hommes
sont blancs, ne différant des Européens que parce que quel¬
ques-uns ont la peau brûlée par le soleil. Leur corps est
peint de diverses couleurs ; etc. (3). »
par lui en 1787,
membres d’une
,
(1) Voyage autour du Monde sur la frégate du Roi la Boudeuse
flûte l'Etoile, en 1768-69, 2' édit^ in-4°. — Paris, 1772, p. 3.S8.
et la
(2) Relation du Voyage de La Pérouse, 1785-1788, publiée par
Mureau, 4 vol. in-S». — Paris, 1797, t. III, p. 189, 225,
Milet de
226, 227.
(3) Histoire de l’expédition de trois vaisseaux envoyés aux Terres
Australes en 1721, par 0. F. de Behrens, etc. g vol. in-12. La Haye,
1739.
/
LES
391
POLYNÉSIENS.
Depuis, tous les navigateurs ont reconnu en eux la race
polynésienne et tous, moins Bougainville, qui n’avait fait
que les voir en passant, ont été frappés de leur haute sta¬
ture et quelquefois de leurs proportions colossales. On peut
lire dans le récit d’Hamilton (1), le médecin de la PancZoro
envoyée, en 1791, à la recherche des mutins de la Bounty,
sous le commandement d’Edward Edwmrds, que les naturels
de ces îles étaient remarquablement beaux ; il cite par¬
ticulièrement la haute taille et la forte corpulence d’une
femme. Cet observateur était d’autant mieux à même de
comparer, qu’il
venait de visiter Tahiti, les Tunga et un
grand nombre d’autres îles polynésiennes.
Pour d’Urville, la population des Samoa n’était qu’une
variété de la race polynésienne. Voici ce qu’il en disait (2) ;
Les hommes sont en g-énéral grands et bien faits ; ils
paraissent vigoureux et hardis. Lors de leur premier état
sauvage, ce devait être une race dangereuse ; toutefois, sur
«
physionomies ouvertes et décidées, on remarque quel¬
quefois des dispositions bienveillantes, et elles rappellent
ce caractère guand et sérieux propre à la race Tonga. »
Il avait fait la remarque que « les filles sont générale¬
ment bien faites, quelques-unes jolies, mais qu’on peut leur
reprocher un air décidé et presque masculin. ^ Absolument,
aurait-il pu ajouter encore, comme aux Tunga.
Il avait remarqué aussi, et avec raison, que <c plusieurs in¬
dividus, par leur teint foncé, et leur caractère organique,
témoignaient encore des fréquentes communications qui
existaient jadis entre les Samoa et les Viti. =>
Excepté de Bougainville, tous les navigateurs ont donc
signalé la haute stature de la population, et c’est un fait
reconnu
généralement aujourd’hui, quoiqu’eii ait dit le
ces
commandant de la Boudmise. Quant à la couleur bronzée
(1) A voyage round the World, in His Majesty’s fregate Pandora
perfonned imder direction of captain Edioards, in the years 179091-93, br George Hamüton, late surgeon of Pandora. — Berwick,
1793, p. 78.
(S) Voyage au pôle Sud et dans l'Océanie, etc., t. IV, p. 123, 124,
O
392
LES
rOLYNÉSlEXS.
qu’il a indiquée, elle est en effet celle de la plupart des
Océaniens qui sont souvent à la mer, inais elle est beau¬
coup plus blanche, comme il l’a remarqué lui-même, chezles
chefs et ceux qui ont le temps de soig-ner leurs personnes.
C’est aux Tahitiens et aux Mangaréviens qu’on peut le
plus comparer les insulaires des Samoa pour la couleur
générale ; mais là, comme à Tahiti, aux Mangareva et aux
Marquises, tous ceux qui s’oignent d’huile de coco présen¬
tent une teinte moins foncée. Il est bien certain que cqtte
teinte plus brune ne tient qu’aux habitudes et au manque
(les soins qui procurent la couleur plus claire dans toutes
les îles de la Polynésie, ainsi qu’à une action plus directe
et plus prolongée du soleil. En effet, les habitants des
Paumotu, qui sont les plus bruns de tous les Polynésiens,
n’ont, avons-nous dit, qu’à vivre pendant quelque temps
dans les îles hautes et boisées pour y prendre une teinte
aussi claire que celle de leur propres habitants. Il est très
possible, en résumé, que Bougainville n’ait vu que des hom¬
mes de petite stature dans les pirogues qui l’ont approché
pendant qu’il passait près de l’île Tutuila, mais il se pour¬
rait aussi qu’il n’eût pas pu en bien juger, en ne les voyant
qu’assis pour pagayer.
Toujours est-il qu’on s’accorde généralement aujourd’hui
à considérer les insulaires des Samoa comme une
des belles
polynésienne : au lieu de présenter
une remarquable altération de la race », comme on le dit
dans les Archives de Médecine Navale (1), où Ton dit aussi
que l’archipel des Samoa se compose d’une terre médiocre¬
ment élevée, ce qui est inexact, ces insulaires étaient, d’a¬
près La Pérouse, « les plus grands et les mieux faits qu’il
eût rencontrés. » Il ajoutait « qu’ils étaient moins éton¬
nants encore par leur taille que par les proportions colos¬
sales des différentes parties de leur corps (2). »
Voici, d’après nous, quels sont les caractères physiques
de cette population : Variant d’aspect suivant les îles, elle
variétés de la
race
«c
(1) Année 1865, t. V, p. 28.
(2) Voyage de La Pérouse autour du Monde, t. III, p. 225.
/
LES
303
POLYNÉSIENS.
généralement, à part un cachet de sauvagerie
plus grand, déjà aperçu par Bougainville, aux Polynésiens
des îles de la Société et des îlesTuuga. Sacouleur se rappro¬
che plus de celle des Tahitiens que des Tongans ; mais, en
comparant les personnes des deux archipels placées
dans les mêmes circonstances, elle
est absolument la
ressemble
même.
Fait à
remarquer,
la chevelure, qui est abon¬
dante, grossière et généralement droite, est, plus fréquemmejit que dans les Tunga, frisée ou crépue ; de même
qu’aux Fiji, dont les insulaires faisaient autrefois de fré¬
quentes descentes aux Samoa, on la colore fort souvent en
rouge et en blanc.
Comme dans toute l’Océanie, les dents
sont belles, labouche grande, le nez épaté ou à large
base ;
grandes, les pieds forts, ainsi que les
mains; le menton est nu ; la barbe rare. Les yeux sont tou¬
jours grands. Tous les indigènes sont généralement
grands et bien faits : les hommes riches, comme les fem¬
mes, ont des dispositions à l’embonpoint. Le costume se
les oreilles sont
de
compose le plus ordinairement d’un simple malo (1)
feuilles ; mais, en outre, les femmes s’enveloppent d’une
Tunga. Les
sont,
du reste, assez variées. Parfois les chefs portent de belles
longue pièce d’étoffe de mûrier, comme aux
étoffes
qui servent à la confection des vêtements
nattes en fil de bromelia. Presque tous sont
des reins et sur les cuisses ; mais,
tatoués autour
fait à noter encore, et
qui prouve M-même la fréquence des rapports qui ont
existé entre les Samoa et les Fiji, c’est que plusieurs ont
sur le corps des traces du tatouage en relief des habitants
de ces dernières îles. On sait que ceux-ci se tatouent par
incisions : ils font naître ainsi des excroissances qu’ils con¬
servent sous la forme de
boutons, tandis que les
siens ne se tatouent que par piqûres.
Polyné¬
Bougainville, Roggeween, La Pérouse, avaient tous re¬
marqué le tatouage des Samoans et le premier avait surtout
signalé la couleur noire des cheveux, ce qui s’observe, en
(1) Malo se dit pour maro dans les îles où le r est remplacé
le /.
O
par
J.
394
LES
POLYNÉSIENS.
effet, cliez tous les Polynésiens qui n’ont pas recours à
quelque moyen artificiel.
Tels sont les caractères
physiques les plus importants des
Samoans ; ils sont suffisants pour la question
que nous
cherchons à résoudre. Nous allons maintenant faire con¬
naître
ceux que nous avons observés à
Tong-atabou, en
1827, alors que nous étions embarqué sur VAstrolabe.
2“ Caractères physiques des Tongans. — Taille au-deseus
de la moyenne ;
beaucoup de beaux hommes : tendance à
l’embonpoint, surtout dans les familles des chefs et des gens
à leur aise ;
Peau un peu plus claire que celle des Tahitiens, mais s’en
rapprochant complètement chez beaucoup ;
Yisage régulier, agréable ; pommettes peu saillantes ;
angle facial ouvert ; front développé ;
Bouche grande ; lèvres grosses ;
Nez généralement épaté, parfois presque
aquilin en ap¬
parence, mais non réellement, à moins qu’on ne donne ce
nom au nez
épaté fortement convexe au milieu, tout en
restant largement évasé ;
Oreilles grandes ;
Yeux noirs, grands, bien fendus ;
Chevenx généralement noirs, quelquefois frisés ou cré¬
pus, ce qui s’explique par le voisinage des Fiji, portés
longs par les jeunes gens, ras par les personnes âgées, les
chefs et les femmes ;
Barbe peu fournie ;
moins touffus.
favoris comme chez les Vitiens, mais
Les femmes ont de belles
proportions ; elles sont géné¬
ralement grandes et fortes, avec tendance à
l’embonpoint ;
leur figure est agréable, leurs trai/,s réguliers, mais un
peu
communs, leurs seins parfaitement faits, quelquefois un peu
volumineux.
Les enfants sont d’une gentillesse
remarquable.
physionomie des hommes est moins sévère que celle
des Maori, et pareille à celle des
Tahitiens, des Mangaréviens, des Rotumaiens, etc. Ils ont, en plus, ce cachet de
La
t
/
LES
POLYNÉSIENS.
E95
bonhomie, de franchise et d’intelligence que fait compren¬
dre un visage de Touraine.
Nous n’avons pas rencontré parmi eux autant de ces pro¬
portions athlétiques et robustes qui sont si nombreuses à la
semblaient remplacées par de la
graisse, même chez les hommes les plus grands et les
mieux faits. Les chefs eux-mêmes, malgré leurs belles for¬
mes, n’ontpas cette beauté mâle des chefs Maori.
G%i voit, du reste, dans la population de Tunga une va¬
riété infinie de tailles, de figures et de conformations ; les
bossus n’y sont pas rares.
Nous ajouterons que les Tongans se sont montrés à nous
doux, bienveillants, mendiants, mais en même temps ou¬
blieux des bons procédés, en un mot hypocrites, comme tous
les Océaniens. On sait qu’ils ont été dépeints par les mis¬
sionnaires anglais comme peu généreux, peu hospitaliers,
jaloux, etc.
D’ürville avait la plus haute idée de leur intelligence, car
il dit ; (1) « Sous^le rapport de l’intelligence, les habitants
de Tonga m’ont paru bien supérieurs à ceux de Tahiti et je
les placerais volontiers sur la même ligne que ceux de la
Nouvelle-Zélande. » Et ce qu’il ajoute plus loin mérite, à
notre avis, d’être tout particulièrement remarqué :
A Tonga, dit-il, (2) la race polynésienne m’a semblé
offrir moins de mélange avec la race noire océanienne ou
mélanésienne qu’à Tahiti ou à la Nouvelle-Zélande ; on y
trouve, beaucoup moins que partout ailleurs, de ces indivi¬
dus à taille rabougrie, à nez épaté, à cheveux crépus ou
frisés et à peau d’un brun très foncé. Ce fait est d’autant
plus remarquable que les îles Tonga sont immédiatement
suivies, à l’Ouest, par les îles Viti qui sont demeurées au
pouvoir de la race noire. »
Tels sont donc les caractères physiques et moraux obser¬
vés par nous-même aux îles Tunga en .1827, et que nous
Nouvelle-Zélande. Elles
œ
(1) Ouvr. cité, t. IV, 1''= partie, p. 223.
(2) !Md., p. 229.
396
LES
POLYNÉSIENS,
contrôler depuis, en voyant des Tongans à Tahiti
Mais comme, plus récemment, ces caractères
ont été donnés par M. Pritchard (1), si autorisé
par son long
séjour en Océanie, nous croyons devoir les faire également
avons pu
ou ailleurs.
connaître.
Suivant lui « la peau
des purs Tongans et Samoans est
rougeâtre, brun rouge foncé, douce et
lisse. Leur chevelure, quoique naturellement noire et abon¬
dante, est grossière, rarement ondée, et généralement
droite. Ils sont presque sans barbe et ont horreur d’un
menton couvert de poils. Leur stature est herculéenne
;
leurs membres sont bien arrondis et leur visage régulier.
d’un
noir
brun
Leur air est doux et confiant ; leurs mouvements sont ex¬
cessivement gracieux pleurs yeux sontdoux, humbles, etc. »
Comme on voit, à part la couleur, que nous croyons être
plutôt un brun jaunâtre qu’un brun rougeâtre foncé, tous
les autres caractères sont, pour ainsi dire, ceux
que nous
avons signalés.
Nous croyons devoir ajouter ici quelques mots sur les
portraits des habitants des îles des Amis donnés par Labillardière. Il y a beaucoup de vérité dans la « danse des in¬
sulaires des îles des Amis devant la reine Tine ; » il
y en a
moins dans les
portraits delà double pirogue. Très vrais
également sont les portraits de Toubou et de Nacece des
îles Tunga et Fiji ; seulement Toubou, le Toubo de Cook, a
une chevelure fijienne qui ne serait
pas exacte s’il était pur
Polynésien. Nous croyons que sa chevelure pouvait être
crêpée, comme celle de Pômare 1®'', par exemple, mais que
le peintre Ta exagérée. Quant à celle de Nacece, elle devait
bien avoir l’aspect qu’elle présente. Les cheveux de la
femme des îles des Amis
sont également trop crêpés :
la nature des cheveux des Polynésiens purs étant d’être
toujours lisses.
tt
»
3° Caractères physiques des Fijiens. — Les
la taille bien faite et
Fijiens ont
au-dessus de la moyenne. Nous avons
(1) Polynesian réminiscences, ch. 18, p. 378.
/
LES
POLYNÉSIENS.
397
été surpris en voyant,
à Viti Levu, d’aussi beaux hommes,
et si g-rands ; mais on sait aujour¬
d’hui, parles missionnaires anglais, que les hommes de six
pieds ne sont pas rares dans ces îles. D’un autre côté, si les
et quelques-uns si forts
hommes grands, forts et bien musclés y sont communs, on
n’en rencontre pas souvent qui aient beaucoup d’embon¬
point. On peut dire qu’ils sont au-dessus de la race blanche
par la stature, quoiqu’ils ne dépassent guère celle des Tongaijs. Il n’y a d’ailleurs d’autres différences entre les chefs
et le peuple que celles qui sont le résultat d’un plus grand
soin de la personne et du plus ou moins de rudesse des
manières.
Voici quels sont, en
Fijiens :
.
détail, les caractères physiques des
Leur peau est d’un noir fuligineux : D’après les mission¬
naires anglais, elle tient le milieu entre le noir, black, et
la coloration des races « couleur de cuivre. »
Le capitaine
Erskine, du navire britannique Samnnah, dit que leur peau
est noir bleuâtre, et il attribue cette teinte à la quantité de
poils de leur corps. Cette couleur, du reste, varie beaucoup ;
on assure que les habitants de l’île
Kandavu sont plus
noirs que ceux des autres îles.
La couleur n’est plus
claire
que dans les îles plus orien¬
tales, où réside la variété appelée Tunga-Fiji ; mais il est
à remarquer que là pourtant les insulaires ressemblent en¬
plus aux Vitieus qu’aux Tongans. Telle était l’opinion
de Th. Williams (1) ; telle fut également la remarque que
core
fîmes nous-même en parcourant les Fiji avec l’Asirolabe- Cette ressemblance nous semble provenir de ce que
nous
les mélanges ne s’opèrent
guère qu’entre les hommes Ton¬
gans et les femmes Fijienfies. Les femmes des îles Tunga
n’accompagnent pour ainsi dire jamais leurs compatriotes
quand ils vont pour quelque temps se fixer aux Fiji; en
outre, elles n'aiment généralement pas prendre des Fijiens
(1) Fiji and Fijians, vol. I, p. 105.
398
LES
POLYNÉSIENS.
Nous disons « généralement r, parce que là,
partout ailleurs, il y a des exceptions (1).
Pour avoir une idée exacte de la couleur de la peau d’un
Vitien, il suffit de regarder le portrait du chef Thakombau,
qui sert de Frontispice à l’ouvrage de Thomas Williams
pour maris.
comme
sur les îles
Fiji. (2).
Le front Pijien est plus
étroit et plus comprimé latérale¬
de la race polynésienne. C’est donc à tort
que Pritchard a dit qu’il était plus larg’e.
a
La tête des Fijiens est souvent couverte par une masse de
cheveux noirs, longs, frisés, recroquevillés ou crépus, qui
empiètent parfois sur le front et rejoignent, par des mous¬
taches, à une harhe arrondie ou pointue, quelquefois lon¬
gue, épaisse, presque toujours frisée et d’un beau noir, f
Les cheveux ont les formes de culture les plus variées :
ils sont le plus souvent poudrés, soit avec les cendres du
fruit de l’arbre à pain, soit avec la suie obtenue de la fumée
du Tuitui, {ALeurites triloha), soit enfin avec une chaux
pulvérisée obtenue du corail. Ces diverses substances leur
donnent ces couleurs rouges ou autres, tant citées par les
navigateurs, et qui ont été l’occasion de tant d’assertions
fausses de la part des ethnologues.
C’est par la chevelure que les Vitiens ressemblent le plus
aux Papous
(3), dont ils ont également la couleur ; aussi,
disions-nous dès 1827, alors que nous les avions sous les
yeux : On dirait que les Vitiens descendent des Papous ;
et tout prouve que, excepté les métis Tung’a-Fiji, tout le
reste de la population appartient à une autre race que la
race polynésienne. Nous avons vu
précédemment (4) que
les Fijiens purs sont de véritables Papua, et que leur indice
céphalique est le même que celui des Hébridiens.
ment que celui
P
(1) Voir à ce sujet Pritchard, Polynésian réminiscences,
dice, p. 417.
appen¬
(2) Voy. également p. 104 et suiv.
(3) Voir ce que nous avons déjà dit àce sujet, 1.1, p. 14,15 et 33;
(4) T. I, p. 76 et suiv.
LES
POLÏNÉSIENS.
399
La face des Fijieus est généralement ovale, à traits mâ¬
les ; leur physionomie annonce la fausseté : il y a, du reste,
grande variété de ligures. Leur œil est noir, vif, mo¬
bile, ne se reposant jamais. Leur nez est épaté avec de gran¬
des narines ; leurs pommettes sont un peu saillantes. Leur
bouche est grande, décorée de dents blanches, régulières,
avec des lèvres un peu grosses. Le thorax estample ; le
cou court ; les membres robustes, vigoureux, seulement il
nous a semblé que les mollets étaient plus faibles
que ceux
des^ongans, et qu’ils se rapprochaient de ceux des Maori
ou des Européens les mieux partagés.
Nous croyons devoir également résumer ici les caractères
donnés aux Fijiens par Quoy et Gaimard (1), qui observaient
ces populations en même temps
que nous-même ; En gé¬
néral, beaux hommes, bien pris, sans tendance à l’obésité ;
taille de 5 pieds 5 pouces à 5 pieds 10 pouces ; peau noire,
tirant sur le chocolat ; front élargi par le haut, de même
que le nez ; lèvres grosses ; chevelure comme celle des Pa¬
pous, frisée, abondante, naturellement noire, mais rendue
rouge, blanche ou blonde par l’usage de la chaux qui lui
donne l’apparence de crin frisé ; tatouage en relief ; usag’e
de la poterie ; etc.
Enfin, plus récemment, Pritchard a décrit de la manière
suivante les caractères physiques extérieurs des Fijiens (2) :
La peau des purs Fijiens est foncée [dark, obscure,
noire), rude et désagréable. La chevelure, naturellement
noire et abondante, est épaisse, constamment frisée, pres¬
une
K
que fil d’archal ; elle semble être véritablement quelque
chose entre des cheveux et de la laine. La barbe a la même
contexture, elle est également
abondante et épaisse, et
s’enorgueillissent' le plus. La stature est
élevée, mais moindre quel(^uefois que celle des Tongans et
des Samoans. Le développement musculaire est plus com¬
plet mais les membres sont moins arrondis, et la figure des
Fijiens est généralement dédaigneuse. Leur œ,il estinquiet»
c’est ce dont ils
(1) Zoologie de l’Astrolabe, p. 38,
(2) Polynésian Réminiscences, cli. 18, p. 377.
...
400
LES
POLYNÉSIENS.
leur maintien soupçonneux,
légers et agiles. ••
mais leurs mouvements sont
Comme on voit,;.à part ce qu’il dit de l’aspect fil d’arclial
de la chevelure, aspect qui n’est dû qu’à l’usage de la chaux
en
poudre, tout le reste de sa description vient appuyer la
nôtre.
Ajoutons que les Fijiens se distinguent encore des ïon-
chez eux par incisions,
tous les Polynésiens.
Quant aux femmes, elles sont grandes et fortes ; leur che¬
velure est semblable à celle des hommes ; quelques voya¬
geurs ont dit que leurs mamelles étaient volumineuses et
piriformes, mais nous avons souvent vu des seins pareils à
ceux de la race voisine. Il est vrai, devons-nous ajouter,
que c’était surtout dans les îles les plus orientales du
groupe, telles que Lakemha, et que là se faisait sentir l’in¬
fluence du sang polynésien.
A cette occasion, nous indiquerons, dès à présent, un fait
sur
lequel nous allons revenir longuement : l’existence,
dans les îles Fiji orientales, d’une partie des caractères phy¬
siques propres à la race polynésienne. Là, ces caractères
sont même si apparents que, jusqu’à ces derniers temps,
on les cru être ceux de tous les Fijiens : c’est à tort,? car,
ainsi que nous allons le montrer, à mesure qu’on se rappro¬
che des îles Fiji occidentales, ils vont en diminuant pour
devenir bientôt les caractères complètement mélanésiens
que nous venons de faire connaître. Nous avons, du reste,
déjà traité incidemment cette question (1).
gans par le tatouage qui est opéré
tandis qu’il l’est par piqûres chez
physique surtout, les caractères dis¬
archipels Samoan, Tongan
et Fijien, c’est-à-dire des deux, races en présence. Quand
même il n’y aurait pas d’autres différences, nous croyons
que cela seul suffirait à établir la séparation profonde qui
existe entre ces deux espèces d’hommes. .Mais il n’y a pas
que ces seules différences : si c’est surtout par la couleur
Tels sont donc, au
tinctifs des habitants des trois
(1) Vol. I, p. 76.
LES
et les formes de
POLYNÉSIENS.
401
certaines parties du corps que les
deux
distinguent, elles ne le font pas moins par les cou¬
tumes et les mœurs, par les
croyances religieuses et l’en¬
semble du langage, en un mot,
par la plupart des carac¬
tères. Ces différences étaient même si
grandes pour M. Th.
Williams, homme si autorisé, qui a observé les Fijiens
races se
pendant treize ans, qu’il a cru pouvoir dire : « Il y a autant
de différence entre un Fijien et un
Tongan qu’entre un In¬
dien rouge et un Anglais >> (1). Certes il
y a là quelque exa¬
gération ; mais il est cependant certain que l’histoire, la
géographie, la mythologie et le langage protestent contre
la confusion faite par
quelques écrivains, quand ils ont
origine commune aux deux races et qu’ils ont
supposé que les îles Fiji n’avaient qu’une population mé¬
tisse. Cette opinion pouvait être admise tant
qu’on n’avait
pas eu le temps d’observer avec soin, mais il n’est plus
possible de le faire, depuis surtout que les Williams, les
donné
une
Hazlewood, les Pritchard et autres ont fait connaître leurs
observations.
Toutefois, s’il est démontré que les deux races sont restées
dans les îles qu’elles occupent, et que la race méla¬
nésienne est restée sans mélange dans la
plupart des îles
Fiji, il n’est pas moins vrai que le contact des deux races a
pures
donné
lieu, dans quelques-unes des Fiji, à un mélange
seulement, les ethnologues ont eu le tort de consi¬
dérer ce mélange comme formant la
population entière de
l’archipel. Nous allons, en effet, chercher à prouver qu'il
n’est observé que dans un très
petit nombre d’îles.
réel ;
Il nous semble donc
indispensable, avant de rechercher le
lieu de provenance des Polynésiens
occupant les îles Samoa
d’essayer de montrer quel q été le degré d’in¬
fluence des Fijiens sur eu^et réciproquement celle des Pw
% lynésiens sur les Fijiens. Nous appuyant sur tous les fëats
aujourd’hui connus, et notamment sur quelques recherches
linguistiques qui le sont moins, nous tâcherons de découet Tunga,
(1) Fiji and Fijians. Vol. I, p. IG.
26
402
LES
POLYNÉSIENS.
qui a eu le plus d’influence sur l’autre, et de
cette influence a été nulle dans les îles
Polynésiennes. Cette étude, nous l’espérons, fera compren¬
dre quelques faits polynésiens qui semblent n’avoir pas été
bien élucidés jusqu’à ce jour ; peut-être même aidera-t-elle
les etbnolog-uesà résoudre une des questions les plus ardues
vrirlarace
montrer pourquoi
de l’bistoire de l’Océanie.
*
O
y
ANTAGONISME ET
DES
POLYNÉSIENS
RAPPORTS
DES
ET
MÉLANÉSIENS.
Influence réciproque des deux races. — Opinion des missionnaires an¬
glais sur l’origine des Fijiens. — Les Fijiens se disent autochthones ;
légendes relatives à ce sujet. — Peuples visités par les Fijiens, ou qui
les
ont
visités.
Succession des rapports entre les deux races : ces
rapports ont été d’abord involontaires, puis volontaires — Tra¬
ditions rapportées par Mariner. — Loi
d’extermination. —. Métis
—
dus
au
mélange des deux races. — Les métis Tunga - Fiji
n’existent que dans quelques-unes des îles Fiji ; réfutation de
l’opi¬
nion contraire de M. de
Quatrefages. — La race polynésienne n’est pas
conquérante. — Les Polynésiens n’ont pas assujetti les Fi¬
jiens; ils n’ont jamais été complètement assujettis par eux. — Tradi¬
tions relatives à ce sujet : guerres entre les
Tongans et les Samoans ;
origine des cochons aux Samoa. — Conclusions.
une race
Influence réciproque
des deux races.
aux missionnaires
—
C'est surtout
méthodistes qui ont résidé pendant de
long’ues années dans les Fiji, et plus particulièrement à
Th. Williams (1), que nous demanderons la connaissance
des notions acquises sur les populations de cet
archipel. Si
nous nous adressons de
préférence à eux, c’est qu’ils nous
semblent être à peu près les’seuls ayant dit quelque chose
d’exact sur ces îles, aussi bien que sur un grand nombre
d’autres. Nous avouerons néanmoins que ce qu’ils racon¬
tent au sujet de l’origine des Fijiens n’est pas, à notre avis,
aussi exact que le reste.
«
(1) Fiji and Fijîans, voL T, cli. IL
5
404
LES
POLYNÉSIENS.
disent-ils, que, pour
remonter à une
et ne laissent même pas soupçonner que
des colonies d’é-
C'est vainement,
éloig’uée, ils se sont adressés aux traditions et aux
souvenirs historiques : traditions et chants indigènes gar¬
dent le plus profond silence sur une provenance lointaine,
source
migrants se soient jamais présentées aux Fiji. Au contraire,
les Fijiens croient qu’ils n’ont jamais eu de rapports qu’en¬
involon¬
qu’ils allaient visiter eux-mêmes. Ils 'affir¬
tre eux et entre les peuples qui allaient les visiter
tairement
ou
n’avoir jamais occupé d’autres terres que
celles où ils se trouvent présentement, et ils prétendent
ment encore
d’autre pouvoir que celui qui existe
parmi eux. On peut donc en inférer que les Fijiens considè¬
rent leurs ancêtres non seulement comme les premiers
occupants, mais probablement encore comme les autochn’avoir jamais connu
thones des îles Fiji.
Suivant les
missionnaires
anglais, si la race fijienne,
qu’ils font venir d’Asie, s’est conservée si longtemps pure
disent, « de sang ma¬
lais, » elle ne le doit qu’à la stricte observance de la cou¬
tume de massacrer tout ' étranger arrivant sur leurs côtes.
Cés studieux observateurs concluaient d’ailleurs,- de toutes
de sang polynésien, ou, comme ils le
les assertions précédentes,
que le séjour
leurs îles devait dater d’une
des Fijiens dans
époque assez reculée, aussi
reculée, ajoutent-ils, que le peuplement du continent amé¬
ricain, par exemple.
Nous allons voir que l’analyse des faits connus, et surtout
la philologie, viennent détruire une partie de ces assertions,
tout en appuyant, au contraire, cette croyance des Fijiens
qu’ils n’ont jamais été assujettis.
D’après les mêmes observateurs, c’est aux visites des Tongaus que les Fijiens doivent l'introduction, parmi eux, des
cochons et des volailles. Nous ajouterons aussi, pour ne
rien taire de leurs opinions, qu’après avoir signalé la fu¬
sion, à l’extrémité Est des Fiji, des caractères distinctifs des
deux races, caractères qu’ils trouvent asiatiques, les mis¬
sionnaires reconnaissent que ces caractères changent en
allant vers les îles de l’Ouest : là, disent-ils, ils sont déci-
/
LES
405
POLYNÉSIENS.
dément africains, mais non nègres. Ils
trouvent aussi que
diffèrent des autres insulaires de l’Est, parla
conformation physique, le langage et surtout la couleur de
la peau : en ce qui concerne cette dernière, ils les compa¬
rent aux Papua-Nègres, bien'qu’ils leur soient, pensent-ils,
incomparablement supérieurs par la force et l’extérieur.
Enfin ils terminent en disant qu’ils les croient provenir des
les Fijiens
races noires
d’Asie.
NQjUS avons suffisamment précisé les caractères physi¬
ques des Fijiens, pour qu’il soit nécessaire de nous arrêter
ici à réfuter quelques-unes de ces assertions. Comme on le
voit, il résulte particulièrement de ce qui précède : que les
Fijiens disent n’être pas venus d’une autre contrée que la
leur ; n’avoir jamais habité que leurs îles, et n’avoir jamais
été soumis par une autre race ; mais qu’ils reconnaissent
avoir visité d’autres peuples, probablement les Samoans
et les Tongans, ainsi que les légendes le font supposer,
et qu’ils croient avoir reçu les cochons et les poules, des
îles Tunga. Nous verrons plus loin une légende inédite
les faire venir des Samoa.
qu’ils
jamais été soumis, il est, au contraire, fort probable
que l’orgueil seul leur fait avancer qu’ils n’ont jamais reçu
de colonies étrangères : en effet, les récits des Tunga et des
Samoa, mais surtout la linguistique, vont nous montrer
que, à. une époque reculée, les rapports ont dù être fréquents
et nombreux. Pour qu’on trouve tant de mots polynésiens
dans la langue fijienne, il est évident que les Fijiens, à
moins de s’être établis en vainqueurs dans les archipels po¬
lynésiens, n’ont pu les emprunter qu’aux colonies qui se
sont établies parmi eux ; car il est certain que l’existence
de tant de mots communs ne peut pas être expliquée par une
S’ils soutiennent, vraisemblablement avec raison,
n’ont
.
.
origine commune.
O
sont pas les seuls à appren¬
dre que les îles Fij i ne possèdent pas de légendes faisant
allusion à l’arrivée d’émigrants : un ancien consul, M. PritLes missionnaires anglais ne
chard, l’a également fait remarquer, et nous allons citer ici
tradition qu’il rapporte à ce sujet :
une
1
406
LES
POLYNÉSIENS.
dit-il (1), aucune tradition indiquant
les premières migrations. Au
contraire, il y aune tradition qui dit que les Fijiens ont été
créés dans les Fiji et qu’ils n’avaient pas émigré d’une
«
Il n’y a aux Fiji,
la route qui a été suivie par
autre terre. Voici
cette tradition.
près de
N dengeï, le Kitu, pluvier,
construisit un nid et y déposa deux œufs.
i
Dans les vallées sacrées
de Na Kauvandra,
l’antre où habitait le grand dieu
tt
Le dieu découvrit le nid, admira les œufs et eut l’idée de
les couver lui-même. Son incubation donna naissance à un
à une fille.
Après les avoir sortis du nid, il les plaça sous l’ombrage
d’un gigantesque Vesi {Afzelia bijuga, Gray), où ils furent
nourris sous sa protection spéciale, pendant près de cinq ans.
A cet âge, ils étaient séparés par le tronc immen¬
se de l’arbre ; mais, le garçon, regardant curieusement
autour, aperçut bientôt la fille, à laquelle il s’adressa en
lui disant instinctivement : « Le grand Ndengeïnous a cou¬
vés pour que nous peuplions la terre. »
« Au commandement de Dieu, la terre
se couvrit d’igna¬
mes, de dalo {colocasia antiquorum) et de bananes, desti¬
nées à leur nourriture, et elle produisit du feu pour leur
usage. Ils mangèrent d’abord les bananes comme
elles
avaient poussé ;mais le dieu leur recommanda de commencer
par faire cuire les ignames et le dalo avant de les manger.
Ainsi la première paire vécut abritée par l’ombrage du
Vesi, protégée par le grand dieu N dengeï, se nourrissant de
bananes, d’ignames et de dalo, jusqu’au moment du déve¬
loppement complet de leurs formes, et de la maturité de
leur passion. Alors ils devinrent homme et femme (époux),
et leur lignée peupla la terre. »
Pritchard rapporte une autre version de la même tradi¬
tion (2) : Ndengeï créa le premier homme et la première
femme sans les faire passer par la période d’incubation, ni
garçon et
«
Œ
a
{!) Réminiscences, g. 393.
(8) Ouvr. cité, p. 394.
O
LES
par l’intervalle de
POLYNÉSIENS.
407
l’enfance à l’âg-e mur. Ce ne fut, toute¬
fois, qu’après plusieurs essais infructueux, qu’il réussit à les
façonner comme il le désirait lui-même et comme le vou¬
laient les dieux
ses
frères.
Roko-ma-tu surtout fut le plus
difficile à contenter : il n’était jamais satisfait de
et de la taille de la femme ;
ner la
dernière touche à
mise à la vie
sans
la fig’ure
aussi lui fut-il permis de don¬
ses formes.
C’est de cette paire,
incubation, avec ses formes et
ses forces
com,plètement développées, que descendirent les Fijiens (1).
Quand lés fils
homme s’occupèrent à enterrer leur père, un
dieu se montra à eux et leur demanda ce qu’ils faisaient
là. Ils lui répondirent : œ Notre père est mort et nous l’en¬
terrons. 3)
œ Non
pas, non pas, dit le dieu, il ne faut pas
enterrer votre père : il n’est pas mort. Retirez son corps. »
« Il
y a quatre jours qu’il est mort, et son corps sent mau¬
vais y>, reprirent les fils. Mais le dieu renouvela son com¬
mandement : « Enlevez son corps : votre père est en vie. »
A quoi les fils répliquèrent de rechef : « Voilà quatre jours
La tradition continue ensuite en disant :
du premier
—
—
(1) On conviendra que la création de l’homme, aux îles Fiji, n’est
plus mesquine que celle de la Genèse. Ecoutons ce que dit, à
ce sujet, M. de Bellecombe
(a) : « Dans la Genèse, c’est un peu de
boue que Jéhovah retire de la terre et pétrit pour en former Adam,
le père du genre humain. 11 attend ensuite son sommeil pour lui
enlever une de ses côtes, avec laquelle il forme la femme, et donne
pas
l’existence à la femme destinée à être la compagne
sur
la terre d’exil.
de l’homme
En se représentant Dieu attaché à cette partie de son œuvre,
qui doit être la plus parfaite et la plus accomplie, ne semble-t-il
pas, vraiment, voir un sculpteur ébauchant péniblement, avec un
peu de terre glaise, une statue qu’il changera plus tard en bronze
ou en marbre, si le temps le lui permet ? un
artiste esquissant
un portrait ? Ou, si l’on veut ioien me passer, en faveur de sa
jus¬
tesse, une comparaison des plus triviales, un boulanger pétris¬
sant sa pâte pour en faire le pain destiné à la table commune ? »
Au surplus, les idées des Néo-Zélandais, des Tahitiens et des
autres Polynésiens, sur la création de l’homme, se rapprochent
beaucoup de celles de la Genèse.
«
{a} Polygénisme et monogénisme, Paris, 1867, p. 10.
c:408
POLYNÉSIENS.
LES
qu’il est mort, et son corps ayant commencé à se décompo¬
pas l’enlever de nouveau. »
ser nons ne pouvons
Alors le dieu s’irrita et, de mauvaise humeur, il dit aux fils
du premier homme : « Ecoutez la parole des dieux : La ha-
naneverte est enterrée pendant quatrejours, et,
quand on la
qu’avant d’y être
placée. Il en eût été de même de votre père, si vous aviez
enlevé son corps de la terre ainsi que je vous l’ordonnais :
sort de terre, elle est mûre et meilleure
delà sorte, il serait resté avec vous et
vous avez
désobéi à
mes
ments des dieux, c’est
mort soit donc
vous ses fils ;
et
avec
vos
enfants.
JVJais
commandements, les commande¬
pourquoi vous mourrez tous. Que la
vous
tous : mort à votre père ; mort à
mort à vos enfants après vous ; mort à l’homme
à la femme.
Tous, tous, vous mourrez et pourrirez. »
Comme on voit, en outre de l’intérêt que ces citations
présentent à un tout autre point de vue, il en résulte bien
qu’aucun souvenir de migrations, opérées par les ancêtres
des Fijiens vers les îles occupées par eux, ne semble avoir
été conservé, même dans les plus anciennes traditions.
On peut en conclure, par conséquent, que les Fijiens se
croyaient plutôt être autochthones que venus d’une autre
contrée.
Quant à ce que disent les traditions que les îles Fiji n’ont
jamais été soumises par une autre race, c’est ce que
rendront évident, croyons-nous, les développements dans
lesquels nous allons entrer. Mais d'abord, nous devons
cherchera déterminer quels sont les'peuples que les tradi¬
tions reconnaissent avoir été visités par les Fijiens, et in¬
diquer celui qui, le premier, a eu connaissance de l’autre.
Succession des rapports entre les deux races.
—
D’a¬
près ces traditions elles-mêmes, il n’y a pas à hésiter : il ne
s’agit que des peuples des Tunga et des Samoa. A chaque
pas, elles établissent que les Fijiens se rendaient dans ces
îles on du moins dans les Samoa, et qu’en outre Samoans
et Tongans se rendaient à leur tour dans les îles Fiji, soit
entraînés d’abord par les vents, soit, plus tard, volontai¬
rement.
LES
Il y a long-temps
POLYNÉSIENS.
409
qu’on s’est demandé, pour la première
fois, quelle est la race qui, la première, est allée visiter
l’autre, et que l’on a cherché à savoir si ce sont les Fijiens
qui se sont rendus les premiers dans les îles Polynésiennes,
sont, au contraire, les Polynésiens qui ont commen¬
cé par aller aux îles Fiji.
A première vue, la solution d’une pareille question peut
sembler s-ans importance ; mais, dès qu’on y réfléchit, on
voi^, au contraire, de quelle utilité est cette connaissance
pour la recherche de la marche et de l’ancienneté relatives
des mig-rations des deux races. C’est pourquoi nous nous y
arrêterons nous-même un instant, en disant d’avance que la
question est résolue de la même manière, par les observa¬
tions dès voyag-eurs et des missionnaires ang-lais et par les
ou si ce
traditions.
observés, et surtout
qui l’ont été dans ces dernières années, pour que tout
doute cesse. On voit alors que les Tong-ans se sont présen¬
tés les premiers dans les îles Fiji, d’abord involontairement,
puis, bientôt après, intentionnellement. C’est ce que Ma¬
riner avait déjà sig-nalé : ayant interrog-é, en 1807, les
plus vieux naturels des Tonga, tous étaient incapables
de lui dire depuis quand ils connaissaient les Viti, mais
tous s’accordaient à affirmer que leurs ancêtres étaient allés
visiter ces îles avant que leurs habitants ne vinssent chez
eux (1). On sait que les missionnaires anglais ont émis la
même opinion, etl’on verra bientôt que les traditions fijiennes, surtout, viennent l’appuyer.
Essayer de dire à quelle époque ont pu se faire ces pre¬
mières visites des Tongans aux Fiji, serait probablement
une tentative vaine ; nous
croyons cependant que certains
faits, et les réflexions quTls suggèrent, pourront aider les
ethnologues à fixer, approximativement sans doute, le moIl suffit, en effet, d’examiner les faits
ceux
(1) Mariner, Histoire des naturels des îles Tonga ou des Amis, ré¬
digée par John Martin, sur les détails fournis par William Mari¬
ner, traduite de l’anglais par de Fauconpret. — 2 vol., Paris,
1817.
\
410
LES
POLYNÉSIENS.
ment relatif des premiers
rapports des deux races. C’est ce
qui nous décide à entrer dans quelques développements à ce
sujet.
Pour Mariner, ces premiers rapports existaient « de temps
immémorial : » par là, sans doute, il entendait que les
indigènes avaient perdu complètement le souvenir de l’é¬
poque, tout en conservant un vague souvenir traditionnel
du fait. Il croyait en outre que la première découverte des
Fiji par les Tongans n’avait eu lieu qu’à la suite d’entraïqements involontaires. Cette opinion est adoptée aujourd’hui
par presque tous les ethnologues, et elle semble démontrée
par les faits venus à la connaissance des observateurs mo¬
dernes. Enfin, d’après Mariner, ce ne serait que plus tard
que les Tongans auraient osé retourner volontairement dans
les îles où leurs compatriotes s’étaient trouvés entraînés.
Telle est également l’opinion des missionnaires anglais,
qui résident depuis un grand nombre d’années dans les
Fiji, et particulièrement de M. Th. Williams, l’auteur d’un
excellent livre sur les Fiji et les Fijiens. Mais il est inutile
sans doute de le dire, pas plus que Mariner, ces observa¬
teurs n’apprennent vers quelle époque cette découverte a
pu avoir lieu. Tout ce que l’on peut supposer, c’est qu’elle
était probablement faite depuis longtmps à l’arrivée des
premiers Européens, car des colonies Tunga assez fortes
étaient alors établies dans quelques-unes des Fiji orien¬
tales.
C’est le missionnaire Th. Williams
qui a donné les dé¬
circonstanciés sur les premières visites des
Tongans aux Fiji : c’est donc à lui que nous les emprunte¬
rons, en les résumant.
De tout ce qu’il dit à ce sujet, il résulte d’abord que c’é¬
tait à Lakemba, la plus
grande^des îles orientales des
Fiji (l), que les Tongans s’étaient trouvés entraînés. Ils fu¬
rent bien accueillis alors, ce qui prouve que, dans cette île
tails les plus
(1) Lakemba a environ 30 milles de circonférence ; elle possède 9
villages indigènes, sans compter 3 colonies des Tunga. Sa popula¬
.
tion totale est d’environ 4000 habitants.
LES
POLYNÉSIENS.
411
dont parlent les mission¬
qu’elle était tombée en dé¬
après sa réparation, et dès
que les vents le lui avaient permis, s’était mis en, route
pour retourner aux Tunga, laissant probablement, dès lors,
un noyau de Tongans dans l’île Lakemba, qui ne devait pas
du moins, la loi d’extermination
naires n’existait pas encore, ou
suétude. L’équipage du canot,
tarder à devenir le centre des émigrations de
leurs compa¬
triotes.
En effet, il se passa bientôt ce
qui a presque toujours
Les Tongans revenus dans leurs îles,
ayant vanté les avantages que présentait Lakemba, des
migrations volontaires s’organisèrent promptement, et, dès
qu’elles le purent, se dirigèrent vers cette île, autant sans
doute par curiosité, que par le désir d’établir des relations
commerciales. Non moins bien reçues que les précédentes,
elles purent bientôt revenir aux Tunga, rapportant de ces
premiers voyages assez d’objets utiles pour donner à d’au¬
tres Tong’ans l’envie de tenter la même entreprise. C’est
ainsi que l’intérêt ramenant les Tongans à Lekemba, il
lieu en pareils cas.
s’établit entre eux et les babitants de cette île des relations
qui ne firent qu’augmenter avec le temps. Le noyau des
Tongans, laissé par les premiers canots, se trouva bientôt
assez considérable pour former une petite colonie ; celle-ci,
s’unissant aux indigènes, commença à produire dès lors
cette espèce hybride qu’on a cru à tort former la popula¬
tion entière des îles Fiji.
