Le périple de Henry Adams dans les mers du Sud - Florent Atem
- Titre
- Le périple de Henry Adams dans les mers du Sud - Florent Atem
- Créateur
- Florent Atem
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LE PÉRIPLE DE HENRY ADAMS
DANS LES MERS DU SUD
Florent Atem
Université de la Polynésie française / Maître de conférences
Introduction
Profondément marqué par le suicide de son épouse, Marian Hooper Adams, en
1885, et exténué par l’écriture des neuf volumes de son ambitieuse histoire des États-Unis
sous les administrations de Thomas Jefferson et James Madison, parus de 1889 à 1891,
Henry Adams décide de s’exiler en compagnie de son grand ami, le peintre John La Farge.
En partant de San Francisco, le 23 août 1890, il répond à son tour à l’appel du Pacifique,
comme l’ont fait avant lui bon nombre d’intellectuels américains. La traversée mène
d’abord les deux hommes jusqu’à l’archipel hawaiien. Déçu par cette première étape dans
sa quête d’exotisme, Adams ne retiendra de l’escale à Honolulu, la capitale de Hawai‘i, que
l’image d’une société dépourvue de son authenticité, aussi américanisée que vidée de son
essence.
Aux îles Sāmoa, l’historien se mue en anthropologue et partage le quotidien des
natifs pour mieux se plonger dans la culture locale et comprendre les coutumes. Le séjour
à Apia, la capitale des Sāmoa, lui procure une réelle satisfaction : outre l’immersion dans
le mode de vie autochtone, il y rencontre notamment Robert Louis Stevenson, qui jouera
un rôle fondamental dans son périple jusqu’aux confins des mers du Sud, en lui remettant
des lettres d’introduction qui lui permettront d’établir un contact favorable avec les chefs
de Tahiti que l’écrivain écossais avait pu rencontrer lors d’un récent voyage en Polynésie.
Car c’est en effet à Tahiti que les deux aventuriers débarquent, le 4 février 1890,
pour un séjour d’exactement quatre mois, durant lequel ils côtoieront les notables de
Papeete mais aussi des familles influentes de la sphère locale, jusqu’à la rencontre avec
Ariitaimai, l’illustre cheffesse du clan des Teva, qui suscitera la fascination des voyageurs.
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Subjugué par la vénérable dame, dernière « ari’i nui » de sa lignée, le dynaste bostonien
qui tentait d’échapper à sa propre destinée se retrouve en réalité confronté à lui-même
au travers du personnage de Ariitaimai, incarnation du Tahiti des temps immémoriaux
et de valeurs ancestrales qui ne sont pas sans lui rappeler les utopies fondatrices d’une
Amérique dont il est intensément nostalgique.
I. Fuite en avant et première escale à Hawai‘i
En 1890, Henry Adams est un ancien professeur d’université alors âgé de cinquante-deux ans, encore traumatisé par le récent suicide de celle qui, en 1885, partageait
sa vie depuis treize années. À cette perte tragique s’ajoute celle de sa sœur, Louisa Catherine Adams, décédée du tétanos en Italie quinze ans plus tôt. Profondément blessé par ces
événements, il part à l’aventure dans les mers du Sud pour échapper à lui-même, d’autant
qu’il se sent en décalage par rapport aux visées impérialistes d’une Amérique de l’aprèsguerre civile65 qui n’a, estime-t-il, aucune utilité d’une personne de son genre66. Le temps
était venu de ne rien faire et de ne plus penser à rien. Mais outre ces motifs personnels,
Adams souhaite aussi suivre la trace de ces nombreux intellectuels désireux d’opérer une
forme de renaissance au contact de sociétés dites « primitives »67.
Le 30 août 1890, Adams et La Farge débarquent à Hawai‘i, dont le souverain est alors
le roi David Kalākaua, surnommé le « monarque joyeux » en raison de sa passion pour la
culture et les formes artistiques, notamment celles de la musique et de la danse. Mais la
signature en 1875 d’un traité de réciprocité avec les États-Unis a préparé l’annexion de
l’archipel, déjà défiguré par son entrée récente dans la modernité. Le nouveau mode économique et l’afflux de capitaux bouleversent la vie autochtone, au grand dam de Adams,
frustré dans sa quête anthropologique. Il s’improvise donc géologue, et même vulcanologue, lorsqu’il cherche à comprendre le principe de formation des atolls ou lorsqu’il se
rend sur la grande île de Hawai‘i, à la découverte des cratères du Mauna Loa ou du volcan
65 John Carlos Rowe développe cette idée dans la préface de son ouvrage, Henry Adams and Henry James : « The
rapid changes that took place in science, technology, and economics from the end of the Civil War to the first
decade of the twentieth century clearly had an enormous impact on traditional American values. […] American
history after the Civil War merely made explicit the gradual deterioration of man’s confidence in his own rational
faculties and an inherent order in nature. […] No American writer at this time struggled more determinedly than
Henry Adams to define the infrastructure of modern history » (John Carlos Rowe, Henry Adams and Henry James :
The Emergence of a Modern Consciousness, Ithaca and London, Cornell University Press, 1976, pp. 10-11).
