Concours de nouvelles de l'UPF - Édition 2025
- Titre
- Concours de nouvelles de l'UPF - Édition 2025
- Créateur
- Marie Leyral
- liste des auteurs
- Nicolas Truchaud
- Isabelle Proust
- Raihere Nouveau
- Sakura Takinami
- Audrey Isasa
- Chloé Delisle
- Keyla Panheleux
- Taiarui Thérèse
- Julien Picard
- Pahoe Raufaia
- Carolina Pradine
- Elodie Yau
- Licence
-
Ce recueil est mis à disposition selon les termes de la licence
Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation
Commerciale – Pas de Modification 4.0 International (CC BYNC-ND 4.0)
https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/deed.fr
© Université de la Polynésie française, 2025 - extracted text
-
CONCOURS D’ÉCRITURE
ÉDITION 2025
RECUEIL DES
NOUVELLES
LAURÉATES
Sous la direction de Marie Leyral,
Maître de conférences en langue
et littérature françaises
Concours d’écriture de l’université
de la Polynésie française
RECUEIL DES
NOUVELLES
LAURÉATES
ÉDITION 2025
Licence :
Ce recueil est mis à disposition selon les termes de la licence
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Commerciale – Pas de Modification 4.0 International (CC BYNC-ND 4.0)
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"Écrire, c’est se souvenir de ce qui n’est jamais arrivé."
Colette
PRÉFACE
Ouvert à tous les personnels et étudiants de l’UPF, notre
concours de nouvelles a permis de révéler de nombreux
talents littéraires. Les écrits qui suivent en sont un parfait
témoignages, ils ont retenu l’attention du jury. Deux
contraintes ont guidé ces compositions : le lieu de l’histoire
(UPF) et la nécessité de proposer une nouvelle à chute, dont
la fin surprenne, déroute.
Je remercie vivement chacun des membres du jury
(Audrey Gilles, Samuel Lespets, Damien Mollaret, Jean-Paul
Pastorel et Myriam Robic) : leurs lectures, avis et critiques
éclairées ont nourri des échanges constructifs.
Je remercie également Nicolas Truchaud pour la
réalisation de ce bel ouvrage numérique. Nous envisageons la
création de plusieurs exemplaires imprimés, mis à disposition
à la bibliothèque universitaire.
Enfin, la variété des inspirations et la richesse des
narrations s’articulent dans ce recueil singulier, amusant,
émouvant
: je félicite chaleureusement l’ensemble des
participantes et participants, en les espérant plus nombreux
encore lors de la prochaine édition.
CEUX QUE J’AI VUS PASSER
Nicolas Truchaud, responsable
de la transformation numérique à la Direction
Générale des Services
"Il y a très, très longtemps. Bien avant que le moindre
talon ne froisse la poussière de cette vallée, j’étais déjà
là. Juste un frémissement sous la peau du monde, un
battement souterrain. Le sol, encore adolescent, se cabrait
sous les souffles brûlants de l’intérieur, tiraillé par les colères
du ciel. Je n’avais pas peur. On ne connaît pas la peur quand
on est seul. Quand rien d’autre ne respire encore.
Et puis, les géants sont venus.
Ils arrivaient de l’est, portés par les vents sans visage. Te
Uira-nui, l’éclair au fouet de lumière, et Te Avera-riri, le
grondement furieux. Ils se jetaient l’un contre l’autre audessus de la vallée voisine de la Punaruu, déchirant l’air
comme deux dieux frénétiques. À chaque affrontement, la
terre se cambrait, les montagnes hésitaient entre tomber ou
fuir. Leur guerre fit naître les crêtes, creusa les ravines, ouvrit
les failles.
Moi ? J’étais là. Muet. Innommé. Mais attentif.
Un jour, quelque chose d’autre a traversé l’air. Un souffle.
Fragile. Hésitant. Humain.
Ils sont venus à bord de pirogues qui semblaient se défaire
à chaque vague, avec pour boussole la lumière des étoiles et
pour compas la mémoire des anciens. Ils ne marchaient pas,
ils effleuraient. Ils priaient plus qu’ils ne parlaient. Ils
regardaient longtemps avant de toucher. Ils passaient. Et moi,
je les regardais.
Les enfants ont été les premiers à me grimper dessus. À
jouer entre mes jeunes pieds, à crier de rire en se suspendant
à mes bras tordus. Ils avaient l’insolence de ceux qui ignorent
qu’ils passeront. J’ai appris à les reconnaître : par leurs rires,
leurs odeurs, leurs petits bonheurs suspendus dans l’ombre.
Puis, comme tout, ils ont disparu. Leurs noms mangés par le
vent. Leurs visages fondus dans le bois et le temps.
Un jour, sans tambour ni to’ere, ils sont revenus.
Différents.
Ceux-là n'effleuraient plus. Ils traînaient des outils
brillants comme des armes, plantaient des bornes comme on
enfonce des crocs, tiraient des câbles noirs qui mordaient la
terre. Le feu les accompagnait, dans les étincelles, les
moteurs, le métal chauffé à blanc. Ils arrachaient des
morceaux de fenua pour ériger leur monde à eux, froid et
sans odeur. Leurs pas brisaient, leur souffle brûlait, et leur
regard ne voyait plus. Ils posaient leurs doigts sur moi,
comme on jauge un mystère, comme on évalue ce qu’on ne
comprend plus. Autour de moi, ils dressaient des anneaux de
pierre, plantaient des murs droits comme des verdicts. Leur
volonté s'enfonçait dans le sol, brutale, déterminée. Et
pourtant... de cette brutalité naissait quelque chose d'autre.
Un lieu. Un souffle. Ils l'appelaient "université". C'était leur
ruche, leur marae moderne. Un sanctuaire construit sur les
cicatrices encore tièdes du fenua. Un endroit où l'on ne jouait
plus, mais où l'on apprenait à devenir. Là, dans la brèche
ouverte par la destruction, la pensée trouvait un sol où
germer.
Je les ai regardés changer. À travers les saisons, les
générations. Ils se parlaient à travers des rectangles de
lumière. Ils s’aimaient sans se toucher. Leurs mots couraient
plus vite que le mā'ori, ce souffle frais qui descend des
montagnes quand le jour s’efface. Ils avaient inventé un
réseau. Un peu comme le mien, sous mes pieds, dans mes
filaments souterrains.
Et malgré leurs miracles, ils venaient encore.
Ils lisaient sous mon ombre. Ils chuchotaient à mon tronc.
Une jeune fille au regard salé, une fleur de tiare à l’oreille,
venait souvent s’asseoir avec moi. Un jour, elle a glissé un
petit mot plié entre mes pieds, comme une prière que l’on
confie à la pierre. Plus tard, un garçon au sourire timide a
gravé un nom sur ma peau — un nom qui n’était pas le sien.
Sa main tremblait comme si chaque lettre était un secret, un
patutiki posé là pour retenir le silence. Une encre invisible,
faite d'espoir et d’amour. Je sentais son cœur battre plus fort
que sa lame. Certains encore m’enlaçaient. D’autres
pleuraient. Je gardais tout. Je n’ai jamais su faire autrement.
Puis les rires ont cessé. Les pas se sont faits rares. Les
murs ont pâli. Les machines se sont arrêtées. L’université est
devenue un mausolée de savoirs éteints. Il ne restait plus
personne. L’homme était parti. Vers d'autres terres ? D'autres
étoiles ? Ou vers sa perte ?
Mais moi, j’étais encore là.
J’ai attendu. Des années. Des siècles peut-être. Mes
branches ont percé les toits effondrés. Mes racines ont
exploré les entrailles vides. Le silence m’a repris. Doux.
Connu.
Et parfois... parfois j’entends encore. Le froissement d’un
papier. L’écho d’un rire. Le murmure d’un poème que
personne n’a lu. Peut-être que l’air se souvient. Ou le sol.
Je suis là. Je veille. Et j’attends.
Je suis celui qui voit sans marcher. Celui qui garde ce que
vous oubliez. Celui qui savait déjà que vous passeriez.
Et si un jour quelqu’un revient, je saurai parler. Je suis le
gardien du savoir, vivant même quand les paroles se sont
tues, telle l'université où le savoir circule et s'enracine.
Je suis Ra’au Marumaru. L’arbre à pluie du campus
d'Outumaoro.
