Reines ou cheffesses : les femmes politiques en Polynésie entre la « découverte » et l’annexion - Sylvie André
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Reines ou cheffesses : les femmes politiques en Polynésie
entre la « découverte » et l’annexion - Sylvie André - Créateur
- Sylvie André
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REINES OU CHEFFESSES : LES FEMMES POLITIQUES
EN POLYNÉSIE ENTRE LA « DÉCOUVERTE »
ET L’ANNEXION
Sylvie André
Professeure émérite
Université de la Polynésie française
Université Sorbonne Nouvelle Paris 3
Dans les textes coloniaux du XIXe siècle portant sur la Polynésie française apparaît
de manière insistante la figure de la reine autochtone. Dans la plupart des cas, elle fait
l’objet d’un traitement littéraire positif. On s’est demandé quelle était l’origine de cette figure fascinante pour les auteurs, des hommes dans une écrasante majorité. S’agissait-il
d’un cliché issu de l’imaginaire mâle occidental, qui représenterait des fantasmes plaqués
sur une réalité autre ou bien cette figure tutélaire avait-elle une base sociologique dans
l’univers polynésien précolonial, qui aurait été ensuite utilisée par le pouvoir colonial ? Le
cadre historique de la colonisation sera notre fil conducteur car la rencontre a vu l’image
de la femme et notamment celle de la femme de haut rang évoluer, toujours sous le regard
masculin occidental.
I. Les « découvreurs »
Chez les premiers voyageurs européens, la description de la femme polynésienne
est diverse. Pedro Fernández de Quirós fait paraître en 1607 les récits des découvertes
des Marquises et d’une partie des Tuamotu effectuées en 1595 puis 1605-1607, lors d’un
deuxième voyage. Cet ouvrage issu de plusieurs sources reste discret quant aux femmes
polynésiennes. Les marins n’en mentionnent aucune sur Fatu Hiva dans les pirogues qui
entourent les navires. À terre, sur l’île de Tahuata, ils les trouvent belles et familières89.
Lors du deuxième voyage, ils rencontrent une vieille femme sur Hao et une jeune femme
89
Pedro Fernández de Quirós, Histoire de la découverte des régions australes, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 55.
125
avenante sur Puka Puka. Les Espagnols sont frappés par la beauté physique des autochtones, hommes ou femmes.
On sait qu’Antoine de Bougainville évoquant son escale à Tahiti en 1768 créa le
mythe de la Nouvelle Cythère, avec des Tahitiennes libres et offertes. Serge Tcherkézoff
a récusé cette peinture, montrant que ces femmes obéissaient à un rituel de bienvenue,
à l’initiative de leurs compagnons, et étaient souvent rétives90. Cependant dès le voyage
de Bougainville, Charles-Félix-Pierre Fesche propose une vision sensiblement différente
de celle du chef de l’expédition : « Des pères et des mères amenaient leurs filles… plusieurs faisaient des façons, se laissant vaincre cependant91 ». Il précise bien que toutes les
femmes ne sont pas offertes :
« Le prince de Nassau voulut un jour caresser une des femmes d’un chef.
Jaloux sans doute ? […] Le roi, notre ami, l’arrêta sur-le-champ avec un
peu de colère, lui criant qu’elle était mariée et lui fit plusieurs signes qui
indiquaient qu’on tuait vraisemblablement ceux qui se mettaient dans le
cas dont j’ai parlé92. »
Le capitaine Marchand, en 1791, est aussi sensible à la contrainte exercée sur les
femmes de Tahuata : « elles ne sont pas voluptueuses […] elles s’offraient elles-mêmes, et
tous les hommes même les étrangers nous amenaient presque de force celles qui voulant
faire les renchéries se faisaient trop appeler93. » Il note d’ailleurs une différence de comportement entre les femmes de Tahuata et celles de Ua Pou où il est le premier Européen
à accoster :
« loin de venir comme celles de Sainte Christine (Tahuata) persécuter nos
messieurs effrontément par les gestes les plus lascifs, celles-ci au contraire,
se tenaient éloignées et même séparées des hommes, et semblaient ne
céder qu’avec peine aux insistances qu’on leur faisait, et comme forcées par
leurs parents94. »
La Nouvelle Cythère de Bougainville est donc bien un mythe, une création de marin
occidental, féru de culture classique et de philosophie des Lumières.