Lakemba, comme toutes les Fiji, du reste, possédait tout
ce qu’il fallait pour attirer les Tongans : les bois de cons¬
truction et de mâture, les cordages y abondaient ; ces objets
étaient d’autant plus précieux pour les Tongans, qu’ils en
manquaient presque complètement dans leurs archipels.
Mais si on se rendait toujours à Lakemba, ou dans les petites
îles dépendantes qui Tavîisinent, c’est qu’on était assuré
d’y être bien reçu, et d’y trouver des compatriotes ; elle était
d’ailleurs moins éloignée que la plupart des autres îles
Fiji, peuplées par des hommes plus sauvages.
Les Tongans appréciant chaque jour davantage les pro¬
ductions des Fiji, ce ne fut bientôt
plus par petites bandes
412
LES
POLYNÉSIENS.
qu’ils se rendirent à Lakeinba, mais bien par flottes assez
considérables, commandées par des chefs entreprenants et
puissants, emmenant avec eux les g-ens qui leur étaient
dévoués. Ainsi s’explique la formation des trois différentes
colonies Tung-a, qui, aujourd’hui encore, se trouvent dans
l’île Lakemba.
Dans ces expéditions,
dit M. Th. Williams, les Tong-ans
emportaient avec eux beaucoup de produits européens, ce
qui prouve que ce fait se passait peu après l’époque de
Cook. Ils emportaient, en outre, des dents de cachalots, des
massues, des porcelaines blanches, de l’étoffe des Tung’a et
des nattes des Samoa, dont les Fijiens faisaient le plus
grand cas ; les haches et les fusils étaient, avec le fer, les
objets naturellement les plus recherchés ' par les Fijiens,
qui donnaient en retour leur poterie, le masi, fruit de l’ar¬
bre à pain préparé, des ignames, des nattes fijiennes, mais
surtout des tresses en brou de cocos et des provisions de
toute espèce. Un article tout particulièrement demandé par
les Tongans, était les plumes rouge-écarlate d’un beau
perroquet, qui se trouvait en abondance sur l’île Taviuni
ouSomosomo, et que l’on prenait.au filet. Pour avoir ces
plumes, les Tongans donnaient en échange, soit des tasses
européennes, soit des nattes des Samoa, et, au rapport de Th,
Williams, ilsprêtaientmême leurs femmes pour les obtenir.
On sait que, lorsque d’Entrecasteaux alla relâcher aux îles des
Amis, les .plumes rouges avaientune telle valeur que, grâce à
elles ceux qui en possédaient sur la jRec/ierc/ie, purent se pro¬
curer les objets Tongans les plus précieux.
Cette coïnci¬
dence semble montrer que les expéditions des Tunga vers
les Fiji devaient avoir lieu à cette époque ; mais, comme
on voit, un intervalle assez grand avait dû s’écouler entre
elles et les premiers voyages, et sm’tout les premiers entraî¬
nements.
Dès cette époque, les Tongans ne se contentaient plus d’al¬
ler aux Fiji pour commercer ; la guerre ayant surgi à La¬
kemba même entre les districts, ils y avaient pris part d’a¬
bord, en se mettant du côté de l’un des chefs, puis, les guer-
LES
POLYNÉSIENS.
res s’étendant dans les autres
413
îles, ils avaient suivi les chefs
à la solde desquels ils s’étaient mis.
qui se passait du temps de Mariner, c’est-àFinau 1“ usurpait le pouvoir dans
les îles des Amis. A cette époque, les Tong-ans, loin d’être
C’était ce
dire en 1807, alors que
paisibles comme du temps de Cook, semblaient avoir adopté
la maxime favorite des Fijiens ; « La guerre est la seule oc¬
cupation digne de l’bomme ; une vie de repos et de plaisir
»e convient qu’au lâche et au fainéant. » En outre, beau¬
coup n’avaient d’autre ressource, pour éviter l’esclavage, que
de s’expatrier. Aussi est-ce pendant que Mariner était dans
les Tunga, que les départs pour les Fiji paraissent s’être
opérés en plus grand nombre. Aussitôt arrivés, ils se met¬
taient à la solde de quelque chef fijien, et ils commen¬
çaient leur vie d’aventure. C’est cet état de choses que nous
retrouvâmes en 1827, pendant notre exploration des îles
Fiji sur VAstrolabe ; mais il n’existe plus aujourd’hui, depuis
que les Anglais se sont emparés de ces îles. Actuellement,
si les Tongans ne se rendent plus comme autrefois aux Fiji
pour y vendre leurs services, ils y vont au contraire plus
souvent pour commercer, tant sont devenues indispen¬
sables pour leur navigation les productions de ces îles.
Tongatabou, la plupart des Hapaï et plusieurs autres îles
manquent absolument de bois de construction, et leurs
habitants sont forcés de s’adresser aux Fijiens
pour
leurs canots, leurs mâtures et leurs vergues. Pourtant on
voit dans Pritcbard et Th. Williams que, de leur temps,
il s’y rendaient encore pour aller guerroyer, comme ils le
faisaient du temps de Mariner et du nôtre.
D’après les mêmes autorités, les rapports entre les Ton¬
gans et les Fijiens paraissent, dès le début, s’être établis
surtout à la suite des c^ups de vent, entraînant les canots,
soit pendant leurs voyages d’une île des Tunga à l’autre,
soit à leur retour de Fiji. C’était même ces retours qui
étaient les plus dangereux, malgré le peu de distance qui
sépare les îles Tunga des Fiji les plus orientales. 11 suffi¬
sait, en effet, pour aller à Lakemba, de profiter d’un vent
de S.E. bien établi ; mais, au retour, qui ne s’effectuait
V
414
LES
POLYNÉSIENS.
qu’avec des vents d’Ouest, il arrivait fréquemment, paraît-il,
que les vents de Sud-Est reprenaient à souffler. Dans ce
cas, il ne restait aux canots d’autre ressource que de cher¬
venaient de quitter : ils y réussis¬
aussi, ils manquaient Pîle
cherchée et leur équipage se trouvait réduit à aborder
la première venue, soit dans les îles orientales, soit dans les
îles occidentales. C’est ainsi, d’après les traditions, que le
district de Rewa, sur l’île Viti-Levu et que l’île Kandaî^u
elle-même, reçurent les premiers Tongans : ils s’y établirent
à demeure, et créèrent là, comme à Lakemha, une petite co¬
lonie mi-pOlynésienne qui, depuis, a pris une grande exten¬
cher à rallier l’île qu’ils
saient souvent ; mais, souvent
sion.
D’autres fois il arrivait que les canots allaient se briser
sur les récifs de l’île qu’ils cherchaient à atteindre. C'est
les équipages étaient condamnés
le lieîi du naufrage. Il leur fal¬
lait, en effet, pour pouvoir en partir, construire d’abord de
nouveaux canots, puis attendre les vents qui devaient les ra¬
mener aux Tunga. Cette attente était parfois si longue, que
l’année s’écoulait avant qu’il leur fut possible de se mettre
surtout dans ces cas que
à demeurer longtemps sur
en route.
D’autres fois, enfin,
les Tongans, quand ils ne pouvaient
pas construire un nouveau canot, se trouvaient forcément
condamnés à séjourner sur l’île où ils avaient fait naufrage
et à attendre l’arrivée fortuite de quelque autre canot : c’est,
paraît-il, ce qui leur est arrivé sur quelques-unes des îles
basses qui avoisinent Lakemba.
Comme on le voit, il semble résulter de ce qui précède
que les rapports n’ont eu lieu, au début, qu’à la suite d’en¬
traînements involontaires. Il faut donc en conclure que les
fréquents dùns ces parages ; autre¬
expliquer d’aussi nombreux entraîne¬
ments vers des îles aussi rapprochées. La distance entre
les Tunga les plus occidentales et les Fiji les plus orienta¬
les n’est que de 250 milles ou 120 lièues. Cette distance
était franchie par les Tongans en deux ou en quatre jours,
suivant la force des vents, ce qui représente 25 à 30 lieues
coups de vent sont très
ment bn ne pourrait
Ù
/
LES
POLYNÉSIENS.
par jour, avec petite brise, et 60 lieues
Sud-Est.
415
avec
grand vent de
Evidemment ces rapports devinrent plus tard le résultat
du voisinage et des habitudes prises par les Tongans ■; mais,
quelle que soit la part prise par les entraînements ou par
les voyages intentionnels, dans les rapports entre les deux
vrai que, lors des premières vi¬
dans les Fiji orientales, la fameuse loi
d’extermination, dont parlent les missionnaires et les
traditions, n’existait pas encore, puisqu’on voit la popu¬
lation de Lakemba bien accueillir les Tongans et les
encourager à revenir. Cette loi, on le sait aujourd’hui, n’a
été promulguée qu’à l’occasion du soulèvement des Polyné¬
siens dans les Fiji ; c’est ce que démontre une tradition de
Pritchard, que nous citerons plus loin. Il est même suppo¬
sable qu’elle n’était pas très antérieure à l’arrivée des pre¬
miers Européens en Océanie. Cette loi, du reste, n’existait
pas davantage dans les îles Fiji occidentales. Si les Ton¬
gans hésitaient à s’y rendre et redoutaient d’y être entraî¬
nés, c’est que leurs populations, plus nombreuses et plus
sauvages, étaient surtout à craindre pour leur mauvaise foi
et leur férocité. Mais il n’est pas moins vrai qu’ils allaient
jusque dans ces îles, même volontairement, du temps de
Mariner, soit pour trafiquer, soit surtout pour louer leurs
services, et qu’ils en revenaient après une absence plus ou
moins longue. C’est ce qui résulte de plusieurs faits cités
par Mariner, et particulièrement des deux suivants (1) :
Tui-Hala-Fataï avait, dit-il, déjà fait plusieurs voyages
aux îles Fiji et contracté les goûts belliqueux de leurs ha¬
bitants. Ennuyé de la vie tranquille qu’il menait à Tunga,
il partit un jour pour l’île Lakemba, dans trois canots et
avec 250 jeunes gens pa^dageant ses inclinations. A leur
arrivée, ils se joigmirent à l’un des partis qui étaient en
guerre, et, après deux années ainsi passées, ceux qui avaient
races, il n’en est pas moins
sites des Tongans
échappé aux dangers revinrent à Tunga, mais non dans
leurs canots : ceux des Fiji étant supérieurs, ce fut dans
(1) Mariner, tome I, p. 93 et 325.
416
LES
POLYNÉSIENS.
s’embarquèrent, et l’un d’eux périt en route.
Ayant trouvé, à leur retour, que l’île Tongatabou était en
insurrection, et que Finau l'*' en essayait la conquête, TuiHala-Fataï et ses guerriers se joignirent à lui et firent pen¬
cher la victoire de son côté ; mais Tui-Hala-Fataï y trouva
ceux-là qu’ils
la mort.
Ce fait prouve d’abord que les relations
étaient fréquen¬
qu’on se rendait de préférence
dans l’île où des colonies Tunga étaient fixées depuis long¬
temps. Le fait suivant semble prouver en outre que la loi
qui condamnait à mort tout étranger n’existait plus, si elle
avait même jamais existé. Il est encore rapporté par Mari¬
ner (1).
tes entre les deux races, et
partit un jour pour les Fiji, avec un
grand nombre de jeunes gens, dans le but de prendre
part aux guerres que s’y faisaient entre elles les îles et
quelquefois les tribus diverses d’une même île. Après y être
resté deux ans, il mit à la voile pour retourner à Vavau. Il
était déjà en vue de cette île, quand survint un coup de vent
qui l’empêcha d’aborder et le mit dans la nécessité d’essayer
d’atteindre les Haamoa (2). Le vent augmentant de violence,
il fut jeté sur les côtes de l’île Futuna (3), située au N.-E.
d’Haamoa, où son canot fut pris et pillé par les indigènes
avecson chargement de bois de santal. Après être resté près
d’un an dans cette île pour construire un autre grand canot,
il partit et se dirigea vers les îles Fiji pour y prendre une
Le chef Ko-Muala
(D/Wi., p. 345.
(2) Haamoa, pour Saamoa, d’après la prononciation Tunga.
(3) Futuna est l’une des îles Horn, découvertes en 1616 par Le¬
entre Anaton et
Tanna, dans l’O.S.O. des Samoa, près de la Nouvelle-Calédonie,
maire et Schouten; il y a une autre ^île Futuna,
mais ici il ne s’agit que de la Futuna de Lemaire. 11 y a aussi une île
Futuna dans le groupe Hapaï, et il est même
probable que ce sont
qui ont imposé son nom à l’île des
Hébrides. En Maori, utu signifie étancher, vider l’eau, compensa¬
tion, tribut ; utunga, action de payer Vutu ; utuhanga, action de
lés habitants
de
celle-ci
vider l’eau.
O
LES
POLYNÉSIENS.
417
nouvelle cargaison de bois de santal. Il avait alors à bord
trente-cinq insulaires des Tunga, y compris quatorze ou
quinze femmes, et quatre hommes de Futuna qui avaient
voulu voir de nouveaux pays. En route, il toucha à l’île Lotuma (1), qui est à une journée de Futuna ; il
n’y resta que
le temps de prendre trois femmes désireuses de se joindre
à sa troupe, et fit route'pour Pau
(2), qu’il ne put atteindre,
le vent l’ayant poussé sur un autre point de Viti-Levu. Bien
reçu»par le chef de ce district, il l’aida aussi dans ses guer¬
res et il
demeura
longtemps près de lui.'De là, il se rendit
à Pau, et enfin, après avoir
aidé encore le chef de cet en¬
droit, il partit, suivi de 150 personnes, pour retourner à
Vavau, où il fut parfaitement accueilli par Finau. Son ab¬
sence n’avait pas duré moins de
quatorze ans.
Ces exemples prouvent donc bien qu’avant
l’époque de
Mariner, ou pour mieux dire pendant qu’il se trouvait dans
les Tunga, les Tongans allaient impunément jusque dans
les îles Fiji occidentales. 11 faut cependant remarquer qu’il
ne s’agit ici que de
guerriers entreprenants, assez nom¬
breux et assez courageux pour ne pas craindre les surprises,
et qui inspiraient probablement, là où ils se présentaient,
plus de crainte qu’ils n’en éprouvaient eux-mêmes. La loi
d’extermination aurait donc pu parfaitement être en vig-ueur, à cette époque ; mais alors la prudence n’aurait pas
permis de l’appliquer à de pareils aventuriers.
Que conclure, en somme, de toutes les données acquises
jusqu’à présent ? que cette loi n’a du être faite que dans l’in¬
tervalle qui sépare l’arrivée des colonies
polynésiennes aux
Fiji de la venue de Mariner dans les Tunga. Il est certai¬
nement bien difficile de dire
quelque chose de précis à ce
sujet ; mais quand on lit attentivement les traditions des
archipels, il semble que cet »évènement a dû se passer bien
plus près de l’arrivée des premières colonies polynésiennes
(1) Probablement l’île Lotii des Fiji.
(,2) On sait que c’est à Pau que d’ürville alla venger la mort du
capitaine français Bureau et de tout son équipage, massaciés par
les indigènes.
Il
27.
'V
\
418
LES
POLYNÉSIENS.
Fiji que de celle des Européens en Polynésie. Malheu¬
nullement l’époque des mig’rations.
Pourtant, à en juger encore par les noms qui figurent dans
les légendes, il est permis de croire que c’était à l’époque
la plus reculée de l’histoire des Polynésiens, puisque ce
n’est plus pour eux aujourd’hui qu’un souvenir mytholo¬
gique. Ajoutons que si, pendant le séjour de Mariner aux
Tonga, les relations entre Fijiens et Tongans étaient re¬
prises depuis longtemps, tout, d’un autre côté, semhld an¬
noncer que ces rapports avaient subi une longue interrup¬
tion qui, à elle seule, explique le vague des traditions.
aux
reusement cela ne fixe
Métis dus au mélange des deux races
.
—
Quoi qu’il en
soit, le contact, passager d’abord, puis permanent, des Ton¬
populations mélanésiennes, devait naturelle¬
former une population
métisse qui, en efiPet, est admise aujourd’hui par tous les
ethnologues. «■ Cette population est si générale, si distincte
dans les districts de l’Est des Fiji, qu’il est impossible de
la méconnaître et de la confondre avec les purs Tongans
ou les purs Fijiens. (1) » Il suffit de la voir, dit Pritchard,
pour la distinguer des habitants des autres îles, et surtout
de ceux des grandes îles, où la souche mélanésienne, qu’il
appelle papoue, est sansmélang’e. Et il ajoute : « Le mélange
des Tongans et des Fijiens est si apparent dans les îles de
l’Est, qu’il y a même un nom spécial pour les descendants
des deux races : on les appelle Tonga-Fiji, et ils sont fiers
gans avec les
ment, par l’alliance des deux races,
de ce nom. »
On le voit, cet observateur commence par bien établir que
population hybride a, comme tous les métis, tous
au mélange de ses auteurs, et qu’elle
provient ici de l’alliance des Piilynésiens et des Mélané¬
siens, formant les populations pures des îles Tunga et
des îles Fiji. Il montre donc, tout d’abord, qu’elle ne consti¬
tue pas le fond de la population des îles Fiji.
En effet, si les métis Tunga-Fiji sont encore très nombreux
cette
les caractères dus
(1) Pritchard, ouv» cité, p. 331
LES
POLYNÉSIENS,
419
dans les îles où lesTongans ont
ont fondé des
longtemps séjourné etoùils
colonies, telles que Lakemba et quelques pe¬
tites îles voisines, Kandavu et même le district
de Rewa sur
l'île Viti Levu, ils sont au contraire fort
rares dans les au¬
tres îles; on peut même dire,
qu’excepté les quelques métis
transportés ou nés dans ces îles, toutes, et surtout les plus
grandes du groupe, ne sont absolument peuplées que par
la race mélanésienne ou
fijienne pure (1).
fî’est ce que Pritcliard va démontrer surabondamment
lui-même, par les citations que
nous allons faire. Oes ci¬
tations prouvent, à priori,
qu’on a regardé jusqu’à présent
à tort les îles Fiji comme habitées
uniquement par une
population métisse ; on sait que, tout dernièrement encore,
c’était l’opinion soutenue
par M.
ouvrage sur les Polynésiens.
de Quatrefages, dans
son
Pour nous, qui avons
vu cette population métisse à La¬
kemba, l’île même qui est son centre, il y a longtemps que
notre opinion était arrêtée à cesujet ; mais nous n’avions
pas osé la faire connaître, tant elle était opposée à celle gé¬
néralement admise ; en outre, il nous eût été difficile de la
soutenir avec nos seules observations.
Aujourd’hui, il n’en est plus de même ; les observateurs
compétents ont parlé; aussi n’hésitons-nous plus
à dire, avec Pritchard, Th. Williams et
autres, que c’est
une erreur de croire les îles
Fiji uniquement peuplées par
une population métisse.
Cette population métisse existe sans contredit
; mais elle
les plus
est bornée à un petit
nombre d’îles. Il est certain, au con¬
traire, que toutes les autres sont peuplées par une race sans
mélange, ou du moins sans mélange aussi apparent.
Il est inutile, après
cela, de
parler des,nombreux mélan-
(1) Cette race ressemble à la race Néo-Calédonienne par la cou¬
leur brun-rougeâtre de la peau,
par la chevelure abondante et fri¬
sée, par la beauté des formes ; l’une et l’autre a les jambes moins
fortes que la race polynésienne, avec des
pieds énormes. Seule¬
Fijiens semblent être moins grossiers, moins
communs que ceux dès Néo-Calédoniens.
ment les traits des
420
LES
POLYNÉSIENS.
g’es consécutifs qui ont du se produire parle croisement de
métis eux-mêmes avec d’autres métis ou avec des races
ces
différentes. Evidemment, en s’alliant aux Européens et au¬
tres étrangers,
ils ont produit de nombreuses variétés, à
dont les caractères seront peut-être
toutes sortes de degrés,
indiqués un jour par les observateurs à demeure, mais qui
sont insaisissables par le voyageur. Ici nous ne devons
nous occuper que des métis, résultat immédiat du mélang’C
*
caractères phy¬
siques distinctifs de ces deux races : nous n’y reviendrons
donc pas. Quant à ceux que présentent leurs métis directs,
ils sont, comme on a dit, la résultante des caractères deleurs auteurs, mais en proportions différentes, suivant la
race qui a fourni la mère : ainsi ces métis ressemblent davantag’e tantôt à la race polynésienne, tantôt et plus sou¬
vent à la race fijienne ou mélanésienne. Dès 1827, nous
avions remarqué que les métis de Lakemba, et surtout do
Kandavu, présentaient des traits plus mâles, une teinte de
la peau plus foncée et des cheveux moins droits que les
Tongans. C’est ce qui a été confirmé depuis par les mis¬
sionnaires ang-lais, et plus particulièrement par M. Pritchard. Quelquefois pourtant, quoique plus rarement, les
des deux races.
Nous avons déjà longuement indiqué les
caractères inverses semblaient dominer, c’est-à-dire un teint
plus clair, des traits moins sévères, des cheveux plus droits,
des formes plus arrondies ; mais il était difficile d’assurer
qu’ils n’appartenaient pas à de purs Tongans. En somme,
communs, les plus
frappants et l’on reconnaissait, en les observant, que c’é¬
taient les caractères adoucis de la race mélanésienne : ils
les premiers caractères étaient les plus
rapprochaient donc les métis plus de cette race que de la
polynésienne.
pareils caractères étaient évidemment dus, ce que
nous croyons n’avoir pas été remarqué, à ce que ces métis
avaient eu pour mères des femmes fijiennes. Un pareil
l'ait expliquait eu même temps pourquoi les métis à ca¬
ractères tongans dominants , semblaient si rares : car
s’il est certain que des femmes Tunga se rendaient
race
ne
f
LES
POLYNÉSIENS.
421
aussi dans les Fiji , il ne l’est pas moins qu'elles s’y
rendaient en beaucoup plus petit nombre que leurs compa¬
triotes. Or on sait que les mixtes tiennent toujours
plus de
la nature de la femelle que de celle du mâle : de sorte que
l’on pourrait dire que la plupart des métis, vus alors par
nous, n’étaient que les bardots des deux races. Nous le ré¬
pétons, ce sont eux que nous avons vus en grand nombre à
Lakemba ; ils étaient même si nombreux, qu’à première vue,
il semblait n’y avoir que ce genre de métis ; mais, malgré
la répulsion d’une partie des femmes Tunga pour les Fi-
jiens, il est pourtant bien probable qu’il y a un assez bon
nombre d’autres métis ayant pour mères des Tonganes :
tels sont ceux nés des femmes qui, d’après Th. Williams,
étaient livrées aux Fijienspar les Tongans, dans le but de
se procurer les belles plumes rouges
auxquelles ils atta¬
chaient un si grand prix.
Remarquons toutefois, en passant, que si ce nom TongaFiji, donné aux métis par les Tongans, n’est pas retourné
par les Fijiens, c’est probablement qu’il doit être interprété
comme ne signifiant que métis de père Tongan et de mère
Fijienne. Il semble donc avoir été justement donné parce
que les Tongans s’alliaient aux femmes fijiennes plus que
les Fijiens aux femmes polynésiennes.
Nous n’ajouterons ici que quelques mots touchant les
qualités supérieures à celles des deux races reconnues à
ces métis par 'les missionnaires. C’est ce qui a fait dire à
Pritchard : (1) « Les descendants des naturels Tonga-Fijiens,
ou Tonga-Samoans, ou
Samoans-Fijiehs, ont été trou¬
vés relativement plus braves que les purs Tongans,
ou les purs
Samoans ou enfin les purs Fijiens. Par¬
tout où il y a eu, dans un
groupe, quelque mélange
avec les indig’ènes de l’un des autres groupes, les habitants
sont physiquement et intellectuellement supérieurs aux
habitants des districts du même groupe où il n’y a pas de
,
mélange. »
il ajoute même, à ce sujet, quelques phrases qui ré(1) Réminiscences, p. 417.
422
LES
POLYNÉSIENS.
pondent si bien aux préoccupations des savants, que nous
n’hésitons pas à les citer : i Les habitants de l’intérieur
de Viti-Levu, dit-il, perdent à être comparés même avec les
naturels des côtes Ouest, où le mélange avec des insulaires
du dehors s’est produit sur la plus petite échelle. En avan¬
çant des districts orientaux vers les districts occidentaux,
et de là dans l’intérieur, les visages ont moins de grâce,
les fronts sont plus comprimés, l’occiput est plus développé ;
en d’autres termes, quand on part du grand mélang-e
d^
deux groupes pour arriver à un mélange borné, et de là à
un point où il n’y a pas de mélange, ou en allant du bord
de la mer Jusque dans l’intérieur, on observe un abaisse¬
ment marqué au physique et au moral.
La supériorité générale des habitants des côtes est si
bien connue dans tous les groupes, qu’on regarde comme
un reproche et une insulte d’être appelé naturel de l’inté¬
rieur. Dans les Fiji, la manière la plus ordinaire d’expri¬
mer son mépris pour un autre, et d’abaisser son savoir et
son courage, est de l’appeler Kaï-Vanua,
paysan. Il en est
de même aux Samoa, où l’épithète employée pour désigner
un homme de mauvaises manières et
méprisable, est, JJtaFenua, c’est-à-dire de la terre d’en haut, de l’intérieur au¬
trement dit, montagnard. »
Mais Pritchard ne se contente pas de constater la supé¬
riorité physique et intellectuelle des métis sur leurs auteurs.
Il établit, sans le vouloir peut-être, et ce témoignage, venant
de lui, est de la plus haute importance, il établit que ces métis
n’occupent point toutes les îles Fiji, mais seulement quel¬
ques-unes. En effet, tout partisan qu’il est d’un grand mélan¬
ge entre les ïongans et les Fijiens surtout, il montre, dans
maints passages de son livre, que ce mélange n’est d’a¬
bord pas aussi grand qu’il semble vouloir le faire croire, et
qu’ensuite il est borné aux îles orientales des Fiji. C’est
ainsi qu’après avoir fait remarquer que le mélange est bien
plus apparent dans les Fiji qu’aux Tunga (1), il dit qu’il
est principalement limité, dans les Fiji, aux districts de
«
(1) Ouvr. cité, p. 381, 383, 384, 418, etc.
t
/
423
LES POLYNESIENS
l’Est, c’est-à-dire aux îles qui avoisinent le plus les Tung-a,
et il cherche à expliquer un pareil fait en disant* qu’il tient
probablement à la grande étendue delà contrée. Voici, du
reste, ses propres paroles :
Dans les districts orientaux des Fiji, il y a un grand
mélange avec les Tongans, mélange qui date de plusieurs
générations antérieures ; mais dans les districts de l’Ouest,
le mélange a été si limité qu’il est à peine apparent. » Il y
revient ailleurs en disant: « Le mélange (dans l’Est), est si
intime et si marqué, qu’il donne aux indigènes des caractè¬
res qui les distinguent des habitants de l’intérieur des gran¬
des îles Fiji, où la souche papoue existe presque sans mé¬
lange. Enfin il répète : œ Là, partout, les naturels sont
physiquement et intellectuellement inférieurs à leurs com¬
patriotes des districts de l’Est. Si l’on quitte les côtes pour
pénétrer dans l’intérieur de Viti-Levu, on trouve que le
peuple est inférieur physiquement et intellectuellement à
ceux des côtes, et qu’il n’y a pas eu de mélange avec les in ¬
digènes voisins, et rarement avec quelques-uns de leurs
compatriotes des côtes. »
Nous avons voulu citer textuellement ces paroles, parce
«
que nous croyons qu’il ne sera
considérer les Fiji comme
tis Tunga-Fiji.
plus possible, après cela, de
peuplées seulement par des mé¬
Si donc telle était notre opinion à la suite de nos propres
observations, on voit qu’elle est fortement appuyée par cel¬
les des observateurs modernes les plus compétents.
Dès lors, c’est à tort que M. de
Quatrefages, qui s’était
appréciation à ce sujet, dans son pre¬
mier travail de la Revue des Deux-Mondes^ a cru pouvoir,
dans le second, appliquer les lignes suivantes à toute la
population des îles Fiji:,(l) « Ces insulaires sont très
manifestement des métis tle nègres et de Polynésiens r
sous le rapport du teint, de la chevelure, des caractères
intellectuels et moraux, ils se rattachent à la fois aux
deux races. C’est un point sur lequel s’accordent tous
abstenu de toute
(1) Les Polynésiens et leurs migrations, p.
141.
424
LES
POLYNÉSIENS.
\
les voyageurs. Les Fijiens, sont, entre
habiles
autres, de hardis et
nàvig'ateurs, contrairement à tous les autres habi¬
tants de la Mélanésie ; enfin Haie a reconnu que
la langue
présentait des caractères en harmonie avec tout le reste :
un cinquième des mots est décidément polynésien. De leur
côté, les Malaisiens expulsés des îles Fiji emportaient avec
eux, dans leur langage, dans leurs mœurs, un certain nom¬
bre de traits spéciaux empruntés à leurs vainqueurs, et qui,
de nos jours encore, distinguent leurs descendants de tou¬
tes les autres tribus polynésiennes. »
*
Ces paroles ne sont applicables, en effet, qu’aux métis
Tunga-Fiji, qui n’occupent, comme on vient de le voir, que
quelques-unes des îles Fiji orientales, où ils forment plu¬
sieurs agglomérations assez fortes ; mais elles ne le sont
point aux Mélanésiens purs qui constituent, au contraire, le
fond des populations fijiennes, même dans les îles où les
colonies des Tunga se sont établies et ont donné naissance
aux
métis.
■
Il est bien certain, comme on le dit, que les métis Tunga-
Fiji sont le résultat du mélang’e des Tongans avec les Mé¬
lanésiens. Mais, ce qu’il faut remarquer, c’est que ces der¬
niers sont des Mélanésiens des îles Fiji même, et non des
Mélanésiens d’îles différentes, telles que les Salomon, ainsi
qu’il faudrait le supposer, si l’assertion de M. de Quatrefages avait quelque fondement.
Il est bien certain aussi que les Fijiens sont d’habiles na¬
vigateurs , surtout ceux qui occupent les îles les plus
orientales ; mais les indigènes des îles Salomon ne le sont
pas moins. Du reste, excepté les îles de Pâques, Mangareva
et quelques autres, quelles sont les îles de la Polynésie qui
n’ont [lau de navigateurs aussi habiles et aussi hardis, ou
qui, du moins, n’en aient pas eu autrefois ?
Mais ce quimérite tout particulièrement d’être remarqué,
c’est lorsque M. Haie dit, à l’occasion des caractères linguis¬
tiques de la langue fijienne, qu’il y a trouvé un cinquième de
mots polynésiens. C’est un fait : tout-à-l’heure nous ferons
voir que les mots polynésiens y sont peut-être én plus grand
nombre encore, et, fait non moins important, qu’ils sont
/
LES
425
POLYNÉSIENS.
objets qu’on ne peut supposer n’avoir
jamais été dénommés par les Mélanésiens.
du reste,
n’empêclie pas que le fond de la population ne soit mélané¬
sien par les caractères généraux, comme la langue est mé¬
donnés même à des
Cela,
lanésienne par son ensemble.
Quant à ce que dit M. de Quatrefages, en terminant, que
Fiji ont emporté avec eux,
dans leurs mœurs, un certain nombre
de traits spéciaux empruntés à leurs vainqueurs, et qui, de
nosjours encore, distinguent leurs descendants de toutes les
autres tribus polynésiennes, nous ferons l’aveu que nous
ne comprenons pas quels sont les descendants de
ces ex¬
pulsés : Les Tongans ? Or, on a vu que les Tongans actuels
ont tous les caractères de la race polynésienne pure ; il les
auraient même plus purs et plus nets que . les Tahitiens et
les Nouveaux-Zélandais, s’il fallait s’en rapporter au dire
de Dumont d’Urville (Ij. 11 est certain, du reste, comme
nous le démontrerons ailleurs, que les Tongans ont même
une langue qui, à part quelques lettres, est plus ressem¬
blante à la langue maori qu’à toute autre, contrairement à
ce qu’on serait porté à supposer, d’après les vocabulaires
erroués de Mariner : mais toujours est-il, qu’excepté un
très petit nombre de mots, leur langage est pur de mots
lijiens.
Si donc les rapports entre les deux races sont plus fré¬
quents aujourd’hui qu’ils n'ont peut-être jamais été, il ne
faut pas oublier néanmoins que les Polynésiens n’aiment
pas plus aller se fixer dans les Fiji occidentales que lesFijiens n’aiment eux-mêmes aller se fixer dans les îles poly¬
nésiennes. A l’exception d’un petit nombre de Fijiens purs,
les métis Tunga-Fiji sont les seuls, qui se rendent sans hési¬
tation aux îles Tunga, assurés qu’ils sont d’y être au moins
les Malaisiens expulsés des îles
dans leur langage et
leurs^parents. Quoy et Gaimard avaient
déjà fait cette observation; «11 est à remarquer, disaientils (2), que les Vitiens vont très-rarement à Tonga, et que
bien accueillis par
(1) Voyage de l’Astrolabe, t. IV, po partie, p. 229.
(2j Zoologie de l’Astrolabe, p. 49.
426
ce
LES
POLYNÉSIENS.
sont, au contraire, les insulaires des îles des Amis qui se
sont établis sur Laguimba, une des îles de la partie orien¬
tales de l’archipel vitien». Quant aux Tong-ans eux-mêmes,
lorsqu’ils vont aux Fiji, ils se dirigent toujours, nous le
savons, vers les îles orientales, où leurs compatriotes sont
nombreux. On dirait vraiment que, malgré les changements
favorables ét
avantageux survenus dans les mœurs des
Fijiens, ils redoutent encore d’être entraînés vers les îles
plus occidentales.
Nous croyons donc pouvoir conclure, de ce qui précède,
que les Tongans, pas plus probablement que les Samoans,
ne se sont jamais, ainsi qu’on le croit
généralement, rendus
en conquérants dans les îles Fiji ; mais
que, en tout temps,
ils se sont plutôt estimés fort heureux d’y être tolérés.
La race polynésienne, n’est pas une race conquérante.
Cependant, pour la plupart des ethnologues, la race po¬
lynésienne est une race conquérante qui, dès son arrivée en
Polynésie, aurait envahi les îles Fiji. Telle était l’opinion
soutenue par Murray, dans son Encyclopédie des géographes.
Cet écrivain admettait l’invasion et la soumission des Fiji
par les habitants des îles des Amis, mais il n’apportait au¬
cun
témoignage à l’appui de cette opinion ; il se contentait,
pour la soutenir, des suppositions sans fondement du capi¬
taine Wilson, du Duff, qu’il copiait, comme lui-même, de¬
puis, a été copié par presque tous ceux qui ont écrit sur le
même sujet, et, entre autres, par d’Urville.
On pourrait certainement, à ne juger que par certains
faits particuliers observés par nous dans plusieurs îles mé¬
—
lanésiennes, et notamment à Vanikoro, où les noms de
quelques chefs sont tout polynésiens, on pourrait supposer
que les Polynésiens, entraînés jusque là, ont fini par domi¬
ner les Mélanésiens, grâce à leur supériorité intellectuelle.
Cependant, quand on remarque ce qui s’est passé à Tanna,
à la Nouvelle-Calédonie, où les deux races se sont à
peine
mêlées, malgré leur contact, et surtout aux Fiji, où le mé¬
lange s’est borné, comme on vient de le voir, aux îles qui
avoisinent le plus les Tunga, il faut àu moins reconnaître :
/
LES
POLYNÉSIENS.
427
d’abord que la suprématie intellectuelle, qu’on est^ disposé à
accorder à la race polynésienne, n’est peut-être pas aussi
grande qu’on l’a dit ; ensuite que cela n’aide guère à prou¬
les Polynésiens sont venus en conquérants dans ces
ver que
divers lieux.
lieu d’être de
simples naufragés, ils s’y étaient, dès le début, présentés en
grand nombre à la fois, il aurait pu en être tout autrement.
Mais^ puisqu’ils sont toujours restés isolés ou inférieurs en
On comprend pourtant très bien que si, au
nombre dans les îles Mélanésiennes où on les trouve, il n’y
a,
à notre avis qu’une conclusion possible, c’est que l’enva¬
attribue n’a jamais eu lieu, excepté
hissement qu’on leur
peut-être pour un
là inhabitées.
nombre restreint de petites îles, jusque
comme on va voir, les traditions des deux
taisent également sur le fait d’envahissement
Du reste,
races
se
Fiji par les Tongans ou tout autre peuple po¬
lynésien. Tandis que les traditions des Tunga montrent
que les Fiji étaient indépendantes, celles des Fiji ellesmêmes établissent au contraire, à chaque pas, que, dans
les premiers temps, les Tongans et les Samoans ne se ren¬
daient aux Fiji, qu’entraînés par des coups de vent ; elles
semblent dire aussi qu’à une époque reculée et antérieure à
la loi d’extermination, de fréquents rapports avaient lieu
entre les populations des trois groupes. Pourtant celles des
Samoa indiquent qu’à une autre époque ces rapports étaient
hostiles, puisque Tongans et Fijiens allaient faire la guerre
aux Samoans. Mais, répétons-le, aucune ne parle de l’en¬
vahissement des Fiji.
De même que Murray, d’ürville regardait le peuple po¬
lynésien comme un peuple de conquérants ; mais, ce qui
mérite d’être remarqué, venant de lui, il pensait, contrai¬
rement à l’écrivain anglais, que les Fijiens, loin d’avoir été
subjugués parles Polynésiens, avaient dû., au contraire,
être un obstacle à la marche des Tongans vers l’Ouest (1).
Lorsqu’il formulait cette opinion, il regardait donc les Po¬
des îles
il) Philologie de l’Astrolabe, t. I, 2= partie, p. 281.
428
LES
POLYNÉSIENS.
lynésieiiSj. comme les derniers venus, soit de son conlinent
submergé, soit de Tahiti, puisqu’il les faisait arrêter par
les Fijiens déjà fixés dans leurs îles. Il ne paraissait pas
voir que si les îles Fiji eussent été un obstacle aux Tongans cherchant à aller vers l’Ouest, elles en auraient sans
doute été, en sens contraire, un aussi considérable à la
provenance asiatique, d’abord admise par lui (1). Néan¬
moins, il faut bien en convenir, son opinion est digme de
la plus sérieuse attention, et, toute hasardée
qu’elle^ pa¬
raisse, elle peut être exacte en ce qui concerne les Tongans,
car elle semble
être appuyée par le raisonnement et les
faits modernes.
Cette opinion de d’Urville ne préjuge du reste en rien le
temps que les Tongans auraient passé dans leurs îles, avant
de découvrir les Fiji les plus orientales et d’y établir des
colonies. De même, en effet, que les Fijiens se trouvaient
dans leurs îles quand les Tong-ans s’y présentèrent pour la
première fois, de même aussi les Tongans devaient être fixés
depuis assez longtemps dans les leurs, lorsqu’ils rencontrè¬
rent les Fiji, et ils auraient pu, à leur tour, être eux-mêmes
un obstacle à la marche vers le Sud-Est
de l’avant-garde
fijienne. Rien, il est vrai, dans les souvenirs traditionnels
des deux races, ne fait allusion à la venue de Fijiens jus¬
qu’aux Tunga ; pourtant il est peu admissible que les Fi¬
jiens, qu’on dit être d’excellents navig’ateurs, n’aient
jamais poussé de pointe jusque là, et ils se seraient certai¬
nement alors emparé des îles Tunga, si les indigènes poly¬
nésiens ne se fussent déjà trouvés assez forts et assez nom¬
breux pour leur résister. Les Fijiens, en effet, d’après ce
que rapportent certaines légendes, ont été attaquer les Samoans : A plus forte
raison, ont-ils dû se rendre dans le
même but, aux îles Tunga, qui sont plus rapprochées, bien
que, nous le répétons, aucune tradition ni Tongane, ni Samoane, ni Fijienne, ne parle des tentatives faites par les
Fijiens contre les Tongans. Nous croyons donc, contraire¬
ment à l’opinion généralement admise, que les Fijiens au-
(I) Mémoire sur les lies du Grand Océan, p. 10.
LES
POLYNÉSIENS.
429
îles Tunga, plutôt que les ïonauraient essayé de conquérir les îles Fiji.
Pourtant, alors même que les Fijiens seraient allés,
comme nous sommes disposé à le croire, attaquer les ïongans, les îles ïunga n’auraient jamais été tenues en sujé¬
tion : c’est ce que prouve l’absence presque entière de mots
fijiens dans le langage tongan. Ces mots, en effet, se ré¬
duisent à trois ou quatre, tels que buLotu, tui, etc. Mariner
en a»cité un plus g-rand nombre, mais c’est par erreur, ainsi
que nous le montrons dans la préface de notre Dictionnaire
Tahitien. Il est évident qu’il en eût été tout autrement si les
Fijiens fussent restés pendant quelque temps maîtres des îles
Tunga. Il se serait alors produit, en sens inverse, le résul¬
tat fourni par la présence des Polynésiens dans les Fiji:
car, ainsi qu’on va le voir, les mots tongans sont fort nom¬
breux dans le langage fijien.
Ainsi les Fijiens, s’ils ont dépassé vers le Sud-Est les li¬
mites qu’ils occupent aujourd’hui, n’ont jamais dfi s’établir
à demeure dans les îles Tunga. Nous croyons cependant
qu’ils ont été y livrer quelques combats, mais seulement
après les premières visites des Tongans chez eux. Mais
nous ne pensons pas que les îles Tunga aient jamais été
complètement occupées par une population mélanésienne,
soit avant, soit après, l’arrivée des Polynésiens dans ces
raient essayé d’envahir les
gans
îles.
le silence sur les attaques que
contre les Tunga, alors que
ces mêmes traditions indiquent nettement les attaques fai¬
tes par les Fijiens et les Tong-ans contre les Samoa, cela
tient à un fait ignoré jusqu’à présent : c’est que les îles
Samoa, ou du moins l’une d’elles, la grande île Upolu, ont
été peuplées par les îles 'Çuuga. Nous citerons bientôt la
tradition de Pritchard qui le prouve. Ou comprend parfai¬
tement dès lors que les Tongans, connaissant la faiblesse
de la population d’Upolu, soient allés l’attaquer souvent,
jusqu’au moment où celle-ci, renforcée sans doute par d’au¬
tres colonies, soit parvenue à repousser avec succès les
assaillants, ses compatriotës. On verra également bientôt
Si les traditions gardent
les Fij iens auraient pu faire
V
430
LES
la curieuse tradition
qui rapporte les dernières tentatives
POLYNÉSIENS.
faites par les Tongans contre les Samoans, ainsi que le mo¬
tif non moins curieux de leur interruption.
Il est difficile de
préciser l’époque où les Fijiens allaient
faire la guerre aux Samoans et lever des tributs dans leurs
îles.
Mais, d’après des légendes que nous allons faire
connaître, il est certain qu’ils s’y rendaient annuellement
pour y faire des
est
eu
prisonniers. D’après d’autres légendes, il
vrai, ils y allaient aussi en visiteurs amis : il y a 'âonc
dans leurs relations
au
moins deux
époques distinctes.
JNous pensons que les visites amicales sont postérieures aux
attaques et qu’elles ont précédé de peu de temps l’expulsion
des Polynésiens jusque là tolérés, dans les îles Fiji.
En résumé, nous concluerons de ce qui précède :
1° Les Tongans et les Samoans n’ont
presque certaine¬
ment jamais essayé, avec leurs flottes, de soumettre les îles
Fiji et, au début, ils n’y sont allés qu’entraînés malgré eux ;
2° Avant comme après leur expulsion des îles Fiji, les Po ¬
lynésiens, heureux de n’être pas attaqués chez eux, ont
simplement cherché à y être de nouveau tolérés, lorsqu’ils
s’y trouvaient entraînés ou qu’ils s’y rendaient volontaire¬
ment;
3° Les Samoa ont été souvent attaquées par les
Tongans
Fijiens, et les Tunga l’ont probablement été par ces
derniers. Mais, presque certainement, les îles Tunga, et
probablement les îles Samoa, n’ont jamais été complètement
soumises aux Fijiens, soit avant, soit après l’arrivée des
Polynésiens, de même que les Samoa ne l’ont pas été aux
Tongans eux-mêmes.
On voit donc que si les faits s’étaient passés de la sorte,
ce seraient bien les Fijiens, comme le disait d’ürville,
qui
auraient pu être un obstacle au passage des Tongans cher¬
chant à se diriger vers l’Ouest. Cet obstacle, du reste, se
serait également aussi élevé contre le passage des colonies
samoanes allant, comme on le croit, peupler la Nouvelle-Zé¬
lande. En effet, il aurait été impossible à ces colonies de
s’y rendre directement sans passer dans l’un ou l’autre de
ces archipels : c’est, ce que nous démontrerons bientôti
et les
.1
LES
431
POLYNÉSIENS.
