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if
s®

Société

la

des

A

ÉTUDES OCÉANIENNES
Anthropologie
(Histoire

—«

des

—

Ethnologie

Institutions

—

Philologie.

et

Antiquités
populations maories.

Littérature et Folklore.
&amp;'v ïv*
-

Astronomie

—

Océanographie— Sciences naturelles.
Tourisme.

IMPRIMERIE

A

DU

GOUVERNEMENT

PAPEETE

té des

(TAHITI)

Études Océaniei

5

���I

DE

SOCIÉTÉ

LA

D'ÉTUDES

OCÉANIENNES

—5•-*-«—

1V° ÎO.

—

JUILLET

1925

SOMM AIEE

Littérature et Folklore.

Tiurai le Guérisseur

O. Walker

Ma Maison

P. A. Hourey

Sciences naturelles.

Deux insectes ennemis de la vanille.

Raynaud

Histoire.

Mystérieuse aventure de Ariipaea
Vahine (Traduction)

E. Ahnne

Tourisme.

Eimeo

M

-

Dr Sasportas

F'

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DATE;

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Océaniennes

�Société des

Études

Océaniennes
J

�3E3?

]TO2L3£2L1&gt;1112

Tiurai. le Guérisseur (i)(Par Orsmond WALKER).
Issu d'une des

plus puissantes famille de l'île. Tiurai, s'il l'a¬
prépondérant parmi les

vait voulu, aurait pu occuper un rang
chefs influents des Tevas.

Mais de très bonne heure, alors qu'il n'était qu'un adolescent,
une indifférence complète pour les distinctions socia¬

il montra

les, et une aversion bien marquée pour
train d'honneurs, de conventions et de
A la société des jeunes gens de son

la vie publique avec son
déceptions.
âge, il préféra celle des
vieillards avec lesquels il apprit les secrets de la thérapeutique
indigène, qu'il pratiqua sous toutes ses formes jusqu'à sa mort.
Dans le traitement de ses malades, il remarqua que la foi jouait
un grand rôle dans la guérison, et qu'elle était un des principaux
facteurs du succès de ses maîtres ; il fit donc une étude spéciale
de ses diverses manifestations et de l'état psychologique de ses
patients, et obtint dans la suite des résultats merveilleux, pres¬
que prodigieux, d'où la réputation qu'il acquit de "biohio", sor¬
cier.
Il mourut en 1918, à l'âge de 83 ans, victime de l'épidémie de
grippe espagnole.
A le voir on ne lui aurait pas donné plus de 50 ans, tellement

il était actif et bien conservé.
Au

physique, il était le type parfait de l'aristocrate tahitien.
de haut, et était d'une très

Très bel homme, il mesurait 2 mètres
forte

carrure.

de présenter TIURAI, tel qu'il l'a connu. Lorsqu'au
des conversations qu'il a eues avec cet extra¬
des vingt ans qu'il l'a fréquenté, il s'en tien¬
dra autant que possible à la traduction littérale des paroles de Tiurai. La
personnalité de Tiurai, était bien caractérisée et cependant pleine de contra¬
dictions en sorte qu'il est difficile de se faire de lui une opinion bien définie.
(1). L'auteur

essaye

de ce récit, il reproduira
ordinaire personnage, au cours

cours

Société des

Études

Océaniennes

,

�—

4

—

était élégant et aisé, sa démarche lente
gracieuse. Ses mouvements également lents, mais décidés.
Son air habituel était celui du commandement, mélangé d'une
infinie bonté, mais quelquefois hautain..
Une abondante chevelure ondulée, presque frisée, couvrait sa
tête, à peine grisonnante.
Sa grande figure ronde était sans rides et il avait encore toutes
D'allure altière, son port

mais

ses

dents.

Ses yeux petits, très noirs et brillants, ombragés par d'épais
sourcils noirs comme du jais, avaient lorsqu'il s'adressait à un
papaa » blanc, une expression d'espièglerie ironique et presque
dédaigneuse.
Son nez aquilin était grand mais bien proportionné, quoique un
peu large à la base, sa bouche moyenne et bien formée montrait
une denture parfaite et propre.
Ses lèvres légèrement épaisses étaient souvent plissées par un
petit sourire qui finissait presque en une moue.
L'espace entre les narines et la lèvre supérieure était rasé, mais
il laissait pousser enbordurede la lèvre même une petite mous¬

«

tache courte et taillée en brosse.

large et proéminent, il déno¬
détermination.

Son menton dénué de barbe était
tait

une

fermeté bien arrêtée et la

Sa voix était grave

mais claire, sa parole était bien articulée et

scandée.

consistait simplement en un " pareil",
jaune qu'il portait très court ; son buste, ses bras et ses
jambes étaient toujours nus; mais quand il avait à sortir, ce qui
lui arrivait très rarement, invariablement il s'habillait d'une che¬
mise de calicot blanc etd'un pareu noir qui lui descendait un peu
plus bas que les genoux, et bien qu'il allât toujours pieds nus et
tête nue, il ne manquait jamais dans les grandes occasions de
porter suspendue sur ses épaules une vieille paire de souliers et
à la main un vieux chapeau de feutre.
11 habitait une vieille hutte toute délabrée, faite de quelques
bâtons de purau, couverte de feuilles de cocotiers et ouverte aux
quatre vents des deux.
Une natte de pandanus étendue par terre lui servait de lit, avec
une bûche sous une des extrémités en guise d'oreiller.
11 n'y avait aucun meuble dans sa case, et ses ustensiles se ré¬
duisaient à un " timete", espèce d'auge taillée d'une seule pièce
dans un tronc d'afbre, trois ou quatre "penu", pilon.s en pierre
Son vêtement ordinaire

bleu et

Société des

Études Océaniennes

�et de nombreuses coques de noix de cocos polies de différentes
grandeurs, qui servaient de bols.
Comme objet d'importation étrangère il ne possédait, à part
son linge, que deux couteaux ; l'un assez petit, strictement des¬
tiné à ses opérations chirurgicales et préparations médicinales,
et l'autre plus grand, genre coutelas employé pour tous les be¬
soins courants : couper du bois à brûler, nettoyer du poisson,
fendre des " maiore", ou découper son tabac.
D'innombrables petits paquets d'herbes sèches, de racines et
d'écorcesde plantes pendaient aux solives de sa hutte qui était
du reste si basse qu'il ne pouvait s'y tenir debout.
De grands arbres, " tamanu" et "butu", entouraient la case et
l'abritaient des rayons du soleil, la rendant plus habitable.
De grandes pierres éparses çà et là et les grosses racines des
arbres servaient de siège à ses visiteurs.
Le bouquet de gros arbres sous lesquels s'élevait la case de
Tiurai, était entouré de toutes parts d'un inextricable fouillis de
lantana, de buissons, débroussaillés et de lianes de toutes espè¬
ces, à travers lequel un sentier étroit et tortueux menait à la plage.
Un autre sentier qu'on eut cru tracé pour un labyrinthe menait
dans le sens opposé et aboutissait à la route de ceinture par une
brèche dans le mur de corail qui entourait le domaine de Tiurai.
Pour un étranger passant sur la grand route, l'endroit n'offrait
aucun intérêt; nul ne se serait jamais douté qu'il fût habité et
on n'aurait probablement pas même remarqué le petit sentier
mal entretenu que des centaines de malades foulaient journelle¬
ment.

Personne n'aurait osé, sans

l'ordre de Tiurai, touchera quoi

que ce fut sur le parcours du sentier et le désordre voulu restait
intact. Un obstacle quelconque était franchi d'une façon ou d'une
autre

jusqu'à ce que Tiurai l'enlevât ou donnât l'ordre de l'en¬

lever.

Une branche sèche tombait-elle par hasard en travers du sen¬
tier, elle était enjambée par les visiteurs ou si elle était trop haute,
on
passait dessous en se baissant.
Et pourtant, il n'était certainement aucun point de l'île fré¬
quenté par autant de personnes que ce coin-là, car jamais Tiurai
ne se rendait auprès de ses malades; ceux-ci venaient à lui ou
lui étaient portés.
Au cas où le malade était trop gravement atteint pour pouvoir

Société des

Études

Océaniennes

�être

transporté, un parent, unami ou un serviteur venait consul¬

ter le sorcier et

lui demander conseil et

secours.

qu'il donnait, Tiurai ne s'attendait point à un
paiement en espèces et n'en acceptait jamais. Il disait toujours
que ce qu'il donnait lui avait été donné gratuitement et que par
conséquent il le donnait à son tour gratuitement.
Ses malades lui apportaient bien des présents sous forme de
fruits et de provisions ; mais ceci se faisait discrètement et sans
paroles de part et d'autre. L'un apportait un paquet de " maiore",
et le déposait n'importe où près de la hutte, un autre un paquet
de poissons qu'il accrochait à la branche d'un arbre, un troisième
laissait un régime de " fei", ou un paquet de "iaro", et ainsi
Pour les soins

de suite.

Quelquefois, sa hutte était littéralement encombrée de vivres
espèces, en quantité suffisante pour nourrir vingt per¬
sonnes pendant une semaine.
En apparence, il restait insensible à tous ces cadeaux, mais de
temps à autre lorsqu'un malade ou son envoyé lui paraissait pau¬
vre et misérable, il lui disait en le congédiant : « Prends ce paquet
de poissons » ou « Ramasse ce régime de bananes », et l'autre
de s'exécuter sans rien dire, persuadé que cela faisait partie du
de toutes

traitement.

Tiurai, disposait ainsi de toutes ses victuailles avant la fin de
journée, ne gardant pour lui-même que le strict nécessaire et
le lendemain il avait de nouveau de quoi donner.
Il n'avait jamais d'argent, le tabac qu'il fumait poussait autour
de sa case; il n'achetait pas d'allumettes, une bûche brûlait cons¬
tamment sous la cendre et lui procurait à volonté, le feu.
Quand il avait vraiment besoin de quelques francs pour s'ache¬
ter un "pareil", ou un vêtement quelconque, il Elisait venir un
de ses proches parents et lui demandait la somme nécessaire à
valoir sur sa part des revenus provenant des terres de famille,
qu'il refusait d'ailleurs de toucher entièrement.
Une chose remarquable dans les relations de Tiurai avec ses
malades était la façon dont il leur parlait, à eux ou à leurs en¬
voyés.
Quoiqu'il lût d'une humeur assez égale, et toujours prêt à sou¬
rire, il avait des moments d'impatience.
Si des visiteurs osaient lui adresser la parole, avant qu'il ne leur
eût jeté un mot de bienvenue, il leur ordonnait de se retirer, leur
disant qu'ils n'avaient pas à s'approcher de lui, qu'ils n'étaient
la

Société des

Études

Océaniennes

�du tout malades ; et ceux-ci faisaient demi-tour et

pas

se

retiraient

sans murmurer.

En arrivant chez eux, ils trouvaient souvent que

le malade

pour lequel ils avaient été consulter Tiurai, était en parfaite santé,
ou si c'était pour eux-mêmes, ils étaient complètement guéris.

D'autre part, on a vu des personnes s'approcher
Tiurai, avec tous les signes de respect et de
attendant qu'il voulût bien leur adresser la parole. Il

silencieuse¬
soumission
restait tota¬
lement indifférent à leur approche, puis subitement leur criait :
« Est-ce ainsi que vous pénétrez chez les gens sans leur faire les
salutations d'usage ? Sans saluer le maître de céans ? Allez-vous
en ! si vous croyez que vous avez besoin de moi, vous vous trom¬
pez, allez, vous n'êtes pas malades 1 » Et elles s'en allaient doci¬
lement, sans mot dire, et se trouvaient guéries.
Habituellement, il était assez loquace et faisait un brin de cau¬
sette avec chaque malade qu'il soignait.
11 n'avait aucun ordre apparent dans le choix des malades. Ils
attendaient pêle-mêle autour de sa hutte et il les appelait vers lui
ment de

allait à

selon

caprice.
qu'un consultant arrivé à la pointe du
jour n'était traité par Tiurai, que tard dans l'après-midi, tandis
qu'un autre était soigné aussitôt arrivé.
Malgré, cela, il disait avec le plus grand sérieux : « Chacun son
ou

Il

se

eux

son

trouvait souvent

tour ».

Il

employait souvent des citations bibliques : « Les premiers
disait-il, lorsqu'il voyait que le malade était
pressé ; et s'il jugeait que le cas n'était pas urgent, il le faisait
attendre pour exercer sa patience.
seront les derniers »

*
*

*

Tiurai, faisait preuve d'une remarquable présenced'espritdans
les différents

cas qui se présentaient à lui. Il avait beaucoup
bon sens, des connaissances variées d'hygiène, d'anatomie et

de
de

botanique médicinale ; dans le traitement de ses malades il em¬
ployait tour à tour auto-suggestion, mind-reading, practicaljokes, etc.
Les exemples suivants donneront une idée de la façon dont
il procédait.
*

*

Un

.

*

jeune homme de Raiatea, île située à 130 milles de Tahiti,
depuis plusieurs semaines d'un mal de gorge.

souffrait

Société des

Études

Océaniennes

�essayé tous les remèdes de son district et
plus réputés de l'île. Le mal ne
faisait qu'empirer, lorsque les parents du jeune homme décidè¬
rent de l'amener à Tahiti, pour voir Tiurai.
En arrivant chez le sorcier, le jeune homme, dont la gorge
était très enflée et la mâchoire raide, avait de la peine à articuler
quelques mots.
Son vieux père qui l'accompagnait, expliqua à Tiurai, que le
mai datait de plus d'un mois et que l'enflure, depuis quelques
jours, était devenue telle que le jeune homme ne pouvait plus
manger et que c'était tout juste s'il pouvait avaler un peu d'eau
On avait vainement

consulté même les " tahua ", les

de

coco.

Tiurai, qui avait écouté sans mot dire, fit signe au jeune hom¬
me d'avancer, et lui dit d'ouvrir la bouche ; mais la douleur était
telle qu'il ne put pas même desserrer les dents.
« A genoux ! cria alors Tiurai ».—Le jeune homme avec mille
précautions obéit lentement en tremblant ; le moindre effort qu'il
faisait lui causait des élancements douloureux dans la gorge.

Voyant l'hésitation du malade, Tiurai cria encore plus fort :
je te dis, et mets tes mains par terre en avant de
toi, et marche à quatre pattes comme si tu étais un porc. »
Le père regardait son fils avec commisération en jetant au sor¬
cier des regards furtifs où l'on pouvait lire la crainte et le repro¬
che ; tandis que le fils faisait de son mieux pour exécuter les or¬
«

A genoux,

dres du Maître.