Néanmoins, si la thèse de Serge Tcherkézoff a l’avantage de détruire le mythe de
la femme facile et sensuelle, il n’en demeure pas moins que ces femmes de la Polynésie
90 Voir Serge Tcherkézoff, Tahiti-1768, Jeunes filles en pleurs, Papeete, Au vent des îles, 2004.
91 Charles-Félix-Pierre Fesche, Tahiti au nom du roi, Paris, Nicolas Chaudun, 2007, p. 39.
92 Ibid., p. 40.
93 Odile Gannier et Cécile Picquoin, Le Voyage du Capitaine Marchand, Papeete, Au vent des îles, 2003, p. 125.
94 Ibid., p. 145.
126
précoloniale ne présentent pas d’intérêt pour elles-mêmes aux yeux des observateurs
occidentaux et n’existent que par leur soumission aux désirs masculins, occidentaux ou
polynésiens. Selon les marins français, ces femmes offertes sont toujours sous la coupe
de leurs compagnons ou de leurs pères. William Ellis, missionnaire britannique de 1816
à 1824 dans les îles de la Société, reprend le même préjugé : « L’avilissement de la femme
accompagne toujours le paganisme […] la basse condition et l’état d’esclavage auxquels
les femmes des îles des mers du sud étaient réduites95. » L’autosatisfaction règne chez les
Européens avec la conviction d’apporter un progrès civilisateur.
Toutefois les premiers marins anglais, hasard du mouillage ou absence de préjugés liés à la loi salique dans leur pays, décrivent une figure féminine de premier plan,
nommée Purea par Samuel Wallis en juillet 1767, Oberea par James Cook en 1769. C’est
elle qui la première, sera qualifiée de reine, « car elle paraissait en avoir l’autorité ». Elle
a un « port majestueux » et la « liberté qui distingue toujours les personnes habituées à
commander96 ». Elle est entourée d’une nombreuse suite et reçoit fastueusement les marins quand il s’avère qu’ils ne peuvent être repoussés à la mer. Elle était en fait la femme
de Amo chef du clan des Teva, et première-née du chef du clan de Faa’a-Punaauia97. À ce
double titre elle paraissait jouir d’un grand pouvoir politique qui n’existera plus lors du
voyage de J. Cook, parce que Amo et elle n’avaient pas réussi à imposer leur fils Teri’irere
comme grand Ari’i98 de Tahiti. Cette figure féminine, tout comme celle de Tetuanui-reiai-te-Ra’iatea dite ’Itia, femme de Tu, décrite par James Morrison en 1790-9199, laissent entrevoir l’importance politique des cheffesses, pourtant difficile à appréhender pour les
Européens, si bien que Nicholas Jeremy Thomas écrit dans sa thèse sur les îles Marquises :
« Les femmes de haut rang étaient généralement considérées comme passives, à qui du
respect et des cadeaux étaient dus, leur importance en tant qu’agents politiques n’étaient
pas reconnue habituellement100. » En effet, elles ne sont semble-t-il ni réellement reines
selon les critères occidentaux comme au Royaume-Uni, ni uniquement épouses de rois
comme en France et leur véritable statut, indéfinissable, n’intéresse pas « les découvreurs », ni même un nombre conséquent de commentateurs masculins actuels.
Bientôt, avec le développement des voyages, le regard occidental dénoncera la
prostitution féminine, contrainte ou non, afin d’obtenir des biens précieux, tels que les
objets en métal. En quelques années, l’image des Polynésiennes subit un changement im-
95 William Ellis, À la recherche de la Polynésie d’autrefois, Publications de la Société des Océanistes, n° 25, Paris,
Musée de l’Homme, 1972, tome II, p. 586.
96 James Cook, Voyages du capitaine Cook, dans la mer du Sud, aux deux pôles et autour du monde, gallica.bnf.
fr/BnF, 1, p. 226.