SIKI
Isabelle Proust, Professeure agrégée
de Lettres à l’INSPE
Ma première exploration du campus, je la fis en
compagnie d’un ancien, qui se figea face à la banderole qui
surmontait le bâtiment A : « L’UPF est une chance, saisissezla ! ». C’est certain, c’est une chance, surtout si tu passes le
cap de la première année ! Comment ça ? Pour survivre et
prospérer ici, un seul conseil : serrer les mâchoires, ne pas
montrer les crocs ni ouvrir son clapet, ne pas se faire
remarquer, et éviter les VIP et ne jamais monter jusqu’au haut
chateau. Alors j’ai pris soin d’appliquer ces conseils à la lettre,
de me fondre dans le décor jusqu’à y disparaître. Petit à petit,
j’ai silencieusement pris mes repères dans ce bel et vaste
espace aux allures de parc où l’on peut s’isoler au besoin,
profiter de l’ombre apaisante des vieux arbres, contempler
jusqu’à l’ivresse les variations du ciel et de la mer de l’aube
au coucher du soleil, et la nuit, s’immerger dans la voie
lactée. Comme les autres résidents permanents du campus,
j’ai vite développé mes routines quotidiennes et j’ai fini par
m’y sentir un peu chez moi, presque protégé. Toujours un peu
en retrait, j’ai beaucoup observé et appris à décoder les règles
subtiles de cette petite communauté à laquelle j’appartenais
désormais. J’ai vite découvert qui étaient les VIP, ils étaient
toujours pressés, ne traversaient jamais le parking sans être
accostés, courtisés, et ils empruntaient souvent le chemin qui
mène au château. Ma vie à moi était bien plus bas, entre les
bâtiments de cours, le restaurant universitaire, la résidence
universitaire, la bibliothèque et la halle des sports, une belle
verticalité qui tonifie les muscles, fortifie le souffle.
Au fil des mois, j’ai vu naître des amitiés, de belles
solidarités, entre ceux qui restaient sur place le weekend,
pendant les vacances, faute de pouvoir rentrer chez eux,
contraints comme moi de s’inventer une nouvelle famille. J’ai
partagé les repas à un euro, les gargouillis des estomacs vides
et les moments d’abondance aussi éphémères que
providentiels. J’ai surpris les soupirs et les sanglots étouffés le
plus souvent, les rares cris de désespoir ou de colère, les
acharnements et les moments d’abandon. Sans un mot, j’ai
appris à ouvrir mon cœur, à donner du réconfort et à accepter
d’en recevoir, je me suis réalisé comme un être à part entière,
socialisé et doué de sensibilité.
J’ai parfois surpris des paroles de colère, dans les couloirs,
et des chagrins noyés dans l’alcool et d’acres fumées, la nuit
dans des endroits reculés. J’ai vu se nouer des amours
authentiques, des relations intéressées entre adultes plus ou
moins consentants, j’ai surpris des scènes mémorables, des
cabales mesquines, des joutes qui n’étaient pas que verbales,
des rancœurs que les moments de réjouissances collectives
n’ont jamais pu effacer. Même en me faisant tout petit,
inoffensif, je n’ai pas échappé aux tentatives d’intimidations
de mâles et femelles Alpha en devenir, testant le potentiel de
résistance de la masse ; il faut bien que les groupes se
fassent, se défassent au gré des ambitions et des intérêts,
convergents, divergents. J’ai peu à peu trouvé ma place dans
cette dynamique sociale, ce théâtre du monde.
En quelques mois, j’ai appris toutes les leçons de ce
concentré d’humanités, le meilleur et le pire. Telle fut ma
grande chance, dans le vase clos si bigarré de l’université.
Au mois de juin, quand le campus a commencé à
sérieusement se vider, j’ai recroisé l’ancien qui m’a juste fait
comprendre que l’UPF n’est une chance que si on sait la
quitter pour s’ouvrir au vaste monde.
Alors quand sur le parking, la conductrice d’une voiture
fatiguée et cabossée a ouvert la portière passager et lancé un
timide « Tu montes ? », j’ai tenté ma chance même si je ne
la connaissais pas vraiment, on avait juste partagé un repas
de la cafeteria, un luxe pour moi, mais elle n’était pas une
VIP. Le véhicule a lentement traversé le campus, rejoint la 4
voies, roulé longtemps, loin de la ville, près de la mer que je
m’étais habitué à voir comme un lointain horizon.
« Siki, i roto te pereoo, on va balade… ». Et oui, il y a
une vie après l’université.
Ravi, frétillant, je m’assis comme toujours sur le siège
passager, et la conductrice me passa mon collier autour du
cou, avec le même compliment, tant de fois répété :« Tu es
le plus beau de tous les Sikis
!
», accompagné d’un
gratouillis derrière les oreilles. Sa plus grande chance à l’UPF,
à elle, c’était d’y avoir trouvé le chien le plus cool et le plus
affectueux de la meute à peine tolérée à l’université.
LE DERNIER PAREO
DE LA REINE
Raihere Nouveau, étudiante en L2
Mathématiques
Au sein du royaume insulaire de Roimata, couronné de
récifs de corail et de majestueuses montagnes, la cour
rayonnait d’un éclat fastueux où les convenances valsaient
avec les effluves du monoï. Le château royal de l’UPF, œuvre
indiscernable d’architecture traditionnelle ornée de nacre et
de perles bleues, surplombait la baie, théâtre des arrivées
solennelles des va’a royaux et des soupirs des jeunes
héritières.
Chaque année, au retour de la saison des mangues mûres,
se tenait le prestigieux Heiva des Cœurs, évènement mondain
aussi redouté qu’espéré. Il s’agit d’une célébration durant
laquelle les jeunes femmes de lignées nobles, parées de tiare
exquises et d’étoffes précieuses, tentent de capter l’attention
de Arii Mihiau, le prince héritier de Roimata. Ce dernier,
représentait une énigme envoûtante à lui seul. Beau tel le
premier chant de l’aurore, agile tel un dauphin sillonnant les
eaux chaudes du Pacifique, il cultivait une attirance élégante.
Orphelin du roi depuis ses sept ans, il fut élevé par sa mère,
on lui a appris à sourire sans parler et à régner sans discuter
et à prétendre sans attendre. Telle était l’éducation qu’un
futur roi recevait.
Cette saison-là, l’année de 1812, tous les regards se
tournaient ainsi vers le prince à la prestance éclatante, dont
le cœur tendre et les yeux clairs faisaient chavirer les cœurs
les plus endurcis. Toujours paré du collier de perles noires
transmis par feu son père, il évoluait dans le bal tel un astre
lumineux parmi les étoiles.
Quand soudain, le bal prit une tournure plus
qu’inattendue. Une absente faisait bruisser les éventails :
Raina, adoptée par une servante aux chants ensorcelants et
élevée dans l’aile discrète du château, n’a connu qu’une vie
passée dans l’ombre. Les calomnies racontent qu’elle fut la
fille illégitime du grand chef de Taha’a et d’une danseuse
disparue il y a maintenant dix-huit ans. Elle possédait un don
ancestral hors du commun mais méconnu de tous. Raina
avait la capacité de percevoir, dans le froissement d’un tissu,
la mémoire de ceux qui l’avait porté ; elle entendait, dans
chaque tissu précieux, l’écho des âmes passées.
La Reine, mère du Prince, femme de stratégie et de
senteurs capiteuses, nourrissait une méfiance glaciale à
l’égard de cette enfant cachée dans l’ombre.
Lorsque le bal atteignit son apogée, un murmure
parcourut l’assemblée : une silhouette inconnue venait de
franchir les grandes portes du hall. Raina s’avançait, pieds
nus, drapée d’un pareo rouge sombre, imprimé de motifs
anachroniques d’un rouge plus clair, une étoffe que nul œil
contemporain n’avait encore contemplée. Un silence
intransigeant envahissant la salle fut tel que même les to’ere
suspendirent leur cadence et les danses s’interrompirent. Le
prince, fasciné par la beauté de la jeune femme, mais surtout
par celle de sa parure, s’approcha lentement.
« Mademoiselle, oserais-je m’enquérir de l’origine de cette
parure absolument exquise ? », demanda-t-il, intrigué.
« Il s’agit là du dernier pareo royal, Votre Majesté »,
répondit-elle d’une voix douce mais assurée, et ajouta :
« Tissé de larmes et teinté de passions interdites, il ne se
montre qu’à celle qu’il estime légitime. »
Alors que l’idée du prince épousant Raina dans les
prochaines semaines remplissait les esprits de chaque
personne présente, Raina posa sa main sur le collier de perles
noires du prince et déclara d’un ton ferme :
« Ce n’est point moi que vous choisirez, votre Altesse, mais
ce que je révèle. »
« Que voulez-vous dire, que vous murmure votre pareo en
ce soir étoilé ? », osa demander le Prince, quelque peu
troublé par les paroles de Raina.
« Que l’histoire s’apprête à prendre une tout autre
tournure… et que les lignées ne se perpétuent qu’au prix d’un
oubli », affirme-t-elle avec vivacité.
« Il a été tissé par celle qui aurait dû être reine, Votre
Majesté », ajouta-t-elle la voix pleine de conviction.
« Parlez-vous de ma mère ? », déclara le prince terrifié par
ses propos.
« Non, de la mienne, Votre Majesté », assura-t-elle, pleine
d’assurance.