Tiurai continua : Cours maintenant, tel le cochon
par une meute de chiens, cours donc ! »
Le jeurFe homme obéit encore, quoique

poursuivi

près de succomber à

la douleur.
« Cours encore, dirige-toi vers ce régime de bananes vertes
qui est devant toi, dit Tiurai, le montrant du doigt, et mordsen une, comme si tu étais un porc affamé ».
Le jeune homme arriva tout haletant près du régime de bana¬
nes, mais il était si faible qu'il ne put pas exécuter le dernier ordre
donné, et il resta en arrêt implorant un meilleur traitement.
« Mords, hurla Tiurai, je te dis de mordre, et avec tes dents

arrache
Le

un

fruit

» :

jeune homme terrorisé obéit et poussa un long gémisse¬

ment.

Le mouvement subit

qu'il fit pour ouvrir sa bouche, fit

Société des

Études Océaniennes

crever

�l'abcès

qui était dans la gorge et l'on put voir
couler abondamment d'entre ses lèvres

le pus blanc et jaune

Tiurai, lui dit alors d'un ton moins autoritaire : « Baisse la tête,
postérieur », ce que fit docilement le malade qui déjà

et lève ton
se

sentait mieux.

Toujours assis

le bloc de corail d'où il n'avait pas bougé,
vers le père et lui dit : « Prends donc un
de ces jeunes cocos (il montra un paquet qu'on venait de lui ap¬
porter quelques minutes avant) ouvre-le et porte-le à ton fils
pour qu'il puisse se rincer la bouche ».
Le vieillard tout ému, mais émerveillé obéit et porta le coco à
son fils, le tenant de
façon que ce dernier pût en aspirer le liqui¬
de pour se laver la bouche ».
« Maintenant, continua Tiurai, ouvre un autre coco,
et donnele à ton fils pour qu'il puisse se gargariser la
gorge ».

Tiurai

se

sur

tourna alors

Le vieillard obéit

une

deuxième fois et Tiurai ordonna alors

au

jeune homme de se tenir debout et de se gargariser la gorge.
« Allez maintenant, continua-t-il, dans
quelques jours vous
ne vous souviendrez plus
lequel de vous deux était malade ».
« Mon fils,
ajouta-t-il, en s'adressant au jeune homme, garga¬
rise-toi la bouche

.

avec

de l'eau de coco, au moins trois fois par

jour, et plus souvent situ le peux ».
En effet, huit jours après le jeune homme était tout à fait
gué¬
ri et pouvait manger et boire comme tout le monde.
Jedemandai à Tiurai, pourquoi toute cette mise en scène, etil
me répondit:
« C'est bien simple, pour soigner mes compatriotes,
il faut que les choses les plus simples leur soient
présentées com¬
me très compliquées et ce n'est qu'une fois le résultat obtenu
qu'ils s'aperçoivent que j'ai raison. Si j'avais expliqué à ce vieux et
à son fils tout ce que je leur ai fait faire avant de leur ordonner,
j'aurais perdu mon temps. Cela me fait penser à Mihaela (i)
qui m'a raconté l'histoire de l'œuf et du blanc qui a atterri le pre¬
mier en Amérique. Lorsqu'il eut fait tenir un œuf debout, il ré¬
pondit à ceux qui disaient qu'ils auraient pu faire de même:
« C'est bien
simple mais il. fallait y penser ». Je voyais que ce
garçon souffrait beaucoup, et par la forme de l'enflure de son cou,
(1). MIHAELA, prononcé Mihaera, tahitien pour MICHEL, Nom donné au
Michel, avec qui Tiurai en qualité de voisin avait de longues conversa¬
tions. Tiurai, était également Catéchiste de son
quartier, par conséquent avait
souvent affaire avec le Missionnaire catholique du district.
R. P.

Société des

Études

Océaniennes

�—

10

—

qu'il s'agissait d'un abcès dans la gorge. Je n'aurais jamais
cet abcès avec mon couteau, car le malade ne pouvait
pas desserrer la mâchoire. En lui ordonnant de tenir entre ses
dents une banane, je savais très bien que l'abcès, s'il était à point,
s'ouvrirait de lui-même et que le pus se dégagerait par la bouche,
je lui ai fait baisser la tête pour que le pus ne descende pas dans
son estomac. L'eau de coco pour laver sa plaie est l'eau la plus
pure que l'on puisse trouver, elle est naturellement stérilisée.
Comme vous voyez, je n'ai pas eu à le toucher, et mon malade
est parti satisfait et persuadé que je suis un grand homme, tan¬
dis que je n'ai fait que ce que tout autre aurait pu faire, inspiré
par le bon sens ».
Sur le ton du plus profond mépris pour les méthodes euro¬
péennes, il ajouta : « Si ce garçon avait été se faire soigner par
les " taote
(médecins européens), ils l'auraient en dépit du bon
sens, couché sur le plat de son dos ; ils l'auraient peut-être en¬

j'ai

vu

•pu percer

le pus
probablement pénétré dans son estomac. Et s'il était mort
empoisonné, ils auraient dit et écrit dans leurs livres, l'opération
a très bien réussi, mais le malade a succombé à une affection
tout à fait indépendante de l'opération ».

dormi et lui auraient ouvert son abcès de telle façon que
aurait

*
*

*

quarante ans, habitant à Pueu, district
presqu'île de Taiarapu, éloigné de chez Tiurai, d'environ
80 kilomètres, était resté alité à la suite d'une chute qu'il fit dans
un ravin en revenant des "/m".
Sa femme et ses " fetii
l'avaient soigné de leur mieux, et ce¬
pendant iis ne pouvaient pas arriver à le remettre sur pied.
Tout fut essayé, mais sans succès. Le malade paraissait s'affai¬
blir de plus en plus sans cependant souffrir.
Un parent allant à Papeete, s'arrêta chez Tiurai, pour le consul¬
ter au sujet du malade et Tiurai, lui dit après un long silence :
« Tu n'es pas venu exprès de Pueu, pour me voir, c'est en pas¬
sant pour aller à Papeete que tu t'arrêtes pour demander mes
conseils. Eh bien, va à Papeete, et retourne à Pueu. Si ton "fetii",
veut guérir, qu'on me l'amène ici ».
Le parent un peu gêné par les paroles du sorcier et de crainte
que ce dernier ne lui jetât un sort, ne perdit pas de temps.
Il alla donc à Papeete, fit ses affaires et le soir même il repre¬
Un homme d'environ

de la

nait le chemin de Pueu.

Société des

Études

Océaniennes

�—

11

—

Ayant fait connaître au malade et à sa famille le résultat de sa
Tiurai, il fut décidé qu'on transporterait ie malade chez
le guérisseur.
Ce ne fut pas chose facile. Une voiture fut préparée, un mate¬
las mis dans le fond et des " tifaifaï', (espèce de draps de lit
faits par les femmes indigènes) tendus tout autour de la capote.
visite à

Le malade fut couché

sur

le matelas et

tallèrent autour de lui pour

sa

femme et

l'éventer et le

ses

filles s'ins¬

masser en cours

de

route.

La voiture

mit

se

ter les cahots. On

route, les chevaux allant au pas pour évi¬
partit dans la nuit pour ne pas voyager pen¬
en

dant la chaleur du

jour.
cortège arrive chez Tiurai.
Le malade paraissant épuisé et prêt à rendre l'âme, on tint
conseil et il fut décidé que l'on essayerait de demander à Tiurai,
de venir, contrairement à son habitude, jusqu'à la route, ne pou¬
vant pas pénétrer jusqu'à sa case.
Le frère s'arma de courage et alla exposer la situation à Tiurai,
qui l'écouta sans dire un mot, jusqu'à ce qu'il eut fini de parler.
« Reste ici, dit-il alors à l'envoyé, je vais aller à la voiture. Tu
dois avoir faim, mange ce que tu trouveras à manger ».
En effet, il se leva et se dirigea vers la route où attendait la
Vers midi le

voiture.
En arrivant il dit

Ici »,
tifaifai.
«

«

et

Enlevez

se

Où est ton fouet?

: «

».

Je n'en ai pas, tut la réponse, je n'en ai pas besoin, nous som¬
Ah !

vous

pas ».
êtes venus

trot marmotta
«

de

tifaifai, dit Tiurai, cet homme a besoin d'air »,
qui était assis sur la banquette

ces

mes venus au
«

Où est le malade, si malade il y a ? »
des femmes, en soulevant le rideau

une

tournant vers le conducteur

il lui demanda
«

: «

répondit

au

pas,

eh bien,

vous retournerez au

Tiurai.

Descendez toutes de cette voiture, ordonna-t-il aux femmes,

toi, dit-il

au

cocher, tourne la voiture du côté d'où tu es venu ».

Pendant que le conducteur exécutait ses ordres, au
rement des spectateurs en général et des " fetiis", en

grand effa¬
particulier,
Tiurai, se dirigea vers une touffe de goyaviers d'où il arracha une
branche longue et flexible.
Il revint vers la voiture, donna la baguette au conducteur et
lui dit

: «

Voilà

un

fouet ! Fais courir tes chevaux aussi vite que

Société des

Études

Océaniennes

�tu le pourras, suis la route jusqu'à ce que tu
Punaruu ; traverse le pont et va sans ralentir

arrives au pont de
ton allure, jusqu'à
ce que tu trouves un endroit où le terrain soit assez plat pour que
ton attelage puisse tourner sans s'arrêter. Et souviens-toi d'une
chose, c'est qu'il t'arrivera malheur si tu cèdes aux prières de cet
homme qui se dit malade ; il te demandera, te suppliera de t'arrêter, mais ne l'écoute pas. Va et reviens vite ».
Le conducteur ne savait que répondre, le malade gémissait
déjà et les " fetiis", étaient consternés.
Pars! dit

Tiurai, et le conducteur donna de grands coups de
chevaux qui bondirent en avant.
Tiurai se retourna, et avec un fin sourire il dit à la foule : « Cet
homme sera guéri à son retour ».
Sans ajouter un mot, il se hissa sur le mur en corail qui bor¬
&lt;&lt;

baguette à

ses

.

dait la route et s'assit pour attendre.
Personne ne lui adressa la parole, on

aurait pu entendre une
voler; les passants s'arrêtaient et grossissaient la foule,
et à voix basse demandaient ce qui se passait. On leur chucho¬
tait, à qui mieux mieux les explications les plus variées: le
hiobio
prépare un miracle disait l'un, un autre annonçait que
l'homme serait semé en route, un troisième disait que le malade
serait mort à son retour, et ainsi de suite.
Après trois quarts d'heure d'attente on aperçut la voiture qui
revenait, les chçvaux galopaient et le conducteur les frappait
mouche

"

comme un

forcené.

Le voyez-vous, dit alors Tiurai, il est guéri ».
L'homme était assis sur son séant et de ses deux mains
«

.

ponnait

aux barreaux de la banquette
Descends », lui dit alors Tiurai.

«

L'homme descendit presque

se cram¬

du conducteur.

ahuri, mais esquissant

un sou¬

rire.
«
sur

Remonte maintenant
la

voiture, lui dit Tiurai, assieds-toi
banquette et reconduis ta voiture chez toi ».

Il obéit

comme

dans

Puis s'adressant

un

en

rêve.

cocher, Tiurai ordonna : « Va dire à celui
dans
ma
maison
qui est
de venir, son frère est guéri ».
Le frère ne tarda pas à arriver et resta comme médusé en vo¬
yant le malade qu'il avait amené, prêt à les recônduire.
Toute la bande remonta dans la voiture qui, conduite par le
malade, reprit la route de Pueu, aux applaudissements de la
au

foule émerveillée.

Société des

Études. Océaniennes

�—

13

—

Lorsqu'on me raconta cette guérison extraordinaire, j(
dis chez Tiurai, pour lui demander de vouloir bien me
quelques renseignements sur la façon dont il avait opéré.
Il hésita un peu avant de me répondre, et finit par me dire?
« Après tout, je peux te le dire ; tues Tahitien de naissance et tu
me comprendras.
Je ne l'aurais pas raconté à un vrai « papaa »,
parce qu'il ne m'aurait pas cru et se serait moqué de moi (i).
Voilà, lorsque le " fetii", du malade est venu me voir en passant,
je l'ai écouté, et je me suis rendu tout de suite compte que le ma¬
lade en question souffrait d'une maladie de la pensée (mai manao) (2) et qu'il fallait que je l'obligeasse à réagir petit à petit pour
se rendre compte que physiquement il était guéri de ses contu¬
sions.
eu un tel choc en tombant dans le précipice,
esprit (Tiurai disait: pensée) avait été ébranlé et il ne
pouvait plus se rendre compte que son corps " tino ", (3) était
«

Mais il avait

que son

délivré de
«

ses

souffrances.

Il fallait donc le

sant dire par son

préparer à un grand mouvement en lui fai-parent qu'il avait à venir chez moi. Pendant le

trajet, quoique persuadé qu'il souffrît de la moindre secousse de
la voiture, il a dû se rendre compte que le mal était plus sup¬
portable qu'il ne l'aurait cru.
« En arrivant chez moi, au lieu de me trouver inquiet sur son
sort et prêt à lui faire des concessions, il m'a entendu demander
où était le malade, si toutefois malade il y avait. Cela frappa sa
pensée et il commença à douter qu'il fût malade.
« Lorsqu'il eut entendu les ordres précis que je donnais au
conducteur, il se dit : Je dois vraiment ne pas être malade, sans

quoi Tiurai, n'oserait pas faire ce qu'il fait.
« Il commençait donc à réagir. Lorsque les secousses de la
(1). Tiurai, n'aimait pas causer de ces questions aux personnes qu'il sa¬
ne pas avoir loi èn lui et gardait un mutisme complet lorsque son inter¬
locuteur avait l'air de se moquer de ses théories, ou les tourner en ridicule.
(2). Mai : Maladie. Manao : Pensée. Pourrait se traduire par maladie ima¬
ginaire. M'ais Tiurai, admettait une maladie réelle de la pensée, et disait qu'il
y avait des maladies de " varua ", esprit et de " vaite ", âme. — Manao veut
également dire idée.
(3) Tino : Corps : Tiurai, guérissait les mai tino, maladie du corps, mai
manao, maladie de la pensée, mai varua, maladie de l'esprit, et mai vaite,
maladie de l'âme. Cette dernière maladie n'était jamais la maladie de l'âme du
vivant qui en souffrait mais de celle, d'un ancêtre ou d'un parent défunt. Tan¬
dis que dans la maladie de l'esprit c'était l'esprit du vivant même qui souffrait.
vait

Société des

Études

Océaniennes

�—

14

—

pendant la course folle que j'avais ordonnée le faisaient
sursauter, il se dit que la seule chose qui lui restât à faire était
de se défendre, comme n'importe quelle personne normale l'eût
fait, c'est-à-dire se tenir assis et parer les secousses.
« Il s'est vite aperçu qu'il pouvait le faire sans difficultés, et
voiture

petit à petit il s'est rendu compte qu'il ne ressentait plus de
douleur.