Au surplus, voici les traditions qui nous semblent appuyer
notre manière de voir. Comme elles n’ont
jamais été pu¬
bliées, nous allons les donner ici telles qu’elles nous sont
parvenues, et nous rejeterons à la fin du chapitre toutes
celles des mêmes îles que nous nous sommes procurées, mais
qui n’ont pas trait à la question qui nous occupe.
Quelle que soit l’exactitude de notre interprétation pour
ce qui concerne les îles Tunga, ces traditions démontreront
du>moins, à n’en pas douter, que les îles Samoa, ont été
en butte aux attaques des deux autres archipels.
Guerre ancienne
faite aux habitants
des
Samoa
par
lég’ende, en montrant les rap¬
ports qui ont existé entre les deux archipels, à une époque
éloig’née, peint parfaitement le caractère et la croyance des
Polynésiens ; elle fait comprendre, croyons-nous, mieux
que les réflexions des voyageurs, le genre de relations de
ces peuples. C’est pourquoi, malgré sa longueur, nous nous
CEUX DES Tunga.—
Cette
sommes décidé à la faire connaître.
Il y avait, à Tunga-tapu, un chef riche et redoutable, ap¬
pelé Tui Tunga, qui faisait fréquemment la guerre aux ha¬
bitants des îles Samoa. Dans ce but, il se rendit une fois à
Upolu.
Dans cette île vivait un chef nommé Tui Maunga (1), le
plus renommé de toutes les îles Samoa : ce chef avait une
sœur d’une beauté remarquable.
Vaincu par Tui Tunga, Tui Maunga lui demanda grâce :
Ne me tue pas, lui dit-il, èt je te donnerai ma sœur en
mariage, n —^ « Je le veux bien, répondit Tui Tunga, mais
il faut d’abord savoir si ta sœur y consentira. »
Alors les deux chefs, devenus amis, se rendirent dans la
case de Tui Maunga, où sb trouvait sa sœur.
L’ayant prise à part, Tui Maunga lui dit : a Je compte sur
--«
(I) Tui est le nom donné au chef suprême dans les deux archi¬
pels, de même que dans les Fiji, d’où il est probablement originai¬
re. Mariner a longuement
exposé l’importance du Tui Tonga à
Tongatabou, et la déchéance du dernier chef de ce nom.
432
LES
POLYNÉSIENS.
toi, ma sœui', pour me rendre un g-rand service.» — « Avec
beaucoup dé plaisir, si je le puis, mon frère, lui réponditelle :■ que veux-tu de moi ?» — « Il faut que tu deviennes la
femme de Tui Tung’a.» — « Pourquoi cela, mon frère?»
Ecoute : il m’a vaincu, et j’ai promis de lui donner ta
main, à condition qu’il me laisserait la vie : Il y a consenti,
de toi dépend mon sort. » — « J’accepte, mon frère, je suis
prête à,l’épouser, s’il s’engage à ne point me maltraiter. »
—
<c
Tui Tunga promit sans hésiter de toujours bien traiter^la
sœur de son nouvel ami, et il dit à celle-ci: a Tu seras la plus
grande princesse de Tunga ; tu auras autant de serviteurs
que tu voudras. »
Le mariage ainsi conclu eut lieu ; peu de
se
mirent en route pour les îles
Tunga.
temps après, ils
Là, naquit un enfant qui, comrne son père, fut appelé
Tui Tunga.
Le père étant mort quelque temps après, la mère dit à son
Ce pays n’est pas le nôtre ; il est vrai que c’est celui
de ton père, mais notre patrie est Samoa ; il me paraît con¬
fils :
venable d’y retourner et de nous y réfugier. »
Le fils y consentit facilement : dès
se mirent en
route.
qu’ils furent prêts, ils
Tui-Tunga, bien reçu de sa nouvelle famille et entouré de
tous les soins, grandit à Samoa. Dès son bas âge, il se fit re¬
marquer par son adresse etpar sa force. Bientôt celle-ci devint
prodigieuse ; dans les combats, Tui Tonga ne rencontrait
personne qui pût lui résister.
Sa réputation se répandit partout dans toutes les autres
îles ; les Samoans étaient fiers d’avoir pour chef un homme
si renommé. Le moment n’était pas loin où ce chef devait
montrer sa force d’une manière pli^s utile.
Depuis le départ du jeune Tui Tunga, les habitants de
Tunga avaient rompu la paix ; mais ils ne s’étaient pas ha¬
sardés à venir attaquer les Samoa. Pourtant ils l’osèrent à
la fi.n : une nuit ils débarquèrent dans l’intention d’atta¬
quer Tui Tunga pendant qu’il dormait. Toutefois, comme ils
étaient fatigués par la traversée, ils mouillèrent leur, piro-
o
LES
433
Pü1,YN£S:ENS.
gue, et se livrèrent au sommeil. Ils oubliaient
valent plus à leur tête le père de Tui Tunga.
ijii'ils n’a-,
Le jeune homme, réveillé à temps, ne
fît qu'un bond vers
plage où ils se trouvaient avec leur pirogue ; saisissant
celle-ci, il l’emporta dans l’intérieur.
la
Grande fut la surprise des guerriers tongaus quand ils s’é¬
veillèrent
(1) : tout le peuple et les guerriers des Samoa,
étaient autour d’eux. Ils furent forcés de se reconnaître
prissnniers, et ils s’engagèrent à payer pour rançon un
grand nombre de nattes, de cochons et de tapa, heureux
d’en être quittes à si bon marché. C’était de la part de Tui
Tonga montrer autant de générosité que de force.
Dans ce temps-là, Tui Tunga devint Atua ou dieu vivant.
Cette nouvelle preuve de sa force fut
regardée comme un
prodige, et lui-même, par suite, fut considéré comme un
être divin, qualité d’ailleurs à laquelle lui donnait droit sa
naissance.
Les
qu’il ne mourrait
point, et qu’il serait seulement changé en montagne.
La légende ne dit point s’il mourut,mais aujourd’hui encore
on appelle Tui Tunga la montagne du port
d’Apia, à Opulu (2) : ce qui prouve surabondamment que les dieux ont dit
autres
dieux lui
avaient dit
vrai.
Jusque-là, Tui Tunga n’avait agi, pour ainsi dire, qu’avec
ressources ; mais, dès qu’il fut dieu, il le fît en
vraie puissance du ciel, en enchanteur.
ses propres
Entre autres
objets servant à l’accomplissement de ses
(1) Une légende maori rapporte que pareil fait arriva aux guer¬
YArawa, coiümandés par Tama-te-Kapua, quand ils se
trouvèrent en présence des guerriers de Euaeo, qui avaient lialc
riers de
leur navire à terre pendant leur somrngil.
(2) On a vu qu’à Tahiti la montagne Oroliena, tire son nom de
Orosonga des Samoa ; ici ce serait des Tunga que celle d’Apia au¬
rait tiré le sien. Ce rapprochement nous semble de quelque im¬
portance, relativement à la marche des migrations polynésiennes.
28
O
\
434
LES
POLYNÉSIENS.
enchantements, il possédait deux haches (1). Il eut bientôt
l’occasion de s’en servir contre les
guerriers tongans qui,
violant leur parole, vinrent encore lui apporter la guerre,
au lieu du tribut qu’ils s’étaient engagés à lui payer.
Cette fois, ils ne vinrent plus sur une seule pirogue, mais
grand nombre, bien armées et portant l’élite des
guerriers tongans.
Tui Tunga, reconnaissant qu’il ne pouvait pas les vain¬
cre, seul, sans ruse, et en un seul jour, prépara tout nour
sur un
arriver à ce résultat à l’aide de ses enchantements.
Il commença par cacher les deux haches sous la natte de
la case où il se trouvait ; puis, au lieu de mal recevoir ses
ennemis, d’entamer un combat dans lequel il devait suc¬
comber, il alla au devant d’eux et, les invitant tous à des¬
cendre, il leur dit : « Mes amis, je me reconnais, je m’avoue
vaincu ; prenez toutes les terres, toutes les femmes, tout
ce qui sera à votre convenance ; j e vous l’abandonne. Mais,
puisque j’agis ainsi avec vous, j’espère que vous me lais¬
serez la vie. »
tongans, ne pouvant pas soupçonner la
guerrier si courageux, acceptèrent avec joie
sa proposition : « Accordé, dirent-ils tous ensemble : livronsnous à la joie. »
Un grand hiva (fête) fut préparé ; des porcs rôtis et tou¬
Les guerriers
ruse chez un
tes sortes d’autres mets furent étalés devant eux.
Après le festin, quand le soir fut venu, tous se livrèrent
à la danse, la plupart aux femmes,
presque tous au kava. A la nuit, ils étaient tous ivres, et
ils allèrent se coucher avec les femmes samoanes^ sans avoir
le moindre soupçon contre leur hôte.
On avait réuni les femmes dans la case où Tui Tunga
à leurs goûts : les uns
avait caché les deux haches : cq fut là que tous allèrent se
coucher.
(1) On connaît la tradition zélandaise des deux haches faites en
jade vert par Ngahue, avec l’une desquelles Tama-te-Kapua coupa
la tête du grand pontife üenuku, peu avant son émigration pour
Âûtearoa, l’Ile Nord de la Nouvelle-Zélande.
?
LES
435
POLYNÉSIENS.
Bientôt le sommeil les gagna tous.
Tui Tunga attendait ce moment : dès
a
qu’il se fut assuré
que tous étaient endormis, s’adressant à ses deux haches, il
leur dit : « Sortez et frappez : que personne n’en réchap¬
pe. » Aussitôt les haches commencèrent à frapper de tous
côtés ; elles en avaient déjà abattu plusieurs avant que le
bruit n’eut éveillé les autres.
Il était trop tard : les guerriers de Tui Tunga les tenaient
tous>prisonniers.
Reconnaissant alors le danger de leur position, ils sup¬
plièrent Tui Tunga en ces termes : « O Tui Tunga, laissenous la vie, et nous te jurons par Sauari (dieu d’en bas, de
Tenfer), que nous ne reviendrons jamais te faire la guerre. »
Le bon Tui Tunga se laissa toucher ; il leur permit de
retourner chez eux ; il prit même le soin de faire renouve¬
ler leurs provisions, Il croyait cette fois en avoir fini avec
les habitants de Tunga.
Cependant, quelque temps après, les guerriers tongans
nombreux que précédemment. Mais
cette fois, Tui Tunga n’était plus seul : Sauari lui-même,
piqué de ce que les chefs de Tunga avaient juré par lui,
s’était mis de la partie ; aussi quand les pirogues arrivèrent
aux Samoa, il les changea en pierres.
On voit encore aujourd’hui les deux pirogues (1), et le
four à Mahi que les Tongans avaient déjà construit sur le
rivage pour cuire leurs fruits à pain. On voit ce fruit prépa¬
ré [mahi] ; les pagaies (hoe) ; la bonite (atu) ; et les longs
bambous pour pêcher (ofe) qui étaient dans leurs pirogues.
De plus la légende dit que les Tongans étant allés à quel¬
que distance pour se baigner dans des trous, tous furent
mangés par des anguilles. Maintenant encore la supersti¬
tion défend aux hommes d’^ler s’y baigner, autrement ils
seraient sûrement dévorés. On sait que ces trous contien¬
nent parfois, comme aux Marquises, des murènes mons¬
revinrent encore, plus
trueuses.
(1) La légende avait d’abord dit un grand nombre,
436
LES
POLYNÉSIENS.
C’est, cfti reste, depuis la transformation en pierres des
guerriers Tongans, que les guerres ont cessé entre les Tunga et les Samoa. Cette époque, malheureusement, est assez
difficile à préciser ; mais il n’est pas moins vrai qu’il y a
fort longtemps que ces guerres ont cessé.
Du temps de Mariner, vers 1807, il n’y avait, entre les
deux archipels, que de bons rapports, et les Tongans al¬
laient de temps en temps aux Samoa. Finau II, avant de
succéder à son père dans les Tunga, y était allé passer hix à
sept ans ; il y avait pris deux femmes, ce qui ne l’empêcha
pas d’en prendre deux autres, quand il fut de retour dans
son pays.
Origine des cochons. Il y avait aux Fiji, à une époque
.reculée, un chef puissant et redouté, qui,, tous les ans, allait
lui-même lever un tribut d’hommes sur les îles Samoa. Ces
hommes étaient destinés à lui servir de nourriture.
homme ap¬
pelé Cici, dont la femme, Sau, était sœur de Tiitii.
Ce couple ayant été pris, en même temps que beaucoup
d’autres, par le chef des Fiji, fut emmené dans ces îles.
Là, la femme devint enceinte ; mais son ventre, au lieu
d’acquérir le volume d’un ventre ordinaire de femme
grosse, devint énorme et, au lieu de porter neuf mois, elle
A la même époque vivait, aux îles Samoa, un
accoucha au bout de quatre.
Grande fut la surprise,
quand on vit qu’elle mettait au
plusieurs petits cochons. La mère les allaita ellemême et parvint à les sauver. Elle leur donna son nom et
celui de son mari : elle les appela San et Cici. (1)
monde
Cependant, quand ils les virent grands, les chefs des Fiji
eurent la fantaisie d’en vouloir manger, afin, disaient-ils, de
savoir s’ils étaient bons.
(1) Aujourd’hui encore, aux îles Samoa, on se sert des mots
Sau, Sau, quand on veut appeler et faire venir les cochons, et l’on
emploie celui de Cici quand on veut les faire fuir. Quant au mot
cochon, il se dit pua.
/
LES
POLYNÉSIENS.
La pauvre mère, ne pouvant
en
tuer un.
Les
437
faire autrement, (ÿinsentit ii
cLefs se réunirent quand il fut préparé : tous trou¬
cette chair valait mieux que la chair humaine.
découverte, et le grand chef
dit à la mère : i Ton fils était délicieux ; tâche donc d’ac¬
coucher une autre fois d’enfants pareils, et je te promets
ta liberté. En outre je te laisserai un fils et une fille, que
vèrent que
Ils
furent enchantés de cette
tu
jjpurras emmener avec toi. »
La mère fit si bien qu’elle accoucha bientôt de nouveaux
petits cochons.
Le grand chef tint parole. Par son ordre, une grande pi¬
rogue fut donnée et montée par de bons nageurs. Il y fit
embarquer Cici et sa femme, leur fils et leur fille, avec des
vivres en abondance.
Quelque temps après, l’heureux couple revoyait les îles
Samoa, où la tradition dit qu’ils vécurent en bonne
intelli¬
gence, faisant des enfants et mangeant du cochon cuit au
four ; car le feu était déjà connu : il avait été apporté par
Tiitii. La tradition
ne dit
monde des petits cochons.
pas si
Sau continua à mettre au
Le voyage de Sau et de Cici, revenant des Fiji, ne s’était
pourtant pas passé sans épisode. Comme ils approchaient de
Tutuila, leur pirogue chavira. Les matelots Fijiens adressè¬
rent des imprécations aux dieux ; mais ceux-ci les changè¬
rent en marsouins. Seuls, Sau, Cici et leurs enfants parvin¬
rent à se sauver. C’est depuis ce naufrage que les marsouins
sont appelés, aux Samoa, l’équipage de Sau-Cici.
Ainsi, les légendes recueillies par les missionnaires an¬
glais attribuent aux îles Tunga l’introduction des cochons
aux îles Fiji : ce sont donc les Polynésiens des Tunga
ou
des Samoa, qui ont fait connaître les cochons aux Mélané¬
siens des Fiji. Le nom mêÆie donné au cochon par les Fi¬
jiens vient, à notre avis, appuyer cette opinion.
Mais comment les Polynésiens se sont-ils procuré le
cochon ? Si, comme on le prétend, ils l’avaient apporté de
la Malaisie, ils l’auraient connu sous le nom malai de babi,
et non sous celui de puaka, pua a. D’un autre côté, il est à
438
LES
POLYNÉSIENS.
peu près démontré,
comme on le verra en temps et lieu,
était inconnu h la Nouvelle-Zélande avant
que les Européens, et Marion le premier, ne l’eussent intro¬
que le cochon
duit dans cette contrée. Il faut donc supposer, et nous som¬
disposé à admettre cette supposition, que les Polyné¬
cochon dans les premières îles rencon¬
trées par eux lors de leurs migrations.
mes
siens ont trouvé le
Il est certain que
le cochon des îles polynésiennes, de
et certains oiseaux, forme^une
espèce à part, tout-à-fait distincte. Ce qui prouve qu’il
était inconnu des émigrants arrivant dans la Polynésie,
c’est la surprise qu’ils éprouvèrent à la vue de cet animal
dans les îles où ils le rencontrèrent pour la première fois.
Cette surprise est parfaitement indiquée dans la légende
tahitienne, relative au héros fabuleux appelé Hiro, qui de¬
vint plus tard le dieu des voleurs ; La légende raconte lon¬
guement les combats de Hiro avec un cochon gigantesque.
Bien évidemment, les émigrants n’auraient pas tant parlé
de cet animal, s’il leur eût été familier ; si le cochon ne
les eût pas autant frappés, ils n’en auraient probablement
pas fait leur seul terme de comparaison et d’appellation
pour tous les quadrupèdes qu’on leur a fait connaître de¬
puis. On sait, en effet, qu’ils appellent le cheval puaa horo
fenua, ou cochon qui avale la terre ; le bœuf, puaa toro, ou
cochon qui rampe ; le mouton, puaa ma moe, ou cochon
qui dort, qui rêve, etc.
Comme on le voit, si un pareil fait est défavorable luimême à une provenance malaisienne des Polynésiens, il
est, au contraire, on ne peut plus favorable à leur prove¬
nance d’un lieu où le cochon était inconnu,
tel que la
même que certaines plantes
Nouvelle-Zélande.
Comme
nous
devons revenir
longue¬
ment sur ce sujet, nous arrêterons ici ces remarques.
traditions, on remarquera que la première
Samoans que ceux des Tongans : c’était tout naturel, puisque cette légende est d’ori¬
gine samoane. De même que plusieurs autres publiées par
Pritchard, elle signale nettement l’invasion des îles Samoa,
En lisant ces
célèbre plus les hauts faits des
/
LES
OU (lu moins de
439
POLYNÉSIENS.
l’une d’elles, par les guerriers ,Tongans ;
mais elle garde le silence
le plus complet sur les attaques
Tunga et les Fiji, qu’auraient pu tenter les Samoans eux-mêmes. Il est inutile sans doute d’ajouter que
contre les
les légendes tonganes célèbrent
aussi davantage les chefs
et que, soit intentionnellement ou non, elles
se taisent également sur les attaques que les Samoans au¬
de leurs îles,
enfin, on a pu
traditions des Tunga s’abstiennent de
parler des attaques qui auraient pu être faites contre ces
raient pu diriger contre les Tunga. De même,
voi» que toutes les
dernières îles par les Fijiens.
La deuxième légende nous montre
les guerriers des Fiji
allant lever des tributs d’hommes dans les Samoa : elle semble
qu’ils ne res¬
probablement dans ces îles que le temps nécessaire
pour y faire quelques prisonniers, mais qu’ils renouvelaient
fréquemment leurs attaques.
Quoi qu’il en soit, il résulte clairement de ces deux tradi¬
tions que les Tongans et les Fijiens allaient, à certaines
époques, porter la guerre et faire un coup de main aux îles
Samoa. Pourtant ni les uns ni les autres n’ont probable¬
ment jamais soumis complètement les populations d’une
île entière ; ainsi les indigènes d’Upolu montrent, même de
nos jours, dans l’intérieur de leur île, des murailles en
pierres, élevées par leur ancêtres pour résister aux envahis¬
seurs : ces murailles, disent-ils, n’ont jamais été_ franchies
indiquer, ainsi que nous l’a,vous déjà avancé,
taient
par eux.
Sans doute, quand on connaît la forfanterie des indigènes
de race polynésienne, on peut ne pas accepter
une
pareille
assertion d’une manière absolue ; il est cependant probable
qu’alors même qu’une île aurait été entièrement vaincue, le
séjour des Fijiens n’y aurq^t jamais été bien long. Celasemble résulter du peu de traces d’anciens mélanges, ainsi que du
nombre assez restreint de mots Fijiens qui se trouvent dans
le langage des Samoans, quoique ce nombre soit plus grand
qu’aux Tunga. Il est évident que ces mots auraient été beau¬
coup plus nombreux encore, si les Fijiens fussent restés à
demeure dans les Samoa pendant une période assez longue.
4‘10
LES
POLYNÉSIENS.
Tout ce^flu’on peut conclure de l’existence de ces
mots,
de celle de certains usag'es
fijiens adoptés par les Samoans,
et surtout de
l’adoption, faite par ces derniers, de la lettre
fijienne s, c’est que les Fijiens ont, presque certainement,
séjourné plus longtemps dans les îles Samoa que dans les
îles Tunga. Mais un pareil état de choses
s’explique par la
fréquence des guerres faites aux Samoans par les Fijiens, et
il n’est pas nécessaire d’admettre
que les Samoa ont été
longtemps et complètement tenues en sujétion. En effet,
s’il en eût été ainsi, les
analogies auraient été plus nom¬
breuses, et il se serait nécessairement- produit ce qui a été
observé dans les Fiji, à la suite du
séjour des colonies poly¬
nésiennes.
e
))
0
111.
RECHERCHES
LINGUISTIQUES.]
Différences fondamentales entre le Fijien
et le Polynésien. — Il existe
fijienne une grande quantité de mots polynésiens. —
Tableaux linguistiques. — Dialecte des îles Samoa. — ChantsSamoans.
La philologie prouve que les Polynésiens ont civilisé les Fijiens et
qu’ils sont restés longtemps en contact avec eux.
dans la langue
—
Recherches linguistiques. — La philologie vient, de sou
côté, appuyer les conclusions auxquelles nous avons été
conduit par les récits des voyageurs et des missionnaires
anglais, par les traditions et par nos propres observations.
Elle établit, elle aussi, que les Polynésiens ont dû rester
longtemps avec les Fijiens, avant que ceux-ci ne les aient
expulsés des Fiji. Les recherches linguistiques qui suivent
montrent, en effet, que non-seulement des rapports intimes
ont existé entre les deux races, mais que ces rapports ont
dû commencer à une époque reculée, peut-être même dès
l’arrivée des Fijiens dans les îles qu’ils occupent. ■
Ces recherches montrent encore les différences qui
sépa¬
rapprochent les deux langues ;
mais les similitudes sont surtout nombreuses et frappan¬
tes ; elles attestent plus particuliérement l’ancienneté des
rapports entre les deux races. Il est évident que l’une des
rent et les similitudes qui
deux races a fourni à l’aulre
ces
similitudes de mots : or,
adoptés pour une foule de cho¬
polynésiens, il faut nécessairement en conclure
qu’ils sont dus à la race polynésienne.
Ainsi, ce serait donc cette dernière race qui aurait, pour
comme les mots semblables
ses sont
ainsi dire, contribué h civiliser l’autre ; et nous pensons que
f)
442
LES
POLYNÉSIENS,
les détails cfüi vont suivre ne
permettront plus d’en douter.
Déjà, dans un mémoire sur l’Océanie, publié par la Revue
maritime et coloniale de 1873„ M. le
capitaine de vaisseau
Aube, examinant l’orig-ine probable des Fijiens, croyait à
une ancienne
émig-ration de Maori, partis des Samoa et
envahissant successivement
toutes les
îles du
Pacifique,
depuis les Sandwich jusqu’à la Nouvelle-Zélande, et s’y
mêlant à des Malais et à des Papous. Certaines industries
très-perfectionnées, certaines entreprises d’utilité publique
telles que le grand canal de Kalemesa,
l’orgueil nobiliaire
des hautes castes et la constitution féodale de la
société,
dénotent, d'après lui, les indices d’une civilisation éteinte,
analogue à celle dont les traces se montrent sur d’autres
points de l’archipel polynésien (1).
On admet généralement que la langue des îles
Fiji diffère
complètement de celle de la Nouvelle-Zélande et de la Po¬
lynésie : c’est ce que semblent démontrer la Grammaire et
les Vocabulaires imprimés aux
Fiji mêmes, en 1850, par les
missionnaires anglais.
Abel Rémusat a choisi, pour
indiquer les ressemblances
ou les différences des
langues, un petit nombre de mots tels
que père, mère, homme, femme, etc. Si l’on se bornait, pour
les langues que nous comparons, à ces
quelques mots fon¬
damentaux, voici ce que l’on observerait :
NOUVELLE-
Père
Mère
Homme
Femme...
Tète
Main
Soleil
Etoile.....
Pierre
Arbre
...
■
TUNGA
ZÉLANDE.
TAHITI.
matua tane
matua wahine
metua tane
metua vahiné
taata
tangata
•wahine
rinffarinffa
upoko
vahiné
upoo
rima
ra
raa
■whetu
ko-hatu
rakau
FIJI.
(d'Urville.)
9
fétu
patu
raau
etc.
(i) Voir aussi Revue d’Anthropologie,
tamaï
fae
tangata
tama
tina
tamata
faüne
ale-wa
nima
laa
hga
ulu, ulupoko
fltu
maka
fuaku
ulu
siga
kalokalo
vatu
kau, kaku
série, t. III, p. 335.
0
LES
POLYNÉSIENS.
443
Evidemment, il y a une différence prononcée’entre quel¬
ques-uns de ces
mots ; mais il n’est pas moins à remarcontraire, une grande analogie entre
quer qu’il existe, au
les autres.
«
Si les mots d’une
langue, dit A. Rémusat (1), diffèrent
langues, expriment les idées
correspondantes, cela est suffisant pour indiquer des races
distinctes. » Ces quelques mots différents sont-ils donc suf¬
fisants pour qu’on puisse conclure à une différence complète
radicale ? Nous en doutons ; et l’on partagera peut-être
notre doute,quand on saura que le nombre des mots polyné^
siens et fijiens, analogues par l’orthographe ou la significa¬
tion, est vraiment considérable.
des mots qui, dans les autres
DéjàM. Haie avait dit que la langue des Fiji possédait
cinquième de mots polynésiens : nous sommes
convaincu que le nombre dès mots polynésiens est encore
plus grand qu’on n’a dit, et nous allons en citer quelquesuns, en appelant surtout l’attention du lecteur sur un fait cu¬
rieux, c’est que, aux Fiji, les noms des plantes alimentaires,
ou du moins d’un grand nombre d’entre elles, sont complè¬
tement polynésiens.
au moins un
(1) Recherches sur les langues tarlares ; discours préliminaire :
cité dans l’Introduction à l’Atlas
ethnographique, do Balbi, p. 23.
3
.
%
444
LES
POLYNESIENS.
^TABLEAU LINGUISTIQUE
HJIEN
Maison
Fow, {oiseau
de
duna
vale
ika
COMPARATIF
MAORI
whare
koko (0
kuku
Yeux
kanohi
Face
ou
Arbre
Huit
à fruits.. maba
valu
tuaka, tuakana
Quatre-vingts.... valusagavulu
Marsouin
Chauve-souris.,.. beka
A ïbaîros
Mouche
Espèce de requin. daniva
Grand requin
mego
Huitre de rocher. dio
Perroquet
Moustique
namu
mapau
waru
Poule
Homme
Etoÿe du pays..
Vase d popoï....
upokohue
pekapeka
Exclamation
pepe
rango
taniwha
mako
tio
kaka
mao
..
Mer
Mâle
Pousser, croître..
Vieillard
»
tio
namu
toa tagane
moa
tamata
tangata
tupuna
^ratu
kumete
kahu
kumeti
umete
mate
mate
lagi
tane
rang!
moce
moa
tupuna
ahu
moe
mûri, muri’ho
désapprobation. aïti
Enclos, défense.
Don, offrande
Sacré, prohibé..
3)
pepepe
mgata (Samoa.)
de
Je, {pronom)
»
gata
Mort y malade. ... mate
Suivre, aller der-
mape ?
warutekau
Volaille
Coq
uu
mata, kanohi
Frère
sœur
tuna
ika
Moule (coquillage) kulcu
gogo
TAHITIEN
au
ba
butu
tabu
( taoi
\ tahi {Timpa)
tagane
tagi
tubu
kaliore
aïta
au
•au
pa
.
util
tapu
taï
tangi
tupu
tupuna
tuka’
(1) Surnon du tui, merle à cravate.
r
hakoro, kara
pa
utu
tapu
taï
tupu
tupuna
ru au
LES
TABLEAU
POLYNÉSIENS.
LINGUISTIQUE COMPARATIF ’
MAORI
FIJIEN
Forger,
frapper
en cadence
Veine
Plide
tuki
tuki
ua
uaua
uka
ua,
Surprime (interj.). ue, ueue
.
Tête
Wenis
Terre
Derrière
Eclair
Ecouter
Foie
Utl
vaiiua
kimuri
liv.a
vakarango
Après (prèp.)
Mauvais
Ecorce
Planche
tina, nana (2)
emuri
ka
kuli
3
7
8
9
10
ate
moo
oura
pukapuka
matua wahine
muriiho
tahito
ufaufa
vahiné
mûri iho
ino
iri
metua
papa
repo
puru, iri papa
repo
oruoru
taoru
repoa
tangi
tai
tamuri
Hurler
ragi
Sorte de poisson.. damu
Arbre
davfa (3)
Balancier
d'un
canot
kaœa
Oui
ia, io
kumi
Barbe, menton
Ile basse, récif... namotu
Eau
■waï
waï ni mata
Larmes
Canot
waka
I
dua
4
5
6
lire
papa
nuve
2
kauru, upoo
t'enua
mûri
uira
faaroo
kino
kiri
maréca¬
geux
CKenille
roo
koura
tawhito
Boue, marécage.. lobolobo
Boueux
rongo
■whenua
mûri
iiira
luokomoko
iatemawa
ua
{hélas \)
upoko
atG
Chevrette, lang.. urau
Vieux, ancien... makawa
Poumons
Mère
uaua
awha
l'ongo
iate
moko
Lézard
TAHITIEN
tui, otui
(1)
ure
rogo
{Suite.)
aue
aue
ulu
Obéir, entendre..
445
tamure
tawa (4)
tava (5)
ama
ama
e
e
motu
motu
kumikumi
waï
ro i
mata
waka
tahi
rua
rua
kau, kalu
toru
lima
ono
vaï, pape
roimata
vaa
tahi (hoe)
toru
(piti)
aeha (maha)
rima (pae)
ono
ono
hitu
■whitu
waru
»
umiurai
rua
wha
rima
va
vitu
valu
ciwa
tini
he, hape
anuhe
(tene)
varu,
iwa
ngahuru, te kau
iva
ahuru
vau
Fijiens remplacent le t par le d: Ex : dio
pour tio ; le h aspiré par le v : ex ; vutu pour hutu; le k par le g, mais
pas toujours ; le r par le / ; le^ par le b.
Il ressort de ce tableau que les
(1) Marquer le temps dans un canot, en chantant.
(2) Tina tina, mère,des animaux ; nana, locution employée par les enfants
parlant à leur mère.
(3) Dawa, sauter débranché en branche, sorte de lichi.— (1) Laurustawa.
(5) Tava, préparer l'écorce d’un arbre pour vêtements.
en
r
446
POLYNÉSIENS.
LES
'tableau
LINGUISTIQUE
COMPARATIF.
FIJIEN.
MAORI
POLYNÉSIEN
))
uru^ maiore
hutu
niu
PLANTES
ALIMENTAIRES.
Broussonetia papvrifera malo, masi
Artocarpus incisa
Barrinqtonia
ute
aute
uto
spêciosa... vutu
...
Cocos nucifera
»
niu
Curcuma.
rerega
Caladium esciilentum... dalo
Calophyllum inophyllum dilo, damanu
Convolvulus batatas
kumara
Dioscorea alata
uvi
Gossypium herbaceum
vauvau
Hibiscus rosashiensis... kauti
Hibiscus [autre variété). vau
7>
»
taro
S
kumara
uwlii
Inocarpus édulis
Maranta arundinacea.
Musa sapientium
9
B
ivi
,
Piper methysticum
Braccena terminalis
Aleurites triloba
B
yabia
vudi
yaooDa
wi
Spondias dulcis..
Zizyphoïdes argentea... doï
marawe
lauci
Eugenia malaccensis,... kavika
Pandanus
kie, voïvoï
Pandanus odorMissimus balawa
Saeaharum officinarum.. dovu
balabala
Cycas revo.licta
Ficus reîiqiosa
baka
Santalum album
yasi
»
))
kawakawa (1)
B
toi
ti (2)
B
B
kiekie
(1) Le hawakawa est le piper exceUum.
(2) Le ti est le eerdylina australis.
taro
tamanu
umara
T>
.,
hena, heka
B
B
B
»
B
uhi
vaivax
aute
h au
ihi, mape
pia
meia
ava
vi
toi
ti
liai ri
ahia
fara
fara
to
para ?
puaveoveo
ihahi, puahi
On trouve en outre, aux
Fiji, une foule de mots absolu¬
mots polynésiens, mais avec une sigTiification différente. Nous nous bornerons à quelques
ment identiques à des
exemples.
Moto, en Fijien, nom générique de toutes les espèces de
canots ;
En Maori, boxer, coup de poing.
Mumu, en Fijien, aller en troupe^, en grand nombre, par
exemple, pour construire une maison ;
En Tahitien, bruit confus, grand nombre de
personnes;
En Marquésan, bruit confus, bourdonner ; ce nom
de mumu, donné aux chants
marquésans,
signifie donc, par extension, fête, assem¬
blée.
)
Mua,
LES POLYNESIENS.
En Maori, ce mot n’existe pas.
447
^
Fijien, le sommet, l’extrémité d’une chose ; en
Maori, avant, devant ; de même en Tahi¬
tien, en Marquésan, etc.
Mûri, en Fij ien, suivre, aller derrière, imiter ;
En Maori et en Tahitien, derrière.
Moko, F, embrasser, entourer avec les bras ;
M., tatouage.
Moko moko, F., maladie ;
M., espèce de lézard.
Moku, F., frapper, bâtonner ;
M., pour moi (pronom).
Momoto, F., avant pointu d’un canot ;
en
M., né.
Moua F., cervelle ;
M., nœud d’arbre, pour lui (pronom).
Na, F., signe du futur, article ;
M., excepté, mais, voici, là, or, par, etc.
Nana, F., mot employé par les enfants en parlant à leur
mère ;
M., de lui, par lui (pronom).
Namu, F., mâcher, ruminer ;
M., mouche de sable,
Nei, F., signe du cas possessif ;
M., ici. en vue.
Neke, F., frai des crabes de terre nommés lairo ;
M., serpent, canot, pièces de bois sur lesquelles les
canots sont traînés à la mer.
Noa, F., adverbe de temps toujours précédé de la préposi¬
tion e ;
M., commun, sans conséquence, en vain.
No, F., préfixe, lier ;
M., quand, de, appartenant à.
Noke, F., femme pêchant avec un panier ;
M., ver.
Noku, F., se redresser ;
M., de moi, à moi (pronom).
Noua, pronom possessif en Fijien, en Maori et en
Polynésien,
448
LES
POLYNÉSIENS.
Nuca, F., phag-riu, peine ;
Nuka, M., trompé, être trompé.
Nuku, F., sable ;
M., distance, étendue, se mouvoir.
Nunu, F., plonger ;
Nunumi, M., disparaître, être hors de vue.
Ore, F.-i punition, amende, mettre à l’amende.
'
M., percer.
Ori, F., certaine manière de circoncire ;
M., mauvais temps, grain.
Oti, F., finir, arriver au bout, compléter.
M.. être fini, partir avec l’intention de revenir.
Ora, F., étrangler, fleur non détachée ;
M., être sauf, être vivant.
Oka, F., compter ;
M., pique, piquet, fourche.
Oko, F., couvrir des bananes pour les faire mûrir,
M., tasse, vase en bois pour nourriture.
Toro, F., nuages qui paraissent marcher contre le vent, se
mouvoir vers ;
M., brûler, se répandre, tirer les pierres chaudes d’un
four, étendre, déployer, visiter, regarder,
Drimys axillaris (arbre).
etc., etc., etc.
Enfin nous ferons remarquer qu’en Fijien le mot adi, qui
signifie madame, se place devant le nom des femmes, de
même que le mot ratu se place devant celui des hommes ;
On sait qu’à Tahiti, ce
mot ati signifie descendre, et nous
montrerons plus tard qu’il dérive du Maori ngati,
descendance, postérité.
signifiant
comparaison entre le Fijien et le Poly¬
Il résulte de cette
nésien, que les deux archipels^ Tunga et Fiji emploient
non-seulement les mêmes mots pour désigner certains ar¬
ticles, certaines particules, quelques préfixes et, surtout les
nombres cardinaux, mais qu’ils se servent aussi des mêmes
mots pour
désigner un grand nombre d’objets d’histoire
naturelle, et, plus particulièrement, les plantes alimentaires.
O
;
LES
POLYNÉSIENS.
449
Enfin, en outre des mots que nous avons cittfe, il y en a
beaucoup d’autres qui sont absolument semblables dans les
deux langues.
ot Si les mots sont
les mêmes, a écrit A.
Rémusat, il n’y
a pas à balancer : le hasard
peut produire la coïncidence
de trois ou quatre expressions,
jamais de trois ou quatre
cents. C’est à l’historien à
s’arranger pour l’expliquer. La
philologie pose le fait et le constate ; il n’y a point de traditioi>qui puisse faire révoquer en doute une communauté
d’origine établie de cette manière. (1) » Il faudrait donc, si
l’on prenait ces paroles au
pied de la lettre, admettre une
origine commune entre les Fijiens et les Tongans. Mais
cette conclusion rigoureuse n’est certainement
pas admis¬
sible.
En effet, tout le reste du langage
Fijien n’a plus la moin¬
dre ressemblance avec les dialectes des îles
mots n’ont plus la même
ses
orientales ; les
racine ; la construction des phra¬
est tout-à-fait différente ; enfin, en outre de
cette diffé¬
rence du
langage, les coutumes, les mœurs et les caractères
physiques des Fijiens dénotent également une origine
tout autre (2). Aussi, quand on considère les
différences
(1) Cité dans Balbi, Introduction à l'Atlas, etc.
(2) Nous avons avancé précédemment {t. I, p. '11'), que la langue
fijicnne a une ressemblance frappante avec celle des habitants
primitifs de Timor, tellement que l’on peut se demander si les
deux populations n’ônt pas eu une
origine commune.
Timor, on le sait, est une des îles les moins bien connues sous
les rapports
anthropologique et linguistique. Crawfurd pensait
que quarante dialectes au
moins étaient parlés dans cette île
;
Dampier prétendait qu’il en existait autant que de royaumes ; de
Freycinet, en dehors duMalai, distinguait deux langues principales
qui semblaient être la souche „de plusieurs autres, mais il n’entre
dans aucun détail ; d’autres écrivains enfin avancent
que le Timorien est une langue particulière,
ayant beaucoup d’analogies avec
le Savu et le Basa-Krama. Il est donc difficile de
dire quelle est la
véritable langue timorienne primitive,
puisqu’elle a été dénaturée,
transformée au contact des divers langages des
nombreuses popu¬
Timor. Nous pen¬
sons pourtant
que cette langue est celle que parlaient les
peuples
lations qui se sont successivement établies sur
29.
O
450
LES
POLYNÉSIENS.
tranchées qui, sous tous les autres rapports, existent entre
les deux populations, on doit plutôt
supposer
qu’une pa¬
reille analog-ie
de mots n’est due qu’à l’existence, à une
époque reculée, d’anciens rapports entre les deux archipels.
Ces rapports, nous venons de le voir, ne peuvent
pas être
mis en doute ; à notre avis, ils suffisent seuls pour
expli¬
quer un fait qui, sans eux, serait inexplicable. Nous croyons
donc que c’est aux colonies polynésiennes, allant
s’implan¬
ter parmi les populations mélanésiennes de
quelques-unes
des îles Fiji, que sont dus les nombreux mots
polynésiens
qui font partie de la langue fijienne.
Cette conclusion est un des arguments les plus forts con¬
tre ceux qui font venir les Polynésiens de la Malaisie et
qui les regardent comme les derniers arrivés en Polynésie.
Il est inadmissible, en effet, qu’ils aient reçu ces connais¬
sances des Fijiens déjà fixés dans leurs îles.
Si, comme on
le prétend, les Polynésiens étaient des émigrants venus de
la Malaisie, n’auraient-ils pas eu déjà des noms
pour leurs
plantes nourricières qui, presque toutes, existent également
dans cette contrée, mais sous des appellations différentes
Il est bien évident que si les Tongans eussent tenu, d’ancêdes noires premières habitantes de l’île, et nous
croyons
affirmer qu’elle devait être celle de la race noire papua.
pouvoir
Nous avons développé ailleurs (a) les raisons qui nous ont porté
à admettre cette opinion ; nous avons montré comment les noms
des provinces, des montagnes,
des rivières, etc. de Timor, étant
d’en inférer
la communauté d’origine des deux populations. Nous nous borne¬
rons donc ici aux conclusions
générales suivantes :
1“ La plus grande
analogie semble exister entre le langage ac¬
tuel des Fijiens purs et celui que parlait la population timorienne
qui, la première, a dénommé les localités de Timor.
2' Puisque les Fijiens purs sont desTapua, cette population était
elle-même probablement papua.
3" Dès lors, ce seraient des Papua qui auraient été les
premiers
occupants de Timor, ou, tout au moins, ce seraient eux qui, après
avoir chassé, exterminé ou absorbé les Négritos, auraient remplacé
les appellations de ceux-ci par les leurs.
(a) P. A. Lesson, Les races noires de Timor, in Revue d'Anthro¬
pologie, 1877.
retrouvés dans la langue des îles Fiji, il était permis
t
)
LES
451
POLYNÉSIENS.
>
très malaisiensjes noms qu’ils donnent à,une foule d’objets,
ces noms eussent
en
été tout autres qu’ils ne le sont, puisque,
Malaisie, plantes et animpmx sont dénommés diflérem-
ment, et qu’ils n’auraient pas adopté d’autres termes que
ceux
usités
en
Malaisie.
Il n’y a qü’uné Seule contrée, éloig’née de la Polynésie, où
polynésiens donnés aux mê¬
objets : cette contrée est la Nouvelle-Zélande. Pour
l’on retrouve les mêmes
me^
noms
expliquer ce fait, on a prétendu que la Nouvelle-Zélande
avait reçu ses premiers habitants des îles Samoa : il eût
été plus log'ique d’en conclure le contraire. Avec cette
effet, on comprend parfaitement
polynésiens donnés en Polynésie à
tous les objets existant à la Nouvelle-Zélande ; tandis que
les objets inconnus aux émigrants de la Nouvelle-Zélande*
lors de leur arrivée en Polynésie, ont été tout naturellement
désignés par des mots polynésiens, forgés au fur et à mesure
de leur découverte. Les langues ne se sont jamais formées
autrement : j.eurs expressions varient et se multiplient avec
la variation et la multiplicité des objets nouveaux qu’elles
sont appelées à. désigner. On comprend parfaitement que
des colons, séparés de la mère-patrie, jetés dans une
contrée où ils voyaient chaque jour des objets incon¬
nus,
aient créé des expressions nouvelles pour dési¬
gner ces objets. On ne comprendrait pas, au contraire,
qu’ils eussent délaissé les noms différents qu’ils auraient
nécessairement possédés, s’ils fussent partis de la Malaisie
où existait une partie de ces objets.
Cela ne dit pas, il est vrai, pourquoi ces noms polynésiens
ont été adoptés par les Fijiens ; mais, c’est un fait, ils
l’ont été, comme on vien,t de le voir, et ils l’ont été pres¬
que certainement à la place d’autres noms précédem¬
ment employés. Puisque ces noms sont d’origine pure¬
ment polynésienne, il en résulte nécessairement qu’ils y ont
été portés par les émigrants polynésiens. Ainsi que Rémusat le dit fort bien : (1) « Les mots qui expriment des idées
dernière conclusion,
en
la nécessité des noms
(1) Ouvr. cité. Discours préliminaire.
1
452
LES
POLYNÉSIENS.
secondaires^ les noms des animaux domestiques, des fruits,
des plantes économiques, des armes,
etc., jettent du jour
manière dont un peuple s’est policé et sur l’origine
de ses connaissances. » Il faut donc en conclure que ce sont
sur la
les Polynésiens
qui ont policé les Fijiens.