Raina déroula alors un rouleau de tapa caché dans les plis
de son pareo. On y lisait, en vieilles lettres calligraphiées, un
contrat de mariage entre le feu roi et une femme divine,
scellé bien avant que la reine actuelle ne soit introduite à la
cour. Et, plus bas, un nom. Son nom. Raina. Elle était
l’héritière légitime du trône de l’UPF. Le prince, abasourdi, se
tourna vers sa mère. Cette dernière se leva lentement,
l’éventail figé dans la main, et déclara d’un ton étonnamment
calme :
- « J’avais tout prévu. Mais pas qu’elle oserait se montrer
en société en cette soirée si sacrée.»
Les sujets s’agenouillèrent alors, y compris le prince.
Puis, dans un souffle irréel, l’étoffe se détacha et s’éleva,
flottant un instant au-dessus de l’assemblée pétrifiée avant de
se désintégrer en une fine pluie de plumes écarlates.
Le lendemain, les chroniqueurs du royaume consignèrent :
« Une reine s’est levée sans couronne ni trône. Quant au
prince, il ne danse plus qu’avec les silences. »
Nul ne revit Raina, et pourtant, chaque année, au
crépuscule du Heiva des Cœurs, une unique plume rouge
tombe sur le sol du château, comme une révérence oubliée.
Les sujets retinrent que la royauté ne réside ni dans le
sang ni dans la lignée, mais dans le courage de révéler ce que
d’autres préfèrent taire et que la légitimité ne tient ni au
rang, ni au silence mais repose dans les vérités que seul le
temps refuse d’enterrer.
MONSIEUR LE LAPIN
Sakura Takinami, étudiante en
L3 Lettres et Arts
« Non mais, imagine s’il nous donne une dissertation !
- Moi, perso, je prie pour qu’il nous donne une explication
de texte.
- Ha, ça serait trop beau ça… »
Je descends des escaliers avec mes copines de la licence
pour atteindre la salle E2-1. Aujourd’hui, on est mercredi,
mais pas n’importe quel mercredi. Ce matin, de huit heures à
midi, nous avons un Contrôle Continu d’une matière
littéraire, c’est-à-dire une grosse matière qui, à elle seule,
porte le destin de mes quatre crédits sur trente. Est-ce que j’ai
lu les livres au programme ? La réponse dépendra de la
définition du verbe «
lire
» qu’on donnerait comme
référence… Est-ce que j’ai préparé mes fiches de lecture ?
Haha. Je suis ici seulement avec mes connaissances de cours
que j’ai révisés hier soir, ou ce matin plutôt. On appelle ceci
« payer le prix du bonheur que t’as choisi le week-end
dernier au bar Wonderland ». Je ne peux que regretter en
pensant aux multiples parties de Loup Garous et aux murs du
bar décorés par les dessins d’Alice au pays des merveilles.
En forçant mon cerveau et mon corps lourd alimentés par
le café au lait intense et une tranche de pain tartinée, je
marche avec un cœur qui bat dans un rythme pas très
romantique. Je ne sais pas si les autres ont révisé, mais vu
leurs cernes, il vaut mieux ne pas leur demander. Nous
entrons enfin dans la salle mais nous remarquons quelque
chose d’étrange… Notre professeur n’est pas là, mais nous
voyons une boule de poils sur son bureau. C’est un lapin
blanc tout beau et adorable. Nous sommes pétrifiées dans un
premier temps face à cette situation étrange. Nous
approchons doucement vers la petite créature toute fluffy
pour ne pas l’effrayer. « Pourquoi y-a-t-il un lapin dans la
salle… ? »
Je prends le lapin dans mes bras et caresse ses poils blancs
tout doux. Il est tellement adorable qu’il a calmé mes nerfs
troublés par le stress. Les autres filles m’entourent et
commencent aussi à le caresser et à lui parler comme si
c’était un bébé. Soudainement, une fille s’exclame en
regardant le sol. « Eh attendez, dit-elle, c’est pas le chapeau
de monsieur, ça ? » Effectivement, on voit par terre le
chapeau emblématique de notre professeur avec la fameuse
étiquette «
10/6
». Mais pas seulement, on retrouve
également sa chemise, son pantalon et ses chaussures
derrière le bureau sur lequel le lapin était placé. L’idée que ce
lapin soit en réalité notre professeur transformé par un
quelconque pouvoir magique passe à l’esprit de tout le
monde. Suite à un silence collectif, je pose immédiatement le
lapin sur la table en essayant de ne pas être trop brutale.
J’admire et je respecte beaucoup mon professeur, mais le
prendre dans mes bras est une autre question. Tout le monde
est confus, certaines n’arrivent même pas à comprendre ce
qui se passe. « J’ai une idée, dit la fille qui a trouvé le
chapeau au sol, monsieur le Lapin, si vous êtes notre
professeur, sautez deux fois. » Alors, le lapin saute deux fois
avec ses petites pattes. Nous sommes surprises et
commençons à paniquer. À qui le signaler ? La scolarité ? Le
COSIP ? La MOUV’E ? On appelle les urgences, ou les
gendarmes ? Mais que devons-nous dire
? «
Bonjour,
excusez-moi mais on pense que notre professeur s’est
transformé en LAPIN ! »... Sans doute, personne ne nous
prendra au sérieux.
Alors que tout le monde réfléchit au moyen de gérer cette
situation incongrue, le lapin saute de la table et cogne sa tête
contre le sac de mon ordinateur. « Oh, vas-y allume ton
Word ! Peut-être qu’il veut passer un message avec le
clavier ! » Comme une fille l’a suggéré, je branche mon
ordinateur et l’allume sur la table et place la boule de poils
devant. L’animal commence à taper le clavier avec son nez.
« Je vous donne le sujet de la dissertation de ce matin. En
quoi... » Avant que le monsieur Lapin puisse terminer la
phrase, une fille débranche le chargeur de mon ordinateur et
ainsi, l’écran devient tout noir. « OUPS », dit-elle. Le lapin
saute à plusieurs reprises, sans doute pour exprimer sa
colère, il bat des pattes contre la table. Mais quoi, il ne
pourra rien nous faire, ce n’est qu’un petit lapin. Tout le
monde soupire en étant soulagé. « Monsieur, je pense que ce
qui est important ici, ce n’est pas notre contrôle mais votre
état. » Alors le lapin s’est calmé et a fermé ses yeux. Il n’a pas
envie non plus de passer le reste de sa vie en mangeant
seulement des carottes. Suite à un long moment de réflexion,
nous décidons d’emmener notre lapin-professeur chez le
président de l’université.
« Entrez. » Dès que nous avons entendu sa voix, nous
entrons dans son bureau avec le lapin. Le président est assis
sur sa chaise en fumant une cigarette. La fumée serpente
jusqu’à notre nez comme une chenille et son odeur
bizarrement sucrée fait tourner ma tête. J’ai expliqué la
situation et le président m’écoute en fumant toujours. Je suis
étonnée et confuse par son attitude. Il n’est point surpris par
cette situation magique et nous croit sans nous poser de
questions. « Je vois, je vois…, dit-il, et donc vous voulez
aider votre professeur pour qu’il redevienne humain, n’est-ce
pas ? Viens par ici, toi. » Ainsi, il pointe son doigt vers moi
et quand je me mets devant son bureau, il me tend un petit
coffre où sont placés deux biscuits. Sur l’un, il est marqué
« OUI » avec de la crème rose, sur l’autre, un « NON » avec
du chocolat bleu. « Si tu veux sauver ton professeur, mange
le biscuit rose. Si tu ne veux pas, choisis le bleu, mais dans ce
cas ton professeur restera lapin pour toujours. » Je regarde
monsieur le Lapin, qui me fixe du regard aussi avec un air
inquiet. Soit je le sauve et on passe notre examen
aujourd’hui, soit je le condamne à rester lapin pour l’éternité.
Je ferme les yeux et prends ma décision. « Je choisis le
biscuit... »
Soudainement, je sens la queue d’un chat chatouiller mon
nez et je me réveille en sursautant. Les étudiants qui
passaient à côté m’ont regardée bizarrement. Tout n’était
qu’un rêve, l’examen était terminé. J’étais tellement fatiguée
que je me suis endormie sur un banc de la cafétéria. Dans ma
main, le sujet de la dissertation : « Le rêve est la satisfaction
d'un désir », Sigmund Freud.
CÉLIA...
Audrey Isasa, étudiante en
L1 Lettres et Arts
Celia est à la bibliothèque de l’université. Aujourd’hui, elle
choisit de ne pas se concentrer sur ses cours. Elle laisse
glisser ses doigts sur les couvertures des livres alignés sur les
rayons, s’offrant le droit de choisir le monde dans lequel elle
entrera. Sido, de Colette. Attirée comme par un aimant, elle
l’attrape avec une douceur presque révérencieuse. En
l’ouvrant, un morceau de papier tombe. Une lettre. Sans
expéditeur, sans destinataire. Une lettre d’amour.