66 George Hochfield souligne le grand pessimisme devenu caractéristique de l’attitude de Adams à partir de
cette époque : « The temper of Henry Adams’ mind during the 1890’s was to a great extent the product of a strong
revulsion against his own society […]. The pessimism and even cynicism which have become permanent elements
of his reputation took firm root then and remained until the end of his life to color his view of the contemporary
world » (George Hochfield, Henry Adams : An Introduction and Interpretation, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1962, p. 97).
67 « Nostalgie d’une nature vierge, poursuite réitérée du bonheur entre Nouveau Continent et Asie ? Le nouvel
Adam américain conçu par les Pères Fondateurs connaît-il alors le besoin impérieux de se ressourcer au sein de
sociétés primitives ? Autant d’interrogations que suscite cet appel du grand large » (Félix Atem, « Henry Adams.
Tahiti et Les Mémoires d’Ariitaimai », Alizés : Revue angliciste de La Réunion, Islands, n° 8, 1994, p. 92).
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Kīlauea, le plus grand du monde, d’où il admire la beauté hostile des vastes paysages de
lave. Dans ce cadre géologique primordial, il court-circuite l’histoire et vit hors du temps,
au beau milieu de l’immense océan. Épuisés mais ravis, les deux aventuriers regagnent
Honolulu, où ils se mêlent aux notables de la place : juges, hommes d’affaires ou autres
personnalités politiques, sans oublier le roi Kalākaua, auquel ils rendent visite la veille du
départ pour les Sāmoa. Dans ce que l’écrivain décrit comme « un vilain salon »68, ils sont
initiés à l’archéologie et aux arts hawaiiens par le monarque, qui s’adresse à eux dans un
anglais parfait, ce qui surprend agréablement Adams mais ne l’aide en rien dans sa quête
d’indigénéité69.
Le 27 septembre 1890, Adams écrit à son amie, Elizabeth Cameron, qu’il se réjouit
sous les tropiques d’être « mort à [s]on ancienne existence qui était une torture, et de
l’oublier, grâce à ce changement de vie aussi grand que [s’il avait] changé de planète »70.
Néanmoins, les lettres qu’il adresse depuis les mers du Sud à son cercle de proches révèlent sa déception par rapport à une terre d’où l’authentique mode de vie autochtone
semble avoir disparu, supplanté par le modèle américain. Occidentalisé à l’extrême,
Hawai‘i n’est déjà plus à la hauteur de l’image projetée par les récits de voyage dont Adams
a pu prendre connaissance. Certes sympathiques, les Hawaiiens délaissent déjà leur
culture et semblent aspirer à la nouveauté, au point d’accueillir à bras ouverts l’ère moderne, quitte à perdre leurs traditions et sacrifier leur identité. Comme il l’écrit à John Hay
dans une lettre datée du 15 septembre 1890, « [i]l ne reste absolument aucun des chefs ou
des membres des anciennes grandes familles »71. Il observe aussi que même la nature, qui
a pu être pour lui source d’émerveillement, a été altérée par l’intrusion du modèle étranger dans un cadre ancestral désormais privé de son originalité et de sa beauté. Il souligne
que les ranchs comme les plantations de canne à sucre bouleversent l’organisation territoriale et nuisent aux paysages, avant d’ajouter que le recours à une main-d’œuvre extérieure de faible coût achève de sonner le glas de la civilisation hawaiienne et, pour citer
ses propres termes, détruit « sans rémission les indigènes »72, ce « jusqu’à la dissolution
68 Henry Adams, Letters of Henry Adams (1858-1891), éd. Worthington Chauncey Ford, Boston and New York,
Houghton Mifflin, 1930, p. 414 : « Kalakaua received us informally in his ugly drawing-room » (« Kalakaua nous accueillit sans cérémonie dans son vilain salon », Henry Adams, Lettres des mers du Sud : Hawaii, Samoa, Tahiti, Fidji,
1890-1891, Traduites de l’américain avec des notes et une introduction par Évelyne de Chazeaux, Publications de
la Société des Océanistes, n° 34, Paris, Musée de l’Homme, 1974, p. 55).