97 Anne Salmon, L’Île de Vénus, Papeete, Au vent des îles, 2012, p. 66.
98 Dictionnaire de l’Académie tahitienne, Papeete, Fare Vāna’a, 1999 : « prince, chef principal, roi ».
99 Anne Salmon, L’Île de Vénus, op. cit., p. 162.
100 Nicholas Jeremy Thomas, « Social and Cultural Dynamics in Early Marquesan History », Thèse, Australian
National University, 1986, p. 117 : « Chiefly women were typically seen as passive […] to whom gifts and respect
were due; their importance as political agents usually passed unrecognized. »
127
portant et négatif, toujours sous le regard masculin occidental. En 1835, Jacques Antoine
Moerenhout, s’appuyant sur la coutume du tapu101, mal comprise, fera une description atterrante de la condition féminine précoloniale : « tout leur était interdit ou défendu… en
butte au mépris de tous les hommes, esclaves de leurs maris ou de leurs enfants, objet de
réprobation pour les dieux… elles traînaient leur triste existence au milieu des privations
et des douleurs, condamnées aux travaux les plus pénibles de la vie102 ». Il note cependant
qu’à Tahiti, cette condition est plus facile. Le soldat Boisard, embarqué de 1843 à 1847 durant la campagne d’Abel Dupetit-Thouars aux Marquises et à Tahiti dit les choses clairement et ne note aucune différence dans le comportement des femmes, quel que soit leur
statut, lors des escales : « Les naturels hommes et femmes avaient coutume d’aller à bord
des bâtiments marchands […] Là, ils faisaient des orgies dégoûtantes. Le commandant […]
défendit aux femmes d’aller à bord […] en fit arrêter plusieurs […] Parmi les prisonnières,
se trouvait la fille du grand chef Pakoko103. » Pour lui, la prétendue « essence féminine »
transcende les autres catégories descriptives, alors même que de la détention de la fille
du chef sera dans la réalité la source d’un grave conflit entre les marins français et le chef
marquisien.
II. Les premiers ethnographes
Pouvoir politique
Cependant les premiers missionnaires, malgré leurs préjugés, nous permettent
d’entrevoir une réalité précoloniale originale, éloignée des clichés patriarcaux de l’Occident. Vivant plus longtemps auprès des Polynésiens et plus proches d’eux, ils se comportent en véritables ethnographes. Le texte du missionnaire William Ellis exprime ces
paradoxes, puisqu’au-delà de sa vision de la triste condition des femmes soulignée plus
haut, il fait état d’un statut remarquable des femmes de haut rang. Selon lui, « l’office
royal est héréditaire et se transmet du père au fils aîné : le titre n’est pas réservé au sexe
masculin ; ces îles ont été souvent gouvernées par des femmes. » Il cite Oberea (Purea),
Pomare IV et la « fille du roi de Raiatea […] souveraine en nom de l’île de Huahine », Teri’itaria, régente du royaume Pomare de 1821 à 1827104. William Pascoe Crook, arrivé aux Marquises avec le Duff, missionnaire de 1797 à 1799, note : « Quoiqu’ici, sous certains rapports,
101 Dictionnaire de l’Académie tahitienne, op. cit. : « restriction, serment, interdit ».
102 Jacques Antoine Moerenhout, Voyages aux îles du grand océan, Paris, Adrien Maisonneuve, 1959, tome I,
pp. 532-533.
103 Soldat Boisard, Voyage en Océanie, Verrières, Éditions de L’Étrave, 2011, p. 21.
104 William Ellis, À la recherche de la Polynésie d’autrefois, op. cit., p. 532. « Teri’i Tari’a II, Ari’i-paea-vahine,
Ari’i-rahi of Huahine. b. 1790, eldest daughter of Tamatoa IV, Ari’i-rahi of Ra’iatea, by his wife, Tu-ra’i-Ari’i E-he-vahine, eldest daughter of Mato Teri’i-te Po Are’i, High Priest of Ra’iatea and Huahine. Regent of Tahiti for her stepson King Pomare III, 7th December 1821 to 8th January 1827. » Cf. http://www.royalark.net/Tahiti/tahiti3.htm
128
les femmes soient dans un état de sujétion plus marquée […] il n’est pas rare cependant de
trouver des exceptions frappantes parmi celles de familles principales des Marquises105. »
Greg Dening note dans le glossaire de son ouvrage un terme marquisien, relevé dans le
dictionnaire publié en 1904 par Monseigneur Dordillon, qui désigne l’équivalent du Haka’iki ou chef : « Ha’atepei’u. Cheffesse, princesse. Femme issue de la classe tapu, héritière
du prestige et du mana106 de toute une lignée. À l’origine le terme haha signifie saint, sacré107. » Nicholas Jeremy Thomas précise qu’une femme pouvait exercer la régence durant
la minorité de son fils : « Putahaie qui avait probablement une cinquantaine d’années en
1800 était sans aucun doute une femme d’importance et d’influence. Il semble que depuis
la mort de son père jusqu’à ce que Keatonui soit majeur, elle était chef à part entière108. »
Aux Marquises, les femmes occupent aussi des fonctions religieuses, telle Tahiatuou,
mère et sœur de Tahu’a109, possédant de même que les hommes de sa famille « un pouvoir
surnaturel110 ». Pour N. J. Thomas, qui se fonde sur l’étude des premiers textes ethnographiques,
« certaines femmes au début de la période de contact étaient actives dans
les domaines politique et religieux à peu près de la même manière que
les hommes. Cette possibilité était marquée conceptuellement dans les
expressions marquisiennes de l’action : la manière les plus courantes de
parler de situations ou d’actes consiste à se référer à ’Enana, c’est-à-dire au
peuple plutôt qu’à des hommes ou des femmes. Il y avait donc une notion
primordiale d’agentivité, plutôt qu’une division entre l’action masculine et
féminine111. »
Dans sa thèse, N. J. Thomas s’efforce de démontrer comment les ethnologues ont
avec constance voulu à tort retirer toute pertinence à un « pouvoir des femmes ». Il analyse
longuement la notion de tapu pour démontrer qu’elle ne repose pas sur un schème sexué,
supposant infériorité et rejet des femmes, les catégories tapu/non tapu ne recouvrant pas