- Notre rencontre. C’était il y a longtemps. Je me souviens
d’un déluge, et de pluies diluviennes. On a couru si vite pour
aller se réfugier dans ma chambre, à l’abri des intempéries.
Ce fut notre refuge du monde et de ses travers. Là, on
n'encourait aucun risque, le temps était à nous. Suspendu,
ensemble.
Tu m’écoutais de longues heures, ou c’était moi, je ne me
souviens plus. Tu me susurrais dans les yeux des mots que je
n’avais jamais entendus. Tu m’as appris que la vulnérabilité et
la sensibilité n’étaient pas des poisons.
Et plus je t’écoutais plus je savais que je ne pourrais plus
me détacher de toi. Jamais. C’était déjà trop tard : tu avais
glissé un pied dans la porte de ma vie. Comme une grippe.
D’abord juste des petites courbatures dans le dos. Le front qui
chauffe. Et puis terminé. Un autobus m’avait roulé dessus. Le
chauffeur ne s’était même pas retourné pour constater les
dégâts.
Je n’avais jamais connu un tel impact avec le réel, une
telle intrusion dans la réalité. Moi, je pensais que c’était pour
les autres, la passion, la magie. Pour ceux qui lisent les
horoscopes. Ceux qui évitent les gémeaux parce qu’ils sont
trop changeants. Ceux qui parlent aux étoiles filantes, aux
feux d’artifices, et aux lapins qui sortent des chapeaux.
Mais quand je t’ai rencontrée, toi, j’ai voulu y croire.
Tu m’as expliqué qu’il y avait autre chose de moins visible.
Tu as dis à mon coeur de ramasser toutes ses miettes, de les
rassembler pour continuer l’affront face à l’existence. Pas de
chialer. Tu es si belle. Si on reste ensemble assez longtemps,
on ira en Angleterre chez Jane Austen, dans l’Illinois voir
Hemingway, sur une plage en Algérie avec Camus. Et on
s’assiéra sur un banc pour contempler les faubourgs de Paris
à la tombée de la nuit avec Baudelaire.
Parfois je te complimente sur ton engagement. Ton combat
sans trève. On t’a humiliée, pointée du doigt. Et quand tu
redeviens sévère, rigide, stricte, nippée d’une jupe tailleur
grise, sans rictus, je t’attends. Je sais que tu reviendras plus
accessible, plus à moi. Nos longues heures ensemble… Avec
toi, je ne me lasse jamais. Aujourd’hui encore toutes mes
émotions sont au garde à vous. T’es un ouragan qui laisse
quelques tôles sur le sol partout où tu passes. Tu viens, tu
sèmes des bouts de toi, et tu me dis « à plus ». Et moi les
mains vides, je quémande, je te supplie. Encore un peu.
Même quand tu ne me parles pas, que tu ne t’adresses pas à
moi, je peux t’écouter en silence. J’aime ta façon de raconter.
Je suis suspendu à chacun de tes mouvements. Tu me saisis
comme un chef m’a un jour expliqué qu’il fallait le faire avec
les oignons : avec justesse.
Tu sais y faire. Avec nonchalance, tu sors des phrases qui
renversent. Ta façon de t’exprimer, d’être indomptable. Tu
peux parler même calfeutrée avec une main devant la
bouche. Tu es généreuse, tourmentée, sincère, passionnée.
Exigeante, imprévisible, envahissante.
Ta bouche ne prononce que de la poésie. Ton souffle
parfois calme, souvent tempête, je ne le retrouve avec
personne d’autre. Elégante, souple. Et ton sourire ? Il vient
surtout de tes yeux. Tu me demandes pourquoi je pleure.
C’est à cause du printemps. Mon allergie au pollen. J’entends
bien ta réponse, pourtant ta voix est à peine audible. Je suis
ému, tu le sais. Tu en rajoutes une couche pour m’avoir un
peu plus sous ta coupe. L’ombre de ta main. L’ombre de ton
chien.
Tu es si discrète. Si pudique. Tu te laisses regarder par
ceux qui savent demander. Renaud dit : « vouloir trop plaire
c’est le plaisir des moches ».
Si délicate. Tu ouvres les paupières et j’y vois l’histoire du
monde. Quand tu es triste, je le suis aussi. Tu m’en as fait
couler des larmes, ces hystériques. Elles veulent simplement
me montrer qu’elles existent. Jamais elles ne sortent. Elles
préfèrent revenir sans cesse sans jamais tomber. Toi au moins,
tu sais t’exprimer et tu ne retiens rien. Moi, je m’accroche à
toi comme on s’efforce de s’accrocher au sommeil qui nous
échappe. Quand le contour des rêves devient plus clair.
Parfois, tu es exubérante. Et d’autres, il faut venir te chercher.
Je voulais te dire que cette année est infinie. Que les
semaines passent comme des trains de marchandises, mais
que les journées me font dérailler. Peu de gens comprennent
pourquoi j’ai tout quitté pour te suivre. Mais toi, je veux te
plaire. Tu as un truc en plus, ou en moins. Le jugement, je
crois. J’ai envie de me confier. T’expliquer comment je me
suis enlacé dans ma tristesse. Comme un petit phoque pris
dans un filet de pêche, je voudrais qu’on me libère. Une vraie
fois pour de bon. J’ai besoin que tu me prennes par la main.
Que tu me montres par où aller, qu’on fasse le tri dans mon
sac.
Je voudrais que tu me donnes une seule solution, une qui
changerait tout. Que tu me dises comme ma grand-mère: « si
tu tombes deux fois sur le même arbre, c’est que tu t’es
perdu ». Que ce n’est pas grave. Je dois être à la hauteur. Je
dois être honnête aussi. Retirer mon armure de papier.
Trouver tout ce qui est derrière, à côté, devant. Tout ce que je
n’arrive pas encore à dire. Prendre l’élan. Sauter avec toi.
Pour de bon. Poser le glaive. Sortir de l’arène.
Je dois te dire que tu m’as sauvé. Par tes mots plus épais.
Plus noirs. Plus en emphase. Ils restent gravés sur mon
ventre. Dans mes tournants, dans mes tourments.
Je ferme les yeux lorsque je te serre contre moi, pour être
sûr de m’ imprégner de ton odeur, de ta peau. Je pourrais te
retrouver les yeux fermés. J’ai toujours été en quête de ce que
tu offres, et je n’ai jamais réussi à rassasier cet appétit. Tu
m’as soigné. Je ne t’ai jamais remerciée pour ça. Quand je te
refusais, par manque de temps. Tu m’as attendu docile, sage.
Parce que toi tu sais bien faire ça : attendre. Comme je t’ai
aimée, mais je ne le savais pas.
Je radote. Tu as été la compresse imbibée de douceur sur
ma laideur, sur ma douleur, sur mon errance. Je t’ai toujours
attendu sans patience, il fallait que je te rencontre et
pourtant tu m’échappais toujours. Bien occupée à être là pour
d’autres, qui savaient mieux prendre soin de toi lorsque je te
malmenais. Trahie dans les parfums d’un autre. Tu me
récupérais. Me consolais. Tu m’as toujours hanté. Et
aujourd’hui, tu es là, encore à mes côtés. J’ai le droit de te
toucher la main, de ne plus la lâcher. J’ai le droit de t’aimer
parce que c’est réciproque. Je sais que tu ne mens pas. Je
veux me lancer dans cette histoire. Te regarder chaque jour
sous d’autres couvertures. Apprendre à déceler tes mots, tes
besoins, tes évidences. Tout sera beaucoup plus joli
maintenant que je ne suis plus seule dans ce monde. Sur ce
chemin qui m’envoie dans les ronces. Avant j’y saignais.
Maintenant j’y cueille des mûres, bien noires, bien sucrées.
Ce sera un combat. Un doux combat. Tu m’as appris à
marcher. Je vais t’aider à tenir debout. On va se conquérir. On
va s’apprendre. Désormais, je le sais, je ne te lâcherai jamais.
Toi la littérature, et moi.
Célia referme le livre, et relève la tête. Rien n’a bougé. Les
étagères portent les livres, avec une patience infinie. Elle
sourit. Elle remet la lettre à l’endroit où elle l'a trouvée. Et
sourit.
Aujourd’hui elle vient de faire une rencontre.
VAGUE À L'ÂME
Chloé Delisle, étudiante en L1 SV
Cafétéria, avril 2027
Une brise légère entremêla ses cheveux de jais, crinière
aux mille reflets. Son regard ébène rencontra le bleu
électrique de la mer. Deux forces s’affrontaient dans un duel
silencieux, un échange muet qu’elles seules comprenaient.
Ses yeux sombres, ancrés tel un navire sur cette immensité
mouvante, brillaient d’une intensité indescriptible. Toutes
deux s’apprivoisaient, se rencontraient, apprenaient l’une de
l’autre. L’Homme et la mer. La mer et l’Homme. Un rictus étira
le coin de ses lèvres pulpeuses. Son regard fixe empreint de
malice, laissa pourtant échapper une larme. Lentement, elle
roula sur sa joue, créa un sillon, se perdit dans le creux de
son cou. De l’eau, encore et toujours de l’eau.