69 Bengt Danielsson résume en une phrase l’épisode hawaiien : « Pendant le mois qu’ils passèrent aux îles
Hawaii, ils visitèrent les volcans actifs Mauna Loa et Kilauea, la baie Kealakekua où Cook avait été tué, le roi d’opérette Kalakaua et toutes les autres curiosités qu’un touriste se doit de voir, sans jamais s’enthousiasmer beaucoup » (Henry Adams, Mémoires d’Arii Taimai, Traduit de l’anglais par Suzanne & André Lebois, Introduction par
Marie-Thérèse & Bengt Danielsson, Paris, Publications de la Société des Océanistes, n° 12, Musée de l’Homme,
1964, p. xiii).
70 « Je suis heureux de vivre et j’en jouis, plus que pendant ces cinq dernières années. Je suis heureux d’être
mort à mon ancienne existence qui était une torture, et de l’oublier, grâce à ce changement de vie aussi grand
que si j’avais changé de planète » (Henry Adams, Lettres des mers du Sud : Hawaii, Samoa, Tahiti, Fidji, 1890-1891,
op. cit., p. 55).
71 Ibid., p. 50.
72 Ibid., p. 51.
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finale »73. Au départ de Hawai‘i, le 27 septembre, l’Américain regrette de ne pas avoir pu
connaître le visage originel de cette société du Pacifique, qui n’en demeure pas moins « un
agréable hors-d’œuvre au banquet polynésien »74 qui l’attend dans la suite du parcours.
II. L’expérience samoane ou l’initiation à la vie sauvage
Dès l’étape suivante, son hypothèse semble se vérifier, comme en témoigne, à
l’arrivée aux Sāmoa, l’accueil que leur réservent les indigènes à moitié nus sur leurs embarcations. Mais contrairement à ces premières impressions, les habitants font preuve
d’un raffinement et d’une hospitalité exemplaires. Lors de cette première journée d’escale
dans l’archipel, ils sont initiés à la cérémonie du « kava », breuvage à base de racine au goût
amer et aux vertus relaxantes, voire euphorisantes, élément incontournable et synonyme
de l’identité locale dans de nombreuses cultures du Pacifique, dont La Farge illustrera la
préparation dans l’une de ses peintures. Après Kalākaua à Honolulu, c’est au roi Malietoa
qu’ils rendent visite à Apia, puis au roi intérimaire Mata’afa, à l’anglais irréprochable, ainsi
qu’à Seumano, le chef local.
La rencontre avec le consul américain Harold Marsh Sewall, un diplômé de Harvard,
où Adams a lui-même enseigné de 1870 à 1877, constitue un point important puisque c’est
lui qui permettra la rencontre avec Robert Louis Stevenson, qui s’est établi dans l’archipel
à la recherche d’un remède contre la tuberculose qui le ronge, du moins d’un climat
susceptible d’en réduire les symptômes. Si Adams ne prête au début guère d’importance
à l’écrivain à l’allure singulière et totalement négligée75, il finira par dire du personnage
que son impressionnante culture n’a d’égal que sa grande intelligence et qu’« [i]l a vu, des
îles, plus de choses qu’aucun homme de lettres ou de sciences, et connaît à fond tout ce
qu’il a vu »76. Au fil de leurs conversations, l’Américain obtient de précieuses informations
sur la société locale et note particulièrement un commentaire de l’Écossais, qui qualifie
73 « C’est la même situation qu’au Japon, et qui s’aggrave peu à peu jusqu’à la dissolution finale » (Ibid., p. 50).
74 Félix Atem emploie cette image dans sa thèse de doctorat : « Hawaii offre par tous ses attraits un avant-goût
à ce qui les attend ; ce n’est rien de plus qu’un agréable hors-d’œuvre au banquet polynésien, au monde archaïque
encore authentique » (Félix Atem, « Henry Adams et le Pacifique Sud : De l’expérience tahitienne aux Mémoires
d’Ariitaimai », Thèse de doctorat, Université Sorbonne Nouvelle - Paris III, 1996, p. 106).