»

J'écoutai tout cela, peu satisfait de l'explication et je deman¬
n'y avait pas autre chose qu'il me cachait,
Il me dit : « Oui, il y a bien autre chose que je ne te dis pas,
parce que je ne puis l'exprimer en paroles ; mais sans tout ce ma¬
nège-que j'ai imposé à ces gens, cette force que je ne puis pas
t'expliquer et que je sens en moi, n'aurait été d'aucun effet. »
dai à Tiurai s'il

*

*
*

Un autre

exemple de la méthode extraordinaire qu'employait

Tiurai dans certains cas est le suivant

:

qui j'avais de très bonnes
relations avait l'habitude de descendre chez moi chaque fois qu'il
venait à Papeete et il ne s'en allait jamais sans emporter quel¬
que petit présent.
Une fois, il partit de chez moi avec un litre de sirop de gre¬
nadine. En route il s'arrêta à Faâa chez sa petite-fille mariée au
fils du chef de ce district et qui avait une fillette d'environ qua¬
Le vieux Chef de

tre

Tautira, Ori,

avec

ans.

L'enfant aperçut, dans
demanda à en goûter.
Le vieux Chef

en

le panier du vieux, le litre de sirop et

bon Tahitien cédant

aux

instances de

son

arrière-petite-fille, lui laissa boire du sirop pur autant qu'elle en
voulût.

Jusqu'à ce moment, l'enfant qui paraissait saine et très forte
jamais été malade.
Quelque temps après, elle eut des malaises que les parents
prirent pour des convulsions, comme en ont souvent les en¬
fants à cet âge.
Mais ces convulsions se produisaient de plus en plus souvent
et l'on s'aperçut bientôt que c'étaient des crises d'épilepsie.
Le père de l'enfant qui était employé dans le bureau d'un doc¬
teur à Papeete en causa à ce dernier et il fut décidé que l'enfant
serait soignée à l'européenne et même hospitalisée, les crises de¬
venant très fréquentes.
n'avait

Société des

Études

Océaniennes

�—

15

—

L'état de l'enfant, au lieu de s'améliorer, allait en

empirant et
dire aux parents qu'il n'y avait rien à
faire, la maladie étant incurable.
Les parents firent sortir la petite fille de l'hôpital où elle avait
été internée depuis plusieurs semaines et allèrent consulter Tiurai, qui demanda des détails sur toutes les manifestations de la
maladie, l'état de l'enfant avant les premières crises, etc, etc.
Il se recueillit un instant, puis brusquement dit :« Cette enfant
n'a-t-elle pas, avant sa maladie, absorbé quelque produit fait par
les blancs?, quelque chose de liquide et très doux?. »
Les parents répondirent que l'on ne se souvenait pas du tout
lui avoir donné chose semblable. Il est vrai, ajoutèrent-ils, que
la petite fille était friande de miel, et qu'elle en mangeait beaucoup
avec du
pain ou du maiore et qu'elle en buvait même quelquefois.
« Ce n'est
pas cela, dit Tiurai : le miel ne lui aurait rien fait,
puisque les abeilles font le miel ici avec le suc des fleurs qui pous¬
sent dans son pays natal. Allez et lorsque vous pourrez
vous rap¬
peler quel liquide étranger vous avez donné à cette enfant, reve¬
nez alors me le dire, et seulement alors,
je pourrai la guérir».
Les parents partirent perplexes, mais ne doutant pas un seul
instant que Tiurai avait raison.
En arrivant chez eux, ils rapportèrent à tous ceux de la maison
les paroles de Tiurai et chacun cherchait dans sa mémoire, lors¬
qu'une vieille qui était là, (la grand-mère paternelle de la malade)
dit avec un accent de triomphe : « C'est évident que Tiurai a rai¬
son ne vous souvenez-vous pas que Ori en
passant ici une fois
avait une bouteille contenant un liquide rouge et sucré que cette
les médecins finirent par

enfant
«

consommé.

a

Mais

la, Tiurai
On

se

»

oui, répondirent tous les autres en chœur, c'est bien ce¬
a

raison.

»

remit immédiatement

en

et lui dire le nom et la provenance

route pour informer Tiurai
du produit qu'avait absorbé

la

petite fille.
Ah! dit Tiurai, l'enfant a du prendre abondamment de
la, elle s'en est même barbouillé le visage-; et ses mains et
«

bras

en

ce¬
ses

étaient couverts. Eh bien, allez maintenant demander à

la personne

qui adonné ce sirop à Ori, de vous en donner encore,
bouteille, et une fois que vous l'aurez, vous en verserez la
moitié dans un récipient contenant assez d'eau pour baigner l'en¬
une

fant. Ensuite
sur

du

pain

vous

lui

que vous

en

donnerez à boire et

lui donnerez à

Société des

Études

manger.»

Océaniennes

vous en

mettrez

�—

16

—

firent ce queTiurai leur ordonna: la mère de l'en¬
demanda à ma femme de vouloir bien lui
flacon identique à celui que son grand-père avait pris

Les parents

fant vint chez moi et

donner
tel

un

jour.

de cette deman¬
en ce moment
ne pouvions pas

Nous fûmes, ma femme et moi, un peu surpris
de et lui répondîmes que nous n'en avions pas
dans la maison, et que par
lui donner satisfaction.

conséquent nous

très contrariée et nous expliqua que c'était par ordre
qu'elle était venue nous trouver et nous supplia d'en¬
voyer acheter une bouteille de sirop.
Elle parut

de Tiurai

qu'elle allât en prendre
magasin de la place à notre compte, mais elle refusa
de l'accepter ainsi, nous disant que la bouteille devait lui être
remise par nos mains.
Force nous fut d'envoyer notre domestique en ville, chercher
un litre de sirop que nous remîmes à la femme qui avait attendu
patiemment. Elle partit toute joyeuse.
Les prescriptions de Tiurai furent suivies à la lettre, et l'en¬
fant fut complètement guérie, (i)
Nous lui donnâmes alors un bon pour

dans

un

*
*

*

métis, souffrait d'un anthrax.
longtemps hésité avant d'avoir recours à Tiurai, car
redoutait de ce dernier, quelques reproches ou plaisanteries fa¬
Un des cousins de Tiurai, un
Il avait

il

cétieuses.
On racontait en

effet, que dans une affaire de succession, le mé¬
de 1583 piastres chilien¬

tis avait frustré Tiurai d'une somme
nes.

Ne

(2)
pouvant plus supporter la douleur,

il résolut d'affronter les

caustiques de son cousin, et envoya un serviteur dé¬
voué lui demander quelque chose pour le soulager; car il ne fal¬
lait pas songer à appeler le médecin "papaa" qui l'aurait obligé
à subir une opération chirurgicale, chose qu'il ne pouvait enviremarques

(1) Cette enfant a maintenant

18

dont elle souffrait.

ans

et ne donne plus aucun signe du mal

qui était l'ennemi juré de toute nourriture importée, a voulu mon¬
compatriotes que tout produit européen leur était néfaste, et qu'il
ne s'en servait que pour combattre le mal même qu'il avait causé.
(2) Dans ce temps, la monnaie chilienne était la monnaie courante locale.
Tiurai

trer à ses

Société des

Études

Océaniennes

�sager sans

frémir; il avait

vu tant

de

cas

où les coups de bistou¬

ri avaient été suivis d'une issue fatale.

Le serviteur en question arriva chez Tiurai et d'un air in¬
quiet et à voix basse lui dit le but de sa visite.
Tiurai le pria de répéter un peu plus fort, feignant de n'avoir
pas bien entendu; l'envoyé répéta, mais pas assez fort pour Tiu¬
rai, qui lui dit de façon à être entendu de tous ceux qui étaient
présents: «Qu'as-tu donc à parler si bas? As-tu une extinction
de voix, ou ton maître, mon frère, (i) est-il atteint de quelque
maladie honteuse, que tu t'obstines à parler bas?»
Le serviteur confus et terrifie redit pour la troisième fois, mais
à haute voix cette fois-ci: « Mon maître, ton frère, a un anthrax
qui ne veut pas s'ouvrir et qui le fait beaucoup souffrir. 11 te fait
demander quelque remède pour le guérir ou tout au moins le
soulager. »
« Ah! dit Tiurai, il souffre d'un anthrax, je le plains; le remè¬
de est simple, mais difficile à obtenir. Va, et dis-lui de réunir en
un sac,
1583 piastres chiliennes qu'il fera bouillir pendant deux
heures dans de l'eau. Avec cette eau, tu

chaudes que tu lui appliqueras
bout de deux jours le "taupo"

lui feras des compresses
aussi souvent que possible, et au

l'anthrax crèvera de lui-même. »
partit et transmit les ordres de Tiurai à son maître.
Celui-ci qui était toujours dans la gêne, eut beaucoup de peine
à se procurer la somme voulue, et n'y réussit qu'en vendant une
parcelle de terre, ce qui lui demanda plusieurs jours.
L'homme

(1) Cousin se dit frère en tahitien :
Teina ; frère ou sœur plus jeune.
Tuaana : frère plus âgé.
Tuaane : sœur plus âgée.
en faisant allusion à son cousin employa le mot "teina". Le cou¬
question aurait pu être plus âgé que Tiurai que ce dernier l'aurait quand
même appelé "Teina", les ascendants de Tiurai étant d'une branché aînée
par rapport à ceux du cousin.
11 arrive souvent qu'un jeune adolescent emploi le mot "Teina" pour dé¬
signer un cousin beaucoup plus âgé que lui-même ; ce dernier étant le fils

Tiurai

sin

en

d'un oncle cadet.

part j'ai vu des cas, où un homme de 50 ans parle de son "me(qui signifie père ou mère, les mots oncle ou tante n'existant pas en Ta¬
hitien), lorsqu'il s'agissait d'un cousin de son père, beaucoup plus jeune que
D'autre

tua"

lui-même.

Société des

Études

Océaniennes

�48

—

Bref, deux jours après
s'ouvrit et le malade fut

—

avoir commencé le traitement,

l'anthrax

soulagé, (i)
*
*

*

profitait volontiers d'un fait concernant ses malades,
quelconque commise par eux pour leur donner
une leçon.
Ce qui suit, donnera une idée des punitions qu'il infligeait à
ceux qui pour une raison ou l'autre, (particulièrement pour des
raisons d'intérêt personnel,) ne se conformaient pas à ses pres¬
criptions.
*
Tiurai

ou

d'une action

*

*

fils djune douzaine d'années, qui avait
douleurs dans le ventre et ne pouvait garder

Une Tahitienne avait un
constamment des
aucun

aliment.

père de l'enfant était mort et la mère avait épousé un Chi¬
nois qui élevait des porcs et faisait la boucherie.
Elle eut l'idée de consulter Tiurai sur l'état de son fils, et le
sorcier lui conseilla simplement de donner au malade une nour¬
riture légère, et une soupe de poulets tous les soirs.
La femme rentra chez elle, et se mit en quête d'attraper un
Le

poulet dans la basse-cour de son mari chinois.
« Que fais-tu là, luiditce dernier, laisse ces volailles tranquilles,
je les réserve pour le marché.»
La femme ennuyée, lui expliqua que Tiurai avait ordonné
une soupe de poulet pour son fils et demanda avec instance la
permission de tuer un poulet au moins ce jour-là.
« Va-t'en dire à ton charlatan de Tiurai que les Chinois ne
croient pas à ses sottises et que tu es une femme pauvre. Qu'il
te conseille donc pour ton fils un traitement moins onéreux. »
La femme navrée, retourna séance tenante chez Tiurai et lui
répéta les paroles du Chinois.
Tiurai ne montra pas le moindre signe d'impatience se borna
à dire à la femme: «C'est bien "aita epeapea". Va, donne à ton
(1) Tiurai
avait été
de

vingt

a

voulu humilier son cousin en lui

frustré, et. confirmer publiquement un

ans.
Par la même occasion,

rappelant la somme dont il
bruit qui courait depuis plus

c'était faire abandon de ses droits sur cette som¬
servir comme remède, Tiurai voulut faire
de cette somme et la difficulté de se la pro¬

lui ordonnant de s'en
sentir à son cousin l'importance

me

et

en

curer.

Société des

Études

Océaniennes

�—

19

—

légers et fais-lui boire ce soir un peu d'eau chaude
laquelle tu mettras du sel et un peu de riz. Quand tu au¬
ras l'occasion de trouver un poulet, ne manque pas de le prendre,
et fais-en une soupe pour ton fils qui après quinze jours de ce
traitement sera guéri et pourra manger comme tout le monde.»
La femme partit et ce soir-là, elle donna à son fils une écuelle

fils des aliments
dans

d'eau de riz salée.

elle put lui donner un
lui
poulet, car un poulet
était apporté tous les jours
par des passants; jamais par le même.
Au bout du quinzième jour, elle alla trouver Tiurai pour lui
dire que son fils avait reprit ses forces et était guéri.
Tiurai lui dit: «Je suis heureux que ton fils soit guéri, mais
dis à ton époux chinois que je lui souhaite de ne jamais avoir be¬
Le lendemain et tous

les jours suivants

bouillon de

soin de moi.»

après notre Chinois se blessa à la jambe, d'un
de houe. Il se soigna avec des médicaments chinois mais
sans effet. La plaie s'étendait et il commençait à boiter.
Il alla voir le médecin européen qui lui prescrivit le repos et lui
donna des onguents. Il ne pouvait se décider à rester tranquille
car son travail en souffrait et il ne voulait pas négliger ses clients.
Le résultat fut que le mal ne fit que croître et embellir et la
plaie lui couvrit bientôt tout le tibia.
Plusieurs mois

coup

supplia de la laisser aller consulter Tiurai, mais
souvenait des paroles de ce dernier, refusa d'abord d'en

Sa femme le
lui

qui

se
entendre

parler.
Cependant le mal empirait, il finit par consentir

femme allât consulter

à ce que sa

Tiurai.

peine eut-elle exposé la situation au maître que celui-ci dit:
plus une question de poulets, c'est une question de
porcs ; il ne s'agit plus de jours, mais de semaines.
La femme un peu désorientée, comprenait vaguement qu'il
faisait allusion aux poulets employés dans le traitement de son
fils, mais elle ne pouvait saisir ce qu'il voulait dire au sujet des
porcs, des jours et des semaines.
« Oui, continua Tiurai. ton mari a des porcs, dis-lui de faire
tuer un pourceau d'une ou de deux semaines; qu'il en prenne
le "atoatoa" (i) droit et qu'il jette tout le reste de l'animal. Qu'il
coupe l'atoatoa en deux et qu'il applique les deux morceaux sur
A

ce

n'est

(1) Atoatoa : mol tahition pour désigner

Société des

Études

"le testicule de l'animal".

Océaniennes

�—

20

—

plaie pendant trois jours. Au bout de trois jours, reviens me
je te dirai ce qu'il y aura lieu de faire. Fais-lui bien com¬
prendre que le remède que j'indique ne sera efficace que si tout
le restant de l'animal est jeté. »
La femme partit et fit part à son mari des paroles de Tiurai.
Celui-ci ne put se décider à suivre pareille ordonnance et comme
il était couché depuis la veille il lui sembla que sa jambe allait
mieux et il en profita pour dire à sa femme : « C'est inutile d'in¬
sister, je ne ferai pas ce que ce fou ordonne, du reste je vais
sa

voir et

mieux.