« Regarde, il fait tellement beau aujourd’hui ! »
Elle sursauta, tirée de sa torpeur par une voix familière.
Son amie se tenait là, silhouette élancée au timbre
enchanteur et à l’énergie débordante. Perdue, ses yeux
cherchèrent de nouveau cette force. Se replongeant dans le
bleu immense, elle balaya du regard l’étendue en quête de
cette électricité fugace. Ces teintes paraissaient à présent
fades et dénuées de vie. Où était passé ce lien si profond, si
troublant ? Il venait de se briser, rompu comme un fil
invisible trop tendu. Plus rien. Seulement la brise, dernier
témoin d’un passage fantôme. Retour au quotidien. Aux amis.
Aux autres. Elle se décrocha de la barrière et tourna un
regard éteint vers son amie qui l’interrogea.
« Tu passes encore des heures à fixer l’horizon…tu sais
qu’on y arrivera ! »
Un autre échange s’amorça. Un regard déjà connu, une
âme déjà rencontrée. L’Homme et l’Homme. Qu’apprendre de
l’autre quand ces yeux paraissent si humains
?
Elles
quittèrent la cafétéria et la vue sur l’immensité bleue. Le
brouhaha des couloirs l'assaillit, l'agressa. Toujours les mêmes
personnes, encore et toujours ces mêmes regards. Tête
baissée elle arpentait à contre cœur cette masse humaine, ce
flux mouvant étouffant.
« Dépêche-toi, on doit rejoindre les autres ! Même si ce
n’est plus comme avant, on doit suivre les cours ! »
À quoi bon construire, quand nous voguons sur quelque
chose d’immatériel
? Comment bâtir quand tout est
mouvant ? Rien n’a d'emprise, tout glisse, tout fuit. Comme
la houle et les embruns. Travailler devenait dur, sans objectif,
l'énergie à fournir est d’autant plus grande. Elles avancèrent
vers le bâtiment C. Les cours de TP venaient à peine de
commencer par manque de matériel. Il avait fallu chercher et
innover pour continuer à créer. Créer pour oublier leur avenir
incertain. Soudain, un tremblement. Une secousse brutale les
projeta au sol. Le choc, d’une puissance inouïe ébranla
l’enceinte du bâtiment. Un silence pesant régnait, elles
échangèrent un regard imprégné de terreur.
« Ça fait trois fois cette semaine…j’espère qu’ils n’ont pas
de problème !
- Pourquoi on ne peut pas les aider ?
- Tu sais comment ils sont…On doit travailler, assurer
l’avenir pendant qu’ils dirigent !
-
Nous diriger vers quoi ? Et pourquoi ? »
Autant voguer au gré du vent… Elles se relevèrent,
fébriles. Les genoux encore tremblants, elle se retint au mur,
elle ne s’y habituera jamais. Pourtant, ces soubresauts
donnaient un tout nouveau sens à leur vie et commençaient à
rythmer leur existence. Des pas résonnèrent, son amie avait
quant à elle repris son chemin, imperméable à cet
événement. Les couloirs étaient sombres, de petits éclats
illuminaient de temps à autre leur passage incertain. Les
murs n’en finissaient plus, avalés dans une boucle
intemporelle, elle tressaillit lorsqu’elle vit des étudiants en
blouse blanche. Reconnectée à la réalité, elle suivit ce
troupeau à l’intérieur de la salle. Le cours débuta. Chacun
semblait savoir ce qu’il devait faire, tels des automates
programmés pour réaliser une tâche définie. Elle se sentait
comme une machine défaillante, inutile et encombrante. Son
regard capta la reliure d’un livre posé sur sa paillasse. De la
pulpe de ses doigts, elle effleura le papier gondolé. Le souffle
coupé, elle tourna la page délicatement, elle la sentait si
fragile, prête à se briser en éclats de phrases et de virgules.
Son regard saisit les vestiges des mots, les pattes de mouches
autrefois entrelacées avaient été effacées par le temps. Une
bourrasque fit subitement envoler les pages, l’une d’entre
elles s’arracha violemment et entama une course effrénée
vers la fenêtre entrouverte. Stupéfaite, elle bondit et se jeta
précipitamment sur ce mince papier blanc. Elle le saisit en
plein vol. Le bras encore tendu vers le ciel, une sensation
familière l’envahit. Un frisson, un souffle, une présence.
Devant elle, un bleu d’une puissance inouïe l’aveugla. Le lien
se retissa, puissant, indéfectible. Elle ferma les yeux et laissa
l’évidence la traverser : elle n’avait jamais cessé d’être reliée
à elle. À cette mer qui l’appelait, qui la berçait, qui la
nourrissait d’échos silencieux. Cela faisait trois cent soixante
jours qu’ils voguaient, coupés du monde. Autrefois enracinée
sur la terre ferme, l’Université avait été arrachée par la furie
d’un cyclone. Désarrimée, emportée, condamnée à errer sur
l’océan. Les plus érudits tenaient la barre, apprenaient à lire
les courants, à écouter le vent. Dans les ruines du campus, ils
avaient trouvé de quoi bâtir un gouvernail de fortune. Un
bâtiment devenu vaisseau, un savoir transformé en
boussole. Les autres étudiaient, obéissaient. Mais elle, elle
savait. Elle savait que rien ne les ramènerait jamais. Elle
savait que l'horizon ne se rejoignait pas. Qu’ils étaient
condamnés à errer dans cette immensité bleue. Et pourtant,
elle sourit. Car dans cet instant suspendu, au creux des
vagues et du vent, elle venait de retrouver son ancrage.
LES LIVRES PRENNENT VIE,
LES PROFS PRENNENT CHER
Keyla Panheleux, étudiante en L1 LA
Le bus est encore passé en retard, ce matin. Et pour ne
rien arranger, j’ai complètement oublié qu’on a une interro
cet après-midi. Sur un vieil écrivain ou poète dont je ne me
rappelle même plus le nom. Sauf que je n’ai pas le droit à
l’erreur, il faut absolument que je réussisse ce test ! En retard
pour en retard, autant passer faire un tour à la bibliothèque
pour tenter de sauver mes révisions. J’arpente les rangées de
livres dans la section ‘littérature du 19e siècle’. Où est-ce qu’il
est, déjà ? Tiens, Baudelaire ? Comme c’est un des seuls
poètes que j’adore, je me laisse distraire et ouvre un de ses
livres. Mais à la seconde où ça se produit, un épais brouillard
s’échappe des pages et m’entoure, le sol se met à trembler et
j’ai peur que les étagères me tombent dessus. Regardant aux
alentours, je constate que les autres étudiants ici présents ne
remarquent pas ce qui est en train de se passer. Est-ce que je
suis la seule à voir tout ça ? Je plisse les yeux, j’attends que
ça passe…Et puis plus rien, le calme revient, le brouillard
s’évanouit. J’ouvre les yeux et je crois rêver. Je suis face à une
chaîne de montagnes, bordée par un lac, et il doit faire
quinze degrés à peine. Un peu déconcertée, je ne regarde pas
où je vais et me heurte à quelqu’un. Un homme aux traits
marqués, sévères et à l’aspect un peu maladif se tourne vers
moi « Bonjour, chère voyageuse en quête de paix ! » Je le
reconnais « Vous… vous êtes Charles Baudelaire ? - Lui-même
! » Je m’apprête à lui demander où je me trouve, et ce qu’il
fait là alors qu’il est censé être mort depuis 1867 si j’ai bien
écouté en cours, mais il m’interrompt en soupirant, le sourire
aux lèvres et l’air rêveur « Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
luxe, calme et voluptés ». Je tente de m’intéresser « C’est un
idéal esthétique ? Ça vient de votre poème ‘L’invitation au
voyage’, pas vrai ? Qui appelle à la dimension du voyage et
de l’évasion. » Sans cesser de sourire, il répond : « Je n’ai
aucune idée de ce dont tu parles. » - Comment ? C’est vousmême qui avez écrit ce poème, vous devriez le connaître un
minimum ! Toute cette histoire d’esthétique symboliste et... Quoi ? Ah, non, non, je n’ai jamais voulu dire ça, j’ai écrit ce
qui me passait par la tête, c’est tout. Cela dit, ça m’amuse de
voir les gens de ton époque chercher des sens cachés à mes
œuvres. » Je n’en reviens pas... J’avais raison depuis le début,
tous ces poètes n’en faisaient qu’à leur tête. Je demande
encore « Et… qu’est-ce que vous faites là, monsieur
Baudelaire ? » Il rajuste sa cravate et marmonne « J’essaye de
faire venir l’inspiration, je suis sur un nouveau projet. Encore des poèmes ? » Je devine. L’homme acquiesce. Et moi
je songe au fait que je n’ai rien à faire ici, à discuter avec un
poète mort depuis un sacré bout de temps alors que je devais
réviser pour mon test. « Comment on fait pour sortir d’ici,
monsieur ? -Alors tu ne restes pas ? C’est bien dommage. Désolée. » Et puis ça me revient, je me souviens maintenant,
du nom de l’auteur qu’on a étudié en classe et qui va nous
être proposé tout à l’heure. Alors je demande encore
« Dites… Vous connaissez Stendhal, par hasard ? - Stendhal ?