75 « Hier après-midi, Sewall m’a emmené avec La Farge faire une visite à Robert Louis Stevenson. […] Comme
nous arrivions au bas des marches, une silhouette apparut, à laquelle je ne peux pas rendre justice. Imaginez un
homme si maigre et si émacié qu’on dirait un paquet d’os dans un sac, la physionomie éclairée par deux yeux
intelligents, à l’expression morbide et toujours agitée. Il portait un pyjama de coton rayé sale, dont les jambes
flottantes étaient serrées dans des chaussettes de laine grossièrement tricotées, l’une d’un brun vif et l’autre
violet foncé », écrit Adams à Elizabeth Cameron le 17 octobre 1890 (Henry Adams, Lettres des mers du Sud : Hawaii,
Samoa, Tahiti, Fidji, 1890-1891, op. cit., pp. 75-76) ; dans une lettre à John Hay, datée de la veille, l’aventurier des
mers du Sud émet un jugement encore plus cinglant à l’égard de l’écrivain et de son apparent retour à l’état sauvage : « J’aurais aimé que vous fussiez des nôtres dernièrement quand nous avons rendu visite à Stevenson. […]
Stevenson et sa femme étaient perchés, comme d’étranges oiseaux, vraiment très, très étranges. […] Il ne tient
jamais en place, se perche comme un perroquet sur tout ce qui dépasse, saute d’un endroit à l’autre, et parle sans
discontinuer. Peut-être pris à l’improviste, le perroquet, quand nous l’avons vu, était très sale et mal habillé, et
la femelle dans un état plutôt pire encore que le mâle. Je n’étais pas préparé à tant d’excentricité » (Ibid., p. 86).
76 Ibid., p. 77.
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les indigènes d’individus « toujours respectables, au contraire de certains blancs tombés
dans un état de dégradation au-delà de toute description »77, comme pour opposer la vertu
naturelle exemplaire du bon sauvage aux vices et à la corruption des colonisateurs.
Adams et La Farge s’aventurent ensuite hors de la capitale et rendent visite aux
chefs du littoral avant de gagner les îles voisines. Après la déception à Hawai‘i, la satisfaction d’avoir pu partager le quotidien des indigènes et le sentiment d’avoir « vu tout
ce qu’on peut voir de la vie indigène »78 des Sāmoa pourraient marquer la fin du voyage ;
mais l’intellectuel souhaite approfondir sa quête philosophique et poursuivre, au cœur
du grand Pacifique, son immersion dans les sociétés primitives79 de Polynésie. Les rapports toujours plus cordiaux qu’il entretient avec Stevenson amène ce dernier à lui remettre des lettres qui lui permettront d’entrer en contact avec des chefs tahitiens, dont
ce même Stevenson a pu faire la connaissance quelques années plus tôt. Mais avant le
départ, Adams souhaite obtenir davantage de réponses puisqu’il est encore intrigué par
le peuple samoan, notamment en ce qui concerne la question de son origine, la structure
sociale et les coutumes en vigueur ainsi que le régime de succession de cette société matriarcale. En matière de religion, il se rend rapidement compte, en s’entretenant avec des
chefs autochtones dont il se fait traduire les propos, que les pratiques ancestrales sont
perpétuées à l’abri des regards et que, sous les apparences, « leur christianisme recouvre
un paganisme encore joliment complet avec des prêtres et des croyances aussi fortes que
jamais »80. Enfin, il obtient aussi des transcriptions de chants et légendes extraits du patrimoine culturel de ses hôtes, dont il estime avoir cerné l’histoire. Organisées et régies
par des lois spécifiques, ces sociétés indigènes, qui atteignent ainsi leur haut degré de
raffinement, n’auront pas manqué de rappeler à Adams l’ordre qui caractérise certaines
tribus amérindiennes, ces « républicains naturels »81, comme l’écrit Peter Onuf, spécialiste
de Jefferson. Vers la fin du séjour, il rencontre Dorence Atwater, anciennement consul
américain à Tahiti, où il favorisera l’introduction du Bostonien dans le cercle de la haute
société. Ainsi, le séjour samoan aura été bien plus fructueux et réjouissant que l’étape
hawaiienne, puisque l’archipel est encore préservé des envahisseurs, dont la venue n’a
pas pu, pour l’instant, altérer les usages millénaires. Forts de ces enseignements, les deux
77 Ibid., pp. 77-78.
78 Ibid., p. 201.
79 À ce stade de son périple, dans sa lettre à John Hay du 16 novembre 1890, Adams écrit des Samoans que
« [c]e sont les gens les plus heureux, simples, souriants, que j’aie jamais rencontrés, et les plus délicieusement
primitifs » (Ibid., p. 150).
80 C’est ce qu’écrit Adams à Elizabeth Cameron dans sa lettre du 8 novembre 1890 (Ibid., p. 127) ; quelques jours
auparavant, le 21 octobre, il confiait déjà à Anne Cabot Mills Lodge que « Samoa est très peu différent de ce qu’il
était au temps païen. Le christianisme est indigène, et diffère peu du paganisme indigène, si ce n’est que davantage de coutumes sont tenues secrètes » (Ibid., p. 91).