»

Mais

ne

voilà-t-il pas que

pendant la nuit notre Chinois fait de

la fièvre et délire ; il parle de ses
rai et effraie tout le monde dans

Sa femme sachant que

cochons, de sa jambe, de Tiu¬
la maison.

seul Tiurai pouvait modifier l'ordon¬
n'ose pas exécuter ses ordres

que le Chinois avait refusée,
avant de le consulter à nouveau.
nance

Elle arrive chez lui au
sé.

petit jour et lui raconte ce qui s'est pas¬

(i)

répondit: il n'est plus question de pourceaux (2) de
(3) de trois ou quatre mois ;
il ne s'agit plus de semaines, mais de mois.
Et il répéta les ordres de la veille, sauf que le "atoatoa" de¬
vait provenir d'un porc de trois ou quatre mois; ajoutant qu'il
était juste temps encore pour commencer le traitement, sans
quoi le Chinois pourrait fort bien trépasser.
La femme, qui malgré tout, tenait à son Chinois, fit diligence
pour le rejoindre.
Il souffrait beaucoup, mais ne délirait plus. Il consentit en gé¬
missant à ce que les ordres du sorcier fussent exécutés ; mais à
plusieurs reprises demanda que la viande du porc ne fut pas je¬
tée, mais qu'elle fut mise dans la marmite où l'on faisait cuire
à manger pour les animaux, afin d'éviter une perte totale.
La femme fut inexorable, et dit que Tiurai avait bien recom¬
mandé que la viande fût jetée, sous peine de rendre le remède
Tiurai

deux

ou

trois semaines mais de porcs

inefficace.
Le atoatoa de droite fut donc

seul conservé. Il fut coupé en deux

(1) La distance ne comptait pas pour les fervents de Tiurai.
la maison du Chinois et celle du guérisseur.

six kilomètres entre

(2) Puaafanaua oni : cochon de lait mâle.
(3) Opai pae : cochon mâle de quelques mois.

Société des

Études

Océaniennes

Il y avait

�—

21

—

appliqués sur la plaie du malade. Aussitôt
soulagement se fit sentir et le malade alla de mieux en mieux.
Au bout de trois jours, la femme retourne rendre compte à
Tiurai qui lui dit de tuer un autre cochon et de répéter le même
traitement, mais en prenant cette fois-ci le atoatoa de gauche.
En outre, il recommanda de ne pas jeter la viande, mais de cou¬
per le porc en deux quartiers et de les suspendre à un arbre près
et les deux morceaux
un

de la route.

Tous les trois

jours, la femme retournait voir Tiurai, qui
chaque fois lui donnait les mêmes instructions, mais faisant al¬
terner les atoatoa de droite et gauche.
Le Chinois maugréait contre la sévérité de Tiurai, et se la¬
mentait chaque fois qu'un porc était tué. Mais il fallait se rendre
à l'évidence ; aucun autre traitement ne l'avait soulagé comme
celui-ci.
Les choses continuèrent ainsi

jusqu'à ce que trente porcs eus¬
les ordres de Tiurai, et lorsque la femme
alla lui rendre compte pour la trente-unième fois, il lui dit : « Ton
mari a suffisamment payé son avarice. Lorsqu'il s'est agi de ton
fils pour qui, il fallait un poulet par jour, il a lésiné ; mais tu n'en
as néanmoins pas manqué. Eh ! bien, il a donné en échange des
quinze poulets, trente porcs ; et ceux qui ont déposé un poulet
chaque jour chez toi, ont tous eu leur part dans la viande de
porc que tu suspendais à l'arbre près de la route. »
« Dis maintenant à ton Chinois, que sa plaie se fermera dans
quelques jours ; il n'aura qu'à la tenir propre en la lavant avec
de l'eau bouillie et le reste viendra tout seul. Mais qu'il se sou¬
vienne à l'avenir, que celui qui veut trop retenir, perdra beau¬
coup, tandis que celui qui donne libéralement, récoltera abon¬
sent été immolés par

damment.

»

Tiurai à

qui je demandai un jour, pourquoi il avait donné
le premier porc me dit : « C'est parce que je sa¬
vais que le Chinois était dur à la détente et j'ai voulu lui faire
violence tout de suite ; d'autant plus que je n'avais pas encore
eu le temps de prévenir ceux à qui je destinais la viande de porc
l'ordre de jeter

dans la suite.

Dans

un

»

district

assez

éloigné de chez Tiurai, vivait une fa¬

mille de métis.

L'ancêtre

qui était

un

européen avait construit sa demeure sur

Société des

Études

Océaniennes

�—

un

Il

—

bout de terrain entouré de toutes

parts par des marécages.

petite chaussée traversant le marais, allait de la route de
au terrain en question et tant que les fossés bordant la
chaussée, étaient entretenus, les eaux s'écoulaient facilement,
ce qui assainissait les alentours.
L'européen qui mourut à un âge très avancé, avait l'éléphantiasis ainsi que sa femme.
Il laissa derrière lui une nombreuse famille : enfants, petitsenfants ei arrière-petits-enfants vivaient tous sur le terrain dans
des maisons qu'ils avaient construites sans tenir compte de la
nature du sol, soucieux surtout d'être près de la route.
Il en résulta que la majorité des adultes avaient l'éléphantiasis
Une

ceinture

et les enfants

avaient constamment des accès de fièvre ou de toux..
ou les femmes qui se mariaient dans cette famille

Les hommes
ne

tardaient pas

à être poitrinaires ou atteints du "feefee" élé-

phantiasls.
premiers symptômes précurseurs du feefee: fièvre,
lymphangite "mariri", ces malades allaient toujours demander
conseil à Tiurai, qui finit par remarquer qu'ils présentaient tou¬
jours les mêmes cas.
Un jour qu'un des jeunes gens de cette famille était venu le
voir pour un "mariri" au bras, Tiurai, ne lui donnant pas le
temps de dire pourquoi il était venu, lui demanda: « Où de¬
meures-tu?» Le jeune homme lui dit où. «Etton frère un tel?»
Lors des

« A côté de chez moi sur le même terrain ». — « Et ton neveu
qui s'est marié avec la fille d'un tel ? » — « II habite aussi notre
quartier » — «Et ta sœur qui a épousé un tel et qui a beaucoup
d'enfants et de petits-enfants? » Le jeune homme un peu dérouté
répond docilement : Elle habite également chez nous avec son
mari, ainsi que ses enfants et ses petits-enfants; notre ancêtre
blanc avait agrandi la propriété que lui avait apportée sa femme
notre aïeule, en achetant d'autres terres voisines, de sorte que
nous avons amplement assez pour nous tous. La vallée nous
fournit les feïs, la plaine sert de pâturages à nos bestiaux, et aux
endroits qui le permettent nous avons des cocotiers et de la va¬

—

nille.

»

Tiurai, quels sont les endroits qui vous permet¬
des plantations de cocotiers et de vanille ? »
« Les endroits non marécageux, répondit le malade. »
« Et où avez-vous élevé vos maisons d'habitation ? » continua
Tiurai.
«

Ah! dit

tent de faire

Société des

Études Océaniennes

�—

23

—

Près de la grand route ; chacun construit la sienne où bon
semble, mais de préférence près de la route », fut la réponse.
« Mais, reprit Tiurai, si je ne me trompe,
tout le terrain en
question est marécageux dans la partie bordant la grand route. »
« Oui, répondit le jeune
homme qui commençait à se deman¬
der si Tiurai ne se moquait pas de lui, mais il y a par ci par là
des îlots de terrain ferme sur lesquels nous avons construit. »
« Ah, reprit Tiurai, c'est bien ce
que je pensais : vous tous
dans votre famille, vous vous croyez plus forts et plus intelligents
que le cocotier et la vanille. Vous voulez vivre dans un marais,
là où le cocotier et la vanille refusent de pousser. Voyez le coco¬
tier, il aime les terrains secs et sains et le grand air ; aussi il est
robuste et donne tout ce qu'il a sans ostentation, il est "eieie"
élégant mais pas "teoteo" orgueilleux, prends modèle sur le co¬
cotier, il représente le ''maohi" l'indigène.
« Le vanillier non plus, n'aime pas les marais, il aime les ter¬
rains fermes, mais il lui faut pour vivre, l'appui des plantes qui
croissent autour de lui ; il tire sa nourriture des plantes vivantes,
par ses tentacules et se nourrit aussi par ses racines, des débris
de celles qui meurent autour de lui et qu'il a souvent étouffées.
« Tout lui est bon, et lui-même n'est bon à rien. Que produitil ? Rien, si ce n'est une gousse, dont il faut encore provoquer
la naissance par l'inoculation artificielle de sa fleur, et cette gousse
ne
produit qu'un parfum.
« Je ne te conseille donc pas d'imiter le vanillier qui représente
le "papaa", l'étranger; on connaît sa présence par l'odeur dont
s'imprègne l'atmosphère; il est orgueilleux "teoteo" parce que
les hommes recherchent son odeur, mais il n'est nullement élé¬
gant "eieie".
« 11 croit que tout lui appartient et se cramponne à tout et
lorsqu'il est abandonné à lui-même il ne produit rien.
« Cependant il n'aime pas les marais, c'est en cela seulement
qu'il ressemble au cocotier.
« Ce dont tu souffres en ce moment est le"mariri", et
quoi¬
que douloureux ce n'est pas grave, à condition toutefois de ne
pas l'avoir trop souvent, car il pourrait engendrer le "feefee".
« Je vois que la poussée a atteint son paroxysme et maintenant
il s'agit de ne pas prendre froid et de ne manger que des aliments
légers, principalement des fruits.
« Rentre chez toi, et lorsque tu seras complètement débar«

lui

Société des

Études

Océaniennes

�24

_

rassé de ta douleur et que

paru, démolis ta maison et
de la mer de préférence ou

—

le trait rouge sur ton bras aura dis¬
transporte-la loin du marais, au bord
dans les cocotiers. Conseille à tous

de faire de même.
Lorsque vous reconstruirez vos maisons, supprimez les
portes pleines ou vitrées; faites des portes grillagées qui per¬
mettront à l'air de circuler librement; et laissez les rayons du
les membres de ta famille
«

pénétrer dans vos demeures. N'accumulez pas, à l'instar
Européens, les immondices dans des fosses puantes, mais
que chaque membre de la famille aille faire ses besoins au bord
de la mer qui lave et purifie tout.
« Et vous verrez qu'à l'avenir, vous n'aurez plus d'ennuis, et
vos enfants ne craindront rien à leur tour.
« Donne ces conseils à tes frères et parents, et qu'ils aban¬
donnent sans tarder les coins marécageux, même s'il faut vous
éloigner de la grand route. Faites des tranchées dans vos marais
pour l'écoulement des eaux et vos bestiaux trouveront plus à
soleil

des

manger. »
Le jeune
comme

de

sa

homme déconcerté trouva que
quantité négligeable et rentra chez

Tiurai l'avait traité

lui très peu satisfait

visite.

le maître, et fit part de son dé¬
sappointement; car dit-il : « lorsque d'autres sont allés le con¬
sulter pour le même cas que le mien, il leur a prescrit certains
médicaments et certaines actions, quant à moi, voilà tout ce qu'il
a pu me dire. »
L'aîné de ses oncles, perclus d'éléphantiasis, qui avait bien
écouté ce que notre jeune homme avait eu à raconter, lui dit:
« Mon fils, Tiurai a raison. Notre père qui était un Européen,
avait toujours entretenu lui-même les fossés bordant le chemin
menant à sa maison, celle que j'habite actuellement ; et tant qu'il
eut les forces nécessaires il l'a fait lui-même, mais avec l'âge il a
dû cesser, et il ne tarda pas à contracter le mal dont nous souf¬
frons tous ; maririsur mariri, puis le feefee. Nous nous moquions
des peines qu'il prenait et nous considérions son travail comme
inutile. Il nous disait bien d'entretenir ces fossés, mais nous avons
Il raconta son entrevue avec

toujourscruquec'étaientdes idéesdevieux blanc et nous n'avons
pas suivi ses conseils. »
Chacun approuva ces paroles et le résultat fut que les uns se
mirent à faire du drainage autour de leurs maisons, les autres
transportèrent leurs maisons ailleurs, et la maladie a disparu,

Société des

Études

Océaniennes

�23

—

sauf les

cas

sement

(i).

de feefee

—

qui avaient été contractés avant l'assainis¬
*
*

Tiurai recommandait

*

beaucoup le grand air et l'exercice phy¬

sique.
Pour cela il entourait

des ordres

ses prescriptions de mystère .et donnait
qui obligeaient le malade à faire de longues prome¬

nades dans les vallées et

sur

les montagnes.
*
*

*

Une femme

qui croyait son fils, un adolescent de seize ans,
tuberculose, alla consulter Tiurai.
Celui-ci lui demanda si son fils crachait du sang et s'il était
essoufflé lorsqu'il marchait :
« Non, dit la mère mais il tousse beaucoup la nuit et tousse
aussitôt qu'il fait de la marche ou prend du mouvement. »
« C'est çà, dit Tiurai, c'est le mouvement qui guérira la toux,
exactement comme l'eau étanche la soif ; ton fils ne bouge pas
parce qu'il tousse, par conséquent pour ne pas tousser il va fal¬
loir l'habituer à bouger beaucoup. Un homme qui a soif boit de
l'eau. S'il en boit peu il aura encore soif ; s'il en boit beaucoup il
apaisera sa soif. Les petites toux persistantes, comme c'est le cas
de ton fils sont un indice que le poumon a besoin d'air frais, par
conséquent il faut lui en donner. Et pour lui en donner il faut
aller là où il est pur et pour le chercher, il faut marcher. Toutefois
avant de donner une prescription à ton fils j'aimerais à le voir.
« Envoie-le moi donc, demain matin, à pied ; qu'il marche
doucement ; je te le renverrai le soir après lui avoir dit le traite¬
ment qu'il aura à subir. »
Sans discuter, la femme se retira et le lendemain matin le jeune
homme se mettait en route pour aller chez Tiurai qui demeu¬

atteint de

rait à

onze

kilomètres de chez lui.

fatigué, ce qui n'empêcha pas ce
sois le bienvenu. Tu me
parais aimer la marche, puisque tu es venu à pied. »
« Non, répondit
notre adolescent, ce n'est pas parce que j'aime
11 arriva chez le sorcier

dernier de lui dire

: «

assez

Te voilà arrivé (2)

(1) Il est à remarquer qu'il a fallu que Tiurai confirmât la théorie du
Européen pour que sa descendance y ajoutât foi.
(2) Tiurai qui n'avait jamais vu le jeune homme avant, le reconnut entre
20 ou 30 personnes qui avaient déjà passé chez lui ce matin-là.
vieil

Société des

Études

Océaniennes

�la marche que

né.

je suis venu à pied,

mais parce que tu l'as ordon¬

»

Bien, répondit Tiurai, repose-toi ici, et ce soir après la
grande chaleur, tu rentreras chez toi. En attendant, fais ce que tu
veux, mange ce que tu veux, mais ne pars pas avant que je ne
l'ordonne ; et lui montrant du doigt un tas de paquets de fruits
et d'aliments que ses visiteurs lui avaient apportés : « Choisis ce
qui te plaira », lui dit-il.
Puis Tiurai s'occupa des autres visiteurs sans plus s'inquiéter
de notre jeune homme, que s'il avait oublié son existence.
Le jeune homme prit un coco, l'ouvrit et en but lentement le
contenu, mit la noix de côté et plus tard la reprit et la mangea.
Il s'étendit au pied d'un arbre et somnola un moment, puis fit
«

jusqu'à la grève par le petit sentier tortueux.
la grève et contempla la mer, les récifs, les bri¬
sants, Moorea et l'horizon.
Après deux ou trois heures de rêverie il regagna la hutte de
Tiurai, celui-ci observait le plus strict silence que notre malade
se garda
bien de rompre.
11 se choisit deux ou trois fruits : bananes et oranges, et s'al¬
longea, les épaules et la tête contre un gros arbre.
Enfin vers quatre heures de l'après-midi Tiurai parla : « Tevane, appela-t-il, approche et écoute ce que j'ai à te dire. »
Tevane, c'était le nom de notre malade, Tiurai l'avait deviné,
les cent pas

Il s'assit

obéit

en

sur

silence.

guériras, reprit Tiurai, à condition toutefois que tu sui¬
ves fidèlement mes instructions, tandis que tu mourras si tu y
déroges tant soit peu. »
« Parle, répondit Tevane, je t'écoute, et j'obéirai (i). »
Le remède est simple, continua Tiurai, mais il existe dans la
montagne; et il faut que tu ailles le chercher toi-même. Tu
iras, mais il ne faut pas que tes pas se règlent sur ceux d'un
compagnon. Tu iras seul, et tu te reposeras, sans qu'un com¬
pagnon soit là pour te dire : « Marche vite » ou « Partons main¬
«

Tu

tenant.