Oui, il est sur l’étagère supérieure, d’ailleurs si tu passes le
voir, tu pourrais lui dire que j’en ai assez de ses fêtes tous les
soirs, il trouble ma paix intérieure. - Je lui dirai, merci... - Tu
voulais t’en aller ? Alors touche mon bras. » Je m’exécute.
Aussitôt, je suis propulsée hors du livre et atterrit sur les
fesses dans le rayon où j’avais trouvé Les Fleurs du Mal. Me
relevant et m’époussetant, je cherche le bon livre. Stendhal,
Stendhal… Celui-là est un peu plus gros, la couverture est
poussiéreuse, comme si personne ne l’avait utilisé depuis des
années. Et dès que je l’ouvre, c’est reparti. Le brouillard, le
tremblement de terre, je suis aspirée dans les pages. Le
paysage a changé, il fait nuit noire. Je ne sais pas à quelle
page j’ai ouvert, j’en ai pris une au hasard. Cette fois, c’est
quelqu’un qui me bouscule. Quelqu’un qui me crie,
visiblement pressé « Hors de mon chemin, petite sotte ! » Je
me masse l’épaule « Hé, attends ! Tu pourrais t’excuser ! »
Baudelaire m’avait accueillie plus chaleureusement, lui. Là,
pas de chance, j’étais tombée sur un personnage, et pas sur
l’auteur lui-même. « Pas le temps, je dois m’enfuir ! J’ai eu
pas mal de problèmes politiques et militaires. Tiens, ça
m'arrangerait si tu pouvais dire à ceux qui me poursuivent
que je suis parti vers le Nord. - Et toi, tu vas au Sud, en
réalité, c’est ça ? » Mon interlocuteur semble étonné
« Comment tu… - Je le sais, c’est tout. D’ailleurs moi, ça
m’arrangerait si tu m’expliquais pourquoi on dit de toi que tu
es un personnage naïf et idéaliste. » A présent il semble
offusqué « Quoi ?! Qui a osé dire ça ! Naïf, moi ?! » Je sens
que ça va être compliqué… Et puis l’homme finit par repartir
en courant. C’est malin, comment je vais faire, maintenant ?
Mais je comprends vite la raison de son acte, une trentaine de
gardes arrive vers moi. Je ne veux pas être mêlée à tout ça,
non, hors de question. Alors je touche l’épaule du premier qui
me passe sous la main, et me revoilà au milieu des livres
poussiéreux de la bibliothèque. Avec tout ce qui vient de se
passer, je ne suis pas beaucoup plus avancée… Soudain,
j’aperçois mon prof de littérature un peu plus loin, celui qui
est censé nous faire passer le test de cet après-midi. Une idée
me vient… Vite, je cherche un nouveau livre, l’attrape, et me
précipite dans sa direction « Monsieur ! Monsieur ! » - Tiens,
bonjour ! Prête pour le contrôle ? » J’esquisse un sourire
forcé, et lui tend le volume. « En fait, il y a quelque chose que
je n’ai pas bien compris, dans ce livre, et j’aurais aimé que
vous puissiez me l’expliquer. C’est à la page cent-neuf. » Il
s’exécute volontiers. Comme prévu, le brouillard, le sol qui
tremble, et pfuit, plus de prof ! Triomphale, je pars remettre
le livre à sa place. Je ne l’ai pas choisi au hasard, c’est écrit
par Pouchkine, l’auteur préféré du prof. Et je sais qu’en
l’apercevant, il voudra discuter des heures entières avec lui.
Hormis le fait qu’il sera porté disparu et enfermé dans un
livre jusqu’à la fin de ses bavardages avec l’écrivain russe, il
n’y aura pas de contrôle ! En tout cas, pas aujourd’hui. Je
ramasse mes affaires, vérifie que personne n’a rien vu, et sors
de la bibliothèque comme si de rien n’était. Quelle belle
journée…
LES TRACES DU SILENCE
Thérèse Taiarui, étudiante en L1 anglais
Installée dans un amphithéâtre de l’Université de la
Polynésie française, Heiura, une jeune étudiante, avait les
yeux fixés sur le cours que son professeur donnait sur le
concept complexe de l’identité polynésienne. Intitulé
“Identité et Héritage Polynésien : De la Tradition à la
Modernité”, le cours semblait résonner en elle. La grande
salle était silencieuse, presque comme figée dans le temps,
mais l’esprit de Heiura s’éloignait des théories développées
par le professeur. Les pensées de l’étudiante étaient comme
emportées par un tourbillon de questions sur sa propre
existence, des interrogations qu’elle ne pouvait plus ignorer.
Qui était-elle vraiment ? Quelles étaient ses origines ? Elle
était parfaitement consciente d’être polynésienne, mais cela
ne lui suffisait pas. Chaque fois qu’elle interrogeait ses
parents sur leurs ancêtres, ils lui donnaient toujours des
réponses vagues sur leur histoire et évoquaient seulement des
récits flous sur les générations passées. Pourtant, Heiura
sentait qu’il y avait davantage, quelque chose d’inaccessible,
une part d’elle qu’elle peinait à appréhender.
La voix du professeur raisonnait alors dans l’auditorium :
« L’identité polynésienne ne se limite pas à des traditions
visibles. Elle réside dans les racines de notre peuple, dans les
légendes transmises de génération en génération. Chacun de
nous possède une histoire qui nous façonne. Mais la véritable
question à se poser est : sommes-nous prêts à la
découvrir ? ».
Les derniers mots du professeur résonnèrent dans l’esprit
de Heiura, comme un puissant écho. Un sentiment d’urgence
envahit son corps et son cœur. Elle se leva alors brusquement
de sa chaise. Elle ne pouvait plus supporter ces questions sans
réponses. Les paroles du professeur étaient gravées en elle et
à cet instant précis, son unique désir était de connaître ses
véritables origines. Elle se dirigea vers la sortie, frôlant
quelques étudiants assis à côté d’elle. Le professeur ne sembla
même pas s’en apercevoir, mais cela devenait secondaire pour
Heiura. Ses pas la guidèrent vers un autre chemin que celui
de l’amphithéâtre, ils la guidèrent vers celui de la vérité.
Elle traversa le campus et se dirigea vers un ancien
bâtiment qui, selon les étudiants, abritait une vieille
bibliothèque secrète. Certains murmuraient que cet endroit
renfermait des documents anciens, des archives de savoir
ancestral que l’université ne mettait pas en avant. Heiura
était persuadée que cette bibliothèque était le lieu où elle
devait se rendre.
Elle gravit les escaliers en bois. La porte s’ouvrit dans un
grincement, la laissant entrer dans une pièce poussiéreuse,
imprégnée de l’odeur des vieux livres. Au centre de la salle,
une table en bois de Miro1 supportait un vieux carnet dont
s’empara Heiura sans aucune hésitation. En l’ouvrant, elle
découvrit des mots qui résonnaient au plus profond d’ellemême : « Heiura, fille des montagnes, héritière des ancêtres
oubliés, c’est à toi de retrouver ce qui est perdu. ». Un frisson
parcourut son corps. Ce carnet, son nom, cette référence à ses
ancêtres, tout cela semblait trop concret pour n’être qu’une
simple coïncidence. Elle feuilleta les pages avec une
impatience palpable, dévoilant des histoires et des symboles
qui lui étaient inconnus. Des secrets enfouis, des mystères liés
à qui elle était vraiment, des récits qui s’entremêlaient aux
légendes que le professeur avait évoquées en cours. Elle se
sentit envahie, comme si l’univers se dissolvait autour d’elle.
Une étrange sensation prenait comme possession d’elle, un
vertige intense puis… tout devint indistinct.
Heiura se réveilla brusquement. L’air, plus lourd
qu’auparavant, la ramena à la réalité. Les murs familiers de
l’université l’entouraient. L’amphithéâtre. Le tableau blanc,
toujours couvert de notes de cours. Le professeur poursuivait
son explication sur l’évolution des mythes dans la culture
polynésienne, comme si de rien n’était, comme si elle n’avait
jamais quitté la salle. Désorientée, Heiura se redressa
1 Miro : nom Tahitien du “Bois de Rose d’Océanie” qui est
un arbre bien connu des sculpteurs polynésiens.
lentement. Comment avait-elle pu revenir ici ? Elle se
souvenait clairement de son départ précipité, de sa recherche
dans le vieux bâtiment, de ce carnet qu’elle avait découvert.