105 William Pascoe Crook, Récit aux Îles Marquises, Papeete, Haere Pō, 2007, p. 49.
106 Dictionnaire de l’Académie tahitienne, op. cit. : « pouvoir (surnaturel ou matériel), puissance, autorité, influence ».
107 Greg Dening, Marquises 1774-1880 : Réflexion sur une terre muette, traduit de l’anglais et présenté par [Mgr]
Hervé Le Cléac’h, Danielle Peiffert et Léopold Musiyan ; préface de Georges Toti Teikiehuupoko, Pirae, Association
’Eo Enata, 1999.
108 Nicholas Jeremy Thomas, « Social and Cultural Dynamics in Early Marquesan History », op. cit., p. 29. Sa
source pour Putahaie est Edward Robarts, The Marquesan Journal of Edward Robarts, 1797-1824, éd. Greg Dening,
Canberra, Australian National University Press, 1974. « Putahaie, who was probably about fifty years old in 1800,
was undoubtably a woman of stature and influence. It appears that from the time of her father’s death to Keatonui’s attainment of maturity, she was a chief in her own right. »
109 Dictionnaire de l’Académie tahitienne, op. cit. : « spécialiste, expert […] prêtres, sorciers, guérisseurs ».
110 William Pascoe Crook, Récit aux Îles Marquises, op. cit., p. 101.
111 Nicholas Jeremy Thomas, « Social and Cultural Dynamics in Early Marquesan History », op. cit., p. 55. « Some
women in the early contact period were active in political and religious realms in much the same way as men. This
possibility was and is manifested conceptually in Marquesan expressions of action: the most common way of
talking about situations or acts involves referring to ’enana, that is, to people, rather than to men or women. Thus
there was a basic notion of agency, rather than a division between male and female action. »
129
exactement la catégorie homme/femme : « le système de tapu n’était pas exactement un
système qui dégradait ou subordonnait les femmes […] Tout comme il y avait des femmes
de statut élevé, avec un tapu personnel particulier, il y avait aussi des hommes de statut
inférieur112. » Il s’emploie par ailleurs à récuser l’explication courante chez les ethnologues
et les écrivains masculins occidentaux qui relie les interdits frappant les femmes à une
forme d’impureté due à leurs menstrues, y voyant un préjugé masculin occidental.
Polyandrie aux Marquises
Aux Marquises W. P. Crook se rend vite à l’évidence de l’existence d’une polyandrie,
une femme cohabitant avec plusieurs époux. Crook fera ensuite une analyse assez détaillée de cette polyandrie et de la coutume du Pekio, réservée aux familles aisées : « chaque
fille de famille, arrivée à l’âge de la puberté, cohabite avec un domestique mâle, qui porte
le nom de Pekio. » Ce domestique la suit lorsqu’elle se marie. W. P. Crook précise son propos, revenant sur ses premières impressions : « parfois les hommes très riches condescendent à occuper cette position inférieure et ils y sont très respectés113. »
Thomas dénonce clairement l’explication ethno- et androcentrée qui consiste à
faire d’un déséquilibre démographique entre les sexes la seule raison d’une coutume aussi scandaleuse aux yeux des Occidentaux que la polyandrie :
« L’interprétation des institutions des autres peuples est, en règle générale,
problématique ; c’est particulièrement le cas lorsque les questions de genre
et de sexualité, que les cultures aiment à considérer comme naturelles et
éternelles, sont en jeu. L’apparition de la polyandrie remet apparemment
en question les notions de rôles liés au genre et a donc été principalement
rejetée ou expliquée comme un mécanisme permettant de faire face à une
situation inhabituelle, telle qu’une situation de déséquilibre sexuel, lorsque
le nombre relatif de femmes ne permet pas la monogamie générale114. »
Il s’attache à montrer, grâce aux quelques documents d’époque disponibles, que
le manque de femmes ne peut rendre compte de l’existence du système polyandre marquisien. Pascal Picq, paléoanthropologue reconnu, note cependant que la polyandrie n’est
pas un système enviable pour les femmes. En effet elle peut conduire « à des formes d’es112 Ibid., p. 59. « While the tapu system was not exactly a system which “degraded” or subordinated women
[…] Just as there were women of high status, with particular personal tapu, there were also some men of low
status… »