Toutefois, il faut admettre que l’introduction de ces mots
dans les Fiji a eu lieu pour ainsi dire au moment même de
l’arrivée des Fijiens, et avant qu’ils n’aient pu eux-mêmes
désigner dans leur propre langue les objets qu’ils voyaient
pour la première fois. Mais alors il faut admettre aussi que
les Fijiens, au lieu d’être arrivés dans leurs îles longtemps
avant les Polynésiens,
comme on le croit généralement, ne
s’y sont présentés que lorsque les Polynésiens étaient déjà
installés dans celles qu’ils occupent. 11 est même supposable
que les Polynésiens occupaient au moins quelques-unes des
Fiji les plus orientales, lors de l’arrivée des Fijiens, et que
ceux-ci les ont en partie expulsés, en partie absorbés.
Quelle que soit la valeur de ces suppositions, il ressort
des données précédentes que le nombre des mots polyné¬
siens, trouvés dans le langage des Fiji, est considérable.
C’est même probablement ce fait qui a le plus porté les
etlmolog’ues à ne voir, dans les populations fijiennes, que
de simples métis des races polynésienne et mélanésienne.
Nous croyons avoir surabondamment démontré que ces mé¬
tis ne forment qu’une très petite partie de la population qui
occupe les îles Fiji.
Un nombre si considérable de mots ne peut être dû, évi¬
long contact des deux races : tout an¬
que ce contact s’est fait surtout dans les îles Fiji
elles-mêmes.'.Mais, il faut l’avouer, cela n’aide guère à
faire comprendre comment et pourquoi ces mots ont été
adoptés dans toutes les îles Fiji ? car on les trouve aussi
demment, qu’à un
nonce
l’Est. Si
facilement leur présence, là où le mé¬
lange des deux races a eu lieu, il est difficile de le com¬
prendre, là où ce mélange n’existe pas, d’après les obser¬
vateurs les plus compétents eux-mêmes.
Ce fait de l’adoption des mots polynésiens, par cette partie
bien dans les îles de
l’on s’explique assez
l’Ouest que- dans celles de
)
LES
(le la population qui est de race
à notre avis, l’un
ciles à résoudre.
453
POLYNÉSIENS.
mélanésienne,preste donc,
des problèmes polynésiens les plus diffi¬
On a vu que nous ne sommes pas éloigné de croire que
les îles Tunga ont du être attaquées, mais non assujetties
été attaquées
plus souvent, et peut-être même tenues en sujétion pendant
quelque temps. Pour ces dernières, en effet, d’autres rai¬
sons semblent exister, eû outre de celles que nous avons
déjà données, telles que un plus grand nombre de mots
fijiens, l’adoption de la lettre s, etc. Les Samoans, parleur
teinte plus foncée que celle des Tongans, par la manière
dont beaucoup se tatouent, par la nature et la disposition
de leur chevelure, enfin par le plus grand nombre de mots
fijiens qu’ils emploient, attestent qu’ils ont été, plus long¬
temps que les Tongans, en contact avec les Fijiens. Et
pourtant, ainsi que le signale Pritcliard, c’est dans les Sa¬
moa que le mélange est le moins apparent.
On sait aujourd’hui que Talphahet Samoan se compose
de 14 lettres : a, e, i, o, u, f, g, l, m, n, p, s, t, v. On pourrait
même dire 15, car on a trouvé le k dans quelques mots. Le
/ remplace le h des autres dialectes qui, parfois aussi, est
remplacé par le s. Le l remplace le r ; le g, le ng^ etc.
Pratt, dans la préface de son dictionnaire (1), dit que Tou
trouve le k dans deux mots : puketa, exclamation de triom¬
phe et puke, attrapez-vous. Il ajoute à ce sujet : « 11 est cer¬
tain qu’on entend le k prononcé au lieu du t par beaucoup
par lés Fijiens, tandis que les îles Samoa ont
de naturels, dans leurs conversations; mais ce changement
est tout récent. Quand j’arrivai aux Samoa, en 1863, je n’en¬
tendis prononcer le k que dans l’île Tutuila, et sur une partie
Il est difficile de dire comment ce
changement a commencé, mais son extension a été remar¬
quée, et l’on a, sans succès, fait tout pour l’arrêter. Beau¬
de la côte Est d’üpolu.
coup d’iudigènes
n’ont pas conscience de ce changement.
Les plus intelligents, quoique, en causant, ils tombent sou-
(1) Dictionnaire Sainoan^Anglais,
houdüD, 1878.
édite
t
ptir
le Rév. Witliinee,
454
LES
POLYNÉSIENS.
vent dans la niauvaise liabitude d’employer le k, se servent
du t en écrivant ou en
parlant en public. Mais l’babitude
de transposer le fe en t en écrivant croît rapidement. Dans
les mots introduits où se trouve le k, beaucoup écrivent
t. De même ils transposent a et g {ng). Ce cbaugement a lieu
ég^alement dans le dialecte hawaiien, où il existe depuis
bien plus longtemps, »
Nous ferons remarquer que le k faisait primitivement
partie de l’alpbabet samoan. Ce qui le prouve, c’est queM.
Witbmee a soin de séparer les lettres par une virgule dans
les mots
où le /c a dû exister, ou tout au moins le h : il in¬
dique aussi une prononciation particulière,
temps d’arrêt, d’accentuation, qui,
une sorte de
pour nous, représente
l’élision du k. Il faut donc admettre dans le dialecte samoan
plutôt 15 lettres que 14.
Les Samoans, en
revenant peu à peu au k, ne feraient
que reprendre la lettre de leurs ancêtres, abaûdonnée
petit
à petit avec le temps, quoique persistant dans
quelques
mots. Ce cbangement a dû être favorisé par les Néo-Zélan¬
dais et les capitaines qui vont relâcher aux Samoa, et il a dû
l’être d’autant plus aisément, que c’était le langage primitif.
Il s’opère chaque jour‘davantage, malgré les missionnaires,
qui ne paraissent guère se douter que les Samoans viennent
de la Nouvelle-Zélande,
•
Quand M. Witbmee dit que le même changement s’est
opéré aux Sandwich, il paraît ignorer que le k était em¬
ployé à Havaii, comme à Oabu et dans d’autres îlès, où l’on
dit, par exemple, akua pour atua. Dans l’île Tauai, au con¬
traire on a, de tout temps, fait usage du t.
Les mêmes considérations
s’appliquent à la transforma¬
M. Witbmee écrit partout n et p séparément;
Ex : tâgata, tagi. Mais cela ne rend pas exactement la pro¬
nonciation, qui doit être un peu nasale et qui prouve ellemême que, dans les premiers temps de
l’émigration, le ng
était employé par les. Samoans, comme l’employaient tous
les émigrants de la Nouvelle-Zélande.
tion du ngf.
0
LES
POLYNÉSIENS.
Nous allons donner ici quelques
455
chants qui aideront à
faire connaître le dialecte des îles Samoa,
*
Chant de Cook (1).
Touti, soua ia,
Cook, tu t’en retournes,
Neï peapea fasia.
A moins qu’ils te tuent.
Oua itaita valea Samoa,
'»
Grande est l’ignorante colère de Samoa,
Nia le taouri le oa.
n’apportes pas d’objets d’échange.
Touti, tou mae le foe,
Parce que tu
Cook, donne-moi la rame,
A ou tala ala fia oe.
Afin que je rame pour toi.
Nous ferons remarquer qu’il
est assez étrange qu’on ait
fait, aux Samoa, une chanson sur Cook qui n’avait jamais
visité ces îles. Quant à l’orthographe et à la traduction,
quoiqu’elles soient d’un missionnaire, elles nous semblent
parfois inexactes. On dirait que ce chant, ainsi orthographié,
a été fait par un Polynésien, Tahitien ou autre. C’est ce que
va montrer le
mot-à-mot suivant :
Touti, pour Cook, a pu être réellement entendu ; mais tous
les
autres
Polynésiens, visités par ce
Tute, (prononcez
navigateur, l’appelaient
Touté.)
Soua, passé du verbe samoan sou, être rude ; écume de
mer, écumer comme la mer. Aux Fiji, sova
signifie verser, chavirer.
la, il, elle ; prép. à devant les pronoms. Aux Fiji, ia signi¬
fie faire,*être fait.
(1) Cette chanson des îles Samoa a été donnée par le mission¬
Desgras, secrétaire de d'Urville. Ce der¬
publiée dans les notes de son voyage, t. IV, p. 341.
Nous transcrivons textuellement l’orthographe et la traduction de
naire anglais Mills à M.
nier
l’a
Mills.
456
LES
POLYNÉSIENS.
Neï, ce ; maintenant, de peur, de crainte que. Aux Fiji,
signe du cas possessif, préfixe de la 1''
personne indiquant un sens exclusif.
Peapea, agir ainsi, continuer de la même manière. A Ta¬
hiti, chagrin, regret, contrarié, désolé.
Fasia, passé du verbe fasi, battre, frapper, tuer, massacrer.
Oua, pour ua, particule marquant les temps présents et
parfaits.
liaita, colère.
Valea, ignorant, être ignorant.
,5
N ,un peu, quelque.
A, prép. marquant le génitif ; de, appartenant à ; quand ;
mais, si ; plein de, abondant, etc.
Le, article le.
Taouri, ce mot est mal écrit : c’est presque sûrement le mot
auri, fer de toute sorte, devant lequel on a
mis la particule ta pour te,
employée de¬
vant les verbes au futur. En Samoan, les
objets de fer se disent te auli, et en Poly¬
nésien, te auri.
Oa, riche en biens, objets d’échange étrangers, pour les
distinguer des toga, biens naturels du pays,
tels que nattes fines, siapo, etc.
Tou mae, sans nul doute pour tuu ou tüku mai,
qui, aux
Marquises, signifie donne-moi. En Samoan,
tuu signifie permettre de,
prescrire en¬
voyer, placer. En Tahitien, permettre, ren¬
dre libre, délivrer. Mai, préposition déno¬
tant action vers celui qui parle.
Foe, aviron, pagaye, pagayer. En Tahitien, c’est hoe.
Aou, doit être écrit au, je, moi.
TaZa, dire, raconter, récit, nouvelfle. En Fijien, échange de
biens, de propriétés. En Tahitien, c’est tala,
ea, raconter,
Ala, chemin, route, passage,
récit.
en Samoan. Ce
mot
polynésien, ni fijien.
Fia, vouloir, désirer ; suffixe pour former le passif.
Oe, toi, vous.
n’est ni
0
LES
457
POLYNÉSIENS.
suivant nous, n’est qu’un chant im¬
provisé par quelque naturel qui avait entendu parler de
Cook, ou qui même l’avait vu aux Tunga ou dans les îles
Manaia, et qui regrette que le grand navigateur ne se rende
pas aux Samoa avec du fer et autres objets d’échang-e. Il le
suppose dans son canot, et il demande à ramer pour le di¬
riger.
En somme, ce chant,
Voici le texte et la traduction, tels que nous croyons qu’ils
do'Ivent être rétablis :
Tute soua ia
Nei peapea fasia.
Ua itaita valea Samoa,
Ni a le auli le oa.
Tute, tuu mai le foe ;
Au tala ala fia oe,
Cook continue à courir la
mer écumante
de peur d’être
tué. Grande est l’ignorante colère des Samoans, parce qu’il
n’apporte pas d’objets en fer. Cook, permets-moi de prendre
la rame ; je te ferai des récits en te montrant la route.
Chant de Tane.
Soufuna Sina, soufuna Sina,
le feagaiga !
Lota tuafafine, na e iagi i lau Tane, o le gogo sina !
E te manamea i ana tipa,
Le tamafafine,
Iso vanu, ae vanu, au manu na.
A e ta alu
ita, nei tapau, ta lilia e !
O ma chère Sina, ô ma chère Sina,
Ma sœur, mon épouse f>
Ma sœur, écoute le chant
de ton Tane, ô blanche hiron¬
delle de mer.
O ma bien-aimée,
je vole partout à ta recherche.
Je descends dans la vallée, je monte dans la vallée, comme
un oiseau.
Je cours vers toi ; ne t’effraie pas ; n’aie pas peur de moi !
458
LES
POLYNÉSIENS.
Sou, mon, ton ; funa, épithète quand on parle à une fem*■
me ; soufuna, terme d’appel à une femme.
Sina, nom de femme, blanc, blanche.
Le, article le.
Tamafafine, la mère de descendants, de postérité ; fille de
mère
seulement ; les enfants d’une sœur ;
fafine, femme, épouse, femelle.
Feagaiga, parenté entre frères, sœurs et leurs enfants.
Lota, mon, ma.
Tuafafine, sœur de père.
Na, de.
E, exclamation, sig'ne du vocatif après le nom, signe de
l’impératif.
Tagi, cri, plainte, lamentation, chant.
I, dans, sur, avec.
Lau, ton.
Tane, homme, mâle, mari, nom d’homme.
Gogo, oiseau, hirondelle de mer.
Manamea, hien-aimée.
Ana, son, sa, caverne, chercher secrètement.
Tipa, couler, voler, nag’er.
Iso, descendre,
Vanu, vallée,
Ae, monter.
Au, moi.
Manu, oiseau.
Ta, je, nous deux, préfixe dénotant une action répétée,
prompte, pénétrante.
Alu, aller, aller en avant, en arrière, arrivée opportune.
Ita, je, moi.
Nei, ne, de peur que ; ce, cet, ces.
Pau, être craint, redouté, craindre, atteindre, arriver à.
Lilia, timide, effrayé, épouvanté,®qui a peur.
Chant
de
Sina.
Sole Tui, sau i fale !
T'ui e, sau i fale, i ta gagase.
Nau valaau, o
Tui, ma Tui !
9
LES
459
POLYNÉSIENS.
Oe mai ai le tasi Tui, o Tui
le tafue !
Le moe nei 1 Le tofa i ou vae nei !
^
Tui e, sau i fale nei !
Cher Tui, viens dans la maison !
O Tui, viens dans la maison, je te le permets, ami.
Je t’appelle avec ardeur, ô Tui, mon Tui !
Toi, mon unique maître, ô Tui, mon appui !
•Dormons ensemble ! viens dormir dans mes bras !
O Tui, viens dans cette maison !
Soie, ami.
Tui, nom donné à un grand chef ; roi.
Sau, venir.
/, dans, sur, avec.
Fale, maison.
E, exclamation ; signe du vocatif après le nom ; signe de
l’impératif.
Ta, je, nous deux, préfixe dénotant une action
pide, pénétrante.
répétée, ra¬
Gaga, permission.
Se, ami.
Eau, désirer ardemment.
Valaau, appeler, inviter.
Ma, nous deux, pour maua ; préfixe,
Oe,, toi.
préposition.
Mai, particule dénotant une action vers celui qui parle ;
prép. de ; venir de, s’élever de.
Ai, partie relative ; pronom qui ; probablement, sûrement.
Le, article.
Tasi, unique.
Tafue, la partie d’un arbre juste au-dessus du sol.
Moe, dormir, s’asseoir comme une poule sur ses œufs,
cohabiter.
Nei, ce, cet, ces ; ne, ne pas.
Tofa, nom donné au sommeil des chefs.
Ou, mon, ma, mes, dans, sur.
Vae, jambes, cuisses.
460
LES
POLYNÉSIENS.
MUALEVA,
CHANT
SAMOAN.
Aue mauga, mauga o Savaii, e tau fetaai !
E tiga mauga o Savaii, e tau fetaai !
E fetaitai ma fale,
Ma mauga
loa ma Vaete,
Ma utu alau fau.
Aue mauga, etc.
,
Sepule aléa,
Ma maluatea.
Ma midi mauga o Olomea,
Ma te vao na o masa tuai,
Lopa mai i le nuanua,
Ma le afia i muli mauga.
Aue mauga, etc.
Nous ne cherclierons pas à traduire ce
sens
est fort obscur ; nous nous
mualeva, dont le
bornerons à
en
donner le
mot-à-mot.
Aue, hélas ! oh !
Mauga, montagne.
O, préfixe possessive, de, appartenant à.
Savaii, Savaii.
-E, signe du nominatif ; indicatif ; pron. pers. toi, vous;
interject. ; signe du vocatif ; particule af¬
firmative ; pron. ceux, qui, etc.
; exprimer le suc ; champ,
plantation, saison, année ; aller frapper ;
feuilles qui servent à couvrir le four sa-
Tau, cueillir certains fruits
moan ;
etc.
Fêtai ou fetaai, se battre avec des casse-têtes ; lutter avec
des lapalapa (nervure principale des feuilles
de
Taufetaai,
cocotier;) conduire les autres; nom
d’une plante rampante.
se
battre, lutter avec des casse-têtes ; aller
par bandes ; s’entrevisiter ■ de village en
village.
/
LES
POLYNÉSIENS.
461
Tiga, en vain ; souffrir ; souvenir amer.
*
Fetaitai, marcher deux ensemble, les doigts entrelacés, bras
dessus, bras dessous.
Ma, pron. pers. pour maua, nous
aussi.
deux ; prép. avec ; conj.
Fale, maison.
Loa,long ; longtemps, il y a longtemps ; de suite, inconti¬
nent.
Vaete, probablement nom de lieu.
ütu, fossé, trou, tranchée ; jonc ; être épuisé, cesser de
couler; sans cesse, incessamment.
A, quoi ? lorsque, si ; presque, sur le point de ; mais ;
la part de, par, de.
de
Lau, feuille, pousser des feuilles ; pron. possess. ton, ta,
tes, mon, ma, mien, etc.
Fau, Hibiscus ; cordon fait au liber de cet arbre.
Se, s’égarer, se tromper ; effrayé ; cigale, insecte ; pron. et
art. indéfini un, l’un, tel, quelque.
Pule, commandement, ordre, ordonner, commander, gou¬
verner.
Le, art. le, la ; pron. relat. celui que, ce que ; adv. de
négat. ne pas.
Malua, anfractuosité, trou dans un récif où se tient le fee
(poulpe.)
Tea, être parti de ; déloger, quitter la place ; être
rassé, privé, éloigné de ; etc.
débar¬
Midi, le dernier, la fin, le derrière, le fond ; en dernier
lieu.
Olomea, nom de lieu.
Te, le, art. le, la.
*
Vao, bois, forêt, endroit non cultivé, inhabité.
Na, pron. ce, cette ; caché, doux, paisible, apaiser.
Masa, basse mer ; avoir mauvaise odeur ; vide.
Tuai, tarder à, se faire attendre, être long ; il y a long¬
temps, vieux, ancien, d’autrefois.
462
LES
POLYNÉSIÈNS.
Lopa, collier.
Mai, particule dénotant action vers celui qui parle.
I, prép. à, pour, de, avec.
Nuanua, arbrisseau, melitis vitiensis.
Afia, arbrisseau, ascarina lanceolata.
O
P
IV.
TRADITIONS ET
LÉGENDES.
Témoignages d’entraînements des Tongàns et des Saiiioans aux Fiji. —
rapportées par Pritchard. —
Légendes : Sina; Rorandini 5 origine des cocotiers; origine duTaro;
origine du feu ; origine des serpents aux Samoa. — Autres analogies
cômmünes entre les trois archipels. — Croyance en un même Burotu.
Traditions relatives à ces entraînements,
Discussion sur cë mot. — Conclusions générales.
Les conclusions précédentes, auxquelles nous avaient
amené nos propres études, après un long séjour en Océanie,
tard par l’ouvrage si plein de faits
publié par Pritchard. Cet écrivain, plus h même que tout
autre de comprendre les traditions océaniennes, dont quel¬
ques-unes l’avaient bercé dans son enfance, a réuni toutes
celles qu’il a pu se procurer pendant sa résidence, comme
Consul, dans les deux archipels Samoa et Fiji. Nous allons
examiner ces traditions, si importantes pour la thèse qui
ont été confirmées plus
nous
occupe.
On verra qu’elles
appuient tout particulièrement les dé¬
ductions auxquelles nous sommes arrivé par l’observation et
par l’étude des dialectes, c’est-à-dire que les Tongans et les
Samoans sont allés aux Fiji, mais entraînés d’abord par les
coups de vent.
Si elles établissent
que^ des entraînements ont eu lieu
fréquemment des Tunga, des Samoa, et même parfois d’îles
plus Ouest, telle que Rotuma, elles montrent aussi, qu’ex¬
cepté le mélange opéré, dans les îles orientales des Fiji,
entre les Fijiens et les Tongans, ce mélange n’existe pour
ainsi dire pas dans les îles occidentales, où il se borne à la
postérité d’un petit nombre des naufragés;
464
Ces traditions ne
LES
POLYNÉSIENS,
Vi
précisent pas l’époque des entraîne¬
Tong-ans et des Samoans aux Fiji ; mais elles
semblent faire remonter à une date assez éloignée la déter¬
ments des
mination, prise par les Fijiens, de tuer tous ceux qui abor¬
deraient dans leurs îles ; les motifs qu’elles en donnent
sont trop vraisemblables pour n’être pas les véritables.
enfin que les îles Fiji étaient connues des
depuis fort longtemps ; que les mélanges
observés dans l’Est semblent dater eux-mêmes d’une épo¬
que antérieure à la loi d’extermination ; que les îles Samoa
ne présentent pas ces traces de mélanges existantes entre
les Fijiens et les Tongans ; etc.
Nous citerons d’abord quelques témoignages d’entraîne¬
ments rapportés par le savant anglais :
On trouve, dit-il (1), sur la côte Nord-Ouest des Fiji, des
traces de mélange avec la population de Rotuma, qui est
située à 300 milles dans l’Ouest ; le souvenir de la venue
de ces habitants de Rotuma est encore conservé dans les
traditions de quelques familles. Mais il ajoute un peu
plus loin : (2) « Sur cette côte, le mélange des races est
borné à la postérité du petit nombre de ceux arrivés de Ro¬
tuma, des Samoa ou même des Tunga. »
Des hommes 4rès-âgés lui ont rapporté la tradition de la
venue de Samoans dans les environs du district de Mathuata, sur la côte Nord-Ouest des Fiji : ces Samoans avaient
été entraînés pendant qu’ils étaient à la pêche ; mais, ajou¬
te-t-il, CT je n’ai jamais ti’ouvé de descendants de ces hom¬
mes dans les localités indiquées. (3) »
Les lignes suivantes méritent surtout d’être remarquées,
parce qu’elles expliquent l’existence, aux Fiji, du mot Sa¬
moa : (4) « Sur la côte Est de l’île Wakaia, c’est-à-dire tout
à-fait au centre du groupe des Fiji, existe une vallée, déElles prouvent
autres archipels
0
(1) Loc cit. p. 379.
(2) Ibid, p. 3S4.
(3) Ibid, p. 379.
(4) Ibid. p. 380.
«
LES
465
POLYNÉSIENS.
rivag-e, qui porte le nom de Samoa. Cette
inhabitée -, il n’y a aucune tra¬
dition touchant le nom qu’elle porte. Aucune tribu n’a la
prétention de l’avoir dénommée ou de l’avoir possédée au¬
trefois. Mais les Fijiens sont si habitués au fait des mi¬
grations involontaires et, par suite, au mélange des races,
qu’ayant interrogé à ce sujet un vieux prêtre, il me répondit,
sans la moindre hésitation, que le nom de cette vallée n’é¬
bouchant sur le
vallée est restée longtemps
tait,que le vestige de l’habitation de quelques pauvres Samoans, entraînés
anciennement de leurs propres îles, et
descendants, après s’être mêlés aux naturels
de Wakaia, avaient fini par être exterminés, dans les guer¬
dont
les
fréquentes qui étaient survenues dans cette île. »
A la même page de son ouvrage, Pritchard cite un
res
autre
exemple d’entraînement : « Dans le district de Rewa (1)
et dans l’île voisine
Kandavu,
sur
les limites Sud-Est du
groupe, il y a aujourd’hui, dit-il,, une tribu connue sous le
nom. de Vasanamu : son état social et politique est tout-à-
Fiji ; elle attribue son
origine aux gens qui formaient l’équipage d’une flotte de
canots de guerre, entraînée plusieurs générations aupa¬
ravant, de Tongatabou jusqu’à l’île Kandavu. Ceux qui
échappèrent au naufrage s’unirent à des femmes fijiennes ;
ils enseignèrent à leurs descendants la langue, les cou¬
fait distinct de celui des autres îles
tumes, les traditions et le culte des dieux de la terre d’où ils
étaient partis malgré eux.
Le plus grand orgueil des descendants de ces vieux nau¬
fragés sur une terre étrangère, est de passer pour être les
plus habiles dans la manœuvre de leurs canots, et de chérir
leurs ancêtres Tongans. »
Mais la tradition, la plus importante peut-être, rapportée
par Pritchard, est celle qui fait connaître la cause de la loi
d’extermination, promulguée contre tout étranger abordent
les îles Fiji.
Suivant le savant anglais, cette coutume de tuer et de
manger tous les naufragés jetés snr les Fiji, coutume qui
«
(1; Rüwa se trouve sur l’île Na-Viti-Levu.
30.
U
*1
466
POLYNÉSIENS.
LES
avait donné üeu à la maxime : « Les naufragés sont envoyés
par les dieux pour fêter les
chefs, » était de date récente,
comparativement aux rapports existant entre les Polyné¬
siens et les Fijiens : d’après lui, en effet, ces rapports da¬
taient, au contraire, d’un temps très reculé. Ce qui le prouve,
dit-il, c’est que les vieillards les plus âgés, les conserva¬
teurs des anciennes histoires, affirment unanimement qu’il
y a eu un temps où n’existaient, dans leurs îles, ni canni¬
balisme, ni guerres.
*
Cette assertion est appuyée par le récit suivant, d’un
vieux prêtre octogénaire, qui habitait la vallée de Namosi
.
dans l’île Viti Levu,
sur l’origine
de la guerre, le canniha-
lisme et les visites anciennes des étrangers aux îles Fiji (1).
temps, bien longtemps avant que le
grand-père de mon grand-père devînt prêtre de Namosi, les
guerres étaient inconnues dans les Fiji, et il y ' avait
beaucoup plus d’habitants et de villages qu’aujourd’hui.
a
Dans les anciens
Les chefs d’alors se
contentaient de vivre sur leurs propres
terres ; ils n’avaient pas
appris à
dérober la femme des
autres, et ils ne se jalousaient pas. Les étrangers qui arri¬
vaient aux Fiji dans leurs canots, etqui disaient avoir été en¬
traînés par des coups de vents de leur pays,
du pays que les
dieux leur avaient donné, n’étaient pas tués. Il leur était per¬
mis de rester parmi les Fijiens, et on les considérait comme fai¬
sant partie de la famille du chef, sur la terre duquel ils avaient
commencèrent aux Fiji, ils ai¬
lesquels ils vivaient. Mais, plus tard,
quelques-uns de ces étrangers causèrent des troubles : ils
firent de mauvaises choses. Après être devenus membres
de la tribu parmi laquelle ils vivaient, ils se crurent
très puissants. Ayant traversé les tempêtes de la mer,
ils pensèrent, par suite, pouvoir Entreprendre quelque cho¬
se. Quelques-uns d’eux tuèrent les chefs des Fiji, avec les¬
quels ils demeuraient, et prirent leurs femmes, pendant que
d’autres faisaient la guerre à quelques autres chefs. Quel¬
ques-uns essayèrent même de se faire chefs. Ils disaient
abordé. Quand les guerres
dèrent les chefs avec
(1) Réminiscences, p. 38L
LES
POLYNÉSIENS.
467
que leurs dieux étaient plus puissants que les dieux des
Fiji. Cela irrita les prêtres. Si bien que les prêtres dirent à
leurs chefs, que les dieux étaient courroucés et
qu’ils avaient
ordonné qu’on tuât tous ceux qui yiendraient aux îles Fiji.
Les prêtres dirent encore que les dieux avaient
envoyé ces
étrang’ers pour tuer les chefs et prendre leurs femmes, parce
qu’ils étaient irrités contre les chefs qui avaient permis à
ces
étrangers de vivre sur une terre que les dieux n’avaient '
donnée qu’aux Fijiens. De sorte que les chefs, effrayés de
la colère de nos dieux, tuèrent toutes les
personnes qui
étaient venues aux Fiji dans leurs cauots. Les
prêtres
avaient dit aussi que les dieux leur avaient fait connaître
qu’aucun des chefs fijiens, qui seraient tués parmi étranger
d’une autre terre, n’irait vivre en Burotu, et que,
quand les
dieux seraient apaisés en voyant les chefs obéir aux
prêtres,
ils enverraient de grands vents
pour pousser les peuples
jusqu’aux Fiji, afin que les chefs pussent tuer tous les étran¬
gers et prendre leurs canots et leurs femmes.
Et ainsi les étrangers qui arrivaient aux Fiji étaient
tués, parce que les dieux l’avaient ordonné.
Ce vieillard, ajoute Pritchard (1), pensait fermement
que c’était véritablement la volonté des dieux que tous les
gens de chacun des malheureux canots, entraînés sur les
côtes des Fiji, fussent condamnés à mort, et,
quoiqu’il ne
voulût pas en convenir complètement, je vis clairement,
par
ses subterfuges, qu’il pensait également
que c’était la vo¬
lonté des dieux qu’ils fussent mangés. »
Il n’est certainement pas d’exemple prouvant mieux
que
celui-ci que les Tongans et les Samoans ne sont d’abord
allés aux Fiji qu’entraînés par les vents, et non dans le but
de les conquérir. D’après cp récit, ils n’auraient été
que to¬
lérés, jusqu’au moment de leur expulsion, à la suite de
leur tentative d’usurpation du pouvoir. Mais quand on se
rappelle le grand nombre de mots polynésiens qui existent
dans lé lang'age des Fiji, il est évident, comme nous l’avous dit, qu’ils avaient dû
y séjourner fort longtemps avant
«;
«
(1) Ibid, p, 383.
LES POLYNÉSIENS.
468
qu’on ne prît cette mesure ; c’est, comme on vient de voir,
l’opinion de Pritchard lui-même. Cela avait dû se passer à
une époque assez reculée, bien antérieure par conséquent à
celle dont parle Mariner, et probablement, ainsi que nous
l’avons supposé, dès le début de l'arrivée des Fijiens dans
leurs îles.
Mariner, des rapports fréquents et intimes
Tongans et les Fijiens des îles
orientales, c’est-à-dire avec les îles des Fiji où s’étaient éta¬
blies depuis longtemps des colonies polynésiennes. Mais les
rapports desTongans avec les îles Fiji les plus occidentales,
malgré les quelques faits cités, n’étaient guère qu’involon¬
taires, tant, dès ce moment même, les Polynésiens avaient
de l’éloignement pour les populations de ces îles. C’est ce
que nous avonspu observer nous-même, vingt ans plus tard,
pendant l’exploration des îlesFiji, par l'^stroZabe, et c’est ce
qui nous a été expliqué alors par l’ambassadeur de l’une
d’elles, qui est resté plusieurs jours à bord. Ce n’est que
depuis ce moment, c’est-à-dire depuis que le contact avec
les Européens a augmenté chaque jour davantage, que les
relations ont offert aux Tongans une sécurité plus grande.
Néanmoins, ils n’aiment pas plus qu’autrefois aller dans les
îles occidentales ; quand ils se dirigent vers les Fiji, c’est
toujours dans le but d’atteindre l’une des îles les plus
voisines, où ils se rendent, non pas seulement à cause de la
facilité plus grande du commerce, mais surtout parce qu’ils
sont certains d’être bien accueillis par les métis leurs com¬
patriotes. D’un autre côté, il n’y a guère que ces métis qui,
pour les mêmes raisons, aillent de temps en temps aux îles
Tunga.
Nous l’avons déjà dit, et nous insistons encore sur ce
fait, à l’exception de Rewa, de €Candavu, de Lakemba sur¬
tout et de quelques autres points, toutes les autres îles
Fiji sont occupées par une population purement mélané¬
sienne, de même que les îles Tunga le sont par une popu¬
lation purement polynésienne. A peine existe-t-il, dans les
deux archipels, quelques métis perdus de toutes sortes de
races, mais dont le nombre, au contact des voyageurs, augA l’époque de
avaient bien lieu entre les
c
;
LES
POLYNÉSIENS.
469
mente rapidement
de jour en jour. Ce fait ne ^saurait être
sig'nalé par Pritchard lui-même,
malgré sa disposition à voir presque partout des mélanges
mis
en
doute : il a été
de 1 Polynésiens-Malais » avec les .«
Fijiens-Papous^ » ainsi
que, à l'instar des missionnaires anglais, il appelle
races.
les deux
Une autre légende, rapportée
par le même savant, prouve
que non -seulement les Samoans connaissaient depuis long-
tenlps les Fiji, mais que, de plus, des relations amicales
s’étaient, aune époque reculée, établies entre les deux races.
A cette occasion, Pritchard fait remarquer
que les îles
Samoa ont plusieurs légendes, dont les héros et les héroï¬
nes sont des dieux et des déesses,
des princes et des prin¬
cesses des îles Fiji. Ce
qui implique, dit-il avec raison, que
des rapports directs ont eu iieu de bonne heure entre les
deux groupes. Mais aujourd’hui, ajoute-t-il,
(1) « en compa¬
rant les caractères physiques des Pijiens et des Samoans, on
ne trouve
pas de traces apparentes d’un mélange direct,
comme celui qui existe entre les
Pijiens et les Tongans. »
Voici, du reste, cette légende, telle qu’elle lui a été don¬
née par Le-Pule, vieux chef orateur,
{Tulafale-SiLi,) de Saluafata, dans les Samoa (2) :
Sina, était une très belle princesse des îles Samoa, alliée
à tous les grands chefs de
son temps. Le plus beau et le
plus brave des chefs Tong'ans n’avait pu parvenir à toucher
son cœur ; le plus beau et le
plus brave de son pays n’avait
pas été plus heureux.
La réputation de sa beauté s’était d’abord
répandue dans
les îles Tunga, puis de là dans les îles Fiji. Tingilau, le fils
du Tui-Viti, se décida à aller voir la jeune princesse,
qu’au¬
cun chef n’avait
pu obtenir. Tingilau, paré de sa beauté,
guidé par deux tortues fryorites au service de ses dieux,
et suivi par une flottille de canots de guerre, arriva à Sa¬
moa. Beau et
brave, gai et éloquent, il gagna vite le cœur
de la belle Sina.
(I) Réminiscences, p. 317.
{î) Réminiscences, p 387.
470
LES
POLYNÉSIENS.
Cl
Les jeuneachefs Samoans, dans leur jalousie, s’opposaient
à ce qu’elle
suivit le chef étranger. Tingilau lui dit que,
désir du fils du Tui-Viti ne trouvait pas
d’obstacle, et il prépara son équipage à combattre pour elle,
Elle tempéra son ardeur impétueuse en lui disant : « Sina
ne se rendra
pas au canot de Tingilau à travers le sang de
ses parents, b
dans son pays, le
Elle lui dit : « La lune est ronde
et brillante. » Et elle
lui demanda : « Combien faudrait-il d’bommes pour vainçre
la résistance d’une femme et de quelques-unes de ses do¬
mestiques, si on les trouvait se promenant tranquillement
sur le bord de la mer, au clair de cette
pleine lune ? »
Tingilau garda le silence ; il cherchait dans son esprit.
Puis il dit à la belle Sina qu’il se retirait pour aller boire le
Kava avec les chefs de ses canots. Sina comprit : elle at¬
tendit que le temps fut venu d’aller se promener sur le ri¬
vage au clair de la lune.
Autour du bol à Kava étaient assis
Tingilau, le fils du
Tui-Viti, et ses chefs choisis, les fidèles capitaines de sa
flotte. Tingilau, s’adressant à eux, dit : « Mon père TuiViti, votre chef, ne souffrira pas que nous abordions aux
Viti si le son de la conque et du tambour ne proclame pas
la présence de la belle Sina, que tous les autres chefs
n’ont pu obtenir. Cette nuit, quand la marée atteindra les
pieus auxquels les canots sont amarrés et que la fraîche
brise de terre apportera le sommeil aux jeunes Samoans,
que vos voiles soient prêtes et vos pagaies dehors. »
Tingilau, le fils du Tui-Viti, but son Kava, et il retourna
vers
la belle Sina.
Il lui dit
tranquillement, tout bas à l’oreille : « Je pense
qu’un chef, avec trois ou quatre esclaves fidèles, pourrait
vaincre la résistance d’une princesse et de ses trois ou
quatre suivantes, si elles se promenaient sur le rivage pour
voir
la marée montante et le coucher de la lune. » Sina
lui dit à l’oreille : « Tingilau,
assurer en eu faisant l’essai. »
le fils du Tui-Viti, peut s’en
Les suivantes de Sina chantèrent des chansons
ouaieut sa beauté ; le refrain de chacune était
qui
qu’aucun
»
1
LES
chef
ne
POLYNÉSIENS.
471
pourrait jamais toucher son cœur oi? l’emmener.
Tingilau, le fils du Tui-Viti, chantèrent
Les suivants de
les actions de leur chef : le chœur
toucher le cœur de
répétait l’impossibilité de
Sina, et la nécessité de retourner aux
Fiji sans l'a belle princesse.
Le milieu de la nuit était passé ; la lune était dans l’Ouest;
les
jeunes Samoans dormaient. Sina et cinq filles étaient
plage de sable du rivage, leurs pieds battus par les
sur la
flols montants.
Tingilau, le fils du Tui-Viti, était là avec cinq esclaves
fidèles. Chaque homme enleva son fardeau, qui se taisait, et
le
porta dans le canot de Tingilau. Les pieus furent aban¬
donnés ; la fraîche brise de terre enfla les voiles.
La belle Sina, qui
avait attiré aux Samoa un si grand
des autres îles, parés de leurs bel¬
les nattes bordées de plumes de perroquet rouge, de leurs
brillants ornements de tête eu coquilles de nautilus, de
leurs riches colliers de mères-perles éclatantes, la belle
Sina, dont le cœur n’avait pu être touché par aucun chef
des Samoa, par aucun chef des Tiinga, partait et s’éloignait
sur la mer, avec le beau et brave
Tingilau, le fils du Tui-Viti.
Il résulte de cette légende que les Fijiens se rendaient en
simples visiteurs aux îles Samoa, et cela probablement à
une époque fort reculée : c’est du moins ce
qu’indique le
nom donné à la princesse,
puisque Sina était, comme nous le
verrons dansfia légende relative à l’origine des cocotiers
(1),
la fille de Tagaloa, Dieu de l’Océan, l’un des dieux créa¬
teurs de la mythologie polynésienne, et l’Etre suprême aux
nombre de jeunes chefs
Samoa.
Cet
veur
la
exemple
prouverait tout particulièrement en fa¬
de Namosi que, avant
de l’assertion du vieux prêtre
loi
faite à
l’occasiox du
soulèvement
des
Tongans
(1 ) Sina est, en effet, la même que Hina, les Samoans ayant
emprunté le s'aux Fijiens pour remplacer le h.
Quant au mot tingi, il n’est point Fijien ; il est là, sans doute,
pour le tangi de la Nouvelle-Zelande. Tani, auxFiji, signifie crier,
pleurer ; lau, percer avec une lance, blesser, frapper.
f)
472
LES
et des Samcans dans les
•
POLYNÉSIENS.
Fiji mêmes, il n’existait dans ces
îles ni .Qfuerre, ni cannibalisme.
On remarquera que l’enlèvement de
Sina, par le chef fijien, fut couronné de succès, tandis que celui de la belle
Haatepeiu des Marquises, que nous avons rapporté en son
lieu et place, s’ôst terminé par la plus amère déception
(1).
La morale de cette tradition, disions-nous, c’est
que les
grandes dames ont tort de préférer les étrang’ers à leurs
compatriotes. Il semble vraiment que les gens sensésides
deux
races
avaient la même manière de
voir,
car une
légende des Fiji, citée encore par Pritchard (2), montre
que les Fijiens n’étaient pas plus disposés que les Samoans
et les Marquésaus, à laisser enlever leurs belles femmes
par les étrangers. Cette légende, comme une foule d’autres,
témoigne également de l’ancienneté des relations existant
entre'les Fiji et les Tunga.
Roraudini-nda-Veta-Levu vivait à Suva; Elle était admi¬
rée par les Fijiens et les Tongans ; les chefs surtout se dis¬
putaient la possession de ses charmes.
Quoiqu’elle fut fijienne, elle préférait les Tongans. Tous
les chefs, l’un après l’autre, essayèrent de toucher son cœur.
Elle refusa formellement de donner la préférence à l’un
d’eux. Toutes ses faveurs étaient pour les beaux
jeunes gens
des Tunga.
Plusieurs chefs Tongans de Lakemba allèrent la visiter.
Pour se préparer à la danse de la soirée, elle désira avoir
des couronnes de fleurs odorantes. Elle
demander à Ndandarakaï, grand
envoya un messager
esprit qui demeurait à
Lami, près Suva, sur la côte Sud de Viti-Levu, des couron¬
nes de fleurs, cueillies
daus les bocages odorants de Bu-
rotu.
Ndandarakaï renvoya le messager : « Va dire fi Pvorandini qu’elle favorise les Tongans. Les couronnes de fleurs
odorantes de Burotu ne sont pas pour eux,
notre pays. »
(1) Voyez ci-dessus. Origine des rats, p, 233.
(Si Ouvr. cité, p , 884.
O
étrangers dans
0
POLYNÉSIENS,
473
Confiante dans l’effet de ses charmes,
Roranôini alla elle
LES
l’Esprit de lui accorder les cou¬
qu’elle désirait: « Grand Ndandarakaï, lui dit-elle,
donne-moi, pour la danse de cette nuit seulement, des cou¬
ronnes, des fleurs odorantes des bocages de Burotu, et les
Tongans ne seront jamais plus reçus à Suva par Rorandini.
Donne-moi les couronnes odorantes pour la danse de cette
nuit seulement, et à l’avenir Rorandini appartiendra au
grhnd Ndandarakaï, à lui seul. »
Alors, va danser, Rorandini, et rends les Tongans heu¬
reux pour la dernière fois, car demain je te réclamerai, com¬
me m’appartenant, appartenant à moi seul,
ici, à Lami,.
pour que tu y restes avec moi. »
Mais, où sont les couronnes odorantes ? » demanda
la beauté suppliante. « Va danser. Que les Tongans te
voient telle que tu es. Pendant que tu danseras, les cou¬
ronnes des bocages odorants de Burotu tomberont sur ta
tête et couvriront le sol à tes pieds. Les Tongans verront
ta beauté, et ils reconnaîtront alors que tu es à moi, à moi
même à Lami, et supplia
ronnes
«
«
seul. »
Rorandini retourna à Suva.
Tongans entrèrent en fête ; la
commença ; la lune se leva : aucune couronne ne
tomba sur la tête de Rorandini. Les Tongans étaient en
admiration devant les charmes de la jeune beauté. Pendant
ce temps,
elle pensait que Ndandarakaï s’était moqué
Au coucher du soleil, les
danse
d’elle.
Tout-à-coup, d’en haut, couronnes sur couronnes, toutes
composées des fleurs les plus choisies et les plus suaves des
bocag-es de Burotu, descendirent sur sa tête et tombèrent
sur le sol à ses pieds. Elle regarda en l’air et sourit. Les
Tongans la trouvèrent pRis belle encore.
Aussitôt elle suspendit la danse. Elle dit aux Tongans de
préparer leurs canots et de l’emmener de suite à Tunga.
Fiers de leur prise, ils ne perdirent pas de temps : la
flotte des Tongans s’éloigna ; à la pointe du jour, elle attei¬
gnait Lakemba.
Ndandarakai, au lever du soleil, se rappela les paroles de
\
474
LES
la jeune
POLYNÉSIENS.
be^iuté : a lesTongans ne seront jamais plus reçus
à Suva par Rorandini. » Il vint pour voir sa nouvelle
épou¬
se : elle était partie.
Il appela aussitôt, au moyen
d’une racine de yakona (1),
d’esprits charpentiers de Benga, œ Construisezmoi un canot : la coque eu kavika (2) ; le pont en wi
(3) ;
le mât en tarawau (4) ; les vergues en dawa (5). Quand ce
yangana (6) sera bu, que le canot soit lancé, la voile
un millier
bissée. »
*
Au moment même où les Tongans partaient
de Lakemba
Suva dans
la belle Rorandini, Ndandarakaï partait de
avec
canot.
son nouveau
Il dit à ses timoniers :
le voyage pour Tunga
a
Avec ce vent,
doit se faire en passant par Lakem¬
ba ; gouvernez sur Lakemba. »
Alors que le soleil se. levait, le deuxième jour, Ndandara¬
kaï atteignit la flotte des Tongans qui s’éloignait de La¬
kemba. Regardant aux cieux, il vit Levatu, la mère de sa
mère, planant au-dessus de son canot. « Dis-moi, Lèvatu,
comment j e
dois délivrer la belle Rorandini de ces Tongans
fanfarons ? »
En entendant la prière de Ndandarakaï, tous tremblèrent
de peur, au seul nom de
l’impitoyable Levatu, et ils s’em¬
pressèrent de nager plus vite. Rorandini se cacha elle-même
sous les paquets de Anes nattes qui avaient été les prix de
ses hôtes
à la danse.