81 « Uncorrupted by civilization, Native Americans reflected man’s true nature. […] For Jefferson, the Indians
were natural republicans who showed that society did not depend on submission to the authority of a governing
class but was instead the spontaneous expression of man’s sociable nature » (Peter S. Onuf, Jefferson’s Empire :
The Language of American Nationhood, Charlottesville and London, University Press of Virginia, 2000, p. 19).
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hommes quittent Sāmoa à la fin du mois de janvier 1891 et arrivent à Papeete quelques
jours plus tard, fins prêts pour l’expérience tahitienne.
III. Tahiti ou la révélation
À Tahiti, Adams et La Farge sont reçus par le consul américain William Doty ainsi
que par son prédécesseur, Atwater, qui avait été nommé à ce poste en 1872. Ce dernier les
installe dans une maison voisine à celle d’une grande famille de l’île : les Salmon. Ils y font
la connaissance des sœurs Titaua, Moeti’a, qui n’est autre que l’épouse de l’ancien consul,
Joanna Marau Ta’aroa, qui a été mariée au dernier roi de Tahiti, Pōmare V, ainsi que leur
frère Tati Salmon, avec qui Adams se liera d’une profonde amitié. Il est particulièrement
séduit par Marau, à la personnalité complexe dans laquelle se mêlent finesse aristocratique et intelligence autochtone. Comme Tati, elle est férue d’histoire et de culture polynésiennes, autre aspect qui intéresse au plus haut point l’historien. Mais c’est surtout la
rencontre avec leur mère, à laquelle ils ne tardent pas à le mener, qui bouleversera l’écrivain et le marquera à jamais.
Descendante du côté de son père d’une prestigieuse lignée, celle du clan des Teva,
le plus puissant du Tahiti de l’ère pré-européenne, Ari’ioehau Ta’aroari’i a Tati, également
connue sous le nom de Hinarii, hérite aussi de tous les droits et pouvoirs de sa mère,
Ari’imanihinihi, fille unique de Marama, le plus grand chef de l’île voisine de Mo’orea.
Adoptée par Terito, la veuve du roi Pōmare II, devenu suite à sa conversion par les missionnaires britanniques le premier roi chrétien de Tahiti, elle a grandi aux côtés de ’Aimata, dont le prénom signifie « manger les yeux », sa cousine et désormais sœur adoptive, qui
n’est autre que la future reine Pōmare IV. C’est d’ailleurs grâce à cette dernière, qui lèvera
trois jours durant la loi de 1835 édictée par les missionnaires, qui interdit le mariage entre
indigènes et étrangers, que Ari’ioehau peut en 1842 prendre pour époux Alexander Salmon82, de son vrai nom Alexander Solomon, un commerçant britannique d’origine juive.
C’est suite à cette union que le nom de « Ariitaimai », le « prince venu de la mer », fut donné
aux deux époux, ainsi que le veut la tradition tahitienne. Parti, comme Adams quelques
années plus tard, de San Francisco, celui qui est surnommé « Monsieur Diamant » à son
arrivée à Tahiti, en 1841, caresse un moment l’espoir d’occuper le poste, qu’il croit vacant,
du consul britannique Georges Pritchard, en vain.
En route pour Tautira, où Adams doit rencontrer le chef Ori a Ori, l’une des connaissances de Stevenson, l’Américain s’arrête à Papara, à la maison des Salmon, où il passe
trois jours à écouter la cheffesse lui dévoiler les secrets du Tahiti païen. L’historien pourra
82 Personnalités au rôle déterminant dans le contexte du Tahiti de l’époque du Protectorat, Ariitaimai et son
époux sont au centre de l’ouvrage Alexandre Salmon et sa femme Ariitaimai, d’Ernest Salmon, le fils de Marau, soit
le petit-fils de ces deux figures incontournables de l’histoire polynésienne.
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compléter ses notes au retour de la presqu’île, après sa visite au chef. Avec La Farge, ils
sont à cette occasion adoptés selon le rite tahitien et reçoivent respectivement les noms
de « Tera’itua » et « Tauraatua », scellant officiellement leur appartenance au clan de la
« ari’i nui ». Adams aura encore l’opportunité d’écouter la vénérable dame à Papeete, où
elle rend visite à sa fille, Marau, dans sa maison, non loin de celle occupée par les deux
visiteurs. À propos du départ de Tahiti, le 4 juin 1891, Adams écrira : « La seule chose qui
m’importait à cette heure, ce n’était pas la gaieté ou la tristesse, c’était de quitter la chère
vieille dame ; elle m’embrassa sur les deux joues — […] elle nous fit un petit discours, si
sincère et si plein de dignité, que, bien qu’elle l’eût prononcé en sa langue natale, et que je
n’en comprisse pas un mot, je perdis tout à fait le contrôle de moi-même »83. Cette confidence de l’Américain permet de mesurer à quel point il a été touché par cette rencontre
avec la noble indigène, qui le changera à jamais.