Pourtant, tout semblait si normal. Ses camarades étaient là,
absorbés par le cours. Elle tourna la tête vers son bureau.
C’est alors que quelque chose attira son attention, un objet
posé sur la surface en bois.
Un carnet. LE carnet. Il était là, comme s’il avait toujours
été présent, attendant d’être remarqué. Heiura tendit la main,
le cœur battant. Elle était certaine de ne pas avoir eu le
temps de le ramener ou même qu’il n’avait jamais existé.
Toutefois, le carnet était bien là, devant elle. Le carnet qui
avait mystérieusement apparu sur son bureau, laissait planer
le doute et marquait la fin de sa quête… ou seulement le
commencement.
LE COMPTE PIRATÉ
Julien Picard, développeur
au pôle DAM de la DSI
« Dans quelles noires abysses disparaissent
les données informatiques des comptes UPF piratés, nul ne le sait.
Ce que deviennent les utilisateurs responsables d’une telle négligence,
nul ne veut le savoir... » - Contractuel anonyme à la DSI
Je jure que l’histoire que je vais conter est véridique.
J’ignore pourquoi je suis le seul à en avoir le souvenir, mais il
est important que je la pose sur papier dans le cas où je
serais, moi aussi, victime de l’amnésie générale. Je publierai
mon témoignage au concours de nouvelles de l’université, en
espérant que d’autres personnes dans mon cas se
manifesteront.
Voici les événements.
***
« Votre compte UPF a été compromis, veuillez vous rendre
à la DSI immédiatement. ». Cela faisait trois fois que ce
message s’affichait sur l’écran de mon binôme alors qu’il
tentait de se connecter à sa session. Il me fit part de la
situation puis interpella la professeure :
- « Madame, madame ! Mon compte a été piraté, ça dit
que je dois aller à la DSI tout de suite. »
Je vis le regard de notre professeure d’informatique se
figer un court instant, comme si son sang s’était glacé... à
moins qu’elle ne fut juste exaspérée par la situation, pensaisje à ce moment-là, loin d’imaginer la réalité plus sombre qui
put perturber son esprit.
Elle autorisa mon binôme à aller régler son problème de
compte et me demanda de l’accompagner. J’y trouvais là une
excellente opportunité d’acheter mon repas à la cafétéria
avant l’heure de pointe, j’acceptais donc sans protester. Je
pris la carte d’étudiant que mon camarade avait oubliée sur la
table et le rattrapais rapidement.
Nous n’échangeâmes pas grand-chose sur le chemin du
rez-de-chaussée du bâtiment A, ou devrais-je l’appeler le
dernier sous-sol... Probablement des banalités sur ce que
nous allions manger une fois son compte réactivé. Je dis
probablement car, au fur et à mesure que les marches
défilaient, ma vision et mes pensées commencèrent à
s’embrumer. Chaque mot raisonnait dans mon crâne comme
s’il était l’écho d’un appel lointain. Chaque escalier me
semblait en être dix, et les quatre étages se transformèrent en
une descente insondable, vers les tréfonds de l’université.
Je luttais face à cette confusion, ayant peur d’être victime
d’un malaise. Trop absorbé dans mes propres réflexions à ce
moment précis, je réalise en écrivant ces lignes que nous
n’avions croisé personne de toute notre expédition, ce qui est
fort inhabituel dans cette partie du campus...
Quand nous atteignîmes enfin le dernier niveau, la
lumière extérieure avait pris une teinte surnaturelle,
comparable à celle d’une éclipse totale, si seulement notre
soleil avait été d’un jade éthéré. La porte de la DSI elle-même
semblait menaçante, comme dotée d’une aura malfaisante,
celle propre aux dernières barrières dérobant aux yeux de
l’humanité un savoir interdit. Nous restâmes un moment
planté devant ce portail infernal, quelques minutes, ou bien
était-ce plus.
Puis la porte s’ouvrit. Nous étions hagards. L’intérieur
n’était que lumière éblouissante et des miasmes se
répandaient sur le sol. Deux silhouettes apparurent dans
l’ouverture, des ombres vaguement humaines dont la forme
changeait au gré de vibrations d’origine inconnue. Je les
sentais dans ma poitrine, de plus en plus fortes, quant une
voix d’outre-tombe appela mon camarade. Il pénétra dans
l’abîme lumineux puis la porte se referma, sans que je ne
puisse entrer à mon tour.
Ceci est mon dernier souvenir avant que je ne reprenne
conscience dans la salle de cours. La lumière du jour était de
nouveau normale et le son me parvenait clair et audible. Mes
pensées étaient limpides mais une chose clochait : mon
binôme n’était pas là.
Je m’enquis auprès de la professeure à la fin du TD. Elle
ne voyait pas de qui je parlais. Même résultat auprès des
autres étudiants de mon groupe, aucun ne se souvenait de
mon binôme. Après leur avoir dit à quel point je trouvais leur
blague puérile, je courus à la DSI, espérant retrouver la trace
de mon camarade. Deux employés m’ouvrirent la porte et
m’assurèrent que personne n’était venu ce matin. Face à mon
insistance, ils cherchèrent mon binôme dans la base de
données de l’université. Jamais personne portant son nom
n’avait été inscrit depuis son ouverture en 1987 !
Commençant à douter de ma propre raison, j’errais dans
les couloirs. Des heures durant, j’essayais de me remémorer
les événements, questionnant ma santé mentale. À deux
doigts d’en conclure à ma démence, je sentis un rectangle en
plastique qui se trouvait dans ma poche.
Il s’agissait de la carte d’étudiant de mon binôme.
OBUS AU PRISONNIER
Pahoe Raufaia, étudiante en L2 LEA
“Un jour, j’ai perdu trente-mille hommes d’un coup,
comme ça, et qu’a fait le monde ?
Rien”
Cette citation du général résonnait dans mon esprit à
chaque instant passé dans cet endroit : ce bloc, cette prison.
Une seconde, deux secondes, trois, puis quarante, et enfin
soixante. Une minute, deux minutes… puis combien d’autres
encore ? J’avais perdu le compte du temps lorsque le reste
des paroles du général me revint.
“Demain, il y aura toujours des volontaires, des patriotes.
Je sais que vous comprenez.”
Cette pensée me hantait depuis si longtemps… quand
soudain, je l’entendis. Ce sifflement aigu qui allait tout
changer. En moins d’une seconde, je me jetai dans un coin de
la cellule, veillant à me protéger des projections et de
l’explosion.
Mais lorsque j’ouvris les yeux, il n’y avait ni projection ni
explosion, seulement un trou béant dans le mur et un obus
planté dans le sol. Sans hésiter, je le pris avant de porter mon
regard à l'extérieur. De l’autre côté, l’ennemi s’éparpillait
après le tir, tandis que mes alliés menaient une lutte
acharnée.
À quelques pas de moi se trouvait un groupe de gardes,
inconscients de la menace qui les guettait. Je leur jetai l’obus.
L’explosion retentit. Je sus alors que le moment était venu. En
un instant, je m’élançai hors de ma prison, et alors que
j’entendais mes camarades me guider vers eux, je leur fis un
signe de la main.
Seulement__
“ATTENTION!”
Quand j’ouvris les yeux, une douleur me transperça les
côtes. En regardant derrière moi, je la vis, rebondissant au sol
après l’impact.- C’est fini Le sifflement retentit et sa voix traversa le terrain dans un
cri d’autorité.
“Fin de partie, victoire de l’équipe bleue!”
Le jeune garçon se releva avec l’aide de ses amis.
“Ça va ?
- Cool bro ?
- Ouais, juste tombé.”
Ils se rassemblèrent autour de leur professeur.
“Allez, tout le monde, on range le terrain ! Le prochain
cours va bientôt commencer.” Alors que les élèves rangeaient
le matériel, le jeune homme essuyait le tableau.
[Balle au prisonnier]
[Bleu: 8 | Rouge: 1]
L'ALGORITHME SECRET
Carolina Pradine, étudiante en L2 SV
L’UPF avait lancé UPF Connect, une application
révolutionnaire censée faciliter la vie des étudiants : emploi
du temps, notifications, notes accessibles en avant-première.
Un matin, Thibaud reçut une notification étrange :
“Votre note pour l’examen de statistiques du 15 février :
13,5/20.”
L’examen n’avait pourtant pas encore eu lieu.
Il n’y prêta pas attention, mais lorsqu’il reçut ses résultats
officiels, il resta figé : 13,5/20. Exactement.
Intrigué, il tenta une expérience. Avant son contrôle de
biologie, l’application lui annonça 15,0/20. Cette fois, il
sabota son épreuve : erreurs volontaires, réponses absurdes.
Résultat officiel ? 15,0/20.
C’était impossible.
Avec l’aide de Heifara, un ami en informatique, il fouilla le
code source de l’application. Ce qu’ils découvrirent les glaça :
“Projet ALGO – Optimisation des performances
étudiantes.”