To-qt-à-coup, le canot de Ndandarakaï se couvrit de fruits
: La
coque, le pont, le mât, les vergues, ayant chacun
les fruits de l’arbre qui avait servi à les faire. Levatu, d’en
mûrs
(1) Piper methysticum.
(2) Eugenia malaccensis.
^
(3) Spondias dulcis.
(4) Arbre à racines plates.
(5) Sorte de Lichi, arbre des Molnques, En Maori, Tawa est le
nom
du Laurus Tawa.
(6) Nom de la boisson faite arec le Piper methysticum.
T
■0
LES
POLYNÉSIENS,
475
haut, secoua le canot, et les fruits tombèrent parmi les
ïong-ans.
Oubliant leur peur et leur capture, ils cherchèrent, en
luttant, à s’emparer de ces excellents fruits : il y avait tant
de bruit, tant d’empressement dans la lutte,
pos'sible de rien distinguer.
qu’il était im-
Ndandarakaï, assisté de Lei^atu, enleva lestement, du
sa nouvelle épouse toute tremblante ;
la déposant dans le sien, il fit aussitôt route
pour Suva, et
laissa les Tongans, avec leur avidité
pour les doux fruits,
se lamenter sur la
perte de Rorandini-nda-Yeta-Levu.
canot des Tongans,
Nous croyons devoir transcrire ici quelques autres légen¬
des, inédites pour la plupart, et qui sont d’autant plus di¬
gnes d’attention, qu’elles .relatent des faits appartenant à
époque des plus recdléés. Les noms des personnages
qu’elles citent ne permettent pas d’en douter. Ces noms tels
que Tangaloa, Mafuie, Pipi, Tiitii, Hina, etc., remontent
aux premiers
temps de la mythologie océanienne.
une
Origine du cocotier aux Samoa. — Les habitants de Savait
se
plaignaient de n’avoir que de l’eau à boire.
Une jeune fille nommée Hina, fille de Tiitii, avait adopté
une
petite anguille, qu’elle nourrissait dane une calebasse.
Tant que l’anguille fut petite, elle n’essaya point de sortir
de sa demeure : Hina et elle grandirent ensemble.
dès
^lais
qu’elle fut bien développée, peu reconnaissante des
soins qu’on avait eus pour elle, elle se servit de sa queue
pour violer la jeune fille, puis elle se sauva aussitôt à
Upolu.
Hina la poursuivit jusque dans cette île ; elle finit par la
trouver et elle voulut la tuer pour se venger : a Tue-moi si
tu veux, lui dit Tanguille ;
mais sache que si tu ne mang-es
que mon corps et si tu plantes mon épine dorsale et ma tête,
tu obtiendras un arbre qui te procurera des fruits bons à
boire et à manger ; ces
fruits te fourniront, en outre, de
adoucir ta peau, préparer ta nourriture et te
donner de la lumière pendant la nuit. En souvenir de moi,
l’huile pour
476
LES
rappelle-toï de
POLYNÉSIENS.
boire ces fruits qu’en les suçant. »
que les indigènes ont l’habitude de
boire les cocos, en défonçant l’un des œils qui, par leur
disposition, rappellent si bien la tête et surtout les yeux et
la bouche de l’anguille. C’est depuis lors aussi qu’existe le
premier cocotier, créé par Hina, en se conformant aux re¬
C’est
ne
depuis lors
commandations de l’anguille.
Origine
du
Taro.
—
Tiitii (1)
était le fils du petit-filj de
Tamaloa (2). Ennuyé de ne pas manger de Taro, il se décida
à faire la guerre à Tangaloa.
Tiitii avait appris l’existence du Taro pendant ses voyages
au ciel.
Les voyages y étaient alors assez facilement exé¬
cutés : il suffisait de passer par l’horizon appelé fafa. C’est
le chemin que Tiitii avait pris pour se rendre au ciel.
Tangaloa refusa de lui donner le Taro qu’il lui deman¬
que ce refus provenait de l’esprit de
prévoyance du vieux Tangaloa. La guerre fut donc dé¬
dait. Il est probable
cidée.
Tiitii partit avec toute sa famille pour le ciel ; le combat
s’engagea, et Tangaloa fut chassé du champ de Taro qu’il
gardait avec un soin si jaloux.
La paix fut bientôt conclue, et, malgré sa victoire, Tiitii
s’engagea à ne pas toucher au Taro. Il est donc supposable
qu’il ne vainquit Tangaloa que fort incomplètement.
Cependant Tiitii ne tint pas la promesse qu’il avait faite ;
il s’empara, sans
être vu de Tangaloa, d’un petit pied de
Taro, et la légende ajoute qu’il ne trouva, pour l’empor¬
ter, d’autre moyeu que de le cacher dans son urèthre (3).
(1) Tiitii est le Tikitiki delà Nouvelle-Zélande.
(2) Probablement Tangaloa, pronondé Tagaloa et mal orthogra¬
phié par les Européens.
(3) Hésiode nous a transmis une légende analogue : Prométhée,
Japhet, trompa Zeus et cacha dans un roseau creux l’éclat
du feu qu’il lui avait dérobé.
Une légende pareille à celle de Tiitii existe à la Nouvelle-Zé¬
fils de
lande.
LES
477
POLYNÉSIENS.
Taro j en peu de
temps il en récolta beaucoup et il put en donner h toute sa
Revenu sur la terre, Tiitii planta son
famille.
Pourtant il lui
manquait toujours le feu nécessaire pour
faire cuire son Taro ; c’était pour lui un tourment incessant,
et il est à croire que si Tangaloa en eût été le dispensateur,
il eût recommencé à lui faire la guerre. La légende suivan¬
te va nous apprendre le
procurer le feu.
moyen employé par Tiitii pour se
(1) — Tiitii, à l’affût de tout
qui pouvait le conduire à la découverte du feu, prenait à
peine le temps de dormir.
Origine du peu aux Samoa
ce
il remarqua que son père.
Pendant ses veilles,
Pipi (2),
bâche à la main. Il supposa d’abord
qu’il allait travailler ; mais les sorties de son père se re¬
nouvelant chaque nuit, il le surveilla et il découvrit qu’il
se dirigeait constamment vers une pierre près de laquelle
sortait la nuit, une
il disparaissait.
Une nuit, il suivit
Pipi avec précaution ; il l’entendit
s’ouvrir à cet
dire à. la pierre ; « Ouvre-toi ! » Il vit la pierre
ordre et, une fois son père entré, se refermer sur lui.
Surpris, il attendit d’abord quelque temps, pensant que
père allait revenir ; puis il s’approcha de la pierre et, à
son tour, il lui dit ; a Ouvre-toi ! » La pierre s’ouvrit aus¬
son
sitôt.
Sans hésiter, Tiitii se
précipita par cette ouverture ; il
s’avança ; il descendit jusque dans les entrailles de la ter¬
re ; là il aperçut son père très-occupé dans un champ de
taro.
arbre, dont les branches s’é¬
tendaient au-dessus de la tête de Pipi ; il cueillit une
Il monta sans bruit sur un
petite pomme et la lançafà son père.
absolument la même que celle que nous
procurée aux îles Marquises, et elle est l’analogue
d’une légende Maori, où Maui joue le rôle de Tiitii. Voy. ci-dessus,
p. 212,- 215.
(1) Cette légende est
nous sommes
[2) D’après Pritehard,*ce serait Talaga.
0
478
I,ES
POLYNÉSIENS.
Celui-ci, pensant que le fruit avait été jeté par l’oiseau
Tuia (1), ne se dérangea pas de son travail ; il se contenta
de dire : œ
Cesse, Tuia, ou sinon je te lancerai des pierres. »
Mais une deuxième pomme Payant.atteint, Pipi tourna la
tête et aperçut son fils sur l’arbre.
Que fais-tu là, malheureux, lui dit-il ? N’as-tu pas
peur de Mafuie qui demeure là, tout près, et qui garde le
feu ?» — <x Non, sans doute, je n’en ai
pas peur, répondij; le
fils ; je suis même bien aise
d’apprendre ce que tu me dis,
a
car
je ne suis venu ici que pour cela. Comment ! nous man¬
pendant qu’il mange les siens cuits !
et nous ne pourrions pas avoir de feu ! Oh ! il m’en
geons nos mets crus
faut, ou
je mourrai plutôt. Je vais de ce pas lui en demander. »
Ne va pas là, mon fils, s’écria le père épouvanté. Mafuie
est le dieu le plus puissant qui existe : ta vie aurait bientôt
payé ■ ton audace. » — « Comment ! reprit Tiitii, j’ai pu
vaincre, dans le ciel, Tangaloa avec tous ses gens, et je ne
pourrais pas vaincre celui-ci qui est tout seul ! c’est ce que
s
nous
allons voir. »
Alors Tiitii descendit de
de Mafuie. Il
l’arbre et se dirigea vers la de¬
était
encore à
quelque distance,
quand le dieu l’aperçut : « Vermisseau, lui cria-t-il, que
viens-tu faire ici ? »
«Je viens chercher du feu, » répon¬
dit Tiitii.
« Tu n’en auras
pas. Eloigne-toi au plus vite. »
Je ne m’éloignerai pas, et si tu ne m’en donnes
pas, j’en
prendrai. » — « Avant d’en prendre, tu te battras avec
meure
en
—
—
—
moi. » — « Je le veux bien, » dit Tiitii. — Comment veux-tu
te battre ? » demanda le dieu. — « Cela m’est
Tiitii : comme tu voudras, a — « Eh
nous les membres. »
égal, répartit
bien, alors, luxons-
Le combat commença aussitôt. Tiitii,
la jambe gauche du dieu, la luxa du
s’étant emparé de
premier coup. » Bien
fait, dit Mafuie ; mais maintenant, nous allons voir. » Tiitii,
ayant saisi le bras droit du dieu, ne mit pas plus de temps
à le désarticuler.
Mafuie, se reconnaissant vaincu, ne demanda pas à Tiitii
(1) En Maori, Tu, dieu ; ia, c’est ; c’est le dieu.
T
LES
POLYNÉSIENS.
479
d’autres preuves de sa force ; il clierclia, au
désarmer sa colère, et il lui dit ; « Laisse-moi
contraire, à
au moins
la
jambe droite et le bras gauche : l’uii me servira à marcher,
l’autre à toucher la main. Rappelle-toi que,
lorsque tu seras
de retour sur la terre, tu ne toucheras la main
qu’avec la
main g-auche. » C’est depuis ce moment
qne les naturels ne
donnent de poignée de main qu’avec la main
gauche.
Le dieu vaincu ajouta : « Tiens, voilà un tison ; retourne
sur fa terre ; avec lui, tu
pourras toucher
les arbres.
Mais tu
étais tout à l’heure.
ne
toucheras pas
Quand
aux
autres,
(enflammer) tous
celui sur lequel tu
ils
te donneront
tous du feu, en les frottant l’un contre l’autre. Va
donc,
tu as maintenant du feu pour cuire tes aliments. »
Tiitii revint trouver son
père et lui dit : « Père, voilà le
chargez-vous de taro, et nous le ferons cuire. » Le
père ne se le fit pas répéter, et ils remontèrent sur la terre.
C’est depuis lors que l’usage du feu est connu des hu¬
feu ;
mains.
Pritchard (1) a donné de la même légende une version un
peu différente. Nous croyons
complément.
devoir l’ajouter ici comme
Tiitii était le fils déifié de Talaga.
Deux faits importants lui avaient
gag-né la gratitude et
postérité, et l’avaient introduit dans
la société des dieux. C’est lui
qui, lorsque les deux
étaient tombés sur la terre, et
que l’homme, pour mar¬
cher, était forcé de se traîner sur les pieds et les mains,
avait posé ses pieds sur un rocher solide, sur
lequel on voit
encore leurs
empreintes longuesde sixpieds,et l’avait soule¬
vé jusqu’à la position qu’il
occupe aujourd’hui. C’est lui
aussi qui, le premier, avait obtenu le feu
pour les Samoans.
Voici ce que raconte la légftnde à ce sujet.
Autrefois, tous les aliments étaient mangés crus ; il n’y
avait point de feu sur la terre habitée.
Seul, Mafuie avait
du feu, là où il habitait, sous Samoa.
Talaga, le protégé de Mafuie, était le seul homme sachant
la vénération de la
(1) Polynesian réminiscences, p. 114.
480
ce
que
LES
POLYNÉSIENS.
0
c’éta^it que le feu. Mafuie lui avait permis d’avoir
plantation dans son « domaine de dessous.» Seul, il con¬
naissait le chemin qui y conduisait, et personne ne savait
une
où il allait.
Un jour, son fils Tiitii le surveilla. Il vit son père se di¬
riger vers un gros rocher élevé et l’entendit dire : œ Rocher,
ouvre-toi ! Je suis Talaga. Je viens travailler sur la planta¬
tion qui m’a été donnée par Mafuie. » Le rocher s’ouvrit et
Talaga disparut.
^
Le fils le suivit et, s’adressant au rocher avec la voix de
son père : « Rocher, ouvre-toi,dit-il ;
je suis Talaga. Je viens
travailler sur la plantation qui m’a été donnée par Mafuie.»
Pour lui, comme pour Taiaga, le rocher s’ouvrit. Tiitii
vit le sentier qui se trouvait devant lui,
sui¬
jusqu’à ce qu’il trou¬
vât son père travaillant dans sa plantation.
Le père fut grandement surpris et fort
effrayé. Il sup¬
plia sou fils de ne pas parler haut s’il ne voulait pas être
détruit par le dieu : i Si Mafuie apprend que tu es ici, où moi
Talaga, sonfavori, je suis seul autorisé à pénétrer, sa colère
sera grande. »
Pendant que son père parlait, Tiitii aperçut la fumée
provenant du feu qui ne cesse jamais de brûler. « Qu’estce que cela ? » demanda-t-il ?» — « Le feu éternel de Ma¬
fuie, » répondit le père tremblant. — « J’en veux avoir, »
s’écria le fils.
La profanation et
la présomption de Tiitii troublèrent
Talaga : a Si tu touches le feu de Ma?uie, la colère du dieu
sera grande. » Et il lui parlait tout bas. « Qu’est-ce
que c’est
ce Mafuie que Tiitii doive craindre ? »
répliqua tout haut le
fils. Son père tremblait en pensant au grand Mafuie, et, de
nouveau, il lui dit tout bas. a C’est Mafuie, le dieu de ton
père Talaga. 11 mange l’homme qui lui déplaît. Tiitii, ne
touche pas le feu éternel de Mafuie, le dieu de ton père Ta¬
laga. »
Le fils ne fit pas attention aux paroles de son père. Il se
hâta de se rendre, en chantant, vers le point où s'élevait la
fumée. « Qui es-tu ? » demanda le dieu, au moment où ap¬
prochait le fils de son protégé Talaga. « Je suis Tiitii, le
0
LES
481
POLTJNÉSIENS.
fils de Talag-a. Je viens chercher
du feu. » Mafule lé regar¬
da gravement et, tout-à-coup, lui dit : n Prends-le. »
Tiitii prit le feu et le porta à son père.
et préparèrent le
Ils firent un four
taro pour le faire cuire. Quand le bois fut
brûlé et que les pierres furent chaudes, ils placèrent le taro
sur le
four. La
joie de Tiitii était grande ; mais son père
pensée que c’était du feu du grand
tremblait encore à la
Maf^ie.
Alors qu’ils étaient autour du four, prêts à le couvrir de
feuilles, les pierres éclatèrent et le feu s’échappa. « Mafuie
t’avais-je pas dit, Tiitii, qu’il se fâche¬
père tout tremblant. — « Tiitii ne craint
pas Mafuie, » répliqua irrévérencieusement le fils. En
disant cela, il s’éloigna et alla trouver le dieu auquel il
s’adressa en ces termes : « Pourquoi Mafuie a-t-il fait écla¬
ter les pierres de notre four et répandre notre feu ? »
est en colère ! Ne
rait ? I s’écria le
Le dieu, ne pouvant supporter l’insolence de cette ques¬
tion, le menaça de sa vengeance. Le fils de Talaga défia le
dieu de son père. La colère
cipita sur Tiitii.
du dieu était grande ; il se pré¬
Ils luttèrent. Tiitii saisit le bras droit du
dieu, et, em¬
ployant toute sa force, il le brisa. Alors recommença la lutte.
Tiitii s’empara de l’autre bras ; mais le dieu s’écria : « Tii¬
tii est vainqueur ; laisse-moi ce bras pour contenir Samoa
dans sa place, et tu auras une centaine de femmes. » —
Tiitii ne demande pas à avoir des femmes, » répliqua le
fils de Talaga. — n Alors, dit le dieu, épargne mon bras et
tu auras
du feu pour cuire ta nourriture. » — « C’est
bien ! c’est mon feu ! » dit Tiitii.
«Epargne mon bras,pour
contenir Samoa à sa place, et tu trouveras du feu dans le
bois qui pousse. » Ce furenî les dernières paroles du grand
dieu Mafuie, à Tiitii, le fils de Talaga.
«
—
Le fils appela son père, et tous deux retournèrent à la de¬
meure
des
fuie.
hommes, emportant avec eux le feu de Ma¬
Depuis, les Samoans ont toujours trouvé du feu en frotII
31.
482
POLYNÉSIENS.
LES
tant deux bâtons l’un
sur
l’autre. Le bois
qui s’enflamme
le plus facilement par le frottement est le fuafua (1).
Origine des” serpents
Samoa. — Dans
temps-là,
parlaient et se comprenaient.
Un jour les oiseaux dirent aux poissons affamés : « C’est
vous qui nous prenez tout ce qui nous revient, s — C’est
faux ! D répliquèrent les poissons.
aux
ce
les bêtes
De démentis en démentis, on en vint aux
voies d» fait.
Les oiseaux chassèrent les poissons.
Les poissons se
cachèrent sous l’eau ; mais les oiseaux
plongèrent. L’un d’eux attrapa une murène pleine qu’il
alla déposer sur la montagne.
La murène, forcée de vivre dans un autre milieu que le
sien, se changea en serpent. C’est depuis ce temps qu’il y a
des serpents aux Samoa (2).
Aujourd’hui, quand les naturels voient les oiseaux faire
la chasse aux poissons, ils ne manquent pas de dire :
a Voilà les oiseaux
qui font la chasse, et qui sont toujours
vainqueurs. »
Avant de terminer ce qui a trait aux rapports ayant exis¬
té anciennement entre les trois groupes Fiji, Tunga et Sa¬
moa, nous ferons remarquer que les
légendes de ces trois
archipels attribuent au pluvier ou chevalier, un rôle im¬
portant et identique, dans la création de l’homme. Cet oi¬
seau est appelé kitu (3) aux Fiji ; kiu, aux
Tunga ; tuli,
aux Samoa, Aucun des autres
archipels ne paraît avoir une
pareille légende ; mais le pluvier porte, dans une foule d’îies océaniennes, le même nom qu’aux Samoa. Nous ferons
connaître cette légende dans le chapitre suivant.
»
(1) Le Fuafua est le Kleinliavia hospita.
(2) Les serpents sont inconnus à Tahiti et dans le groupe des
îles Hervey. Aux Samoa, au contraire, il en existe plusieurs espè¬
ces.
Quelques-uns sont ornés des plus belles couleurs. On en
connaît un noir-olive, qui mesure environ 3 pieds de long.
(3) B.&zle'frood (Dictionnaire Anglo-Fijien, p. 316), fait du Kitu
mangeur de sucre, bananes et autres fruits.
un
0
LES
POLYNÉSIENS.
483
Dans les trois groupes encore, le serpent
vir d’enveloppe à un
passe^pour ser¬
dieu. Aux Fiji, le dieu Ndeng-ei est
représenté avec la tête et le corps d’un serpent et une queue
de pierre, indice à la fois de sa prévoyance et de son éter¬
nelle durée (1). Dans les Tuiiga, Heamoana-Uliuli, le gou¬
verneur de l’Océan,
est représenté sous la forme d’un ser¬
pent, et dans les Samoa, Savea-Siuleo, le gouverneur de
Pulotu, a la tête d’un homme, avec le corps et la queue d’un
serpent.
Dans la
cosmogonie des trois groupes, la même plante
passe aussi pour avoir élevé les deux à leur position ac¬
tuelle (2) ; et tous les trois ont des traditions concernant la
femme dans la lune.
Enfin, les trois
groupes
Samoa, Tunga et Fiji ont une
croyance commune en une sorte de paradis nommé Burotu
ou Pulotu. Cette croyance,
qui n’existe plus dans les autres
îles Polynésiennes, est d’origine fijienne.
Burotu (3), que l’on prononce Mburotu, est l’Elysée des
Fijiens, le lieu où les âmes des morts jouissent des plaisirs
les plus grands que puisse concevoir une imagination
fijienne. Ils n’en parlent jamais qu’avec les expressions les
plus exagérées. Leur dicton : « Eda sa tarai Burotu sara,
nous vivons comme à Burotu, 31 signifie : nous
vivonsj oyeusement, splendidement.
Le Mburotu fijien est, d’après la croyance indigène, placé
sous la mer, à l’Ouest des
Fiji. Les âmes, pour y aller, par¬
tent de Thombotbombo, ou Naïcobocobo, petite île située à
l’extrémité Ouest de Vanua-Levu. Là est le tarawau (4),
sorte de pin devant lequel l’Esprit, avant de s’éloigner,
(1) Pritcbard, Polynesian remtiniscences, p. 401.
(2) Cette plante est le Tacca phallyphera, connu à Tahiti sous le
nom
de Teve.
(3) Buro semble ne pas être un mot fijien. Aux Fiji, le mot tu
les enfants quand iis s’adressent à leur
père. 11 signifie également être, rester, etc.
est surtout employé par
(4) Le Tàrawau est un arbre à racines plates.
•)
O
484
LES
POLYNÉSIENS.
accomplî-i; certaines cérémonies. Au lieu de dire : « Il est
mort, I) les Fijiens disent : » Sa laki teï taraioau ki Naïcohocobo, * littéralement : « il est allé planter des tarawau à
Naïcobocobo. » Là, ce.s arbres sont en si g-rand nombre, que
l’on croit qu’ils n’ont pu être plantés que par les morts.
Il y a d’ailleurs, plusieurs points de départ pour les âmes :
en outre de Thombotbombo,les Fijiens citent un lieu appelé
Gibaciba, où les esprits descendent dans le Bulu ou monde
invisible. Il est même probable qu’il y en a autaîit que
d’îles, ou tout au moins autant que de groupes.
Pour les Samoans, Pulotu, est aussi leur paradis futur.
Comme les Fijiens, ils le placent sous la mer, dans l’Ouest
des Samoa.
Son entrée se trouve à Le Fafa, à l’extrémité
Ouest de l’île Savait. C’est là que
les âmes se précipitent
dans la mer pour arriver dans Pulotu, au milieu des plaisirs
effrénées. Près de
les
cérémonies qui précèdent le départ définitif de l’esprit.
Enfin, pour les Tongans, le lieu appelé par eux Bulotu
de toutes sortes et des débauches les plus
Le Fafa croît le cocotier
devant lequel s’accomplissent
est à la fois le lieu d’où est sortie la souche
de leurs chefs,
retournent les âmes de ces chefs
naturellement, ils se le représentent comme
un lieu de délices, de même que les Fijiens et les Samoans.
et l’Elysée ou Paradis où
et des héros :
S’il fallait en croire Pritchard, ils le
des îles Tunga,
contrairement à ce
placeraient dans l’Est
les Fijiens et
que font
les Samoans. Mais cette assertion n’est nullement fondée,
puisque Pritchard dit lui-même que c le point d’où l’Esprit
s’éloigne pour se rendre à Bulotu est à l’extrémité Ouest
de Tongatabou, là où se trouve aussi un arbre devant le¬
quel certaines cérémonies doivent être accomplies avant le
départ de l’âme. »
On comprend très bien, en efiet, que le départ ait lieu d’un
point Ouest des Fiji et des Samoa, puisque c’est à l’Ouest
que les indigènes placent leur Elysée ; mais ce qu’on ne
comprendrait plus,c’est que les esprits partissent également
du point le plus Ouest de Tongatabou pour aller à l’Est. Il
est donc à supposer que Pritchard a mal compris, de même,
comme on verra qu’il a mal traduit le mot Toerau. Si les
O
LES
485
POLYNÉSIENS.
archipels placent leur paradis dans liOuest, il
les Toucans ne faisaient pas autre¬
ment, ainsi, d’ailleurs, que semble l’indiquer une légende
rapportée par Mariner, et que nous donnerons plus loin.
Comme on le voit, ces renseignements établissent positi¬
vement qu’un même nom était donné au paradis, dans les
trois archipels, et que, dans celui des Tunga seulement, ce
mot sigmifiait, en outre, la patrie première des ancêtres. Il
n’est ptis possible, en effet, de douter que le mot Bolotou
de Mariner ne soit le mot Bulotu, véritable nom de ce lieu
aux Tunga, comme l’est celui de Pulotu
aux Samoa (1).
Ces mots, en résumé, sont identiques au mot Burotu des
îles Fiji, car les Polynésiens des Samoa et des Tunga trans¬
forment, par euphonie, le r en l. Toutefois, il faut remarquer,
à cette occasion, que les Samoans seuls auraient complète¬
ment suivi cette règle en remplaçant le b, que les Polyné¬
siens n’emploient pas d’ordinaire, par le p qui est, au con¬
traire, généralement usité en Polynésie. Si les Tongans
ont conservé le b dans ce mot, alors qu’ils ne s’en servent
dans aucun autre, il n’y a vraiment pas d’autre moyen d’ex¬
pliquer cette exception, qu'en admettant qu’elle est due au
voisinage plus grand, aux rapports plus anciens et peutêtre plus intimes des Tongans avec les Fijiens. Non con¬
tents d’accepter la tradition, ils auraient adopté jusqu’au
nom donné par elle au paradis fijien.
Ce qui nous semble démontrer que ces mots, avec leur
signification, ne proviennent que des Fijiens, c’est qu’ils
existent aussi dans les autres archipels polynésiens, mais
avec une signification toute autre,
quoique là, aussi, se re¬
trouve la croyance en un paradis. Ainsi, dans l’île Tahiti,
par exemple, où l’on croyait que les âmes de ceux qui
deux autres
est bien probable que
avaient vécu dans un
respec^ convenable des prêtres et des
autels, se rendaient dans un paradis appelé Robutu (2) et
(1) Nous écrivons ici ces mots avec l’orthographe adoptée par
les missionnaires et par tous les ethnologues, dans laquelle 1’«
est toujours prononcé ou.
[2) Et non Orohutu noanoa, comme l’a dit M. de Bovis.
«
486
LES
POLYNÉSIENS,
0
surnomm^. Noanoa (1), le mot Pwrofw signifie « convena¬
ble, agréable, belle personne, belle apparence, » et Puroto,
figuré, veut dire, « la personne adorée. » Ainsi encore, à
Nouvelle-Zélande, Purotu, signifie, comme à Tahiti,
agréable, qni plaît, qui est bon, » et Puroto y veut dire
«
tranquille, calme. ^ Enfin, ce mot, sous la forme Pootu,
signifie également, anx Marquises, « agréable, beau. »
Belle femme s’y dit Pootu Vahiné.
N’en faut-il pas conclure, puisque les Polynésiens na pou¬
vaient pas faire cette application, qu’elle est tout simple¬
ment due aux Fijiens. Pour nous, cela ne fait ancun doute.
Maintenant, pourquoi les Tongans, d'une manière cer¬
taine, et les Samoans, probablement^ d’après presque touè
les ethnologues (2), ne se sont-ils pas bornés, comme les Fi¬
jiens, à n’appliquer ce nom qu’au paradis ‘/Pourquoi en ontils fait l’appellation du pays d’origine des ancêtres de leurs
chefs ? A notre avis, cela provient de ce qu’ils ont confondu,
avec le temps, le nom qu’ils donnaient dans l’origine à la
patrie première, avec le nom dont ils ont emprunté l’appli¬
cation aux Fijiens. Il est à peu près certain que l’époque de
cet emprunt est postérieure au départ des colonies
tonganes
et samoanes, allant peupler les îles polynésiennes plus orien¬
au
la
Œ
tales.
En effet, la réflexion seule montre que les îles Tunga et
Samoa devaient donner
pays d’origine un tout autre
de Pulotu et Bulotu, quand leurs colonies
sont parties pour aller vers l’Est. Dans toutes les îles orien¬
tales, qu’on s’accorde à regarder comme peuplées par les
Tunga et les Samoa, ces noms sont inusités avec cette si¬
gnification ; on y trouve employé, comme nom de la pa-
nom
au
que celui
(1) Noanoa, employé sans dont'! au figuré ; exprime une odeur
suave.
(2) Seul Pritcliard, par son silence à ce sujet, semble être d’avis
difiérent ; mais nous croyons qu’ici encore il s’est trompé. Il est
certain que Mariner, et dix autres écrivains, reconnaissaient que Bu¬
lotu et Pulotu sont les seuls noms que les Tongans et les Samoans
donnent au pays d’origine.
O
LES
487
POLYNÉSIENS.
trie, un seul et même mot, le mot Havaiki, sous l’une de ses
*
formes diverses.
Evidemment, des îles ne se servant pas de ce dernier nom,
n’auraient pu le faire porter par leurs émigrants ; elles y au-
raientplutôt fait connaître celui deBulotu, s’il eût été vérita¬
blement celui de la patrie, au moment du départ des colo¬
nies. Or, comme aucune des îles plus à l’Est que les Samoa et
les Tunga, n’a reçu ce nom avec cette signification ; comme
toutas, au contraire, aussi bien celles du Sud que celles du
Nord, aussi bien la Nouvelle-Zélande que les Sandwich, ne
se servent que de l’une des formes du mot Havaïki pour dé¬
signer le pays des ancêtres,il faut nécessairement reconnaî¬
tre que les ïunga et les Samoa ne devaient pas posséder,
avant l’envoi de leurs colonies, d’autre nom que ce dernier
pour exprimer l’idée
de patrie. Car si le mot Havaiki n’eût
donnaient h
pas été celui que les Samoans et les Tougans
la contrée d’origine, on ne pourrait expliquer son existence
dans les îles qu'elles ont peuplées.
Dès lors, il faut admettre
début des migrations,
que ce mot était le seul employé, au
dans les Samoa et dans les Tunga elles-mêmes.
Seuls, les Samoans et les Tongans font usage, en Polyné¬
sie, des mots Bulotu et Purotu, pour exprimer l’idée de
patrie. Ils n’ont pu emprunter cette signification aux Fijiens qui, d’après les renseignemennts que nous avons rap¬
portés, se regardent comme autochtbones et n’appliquent
absolument ce nom qu’à leur paradis. L’interprétation qu’ils
en ont
faite n'a donc dû se
suite de leur penchant au
produire qu’avec le temps, par
merveilleux et de la tendance
qu’ont toutes les populations polynésiennes d’adopter d’em¬
blée, avec la plus grande facilité, des mots étrangers à la
place des leurs. Cette application, en somme, s’est faite plu¬
tôt par confusion que par^tout autre motif.
Il résulte de cette assertion que
le remplacement du mot
Havaiki par le mot Bulotu n’a dû s’opérer qu’après un assez
long séjour de Polynésiens dans leurs îles. Ce serait alors
dans ce long intervalle que les îles, colonisées par les Sa¬
moa et
les Tunga, auraient reçu la véritable désignation ds
488
LES
la patrie première,
POLYNÉSIENS.
primitivement adoptée par leurs ancê¬
tres Samoans et Tongans.
On verra bientôt, du
reste, que les
Polynésiens des Sa¬
tants des Fiji et que, par suite de cette
habitude que nous
moa
et des Tunga, n’ont pas fait ce seul emprunt aux habi¬
signalée, et qui n’a fait qu’augmenter au contact des
Européens, ils leur ont encore emprunté le nom de leur
premier chef religieux. On sait que, jusqu’au commence¬
ment de ce siècle, le nom de Tui-Tonga était
doi^né,
à Tongatabou, au pontife sacré qui était en même temps,
autrefois, le premier chef civil. Le pouvoir de ce chef et son
titre furent abolis, vers l’année 1806, par Finau IL Le même
nom, ainsi que le montre une légende inédite que nous rap¬
porterons plus loin, était ég-alement donné au chef d’Upolu
dans les Samoa. Or, ce nom ou ce titre est celui qui, dans
toutes les îles Fiji, est donné aux premiers chefs, au pou¬
voir suprême, au roi, en le faisant suivre immédiatement
du nom de l’île. Ce nom n’étant usité que dans les deux ar¬
chipels qui avoisinent les îles Fiji, il est évident que c’est
d’elles qu’ils les tiennent.
Anciennement même, ils leur avaient emprunté l’habitu¬
de d’étrangler quelques femmes à la mort des chefs.
avons
En résumé, bien que les légendes et les traditions des trois
groupes varient un peu par les détails, toutes s’accordent
fond et toutes, par conséquent, tendent à appuyer le
sur le
fait de communications
anciennes et
répétées entre eux.
qu’ils possèdent de nombreu¬
ses coutumes communes, parmi
lesquelles on peut citer :
1° L’usage du Kava, appelé Yangana aux Fiji ;
2’ L’institution de la polygamie, provenant peut-être des
Fiji, mais jamais générale aux Samoa et aux ïunga ;
3“ La peine de mort contre l’adifitère ;
4“ La coutume de se couper une
phalange des doigts, en
signe de deuil, à la mort d’un parent ;
Aussi est-il inutile d’ajouter
5' La circoncision ;
6“ L’avortement, ou destruction
avant la naissance ;
systématique des enfants
*
LES
POLYNÉSIENS.
489
frères sur celles d’un
fils, aux droits de succession ;
7“ Le règlement du rang politique et social, plus d’après
le rang de la mère que d’après celui du père ;
6° La prééminence des prétentions des
8” La
dépendance mutuelle et réciproque du pouvoir des
chefs et de l’influence des prêtres ;
9° Le système,
appelé Vasu aux Fiji, Tamaha aux Tunga,
Tamasa aux Samoa, par lequel les enfants d’une sœur s’ap¬
proprient tout ce qui appartient à leurs oncles maternels et
à leurs descendants ;
10“ La désignation , d’une personne par des noms complè¬
tement distincts ;
Et, plusieurs autres encore, telles que la défloration aux
Samoa, mais non aux Tunga.
Enfin le tatouage est commun aux trois g’roupes, mais il
diffère complètement entre les deux groupes polynésiens et
le groupe fijien. Dans les premiers, il est pratiqué par piqû¬
dans le second, il l’est par incisions. Nous avons vu
précédemment que cette différence, dans le mode du tatoua¬
ge, était caractéristique entre la race polynésienne et la race
res ;
mélanésienne.
En définitive, voici les conclusions qui découlent de toutes
les considérations précédentes :
les trois archipels Samoa,
Tunga et Fiji sont peuplés par deux races différentes, il
est également démontré, contrairement à la croyance géné¬
rale, que ces deux races ont eu entre elles des rapports
longs et fréquents, dès l’époque la plus reculée.
2“ L’une de ces races a envoyé, volontairement ou non, des
colonies chez l’autre, et contribué de la sorte à sa civilisation;
cette race civilisatrice a été la race polynésienne ; mais
elle n’a pas été une rac? conquérante, comme on le croit
généralement ; elle a, au contraire, été souvent attaquée,
sinon vaincue, chez elle, par la race mélanésienne.
Cela résulte surtout, nous le répéterons, du grand nom¬
bre de mots polynésiens retrouvés dans la langue des Fiji,
et donnés aux choses les plus usuelles, ainsi que ^de l’ab1“ S’il est hors de
doute que
490
LES
POLYNÉSIENS.
f
presque complète, au contraire, des mots fijiens
dans la langue polynésienne. En outre, tout ce que nous
avons dit conduit également à cette conclusion.
sence
Il n’est, en résumé,
qu’un senl fait difficile à expliquer :
dans les îles occidentales, îles à popula¬
tions purement mélanésiennes, de l’usage des mots polyné¬
siens, usage que l’on comprend si bien dans les îles orienta¬
les, où les mélanges se'sont opérés et s’opèrent encore chaque
jour. Peut-être, néanmoins, pourrait-on résoudre ce problè¬
me, en admettant que c’est justement dans ces îles qu’a eu
lieu le fait de l’expulsion ou de l’extermination des Polyné¬
siens dont parlent les légendes. Une pareille supposition
permettrait, en effet, de comprendre le silence des tradi¬
tions à ce sujet : elle expliquerait surtout la pureté de la
c’est l’adoption,
race mélanésienne
actuelle dans les îles de l'Ouest : car,
quel qu’eût été le mélange dans les premiers temps, l’isole¬
après l’expulsion des Polynésiens, au¬
raient vécu les habitants de ces îles, leur aurait permis de
revenir peu à peu au type primitif de leur race.
Quoiqu’il en soit, il est un fait acquis, c’est que les métis
Tunga-Fijiens n’occupent aujourd’hui qu’un petit nombre
d’îles, surtout celles qui sont voisines des Tunga, et que
toutes les autres sont peuplées par la race mélanésienne.
ment dans lequel,
CHAPITRE DEUXIEME
PEUPLEMENT DES ARCHIPELS SAMOA ET TUNGA
1.
PEUPLEMENXoDES ILES SAMOA.
Les Samoans viennent-ils de
l’Est ? — Examen de
chard. — Légendes
l’hypothèse de Prit-
relatives à la création de l’homme aux Samoa. —
Les premiers habitants des îles Samoa n’ont pas eu une provenance
orientale.
Viennent-ils du N.-O. ?
Traditions rapportées par Ma¬
riner.
Bulotu.
Réfutation de l’hypothèse de Haie et de ses par¬
tisans.
Les Samoans ne viennent pas du N.-O. — Viennent-ils dé
l’Ouest ?
Marche des émigrants d’après Haie et de Quatrefages. —
Le peuplement des Samoa par l’Ouest est impossible. — Les îles Sa¬
moa n’ont pu être
peuplées par l’O.-S.-O., ou l’Australie. — Leurs
premiers habitants viennent du S.-O., c’est-à-dire des îles Tunga. —
Preuves à l’appui de cette assertion. — Traditions relatives à ce sujet.
—
—
—
—
—
—
Les traditions des Sandwich, des Marquises,
des Mang-a-
reva, de Tahiti, etc., que nous avons citées, nous ont toutes
Samoa n’ont pas dù recevoir leurs pre¬
d’îles placées au Nord, au Nord-Est ou à
l’Est d’elles-mêmes et, à plus forte raison, d’îles placées au
montré que les îles
miers habitants
Sud. Ces traditions, de même que tous les faits que nous
avons examinés jusqu’ici, semblent prouver, au contraire,
que les îles situées dans ces diverses directions ont reçu
leurs populations des archipels Samoa et Tung-a. Tous les
492
LES
POLYNÉSIENS.
ethnologues, d^’ailleurs, s’accordent sur ce sujet et, jusqu’à
temps, pas un seul d’entre eux, à l’exception
toutefois des partisans si rares d’un continent
submergé,
n’avait eu l’idée que les Samoa eussent
pu être peuplées
ces derniers
par l’Est.
Il y a une quinzaine
d’années pourtant, un écrivain an¬
glais des plus compétents, a émis l’opinion que les Samoans ont une
origine orientale. Nous commencerons
donc par réfuter son assertion, avant de rechercher
quel P;
été le véritable lieu d’origine des habitants de ces îles.
M. Pritchard, qui a avancé cette
opinion, est le fils du
fameux consul dont le
eut tant de
nom
retentissement en
France, lors de la prise de possession de Tahiti par l’amiral
Dupetit-Thouars. Il est né en Océanie ; il en a parlé la
langue dès son enfance ; puis il devint consul aux îles
Samoa et plus tard aux îles Fiji. 11 crut trouver dans une
tradition samoane la preuve que les habitants de ces îles
avaient une provenance
orientale, et il la fit connaître j en
polynésiennes (1), livre plein
de faits, mais qui, malheureusement, n’entraînent
pas tou¬
jours la conviction, à en juger du moins par celui qu’il cite
pour étayer son opinion. Il nous suffira, en effet, d’exami¬
ner le fragment de texte sur
lequel il s’appuie, pour montrer
que cette opinion n’a pas toute la certitude désirable.
1866 dans ses
Réminiscences
C’est dans une tradition
se trouvent les
sur la
création de l’homme, que
paroles qui, suivant M. Pritchard, attestent
que la première demeure des hommes était située à l’Est
des îles Samoa. Ces paroles, les seules
qu’il ait cru devoir
citer textuellement, sont : i le mata o le
Toelau, qu’il a tra¬
duites par Œ dans l’œil des vents alisés. »
A première vue, on peut croire en effet
que cette citation
tronquée est suffisante pour appuyer son opinion, puisque,
d’après le dictionnaire samoan du missionnaire Pratt, qui
a si
longtemps résidé dans l’archipel Samoa, le mot Toelau signifie bien « vent alisé
», mais vent alisé du Nord(1) Polynesian réminiscences, or Life in the South Pacific, by,
Pritchard, 1 vol. in-S». — London 1866.
W. E.
LES
POLYNÉSIENS.
493
Est seulement. Pourtant, quand on réfléchit «qu’on ne trouve
Nord-Est, par rapport aux Samoa, au¬
capable d’avoir pu leur fournir des émigrants, et
qu’il faudrait aller jusqu’aux Marquises, seul groupe un
peu étendu d’où ils auraient pu partir ; quand on sait que
les habitants de ce groupe, au lieu d’expédier des émigrants
dans la direction du
cune terre
vers le
Sud et le Sud-Ouest, croient eux-mêmes, comme on
leurs ancêtres provenaient de ces directions ;
«nfin, quand on Remarque surtout que l’archipel Samoa est
le seul de tous les archipels de la Polynésie qui appelle le
l’a vu, que
vent du Nord-Est Toclau\
tre que l’interprétation
il nous semble difficile d’admet¬
du mot Toelau, par Pritchard, soit
qu’il le soutient, la prove¬
suffisante pour démontrer, ainsi
nance
orientale des Samcans.
Qu’on le remarque, en effet : dans tous les autres archi¬
pels de la Polynésie, les mots équivalents au mot Toelau
des Samoa, ont une signification différente ; ainsi ;
Aux Marquises, sous la forme Tokoau, ce n’est plus au
vent de Nord-Est, mais bien au vent d’Ouest qu’est donné
ce nom ; à Futuna, sous la forme Tokélau, il signifie : vent
de Nord, côte du Nord ; aux Sandwich, Nord se rend par
Kolau.
Enfin, à Tahiti, le mot Toerau, n’a d’autre signification
que vent d’Ouest ou de Nord-Ouest.
Or, Toerau, comme on
sait, est absolument le même mot que Toelau, le r des îles
de la Société et autres groupes
ayant été remplacé par le l,
dans les trois seuls groupes Tuuga, Samoa et Hawaii.
Ajoutons qu’on ne s’accorde même pas, aux Samoa, sur
signification exacte du mot Toelau ; car si le mission¬
naire anglais Pratt le traduit par vent du Nord-Est, le
P. Violette, missionnaire français, le rend par vent d’Est,
E.-E.-N. (1).
,
Il est bien à regretter que Pritchard n’ait rapporté tex¬
tuellement que cette seule phrase de la légende : l’ensem¬
ble eût peut-être permis de découvrir quelle était la vérita-
la
(1) Il y a évidemment ici une faute d’impression, et il faut proba¬
blement lire E.-N.-E.
>
0
494
LES
ble position
Samoans.
polynésiens.
Qu’elle donnait à cette demeure première de
Voici, du reste, cette légende, telle que la rapporte Prit- ■
chard (1).
«
Les Samoans, dit-il, ont une tradition
qui
tre leurs idées sur la création de
une
«
fait connaî¬
l’homme, et qui implique
ancienne émigration venant de l’Est.
Le dieu Tangaloa envoya, du ciel, sa
fille, sous la forrne
dans Tes
d’un pluvier {Tuli), pour chercher un lieu de halte
basses régions, où tout était eau sans terre.
Dans le cours de son voyage, elle trouva un
rocher,
dont la surface s’élevait au-dessus de la mer. Etant
retour¬
née vers son père, elle lui fit part de sa découverte.
«
«
Plusieurs fois le dieu l’envoya visiter le rocher solitaire
elle remarqua
qu’à chaque visite, il devenait plus grand
et plus haut, tout en restant nu et stérile.
a
Un jour, Tangaloa lui donna un
fue (2) et un peu de
terre pour le faire croître.
a
Etant allée visiter son rocher
quelque temps après,
elle vit que cette plante
rampante commençait déjà à le
couvrir de verdure.