Conclusion
S’il n’est pas exactement comparable, en lui-même, à l’épopée transcontinentale inaugurale d’un Lewis ou d’un Clark, à l’orée de l’expansion vers la côte Pacifique, ou
aux autres expéditions menées par les pionniers de la conquête de l’Ouest du cours du
XIXe siècle, le périple océanien de Henry Adams s’inscrit dans la trajectoire de ces illustres
prédécesseurs. Mais outre la direction dans laquelle s’opère le mouvement, l’avancée
jusqu’aux confins du Pacifique s’accompagne d’un émerveillement grandissant de celui
qui est venu échapper à lui-même, hors de la civilisation et hors du temps, dans le contexte
insulaire des sociétés primitives84 du grand océan. En effet, plus Adams s’éloigne de la côte
nord-américaine, moins se font ressentir les effets néfastes de l’intrusion d’une civilisation qui ne fait que reproduire, sur le théâtre des mers du Sud, les rivalités des puissances
impériales de la vieille Europe85.
Les thèses de Crèvecœur, qui avait postulé dans ses Lettres d’un cultivateur américain86 le caractère graduel et géographiquement visible de l’arrivée du modèle occidental, semblent se vérifier, à la satisfaction de l’historien qui s’est mué en anthropologue, en
quête d’exotisme tropical et de sauvagerie primordiale. Jefferson avait lui-même repris à
83 Henry Adams, Lettres des mers du Sud : Hawaii, Samoa, Tahiti, Fidji, 1890-1891, op. cit., p. 384.
84 Dans sa lettre du 4 juin 1891, adressée à Elizabeth Cameron, Adams, profondément ému avant de quitter
Ariitaimai, emploie le terme de façon clairement laudative : « Je ne la reverrai plus jamais, mais j’ai appris d’elle ce
qu’était une femme primitive » (Ibid.).
85 « Here in a remote Pacific island had been enacted in miniature the drama of mercantile world-empires
in the making. Here England came to grips with France, and a struggling native people were victimized and
subdued. This same clash of interests had formed the background of the struggles of Jefferson and Madison to
sustain the young American Republic through the years that Adams had so recently examined » (Henry Adams,
Tahiti : Memoirs of Arii Taimai e Marama of Eimeo, Teriirere of Tooarai, Teriinui of Tahiti, Tauraatua i Amo, Edited, with
an Introduction by Robert E. Spiller, New York, Scholars’ Facsimiles and Reprints, 1947, p. v).
86 Authentique ode au paradigme agrarien, l’ouvrage définit les bases de l’un des principaux mythes fondateurs de la jeune république nord-américaine.
91
son compte cette théorie, qu’il avait étendue à l’ensemble du continent, comme dans sa
lettre à William Ludlow87, en 1824, dans laquelle il explique que l’aventurier qui entreprendrait son parcours à partir des contrées inexplorées de la région des Rocheuses et avancerait vers l’Est ne manquerait pas de constater, dans un environnement sauvage ancestral
jusqu’alors vierge de toute intrusion étrangère, l’irruption progressive et irrépressible de
la civilisation blanche, certes au détriment des cultures amérindiennes ancestrales, mais
au profit des nouveaux occupants du territoire, dont les autochtones qui auraient su s’associer à l’édification de son « empire de la liberté »88. Ce schéma, emprunté à Crèvecœur et
appliqué par le président républicain à l’ensemble du territoire, paraît trouver un prolongement naturel dans l’itinéraire de Adams, même si la désillusion de Hawai‘i laisse déjà
augurer de sombres avenirs pour les sociétés millénaires d’Océanie, dont les jours sont à
présent comptés.
Dans le cas du dynaste bostonien, le périple dans les mers du Sud l’autorise encore
à fuir les dystopies de son temps. L’odyssée moderne de l’aristocrate jusqu’au bout du Pacifique, cadre naturel atemporel où s’opère au contact de l’indigène sa révélation à luimême, le mène à une société dans laquelle il retrouve les valeurs fondatrices de sa propre
nation, idéal prélapsaire qui prend la forme du contexte insulaire du Tahiti d’autrefois,
dont l’âme vit encore au travers du personnage de Ariitaimai.