»

(1) Le grand succès de Tiurai était dû à l'obéissance passive et

aveugle

de ses malades. Les uns obéissaient par crainte, les autres par loi. Lorsque
les prescriptions, comme pour le cas de Tevane, demandaient un gros effort
de la part du patient, elles étaient exécutées non -pas tant par désir de guérir
que par crainte du mauvais sort que Tiurai pouvait jeter en cas de désobéis¬
sance.

Société des

Études

Océaniennes

�—

27

—

N'as-tu pas couru les montagnes, continua Tiurai, et n'asjamais porté des charges 4e feï ? Ne connais-tu pas une crête
où pousse le "Apiri"? (i) Ne connais-tu pas une crête où pousse
le "Puarata"? (2) Ne connais-tu pas une crête où pousse le "Ri¬
marimatafai"? (3) Et ne connais-tu pas une crête où pousse le
«

tu

"Mamau" ? (4).
Tiurai avait posé toutes ces
ner le temps au jeune homme

questions rapidement sans don¬
de répondre, aussi Tevane était-il
assez embarrassé lorsque le sorcier se tut.
« Si, dit-il, je sais où croissent les plantes que tu viens de me
nommer. Mon père me les a montrées, lorsque je l'accompagnais
aux feïs, autrefois, avant ma maladie (5).
« Comme tous les garçons de mon âge, nous aimons tresser
pour nos têtes des couronnes de Rimarimatafai que nous ornions
de fleurs de Puarata et d'Apiri, tandis que les hommes se con¬
tentaient de n'importe quel feuillage pour abriter leur tête des
rayons du soleil. Un jour je suis revenu de la montagne avec six
régimes de feï, c'était la première fois que j'en portais autant : mon
père m'avait habitué à deux, puis trois, puis quatre, puis cinq et
c'était la première fois que j'en portais six. (1) J'arrivai chez nous
et au moment de poser mon fardeau, en faisant le mouvement
d'épaule qui devait m'en débarrasser, j'ai senti quelque chose
craquer dans ma poitrine, et depuis je tousse, et je ne suis plus
retourné aux feïs. Ceux de mon âge en portent dix maintenant,

(1) Apiri : Dodonea Viscosa. Sa fleur a un parfum très doux, et ses graines
qui sont jaune-rose servent d'ornement.
(2) Puarata : Metrosideros Collina, donne de belles grappes de fleurs rouges.
(3) Rimarimatafai, appelée aussi Maiuutafai : Lycopodium Cernuum. Plante
très recherchée par les indigènes pour ornement de fête.

Cyathea Medullaris. Fougère arborescente, la seule existante à
400 mètres d'altitude.
(5) Les chercheurs de feï habituent de très bonne heure leurs enfants à les
suivre aux feïs. Des enfants do 10 à 11 ans vont avec leurs aînés et rappor¬
tent des charges proportionnées à leurs forces.
(1) L'enfant porte deux régimes pour commencer et au fur et à mesure
qu'il s'habitue aux sentiers et à la charge, le père augmente le nombre de ré¬
gimes. Lorsqu'il y a un nombre pair de régimes le bâton porte-charge repose
sur l'épaule du porteur au milieu de sa longueur ; lorsqu'il y a un nombre
impair, le bâton est reculé ou avancé de façon à garder f'équilibre.
(4) Mamau

Tahiti,

ne

:

vient guère au-dessous de

Société des

Études

Océanienne

�—

28

—

j'aurais tant voulu continuer et arriver à pouvoir faire comme
père qui en porte dix-huit (2).
Tiurai fit un petit mouvement de satisfaction et dit au ma¬
lade : « C'est bien ce que je pensais, ton mal provient d'un "fati" (3) qui n'a pas été soigné comme il convient. Mais tu es jeune
et tu pourras sûrement retourner aux feïs, car tes forces revien¬
et

mon

dront.
«

ce'que tu auras à faire : Tu vas
toi maintenant, et tu te reposeras demain.

Je vais maintenant te dire

retourner chez

Après-demain ; tu iras le matin jusqu'à la crête où pousse le
Apiri, tu cueilleras une branche fleurie que tu sentiras avant de
la cueillir, tu la rapporteras chez toi et tu l'accrocheras sur ta vé«

randah.

jours qui suivront, tu iras au petit jour t'asseoir sur
l'ombre du plus grand des cocotiers
que le soleil levant projettera devant toi sur la mer, ne soit pas
plus longue que la largeur de la plage. A ce moment-là tu ren¬
treras à la maison et tu mangeras ce que tu voudras sauf de la
«

Les deux

le sable et tu attendras que

viande.
Le soir, lorsque le soleil sera descendu dans l'ouest au niveau
pic de Tohivea à Moorea, tu retourneras à la plage t'étendre
sur le sable jusqu'à ce que le soleil ait disparu, et tu rentreras
chez toi, mais n'attends pas la nuit.
« Le quatrième jour tu iras à la crête où pousse le Puarata et
tu cueilleras juste assez de fleurs pour te tresser une couronne,
puis tu reviendras à la maison et tu te reposeras. Tu placeras la
couronne à côté des fleurs de Apiri. Les deux jours suivants tu
iras à la plage matin et soir comme je te l'ai déjà indiqué.
« Le septième jour, tu iras à la crête où pousse le Rimarimatafai et tu en cueilleras une dizaine de branches que tu attacheras
en une gerbe, que tu rapporteras à la maison et que tu placeras
à côté du Apiri et du Puarata.
« Les deux jours tu iras à la plage matin et soir, comme je te
l'ai déjà indiqué.
«

du

(2) Les chercheurs de feïs s'entrainent à porter le plus de régimes possible ;
lorsqu'on parle de la force d'un tel, on dit : il est fort, il porte 16 régimes,
ou 18 régimes ainsi de suite. Il arrive souvent qu'ils engagent des paris entre
eux, et le cas est cité où à Papeari un homme est arrivé à porter 24 régimes.
(3) Fati : Terme employé par les indigènes pour désigner une lésion in¬
et

terne

ou une

forte contusion.

Société des

Études Océaniennes

�-

29

—

« Le dixième jour, tu iras à la crête où pousse le Mamau et tu
prendras la feuille qui sera à hauteur de ton visage, tu la rap¬
porteras et tu la mettras à .côté du Apiri, du Puarata et du Ri-

marimatafai.
Les deux jours suivants, tu iras à la plage matin et soir com¬
je te l'ai déjà indiqué.
« Le treizième jour tu prendras les quatre paquets de Apiri,
Puarata, Rimarimatafai et Mamau, tu les lieras ensemble et tu
me les apporteras. A ce moment là je verrai quelle suite je don¬
nerai à ton traitement. Maintenant, pars. »
x&lt;

me

Le

jeune homme qui avait écouté le maître avec le plus pro¬

fond respect se retira tout perplexe se
arriverait à exécuter pareils ordres.

demandant si jamais il

Arrivé chez lui, ses parents ainsi que lui-même furent étonnés
du peu d'essoufflement qu'il ressentait.
Sans hésitation, les ordres furent exécutés et deux semaines

après notre jeune homme arrivait chez Tiurai avec les quatre
paquets qu'il avait été lui-même chercher à la montagne.
11 avait bien meilleure mine déjà, Tiurai défit le paquet qu'il
rendit à Tevane, disant: « Oui, ces plantes te guériront. Prends
ce

paquet et remporte-le.
Arrivé chez toi, tu retireras un petit paquet de chaque plante

«

comme

je viens de le faire et tu le mettras dans un récipient
bouillante. Quand l'eau diminuera de chaleur,

contenant de l'eau

bien propre et tu te frictionneras le
et les débris de plantes.
mais tu iras matin et soir sur la
plage ainsi que je te l'ai déjà indiqué.
Après-demain tu iras jusqu'à la crête où pousse le Mamau, et
de là tu descendras dans la vallée et tu chercheras un pied de feï
portant du fruit sur la rive droite du ruisseau et dont le nombre
de feïs sur le régime n'excédera pas sept.
« Si tu le trouves, tu cueilleras le régime et tu le fendras en
deux et tu le porteras en "mau raau" (bâton porte-charge) chez
toi. Si toutefois tu ne trouvais pas de régime avec le nombre de
feïs voulu, ne persiste pas, mais reviens les mains vides. Que ton
ombre soit toujours vers la mer, n'attends pas qu'elle soit vers
la montagne pour reprendre le chemin de la maison ; c'est-à-dire
va toujours
dans la direction inverse de ton ombre. En rentrant
chez toi, tu prendras encore quelques fragments de Apiri, de
tu y

tremperas un pareu

corps ; puis tu jetteras l'eau
« Demain tu te reposeras,

Société des

Études

Océaniennes

�—

30

—

Puarata, de Rimarimatafai et de Mamau et tu te frictionneras à
l'eau tiède comme je te l'ai indiqué.
« Tu retourneras à la recherche de ce régime à sept fruits tous
les deux jours tant qu'il te restera des fragments de ces plantes.
«

Dans le

cas

où tu trouverais facilement le

régime

sur

la rive

droite, tu retourneras deux jours après pour en chercher un sur
la rive

gauche,

en

observant les mêmes recommandations que

pour la rive droite. Quand il ne te restera plus de plantes, tu
viendras me voir. »
Le jeune homme partit avec son paquet et exécuta ces ordres
à la lettre. 11 ne trouva pas de régime à sept fruits et lorsque les
feuilles et les fleurs
rendre compte
maines plus tard.
en

qu'il faisait bouillir furent épuisées, il vint
à Tiurai ; ceci se passait environ trois se¬

Tiurai le vit

s'approcher et d'un ton où l'on pouvait discerner
l'orgueil et la joie, il lui dit : « Tu peux commencer à deux (i).
Va, retourne chez toi et samedi prochain lorsque les jeunes gens
de ton quartier iront aux feïs, va avec eux et rapporte deux ré¬
gimes !||pus les samedis tu iras et chaque fois tu rapporteras un
régime de plus ; jusqu'à ce que tu arrives à six régimes. A ce
moment-là, reviens me voir. »
Le jeune homme partit et fit ce que Tiurai lui dit.
Au bout de cinq semaines il revint et Tiurai l'accueillit par
ces paroles : « Le
craquement dans ta poitrine s'est-il repro¬
duit? »« Non », répondit le jeune homme.
Et ton essoufflement, subsiste-t-il toujours ?
« Non », répondit encore le jeune
homme.
« Eh bien, pars,
reprit Tiurai, continue pendant sept semai¬
nes à porter
six régimes après quoi tu pourras augmenter gra¬
duellement selon ton désir et tes forces.

»

Le

jeune homme partit sans mot dire; il était bien guéri.
Sept semaines plus tard il dépassait les six régimes.
Le lecteur se demande probablement
pourquoi Tiurai avait
agi de la sorte dans le cas de Tevane Laissons-lui la parole :
«
Lorsque la mère est venue me voir, je ne pouvais croire à la
tuberculose de son fils, car elle et toute sa famille étaient réputées
leur robustesse.
Je soupçonnais donc

pour
«

une

maladie inconnue et je voulus voir

(1) Il faisait allusion à la charge de feï : deux régimes.

Société des

Études Océaniennes

�—

34

—

le malade.

J'éprouvai tout de suite la foi de la mère et le courage
qu'il vint à pied chez moi.
« Je le
gardai toute la journée pour l'étudier à mon aise sans
qu'il s'en aperçût et me rendis compte qu'il n'était pas tubercu¬

du fils

en

ordonnant

leux.
«

Je savais que l'exercice et le grand air lui feraient du bien, et

pour le décider à obéir avec bonne volonté, je voulus donner un
but à ses promenades en lui indiquant les plantes qu'il avait à

chercher, l'intéressant ainsi à

son

traitement.

Je l'accablai de questions, pour voir si le découragement
viendrait auquel cas, j'aurais changé de tactique.
« Je choisis les quatre plantes que vous
connaissez, car il fal¬
lait que la longueur de ses promenades fût réglée progres¬
sivement : le Apiri ne croît qu'à partir d'une certaine hauteur, le
Puarata un peu plus haut, le Rimarimatafai plus haut, puis le
«

Mamau.