Y étant retournée de nouveau,
pour obéir aux ordres
du dieu son père, elle trouva alors le rocher
complètement
«
vert ; mais, fait surprenant, la
bien venue et si verdoyante,
plante rampante, d’abord si
s’était desséchée sur place ; et,
quand la fille de Tangaloa retourna au rocher, les feuilles
sèches s’étaient changées
en vers. Elle y revint enfin une
autre fois, et elle trouva
que les vers étaient devenus des
hommes et des femmes.
Ce rocher, le lieu de repos de ia fille du dieu
Tangaloa,
la première demeure de l’homme, n’a
pas de nom.
Œ La
tradition, ajoute qu’il est situé à l’Est des
«
le mata o le Toelau k dans l’œil dn vènt alisé. »
«
Un fragment de légende, dit
Pritchard,
en
Samoa, i
terminant,
(1) Ouvrage cité, p. 396.
(2) Le fue est le pohue des autres îles : Convolvulus peltatus (nob.)
O
;
LES POLYNÉSIENS.
495
établit que les ancêtres des Samoans atteignirent les Samoa
en faisant
voiles devant les vents alisés « toelau ^
de l’Est.
Ils venaient d’une très belle île où le sable était très blanc,
et où les cocotiers croissaient en épaisses forêts.
« Dans cette
légende, le nom de l’île est ég’alement per¬
du ; mais les naturels ne doutent pas que ce soit la même
île dont il est parlé dans la légende de la création de
l’homme. »
Ij’interprétation
de Pritchard, nous le répétons, ne nous
semble pas assez explicite pour qu’on la préfère à la croyan¬
générale des Polynésiens qu’ils venaient de l’Ouest.
Or, comme on vient de le voir, il n’y a, dans le Nord-Est
des Samoa, que les Marquises, dont les traditions ne parlent
pas d’émigrants envoyés par elles vers les Samoa ; elles
semblent plutôt dire qu’elles ont reçu leurs premiers habi¬
tants de ce côté. Mais dans l’Est, il est vrai, en tirant un peu
ce
vers le
Sud, se trouvent les îles de la Société et les îles Pau-
motu, qui, pour la plupart, ont de belles plages de sable
blanc, des forêts de cocotiers ; quelques-nnes même au¬
raient certainement pu, ainsi que le dit la légende, être le
lieu d’origine des Samoans. On sait que quelques écrivains
ont fait sortir les
Polynésiens de Tahiti, longtemps avant
que Pritchard ne fît connaître la légende qui nous occupe.
Mais on a vu aussi que la croyance des îles de la Société, de
même que celle des
autres archipels, est qu’elles ont été
peuplées par des émigrants venant de l’Occident. Il ne suffit
donc pas. à notre avis, d’une légende comme celle qui est
rapportée par M. Pritchard, pour détruire la croyance, pour
ainsi dire générale, deis habitants de la Polynésie.
En ne tenant compte que de la signification des mots Tohelau, à Futuna, et Kolau aux Sandwich, peut-être seraitil préférable de croire qîie les premiers habitants des Sa¬
moa sont venus du Nord, c’est-à-dire des îles Hawaii. Cette
opinion a même été soutenue par un plus grand nombre
d’écrivains que la première, et particulièrement par Dief-
fenbach, d’ürville, etc. Mais on a vu aussi, par tout ce que
nous avons dit précédemment, que les Hawaiiens semblent
attribuer leur origine aux îles mêmes auxquelles, d’après
t
0
496
LES
FÜLYNÉSIENS.
cette interprëtation, ils auraient fourni leurs premiers habi¬
tants.
faudrait s’en rapporter plutôt à
Marquises, et Toerau
aux îles de la Société, et qu’au lieu de traduire : i le mata o
le Toelau (l), par «; dans l’œil ou la face du vent alisé de
N.-E., » il serait préférable de le traduire par « dans l’œil
Nous croyons donc qu’il
la sig-iiification des mots Tokoau aux
ou la face
des vents de N.-N.-O. ou Ouest : » cela du moins
s’accorderait avec la croyance générale des Polynésiens, qfl’ils
sont Aœnus de l’Occident.
Mais, quel que soit le choix que l’on fasse, il est certain
que la légende rapportée par
Pritchard, en
ne s’appuyant
loin d’apporter la conviction dans
l'esprit, et qu’elle aurait besoin, à notre avis, de témoigna¬
ges plus convaincants pour être acceptée.
Nous ferons remarquer, en passant, que Mariner,dans son
vocabulaire Tongau, a dit au mot matangi, vent, que matta
le matangi signifie to windward. Or ce mot veut dire, eu
anglais « vers ou contre le vent, le côté du vent ». Ta get
to windward, » gagner au rent, monter contre le vent. »
Ne pourrait-on pas voir là une preuve qu’au lieu de venir
du Nord-Est, les premiers émigrants aux Samoa y seraient
plutôt arrivés en remontant contre ce vent ? Quand nous
indiquerons avec quels vents principaux se sont faites les
migrations vers l’Océanie, on sera peut-être de cet avis.
Plus loin d’ailleurs, on verra qu’en traduisant de la même
manière une légende des Tunga sur la création de l’homme,
Pritchard répète la même erreur,
sur la provenance
orientale des premiers habitants de ces îles, et qu’il les fait
venir d’une île de sable, nommée Bulotu, placée, elle aussi,
d’après lui, dans l’œil des vents alisés, alors que des légen¬
des antérieures la placent dans» le Nord-Ouest.
Il est du reste fort probable que Pritchard a confondu des
légendes différentes, car nous possédons, depuis un grand
que sur un seul mot, est
(Il II faut, croyons-nous, préférer « face » à « œil » ; car, aux
Fiji, on rend vent du Nord ou le Nord par vualiku : na-mata ni
vualiku signifie : « la face du vent de Nord, du Nord. »
LES POLYNESIENS.
497
nombre d’années, la légende
samoane
allusion à la situation relative
du
sur la
création de
l’homme, et, quoiqu’elle soit plus complète que celle qu’il
rapporte dans ses Réminiscences, elle ne fait pas la moindre
rocher peuplé par Tan-
galoa ; elle dit seulement qu’il a été créé par le dieu, sur la
demande de l’oiseau Tuli
qu’animait sa fille Sina, mais
indiquer dans quelle direction.
Notre légende possède un tel cachet de vérité, ou
mieua de simplicité ; elle donne, à notre avis, une idée si
exacte des croyances samoanes,
que nous n’hésitons pas à
la faire connaître,
malgré son étendue. Toutefois, pour
qu’elle soit mieux comprise, pour qu’on saisisse mieux les
rapports qui unissent les Polynésiens entre eux, nous
sans
ajouterons encore que nous avons rencontré absolument
les mêmes légendes dans les îles de la
Société, aux Marqui¬
ses, à la Nouvelle-Zélande.
Ellis cite la légende tahitienne
d’après laquelle le premier
l’Araea, c’est-à-dire avec
de la terre ou du sable
rouge (1). Nous avons précédem¬
ment relaté la légende des îles
Marquises. Quant à celle
qui concerne la Nouvelle-Zélande, on lit, dans Taylor (2).
que l’homme passe pour y avoir été créé par Tiki avec de
l’argile rouge, que le dieu malaxa d’abord et anima ensuite.
Une autre légende néo-zélandaise
dit également que
l’homme a été fait avec de l’argiLe et de l’eau ocreuse des
marais. Enfin il existe encore une
légende, d’après laquelle,
à la Nouvelle-Zélande, la
première femme a été formée de
homme fut créé par
Taaroa
avec
terre par Arohirohi
(3), ou la chaleur frissonnante du Soleil
et de l’Echo. La femme de Tiki se nommait Marikoriko
(4) et
leur fille Kauatata (5).
Voici la légende relative à la création des îles Samoa et
a
(1) Ouvr. cité, t. II. p. 38. Ellis écrit à tort areau.
(2) Ouvr. cité, P. 23.
(3) dro/zîVo/îî, tourbillon, tourbillonner, tourner en rond.
{k) Marikoriko, crépuscule.
(5) Kaua, non, ne, pas ; lata, proche, escope pour vider l’eau,
U
32
î
t
498
LES
POLYNÉSIENS.
de l’hommcî, telle que nous
mêmes.
Création
des
l’avons recueillie
sur les lieux
Samoa et de l’Homme. — L’oiseau ap¬
îles
pelé Tuli, qui était animé par Sina, la fille de Tangaloa,
venait, suivant son habitude, de remonter au ciel après
avoir erré tout le jour et s’être bien fatigué. Il demanda
alors à Tangaloa, le dieu du ciel, de lui procurer sur la
mer un lieu où il
pourrait se reposer pendant le jour» Le
dieu lui répondit : » Va-t-en : tu trouveras demain ce que
tu demandes.
»
Tuli s’en alla. Le lendemain il trouva une île sablonneuse
où il pouvait se reposer.
Un soir qu’il était remonté au ciel,
Tangaloa lui deman¬
désirait. — « Oui, répondit l’oi¬
seau, mais il n’y a que du sable, s — « Que voudrais-tu
donc ? » lui dit le dieu ?
« Je
voudrais, répartit Tuli,
qu’il y eût des montagnes couvertes d’arbres et qu’on pût
da s’il avait trouvé ce qu’il
—
trouver toutes les
choses nécessaires à la vie. » —
tourne donc, reprit
Tangaloa ; demain tu trouveras tout ce
que tu demandes. »
Re¬
Quand, le soir, Tuli remonta au ciel, Tangaloa lui renou¬
vela sa demande : a J’ai trouvé tout ce que j’ai demandé, dit
Tuli ; mais il manque encore
quelque chose : Il faudrait
quelqu’un pour gouverner l’île. » — œ Que veux-tu ? » dit
Tangaloa ? — « Je veux, répondit l’oiseau, un homme com¬
me vous. »
Tangaloa, pour le satisfaire, prit un morceau de blanc, et
traça sur une planche l’homme demandé. Quand il eut ter¬
miné, il dit à Tuli : k Tiens, voilà ton homme. »
L’oiseau insatiable lui
répondit : « C’est bien son image,
mais cela ne suffit pas : il faut
Eh bien, dit Tangaloa,
d’abord lui donner un nom. »
appelons-le Tamaloa (I) ; nous
nommerons sa tête Ulu. »
« Oui,
dit Tuli, et nous appel¬
lerons le derrière de sa tête Tuli-Ulu, par ce qu’il ne faut
pas m’oublier. » —« Accordé, » dit le dieu. — « Comment ap-
00-
(t
—
(1) A Tahiti, Tamaroa. signifie garçon, mâle.
f
0
LES
POLYNÉSIENS.
499
corps ?» — ^ Tino, » dit Tsingaloa. —
«C’est cela, et comment nommerons-nous le dos ?» — « Tuli-
pellerons-nous le
Tua. » — « Les bras ?» — « Lima. » —
«Ïuli-Lima. »
—
«
Les jambes
«
Les coudes ?» —
? » — « Vaevae. » — « Les
genoux ?» — « Tuli-Vae. » « Et les pieds enfin? » — « Tapu-
Yae.
»
En
un
instant, toutes les parties du corps eurent leur
nom.
«
’Cela ne suffit pas,
femme. »
dit l’oiseau ; il faut lui donner une
Tangaloa se mit aussitôt à l’œuvre : il prit l’homme, et
il l’anima instantanément en lui soufflant dans une ouver¬
est destinée aujourd’hui, parmi nous, à recevoir
souffle d’un dieu.
Cela fait, Tang'aloa dit à l’homme ainsi animé : « Descends
avec Tuli, tu trouveras une femme qui sera ta
compagne,
et une île où sera réuni tout ce qu’il faut pour vivre ; il te
manquera pourtant une chose : du feu ; tu n’en auras que
plus tard ; en attendant, tout ce que tu mangeras sera
ture qui
autre chose que le
cru.
»
L’homme descendit sur la terre ; il y trouva
il eut d’elle plusieurs enfants.
la femme et
Comment avait été créée cette femme ? d’où provenait-
elle ? la légende ne le dit pas. A nos questions, le narrateur
répondre : « Elle venait du ciel. » Tangaloa, qui
avait pu si facilement animer un homme, avait également
eu la puissance de créer tout aussi aisément un être infé¬
se borna à
rieur à lui. La
légende rapportée par Pritchard est plus
explicite, puisqu’elle montre comment les feuilles pourries
du fue se transformèrent en vers, et comment de ceux-ci
naquirent des hommes et des femmes.
La légende est muette éè’alement sur ce qui survint dans
ce nouvel Eden au couple primitif : on le perd complète¬
ment de vue, jusqu’à Tiitii, fils du petit-fils de Tamaloa,qui,
ainsi que nous l’avons vu plus haut, sc procura le tare et
le feu.
En résumé, bien
qu’elle ait été émise par un homme qui
O
(■
600
LES
POLYNÉSIENS.
devait être, pjus qu’un autre,
habitué aux dialectes polyné¬
siens, cette opinion en une provenance orientale des premiers
habitants des îles Samoa, est évidemment sans fondement,
et les expressions invoquées en sa faveur,
prouvent plutôt
que le lieu d’origine se trouvait situé vers le couchant.
Il faut donc absolument chercher le point de départ des
premiers émigrants vers les Samoa, dans les terres situées
entre le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, autrement dit, dans le
quartier du globe qui constitue l’Occident. C’est là, en effet,
qu’existent les plus grandes terres, et que se trouvent par¬
ticulièrement celles que presque tous les ethnologues ont
regardées comme le berceau des Polynésiens, c’est-à-dire
les îles de la Malaisie. 11 est bien certain, comme nous l’a¬
vons déjà dit plusieurs fois,
que les vents n’auraient pu
être un obstacle à cette provenance, puisqu’il est démontré
aujourd’hui que, dans le cours de l’année, ils changent à
peu près complètement de directions, et parfois, pendant
une période assez longue. C’est ce que, entres autres, ont
démontré La Pérouse et Dillon, ainsi que M. de Bovis qui,
dans son mémoire sur Y Etat de la Société tahitienne,
dit
exacte de ces mers
appris qu’à certaines époques de l’année, les vents d’Ouest
régnent transitoirement par séries qui vont de trois à quinze
jours, lesquels amènent quelquefois un temps magnifiqne
et sont, dans ce cas, appelés Arueroa. i C’est enfin ce qui a
été soutenu plus récemment par M. Philippe de Kerhallet,
dans ses Considérations générales sur l'Océan Pacifique.
Nous allons donc rechercher de quel point, situé entre le
Nord-Ouest et le Sud-Ouest, ont pu partir les premières
colonies polynésiennes qui ont été peupler les îles Samoa.
textuellement : k Une connaissance plus
a
Il faudrait admettre la provenance du Nord-Ouest, si
Mariner a été exact quand, en relatant la légende qui
donne Bolotou pour
moans,
lieu d’origine des Tongans et des Sa-
il place cette île, résidence ordinaire des dieux,
dans le N.-O. des Tunga.
On sait que, depuis
la publication des observations de
la conjecture adoptée par près-
Mariner par le D” Martin,
LES
POLYNÉSIENS.
501
que tous les ethnolog’ues est que les premiers émigrants vers
les Samoa sont partis d’une île Bolotou. Mais ce que n’ont
pas remarqué ou n’ont pas voulu remarquer les ethnologues,
c’est que cette île Bolotou était placée, par la légende, au¬
trement que celle qu’ils regardent comme le point de départ
en
Malaisie.
En etfet, Mariner dit formellement que l’île à laquelle la
légende donne le nom de Bolotou, légende que d’Urville
'fÿ
appelle imaginaire, était située dans le Nord-Ouest de Tongatahou, c’est-à-dire dans un point qui ne pouvait être celui
où les ethnologues ont cru la retrouver en Malaisie, En
outre, ce point nepouvait être, à la fois, le même lieu pour les
Tunga et les Samoa, puisque ces dernières îles ne sont ni
par lamêmelatitude, nipar la même longitude que les îles
Tunga: c’est déjà un motif de douter que les émigrants aient
pu provenir d’un pareil lieu; et l’on peut en conclure que l’on
a, à tort, placé, pour les besoins de la cause, l’île Bolotou
dans une autre direction que celle qui lui est assignée par
la légende.
11 n’existe, dans le Nord-Ouest des Samoa, en poussant
jusqu’au Japon, que les groupes d’iTes formés par les Carolines
et les Mariannes : il n’est guère probable que
l’un de ces groupes ait pu être la « grande île » dont parle
la légende. C’est seulement dans le Nord-Ouest de Tungatapu et d’une partie des îles Tunga ou Hapaï, qu’on trouve
quelques grandes terres, telles que les Fiji, les NouvellesHébrides, les Salomon ; mais ces terres sont peuplées par
une race différente qui n’a pu donner naissance à la race
polynésienne des îles Tunga et Samoa.
C’est évidemment la difficulté de trouver, dans le Nord-
Ouest des Samoa et des Tunga,
le lieu nommé Bolotou par
ainsi que l’impossibilité de placer ce lieu dans
l’une des îles à populations mélanésiennes, qui ont fait dé¬
laisser par les ethnologues une indication qui contrariait
si fort leurs idées préconçues. Ils ont donc cherché ce lieu
dans une direction que n’indique pas la légende, mais qu’ils
ont été habitués, pour ainsi dire, à considérer comme la di¬
rection constamment suivie par les migrations.
la légende,
0
502
LES
POLYNÉSIENS.
Tous, en' effet, ont trouvé
N.-O.
en
Malaisie, dans l’O. 1/4
des Samoa etl’O.-N.-O. des
Tung-a, la grande île
Bolotou, source première des Samoans et des Tongans, que
Mariner avait, d’après la légende, placée dans le NordOuest.
Parmi les écrivains
modernes, c’est le savant américain
Horatio Haie qui, le premier, précisa le point de départ des
émigrants. S’appuyant surtout sur la linguistique, il crut
pouvoir désigner la Bolotou de la légende, et il en fit l’ile
Bourou des Moluques. Cette île, par rapport aux Tunga et
aux
Samoa, ne se trouve nullement située dans la direction
indiquée par la légende : n’importe. Il n’y a maintenant,
pour ainsi dire, plus d’autre opinion dans la science, surtout
depuis que M. de Quatrefages est venu lui apporter la sanc¬
tion de sa haute autorité. De même que le savant améri¬
cain, le savant français croit que les traditions permettent
de désigner cette île « avec une certaine probabilité, » et
lui-même s’appuie surtout sur les reclierclies linguistiques
de son devancier.
Ces reclierclies
nous
semblent
inexactes
:
nous
allons
donc, pour le prouver, combattre à la fois l’opinion des
deux savants. Nous tâcherons de montrer que les analogies
trouvées par M. Haie ne consistent que dans une similitude
de son, présentée par des mots n’ayant ni la signification ni
l’origine qu'on leur a supposées, et que, par conséquent,
Bourou, au point de vue Lling’uistique, n’a pu être le Bolo¬
tou de la légende. Puis nous chercherons à établir que
cette croyance des Samoans et des Tongans n’était piobablement qu’un mythe, emprunté à la race mélanésienne
voisine, mais qui n’aide en rien à fixer le point de départ
des premiers habitants des deux archipels polynésiens.
Voici le texte de M. de Quatrejages : (1) « Lorsqu’on in¬
terroge les habitants des Samoa et des Tonga, ils répondent
par des traditions d’où il résulte que leurs ancêtres vinrent,
dans l’origine, d’une grande île située encore plus à l’Ouest.
Cette indication, à elle seule, nous transporte bien loin des
(1) Revue des Deux-Mondes, année 1864, T. XLIX, p. 889.
P
LES
POLYNÉSIENS,
503
limites de la Polynésie et nous rejette évidemnient jusque
dans les archiuels indiens, car il ne peut être question de
peuples qui nous occupent chez
immédiatement à côté d’eux dans cette di¬
chercher des ancêtres
les nèg^res, plus
rection.
«
aux
Les traditions dont il s’ag-it permettent de désig’ner, avec
probabilité, le point des archipels indiens d’où
qui, les premiers, posèrent le
piedosuT le seuil de la Polynésie.
Les Tonga et les Samoa désignent également cette île
par le nom de Bourotou. Or, la dernière syllabe de ce nom
tou, n’est, paraît-il, d’après M. Haie, qu’une sorte de parti¬
cule exprimantl’idée sainte. Si bien que Bourotou, pourrait se
traduire par Bouro-la-Sainte. S’il en est ainsi, il ne reste
plus qu’à chercher une île Bouro dans la Malaisie orien¬
tale et là, en effet, nous en trouvons une qui porte un nom
à peu près identique : c’est l’île Bourou des géographes,
grande terre placée à l’Ouest de Céram et à une centaine
une certaine
sortirent jadis les émigrants
«
de lieues à l’Est des Célèbes.
»
Ainsi, d’après cette citation, M. Haie admettait que la
première syllabe Bouro (1) était le nom de l’une des Moluques et que la seconde, tou, n’était qu’un qualificatif, une
sorte de particule exprimant l’idée de sainte, divine, sacrée.
Il en concluait que Bourotou voulait dire Bouro-la-sainte,
la sacrée, comme on dit Tongatapu la Tunga sacrée. Pour
nous, cette étymologie est inadmissible, et voici pourquoi.
Bourotou, on l’a vu, était placé, d’après la légende ellemême, dans le Nord-Ouest des Tunga ; par conséquent, le
mot Bouro, obtenu en décomposant Bourotou, ne pouvait
s’appliquer à l’île Bourou des Moluques, puisque cette île se
trouve seulement dans l’O. 1/4 N.-O., ou tout au plus l’O.N.-O des îles Tunga,
^
D’un autre côté, le mot tou n’est pas un mot malaisien.
lise trouve, il est vrai, dans le Sanskrit, qui auraitpule faire
connaître à la Malaisie ; mais, en réalité, c’est un .mot toutà-fait polynésien, ainsi que
fijien. Peut-être même pour-
(1) Bourou, dérive de Bouroung , oiseau, en Malai. Stavorinus
prononçant ou.
écrit Boero, le ce hollandais se
•y
04
LES
POLYNÉSIENS.
0
rait-on, d’après sa signification aux Fiji, supposer qu’il est
encore plus fijien
que polynésien (l). Quoi qu’il en soit, il
ne
pouvait pas, comme on l’a dit, signifier sainte, ni sacrée,
puisque ces mots se rendent par tabu aux Fiji et tapu dans
toutes les îles à populations
polynésiennes, et que les Ma¬
lais n’emploient ni l’un ni l’autre.
Nous croyons donc pouvoir conclure
que, bien probable¬
ment, M. Haie n’a été conduit à cette
interprétation que
par l’analogie des mots ; c’est à tort qu’on s’en contente¬
rait.
On s’est encore appuyé sur
l’éloignement des denx terres,
pour retrouver le Bourotou de la légende dans l’île Bourou :
sous ce rapport, il
y a, en effet, une certaine
si la distance est grande pour
analogie ; car
Bourou, elle semble être vrai¬
ment prodigieuse pour l’île Bourotou,
d’après une légende citéepar Mariner, et que nous allons faire connaître. Mais cette
analogie n’est elle-même qu’apparente : en effet, d’après
une autre tradition de
Mariner, complétant la première, le
Bourotou ou Bolotou, dont il est parlé, ne
pouvait être aussi
éloigné, puisqu’il suffisait de deux journées pour aller de
ce lieu aux îles Samoa.
Cela seul suffit pour détruire la
possibilité d’un éloignement aussi grand que celui qui existe
entre les îles Samoa et l’île Bourou des
Moluques.
Voici le récit de Mariner ; (2) a Les habitants des
Tonga
croient positivement qu’il existe, dans la direction du NordOuest, une grande île, à une distance considérable des leurs,
st que cette île est larésidence des dieux et des âmes des no¬
bles et des Mataboule (3). Ils la disent
beaucoup plus gran¬
de que leurs îles réunies ; on y trouve toutes les
plantes.
(1) En Sanscrit, tu signifie, injurier, léser, frapper. En Fijien,
remplace est après le verbe ; placé
après le nom, il semble indiquer augmentation, importance. Enfin
c’est une expression très-employée far les enfants
parlant à leur
père. Tout paraît donc dénoter son origine fijienne.
iit signifie rester, être debout. Il
(2) Histoire des îles Tonga ou des Amis, etc. Traduction de Faucompret, t. II, p. 171.
(3) Les Mataboule sont les ministres descliefs et des grands; ils
sont souvent nobles eux-mèmes.
LES
POLYNÉSIENS.
505
tous les arbres charg-és des meilleurs fruits ePcouyerts des
plus belles fleurs qui, comme toutes choses, animaux, oi¬
seaux, etc., y sont immortels.
Suivant eux, cette île est si éloig’née, qu’il serait dange¬
reux pour leurs pirogues d’essayer de s’y rendre, et même
quand ils y arriveraient, ils ne pourraient pas, disent-ils, y
aborder, parce que les dieux ne le leur permettraient pas.
Ils sont même persuadés qu’ils ne l’apercevraient pas, à
mSins que ce ne fût par la volonté des dieux. »
Et il ajoute : « Ils conservent cependant une autre tradi¬
tion qui dit qu’un canot des îles Tonga, en revenant des
Viti, il y a bien longtemps, fût entraîné par les vents h
Œ
Bolotou.
les insulaires qui montaient ce canot,
ignorant où ils se trouvaient, et manquant de provisions,
abordèrent dans cette île en la voyant couverte de toutes
sortes de fruits. Ils voulurent y cueillir des fruits à pain;
mais, à leur étonnement inexprimable, ils ne purent pas
plus les toucher que s’ils n’en eussent été que l’ombre. Le
tronc des arbres n’arrêtait pas leur marche, et les murs des
«
Ils disent que
maisons, qui étaient construites comme celles des Tonga, ne
leur opposaient aucune résistance. Les dieux leur comman¬
dèrent de partir immédiatement, attendu qu’ils n’avaient
pas à leur donner de nourriture qui pût leur convenir ; ils
leur promirent un vent favorable et un prompt retour dans
leur pays.
«
Ils
se
une vitesse
mirent donc en mer, et leur canot voguant avec
prodigieuse, ils arrivèrent en deux jours à Ha-
moa, où ils avaient besoin de
relâcher avant de retourner à
Tonga. Etant restés deux à trois jours aux Samoa, ils re¬
tournèrent dans leur île. Mais peu de jours après qu’ils y
furent arrivés, ils moururent tous, non pas par punition
d’avoir été à Bolotou, mais par suite naturelle du séjour
qu’ils y avaient fait, l’air qu’il avaient respiré dans cette île
étant mortel pour les hommes. »
Il est bien évident, dirons-nous, que s’il n’a fallu que
deux jours pour arriver de Bolotou aux îles Samoa, cette
île Bolotou ne pouvait pas être Tîle Bourou des Moluques
506
OU
LES
tout autre île de la
tainement été plus
POLYNÉSIENS.
Malaisie : un pareil voyag-e eût cer¬
merveilleux que le récit même de la lé¬
gende. Deux jours auraient, au contraire, parfaitement suffi
pour aller des Fiji principales aux îles Samoa, ou même de
tout autre point placé vers l’Ouest, mais non aussi éloigné
que Bourou. Nous qui savons, après l’avoir expérimenté
dans plusieurs îles Mélanésiennes, et notamment à Vanikoro, que la plupart de celles qui se trouvent dans cette
direction sont excessivement malsaines (1), nous ne pifuvons que faire remarquer les dernières lignes de la tradi¬
tion : elles semblent prouver que ce ne pouvait être qu’une
de ces îles, ou seulement la Grande Fiji, qui, par ses criques
à palétuviers et sa température humide, n’est pas plus sai¬
ne, à certaines époques, et sur plusieurs points, que ne
le sont les îles Hébrides et Salomon. Mais que ce soit l’une
où l’autre, il est bien certain qu’il est impossible de reve¬
nir en deux jours de l’île Bourou aux Samoa ; c’est, par
conséquent, à tort que l’on s’est appuyé sur cette légende
pour soutenir cette provenance.
Bien mieux, on n’a même pas remarqué que cette lé¬
gende ne donne pas le récit de l’arrivée des premiers émi¬
grants, ainsi qu’on l'a cru, mais qu’elle donne tout simple¬
ment le récit du voyage merveilleux, fait involontairement
à Bolotou, par une pirogue des Tunga, qui, revenant des
Fiji, se trouva entraînée jusque-là, puis en revint. Les
premières traditions zélandaises, données à Cook, rapportent
des faits semblables : on y voit que des pirogues sont reve¬
nues, après avoir été entraînées fort loin,’jusqu’à Ulimarao.
Cette légende n’est, en résumé, qu’une tradition des temps
fabuleux; tout ce qu’on peut en inférer, puisque l’île abordée
par le canot tongan était beaucoup plus grande que les
Tunga réunies, c’est que cette assertion s’applique à l’une ou
l’autre des grandes îles Fiji, ou même à quelque île des
Hébrides ou des Salomon, plutôt qu’à Bourou qui, par tou¬
tes les raisons que nous avons données, ne peut pas être
.
(1) Nous avons vu les Tukopiens refuser, pour ce seul motif, de
nous
accompagner à Vanikoro.
0
LES
POLYNÉSIENS.
507
regardée comme ayant envoyé les premières colonies qui
sont arrivés aux Samoa. Il ne s’agissait probablement pas
de la Nouvelle-Calédonie, qui gît directement dans l’Ouest
des Tunga, et qui possède l’arbre à pain parmi ses plantes
alimentaires ; car en partant de l’île, que la légende appelle
Bolotou, le canot, pour arriver aux Samoa, aurait eu à tra¬
verser les Fiji, et s’y serait sans doute arrêté de préférence.
D’un autre côté, il est à peu près certain qu’il ne pouvait
s’agir de la Nouvelle-Hollande, puisque cette terre n’a pas
les fruits qu’indique la tradition, et qu’elle est encore plus
éloignée. A plus forte raison, il s’agissait encore moins de
la Nouvelle-Guinée, de la Nouvelle-Irlande et de la Nou¬
velle-Bretagne, qui gisent bien, comme le faisait le Bolo¬
tou de la légende, dans le Nord-Ouest des Tunga, mais à
une telle distance qu’il est impossible d’admettre que le tra¬
jet ait pu en être fait en deux jours.
Ensomme, comme dans le Nord-Ouest direct, et justement
à une distance qui peut être franchie en deux jours, il n’y a
que la grande Fiji, nous pensons que la légende a probable¬
ment voulu parler de cette île plutôt que de toute autre.
Sans doute, ainsi qu’on s’accorde à le dire, on ne peut.pas
chercher les ancêtres des Samoans et des Tongans dans les
îles à populations mélanésiennes,
autrement dit dans les
Fiji ; mais ici il ne s’agit pas d’origine : il s’agit tout sim¬
plement d’un voyage fait à Bolotou. Or, quand on remarque
que cette croyance en une pareille île est absolument la
même dans les trois archipels ; quand on remarque que le
nom est tout fijien, et que la tradition semble avoir pris
naissance dans les Fiji ; il nous semble qu’il est bien permis
de supposer, sans trop conjecturer, que la légende n’a voulu
parler que des îles Fiji. Celles-ci, en effet, sont placées dans
le Nord-Ouest de Tongatabou, et exactement à une distance
quine demande que deux jourspour aller d’un point à l’autre,
que l’on parte de Vanua ou de Viti-Levu.
On a vu que Viti-Levu n’a pas moins de 90 milles de l’Est
à l’Ouest, sur 54 du Nord au Sud, avec 50,000 habitants, et que
Vanua a 115 milles del’E.-N.-E à rO.-S.-0,sur 23 milles de
largeur, avec une population de 31,000 habitants. Pourquoi
508
LES
donc ne setait-ce
blement à Na Vit!
POLYNÉSIENS.
pas vers Tune de ces îles, et plus proba¬
Levu, que les Tong’ans, à une époque
fort reculée, remontant au début de leurs
rapports avec les
Fijiens, auraient été entraînés, comme nous avons vu qu’ils
l’ont été, à diverses époques, et qu’ils l’étaient encore il
y a
peu d’années ? Plus
tard, avec le temps, et le merveilleux
aidant, ils auront fini par voir des dieux dans les habitants
du pays, qui leur ont refusé de la nourriture et leur ont or¬
donné de s’éloigner. Si donc ils sont arrivés en deux
fours
aux îles Samoa, c’est, nous
le ré[ièterons, parce qu’ils
étaient partis d’une île qui ne pouvait pas être plus éloignée
que ne l’est Viti-Levu, et parce que les vents qui les avaient
poussés étaient presque certainement des vents venant
de la partie de l’Ouest et soufflant probablement du Nord-
Ouest.
Une autre preuve encore vient
d’ailleurs appuyer cette
supposition. Nous savons, en effet, que la croyance en un
lieu appelé Bulotu, résidence des dieux, et où se rendent les
âmes des morts, a été plus particulière aux îles Fiji. Nous
avons vu que les Fijiens
appellent également ce lieu Burotu et qu’ils le prononcent Mburotu. Or, puisque, aux îles
Tunga et Samoa, le r se change en l, comme cela, du res¬
te, a lieu aussi aux Sandwich, puisque les Polynésiens
remplacent d’ordinaire le b par le p (1), il est évident que le
Burotu des Fijiens est le même mot que les Tongans ren¬
dent par Bulotu, les Samoans par Pulotu, et non Bo-lotou,
ainsi que Mariner avait cru l’entendre et qu’il a estropié,
comme tous ceux qu’il a fait connaître. Nous voilà bien loin,
on le
voit, du Bourou de la Malaisie.
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit, dans
le chapitre précédent, sur la croyance commune
groupes en un Bulotu, ni sur
des trois
lej raisons qui ont conduit
les Tongans, et peut-être les Samoans, à employer peu à peu
mot dans le sens de patrie, tandis que, dans tous les ar¬
chipels polynésiens, la patrie première se nomme Havaïki.
Mais nous répéterons encore que les habitants des Samoa
ce
(1) Nous avons vu plus haut que les Tongans ont, par exception
conservé le b dans le mot bulotu.
»
n’ont pu venir d’un
LES
509
POLYNÉSIENS.
Bulotu placé dans le Nord-0>.est, puis¬
qu’il n’existe pas, dans cette direction, de grandes îles ca¬
pables de fournir des populations polynésiennes. Par con¬
séquent, c’est ailleurs qu’il faut chercher leur lieu d’origine.
Non seulement, en effet, les Samoans ne peuvent être
venus de ce côté, ainsi que Forster était porté à le croire,
mais ce sont eux, au contraire, qui ont dû fournir les popu¬
lations polynésiennes que l’on rencontre quand on se dirige
vers 1« Nord-Ouest. Nous avons suffisamment traité cette
question, quand nous avons étudié le
peuplement des îles
Carolines et Mariannes ; il est donc inutile d’y revenir.
Nous allons maintenant examiner si le% Samoans ne pro¬
viendraient pas de l’Ouest.
Ouest, autant pour simpli¬
répondre aux exigences géographi¬
ques, nous entendons les trois directions O.-N.-O., O. 1/4
Et d’abord, répétons que par
fier l’exposé que pour
N.-O. et Ouest direct.
Or, presque tous les ethnologues, en s’appuyant sur une
légende qui, ainsi qu’on vient de le voir, indique une di¬
rection différente, soutiennent que les Samoans sont venus
de l’une de ces directions, en partant de Bourou ou de toute
autre île Malaisienne.
Il est certain que, depuis Haie sur¬
tout, il n’y a guère d’autre opinion, et qu’on s’accorde gé¬
néralement à faire venir les Polynésiens de la Malaisie,
qui est dans l’Ouest des Samoa et des Tunga, en suivant une
route directe ou indirecte.
Thompson soutient que la route directe passait par le
détroit de Torrès ; de la sorte, en effet, il eût été facile d’é¬
n’aurait pas eu besoin de
Haie, de son côté, pense
que cette route directe passait parle Nord de la NouvelleGuinée, de la Nouvelle-Bretagne, de la Nouvelle-Irlande,
et des îles Salomon. De là, avec moins de difficultés encore,
les émigrants seraient arrivés aux îles Samoa. Cette hypo¬
thèse est celle qui est à peu près généralement admise.
La route indirecte aurait passé d’abord des îles asiati¬
ques en Amérique ; de là aux Sandwich, et même à l’île de
viter tous les obstacles, puisqu’on
traverser les Hébrides et les Fiji.
510
LES POLYNESIENS.
Pâques, pour se répandre ensuite, avec les vents alisés, dans
C’est particulièrement
ce que croyait Ellis. Cette dernière
opinion étant toute con¬
jecturale, nous ne nous y arrêterons pas.
Quand nous nous sommes occupé de l’orig-ine asiatique
des Polynésiens, nous avons montré qu’il était impossible
que les migrations eussent pu partir des îles Malaisiennes.
Nous pourrions donc nous borner ici à renvoyer aux raisons
que nous avons données à cette occasion, ainsi qu’à cèiles
que nous venons de présenter, dans les pages précédentes,
contre le peuplement des îles Samoa par une provenance du
Nord-Ouest. Cela seul suffirait, croyons-nous, pour qu’on fût
convaincu que ces îles n’ont pu recevoir leurs premiers ha¬
toutes les autres îles Polynésiennes.
bitants de l’une des trois directions que
sous le nom d’Ouest.
Comme cette opinion est
a été
soutenue par
Haie,
nous comprenons
générale, comme c’est celle qui
nous ne pouvons guère nous dis¬
penser de peser au moins, à notre tour, les témoignages sur
lesquels s’est appuyé le savant américain, témoignages qui
ne sont d’ailleurs, comme les précédents, que ceux fournis
par Mariner.
Haie, avons-nous dit, a placé la route directe par les îles
Salomon : sans tenir compte de l’assertion positive de Ma¬
riner : que Bulütu était dans le N.-O.
D’après la légende, il
croyait avoir retrouvé ce Bulotu dans l’île Bourou des Moluques, qui gît seulement dans l’O. 1/4 N.-O. des Samoa.
Prenant là les émigrants, il les fait passer d’abord au
Nord de la Nouvelle-Guinée, en une seule colonne ; puis
une fois les îles Salomon doublées, par le Nord aussi, il
suppose que cette première colonne se partage en deux co¬
lonnes secondaires, qui vont peupler directement : l’une les
îles Samoa, où elle se divise pour^envoyer une colonie aux
Tunga ; l’autre les îles Tunga encore, mais après s’être ar¬
rêtée aux Fiji pendant un temps plus ou moins long. C’est
du moins ce qui résulte du texte des traducteurs du compa¬
gnon de Wilkes, et particulièrement du travail de M. de
Quatrefages, publié en 1864, dans la Revue des Deux-Mon¬
des.
•f'
O
POLYNÉSIENS.
LES
511
Aussi allons-nous, de préférence, emprunter «encore ici, à
français,
l’illustre professeur
une
citation qui a le double
avantage de faire si bien connaitre son opinion, en même
temps que celle qui a généralement cours dans la science.
Après avoir expliqué l’origine du mot Bolotou, dont nous
occupé si longuement, M. de Quatrefages dit (1) :
Or, nous voyons l’émigration se scinder dès le début, soit
nous sommes
«
que le même flot d’émigrants se soit
partagé en deux cou¬
avoir dépassé les îles Salomon, soit que deux
colonies contemporaines, ou se suivant de très près, se
soient portées dans deux directions différentes au delà de
ces îles. L’une est allée directement à l’archipel des Navi¬
gateurs ou Samoa et s’est étendue jusque dans celui de
Tonga ; l’autre a gagné les îles Fiji ou Yiti. Là, elle a trou¬
vé le sol en partie occupé déjà par des populations nègres.
Les deux races ont assez longtemps vécu côte à côte l’une
de l’autre ; mais à un certain moment la guerre des cou¬
rante après
leurs a éclaté. Les
blancs ont été vaincus et chassés. Or,
soit que pendant leur séjour, ils se soient alliés aux noirs,
soit qu’après leur défaite, ils aient laissé aux mains de leurs
grand nombre d’individus, et surtout
toujours est-il que la race nègre des Fiji a été
profondément modifiée par des croisements dont on recon¬
naît encore aujourd’hui les traces irrécusables (2j. En même
temps ils emportaient avec eux, dans leur langage, dans
leurs mœurs, un certain nombre de traits spéciaux emprunadversaires un assez
des femmes,
(1) Revue des Deux-Mondes (1864), t. XLIX, p. 839.
(2) Dans son ouvrage sur les Polynésiens et leurs migrations,
publié deux ans plus tard, M. de Quatrefages ajoute, après
ce mot
œ
irrécusable 3> : <c Ces insulaires sont manifestement des
métis de Nègres et de
Polynésiens : sous le rapport du teint et
de la chevelure, des caractères intellectuels et moraux, ils se rat¬
tachent à la fois aux deux
races.
C’est un point sur
lequel s’ac¬
cordent tous les voyageurs. Les Fijiens sont entre autres de hardis
navigateurs, contrairement à tous les autres habitants
a reconnu que la langue
présentait
des caractères en harmonie avec tout le reste ; un cinquième des
mots en est décidément polynésien. »
Nous avons assez dit précédemment que les métis n’occupent
et habiles
de la Mélanésie. Enfin Haie
512
LES
POLYNÉSIENS.
€<.
tés à leur.s vainqueurs, et
qui, de nos jours encore, distin¬
guent leurs descendants de toutes les autres tribus polyné¬
siennes.
Les Malaisiens, chassés des
«
Viti, durent naturellement
gagner l’archipel des Tonga, le plus voisin, et dont sans
doute ils avaient déjà eu connaissance. Là ils trouvèrent la
place prise par les colons venus des Samoa. Ces deux peu¬
ples de même race durent en venir aùx mains, et, cette fois,
la victoire se déclara en faveur des fugitifs. Ils surent f,n
user comme l’ont fait en
Europe les conquérants du moyenâge : au lieu d’expulser ou d’exterminer les vaincus, ils les
forcèrent d’exploiter à leur profit le sol conquis et les atta¬
chèrent à la glèbe. Ainsi s’explique l’existence, aux îles
Tonga, du servage proprement dit, institution qui n’existe
nulle part ailleurs dans la Polynésie ; ainsi se tronvèrent
constituées, à l’extrémité occidentale de la mer du Sud,
deux colonies, quelque peu différentes l’une de l’autre, à
certains égards, quoique composées toutes deux d’éléments
malaisiens (1) plus ou moins purs. Ce sont elles qui ont
peuplé la Polynésie ; mais le rôle qu’elles ont joué a été
fort inégal. Samoa, l’Hawaïki des Maoris, l’Havaii des Ta¬
hitiens, a fourni la presque totalité des émigrations. C’est
à elle que se rattache, directement ou
indirectement, l’im¬
mense
majorité des populations insulaires et à ce titre, elle
mérite vraiment la qualification que lui attribuait Tu-
paia, »
Certes, nul récit ne peut être plus clair, plus positif ; il
semble vraiment, en le lisant, qu’on assiste à la marche des
que quelques-unes des Fiji et ne sont pas la population foncière
de ces îles. Il est donc inutile de
répéter que le mélange, qu’on a
cru si général, se borne aux îles
qui avoisinent le
et que les populations des
le type
mélanésien pur.
plus les Tunga,
îles les plus occidentales ont conservé
’
(1) Par Malaisiens, M. de Quatrefages n’entend pas les Malais ■
proprement dits, mais une des populations qui, tout en tenant de
ces
derniers,
se rapprochent
plus qu’eux du
il semble dire que ces populations ■ avaient eu
gine
t
type blanc
;
et
Timor pour ori¬
>
LES
5J3
POLYNÉSIENS.
émigrants, depuis les îles Salomon, et l’on peut dire que si
ce n’est pas
un
un roman, il en a du
moins tout le cliarme. Si
pareil récit était exact, il est évident qüe les Samoans
auraient pu provenir de la Malaisie ; car, on l’a vu, les popu¬
lations appelées
inalaisiennes, c’est-à-dire les Battaks, Dayaks, etc., ressemblent aux Polynésiens par beaucoup de
mots de leurlang'ag-e,qui estaujourd’huifoncièrementmalai,
et pqr les caractères physiques, là où elles sont restées
pures ; mais on a déjà vu aussi que ces mêmes populations,
d’après Crawfurd, Moërenhoüt et autres, proviennent ellesmêmes plutôt de la Polynésie.