Bibliographie sélective
Adams, Henry, History of the United States of America during the Administrations of Thomas Jefferson, éd. Earl N. Harbert, New York, Library of America, 1986.
Adams, Henry, History of the United States of America during the Administrations of James
Madison, éd. Earl N. Harbert, New York, Library of America, 1986.
Adams, Henry, Letters of Henry Adams (1858-1891), éd. Worthington Chauncey Ford, Boston and New York, Houghton Mifflin, 1930, vol. 1.
87 Thomas Jefferson, Writings. Autobiography, Notes on the State of Virginia, Public and Private Papers, Addresses, Letters, éd. Merrill D. Peterson, New York, Library of America, 2011 [1984], pp. 1496-1497 : « Let a philosophic
observer commence a journey from the savages of the Rocky Mountains, eastwardly towards our sea-coast. […]
This, in fact, is equivalent to a survey, in time, of the progress of man from the infancy of creation to the present
day ».
88 Robert W. Tucker et David C. Hendrickson, Empire of Liberty : The Statecraft of Thomas Jefferson, New York
and Oxford, Oxford University Press, 1990, p. ix : « In constructing his “empire of liberty,” Jefferson pursued
ambitious ends—preeminently, territorial expansion […] ».
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Adams, Henry, Lettres des mers du Sud : Hawaii, Samoa, Tahiti, Fidji, 1890-1891, Traduites
de l’américain avec des notes et une introduction par Évelyne de Chazeaux, Publications de la Société des Océanistes, n° 34, Paris, Musée de l’Homme, 1974.
Adams, Henry, Tahiti : Memoirs of Arii Taimai e Marama of Eimeo, Teriirere of Tooarai, Teriinui of Tahiti, Tauraatua i Amo, Edited, with an Introduction by Robert E. Spiller,
New York, Scholars’ Facsimiles and Reprints, 1947.
Adams, Henry, Mémoires d’Arii Taimai, Traduit de l’anglais par Suzanne & André Lebois,
Introduction par Marie-Thérèse & Bengt Danielsson, Paris, Publications de la Société des Océanistes, n° 12, Musée de l’Homme, 1964.
Atem, Félix, « Henry Adams et le Pacifique Sud : De l’expérience tahitienne aux Mémoires
d’Ariitaimai », Thèse de doctorat, Université Sorbonne Nouvelle - Paris III, 1996.
Atem, Félix, « Henry Adams. Tahiti et Les Mémoires d’Ariitaimai », Alizés : Revue angliciste de
La Réunion, Islands, n° 8, 1994, pp. 91-102.
Crèvecœur, J. Hector St. John de, Letters from an American Farmer, Edited with an Introduction and Notes by Susan Manning, New York, Oxford University Press, 1997
[1782].
Hochfield, George, Henry Adams : An Introduction and Interpretation, New York, Holt,
Rinehart and Winston, 1962.
Jefferson, Thomas, Writings. Autobiography, Notes on the State of Virginia, Public and
Private Papers, Addresses, Letters, éd. Merrill D. Peterson, New York, The Library of
America, 2011 [1984].
Onuf, Peter S., Jefferson’s Empire : The Language of American Nationhood, Charlottesville
and London, University Press of Virginia, 2000.
Rowe, John Carlos, Henry Adams and Henry James : The Emergence of a Modern Consciousness, Ithaca and London, Cornell University Press, 1976.
Salmon, Ernest, Alexandre Salmon et sa femme Ariitaimai. Deux figures de Tahiti à l’époque
du Protectorat, Papeete, Sociétés des Études Océaniennes, 1982.
Tucker, Robert W. et Hendrickson, David C., Empire of Liberty : The Statecraft of Thomas
Jefferson, New York and Oxford, Oxford University Press, 1990.
Résumé
Profondément marqué par le suicide de son épouse, Marian Hooper Adams, en
1885, et exténué par l’écriture des neuf volumes de son ambitieuse histoire des États-Unis
sous les administrations de Thomas Jefferson et James Madison, parus de 1889 à 1891,
Henry Adams décide de s’exiler en compagnie de son grand ami, le peintre John La Farge.
En partant de San Francisco, le 23 août 1890, il répond à son tour à l’appel du Pacifique,
comme l’ont fait avant lui bon nombre d’intellectuels américains. La traversée mène
d’abord les deux hommes jusqu’à l’archipel hawaiien. Déçu par cette première étape dans
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sa quête d’exotisme, Adams ne retiendra de l’escale à Honolulu, la capitale de Hawai‘i, que
l’image d’une société dépourvue de son authenticité, aussi américanisée que vidée de son
essence.