Je lui ordonnai d'aller le matin à la plage pour respirer le
jouir de la fraîcheur ; le soir il allait s'étendre sur le sa¬
ble chaud et emmagasiner de la chaleur pour la nuit.
« Les plantes qu'il rapportait étaient la preuve qu'il allait où
je lui disais, et ont servi ensuite à convoyer cette force que je
sens en moi et qui guérit.
« Ayant vu son état s'améliorer, je lui ordonnai d'aller cher¬
cher le régime à sept fruits qui est très rare, et qui à cause de
son poids minime, aurait pu être transporté par lui sans fatigue.
« Je lui indiquai une rive de la rivière pour que la recherche
soit systématique et non au petit bonheur, lui occupant ainsi la
pensée au lieu de la laisser errante.
« Pour qu'il allât fidèlement jusqu'au point où je voulais et
limiter la durée de ses promenades, je lui recommandai de ne
jamais aller plus loin que l'endroit où le soleil projetterait son
«

bon air et

ombre devant lui.
-

«

Je lui aurais indiqué le temps à passer dans les vallées par

des heures, qu'il aurait été ou serait revenu selon son caprice.
« C'est ainsi que je lui indiquai également le temps à passer

plage matin et soir, sans quoi il y serait resté toute la jour¬

sur

la

née

ou

«

tard la nuit.

Il est assurément

guéri et il attribue les causes de sa guérison

diverses recommandations que je lui ai faites. Il croit que ce
sont les actions elles-mêmes qui guérissent tandis que c'est le
aux

grand air et l'exercice obtenu par les actions.

Société des

Études

Océaniennes

�—

32

—

Souvent, avant que la personne qui venait le consulter n'eût
parlé, Tiurai lui indiquait le but de sa visite.
C'est ainsi que lorsque le fils d'un Européen bien connu à Pa¬
peete, alla le voir pour le consulter, sans grande conviction, il est
vrai, mais dans le but surtout de connaître cet étrange person¬

bonhomie : « Tu viens me
moi. Tu ne crois pas que je
puisse guérir, et comme prétexte de ta visite tu me demandes
pourquoi tu souffres de l'estomac et des reins et pourquoi tu as
nage, Tiurai lui dit avec beaucoup de
voir parce que tu as entendu parler de

fréquemment des migraines. »
L'Européen interloqué, balbutia quelques explications, mais
Tiurai lui dit: « Je pourrais néanmoins te dire, que tu souffres
de l'estomac parce que tu manges beaucoup trop de plats épicés
et tu consommes trop de vinaigre avec tes aliments.
« Quant à tes maux de reins et tes migraines, les ennuis que
tu as de ce côté proviennent de ce que la femme qui t'a coupé le
cordon ombilical n'était pas experte en la matière et te l'a coupé
trop court, de sorte qu'au lieu d'avoir ton nombril fermé comme
tout le monde, tu l'as en partie ouvert. Le froid pénètre par là,
te donne mal aux reins et te cause des migraines.
Supprime les épices et le vinaigre et tu seras délivré de tes
d'estomac; porte constamment une ceinture autour du
ventre et tu n'auras plus mal aux reins et tes migraines seront
plus rares. »
Le visiteur fut littéralement consterné, car Tiurai tombait
juste : il avait en effet une particularité au nombril, et on lui
avait toujours dit que cela tenait à ce que la sage-femme qui lui
avait coupé le cordon lors de sa naissance l'avait coupé trop près.
Il était également sujet à de fréquents maux d'estomac, de
reins et de tête, et était en effet très friand de condiments épicés
et de vinaigre dont il assaisonnait la plupart de ses mets.
«

maux

quelque domestique ou
Tiurai à son sujet, il lui
dit d'un ton railleur : « Eh là, tu es bien renseigné, qui donc est
venu te dire ces choses qui d'ailleurs sont vraies? »
Avec une légère moue, Tiurai lança la boutade suivante :
« Celui qui m'a renseigné est le même qui m'a dit que tu avais,
il y a quelques instants, dit à ton compagnon de route, que tu
allais confondre ce charlatan de Tiurai par des questions aux¬
quelles il ne pourrait pas répondre. »

Il reprit contenance, et persuadé que
familier de la maison avait renseigné

Société des

Études

Océaniennes

�33

—

—

Ceci mit le comble à la confusion de
zaine
Il

d'indigènes assistaient à

se retourna vers son

sage à Tahiti, par
tahitien et lui dit :

compagnon, un

conséquent

C'est curieux, c'est lui

«

l'Européen,

car une

di¬

cette conversation.

qui

ne

me

jeune étranger de

pas¬

connaissant pas un mot de

confond. Il vient de

me

répé¬

ter

presque littéralement ce que je vous avais dit tout à l'heure
en voiture. Nous étions seuls et
personne ne nous a entendus ;
comment donc a-t-il deviné nos intentions?
«

Jusqu'à ce jour je l'ai pris

pour un aventurier, aujourd'hui je
qu'il est un homme extraordinaire, et dorénavant je ne le
tournerai plus en ridicule.
« Je suis venu vous montrer un
charlatan, mais c'est un voyant
que nous avons devant nous. »
Les deux Européens crurent rentrer dans les bonnes grâces de
Tiurai en lui offrant l'un un paquet de cigarettes, l'autre quel¬
ques pièces d'argent, mais le vieux sorcier, d'un geste noble re¬
crois

fusa disant

:

Ne donnez

jamais avant qu'il vous soit demandé, car vous
toujours des erreurs, celui qui donne avant qu'on
lui demande croit deviner les besoins de celui à qui il donne,
mais il se trompe souvent. Vous n'avez rien que je convoite,
«

commettrez

allez votre chemin.

»

Et sans faire
n'existaient pas,

siteurs pour

plus attention aux deux Européens que s'ils
Tiurai se leva et se tourna vers ses autres vi¬
leur demander ce qu'ils voulaient.
*

*

Il

*

faudrait trop de temps et déplacé pour raconter en
détail les différents moyens que Tiurai employait pour guérir
ses malades, et l'on
pourrait dire : autant de cas, autant de mé¬
thodes différentes.
nous

*
*

Le

pouvoir de Tiurai

*

guérisseur a été très discuté;
lorsqu'il a été obéi à la
lettre, et d'un autre côté des personnes dignes de foi affirment
qu'ils ont vu souvent mourir des malades soignés par Tiurai.
Une personne soignée par Tiurai pour la typhoïde est morte.
On lui a fait le reproche de l'avoir laissé mourir. « Elle est
morte dit-il, parce qu'elle ne savait pas qui croire. Elle se rappelait
qu'autrefois les médecins européens soignaient cette maladie à
certes il

a

fait des

cures

comme

merveilleuses

Société des

Études

Océaniennes

�—

l'eau chaude,

34

—

aujourd'hui ils la soignent avec

des envelop¬

humides, et moi je l'ai soignée sans eau chaude
enveloppementsfroids humides. Le manque de confiance seul

pements froids
ni

est cause

de

sa

mort.
*

*

*

ne voulons donner ici aucune appréciation personnelle
Tiurai ; nous nous sommes bornés à enregistrer
uns des résultats vraiment surprenants que ses méthodes ont

Nous

quelques-

sur

provoqués.
Il ne parlait que de choses sérieuses, et la plupart du temps
par paraboles.
Nous avons quelquefois eu des conversations avec lui au cours
desquelles il a bien voulu nous donner des explications sur les
maladies vraiment indigènes et celles qui ont suivi l'arrivée des
Européens. C'est ainsi qu'il nous a appris que la tuberculose ap¬
pelée vulgairement aujourd'hui en tahitien, "tutoo", n'existait
pas

avant l'arrivée

des blancs. Le mot " tutoo"

signifiait : asthme,

persistante ; à l'apparition de la tuberculose le Tahitien
n'ayant pas de mot pour désigner cette affection l'a par analogie
appelée "tutoo".
De même pour la syphilis, qui n'existait pas avant l'arrivée de
Bougainville et Cook ; les premiers accidents se manifestent par
des chancres ressemblant au "tona", espèce de verrue ou excrois¬
sance de chair, les Tahitiens l'appelèrent "tona".
Même la lèpre n'existait pas. Le mot "oovi" employé autre¬
fois pour désigner la scrofule ou l'atrophie d'un membr^ ser¬
vit auxTahitiens pour nommer la lèpre ; les premiers signes étant
souvent l'atrophie d'un membre ou la déformation du visage.

ou

toux

*
*

*

au point de vue tahitien était un patriote
qui était étranger lui était en horreur.
Il ne cessait de dire que tous les malheurs qui s'abattaient sur
ses compatriotes étaient dûs à l'arrivée des blancs.
Il était foncièrement honnête et ne faisait de mal à personne.
Il était sévère dans ses jugements, mais pas rancunier.
Il était religieux et connaissait sa bible pour ainsi dire par cœur.
De bonne heure, harcelé dit-on, par ses parents, pour qu'il se
mariât, il passa au catholicisme et leur fit savoir qu'il observerait

En

somme

Tiurai

convaincu. Tout ce

le célibat et deviendrait

moine.

Société des

Études

Océaniennes

�85

-

—

Tous ses contemporains : Ori, Hitoti, Afaitaata, Mairau et tant
d'autres vieux Tahitiens bien connus sont unanimes à recon¬
naître que

jamais

personne

n'a

connu

Tiurai autrement que

chaste.

Terrassé par

la grippe espagnole en 1918, il est mort victime
malades, qui en venant lui demander la guérison lui ont
apporté la maladie.
Il a été enterré par quelques voisins dans le cimetière catho¬
lique de Punaauia, qui n'était séparé de son domaine que par un
mur de corail (1).
de

ses

(1) Nous reproduisons

une

lettre de Mgr Herrael

au

sujet de Tiurai.

Papeete, le 8 janvier 1925.
Monsieur,
J'ai demandé au R. P. Gélestin s'il avait quelques détails sur les origines
catholiques de Tiurai. Il n'en possède malheureusement pas, car, m'a-t-il dit :
Tiurai était déjà catholique lors de mon arrivée à Tahiti ». (Ce qui fait
plus de 35 ans).
Tiurai a été enterré dans le cimetière catholique de Punaauia. Sa tombe
se trouve près de la grande Croix du cimetière, à gauche, en entrant c'est-à«

dire donc du côté de Paea.

Agréez, Monsieur,

mes

respectueuses et dévouées salutations.
A. HERMEL.

Société des

Études

Océaniennes

�—

36

-

MAISON.

MÀ

Nous étions assis, Teriinui et moi, à la limite des herbes et des
buissons où commence la grève, domaine delà mer. Adossés au
tronc d'un f'tamanu" géant, nous fumions notre première ciga¬

rette, dans la fraîcheur du petit matin, heure où la brise du large
vient relever le tiède vent de terre qui ne souffle que la nuit fri¬
sant de vaguelettes le lagon, ébranlant doucement les cocotiers.
La rosée faisait étinceler les pelouses. Sur le vert du feuillage, les
fleurs écarlates d'un hibiscus

rougeoyaient, ainsi que des tisons.

les "tiare" encensaient. Seules créatures visi¬
bles, deux petits chevaux, comme il en pullule à Tahiti, une
corde passée à l'encolure, broutaient infatigablement. Soudain à
l'horizon, une grande nacre parut. Comme si ce fut le signal
attendu, les merles'des Molluques commencèrent leur vacarme.
Tout était merveilleusement neuf et jeune.
Par intermittences,

je voudrais avoir mon "fare", dis-je à Teriinui,
je ne connais pas de lieu plus beau dans toute l'île : ce spacieux
rivage, les collines basses et molles qui le bornent, la presqu'île.,
énorme nef, à travers la colonnade flexible des cocotiers.. .De
la solitude à s'en gaver. Pour seuls voisins, Iés'tourlourous.' La
mer, comme votre femme, pour compagnie perpétuelle, .Bon
Dieu, quelle vie ça pourrait être.... Une hutte de pêcheur, juste
grande assez pour abriter mes livres. Ma pirogue, là-devant,
sur le sable. Et il ne faudrait pas oublier le rhum pour le punch
de nos soirées, tous les deux et des "candies" pour les filles qui
se risqueraient par ici....
Je rêve tout haut. Teriinui me laisse divaguer, ne disant mot.
11 scrute le large, guettaiTTufrVbTifoiseaux, qui dénonce la pré¬
sence de bonites. Le soleil darde ses premiers rayons, il fait bon
«

C'est ici que

d'être....

je m'apprête à partir pour la rivière, Teriinui
je n'ai pas revu de tout le jour, me hèle de la route "Paulo,
maina" et sans plus d'explications, il m'emmène avec lui, à tra¬
vers la cocoteraie jonchée de palmes et de noix desséchées, dans
la direction des tamanu, vers l'endroit où nous nous sommes
assis ce matin. 11 y a cinq tamanu: cinq arbres colossaux, aux
noueuses branches zigzagantes, au sombre
dôme de feuillage:
telle une famille de grands éléphants arrêtés parmi les herbes de
la jungle. Seuls ici de leur espèce, parmi les cocotiers frêles et
Ce soir, comme

que

Société des

Études

Océaniennes

�37

—

—

"puraus", rares d'ailleurs dans l'île entière, leur bois rouge et
ayant été trop apprécié autrefois pour la fabrication des pi¬
rogues de haute mer. Lorsque nous arrivons auprès du p]us
beau, celui de ce matin, Taua et Mere, que masquait le tronc,
apparaissent à point pour rire et s'amuser de ma surprise: «Voi¬
là ta maison,» dit Teriinui, toujours flegmatique.
Sous l'arbre royal, toute menue, il y à maintenant la cabane
dont je rêvais ce matin. En quelque heures, suivant un art millé¬
naire de construction, Teriinui aidé par les deux filles, l'a bâtie.
Quatre fûts bien droits de purau solidement fichés dans la terre
mêlée de corail, et supportant quatre traverses assujeties par des
liens en fibre de coco, voilà la charpente édifiée. Les murs et le
toit se composent de panneaux de "niau" c'est-a-dire de palmes
de cocotier aux feuilles des deux cotés de la tige réunies et nattées
entre elles. C'est Mere et Taua qui tressaient, cependant que Te¬
riinui montait la charpente. Le toit est posé sur des bambous at¬
tachés ën formed'A. Les quatre parois ne sont fixées qu'en haut,
amarrées aux traverses par des charnières d'écorce et peuvent à
mon gré figurer un mur ou, maintenues horizontales par un pi¬
quet, se soulever, formant le jour une vérandah ombreuse et aé¬
rée. Il n'y a plus qu'à meubler mon palais, qui bâti en une journée,
pourra sous ce ciel clément, durer une ou deux années. Dès ce
soir, je veux y coucher. L'installation est bientôt faite. Je n'ai
d'ailleurs à me préoccuper que de combiner dans la pièce unique,
chambre et cabinet de travail. Pour la cuisine et la salle à man¬
ger, la grève avec ses galets et ses souche pétrifiées, pour la cham¬
bre de bain, la mer et les eaux vives y pourvoiront. Du gravier
tassé sur le sol et, par-dessus, une grande natte, mon lit (un
matelas sur un cadre de bois) ma table à lire et à écrire, une
malle de vêtements et d'objets utiles, une malle de livres, et
l'image qui fait rêver les Tahitiennes de Rèze en grand arroi de
"vahine popaa", robe basse d'étoffe précieuse, éventail de plu¬
mes absurde et charmant, sa fragilité parisienne et ce sourire
hardi, timide, ce sourire de printemps incertain
Le bain pris, nous soupons tous les quatre. J'ai sorti pour cette
on ne peut plus virtuelle pendaison de crémaillère les conserves
des grandes festivités de district, ie saumon d'Alaska, le bœuf
en boîte de N,!lle Zélande et les petits pois Amieux frères. Les
demoiselles boivent de l'orangeade, Terii et moi, coupé d'eau su¬
crée et corsé d'un zeste de citron, de ce rhum que l'on distille
dans l'île pour la consommation locale, au goût de canne et de

les

dur

lociété des

Ét

an

�—

38

—

vanille.