113 Nicholas Jeremy Thomas, « Social and Cultural Dynamics in Early Marquesan History », op. cit., p. 51.
114 Ibid., p. 166. « The interpretation of other people’s institutions is, as a rule, problematic; it is especially so
where matters of gender and sexuality, which cultures like to constitute as natural and eternal, are at issue. The
occurrence of polyandry apparently calls into question notions of appropriate gender roles and therefore has
mostly been dismissed or explained away as a mechanism for dealing with an unusual situation, such as one of
sexual imbalance, when the relative number of women does not permit general monogamy. »
130
clavage domestique et sexuel qui bien souvent accroissent les contraintes pesant sur les
femmes, soumises à plus de coercition et de surveillance115 » puisqu’elles doivent satisfaire plusieurs époux. Ce n’est pas le cas aux Marquises où les femmes de haut rang sont
déchargées de nombreuses tâches par des serviteurs des deux sexes.
Matrilinéarité et succession cognatique
Dépassant la vision patriarcale, W. P. Crook note que certaines femmes sont extrêmement respectées et comme il est l’un des premiers à avoir décrit la polyandrie marquisienne, il évoque un système de succession très proche de la matrilinéarité : « une fille
unique ou la première-née hérite des biens comme un fils ; mais si la dignité de haka’iki
est en cause, il s’avère que ces biens reviennent à son mari ou à son fils, en aucun cas à
la femme elle-même116. » L’existence d’un système de succession matrilinéaire est aussi
soulignée par G. Gunson à Tahiti : « Le rôle des Femmes de haut rang dans la période 16501815 peut laisser imaginer que le droit de porter le maro’ura117 était largement transmis par
les femmes118. » Il précise le rôle déterminant de la filiation par la mère, qui peut s’opposer
à la règle du premier né : « Il semblerait raisonnable de supposer qu’un chef royal de descendance patrilinéaire senior serait contraint de céder la prééminence à un chef subalterne de la même lignée qui avait un statut supérieur par sa mère119. » On est donc en droit
de s’étonner que les généalogies savantes actuelles continuent à présenter des arbres patrilinéaires alors qu’il semble à peu près certain par exemple que l’accession de la famille
Pomare au pouvoir suprême à Tahiti se soit faite grâce à l’ascendance par les femmes. En
effet Tu, devenu grand chef de Pare Arue, fera valoir les droits de sa grand-mère paternelle, Tetuaehuri sur Taiarapu, les droits de sa femme ’Itia sur Faa’a et sur Moorea par sa
mère, sœur de Mahine120. Il deviendra ainsi grand chef de Tahiti. Tu Vairaatoa, selon Vancouver, avait beaucoup de considération pour ’Itia sa première épouse : « nous le vîmes, en
plusieurs occasions, céder sans discussion aux avis de la première (’Itia), et la traiter avec
infiniment de tendresse et d’égards121. » Pascal Picq souligne que la destruction des socié-
115 Pascal Picq, Et l’évolution créa la femme, Paris, Odile Jacob, 2020, p. 290.
116 William Pascoe Crook, Récit aux Îles Marquises, op. cit., p. 54.
117 Dictionnaire de l’Académie tahitienne, op. cit. : « ceinture ornée de plumes rouges, insigne de la royauté à
Tahiti ».
118 Niel Gunson, « Great Women and Friendship Contract Rites in Pre-Christian Tahiti », The Journal of the Polynesian Society, 73, I, Wellington, 1964, p. 59. « The role of the Great Women in the period 1650-1815 looks very
much as if the right to wear maro’ura was largely transmitted through female titleholders. »
119 Ibid., p. 55. « It would seem reasonable to assume that a royal chief of senior patrilineal descent would be
forced to yield preeminence to a junior chief of the same lineage who was of superior status through his mother ».