Aux îles Sāmoa, l’historien se mue en anthropologue et partage le quotidien des
natifs pour mieux se plonger dans la culture locale et comprendre les coutumes. Le séjour
à Apia, la capitale des Sāmoa, lui procure une réelle satisfaction : outre l’immersion dans
le mode de vie autochtone, il y rencontre notamment Robert Louis Stevenson, qui jouera
un rôle fondamental dans son périple jusqu’aux confins des mers du Sud, en lui remettant
des lettres d’introduction qui lui permettront d’établir un contact favorable avec les chefs
de Tahiti que l’écrivain écossais avait pu rencontrer lors d’un récent voyage en Polynésie.
Car c’est en effet à Tahiti que les deux aventuriers débarquent, le 4 février 1890,
pour un séjour d’exactement quatre mois, durant lequel ils côtoieront les notables de
Papeete mais aussi des familles influentes de la sphère locale, jusqu’à la rencontre avec
Ariitaimai, l’illustre cheffesse du clan des Teva, qui suscitera la fascination des voyageurs.
Subjugué par la vénérable dame, dernière « ari’i nui » de sa lignée, le dynaste bostonien
qui tentait d’échapper à sa propre destinée se retrouve en réalité confronté à lui-même
au travers du personnage de Ariitaimai, incarnation du Tahiti des temps immémoriaux
et de valeurs ancestrales qui ne sont pas sans lui rappeler les utopies fondatrices d’une
Amérique dont il est intensément nostalgique.
Florent Atem est maître de conférences à l’Université de la Polynésie française,
où il enseigne la civilisation américaine et la linguistique anglaise. Agrégé d’anglais et
lauréat du Prix de thèse 2016 d’Aix-Marseille Université, il est spécialiste de l’expédition
Lewis et Clark ainsi que de la jeune république nord-américaine. Auteur de plusieurs
articles, il est aussi le co-auteur d’une étude comparative du tahitien, du français et de
l’anglais. Ses recherches actuelles portent sur Henry Adams, plus particulièrement sur
la dimension interculturelle du périple de l’historien américain aux confins du Pacifique.
Abstract
“Henry Adams’s Journey Through the South Seas”
Deeply affected by the suicide of his wife, Marian Hooper Adams, in 1885, and exhausted after writing the nine volumes of his ambitious History of the United States of
America during the Administrations of Thomas Jefferson and James Madison, published
from 1889 to 1891, Henry Adams decided to embark on a journey through the South
Seas with his dear friend, painter John La Farge. In departing from San Francisco on August 23rd, 1890, he was in his turn answering the call of the Pacific, as many American
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intellectuals had done before him. The voyage first led the two gentlemen to the Hawaiian
archipelago, which was the source of much disappointment as it failed to answer his quest
for exoticism. All he retained from his stopover in Honolulu—the capital of the state of
Hawai‘i—was the image of a society devoid of its authenticity and stripped of its essence
by extreme Americanization.
In the Samoan Islands, the historian turned into an anthropologist, not hesitating
to share the daily life of the natives in order to better immerse himself in the local culture
and understand their customs. The stay in Apia—the capital of Sāmoa—brought him genuine satisfaction since, in addition to probing the indigenous way of life, he met Robert
Louis Stevenson, who would play a fundamental role in the next step of his journey to the
far reaches of the South Seas by providing him with letters to help him introduce himself
and thus establish favorable relationships with the Tahitian chiefs the Scottish writer had
met on a recent trip to Polynesia.
It was indeed in Tahiti that the two travelers landed on February 4th, 1890, for a four
months’ stay during which they got to meet with the dignitaries of Papeete as well as some
influential local families, before eventually being led to Ariitaimai, the illustrious chiefess
of the powerful Teva clan who would become the object of the two voyagers’ fascination.
Enthralled by the venerable lady, the last “ari’i nui” of her lineage, the Boston dynast, who
was trying to escape his own destiny, actually ends up being confronted with himself
through the character of Ariitaimai, who embodies the Tahiti of the past, with its ancestral
values that harken back to time immemorial and remind him of the founding utopias of
an America for which he is intensely nostalgic.
Florent Atem is an Associate Professor at the University of French Polynesia,
where he teaches American civilization and English linguistics. Holder of the agrégation
in English and winner of the 2016 Aix-Marseille University Thesis Prize, he specializes in
the Lewis and Clark expedition and the young North American republic. He is the author
of several articles and the co-author of a comparative study of the Tahitian, French and
English languages. He currently conducts research on Henry Adams, particularly focusing on the intercultural aspects of the American historian’s Pacific journey.
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Fait partie de Le périple de Henry Adams dans les mers du Sud - Florent Atem