Où sont d’ailleurs les témoig’uag'es qui pourraient aider
à admettre que les Samoans proviennent de la Malaisie ? Il
n’en existe aucun dans les
traditions
de toutes les îles po¬
lynésiennes ; aucun vestig’e important n’en a été rencontré
dans les îles mélanésiennes. Dès lors, où M. Haie a-t-il pu
trouver les matériaux de son récit ? Qui a pu
lui apprendre
que les Fiji particulièrement n’étaient qu’en partie occupées
à l’arrivée des Malaisiens ? Que ces mêmes Malaisiensblancs,
chassés des Fij'i, sont allés battre èt soumettre à la glèbe la
colonie des Samoa qui, la première, s’était fixée dans les îles
Tunga ?
Pas un des voyageurs qui l’ont précédé en Océanie,
parmi
même
ceux qui y ont séjourné longtemps, n’en a parlé ;
aucun des missionnaires
anglais, qui ont si bien étudié les
Fiji, n’a vu rien de pareil, rien rencontré non plus dans les
traditions de ces îles, qui put le lui faire croire. Tous, au
contraire, et particulièrement Th. Williams, ont vu, dans
les traditions, que les Fiji sont restées longtemps sans rela¬
tion avec les archipels voisins, et que leurs habitants sem¬
blent croire que leurs ancêtres étaient autochthones. Ils re¬
connaissent, il est vrai, que^leurs voisins lés Tongaus et les
Samoans ont été fréquemment entraînés chez eux, mais
cela ne dit pas du tout que les premiers arrivants hlancs,
pour nous servir de l’expression employée, venaient de la
Malaisie. Bien mieux, le fait d’entraînement rapporté, prou¬
ve que ce ne pouvait être d’un lieu de
provenance si éloi¬
gné.
33
O
514
LES
O
POLYNÉSIENS.
Enfin, les traditions des Tung’aetdes Samoa elles-mêmes,
de la venue de la
aient conservé le souvenir de faits
beaucoup moins importants. Tout ce qu’elles disent à ce
sujet se rapporte seulement à l’entraînement de quelques
canots et aux rapports des ancêtres Samoans et ïongans
avec les îles Fiji. Celles des Samoa sig-nalent particulièremênt les attaques de ces îles, par les Tongans et leÿ Fijiens.
Plus loin, on verra que l’argument tiré du servage aux
îles Tunga, dans le but d’appuyer cette hypothèse, est à peu
près sans valeur, puisque, contrairement à ce qui est avan¬
cé, le servage a existé dans tous les archipels de la Polyné¬
sie, notamment à la Nouvelle-Zélande et dans les îles de la
ne font aucune
allusion au fait capital
Malaisie , bien qu’elles
Société.
Comme on voit, tout cela ne témoigne guère en faveur de
l’origine malaisienne des Samoans, et de leur venue de
l’Ouest. Si M. de Quatrefages a cru pouvoir dire , en com¬
mentant l’assertion de M. Haie, que « deux colonies quel¬
que peu différentes, quoique composées toutes deux d’élé¬
ments malaisiens plus ou moins purs, se sont trouvées ainsi
constituées à l’extrémité occidentale de la mer du Sud, »
nous
craignons bien que cola ne soit encore ici uniquement
pour les besoins de la cause : bientôt nous
démontrer.
essaierons de le
impossible le peu¬
plement des îles Samoa par des émigrants venus par cette
voie. Quant à l’assertion de M. de Quatrefages, que les îles
Samoa ont fourni la presque totalité des migrations secon¬
daires, nous pourrions demander sur quels témoignages
elle s’appuie. Sur celui de Tunaia, d’après lequel Savaii
En attendant, nous regardons comme
était la mère des autres îles ?
Mais
nous
montrerons
n’a pu parler que des îles
qu’il connaissait plus à l’Est que les Samoa, et non de cel¬
les plus occidentales, telle que la Nouvelle-Zélande. Nous
bientôt que Tupaia n’a voulu et
montrerons aussi que Samoa n’est pas plus l’Hawahild des
Maori qu’eLe n’est l'Havaï des Tahitiens.
On va voir également que la tradition sur
0
laquelle s’ap-
>
LES
puie M. de
POLYNÉSIENS.
Quatrefages,
515
i
soutenir
le départ des
la population mélané¬
sienne, montre d’une manière certaine qu’elle ne
s’appli¬
que qu’à un départ des îles Tunga.
A notre avis, il
n’y a donc qu’une conclusion non dou¬
pour
blancs » des îles Fiji, chassés
«
par
teuse à tirer
du récit précédent : c’est
que les
habitées lors des premières visites des
Fiji étaient
Polynésiens dans ces
îles ;>mais cela ne dit
pas du tout que les Polynésiens n’au¬
raient pas pu être
depuis longtemps fixés dans les leurs,
et surtout,
laisie.
cela ne dit pas qu’ils fussent
venus
de la Ma¬
Nous relèverons, en passant, les
expressions « de nègres »
et de « blancs
qui reviennent plusieurs fois dans lé récit
précédent : les Fijiens ne sont pas des nègres, dans
l’accep¬
tion ordinaire de ce mot ; ils ne sont
pas semblables à des
Africains, et les Polynésiens ne sont pas des blancs non
employés
que pour indiquer la différence des couleurs ; mais cette
manière de parler n’en est
pas moins 'capable d’induire les
ethnologues en erreur.
plus. Ces mots étant opposés, n’ont été évidemment
Sans nous arrêter à rechercher
pourquoi les « blancs »,
chassés par les œ nègres » fijiens, auraient «
surtout laissé
des femmes, » qui, suivant M. de
Quatrefages, expliquent le
métissage des Fijiens, nous nous bornerons à répéter queues
métis, qui n’existent que dans quatre ou cinq îles,
ressem-
blentplus aux Fijiens qu’aux Tongans, et que cela tient à ce
qu’ils ont presque tous des mères fijiennes : les femmes poly¬
nésiennes n’aiment pas généralement s’allier aux
Fijiens
et elles ne le font
que par exception.
Nous pourrions aussi demander à M. de
Quatrefages dans
quelleîle polynésienne les « #3lancs » chassés des Fiji auraient
«
emporté avec eux, dans leur langage, dans leur mœurs,
certain nombre de traits
spéciaux, empruntés à leurs
vainqueurs, traits qui, de nos jours encore, distinguent leurs
un
descendants de toutes les autres tribus
polynésiennes. »
C’est aux Tunga surtout qu’on devrait trouver ces
traits :
or, après avoir vu les habitants de
Tongatabou, ainsi que
tous les autres Polynésiens, nous
pouvons attester
qu’ils
O
516
LES
C
POLYNÉSIENS.
n’existaient pas en 1827 dans cette île. D’Urville, avec
nous nous
lequel
trouvions, signale même, comme un fait digne
la race polynésienne sem¬
océanienne
ou mélanésienne, qu’à Tahiti ou à la Nouvelle-Zélande (1).
Les Tongans ressemblent complètement à tous les autres
Polynésiens, et si l’on trouve des mots fijiens parmi les
leurs, ils se bornent à un petit nombre : cartons ceuXjcités
par Mariner sont inexacts, c'est-à-dire ou mal entendus, ou
de remarque, qu’aux îles Tunga,
ble offrir moins de
mélange avec la race noire
mal orthographiés (2).
Enfin le récit
de M. de
Quatrefages passe sous si¬
qu’il y aurait eu de plus important à connaître,
depuis le point de départ, depuis
Bourou jusqu’aux îles Salomon. On conviendra qu’il est
difficile de comprendre qu’on ait commencé par faire
longtemps route au Nord, pour revenir au Sud, au lieu de
prendre d’emblée la route directe par le détroit de Torrès,
lence ce
c’est^*'dire la marche
Si ce n’est d’aucune des directions précédentes, ni du N.-O.,
ni de rO.-N.-O, ni de l’O., serait-ce donc
trement dit de
de rO.-S.-0,-au-
l’Australie ? Pas davantage, et même encore
moins, puisque l’Australie possède une population qui ne
peut avoir donné naissance à la belle race polynésienne.
On a pu le supposer tant qu’on a ignoré les différences
typiques des Australiens et des Polynésiens, et cette opi¬
nion était d’autant plus séduisante, que la Nouvelle-Hollaniie est un véritable continent, peu éloigné des terres
polynésiennes. Aujourd’hui il n’est plus permis de le faire.
Cook, Crozet et d’Urville, senties navigateurs qui ont le
plus donné lieu à cette conjecture par leurs assertions sans
fondement. En effet, le premier a dit que, quelques années
avant son arrivée à Tahiti, cette île avait encore des habi¬
tants plus noirs
que le reste
de la population et vivant à
(1) « Ce fait, ajoute-t-il, est d’autant plus remarquable, que les
îles Tonga sont immédiatement suivies, à l’Ouest, par les îles Viti
qui sont demeurées au 'pouvoir de la race noire. » (V. p. 225. To¬
me IV»,
h» partie.)
(2) V. Dict. corrigé par nous, 2= vol. do l’édition anglaise. London,
autres.
1817. Lettre J, entre
►
LES
POLYNÉSIENS.
517
l’écart, dans l’intérieur ; or nous avons montré o^ue cc réeit
avait été mal compris et que ces hommes n’étaient pas d’une
autre race, mais seulement des sauva^jes, relativement aux
autres Polynésiens.
Crozet prétend avoir vu trois espèces d’hommes à laNouvelle-Zélande ; ce n’était qu’une erreur d’observation, com¬
me nous le ferons voir bientôt ; ce qu’il avance lui-même
suffit à le prouver, puisqu’il dit que ces. trois espèces
d’hoi’^mes sont beaux, bien faits qu’ils ont tous de g-rands
yeux et le nez aquilin. Aurait-il donné une semblable des¬
cription, s’il avait eu sous les yeux des descendants des nè¬
gres de l’Australie, transplantés, comme il le suppose, à la
,
Nouvelle-Zélande ?
D'Urville, enfin, n’a fait qu’appuyer cettedernière opinion,
car il ne reconnaissait que deux es¬
pèces au lieu des trois de Crozet : lui aussi n’a pas moins
contribué par son autorité à induire presque tous les eth¬
nologues en erreur, malg-ré les assertions contraires de
Moërenhoüt et de quelques autres écrivains.
mais en la mitigeant,
à considérer les Aus¬
n’ayant pu aider au peuplement des îles
Polynésiennes, car ils ne sont nullement navig’ateurs.
On s’accorde, du reste, aujourd’hui,
traliens
comme
SI les Samoans n’ont pu venir ni da l’Est, ni de l’Ouest,
ni du N.-O ou de l’O.-N-O, ni ael’O.-S.-O, ils n’ont donc pu,
afin de ne pas sortir des limites du couchant, où toutes les
traditions s'accordent à placer leur poin de départ, venir
simplement que du Sud-Ouest, c’est-à-dire des îles
ïunga.
C’est, en effet, dans le Sud-Ouest des îles Samoa que se
trouvent les îles Tunga, et c'esr de ces dernières îles que,
contrairement à ce que l’on a cru jusqu'à ce jour, les Sa¬
moa ont reçu leurs premâers habitants. Il est facile de le
tout
prouver.
Il est surprenant que l’on ne se soit pas aperçu plutôt de
cette provenance : cela tient, sans doute, à ce que les ethno¬
logues, non moins moutonniers que les anciens navigateurs,
se sont bornés à accepter une opinion toute faite, qui cadrait
e
518
LES
POLYNÉSIENS.
sibien avec leur croyance préconçue en une origine malaisienne oü asiatique des Polynésiens.
On vient de le voir, il n’y a dans la science d’autre opi¬
nion que celle-là : pour tous, les Tunga ont été peuplées par
lieu, des îles Samoa et des
directement, comme le veut M. de Qua
trefages, delà contrée d’origine première, qui est géné¬
ralement placée, quel que soit le nom qu’on lui donne, dans
les îles Malaisiennes. Nous répétons qu'il n’y a qu’une
seule opinion, parce que si, plus récemment, M. Pritcliài’d a
cru trouver, dans une tradition, la preuve que les habitants
des Tunga sont arrivés dans leurs îles en venant de l’Est,
ce témoignage n’a pas l’importance qu’on pourrait être dis¬
posé à lui accorder, ainsi que nous le montrerons un peu plus
des colonies venant, en second
îles Fiji, ou même
loin.
Il n’y a donc
qu’une seule croyance parmi les ethnolo¬
c’est que non-seulement les émigrants sont partis des
îles Malaisiennes, mais que, de plus, ils ne sont arrivés aux
Tunga, qu’après une étape dans les Samoa et les Fiji. En
effet, puisqu’on supposait qu’ils avaient commencé par s’ar¬
rêter à Savait et aux Fiji, il était tout naturel qu’on ne les
fît arriver que consécutivement aux Tunga, de même, comme
on le verra, qu’il était aussi naturel qu’inexact d’attribuer
le peuplement de l’île du Milieu à l’Ile Nord de la NouvelleZélande. Pourtant, en se basant surtout, pour soutenir cette
opinion, sur la ressemblance des caractères physiques et
du langage des deux archipels polynésiens, il eût été tout
aussi naturel et tout aussi logique de supposer que c’étaient
les Samoans qui provenaient des îles Tunga, plutôt que les
Tongans des îles Samoa. Si on n’y a jamais songé, c’est
Tue l’on s’est borné, en la paraphrasant tout au plus, à ac¬
cepter l’hypothèse toute faite de Haie. Nous avons déjà dit
que cette hypothèse, de même®que l’origine malaise des
Polynésiens, ne repose sur aucune base solide ; elle n’est
que la suite d’une erreur anthropologique. Quant à l’hypo¬
thèse du peuplement des Tunga par les Samoa, elle a con¬
tre elle une tradition qui dit que les îles Samoa ont été
gues,
pensées par les îles Tunga.
O
»
LES
POLYNÉSIENS.
519
devenue générale depuis le savant
C’est cette croyance,
américain, qui, seule, a empêché, jusqu’à ce joifr, de donner
explication vraie du peuplement des Samoa. Dès qu’on
les Polynésiens fussent venus de
la Malaisie, qu’ils fussent en un mot des Malaisiens, il était
impossible qu’on expliquât le peuplement des Tunga autre¬
ment qu’on ne l’a fait.
Au surplus, la tradition, qui indique nettement le peu¬
plement d’Upolu, l’une des Samoa, par les Tunga, n’est pas
seule favorable à l’arrivée des premiers habitants des
Samoa du Sud-Ouest, autrement dit des Tunga : cette pro¬
venance est encore mieux démontrée par la position des
îles Tung’a.
Les Tunga, en effet, sont à la fois et plus Sud et plus
Ouest que les Samoa
c’est-à-dire qu’elles sont mieux pla¬
cées que ces dernières, pour recevoir sans difficulté des
émigrants d’une grande partie de l’Occident, d’où, on le sait,
tous les Polynésiens s’accordent à faire venir leurs ancêtres.
Aucun obstacle n’existe, pour ainsi dire, sur la route; on n’a
qu’à jeter les yeux sur la carte pour s’en convaincre. En ou¬
tre, si l’on consulte les traditions des Tunga, on voit qu’elles
placent le lieu d’origine de leurs habitants dans un point,
qui n’est pas du tout dans la direction des Samoa : bien
qu’elles soient plus Ouest que ces dernières, elles le disent
placé encore plus à l’Ouest qu’elles-mêmes.
D’un autre côté, ainsi que nous l’avons déjà dit, aucune
des traditions des Samoa ne parle de l’envoi que ces îles
auraient fait aux îles Tunga ; toutes, au contraire, montrent
qu’à une époque éloignée, les Tongans allaient fréquem¬
ment guerroyer contre les Samoans, et que ces guerres ne
semblent avoir cessé, momentanément du moins, qu’après
le mariage des enfants des chefs d’Upolu et de Tongatabou.
Nous avons rapporté un» de ces traditions, d’après laquelle
les Fijiens faisaient de même, et étaient peut-être plus re¬
doutés encore que les Tongans ; enfin, on sait qu’on trouve
encore, dans l’intérieur d’Upolu, des restes de fortifications,
qui paraissent avoir été élevées pour résister aux attaques
une
voulait absolument que
,
de ces derniers.
5î0
LES
La tradition la
POLYNÉSIENS.
plus importante
pour la
thèse que nous
soutenons, est celle qui dit nettement que l’île Upolu a été
colonisée par les Tong-ans.
Cette tradition, si favorable à
des Samoans, est rapportée par
Pritchard, et, en raison de son importance, nous croyons de¬
une
provenance tongane
voir la donner in-extenso.
L’île Upolu, dit--il, (1) est divisée en trois grands dis¬
tricts : L’un de ces districts occupe l’extrémité orientale de
«
nie et est appelé Atua;un second occupe le milieu de l’île et
porte le nom de Le Tua Masaga, ou Masanga ; enfin,
troisième occupe l’extrémité Ouest et est appelé Aana. »
«
le
L’une.des plus anciennes traditions des Samoa, ajoute-
t-il plus loin (2), rapporte les aventures de deux sœurs, Ana
et Tua, et de leur frère Sagana ou
Sangana, qui firent voile
et allèrent atterrir à l’extrémité
Ouest (3) d’üpolu, l’île australe du groupe. Aujourd’hui
encore, c’est par ces trois noms que les districts politiques
de Tonga pour les Samoa,
d’Upolu sont désignés.
Ana, la sœur aînée, s’arrêta à Textrémîté Ouest, qui est
toujours appelée Aana, et elle lui donna la massue et la
lance pour emblèmes.
« Tua, la
plus jeune sœur, alla jusqu’à l’extrémité Est et
s’y fixa : le district porte toujours son nom,. A-tua, et il pos¬
sède pour emblème TOso ou pieu à planter, qu’elle lui avait
assigné.
Enfin le frère s’établit dans le district intermédiaire,
qui porte toujours son nom, Sagana (4) ; il a pour marque
distinctive le fue (5) ouémoucboir de l’orateur, qu’illui avait
a
«
donné.
(1) Reminisce'ices, p. 51.
(2) Ibid. p. 390.
(3) Çet atterrissement était
tout naturel, puisqu’ils
d’un point encore plus occidental.
venaient
n’est bien probablement que le
semble, du reste, y avoir une erreur dans
le texte, puisque plus haut ce district a été nommé Le Tua Ma(4) Ce mot sagana
ou sangana
mot maori hangana. Il
saga ou Masanga,
.(5) Le fue était le signe distinctif d’une famille
princière ; il
consistait en une baguette artistement ornementée, surmontée de
c
POLYNÉSIENS.
LES
521
Réunis, disent les indigènes, (1) ces trois emblèmes
de force : la massue et la lance protègent le
plantoir ou bâton à planter, et le plantoir nourrit la massue
et la lance. Séparés, au contraire, ils sont faibles et impuis¬
sants : le plantoir est brisé, parce que la massue et la lance
ne sont pas là pour le protéger ; la massue et la lance sont
«
sont pleins
affaiblies, parce que le plantoir n’est pas là
affamées
et
pour les
nourrir. »
Q?tte tradition fait mieux que montrer l’ancienneté des
rapports établis entre les Samoa et les Tunga : elle prouve
surtout, à notre avis, que ce sont les Tongans qui ont été
peupler l’île Upolu ;elle prouve, par conséquent, le contraire
de ce qu’on a cru jusqu’à présent, c’est-à-dire que les Tun¬
ga, au lieu d’avoir été peuplées par les Samoa, ont peuplé
au moins une des
principales îles des Samoa, si, ce qui pour
nous est fort probable, elles né les ont pas peuplé toutes.
Nous pourrions encore invoquer, à l’appui de cette as¬
sertion, un autre fait, cité également par Pritcbard, (2) c’est
qu’un chefSamoan, nommé Pulepule, descendait d’ancêtres
Tongaus qui, quelques générations avant, étaient venus se
fixer dans les Samoa. Ce chef avait encore les caractères du
mélange Tunga-Fiji.
Le vice-amiral Jurien de la Gravière cite
gan, qui vient également corroborer
tenons
a
un chant Ton-
la thèse que nous sou¬
(3):
Taïti était la Lesbos et non la Sparte de l’Océanie : elle
de chants d’amour que de chants de guerre. Les
îles Sandwich, les îles Viti, préféraient l’épopée à l’idylle
avait plus
manœuvrée par des esclaves qui chassaien
ainsi les mouches. La conclusion morale qui découle de cette lé¬
touffes de plumes, et
gende, c’est que les deux soeurs étaient chargées de défendre et
de nourrir leur frère.
*
(1) Ibid, p. C8.
(â) Ibid, p. 379.
(3) Voyage de la corvette la Bayonnaise dans les mers de Chine.
Paris, 1872, t. Il, p. 851.
0
522
LES
POLYNÉSIENS.
Les îles Tonga redisaient, sur un mode
tes maternelfes de leur reine
attendri, les plain¬
Fiti-Mau-Pologa, dont le fils
pirogue,
fut emportépar les vents, loin de son île natale. Sa
longtemps errante sur les flots inconnus, aborda enfin aux
rivages de Samoa.
Un songe avait rassuré la reine, mais n’avait
pas con¬
solé sa douleur. Chaque
matin, elle venait s’asseoir sur la
«
plage, et, les yeux tournés vers le
libre cours à son affliction.
«
Nord, elle donnait un
Regardez, disait-elle: le nuage du matin se lève. — Où
repose ce nuage vermeil ? — Est-ce sur la baie d’Oneata ?
Cette baie où est à présent mon fils ? — Mon fils chéri est
loin de ma maison ! — Que mes larmes soient
Mon fils est allé jusqu’à Samoa. — On dit
—
boules sur le bord de la
mer.
—•
C’était
un
un
océan !
qu’il joue aux
enfant qui ga¬
gnait tous les cœurs ; il était comme le Tiare (1), — dont le
parfum, apporté par les vents, —réjouit au loin le voyageur
qui passe. »
Enfin, si l’on remarque que, de tout temps, les habitants
des Samoa ont tenu, comme ils tiennent encore
aujourd’hui,
les habitants des Tunga en
grande considération, considé¬
peuples à demi-sauvages, ne s’accorde
guère qu’aux ancêtres ou à ceux qui ont été les plus forts
et les ont tenu en sujétion
pendant plus ou moins long¬
temps ; si l’on remarque que les migrations n’ont dû s’o¬
pérer, d’une manière générale, que suivant une route qui
s’éloignait du couchant et avec des vents qui, ainsi que
nous le démontrerons bientôt,
poussaient vers l’Orient ; si
enfin, on remarque que les Tongans sont des navigateurs
hardis et entreprenants, qu’ils sont allés de tous côtés faire
des visites ou établir des colonies, tout cela, certes, est
bien suffisant pour faire supposer que ce sont
plutôt les
Samoa qui ont reçu des colonies^des îles
Tunga, que les
Tunga des îles Samoa.
Les Tongans, du reste, tiennent également les Samoans
ration qui, chez les
(1) Le Tiare est le Gardénia florida, que les Polynésiens placent
dans leurs cheveux, à cause de son odeur suave.
f
P'
LES
POLYNÉSIENS.
523
grande estime : c’est aux Samoa que les princes et les
fils de famille allaient séjourner plusieurs années, pour com¬
en
pléter leur éducation. Il semble que, pour eux, ces îles
étaient ce qu’étaient, pour les Romains, la Grèce antique et
surtout Athènes : car ils y recherchaient principalement le
beau langage et le^ belles manières.
On s’accorde généralement à reconnaître aujourd’hui que la
marche des mig-rations s’est faite duCouchant versle Levant.
C’est déjà une présomption pour que les îles Samoa aient
été*'peuplées de la même manière, c’est-à-dire pour qu’elles
aient reçu leurs premiers habitants d’îles plus occidentales
qu’elles-mêmes. Or, ou vient de le voir, c’est ce que dit for¬
mellement la tradition qui fait peupler l’île Upolu par le
frère et les deux sœurs, et nous sommes convaincu que
les autres îles Samoa n’ont pas été peuplées différemment.
On verra bientôt que les migrations vers l’Ile Nord de la
Nouvelle-Zélande ne se sont pas faites autrement non plus,
malgré tout ce qu’on a dit de leur départ des îles Samoa.
En résumé, nous croyons pouvoir conclure, de tout ce qui
précède, qu’au lieu d’être les ancêtres des Tongans, comme
on le dit généralement, les insulaires des Samoa sont plu¬
tôt leurs descendants ; en un mot, que les îles Samoa ont
été peuplées par les îles Tunga.
Mais une pareille hypothèse ne fait que reculer la diffi¬
culté sans la résoudre. Nous allons donc, dans les pages
suivantes, essayer d’indiquer d’où provenaient les premiers
émigrants qui se sont établis dans l’archipel des îles Tunga.
PEUPLEMENT DES ILES TUNGA.
Examen dos deux
nance
O
hypothèses opposées : provenance orientale ; prove¬
occidentale.
—
La première hypothèse
n'est
pas admissible. —
Les îles Fiji auraient été un obstacle presque insurmontable à une pro¬
venance occidentale de la Malaisie. — Réfutation de
l’opinion de M. de
Quatrefages. — Examen critique des traditions recueillies par Mariner
Pritchard.
Ces traditions ne justifient en rien les conclusions
qu’en ont tiré les ethnologues modernes. — La provenance malaisienne
des Polynésiens n’est pas admissible. — Les
émigrants polynésiens
sont venus du Sud-Ouest. — C’est par la Nouvelle-Zélande qu’ont été
peuplées les îles Tunga, puis, successivement, les autres îles polyné¬
et
—
siennes.
Nous devrions, pour rechercher l’orig-ine des premiers
habitants des îles Tung'a, suivre la même marche que pour
îles Samoa, c’est-à-dire passer
indiquées précédemment ;
mais comme les arguments dont nous, nous sommes servi
contre le peuplement des Samoa par l’Est, par l’Ouest ou
par toute autre direction, s’appliquent aussi bien au peu¬
plement des Tunga, nous croyons devoir nous horneà
compléter ici les objections que nous avons faites, et à exa¬
miner, à notre tour, les quelques lég'andes dont nous n’avons
point encore parlé, et sur lesquelles, cependant, on s’est
appuyé pour soutenir que les îles Tunga ont été peuplées di¬
rectement, soit par l’Est, soit par l’Ouest, autrement dit par
l’étude du peuplement des
en revue
chacune des directions
la Malaisie.
Il
suffirait,
sans
doute,
pour
montrer
l’impossibilité
LES
POLYNÉSIENS.
du peuplement des Tung-a,
cette dernière
5i5
aussi bien que dgs Samoa, par
voie, de dire, ainsi que nous n’avons cessé
de le répéter, que les Tongaus, pas plus que les Samoans et
les autres Polynésiens, n’appartiennent point à la race Ma¬
laise. Cependant, comme le peuplement par la Malaisie est
l’opinion généralement adoptée ; comme c’est celle que
soutenait M. de Quatrefages, au moment même où M. Pritcbard soutenait l’opinion contraire, nous ne croyons pas
p(favoir nous dispenser d’examiner attentivement ces deux
hypothèses si diamétralement opposées. 11 importe, en effet,
de montrer que les traditions invoquées par ces deux auto¬
rités si compétentes, bien qu’à des titres différents, ont été
interprétées inexactement, et qu’elles sont, par conséquent,
plutôt contraires que favorables aux provenances admises.
Il nous sera facile, après cet examen, de montrer quelle
est la terre occidentale qui, pour nous, a été, d’une manière
presque cei’taine, le lieu d’origine des premiers émigrants
aux îles Tunga.
Toutefois, dès à présent, nous allons établir que ces émi¬
grants, fussent-ils venus de la Malaisie, comme on le croit,
auraient eu certainement plus de peine à atteindre les Tun¬
ga que les Samoa. Quelle qu’eût été la route suivie par eux,
même la plus directe, par le détroit de Torrès, ils auraient
rencontré sur leur chemin l’obstacle, suivant nous insur¬
montable, des îles Fiji. Ces îles, én effet, forment une bar¬
rière qu’il faut absolument traverser, pour arriver aux
Tunga quand o n vient de la Malaisie.
INous savons que ces îles sont au nombre de 225, dont
80 sont habitées. Les plus grandes et les plus peuplées, et
en même temps celles dont les populations sont le plus pures,
occupent le côté occidental de l’archipel, c’est-à-dire celui
qu’il eût nécessairement fallu aborder le premier. Or, ces
populations appartiennent à une race guerrière, mais sur¬
tout redoutable par le nombre. Il n’est dès lors guère pro¬
bable qu’elles auraient permis, comme le veut M. Haie, aux
émigrants malaisiens d’y séjourner d’abord, puis de s’éloi¬
gner, une fois la bonne entente disparue entre les deux
.
races.
•)
526
LES POLYNÉSIENS.
On a vu, pâr tout ce que nous avons
dit précédemment,
des îles Fiji n’est pas uniquement le mé¬
lange de Polynésiens et de Mélanésiens, mélange admis par
tous les écrivains, depuis Haie, et particulièrement M. de
Quatrefages; mais qu’elle est mélanésienne pure dans toutes
les îles de l’Ouest, et pour ainsi dire dans toutes les autres :
car il n’y en a que quatre ou cinq, parmi les plus orien¬
tales, qui présentent le mélange dont il a été tant pajlé.
En un mot, plus on se rapproche de l’Ouest et du NordOuest, plus cette population est distincte de la race poly¬
nésienne, plus elle devient nombreuse. L’inverse eût né¬
que la population
cessairement eu lieu si des Malaisiens fussent
arrivés par
Ce fait, à lui seul, suffirait pour détruire la conjec¬
ture admise par tous les ethnologues, s’il n’y en avait pas tant
ce côté.
d’autres concourant
Il est inutile de le
comme la seule
au
même résultat.
répéter : cette population se regarde
et première occupante des îles Fiji ; elle n’a
conservé aucun souvenir d’étrangers, venant de loin par
l’Ouest, mais au contraire celui d’entraînements d’îles voi¬
sines, telles que Rotunia, dans l’Ouest, et surtout les Sa¬
moa et les Tung-a, dans l’E.-N.-E. et le S.-E. ; enfin pas une
de ses traditions ne fait allusion à une pareille provenance.
anglais ont attribué la
pureté de race, que cette population paraît avoir conservée
pendant longtemps, àl’observance de la coutume de tuer tous
les étrangers. Si donc, des mélanges ont fini par se produire
dans les îles de l’Est, ces mélanges n’ont eu lieu qu’à la
longue, par l’arrivée successive, volontaire ou non, d’indi¬
gènes de race polynésienne, s’unissant aux femmes fijiennes,
et produisant en plus grand nombre, là seulement où ils
se rendaient de préférence, ces métis qu’on croit, à tort,
être la population entière de l’arcbi^el. Sans doute le nom¬
bre de ces métis a beaucoup augmenté avec le temps et, par
leurs croisements, soit avec les Européens, soit avec de
vrais Fijiens ou de vrais Polynésiens, ils ont donné lieu à
une grande variété d’autres métis ; mais nous le répéterons
encore, les premiers et véritables métis de Mélanésiens et
de Polynésiens, sont bornés aux îles Fiji les plus orientales
On a vu aussi que les missionnaires
LES
POLYNÉSIENS.
527
ainsi qu’on ne cesse de le dire, la po¬
pulation entière. Ils la constituent si peu que les purs Fijiens
et les purs Tongans distinguent ces métis par un nom qui
ne signifie pas autre chose que métis de Tongans et de Fi¬
jiens : Tunga-Fiji.
Voilà ce qu’on ignorait il y a quelques années encore, et
ce qu’ont démontré les missionnaires
anglais fixés dans
et ne constituent pas,
ces^les. Après cela, il n’est certainement plus
mettre en doute que
possible de
la grande majorité de la population
des Fiji appartient à la race mélanésienne pure.
Mais s’il est vrai, comme
l’a avancé d’ürville, que cette
mélanésienne, ou si l’on veut fijienne, a été un obsta¬
cle à la marche des Tongans vers l’Ouest, et les renseigne¬
race
semblent lui donner rai¬
Que les émigrants, s’ils fussent venus
de la Malaisie, comme on le croit, c’est-à-dire de l’Ouest
vers l’Est, auraient eux-mêmes, à plus forte raison, trouvé
ce même obstacle beaucoup plus insurmontable encore,
puisqu’ils seraient forcément arrivés sur celles des îles Fiji
qui sont les plus populeuses, et alors les indigènes se se¬
raient presque certainement opposés à leur descente, sinon
ments acquis depuis ses voyages
son, qu’en conclure ?
à leur passage.
ces diverses difficultés
impossible un peuplement
par la Malaisie des îles Tunga et des autres îles Polyné¬
siennes. Mais comme l’assertion que nous avançons n’est
pas une preuve suffisante, nous allons Tétayer par l’examen
critique des raisons qui ont porté M. de Quatrefages à souténir que les Tunga et les autres îles de la Polynésie ont
été peuplées par la Malaisie.
A l’époque où le savant français a publié son remarqua¬
ble travail dans la HeuuS des Deux-Mondes (1), il admettait
purement et simplement l’opinion de Haie, et il se conten¬
tait de dire que les îles Tunga avaient été peuplées par deux
colonies de Malaisiens : l’une, la première arrivée, venait
des Samoa ; Fautre, fixée d’abord aux Fiji, en était chassée
Il nous semble,
auraient
en somme, que
du suffire à rendre
(1) Revue des Deux-Mondes, 1864.
528
LES
POLYNÉSIENS.
et, à peine rendue aux îles Samoa, soumettait celle qui s’y
était précédemment établie.
Quelques années après, dans son ouvrage sur les Po~
lynésiens et leurs migrations, (1) il ajouta une colonne spé¬
ciale venant directement du lieu d’origine première, c’està-dire de Bulotu qui, pour lui, nous le savons, est l’île
Bourou des Moluques.
Enfin, plus récemment, M. de Quatrefag-es, tout en con¬
servant toujours la croyance en l’hypotlièse de Haie, ajoute
une nouvelle colonne qui se serait attardée en NouvelleGuinée. Yoici, en effet, les paroles que le savant professeur
prononçait, en 1877, dans la séance publique annuelle de la
Société d’acclimatation de Paris : (2) » Aux temps dont nous
parlons, Bouro devint le point de départ d’un courant d’é¬
migration qui se porta d’abord au Nord-Est, et envoya pro¬
bablement quelques rameaux en Micronésie. Mais la majo¬
rité des émigrants se dirigea vers le soleil levant. Un petit
nombre, inclinant bientôt au Sud-Est, gagna l’extrémité
orientale de la Nouvelle-Guinée, où leurs
descendants ont
été récemment découverts par le capitaine Moresby. Le gros
dépassa les îles Salomon et se scinda en
première gagna l’arcliipel des Samoa ;
la deuxième, celui des Tonga ; la troisième descendit jus¬
qu’aux îles Viti. y
Où est la preuve de ces assertions ? M. de Quatrefages la
trouve dans deux importantes traditions que nous allons,
malgré leur longueur, rapporter en entier, afin que les
ethnologues soient mieux à même de les interpréter.
Nous commencerons par celle sur laquelle M. de Quatre¬
fages s’est surtout appuyé pour soutenir que la Malaisie
était bien le lieu d’origine des Polynésiens. O’est Mariner
qui l’a fait connaître.
°
de l’émigration
trois branches, La
Cette tradition fait venir de Bulotu les habitants de Tun-
gatapu, et elle leur fait envoyer des colonies vers
l’Est,
(1) Les Polynésiens et leurs migrations, iii-4'>. Paris, 1866.
(2) Les migrations et l’acclimatation en Polynésie, in Revue scien¬
tifique du 9 juin 1877. Voy. aussi L'Espèce Humaine, p. 141.
t
LES
POLYNÉSIENS.
529
c'est-à-dire dans la direction du
groupe des îi^s
des îles Australes, de la Société, et Paumotu. Elle
Hervey,
rapporte
que Tungatapu a été peuplée par Tangaloa, ce dieu
qui,
suivant elle, pêcha les îles Tunga à la
ligne. Et ici, remar¬
quons en passant que les légendes Maori disent également
que les émigrants d’Hawaliiki se sont dirigés vers l’Est ;
elles disent absolument
de même que l’Ile-Nord de la
Nouvelle-Zélande a été pêchée par Maui, émigré, lui aussi,
de rflawahild ; et, pour
plus de ressemblance, on montre à
Hoonga, dans les Hapai, le roc saisi par l’hameçon de Tan¬
galoa, comme on montre, près'du cap Est, celui auquel s’é¬
tait accroché
l’hameçon de Maui, quand il tirait Aotearoa
du fond de l’eau.
Voici ce que rapporte Mariner (1) ; « Ils n’ont
que des no¬
tions très vagues sur l’origine de la terre. Ils croient
qu’au-
trefois il n’y avait, au-dessus des eaux, d’autre terre
que
l’île de Bolotou qui,
probablement, de même que les Dieux,
le Firmament et l’Océan, avait
«
Un jour Tangaloa,
toujours existé.
le dieu des arts et des métiers (3),
sortit pour pêcher dans le Grand-Océan.
Ayant laissé tom¬
ber, du haut du ciel, sa ligne et son hameçon dans la mer,
tout-à-coup une résistance paissante. Pensant
avoir pris un immense poisson, il
employa toutes ses for¬
ces, et il vit paraître, sur la surface de l’eau, diverses
pointes
il sentit
de rochers, dont le nombre
et la
grandeur augmentaient à
qu’il tirait sa ligne : Il était donc évident que l’ha¬
meçon était accroché au fond de l’Océan.
Il aurait fini par tirer ainsi un vaste continent du sein
des eaux, mais sa ligme se cassa, et les îles
Tonga sont la
preuve que l’entreprise de Tang'aloa n’a pas complètement
mesure
o:
réussi.
Le roc dans
lequel l’hameçon s’était arrêté était dé¬
jà sorti de l’Océan. Il sê trouve dans l’île de Hunga, et
«
l’on y montre encore le creux dans
lequel l’hameçon s’était
(1) Histoire des naturels des îles Tonga, etc., t. II, p. 184.
(2) A la Nouvelle-Zélande, Tangaroa était le G” fils du Ciel et de
des poissons et le dieu de l’Océan.
la Terre, le père
Il
34.
530
LES
POLYNÉSIENS.
engagé. Ce^hameçon était en bois ; il a été, de tout temps,
conservé dans la famille du Tiiitonga ; mais il a été consu¬
mé dans un incendie, il y a environ trente ans.
Tangaloa, ayant ainsi découvert la terre^ la couvrit de
plantes et d’animaux semblables à ceux de Boulotou, mais
«
d’une nature inférieure, puisqu’ils
étaient sujets à la mort.
Voulant alors que Tongatabou fut b’abitée ' aussi par
des êtres doués d’intelligence, Tangaloa dit à ses deux fils :
«
«
Emmenez
vos
femmes avec vous, et
allez demeurer à
Tonga. Divisez le pays en deux portions et que chacun de
vous en prenne une. » Ils partirent.
L’aîné se nommait Toubo et le plus jeune Vaka-aku-uli.
Ce dernier était plein d’intelligence ; il le prouva en inven¬
tant la hache, les étoffes, les miroirs et les colliers. Toubo,
au contraire, n’était qu’un paresseux et un envieux.
Lassé
d’être obligé de demander sans cesse à son frère ce dont il
avait besoin, il résolut de le tuer. Un jour, il mit son projet
à exécution : l’ayant rencontré à la promenade, il le battit
jusqu’à ce qu’il fut mort.
Tangaloa accourut de Boulotou fort en colère. Il lui dit :
Pourquoi as-tu tué ton frère ? Ne pouvais-tu pas travailler
comme lui ? Pars, misérable ! Va dire à sa famille de
a
«
«
«
«
*
«
venir immédiatement me trouver. »
«
Les divers membres de la famille étant
arrivés, Tan¬
galoa leur dit ; « Mettez vos canots à la mer ; faites voile
du côté de l’Est, vers la grande terre que vous trouverez,
et fixez-y votre demeure. Votre peau sera blanche, parce
«
que vos cœurs sont purs. Vous aurez de la sagesse, des
«
haches, toutes sortes de biens, et de grands canots. J’irai
K
<t
»t
o:
a
«
commander aux vents de souffler de la terre que vous ha-
biterez, pour vous conduire à Tonga ; mais les habitants
de Tonga, avec leurs petits canots, ne pourront vous y
aller joindre. »
famille, vous serez
noirs, parce que votre cœur est méchant ; vous serez sans
sagesse, et vous manquerez de ce dont jouiront vos frères ;
vous n’irez jamais dans la grande terre qu’ils habiteront,
car vos canots ne pourront vous y conduire. Vos frères, au
a
«
»
«
«
Quant à vous, dit-il à Toubo et à sa
LES
«
POLYNÉSIENS.
531
contraire, pourront venir à Tonga et faire fe commerce
quand il leur plaira. »
«
avec vous
Il faut bien
remarquer que ce fait se passe à Tunga-tapu ;
d’après la légende, accourt Tangaloa ; c’est
là qu’il prescrit à ses
protégés, aux descendants de Vaka~
aku-uli, d'abandonner Tunga-tapu pour aller se fixer dans
une grande terre située vers l’Est.
Or, il n’y a dans l’Est, à
mesure qu’on
s’éloigne des îles Tunga, que l’arcbipel de
Cooll, les îles Tubuai, Paumotu, et enfin l’Amérique. La
dernière phrase de la légende montre surtout
qu’il n’a pu
être question des Fiji, car les vents d’E. et de S.-E. auraient
c’est là que,
été un obstacle à la
venue
de canots,
pour aller aux Tunga.
Pritchard donne, de la même
partant de
ces
îles
tradition, une version qui
qui a pêché les îles ; au
n’en diffère que par le nom de celui
lieu de Tangaloa, c’est Maui, absolument comme à la
Nou¬
velle-Zélande.
Le dieu Maui,
dit-il (1), quitta Bulotu pour aller pê¬
hameçon était à la traîne de son
canot, il éprouva une forte secousse ; il se mit aussitôt à
oc
cher. Pendant que son
tirer la ligne : l’hameçon,
amené jusqu’à la surface de la
une île, et il
appela cette île
Ata (2). Ayant jeté une autre fois sa
ligne, il tira, cette
fois, Tong-atabou avec les nombreuses îles qui sont sur ses
mer,
se
trouva fixé dans
récifs. Ayant descendu de
nouveau son hameçon, il rame¬
Lofanga et les îlots environnants, qu’il appela collecti¬
vement Haapai. Puis,
ayant encore une fois descendu son
hameçon, il amena cette fois Vavau (3) avec les îlots et
na
les récifs qui l’entourent.
(1) Polynesian Réminiscences, p. 399.
(2) En Tahitien, ata signifie*: nuage, ombre, certaine prière, us¬
tensile de pêche.En Maori, ata
signifie : matin, ombre, réfiexion.
Tongatabou est ici pour Tunga, station ; tapu, sacrée.
Lofanga ne pourrait être, en Maori, que roanga, longueur, ou
rohanga, l’étendue.
Haapai est ici pour kapaï, les bonnes, les agréables.
(3) Vavau, aux Samoa, signifie ancien temps, longue durée,
pe r
532
«
LES
POLYNÉSIENS.
Après ai'oir passé en revue chacune de ces îles, il choi¬
sit Tong-atahou
çour sa résidence. C’est de là que vient son
Tonga sainte ou sacrée Tonga. » Partout où le
dieu posa ses pieds, la terre devint basse et plate : Elle resta
nom : « La
montueuse entre ses pas. »
Bien que cette légende soit rapportée par Pritchard, nous
croyons qu’il est plus vraisemblable d’admettre que les Tun-
ga ont été pêchées ou découvertes par un Tangaloa, c’est-àdire par untchef qui, suivant la coutume, avait pris
leliom
mythologie et avait probablement été ado¬
ré après sa mort, sinon de son vivant. En effet, d’après les
traditions Maori, Maui, originaire de l’Hawahiki, serait mort
à Aotearoa, qui est l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande ; c’est
cette île qu’îl avait pêchée ou mieux soumise.
Dans cette légende, Maui, de même que Tangaloa, part
de Bulotu ; or, dans les légendes de la Nouvelle-Zélande,
son point de départ est Hawahiki ; Bulotu et Hawahiki
d’un dieu de la
sont donc un seul et même
lieu sous deux noms différents.
également la situation relative des îles
pêchées par Maui : la première est Ata,
l’île la plus Sud du groupe ; puis viennent Tungatapu, Lofanga, Haapai et Vavau, échelonnées dans la direction du
S.-O au N.-E. Cela seul semblerait bien indiquer que Maui,
ou plutôt Tangaloa, venait du S.-O.