Serge Dunis dans Ethnologie d’Hawai’i, souligne « l’égalité sexuelle de haut parage. En reconnaissant presque la
parité du roi et de la reine, les Hawaiiens avaient triomphé de l’idéologie. » (Paris, L’Harmattan, 1990, p. 4.)
120 Voir Bernard Pichevin, Généalogies et histoire de Tahiti et des îles de la société, Papeete, Au vent des îles,
2013, pp. 117-126.
121 Ibid., p. 124.
131
tés matrilinéaires, plus égalitaires, ont été souvent le fait du contact avec « les hommes
des sociétés colonisatrices, à commencer par les missionnaires et les militaires122 ».
III. Les royaumes de la fin du XIXe siècle
Malgré tous ces biais culturels, tendant à minimiser le rôle et le statut des femmes
appartenant à de grandes familles régnantes, au XIXe siècle, on voit apparaître un motif
récurrent dans la littérature coloniale française, celui de la reine polynésienne. Le plus bel
exemple est sans doute celui du Mariage de Loti publié en 1880 où on trouve un portrait
développé de la vieille reine de Tahiti Pomare IV ainsi qu’un portrait plus rapide de la reine
des Marquises, Vaekehu123. Ces deux femmes sont présentées comme l’incarnation de
leur peuple qu’elles tentent de protéger, profondément nostalgiques des temps anciens
dont elles perpétuent le souvenir. Pierre Loti dit de Vaekehu : « Cette reine déchue, avec
ses grands cheveux en crinière et son fier silence, conserve encore une certaine grandeur124… » Pomare IV est décrite comme une figure tutélaire bienveillante, attentive à sa
famille, à ses sujets, consciente du déclin de sa culture et désireuse d’en assurer la transmission.
Un bref panorama historique des personnes régnantes en Polynésie française
après les annexions, démontre l’existence d’une réalité associée à ce motif : on trouve des
reines dans presque toutes les îles. Comment passe-t-on d’un pouvoir politique féminin
précolonial réel mais discret à un pouvoir très présent lors de la période coloniale ? On
peut formuler diverses hypothèses face à cette abondance de figures politiques féminines. Les colonisateurs, suivant en cela leurs préjugés, pensaient-ils les femmes de haut
rang plus malléables et donc plus susceptibles que les hommes d’accepter leur tutelle ?
Les hommes de haute lignée se mettaient-ils en retrait pour moins engager leur dignité ?
L’application de l’ascendance patrilinéaire stricte dans les successions et de la règle du
premier-né selon le modèle occidental a-t-elle favorisé cette visibilité des femmes ? Les
raisons sont sans doute multiples et complexes, mais le constat est que ces périodes de
trouble ont fait apparaître en nombre des femmes investies du pouvoir politique, bien que
souvent réduites à un rôle de figuration à la fin du processus d’annexion.
En résumé, les îles de la Société sont gouvernées par de nombreuses femmes durant le XIXe siècle. « Raiatea avait deux reines : Tehauroa (r. 1881-1884) et Tuarii (r. 18881897). Huahine a eu quatre reines : Teriitaria II (r. 1815-1852), Tehaapapa II (r. 1868-1893),
Teuhe (r. 1888-1890), et Tehaapapa III (r. 1893-1895). Bora Bora a eu deux reines : Teriimaevarua II (r. 1860-1873) et Teriimaevarua III (r. 1873-1895)125. » On peut évoquer pour
122 Pascal Picq, Et l’évolution créa la femme, op. cit., p. 365.
123 Il est aussi fait allusion à la reine de Bora-Bora ou à la reine Moe, p. 142.
124 Pierre Loti, Le Mariage de Loti, Paris, GF-Flammarion, 1991, p. 111.
125 Voir la version en anglais de Wikipedia : en.wikipedia.org/wiki/Queen Mamea.
132
mémoire Tahiti avec Pomare IV et des cheffesses comme Ari’itaimai à Papara, Ahu’ura
à Tautira ou Aifenua a Pohuetea à Punaauia. Durant la même période des femmes ont
aussi exercé le pouvoir politique à Nuku Hiva : Vaekehu devient cheffesse à la mort de
son époux. À Rimatara aux Australes on peut voir encore les tombes de la famille royale,
dont celles de deux reines : Temaeva IV qui règne de 1876 à1892 et Heimataura Tamaeva V, reine de 1893 à 1923. À Mangareva aux Gambier Maria Eutokia Toaputeitou devient
régente à partir de 1857126.