Musiques. Taua a sa guitare, Terii son accordéon. Nous
pleines d'aise postprandiale, pleines aussi
d'irréductibles nostalgies. Terii attaque, véhément, un air de
danse et Mere s'élance, cependant que Taua pose sa guitare:
bientôt, elle ne résiste plus, se lève aussi et toutes deux dansent
avec un sourire d'abord,
qui fait place à une expression progres¬
sivement grave, fervente, extasiée de femme en amour. Elles se
font face, puis dos à dos, se frôlent. Je pense à des chattes, si¬
nueuses, mystérieuses. Terii presse la mesure. Taua vient en
dansant vers moi, jusqu'à m'effleurer, bel objet fructueux, tantalisant
"Faruru", crie Terii. 11 ne donne maintenant qu'une
simple cadence saccadée, sur laquelle la fille demeurant sur
place, ne danse plus, bouge à peine, mais avec une suprême in¬
tensité, vibre tel un oiseau englué qui bat des ailes, telle une
herbe au cœur de l'orage.
Je suis seul à présent, seul comme je ne l'ai jamais été de ma
vie, délicieusement (combien de temps cela peut-il paraître dé¬
licieux?) délicieusement délivré des hommes... La lune n'est pas
encore levée et les astres distillent un lait
qui trouble doucement
l'éther. Au dessus de ma maison, letamanu est une nef obscure
qu'étaie la charpente bizarre des branches. Les langues du flot lènchent la rive toute proche ; des bandes de petits poissons font en
chantons des chansons

sautant, un bruit d'averse sur l'eau noire. Le silence est comme
orchestré, avec pour basse la pulsation solennelle de la mer, làbas, contre le récif....
Une

palme choit soudain et

me

fait battre le

seul

Société des

Études

Océaniennes

cœur.

Je suis

�39

—

—

NOTICE
sur

deux insectes ennemis de la vanille,
par B. RAYNAUD.
Ingénieur Agricole.
Directeur des Plantations de la C. F. T.
/\J\f\J\T'

—

On

a

beaucoup étudié les maladies cryptogamiques de la va¬

nille et l'attention n'a été que peu
par les insectes.
Dans le rapport

présenté

en

attirée

sur

les dégâts causés

1916 à la Chambre d'Agriculture

par M. Meinecke, Docteur ès sciences, et qui porte pour titre :
"Les vanillères de Tahiti et de Moorea", les. insectes de la vanille
sont étudiés rapidement en quatre pages.

la vanille : "Culture et prépara¬
(Ch. Chalot, E.Larose, Paris, 1920), on ne cite

Dans le dernier livre paru sur
tion de la vanille"

qu'un curculionide Perissoderes ruficollis, mais sans description
ni commentaire.
cours d'Entomologie coloniale professé à l'Institut Na¬
d'Agronomie Coloniale par M. Vayssière, Ingénieur Agro¬
nome, 1923, les insectes parasites de la vanille sont laissés dans

Dans le

tional

l'oubli.
Il faut arriver

au

rapport qui fut présenté à la Chambre

dAgri-

1923, par M. le Pharmacien Liot pourtrouver les pre¬
miers détails concernant les insectes sur lesquels je me permettrai

culture

en

particulièrement votre attention.
Description de ces insectes. — Ces insectes sont au nom¬
deux, ce sont des coléoptères appartenant à la famille des

d'attirer tout
I.

—

bre de

curculionides.

premier à l'état adulte est d'un beau noir luisant, mince,
ventre très allongé, long de 4 à 6 m/m sur 1 m/m de large.
Les élytres portent parallèlement des rangées de points très fins.
Le mâle ne diffère de la femelle que par des dimensions un peu
plus réduites et une sveltesse encore plus marquée. L'œuf pon¬
du par l'adulte femelle est très petit, sphérique, blanc ; il en sort
rapidement une larve blanchâtre, à tête noire, de forme allongée
qui vit dans l'intérieur des tiges de vanille se nourrissant des tis¬
Le

avec un

sus

de

ces

tiges. La chrysalide, cylindrique, brun clair, présente
l'insecte adulte.

les mêmes dimensions que

Société des

Études

Océaniennes

�—

40

—

gris sale, teinte produite par les fines ponc¬
élytres, de forme globuleuse, il
mesure 3 à 4 m/m de long et 2 m/m de large. La larve blanchâtre a
la même forme globuleuse, elle se chrysalide et donne à nouveau
l'adulte. Je n'ai pas encore trouvé de couples en pariade et n'ai
donc pu discerner les mâles des femelles.
II.
Durée du cycle évolutif. — Nombre de générations an¬
nuelles.
La durée du cycle évolutif est à peu près de deux mois.
Il m'est impossible de préciser le nombre de générations par an.
J'ai commencé ces recherches en juin de cette année, depuis ce
moment je trouve constamment des larves de la grosseur d'une
tête d'épingle jusqu'au maximum de leur développement. Je
trouve également des adultes et incline à croire par suite que la
douceur du climat de cette région n'obligeant pas les adultes à
l'hivernage leur permet de se reproduire constamment de sorte
que les générations successives s'enchevêtrent à un tel point,
qu'au même moment, dans la même tige de vanille, on trouve les
3 stades évolutifs : larve, chrysalide, adulte.
III.
Dégâts.— Ces deux curculionides si petits, commettent
des dégâts très importants. La femelle creuse avec les petites
mandibules qu'elle porte au bout de son rostre une cavité dans
l'épiderme de la tige de vanille, puis dans cette cavité elle intro¬
duit son oviducte qui y dépose son œuf. J'ai assisté à ce travail
plusieurs fois. La larve sort de l'œuf et ronge de suite poussée
par l'appétit formidable que les insectes, seuls, possèdent. Son
travail caché se manifeste extérieurement, l'épiderme de la liane
prend une teinte noirâtre, les tissus s'affaissent sous cet épiderme
et se corrompent ; la liane souffre de chaque côté du point at¬
taqué, elle jaunit, elle essaye de localiser le mal et quelques as¬
sises de cellules plus dures sont opposées à la marche de la larve
que rien ne peut arrêter. L'insecte a faim et mange, il mange tout
aussi bien les cellules de soutien que les vaisseaux conducteurs
de la séve élaborée, il ne respecte que les cellules corticales,
l'instinct merveilleux lui ayant appris que ses téguments ne
pourraient supporter l'ardeur solaire.
La gravité de cette attaque est évidente, surtout quand on trouve
comme cela m'est arrivé, 7 larves au travail dans un seul inferLe deuxième est

tuations noires et blanches des

—

—

—

node !

grand nombre. Dans les plantations
Compagnie Française de Tahiti, 50 °/0 des lianes sont at¬
taquées. Très souvent quand il s'agit de lianes âgées, ayant un
Ces insectes sont

de la

en

très

�—

41

—

appareil végétatif puissant, la partie supérieure au point d at¬
taque vit par ses propres moyens, grâce à ses racines aériennes.
Il n'en est pas de même en ce qui concerne les jeunes plantations.
J'ai vu des boutures de deux ans attaquées au niveau du sol,
évidemment elles

en

mourront.

Rapport avec l'anthracnose. — Le plus grave, et, ce point
intéresse particulièrement les planteurs, c'est que l'anthracnose
profite des blessures causées par l'insecte pour envahir la liane.
Comme l'a exposé Monsieur Meinecke l'anthracnose a 3 stades
IV.

—

reproduction: Colletotrichum, Gloeosporium, Calospora.
Calospora émet des spores capables de germer sur
la liane même et de pénétrer dans les tissus de cette liane. Les
deux autres stades donnent des germes ayant besoin d'une porte
d'entrée pour envahir les tissus de la vanille, ce sont les plus
fréquents. Or j'ai constaté dans une proportion de plus de 95 0/o
que chaque fois que l'insecte avait attaqué la liane, chaque fois

de

Le stade

l'anthracnose l'avait

accompagné.
alors la question suivante : l'insecte attaque-t-il
la vanille parce que celle-ci est déjà affaiblie par l'anthracnose ou
est-ce l'inverse qui se produit?
Je puis répondre avec certitude que l'insecte précède l'anthrac¬
nose; j'ai trouvé des larves de curculionides dans des tissus de
liane absolument sains; la larve n'a pas besoin de tissus affaiblis,
j'ai vu des femelles pondre sur des lianes vigoureuses ne portant
Mais

aucune

se

pose

trace d'anthracnose.

L'intérêt de l'étude de
dans toute

son

ces

deux insectes ressort maintenant

importance ; ces deux insectes sont deux propa¬

gateurs de l'anthracnose,

probablement les deux plus importants.

classique en pathologie végétale : les fungus
parasites envahissent presque toujours leurs hôtes par les en¬
droits déjà attaqués par des insectes. De plus ces deux curculio¬
nides attaquent indifféremment la vanille Mexique et la vanille
dite Tahiti, du moins sur les plantations de la Compagnie Fran¬
çaise de Tahiti.
V.
Lutte.
On ne peut songer à employer comme moyen
de lutte les agents chimiques : la larve vit à l'abri sous l'épiderme
et les tissus de la vanille sont trop sensibles pour supporter la
pulvérisation d'un poison tel que l'arséniate de plomb ou de
chaux couramment employé pour lutter contre l'anthonome du
D'ailleurs

ce

—

fait est

-

coton.

Les agents

physiques n'auraient aucune action.

Société des

Études Océaniennes

�—

42

—

Comme moyens mécaniques ; il y a la récolte de toutes les par¬
ties de lianes malades et leur incinération : ainsi on fera coup

supprimera et les larves d'insectes et les spores d'anaussi la récolte et l'incinération de tout le bois
mort qui se trouve dans la vanillère. Je sais que là, j'entre en op¬
position avec la pratique courante, mais les faits suivants sont
catégoriques : j'ai trouvé des insectes adultes très fréquemment
réfugiés sous l'écorce des tiges mortes de pignon d'Inde ; j'aide
plus trouvé une larve de coléoptère dans une branche de pignon
d'Inde, j'ai placé cette larve et une portion de cette branche dans
un flacon de verre et au bout de quelques semaines la larve était
devenue le curculionide noir luisant, allongé
D'ailleurs, même si l'on avait la chance impossible d'avoir une
vanillère indemne d'insectes phytophages, le fait de ramasser
le bois mort n'entraînerait aucun préjudice à cette vanillère, loin
double

: on

thracnose. Il y a

de là. Le boit mort devient humus, mais avant d'être humifîé il
subit des fermentations nocives pour les végétaux par les pro¬

duits acides résultant de

ces

fermentations.

La lutte par la méthode culturaie : alternance, sélection, culture
de plantes, pièges, est peut-être possible en ce sens que l'on peut
trouver une variété de vanille plus ou moins résistante à l'anthracnose et chez.laquelle par suite les attaques de ces deux in¬
sectes

ne

seront que peu graves ;

mais c'est

œuvre

de très lon¬

gue haleine que seul un service administratif peut entreprendre.
Il reste la méthode biologique et là., nous planteurs, nous pou¬
vons

faire

beaucoup.

Il existe très certainement des

hyménoptères parasites de ces
vanille,
progrès
dont ils ont fort bien compris l'utilité en ce qui concerne les mé¬
thodes commerciales par exemple, entreprissent, chacun dans
§a sphère, des recherches méthodiques.
Une fois ce. parasite du curculionide trouvé, ce serait un jeu
de l'élever et de le répandre.
Enfin, à Tahiti, on est frappé du petit nombre des oiseaux in¬
sectivores, du manque absolu de batraciens. Ce sont pourtant
deux curculionides. Il faudrait que tous les planteurs de
soucieux d'appliquer dans les méthodes culturales les

-

les meilleurs auxiliaires des cultivateurs.

Je serais trop heureux si ce résumé succinct du résultat de mes
pouvait provoquer quelque initiative heureuse
ou susciter
quelques recherches fructueuses.
Taravao, le 5 novembre 1924.

modestes travaux

Société des

Études

Océaniennes

�—

43

—

Mystérieuse aventure de Ariipaea vahiné,
reine de Huahine.

Ce récit traduit de

l'anglais est extrait des Notes de Miss Tenir a
Henry qui l'avait recueilli de la bouche de Mma Ariitaimai Sal¬
mon, Che fesse de Papara et de sa soeur Ninito Sumner.