Sans donner à la légende de Mariner plus d’importance
que n’en méritent toutes les légendes ; sans nous arrêter à
cette phrase, si européenne : i Votre peau sera blanche,
parce que vos cœurs sont purs >> ; sans chercher pour le mo¬
ment non plus, quelle pouvait être, dans l’Est, la terre à
laquelle il était fait allusion, il est certain que cette tradi¬
tion indique d’abord, mais sans la préciser, une provenan¬
ce occidentale ; puis,
elle montje qu’en quittant Tunga,
les émigrants de cette île se sont, par ordre de Tangaloa,
dirigés vers l’Est, et, probablement, vers le Sud-Est ; le
Il faut remarquer
successivement
pétuel, écraser, tuer une personne. Yavao, en Samoan, veut
dire prohibition, bruit confus ; en Tahitien, séparer deux com¬
battante, espece de taro, noix de coco qui ne contient plus de
ait.
LES
dieu
POLYNÉSIENS.
533
dit, en effet, qu’il fera souffler les venta de la terre
qu’ils habiteront. Or, l’on sait que les vents régnants pour
les Tunga sont les alisés du Sud-Est.
*
Mais, en désignant Bulotu comme le lieu d’où étaient
venus Tangaloa ou Maui, lorsqu’ils ont pêché les îles Tunga, cette légende ne détermine, pas plus que les autres, la
situation que ce lieu occupait véritablement. C’est cepen¬
dant sur elle que M. de Quatrefages s’est appuyé tout particiflièrement (1) pour soutenir que les Tunga ont été peu¬
plées en partie par cette portion de Malaisiens, que Haie
disait s’être arrêtée d’abord aux Samoa et aux Fiji. Cette
interprétation, il faut en convenir, est aussi ingénieuse
qu’utile pour l’hypothèse qu’on veut faire accepter ; mal¬
heureusement, cette hypothèse ne repose sur aucune donnée
satisfaisante. Rien, dans les autres traditions, ne lui vient
en aide ; bien mieux, elle est contredite par le texte même
de la légende,‘lorsqu’il détermine les vents nécessaires pour
aller facilement aux Tunga. En effet, quoique M. de Q.uatrefages croie pouvoir avancer que les Tongans se sont à
tort appliqué cette légende, que lui-même, pourtant, re¬
connaît avoir été le résultat d’une véritable enquête de
Mariner, et être, par conséquent, d’origine toute locale ;
quoiqu’il croie pouvoir dire que les Tongans se sont évi¬
demment calomniés ; que l’application qu’ils ont faite est
erronée, qu’elle ne s’explique que par l’oubli des origines
premières, et surtout par la confusion qu’a dii laisser l’i¬
dentité des noms de l’archipel Tonga et du Tong-a de VitiLevu, il est pourtant positif que, d’après les propres termes
de la légende, les vents souffleront de l’Est pour permettre
aux partisans de Vaka-aku-uli qui, sur la recommandation
de Tangaloa, s’étaient portés plus à, l’Est, de revenir à vo¬
lonté trafiquer à Tungat^pu ; tandis qu’il sera impossible,
au contraire, aux fils de Touho, restés dans cette île, d’aller
les trouver avec leurs petits canots. Or, d’après la légende,
le fait s’est passé à Tungatapu, qui est elle-même plus orien¬
tale que les Fiji : il ne s’agit donc que des émigrants restés
(1) Les Polynésiens, p. 14‘2| 143.
534
avec
LES
polynésiens.
Toubo bt de ceux qui, sur l’ordre de Tang’aloa, se sont
portés encore plus à l’Est; il ne saurait être 'question ici,
le croit, ni des Fijiens, ni des îles Fiji.
Rien, d’ailleurs, daris cette lég-ende, pas plus que dans
toutes celles que nous avons citées, ne permet de supposer
que l’on a voulu parler des îles Fiji ; tout, au contraire, in¬
dique formellement qu’il ne s’agissait que de Tungatapu.
comme on
Les noms de Toubo et de Vaka-aku-uli, sont eux-mêmes
soutenoîis,
témoignage en faveur de l’opinion que nous
ces noms sont tout Polynésiens (1).
D’après cela, on est autorisé à conclure que M. de Quatrefages n’a appuyé son opinion que sur des renseigne¬
ments inexactement interprétés : cette opinion ne peut
un
car
avoir, par conséquent, toute l’importance qu’on lui ac¬
corde.
vrai, que s’il l’a adoptée, c’est parce que
reportent la tra¬
dition dont il s’agit a au-delà du voyage de Cook, et que ce
navigateur, dans les trois visites qu’il fit à cet archipel
Tonga, n’eut qu’à se louer des habitants, ce qui lui fit don¬
ner au groupe entier le nom significatif d’îles des Amis. »
Mais d’abord, en quoi l’ancienneté des renseignements
pourrait-elle aider à prouver qu’il s’agissait plutôt des îles
Fiji que des Tunga, comme point habité par Toubo (2), et
par Vaka-aku-uli ? Puis, qu’il nous soit permis de dire, à
cette occasion, s’il est vrai que Cook n’a eu qu’à se louer
des habitants de Tunga, il ne l’est pas moins que, dans ce
même ai’chipel, le grand navigateur a échappé, comme par
miracle, au massacre prémédité contre lui par les indigèIl ajoute, il est
les renseignements recueillis par Mariner
(1) Toubo est probablement ici pour Tu-po, ou mieux pour Tupu,
croître, pousser, rejeton, lieu natal. En Fijien, Tubu signifie an¬
cêtres.
f
Vaka-aku-uli, signifie « ma pirogue noire : * Vaka, pirogue ;
aku, mon, ma, mes ; uli, noir, noire. Peut-être pourrait-on lire ako,
enseigner, instruire.
(2) Nous avons vu, à Tungatapu, le représentant de cette famille,
portant le même nom : c’était le chef d’un district de Tîle ; il était
déjà converti au Christianisme en 1827. (V. d’Urville, Voyage de
l'Astrolabe, t. IV,
partie. Edit. in-S”, p. 75.)
LES
nés.
On sait que
535
POLYNÉSIENS,
c’est là que fut massacré l*équipage du
trouvait Mariner ; c’est là ég’alement
navire sur lequel se
que Bligli et plusieurs autres
navigateurs ont été attaqués,
parler de l’^sfroZabe, sur laquelle nous nous trouvions
nous-même avec d’ürville en 1827. Ces faits suffisent à dé¬
sans
des indigènes de tout le groupe, et,
par conséquent, le peu de justesse du nom donné par Cook
montrer la perfidie
à
c^ îles,
jour (1).
bien que ce nom leur soit resté jusqu’à ce
En somme, nous croyons que
ce que M.
de Quatrefages
appelle «une contradiction» (2),n’enestpasune aussi grande
qu’il le dit. S’il trouve, en compagnie de Haie, que cette
opinion est légitimée parce que le nom de Tonga est ren¬
contré à Viti-Levu, où il désigne une localité de la côte
Ouest ; si, d’après lui, tout annonce que là débarquèrent
les colons venant de Bulotu, nous reconnaîtrons, encore
une fois, combien une pareille interprétation est commode,
mais nous ferons remarquer qu’elle ne s’appuie que sur un
fait sans importance. En effet, si Ton se reporte aux légen¬
des, précédemment citées, recueillies par W, Williams,
Pritchard et autres, on verra combien il est simple et fa¬
cile d’expliquer comment un point, situé sur la côte Ouest
de Viti-Levu, a pu recevoir le nom de Tonga : Quelque
canot tongan y aura été entraîné, et son équipage sy
étant fixé, les naufragés eux-mêmes ou les indigènes lui
auront donné ce nom. On a déjà vu que des naufragés samoans ont appelé Samoa un point de Tîle Wakaia,
à une
époque si éloignée que le souvenir en est pour ainsi dire
perdu ; on a vu également que quelques familles entraînées
de Rotuma ont laissé leurs traces et surtout leur souvenir
sur la même côte Ouest de Viti-Levu. Ces faits ne prou¬
vent d’ailleurs absolumelit rien, quant à une provenance
(l)Voir d’Urville, t. IV. 1"= partie, p. 230; voir aussi Mariner, pour
le martyrologe des Européens dans la
Polynésie, ainsi que la fin du
volume de John Williams, qui, en l’écrivant, ne se doutait
qu’il était si près de l’augmenter.
(2) Les Polynésiens, p. 144.
guère
536
LES
POLYNÉSIENS.
malaisieimS, puisque Rotuma, par exemple, n’a été peuplée
qu’assez tard, par les Samoa et peut-être les Tung-a.
Encore une fois, aucune des traditions des Fiji relatant
les faits anciens, ne parle de la venue des Malaisiens ; au¬
cune ne permette supposer cette venue ;
pas une d’elles ne
fait allusion à la légende tongane qui est bien purement
tongane ; pas une surtout ne laisse croire qu’il s’agit plu¬
tôt des Fiji que
des Tunga. Toutes, au contraire, ou du
parlent des entraînements involontaires
ou des voyages faits aux îles Fiji par
les Tongans et les
moins la plupart,
Samoans.
Il est donc à croire, en
définitive, que si elles ont .laissé
la Malaisie dans l’oubli, c’est que
cette provenance n’a jamais eu lieu.
M. de Quatrefages, avons-nous dit, ne se borne point,
la seule provenance de
Tunga, aux faits avancés d’abord
par Haie. Tout en trouvant que ces faits sont hors de doute,
il ajoute, après la discussion des preuves, qu’un seul point
pour le peuplement des
lui semble soulever des difficultés et nécessiter
une correc¬
tion.
M, Haie, dit-il (1), n’admet que deux colonies, venues
directement de Bourotou, et peuplant d’abord, l’une la côte
Fiji, où elle se trouva en contact avec les nè¬
l’autre, l’archipel Samoa, probablement inoccupé
jusque-là. Tonga aurait été peuplée, comme nous venons
de le voir, par les émigrants venus de ces deux centres pri¬
orientale des
gres ;
mitifs.
«
Je crois, au contraire, qu’il faut regarder Tonga comme
ayant reçu, elle aussi,
sie (2).
ses premiers
habitants de la Malai¬
Et il s’appuie sur une tradition
Mariner ; cette tradition, qui lui
plicite, est ainsi rapportée (3) :
recueillie également par
paraît on ne peut plus ex¬
(1) Les Polynésiens et leurs migrations, p. 146.
(2) Nous avons rapporté plus haut les paroles qu’il a prononcées
à ce sujet.
(3) Histoire des îles Tonga, par Mariner, t. II, p. 189.
r
>
Œ
A
une
LES
537
POLYNÉSIENS.
époque où les îles Tonga existaieiï-t déjà, mais
n’étaient pas encore peuplées d’êtres intelligents, quelquesuns
des dieux inférieurs de Boulotou,
terres
dé’âireux de voir les
un grand
pêchées par Tangaloa, partirent dans
canot au nombre d’environ
deux cents, mâles et femelles,
et arrivèrent à l’île de Tonga,
«t
La nouveauté du lieu eut tant d’attraits pour eux, qu’ils
réélurent
d’y fixer leur séjour. En conséquence, ils brisè¬
rent leur
grand canot pour en faire plusieurs petits.
quelques jours, deux ou trois d’entre eux
alarma les autres, car l’idée de
la mort ne pouvait venir à des êtres immortels.
a
Au bout de
moururent. Ce phénomène
a
Dans le même moment, l’un d’eux,
se sentant inspiré
par un des dieux supérieurs de Boulotou, annonça que les
dieux avaient décrété que, puisqu’ils étaient venus à Ton¬
ga, en
avaient respiré l’air et s’étalent nourris de ses pro¬
ductions, ils étaient devenus mortels, comme tout ce qui les
entourait.
«
Cet arrêt les jeta dans la consternation, et ils se prirent
à regretter d’avoir brisé leur canot.
En ayant fait un autre, quelques-uns d’entre eux s’em¬
barquèrent dans l’espoir de regagner Boulotou, après avoir
promis, s’ils réussissaient dans cette entreprise, de revenir
chercher leurs compagnons. Mais ils s’eftorcèrent en vain
a
de retrouver la terre des
dieux et ils durent revenir à
Tonga. »
dans cette histoire une petite
inconséquence, puisqu’ils croient que leurs dieux n’ont pas
de canots, attendu qu’à Tinstant où ils le désirent, ils se
trouvent transportés où ils veulent aller ; manière de voya¬
ger infiniment supérieiîte à toutes celles que nous connais¬
Mariner ajoute : « Il existe
sons. »
de laquelle M. de Quatrefages a
pouvoir déduire une provenance malaisienne.
Telle est la tradition,
cru
Certainement, d’après elle, une compagnie de deux cents
personnes, divines ou non, est bien
m
arrivée directement de
538
POLYNÉSIENS.
LES
Bulotu à l’îlfe de Tung-a
(1),
les Fiji. Sous ce rapport,
sans passer par les Samoa et
on ne peut qu’être de son avis.
Mais, ce qu’il faut remarquer, c’est que cette lég-ende ne
parle, pas plus que les autres, de la situation de Bulotu.
Or si Bouro, dans les Moluques, n’a pu être, comme nous
croyons l’avoir démontré, le lieu d’orig-ine des Polynésiens,
il faut bien reconnaître qu’on persisterait à tort à les faire
venir d’aussi loin, et surtout d’une île aussi peu étendue,
comparativement à ses voisines.
’
Il est évident, comme nous allons le montrer tout-àl’beure, que les émig-rants auraient pu venir d’un tout autre
point, sans sortir des limites du couchant, et aborder direc¬
sans avoir besoin de passer par les Sa¬
moa, et même par les Fiji.
Toutefois, M. de Quatrefag-es a raison quand, interprétant
le voyag’e à Tungatapu des dieux inférieurs de Bulotu, il
dit : « Ces prétendus dieux inférieurs mâles et femelles, ve¬
nus de Boulotou à Tonga, n’étaient évidemment que
des
hommes ; c’étaient les premiers colons malaisiens arrivés
dans ces îles. La preuve en est que, pour voyager et fran¬
tement les Tung’a,
chir l’océan, ils ont besoin d’un canot.
humains ne sont nullement nécessaires
Or, ces moyens
aux dieux pour
se
transporter d’un lieu dans un autre, d’après les croyances
des Tongans eux-mêmes, très explicites sur ce point, tin
franchir les plus grands espaces.
habitants de Tonga se montrent donc très
dieu n’a qu’à vouloir pour
Les premiers
nettement dans cette
tradition,
avec ce caractère
à demi-
humain et à demi-divin, que presque tous les peuples, et les
Polynésiens en particulier, ont attribué aux héros de leur
histoire primitive.
II me paraît difficile, ajoute-t-il, de ne pas voir dans cette
tradition un véritable document historique, racontant les
temps de la première colonisation de Tonga, les difficultés
de l’établissement, peut-être même la mortalité qu’entraîna
chez les émigrants un changement de patrie, et leur inspira
a
(1) On sait que Martin dit, dans son Histoire des îles
p. 93,
vol., que quand ils se sert du mot
entendre l’île Tongatabou.
c
Ton^a.,
Tonga seul, il faut
>
/
LES
539
POLYNÉSIENS.
le désir d’un retour qu’ils ne
purent efifectuerP La diffé¬
que cette légende présente avec celle des fils de Tangaloa, vient d’ailleurs à l’appui de l’intërprétation que
rence
Haie a donnée de la première partie de cette
l’ensemble de ses conclusions. »
Nous sommes complètement
dernière, et de
de l’avis de M. de Quatrefa-
ges sur ce document, et nous sommes convaincu qu’il n’est
que le récit légendaire de l’une des
aux 'Cunga,
premières visites faites
après la découverte. Comme lui, encore, nous
pensons que « rien n’autorise avoir dans Tonga, comme dans
Tahiti, une fille de l’Ohevai, de Tupaiaou de Forster. » Mais
nous
différons nécessairement d’avis quand il dit que « ce
document nous montre, en même temps, une colonie sortant
de Bouro-la-Sainte, et
arrivant directement à Tonga, sans
Samoa. » Nous avons déjà
trop souvent dit pourquoi; il n’est pas nécessaire d’y revenir.
En somme, M. de Quatrefages, après avoir ainsi corrigé
la carte de Haie, termine en disant :
Cette manière de
voir s’accorde d’ailleurs, aussi bien que celle de l’ethnolo¬
passer par l’intermédiaire des
gue américain, avec tous les faits qu’il a si bien mis en lu¬
mière. En particulier, elle satisfait entièrement aux exi¬
puisque les Samoans et les Tongans primitifs, venus les uns et les autres de la même île,
gences de la linguistique,
devaient avoir le même langage. Elle a même, ce me sem¬
ble, l’avantage d’expliquer, plus aisément que celle de Haie,
la
suprématie spirituelle du Toui-Tonga et du Veachi. Ces
descendants des dieux seraient pour nous les successeurs des
premiers chefs, colonisateurs de Tonga, respectés encore à
cause de leur origine, mais dépouillés du pouvoir temporel,
passé presque tout entier aux petits-fils de ceux qui, chassés
des Fijis, vinrent combattre et vaincre leurs ancêtres. »
Nous ne ferons qu’une courte remarque à cette
occasion ;
s’il est certain que cette manière de voir s’accorde avec celle
de Haie, il n’était
guère possible qu’il en fût autrement,
puisqu’elle n'eu est que le complément. De plus, si elle sa¬
tisfait les exigences linguistiques, il faut pourtant reconnaî¬
tre que, puisque les colonies étaient parties d’un même
point, ces colonies devaient nécessairement parler une mê-
I
540
me
LES
POLYNÉSIENS.
langue^ce point de départ eùt-il été tout autre que
Bouro-la-Sainte.
Quant à l’avaiîtag-e incontestable que M. de Quatrefages
d’expliquer, plus facilement que celle de Haie,
du Tui-Tonga et du Veachi, il est impos¬
sible de le nier ; mais, si on avait réfléchi que les émigrants
étaient conduits par les pontifes et les prêtres expulsés en
même temps qu’eux, peut-être eût-on trouvé une explica¬
tion plus simple encore, et, par cela même, plus probable.
O’est ce que nous essaierons d’expliquer prochainement
quand nous serons arrivé à dire pourquoi les Tunga et les
Samoa, de même que les îles de la Société, Mangareva,
Marquises et Sandwich, ont fait choix du mot Ariki, pour
désigner le chef suprême.
En somme, l’hypothèse de M. de Quatrefages est on ne
peut plus commode pour expliquer le peuplement des Tun¬
ga; mais elle n’est pas plus fondée que celle do Haie, quant
à la situation du lieu d’origine, et tout indique que ce lieu
d’origine, appelé Bulotu, ne pouvait pas être en Malaisie.
On est, du reste, si peu fixé sur sa position, que tout ré¬
cemment encore, nous l’avons vu plus haut un écrivain
anglais plaçait ce Bulotu dans l’Est des Tunga, c’est-àdire dans une direction tout-à-fait opposée à celle admise
par MM. Haie et de Quatrefages. Cela semblait résulter
pour lui d’une légende tongane qui, disait-il, indiquait
que les Tongans étaient venus d’une île de sable située dans
l’Est. Nous avons déjà montré que ce n’était qu’en s’ap¬
puyant surtout sur un mot, qu’il était arrivé probablement à
émettre l’opinion que les îles Samoa elles-mêmes avaient été
peuplées par l’Est. Nous pourrions donc nous dispenser de
nous y arrêter plus longtemps. Toutefois, en raison de son
origine, nous croyons devoir fairg connaître textuellement
cette légende, afin que le lecteur puisse lui-même l’apprécier.
Voici les paroles de Pritchard : (1) « La tradition tongane
de la création de l’homme, qui implique aussi une ancienne
migration de l’Est, est ainsi rapportée :
lui trouve
la suprématie
(1) Pritchard, iîe'miaticences, p. 397.
.
.>
4
tt
LES
POLYNÉSIENS.
541
dans l’Est de Tonga» dans l’œil
(chevalier ou pluvier) cherchait sa
Sur une île de sable,
du vent alisé, un Kiu
nourriture dans le sable du bord de la meî.
Dans le cours
de son excursion, il trouva un Eue (1).
Ayant gratté le sable parmi les feuilles, celles-ci se
changèrent en vers. En grattant parmi les vers il les vit se
«
transformer en hommes et en femmes (2).
perdu ; mais c’est probablement la
mêi/e que cite la tradition qùi rapporte la migration à
Tonga. »
Et Pritchard rapporte cette tradition dans les termes sui¬
«
Le nom de l’île est
vant^: « Dans l’œil du vent alisé, est une île appelée Bulotu, la demeure des dieux.
€
Environ deux cents des dieux et déesses inférieurs, ayant
appris que des îles venaient d’être tirées des profondeurs de
la mer par le dieu Maui (3), pendant qu’il était à la pêche,
partirent dans un grand canot, sans en demander l’autori¬
sation aux dieux supérieurs, pour aller visiter les nouvelles
terres (4).
Ces îles leur plurent tant, qu’ils résolurent de s’y fixer,
et, dans ce but, ils brisèrent le grand canot qui les avait
amenés, pour en faire de plus petits, destinés à être em¬
ployés dans les lagons de leur patrie d’adoption.
Cette escapade déplut aux dieux supérieurs : pour punir
les déserteurs, d’immortels qu’ils étaient, ils les rendirent
mortels ; de dieux et de déesses, ils en firent, par le fait,
des hommes et des femmes, et ils les assujettirent à la mort
pour les punir de leur désobéissance.
On voit encore, à l’extrémitéEst de Tongatabou, le point
où les dieux débarquèrent à leur arrivée; ce point porte le nom
«
«
«
de « Lavenga-Tonga,l’atteinte ou point d’arrivée à Tonga. »
(1) Convolviilus yeùalîi^.lplante rampante.
(2) C’est la répétition de la même légende aux Samoa.
(3) Remarquer que c’est encore
la légende précédente.
ici Maui, au lieu du Tangaloa de
(4) C’est la même légende que celle rapportée par Mariner, t. H.,
de Quatrefages, p. 146.
p. 189, et par M.
«
542
LES
POLYNÉSIENS.
Dans cat
endroit, les rochers saillants, que les natu¬
Maui, > pas¬
sent pour avoir ëié apportés là, de Bulotu,
par le dieu Maui.
Une fois, ajoute Pritchard^ ayant fait
remarquer à un
chef que cette légende ne s’accordait pas avec celle de
la création de l’homme par des vers, comme on le voit
dans l’histoire du Kitu ou pluvier, ce chef me
répondit
aussitôt, et avec un air de dédain, que cette légende n’était
que le récit de la création des esclaves, tandis que la * ernière était celle de l’origine des chefs. ^
Ainsi, d’après cette tradition, Bulotu n’aurait plus été
«
rels appellent « Haainonga Maui, la charge de
a
dans le N.-O. de Tungatapu, comme le dit la
légendp^rap-
portée par Mariner, ni dans l’Ouest ou dans la Malaisie,
comme le disent M. Haie et ses
partisans, mais bien dans
« l’œil du vent alisé
■», c’est-à-dire dans l’E. et le N.-E. de
l’île Tungatapu. Or, à notre avis, cette assertion entraîne un
doute identique à celui qui nous a paru résulter de
lalégende,
citée par Pritchard, sur l’origine orientale des Samoans.
Ce qu'il faut remarquer, en effet, c’est
que la légende
que nous venons de rapporter, est la seule qui donne une
pareille provenance aux Tongans ; toutes les autres, au con¬
traire, s’accordent à leur donner une orig ine occidentale, et
l’on a vu que les divers archipels examinés
jusqu’à présent,
s’accordent tous à cet égard.
Dès lors, n’est-il pas préférable d’adme Être la
croyance gé¬
nérale des Polynésiens, plutôt que d’acct
pter celle qui résul¬
terait de la légende citée par Pritchard, et
qui ne s’appuie,
en résumé, que sur un mot dont la
signification est douteuse.
A cette occasion, nous ferons
remarquer que Pritchard ne
nous semble pas avoir
bien traduit les mots Lavenga, Tonga
Maui (1) : il rend la première phrase par
l’arrivée à Tonga, » et la secof.de
par « la charge de
Maui. » Or lavenga paraît signifier
charge, fardeau, plutôt
que haa monga. Celui-ci semble être le mot maunga, mont,
et Haa monga
o:
(1) En Maori, ce mot lavenga doit s’écrire kawenga : il signifie
charge, fardeau. Peut-être a-t-il été mal entendu. Unga, en
Maori, signifie arrivée.
LES
POLYNESIENS.
543
montag-ne ; ti doit, par conséquent être traduit par a les
monts de Maui.»
•
Peut-être y a-t-il eu inversion, et faudrait-il lire : LavenS'a
Maui et Haamong-a Tong-a. Quant au mot Tong-a, nous
déjà expliqué qu’il ne doit pas être écrit ainsi, mais
bien Tunga, comme l’avait fait d’ailleurs Mariner, avant
avons
que l’erreur de
Martin n’eût fait adopter le mot Tonga par
tous les ethnologues.
Qu|i qu’il en soit, qu’il y ait eu ou non transposition des
moti/et fausse interprétation, nous croyons qu’on peut infé¬
rer de ce
que « Ton voit encore, à l’extrémité Est de Tonga-
tabou, le point où débarquèrent les dieux, » que ces dieux
u’ava^'int pu venir directement de l’Ouest ; dans ce cas, en
effet, ili^ seraient nécessairement arrivés sur la côte Ouest
au lieu de le faire sur la côte Est. On le voit, c’est un nou¬
possibilité d’une provenance
est fourni par une tradition
sans valeur, il ne saurait avoir une gi-ande importance.
On comprend très bien, au contraire, que venant du SudOuest, par exemple, ils auraient pu être forcés d’aborder
sur ce'point de Tîie
plutôt que sur tout autre. Il leur aurait
suffi, pour cela d’être « sous-ventés », comme on dit en mari¬
ne, et il est probable qiie c’est ce qui devait arriver souvent
aux émigrants,
quand ils étaient emportés par les vents
veau! témoignage contre la
malaisienne ; mais comme il
d’Ouest et de Nord-Ouest.
accorder quelque valeur à cette cir¬
témoignage favorable à une
provenance du Sud-Ouest, c’est-à-dire de la Nouvelle-Zé¬
lande, de même que le nom donné au dieu par la légende est
un autre témoignage non moins favorable, puisque, d’après
cette tradition, au lieu de Tangaloa, c’est Maui qui pêche
les îles Tunga : or Ton sait que Maui est le héros qui passe,
Mais si l’on pouvait
constance, ce serait déjà un
à la Nouvelle-Zélande,
avons vu que ce
pcj^ir avoir pêché TIle-Nord, et nous
mythe est connu jusqu’aux îles Sandwich.
En résumé, que conclure de tout ce qui précède ? Que les
îles Tunga n’ont pu recevoir leurs premiers habitants de
Tune des directions que hous avons
indiquées,
en parlant
544
LES
POLYNÉSIENS.
des Samoa,
qu’elles ne les ont pas plus freçues de l’Ouest,
que de l’Est : c’est donc encore dans une
autre direction qE’il faut cliercher le point de départ des
émig-rants vers les îles Tunga.
Or, il y a une autre direction, dont nous n’avons point
parlé jusqu’à présent, et qui appartient toujours à l’Occi¬
en
particulier,
dent : c’est, en effet, dans le Sud-Ouest que se trouve une
grande terre, qui est même assez peu éloignée des Tunga,
puisque l’intervalle qui sépare les deux groupes n’esique
de 900 à 1100 milles.
»
Cette terre est l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande
ou Ika-
indigènes. Elle est, comme tout le groupe,
peuplée par la race qui occupe les îles Polynésif''''lies ;
c’est elle, comme nous espérons le démontrer, qui S- fourni
les émigrants qui sont allés peupler les îles Tunga, d’abèrd,
et les autres îles Polynésiennes, ensuite.
A priori, il n’est certainement pas de terre qui semble
mieux faite que la Nouvelle-Zélande pour être le berceau
des Polynésiens : non-seulement elle est grande,populeuse;
mais de plus, les vents qui y régnent sont ceux qui pous¬
sent avec force vers la Polynésie ; c’était ce que d’ürville
lui-même avait bien remarqué, quoiqu’il se soit arrêté à l’o¬
pinion contraire. Pour nous, nous sommes surpris qu’en
raison de son étendue, de sa situation, sous un climat tem¬
péré, mais exposé aux grands vents, en raison du grand
nombre de ses habitants, de leur vigueur, et de leur cou¬
rage bien connus, de leurs coutumes et de leurs idées reli¬
gieuses, enfin de leur langage, ce groupe n’ait pas fixé, plus
qu’il ne Ta fait, l’attention des ethnologues, et que quel¬
ques-uns d’entre eux, au moins, parmi les modernes, n’aient
point été amenés à supposer que là pouvait, ou devait se
trouver la patrie première des Polynésiens en général, et
des Tongans en particulier.
4
Cela tient surtout à ce qu’on a toujours voulu sauver la
Bible et le Monogénisme. On n’a sans doute pas remarqué,
ou Ton n’a pas voulu voir que les
caractères physiques,
moraux et intellectuels des Polynésiens en font
une race
distincte, tout-à-fait à part, qui diffère véritablement trop
na-Maui des
i
LES
545
POLYNÉSIENS.
désormais, on
persiste à faire descendre les Polynésien.? de l’une ou de
des races malaise et américaine, pour que,
l’autre de ces races.
On a bien reconnu l’étonnante similitude qui existe entre
et les Nouveaux-Zélandais, et l’on en a
conélu, avec raison, que les uns et les autres provenaient
d’une même source. Mais naturellement, on s’est contenté
les Polynésiens
sipposer que c’étaient plutôt les Polynésiens qui avaient
peuplé la Nouvelle Zélande, que la Nouvelle-Zélande la Poly¬
nésie ; car c’était l’opinion émise par Forster, et il n’était
g’uère possible, en effet, d’en avoir une autre, en voyant
qu’ell^lffait la seule soutenue par Haie, Dieffenbach, Thom¬
pson e+'it ürville lui-même.
Cependant, c’était une erreur, ainsi que nous allons le
démontrer ; erreur due surtout, avons-nous dit, à ce qu’on
confondait deux races parfaitement distinctes : la race ma¬
laise et la race polynésienne.
Les développements dans lesquels nous aurons à entrer
devant être fort longs, les témoignages qu’il nous faudra
fournir devant être fort étendus, nous renvoyons à un autre
chapitre l’étude de cette question, à notre avis si impor¬
tante. En effet, il sera nécessaire de présenter, sur la Nou¬
velle-Zélande, des considérations préliminaires, destinées à
faire comprendre la possibilité d’une pareille provenance,
et qui ne peuvent être présentées qu’à part.
Nous commencerons donc, avant tout, par bien établir ce
que l’on doit entendre par Nouvelle-Zélande. Puis, successi¬
vement, nous rechercherons quels sont les véritables noms
indigènes des principales îles et quelle est leur étymo¬
logie ; nous indiquerons, avec le plus grand soin, quels
sont les vents régnants, dont la direction aide si bien
à comprendre celle des nfigrations ; nous rechercherons
quel est le chiffre de la population ; quels sont ses ca¬
ractères physiques et à quelle race elle appartient ; nous
réfuterons surtout les assertions erronées qui ,
depuis
Crozet, ont cours dans la science à ce,sujet : cette réfutation
est indispensable pour qu’on paisse comprendre, plus tard,
comment l’Ile-Nord, que nous regardons comme la contrée
de
II
85
546
LES
O
POLTNÉSIENS.
ayant peuplé la Polynésie a pu être peuplée elle-même par
contrée encSre plus à l’Ouest qu’elle.
une
Nous avons pu nous procurer les
renseignements les plus
qui aient été publiés sur la Nou¬
velle-Zélande ; nous avons traduit la plupart des ouvrages
anglais qui les ont fournis, et nous espérons que les ethno¬
logues nous pardonneront l’étendue des développepients
dans lesquels nous serons forcé d’entrer, en raison de 1', inté¬
rêt présenté par quelques-uns.
variés et les plus récents
L’opinion que nous avons
adoptée, tout opposée qu’elle
soit aux idées g’énéralement reçues, n’est cependant pas nou¬
bien long-temps, et, pour ainsi çE-Tre, dès
premiers voyages en Polynésie, c’étâiifucelle
velle : il y a déjà
le début des
et de Crozet, le lilutec’était également celle de l’érudit /omte
Carli, et du savant Bory de Saint-Vincent. Tous, il est vrai, ne
l’appuyaient que sur des témoignages insuffisants, puisque,
fait bien remarquable d’ailleurs pour l’époque, ils ne l’ap¬
puyaient que sur l’analogie de langage reconnue par eux
entre le Tahitien et le Maori. Mais tous les autres écrivains
ont, au contraire, comhattucette opinion ; tous ont cherché,
par les faits et les raisonnements, à démontrer l’impossibi¬
lité du peuplement de la Polynésie par la Nouvelle-Zélan¬
de. Parmi eux, d’Urville est celui qui a fait le plus d'objec¬
tions à une pareille provenance, et, comme ce sont, en
même temps, les obje'ctions les plus sérieuses, il nous suffi¬
ra de les réfuter, pour que toutes celles faites par les autres
de Banks,
le compagnon de Cook,
nant de Marion ;
écrivains le soient ég-alement.
•
les témoi¬
avis, démontrent l’ori¬
gine Néo-Zélandaise des Tongan^et des autres Polynésiens.
Ce ne sera qu’après cela que nous accumulerons
gnages et les déductions qui, à notre
FIN DU DEUXIÈME
VOLUME.
(
vr
A
Table des
Macères
DU
SECOND VOLUME
f
DEUXIÈME PARTIE
LIVRE PREMIER
CHAPITRE III
TROISIÈME THÉORIE
ORIGINE
ASIATIQUE DESÿOLYNÉSIENS.
Bases sut lesquelles repose cette hypothèse :
révélation biblique ;
langues; direction des vents; proximité plus
grande, les unes des antres, des terres avoisinant l’Asie. — Ex¬
posé, par ordre chronologique, de l’opinion de tous les auteurs
partisans de l’origine asiatique ou malaise des Polynésiens: de
Guignes ; de Bougainville; Court de Gebelin ; Cook ; R. Forster ; de La Pérouse ; Marsden ; Molina ; Claret de Fleurieu ; de
usages, coutumes,
Chamisso ;
Ç.affles; Crawfurd ; R. P. Lesson ; Balbi ; Bory de
Beechey ; Lütke et Mertens ; Eliis ; Dumont
Dunmore-Lang- ; de Rienzi ; J. Williams ; Dieffenbach ; H. Haie ; Gaussin ; W. Earl ; Shortland ; de Bovis ; sir
Grey ; Taylor ; Thompson ; de Quatrefages. — Objections oppo¬
sées à cette théorie : J. Garnier.
Résumé des - opinions de
tous les auteurs cités.
Conclusions générales :~les Polynésiens
ne descendent ni des Malais et des Javanais, ni
des Malaisiens ;
ils sont plutôt les ancêtres
des uns et des autres. — Tableau
linguistique
Saint Vincent ;
d’Urville ;
—
—
LIVRE
RECHERCHE DE
i
DEUXIÈME
l’or1|^INE RÉELLE
DES POLYNÉSIENS.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.^
émises sur le lieu d’origine des Polynésiens
insuffisantes. —Nouvelle théorie basée sur l’étude de toutes
les données anciennes et récijntes : anthropologiques; philologi¬
Les théories jusqu’ici
sont
ques;
traditionnelles; spéciales. — Marche suivie dans cette étude.
142
548
MATIÈRES!,
TABLE DES
CHAPITRE PREMIER
f
ILF'î' SANDWICH
<!•
OU
HAWAII
Considérations géographiques et historiques.
— Epoque des pre¬
Caractères physiques des Ha¬
waiiens.
Traditions favorables à une origine polynésienne et
relatives à l’arrivée d’étrangers polynésiens : Paao Manahini. —
Traditions relatives à l’arrivée d’étrangers
européens. — Voya¬
ges lointains des Hawaiiens : Karaapiikai. — Examen et discus¬
sion des légendes. —Chant de Tauai. — Les
premiers émigrants
mières visites des Européens.
—
—
,
fixés dans
les îles Sandwich semblent êtie venus des îles de la
Société. — Iles existant entre les Sandwich et Tahiti
•
CHAPITRE DEUXIÈME
^
ILES MARQUISES
Caractères physiques des Marquésans, d’après
A. Lesson ; Le Bâ¬
Légendes relatives à l’ori- j
gine des habitants des îles Marquises. — Havaïki. — Voyages P
lointains des Marquésans : carte de Tupaia.—
Légende de Maui ; A
origine du feu.— Origine des jours et des nuits. — Légende de
Tiki.— Origine des cochons et des
poules. — Origine des chiens
et des chats.
Origine des cocotiers.—Origine des rats. — Ori,'gine de la première femme. — Origine des arbres à fruits co¬
mestibles.
Traditions diverses.
Texte polynésien de la lé¬
gende de Maui. — Mumu Marquésans. — Les Marquésans sont
venus de Tahiti, desTunga, et probablement aussi des Samoa. —
Leur pays originaire était situé plus à l’Ouest que
l’archipel des
tard.
—
Leurs caractères crâniens.
—
—
—
—
Marquises
/
igS
CHAPITRE TROISIÈME
ILES PAUMOTU ET MANGAREVA
ILES
PAUMOTU
OU
TUAMOTU
Caractères physiques des habitants des îles Paumotu. — Ce sont
de véritables Polynésiens, qui semblent être anciennement venus
de Tahiti. — Etymologie du mot Paumotu
"
ILES MANGAREVA OU
258
Ç
GAMBIER.
Considérations
géographiques et historiques : Juan Fernandez. —
Caractères physiques des Mangaréviens, d’après A. Lesson
; Beechey. — Les habitants des îles Gambier sont des émigrants Poly¬
nésiens venus d’archipels plus occidentaifx. —
Etymologie du
mot Mangareva
263
549
CHAPITRE
r
i
QUA^^ÏS^
ILE DE PAQUES.
Considérations historiques. — Caractères physiques des habitants
anciens et modernes.—Ces caractères les rangent parmi les Poly¬
nésiens, et les rapprochent surtout des Néo-Zélandais.
—
Ils s’en
di^rencient par la distension lobulaire des oreilles et l’usage de
l^Moterie, d’origine mélanésienne. — Discussion à ce sujet. —
piditions relatives à l’ÎIe de Pâques. — Le langage de l’île est
plynésien et se rapproche surtout du Maori. — Liste des rois
:
Pâques. — Description des statues et autres monuments de
laques. — I.es habitants de Pâques sont des émigrants d’îles
lol*\nésiennes situées plus à l’Ouest, et probablement des îles de
Il Société et de Eaiatea
275
CHAPITRE CINQUIEME
ILES
ET MANAIA
TAHITI
I
TAHITI
Exposé gèlerai. — Vents régnants à Tahiti. — Caractères physiques del Tahitiens. — Couleur de leur peau. — Forme de
leur tête et\e leur nez.
Type des habitants de Tahiti. —
Traditions relatives au peuplement
Leurs caract^s crâniens.
de Tahiti.
Création du p.emier homme : Tu. — Création de
Tîle ; Maui. —Vieu de provenance des Tahitiens : Oro. — Dis¬
cussion sur le rabt Havaï.
Considérations linguistiques. —
Tahiti n’était pas^abité par une race mélanésienne avant l’arri¬
vée des émigrants [mynésiens. — Preuves à l’appui de cette as¬
sertion.
Tahiti Slkété peuplée par Raiatea. — Chants Tahi¬
tiens
.\
—
—
—
—
—
3oo
t "
%LES MANAIA
L’archipel des îles Hervey a jpué un rôle intermédiaire dans le
peuplement de Raiatea et Je Tahiti. — Aperçu géographique.
Considérations philologiques. — Caractères anthropologique
Croyance des habitants ies Manaia en un Avaiki, patrie origi¬
naire, située plus à TOuest encore que leurs îles
•
—
—
%
362
550
TABLE DES
MATIÊRÇrfi
LIVRE TROISIÈME
RECHERCHE
Dü PATL
d’oRIGINE
DES SAMOANS
\
ET
DES
TONGANS
CHAPITRE PREMIER
CONSIDERATIONS GENERALES SUR LES ARCHIPELS
Considérations
préliminaires.
—
Les deux
SAMOA, TUNGA, FIJI
archipels Samoa
et
Tunga diffèrent géographiquement et historiquement. — Les
îles Tunga et Fiji ne sauraient être
confondues dans un même
groupe.— Situation relative des terres occidentales
par rapport
aux
me
^
Samoa et aux Tunga.— Ces terres ne sont
pas dans une mê¬
relation géographique avec les deux
archipels
I
DESCRIPTION
PARTICULIÈRE DES TROIS GROUPES
Aperçu géographique sur les trois groupes : Iles Samoa ; vents
régnants. — Iles Tunga ; vents régnants. — Iles Fiji ; vents ré-/
gnants. — Caractères physiques des Samoans, d’après
Bougain-I
ville; LaPérouse ; Roggeween; Hamilton ; d’Urville; A. Lessor#
—Caractères physiques des
Tongans, d’après nos propres obse'E
varions; d’après Pritchard. — Caractères physiques des
Fijie-s,
d’après A. Lesson ; Quoy et Gaimard ; Pritchard. — Des d^r'érences profondes
séparent les Fijiens des Samoans et des ' mgans
II
f
378
ANTAGONISME ET RAPPORTS DES POLYNESIENS ET DES
MELANESIENS
Influence réciproque des deux races.
— Opinion
dj’’ missionnaires
anglais sur l'origine des Fijiens. — Les
Fijien^e
disent autochthones ; légendes relatives à ce
sujet. — Peur/es visités par les
Fijiens ou qui les ont visités. — Succession des rapports entre
les deux races
volontaires
rapports ont été d’abord involontaires, puis
Traditions rapportées parilariner. — Loi d’ex¬
: ces
—
termination.
—
Métis dus au mélang-e dtfdeux races. —Les mé¬
que dans quelcj^ies-unes des îles Fiji ;
l’opinion con traire de M. de Quatrefages. —
La race polynésienne n’est
pas une race conquérante. — LesPolynésiens n’ont pas assujetti les Fijiens I ils n’ont jamais été
complètement assujettis par eux, — Traditions relatives à ce su¬
jet : guerres entre les Tongans et les Saiifjans: origine des Cotis Tunga-Fiji
réfutation de
n’existent
chons^au Samoa.
—
Conclusions
40 a
$
LE
551
DES MATIERES.
JISTIQOT
RECHERCHES
entre re Fijien et le Polynésien. — Il
existi dans la langue fijieiine une grande quantité de mots poly-
DifFéreaces fondamentales
nésijns.
— Tableaux linguistiques. — Dialecte des îles Samoa.,
(liants Samoans.
La
philologie prouve que les Polynésiens
ont#civilisé les Pijiens et qu’ils sont restés longtemps en contact
—
—
a'w
£ux.
441
IV
TRADITIONS ET LEGENDES
auxFiji.
loignages d’entrainementsdes Tonga ns et desSamoans
Traditions relatives à ces entraînements rapportées par Prit-
^ard. — Légendes: Sina ; Rorandini ; origine des cocotiers;
agine du Taro; origine du feu ; origine des serpents au Samoa.
lAutres analogies
générales.
entre les trois archipels. —
discussion sur ce mot. — Conclu-
communes
ayance en un même Burotu;
463
CHAPITRE DEUXIEME
^;';PEUPLEMENT DES ARCHIPELS SAMOA ET TONGA
I
PEUPLEMENT DES ILES SAMOA
Examen de l’hypothèse de
création de l’homme aux Sa¬
moa.
Le\ premiers habitants des îles Samoa n’ont pas eu
une provenant orientale. — Viennent-ils du N -O ? — Traditions
rapportées par\Mariner. — Bulotu. — Réfutation de l’hypothèse
de Haie et de *6 partisans. — Les Samoans ne viennent pas du
N.-O.
Vienne™ils de l’Ouest ! — Marche des émigrants, d’a¬
près Haie et de (Ttwrefages. — Le peuplement des Samoa par
l’Ouest est impossibV — Les îles Samoa n’ont pu être peuplées
par l’O.-S.-O, ou l’Aus^Iie. — Leurs premiers habitants vien¬
nent du S.-O., c'est-à-diW des îles Tunga. — Preuves à l’appui
de cette assertion. — Testions relatives à ce sujet
Les SamoanVviennent-ils de l’Est
?
—
Pritchard. V Légendes relatives a la
—
—
II
EMENT DES ILE.S
TDNQA
Examen des deux hypothèsA opposées : provenance
venance
orientale ; pro¬
occidentale. — If première hypothèse n’est pas
admis¬
Fijia/raient Jé un obstacle presque insurmontsble
à une provenande occidenmle de la Malaisie. — Réfutation de l’o¬
pinion de M. ^uatrefagesY— Examen critique des traditions resible — Les
491
Clermont (Oise).
—
Imprimerie A. ûai/, rue de Otmaé, 27
JfBautv
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Fait partie de Les Polynésiens, leur origine, leurs migrations, leur langage. Tome premier et Tome deuxième