Le cas de Aifenua a Pohuetea dite Aifenua Vahine, née en 1820, est un exemple de
l’instrumentalisation des femmes dans les conflits politiques du temps. Partisane du protectorat français, elle a été nommée cheffesse du district de Punaauia de 1846 à 1881. Elle
succédait ainsi à son frère Aru Pohuetea, francophile également, nommé par le gouverneur français Bruat en 1845, mais destitué par la reine Pomare IV en 1846, officiellement
à cause de son alcoolisme, avant que celle-ci ne se soumette aux Français après son exil
à Raiatea127.
Un autre exemple bien documenté est celui de la longue résistance de Raiatea
à la domination française durant les années 1880 à 1897, menée par un chef de second
rang Teraupo’o. Le grand chef de Raiatea Tahitoe (1872-1881) avait été écarté du pouvoir
par d’autres chefs car il avait capitulé devant les Français. Il est alors remplacé par sa
fille Rereao Tehauroa plus proche du camp anglais. En 1884 un homme succède à celleci, Tamatoa VI jusqu’en 1887, date à laquelle ce dernier renonce à la fonction afin de ne
pas céder aux exigences des Français et s’en retourne à Huahine, dont il est originaire. La
reine Tuari’i lui succède, deuxième fille de Tahitoe, soutenant le combat de Teraupo’o en
faveur des Anglais128. Pourtant elle ne sera pas inquiétée à la suite de l’intervention militaire française et Victor Segalen mentionne son nom en 1904, « la grande cheffesse, Tuarii
Vahine129 ». Une autre cheffesse de second rang, Mai, suivra Teraupo’o et sa femme dans
leur exil en Nouvelle-Calédonie.
La grande cheffesse de Huahine Tehue, née en 1840, fut aussi choisie pour s’opposer à la France. Elle était la fille aînée de la reine Teha’apapa II qui elle-même était devenue reine de Huahine en 1868, lorsque son mari avait été destitué. Tehue fut proclamée
reine durant l’insurrection en 1888 et dut fuir à Tahiti pour rechercher la protection de
son premier mari, Pomare V. Après cet intermède (1888-1890), Teha’apapa II restera reine
jusqu’en 1893, après avoir accepté le protectorat de la France en 1890.
126 Cf. Corinne Raybaud, Reines et Cheffesses de Polynésie au XVIIIe et XIXe siècle, Papeete, Association Mémoire
du Pacifique, 2021, p. 344.
127 Voir notamment www.punaauia.pf/les-chefs-et-les-maires-de-punaauia.
128 La Lignée royale des Tama-Toa de Ra’iatea, Papeete, Ministère de la Culture de Polynésie française, éd. et
préface de Bruno Saura, 2003, pp. 20-25.
129 Victor Segalen, Journal des îles, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, 1988, p. 119.
133
D’après ces exemples, dont le plus célèbre est sans nul doute Pomare IV, on peut
déduire que les Français n’ont pas trouvé des reines dociles, prêtes à se soumettre. Si les
querelles franco-anglaises ou internes ont contribué à propulser ces femmes au premier
plan de la vie politique, elles ont apparemment agi selon une stratégie politique qui leur
était propre, conforme à leur importance dans la société précoloniale. L’histoire officielle,
occidentale et masculine, privilégie l’explication de femmes tiraillées entre le pouvoir des
pasteurs et celui des militaires occidentaux, comme par exemple Pomare IV lors de l’épisode de la guerre tahitienne, durant laquelle elle s’exila à Raiatea sur les conseils du pasteur Pritchard pour résister à l’influence française130.
Pour conclure, nous dirions avec Pascal Picq que : « la condition des femmes trop
longtemps occultée par l’invisibilité anthropologique et archéologique131 » mérite d’être
étudiée pour elle-même, notamment dans ces cultures du Pacifique précolonial éloignées
des schémas occidentaux. C’est non seulement un des moyens d’échapper à « une histoire
ethnocentrée et androcentrée sous le regard de l’Occident132 », mais encore à une histoire
« sous le regard des hommes du Pacifique », qui certes, tels que Epeli Hau’ofa ou encore
Jean-Marc Pambrun133, recherchent d’autres formes d’historicités, mais sans nécessairement échapper à un biais masculin et patriarcal. Une histoire ou une anthropologie androcentrées sont tout aussi contreproductives pour les sciences sociales qu’un ethnocentrisme souvent dénoncé et désormais très combattu.