Au commencement du siècle

dernier, avant que l'île de Hua¬
christianisme, une étrange aventure arriva
à la jeune reine de cette île, Teriitaria ou Ariipaea vahine.
Un après-midi, assise sur une natte à l'ombre d'un arbre à
pain, sur la pelouse de sa belle résidence de Fare à Huahine, la
reine goûtait la fraîcheur de la brise avec ses dames de compa¬
gnie, tout à coup elle tomba en arrière et s'évanouit. Elle resta
couchée comme endormie pendant quelques instants, puis, à la
grande consternation de ses suivantes, sa respiration s'arrêta et
bientôt tous ses sujets crurent qu'elle était morte.
Enveloppée dans une étoffe de tapa parfumée, elle resta en lé¬
thargie quatre semaines sans donner le moindre signe de vie et
pendant ce temps on accomplit toutes les cérémonies alors en
usage pour la mort d'une personne de race royale. Enfin on la
porta en grande pompe au marae de la pointe Manunu à Maeva
et on la plaça sur un autel dressé dans l'enceinte du marae sous
une petite toiture et on la recouvrit d'un filet. Elle fut confiée à
la garde des prêtres en attendant son ensevelissement que, par
affection pour elle, on remettait toujours.
Pendant tout ce temps, Ariipaea vahine était complètement
inconsciente de ce qui ce passait autour d'elle, mais son esprit
errait au pays des songes. Il lui sembla qu'elle voyageait, en
compagnie d'autres esprits au-dessus des îles, visitant des lieux
qui lui étaient familiers, d'autres qu'elle n'avait jamais vus. En¬
fin elle rencontra un esprit qui la prit en affection, la plaça dans
son sein et l'emporta
chez lui: une grande et belle maison où il
hine eût embrassé le

habitait

avec ses

Celles-ci

deux

sœurs.

n'approuvèrent point l'inclination de leur frère et elles
mais elles n'o-

auraient volontiers exterminé la nouvelle venue,

Société des

Études

Océaniennes

�—

saient lui faire
sacré de

son

aucun

44

—

mal puisque leur

frère

en

avait fait l'hôte

foyer. D'ailleurs celui-ci prenait Ta précaution de

toujours porter la reine dans son

sein quand il était à la maison

lorsqu'il sortait, il la cachait dans quelque retraite sûre; sa
cachette favorite était une crevasse du rocher qu'on appelle la
pagaie de Hiro dont il est fait mention dans la légende de Hiro
et qui se trouve au bord du chenal de Huahine.
D'autres esprits étaient favorablement disposés pour Ariipaea
vahine; ils s'approchaient souvent de son ami pour qu'il la leur
montrât, ce que celui-ci faisait en ouvrant le vêtement qui la cou¬
vrait sur sa poitrine, car tous les esprits étaient vêtus de tapa
comme de simples mortels.
Les deux esprits amis voyageaient à travers toutes les îles de
l'archipel et, un jour, à Raïatea ils arrivèrent au fond d'une val¬
lée près d'une belle source claire où ils goûtèrent les plaisirs du
et,

bain tout

comme

dans la vie réelle.

feignant
unegrande amitié pour Ariipaea vahine l'invitèrent à les accom¬
pagner dans un bosquet de cocotiers ; arrivées là, loin de leur
frère, elles lui ordonnèrent de grimper sur un arbre élevé pour
leur cueillir des cocos, elles espéraient que la reine tomberait et
se tuerait. Celle-ci essaya de leur obéir, n'y réussit pas et s'en¬
fuit à la maison pour chercher protection près de son ami.
Peu de temps après, la reine se trouva entourée d'esprits d'un
rang supérieur : c'étaient la déesse Toimata, fille du dieu Oro et
ses suivantes. Celle-ci lui annonça qu'elle reprendrait sa forme
corporelle et vivrait encore un certain temps au milieu de son
peuple.
Quand Ariipaea fit part de cette nouvelle à son ami, celui-ci lui
promit qu'il continuerait à la visiter lorsque son esprit serait réin¬
carné, à condition toutefois qu'elle n'embrassât pas la religion
Chrétienne comme tous les indigènes le faisaient alors à Tahiti;
sinon il ne pourrait plus la voir.
Enfin, un jour qu'il devait y avoir une grande assemblée des
dieux (paiatua) au marae national de Matairea, les dieux firent
savoir aux prêtres que le corps de la reine ne pouvait rester au
milieu d'eux, durant cette fête.
On prépara donc une voûte souterraine pour y placer le corps
jusqu'à ce qu'il fût transporté dans quelque grotte secrète de la
montagne. Mais le grand prêtre reçut des instructions du dieu
Tane qui lui ordonna de charger le corps sur une pirogue et de
Ils retournèrent ensuite à la maison et les deux sœurs

Société des

Études Océaniennes

�—

le transporter en suivant
vait revenir à la vie.

Aussi

un

45

—

le chenal à sa maison de Fare où il de¬

matin, le prêtre prépara sa pirogue; lorsque, avec ses

prendre le royal cadavre, ils trouvèrent
le voile qui le recouvrait avait déjà été arraché par les dieux
et que le gorps était tout prêt à être emporté, ils le transportèrent
sur un brancard, le placèrent sous un dais dans la pirogue qui
fut lancée sur les eaux tranquilles du lagon. Le grand prêtre dé¬
couvrit les pieds et le visage de la reine afin de pouvoir mieux
l'observer, puis seul, il se mit en route avec son précieux fardeau,
A ce moment des rochers du marae, un héron (otuu) blanc s'en¬
vola et vint se poser sur l'avant de la pirogue où il resta immo¬
aides ils allèrent pour

que

une sentinelle veillant sur la reine. Le dieu dit
prêtre de ne point le déranger; c'était l'esprit de Ariipaea va¬
hiné qui était entré dans le corps de cet oiseau et venait, accom¬
pagné des déesses pour se réincarner.
Le prêtre assis à l'arrière de la pirogue, bien en face du cada¬
vre pagayait d'une main ferme en suivant le chenal jusqu'à ce
qu'il arriva à la première des deux issues où se trouve la petite
île de Motu-pahare. Alors la déesse Toimata dit à l'esprit " A na¬
na i to tino" "regarde ton corps". Et la reine frissonna en voyant
l'aspect cadavérique de son visage tout défiguré par des taches
de gangrène.
Mais la déesse répéta "regarde encore" et, comme elle regar¬
dait, elle sentit tout à coup que son esprit avait quitté le corps
de l'oiseau et réintégré sa première forme. Au même instant, le

bile semblable à
au

héron blanc s'envola pour

regagner

à tire d'aile les rochers du

marae.

prêtre vit le cadavre qui renaissait à la vie : d'abord ce fu¬
contractions des orteils, puis les yeux s'entr'ouvrirent ;
mais le corps restait toujours rigide. Alors le dieu lui ordonna
d'aborder à l'îlot et de nourrir la reine avec les oursins qu'on
appelle "vana", il lui prescrivit de continuer cette alimentation
pendant deux ou trois jours à de fréquents intervalles, chaque
fois qu'elle se réveillerait: elle serait alors en état de prendre une
nourriture légère comme celle qu'on donne aux petits enfants.
Ils abordèrent dans l'ilôt ; le prêtre trouva des oursins bien rem¬
plis que la reine mangea avec grand plaisir; son corps reprit sa
souplesse et bientôt elle tomba dans un profond sommeil qui
dura jusqu'à ce qu'ayant remonté tout le chenal, ils arrivèrent à
la demeure royale de Fare.
Et le

rent des

Société des

Études Océaniennes

�—

4G

—

La nouvelle de la résurrection miraculeuse de la reine fut ac¬

grande joie et se répandit avec u.ne rapidité éton¬
l'île et bientôt dans tout l'archipel.
Ariipaea vahine fut soignée jusqu'à complète guérison suivant
les prescriptions du grand prêtre et elle vécut encore pendant bien
des années au mileu de son peuple jusque vers le milieu du siè¬
cle. Mais elle conserva toujours sur son visage et sur ses mains
de grandes taches noires que l'auteur de ces lignes se rappelle
parfaitement avoir vues lui-même, dans son enfance.
Ariipaea vahine assurait que pendant un ou deux ans après
sa
guérison elle eut de fréquentes communications avec son ami
l'esprit, mais étant allée à Moorea où les chrétiens tahitiens appre¬
naient à lire la Bible, elle voulut elle-même connaître la vérité et
se joignit à la classe des néophytes.
Alors, un jour qu'elle était seule, l'esprit vint à elle et d'un ton
plein de tristesse il lui dit: "Ei onei ra oe, eta'u hoa vahine e, ore
taua e farerei faahou (Adieu maintenant, mon épouse aimée, ja¬
mais plus nous ne nous reverrons.) Et elle, sans trouver un mot,
le regarda partir jusqu'à ce qu'il eût disparu dans le lointain pour
ne
jamais revenir.
Quelques années après la reine curieuse de voir si elle pour¬
rait retrouver quelques-uns des lieux qu'elle avait visités en esprit,
se mit à voyager dans l'archipel et elle reconnut bien des endroits,
notamment la source où elle s'était baignée avec son ami. Cette
source était alors si bien recouverte par la végétation environ¬
nante que les compagnes de la reine la cherchaient en vain, mais
elle les guida à l'endroit exact et dès qu'on eut déblayé la place
la source apparut comme elle l'avait vue autrefois.
Plusieurs fois et sans changer ou omettre un seul détail, la reine
Ariipaea raconta cette étrange histoire à ses contemporains, par¬
mi lesquels sa fille adoptive, M™- Ninito Sumner et la sœur de
cueillie

avec une

nante dans toute

celle-ci Mme Ariitaimai Salmon, mais c'était

toujours à voix basse
qu'elle faisait ce récit, comme si elle eut craint d'être entendue
de l'esprit qui l'avait aimée.

Société des

Études Océaniennes

�.

—

47

—

BIMEO

Je ne connais qu'une seule manière de voyager plus agréa¬
ble que d'aller à pied, c'est d'aller à cheval. L'on va comme
l'on veut et presqu'où l'on veut. Si l'on rencontre une rivière,
on

la traverse

où

on

mouiller et le cheval y

boit..On s'arrête
désire, et l'on choisit l'allure que l'on veut, du galop
le plus effréné au pas le plus nonchalant, en
passant lorsqu'il
est possible, par le trot agréablement cadencé.
Je sais aussi une bonne manière de visiter cet archipel lointain
qui fait l'envie de tous ; de voir sans trop se déranger les baies
profondes de ses îles aux contours compliqués ; d'aller parmi
ses cocoteraies broussailleuses, et d'observer ses
pics bizarres
envahis par les buraos et par les goyaviers. Je sais une bonne
manière de voyager aux Marquises à peu de frais. Deux heures
de traversée suffisent, et non plus dix ou quinze jours. Vous par¬
tez, vous fermez les yeux—quelques nausées—vous êtes arrivé.
Vous êtes aux Marquises et vous êtes à Moorea.
Touristes, qui n'avez pour objectif que l'archipel des Mar¬
quises où il vous est tellement difficile d'aller, embarquez-vous
pour Moorea. Vous y trouverez la solitude et le calme, et la
paix au sein d'une nature aux spectacles divers, des vallées pro¬
fondes et silencieuses, des baies enfoncées et larges pareilles à
des lacs. Et la ceinture de récifs de coraux que chevauche l'é¬
cume blanche, assourdira
pour vous les bruits tumultueux de
la mer qui déferle.
Je sais une bonne manière de voir l'archipel des Marquises,
sans se

le

c'est de faire à cheval le tour de Moorea.
La route, que les trucks, lourdement chargés des sacs de co¬
prah sec cueillis au bord des propriétés, n'ont point encore
trouée; sera douce aux pieds non ferrés de votre monture. Tout
au plus
quelque pont branlant aux planches déclouées ou aux
rondins de buraos usés, fera quelquefois se cabrer un cheval
peu dressé. Votis aurez en dehors de cela tout loisir pour lais¬
ser les guides sur le cou et
regarder de tous côtés, pendant qu'à
votre approche, les " tourlourous" couleur de feuille morte,
effrayés, s'enfuiront, de travers, vers leur trou, dardant leur

pince ouverte.

/

Société des

Études Océaniennes.

�—

Vous observerez

les pics de

48

—

l'île, noyés parfois dans

les nua¬

manquerez pas de remarquer ce profil de tête de
en-haut, comme narguant le ciel, et dont
une main vigoureuse tire par en bas la chevelure.
Vous vous alanguirez, en contournant les baies de Cook et
d'Opunohu, vastes et mornes, sur lesquelles il fait bon, le soir,
au clair de lune, tandis que les feuilles de cocotiers s'argentent
et que les étoiles se reflètent dans lamer tranquille, à se prome¬
ner en pirogue. L'eau qui ruisselle des pagaies fait une musique
monotone et délicieuse. L'esquif fluet glisse doucement et l'on
s'en va sans parler, l'esprit léger, rêvant, bien loin....
Puis, votre guide vous montrera au sortir d'un bois d'orangers,
nouveau jardin des Hesperides, dont les fleurs embaument la
route, dont les fruits charment le regard, deux gros rochers,
deux roches énormes, aux bords de l'eau, cloués là immobiles,
dont il vous contera l'histoire.
C'étaient deux géants, comme seule l'antiquité de Tahiti peut
les imaginer, venus par une nuit sombre, pour voler l'île, sim¬
plement. Mais si grands qu'ils fussent et si forts, le larcin ne
devait pas aller sans leur donner quelque mal, car ils passèrent
la plus grande partie de la nuit à accomplir leur méfait. Et avant
que l'aurore aux doigts de rose, ici bien plus qu'ailleurs, ait
ges et vous ne

femme, dirigé vers

ses portes, ils s'enfuyaient déjà, nantis du fruit de
vol, quand tout à coup, un coq se mit à lancer dans l'air
son cri vibrant, et le matin se fit plus clair et les géants surpris
par la lumière furent transformés immédiatement en ces deux
gros rochers, en ces roches énormes, restés au bord de l'eau,
cloués là, immobiles maintenant.
Peut-être aurez-vous comme moi l'agréable surprise, au cours
de votre tournée, d'être hélé par quelque indigène, tout imbu
encore des vieilles coutumes et qui, prenant son repas en famille,
vous criera du plus loin :
Hé !... viens manger !
Sur des feuilles de bananiers vertes, larges et fraîches, étalées
sur le sol, sont posés tous les mets, taros, à la couleur épiscopale, féïs amollis, poissons crus, poissons cuits. Simplification
excessive des ustensiles, les doigts servent de fourchettes et
pour couteaux on utilise aussi les doigts, Des bols émaillés bor¬
dés de bleu contiennent des sauces épicées, dans lesquelles on

entr'ouvert
leur

—

le feï et le taro et le poisson. Des
poules et des petits cochons tournent alentour.

trempe tour à tour et
des

Société des

Études

Océaniennes

chiens,

�—

—

Mais
—

Hé!., viens manger !....
vous

49

—

crie l'indigène.

répondrez:

Maruuru !... Merci

beaucoup!

Hàtez-vous de faire le tour de Moorea s'il vous plaît de fran¬
chir cette côte tellement dure et tellement accidentée qu'un
gouverneur de la Colonie lui donna son nom, ayant failli lui
donner sa vie, par la maladresse d'un petit cocher. La route, dans

quelques mois, loin de monter si rapidement pour dégringoler
de l'autre côté aussi subitement, contournera le bord de mer et
n'en sera que plus agréable.
Sites sauvages, baies profondes, pics escarpés, paysages ca¬
pricieux, nature silencieuse dont le calme est rompu quelque¬
fois assez désagréablement par la corne rauque du chinois bou¬
langer, tout ce qui fait le charme et cette mélancolie, tantôt suave
comme un évanouissement, et tantôt pesante comme une chape
de plomb de l'archipel dédié a la Marquise del Mendoza, se
trouve réuni à Moorea.

En vérité,

je

vous

le dis, visitez Moorea et vous aurez vu les

Marquises.
L.

Papeete

—

SASPORTAS.

Imprimerie du Gouvernement.

Société des

Études

Océaniennes

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                <text>La Société des Études Océaniennes (SEO) est la plus ancienne société savante du Pays. Depuis 1917, elle publie plusieurs fois par an un bulletin "s’intéressant à l’étude de toutes les questions se rattachant à l’anthropologie, l’ethnographie, la philosophie, les sciences naturelles, l’archéologie, l’histoire, aux institutions, mœurs, coutumes et traditions de la Polynésie, en particulier du Pacifique Oriental" (article 1 des statuts de la SEO). La version numérique du BSEO dispose de son ISSN : 2605-8375.</text>
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- Tiurai le Guérisseur O. Walker 3&#13;
- Ma Maison P. A. Hourey 36&#13;
Sciences naturelles - Deux insectes ennemis de la vanille Raynaud 39&#13;
Histoire - Mystérieuse aventure de Ariipaea Vahine (Traduction) E. Ahnne 43&#13;
Tourisme - Eimeo Dr Sasportas 47</text>
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