“L’algorithme ajuste les notes selon les prévisions
comportementales afin de garantir un taux de réussite
stable.”
Mais le pire restait à venir. L’application ne faisait pas que
modifier les notes. Elle espionnait aussi les étudiants.
Données collectées :
• Historique de navigation (recherches Google, forums
étudiants)
• Messages privés (WhatsApp, Messenger)
• Localisation en temps réel
• Microphone activé en permanence
• Analyse émotionnelle des messages
— Ils nous surveillent, Thibaud… Ils savent ce qu’on fait,
ce qu’on dit, ce qu’on pense.
Pris de panique, Thibaud tenta de désinstaller
l’application.
L’écran de son téléphone vibra et une dernière notification
apparut en rouge :
“Accès restreint. Localisation activée.”
“Note finale du semestre : 00,0/20.”
Puis tout s’éteignit.
Derrière lui, Heifara blêmit.
— Thibaud… Je crois qu’ils savent qu’on les a découverts.
LE SILENCE DE GLACE
Élodie Yau, étudiante en L2 LA
« Magnez vos postérieurs !
Ou sinon... » Pas besoin de
connaître la suite. Voyez-vous, celui qui venait de parler allait
forcément se mettre en rogne. Qui venait de dire ces
grossièretés ?
C’était certainement cette ombre furtive qui s’élança dans
le couloir en bousculant sans un mot un groupe de jeunes
absorbés dans une discussion passionnée au sujet de leurs
notes en Histoire Littéraire et en Dramaturgie Antique. Les
éclats de voix résonnaient jusqu’à la cafétéria, cependant elle
ne leur prêta aucune attention. Elle lança un regard
condescendant à ces rats de bibliothèque dont les visages
brillaient d’enthousiasme pour un débat qu’elle considérait
comme anodin. Le léger frémissement de ses pas résonnait
contre des murs délabrés. Tantôt il dévalait les escaliers en un
rien de temps avec l’agilité d’un chamois en fuite, tantôt il
empruntait des raccourcis dignes d’un GPS espérant grapiller
quelques précieuses minutes. Il était tellement pressé qu’il
aurait pu rivaliser avec un livreur de pizza en pleine heure de
pointe. Les rayons du soleil – filtrés à travers une fenêtre
poussiéreuse – caressèrent cette sombre silhouette en
mouvement révélant ainsi un jeune homme d’apparence
plutôt ordinaire. Sa veste sombre, un peu usée aux coudes,
couvrait entièrement son torse et ses bras élancés. Ses
cheveux bruns en bataille semblaient indiquer un réveil
précipité ou un désintérêt total pour son apparence.
Pourtant dans son regard il y avait une lueur
indéchiffrable mélangeant détermination et impatience. Ce
jeune homme – comme vous l’avez vraisemblablement deviné
– s’appelait Frédéric Tefaafana. Il serrait son sac à dos et sa
manchette contre lui comme si sa vie en dépendait. Figurezvous que ce dernier était clairement en retard. Son regard se
posa sur sa montre – fidèle et docilement allongée sur son
poignet – qui indiquait treize heures quarante. Une
catastrophe. Une abomination. Le déluge de Deucalion… Il
s’arrêta une minute pour reprendre son souffle, le cœur
battant à tout rompre, comme s’il venait de faire un véritable
travail d’Hercule, de la sueur tomba énormément sur sa joue
et son cou.
Quoi qu’il en soit le pire restait à venir : après tout il
n’avait parcouru que la moitié du chemin. Chaque pas
devenait une épreuve, comme si ses jambes étaient faites de
plomb. « À ce train-là, je vais finir par appeler un taxi »
songea-t-il, en regardant ses chaussures comme si elles
étaient responsables de sa lenteur.
Lorsque Frédéric fut suffisamment reposé, il reprit sa route
en soupirant de soulagement. Il était ravi de ne croiser
personne dans le couloir. Une rencontre aurait pu dégénérer
en un incident fâcheux voire même sanguinolent qu’il
préférait éviter à tout prix. Il n’éprouvait aucune envie de
devoir encore traiter avec la scolarité de l’Université de la
Polynésie Française. La dernière fois son impulsivité l’avait
conduit à étrangler un élève dans la salle E1-1. Effectivement
il estimait avoir des raisons valables : ce garnement était
d’une paresse légendaire, un vrai champion du « je-sais-pasfaire
» - l’élève en question était d’une fainéantise
exaspérante – et posait sans cesse des questions hors sujet
perturbant le cours évidemment. Par conséquent ce fut avec
l’esprit tranquille qu’il poursuivit sa route, concentré sur ses
propres préoccupations. Lorsqu’il atteignit finalement sa salle
de classe, il entra avec une telle vigueur que la porte faillit se
détacher du mur sous l’impact, provoquant un raffut si
bruyant que même les élèves les plus endormis se
demandèrent si une attaque de zombies avait commencé.
Frédéric posa sa valise sur le bureau et appuya son arme
blanche contre le tableau. Son regard se tourna vers ses
étudiants visiblement effrayés et anxieux : certains
repoussaient automatiquement leur chaise tandis que d'autres
rapprochaient mécaniquement leur table comme pour ériger
une barrière protectrice. « Très bien, retournons à notre
leçon sur le Jurassique et la Préhistoire de l'Humanité à
l'endroit où on s'était arrêté. J'suis pas fan des papotages,
alors pas de boucan ! Ou je vous ampute la langue, c’est
clair ? »
Les étudiants acquiescèrent de manière robotique dans un
silence de mort, conscients qu’il valait mieux ne pas
contrarier leur professeur au tempérament explosif. « Prenez
vos manuels, ouvrez à la page deux cents et lisez la préface
écrite par Yves Coppens. Je vous poserai des questions à ce
sujet. » Les étudiants se plongèrent dans leur lecture comme
une traînée de poudre en prenant des notes minutieuses et en
recopiant des passages importants. Ils consultèrent
machinalement le dictionnaire numérique de l'Académie
française pour éclaircir des termes tels que « nomade »,
« sédentaire » ou « âge de pierre ». En voyant ses étudiants
concentrés sur leurs travaux, Frédéric esquissa un sourire
malicieux, intrigué par leur sérieux soudain. Il décida de
s’approcher discrètement pour observer de plus près. À
plusieurs reprises, il avait surpris deux élèves qui, sous
prétexte de rechercher des informations, s’égaraient sur
Internet, parcourant distraitement les dernières publications
sur Facebook et Instagram.
Il les surprit en flagrant délit. Ils avaient les yeux rivés sur
leurs écrans, captivés par des vidéos et des commentaires qui
n’avaient rien à voir avec le sujet. En deux temps trois
mouvements Frédéric saisit leurs téléphones et ordinateurs
tout en leur rappelant l'importance de se concentrer sur leurs
études. Cette fois, il ne comptait pas s'arrêter là. Après avoir
confisqué leurs appareils, le professeur leur demanda de
rédiger une réflexion sur les effets des distractions
numériques sur leur apprentissage. «
J’attendrai votre
dissertation dans mon bureau lundi prochain. Je n’accepte
pas les retards. Effectuez votre travail sinon je vous distribue
à chacun une raclée ! Compris ? » Son but était non
seulement de les sanctionner, mais aussi de les pousser à
réfléchir sur leurs comportements inadmissibles. Pendant
qu’ils obtempérèrent aux ordres de leur professeur, celui-ci
recommença à arpenter la salle en scrutant les autres élèves
pour s’assurer qu’ils ne commettaient pas la même erreur. Au
fur et à mesure que le silence s'installait l'atmosphère
studieuse réapparaissait.
Eh bien l'aventure aurait sans doute pris cette tournure…
si seulement Frédéric avait décidé de se tirer des bras de
Morphée. Tout était en place : les personnages, la scène et le
nouement de l’histoire. Rien. Sauf un léger ronflement
étouffé par l’oreiller.
Frédéric était toujours en train de dormir.
À PROPOS DES AUTEURS
Crédit photo : Erwina Chanson
Ceux que j’ai vus passer - Nicolas Truchaud, Responsable de
la transformation numérique
Siki - Isabelle Proust, Professeure agrégée de Lettres à
l'INSPE
Le dernier pareo de la reine - Raihere Nouveau, L2 Maths
Monsieur le lapin - Sakura Takinami, L3 Lettres et arts
Célia… Audrey Isasa, L1 Lettres et arts
Vague à l’âme - Chloé Delisle, L1 SV
Les livres prennent vie, les profs prennent cher - Keyla
Panheleux, L1 LA
Les traces du silence - Taiarui Thérèse, L1 anglais
Le compte piraté - Julien Picard, DAM - DSI
Obus au prisonnier - Pahoe Raufaia, L2 LEA
L’algorithme secret - Carolina Pradine, L2 SV
Le silence de glace - Elodie Yau, L2 LA
- Collections
- productions de l'UPF
Fait partie de Concours de nouvelles de l'UPF - Édition 2025