130 En 1934, Jean Dorsenne, dans sa biographie romancée, C’est la Reine Pomaré, aux Éditions de France,
présente celle-ci comme une jeune femme inconséquente et versatile. Il précise : « L’influence que le pasteur
avait fini par prendre sur l’esprit de Pomaré était telle, que celle-ci n’adoptait plus aucune décision sans consulter
auparavant “Piritati”. » (p. 189)
131 Pascal Picq, Et l’évolution créa la femme, op. cit., p. 355.
132 Ibid., p. 337.
133 Voir notamment Epeli Hau’ofa, Un passé à recomposer, Arue, Pacific Islanders Éditions, 2015, ou Jean-Marc
Tera’ituatini Pambrun, L’Allégorie de la natte, Tahiti, 1993, à compte d’auteur.
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Bibliographie sélective
Une version antérieure de cette contribution, élaborée en vue de ce colloque, est
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www.royalark.net/Tahiti/tahiti3.htm
Résumé
Dans les textes coloniaux sur la Polynésie apparaît de manière insistante la figure
de la reine autochtone. Dans la plupart des cas, elle fait l’objet d’un traitement littéraire
positif. On s’interrogera sur cette figure fascinante pour les auteurs, des hommes dans
une écrasante majorité. S’agit-il d’un stéréotype issu de l’imaginaire occidental, qui représenterait le pouvoir matriarcal et qui serait apparu à l’occasion d’un « malentendu
culturel » ? Est-elle née de la projection de fantasmes et de schémas politiques occidentaux plaqués sur une réalité autre ? Ou bien cette figure tutélaire a-t-elle une réalité historique dans l’univers polynésien précolonial ? Les figures littéraires féminines sont souvent bienveillantes à l’égard des Occidentaux. On pourra donc se demander là encore si
cela correspond à une réalité avérée historiquement. On envisagera l’hypothèse, à infirmer ou confirmer, qu’à l’occasion de la mise en place progressive d’une véritable situation
coloniale, les reines ont pu être utilisées pour marginaliser un pouvoir masculin indocile,
celui des frères ou des époux. Cette analyse s’appuiera notamment sur des données historiques disponibles concernant les figures royales rencontrées dans les textes littéraires.
Sylvie André a enseigné dans des universités du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne et de la région Pacifique. Elle a été directrice de recherches à l’Université de Paris III.
Elle est spécialiste des littératures exotiques, coloniales, francophones, essentiellement
des productions narratives. Elle a contribué à ériger la littérature francophone du Paci136
fique en champ d’études universitaires. Elle a toujours été attentive aux liens entre anthropologie et littérature. Ses recherches actuelles se fondent sur les théories de la décolonialité et les études féministes contemporaines.
Abstract
“Queens or Chiefesses: Women in Political Life in Polynesia between the ‘Discovery’
and the Annexation”
The pervasive figure of the native queen is prominently featured in colonial writings on Polynesia. In most cases, she is the object of a positive literary treatment. We
shall wonder about that figure, which fascinates writers—male ones in an overwhelming
majority. Is she a stereotypical production of western imagination—the embodiment of
matriarchal power originating from a “cultural misunderstanding” of sorts? Is she the
result of the projection of western political patterns and fantasies applied to a different
reality? Or does that guardian figure refer to some historical reality in the pre-colonial Polynesian universe? The female literary figures are often benevolent towards Westerners.
Here again, we shall wonder if this corresponds to a historically proven reality. We shall
contemplate the assumption—to be invalidated or confirmed—that in the progressive implementation of a genuine colonial paradigm, the queens may have been used to marginalize a stubborn male power—that of brothers or husbands. This analysis shall notably
be based on available historical data concerning the royal figures to be found in literary
writings.
Sylvie André has taught at universities in the Maghreb, Sub-Saharan Africa and
the Pacific region. She was Head of Research at the University of Paris III. She is a specialist in exotic, colonial and francophone literatures, mainly in narrative productions.
She has contributed to establish Pacific francophone literature as a field of academic
study. She has always been attentive to the links between anthropology and literature.
Her current research is based on the theories of decoloniality and contemporary feminist
studies.
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Fait partie de Reines ou cheffesses : les femmes politiques en Polynésie entre la « découverte » et l’annexion - Sylvie André
